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Libération - 11.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11699
VENDREDI 11 JANVIER 2019
www.liberation.fr
SCÈNES D'HIVER
VENDREDI 11 JANVIER
L’Europe
sur un plateau
PHOTO JEAN-LOUIS
FERNANDEZ
n Entretien avec
le metteur en scène
Falk Richter.
de Strasbourg, en décembre.
CAHIER CENTRAL
n «Fix Me», une
symphonie techno
d’Arnaud Rebotini
et Alban Richard.
n Aux Bouffes du
Nord, le «Songs»
baroque de Samuel
Achache et
Sébastien Daucé.
n Rencontre avec
la bête de scène
Marlène Saldada.
n «Doreen», couple
éternel à la Bastille.
Lors des répétitions de
I Am Europe de Falk
Richter au Théâtre national
Théâtre, danse, opéra…
Nos coups de cœur de la rentrée
HAUTS
FONCTIONNAIRES
LES SALAIRES
DE LA DISCORDE
DR ET GETTY ; MONTAGE LIBÉRATION
La polémique concernant Chantal
Jouanno, qui n’organisera finalement
pas le grand débat voulu
par Emmanuel Macron, braque
les projecteurs sur ces rémunérations
très élevées parfois accordées
par l’Etat de façon scandaleuse.
JOHN WESSELS . AFP
PAGES 2-5
Congo
La victoire
contestée
de Tshisekedi
Italie
Le pouvoir
prend le parti
des gilets jaunes
PAGES 6-7
PAGES 8-9
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Aristocrates
A l’inverse d’une formule facile,
il n’y a pas en France de
«noblesse d’Etat». Mais il reste
des nobles. La haute fonction
publique française, dont la qualité est respectée dans les arènes
internationales, est faite de
corps exigeants, auxquels on accède par des concours anonymes et difficiles, notamment depuis la création, à la Libération,
de l’Ecole nationale d’administration, qui a fortement réduit le
népotisme qui régnait jusque-là
dans les sphères élevées de l’administration. Les responsabilités sont étendues, les horaires
extensibles, la compétence rarement prise en défaut, la carrière
dominée par une féroce concurrence. Point de cocottes en papier ni de manches de lustrine
dans ce monde stressant et sans
trêve. C’est un cliché de la démagogie que de fustiger rituellement «les énarques coupés du
réel». Tout haut fonctionnaire
est placé sous l’autorité politique d’un ministre qui peut le
renvoyer ad libitum à une autre
tâche et assume toutes les décisions importantes. S’il y a une
coupure, elle incombe aux élus,
non à ceux qui les secondent
avec discipline. Trop payés ?
C’est vite dit quand le titulaire
du poste exerce correctement
un métier ardu et prenant, alors
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
que les salaires du privé à compétence égale sont du double ou
du triple, parfois bien plus. En
revanche les positions factices,
les «fromages» qui servent à recaser soutiens et amis, les «disponibilités» commodes qui traînent en longueur, déjà
illégitimes par temps calme, deviennent intenables quand une
partie de la société se rebelle
contre les inégalités sans cause,
les privilèges qui perdurent ici
ou là au sein de l’appareil d’Etat.
Là sont ces aristocrates dont le
sort évoque les prébendes
d’Ancien Régime et dont nous
dressons ici une liste non exhaustive. Non pour dénigrer ou
pour amalgamer petits nababs à
statut et grands commis. Mais
pour mettre en cohérence le discours sur la modernisation de
l’Etat et la morale exigeante du
service public. •
Haute
administration
Epoque opaque
Le retrait de l’organisation du grand débat
de Chantal Jouanno, en raison de son salaire
jugé trop élevé, relance la polémique
sur les rémunérations des hauts fonctionnaires
et dirigeants d’autorités indépendantes.
ANALYSE
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
et JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
C
hantal Jouanno et ses
176000 euros brut annuels
en symbole d’une République des copains se partageant au
mépris de l’intérêt général les plus
beaux «fromages» du pays? L’affaire
est un peu rude pour celle qui dirigea l’Agence de l’environnement et
de la maîtrise de l’énergie (Ademe)
avant de devenir ministre de
Sarkozy, puis sénatrice UDI et enfin
présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP)
en mars après avoir quitté la vie politique l’année précédente. Mais le sujet est bien réel et le cocktail explosif. Face à la polémique, l’intéressée
a d’ailleurs affirmé remettre la question de sa rémunération «entre les
mains» de l’exécutif, avant de se retirer de l’organisation du grand débat
national qui doit s’ouvrir mardi. Sa
A Bercy, en 2013. PHOTO SÉBASTIEN CALVET. DIVERGENCE
démission de la présidence de
la CNDP (lire notre décryptage sur
Libération.fr) est désormais souhaitée, plus ou moins ouvertement, par
une bonne partie de la macronie :
«Je vous mets mon ticket qu’elle ne
sera plus là dans quelques semaines,
et le plus tôt sera le mieux», commente un poids lourd de la majorité.
ÉMOTION
Le débat autour des hautes rémunérations publiques survivrait-il à
un tel dénouement ? Auteur en
mars 2018 d’une proposition de loi
visant à plafonner toute rémunération dans la haute fonction publique
au niveau de celle du chef de l’Etat
(13884 euros net mensuels), le député Les Républicains Fabien di Filippo a de nouveau défendu sa
mesure jeudi. Tandis que différents
sons de cloche se faisaient entendre
au sein de l’exécutif et de la majorité.
Pour Matignon, on peut «bien sûr»
discuter du sujet, tout en «évitant de
tomber dans le poujadisme» : «On
verra ce qu’en disent les Français»
dans le cadre du grand débat national qui doit s’ouvrir le 15 janvier,
conclut l’entourage du Premier ministre. Mercredi sur BFMTV et RMC,
la ministre de la Santé, Agnès Buzyn,
avait affirmé qu’il faut «remettre à
plat» les salaires des hauts fonctionnaires «en fonction des postes et des
responsabilités».
Son collègue François de Rugy
(Transition écologique) a, lui,
curieusement balayé le sujet en soulignant que des footballeurs sont
payés des millions sans que cela
ne suscite la même émotion… Niet
aussi pour ce parlementaire LREM
de premier plan: «Je me méfie de ce
genre de débat comme de la peste :
pas question de céder au populisme.
Que certains administrateurs de
l’Assemblée gagnent plus que les députés, certains hauts fonctionnaires
plus que le Président, c’est heureux:
ils donnent leur vie professionnelle
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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u 3
effectifs sont deux fois supérieurs à ceux d’une
entreprise comme Air France ou équivalents
à ceux de Danone. Quant aux responsabilités,
elles vont de la sécurité des personnes et des
biens de 67 millions de Français à la perception
de 269 milliards d’euros de taxes et d’impôts.
Les fonctions d’Etat les plus rémunératrices
permettent d’atteindre 200000 euros de revenus annuels. Il s’agit des postes de directeur
régional des finances publiques dans les territoires les plus urbanisés. Une partie variable
du traitement de ces très hauts fonctionnaires
dépend, en effet, de la masse d’impôts collectés et des transactions immobilières. Sur ces
critères, l’Ile-de-France et la région Paca sont
les plus rémunératrices. A ce haut niveau de
responsabilités, il n’est pas toujours facile pour
l’Etat de trouver les bons profils. Ainsi, il se
murmure que Gérald Darmanin a voulu changer le directeur de la fonction publique nommé
sous François Hollande. Il a finalement fait
machine arrière faute de candidat suffisamment connaisseur des textes et des arcanes
syndicaux du milieu.
Idée reçue. Mais si l’Etat peut offrir à de jeu-
à l’Etat et gagnent d’ailleurs moins
que dans le privé. Les élus, eux, n’ont
pas un emploi: ils ont une mission.»
COMPÉTENCES
Mais interroger le traitement financier des hauts fonctionnaires les
mieux payés (lire ci-contre), c’est diluer le sujet spécifique des personnalités nommées à la tête de structures publiques plus singulières.
Telles les 26 autorités administratives indépendantes (AAI): très hétérogènes dans leurs attributions et
leurs moyens, ces organes publics
assurent au nom de l’Etat la régulation de certaines activités. Leur
indépendance est notamment
garantie par l’irrévocabilité de leurs
présidents, nommés par décret de
l’exécutif pour un mandat dont la
durée varie entre trois et six ans.
La Commission nationale du débat
public est l’une de ces AAI, moins
connue que l’Autorité des marchés
financiers (AMF), Suite page 4
Hauts
fonctionnaires,
le nerf de la guerre
Bien payés, ces cadres
ont souvent de lourdes
responsabilités et cèdent
parfois aux sirènes du privé.
I
ls sont 2426 et représentent le gratin de la
fonction publique d’Etat, forte d’un million
et demi d’agents. Les administrateurs civils, cadres supérieurs de la maison France occupent les fonctions clés au sein de chacun des
ministères de la République. Issus de l’ENA ou
de Polytechnique, ils débutent généralement
au grade de chef de bureau avant de devenir
sous-directeurs, voire directeurs d’une administration centrale. «Ici, on ne décide pas de la
carrière que l’on va faire, nous sommes à la disposition du ministre», précise Chantal Labèges,
chargée des métiers d’encadrement à Bercy.
Bons profils. Dans les ministères régaliens,
la direction générale de la police nationale, celle de l’enseignement ou encore des finances publiques comptent toutes plus
de 100 000 agents. Les hauts fonctionnaires
placés à leur tête pilotent des entités dont les
nes fonctionnaires des débuts de carrière aussi
prometteurs que grisants, la suite peut s’avérer
beaucoup moins enthousiasmante. Ainsi, la direction du Trésor, à Bercy recrute traditionnellement les meilleurs de l’ENA et de Polytechnique, mais peine ensuite à leur trouver des
débouchés. D’où la tentation pour certains d’aller humer l’air du privé, où les rémunérations
sont deux à trois fois supérieures, mais l’adrénaline du pouvoir nettement moins présente.
«Pour des fonctionnaires qui ont toujours été
fonctionnaires dans une perspective de carrière
longue au sein de l’Etat, la question de la rémunération n’est pas un problème en soi, témoigne
un ex de Bercy passé au privé. Mais le niveau
de responsabilités et la pression qui va avec sont
bien plus élevés que dans le privé. C’est la force
du public, mais cela peut aussi devenir sa faiblesse. D’où, pour les profils les plus aguerris et
recherchés, un problème d’attractivité qui finit
par se poser.» Les comités exécutifs du Crédit
agricole, de Natixis, du Crédit mutuel comptent
tous d’anciens hauts fonctionnaires. De même
que les grandes sociétés de sécurité privée sont
souvent dirigées par d’anciens cadres de la police ou du renseignement. Et les trois géants du
BTP (Bouygues, Vinci et Eiffage) ont une tendance à puiser dans les polytechniciens du ministère de l’Equipement.
Contrairement à une idée reçue, ce type de
transfert ne connaît pas une inflation majeure.
La commission de déontologie, chargée d’avaliser les allers simples ou les allers-retours entre
public et privé examine, en moyenne, un millier de cas par an. Pour 80% des dossiers, cette
instance composée de hauts fonctionnaires et
de magistrats valide le passage des agents de
l’Etat vers le secteur privé. Ce taux d’acceptation suscite un certain nombre de critiques,
dont celles de l’eurodéputé vert Yannick Jadot.
«Ce qui me gêne, c’est que ces fonctionnaires passés dans le privé se retrouvent en position de lobbyiste en chef, dont la mission est d’influencer
une décision publique», relève le parlementaire,
qui se prononce pour un durcissement des
conditions de passage d’un monde à l’autre. Il
pointe, en outre, les conflits d’intérêt apparus
au sein du gouvernement d’Edouard Philippe.
Ainsi, le secrétaire général de l’Elysée, Alexis
Kohler, a dû se mettre en retrait du dossier des
chantiers navals de Saint-Nazaire du fait de ses
fonctions passées chez l’armateur italien MSC,
client de ces chantiers. La secrétaire d’Etat
Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat à
Bercy, s’est vue, elle, interdite d’ouvrir tout dossier relatif à la compagnie des Alpes et au
groupe d’énergie Engie. Et pour cause, elle a été
directrice générale déléguée de la première
quand son époux dirige une filiale du second.
FRANCK BOUAZIZ
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4 u
ÉVÉNEMENT
dont le président percevra en 2019 un salaire
brut annuel de 238 970 euros,
l’Autorité de sûreté nucléaire
(223419 euros), ou encore l’Autorité
de la concurrence (194688 euros).
Pour d’autres AAI, cependant, la rémunération du président est faible
ou nulle: 18000 euros brut annuels
en 2019 chez l’Autorité de régulation
de la distribution de la presse ou
24832 euros à l’Agence française de
lutte contre le dopage. Fixées par
arrêté ministériel, ces rémunérations sont souvent défendues, pour
les plus élevées, au nom de la lourdeur de la tâche, des compétences
exigées, ou encore de la nécessité
pour le secteur public de pouvoir
disputer au privé les meilleurs profils. «Pour “attirer” les candidatures,
les rémunérations s’alignent souvent
sur celles du secteur concerné», expliquait en 2015 un rapport du Sénat.
Suite de la page 3
ZONES D’OMBRE
Reste que les sommes en jeu et certains exemples de «recasage» nourrissent l’émotion, voire le soupçon:
l’intérêt et le «fait du prince» guideraient les nominations à la tête de ces
organes, ou à d’autres postes éminents de la fonction publique. Pour
le sociologue Luc Rouban, «le durcissement progressif des règles de nomination au tour extérieur dans les
grands corps, comme la Cour des
comptes ou le Conseil d’Etat, a déporté les promotions politiques vers
de nouveaux terrains de jeu, comme
les autorités administratives indépendantes ou les établissements
publics, plus autonomes. La liste est
longue des politiques recasés dans ce
genre d’institutions d’ordinaire peu
exposées. Ces “soupapes” discrétionnaires du pouvoir sont comme des
zones d’ombre qui échappent aux
règles plus figées des grands corps».
Des zones d’ombre qui n’échappent
«
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
pas au regard sévère de la Cour des
comptes. Dans un rapport publié
en décembre 2017, celle-ci s’interrogeait ainsi sur le «niveau et la cohérence des rémunérations des dirigeants d’AAI», pointant par exemple
le cas de l’Autorité de contrôle des
nuisances sonores aéroportuaires,
dont la rémunération du président,
«comparable à celles des fonctions administratives les plus élevées, paraît
sans commune mesure avec le budget
de l’autorité et le nombre de personnels encadrés». A 150000 euros brut
annuels, elle pèse plus de 10% du total des crédits de l’autorité.
La rémunération des présidents
d’AAI n’est pas le seul grief formulé
à l’égard de ces administrations :
en 2015, le rapport du Sénat –signé
par le futur ministre macronien
Jacques Mézard– s’attardait moins
sur ce sujet que sur la «prolifération» d’autorités décrites comme un
«Etat dans l’Etat», dénoncées pour
leur «déontologie à géométrie variable» et leur recrutement conformiste, et jugées coupables d’un «délitement de l’Etat»! Une loi de 2017
a traité certaines de ces lacunes,
réduisant le nombre d’AAI et renforçant leur contrôle par le gouvernement et le Parlement.
Alors qu’il a inscrit «l’organisation
de l’Etat» au menu du grand débat,
l’exécutif voudra-t-il à nouveau s’attaquer à ces organes paragouvernementaux ? Le député PS Luc Carvounas le souhaite, plaidant pour
donner aux parlementaires le dernier mot sur la rémunération des
agents publics: «Depuis des années,
la haute administration a fait en
sorte que le politique se désarme tandis qu’eux se passaient les plats. C’est
à nous de décider, sur l’échelle des
salaires publics, combien vaut le travail d’un maire, d’un député, d’un
directeur d’administration ou d’un
président d’une haute autorité!» •
Au ministère de l’Economie, le 8 novembre. PHOTO MARC CHAUMEIL
«Comme souvent, l’argent est un tabou»
A
vant d’être élu député LREM des Français d’Amérique du Nord et président
de la commission des Affaires économiques de l’Assemblée, Roland Lescure était,
dans les années 90, haut fonctionnaire au ministère de l’Economie et des Finances. Il a ensuite travaillé dans la gestion d’actifs puis est
devenu, entre 2009 et 2017, le numéro 2 de la
Caisse des dépôts et placement du Québec.
Selon vous, faut-il revoir les niveaux de Jouanno, touche plus de 14000 euros par mois
rémunérations des hauts fonctionnaires s’il s’agit de faire vivre et d’imaginer la démofrançais et des présidents
cratie participative de demain,
d’autorité administrative ?
tant que l’on sait combien la comOui. Mais revoir leurs niveaux
mission a mené de consultations,
doit aller de pair avec une révile nombre d’audiences, les recomsion des critères qui fondent ces
mandations qu’elle a pu rendre et
rémunérations. Que ces personce qui en a été fait… En revanche,
nes soient très bien rémunérées
cela me pose problème si c’est un
ne me pose pas de problème en
«fromage» qui sert à reclasser
soi, à condition qu’elles soient léquelqu’un.
gitimes et qu’il soit possible
Qui déciderait, dans votre
INTERVIEW
de les évaluer en toute transpaesprit, de ces critères ?
rence et objectivité. Par exemple, je n’ai rien Tout dépend des administrations. On entend
contre le fait que la présidente de la Commis- souvent dire que la France souffre de ne pas
sion nationale du débat public (CNDP), Chantal avoir, comme aux Etats-Unis, de spoils system.
REUTERS
Pour le député LREM Roland
Lescure, le travail des hauts
fonctionnaires justifie leur
rémunération, tant qu’elle
s’effectue dans la transparence.
Mais si on remplace les copains du précédent
président par ceux du nouveau, on n’avancera
pas! Les candidats à la tête d’une administration doivent présenter à leurs ministres de
vrais projets de transformation. Que ces
derniers puissent leur fixer des objectifs, des
contrats et des indicateurs de performance
clairs. C’est au gouvernement de choisir qui
dirige telle administration ou telle autorité
indépendante, mais en étant transparent sur
les critères qui fondent ce choix et qui justifient les niveaux de rémunération.
Il faut donc mieux expliquer le travail de
ces hauts fonctionnaires et de ces présidents d’administrations indépendantes…
Il faut surtout lier leur action à des contrats de
HAUTS SALAIRES
n Président
de la République
Emmanuel Macron
touche 13 884 euros net
par mois, contre
19 721 euros pour Nicolas
Sarkozy, qui s’était
augmenté de 140 %,
et 13 764 euros net pour
François Hollande,
qui avait fait baisser
son salaire de 30 %.
Incongruité actuelle :
avec 15 000 euros net
mensuels, le secrétaire
général Alexis Kohler
est mieux payé que
le chef de l’Etat.
n Gouverneur
de la Banque de France :
L’institution bancaire
a dévoilé en 2017 le salaire
grassouillet de son
gouverneur, François
Villeroy de Galhau :
285 538 euros brut par an
auxquels s’ajoutent une
indemnité de logement
confortable de 5 653 euros
par mois… ainsi qu’une
enveloppe annuelle
de 46 500 euros qui
lui est versée en tant
qu’administrateur de
la Banque des règlements
internationaux (BRI).
Au total, son salaire
culmine à 37 580 euros
brut mensuels.
n Ambassadeur
à Kaboul
Résidence gardée comme
une forteresse, véhicule
blindé, escorte armée et
gilet pare-balles de
rigueur, le poste
d’ambassadeur en
Afghanistan n’est pas
une sinécure. Mais le Quai
d’Orsay sait motiver
ses diplomates exposés :
David Martinon touche
près de 30 000 euros net
par mois.
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
u 5
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A l’étranger,
faux plafonds
et vraies résolutions
Dérogations, indifférence
ou transparence: tour
d’horizon de la fonction
publique chez nos voisins
européens.
E
n France, la haute fonction publique
est souvent vue comme une noblesse d’Etat, héritière des «charges» de l’Ancien Régime. Et les émoluments et autres avantages des hauts
fonctionnaires les mieux servis font régulièrement polémique. Mais qu’en est-il
dans les autres grands pays européens?
Italie Une «caste» qui
s’accroche à son salaire
transformation de l’administration. La crise
que nous connaissons actuellement doit justement nous permettre d’organiser ces changements en profondeur. Par exemple, le directeur des finances publiques ne doit pas être
évalué sur la bonne perception de l’impôt, ou
la personne à la tête de la Haute Autorité de
santé sur la couverture vaccinale du pays: ils
doivent l’être sur leur capacité à transformer
leur administration en y menant une action
plus efficace et moins coûteuse.
Mais nos hauts fonctionnaires français
sont-ils trop payés ?
Comme souvent, chez nous, l’argent est un
tabou. Le débat est le même que nous avons
eu avec Air France au moment du recrutement du directeur général, Ben Smith. Dans
un secteur où une administration, comme
une entreprise publique, est en concurrence
avec le privé, je préfère payer plus cher quelqu’un qui soit un vrai professionnel. Mais
n Vice-président
du Conseil d’Etat
A 65 ans, Bruno Lasserre
a quitté la présidence
de l’Autorité de la
concurrence pour piloter
la plus haute juridiction
administrative. Un poste
qui couronne sa carrière
à ces niveaux de rémunération, la performance doit être très élevée. D’où la nécessité d’être transparent sur les critères de sélection et de rémunération. Par ailleurs,
pour des autorités de régulation (l’Arjel, par
exemple), bien payer un dirigeant est nécessaire afin d’éviter tout risque d’influence
ou de pressions financières des différents
lobbys.
Le Parlement doit-il aller jusqu’à fixer le
niveau de ces rémunérations ?
Selon moi, le rôle des députés et sénateurs est
davantage de fixer, a priori, les critères de
sélection et d’évaluation des directeurs d’administration et dirigeants d’autorités administratives et, a posteriori, de les évaluer. Si
on fixe également les rémunérations, on risque d’avoir du mal à rester dans des discussions dépassionnées.
Recueilli par
LILIAN ALEMAGNA
de conseiller d’Etat et lui
assure une augmentation:
16170 euros net mensuels
contre 14800 euros
précédemment.
n Président
du directoire de la
Société du Grand Paris
Bien mieux loti que nombre
de ses homologues
d’établissements publics,
Thierry Dallard reçoit
par an un fixe de
300000 euros brut, et
d’une part variable sur
objectifs, pouvant aller
jusqu’à 60000 euros
par an.
Depuis le 1er janvier 2018, les fonctionnaires du Parlement italien ne sont plus soumis au plafond de 240000 euros brut par
an. Cette limite, fondée sur le principe que
nul ne peut gagner plus que le chef de
l’Etat, avait été fixée en 2011 par le gouvernement de Mario Monti et devait valoir
pour tous les fonctionnaires. Une vraie révolution pour un pays habitué à des hauts
fonctionnaires inamovibles et rémunérés
parfois le double du chef de l’Etat –ce qui
a provoqué d’innombrables polémiques
politiques et alimenté les attaques contre
la «caste». Au sommet de la police ou de la
Rai (la télévision publique), la limite de
240 000 euros a fait grincer des dents.
Certains directeurs de journaux auraient
même refusé d’intégrer l’audiovisuel public en raison d’un salaire insuffisant. Mais
toute une série de dérogations ont été prises pour éviter la fuite des grands commis
de l’Etat vers le privé. Les sociétés semipubliques et cotées en Bourse, comme les
groupes énergétiques l’Eni ou l’Enel, ne
sont par exemple pas soumises à la règle
commune. Les fonctionnaires du Parlement ont eux aussi réussi à échapper au
couperet. Si le Mouvement Cinq Etoiles
(M5S) a toujours demandé d’abaisser «les
coûts de la politique et du fonctionnement
de l’Etat», au gouvernement, son partenaire de la Ligue n’envisage pas de revoir
le plafond des rémunérations. «Les compétences doivent être payées, estime le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini. Qu’un
administrateur public avec des milliers
d’employés soit soumis à un plafond est une
folie.»
Suède Modération
et clarté totale
En ce qui concerne les salaires de leurs
élites, les Suédois sont en général à l’abri
de surprises. En quelques clics, n’importe
n Président du conseil
d’administration
de l’Agence
de l’environnement et
de la maîtrise de l’énergie
Ex-porte-parole du
candidat Macron, Arnaud
Leroy, a été nommé
en mars. Son salaire se
qui peut savoir combien gagne le directeur
d’une grande université ou d’une agence
gouvernementale : environ 10 000 euros
par mois en moyenne et jusqu’à 17 000,
dans le cas le plus extrême, pour la directrice générale de l’Agence des transports suédois, Lena Erixon. C’est environ
200 euros de plus que le Premier ministre.
Pour autant, «ces salaires n’ont pour l’instant jamais fait l’objet de débat», assure
Carl Dahlström, professeur de sciences
politiques à Göteborg. Dans un pays où
chaque dépense publique est pourtant
scrutée –en 1995, la numéro 2 du gouvernement Mona Sahlin a dû démissionner
pour avoir acheté, entre autres, un Toblerone avec sa carte de fonction–, cela peut
surprendre. Le médiateur suédois de la
presse, Ola Sigvardsson, avance une explication: «Le fait que tous les salaires soient
rendus publics évite peut-être justement de
trop fortes critiques.» La Suède est en effet
dotée d’un principe de transparence inscrit dans sa Constitution depuis 1776, et les
salaires de tous les employés de l’Etat y
sont très facilement consultables. Et ce
malgré le fait que le statut de fonctionnaire n’existe plus en Suède comme il
existe en France, depuis de profondes réformes dans les années 90: désormais, les
employés de l’Etat y sont en grande majorité soumis aux mêmes types de contrats
que dans le privé.
Allemagne Indifférence
et pragmatisme
On imagine souvent l’Allemagne comme
un paradis luthérien dopé à l’efficacité jusqu’au moindre rouage de l’Etat fédéral.
Mais la fonction publique souffre, là-bas
aussi, d’une image assez négative au sein
de l’opinion. Pour autant, la polémique
sur le salaire des hauts fonctionnaires qui
agite actuellement la France n’a pas vraiment lieu outre-Rhin, alors que les Allemands ne sont pas moins bien lotis. Au
contraire. Selon une étude de l’OCDE
de 2016 portant sur les hauts fonctionnaires en Europe, le salaire moyen d’un directeur d’administration centrale était de
13 000 euros en France contre 13 700 en
Allemagne. Mais le sujet, tout comme la
fiche de paie de l’ensemble des fonctionnaires, ne prête pas à controverse. A la suite
d’un mouvement de grève au printemps,
les 2,3 millions d’employés que compte
la fonction publique allemande ont ainsi
obtenu une revalorisation de 7,5% de leurs
salaires. Déjà en cours, elle sera de 3,1 %
au 1er avril, et s’étalera jusqu’en 2020.
ÉRIC JOZSEF (à Rome)
JOHANNA LUYSSEN (à Berlin)
et LOU MARILLIER (à Stockholm)
compose d’un fixe de
130000 euros brut, et d’un
variable de 26000 euros
maximum par an.
n Président
de l’Etablissement public
de la réunion des musées
nationaux et du Grand
Palais
Nommé en novembre,
Chris Dercon bénéficie
d’«une part fonctionnelle»
de 120 000 euros brut,
et d’un «complément
personnel» de
42 000 euros et une part
variable de 30 000 euros
maximum par an.
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO
Tshisekedi, une «concession»
dans l’espoir d’une transition ?
Des partisans de Félix Tshisekedi après l’annonce des résultats provisoires le désignant vainqueur à la présidentielle, jeudi à Kinshasa. PHOTO CAROLINE THIRION. AFP
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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RÉCIT
La victoire du candidat à la présidentielle,
devant Shadary, un proche de Kabila, et Fayulu,
opposant «officiel», est contestée, notamment
par l’Eglise. Mais ce résultat pourrait malgré
tout ouvrir la voie à une alternance inédite
Par
dans le pays.
CÉLIAN MACÉ
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du 30 décembre de l’opposant Félix ges, se retire de la course à la présiTshisekedi, avec 38,57 % des voix. dentielle. Une réunion des sept
Au bout du suspense, si l’on en croit poids lourds de l’opposition, dans
les chiffres provisoires de l’instance un hôtel de Genève, venait pourtant
électorale, ce n’est ni le candidat du de déboucher sur un accord désipouvoir, Emmanuel Ramazani Sha- gnant Martin Fayulu comme le candary (23,8 % des voix), ni la révéla- didat unique, afin d’éviter le piège
tion de cette campagne, Martin de la division dans ce scrutin à un
Fayulu (34,8 %), désigné candi- seul tour. Vingt-quatre heures après
dat commun de
l’avoir signé, Félix Tshisel’opposition à
kedi reniait donc ce
SO
DU UD
Genève en nopacte, sous la presCENTRAFRIQUE SU AN
D
vembre, qui sorsion de la puisKisangani
tent en tête de
sante «base» de sa
cette folle comformation.
RÉP. DÉM.
GABON
pétition.
Un autre leader
DU CONGO
Une consécraallait le suivre
Kinshasa Goma
tion du premier,
dans cette voie :
dauphin désigné
Vital Kamerhe,
du président sorancien président
ANGOLA
tant Joseph Kabila,
de l’Assemblée narisquait de faire extionale passé dans
300 km
ploser le pays, tant son
l’opposition en 2009
impopularité était manifeste.
après avoir officié comme diMais un triomphe du second, par- recteur de campagne du jeune Jorainé depuis Bruxelles par l’ancien seph Kabila. Quoique discret, il est
seigneur de guerre Jean-Pierre un personnage-clé de cette élection.
