close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 05.01.2019 - 06.01.2019-1

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
A Paris, sur les Champs-Elysées, le 24 novembre. PHOTO DRAGAN LEKIC . HANS LUCAS
WEEK-END
SAM SHAW GETTY IMAGES
3,00 € Première édition. No 11694
SAMEDI 5 ET DIMANCHE 6 JANVIER 2019
Images
Idées
Livres
L’Amérique selon Rithy Panh,
La Commune,
Billy Wilder
génocide intime versant noir
PAGES27-29
INTERVIEW,PAGES22-23
PAGES43-45
www.liberation.fr
Hongrie
A Budapest,
la fronde
anti-Orbán
grossit
PAGES 8-9
MÉDIAS ET GILETS JAUNES
LE GRAND FOSSÉ
Télés, radios, journaux… Accusés d’être au service
du pouvoir, les journalistes sont stigmatisés
par un mouvement qui préfère organiser sa propre
communication sur les réseaux sociaux.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Confusion
«Le coup de com, je crois qu’on l’a
fait là», dit Eric Drouet, leader
gilet jaune arrêté puis relâché
jeudi, qui confesse ingénument
qu’il a bien prémédité son arrestation en appelant à une manifestation non autorisée. «Tout est
une question d’image», a-t-il
encore clamé. Et d’ajouter : «Il va
falloir être très intelligent. On va
entrer dans une guerre des
médias. Hier ce n’était que le
début.» Ainsi ce gilet jaune très
en pointe résume sa philosophie,
moderne à vrai dire, warholienne
à certains égards, qui lui vaut son
«quart d’heure de célébrité». C’est
toute l’ambiguïté de l’aversion
qu’expriment ces protestataires
à l’égard du «système médiatique». Ils usent des mêmes méthodes – ou des mêmes travers –
qu’ils leur imputent. Je te hais,
moi non plus. Ainsi les gilets jaunes manifestent, avec force noms
d’oiseaux, contre BFM et France
Télévisions, alors qu’aucun mouvement social dans l’histoire
récente n’a bénéficié d’une couverture télévisuelle aussi massive, ouverte et même complaisante parfois. Après avoir campé
un mois dans les studios des
chaînes d’info, ils fustigent
«la censure du système», la «docilité» des médias envers Macron,
les commentaires de tel ou tel
«éditocrate» qui a eu le toupet de
les critiquer. «Les médias» (généralisation commode et trompeuse) ont toutes sortes de défauts. Trop grande dépendance
financière, fautes déontologiques, conformisme intermittent, obsession de l’audience, etc.
Certes. Encore faudrait-il distinguer entre eux, prendre en
compte leur fonctionnement
réel, ne pas confondre les titres
ou les chaînes (Mediapart et Valeurs actuelles, même combat ?
Arte et Closer, mêmes méthodes ?
Le Figaro et Libération, mêmes
idées ?). Mais s’agit-il de défendre
la liberté de l’info ? Ou d’imputer,
à la manière des hommes politiques du «vieux monde», les
déconvenues du mouvement au
messager, en oubliant les réalités
têtues dont il fait état ? Ainsi le
faible nombre des manifestants,
les dérapages xénophobes ou
violents de certains, la confusion
née d’un refus obsessionnel de
toute représentation, l’étrange
focalisation des critiques sur des
élus pris comme boucs émissaires alors qu’on épargne la vraie
classe dirigeante, celle qui
domine l’économie. Il arrive un
moment où la critique des
médias n’est qu’un miroir
de leurs pires défauts et non une
aide à leur amélioration. •
Devant le siège de BFM et de Libération, samedi 29 décembre. PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
GILETS JAUNES
Je te BFM, moi non plus
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
De la critique des médias
à la passion de l’immédiat
Si des gilets jaunes affichent
leur hostilité envers des
journalistes et préfèrent
tourner eux-mêmes des
vidéos live, ils relaient
néanmoins certaines
chaînes et personnalités
considérées comme «libres».
«B
FM, ils sont vraiment frustrés.
Ça fait des semaines [que] je ne
les décroche même plus. […] Ça
fait un milliard de fois qu’ils m’appellent.»
Mercredi, quelques heures avant sa médiatique arrestation par la police pour
manifestation non déclarée, Eric Drouet
prononce ces phrases lors d’un direct
autofilmé sur YouTube. Vendredi aprèsmidi, la vidéo avait été vue 30000 fois et
avait suscité 260 commentaires. Figure
du mouvement, le chauffeur routier de
Seine-et-Marne passe une bonne partie
des trente-quatre minutes de cette prise
de parole interactive à évoquer son rapport aux journalistes, répondant aux
questions des sympathisants qui l’interpellent. «On se fait pourrir par le gouvernement et les médias», dit-il ainsi, expliquant que «BFM, LCI, toutes ces chaînes
n’auront aucune info de moi» et «les médias, il faut jouer avec eux». C’est-à-dire
les boycotter, les contourner, les surprendre. Une façon de leur dicter l’agenda. Ce
qu’a parfaitement réussi Eric Drouet avec
sa nuit en garde à vue: l’événement a fait
la une de l’actualité jeudi. A sa sortie du
poste, le militant a d’ailleurs publié un direct dans lequel il se félicite du bon «coup
de com». «Ça va être une guerre des médias. Ce n’était que le début.»
Insultes. La défiance d’une grande partie des gilets jaunes à l’endroit des médias
d’information traditionnels existe depuis
les prémices du mouvement. Illustrée par
Lors de l’«acte VII», le mouvement
avait ciblé les médias traditionnels.
Malgré une précarisation
du métier, des journalistes sont
accusés de subordination
au pouvoir et ainsi de défendre
les intérêts des classes supérieures.
RÉCIT
Par
VINCENT GLAD
F
inalement, les gilets jaunes
sont des Français comme les
autres. Que détestent-ils le
plus ? Les partis politiques et les
médias, les deux catégories qui apparaissent bonnes dernières du
baromètre de la confiance dans les
institutions du Cevipof. L’«acte VII»
parisien des gilets jaunes, le 29 dé-
cembre, visait directement les médias. Rendez-vous avait été donné
devant les locaux de BFM dans le
XVe arrondissement (qui sont aussi
ceux de Libération, tous deux étant
propriété du groupe Altice). «Journalistes collabos», reprenait en
chœur la foule. Quelques jours plus
tôt, des gilets jaunes avaient bloqué
en partie la diffusion du quotidien
Ouest-France pour protester contre
un éditorial du journal.
les diverses agressions et insultes contre
les journalistes, elle vise particulièrement
les télévisions, BFM TV (Libé du 1er décembre) et le service public cristallisant
le mécontentement. Mais près de deux
mois après le début de la fronde, la défiance tourne au «dégagisme», avec une
volonté de plus en plus affirmée de substitution des acteurs médiatiques historiques. Dans ses vidéos, Eric Drouet fait la
promotion de ceux qu’il appelle les «médias libres» : le fabricant de vidéos pour
les réseaux sociaux Brut, incarné par
Rémy Buisine, journaliste adoré des gilets jaunes, qu’ils appellent tous «Rémy»
(Libé du 17 décembre) ; RT France, la
chaîne de télé financée par l’Etat russe,
au premier rang de la guerre de l’information menée par Moscou (et pourtant
considérée comme indépendante par ses
nouveaux fans). Le point commun de ces
deux médias, que Drouet affirme prévenir en amont de ses actions ? Ils privilégient, comme les manifestants, le format
du live sur Facebook ou YouTube, censé
rendre impossible toute forme de censure
ou de manipulation. Leurs chiffres
d’audience ont explosé en fin d’année.
Contacté, RT France assure avoir fait
22 millions de vues sur Facebook entre
le 17 novembre et le 16 décembre, soit une
augmentation de 283 % sur un an…
Un autre nom revient dans les conversations en ligne, où l’on se conseille les
«bons» médias à suivre : Vincent Lapierre. Ce dernier, qui se présente comme
«journaliste indépendant», publie des reportages très bienveillants envers les gilets jaunes et n’hésite pas à mettre en
scène leur détestation des médias traditionnels. Proche de Dieudonné, l’homme
a travaillé plusieurs années pour Egalité
et Réconciliation, le site du complotiste
antisémite Alain Soral. Sa chaîne YouTube, «Le Média pour tous», compte
71000 abonnés. Encouragés par son suc-
cès, beaucoup de reporters ou médias se
disant indépendants se sont lancés récemment. C’est le cas de «Vécu, le média
du gilet jaune» (20000 abonnés sur Facebook), de «FranceActus» (10 000 abonnés) ou de militants produisant des directs pendant les événements (Jérôme
Rodrigues, Yannick Krommenacker, etc.).
Lien. Ce processus n’est guère surprenant. Comme n’importe quel mouvement politique, celui des gilets jaunes
échafaude sa propre culture médiatique
en même temps qu’il avance, bâtissant
un univers de références en dehors des
pouvoirs déjà établis. La popularité grandissante du documentaire Winter on Fire,
racontant la révolution ukrainienne de
Maidan (Libé du 4 janvier), en est l’exemple parfait. Celui-ci n’a pas été produit
par France Télés ou TF1, mais par… Netflix. Et d’autres médias commencent
à émerger dans les discussions des gilets
sur les réseaux sociaux, sans avoir atteint
le niveau d’estime de Brut ou de RT. On
pense au Média, la web-télé proche de
La France insoumise, ou à Polony TV, la
petite entreprise audiovisuelle de Natacha Polony, par ailleurs à la tête de
l’hebdo Marianne. Les deux organes ont
en commun de soutenir la plupart des
objectifs politiques du mouvement.
Mais le lien avec les médias historiques
n’est pas totalement rompu. Certaines
figures télé surnagent, comme Elise Lucet. Beaucoup de gilets continuent de fréquenter les studios: un avocat de Rouen,
François Boulo, manifestement de gauche, a squatté les micros ces derniers
jours. Et les audiences des chaînes d’info
témoignent de l’intérêt qu’elles suscitent.
Même auprès des plus durs. Mercredi,
Drouet a conclu son direct ainsi: «Je vais
regarder BFM car ils disent des conneries
sur moi. Je vous reprends après.»
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
Comme toujours avec les gilets jaunes, l’erreur serait de se retrancher
derrière la vulgarité du propos pour
tenter d’esquiver le problème. Que
reprochent exactement les gilets
jaunes à la presse? On retrouve un
bon résumé dans ce message posté
sur un groupe Facebook du mouvement : «Si les journalistes faisaient
leur travail objectivement en
n’orientant pas l’information comme
leur direction leur demande de le
faire, on n’en serait pas là. On a tous
compris que vous n’êtes pas indépendants mais aux bottes du pouvoir.»
du journal). La concentration des
médias en France, dans les mains
de grandes fortunes, donne inévitablement des arguments aux gilets
jaunes.
La haine des gilets jaunes s’est cristallisée autour de BFMTV. C’est bien
là leur seul point commun avec Emmanuel Macron, persuadé de son
côté que la chaîne d’info en continu
a été «le principal organisateur des
manifestations» en leur consacrant
des longs directs tous les samedis.
Pourquoi haïr une chaîne qui leur a
effectivement donné autant de
VOIX DISCORDANTE
Les journalistes sont vus comme
des relais d’Emmanuel Macron, qui
«collaborent» avec le pouvoir pour
le défendre et maintenir le système.
Pour les gilets jaunes, il n’existe pas
d’autonomie des journalistes, qui
travailleraient directement pour
leurs patrons et se feraient censurer
s’ils ont une voix discordante (à titre
personnel, l’actionnaire de Libé,
Patrick Drahi, ne m’a jamais contacté, pas plus qu’aucun journaliste
En fait,
les médias sont
haïs pour
les mêmes raisons
que les politiques.
C’est une crise de
la représentativité.
temps d’antenne ? Le principal reproche qui est fait à BFM est de
mentir sur les chiffres de la mobilisation. Tous les samedis, le chiffre
donné par le ministère de l’Intérieur
apparaît sur le fameux bandeau :
12000 manifestants, pour l’acte VII
par exemple. Ce chiffre est toujours
reçu par les gilets jaunes comme
une insulte, comme une négation
de ce qu’ils sont en train de vivre.
UNIVERS CONFORME
Trouver que le chiffre de la police
est ridiculement bas est une constante des mouvements sociaux.
Cela est normalement tempéré par
le chiffre donné par les organisations syndicales qui permet de se
réconforter dans une réalité alternative. Les médias donnent les
deux et tout le monde est content.
Faute d’organisation structurée, les
gilets jaunes ne fournissent pas de
chiffres aux médias, ce qui donne
cette impression d’un chiffre de la
police tombé du ciel uniquement
pour les discréditer.
Avec les gilets jau- Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
nes, les médias
font face à la concurrence d’un nouvel espace médiatique : Facebook.
Céline Pigalle, directrice de la rédaction de BFMTV, le déplorait au
micro de France Culture: «Les manifestants nous disent: “Vous ne dites pas la même chose que ce qui est
sur les réseaux sociaux.” Les uns et
les autres sont désormais enfermés
dans une bulle médiatique sur ces
réseaux, ils se sont construit un univers conforme à ce qu’ils ont envie de
savoir et d’entendre.» Les médias sociaux créent par contraste les médias menteurs.
Facebook forme pour les gilets jaunes un espace médiatique cohérent,
qui remplace en grande partie les
médias traditionnels. Les jours de
manif, les live Facebook de Rémy
Buisine sur Brut ou les directs filmés par les gilets jaunes eux-mêmes remplacent les éditions spéciales de BFMTV, qui multiplie dans le
même temps les records d’audiences. La semaine, la discussion sur
les groupes Facebook et les live des
deux leaders Eric Drouet et Maxime
Nicolle se substituent aux débats
d’éditorialistes sur les plateaux.
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Suite de la page 3
PHOTO YVES
CASTANIER
GÉRALDINE MUHLMANN
YVES SINTOMER
CHRISTIAN SALMON
«Je pense qu’il y a une
détresse de toute une
partie de la population, abandonnée par
les politiques et que
les médias ne
voyaient plus, ou peu.
Mais il y a aussi dans
ce mouvement une
décharge émotionnelle et idéologique assez
inquiétante. Les gilets jaunes constituent un
mouvement difficile à cerner, et les médias
n’aiment pas l’inconnu. Personne ne sait ce
que va devenir ce mouvement, ce qui lui
donne aussi tout son intérêt. Il est si composite qu’on y trouve le meilleur comme le pire
et, à la décharge des journalistes, le sujet est
difficile à couvrir. Quand on note des relents
fascisants, on met de côté les révoltes légitimes de gens qui éprouvent une vraie injustice et qui, pour cette raison, se lèvent. Et inversement. Il est difficile de tout énoncer en
même temps. Or, tous ces aspects sont vrais.
Quant à la perte de confiance dans les journalistes, elle est ancienne et profonde.»
Recueilli par
ALEXANDRA SCHWARTZBOD
«Cette exposition de
soi permanente sur les
réseaux sociaux est
propre à l’époque.
D’un côté, on veut être
visible, surtout dans
les actions de protestation. De l’autre, il y a
un décalage entre les
médias traditionnels (où il faut s’en remettre
à d’autres) et les réseaux sociaux où l’on
pense contrôler son image. Il y a une remise
en cause de la délégation aux politiques et
aux médias. D’où l’envie de dégagisme. Cette
rage est partagée dans les milieux qui n’ont
pas accès aux cercles du pouvoir. Pour beaucoup, le monde des médias et des politiques
est inatteignable, d’où le sentiment de dépossession. Les élites politiques, économiques
et médiatiques donnent l’impression que
l’important se passe ailleurs et n’est pas influençable par des voies «normales». D’où ce
sentiment d’exclusion puis d’animosité nourrissant le complotisme. Celui-ci est exprimé
dans l’idée qu’un «système» agirait tel un
miroir déformant, aliénant, injuste.»
Recueilli par A.S.
«On sent en toile de
fond le soupçon peser
sur tout ce qui incarne
l’autorité (politiques,
journalistes…). Un
soupçon renforcé par
la forme du mouvement des gilets jaunes, impossible à définir. On l’a vu avec Eric Drouet. Il se fait
arrêter, dénonce la répression, puis dit qu’il
l’a fait exprès pour dénoncer la répression.
C’est un performeur médiatique. On n’est
pas dans un univers de négociation mais de
spéculation. Les gilets jaunes spéculent sur
le discrédit du système, l’agence de notation
étant les sondages, mauvais pour le chef de
l’Etat. C’est un mouvement de “désintermédiation”, un reflet inversé de ce qu’a fait Macron avec les politiques traditionnels. Pour
les médias, c’est compliqué à suivre. Ils doivent produire du récit et ce mouvement s’ingénie à démentir tous les récits. Si on insiste
sur une tonalité de la palette, on est accusé
de mépris, sur une autre, on risque de se
tromper. Le narrateur est décrédibilisé.»
Recueilli par A.S.
Géraldine Muhlmann est professeure de sciences
politiques à Paris-II.
Yves Sintomer est professeur de sciences politiques
à Paris-8.
«ÉRIC DROUET EST
UN PERFORMEUR
MÉDIATIQUE»
DR
«IL Y A UNE REMISE EN CAUSE
DE LA DÉLÉGATION AUX
POLITIQUES ET AUX MÉDIAS»
DR
«IL EST DIFFICILE DE TOUT
ÉNONCER EN MÊME TEMPS
POUR LES MÉDIAS»
AFP
ESPACES MÉDIATIQUES
Le gouffre entre ces deux espaces
médiatiques est si grand qu’il ne fait
que renforcer l’impression que tout
le système est contre eux. Depuis
quelques semaines, Facebook est
inondé de vidéos de violences policières, pas ou peu vues à la télé. Les
photos des nombreuses «gueules
cassées» au lanceur de balle de défense sont là encore bien plus visibles sur les réseaux qu’à la télé, alimentant l’idée d’une «censure».
Les journalistes objectent parfois
aux gilets jaunes qu’ils ne gagnent
pas forcément beaucoup plus
qu’eux, tant le métier se précarise.
Pour autant, on entend très peu
d’appels de gilets jaunes à «retourner» les journalistes, comme on
peut le voir avec les forces de l’ordre
lorsque des manifestants scandent:
«La police avec nous!» Les journalistes ne sont pas du tout perçus
comme faisant partie de la même
classe sociale, au contraire des policiers que les gilets jaunes imaginent
proches d’eux idéologiquement.
En fait, les médias sont haïs pour les
mêmes raisons que les politiques.
C’est une crise de la représentativité. Les journalistes sont vus
comme lointains et défendant les
intérêts d’une autre classe sociale.
Les gilets jaunes rejettent toute
forme de médiation et ne font plus
confiance à aucun corps intermédiaire. Ils réclament que les médias
disent la vérité (ou plutôt leur vérité) de la même manière qu’ils revendiquent le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Pour avoir la
parole directement, sans aucun filtre, sans un intermédiaire qui prétende faussement les représenter.
Dorothée, 42 ans, gilet jaune de
Marmande, l’a bien résumé dans un
article du Monde : «Ça faisait des
années que je bouillais devant ma
télé, à me dire : “Personne ne pense
comme moi, ou quoi ?” Quand j’ai
entendu parler des gilets jaunes,
j’ai dit à mon mari : “C’est pour
moi.”» •
Lors de la
manifestation
du 8 décembre
à Paris.
Christian Salmon est essayiste et auteur de l’Ere
du clash, à paraître le 23 janvier chez Fayard.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Acte VIII»: un mouvement
morcelé et des revendications
Malgré une baisse
de la mobilisation
et un soutien moindre de
l’opinion publique, différents
groupes de gilets prévoient
de manifester ce samedi.
L
a très médiatique arrestation d’Eric
Drouet, mercredi soir pour manifestation non déclarée, comme ultime carburant d’une mobilisation qui marque nettement le pas? Jeudi soir à sa sortie de garde à
vue, celui qui est une des figures les plus médiatiques des gilets jaunes s’est félicité dans
un Facebook live d’avoir réussi un «coup de
com» avec son interpellation devant les caméras. «On a fait ça pour arriver là. […] On savait
un peu comment ça allait se passer», a-t-il assuré, avant d’estimer que «tout est une question d’image». Et d’ajouter : «Ils essaient de
nous faire passer pour des anarchistes, des
casseurs. C’était la monnaie de leur pièce, il va
falloir trouver d’autres idées comme ça.»
Vendredi, après le premier Conseil des ministres de l’année, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, lui a donné du
grain à moudre en lançant que le mouvement
des gilets jaunes n’est plus que «le fait d’agitateurs qui veulent l’insurrection et, au fond,
renverser le gouvernement». «Ceux qui restent
mobilisés» sont engagés «dans un combat politique» et «ne veulent pas participer au grand
débat national». Manière de cornériser les
dernières troupes mobilisées en irréductibles
putschistes antirépublicains, tout en les opposant aux «gens sincères» avec lesquels l’exécutif s’affirme «prêt à discuter».
Décrue. A l’appel du collectif «la France en
FRANZ-OLIVIER GIESBERT
«LES MÉDIAS
ONT UNE VISION
PARISIENNE»
OPALE. LEEMAGE
«L’incompréhension entre gilets
jaunes et journalistes vient du fait
que les médias
sont parisiens et
ont donc une
vision parisienne.
C’est le fond de l’affaire. La France est un des rares pays où
toute la presse nationale est située dans
sa capitale, au contraire de l’Italie ou de
l’Allemagne. Or le mouvement est provincial. Et comme il est très antiparisien, les
choses ont vite grillé. C’est une France
qu’on ne voit jamais, qui passe son temps
sur les routes, cette classe moyenne inférieure pressurée qui vit dans des petites
villes. Elle a une perception négative des
journalistes comme du pouvoir politique.
A mon arrivée au Point, j’avais proposé
à l’actionnaire, François Pinault, de déménager le journal à Lyon ou Marseille, de
juste garder un bureau à Paris. Il était d’accord, mais ça aurait coûté trop cher et
beaucoup de journalistes seraient partis.»
Recueilli par J.Le.
Franz-Olivier Giesbert est directeur éditorial
du journal la Provence.
colère», dont Eric Drouet et Priscillia Ludosky
sont les animateurs les plus identifiés, un
«acte VIII» de la mobilisation –déclaré en préfecture – doit se tenir samedi à Paris entre
l’Hôtel de Ville et l’Assemblée nationale. Sur
les réseaux sociaux, d’autres groupes appellent à investir les «places symboliques» des
villes françaises. Et dimanche, des femmes
gilets jaunes qui se disent «féminines» mais
pas «féministes» pourraient mener une action
«coup-de-poing» dans la capitale.
Vendredi sur Facebook, l’acte VIII ne semblait
pas mobiliser les foules. Sur le plan comptable, le mouvement d’abord fort du soutien
d’une très large majorité des Français, est en
perte de vitesse. Les violences dont les images
ont tourné en boucle fin novembre et début
décembre, puis finalement la réponse
pécuniaire de Macron le 10 décembre ainsi
qu’une forme de lassitude n’y sont pas pour
rien. Selon un sondage Odoxa-Dentsu, 55%
des Français (contre 75 % mi-novembre)
soutiennent encore le mouvement mais
d’après les rapports des forces de l’ordre
consultés par Europe 1, la mobilisation au
quotidien des gilets jaunes a, elle, été divisée
par 100 dans le même temps. Et selon un
autre comptage, effectué vendredi par France
Info, seules 2500 personnes étaient mobilisées sur toute la France jeudi.
Dans ce contexte de forte décrue, le ministère
de l’Intérieur a demandé aux préfets le 29 décembre de «poursuivre [leurs] initiatives opérationnelles jusqu’à la libération complète et
définitive des espaces occupés», citant les «entraves et les gênes à la circulation, notamment
aux abords des ronds-points et des zones d’ac-
tivité économique, générées par des manifestants qui n’ont pas déclaré au préalable leurs
actions». Pour les faire partir du «domaine public routier», Castaner a invité les préfets à recourir aux «évacuations forcées, à la saisine
de la justice ou aux contraventions de voirie, etc.». Un durcissement censé contribuer
à éteindre les derniers foyers. Mais c’était
avant l’interpellation du martyr Drouet par
la «police politique» de Macron –un épisode
qui, malgré ses réticences à assumer ce statut,
fait plus que jamais du routier de Seine-etMarne la figure du mouvement.
«Gueux». Ce samedi à Paris, des membres
de «la France en colère» liront la «lettre
ouverte citoyenne» rédigée pour répondre aux
vœux de Macron et diffusée en ligne depuis
jeudi soir. Dans ce texte où se mêlent
exigences sociales et démocratiques, ils
interpellent vivement ce chef de l’Etat qui se-
Selon un sondage
Odoxa-Dentsu, 55% des
Français (contre 75% minovembre) soutiennent
encore le mouvement.
lon eux ne les a pas entendus et qui décidément ne les comprend pas.
«La colère va se transformer en haine si vous
continuez, de votre piédestal […], à considérer
le petit peuple comme des gueux», préviennent
notamment les auteurs. «Changez d’attitude
et accueillez-nous autour d’une table pour discuter», lancent-ils, rejetant par avance le
grand débat national, ce «piège politique»
tendu par le Président et qui doit s’ouvrir d’ici
peu. «Nous ne sommes pas résignés […]. Et
nous irons plus loin. […] Ne vous pensez pas
au-dessus des lois et de la volonté du peuple de
France», affirment-ils par ailleurs, invoquant
une nouvelle fois la révolution ukrainienne
de 2013-2014 –où la répression de l’insurrection avait fait plus de 120 morts (lire notre édition de ce vendredi). Face à cette «répression»,
le groupe invite ses sympathisants à retirer
leurs gilets jaunes pour «se présenter dans les
rues […] comme les simples citoyens qu’ils
sont». L’action de Drouet mercredi répondait
à ces nouveaux codes.
Dans le même temps, une première structuration politique de gilets jaunes doit voir le jour
samedi à Marseille, dans des locaux prêtés par
Bernard Tapie. Une liste jaune en lice aux
prochaines européennes, siphonnant à la fois
La France insoumise et le Rassemblement
national ? A l’Elysée, on en rêve.
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
CLUB ABONNÉS
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
LA LOCANDIERA à la Comédie Française
«Je n’ai peint nulle part ailleurs une femme plus
séduisante, plus dangereuse que celle-ci», prévient Goldoni dans sa préface à la Locandiera.
Avec Mirandolina, le dramaturge crée l’un des
premiers rôles-titres féminins de la comédie italienne, relevant de surcroît de l’emploi des servantes. Assurément, cette femme d’esprit a un
charme naturel redoutable auquel succombent
les voyageurs qui séjournent dans son auberge…
5 × 2 places à gagner pour la représentation
du mercredi 16 janvier à 20 h 30
LÉONCE ET LÉNA
au Théâtre Nanterre Amandiers
de Georg Büchner, m.s. Thom Luz
Le metteur en scène suisse Thom Luz, qui travaille si délicatement la musique, le texte et la
scénographie, s’empare du texte de Léonce et
Léna. Avec ses comédiens-musiciens, il dévoile
les fissures et les doutes présents dans cette
comédie mélancolique de Georg Büchner.
5 × 2 places à gagner pour la représentation
du jeudi 17 janvier
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
ClubAbo_122x163-GABARIT.indd 1
26/01/2016 12:54
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
ÉDITOS/
Aïda et l’éternelle
faute des femmes
Par VIRGINIE BALLET
Journaliste au service Société
@VirginieBallet
C’est un prénom d’emprunt
qui pourrait bien devenir un
symbole. Rapportée par
le Maine libre jeudi, l’histoire
d’Aïda a suscité une vague
d’indignation jusqu’au secrétariat d’Etat de l’Egalité entre
les femmes et les hommes.
Victime de violences conjugales régulières, Aïda, 30 ans
aujourd’hui, est paraplégique
depuis ce soir d’août 2013,
lorsque son mari l’a poussée
par la fenêtre du deuxième
étage. Ce soir-là, les policiers
interviennent au domicile
du couple pour une altercation entre le compagnon
de la jeune femme et l’un
de ses amis. Il est conseillé
à Aïda de quitter cet appartement, ce qu’elle fait dans la
nuit. Elle alerte le Samu social
et quelques amis. En vain. Et il
est trop tard pour prendre un
train et rallier Alençon où elle
a de la famille. Alors, faute
de solution d’hébergement,
elle retourne chez elle. Son
compagnon la brutalise et
finit par la défenestrer.
Il écope pour cela de 15 ans
de prison. La cour d’assises
fixe en outre la provision pour
l’indemnisation de la victime
à 90 000 euros. Et c’est là que
tout se corse : les avocats
de la jeune femme saisissent
la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions
(Civi) pour que l’Etat, via le
Fonds de garantie des victimes (FGTI), verse cette provision. Mais l’organisme ne
propose qu’une indemnisation partielle, estimant
qu’Aïda a commis une faute
civile en retournant à son
domicile. Les conseils de la
jeune femme contestent cette
décision et en appellent à la
Civi. Même réponse : arguant
d’un partage de responsabilité, elle propose
67 500 euros en février
dernier. Un appel sera examiné en mai. L’outrage ne
réside pas tant dans la somme
(intégralement réglée à Aïda)
que dans l’argumentaire
avancé. Interpellé sur Twitter,
le fonds de garantie a souligné
que «la loi prévoit que la
victime qui contribue, par sa
faute, à son dommage peut
voir son droit à l’indemnisation réduit». «Par sa faute» ?
Cette position n’est pas sans
rappeler une question
absurde sans cesse renvoyée
aux victimes : pourquoi ne pas
quitter ce bourreau ? La poser,
c’est d’abord faire abstraction
des mécanismes à l’œuvre
dans l’immense majorité des
cas de violences conjugales :
emprise psychologique,
isolement, perte de confiance
en soi, honte… C’est surtout
culpabiliser une fois de plus la
victime d’un processus
de domination sexiste profondément ancré qui conduit
à banaliser bien des violences
dont les femmes sont la cible
première. Combien de victimes de viol se voient questionner sur leur attitude
ou leur tenue vestimentaire ?
En mars 2016, un sondage réalisé par l’Ipsos pour l’association Mémoire traumatique et
victimologie montrait qu’il se
trouve encore 27 % des Français pour juger qu’une femme
victime de viol est en partie
responsable de ce qui lui
arrive si elle a flirté, s’est montrée séductrice ou a accepté
de se rendre chez un inconnu.
Depuis, certes, il y a eu #MeToo. Mais le cas d’Aïda prouve
que la honte n’a pas forcément
changé de camp. •
ABONNEZ
VOUS
Photo publiée sur le compte Facebook de Paloma Bernot. DR
Versailles,
l’avis de château
Par SABRINA
CHAMPENOIS
Rédactrice en chef du
service Société
@sabbchamp
Savoir adapter sa tenue aux
circonstances et aux lieux:
l’impératif est notoire,
pour éviter le faux pas social notamment, dans le
cas d’un entretien d’embauche particulièrement.
Après, pour l’humain en
goguette, la tolérance est
censément maximale. Sauf
l’humain qui va en goguette à Versailles. Paloma
Bernot en a fait l’expérience, le 26 décembre: recalée à l’entrée du château
car jugée «déguisée».
Car voilà, cette jeune
femme de 25 ans sise à Loches (Indre-et-Loire) est
passionnée par la mode
des XVIIIe et XIXe siècles, présentent à eux en foncelle en a même fait profes- tion de leur sexe et de leurs
sion, couturière qui crée vêtements…» Aussitôt, c’est
des tenues d’époque et, un torrent de compassion
donc, en porte au quoti- courroucée qu’a engrangé
dien. Mais Paloma Bernot l’éconduite.
a tout même bien un pied Extraits: «Comme quoi un
en 2.0: gracieusement dra- jean troué et un sweat capée dans son dépit, elle a puche sont devenus l’emfait part de sa mésaventure blème de la France.» «Que
sur Facebook,
peut-elle cacher
photo à l’appui, BILLET
sous ses jupons ?
avec cette légende
Nous vivons une
en forme de SOS: «Le châ- période instable, tout est
teau de Versailles me refuse propice à la peur ou à l’inl’entrée pour tenue sécurité.» Avec tout de
incorrecte. Je vous laisse ju- même, quelques bémols:
ger du délit avec la photo de «Vous vous êtes rendue
ma tenue lors des faits dans un lieu tout de même
aujourd’hui. Je suis profon- hautement symbolique, et
dément choquée, en tant qu’on vous ait refoulée, ça
que citoyenne et que grande ne me choque pas. […] Imaamoureuse de la culture, ginons qu’une autre perque certains lieux et musées sonne arrive habillée en pyPUBLICS se permettent jama Pokémon et dise “je
de juger les personnes qui se m’habille comme ça habi-
tuellement”… Ça vous semblerait normal?»
L’affaire Bernot versus Versailles s’est conclue à
l’amiable : la direction du
monument a concédé une
«erreur d’appréciation» et
offert deux billets d’entrée
à la visiteuse. Mais les
questions que ce mini-binz
pose en sous-main restent
intéressantes. Qu’est-ce,
au XXIe siècle, qu’une tenue correcte ? Pour en juger, faut-il s’arrêter au seul
vêtement? S’habiller (plus
ou moins) raccord avec
l’époque n’est-il pas un
hommage plutôt qu’un déguisement? D’ailleurs, être
«déguisé» est-il plus rédhibitoire que montrer sa
raie? Quid du visiteur bien
sapé mais gougnafier à gifler ? Les lieux patrimoniaux devraient-ils adopter le «venez comme vous
êtes» des temples du fastfood ? Jusqu’où le vêtement peut-il être contrôlé
car potentiellement attentatoire à la sécurité ? Jusque sous les jupes des
filles ? C’est là un autre
temple, comme le poète en
a fait chanson (Souchon):
«On en fait beaucoup /
Se pencher, tordre son cou/
Pour voir l’infortune / A
quoi nos vies se résument/
Pour voir tout l’orgueil /
Toutes les guerres avec les
deuils/ La mort, la beauté/
Les chansons d’été / Les
rêves.» Mais pas d’affolement, sur le site du château, à la rubrique «conseils de visite», rien ne
figure sur l’habit sinon
cette marque de sollicitude royale: «Avant le Château… il y avait un moulin!
A cause du vent et des courants d’air dans le Château, prenez de quoi vous
couvrir, même en été.»
Un gilet jaune, ferrailleur
de chef jupitérien et pouvoir hypercentralisé, par
exemple ? •
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
Offre intégrale
33€
XIZUWQ[[WQ\XT][LM
LMZuL]K\QWVXIZZIXXWZ\
I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\^ITIJTMR][Y]¼I]08
S’ABONNER À LIBÉ EN CONTACTANT LE 01.55.56.71.40 OU SUR WWW.LIBERATION.FR/ABONNEMENT/
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE CHANGE NOS VIES
Un hors-série de 108 pages
en vente en kiosque, 10 euros
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
HONGRIE Contre Orbán
et sa loi «esclavagiste»,
l’union fait la fronde
Depuis le vote, le 12 décembre, d’un
texte permettant aux entreprises
d’imposer davantage d’heures
supplémentaires et de les payer
trois ans plus tard, l’opposition, unie,
manifeste de manière non violente.
Elle réclame aussi l’indépendance
des médias et de la justice.
Par
FLORENCE LA BRUYÈRE
Correspondante à Budapest
ANALYSE
ÁKOS HADHÁZY DÉPUTÉ DE L’OPPOSITION
«LE RÉGIME PILLE LES FONDS EUROPÉENS»
Ecœuré par la corruption, le député
Akos Hadházy, ancien élu local du
Fidesz (parti de Viktor Orbán) a
quitté la majorité pour rejoindre l’opposition. Pendant les manifestations
de décembre, il a été expulsé manu
militari de la télé d’Etat par des vigiles armés. Depuis que Viktor Orbán
est au pouvoir, «c’est la première fois
que la violence physique est utilisée
contre des députés», souligne l’élu,
qui voulait simplement lire à l’antenne un communiqué réclamant le
retrait de la loi «esclavagiste» et plus
d’indépendance et d’objectivité des
médias publics.
«Le régime d’Orbán repose sur
deux piliers. Le premier est la propagande et les fake news diffusées par
la télévision publique – première
source d’information pour 70 % des
Hongrois– et par des journaux, télés
et sites web privés qui appartien-
nent au clan au pouvoir. Cela n’existe
que dans un seul autre pays: la Russie. Ces médias privés ont été achetés avec de l’argent volé et sont financés par des pages entières de
“communication” gouvernementale.» L’argent volé vient, selon lui,
«des fonds européens, deuxième pilier du régime. Le pouvoir les pille
sans vergogne car le procureur de la
République, un fidèle d’Orbán, bloque toutes les enquêtes. Cette
manne nourrit plusieurs dizaines de
milliers de proches du gouvernement. Ce sont les contribuables français, allemands, etc. qui entretiennent ce régime malade.» Pour
changer les choses, «l’Union européenne devrait mettre en place un
procureur européen anticorruption.
Cette idée est soutenue par 83% des
Hongrois et par 60 % des électeurs
du Fidesz.»
C’
est une fronde sociale inédite à laquelle fait face le
Premier ministre hongrois, le nationaliste Viktor Orbán.
Après une vague de manifestations
en décembre, des milliers de personnes devraient à nouveau défiler
ce samedi à Budapest, à l’appel de
l’opposition, d’organisations civiles
et de syndicats. Ces derniers pourraient lancer un appel à la grève.
Objet de la colère: une nouvelle loi
travail votée le 12 décembre, qui
porte à 400 par an – au lieu de 250
actuellement– le nombre d’heures
supplémentaires qu’un employeur
public ou privé peut demander à ses
salariés. La loi autorise l’entreprise
à payer ces heures… trois ans plus
tard, selon un mode de calcul défavorable aux salariés.
«TOURNANT»
Fait sans précédent depuis le retour
au pouvoir d’Orbán en 2010, le texte
a fédéré une opposition jusqu’ici
fragmentée. Des verts à l’extrême
droite en passant par les so- lll
Ákos Hadházy à
Budapest en mars 2014.
PHOTO PETER KOHALMI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Anna Donáth à Budapest
le 16 décembre.
PHOTO BALAZS MOHAI. MTI. AP
RO
UM
AN
IE
AUTRIC
HE
immigration, le Premier ministre électoraux. «Le pouvoir tente de bâpréfère demander aux Hongrois de tir un système parallèle pour contravailler plus. «Cette loi marque un tourner la justice, dernier bastion de
tournant. Jusqu’à présent, Orbán la démocratie», s’indigne Márton
vantait les succès de sa politique éco- Gyöngyösi, député du Jobbik
nomique. Là, il re(droite ultranationaliste).
POLOGNE
connaît impliciteA la radio publique, Orment son échec.
bán dénonce un comSLOVAQUIE
UK
C’est comme s’il diplot : «Certains des
R.
sait aux Hongrois:
manifestants – les
Budapest
vous êtes trop
plus agressifs et les
payés, on va rétaplus actifs – sont
HONGRIE
blir les samedis
payés par George
travaillés obligaSoros et travaillent
toires, comme sous
dans le cadre d’un
CR
SERBIE
OA
le communisme»,
réseau international.»
TIE
analyse l’historien Paul
Les médias à sa botte
50 km
Gradvohl.
ont diffusé des reportages
Les protestations se sont muées en bidons sur les «émeutes» auxquelles
contestation du régime. Les mani- participent des «vandales, des crimifestants ont fait le siège de la télévi- nels». Or, excepté de légères échaufsion publique, une «usine à menson- fourées, les protestataires ont été
ges». Et ils exigent l’abrogation impertinents, irrévérencieux, mais
d’une autre loi qui crée de nouveaux pas violents. «Nous ne sommes pas
tribunaux, contrôlés par le gouver- aussi combatifs que vous, les Frannement et qui traiteront de ques- çais. Si on l’était, il y aurait une rétions sensibles comme les appels pression terrible, ce serait comme en
d’offres publics ou les contentieux Turquie. La seule arme qu’il nous
Danube
lll
cialistes et les libéraux,
tous les partis défilent ensemble depuis un mois. Dans les cortèges, on
croise même des électeurs du Premier ministre, comme Gyula S., un
cheminot de 60 ans. «Personne ne
sera obligé de faire des heures supplémentaires», a assuré Orbán. Mais
Gyula craint que les employeurs
fassent pression sur leur personnel:
«On manque terriblement de bras
dans mon atelier de réparation de
locomotives. Mais je trouve fort de
café que le gouvernement veuille régler la question de cette manière. Je
n’ai pas envie de travailler le weekend pour être payé trois ans plus
tard.» Après quarante ans aux chemins de fer, il gagne 180000 forints
net par mois (environ 560 euros).
Avec des salaires aussi bas, pas étonnant que près de 600000 Hongrois
soient partis depuis 2010 en Autriche, en Allemagne et en Angleterre,
où ils gagnent trois à quatre fois
plus. Conséquence : tous les secteurs de l’économie manquent de
main-d’œuvre. Farouchement anti-
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
reste, c’est l’humour», juge Krisztian,
un informaticien de 33 ans. Le petit
parti satirique du «chien à deux
queues» a d’ailleurs défilé avec ce
slogan: «Merci au gouvernement de
nous permettre enfin de travailler
sept jours sur sept, et de nous débarrasser des tribunaux indépendants!»
