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Libération - 10.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUDI 10 JANVIER 2019
2,00 € Première édition. No 11698
GRATUITÉ DES
TRANSPORTS
Le plan d’Anne
Hidalgo
pour Paris
SHUTDOWN
Donald
Trump
entre
dans le dur
INTERVIEW, PAGES 12-13
PAGES 6-7
www.liberation.fr
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
Intelligence artificielle : Aragon se dessine
l’armée des travailleurs sous un jour
du clic
inédit
PAGES 22-25
PAGES 28-29
PHOTO LUDOVIC MARIN. REUTERS
GRAND DÉBAT
LE FLIP
DU FLOP
Le retrait surprise de
Chantal Jouanno est
une embûche de plus
pour l’exécutif, qui
peine déjà à organiser
sa grande consultation
citoyenne.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Issue
Débattre plutôt que boxer
la police, ou recevoir des
grenades lacrymogènes:
pourquoi écarter d’avance
cette sortie politique du
mouvement des gilets
jaunes? En démocratie,
les mots valent mieux que
les coups. Les docteurs
Tant Pis qui annoncent
l’échec automatique n’ont
pas toujours raison. Une
discussion large, ouverte,
franche, vaut mieux
qu’une émeute minoritaire. Au moins peut-on
tenter de trouver une issue. A condition, bien sûr,
que le gouvernement ne
conçoive pas ce happening national comme une
simple diversion destinée
à noyer le poisson. Quelles
conditions? Une liberté
dans les sujets et les
propos; une collation
honnête des doléances
exprimées; des comptes
rendus co-contrôlés par
les débatteurs et les organisateurs; et surtout,
avant tout, l’assurance solennelle que l’exécutif
tiendra compte des exigences formulées, qu’il est
prêt non à jeter aux orties
les orientations qu’il a
présentées pendant la
campagne, mais, à tout le
moins, à les amender,
à infléchir sa politique
dans un sens social, à faire
droit à l’amélioration du
sort des plus démunis,
à réformer le fonctionnement des institutions pour
progresser vers une
meilleure représentativité.
Par exemple en acceptant
un assouplissement du référendum d’initiative partagée, actuellement prévu
par la loi, mais aux conditions tellement
draconiennes qu’il est en
fait inutilisable. Aller plus
loin? Dissoudre l’Assemblée, comme le demandent le Rassemblement
national et La France
insoumise? Mais au nom
de quoi un mouvement
certes légitime mais
minoritaire pourrait-il
exiger soudain qu’on aille
aux urnes? Cela s’est fait
une fois sous la pression
de la rue: c’était en Mai 68,
après une grève générale
d’un mois. Nous n’en
sommes pas là. Et rappelons que ces élections se
sont traduites par une
victoire écrasante du parti
au pouvoir. •
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Gilets jaunes
Le grand
débat en
pilotage
chaotique
Déjà floue, l’organisation de
la consultation qui doit débuter
mardi est bouleversée par
le retrait de Chantal Jouanno et de
la Commission nationale du débat
public qui devaient l’organiser.
L’exécutif, lui, tente de temporiser
et promet un débat transparent.
Par
NATHALIE RAULIN
L
e «grand débat national»
compromis avant même
d’avoir commencé ? Une semaine avant le coup d’envoi officiel,
l’opération a perdu son pilote en
chef. Invitée mardi soir du JT de
France 2, Chantal Jouanno, à qui
Matignon avait confié le chantier
début décembre, a jeté l’éponge face
caméra. Les attaques virulentes
dont la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) a fait l’objet sur les réseaux sociaux depuis la divulgation
du montant de sa rémunération
(176 000 euros brut annuels) l’ont
convaincue d’en rester là. «Les conditions de sérénité pour mener à bien
le débat ne sont pas remplies, a justifié mercredi matin sur France Inter
l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy. Ce
Edouard Philippe, à Viarmes (Val-d’Oise), le 3 janvier. PHOTO DENIS ALLARD
qui affaiblirait le débat c’est que je
reste.» L’argument est de poids.
Au passage, il autorise cependant
l’ex-championne de karaté à prendre la sortie de secours sans s’appesantir sur l’origine du «stress» qui,
selon son entourage, l’habitait depuis mi-décembre. A savoir être
prise en sandwich entre Matignon
et l’Elysée. Avec d’un côté, un Premier ministre initialement fort peu
enthousiasmé par le grand débat
mais confiant dans la capacité de
l’ancienne organisatrice du Grenelle
de l’environnement de le mener à
bien. Et de l’autre, un chef de l’Etat
convaincu que son salut passe par
la libération de la parole citoyenne
comme son élection l’avait été par la
«grande marche» lors de la campagne, mais très agacé par les conditions strictes d’organisation et d’indépendance que Jouanno entendait
imposer à l’exécutif…
Dans la foulée de sa présidente,
c’est d’ailleurs toute la Commission
qui s’est officiellement retirée du
processus, privant le grand débat de
son label d’indépendance. Mercredi, à l’issue du séminaire gouver-
nemental qui se tenait à l’Elysée,
Philippe a pris acte de l’inéluctable.
«Je regrette la démission de Chantal
Jouanno, et d’abord parce qu’elle intervient tard dans le processus, a
grincé le Premier ministre. Ce n’est
pas rédhibitoire mais cela crée une
émotion supplémentaire.» Ceci pour
aussitôt en relativiser la portée: «Ce
n’est qu’une péripétie. Ce qui compte
ce ne sont pas les personnes mais le
débat, que je souhaite riche, impartial et utile.»
«FOISONNANT»
De fait, la priorité de Matignon est
désormais de circonscrire rapidement le départ de feu. «La notoriété
de Jouanno et de la CNDP n’étant pas
très importante, le retrait de l’une et
de l’autre ne nous pose pas de problème de communication, préciset-on dans l’entourage du Premier
ministre. En revanche, il nous faut
rassurer parce que le départ de
Jouanno laisse penser que le débat
n’aura pas lieu.» Du coup, Philippe
mouille la chemise. Même s’il rappelle que le grand débat n’est qu’un
«élément de réponse aux préoccupa-
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
u 3
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Tuiles en série
pour l’exécutif
Le retrait, mardi soir,
de la présidente de la
Commission nationale
du débat public
s’ajoute à la longue
liste des obstacles
auxquels se heurte
l’exécutif depuis l’été.
D
tions» des gilets jaunes –les 10 milliards d’euros de «mesures d’urgence» annoncées fin 2018 en étant
un autre–, le Premier ministre s’est
appliqué à crédibiliser la démarche.
«Cela permet de répondre au besoin
de considération qui s’est exprimé»,
insiste-t-il, promettant un débat
«foisonnant», «au plus près des citoyens» dans le respect des règles de
«transparence et d’impartialité».
Une volonté de bien faire qui ne sera
toutefois étayée qu’en début de semaine prochaine, en parallèle de la
diffusion par Macron de sa lettre explicative aux Français. Pour cause,
«Ce qui compte,
ce ne sont pas
les personnes,
mais le débat que
je souhaite riche,
impartial et utile.»
Edouard Philippe
Premier ministre
le départ de Jouanno a pris Matignon au dépourvu. Aucun pilote de
remplacement n’est encore dans les
tuyaux. Le Premier ministre indique seulement vouloir confier à des
«garants indépendants et incontestables» le soin de «dire que les règles
du débat sont respectées». Encore
faut-il trouver et obtenir l’accord de
ces perles rares. Une préoccupation
qui guide la volonté de Philippe de
rencontrer partenaires sociaux et
organisations patronales d’ici la fin
de la semaine. Tout du moins,
l’idée, un temps caressée par l’exécutif, de confier à un ou plusieurs
ministres le soin de piloter le chantier –au risque de prêter le flanc aux
soupçons de partialité – semble
pour le moment écartée.
CONFIANT
Côté opérationnel, Matignon se
veut confiant. «La CNDP a fait un
gros boulot, affirme l’entourage du
Premier ministre. A partir de mardi
s’ouvre une nouvelle phase.» En pratique, les citoyens disposeront de
moyens variées pour prendre la parole: réunions d’initiatives locales,
stands mobiles et plateforme numérique. «On continue à travailler
avec les maires qui sont les mieux
placés pour savoir où et à quel moment ce type d’exercice peut se dérouler», précise le chef du gouvernement. En sus, des conférences
citoyennes seront organisées au niveau des régions. La centaine de citoyens tirés au sort qui devraient y
participer pourra donner son avis
sur les propositions formulées dans
les débats et nourrir la réflexion des
parlementaires et de l’exécutif.
Faute de pouvoir encadrer les milliers de réunions locales en gestation, Philippe convient que la «parole sera libre». Toutefois, seules les
suggestions relevant des quatre thèmes fixés par le gouvernement feront in fine l’objet d’une remontée
au plus haut niveau (lire page 5). «Le
grand débat, ce n’est pas le grand déballage, a prévenu le porte-parole
du gouvernement, Benjamin Griveaux. Il n’est pas question de revenir sur les grandes avancées de notre
droit, comme l’IVG, la peine de mort
ou le mariage pour tous.» Un début
de (re)cadrage pas inutile. •
ans une série télévisée,
l’épisode semblerait
l’œuvre d’un scénariste
taquin, multipliant obstacles et
chausse-trapes sur le chemin de
ses personnages. L’inattendu retrait de Chantal Jouanno, jusqu’ici chargée d’organiser le
«grand débat national», est une
tuile de plus pour le gouvernement, qui n’a toujours pas retrouvé de ferme prise sur les événements, bientôt deux mois
après le début de la crise des
gilets jaunes et alors que
s’annonce un nouveau samedi
sous haute tension, avec quelque 80000 membres des forces
de l’ordre mobilisés.
L’affaire Jouanno, qui concerne
une personnalité peu connue du
grand public et ne sera pas fatale
au grand débat, n’est certes pas
la pire mésaventure qu’ait eu
à affronter l’exécutif. Mais il lui
cause assez de tort pour
qu’Edouard Philippe ait laissé
entendre, mercredi, un rare agacement public: «Dans le contexte
dans lequel nous vivons, ceux qui
servent l’Etat sont astreints
à une forme de mobilisation plutôt que d’éloignement», a jugé le
Premier ministre à l’issue d’un
séminaire gouvernemental.
Handball
Des mots similaires à ceux qu’il
avait employés face à une autre
avanie: la brusque démission de
Gérard Collomb, en octobre.
«Le ministère de l’Intérieur, c’est
le ministère de la permanence de
l’Etat», avait froidement lâché
Philippe en présence du démissionnaire. L’épisode prolongeait
un été désastreux pour l’exécutif, marqué par l’explosion de
l’affaire Benalla en juillet. Il
avait, comme auparavant la
démission de Hulot, torpillé une
rentrée dont le gouvernement
espérait faire un «nouveau départ». L’irruption des gilets jaunes en novembre allait achever
de faire sortir de ses rails un
quinquennat dont les acteurs
s’étaient d’abord flattés de maîtriser et le contenu et le tempo.
Une série noire sur fond d’impopularité croissante pour Emmanuel Macron, première cible des
manifestants. Le Président, dont
plusieurs fidèles ont quitté
l’équipe ou se préparent à le
faire, a réduit au strict minimum
ses déplacements publics ces
dernières semaines. Mercredi
à Créteil (Val-de-Marne), environ 150 manifestants – gilets
jaunes, syndicalistes, lycéens ou
militants associatifs – ont été
tenus à distance de la Maison du
handball qu’inaugurait le chef
de l’Etat. Celui-ci devrait davantage s’exposer. Il ouvrira mardi,
dans l’Eure, une série de déplacements à la rencontre d’élus locaux appelés à s’engager dans le
grand débat. Il adressera également, en début de semaine prochaine, une «lettre aux Français» précisant la méthode et les
objectifs de la consultation.
Fruits
Si celle-ci est elle-même un exercice risqué, l’exécutif veut au
moins y voir une issue à la phase
«insurrectionnelle» du mouvement des gilets jaunes. Cette
large discussion sur la fiscalité,
la démocratie, les services publics et la transition écologique
représente pour le gouvernement l’un des trois moyens de
reprendre la main sur les événements –les deux autres étant les
mesures de pouvoir d’achat annoncées le 10 décembre par
Macron, et «l’ultra-sévérité» désormais revendiquée vis-à-vis de
manifestants «ultra-violents»,
qui fera l’objet en février d’une
nouvelle loi sécuritaire.
Le tout doit permettre la poursuite (voire l’accélération) des
grandes réformes: des retraites
à l’assurance chômage en passant par la fonction publique.
Autour du chef de l’Etat, on
affecte même de voir chez les gilets jaunes des macronistes qui
s’ignorent, impatients surtout
de recueillir les fruits du programme présidentiel.
L’effet de ce plan d’action n’est
pas acquis sur une opinion encore équivoque. Selon une enquête Odoxa publiée mercredi,
le taux de sondés déclarant leur
«soutien» ou leur «sympathie»
envers les gilets jaunes est encore de 60%. Il a cependant
diminué de 10 points depuis le
19 décembre. Tandis que, depuis
la même date, le nombre de sondés désapprouvant le mouvement augmentait de 9 points,
pour s’établir à 31 %. Selon le
même sondage, ils sont encore
51% à souhaiter que la mobilisation se poursuive et 49% à vouloir son arrêt. Enfin, 38% disent
«comprendre» les violences des
manifestants, même si la moitié
d’entre eux dit les «condamner».
DOMINIQUE ALBERTINI
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ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Dans un cahier mis à disposition
par la mairie, les citoyens ont
compilé leurs exigences. Plus
souvent nationales que locales,
elles reflètent surtout
une volonté de changement
au plus haut niveau de l’Etat.
alayé en ce début de matinée par un
vent glacial, le hall de la mairie est encore vide. Mais le cahier de doléances
placé là, bien en évidence, est déjà plein. En
trois semaines, environ 130 Nîmois sont venus
ici consigner leurs colères, leurs suggestions,
leurs requêtes. En déchiffrant ces témoignages, anonymes pour la plupart, on repère vite
budgets de l’Elysée, de Matignon ou de la
Cour des comptes… Un autre prône «la mise
au smic de tous les représentants de l’Etat». Un
troisième propose même de «supprimer le paiement des frais d’obsèARDÈCHE
ques pour les membres du
gouvernement».
Alès
Spirales. Mais un autre
Des gilets jaunes ont scotché
thème s’impose au fil des paquelques tracts dans ce caUzès
GARD
ges: le train de vie de l’Etat.
hier à spirales, d’autres ont
A grands coups de lettres capris la plume avant de siNîmes
HÉRAULT
pitales et de mots soulignés,
gner de leurs initiales. Si les
les citoyens exigent – avant
insultes contre le Président
Mer
même la polémique visant la rérestent rares, les attaques n’en
Méditerranée
munération de Chantal Jouanno–
sont pas moins rudes: un Nîmois
10 km
une baisse «drastique» des salaires et
réclame ainsi la «destitution de
autres avantages de ceux qui nous gouver- M. Macron pour haute trahison».
nent. Un contributeur a, lui, collé là une page En parcourant ces doléances, on comprend
entière dactylographiée intitulée «le prix de vite que les premiers à s’être déplacés, ce sont
notre démocratie», détaillant par le menu les les retraités. Comme «mamie Simone» et «mamie Martine», ils racontent la précarité, les
ennuis de santé, les pannes de portefeuille,
l’accumulation des factures. Une retraitée
s’emporte : «M. le maire, depuis 2018, j’ai
faim!» S’adressant directement à Emmanuel
Macron, un senior lui demande de «rendre
la CSG que tu nous as volée!»
SE
LU
UC
VA
Encombrants, smic,
destitution: Nîmes
présente ses doléances
B
quelques leitmotivs : le désormais fameux
RIC, le rétablissement de l’ISF, la lutte contre
l’évasion fiscale, la revalorisation du smic et
des retraites, ainsi que la réduction des taxes sur les produits de première nécessité.
B
DU OUC
-R H
HÔ ES
NE -
4 u
Radicales. Si quelques requêtes s’adressent
Un premier cahier de doléances, rempli, a déjà été envoyé à l’Elysée. Un autre a pris sa place dans le hall de la mairie.
au maire (trop d’encombrants sur les trottoirs,
toilettes publiques où «tout est moisi et
rouillé»), on lit surtout des exigences nationales pour le moins radicales: des Nîmois réclament la suppression du Sénat ou la dissolution de l’Assemblée, d’autres appellent à la
création d’une «assemblée citoyenne». Un
contributeur demande l’instauration d’un
«contrôle citoyen sur les médias», un autre
voulant (allez savoir pourquoi) abolir le
franc CFA… Le passage aux 80 km/h sur les
routes secondaires n’est évoqué qu’à deux reprises, tout comme les questions liées à l’immigration. Rien sur le mariage pour tous.
Un premier cahier de doléances, plein, a été
envoyé à l’Elysée, un second contient déjà
une trentaine de témoignages. «Parmi les gens
qui viennent ici pour renouveler leurs papiers,
beaucoup nous demandent où se trouve ce cahier», raconte l’employée de mairie qui travaille juste à côté : «Moi, je n’ai rien écrit.
J’aurais trop de choses à dire. Et pour être
franche, je pense que ça ne servira à rien.»
SARAH FINGER
Envoyée spéciale à Nîmes (Gard)
Photo DAVID RICHARD. TRANSIT
«J’ai le sentiment que les sujets qui sortiront
ne seront pas les quatre choisis par Paris»
A Saint-Germain-au-Montd’Or, près de Lyon, le maire
LREM s’active pour faire vivre
le débat. Pas fan des cahiers de
doléance, il a choisi d’organiser
plusieurs réunions publiques.
I
l a fini par le mettre en place dans sa
mairie lundi, sans conviction. Renaud
George, élu en 2014 à Saint-Germain-auMont-d’Or, une commune de 3000 habitants
de la métropole lyonnaise, n’est pas fan du cahier de doléances: «C’est bien pour les gens qui
n’ont pas le temps de venir aux réunions, mais
ce n’est pas un outil de débat, juge le maire. Les
habitants vont écrire sans savoir comment ce
sera lu, interprété. Et la réponse arrivera plusieurs mois plus tard…»
L’édile n’attend pas grand-chose du «grand débat national» qui commence mardi. Dès le lendemain, ce «marcheur des tout débuts» tiendra
sa première réunion publique selon sa propre
méthode: «Je veux qu’on discute de tout, et ensuite on fixera les thèmes qu’on traitera, explique-t-il. J’ai le sentiment que les sujets qui sortiront ne seront pas les quatre de Paris
[transition écologique, fiscalité, organisation de l’Etat, démocratie
et citoyenneté].»
«tendue», celle d’après «plus constructive» :
«On partage beaucoup de choses en termes de
constat. Quand ils parlent du RIC, je leur dis
que je n’attends que ça, que les gens s’impliquent plus dans la vie politique !» S’il reste «stupéfait
par l’incroyable manque de
AIN
confiance dans la classe diSt-Germainrigeante» qui n’épargne pas
au-Mont-d’Or
«Des cons partout». Pour
toujours les maires, il préRHÔNE
«enfin entrer dans le fond»,
fère éluder sur la violence
LOIRE
l’élu s’active à remplir sa salle
des manifs: «Il y a des cons
Lyon
MÉTROPOLE
la semaine prochaine. Mardi,
partout, chez les gilets jauDE LYON
il a rencontré les gilets jaunes
nes comme chez les élus.»
ISÈRE
du rond-point de Genay, la comConsultant en stratégie et ormune voisine. Et vendredi, il verra
ganisation, Renaud George, qui
10 km
ceux du péage de Villefranche-surn’avait «jamais collé une affiche»
Saône, l’un des bastions du mouvement dans avant de devenir maire, dit s’être «reconnu
le Rhône, où les dégradations et les heurts dans le discours de Macron» en 2016. Deux ans
avec la police se sont multipliés.
plus tard, il pense toujours aller «dans la
De l’aveu du maire, les échanges à Genay ont bonne direction» mais impute à LREM une
été «virils mais corrects», la première heure «connerie monstrueuse»: avoir «lâché le local».
«Candidat, Macron a su dire aux gens de terrain que c’était à eux d’y aller. Après les législatives, il n’y a plus eu suffisamment de signes
pour qu’on continue à se mobiliser, regrettet-il. C’est devenu un parti de tout là-haut mais
peu d’en bas.»
«Pas surmotivés». Et pour ce qui est de rameuter d’autres maires à Saint-Germain mercredi, l’édile reconnaît ramer: «Clairement,
les collègues font la gueule, ils ne sont pas surmotivés par ce débat.» Sur la vingtaine d’élus
invités, seuls trois ont pour l’heure répondu
présent. «Déjà, personne n’a dit non», veut positiver Renaud George, qui balaie la polémique sur le salaire de Jouanno et son retrait du
pilotage de la consultation nationale. Un simple «parasitage» qui n’entame pas le zèle du
maire: «Ce débat est une opportunité magnifique de se réinventer, mais il faut la saisir.»
MAÏTÉ DARNAULT
Correspondante à Lyon
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
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u 5
Lors de la manifestation des gilets jaunes à Paris, samedi. PHOTO DENIS ALLARD
Un débat ouvert, mais pas à tous les vents
La classe politique
se dit ouverte à une
consultation large
mais s’alarme d’une
remise en cause des
droits fondamentaux.
S
ur la table ou sous le tapis ?
Tous les sujets peuvent-ils être
mis en discussion à l’aveuglette ou existe-t-il des droits fondamentaux à sanctuariser pour qu’ils
ne soient pas remis en cause? Cette
inquiétude est montée ces derniers
jours traversant gouvernement, majorité et opposition. Le premier a été
forcé de clarifier sa position sur le
champ du grand débat qu’il doit
mettre sur pied mi-janvier. Les insoumis et communistes, ont, eux,
dû préciser les contours du référendum d’initiative citoyenne (RIC)
qu’ils préconisent, reprenant à leur
compte la revendication la plus populaire des gilets jaunes.
Peu à peu, un consensus se dégage
pour sécuriser ce triptyque en le
laissant hors-champ: droit à l’IVG,
abolition de la peine de mort et mariage pour tous. Non sans quelques
tâtonnements dans les deux camps.
Citant ces trois grandes lois, le
porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, a prévenu mercredi, à l’issue d’un séminaire gouvernemental, que le grand débat ne
serait «pas le grand déballage». «Ces
sujets ne sont pas sur la table, ils appartiennent à nos valeurs communes. [Ce sont] des avancées en droit
qui ont été conquises de haute lutte»,
a-t-il insisté. La veille, dans Têtu,
Griveaux assurait qu’un retour en
arrière sur le mariage pour tous «ne
faisait absolument pas partie des
quatre thématiques retenues», rappelant le menu: transition écologique, fiscalité et dépenses publiques,
démocratie et citoyenneté (avec un
«sous-thème» sur l’immigration) et
organisation des services publics.