Bemba et l’homme d’affaires Moïse Deux semaines après Genève, les
Katumbi, deux ennemis personnels deux hommes ont scellé leur propre
de Kabila, était le cauchemar du ré- alliance. Un «ticket» avec, en cas de
gime. Le succès annoncé de victoire, Tshisekedi à la présidence
«Fatshi», candidat de l’Union pour et Kamerhe à la tête du gouvernela démocratie et le progrès social ment. L’un est originaire du Kasaï,
(UDPS), évite ces deux écueils.
l’autre du Kivu, deux régions instables qui constituent d’immenses réCasquettes
servoirs de voix. L’un est l’héritier
Quoi qu’il en soit, si elle est confir- d’un nom célèbre, l’autre apporte
mée, son accession à la fonction une solide expérience de gestionsuprême constituerait un événe- naire et une fine connaissance de la
ment sans précédent. Pour la pre- politique congolaise. Le duo ne s’est
mière fois dans l’histoire du Congo, pas séparé de la campagne. La casune alternance démocratique serait quette plate de Félix Tshisekedi –le
consacrée par les urnes. Félix, même modèle que son père – et
55 ans, est le fils du mythique oppo- celle, américaine, de Vital Kamerhe
sant Etienne Tshisekedi, qui sont apparues côte à côte sur toutes
ferrailla contre Mobutu, Kabila les scènes du pays.
père, puis Kabila fils, avant de Après plus de deux ans d’attente (le
succomber à une embolie pulmo- second mandat de Kabila est arrivé
naire il y a deux ans. Sa dépouille à son terme fin 2016), trois reports
est toujours coincée dans une mor- du scrutin et une nuit d’annonces
gue de Bruxelles, la question de sa sans fin, la déclaration de la Céni
sépulture faisant l’objet d’un bras de était autant espérée que redoutée.
fer entre la famille et les autorités. Comme d’habitude dans ces
A Kinshasa, sa photo orne encore moments de tension, les rues de
les murs, les banderoles et les tracts Kinshasa s’étaient vidées comme
du vieux siège décati du parti. Si Fé- par magie dès l’après-midi. A 3 heulix Tshisekedi s’installe dans le fau- res du matin, des cris de joie ont
teuil présidentiel, le vieil opposant brusquement retenti dans plusieurs
aura sans nul doute droit à des quartiers de la capitale. Mais l’oppofunérailles nationales qui resteront sant le plus en vue de cette élection
dans les mémoires des habitants de présidentielle, Martin Fayulu, a imla capitale.
médiatement dénoncé un «putsch
A l’automne, les «combattants» de électoral» au micro de RFI, dont le
l’UDPS, ainsi que s’autodésignent signal est coupé depuis une seses membres, avaient refusé que maine en RDC. «Ces résultats n’ont
Tshisekedi, alors favori des sonda- rien à voir avec la vérité des urnes,
CONGO
C
’est le scénario du compromis. Au milieu de la nuit de
mercredi à jeudi, la Commission électorale nationale indépendante (Céni) a annoncé en direct à
la télévision publique congolaise la
victoire à l’élection présidentielle
t @libe
u 7
s’est-il indigné. On a volé la victoire
du peuple congolais, et le peuple
congolais n’acceptera jamais que sa
victoire lui soit volée.» Les résultats
de la Céni peuvent encore faire
l’objet d’un recours devant la Cour
constitutionnelle.
Pendant ce temps, au siège de
l’UDPS, la silhouette ronde et
massive de Félix Tshisekedi prenait
toute la lumière. Le leader a
prononcé un discours de réconciliation devant ses partisans : «Je suis
heureux pour vous, peuple congolais. Ce processus, tout le monde
pensait qu’il allait déboucher sur les
affrontements et les violences, à
l’effusion de sang, a rappelé l’opposant, se posant en garant d’une
transition pacifique. Je rends
hommage au président Joseph Kabila. Aujourd’hui, nous ne devons
plus le considérer comme un adversaire mais plutôt comme un partenaire de l’alternance démocratique
dans notre pays.»
constituent un puissant lobby, pourraient entrer dans le jeu, prévient-il.
De l’autre côté, il y a la rue, tous ces
gens qui ont voté Fayulu…» Vont-ils
demander justice coûte que coûte
pour leur candidat qui s’estime
floué ? Ou bien se satisfaire de ce
triomphe historique de l’opposition ? «Tout le monde attendait ce
moment, cela va être difficile de
mobiliser contre Tshisekedi, même
en cas de fraude, poursuit Martin
Mulumba. Peut-être les cinq années
à venir seront-elles celles de la
transition vers une vraie démocratie
au Congo. Pour cela, Félix doit
tendre la main à Fayulu, il ne peut
pas écarter un candidat qui a été
autant plébiscité, il commettrait une
erreur.»
Jeudi, alors que des foules en liesse
se rassemblaient spontanément à
Kinshasa ou à Goma, dans l’est du
pays, des émeutes ont éclaté dans la
ville de Kikwit, fief des partisans de
Fayulu. La contestation des résultats a été brutalement réprimée :
«Lobby»
deux policiers et deux civils sont
Pour le chercheur belge Kris Ber- morts en marge des manifestations.
wouts, cet appel du pied en A Kisangani, les protestataires ont
direction du pouvoir est le signe également été dispersés à coups de
d’un arrangement entre le camp grenades lacrymogènes. Dans
Tshisekedi et le clan Kabila. «Cela l’ensemble, pourtant, le pays n’a pas
ne fait aucun doute, assure-t-il. Un connu l’éruption de violence génédeal a été passé au sein d’un tout pe- ralisée que prédisaient les observatit groupe d’acteurs. Et Vital Kame- teurs les plus pessimistes de ce pays
rhe, véritable animal politique qui traumatisé par des conflits armés
connaît par cœur la classe politique dévastateurs.
congolaise, en est certainement L’Eglise catholique, acteur inconl’artisan.» «Contrairement à tournable de la vie politique congoson père, qui était intransigeant, laise, a tenté d’apaiser les passions.
qui disait non à tout, Félix a montré Sa réaction a été à la fois implacable
qu’il pouvait discuter avec le –«Les résultats tels que publiés par
pouvoir, abonde le constitution- la Céni ne correspondent pas aux
naliste Martin Mulumba, de l’uni- données collectées par notre mission
versité Paris-I. De son côté, le ré- d’observation à partir des bureaux
gime a vite compris qu’il ne de vote et des dépouillements», a
pouvait pas remporter cette élec- tranché son porte-parole, l’abbé Dotion, il lui fallait sauver les meubles natien Nsholé – et conciliante
et Félix Tshisekedi représentait le – «Nous prenons acte des résultats
moindre mal.»
qui, pour la première fois dans l’hisSelon Kris Berwouts, cette alliance toire récente de notre pays, ouvrent
reste cependant fragile. «D’un côté, la voie à l’alternance au sommet de
beaucoup de cadres du régime sont l’Etat.» Les évêques, qui avaient
mécontents. Ils sont restés silencieux déployé 40000 observateurs le jour
pour ne pas gêner la campagne de du vote pour surveiller le scrutin,
Shadary mais maintenant qu’il est appellent «tout le monde à faire
prouvé que c’était un mauvais preuve de maturité civique et
cheval, ils pourraient se reposition- surtout à éviter tout recours à la
ner. Les militaires, notamment, qui violence». •
RÉACTIONS INTERNATIONALES :
LE DOUTE EN TÊTE
Etonnamment, au petit matin, la première flèche a été décochée
depuis Paris. «Il semble bien que les résultats proclamés ne
soient pas conformes aux résultats [réels], a lâché le ministre des
Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, invité sur la chaîne
CNews. M. Fayulu était a priori le leader sortant de ces
élections.» La Belgique s’est montrée plus prudente. «Nous
avons un certain nombre de doutes que l’on doit vérifier», a
déclaré le ministre des Affaires étrangères de l’ancienne
puissance coloniale. L’Union africaine s’est contentée de
demander que «toute contestation […] se fasse pacifiquement,
par le recours aux procédures prévues par les textes en vigueur
et le dialogue politique entre toutes les parties prenantes».
L’Afrique du Sud a simplement «pris note» des résultats. Tout
comme la Commission européenne, via sa porte-parole, qui a
toutefois ajouté : «Le résultat doit être conforme au choix fait par
les Congolais. […] Il faut que les résultats annoncés soient
confirmés et appuyés par les rapports établis après la
compilation locale des résultats.» C.Mc.
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8 u
MONDE
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
L’
«acte IX» des gilets jaunes
programmé samedi dira si le
«vaffanculo» de Beppe Grillo
s’est imposé comme slogan aux côtés du plus traditionnel «Macron
démission». L’état-major du Mouvement Cinq Etoiles (M5S) compte
bien en tout cas sceller une alliance
politique avec les protestataires
français. Lundi, Luigi Di Maio, le
chef des populistes italiens et viceprésident du Conseil, a spectaculairement apporté son soutien en publiant une lettre ouverte dans laquelle il lançait : «Gilets jaunes, ne
faiblissez pas!» Un autre parlementaire, l’ancien journaliste Gianluigi
Paragone, a lui aussi posté un texte
sur le blog du M5S: «Cette embrassade avec les gilets jaunes signifie
que nous voulons encore contaminer
et être contaminés.»
Dans l’immédiat, la perspective
d’une internationale populiste a
provoqué une crise sans précédent
depuis 1945 dans les rapports entre
la France et l’Italie. Jamais auparavant un responsable gouvernemental ne s’était permis de soutenir un
mouvement de rue demandant le
renversement du voisin. C’est ce
qu’a rappelé la ministre française
aux Affaires européennes, Nathalie
Loiseau, qui a invité le gouvernement italien à plus de respect – le
ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, avait déclaré qu’il soutenait
«les citoyens honnêtes protestant
contre un président gouvernant contre son peuple»– et a invité l’exécutif
transalpin à «balayer devant sa
porte». «Que d’hypocrisies», a immédiatement réagi Luigi Di Maio.
«Peut-être, ne se souvient-elle pas du
président Macron quand il nous
comparait à la lèpre», a poursuivi le
jeune dirigeant des Cinq Etoiles.
«Il y a encore quelques mois, lorsqu’Emmanuel Macron était politiquement à la mode, le Mouvement
Cinq Etoiles courtisait le chef de
l’Etat français», pointe le journaliste Jacopo Iacoboni, auteur de
l’enquête la plus approfondie sur les
origines du M5S (1).
En novembre 2017, Luigi Di Maio
avait même écrit une lettre publique au «cher Monsieur le président
Macron» pour lui vanter les convergences possibles entre En marche
et sa formation, et lui assurer entre
autres que le M5S «croit profondément, comme vous, en une refondation de l’Europe». Lundi, Luigi
Di Maio a changé de clavier pour
écrire: «Une nouvelle Europe est en
train de naître. Celle des gilets jaunes, celle des mouvements et de la
démocratie directe. C’est une dure
bataille que nous pouvons mener
ensemble.»
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
«Les Cinq Etoiles cherchent à se mettre dans le sillage du phénomène le
plus populaire, c’est du pur marketing politique», considère Iacoboni,
qui note néanmoins que «le mouvement italien pourrait souscrire à
toutes les revendications des gilets
jaunes, à l’exception sans doute des
questions concernant l’environnement», dont la défense fut l’un des
moteurs de l’émergence dans la
péninsule du Mouvement Cinq
Etoiles. En décembre, Beppe Grillo
avait déjà souligné les convergences
programmatiques : «Les gilets jaunes veulent en France ce que nous
voulons en Italie. […] Ils ne parlent
pas seulement d’impôts, ils réclament le revenu de citoyenneté, une
revalorisation des retraites, c’est-àdire des thèmes que nous avons lancés. Mais dans la presse on ne parle
que de leur opposition aux taxes sur
l’essence, qui sont les seules mesures
positives faites par Macron.»
«DE DROITE COMME
DE GAUCHE»
De quoi en tout cas accréditer la
thèse d’un écho entre le mouvement lancé en 2007 par l’ancien humoriste et les actuels occupants des
ronds-points français. Antisystèmes, eurosceptiques, contre la
«caste» des banques, des journalistes et des partis politiques, les Cinq
Etoiles ont bâti leur fulgurant
succès (32% des suffrages en mars
et principale force de l’actuel gouvernement Conte) en se présentant
comme l’expression du peuple italien en lutte contre des élites jugées
corrompues. «Comme les gilets jaunes, ils expriment une demande de
démocratie directe. Comme eux, ils
ont aussi une dimension postidéologique, reprenant des thèmes de
droite comme de gauche», souligne
l’universitaire Massimiliano Panarari, auteur de L’un ne vaut pas
l’autre. Démocratie directe et autres
mythes d’aujourd’hui (2).
Considérés au départ comme des
populistes de gauche et abusivement comparés à l’expérience espagnole de Podemos, notamment
parce qu’ils prônaient la fin de l’austérité et de la privatisation de l’eau,
la décroissance économique ou
l’abandon des grands chantiers, les
Cinq Etoiles n’ont en réalité aucune
difficulté à reprendre certains
accents nationalistes et à gouverner
avec l’extrême droite, en particulier
lorsqu’il s’agit de lutter contre
l’immigration clandestine. «Les gilets jaunes et le M5S représentent la
colère des perdants ou de ceux qui
ont le sentiment d’être les perdants
de la globalisation», résume Massimiliano Panarari.
«Les gilets jaunes sont largement
soutenus par les électeurs des Cinq
Etoiles et, dans une moindre mesure,
par ceux de la Ligue», confirme le
ITALIE
Les Cinq Etoiles
veulent les gilets
jaunes dans
leur manche
ANALYSE
Organisation horizontale, démocratie directe…
Luigi Di Maio et ses collègues voient dans
la mobilisation française un miroir de leur propre
mouvement et tentent de s’en servir pour se relancer.
Alors que les divergences sont aussi nombreuses
que les convergences.
politologue Ilvo Diamanti, auteur
avec Marc Lazar de Peuplecratie (3).
Et cela malgré les images de violences en provenance de Paris qui
inondent les chaînes de télévision
italiennes. Pour Luigi Di Maio, le
mouvement des gilets jaunes reste
fondamentalement «pacifique» et
exprime le «cri» du peuple contre
«les gouvernements européens qui ne
pensent qu’à protéger les intérêts des
élites et de ceux qui ont des privilèges. En Italie, nous avons réussi à inverser cette tendance».
«ACÉPHALES»
Pour transformer la colère de la rue
française en offre politique similaire
à celle du M5S, le vice-Premier ministre italien propose donc de mettre à disposition des gilets jaunes la
plateforme Rousseau, structure informatique du mouvement gérée de
manière très opaque par la société
Casaleggio Associati, du nom du cofondateur avec Beppe Grillo du
M5S, Gianroberto Casaleggio (disparu en 2016). «La plateforme permet de structurer les débats et de sélectionner les candidats. Grâce aux
primaires en ligne, les profils les plus
radicaux ont pu être écartés. Nous
sommes ainsi la formation avec le
plus de parlementaires diplômés»,
assure le secrétaire d’Etat et dirigeant Cinq Etoiles Manlio Di Stefano, qui voit dans les expériences
des deux côtés des Alpes le même
mouvement horizontal des «gens
d’en bas», qui se mobilisent à travers
les réseaux sociaux.
«Aujourd’hui en Italie, plus personne, hormis les soutiens des Cinq
Etoiles, ne conteste que le M5S n’a
pas grand-chose d’horizontal, corrige Jacopo Iacoboni. En fait, le
mouvement a été pensé, structuré,
orienté depuis le début par une
société privée, la Casaleggio. C’est
l’une des grandes différences avec les
gilets jaunes qui, jusqu’à présent,
n’ont pas d’organisation verticale.»
Ni de porte-parole, tandis que le
mouvement a historiquement été
propulsé sur le devant de la scène
par Beppe Grillo avant que l’humoriste ne se mette en retrait pour
laisser la lumière à Luigi Di Maio.
«Pour l’heure les gilets jaunes sont
acéphales», note Massimiliano
Panarari.
«Les deux phénomènes sont l’expression de la crise de la démocratie représentative et l’affirmation de la
démocratie de l’immédiat, non seulement parce que les réseaux sociaux
sont aujourd’hui le lieu du débat politique, mais aussi parce que s’exprime le refus de toute médiation et
des corps intermédiaires, relève Ilvo
Diamanti, qui voit néanmoins une
différence notable entre gilets jaunes et Cinq Etoiles. Les premiers expriment avant tout un malaise de
type socio-économique et une désillusion vis-à-vis d’un changement attendu avec l’élection de Macron,
tandis que les Cinq Etoiles lll
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lll
constituent un mouvement
plus transversal dans la société et
qui s’est avant tout développé sur
l’antipolitique.»
«TRANSFERT
SYMBOLIQUE»
Est-ce de nature à empêcher une
convergence entre les deux protestations ? «Il y a aujourd’hui un jeu
de miroirs entre la France et l’Italie», considère Ilvo Diamanti, qui
estime toutefois «qu’il faut attendre
de voir si les gilets jaunes vont chercher à structurer leur mouvement»,
et que «l’ouverture de Luigi Di Maio
dans leur direction est avant tout
tactique».
Aujourd’hui, sous pression de la Ligue, son allié gouvernemental contesté par une frange de ses électeurs
qui lui reprochent l’abandon de certaines batailles symboliques, notamment dans le domaine environnemental, le M5S chercherait à se
relancer en se coloriant de jaune. «A
l’épreuve du pouvoir, ils tentent de se
refaire une virginité et de retrouver
une radicalité, tranche Massimiliano Panarari. L’appui aux gilets
jaunes est un transfert symbolique.»
L’initiative permet aussi à Luigi
Di Maio de chercher un interlocuteur politique sur le plan international à quelques mois des européennes alors que dans le grand jeu des
alliances transfrontalières, les Cinq
Etoiles sont isolés.
Reste que pour l’heure, Jacline
Mouraud, l’une des figures des gilets jaunes, a balayé toute idée de
rapprochement : «Comment Luigi
Di Maio se permet-il de soutenir des
émeutiers qui cherchent à saboter
l’ordre et la démocratie en France?»
a-t-elle déclaré à la presse italienne.
Quant aux deux gilets jaunes de
Caen, Véronique Rouillé et Yvan
Yonnet, qui seront à Rome ce weekend à l’invitation de la «gauche patriotique», «ils ne représentent
rien», assure-t-elle.
«L’appui de Luigi Di Maio est très
important», a de son côté fait savoir
Eric Drouet, figure des gilets jaunes,
qui aurait déclaré être prêt à venir
dans la capitale italienne rencontrer
le patron des Cinq Etoiles. Jeudi, il
a toutefois, à l’inverse, affirmé sur
Facebook «refuser» toute aide politique, «d’où qu’elle vienne». Entre
temps, une partie de l’opposition
italienne avait ironisé sur la dernière loi sur la sécurité approuvée
par la majorité. Celle-ci prévoit que
toute personne bloquant la circulation, sur un rond-point ou toute
portion de route, est passible de
six ans d’emprisonnement. •
Luigi Di Maio, ministre du Travail et vice-président du Conseil des ministres italien à Rome, le 21 octobre. PHOTO MISTRULLI. FOTOGRAMMA. ROPI-REA
(1) L’Esperimento, ed. Laterza, 2018.
(2) Uno non vale uno. Democrazia diretta
e altri miti d’oggi, éd. Marsilio, 2018.
(3) Peuplecratie. La métamorphose de notre démocratie, éd. Gallimard, avril 2019.
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10 u
MONDE
LIBÉ.FR
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Chronique «Fréquences Palestine» :
Rashida Tlaib, icône palestinienne made in USA
«C’est peu dire que les premiers pas au Congrès américain
de Rashida Tlaib – première femme musulmane (avec sa consœur démocrate Ilhan
Omar) et première Américano-Palestinienne élue à la Chambre des représentants –
ont fait du bruit. Particulièrement sur la terre de ses parents, qui ont quitté
la Cisjordanie occupée pour le Michigan dans les années 70», écrit Guillaume Gendron,
notre correspondant à Tel Aviv, dans «Fréquences Palestine», sa première chronique
sur la société palestinienne, de la Cisjordanie à Gaza, en passant par la diaspora.
lors du premier voyage de
Trump en temps que président dans la région pour un
sommet avec ses alliés arabes. On y avait vu Trump, le
roi Salman et le président AlSissi poser leurs mains sur un
globe terrestre lumineux,
comme une promesse d’un
monde meilleur.
Derrière les objectifs affichés
de combattre le terrorisme et
de pacifier la Syrie, la priorité
claire du projet d’alliance est
de contrer l’influence et les
actions de l’Iran, ainsi que
de contenir l’influence de
la Russie et de la Chine. Mais
les arrière-pensées économiques ne sont jamais absentes
des plans de Trump. Comme
il le demande à ses alliés
européens de l’Otan, ce
dernier ne cache pas que
l’un des principaux objectifs
du Mesa est de «partager
la charge financière» des
dépenses militaires américaines pour la défense de
la région. Le futur Otan arabe
disposerait d’une force
de plus de 300 000 soldats,
5 000 chars et 1 000 avions
de combat et d’un budget
de plus de 100 milliards de
dollars (environ 87 millions
d’euros).
Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, jeudi au Caire. PHOTO MOHAMED HOSSAM. AP
Contre l’Iran, Mike Pompeo
pousse pour un Otan arabe
Le secrétaire d’Etat
américain a promu
jeudi au Caire
le projet d’une
alliance militaire
entre les alliés
arabes des EtatsUnis, permettant
à ces derniers
de réduire leurs
frais dans la région.
Par
HALA KODMANI
C
hasser le régime iranien après avoir éliminé le terrorisme
de l’Etat islamique. Ainsi
peut-on résumer la stratégie
américaine au Moyen-Orient,
telle qu’exposée jeudi aprèsmidi par le secrétaire d’Etat
américain. Point d’orgue de politique de Donald Trump
sa tournée d’une dizaine de au Moyen-Orient, le secréjours dans huit pays de la taire d’Etat a affirmé que
région, Mike Pompeo a livré l’ère de «la politique amérià l’Université américaine caine égoïste est révolue»,
du Caire un discours «franc avançant que son président
et direct d’ancien militaire», est «une force du bien dans
comme il l’a
la région».
L'HISTOIRE Niant même les
rappelé. Fidèle
à l’obsession de
contradictions
DU JOUR
l’administrade ces derniers
tion Trump de dénoncer les jours sur le retrait des soldats
errements de la présidence américains de Syrie, Mike
Obama, le chef de la diplo- Pompeo a répété au Caire,
matie américaine a com- comme il l’avait fait la veille
mencé par se référer au dis- à Amman, en Jordanie, que
cours du Caire de l’ancien la décision du retrait n’était
président en 2009 pour souli- pas remise en cause mais que
gner ses renoncements. Le le combat contre l’Etat isla«vrai “nouveau départ”, c’est mique se poursuit. Il s’est
maintenant», a dit Pompeo gardé toutefois d’évoquer un
en reprenant une expression calendrier.
utilisée par Obama il y a Dans le même temps, il a asdix ans.
suré que Washington contiDans un habile exercice de nuerait d’œuvrer «par la
mise en cohérence de la diplomatie pour chasser
jusqu’au dernier Iranien de
Syrie, même après le retrait
des soldats américains». La
priorité clairement affichée
de confronter l’Iran, par tous
les moyens et sur tous les
terrains, s’appuie essentiellement sur les alliés des EtatsUnis dans la région, selon
Pompeo. Cela passe d’abord
par le soutien accordé à Israël
pour combattre militairement l’Iran en Syrie. Le chef
de la diplomatie américaine
a promis que Washington
continuerait à «faire en sorte
qu’Israël conserve la capacité
militaire de se défendre
contre l’aventurisme agressif
du régime iranien».
Coopération. Quant aux
alliés arabes des Etats-Unis,
déjà fort mobilisés contre
l’Iran, ils sont appelés à se
coordonner et à «dépasser les
vieilles rivalités», pour s’engager dans le combat commun contre l’Iran. Une allusion claire à la rupture qui
persiste entre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis
(EAU), Bahreïn et l’Egypte
d’une part, et le Qatar d’autre
part, où se trouve la plus
grande base militaire américaine au Moyen-Orient.
Prochaines étapes de sa tournée dans la région, les six
pays arabes du Conseil de
coopération du Golfe (CCG).
Ces derniers pourraient être
intégrés avec l’Egypte et la
Jordanie dans la future Alliance stratégique pour le
Moyen-Orient ( «Mesa», selon
son acronyme en anglais), un
Otan arabe que Washington
appelle de ses vœux. Le projet
d’une telle alliance, en gestation depuis près de deux ans,
a émergé en mai 2017 à Riyad
Bavures. Il faut rappeler
cependant qu’aucune alliance
miliaire arabe de ce genre n’a
jamais vraiment fonctionné
dans le passé. Dernière en
date, la coalition contre le Yémen menée par l’Arabie Saoudite n’a cessé de montrer depuis près de quatre ans son
inefficacité, sans parler de ses
multiples bavures. Un nouveau sommet entre Trump et
les chefs d’Etat arabes était
prévu en ce mois de janvier
pour proclamer la naissance
de Mesa. Mais ce rendez-vous
a été reporté, comme il l’a été
plus d’une fois au cours de
l’année dernière.
«Et que se passera-t-il pour
les habitants de la région
quand les terroristes seront
éliminés et l’Iran repoussé?»
a interrogé une étudiante
égyptienne sur les réseaux
sociaux après avoir écouté le
discours de Pompeo au Caire.
«Je n’ai entendu que de belles
paroles que tout le monde
veut entendre», ajoute la
jeune femme. D’autant que le
risque qu’un tweet de Trump
vienne défaire en deux lignes
les vingt-cinq minutes de discours de son secrétaire d’Etat
n’est jamais à écarter. •
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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Avec les fonctionnaires victimes
du shutdown à Washington
LIBÉ.FR
Donald Trump devait marteler jeudi soir, depuis
McAllen au Texas, l’urgence de construire un mur antimigrants
à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Ce projet, dont le
financement est refusé par les démocrates, a conduit à une paralysie
partielle des administrations fédérales. Libé est allé rencontrer des
employés des impôts, de la Poste et de la justice qui ne vont pas recevoir leurs salaires ce vendredi et manifestent à Washington. PHOTO AP
Procès Nemmouche: «Il était si calme
que j’ai cru à l’acte d’un militaire»
HONGRIE
Le président vénézuélien,
Nicolás Maduro, a prêté
serment jeudi pour un
deuxième mandat de six ans
dans un pays rongé par une
crise économique profonde et
toujours plus isolé, d’où ont
fui 2,3 millions de personnes
depuis 2015. «Je jure, au nom
du peuple vénézuélien […], je
jure sur ma vie», a déclaré Maduro qui a reçu son écharpe
présidentielle lors d’une cérémonie à Caracas, la capitale.
Héritier politique de l’ex-président Hugo Chávez (19992013), Maduro, 56 ans, ne s’est
pas rendu devant le Parlement, seule institution aux
mains de l’opposition, qui
avait boycotté le scrutin. Peu
de temps avant, le conseiller
à la sécurité nationale de la
Maison Blanche, John Bolton,
avait indiqué que les EtatsUnis ne reconnaîtraient pas
«l’investiture illégitime de
la dictature Maduro». Tout
comme l’Organisation des
Etats américains (OEA),
l’Union européenne et les
pays du Groupe de Lima rassemblant des pays d’Amérique latine et le Canada.
Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, s’est réjoui jeudi du pacte envisagé
par les dirigeants populistes de Pologne et d’Italie
pour les élections européennes du mois de
mai, saluant l’émergence «de
forces anti-immigration à la
droite» des conservateurs
du Parti populaire européen
(PPE) actuellement majoritaires au Parlement européen. «L’axe Varsovie-Rome
est l’un des plus importants développements par lesquels cette année aurait pu
s’ouvrir», a déclaré le chef
du gouvernement hongrois.
Une allusion au «programme
commun» pour l’Europe proposé mercredi à Varsovie par
l’homme fort du gouvernement italien et ministre d’extrême droite, Matteo Salvini,
au chef du parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir en Pologne, Jaroslaw Kaczynski,
en vue des européennes.
Pour Orbán, «cela signifie qu’à
la droite du PPE, les forces anti-immigration capables de
gouverner recherchent différents modes de coopération.»
Nacer Bendrer et l’avocat Henri Laquay, jeudi.
Toulouse et Montauban,
Mohammed Merah. Le jihadiste aurait tenu ces propos
devant les quatre journalistes français retenus en otages à Alep en 2013 et 2014, et
dont il fut l’un des geôliers.
Si Nemmouche accepte de se
livrer, sa parole sera d’or…
Le tueur comparaît au côté
de Nacer Bendrer, suspecté
de lui avoir livré des armes
à Molenbeek quelques semaines avant l’attaque.
Nemmouche pourrait alors
se retrancher derrière une
thèse complotiste, voulant
que deux de ses victimes,
Myriam et Emmanuel Riva,
étaient des agents du Mossad. En réalité, le couple
faisait du tourisme en Bel-
L’Allemagne entrevoit grâce au sexage
la fin du broyage des poussins mâles
Dans un supermarché berlinois, une pancarte: «Plus de
respect, plus de bien-être animal.» Ainsi, le broyage des
poussins mâles, ce serait
terminé en Allemagne ?
