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Libération - 09.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11697
MERCREDI 9 JANVIER 2019
www.liberation.fr
CINÉMA «In My Room», Allemagne année zozo
ET TOUTES LES SORTIES,
PAGES 26-31
LA PSYCHIATRIE À CRAN
Sous-effectif, mauvais traitements, isolement des malades...
Si la situation est très variable d’un lieu de soin à l’autre, la psychiatrie
publique va mal. Tour de France des hôpitaux psy.
NADÈGE FAGOO. LIGHT MOTIV
PAGES 2-5
JACQUES WITT. SIPA
DÉBAT NATIONAL
Jouanno se retire
après la polémique
sur son salaire
PAGES 12-13
ET AUSSI, LE FICHIER ANTICASSEURS DÉCRYPTÉ, PAGES 10-11
DELPHINE
HORVILLEUR
«L’antisémite
est un
intégriste
de l’intégrité»
INTERVIEW, PAGES 22-23
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Effarant
Quand on sait que l’hôpital
est à l’os et que la psychiatrie en est le parent pauvre,
on imagine le drame vécu
quotidiennement en
France par les patients
atteints dans leur santé
mentale et aussi par les
personnels qui les
soignent. L’hôpital psychiatrique, ou le secteur
de psychiatrie, se trouve en
bout de chaîne. C’est là où
l’on envoie souvent ceux
dont on ne sait pas quoi
faire: du jeune qui a fait
une tentative de suicide
pour un chagrin d’amour
à l’agriculteur couvert de
dettes qui touche le fond et
ne trouve plus de sens à sa
vie, en passant par cette
jeune schizophrène qui va
de rechute en rechute ou
cet homme à qui l’abus de
drogue ou de médicaments
provoque des bouffées
délirantes. Une diversité de
parcours et de cas, et parfois une prise en charge qui
s’apparente à une punition:
rester attaché pendant des
jours dans un couloir faute
de moyens humains suffisants. Le reportage que
nous publions dans ces
pages est effarant: dans
certains établissements,
tel l’hôpital du Havre, on
compte un ou deux médecins seulement pour un
pavillon de 40 lits! Que
faire, dans ces conditions,
avec un patient devenu
violent? Le problème, c’est
que nous ne sommes plus
au XIXe ou au début
du XXe siècle quand on
se débarrassait de Camille
Claudel en la faisant interner sans se préoccuper
de son sort. On est
au XXIe siècle et on est
censé avoir les moyens
médicaux de traiter un
malade de façon humaine.
La ministre de la Santé
vient de dégager 50 millions d’euros, mais ce n’est
pas suffisant. C’est ce que
les personnels soignants
vont clamer le 22 janvier
dans des manifestations
organisées dans toute la
France. Comme dans beaucoup de domaines, la fracture est là aussi territoriale.
Si rien n’est fait pour soulager médecins, infirmières,
patients et familles, c’est
une nouvelle bombe à
retardement qui menace
les pouvoirs publics. •
PSYCHIATRIE
La disparité
territoriale en termes
de prise en charge
des malades et le
nombre de postes
vacants inquiètent
les professionnels.
Plongée dans
quatre établissements
français.
ENQUÊTE
UN SYSTÈME SOUS CONTENTION
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Des malades délaissés,
les syndicats remontés
Malgré une enveloppe
de 50 millions d’euros allouée
en fin d’année par le ministère
de la Santé à la psychiatrie,
la situation dans les hôpitaux
devient explosive. Au manque
de moyens s’ajoute la montée
en puissance des neurosciences.
L’
Au centre
hospitalier
de Plouguernével
(Côtes-d’Armor),
le 13 novembre.
Par
ÉRIC FAVEREAU
Photos
CYRIL ZANNETTACCI
E
n France, les malades mentaux sont souvent maltraités.
Ou plus exactement, c’est la
loterie. Le paysage de la psychiatrie
publique est en effet comme un
puzzle, éclaté, sans cohérence d’ensemble. Certaines zones territoriales –et équipes médicales– arrivent
à fonctionner. D’autres se battent
ou s’effondrent. Pour le malade,
c’est la grande incertitude dans la
prise en charge, l’arbitraire parfois.
On attache bien plus les patients
dans l’Hexagone que dans les pays
voisins. Et, depuis vingt ans, les
chambres d’isolement se sont multipliées. Voyage à travers des lieux
de soins devenus, bien souvent, peu
hospitaliers.
A Saint-Etienne,
des urgences sous tension
C’est un vieux monsieur. D’ordinaire mesuré, on ne peut le taxer
d’extrémisme. Jusqu’à récemment,
il était le président de l’Unafam
(Union des familles et amis de per-
année 2019, année de tous les dangers
pour la psychiatrie française ? Assurément. Le secteur de la psychiatrie publique est mal en point comme jamais. Et les autorités donnent le sentiment de faire juste ce qu’il
faut pour que cela n’implose pas complètement.
Fin décembre, la ministre des Solidarités et de
la Santé, Agnès Buzyn, a annoncé qu’elle venait
d’allouer en cette fin d’année une enveloppe
de 50 millions d’euros (renouvelable) à la psychiatrie «pour répondre aux difficultés du secteur
et engager les transformations nécessaires, en
cohérence avec les attentes légitimes des patients
et des familles».
Une rustine, ont réagi les syndicats de psychiatres. De fait, sur le terrain, ça continue de bloquer
un peu partout. Une journée de lutte est
annoncée pour le 22 janvier. «Depuis ce printemps 2018, les personnels des hôpitaux psychiatriques se mobilisent un peu partout en France,
est-il écrit dans un appel commun. Les patients
et leurs familles subissent. Ils n’ont aucune prise
sur la tournure que prennent leurs soins et accompagnements. Les hospitalisations deviennent
délétères dans des services suroccupés, avec du
personnel en sous-effectif et débordé par des
tâches administratives.»
«Insupportable». Le mois dernier, faut-il le
rappeler, une intersyndicale CGT, CFDT, CFTC
et SUD de plusieurs établissements psychiatriques normands (Caen, Vire, Le Havre et Evreux
sonnes malades et/ou handicapées
psychiques) de la Loire. Là, JeanClaude Mazzini n’en peut plus, il ne
sait plus quoi faire: «Vous vous rendez compte, à Saint-Etienne, on ne
prend plus en charge les nouveaux
malades mentaux. Ou alors au
compte-gouttes.»
Au centre médico-psychologique de
la Charité (CMP, lieu névralgique où
se tiennent toutes les consultations
psy de la ville), il y a des files d’attente de 300 personnes. Et pendant
tout l’automne, le lieu a refusé tout
nouveau patient. «Quand on reçoit
des familles, on ne sait quoi faire.
Notre conseil est d’attendre, c’est terrible, on leur dit d’attendre que la
crise vienne et que la crise soit violente, raconte encore Jean-Claude
Mazzini. Et quand la crise est là, on
leur dit d’aller aux urgences… Mais
ce n’est pas une solution adaptée
quand on voit l’état de ce service.»
Les urgences psychiatriques au
CHU de Saint-Etienne? En mars, on
s’en souvient, elles ont fait parler
d’elles. La contrôleuse générale des
lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, publiait alors en urgence des recommandations, dénonçant les traitements inhumains
notamment) a appelé à la mobilisation «pour
protester contre le manque de moyens». «Des jeunes de 13-14 ans sont hospitalisés dans les services
adultes, c’est insupportable», alertait Jean-Yves
Herment, infirmier qui a fait partie en juin des
grévistes de la faim du centre hospitalier du
Rouvray, près de Rouen. A Toulouse, les syndicats de l’hôpital psychiatrique Pinel s’agitent.
«La directrice des soins nous parle de mauvaise
organisation. C’est inacceptable d’entendre ce discours. Nous avons besoin d’un budget décent et de
moyens humains, expliquait Patrick Estrade, syndicaliste. La psychiatrie va mal, très mal même.
La situation est critique partout en France.»
Inégalités. Pour explosive que soit la situation,
tentons quelques repères. D’abord, nul ne conteste que bon nombre de lieux souffrent d’un
manque criant de personnel alors que la demande de prise en charge a, elle, fortement augmenté. Et elle a changé, avec des malades de plus
en plus fragiles, isolés socialement. Bilan :
en 2018, les mauvais traitements en psychiatrie
ne sont pas l’exception (lire interview page 5). Et
l’on ne peut qu’être frappé par l’extrême inégalité
des pratiques et des moyens. La psychiatrie publique est éclatée, situation qui conduit les autorités à une extrême prudence pour augmenter
les budgets. Ce n’est que très récemment, à l’occasion des longues grèves en Normandie, que les
agences régionales de l’hospitalisation ont lâché
un peu de lest. Il n’empêche, la question des inégalités est frontale. En octobre, lors d’un colloque
à l’Assemblée de la Fondation FondaMental, la
géographe Magali Coldefy a donné des chiffres
impressionnants, rappelant d’abord que la
France continue d’avoir le taux de psychiatres le
plus élevé d’Europe: «Mais, selon les territoires,
ce taux peut varier de 1 à 30.» A cela s’ajoute une
variation des pratiques. Par exemple, le taux
d’hospitalisation sans consentement évolue
de 1 à 6 selon les hôpitaux, et cela sans raison
apparente.
que devaient supporter les malades, attachés pendant des jours
dans des couloirs en attendant une
hypothétique place dans un lieu
d’hospitalisation. Ils étaient mis
systématiquement sur un brancard
et contentionnés. «On n’a ni la
place ni le temps, alors on attache.»
Telles étaient les pratiques du
service des urgences. La contrôleuse exigeait des changements
immédiats, qu’a promis la direction
du CHU.
Dix mois plus tard, on attend toujours. Le directeur, Michaël Galy,
peut lâcher à une journaliste de
France Bleu : «Nous maintenons
une dynamique d’investissement…
Ce n’est d’ailleurs pas une situation
Le Havre
Paris
Plouguernével
Lyon
Saint-Etienne
100 km
Plus généralement, Magali Coldefy pointe les limites de la sectorisation, cette politique qui a consisté dans les années 70 à diviser la France en secteurs géographiques, chacun se devant d’apporter
des solutions variées aux questions de santé mentale, de l’hospitalisation à des lieux de consultation en passant par des structures légères: «Le
nombre de lits est passé de 140000 dans les années 80 à 57000 aujourd’hui. Mais la sectorisation
n’a pas atteint ses objectifs, le système est resté très
centré sur l’hôpital. Et cette sectorisation n’a pas
préparé la société à accueillir ces patients.»
Troisième repère de la crise actuelle, le nombre
impressionnant de postes de psychiatres vacants
dans les hôpitaux, ou occupés par des médecins
à diplômes étrangers. Près d’un poste sur trois
est ainsi vacant, et dans certaines régions, ce sont
au mois deux postes sur trois qui sont occupés
soit par des médecins à diplômes étrangers, soit
par des médecins intérimaires. Or on sait d’ores
et déjà que dans les dix ans à venir, le manque de
psychiatres ne fera que s’aggraver. Dans notre
voyage dans les hôpitaux psy de France, cet enjeu
est revenu comme un leitmotiv, grevant toute
projection sur l’avenir (lire ci-dessous).
Neurosciences. Enfin, la maladie mentale
souffre d’un environnement théorique délabré,
voire épuisé. L’alliance entre la psychanalyse et
la psychiatrie qui a dominé comme modèle
théorique dans les soixante dernières années, est
moribonde. La biologie, les médicaments, les
neurosciences sont désormais archidominants,
et cela sans le moindre contrepoids. Cet hiver,
la ministre de la Santé, que l’on voit rarement
visiter les hôpitaux psychiatriques en crise, est
venue inaugurer solennellement l’Institut de
psychiatrie et neurosciences de Paris (IPNP)
à l’hôpital Sainte-Anne, symbole de ce triomphe.
«Pourquoi pas cette vogue, diront certains. Si cela
marchait ?» Pour l’heure, ce n’est pas franchement le cas.
É.F.
spécifique au CHU de Saint-Etienne.
Cette impatience est encore plus importante dans les services de psychiatrie. Il se passe dans beaucoup
d’endroits du pays la même chose
qu’à Saint-Etienne.»
Aux dires de toutes les personnes
rencontrées –nous n’avons pas pu
le confirmer visuellement car cela
nous a été refusé– la situation reste
tendue. Schématiquement, toutes
les urgences médicales arrivent
au CHU. Une infirmière procède
alors à un tri : d’un côté les urgences générales, de l’autre celles dites
fonctionnelles, et c’est là que sont
dispatchés les malades psy. En
attendant de voir un psychiatre, et
surtout de bénéficier éventuellement d’un lit dans le service psy
situé deux étages au-dessus, les
malades restent en bas. En
stand-by. Et «par précaution», souvent attachés. «L’habitude est telle
que même lorsqu’un patient arrive
avec une lettre de ma part, où je dis
explicitement “nul besoin de le contentionner”, je le retrouve attaché»,
nous dit un psychiatre du CHU (1).
La direction s’était engagée
à construire des boxes, aucun
des travaux en ce sens n’a encore
débuté. La direction avait affirmé
qu’elle lancerait aussitôt un programme de formation, il tarde à
voir le jour. Elle avait affirmé que
des lits seraient ouverts : d’autres
ont été, de fait, fermés. Nous
l’avons interrogée à ce sujet, nous
avons reçu une réponse laconique
via un communiqué de presse: «Un
plan de 500 000 euros est prévu
en 2019 et de nouvelles procédures
sont en cours.»
Aujourd’hui, la situation de la psychiatrie publique à Saint-Etienne
reste problématique. Depuis plusieurs mois, tous les syndicats, regroupés dans un collectif («Psy
Cause»), ont lancé symboliquement une grève illimitée. «Que voulez-vous qu’on fasse? lâche un infirmier CGT. On se fait injurier par la
direction, on nous a intimé l’ordre
de ne pas parler à l’extérieur pour
ne pas abîmer l’attractivité du CHU.
Et le personnel est à bout.» Une infirmière FO : «Comme on ne peut
plus prendre de nouveaux malades,
notre activité va baisser et on va
dire que l’on est trop nombreux.»
Cercle vicieux, logique désespérante, dialogue limité entre les professionnels de santé Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 mentale et la
direction.
Depuis deux mois, en tout cas, les
décisions d’obligation de soins
prises par la justice ne peuvent plus
être appliquées, ou alors exceptionnellement, faute de personnel.
Les malades sans domicile, alcooliques, paumés, restent hors du circuit sanitaire. Le plan précarité a été
mis à l’arrêt, faute de ressources. Un
infirmier: «Au CMP, j’ai l’impression
de faire de la médecine de guerre. Je
trie les malades. Les graves qu’on
essaye de prendre en charge, les
autres qu’on met de côté.» Un des
rares psychiatres travaillant au CMP
a quitté le lieu fin décembre, pour
des raisons familiales. «Sera-t-il
remplacé? On n’en sait rien. Et c’est
cela le plus dur, on ne peut avoir
aucun projet car on n’a aucune certitude institutionnelle.» Un professionnel de santé : «Je ne suis en
guerre ni contre l’administration ni
contre personne. Et c’est d’autant
plus dommage que l’on pourrait
faire des choses, car il y a une vraie
solidarité entre nous.»
dictologie, ils viennent d’acheter
une maison. La vie va bien. A l’hôpital de Plouguernével, qui regroupe
deux secteurs géographiques étalés
sur trois départements, ils sont
ainsi six psychiatres roumains.
Trois postes restent vacants, et trois
autres sont occupés par des intérimaires.
«Ici, ce n’est pas la ruralité, c’est l’hyper-ruralité, nous sommes une terre
rude où tout se gagne au front et au
combat», lâche le maire PS de Plouguernével, Alain Gueguen, qui est
aussi employé de l’hôpital. Le centre hospitalier est évidemment le
cœur du territoire. Au départ, c’était
un séminaire fondé au XVIIe siècle, vendu comme bien national
en 1791, dans la foulée de la révolution. En 1906, le petit séminaire
ferme et les biens sont attribués
à l’hospice de Rostrenen, bourg voisin. En 1934, les bâtiments sont
cédés à la société l’Abri-Foyer, spécialisée dans l’immobilier, avec
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
l’obligation pour celle-ci de souscrire à la volonté du préfet de la
Seine, qui veut trouver une solution
aux capacités d’accueil insuffisantes des hôpitaux publics parisiens. C’est ainsi que durant des
dizaines d’années, Plouguernével va
accueillir des patients parisiens, venus pour la plupart passer là le reste
de leur vie. Des fous, des vieux, des
abandonnés, des pauvres surtout.
Ils ont été jusqu’à 1 800 patients.
«Pour des pavillons
de 40 lits,
nous sommes
un ou deux. On fait
du sale boulot
et on le sait.»
Marc Jouy psychiatre à
l’hôpital Pierre-Janet du Havre
Aujourd’hui, hormis le magnifique
et vaste bâtiment en U où devaient
séjourner les futurs prêtres, et la
vieille église en granit à l’entrée,
tout a été bouleversé, habitudes
comme pratiques. Le lieu a pourtant résisté. Avec un nombre similaire de salariés (autour de 1 100)
mais avec dix fois moins de lits.
Même le représentant de la CGT,
syndicat largement majoritaire, s’y
trouve plutôt bien. «On est bien, il y
a un sentiment d’appartenance à
l’Association hospitalière de Bretagne qui a repris le lieu. Avec la direction, on a des rapports réguliers, on
travaille bien, même si les conflits
sont nombreux.»
A la fin des années 90, l’hôpital
voyait pourtant son avenir s’assombrir. Des lieux aussi asilaires
n’avaient plus aucun sens, encore
plus dans ce territoire isolé. Et la tutelle imaginait ouvertement la fermeture de l’endroit, alors qu’il s’agit
de loin du premier employeur de
tout le département. A «Ploug»,
comme on dit, des manifestations
ont eu lieu, massivement. En même
temps, une nouvelle équipe de
direction, avec une nouvelle association chapotant l’ensemble, s’est
mise en place. Objectif, ouvrir au
maximum vers l’extérieur et, au
passage, fermer un grand nombre
de lits et créer une dizaine de petites structures intermédiaires dans
ce vaste territoire.
Parallèlement, il y a eu le projet de
construire à proximité une unité
pour malades difficiles (UMD). «Il
en manquait en France, explique
le Dr Denis Chateaux, qui en est à
l’origine. Adosser une UMD à l’hôpital de Plougernével, c’était lui donner aussi une assurance-vie. On ne
ferme pas une UMD.» Depuis 2008,
cette dernière fonctionne à quelques centaines de mètres du parc de
l’hôpital. «On arrive à faire notre
travail, même si sur trois postes de
psychiatres, nous ne sommes plus
A Plouguernével,
on garde le moral
On s’attendait au pire, on a eu quasiment droit à une embellie. A Plouguernével (Côtes-d’Armor), petit
bourg de quelques centaines d’habitants perdu entre Rennes et Brest,
les gens résistent, tiennent le coup.
A l’image de ce médecin d’origine
roumaine. Psychiatre depuis 2013
au centre hospitalier psychiatrique de Plouguernével, le Dr Robert
Sperlea s’occupe du centre médicopsychologique de Loudéac, un lieu
de consultation qui reçoit près
de 2 000 patients par an : «Ici, la
plus grosse difficulté, c’est l’isolement. On est un peu seuls, sans
transports publics, la vie est rude,
difficile.»
Il ne parle pas de lui, mais des
habitants du territoire. «Ce qui m’a
frappé, au début, en arrivant ici,
c’est le nombre élevé de tentatives de
suicides pour des chagrins d’amour,
mais aussi de suicides de paysans.
Il y en a beaucoup.» Et Robert Sperlea raconte une mort récente qui l’a
marqué, celle d’un agriculteur
de 67 ans. L’homme voulait vendre
sa ferme, n’y arrivait pas, puis il a
découvert qu’il allait toucher autour
de 600 euros par mois de retraite.
«Ça, il ne le supportait pas. Il était
pourtant entouré, ajoute le psychiatre, avec une famille présente. Mais
il avait des idées noires. Il buvait,
l’alcool ici est très présent. On a tout
essayé, même les électrochocs. Il ne
pouvait pas imaginer terminer sa
vie avec une si petite retraite. Il s’est
pendu.» Puis : «Pour d’autres, c’est
l’épuisement, travailler sept jours
sur sept, au bout de trente ans de vie
comme ça, ils craquent. Surtout les
hommes.»
Robert Sperlea, lui, ne craque pas.
Il fourmille de projets. Il vient de
monter une consultation anonyme
pour jeunes consommateurs de
drogues, et il cherche à constituer
une équipe pour prendre en charge
les «vieux autistes», totalement
abandonnés. Avec sa femme,
roumaine également, qui travaille
comme médecin dans l’unité d’ad-
Dans le complexe sportif pour malades de l’hôpital de Plouguernével (Côtes-d’Armor), le 13 novembre. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
«
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Au Havre, une petite
respiration
«J’ai 62 ans, je m’appelle Marc Jouy,
je suis psychiatre, j’ai longtemps présidé la collégiale des psychiatres,
et là, ma carrière se termine.»
L’homme est désespéré. Après l’hôpital du Rouvray, près de Rouen,
c’est son hôpital (Pierre-Janet), au
Havre, qui a connu une crise inédite, du 16 juin au 11 juillet: sept salariés, qui se sont surnommés les
«perchés du Havre», ont occupé le
toit des urgences de l’établissement
«pour dénoncer une grande précarité et réclamer des moyens humains
et matériels pour faire face à l’urgence».
Ce fut un conflit unique, colérique,
avec une résistance étonnante de la
part du personnel soignant. «C’est
bête à dire, mais ce conflit nous a
redonné la pêche. Il y a eu au final 34 postes d’infirmiers et de soignants créés. C’est comme une respiration», raconte Marc Jouy. Mais ce
vieux médecin hésite. Il dit : «Cela
ne peut pas suffire. Pour des pavillons de 40 lits, nous sommes un
ou deux. C’est risqué, on fait du sale
boulot et on le sait. Les malades
s’accumulent. Il y a un accueil psy
qui possède neuf lits, or le week-end
cette unité est engorgée avec près
de 20 patients. Actuellement, un
projet de restructuration est mené,
piloté par un cabinet de consulting,
mais on ne sait rien. On devine que
c’est la fin des secteurs géographiques, avec des unités de spécialisation par maladies. C’est cela,
l’avenir ? Des malades dans des
cases…» L’inquiétude le reprend.
Au Havre, comme dans le reste
de la Normandie et dans la région
voisine des Hauts-de-France, la
situation de la psychiatrie est identique. «On meurt à petits feux»,
répète-t-il.
A Lyon, la voie
de la réhabilitation
Nous voilà en pleine ville, dans un
ensemble de bâtiments incertains
entre habitations et hangars, en
plein cœur de Lyon. S’y côtoient des
lieux de sport, des entreprises… et
le centre de réhabilitation de l’hôpital psychiatrique du Vinatier, que
dirige le professeur de psychiatrie
Nicolas Franck.
L’homme est actif, tonique. La quarantaine, grand, il gare son vélo
dans son bureau. Jamais au repos,
toujours d’une grande hospitalité,
il avoue qu’il parle trop vite, mais
c’est ainsi. En tout cas, chez lui
comme dans son équipe de près
d’une quarantaine de personnes, on
ne ressent nulle trace de spleen ou
de marques de plainte : «C’est vrai
que l’on est privilégié, nous avons des
projets, des financements, et le soutien de l’hôpital du Vinatier comme
celui de l’agence régionale de santé.
Et cela marche.»
«Réhabilitation»: c’est le mot qui a
le vent en poupe actuellement, dans
une psychiatrie en panne de modèles théoriques convaincants. «Réhabiliter, c’est redonner de l’espoir,
explique l’infirmier Baptiste Gaudelus, qui dirige un atelier d’éducation
thérapeutique. Dans la santé mentale, on avait l’habitude de malades
chroniques, où il n’y avait rien à
faire. Là, ce n’est pas le cas, on est actif, on se sert de tout ce qui marche,
et puis on travaille pour que le patient soit le mieux dans sa vie. Voilà,
c’est cela qui m’a plu.» La réhabilitation est apparue dans le monde de
u 5
t @libe
«Il faut réfléchir à une
psychiatrie plus humaine,
moins axée sur la sécurité»
Contrôleuse générale
des lieux de liberté depuis
plus de quatre ans, Adeline Hazan
alerte sur la baisse
des effectifs e sur les dérives
en cours dans certains
établissements.
ves. Il y a dans certains hôpitaux des habitudes et des
cultures de service qui perdurent. Tout un travail
d’ensemble doit être mené, et il est question au niveau
national de créer un observatoire de ces pratiques,
ce qui serait très positif.
Ces dérives vous ont-elles surprise ?
Oui. Je rappelle que nous avons publié deux recommandations en urgence concernant des services
de psychiatrie dans l’Ain et au CHU de Saint-Etienne.