CONDITIONS
Pourquoi cette précaution ? Le
risque d’un détricotage des droits
fondamentaux a surgi lorsque le
Conseil économique social et environnemental (CESE) a publié les résultats de sa consultation en ligne,
organisée du 15 décembre au 4 janvier et intitulée «Avec ou sans gilet
jaune, citoyennes et citoyens, exprimez-vous». A la surprise générale, la
proposition classée en tête fut
l’abrogation de la loi Taubira, avec
5897 votes. Et ce, à cause de la mobilisation de la très organisée Manif
pour tous. Interrogée lundi sur
Europe 1 sur la possibilité de mettre
cette piste à l’ordre du jour du débat
national, la présidente de la Commission nationale du débat public
(CNDP), Chantal Jouanno –qui était
alors encore en charge de son organisation – avait laissé la porte entrouverte. «Si des personnes veulent
organiser une réunion pour rouvrir
ce débat, elles sont parfaitement
libres. […] Nous n’interdisons aucun
thème, ensuite c’est au gouvernement de décider ce qu’il en fera ou
pas», avait-elle expliqué.
Ces questions sociétales ne figurent
d’ailleurs pas dans les doléances des
gilets jaunes. Lesquels roulent pour
le RIC, cet outil censé redonner du
pouvoir au peuple en permettant
qu’une proposition de loi obtenant
700000 signatures soit suivie d’un
référendum dans un délai d’un an.
Là encore, le périmètre pose question. Que se passerait-il si la Manif
pour tous –toujours elle– profitait
d’une pareille occasion pour tenter
de remettre en cause le mariage
pour tous? En 2013, en plein débat
au Parlement, celle-ci avait réussi
à faire signer sa pétition par
690 000 opposants.
Interrogés sur la possibilité
d’un RIC tout terrain sans conditions, certains, au Parti communiste et à La France insoumise, se
sont d’abord pris les pieds dans le
tapis. «Mais pourquoi pas? N’ayons
pas peur de débattre. Je sais bien
que quand le peuple n’est pas bien,
on a envie de le changer», a répondu
mardi sur RMC le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel.
DISCRÉDIT
Un peu plus tard, le député du Nord
a nuancé sur Twitter : «Je précise.
Le RIC doit permettre de gagner des
droits nouveaux, pas de mettre en
cause des droits fondamentaux. Les
droits et libertés ne sont pas négociables.» «Si certains veulent en débattre, on pourrait relégitimer ça
dans un référendum», avait répondu Alexis Corbière, mi-décembre sur LCP alors qu’on lui demandait s’il est possible qu’un RIC soit
convoqué sur la loi Taubira. Se disant «confiant» sur l’issue d’une
telle consultation, le député LFI estimait que «le mariage pour tous est
majoritairement accepté dans le
pays aujourd’hui».
Après coup, Corbière, reconnaît
«avoir manqué de sensibilité dans sa
réponse». «Fabien Roussel m’a bien
fait rire. Comme moi, il est tombé
dans le piège», ajoute-t-il. Pour les
deux hommes, poser la question
dans ces termes est une manière de
jeter le discrédit sur le RIC. «Il s’agit
de créer la polémique et de faire
peur au peuple», accuse Corbière.
«C’est incroyable qu’on nous pose
sans cesse la question du mariage ou
de la peine de mort», s’agace Roussel, précisant que «ces droits fondamentaux sont intouchables». Selon
lui, le «sujet central» serait plutôt «le
rétablissement de l’ISF».
Travaillant à la rédaction d’une proposition de loi sur le RIC, les députés LFI peaufinent le mécanisme. Ils
souhaitent intégrer à la Constitution
des avancées comme le droit à l’IVG
et le mariage pour tous (l’abolition
de la peine de mort y figure déjà). Et
le RIC version insoumis ne pourrait
pas toucher à des questions inscrites
dans la loi fondamentale.
Mais pour le débat comme pour
le RIC, peut-on vraiment promettre
de «redonner la parole» aux citoyens
tout en s’assurant que les bornes ne
seront pas dépassées? «Plus il y aura
de participants, moins le risque
d’instrumentalisation par des groupuscules organisés sera important»,
rappelle la députée Marie Guévenoux, coordinatrice nationale du
débat pour le groupe LREM.
D’autres parlementaires craignent,
à l’inverse, que les débats ouvrent
«une boîte de Pandore infernale».
LAURE EQUY
et RACHID LAÏRECHE
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6 u
MONDE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Shutdown
Donald Trump
au pied
du mur
Incapable de faire financer son projet,
le président américain est attendu
au Texas ce jeudi. Si le blocage du
gouvernement se prolonge jusqu’à samedi,
il deviendra le plus long de l’histoire.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
D
e Washington au Texas, du Bureau
ovale à la frontière, Donald Trump
poursuit cahin-caha son offensive politico-médiatique en faveur du «grand et beau
mur» qu’il veut ériger avec le Mexique. Reclus
à la Maison Blanche depuis des semaines, à
l’exception d’une visite express en Irak, le Président est attendu ce jeudi dans la vallée
texane du Rio Grande, à un jet de pierre du
voisin mexicain. Il va rencontrer, a précisé sa
porte-parole, «ceux qui sont sur la ligne de
front en matière de sécurité nationale et de
crise humanitaire». Délibérément martial et
alarmiste, le vocabulaire de la Maison Blanche répond à une stratégie claire, à défaut
d’être cohérente : dépeindre la situation le
long des 3200 kilomètres de frontière américano-mexicaine comme une crise humanitaire et sécuritaire. Une crise si profonde,
presque existentielle, qu’elle justifierait la
construction du mur à tout prix, y compris celui du blocage du gouvernement.
Car la crise, pour l’heure, est avant tout politique. Pour financer son chantier pharaonique,
promesse de campagne emblématique, Donald Trump réclame près de six milliards de
dollars au Congrès. Les démocrates, désormais majoritaires à la Chambre, s’y opposent
fermement. Ce désaccord a empêché le mois
dernier l’adoption d’un budget bipartisan,
d’où la paralysie partielle du gouvernement
fédéral, le fameux shutdown, entré ce jeudi
dans son vingtième jour. S’il dure jusqu’à sa-
medi, il deviendra le plus long de l’histoire.
Comme à chaque épisode du genre à
Washington, chaque camp cherche à rejeter
sur l’autre la responsabilité du blocage, qui
affecte environ 800000 fonctionnaires (certains mis au chômage technique, d’autres forcés à travailler sans être payés). Dans cette bataille d’opinion, la Maison Blanche semble
avoir perdu la partie: 51% des Américains attribuent la responsabilité du shutdown au
président, 32% aux démocrates, selon un sondage Ipsos-Reuters publié mardi.
Le mur séparant Tijuana et San Diego, vu depuis le Mexique, en décembre. PHOTO FRANCESCO
FUMISTERIE ORIGINELLE
Sur les conseils de son entourage, Donald
Trump a accepté – à contrecœur affirme
le New York Times– de délaisser les coups de
menton sur Twitter et d’endosser le costume
présidentiel. Mardi soir, il a prononcé sa première allocution solennelle depuis le Bureau
ovale, théâtre de nombreuses interventions
historiques – JFK sur la crise des missiles à
Cuba, George W. Bush le soir du 11 Septembre… Pendant neuf minutes, grave et discipliné, Trump a joué sur les peurs, mettant en
garde contre les migrants illégaux ayant «brutalement» interrompu les «vies précieuses» de
«milliers d’Américains». «Quelle quantité de
sang américain devra encore couler avant que
le Congrès ne fasse son travail ?» a-t-il lancé,
rejetant la responsabilité du blocage sur l’opposition «immorale» des démocrates.
Pour convaincre du bien-fondé du mur, rejeté
par une majorité d’Américains (54 % à
59% selon plusieurs sondages récents), le milliardaire a eu recours, comme à son habitude,
à une pléiade de mensonges et approximations. «Les milliers de migrants illégaux» arrêtés chaque jour par la police aux frontières?
En moyenne 1087, nuancent les statistiques
officielles. «La forte hausse de l’immigration
illégale nourrie par notre économie très solide»? Les arrestations demeurent historiquement basses depuis la crise de 2008, malgré
un rebond notable l’an dernier. «Chaque semaine, 300 de nos citoyens sont tués par de
l’héroïne, qui provient à 90 %» du Mexique,
clame Trump. Vrai, mais il omet sciemment
de préciser que selon l’agence antidrogue, la
majorité de cette héroïne pénètre aux EtatsUnis dans des voitures via des points d’entrée
légaux. Un mur n’y changerait donc rien.
Ces mensonges et imprécisions s’ajoutent à
une fumisterie originelle : l’engagement de
faire financer les travaux par le Mexique. «Le
Président, après avoir échoué à faire payer par
Mexico son mur inefficace et inutile, et incapa-
ble de convaincre le Congrès ou le peuple américain de payer la facture, a fermé le gouvernement», n’a pas manqué de tacler, dans sa
réponse à Trump, le chef des démocrates au
Sénat, Chuck Schumer.
PROCÉDURE D’URGENCE
Prisonnier de son intenable promesse, Donald Trump se retrouve face à un mur. S’il
cède, il court le risque de décevoir sa base
alors que débute la campagne de 2020. S’il
persiste, il prolonge un blocage aux conséquences économiques difficiles à mesurer.
Pour échapper à ce dilemme, le Président
pourrait activer une procédure d’urgence
pour contourner le Congrès et utiliser l’armée
pour construire le mur, ce qui provoquerait
la fureur des démocrates et une féroce bataille
en justice. Cette porte de sortie «est assurément encore sur la table», a martelé mercredi
la porte-parole de la Maison Blanche. •
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ÉTATS-UNIS
CALIFORNIE
ARIZONA
Los Angeles
San Diego Patriot Point Phoenix
États-Unis
NOUVEAU MEXIQUE
El Paso
Tijuana
Tecate
BASSE CALIFORNIE
Juarez
Poste-frontière
mexicain
américain
fleuve
caines. Au contraire: dès 1942, les
Etats-Unis vont distribuer des millions de permis de travail temporaires aux Mexicains dans le cadre du
programme Bracero, pour pallier le
manque de main-d’œuvre dans
l’agriculture et le chemin de fer avec
l’engagement militaire américain
dans la Seconde Guerre mondiale.
Mais c’est paradoxalement ce programme qui va entraîner l’érection
de nouvelles barrières à la frontière.
«Il a généré un flux inédit de migrations du sud au nord, composé de
Braceros mais aussi de personnes qui
ne correspondaient pas aux critères
du programme, réservé aux hommes
jeunes et en bonne santé, explique
l’historienne Mary E. Mendoza, spécialiste de la frontière américanomexicaine à l’université du Vermont. Dans les années 40, on a construit des murs pour empêcher des
femmes de traverser la frontière…»
Ce sont alors les zones les plus peuplées qui voient pousser des grillages. Les Etats-Unis mettent fin au
programme Bracero en 1964. «Dès
l’année suivante, on commence à
parler du “problème de l’immigration” dans le pays», raconte Mary E.
Mendoza.
O ANSELMI. CONTRASTO
Frontière mexicaine:
170 ans de chimères
Initialement invisible,
le mur est devenu,
en quarante ans,
un objet politique
dans les deux partis.
L
e premier mur érigé à la frontière entre les Etats-Unis et le
Mexique a été achevé il y a
plus d’un siècle, en 1911. En fait, une
simple clôture, longue d’une tren-
taine de kilomètres, conçue pour
empêcher le bétail mexicain de circuler au nord et de propager un parasite. Pendant plusieurs décennies
et depuis son tracé issu de la guerre
de 1848, la frontière américanomexicaine n’a pas bougé. Une ligne
invisible traversant des terrains accidentés et sinuant le long du
Rio Grande. La crise de 1929 et son
chômage de masse exceptés, qui entraînèrent leur lot d’expulsions de
travailleurs mexicains de certaines
villes industrielles, le pouvoir politique américain et l’opinion publique
n’ont longtemps guère été préoccupés par cette frontière, ni par les immigrés venus du sud. Loin de la rhétorique anxiogène de Donald Trump
et son obsession pour la construction d’un mur continu, en béton ou
en acier de neuf mètres de haut, qui
paralyse aujourd’hui partiellement
les administrations fédérales améri-
Rio Grande
SONORA
Hermosillo
Frontière
mur
montagne
TEXAS
Punitive. L’immigration mexicaine aux Etats-Unis, légale ou illégale, continue d’augmenter. Et le
nativisme, lui, fait des émules. La
frontière va peu à peu se matérialiser au gré du durcissement des lois
sur l’immigration. En 1979, sous la
présidence de Jimmy Carter, de
nouvelles portions de barrières,
cette fois coiffées de barbelés, sont
construites. Quinze ans plus tard,
c’est un autre président démocrate,
Bill Clinton, qui continuera le travail. Avec trois opérations («Gatekeeper» en Californie, «Safeguard»
en Arizona et «Hold the line» au
Texas), plus de 300 kilomètres de
frontière sont désormais ornés de
clôtures métalliques. En 2006,
George W. Bush y va de son «Secure
Fence Act», avec plus de 1000 kilomètres de frontière supplémentaires clôturés ou renforcés et la multiplication par deux du nombre de
gardes-frontière dans le pays. Barack Obama, lui, investira dans la
technologie, et notamment l’installation de caméras thermiques.
Aujourd’hui, un tiers des 3200 kilomètres de la frontière, qui va de la
Californie au Texas, du Pacifique au
Golfe du Mexique, est parcouru par
un mur. «Depuis quarante ans, l’obsession pour le contrôle et la sécurité
de la frontière est bipartisane, note
l’historienne. Ça a toujours été dans
l’agenda politique des deux partis,
CHIHUAHUA
MEXIQUE
COAHUILA
Monterrey
Mexique
Houston
Eagle Pass
Source : AFP
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
50 km
même si la discussion s’est beaucoup
polarisée récemment. Contrairement
à ce qu’il voudrait faire croire, Donald Trump n’est en rien original.»
Autre historien de la frontière, Benjamin Johnson estime que les années 90 sont une charnière dans le
rapport des Américains avec leurs
voisins du sud. Et notamment avec
la mise en place de l’accord de libreéchange nord-américain (Alena, devenu USMCA, une nouvelle mouture qui n’a pas encore été votée par
le Congrès) et «sa façon d’organiser
l’intégration économique régionale,
avec la libre circulation des capitaux
mais non des travailleurs», précise
ce professeur à l’université Loyola
de Chicago. «En parallèle, l’administration Clinton renforce la criminalisation de l’immigration illégale,
posant les jalons du chaos que nous
voyons aujourd’hui à la frontière.
D’un côté, des autorités qui tentent
de contrôler la frontière avec une approche punitive. De l’autre, des entreprises qui veulent une
main-d’œuvre peu chère et l’accès
aux marchés du sud. Au moins un
million de producteurs de maïs
mexicains ont fait faillite après la
mise en place de l’Alena. Tout cela a
conduit à un fort exode rural,
d’abord vers les villes mexicaines,
puis vers les Etats-Unis.» La frontière américano-mexicaine se retrouve tiraillée par ces injonctions
contradictoires. «Rien d’autre ne
marchera [qu’un mur], et cela est le
cas depuis des milliers d’années,
tweetait Donald Trump en décembre. C’est comme la roue, il n’y a rien
de mieux.»
Obsession. Pourtant, affirme
Mary E. Mendoza, «rien ne prouve
que ces murs fonctionnent. Un obstacle physique est toujours contourné
par des êtres doués de mouvement,
vaches, parasites ou humains. Quant
aux migrations, elles n’évoluent pas
en fonction de l’existence ou la hauteur d’un mur, mais des conditions
socio-économiques ou politiques des
pays d’origine». Ces barrières rendent les traversées illégales plus
onéreuses et plus dangereuses pour
les migrants, à la merci des passeurs
et des gangs, et les forcent à rester
aux Etats-Unis une fois arrivés dans
le pays, les empêchant d’aller et venir. «Cette obsession pour la frontière
sud en dit beaucoup sur les valeurs
américaines, sur la question raciale,
sur qui a le droit ou non de faire partie de la société américaine, reprend
Mendoza. Au sud, c’est comme si on
voulait mettre un pays derrière les
barreaux.»
ISABELLE HANNE
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8 u
MONDE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Au Ghana, avec les
damnés du «Sodome et
Ghomorre» électronique
BURKINA FASO
Agbogbloshie
Accra
Océan
Atlantique
100 km
BÉNIN
GHANA
TOGO
CÔTE
D'IVOIRE
Dans la capitale, Accra, se trouve le lieu le plus
pollué du monde: une décharge d’objets
électroniques, où 40000 tonnes
de matériaux issus de pays développés,
en dépit du droit international, sont recyclés
de manière informelle par les habitants.
Par
DYLAN GAMBA
Correspondance à Accra
L
e marché de Makola, à Accra, est l’un
des plus grands d’Afrique. Poissons,
viandes, oignons s’échangent sur des kilomètres. Des milliers de marchands hèlent
les passants. Les victuailles présentes sont le
plus souvent expédiées aux quatre coins du
pays. L’air y est irrespirable et les tro-tros, les
minibus locaux, roulent au pas. Aux heures
de pointe, la circulation y est pratiquement
impossible. Derrière ce «ventre d’Accra» se
dessinent de grandes colonnes de fumée
noire.
Bienvenue à Agbogbloshie, la plus grande décharge de déchets électroniques au monde.
Ordinateurs, télévisions, téléphones ou matériels ménagers venus d’Europe ou des EtatsUnis finissent dans cet immense camp. Près
de 40000 tonnes par an y sont déversées, sur
les quelque 150000 tonnes qui finissent chaque année au Ghana, en violation des lois internationales qui prohibent l’exportation de
déchets d’équipements électroniques et électriques (DEEE) dans les pays en développement. Un fardeau pour la planète qui ne cesse
de gonfler et pourrait atteindre 50 millions de
tonnes en 2020, selon un rapport de l’Université des Nations unies publié fin 2017 (lire encadré ci-contre).
A Agbogbloshie, d’immenses camions déversent ainsi quotidiennement les déchets sur
un immense terrain vague où les détritus
s’amoncellent. Dans des baraques de fortune
à proximité s’entassent environ 40000 personnes. Les habitants d’Accra surnomment
ce lieu «Sodome et Gomorrhe», en référence
aux deux villes bibliques détruites par la colère divine. La plupart des occupants du camp
sont des «salvagers» (récupérateurs), de jeunes hommes qui vivent du recyclage informel. Ils brûlent les câbles et les déchets pour
en récupérer du cuivre et d’autres métaux.
Une combustion qui pollue les sols. Selon un
rapport publié en 2013 par l’ONG américaine
Blacksmith Institute, Agbogbloshie est désormais le lieu le plus pollué au monde… devant
Tchernobyl. Cadmium, plomb, mercure et arsenic sont durablement présents dans les sols
d’Agbogbloshie, parfois à des niveaux 100 fois
supérieurs aux seuils autorisés.
BŒUFS ET MOUTONS
FAMÉLIQUES
Une journée rapporte 10 cédis journaliers, soit moins de deux euros.
PHOTO CARL DE KEYZER. MAGNUM.
A proximité des lieux de combustion, la chaleur est insoutenable. La fumée âcre charrie
des émanations toxiques. Les travailleurs tentent de s’en prémunir en mettant un linge devant leur nez. Mince rempart. «Je sens la fumée entrer dans mes poumons et j’ai
régulièrement mal à la gorge», souffle Thomas, 18 ans, qui travaille dans la décharge depuis plus de cinq ans. Faute de protection, la
plupart des «salvagers» souffrent de brûlures,
lésions oculaires, problèmes respiratoires
chroniques. Certains développent également
rapidement des cancers. «Je souffre de chaleur
la nuit, j’ai du mal à respirer et je tousse souvent», dit Devit de sa voix rauque. A 36 ans, il
fait figure de doyen à Agbogbloshie, après y
avoir passé plus d’une dizaine d’années. Les
visages, les mains, les vêtements des forçats
sont couverts d’une épaisse poussière. Les
traits sont tirés. La plupart des «salvagers» ont
commencé à travailler dans le camp à l’âge de
10 ans. Ils errent dans le camp avec une ficelle
au bout de laquelle pend un aimant pour récupérer quelques grammes de métal pour un
gain de quelques centimes. «C’est vraiment
l’enfer, résume Ibrahim, 26 ans. Mais il est difficile de trouver du travail à Accra. Même si
cela est mauvais pour la santé, je n’ai pas le
choix.» Alors il continue de tenter de survivre
dans un environnement hypertoxique.
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Un «salvager» récupère du matériel électrique le 29 novembre 2017, à Agbobloshie, dans la banlieue d’Accra.
Les travailleurs de l’enfer électronique viennent le plus souvent de la ville de Bolgatanga,
dans le nord, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière avec le Burkina Faso. Une
région essentiellement rurale où le taux de
chômage est particulièrement élevé. La plupart d’entre eux ont été envoyés par leurs parents pour venir travailler et gagner quelques
cédis. Un labeur éprouvant. «C’est vraiment
très dur de travailler ici. A la fin de la journée,
j’ai mal partout et j’ai du mal à respirer», raconte Daniel, 18 ans, un simple casque de vélo
sur la tête pour se protéger du soleil. La journée commence à 6 heures du matin et se termine à 18 heures, six jours sur sept, pour un
salaire de 10 cédis par jour (moins de
deux euros). «J’envoie environ 40 cédis par semaine à ma famille, poursuit Daniel. C’est très
difficile de mettre de l’argent de côté, car il faut
également payer le logement et la nourriture.»
A l’extrémité sud du camp, à proximité de la
rocade, les habitants du camp font pousser
des légumes sur une terre dévorée par la pollution. Ils élèvent également des bœufs et des
moutons faméliques qui errent sur la décharge à la recherche d’une maigre nourriture. Le camp est également pourvu d’une
boucherie, où la viande est exposée au soleil.
«Nous savons très bien que la nourriture n’est
pas bonne, nous sommes régulièrement malades, mais nous n’avons rien d’autre à manger»,
avance Ibrahim.
Longtemps critiqué pour son incurie devant
la situation, le gouvernement a annoncé en
septembre 2018 la construction prochaine
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d’une usine pour le recyclage des déchets qui,
avec l’aide du gouvernement allemand, pourrait sortir de terre courant 2019. «Un écran de
fumée, si l’on peut dire les choses comme cela»,
souligne de son côté Joseph Awuah-Darko. Le
jeune homme de 22 ans, né en Grande-Bretagne de parents ghanéens, a cofondé, avec Cynthia Nuhonja, une amie de l’université, la fondation Agbogblo Shine Initiative. Objectif :
employer les «salvagers» afin qu’ils réalisent
des objets à haute valeur ajoutée avec les déchets collectés dans la décharge. «Je suis allé
à Agbogbloshie pour la première fois il y a
deux ans, lorsque des membres de Greenpeace
sont venus dans mon université pour nous en
parler, explique-t-il. Ils nous ont présenté cela
comme l’endroit le plus pollué du pays et j’ai
voulu m’en rendre compte par moi-même.»