«VERS LA DICTATURE»
Les protestations peuvent-elles
ébranler le régime? Agnès, jeune bibliothécaire, n’y croit guère. «Nous
ne sommes pas assez nombreux. Si le
Premier ministre modifie la loi “esclavagiste”, les protestations s’arrêteront.» Selon certains analystes, la loi
serait un écran de fumée qui permettrait à Orbán de faire passer la
réforme à laquelle il tient avant tout:
celle du système judiciaire. Gabor,
universitaire de 58 ans, est pessimiste: «Les gens ont compris que c’est
le dernier moment pour manifester.
On en a encore le droit, mais cela ne
va pas durer.» Le gouvernement a
d’ailleurs dans ses tiroirs un projet
de loi qui interdirait les manifesta-
tions sur toutes les places publiques
avant et pendant les périodes de fêtes et de commémorations…
En huit ans, Orbán a taillé le système électoral pour son parti, s’est
assuré la majorité des deux tiers des
sièges au Parlement et a vidé les institutions démocratiques de leurs
pouvoirs. «Il avance sans discontinuer vers le modèle poutinien. Il n’a
pas d’adversaires, il n’a que des ennemis et son but est de tous les éliminer», observe Paul Gradvohl. Certes
«chacun est libre de sortir du pays,
de publier son opinion et de participer aux élections. Personne n’est jeté
en prison», remarque la poétesse Judit Agnès Kiss. Mais la tyrannie fait
son lit: «Ils observent ce qu’écrivent
les gens sur les réseaux sociaux, conseillent aux étudiants de dénoncer
leurs professeurs et bâillonnent l’opposition au Parlement.» Et le clan au
pouvoir se sert du fisc pour persécuter ses ennemis. Judit Agnès Kiss:
«Nous allons vers la dictature et rien
ne peut affaiblir ce régime; il tombera à la mort d’Orbán.» •
ANNA DONÁTH FIGURE DU MOUVEMENT
«LES FORCES DE L’ORDRE SONT ÉPUISÉES»
UN MOIS
D’AGITATION
La jeune femme de 31 ans au sourire radieux est devenue l’égérie du
mouvement de protestation. Membre du petit parti d’opposition Momentum (centre droit), Anna Donáth a été interpellée par un CRS de
manière musclée en décembre, scène abondamment relayée sur les
réseaux sociaux. Elle a passé une nuit au poste. «J’avais brandi une
petite torche qui diffuse une fumée colorée pendant seulement dix secondes ; on en trouve dans toutes les boutiques de jouets ! Or, selon
la police, j’ai utilisé un engin pyrotechnique interdit.» Mais elle n’en
veut pas aux forces de l’ordre. «Il n’y a pas eu de brutalités policières,
seulement un usage parfois excessif des gaz lacrymogènes.» Elle décrit des CRS «épuisés par les manifestations car les autorités ont fait
venir beaucoup de forces de province, ce qui signifie un long temps
de transport pour ces hommes. Certains ont travaillé douze heures
d’affilée, sont rentrés chez eux à 3 heures du matin pour repartir à Budapest le même jour, à 11 heures du matin.» Selon elle, «les policiers,
gendarmes et CRS sont les premières victimes de cette loi “esclavagiste”. Certains m’ont dit qu’ils avaient effectué six cents heures supplémentaires cette année!» En tant qu’employeur, l’Etat est donc un des
grands bénéficiaires de la loi travail. Momentum a rédigé un manifeste
approuvé par toute l’opposition. «Nous réclamons l’abrogation de la
loi sur le travail et de celle sur les nouveaux tribunaux, ainsi que le retour à des médias publics indépendants ; nous souhaitons moins
d’heures supplémentaires pour les policiers. Enfin nous demandons
l’adhésion de la Hongrie au parquet européen anticorruption.»
n 8 décembre
1 500 personnes
défilent à
Budapest à l’appel
de plusieurs
syndicats
n 12 décembre
vote de la loi
«esclavagiste» et
de la loi sur les
nouveaux
tribunaux.
Plusieurs centaines
de personnes
protestent sur
la place du
Parlement.
n 16 décembre
plus de
15 000 personnes
défilent à Budapest.
Certaines passent
la nuit devant le
siège de la télé
d’Etat, exigeant des
médias publics
indépendants.
n 17 décembre
des députés
d’opposition
sont violemment
expulsés de la télé
publique,
devant laquelle
manifestent
quelques milliers
de personnes.
n 18, 19, 20
décembre
défilés dans
une douzaine
de villes.
n 21 décembre
plus de
5 000 personnes
protestent
à Budapest.
n 4 janvier
blocage partiel
de plusieurs
routes par
les syndicats
et l’opposition.
BENCE TORDAI ÉCONOMISTE FRONDEUR
«LES GILETS JAUNES NOUS INTÉRESSENT»
Cet économiste de 37 ans, député
du parti centriste d’opposition
Parbeszéd Magyarországért (Dialogue pour la Hongrie), est l’un
des chefs de file de la fronde. Au
Parlement, il n’hésite pas à appeler Viktor Orbán «Monsieur le
pseudo Premier ministre», estimant qu’il «a perdu sa légitimité
de Premier ministre lorsque,
après son arrivée au pouvoir
en 2010, il a fait adopter une nouvelle Constitution et une loi électorale qui cimentent son pouvoir
et détruisent notre démocratie».
Pour lui, les manifestations en
Hongrie n’ont «pas grand-chose
à voir avec les gilets jaunes français. Mais nous les observons
avec intérêt, car c’est la première
fois en Europe qu’il y a un mouvement de masse initié par les précaires. Nous y avons puisé des
idées, par exemple celle du blocage des routes».
Au plan politique, il voit Emmanuel Macron et Viktor Orbán
comme très différents : «Ce sont
même des ennemis. Orbán défend un programme souverainiste et xénophobe, Macron incarne l’opposé. Mais je vois des
similarités dans leurs politiques
économiques. Tous deux ont imposé des restrictions à une partie
des citoyens et mis en place une
redistribution des richesses qui
aggrave les inégalités sociales.»
Bence Tordai devant le Parlement
hongrois le 14 décembre.
PHOTO MARTON MONUS. MTI. AP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
RDC
Des élections
chaotiques,
une attente
électrique
U
n bras de fer invisible, tout en
sous-entendus, se joue ces jours-ci
à Kinshasa. Les Congolais ont finalement obtenu l’élection qu’ils attendaient
depuis plus de deux ans : dimanche dernier, malgré les retards, les défaillances de
quelques machines à voter, des régions entières privées de scrutin, les innombrables
irrégularités, ils ont voté pour choisir le
remplaçant de Joseph Kabila, au pouvoir
depuis l’assassinat de son père en 2001.
Personne, aujourd’hui, ne remet en cause
le déroulement du scrutin dans sa globalité. Il est acquis que ce ne sera pas un motif d’annulation de l’élection.
éan
Oc
ue
iq
ant
Atl
MISE EN GARDE
Reste une dernière étape à franchir, la plus
périlleuse, pour compléter le processus :
la proclamation des résultats. La Commission électorale nationale indépendante
(Céni) est la seule instance habilitée à faire
cette annonce. Mais son indépendance est
remise en cause par l’opposition et par les
observateurs. Depuis jeudi, la communauté internationale insiste lourdement
sur la nécessité, pour la Céni, de «respec-
E
Envoyé spécial à Kinshasa
ter» les électeurs en délivrant des résultats tion derrière le candidat du pouvoir, Em«exacts» (Washington), «conformes à la manuel Ramazani Shadary) «déplore, dévolonté du peuple congolais» (l’Union euro- nonce et condamne fermement l’attitude
péenne et l’Union africaine). Mais c’est la partisane, irresponsable et anarchique de
subtile mise en garde de la puissante la Cenco», a réagi vendredi son porte-paEglise catholique congolaise qui a fait role, Barnabé Kikaya Bin Karubi, par
trembler le pays, jeudi. La Conférence ailleurs conseiller du président Kabila.
épiscopale nationale du Congo (Cenco)
«constate que les données à sa disposition «SOULÈVEMENT»
issues des procès-verbaux des bureaux de Donation Nshole «se permet de proclamer
vote consacrent le choix d’un candidat en toute illégalité des tendances» au bénécomme président de la République», a dé- fice d’«un candidat déjà bien identifié», aclaré son porte-parole, l’abbé Donatien t-il dénoncé. Là encore, un non-dit pour ne
Nshole, au détour de la lecture d’un rap- pas mentionner l’opposant Martin Fayulu,
port de sa mission d’observation des élec- à la tête de la coalition Lamuka («réveilletions.
toi», en lingala), convaincu de
La Cenco ne publiera
l’avoir emporté. Le patron de la
SO
DU UD
pas les résultats –elle
Céni, Corneille Nangaa,
CENTRAFRIQUE SU AN
D
n’en a pas le droit –
s’est également étranglé:
mais prévient implici«L’annonce des tendanRÉP. DÉM.
tement qu’elle connaît
ces par monsieur l’abbé
DU CONGO
GABON
le nom du vainqueur.
Nshole, qui se base sur
E l l e ava i t d é des résultats infimes et
Kinshasa
ployé 40000 observapartiels, est de nature à
teurs sur le terrain le
intoxiquer la population
jour du vote. L’Eglise
en préparant un soulèveANGOLA
appelle la Céni à «publier
ment dont la Cenco sera
en toute responsabilité les
seule responsable», a-t-il
300 km
résultats des élections dans le
écrit aux évêques. L’annonce
respect de la vérité et de la justice».
des résultats, prévue dimanche, sera
Le Front commun pour le Congo (la coali- vraisemblablement repoussée. •
TAN
ZAN
I
CÉLIAN MACÉ
PHOTO JOHN WESSELS. AFP
CONGO
Par
Des soutiens de l’UDPS, parti
d’opposition, écoutent
leur leader à l’extérieur
du siège du mouvement,
à Kinshasa le 21 décembre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Après avoir fermé les bureaux
de vote, les agents
électoraux comptent
les voix, le 30 décembre
à Kinshasa.
PHOTO JOHN WESSELS. AFP
u 11
Un homme fait le signe quatre,
le numéro de liste du candidat
de l’opposition Martin Fayulu,
lors du décompte des voix
à Kinshasa le 30 décembre.
PHOTO MARCO LONGARI. AFP
ZOOM
En haut, le corps d’un manifestant tué à Beni (nord-est de la RDC), le 28 décembre.
En bas, un bureau de vote à Kinshasa, le 30 décembre. PHOTOS A. HUGUET ET J. WESSELS. AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
MONDE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
A Téhéran
en 2015. PHOTO
N. TAVAKOLIAN.
MAGNUM PHOTOS
Après l’espoir, I
la désillusion de
la jeunesse iranienne
Par
avoir assuré qu’il en finirait avec le
«pire accord jamais négocié» par les
Etats-Unis. Ce qu’il a fait de façon
ls n’ont pas dépassé 30 ans, vi- unilatérale le 8 mai 2018. Les sancvent dans la capitale, parlent an- tions ont été progressivement rétaglais. Ils n’ont pas connu la révo- blies les mois suivants, frappant
lution, ni l’ayatollah Khomeiny. Ces une société iranienne déjà fortetrois jeunes Iraniens sont des en- ment éprouvée. Dès le début de
fants de la République islal’année, des manimique et de la crise sur
festations, popule nucléaire, survelaires et souvent
AZ.
TURKM.
nue alors qu’ils enviolentes, avaient
traient dans l’adoéclaté un peu parlescence. En 2015,
tout dans le pays, y
IRAK
AFGH.
Téhéran
ils finissaient
compris dans des
leurs
études
petites villes.
IRAN
PAK.
supérieures quand
Le mouvement
SA AR
O AB
les grandes puiss’est essoufflé, mais
U IE
DI
E.A.U.
TE
sances ont signé en
la situation a empiré.
OMAN
juillet un accord avec
La monnaie nationale, le
200 km
l’Iran. En échange de limirial, s’est effondrée, perdant
tations sur ses activités atomiques, au moins 75% de sa valeur. Les prix
Téhéran obtenait la levée des sanc- s’envolent, des pénuries menacent.
tions. Liesse dans les rues, succès Les entreprises occidentales qui
pour le président Hassan Rohani louchaient sur le marché iranien se
élu en 2013 sur cette promesse. sont carapatées, par crainte de subir
Jahan, Nima (1) et Arezou (1) nous les foudres de Washington. Alors
avaient alors confié leurs espoirs que l’Iran s’enfonce dans la crise,
timides, mais réels.
Libération s’est de nouveau enDepuis, Rohani a été réélu en tretenu avec Jahan, Nima, et
mai 2017 en jurant aux électeurs Arezou. Leurs récits témoignent de
qu’ils toucheraient les dividendes la brutalité de la politique améride l’accord. Cinq mois auparavant, caine et de leur désillusion sur le
à Washington, Donald Trump s’était régime iranien. •
installé dans le Bureau ovale, après (1) Les prénoms ont été modifiés.
PIERRE ALONSO
Trois ans après avoir interrogé des Iraniens
au lendemain de la signature de l’accord sur
le nucléaire, «Libération» les a retrouvés inquiets
et désabusés depuis le retour des sanctions
américaines.
Mer nne
pie
Cas
TÉMOIGNAGES
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
AREZOU, 30 ANS, DOCUMENTARISTE
«ROHANI S’EN SORTAIT BIEN… ET TRUMP EST ARRIVÉ»
Ce que disait Arezou en 2015
«L’accord me rend contente et soucieuse.
Heureuse parce que toute ma vie est liée à ce
pays. L’accord pourrait améliorer la situation
économique. Et en même temps, les futurs
changements et les investissements internationaux me préoccupent. Il risque d’y avoir
une très forte activité sur une très courte période –les Européens se sont précipités juste
après l’accord pour parler business. Les Iraniens de la classe moyenne ont des petites
boîtes, les gros investissements internationaux pourraient leur nuire. L’effet le plus important de l’accord sera l’amélioration des re-
lations avec les autres pays. Ces dix derniers
mois, tout le monde a entendu parler de
l’Iran. Mais pas d’une guerre contre le pays,
d’attaques terroristes ou de bombardements.
On a parlé de l’Iran comme d’un pays tel qu’il
est. J’imagine que ça a changé le regard exotique des Occidentaux sur l’Iran et les Iraniens. Sanctions est le pire mot que je connaisse.
«Le plus douloureux était de ne plus avoir
d’espoir. Il n’y en avait plus en Iran ces dix
dernières années. Pas d’argent, pas de travail. Même ceux qui avaient un l’ont perdu
dans les innombrables faillites. Beaucoup
ont émigré, pas seulement à cause des sanctions mais aussi en raison des problèmes politiques et sociaux. Quand je pense au jour
où il n’y aura plus de sanctions liées au programme nucléaire, je me dis que vivre ici
sera beaucoup plus simple qu’avant. Je suis
allée au Royaume-Uni pour étudier il y a
deux ans. Quand j’ai terminé, je suis rentrée
tout de suite. Je pensais que tout irait mieux.
Je pensais être plus utile en Iran.»
Ce que dit Arezou aujourd’hui
«Je me souviens que les jeunes étaient vraiment heureux après l’accord, qu’on pensait
avoir un peu plus de place. Cela ne s’est pas
passé de cette façon. Depuis le printemps 2018, de nouveaux changements radicaux, économiques et sociaux, se sont pro-
NIMA, 29 ANS, SANS EMPLOI
«SANCTIONS OU PAS, VIVRE EN IRAN A TOUJOURS ÉTÉ PÉNIBLE»
Ce que disait Nima en 2015, alors
étudiant en informatique
«Je suis le genre de mec fainéant,
insouciant, sans véritables responsabilités et suffisamment solide
financièrement pour ne pas trop se
préoccuper de l’état de l’économie
iranienne. Les sanctions ne m’ont
pas vraiment affecté ces dernières
années. Mais bon, je suis très heureux de la signature de l’accord. La
diminution de la valeur du rial fait
mal et une augmentation serait évidemment la bienvenue, mais ça ne
devrait pas arriver, en tout cas pas
à court terme d’après ce que je lis
dans les médias. Sanctions ou pas,
vivre en Iran a toujours été pénible,
même si on s’habitue vite à ces désagréments. C’est parfois difficile
de savoir s’ils sont liés aux sanctions ou à l’incompétence de nos
responsables politiques. C’est peutêtre un cliché, mais je trouve qu’il
est plus important et plus dur de
surmonter le manque de liberté et
les violations des droits humains
que toutes les épreuves liées aux
sanctions.
«Ce qui me rend le plus heureux,
c’est un Iran sans arme nucléaire,
avec moins de risque de guerre et
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
plus de chance pour la diplomatie
avec les autres pays. J’ai trop souvent craint qu’une guerre éclate. Et
puis, je suppose qu’on peut aussi se
réjouir d’être un peu moins près de
devenir une autre Corée du Nord…
Je n’espère pas grand-chose, sinon
que le gouvernement ne va pas gaspiller l’argent récupéré pour le Hezbollah, le Hamas ou les Houthis.»
Ce que dit Nima aujourd’hui
«Je suis en mode “ne suis pas les
infos” et “ce qui doit se passer
se passera de toute façon”. Une
grande partie du bordel ambiant
duits. On n’arrive plus à penser à des jours
meilleurs. Imaginez à quel point il est difficile
de vivre dans un pays dans lequel on ne peut
pas se projeter. Beaucoup voudraient émigrer,
mais c’est très difficile vu la situation économique. Moi j’hésite vraiment. Je n’ai plus
grand-chose à apporter ici. En même temps,
je suis tentée de rester: voir tous ces changements, vivre un moment historique.
«J’ai soutenu Rohani et je ne le regretterai
jamais. Il s’en sortait bien jusqu’à ce que
Trump arrive au pouvoir. Il n’est pas la cause
de la situation actuelle de l’Iran, même s’il en
fait partie. Je m’inquiète surtout pour celles
et ceux qui ont besoin de traitements médicaux spéciaux. Les sanctions ne touchent
pas que l’économie, elles constituent aussi
une menace pour la vie des Iraniens.»
est plus due aux gens qui flippent
et surréagissent. Mais je ne peux
pas dire que je ne sens pas les
sanctions. Presque tout est devenu
deux ou trois fois plus cher. Beaucoup se battent pour boucler leurs
fins de mois. Je ne travaille pas. Je
pense que c’est le pire moment
pour avoir un boulot normal en
Iran. Cela n’a plus aucun sens.
«Le salaire mensuel ne vaut plus la
peine. Par exemple, une entreprise
de télécommunications a proposé
de m’embaucher, c’est considéré
comme un très bon premier boulot
ici, avec un salaire de 60 millions
de rials (350 euros). Il y a dix ou
onze ans, quand j’ai terminé le
lycée, j’ai bossé dans une boutique
d’informatique pendant un an ou
deux, sans qualification particulière, juste parce que je m’y
connaissais un peu. Je gagnais 12 millions de rials par mois
(1050 euros). Pourquoi je travaillerais aujourd’hui plus d’heures, avec
plus de responsabilités, pour un
tiers du salaire? Heureusement, j’ai
transformé tout mon argent en bitcoins et d’autres cryptomonnaies
il y a environ deux ans. J’ai commencé à en miner [“créer” des bitcoins, ndlr], ce qui s’est avéré être
une très bonne idée, et je vais continuer. Beaucoup de gens partent,
d’autres reviennent. Ceux qui
vivaient sur l’argent qu’ils avaient
en Iran, sans avoir de boulot, rentrent. Si j’avais un enfant je m’en
irais sans attendre.»
JAHAN, 28 ANS, IMPORTATEUR DE PRODUITS CHIMIQUES
«IL Y AURA UNE PÉNURIE D’ICI SIX À NEUF MOIS»
Ce que disait Jahan en 2015, alors étudiant en master et salarié dans l’industrie chimique
«Je suis ravi qu’un accord ait été signé.
C’est un soulagement après avoir attendu
tant de mois. Je fais partie de ceux qui ont
voté pour Hassan Rohani en 2013 et ont
tenté de convaincre les autres de faire de
même, au lieu de boycotter l’élection présidentielle. L’une de ses promesses de
campagne était de renouer de meilleures
relations avec les autres pays; je suis heureux qu’il ait tenu parole.
«Sous les sanctions, les principales souffrances venaient évidemment de l’effondrement de notre économie et la chute de
notre monnaie, mais pour moi, le pire était
l’incertitude sur le futur. Je ne savais pas
ce qui allait se passer et ne pouvais pas
me projeter, sur le plan professionnel ou
personnel. Je m’attends à ce que des entreprises étrangères viennent investir ici, ce
qui serait bon pour notre économie. Des
filiales des grosses boîtes s’installeront
probablement en Iran. Espérons que cela
fera baisser les prix de leurs produits. Si
des entreprises étrangères viennent en
Iran, cela ouvrira des opportunités pour
les gens comme moi.»
Ce que dit Jahan aujourd’hui
«J’étais très optimiste [lors de la signature
de l’accord]. Aujourd’hui, je suis très inquiet et, honnêtement, très pessimiste.
Notre monnaie s’est effondrée ces six derniers mois. Le prix des biens importés est
quatre fois plus élevé que l’année dernière,
les biens produits ici sont deux fois plus
chers, mais mon salaire n’a augmenté que
de 14 %. Ma vie est plus dure. Mon travail
consiste à importer des produits chimi-
ques pour les usines. Je suis donc bien
placé pour savoir qu’il y aura une pénurie
d’à peu près tous les produits et biens d’ici
six à neuf mois.
«Notre entreprise a importé plus
de 3 500 tonnes depuis la Corée du Sud
l’année dernière [entre mars 2017 et
mars 2018 selon le calendrier iranien, ndlr],
contre seulement 450 tonnes cette année,
et ce n’est plus possible maintenant. Le
blocage a même débuté dès le 8 mai, le
jour où Trump s’est retiré de l’accord sur
le nucléaire iranien, sans attendre le retour
des sanctions, trois mois après! Les entreprises coréennes sont terrifiées par les
sanctions américaines. On s’est donc
tourné vers la Chine, mais on n’a pas pu
importer autant qu’on aurait dû. Pour le
coup, c’était moins lié aux sanctions qu’à
la débilité de notre gouvernement.
«Ces six derniers mois, ils ont paniqué et
fait absolument n’importe quoi. Les lois
sur les importations ont changé toutes les
semaines. C’est incroyable. Ils ont perdu
le temps qu’ils auraient pu mettre à profit
pour stocker tous les produits nécessaires
avant le retour effectif des sanctions.
«On est foutus si on ne peut plus vendre de
pétrole. J’aimerais partir, mais je ne peux
pas, pour plusieurs raisons. Premièrement,
je dois d’abord faire mon service militaire
obligatoire et je n’ai pas le droit de sortir
du pays en attendant ; deuxièmement, je
n’ai pas le soutien financier nécessaire
pour vivre dans un autre pays. Toute ma
vie, j’ai détesté la République islamique,
mais je pensais que Rohani ferait mieux
qu’Ahmadinejad. Je me suis trompé. Tous
s’en foutent complètement. Et même s’ils
veulent faire mieux, la corruption généralisée les en empêche.»
RÈGLE N°1
ON NE PIÉTINE PAS
LES MOTS CROISÉS
RENDEZ-VOUS PAGE 51
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
MONDE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Des animaux et des hommes
Les humains sont-ils des bêtes
comme les autres ? A travers des
espèces qui peuplent nos imaginaires, nos appartements et nos forêts, Libé explore l’évolution de nos
relations avec des animaux familiers. Retrouvez tous les
entretiens de notre série «Des animaux et des hommes»
parus ces derniers jours dans les pages Idées de Libé.
PHOTO JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
La sénatrice
du Massachussetts
et ennemie jurée
du président a
annoncé lundi
dans un live
Instagram
sa candidature
à la primaire
démocrate pour
la présidentielle
de 2020.
Par
CHARLOTTE OBERTI
Intérim à New York
L’
air décontracté, Elizabeth Warren décapsule une bière dans sa
cuisine au début d’une vidéo
en direct sur Instagram. Le
style se veut simple mais le
moment est important : il
s’agit, pour la démocrate, ancienne professeure de droit à
Harvard et ennemie jurée de
Donald Trump, de répondre
pour la première fois aux
internautes en qualité de
potentielle future présidente
des Etats-Unis. Le 31 décembre, elle a annoncé la création
d’un comité de soutien qui lui
permet de lever de l’argent en
vue d’une éventuelle candidature pour l’élection
de 2020. Techniquement, il y
a peu de différence entre une
telle annonce et un départ officiel en campagne.
D’ailleurs, la sénatrice du
Massachusetts se rend dès ce
week-end dans l’Iowa, l’Etat
qui accueillera, comme toujours, le premier caucus présidentiel en février 2020.
Réélue sénatrice lors des midterms, Elizabeth Warren prêtait serment, jeudi, pour la rentrée du Congrès. PHOTO AARON P. BERNSTEIN. REUTERS
Elizabeth Warren, Trump et
la Maison Blanche dans le viseur
«L’administration actuelle
travaille pour les riches et
ren prend ainsi la tête du pe- ceux qui ont de bons réseaux
loton dans la course aux pri- mais elle ne fait rien pour
maires démocrates, pourtant tous les autres, explique
encore lointaines, auxquelles encore la représentante de
de nombreux autres candi- l’aile gauche du parti démodats devraient se joindre crate. La classe moyenne est
sous peu. «Je suis à fond dans sous attaque.» La défense de
ce combat», excette couche de
LA FEMME
p l i q u e - t- e l l e
population, que
dans une vidéo
Donald Trump a
DU JOUR
publiée le jour
séduite en 2016,
de son annonce. Cette cham- fait partie des engagements
pionne de la classe moyenne de longue date de Warren.
américaine, dont elle est is- En 2007, soit un an avant la
sue, assure qu’elle n’aurait ja- crise bancaire de 2008, la
mais cru briguer un tel man- spécialiste du droit des faillidat dans sa vie. Mais la tes avait écrit un article dans
présidence de Donald Trump lequel elle dénonçait judi– un «tyran en puissance», cieusement le manque de réune «brute raciste à fleur de gulation du système finanpeau» – l’a convaincue du cier et appelait à la création
contraire.
d’un comité de défense des
Conseillère. A 69 ans, War-
consommateurs face aux
grandes entreprises. Sous
son impulsion, celui-ci voit le
jour trois ans plus tard et
Elizabeth Warren est embauchée comme conseillère par
Barack Obama, ravi d’accueillir dans son équipe «une
fille de concierge».
Son ascension sociale, Elizabeth Warren, originaire d’une
famille modeste de l’Oklahoma, la doit, dit-elle, à des
études supérieures très peu
onéreuses –50 dollars par semestre, au début des années 70. Une opportunité trop
rare, selon elle, dans un pays
où les frais de scolarité s’élèvent aujourd’hui à plusieurs
milliers, voire dizaines de
milliers, de dollars par an.
Dès son arrivée au côté
d’Obama, Elizabeth Warren
commence à jouir d’une popularité solide à travers le
pays. On plébiscite cette battante prête à en découdre
avec Wall Street. En 2013, elle
remporte le siège de sénatrice du Massachusetts et devient la première femme à
occuper le poste dans cet Etat
(elle a été réélue en 2018).
Certains la rêvaient alors
candidate pour la présidentielle de 2016 à la place de
Hillary Clinton. Elle avait
aussi été un temps pressentie
pour être sa colistière.
«Clivante». Désormais,
d’aucuns voudraient plutôt la
dissuader de se présenter.
Populaire parmi les démocrates – 3 électeurs sur 5 la soutiendraient, selon un sondage réalisé mi-décembre par
l’université de Quinnipiac
(Connecticut)–, elle réaliserait un mauvais score à
l’échelle du pays: 30% d’opinions favorables contre 37%
en sa défaveur, les 43 %
d’Américains restants n’ayant
pas d’avis, révélateur d’un déficit de notoriété au niveau
national. Elle arrive ainsi en
troisième place derrière l’ancien vice-président Joe Biden
et le populaire sénateur du
Vermont, Bernie Sanders. On
lui trouve une similarité pénalisante avec Hillary Clinton, alors même qu’elle est
politiquement bien plus proche de Sanders. D’autres ne
lui donnent que peu de chances dans un contexte où de
jeunes figures démocrates
émergent. «Elle a laissé passer sa chance en 2016» et «est
devenue trop clivante», estimait, début décembre, un
éditorial du Boston Globe,
principal média de son fief.
Elle s’est d’ailleurs attiré cet
automne les critiques de son
clan, ainsi que de la communauté amérindienne des Cherokees, après avoir publié des
tests ADN pour prouver des
origines indiennes remontant
à plusieurs générations. Ce
faisant, elle espérait clouer le
bec de Trump qui l’a affublée
du surnom moqueur de «Pocahontas» et l’accuse d’avoir
menti sur ses ancêtres pour
entrer à Harvard. En vain. Ce
dernier feint désormais de se
réjouir à l’idée qu’elle soit
candidate. «J’espère qu’elle va
faire un bon score. J’adorerais
l’affronter», a-t-il commenté,
narquois, sur Fox News. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Urbanisme :
toit, toit, mon toit
Surnommé «la cinquième façade»
par les architectes, le toit n’est pas souvent exploité.
Dans son ouvrage Habiter les toits, Oliver Darmon
passe en revue les mille et une façons d’utiliser ces
surfaces : de la construction de tribunes avec vue sur
un stade à la construction d’une piste de ski. A lire
dans la chronique «Vous êtes ici». PHOTO D.L. FLICKR
DAMARES ALVES
ministre brésilienne
de la Femme, de la
Famille et des Droits
humains
AFP
«C’est une nouvelle ère
au Brésil: les garçons
s’habillent en bleu
et les filles en rose.»
A peine entrée en fonction, Damares Alves, l’une des deux
seules femmes du nouveau gouvernement brésilien, a provoqué une pluie de messages sarcastiques ou humoristiques sur les réseaux sociaux avec cette phrase, prononcée
en marge de son intronisation. De nombreuses personnalités ont publié des photos avec des vêtements bleus pour
les femmes et roses pour les hommes, et sur Facebook, un
appel à une manifestation dimanche à Copacabana de
«femmes en bleu, d’hommes en rose, ou de la couleur qu’on
veut» a été lancé. La ministre a répondu qu’il s’agissait
d’une «métaphore contre la théorie du genre», mais que
«garçons et filles peuvent s’habiller en bleu, en rose, de toutes
les couleurs, comme ils se sentent le mieux».
19,9 mil iards
C’est le montant, en euros, qu’aurait transféré
Google des Pays-Bas vers une société écran
aux Bermudes en 2017, évitant des milliards
d’euros d’impôts, selon des documents officiels
cités par le quotidien financier néerlandais FD de
vendredi. Ces chiffres sont issus des comptes annuels de Google Netherlands Holding, société basée aux Pays-Bas, déposés à la Chambre de commerce néerlandaise fin 2018. La technique
d’optimisation fiscale utilisée, composée du «Double Irish» et du «Dutch Sandwich», consiste à
transférer des revenus d’une filiale irlandaise vers
une entreprise néerlandaise sans employé, et ensuite vers une boîte aux lettres aux Bermudes possédée par une autre société enregistrée en Irlande.
Pékin a testé sa plus puissante bombe non-nucléaire, selon
un média d’Etat, qui l’a surnommée «la version chinoise
de “la mère de toutes les bombes”», en référence à la
GBU-43, un engin explosif américain employé en Afghanistan en avril 2017. Le fabricant étatique d’armement Norinco a publié sur son site internet une vidéo qui montre
durant quelques secondes le largage d’une bombe. Celle-ci
vient s’écraser sur une prairie, avant de produire une gigantesque boule de feu et un panache de fumée noire. Sur les
réseaux sociaux, l’agence de presse officielle Chine nouvelle a décrit mercredi l’engin, dont «la puissance n’est inférieure qu’à celles des armes nucléaires».
Suède Un cas possible de fièvre Ebola
sur un voyageur de retour du Burundi
Un patient a été admis dans un hôpital de Suède avec des
symptômes faisant penser à un cas de fièvre Ebola, ont annoncé vendredi les autorités locales, qui attendaient pour
la soirée le résultat des analyses. «Le patient est traité dans
la clinique pour les maladies contagieuses de l’Hôpital universitaire d’Uppsala et est maintenu en isolement», ajoute
le communiqué. Le patient, qui vit en Suède, est rentré
d’un voyage au Burundi il y a trois semaines mais il ne semble pas avoir visité une zone contaminée par le virus Ebola.
TOUS LES MARDIS
Allemagne: un millier
de personnalités piratées
Artistes, militants, journalistes, le président Steinmeier et
la chancelière Merkel: l’Allemagne fait face à une divulgation de données personnelles
d’ampleur inédite, affectant
un millier de personnes. Factures, numéros de téléphone,
échanges privés, photos, listes d’adhérents de partis,
coordonnées bancaires ont
été divulgués sur Internet. Si
l’affaire a inondé la presse allemande vendredi matin, les
données étaient disponibles
depuis décembre via un
compte Twitter qui en diffusait une par jour, façon calendrier de l’Avent, sans que personne ne s’en émeuve. Ce
n’est que jeudi, lorsque le
compte Twitter d’un influent
youtubeur a été hacké, que
l’affaire a éclaté.
Reste à trouver le responsable
et ses motivations. D’autant
qu’il n’est pas établi que toutes les données divulguées
soient authentiques. Ce qui
semble certain, en revanche,
c’est que cette attaque touche
principalement des personnalités politiques allemandes, issues de tous les partis
parlementaires… sauf l’AfD.
Dans l’après-midi, le quotidien Der Tagesspiegel affir-
Chine Une mégabombe testée
accueille
EEKLY
IONAL W
INTERNAT
TU ESDAY,
DECE MB
Copy righ
t © 2018
8
ER 18, 201
The New
York Time
s
h
ration wit
In collabo
Berlin évoque une «attaque grave». PHOTO AFP
mait que le parti d’extrême
droite n’était pour l’instant
pas concerné, citant le ministère de l’Intérieur.
Si la chancelière est elle aussi
touchée, les informations la
concernant ne sont pas «sensibles», a indiqué le gouvernement. Il s’agit de deux
adresses mails, un numéro de
fax et l’intitulé d’une lettre
qui lui avait été adressée.
Parmi les autres victimes,
beaucoup de représentants
de médias, ainsi que des artistes, pour la plupart notoirement engagés contre l’extrême droite.
«C’est une attaque très élaborée, commentait un spécialiste munichois en technolo-
gies de l’information et de la
communication auprès de
Bloomberg. Ce sont des gens
qui s’y connaissent en matière
de sécurité informatique.»
La ministre de la Justice, Katarina Barley (SPD), a évoqué
«une attaque grave», commanditée par ceux «qui veulent saboter la confiance en la
démocratie et ses institutions». Tandis que l’Office
pour la sécurité informatique
parlait de «cyberattaque contre des politiques».Le gouvernement a dit prendre cette
affaire «très au sérieux». La
police criminelle et le renseignement intérieur ont été
chargés de l’enquête.
J.Lu. (à Berlin)
PHOTOGR
APHS BY
JOSH HAN
ER/T HE
NEW YORK
TIME S
anging
h
C
s
I
l
u
o
e’s S
Yellowston
ow, drier
Melting sn birds
er
w
fe
s,
st
re
fo
ed fish.
and diseas
WAY
TE HOLLO
has
Warming id
brought rap
changes to
ne
sto
Yellow
Park,
National
of
a symbol
can
eri
Am
s for
wildernes
many of its
n
four millio
annual
visitors.
m
Above, fro
left: Castle
Geyser;
the Grand
Prismatic on.
Spring; bis
ERI
in
By MA RGU
n afternoon
ent autum itors watched a
On a rec
forestValley, vis
the Lamarlope along a thi nly gray
black and w. A
so
wolf pack
or
10
sno
ank,
ed riverb dow y aga inst the herd of
a
figures sha r along the road, ebrush
little farthe for food in the sag r in the
ted
bison roo ir deep rumbles clea
steppe, the air.
lowstone
ual
quiet, cold ited States, Yel
rage ann bison
low
8, the ave
In the Un k is the only place numSince 194 in the Greater Yel 000
at
Par
re
National can be seen in gre se anima ny
of 89,
s
temperatu tem — an area
ckly that
lve
k,
wo
par the
and
sys
ludes the
ing so qui
pt.
s crucial
ause of the
stone Eco meters that inc Gra nd
are happeny not be able to ada estabbers. Bec e. Yellowstone wa ducing
the
k,
square kiloional forest s and risen
that soon
species ma ne National Par Unesco
mals surviv back bison, reintro mpetlly difmeters say
rk — has
tru
park, nat
Yel lowsto 2, is one of the
square kilomay look dra maticas of cliearchd by
tional Pa
to bringing s, and restoring rs — all
187
Teton Na ree Celsius. Res rage,
s threatene e of
lished in
landscape
few decade
gray wolve , and grizzly bea inction
ave
deg
som
ritage site
the next a’s first national
elk
about 1 that winter is, on
World He nge. It is home to tions.
ferent. In
er swa ns, driven toward ext
er sta
nge, Americ reased fire, less
ate cha
ers report
ath
cha
cies
te
clim
we
spe
nma
inc
est
five
scie
more
ly see
s old
uge here. ne of cha rismatic
on Page II
k will like ing gra ssla nds, rmAmerica’ the area has helped Westued
par
tin
found ref
s
sto
Con
and
low
er, wa
geyser
nge in the
Data from
forest , exp nts, and sha llow
But the Yel
stunning r travel
climate cha
may alter
pla
a and of
tists track States.
invasive ys — all of which
megafaun lion visitors a yea eyes of
move
mil
ani ma ls
ern United
er waterwa
before the chers
that four
how ma ny, . The cha nges
ear
cha nging
ape
how, and
to see is know it best. Res
ma nthe landsc
studying,
through
h se who
Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
FRANCE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
.fr
L E
M OT E U R
D E
R E C H E R C H E
Depuis un an, Libération met à
disposition de ses lecteurs un site,
CheckNews, où les internautes sont
invités à poser leurs questions à une
équipe de journalistes. Notre promesse :
«Vous demandez, nous vérifions.»
A ce jour, notre équipe a déjà répondu
à plus de 2 600 questions.
H U M A I N
Est-il légal de
manifester sans
déclarer ladite
manifestation ?
Figure emblématique des gilets jaunes, Eric
Drouet a été interpellé et placé en garde à vue,
mercredi à Paris, alors qu’il participait à un
rassemblement en hommage aux personnes
blessées et tuées depuis le début de la mobilisation. Contrairement à ce qui a été affirmé
dans un premier temps sur les réseaux, il n’était
pas sous le coup d’une interdiction de se rendre
dans la capitale, d’après le parquet, qui indique
que les faits reprochés à Eric Drouet sont
d’avoir organisé «une manifestation sans
déclaration préalable».
En France, les cortèges, défilés, rassemblements et plus généralement toute manifestation sur la voie publique doivent être déclarés
en mairie ou en préfecture au moins trois jours
et au maximum quinze jours francs avant
la date de la manifestation. A Paris, la déclaration doit se faire à la préfecture, deux mois
avant la mobilisation (trois en cas de foule importante). Le délai peut être réduit en cas d’événement «imprévu d’envergure nationale ou
internationale». L’organisation d’une manifestation sans déclaration préalable est passible de
six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros
d’amende, d’après l’article 431-9 du code pénal.
C’est ce que risque Eric Drouet. En revanche,
il est possible de participer à une manifestation
qui n’a pas été déclarée sans être poursuivi. Le
droit de manifester n’est pas inscrit dans la
Constitution, mais il figure à l’article 10 de la
Déclaration des droits de l’homme et à l’arti-
cle 9 de la Convention européenne des droits
de l’homme. Une circulaire de 2016 rappelle
que «la simple participation à une manifestation non déclarée ou interdite n’est pas réprimée par [les] dispositions qui ne visent que les
organisateurs».
En revanche, si le rassemblement a été
préalablement interdit (en cas de crainte de
trouble à l’ordre public), les participants
peuvent écoper d’une amende prévue pour les
contraventions de première classe. Aussi, un
rassemblement «susceptible de troubler l’ordre
public» peut être dispersé «par la force publique
après deux sommations de se disperser demeurées sans effet», d’après le code pénal. Les manifestants qui continueraient «volontairement à
participer à un attroupement après les sommations», risquent un an d’emprisonnement et
15 000 euros d’amende.
EMMA DONADA
Des punaises de lit
à Houellebecq,
vos questions,
nos réponses
Les Gafa vont-ils payer
«leur juste part d’impôt»
en France en 2019 ?
C’est le député LREM Sacha Houlié
qui l’affirme, dans une vidéo publiée sur Twitter le 1er janvier. Le
député LREM de la Vienne y déplore (dans un faux dialogue avec
Siri, l’assistant vocal d’Apple) que
«jusqu’à présent», les Gafa (Google,
Amazon, Facebook et Apple), sont
«en moyenne deux fois moins imposés que les entreprises traditionnelles». Comment ? En jouant sur
la concurrence fiscale entre Etats
européens et en «établissant leur
siège social dans les pays où l’impôt est le plus bas» puis en y transférant leur bénéfice. Or, en France
comme dans les autres pays européens, ce sont aujourd’hui les bénéfices qui sont taxés au titre de
l’impôt sur les sociétés.