Oui, pour certaines marques
d’œufs. Le ministère fédéral
de l’Agriculture a annoncé en
novembre la généralisation
prochaine d’une technique
pionnière afin de lutter
contre le broyage des poussins mâles. «C’est un grand
jour pour le bien-être animal», trompetait la ministre
fédérale de l’Agriculture, Julia Klöckner (CDU, chrétiensdémocrates).
Sachant qu’il y a péril en la
demeure, puisque la consom-
mation moyenne en Allema- culture affirme avoir financé
gne est de 220 œufs par ha- ces recherches à hauteur
bitant et que chaque année, de 5 millions d’euros.
pour des raisons purement Pour l’instant, ces œufs
économiques, 45 millions de sont uniquement disponibles
poussins mâles y sont broyés dans les quelques centaines
–chiffre estimé à 40 millions de supermarchés Rewe, qui
en France par l’asso L214.
a investi dans cette technique
Une société a
de sexage.
MIROIR
donc mis au
Fin 2019, cela
point, avec le
D’OUTRE-RHIN devrait être
concours de
étendu aux
l’université de Leipzig, une 5500 magasins de l’enseigne.
technique permettant de A noter qu’une boîte de
reconnaître le sexe des pous- six œufs garantis sans
sins avant l’éclosion. Il est en broyage coûte 10 centimes
effet possible de le détermi- d’euro plus cher.
ner dès le septième jour d’in- Pour autant, cette avancée en
cubation et de trier les œufs matière de bien-être animal
avant la naissance du pous- ne règle pas la question
sin. Le ministère de l’Agri- des cadences infernales aux-
quelles sont soumises les poules pondeuses, comme l’a fait
remarquer Katrin Wenz, de
l’association de protection de
l’environnement Bund: «En
matière d’élevage responsable,
cela ne résout rien car les poules doivent continuer à fournir
des performances maximales.»
En outre, cela ne concerne
que certains œufs, labellisés
«Respeggt» et vendus par
Rewe. Sa technologie ne sera
pas proposée à l’ensemble des
écloseries avant 2020. En
attendant, le plus grand producteur d’œufs reste la BasseSaxe, où 27 millions de poussins sont tués chaque année.
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
gique. La femme, elle, aurait
simplement effectué des
missions administratives (de
comptabilité) pour l’agence
de renseignement israélienne par le passé. Suffisant
pour que les avocats de
Nemmouche, Sébastien
Courtoy et Henri Laquay, en
fassent un axe de défense et
plaident l’acquittement ?
En 2014, les deux conseils
ont été photographiés faisant le geste de la quenelle
avec l’humoriste controversé Dieudonné, qui s’était
rendu à Bruxelles pour assister à un congrès antisémite
avec le polémiste Alain Soral. Selon Europe 1, l’organisateur de ce congrès est un
client de Sébastien Courtoy.
Présent sur les bancs, Samuel Sandler, 72 ans, père
et grand-père de plusieurs
victimes juives de Mohammed Merah, a dénoncé jeudi
l’antisémitisme qui lie les
deux terroristes : «On est
obligés de faire des parallèles. L’assassin de mes enfants a été un modèle. Les intentions étaient les mêmes,
la méthodologie pratiquement la même aussi.» La
résonance entre les deux
attaques fut en effet troublante lorsque les procureurs fédéraux ont lu les
dépositions des multiples
témoins. L’un d’eux a décrit
ainsi le sang-froid effarant
avec lequel Nemmouche a
agi: «Il était si calme que j’ai
cru à l’acte d’un militaire, il
avait l’air d’un professionnel.» Parti en Syrie en 2012,
Mehdi Nemmouche y a
côtoyé le noyau dur de
l’équipe ayant frappé Paris
en novembre 2015 et Bruxelles en mars 2016. Quatre
mois avant l’attaque du Musée juif, le Roubaisien était
encore en contact avec le
chef du commando parisien, Abdelhamid Abaaoud.
WILLY LE DEVIN
(à Bruxelles)
Photo MARC CHAUMEIL
«Les Etats membres [de l’UE]
ne devraient pas autoriser
les entreprises à mettre en place
des schémas leur permettant
de réduire indûment
leur bénéfice imposable.»
REUTERS
VENEZUELA
Ces dernières semaines,
Mehdi Nemmouche avait
promis qu’il serait un acteur
majeur de son procès
d’assises. Eu égard au
rapport qu’entretiennent
certains jihadistes à la «justice des hommes», le doute
était permis. Le Roubaisien
de 33 ans, accusé d’avoir fusillé quatre personnes au
Musée juif de Belgique le
24 mai 2014, a levé l’ambiguïté en déclamant: «Nemmouche Mehdi, 33 ans, sans
profession.»
Ouvert jeudi à Bruxelles,
le procès du Français au
parcours tourmenté revêt
une importance particulière.
D’abord parce que Nemmouche est le premier combattant occidental à avoir
retourné les armes contre
l’Europe pour le compte
de l’Etat islamique. Ensuite
parce que le Roubaisien,
arrêté à Marseille six jours
après l’attaque du Musée
juif, avait manifestement
d’autres projets en tête.
En septembre 2014, Libération avait révélé que
Nemmouche projetait une
tuerie «sur les Champs-Elysées le 14 Juillet», d’une ampleur «cinq fois» supérieure
aux crimes du terroriste de
MARGRETHE
VESTAGER
commissaire européenne
à la Concurrence
La Commission européenne a annoncé jeudi avoir ouvert
une «enquête approfondie» sur le traitement fiscal appliqué
à l’équipementier américain Nike aux Pays-Bas, pour déterminer s’il viole le droit européen en matière d’aides
d’Etat. Deux sociétés du groupe en charge de développer,
promouvoir et enregistrer les ventes des produits Nike et
Converse en Europe auraient obtenu des licences d’utilisation de droits de propriété intellectuelle en échange de redevances payées à deux entités néerlandaises du groupe
Nike, actuellement non imposables aux Pays-Bas.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Grand débat
Brief des griefs dans
les cahiers du Morbihan
«Libération» a parcouru les doléances des citoyens émises
ces dernières semaines dans les petites communes du département
breton. Les réclamations des gilets jaunes y figurent souvent,
mais également les appels à l’aide de personnes à bout.
Opération escargot sur la rocade de Rennes, le 17 novembre. PHOTO THIERRY PASQUET. SIGNATURES
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
PIERRE-HENRI ALLAIN
Envoyé spécial dans le Morbihan
T
pour les agriculteurs en transition
bio, les impôts pour plus et de
meilleurs services publics, pas pour
renflouer les banquiers», balance un
autre citoyen.
Si les Bretons demandent une
meilleure utilisation de leurs
impôts, ils s’en prennent également
volontiers au train de vie de l’Etat et
aux «privilèges» des élus. Tel ce
contributeur qui souhaite «l’arrêt
des avantages aux présidents de la
République et leur famille, la suppression des frais d’obsèques aux
sénateurs, le non-paiement des sénateurs et députés qui dorment durant leur représentation au Sénat et
à l’Assemblée nationale». «Monsieur
Macron se plaint que le social
appliqué aux pauvres coûte un
“pognon de dingue”. Il y a autre
chose qui coûte un “pognon de dingue” : ce sont nos élus et anciens
élus», dit un autre.
FINIS
T
A Fréjus (Var), au rond-point du Gargalon, le 23 novembre. PHOTO LAURENT CARRÉ
Var: «L’impression de
revenir au XVIIIe siècle»
Au Cannet-des-Maures, les gilets
jaunes recueillent des demandes
dans une «boîte à idées».
Pour autant, ils sont sceptiques
sur les cahiers de doléances
et l’organisation du grand débat.
«R
que les cahiers ne seront pas lus. Il mise toutefois
sur trois réclamations pour avoir un espoir de voir
leur exécution. Mais très vite, il embraye sur ses
autres desiderata : l’abrogation du permis à points,
la baisse du prix du train, la suppression du Sénat, la
proportionnelle.
Autant de sujets qui pourront être à l’ordre du jour du
grand débat national. Au risque de se perdre? «Oui,
ce sera un fiasco total, anticipe Martial. Quand je vois
qu’on n’arrive jamais à se mettre d’accord sur une
action ou à débattre tranquillement dans une réunion,
comment va-t-on faire dans une grande salle? On n’arrivera pas à se faire entendre.» La violence comme
dernière solution ? «Je ne la cautionne pas. Mais
malheureusement, sans elle, on ne nous écoute pas,
répond-il du tac au tac en avalant les kilomètres.
Il faut être violent pour qu’on nous entende. C’est
un problème.»
ond-point de la Paix, 83 340 Le Cannetdes-Maures.» La carte postale a trouvé ses
destinataires car les gilets jaunes varois
ont installé à la sortie d’autoroute une boîte à idées
toute jaune, telle une boîte aux lettres. A l’intérieur,
outre cette carte postale, y ont été glissés des lettres,
des vœux et plein de petits papiers. Depuis une semaine, c’est la collecte des réflexions. «Elles ne portent pas toutes sur le RIC [référendum d’initiative citoyenne, ndlr]. C’est aussi les actions à mener, la vie
sur le camp, explique Betty, manifestante. Moi, j’ai
proposé que l’on porte les gilets jaunes tout au long de «Distanciation». Pourtant à Nice, les gilets jaunes
la journée.» Au rond-point de la Paix, pas de cahier ont déjà eu la possibilité d’être audibles. Le député
de doléances. «Il y en a un à la mairie, ça suffit, pointe LREM Cédric Roussel a participé à une réunion entre
Manu. Mes idées, je préfère les dire à l’oral.» Sur les marcheurs et manifestants. «Elle a duré trois heures
dix gilets jaunes rassemblés autour du
trente en semaine; on a dû arrêter le débat, se
ALPESfeu de camp mercredi soir, aucun n’a
souvient l’élu. Je suis moi-même issu d’un
DE-HAUTEPROVENCE
couché à l’écrit ses requêtes. Faengagement de terrain et j’ai toujours
bien : «Symboliquement, j’ai l’imété intéressé par un langage de citoyen
pression de revenir au XVIIIe siècle,
à citoyen. Il me paraissait donc natuLe Cannetestime cet agent immobilier. On
rel de discuter. Ce qui ressortait, c’est
des-Maures
n’est pas des sujets qui se couchent
la distanciation entre administrés et
devant le roi.»
corps d’Etat.» Attribution des logeVAR
ments sociaux, handicap et inserToulon
«Fiasco total». Il a fallu faire 100kition, emploi et rémunération…
lomètres pour trouver un semblant de
Autant de thèmes qui figurent dans les
Mer Méditerranée
cahier sur un rond-point. Les camps des
boîtes à idées et cahiers de doléances. «La
10 km
Alpes-Maritimes et du Var ayant presque
forme de la concertation va être importante,
tous été évacués, ils ont été mis à l’abri chez des lea- dit-il. Je crois davantage aux individus qui se mettent
ders du mouvement. «C’est une recherche impossible», autour d’une table pour parler de leur vie et de leur
peste Martial, chauffeur routier et «référent médias». situation.» C’est au moins un point commun entre
Depuis un mois et demi, il parcourt la Côte d’Azur les gilets jaunes et le député LREM. Dans l’attente de
dans sa voiture, un gilet orange accroché à l’antenne la lettre aux Français d’Emmanuel Macron et des déradio et le klaxon «définitivement HS» depuis l’acte V. tails sur l’organisation du débat, Cédric Roussel asMalgré tous ces kilomètres et les ronds-points visités, sure qu’il répondra présent aux invitations à échanil n’a pas non plus écrit dans un cahier de doléances. ger. Pour que Martial, Fabien, Manu et Betty puissent
«Je vais faire mieux : je posterai une vidéo sur Face- discuter «à l’oral».
book pour demander le RIC, la suppression de la CSG
MATHILDE FRÉNOIS
et la remise à plat de la fiscalité.» Martial estime
Envoyée spéciale au Cannet-des-Maures (Var)
.
AR
M
SPE
«Transition
bio»
TE-E
ILL AINE
VIL
ÈRE
Déserts
médicaux
AL
our à tour laconiques, lapidaires, ironiques, méthodiques, comminatoires ou décalés, on trouve de tout dans les
cahiers de doléances ouverts ces
dernières semaines dans les petites
communes à l’initiative de l’Association des maires ruraux de
France. Et qui, à l’instar d’autres régions, n’ont pas manqué de susciter
un vif intérêt en Bretagne. Catalogue de revendications rédigé sur
trois pages ou simple appel au secours en quelques mots balancés
d’une écriture mal assurée: les thèmes abordés sont à l’avenant. Où
l’on retrouve de manière récurrente
des demandes liées au pouvoir
d’achat et au coût de la vie, des
mots d’ordre comme la restauration de l’ISF, la suppression de la
CSG sur les retraites ou l’instauration du référendum d’initiative citoyenne. Mais aussi des témoignages qui trahissent des détresses
individuelles ou de nombreux ap- La plupart de ces contributions ne
pels à davantage de solidarité, dont s’en veulent pas moins déférentes,
n’est pas absente la préoccupation comme ce retraité qui démarre
écologique.
ainsi : «Monsieur le Président, j’ai
«Mesdames, Messieurs les diri- l’honneur de vous transmettre cigeants ! Un toit pour tous ! De la dessous mon humble avis et quelques
nourriture de proximité pour tous! suggestions.» Suit un catalogue
Des salaires augmentés, le partage «pour la justice» («appliquer sans
des richesses, le développement des délai les propositions de la Cour des
transports en commun et leur gra- comptes») ou «pour la bienséance»
tuité, le respect des citoyens les plus («éviter les achats princiers en péfragiles. Si vos réflexions
riode de crise telle la
CÔTESpartent de ces quelques
vaisselle en porceD’ARMOR
critères, l’écologie
laine de Sèvres à
Langonnet
s’installera comme
l’Elysée»).
Lanvénégen
une évidence pour
Désertification,
tout le monde»,
éloignement des
Lorient MORBIHAN
écrit par exemservices publics,
ple, dans un style
déserts médicaux,
Vannes
Océan
télégraphique, un
fracture numériAtlantique Belle-Ile
habitant (une habique… Les maux de la
LOIREtante ?) de Belle-Ileruralité, dans des caATLANTIQUE
en-Mer. Un autre Bellihiers de doléances es10 km
lois va dans le même sens:
sentiellement ouverts dans
«L’argent, on sait où on peut en trou- des petites communes, sont bien
ver mais les GROS on ose pas y tou- sûr très prégnants. Dans une liste de
cher, de la solidarité de leur part se- revendications diverses, une habirait exemplaire», écrit-il, avant de tante de Lanvénégen espère qu’on
conclure en forme de dédicace : puisse «sortir le milieu rural de
«Pour tous ceux qui souffrent alors l’oubli» et implore: «Transports en
qu’ils font tout pour gagner leur vie, commun inexistants; classes menaje me manifeste et signe.»
cées de fermeture; Internet qui ne
passe pas ; il faut grimper sur un
mur pour capter le téléphone portable. […] Merci de prendre en considération ce moment démocratique et
de le transmettre.»
Certains se montrent définitive- Certains ne cachent pas leur désarment altruistes, tel ce citoyen du roi. «Travaillant dans le milieu
Centre-Bretagne qui écrit: «Stop à médical les jours fériés, les
la politique de l’individualisme, de week-ends, en horaires décalés, je ne
la performance, fin de la marchan- m’en sors plus financièrement. Que
disation à tout-va, aide aux écono- faire ?» s’interroge une Belliloise,
mies d’énergie, grand plan d’isola- avant de poursuivre: «Nous sommes
tion de l’habitat, accès à la culture tous courageux mais nous ne
pour l’épanouissement de chacun.» comprenons plus ce système français
La fiscalité revient également qui nous étouffe.» Un artisan
comme un leitmotiv : «Un gros boucher de Langonnet demande
dirigeant qui gagne des millions quant à lui, sur papier dactylograd’euros est amoral. La fiscalité en phié, une «politique au service du
France, gros problème ! Pourquoi peuple et non l’inverse», avant de
ceux qui gagnent le plus arrivent s’engager à «prendre un député
avec toutes sortes de procédés à ne ou même un ministre comme stapas payer d’impôts?» s’interroge le giaire durant une semaine complète.
«maire d’une commune rurale». Cela devrait lui permettre
«Taxe sur le kérosène, taxe sur les une bonne reconnexion (condition
transactions financières, des aides physique exigée)». •
BOUCHESDU-RHÔNE
Par
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE ÉCONOMIE
Recueilli par
CHRISTOPHE ALIX
et l’enseignement. A la tête de l’incubateur de start-up The Family, il
tente de définir les grands principes
à partir desquels rebâtir un contrat
social adapté à une économie postindustrielle qui n’en finit plus de
muter dans la douleur. Une forme
de réinvention numérique de l’Etatprovidence. Pour cet ancien haut
fonctionnaire qui se revendique de
gauche, c’est le préalable indispensable à l’avènement de la «société des
mobilités» qu’Emmanuel Macron
appelle de ses vœux.
On parle aujourd’hui de tech
backlash, un contrecoup technologique dans lequel le numérique en est venu à représenter
une menace après avoir été
synonyme de libération et d’op-
«
C
omment retrouver de la stabilité, ainsi qu’une forme de
sécurité professionnelle et
sociale à l’ère d’une économie
numérique ? La question est au
cœur d’un essai intitulé Hedge :
A Greater Safety Net for the Entrepreneurial Age, que l’on pourrait traduire par «un filet de sécurité pour
l’âge entrepreneurial». Publié directement en anglais afin de toucher le
public américain, cet ouvrage très
prospectif et résolument optimiste
est signé par un Français, Nicolas
Colin, ex-inspecteur des finances
qui partage aujourd’hui son temps
entre ses activités d’entrepreneur
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
portunités. Comment en est-on
arrivé là ?
De plus en plus de gens se mobilisent
pour empêcher l’économie numérique de grandir. Plus seulement en
Europe et en France, mais également
outre-Atlantique où, avec le départ
d’Obama, la Silicon Valley a perdu
son meilleur allié. Ce retournement
est le point de départ de mon livre.
J’y défends l’idée que le numérique
pourrait contribuer bien plus qu’il ne
le fait déjà à la création de richesses,
et de manière plus inclusive, mais
qu’il en est empêché par des institutions devenues obsolètes. La crise
actuelle ne vient pas des ruptures
technologiques que nous vivons, elle
est institutionnelle et nécessite de
changer de paradigme.
«Dans l’âge
numérique,
perdre son
emploi va
devenir banal»
Ex-inspecteur des finances à la tête d’un
incubateur de start-up, Nicolas Colin plaide
pour un nouveau contrat social adapté à l’ère
postindustrielle. Selon lui, l’Etat ne pourra
plus offrir une protection standardisée
à des travailleurs mobiles et précarisés.
En quoi le parallèle avec le modèle fordiste nous éclaire-t-il sur
cette défiance actuelle ?
Cette nouvelle économie entrepreneuriale bouscule nos vieux
repères. Elle crée certes énormément de richesses mais elle le fait de
manière très concentrée et inégalitaire, et seulement dans quelques
régions du monde, à l’image de la
Silicon Valley californienne. Cela
provoque une instabilité exponentielle. Le fordisme avait connu un
mouvement similaire. Sa richesse
au départ n’était captée que par
quelques-uns, et il était alors plus
rentable de l’investir dans des produits financiers. Tout cela, pour le
dire vite, a abouti à la crise de 1929
et au New Deal de Franklin D. Roosevelt, qui ne s’est pas contenté
de réguler la finance pour en limiter
la volatilité. Il a jeté les bases d’un
nouveau système qui, après-guerre,
a permis de retrouver une prospérité en stabilisant la solvabilité des
ménages sur les marchés de grande
consommation.
A quoi pourrait ressembler ce
nouveau pacte fordiste adapté
au numérique ?
Avec le numérique et la globalisation qui sont intimement liés, tout
a changé. On ne produit, travaille
ou consomme plus de la même façon, il faut donc repartir de zéro.
Dans les périodes de changement
de paradigme, le plus important est
de se concentrer sur les objectifs :
que veut-on absolument assurer,
mutualiser, garantir ? Après avoir
donné naissance à une nouvelle
économie dans la culture, l’information ou les réseaux de télécommunications, le numérique s’est
étendu à tous les secteurs. Dans
cette phase, les tensions se multiplient. Ceux qui se croyaient à l’abri
comprennent que ce mouvement
les touche eux aussi, comme en
témoignent les craintes actuelles
autour de l’intelligence artificielle.
D’où ce pessimisme fondamental
sur l’avenir et cette vague populiste
que l’on a comparée aux années 30,
avant que le fordisme ne tire les
leçons de la crise.
Certains soutiennent que le
numérique ne parvient pas à
dégager assez de gains de productivité, d’où une polarisation
croissante du marché de l’emploi: quelques postes très qualifiés, réservés à une élite, et le
reste des travailleurs «uberisés»,
précarisés…
C’est vrai. Les gains de productivité
sont surtout captés par un petit
nombre. On n’en est pas à l’étape
où la diffusion du progrès technique, dans un cercle vertueux, se
met à bénéficier au plus grand
nombre, comme lors des Trente
Glorieuses. Mais il aura bien fallu
cinquante ans pour que le paradigme fordiste de la consommation
de masse, débuté avec la mise en
production de la Ford T en 1908,
devienne réalité. Le microprocesseur, qui est un peu l’équivalent
technologique actuel de la Ford T,
a été inventé en 1971. Si l’on retient
cette échelle de cinquante ans,
nous y sommes presque : ce sera
en 2021.
Quels sont les risques les plus
critiques que votre «grand filet
social» doit amortir ?
Le modèle de la grande entreprise,
dont la mission était d’apporter
une sécurité standardisée à un très
grand nombre d’employés, est
mort. Dans le nouvel âge entrepreneurial, où la notion d’écosystème
horizontal et diffus a remplacé le
vieil ordre vertical et intégré, le lien
entre individu et entreprise se distend à toute vitesse. La multi-activité est de plus en plus répandue.
Si tous les salariés ne deviendront
pas entrepreneurs, on ne travaillera
plus de la même manière et on
changera de plus en plus souvent
d’emploi. La situation européenne,
où l’assurance sociale ne dépend
pas de l’employeur, comme c’est le
cas aux Etats-Unis, est d’ailleurs
une chance pour nous. Mais le
recentrage de la protection des
risques sur l’individu, sans tenir
compte du statut professionnel,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
u 15
MARC RIBOUD
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CHRISTOPHE MAOUT
est encore loin d’être achevé, en té- nombreuses. Dans un monde où
moigne par exemple la multiplicité l’accès aux services primera sur la
des régimes de retraite.
propriété, on en aura davantage beVous soutenez que grâce aux soin pour se former que pour achedonnées, l’Etat-providence peut ter une voiture ou un logement
devenir bien plus efficace…
devenus inaccessibles. Perdre son
Les dépenses de santé et la Sécurité emploi dans le monde industriel
sociale du futur seront optimisées était un accident rare et donc diffigrâce à une analyse
cile à surmonter.
permanente des donDans l’âge numénées à même de mieux
rique, cela va devenir
mutualiser et prévenir
tellement banal que
les risques. La protecce sera la norme
tion sociale y gagnera
d’avoir un parcours
en personnalisation,
avec de nombreux
tout comme le système
changements de difinancier. Il devra
rection. Le rôle de
demain apprécier la
l’Etat sera de faciliter
INTERVIEW
solvabilité des emcet accès au capital.
prunteurs sur une
Vous insistez sur la
multiplicité de critères, comme la question cruciale du logement,
capacité de rebond, et non plus sur domaine dans lequel l’Etat dele seul fait d’avoir passé vingt ans en vrait jouer un rôle plus actif…
CDI au même endroit. L’accès au ca- En concentrant l’activité et les
pital sera vital pour financer des services dans les grandes villes,
transitions professionnelles plus le numérique a mécaniquement
contribué au renchérissement du
logement et à la flambée immobilière. Les emplois industriels ont
soit disparu des périphéries et villes
moyennes, soit été délocalisés ou
automatisés, et les centres-villes
sont devenus les plus créateurs
d’emplois. On favorise toujours
les situations stables pour accéder
à un logement. Avec des parcours
plus hachés, il va falloir changer
d’approche. Il faudrait construire
plus et moins cher pour fluidifier
l’accès au logement. On doit aussi
faciliter la circulation des gens dans
le parc immobilier et donc son optimisation, par exemple via les colocations ou les sous-locations. Dans
une économie entrepreneuriale, on
déménage plus souvent et la mobilité s’accroît. Il faut donc revoir les
règles pour réduire ces frictions qui
freinent l’emploi, et c’est là aussi
le rôle de l’Etat.
Que pensez-vous du combat
de travailleurs du numérique
pour obtenir leur qualification
comme salariés par les plateformes de mise en relation ?
C’est typique de ces réflexes du
monde ancien appliqués au nouveau monde: cela ne peut pas marcher. La question me paraît plus
de savoir comment les travailleurs
peuvent s’organiser et peser collectivement dans un rapport de force
qui leur soit plus favorable avec les
plateformes. C’est en gagnant en
autonomie et en droits qu’ils pourront prendre plus de risques. La
bonne nouvelle, c’est que le numérique leur fournit justement énormément d’outils et de méthodes
pour y parvenir. La mobilisation des
gilets jaunes, qui n’aurait pas pu
exister sans les groupes sur Facebook, en est un bon exemple.
Comment analysez-vous ce
mouvement des gilets jaunes ?
Ils se demandent, à raison, à quoi
cela peut bien servir de payer des
impôts si cela ne sert pas à financer
des institutions qui leur apportent
plus de sécurité. Emmanuel Macron
avait fait deux promesses qui lui ont
acquis le vote des entrepreneurs :
donner l’assurance chômage aux
gens qui démissionnent et en créer
une pour les indépendants. A ce
jour, il n’a presque rien fait et les
indépendants aux statuts atypiques, que l’on retrouve souvent
parmi les gilets jaunes, n’y trouvent
pas leur compte. Tous ceux qui ont
pu être convaincus par son récit sur
la «société de mobilité» ont été
déçus. Contrairement à ce que l’on
peut penser, l’activité d’entrepreneur n’est pas du tout réservée aux
plus qualifiés. Les ouvriers d’hier
seront au cœur de tous ces emplois
à créer autour des services de proximité de demain. Une nouvelle
conquête serait justement d’en faire
des emplois de qualité et attractifs
que l’on ne choisit pas par défaut.
Voilà à quoi devraient servir ces
nouvelles protections sociales. •
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16 u
FRANCE
2000000
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
C’est le nombre de personnes qui ont signé,
en moins d’un mois, la pétition en faveur
d’un recours contre l’Etat pour inaction
climatique, ont annoncé jeudi les quatre
ONG à l’origine de l’initiative. Celles-ci accusent l’Etat de «carence fautive» par son «action défaillante» pour réduire les émissions
de gaz à effet de serre. Le seuil des 2 millions
de soutiens, du jamais-vu en France pour
une pétition en ligne, a été franchi jeudi, selon le compteur affiché par le site dédié,
Laffairedusiecle.net, où le texte a été publié
le 18 décembre. Il avait recueilli son premier
million de signataires en trente-six heures.
La refonte de la poste du Louvre,
jolie vitrine de la fracture territoriale
L’immeuble
de 30000 m2 qui
accueille le célèbre
bureau parisien
ouvert presque
24h/24 est
en rénovation
jusqu’en 2020.
Un vaste chantier
qui contraste avec
le repli du service
public en France.
Le caractère
immobilier
de l’opération
est évident.
L’édifice sis en
plein centre de
Paris constitue
une indéniable
source de profit.
Par
SIBYLLE VINCENDON
Photo STÉPHANE
REMAEL
Q
uel Parisien n’a pas
fait la queue une fois
dans sa vie à 23 h 55
à la poste de la rue du Louvre
pour envoyer sa déclaration
d’impôts ric-rac dans les
délais ? Le seul bureau
de France qui ne ferme
qu’une heure et demie par
jour, entre 6 heures et 7 h 30
pour la maintenance informatique, ne doit sa notoriété
qu’à ces horaires hors normes. Car les 30 000 mètres
carrés de cet énorme bâtiment du XIXe siècle, somptueux vu de dehors, étaient
une boîte noire pour le passant. Le tri postal n’est pas
une activité qui se visite.
Trésor. En travaux depuis 2015, le lieu rouvrira
en 2020 avec bien davantage
qu’un bureau de poste. On y
trouvera un hôtel cinq étoiles, des logements HLM, une
halte-garderie, un commissariat, un espace de travail pour
les étudiants, des bureaux,
des commerces, une terrasse
plantée, avec la possibilité de
traverser l’ensemble.