Depuis, Joseph Awuah-Darko se dit «choqué
et dégoûté de voir un tel endroit négligé à ce
point par les autorités. Les “salvagers” sont
une main-d’œuvre bon marché exploitée».
«MANQUE D’EMPATHIE
DES AUTORITÉS»
L’étudiant en marketing, qui dénonce la «souffrance humaine» à Agbogbloshie, souhaite offrir «une vie meilleure aux “salvagers”». «C’est
ce rôle que l’entreprenariat social doit jouer,
et non l’Etat et la bureaucratie, qui sont très
défaillants à ce niveau», assure-t-il, en pointant du doigt le «manque d’empathie des autorités». Les deux jeunes étudiants financent en
partie eux-mêmes leur fondation, et reçoivent
également des fonds de la fondation Ford.
PHOTO CRISTINA ALDEHUELA. AFP
Joseph Akwuah-Darko et les trois autres dirigeants, tous bénévoles, sélectionnent les «salvagers» les plus motivés et leur offrent une
formation professionnalisante, notamment
en menuiserie. Ils ont appris à faire des tabourets à trois pieds, une commande d’un
grand hôtel de la capitale. «Ils confectionnent
des objets d’art africain contemporain», poursuit Joseph. Ils ont aussi fabriqué une horloge
en utilisant un morceau de vieille pendule
et un essieu de voiture récupérés à
Agbogbloshie. L’objet a rapidement trouvé
preneur auprès d’un homme d’affaires d’Accra. Deux hôtels de luxe se sont également
portés acquéreurs. Une vingtaine de personnes y travaillent aujourd’hui, contre trois il y
a seulement deux ans, pour un salaire d’environ 150 dollars par mois (supérieur au salaire
moyen au Ghana qui se situe autour de
100 dollars). «Je suis très fier du travail que
nous faisons ici», dit Mohamed, 27 ans, qui
participe à la formation. Après s’être tué à la
tâche pendant plus de dix ans dans la décharge, il s’estime désormais heureux. «J’ai
enfin l’impression de faire quelque chose
d’utile, qui ne soit pas nocif pour ma santé.»
«J’espère que plusieurs centaines de personnes
travailleront ici dans les années à venir. Cela
leur permettra d’avoir un salaire et de ne pas
respirer cet air pollué», avance Joseph
Akwuah-Darko. A-t-il le sentiment de pouvoir
changer les choses à son échelle ? «C’est
difficile à notre niveau, conclut-il, mais on ne
peut pas laisser les gens vivre dans ces
conditions.» •
4 500 TOURS
EIFFEL D’ORDURES
Cuivre, verre, plastique… Présents
dans les téléphones, les télévisions
ou les réfrigérateurs usagés, ces
déchets d’équipements
électriques et électroniques
(DEEE) laissent une empreinte
écologique importante sur les sols.
Le monde en comptait 44 millions
de tonnes en 2016, l’équivalent de
4 500 tours Eiffel, selon un rapport
des Nations unies. Si la convention
de Bâle, signée par 166 pays,
interdit le transfert de déchets
dangereux vers des pays en
développement, «75 % d’entre eux
[étaient] exportés illégalement vers
l’Inde, la Chine ou l’Afrique»
en 2014, d’après Greenpeace.
Deuxième au classement des
pollueurs électroniques derrière
l’Asie, l’Europe reste en tête sur le
plan du recyclage, avec 35 % de
DEEE transformés contre 20 % sur
l’ensemble de la planète. Sûrement
car, dès 2003, l’Union européenne
avait imposé aux Etats membres
d’installer des systèmes de
collecte gratuits. Depuis,
3 000 emplois ont été créés en
France pour traiter
les 600 000 tonnes de déchets
annuels.
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MONDE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
LIBÉ.FR
En RDC, les résultats de la présidentielle
devaient être annoncés mercredi soir
Le «devoir» de la Commission électorale nationale indépendante (Céni ; photo à Kinshasa le 4 janvier) consiste à «ne publier que les
résultats issus des urnes», écrivaient mercredi dans un communiqué commun les trois missions d’observation électorale congolaises, alors que la Céni
devait annoncer dans la soirée les résultats provisoires (qui ne nous sont pas
parvenus à l’heure de boucler) de l’élection présidentielle en république démocratique du Congo. A suivre sur notre site. PHOTO AP
Nemmouche, un précurseur de la terreur
Le Roubaisien,
accusé d’avoir
commis l’attentat
contre le Musée juif
de Bruxelles en 2014
après être revenu
de Syrie,
est jugé dans
la capitale belge.
Par
WILLY LE DEVIN
Envoyé spécial à Bruxelles
S
i la cruauté avait un
nom, elle pourrait s’appeler Mehdi Nemmouche. Cynique et mégalo,
l’homme de 33 ans restera
dans l’histoire comme le premier «soldat» de l’Etat islamique (EI) à avoir retourné les
armes contre l’Europe. C’était
le 24 mai 2014 au Musée juif
de Bruxelles, en plein centre
de la capitale belge, rue des
Minimes. En quatre-vingtdeux secondes, le jihadiste,
dont le visage est abrité sous
une casquette, tire à plusieurs reprises depuis la rue
et le hall de l’édifice, tuant
quatre personnes: Miriam et
Emmanuel Riva, deux touristes israéliens de 53 et 54 ans,
Dominique Sabrier, une
bénévole française férue de Une famille se recueille devant le Musée juif de Bruxelles au lendemain de la tuerie du 24 mai 2014, qui avait fait 4 morts. PHOTO E. VIDAL. REUTERS
culture juive, 66 ans, et
Alexandre Strens, un Belge appelés à juger Mehdi Nem- en 2013 et 2014. Délinquant En Syrie, Mehdi Nemmouche riens du groupe terroriste in- Mehdi Nemmouche à Marde 25 ans de confession mu- mouche ont été désignés multicondamné, Nemmou- laisse libre cours à sa soif de terviennent pour protéger les seille, Libération révélait que
sulmane, préposé à l’accueil. – 8 hommes et 4 femmes. che est encore mineur lors- perversion. Avec d’autres ji- otages occidentaux des vio- le jihadiste avait d’autres proCe n’est que six jours plus L’audience va s’étirer sur près qu’il écope de sa première hadistes impliqués dans des lences du Roubaisien, prêt à jets d’attaque en tête. A Alep,
tard, à 1000 kilomètres de là, d’un mois et demi, avec la peine de prison, en 2004 : attentats en Europe, il fut les liquider au lieu de ran- devant les otages, le Français
que la cavale de Mehdi Nem- même inconnue que lors du trois mois d’emprisonnement l’un des geôliers, dans les çonner leurs pays d’origine… avait juré: «Sur les Champsmouche prend fin. A la gare premier procès de Salah Ab- dont deux et demi avec sursis sous-sols de l’hôpital ophtal- Si «Abou Omar» est obligé de Elysées, je vais faire cinq fois
routière de Marseille Saint- deslam (seul survivant des pour des faits de vol avec vio- mologique d’Alep, des quatre modérer ses pulsions avec les Merah [le tueur au scooter de
Charles, les douaniers effec- commandos terroristes du lence. S’empileront ensuite otages français. Nemmouche otages occidentaux, il se Toulouse, ndlr] au défilé
tuent un contrôle inopiné à 13 Novembre à Paris) : le plusieurs cambriolages, refus y a «maltraité et battu» le montre bien plus cruel avec du 14 Juillet.» La publication
bord d’un bus en provenance jihadiste se retranchera-t-il d’obtempérer, agressions et journaliste du Point Nicolas les 50 ou 80 prisonniers sy- de ces propos par Libération,
d’Amsterdam via Bruxelles. derrière son droit au silence? braquage de supérette.
Hénin et a «donné 40 coups riens de droit commun enfer- dans une France qui n’avait
Le Roubaisien est interpellé
Pour tous ces délits, Mehdi de gourdin sur le crâne» de més eux aussi. Il les torture pas encore connu les tueries
miraculeusement, en posses- Perversion. Le 31 décem- Nemmouche passe une son confrère d’Europe 1 Di- parfois toute la nuit, jusqu’à de Charlie Hebdo et
sion d’armes ressemblant à bre 2012, lorsque Nemmou- bonne partie de sa vie de dier François, d’après les la prière de l’aube. Comble du 13 Novembre, avait fait encelles de la tuerie, de la fa- che s’envole vers la Syrie via jeune adulte en détention. Un auditions des otages versées du sadisme, Nemmouche trer le ministre de l’Intérieur
meuse casquette, ainsi que la Belgique, le Royaume-Uni univers carcéral qui va gran- à l’enquête ouverte à Paris.
chantonne entre ses basses de l’époque, Bernard Cazeet le Liban, il fait office de dement contribuer à sa radid’une caméra GoPro.
œuvres. Un jour, un couplet neuve, dans une colère froide.
Cette semaine, la justice précurseur. L’EI n’est pas calisation. C’est d’ailleurs au Couplet. A en croire ces du rappeur Rohff, un autre Le locataire de Beauvau avait
encore formelle- centre pénitentiaire de Salon- procès-verbaux, consultés à des refrains de Charles Azna- même prononcé une courte
belge ouvre le
procès du trenÀ LA BARRE ment institué et de-Provence (Bouches-du- l’époque par Libération, vour ou Charles Trenet. allocution dans la cour intéle califat ne sera Rhône), où il est incarcéré de Didier François fut durant «Douce France, cher pays de rieure du ministère pour raptenaire et de
l’un de ses complices présu- proclamé qu’un an et demi juin 2008 à décembre 2010, trois mois «la tête de Turc» mon enfance, bercée de tant peler les journalistes à leur
més, Nacer Bendrer, ex-com- plus tard, à Mossoul (Irak). que le Roubaisien s’entiche de Nemmouche, surnommé d’insouciance, je t’ai gardée devoir de responsabilité. Ces
pagnon de détention. Les Les combattants européens de Nacer Bendrer. Ce dernier «Abou Omar», qui le prend dans mon cœur» s’échappait éléments ne seront pas débatdeux hommes encourent la partent alors au compte- est suspecté de lui avoir livré alors pour «un agent de la ainsi parfois des entrailles de tus lors de l’audience belge,
mais ils éclairent la personréclusion criminelle à perpé- gouttes, loin des vagues qui des armes à Molenbeek, près DGSE». Pire, il menace de l’hôpital de l’horreur.
tuité. Lundi, les douze déferleront ensuite à la fron- de Bruxelles, quelques semai- l’exécuter. A plusieurs repri- En septembre 2014, trois nalité terrifiante de Mehdi
turco-syrienne nes avant l’attentat.
membres du jury populaire tière
ses, les leaders irakiens et sy- mois après l’arrestation de Nemmouche. •
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
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LIBÉ.FR
L’Allemagne pionnière dans la lutte contre le broyage
des poussins mâles Les autorités veulent généraliser une tech-
nique inédite afin de lutter contre le broyage des poussins mâles,
sachant que la consommation moyenne annuelle en Allemagne est de 220 œufs par
habitant et que chaque année, 45 millions de poussins mâles y sont broyés. Une société
a donc mis au point, avec le concours de l’université de Leipzig, une technique permettant de reconnaître le sexe des poussins avant l’éclosion. Une intéressante avancée qui
ne règle toutefois pas la question des cadences infernales auxquelles sont soumises les
poules pondeuses. A lire dans la chronique Miroir d’outre-Rhin. PHOTO AFP
Allemagne: les renouvelables
dépassent le charbon
SINGAPOUR
ESPAGNE
A Singapour, les écologistes
bataillent contre un projet
écotouristique. Ils dénoncent des dégâts irrémédiables
sur les écosystèmes et un bilan déjà négatif pour la faune
locale. Car la cité-Etat asiatique n’est pas seulement une
place financière hérissée de
gratte-ciel. Jouissant d’un climat tropical humide, une
partie de son territoire est
couverte d’une forêt abritant
une faune riche, dont des singes et des pangolins. C’est
dans l’un des secteurs les plus
verts que se trouvent
notamment le zoo de Singapour et deux attractions –un
safari nocturne et un safari
fluvial – depuis longtemps
prisées des touristes étrangers comme des habitants.
Mais la jungle à proximité est
en train d’être défrichée pour
laisser la place à un parc ornithologique ainsi qu’à un parc
dédié à la forêt pluviale et à
un complexe hôtelier de
400 chambres, le tout formant un «pôle de tourisme
vert» censé attirer plusieurs
millions de visiteurs par an à
partir de 2023.
Une ministre française
contre Vox. La montée
de l’extrême droite en Espagne devient un sujet de débat
européen. Expulsion de
52 000 réfugiés, abrogation
des lois contre les violences
faites aux femmes au profit
d’un texte protégeant «la famille»: les exigences démesurées du parti ultranationaliste
Vox, dans la négociation pour
permettre au Parti populaire
(droite) de faire élire son dirigeant Juan Manuel Moreno
président de l’Andalousie,
suscitent l’inquiétude en vue
des européennes de mai. La
préoccupation est particulièrement sensible au sein de La
République en marche: Ciudadanos, la formation de centre droit partie prenante de la
nouvelle majorité conservatrice en Andalousie, est un
des rares alliés européens de
LREM. «Il ne peut y avoir
aucun compromis avec un
parti qui porte des valeurs
totalement contraires aux
nôtres», a déclaré mardi à
Bruxelles la ministre française des Affaires européennes, Nathalie Loiseau.
Bien que l’Allemagne peine
à se débarrasser du charbon,
une des énergies les plus
émettrices de gaz à effet de
serre, les renouvelables
(ENR) s’y imposent de plus
en plus. D’après une étude
de l’institut Fraunhofer publiée le 4 janvier, elles ont en
2018 dépassé pour la première fois le charbon dans le
mix énergétique. Eolien
(20 %), solaire (8 %), biomasse (8%) et hydroélectricité (3 %) ont représenté au
total 40,4% de la production
nette d’électricité chez nos
voisins. Il s’agit de celle qui
est injectée dans le réseau
public et consommée par
les ménages et les voitures
électriques.
L’Allemagne vise les 65 %
d’ici onze ans. La part des
ENR est déjà passée de 19,1%
en 2010 à 38,2 % en 2017.
Mais celle des énergies non
renouvelables s’élève tout de
même à 59,6%, dont le charbon à 38%, le gaz à 7,4% et le
nucléaire à 13,3%. Ce dernier
chiffre est promis à baisser:
le gouvernement s’est engagé en 2016 à fermer toutes
ses centrales nucléaires
d’ici à 2022. Pour cela, Berlin
a dû laisser tourner ses cen-
Des éoliennes à Bremerhaven (Allemagne), le 20 octobre. PHOTO P. STOLLARZ. AFP
trales à charbon, et dire
adieu à ses objectifs de réduction d’émissions de gaz à
effet de serre de 40 % en
2020 par rapport à 1990.
LE FIL
L’Allemagne
poursuit tout de même ses
efforts : le pays a officiellement fermé sa dernière mine
de houille, Prosper-Haniel,
dans la Ruhr, le 21 décembre
(lire notre reportage).
Accord trouvé pour les migrants
bloqués au large de Malte
«Malte, le plus petit pays
membre de l’Union européenne, est de nouveau
appelé à prendre ses responsabilités au-delà de ses limites» : tels sont les mots
prononcés par le Premier
ministre de l’île, Joseph
Muscat, lors de sa conférence
de presse diffusée mercredi
matin sur Facebook. Après
dix-huit jours, l’Union européenne est parvenue à un
accord entre Malte et 8 autres
Etats membres pour répartir
les 49 personnes bloquées
sur les bateaux des ONG allemandes Sea Watch et Sea
Eye, qui viennent en aide aux
migrants en Méditerranée.
S’y ajoutent les 249 deman-
deurs d’asile secourus dans
les eaux territoriales maltaises fin décembre par la
marine nationale. De ce contingent de 298 personnes,
«220 seront redistribuées
dans d’autres pays membres
ou rentreront dans leurs pays
d’origine», a poursuivi le Premier ministre.
Joseph Muscat a aussi déclaré qu’il ne s’agissait pas
d’un blocage contre les ONG,
mais d’un message politique
fort pour rappeler que «le
fardeau devait être partagé,
car il s’agit d’un problème
européen». Des vedettes des
forces armées maltaises vont
transférer «dès que possible»
les 49 demandeurs d’asile
recueillis par les bateaux des
deux ONG vers La Valette, la
capitale. Les navires n’ont
pas le droit d’accoster et sont
incités à quitter les eaux territoriales dès la fin de l’opération. Puis 220 migrants seront répartis dans huit pays:
France, Allemagne, Portugal,
Irlande, Roumanie, Luxembourg, Pays-Bas et Italie.
Le 22 décembre au matin,
Sea Watch avait sauvé 32 demandeurs d’asile en détresse
dans les eaux territoriales
libyennes avant de tenter de
les amener vers le «port sûr»
le plus proche, comme le
veut le droit international
maritime. Le jour même,
le bateau avait contacté les
autorités italiennes, maltaises et libyennes pour avoir
l’autorisation d’accoster, raconte à Libération Hugo, bénévole sur le Sea-Watch-3 :
«La Libye n’a pas décroché,
mais ils ne décrochent jamais.» L’ONG espérait accoster à Rome ou à Malte, mais
le sauvetage ne s’étant pas
déroulé dans leurs eaux
territoriales, les deux pays
avaient alors refusé.
Le Sea-Watch-3 sera resté
dix-huit jours au large de
Malte, «un record total» selon
le bénévole, qui souligne le
besoin d’une solution pérenne pour les personnes
sauvées en mer.
JULES VINCENT
Ses 120 centrales électriques
fonctionnent maintenant à
partir de charbon importé
des Etats-Unis, de Russie,
de Colombie
ou d’Australie,
VERT
où il coûte
beaucoup moins cher.
Depuis plusieurs mois, une
commission sur la sortie du
charbon planche en Allemagne pour établir un plan de
transition énergétique juste,
mais peine à trouver une issue. Censé initialement rendre ses conclusions en décembre, le groupe a
repoussé sa réunion finale à
janvier puis à février. Face à
ces ralentissements, la chancelière, Angela Merkel, a déclaré lundi dans Der Spiegel
qu’elle prendra en main ellemême les négociations à
partir du 15 janvier.
A.Mt.
Prédateur R. Kelly rattrapé par
la justice américaine
Depuis la diffusion la semaine dernière d’un documentaire
accablant, la justice cherche à faire la lumière sur les accusations de pédophilie et d’agressions sexuelles dont le
chanteur américain fait l’objet. La procureure du comté de
Cook (Illinois) a lancé mardi un appel: «S’il vous plaît, contactez-nous. Nous ne pouvons pas enquêter sur ces accusations sans la coopération des victimes.» Dans Surviving R.
Kelly, long de six heures, des témoins évoquent des rapports sexuels avec des filles de moins de 16 ans et des esclaves sexuelles totalement coupées de leurs proches.
Défense La Chine ambitionne d’avoir
«au moins trois porte-avions»
Un expert et officier de haut rang de la marine chinoise a
estimé mercredi que son pays devait avoir «au moins trois
porte-avions» afin de protéger ses côtes comme ses intérêts
à l’étranger, et d’éviter une invasion de son territoire. «Notre pays a un littoral long de 18 000 kilomètres. De plus,
notre économie se tourne vers l’extérieur et nos intérêts à
l’étranger grandissent, a expliqué Zhang Junshe. Bien sûr,
en fonction du développement économique, nous pourrions
légitimement revoir ce chiffre à la hausse.»
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Recueilli par SIBYLLE
VINCENDON
Photo MARIE ROUGE
E
«
FRANCE
n mars 2018, alors que la crise
des Vélib battait son plein et
que les critiques pleuvaient
sur Anne Hidalgo, la maire de Paris
avait allumé un contre-feu en évoquant, au détour d’une interview, la
possible gratuité des transports
collectifs en Ile-de-France. Elle
promettait de faire étudier la question en confiant une mission à trois
de ses adjoints: Emmanuel Grégoire
(budget), Jean-Louis Missika (urbanisme) et Christophe Najdovski
(transports). Intitulé «Pour un bigbang de la tarification des transports
dans le Grand Paris», ce rapport, qui
vient de lui être rendu, évacue la
gratuité totale pour tous mais préconise des aménagements de tarifs et
une révision de la gouvernance des
mobilités. Anne Hidalgo dévoile ses
premiers arbitrages dans Libération.
La première conclusion de ce
rapport est-elle que la gratuité
totale est impossible ?
La première conclusion, c’est qu’il
faut un big-bang de la tarification
des transports publics en Ile-deFrance. La question posée était: la
gratuité des transports est-elle possible, faisable, et à quelle échelle,
totale ou partielle ? Est-elle une
réponse aux enjeux de transition
écologique et de pouvoir d’achat ?
Les salariés bénéficient d’un
remboursement de 50% de la carte
Navigo, inscrit dans les textes réglementaires. Mais tous les autres,
ceux qui ne travaillent pas, ne sont
pas salariés ou n’ont pas de déduction de frais professionnels, paient
leurs transports au plein tarif. Pour
eux, nous pouvons agir. En 2018,
nous avons rendu la carte Navigo
gratuite pour les adultes handicapés
et les seniors parisiens sous conditions de ressources. Cette nouvelle
étude démontre qu’il est possible et
pertinent d’aller plus loin.
Comment ?
La première proposition que je
retiens, c’est la gratuité des transports publics pour tous les enfants
de 4 à 11 ans. Elle existe déjà pour les
moins de 4 ans. La deuxième, c’est
le pass Navigo gratuit pour les
Parisiens handicapés de moins de
20 ans. Je souhaite aussi que nous
remboursions 50 % de la carte
Imagine R pour les collégiens et
lycéens parisiens, en complément
du coup de pouce déjà assuré par la
région. Enfin, pour avancer de pair
sur les transports publics et la pratique du vélo, il semble pertinent de
mettre en place la gratuité du Vélib
pour les 14-18 ans. Ces quatre mesures font le pari de la jeunesse pour
accélérer la transition écologique.
Elles sont aussi un gain important
de pouvoir d’achat pour les familles,
dont je tiens à ce qu’elles puissent
vivre et s’épanouir à Paris. Elles
seront mises en œuvre dès septembre 2019. Cela représente cette année un budget de 5 millions d’euros,
que nous mobiliserons par des redéploiements. A partir de 2020, nous
autofinancerons ces mesures par
exemple grâce aux recettes du nouveau marché des panneaux d’affichage publicitaire.
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
ANNE HIDALGO
«La gratuité ne
peut pas être
l’alpha et l’oméga
d’une politique
de transport»
INTERVIEW
A l’occasion de la sortie d’un rapport qu’elle
a commandé sur la mobilité dans le Grand Paris,
la maire de la capitale révèle à «Libération»
ses pistes d’aménagements de tarifs et préconise un
remaniement de la gouvernance sur cette question.