Mais ce qui nous inquiète, plus globalement, ce sont
deline Hazan, contrôleuse générale des lieux les restrictions de liberté qui sont encore décidées
de privation de liberté, a visité un nombre im- dans certains lieux de façon systématique et pour
portant d’hôpitaux psychiatriques. Elle a de tous les patients. C’est par exemple le port obligatoire
ce fait une perception précise de la situation actuelle. du pyjama pendant plusieurs semaines, le retrait
Et, à plusieurs reprises, elle a alerté les pouvoirs du téléphone, l’interdiction de visites pendant le
publics sur des pratiques contraires aux droits début de l’hospitalisation. Cet aspect systématique,
humains.
sans individualisation en fonction de chaque cas,
L’importance de la contention et des mesures est attentatoire aux droits fondamentaux des
d’isolement dans les hôpitaux psychiatriques patients.
est-elle un symptôme de la crise que traverse La France est-elle un cas en Europe ?
la psychiatrie publique ?
La France est l’un des pays qui enferment le plus pour
Oui. Car elle atteste deux choses. D’abord, un pro- soigner la maladie mentale. Beaucoup plus, en tout
blème d’effectifs : ces derniers ont
cas, que nos voisins. Et cela pose une
considérablement baissé, ce qui induit
véritable interrogation : pourquoi ne rédes tensions et provoque un manque de
fléchit-on pas à une psychiatrie plus
temps pour que le personnel puisse
humaine, moins axée sur la sécurité ?
apaiser certains malades en crise. Au
Pourquoi ne reste-t-on pas dans l’esprit
final, cela entraîne un recours plus imde la psychiatrie de secteur, avec des
portant à des mesures de contention,
structures en amont et d’autres en aval,
et cela malgré le cadre qu’a fixé la loi
faisant en sorte que l’hospitalisation, lorsde janvier 2016. En second lieu, il y a un
qu’elle est nécessaire, ne soit qu’un
INTERVIEW moment du parcours du patient ?
problème de culture. Une véritable
réflexion pour que ces pratiques soient
Que faire ?
réellement utilisées en dernier recours est menée Le monde de la santé mentale connaît une crise grave,
dans certains établissements, mais elle est absente c’est un milieu professionnel en grande souffrance,
ailleurs.
dans lequel médecins et infirmiers travaillent à flux
Avez-vous néanmoins le sentiment que ces pra- tendus. Ils n’en peuvent plus. Tous les acteurs vivent
tiques se raréfient ?
la psychiatrie comme le parent pauvre de la médeJe ne peux pas répondre quantitativement. Mais je cine, ils ont été déçus par le peu de place accordée
ne peux que constater que deux ans et demi après le à la santé mentale dans les annonces du président de
vote de la loi encadrant ces pratiques, deux ans aussi la République en septembre, dont ils attendaient
après les recommandations que nous avons faites beaucoup. Il est nécessaire que les pouvoirs publics
dans notre rapport sur ce sujet, il reste toujours un engagent enfin une réflexion sur une véritable loi sur
nombre certain d’établissements où cette loi n’est pas la psychiatrie et la santé mentale, afin de changer de
respectée, où il n’y a pas de registre recensant l’usage paradigme pour aboutir à soigner en enfermant
de l’isolement et de la contention, où il n’y a pas d’ex- moins.
Recueilli par ÉRIC FAVEREAU
plication à ces pratiques. Ces manquements sont gra-
A
CGLPL
que deux», note Denis Chateaux,
très respecté dans le milieu.
A Plouguernével, le moral est donc
plutôt bon. Et, de fait, le rapport
établi il y a un an par la contrôleuse
générale des lieux de privation de
liberté, après qu’une de ses équipes
a passé quelques jours à ausculter
l’endroit, a été largement positif.
«Nous sommes en équilibre financier, nous avons réussi cette mutation énorme de passer de 1 700
à 160 lits, et nous avons plein de
projets, poursuit le directeur, Xavier Chevassu. Notre difficulté,
comme partout, c’est la démographie médicale. Comment faire pour
attirer des psychiatres? Si on n’y arrive pas…»
www.liberation.fr f facebook.com/liberation
la psychiatrie aux Etats-Unis. Porté
par les mouvements d’usagers des
années 80, ce mouvement s’attaque
à l’enfermement, à la stigmatisation
des malades et à leur exclusion sociale. «On était malade à vie, comme
un livre fermé», disait alors une malade, Patricia Deegan, dans une
autobiographie. Tout l’enjeu était
d’intégrer le malade au maximum
dans la ville.
Ce mouvement a gagné la France
dans les années 2000. «Bien sûr,
nous n’avons rien contre les médicaments, ni contre la psychothérapie,
tout cela est très utile, dit Nicolas
Franck. Mais, jeune psychiatre,
j’étais choqué par la chronicité, cela
voulait dire rien à faire, c’est fini…
Or on voyait que le malade, passé les
périodes de crise, avait plein de potentialités, qu’il fallait les utiliser…
En plus, si certaines maladies mentales impactent l’attention, la vigilance ou les émotions des patients,
tout cela peut se travailler, voire se
rééduquer. Et donc il y a des choses
à faire, des prises en charge à monter et à construire.» En dix ans, ce
type de démarche a fait tache
d’huile. Aujourd’hui, la France
compte quatre grands centres experts de réhabilitation, avec le projet d’en ouvrir dans toute la France
pour arriver à une cinquantaine.
Cela s’enseigne dans les facs de médecine. «On fait aussi beaucoup
de recherche», insiste Nicolas
Franck.
Au centre de Lyon, ce sont plus
de 800 patients nouveaux qui sont
ainsi suivis par an. Et c’est vrai que
le lieu est tonique, fourmillant de
projets et d’envie. Le parcours de
soins pour le patient est très balisé
et peut durer une ou plusieurs années. N’importe qui peut appeler et
prendre rendez-vous, même si un
grand nombre de patients sont
adressés par leur psychiatre de référence. «Nous avons une vingtaine de
patients qui arrivent toutes les se-
maines.» Après un bilan, une série
d’activités est proposée, certaines
pour travailler la vigilance, d’autres
les émotions, d’autres encore la
réintégration dans une vie professionnelle. «On nous laisse très libre», raconte Camille, qui est «pair
aidant», c’est-à-dire une ancienne
malade qui a ensuite été formée, et
qui travaille maintenant comme
salariée au centre : «Quand j’ai été
hospitalisée, ce qui m’avait beaucoup épuisée, c’était le vide. Il n’y
avait rien, il ne se passait rien, je ne
faisais rien.» Et là maintenant, au
centre expert, qu’apporte-t-elle? «Je
fais des entretiens individuels avec
les patients qui le souhaitent. De par
mon histoire, je suis comme eux, je
les écoute, je les aide.» Une sorte
d’exemple? «Non, on donne juste un
peu d’espoir.» •
(1) La direction a demandé à tous les
professionnels de santé de ne pas parler
aux médias.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Contre la justice,
la Roumanie
fait le choix
de l’impunité
Par
IRÈNE COSTELIAN
Correspondante à Bucarest
A
lors que la Roumanie vient
de prendre la présidence
tournante du Conseil de
l’Union européenne, le leader des
sociaux-démocrates (PSD) au pouvoir, Liviu Dragnea, traîne la
Commission européenne devant la
Cour du Luxembourg. Il entend remettre en cause son incrimination
par l’Office européen de lutte antifraude (Olaf) qui, dans son dernier
rapport, publié en novembre 2017,
l’accuse d’avoir détourné 21 millions
d’euros de fonds européens dans le
dossier Tel Drum (nom de la compagnie utilisée pour voler les fonds)
et pour lequel le politique a été
condamné en première instance en
Roumanie. Lundi 7 janvier, la presse
roumaine a révélé qu’afin d’obtenir
un non-lieu, Liviu Dragnea avait décidé, début décembre 2018, de traîner la Commission en justice, avec
l’espoir d’annuler le rapport Olaf et
se soustraire aux juges roumains.
«DÉDOUANER»
L’homme fort du pouvoir, qui n’hésite pas à s’attaquer à l’Etat de droit
dans le sillage des autorités souverainistes polonaises ou hongroises,
n’a de cesse de multiplier les offensives contre la justice roumaine et
de vouloir restaurer une culture de
l’impunité. Il n’avait pu accéder au
poste de Premier ministre au moment où son parti arrivait au pouvoir en 2016, à cause de son casier
judiciaire déjà entaché par une
condamnation à deux ans de prison
avec sursis pour fraude électorale.
Depuis, une seule obsession habite
Dragnea: tenter d’annuler ses condamnations pour avoir un casier
vierge et se présenter à la présiden-
Le chef des sociaux-démocrates
roumains poursuit en justice
la Commission de Bruxelles,
qui l’accuse d’avoir détourné des
fonds européens. Pour pouvoir
se présenter à la présidentielle,
Liviu Dragnea n’hésite pas
à déconstruire l’Etat de droit.
tielle roumaine de décembre 2019.
Dès sa prise de pouvoir, le PSD s’est
évertué à «réformer» la justice pour
permettre aux élus corrompus
d’échapper à des condamnations
qui pourraient, à terme, leur interdire de briguer de nouveaux mandats et donc d’avoir accès à l’argent
public et aux fonds européens. «Le
PSD soutient qu’il essaye de limiter
les abus de la justice par ses réformes
judiciaires, mais il déforme la réalité», estime le magistrat Cristi
Danilet, militant engagé pour une
éducation juridique dans les écoles
à travers son ONG «On voit juste».
Selon lui, le PSD multiplie «des antiréformes législatives qui tentent de
dédouaner les corrompus et de les
affranchir de toute responsabilité».
En deux ans, le PSD a ainsi modifié
le code pénal et mis à genoux le parquet anticorruption en le privant de
direction après le limogeage de sa
procureure en chef, Laura Kovesi,
en juillet 2018.
Bien que les réformes aient été
adoptées, la société civile reste
mobilisée, exprimant désormais,
faute d’interlocuteur, son désarroi
sur les réseaux sociaux. Au faîte de
la mobilisation, en février 2017, ils
avaient été plus d’un million à descendre dans la rue. Un appel entendu par Bruxelles qui menace la
Roumanie d’activer l’article 7 (suppression du droit de vote au Parlement européen). Pour l’eurodéputé
Cristian Preda, membre du Parti
populaire européen (PPE), «le message européen est clair : le pays est
retourné à la case départ, à la situation antérieure à son adhésion à
l’Union en 2007».
Pour contourner la vigilance de
Bruxelles, qui a épinglé de nombreuses dérives dans l’usage des
fonds européens, la Roumanie
limite leur utilisation et en renvoie
une grande partie à l’expéditeur. A
la place, les autorités tentent désormais de nouer des partenariats avec
des investisseurs chinois et leurs alliés russes, mais aussi avec les pays
du Golfe. Et depuis deux ans, les délégations chinoises se succèdent à
Bucarest pour reconstituer la route
de la soie et les infrastructures entre
la Chine et l’Europe. Pékin multiplie les investissements dans l’énergétique et l’autoroutier, comme
en Afrique. «Des pays qui ne vont jamais demander le respect de l’Etat
de droit comme conditions à leur
aide financière», constate Preda,
qui s’inquiète de partenariats allant
«à l’encontre des règles du jeu».
Une esquive qui se vérifie aussi dans
le discours politique, ambigu, à
l’égard de Bruxelles, même si le sentiment d’appartenance européenne
est tenace chez les Roumains. Depuis que le pays s’est retrouvé dans
le viseur de la Commission, notam-
Depuis deux ans,
les délégations
chinoises
se succèdent
à Bucarest
pour reconstituer
la route de la soie.
ment après la publication d’un rapport au vitriol mi-novembre sur la
dérive de l’Etat de droit en Roumanie, le PSD est parti en croisade contre les institutions européennes et
leurs dirigeants. «Pour se défendre,
le gouvernement prétend régulièrement que Bruxelles est désinformé,
manipulé et ignorant», rappelle
Cristian Preda, qui subit les foudres
de Bucarest depuis qu’il ne cesse de
dénoncer les dérives du PSD au
Parlement européen.
«GRAVE INGÉRENCE»
L’UE exige que Bucarest abandonne
ses réformes qui remettent en cause
l’indépendance de la justice et favorisent le développement de la corruption. Le gouvernement roumain
dénonce un acharnement. «Je suis
révoltée: on demande à la Roumanie
des choses inacceptables pour un
autre pays européen», a ainsi soutenu la Première ministre, Viorica
Dancila, avant d’accuser Bruxelles
de «grave ingérence».
L’ancien ministre de la Justice et
actuel président de la Commission
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 7
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Liviu Dragnea (debout), le 20 décembre,
au Parlement, à Bucarest. Le leader
des sociaux-démocrates a déjà été
condamné en Roumanie pour fraude
électorale. PHOTO VADIM GHIRDA. AP
l’Etat entre le président de la République et le
gouvernement social-démocrate en pleine dérive autoritaire (lire ci-contre). Une vraie rupture des usages diplomatiques. Jamais un président de la Commission n’avait ainsi plombé
une présidence de l’Union avant même qu’elle
ne débute. Cette dureté de Juncker à l’égard du
gouvernement de Virica Dancila ne manque
pas d’étonner quand on songe à l’indulgence
dont il a longtemps fait montre vis-à-vis de la
Hongrie de Viktor Orbán ou à la compréhension qu’il continue à manifester à l’égard de
l’alliance entre les conservateurs autrichiens
de l’ÖVP et l’extrême droite du FPÖ.
La sensibilité du président de la Commission,
un social-chrétien luxembourgeois, au respect
des valeurs européennes, est en réalité indexée
sur l’appartenance du gouvernement à la
grande famille du Parti populaire européen
(PPE), les conservateurs européens. Ce n’est
pas un hasard si la Pologne, dirigée par le parti
Droit et Justice, qui n’est pas membre du PPE,
est pour l’instant le seul Etat membre de
l’Union à être poursuivi sur la base de l’article 7
du traité européen qui prévoit des sanctions s’il
y a «un risque clair de violation grave par un
Etat membre des valeurs» de l’Union. C’est pour
cela que le Fidesz d’Orbán, l’ÖVP autrichien ou
le Gerb du Bulgare Boyko Borissov, tous membres du PPE, jouissent d’une large latitude en
matière de remise en cause de la démocratie.
J
ean-Claude Juncker a tiré à l’arme lourde
sur le gouvernement roumain en mettant
en doute sa capacité à exercer sa première
présidence semestrielle tournante de l’Union
européenne depuis l’adhésion du pays en 2007.
«Le gouvernement de Bucarest n’a pas encore
pleinement compris ce que signifie présider les
Mer N
o
Le chef de la Commission
européenne fustige les dérives
autoritaires de la Roumanie,
actuellement présidente
de l’Union, tout en préservant
d’autres gouvernements
populistes.
ire
Juncker ou la
condamnation
à géométrie variable
HO
NG
RIE
spéciale pour les lois judiciaires,
Florin Iordache, est même allé jusqu’à montrer deux doigts d’honneur
à Bruxelles depuis la tribune du Parlement roumain. «Malgré l’opposition de la Commission européenne,
nous continuerons [nos réformes].
Nous voulons être indépendants», at-il asséné. Héritiers du communisme, les eurodéputés du PSD,
dont les leaders sont en pleine dérive autoritaire, restent pourtant affiliés au Parti socialiste européen
(PSE), qui ferme les yeux. Affaibli
par les changements politiques majeurs que traverse l’Europe, le PSE
compte-t-il sur les voix roumaines
pour tenter de résister au sein du
Parlement lors des élections européennes de mai 2019? Dans un contexte d’affaiblissement généralisé,
voire d’effondrement des sociauxdémocrates en Europe, où la plupart
sont passés de 40% à moins de 20%
des voix au niveau national et ne
figurent plus au pouvoir que dans
5 pays sur 27, le PSD roumain est
encore un pilier: il avait obtenu plus
de 45% des voix en 2016… •
ÉPINE DU PIED
C’était aussi le cas des partis membres de la famille socialiste, celle-ci étant alliée au PPE à la
Commission et au Parlement européen. Le gouvernement «social-démocrate» roumain s’est
donc longtemps cru à l’abri, l’impunité d’Orbán
lui assurant la sienne. Mais, en septembre 2018,
une partie des députés européens conservateurs, afin d’enlever une épine du pied de l’Allemand Manfred Weber, président du groupe
PPE du Parlement qui souhaite présider la prochaine Commission, n’ont pas hésité à lâcher
Orbán en votant en faveur d’une résolution recommandant à la Commission de poursuivre
la Hongrie tout comme elle l’a fait pour la Pologne. Depuis, Jean-Claude Juncker n’a de cesse
de critiquer ouvertement l’autoritarisme du
Premier ministre hongrois, mais en se gardant
bien d’activer le fameux article 7…
Pris à contre-pied, le groupe socialiste du Parlement n’a donc guère eu d’autre choix que de
commencer à lâcher son protégé roumain. Au
début du mois d’octobre, il est monté au créneau pour condamner la remise en cause de
l’indépendance de la justice par le gouvernement Dancila. On n’en est pas encore à invoquer le fameux article 7, mais au moins le Parlement reconnaît qu’il y a un problème dans
pays de l’UE», a balancé le président de la ce pays. Reste qu’avec la présidence roumaine,
Commission européenne dans un entretien au le sujet va rester au frigo jusqu’au mois de
quotidien conservateur allejuillet. Et Bucarest espère qu’après les
mand Die Welt du 29 déélections européennes du mois
UKRAINE
cembre.
de mai, il sera définitivement
M
O
LD
enterré : en effet, les résulAV
IE
RUPTURE DES USAGES
tats ne s’annoncent pas
«Pour agir, il faut avoir la
brillants pour le PPE et les
ROUMANIE
volonté d’être à l’écoute des
socialistes et il est fort
autres ainsi que la ferme voprobable que les deux faBucarest
lonté de mettre ses propres
milles politiques s’entenpréoccupations au second
dront pour ne pas s’affaiplan. J’ai quelques doutes à ce
blir davantage en se privant
SERBIE
sujet», a-t-il poursuivi, en soudes contingents hongrois et
BULGARIE
lignant au passage la division
roumains…
50 km
profonde existant au sommet de
JEAN QUATREMER
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Cuba : un grillon à l’origine des
«attaques acoustiques» ? Nouveau
rebondissement dans le mystère des
«attaques acoustiques» contre des diplomates américains
en poste à Cuba. Selon une étude menée par deux biologistes,
l’enregistrement du son, qui aurait provoqué des lésions à une
vingtaine de personnes, serait en fait le chant d’accouplement
de grillons. Mais cela n’exclut pas que d’autres sons aient
pu intervenir. PHOTO TÉLÉVISION CUBAINE. AFP
tions. «Une grande partie de
l’opinion devrait tout de
même accepter le verdict, par
défaut, pour repousser l’éventualité d’une autre crise qui
coûterait cher à la nation, estime Ketakandriana Rafitoson. Même dans les rangs
pro-Ravalomanana, la résignation se fait entendre. Les
manifestants sont une faction
minoritaire. Les gens sont
fatigués des crises.» Olivier
Vallée, auteur de la Société
militaire à Madagascar
(éd. Karthala, 2017), va dans
le même sens: «Des pressions
ont déjà commencé à s’exercer
sur le camp Ravalomanana.
Les bureaux d’un groupe de
médias qui le soutient ont été
incendiés il y a quelques jours.
Cela devrait limiter les réactions au verdict de la HCC.»
Flou. Dans un pays où la dé-
Andry Rajoelina, lors de la cérémonie de la commission électorale indépendante, le 27 décembre à Antananarivo. PHOTO RIJASOLO. AFP
Madagascar: Andry Rajoelina, du
putsch militaire à la victoire électorale
La Cour
constitutionnelle
a confirmé mardi
la victoire à la
présidentielle
de l’ex-président
de la Haute autorité
de transition,
porté à la tête du
pays par l’armée
entre 2009 et 2013.
Par
NELLY DIDELOT
A
ndry Rajoelina, le
nouveau président
malgache,
dont
l’élection a été confirmée
mardi par la Haute cour
constitutionnelle (HCC), ne
manque pas de surnoms.
Pour les uns, c’est «TGV»,
l’acronyme de son premier
parti (Tanora malaGasy Vo-
rivalité politico-commerciale
entre les deux hommes, qui
continue d’animer le pays.
Entre 2009 et 2013, quand
Rajoelina est à la tête du pays,
l’économie s’effondre. La
croissance chute alors que le
taux de la population ayant
moins de 1,90 dollar par jour
atteint 77% en 2012. L’insécurité augmente dans les rues
de la capitale comme dans les
zones rurales isolées, où sé«Doutes». En 2009, il ac- vissent les «dahalos» (voleurs
cède au pouvoir à 33 ans, par de zébus). Pour Rajoelina, ce
n’est que le résultat
des manifestations
d’ampleur dans la L’HOMME de la conjoncture
capitale, AntanaDU JOUR économique fragilisée par la supnarivo, suivies
d’un coup d’Etat militaire. pression des aides internatioL’armée le porte à la tête de la nales après le coup d’Etat.
Haute autorité de transition, «Quand Rajoelina était au
qui a remplacé le gouverne- pouvoir, la corruption et le
ment de Marc Ravaloma- pillage des ressources natunana, contraint à l’exil. L’épi- relles ont explosé, explique
sode marque le sommet de la Ketakandriana Rafitoson,
nona, les «jeunes Malgaches
prêts») et clin d’œil à son ascension politique fulgurante.
Pour les autres, il est «le DJ»,
en référence à l’époque où il
était plus connu pour son talent d’animateur de soirées
que pour ses idées politiques.
Mais le mot qui revient le
plus souvent dans la bouche
de ses adversaires est moins
lyrique : putschiste.
directrice de Transparency
International Initiative
Madagascar. Une grande partie des parlementaires non
élus de la transition se sont
enrichis avec le trafic de bois
de rose. De la 85e place mondiale du classement de la perception de la corruption
en 2008, le pays est passé à
la 133e en 2014. Et la chute
continue.» Sous la pression
de la communauté internationale, Rajoelina finit par
quitter le pouvoir en 2014,
après des élections où, interdit de se présenter, il soutient
le futur vainqueur Hery Rajaonarimampianina, son ancien ministre des Finances.
La HCC, chargée de valider
les résultats du scrutin, a
confirmé ce mardi que Rajoelina serait de retour au pouvoir, officiellement cette fois,
le 25 janvier. Toutes les re-
quêtes déposées par son rival
Marc Ravalomanana, qui dénonçait des fraudes massives
et demandait une annulation
de l’élection, ont été rejetées
par les juges. Sans faire disparaître les doutes et les tensions pour autant. Depuis la
semaine dernière, quelques
centaines de partisans de Ravalomanana manifestent
quasi quotidiennement devant l’hôtel de ville d’Antananarivo, bravant les interdic-
Rajoelina
a mené une
campagne
dispendieuse,
plus portée sur
la forme que
sur le fond.
sillusion politique augmente
au même rythme que l’abstention (52 % au second
tour), Andry Rajoelina a
mené une campagne dispendieuse, à coups de distributions de tee-shirts et de feux
d’artifice, plus portée sur la
forme que sur le fond. Malgré
le lancement en grande
pompe début 2018 de son
Initiative pour l’émergence
de Madagascar, qui se
présente comme une «plateforme de concertation
rassemblant des experts nationaux et internationaux» et
qui affirme vouloir rattraper
en cinq ans le retard économique de l’île, son programme est flou.
Certaines de ses propositions, comme l’implantation
de puces dans les zébus pour
en pister les voleurs avec des
drones, ont suscité des railleries dans toute l’île. Le projet
de suppression du Sénat est
plus préoccupant. Officiellement, la disparition de cette
«institution budgétivore»
permettrait de dégager des
fonds pour l’enseignement
supérieur. Dans les faits, cela
supprimerait un potentiel
contre-pouvoir. «Pendant la
transition, il n’avait pas les
mains libres. Il était jeune,
dépendant des militaires et
de ses parrains dans les milieux économiques, explique
Olivier Vallée. Aujourd’hui,
il a bien plus de marge de
manœuvre. Avec les risques
d’autoritarisme que cela comporte.» De son côté, le vainqueur assure qu’il sera «un
président unificateur». •
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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Chronique «le Fil vert»
LIBÉ.FR
Bien que l’Allemagne peine à
se débarrasser du charbon, une
des énergies les plus émettrices en gaz à effet de
serre, la part des énergies renouvelables s’y fait de
plus en plus importante. D’après une étude publiée
le 4 janvier, les énergies vertes ont dépassé pour
la première fois, en 2018, le charbon dans la part
du mix énergétique allemand. PHOTO AFP
19
Après des soupçons d’attentats, l’Europe
prend des sanctions contre Téhéran
Des sanctions contre l’Iran,
mais sans rapport avec le
dossier nucléaire. Mardi,
l’UE a annoncé avoir gelé les
avoirs financiers de deux
hauts responsables iraniens
et du ministère du Renseignement et de la Sécurité
nationale. La décision conclut plus de six mois de tensions entre les Etats de l’UE,
par ailleurs toujours attachés à l’accord sur le nucléaire, et la République
islamique, accusée d’avoir
fomenté plusieurs attentats
sur le sol européen.