Mieux, on y découvrira des
éléments de patrimoine qui
avaient disparu sous les aménagements successifs. A tel
point d’ailleurs que la construction de Julien Guadet,
érigée en 1886 et dont seule
la façade n’avait pas bougé,
n’a jamais été classée ou inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments
historiques.
qu’il a gagné le concours en plein centre de Paris consen 2014. La Tribune de l’art tituent une indéniable
titrait alors : «La poste du source de profit. Mais il est
Louvre ne sera pas classée, assumable: on peut admettre
mais elle sera cassée.» Le tré- que dans une saine gestion
sor caché de l’immeuble, «de de l’entreprise publique, cet
vastes plaactif ne soit
teaux rythpas laissé en
més
de
sommeil.
poutres en
Sans comptreillis méter qu’il n’est
talliques forpas impossimant une véble non plus
ritable nef,
que sa transdivisée en
formation
deux vaissoit réussie.
seaux, d’une
Cela dit, renportée de
dre
leur
douze mètres
p o s te du
d’un côté, de
Louvre aux
seize mètres
Parisiens
de l’autre,
avec quelséparés par une ligne de co- ques aménités supplémenlonnes en fonte», serait voué taires, peut se révéler assez
à destruction. Avec le projet casse-gueule en matière
Perrault, écrivait Bénédicte d’image. On comprend
Bonnet Saint-Georges dans mieux en lisant la presse réla Tribune de l’art, «l’édifice gionale de ces derniers mois.
de Guadet perdra son iden- «Lot-et-Garonne: une munitité et avec elle, sa valeur pa- cipalité exprime son mécontrimoniale».
tentement envers la Poste»
La polémique s’est calmée et (Sud Ouest); «Colombes: tous
il faudra attendre 2020, fin unis pour sauver les deux budu chantier,
reaux de poste»
pour constater si
L’HISTOIRE (le Parisien),
la funeste pro«Billère : une acDU JOUR
phétie s’est réalition mutuelle
sée. Le programme, qui veut pour rétablir le bureau de
équilibrer la charge des équi- poste d’Este» (la République
pements publics (halte-gar- des Pyrénées), «Poste de
derie, commissariat et HLM) Saint-Denis: le comité ne lâavec la rentabilité des com- che rien» (la Nouvelle Répumerces, des bureaux et de blique) ; «A Allouagne, la
l’hôtel, correspond à ce qui se poste s’installe à la mairie»
fait partout. La ville de Paris (France 3). Et on pourrait
y a fait ajouter une compo- continuer… Le buzz sur la
sante urbaine en demandant Poste, c’est qu’elle abanque les passants puissent en- donne les territoires.
fin traverser ce mastodonte A ce reproche, Poste Immo
de part en part et profiter de répond par les engagements
la vue sur les terrasses.
du contrat de présence
postale, qui prévoit 17 000
Territoires. Pourtant, à tra- «points de contact» en
vers cette opération qui offre France. Ils peuvent être dans
quand même quelque chose un commerce par exemple.
à la capitale, il y a peu de «Nous avons 8414 bureaux et
chances que la Poste, via sa 8 686 “partenaires”, dont
filiale Poste Immo, appa- 6 200 agences postales,
raisse comme une bienfai- 2486 points relais, expliquetrice au service du citoyen. Le t-on à la communication.
caractère immobilier de Nous sommes au-dessus
l’opération est évident. Dès de notre obligation.»
lors qu’on n’y trie plus le A 100 «points» près mais pas
courrier, les milliers de mè- forcément là où on les attres carrés de l’édifice situés tend. •
Outre un bureau de poste, le bâtiment accueillera hôtel de luxe, commerces, HLM…
Dominique Perrault, l’architecte du projet, revendique
de ne pas en avoir profité
pour faire n’importe quoi, au
contraire. «Au fur et à mesure
de l’avancée du projet, on a
montré tout ce que l’on conservait de Guadet, y compris
des éléments qui n’avaient pas
été identifiés parce qu’on ne
les avait pas encore mis au
jour», a-t-il expliqué mercredi lors d’une visite du
chantier. L’architecture métallique qui avait disparu
dans le rajout d’étages, les
fresques que des faux plafonds dissimulaient, tout
cela est de retour. Pour l’architecte, «il y a dans ce tra-
vail un raisonnement qui
n’est pas intégriste de la relation au patrimoine mais qui
consiste à le faire vivre avec
des qualités, des performances d’aujourd’hui».
Cette façon de sembler se
justifier s’explique par le procès en mauvaises intentions
qui a été fait à Perrault lors-
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
u 17
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LIBÉ.FR
Action Logement va investir 9 milliards
d’euros pour le logement des salariés
L’organisme paritaire Action Logement (ex «1 % Logement»)
dont la vocation est de favoriser l’emploi en favorisant l’accès au logement
va investir 9 milliards d’euros supplémentaires. Ces investissements doivent
notamment concerner la rénovation énergétique de logements, la mobilité
des salariés et la recherche de bâtiments et bureaux vides pour les transformer
en logements, a annoncé jeudi son président, Bruno Arcadipane, précisant que
les discussions avaient commencé «bien avant le mouvement des gilets jaunes».
Garde alternée: le nombre d’enfants
concernés a doublé en six ans
Chienlit Une tribune pro-Wauquiez fait
grincer les dents d’élus LR
«Cette tribune est complètement hallucinante. Une fois de plus,
le timing est bien choisi… Au moment où Macron se prend les
pieds dans le tapis et où Mariani se barre… Quelle chienlit!»
Telle est la réaction interloquée d’un député LR, pas franchement fan de Laurent Wauquiez, à la lecture d’une tribune
de 22 élus LR proches du président du parti dénonçant le
«Wauquiez bashing», publiée mercredi sur le site de l’Opinion.
Et le même de souligner avec gourmandise le faible nombre
de parlementaires signataires de ce texte de soutien au décrié
patron de la droite. «Ils n’ont même pas tenté de me mettre dans
l’embarras en me demandant de signer», s’amuse un autre élu
LR hostile au président d’Auvergne-Rhône-Alpes. Une poignée de parlementaires, une porte-parole du parti, un seul
vice-président du parti et quelques élus locaux y dénoncent
«la guerre des egos» qui minerait LR. SÉBASTIEN TRONCHE
LREM Divisions sur la suppression
des allocs des parents d’enfants violents
Selon le Parisien, le gouvernement envisage de couper les
allocations familiales des parents des élèves violents. Il faut
«savoir faire la différence entre une famille dépassée par les
événements […] et des cas où des parents ont été complices d’une
évolution violente des enfants. […] Il est normal d’en tirer des
conséquences», a indiqué jeudi le ministre de l’Education
nationale, Jean-Michel Blanquer, en marge d’une visite dans
les Hautes-Alpes, confirmant que des mesures seraient
présentées «à la fin du mois». Cette perspective suscite déjà
la colère d’une partie de la majorité. Sur Twitter, la branche
autoproclamée «sociale» des députés marcheurs a dénoncé
dès mardi matin une mesure «inefficace et stigmatisante».
Parmi les meneurs : Hugues Renson et ses collègues
Guillaume Chiche, Matthieu Orphelin, Laurianne Rossi, Paula
Forteza ou Stella Dupont.
60%
C’est la proportion
de radars vandalisés
depuis le début du
mouvement des gilets jaunes, soit près
de 2 000 des 3 200 radars fixes déployés sur
les routes (dont 2 500
pour contrôler la vitesse). L’exécutif se
refusait jusqu’à présent à chiffrer le phénomène pour ne pas
l’encourager. Le ministre de l’Intérieur a
brisé l’omerta jeudi :
«Près de 60 % des radars ont été neutralisés, attaqués, détruits
par celles et ceux qui se
revendiquent de ce
mouvement.» Conséquence : le nombre
d’excès de vitesse a
bondi de 20 % en décembre, selon la Sécurité routière.
Images
mille monoparentale, est très
disparate. Ils sont ainsi nettement plus nombreux dans
les départements dépourvus
de grandes agglomérations:
les Hautes-Alpes (4,4 %),
l’Ariège (4%), la Corrèze et la
Dordogne (3,9 %).
C’est dans les départements
franciliens, et particulièrement dans les communes
densément peuplées que
leur présence est la plus faible… Logique, vu les tarifs
des logements. Moralité: si la
résidence alternée est souvent présentée comme une
affaire d’égalité, elle est aussi
et beaucoup une question de
moyens…
CATHERINE MALLAVAL
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
u 43
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Pages 46-47 : Mike McCormack / Voyage au bout de la vie
Page 47 : Valérie Zenatti / Ode à Aharon Appelfeld
Page 50 : Karl Ove Knausgaard / «Comment ça s’écrit»
Page 40 : Cinq sur cinq / DJ pionnières
Page 41 : On y croit / Tallies
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Jean-Marie Périer
La science
naturelle de
Kathleen
Jamie
L’univers en
un «Tour
d’horizon»
Baisse du son :
le ton monte
Par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo ROBERT ORMEROD
P
our aimer le mot
«toundra», il faut
avoir lu beaucoup de
romans. Kathleen Jamie a de la toundra sous les pieds,
dans le Grand Nord, lorsqu’elle écrit
aimer ce mot-là depuis longtemps.
C’est la différence entre elle et nous.
Elle fréquente les livres avec assiduité –la littérature, les vieilles encyclopédies en cinq volumes– mais
elle les laisse de côté pour sortir et
s’en aller marcher des heures, ou
naviguer parmi les icebergs, ne serait-ce que pour constater leur «nihilisme froid». De notre côté, nous
nous dépêchons au contraire de
rentrer pour la lire, elle, Kathleen
Jamie, poétesse écossaise née
en 1962, dont on publie Tour d’horizon (Sightlines), deuxième recueil
de récits après Dans l’œil du faucon
(Findings, Hoëbeke, 2015). Elle a
une manière enthousiasmante de
raconter ses aventures, ce qu’elle
voit, touche, entend, sent et ressent
dans «la nature», notion douteuse
à quoi nous conservons les pincettes utilisées dans le texte.
Dans un chapitre de Findings
(«le Jour du Seigneur»), elle notait:
«Quand on passe Suite page 44
L’auteure écossaise
Kathleen Jamie,
mardi à Edimbourg.
54 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
MARCUS MØLLER BITSCH
Le gros couac de Bruno Le Maire sur la taxe d’habitation n’est
pas passé inaperçu. Dimanche, sur Europe 1, le ministre de
l’Economie a laissé entendre que l’exécutif pourrait maintenir
cet impôt local pour les 20 % de ménages les plus riches.
«Merci pour le coup de couteau dans le dos», s’amuse à moitié
un élu LREM d’Ile-de-France qui raconte avoir reçu des messages indignés d’électeurs de zones aisées. «Plusieurs m’ont dit
que si l’on faisait cela, c’était fini, ils ne nous suivraient plus
jamais, rapporte cet élu. Je ne leur donne pas tort. Si on commence à trahir nos électeurs en revenant sur la promesse phare
de Macron, on perd tout.» Le Maire s’en est certainement rendu
compte: il répète depuis mardi qu’il veut aller au bout de la
suppression de la taxe d’habitation, alors que l’Elysée laisse
la porte ouverte. SYLVAIN CHAZOT PHOTO STÉPHANE RÉMAEL
Le plus souvent selon la règle tail, la résidence alternée se
d’une semaine sur deux. Et révèle, à travers cette étude
très rarement avant l’âge de l’Insee, cantonnée à
de 4 ans (0,7 %), tandis que certains milieux. Le niveau
la proportion d’enfants alter- de vie des ménages séparés
nant entre leurs parents croît ayant opté pour ce mode
avec l’âge. Elle est la plus de garde est supérieur en
élevée entre
moyenne à
11 et 14 ans
celui de l’enAU RAPPORT
(3,8%).
semble des
Voilà pour les grandes lignes ménages avec mineurs. La
du tableau de cette option pauvreté, note l’Insee, est
qui fêtera cette année ses deux fois moins fréquente
17 ans grâce à la loi relative pour les enfants en garde
à l’autorité parentale portée alternée (11 % en 2016) que
par Ségolène Royal. Loi qui pour l’ensemble des mineurs
s’est accompagnée en 2007 (22 % en 2016).
de la possibilité de déclarer Enfin, la répartition sur le
ses enfants en résidence territoire des enfants en réalternée à la Caisse d’alloca- sidence alternée, parmi lestions familiales. Dans le dé- quels 7 sur 10 vivent en fa-
Le quartier du Panier, à Marseille, abrite un minuscule atelier
de coutellerie, devenue véritable institution courue par les amateurs,
les collectionneurs et les chefs. Au milieu des cornes et du feu,
son fondateur, artisan robuste au verbiage mordant,
forge en écoutant Reggiani.
Par
et les huîtres, comme lui administrait sa mère quand il était malade.
De l’île maternelle, rien d’autre. «Je
suis républicain, la Corse je m’en
bats les burnes.»
A regarder l’homme comme sa vitrine, on aurait tôt fait pourtant de
ile au centre du Pa- retrouver tous les attributs du Curnier, à Marseille, la nicciolu, le couteau typique pliant
petite boutique d’an- du maquis. Robustesse et mordant.
gle de Jean-Pierre La cinquantaine menaçant, l’artiAmbrosino, coutelier, se trouve san s’entretient à coups de bains de
stratégiquement placée. Ouverte à mer quotidiens de 2,8 km et de vins
la fois sur la rue du Panier, arpentée nature. Ce pilier du bistrot des
par tous les touristes, et sur
Buvards – adresse spécialisée en
celle du Puits du
sans souffre – a troqué,
Denier, courue
avec l’âge, Coca et foie
des locaux. Ce
gras pour gamay et
matin de jandaurade. «Le méVAUCLUSE
ALPESDE-HAUTEvier, portes et
tier te patine,
PROVENCE
GARD
fenêtres sont
t’use», observeouvertes malt-il, sourire
VAR
BOUCHESgré le mistral.
charmeur et
DU-RHÔNE
Deux coups
rasage abstrait.
d’enclume et
Mer
«Courbe». Né à
une petite fille
Méditerranée
Marseille, Jeanvient réclamer son
Marseille
Pierre Ambrosino
gâté (un bisou en
10 km
s’est trouvé une vocation
marseillais) de nouvelle
dans le couteau, dès tout peannée ; une coupe d’acier
plus tard et c’est un papé qui entre; tit, taillant tout autour de lui. Pasencore un aiguisage et un jeune sionné par les bâtisseurs, il voulait
édenté passe aux nouvelles. Quel- «forger, créer des sculptures». Avant
ques Japonais, Daniel, un pote de de revenir dans sa ville natale, ce
longue date, un chef pressé de re- compagnon de la ferronnerie d’art
trouver le tranchant de ses instru- a baroudé dans le couteau de Strasments et d’autres figures du quar- bourg à l’Ile de Beauté. L’un de ses
tier défilent encore. Avant d’être maîtres de forge dit de lui qu’il a
une coutellerie, le 22, rue du Panier une «imagination non contrôlable».
fut un Comité d’intérêt de quartier «C’est un métier de niche. Très facile
(CIQ). Avant d’être coutelier, Jean- de trouver du boulot. Je n’ai pas gaPierre Ambrosino travaillait aux léré. Aujourd’hui, je veux montrer
qu’on peut gagner sa vie avec ses
HLM.
«C’est moi, c’est l’Italien» de Serge mains.» Il aura tout de même fallu
Reggiani retentit. Les arrières pas mal de 7 jours sur 7 pour décolgrands-parents Ambrosino, arrivés ler. Désormais, les visiteurs vienen 1902 de Sperlonga en Italie, pos- nent l’été se prendre en photo
sédaient une usine de chaussures, autour de son tablier en cuir. «Emoà quelques rues de là. Côté mère, tionnellement et érotiquement parcorse, on vendait du poisson. Jean- lant, ça peut stimuler», ironise-t-il.
Pierre en garde un goût certain pour «Le couteau regroupe tout ce que
l’écaille aux dépens du gras. De la j’aime: la forge, l’acier, le traitement
viande, il en mange peu. Un peu de thermique, le bois, le dessin.»
«figa» (telli), quand il en reçoit de Tout part de petits carnets et finit
l’île pour des apéros dans la bouti- sur du A4 millimétré. Parfois, un
que, mais son truc c’est plus le violet iPhone fait l’affaire. «Le couteau,
CÉCILE CAU
Correspondance à Marseille
Photos
YOHANNE LAMOULÈRE.
TENDANCE FLOUE
P
La coutellerie propose aussi de refaire le tranchant des couteaux.
Jean-Pierre Ambrosino, à Marseille le 3 janvier.
c’est une courbe, une harmonie.» Le
créateur se prive de télé et de
cinéma qui pollueraient son regard.
Une exposition Irvin Penn, les quais
de Seine, la grotte de Zugarramurdi
en Espagne, jamais de photos, seuls
les souvenirs inspirent cet artisan
adepte de yoga mental. «Petit,
j’imaginais, en dessin, la maison de
Lili des Bellons dans Pagnol. Quand
tu es des quartiers Nord, ton
New York, c’est la Canebière.
Aujourd’hui, il faut que je bouge, que
je vois.» Pas question de collaborer
avec un designer, «je veux garder
une hygiène de création, sinon tu
fais des Laguiole».
Les formes sont rustiques, les lames
imposantes, les prises viriles.
Avec 300 grammes d’acier dans la
main, on fantasme plus le dépeçage
de sanglier que la levée de filet de
sole. En même temps, «le couteau à
poisson, c’est très années 70, quand
Bocuse cuisinait. Aujourd’hui, on
coupe des sushis, pas des filets».
Les lames en carbone au plat satiné
et à la mouture brillante sont marte-
Dents de mammouth, crocodile, érable
lées, damassées, lissées, guillochées. Brutes de forge, elles gardent
toutes les particularités d’un Méditerranéen qui «n’aime pas les trucs
formatés, ni le côté bling bling d‘un
couteau. Des modèles droits, on en
trouve chez Ikea».
Mammouth. Même s’il s’oblige à
quelques façonnages en inox, son
kiff, c’est l’acier et ses protocoles de
cuissons, ce qu’il appelle «la chimie
des poudres». Le rasoir du barbier,
la feuille du charcutier, la lame ori-
stabilisé, perles, rien n’arrête l’atelier phocéen.
ginelle d’Opinel, toutes proviennent
d’un mélange de fer et de poudre
carbone. Officiellement interdit en
cuisine pro, rouillant si on ne l’huile
pas, l’acier carbone reste le matériau de prédilection de la découpe.
Plus il y a de carbone, comme dans
les couteaux japonais, plus le fil est
fin. Pour autant, cette mode du tout
nippon dans les cuisines l’exaspère:
«La France est plus bœuf bourguignon que thon cru, non ?»
A terre, gît d’ailleurs un tas de
cornes. Sur des étagères, des petits
u 55
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Jean-Pierre
Ambrosino
la lame à l’œil
Taxe d’habitation Le couac de Le Maire
défrise les riches électeurs macronistes
La garde alternée ? Elle devrait être pour certains la solution en cas de séparation
des parents. Et ce au nom
d’une parfaite égalité entre
les femmes et les hommes.
On en est loin (quelque 70%
des enfants passés devant
un juge vivent chez leur
mère). Mais la proportion
d’enfants qui alternent entre
les deux domiciles de leurs
parents désunis augmente
sacrément.
Selon une étude de l’Insee
rendue publique jeudi, elle a
tout simplement doublé entre 2010 et 2016. 400000 enfants (soit 2,7% des mineurs)
vivent la moitié du temps
chez chacun de leurs parents.
cubes de bois –«tous les bois exotiques sont issus du commerce équitable»– feront tôt ou tard un manche
marqueté, en olivier ou en genévrier. Dents de mammouth, crocodile, érable stabilisé, perles, rien
n’arrête l’atelier phocéen. Devant la
scie électrique, Jean-Pierre Ambrosino vise les mains de son fils Raphaël, 21 ans, qui bientôt reprendra
la boutique. «Partir de deux matières brutes différentes, pour n’en faire
qu’une seule pièce, ça me plaît», dit
ce jeune consciencieux. Dans un
sursaut écolo, le coutelier s’interdit
tout vernis, juste une cire de carnauba du Brésil en finition, ainsi
«les gens peuvent sucer le manche,
ça n’est pas toxique».
Entre enclume et acier, sa coutellerie est devenue une petite institution. Collectionneurs de pliants,
amateurs de découpe, cuisiniers
professionnels, durs de la feuille,
achètent dans ce repaire le premier
couteau du fiston ou le sur-mesure
pour papa, signé de l’œil d’Horus,
«l’œil de la magie», et du M du scorpion, «l’inattendu en Egypte». Sur
les post-it, les commandes s’empilent: «viande», «hachoir pour noix
de coco fraîche», «quart d’office».
«Certains sont très fluides, d’autres
ont leur tenue, commente un client
qui vient de se procurer une belle
panoplie marseillaise. Ils demandent de l’entretien, il ne faut pas les
laisser dans l’évier toute la nuit.»
«Pour la Sibérie, on nous a passé
commande de canifs à phoques», raconte le coutelier.
Chausson. Dans les restaurants,
le style «Peppone» du coutelier
marseillais tranche franchement
avec le design propre du 9.47 de
l’atelier Perceval à Thiers, capitale
du couteau, devenu aussi commun
qu’un pull chez Zara. «Au toucher
c’est une lame intéressante, partage
Michael Grossman, dont les Enfants du marché, dans le Marais à
Paris, inaugure 2019 avec une nouvelle collection en corne. On présente désormais le couteau de l’artisan comme le produit de nos
producteurs.»
Des couteaux à viande en os de chameau teint en bleu Méditerranée arriveront bientôt à l’Alcyone, la table
marseillaise étoilée de Lionel Lévy,
chef de l’Intercontinental. «Couper
le plat qu’on a mis en place, c’est un
geste important. Ainsi, le jus se lie au
reste de l’assiette. Le couteau, c’est
une action», explique-t-il. Plutôt
qu’un rond de serviette, Roland
Schembri dédie à chacun des
clients fidèles du Comptoir de César, toujours à Marseille, un Ambrosino gravé à leur nom. Pour le chef
de ce restaurant viandard, «la lame
prend tout son sens. Et ça fonctionne
même sur la pizza».
Côté cuisines, l’outil reste aussi stratégique qu’un chausson de pointes
pour une danseuse d’opéra. Les
chefs, équipés par les écoles d’une
tenue et d’une mallette, prêtent une
attention très personnelle à celui «à
qui l’on confie nos doigts et avec qui
l’on passe la moitié de la journée,
rappelle Lionel Lévy. Un couteau, ça
ne se prête pas». Mais les engins de
poids de la Coutellerie du Panier
trouvent moins de place dans les
brigades. «Cinq heures à tailler avec
ça, tu finis avec un couteau elbow
[une inflammation, ndlr]», plaisante
le chef marseillais qui dispose toutefois, pour sa table d’été au jardin,
d’un service local forgé sur-mesure
en manche d’olivier, «mi-rustique
mi-élégant».
Professionnels et amateurs
fréquentent aussi le 22, rue du Panier pour sauver leurs très proches
de la mort. Si elle réfute le mot remoulage, «trop XVIIe siècle avec le
type dans la rue», la coutellerie Ambrosino est une des dernières adresses du Vieux-Port à refaire le tranchant. Le père et le fils acèrent tout
modèle à coups de backstand, une
ponceuse à bandes céramiques.
D’un geste subtil et totalement ambidextre, une bassine d’eau aux
pieds pour éviter d’échauffer l’acier
sans quoi, «deux frottements au fond
de l’assiette et ça ne coupe plus», le fil
retrouve une nouvelle jeunesse. Le
service qui entoure le couteau fait
aussi partie de la vision du métier.
Début février, Ambrosino lancera
avec les ex-PS Emmanuel Maurel et
Marie-Noëlle Lienemann, «une
amie», un nouveau parti à gauche.
«En politique, les couteaux sont dans
ton dos. Moi, je suis assez aiguisé, je
suis un vrai guerrier mais pas un
barbare. Je ne serai pas là pour couper des rubans mais pour veiller à ce
qu’on n’abîme pas les gens.» •
Coutellerie du Panier
22, rue du Panier à Marseille (13).
Couteaux à partir de 25 euros et jusqu’à
plusieurs centaines. Rens.: Coutelleriedupanier.com
VU DANS LA NEWSLETTER
«TU MITONNES»
LES PÉCHÉS MIGNONS DE…JEANNE CALMENT,
«DOYENNE DE L’HUMANITÉ» MORTE À 122 ANS (1)
– Trois œufs par jour (deux crus, un cuit),
– Peu de viande,
– Très peu de fruits et de légumes,
– Cuisine à l’huile d’olive,
– Cuisine à l’ail (dans la viande, le poisson, etc.),
– Chocolat,
– Biscuits,
– «Un doigt de porto»par jour,
– En bonus: cigarillos (jusqu’à ses 115 ans).
(1) ou à 99 ans si c’est sa fille Yvonne qui a usurpé son identité,
comme le prétend un généalogiste russe(
Libérationdu mardi
8 janvier).
A retrouver également dans la newsletter «Tu mitonnes»,
envoyée chaque vendredi aux abonnés de
Libération:
le menu VIP, la quille de la semaine, le tour de main,
des adresses, la recette du week-end…
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Par
BERNADETTE SAUVAGET
Envoyée spéciale à Lyon
Photo BRUNO AMSELLEM
P
arfois, il pianote sur son portable. Mais
le plus souvent, il prend abondamment
des notes sur un petit cahier. De bout
en bout du procès, le cardinal Philippe Barbarin est resté là, au premier rang, dans la salle
d’audience du tribunal de grande instance de
Lyon (Rhône). Quand Me Yves Sauvayre, l’avocat d’une des victimes de Bernard Preynat,
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
rappelle que le prêtre pédophile célébrait la
messe avec les mains qui lui servaient à se livrer à des abus sexuels sur de jeunes garçons
(«un sacrilège»), l’archevêque baisse la tête.
Qu’a-t-il griffonné mardi en fin d’après-midi,
lors du témoignage déchirant de Christian
Burdet, l’ancien scout de Saint-Luc ?
Tandis que le jour tirait à sa fin, Christian Burdet, 53 ans, s’est avancé à la barre. «Pour moi,
c’est grillé», a-t-il dit, les faits le concernant
étant prescrits. Son histoire est pourtant l’une
des plus graves de l’affaire Preynat. «On va
bien s’occuper de lui», avait lancé le prêtre pé-
Face aux victimes du prêtre pédophile
Bernard Preynat, le cardinal de Lyon a
consenti à expliquer son inaction mais s’est
retranché derrière le «secret professionnel»
pour éviter la condamnation. Le tribunal
rendra son jugement le 7 mars.
RÉCIT
dophile à sa mère en 1976, quand celle-ci
l’avait inscrit dans cette troupe si réputée de
scouts, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Né prématuré,
Christian en avait gardé des fragilités. «Mon
grand garçon, c’est notre secret», lui disait
l’abbé après l’avoir abusé. Des viols répétés.
Avant le départ en camp de vacances, Christian s’accrochait aux portes de la demeure familiale pour tenter d’échapper à son bourreau. Dans la famille Burdet, le prêtre avait
son couvert à la table du déjeuner dominical.
Son père, affirme Christian, lui signait de
temps en temps des chèques.
Soupçonné d’avoir abusé sexuellement d’au
moins une soixantaine de jeunes scouts dans
les années 80, Bernard Preynat devrait être
jugé à l’automne. A Lyon cette semaine, le tribunal présidé par Brigitte Vernay a examiné
les plaintes concernant Philippe Barbarin et
cinq de ses anciens collaborateurs, poursuivis
pour non-dénonciation à la justice des agissements du père Preynat et (pour certains d’entre eux) de non-assistance à personne en péril.
«Pourquoi un prêtre si pervers est-il resté aussi
longtemps dans le circuit ?» interroge Christian. Les victimes de Preynat pensaient pour
la plupart que leur agresseur était mort ou
avait été écarté de toute fonction. Le prêtre est
demeuré en poste jusqu’au 31 août 2015. Au
contact d’enfants. C’est par hasard, sur Internet, qu’Alexandre Hezez a découvert en 2014
que Preynat exerçait toujours son ministère.
C’est lui qui a lancé l’affaire en s’adressant en
juin de cette année-là au diocèse. «Je me levais
chaque matin en pensant qu’il pouvait s’en
prendre, ce jour-là, à un jeune garçon.»
«Erreurs»
La faute revient aux quatre archevêques qui
se sont succédé à Lyon : Albert Decourtray,
Jean Balland, Louis-Marie Billé (tous les trois
morts) et pour finir, Philippe Barbarin. «Les
décès successifs ont fait que la mémoire n’a pas
été transmise», a tenté d’expliquer l’avocat de
Barbarin, Me Jean-Félix Luciani. L’actuel archevêque a, lui, soutenu avoir fait confiance
aux décisions prises par ces prédécesseurs. En
clair, que le problème Preynat était à ses yeux
réglé. Alexandre Hezez l’a alerté à nouveau
en 2014. Barbarin a plaidé que «les faits étaient
anciens» et qu’il ne savait pas «quoi faire».
Est-il crédible? Est-ce suffisant pour l’exonérer de responsabilité ? Quoi qu’il en dise,
Barbarin –et c’est cela qui est troublant et qui
interroge – appartient à une génération
d’évêques avertis sur le drame de la pédophi-
PROCÈS
BARBARIN
La tolérance
zéro,
ce vœu pieux
de l’Eglise
A Lyon, lundi, lors du premier jour du procès du cardinal Barbarin et de cinq autres
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
lie. Ou du moins, il avait toutes les raisons de
l’être. Au tournant des années 2000, en
France, l’épiscopat catholique a été pris dans
une tourmente sans précédent: Pierre Pican,
un évêque, un des leurs, était condamné en
septembre 2001 à trois mois de prison avec
sursis pour ne pas avoir signalé les agissements pédocriminels de l’abbé René Bissey,
auteur de viols sur mineurs. Ce tremblement
de terre avait provoqué une vague de révélations, et cela avant même le grand scandale de
Boston, aux Etats-Unis, retracé en 2015 par le
film Spotlight. L’épiscopat français avait alors
été contraint de travailler la question de la pédophilie, à se mettre au clair avec les obligations légales, à faire une déclaration solennelle, à éditer (et rééditer) une brochure,
largement distribuée dans les milieux catholiques. Des années plus tard, quand les scandales d’Irlande ont à leur tour éclaté, l’Eglise catholique de France s’était même vantée d’avoir
été pionnière… Avant que l’affaire Preynat lui
revienne en boomerang, fin 2016.