Ces mesures ne concernent donc
pas les petits salaires…
J’interviens sur mon domaine de
compétence, en tant que maire de
Paris. Mais je propose à l’Etat et à la
région de s’engager à nos côtés, en
modulant le remboursement du
pass Navigo des salariés en fonction
de leurs revenus. Concrètement, les
plus hauts revenus continueraient
à bénéficier du remboursement de
50 % de leur carte Navigo par l’entreprise, mais les plus bas revenus
bénéficieraient d’un remboursement plus élevé, jusqu’à 100% rem-
boursés pour les personnes qui
touchent jusqu’à 1,5 fois le smic.
Une mesure équivalente pourrait
être envisagée pour les familles
monoparentales. Cela pourrait
figurer dans la loi mobilité et serait
pris en charge par les entreprises.
Le coût annuel des transports
collectifs en Ile-de-France est
de 10,1 milliards d’euros, dont
27,1 % payés par les billets
des usagers, soit à peu près
2,7 milliards d’euros. Un péage
urbain pourrait-il compenser la
perte de recettes ?
Non, un péage ne permettrait pas
de telles recettes. Et de toute façon,
la gratuité ne peut pas être à elle
seule l’alpha et l’oméga d’une
politique de transports ou de
mobilité. La gratuité est un outil
pour permettre de se déplacer
mieux, de se libérer d’une voiture
qui coûte très cher. Mais il ne faut
pas oublier les autres leviers: l’amélioration de l’offre, de la qualité et
du confort des transports publics.
Dans certaines villes qui ont
adopté la gratuité, on a constaté
que ce n’étaient pas les lll
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lll automobilistes qui grimpaient dans le bus mais plutôt
les cyclistes et les marcheurs…
La vertu de ce rapport est justement
de sortir des idéologies et de regarder quels effets la gratuité peut produire. Si elle provoque le report des
piétons et des cyclistes vers le métro
et le bus, c’est contre-productif. Paris est une ville complexe, qui a plus
de 2 millions d’habitants auxquels
s’ajoutent chaque jour 3 millions de
travailleurs et visiteurs. Il faut donc
une stratégie globale. Il n’y a
d’ailleurs pas eu d’étude solide sur
les déplacements en Ile-de-France
depuis 2010 : c’est un manque.
C’est un reproche fait à la
présidente de la région, Valérie
Pécresse, et à Ile-de-France
Mobilités, qu’elle préside aussi?
A l’échelle de notre métropole, le
point de fragilité est le système des
transports. Il est stratégique pour
la transition écologique et pour
résoudre les disparités territoriales.
Or on a d’un côté une Société du
Grand Paris, organisme d’Etat qui
construit le nouveau métro, et de
l’autre, la région Ile-de-France, qui
a obtenu en 2005 la compétence
complète en sortant l’Etat du jeu.
Cette stricte séparation est problématique. On est toujours plus efficace quand on travaille tous ensemble. Le financement aussi pourrait
être interrogé. Paris paie plus de
30% du coût des transports collectifs régionaux alors que les Hautsde-Seine n’en règlent que 7,5 % à
richesse et population équivalentes.
Cette clé de répartition est ancienne
et pourrait être modernisée.
Vous demandez une réforme
qui créerait une autorité d’organisation des transports à
l’échelle de la métropole. La
région n’en a jamais voulu…
La façon dont la gouvernance est
aujourd’hui assurée par la région
Ile-de-France pose question, puisqu’elle ne tient pas compte des
spécificités de la zone dense. Les
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deux réalités, celle de la grande
couronne et celle de la petite
couronne, devraient être prises en
compte par l’autorité qui régule.
Pour cela, la métropole du Grand
Paris devrait bénéficier d’une partie
des compétences de transport.
Autre point de faiblesse: au conseil
d’administration d’Ile-de-France
Mobilités ne siège aucun des opérateurs de l’autopartage, du Vélib ou
d’autres systèmes. A Paris, nous
avons au contraire créé un comité
parisien des mobilités qui associe
tout le monde, y compris les taxis
qui sont le premier service d’autopartage parisien. C’est ce travail collectif qui nous a permis de surmonter les crises des Vélib et d’Autolib.
Les grandes plateformes, type
Uber ou Waze, n’y siègent
pas. Comment arriverez-vous à
établir un rapport de force face
à ces conquérants ?
Paris et sa métropole sont particulièrement puissantes et peuvent
avoir un temps d’avance, en expérimentant des dispositifs qui pourront ensuite servir à toute la France.
Pour cela, il faut que la loi nous
donne les bons outils et à la bonne
échelle: celle de la zone dense. Les
mesures que je prends sont pour les
Parisiens mais elles pourraient et
devraient être métropolitaines. On
est un endroit qui invente des
choses. La question de la mobilité
est cruciale mais encore faut-il que
la gouvernance soit plus nouveau
monde qu’ancien…
Savez-vous qui seront vos
adversaires aux municipales
de 2020?
Pas du tout. C’est pour ça que je ne
me précipite pas. Que ce soit chez
LREM ou pour la droite, il y a un
sujet de stratégie et de leadership.
Et jusqu’à présent, ils n’ont résolu ni
l’un ni l’autre. Mais c’est leur sujet.
Moi, ma boussole, c’est d’améliorer
la vie quotidienne des Parisiens. Et
ces mesures pour les transports y
contribuent. •
UN RAPPORT ET 21 PROPOSITIONS
Anne Hidalgo,
mercredi à
l’hôtel de ville
de Paris.
Faut-il rendre gratuits les transports collectifs en Ile-de-France ?
Chargés par la maire de Paris d’étudier cette question, les adjoints
Emmanuel Grégoire, Jean-Louis Missika et Christophe Najdovki se
sont d’abord demandé quel bénéfice on pourrait attendre d’une
telle mesure. A-t-elle un objectif environnemental en contribuant
à diminuer le trafic automobile ? Ou bien vise-t-elle à redonner
du pouvoir d’achat ? Les deux, répondent les rapporteurs : «Notre
volonté reste de rendre les mesures pour la lutte contre la pollution
et la transition écologique socialement justes et donc acceptables.»
A cela, la gratuité peut répondre si elle est ciblée sur «des publics
qui ne bénéficient pas d’aides adaptées».
L’étude préconise 21 mesures. Les rapporteurs suggèrent d’aller
vers un «pack mobilité», qui intégrerait le Navigo et d’autres
services privés labellisés comme l’autopartage. Ce pack pourrait
être distribué par les entreprises «en lieu et place des véhicules
de fonction». A l’autre bout de l’échelle des âges, les rapporteurs
conseillent de «généraliser un permis vélo dès l’école primaire».
On ignore si la proposition consistant à «réserver, d’ici 2024 au
plus tard, la voie de gauche du boulevard périphérique parisien
aux véhicules transportant au moins deux personnes» sera retenue
par la ville, mais on n’en est pas là. Enfin, la plupart des mesures
gagneraient en efficacité si elles étaient prises à l’échelle
métropolitaine. Aussi le rapport préconise-t-il de créer une autorité
d’organisation des transports sur le périmètre de la métropole.
Mais pour cette mesure, comme pour l’idée de taxer «les opérateurs
de flottes de scooters, trottinettes et vélos en libre-service»,
il faudra en passer par la loi. Et tabler sur la bonne volonté du
gouvernement. S.V.
.
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FRANCE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Mercredi à Paris, dans le IXe arrondissement. En France, 12 % des élèves de classe de troisième ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois.
«Tout le monde fume
des joints maintenant,
c’est devenu banal»
Le nombre de
consommateurs
réguliers de
cannabis augmente
chez les jeunes,
au point que de
nombreux lycéens
ponctuent leur
journée de cours en
fumant, parfois dès
le matin. Exemple
à Paris.
REPORTAGE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Plus jeune est
le fumeur, plus
élevé est le risque
En 2017, un usager de 17 ans
sur quatre présentait un
risque élevé de dépendance.
La grande jeunesse de
certains fumeurs soulève
des inquiétudes pour leur
développement cérébral.
S
ans grande surprise, le cannabis est la
première substance illicite consommée par les adolescents français.
En 2017, selon l’Observatoire français des
drogues et des toxicomanies (OFDT), près
de quatre adolescents de 17 ans sur dix déclaraient avoir fumé du cannabis au moins
une fois dans leur vie (39,1%). Si le nombre
de ceux qui expérimentent pour la première
fois le cannabis baisse, la proportion des
usagers installés dans une consommation
régulière, jugée particulièrement problématique, augmente. Ainsi, près de 25 % des
consommateurs âgés de 17 ans présentent
un risque de dépendance au cannabis. Chez
les plus jeunes, environ 12 % des élèves de
classe de troisième ont fumé du cannabis au
moins une fois dans le mois, selon les chiffres publiés mardi par la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les
conduites addictives (Mildeca).
Philippe Arvers, addictologue et tabacologue basé à Grenoble, a travaillé au lancement du Cast, un questionnaire en six questions qui cherche à identifier les pratiques
à risques des consommateurs. Au regard de
cette étude, réalisée en 2017 dans toute
la France, un usager de 17 ans sur quatre présentait un risque élevé de dépendance au
cannabis. «On note un usage problématique
lorsqu’on entre dans une consommation dès
le matin, seul, avec des difficultés à réduire
ou à arrêter, explique le médecin. Dès que
ces facteurs sont positifs, on estime qu’une
Par CHARLES DELOUCHE
Photos
CYRIL ZANNETTACCI
A
lors qu’une troupe d’adolescents presse le pas le long de
l’avenue Trudaine, dans
le IXe arrondissement parisien, en
direction de leur collège, deux garçons s’éloignent pour se mettre à
l’abri des regards, dans l’optique de
se griller un joint avant les cours.
Mario (1) et Yanis ont 17 ans. A eux
deux, ils comptabilisent plusieurs
pétards par jour. Et ils commencent
leur affaire dès le matin, aux alentours de 9h30. «Avant la classe ou
après, dès qu’on a cinq minutes ou
que le prof est en retard, c’est l’occasion de s’en fumer un, reconnaît Yanis, derrière ses lunettes embuées.
Je ne compte pas franchement le
nombre de pétards que je fume par
jour. Tant que j’ai du matos, je roule,
je fume. C’est comme ça que je calcule.» Malgré son insouciance affichée, Mario compte bien stopper un
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jour sa consommation de cannabis.
«Même si j’ai eu des bonnes notes au
premier semestre, il va falloir que
j’arrête un jour. Je sais très bien que
c’est nocif pour moi», reconnaît le
jeune homme emmitouflé dans sa
doudoune. La fumette le matin
avant son heure de maths? «Ce n’est
pas un problème! Je reste lucide», assure-t-il quand même. L’équation
est plus compliquée pour son camarade. «Parfois je passe l’heure complètement dans mon délire», explique Yanis, tout en mimant un nuage
de fumée autour de sa tête.
«Je fume à la pipe»
Aménagé sur les terrains de l’ancien
abattoir de Montmartre, le square
d’Anvers est le lieu de rendez-vous
des collégiens et lycéens du quartier. Le parc, trait d’union entre le
boulevard de Clichy, touristique et
populaire, et l’avenue Trudaine,
calme et cossue, est l’endroit parfait
pour se poser à l’heure du déjeuner.
Sous le kiosque à musique, une di-
prise en charge est nécessaire.» Sur le plan
psychologique, l’OFDT considère dans son
dernier rapport que «la consommation de
cannabis serait un des nombreux facteurs
qui favorisent la survenue d’une schizophrénie. Le risque d’une causalité semble faible,
mais augmenterait avec les quantités consommées et lorsque l’usage commence avant
l’âge de 15 ans.» La Mildeca indique qu’une
consommation avant l’âge de 15 ans serait
une source de risque d’apparition de troubles psychotiques.
Pour Philippe Arvers, tout cela montre que
le cannabis est désormais considéré comme
une drogue dure, rappelant que fumé, inhalé ou ingéré, il influe sur le développement du cerveau de l’adolescent. «Nous
avons réalisé deux IRM à cinq ans d’intervalle chez des consommateurs et non consommateurs adolescents de cannabis, détaille
l’addictologue. Chez le fumeur, on observe
une réduction de la matière blanche, qui contribue à la maturation cérébrale. Il y a donc
un effet non négligeable sur le développement, la mémorisation, le contrôle des impulsions et l’apprentissage.» Depuis 2016, à
Grenoble, l’Observatoire territorial des conduites à risques de l’adolescent (Octra), fait
un travail de prévention auprès des élèves
de collège en Isère, en collaboration avec le
rectorat et la préfecture. L’Octra forme les
professeurs et leur fournit un diagnostic sur
la situation des adolescents. Mais JeanPierre Couteron, président de la fédération
addiction et fondateur des consultations
jeunes consommateurs (CJC), déplore de
son côté le manque d’objectifs chiffrés en
terme de prévention sur le territoire français. «Le plan 2018-2022 contre les addictions n’est pas porté par un engagement fort.
Il faut développer une vraie politique éducative qui accompagne les jeunes et les familles.»
C.De.
zaine d’amis assis en tailleur s’amusent à se raconter leurs vacances de
Noël en ce jour de rentrée des classes. Au milieu des éclats de rire et
du son d’une enceinte poussé au
maximum, des volutes de fumée
s’échappent. Sous sa capuche, des
Nike fatiguées aux pieds, Martin se
considère à 15 ans comme un petit
fumeur : «Ça fait seulement un an
que je consomme. Et toujours avec
mes potes.» C’est son ami Younès, 15 ans lui aussi, le connaisseur.
Lui consomme depuis l’âge
de 11 ans. «Mes parents sont des fumeurs de weed. J’ai testé la première
fois lors d’une fête de famille, confiet-il calmement. Depuis je n’ai pas
arrêté. Je consomme parce que ça
me fait plaisir. Je n’utilise pas ce produit comme un médicament.» Entre
les Pasta Box et les boîtes de sandwich, les collages sont effectués à la
va-vite et les joints tournent. «Je
prends du shit [de la résine de cannabis, ndlr] ou de l’herbe. En ce moment, je fume à la pipe», dit-il tout
en maniant frénétiquement son petit calumet en inox acheté sur Internet. Pour Younès, il ne reste que
quelques minutes avant la reprise
des cours. Et l’idée d’arriver dans les
vapes en classe ne l’angoisse pas
plus que ça. «Au contraire! On a musique cet après-midi, ça m’aidera à
mieux chanter», lance-t-il devant sa
bande hilare.
Plus tard dans l’après-midi, derrière
le terrain de foot désert du même
parc, six jeunes sont assis sur un
banc et fument cigarette sur cigarette. Les yeux mi-clos et le sourire
béat, Prune, 15 ans, élève d’un lycée
public du IXe arrondissement, reconnaît que le cannabis s’est démocratisé dans son entourage : «Tout
le monde fume des joints maintenant. C’est devenu banal. Dans notre classe, il y a facilement 50 % de
consommateurs.» Les uns sur
les autres, serrés sur le banc, eux
aussi évoquent leurs vacances. «J’ai
cramé 100 euros de weed en deux semaines. J’ai éclaté mon argent de
poche», avoue Louis, quelque peu
dépité par sa propre consommation. Pour remplir leur stock, le
groupe d’amis fait appel à des dealers via l’application Snapchat. Une
prestation en vogue chez les trafiquants qui témoigne de l’ubérisation du marché de la drogue. «Avant
on allait dans des halls d’immeuble
de Pantin ou de Saint-Ouen (SeineSaint-Denis). Maintenant, on préfère se faire livrer», explique Gala,
en classe de première et habitante
du XVIIIe arrondissement. Pour
payer sa consommation, la jeune
fille fait des baby-sittings le soir et
compte sur son argent de poche. Selon Yann Bisiou, maître de conférence en droit privé et sciences criminelles, les mineurs emploient les
mêmes méthodes que les adultes
pour se fournir. «L’approvisionnement se fait autour du collège ou du
lycée. Il y a aussi de la gratuité via
les cercles d’amis. Ce n’est pas que de
l’achat», observe ce spécialiste du
droit de la drogue.
«Il était content»
Même produit, même habitudes sur
la rive gauche parisienne. Avec son
bonnet vissé sur la tête, Julien fait
les cent pas au milieu du parc de
l’Observatoire, devant le jardin du
Luxembourg, le regard fixé vers le
sol. «Et voilà. J’ai perdu mon bout de
chichon», marmonne le garçon
de 17 ans.
Comme lui, plusieurs bandes d’élèves d’un lycée privé se retrouvent
lors des pauses dans le parc de ce
quartier bourgeois. Le sachet bien
caché dans son sac, Luna, 17 ans,
béret sur la tête, roule son joint avec
dextérité. Quatre ans qu’elle fume.
«Je suis plutôt bonne élève, je n’ai pas
l’impression que ça me pose des problèmes pendant les cours ni les examens, mais ça entraîne parfois des
pertes de mémoire.» Pour sa copine
Laura, 2019 sera riche en changement… «J’ai mis du temps à le comprendre mais j’ai décidé d’arrêter de
fumer avant de me coucher. Je n’arrivais plus à me réveiller. C’est ma
bonne résolution.»
Tous les jeunes rencontrés se souviennent vaguement de l’heure de
prévention dont ils ont bénéficié en
classe de troisième, la seule officiellement prévue dans leur parcours
scolaire (lire ci-dessus). «Un policier
était venu nous expliquer pendant
une heure que “fumer de l’herbe c’est
mal.” A la fin de la séance, il nous a
montré son arme de service, il était
content», se moque encore Julien
en roulant une vraie cigarette garantie sans THC. D’après Yann Bisiou, c’est tout le système d’information et de prévention autour du
cannabis qu’il faut revoir. «En
France, lorsqu’on travaille autour de
l’addiction, on a recours à la gendarmerie. On avait importé cela des
Etats-Unis. Là-bas, ils ont arrêté de
fonctionner comme ça depuis une dizaine d’années car ils se sont bien
rendu compte que c’était inefficace,
explique le spécialiste. Ici, lorsqu’il
n’y a pas de réponse médicale, il y a
une réponse pénale. Il n’existe pas
d’entre-deux. Et cela ne me paraît
pas pertinent.» •
(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Le plafonnement des indemnités
de licenciement «viole le droit
international» Trois conseils de
prud’hommes ont choisi de passer outre le plafonnement des
indemnités versées en cas de licenciement sans cause réelle
et sérieuse. Professeur à Paris-Nanterre, Emmanuel Dockès
explique sur quoi s’appuient ces décisions, «attendues» selon
lui, et anticipe un combat juridique qui ne sera réglé qu’en
cassation.
Par
faires. Carlos Ghosn aurait-il
eu un petit accès de ras-le-bol
fiscal? Pour autant, aux PaysBas comme en France, la règle veut que pour être domicilié fiscalement, il soit nécessaire de séjourner au
minimum 183 jours par an
dans le pays. Le très nomade
PDG de Renault respecte-t-il
ce quota? Ou alors comme le
suppute un cadre de Bercy,
l’administration néerlandaise, plutôt satisfaite de le
compter comme contribuable, n’a-t-elle pas montré un
excès de zèle particulier à le
contrôler ?
FRANCK BOUAZIZ
«I
l n’y a rien de particulier à signaler sur
le statut fiscal de Carlos Ghosn en France.» Ce
mardi 20 novembre, à 8h38,
le ministre de l’Economie,
Bruno Le Maire, est dans le
studio de France Info, lorsqu’il fait cette déclaration. La
veille, celui qui est encore
PDG de Renault et Nissan a
été interpellé dans son jet
privé tout juste posé à Tokyo,
avant d’être placé en détention. La justice japonaise lui
reproche d’avoir dissimulé
près de la moitié de ses revenus perçus en tant que patron
du constructeur automobile
japonais Nissan entre 2011
et 2015, pour un montant de
38 millions d’euros.
A partir de cet instant, l’ambiance est au branle-bas de
combat au siège de Renault à
Boulogne-Billancourt et à
Bercy. L’Etat est l’actionnaire
de référence de Renault, d’où
la déclaration de Bruno
Le Maire, quelques heures
après les faits. De manière à
dissiper toute ambiguïté, le
ministre indique avoir fait
vérifier par ses services l’information qu’il donne sur la
situation de Carlos Ghosn.
Patrimoine. Quoi qu’il en
«Secret fiscal». Et c’est justement sur ce point qu’ont
commencé à naître les premières interrogations de Libération sur la situation fiscale d’un patron dont la Carlos Ghosn à l’usine Renault de Maubeuge, le 8 novembre. PHOTO PASCAL BASTIEN
rémunération faramineuse
fait polémique : 15 millions
d’euros en 2017, 8 millions au
titre de président de Nissan et
7 millions en tant que PDG de
Renault… Il faut habituellement plusieurs semaines aux
services fiscaux pour évaluer
la situation d’un contribuable, surtout s’il perçoit plusieurs types de revenus: salaires, primes variables, Libération, l’entreprise ReLe PDG de Renault et ex-patron de
stock-options… le tout-ve- nault indique de son côté que
Nissan et Mitsubishi a élu domicile
nant de plusieurs pays.
le statut fiscal de son PDG est
fiscal
aux Pays-Bas en 2012, pays où
Comment a-t-on pu effectuer «une donnée personnelle» sur
est installé le siège social de l’alliance
ce travail de vérification si laquelle elle n’a pas à comvite ? La question est donc muniquer. Pourtant, si le
Renault-Nissan. Une terre fiscalement
posée au ministre de l’Econo- ministre a pu s’exprimer si
plus clémente que la France.
mie, comme à celui du Bud- rapidement, c’est pour deux
get. L’un comme
raisons. D’abord,
l’autre se retranL’HOMME dès l’arrestation
chent derrière le
de Carlos Ghosn, Mais surtout, il ressort depuis… 2012. Cette anDU JOUR
«secret fiscal».
les services de la que l’intéressé est partielle- née-là, il choisit de se domiUne réponse étonnante, direction générale des finan- ment sorti des radars du fisc cilier, pour ses impôts, aux
puisque cette notion a été ba- ces publiques, sentant le français.
Pays-Bas où est installée Relayée, dès lors qu’il s’est agi coup arriver, ont immédiate- En effet, Libération a pu véri- nault-Nissan BV, la société
d’annoncer que Carlos Ghosn ment fait remonter toutes fier que Carlos Ghosn n’est holding néerlandaise, qui
était en règle. Sollicitée par les informations au ministre. plus résident fiscal français depuis 2002, coiffe l’alliance
Résident fiscal hollandais,
Carlos Ghosn loin de l’ISF
entre les deux constructeurs.
Amsterdam n’abrite qu’un
modeste siège social et des
effectifs réduits. En revanche, l’impôt sur la fortune
(ISF) n’existe pas dans le
pays. Or, jusqu’en 2012, Carlos Ghosn était assujetti à cet
impôt en France. Il devait
aussi s’acquitter de la contribution exceptionnelle sur les
hauts revenus mise en place
lorsque François Hollande
était à l’Elysée. En outre, 2012
correspond à un rehaussement des taux de l’ISF, lorsque la gauche revient aux af-
soit, ses revenus français,
soit les 7 millions d’euros
perçus en tant que PDG de
Renault, continuent à être
imposables en France.