Dernier épisode, mardi: les
Pays-Bas ont révélé qu’ils
soupçonnaient Téhéran
d’être derrière deux assassinats commis sur son territoire ces dernières années.
Ali Motamed, 56 ans et Ahmad Molla Nissi, 52 ans, décrits comme des opposants
au régime iranien, avaient
été tués en 2015 et 2017. Le
premier est soupçonné
d’avoir vécu dans les environs d’Amsterdam sous une
fausse identité pour échapper à Téhéran, persuadé de
sa participation à l’attentat le
plus sanglant commis après
la révolution. Le second, Ahmad Molla Nissi, était l’un
des dirigeants d’un mouvement séparatiste arabe en
Iran. Il avait été abattu en
pleine rue à Amsterdam,
d’une balle dans la tête et
deux dans la poitrine.
Dans une lettre au Parlement, les ministres néerlandais de l’Intérieur et des Af-
faires étrangères disent avoir
de «fortes indications que
l’Iran était impliqué dans la
liquidation [de ces] deux citoyens néerlandais d’origine
iranienne». Leur conclusion
repose sur des «informations
émanant de services de renseignement étrangers et de
l’agence de renseignement
extérieur des Pays-Bas».
Dès le mois de juin, la France
avait déclaré avoir déjoué un
attentat visant un groupe
d’opposants iraniens en exil,
les Moudjahidine du peuple,
longtemps
considérés
par l’UE et les Etats-Unis
comme une organisation
terroriste. Paris y avait vu la
main des services iraniens,
ce que Téhéran a démenti.
L’épisode avait néanmoins
tendu les relations : la
France a recommandé à ses
représentants d’éviter de se
rendre en Iran, même en
goguette, et la nomination
d’un nouvel ambassadeur à
Téhéran a été gelée. Selon
une source française bien informée, «le sujet de [l’attaque
déjouée] a été abordé au plus
haut niveau, par les deux
présidents». Problème résolu ? Début octobre, la
France a gelé les avoirs de la
Direction de la sécurité intérieure du ministère du
Renseignement et des deux
responsables iraniens,
Assadollah Assadi et Saeid
Hashemi Moghadam. Une
mesure aujourd’hui élargie
à l’Union européenne.
PIERRE ALONSO
C’est le nombre de jours depuis lequel les administrations fédérales américaines sont partiellement paralysées. Ce shutdown amorcé le 22 décembre résulte du bras de fer entre Donald Trump et le
Congrès, où les démocrates refusent de lui allouer
les 5 milliards de dollars qu’il réclame pour construire
un mur à la frontière sud des Etats-Unis. Alors qu’environ 800000 fonctionnaires (dont 6000 agents du
Secret Service, chargé de la protection des personnalités) ne toucheront pas leur salaire cette semaine, et
que de nombreux services publics tournent au ralenti,
Trump doit s’exprimer ce soir de la Maison Blanche.
Il pourrait annoncer une procédure d’urgence pour
lancer les travaux du mur sans passer par le Congrès.
Brexit 1 La Chambre des communes
votera le 15 janvier sur l’accord
Les députés britanniques voteront le mardi 15 janvier sur l’accord de Brexit négocié entre Londres et l’Union européenne,
a déclaré mardi un porte-parole de Downing Street. Les débats
sur ce texte doivent reprendre mercredi et jeudi à la Chambre
des communes et pourraient se prolonger jusqu’à vendredi.
Mais son adoption demeure très compromise tant il est décrié
à la fois par les «Brexiters» et par les europhiles. Face au risque
d’impasse et de sortie sans accord, synonyme de rupture brutale des liens tissés depuis plus de quatre décennies, Londres
envisage de retarder la date du Brexit, affirme mardi le Telegraph. Une information démentie par le gouvernement.
Brexit 2 L’UE devra modifier son budget
en cas de sortie sèche du Royaume-Uni
L’Union européenne devrait «réagir immédiatement» pour
modifier son budget si le Royaume-Uni ne ratifiait pas l’accord
de Brexit conclu avec Bruxelles, a déclaré mardi le commissaire européen chargé du Budget, Günther Oettinger. Cela remettrait en cause la poursuite des versements britanniques
au budget européen : «Il nous manquerait un montant à un
chiffre en milliards d’euros [soit moins de 10 milliards, ndlr]
pour le reste de l’année et un montant à un chiffre supérieur
pour 2020», a estimé Oettinger, rappelant que l’UE ne peut
emprunter pour financer ses dépenses.
Brexit 3 Des élus inquiets pour leur
sécurité aux abords de Westminster
Plus de 50 députés britanniques de tous bords politiques ont
écrit à la cheffe de Scotland Yard, Cressida Dick, inquiets pour
leur sécurité après des incidents survenus aux abords du Parlement sur fond de tensions liées au Brexit. Ils pointent du
doigt des individus «liés à l’extrême droite» se «livrant de plus
en plus à des actes d’intimidation, potentiellement criminels,
envers des députés, des journalistes, des militants». La dernière
victime est l’élue tory Anna Soubry, favorable à un second
référendum, traitée de «nazie» lundi par des pro-Brexit.
Le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, ce mardi. PHOTO MARKUS SCHREIBER. AP
Allemagne: la fuite de données
et le jeune homme en colère
Un homme de 20 ans, armé
de son «irritation» à l’égard
de personnalités politiques
allemandes, affirme avoir
été, depuis sa chambre
d’ado, l’auteur d’un massif
piratage informatique outreRhin. Ce hacking a plongé le
pays dans un tel désarroi
qu’il aurait même, selon
Bild, demandé l’aide de
la NSA… L’affaire, révélée au
grand public vendredi, a créé
un choc dans le pays. Des
données concernant près de
mille personnalités –politiques, artistes, journalistes et
militants – ont été divulguées via Twitter. La chancelière, Angela Merkel, a aussi
été touchée par ces fuites,
même si les informations
diffusées ne revêtent pas de
caractère sensible.
Ce déballage d’informations
–listes de membres de partis
politiques, adresses, numéros de téléphone, échanges
privés sur Internet, photos
de vacances, factures – a
déstabilisé la classe politique allemande.
Les regards se sont rapidement dirigés vers l’extrême
droite. Il faut dire que de
tous les partis du Bundestag, l’AfD (extrême droite) a
été, curieusement, le seul
épargné.
Mais mardi matin, la police
annonçait qu’un homme
de 20 ans résidant dans la région de Francfort avait été
interpellé dimanche. Après
une conférence de presse, on
en a appris un peu plus sur
ses motivations. Ce garçon,
vivant chez ses parents et
encore scolarisé, a affirmé
avoir agi seul, par «irritation» à l’égard des personnalités concernées. Etrange
toutefois que cette «irritation» n’ait concerné aucun
membre de l’AfD.
Les premiers éléments de
l’enquête n’ont pas permis
de «conclure à une motivation politique», selon le porte-parole du département de
lutte contre la cybercriminalité au parquet de Francfort.
Mais, lors d’une conférence
de presse mardi, le ministre
de l’Intérieur, Horst Seehofer (CSU), a rappelé que ce
point devait «être éclairci».
D’autant que le chef du département de cybersécurité
de la police criminelle,
Heiko Löhr, a affirmé que la
police prend en compte dans
son enquête des motivations
«aussi bien criminelles que
politiques». Il n’est pas certain que le jeune homme ait
agi seul. Après avoir reconnu
les faits, ce dernier a été remis en liberté. Il dépend de
la justice pour mineurs.
JOHANNA LUYSSEN
(à Berlin)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Les libertés passent
par la casse fichier
DÉCRYPTAGE
Les annonces d’Edouard Philippe, lundi soir, visant à interdire
de manifester des personnes suspectées de commettre des
violences laissent craindre une dérive répressive qui pourrait
enfreindre des principes constitutionnels.
Par
DAMIEN DOLE
et ISMAËL HALISSAT
«I
ls n’auront pas le dernier mot.» L’élément de langage est martelé par
Edouard Philippe, lundi soir au journal de 20 heures de TF1, pour annoncer la future loi «anticasseurs» du gouvernement.
Avec de multiples formules choc, le Premier
ministre vise les contestataires violents du
mouvement des gilets jaunes: «Nous ne pouvons pas accepter que certains profitent de ces
manifestations pour déborder, pour casser,
pour brûler.» Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, avait préparé le terrain quelques heures avant lui: «A l’ultraviolence, nous
opposerons l’ultrafermeté.» L’annonce de cette
nouvelle loi souligne le tournant sécuritaire
du gouvernement vis-à-vis de la contestation
sociale entamée mi-novembre. Selon les chiffres du ministère de la Justice, 5339 personnes ont déjà été placées en garde à vue. Parmi
elles, 815 personnes ont été poursuivies en
comparution immédiate. Combien ont été
condamnées, relaxées? Le ministère assure
ne pas disposer d’une telle statistique.
Dans ce plan «anticasseurs», Edouard Philippe a notamment révélé de nouvelles dispositions pour poursuivre les personnes qui participent à une manifestation non déclarée,
ainsi que la création d’un délit pour les personnes qui se masquent le visage, une infraction qui s’apparente aujourd’hui à une simple
contravention. Le Premier ministre a aussi
annoncé souhaiter engager «très sérieusement» la responsabilité civile des manifes-
tants en cas de dégradation. Sans qu’il soit
possible de savoir s’il s’agit d’un retour à la loi
«anticasseurs» de 1970 –abrogée à l’arrivée de
la gauche au pouvoir, en 1981 – et sa logique
de responsabilité collective des participants
à une manifestation.
La mesure de cette nouvelle loi qui s’annonce
déjà comme la plus délicate et la plus emblématique est la création d’un fichier des militants identifiés comme violents par les préfectures. Sur la base d’informations des
services de renseignement, ces personnes
pourraient être interdites de manifestation.
Au-delà des débats sur l’efficience policière
d’une telle mesure, ce nouveau fichier pourrait constituer une atteinte considérable aux
libertés publiques. Le texte devrait être présenté début février à l’Assemblée nationale.
Comment fonctionnerait
ce fichier voulu par
le gouvernement ?
L’idée d’un mécanisme d’interdiction de manifestations à l’aide d’un fichier de renseignement n’est pas nouvelle. Mi-octobre, une proposition de loi LR votée au Sénat prévoyait le
même dispositif. Ce texte de la droite constitue d’ailleurs la base de travail de l’exécutif.
Après les violences survenues le 1er décembre,
le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez avait indiqué au Sénat,
qu’un groupe de travail avait justement été
monté entre son ministère et celui de la Justice pour évaluer ce texte et avait déjà annoncé que l’exécutif présenterait une version
au Parlement en début d’année 2019. Si les
détails de la mesure ne sont pas connus, la
volonté du gouvernement est bien de permettre, en dehors de toute procédure judiciaire,
d’empêcher une personne, ciblée par les
services de renseignement, de se rendre dans
une manifestation.
La proposition de loi votée au Sénat, dont
s’inspire le gouvernement, prévoit que les
personnes visées sont celles coupables de violences ou de dégradations mais aussi à quiconque appartient «à un groupe ou entre en
relation de manière régulière avec des individus incitant, facilitant ou participant à la
commission de ces mêmes faits». Cette qualification juridique très large permettrait de
ficher massivement les manifestants. Sur le
terrain, la loi pourrait être appliquée de deux
façons: les personnes concernées pourraient
être contraintes de se présenter au commissariat à l’heure du rassemblement et des contrôles d’identité aux abords de la manifestation
permettraient de repérer et d’interpeller ceux
qui seraient présents.
«C’est encore une fois une logique prédictive,
estime le professeur de droit public Serge
Slama. Quelqu’un qui a un casier administratif parce qu’il est connu comme fréquentant
certains mouvements sociaux radicaux pourra
être interdit de manifester. Il existe un vrai risque d’atteinte disproportionnée aux libertés
de manifestation et d’aller et venir.» L’avocate
Aïnoha Pascual, spécialiste des procédures
liées aux manifestations, abonde : «Dans le
dispositif qui est aujourd’hui sur la table, c’est
le préfet qui est aux commandes, il n’est pas
nécessaire que la personne visée ait déjà été
condamnée ou interpellée. Cela repose sur le
soupçon et la capillarité.»
Le 8 décembre, près de l’avenue de Friedland
Un fichier dédié aux
manifestations existe-t-il déjà ?
Il existe déjà un fichier relatif aux manifestations et intitulé «prévention des atteintes à la
sécurité publique». Piloté par le service central du renseignement territorial, cet outil de
surveillance a été créé en 2009, pendant la
présidence de Nicolas Sarkozy. C’était l’époque de la délicate création de la Direction
centrale du renseignement intérieure et du
fantasme policier sur une menace terroriste
de «l’ultragauche», au premier rang de laquelle figurait le groupe de Tarnac. Dans ce
fichier sont rassemblés près de 4500 noms,
selon un décompte datant de novembre 2017.
Les autorités prévoient-elles de s’appuyer sur
ce listing existant pour constituer une future
base de données des interdits de manifestation? La tentation sera forcément très grande.
En quoi le projet du gouvernement s’inspire-t-il des interdictions de stade pour les supporteurs de football ?
La paternité avec les mesures adoptées depuis
plus de vingt ans contre les hooligans est re-
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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«Dans le dispositif
qui est sur la table,
il n’est pas nécessaire
que la personne visée
ait déjà été condamnée
ou interpellée. Cela
repose sur le soupçon
et la capillarité.»
Aïnoha Pascual avocate spécialiste
des procédures liées aux manifestations
lences en France mais ont en revanche eu un
impact très dur sur l’ensemble des fans. Pour
des interdictions de stade administratives et
des faits qui n’ont donc pas été jugés, des supporteurs n’ont pas pu passer des concours administratifs, devenir pompiers volontaires ou
poser des congés pour cause de pointage au
commissariat.» Et depuis, cet arsenal antihooligans a déjà essaimé. «Par exemple, au niveau européen, on applique déjà aux militants
altermondialistes des mesures propres aux
hooligans, pour les rassemblements internationaux comme le G20 ou le G8, souligne la
chercheuse Vanessa Codaccioni. Les manifestants sont arrêtés aux frontières sur la base du
système d’information Schengen. Il existe depuis des années une circulation des pratiques
de répression entre le hooliganisme, le militantisme et l’antiterrorisme.»
Des interdictions de manifester ont-elles déjà été adoptées
en France ?
à Paris, lors de l’acte IV des gilets jaunes. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
vendiquée par le gouvernement. En 1993, des
policiers sont pris à partie dans la tribune
Boulogne lors d’un match qui oppose le PSG
à Caen. L’un d’eux est lynché et la scène, filmée, choque le public. Dans la foulée, la loi
Alliot-Marie est votée. Elle prévoit qu’un tribunal peut prononcer des interdictions de
stade allant jusqu’à cinq ans. Dans les années 2000, cet arsenal répressif est renforcé:
les interdictions administratives de stade
sont créées en 2006 et, un an plus tard, est
mis en place le fichier national des interdits
de stade (Fnis). «Le fichier de supporteurs n’est
pas la finalité, c’est l’accessoire qui permet
d’appliquer les interdictions de stade, précise
Pierre Barthélemy, avocat d’associations de
supporteurs. Les interdictions administratives de stade étaient à la base des moyens de
prévention, permettant de faire la jointure
avec le judiciaire. Mais le système a été dévoyé
et c’est désormais pris comme une sanction. Le
fichier est lu comme un casier judiciaire alors
que c’est un fichier préventif.» Après les annonces d’Edouard Philippe, le monde du supporteurisme a rappelé que ces mesures
n’avaient pas ému grand monde à l’époque.
APRÈS LA CASTAGNE, LA CAGNOTTE
Caisse de soutien au boxeur Christophe Dettinger au départ, la cagnotte
Leetchi engagée pour lui permettre de payer ses frais de justice s’est
transformée en incroyable caisse de résonance. Garnie d’environ 117 000 euros
(offerts par 7 500 donateurs), la quête, réalisée en quelques heures, a été
clôturée mardi par le site de collecte, manifestement mal à l’aise avec cette
levée de fonds. Peu avant de se rendre à la police, Dettinger, qui a frappé
plusieurs gendarmes mobiles dans la manifestation des gilets jaunes samedi,
a publié une vidéo dans laquelle il explique ressentir «la colère du peuple».
Mardi, Leetchi a publié un communiqué expliquant que «le transfert des fonds
ne sera effectué que sur présentation de justificatifs […], sur le compte dédié
de l’avocat et ce sans aucun intermédiaire». Plusieurs syndicats de police et
personnalités politiques ont dénoncé cet appel aux dons, y voyant un soutien à
la violence contre la police, voire une initiative elle-même illégale. Notamment
Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et
les hommes, qui a affirmé, sur France Info, «qu’il serait souhaitable de savoir
qui a donné à cette cagnotte, car je crois que c’est une forme de complicité».
«Cela fait plus de douze ans que la loi a été
créée, aucun bilan n’a été fait, mais on veut
quand même s’appuyer dessus et la généraliser», s’étonne Pierre Révillon, président de
l’Association national des supporteurs (ANS).
Les interdictions de déplacement ont aussi
été systématisées pour des supporteurs, qu’ils
aient commis un acte délictueux ou non. «La
plupart des interdictions de stade le sont pour
des fumigènes ou pour la revente des places au
marché noir, explique le président de l’ANS.
Les lois n’ont pas endigué les problèmes de vio-
L’application, en octobre 2017, de la loi qui fait
entrer l’état d’urgence dans le droit commun
a permis aux autorités de prononcer des interdictions de séjour, utilisées en réalité comme
des interdictions de manifestations. Ces mesures ont été prononcées sur le même mécanisme que celui qu’a annoncé le gouvernement : par les préfets et sur la base des
fameuses notes blanches des services de renseignement. «Le dispositif que présente le gouvernement est un croisement de l’état d’urgence et des dispositions qui existent pour les
supporteurs», analyse Serge Slama.
Cet article de la loi de l’état d’urgence sur les
interdictions de séjour avait justement été attaqué par les avocats Raphaël Kempf et Aïnoha Pascual avec une question prioritaire de
constitutionnalité. Dans sa décision, le Conseil constitutionnel avait en partie censuré
l’article au motif que le cadre juridique était
trop extensif. «Le texte prévoyait comme critère la notion d’entrave aux pouvoirs publics,
le Conseil constitutionnel a estimé que cela ne
permettait pas d’avoir des garanties suffisantes sur ce qui était visé et notamment dans l’espace et dans le temps», explique Aïnoha Pascual. Le risque d’inconstitutionnalité de la
proposition de loi de la droite sénatoriale
avait justement été soulevé par Laurent
Nuñez en décembre: «Un certain nombre des
mesures […] nous semblent aller dans le bon
sens, mais elles méritent d’être retravaillées,
notamment pour être constitutionnelles.» •
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12 u
FRANCE
Recueilli par
FRANÇOIS CARREL
Correspondant à Grenoble
Photo PABLO CHIGNARD.
HANS LUCAS
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Commission nationale du débat public (CNDP) présidée par Chantal
Jouanno (lire ci-contre), «vise à répondre à l’attente exprimée par le
mouvement des gilets jaunes d’être
plus directement associés à l’élaboration des politiques publiques» selon le gouvernement. Eric Piolle exhorte lui Emmanuel Macron à aller
beaucoup plus loin et à ouvrir un
«processus constituant» historique,
amenant à une VIe République.
Quel est pour vous l’enjeu du
grand débat national qui doit
s’ouvrir dans les jours à venir ?
C’est un enjeu majeur, historique.
Nous devons saisir cette opportunité pour dépasser une crise pro-
«
E
ric Piolle, 46 ans, est le maire
(Europe Ecologie-les Verts)
de Grenoble (Isère) depuis 2014, à la tête d’une coalition
verte-rouge-citoyenne (EE-LV, Parti
de gauche et mouvements citoyens). Il analyse les enjeux du
«grand débat national» annoncé
par Emmanuel Macron le 10 décembre dernier. Ce débat qui va
être organisé du 15 janvier au
15 mars 2019, sous la houlette de la
fonde de régime qui n’est pas nouvelle : elle dure depuis des
décennies, les termes avaient déjà
été posés par Jacques Chirac il y a
vingt-cinq ans, avec l’énoncé de la
«fracture sociale». Emmanuel Macron n’a fait que faire déborder le
vase, en assumant avec morgue et
dédain le fait que les 1% des Français les plus riches faisaient sécession. Il l’a clairement signifié par des
gestes symboliques comme la suppression de l’impôt sur la fortune, la
fin des contrats aidés, les coups portés au logement social... et ce, sans
aucune prise en compte des enjeux
environnementaux et sociaux pourtant centraux dans la crise actuelle.
Eric Piolle
«Le grand débat
doit être l’acte I
d’un processus
constituant»
INTERVIEW
Pour le maire écologiste de Grenoble, le Président
ne doit pas chercher à sauvegarder le modèle
actuel, incapable de faire face aux crises sociales,
environnementales, politiques et européennes,
mais poser les bases d’une VIe République.
Tel qu’il est défini pour l’instant,
ce débat peut-il vraiment permettre de «dépasser» cette
crise ?
Il ne faut pas que ce débat soit considéré comme une simple «porte de
sortie» pour le gouvernement: nous
sommes à l’aube de ce qui doit devenir un processus constituant, pour
aller vers la VIe République. Pour
l’instant, ni le gouvernement, ni
Chantal Jouanno n’ont dit ce qu’ils
allaient faire des résultats de ce débat: ce qui est annoncé n’est clairement pas à la hauteur des envies et
des exigences des citoyens. Derrière
les mouvements des gilets jaunes,
des marches pour le climat et tout
ce qui bouillonne dans notre société, on ressent une énergie, un appétit qui portent une exigence très
forte. Le cadrage du débat doit être
à cette hauteur-là : nous sommes
au-delà d’une simple crise de représentation, engageons un processus
constituant! Seule une Constitution
nouvelle, qui doit être stable dans le
temps et fonctionner en dehors des
clivages partisans, permettra de poser les questions de fond et de répondre à l’envie énorme des Français de changer le modèle.
C’est un appel direct au président de la République ?
Emmanuel Macron doit prendre la
mesure de la phase historique dans
laquelle nous nous trouvons, ne pas
être à la remorque des Français et
des territoires qui veulent bouger et
de transformer le cadre. Il doit dire
maintenant que ce grand débat national sera l’acte I d’un processus
constituant. Aujourd’hui, tous les
grands élus avec lesquels j’ai parlé
semblent en état de sidération, tel
des lapins pris d’immobilité dans
les phares d’une voiture. Personne
n’a de solution. Nous sommes entourés de crises politiques graves
– Etats-Unis, Italie, Brexit et tant
d’autres – et sous la menace d’une
crise financière majeure à l’échelle
de l’euro. Si ce débat national, annoncé à un moment où l’on sentait
clairement la panique du pouvoir,
reste dans le flou actuel, il ne servira
à rien. L’utiliser en extincteur du
mouvement social, pour tenter de
sauvegarder le système existant, ne
ferait que renforcer la crise. L’exigence de justice sociale et démocratique et l’énergie des citoyens sont
telles aujourd’hui que les briser serait terrible.
L’ampleur de la défiance d’une
partie de la société, notamment
au sein des gilets jaunes, à
l’égard du pouvoir et des élites,
ne rend-elle pas illusoire un tel
processus ?
Si Macron pose le cadre fort d’une
démarche constituante, je crois que
l’appétit est là : les Français sont
preneurs de débat, de sens, car ils
sont parfaitement conscients de
l’impasse dans laquelle se trouve
notre système. Ils mesurent parfaitement l’ampleur des enjeux, les
conséquences environnementales
et sociales du modèle actuel. Il y a
énormément de gens désengagés,
certains réagissent avec colère,
d’autre avec désinvolture, d’autres
encore avec violence, mais je crois
que l’espoir ne meurt jamais et qu’il
se ranime à la première lueur. Cette
lueur, ce doit être une nouvelle République. Macron doit se comporter, selon les mots de Pierre Mendès
France, comme le facilitateur de
l’accouchement d’un nouveau modèle. C’était valable dans les années 30, ça l’est toujours… Il faut
qu’il saisisse cette grande opportunité, celle de poser les bases d’un
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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Gros salaire:
Chantal Jouanno
se retire du «pilotage»
Les 176000 euros
brut annuels perçus
par la cheffe de la
Commission du
débat public
passaient mal: elle
ne veut plus gérer
la concertation.