Barbarin a-t-il vraiment appliqué les directives
que son institution catholique avait elle-même
édictées? Et les recommandations des papes
Benoît XVI et François, prônant l’un après
l’autre la tolérance zéro en matière de pédo-
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philie? Le tribunal ne jugera pas de la grave
faute morale commise par le diocèse de Lyon
dans la gestion du cas Preynat. Les quatre
jours d’audience à Lyon ont fait clairement apparaître ces fameuses «erreurs» concédées par
l’archevêque de Lyon. «Il a fait ce qu’il a pu.
Pourquoi lui faire l’injure de ne pas le croire?
Depuis le début, cet homme doit incarner les
silences de l’Eglise», plaide Me Luciani.
Mais ces «erreurs» n’étaient-elles pas plutôt
un système pour protéger Preynat, une
omertà organisée, comme le suspectent plusieurs victimes, une mécanique du silence
qui, finalement, à cause de la prescription,
empêche aujourd’hui Christian Burdet de réclamer justice? Ou s’agit-il d’une méconnaissance, d’une incompétence ? Ou alors d’un
calcul cynique? «Nous avons assisté au bal des
hypocrites», a lancé dans sa plaidoirie à
l’adresse des prévenus Me Yves Sauvayre. Il a
été de fait très dérangeant de voir des hommes
d’Eglise louvoyer, entretenir le flou, dire qu’ils
étaient au courant de pas grand-chose sauf de
rumeurs portant sur ce qui semble n’avoir été
qu’un secret de polichinelle, ou affirmer avoir
oublié, dès que c’était inconfortable, la teneur
d’entretiens avec Preynat ou des victimes.
«Tous les signaux envoyés n’ont pas été ceux en
faveur de la protection de l’enfance mais de la
protection de l’institution», a cinglé Me Nadia
Debbache, avocate des parties civiles.
Ravageur
Suivant la décision déjà prise par le parquet en
août 2016, qui avait classé sans suite les plaintes, la procureure adjointe n’a requis aucune
condamnation. Le tribunal de Lyon a mis l’affaire en délibéré et rendra son jugement le
7 mars. Il aura à déterminer si, au regard du
droit, la faute morale (d’avoir maintenu Preynat en poste en ne signalant pas à la justice ses
agissements, d’avoir maintenu ses victimes
dans le corset du silence) constitue aussi une
faute judiciaire. «Ce que je souhaite, moi, c’est
être reconnu comme victime», a dit Christian
Burdet. Le procès Barbarin a eu ce mérite, de
donner une occasion unique à des victimes de
dire publiquement à des responsables de
l’Eglise le mal subi, la souffrance enfouie pendant des années. Didier, le frère de Christian,
qui a lui aussi subi les assauts de l’abbé: «Ma
vie a commencé quand j’ai rencontré François
et Alexandre [les fondateurs de l’association
la Parole libérée créée à l’occasion de l’affaire
Preynat, ndlr]. Après, je n’étais plus coupable
d’avoir croisé un pédophile sur ma route.»
Mais ce procès aurait aussi pu être, pour
l’Eglise catholique, celui de la repentance, celui qui rompt avec le passé. Il a plutôt fait l’effet d’un terrible retour en arrière, rappelant
l’époque du procès de Pierre Pican. D’abord,
chacun des prévenus a voulu invoquer son
droit au silence, refusant de répondre aux
questions du tribunal et des parties civiles.
L’Eglise a alors frôlé la catastrophe: opposer
le silence à un procès sur le silence d’une institution, quoi de plus ravageur ? Flairant le
danger, Me Luciani a imposé un revirement.
Et le cardinal Barbarin s’est longuement expliqué, pendant trois heures. Mais pour éviter
les condamnations, les ecclésiastiques ont
ensuite invoqué le secret professionnel.
Comme Pican en son temps.
A l’instar des médecins, les ministres du culte
(rabbins, prêtres comme pasteurs) bénéficient
d’un secret professionnel lorsqu’ils reçoivent
les confidences de leurs fidèles. Ce secret est
cependant soumis à interprétation et à diverses jurisprudences. En 2001, le tribunal de
Caen ne l’avait pas retenu dans l’affaire Pican.
Pour Me Jean Boudot, «il est terrible de l’invoquer alors que depuis vingt ans l’Eglise tente
d’instaurer de la transparence dans le scandale de la pédophilie.» •
LA PRESCRIPTION EN DÉBAT
Le cardinal Barbarin et cinq autres prévenus ont
comparu pour «non-dénonciation d’agressions
sexuelles aggravées» : neuf victimes du père Preynat
leur reprochent de ne pas avoir dénoncé les
agissements du prêtre au moment où ils en ont eu
connaissance. Ce procès a de fait soulevé d’importantes
questions de droit, particulièrement en matière
de prescription de l’infraction de non-dénonciation
d’agressions sexuelles. Avec brio, Me Jean Boudot,
avocat d’un des plaignants, a démontré pourquoi il n’y
avait selon lui en l’espèce pas prescription, l’infraction
étant «continue» et non instantanée : l’obligation
de signaler ne commençait pas un jour précis mais
se poursuivait dans le temps. Ce point d’apparence
technique est d’une grande importance pour l’avenir :
il ouvre ou pas, selon la décision que prendra le tribunal
de Lyon, plus largement les poursuites pour ce motif.
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
© Radio France/Ch. Abramowitz
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
prévenus pour «non-dénonciations d’agressions sexuelles aggravées».
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Open d’Australie : tirage délicat pour Benoît Paire,
Joe-Wilfried Tsonga et Serena Williams
Le tirage au sort de l’Open d’Australie n’a pas gâté Benoît Paire et Joe-Wilfried
Tsonga. Le premier affrontera d’entrée l’Autrichien Dominic Thiem alors que le second pourrait être opposé à Novak Djokovic dès le deuxième tour. Roger Federer,
tenant du titre, est dans la partie de tableau de Rafael Nadal, qu’il pourrait rencontrer en demi-finale. Chez les dames, Serena Williams, en quête d’un 24e titre en
Grand Chelem pour égaler Margaret Court, a hérité d’un tirage délicat avec une
opposition dès les huitièmes de finale face à la numéro 1 mondiale, Simona Halep.
L’équipe de France, le 27 décembre à Créteil (Val-de-Marne).
PHOTO BY SANDRA RUHAUT. ICON SPORT
Mondial de handball: les Français sans
leur as mais pas sans atouts
Double tenante
du titre, la France
débute ce vendredi
le championnat du
monde germanodanois en favorite.
Elle devra pourtant
composer sans
Nikola Karabatic,
blessé au pied.
Par
SYLVAIN
MOUILLARD
M
ine de rien, la dernière fois que
l’équipe de France
de handball s’est présentée
à une compétition internationale sans Nikola Karabatic
remonte à 2003. Et encore :
lors de ce Mondial au Portugal, l’arrière gauche de 18 ans
était remplaçant, placé en tribunes par un Claude Onesta
soucieux de ne pas exposer
trop tôt le wonder boy.
Seize années plus tard, les
Bleus attaquent ce vendredi
le Mondial germano-danois
contre le Brésil (coup d’envoi
à 20 h 30) sans le meilleur
joueur de leur histoire. Opéré
en octobre d’un hallux valgus
au pied gauche (une déformation du gros orteil qui
le faisait souffrir depuis
deux ans), Karabatic reste
bien présent dans les esprits.
Son sélectionneur, Didier
Dinart, l’a placé sur une liste
élargie, au cas où le joueur
du PSG défierait les délais de
guérison. Pour un peu que la
relève peine à se mettre au
niveau, et l’ombre d’un retour anticipé se fera plus
pressante…
«Boule». Reste que le débat
ne mène pas bien loin. Oui,
Karabatic, 34 ans, est «irremplaçable», comme le serinent
ses coéquipiers. C’est à lui
qu’on refile la balle quand les
fins de matchs sentent la
poudre. Autre vérité: Karabatic ou pas, le groupe convoqué par Didier Dinart et son
adjoint Guillaume Gille est
au niveau, favori de la compétition avec l’Espagne et
le Danemark. Si elle venait
à l’emporter, l’équipe de
France deviendrait la première nation à décrocher
trois titres mondiaux consécutifs. Il faudra pour cela en
passer par dix rencontres en
seize jours de compétition ;
nouveau record, trouvaille de
la fédération internationale
pour s’assurer de garder les
«grosses» nations en lice le
plus longtemps possible, et,
en conséquence, remplir
les salles et satisfaire les
diffuseurs.
Les 17 Bleus du voyage (dont
un remplaçant) ne seront pas
de trop. Avec une idée directrice : sans groupe élargi et
homogène, point de salut. On
a demandé à plusieurs acteurs du handball tricolore ce
qu’il coûtait de se maintenir
au plus haut niveau, ce que
les Bleus parviennent à faire
depuis 1992 (19 médailles sur
34 possibles). Tout d’abord :
des athlètes avec une forte
capacité d’adaptation (le talent). La révolution copernicienne du handball remonte
à l’an 2000, quand une nouvelle règle autorise l’engagement rapide. Plus besoin, dès
lors, que l’équipe adverse soit
replacée dans son camp pour
que l’arbitre fasse redémarrer
le jeu après un but. Le
rythme s’emballe. Philippe
Gardent, ancien international surnommé «Boule» et désormais entraîneur de Toulouse, se souvient: «Avant, on
pouvait faire trois tours de
terrain pour fêter un but. La
première fois qu’on avait testé
cette règle avec l’OM-Vitrolles
lors d’un tournoi en Suisse, on
avait pris la misère contre
LE PROGRAMME
DES BLEUS
n Vendredi 11 janvier, 20 h 30 : France-Brésil.
n Samedi 12 janvier, 20 h 30 : France-Serbie.
n Lundi 14 janvier, 20 h 30 : France-Corées.
n Mardi 15 janvier, 20 h 30 : Allemagne-France.
n Jeudi 17 janvier, 20 h 30 : France-Russie.
Après ce tour préliminaire, un tour principal
qualifiera quatre équipes pour les demi-finales
le 25 janvier.
n Finale le 27 janvier à Herning, au Danemark.
une équipe de Razmoket.» Les
physiques se transforment
en conséquence. Le cœur de
la défense culmine souvent
à 2 mètres de hauteur, pour
une centaine de kilos sur la
balance, le tout assorti à une
mobilité surprenante. En
équipe de France, ces profils
sont incarnés par les pivots
Luka Karabatic et Ludovic
Fabregas, capables d’être
aussi performants en attaque
qu’en défense.
Détection. Eric Quintin,
entraîneur de l’équipe de
France jeunes et formateur
émérite, théorise l’histoire
ainsi: «Le plus possible, on essaie de ne pas avoir de demijoueurs, c’est-à-dire des gars
qui ne soient cantonnés qu’à
un rôle.» C’est d’ailleurs ce
qui a coûté sa place au Nantais Nicolas Tournat, le
meilleur pivot d’attaque au
monde (de l’aveu même de
Dinart), mais recalé au dernier moment pour ses lacunes défensives.
Ces atouts sont raccord avec
l’identité des Bleus depuis
des années: un socle défensif
d’airain et un jeu rapide vers
l’avant. «On a du robuste
à présenter, glisse Philippe
Gardent. Ce qui permet d’user
physiquement nos adversaires, d’autant que nos joueurs
attaquent et défendent.» Sur
la ligne de départ face aux
autres nations, la France
semble avoir une longueur
d’avance.
«Dans la formation, on a
longtemps recherché des
grands gabarits pour rattraper notre déficit de taille, se
souvient Philippe Bana, le directeur technique national.
On a réglé ce problème et on
est revenu à plus de diversité,
l’alliance de la vitesse et de la
force.» Même les gauchers,
souvent denrée rare, foisonnent: les Bleus en aligneront
six au Mondial. Tout cela a
un coût : 10 millions d’euros
par an, chiffre Philippe Bana,
pour entretenir un système
de détection et de formation
avec «un encadrement composé des meilleurs, des tauliers qui sont eux-mêmes
passés par ce parcours». En
somme, le triptyque longévité-mémoire-continuité. Mais
toujours cette question: sans
Karabatic, qui prendra les
clés quand ça vaudra cher ?
La compétition le dira. •
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u 21
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
PSG: les trois leçons
d’une élimination
Soirée intrigante mercredi ne pouvait nous arriver», a
au Parc des princes, où le commenté l’entraîneur de
Paris-SG a baissé pavillon Paris, Thomas Tuchel. Moins
(1-2) en quart de finale d’une de courses sans ballon pour
compétition (la Coupe de la les attaquants, moins de
Ligue) qu’il remporte de- combat pour les défenseurs,
puis 2014, face au 20e et der- moins d’intensité pour tout
nier de Ligue 1, l’En-Avant de le monde: les présents ont eu
Guingamp (EAG), qui s’est vu plus d’indices qu’il n’en faut.
octroyer pas moins de trois Depuis fin novembre, les Papenaltys. Sur le dernier, ac- risiens sont à l’arrache (1-0
cordé aux Bretons dans les contre Nantes ou Toulouse,
arrêts de jeu, on a
nul à Bordeaux
vu l’attaquant
ou Strasbourg)
ANALYSE
Marcus Thuram
mais ils ont les
miser quelque chose comme mêmes manières de nantis
sa carrière : puisqu’il avait que quand ils en passaient
déjà manqué le premier 4 ou 5 par match. Du coup, ils
péno, un second échec dans ont fini par tomber de haut et
le même match aurait pu les manières de gentlemen
plonger le gamin (21 ans) – faciles à adopter quand ça
dans des affres dont il aurait roule – ont disparu, Tuchel
mis des mois à se remettre.
s’en prenant par exemple duThuram a de qui tenir : son rement à l’arbitre.
père a été champion du Deuxième enseignement,
monde en 1998 et a imposé à plus difficile à corriger: le nison fils de loger à côté du veau incertain d’une palanstade du Roudourou – his- quée de joueurs (Moussa
toire d’éviter les retards aux Diaby, Juan Bernat, Thilo Keentraînements, objectif par- hrer, Thomas Meunier) capatiellement atteint– quand la bles d’accompagner le mouplupart des joueurs de l’EAG vement les grands soirs mais
habitent sur la côte. Mercredi, impuissants à inverser la tenc’est Marcus qui obtient le dance lorsque ça se complidernier penalty, seul face à… que, quand ils ne craquent
quatre défenseurs parisiens. pas (Kehrer et Bernat merQuatre. Difficile quand même credi) purement et simplede ne pas en retenir quelques ment. Dans le sport comme
enseignements. En voilà ailleurs, seul l’échec et la diftrois, du moins grave au plus ficulté disent les choses. Ce
problématique.
qui renvoie à la construction
Le premier : la suffisance. de l’effectif depuis que le di«On a joué avec trop de recteur sportif brésilien Leoconfiance, on pensait que rien nardo a disparu : des super-
stars mondiales cohabitant
avec des éléments beaucoup
plus faibles, alors que les
équipes qui réussissent en Ligue des champions affichent
un profil plus égal, quitte à
aller moins haut, comme Liverpool la saison passée.
Troisième leçon, gravée dans
le marbre: dans la difficulté,
Neymar a vite fait de croire
qu’il trouvera plus sûrement
la solution tout seul qu’en
s’appuyant sur les copains, et
il semble qu’il a raison à
l’usage. L’estime toute relative dans laquelle il tient ses
équipiers s’était déjà vue en
février, lors de la défaite (1-3)
à Madrid en 8e de finale de la
Ligue des champions. On
peut s’insurger, crier au
crime contre l’équipe. Ou s’en
remettre à son instinct de
joueur: c’est Neymar qui fera
gagner le Paris-SG, et non pas
le Paris-SG qui fera gagner
Neymar. Cet instinct de
joueur a parlé à un moment
assez invraisemblable mercredi et c’est Thuram qui raconte: «Avant le troisième penalty, il est venu me parler et
il m’a dit que j’étais un grand
joueur et que je devais le tirer
[malgré son échec précédent,
ndlr]. Peut-être voulait-il que
je rate.» On parie plutôt sur
autre chose, un truc de joueur
à joueur, entre frères de ballon. Ça dirait une sacrée hauteur de vue. Mais franchement, qui en doute ?
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E-mail
15
C’est le nombre de personnes arrêtées
en Espagne dans le cadre du démantèlement d’un réseau de trucage de matchs de
tennis. Des enquêtes ont été ouvertes contre
68 autres, dont 28 joueurs, l’un ayant participé
au dernier US Open. Les membres du réseau pariaient sur des matchs dont ils s’étaient assurés
du résultat à l’avance en achetant les joueurs.
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
Football Antoine
Kombouaré va
entraîner Dijon
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80€, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Deux mois après son limogeage
de l’En Avant de Guingamp, Antoine Kombouaré a été nommé
jeudi à la tête de Dijon, 18e de
Ligue 1, qui s’était séparé le
31 décembre d’Olivier Dall’oglio,
en place depuis six ans. Pour sa
première dans ses nouvelles
fonctions, l’ancien coach du
Paris-SG, de Valenciennes ou
du RC Lens, 55 ans, aura déjà la
pression du résultat contre
Montpellier, dimanche, alors
que les poursuivants Monaco
(19e à 3 points) et Guingamp (20e
à 5 points) poussent derrière.
Expire le
mois
année
Signature obligatoire :
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de 391€ pour un an
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
IDÉES/
CATHERINE CALVET
et ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
A
lors que des élections anticipées doivent se tenir
le 9 avril en Israël, l’historien Jean-Pierre Filiu publie Main
basse sur Israël. Nétanyahou et la
fin du rêve sioniste (La Découverte,
2019), un essai cash qui explique
pourquoi il faut prendre le Premier
ministre israélien très au sérieux.
Benyamin Nétanyahou marque
déjà l’histoire d’Israël ?
On aurait tort de le voir comme un
accident de l’histoire. En France,
nous avons toujours tendance à en
discuter à l’aune du conflit israélopalestinien, chacun campant sur
des positions rarement remises en
question. Il y a de la part des opposants à Nétanyahou, comme
d’ailleurs de la part des opposants
à Trump, une forme spontanée de
rejet et de mépris. Benyamin Nétanyahou ne serait pas intéressant,
trop grossier, incontrôlable. Moi, je
le prends très au sérieux. C’est un
grand politique et même un «refondateur». Il y aura dans l’histoire le
fondateur d’Israël, David Ben Gourion, et le refondateur, Benyamin
Nétanyahou.
Un refondateur qui s’éloigne du
rêve sioniste, dites-vous…
Il nous renvoie à la genèse d’Israël.
Il incarne la revanche de Zeev Jabotinsky, leader de l’aile droite du
mouvement sioniste, sur le fondateur travailliste Ben Gourion. Il
réécrit le récit national aux dépens
de celui des pionniers progressistes
d’Israël. Benyamin Nétanyahou ne
parvient à devenir un «refondateur» qu’après avoir vaincu
deux grands généraux et premiers
ministres : Yitzhak Rabin et Ariel
Sharon. Il a entretenu le climat de
haine qui favorise, en 1995, l’assassinat de Rabin, ainsi que le montre
le documentaire d’Amos Gitai,
le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin,
(2015).
Quant à Sharon, avant de sombrer
en 2006 dans un coma qui le conduira à la mort, il pensait avoir neutralisé Nétanyahou, sauf que celui-ci ne laisse jamais tomber, c’est
un lutteur, un survivant. C’est lui
qui a introduit cette violence dans
le débat politique israélien. Et cela
n’a fait que s’aggraver.
Aujourd’hui, elle s’exerce contre la
gauche, mais aussi la justice, la
presse, les ONG et même la police,
ils seraient tous unis dans un complot pour l’abattre! Ce phénomène
nous concerne tous, c’est ce qu’on
découvre à l’échelle mondiale avec
Trump, un mode de gouvernement
brutal que Nétanyahou a banalisé.
Il a passé une grande partie de sa
vie aux Etats-Unis…
Jean-Pierre
Filiu
«Il y aura dans
l’histoire d’Israël
le fondateur,
Ben Gourion,
et le refondateur,
Nétanyahou»
DR
Recueilli par
Il y a fait ses études et une partie de
sa carrière. Il y a compris qu’un destin politique se construit sur de
puissants mécènes. Cela explique sa
victoire surprise en 1996 sur Shimon
Pérès, que tout le monde donnait
gagnant. Il avait constitué un véritable «trésor de guerre» auprès de ses
amis américains. L’alliance financière et idéologique entre la droite
dure en Israël et aux Etats-Unis s’incarne alors entre Benyamin Nétanyahou et son très généreux soutien, Ronald Lauder, lié au groupe
cosmétique du même nom. Avec
des moyens aussi conséquents, Nétanyahou va révolutionner les campagnes électorales israéliennes : il
introduit les clips, la «com», en clair
la propagande moderne… Lors du
débat télévisé avec Pérès, Nétanyahou hypnotise la caméra en la fixant
Le Premier ministre vient
de battre tous les records
de longévité politique dans
son pays, dont il marque
déjà l’histoire, analyse
l’historien. Bien avant
Trump, il a inauguré
et banalisé un mode
de gouvernement brutal,
dit «illibéral».
avec des phrases percutantes, alors
que Pérès, verbeux, reste tourné
vers le modérateur.
Benyamin Nétanyahou, c’est un
mélange d’habileté et d’obscénité:
en 1993, il est le premier politicien
israélien à avouer une liaison adultérine. L’opinion est alors partagée
entre l’accablement et la stupéfaction. Mais cet aveu lui sert d’argument politique trois ans plus tard
face à Pérès. Benyamin Nétanyahou
rappelle avoir menti à sa femme,
mais pour mieux renverser la situation: qu’est-ce qu’un tel mensonge
face à Pérès qui aurait «menti à son
peuple, qui n’a pas tenu ses promesses de paix et de sécurité?». Habile.
Le conseiller de Benyamin Nétanyahou est alors Arthur Jay Finkelstein, artisan de plusieurs victoires
de la droite dure américaine. Un des
premiers à travailler sur les segments d’opinion, à peaufiner les
punchlines… La campagne fut cependant plus convaincante que les
premiers mois de pouvoir. Benyamin Nétanyahou n’était pas prêt.
Après un intermède travailliste,
Sharon, en embuscade, a repris
en 2000 le pouvoir et le Likoud.
Mais Nétanyahou n’abandonne
jamais.
Vous évoquiez Ronald Lauder,
un personnage étonnant…
Ce milliardaire américain, président du Congrès juif mondial
depuis 2007, a longtemps été l’un
des plus proches de Nétanyahou,
qui depuis lui a préféré Sheldon Adelson, le magnat des casinos
de Las Vegas. Ronald Lauder reste
fidèle au Parti républicain, aux
Etats-Unis, et au Likoud, en Israël,
mais, à la veille des 70 ans de l’Etat
hébreu, il critique durement la politique de Benyamin Nétanyahou et
son abandon de la solution à deux
Etats: «Si les tendances actuelles se
poursuivent, Israël fera face à un
choix terrible, soit accorder la plénitude de leurs droits aux Palestiniens
et cesser d’être un Etat juif, soit leur
dénier ces droits et cesser d’être un
Etat démocratique.» Il accuse le
gouvernement israélien d’être responsable de la désaffectation croissante de la diaspora juive envers
l’Etat hébreu.
Un des points fort de votre livre,
le rôle de la diaspora…
Mais la diaspora ne pourra pas faire
tomber Nétanyahou, il a déjà un
plan B. Il a préféré se tourner vers la
droite évangélique plutôt que rendre des comptes à la diaspora juive.
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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u 23
Le 6 décembre 2016,
la statue dorée de Nétanyahou
face à l’hôtel de ville de Tel-Aviv.
Cette œuvre polémique
de l’artiste Itay Zalait avait été
retirée le jour même.
PHOTO ODED BALITY. AP
Il a troqué le sionisme juif contre le
soi-disant «sionisme chrétien». La
diaspora risquait de se montrer trop
critique, car ses institutions représentatives sont toujours plurielles.
L’Agence juive a nommé en juin à sa
tête le chef de file de l’opposition à
Benyamin Nétanyahou, Yitzhak
Herzog. En réponse, le gouvernement vient de rattacher le portefeuille de l’Immigration (donc de
l’alya) au ministère du Tourisme !
Tout un symbole ! Les juifs de la
diaspora ne seraient plus que des
touristes en Israël! Lors des cérémonies du 70e anniversaire d’Israël,
le 14 mai, Nétanyahou a réservé une
soirée de travail aux représentants
des évangéliques du monde entier
pour élaborer avec eux une stratégie
globale, qui porte d’ores et déjà ses
fruits au Brésil.
Un autre héritage idéologique de
Zeev Jabotinsky ?
Zeev Jabotinsky disait qu’il fallait
«se débarrasser de la diaspora avant
qu’elle ne se débarrasse de nous». Car
il avait peur de la fatalité de l’assimilation. Pour lui, seul un juif vivant
sur la terre d’Israël peut être juif.
Cette idée est reprise par Nétanyahou, en ciblant les juifs américains.
En 2000, il feint de s’étonner que la
population juive d’Israël ait été multipliée par dix en un demi-siècle, atteignant le niveau de la population
juive américaine, demeurée constante sur la même période. Il met en
cause les mariages mixtes, et, plus
généralement, l’assimilation, dans
cette stagnation qui menacerait
l’identité juive hors d’Israël.
Nétanyahou aurait aussi une
stratégie européenne…
Il voudrait mener une campagne
d’Europe comparable à sa campagne d’Amérique contre Obama,
même s’il n’est pas directement responsable de la défaite des démocrates. Pour lui, l’Europe de l’avenir
n’est pas celle d’Emmanuel Macron
ou d’Angela Merkel, mais celle de
Viktor Orbán en Hongrie, de Matteo
Salvini en Italie et de tous les populistes qui arrivent au pouvoir en Pologne et ailleurs. Il partage avec eux
un ennemi commun, le philanthrope juif George Soros, accusé de
vouloir imposer le «multiculturalisme». Il prétend que Soros aurait
voulu intégrer les immigrés africains en Israël. Comme les autres
populistes, Nétanyahou, qui soutient les expulsions de réfugiés et
les politiques antimigratoires en
Europe, accuse Soros de tous les
maux, n’hésitant pas à attiser les populaire, caricaturant ses rivaux en
campagnes antisémites contre lui. menaces pour cette souveraineté. Il
Ce n’est pas anecdotique à la veille a fragmenté l’opposition, avant de
des élections européennes. L’Eu- diffamer sur le même registre la porope est le continent où fut perpétré lice, la presse, les ONG et la Cour sule génocide juif.
prême. Restent les milieux cultuVous avez décidé d’écrire ce livre rels. Il n’hésite pas à les attaquer, les
après les déclarations de Néta- accusant de profiter de subventions
nyahou en 2015 sur le Grand publiques. Les franchises universiMufti de Jérusalem et les nazis… taires résistent. L’Université hébraïC’était trop énorme. Benyamin Né- que de Jérusalem campe sur son intanyahou a déclaré la veille d’une dépendance académique depuis
visite en Allemagne, devant le Con- 1925, donc elle sait comment faire.
grès sioniste, que ce leader palesti- Les affaires l’ébranlent-elles ?
nien avait inspiré la solution finale. Il y en a tellement. S’il n’y a qu’un
Angela Merkel a été obligée de réaf- seul Watergate, un seul Irangate, on
firmer que l’Allemagne assumait le ne compte plus les Bibigates ! Une
rôle de Hitler et des nazis dans la dizaine, dont trois affaires en cours
Shoah! Cette falsification grossière sur lesquelles la police a recomde l’histoire n’avait pas
mandé sa mise en exapour seul but de diamen pour corruption.
boliser une fois de plus
Mais Nétanyahou se
les Palestiniens, c’était
borne à affirmer qu’«il
aussi une mauvaise
n’y aura rien, parce
manière faite à Merkel
qu’il n’y a rien», en requi venait d’accueillir
gardant la caméra en
près d’un million de
face. Il met ces accusaréfugiés. Dans le cadre
tions sur le compte
de cette campagne
d’un vaste complot vieuropéenne, il a rédigé
sant à le contraindre à
un communiqué avec
se «retirer de Judée et
Varsovie visant à déde Samarie», la Cisjordouaner les Polonais
danie occupée. Donald
d’une quelconque resTrump peut tenir le
ponsabilité dans la
JEAN-PIERRE FILIU
même discours en inShoah. Il soutient
MAIN BASSE
voquant une invasion
aussi Orbán dans son
SUR ISRAËL.
mexicaine ou Viktor
projet de musée sur
NÉTANYAHOU ET
Orbán en prétendant
l’Holocauste
qui
LA FIN DU RÊVE
défendre son pays
«blanchit» le régime
SIONISTE
contre une invasion
collaborationniste de
La Découverte,
musulmane. La seule
Budapest. Mes collè224 pp., 16 €.
question est de savoir
gues historiens de
s’il sera mis en examen
Yad Vashem, le mémorial de la avant ou après les élections. Même
Shoah de Jérusalem, qui s’expri- s’il est mis en examen avant, il peut
ment rarement, ont dénoncé publi- se présenter, et il assure qu’il le fera,
quement de tels détournements. en se posant en victime. Il n’est
Benyamin Nétanyahou manipule pourtant plus le maître du temps. Il
dans des logiques politiciennes y a 52% des Israéliens opposés à son
l’histoire de la Shoah, du jamais vu maintien au pouvoir, et ce chiffre
en Israël.
monte à 62% s’il est mis en examen.