«C’est dégueulasse», fustige Sacha
Houlié. Heureusement, «le nouveau système prévoit non plus une
imposition sur [les] bénéfices mais
sur [le] chiffre d’affaires» pour les
grandes entreprises du numérique,
nous apprend la vidéo. Système
que «la France instaure dès le
1er janvier» pour que tout le monde
paye sa «juste part d’impôt».
De quoi parle-t-il ? En décembre,
Bruno Le Maire avait annoncé une
taxe visant les Gafa : «Elle s’appliquera en tout état de cause au
1er janvier […] pour un montant que
nous évaluons à 500 millions
d’euros.» L’idée était de dépasser
des négociations européennes qui
stagnent depuis plusieurs mois. Et
depuis ? Le ministre continue de
parler au futur, alors que la date
d’application est déjà passée.
Contacté par CheckNews, le
cabinet de Bruno Le Maire confirme en effet qu’aucun texte n’a
encore été voté. Et pour cause : le
«véhicule législatif» (c’est-à-dire le
projet de loi dans lequel sera intégrée la mesure) n’a même pas été
défini. A ce sujet, Bruno Le Maire
estimait en décembre que la
taxation «pourrait être introduite
dans la loi Pacte», ce «plan d’action
pour la croissance et la transformation des entreprises» qui doit être
soumis au Sénat début 2019. «C’est
une possibilité, ce n’est pas
la seule», avait-il pris soin de
préciser. Surtout, les «contours» de
la taxation vantée par Houlié sont
toujours «à définir» selon Bercy.
Tout juste sait-on que le gouvernement souhaite taxer à 3% le chiffre
d’affaires (c’est-à-dire l’ensemble
des revenus de l’entreprise et non
plus le seul bénéfice, donc) réalisé
en France par les grandes entreprises du numérique.
Et si Sacha Houlié part du principe
que la taxe est déjà effective au
1er janvier, plusieurs questions demeurent. Tout d’abord, une loi votée courant 2019 peut-elle concerner l’ensemble de l’année ? Pas un
problème du moment que la loi est
bien votée en 2019, et «elle le sera»,
estime-t-on à Bercy, qui cite
comme précédent la surtaxe d’impôt sur les grandes entreprises
pour l’année 2017, votée en toute fin
d’année. Un texte qui avait tout de
même conduit plusieurs sociétés à
porter plainte contre l’Etat.
L’avocat en droit fiscal Marc Rouxel
rappelle qu’en principe, une loi ne
peut pas s’appliquer de manière rétroactive. «Cela pose d’ailleurs une
première difficulté: quelle période
va être concernée pour cette année? Les entreprises n’ont pas toutes la même date d’arrêté des
comptes», s’interroge l’avocat.
Autre difficulté: comment justifier
que ces entreprises du numérique
soient taxées sur leur chiffre d’affaires quand les autres continue-
ALY SONG. REUTERS
16 u
ront à l’être sur leur bénéfice? «Il y
a une question de rupture d’égalité
qui va nécessairement se poser»,
estime le fiscaliste. Une analyse qui
n’est pas partagée par Paul Mispelon, doctorant en droit fiscal, qui
ne voit pas de problème juridique
à voter la loi en 2019 ou taxer le
chiffre d’affaires. Il souligne toutefois que le «vrai sujet pour Bercy va
être la conformité avec les règles
européennes. Il ne faut pas que
cette taxation soit considérée
comme une façon de toucher uniquement les entreprises basées en
Irlande».
Au-delà de la question juridique,
les détracteurs de la mesure estiment que taxer le chiffre d’affaires
plutôt que le bénéfice ne change
de toute façon rien au problème.
Le porte-parole de l’ONG Attac, Raphaël Pradeau, considère par
exemple que les Gafa vont minimiser leur chiffre d’affaires réalisé en
France de la même manière que
leur bénéfice. Côté Bercy, on se
montre au contraire confiant sur
l’honnêteté des grandes entreprises du numérique concernant
leurs revenus : «On ne part pas du
principe qu’elles sont malhonnêtes», explique-t-on au cabinet de
Bruno Le Maire.
VINCENT COQUAZ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Acte IV des
gilets jaunes
sur les
ChampsElysées,
le 8 décembre.
PHOTO MARC
CHAUMEIL
BRIAN KERSEY. GETTY IMAGES. AFP
EDUARDO MUNOZ ALVAREZ. AFP
Houellebecq a-t-il
appelé à la guerre
civile et à voter pour
Marine Le Pen ?
Y a-t-il une
recrudescence
des punaises
de lit
en France ?
En juin 2017, 200000 lieux étaient infectés
en France par des punaises de lit, ces petits
insectes qui causent des piqûres semblables à celles des moustiques (mais disposées en ligne sur la peau). Les professionnels de la désinsectisation, qui avancent
ce chiffre, jugent la situation «alarmante».
Ils estiment ainsi que leurs interventions
ont augmenté de 165% entre 2014 et 2016.
«Si l’ampleur du phénomène reste encore
difficile à établir, la recrudescence de ces
insectes en différents points du territoire
national est une réalité», notait également
le député des Bouches-du-Rhône Jean-
Marc Zulesi lors d’une question écrite à
l’Assemblée , en janvier 2018. Le ministère
de la Santé avait alors répondu que «ces
dernières années, les infestations de maisons et d’hôtels augmentent», en citant
comme causes probables les «voyages internationaux et apparition de résistances
aux insecticides». Si «les manifestations cutanées liées aux piqûres peuvent constituer
une réelle gêne pour les personnes atteintes», notait toutefois le ministère, «il apparaît, en l’état des connaissances actuelles,
que les piqûres de punaises de lit ne présentent pas de risque de transmission vectorielle d’agents infectieux». Le phénomène
n’est par ailleurs pas cantonné à la France:
un rapport réalisé sous la tutelle des ministères de la Santé et de l’Agriculture indique
que l’on observe «une recrudescence mondiale», notamment dans les pays développés, depuis les années 90. Avec parfois des
«flambées épidémiques dans une ville»,
comme à New York en 2009 et 2010.
LAURIE-ANNE LECERF
En ce début 2019, Michel
Houellebecq fait beaucoup
parler de lui: il y a d’abord la
sortie de son septième roman, Sérotonine, paru vendredi. Trois jours plus tôt,
l’écrivain a aussi été nommé
chevalier de la Légion
d’honneur. C’est cette distinction qui a réanimé, sur
les réseaux sociaux, un article de l’Obs, datant de septembre 2016. Sans toujours
préciser que l’article n’est
pas d’actualité.
A cette date-là, en effet,
l’hebdomadaire avait publié
les «bonnes feuilles» de
l’autobiographie de Gavin
Bowd, écrivain écossais,
professeur de littérature
et traducteur en langue
anglaise de plusieurs livres
de Michel Houellebecq,
avec qui il s’est progressivement lié d’amitié. Que raconte-t-il, dans les premières
pages de son livre ? Une
soirée très arrosée à laquelle
il a participé, dans l’appartement parisien de Houellebecq, en 2013. C’est au cours
de cette même soirée que,
l’écrivain, visiblement obsédé par l’obtention du prix
Nobel de littérature, aurait
déclaré: «Je vais donner une
interview où j’appellerai à
une guerre civile pour éliminer l’islam de France. Je vais
appeler à voter pour Marine
Le Pen !»
Le contexte dans lequel ces
propos auraient été tenus,
entre une bouteille d’absinthe et une autre de côtes-durhône, incite à la prudence.
De fait, Michel Houellebecq
n’a depuis jamais accordé
aucune interview où il appelait à la guerre civile pour
éliminer l’islam de France ni
à voter pour Le Pen. A l’inverse même, interrogé sur
ses opinions politiques entre
les deux tours de la présidentielle de 2017 sur le plateau de l’Emission politique,
Houellebecq avait répondu:
«Que je le veuille ou non, je
fais partie de la France qui
vote Macron parce que je
suis trop riche pour voter
Le Pen ou Mélenchon. Et
comme je ne suis pas un
héritier, je n’appartiens pas à
la classe qui vote Fillon.»
ROBIN ANDRACA
RÈGLE N°2
ON NE S’ASSOIT PAS
SUR LA RÈGLE N°1
RENDEZ-VOUS PAGE 51
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
POIRSON VS LEBRANCHU
Passage en revue des deux mondes
La secrétaire
d’Etat auprès
du ministre de
la Transition
écologique,
Brune
Poirson, à
l’Assemblée
nationale
le 16 octobre.
PHOTO DENIS
ALLARD
Poirson: «Le kung-fu à Shaolin
m’a apporté endurance et rigueur»
B
rune Poirson a notamment
travaillé chez Veolia en Inde
avant de devenir secrétaire
d’Etat dans le gouvernement
d’Edouard Philippe.
Bonjour. Qui êtes-vous ? Quels
sont vos réseaux ?
Dans une autre vie, je développais
les réseaux d’accès à l’eau potable
dans des bidonvilles d’Inde.
Aujourd’hui, je suis secrétaire
d’Etat auprès du ministre d’Etat,
ministre de la Transition écologique et solidaire [François de Rugy,
ndlr]. Mais je suis d’abord une élue
du Vaucluse.
Si vous deviez faire un cadeau au
gouvernement pour la nouvelle
année, vous lui offririez…
Le sparadrap du capitaine Haddock
repeint en vert, pour être sûre que
l’écologie lui colle toujours à la
peau !
Et le cadeau politique parfait
pour vous en 2019 ?
Un avocat du diable pour me rappeler mes engagements et ne pas
devenir une ministre déconnectée
de la vraie vie. Même si en politique,
je ne crois pas aux cadeaux. Les
paroles de ceux qui vous laissent
entendre qu’ils pourraient vous en
faire ressemblent au chant des
sirènes. Mais si vous insistez: sortir
les investissements en faveur de la
transition écologique du déficit
public.
Quel(le) responsable politique
aurait été votre voisin(e) de table
idéal(e) pour le réveillon ?
Pourquoi voulez-vous à tout prix
que je passe le réveillon avec un res-
ponsable politique?! Moi je mettrais
bien à la même table des convives
Cyril Hanouna, le climatologue
Jean Jouzel et l’entrepreneur David
Layani par exemple.
Au jeu du «tu préfères», vous
choisissez de dîner tous les soirs
pendant un an avec Christian
Jacob, président du groupe LR,
ou de subir des attaques sexistes
à chaque prise de parole à l’Assemblée ?
L’un n’exclut pas l’autre, et je sais de
quoi je parle ! Mais il se murmure
qu’en privé Christian Jacob ne serait pas aussi caricatural qu’il peut
l’être dans l’hémicycle. C’est dommage ce double jeu, car en politique
comme dans la vie on gagne tous à
être sincères. C’est avec de la sincérité qu’on lève une armée et qu’on
gagne des batailles. Et nous en
avons bien besoin pour emporter la
plus grande de toutes : celle en faveur de l’environnement.
Une bonne raison d’être optimiste en cette nouvelle année ?
Je ne sais pas s’il y a une raison
d’être optimiste, mais il y en a de
nombreuses de ne pas être pessimiste. La France est le pays européen qui attire le plus d’investisseurs étrangers. Nous avons un
taux d’employés en CDI au niveau
le plus haut depuis dix ans [la part
du CDI tend à diminuer depuis une
dizaine d’années : «- 1,9 point entre 2007 et 2017 en France métropolitaine, dont - 0,5 point sur la dernière année», selon l’Insee, ndlr],
le salaire minimum vient d’être revalorisé [alors en fait c’est la prime
d’activité, ndlr]. Notre ambition,
c’est que la France de 2022 aille
mieux que celle de 2017 et nous
prenons la bonne voie pour que ce
soit le cas.
Ça vous a apporté quoi de faire
un stage de kung-fu à Shaolin ?
Neuf kilos en moins! Plus sérieusement: l’endurance et la rigueur. Le
kung-fu, c’est apprendre à faire un
geste parfait en totale harmonie
avec son esprit. Et l’autodéfense en
politique, ça peut servir, surtout
contre la misogynie et l’arrogance
technocratique.
Vous êtes née à Washington. A
part les grosses voitures, c’est
quoi la vraie différence entre la
France et les Etats-Unis ?
La capacité à débattre librement et
passionnément! Aux Etats-Unis, la
règle d’or c’est le politiquement correct : «Pas un mot plus haut que
l’autre.» Votre identité compte plus
que ce que vous avez à dire. Le dialogue de sourds domine. Cette dérive nous guette. Et ça finit avec
Trump au pouvoir !
Recueilli par SYLVAIN CHAZOT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les un(e)s sont arrivés dans le sillage d’Emmanuel
Macron. Les autres ont connu les époques antérieures,
qu’ils ou elles racontent et comparent
au «nouveau monde». «Chez Pol», la lettre politique
de «Libé», part à leur rencontre. Exemple avec
Brune Poirson, secrétaire d’Etat auprès du ministre
de la Transition écologique, et Marylise Lebranchu,
ancienne ministre de la Fonction publique
de François Hollande.
Le 17 septembre, «Libération» a
lancé «Chez Pol», une newsletter
politique quotidienne réservée
chaque matin à nos abonnés.
Revue de presse, images, indiscrets,
décryptages et, chaque vendredi,
une interview «ancien monde» ou
«nouveau monde». Le tout avec
rigueur et impertinence.
L’ex-ministre
de la Fonction
publique de
François
Hollande,
Marylise
Lebranchu,
en 2015.
PHOTO BRUNO
LEVY.
DIVERGENCE
Lebranchu: «J’ai la sagesse de
celle qui n’a été élue qu’à 50 ans»
«C
hez pol» a rencontré Marylise Lebranchu, ministre socialiste de la
Décentralisation, de la Fonction
publique et de la réforme de l’Etat de 2012
à 2016.
Ça fait deux ans et demi que vous n’êtes
plus ministre. Vous n’êtes plus députée.
Ça vous manque ?
Pas du tout. J’ai toujours pensé que ministre
n’était pas un horizon de vie. Je n’ai jamais
compris que cela puisse être l’aboutissement
d’une carrière. C’est une fonction pleine de
surprises, d’honneurs, mais difficile et frustrante. Vous devez faire avec les arbitrages de
Matignon. Votre marge est très encadrée. Députée, vous avez toujours une marge de
manœuvre avec vos votes, les amendements…
A l’Assemblée, vous avez été questeure
pendant cinq ans (2007-2012)…
En tant que questeure de l’Assemblée [dont
le rôle est de gérer les aspects administratifs
et matériels de la vie de l’Assemblée], je regrette de ne pas avoir supprimé les indemnités non imposables du président de l’Assemblée et des questeurs.
Pourquoi n’avez-vous pas été présidente
de l’Assemblée nationale, comme beaucoup l’imaginaient ?
J’ai refusé pour deux raisons. On m’a proposé
le perchoir car Ségolène Royal avait été battue
aux législatives. Je trouvais normal que ce soit
elle. Ensuite, si je prenais la fonction, je serais
restée députée et je n’aurais pas pu lancer
mon suppléant pour préparer ma succession.
Il a été battu par un candidat LREM. Mais
c’est pour cela que je suis restée ministre.
Avec quels politiques vous êtes-vous engueulée le plus violemment ?
La colère ne sert à rien. J’ai la sagesse de celle
qui n’a été élue qu’à 50 ans. Mais j’ai eu des
échanges véhéments avec Nicolas Sarkozy
par écrit, quand il était à l’Intérieur, sur ses
accusations de «laxisme» contre la gauche.
Sinon, je me suis fâchée avec ceux qui sont
partis à En marche. Comme Richard Ferrand,
mon voisin de circonscription dans le Finistère. Il était frondeur, a engueulé les «hollandais» à la primaire… Là, j’ai écrit aux gens
sans être très modérée dans mes propos. Et
Emmanuel Macron, on s’est accrochés
deux fois. Surtout sur les «illettrées», avant
qu’il ne s’excuse.
Quelle anecdote de votre vie politique
n’avez-vous jamais racontée ?
J’étais ministre de la Décentralisation et de
la Réforme de l’Etat (mai 2012-février 2016).
Mais je n’ai appris le redécoupage des régions
que pendant la conférence de presse du président de la République [François Hollande,
ndlr]. Je l’ai mal vécu car je pensais que ce
n’était ni une bonne idée, ni une priorité. Il y
avait trop de choses aberrantes. C’était surtout pour dire «regardez comme je réforme»…
Avec quel adversaire politique vous entendiez-vous le mieux ?
J’ai la chance d’avoir été considérée comme
une ministre non sectaire. D’ailleurs, des députés de droite me voulaient au perchoir, ça
me dérangeait un peu…
Le plus grand moment de solitude de
votre carrière ?
Dans mon ministère, avant d’être virée
en février 2016. Je perdais arbitrage sur
arbitrage. C‘était un moment pénible.
Quand j’ai été virée, je me suis sentie libre. Sinon, quand j’ai postulé au Conseil constitutionnel. C’était la seule nomination où le suppléant restait député. J’en avais parlé à
Jean-Louis Debré. Puis j’ai demandé à François
Hollande et Claude Bartolone qui m’ont dit
qu’ils avaient «oublié» ma candidature. Quand
on n’est pas dans le clan, on vous oublie.
La politique, c’était mieux ou moins bien
avant ?
On ne peut pas dire. Il est important que les
citoyens comprennent que c’est leur vie quotidienne qui est en jeu. Aujourd’hui, on manque de projets de société. Où est le projet
d’Emmanuel Macron? François Hollande en
avait un avec le discours du Bourget, mais il
l’a abandonné.
Recueilli par SÉBASTIEN TRONCHE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
FRANCE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Chronique «l’âge bête» Ce week-end a lieu
le comptage annuel des milans royaux, rapace
dont la population hexagonale a brutalement décliné dans les années 90. Chacun, spécialiste ou non, peut ainsi signaler le Milvus milvus, qui peut être repéré chassant à basse altitude au-dessus des prairies dans les zones agricoles. D’une
envergure d’environ 1,50 mètre, le milan royal est notamment identifiable à sa longue queue rousse triangulaire, sa tête blanchâtre et
le bout noir de ses ailes. PHOTO CC BY-SA 4.0 ISIWAL. WIKIMEDIA
Dans le sillage
de «Pas de vague»
et des gilets jaunes,
des enseignants
aux multiples
revendications
se sont regroupés
sur Facebook,
dans un groupe
qui compte
45500 membres.
Par
MARLÈNE THOMAS
L
e choix de leur emblème, un stylo rouge,
ne doit rien au hasard.
Jennifer, professeure des
écoles dans le Calvados et
l’un des six membres fondateurs du collectif : «C’est un
symbole pour montrer que la
copie du ministre, il faut la
corriger. On a bien entouré en
rouge ses erreurs et fait
d’autres propositions.»
C’est sous la forme d’un
groupe Facebook, créé le
12 décembre, que «ce mouvement citoyen» s’est constitué.
Une réussite puisqu’au 3 janvier, il compte plus de
45500 membres. Et les «stylos rouges» ont aussi essaimé
sur Twitter et Instagram, suscitant nombre de réactions et
témoignages.
L’objectif ? «Faire entendre
leurs revendications et améliorer l’image de l’enseignement en France.» Tout comme le mouvement «Pas de
vague» contre les violences
en milieu scolaire, les professeurs font front commun.
Premier comme second degré, tous portent le même
message.
Les enseignants réclament une meilleure considération et une amélioration de leurs conditions de travail. PHOTOS DENIS ALLARD
Les profsen colère sortent à leur tour
leurs «stylos rouges»
groupe, souligne : «Avec les
cinq autres profs, on ne se
tions sont multiples : voir connaissait pas, à part via
leurs salaires revalorisés, des groupes d’entraide de
avoir moins d’élèves par profs sur Facebook.» C’est là
classe (25 maximum), pou- que le mécontentement s’est
voir accéder à la médecine du organisé, suite au discours
travail ou encore disposer de Macron, le 10 décembre,
d’un budget naen réponse aux
L’HISTOIRE gilets jaunes.
tional pour les
écoles. Au cœur
Jennifer: «Nous
DU JOUR
du malaise égaleétions très mément, la revalorisation du contents d’avoir été les
métier auprès du public. Le grands oubliés des annonces
point «le plus urgent» pour du président. Un prof d’hisCélestine, professeure des toire-géo a émis l’idée d’un
écoles remplaçante dans le collectif et on s’est lancés pour
Val-de-Marne et administra- montrer enfin notre colère.»
trice du groupe.
Et ce, indépendamment de
Sam, professeure des écoles tout syndicat. Elle poursuit:
en Seine-Saint-Denis et autre «On a besoin d’un autre mode
membre fondatrice du d’action. Je crois en la force
Malaise. Leurs revendica-
des syndicats, mais l’Etat ne
les prend plus en considération et se dit tous les mois que
les profs vont faire grève. C’est
devenu une habitude.»
Déclencheur. Les stylos
rouges ont profité de la plateforme gilets jaunes pour se
lancer. «Ça nous a motivés de
voir que les gens se mobilisaient. Le mouvement “Pas de
vague” a aussi ouvert la
voie», note Célestine. Autre
élément déclencheur, la menace que fait peser le projet
de loi Blanquer sur la libre
expression des profs. Pour
Jennifer, «sa réponse à “Pas
de vague” est de nous bâillonner. S’exprimer sur les réseaux sociaux, dans les mé-
dias, pourrait nous être
interdit et être sanctionné. Il
était temps de réagir».
Les réactions à leur initiative
sont partagées. Sam : «Un
message disait: “Si on donne
une prime aux policiers car
ils reçoivent des pavés, pourquoi ne pas en donner aux
enseignants alors qu’on leur
met un flingue sur la tempe?”
Ça fait plaisir de voir ce sou-
tien. A côté de ça, on a aussi
des choses à vomir comme ce
commentaire : “Les voir
mieux payés… J’aimerais
plutôt les voir crever”.»
Une réaction est particulièrement attendue, celle de JeanMichel Blanquer. Jennifer :
«Pour le moment, silence radio. On aimerait que notre
premier soutien soit notre ministre. Hormis pour les vœux
«On aimerait que
notre premier soutien
soit notre ministre.»
Jennifer, professeure des écoles
dans le Calvados et membre fondatrice
du collectif stylos rouges
ou la rentrée, jamais il ne
s’adresse à nous publiquement en nous remerciant
pour notre travail.»
Les stylos rouges ne comptent donc pas en rester là et
réfléchissent à des actions
pour la rentrée. Des groupes
académiques et quelques
réunions locales commencent à s’organiser. Mais pour
l’heure, «rien n’est encore arrêté», chaque décision étant
soumise aux votes. D’après
Jennifer, «des membres assez
virulents parlent de fermer les
écoles, de ne pas mettre de notes au bac. On veut quelque
chose de plus modéré. Mais si
on ne se fait pas entendre, il
faudra changer de moyen
d’action.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Podcast: silence on
joue ! Cette semaine, en-
tretien avec Eva Martinello, journaliste spécialisée dans l’e-sport,
et Nathalie Beauguerlange, development
manager chez Riot Games France, toutes
deux membres de Women in Games France,
qui milite pour plus de mixité dans l’industrie du jeu vidéo. IMAGE RIOT GAMES
4
Jo-Wilfried Tsonga s’est qualifié jeudi pour les demi-finales du tournoi de Brisbane, en Australie. Le Manceau est
venu à bout du local et grand espoir du tennis mondial,
Alex De Minaur en deux sets (6-4, 7-6). Il affrontera le
Russe Daniil Medvedev pour une place en finale. Le regain
de forme du Français tombe à pic, à dix jours du début de
l’Open d’Australie, le tournoi qui l’avait révélé aux yeux du
grand public. Tombé à la 239e place du classement ATP à
cause d’une saison 2018 marquée par les blessures, le Français n’avait plus enchaîné trois victoires de suite depuis
octobre 2017, au tournoi de Vienne.
Migrants La France renforce sa lutte
contre les traversées de la Manche
Le ministère de l’Intérieur a lancé vendredi un «plan d’action» pour «prévenir et lutter contre les traversées de la
Manche par des migrants», avec un renforcement de la surveillance des ports et du littoral nord. Ces mesures viennent
en amont d’un plan franco-britannique en cours d’élaboration qui sera avalisé «à l’occasion d’un déplacement prochain de Christophe Castaner à Londres», selon Beauvau.
En 2018, 504 migrants, surtout iraniens, ont cherché à franchir la Manche et 276 d’entre eux «sont parvenus à atteindre
les eaux et côtes britanniques» selon le communiqué.
C’est le nombre de divisions d’écart entre la
GSI Pontivy (National 3, équivalent de la 5e division) et le Paris Saint-Germain, qui s’affrontent en 32es de finale de la Coupe de France, dimanche à Lorient. La sous-préfecture du
Morbihan, environ 15000 habitants, va connaître
un week-end de folie puisque, la veille, le grand rival local de la GSI, le Stade Pontivyen (N3), affrontera l’En-Avant Guingamp. Autres cadors de L1 en
lice ce week-end, Lyon affrontera Bourges (N3) et
Marseille rencontrera Andrézieux (N2, 4e division
à Saint-Etienne. Les Verts, eux, seront opposés à
l’Olympique de Strasbourg, petit Poucet de la
Coupe (7e division).
Terra Nova veut secouer
la fiscalité des successions
La progression est aussi mé- par tous les gouvernements,
connue que vertigineuse. En quelle que soit leur couleur
moins de quarante ans, les politique. En clair, dès lors
sommes transmises d’une gé- qu’il s’agit d’une succession
nération à l’autre au titre des en ligne directe, de parents à
successions ont été multi- enfants, ou que les biens
pliées par cinq. En 2015, le transmis sont des contrats
montant global des flux fi- d’assurance-vie ou une entrenanciers générés par un héri- prise, ce n’est pas le premier
tage a atteint 237 milliards euro reçu qui est taxé. Ainsi,
d’euros, plus de 10% du PNB. une société commerciale reUne inflation essentiellement çue en héritage peut être dédue à la hausse des prix de fiscalisée jusqu’à 75%. Résull’immobilier. Maisons et ap- tat : selon Terra Nova, une
partements constituent l’es- pension de retraite
sentiel des actifs couchés sur à 1 500 euros par mois est
un testament. Seul hic: la ré- taxée à 9,1% (en cumulant les
partition de
prélèvements
l’héritage est
sociaux) alors
AU RAPPORT
par nature plus
qu’un héritage
inégalitaire que celle des re- de 150000 euros n’est fiscavenus issus du travail. En lisé qu’à 5,5%.
France, les catégories sociales D’où la proposition du think
les mieux rémunérées sont tank de durcir la fiscalité de
presque deux fois plus nom- l’héritage. D’une part, en rébreuses à bénéficier d’une duisant les abattements qui
transmission de patrimoine permettent de faire échapper
que les moins bien payées.
une partie des sommes transLe think tank Terra Nova mises à tout impôt. D’autre
constate que la fiscalité atta- part, en réduisant l’avantage
chée à l’héritage corrige peu accordé aux contrats d’assules inégalités de revenus et de rance-vie. Ils peuvent passer
patrimoine. Seule une suc- d’une génération à une autre,
cession sur cinq est taxable, en franchise d’impôt jusqu’à
avec un taux moyen de prélè- un montant de 152555 euros
vement de 5%, ce qui s’expli- si les sommes ont été versées
que par la politique d’abatte- avant l’âge de 70 ans.
ment instaurée ou maintenue Des mesures de ce type per-
«On ne va pas se raconter
d’histoires. Il y a belle lurette
qu’Alain Juppé n’est plus,
dans les faits, membre
des Républicains.»
mettraient de dégager entre 3 et 4 milliards d’euros de
recettes fiscales supplémentaires, au regard des 14 milliards prévus dans le prochain budget, pour les droits
de succession. L’étude propose de les affecter à la lutte
contre la dépendance et à
l’égalité des chances. Interrogé vendredi, le porte-parole
du gouvernement, Benjamin
Griveaux, a assuré qu’aucune
réflexion n’était en cours «sur
une modification de la fiscalité des droits de succession».
De telles propositions risqueraient de déclencher de sérieuses oppositions, voire des
changements de comportements, notamment la délocalisation de certains patrimoines. Enfin, l’assurance-vie
demeure, malgré sa plus faible rentabilité, le placement
préféré des Français. Ils
sont 15 millions à y avoir investi collectivement 1,7 milliard d’euros. «Si l’on touche à
ces avantages, il y aura
15 millions de gilets jaunes fiscaux», prévient Gérard Bekerman, président de l’Association française d’épargne et
de retraite (AFER), le premier
collecteur de contrats d’assurance-vie en France.
F.Bz.
GILLES
PLATRET
Porte-parole
du parti
AFP
Tennis Tsonga file en demi à Brisbane
Le maire de Bordeaux et ancien Premier ministre Alain Juppé,
qui avait pris ses distances avec Les Républicains et ne payait
plus ses cotisations, n’en est plus membre, a confirmé Gilles
Platret, porte-parole du parti. Juppé, cofondateur de l’UMP
en 2002 et candidat malheureux à la primaire de la droite pour
la présidentielle de 2017, avait annoncé en janvier 2018 qu’il
ne paierait pas sa cotisation au parti, toujours plus ancré à
droite depuis que Laurent Wauquiez le préside. Il a ces derniers mois régulièrement dit son soutien aux idées européennes d’Emmanuel Macron qui vont selon lui «dans la bonne
direction».
RÈGLE N°3
ON EST GENTIL
AVEC LA DAME
RENDEZ-VOUS PAGE 51
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
IDÉES/
Recueilli par
Rithy Panh
«Je n’ai
pas envie
d’arriver à
la conclusion
que l’homme
est mauvais»
ARNAUD VAULERIN
Dessin XAVIER LISSILLOUR
P. MATSAS. OPALE. LEEMAGE
D
ans ses précédents films, un garçon ou
un petit homme s’invitait en figurine,
en passager de la tragédie khmère
rouge. C’était souvent lui. Cette fois, dans
les Tombeaux sans noms (1), le réalisateur
cambodgien Rithy Panh s’immisce en adulte,
face caméra. Il se fait raser la tête, retourne
sur les lieux du massacre, à Trum (ouest du
Cambodge) ce village où sa famille a éclaté.
Et se pose auprès des arbres, autour des esprits errants et des fantômes, à l’écoute des
bonzes et des chamans, les pieds dans la
poussière d’un charnier. A 54 ans, en
survivant sondeur de l’insoluble pourquoi de
cette catastrophe qui a englouti au moins
1,7 million de personnes entre le 17 avril 1975
et le 7 janvier 1979, Rithy Panh porte les fanions funéraires pour rendre un –dernier?–
hommage à ses neuf proches et pour une cérémonie d’improbables retrouvailles. Après
S-21, la machine de mort khmère rouge,
l’Image manquante et Exil, Rithy Panh s’immerge dans l’intime au moment où le Cambodge s’apprête à commémorer le 40e anniversaire de la chute du régime khmer rouge,
le 7 janvier.
Les Tombeaux sans noms marque-t-il la
fin d’un cycle, symbolisé par cette crémation pour votre famille ?
J’ai l’impression que le cycle est infini.
L’Image manquante, c’est mon père. Dans
Exil, je parle plus de ma mère. On la voit en
photo, ses mains. Cette fois, l’ensemble de la
famille est dans ce nouveau film. Et je n’ai jamais autant été à l’écran. Le dialogue avec les
morts est vraiment plus net, plus intense, il
continue.
Pourquoi apparaissez-vous plus à
l’écran ?
Tout est venu des bonzes. J’en ai rencontré
pour savoir ce que je pouvais entreprendre
dans mon travail personnel, vis-à-vis de mes
proches. En khmer, on dit «enlever la peau»
pour pouvoir renaître. Le bonze m’a dit de me
raser la tête, il m’a noué un bracelet au poignet afin que les âmes [selon les principes du
chamanisme, ndlr] dispersées par la guerre,
le traumatisme, reviennent. Alors j’ai pu
m’aventurer dans le monde invisible qui nous
entoure. En France, on dirait le monde parallèle, le monde des morts, des âmes.
Mais ce sont les bonzes qui vous ont dit
d’apparaître à l’image ?
Il y a cette femme, chamane, qui retrouve
mon père [l’une des scènes fortes des Tombeaux sans noms]. Elle entre en contact avec
lui et me demande de venir. Mais à ce moment-là, je suis derrière la caméra. Je me dis
que c’est dommage de ne pas aller rejoindre
cette femme car mon père est là. Dès que je
m’approche d’elle, je m’agenouille, elle
m’agrippe et je ne peux plus rien faire. Il
aurait peut-être fallu venir seul et sans la caméra. Pour être dedans, rien que pour moi.
Mais le projet était lancé, alors on a continué.
Pour ma propre réflexion, il me faut des images, même avec des absents à l’écran. J’avais
besoin de filmer ces âmes, de montrer le paysage, les marques du massacre. Il faut avancer, aller jusqu’au bout. Mais où est le bout ?
Je n’en sais rien.
Quarante ans après le génocide
khmer rouge, le cinéaste francocambodgien poursuit son travail
de mémoire avec son dernier
documentaire, dans lequel il part
sur les traces de sa famille décimée.
Il se demande comment un tel
drame a pu arriver et interroge
la possibilité d’un pardon.
Le lieu est important. Ce paysage, c’est
Trum, le village de votre famille.
Ce projet dure depuis dix ans. Sur ces lieux,
je suis venu seul les premières fois. Puis j’ai
amené ma famille et même un ancien haut
cadre khmer rouge, proche de Pol Pot. Au début, je n’ose même pas aller derrière, dans
le paysage, au-delà du village. C’est tellement peuplé d’autres choses. C’est l’endroit
où notre famille a perdu son centre de gravité. Trum était notre centre de gravité.
Quand cela disparaît, vous commencez à
vous perdre, bout par bout. Le déclenchement de ce processus, c’est 1976. L’intention
de génocide, de crimes contre l’humanité,
existait avant. Mais à ce moment-là, l’identité, ma cellule familiale, éclate. Ce paysage,
ce lieu, cette terre, je ne les renie pas. C’est
une partie de ma vie. Je me demande même
s’il ne faut pas y bâtir un stûpa [monument
bouddhiste, en forme de dôme, pour rendre
hommage à des défunts, des religieux]. Làbas, il s’avère qu’il y a un ancrage par le
malheur, par un drame. Et qu’est-ce que l’on
fait avec ?
Dans le film, il y a beaucoup d’arbres
auprès desquels vous disposez vos témoins, les portraits, les effigies de vos
proches.
Quand ils apparaissent, toute l’histoire défile.
Il faut bien que les âmes habitent quelque
part. Il pleut, il vente, il fait chaud. Il faut un
refuge. Depuis des années, on coupe, on
brûle, on laboure. Les âmes ne savent plus où
aller. Les villages sont désertés. Personne ne
vient les voir. Imaginez, si l’on rentre dans ce
raisonnement, c’est terrible. Parfois, il y a un
monticule de terre, à côté, où se trouvent des
génies. J’allais là-bas en me disant que les
âmes peuvent se retrouver là, pour être protégé aussi. Dans le village cambodgien, vous
avez la forêt avec des esprits errants. Puis, on
trouve les maisons où il y a les esprits qui protègent. Et quand il y a ce genre de tas de terre,
il y a parfois des esprits mauvais. C’est une bataille constante entre le bien et le mal.
On travaille comment alors ?
J’ai commencé par faire de la topographie. Ma
maison de famille n’existait plus. Elle a été rasée et le village s’est un peu déplacé par rapport à la route. Ensuite, on a localisé, le chef
de village, le grenier du village, puis l’hôpital,
la fosse commune. Ce n’est pas très compliqué de trouver des restes humains. Mais on
ne sait pas à qui ils appartiennent, comme
tout a été mélangé, remué.
Regrettez-vous que l’on n’ait pas créé, au
Cambodge, un registre ADN pour tenter
d’identifier les morts et les disparus,
comme on l’a fait dans les Balkans dans
les années 90 ?
C’est un grand regret. Mais le nombre des
victimes est sans comparaison (environ 150 000 morts en Europe contre près
de 2 millions au Cambodge) et beaucoup de
temps a passé dans mon pays pendant lequel
rien n’a été entrepris. Le tribunal des
Khmers rouges [en fait les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens,
CETC] aurait pu aussi se concentrer sur trois
ou quatre villages afin de mener une étude
approfondie pour raconter l’histoire complète sous les Khmers rouges. Un village
n’est certes pas un pays, mais ça aurait
donné une idée. Un de mes assistants voulait
que l’on creuse plus à Trum. Mais je n’ai pas
le droit. Il faut faire les choses sérieusement,
avec une méthode, des relevés de terrain,
des légistes, des policiers, des anthropologues… Nous, nous sommes dans le registre
du cinéma. J’ai trouvé une dent. C’est une
personne. Mais il y a d’autres dents, d’autres
identités. Et il y a des gens qui considèrent
qu’il faut laisser faire la nature.
Quarante ans après la chute du régime
des Khmers rouges, faut-il laisser faire la
nature ?
Je ne peux pas. Il faut tirer des leçons de l’histoire, ne pas laisser s’évaporer les choses. Si
on laisse faire la nature, alors il faut des stèles, 100, 1 000 stèles pour les victimes. Parfois, il y avait des familles entières qui arrivaient sur un lieu d’exécution et pas un seul
ne s’en tirait. Récemment, je suis allé à Singapour pour présenter mon film. A la fin, j’ai vu
arriver une jeune femme avec son père qui la
poussait vers moi. Elle a fini par me dire
qu’elle venait pour comprendre ce qui s’était
passé au Cambodge. Son père, survivant des
Khmers rouges, ne lui avait rien raconté.
Il faut que ces jeunes se saisissent de ce petit
bout d’histoire. Quand je vois cette situation,
ça m’énerve. J’ai envie de repartir faire
des films.
Que vous êtes-vous dit quand Nuon Chea
et Khieu Samphan (l’idéologue du régime
et l’ancien chef de l’Etat) ont été condamnés pour génocide, en novembre dernier?
Tout le monde a cru que le génocide khmer
rouge avait été condamné dans son ensemble.
Mais il ne s’agit que d’une condamnation
après le génocide commis uniquement sur
des Chams et des Vietnamiens. Et les autres,
les Sino-Khmers? Je ne comprends pas très
bien. C’est curieux car les Chams se considèrent eux-mêmes comme des Khmers de
confession musulmane. Si eux sont concer-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LES TOMBEAUX
SANS NOMS
de RITHY PANH
1 h 55
nés par la condamnation, pourquoi pas nous?
Ont-ils plus souffert que tous les autres
Cambodgiens? Ce n’est pas un concours bien
sûr, juste une question. Le tribunal était nécessaire, je l’ai toujours dit. Grâce à lui, on a
compris qui étaient les bourreaux et qui
étaient les victimes. C’est déjà pas mal. Mais
c’est le moment de réfléchir aux définitions
de crime contre l’humanité, de génocide.
Chaque génocide est différent. Dans le cas
cambodgien, les crimes des Khmers rouges,
c’est quoi exactement ? Cette définition des
crimes reste à parfaire.
Au Cambodge, le pardon est possible ?
Je crois que l’on est au-dessus de ça.
C’est-à-dire ?
Je ne sais pas quoi réclamer. Le pardon n’arrive pas comme ça. Un jour, j’ai déclaré :
«J’aimerais bien arriver au pardon. Ça m’arrangerait vraiment d’un point de vue personnel. Si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais dit à
Douch [pseudonyme de Kang Kek Ieu, ex-directeur de la prison S-21]: “Rentre chez toi et
réfléchis.”» Et là, il y a des survivants qui
m’ont pris à partie: «Mais qu’est-ce que tu racontes? Je lui couperais sa tête.» Le pardon
n’est pas possible.
Lors de son procès, il avait demandé pardon.
Il m’a rendu dingue [voir le film Duch, le maître des forges de l’enfer]. Je n’ai aucune
haine contre lui, franchement. Je ne sais pas
quelle peine il mérite. Je ne le pardonne pas,
mais je me demande quelle punition nous
devons lui infliger pour nous aider à nous reconstruire. Tout ça ne peut être que de l’ordre du symbole. L’idée de condamnation me
pèse. Et je comprends que cela surprenne.
Le pardon, c’est long, c’est intime. Douch est
un grand spécialiste du monde carcéral, il
n’a fait que ça toute sa vie. Que Douch reste
en prison comme n’importe quel autre
criminel, ça me gêne. Comme si, avec cette
peine, il pouvait se laver de toute la culpabilité. Je lui aurais dit : «Débrouille-toi avec
toi-même. On n’a pas de prison assez dure
pour toi.»
En 2004, dans les Cahiers du cinéma,
vous disiez que la grande question qui a
bouleversé votre existence était «pourquoi». Avez-vous résolu cette question?
Non. Je n’aurai jamais de réponse globale à
cette question. Je n’ai pas envie d’arriver à la
conclusion que l’homme est fondamentalement mauvais.
C’est votre peur ?
Oui, malheureusement. Vous arrivez à cette
conclusion, puis vous sautez dans la cage
d’escalier. Et Douch essaye de nous amener
vers ça. Un jour, il m’a dit : «Monsieur Rithy,
vous auriez fait un très bon directeur de S-21!»
Cette réflexion est insultante pour ceux qui
ont résisté et payé de leur vie pour ça. Je
pense que la question du mal est toujours là.
Parfois on perd, parfois on gagne et parfois on
devient lâche pour vivre. Mais le mal est immense.