Comme Ghosn n’est plus résident national, Renault prélève ainsi chaque année 20%
de la part fixe de sa rémunération (1,2 million en 2017)
comme une sorte de provision. Le solde de l’impôt dû
sur la totalité de ses revenus
français est ensuite acquitté
par Carlos Ghosn. Mais au final, le patron a bien trouvé
avantage à s’expatrier fiscalement, notamment pour
échapper à l’ISF sur l’intégralité de son patrimoine.
Ce choix de résidence fiscale
éclaire d’un jour nouveau un
mail figurant dans le dossier
monté par Nissan pour limoger Carlos Ghosn. Dans ce
courrier de 2010, la directrice
juridique de Renault est sollicitée afin de savoir s’il serait
possible de verser confidentiellement une rémunération
à Ghosn aux Pays-Bas. Elle
répond que de tels émoluments devraient donner lieu
à publication, puisque l’intéressé est président du directoire de la société RNBV. A ce
titre, chaque euro perçu à
titre de salaire doit être publié. De fait, l’idée sera abandonnée.
Amsterdam est visiblement
la ville vers laquelle se tournent tous les regards. Les élus
CGT de Renault ont adressé,
il y a quelques jours, une lettre à la direction et à Bercy,
dans laquelle ils s’interrogent
sur d’éventuelles rémunérations versées à des dirigeants
de Renault par RNBV. Bruno
Le Maire a demandé à l’entreprise des explications. Renault est maintenant cuisiné
à la sauce hollandaise. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
u 17
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LIBÉ.FR
Mariani coupe le «cordon
sanitaire», Dupont-Aignan
lance sa «caravane» Après
un long pas de deux avec Marine Le Pen, l’ancien ministre de Sarkozy (photo à Paris mercredi) a confirmé
mercredi qu’il sera sur la liste du Rassemblement
national pour les européennes de mai. De son côté,
le leader de Debout la France a ajouté d’anciens frontistes à sa propre liste. PHOTO DENIS ALLARD
Benalla, le show et le froid
Opération réconciliation. Ce
week-end, juste avant nos
révélations sur ses amitiés
louches, Alexandre Benalla
mettait la pédale douce, via
son avocate Jacqueline Laffont : «L’ensemble de ses déplacements effectués depuis
son départ de la présidence
de la République l’ont été à titre strictement privé, sans
aucun lien avec l’Elysée.»
Quelques jours plus tôt dans
Mediapart, il proclamait au
contraire maintenir des liens
étroits avec Emmanuel Macron : «Ça va être très dur
pour eux de démentir, parce
que tous ces échanges sont sur
mon téléphone.» A Libération, autre son de cloche : il
dit son envie de ne plus répondre aux médias.
La com de Benalla est à géo-
Benalla au Sénat le 19 septembre. PHOTO T. CAMUS. AP
métrie très variable, entre on
et off, selon les circonstances. Son interview à Mediapart est un cas d’école. Il a
déclaré au site: «Nous échangeons sur des thèmes divers,
[Macron] est informé en direct.» Sous entendu: l’Elysée
CAC 40: par ici
les dividendes
Le CAC 40 va bien, très très
bien même, merci pour lui.
Publiée chaque année,
l’étude de la lettre professionnelle Vernimmen révèle que les versements de
dividendes et rachats d’actions des quarante premières capitalisations de la
place boursière parisienne
ont augmenté de plus
de 12% l’an dernier. Il faut
remonter à 2007, c’est à-dire
juste avant la grande déflagration financière de 2008,
pour retrouver un tel niveau
de rémunération du capital.
Cette année-là, le CAC 40
avait reversé 57 milliards
d’euros en dividendes et
rachats d’actions contre 57,4 milliards en 2018.
Record battu donc. «Ce n’est
pas surprenant, compte
tenu de leurs très bons résultats (à l’exception des banques) à ce point du cycle»,
notent Pascal Quiry et Yann
Le Fur, les deux auteurs de
la lettre, professeurs à HEC.
Ces derniers anticipent
d’ailleurs que le meilleur est
encore à venir pour les actionnaires: ces versements
de dividendes devraient
continuer à augmenter l’an
prochain, pronostiquent-
ils. Basés sur leurs bénéfices
de 2017 qui s’élèvent
à 92 milliards d’euros, les
dividendes versés en 2018
représentent 46% du résultat généré. Un «taux de
distribution» en recul dans
le partage des richesses,
souligne
néanmoins
l’étude, qui note qu’il était
de 48 % en 2017 et de 50 %
en 2015. Au total, le
montant des dividendes
versés n’a augmenté «que»
de 4,96% alors que dans le
même temps le résultat net
courant de ces sociétés a
globalement bondi de 18%.
Nouveauté qui illustre la
santé insolente du CAC 40,
l’intégralité de ces multinationales, dont l’immense
majorité des revenus proviennent désormais de
l’étranger, ont versé un
dividende l’an dernier. Pour
trois d’entre elles seulement, il est en baisse. A
elles seules, trois entreprises (Total, Sanofi et BNP
Paribas) représentent un
tiers des capitaux redistribués. «Comme quoi, soulignent les auteurs, même au
sein du CAC 40, les inégalités sont criantes.» C.Al.
Lire l’intégralité sur Libé.fr.
n’aurait pas coupé les liens
parce que j’ai les moyens de
les faire chanter. Depuis,
l’impétrant tempère via son
avocate: «Il n’a jamais montré ou transmis le moindre
mail, SMS, message Telegram
ou WhatsApp échangé avec
Clopin-clopant
Chute des ventes
de cigarettes
Sous l’effet d’une hausse
des prix en mars et de la
politique publique antitabac, les ventes de cigarette en France ont reculé
de 9,32 % en volume
en 2018, selon un premier
bilan établi par le fournisseur Logista France.
Disparition
Mort de Thierry
Séchan
Le romancier et parolier
de 69 ans, frère de Renaud, a été retrouvé mort
dans la nuit de mardi à
mercredi à son domicile
à Paris, ont annoncé
ses frères. Auteur d’une
vingtaine d’ouvrages, tel
Nos amis les chanteurs, où
il dressait des portraits au
vitriol des artistes,
Thierry Séchan en a consacré plusieurs à Renaud,
dont Lettres à mon frère,
paru en 2013. PHOTO AFP
Emmanuel Macron.» De fait,
aucun média ne dispose de
ces messages, même si Edwy
Plenel, fondateur de Mediapart, a pris plaisir à entretenir le flou sur ce point.
Reste une évidence: Benalla
tente de calmer le jeu avec
Macron. «Je réaffirme mon
soutien au président de la République et lui souhaite de
réussir pour la France et les
Français.» Cette phrase, qu’il
a rédigée dans un projet de
communiqué, dont Libération a eu une version, ne
figure pas dans la mise au
point de son avocate. Par
ailleurs, mercredi, Alexandre
Benalla a restitué ses passeports diplomatiques aux policiers chargés d’enquêter
sur leur utilisation.
RENAUD LECADRE
Dicté·e
L’agence de conseil Mots-Clés organise ce jeudi
une dictée pour se familiariser avec l’écriture inclusive, pratique qui prône une place égale entre le
féminin et le masculin dans la langue française, au
FauveParis dans le XIe arrondissement de Paris. En
ligne de mire, un objectif: la pédagogie autour d’un
mode de communication méconnu qui suscite fantasmes et levées de boucliers. Ainsi, ces derniers jours,
de nombreux internautes se sont indignés d’une publicité largement relayée sur Twitter, dans laquelle
il est question d’une «galette des rois.eines». Sauf que
d’écriture inclusive il ne s’agit point, signe, s’il en fallait, de la nécessaire pédagogie autour d’un mode de
communication loin de se limiter au «point milieu»
(usité dans des formules telles que «bravo à tou·te·s»).
Logement: «Il ne saurait y
avoir d’autres rues d’Aubagne»
Le temps de la justice arrive.
Deux mois après l’effondrement de deux immeubles de
la rue d’Aubagne, à Marseille,
qui a fait huit morts, la Fondation Abbé-Pierre (FAP) va
se constituer partie civile
dans ce dossier. Son délégué
général, Christophe Robert,
explique le plan d’action que
la FAP demande contre l’habitat insalubre.
Pourquoi vous êtes-vous
constitué partie civile
dans l’affaire de la rue
d’Aubagne ?
Pour éviter que ce drame ne
se reproduise, pour signifier
qu’il ne saurait y avoir
d’autres rues d’Aubagne, nous
avons décidé de mettre notre
engagement et notre poids
politique dans ce dossier.
Que dit ce drame de la
question de l’habitat insalubre en France?
Pour Marseille, ce que l’on
constate c’est que tout le
monde avait connaissance de
la situation du logement. A
commencer par le maire et
les élus municipaux, les fédérations de professionnels de
l’immobilier, ainsi que les
services de l’Etat.
Marseille, un cas isolé ?
La proportion de logements
insalubres bat des records à en place d’équipes dédiées,
Marseille. Plus de 10 % des en se substituant parfois au
habitations sont concernées. propriétaire si besoin. Si on
Mais d’autres territoires ne se donne pas d’objectifs,
comme la Seine-Saint-Denis s’il n’y a pas d’obligation de
ont aussi un taux très élevé faire pour les collectivités, on
[7,5 %, ndlr]. Plus globale- n’y arrivera pas.
ment, la situation calami- Que pensez-vous de la
teuse marseillaise ne doit pas politique du logement du
masquer le fait que l’habitat gouvernement ?
indigne sévit dans tout le Une des grandes limites de la
pays. Il y a 600 000 loge- lutte contre l’habitat indigne,
ments indignes en France. c’est l’insuffisance de logePlus d’un million de person- ments sociaux. Si on veut
nes y vivent.
sortir les familles des taudis,
Que demandez-vous ?
il faut forcément des logeIl faut un plan spécifique de ments aux normes et à un
lutte contre l’habitat insalu- prix abordable pour les loger.
bre, avec des objectifs précis Or, la politique du gouverneet chiffrés à hauteur de ment enlève des moyens
60 000 taudis
aux bailleurs sotraités par an.
INTERVIEW ciaux. On leur a
Après avoir resucré 1,5 milpéré les nids d’insalubrité, liard. Cela ampute leurs
l’Etat doit contractualiser fonds propres et donc leur
avec les collectivités territo- capacité de construire davanriales concernées, pour les tage de HLM. Partout, la
réhabiliter. Il faut une action Fondation Abbé-Pierre constrès volontariste de manière tate que l’habitat indigne
à vaincre, en dix ans, ce scan- rend malade, alimente
dale. La contractualisation l’échec scolaire des enfants
est nécessaire, car on sait que des familles pauvres, provocertaines municipalités pré- que l’isolement social et
fèrent cacher la misère sous parfois tue.
le tapis, au lieu de s’attaquer
Recueilli par
à ce problème qui exige des
TONINO SERAFINI
efforts financiers et la mise
A lire en intégralité sur Libé.fr.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
SPORTS
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Le décès d’un
joueur au niveau
universitaire a
relancé le débat
sur la dangerosité
d’un sport de plus
en plus fondé sur
l’impact physique.
Si la fédération
se veut rassurante,
les règles du jeu
pourraient évoluer.
ANALYSE
RUGBY
Un sport
sous le choc
Par OLIVIER BRAS
A
près le rugby amateur et professionnel, c’est cette fois le sport universitaire qui est en deuil. Agé de 23 ans,
Nathan Soyeux était étudiant à l’Esirem, une
école d’ingénieurs de Dijon. Il avait participé,
en novembre, à un tournoi inter-écoles et
s’était senti mal à l’issue d’un match de rugby
au cours duquel il avait subi un choc à la tête.
Il est resté hospitalisé pendant plus de six semaines et est mort, dimanche, au CHU de Dijon. «Non, il n’était pas joueur de rugby professionnel, non il ne jouait pas dans un grand
club mais aujourd’hui, après s’être battu pendant plus de quarante jours dont dix dans le
coma, un choc reçu lors d’un match de rugby
a eu raison de lui. Il s’appelait Nathan, 23 ans,
et jouait simplement avec son école d’ingénieur
à Dijon.» C’est avec ces mots que Quentin Sfez
a annoncé sur Facebook la mort d’un de ses
amis d’enfance, dimanche. Le 24 novembre,
Nathan Soyeux avait participé au Tournoi
des 5 ballons, qui réunissait les étudiants et
étudiantes de plusieurs écoles d’ingénieurs.
Les équipes s’affrontaient dans cinq sports
collectifs : le football, le handball, le volleyball, le basket-ball et le rugby. Selon le «règlement rugby» retenu pour cette compétition
organisée hors du cadre de la Fédération française de rugby (FFR), les règles appliquées
étaient calquées sur celles du sport universitaire: les joueurs et les joueuses ne devaient
pas pousser en mêlée et le jeu au pied, qui
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Plaquage lors d’un
test match entre
l’équipe de France et
les All Blacks au
Stade de France
en 2017. PHOTO
VINCENT LELOUP.
DIVERGENCE
peut se révéler particulièrement accidentogène sur un terrain, était limité.
«NOUS NE SAVONS PLUS JOUER»
La nature du traumatisme subi par le jeune
homme n’a pas été communiquée. Selon
l’Equipe, une enquête a été ouverte pour déterminer les causes exactes de son décès.
L’Esirem Dijon a manifesté sur Twitter sa
«profonde tristesse» après le décès de Nathan
Soyeux et a tenu à apporter «tout son soutien
à sa famille et à ses proches dans cette douloureuse épreuve». De nombreux camarades ont
également exprimé leur peine sur les réseaux
sociaux. Quentin Sfez en fait partie. Mais ce
passionné de rugby, qui est également un
jeune arbitre du Stade toulousain, est allé plus
u 19
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loin en livrant une analyse sur l’évolution de
cette discipline : «En moins d’un an, c’est le
quatrième joueur qui est victime du rugby. Et
pourtant, je persiste à dire que notre sport n’est
pas dangereux. Non il n’est pas dangereux, ce
sport est beau, ce sport est technique mais nous
ne savons plus y jouer. Bien que l’affrontement
soit inévitable, le défi purement physique avec
des joueurs de plus en plus lourds, puissants
et des schémas tactiques qui se résument à se
rentrer dedans et à marquer son adversaire
ont pris le dessus sur ce qui était destiné à être
un sport d’évitement.»
Son post fait référence aux décès successifs
d’Adrien Descrulhes, 17 ans et joueur amateur
du Rugby Club de Billom, de Louis Fajfrowski,
joueur professionnel d’Aurillac de 21 ans et de
Nicolas Chauvin, joueur du Stade français âgé
de 18 ans. Depuis huit mois, le rugby français
fait face à une effroyable série noire face à laquelle il a bien du mal à trouver une parade.
Le 20 décembre, huit jours après le décès de
Nicolas Chauvin, grièvement blessé lors d’une
rencontre officielle du championnat Espoirs,
Bernard Laporte envoyait par mail, et sur les
réseaux sociaux, un texte destiné à rassurer
les adeptes de ce sport et leurs proches. Cette
«communication officielle» du président de
la FFR proposait un graphique de l’évolution
du nombre total d’accidents graves (décès et
blessures graves) sur les vingt dernières années: la courbe est passée de 15 lors de la saison 1997-1998 à 3 lors de la saison 2017-2018.
Une forte réduction qui, selon Bernard Laporte, montre clairement qu’il n’y a pas «d’explosion de la dangerosité la pratique du rugby
en France» et que ce sport n’est pas devenu
«une pratique folle qui met en danger nos enfants de manière inconséquente».
PLAQUAGE À DEUX
Pour nourrir son argumentation, le président
de la FFR établit un comparatif avec d’autres
disciplines en s’appuyant sur une étude de
l’Institut de veille sanitaire qui remonte
à 2010. Elle donne le chiffre global
de 246 morts par an liées à des pratiques sportives, dont une seule pour le rugby. «La pratique du rugby en France n’est donc pas une des
pratiques sportives créant le plus d’accidents.
Loin s’en faut», en conclut Bernard Laporte.
De fait, les «activités de montagne» sont largement en tête de l’étude de 2010, avec 99 morts.
Mais la communication fédérale se garde bien
de mettre en regard le nombre de pratiquants
du rugby (371000 en 2010 selon la FFR) avec
celui des adeptes du ski, qui se compte par
millions (5,8 millions selon une enquête réalisée en 2010 par le Centre national pour le développement du sport).
«Notre sport fait peur, peur qui dépasse la réalité des chiffres et des statistiques, assène Bernard Laporte. Ainsi, nous ne pouvons ignorer
le changement de regard lié à l’irruption de la
problématique des commotions cérébrales depuis 2010. C’est devenu une question centrale
de la sécurité des pratiquants et des pratiquantes.» Une réflexion qui a amené les arbitres à se montrer beaucoup plus attentifs et
sévères dans le rugby professionnel: les contacts dangereux sont plus durement sanctionnés et la prise en charge des joueurs commotionnés a été améliorée. Le programme «bien
joué» a également été lancé dans les écoles de
rugby, avec pour objectif de favoriser un
rugby de mouvement et d’apprendre aux plus
jeunes des techniques de plaquage fort différentes de celles qu’ils peuvent voir chaque
week-end sur leurs écrans.
Le rugby professionnel a en effet vu se développer, aussi bien en France qu’à l’étranger,
Alors que les plaqueurs
cherchaient avant tout
autrefois à arrêter
le porteur du ballon,
ils essaient désormais
aussi de bloquer le cuir
pour stopper l’action.
Les plaquages sont plus
hauts, dangereusement
près des épaules.
des pratiques très accidentogènes. Alors que
les plaqueurs cherchaient avant tout autrefois
à arrêter le porteur du ballon, ils essaient désormais de le stopper tout en bloquant le cuir
pour empêcher la poursuite de l’action. Les
plaquages sont plus hauts, se rapprochant
dangereusement de la ligne des épaules, et ils
sont souvent assénés par deux joueurs en
même temps. Des techniques qui engendrent
de nombreux accidents tant les joueurs professionnels sont devenus puissants et véloces.
Interviewé par la Dépêche du Midi après la
mort de Nicolas Chauvin, Alain Garcia, entraîneur des espoirs du SU Agen, a annoncé
qu’il renonçait désormais au plaquage à deux
en raison du danger encouru par le joueur plaqué. «Je ne veux plus enseigner ce type de défense où la collision se fait à deux sur le porteur
de ballon, avec un plaquage aux jambes pour
le premier défenseur qui arrive de l’intérieur,
puis un plaquage haut pour faire reculer exécuté par le deuxième défenseur qui arrive sur
l’extérieur», a expliqué Alain Garcia, en soulignant la violence de cette action concertée.
CHANGER LES RÈGLES
L’abandon de cette technique fait partie des
préconisations faites par la FFR auprès de
l’instance supérieure du rugby mondial, la
World Rugby. Elle souhaite également que la
ligne de plaquage soit abaissée au niveau de
la ceinture et que les plaquages tête contre tête
soient sévèrement sanctionnés. Trois mesures
qui seront au menu de la réunion sur la sécurité des joueurs organisée les 19 et 20 mars par
World Rugby. Des modifications de règles
pourraient ensuite être progressivement
adoptées dans les différents championnats
nationaux et au niveau international, notamment à l’occasion de la Coupe du monde qui
se déroulera au Japon pendant l’automne. Le
calendrier de ces réformes dépend de la World
Rugby qui ne connaît pas, au niveau mondial,
la même urgence que la FFR. Car si son directeur général, Brett Gosper, se réjouit de l’explosion du nombre de pratiquants sur la planète ovale, les instances françaises doivent,
elles, affronter une tout autre réalité puisque
le nombre de licenciés est en forte baisse depuis plusieurs saisons. Une tendance qui s’explique à la fois par les dérives violentes de ce
sport et les mauvais résultats du XV de France
ces dernières saisons. •
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
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Nouveau départ - Parties 1 & 2.
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Lucet. 22h50. Complément
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belles-mères, divorce : la fin
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Familles extraordinaires.
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tension. Magazine. Incendies,
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pompiers du Gard. 23h00.
Enquête sous haute tension.
20h30. Droit de suite - Le
documentaire. Documentaire.
Nouvelle-Calédonie, histoire
d’une décolonisation. 21h30.
Droit de suite - Le débat.
22h00. On va plus loin.
JEUDI 10
Quelques averses neigeuses pourraient
subsister sur les reliefs du centre-est et sur
les Pyrénées alors que la masse d'air a
tendance à s'assécher avec de plus en plus
de soleil, surtout près de la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Le soleil reviendra par le sud
et l'ouest alors que des nuages bas seront
nombreux du centre-est au Grand-Est, ainsi
que près des côtes de la Manche.
VENDREDI 11
Les nuages bas devraient être nombreux sur
la moitié nord et dans le sud-ouest alors que
le ciel reste dégagé dans le sud-est. Les
gelées sont particulièrement marquées du
sud-ouest au nord-est.
L’APRÈS-MIDI Le soleil revient dans le sudouest alors que le grisaille est tenace du
centre-est au nord-est. Le soleil domine près
de la Méditerranée avec beaucoup de vent.
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HORIZONTALEMENT
I. Sans prévision II. Côtes
bretonnes # H III. De l’eau #
Du lolo IV. On les teste sur
deux types de souris V. Il y a
111 ans, il a fait la révolution
VI. Après un court cours de
la grille, il est courant de les
courir # Maladie de Charcot #
Toujours pas réglé VII. Chaîne
maillon de la TNT # Elément
d’une barrière de protection
VIII. Province du cœur de
l’Italie IX. Il veut mettre en
échec tout ce qui veut mater
le mât # Sorte d’argot X. Veto
d’un membre du conseil de
sécurité de l’ONU # Cri dans
les bois XI. De toute beauté
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Grille n°1112
VERTICALEMENT
1. Gens des Balkans 2. Contredanses sur glace # Il vous demande de vous
arrêter 3. Il va droit au but en blanc # Pronom très personnel # Rivière
londonienne 4. Son parti est minoritaire à l’Assemblée 5. Valet italien # Il
débute 6. Mit entre quatre traits # Dans le même ouvrage 7. On associe le
vert à sa révolution # Apportai de la stabilité 8. Il ne faut pas que j’oublie
de changer cette définition # Instrument à cordes 9. Révolutionnaire
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. CONSERVÂT. II. AUGURÉE. III. LL. DEALAI.
IV. CEP. SPOTS. V. IMAC. PCHT. VI. PARLERIE. VII. RECOPIA.
VIII. OB. PESO. IX. BROCARDAS. X. ÉON. LIENT. XI. SCOLIASTE.
Verticalement 1. CALCIPHOBES. 2. OULÉMA. BROC. 3. NG. PARR. ONO.