Est-ce que son histoire person- D’où ces élections anticipées.
nelle l’explique ?
N’avez-vous pas peur d’être acIl était en 1996 le plus jeune Premier cusé d’antisionisme ?
ministre d’Israël. Le premier à être J’enseigne depuis une douzaine
né en Israël, après la Seconde d’années, en France et aux EtatsGuerre mondiale. Il n’a aucun scru- Unis, l’histoire du Moyen-Orient,
pule à se servir de l’Holocauste pour dont Israël est une composante esdélégitimer ses adversaires. Comme sentielle. J’ai des relations nourries
jamais personne n’a osé le faire, sur- avec mes collègues israéliens des
tout pas un chef de gouvernement. universités de Tel-Aviv et de JérusaC’est un ancien soldat d’élite. On lem. Mon livre se conclut en suggépeut y voir une des sources de son rant des pistes de relance d’un mouincroyable pugnacité.
vement sioniste que Nétanyahou a
Il n’a personne face à lui…
enfermé dans une impasse. Celui-ci
C’est l’argument toujours mis en nous apprend en outre beaucoup
avant par les dirigeants illibéraux, sur le monde actuel. Il a inauguré le
qui se prétendent la seule option trumpisme avant Trump, il est l’un
possible. L’incapacité à construire des premiers de la mouvance illibéune alternative à Nétanyahou dérive rale à diriger un gouvernement. J’esdu fait que ses adversaires le com- père contribuer à ouvrir en France
battent sur son propre terrain, où il un débat que je trouve bien plus
reste le plus fort. Lui, comme les animé et plus libre en Israël. Nous
autres populistes, se pose en incar- devons mesurer les conséquences
nation unique de la souveraineté historiques du scrutin du 9 avril. •
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24 u
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
De Balkany à Benalla,
les présidents passent,
les intermédiaires restent
Depuis la révélation, à Noël, d’un voyage de
l’ancien garde du corps d’Emmanuel Macron
au Tchad début décembre, quelques jours
seulement avant une visite présidentielle,
les révélations se succèdent et confirment
la persistance de la Françafrique.
L
e président tchadien, Idriss
Déby, au pouvoir à N’Djamena depuis 1990, n’en est
pas à son premier intermédiaire
proche de l’Elysée, loin s’en faut.
Sous le quinquennat de Nicolas
Sarkozy (2007-2012), l’un des
amis intimes du président fran-
L'ŒIL DE WILLEM
çais, Patrick Balkany, avait ses
entrées au palais à N’Djamena.
Et il s’entendait si bien avec les
Tchadiens que sa commune de
Levallois-Perret (Hauts-de-Seine)
signa même un lucratif contrat
de près de 6 millions d’euros,
en août 2008, pour remettre à
neuf l’ambassade du Tchad à
Paris. Pour patienter, l’édile de
Levallois mit des bureaux de sa
mairie à disposition des diplomates tchadiens. Dans ces an-
l’Elysée de Macron. Mais, avant
sa chute brutale, n’apparaissait-il
pas toujours au côté du président
français sur les photos ? Les dirigeants africains ont bien noté
que Macron n’avait jamais publiquement désavoué son ex-garde
du corps. Mieux, il a récemment
appelé à «l’indulgence» vis-à-vis
de lui et, comme l’ont révélé
Mediapart et le Canard enchaîné,
échangé des messages personnels avec lui. De là à penser que
les deux hommes sont restés très
liés, voire que Benalla a toujours
l’oreille du Président…
Enfin, les dirigeants de «l’ancien
monde» françafricain, celui dont
chaque président nouvellement
élu à l’Elysée annonce la fin, mais
qui ne veut pas mourir, savent
d’expérience qu’il vaut mieux
ménager le «grand frère» français. On ne sait jamais avec lui.
Un jour, il reçoit en grande
pompe le colonel Kadhafi, et,
quelques années plus tard, il le
bombarde (Sarkozy). Un jour, il
dit qu’il n’interviendra jamais au
sol au Mali contre les jihadistes,
et, du jour au lendemain, il lance
ses troupes à l’assaut des «groupes terroristes» (Hollande). Et
que faut-il penser du sort réservé
à l’Ivoirien Laurent Gbagbo qui
avait osé défier l’ex-puissance
coloniale, sous Chirac, et qui sortit de son palais d’Abidjan sous
une pluie de bombes de l’armée
française (sous Sarkozy), avant
d’être remis à la Cour pénale
internationale à La Haye par le
nouveau pouvoir d’Alassane
Ouattara, grand ami de l’exmaire de Neuilly…
Début décembre, Benalla a été
reçu à N’Djamena par un
homme, Idriss Déby, qui sait le
rôle clé joué par la DGSE dans
son arrivée au pouvoir, en 1990, à
la tête du Tchad en lieu et place
de Hissène Habré, jugé alors trop
proche des Américains. Finalement, si la «République des intermédiaires» résiste et persiste,
c’est sans doute qu’on ne prête
qu’aux riches. En Afrique,
comme ailleurs. •
Lire aussi le dossier paru dans Libération daté du 7 janvier.
Par
THOMAS
HOFNUNG
DR
IDÉES/
nées-là, on put aussi apercevoir
Balkany un peu plus au sud, en
République centrafricaine, où
son nom apparaît dans l’affaire
d’Uramin, du nom de cette entreprise canadienne qui vendit à
Areva ses exploitations minières
sur le continent africain à un prix
exorbitant (vente sur laquelle la
justice française enquête).
Sur les bords de Seine, les présidents passent, mais sur le continent africain, les intermédiaires
restent. Leur maître incontesté, à
ce jour, demeure Robert Bourgi.
Cet avocat, qui se présente abusivement comme l’héritier de Jacques Foccart, l’ex-«Monsieur
Afrique» de De Gaulle, a surtout
fait le go-between, dans les années 2000 entre plusieurs dirigeants de l’ex-pré carré français
en Afrique, à commencer par le
Gabon d’Omar Bongo, et l’Elysée.
Son rôle ? Outre celui de porteur
de valises de billets, qu’il a publiquement assumé dans un entretien retentissant, en 2011, publié
dans le Journal du dimanche,
«Bob» (son surnom) était le dépositaire de messages oraux qualifiés de «confidentiels», de ceux
qui ne laissent pas de trace, qu’on
ne pourra jamais archiver au
Quai d’Orsay, et qui s’échangent
de président à président.
D’homme à homme, devrait-on
dire.
Certains chefs d’Etats africains
en sont friands. Car ils veulent
pouvoir accéder au «patron» de
l’Elysée sans passer par les circuits officiels, où les procédures
sont codifiées à l’extrême, à leurs
yeux, et où le secret s’évente plus
vite qu’il ne faut pour le formuler.
«Secret de deux, secret de dieu ;
secret de trois, secret de tous», dit
le proverbe.
Ces messagers sont d’autant plus
précieux que les liens se distendent peu à peu entre le France et
certaines de ses anciennes colonies. Aux prises avec l’affaire dite
«des biens mal acquis», le Congolais Denis Sassou N’Guesso en
sait quelque chose. Reçu chaleureusement à Paris sous Jacques
Chirac, il fut au départ tenu à distance par Nicolas Sarkozy, et
snobé par François Hollande. S’il
parvient à chaque changement à
l’Elysée à se rendre indispensable, en étant toujours prêt à rendre service (dans la crise centrafricaine, notamment), le
président du «Congo-Brazza»
cherche en permanence à préserver un contact direct avec
l’Elysée, via ces intermédiaires
divers et variés.
Cette préoccupation explique
peut-être pourquoi il a accueilli,
il y a quelques semaines, dans
son fief d’Oyo (sa ville natale)
Alexandre Benalla, l’ex-chargé de
mission auprès d’Emmanuel
Macron. Tout comme
Idriss Déby, qui a reçu le désormais consultant Benalla en son
palais, début décembre, comme
l’a révélé la Lettre du continent.
On peut y voir une forme de crédulité : Benalla n’occupait pas
une place centrale au sein de
Ex-journaliste à «Libération».
Chef de la rubrique politique
et international du site
The Conversation
(theconversation.com/fr).
Auteur avec Antoine Glaser
de Nos chers espions en Afrique
(Fayard).
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
PHILOSOPHIQUES
Par
MICHAËL FŒSSEL Professeur
de philosophie à l’Ecole polytechnique
La violence sans fin
Il faut se réjouir d’une moindre tolérance
à l’usage de la force. Mais pourquoi l’assimiler
systématiquement au mal ?
Q
uiconque s’aventure ces
jours-ci sur un plateau de
télévision doit s’attendre
une question préliminaire: «Condamnez-vous la violence?» En règle
générale, cette question est posée
alors que défilent à l’image des
scènes éprouvantes où des gilets
jaunes, des casseurs ou des individus difficiles à identifier s’attaquent brutalement à des policiers,
à des journalistes ou à des badauds. Dans un tel contexte, il est
préférable pour l’invité de répondre par l’affirmative. L’attente qui
u 25
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pèse sur lui est normale: qui pourrait se réjouir de voir quelqu’un
roué de coups sous les cris d’une
foule? Le problème surgit lorsque
la condamnation de la violence est
non seulement le point de départ
exigé d’une discussion politique,
mais son unique objet légitime. De
plus en plus souvent, la suspicion
commence dès l’instant où le
même invité fait suivre sa condamnation d’un «mais». Qu’il
tente d’exposer les causes de ces
actes, qu’il compare la brutalité
physique de certains manifestants
avec des formes de violences sociales ou qu’il incrimine les excès de
la politique de maintien de l’ordre,
il passe pour un complice objectif
d’agitateurs radicalisés.
Aujourd’hui, on a tendance à assimiler la violence au mal. Le mal se
condamne, il ne s’explique pas.
Cette assimilation est liée à une
plus grande sensibilité des sociétés
contemporaines aux violences, du
moins lorsque celles-ci sont visibles. Cette baisse de la tolérance
sociale à l’égard de l’usage de la
force est, en soi, une bonne nouvelle. La somme inouïe des crimes
perpétrés au XXe siècle fait que l’on
trouve intolérables des violences
qui étaient jusque-là acceptées
comme un destin ou comme une
rétribution divine.
Définie comme l’exercice d’une
force disproportionnée sur un être
vivant, la violence apparaît comme
une négation de la vulnérabilité.
Or, après tant de crimes perpétrés
au nom d’idéologies de la puissance, la vulnérabilité est devenue
une valeur positive. On aborde
moins les droits humains (ou a fortiori ceux du vivant) comme les
attributs d’un être capable de
transformer activement le monde
que comme ceux d’une personne
qu’il faut préserver de toute
atteinte extérieure.
Les images de violence sont d’autant plus insupportables qu’elles
renvoient à une réalité qui n’a pas
davantage de but que de terme.
Pour distinguer les violences politiques de la brutalité gratuite, on a
longtemps convoqué une philosophie de l’histoire. La fameuse
phrase de Marx selon laquelle «la
violence est l’accoucheuse de toute
vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs» suppose que
l’émergence d’un nouveau monde
se fait dans la douleur, ne serait-ce
que parce que les représentants de
l’ancien système résistent aux
assaillants. Dans ce cadre, la violence politique a un terme parce
qu’elle a une finalité: elle est censée
s’arrêter quand le but est atteint,
c’est-à-dire après la révolution.
L’histoire contemporaine a malheureusement démontré le contraire, rendant inopérantes les définitions de la violence comme
d’un moteur dialectique de l’histoire. On aurait plutôt affaire à ce
qu’Etienne Balibar appelle des
«violences inconvertibles», c’est-àdire à des démonstrations de force
nue qui n’entretiennent plus
aucun lien avec la raison ou la li-
berté. Il n’y a rien à regretter dans
l’abandon des philosophies de
l’histoire qui justifiaient la violence a priori sous prétexte que
l’on ne fait pas une omelette sans
casser des œufs. Mais la sensibilité
nouvelle à la violence implique
aussi de nouvelles exigences. On a
parlé de «violences extrêmes» pour
décrire ce qui s’est produit récemment dans les rues de Paris. Jusque-là, cette formule était utilisée
par les historiens ou par les anthropologues pour décrire la planification et l’exercice d’une cruauté
de masse dans un contexte génocidaire ou au cours d’une entreprise
terroriste.
Que la violence soit devenue sans
«fin» (ni but ni terme) ne justifie
pas que l’on amalgame la destruction d’une vitrine, des coups
échangés à la marge d’une manifestation et le projet de détruire
systématiquement une population. C’est précisément si l’on veut
lutter contre la violence qu’il faut
résister à la montée aux extrêmes
et apprendre à reconnaître les formes diverses où elle s’exprime. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel,
Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
Gilets jaunes: un arsenal sécuritaire
«antidémocratique»
démontrent l’absence totale de rigueur
juridique.
Nous risquons d’aboutir aux mêmes conséquences en élargissant cette loi aux manifestations. Rien ne permettra de garantir
son application, et même si cela venait à
être fait, il y aura une opposition frontale à
l’ordre constitutionnel et au droit français.
D’ailleurs, pour le Syndicat de la magistrature, il s’agirait d’une «attaque contre le
droit à manifester», une solution «antidémocratique».
Le gouvernement, pour stopper les heurts
violents, malheureusement trop souvent
répétés ces dernières semaines, ferait
mieux de s’attaquer aux racines du mal. Il
n’est pas normal que la société connaisse
une montée inquiétante de la précarité,
des inégalités, du sentiment d’injustice et
d’iniquité. Il n’est pas normal que le pouvoir impose une politique totalement
injuste et impartiale, satisfaisant les
demandes des puissants, supprimant l’ISF
et les principales législations fiscales en
faveur des plus riches, sans soutenir le
pouvoir d’achat et la condition des plus
démunis.
Plutôt que d’écouter les doléances du peuple, le gouvernement préfère répondre au
mal par le mal, en imposant une loi radicale et dangereuse, contraire aux principes
de notre droit et de notre Constitution.
Il s’agit ici d’une solution de facilité, d’une
solution populiste et autoritaire. Le gouvernement ne fait que jeter de l’huile sur le
feu et ne cherche pas à imposer un dialogue et à renforcer la discussion et le débat.
Avec cette nouvelle loi, on sera interdit
avant même de pouvoir parler. •
Par
PIERRE RONDEAU
Economiste
DR
A
près l’«acte VIII» des gilets jaunes,
le Premier ministre, Edouard Philippe, a annoncé une modification
de la loi sécurité et une évolution calquée
sur ce qui se fait déjà au sein des manifestations sportives.
L’actuel occupant de Matignon a mis en
avant les effets plus que positifs de cette
disposition, votée à la fin des années 2000.
La loi d’orientation et de programmation
pour la performance de la sécurité intérieure aurait annihilé les mouvements de
hooliganisme dans les enceintes sportives,
et plus particulièrement, le football.
En appliquant des interdictions de stade
et des interdictions de déplacement manu
militari, on garantirait une pacification
des masses et un contrôle juste et maîtrisé
des foules. Personne, parmi les membres
du gouvernement, ne trouverait à dire
contre cette proposition et tout le monde
la défendrait aveuglément.
Elle serait la meilleure solution aux agissements violents et réguliers des gilets jaunes. Les arrestations seraient facilitées, les
interdictions multipliées et la voie publique apaisée.
Pourtant, pour beaucoup d’observateurs
du ballon rond, cette législation a été un
recul sans précédent de l’Etat de droit.
Cette mesure radicale, applicable par discrimination aux seuls supporteurs, n’a
jamais fait l’objet d’une évaluation
sérieuse, a été marquée par de nombreux
abus et disproportions, régulièrement
dénoncés par l’Association nationale des
supporteurs, et n’a absolument pas porté
les bénéfices attendus.
En France, des centaines de supporteurs
se retrouvent placardisées, victimisées,
vilipendées chaque semaine, au titre qu’ils
représenteraient une menace pour l’ordre
public. Sans enquête ni vérification, ils
sont interdits de toute forme de déplacement, pour le seul motif de leur passion
pour le football. Ces interdictions, actées
de façon administrative, sans aucune
forme de procès, ont, pour l’immense
majorité, été retoquées a posteriori et
DR
La proposition
du Premier ministre
de calquer la loi de sécurité
sur les mesures
anti-hooligans
est contraire au principe
de l’Etat de droit.
RICHARD BOUIGUE
et
Premier adjoint à la mairie du
XIIe arrondissement de Paris,
codirecteurs de l’Observatoire sport et
société de la Fondation Jean-Jaurès
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26 u
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Jean-Denis Hervieu, un rire dans la nuit
Entré à
«Libération» il y a
vingt-huit ans,
Jean-Denis faisait
partie de cette
équipe de l’ombre
sans qui le journal
ne tournerait pas.
Noctambule dans
l’âme, élégant
et malicieux
en toutes
circonstances,
il nous manquera.
Par
LAURENT JOFFRIN
I
l nous a quittés sans prévenir comme il avait vécu,
avec une sorte d’élégance,
une forme de panache. JeanDenis Hervieu est parti dans
son sommeil, à 59 ans,
comme s’il était passé dans
son rêve. Il laisse ses amis désemparés, eux qui l’avaient
toujours connu plein de vie et
de rires. Peut-être ne voulait-il pas assombrir l’ambiance… Il souffrait d’un mal
ancien que la médecine avait
maîtrisé mais qui l’avait
rendu vulnérable. Il avait surmonté son sort sans ciller, refusant de laisser voir ses moments de détresse, avec cette
politesse de ceux qui souffrent mais ne veulent pas que
cette souffrance affecte les
autres.
Jean-Denis était un fidèle de
Libération, où il est entré il y
a vingt-huit ans. Son nom
n’apparaissait pas dans le
journal mais il faisait partie
de cette équipe discrète et
acharnée sans laquelle ce
journal n’aurait pas fonctionné. Il a commencé au
standard, fait escale au service photo avant de jeter l’ancre à la diffusion, métier parfois oublié mais toujours
précieux. Il y a environ
20 000 points de vente en
France et l’achat d’un quotidien dépend de mille facteurs
insaisissables, la pluie, le soleil, le froid, le marché du
mercredi, le match du samedi, l’élection du dimanche,
les fermetures du lundi, le déclin d’une rue commerçante
ou la montée en puissance
d’un nouveau quartier.
Comme il repose sur le
contenu mouvant du journal,
une «une» plus forte, un spécial BD, un guide des festivals,
un papier sur Marseille ou sur
Tourcoing. Jean-Denis était
chaque jour dans les réunions
de rédaction, à l’écoute, droit
sur sa chaise, un crayon à la
main. Il traduisait nos choix
éditoriaux en «prises» plus ou
moins grandes, par région,
par ville ou par rue. Presstalis,
vaste machine de distribution, gère les commandes
avec des logiciels. Mais rien
n’est précis, réactif, ajusté
sans l’œil du professionnel.
Jean-Denis corrigeait les algorithmes de son humanité,
de son intuition, de son sens
des contacts avec cette armée
maltraitée et mal payée qui
accueille le lecteur et assure
la vente du quotidien, celle
des marchands de journaux,
troupe de grognards rugueux
et sympathiques, qui se bat
en première ligne pour la survie de la presse. Il tranchait
par sa fantaisie sur les usages
policés des responsables
commerciaux, mais son refus
d’être un petit homme gris
participait, dans la profession, de l’aura d’un quotidien
de l’impertinence.
Dans la France encore corsetée de sa jeunesse, Jean-Denis avait choisi la liberté
contre les préjugés et les
convenances. Sa tolérante famille fut parfois déconcertée
quand le jeune footballeur
passait moins de temps à taper dans le ballon qu’à
cueillir des bouquets aux
Son refus d’être
un petit homme
gris participait,
dans la
profession,
de l’aura d’un
quotidien de
l’impertinence.
En janvier 2007,
dans les locaux
de Libération
rue Béranger. PHOTO
BRUNO LEVY. DIVERGENCE
marges de la pelouse, quand
il fallait lui dire d’ôter son
rimmel au sortir de ses escapades nocturnes avant d’aller
au collège. L’armée française,
moins souple, dut aussi
s’adapter quand le camouflage de campagne qu’il avait
confectionné pendant ses
classes de fantassin ressemblait plus à une composition
florale qu’au costume de
Rambo prisé par les sousoffs. Désœuvré à la fin de son
service militaire, il devint un
soldat de la nuit, un éclaireur
de la fête. Il voyageait en terre
inconnue dans les marges de
Paris, où la frivolité est une
chose sérieuse et la rencontre
éphémère une habitude au
long cours. Quand il fallut
trouver une occupation plus
stable, Libération fut un port
d’attache pour ce matelot de
l’errance. Doté d’un emploi
fixe, il devint aussi discipliné
pendant la journée qu’il était
intempérant dès le soleil
couché. On sait que la liberté
est parfois dangereuse. JeanDenis l’avait appris à ses dépens, sans pour autant se lamenter sur ce destin qui a
frappé durement l’insouciance des années 80. Il y a
perdu sa santé, tenue à bout
de bras par les progrès de la
science, mais jamais sa passion de la vie et encore moins
son humour. Un humour qui
manquera désormais à toute
une équipe saisie de tristesse,
qui le gardera dans son cœur
en se souvenant de son sens
de la fraternité et de ses éclats
de rire. •
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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L’AGE a décidé, le 4.1.2019, de transférer
le siège social de la société au 26 rue de
Bretagne, 26 rue de Bretagne, 94000, Créteil.
La société sera radiée du RCS de Paris et réimmatriculée au RCS de Créteil
La reproduction de
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rubrique entre-nous
VENDREDI 11
Les nuages bas devraient être nombreux sur
la moitié nord et dans le sud-ouest alors que
le ciel reste dégagé dans le sud-est. Les
gelées sont particulièrement marquées du
sud-ouest au nord-est.
L’APRÈS-MIDI Le soleil revient dans le sudouest alors que le grisaille est tenace du
centre-est au nord-est. Le soleil domine près
de la Méditerranée avec beaucoup de vent.
SAMEDI 12
Les nuages sont très nombreux sur les trois
quarts des régions avec de faibles averses
de neige du Massif central au Grand-Est. Il
s'agit plutôt de pluie plus à l'ouest. Le soleil
domine près de la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Une nouvelle perturbation
gagnera les régions du nord-est avec de la
pluie et de la neige à basse altitude.
Lille
0,6 m/9º
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Dijon
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/8º
0,6 m/11º
Bordeaux
0,6 m/6º
Toulouse
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de la rédaction
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Éclaircies
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Nuageux
Calme
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Grille n°1113
VERTICALEMENT
1. Villages de vacances 2. Atlantide en Atlantique # Deuxième bémol # Terrain culte 3. Brisai un couple 4. Village des Pyrénées avec six lettres des
Pyrénées # Quand la fin est proche 5. A méditer # Ecrivain défenseur de
Dreyfus, proche de Péguy 6. Ce que ne font les garçons selon The Cure #
Dire qu’une sardine bouche le port de Marseille 7. La légende du XIXe siècle # Vent d’avant 8. Culte en Egypte # Petite boîte 9. Fromagés desserts
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SPONTANÉS. II. ARMOR. ETA. III. RU. NICHON.
IV. ANTIVIRUS. V. JEUNE TURC. VI. ES. SLA. DÛ. VII. LCI. CIL.
VIII. ISERNIA. IX. ÉTAI. BLOT. X. NO. TAÏAUT. XI. SPLENDIDE.
Verticalement 1. SARAJÉVIENS. 2. PRUNES. STOP. 3. OM. TU. LÉA.
4. NON-INSCRITE. 5. TRIVELIN. AN. 6. CITA. IBID. 7. NEHRU. CALAI.
8. ÉTOURDI. OUD. 9. SANS-CULOTTE.
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Conséquence d’un brusque
changement de température
II. Petit prophète # Ce qu’on
a tourné III. Quand, avec la
Lune, c’est tout ou rien IV. Sort
de ce corps # Devise européenne V. La place Tiananmen
devenue place rouge, c’est
lui # Est chez Donald VI. Il
est faible et Faure à la fois,
c’est un fait # Elle est sur le
baudet, c’est un faix VII. Trois
francs Sassou # Ton brusque
après un but VIII. Coupées
au couteau IX. Trois croix
plus une sur l’Europe X. Salle
des machines XI. Certaines
seront mieux payées à la fin
du mois
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Faible
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◗ SUDOKU 3869 MOYEN
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FRANCE
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Origine du papier : France
Soleil
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IMPRESSION
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POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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Bonheur partagé
Amélie Darvas et Gaby Benicio Cheffe et sommelière,
parisienne et brésilienne, ces jeunes restauratrices font
un délice d’Äponem, table nichée près de Montpellier.
«C’
est l’histoire de deux Parisiennes qui quittent
Paris et qui décident d’habiter un presbytère
dans un village de 150 habitants. Ça choque les
gens», commence Gaby Benicio. «C’est la prise de risques. On
aurait pu déménager ailleurs dans la capitale, ça aurait été
plus simple», répond du tac au tac Amélie Darvas. La première, brésilienne et sommelière, a 35 ans. Elle est blonde
et souriante, exubérante, accueillante,
prête à embrasser le monde de son
amour. Elle vient du São Paulo bourgeois,
un père chef d’entreprise, une mère institutrice, a étudié en Hongrie et fait une thèse à l’EHESS sur
«l’image invisible au XVIIe siècle». Elle pensait devenir photographe ou enseignante-chercheure, a fini par passer son diplôme d’œnologie. L’autre, cheffe et française, a 29 ans. Elle
vient du XIe arrondissement, son beau-père travaillait dans
le chocolat chez Valrhona, sa mère était assistante de direction. Petite brune dynamique, elle sait ce qu’elle veut, donnera moins vite son amitié mais ne la retirera pas, elle a son
caractère et est prête à cogner si on gêne son passage. A
15 ans, elle est entrée à l’école Ferrandi, puis a fait ses classes
dans les grandes maisons, chez Hélène Darroze ou au Bristol
chez Frechon, son mentor. Avec, toujours, des envies d’indépendance.
Associées grâce à l’entremise d’un ami commun, les deux femmes possédaient un restaurant près du canal Saint-Martin à
Paris, le Haï Kaï. Elles l’ont vendu et en ont ouvert un autre
dans le sud, à une heure de route de Montpellier, en juillet dernier. Depuis, en seulement six mois, les
éloges pleuvent. «Meilleure table Guide
2019» du Fooding, «Grands de demain»
pour le Gault et Millau. Poussé par la curiosité, on est allé voir. On ne savait pas qu’on en pleurerait
presque de plaisir. Parfois, quand un coup de mou vient
toquer à notre porte, on repense avec émotion à la dizaine de
délices servisce soir-là: makis végétaux à la pâte de fruits, pain
bao grillé à l’huile d’olive maison, pigeon rôti en cire d’abeille
ou, encore, meringue marbrée au charbon végétal… Et aux
vins, forcément biodynamiques, doux et amoureux, un sauta
roc local, un don chisciotte italien, une cuvée Roucaillat…
En cette fin d’après-midi d’hiver, l’eau du lavoir clapote doucement. Les petites rues aux murs de pierre du village de Vailhan
LE PORTRAIT
(Hérault) sont vides. Gaby Benicio nous montre toute fière
le potager en permaculture. L’essentiel des légumes servis
vient de là. «Regardez cette lumière, c’est tellement magnifique,
dit-elle en jetant un regard amoureux sur la vallée. On dirait
un tableau de Turner». Elle s’arrête, arrache une petite plante
verte accrochée à une pierre : «Goûtez, c’est des nombrils de
Vénus. A Paris, la barquette, c’est 12 euros.» La Brésilienne
prend des cours auprès d’une vieille dame du coin, «une sorcière», pour découvrir toutes les plantes secrètes locales.
Elles sont arrivées dans l’Hérault par hasard. Pendant leurs
vacances, elles se sont arrêtées dans l’ancienne auberge du
presbytère, belle bâtisse du XVIIe siècle à flanc de colline. Elle
était à vendre. Hop, coup de cœur. Quelques travaux, dont un
mur percé pour bénéficier d’une vue plongeante sur la rivière
et la montagne, leur suffisent pour se sentir chez elles. Äponem, «bonheur» en pataxó, langue d’une tribu indigène brésilienne, est né.
Les deux femmes sont assises dans la grande salle qui peut
accueillir 20 couverts midi et soir, 75 euros le menu découverte, 35 euros en plus avec l’accord mets vins. Côte à côte et
complices, elles discutent. On a à peine besoin de les relancer,
on préfère les écouter et les regarder. «Mes parents ne voulaient pas que je fasse de la cuisine, dit Amélie. Je me souviens
de mon beau-père: “C’est sûr,
tu veux travailler tout le
temps, être maltraitée, ne pas
1983 Naissance
avoir de vacances, pas
de Gaby Benicio.
d’amis?” Et moi de répondre:
1989 Naissance
“Oui, c’est sûr !” J’ai eu de la
d’Amélie Darvas.
chance d’avoir des chefs qui
2013 Ouverture
m’ont transmis une vraie pasdu Haï Kaï à Paris.
sion. Je m’inspire des choses
Juillet 2018 Ouverture
que j’ai vues et j’essaye de les
d’Äponem (à Vailhan,
faire à ma sauce.» «Amélie,
Hérault).
c’est une cuisine de l’instant,
reprend Gaby. On ne prévoit
jamais à l’avance.» «A Paris, on est les uns sur les autres. Pour
se démarquer, c’est très compliqué, juge la cheffe. Je me suis
toujours battue pour que chaque service soit frais mais peutêtre que ça prend plus son sens à Äponem. Le menu change un
peu tous les jours. La cuisine pour moi, c’est, “on ouvre un frigo
et on se dit, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui?” C’est un gros danger.