Mais le Cambodge n’est-il pas confronté,
malgré tout, à une absence de débat sur
cette question de la mémoire ?
Pas du tout. Quand je fais des ateliers en ligne
à Bophana [centre culturel créé pour sauvegarder les images et les sons du Cambodge], on atteint 40000 téléchargements, dans un pays
qui est pourtant pauvre, où Internet n’est pas
répandu partout. Les Cambodgiens veulent
découvrir, savoir et comprendre. Ils ne sont
pas obsédés par les Khmers rouges. On a dit
que j’étais le «Lanzmann des pauvres», la
grande injure! (Rires) Je ne suis pas obsédé, j’ai
envie de m’en sortir, que cela s’arrête à moi. •
(1) Projection le 25 janvier à 20 heures à l’auditorium
du Louvre (75001).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
SYLVAIN PRUDHOMME
Quand le bon
sauvage nous hait
Un habitant de l’île de North Sentinel, au large de la
Birmanie, survolé par un hélicoptère, en 2004. PHOTO AFP
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
S
ur la photo, prise peu
après le tsunami
de 2004, l’homme se
rue vers nous. Court à grandes foulées parmi les rochers, arc bandé dans notre
direction, avec la ferme
intention de nous décocher
toutes les flèches qu’il
pourra. Son visage est mal
discernable, les raisons de
son hostilité impossibles à
préciser. Tout ce que nous
percevons, c’est un corps
qui charge. Une silhouette
surgie d’un autre temps,
munie d’une arme ancestrale, qui, pas une seconde
impressionnée par l’hélicoptère ultramoderne
qu’on imagine en train de la
survoler, veut le détruire.
Le veut de toute la force de
ses muscles et de son arc.
Image hostile, en forme de
cri à nous adressé: homme
volant je te hais. Inventeur
d’engins d’acier je ne veux
rien avoir à faire avec toi, je
ne veux pas même échanger un son ni un signe avec
toi. Tu approches je te tue.
Tu es venu voir si un parachutage de vivres ne me serait pas utile, je te tue.
Pourquoi ai-je envie, au
seuil de l’année qui commence, de repenser à cette
photo vue par des millions
d’yeux en novembre dernier? Je me rappelle ce que
j’ai ressenti en la découvrant, et en apprenant du
même coup l’existence de
l’île de North Sentinel, encore aujourd’hui inabordable par aucun homme ou
femme du monde moderne : de la joie. Quelque
chose comme du soulagement : nous n’avons donc
pas encore bousillé la planète entière. Il reste quelque part des humains qui
ne nous connaissent pas.
Qui n’ont jamais entendu
parler de Trump ni de Poutine, ni de l’Occident, ni du
nucléaire, ni des guerres
mondiales, ni du pétrole, ni
de la crise des subprimes.
Je me rappelle avoir eu le
vertige : m’être perdu à essayer d’imaginer, précisément, tout ce que ces hommes et ces femmes-là ne
savaient pas. Avoir songé
que ça ne devait pas leur
manquer beaucoup.
Cette heureuse nouvelle
allait de pair avec d’autres.
Si North Sentinel Island faisait le buzz, c’est que ses
habitants venaient, sans
autre forme de procès, de
tuer l’Américain John
Chau, à peine débarqué sur
l’île pour y «partager
l’amour de Jésus». Exactement comme en 2006 ils
avaient tué deux pêcheurs
plus ou moins dérivés là par
erreur, et comme ils tentent
depuis des décennies d’éliminer, à titre préventif, tout
nouvel arrivant –l’acceptation d’une noix de coco tendue par l’explorateur
Pandit, en 1991, semble
plus relever de l’instant de
grâce accidentel que d’une
quelconque volte-face des
habitants de l’île, revenus
aussitôt après à une hostilité sans ambiguïté. Or, il ne
venait à personne l’idée de
déplorer la mort de Chau.
Cela ne faisait même pas
discussion : à l’unanimité,
l’empathie allait aux habitants de l’île. Qu’un représentant de notre «civilisation» se risque à contrarier
leur vœu d’isolement et le
paye de sa vie, rien ne semblait plus logique. Mieux
que cela: le gouvernement
de l’Inde, deuxième pays le
plus peuplé au monde, loin
de condamner le meurtre
de Chau (qui sait si un autre
Etat n’aurait pas décidé en
représailles de bombarder
l’île, ou d’en profiter pour la
soumettre définitivement),
dénonçait l’imprudence du
pseudo-missionnaire et
rappelait l’interdiction
d’aborder à North Sentinel
Island placée, depuis 2010,
sous la protection de l’Etat
indien.
Pas un mot de compassion
pour Chau dans les journaux. Pas un mot non plus
condamnant la violence de
ses meurtriers. Nous toujours si assurés de nousmêmes et de notre modernité, si arrogants, si habitués à tenir les peuples lointains dans le viseur de nos
drones et de nos armes
high-tech, il ne nous déplaisait pas d’être pour une
fois dans la mire d’archers
du bout du monde. Comme
si nous étions les premiers
à reconnaître que notre
fréquentation n’était pas
indispensable. Comme si
cela nous semblait un miracle à sauvegarder par-dessus tout –que quelque part
des hommes aient réussi à
ne pas nous ressembler, ni
à subir le même destin que
nous.
Je viens de placer l’archer
des Sentinelles en fond
d’écran de mon ordinateur.
Que fait une sentinelle ?
Elle guette. Elle donne
l’alerte. Sentinelle, du latin
sentire : entendre, capter.
L’archer me tire dessus. Me
retire à chaque seconde sa
flèche en pleine figure.
Comme un aiguillon. Une
boussole. Défends-toi.
Persévère dans ton être.
Comme un rappel de ce
constat optimiste aussi: au
fond nous savons tous.
Même l’homme moderne
sait. Le prix de cette part
sauvage. La nécessité que
demeurent, sur la planète
comme en nous, des réserves d’incivilisé. D’incorrompu. D’intraitable. •
Cette chronique est assurée en
alternance par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
À CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
Mort de rire,
mais dans la vraie vie
Des jeunes, de plus en plus nombreux,
sont prêts à risquer leur vie pour un fou rire,
en inhalant le gaz contenu dans les siphons
de crème chantilly. Inquiétant.
C
ertains meurent par patriotisme, d’autres pour un
idéal – et enfin ceux victimes de l’amour qui, tel un bourreau impitoyable, tue. Or, à cette
liste non exhaustive il faudrait
ajouter, d’après une enquête
publiée par le Parisien le 19 décembre, ceux qui meurent du désir
de rire. De plus en plus de jeunes
inhaleraient du protoxyde d’azote,
un gaz hilarant contenu notamment dans les siphons de chantilly
vendus en toute légalité en supermarché. Leur but: mourir de rire.
De fait, cette nouvelle drogue
aurait provoqué au moins deux
morts en France et une vingtaine
en Angleterre, pays où se seraient
lancées ces étranges pratiques.
Selon un anesthésiste consulté par
le quotidien «si cette mode continue à se répandre, ce sera catastrophique». Pourtant, personne ne se
demande pourquoi les jeunes sont
prêts à risquer leurs vies pour rire.
Plus. La journaliste qui a signé cet
article trouve ce comportement incompréhensible. «Pour un fou rire,
écrit-elle, au moins deux personnes
sont mortes en France…» Comme
si mourir en temps de paix pour un
idéal criminel, pour une histoire
d’amour qui s’est mal terminée ou
pour arriver vite chez soi en voiture après une soirée bien arrosée
était moins absurde. Comme si le
désir de rire n’avait rien de grandiose ou de respectable. Ce dédain
est d’autant plus curieux qu’à la
différence de cette journaliste
du Parisien, les philosophes les
plus géniaux ont considéré le rire
comme le chemin de la vérité,
comme la plus haute manifestation de la pensée, comme le signe
du refus de l’humanité de se laisser
abattre. Sans compter –car cela va
de soi– les vertus thérapeutiques
du rire que l’on connaît mieux.
Pour lutter contre le stress et
contre la déprime, y a-t-il quelque
de chose de plus efficace que quelques minutes de fou rire? En bref,
il y a plein de raisons de risquer sa
vie pour rire. Ce qui est en revanche triste et désespérant c’est que
les jeunes se sentent obligés de se
droguer pour cela alors que notre
société pourrait, au lieu de mépriser et de persécuter le rire, le promouvoir, le porter aux nues.
On dira que je dis n’importe quoi,
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
D’Emmanuel Calment
à Jeanne Macron
La doyenne des Français et le benjamin des présidents
ont respectivement pris un coup de jeune et de vieux.
Mais qui dit que l’une ne retrouvera pas son âge
et l’autre sa fraîcheur ?
S
i j’ai bien compris, les Français, qui
étaient les rois de la longévité avec
leur super-banco du septennat et leur
recordwoman du monde Jeanne Calment,
sont sur le point d’en rabattre. Question
Jeanne Calment, si les tristes informations
russes se confirment et que la championne
n’était qu’une jeunette, il va falloir que nos
centenaires s’accrochent, maintenant, si on
veut conserver notre leadership (le savoirvivre vieux français). Peut-être y a-t-il un effet collatéral de #MeToo : le lieu commun
misogyne veut que les femmes aient tendance à se rajeunir, chez les Calment on
était dans la stratégie inverse. Si le sinistre
décryptage se révèle exact, la famille devra-
Il est impossible
de ne pas se sentir
inquiet par cette
vague de censure
qui ne laisse plus
les clowns jouir
de leurs anciens
privilèges.
que personne n’a rien contre
l’humour. Pourtant il est impossible de ne pas se sentir inquiet par
cette vague de censure qui ne laisse
plus les clowns jouir de leurs anciens privilèges. C’est étrange car
même les pires despotes de l’histoire ont su respecter ces personnes qui les critiquaient en faisant
rire. Il n’est pas impossible que les
jeunes qui cherchent le bonheur
dans les siphons de chantilly se
conduisent ainsi parce qu’ils n’ont
connu que des humoristes trop policés, et que ces créatures castrées
ne les font pas du tout rire. Et comment qualifier la disposition du
projet de la loi de finances, soutenue avec vigueur par le gouvernement, selon laquelle l’humour ne
serait plus éligible au crédit d’impôt sur le spectacle vivant ? Il est
difficile de qualifier correctement
t-elle, elle aussi, rendre l’argent? Toutes ces
retraites indues qui ont mis le système dans
l’état qu’on lui connaît. Encore heureux que
n’aient pas été commercialisés le baume
Jeanne Calment, l’élixir Jeanne Calment,
la méthode Jeanne Calment ni des mémoires apocryphes, Mon secret n’est pas celui
qu’on pense, par Jeanne Calment. Mais si
Jeanne Calment était en fait sa fille, quels
étaient les liens de celle-ci avec les autres
enfants (et petits-enfants et arrière-petitsenfants etc.) de la vieille ? Cela créera-t-il
des problèmes d’héritage en cascade ? Les
notaires vont-ils récupérer l’argent que leur
malheureux confrère avait dépensé en vain
en viager jusqu’à sa propre mort ? Quant à
déterminer l’âge des mineurs migrants en
fonction de leurs os ou on ne sait quoi, on
se demande désormais quels seront les médecins compétents pour mener l’analyse.
La longévité des présidents français fait
pschitt aussi. C’était le bon vieux temps,
quand François Mitterrand et Jacques Chirac occupaient l’Elysée pour quatorze ou
douze ans (il est vrai qu’ils avaient eu une
cohabitation pour se requinquer). Maintenant, cinq ans, c’est trop. Les éléphants politiciens ont rejoint leur cimetière politique
avec la discrétion qui caractérise l’animal
en cette occasion. Ils ont certainement
trouvé chaussure plus à leur pied dans le
privé: les éléphants pantouflent. Mais Em-
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Guillaume Erner et la rédaction
les buts d’une société qui décourage de cette manière les jeunes
humoristes. Voudrait-elle qu’on
s’arrête définitivement de rire et
donc qu’on devienne des idiots,
des créatures vulnérables, des
citoyens dépressifs? Voilà qui est
difficile à croire.
Les raisons de tant de stupidité
sont à rechercher dans un préjugé
cultivé par les demi-savants qui
nous gouvernent, qui nous interprètent et qui parlent à notre place,
selon lequel l’humour serait petit,
banal, vulgaire, qu’il ne mériterait
pas la moindre admiration ou respect. Que l’humour, en somme, ne
serait pas une affaire sérieuse. Et
lorsque les élites pensent ainsi, les
mauvais humoristes fleurissent et
nous avons de moins en moins
l’occasion de nous tordre de rire.
Si les choses continuent ainsi, non
seulement les jeunes, mais la société dans son ensemble, se mettra
à renifler les cartouches de chantilly. Et le nombre de morts que la
massification de cette pratique
produira ne seront plaints par personne. On chuchotera – sans jamais le déclarer en public– que la
vie serait dépourvue de sens si l’on
n’était pas prêt à la risquer pour un
fou rire. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Paul B. Preciado et Marcela Iacub.
manuel Macron va-t-il battre le record de
Jacques Chirac pour se retrouver avec une
cohabitation ultrarapide? Ça doit être rude,
quand on est habitué à être le premier de la
classe, de se choper une grosse mauvaise
note pareille. On comprend qu’il soit désemparé. Il n’y a pas que le cul des vaches
qu’il faut savoir tapoter, aussi celui des
Français – il aurait fallu savoir prendre la
température. Car, souvent, c’est trop tard,
quand on se retrouve plongé dans l’eau
aride du bain de l’impopularité enthousiaste.
De Jeanne Calment à Emmanuel Macron,
la plus vieille et le plus jeune auront peutêtre fait de moins vieux os qu’on n’imaginait il y a encore quelques semaines. Si ce
n’est que François Hollande a tenu cinq ans,
Emmanuel Macron a donc aussi des raisons
de ne pas paniquer. Cinq ans, ce n’est qu’un
mauvais moment à passer, et il en reste
moins de trois et demi. Espérons qu’Emmanuel Macron n’usurpe pas l’identité de son
propre fils (en fait, il serait sexagénaire
comme tout le monde dans son milieu, vat-on lire bientôt dans le marigot des fake
news). En tout cas, il réussit en ce moment
l’exploit d’être en même temps le plus jeune
(par son âge) et le plus vieux (déjà perclus
de rejets). Si j’ai bien compris, l’enfant
prodige est devenu le bouc émissaire dans
la bergerie. •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Répertoire
Entre-nous
MESSAGES
PERSONNELS
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
MUSIQUE
Disquaire sérieux
(20 ans d’expérience)
achète disques vinyles
33 tours et 45 tours tous
styles musicaux : pop
rock, jazz, classique,
musiques du monde,...
au meilleur tarif +
matériel hi fi haut de
gamme.
Réponse assurée et
déplacement possible.
Tel : 06 89 68 71 43
Je t’aime. Ne perds pas
espoir. Crois en moi. Je
t’aime. du coeur Et la
peinture compte sur toi
Achète
tableaux
anciens
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
21h00. Les enfants du secret.
Téléfilm. Avec Lucie Lucas,
Marianne Basler. 22h30.
Alliances rouge sang.
Téléfilm.
CANAL+
Contactez-nous
Professionnels, 01 87 39 80 59
Particuliers, 01 87 39 84 80
ou repertoire-libe@teamedia.fr
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
habilité pour toutes
sur les départements
75 92 93
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail legales-libe@teamedia.fr
SAMEDI 05
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/5º
1 m/5º
Bordeaux
Toulouse
Bordeaux
1 m/8º
Nice
Montpellier
Marseille
Toulouse
Nice
Montpellier
Marseille
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
16/20°
21/25°
26/30°
31/35°
36/40°
LCP
20h50. Autopsie d’un
scandale politique : l´écotaxe.
Documentaire. 22h00.
Aux déchets, citoyens !.
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Inside man : l’homme
de l’intérieur. Policier.
Avec Denzel Washington,
Clive Owen. 23h30. Esprits
criminels. Série. Dans la
gueule du loup. La nouvelle
souche.
21h00. Avant toi. Drame.
Avec Emilia Clarke, Sam
Claflin. 22h45. Si je reste.
Film.
20h55. Les Rois mages.
Comédie. Avec Didier Bourdon, Bernard Campan. 22h50.
Chroniques criminelles.
21h00. Je ne suis pas un
singe. Documentaire. Le
racisme dans le football.
22h30. In the Fade. Drame.
Avec Diane Kruger, Denis
Moschitto.
20h55. Apollo 13. Aventures.
Avec Tom Hanks, Gary Sinise.
23h10. Moon. Science-fiction.
Avec Sam Rockwell, Kevin
Spacey.
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
4
2
1
0
2
1
1
5
4
6
5
4
3
3
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MIN
MAX
1
-1
-2
0
2
7
5
3
6
5
10
9
11
10
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
8
6
5
7
1
5
5
14
8
6
14
4
12
6
RMC STORY
20h55. Les oubliées. Série.
Anne, disparue le 4 mai 2004.
22h00. Les oubliées. Série.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
ARTE
Soleil
NRJ12
CHÉRIE 25
21h00. Mr Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping. Série. Quand
le passé nous hante.... Tout
pour un penny. 23h00. Mr
Selfridge : l’histoire vraie du
pionnier du shopping. Série.
C8
CANAL+
1 m/7º
0,6 m/7º
W9
21h15. Les Simpson. Dessins
animés. L’échange. Souvenirs
dangereux. Échange de mots
croisés. 22h25. Les Simpson.
Dessins animés. 6 épisodes.
6TER
21h00. Rénovation Impossible. Divertissement. 2 épisodes. 22h40. Rénovation
Impossible. Documentaire.
21h00. Ardisson : la totale !.
Divertissement. Présenté par
Thierry Ardisson. 23h30. Un
incroyable show. Téléfilm.
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. L’effet papillon.
Avec Neil Dudgeon, Annette
Badland. 22h30. Inspecteur
Barnaby. Téléfilm. Frissons de
Noël.
Lyon
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
La griffe du crime. Avec Peter
Falk, Barry Corbin. 22h45.
90’ Enquêtes. Magazine.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Le tableau
noir. Avec Mimie Mathy.
22h45. Joséphine,
ange gardien. Téléfilm.
M6
FRANCE 3
Dijon
Nantes
Lyon
0,6 m/8º
Strasbourg
Orléans
PARIS PREMIÈRE
20h50. Sardou - Live 2013 :
les grands moments à
l’Olympia. Concert. 22h50.
Michel Sardou - Confidences
et retrouvailles - Live 2011.
CSTAR
21h00. Supergirl. Série.
3 épisodes. 23h30. The
Gifted. Série. 2 épisodes.
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Guerrier de la paix.
Agent triple. 22h35. NCIS :
Los Angeles. Série. Les liens
du sang. Le poison. Résurrection.
FRANCE 2
Brest
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Documentaire. Mauritanie,
l’appel du désert. 22h20.
Népal, par-delà les nuages.
21h00. The Big Bang Theory.
Série. Une dépendance
irrépressible. Première cohabitation. Jacuzzi a dit. Convergence, confluence, méfiance.
22h40. The Big Bang Theory.
21h00. Le Cinquième
Élément. Science-fiction.
Avec Milla Jovovich, Bruce
Willis. 23h10. Subway. Film.
0,3 m/6º
Caen
IP 04 91 27 01 16
Lille
0,6 m/6º
Brest
ARTE
DIMANCHE 06
Le soleil devrait résister sur les reliefs et
dans le quart Sud-Est, alors que les nuages
bas seront fréquents des plaines et vallées
du Massif central à la moitié Nord.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas restent
fréquents dans le Sud-Ouest et sur la moitié
Nord alors que le soleil s'impose plus au
Sud. Quelques flocons sont possibles sur les
régions les plus à l'Est.
Lille
0,1 m/6º
21h00. Rugby :
Racing 92 / Toulon. Sport.
Top 14 - 14e journée. 23h10.
Calls. Série. 2004 - appel
enregistré 17 (Nancy). 2027 Sources multiples (Servon /
France). Making of.
20h50. Monuments sacrés.
Documentaire. Synagogues –
Absence et présence. 22h20.
Des chiens et des hommes.
Documentaire. Les secrets
d’une amitié.
vos annonces légales
Une perturbation glissera sur le Nord-Est et
apportera un peu de neige jusqu'en plaine,
en particulier sur la Lorraine et l'Alsace. Sur
le reste de la moitié Nord, les brouillards et
les nuages bas seront très fréquents.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas sont encore
fréquents au Nord alors que quelques
floconades persistent sur le Nord-Est jusqu'en
plaine. Sur la moitié Sud, il fait beau et froid.
TFX
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
L’affaire Marc Dutroux : La
cavale de l’ennemi public n°1 /
Le monstre de Charleroi.
22h45. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 3
(cours, association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
Estimation gratuite
Votre journal
FRANCE 4
21h00. Fort Boyard. Divertissement. Juste Humain.
Présenté par Olivier Minne.
23h15. Fort Boyard. Divertissement. Les bonnes fées.
21h00. Les enfants de la télé,
le prime. Divertissement.
Présenté par Laurent Ruquier.
23h30. Les Enfants de la télé.
Divertissement.
Retrouvez
tous les jours
les bonnes
adresses de
XIXe et Moderne
avant 1960
est
TF1
21h00. Le grand concours
des humoristes. Jeu. Présenté
par Laurence Boccolini.
23h35. Les experts. Série.
La vie est un songe. Natures
mortes. Pas de veine.
FRANCE 2
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
0,6 m/6º
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
entrenous-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
M6
21h00. Zone interdite. Magazine. Abu Dhabi : des Français
au cœur de la nouvelle folie
des Émirats. 23h05.
Enquête exclusive. Magazine.
Love in USA : entre puritanisme et liberté sexuelle.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Les routes de
l’impossible. Documentaire.
Zambie, ainsi va la vie. 21h40.
Les routes de l’impossible.
Documentaire.
21h00. Chicago Fire. Série.
Qui vit, qui meurt ?. Les pions
du système. Être là l’un
pour l’autre. 23h30. Wish list.
Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 00h55. The Americans.
Série. 3 épisodes.
21h00. Missions. Série. Irène.
Faute. Phenix. Volodia. Orage.
23h05. Air : mission de la
dernière chance. Téléfilm.
TMC
6TER
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Cœurs
patients. Le monde extérieur.
22h45. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
21h00. Twilight chapitre 1 :
Fascination. Fantastique.
Avec Kristen Stewart, Robert
Pattinson. 23h05. Storage
Wars : enchères surprises.
Divertissement. 6 épisodes.
W9
21h00. Banzaï. Comédie.
Avec Coluche, Valérie
Mairesse. 22h50. Bones.
Série. Fin de partie. Roman
meurtrier. Monsieur Ed.
NRJ12
21h00. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine. SOS
de Charlyne et Sonia. Présenté
par Pascal Soetens. 22h45.
SOS ma famille a besoin
d’aide. Magazine.
C8
21h00. La fleur du mal. Comédie dramatique. Avec Nathalie
Baye, Benoît Magimel. 23h15.
Au cœur du mensonge. Film.
CHÉRIE 25
21h00. Une femme d’honneur. Téléfilm. Sans mobile
apparent. Avec Corinne
Touzet. 22h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
RMC STORY
20h55. Des hommes et des
dieux. Drame. Avec Lambert
Wilson, Michael Lonsdale.
23h00. Molière. Film.
LCP
21h00. Rembob’ina.
Magazine. Cinq colonnes
à la une. Présenté par Patrick
Cohen. 22h30. LCP Le Mag.
Magazine. Alerte à l’érosion.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Billy Wilder et Marilyn Monroe, à New York en 1954. PHOTO GETTY IMAGES
Page 30 : Plein cadre / Shin Noguchi, photos dès le berceau
Page 32 : Série / «True Detective», flic au fil du temps
Page 35 : Ciné / Jacques Rivette pris aux mots
Walk on
the Wilder side
u 27
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
William Holden et Gloria Swanson dans Boulevard du crépuscule (1950). PHOTO KEYSTONE FRANCE
Billy Wilder,
Retour à rebours sur la filmographie
du brillant cinéaste et scénariste auquel
la Cinémathèque française consacre
une rétrospective intégrale. Une œuvre où,
avec une mordante lucidité, il dépeindra,
en provocateur à l’humour acerbe,
les travers de la société américaine.
la mécanique caustique
Par
NATHALIE DRAY
P
uisque le cinéma n’en
finit pas de réécrire
son histoire, une autre
secrète, orphique
pourrait-on dire, reste à forger: celle
qui consisterait à parcourir la filmographie d’un cinéaste à l’envers, en
commençant par les derniers films,
qu’un élan mélancolique nous por-
terait à créditer d’un sens occulte
infléchissant, à rebours, toute son
œuvre. Et qu’importe si, comme
pour Orphée, ce regard rétrospectif
venait à effacer l’image primitive
qu’on se faisait du cinéaste aimé,
nous serions prêts à prendre le
risque.
Jusqu’à un certain point, concernant Billy Wilder (1906-2002) –dont
l’œuvre fait l’objet d’une rétrospective complète à la Cinémathèque
française. Malgré l’amour qu’on lui
porte, difficile de trouver un quelconque intérêt à son dernier tour de
manivelle, Victor la gaffe (1981), remake poussif de l’Emmerdeur
d’Edouard Molinaro qui, déjà, ne
volait pas bien haut. Fermons les
yeux sur ce triste finale, la véritable
œuvre testamentaire de Wilder
vient juste avant, formant une hydre à quatre têtes – Fedora (1978),
Spéciale Première (1974), Avanti !
(1972), la Vie privée de Sherlock Holmes (1970) –, quatre ultimes
chefs-d’œuvre, réalisés au cœur des
seventies, comme un pied de nez au
Nouvel Hollywood, dont le vieux
cynique raillait la forfanterie des
«jeunes barbus» (Scorsese, Coppola,
De Palma, etc.) et leurs mouvements de caméras épileptiques.
Feignait-il d’ignorer tout ce que
cette génération lui avait copieusement emprunté ? Une liberté de
trait, un goût certain pour le sexe,
abordé trivialement, une critique
acerbe de la société américaine –ses
mœurs hypocrites, son capitalisme
carnassier, ses chimères (l’industrie
cinématographique, les médias) –
et, surtout, un sens du simulacre et
du faux-semblant, qu’un Brian De
Palma, par exemple, ne reniera pas.
Un jeu des apparences où la supercherie, le mensonge et le travestissement –motif essentiel– forment
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Wilder et Jack Lemmon sur le tournage d’Irma la Douce (1963). PHOTOBETTMANNARCHIVE
autant le cœur de l’action de ses
films, qu’ils révèlent la complexité
des lectures qu’on peut en faire.
Malgré cela, les Wilder tardifs, unanimement salués depuis, furent
longtemps mésestimés, injustement considérés à leur sortie
comme trop classiques, tant dans
leur forme que par leurs sujets, jugés pas assez au goût de l’époque,
pour ne pas dire vieillots. La critique, qui par ailleurs se délectait des
saillies virulentes du cinéaste, avait
fini par bouder une œuvre dont elle
peinait de plus en plus à classifier
les genres.
La Wilder’s touch, plume ironique,
grinçante et provocatrice, qu’à ses
débuts il avait brillamment mise au
service des scénarios d’Ernst Lubitsch, son maître (la Huitième
Femme de Barbe-Bleue, Ninotchka),
de Mitchell Leisen (la Baronne de
minuit) et de Howard Hawks (Boule
de feu), ne s’était jamais vraiment
départie d’une certaine noirceur. Et
quand, jeune cinéaste d’origine
autrichienne, fraîchement débarqué à Hollywood en 1935 – après
une courte halte par Paris où il réalise Mauvaise Graine (1934), film
sur le vif, d’une étonnante modernité –, Wilder passera à la réalisation, il arrimera toujours à la comédie un regard acéré et social sur
l’époque.
Garçonnière (1960) –, lâchaient la
bride à sa verve sarcastique, à une
certaine friponnerie et à la vigueur
de ses mots d’esprit, Fedora, conte
élégiaque et volontiers lyrique,
éclairait rétrospectivement sa filmographie d’un éclat sépulcral qui
déjà affleurait à ses débuts. Notamment ses premières réalisations, en
collaboration avec Charles Brackett
au scénario, et surtout celle coécrite
avec Raymond Chandler, Assurance
sur la mort (1944), qui allait contribuer à forger les codes du film noir
–voix off, flash-back, femme fatale.
Wilder y abordait déjà le cinéma
comme un art de magnifier les fantômes et de s’abîmer sous le poids
de la fatalité. «Cela peut paraître
fou, mais je n’entendais plus mes
propres pas, c’était la démarche d’un
homme mort», y livrait le héros criminel dans son ultime confession.
Cette danse macabre, Wilder lui
donnait aussi la forme de l’addiction, dans The Lost Weekend (le Poison, 1945), où Ray Milland, écrivain
raté se noyant dans le bourbon, se
zombifiait à mesure que le cercle
infernal de l’alcoolisme se refermait
sur lui et tenaillait son quotidien lamentable, entre mensonges et me-
Jack Lemmon et Juliet Mills dans Avanti ! (1972). THE KOBAL COLLECTION. AURIMAGES
nus larcins, pour se procurer des
bouteilles. Jusqu’à se «désaffecter»,
se dépersonnaliser, sa quête d’alcool étant devenue, en somme, sa
seule vraie passion.
Fantasmes sexuels
Les thèmes de l’enfermement, de la
perte d’identité vont constituer les
motifs essentiels du cinéma de Billy
Wilder, qu’il va décliner avec une lucidité glaçante, y compris quand il
les utilisera dans le registre de la comédie, lorsque, ayant rompu sa collaboration avec Brackett, il s’adjoindra les services d’un autre
scénariste, I.A.L. Diamond, avec lequel il écrira ses plus beaux films,
de Ariane (1957) jusqu’aux derniers.
La Garçonnière (1960), portée par
le génie de Jack Lemmon, acteur fétiche du cinéaste qui tournera dans
sept de ses films, formera à cet
égard un avatar magistral de la figure de l’aliénation. Soit l’histoire
d’un employé des assurances, si
aliéné à son travail, à ses patrons,
aux rouages d’une société capitaliste qui régente les rapports humains, qu’il n’a même plus d’espace
privé, son appartement étant devenu, jour et nuit, la garçonnière où
ses supérieurs hiérarchiques viennent batifoler avec leurs maîtresses… L’écriture flamboyante trouve
un écho dans la mise en scène qui
s’appuie sur une architecture déshumanisante (au bureau, open
space à perte de vue, auquel répond, en contrepoint, l’exiguïté de
l’appartement, pour signifier la portion congrue dévolue aux exploités
du système capitaliste dont
C.C. Baxter est un malheureux représentant). La cocasserie des situations ménage à peine la violence
morale et sociale dont le film offre
un reflet implacable.
On a souvent glosé sur le cynisme et
la vulgarité du cinéma de Wilder,
peu regardant quand il s’agit de
mettre au jour les obsessions et
autres fantasmes sexuels qui agitent ses personnages. C’est oublier
que cette prétendue vulgarité se fait
avant tout le miroir cinglant de celle
qui vérole une société américaine,
à la fois puritaine et obsédée par le
sexe qu’elle utilise comme un
moyen d’exploitation et de domination. De Uniformes et jupons courts,
son premier film hollywoodien,
avec Ginger Rogers travestie en gamine, à Sept Ans de réflexion, comé-
Quête d’alcool
Mais avec le temps, la mélancolie
qui couvait finit par prendre le pas
sur la légèreté mordante, jusqu’à ce
sublime Fedora, chant funèbre
hanté par la mort et la peur de
vieillir d’une star hollywoodienne,
recluse dans sa forteresse. Soit un
film jumeau (c’est-à-dire parfaitement symétrique) de Boulevard du
crépuscule (1950), dont il reprenait
les thèmes pour les retourner un à
un: de la gloire déchue au mythe de
l’icône éternelle, de la tour d’ivoire
à la séquestration, du film noir au
thriller fantastique et paranoïaque,
avec William Holden en trait
d’union d’un film à l’autre.
A vrai dire, si ses comédies –maîtregenre dans lequel il s’est le plus souvent illustré, jusqu’au génie dans
Certains l’aiment chaud (1959) ou la
u 29
La Vie privée de Sherlock Holmes (1970). PHOTO THE KOBAL COLLECTION. AURIMAGES
die ultra-célèbre mais, osons
l’avouer, épouvantable, de Certains
l’aiment chaud à la Garçonnière et
Embrasse-moi, idiot, on ne compte
plus les scènes de harcèlement
sexuel, tournées en dérision par un
Billy Wilder ravageur qui, aussi cru
soit-il, n’aura jamais l’indécence du
clin d’œil complice. Tout cynique
qu’il est, Wilder sera toujours du
côté des plus faibles et des laisséspour-compte d’un système qui les
exploite (Lemmon et Shirley MacLaine dans la Garçonnière, Kim Novak dans Embrasse-moi, idiot).
Radiographie en coupe
Si Wilder a toujours plus ou moins
mixé les genres à l’intérieur d’un
même film, c’est pour pouvoir
pousser le plus loin possible la radiographie en coupe de l’Amérique,
qu’il va méthodiquement passer en
revue : le journalisme, la presse à
sensation et le voyeurisme des foules – dans le Gouffre aux chimères
(1951), et plus tard dans Spéciale
Première, remake de la Dame du
vendredi de Hawks–, l’escroquerie
aux assurances et le racisme dans la
Grande Combine (1966), film où se
forme pour la première fois le tandem Lemmon–Walter Matthau, le
foyer américain comme usine à névroses, les mirages hollywoodiens
et la télévision…
Et plus la société repose sur le simulacre, plus le trait de Wilder s’assombrit, jusqu’aux crépusculaires
années 70, où il livre la part la plus
trouble de son art. Le motif du déguisement, qu’il n’aura cessé de reprendre sur le métier, Wilder ne
l’utilisera pas seulement comme
ressort comique, mais aussi comme
effet cathartique, afin de dessiller le
regard sur une réalité duplice, où
l’apparence n’en finit pas de se dissimuler derrière d’autres apparences pour, in fine, révéler deux visions du monde antagonistes et
dont Avanti!, opposant l’arrogance
stérile du monde des affaires à la
dolce vita italienne, livre une image
d’une grâce miraculeuse. •
RÉTROSPECTIVE BILLY WILDER
à la Cinémathèque française
(75012), jusqu’au 8 février.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
Hikono and Kotoyo, Omachi, Kamakura, février 2017. SHIN NOGUCHI PHOTOGRAPHY
IMAGES / PLEIN CADRE
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 31
Hikono
graphique
Par
CLÉMENTINE MERCIER
E
n janvier 2017 naît Hikono dans la charmante
province de Kamakura, au sud de Tokyo. Le
bébé japonais, troisième fille du photographe
Shin Noguchi pèse 3 170 grammes à la naissance. Sur cette photo issue de la série «One, Two, Three»
consacrée à ses trois filles, on est en février. Hikono a tout
juste 1 mois et, à ses côtés, debout sur la droite, se tient
sa sœur Kotoyo, de deux ans son aînée. La grande n’est
visiblement pas contente du tout de l’arrivée du bébé.
Etrangement, et pour notre plus grand bonheur d’adultes
sadiques, un désarroi profond se lit sur le visage des deux
fillettes. Hikono, le bébé, a l’air passablement ahuri et
sa lèvre retroussée laisse lire son dégoût d’être là, au centre des attentions, dérangé par l’inconfort que lui procure
un gros livre ouvert posé sur son berceau. Tout près, Kotoyo braille sous sa parfaite coupe au carré, une grosse
larme roulant le long de sa joue rouge: est-ce à cause de
la présence du bébé qui la détrône de la première place?
Est-ce parce qu’on lui intime l’ordre de prendre la pose
ou, troisième hypothèse, est-ce que parce que, si petite
déjà, elle prend conscience de la mise en scène organisée
par son père photographe ?
Ce qui domine dans ce charmant tableau familial, c’est
le regard de Shin Noguchi, le paternel, adepte de l’instantané, né en 1976 et représentant de la street photography
japonaise. Son cliché, en surplomb, témoigne de sa toutepuissance. Pas de doute, c’est lui qui a choisi d’ouvrir un
livre et de le poser sur le berceau. Par un effet inverse du
sleeveface –ces illusions d’optique où l’on cache son visage
derrière une pochette de disque pour en être le prolongement–, le bébé se retrouve avec un corps d’obèse. Anticipation de sa silhouette future? La bonne blague de son
papa espiègle n’est pas très sympathique… C’est surtout
une plaisanterie d’amoureux de la photographie. Shin Noguchi en a d’ailleurs fait une désopilante série, «As Yumeji
Painted His Beloved Woman», visible sur son site internet(1). Il y fait poser Hikono, peu après sa naissance, avec
tous les livres photo de sa bibliothèque, imaginant la compagnie de son nouveau-né avec les plus grands maîtres
(Eggleston, Goldin, Tunbjörk…).
Sur ce cliché, Hikono soutient le livre Unposed de Craig
Semetko. Ce soir de février 2017, il est près de 22 heures,
le photographe s’apprête à manger les restes du repas de
ses filles et à photographier la petite dernière. Mais Kotoyo s’incruste dans l’image, après s’être battue avec sa
plus grande sœur, hors-champ. Si Shin Noguchi s’évertue
à consigner ces instants familiaux, c’est parce qu’ils sont
fragiles, volatils. Il les compare à des improvisations de
jazz et à des cadeaux du ciel qu’il s’agit de retenir. Cette
comparaison éclaire sans doute la question : pourquoi
voir des photos de bébé pleurer nous fait-il tant pouffer?
Même si ce sont des cadeaux empoisonnés, les larmes
sont très vite essuyées. •
(1) Shinnoguchiphotography.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
32 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
BD «MES LOCATAIRES», FOULES À LIER
Tous les jeudis sur Libération.fr, la chronique «La prime
à la case» s’intéresse à une BD vue par le petit bout
de la lorgnette. Cette semaine, un album de poche signé DoubleBob,
portrait de famille dans lequel un narrateur détaille les huit locataires
qui habitent dans sa tête. Une cohabitation mentale heureuse et brute
pour un objet à fleur de peau qui prolonge les expérimentations
encouragées par le Fremok, éditeur précieux. DESSIN DOUBLEBOB
LIBÉ.FR
Mahershala Ali, oscarisé pour
son rôle dans Moonlight
en 2017, enquête sur la
disparition de deux enfants.
PHOTO WARRICK PAGE. HBO
Série / «True Detective»,
il suffira d’insigne
Après une deuxième
saison sans relief,
Nic Pizzolatto redonne
du souffle à sa série
policière avec une
enquête que porte
Mahershala Ali
en flic hanté par
une affaire sur plus
de trois décennies.
C’
est le principe
d’une bulle financière appliquée à l’échelle
d’une série télé. Janvier 2014, un
auteur de romans nommé Nic
Pizzolatto débarque sur HBO avec
un polar halluciné, trip païen americana gothic qui ressuscite deux
acteurs cramés (Matthew McConaughey et Woody Harrelson) et un
format has been (l’anthologie).
L’emballement, immédiat et géné-
ralisé, vaut à Pizzolatto d’être encensé comme le «nouveau disrupteur» de la télé par le Hollywood
Reporter et une presse unanime.
Un an et une seconde saison néonoire éteinte plus tard, l’intérêt
pour True Detective retombe aussi
brutalement, au point que HBO reporte sine die l’éventualité d’un
troisième acte, conditionné à la recherche d’un second homme fort
qui ferait contrepoids à Pizzolatto,
rôle assuré par le réalisateur Cary
Fukunaga sur la première saison.
Trois ans plus tard arrive donc cette
nouvelle itération que plus personne n’attend dans un paysage
chamboulé par la surabondance du
streaming. Et cette question: pourquoi reprendre le fil quand on n’a
pas été au bout de la saison précédente ?
Visqueux. Le principal atout de
True Detective tient évidemment à
ce format anthologique qui liquide
le problème de continuité chronologique. Mais la vraie réponse serait
plutôt que ce True Detective là ne
s’engage pas sur les terrains où on
l’attend.
D’abord en mettant de côté sa course
au star power, cette livraison 2019
reposant quasi exclusivement sur
les épaules de Mahershala Ali (oscarisé pour Moonlight) et un casting de
seconds rôles moins rutilants (Stephen Dorff, Carmen Ejogo…). Ensuite, et c’est peut-être moins volontaire dans la mesure où le deuxième
homme trouvé par HBO, le cinéaste
Jeremy Saulnier, s’est fait la malle
après deux épisodes, en n’étant jamais un objet esthétique remarquable (m’as-tu-vu, diront les esprits
chagrins), comme ces images sculptées dans la sueur ocre de la Louisiane ou le noir chromé du Los Angeles by night.
Installée dans la région montagneuse et marronnasse des Ozarks,
en Arkansas, cette saison observe la
disparition de deux enfants à travers le prisme de différentes époques. En 1980, lorsqu’est menée
l’enquête de police dans une communauté modeste et groggy depuis
le retour des vétérans du Vietnam;
en 1990, lorsqu’un incident vient relancer les investigations; et en 2014,
lorsqu’une équipe de télé à sensation met son nez dans les ratés de
l’affaire.