L
nouveau modèle, d’un nouveau
contrat, dans le fil de ce qu’a su initier après-guerre le Conseil national
de la Résistance, ou plus proche de
nous l’Irlande après le crash
de 2008. Jusqu’ici ces grands virages ont été le fruit de guerres ou de
révolutions. Aujourd’hui, Macron
doit mesurer la profondeur de ce
qui se passe. Si ce grand débat ne
devait être, comme les 10 milliards d’euros lâchés en décembre,
qu’un mouvement de panique du
régime destiné à sauver sa peau, ce
serait d’une brutalité terrible, qui se
traduirait par la poursuite de la
montée de la violence dans notre
société. •
A la
mairie de
Grenoble,
mardi.
e chiffre avait tout du
chiffon rouge pour gilets jaunes. Alors que la
grande consultation décentralisée voulue par le chef de
l’Etat doit s’ouvrir mardi, la
révélation par le quotidien
la Lettre A de la rémunération de Chantal Jouanno, qui
préside depuis mars 2018 la
Commission nationale du débat public (CNDP) chargée de
le superviser, a suscité gêne
jusque chez l’intéressée. Tant
de gêne qu’elle a fini par jeter
l’éponge mardi soir, annonçant sur France 2 son «refus
de piloter le débat»: avec
176 000 euros brut annuels
en 2019 (soit 14 700 euros
brut par mois), le montant de
sa rémunération est apparu
difficilement assumable, a
fortiori en pleine crise des
gilets jaunes. Mais Jouanno
a précisé ne pas renoncer à la
présidence de la CNDP et en
appelle au chef de l’Etat pour
«arbitrer» sa rémunération.
Relayée par Marianne, la polémique était montée en flèche, alimentée aussi bien sur
les réseaux sociaux que par de
nombreux politiques. On en
imagine aisément les termes.
Lundi sur France Info, l’ex-sénatrice avait tenté d’éteindre
l’incendie en assurant comprendre combien cette rémunération pouvait choquer.
Pour justifier son montant,
elle rappelait qu’il s’agissait
du «salaire fixé par les autorités [pour] les présidents de la
CNDP, quels qu’ils soient. Cela
ne dépend pas de moi et ça
n’est pas lié au grand débat».
Pour l’ancienne ministre des
Sports, cette rémunération
pouvait même être un sujet
du grand débat national: «Je
pense que c’est important que
les gens disent […] en quoi ça
les choque. A la limite, s’ils
veulent faire une proposition
pour réviser ce salaire, ils en
sont totalement libres.»
Décomplexé. Comme pour
les autres autorités administratives indépendantes, le
salaire du président de la
CNDP est déterminé par décret gouvernemental, donc
sans faire l’objet d’un débat
au Parlement. L’annexe au
projet de loi de finances précise que la «rémunération» de
Jouanno comprend son salaire, mais aussi son indemnité de résidence et l’ensemble des primes et indemnités
qu’elle doit recevoir.
A titre de comparaison, son
traitement s’apparente à celui
dont bénéficie le président de
l’Autorité de contrôle des
nuisances sonores aéroportuaires (150 000 euros brut
par an) ou de celle du président de l’Autorité de régulation des activités ferroviaires
et routières (154000 euros).
Mais il y a mieux lotis encore:
le président de l’Autorité de la
concurrence émarge, lui,
à 194 000 euros, celui de
l’Autorité de sûreté nucléaire
à 221 000 euros et celui de
l’Autorité des marchés financiers à 240000 euros… Loin
de ces niveaux, le président
de la Haute Autorité pour la
transparence de la vie publique est, lui, payé «seulement»
8 000 euros brut par mois,
alors qu’il gère une cinquantaine de temps pleins contre
une dizaine pour Jouanno.
Décomplexé, le ministre de la
Transition écologique, François de Rugy, qui héberge la
CNDP dans les locaux de son
ministère sans en avoir la tutelle, avait cru utile de nourrir
le débat en affirmant mardi
sur Europe 1 qu’il n’était pas
favorable à ce que «tout le
monde gagne pareil»: «Si on
considère qu’exercer des responsabilités politiques, c’est
quelque chose qui ne doit pas
être rémunéré, ou simplement
au salaire minimum, ça veut
dire qu’on considère qu’il n’y a
plus d’échelle de valeur dans
les responsabilités.» Assez
loin du sujet posé par une rémunération dépassant les
dix smics mensuels et supérieure à celle des principaux
personnages de l’Etat.
MBappé. Mais pour
De Rugy, «ce n’est pas une
question de comparaison entre nous». Et le numéro 2 du
gouvernement, 161498 euros
brut annuels, de se lancer
dans une comparaison osée:
«Il y a des joueurs de foot qui
gagnent un million d’euros
par mois et ça ne choque personne.» On rappellera que si
Kylian Mbappé est payé infiniment plus que Chantal
Jouanno, cette dernière l’est,
elle, avec de l’argent public.
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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14 u
FRANCE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
CheckNews : l’abrogation
du mariage pour tous estelle une revendication
des gilets jaunes ? En parallèle du mouvement
LIBÉ.FR
des gilets jaunes, le Conseil économique, social et
environnemental (Cese) a lancé une consultation
des citoyens, mais toutes les propositions n’émanent pas des gilets jaunes. La manif pour tous
y a participé en masse.
Combatif pour
sa première
audition depuis
qu’il est détenu,
le PDG reste pour
l’heure incarcéré.
Le sort de l’alliance
automobile francojaponaise reste
nébuleux.
Par
FRANCK BOUAZIZ
U
ne stratégie de défense affûtée doublée
d’un excellent coup
de communication. En demandant à comparaître devant le tribunal de Tokyo,
Carlos Ghosn, mis en détention depuis le 19 novembre
pour dissimulation de revenus et abus de biens sociaux,
est revenu sur le devant de la
scène. Menotté, en costume,
mais sans cravate et chaussé
de simples claquettes en
plastique, le PDG «empêché»
de Renault a lu un texte
d’une page et demie dont
chaque mot était soigneusement pesé. Il s’est attaché à
réfuter les accusations de la
justice japonaise.
A propos des rémunérations
non déclarées, le principal Dans les rues de Tokyo, le 8 janvier, après la comparution de Carlos Ghosn. PHOTO BEHROUZ MHERI. AFP
grief retenu contre lui, Carlos
Ghosn a martelé: «Je n’ai jamais reçu de compensation de
Nissan qui n’ait été révélée, de
même que je n’ai pas établi de
contrat visant à recevoir une
rémunération fixe non divulguée.» Quant à ses pertes personnelles, à la suite de la crise
financière de 2008, qu’il
aurait fait prendre en charge nes, l’accusation incarnée par Ghosn, ou son maintien en réagir vigoureusement après s’assurer que l’équilibre des
par Nissan, l’ex-PDG du cons- le parquet de Tokyo a donc eu détention, en s’appuyant sur l’intervention de leur patron. forces au sein de l’alliance
tructeur japonais conteste un boulevard pour diffuser de nouvelles accusations. Leur véritable mouvement Renault-Nissan, qui penche
également tout abus de biens officiellement – ou officieu- Cette technique dite du «sau- d’humeur s’est manifesté au jusqu’à présent en faveur du
sociaux : il dit
sement via des cissonnage» a déjà permis, à lendemain de l’incarcération français, reste le même. Reavoir momenta- L’HISTOIRE fuites – les char- trois reprises, de prolonger de Carlos Ghosn, lorsqu’une nault détient 43,4% du capinément demandé
ges retenues con- sa détention.
lettre de soutien a été rédi- tal de Nissan, quand le japoDU JOUR
à Nissan de se
tre lui. Dans cette A Paris, la prise de parole de gée, entre autres au nom des nais n’est actionnaire qu’à
porter garant de ses engage- affaire, la firme japonaise, qui celui qui est toujours PDG salariés, sans que leurs repré- hauteur de 15% de la marque
ments financiers «tant que a mené sa propre enquête in- de Renault a suscité des avis sentants aient été consultés. au losange.
cela ne coûtait rien à l’entre- terne avant de la transmettre divergents. «Son discours Pour l’heure, comme le fait
prise». Ghosn a ensuite con- au procureur, a d’ailleurs fait n’apporte aucun élément nou- remarquer un syndicaliste «Hors jeu». Mais qu’en seclu son intervention comme office d’auxiliaire de justice. veau», estime Fabien Gâche, rompu aux coups de billards ra-t-il si Ghosn est mis hors
une plaidoirie: «Je suis innodélégué central CGT. De son à trois bandes, «Carlos Ghosn jeu par la justice japonaise
cent des accusations proférées «Saucissonnage». Tout côté, le représentant des ca- présumé innocent, arrange qui veut aller au procès? Il est
à mon encontre… J’ai été ac- l’enjeu est maintenant d’éva- dres CFE-CGC, Bruno Azière, tout le monde». En clair, aussi plus que probable que Niscusé à tort et détenu injuste- luer l’impact de ce témoi- considère que Carlos Ghosn bien la direction générale de san, dont le chiffre d’affaire
ment sur la base d’accusations gnage, à plusieurs niveaux. «a pris un risque pour son Renault, que l’Etat action- pèse presque deux fois plus
sans valeur ni fondement.»
Sur la procédure en cours à image en se présentant ainsi» naire. Cela leur permet de ne lourd que celui de Renault,
Depuis sa mise en détention, Tokyo, une première réponse tout en soulignant l’attitude pas prendre de mesures défi- demandera un rééquilibrage.
Carlos Ghosn n’était plus ap- sera apportée le 11 janvier. «combative» du numéro 1 de nitives à son égard, comme La capacité de l’Etat français
paru publiquement et n’avait Vendredi, la justice japonaise la firme au losange.
une révocation de son poste et de la direction de Renault
pu livrer sa version des faits. devra se prononcer sur la Les organisations syndicales de PDG. Ce statu quo est un à contrecarrer cette demande
Durant près de huit semai- remise en liberté de Carlos ne devraient toutefois pas moyen de temporiser pour sera faible. C’est à la lumière
Renault et Nissan se jaugent,
Carlos Ghosn clame son innocence
de ce rapport de force, qu’il
faut lire les propos du ministre de l’Economie, Bruno
Le Maire, répétés dimanche
et ce mardi sur «le respect de
la présomption d’innocence».
«Jusqu’à quand?» s’interroge
néanmoins Colette Neuville,
représentante des actionnaires minoritaires. «Un PDG
par intérim [Thierry Bolloré
a été nommé à ce poste en
remplacement de Ghosn,
ndlr], ça ne pose pas de problèmes pour la gestion quotidienne. Mais ce type de gouvernance n’est pas tenable
pour des décisions de long
terme: une acquisition ou des
choix technologiques majeurs
comme la motorisation électrique.» Pile poil les questions
qui agitent l’industrie automobile en ce moment… •
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 15
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LIBÉ.FR
Chronique «le Bulletin des secondes»
Il se passe rarement deux jours d’affilée sans que l’on
parle d’éducation dans les médias. Pourtant, on entend très rarement l’avis des premiers concernés : les élèves. Que pensent-ils de l’école ? Des réformes ? Et du ministre ? Dans cette nouvelle
chronique, Libé donne la parole aux lycéens. Une évaluation en onze
questions, toujours les mêmes, pour mesurer leur perception du système éducatif. Aujourd’hui, Sandra, 15 ans, en seconde générale au lycée Léonard-de-Vinci, à Monistrol-sur-Loire (Haute-Loire).
Procès Barbarin: les victimes racontent
Barbarin, lors de son procès. PHOTO BRUNO AMSELLEM
Duverger. Devant le tribunal
correctionnel de Lyon, mardi
après-midi, les sanglots
étranglent parfois sa voix.
En 1978, il a 9 ans. «Beaucoup
d’amis de mes parents ont inscrit leurs enfants chez les
scouts de Saint-Luc et ils sont
ravis», raconte-t-il. Il rejoint
1500 euros
C’est le montant de l’amende infligée avec sursis
à Fanny Pigeaud, journaliste travaillant pour
Mediapart, après sa condamnation pour diffamation. Elle a été condamnée à la suite d’un article
intitulé «Comment le groupe Bolloré a ruiné deux entrepreneurs camerounais», publié en avril 2016 par
le site d’information. Alors que cette spécialiste de
l’Afrique a écopé d’une amende avec sursis, Edwy Plenel, poursuivi en tant que directeur de publication,
s’est vu infliger, lui, une amende de 1500 euros ferme.
Le tribunal a également condamné les deux prévenus
à verser solidairement 2000 euros à chaque partie civile –Vincent Bolloré et deux de ses entreprises– en
dédommagement du préjudice d’image subi. Dans
l’article, la journaliste estimait que les deux associés
s’étaient retrouvés ruinés parce que le groupe français
n’avait pas respecté une décision de la justice camerounaise prise en 1993, l’intimant de payer à leur société des dommages et intérêts. A l’audience le 4 décembre, le ministère public avait critiqué le sérieux
de son enquête, estimant que l’article était «certes
bien fondé, mais plutôt inopportun». Le tribunal a repris mardi ces arguments, relevant notamment «le
caractère incomplet de l’enquête» qu’il a considérée
«à charge» et «non contradictoire». La journaliste
s’était défendue à l’audience en disant avoir tenté de
joindre en vain le groupe Bolloré et ses conseils pendant près de trois semaines.
la troupe en septembre.
«Quelques mois plus tard, le
prêtre me demande de le suivre dans la salle où les costumes du théâtre de la paroisse
étaient entreposés», poursuit-il. C’est là qu’il subit les
abus du père Preynat. Régulièrement. «J’essaie, à l’épo-
que, de me persuader qu’il fait
cela parce qu’il m’aime bien»,
dit-il. Avec dégoût, il se souvient de l’haleine de cigare
froid du prêtre. Le pire arrive
lors d’un voyage en Corse.
Dans le car, au vu et au su de
tous, Preynat l’attire sur ses
genoux et lui caresse le sexe
jusqu’à l’érection. Trente ans
plus tard, le 24 juin 2011, c’est
lui qui alertera le diocèse de
Lyon, en rencontrant Thierry
Brac de la Perrière, l’évêque
auxiliaire de Barbarin: «J’ai
clairement parlé d’abus et il
n’a pas eu l’air d’être surpris»,
a-t-il maintenu face au flou
entretenu à la barre par son
interlocuteur de l’époque,
aujourd’hui prévenu.
BERNADETTE
SAUVAGET
Envoyée spéciale à Lyon
A lire en intégralité sur Libé.fr
Cette fois, ça y est: Thierry Mariani va rejoindre le Rassemblement national (ex-FN) et figurer sur la liste du parti de
Marine Le Pen pour les européennes. L’intéressé devait annoncer ce mercredi matin son départ du parti Les Républicains. Voilà qui n’a surpris personne, tant l’attrait de Mariani pour l’extrême droite est visible depuis des années.
Cela contredit tout de même… Thierry Mariani. En
juillet 2015, l’ancien ministre, interrogé par le Lab sur son
rapport à l’extrême droite, démentait fermement: «Ça fait
trente ans que je m’entends dire que je me rapproche du FN.
C’est ridicule, je ne suis absolument pas en accord avec ce
parti qui se veut à droite sur les sujets régaliens mais qui a
des positions de gauche archaïque sur le social.» En trois ans
et demi, il a eu le temps d’évoluer. L’extrême droite aussi,
d’ailleurs. En 2017, Mariani était déjà plus nuancé, ne trouvant plus «ridicule» un rapprochement avec le FN, mais
juste prématuré. De son propre aveu, le «programme économique avancé par Marine Le Pen pendant la présidentielle»
était encore trop à gauche, confiait-il alors à l’hebdo d’extrême droite Minute. «Si un jour, la droite veut gagner les
élections, je dis que nous avons deux ans d’ici aux européennes pour faire en sorte que les gens qui partagent les mêmes
valeurs, sans excès mais sans mollesse, puissent se retrouver», prévenait-il tout de même. L’agenda est respecté. S.Ct.
Suppression de la taxe d’habitation:
coup politique et sparadrap fiscal
La suppression de la taxe d’une réforme annoncée de la
d’habitation est pour Em- fiscalité locale» prévue pour
manuel Macron ce que l’im- mars. D’où l’annonce du
position à 75% des très hauts chef de l’Etat, deux jours
revenus a été pour François après la décision du Conseil
Hollande : une proposition constitutionpolitique canon pour faire la nel, de suppridifférence dans une élection mer totaleprésidentielle qui se révèle, ment la taxe
en pratique, être un terrible d’habitation,
pétrin budgétaire et consti- y compris
tutionnel. Au départ, tout pour les 20 %
allait pourtant très bien… des Français
Cette réforme phare inscrite les plus ridans le programme du can- ches. Mais ça,
didat En marche est votée c’était avant la mobilisation
sans accroc: d’ici à septem- des gilets jaunes, qui exigent
bre 2020, 80% des Français plus de justice sociale.
les moins aisés verront leur Le gouvernement pourrait-il
taxe d’habitation supprimée donc renoncer à cette supen trois fois. Mais
pression totale,
c’était sans compANALYSE qui priverait l’Etat
ter les juges tade quelque 8 miltillons du Conseil constitu- liards d’euros ? C’est ce
tionnel. En 2012, Hollande qu’ont laissé entendre plus’était fait retoquer sa taxe sieurs ministres depuis diannoncée pendant sa cam- manche. S’il pense toujours
pagne.
qu’il faut «all[er] au bout de
Fin 2017, les «sages» ont ac- cette suppression», Bruno
cordé un sursis à Macron, se Le Maire (photo) a, le pregardant la possibilité de mier, semé le trouble en as«réexaminer» ce sujet «en surant sur Europe 1 que ce
fonction notamment de la fa- «sujet […] pourrait être souçon dont sera traitée la si- mis à discussion» lors du
tuation des contribuables «grand débat national» qui
restant assujettis à la taxe s’annonce. «On peut très
d’habitation dans le cadre bien demander aux Français
“Est-ce que vous estimez que
pour les 20% les plus riches,
il est légitime ou non de supprimer la taxe d’habitation ?”» a lancé le ministre
de l’Economie
et des Finances. Ses collègues Benjamin
Griveaux et Gérald Darmanin
ont embrayé le
lendemain. Le
porte -parole
du gouvernement a confirmé que cette
question était «sur la table».
Quant au ministre de
l’Action et des Comptes publics, il a estimé que «peutêtre […] on pourrait effectivement imaginer qu’[il] ne
serait pas juste» de ne plus
faire contribuer les plus
aisés.
Assez pour laisser l’impression de l’enclenchement
d’une marche arrière…
avant que Le Maire ne précise mardi matin qu’il
comptait «aller au bout de la
suppression de la taxe d’habitation» mais que «cela
n’interdi[sait] pas que ce sujet fasse partie du débat sur
la fiscalité». «Que vaudrait
un débat sur la fiscalité et les
REUTERS
Ils sont neuf, tous d’anciens
scouts de la troupe Saint-Luc
de Sainte-Foy-lès-Lyon
(Rhône) sous la houlette du
père Bernard Preynat, un prêtre si charismatique et si estimé que parfois leurs parents
l’invitaient à déjeuner à la table dominicale. Dans les années 80, ils ont à peine 10 ans.
Chacun a eu à subir les assauts sexuels de l’abbé et
longtemps cru qu’il avait été
seul, s’enfermant dans son silence. Au deuxième jour du
procès Barbarin, Alexandre,
Laurent, Christian et les
autres viennent chacun leur
tour à la barre expliquer
pourquoi ils ont porté plainte
contre le cardinal Barbarin et
cinq de ses anciens collaborateurs. «J’ai grandi sans jamais en avoir parlé à personne», explique Laurent
De LR à RN Pour Thierry
Mariani, la cohérence
dure trois ans
dépenses publiques dont
nous fermerions toutes les
portes dès le départ et dont
nous aurions décidé à
l’avance l’issue, a-t-il interrogé. Pour que ce débat soit
réussi, y compris sur les questions de fiscalité et de
dépenses publiques, cela doit
être un débat ouvert.»
C’est surtout que l’exécutif
est coincé par le Conseil
constitutionnel. Que 20 %
des plus aisés continuent à
supporter la quasi-totalité
de la fiscalité locale après la
réforme et c’est la censure
assurée. La suppression
totale est, a priori, juridiquement inéluctable et la majorité compte donc utiliser le
débat pour bien expliquer
pourquoi elle y est contrainte. Et dire, éventuellement, ce qu’elle met sur la
table pour que ces 20 %
contribuent davantage via
d’autres impôts.
Sur le papier du programme
présidentiel, la proposition
était donc simple. Trop ?
Peut-être. Car au regard des
règles constitutionnelles et
des réalités politiques et
budgétaires, c’est bien plus
compliqué.
LILIAN ALEMAGNA
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16 u
FRANCE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Estelle, chercheuse en sociologie de 27 ans, a calculé qu’elle gagnait moins que le smic. Elle vient pourtant de décrocher une place d’attachée temporaire d’enseignement et de
Universités «L’excellence,
on sait faire, c’est juste
qu’on a zéro thune»
REPORTAGE
L’université de Lille accuse un déficit de 6 millions d’euros et a de plus
en plus recours à des vacataires pour faire des économies. Des
contrats précaires et mal payés souvent assurés par des doctorants.
Par
SHEERAZAD
CHEKAIK-CHAILA
Correspondance à Lille
Photos AIMÉE THIRION
«J
e finis ma thèse. Je vais essayer d’avoir un poste
d’enseignant à la fac. Sinon je retourne à l’agriculture…»
ironise Benjamin (1), doctorant lillois en sciences politiques. «Moi, si
je n’ai pas de poste, je serai fleuriste», annonce pour sa part Estelle,
27 ans, chercheuse en sociologie
qui vient de décrocher une place
d’attachée temporaire d’enseignement et de recherche (Ater) à l’université de Lille, payée 1 230 euros
net par mois, pendant un an, renouvelable une seule fois.
Douze mois de répit.
Mi-octobre, l’université de Lille a
annoncé une «année blanche» pour
la prochaine campagne de recrutement universitaire. La deuxième
plus importante université de
France, qui compte 67 000 étudiants et 6 700 salariés, a fini l’année dans le rouge, avec un déficit
de 6 millions d’euros. Un plan de redressement, étalé sur cinq ans, prévoit de laisser vacants 73 postes
d’enseignants-chercheurs et d’administratifs remplacés parfois par
des contrats précaires. Des établissements, comme à Orléans ou Ren-
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des juristes bien établis (travaillant
en entreprise, ayant un cabinet
d’avocat…) dont les cours ne sont
qu’une activité complémentaire.
D’après une note du Conseil national des universités (CNU), le nombre de vacataires a progressé
de 9 134 personnes depuis 2014.
En théorie, ils sont tenus de prouver
qu’ils ont d’autres revenus et un
autre métier que l’enseignement
dans le supérieur. Ce qui n’est pas le
cas de tout le monde. Alors certains
rusent avec des contrats de travail
bidons, de fausses fiches de paye ou
la création d’auto-entreprises…
Payées 41,41 euros brut de l’heure,
les vacations ne tiennent compte
que du temps de présence devant
les élèves. Pierre, 31 ans, a ramassé
quelque 250 copies d’étudiants de
licence en sciences politiques depuis la rentrée. Mais le temps qu’il
passe à corriger n’est pas payé. «Il y
a un moment où on met un minuteur. Ils ont une dissertation dans
le semestre : c’est huit minutes par
copie, raconte le doctorant. La
correction n’est pas bonne. On aimerait commenter, développer, mais on
ne peut pas.»
recherche (Ater) à l’université de Lille.
nes-I, sont aussi concernés par des
mesures d’austérité. Leur situation
financière, ainsi que celle de huit
autres universités et deux écoles
d’ingénieurs, inquiète la Cour des
comptes.
Alors à Lille, comme ailleurs, les
espoirs des jeunes chercheurs ont
fondu. Durant cette attente à durée
indéterminée, beaucoup font des
vacations. «Un prérequis pour
le CV», explique Estelle. Par endroits, avec la progression du nombre d’étudiants et le manque de professeurs titulaires, des filières sont
dépendantes de ces postes temporaires pour pouvoir continuer à assurer les cours.
TENSION
En France, le domaine des lettres et
des sciences humaines ainsi que les
disciplines droit, économie et gestion, sont les plus concernés par le
recours aux vacataires. «C’est un rite
de passage, estime Pierre, un autre
chercheur en fin de thèse. Il faut en
passer par là et il ne faut pas trop
cracher dans la soupe parce que
d’autres n’ont rien.» Lui donne des
cours dans la composante droit,
sciences juridiques, politiques et
sociales à Lille, pour la première
fois depuis la rentrée. Entre 2010 et
2018, le nombre de vacataires dans
ces filières est passé d’environ 400
à 600 personnes.
«Il y a un turnover important dans
les équipes d’une année sur l’autre.