Des fois, ça marche, des fois, non. Dans l’urgence, je prends plus
de plaisir, comme un jeu.» «On bosse avec un talkie-walkie.
Souvent je lui demande: “Mais, c’est quoi ton menu?” s’amuse
Gaby. Heureusement, on est hyper-intimes, je sais très bien ce
qu’il y a dans sa cuisine, sa manière de faire, mais parfois
j’ouvre beaucoup de bouteilles pour une seule table, afin de
trouver l’accord parfait. Dans la région, les clients ne sont pas
habitués à un resto où il n’y a pas de carte. Ils peuvent être très
fâchés. Au début, ils râlent: “On ne sait pas ce qu’on mange?
Du coup qu’est-ce que je vais boire?” Je leur réponds:“Monsieur,
Madame, nous avons travaillé toute la journée. Ça va aboutir,
là, pour vous. Le moment est très solennel”.» «Notre ambition
c’est de procurer de la magie, reprend Amélie. Tout est fait avec
de l’amour, du temps. Quand Gaby arrive et me lance : “Là,
cette table, ça va être compliqué”, je me mets dans un état…
viscéral. Je me dis: “Faut que je donne tout”.» «Ça a l’air mystique comme ça mais ça l’est pas ! La semaine dernière, une
femme a pleuré, tout le monde était très ému. La salle, nous,
en cuisine, il y avait une espèce de symbiose, d’harmonie.»
Toutes deux s’arrêtent un instant. Elles ne peuvent pas encore
se payer, ont le prêt à rembourser. Les cinq membres de leur
équipe, qui les ont suivies de Paris, reçoivent le même salaire
pour répondre aux convictions de gauche de Gaby. Celle-ci
parle aussi avec emphase du philosophe fin XIXe Rudolf Steiner ou s’attriste au sujet de Bolsonaro et de ses attaques contre
les minorités et les LGBT. Sa comparse ne vote pas, trop déçue
par les politiques. Quand les deux femmes sans enfant font
une pause, Amélie suit son associée au théâtre, voir Pommerat
et Mnouchkine, ou dans les musées. «La culture m’a détendue,
dit-elle, et Gaby m’a appris à être plus humaine. Je fais plus
confiance aux autres.»
A Vailhan, pas de scène artistique autre que la leur. Alors, le
soir, après le service, elles ouvrent aux derniers clients repus
et heureux la porte de la petite église mitoyenne pour grimper
tout en haut du clocher. Dans le noir de la vallée, passant sous
la robe des arbres, dansent avec joie les dernières odeurs.
Avec, déjà, les regrets que ça soit terminé. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo DAVID RICHARD. TRANSIT
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SCÈNES D'HIVER
VENDREDI 11 JANVIER
L’Europe
sur un plateau
n Entretien avec
Lors des répétitions de I Am Europe de Falk Richter au Théâtre national de Strasbourg, en décembre. PHOTO JEAN-LOUIS FERNANDEZ
le metteur en scène
Falk Richter.
«Fix Me», une
symphonie techno
d’Arnaud Rebotini
et Alban Richard.
n Aux Bouffes du
Nord, le «Songs»
baroque de Samuel
Achache et
Sébastien Daucé.
n Rencontre avec
la bête de scène
Marlène Saldada.
n «Doreen», couple
éternel à la Bastille.
n
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II u
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
SCÈNES D’HIVER
Falk Richter
PASCAL BASTIEN. DIVERGENCE
«J’aime qu’une
pièce serve à
rassembler des
gens qui ne se
seraient jamais
rencontrés»
Pour «I Am
Europe»,
bientôt joué
au Théâtre
national de
Strasbourg,
l’auteur
et metteur
en scène
allemand
a réuni
huit jeunes
performeurs
européens
de cultures différentes, avec qui il a
interrogé les notions d’identité et de patrie.
Un projet documentaire dans l’air du temps.
Lors des répétitions de I Am Europe au Théâtre national de Strasbourg, en
Recueilli par
ÈVE BEAUVALLET
Envoyée spéciale à Strasbourg
«Q
uelle est l’importance
de concepts comme
l’identité, l’origine, la
patrie, le “chez soi”
dans une Europe qui a, une fois déjà
dans l’histoire, surmonté pacifiquement des frontières linguistiques et
nationales, mais est menacée par la
peur, les crises, et risque de retomber dans le nationalisme et le populisme?» Ils sont huit à répondre à la
question. A la fois par le prisme de
leur génération (ils ont entre 25 et
35 ans), celui de leur profession (ils
sont tous acteurs ou danseurs), de
leurs provenances géographiques et
socioculturelles (très diversifiées),
de leurs héritages familiaux (la plupart ont des parents ou grands-parents ayant connu la migration), de
leurs langues –français, mais aussi
arabe, portugais, allemand, italien
ou croate. Sur le plateau de I Am Europe, ils jouent leur propre rôle de
jeunes artistes européens, précaires
et mobiles, dans un portrait de
groupe cadré par Falk Richter. Pour
la première fois, cet auteur et metteur en scène allemand associé au
Théâtre national de Strasbourg
(TNS), un des rares dramaturges à
voir ses textes traduits en près de
20 langues, a travaillé de façon documentaire, en co-écrivant les témoignages de ces jeunes interprètes
croisés au gré de workshops internationaux.
Les lecteurs qui connaissent un peu
le travail de ce quadra dopé à la sociologie bourdieusienne (il cite
Edouard Louis et Didier Eribon
comme lectures phares des dernières années) savent à quel point l’actualité innerve ses œuvres, elles qui
auscultent toutes l’effet du système
économique néolibéral sur nos vies
intimes, nos solitudes et nos façons
d’aimer. Mais I Am Europe occupe
une place à part dans le répertoire
de cet artiste à succès, jeune émissaire de cette tradition dramatique
parfois boudée : celle d’un théâtre
frontalement engagé. Cette fois, la
pièce résonne non seulement avec
le présent sociopolitique (elle fut
créée en partie en France en pleine
émergence des gilets jaunes) mais
témoigne aussi d’une tendance esthétique décidément saillante (le
théâtre documentaire) autant que
d’une problématique sociologique
qui ne lâche pas le milieu théâtral
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
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«J’ai tenu à ce
qu’il y ait quatre
hommes et quatre
femmes, presque
autant de gens
qui se définissent
comme homos
qu’hétéros,
qu’il y ait aussi
des jeunes
parents et des
célibataires, des
athées mais aussi
des croyants.»
Falk Richter
décembre. La pièce est le résultat de quatre ans de travail à travers l’Europe. PHOTO JEAN-LOUIS FERNANDEZ
ces derniers temps: la question de
la diversité et de la mixité socioculturelle, ethnique et linguistique sur
les scènes et dans les salles.
Aujourd’hui, plusieurs metteurs en
scène répondent à ce défi en faisant
du multiculturalisme un enjeu de
casting autant que le sujet même de
leurs œuvres, en témoigne la remarquable épopée artistique du
Tous des oiseaux de Wajdi
Mouawad, créée avec des acteurs
polyglottes venus d’Israël, de Syrie,
du Liban, d’Allemagne ou des EtatsUnis. En cela, et au-delà de sa valeur esthétique – dont nous ne savons quasi rien, la pièce étant encore en cours de création au
moment de la discussion qui suit–,
I Am Europe apparaît en tout cas
comme l’emblème d’un air du
temps. Un air du temps qui, préoccupé par les questions de diversité,
transforme parfois la création et la
tournée d’un spectacle en laboratoire sociétal autant qu’en aventure
artistique. Rencontre.
Vous centrez cette pièce sur le
rapport des nouvelles générations à l’Europe. Pourquoi n’interroger que des artistes, et non
des jeunes aux situations professionnelles variées ?
Parce que je les croise au quotidien,
ces jeunes artistes de provenances
très diverses, avec des héritages, des
langues, des backgrounds multiples. Et cela m’intéressait que ces
interprètes de théâtre, amenés à
jouer des personnages habituellement, puissent pour une fois se raconter eux-mêmes intimement. En
plus, je souhaitais un travail assez
collaboratif, un travail où les gens
dont je récolte les témoignages
soient en capacité d’écrire des textes, que je réécris ensuite ou développe avec eux en retour. Et puis
l’idée n’était pas de faire une recherche sociologique sur la jeunesse
européenne en général.
N’est-ce pas aussi parce que les
jeunes artistes d’aujourd’hui,
souvent très mobiles, éprouvent
plus que d’autres la question de
l’espace européen ?
Le projet a commencé à la Biennale
de théâtre de Venise, qui est un lieu
de travail utopique, où des jeunes
gens du monde entier se retrouvent
pour travailler, expérimenter ensemble, sur un laps de temps défini.
Et l’une des raisons pour lesquelles
j’ai choisi de les faire témoigner eux,
en effet, c’est que leur vie réelle,
quotidienne est l’image même
d’une Europe utopique. Les huit artistes que j’ai finalement retenus
travaillent dans de multiples pays,
dans plusieurs langues, prennent
des vols Easyjet, logent dans des apparts Airbnb, mènent souvent des
relations amoureuses à distance,
n’ont pas de maison fixe. Ils sont
donc à la fois privilégiés et précaires, car ils ne gagnent pas bien leur
vie dans cette Europe-là. Mais elle
leur offre le luxe de la mobilité,
d’une traversée quotidienne des
frontières culturelles et linguistiques. Donc ils forment à la fois la
métaphore d’une Europe «désirable» et vivent à plein cette réalité-là.
Elle est en danger aujourd’hui, avec
la montée des nationalismes, cette
tentation de fermer les Etats-nations. Pour beaucoup d’entre eux, la
désintégration de l’Europe les mettrait immédiatement en péril, dans
la mesure où certains ont plusieurs
passeports, plusieurs langues maternelles, ont grandi dans différents
pays. En choisir un dans lequel rester travailler serait extrêmement
compliqué.
De Madrid à Vienne, en passant
par Berlin, vous avez travaillé sur
ce projet pendant quatre ans avec
un groupe d’une cinquantaine de
performeurs. Ils sont huit dans
la pièce finale. Sur quels critères
les avez-vous choisis?
J’aurais voulu qu’ils soient trente,
mais économiquement, ce n’était
pas possible! J’ai choisi ceux qui me
paraissaient avant tout être les artistes les plus intéressants dans les
workshops. Un des critères, c’était
qu’ils parlent le français, parce
qu’on va beaucoup tourner dans des
pays francophones : en Suisse, en
Belgique, au Luxembourg. Même si
les comédiens disent quelques textes dans leur propre langue – pour
certains, ce n’est d’ailleurs pas si
simple, car ils n’ont pas qu’une
seule langue mais deux. J’ai également tenu à ce qu’il y ait quatre
hommes et quatre femmes, presque
autant de gens qui se définissent
comme homos qu’hétéros, qu’il y ait
aussi des jeunes parents et des célibataires, des athées mais aussi des
croyants. La religion, d’ailleurs, a eu
une importance particulière dans la
pièce: certains viennent d’Europe
du Sud avec une culture catholique
très forte, d’autres sont de confession musulmane.
Quel genre de questions leur
avez-vous posées au début du
travail ?
La première, c’était : «Comment tu
décrirais ton heimat – ce mot allemand difficile à traduire en français, proche de l’anglais home –,
comment tu décrirais le lieu que tu
assimiles à ton “chez toi” à quelqu’un qui ne le connaît pas ?» Ensuite, je me suis beaucoup intéressé
aux histoires des parents et des
grands-parents qui ont, pour la plupart d’entre eux, vécu des migrations. Donc il y avait beaucoup de
questions sur ce sujet, mais aussi,
par exemple : «Quel trait de caractère de ton père n’aimes-tu pas ?»
Ou: «Quelle différence entre ta propre définition de la famille et celle de
tes parents ?»
Sur les questions politiques ou
sociétales, la politique européenne, les flux migratoires, les
«identités culturelles» et appartenances communautaires,
avez-vous été surpris des réponses que certains ont pu vous
u III
faire? Ou s’agit-il finalement, en
dépit de backgrounds différents,
d’un groupe homogène de jeunes artistes évidemment progressistes, porteurs des valeurs
et sujets d’indignation qu’on attend d’eux ?
En effet, on a tendance à penser les
milieux artistiques uniformément
de gauche mais, dans la mesure où
j’ai sciemment recherché un groupe
aux profils divers, il y a eu des surprises. Un des interprètes, par exemple,
est un jeune musulman converti au
catholicisme, qui mène un mode de
vie très conservateur, il est chaste, va
bientôt se marier et se sent de fait
marginal dans le milieu artistique,
qui est traditionnellement progressiste. Sur un autre plan, une jeune
femme m’a surpris en expliquant
qu’elle n’avait jamais eu de relation
amoureuse ni sexuelle.
Qu’ont-ils en commun, à part
leur métier ?
De manière surprenante, sur le plan
intime, le sujet qui revenait de façon récurrente était l’absence du
père. Il concerne six interprètes sur
les huit. Ensuite, la question de l’appartenance. Beaucoup d’entre eux
ont eu à faire l’expérience d’être une
«minorité», qu’il s’agisse d’orientation sexuelle, d’origine, de confession ou de choix politique. Toute la
pièce ne tourne pas autour des
questions d’identité bien sûr, mais
ce fut un sujet important puisqu’il
redevient très politisé, par l’extrême
droite notamment.
L’équipe de I Am Europe, c’est
pour vous la troupe de théâtre
utopique en termes de diversité?
J’aime que la création d’une pièce
de théâtre serve à rassembler des
gens qui ne se seraient pas rencontrés autrement. Même si, on peut
le dire, on a eu beaucoup de disputes ! Notamment autour de la religion. Et c’est aussi ce qui est très
fort: parvenir à créer ensemble audelà de désaccords irréconciliables,
en inventant de l’intimité par
d’autres biais : celui du plateau et
des tournées.
Vous êtes associé au Théâtre national de Strasbourg, qui a créé
une classe préparatoire aux concours des écoles d’art dramatique pour soutenir la diversité.
Quel est l’état de ces réflexions
en Allemagne ?
A Berlin, le théâtre Maxime-Gorki
est connu pour vouloir représenter
dans la troupe la diversité du Berlin
d’aujourd’hui. Beaucoup des membres de cette équipe ont des familles issues de l’immigration. Il y
a aussi une sorte de troupe dans la
troupe, avec des réfugiés syriens par
exemple, ou des Israéliens fraîchement arrivés en Allemagne. Cette
volonté de rechercher de nouvelles
histoires et de créer un nouveau répertoire, je la défends beaucoup.
Comme Stanislas Nordey (le directeur du TNS), chez qui je me sens
donc chez moi quand je viens travailler ici, à Strasbourg. •
I AM EUROPE m.s. FALK RICHTER
du 15 au 24 janvier au Théâtre
national de Strasbourg (67)
puis en tournée européenne.
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IV u
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
SCÈNES D’HIVER
«Fix Me» : le prêche
a la pêche
Danse Le musicien
et producteur
Arnaud Rebotini
et le chorégraphe
Alban Richard
signent une
fascinante
symphonie techno,
métaphore
du soulèvement
politique.
I
l y a d’abord ce début en
fade in, sans que le noir se fasse
jamais, où entrent un à un les
danseurs dans le brouhaha de
la salle. Des voix de prêcheuses
américaines qui montent et, petit à
petit, à travers les corps, une multiplicité de gestes et d’identités affirmées. Asynchrones, toujours de
face comme dans un geste baroque.
Le verbe incarné d’un côté, le souffle irrésistible de la musique de
l’autre. Au centre parmi les dan-
seurs, Arnaud Rebotini (dont le
grand public découvrait la stature
massive à la dernière cérémonie des
césars qui a récompensé sa bandeson du film 120 Battements par minute) entouré des instruments de la
techno initiale : Pro One, TB-303,
Arp Odyssey, boîte à rythmes Roland TR-909. Voilà pour le premier
tableau. Il y aura des drapeaux
noirs, un vide laissé sur le plateau,
on y reviendra.
Cathédrale. En dehors de leurs
initiales (A.R.) et de leur génération
(ils sont nés en 1970 et 1973), tout sépare en apparence Arnaud Rebotini
et Alban Richard. Le premier est un
colosse à l’éternelle banane gominée, compositeur habité, volontiers
économe en mots et peu à l’aise
avec la danse. Le second, plus ramassé, crâne rasé et tout en souplesse, peut remplacer au pied levé
le soir de la première la danseuse
qui tenait le rôle principal dans sa
chorégraphie (assuré depuis par
Asha Thomas). Formé d’abord à la
littérature et à la musique, le chorégraphe (et directeur du Centre national chorégraphique de Caen)
nourrit le travail du plateau d’une
intense recherche iconographique
et textuelle préalable.
Ainsi la gestuelle des danseurs de
Fix Me s’inspire-t-elle des discours
exaltés de prêcheuses noires pentecôtistes (cf. les vidéos hallucinantes
de Tamara Bennett) et de clips de
rap queer (Alban Richard cite Princess Nokia, Mykki Blanco, Lady
Leshurr). Derrière, c’est l’idée d’interroger la possibilité du soulèvement – plus que la révolution –,
comme la matérialise cette cathédrale de drapeaux noirs qui flottent
dans le dernier mouvement. «D’une
certaine façon, Fix Me, c’est 98 %
d’exhortation à se soulever et 2% de
temps où il est possible que quelque
chose se passe quand on quitte le
plateau.» «Pour moi, Arnaud est un
prêcheur comme les autres», explique encore Alban Richard qui,
après avoir travaillé avec les Percussions de Strasbourg ou encore
l’ensemble baroque de Christophe
Rousset, voulait ici «quelqu’un de
physiquement impliqué dans la production de sa musique, en temps
réel». C’est d’ailleurs Rebotini luimême qui, dans un geste final,
quittera en dernier le plateau,
comme dans la symphonie des
Adieux de Haydn, pour regarder ses
machines tourner seules. On
retiendra le puissant I Can’t Feel at
Home, gospel blanc de la Carter Family que Rebotini chante comme
dans une messe de fin du monde,
dos au public, brisant l’adagio
calme qui précédait.
«Exhortation». «J’ai voulu travailler l’incarnation des prêches
confrontée à la musique d’Arnaud.
Les corps sont possédés par elle mais
aussi dans une forme d’harangue,
d’exhortation, qui voudrait à son
tour imposer d’autres rythmes à la
musique. C’est l’enjeu des questions
de pouvoir entre la musique et la
danse qui m’intéresse.» Quid alors
de la vaste remise en question du
rapport danse-musique opérée par
John Cage et Merce Cunningham
au milieu du XXe siècle? Une radicalité qui fait bondir Rebotini. «Evidemment j’appartiens au mauvais
genre! Pierre Boulez jugeait la musique de ballet “fonctionnelle”, il la
méprisait; moi, si j’aime ce qui a pu
venir du Groupe de recherches musicales, je trouve noble de faire une
musique qui puisse faire danser.»
Alban Richard précise: «On pose ici
la question de l’autorité de la techno,
je voulais voir comment la danse
pourrait chercher à prendre le pouvoir sur la musique, comment elle
pourrait la coloniser.»
Y a-t-il un «style Alban Richard» ?
Contrairement aux chorégraphes
qui développent une signature gestuelle au fil des pièces, lui veut
«faire émerger des corps à partir
des projets. Un peu comme Céline
Minard qui va écrire un roman de
science-fiction, puis un western familial, puis une lettre testamentaire, et qui invente à chaque fois
une nouvelle langue imposée par sa
structure formelle. Moi, j’essaie
d’inventer un nouveau corps pour
chaque pièce». Vous serez bientôt
fixés.
MATTHIEU CONQUET
FIX ME choré. ALBAN RICHARD
m.s. ARNAUD REBOTINI
Le 12 janvier au Manège à Reims
(51), 17 janvier à La Manufacture
de Bordeaux (33), du 29 janvier
au 2 février au Théâtre de Chaillot
à Paris (75), 26 mars à l’Opéra
de Rouen et 2 avril au Volcan
au Havre (76), 6 avril à Tremblayen-France (93), 19 avril à la Maison
de la Musique de Nanterre (92),
14 juin au CNDC d’Angers (49).
La gestuelle des danseurs de Fix Me s’inspire des discours exaltés de prêcheuses noires pentecôtistes et de clips de rap queer. PHOTO AGATHE POUPENEY. DIVERGENCE
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
u V
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Barnum Aux Bouffes
du Nord, le metteur
en scène Samuel Achache
et l’organiste Sébastien
Daucé font vibrer la fibre
mélancolique
sur des airs britanniques
du XVIIe siècle.
E
lle est agenouillée sur du granulat de liège brûlé et détruit
au piolet des plaques de cire.
L’affaire prend du temps. Elle y
cherche son cœur. Alors elle frappe et
les copeaux volent. Derrière elle, huit
musiciens et deux chanteurs de l’ensemble baroque Correspondances l’observent en silence. Bientôt, ils reprendront le fil de la playlist des chansons
britanniques du XVIIe siècle qui soustend le projet. A moins que ce ne soit un
prototype. Comme dans tous les spectacles de Samuel Achache, l’inconnu côtoie l’inédit et, si on ne sait pas vraiment où l’on va, on se doute que le
voyage sera étourdissant. Aux Bouffes
du Nord, ce Songs, burlesque, tragique,
lyrique, avec des sketchs mais une
trame au long cours, par moment livré
en version de concert, le reste du temps
en opéra de chambre, insaisissable par
quelque bout qu’on le décrive,
n’échappe pas à la règle.
Outrance. Samuel Achache aime les
dosages complexes. Il cherche à faire se
rencontrer des univers différents, encapsulés dans un même spectacle et
advienne que pourra. Il y a donc la musique baroque et le théâtre, comme il
l’avait fait pour le Crocodile trompeur:
Didon et Enée ou Orfeo, je suis mort en
Arcadie. Il y a ensuite le grand bordel qui
règne sur ses plateaux, lequel peut virer
au délire, mais d’une façon très étroitement encadrée. Il y a enfin la volonté de
ne pas s’inscrire dans un registre défini,
que ce soit la comédie ou le drame. Ses
spectacles tiennent sur un fil, celui
d’une outrance subtile, à moins que ce
ne soit une subtilité outrancière, voire
un passage de l’un à l’autre.
Pour le Crocodile… et Orfeo…, Achache
était entouré de la metteure en scène
Jeanne Candel (avec laquelle il a
cofondé sa compagnie la Vie brève et
dirige depuis le 1er janvier le théâtre de
l’Aquarium à la Cartoucherie) et du
musicien Florent Hubert. Cette fois, il
a été mis en mouvement par l’organiste
et chef d’orchestre Sébastien Daucé.
Après plusieurs CD du répertoire
français, notamment une solide exploration de l’œuvre de Marc-Antoine
Charpentier, Daucé est tombé dans le
chaudron des songs et des masks britanniques. Il est allé jusqu’à exhumer
des centaines de pièces de compositeurs inconnus comme Giovanni Coperario, Robert Ramsey ou John Banister,
pour l’enregistrement d’un disque, Perpetual Night. Scéniquement, Daucé est
aussi un adepte du mélange des genres:
«Ma méthode est de collecter un maximum d’informations pour ne pas trahir
les œuvres, explique-t-il le lendemain
de la première, mais sans toutefois me
construire une prison», comme il l’a
montré il y a deux ans avec sa reconstitution du Ballet royal de la nuit. Et, plutôt que de porter son disque en concert
sous une forme statique de récital à
deux voix (avec l’alto Lucile Richardot
Le bordel
sur le
plateau
peut virer
au délire.
«Songs» : si ce n’est toi,
c’est donc ta cire
et le baryton basse René Ramos Premier), il s’est tourné vers Samuel Achache pour bricoler une forme différente,
sous les auspices du Théâtre de Caen,
où l’ensemble Correspondances est en
résidence.
L’attelage se lance alors dans la recherche de ce qu’est la mélancolie, une des
lubies du metteur en scène, mais aussi
le sentiment prégnant qui se dégage de
ces pièces musicales. «Comment fonctionne la mélancolie si ce n’est pas une
maladie mais quelque chose qui produit
un mouvement, de l’âme et aussi de
l’homme, avec des répercussions physiques ?» Achache, tourné vers la lecture
de Robert Burton et de son Anatomie de
la mélancolie (1621), imagine alors le
destin d’un personnage, Sylvia.
Songs se passe le jour de son mariage.
Mais quelque chose cloche, l’ambiance
n’est pas celle que Sylvia imaginait.
Malgré les encouragements de sa sœur
Viviane, ce personnage angoissé et solitaire se réfugie dans ses pensées. Le
spectacle la suit et propose une balade
au cœur de la psyché de cette héroïne,
dans le lieu où sont triés et s’archivent
les mauvais souvenirs. «Un endroit où
la musique a une fonction consolatrice
et où les maux peuvent s’écouler», continue Samuel Achache. Ce flux de
rancœurs, malheurs, déceptions est en
symbiose avec la musique. Sébastien
Daucé multiplie les configurations,
avec ou sans chœur, trio de violes,
combinaison clavecin-bois… à tous
coups le parcours de Sylvia et le
développement de la musique vibrent
d’une même âme tourmentée. Scénographiquement, l’atelier aux souvenirs
est une réussite. Recouvert d’un drap
façon Christo à l’ouverture du
spectacle, vallonné par endroits, au sol
de terre et de carrelage, encombré
d’instruments, violes, harpes, virginal,
clavecin, orgue, il sert aussi de colossal
réceptacle à cire. Liquide ou refroidie,
arrosée ou par plaque, elle représente
les couches de souvenirs sédimentés,
la matière où le passé creuse un sillon.
Cet ensemble laiteux, là où l’on attend
le noir de la mélancolie, se révèle malaisant, les méninges de la malheureuse
Sylvia semblant avoir fondu sur les
murs. Son parcours au miroir nuptial
s’envisage alors comme une longue
fuite, une interminable coulée que sa
sœur de cire, clown de service supposé
lui remonter le moral, contemple impuissante.
Emberlificoter. Y a-t-il une force
dans ce qui peut apparaître comme une
énervante monomanie du désespoir ?
Oui, trop peut-être. Elle se trouve dans
l’énergie des comédiennes, Sarah Le Picard (Sylvia) et Margot Alexandre (Viviane), dans leur jeu naturel au débit
saccadé qu’on retrouve aussi chez Achache. Dans la volonté de vouloir à chaque
fois enchaîner, surprendre, raconter
histoire sur histoire quitte à s’emberlificoter. Mais elle brille surtout dans ces
instants où l’humour se trouve accompagné de viole ou de virginal, quand
cette musique est éclairée sous un jour
inattendu, dans des situations hors propos. Quand elle est prise pour ce qu’elle
est, et non d’après ses codes et usages
traditionnels.
GUILLAUME TION
PHOTO JEANLOUIS
FERNANDEZ
SONGS m.s. SAMUEL ACHACHE
dir.mus. SÉBASTIEN DAUCÉ
au théâtre des Bouffes du Nord (75010)
jusqu’au 20 janvier.
Rens. : www.bouffesdunord.com
6 FÉVRIER – 3 MARS, 20H30
CRÉ
L’ART DU THÉÂTRE
ATI
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TEXTE ET MISE EN ESPACE PASCAL RAMBERT
AVEC ARTHUR NAUZYCIEL ET ELBOY
SUIVI DE
DE MES
PROPRES MAINS
TEXTE ET MISE EN ESPACE
PASCAL RAMBERT
AVEC ARTHUR NAUZYCIEL
RÉSERVATIONS 01 44 95 98 21
WWW.THEATREDURONDPOINT.FR
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
SCÈNES D’HIVER
Marlène
Saldana
Le masque
et les
plumes
Elle joue Jacques Demy dans «les Idoles»
de Christophe Honoré. Et à peu près
tous les personnages du monde dans
les pièces excentriques du Zerep.
Rencontre avec une bête de scène
aussi fantasque que poignante.
Par
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
Photo CHRISTOPHE MAOUT
D
epuis combien de temps n’a-t-on pas
été invitée chez une comédienne
pour faire son portrait ? On a beau
fouiller sa mémoire, on ne trouve
pas. Il y a bien mille ans que les attachés de
presse ont imposé les bars d’hôtel mouroirs
pour les interviews. Mais elle est comme ça,
Marlène Saldana: elle ouvre grand la porte de
l’appartement qu’elle partage sous les toits,
dans le Quartier latin à Paris, à la première
journaliste venue. Elle est vêtue d’une robe
noire en laine décolletée et de mules à fourrure, façon Monroe brune, c’est-à-dire sexy
sans vraiment chercher à l’être, un téléphone
calé contre l’oreille, car nous sommes à quelques jours de Noël et qu’il y a cette histoire de
cadeaux à régler avec sa mère. Naturellement,
on s’empresse de faire ce que redoutent les attachés de presse : satisfaire notre curiosité.