On ne cache pas notre inquiétude
devant un premier épisode où
Pizzolatto semble resservir la formule d’un duo de détectives en imper, empêtrés dans un environnement visqueux où la moindre
discussion se trouve tartinée d’une
sous-couche de grondements souterrains et par un mur de basses forcément inquiétant. D’autant qu’on
craint que le flic Hays (Ali), limier
perdu dans la contemplation de totems macabres, ne rejoue le rôle de
McConaughey en prenant régulièrement un air froid et pénétré.
Pourtant, des cinq épisodes (sur
huit) que l’on a pu voir, ce qui marque est l’élaboration d’une enquête
sur le temps long, dans les allers-retours entre les époques.
La cohabitation entre un présent de
narration et deux temporalités qui
relèvent du contre-interrogatoire
élabore un récit étrange, à ellipses,
où le suspense et la révélation
comptent moins (on comprend vite
que l’enquête de 1980 a foiré) que la
contradiction. Le discours des détectives est sans cesse passé au tamis de la mémoire et de la relecture
lacunaire d’un événement lointain.
Des vides que la multiplicité des
sources d’enregistrement (carnet de
notes, magnéto d’une salle d’interrogatoire, livre sur l’affaire ou caméra de télévision) parvient
d’autant moins à combler que le
montage de la série finit par produire, lui aussi, du commentaire,
éclairant un événement en cours de
déroulement pour le spectateur de
sa perception déformée dix ans
plus tard.
Sablier. La remémoration devient
l’enjeu principal de la série, qui
l’inscrit dans la chair de son personnage principal. Et c’est bien là la
plus belle trouvaille de cette saison
que de fabriquer son récit autour
d’un détective à trois corps. Jeune
et dans l’action, le Hays de 80 est un
traqueur qui avance prudemment
et reste sur la réserve –Noir dans un
territoire blanc (la question prenant
de l’ampleur au fil des épisodes).
Dix ans plus tard, c’est un flic rageux qui a perdu le contrôle, sur la
sellette et simplement remis au jus
parce que les événements le réclament. En septuagénaire, les yeux
lourds, dont la mémoire est telle un
sablier fendu d’où les détails
s’échappent seconde après seconde.
A l’écran, Mahershala Ali coexiste
dans des états conjoints d’urgence,
d’aigreur et d’hébétude. Moins performance d’acteur que démonstration par l’épuisement d’un drame et
de ses retentissements.
MARIUS CHAPUIS
TRUE DETECTIVE - SAISON 3
de NIC PIZZOLATTO
avec Mahershala Ali, Stephen
Dorff, Carmen Ejogo… 8 x 55 mn.
Sur OCS à partir du 14 janvier.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
VIDÉO
CLUB
u 33
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
COFFRET ANIMERAMA : BELLADONNA, LES MILLE ET UNE NUITS, CLEOPATRA
de EIICHI YAMAMOTO (Eurozoom)
Fondé par le géant du manga Osamu Tezuka, le studio Mushi
Production a tenté d’élargir son audience à la fin des années 60 en utilisant le médium dessin animé pour s’adresser
aux adultes. La collection Animerama ne connaîtra que trois
longs métrages tous réalisés par Eiichi Yamamoto. Deux
étrangetés mêlant l’érotisme au trait rond de Tezuka (les Mille
et Une Nuits en 1969 et Cleopatra en 1970). Et Belladonna
en 1973, manifeste féministe sulfureux consacré à la revanche orgiaque d’une paysanne abusée par un seigneur.
Présenté dans une copie restaurée qui rend enfin justice aux
folles audaces visuelles du peintre Kuni Fukai, ce
chef-d’œuvre fut aussi le champ du cygne de Mushi Prod.
Photo / John Willie, liens
sous tous rapports
De haut en bas : Bondage, Australie ; Holly, Australie ;
Bondage, New York. PHOTOS JOHN WILLIE. ÉD. IMOGENE
ble, qu’il aura conçues. En
parallèle du dessin, il développe ce talent de photographe et profite de la vente par
correspondance d’images
érotiques. Chaînes, cordelettes, rubans, menottes, baillons, scotchs et bottes en cuir
sont les accessoires de ses clichés de piètre qualité technique, mais à la beauté raffinée.
Long portfolio, Attachements retrace, dans un ordre
chronologique, les deux périodes de John Willie: l’Australie, de 1937 à 1945, puis les
Etats-Unis, de 1948 à 1961.
Matelot professionnel pour
subvenir à ses besoins pendant la guerre et buveur notoire, il déménagera souvent
dans sa vie et habitera à
Montréal, New York, Los Angeles pour mourir à Guernesey, d’une énorme tumeur au
cerveau. John Willie jouait
aussi du banjo dans les boîtes de nuit. Il avait choisi son
pseudo pour le double sens
du mot «willie», qui signifie,
en anglais, sexe masculin et
petit garçon.
CLÉMENTINE MERCIER
ATTACHEMENTS de JOHN
WILLIE Editions Imogène
160 pp., 40 €.
Le réalisateur de
Princesse Mononoke, Mon Voisin Totoro
et Le Voyage de Chihiro
comme vous ne l’avez jamais vu
ACTUELLEMENT
Spirited Away: © 2001 Studio Ghibli - NDDTM
©NHK
AU CINÉMA
Princess Mononoke: © 1997 Studio Ghibli - ND
D
rôle de vision
que ce catalogue de femmes
attachées, un
an après le mouvement
#Metoo, comme si la parole
libérée des femmes harcelées
avait compromis la contemplation de scènes de pure
fiction. Pourtant le livre Attachements, avec les photographies de John Willie, s’impose avec son charme désuet.
Est-ce parce qu’il s’agit de
photos surannées, réalisées
avant les années 60 ? Est-ce
parce que les modèles ne
sont pas nus et en suspension
comme dans les images
bondage du photographe
Nobuyoshi Araki ? Est-ce
parce qu’elles sont si élégantes, tirées à quatre épingles
comme des gravures de
mode? C’est en tout cas leur
chic qui a retenu l’attention
de Nathalie Mayevski, éditrice à l’origine de l’ouvrage.
Mais aussi l’étonnante biographie de leur auteur John
Willie, né Alexander Scott
Coutts en 1902 à Singapour et
élevé en Angleterre.
Rédacteur en chef du magazine fétichiste Bizarre à partir de 1946, dessinateur de
talent et créateur de la série
de bande dessinée Sweet
Gwendoline – devenue une
icône du bondage –, John
Willie a aussi été un photographe accompli de femmes
ligotées. Et ce regard pour les
filles en détresse, il l’a développé dès le plus jeune âge,
bercé par la littérature fantastique. Tout comme Coutts,
les petits garçons ne veulentils pas porter secours aux jeunes filles en difficulté et délivrer les princesses des donjons ?
La vie de John Willie fut,
d’un bout à l’autre, aventureuse. Sportif de haut niveau,
lieutenant dans l’armée écossaise, il épouse en premier
mariage une danseuse de
boîte de nuit contre l’avis de
tous. Son père le renie et il
doit démissionner de l’armée. Emigré en Australie, il
finit par divorcer. C’est en
croisant la route d’une association locale de fétichistes
de chaussures, le Club des
hauts talons, qu’il trouve sa
voie et rencontre sa seconde
épouse, Holly, amatrice de
chaussures haut perchées,
élégant modèle que l’on voit
sur les photos. Il s’entêtera
même à fabriquer des chaussures, à la cambrure importa-
My Neighbor Totoro: © 1988 Studio Ghibli
Un livre rassemble
des clichés réalisés
dès les années 30 et
jusqu’aux années 60
par le photographe
et dessinateur
britannique adepte
du bondage.
TITLE CALLIGRAPHY
EDITING
TETSUO MATSUMOTO
TOSHIO SUZUKI
SPECIAL THANKS TO
STUDIO GHIBLI, CRAFTAR
VIDEO ENGINEERING
TARO TOKUHISA
ENGLISH TRANSLATION
PRODUCED BY NHK Boro the Caterpillar: © 2018
www.dybex.com
SOUND SHINICHIRO OGATA
DAVID CRANDALL
DIRECTOR CAMERA
SHIGEYOSHI TANAKA
KAKU ARAKAWA
EXECUTIVE PRODUCER
SOUND DESIGN
YUKI IKEDA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
HYÈNES de DJIBRIL DIOP MAMBÉTY
Après la redécouverte de son sidérant
Touki Bouki (le Voyage de la hyène,
1973), voici, en version restaurée, et à
nouveau en salles, Hyènes (1 h 50),
deuxième long métrage du Sénégalais
Djibril Diop Mambéty, sorti quelque
vingt ans plus tard. Récit d’une
vengeance féminine tardive contre un
ancien amant indélicat, cette adaptation,
à la fois baroque et distancée, de la
fameuse pièce la Visite de la vieille dame
(1955) de l’écrivain suisse Friedrich
Dürrenmatt, permet de redécouvrir tout
ce qu’une pop-culture mainstream
américaine lui doit, de Beyoncé–Jay-Z
à Black Panther. PHOTO JHR
BD / Histoires de Francette
La revue «Dérive
urbaine» consacre
son dernier numéro
à la vie simple d’une
Aveyronnaise née
en 1914 et racontée
dans des styles variés
par une trentaine
d’auteurs.
F
rancette, de son
vrai nom Françoise
Tournier, est née le
25 mars 1914 au
moulin du pont à Saint-Félix-deSorgues, en Aveyron. Secrétaire
dans une organisation protestante, célibataire, elle a vécu
une vie anonyme entre sa région
d’origine, Marseille et Paris.
Elle n’a pas laissé de famille
derrière elle, lorsqu’elle est
morte à 80 ans de la maladie
d’Alzheimer, en 1994. A part
quelques proches, personne ne
se souvenait d’elle. Jusqu’à
aujourd’hui.
Il y a quinze ans, Boris Hurtel,
créateur de la revue dessinée à
contraintes Dérive urbaine et glaneur de vieux papiers à ses heures
perdues, a trouvé sur le trottoir de
Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) un
meuble rempli de trésors. Des let-
tres jaunies, des tickets de caisse,
des commentaires de pièces de
théâtre, des poèmes –les archives
éparses de la vie d’une inconnue.
Le carton de souvenirs a longtemps dormi dans un placard jusqu’à ce qu’en 2016, poussé par son
comparse Eric Nozal, il le ressorte.
Résultat: ce numéro de Dérive urbaine où une trentaine d’auteurs
se relaient dans un beau fourmillement pour raconter la vie de
Francette, mêlant vérité, documents historiques et la libre interprétation fictionnelle de chacun.
Au fil des pages, dans des styles
de dessin parfois très différents,
d’une ligne claire classique aux
expérimentations oniriques en
passant par des formats plus géométriques, on découvre la vie de
cette femme. Sa mère décède un
mois après sa naissance. Son
père, personnalité locale, vit des
fermes qu’ils possèdent autour
du village. Poète par plaisir, il publie un ouvrage chez Grasset.
Lors de la Première Guerre mondiale, il est blessé et reçoit la
croix de guerre. Lors de la Seconde, il démissionne à l’arrivée
des Allemands et héberge des résistants. Francette a des demifrères et elle a l’air d’avoir eu une
enfance heureuse. Elle passe le
collège chez un oncle pasteur à
Marseille, rate une première fois
le bac, étudie le secrétariat, entre
après la Libération au Conseil
protestant de la jeunesse à Paris.
Si elle n’a pas d’enfant, elle aime
s’occuper des autres, jusqu’à prêter son appartement le jour où
elle part en maison de retraite.
C’est une foule de détails décortiqués qui parsèment les histoires,
la plupart du temps tendres et
poétiques, parfois aussi moqueuses. Francette n’est pas célébrée:
elle est comme vous et moi. A-t-il
le droit de remonter son passé, à
elle qui n’a rien demandé, s’inquiète Boris Hurtel. Aimerait-il
qu’on fasse de même pour lui ?
L’auteur et ses complices se battent contre l’oubli avec le désespoir des causes perdues.
Depuis son prix de la BD alternative reçu en 2015 à Angoulême,
récompensant des fanzines et revues en marge et bouillonnantes,
il n’y avait eu aucun nouveau numéro de Dérive urbaine.
Trois ans d’absence, pas d’idées,
pas d’argent aussi dans une
économie compliquée pour les
petits indépendants. En nous
racontant l’histoire de quelqu’un
qui a vécu toute sa vie dans
l’anonymat le plus complet et
dont les maigres archives ont
terminé sur un trottoir, Dérive
urbaine finit par interroger sa
propre existence.
QUENTIN GIRARD
DÉRIVE URBAINE
288 pp., 25 €.
Dérive urbaine. DESSIN JOKO
Art / Julien Carreyn, sapeur d’été et d’hiver
Le photographe a été chargé
de réaliser le calendrier des
pompiers d’une commune
de la Meuse. Un exercice réussi
dans une mise en scène mêlant
l’étrange au quotidien.
L
e calendrier des pompiers, aussi
bien que celui des scouts ou l’almanach de la poste, traîne une
image désuète allant de pair avec
son usage, quasiment caduque. Si on vide encore son porte-monnaie pour en acheter un,
c’est plus par reconnaissance pour le jeune soldat du feu, ou par sympathie pour la jeannette
transie de froid, cachant sous son coude une
pile qui ne désemplit pas et dont les invendus
finiront probablement à la benne.
En répondant à la commande (réaliser le calendrier 2019, des pompiers de Pierrefitte-surAire), que lui ont passé les organisateurs du
Vent des forêts, «espace d’art contemporain à
ciel ouvert» dans la Meuse, Julien Carreyn s’exposait à d’autres périls que celui de faire un
bide: déplaire à ceux qui sont chargés de le vendre et qui, le plus souvent, en sont les sujets mêmes. Il s’agissait que les pompiers de ce bourg
du nord-est de la France s’y reconnaissent. Carreyn a donc évité de jouer les snobs. Aucune
trace d’ironie ici et une audace formelle limitée
–au contraire des calendriers d’artistes recensés dans le catalogue Please Save the Date!, qui
vient de paraître. Carreyn était tenu par le strict
cahier des charges d’un support sur lequel le
temps qui passe ne laisse finalement aucune
trace. Année après année, les photos qui illustrent les mois et les saisons relèvent de la même
iconographie, exaltent les mêmes valeurs (courage, dévouement…), sur le même ton (viril
mais modeste) dans une gamme de couleurs
limitée (aussi parce que les moyens mis en
œuvre pour l’impression ne permettent guère
de nuancer trop la palette). L’artiste, dès lors,
a légèrement infléchi, sans trop la rafraîchir,
l’imagerie pompière, en commençant par le
casting. Là où le portrait de groupe en action
ou au garde à vous se doit de dominer, Carreyn
a par exemple fait prendre la pose à un soldat
du feu au milieu de ses avatars en plastique qui
servent au petit musée des pompiers de Pierrefitte. Sur le cliché illustrant juillet, un hommegrenouille rentre à la caserne d’un pas altier qui
pourrait être celui d’une créature sortie d’un
film SF. Les mises en scène mêlent aux extravagances du cinéma de l’étrange la simplicité de
Janvier 2019. PHOTO JULIEN CARREYN
la vie au village: au mois de septembre, repos,
deux haut-gradés sourient face à l’objectif avec,
devant eux, biscuits et café, tandis qu’en novembre, dans le coin d’une salle polyvalente,
deux fillettes jouent avec des camions de pompiers miniatures.
En plus d’être un album photo, le calendrier
des pompiers reste un support de publicité
pour les artisans du coin. Et au-delà: cette année, en effet, les emplacements ont été vendus
aussi bien à la Grange paysanne, magasin coopératif local situé à Villotte-sur-Aire qu’à la Galerie de multiples dans le Marais, à Paris.
Autant dire que le calendrier risque d’être
épuisé alors que l’année commence à peine.
JUDICAËL LAVRADOR
CALENDRIER DES POMPIERS
DE PIERREFITTE-SUR-AIRE 2019
de JULIEN CARREYN.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
VIDÉO
CLUB
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 35
PAUL SANCHEZ EST REVENU
de PATRICIA MAZUY en DVD et Blu-ray (Blaq Out, 2018).
PRIS DE COURT
d’EMMANUELLE CUAU en DVD (Ad Vitam, 2017).
Une gendarmerie, un quartier pavillonnaire huppé, une zone
commerciale immonde, une station-service anodine, une
route nationale bordée de champs monotones. C’est le décor
de ce polar sur la banalité qui déraille, avec Laurent Lafitte
dans le rôle d’un criminel sur le retour. Dans les bonus, un
entretien avec Mazuy par Marcos Uzal, critique à Libération.
Nathalie, joaillière canadienne fraîchement débarquée
à Paris pour un boulot, apprend que, finalement, elle
ne l’aura pas. C’est le début des ennuis et d’une course
contre la nécessité de dire la vérité à ses enfants. Une
cinéaste rare (trois films en vingt ans) et une actrice
démente (Virginie Efira).
Ciné / Rivette dans le texte
tion» (Mizoguchi). Ou le «sens du secret» chez l’ésotérique Eisenstein,
comme dans l’œuvre «à double
fond» de Hitchcock où «demeure
toujours un secret derrière le secret».
Pour la première fois,
un livre rassemble
les textes critiques du
cinéaste, mort en 2016.
Une œuvre cruciale,
riche en saillies éthiques
et théoriques, qui
ébauchait déjà le cadre
de ses films à venir.
R
éunissant les textes
écrits par Jacques Rivette entre 1950
et 1969 pour la Gazette
du cinéma, Arts et les Cahiers du
cinéma, ainsi qu’un choix d’inédits,
cet indispensable ouvrage (coordonné par Miguel Armas et Luc
Chessel, collaborateur de Libération) était très attendu depuis longtemps. De son vivant, Rivette refusait en effet l’édition de ses articles,
les considérant trop liés à un
contexte passé et à un élan collectif
dont il ne voulait pas isoler son apport. En les relisant aujourd’hui
dans leur ensemble, frappent pourtant leur très particulière cohérence
et leur place déterminante dans
l’œuvre du cinéaste.
«Dilatation». Prolongeant la pensée d’André Bazin (lire Libération du
jeudi 3 janvier) –le cinéma est avant
tout enregistrement et révélation de
la réalité–, Rivette la radicalise avec
la verve de ceux que guide une idée
fixe et tranchante. La sienne se concentre en un mot, pas encore galvaudé : modernité. Pour celui qui
préfère parler de mise en scène plutôt que de réalisation, le geste moderne consiste à ne plus maîtriser la
réalité à travers un pseudo-langage,
mais à la saisir par une forme qui, ne
valant plus pour elle-même, tend
vers la transparence, assume l’imperfection, se met en danger. La mesure et l’assurance classiques y sont
ébranlées par la mise à nue des tensions entre le concret et l’abstrait, le
monde et une idée du monde, l’univers physique et une sensibilité métaphysique. Rapports et dialectique
que pourrait synthétiser cette sublime définition du cinéma : «J’y
contemple l’univers au plus secret de
moi-même.»
Le cinéaste ne doit donc pas être
maître à penser mais corps conducteur –«Le sens est passé par là,
il a été inscrit ; l’œuvre garde le
mouvement de son passage.» C’est
pourquoi Rivette peut reprocher à
Cocteau (qu’il admire) d’imposer
dans son Orphée «une vision per-
Jacques Rivette photographié par François Truffaut, à Paris en 1950. PHOTO FRANÇOIS TRUFFAUT
sonnelle» en se compromettant aux
«méfaits de la virtuosité». Il y répond par un éloge de la modestie :
«La confiance, le respect et l’humilité se doivent d’être les vertus cardinales du cinéaste.» Dès son premier article, quasi-manifeste
intitulé «Nous ne sommes plus innocents», il conteste la notion
même de découpage en dénonçant
«un cinéma du discours rhétorique,
où tout doit se plier aux formules
usuelles et polyvalentes, stéréotypées pour tout usage». Ailleurs, il
discerne l’idée de mise en place de
celle de composition (nuance par
laquelle il lie Rossellini à Matisse);
celle de prise («capture d’un instant de réalité, brute ou créée») de
celle, trop abstraite, de plan ; et
celle de durée de celle de temps. Il
réduit ainsi l’essence de la mise en
scène à ce qu’elle a de plus concret:
des prises cadrées aboutissant à
une «succession de plans». Et le
reste n’est pas l’application d’une
grammaire.
Il remet aussi en cause le scénario,
trop littéraire et prémédité, en affirmant qu’idéalement tout récit est
d’abord un «moyen d’approche».
Aux trucs rhétoriques, aux joliesses
calculées, à l’illusoire perfection, à
la vaniteuse virtuosité, il oppose
«l’esprit d’improvisation» et le «présent continu» des films de Jean Renoir, «un présent ontologique, où
tout apparaît, saisi à l’instant même
de son apparition, en une incessante
dilatation de l’instant». Ou «l’évidence» du cinéma d’Howard Hawks,
dont «chacun des plans possède la
beauté efficace d’une nuque ou d’une
cheville». Ou le suprême antiprofessionnalisme de Rossellini, dont les
«films rapides, improvisés avec des
moyens de fortune et tournés dans la
bousculade» montrent que le «temps
aussi est une ébauche»: «Comment
ne pas reconnaître soudain l’apparence fondamentalement esquissée,
mal composée, inachevée de notre
existence quotidienne.» Chez des cinéastes plus formalistes, il met en
avant le dénuement (Lang), une
«certaine qualité de l’imperfection»
(Preminger), «un art de la modula-
«Mépris». C’est aussi contre le formalisme rhétorique qu’il en appelle
régulièrement à la dimension éthique de l’art. Posture que résume «De
l’abjection», article resté célèbre par
le texte que lui dédia Serge Daney
(«le Travelling de Kapo»). Il y attaque la façon dont Gillo Pontecorvo
reconstitue un camp de concentration dans son film Kapo, obligé,
sous couvert de réalisme, de maquiller l’insoutenable pour faire
d’une réalité atroce un spectacle
émouvant. A propos du plan où la
protagoniste se suicide en se jetant
sur des barbelés électrifiés, Rivette
assène cette phrase devenue mythique: «L’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant
pour recadrer le cadavre en contreplongée, en prenant soin d’inscrire
exactement la main levée dans un
angle de son cadrage final, cet
homme n’a droit qu’au plus profond
mépris.» Pour lui, ce simple recadrage est le symptôme odieux d’un
cinéma où les effets prémédités du
découpage valent plus que toute
considération sur la réalité représentée ; où même l’instant d’une
mort est soumis à la maîtrise du cadre parfait et du moment précis.
A travers ses articles incisifs où il
dissèque les mutations fondamentales qui conduisirent tout droit à la
Nouvelle Vague, Rivette est aussi en
train d’ébaucher les postulats de
son propre cinéma. Il suffit de le
relire en pensant, par exemple, à
Out 1 (1971) ou au Pont du
Nord (1981), tout se tient: des prises
plutôt que des plans, de la durée
plus que du temps, «l’esprit d’improvisation», le récit comme
«moyen d’approche» (c’est-à-dire, au
fond, comme complot), le «sens du
secret» (comme moteur du récit et
mobile des personnages). Son activité de critique cesse d’ailleurs juste
après la sortie de l’Amour fou (1969),
son troisième long métrage et tournant décisif de son œuvre. Comme
s’il avait alors définitivement trouvé
le cinéaste que ses textes cherchaient en lui.
MARCOS UZAL
JACQUES RIVETTE :
TEXTES CRITIQUES
édition établie par
Miguel Armas et Luc Chessel,
Post-éditions, 448 pp., 24 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Sur le bout des douanes
AU REVOIR
Ciné/ Le trouble «Asako»
Asako est un portrait de femme
d’une rare intensité. Le nouveau
film de Ryusuke Hamaguchi joue en
permanence, par les teintes de la
lumière, la densité du hors-champ
et les manières de jouer des acteurs,
dissemblables jusqu’à la dissonance, sur l’expérience du cinéma
comme un rêve éveillé, dont chaque
point de montage fonctionnerait
comme un possible seuil entre deux
paliers de réalité.
ASAKO I & II de RYUSUKE
HAMAGUCHI avec Erika Karata,
Masahiro Higashide… 1 h 59.
Expo/ La queue pour
Lequeu
Architecte mésestimé mais dessinateur génial, cet érudit mort en 1826
fait l’objet d’une rétrospective parisienne en 150 dessins. Une plongée
voluptueuse dans un univers entre
fantaisie et académisme, où corps,
nature et édifice fusionnent.
CYRIL ZANNETTACCI
JEAN-JACQUES LEQUEU,
BÂTISSEUR DE FANTASMES
au Petit Palais (75008).
Jusqu’au 31 mars.
Par
en reportage la nuit du 31 décembre –d’où la publication
de ce beau cliché signé Cyril
out de suite, ça en jetterait, si ces Zannettacci, dans nos pages
beaux reptiles pouvaient servir du 3 janvier. Article et photos
de presse-papier et autres cen- relatent l’invraisemblable
driers sur les tables basses des capharnaüm plus ou moins
halls d’accueil de l’Altice Campus @ Down- délictueux, qui exsude quotidiennement des
townYoupiBalard –dont la rédaction de Libé- bagages de millions de voyageurs en transit:
ration est le locataire emmuré plus ou moins drogue, sommes faramineuses de devises non
vivant. Les gilets jaunes, qui dernièrement déclarées, viandes faisandées, animaux saufréquentent le coin avec une assiduité critique vages morts ou vifs, médicaments de contreassez revigorante, apprécieraient assurément bande, faux en tout genre…
l’attention, malgré la part d’inévitables signes La multitude d’intersections et trajectoires
extérieurs de bourgeoisie parvenue. Hélas, ces concassées dans l’espace quasi abstrait du hub
spécimens d’espèces probablement menacées aéroportuaire sécrète ce type d’images et
–pas supposées être
d’agencements étranempaillées, et enges, de cabinet de cucore moins farcies
riosités pour Des Esde coke– demeurent
seintes jetlagué, ou de
séquestrés par la
musée bizarre absdouane française,
trait à toute histoire
qui les expose fièrenaturelle ou artistiment après avoir mis
que, répondant à des
le grappin dessus à
principes de rapprol’aéroport de Roissychement et de noCharles-de-Gaulle,
menclature quasi
où Libération était Libération du jeudi 3 janvier.
aléatoires et hors sol,
JULIEN GESTER et DIDIER PÉRON
T
auxquels personne ne comprend plus rien –entre la saisie de légumes bio, de fromages au lait cru et de ce qui
ressemble, ci-dessus, à des urnes funéraires ou des pots de
chambre pour prêtres orthodoxes, il est permis de s’y perdre.
Ainsi cette vitrine juxtapose-t-elle figures et
objets identifiables à d’autres parfaitement
obscures, de provenances multiples, invitant
au voyage ou à ne plus jamais quitter sa chambre, pièces véritables et contrefaçons amassées dans l’énigme d’une part maudite, une
exhibition dont on ne sait si elle est là pour
dissuasion, comme acte de pédagogie ou pour
vanter le génie des douanes françaises. Le sort
réservé, sous le feu froid des néons administratifs, aux bêtes figées dans la falsification du
vivant, reptiles aux yeux d’émeraude ou hibou
foudroyé en posture d’envol, n’y manque pas
d’ironie: arrachés à leurs louches destinations
initiales et versés au permafrost de la mobilité
mondialisée par les autorités frontalières, ils
passent d’un destin de braconnage et de trafics aux vitrines désordonnées des forces de
l’ordre, sans rien troquer au passage d’une
triste condition de trophée de chasse. •
REGARDER VOIR
14 u
FRANCE
Libération Jeudi 3 Janvier 2019
Libération Jeudi 3 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 15
Au siège
de la douane,
certaines prises
restent en
exposition,
comme ces
reptiles
empaillés.
Une brigade
contrôle régulièrement
l’entrée du parking
utilisé par ceux
qui travaillent
sur la plateforme
de l’aéroport. Objectif
de cette ultime
vérification: déjouer
les complicités internes.
tectable au rayon X.
Une fois les contrôles passés, la substance est
chimiquement reconstituée et le tour est joué.
Seuls les chiens renifleurs sont une parade
efficace contre ce mode opératoire.
La drogue continue également à être ingérée
par des voyageurs, mais maintenant sous
forme liquide, versée dans des alvéoles de
latex. «Imaginez que vous devez ingurgiter une
série de saucisses de Strasbourg sans les
mâcher», racontait Philippe Bargain, chef du
service médical d’urgence de Roissy durant
quarante ans, avant de prendre sa retraite il y
a quelques semaines. Indigeste et dangereux,
le procédé serait aussi moins détectable. Mais
en cas de rupture de l’enveloppe, c’est la mort
assurée pour le passeur. En 2017, 5,1 tonnes de
drogues, d’une valeur de marché de 75 millions d’euros, ont été saisies dans l’aéroport.
Soit 10% de plus qu’en 2016.
Suite de la page 13
«Avez-vous des
objets à déclarer?»
L’activité des douanes ne consiste pas uniquement à surveiller ce qui rentre illégalement
sur le territoire. Placé sous la tutelle de Bercy,
ce service veille également à ce qui en sort,
pour circonscrire les arnaques à la TVA. D’où
les contrôles sur les exemptions de taxes pour
les produits achetés en France mais destinés
à l’étranger. Pour bon nombre de touristes,
dont la carte bleue a chauffé dans les grands
magasins parisiens, a fortiori en cette période
de fêtes de fin d’année, le bureau de détaxe de
Roissy est un incontournable avant l’embarquement. Objectif: obtenir le précieux papier
qui permet de se faire rembourser 20 % du
prix de ses achats, soit le montant de la taxe
sur la valeur ajoutée française sur la plupart
des produits.
L’espace dans lequel se déroulent les opérations à l’aéroport est bien plus spartiate que
les luxueuses alcôves des grands magasins
parisiens où l’on débute la procédure de
détaxe. En revanche, progrès oblige, des bornes interactives permettent de mener les opérations les plus simples sans passer par un
agent. Ce soir, un passager chinois aligne méthodiquement des écrins du bijoutier Cartier
sur le comptoir. Montres, bagues, colliers, il
y en a pour une petite fortune : 12 000 euros
en tout. Julien vérifie que tout est en règle et
lui tend un bordereau qui lui permettra, dans
quelques jours, d’obtenir un remboursement
lll
de 2 000 euros.
Mathieu, le chef
d’équipe, connaît sur le
bout des doigts la
typologie de tous les
voyageurs: pour ceux en
provenance de Russie,
c’est souvent caviar et
cash non déclaré.
Contrôle des passagers à leur arrivée à Roissy.
Saisie de 2,1 kg d’héroïne en provenance de Nairobi.
lll L’opération ne se déroule pas toujours
de manière aussi simple. Certains jouent sur
leur double nationalité. A l’occasion d’un
voyage à l’étranger, ils présentent leur passeport non français pour se faire détaxer des
produits qui resteront en France à leur retour.
D’autres se pointent à l’aéroport en famille et,
sitôt la détaxe obtenue, s’isolent dans un coin
de l’aérogare. Ils redonnent ensuite le bien ristourné de 20% à un membre de leur famille
qui réside en France et se trouve être le véritable bénéficiaire des achats. Pour lutter contre
ce genre de fraude, Julien et son équipe ont
la possibilité de suivre discrètement les voyageurs dans l’aérogare mais aussi de les recontrôler juste avant leur entrée dans l’avion. Histoire de vérifier que la marchandise détaxée
ne s’est pas évaporée entre le bureau de la détaxe et la passerelle d’embarquement. En 2017,
3,6 millions de bordereaux de détaxe ont ainsi
été établis sur l’aéroport de Roissy.
En ce milieu de soirée de réveillon, la plupart
des vols à l’arrivée du terminal 2E sont en provenance du Maghreb et du Moyen-Orient.
Après l’espace de récupération des bagages,
l’ultime contrôle des voyageurs avant Paris
débute par la question rituelle: «Avez-vous des
objets ou des valeurs à déclarer?» Un couple
de Franco-Libanais en provenance de
Beyrouth se présente spontanément aux
douaniers, facture en main. Ils transportent
une table en bois sculpté payée 2 500 euros.
La réponse tombe comme un couperet. Audelà de 430 euros, il faut s’acquitter de droits
d’entrée sur le territoire français, ce que les
deux passagers ignoraient. Dans leur cas, l’addition s’élève à 707 euros. Visiblement aisé,
le couple est surpris mais s’acquitte de la
somme sans barguigner.
23 millions d’euros
de cash en 2017
L’aéroport de Roissy est, à ce titre, une sérieuse source de revenus pour le budget de la
maison France: les fraudes, à elles seules, ont
donné lieu à 12 millions d’euros de redressement en 2017. Mais surtout, les droits de
douane régulièrement acquittés dans la zone
de fret représentent 1,2 milliard de recettes fiscales. Une somme qui devrait encore progres-
ser: aux confins des pistes, l’opérateur de colis
FedEx construit 35000 mètres carrés d’entrepôts supplémentaires pour faire face à l’expansion de son activité. Quelques minutes
après le couple franco-libanais, un voyageur
en provenance du Maroc est invité à ouvrir sa
valise. A l’intérieur, des morceaux de viande
emballés dans du film plastique et du poisson
séché. Autant de denrées prohibées et immédiatement saisies. Un agent déroule un sac en
nylon blanc et choisit une nouvelle paire de
gants en latex de couleur bleu pétard. «Ceux-ci
sont plus costauds», précise-t-il avant de récupérer précautionneusement viande et poisson
dont l’odeur soutenue commence à embaumer l’espace. Tout sera ensuite détruit.
Dans quelques minutes arrive un vol en provenance de Moscou. Mathieu, le chef
d’équipe, connaît sur le bout des doigts la typologie de tous les voyageurs: pour ceux en
provenance de Russie, c’est souvent caviar et
cash non déclarés. Or, au-delà de 10000 euros,
il faut signaler le transport d’espèces et leur
origine. A défaut, les fonds peuvent être saisis
et l’amende atteindre 45% de la somme. Selon
le décompte établi par Isabelle Boustani-Dignocourt, un million d’euros en liquide transite chaque jour par l’aéroport. En 2017,
23 millions d’euros de cash non déclaré ont été
saisis en 823 contrôles.
Lorsque, malgré tout le travail des douaniers,
drogues, contrefaçons et autres marchandises
prohibées arrivent dans les aérogares ou les
entrepôts sans être repérées, il reste à les faire
sortir de l’enceinte de l’aéroport. L’une des
méthodes utilisées consiste à s’assurer,
moyennant finance, de la complicité de quelques-uns des nombreux salariés qui travaillent sur la zone de Roissy. Ils sont près
de 80 000 à détenir le badge mauve estampillé «Direction générale de l’aviation civile»
qui permet de franchir les différents contrôles. Et, pour certains, de pénétrer dans les
zones réservées, sur les pistes ou dans les salles d’embarquement. Une brigade contrôle
donc régulièrement l’entrée du parking utilisé
par ceux qui travaillent sur la plateforme.
Objectif de cette ultime vérification: déjouer
les complicités internes et saisir les marchandises qui auraient réussi à passer à travers les
filtres précédents.
Grégoire et son équipe se positionnent donc
à la sortie des navettes qui déposent les salariés devant leur zone de stationnement. Dans
Siège de la douane à l’aéroport.
le bus, ils découvrent parfois sous les sièges,
quelques substances prohibées ou des cartouches de cigarettes. «Lorsqu’ils nous aperçoivent, certains se débarrassent discrètement
de leur cargaison», raconte le douanier. Alors
que la nuit du réveillon s’étire, Grégoire ne
tarde pas à mettre fin à l’opération. «Avec la
messagerie instantanée WhatsApp, tout l’aéroport doit savoir que nous sommes en opération», sourit-il, un tantinet philosophe. Pendant ce temps, le terminal 2E, qui accueille
les derniers vols de la nuit, se vide progressivement de ses voyageurs. De son côté, le
vol AF 406, à destination de Santiago du
Chili, termine d’embarquer ses derniers
passagers. Dans l’aérogare, en ce dernier jour
de l’année 2018, quelques gilets jaunes pressent le pas avant le passage à 2019. Ils terminent leur service et la chasuble couleur
canari qu’ils portent est estampillée Air
France. Un accessoire indispensable pour occuper le tarmac. •
(1) Pour des raisons de confidentialité, le nom de famille des agents de terrain n’est pas mentionné.
Ciné/ Le plastique c’est
fantastique
Avec Bienvenue à Marwen, adaptation de la vie de l’artiste américain
Mark Hogancamp (créateur d’un
monde parallèle habité de poupées
qui lui sert d’exutoire à un passage
à tabac qui l’a laissé traumatisé), le
cinéaste Robert Zemeckis réussit un
film intriqué, d’une noirceur totale,
sentimental, hyper inventif, peuplé
de figurines kinky de chair et de
plastique animé.
BIENVENUE À MARWEN
de ROBERT ZEMECKIS
avec Steve Carell, Leslie Mann,
Diane Kruger… 1 h 56.
Expo/ Freud illustré
Pour la première fois en France, une
exposition illustre la pensée du célèbre Viennois, père de la psychanalyse, et montre combien la théorie
freudienne est tissée de métaphores
visuelles, de sources concrètes,
d’objets singuliers à travers une sélection de 200 œuvres et objets.
SIGMUND FREUD-DU REGARD
À L’ÉCOUTE au musée d’Art et
d’Histoire du judaïsme (75003).
Jusqu’au 10 février.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
The Unlimited Festival à Chamonix en 2017. PHOTO SALOMÉ ABRIAL
Page 40 : Cinq sur cinq / Cases musicales
Page 41 : On y croit / Julien Bensé
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Mathieu Sapin
Alpes,
la piste festivals
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 37
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
38 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Au Snowboxx
Lors de l’édition 2018 du festival Radio Meuh Circus à La Clusaz. PHOTO @NICOSCORDIA
Les sports d’hiver faisant moins
recette, les stations cherchent à
diversifier l’offre «après ski». Depuis
une dizaine d’années, les festivals
de musique se multiplient en bas des
pistes. L’Alpe d’Huez s’apprête ainsi
à accueillir 25000 personnes pour
Tomorrowland Winter.
Au festival Rock the
Par
MAXIME JACOB
Q
uand il neige, Jean-Yves Noyrey est heureux. Le maire
d’Huez, satisfait, commente la
météo de cette fin novembre
dans les Alpes: «On annonce trois semaines de
perturbations! J’ai une réunion cet après-midi
pour décider de la date d’ouverture de la saison.» Dans sa station du massif des Grandes
Rousses –l’Alpe d’Huez, perchée à 1860 mètres d’altitude–, la saison a démarré le 1er décembre, ce qui devrait permettre d’assurer les
cent jours d’ouverture nécessaires à la rentabi-
Le ski sur la pente
électronique
lité du domaine skiable. Etant donné les enjeux économiques, il est exclu que la nature
décide seule du calendrier: «On a d’ores et déjà
commencé à produire de la neige de culture, en
prévision», explique l’élu de la «Belle Endormie», le surnom que l’on donne parfois à sa
station, connue pour être un lieu où l’on s’ennuie ferme une fois les skis déchaussés.
«Cela faisait plus de vingt ans qu’on ne construisait plus, qu’on perdait des lits et que la
circulation de touristes baissait», constate,
amer, Jean-Yves Noyrey. Mais le maire parle
au passé: «Depuis que nous avons été choisis
pour accueillir le festival Tomorrowland,
l’Alpe d’Huez est réapparu dans le catalogue
des destinations des tour-opérateurs étrangers !» En mars dernier, la nouvelle a fait
grand bruit: la station a été choisie par le plus
gros festival de musiques électroniques d’Europe pour abriter la première de son édition
hivernale. Tous les mois de juillet depuis 2003, Tomorrowland réunit
400 000 personnes à Boom, en Belgique,
autour de scènes démesurées à l’esthétique
kitsch et psychédélique. On y danse essentiellement sur de l’EDM (electronic dance
music), un dérivé kitsch et très populaire de
la musique électronique, représenté par
Martin Garrix ou David Guetta.
L’exemple autrichien
L’annonce de l’arrivée du festival dans le massif alpin s’est accompagnée d’une polémique.
La région Auvergne-Rhône-Alpes, présidée
par Laurent Wauquiez, choisit de subventionner l’Alpe d’Huez à hauteur de 400000 euros
en prévision de la réception du festival (détenu par ID&T, un groupe privé néerlandais).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Festival d’Avoriaz, en 2017. PHOTO JAMES NORTH
tout en proposant des chalets luxueux pour
attirer les touristes étrangers.
«Le modèle autrichien contrastait avec l’idée
que l’on se faisait des sports d’hiver en France.
L’idée qui prévalait au moment de la construction de grandes stations comme les Arcs ou la
Plagne était celle du ski de masse, de la démocratisation du sport d’hiver, avec l’intention
de rendre le ski abordable à tous», poursuit
Matthias Leullier.
La concurrence étrangère pousse les acteurs
français à prendre le virage du confort et des
activités «d’après ski». Aujourd’hui, chaque
station ou presque possède son festival de musique. Snowboxx à Avoriaz, Rock the Pistes
aux Portes du Soleil, le Unlimited à Chamonix… Autant de noms apparus en quelques années et qui proposent rock, electro ou pop aux
8% des Français suffisamment aisés pour s’offrir un séjour aux sports d’hiver. «La plupart
des festivals qui se tiennent en stations sont des
émanations des collectivités territoriales, précise Matthias Leullier. Les événements sont
programmés en début ou en toute fin de saison,
à des périodes où les hôtels se vident et où la
neige se fait rare. Le ski est un business touristique. Il faut remplir la station. Les festivals sont
donc bien accueillis et largement financés.»