Il faut les chercher, les recruter, les
former. C’est une surcharge de travail importante pour tout le monde,
y compris pour les personnels
administratifs», note Anne-Cécile
Douillet, enseignante-chercheuse
et responsable pédagogique de la filière sciences politiques à Lille,
l’une des plus en tension au sein
de l’université lilloise. Seulement
«35% de nos besoins en heures sont
couverts par des titulaires». Le reste
est partagé entre des salariés
en CDD et des vacataires. «Chez les
juristes, il y a beaucoup d’avocats
mais nous, par exemple, ce sont surtout des doctorants sans poste»,
précise Anne-Cécile Douillet. Ils
représentent 23 des 55 personnes
recrutées pour la rentrée 2018.
Initialement, la vacation a été pensée pour que des professionnels (juristes ou médecins par exemple)
partagent leur expertise avec les
étudiants. D’où la nuance de JeanChristophe Camart, le président de
l’université de Lille: les vacataires,
au nombre de 105596 dans les établissements français en 2017, «apportent aussi des compétences à
l’université. Vacataire, ce n’est pas
forcément être précaire. On ne peut
pas tous les comparer». Effectivement, la catégorie agglomère des
doctorants en situation fragile et
INCERTITUDE
En prenant en compte toutes ses
heures de préparation et de correction, Estelle a calculé qu’elle flirtait
avec un salaire réel de 7,5 euros brut
de l’heure. Moins que le smic. «Je
gagnais 11,29 euros de l’heure dans
le restaurant où je bossais avant»,
compare-t-elle un peu désabusée.
Elle attend toujours de toucher 1030 euros pour des vacations
datant de l’année universitaire 2017-2018. «On est en train
d’acquérir le plus haut diplôme de
l’enseignement supérieur. Je présente mes recherches devant des institutions internationales, mais je ne
touche pas d’argent, déplore la
jeune chercheuse. En France, on
n’accorde pas de valeur à ce que je
fais. L’excellence, on sait faire, c’est
juste qu’on a zéro thune.»
En mai, avec des dizaines d’autres
vacataires lillois excédés, elle a participé à la rédaction de «Paye tes vacations», une lettre ouverte adressée à la ministre de l’Enseignement
supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal. Leur initiative est relayée un peu partout en France.
«Il y a une inertie», reconnaît JeanChristophe Camart, le président de
l’université de Lille, qui s’est engagé
à mensualiser le paiement des
vacations. Damien, un ingénieur
de recherches lillois de 34 ans,
s’est tourné vers l’université privée
pour faire les siennes: «Au moins làbas, t’es payé tous les mois.» Comme
d’autres, le trentenaire a appris à
composer avec l’incertitude permanente. Il débite tout de son parcours
sur un ton détaché et grave à la fois.
«Du boulot, j’en ai jamais manqué,
j’ai juste manqué parfois de revenus.
Sur le papier, t’es docteur. T’as fait
des publications, t’as un parcours
sans faute et t’es au RSA… Ce qui est
inquiétant, c’est que c’est devenu la
norme que des tas de gens brillants
soient en galère.» •
(1) Le prénom a été modifié.
u 17
Depuis 2007,
les facs
à la peine
L’augmentation du
nombre d’étudiants
et la loi LRU minent
les budgets des
établissements.
L
ille n’est pas la seule université dans la panade financière. De nombreux
établissements ne parviennent
pas à boucler leurs budgets.
Combien de facs ont
des difficultés
financières ?
Situation «très dégradée», avec
un «risque d’insoutenabilité à
court ou moyen terme». Voilà ce
qu’écrivait en mai dernier la
Cour des comptes au sujet des
universités de Grenoble Alpes,
Limoges, Orléans, Pau, Toulouse-III, l’université de technologie de Troyes et l’Ecole centrale
de Nantes (ingénieurs). Outre
ces six établissements, elle observait aussi des problèmes,
bien que moins prononcés pour
Paris-I et Rennes-II. «Cette situation n’est plus exceptionnelle,
précise Khaled Bouabdallah,
vice-président de la Conférence
des présidents d’université
(CPU). Depuis dix ans, entre 7
et 10 universités se retrouvent
confrontées chaque année à de
graves problèmes financiers.»
Pourquoi ?
«La raison est très simple, répond Khaled Bouabdallah. Les
universités voient s’accumuler
une série de dépenses obligatoires, de l’ordre de 150 millions
d’euros, que l’Etat ne compense
pas intégralement. Donc au bout
d’un moment, ça coince.» Un
exemple: l’évolution de carrière.
«Plus les enseignants-chercheurs
ont des années d’ancienneté, plus
leur salaire augmente. Mais ce
surplus, qui représente 50 millions d’euros par an, n’est pas
automatiquement pris en charge
par l’Etat.» Mi-décembre, en
plein vote des budgets prévisionnels, les présidents d’université ont eu une frayeur. Le mi-
«Chaque année,
entre 7 et 10
universités sont
confrontées à de
graves problèmes
financiers.»
Khaled Bouabdallah
président de la Conférence
des présidents d’université
nistère de l’Enseignement
supérieur leur a adressé un courrier «tellement abscons qu’aucun
de nous n’a compris sur quelle
somme, en définitive, on pouvait
compter. On a voté des budgets à
l’aveugle». La dotation de l’Etat
représente entre 80% et 85% du
financement des universités.
L’Etat verse-t-il moins
d’argent qu’avant ?
Le budget de l’Enseignement
supérieur n’a jamais été aussi
élevé, assure le ministère. «Vrai
dans l’absolu, concède Pierre
Chantelot, du Snesup-FSU, le
principal syndicat des enseignants-chercheurs. Mais le budget par étudiant, lui, il baisse.»
La CPU dit la même chose: «La
courbe a une pente négative, vu
que le nombre d’étudiants ne
cesse de progresser. Ils sont
30000 de plus cette année.» Pour
Pierre Chantelot, le baby-boom
des années 2000 n’est pas la
seule explication. «Le point de
rupture, ça a été la loi sur l’autonomie des universités [LRU
de 2007, ndlr]. Depuis, les dotations de l’Etat ne sont plus corrélées au nombre d’étudiants. C’est
dérégulé. En gros, chaque président d’université négocie sa dotation et donc ça dépend du rapport de force. Les universités
parisiennes prestigieuses négocient directement avec la ministre par exemple. Les petites universités n’ont aucune prise.»
Quelles sont les
conséquences ?
Une fois dans le rouge, les universités sont soumises à un régime drastique… Avec la menace
qui plane au-dessus de leur tête
de se retrouver sous la tutelle du
rectorat. Les plans d’austérité se
ressemblent: «On réduit la masse
salariale, qui représente environ
80% du budget d’une université»,
poursuit la CPU. Comment ?
D’abord, en ne mettant pas au
concours des emplois laissés vacants par les départs à la retraite.
«On a fait les calculs et cela peut
paraître difficile à croire mais, vu
les effectifs, il devrait y avoir dans
les universités françaises quasi
deux fois plus d’enseignants-chercheurs!» assure le Snesup. Conséquences, dénonce le syndicat:
des cours de travaux dirigés bondés, des labos de recherche aux
budgets insuffisants pour bien
tourner… Et un retour massif aux
contractuels. Bouabdallah de la
CPU résume: «Un emploi de contractuel coûte en moyenne 30%
moins cher qu’un titulaire.»
MARIE PIQUEMAL
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FRANCE - SPORTS
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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Disparition de la patronne
du Negresco Jeanne Augier, la
propriétaire du célèbre palace niçois le Negresco, est morte à l’âge de 95 ans dans la
nuit de lundi à mardi, a-t-on appris auprès de sa tutrice. Sa succession s’annonce compliquée en raison des multiples convoitises et conflits autour de
l’hôtel dont la façade Belle Epoque et la coupole
rose ornent la promenade des Anglais. PHOTO AFP
de traverse. Epaulés par les
avocats Eric Dupond-Moretti
et Antoine Vey, ils s’apprêtent à déposer dans les prochaines semaines une citation directe collective. «Cela
permet de saisir directement
le tribunal correctionnel sans
le filtre du juge d’instruction,
traduit Eric Dupond-Moretti.
Dans cette affaire, il y a une
inertie de la justice incroyable. Une incapacité à établir
quoi que ce soit alors que tous
les éléments sont là : la certitude scientifique du caractère
mortel de l’amiante et la responsabilité du lobby des
amianteurs. Nous avons le
sentiment que les victimes ont
été, aussi, maltraitées par la
justice toutes ces années.»
«Envoyer un message».
Désamiantage de l’université parisienne de Jussieu, en janvier 2005. PHOTO JEAN AYISSI. AFP
Amiante: «On a promis un procès
aux victimes, il faut qu’on y arrive!»
Deux figures
historiques
du combat tentent
une nouvelle
action en justice.
Alors que ce
matériau isolant,
interdit en 1997,
tue chaque jour
dix personnes
en France,
aucun procès pénal
n’a pour l’instant
eu lieu.
Par
MARIE PIQUEMAL
I
l pose lui-même la question, comme s’il devait se
justifier. «Pourquoi s’obstine-t-on encore à vouloir ce
procès pénal ? Après tout,
pourrait-on penser, les l’amiante, ce matériau isovictimes sont indemnisées, lant autorisé jusqu’en 1997
que veulent-elles de plus…» bien que cancérigène et qui
Cette réflexion, entendue un tue encore aujourd’hui dix
jour au journal télévisé, lui personnes chaque jour en
est restée en traFrance. «C’est
L’HISTOIRE 3 000 morts par
vers de la gorge.
«Pour nous, vican. Un World
DU JOUR
times, c’est inTrade Center
supportable à entendre. chaque année ! Et plus de
Comme si nos vies ne valaient 100000 morts programmées
que de l’argent. La justice d’ici 2050», énumère Pierre
française aimerait nous faire Pluta.
croire que toutes ces souffrances endurées étaient simple- Combat à rallonge. A ses
ment la faute à pas de chance. côtés, lors d’une conférence
Ce n’est évidemment pas le de presse mardi, Michel Paricas. Il faut absolument un got, autre figure historique,
procès. Que les responsables à la tête du Comité antis’expliquent, nous avons be- amiante de Jussieu. Sa ténasoin de comprendre.»
cité à l’époque avait forcé les
Pierre Pluta, qui a travaillé pouvoirs publics à procéder
pendant vingt-cinq ans dans au désamiantage de l’univerla construction navale à Dun- sité. Vingt-cinq ans après, ils
kerque, fait partie des figures sont là, tous les deux, un peu
historiques du combat contre courbés sous le poids du
temps. Michel Parigot, la
voix éraillée : «On ne lâche
pas. On l’a promis aux victimes dont certaines sont mortes. On leur a promis que ce
procès se tiendrait un jour, il
faut y arriver. Il n’est pas admissible qu’une catastrophe
sanitaire de cette ampleur,
clairement évitable et avec
des responsabilités évidentes,
ne débouche pas sur un procès pénal.»
Michel Parigot rappelle dans
les grandes lignes les étapes
de ce combat à rallonge.
Cette lutte invraisemblable
contre les lobbys industriels
qui ont retardé l’interdiction
de l’amiante alors qu’on
la savait nocive. Ce projet
européen d’interdiction
dès 1991, finalement avorté
sous la pression des lobbys ;
le scandale de Jussieu qui relance l’affaire en 1994 ; jus-
qu’à l’interdiction, enfin,
en 1997.
S’ouvre alors le volet judiciaire. Nous sommes vingttrois ans après le dépôt de la
première plainte… Et toujours pas de procès. «A l’époque, il a été décidé de décliner
la plainte pour chaque combat local. C’était une erreur
fondamentale. Le parquet
s’est engouffré dans la brèche», explique Michel Parigot. Le dossier de l’amiante
est en effet morcelé en une
trentaine d’instructions. Midécembre, la Cour de cassation a confirmé l’abandon
des poursuites, ouvrant la
voie à des non-lieux.
Fatigués d’espérer, et «parce
que le temps presse pour les
malades et les responsables
qui vieillissent», Michel Parigot et Pierre Pluta empruntent aujourd’hui un chemin
Ce sera certainement l’un
des angles d’attaque de cet
assaut judiciaire, même si les
avocats sont restés flous
mardi matin. «Il est trop tôt
pour communiquer les faits
sur lesquels nous attaquons,
et la liste des responsables
visés. Cette conférence de
presse aujourd’hui, c’est pour
envoyer un message : toute
personne qui voudrait se
joindre à notre action et qui
dispose de preuves peut nous
contacter», explique Antoine Vey.
Depuis deux ans, Michel
Parigot et Pierre Pluta s’attellent, en fourmis, à récupérer les preuves manquantes. Antoine Vey : «Tout ce
travail pour reconstituer le
puzzle qui aurait dû être fait
il y a des années par l’instruction et qui ne l’a pas été…»
Michel Parigot rappelle: «La
juge d’instruction a longtemps été seule face à des
entrepôts de documents, sans
enquêteur pour les dépiauter.»
Pierre Pluta et lui ont quitté
l’Andéva, l’association historique des victimes de
l’amiante, pour créer il y a
deux ans l’Ava, l’Association
des victimes de l’amiante et
autres polluants. «Avec les
pesticides par exemple, on
reproduit exactement le
même scénario que pour
l’amiante, se désole Pierre
Pluta. Aujourd’hui, les décisions de justice sur l’amiante
encouragent les empoisonneurs. Du moins, on le ressent
comme ça. C’est comme si
la justice disait : “Allez-y,
n’ayez crainte, vous ne risquez rien”.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Alerte sur la santé des jeunes
sportives de haut niveau
Une pratique intensive du multiples et de blessures mussport peut-elle avoir des ef- culaires et articulaires plus
fets délétères sur la santé des fréquentes». Des incertitudes
adolescentes ? Oui, met subsistent sur «le rattrapage
en garde l’Académie natio- des anomalies et la fertilité de
nale de médecine, dans un ces sportives».
rapport qui s’intéresse parti- Le rapport pointe le «dévelopculièrement à la pratique très pement considérable des actiassidue par les jeunes filles vités sportives intenses, des
des sports dits «d’apparence», sports-études et du sport de
ces disciplines caractérisées haut niveau». Selon l’Acadépar le petit gabarit de leurs mie nationale de médecine,
pratiquantes
dans certains
c o m m e l a AU RAPPORT centres, les jeugymnastique
nes champion(rythmique et artistique), la nes s’entraînent parfois plus
danse, le patinage ou encore de 35 heures par semaine.
la natation synchronisée. L’organisme demande à cha«Dans les situations où, chez que fédération de recomla jeune fille, l’activité physi- mander, en fonction des
que dépasse 20-25 heures par caractéristiques de sa discisemaine, plusieurs constata- pline, «un âge optimal et un
tions sont confirmées», rythme de compétition». Un
avance le rapport.
pas dans ce sens avait déjà été
Tout en rappelant que «le fait en 1997 par les instances
sport chez l’adolescent est internationales de la gymnasconseillé pour son épanouis- tique, qui avaient repoussé
sement physique et psycholo- à 16 ans l’âge minimum pour
gique», l’étude explique participer aux compétitions
qu’une pratique supérieure de haut niveau.
à 20 heures par semaine en- Outre le volume d’entraînetraîne des «retards de crois- ments, l’alimentation est
sance et de développement aussi pointée du doigt. Le
des os». Le rapport confirme texte préconise des «conseils
également l’hypothèse de nutritionnels réguliers, précis
«retards dans le déclenche- et personnalisés pour permetment de la puberté, d’anoma- tre l’adaptation des apports
lies du cycle menstruel, de caloriques et protidiques à la
perturbations endocriniennes dépense énergétique». Le rap-
port insiste également sur la
nécessité de former davantage les médecins et les entraîneurs des centres de formation à la pratique du sport
intensif chez les adolescents.
Si l’Académie de médecine
remarque que des centres
«tels que l’Insep» (l’Institut
national du sport, de l’expertise et de la performance)
sont dotées d’une équipe médicale très complète, d’autres
structures, comme «les pôles
d’excellence ou les pôles espoir», en régions, devraient
s’en inspirer.«Des conditions
optimales d’encadrement, de
suivi médical, nutritionnel et
d’environnements affectif et
psychologique doivent permettre à ces adolescentes de
réaliser au mieux leur épanouissement physique, psychologique, social et la carrière de sportive de haut
niveau qu’elles souhaitent»,
conclut l’Académie. Qui préconise, entre autres, une surveillance médicale très rigoureuse, une meilleure
formation des entraîneurs,
des durées maximales d’entraînement, l’instauration de
périodes de repos ainsi que
«l’évaluation de l’avenir médical et social des adolescentes sportives de haut niveau».
NICOLAS GRELLIER
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Nom
Prénom
Rue
N°
CORINNE DIACRE
sélectionneuse de
l’équipe de France
féminine de foot
AFP
«Il y a à mon goût beaucoup
trop de joueuses étrangères
dans le championnat
de France.»
Corinne Diacre a estimé mardi que le trop grand nombre
d’étrangères dans les clubs français empêche les jeunes
footballeuses tricolores d’obtenir du temps de jeu et d’atteindre le niveau international. «Si vous regardez les U20
[l’équipe de France des moins de 20 ans, ndlr] qui ont fait
la dernière Coupe du monde, il n’y en a pas dans ma liste,
à part Marie-Antoinette Katoto, parce qu’elles jouent peu
ou pas. Elles sont pour certaines assez loin du niveau international A, il y a un fossé», regrette-t-elle. Les Bleues préparent le Mondial en France, du 7 juin au 7 juillet. Elles restent
sur sept victoires de rang avant le duel amical contre les
Etats-Unis, championnes du monde en titre, le 19 janvier.
Foot L’Egypte
récupère la Coupe
d’Afrique
Après plus d’un mois de
suspense, c’est finalement
l’Egypte qui a été retenue
mardi pour organiser dans
moins de six mois, en
remplacement du Cameroun, la Coupe d’Afrique des
nations (CAN), événement
phare du foot africain, pour
la première édition à
24 équipes. L’Egypte, qui a
organisé sa dernière CAN
en 2006, et l’Afrique du Sud,
organisatrice du Mondial 2010, étaient les deux
seuls pays à s’être portés
candidats, après que l’édition 2019 a été retirée au
Cameroun le 30 novembre,
en raison de retards dans sa
préparation et du climat
politique instable.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Mît en boîte II. Prédite
III. De quoi prendre son
envol # Tins un stand au
marché aux herbes IV. Bois
du vin # Sources de lumière
V. Concurrent du PC # Signal
d’appel VI. Des mots, toujours des mots, rien que des
mots VII. Suivit mot pour mot
son modèle VIII. Russe, il a
du débit # Argent d’Argentin
IX. Te moquas (d’un chevreuil
par exemple) X. Cet espion
enterré dans le Middlesex
était travesti # Font monter la
sauce XI. Il écrivait jadis sur
les écrits des autres
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II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1111
VERTICALEMENT
1. Pas chaux du tout 2. L’islam, il est au Coran # Pichet d’eau 3. Sur le
gong # Martin chez Magnum # Femme scarabée 4. C’est un endroit qui
ressemble à la Louisiane # Lui est plutôt Californie 5. Les dernières des
dernières # Mi do pour un musicien # Il divise chiites et sunnites 6. Fit sien
(se) 7. Deux ou trois deux- ou trois-roues 8. Faisant une croix sur elle 9. En
1961, Johnny a l’idée de le lancer en France # Du jambon y est à vallée
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. APPENZELL. II. UR. CELLÆ. III. TOURCOING.
IV. RI. TAGE. V. GATSBY. ON. VI. RSI. GUD. VII. ET CÆTERA.
VIII. FIAIS. LEI. IX. IMAGEUR. X. EURE. ANSE. XI. STERNITES.
Verticalement 1. AUTOGREFFES. 2. PRO. ASTI. UT. 3. URTICAIRE.
4. ÉCRIS. AIMER. 5. NEC. BLÉSA. 6. ZLOTY. GAI. 7. ÉLIA. GÈLENT.
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Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
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CSTAR
21h00. Shooter, tireur d’élite.
Série. Protection rapprochée.
La balle du tueur. 22h40.
Shooter, tireur d’élite. Série.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Zemmour et Naulleau.
Magazine. 23h05. Conflits
sociaux : Une histoire bien
française !.
21h00. Section de
recherches. Série. Diva. Saut
de l’ange. 22h50. Section
de recherches. Série.
TMC
6TER
21h00. Soirée pyjama avec
Vincent Dedienne. Magazine.
Avec Vincent Dedienne.
22h45. Vincent Dedienne S’il se passe quelque chose.
21h00. This is Us. Série.
Sans répit. Débuts difficiles.
23h30. La Lettre de Holly.
Téléfilm.
CHÉRIE 25
21h00. Hiver rouge. Téléfilm.
Avec Camille Panonacle,
Patrick Chesnais. 22h55.
Papillon noir. Téléfilm.
21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. Présenté par
Nathalie Renoux. 23h15.
Enquêtes criminelles.
RMC STORY
NRJ12
20h55. Moka. Drame. Avec
Emmanuelle Devos, Nathalie
Baye. 22h25. Keeper. Drame.
Avec Kacey Mottet Klein,
Galatéa Bellugi.
21h00. Elite Squad. Téléfilm.
Avec William Fichtner, Milo
Gibson. 22h55. Jurassic
Games. Téléfilm.
M6
C8
21h00. Maison à vendre.
Magazine. Présenté par
Stéphane Plaza. 22h45.
Maison à vendre. Magazine.
21h00. Renaud, toujours
debout !. Documentaire.
23h00. Morgane de lui :
la story de Renaud.
MERCREDI 9
Les chutes de neige seront assez marquées
sur le Jura et le nord des Alpes et les
versants nord du Massif central.
L’APRÈS-MIDI Des giboulées se produiront
des Ardennes à l'Auvergne Rhône-Alpes
avec de bonnes chutes de neige en
montagne. On conservera un temps sec
dans l'Ouest en raison de la proximité d'un
anticyclone sur le proche Atlantique.
20h55. Injustice. Série.
L’affaire Molina. L’affaire
Vauthier. 23h00. Accusé.
Série. 2 épisodes.
LCP
20h30. Droit de suite Le documentaire. Documentaire. Après l’attentat. 21h30.
Droit de suite - Le débat.
22h00. On va plus loin.
JEUDI 10
Quelques averses neigeuses pourraient
subsister sur les reliefs du Centre-Est
et sur les Pyrénées alors que la masse d'air
a tendance à vraiment s'assécher de
nouveau avec de plus en plus de soleil,
surtout au Sud.
L’APRÈS-MIDI Le soleil reviendra par le Sud
et l'Ouest alors que des nuages bas seront
nombreux du Centre-Est au Grand-Est.
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Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
FRANCE 5
20h50. La grande librairie.
Magazine. Présenté par
François Busnel. 22h25.
C dans l’air. Magazine.
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POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
CILA (Nantes)
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21h00. In the Fade. Drame.
Avec Diane Kruger, Denis
Moschitto. 22h45. Crac crac.
Magazine. Sexe et politique.
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de la rédaction
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Commenté par Kader Boudaoud, Alou Diarra. 23h00.
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Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
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beaucoup.... Série. Federico.
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On va s’aimer un peu, beaucoup.... Série. 4 épisodes.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
IDÉES/
Delphine Horvilleur
«L’antisémitisme n’est jamais
une haine isolée, mais
le premier symptôme
d’un effondrement à venir»
AFP
Etre juif échappe à toute définition stable,
estime la rabbin. L’identité pure et statique
n’existe pas. Le récit fondateur implique
au contraire de ne pas être identique à ce
qu’on était. Abraham accède à son destin
quand il quitte la Chaldée de sa naissance.
Cette façon d’être pluriel, jamais le même,
entre en contradiction avec notre époque,
ses crispations identitaires et la croyance
que l’identité est monolithique.
Recueilli par
ANNE DIATKINE
O
n présente toujours Delphine Horvilleur comme
l’une des rares femmes rabbins en France, et cela reste vrai
puisque les aspirantes au rabbinat
n’ont pas la possibilité d’étudier en
France. Elle exerce depuis dix ans à
la synagogue du Mouvement juif
libéral de France (MJLF) dans le
XVe arrondissement de Paris. Et elle
écrit des livres aux titres aussi intrigants qu’En tenue d’Eve, et Comment les rabbins font des enfants, où
à chaque fois, elle travaille sur la polysémie des textes fondateurs du judaïsme. Son nouvel opus, Réflexions
sur la question antisémite (Grasset),
en clin d’œil au célèbre essai de
Jean-Paul Sartre, interroge la spécificité de la haine antijuive à travers
les siècles et la littérature rabbinique.
Quand avez-vous commencé à
vous intéresser à l’antisémitisme ?
L’antisémitisme hantait mon histoire familiale mais j’ai longtemps
pensé que ma génération en serait
protégée. En mai 1990, il y a une
bascule au moment de la profanation du cimetière de Carpentras. Je
repense souvent à la manifestation
nationale que Carpentras a suscitée.
Près de trente ans plus tard, lorsque
des stèles juives sont profanées,
comme ce fut le cas il y a moins d’un
mois près de Strasbourg, personne
ou presque ne le mentionne. Quelque chose d’absolument anormal
est aujourd’hui tombé dans la banalité. Mon besoin d’écrire sur l’antisémitisme est lié à son regain, mais
pas uniquement. Penser le judaïsme pousse nécessairement à
s’interroger sur les origines de la
haine antijuive à travers l’histoire,
même si je ne crois pas – et c’est
pour cela qu’il m’importait de détourner le titre de l’essai de JeanPaul Sartre– que ce soit l’antisémite
qui fasse le juif.
Quel est le ressort de ce regain?
L’antisémitisme n’est jamais une
haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir. Il
est bien souvent la première exposition d’une faille plus large, mais il
est rarement interprété comme annonciateur au moment où il frappe.
Les attentats de novembre 2015 suivent de quelques mois la prise
d’otages à l’Hyper Cacher de Vincennes et de quelques années la
tuerie à l’école juive de Toulouse.
Mais, évidemment, en 2012, personne ne peut le formuler ainsi.
Depuis cette date, une question me
hante : pourquoi, lorsque furent
assassinés des enfants dans une
école, la France n’était-elle pas dans
la rue? Etait-elle anesthésiée, aveuglée ou indifférente ? Cet attentat
donne alors lieu à des discours
incroyablement déplacés: on évoquait l’importation supposée du
conflit moyen-oriental ou des «tensions intercommunautaires» pour
masquer l’horreur. L’absence de
réaction collective reste une énigme
insurmontable.
En quoi l’antisémitisme est-il
différent du racisme ?
On entretient une confusion en associant racisme et antisémitisme et
à moins d’entrer dans une compétition victimaire, il ne s’agit pas de
dire que l’un est plus grave que
l’autre. Le racisme est souvent
affaire de complexe de supériorité:
je posséderais quelque chose qu’un
autre n’a pas ou moins que moi.
L’antisémitisme, au contraire, se
construit sur une forme d’infériorité ressentie. On reproche aux juifs
d’être plus ou d’avoir plus. Le juif est
toujours accusé d’avoir un peu trop
de pouvoir, ou bien d’être trop proche du pouvoir –on l’a entendu ici
et là dans des slogans antisémites
scandés en marge des manifestations des gilets jaunes. On soupçonne les juifs d’avoir un peu trop le
contrôle, l’argent, la force et la baraka. Il y a toujours l’idée que le juif
est là où je devrais être, qu’il a ce
que je devrais avoir, qu’il est ce que
je pourrais devenir. Peu importe
que cela soit un fantasme. Peu
importe qu’on puisse démontrer
qu’il y a des juifs pauvres, qui n’ont
ni influence ni pouvoir. Rien ne
pourra ébranler cette conviction
délirante, qui permet à certains de
colmater les fêlures de leur existence. Dans tous les discours antisémites à travers les siècles, le juif représente la porosité ou la coupure
qui empêche de se sentir en complétude. Quand un groupe ou une
nation se perçoit en faillite, l’antisémitisme est l’énoncé le plus classique de sa tentative de reconstruction. C’est une consolidation
identitaire qui se fait sur le dos d’un
autre.
Mais n’existe-t-il pas un communautarisme juif tout aussi clos
sur lui-même ?
Le communautarisme touche
aujourd’hui tout le monde, et les
juifs n’y échappent pas. La menace
qui pèse sur un groupe dont les
lieux de culte et les écoles doivent
être protégés n’est pas de nature à
inviter à ce que les portes s’ouvrent.
Toutefois, il importe de ne pas renverser les responsabilités : ce repli
n’est pas la cause de l’antisémitisme. De façon troublante, ce sont
lors des moments dans l’Histoire où
les juifs ont été les plus assimilés
que l’antisémitisme a été le plus virulent. Ce fut le cas en Allemagne
au début du siècle dernier.
Vous dites “les juifs”. Mais cette
entité existe-t-elle ?
Vous connaissez la blague: «Si vous
posez une question à deux juifs, vous
aurez au moins trois réponses.» Mais
c’est tout particulièrement vrai si
vous demandez à un juif de définir
à quoi tient son identité juive. Il ne
sera même pas d’accord avec ce
qu’il en disait la veille. Car être juif
échappe à toute définition stable.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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u 23
Lors du déplacement du ministre
de l’Intérieur, Christophe
Castaner, après la profanation de
certaines tombes au cimetière juif
d’Herrlisheim (nord-est de
Strasbourg), le 14 décembre.
PHOTO FRÉDÉRIC MAIGROT. REA
Pour certains, c’est affaire de filiation, pour d’autres de langage, de
pratiques, de croyance ou d’appartenance à un peuple. Avec les crispations identitaires actuelles, grandit la croyance qu’il n’y a qu’une
seule façon correcte d’être soi et que
l’identité est monolithique. Je ne
compte pas le nombre de fois où j’ai
dû préciser avant de prendre la parole: «Attention, ce que je m’apprête
à vous dire, ce n’est pas la parole
juive car je ne suis pas que juive. Je
suis juive et plein d’autres choses. Et
non seulement l’élément juif est en
dialogue avec tous les éléments de
mon identité protéiforme, mais de
plus, il n’y a pas qu’une seule façon
d’être juif.»
Existe-t-il néanmoins un élément unifiant ?
S’il y a une leçon très forte du judaïsme, c’est que l’identité pure,
authentique et statique n’existe pas.
Tous ces récits fondateurs racontent l’histoire de gens qui partent
du lieu où ils sont nés car ils ont le
devoir de ne pas être identique à ce
qu’ils étaient. Leur véritable identité est d’avoir quitté leur identité.
Abraham accède à son destin quand
il quitte la Chaldée de sa naissance.
Le peuple des Hébreux naît en sortant d’Egypte. La souche de la pensée juive, c’est qu’il ne faut pas être
identique à sa souche. On est soi,
quand on est sorti de sa matrice,
quand quelque chose en nous s’est
mis en route, à partir de sa naissance. Je comprends très bien qu’en
ces temps de mondialisation, la
quête de la pureté soit attractive.
C’est le fonds de commerce de tous
les fondamentalismes religieux et
des populismes qui promettent un
retour à un glorieux passé, quand
un autre ne nous avait pas abîmés.
«Make America Great Again» le proclame: il faut revenir au «great» de
l’origine. Selon moi, l’antisémite est
un intégriste de l’intégrité, quelqu’un qui pense qu’on peut se définir de manière intégrale, et le juif
est pour lui ce qui empêche cette
clôture. Parfois, l’empêcheur a un
autre nom: c’est la femme, l’homosexuel, perçus eux aussi comme
contaminant la société.
Le risque existe au sein des minorités, quand elles s’imaginent
s’émanciper des discriminations
dont elles sont victimes en se construisant une hyper-fierté. La fierté
n’a rien de mal, mais il faudrait parvenir à se raconter son histoire sans
s’imaginer qu’on est pleinement soi
quand on se débarrasse des autres.
Vous écrivez que la particularité
des juifs est d’être à la fois le
même et l’autre…
Ils partagent avec les homosexuels
et les femmes une expérience de
l’altérité qui les construit. Leur simple présence renvoie tout un chacun à ces moments inconfortables,
où l’on sait qu’il y a en nous du
même et de l’autre. Ce qui agace le
plus chez le juif, c’est qu’il est à la
fois comme tout le monde et pas
comme tout le monde. Quand on le
voit passer dans la rue avec sa
kippa, il irrite parce qu’il est différent, mais ce qui irrite encore
d’avantage l’antisémite, c’est de
penser que son voisin de palier est
peut-être juif sans que cela n’apparaisse. On reproche toujours au juif
une chose et son contraire, d’être
discret ou trop bling-bling, révolutionnaire ou bourgeois, parasite de
la nation ou trop riche. Et d’être un
peu trop semblable et un peu trop
différent.
Vous évoquez les héros juifs
comme des hommes qui ne seraient pas «virils»…
Dans les récits des rabbins, ce n’est
jamais l’homme fort qui gagne. La
puissance de Samson est anéantie
par une femme qui lui coupe les
cheveux. Goliath s’effondre après
avoir reçu un coup de caillou d’un
berger. Les vrais héros des textes
«Il y a toujours
l’idée que le juif est
là où je devrais être,
qu’il a ce que
je devrais avoir,
qu’il est ce que
je pourrais devenir.
[…]. Peu importe
qu’on puisse
démontrer
qu’il y a des juifs
pauvres.»
sont des anti-héros : Abraham est
stérile, mais il devient le père des
Nations. Isaac est aveugle mais il
devient visionnaire. Jacob boite
mais il incarne la verticalité. Et
Moïse bégaie, mais il est porte-parole. Dans le Talmud, des hommes
parlent d’eux au féminin dans leur
relation au divin. Les versets récités
au moment de la circoncision sont
conjugués au féminin.
Quelles sont les hypothèses qui
expliquent que le masculin s’accorde, lors de certains rituels, au
féminin ?
Il y a un débat entre penseurs pour
savoir si la non-virilité juive est
réactive ou pro-active. Est-ce qu’on
a toujours encensé le féminin? Ou
est-ce parce qu’on n’avait ni force,
ni souveraineté, ni puissance politique, que les rabbins ont fini par
honorer le féminin dans les textes?
La question se pose avec d’autant
plus d’acuité que l’imagerie des
premiers sionistes promeut le retour à une virilité véritable, où il
s’agit de travailler la terre, d’être
musclé. Ces représentations s’érigent sur le débarras d’un féminin
diasporique, qui correspond à une
impuissance politique. Le projet
sioniste propose de replacer du viril
dans la définition identitaire de
l’homme juif.
Vous citez Jacques Derrida qui
écrit qu’être juif, c’est «l’autre
nom de l’impossibilité d’être
soi». Cette définition est-elle
compatible avec le sionisme ?
Pourquoi pas ? Encore faudrait-il
définir ce qu’on entend par «sioniste». Pour certains, c’est devenu
une insulte, et pour d’autres, une
idéologie d’émancipation. Incontestablement, Israël est un virage
inédit et un laboratoire extraordinaire pour la pensée juive. Mais à
mon sens, le défi doit être relevé
avec une conscience d’incomplétude. Israël n’est pas l’élucidation de
la question juive, ni un aboutissement. Savoir qu’on n’est jamais
arrivés même lorsqu’on est installés
n’est pas simple. La gageure est de
concilier le nationalisme avec l’héritage d’une sagesse juive de l’exil.
Le judaïsme rabbinique s’est tenu
éloigné pendant des millénaires de
la fascination pour la propriété. Une
certaine impuissance diasporique
fut la clé de la pérennité juive dans
l’histoire mais aussi la source de ses
pires tragédies. La souveraineté doit
proposer autre chose tout en restant
fidèle à un certain nomadisme spirituel.
Prônez-vous une solution à deux
Etats ?
Disons plutôt que je ne supporte pas
qu’on demande de se dire pro-Israélien ou pro-Palestinien. Je ne vois
pas aujourd’hui comment on pourrait moralement ne pas être à la fois
pro-l’un et pro-l’autre. Je fais régulièrement venir à ma synagogue des
militants en faveur du dialogue,
récemment encore, un jeune Palestinien engagé dans le dialogue avec
les «colons». Ce dialogue qu’on imagine impossible nous oblige à refuser les simplifications.
L’histoire de votre famille vous
prédisposait-elle à devenir rabbin ?
Je ne sais pas à quoi elle me prédisposait, si ce n’est à tenter de concilier des histoires très différentes. La
famille de ma mère est rescapée,
déracinée des Carpates. Alors que
celle de mon père vit en Lorraine
depuis des siècles. Mon judaïsme
est à la fois une histoire de migration et d’enracinement. J’avais des
grands-parents amoureux de la République et de l’histoire de France,
et d’autres qui n’en savaient rien et
s’y trouvaient par les hasards d’une
histoire tragique. Je me souviens
très clairement du jour où j’ai découvert que les autres enfants dans
ma classe avaient des familles où
tout le monde parlait en français.
J’étais jusqu’alors persuadée que
tout le monde avait au moins une
grand-mère qui parlait en yiddish,
que cela faisait partie de la recette
de toute filiation.
Vous êtes devenue rabbin après
avoir été journaliste à France 2,
fait des études de médecine.
Y a-t-il un lien avec vos métiers?
Au cœur de ces métiers, il y a une
place particulière faite à l’écoute et
à l’interprétation de la parole d’un
autre. A 17 ans, quand j’ai annoncé
à mon grand-père que je voulais
devenir médecin, il m’a répondu :
«C’est étrange. J’aurais imaginé
autre chose pour toi.» J’étais épouvantablement vexée. Mais cette
phrase a agi comme un déclencheur. Elle m’a autorisée à changer
plusieurs fois de voies, d’idées,
de pays. A tous les moments cruciaux de ma vie, je me suis dit qu’il
existait peut-être «autre chose» pour
moi, et qu’on n’avait jamais fini de
dire ce que l’on peut être. •
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24 u
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
IDÉES/
LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Ce temps béni
où les élites
servaient le pays
Avec le portrait de son père résistant,
collaborateur d’Edgar Faure, puis député,
Olivier Duhamel raconte une époque où
le service de l’Etat était un prestigieux
sacerdoce.
L'ŒIL DE WILLEM
C’
était au temps où la politique était respectée.
On ne parlait pas «d’élites
déconnectées», «d’oligarchie prédatrice», «d’establishment égoïste». On était gaulliste, communiste, socialiste ou centriste, et
chacune de ces sensibilités influençait une partie d’un peuple
qu’on ne présentait pas comme
une entité confuse et dissidente
mais comme une communauté de
citoyens.
Pour un jeune diplômé, le service
de l’Etat était un sacerdoce prestigieux et l’élection une insigne
promotion, qui valait qu’on lui
consacre le meilleur de soi-même,
entouré de la considération générale, sûr de contribuer au redressement du pays et à la pérennité
de la République. Pour les têtes les
mieux faites, la politique était l’ultime ambition, qui permettrait
d’accéder aux cercles du pouvoir,
d’exercer la responsabilité su-
prême dans une France
net, avec pour adjoint
sans CAC 40, où la
un certain Valéry GisBourse ne dominait pas
card d’Estaing. A moins
la vie, où les jeunes
de 30 ans, il est au cœur
Rastignac ne rêvaient
de l’effort de reconspas de monter une
truction et de l’amère
start-up pour se retrouexpérience de la décover sur un tas d’or
lonisation.
à 40 ans, mais bien
De Gaulle arrivé au
plus de contribuer à la
pouvoir, Duhamel entâche qui leur paraistre en politique au censait la plus noble : partre gauche, sillonnant
ticiper au gouverneOLIVIER
les routes du Jura pour
ment du pays. On voit
DUHAMEL
devenir à l’arrache déque cela se passait en
COLETTE
puté de Dole, élu de
des temps très anET JACQUES
peu, puis réélu consciens…
Plon, 250 pp.,
tamment grâce à un
Jacques Duhamel, que
18,90 €.
épuisant travail de terles moins de 60 ans ne
rain qui lui coûte soipeuvent pas connaître, était l’un rées et week-ends. Il fonde sa pede ces jeunes hommes pleins d’es- tite formation centriste et devient
poir, animés d’une ambition toute ministre de Georges Pompidou et
civique, qui allait devenir l’un des Jacques Chaban-Delmas, à l’Agriresponsables politiques les plus culture, puis à la Culture, minisrespectés du pays. C’est son fils, tère où il laisse une trace profonde
Olivier, professeur de droit, un en rapprochant par une action patemps élu, producteur de radio, tiente la culture de la vie quotipersonnalité de la gauche réfor- dienne.
miste, qui raconte son histoire Colette, son épouse aimée, est édisous une forme originale : plutôt trice, à la Table Ronde, puis chez
que la pesante biographie, il a Gallimard, forte femme qui mène
choisi la forme du roman pour sa vie professionnelle avec énergie.
conter l’histoire de son père, celle Ainsi le couple se trouve au cœur
de sa mère Colette, personnalité de de cette classe dirigeante qu’un
la maison Gallimard, et au-delà Bourdieu aurait fustigé de sa socelle d’une famille de cette bour- ciologie mécanique. La famille
geoisie du mérite qui a dominé la Duhamel est alliée à d’autres clans
vie du pays à cheval sur deux répu- prestigieux de la bourgeoisie probliques. Roman vrai pour l’essen- gressiste issue de la Résistance, les
tiel, que les commodités de la fic- Nora, les Funck-Brentano, les Sertion rendent plus vivant, plus van-Schreiber, vivant bien mais
sensible, que l’essai historique servant bien la République qui se
classique.
modernise à grands pas.
A 17 ans, dès 1941, le jeune Jacques Il n’y a pas de roman sans malheur.
choisit la Résistance. Il est à Scien- La destinée frappe Duhamel en
ces-Po, de famille bourgeoise, son pleine réussite, alors qu’il était
père était au Comité des forges, appelé sans doute aux plus
c’est un résistant du XVIe. Ce qui brillants sommets. Un jour, il consne l’empêche pas, tout en jouant tate qu’il perçoit mal des distanun rôle modeste, de risquer sa vie ces, qu’il verse le café à côté des
tous les jours, avant de rejoindre tasses et ne peut plus placer une
Londres par l’Espagne. A la Libé- balle de tennis au milieu de sa raration, il termine Sciences-Po, quette. Le verdict tombe: il est atpuis intègre la première promo- teint d’une maladie orpheline qui
tion de l’ENA, qui vient d’être attaque la motricité. Le cerveau est
créée pour mettre fin au népo- intact mais le corps se désunit.
tisme qui règne dans la haute Jacques Duhamel ministre pourfonction publique.
suit sa tâche, marchant avec une
Il sort au Conseil d’Etat mais re- canne, affrontant sans ciller les
joint vite le cabinet d’Edgar Faure, humiliantes épreuves de la malal’un des caciques les plus éton- die. Déjà frappée par les deuils, la
nants de la IVe, dont l’intelligence famille se réunit autour de lui pour
hors du commun n’a d’égal qu’un une agonie digne et tragique, dans
aimable cynisme et un irrésistible une coupante lucidité.
penchant pour les plaisirs de la vie. Jacques Duhamel laisse derrière
Ondoyant dans les petites choses lui une œuvre inachevée, une carmais entêté dans les grandes, rière météorique arrêtée au milieu
Faure, qui défendit Mendès devant de sa course. Et surtout le souvenir
les juges de Vichy et rejoignit d’une époque où l’élite était celle
de Gaulle à Alger, plusieurs fois du service public, où l’argent était
ministre, puis président du Con- une commodité et non un Graal,
seil, modernise l’économie, favo- où ceux d’en haut justifiaient leur
rise par la négociation l’indépen- position par l’amélioration du sort
dance de la Tunisie.
de ceux d’en bas. Autant dire une
Jacques Duhamel dirige son cabi- époque antédiluvienne. •
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Quelle place pour l’extrême
droite chez les gilets jaunes?
Si la présence
de l’extrême droite n’est que
très minoritaire au sein du
mouvement, sa théorie du
complot, dans
sa version antijuive
et antimaçonnique,
peut résonner chez ceux
qui ne votent plus et pour
qui la rue est le seul moyen
d’abattre le système.
Par
IRIS
JEAN-YVES CAMUS
©DenisBourges-TendanceFloue
Politologue, directeur de l’Observatoire
des radicalités politiques (Orap),
Fondation Jean-Jaurès
L
es incidents antisémites et un antimaçonnisme affirmé réunis dans des
idées complotistes ont, comme la
présence (très minoritaire) de la droite la
plus extrême, émaillé la mobilisation des
gilets jaunes dans sa deuxième phase, celle
qui a vu les revendications institutionnelles et, plus largement, politiques s’ajouter aux thèmes de départ, plus proprement
sociaux. Quel que soit l’avenir de cette
mobilisation, ni ses causes ni son ampleur
ne pourront être balayées d’un revers de
main au motif que s’y sont incrustés le discours et les codes de la galaxie soralo-dieudonienne et d’une ultradroite promue au
statut de danger existentiel pour la République. Avant d’aborder les ressorts de l’antisémitisme complotiste qu’on a vu à
l’œuvre dans les cortèges, quelques mises
au point sont indispensables sur le rôle
qu’y a joué ce qu’on nomme «l’ultradroite», dont le gouvernement et de nombreux médias ont souligné l’influence
dans le mouvement des gilets jaunes.
Celle-ci, à dire vrai, n’existe guère : il s’agit
avant tout d’une catégorie forgée par les
services de police pour distinguer l’extrême droite violente de celle qui s’est
insérée dans le jeu parlementaire. Ainsi,
le 19 janvier, est annoncé à Paris un meeting dont le mot d’ordre est «Gilets jaunes,
la révolution qui vient», avec en orateurs,
Alain Soral, Jérôme Bourbon (le directeur
de l’hebdomadaire Rivarol), un proche du
parti national catholique Civitas, un dirigeant de l’Œuvre française dissoute et le
polémiste antijuif Hervé Ryssen. Cela n’est
rien d’autre que l’extrême droite radicale
la plus traditionnelle, celle pour qui «révolution» signifie «Révolution nationale» et
dont rien n’indique qu’elle ait accru ses
effectifs militants depuis les points d’orgue que furent le «Printemps français»
en 2013 et le cortège «Jour de colère» du
26 janvier 2014. Bouillon de culture instable où les organisations vont et viennent
pour former une «mouvance» de quelques
milliers de sympathisants et activistes,
elle n’est ni à l’origine ni à la tête des gilets
jaunes. Inexistante électoralement, désormais interdite d’expression au sein du Rassemblement national, elle en est réduite à
ses deux marottes que sont le mythe du
coup de force militaire et le renversement
d’un régime républicain dont elle n’a
jamais accepté les bases.
Elle n’a même pas le monopole historique
de l’antisémitisme et du complotisme,
qu’on peut définir comme la croyance dans
l’existence d’un groupe de personnes qui,
de manière dissimulée, dirige et oriente le
cours de l’histoire au bénéfice exclusif de
sa richesse et de son pouvoir, mais au détriment des intérêts matériels ou politiques
de la masse des citoyens. Ce qu’on a vu surgir dans certains slogans des cortèges est,
certes, dans la veine de la dénonciation du
«complot judéo-maçonnique», au prétexte
notamment du passage du président Macron par la banque Rothschild. Mais on
pourrait aussi bien y voir trace de la dénonciation par Bakounine de la «secte exploitante», à ceci près que celle-ci n’est plus définie comme collusion d’intérêts entre la
banque et les marxistes, mais comme l’ensemble des forces oligarchiques qui, pardelà les oppositions idéologiques supposées factices, obéiraient aux ordres «des
gros» tenant dans leurs mains la technocratie, les médias et le monde politique.
C’est d’ailleurs parce qu’elle est répandue
bien au-delà de l’extrême droite que cette
vision du monde a trouvé sa place chez
une fraction des gilets jaunes. Dans le
monde postmoderne où l’individu est la
Dans le monde
postmoderne
où l’individu est
la mesure de tout
bien, le complotisme
prospère
parce que la vérité
est ce que chacun
veut qu’elle soit.
Plus de mesure,
de vrai ni de faux.
u 25
mesure de tout bien, le complotisme prospère parce que la vérité est ce que chacun
veut qu’elle soit. Plus de mesure, de vrai
ni de faux : le président Macron peut être
qualifié d’auteur de «crimes contre l’humanité» (pancarte brandie à Caen le 29 décembre), notre démocratie, de «quasi-dictature» et les journalistes de «collabos», on
n’entend que l’outrance et parfois, le
recours aux rumeurs les plus absconses.
Comme lorsqu’Egalité et Réconciliation, le
mouvement (ou société commerciale,
comme on voudra) d’Alain Soral, écrit «la
République, c’est bien eux» pour mettre en
cause le rôle d’une association juive, le
B’nai B’rith, dans la répression des gilets
jaunes. Un des enseignements des débordements complotistes et antisémites de
l’acte VI est d’ailleurs que le bruit de fond
produit, depuis une dizaine d’années, par
la galaxie soralienne sur Internet et les
réseaux sociaux a touché des publics très
divers et sans doute plus larges que prévus, en particulier, dans la masse croissante de ceux qui ne votent pas ou plus et
qui voient dans les mobilisations de rue le
seul moyen possible d’abattre le système.