Car il n’y a, dans le théâtre actuel, pas beaucoup de personnages aussi intrigants que la
formidable Mademoiselle Saldana, qui peuvent aussi bien nous faire hurler d’un rire coupable, déguisée en éléphant pour déclamer du
Sarah Kane («J’ai bombardé des Arabes, j’ai
baisé des petits enfants qui demandaient
grâce…») dans le spectacle jeune public du Zerep (compagnie de Sophie Perez et Xavier
Boussiron) Babarman, que nous faire trottiner toute une soirée d’hiver dehors sous la
pluie, comme elle le fit en 2016, en déclamant
dans le Danse de nuit de Boris Charmatz un
long monologue de Tim Etchells tout en enchaînant une chorégraphie qui embarquait
son monde.
«Goût de la chiotte»
Coup d’œil vers la chambre du colocataire, le
performeur Jean Biche, emplie de costumes
(«C’est les coulisses de l’Alcazar là-dedans!»
nous crie Saldana depuis la cuisine, où elle
prépare le café), caresses aux deux chats pas
du tout farouches, Mon Colonel et Don Diègue, dont l’un peut s’enorgueillir d’être le fils
du chat de Jeanne Balibar, inspection du sombrero bleu posé sur un coffre, du poster de
Polly Maggoo, du mobilier en rotin, des tommettes, du PC portable ouvert à la page d’un
site de vente en ligne (cadeau pour le neveu)…
Sans doute y aurait-il dans ce charmant bric-à-
brac, qui est le sien depuis treize ans, matière
à tirer toutes sortes d’enseignements, sociologiques ou psychologiques, sur l’habitus d’une
comédienne dont tout le milieu d’avant-garde
se murmure le nom depuis des années, l’égérie
de tout ce qui se fait de mieux dans l’un peu
marginal, mais qui n’a pour la fin 2019 encore
«aucun projet». Cela provoque chez elle une
légère angoisse, car il y a quand même le problème de l’argent, qui ne coule pas à flots, ni
dans ce milieu ni dans le compte en banque
de Marlène Saldana, 40 ans. On pourrait se demander pourquoi cette bête de scène n’a pas
un agenda blindé jusqu’en 2032, pourquoi les
meilleurs artistes sont parfois les plus fauchés,
mais on pourrait aussi en déduire que Marlène
Saldana est en colocation parce qu’elle vit en
bande et a l’esprit de famille.
Les spectateurs qui ne se pressent pas forcément pour applaudir les spectacles qu’elle
conçoit avec son complice Jonathan Drillet
–où, sapée en costume Ancien Régime et grimée d’un faux nez, elle disserte avec un rire
précieux du «goût de la chiotte» des fromages
persillés (et ils ratent quelque chose)– pour-
ront la découvrir au théâtre de l’Odéon, à Paris, où, trois semaines durant, elle jouera dans
les Idoles, le vibrant hommage conçu par
Christophe Honoré à ses maîtres à penser fauchés par le sida. Elle y incarne, en talons et
manteau de fourrure, un poignant Jacques
Demy, plein de mauvaise foi et de morgue,
qui s’émancipe dans une sorte de sublime coming out dansé, jamais advenu de son vivant,
dont la beauté tragique nous a carrément fait
pleurer. Un mélange de puissance et de fragilité, la carapace du personnage et ses fêlures,
l’explosif cocktail Saldana.
L’excès et la finesse
La recette est simple mais casse-gueule: se
mettre dans des situations extrêmes pour embrasser d’un même mouvement la gêne et la
beauté, l’excès et la finesse. Elle l’a travaillée
chez Yves-Noël Genod, avec Jonathan Capdevielle et Théo Mercier, et bien sûr auprès de Sophie Perez et Xavier Boussiron (le Zerep), passés maîtres dans le franchissement de ligne
jaune avec panache. Au cours de la
conversation, le mot «honte» reviendra sou-
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Marlène Saldana
chez elle à Paris,
fin décembre.
u VII
Pour sa part, Saldana nous confie sa passion
pour le cinéma coréen, où elle goûte le jeu des
comédiens par-dessus tout, le mélange «très
paysan et très sophistiqué, les têtes qu’ils peuvent faire parfois, des têtes énormes à la Valeska Gert [star des cabarets allemands, ndlr],
pour enchaîner juste après avec quelque chose
de super fin», et il nous semble ici qu’elle pourrait parler d’elle-même. Le grand écart permanent, comme dans sa conversation, qui s’étire
de Patrick Swayze à Susan Sontag, de Super
Nanny à William Friedkin, de Jean Yanne à
Romeo Castellucci, dont justement elle apprécie la capacité à passer «d’un truc super réaliste
à un truc énorme –tu vois?». Quant à Valeska
Gert, la comparaison s’impose: même capacité à tordre son visage et son corps, même aptitude pour le masque, même si la Française
a quelque chose de plus langoureux, que Sophie Perez attrape avec une belle image: «Une
tante russe exilée sur la Côte d’Azur.»
«Dire du Artaud avec
du saucisson dans le cul»
vent, pour décrire par exemple une malheureuse tentative de reprendre les
meilleurs gags d’Eddie Murphy dans le Professeur Foldingue au Festival d’Avignon (on
donnerait tous les sombreros du monde à
celui qui en a fait une captation). Mais c’est
sûrement sa capacité à aller la chercher,
cette honte, à en rire et à la dépasser, qui
fait d’elle une performeuse généreuse et géniale. «Marlène a une joie à faire, qui pourrait être celle d’un artisan, d’un ébéniste,
détaille Sophie Perez, la fondatrice du Zerep, avec qui Saldana tournera dans trois
spectacles au printemps (1). Il n’y a pas de
pathos, pas de problème d’ego, ce qui pour
un acteur est assez exceptionnel. Mais c’est
comme si le travail et le plaisir du travail
l’emportaient toujours sur le reste.» Son
amie Jeanne Balibar, qui vient de la mettre
en scène dans son premier long métrage,
Merveilles à Montfermeil, ajoute une
nuance: «Elle prend la question de la sensibilité humaine très très très au sérieux, pour
elle et les personnages ou situations qu’elle
incarne, et c’est cela qui est beau.»
Marlène Saldana a grandi à Lyon, la plus
jeune de deux sœurs, dans une famille «qui
n’avait pas beaucoup d’argent. Et le théâtre,
on n’en avait rien à foutre». Elle n’a plus vu
son père après l’âge de 10 ans, sa mère travaillait dans un laboratoire et faisait des prises de sang, au début de l’épidémie du sida.
Chez elles, il y avait un poster de prévention
du VIH dans les toilettes et Cytomégalovirus
d’Hervé Guibert sur la table du salon ; plus
tard Marlène Saldana a lu tous ses livres
– «peut-être aussi pour ça que j’ai la culture
pédé». Au lycée, à la fac, elle regarde des films
de John Waters et Kenneth Anger, Grey Gardens dont elle ne se remettra «jamais», passe
un bac A3 (aujourd’hui bac L), fait de l’anthropologie et beaucoup d’équitation, envisage un temps de postuler pour l’école de Bartabas, et puis non –«je ne l’ai pas senti». A la
place, elle s’inscrit dans une école de théâtre,
la Scène sur Saône, qui prodiguait des cours
mais disposait aussi d’une salle de spectacle
où les étudiants pouvaient faire «tout et n’importe quoi, déclamer du Molière ou dire du Artaud avec un saucisson dans le cul». «Mais il
y avait du public !» juge-t-elle bon d’ajouter.
Suivent les petits boulots, du théâtre de tréteaux dans des villages, et des spectacles pour
enfants lorsqu’elle croise la route de l’Argentin Hugo Lagomarsino et son poétique théâtre de marionnettes. Sans oublier un stage
épouvantable avec le jusque-là vénéré Alain
Françon, qui lui a permis de «tuer le père», et
un autre stage, une révélation celui-là, avec
Edward Bond, où elle s’est rendu compte
«qu’un type qui écrivait des trucs sinistres
pouvait être très très drôle». Ce type est
comme elle : il n’aime pas qu’on se mette
«dans des états pas possibles» avant d’entrer
en scène, qu’on pousse inutilement le tragique, et lui apprend tout le génie qu’on peut
trouver dans l’instant, «un truc de super présent, le fait qu’on ne joue pas Electre en 1985
comme en 2018». Depuis, elle a la hantise du
théâââtre trop classique, du travail à la table
(«le cau-che-mar !»), de la diction ComédieFrançaise. Elle leur préfère le tâtonnement
au plateau et en bande, la déconne, les tournages où elle peut taper la discute avec la maquilleuse. «J’adore les pièces de Claude Régy,
ça me rend dingue, ça me fait pleurer, mais je
crois que je ne saurais pas faire», nous confiet-elle. On est à peu près sûre du contraire. •
(1) Babarman, les Chauves-Souris du volcan et Purge,
baby, purge, qui sera notamment du 13 au 20 avril au
théâtre Nanterre-Amandiers (92). Rens. : Cieduzerep.blogspot.com
LES IDOLES
m.s. CHRISTOPHE HONORÉ jusqu’au
1er février au théâtre de l’Odéon (75006).
EN JANVIER ET FÉVRIER
À LA COMÉDIE-FRANÇAISE
SALLE RICHELIEU
La Locandiera
Carlo Goldoni – Alain Françon
jusqu’au 10 février
La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez
William Shakespeare – Thomas Ostermeier
jusqu’au 28 février
Les Fourberies de Scapin
Molière – Denis Podalydès
jusqu’au 19 mars
Lucrèce Borgia
Victor Hugo – Denis Podalydès
jusqu’au 1er avril
Fanny et Alexandre
Ingmar Bergman – Julie Deliquet
9 février > 16 juin
THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER
Les Oubliés Alger-Paris
Julie Bertin et Jade Herbulot – Le Birgit Ensemble
24 janvier > 10 mars
STUDIO-THÉÂTRE
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée
Alfred de Musset – Laurent Delvert
16 janvier > 24 février
Singulis Seul-en-scène
La seule certitude que j’ai, c’est d’être
dans le doute
Pierre Desproges – Alain Lenglet et Marc Fayet
Conception et interprétation Christian Gonon
16 janvier > 3 février
Singulis Seul-en-scène
(HAMLET, À PART)
Shakespeare et autres...
Conception et interprétation Loïc Corbery
6 > 24 février
01 44 58 15 15
comedie-francaise.fr
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VIII u
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
SCÈNES D’HIVER
A
près s’être promené en
France pendant près de
deux ans, Doreen, d’après
Lettre à D d’André Gorz,
joué par Laure Mathis et David Geselson, revient dans son port d’attache, au théâtre de la Bastille, où le
spectacle s’est déjà donné pendant
plusieurs semaines à guichet fermé.
Spectacle? Guichet fermé? Les termes sonnent de manière insolite
pour cette pièce qui nous plonge au
plus proche de l’intimité d’un couple, dans le salon du philosophe de
la décroissance et journaliste André
Gorz et de son épouse, Dorine Keir,
happée par une maladie incurable.
Le couple se suicide ensemble
le 22 septembre 2007, dans leur
jardin où ils avaient planté 200 arbres.
Il s’agit d’un amour qui se poursuit,
s’atténue, se révèle, et reprend de
plus belle lorsque les protagonistes
sont octogénaires, et qu’ils retombent –c’était imprévu– amoureux.
Mais il est aussi plein de joie et
d’ironie car Laure Mathis et David
Geseslon, qui s’adressent à nous,
leurs partenaires-spectateurs, ne
sont pas dépourvus d’humour
et savent enlever les majuscules
quand les mots sont écrits en lettres
capitales. Dire, faire, éprouver l’essentiel de la vie sans emphase : tel
est le défi relevé. On entre donc
dans leur salon, si proche d’eux qui
nous accueillent en nous proposant
un verre. Et on en sort bouleversé
au sens propre, c’est-à-dire en se
posant des questions. Pourquoi
continuer à travailler? Chaque soir
est différent, de même que lorsqu’on dîne chez les mêmes amis, les
conversations et les émotions peuvent changer du tout au tout.
lll son : «En Bretagne, une
femme m’a intimé de me taire. Elle
voulait écouter ce que disait Laure.
Selon elle, je l’en empêchais. Je pense
que si son intervention avait eu lieu
lors des premières représentations,
j’aurais été déboussolé. J’ai pu lui
dire que non, j’allais continuer à
parler quand même. Et j’étais très
touché qu’elle ne voie pas l’acteur en
moi.» Quand le public est froid et
n’entre pas dans le salon en terrain
conquis, c’est presque mieux. Laure
Mathis : «Il y a des gens qui ne se
laissent pas séduire au premier
abord. En Bretagne, où on l’a beaucoup joué, les gens sont plus réservés
et on sent que l’écoute et l’attention
sont magnifiques.»
Catastrophes
Terrain conquis
Rencontré à Paris le soir de Noël,
David Geselson dit: «A la fin de cette
saison, on aura joué 140 fois. Durant
ces deux ans, nos vies ont changé en
même temps que le spectacle.» Laure
Mathis, jointe au téléphone : «Sa
fragilité ne se situe plus au même
endroit. Durant les premières représentations, on devait prouver que ce
que nous avions mis en place était
viable. C’est un spectacle difficile à
jouer car il ne supporte pas la routine. On est trop proches des spectateurs pour se permettre d’imperceptibles petits moments d’absence,
comme il s’en produit lorsqu’on est
en tournée pendant très longtemps.
Dans Doreen, tout se voit. On est
obligés d’être hyperprésents.»
Comme toujours, les réactions
des spectateurs diffèrent selon les
régions. Mais ici, c’est le public qui
permet le démarrage de la pièce,
c’est lui qui donne la couleur de la
représentation. David Gesel- lll
Laure Mathis et David Geselson dans les rôles de Dorine Keir et André Gorz. PHOTO C. CORMAN
«Doreen»,
le dernier salon
où l’on s’aime
Reprise Après deux ans de représentations dans toute la France,
Laure Mathis et David Geselson reviennent au théâtre de la Bastille,
où ils plongent le spectateur au plus proche de l’intimité
du philosophe Gorz et de sa femme, avant que le couple ne se suicide.
Dans certains théâtres, le public
avait des réactions distantes,
comme s’il était convié chez des riches intellectuels parisiens. «On ne
s’y attendait absolument pas et on
pouvait avoir le sentiment que leur
offrir à boire et à manger était quasiment vexatoire», se souvient David Geselson. La rançon du succès
est de risquer sinon de décevoir, du
moins de ne pas surprendre, puisque le dispositif est susceptible
d’être déjà connu.
L’autre particularité de Doreen,
selon ses acteurs, est que la pièce
s’adapte sans cesse selon leur vie et
l’actualité. «Il y a eu une période où
ce salon était chez moi et où j’avais
vraiment le sentiment que c’était
mon seul lieu et que je recevais les
gens chez moi. Mon jeu s’en ressentait», se souvient David Geselson.
Révolutions intimes et collectives:
toute la philosophie d’André Gorz
sur le travail, l’écologie, l’habitat, la
défense d’un salaire universel, n’a
cessé de résonner avec les diverses
catastrophes du temps présent. Et
aujourd’hui, à la veille de la reprise?
Laure Mathis: «J’ai peur de revenir
le jouer à Paris, et surtout que des
spectateurs qui ont déjà vu le spectacle y retournent.» Est-ce qu’il a
changé sa vie ? «Oui. J’ai envie de
regagner du temps pour ne rien
faire, élever mes enfants. Il m’a changée dans ma vie de couple. Et même
dans mes relations amicales. Il m’a
réveillée. Je n’ai jamais ressenti cela
pour d’autres spectacles. Ça va être
très dur d’arrêter de le jouer.»
ANNE DIATKINE
DOREEN, D’APRÈS LETTRE À D
de DAVID GESELSON
avec LAURE MATHIS.
Au théâtre de la Bastille
jusqu’au 30 janvier.
Dans le même programme,
à ne pas manquer :
LES LETTRES NON ÉCRITES
les 11 et 12 janvier.
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AV E C
TEXTE
ALESSANDRO
BARICCO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Vendredi 11 Janvier 2019
Saison sèche
de Phia
Ménard.
PHOTO JEANLUC BEAUJAULT
Portrait en 4 pièces
de BENJAMIN VERDONCK
Théâtre de la Bastille (75011)
du 13 au 17 février.
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6 – 27 JAN
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Pupilla
Maëlle Dequiedt
TEXTE Frédéric Vossier
AVEC Laure Werckmann
11 > 31 JANVIER
Admirateur du Cirque
d’Alexander Calder,
constructeur d’édifices
théâtraux miniatures qu’il
conçoit en live devant le
public, l’Anversois
Benjamin Verdonck est
l’auteur d’une œuvre trop
peu connue, qui emprunte
davantage ses concepts au
champ de l’art abstrait et
de l’architecture qu’à la
tradition onirico-culcul
du théâtre d’objets. Ses
jeux d’échelles, théâtres de
table et maquettes animées
sont à voir à Paris, à la
faveur d’un portrait décliné
en quatre pièces : One
More Thing, Gille Learns to
Read, J’ai toujours voulu
faire un œuf de Fabergé,
Chansonnette pour
Gigi. È.B.
international (Ekaterina
Semenchuck, Bryan
Hymel). L’opéra à voir
avant d’être définitivement
rassasié de romantisme
exacerbé. G.Ti.
TROPISMES
d’OLIVIER DUBOIS
Le CentQuatre (75019),
du 29 mars au 1er avril.
ASH
d’AURÉLIEN BORY
Scala (75010) du 16 février
au 1er mars.
Danser en repoussant les
limites de l’effort physique :
Olivier Dubois en connaît
un rayon. Après son solo
Pour sortir au jour, l’exdirecteur du Ballet du Nord
starisé avec sa pièce de
groupe (entièrement nu)
Tragédie, entraîne dans la
sarabande huit interprètes
(quatre filles, quatre
garçons) en digressant
pour la troisième fois (après
les Mémoires d’un seigneur
et 7 × rien) sur la Divine
Comédie de Dante. G.R.
Rouverte en fanfare au
début de l’automne,
la salle de la Scala
connaîtrait déjà de sérieux
soucis, entre fréquentation
en deçà des objectifs,
spectacles déprogrammés,
départs intempestifs
(Pierre-Yves Lenoir) et resto
dans la galère. Parmi les
fers de lance d’une rentrée
qui pourrait s’annoncer
cruciale, le Ash d’Aurélien
Bory tiendra son rang, qui
met en scène la danseuse
star d’origine indienne
Shantala Shivalingappa
du 26 février au 2 mars.
On est entrée avec toutes
les réticences du monde
dans la salle, inquiet de
voir massacrée la
déconnante chasse à
l’homme de Zaï Zaï Zaï Zaï,
BD qui sonnait en 2015
le coup d’envoi de
l’ascension médiatique
de Fabcaro. Et on s’est vue
giflée par cette géniale
adaptation sous forme de
fiction radiophonique live,
qui prend des allures
de cour de récré débridée
pour acteurs déchaînés
(dont les grandes
Blanche Gardin et
Adèle Haenel). È.B.
À NOS AMOURS
de SOPHIA ARAM
Palais des glaces (75010)
jusqu’au 30 mars.
Variation sur la personnalité
d’Elizabeth Taylor, qui reste aujourd’hui
l’une des premières icônes à avoir
envoyé valser les préjugés misogynes
et réactionnaires du cinéma hollywoodien.
17, bd Jourdan 75014 Paris theatredelacite.com
tarifs de 7 à 23 € réservations 01 43 13 50 50
AGLAÉ BORY
© Marguerite Boutrolle
LES TROYENS
Opéra Bastille (75012),
du 25 janvier au 12 février.
Ils arrivent enfin, ces
Troyens ! L’opéra majuscule
en deux parties d’Hector
Berlioz (plus de quatre
heures) est entouré en
cette rentrée d’une aura
symbolique puisqu’il
fait partie des
commémorations du centcinquantenaire de la
disparition du
compositeur, mais aussi
des 30 ans de l’Opéra
Bastille, où il fut le premier
opéra à être présenté
en 1990. Aux manettes,
l’infatigablement inspiré
metteur en scène russe
Dmitri Tcherniakov. Sur
scène, la fine fleur du
lyrique hexagonal
(Stéphanie d’Oustrac,
Stéphane Degout,
Véronique Gens, Cyrille
Dubois…), mais aussi
dans un solo à la fois
spectaculaire et envoûtant.
Huit mois après sa création
à Montpellier Danse, le
dispositif «de cendres et de
vibrations» devrait en tout
cas continuer de faire son
effet à Paris. G.R.
ZAÏ, ZAÏ, ZAÏ, ZAÏ
de FABCARO
m.s. PAUL MOULIN
Le Monfort (75015)
du 23 janvier au 9 février,
et au TNB à Rennes (35)
archicaricaturale et le rire
wannabe sarcastique,
plutôt crispant. Il faut donc
que la beauté plastique et
l’atmosphère tribale pop
créées par la talentueuse
Phia Ménard soient
particulièrement
puissantes pour nous faire
avaler une vision
si lourdingue de la guerre
des sexes. Heureusement,
elles le sont. È.B.
SIMON GOSSELIN
17
7 – 20
20 JAN
JANV.
V. 201
019
1
Avec seulement
4 créations en une
douzaine d’années, Sophia
Aram se donne clairement
le temps de mûrir ses
diatribes. Très présente
médiatiquement (radio
et télé), l’humoriste revient
ainsi sur scène avec
A nos amours, inspiré par
l’interrogation suivante :
«Pourquoi a-t-il fallu
attendre l’affaire Weinstein
et le mouvement #MeToo
pour “découvrir” l’ampleur
des violences faites
aux femmes ?» Eléments
de réponse imminents,
sur fond d’«inventaire
de l’héritage culturel lié
au sexisme». G.R.
SAISON SÈCHE
de PHIA MÉNARD
jusqu’au 13 janvier à la MC93
à Bobigny (93), puis en
tournée à Orléans (45),
Douai (59), Valence (26),
Marseille (13)…
D’accord, la représentation
du patriarcat est
C’EST LA VIE
de MOHAMED EL KHATIB
TNB Rennes (35)
du 30 janvier au 8 février.
Créée à Paris
à l’automne 2017, C’est la
vie est à la fois la pièce la
plus réussie de Mohamed
El Khatib et la plus
périlleuse, autant pour les
spectateurs que pour les
acteurs, Fanny Catel et
Daniel Kenigsberg. Les
deux ont en commun de
jouer leur propre rôle et
d’avoir connu l’horreur
indépassable : la mort d’un
enfant. De cette
catastrophe intime, on
peut donc faire un
«spectacle» sans que les
sanglots n’étouffent et
l’impudeur ne glace ? Oui,
car Mohamed El Khatib
construit sa dramaturgie à
partir des impasses et
obstacles de son
entreprise, et poursuit ses
interrogations sur la limite
du théâtre. A.D.
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u XI
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
AGENDA
Un double miracle n’arrive
jamais seul, et voici que
l’Opéra de Lyon présente
une nouvelle production
de Krzysztof Warlikowski
alors qu’à Paris Dmitri
Tcherniakov et Romeo
Castellucci proposent au
même moment leurs
derniers travaux (lire plus
haut). Cette accumulation
tourne au duel artistique !
Le metteur en scène à
l’esthétique hypnotique
aura fort à faire avec cet
opéra parlé-chanté de
Janacek adapté de
Dostoïevski, dont la
version de Patrice Chéreau
en 2007 fait figure de
référentiel absolu. La
partition sera dirigée par
Alejo Pérez, chef argentin
à la tête de l’Opéra
flamand. Le spectacle à
voir pour comprendre que
l’opéra, c’est aussi du
théâtre. G.Ti.
OPENING NIGHT
m.s. CYRIL TESTE d’après
JOHN CASSAVETES
du 22 février au 1er mars
Théâtre de Namur
(Belgique) puis aux Bouffes
du Nord (75010).
Un miracle n’arrive jamais
seul, et voici qu’à l’Opéra
de Paris, en même temps,
officient Tcherniakov et Romeo Castellucci. Le metteur
en scène italien s’attaque,
au Palais Garnier, à Alessandro Scarlatti dans
Il Primo Omicidio, un
oratorio sur le meurtre
d’Abel par Caïn. Et, dans la
fosse, c’est le chef belge
René Jacobs qui dirigera le
B’Rock Orchestra. Autant
dire que Bible+métaphysique+baroque+Castellucci+Jacobs… Voici l’opéra
à voir avant de se mettre à
réfléchir pendant deux ans.
G.Ti.
LA TRILOGIE
DE LA VENGEANCE
m.s. SIMON STONE d’après
JOHN FORD, THOMAS
MIDDLETON et WILLIAM
SHAKESPEARE
Odéon-Théâtre de l’Europe
(75006), du 8 mars
au 21 avril.
Après s’être demandé à
qui ressemblerait Médée
aujourd’hui, et avoir revisité
les Trois Sœurs de
Tchekhov dans un monde
et une langue
contemporaine, Simon
Stone poursuit son
investigation sur la féminité
et son inclination pour les
portraits de femmes, en
convoquant trois écrits
d’auteurs élisabéthains, qui
chacun relate une
vengeance exemplaire
dans une société que la
misogynie n’effraie pas.
Avec une distribution
entièrement féminine et les
trois grandes actrices
Valeria Bruni Tedeschi,
Natalie Richard et Eye
Haïdara. A.D.
REIMS SCÈNES
D’EUROPE
du 24 janvier au 7 février
à Reims (51).
CABARET
DE CURIOSITÉ
Le Phénix à Valenciennes
(59) du 26 février au 2 mars.
17 / 18. JANVIER 2019
LANCEMENT DE LA NOUVELLE SAISON
AVEC DELGADO FUCHS & GUESTS
Centre culturel suisse. Paris
32-38, rue des Francs-Bourgeois F-75003 Paris
Tout le programme sur :
www.ccsparis.com
Pour sa 10e édition, Reims
Scènes d’Europe offre la
part belle aux artistes
du sud de l’Europe,
notamment à des
«créatrices» qui, nous
promet-on, «font le show
avec démesure et
exubérance». L’occasion
de découvrir Ça rebondit,
ça rebondit, et ça t’éclate
en pleine face d’Agnès
Mateus et Quim Tarrida
ou Diptyque pour l’identité
par le collectif Vertebro,
pour la première fois en
France. A.D.
Que peut la création
contre la destruction ?
Quel contrôle sur son
avenir, pour l’homme qui
semble ne plus rien
maîtriser ? Chaque année,
la scène nationale de
Valenciennes réunit de
jeunes artistes,
performeurs, philosophes,
sociologues, autour de
questions autant politiques
qu’esthétiques. Cette
année, l’angle d’attaque se
nomme Nos futurs. La
bonne nouvelle est que
nous en ayons plus d’un.
Avec les contributions de
Joëlle Maillard et Joëlle
Fontannaz, qui nous
proposent Quitter la terre
ou de la youtubeuse Ina
Mihalache, alias Solange
te parle. A.D.
HEPTAMÉRON
m.s. BENJAMIN LAZAR
Bouffes du Nord (75010)
du 1er au 23 février.
DE LA MAISON
DES MORTS
m.s. KRZYSZTOF
WARLIKOWSKI
Opéra de Lyon (69)
du 21 janvier au 2 février.
CLIVE BARDA. ROH
IL PRIMO OMICIDIO
Palais Garnier
du 22 janvier au 23 février.
Isabelle Adjani sur un
plateau, en chair, en os, en
image et reflet, pour jouer
le rôle d’une star entre
deux mondes, le soir d’une
première aussi terrifiante
qu’attendue, qui signe une
rencontre (ou pas) avec le
public ? Le scénario de
Cassavetes promet un
objet artistique en abyme,
conçu par un metteur en
scène connu pour son art
des doubles, mirages,
leurres, illusions, et faux
semblants. La présence
d’Isabelle Adjani dans la
distribution confirme un
changement de cap dans
ses choix théâtraux, où elle
se réinvestit dans des
entreprises plus
expérimentales. A.D.
PERFORMANCES CONCERTS SPECTACLES
Tarif unique : 5 €
Aux Bouffes du Nord,
nouveau tandem baroque
après le passage d’Achache
et Daucé (lire page 5) : le
metteur en scène Benjamin
Lazar et le chef Geoffroy
Jourdain exhument cette
fois le recueil de nouvelles
inachevé de Marguerite de
Navarre (sœur de
François Ier), l’Heptaméron.
Le principe : immobilisé,
un groupe d’hommes et de
femmes se raconte chaque
jour des histoires d’amour.
Sur scène, comédiens
mêlés aux chanteurs des
Cris de Paris se partageront
aussi les influences
musicales de Monteverdi,
Gesualdo ou Luca
Marenzo. G.Ti.
NOUVEAU CIRQUE D’OBJETS – TAÏWAN
Formosa Circus Art
MINISTÈRE
DE LA CULTURE
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L’ENSEIGNEMENT
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RECHERCHE ET DE
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© Chen Etang, Formosa Circus Art, Taipei Arts Festival 2016
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2019
en anglais, espagnol, italien, portugais,
surtitré en français
Angélica Liddell
10 – 26 janvier
Ivan Viripaev – Galin Stoev
18 janvier – 10 février
photographie Alain Willaume / Tendance Floue
en japonais surtitré en français
Haruki Murakami – Yukio Ninagawa
15 – 23 février
Документ
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Журналы и газеты
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