Un marché public inversé
Pistes, aux Portes du Soleil, en 2018. JB BIEUVILLE
En réaction, 101 acteurs du milieu culturel local écrivent une lettre ouverte à la région,
pointant les coupes dans leurs subventions
de fonctionnement, qui contrastent avec le
montant alloué à la station de ski. Et poussent
Laurent Wauquiez à revoir sa copie. Les fonds
seront finalement prélevés sur le budget tourisme de la région et la subvention s’étalera
sur deux ans: 200000 euros en 2018 et autant
en 2019 pour compléter l’investissement de
1 million d’euros effectué par la commune
d’Huez, soit la moitié de son budget touristique annuel. «La région a compris que l’événement était majeur», se félicite Jean-Yves Noyrey, qui était en 33e position sur la liste de
Wauquiez aux élections régionales.
La venue à l’Alpe d’Huez d’un festival comme
Tomorrowland est emblématique de la tendance actuelle. Les rendez-vous musicaux se
multiplient depuis près de dix ans dans les
stations de ski françaises. Matthias Leullier,
directeur général adjoint de Live Nation
France, a vécu les prémices du mouvement
à la fin des années 2000. A l’époque, il faisait
partie de l’équipe qui a mis place le festival
Rock the Pistes, aux Portes du Soleil, dans les
Alpes. «En 2008, les stations françaises se sont
rendu compte que les stations autrichiennes
ou suisses captaient des parts de marché en
proposant des chalets de haut standing et des
activités culturelles à côté du ski, explique-t-il.
Le nom d’Ischgl revenait dans toutes les bouches lors des premières réunions avec l’office
du tourisme.» Cette station autrichienne fait
figure de pionnière en matière de festival hivernal. Elton John s’y produit dès 1995 et, au
cours des années 2000, les pistes tyroliennes
accueillent Pink, Sting ou encore Rihanna,
u 39
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le phénomène n’a pas échappé à Tomorrowland. Le géant belge identifie rapidement
les communes des Alpes comme autant de demandeurs sur le grand marché du festival de
montagne. Il y a trois ans, le groupe communique sur sa volonté de s’installer au ski. En bon
businessman, il publie un appel d’offres avec
un cahier des charges à respecter à l’intention
des collectivités locales susceptibles de le recevoir. Une sorte de marché public inversé.
Une pratique peu commune, selon Mathias
Leullier: «Tomorrowland a mis en compétition
les stations de ski pour savoir laquelle pourrait
mettre le plus d’argent sur la table. C’est, je
crois, du jamais vu en France.» La ville de
Jean-Yves Noyrey se porte alors candidate à
la réception du festival. «Le cahier des charges
était très conséquent. Il contenait de nombreux
travaux d’infrastructure à réaliser, dont certains sont toujours en train d’être négociés, décrit le maire d’Huez. Surtout, le festival insistait sur le volume d’hébergement sur place.»
L’Alpe d’Huez remporte le contrat en annonçant disposer d’un parc de 25000 lits disponibles. «On a pu attirer Tomorrowland parce
qu’on est habitué à organiser des événements
d’envergure, comme le Tour de France, avance
le maire LR. Pour l’heure, nous pouvons
garantir 18000 lits sur la période du festival,
en mobilisant les communes alentour. Les lits
manquants appartiennent à des propriétaires
privés qui se sont engagés à les fournir mais
dont nous n’avons pas encore reçu les confirmations.» Garantir un hébergement à chaque festivalier, qu’on appelle «people of Tomorrow»,
s’avère difficile, d’autant que le festival a d’ores
et déjà vendu 22000 places sans même annoncer sa programmation. Les retombées économiques de l’événement pourraient d’ailleurs
être décevantes au regard des efforts entrepris
par la commune. «Les organisateurs de Tomorrowland sont des gens très professionnels, mais
ils ont des idées arrêtées. Nous avions insisté
pour recevoir le festival début avril afin de prolonger la saison, mais ils craignaient de ne pas
avoir de neige à cette période. La première édition se tiendra donc une semaine après les vacances de février, à une période où la station
est de toute façon pleine», concède le maire,
qui s’est engagé à organiser cinq éditions du
«Le ski est un business
touristique. Il faut
remplir la station.
Les festivals sont donc
bien accueillis.»
Matthias Leullier
patron de Live Nation France
festival. «Notre objectif commun est de repousser le festival à la fin mars d’ici à la troisième
édition», ajoute l’élu, qui table surtout sur
l’impact du festival en termes de communication. «Il va faire parler de l’Alpe d’Huez à
l’étranger et accompagner le mouvement de rénovation de la station.»
Le tout-ski n’est plus viable
Proposer des festivals ou voir ses vacanciers
fuir vers la concurrence: le dilemme a de quoi
effrayer les maires alpins. Dans un rapport sur
les stations de ski rendu en février 2018, les magistrats de la Cour des comptes répètent ce que
tout le monde sait déjà dans les Alpes: les stations françaises doivent diversifier leurs activités et penser «développement durable», sous
peine de disparaître à moyen terme. En moins
d’un siècle, la température moyenne dans les
Alpes françaises a augmenté de deux degrés.
Le glacier de la Grande Motte a presque disparu, l’enneigement se réduit et la saison de ski
ne se maintient qu’à grand renfort de neige de
culture, comme celle que produit l’Alpe d’Huez
dans son lac artificiel de l’Herpie. Un modèle
entièrement axé sur le ski n’est plus viable.
Mais si les festivals musicaux peuvent être une
diversification intéressante pour des stations
sans neige, encore faut-il que leur empreinte
écologique ne soit pas désastreuse. Du côté de
Tomorrowland, on est conscient de participer
au réchauffement climatique. «Beaucoup
parmi nos 30 000 festivaliers viendront en
avion ou en bus, reconnaît Debby Wilmsen du
service presse. Mais nous allons faire de la prévention sur place pour maintenir le site propre.
Les confettis que l’on répand lors des live sont,
par exemple, biodégradables.»
D’autres festivals paraissent en revanche plus
écolo-compatibles. Plus modeste, Radio Meuh
Circus, qui rassemble quelque 3500 festivaliers fin mars à La Clusaz autour d’une programmation plus underground, devrait «tenir
la montagne en respect», selon l’expression de
Karène Segas, la responsable de l’événement:
«Toute l’équipe vient de La Clusaz. En tant que
montagnards, on a un respect naturel pour notre environnement. Sur le site du festival, on
prévoit d’utiliser des toilettes sèches, des couverts recyclables, des ampoules basse consommation, et de limiter les impressions papier.»
Des initiatives qui pourraient bien inciter les
stations à suivre une piste, verte. •
Tomorrowland Winter, du 9 au 16 mars à l’Alpe
d’Huez (38). Radio Meuh Circus, du 28 au 31 mars à
La Clusaz (74).
CETTE SEMAINE
LES EXTRATERRESTRES
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
PLAYLIST
THE YD
Hunter
L’histoire de deux instrumentistesproducteurs très doués : Yoshi, le
clavier de Stromae, et Dakou, moitié
de Tshegue. C’est Yoshi qui chante
sur cette pop-soul électronisante
tout en élégance mais aux visées
larges. La preuve que c’est possible.
MORMOR
Pass the Hours
Attention, ne pas lire «Mordor» mais
bien MorMor : ce jeune Canadien ne
s’est pas du tout échappé des fosses
de Sauron ! Sa pop-folk dégingandée
rappelle la folie déconstructive d’un
Mac DeMarco qui taperait un spliff
à King Krule. Troublant.
drogues, Holiday a été, en plus
d’une chanteuse incroyable, le personnage d’un éprouvant drame. Ce
récit louvoie habilement entre
l’évocation biographique et la fiction, comme lorsque le privé Alack
Sinner prétend avoir rencontré
Billie. Surtout, le noir et blanc au
profond contraste de Muñoz colle
parfaitement à la vie entre ombre et
lumière de «Lady Day». En 2015,
pour le centenaire de la naissance
de Billie, ce bel album a été réédité
avec des inédits et une préface de
Francis Marmande, écrivain et spécialiste ès jazz.
CINQ SUR CINQ
C
omment mettre en
image une musique
souvent abstraite ?
Des auteurs de bande
dessinée ont trouvé la solution pour
honorer leur passion du jazz.
1 «Barney et la note
bleue» de Loustal
et Paringaux (Casterman)
Né en 1937, le Niçois Bernard Jean
Wilen, captivé par le jazz américain, adopte le surnom de Barney
quand il commence à souffler dans
un saxo. Prodige, à la vingtaine, il
enregistre avec Miles Davis la BO
d’Ascenseur pour l’échafaud puis
celle des Liaisons dangereuses avec
Thelonious Monk. Après des détours par le rock ou l’Afrique, il disparaît de la circulation. Jusqu’à ce
qu’en 1986 le scénariste Philippe
Paringaux et le dessinateur élégant
Jacques de Loustal le transforment,
sans l’avertir, en un personnage de
BD charismatique et désespéré.
Fausse biographie sensuelle et largement fantasmée, Barney et la
note bleue révolutionne, au même
titre que le film Autour de minuit de
Bertrand Tavernier, l’imagerie du
jazz en France. Et provoque le retour à la vie publique du vrai Barney Wilen qui, intrigué, rencontre
Loustal et Paringaux puis enregistre… la BO de la BD. Alors que dans
le récit son alter ego de papier
meurt d’overdose la seringue dans
le bras, Barney Wilen voit sa carrière relancée jusqu’à sa disparition, en 1996.
2 «Monk !»
de Youssef Daoudi
(Martin de Halleux)
En préparant ce roman graphique
tout juste paru (en même temps aux
Etats-Unis et en France), le dessinateur Youssef Daoudi semble avoir
utilisé sa planche à dessin comme
un instrument de musique. De
nombreuses pages ont été créées
dans la fièvre de l’improvisation et
ça se sent. Bien que son nom figure
en gros sur la couverture, le génial
pianiste Thelonious Monk (19171982) n’est pas l’unique sujet unique
de ce beau livre. Monk! est aussi le
récit de l’amitié entre le compositeur de Round Midnight et Pannonica de Koenigswarter. Cette baronne britannique, protectrice des
jazzmen, dont le prénom vient
d’une espèce de papillon de nuit, a
permis à Monk et d’autres de poursuivre leur envol mais aussi vu
Charlie Parker mourir dans son ap-
de Jacques Ferrandez
(BD Jazz)
Au début des années 2000, Bruno
Théol a l’envie d’allier dans le même
objet musique et bande dessinée.
D’où la création d’une collection de
livres CD au format rectangulaire
avec, à l’intérieur, deux disques et un
livret de 40 pages. Pour des raisons
de coût, il se tourne d’abord vers des
enregistrements de jazz ou de blues
libres de droit. Ce volume consacré
à Miles Davis réunit des sessions historiques de 1949 à 1954 et une histoire de Jacques Ferrandez. Par
ailleurs contrebassiste à ses heures
et longtemps illustrateur pour le magazine Jazzman, Ferrandez raconte
les débuts de Miles Davis quand, à
18 ans, il quitte la renommée
Juilliard School car il préfère intégrer le quartette de Charlie Parker.
5 «Total jazz» de Blutch
Jazz en cases
De Monk à
Miles Davis,
ils ont inspiré la
bande dessinée.
4 «Miles Davis»
(Cornélius)
partement. Ici, sur près de 350 pages séparées en deux faces, Youssef
Daoudi alterne passages narratifs et
évocations enflammées de la musique qui l’habite.
3 «Billie Holiday»
de José Muñoz et Carlos
Sampayo (Casterman)
Le dessinateur José Muñoz et le
scénariste Carlos Sampayo ont toujours aimé l’atmosphère du roman
noir à la bande-son jazzy, comme
dans les aventures de leur détective
privé mélancolique, Alack Sinner.
Quand, à la fin des années 80, le
duo d’auteurs argentins s’est penché sur le cas Billie Holiday, il a bâti
cette BD hommage comme une enquête. Un journaliste y explore,
trente ans après sa mort, la trajectoire cabossée de la chanteuse. Victime toute son existence de violences et de racisme, arrêtée par la
police pour sa consommation de
Pendant plusieurs années, l’auteur
du Petit Christian a enluminé chaque mois le magazine Jazzman
d’une page de BD inspirée par les
émotions que lui soufflait le jazz.
«C’est une musique abstraite, pas
immédiate, un peu comme une montagne à escalader», expliquait
Blutch en interview. Grand connaisseur, fan de Coltrane, du
deuxième quintette de Miles Davis
(avec Herbie Hancock and co) ou de
Duke Ellington, il estime que
ceux-ci l’ont beaucoup influencé
dans son travail. «Je me sens plus
proche du saxophoniste Wayne
Shorter que du dessinateur Jean
Graton [le créateur de la série Michel Vaillant, ndlr], par exemple.»
Total jazz, qui réunit les planches
précitées, ne raconte pas l’histoire
du genre et n’a aucune dimension
didactique. Plutôt que de partager
des anecdotes biographiques au sujet de Miles Davis ou de Sun Ra,
Blutch met en scène ces grandes figures dans des pages au ton comique ou mélancolique. Une évocation plutôt qu’une illustration.
VINCENT BRUNNER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
MAX JURY
Primrose Hill
Déjà, arriver à émerger en venant de
l’Iowa est une sacrée performance.
On a du mal à trouver un autre artiste
récemment issu de cet Etat du
Midwest… Mais Max Jury, en folksinger
délicat, fait honneur aux grandes
plaines.
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
VOYOU
Les Bruits de la ville (feat. Yelle)
Yelle et Voyou s’associent pour un petit
bijou de pop acidulée, naïve et
rafraîchissante, accompagné d’un clip
tout aussi souriant. On surfe sur la
même «vibe» euphorisante que lorsque
Tristan chantait «je suis de bonne
humeur ce matin» dans les années 80.
THE LEMONHEADS
Old Man Blank
Survivant des années grunge à la
carrière erratique, Evan Dando ne s’était
pas montré depuis longtemps. Il revient
en février avec un bel album de reprises
comprenant cette impeccable
réactualisation des rockeurs anglais
psychédéliques The Bevis Frond.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
LA DÉCOUVERTE
A
vec un peu
d ’e x p é rience,
chacun
sait qu’il y a (au moins)
deux types de groupes
dont il faut se méfier :
ceux portés par des enfants (Tiny Masters of Today & co), souvent des
phénomènes de foire
plus que des groupes de
rock, et ceux avec des
stars d’Hollywood dedans. Calpurnia est
formé par des gamins de
16 ans et le chanteur est
l’un des acteurs principaux de la série de Netflix, Stranger Things…
Etrangement, cela n’empêche pas leur premier
EP, Scout, d’être très
agréable à écouter. C’est
Royal Mountain Records,
la maison de disques de
Marc DeMarco ou U.S.
Girls, fleuron indé peu
soupçonnable de cynisme éhonté (encore
que…), qui sort ces six titres parfaitement recommandables.
Après avoir signalé leur
existence avec une vidéo
où ils reprennent avec application, mais sans génie
particulier, la chanson
Wanted You du groupe
Twin Peaks, les quatre
jeunes Canadiens de Calpurnia – Ayla TeslerMabe, une guitariste de
17 ans qui fait plein de vidéos sur YouTube pour
montrer comme elle joue
bien, deux garçons et l’acteur androgyne incarnant
Mike Wheeler, l’un des
protagonistes de Stranger
Things– ont fait de considérables progrès avec cet
EP de pur rock indé. De la
musique de slacker,
comme on disait dans les
années 90, de «fainéants»
fumeurs de joints tournant en rond avec leurs
skates en écoutant Pavement ou les Breeders
comme dans un vieux
Larry Clark. Avec en plus
une petite touche 60’s
fantasmatique pour Waves qui conclut en beauté
ce EP. Valable.
ALEXIS BERNIER
CALPURNIA
Scout
(Royal Mountain
Records)
LE MOT
Streaming
Plus qu’un mot, l’espoir d’une lumière au bout du tunnel. Après des années de crise
où l’industrie de la musique s’enfonçait dans la déprime d’une nuit sans retour, le
streaming est apparu tel un sauveur. Concrètement, ce terme anglais, que l’on pourrait traduire par «en jet continu», désigne une manière de lire des flux audio ou vidéo
sur tout type de lecteur relié au Web. Développé dans les années 90 et devenu véritablement efficace avec l’augmentation de la bande passante et de la rapidité du réseau
durant les années 2010, le streaming s’est imposé comme modèle de diffusion et
de consommation de la musique (avec Deezer, Spotify…) et potentiellement du
cinéma et des séries (via Netflix et autres). S’il accélère, au désespoir des collectionneurs, la dématérialisation des biens culturels, le streaming a surtout l’avantage
de rendre superflu le piratage et de permettre ainsi la reconstruction d’un modèle
économique, certes bien imparfait à ce jour mais qui a au moins le mérite d’exister.
CAROLINE ARNÉ
CALM ELLIOTT-ARMSTRONG
Calpurnia
réussit son «Scout»
Julien Bensé Sous
le soleil exactement
Electron libre passionnant
de la chanson française, le Niçois
revient avec un somptueux
album de folk synthétique.
U
n homme de lettres. Camus, Epicure, García Marquez, Céline, Spinoza, Pascal, Borges, Montaigne,
Sartre… et, si l’on en croit l’intitulé
de son nouveau disque, Homère peut-être aussi,
non ? Peu nombreux sont les artistes qui présentent une telle liste d’influences littéraires. Même
si on peut avoir l’impression qu’il se livre avec
parcimonie (deux longs formats, Album en 2008
et le Printemps en 2014), Julien Bensénior de son
vrai nom multiplie les projets depuis plus de dix
ans : participation aux trois albums de Jil Is
Lucky (le groupe de son frère, l’auteur-compositeur-interprète Jil Bensénior…), composition de
nombreuses chansons pour les autres (Pomme,
Laura Cahen entre autres).
Bensé, c’est avant tout une écriture singulière,
entre poésie exaltée et réalisme vaporeux, qui
révèle aujourd’hui toute son expression dans
l’Odyssée, somptueusement construit sur les envolées d’un folk synthétique puissant malgré son
minimalisme orchestral. Si ces deux disques précédents étaient sortis sur de grosses maisons
ayant pignon sur rue, c’est sur son propre label
que paraît ce troisième essai. La parfaite illustration d’une volonté de maîtriser les choses de
A à Z (seuls lui échappent le mixage et une composition de son frangin, Tomber).
A 38 ans, le Niçois d’origine garde le cœur accroché à la Méditerranée, de la Corse (où a été conçu
le dépouillé et sensible Poggio) à la Grèce (l’épopée radieuse Météores part I & II). La beauté des
couchers de soleil estivaux des rivages de la
Grande Bleue semble diffuser aux compositions
de l’Odyssée une vibrante chaleur orangée entre
mélancolie et euphorie. Mais attention, des tem-
pêtes peuvent se lever au détour de cette trompeuse indolence. Comme les accents hallucinés
assez Léo Ferré du magistral la Vérité.
Ne se rattachant à aucune école en vogue dans
la fameuse nouvelle chanson française qui se ravale trop souvent faussement la façade à grands
coups tapageurs electro–hip-hop, Julien Bensé
appartient plutôt à la catégorie de cette poignée
d’électrons libres comme Barbagallo ou Chaton.
Des personnalités résolument à part que l’on
peut aussi bien adorer que détester. Nous avons
choisi notre camp.
PATRICE BARDOT
JULIEN BENSÉ
L’Odyssée
(Diyordie
Playing/
L’Autre
Distribution)
Vous aimerez aussi
DEVENDRA BANHART Niño Rojo (2004)
A l’origine d’un renouveau folk qui s’écartait
des traditionnelles racines américaines pour
s’évader vers des ambiances psyché et latines.
JOSEPH D’ANVERS les Choses en face (2005)
Un raconteur brillant d’histoires intimes souvent poétiques qui s’épanouissent dans une
folk pop délicate aux orchestrations limpides.
CYRIL MOKAIESH Clôture (2017)
Entre romantisme et révolution, le chanteur
parisien à la verve exaltée mérite une vraie
reconsidération de son talent. Immense.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
42 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
DR
L’OBJET
Platine à imprimer
Mathieu Sapin
Dessinateur
«J’ai écouté les Beastie Boys
dans la camionnette des VRP»
SES TITRES FÉTICHES
THE VELVET UNDERGROUND
I’m waiting for my man (1967)
BOB MARLEY Redemption
Song (1980)
PHILIPPE KATERINE La France
a besoin de toi (extrait de la BO
du Poulain, composée avec
Nicolas Repac et Arthur H)
RITA SCAGLIA
L
es lecteurs de Libération connaissent bien
ses reportages graphiques, notamment
parce qu’en 2011 Mathieu Sapin a
vécu six mois en immersion avec
l’équipe de Libé et en a tiré Journal d’un journal (réédité en 2018).
Mais le créateur de l’anti-superhéros Supermurgeman a aussi
consacré des albums à Gérard Depardieu ou à François Hollande,
qui lui a ouvert les portes de l’Elysée. Un séjour dans les coulisses
du pouvoir qui lui a inspiré le
long métrage le Poulain, sorti à
l’automne.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Un autre monde de Téléphone, ou
peut-être la chanson de l’Histoire
sans fin par Limahl, le chanteur
de Kajagoogoo. Mais ma première
cassette, c’était la compilation de
The Cure Standing on a Beach.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Vinyle (à l’atelier) et Apple Music
(partout ailleurs)
Le dernier disque que vous
avez acheté et sous quel format ?
Boarding House Reach de Jack
White et Sol Invictus de Faith No
More, en vinyle.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
A l’atelier pendant que je dessine,
ou dans la rue en marchant.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
N’importe quel Lou Reed.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
Je dessine toujours en écoutant
de la musique ou la radio. Je peux
passer des Rolling Stones à Miss
Kittin ou de Laurent Garnier à
Vivaldi…
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
November Rain de Guns N’
Roses, Comportement d’Aya Nakamura, Ramenez la coupe à la
maison de Vegedream, Young Forever par Jay-Z et Beyoncé…
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
L’album de XXXTentacion mais je
ne sais pas comment il s’appelle.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Legend de Bob Marley.
Quelle pochette avez-vous
envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Stup Religion de Stupeflip.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Seventeen Seconds de The Cure.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les disques.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Toujours pas. Mais j’adore les albums d’Electric Electric…
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Thiéfaine au Palais des sports de
Dijon en 1989. Ou les VRP en 1992.
Je cherchais ma route pour aller
dans une toute petite salle en rase
campagne. Je me suis adressé à
une bande de types dans un troquet qui se sont révélés être… les
VRP! Ils m’ont pris en stop dans
leur camionnette et on a écouté
les Beastie Boys durant le trajet
pour aller au concert. Mais les
Destiny’s Child à Bercy en 2005,
c’était très bien aussi…
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem, ou n’y allez-vous jamais?
J’y vais plus que rarement…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
Laisse béton de Renaud: «J’étais
tranquille, j’étais peinard, accoudé au flipper, le type est entré
dans le bar, a commandé un jambon beurre…»
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
L’album de Tribalistas (Marisa
Monte, Carlinhos Brown et
Arnaldo Antunes).
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Je suis rarement fou de rage.
Mais j’ai beaucoup écouté Rage
Against the Machine…
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Contre-Temps de Flavien Berger.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les VRP ou Ludwig von 88.
La chanson qui vous fait toujours pleurer ?
Nothing Compares 2 U par Jimmy
Scott.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
Lenco-MD, 299 € le kit complet déjà imprimé,
149 € pour la version à imprimer soi-même.
L’AGENDA
5–11 janvier
JOEY TORTUGA
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Bibelots, prothèses, voire armes : les
imprimantes 3D permettent déjà de se
fabriquer toutes sortes d’objets. Nouvelle venue dans cette liste, une platine
vinyle pensée par la vénérable marque
suisse Lenco. Il suffit de télécharger les
plans existants (haut-parleur, boîtier
Bluetooth, capteur solaire pour une utilisation sans fil), d’imprimer le tout, de
jouer aux Lego et le tour est joué. Les
pièces non plastiques (le moteur ou la
courroie) sont à acheter sur le site de la
marque, tandis que la communauté
d’amateurs d’impression 3D commence déjà à imaginer d’autres gadgets. Avec à terme la volonté pour
Lenco de permettre la personnalisation
infinie de cette platine en forme de
vaisseau spatial.
n Dans la famille Poupaud, Yarol, le
guitariste de Johnny, a fait la une ces
derniers temps. Mais le frangin acteur et musicien, Melvil, remplit lui
aussi les salles, avec Benjamin Biolay, le temps d’un Songbook cinématographique où ils revisitent les
chansons du répertoire et celles du
chanteur. Moteur ! (Ce mercredi à
Marseille, théâtre Toursky.)
n La mode est aux artistes qui ôtent
les voyelles dans leur pseudo. Cet
Anglais énervé a, lui, opté pour une
orthographe phonétique «cockney»
de young blood. Yungblud (photo)
est un phénomène entre morgue
punk–hip-hop et beat soul–ska dont
chaque titre dépasse le million de
vues sur YouTube. Passera-t-il
l’épreuve de la scène ? Avec un
grand-père dans T. Rex, ça devrait
le faire, comme disent les «yungs».
(Ce jeudi à Paris, Badaboum.)
n On garde du trompettiste Erik
Truffaz le souvenir de deux disques
de la fin des années 90, The Dawn et
Bending New Corners, où son jazz se
mélangeait habilement au hip-hop
et à la drum’n’bass. Depuis, il n’a
cessé de pousser du côté de la world
music ou de l’electro. Brillant. (Ce
vendredi à Annecy, théâtre Bonlieu.)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 46 : Jenny Zhang /American trauma
Page 47 : John Jay Osborn / Ménage en voie de réparation
Page 50 : Robert Menasse /«Comment ça s’écrit»
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Envoyée spéciale à Pessac (Gironde)
Photo RODOLPHE ESCHER
Hervé Le Corre, à Pessac, le 18 décembre.
I
«La Commune,
c’est le romanesque
à chaque coin de rue»
Rencontre avec
Hervé Le Corre
l n’est pas du genre à accrocher la lumière, préférant la
discrétion et le calme de Pessac, dans la région de Bordeaux, où il aime écrire environné
de livres et de cartes avec vue sur
son jardin. Et pourtant, sans en
avoir l’air, Hervé Le Corre est en
train de s’imposer comme un des
plus grands auteurs de romans
noirs français. Son avant-dernier livre, Prendre les loups pour des
chiens (2017, Rivages) nous avait fait
l’effet d’un uppercut, un drame
contemporain poisseux, violent,
fascinant, noué dans le sud de la Gironde et raconté avec une écriture
imagée et ciselée, sans un mot de
trop, et une charge érotique qui laissait le lecteur pantelant.
Son nouveau roman est très différent puisqu’il nous plonge dans la
période de la Commune de Paris,
plus particulièrement dans ces dix
jours, du 18 au 28 mai 1871, qui ont
vu les communards se faire lentement laminer par les Versaillais. Un
contexte de guerre civile propice à
la violence criminelle et aux trafics
en tous genres, toile de fond idéale
pour ce prof de français qui n’aime
rien tant que raconter les salauds,
les paumés, les petites frappes.
Avec Dans l’ombre du brasier, on est
servi. Des salauds, il y en a à la pelle,
notamment celui qui enlève des
jeunes femmes pour les livrer à un
photographe spécialisé dans les clichés pornographiques. Heureusement, les hommes ne sont pas tous
des bêtes furieuses, et dans ce Paris
qui brûle, entre les barricades érigées au petit bonheur la chance, un
policier communard va se mettre en
tête de retrouver l’une d’elles. Lui
n’a pas oublié ses idéaux ni son devoir. On marche dans les gravats en
glissant sur les flaques de sang sous
le bruit du canon dans un Paris en
partie disparu et l’on éprouve chaque instant de la tragédie.
Ce n’est pas la première incursion
d’Hervé Le Corre dans le passé. Son
livre le plus connu, Après la guerre
(2014, Rivages), mettait en scène un
flic pourri, ancien collabo et plus ou
moins mafieux, dans les années 50
à Bordeaux, alors que menace la
guerre d’Algérie. Et l’Homme aux lèvres de saphir (2004, Rivages) se situait dans la désespérance sociale
des années 1870 qui avait précisément mené au sou- Suite page 44
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
LIVRES/À LA UNE
Rencontre
avec
Hervé Le Corre
lèvement de la
Commune. Le chaos, la lutte des
classes, l’injustice sociale sont
autant de matériaux utilisés par cet
ex-sympathisant de la Ligue communiste révolutionnaire pour bâtir
son œuvre. On imagine alors avec
quelle impatience nous sommes allés le rencontrer chez lui, alors que
les gilets jaunes faisaient la une de
l’actualité.
Ce livre n’est pas le premier que
vous écrivez sur l’époque de la
Commune, il y a eu l’Homme aux
lèvres de saphir…
A la fin de l’Homme aux lèvres de saphir, certains personnages s’apprêtent à vivre la Commune. J’en ai repris un seul, Pujols. Je ne savais pas
que j’allais le réutiliser. Dans ce
nouveau livre, j’avais besoin d’un
homme de main et j’ai repensé à lui.
Il n’a aucune inhibition, il est capable de tout. J’adore les personnages
imprévisibles. Et aussi ceux qu’on
fait s’écrouler puis remonter,
comme celui de Clovis. J’aime bien
cette période, ce chaos où le romanesque est à chaque coin de rue,
j’aime bien le désordre qui ouvre le
champ des possibles.
Au départ, pour les gens de ma génération et de mes opinions, la
Commune, ça représentait vraiment quelque chose. En bossant sur
ce bouquin, j’ai réalisé à quel point
la gauche restait attachée à ses défaites. Tous les historiens montrent
que, quand la Commune se soulève,
l’affaire est assez mal engagée.
D’abord parce que les opérations
militaires sont très mal préparées,
ensuite à cause des tiraillements internes et des excès de pouvoir, notamment policiers (arrestations arbitraires) alors que la Commune,
dans ses textes, avait établi un code
pénal très exigeant. En me documentant, le mythe s’est effondré et
ça m’a passionné d’être confronté à
une réalité historique moins idéalisée. Tous les personnages que je
mets en scène côté Commune sont
en proie au désenchantement, à
une certaine mélancolie. Ils voient
venir le massacre, ils savent que
c’est joué (ils sont 10000, au mieux,
contre 60 000 côté versaillais). Au
fur et à mesure que j’écrivais, mon
idée était de montrer la mélancolie
de l’histoire. J’ai été fasciné par un
très beau livre, la Mélancolie de la
gauche, d’Enzo Traverso, qui fait
écho à celui de Daniel Bensaïd, le
Pari mélancolique. Traverso explique que cette mélancolie qui vient
des défaites accumulées, loin d’être
stérilisante, tient debout les militants. Ils se disent «on se bat parce
que d’autres se sont battus et ont été
vaincus». En fait, avec ce livre, l’obsession que j’avais, c’était de mon-
Suite de la page 43
trer des personnages face à cette défaite annoncée et qui, malgré tout,
continuent le combat.
Dans tout ce qu’a essayé de faire la
Commune, le seul point aveugle,
c’est la question des femmes. La
seule mesure égalitaire visait à
payer de la même façon les instituteurs et les institutrices. Il y a une
sorte de dispute historique autour
d’une barricade qui aurait été tenue
uniquement par des femmes vers le
24 mai, place Blanche. Quelquesunes ont bien créé l’Association des
femmes pour la défense de Paris,
mais elles sont restées dans des rôles subalternes et la revendication
féministe au sens où on l’entend
aujourd’hui n’a pratiquement pas
émergé. Quant aux flics, les historiens n’en parlent pas beaucoup. J’ai
donc pris sur moi d’inventer un personnage de policier communard,
c’est un personnage de courage et
de conviction qui montre que des
gens sont capables de dépasser leur
propre intérêt, leurs contradictions,
pour accomplir des choses plus
grandes qu’eux.
Vous êtes parvenu à recréer le
décor mais aussi le langage de
l’époque…
Bizarrement, je n’aime pas beaucoup les romans historiques. La
narration, ça va. Le problème, c’est
les dialogues. Comment faire parler
des gens du XIXe siècle? Ce qui me
sert, c’est d’avoir lu beaucoup
d’auteurs du XIXe. Mais l’argot, le
parler populaire, ce n’est pas évident à retrouver, à reproduire. Pour
l’Homme aux lèvres de saphir,
j’avais opté pour le parisien
gouailleur des films de Marcel
Carné, c’est ce que j’ai essayé de reproduire pour ce livre-ci. J’ai lu de
nombreux témoignages, il y a beaucoup d’écrits sur la Commune. Et
les plans de Paris que la BNF a numérisés, c’est extraordinaire. J’avais
même un plan avec toutes les barricades, elles ont été construites sans
aucune coordination, parfois deux
se faisaient face.
A l’époque, presque tous les écrivains ont condamné la Commune,
y compris Emile Zola qui disait qu’il
fallait asséner au peuple une correction pour le punir de ses excès. On
retrouve aujourd’hui chez de nombreux éditorialistes et politiciens le
même vocabulaire méprisant sur
les mouvements sociaux qualifiés
de «déraisonnables».
L’écriture de ce livre, était-ce une
façon de souhaiter l’émergence
d’un mouvement comparable à
la Commune ?
Non, mon projet n’était pas de dire:
regardez, il nous faudrait une Commune ou un Mai 68. Jean Vautrin,
avec le Cri du peuple, était dans la
Gravure du Monde
illustré. A Paris,
le 24 mai 1871,
en pleine «Semaine
sanglante». PHOTO
GUSMAN/LEEMAGE
vision optimiste de la Commune,
moi plutôt dans le côté tragique. Pas
question de torturer l’histoire pour
lui faire dire n’importe quoi.
Vous n’avez pas caché avoir
soutenu Jean-Luc Mélenchon
en 2012…
Le Front de gauche, je trouvais que
c’était ce que la gauche avait inventé de mieux depuis des années.
Mais, depuis, les insoumis se sont
soumis au Líder máxímo Mélenchon, et je ne supporte pas ça. Du
coup, je me retrouve nulle part. Si,
peut-être Ensemble, un petit
groupe du Front de gauche composé entre autres de gens sortis du
NPA, qui fait un superboulot de ré-
flexion. Moi, je suis un ancien trotskard, j’ai milité il y a longtemps à
la LCR, je me situe dans une sorte de
triangle des Bermudes politique :
PCF, NPA, écolos de gauche…
Vous avez grandi dans quel environnement ?
Ici, à Bordeaux, je n’en ai pas
bougé, je suis né dans le quartier de
Bacalan, un quartier populaire,
comme on dit, et je vis maintenant
non loin de là. Mon père était ajusteur dans l’aéronautique, puis
agent de maîtrise. Il faisait partie
d’une classe ouvrière ultraformée.
Ma mère a été femme de ménage,
puis elle nous a élevés avec ma
sœur. Dans les années 70-80, elle a
participé à l’alphabétisation de
femmes d’immigrés.
Vous faites partie des soutiens
des gilets jaunes ?
Leurs revendications sur le social,
le pouvoir d’achat, les lignes ferroviaires qui ferment, les services
publics, etc. sont celles des syndicats depuis quinze ans et ça fait
quinze ans que ceux-ci se heurtent
au refus des pouvoirs successifs.
Aujourd’hui, on découvre la lune :
qu’il existe une fracture territoriale, des gens qui n’en peuvent
plus de pauvreté et de mépris social. Et ce combat-là, je le comprends, il est le mien. Mais quand
j’entends certains dire qu’ils veu-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 45
HERVÉ LE CORRE
DANS L’OMBRE
DU BRASIER
Rivages/Noir,
492 pp., 22,50 €.
lent moins d’aides pour les migrants, ou quand je vois l’extrême
droite reprendre leurs revendications et les gilets jaunes acquiescer,
là, j’ai un problème.
Vous enseignez toujours ?
Je me suis mis en disponibilité de
l’éducation nationale en juin 2016 et
je n’ai jamais repris les cours.
En 2017, j’ai pris ma retraite. Dans
l’ombre du brasier est le premier livre que j’écris en étant à la retraite.
J’ai adoré enseigner le français, mais
quand je vois ce qu’est devenue l’institution, je ne regrette rien. Mission
accomplie, dans l’honneur. Il faut
avoir fait ce boulot pour savoir ce
que c’est. Le système scolaire fran-
«J’avais un pote
qui avait un oncle
imprimeur.
Des bouquins
tombaient
des cartons, il m’en
ramenait quelquesuns. Notamment
un jour “le Petit Bleu
de la côte Ouest”,
de Manchette.»
çais est une machine à moudre. Vers
la fin, dans certaines classes de troisième, ça devenait compliqué. On
pouvait tomber sur des petits caïds,
un ou deux pas plus, capables par
leur présence seule de bloquer un
groupe. J’ai adoré enseigner, particulièrement aux classes de sixième.
Une année, je leur ai dit «on va écrire
un roman». J’ai pris du papier journal, j’en ai fait des boules de papier
que j’ai jetées dans la classe en leur
disant: «Voyez, chaque boule est une
île, on va écrire un roman d’aventures et de navigation, façon Odyssée.»
Ils étaient comme des fous.
Mais j’ai bien vu aussi la dégradation du système scolaire ces dix der-
nières années. Notamment à cause
de l’omniprésence des écrans (ordinateurs, smartphones…) qui ont affaibli les capacités de concentration, les mômes les plus vulnérables
se font aspirer par ça. La dernière
grosse bagarre, c’est quand Najat
Vallaud-Belkacem a remanié la
carte des ZEP. De nombreux collèges qui arrivaient à faire du bon
boulot grâce à des effectifs raisonnables se sont retrouvés avec des
classes de 30 élèves. Et sous JeanMichel Blanquer, ce n’est pas
mieux, le système scolaire connaît
une sorte de contre-réforme libérale, où les inégalités déjà criantes
vont s’aggraver.
Comment vous est venue l’envie
d’écrire du noir ?
De mes lectures. J’avais un pote qui
avait un oncle imprimeur. Des bouquins tombaient des cartons, il
m’en ramenait quelques-uns. Notamment un jour le Petit Bleu de la
côte Ouest, de Jean-Patrick Manchette, je l’ai lu comme un très bon
roman d’action. En plus, le référent
social me plaisait bien. J’avais
21 ans, je me suis mis à lire des romans américains, cela me paraissait
facile. Du coup, bêtement, naïvement (je n’avais pas perçu à cette
époque-là le travail sur l’écriture
d’un Manchette ou d’un Hammett),
j’ai voulu essayer. Les premiers manuscrits que j’ai envoyés me sont revenus. Le premier roman qui a été
pris, c’était par Robert Soulat, à la
Série noire. J’envoie le manuscrit et,
huit jours plus tard, mon téléphone
sonne. «Allô, c’est la Série noire, ça
nous plaît beaucoup votre truc, on
le prend.» J’ai baragouiné deux ou
trois questions, il m’a répondu: «Ah
vous me parlez déjà d’argent ?»
Bon… je n’ai jamais eu l’occasion de
le rencontrer. Quand je suis allé
chez Gallimard, plus tard, je n’ai vu
que l’attachée de presse.
«Le Poulpe», créé par Jean-Bernard
Pouy, je n’ai jamais voulu en faire, ça
m’emmerdait. Mais Pouy avait
lancé une espèce de collection d’anticipation. Je lui ai écrit un roman
en quatre mois, il l’a pris, mais la
collection s’est arrêtée, alors j’ai récupéré mon roman. J’ai dilué le côté
science-fiction et je l’ai envoyé à Patrick Raynal qui avait succédé à Robert Soulat à la Série noire. Il m’a dit
«c’est formidable !» En réalité, ce
bouquin est très très mauvais, je l’ai
rayé de mes fiches officielles [en insistant bien, on apprend qu’il s’appelle Copyright, ndlr].
Après, j’ai commencé à écrire un
polar autour de la collaboration et
de l’affaire Papon. Je l’ai envoyé à
Raynal qui s’est montré catastrophé et m’a conseillé de changer
d’univers. Du coup j’ai pris six mois
de réflexion et j’ai envisagé de préparer une maîtrise de lettres sur le
thème «Le corps dans le polar français», en vue de présenter plus tard
l’agrégation. Et puis j’ai renoncé
parce qu’écrire me manquait. Je
tombe alors sur une biographie de
Lautréamont. Je me précipite sur
les Chants de Maldoror. Et j’ai commencé un peu plus tard à écrire
l’Homme aux lèvres de saphir. J’ai
travaillé sur ce texte pendant quatre ans. Comme je suis fidèle, je
l’envoie à Raynal qui me dit: «C’est
vachement bien mais je m’en vais,
envoie-le à François Guérif, chez Rivages.» Je le fais et Guérif m’appelle
quelques jours plus tard: «Je ne l’ai
pas fini mais ça me plaît beaucoup,
je le prends ! Je le finirai demain.»
C’est comme ça que j’ai atterri chez
Rivages. Depuis trois ans, depuis
Après la guerre, je pourrais vivre de
l’écriture. Mais bon, j’ai quand
même publié mon premier livre
en 1990 !