Or, si un consensus s’établit pour constater
la profondeur et l’ampleur de la crise de la
représentation politique, cet objectif de
renverser les institutions n’est le fait que
d’une minorité. Active, bruyante, mais une
minorité. Elle le sait, l’extrême droite radicale en particulier. Surtout depuis que le
tremblement de terre dans lequel elle
croyait, la victoire d’une Marine Le Pen
qu’elle déteste mais qui aurait peut-être
renversé la table, ne s’est pas produit. Dès
lors, la théorie du complot, dans sa version
antijuive et antimaçonnique, lui est indispensable pour expliquer pourquoi la
démocratie représentative se maintient,
pourquoi le coup de boutoir qui l’abattra ne
se produit pas. Bien sûr, nous savons que la
démocratie perdure parce qu’il y a et aura
des élections libres, parce que des choix
idéologiques sont offerts aux citoyens,
parce que nous restons dans un Etat de
droit. Ceux qui réfutent ce constat de bon
sens doivent nécessairement prétendre
que ce pouvoir honni est entre des mains
démoniaques, à la puissance d’autant plus
forte qu’elle serait fondée sur la petitesse
du nombre des «élus» contrastant avec le
nombre des «opprimés». Voilà aussi ce qui
arrive lorsqu’on oublie que les antagonismes sociaux sont avant tout le produit des
intérêts de classe, notion que la gauche serait bien inspirée de raviver afin d’éviter
que la contagion complotiste et antisémite
devienne le débouché naturel des mécontentements. •
© MatJacob-TendanceFloue
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
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26 u
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Chambre
avec vide
Dans «In My Room», le cinéaste Ulrich
Köhler déploie, dans une composition
erratique, l’odyssée d’un trentenaire
berlinois qui se retrouve soudainement
dans une Allemagne fantôme. Une
réflexion originale sur la liberté.
Par
OLIVIER LAMM
L
a première des qualités d’In My Room
est son éclatante indécision. De son
premier tiers, chronique sociale déroulée dans une banlieue pavillonnaire de l’Allemagne contemporaine, à l’échappée solitaire
de sa deuxième partie épanouie dans la
nature à sa périphérie, impossible d’extraire
le moindre message clair, la moindre synthèse
qui viendrait lier ses audaces – multiples et
diverses– sous le chapiteau d’un discours sur
l’époque ou l’histoire. On s’y attendrait pourtant en premier lieu, tant l’enchaînement des
deux parties, contrecollées sur une ellipse
vertigineuse seulement signifiée par le spectaculaire changement corporel du comédien
qui incarne son protagoniste (Hans Löw,
aperçu dans d’autres films d’Ulrich Köhler,
ainsi que dans le Toni Erdmann de Maren
Ade, compagne de Köhler) et le sous-genre de
cinéma taquiné (dont nous tairons le nom
pour ne pas gâcher le bel effet de surprise qui
survient quand il est dévoilé), motivent à
chercher une missive. Mais Köhler (lire ci-contre) est un cinéaste délibérément original et
son film, qu’il revendique personnel avant
tout, contourne non seulement la plupart des
thématiques que laisse présager son récit
mais dévoile une série d’intérêts et de curiosités –technique, anthropologique, poétique–
qui n’appartiennent qu’à lui.
L’histoire est celle d’Armin, zozo berlinois et
trentenaire pas reluisant, qui zone dans toutes les parties de son existence, professionnelle (à en croire la séquence d’introduction
presque burlesque, il est un caméraman de
télévision consternant), amoureuse (il couche
avec les filles de ses amies) ou familiale. A l’issue d’une visite dans la maison de son père
où sa grand-mère se meurt dans un lit, Armin
le demi-raté, bébé dans notre monde, accepte
l’opportunité de passer dans un autre où
il pourra faire l’expérience de la liberté
absolue. Détaché des contraintes sociales qui
le rendaient misérables, seulement accompagné de quelques bêtes (un cheval, une chèvre,
des poules) et de sa capacité d’invention,
il va, contre toute attente, se révéler à luimême et se réaliser comme jamais, tel le héros de la chanson des Beach Boys qui donne
son titre au film, à l’aise et enfin débarrassé
de la peur «dans sa chambre», malgré la
solitude et l’obscurité.
A mi-chemin du film, l’immersion dans son
environnement –une nature allemande à son
zénith estival, filmée dans une profusion
brûlante de spores et de chlorophylle– et son
lieu de vie étonnant nous convaincrait presque que le projet de Köhler est le panégyrique
panthéiste d’un homme rené en conditions
survivalistes. Ou encore une anthologie des
prodiges d’un prototype de surhomme nietzschéen (ou un Castor Junior) éclos dans le plus
inattendu des rejetons du genre humain.
Pourtant si le film est bien une expérience, au
sens scientifique du terme, dont le sujet serait
la composition de notre humanité en conditions extrêmes, l’irruption d’un personnage
va tout bouleverser, y compris ce que le film
avait l’air d’avancer comme une réduction
exemplaire. A l’instar de cette reprise dance
infernale, par le DJ néerlandais Tiësto, de
l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, qui
revient deux fois dans le récit, dans deux
séquences presque opposées, tout est ainsi
toujours un peu plus retors et décalé qu’il n’y
paraît dans In My Room. Notamment sa
conclusion, qui nous laisse sur les bras non
pas une mais deux visions de la liberté qui se
contredisent quand les deux personnages
qui les portent refusent obstinément de
s’affronter. •
IN MY ROOM
d’ULRICH KÖHLER
avec Hans Löw, Elena Radonicich… 1 h 59.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 27
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«
CINÉMA/
«Mon héros avait le choix
de se tuer ou de recommencer»
E
Le protagoniste
(Hans Löw)
quitte sa
banlieue
pavillonnaire
berlinoise pour
une vie dans
la nature.
PHOTO NOUR FILMS
tudiant aux beaux-arts
à Hambourg et Quimper, Ulrich Köhler est
remarqué en France avec son
premier et très beau long
métrage, Bungalow, en 2001.
Compagnon de Maren Ade
(Toni Erdmann) et lié comme
elle à l’Ecole de Berlin – qui
associait librement des cinéastes aussi différents que
Christian Petzold, Christoph
Hochhäusler, Angela Schanelec –, il signe à 49 ans son
quatrième film.
Le personnage principal
semble au début vouloir
rester un éternel adolescent. Est-ce une façon de
réfléchir à votre propre
maturité ?
Ce n’est pas un personnage
que j’aurais pu écrire il y a
vingt ans, même si j’ai pu me
dire qu’Armin était une variante, deux décennies plus
tard, de l’ado de mon premier
long métrage, Bungalow. Le
film est un peu mégalomane.
Il essaye d’aborder des grandes questions sur notre place
dans la société, les choix déterminants qui font le style
d’une existence… Toutes
choses que je ne gère pas totalement dans ma propre vie
aujourd’hui, et même pas du
tout ! (rires) In My Room a
beaucoup de modules différents et c’était un long travail
de les assembler pour leur
donner du sens, bien que j’aie
toujours eu l’impression que
ça me dépassait.
Quelles furent vos influences ou les déclics pour
imaginer cet homme soudain seul au monde ?
Plus jeune, je lisais beaucoup
de littérature allemande
d’après-guerre et j’ai été marqué par le Mur invisible de
Marlen Haushofer, sur cette
femme subitement emmurée
seule avec son chien et quelques animaux dans une forêt.
Il y a aussi le roman d’Arno
Schmidt, Miroirs noirs, sur tendent quelque chose de lui,
un personnage qui, après il peut paradoxalement acune hypothétique Troisième cepter d’interagir avec un
Guerre mondiale, se retrouve monde dépeuplé. Il avait le
assez content
choix de se tuer
d’être seul, tant
ou de recomil était dégoûté
mencer ; il choides épreuves
sit de recomtraversées lors
mencer. Et je
de la guerre
crois qu’il ne
p r é c é d e n t e.
peut le faire préJ’ai par hasard
cisément que
découvert un
dans cet enviécrivain amériINTERVIEW ronnement où
cain qui m’est
personne ne le
depuis devenu très cher: Da- juge. Le personnage féminin
vid Markson. Il a écrit un ro- de Kirsi fait le trajet inverse.
man, Wittgenstein’s Mistress, Elle avait accepté les condiqui parle de la dernière tions et les normes de la vie
femme au monde, vivant bourgeoise et la catastrophe
dans des musées avec son lui permet de découvrir la lichat.
berté et l’aventure. Les deux
J’ai évidemment regardé pas personnages vont dans des
mal de cinéma dystopique. directions complètement opJe peux être fasciné d’un posées. Aucun des deux ne
point de vue formel ou esthé- peut vraiment comprendre
tique mais ces films ne m’in- l’autre. Armin seul avait
téressent pas tellement dans trouvé la paix, en renconleur vocation prophétique. Je trant Kirsi il entrevoit le bonne ressens aucun besoin de heur et de l’envisager ça démettre en garde l’humanité. truit tout.
Ce qui me plaît, c’est notre Vous avez la réputation
constitution sociale, com- d’être maniaque, de ne pas
ment notre rapport aux laisser de place à l’improautres nous définit en tant visation. Etait-ce encore le
qu’être humain et qu’est-ce cas dans ce nouveau film?
qui se passe si ce moyen de se Jusqu’ici, j’ai toujours vécu le
définir n’est plus là. On peut tournage comme une convoir Armin comme un loser trainte de temps et de budmais c’est surtout quelqu’un get : il fallait sacrifier la part
qui est dans le refus, du créative à la gestion d’un
monde bourgeois, des nor- plan de travail, éviter au
mes de la société, et dès lors maximum les accidents.
que le monde social dispa- Cette fois, le luxe qui m’a été
raît, il est face à une liberté accordé, c’est d’avoir du
dont il décide de ne pas vrai- temps, de tourner sur deux
ment user puisqu’il se lance saisons différentes avec une
dans un projet, somme toute petite équipe, de pouvoir
absurde vu les circonstances, monter en parallèle. Donc
de ferme écologique…
j’ai, pour la première fois, eu
Tel Robinson, il relance en le sentiment que le film s’insolitaire le modèle pri- ventait aussi au tournage et
maire de l’enracinement je n’avais jamais eu une relaproductif alors qu’il pour- tion aussi simple et construcrait s’amuser à tout dé- tive avec un acteur auparatruire…
vant. La rencontre avec Hans
Il est d’abord dans le refus Löw a été déterminante. C’est
avec une sorte de désinvol- un ancien joueur de handball
ture bullshit dans son boulot, de l’équipe nationale devenu
dans la scène de drague, et acteur de théâtre. Il ne fait
du moment où il n’est plus pas du «method acting» mais
observé, où il n’a plus d’amis, il est vraiment devenu ce perde collègues et, surtout, de sonnage, dormant dans le déparents qui le regardent et at- cor et ne réclamant de ma
A. HAUSCHILD. PANDORA
Ulrich Köhler
partage ses
interrogations sur
la solitude et les
rapports humains.
part qu’un minimum de
direction.
Il change assez radicalement d’aspect physique
entre la première et la
seconde partie.
On a tourné d’abord la seconde parce que ça ne lui demandait pas un grand effort
d’être athlétique et de s’adonner devant la caméra à des
activités aussi diverses que
coudre à la machine, faire du
cheval ou traire une vache.
Pour la première partie, il a
eu trois mois de répit où il a
mangé n’importe quoi en
quantité excessive et bu de la
bière (rires).
Vous tournez peu…
Je suis lent, certes, mais
j’aurai pu faire facilement
trois films dans les huit ou
neuf ans qui me séparent de
la Maladie du sommeil. Pour
ce film, je reçois l’ours d’argent du meilleur réalisateur
à Berlin en 2011 et, pourtant,
bien que coproduit par Why
Not en France, le film n’est
carrément pas sorti ici. Le
scénario d’In My Room ne
pouvait se mettre en chantier
pour un budget modeste.
Vous ne faites pas ce genre de
films qui demandent pas mal
de préparation, des décors de
villes désertées, des animaux
dressés, pour 500000 euros.
Et en Allemagne, vous ne
pouvez pas tourner sans l’appui d’une chaîne de télévision. Or elles étaient réservées sur le projet, réticentes à
se lancer dans une telle aventure. Les critères des télés et
la supposée demande du public ralentissent les choses. Et
avec le streaming, Netflix et
autres, les difficultés s’accentuent alors même qu’on a pu
penser que le numérique permettrait de montrer une plus
grande diversité de films.
Recueilli par
DIDIER PÉRON
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
Monument spleenétique, le film se déroule en une seule journée dans une ville minière du nord de la Chine touchée par la crise. CAPRICCI FILMS. LES BOOKMAKERS
Hu Bo, sidération d’outre-tombe
Le jeune cinéaste
chinois, qui s’est suicidé
en octobre 2017, laisse
avec «An Elephant
Sitting Still» son unique
chef-d’œuvre, autour
de quatre personnages
désemparés.
L
a conquête spatiale chinoise
a fait les gros titres de la
presse en ce début d’année,
pour l’exploit inédit d’avoir logé une
sonde sur la face cachée de la Lune
–la belle affaire. Les unes des journaux ne disent toutefois pas combien le même pays excelle aussi ces
jours-ci à lancer comète sur comète
depuis la face cachée de l’âme chinoise. Deux des films les plus sidérants visibles sur les écrans de cinéma français en janvier sont
l’œuvre de cinéastes pas encore
trentenaires, liés par de semblables
stratégies immersives, par une
même ambition de conduire le cinéma à un endroit des affects et
sensations où il n’a peut-être jamais
été, et par cette double extraction:
l’empire du Milieu et le continent
des jeunes gens tristes.
L’un, An Elephant Sitting Still, qui
sort aujourd’hui, est un mausolée
de désolation. L’autre, Un grand
voyage vers la nuit, un très grand
film de consolation. Le réalisateur
de ce dernier, Bi Gan, vient de pulvériser tous les records de rentabilité d’un film d’auteur au box-office
chinois, s’attirant quelque 7 millions de spectateurs le soir de sa sortie nationale –on y reviendra, il sort
à la fin du mois. L’autre, Hu Bo, sur
lequel pleuvent les éloges de pairs
et pères prestigieux (Gus Van Sant,
Hou Hsiao-hsien, Wang Bing ou
Béla Tarr), a emporté la médaille du
meilleur film aux Golden Horse
Awards, équivalent sinophone des
oscars. Mais il l’a emportée dans la
tombe : le cinéaste n’a pas attendu
que son premier et dernier film,
à peine achevé, voie le jour pour se
donner la mort, en octobre 2017, à
l’âge de 29 ans. Le conflit avec ses
producteurs quant au montage et à
la durée monstre du film (près
de quatre heures qui ne pèsent
pourtant rien) a pu être invoqué
comme l’un des ressorts du malêtre du jeune homme, également
écrivain, dont les quelques entretiens parvenus à nous ne donnent
pas exactement l’image d’un clown
né: «Il n’est tout simplement pas de
vie idéale, il ne s’agit que de se
choisir les regrets avec lesquels nous
voulons vivre.»
Errances. An Elephant Sitting Still
apparaît ainsi comme l’un des plus
intensément tristes des beaux films
à tous ceux qui le découvrent depuis un an dans les festivals et s’en
trouvent marqués d’une empreinte
d’autant plus cuisante que les promesses s’y énoncent à titre posthume, que s’y confondent le commencement et la fin, le manifeste et
le testament. Mais le film pourrait
aussi bien se passer de la biographie
funeste de son auteur pour s’imposer calmement au regard en monument spleenétique : une œuvremonde qui sonde les paramètres
existentiels du mal de vivre plutôt
que de s’y abîmer, à la fois ample roman social dressant le tableau circonstancié d’un réseau de désastres
locaux et chant de désarroi quasi
cosmique – un pied chez Zola,
l’autre chez Nerval.
Récit mouvementé circonscrit à une
journée, An Elephant Sitting Still
entretisse et connecte les errances
de quatre personnages dans une
ville jamais nommée du nord de la
Chine, dont on devine graduellement les maux innombrables et banals, adossés à la désindustrialisation de l’économie minière. Du
matin au soir, on verra filer, se croiser et s’envenimer à force de mésaventures les trajectoires d’un jeune
lycéen en cavale à la suite d’une altercation tragique avec un camarade de bonne famille, de son
amoureuse dont la liaison avec le
proviseur adjoint du lycée fait l’objet d’une incontrôlable publicité
virale, d’une terreur locale à belle
gueule qui voit l’un de ses amis se
jeter par la fenêtre après l’avoir surpris au lit avec sa femme, et enfin
d’un vieil homme que sa famille
essaie d’exproprier de son appartement. Assistant à la mort de son
chien (dans une scène magnifique
qui contient l’horreur hors-champ
pour ne cadrer que la douleur
muette qu’elle suscite –ici la morale
sera toujours affaire de focale), celui-ci se voit retirer cette dernière
raison de mener sa vie que nul ne
cherchait à lui disputer.
Elégie. Tous traversent stoïquement cette journée d’hécatombe et
de calamités, rivés à la rêverie
d’une vision tirée d’une fable locale: celle d’un éléphant qui résiderait dans la ville de Manzhouli, encore plus au nord, aux confins de la
Chine, de la Mongolie et la Sibérie,
et se tiendrait orgueilleusement
immobile dans son refus de l’existence, à la cruauté de laquelle il
opposerait quelque chose comme
une surdité délibérée, salvatrice.
Cette image plane, frappante et absurde, sur tout le film de Hu Bo, son
récit-fleuve et ses scansions entêtantes, tant son climat d’élégie
bartlebyenne embue chaque scène
pour en adoucir l’horizon de fatalisme outrenoir, tandis que cette
tension entre indifférence et disponibilité au bourdonnement du
monde articule l’éblouissante mise
en scène, baignée de la lumière de
crépuscule laiteux d’un soleil
blême de mélancolie.
Elève de Béla Tarr, le jeune cinéaste
chinois a hérité de quelques éléments de langage du maître hongrois: pachyderme allégorique évoquant la baleine des Harmonies
Werckmeister, art somnambule du
vertige en plan-séquence, propension à s’enfoncer avec tout le pessimisme disponible sur le marché au
plus profond de la désespérance
contemporaine pour en faire pourtant jaillir beauté en combustion,
noblesse et vitalisme hors du
temps.
Car, au gré de ses péripéties aux
multiples lignes de fuite, cet Elephant a beau dépeindre sur le
mode d’une dérive amniotique le
bouillon de vies et de relations qui
s’épuisent à force de reproches,
d’humiliations, d’agressions et de
considérations sur l’existence
comme «poubelle» dénuée de sens,
jamais il ne paraît vouloir les pétrifier sous les tourments de leur destin mauvais. Par le corps à corps
que livre sans relâche sa caméra à
ses personnages et ses situations,
par les multiples décrochages de
point de vue opérés d’une solitude
à l’autre dans le flux dolent d’un
même plan, et par la sensualité
sensible du flou opalescent que filtre le triste environnement urbain
alentour au point d’en sublimer
l’hiver livide, le cinéaste semble
moins vouloir précipiter ce monde
de douleurs dans un trou noir de
nihilisme que se tenir au plus près,
en dénuder les intériorités meurtries et les acheminer hagardes
mais vivantes de l’autre côté du crépuscule. Dans cette nuit de mythes
et chimères, qui barrissent aux obstinés des promesses que la vie ne
sait plus tenir.
JULIEN GESTER
AN ELEPHANT SITTING STILL
de HU BO avec Yuchang Peng,
Yu Zhang… 3 h 50.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CINÉMA/
Un «Ange»
défendu du ciel
L’Argentin Luis
Ortega dédie
un film pop au
charismatique
tueur en série
Robledo Puch.
D
ans plusieurs interviews, le cinéaste Luis
Ortega, qui a réalisé
l’Ange, a confié s’être inspiré
du Journal du voleur de Jean
Genet pour le film qu’il a réalisé sur Carlos Eduardo Robledo Puch, le tueur en série
le plus connu d’Argentine.
Peut-être avait-il ces mots à
l’esprit: «On dit quelquefois:
“Un gars qui a de la gueule.”
Les traits délicats de Pilorge
étaient d’une violence extrême. Leur délicatesse était
violence.» Car son héros
Carlitos, qui n’a finalement
qu’une ressemblance relative
avec le vrai Puch, a quand
même sa gueule d’ange, sa
moue boudeuse, ses boucles
d’or et ses lèvres rouge vif,
qui n’en finirent pas de fasciner l’Argentine au moment
où l’ado aux onze meurtres
fut appréhendé, en 1971.
Comment se pouvait-il qu’un
rejeton de la classe moyenne
aux traits si délicats se soit
livré à un tel carnage ?
Transgression. Semblant
rire de cette provocation,
l’Ange met en scène la violence de Carlitos avec insouciance et légèreté, alignant
belles images hyper stylisées, caméra subjective et
zooms grossiers comme
autant de clins d’œil, mais
évitant toutefois l’écueil tarantinesque de la moquerie:
comme déjà noté à Cannes,
rien ne se fait sur le dos des
victimes, et l’Ange préfère se
trémousser joyeusement sur
une bande-son de rock argentin de l’époque que de
Lorenzo Ferro prête son visage d’enfant au tueur en série Carlitos. PHOTO K & S FILMS. UGC
s’épancher dans la cruauté.
Ainsi le tube El Extraño del
Pelo Largo ouvre-t-il le film:
Carlitos, lycéen, fait nonchalamment effraction dans une
maison chic de son quartier
de Vicente López, à Buenos
Aires, pour boire un whisky
et danser au son du disque
qu’il installe sur une platine;
«Vagabondant dans les rues,
regardant les gens passer/
l’étranger aux cheveux longs/
sans préoccupations suit sa
route.» S’ensuivent des larcins et crimes de plus en plus
violents, dès lors que Carlitos, auquel le débutant Lorenzo Ferro prête sa bouille
naïve, croise le chemin de
Ramón (sexyssime Chino
Darín), fils d’une famille de
voleurs professionnels. L’escalade de crimes semble
autant de défis à leur virilité
respective, avec la transgression pour aphrodisiaque
et le flingue pour substitut
qu’on sait, le film ayant aussi
emprunté les liens entre vol,
homosexualité et trahison
à Genet.
Barrages. Si les effets de
manche commencent par
rebuter, se dessine peu à peu
une fresque qui n’a pas
grand-chose à voir avec le
film policier, s’intéressant
plutôt à l’appétit sans frein de
l’ado cherchant une limite,
auquel l’apparente vulgarité
des images rend service.
Quand bien même le film ne
semblerait qu’une fresque
pop, ce n’est pas seulement le
psychédélisme des intérieurs
et de l’époque qu’il met en
scène, mais la fin de l’ère Perón, quelques années avant la
«guerre sale» de la dictature
Videla. Encadrant le carnage,
se trouvent, d’un côté, la félicité à laquelle aspirait la
petite bourgeoisie (Carlitos
revenant chez lui manger la
milanaise-purée de sa maman) et, de l’autre, les barrages de la police, trop occupée
à rechercher des gauchistes
et autres «terroristes» pour
repérer l’angélique petit assassin. L’incroyable plan final – Carlitos sortant d’une
maison entourée d’une nuée
de types en armes – semble
annoncer des débordements
à venir, manière habile de
nous ranger du côté du criminel. Comme si Ortega avait
conçu les crimes de Puch à la
façon d’un ultime et morbide
soubresaut de désir avant le
grand black-out.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
L’ANGE de LUIS ORTEGA
avec Lorenzo Ferro,
Chino Darín… 1 h 58.
«Creed II», escarmouches de coachs
A partir de la trame
de «Rocky IV»,
Steven Caple Jr
décrit avec humanité
et sobriété le combat
de la revanche entre
les poulains de deux
ex-boxeurs rivaux.
L
a réussite du premier Creed
était de rafraîchir la franchise Rocky et ses figures
imposées (masochisme, perdre
pour mieux gagner ensuite) en
mettant en contraste le charisme
ascensionnel de sa star Michael
B. Jordan et le crépuscule mélancolique de Sylvester Stallone
– son fonds de commerce sincère
et rusé depuis une décennie, telle
une tournée d’adieu permanente
à son rôle fondateur de boxeur
et à celui de Rambo. «Je sais que
c’est dingue de tout recommencer», s’exclame Jordan dans
Creed II. Parce que Hollywood
adore tuer et honorer le passé (la
fameuse nostalgie eighties) et le
refaire ad nauseam («c’est si shakespearien», s’exclame un commentateur sportif, même si
Creed II est plus ou moins rebelote Black Panther, avec cette fois
Michael B. Jordan dans le rôle du
gentil). Si Creed voulait refaire
et défaire Rocky comme lettre
d’amour de son réalisateur,
Ryan Coogler, au genre et passage de flambeau, la suite s’attaque au sublime nanar que fut
Rocky IV (1985), acte fondateur
du personnage de Jordan/Creed.
Son père, Apollo, y mourait sur le
ring sous les coups du boxeur
soviétique Ivan Drago (Dolph
Lundgren), moins une caricature
communiste qu’une parodie
robotique du rival de Stallone au
box-office alors, Arnold Schwarzenegger. Creed II permet de solder les comptes avec cette fois
Creed fils affrontant le fils de
Drago, comme par hasard
surentraîné comme boxeur
par son papa.