4. SUD. CLERC. 5. ÈRES. EC. ALI. 6. RÉAPPROPRIA. 7. VÉLOCIPÈDES.
8. ATHÉÏSANT. 9. TWIST. AOSTE. libemots@gmail.com
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22 u
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
IDÉES/
Aundoigt
deremplacer
lesmachines
Dans un essai captivant,
le sociologue Antonio Casilli
déconstruit le discours de
l’innovation numérique qui prétend
pouvoir tout automatiser. Il met en
lumière les millions de travailleurs
du clic sans lesquels Facebook, Uber
ou YouTube tourneraient à vide.
Par
CÉCILE DAUMAS
L
es futorologues le répètent à
l’envi : avec le développement
de l’intelligence artificielle (IA) et
la dématérialisation de l’économie, les
emplois les moins qualifiés vont disparaître dans un avenir proche. Les robots
vont remplacer les hommes, seuls les
plus qualifiés d’entre eux auront encore
la chance de travailler. C’est la théorie
du grand remplacement technologique,
qui fait tout aussi peur que l’autre et qui
est tout aussi infondée, démontre magistralement le sociologue Antonio Casilli dans son dernier livre publié ces
jours-ci au Seuil. A rebours des grandes
études, de l’université d’Oxford à celles
de cabinets de conseil, comme l’Institut
Roland Berger, qui quantifient les destructions d’emplois à venir, le chercheur
déploie dans En attendant les robots
une tout autre réalité : les algorithmes
et les promesses de l’IA n’ont pas effacé
la main de l’homme, et encore moins
son doigt! Derrière Uber, Facebook, Siri,
derrière les milliards de recherches et
requêtes des réseaux sociaux, des millions d’êtres humains à travers le monde
créent, affinent, trient, corrigent. Et
aident la machine à apprendre et à
mieux fonctionner. Ces «millions de
micro-tâcherons filtrent des vidéos,
étiquettent des images, transcrivent des
documents dont les machines ne sont pas
capables de s’occuper», explique le chercheur. De «l’intelligence artificielle largement faite à la main», dit-il joliment.
C’est ce qu’on appelle le «travail du clic».
Notre imaginaire technologique est
peuplé de blouses blanches et de types
sympas en jean qui font tourner des
start-up ? En fait, derrière chaque col
blanc, œuvre une armée de cols bleus.
Le grand bluff technologique !
Combien sont-ils exactement ? On ne
sait pas car la caractéristique première
du travailleur du clic est d’être invisible.
Combien sont-ils payés? A peine quelques centimes de dollars par clic, souvent sans contrat et sans stabilité d’emploi. Où travaillent-ils? Partout à travers
le monde, dispersés dans un cybercafé
en Inde, une salle d’université au Kenya,
une cuisine au Maroc. Ou bien dans des
«fermes à clics» où est dopée artificiellement, en vendant du like et du partage,
la notoriété d’une marque ou d’une personnalité. Ce que décrit Casilli, «c’est la
contre-réalité du discours enchanté sur
l’économie collaborative», estime la sociologue du travail Dominique Méda,
professeure à l’université Paris-Dauphine, qui signe la postface de l’ouvrage.
La chercheuse souligne l’apport majeur
de l’enquête de Casilli: derrière l’automacité de la production, le dévoilement
de l’abondance du labeur humain, labeur le plus matériel qui soit, celui du
doigt. Travail caché, souvent non ou
mal rémunéré, exercé sans garanties ni
protections.
Dans une sorte de funeste ironie de
l’histoire, le travailleur du clic rappelle
le travail payé à la tâche, antérieur au
salariat. Du travail à la chaîne ultra-affiné où tout est découpé en milli-tâches.
C’est ce que Casilli appelle «la tâcheronisation», concept très opérant qui décrit
une hypertaylorisation numérique, sans
lieu physique établi, dispersée à
l’échelle de la planète. Une nouvelle géographie de l’emploi évacuant l’entreprise comme unité de lieu, surindividualisant le travailleur et recréant les
dépendances économiques entre pays
du Sud pourvoyeurs de main-d’œuvre
à bas coût et pays du Nord à la recherche
de profit et bien-être à vils prix. «Le vrai
péril aujourd’hui, analyse Dominique
Méda, n’est pas le remplacement du travail par des robots, mais bien son occultation, sa tâcheronisation, sa sous-rémunération, et de fait sa déshumanisation.»
La sociologue a montré dans une étude
de 2015 (1) combien une division du travail mal articulée et réalisée dans le but
d’accroître la productivité sans s’attacher au sens et aux logiques de l’activité
humaine, était terriblement destructrice pour les travailleurs.
Travailleur du clic mais aussi travail
du consommateur usager qui rafraîchit
sa page Facebook, travail à la demande
réalisé par le livreur Deliveroo ou le
chauffeur Uber, le «digital labor» que
décrit Casilli est-il l’avant-poste des
transformations à venir? Il prospère sur
deux tendances lourdes de l’emploi :
externalisation et précarisation. Il se
joue des frontières physiques entre travail et hors travail. Donner son avis sur
une vidéo, avis qui sera valorisé et
monnayé, peut-il être considéré comme
un travail et donc rémunéré ? Ou bien
est-ce du pur loisir? Les spécialistes en
débattent. On pensait voir disparaître
les tâches manuelles. Dans un formidable retournement anthropologique,
le travail ancestral de la main, celle qui
cultive la terre ou forge le métal, est
devenu celui du doigt qui favorise désormais l’élection de Trump ou l’achat
d’écouteurs Bluetooth. •
(1) Travailler au XXIe siècle. Des salariés
en quête de reconnaissance, avec Maëlezig
Bifi, Olivier Cousin, Laetitia Sibaud et
Michel Wieviorka (Robert Laffont, 2015).
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ANTONIO CASILLI
EN ATTENDANT
LES ROBOTS.
ENQUÊTE SUR
LE TRAVAIL
DU CLIC
Seuil, 400 pp., 24 €.
Antonio Casilli
«Le mythe du
robot est utilisé
depuis des siècles
pour discipliner
la force de travail»
L
e sociologue Antonio Casilli
est l’un des observateurs les
plus affûtés des mutations
provoquées par les technologies de
l’information. Depuis quelques
années, il s’intéresse en particulier
au «digital labor» et livre avec son
essai En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Seuil)
une analyse brillante des mouvements profonds qui sont en train de
transformer radicalement le monde
du travail.
Quelle est votre définition du «digital
labor» ?
Ce terme, tout d’abord,
est une expression
qu’on garde en anglais
pour des raisons de
sens, à cause de la polysémie de la langue
française. En français, on a tendance à faire converger le terme
travail avec le terme emploi ou celui
de geste productif. Dans d’autres
langues, en anglais, on sépare ces
significations. C’est du «work»
quand c’est une activité productive,
du «labor» quand c’est un rapport
social. Et puis, si on parle de «digital» et pas de «numérique», c’est que
c’est un travail du «doigt», digitus,
en latin. Ensuite, la définition que
je donne, c’est toute activité qui produit de la valeur et qui est fondée
sur des principes de tâcheronisation et de datafication. La tâcheronisation, c’est la réduction à des tâches simples réduites, fragmentées
et standardisées – la tâche la plus
simple, c’est le clic – et la datafication, c’est la production de données
parce que les plateformes et les intelligences artificielles, que ces plateformes s’efforcent de produire et
de marchander, sont en réalité fondées sur un flux constant de données produites et traitées.
Vous identifiez trois grandes
familles de travailleurs des
doigts, lesquelles ?
La première et la plus visible, celle
avec laquelle le public français et
européen est déjà familiarisé, c’est
ce qu’on appelle «le travail à la demande». Il passe par des applications en temps réel à flux tendu
pour nous permettre à nous consommateur d’avoir accès à des services ou à des produits. C’est Uber,
Deliveroo, des services à la personne qui sont désormais
partout dans le débat public car ils ont été au centre de ce qu’on a appelé un
moment «l’uberisation».
La deuxième famille,
beaucoup moins connue,
moins visible, pourtant
extrêmement présente
même dans un pays
comme la France, c’est «le microtravail». C’est tout ce qui relève de
plateformes dans lesquelles des
foules de travailleurs s’adonnent à
la réalisation de tâches extrêmement fragmentées, et surtout
micro-rémunérées. Elles sont
payées un ou deux centimes. Et encore, on a la chance, en France,
d’être relativement bien payé pour
des tâches qui prennent de quelques secondes à Suite page 24
DR
La révolution de
l’intelligence artificielle
ne peut se passer des
données produites et
triées par l’homme,
utilisateur ou petite
main invisible du
micro-travail. Pour
le sociologue, il est
urgent de protéger
ces activités travaillées
contre la prédation
des plateformes.
PHOTO CLOVER PHOTOGRAPHY. AMANAIMAGES. PLAINPICTURE
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
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24 u
quelques minutes en général pour être réalisées,
qui vont de la labellisation d’images, de la retranscription de petits
bouts de textes, de l’enregistrement
de voix ou de l’organisation d’information. C’est un phénomène global,
ce n’est pas seulement installé au
niveau d’une ville, comme peut
l’être Uber, c’est une manière de
mettre au travail des personnes qui
sont dans des pays éloignés.
La troisième famille est dans la continuité de la seconde, car dans le
micro-travail, on se retrouve à faire
des «tâches banales» qui consistent
à regarder des vidéos, des photos, à
écrire des petits textes, organiser de
l’information, en étant payé très
peu, limite zéro. Cette troisième
famille, c’est donc le travail dit gratuit, celui que nous, utilisateurs,
réalisons sur les plateformes sociales. On le réalise sur les médias sociaux comme Facebook, YouTube
ou Instagram. On y publie du
contenu, certes, mais on fait beaucoup plus que ça. On fait un travail
de sélection et de tri de l’information, en signalant ce qui est problématique par rapport aux normes
mêmes de la plateforme.
Votre premier chapitre s’intitule
«Les humains vont-ils remplacer
les robots?» Ce n’est pas juste un
trait d’humour, il faut pour vous
déconstruire le mythe de la fin
du travail…
Le mythe du robot, qui est celui de
l’automation complète, qui hante
l’imaginaire industriel, d’abord occidental et aujourd’hui global, depuis trois siècles, est une promesse
toujours renouvelée, un mirage qui
s’éloigne en permanence… C’est un
horizon utopique, mais qui a un
impact très concret sur la vie de
tous les jours. Parce que depuis des
siècles, ce mythe est utilisé pour
discipliner la force de travail, obliger les travailleurs à se tenir à carreau parce qu’on peut toujours les
remplacer par une machine à vapeur, puis une machine industrielle, et maintenant une machine
intelligente. Le robot dont on parle
n’est pas un automate anthropomorphe, c’est aujourd’hui un robot
de données, c’est-à-dire une manière d’automatiser les processus
métier. Et cette automatisation
passe aujourd’hui par ce qu’on appelle intelligence artificielle, laquelle est fondée sur la présence de
données. Mais quand on dit ça, on
oublie toujours de dire qui produit
ces données. Elles sont produites
par les mêmes personnes qui
connaissent le risque d’être éjectées
de l’emploi formel. Parce qu’on a
besoin de quelqu’un qui tague les
images, qui trie les données, qui
nettoie l’information, et ce quel-
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Suite de la page 23
qu’un, ce n’est pas un ingénieur ou
un «data scientist», ce sont vous et
nous, et des centaines de millions
de personnes, entre les Philippines
et la Côte-d’Ivoire, qui, à longueur
de journée, doivent produire ces
données qui sont indispensables à
l’apprentissage statistique et à
l’économie des robots. Finalement,
on ne peut pas se débarrasser de ces
personnes-là. Au contraire, ce marché parallèle du micro-travail, du
travail invisible, du digital labor explose aujourd’hui, malgré un effort
d’occultation, malgré un effort d’invisibilisation qui est crucial pour
pouvoir vendre aux investisseurs
le rêve du robot.
Quand on parle des effets de l’IA
sur l’emploi, «l’étude d’Oxford»
de 2013, qui prédit que 47% des
métiers actuels ont de grandes
chances de disparaître. Vous expliquez que c’est une analyse qui
revient régulièrement…
J’ai tendance à croire que chaque
génération a sa propre étude
d’Oxford. La génération précédente
avait goûté à la prose de quelqu’un
comme Jeremy Rifkins qui, dans le
milieu des années 90, affirmait pratiquement les mêmes choses. On
peut remonter jusqu’en 1801 avec le
premier père de l’économie politique anglaise, Thomas Mortimer,
qui distinguait déjà deux types de
technologies: une qui accompagne
le travail humain, et l’autre qui le
remplace. A l’époque, il parlait du
moulin mécanique ! Cette même
«Le mythe du robot, qui est celui de
l’automation complète, est un mirage qui
s’éloigne en permanence. C’est un
horizon utopique, mais qui a un impact
concret sur la vie de tous les jours.»
prophétie est donc constamment
renouvelée avec une cyclicité impressionnante. A nous de voir pour
quelle raison on a besoin de subir
ça. On est face à l’énième merveilleuse solution pour payer de
moins en moins la force du travail
en précarisant, en excluant d’une
reconnaissance formelle, en éloignant les travailleurs de tout un tas
de protections liées à l’emploi classique, héritages de luttes sociales,
et donc en restreignant de plus en
plus la masse salariale.
Comment réagir face à ces
attaques frontales contre le travail salarié ?
La situation est en constante évolution, c’est vraiment bouillonnant.
Il y a trois axes de réactions qui se
dégagent pour mettre en place des
formes d’organisation. La première,
c’est de se servir des outils qui sont
issus des luttes sociales pour réaffirmer la dignité du travail, sa reconnaissance et sa rémunération.
C’est ce qui relève des formes de
syndicalisation, que ce soit sous la
forme de syndicats classiques qui
cherchent à opérer leur propre
transformation numérique, ou avec
de nouvelles formes de syndicats
qui s’expriment sous forme de guildes, d’associations plus ou moins
informelles ou de groupes d’usagers
de plateformes.
La deuxième approche, c’est la
constitution d’alternatives viables
à ce capitalisme de plateformes en
introduisant une forme de coopérativisme des plateformes. C’est le
revival du mouvement mutualiste,
de l’inscription des plateformes et
des technologies numériques dans
le contexte de l’économie sociale et
solidaire. Ça consiste à créer «l’Uber
du peuple», «le Twitter collectivisé», etc. C’est un mouvement qui
prend de l’envergure aujourd’hui.
Mais l’interrogation subsiste quant
à sa solidité et sa capacité à ne pas
se faire approprier par les plateformes capitalistes. Quand on voit
Google financer de telles initiatives,
on peut se poser la question.
La troisième approche, pour moi la
plus intéressante, est celle des communs. Ce que nous sommes en train
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
u 25
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IDÉES/
«Je trie des tweets et compile
des données toute la journée»
JEAN MARMEISSE. PLAINPICTURE
D
de créer par notre travail du clic,
ce sont des communs de connaissances, des communs de données,
des communs de ressources informationnelles, et ces communs ne
peuvent pas continuer à être l’objet
de la prédation capitaliste. Au
contraire, il faut les investir avec
des logiques différentes, de mise en
commun, de développement de
gouvernance collective, et finalement la création d’un faisceau de
droit: qui a le droit de faire quoi avec
ces données ? Il suffit de regarder
son profil Facebook, relié à des centaines d’autres, pour s’en persuader:
il n’y a rien de plus collectif qu’une
donnée personnelle. Et si on parle
de la rémunération liée à ces données, il faut arriver au revenu universel et inconditionnel. Pas un des
nombreux faux amis qui ont émergé
ces derniers temps, je parle bien sûr
d’un revenu universel toutes prestations sociales égales par ailleurs et
qui serait financé sur la base d’une
fiscalité du numérique.
Recueilli par
ERWAN CARIO
ans la Siddiq Tower, un immeuble réputé pour son
achalandage de robes à
l’esprit Bollywood, l’appartement
numéro 635, planté dans un couloir sans lumière du 6e étage, est
un endroit un peu à part. Assis
derrière des bureaux bleus, des
tasses de chai («thé») fumant à
leur côté, une quinzaine d’hommes ont le nez rivé sur des écrans
sales. Mumtaz H., 24 ans, est l’un
de ces free lancers digital, ou petite fourmi pakistanaise du Net.
Barbe finement taillée, veste en
simili-cuir, cette incarnation de
la classe moyenne de Lahore, la
deuxième ville du Pakistan, explique son parcours à Libération.
«J’ai étudié trois ans les sciences informatiques à l’université publique
de Faisalabad, dans le Pendjab.
Quand j’ai quitté la fac, les deux
premières années, des amis m’ont
initié au “click-farming”. On cliquait sur des liens de publicité
toute la journée, on créait des faux
profils, des faux likes… tout ce qui
peut servir à gonfler la réputation
d’une marque. On travaillait depuis le salon d’un ami. Mais progressivement, il y a eu des restrictions, je m’ennuyais beaucoup et je
ne gagnais jamais plus de 10 dollars
par jour. Maintenant, je continue
peut-être d’être invisible dans mon
travail mais, au moins, ce qu’on fait
est légal !» Mumtaz trouve
aujourd’hui ses clients grâce à Fiverr ou à Upwork, deux plateformes, israélienne et américaine, qui
mettent en contact employeurs et
indépendants du Net. «Je trie
des tweets en fonction de leur performance. Je compile des données
toute la journée, je les mets à jour,
je les “scrap”», raconte-t-il, c’est-àdire qu’il «gratte» des sites pour
stocker de l’information. Une opération qui revient in fine à
copier-coller le contenu d’une
page web –une tâche que les robots ne peuvent effectuer que dans
certaines limites.
«Les donneurs d’ordre sont “toujours internationaux, installés aux
Etats-Unis et en Europe. Les Pakis- pour vérifier qu’on bosse vraiment,
tanais paient trop mal», commen- c’est désagréable.»
te-t-il. «Avec Upwork, je touche Dans un pays agricole où la
autour de 5 dollars de l’heure, et main-d’œuvre ne gagne parfois
les missions qu’on me confie va- que quelques dizaines d’euros par
rient entre trois et
mois, et où les abus
dix jours. Alors, TÉMOIGNAGE sur travailleurs sont
même s’ils me poncpléthore, Mumtaz
tionnent quasiment de 20% à 30% pense qu’il n’a pas à «[se] plaindre
de commission à chaque fois, ça de ce travail, il n’est pas physique.
reste un très bon salaire ici. Ce qui Allez dans les usines textiles pakism’ennuie, c’est qu’Upwork nous tanaises que sous-traitent les grostrace quand on travaille: toutes les ses boîtes occidentales, ça n’a rien
trois à cinq secondes, ils récupè- à voir ! Selon les critères
rent une capture de mon écran pakistanais, je suis le contraire du
mec exploité.» Il n’est pas pour
autant très optimiste : «Ce qui
m’inquiète, c’est qu’on est de plus
en plus nombreux à savoir utiliser
un ordinateur, alors c’est la guerre
pour décrocher les missions. La situation économique est tellement
catastrophique qu’on sait tous
qu’on joue notre survie et pas que
la nôtre –chacun dans cette pièce
doit avoir à sa charge au moins six
à sept personnes.»
Recueilli par SOLÈNE
CHALVON-FIORITI
Envoyée spéciale à Lahore
Scènes
d’hiver
JEAN-LOUIS FERNANDEZ
En permanence
surveillé par sa
plateforme de microtravail, Mumtaz,
Pakistanais de 24 ans,
considère gagner
plutôt bien sa vie
mais craint
pour son avenir.
12 PAGES À RETROUVER
VENDREDI DANS «LIBÉ»
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Le triomphe de la
haine en politique
Les événements de 1968 étaient bien plus
violents que les manifestations des gilets
jaunes, mais sans la haine qui règne
aujourd’hui.
J
ean-Luc Mélenchon et
François Ruffin d’un
côté, Marine Le Pen,
Nicolas Dupont-Aignan et
Laurent Wauquiez de
l’autre, viennent de gagner
une bataille : en ce début
d’année 2019, la politique de
la haine l’emporte. Elle comble leurs vœux de toujours,
elle consacre leurs stratégies, elle suinte de partout.
Depuis des décennies, l’extrême droite semait la haine
contre la gauche, contre les
immigrés, contre toutes les
minorités d’ailleurs, contre
les élites bien sûr, contre les
gouvernements quelle que
soit leur couleur. Pour la
première fois depuis des
décennies, la haine domine
L'ŒIL DE WILLEM
l’opinion. Le clan Le Pen a
inoculé la haine politique
dans l’esprit des Français.
Dans son entreprise de fureur vengeresse et de vindicte féroce, il a pu compter
sur le renfort d’abord marginal puis étoffé de Nicolas
Dupont-Aignan, symbole de
l’extrême droite bourgeoise,
et même sur celui de Laurent Wauquiez, adepte du
manichéisme intégral.
Jean-Luc Mélenchon et
François Ruffin peuvent symétriquement se réjouir.
Eux aussi mènent depuis
des années une politique revendiquée de la haine. Ils la
prêchent, la pratiquent. Le
tribun de toutes les outrances, de toutes les fractures,
de toutes les menaces vit
chaque jour son rêve éveillé
d’insurrection citoyenne et
de révolution introuvable.
La haine qu’il infuse est,
certes, plus éloquente et
érudite que celle, primaire
et instinctive, de Marine Le Pen. Les deux rivières, la rouge et la noire, confluent néanmoins pour
former un fleuve puissant
de haine collective.
Quant à François Ruffin, nul
n’a pu oublier son apostrophe prémonitoire à Emmanuel Macron «je vous
hais, je vous hais, je vous
hais !» récemment renouvelée dans Libération. François Ruffin est d’ailleurs
peut-être le plus brillant professeur de haine. Dans un
gouvernement Mélenchon,
il pourrait être «ministre de
la Haine».
Depuis la naissance du
mouvement des gilets jaunes, on ne cesse de débattre
sur les violences de fin de
manifestation. La violence
des mouvements sociaux et
culturels n’a rien d’original.
C’est même une banalité et
presque un rite. Depuis le
début de la Ve République,
de nombreuses manifestations ont été entachées par
des violences de fin de cortèges, par des déprédations,
des agressions, des incendies, des destructions et
parfois des pillages. Ces débordements toujours regrettés par la grande majorité
des manifestants, sont aussi
répréhensibles que classiques et même inévitables.
Aucun gouvernement n’a
d’ailleurs découvert la parade absolue.
Mai 1968, pour ne prendre
que l’exemple le plus célèbre, a été bien plus violent
que ce qui s e pas s e
aujourd’hui, mettant en
lisse des effectifs de manifestants sans aucune mesure avec ceux des gilets jaunes. 1968 était violent mais
1968 n’était pas haineux. La
nouveauté, la différence, la
spécificité de la période actuelle, ce n’est pas la violence mais c’est la haine et,
pire, la haine générale.
Car la haine, on la retrouve
aussi bien dans les propos
méprisants et caricaturaux
de ceux qui gouvernent que
dans les invectives et les
menaces des gilets jaunes
qui se déchaînent à travers
les réseaux sociaux et se livrent même à une sorte de
compétition à qui sera le
plus radical, le plus excessif,
le plus provocateur. Cela
vaut contre Emmanuel Macron et le gouvernement,
contre les élus de la majorité et les journalistes, contre les privilégiés et, comble
de tout, contre d’autres gilets jaunes présumés modérés. Ici, la banalité de la violence s’efface derrière la
virulence de la haine. Celle-ci se généralise d’ailleurs
avec l’agressivité des citadins périphériques contre
les citadins métropolitains,
de la France qui souffre et
qui désespère contre la
France qui réussit et qui
avance.
L’empire actuel de la haine
ressuscite des frontières de
classe et de caste, parfois estompées depuis longtemps.
La France se divise derechef
entre partisans de l’ordre et
militants de la contestation
qui se dévisagent durement.
La haine investit tous les
partis, submerge les territoires, enjambe les idéologies.
Voilà la France plongée une
fois de plus dans l’une de ces
tornades subites, irrésistibles, qui l’envahissent durant quelques semaines ou
quelques mois avant de retomber et de s’épuiser, parfois dans l’échec, l’amertume et le ressentiment,
parfois en célébrant une
avancée sociale ou une alternance politique.
Cette fois-ci, une colère classique (le prix du carburant)
s’est métamorphosée en
protestation sociale (le pouvoir d’achat), puis en revendication politique (la nostalgie de la démocratie
directe). Avec deux originalités : une confrontation
théâtrale et dangereuse tous
les samedis, suivie par
six jours de vie ordinaire et
presque routinière. En
somme, une fièvre hebdomadaire découplée d’un
étrange et presque irréel
retour au calme. Et puis, cet
acide de la haine qui ronge
la démocratie et submerge
soudain une société politique décomposée, déstructurée, instable, fragile, imprévisible. La haine antique
ressurgissant dans la France
trébuchante du XXIe siècle.
Sous la modernité, la
haine. •
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
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CONFÉRENCE
HISTORIQUES
A Lille, trois jours pour réfléchir
aux discriminations dans les quartiers
En partenariat avec l’université de Lille, le collectif
Discriminations, racismes, engagements et mobilisations
(Dream) coordonne trois jours de conférences consacrées
aux luttes contre les discriminations et aux mobilisations
dans les quartiers populaires. Au menu : engagement,
stratégies de résistance, visibilité et convergences, entre
autres. Les résultats d’une enquête comparative portant sur
des collectifs militants et des dispositifs d’action publique
menée dans des quartiers populaires en France, en
Angleterre, au Canada et aux Etats-Unis seront présentés les
16 et 18 janvier. Aux côtés de chercheurs (Fabien Truong,
Marion Carrel, Vanessa Codaccioni…), le colloque accueillera
militants, élus et agents publics, acteurs des luttes contre
les discriminations.
Du 16 au 18 janvier, faculté des sciences politiques, juridiques et sociales
de l’ université de Lille, campus Moulins.
Par
SERGE GRUZINSKI
CNRS – EHESS (Paris)
France-Brésil: mêmes
causes, mêmes effets?
Pas de gilets jaunes au Brésil, mais
les manifestations de 2013, contre la hausse
des transports en bus, ont été l’une des premières
étapes avant l’élection du leader d’extrême droite,
Jair Bolsonaro.
BLOG
L’histoire camerounaise en taxi
L’historien Jean-Pierre Bat raconte, sur le blog «Africa4», comment, au Cameroun, les taxis et le pouvoir ont toujours entretenu des relations complexes. Aujourd’hui, à l’intérieur des
véhicules, on peut admirer le portrait officiel de Paul Biya. Des
stickers avaient été distribués lors de la présidentielle de 2018
avec le slogan «La force de l’expérience». Il faut préciser que
le Président est au pouvoir depuis plus de trente-six ans et a
été réélu sept fois. Déjà dans les années 90, les taxis faisaient
partie de l’histoire politique du pays. Les mouvements sociaux
du début de cette décennie s’étaient traduits par des opérations «ville morte» et de grandes grèves. Douala, capitale économique du pays, et Yaoundé, capitale politique, étaient alors
paralysées. Jean Fochivé, patron des services de renseignement du pays depuis l’indépendance, réquisitionne alors les
taxis, et relance ainsi l’activité économique. L’historien rapporte que «certains policiers se transformaient un temps en
chauffeurs de taxi tandis que Fochivé recrutait également un
grand nombre de taximen dans la communauté bamoun, dont
il est originaire. Plusieurs deviennent ses hommes au sein de
la corporation des chauffeurs de taxis –voire ses informateurs.»
Certains chauffeurs s’en souviennent encore.
A lire sur le blog «Africa4», sur Libération.fr.
COLLOQUE
L’art contemporain de bâtir les églises
Aux visiteurs de cathédrales lassés des voûtes en croisées
d’ogives et autres arcs-boutants à gargouilles, la Cité de l’architecture et du patrimoine propose depuis fin 2018 de s’intéresser à des édifices religieux plus récents par une série de cours
intitulée «Construire pour le culte. Projets artistiques et techniques au XXe siècle». Ce jeudi, l’historien de l’art Simon Texier raconte l’invention de la nef moderne de 1910
à 1960. Cet espace se fait alors «plus démocratique»: oubliant
le plan en croix latine, les églises deviennent rondes, triangulaires, pour mieux rapprocher l’assemblée de l’autel. Une révolution des formes qui s’explique notamment par le renouveau
du culte autour du concile Vatican II.
«Vers le plan centré : concevoir et construire la nef moderne», ce jeudi
à 18h30 à l’auditorium de la Cité de l’architecture, 7, av. Albert-de-Mun,
(75016). Cours suivants : les 17 et 24 janvier, 7, 14 et 21 février, 14 mars.
O
n compare parfois le présent
immédiat aux années 30
du XXe siècle. Pointons un
œil hors de chez nous, et pas seulement sur l’Amérique de Trump.
A l’élection présidentielle, le Brésil
s’est donné un président marqué à
l’extrême droite. Alors qu’il vient de
prendre ses fonctions, rappelons
l’enchaînement des événements qui
a conduit à la victoire haut la main
de ce nouvel acteur de la scène internationale.
Tout débute en 2013 par plusieurs
vagues de manifestations «populaires» provoquées par des revendications aux origines plus que
légitimes. Ces mouvements multitudinaires aboutiront à la mise en
cause de la présidente Dilma Rousseff et à son impeachment. Et la déstabilisation du pouvoir politique se
soldera par l’élection d’un outsider,
Jair Bolsonaro. Examinons ce scénario à la lumière des événements
récents que notre pays a vécus, sans
nous dissimuler les différences qui
séparent les deux sociétés.
Les hausses de tarifs d’autobus servent de déclencheur aux manifestations de 2013. S’y ajoutent les protestations face à la gabegie causée par
la préparation des Jeux olympiques.
Une contestation d’un genre nouveau soulève une partie du pays.
Au début, ces manifestations provoquent des réactions favorables de
l’opinion publique comme des
médias et des divers courants politiques. On se félicite de la renaissance d’un mouvement contestataire et populaire qui dénonce les
défaillances du service public.
Assistait-on au réveil politique et
progressiste d’une partie de la population, devenue plus consciente et
plus exigeante ?
Des observateurs ne tardent pas à
nuancer cet optimisme. D’abord, en
posant la question : «Révolte progressiste ou soulèvement consumériste?» Puis en s’interrogeant sur la
métamorphose progressive d’une
mobilisation populaire en mouvement réactionnaire, quand la contestation s’attaque systématiquement
à la présidente Dilma Rousseff dans
des rassemblements qui mobilisent
des millions de personnes.
Dans quelles circonstances, selon
quel cheminement l’onde de choc
a-t-elle changé de nature et de cap?
Les revendications à l’origine progressistes (services publics, éducation, etc.) ont fait place à des mots
d’ordre antisystème, à une explosion
nationaliste, voire à des slogans au
contenu carrément réactionnaire sur
le plan social.
Les explications sont multiples.
A commencer par les défaillances de
la gauche, celle de gouvernement
embourbée dans les affaires de corruption, comme celle des courants
plus critiques mais trop marginaux.
En 2013, la gauche, toutes tendances
confondues, se révèle incapable de
récupérer la mobilisation. Elle oscille entre la condamnation de la violence et la justification des débordements perçus comme des réponses
aux violences du capital. La droite
classique ne s’en sort pas mieux.
Le rôle des réseaux sociaux a été
déterminant. On leur doit la diffusion massive des mécontentements
sans direction précise. En même
temps que la prolifération des messages, les réseaux distillent une illusion émancipatrice et instaurent
chez l’usager un rapport magique au
réel sans médiation d’aucune sorte.
A quoi s’ajoute la dépolitisation de la
société brésilienne qui explique que
u 27
des manifestants, peu ou pas politisés dans leur large majorité, se laissent séduire par des mots d’ordre
antigouvernementaux et antiparlementaires.
On s’interroge aussi sur l’entrée en
scène de l’ultradroite: «Est-elle intervenue après coup ou a-t-elle profité
de l’angélisme des observateurs qui
n’auraient pas vu la présence dès le
départ, au sein même du mouvement, d’une nébuleuse de droite,
extrémiste et militante, échappant
aux catégories classiques ?»
Ces activistes font leur miel d’un
mouvement apparemment sans leaders, sans cap ni mots d’ordre précis.
Dès lors, ils s’imposent sur les réseaux sociaux et canalisent tous les
mécontentements.
A quoi repérer le glissement, puis le
basculement? Dans le jusqu’au-boutisme des nouvelles revendications:
plus question d’une amélioration des
conditions de vie au profit d’un refus
global «de tout ce qui est en place»,
hostile à la politique et aux partis
politiques en général, à ceux de gauche en particulier, à la corruption,
aux impôts. La haine contre l’exécutif, la présidente Dilma Rousseff,
prise comme bouc émissaire, sert
d’élément coagulateur. Au glissement succèdent l’emballement et le
décrochage par rapport à la gauche:
les attaques se multiplient contre les
politiques de redistribution des revenus, contre les mouvements sociaux,
contre un communisme fantasmé.
Tout comme on passe des manifestations pacifistes aux débordements
autour de l’idée qu’il faut tout casser
pour être écouté.
Le Brésil, bien sûr, n’est pas la
France. L’évolution de la société brésilienne resterait incompréhensible
sans l’action déterminante de la
vieille classe moyenne apeurée par
la crise, des médias et des élites.
Massivement à droite, les médias ont
sans cesse jeté de l’huile sur le feu en
défendant leur monopole de l’information au nom de la liberté d’expression. Les élites, qui s’appuient sur un
vieux fonds antisocial et anticommuniste, ont joué la carte de l’ultradroite. Ajoutons le recul de l’Eglise
catholique, la disparition des courants progressistes liés à la théologie
de la libération et l’influence croissante et très conservatrice des Eglises évangéliques sur la sphère publique. Quantité d’autres éléments
séparent les deux sociétés, mais dans
un monde globalisé peut-on envisager notre présent sans avoir en tête
d’autres horizons aussi déterminants pour notre avenir que ce qui se
joue sur notre propre sol ? •
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich,
Johann Chapoutot et Laure Murat.
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28 u
Libération Jeudi 10 Janvier 2019
LIVRES/
Le Bilboquet, un des dessins
réalisés par Aragon pour
J.R - 75 - Le Cadeau à Jean.
PHOTO ÉDITIONS HELVÉTIUS.
JEAN RISTAT
Aragon,
dernierstraits
d’union
Par
PHILIPPE LANÇON
L
es premiers mots de ce carnet inédit de
80 pages, composé comme ça vient par
un gamin de 77 ans et où les mots se
font rares, sont «Requin» et «Requiem». L’un
en haut à droite, l’autre en bas à gauche, les
deux tracés au feutre en lettres mauves sur
des boîtes rectangulaires, comme des noms
sur des cercueils. Il s’agit d’appétit, de dévoration, de mort, de naissance et de soleil aussi.
Il y a partout du rouge, du bleu, du vert et du
jaune dans ce carnet, des flèches noires à la
Klee aussi, ça fleurit en dépit du bon sens. On
lit même page 20 que «c’est jaune et ça ne sait
pas». Un vers d’Apollinaire est transformé: «Il
est des gens de toute sorte/ J’ai connu les plus
inhumains.» Le loup dévore l’agneau de
La Fontaine dans «le courant d’une onde impure». Aragon a toujours aimé picorer et travestir ouvertement. Il n’a jamais reculé devant
la moindre facilité, puisqu’il pouvait tout se
permettre, même le plus difficile. C’est peutêtre l’écrivain chez qui le talent est le plus naturellement branché sur l’inconscient et la
créativité sur le plagiat: la rapidité du transfert de l’un à l’autre, le jeu que ce transfert
provoque jusqu’à la plus extrême préciosité,
voilà sa spécificité. Dans le carnet, aucun
souci formel, aucune œuvre : des traces du
transfert, plutôt, sous forme de barbouillages
instinctifs, comme on essaie des mots dont
on ignore encore la forme et la fonction.
«Requin» et «Requiem», ça commence de la
même façon, c’est «requis» en quelque sorte,
et ce qui finit dans la gueule de l’un est enterré avec les chants de l’autre. Entre les deux,
Aragon a dessiné un saurien géant, multicolore, enfantin comme tous les dessins du carnet qu’on dirait d’écolier dissipé, potache,
porté sur le zizi. Il avale un petit personnage,
homme ou femme, bras tendus au bout du
museau, on en verra d’autres comme lui,
grandeur nature. C’est la dernière époque
d’Aragon, quelques années avant il a écrit: «Il
y a trop souvent maldonne/ Vivre est un jeu
mal inventé/ Le printemps passe et pas d’été/
Voilà que c’est déjà l’automne/ […] L’enfant
qu’en vain tu te rappelles/ Dans ce vieux visage
Parution d’un carnet inédit offert en 1975
par le poète septuagénaire à Jean Ristat,
son futur héritier. Composé de dessins
érotiques et de jeux de mots, l’ouvrage
magnifie son homosexualité.
et tes mains/ Etait-ce donc cela demain/ Où le
passé si peu s’épelle.» «L’enfant en vain que tu
rappelles» est dans ces pages sans prétention,
dont l’écrivain et le notable s’absentent, tout
simplement.
«Requin», «Requiem», «Castor et Pollux ou:
l’essentiel c’est l’inceste au ciel», «Il faut savoir
pour y croire/ Var : il faut y croire pour s’y
voir», «Le bilboquet/ Ingénu projet d’en cygne/
Insigne enseigne pour dancing/ singe», «Le bordel à mer/ au bord de la mer», entre les dessins
plus ou moins érotiques, avec des bites partout, des dessins qui vont et viennent entre du
simili-Picasso, du simili-Cocteau et du similiChagall, l’antique surréaliste se laisse porter
par les mots et leurs assonances comme un
bout de bois par des vaguelettes plus ou moins
écumantes, sans souci, sans danger, sans contrôle, sans effort. On peut aussi bien y voir du
gâtisme que de la légèreté, des obsessions que
des fantaisies, du presque rien que du je-nesais-quoi. Ce n’est pas grand-chose, pas une
œuvre en tout cas, mais c’est tout de même
quelque chose: un document qui aide à sentir
l’état de corps et d’esprit d’un homme qui fut
prince rouge et noir de la métamorphose, et
l’un des grands écrivains de sa génération.
ESSAIM DE JEUNES GAYS
On est à l’été 1975. La biographie de l’écrivain
par Pierre Daix a été publiée quelques mois
plus tôt et l’a exaspéré: ce sont ses vies précédentes qu’on enterre. Il travaille sur Chagall,
sur Max Ernst. «J.R.», à qui le carnet est offert
et dédié, n’est pas le méchant de Dallas, mais
Jean Ristat, futur héritier de l’écrivain, qui
préface cette édition de luxe. Elsa Triolet, la
femme d’Aragon, est morte depuis cinq ans
d’une crise cardiaque, dans leur propriété du
Moulin de Saint-Arnoult-en-Yvelines. C’était
un 16 juin, quelques jours avant les feux de la
Saint-Jean. Le carnet se ferme justement sur
ces mots, «Les feux/ de la Saint-Jean»: évocation de l’été passé dans le Var, du jeune
homme à qui il est destiné, probablement de
l’anniversaire de la mort de celle qui a disparu
comme un chien d’aveugle, laissant désorienté celui qu’à sa manière elle guidait.
Après une période de deuil, Aragon a ressurgi
de ses cendres, de ses masques, pour une der-
nière incarnation en vieille folle bariolée, excentrique, hypersexuelle, renouant avec les
signes les plus extérieurs du désir et du dandysme de ses débuts, mais cinquante ans plus
tard. Quand il traverse la rue en sortant de
l’Espace Cardin, il est renversé, parce qu’il vit
dans un monde où quand il met un pied sur
la chaussée, les voitures s’arrêtent. On le plâtre, à son âge il devrait ne pas s’en remettre,
mais il se rééduque seul et bien et recommence à marcher sans fin dans Paris, comme
à 20 ans, entouré d’un essaim de vieux fantômes et de jeunes gays. On lui reproche beaucoup ce nouvel avatar, on se fiche de ses tenues, de ses gitons, de ses débordements.
C’était donc aussi ça, l’éminence à plume du
Parti, le fou d’Elsa? Mais dans le carnet: «Le
cœur a toujours/ son ombre de pique.» Et, dès
la page 8, en lettres bleues sur de petites ailes
bleues, flottant comme des gouttes d’encre:
«Contrairement à la légende/ Icare n’est jamais tombé / qu’en pâture pour les oiseaux».
«Tombé» est peut-être «tombée», il y a comme
un pâté à la fin du mot qui devient androgyne.
Page suivante, Icare est un enfant blond que
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
les oiseaux dévorent. Le poète est Icare : le
rêve, le vol, la chute, les oiseaux cannibales.
Qui sont-ils? Peut-être viennent-ils eux-mêmes du rêve, comme un ver du fruit. Peut-être
l’attendaient-ils entre ciel et terre, en corbeaux affamés.
«CHEVAL VICIEUX»
Dans sa biographie (Aragon, Gallimard 2015),
Philippe Forest écrit: «Au nom d’une morale
qui n’ose toujours pas dire son nom, sur le
mode du ricanement et de la consternation,
voire de la compassion, ils condamnent la formidable liberté dont un homme peut faire
preuve lorsque, indifférent au regard d’autrui,
malgré l’épreuve du deuil, il revendique encore
le droit d’aimer –et comme il lui plaît.» Ceux
qui l’ont condamné à l’époque penseront la
même chose de ce carnet. «Et puis, parler
d’Aragon comme d’un homme déchu –dans la
mesure où c’est d’abord comme écrivain qu’il
nous intéresse– présente quand même cet inconvénient, pas tout à fait négligeable, de ne
pas expliquer par quel prodige un individu aux
facultés qu’on prétend diminuées, à la conduite
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qu’on juge dévoyée, a pu signer à la fin de sa vie
quelques-uns de ses plus grands textes.» Oui,
comment l’expliquer ? En le lisant.
Dans sa préface au carnet, Jean Ristat estime
qu’on devrait lire parallèlement Théâtre-Roman, achevé l’année précédente, et qui reste
l’une de ses œuvres les plus étranges et les
plus folles, dépourvue de tout confort de lecture. Aragon ne mélange pas les genres; il les
dérange. On est au théâtre, et voici : «Tout
était comme si d’emblée j’étais entré dans ce
rôle vaguement pressenti, cette existence,
qu’au lieu de tenir d’un père, je me donne, et
l’auteur n’y est, et les auteurs n’y sont pour
rien, ou si peu, le prétexte; pas plus qu’un fait
divers dans le journal sur quoi la cervelle part,
un faux-pas sur quoi tout bifurque, un faut pas
qui est encore une idée à moi, une idée de cheval vicieux, car il n’y a pas de hasard tout vient
de moi, de mon kaléidoscope intérieur sans
avoir heurté, qu’importe par qui. C’est moi
seul, ce bouleversement des couleurs, mes cristaux, ce langage muet, cet agencement, cet
équilibre tout le temps rompu, ces ratages de
jongleur, ce cheminement polyédrique des pen-
sées contradictoires, cette réinvention de moimême dans un personnage offert, mais déjà je
ne suis plus le même, je sors de mon labyrinthe,
je me déplie, me cogne, ah j’ai passé le seuil, je
me crée…», etc. Le carnet est une minuscule
lanterne de ce mouvement perpétuel, de cette
fantasmagorie.
Adieu donc l’élégant costume gris du Parti,
désormais les grands couturiers lui font du
sur-mesure sous le grand chapeau qui flotte
avec les cerf-volants. Page 24, on lit l’un des
rares poèmes du carnet: «Au pays des cerf-volants/ Les oiseaux leur font la chasse/ Tout allant vert comme devant/ derrière/ Et se voilent
dans leur châsse/ Les saintes les saints/ devant/ Dans le ciel ce qui se passe/ la face/ les
jours qu’il y fait grand vent/ dans la glace.» La
mer est partout dans ses yeux, dans les pages.
MARABOUT GROTESQUE
Le carnet a été composé à la Résidence du Cap
Brun. C’est un lieu chic, avec une vaste terrasse qui domine la rade de Toulon. Aragon
devenu vieux y fait des fêtes considérables,
qu’il paie. Il a, entre autres talents, celui de se
u 29
rendre insolvable. En septembre, Saint-John
Perse meurt juste à côté, à Hyères. Il lui rend
hommage dans les Lettres françaises. Dans le
carnet, on lit en jaune: «Oiseaux lances levées
à toutes les frontières de l’homme.» Et dessous:
«Saint-John Perse/ Sein jaune percé/ Sang
singe au nez périssent sexy». Avec ces mots que
font monter des flèches: sang, songe. Et un
marabout grotesque, et un oiseau vert, et naturellement une bite et une paire de couilles,
comme dans un dessin de Reiser.
Page 73, «Préparatifs pour la Saint-Jean»
montre le portrait d’un homme, peut-être le
dédicataire, entouré d’autres attributs à la Reiser comme une vierge de bouquets de fleurs
ou une fontaine de nénuphars. Aujourd’hui,
on organise au Cap Brun de beaux mariages.
La musique est autorisée jusqu’à 4 heures du
matin. Il y a des menus végétariens, végétaliens, qui tiennent compte des allergies. Les
lieux ne sont pas adaptés aux handicapés. •
LOUIS ARAGON
J.R - 75 - LE CADEAU À JEAN
Editions Helvétius, 80 pp., 150 €.
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez huit pages
consacrées à l’actualité littéraire. On prend l’air
cette semaine avec l’Ecossaise Kathleen Jamie,
qui publie un somptueux recueil de récits aux éditions
La Baconnière, Tour d’horizon. Sauver un papillon,
observer les fous de Bassan, visiter une sépulture
de l’âge de bronze : une manière de trouver sa place
dans le monde. PHOTO ROBERT OMEROD
puissance supposée agissante en un lieu spécifique et l’expression d’un désir formulé ou assouvi. Ce don est l’acte d’un individu ou d’un
groupe, toujours environné d’autres dons du
même type.» La notion de «puissance supposée» est déterminante, car elle fixe la «direction» du don ou de l’offrande. La verticalité
s’impose d’emblée si on s’inscrit dans une
structure religieuse impliquant une transcendance : dans ce cas, l’«intercesseur» entre le
fidèle et le «divin récipiendaire» est «la puissance incarnée qui investit le lieu sacré», la
Vierge noire de Lorette, Bouddha ou la Madone des Grâces de Mantoue. Mais «lorsqu’on
accroche un cadenas sur un autre cadenas,
lorsqu’on glisse une lettre de demande derrière
un vieil ex-voto plutôt que devant une image
de culte», lorsqu’on recouvre le mur de la
«maison de Juliette» à Vérone d’une «étrange
composition collective», de lettres d’amour, de
requêtes, de récits biographiques «collés par
des morceaux de chewing-gum», ou lorsqu’un
touriste dépose au pont de l’Alma, à Paris, «un
remerciement à la princesse Diana pour “son
petit appartement”», qui est l’«intercesseur»?
Punition. Il y a là une horizontalité
Des ex-voto de l’église Sant’Alfio, à Trecastagni, en Sicile. PHOTO RICCARDO LOMBARDO. REDA & CO. UIG. GETTY IMAGES
Ex-voto, l’offrande
et la demande
L’enquête de la revue
«Techniques & Culture»
détaille les multiples facettes,
sacrées ou profanes, des
dépôts d’objets qui ritualisent
la matérialisation d’un désir.
E
n fait, on sait toujours à quel saint se
vouer. Car chacun a son «domaine
d’intervention»: l’un protège une ville,
l’autre préserve les automobilistes, soigne
telle maladie, aide à trouver l’âme sœur, veille
à ce qu’il n’arrive pas malheur à ceux qu’on
aime. Aussi ne faut-il pas se tromper : on
s’adresse à Nuestra Señora de Guadalupe si
on craint pour la naissance du bébé, à sainte
Lucie, patronne des aveugles (et des électriciens), si on veut recouvrer la vue, ou à saint
Jérôme, si on tient à réussir ses examens.
Pour appuyer les vœux, ou remercier de ce
qu’ils ont été exaucés, il est de tradition
d’offrir «quelque chose de soi» au saint – des
béquilles, des «membres anatomiques» en cire
ou en bois, des statuettes, des mèches de cheveux, des médaillons, des photos, des couronnes de coquillages… Comment comprendre
cette présence massive de l’ex-voto dans les
pratiques pieuses? Peut-on se contenter d’en
intégrer l’étude dans celle du fait religieux et
parareligieux, de la croyance ou de la crédulité, et des fondements de la foi ? Il semble
bien que non, dans la mesure où, parmi les exvoto, on trouve non seulement les vélos
d’Eddy Merckx et de Francesco Moser (offerts
à la Vierge du Sanctuaire du Divino Amore,
près de Rome), le «tee-shirt avec lequel le fidèle
a passé le bac», un «intestin en plâtre», des
guitares et des peluches, mais également des
millions de cadenas accrochés à des grillages,
des cordons ombilicaux noués aux branches
d’un arbre, des parois décorées de milliers de
chewing-gums en boule ou étirés (Pike Place
Market, Seattle), des billets ou des pièces de
monnaie glissés dans les fissures d’un mur…
Sucrerie. Pour rendre compte de l’ensemble
de ces phénomènes, il faudrait une «anthropologie comparative et historique des pratiques votives». On la trouve dans «Matérialiser
les désirs», n° 70 de la revue Techniques & Culture (spécialisée en ethnologie,
sociologie, archéologie et histoire), qui se présente comme un beau livre collectif, enrichi
d’une «large iconographie inédite provenant
d’enquêtes de terrain conduites en Europe, en
Amérique latine et en Asie».
L’ouvrage aimante facilement l’attention.
Parce qu’il décrit de façon suggestive les objets, les «dépôts votifs» et les lieux de culte,
tantôt sacrés, comme le monastère de SaintGeorges (île de Büyükada, Istanbul), la petite
église brésilienne (Bahia) de Nossa Senhora
dos Milagres de Brotas ou le mausolée de
l’imam al-Shâfi’î (Le Caire), tantôt profanes,
comme une grille, un musée (le Mucem, à
Marseille), un trottoir ensanglanté, une borne
routière… Et parce qu’il fournit l’analyse des
«enjeux sociaux, collectifs, communautaires»
des pratiques votives, en insistant notamment sur la notion anthropologique de don,
corrélée à celles de vœu, de promesse et
de désir.
Pourquoi est-il plus efficace d’accompagner
la formulation d’un désir par un don matériel,
fastueux (or, statue, tableau) ou humble
(cierge, boîte d’allumettes, sucrerie…)? Il n’est
pas simple de répondre à la question. Elle
suppose une définition précise de l’ex-voto.
Voici celle que donne «Matérialiser les désirs» : «L’ex-voto est un don physique à une
d’«“agencements populaires” d’objets les plus
variés, arbres à chaussures, cadenas d’amour,
cairns, dépôts mémoriels après un accident ou
un attentat», par quoi chacun devient un acteur, «et donc, d’une certaine manière, un intercesseur». Ces agencements anonymes et
cette «continuité de gestes et de pratiques», qui
ont traversé l’histoire culturelle et se retrouvent dans toute aire géographique, se réalisent «sans référence à une divinité» et créent
ce que les auteurs nomment des «nouveaux
invisibles», avec lesquels on entre en relation
par le don. Cette relation n’est pas celle qui lie
à une transcendance ou à une «entité surnaturelle», mais celle qu’on pourrait tisser «avec
un être humain en position de supériorité
bienveillante». La foi, dans ce cas, «est moins
une question de croyance en l’existence d’un
Créateur que de confiance envers ces puissances protectrices» –dont la «non-réponse» peut
susciter la colère: dans certains lieux de culte,
au Mexique par exemple, il arrive d’assister
à la «punition» des images des saints qui n’ont
pas satisfait les vœux.
Les analyses proposées ici sont aussi détaillées que le phénomène votif est riche et
plastique, avec ses variations et ses permanences –un phénomène qui, en raison de l’alliance des désirs et des objets, relève d’une
sorte de «matérialisme affectif», et révèle
aussi bien d’invisibles solidarités que des «arbitrages particulièrement sensibles entre des
corps individuels et le corps social», sinon entre des «politiques institutionnelles» insensibles aux misères du monde, et des souffrances individuelles, se frayant, pour s’exprimer,
les chemins les plus inattendus.
ROBERT MAGGIORI
REVUE TECHNIQUES & CULTURE
MATÉRIALISER LES DÉSIRS.
TECHNIQUES VOTIVES
N°70 dirigé par Pierre-Olivier Dittmar,
Pierre Antoine Fabre, Thomas Golsenne
et Caroline Perrée.
Editions EHESS, 272 pp., 28,50 €.
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Libération Jeudi 10 Janvier 2019
Dialogue Le poète américain John Freeman (photo)
s’entretient, ce jeudi à 19 heures, à la Maison de
la poésie avec son traducteur, l’écrivain Pierre
Ducrozet, à l’occasion de la sortie du recueil
Vous êtes ici (Actes Sud). Editeur, critique, patron
du site Literary Hub (lithub.com), John Freeman a
dirigé l’anthologie New York, pour le meilleur et pour
le pire (Actes Sud, 2015). PHOTO DEBORAH TREISMAN
Maison de la poésie, 157, rue Saint-Martin, 75003.
Le fait divers qui accoucha
du Planning familial
A travers le cas des
époux Bac, Danièle
Voldman et Annette
Wieviorka évoquent
le cheminement qui a
conduit à la création
de centres éducatifs
liés à la contraception
et à l’avortement.
J
uin 1954, Ginette et Claude
Bac, mariés depuis six ans,
parents de quatre enfants,
sont reconnus coupables avec les
circonstances atténuantes du décès par manque de soins de leur
dernier bébé. Ce fait divers, aussi
tragique que banal, évoqué laconiquement par la presse, aurait été
totalement oublié s’il n’était régulièrement relié à la création,
deux ans plus tard, de la Maternité
heureuse, le futur Planning familial. Pareil rapprochement, choquant a priori, aurait dû susciter
la curiosité de l’historiographie, or
elle s’est contentée de relayer cette
articulation sans l’interroger, plus
attentive à l’histoire de la légalisation de l’avortement qu’à celle de
la contraception.
sés. Mais Ginette, déjà physiquement handicapée d’un bras, ne
parvient pas, elle, à assumer psychologiquement cette charge maternelle : à la naissance du troisième enfant, elle sombre dans
une sorte d’apathie qui échappe à
la vigilance de la PMI (Protection
maternelle et infantile). La petite
Danielle sera l’enfant de trop : la
mère de 25 ans s’enfonce dans une
profonde dépression post-partum.
Sans jamais tomber dans le pathos, le livre décrit cette descente
aux enfers, la cécité de l’époux, sa
fuite dans l’adultère, l’endettement du ménage et la faillite du
système de protection de l’enfance, pourtant activé par la bellemère; un enchevêtrement de désespoirs et d’ insuffisances qui
cause la mort de Danielle en
avril 1953. Or, le mois précédent,
la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé dénonçait dans
la presse médicale les effets négatifs de la loi de 1920. Adoptée pour
remédier à la saignée démogra-
phique de la Grande Guerre, toujours en vigueur malgré la forte
natalité, la loi pénalise «la provocation à l’avortement et à la propagande anticonceptionnelle». Pour
contourner ces interdits, les plus
aisés se procurent à l’étranger des
«anticonceptionnels rationnels»,
tandis que les autres recourent à
la méthode Ogino, au coïtus interruptus ou aux remèdes de bonne
femme. Des pratiques qui perturbent la vie intime, accroissent par
leur inefficacité les avortements
et accentuent la misère sociale.
«Un coup d’épée dans l’eau», dira
de son intervention Lagroua
Weill-Hallé. De fait, elle n’est pas
commentée, pas plus que le verdict de sept ans de réclusion des
époux Bac, parce qu’affaire
somme toute insignifiante, au
sens premier du terme.
Engagements. Mais c’est justement à lui donner sens que la doctoresse va s’employer durant le
procès en appel des deux parents:
Enigme Ecrivain, psychanalyste et professeur de
littérature, Pierre Bayard (photo) rétablit la Vérité
sur «Dix Petits Nègres» (éditions de Minuit). Il fait
parler l’assassin, qui a à cœur de réparer une
injustice, et démontre, quatre-vingts ans après,
comment et pourquoi Agatha Christie s’est trompée.
Il s’en explique le 11 janvier à 19 heures à la librairie
Petite Egypte. PHOTO P. NORMAND. ÉDITIONS DE MINUIT
Petite Egypte, 35, rue des Petits-Carreaux, 75002.
à la barre, elle fait de ce drame le
symbole du désespoir des mères
de famille nombreuse contre leur
gré et en rend ainsi responsable la
loi de 1920. Alors que les Bac retombent dans l’anonymat, cette
tragédie sert de levier à la campagne pour le birth control, que Lagroua Weill-Hallé initie avec son
conjoint, médecin réputé pour
son action en faveur du BCG.
L’ouvrage démêle alors l’entrelacs
des réseaux et des engagements
individuels, en particulier celui
d’Evelyne Sullerot et du journaliste Jacques Derogy. Face à ces
militants de la cause des femmes,
avocats d’une maternité désirée,
gage de bonheur, de respect de la
liberté des femmes à disposer de
leur corps et de justice sociale, se
lève un ennemi inattendu: le Parti
communiste. Les auteures décryptent son argumentaire et les
raisons politiques de cette virulente animosité contre ce que
Maurice Thorez nomme un «malthusianisme réactionnaire».
YANNICK RIPA
DANIÈLE VOLDMAN
et ANNETTE WIEVIORKA
TRISTES GROSSESSES.
L’AFFAIRE DES ÉPOUX BAC
(1953-1956) Seuil, 186 pp., 18 €.
Endettement. Interpellées par
ces négligences, Danièle Voldman
et Annette Wieviorka se sont lancées dans une véritable enquête,
aussi passionnante qu’ardue, pour
retrouver les traces de ces «gens
sans importance», alors que leur
quotidien en laisse peu, ou pas.
Pour le plus grand bonheur du lecteur, plus habitué à lire les résultats d’une recherche que son cheminement, les deux historiennes
nous livrent en fin d’ouvrage le récit de cette aventure archivistique.
L’essentiel, bien sûr, n’est pas là :
il est dans la fine analyse du déroulement de ce drame dont les
auteures recherchent les racines
profondes dans la vie et dans l’environnement socio-familial des
protagonistes.
Au lendemain de la guerre, à
l’heure de la reconstruction et du
baby-boom, le couple de SaintOuen semble représentatif des
ménages d’alors de la proche banlieue parisienne : une existence
modeste, la joie d’un premier enfant, puis des grossesses à répétition, souvent non désirées, faute
de moyens contraceptifs autori-
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Eloquence
de la plume
face au deuil
Dans son essai, Myriam
Watthee-Delmotte
étudie l’impact
cathartique des éloges
funèbres et des
tombeaux littéraires.
L
a littérature peut-elle «relancer dans la vie les endeuillés», faire en sorte
qu’après la mort d’un époux ou
d’un enfant, «la vie rentre dans les
plis»? Myriam Watthee-Delmotte
le pense. Cette professeure à
l’université de Louvain, spécialiste de littérature française (1),
consacre un essai aux formes et
aux pouvoirs des discours sur la
mort, qu’elle sélectionne en suivant ses goûts, dans un souci de
diversité plus que d’exhaustivité.
Elle cite des exemples de tombeaux littéraires, un genre qui
naît au XVIe siècle en même
temps que se développent les
tombes individuelles. Ces textes
normés honorent des êtres exemplaires faisant l’objet d’une «adhésion collective». Trois siècles
plus tard, sous la plume de Stéphane Mallarmé, les tombeaux
célèbrent au contraire des marginaux, ces écrivains maudits que
sont Edgar Poe, Baudelaire et Verlaine. L’auteure examine l’éloge
funèbre d’Emile Zola rédigé par
Anatole France, qui fut son ami et
son soutien inconditionnel durant l’affaire Dreyfus. Henri Michaux, lui, avait pour ami Paul
Celan, et pour aimée MarieLouise. A sa mort, en 1948, il rédige un poème intitulé «Nous
deux encore». Il en interdit la publication de son vivant puis,
en 1959, autorise Paul Celan à en
publier une traduction allemande
en tirage limité. Mais il lui précise
dans une lettre: «S’il est une langue qui puisse garder la discrétion
de l’intime, c’est la vôtre», si bien
que Celan abandonne son projet.
Le texte est aujourd’hui disponible dans l’édition des Poésies complètes de la Pléiade.
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
1) Auteure d’Henry Bauchau. Sous
l’éclat de la Sibylle, Actes Sud, 2013.
La gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, en avril 1968. PHOTO AFP
MYRIAM WATTHEE-DELMOTTE
DÉPASSER LA MORT.
L’AGIR DE LA LITTÉRATURE
Actes Sud, 272 pp., 21 €.
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Mon frère, ce héros
Damien Beltrame Portrait croisé du gendarme
héroïque mort à Trèbes et de son jeune frère,
amateur comme lui de rock metal et de krav-maga.
O
n est au Super U de Trèbes (Aude), en mars dernier.
Un colonel de gendarmerie de 44 ans prend la place
d’une otage. Pendant trois heures, il tente de convaincre le terrorisme islamiste de se rendre. Il meurt poignardé
à la gorge. Depuis, Arnaud Beltrame est célébré en héros pour
avoir donné sa vie afin d’en épargner d’autres. Cela a ragaillardi un vieux pays en proie à l’effroi et perdu dans son
individualisme, qui ne savait plus trop ce
que voulait dire courage et dévouement.
Les frères Beltrame étaient trois. Ils se
donnaient du «frérot», du «frangin», du
«lardon». Le cadet se prénomme Cédric. Le benjamin,
Damien. Tous deux viennent d’écrire un hommage à leur
aîné, Arnaud.
Ils s’y révèlent affectueux et peu sirupeux, soudés mais non
imbriqués, admiratifs sans complaisance excessive. Ils sont
aussi soucieux d’éviter toute confusion. Ils assènent :
«Il a perdu la vie mais ne l’a pas offerte. La thèse du suicide est
infamante.» Ils cinglent ceux qui suggèrent qu’Arnaud aurait
pu outrepasser les règles et prendre des initiatives excessives.
Ils répliquent: «C’était un pro» et soulignent que cet excellent
négociateur, «qui aurait vendu de la glace à un Eskimau»,
a tenté de désarmer la folie jihadiste en parlementant longuement. Ils refusent qu’on parle de «sacrifice» ou de «martyre».
Ils s’indignent qu’on puisse établir le moindre parallèle religieux entre les deux hommes, Arnaud s’étant converti au
catholicisme. Ils tiennent à échapper à toute récupération
politique même si on parierait volontiers que leur frère, «peu
Charlie» et plutôt tradi, n’était pas spécialement de gauche. En géopolitique,
Arnaud, averti par ses fonctions, était d’un
pessimisme noir. Cédric et Damien lui disaient: «On est en paix.» Il rétorquait: «Ça peut changer vite.»
Informaticien de haut vol, Cédric est resté à Singapour, où il
réside. Damien est sur Paris. Il est né huit ans après Arnaud.
Il a les mêmes yeux bleus, le cheveu plus sombre. Il porte une
barbe d’aujourd’hui quand les mentons des gendarmes brûlent toujours au feu du rasoir. Il mesure 1,90 m quand son aîné
culminait à 1,80 m. Athlétique, la silhouette de l’amateur de
karaté est plus élancée que celle du militaire qui excellait «en
course à pied, en pompes et en tractions». Damien est auto-entrepreneur dans le domaine de la réalité virtuelle. Il imagine
LE PORTRAIT
des jeux vidéo pour téléphones portables. Il habite à MaisonsAlfort avec sa compagne qui s’occupe des relations publiques
d’une municipalité. Ils ont une fille quand Arnaud n’avait pas
encore d’enfant et s’était établi dans l’Aude pour se rapprocher
de sa dernière compagne.
Le «fana mili» et le rétif à l’autorité. Arnaud était un
«fana mili» de naissance. Avec ses soldats de plomb, il refaisait
les batailles célèbres. Il lisait Raid ou Forces spéciales quand
Damien préférait Mickey. Ses frères sont unanimes: «Il a toujours joué à la guerre. Nous avons été tour à tour ses hommes
de troupe, ses alliés, ses adversaires.» Sous les ordres de l’adjudant en culotte courte, la marmaille enfilait un treillis sur sa
barboteuse. Le trio se passait le visage au brou de noix et partait ramper dans les hautes herbes. Ils reprenaient une colline
ou attaquaient une citadelle, comme le grand-père corse en
Indochine. L’aîné possédait une carabine .22 Long Rifle, offerte
par le père qui passa aussi par l’armée. Prudent, réfléchi mais
n’hésitant pas à cribler canettes et bouteilles vides, Arnaud
jouait les instructeurs prévenants pour ses suivants.
Il était attentionné, motivant et jacasseur sans fin quand
Damien était saisi par le vertige en montagne ou se remettait
difficilement d’une chute de VTT qui en faisait une gueule
cassée temporaire. Il était plus offensif encore quand le collégien peinait sur ses maths. Au point de braquer le benjamin
rétif à l’autorité qui détestait qu’on lui lance : «Je suis l’aîné,
c’est moi qui décide!» D’ailleurs Damien se félicite que le service militaire ait été supprimé quand Arnaud a toujours voulu être sous
1973 Naissance
l’uniforme, et plutôt dans la
d’Arnaud.
lourde et sanglante infante1975 Naissance
rie que dans la marine ou
de Cédric.
l’aviation.
1981 Naissance
Le rock metal et le kravde Damien.
maga. Des années-lumière
23 mars 2018
semblent éloigner les
Mort d’Arnaud.
deux frères. Arnaud vénérait
9 janvier 2019 Au nom
Patton quand le jeunot, qui
du frère (Grasset).
s’est un temps pris pour
Rambo, apprécie désormais
les super-héros en 3D et la réalité augmentée. Pourtant, il y
a des proximités étonnantes. Ils étaient tous deux fans de rock
metal, des groupes Metallica et Megadeth. Ils pogotaient dans
les fosses d’orchestre. Et se retrouvaient, l’été, au festival Motocultor dans la Bretagne maternelle.
Ils étaient également passionnés de sports de combat. Pour
Arnaud, qui fut membre des forces spéciales en Irak, avant
d’être garde républicain, puis haut gradé dans la gendarmerie,
c’était une nécessité professionnelle. Pour Damien, une façon
de retrouver son corps et ses esprits après un grave accident
de vélo. Tous deux étaient instructeurs de krav-maga. Et c’est
pourquoi Damien tente interminablement d’élucider le
déroulé de l’assaut du jihadiste. En connaisseur, il sait pertinemment qu’à mains nues face à une arme blanche maniée
par un initié, on a peu de chance sauf coup de pouce du hasard. Mais il supporte mal que son aîné n’ait pas, encore une
fois, triomphé de l’adversité.
Jésus et les super-héros. Damien se dit athée, mais préfère s’en remettre à Thor et Odin, s’il faut vraiment chercher
une puissance supérieure. La conversion d’Arnaud à 33 ans,
l’âge du Christ, l’a étonné. Il lui a parfois cherché querelle sur
l’incongruité des miracles de Lourdes ou autres billevesées.
Arnaud répondait patiemment, sans se braquer, content
d’échanger. Pour Damien, cette évolution était peut-être une
façon de renouer l’alliance du sabre et du goupillon. Mais
il y voit aussi une réponse à la violence de leur géniteur. Les
cadets se sont braqués et ont rompu. Le premier fils, déjà à
Saint-Cyr quand les choses ont dégénéré, a préféré prier Dieu
le Père et maintenir l’illusion d’une famille unie. Divorcée,
la mère infirmière a elle aussi toujours soigné les apparences
pour préserver la carrière d’Arnaud. Celui-ci avait un but, un
seul : devenir général malgré son échec à l’Ecole de guerre.
Signe d’une recherche spirituelle continuée, son entrée en
maçonnerie avait aussi à voir avec une stratégie d’ascension
sociale. Il le reconnaissait volontiers. Ce qui ulcérait Cédric,
mais indifférait Damien.
Depuis six mois, de cérémonies en inaugurations, Damien se
multiplie pour célébrer Arnaud. Il détaille son implication
ainsi : «Son courage qui nous honore, nous oblige aussi.» •
Par LUC LE VAILLANT
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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