Un de vos livres vous touche plus
qu’un autre ?
Après la guerre est peut-être celui
qui m’a le plus bouleversé. Je me
suis beaucoup interrogé pendant
son écriture. Je me demandais si je
n’étais pas un pilleur de mémoire.
Je repensais à ce que me disait l’historien Michel Slitinsky: «Mais non,
allez-y, il faut raconter ces histoires,
sinon qu’est-ce qui restera ?» Il m’a
aidé à vaincre ma timidité sur ces
sujets.
Comment écrivez-vous ?
J’ai besoin de commencer à rédiger
tout de suite les premières lignes, le
premier chapitre, pour régler le
style, les harmonies et les couleurs,
car ce que j’aime, c’est écrire. La
doc, c’est surtout pour être crédible.
Maintenant que je ne travaille plus,
je peux écrire tous les jours.
J’écris n’importe quand. Le rythme
idéal, pour moi, c’est écrire l’aprèsmidi puis relire et retravailler le matin. J’ai des grands cahiers sur lesquels je fais une vague progression
sur cinq à six chapitres, pas plus. Et
quand j’ai une panne, je vais courir
un peu, ça m’aide à réfléchir.
En revanche, j’ai une grande angoisse quand j’écris un livre, c’est
que ce soit le dernier, que l’inspiration s’arrête d’un coup.
Vous vous considérez comme un
auteur de noir ?
Noir, oui, c’est un terme que je peux
revendiquer. Mais polar, non,
même si ça parle plus facilement
aux gens. Si on prend Larry Brown,
qui est un auteur que j’admire, on se
fout du genre dans lequel il se situe.
Un jour, sans doute, j’écrirai autre
chose mais ça restera noir. Déclassifier littératures noire et blanche, ce
serait l’idéal. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
LIBÉ.FR
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
La semaine littéraire
Lisez un peu de poésie
le lundi, par exemple les
cent façons d’embrasser de Laure Anders dans
Cent Lignes à un amant, paru à la Boucherie littéraire ; vivez science-fiction le mardi, avec BonheurTM de Jean Baret (le Bélial); feuilletez les Pages jeunes le mercredi : Loukoum mayonnaise,
roman d’Olivier Ka au Rouergue; le jeudi, c’est polar avec Chine, retiens ton souffle, de Qiu Xiaolong
(traduit par Adélaïde Pralon chez Liana Levi) ;
vendredi lecture, recommandations du cahier
Livres et coups de cœur des libraires d’Onlalu.
Enfin podcast le samedi : Marie Desplechin lit
la Rue de l’Ours pour lequel elle a prêté sa plume
à l’illustrateur Serge Bloch (L’Iconoclaste).
Miséricorde
à bras-le-corps
Un trio de solitaires
parThierry
Beinstingel
Les gosses féroces
de Jenny Zhang
Chroniques brutes d’une
jeunesse sino-américaine
Par CLAIRE DEVARRIEUX
Par ARNAUD VAULERIN
I
D
THIERRY BEINSTINGEL
IL SE POURRAIT QU’UN JOUR
JE DISPARAISSE SANS TRACE
Fayard, 288 pp., 19 € (En librairie le 7 janvier. Paraît
au Livre de poche la Vie prolongée d’Arthur Rimbaud).
«Pierres de touche». La mièvrerie
acidulée n’est guère de mise dans ces
récits parcourus par une urgence.
Dans les sept histoires qui composent
Apre Cœur, son premier roman, Jenny
Zhang campe des gamines féroces et
audacieuses qui n’épargnent personne, à commencer par elles-mêmes.
«J’étais encore à l’université quand j’ai
commencé à écrire, à partir de choses
entendues, vécues et de ce qui arrivait
à mes amis», raconte Jenny Zhang,
née à Shanghai en 1983 et arrivée à
New York à l’âge de 4 ans. «Une fois
lancée, je ne pouvais plus m’arrêter
d’écrire ce roman avec le point de vue
d’une petite fille, poursuit l’auteure,
qui s’est fait connaître avec des recueils de poèmes et d’essais, en signant dans les colonnes du New York
Times et sur le site BuzzFeed. Je voulais vraiment aller au fond des émotions, les explorer. Parce que ce que
ls ont en commun de ne pas aller très bien, mais de
faire ce qu’ils peuvent. Ils sont trois : «la prof», «la
jeune fille», «l’homme». Prétendre qu’ils sont seuls
n’est pas conforme à la vérité, pour parler en termes
d’aujourd’hui, c’est en tout cas leur ressenti. Ils ont une famille. Disons que le mot «proches» ne convient guère.
L’homme, au chômage, finit par accepter ce qu’on lui propose, «agent d’entretien d’une station de pompage isolée»
dans un pays étranger. Cinq mois sans voir quiconque,
aucun frais, 20000 euros à la fin. Il se pourrait qu’un jour
je disparaisse sans trace, le nouveau roman de Thierry
Beinstingel (l’auteur de Retour aux mots sauvages, d’Ils désertent…), renvoie au danger qui guette chaque individu
s’il n’y a personne pour prendre soin de lui. Le titre vient
d’une phrase de Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique. A priori, il concerne l’homme.
L’homme s’organise, comme n’importe quel Robinson qui
se respecte. Prisonnier au milieu d’un océan de maïs, il explore son territoire. S’évertue à maîtriser le temps, à ne pas
devenir fou. Il a un jour une idée qui l’aide à retrouver un
équilibre satisfaisant: à l’aide d’une faux bricolée à partir
d’un bout de métal et d’un fer à béton, il dégage les abords
du bâtiment, puis déblaie la piste d’atterrissage où un hélicoptère l’a déposé. Disposant d’un stock de peinture, il fabrique aussi un grand pinceau et repeint à neuf la croix
blanche de la piste à moitié effacée.
La jeune fille procède de la même manière pour venir en
aide au garçon handicapé dont elle s’occupe. L’appartement où il vit – où il survit, sur un matelas nu, parmi les
ordures– est un des rares qui restent occupés, l’immeuble
va bientôt être démoli. La santé psychique du garçon est
à l’image de l’environnement dévasté. Aucune communication possible, jusqu’à ce que la jeune fille, peut-être simplement parce qu’elle vient de tomber amoureuse et distribue un peu de son bonheur autour d’elle, retrousse ses
manches. Le garçon y est sensible. Il la regarde. «Vient le
moment de s’en aller, les produits ménagers ont rejoint le
seau vidé de toute eau sale. Une odeur de pin et de citron
flotte dans la cuisine. Elle éteint la lumière, l’inox de l’évier
brille sous la lune qui traverse la pièce.»
Le monde de Beinstingel, si fraternel, si humain, est en
guerre contre la méchanceté pure. La prof, déstabilisée par
les insultes d’un excellent élève, doit se mettre en congé.
Sur son chemin à elle, la découverte de ce qui est à la fois
un centre d’accueil (pour les migrants en tout genre) et un
entrepôt. Ici, on a besoin de bénévoles comme elle. Son
autorité naturelle, son sens de l’organisation font merveille. On peut aimer ce roman pour son sens des réalités,
ses qualités de cœur. Il y a une autre raison, qui tient à l’intrigue, à la construction du livre. C’est si surprenant qu’on
s’applique à n’en rien dévoiler. •
es cafards par dizaines
dans la première phrase.
Des étrons triturés à la
brosse à dents dans la
deuxième. La dèche et la déglingue
pour décor. C’est un plongeon dans
le quotidien de familles immigrantes
chinoises, fraîchement parachutées
dans le rêve américain qui se moque
d’eux comme d’une guigne. Et c’est
nerveux, vif, parfois triste, tendre, souvent joyeux. Elles sont arrivées vers
la fin des années 80 et c’est à travers
les yeux de sept gamines que l’on pénètre ce monde chinois hors-sol, ballotté et en tension, qui avance en cahotant, en insultant, en raillant, en
s’arrachant aux origines : parents inquiets et enfants rebelles, pauvreté
crasse et énergie noire, intégration scolaire et émancipation désirée. Toutes
racontent les marges, l’enfance qui
s’échappe à grand pas vers l’adolescence, la famille tiraillée en tous sens.
Certaines font le «serment-de-lécherles-couilles-de-l’Amérique-même-si-elle-sont-crades-afin-de-certifierque-l’Amérique-est-merveilleuse-et-tolérante-même-si-c’est-faux». L’une cible ses parents : «Ne m’aimez pas au
point que je ne connaisse rien d’autre.»
L’autre accuse son père d’être «handicapé du romantisme».
Jenny Zhang,
en septembre 2017.
PHOTO JENNY ZHANG.
CC. BY-SA
vous êtes, ce que vous pensez, votre manière de parler, etc., sont des pierres de
touche pour les immigrants. On est toujours précédés par notre race, notre accent, notre foi.»
Ce pedigree exposé devient source
d’humiliation, de mépris. Dans la nouvelle Nos Mères avant eux, la jeune Annie se souvient de son père qui, «dans
les fêtes, buvait jusqu’à ce que son visage devienne tout rouge et il parlait et
il parlait et il parlait»: les Américains
«s’intéressaient à toi si tu étais un dissident qui avait été tabassé, emprisonné
et condamné aux travaux forcés. […]
Une fois, je n’ai même pas pu entrer
dans mon studio parce qu’ils ne voulaient pas croire que j’étais étudiant. Ils
pensaient que je venais livrer des
plats.» Avec son roman, Jenny Zhang
a «voulu également exposer ce trauma
que mes parents ont longtemps porté en
eux et rabâché».
Clin d’œil à Antonin Artaud, que
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
ARNAUD LE GUILCHER
DU TOUT AU TOUT
Pocket, 336 pp., 7,20 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Le concept en était joliment invasif. Dans le hall, Hervé a planté un
gigantesque écran plasma et, à
chaque étage, il a boulonné des relais vidéo. Ce bazar était destiné
à colporter les discours de De La
Forge. Il était relié au système de
son. Il diffusait la sainte parole
à plein régime et en boucle.»
ODILE D’OULTREMONT
LES DÉRAISONS
10/18, 240 pp., 6,60 €.
u 47
«Il chargea ses caisses dans l’ascenseur,
songea à saluer certains de ses collègues,
après dix ans, cela semblait la chose à faire.
Mais il ne connaissait personne. Le constat
le saisit, drastique, amplifié d’une colère
pesante contre lui-même. Bon sang,
avoir laissé tout ce temps circuler puis
disparaître sans jamais avoir pris la peine
de dire un mot de plus que “bonjour”.»
Réparer écoute que coûte
John Jay Osborn et sa psy
Sandy tentent de sauver
un couple de San Francisco
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Clin d’œil à Antonin
Artaud, que l’auteure
a beaucoup lu ado,
«Apre Cœur»
s’autorise
des échappées
scatologiques.
l’auteure a beaucoup lu adolescente,
Apre Cœur s’autorise de curieuses
échappées scatologiques où des «jeunes femmes asiatiques parlent de
merde, s’amuse Zhang. C’est très chinois de s’intéresser à la nourriture qui
entre dans votre corps et ce qui en sort».
Elle se défend d’avoir signé un livre
uniquement provoquant. «Je n’ai pas
la naïveté de croire qu’il ne l’est pas.
Mais je voulais écrire sur des choses et
des sentiments souvent cachés. Pour
moi, il est bien plus choquant de constater qu’une société accepte sans rien faire
de nombreux cas d’agression, des attouchements commis sur des petites filles.»
D’où ce détour par des cours d’éducation sexuelle dans le roman.
En promenant un regard circulaire
sur leur univers immédiat, pas forcément à hauteur d’enfant, ces héroïnes de papier croquent bien sûr la famille, les oncles qui reviennent, les
cousines restées en Chine et les parents
hystériques, parfois paumés, souvent
aimants et encore plus souvent flippés.
Ça donne des pages drôles sur ceux de
Jenny, terrifiés à l’idée que leur fille ne
réussisse pas toujours à «échapper aux
drogues, à la grossesse, aux maquereaux
et aux membres des gangs». Examen des
bras, du sexe, de la tension, ces parents-là ne reculent devant rien pour
s’assurer de la «survie» de leur fille. «Les
enfants, ici, ils ont des pulsions de mort.
C’est toujours ceux qui sont nés avec le
droit de vivre qui ont envie de mourir.
[…] Tu sais à quel point c’est facile
d’avoir de mauvaises fréquentations? Tu
comprends à quel point l’autodestruction a l’air attrayante au début?» martèle le père. «Es-tu en train d’essayer de
montrer à notre fille comment devenir
une junkie folle de sexe ?» rétorque la
mère. On comprend dès lors pourquoi
Jenny passe «tout son temps à redouter
que [s]es parents ne cessent jamais
d’avoir peur».
Elle ne dit rien. Se voit et se vit différemment. «A l’intérieur, j’étais vaste.
Mais vue de l’extérieur, j’étais une idiote
notoire. Rien de ce qui sortait de moi
n’avait la moindre ressemblance avec ce
que je pensais avoir en moi», écrit Jenny
Zhang. «J’ai souhaité montrer les sentiments d’une fille: comment la personne
que vous pensez être et la personne que
vous voudriez être restent complètement invisibles à tout le monde», ditelle à Libération.
«Fraternité». Mais Apre Cœur explore aussi la férocité, la cruauté même
du monde de l’enfance et de la violence
qui l’entoure. Annie, Christina, Frangie, Lucy sont immergées dans des
classes et des quartiers peuplés de Coréens, de Taïwanais, de Vietnamiens,
parfois harcelées. On croise ainsi Soojin, cheffe de gang en classe de troisième. «Elle rendait le mot “féminité”
encore plus dangereux qu’il n’en avait
l’air. […] C’était un gangster avec le visage d’une briseuse de cœurs.»
L’adolescence est en devenir. Toutes
ces filles finissent par mettre la
«meute, la fraternité», le clan chinois
à distance. L’individu s’affirme peu à
peu. Dans l’Evolution de mon frère,
Jenny se rêve en «égoïste et autodestructrice»pour «ne rien me refuser
comme les filles blanches du lycée… qui
s’entendaient si atrocement mal avec
leurs parents qu’elles ne pourraient jamais les décevoir». Christina, que l’on
retrouve à deux âges différents dans
le roman, s’échappera bientôt du cocon-étouffoir familial. «C’est une sorte
d’avatar, reprend l’auteure. Elle est
celle que j’aurais voulu être : plus rebelle que je le suis et aussi plus douce.»
Aujourd’hui, «terrifiée», Jenny Zhang
attend la très prochaine traduction
d’Apre Cœur et les réactions en Chine.
Là où l’enfance a commencé. •
JENNY ZHANG
ÂPRE CŒUR
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Santiago Artozqui.
Picquier, 384 pp., 22 €.
E
st-ce précisément parce qu’on l’aime
que l’on dit à l’autre tout ce qui nous
passe par la tête, y compris des horreurs ? Allez savoir. Un mariage sur
écoute, roman subtil, est un huis-clos entre un
couple qui a fait le nécessaire pour se déliter et
une conseillère conjugale qu’il consulte alors
qu’il est sur le point de divorcer et cherche un accord sur les conditions matérielles de la séparation. La thérapeute tente de réparer la machine.
Le texte réussit la prouesse de rester particulièrement léger, bien qu’il soit quasiment tout en dialogues. Ceux-ci sont à fleurets mouchetés, Steve
et Gretchen ne se déchirent pas avec grandiloquence. Le texte maintient une unité de lieu
mais il ne mime pas une pièce de théâtre ; son
registre de langage et son calme le distinguent
des séries télé. Néanmoins, il relève un peu de
ces deux genres, par l’addiction qu’il crée chez
le lecteur, désireux de connaître le dénouement
et ses étapes.
Steve et Gretchen parviendront-ils à s’entendre
après des infidélités et une accumulation de reproches? La conseillère les prévient que c’est un
«travail colossal». Pourtant, durant 200 pages,
ils tournent peu ou prou en rond autour d’une
seule et même question, de la même façon que
les scènes de ménage ne sont jamais que la répétition d’une dispute initiale et fondatrice: c’est
que nous y tenons dur comme fer. Mais grâce à
Sandy, la thérapeute qu’ils appellent par son prénom, petit à petit l’oiseau fait son nid, et les personnages s’approchent l’un de l’autre.
Le texte rend sensible ce parcours accidenté,
cette timide sortie du labyrinthe. Steve et Gretchen, parents quadragénaires de deux enfants
que l’on ne voit jamais –de même que l’auteur ne
montre pas ses personnages vivre en dehors des
séances–, s’accorderont à condition d’entendre
la façon dont ils se parlent. Sandy est là pour ça,
pour eux. Elle est leur mère, leur alliée, leur
souffre-douleur, c’est la même chose. «Entamez
une conversation avec votre mariage […] Moi, je
Steve et Gretchen
s’accorderont à condition
d’entendre la façon dont
ils se parlent. Sandy est là
pour ça, pour eux. Elle est
leur mère, leur alliée,
leur souffre-douleur,
c’est la même chose.
vais seulement vous apprendre à prêter l’oreille»,
leur dit-elle. Elle les prévient également que «les
nouveaux départs n’existent pas»: il faudra composer avec les restes du repas de la veille, le souvenir des erreurs rances et passées. Les psys de
fiction sont rarement aussi sagaces et aériens.
Les interprétations de Sandy sont dissimulées
à ses patients, mais indiquées en italique au lecteur. En silence, elle décrypte pour nous les mots
doux et les désirs maquillés derrière les piques,
l’amour que dissimule la haine dans les récriminations. Parfois, elle consent à donner des explications à ces garnements que sont les partenaires
d’un couple.
Un mariage sur écoute, dont l’action n’est que pur
langage, rappelle le titre du livre du philosophe
Stanley Cavell, Hollywood et la comédie du remariage, sauf qu’ici, l’histoire nous est contemporaine et se déroule à quelques kilomètres plus
au nord des Etats-Unis, à San Francisco. Mais la
ville est lointaine, évoquée incidemment et réduite à un décor. Gretchen enseigne la littérature
à l’université. Elle espère obtenir sa titularisation
et participe à des colloques. C’est à cette occasion
qu’elle s’est trouvé un amant, Bill, un professeur
qui semble parfaitement puant. Ce fat jongle
entre femme, maîtresse et enfants. Steve est
«homme d’affaires» et commence à gagner correctement sa vie.
John Jay Osborn, l’auteur, est un avocat né
en 1945. Au début des années 70, il a publié un
premier roman qui a eu beaucoup de succès, The
Paper Chase. Ce best-seller qui se déroule à Harvard est devenu une série dont Osborn a écrit
quelques épisodes. Fictions, mythes, réussite: cet
écrivain a un parcours et un profil typiquement
américains. Si son imagination n’est pas alourdie
par les stéréotypes, Steve et Gretchen n’étant pas
plus dominateurs l’un que l’autre, elle est cependant imprégnée du contexte dans lequel le roman
a été écrit, en 2018. Osborn dessine cet environnement avec finesse, et le voici: les deux époux
sont aussi libres et démunis l’un que l’autre.
Sandy, divorcée, avance également sur une ligne
de crête. Un mariage sur écoute réserve des surprises: il dispense quelques excellents conseils,
saisissez-les, et réserve un statut important à un
fauteuil vert qui meuble le cabinet de Sandy. Enfin, Steve qui, jeune étudiant, avait l’allure d’un
«sportif californien», a séduit Gretchen l’intellectuelle grâce à son analyse limpide de la différence
entre poésie moderne et poésie élisabéthaine. •
JOHN JAY OSBORN
UN MARIAGE SUR ÉCOUTE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Marc Amfreville. L’Olivier, 224 pp., 20 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
POCHES
«Au cœur d’une fête qui devient
sanglante en quelques
secondes, sous les yeux
incrédules d’une jeune élite de
technocrates enivrés du
sentiment de leur fortune,
le monde ouvert et naïf de leur
enfance connaît son
ébranlement le plus décisif.»
YASMINE CHAMI
MOURIR EST
UN ENCHANTEMENT
Babel, 108 pp., 6,50 €.
ROMANS
RÉCITS
PHILOSOPHIE
CORINNE ROYER
CE QUI NOUS REVIENT
Actes Sud, 272 pp., 21 €.
TONINO GUERRA
IL PLEUT SUR LE DÉLUGE
Traduit de l’italien par
Sophie Royère. La Barque,
112 pp., 20 €.
CHANTAL JAQUET
PHILOSOPHIE DU KÔDÔ.
L’ESTHÉTIQUE JAPONAISE
DES FRAGRANCES
Vrin, 256 pp., 19 €.
Le plus célèbre des faussaires et des usurpateurs qui
peuplent ce roman s’appelle
Jérôme Lejeune. L’entière
paternité de la découverte de
la trisomie 21 lui fut attribuée
alors que les recherches de la
médecin Marthe Gautier ont
été d’une importance capitale dans la mise au jour du
chromosome surnuméraire.
Nous étions en 1959, le milieu médical comptait peu de
femmes et c’était le temps
des mandarins qui poussaient leurs protégés. Ce qui
nous revient redresse les torts.
Le roman de cette histoire
vraie porte donc à notre connaissance Marthe Gautier,
brillante fille de paysans qui
travaillait dans un laboratoire
à Boston lorsqu’elle isola la
cellule en trop. Elle est née
en 1925 et vit encore. L’auteure
la met en scène en imaginant
ses rencontres avec une étudiante en médecine, fille
d’une mère qui avorta pour
éviterlanaissanced’unenfant
trisomique. Jérôme Lejeune
est mort en 1994. Il était opposé à l’avortement, et la fondation qui porte son nom défend toujours ses positions. Sa
béatification est en cours
d’étude à Rome. V.B.-L.
ANN PATCHETT
ORANGE AMÈRE
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Hélène Frappat.
Actes Sud, 302 pp., 22,50 €.
Pourquoi deux sœurs qui se
haïssent à mort en viennentelles plus tard à s’aimer ?
Comment se fait-il qu’une
fratrie victime d’un drame se
disperse au lieu d’être soudée par la catastrophe ?
Faut-il tomber amoureuse
d’un romancier célèbre ?
Quels sont les liens aussi durables qu’étonnants qui peu-
vent se tisser au sein d’une
famille recomposée? Un flic
baptise sa fille, en 1964, et
voit sa femme partir avec un
autre. Deux filles d’un côté,
deux garçons et deux filles
de l’autre, six enfants font les
quatre cents coups chaque
été. Tout ce monde-là grandit, vieillit, aime, meurt parfois, à coups d’ellipses radicales et d’observations
aiguës. Cl.D.
NOUVELLES
GRAHAM SWIFT
DE L’ANGLETERRE
ET DES ANGLAIS
Traduit de l’anglais par
Marie-Odile
Fortier-Masek.
Gallimard, 334 pp., 21 €.
Vingt-cinq histoires où la
géographie anglaise a son
mot à dire: l’accent n’est pas
le même dans le Yorkshire et
le Somerset, l’Est et l’Ouest
de Londres ; les intonations
d’un quidam entrent pour
beaucoup dans les erreurs
qu’on commet sur son
compte. Vingt-cinq destins,
aussi, condensés dans une
rencontre, un geste, un testament, un aveu. Les nouvelles sont brèves le plus souvent, et jouent parfois sur
une métaphore, par exemple
autour de l’ascension sociale
et dans les airs d’un individu, ou d’un coureur de
filles prompt à chausser ses
baskets. Par l’auteur du Dimanche des mères, qui paraît
en poche (Folio, 172 pp.,
7,40 €). Cl.D.
«Jeudi 27 juin». Au milieu
d’une cannaie, Tonino
Guerra aperçoit une masse
sombre, il pense à un sanglier, puis se ravise: «C’est toi
Federico?» Oui c’est lui l’ami
disparu Fellini. Les roseaux,
la conversation détaillée avec
le cinéaste sur un projet de
film en Russie ne sont qu’un
rêve annoté au réveil par Tonino Guerra. Mais l’auteur
d’Il pleut sur le déluge donne
à son songe la même importance que des retrouvailles
vécues. Tonino Guerra (19202012) poète et scénariste – il
a travaillé avec Fellini, Antonioni, Tarkovski… – tient ce
qui ressemble à un journal.
C’est l’année 1996, Tonino
Guerra vit retiré à la campagne. Il parle avec un humble
détachement de la beauté de
la nature, d’un ermite des
années 40 –«Ce saint homme
trouvait que les gestes friands
d’espace et trop théâtraux
étaient très proches des expressions du diable. Ainsi
marchait-il les mains contre
la poitrine avec très peu de
mouvements» – ou du grand
royaume Xixia au XIIe siècle
détruit par Gengis Khan. La
neige tombe, les fleurs des
amandiers aussi. Et devant
les yeux de Tonino Guerra,
«lents comme les bœufs de labour», les jours prennent tout
leur temps. F.F.
CHARLES VIRMAÎTRE
PARIS DU VICE ET DU
CRIME
Edition de Laurent Portes.
Nouveau monde éditions,
251 p., 8,50 €.
Secrétaire d’Emile de Girardin, Charles Virmaître (18351903) a été aussi un journaliste de faits divers. Il a laissé
une série de volumes consacrés aux mœurs parisiennes.
Si les thématiques sont étendues (le journalisme, l’art, la
bourse, etc.), plusieurs de ses
«études de mœurs» sont consacrées à la criminalité et au
sexe. Laurent Portes en a retenu le meilleur. Proxénètes,
cocottes, maisons closes,
c’est une anthologie des basfonds de Paris et de leur langue, et l’exploration des côtés
obscurs des bourgeois bienpensants. J.-D.W.
REVUE
AMERICA
DE LA RACE
EN AMÉRIQUE
N° 8, coédition America et
le 1, 196 pp., 19 €.
Dans ce numéro qui propose
des textes inédits en français
de James Baldwin, Richard
Ford, John Edgard Wideman,
et un grand entretien avec
Russell Banks, on lira notamment les propos de la romancière Chimamanda Ngozi
Adichie recueillis par Julien
Bisson: «Le jour où je suis devenue noire». L’auteure
d’Americanah (Gallimard)
explique : «Durant mon enfance au Nigeria, je me considérais comme Igbo, mon
groupe ethnique, et comme
Nigériane. Je me considérais
aussi comme catholique. Telles étaient les identités qui
prévalaient au Nigeria. Aux
Etats-Unis, j’ai vite compris
que j’étais considérée comme
“noire”. Et que les Noirs
étaient chargés de nombreux
stéréotypes négatifs.» Cl.D.
L’odorat «est souvent considéré comme un sens ingrat et
grossier». On ne sait pas si
c’est malgré ou à cause de cela
que Chantal Jaquet, professeur à l’université Paris I-Sorbonne, s’y intéresse de si près,
au point de lui avoir déjà consacré l’Art contemporain olfactif et sa Philosophie de
l’odorat. Ici le «voyage par le
nez» se révèle plus exotique
ou dépaysant. Dans nos contrées, on n’imagine guère
–mis à part la formation du
nez dans les métiers de la parfumerie – que dans les programmes d’enseignement soit
intégrée une «éducation olfactive», ni que soient pratiquées
des «dictées olfactives» sur le
modèle des dictées orthographiques ou musicales. Mais
au Japon, ce n’est pas une fiction – où les fragrances ont
donné lieu à un art spécifique,
le kôdô, né au XVe siècle dans
le sillage d’arts traditionnels
tels que le chanoyu (cérémonie du thé) ou l’ikebana (arrangements floraux), et «tout
entier voué à leur appréciation esthétique, indépendamment de leurs usages religieux,
médicaux et cosmétiques».
C’est cet art olfactif particulier, et ses «arcanes», qu’étudie en philosophe Chantal Jaquet, parce qu’il «offre une
expérience artistique unique,
bouleversant la hiérarchie
sensorielle classique fondée
sur le primat de la vue». Tâche
ardue, car il semble impossible de passer de l’odorat, «sens
mutique», à la verbalisation.
Est néamoins mise en place
ici une «philosophie du kôdô»,
qui vise à constituer une «esthétique des parfums», à offrir
«un modèle historique et des
instruments théoriques susceptibles d’élargir l’imaginaire
olfactif et de stimuler la créativité artistique».R.M.
FRANÇOIS
ZOURABICHVILI
L’ART COMME JEU
Texte établi, annoté et
introduit par Joana DesplatRoger, préfacé par Jean-Luc
Nancy. Presses
universitaires de Paris
Nanterre, 152 pp., 13 €.
Par cet ouvrage – et celui
édité sous la direction de Jacques Rancière, la Politique
des poètes– le Collège international de philosophie
inaugure une nouvelle collection, que présente ici sa
présidente Isabelle Alfandary. Avoir choisi, pour
l’ouvrir, l’Art comme jeu, est
particulièrement intéressant
et émouvant: François Zourabichvili a mis fin à ses
jours en 2006, à l’âge de
41 ans. C’était un philosophe,
spécialiste de Deleuze et de
Spinoza, dont tous les ouvrages laissaient penser qu’il
bâtirait une grande œuvre.
L’Art comme jeu est la retranscription d’un cours professé en 2005 par François
Zourabichvili à l’université
Paul-Valéry de Montpellier.
Le titre pourrait laisser entendre une analogie entre les
deux notions, de sorte, écrit
Joana Desplat-Roger, que
«l’objet “art” pourrait s’éclairer à la lumière de l’objet
“jeu”», et donc que le jeu serait la métaphore de l’art, un
«mode de signation figurant
l’art». Cela ne serait pas absurde. Mais, se référant à la
critique que fait Deleuze du
concept de métaphore, Zourabichvili en rejette l’idée, et
propose au contraire que
dans «art comme jeu» on lise
le «comme» de manière littérale, et non analogique: l’art
est un jeu, l’art prend son
sens dans sa relation au jeu,
et le jeu se contitue comme
jeu dans son rapport à l’art.
Mais pour cela, on ne peut
partir d’un concept de jeu, il
faut le construire. Ce qui est
le sens même de «faire» de la
philosophie, comme l’entendait Deleuze. R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
«Dès ses premières manifestations,
l’art fournit d’importants éléments
pour une réflexion sur le corps
préhistorique, et particulièrement sur
le corps féminin, non seulement sur
son apparence, sur les pratiques
culturelles dont il est à la fois l’acteur
et l’objet, mais aussi sur sa valeur
esthétique et symbolique.»
CLAUDINE COHEN
FEMMES DE LA
PRÉHISTOIRE
«Texto» Tallandier,
280 pp.,10 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«La forme contemporaine qu’a revêtue
l’aspiration à une vérité personnelle, pour
des raisons fondamentales qui tiennent à
l’évolution de la société non moins qu’à
l’histoire de la pensée, a rendu l’authenticité solidaire d’une conception chimérique
de la liberté qui a réduit celle-ci à un
pouvoir de façonnement quasi illimité
ne reposant que sur lui-même.»
CLAUDE ROMANO
ÊTRE SOI-MÊME.
UNE AUTRE
HISTOIRE DE LA
PHILOSOPHIE
Folio essais (inédit),
766 pp., 15,90 €.
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Ben Schott, drôle d’oisif
Villa
Bloch
Accueillir des artistes et
défendre la liberté de création : telle sera la double
vocation de la Villa Bloch,
qui ouvrira ses portes début février à Poitiers. La
ville a en effet racheté la
propriété de l’intellectuel
et écrivain Jean-Richard
Bloch (1884-1947), «la Mérigote», située dans un
parc de 2,4 hectares, afin
d’en faire une résidence
«principalement orientée
autour de l’écriture et des
arts visuels». Parmi les artistes invités, il y aura chaque fois un auteur en exil.
Par NABIL MERAD Etudiant journaliste
U
ne encyclopédie? Un almanach? Classer l’œuvre
de Ben Schott s’avère complexe. Après le succès des
Miscellanées de Mr Schott et des Miscellanées culinaires de Mr Schott, les Miscellanées sportives de
Mr Schott complètent la trilogie. Cette fois, l’auteur s’attaque au
sport, aux jeux et à l’oisiveté. Schott assimile son ouvrage à un
«couteau suisse en forme de livre», outil très utile de temps à autre.
«C’est une bien triste chose qu’il y ait de nos jours si peu d’informations inutiles» (Oscar Wilde). Ce livre contient tout ce que vous
avez toujours voulu savoir sans jamais oser admettre que c’est inutile. Vous aurez réponse à tout, surtout aux questions qu’on ne
vous posera jamais. Et vous pouvez aspirer à épater la galerie: expression tirée du jeu de paume et de ses grandes tribunes.
Ben Schott aborde le sport, de l’ancien français desport, dans son
sens premier d’amusement. On passe d’une description minutieuse des 35 tatouages de David Beckham aux origines du marathon (course de 41,8 km d’Athènes à Marathon, fatale pour le soldat grec Phidippidès) ou à la souche du terme Grand Chelem, tirée
du whist, ancêtre du bridge. Dans ce méli-mélo de données et
d’histoire, paradoxalement, on ne se perd pas. Les thématiques
sont liées. Ainsi, on découvre une longue liste de films, une étude
poussée du bâillement, un classement des pays les plus oisifs (l’Allemagne est en tête) et un article sur les «rêves et rêveries», mixant
une analyse de Bob Dylan à la psychanalyse de Freud et Jung.
Raison de la «fainéantise», ou pas, on apprend que la plupart des
jeux ont été inventés pour combattre l’oisiveté. Ben Schott les
traite avec une vision très large. En 1999, Billy Mitchell a été le premier à finir Pac-Man dans sa totalité. Puis l’auteur nous éclaire
sur les racines de l’expression «échec et mat», du perse shah («roi»)
et mat («mort»). Ces Miscellanées… sont parfaites pour nourrir
la curiosité des sportifs ou amoureux de sport, des joueurs, parieurs et des fainéants. •
BEN SCHOTT
LES MISCELLANÉES SPORTIVES DE MR SCHOTT
Traduit de l’anglais par Elie Robert-Nicoud, adapté et mis à jour
par Charles Giol. Editions du sous-sol, 160 pp., 15 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine du
28/12/2018 au 3/01/2019)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(3)
3
(4)
4
(2)
5
(11)
6
(7)
7 (12)
8 (14)
9
(5)
10
(9)
Freud, le
cerveau
Le Soldat de Marathon de Luc-Olivier Merson, 1869. PHOTO WIKIMEDIA COMMONS
TITRE
Leurs enfants après eux
Le Lambeau
Idiss
Blake et Mortimer t. 25
Sapiens, une brève histoire de l’humanité
Les Vieux fourneaux t. 5
Sorcières
Le Voyage de Marcel Grob
Lucky Luke, un cow-boy à Paris
Un Hosanna sans fin
Le nouveau roman de Michel Houellebecq, Sérotonine,
étant sorti hier, il ne figure pas dans le tableau ci-dessus,
pour lequel les comptes ont été arrêtés au jeudi 3 janvier.
La semaine prochaine, le retrouvera-t-on en tête? Bah oui.
Et cela risque de durer quelque temps.
Un mauvais procès a été fait ces jours derniers, via les réseaux sociaux. Houellebecq, soi-disant, aurait phagocyté
la rentrée littéraire d’hiver, qui ne méritait pas ça, étant
riche de valeureux débutants et d’excellents romanciers.
AUTEUR
Nicolas Mathieu
Philippe Lançon
Robert Badinter
Sente et Teun
Yuval Noah Harari
Lupano et Cauuet
Mona Chollet
Sébastien Goethals
Achdé et Jul
Jean d’Ormesson
ÉDITEUR
Actes Sud
Gallimard
Fayard
Blake et Mortimer
Albin Michel
Kana
Zones
Futuropolis
Dargaud
Héloïse d’Ormesson
C’est indéniable. Mais Flammarion a proposé, pour la sortie de Sérotonine, un embargo fixé au 27 décembre. A cette
date, tout le monde dans les médias a parlé du livre, voire
a grillé ledit embargo, ce qui, entre parenthèses, naguère,
ne se faisait pas. A quel autre auteur vedette de janvier, à
quel chef d’œuvre inconnu Michel Houellebecq a-t-il piqué
sa place? A personne. Les compteurs sont à zéro, Sérotonine est derrière nous et en pile chez votre libraire, l’horizon est dégagé, la rentrée peut commencer. Cl.D
SORTIE
22/08/2018
12/04/2018
24/10/2018
16/11/2018
02/09/2015
09/11/2018
13/09/2018
11/10/2018
01/11/2018
15/11/2018
VENTES
100
76
54
49
44
42
40
40
40
39
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 256 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
95 328 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple: les ventes du
Lambeau représentent 76% de celles de
Leurs enfants après eux.
Dans le cadre de l’exposition «Sigmund Freud, du
regard à l’écoute» au Musée d’art et d’histoire du
judaïsme (Mahj), un débat
est organisé le 9 janvier à
19 h 30 autour de «Freud
neurologue et biologiste» :
avec le psychanalyste
François Ansermet, de
l’université de Genève, les
neurologues Laura BossiRégnier (qui est aussi historienne des sciences) et
Lionel Naccache, professeur de médecine, auteur
récemment de Perdonsnous connaissance ?.
Rendezvous
La librairie Michèle Ignazi
accueille Claudine Galéa
(les Choses comme elles
sont, Verticales) le 8 janvier à 19 heures, et le lendemain Jean Rolin (Crac,
P.O.L), à la même heure
(17, rue de Jouy 75004).
La Librairie Tschann fête
le 10 janvier à 19 h 30
«25 ans de poésie» aux éditions de L’Escampette,
avec Malika Berak, le traducteur Max de Carvalho,
Jean-Yves Masson, Vincent Jacq et l’éditrice Sylviane Sambor (125, bd
du Montparnasse 75006).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
NEVILLE MOUNTFORD-HOARE . PLAINPICTURE
Robert Menasse,
le blues du bureaucrate
Par MATHIEU LINDON
«Q
ui a inventé la
moutarde ? Ça
n’est pas un bon
début pour un roman. […] Qui a eu cette idée grotesque
de produire une pâte qui annihile le
goût spécifique d’un plat sans avoir
elle-même un goût agréable ?»
A l’égal de certaines autres au caractère plus policier (et mettant en scène
assassinat, victime et meurtrier), les
réponses à ces questions ne sont pas
données dans le cours de la Capitale,
le nouveau roman traduit de Robert
Menasse, né à Vienne en 1954. Ces
phrases ne sont au demeurant pas les
premières du texte, puisqu’il y a un
prologue, seulement les premières du
premier chapitre. Et commence-t-on
jamais un roman ? «Mais d’un autre
côté il ne peut pas y avoir de bon début, parce qu’il n’existe pas de début
du tout, bon ou moins bon. Car toute
première phrase concevable est déjà
une fin –même si cela continue après.
Elle se situe à la fin de milliers et de
milliers de pages qui n’ont jamais été
écrites : l’histoire antérieure.»
Peut-on, par exemple, parler de la
Commission européenne sans parler
d’Auschwitz, qui l’a fait naître à sa manière? Et comment parler d’Auschwitz
aujourd’hui, quand un personnage visite l’ancien camp et doit faire face à
d’étranges recommandations : «Ne
perdez pas cette carte. En cas de perte,
vous n’aurez aucun titre justifiant votre séjour dans le camp.» Les histoires
antérieure et postérieure ne sont pas
sur le même ton. Un vieux survivant
du camp doit vider son appartement
parce que son immeuble est détruit.
«Biographie : un contour vide sur un
papier peint, lequel avait déjà été collé
sur une histoire antérieure. […] Il n’y
avait plus rien ici, tout avait été évacué, mais ça, ça y était encore, on pouvait le voir: les traînées de crasse derrière la vie bien nettoyée.» La crasse est
une héroïne de Robert Menasse.
La Capitale, qui se déroule en grande
partie à Bruxelles, se présente comme
une satire bienveillante de l’Europe en
perpétuelle construction. «Pour tout
membre de la Commission désireux de
faire avancer un projet, constater que
personne ne s’y intéressait était un
grand soulagement.» Quant au service
Culture et Education, c’est la voie de
garage entre toutes. «Et l’on percevait
toujours un petit sous-entendu derrière les mots “la Culture”: on aurait
dit que des brokers de Wall Street pro-
«Un animal, il fallait
l’attirer dans le piège.
Un soldat, il suffisait
de lui donner l’ordre
d’y aller.»
nonçaient le terme “numismatique”:
le hobby d’un parent extravagant.»
Un personnage estime «qu’un peu
d’ironie suffisait amplement pour être
un contemporain critique», mais un
autre va exploser vers la fin du roman,
s’adressant à «des experts» dont il
fait partie : «Vous ne cherchez pas la
vérité parce que vous prenez le mainstream pour le degré le plus élevé que
puisse atteindre la vérité.» Plus tôt, les
énarques haut placés ont été décrits
comme «avares de leurs mots et de
leurs gestes, ils évitaient d’entretenir
l’hyperglycémie de leur âme avec le sucre de l’empathie». Au début, un autre
personnage (il y en a beaucoup) cherchait les clés pour franchir telle et
telle porte utile à sa carrière, les limant longuement jusqu’à ce qu’elles
fassent l’affaire. «Mais il arrivait toujours un moment où elle prenait une
hache et fracassait la porte. La hache
avait fini par devenir son passe-partout.» D’autres fument dans leur bureau au mépris de toute réglementation. «Boucher au sparadrap une
alarme déjà morte… si ce n’est pas une
métaphore de notre travail !»