Cette trame pouvait annoncer
le pire, le genre de suite à la Dents
de la mer 4 ou Leprechaun 4 :
Destination Cosmos. Mais Steven
Florian Munteanu face à Michael B. Jordan. WARNER BROS
Caple Jr, qui succède à Coogler, et
qui, comme ce dernier, s’est fait
remarquer par un long métrage,
The Land (2016), au festival de
Sundance, assure, certes sans
dépasser ou renouveler son prédécesseur, l’équilibre requis entre pleurs et sueur, intimisme et
biscottos. Ses combats – sans
l’élégance de Coogler, qui adorait
tourner de manière féline autour
de ses boxeurs avec sa Steadycam – sont lisibles et immersifs
dans leur multiplication de
points de vue : sportifs, spectateurs, journalistes. Mais comme
dans le premier Creed, il gagne
aux points grâce à ses acteurs :
Jordan est plus passionnant dans
sa vulnérabilité que dans l’effort ;
Stallone touche avec sa présence
hors ring de plus en plus gauche
et marmonnante. L’effet de surprise ayant été éventé de leur
côté, on attendait avec anxiété
le match retour de Dolph Lundgren : trente ans plus tard, on a
beaucoup perdu en punchlines
d’anthologie («s’il meurt, il
meurt»), en propagande anti-soviétique et ridicule wagnérien : le
fameux montage de scènes d’entraînement de Rocky IV, emballé
comme un clip vidéo, où Stallone
barbu coupait du bois dans la
neige, a fait place à quelque
chose d’infiniment plus sobre.
Mais on y gagne en chaleur et
Lundgren arrive à sublimer en
quelques scènes et dialogues
de massif géniteur aigri un rôle
aussi initialement épais que du
papier. «Si j’ai changé, et que vous
avez changé, alors tout le monde
peut changer», criait Stallone au
public russe à la fin de Rocky IV.
Une leçon plus inspirante pour
Lundgren que pour Hollywood.
LÉO SOESANTO
CREED II de STEVEN CAPLE JR
avec Michael B. Jordan, Sylvester
Stallone, Dolf Lundgren… 2 h 10.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
TICKET
D’ENTRÉE
Libération Mercredi 9 Janvier 2019
FILM
SEMAINE ÉCRANS
Aquaman
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
606 462
CUMUL
3
601
1 009 2 579 942
Mia et le lion blanc
2
549
371 188
Le Retour de Mary Poppins
3
573
350 900
612 1 302 937
Astérix : le Secret de la…
5
860
520 799
606
Asako
1
66
34 522
523
34 522
Unfriended: Dark Web
2
119
57 719
485
161 290
Une affaire de famille
4
212
102 562
484
550 329
Premières Vacances
1
351
163 254
465
163 254
676
944 588
3 451 515
Les Français ont plus que jamais besoin de se détendre et de s’évader, si l’on en juge par le quarté de tête de ce box-office tout en
super-héros, safari, nounou magique et réfractaires gaulois. Deux
films d’auteurs japonais, la palme d’or Une affaire de famille (franchissant la barre des 500 000 entrées) et le nouveau venu Asako,
apportent une touche alter à ce rouleau compresseur mainstream.
Le Vidocq version Cassel/Richet taquine les 700 958 entrées en
quatre semaines, résultat décevant au vu de son budget de 22 millions d’euros. (SOURCE «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU DIMANCHE 5 JANVIER)
Les luttes plus ou moins bien accordées de Mai 68
A travers un montage
d’images issues de
films militants, le docu
«les Révoltés» montre
de l’intérieur et sur le
vif les manifestations
estudiantines et
ouvrières de l’époque.
il n’en existe pratiquement pas
d’autres images que celles de ces
films militants qui documentaient
les luttes au jour le jour: violents affrontements avec les CRS, construction de barricades, «libération» des
universités, occupation des usines
et du Théâtre de l’Odéon, toujours
accompagnés de nombreuses réunions et prises de parole. Les Révoltés s’articule particulièrement sur
les alliances plus ou moins fructueuses entre les étudiants et les
ouvriers, la dernière partie se concentrant presque exclusivement sur
les grèves qui se sont prolongées
jusqu’à début juin.
C
e n’est peut-être que le fruit
du hasard, mais il est amusant que ce film sur Mai 68
sorte juste après l’achèvement de
l’année où fut célébré le cinquantième anniversaire des événements,
comme un pied de nez aux commémorations officielles, nostalgiques
ou doctes, idéalisantes ou révisionnistes. Rien de tout ça dans les Révoltés, qui ne s’attache qu’aux documents de l’époque, au plus près des
faits, sans ajout de commentaire et
sans autre outil analytique que le
montage.
Affrontements. Le film est uniquement constitué d’images prises
sur le vif, par Michel Andrieu et Jac-
Enthousiasme. On pourrait reCortège au bas de la rue Soufflot, en 1968. BLUE BIRD PROD. ET DIST.
ques Kébadian, notamment au sein
du collectif Arc 68 (dont certains
documents avaient déjà été regroupés en 1978 sous le titre Mai 68 par
lui-même), mais aussi par d’autres
collectifs et réalisateurs, notamment le groupe Medvedkine,
William Klein (Grands Soirs et Petits
Matins) et Jean-Pierre Thorn (Oser
lutter, oser vaincre).
La télévision, aux ordres du gouvernement de De Gaulle, ayant eu
comme consigne de ne pas suivre
les manifestations et grèves de 1968,
procher à cette succession chronologique de documents bruts un
manque de contextualisation et de
perspective, mais c’est sa force que
de ne pas chercher à être un cours
d’histoire. Ou, plus exactement, de
ne montrer l’histoire que telle
qu’elle s’est vraiment construite et
rêvée au présent, avant même
qu’elle soit écrite, analysée, récupé-
rée. Toujours au cœur de l’action, y
participant à leur manière, il arrive
que les caméramans soient emportés par la liesse ou la panique, nous
faisant alors ressentir physiquement la ferveur ou la violence des
manifestations ou de leur répression. Seul le cinéma est capable de
remettre le passé au présent de façon si précise, et il en découle une
émotion unique: aux différentes générations et classes sociales qui tentent de lutter ensemble correspondent aussi des manières de parler
ou de s’habiller, des voix, des regards, des visages. Et c’est d’abord
à travers ces choses très concrètes
que passent la colère ou l’enthousiasme, la joie ou le désarroi de
croire ou d’avoir cru pouvoir changer définitivement le monde. Le
film laisse à chaque spectateur le
soin d’y trouver matière à exaltation
ou mélancolie.
MARCOS UZAL
LES RÉVOLTÉS
de MICHEL ANDRIEU
et JACQUES KÉBADIAN (1 h 20).
«Border», la dame de flair
Ali Abbasi suit avec bienveillance une
douanière difforme douée d’un odorat
infaillible. Entre fable et thriller, un film
émouvant sur l’humanité des monstres.
I
l était une fois une créature repoussante (mais
alors vraiment repoussante, les enfants !) qui
n’était heureuse que dans les
bois. En revenant de son travail, le soir, elle se promenait
pieds nus sur la mousse, respirant l’air et l’humus. Elle
était assez solitaire, pacifique et maltraitée par les
hommes, mais avait un incroyable odorat. Oui, les enfants, le genre d’odorat qui
lui permettait, comme par
magie, de flairer non seulement les substances illicites
mais aussi la culpabilité,
comme si elle était de la
vulgaire transpiration. Rien
n’échappait à son nez monstrueux! Il était un imparable
filtre à criminels.
Voilà sommairement plantés
les premiers arbres de
l’étrange forêt Border, du ci-
néaste danois né en Iran Ali
Abbasi, tiré d’une nouvelle
de John Ajvide Lindqvist,
dont le visionnage fut une
des expériences limites les
plus folles offertes par le dernier Festival de Cannes (en
sélection Un certain regard).
Mimiques. Il serait dommage de trop en révéler sur
son intrigue, mais l’on peut
commencer par dire que le
film porte bien son titre, rassemblant tout un tas de trames – esthétiques, narratives, sociales, sexuelles– qui
ont trait à la limite ou à la
frontière, et que naturellement, le tout s’accomplit
dans une forme mêlant tous
les genres, du conte sylvestre
à la fable morale (au sens
XVIIIe siècle du terme) en
passant par le thriller. Le tableau se déploie sur fond de
plans au cordeau évoquant
parfois les photos surréalistes de Gregory Crewdson, et
de superbes images de faune
et de flore scandinaves, la nature (et la sauvagerie) étant
au cœur de son propos.
On y observe donc les mimiques et retroussages de babines de la très néandertalienne Tina (Eva Malender,
hyper expressive sous des kilos de maquillage), qui exerce
son activité de douanière en
Suède avec le flair d’un chien
truffier. Son existence est désolante, et rien de sa saleté et
de sa difformité (ongles jaunes, mâchoire proéminente,
fesses poilues, sourcils invasifs etc.) ne nous est épargné,
à dessein. Que les monstres
se révèlent souvent plus humains que les humains est
une leçon attendue du film
de genre, mais la très patiente manière dont Border
nous en fait l’enseignement
– n’exhibant jamais aucune
cruauté pour sa créature,
nous ramenant au contraire
à elle après avoir tout fait
pour nous en éloigner – ra-
Eero Milonoff et Eva Melander, impeccables sous leur maquillage. SPARK. KARNFILM
vive l’exercice, tout en lui
donnant une coloration contemporaine et politique.
Quête. Que cela passe notamment par une amourette
qui redéfinit les codes du
queer, et qu’au terme de cette
amourette, ce ne soit pas le
prince charmant qui révèle à
l’héroïne sa propre beauté et
sa puissance mais qu’elle y
arrive très bien toute seule,
merci, transforme le film en
une quête aussi émouvante
qu’inattendue. Quelle part de
nature, quelle part de sauvagerie, dans nos existences ?
Qui a le droit de patrouiller le
règne des humains (ou, à défaut, les frontières de l’Europe) ? Nous sommes les
créatures que nous choisissons d’être, nous rappelle
Border, et il serait bon de
nous en laisser tout le loisir.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
BORDER
d’ALI ABBASI
avec Eva Melander,
Eero Milonoff… 1 h 48.
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Libération Mercredi 9 Janvier 2019
u 31
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CINÉMA/
«Forgiven»,
Tutu ou rien
Avec son récit de la réconciliation
post-apartheid, le Britannique
Roland Joffé essaie tant bien
que mal de livrer un face-à-face
édifiant, où le pardon prend
des airs de caricature.
C
Un prof (Laurent Lafitte) se retrouve chargé d’encadrer une classe pilote composée d’inquiétants élèves. HAUT ET COURT
«L’Heure de la sortie»,
petits génies de l’apocalypse
Second long métrage
de Sébastien Marnier,
ce thriller d’angoisse
habilement ficelé suit un
groupe de jeunes surdoués
préoccupés par le carnage
environnemental.
P
erçant un ciel bleu où se contractent des nuages, un soleil irradiant
brûle la rétine de longues secondes
durant. L’Heure de la sortie s’ouvre sur un
aveuglement, la matérialisation magnétique d’une touffeur estivale rendue presque indécente par la superposition d’un
bruit crispant de mouches invisibles,
comme attirées par un charnier qui restera toujours hors champ. A cette première image succède une scène de classe
dans un établissement modèle d’une
campagne française, paisible spectacle
d’élèves affairés sur un contrôle vite perturbé par l’ouverture d’une fenêtre par laquelle le professeur se précipite.
Parasite. Tout aussi obscène que le
bourdonnement quelques secondes plus
tôt, le regard impassible jeté par une poignée de collégiens sur le corps de leur
professeur trempe définitivement le second long métrage de Sébastien Marnier
(après Irréprochable) d’un malaise visqueux et indélébile, film d’angoisse dont
le cadre anodin est sans cesse déséquilibré par un élément perturbateur. Alarme
incendie qui fait voler en éclats la quiétude d’une lecture de poème, grésillement de pylône écrasant un espace vert
ou bruit de moteur au-dessus d’une forêt:
autant de clairons annonciateurs d’une
catastrophe en formation. Thriller posant
toujours un pied à la lisière du film de
genre sans vouloir s’enfermer dans ses
formes, l’Heure de la sortie construit son
récit sur le même modèle du perturbateur parasite puisqu’il introduit un corps
étranger dans un environnement qui
fonctionne en vase clos. Suppléant appelé à remplacer au pied levé le prof suicidé, Pierre Hoffman (Laurent Lafitte) se
retrouve enfermé dans une classe pilote
d’une vingtaine de surdoués, clan régi de
concert par six gamins sages tout droit
sortis de la Nuit des enfants rois.
D’abord amusante, la morgue avec laquelle ils toisent leur enseignant («Pourquoi êtes-vous toujours remplaçant
à 40 ans ? Vous pensez être à la hauteur?») trahit une coupure finalement si
démesurée du reste du monde qu’elle
finit par obséder Pierre. De rencontre
fortuite en filature, celui-ci lève peu à
peu le voile sur leurs activités extrascolaires : exercice de funambules sur des
chantiers déserts, passages à tabac mutuels ou jeu d’étouffement à renfort de
sacs plastique.
Des scènes filmées dans la position du
voyeur, plans larges et muets, où les nappes de synthé carpenteriennes de Zombie
Zombie creusent le malaise de rites
d’autant plus insondables qu’on ne pénètre jamais au sein du club des six. Cet
effet de distanciation confine parfois à la
déshumanisation, notamment le temps
d’une chorale électronique où la transe
joyeuse de collégiens qui hurlent le Free
Money de Patti Smith jure avec la rigidité
d’automates des surdoués.
C’est lorsqu’il éclaire enfin la psyché des
gamins par le truchement d’un carnet de
bord vidéo que le film révèle sa vraie nature: une relecture romantique et no future du Village des damnés doublée d’une
élégie écologique. Une eschatologie verte
qui télescope la classique figure horrifique de l’enfant monstre avec celle moins
explorée des «générations futures». Les
six consignent sur DVD –pour eux média
du passé – le carnage environnemental
provoqué par l’homme et l’ensemble des
calamités climatiques qu’il subit en retour. Témoignage de cette lucidité qui les
isole, cette boîte noire qui enregistre une
avidité confinant au suicide collectif
reste percée par des éclats d’innocence
adolescente où la glaciale Apolline (formidable Luàna Bajrami) déclame des
extraits du programmatique Sécheresse
de J.G. Ballard.
Pétrification. Si l’Heure de la sortie
souffre un peu d’accumuler les références à double fond (du Dormeur du val à
Kafka), il ménage habilement le suspense
quant à la forme que prendra la revanche
de ces enfants, entre tentation survivaliste et envie de précipiter l’apocalypse
en un Columbine du Gers. En miroir à
l’aveuglement introductif du film répond
une scène de pétrification finale. Glaçante, cruelle et aboutissement terriblement logique d’une cécité collective.
MARIUS CHAPUIS
L’HEURE DE LA SORTIE
de SÉBASTIEN MARNIER
avec Laurent Lafitte, Luàna Bajrami,
Victor Bonnel… 1 h 43.
hamp: le Bien. Contrechamp: le Mal.
Champ: la compassion. Contrechamp:
la haine. Champ: le regard humide, la
commisération, la miséricorde, l’humanité chrétienne. Contrechamp: le menton crispé, la brutalité contenue, l’enfer personnel et carcéral, on
n’est pas des mauviettes. Champ: Forest Whitaker amaigri, blanchi, grimé en révérend Desmond
Tutu. Contrechamp: Eric Bana beau, méchant,
monolithique en milicien afrikaner. Voilà ce que
c’est Forgiven: un champ-contrechamp courant
sur près de deux heures, entrecoupé d’interludes
pour aérer, fioritures de la vie des prisonniers à la
dure, ou de la ville du Cap post-apartheid, la
plage, le township. C’est ainsi qu’une pièce à l’origine du film a été adaptée: sottement.
Si encore tout avait été joué à fond dans la théâtralité du face-à-face, huis-clos consciencieux
avec, comme lointaine référence – veut-on
croire –, l’épisode du Grand Inquisiteur des
Frères Karamazov… Non : hors la scénographie,
à l’austérité molle rivalisant avec l’absence de
tension dramatique, le tout au service d’une
harassante performance d’acteurs qui cachetonnent livrés à eux-mêmes, on est à des
années-lumière de l’âpreté métaphysique
dostoïevskienne – où ça ? Dans le b.a.-ba du film
édifiant illustratif.
Il s’agit de suivre Desmond Tutu missionné par
Mandela pour mener les travaux de la commission Vérité et Réconciliation, en 1995. Le personnage de Bana étant chargé, en face, de représenter le diable incarné du racisme afrikaner et de la
violence tortionnaire. Ce genre d’histoire «inspirée de faits réels» se veut récit exemplaire ne
souffrant aucune contradiction autre que celle
attachée à proclamer son discours vertueux victorieux. Jusque dans la forme, on s’assure que le
caractère exceptionnel du sujet ne dépare en
rien la prétendue réalité représentée, des plus
mornes. Tout s’égalise dans l’académisme pour
rendre l’exceptionnel le plus conventionnel possible, parce qu’il faut que chaque choix de mise
en scène soit à gros traits et sans amplitude, seulement attaché à faire passer le message œcuménique que «le Bien, c’est mieux».
Le comble avec ce cinéma en vœu pieux (disons
comme ça, car il existe de beaux films édifiants)
est qu’il est si assoupi, si insipide, qu’il débouche
précisément sur le contraire de ce qu’il revendique formuler : sa platitude rend l’horreur du sujet abordé aussi plate que lui. Plate, oublieuse, et
pire : inoffensive.
CAMILLE NEVERS
FORGIVEN de ROLAND JOFFÉ
avec Forest Whitaker, Eric Bana… 1 h 55.
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Dolce vista
Carlo Purassanta Le patron de Microsoft France est
un Italien, passé par IBM, qui s’applique à faire preuve
d’optimisme et à dessiner un futur désirable.
U
ne seule chose que l’on envie aux puissants de ce
monde : la vue qu’offrent leurs bureaux. Celui de
Carlo Purassanta, au dernier étage du bâtiment
Microsoft à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), mérite
un bon huit sur dix : un bras de Seine, un bout de périph et
le haut de la tour Eiffel qui apparaît par inadvertance entre
deux immeubles haussmanniens. Quand le nôtre, piètre
deux sur dix, nous propose chaque jour
un tête à tête avec le ministère des
Armées. En l’observant sortir de ce bureau dernier cri, dont les vitres s’opacifient d’une pression de télécommande, on a vite fait de se
demander comment Carlo Purassanta est devenu un jour
patron de Microsoft France. Et de fantasmer une réponse à
la Bill Gates: il aurait au départ été un génie solitaire, en teeshirt crade, dans son garage. Déception. Son père ayant fait
carrière chez IBM, cet ingénieur de formation de 47 ans intègre une des filiales françaises de Big Blue à la sortie de polytechnique Milan, «la meilleure école en Italie», en 1996.
Quand on lui fait remarquer qu’il a fait «comme papa», le
quadragénaire ajoute un peu de pathos à son discours: «Mon
père s’est fait tout seul. Il venait de la région de Trieste, il faisait huit kilomètres à vélo pour aller à l’école.»
Il n’empêche, sa propre carrière n’a connu aucun accroc. Carlo
Purassanta rejoint Microsoft en 2011, avant de devenir le
numéro 1 de la filiale italienne en janvier 2013. «Lorsque j’ai
entendu qu’un poste se libérait en Italie, j’ai levé la main. On
m’a dit : “C’est un peu tôt, tu viens d’arriver”. Je leur ai répondu : “Si vous voulez quelqu’un qui
puisse vous obtenir des résultats et qui ait
la bonne mentalité, je pense que je suis le
meilleur”», s’enorgueillit-il.
Là-bas, le quadragénaire, longtemps expatrié à Paris, redécouvre son pays. Il développe «avec succès» la filiale italienne.
«Microsoft est passé de simple fournisseur informatique à la
boîte de référence en matière d’innovation en Italie», avance
le patron, cheveux grisonnants et regard perçant. Après quatre années, la maison mère lui propose d’occuper le même
poste à Dubaï. Puis un autre, plus stratégique, à la négociation
commerciale sur la Côte Est américaine. Il refuse les deux. «Je
voulais travailler ici, je leur ai dit de me trouver quelque chose
en Europe», se souvient-il. D’aucuns y verront la peur de pren-
LE PORTRAIT
dre des risques quand sa carrière est déjà bien tracée, lui
plaide pour le souci de participer au bouillonnement naissant
de l’innovation française. Il obtiendra le poste à Paris en septembre 2017.
A écouter Carlo Purassanta, on comprend mieux la parade
nuptiale encore à l’œuvre entre les grands patrons et le président de la République, dix-huit mois après son élection.
«Emmanuel Macron a replacé la France au centre du monde,
c’est la nouvelle locomotive de l’Europe», dit l’ingénieur, refusant de nous préciser s’il est en contact avec des membres du
gouvernement. Admiratif de l’écosystème développé par les
start-up françaises depuis quelques années, il prononce, avec
délectation, les mots-clés «French Tech» et «Station F», (un
incubateur de start-up créé par Xavier Niel et inauguré par
le Président). La filiale de 1 600 employés qu’il dirige colle
d’ailleurs parfaitement aux clichés de la «start-up nation».
Lorsqu’on arrive dans les locaux, on ne se présente pas à l’accueil, mais à un comptoir de café, type Starbucks. Dans les
étages, certains employés pratiquent le «flex office»: pas de
bureaux, ils se placent où ils le souhaitent pour travailler. Ici,
on ne prononce pas le mot «bureau», mais on parle de «campus». La France dont rêve la macronie. «Un président peut
aussi perdre le contact avec le terrain, il faut faire attention…»,
tempère néanmoins Purassanta, qui a vu Salvini succéder à Renzi en Italie. «J’ai dis5 juillet 1971
cuté avec Salvini, c’est un
Naissance à Milan.
garçon très intelligent. Mais
2011 Quitte IBM
quand je parle avec lui, je me
pour Microsoft.
rends compte qu’il est imporJanvier 2013 Devient
tant de porter un autre projet
numéro 1 de la filiale
pour les gens et les jeunes»,
italienne.
poursuit celui qui réside aux
Septembre 2017
alentours de l’avenue Kléber,
Dirige Microsoft
du côté de la place de l’Etoile,
France.
«près de là où ça brûle en ce
moment».
Dans son costume en tissu écossais tombant parfaitement sur
ses chaussures cirées, Purassanta est un VRP du projet de
société défendu par Microsoft. Il assène: «Microsoft a une mission : aider les entreprises et les hommes à être meilleurs.»
Comprendre: rendre les firmes plus compétitives, et les humains plus performants. «En faisant jouer un enfant à 6 ans
sur Minecraft, ça lui permet de comprendre comment assembler des briques. Et tu le retrouveras demain au cœur de l’innovation», précise le patron. «Il y a peu de jobs du futur qui
n’auront rien à voir avec l’innovation», prophétise-t-il, précisant que l’on vit une «quatrième révolution industrielle».
Dans ce contexte, Purassanta trouve dans la France des
Lumières la préservation des valeurs nécessaires au développement d’une innovation «plus éthique». «On sera neuf milliards sur Terre en 2050, comment s’assurer que le niveau de
vie sera meilleur ? Comment nourrir et garder tout le monde
en bonne santé à un coût raisonnable?» s’interroge l’ingénieur
qui souhaiterait que la France «utilise les nouvelles technologies» pour répondre à ces questions.
A notre grand étonnement, dans ses propos, aucune interrogation sur le réchauffement climatique. Pourtant, les ordinateurs produits par Microsoft et les autres comptent parmi
les plus gros facteurs de pollution. L’essor des centres d’hébergement de données (aussi appelés «data centers») de ces multinationales sera l’un des responsables en 2020 du triplement
de l’empreinte énergétique liée au trafic internet mondial,
selon Greenpeace. Mais le patron n’est pas du genre à se laisser
déstabiliser. Il assure qu’un comité d’éthique existe au sein
de Microsoft pour «traquer» le mode de fabrication de ses produits, et qu’ils développent des «data centers sous-marins»
consommant moins d’énergie.
Excepté ses réussites professionnelles, Carlo Purassanta vit
en couple mais n’a pas d’enfants. Touche un salaire qui lui permet de «vivre confortablement». Vote en Italie, mais songe à
demander la double nationalité. Ne croit pas en Dieu. Il se couche tôt et se lève à 6 h 30. Et il a été marqué par la lecture de
Système 1 / Système 2. Les Deux Vitesses de la pensée du prix
Nobel d’économie Daniel Kahneman. L’auteur y démontre
notamment comment notre manière de penser crée des illusions cognitives qui nous conduisent souvent à nous tromper
de jugement. Un ouvrage cité encore et encore par les par­
tisans d’un «nouveau monde». •
Par GURVAN KRISTANADJAJA
Photo JÉRÔME BONNET
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