Les personnages du roman ont eu et
ont une vie en dehors de la Commission. Ils sont soumis malgré eux à une
autre hiérarchie. «L’algorithme qui
filtre toutes sortes de choses et a également mis en ordre tout ce qui a été annoncé jusqu’ici est bien entendu fou.
Mais il est surtout inquiétant : le
monde est en confettis, mais l’algorithme nous donne l’impression qu’il
s’agit d’une mosaïque.» Ces mots, face
aux tombes dévastées d’un cimetière:
«Le vandalisme de la nature.» L’assassin du début a des problèmes. «Avoir
tué la mauvaise personne le tourmentait.» Et c’est parfois si facile de se débarrasser d’un homme. «Un animal,
il fallait l’attirer dans le piège. Un soldat, il suffisait de lui donner l’ordre d’y
aller.» A Bruxelles même, c’est différent, «on ne comptait pas le temps en
années, mais en kilos», c’est plus léger.
«L’Histoire n’est qu’un mouvement de
balancier entre pathos et banalité. Et
le mortel est projeté tantôt d’un côté,
tantôt de l’autre.» A propos des survivants d’Auschwitz, comment demander «des données statistiques, un
nombre, sur des gens dont on a fait des
numéros» ? Le futur n’est-il qu’«un
prolongement du présent qui serait
aussi dénué de frictions que possible»?
Le Vatican, «qui dispose d’un agent
dans le moindre trou perdu», est-il le
must en matière d’espionnage? Et les
porcs relèvent-ils du burlesque ou du
bureaucratique ? •
ROBERT MENASSE
LA CAPITALE
Traduit de l’allemand (Autriche)
par Olivier Mannoni.
Verdier, 448 pp., 24 €.
POURQUOI ÇA MARCHE
Police à tous les étages
Les prédateurs perdent
la Manche avec Paul Merault
Par CLAIRE DEVARRIEUX
I
nterrogez des spécialistes:
personne n’a jamais entendu parler de Paul Merault, l’auteur qui s’affiche
pourtant en deuxième place des
meilleures ventes de «Polars et
SF» recensées par Datalib. Son
premier roman, le Cercle des impunis, est pris en sandwich entre la Vérité sur l’affaire Harry
Quebert et Aux animaux la
guerre, le roman noir de Nicolas
Mathieu qui a précédé son prix
Goncourt pour Leurs Enfants
après eux. Paru en novembre 2018 chez Fayard, directement en format de poche, le Cercle des impunis, qui plus est,
arbore le bandeau «Prix du Quai
des Orfèvres 2019», l’année à
peine commencée.
Pourquoi les éditions Fayard
sont-elles les uniques détentrices de ce prix ? Inutile d’aller
chercher un quelconque favoritisme. C’est dans les statuts. Le
prix du Quai des Orfèvres
–qu’un déménagement ne fera
pas changer de nom– est remis
à un manuscrit de roman policier inédit par un jury de flics, de
magistrats, de gens qui connaissent la boutique. «Le montant du
prix est de 777 euros, remis à
l’auteur le jour de la proclamation du résultat par M. le Préfet
de police. Le manuscrit retenu est
publié, dans l’année, par les éditions Fayard, le contrat d’auteur
garantissant un tirage minimal
de 50 000 exemplaires.» Par les
temps qui courent, un tel tirage
est miraculeux.
1 L’auteur est-il
de la police ?
Paul Merault (dixit Wikipédia),
né en 1961, est un officier de police, commandant divisionnaire
à Toulouse. L’éditeur ajoute :
«Spécialiste des quartiers sensibles et des situations extrêmes,
Paul Merault sait d’expérience
que le crime n’a pas de patrie et
n’épargne aucun milieu. Ses fictions dépassent la raison, mais
reflètent les sombres réalités des
prédateurs d’aujourd’hui.» Parler de ses fictions au pluriel est
pour l’instant exagéré, mais les
prédateurs sont bien présents
dans son premier roman.
2 Qui sont les victimes?
Elles sont de la police. Du
moins les deux premières. Il
s’agit d’un flic de Londres, retrouvé mort dans la rue avec
une balle dans la nuque et un
fœtus dans le ventre. Ce n’est
pas la seule vision horrifique de
cette histoire, qui compte une
tête coupée et des poignets tranchés – automutilation d’un
psychopathe soupçonné par le
Superintendent Perkins, responsable de l’enquête OutreManche. La deuxième victime
est marseillaise, un commissaire suspendu la tête en bas,
saigné à blanc.
Les deux cadavres ont le même
tatouage bizarre sur la langue,
d’où une collaboration francoanglaise sur ces affaires. L’adjointe de Perkins s’en va faire
équipe sur la Canebière avec le
commissaire Caradec, tout juste
débarqué de Paris.
3 A quoi mène
la transmission ?
Les flics de Paul Merault ont des
méthodes classiques, œuvrent
dans les règles, et prennent leur
rôle avec philosophie, non sans
mélancolie. Ils ont des valeurs,
n’en ont pas honte. Aider les familles à «faire le deuil», par exemple, est une expression qui revient souvent. Les chefs ont à
cœur de transmettre leur expérience aux cadets –ce sens de la
transmission s’inverse, chez les
pervers, en vice. On apprend
deux ou trois choses sur la différence d’un pays à l’autre. L’omniprésence des caméras de surveillance dans la capitale anglaise
a son utilité. Quant au flic français, son rêve relève de l’intelligence artificielle: «Pourrait-on
capturer un jour le reflet du tueur
dans les yeux de sa victime?» •
PAUL MERAULT
LE CERCLE DES IMPUNIS
Fayard, 326 pp., 8,90 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 51
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
CARNET D’ÉCHECS
Par PIERRE
GRAVAGNA
Les championnats du monde de blitz et de parties rapides, féminins et masculins, se sont terminés le weekend dernier à Saint-Pétersbourg avec leur lot de surprises. En rapides, alors qu’une victoire de Magnus Carlsen
semblait jouée d’avance tant le Norvégien domine la
spécialité, c’est un jeune Russe de 22 ans, Daniil Dubov,
qui s’est imposé sans perdre la moindre partie.
Le 42e joueur mondial marque 11 points sur 15 en battant
deux très forts grands maîtres, Wang Hao et Anton Korobov. Ce dernier ayant donné un petit coup de pouce au
nouveau champion en gaffant dans une position gagnante. Vexé, Carlsen, qui ne termine que 5e en rapides,
s’est vengé dans le blitz qu’il remporte invaincu avec
17 points sur 21. Tout comme la championne du monde
féminine en blitz, la Russe, Kateryna Lagno, qui marque
13,5 points sur 17. Dans le tournoi rapide féminin, c’est
l’actuelle championne du monde en parties classiques,
la Chinoise Ju Wenjun,
qui obtient le titre suprême avec un score de
10 points sur 12. •
LA NOUVELLE APPLI
JEUX DE LIBÉRATION
JEU N°1 : MOTS CROISÉS
Légende du jour : Trait aux Blancs.
Trouver le très joli coup joué ici,
au championnat du monde rapide,
par la Fançaise Cécile Hussernot.
Solution de la semaine dernière :
Cavalier prend ç5, force l’échange
de la Dame contre les deux tours
dans une position très avantageuse
pour les Blancs.
On s’en grille une ?
Tous les jours, la grille de Libé
sur votre mobile,
des grilles thématiques
et des mini-mots croisés
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
UNE?
Ģ
1
2
3
4
5
6
7
8
Sudhaïku: envie d’un peu
de poésie?
Une fois le sudoku fini,
un haïku s’offre à vous
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1108
JEUN°3:ÉCHECS
Pousseurdeboisdébutantouconfirmé?
JouezlacommeFisher,SpasskyetKasparov,
aveclesplusgrandespartiesdel’histoire (suriOS)
JEU N°4 : QUIZ
Une de perdue?
Election d’Obama, Coupe du monde
98… que titrait Libé ?
A vous de retrouver les meilleures
manchettes
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Il arrive qu’en consultation
le médecin consulte le sien
II. Noire en bulles # Peintre au
corps meurtri, on retrouve ses
maux dans ses tableaux, ses
douleurs dans ses couleurs
III. Ville crocodile # Beau chez
Maupassant IV. Lettres de noblesse # Jeune saumon V. Géniteur d’ingénieurs # Début
protecteur d’un fruit VI. Responsable de meurtrissures de
l’artiste ligne 2 # Prépares un
coup avec le voisin VII. Participe avec efficacité # Crevés
VIII. Comme comme # Posté
au mandat IX. Verbe à deux
sujets X. Le retour du nationalisme la marque XI. Organes
sensibles d’insectes
9
I
JEU N°2 : SUDOKU
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
VERTICALEMENT
1. Qui comptent faire manger un plat froid 2. Il vient de loin # Drame 3. On
la file, on file # Bleu d’Angleterre 4. Traverse # Au nord, c’est les sang et or
5. Avant le système international # Prévenu 6. Blanc et noir pour Rimbaud # On le fait cartes sur table # Précieux condiment 7. Plume assassinée # Passage de solide à liquide 8. Rue d’une grande école # Opter pour
la continuité 9. Elle contiennent les lettres des mousses qu’elles forment
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. TRAVELING. II. RIMA. OÙ. III. MONOPLACE.
IV. PU. CLONER. V. ERS. TRI. VI. TSÉGO. VII. APEC. ANUS.
VIII. MORATOIRE. IX. ENTRA. ONU. X. NÉOPRÈNES. XI. TYRANNISE.
Verticalement 1. TEMPÉRAMENT. 2. OUR. PONEY. 3. ARN. STERTOR.
4. VIOC. SCARPA. 5. EMPLIE. TARN. 6. LALO. GAO. EN. 7. ANTONIONI.
8. NOCER. URNES. 9. GUÉRISSEUSE. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3864 MOYEN
6
4
5
9
2 6
9
8
4
8
8
2 4
6
3
5
7
SUDOKU 3863 MOYEN
8
4
3
6
1
2
7
5
9
9
5
7
8
4
3
6
1
2
5
9
4
1
3
8
2
7
6
2
3
6
7
9
5
1
4
8
1
7
8
4
2
6
5
9
3
7
6 4
4
1
3
6
1
9
8
7
4
2
5
4
8
5
2
6
1
9
3
7
7
2
9
3
5
4
8
6
1
Principal actionnaire
SFR Presse
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef adjoints
Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 384€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain
de Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, bd de Grenelle CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues),
POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
SUDOKU 3863 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
Origine du papier : France
8 9
5
6 5 2
3 4 9
2
6 4
5
3
5 6
8
2
7
7 8
7
4
7
6
9 1
6
1
2
5
7
9
3
8
4
4 9
3 8
9
1
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
◗ SUDOKU 3864 DIFFICILE
8
5
www.liberation.fr
2, rue du Général Alain
de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
2
9
4
1
5
3
6
8
7
5
3
7
9
6
8
2
1
4
6
1
8
7
2
4
9
5
3
7
6
3
4
1
9
5
2
8
8
5
9
3
7
2
1
4
6
4
2
1
5
8
6
7
3
9
1
4
5
6
3
7
8
9
2
9
7
2
8
4
1
3
6
5
3
8
6
2
9
5
4
7
1
8
1 3
6 9
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
52 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Da gauche à droite : l’hôtel Tokyu, où l’écrivain résidait ; Shirahama Beach et ses surfeurs ; Ikuyo Yokoyama, écrivaine et propriétaire de Ristorante Porto Caro, situé au-dessus de
Shimoda
dans les pas de Mishima
L’écrivain japonais aimait s’étourdir de soleil dans cette cité balnéaire
située à 200 kilomètres au sud-ouest de la capitale. Son hôtel, les lieux
qu’il fréquentait, les plages où il dorait, sont autant d’étapes pour
découvrir un écrin au climat doux et au relief tourmenté, semblable
au trouble orageux du génie de la littérature japonaise.
Par RAFAËLE BRILLAUD
Envoyée spéciale à Shimoda (Japon)
Photos
KO SASAKI
P
roust a sa madeleine,
Mishima également.
Ronde et plate,
celle-ci se débusque à
Shimoda, à l’extrémité de la péninsule d’Izu, au plus près des vagues
du Pacifique. Cette modeste cité
balnéaire de la préfecture de
Shizuoka, autrefois prisée par les
Tokyoïtes, est désormais baignée
d’une douce désuétude qui lui
confère un charme indéniable.
A 200 kilomètres au sud-ouest de
la capitale japonaise, elle offre une
formidable bouffée d’air marin et
de sable blanc. La beauté de la
plage de Shirahama est réputée
dans tout le pays. Et c’est ici, dans
l’écrin d’un climat doux et d’un
relief tourmenté, que Yukio
Mishima (1925-1970), génie précoce
et orageux de la littérature japonaise, se reposait tous les étés en
famille. Nous sommes partis à sa
recherche.
La pâtisserie Nisshindo
Il faut parcourir les ruelles en
damier pour dénicher la fameuse
boutique. Les pieds se posent distraitement sur des plaques d’égout
ornées d’un fier navire, allusion aux
vaisseaux américains de Matthew
Perry qui arrivèrent au Japon
en 1853, mettant fin à deux siècles
d’isolement. Le port de Shimoda fut
l’un des trois premiers ouverts aux
étrangers. Deux musées relatent
l’épisode ; une réplique du navire
propose de courtes excursions ; le
Kurofune Matsuri, festival du «ba-
1
teau noir» (surnom donné aux bateaux à vapeur), organise une reconstitution historique.
Loin de l’élégante Perry Road, rue
pavée bordée de maisons traditionnelles, on tombe sur la devanture
bariolée de Nisshindo. Ci-vit le
royaume suranné de Mishima et de
sa pâtisserie, omniprésente sur les
étals. Monnayée 200 yens (plus
de 1,50 euros), la madeleine ressemble à s’y méprendre à une génoise
aplatie. Elle n’a ni la forme ni le goût
du gâteau dont elle porte le nom,
mais elle semble douée des mêmes
capacités de voyage dans le temps.
«Mishima venait chaque été faire le
plein de madeleines», raconte à
l’envi Ikuyo Yokoyama.
A l’étage, Ristorante Porto Caro est
un étroit bistrot italien qui présente
peu d’intérêt, tant pour les yeux que
pour le palais. On s’y précipite toutefois car Ikuyo Yokoyama prend le
temps de s’asseoir à notre table
après le service. Quand elle avait les
cheveux longs et la taille fine, elle
réalisa un étonnant chassé-croisé
avec Mishima. Une succession
d’approches sur la pointe des pieds
et de rendez-vous manqués qui
restent la plus belle rencontre de
cette femme aux yeux séducteurs.
Elle en fait le récit dans un livre
vendu à l’entrée du restaurant.
«En 1966, l’année de mes 15 ans, il est
apparu à Shimoda. J’étais avec un
ami, il marchait devant nous avec
des lunettes de soleil. Nous l’avons
suivi jusqu’à son hôtel.» Fin du
premier acte. Deux ans plus tard,
Mishima se présente à Nisshindo. «Il
a choisi une madeleine, l’a trouvée
très bonne. Je jouais alors une pièce
au lycée, j’ai dit que j’avais choisi l’un
de ses personnages, il en fut très heureux.» Mishima l’invite à venir dîner
à son hôtel avec sa mère, qui refuse
avec obstination –«L’invitation était
un compliment, nous devrions déjà
être heureuses de l’avoir reçue.». Plusieurs fois, l’écrivain se présente et
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 53
VOYAGES/
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Promontoire,
falaises
et «acier»
Y aller
Shimoda est
à 200 kilomètres au sud
de Tokyo, à trois heures en
train, en longeant le bord de
mer de la péninsule. Lent
et magnifique.
Train JR Odoriko, de Tokyo à
Izukyu Shimoda, 6 260 yens
le trajet, soit environ
50 euros. Rens. : Jreast.co.jp
la pâtisserie Nisshindo (à droite), où l’on peut voir des portraits de Yukio Mishima.
L’hôtel Tokyu
Dans le hall de l’hôtel Tokyu,
on retrouve le livre d’Ikuyo Yokoyama posé discrètement sur les
Les
plages
d’Ajyouhama
étagères. «Nous avons 112 chambres.
2
et de Nabetahama
L’empereur Showa [Hirohito, ndlr]
Yukio Mishima, né Kimitake Hi- a dormi ici!» L’hôtel ne vante guère
raoka en 1925, est le fils aîné d’une la présence de son hôte écrivain,
grande famille bourgeoise. Il gran- trop controversé. Mais on connaît
dit, enfermé et chétif,
ses numéros de chambre: 530,
auprès de sa grandcôté mer, quand il venait
RUSSIE
mère. Quand il déen famille ; 503, côté
couvre le soleil sur
montagne, quand il
HOKKAIDO
le pont d’un navire
venait écrire. Une
CORÉE
en 1952, celui-ci
seule pièce, avec
JAPON
DU NORD
Océan
devient son comchambre et salon.
Pacifique
CORÉE
HONSHU
pagnon indéfecti- DU SUD
Un confort propre
Tokyo
ble: «Le voici qui
et sans charme. Des
m’ordonnait d’édifier
rénovations succesKYUSHU
Shimoda
une demeure nouvelle
sives ont effacé le style
250 km
et robuste où mon esprit
de l’époque, que de vieux
[…] pourrait vivre en sûreté.
clichés restituent. Mais la
Cette demeure, c’était une peau vue, grandiose, est la même: un rebronzée et luisante, des muscles gard plongeant sur la baie, de larges
puissants, délicatement ondulés», fenêtres emplies du bleu des vagues
détaille Mishima dans le Soleil et et des cieux. Légèrement en contrel’Acier. Sur des clichés en noir et bas, la large piscine bordée de palblanc, on voit l’adepte du cultu- miers a des airs de Californie. Un
risme en slip de bain, le corps hâlé
et sculpté, ensablé à Shimoda, sur
la plage d’Ajyouhama, sa préférée.
Ou celle de Nabetahama, petit joyau
lové dans une crique. Douce ironie:
des tentes colorées servant de refuge aux baigneurs poussent là
même où Mishima aimait s’exposer
sans retenue aux rayons.
la demande, elle n’est jamais là, ne
l’a jamais revu mais en parle sans relâche cinquante ans après…
3
chemin sillonne sur la colline jusqu’à la crique de Nabetahama. «Cet
été, j’irai de nouveau à Shimoda avec
toute ma famille», écrivit Mishima
dans sa dernière lettre, datée du
6 juillet 1970, à son ami et confident
Yasunari Kawabata, Prix Nobel de
littérature. Quatre mois plus tard, il
se suicidera par seppuku dans le
quartier général du commandement
de l’armée japonaise à Tokyo.
A Shimoda, rien ne laisse présager
cette issue. «Sans manifester de tension particulière, il se reposait au
bord de la piscine, le corps tout
bronzé ; l’après-midi, il se rendait
avec sa famille à la plage», raconte
son biographe Henry Scott-Stokes,
qui lui a rendu visite. «Derrière ce
masque frivole, Mishima continuait
d’ourdir son complot, reprend cependant l’auteur anglo-saxon. De
Shimoda, il restait en contact constant avec les trois membres du
groupe de la Tatenokai», milice privée qu’il avait fondée. «La mort de
Mishima est une de ses œuvres et la
plus soigneusement préparée», avait
«Cet été, j’irai de nouveau à Shimoda
avec toute ma famille», écrivit Mishima
dans sa dernière lettre, en juillet 1970.
Quatre mois plus tard,
il se suicidera par seppuku.
déclaré pour sa part Marguerite
Yourcenar, qui a consacré à l’écrivain un essai (1).
Le sanctuaire Mishima
Pourquoi se donner la mort
un 25 novembre? Dans un recoin de
verdure qui semble oublié de tous,
Shimoda recèle un sanctuaire de poche et une imposante statue. Le sanctuaire Mishima est ainsi nommé
d’après un lieu de culte de la ville proche du mont Fuji à laquelle Mishima
avait emprunté son nom de plume.
La statue rend hommage à Yoshida
Shôin (1830-1859), descendant de samouraï qui tenta de se révolter contre
les navires de Perry. «Une des hypothèses veut que Mishima ait choisi ce
jour parce que c’était l’anniversaire de
la mort de ce héros», relate Henry
Scott-Stokes. Qui la réfute pourtant:
il avait parlé de Yoshida Shôin à
Mishima et ce dernier n’avait guère
montré d’intérêt. Selon le biographe,
l’auteur attendait plutôt d’achever sa
tétralogie de la Mer de la fertilité.
L’écrivain s’est donné la mort après
avoir posté à son éditeur la fin de son
manuscrit.
Mishima ne vient plus à l’hôtel Tokyu mais sa madeleine attire toujours les chalands. Le plein soleil
d’été, lui, ne cesse de s’épandre sur
les plages de Shimoda. •
4
(1) Mishima ou la vision du vide
(Gallimard), 1993.
Y manger
Pâtisserie Nisshindo,
le berceau de la madeleine
de Mishima.
3-3-7 Shimoda.
Ouvert tous les jours
de 9 h 30 à 19 heures.
Rens. : 0 558 22 2263
Nisshindoshop.weebly.com.
Ristorante Porto Caro,
au premier étage de la
boulangerie. C’est le
royaume d’Ikuyo Yokoyama,
la biographe locale
de Mishima.
Y dormir
Shimoda Tokyu Hotel est
un grand hôtel niché sur
un fabuleux promontoire,
entre eaux turquoise et
falaises boisées. A partir
de 19 000 yens la nuit
(environ 150 euros).
5-12-1 Shimoda.
Rens. : 0558 22 2411,
Tokyuhotels.co.jp/shimoda-h.
A lire
Mort et vie de Mishima,
de Henry Scott-Stokes
(Picquier).
Le Soleil et l’Acier,
de Yukio Mishima.
La Danseuse d’Izu,
de Yasunari Kawabata,
Shimoda tient une bonne
place dans ce livre.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
54 u
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
Mounir Abou Hassira, 56 ans, dans son restaurant à Gaza, le 23 décembre.
Abou Hassira
A Gaza, rien de l’arête
A
Gaza, tout le monde
sait quand un membre du clan Abou
Hassira se marie. Au
milieu du cortège klaxonnant défile
toujours une barque posée sur châssis. Façon de rappeler à tous d’où
vient la famille. «La mer»: Mounir
Abou Hassira dit même y être né, il
y a cinquante-six hivers. Dans un
bateau? «Non… Dans la mer, vers la
mer, du côté de la mer… Même
chose, reprend le propriétaire du
restaurant de poisson le plus réputé
de Gaza depuis deux décennies.
Dans ma tête, il n’y a que du poisson.
Au réveil, je respire l’écume et j’avale
des sardines comme d’autres le houmous.» Tout comme un descendant
de réfugiés palestiniens ne dira jamais être né dans l’enclave, mais
qu’il vient de Jaffa ou Beer Sheva
(aujourd’hui en Israël), chez Abou
Malgré la diminution du nombre de pêcheurs et
de clients, et les difficultés quotidiennes, ce Gazaoui
issu d’une lignée de marins sert depuis presque
vingt ans ses spécialités à base de poisson
dans son restaurant, véritable institution
de l’enclave palestinienne.
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Gaza
Photos ANAS BABA
Hassira, les précisions factuelles
sont servies marinées dans la légende. A nous d’enlever les arêtes.
«Débrouille-toi avec ça, mon
grand», lancent ses yeux plissés,
paupières de cuir épaissi au soleil
du large, entre roublardise amusée
et résilience imposée.
Les Abou Hassira ont toujours fait
dans l’épopée. Le grand-père au
profil altier (moustache blanche de
mousquetaire, lunettes de prof et
keffieh immaculé) qui trône en
photo dans le restaurant et sous
forme de graffiti dans la rue était le
mokhtar de la côte palestinienne.
Le chef des pêcheurs. A Gaza, on
raconte qu’il possédait la moitié des
embarcations du port, avec une armada de 2000 marins à ses ordres.
«C’était le raïs [le président, en
arabe, ndlr], de Port-Saïd [en
Egypte] à Jaffa [ville arabe
aujourd’hui rattachée à Tel-Aviv].
Mort à 101 ans: il n’a mangé que du
poisson toute sa vie. La dernière
chose qu’il a avalée, c’était notre
soupe.»
Bouées mémorielles. La chorba
de chez Mounir, bouillon poivré citronné où bataillent chairs blanches, encornets, calamars et crevettes, voilà pourquoi on est là. Comme
à chaque reportage, ou presque, à
Gaza, à quelques rues des hôtels
fantomatiques qui longent la plage.
Ceux-là ne reprennent vie que lors
des mariages et des guerres, quand
les chambres se remplissent de reporters en gilets multipoches. Mais
l’ordinaire, c’est une poignée de
«diplos» et d’humanitaires donnant
de la fourchette au côté de quelques
locaux fumant la chicha dans le dining hall silencieux –vision procheorientale de l’Overlook Hotel dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 55
FOOD/
Shining. Chez Abou Hassira, la père dit qu’il aurait voulu autre
clientèle n’est guère différente mais chose pour lui, des diplômes ou un
les murs bien plus rapprochés : on bateau : «Mais à Gaza, quel avenir
peut s’y serrer et espérer ce ont les jeunes ?»
brouhaha propice au réchauffement
de l’âme. Et puis il y a ce qu’on Roulette russe. Le nombre de pêtrouve dans l’assiette.
cheurs est passé de plus de 10 000
Rituel immuable: dans le sillage de à 2000 en vingt ans. La zone de pêRami, indispensable «fixeur» (inter- che a réduit comme peau de chaprète au français parfait, radar à grin, ou plutôt comme un ressort
embrouilles, chaufqu’on tend ou qu’on défeur, dégotteur de
tend, de 3 à 9 milles
rendez-vous et dénautiques (5,5 à
crypteur des infi16,6 kilomètres), au
CISJORDANIE
nies complexités
bon vouloir des IsTel-Aviv
Mer
gazaouies), on pé- Méditerranée
raéliens et au gré
nètre dans le rade
des tensions. «Et le
Jérusalem
JORDANIE
à la porte surmonbon poisson, il est à
GAZA
tée d’un mini-ra20 milles, en eaux
Gaza
fiot, tête de proue enprofondes», se désole
ISRAËL
guirlandée de néon
Abou Moustapha. Ac25 km
bleu électrique. Si depuis
tivité déjà risquée, la pêpeu l’électricité est revenue dans le che s’apparente ici à la roulette
territoire sous blocus de façon pres- russe pour ceux qui sont tentés d’alque normale, le ratio passant de ler là où sont les gros. Les escarquatre à seize heures de courant par mouches avec les navires israéliens
jour («Merci le Qatar !» s’exclame sont récurrentes. A Gaza, tout le
L’entrée du restaurant, avec son bateau «carton-pâte» qui scintille la nuit venue.
Rami), on a toujours vu le bateau monde a en tête l’histoire de ces
carton-pâte de Mounir scintiller trois shebab («jeunes») partis en
dans la nuit d’encre, branché au gé- barque tôt le matin, il y a un an. Sur
mandé. Mais il ne reste jamais rien liens comme avec les Palestiniens.
nérateur quand la seule lueur des le retour, épuisés, ils piquent un
dans les assiettes à la fin.» Le loup Quand, en 2014, l’Etat hébreu autorues provenait des phares fatigués somme dans leur rafiot, qui dérive
est servi entier, sans garniture et rise à nouveau l’export vers la
des voitures.
au-delà des limites. Aucun n’entend
coupé en deux. Coriandre, cumin et Cisjordanie, il est le premier à
A l’intérieur, on s’affaire autour du les avertissements des militaires. Le
piment rouge : ça chauffe en bou- exporter ses mérous et daurades vers
bac à poissons. Un félin rouquin plus jeune de la bande regagnera le
che. Sauf à se risquer aux remarques la pseudo-capitale, Ramallah.
louvoie entre les jambes. Deux jeu- rivage avec une balle dans la tête.
acerbes de Rami (ou tout autre Pa- Le patron tire sur sa clope puis
nes hommes épluchent des crevet- On descend dans la salle principale,
lestinien), on dépiaute à la main, frotte sa moustache en brosse, ce
tes, l’œil alternant entre carapaces femmes et familles reléguées à
comme l’indique le rutilant lavabo qui est souvent perçu comme un side crustacés et Ligue des cham- l’étage. «Pour leur tranquillité.»
au fond de la salle.
gne d’appartenance au Fatah. Ce
pions sur la télé suspendue. Rami Euphémisme maquillant l’absence
qui ne serait pas étonnant chez ce
passe la commande habituelle. Les de mixité à Gaza, convention cultuBusiness. On retrouve Mounir nostalgique de la «grande époque»
entrées indispensables: soupe, cala- relle autant qu’une conséquence de
Abou Hassira et sa carrure de nageur de la sulta. Quand l’Autorité palestimars frits et crevettes dans leur la férule du Hamas. En ce lundi soir,
sur sa chaise, dehors. Longue jour- nienne de Yasser Arafat régnait sur
sauce beurre, ail et fines herbes. il n’y a pas foule: trois Gazaouis aux
née: la criée débute à 4 heures du la côte et que Bill Clinton inaugurait
Puis, parmi les daurades, loups, joues grises, renfrognés au-dessus
matin. «C’est notre qualité, tout est un aéroport dans le futur «Singarougets, orphies, crabes et autres de leur soupe, et une table d’une ditrès frais, choisi par moi personnelle- pour du Moyen-Orient». Cliché que
sardines à plat sur la glace, on zaine d’expats œuvrant pour diverment. Et je m’y connais, j’ai péché du seuls les Israéliens ressassent enpointe du doigt la bête que le chef ses ONG occidentales. Murs bleu taires) apporte pains, salades et Maroc aux Emirats !» Seule- core: toujours comme un reproche,
Nabil el-Rawadi, alias Abou Mous- layette et carrelage à damier au sol: tahini (crème de sésame). Les en- ment 10% de ce qu’il sert vient de jamais comme une promesse.
tapha, aura la charge de préparer. on se croirait au fond d’une piscine trées couvrent la quasi-entièreté de l’élevage, jure-t-il. Mais la sélection En une décennie de blocus israélien
Ses paluches massives font penser éclairée au néon hospitalier. Aux la table. A l’arrivée du poisson grillé, acheminée au restaurant n’est et de Hamas au pouvoir, Mounir
aux gants en latex gonflés comme murs, déco marine, mâchoires de plus un centimètre de toile cirée ne qu’une partie mineure de son acti- Abou Hassira assure que ses profits
des ballons. Abou Moustapha, petits requins et une curiosité: l’ar- reste inexploité. «Quand on peut, vité de grossiste. A Gaza, les Abou ont fondu de 90 %. Dans ce terri58 ans, vient, lui aussi, d’une famille ticle encadré d’un journal japonais c’est comme ça qu’on mange à Gaza, Hassira sont partout dès qu’il s’agit toire exsangue, labouré par les guerde pêcheurs. «Au filet jeté», précise- consacré au restaurant.
jubile Rami. Chaque fois que j’em- du business des écailles. Le bon- res et où le travail a disparu, la moit-il. D’où les battoirs à la place des L’unique serveur (chemise blanche, mène des journalistes ici, ils m’en- homme a toujours eu le bras long et tié des habitants survivent avec
avant-bras. Mais le bonhomme sait pantalon noir et gomina réglemen- gueulent parce que j’ai trop com- le sens des affaires, avec les Israé- moins de 4 euros par jour, seuil de
cuisiner, personne n’en doute, il a
pauvreté défini par l’ONU. Chez
fait ça toute sa vie. D’abord au côté
Mounir, l’addition va bien au-delà,
des Israéliens, quand Gaza n’était
entre 15 et 20 euros par personne
pas la prison à ciel ouvert qu’elle est
pour la bombance. Une petite fordevenue. Il a appris sur le tas, au mitune ici. Rami: «Mais si t’as pas d’artan des années 80, dans les cuisines
gent, tu peux toujours venir manger
de Jaffa, chez un séfarade algérien
la soupe…» La chorba, encore et
venu faire fortune avec ses bistrots
toujours.
à la française. «Foie gras, crevette
«Avant, je fournissais à domicile les
Thermidor, os à moelle…» récite-t-il,
ministres [palestiniens], les consuls,
les assiettes envoyées en salle
les bourgeois… Quand les salaires
comme bouées mémorielles d’un
des fonctionnaires étaient encore
temps aujourd’hui impensable. Puis
versés, tu ne trouvais pas une place
la seconde intifada éclate, en 2000.
dans la salle le premier jeudi du
«Et là, tous les permis de travail ont
mois. Fini tout ça. Il n’y a plus de
été annulés…» Alors Mounir a apclasse moyenne. Les dix dernières
pelé. Abou Moustapha n’est plus jaannées nous ont renvoyés 500 ans en
mais ressorti de Gaza.
arrière.» Il habite au-dessus du resEn cuisine, un adjoint et deux comtaurant, institution qu’il entend
mis suivent ses instructions,
maintenir vaille que vaille. «Ça ne
«à 60% de la tradition des pêcheurs
ressemble peut-être pas à un troiset à 40% de petits trucs que j’ai pris
étoiles, mais on est très professionailleurs». Sa spécialité: la zediya (la
nel, les vrais connaisseurs savent. Et
«jarre», en arabe), tajine de crevettes
les gens s’y sentent bien.» Son rêve
et calamars à la tomate, très épicée.
inassouvi: ouvrir un restaurant sur
On croise un de ses fils: poignée de
un bateau. «Comme en Turquie! Ah,
main glacée de celui qui a passé la
si les gens avaient à nouveau de l’arsoirée à manipuler les écailles. Le
La zediya («jarre», en arabe), tajine de crevettes et calamars à la tomate, très épicée.
gent ici, les choses qu’on ferait…» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Ailière gauche
adroite
Siraba Dembélé-Pavlovic Timide, la capitaine de
l’équipe de France de handball, championne du
monde et d’Europe, s’est longtemps sentie illégitime.
«Q
uand elle a débuté à Mérignac à 18 ans, elle avait
déjà toutes les qualités. Mais c’était la seule qui
doutait d’elle-même», se souvient Thierry Vincent, l’entraîneur d’alors de Siraba Dembélé-Pavlovic.
La capitaine de l’équipe de France de handball, ci-devant
championne du monde, d’Europe et vice-championne olympique en titre, s’est longtemps vécue comme une intruse, en
proie à des affres infinies. «Pendant un
long moment, elle ne s’est pas sentie légitime, elle se dénigrait tout le temps, avance
Amandine Leynaud, sa coéquipière en
bleu. Elle ne veut pas voir qu’elle est une des meilleures ailières
du monde. Même si elle répugne à se mettre en avant, comme
capitaine, elle rassure, trouve toujours les bons mots.» La native
de Dreux (Eure-et-Loir) louvoie sur l’aile (gauche), place généralement dévolue aux excentriques et artistes du jeu. Un rôle
qu’elle ne remplit qu’en pointillé. «On est forcément différentes, excentrées, à se faire oublier et à finir les actions, souffle
Dembélé-Pavlovic, 32 ans, guère convaincue. C’est ce qui nous
distingue des autres postes.» «Ce n’est pas une ailière pure, une
folle dingo qui monte haut et marque des buts d’anthologie.
Ça ne correspond pas à sa personnalité. Or, on joue comme on
est dans la vie», théorise Alain Marchais, son premier coach
à la Vallée d’Avre, le club de ses débuts.
Siraba Dembélé-Pavlovic est entrée dans la carrière comme
par effraction. A 8 ans, elle a d’abord accompagné sa grande
sœur. Elle a ensuite rejoint le sport-études de Chartres, sans
que l’idée d’en faire un gratin à plein temps n’occupe son esprit. «Je faisais du sport et mes études avec
mes potes, je rentrais à la maison le weekend. Ce n’était que de l’amusement. J’étais
à 10000 lieux de faire carrière. Pour moi,
j’allais être expert-comptable [elle a un BTS de gestion, ndlr]
et jouer au hand à côté. Jusqu’à ma première sélection en 2006,
je ne me projetais pas dans le haut niveau. Là, j’ai arrêté mes
études.»
A Mérignac, elle a commencé à toucher un salaire («400 euros,
la première année, 1000 la deuxième»). L’été dernier, elle est
revenue en France après un exil de six ans à l’étranger –au Danemark, en Macédoine, puis en Russie. Là-bas, les filles peuvent gagner de «6000 à 15000 euros, ça dépend du poste, de
ton statut. En France, c’est en dessous de 3000. Je laisse ima-
LE PORTRAIT
giner la galère pour les internationales qui restent ici et qui
doivent se reconvertir».
La capitaine des Bleues est issue d’une fratrie de huit, quatre garçons, quatre filles. Deux sont plombiers, l’un travaille
dans le bâtiment, et le dernier est préparateur en pharmacie.
Son aînée est infirmière, sa cadette préparatrice en pharmacie,
et la dernière joue les apprenties handballeuses. Aidiatou suit
ses traces au sport-études d’Orléans et s’imagine déjà dans les
plus grands clubs européens. Siraba Dembélé-Pavlovic est la
troisième d’une famille, la première née dans l’Hexagone, disséminée aujourd’hui entre Bordeaux, Paris, Toulon et les faubourgs de Dreux. Hamara, le paternel, est arrivé de Kayes, dans
l’ouest du Mali, il y a une quarantaine d’années. Il a longtemps
travaillé dans une usine de caoutchouc avant de prendre sa
retraite. Fatoumata, sa mère, l’a rejoint un peu plus tard, puis
est devenue femme d’entretien, une fois ses enfants autonomes. En 2006, avec sa prime de l’Euro, Siraba avait payé le
voyage à toute la fratrie. «Je parle le rasanké, un dialecte proche du bambara. Chez mes parents, le Mali est très présent avec
la nourriture, les vêtements, les chaînes de télé.»
Elle a donné rendez-vous dans un resto du quartier du Mourillon à Toulon, sur la plage de Lido, à un jet de sept mètres
de la Méditerranée. La presqu’île de Saint-Mandrier en
face et le fort Saint-Louis, juste
1986 Naissance
à gauche. Sous un soleil de
à Dreux (Eure-et-Loir).
plomb, elle débarque, en cette
Mai 2006 Première
fin décembre, vêtue d’une
sélection en équipe
veste trois-quarts vert boude France contre
teille, d’un jean et d’un teela Turquie.
shirt noir. Les lunettes de so17 décembre 2017
leil sont rondes comme sorties
Championne du
des années 70. Visage oblong,
monde de handball.
traits fins et chignon chic. Ba16 décembre 2018
gue au pouce, sac à main
Championne d’Europe.
Prada et maquillage bleu, vert.
Elle arrive de Boston, via
New York, où elle est allée visiter sa belle-famille, avec son
mari, l’ex-footballeur monténégrin Igor Pavlovic, qu’elle a rencontré à Skopje, en Macédoine. «J’ai accompagné un coéquipier dont la copine jouait au Vardar, explique ce dernier par
mail. J’ai vu “Sira” sur le terrain, et elle avait beaucoup d’allure. Après le match, je lui ai envoyé un message sur Facebook.
Elle y a répondu trois mois plus tard, j’avais même oublié. Je
l’ai invitée à visiter la ville, et, pour notre premier dîner, c’était
comme si on se connaissait depuis toujours. Elle fait toujours
passer les autres avant elle.»
Durant ces six années à l’étranger, elle convient s’être «construite, aguerrie, endurcie. Tu fais face à la rudesse du métier,
à l’éloignement des tiens». La handballeuse française la plus
titrée de l’histoire est devenue, en 2013, la capitaine de l’équipe
des Bleues, pas le moindre des paradoxes pour cette solitaire
qui déteste s’exposer mais qui sait monter au créneau quand
le besoin s’en fait sentir. Kamion, sa sœur aînée, évoque le
«sermon de Wuxi» où, jeune internationale, elle avait rué dans
les brancards à la mi-temps d’un match mal embarqué contre
la Suède, lors du Mondial 2009. Son refus impérieux de perdre
a souvent conduit son équipe au succès. Il faut encore l’entendre, placide et habitée, briefer ses partenaires dans le vestiaire
lors du match inaugural contre la Russie: «Contre elles, on doit
marquer notre territoire. On sort avec un bras cassé, on sort
avec des coups. Ça va être un putain de combat.»
Quand on l’interroge sur les gilets jaunes, Siraba Dembélé-Pavlovic se bloque un peu avant de lâcher: «J’ai peur d’être maladroite. Cela me fait de la peine quand les gens expriment leur
désarroi, leurs difficultés, leur désespoir.»
Pour le futur, elle ne sait pas encore si elle sera aux JO de
Tokyo dans un an et demi. Elle a repris ses études, a entrepris
un bachelor en management du luxe et se destine, après sa
carrière, à travailler dans le prêt-à-porter. Son épais palmarès
n’a pas changé grand-chose à son statut social. Ça l’inquiète.
«J’aimerais qu’on me donne des opportunités de taf.»
Quinze ans à parcourir les gymnases lui ont permis d’acquérir
de l’expérience dans le management, de s’ouvrir au monde,
de parler plusieurs langues sans pour autant entrevoir de débouchés tangibles loin des préaux. «On doit se débrouiller, retourner à l’école. Un sportif de haut niveau développe de vraies
qualités, on ne fait pas que courir après un ballon», tempête-telle. Avant de s’esquiver comme elle est venue. •
Par RICO RIZZITELLI
Photo OLIVIER MONGE. MYOP
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
5
Размер файла
30 071 Кб
Теги
liberation
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа