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Libération - 12.01.2019 - 13.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
3,00 € Première édition. No 11700
SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 JANVIER 2019
www.liberation.fr
SHUTDOWN
Donald
Trump droit
dans le mur
GILETS JAUNES
MÊME JOUR,
MÊMES HEURTS?
Pour ce neuvième samedi consécutif
de manifestations, le dispositif sécuritaire,
avec 80000 policiers et gendarmes déployés
en France, illustre la crainte d’une nouvelle
escalade de la violence.
PAGES 2-8
DALE EDWIN MURRAY. CIA
Le 1er décembre à Paris. PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
PAGES 10-13
WEEK-END
Nos pages Idées,
Livres, Images,
Musique,
Voyages, Food
PAGES 22-55
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Stop ou
encore?
Désolante mais incontournable interrogation à la
veille de l’acte IX de la
mobilisation des gilets
jaunes : quel sera le niveau
de violence en marge des
cortèges dans les rues de
Paris, Bordeaux et même
Bourges, où certaines figures du mouvement ont appelé à défiler ? Le nombre
de manifestants à travers
la France sera aussi scruté
pour vérifier que le regain
de mobilisation enregistré
il y a huit jours se confirme,
ou pas. Mais après une
semaine marquée par les
images des coups de poing
contre un CRS sur la passerelle Senghor, par celles du
portail défoncé du ministère de Benjamin Griveaux,
par la consternante bataille
des cagnottes en soutien
au boxeur ou aux forces
de police, par l’annonce
d’une prochaine loi «anticasseurs», par la divulgation du chiffre record d’interpellations… c’est bien la
question du «stop ou
encore plus de violences»
qui agite les esprits, et pèsera sur la suite.
Le gouvernement dit
s’attendre à un regain de radicalité. Il s’y est préparé en
mobilisant 80000 policiers
et gendarmes. C’est plus
que le nombre de
manifestants samedi dernier, ce qui laisse songeur.
Les Français, eux, semblent
marcher sur un fil: le soutien au mouvement ne se
dément pas, mais attention
au «ça casse, ça lasse». Un
nouveau week-end de
heurts sera-t-il celui de trop
pour les gilets jaunes? Possible. Le pouvoir compte
sur ce revirement de l’opinion, mais les signaux en ce
sens restent pour l’instant
trop faibles pour qu’il s’y
accroche. Surtout, le gouvernement marche aussi
sur un fil. Celui qui sépare
le discours politique de
fermeté, compris voire
réclamé par une majorité
de l’opinion, et le risque de
dérapage ou pire, de drame,
lors d’affrontements entre
casseurs et forces de l’ordre.
Une nouvelle séquence
d’ultraviolence serait enfin
pour le chef de l’Etat le pire
scénario avant le lancement officiel du «grand
débat». Un week-end
décidément à hauts risques
pour tout le monde. •
Dans le VIIIe arrondissement de Paris, le 8 décembre, quatrième samedi de mobilisation des gilets jaunes. PHOTO YANN CASTANIER. HANS LUCAS
ACTEIX
Le neuvième samedi de mobilisation
des gilets jaunes s’annonce tendu après
une semaine marquée par la question de la
violence et le tour de vis sécuritaire annoncé
par le Premier ministre. Un tournant pour
les manifestants comme pour l’exécutif.
Gilets sur le feu
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
à Paris; et le faux, commandant de police de
son état, qui n’a pas été en reste contre des
manifestants à Toulon. Le premier dort en
prison en attendant son procès. Le second
n’est pour l’heure visé que par une enquête
de l’IGPN et la plainte d’une manifestante, le
procureur ayant écarté de se saisir des faits.
De quoi nourrir, sur les pages Facebook des
gilets jaunes comme dans la bouche de nombreux responsables des oppositions, le refrain d’un deux poids deux mesures.
La polémique s’est ensuite déplacée sur le
terrain de la cagnotte lancée en soutien
à Christophe Dettinger (lire page 18). Celle-ci
a cumulé près de 120 000 euros avant d’être
stoppée par le site de cagnottes en ligne Leetchi sur fond de pression du pouvoir. Dans la
foulée, le président Les Républicains de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud
Muselier, en a également initié une, en soutien aux «1050 membres des forces de l’ordre
blessés» depuis le début du mouvement. Mais
si elle affichait 1,4 million d’euros au compteur vendredi en fin de journée, un bug de
Leetchi rend ce montant sujet à caution,
comme l’a expliqué notre service CheckNews.
La semaine a aussi été marquée par le 20 heures d’Edouard Philippe, lundi : sans un mot
pour les manifestants blessés, le Premier ministre a promis une nouvelle loi sécuritaire
visant les manifestants violents.
«LE SENS DE L’EFFORT»
Par
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
M
ouvement diminué mais radicalisé
ou sursaut populaire ? Alors qu’un
neuvième acte de la mobilisation
des gilets jaunes doit se tenir ce samedi,
à quelques jours de l’ouverture, mardi, du
grand débat national, la question de la violence a largement pris le pas cette semaine
sur les revendications sociales ou institutionnelles du mouvement. Violence contre les
manifestants (lire page 8), violence contre
les forces de l’ordre et violence contre les élus
de la majorité (lire pages 4 et 5).
DEUX «BOXEURS»
Samedi dernier, l’acte VIII, avec 50000 personnes mobilisées à travers le pays selon l’Intérieur, a témoigné d’une forme de réveil du
mouvement après les fêtes de fin d’année.
Mais la journée a d’abord marqué les esprits
par l’intrusion dont fut victime le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux,
en son ministère. Et, plus encore, par les agissements de deux «boxeurs». Le vrai –quoique
retraité des rings–, Christophe Dettinger, qui
a spectaculairement molesté des gendarmes
«
www.liberation.fr f facebook.com/liberation
Pour les autorités, l’affaire est entendue : ce
samedi sera au moins aussi violent que le précédent. Et la mobilisation pourrait dans le
même temps reprendre du poil de la bête.
Comme mi-décembre, 80 000 policiers et
gendarmes seront de nouveau sur le pont,
dont 5000 à Paris où des appels à manifester
à la Défense et au départ de Bercy en direction
des Champs-Elysées ont été lancés. Le préfet
de police, Michel Delpuech (lire page 7), s’attend en effet à «plus de radicalité», évoquant
une «dérive observée semaine après semaine».
Invité vendredi du média Brut, le ministre de
l’Intérieur, Christophe Castaner, s’est livré
à une mise en garde formelle qui n’a pas
grand-chose à voir avec le droit : «Demain,
ceux qui viennent manifester dans des villes
où de la casse est annoncée savent qu’ils seront
complices de ces manifestations.» Après huit
semaines de mobilisation à Paris, les deux figures des gilets jaunes Maxime «Fly Rider»
Nicolle et Priscillia Ludosky ont lancé un appel pour une manifestation à Bourges dont
on peinait vendredi à savoir à quel point il serait suivi (lire page 5). Sans attendre, la préfète
du Cher a interdit par arrêté tout rassemblement dans le centre historique de la ville.
Comme à chaque acte de mobilisation, des
rassemblements se tiendront aussi dans plusieurs autres villes de France, notamment
à Bordeaux. Sans oublier ces appels sur Facebook de gens du voyage à en découdre samedi
à Paris en soutien au «gitan de Massy», le surnom de Christophe Dettinger.
Sur le plan de l’opinion, le mouvement comme
le gouvernement sont à un tournant. La gestion sécuritaire de cet acte IX sera cruciale
avant l’ouverture du grand débat, promis par
l’exécutif pour faire émerger des revendications et sortir de l’impasse. «Il faut protéger le
débat d’une certaine façon, protéger la République», a estimé le délégué général de LREM,
Stanislas Guerini, alors que la «lettre aux Français» d’Emmanuel Macron sera rendue publique lundi. Macron voulait-il vraiment «protéger le débat» quand il a déclaré vendredi
à l’Elysée devant les maîtres-boulangers
réunis pour la traditionnelle galette des rois,
que «beaucoup trop» de Français oublient le
«sens de l’effort»?
En martelant au fil de la semaine son intransigeance au nom de «l’ordre républicain» et
en centrant son propos sur la seule question
t @libe
de la violence, le gouvernement semble
surtout miser sur un pourrissement du
mouvement et un décrochage de Français
dont le soutien s’est déjà étiolé. Dans cette entreprise qui n’a pour l’instant pas porté ses
fruits, l’exécutif cible aussi beaucoup la responsabilité conjointe qui serait celle de
La France insoumise et du Rassemblement
u 3
national, accusés d’attiser le feu avec un bas
instinct de récupération politique. A ce propos, Benjamin Griveaux n’a pas été le plus
nuancé (lire pages 4 et 5), en dénonçant l’ «esprit munichois» des oppositions et lançant
que Jean-Luc Mélenchon avait tout bonnement «quitté le champ républicain». Une stratégie de la tension ? •
«L’idée que seule
la violence paye
est très présente»
Pour la sociologue Isabelle
Sommier, spécialiste des
mouvements sociaux,
le dispositif policier
«disproportionné» et les
réponses tardives à la tête
de l’Etat ont cristallisé
les tensions.
Face à la commission des lois de l’Assemblée, le ministre de l’Intérieur,
Christophe Castaner, a évoqué une
«radicalisation» des manifestants…
Pour comprendre comment une manifestation devient violente, il faut en avoir une
vision d’ensemble: les manifestants, bien
sûr, le public qui y assiste et peut encourager ou pas les violences, mais aussi les forces de l’ordre. On ne peut pas séparer la
anifestants peu expérimentés, violence des manifestants du type de
policiers suréquipés : profes- maintien de l’ordre, qui peut, et c’est le cas
seure de sociologie à l’université en l’espèce, accroître la première.
Paris-I Panthéon-Sorbonne et spécialiste L’ampleur de la répression actuelle me
des mouvements sociaux et de la violence frappe, avec le recours à toutes les forces
politique, Isabelle Sommier décrit un face disponibles, y compris celles qui ne sont
à face qui provoque les violences actuelles. pas formées à l’exercice et d’ailleurs pour
Sur fond de désespoir et de colère sociale. la plupart responsables des faits de
Ce mouvement social est-il particuliè- violence. La recherche de contact
rement violent ?
physique avec les manifestants tranche
Oui, clairement. Dans les années 80-90, en avec la doctrine de la mise à distance, le
France, 5% des manifestations étaient vio- suréquipement venu de la gestion des
lentes, selon l’estimation du sociologue violences urbaines comme [les armes de
Olivier Fillieule citée dans sa thèse sur le type] Flash-Ball.
sujet. Or, depuis le début du mouvement, Ces dispositifs tranchent aussi avec ceux
on assiste à des violences régulières, et utilisés ailleurs en Europe, qui privilégient
dernièrement, organisées pour certaines. le dialogue pour rassurer les manifestants
On y retrouve tous les ingrédients caracté- sur ce qui se passe et éviter qu’ils ne se
ristiques des manifestations violentes. solidarisent avec les manifestants vioHistoriquement, la manifestation s’est dis- lents. Ici, le dispositif policier disproportinguée progressivement de l’attroupe- tionné et non ciblé suscite l’empathie
ment et de l’émeute par deux
envers les émeutiers et
biais : son organisation par
conduit des individus qui
des collectifs institués et sa
n’avaient aucune intention
pacification, avec en particude casser ou de piller à prenlier la mise en place de servidre part aux violences.
ces d’ordre. Or les gilets jauComment comprendre
nes n’ont pas d’organisation
l’utilisation de la violence
et la refusent.
par certains manifestants?
De plus, ce sont souvent des
Il existe deux formes de légiprimo-manifestants, qui arritimation de la violence. Elle
INTERVIEW peut être idéologique, dans
vent sur des zones très sensibles, proches des lieux de
une perspective marxiste,
pouvoir, ce qui donne lieu à plus de vio- anarchiste ou autre par exemple. Mais cela
lence, notamment parce que les forces de n’existe plus que de façon vraiment margil’ordre ont la consigne de ne pas laisser les nale. La légitimation instrumentale,
manifestants s’en approcher. Ils sont aussi c’est-à-dire l’idée que seule la violence
désemparés et exaspérés par une situation paye, est en revanche très présente. Les réjugée par beaucoup sans issue, qui donne ponses tardives d’Emmanuel Macron et
le sentiment de n’avoir rien à perdre de d’Edouard Philippe ont exaspéré les gilets
plus que le peu qu’ils ont.
jaunes et conforté l’idée chez certains que
Autre élément à prendre en compte, la per- le recours à la violence était nécessaire
ception, variable selon le contexte, qu’ont pour être audible. Ce soulèvement des
les forces de l’ordre des manifestants et de classes populaires, pour beaucoup invisileurs revendications. Or elles voient les bilisées dans l’espace public et abstentiongilets jaunes comme menaçants, illégiti- nistes, vient aussi de l’impression de ne
mes: depuis fin novembre, l’escalade est pas être entendus, voire d’être méprisés
annoncée par les chaînes d’info qui ont par les «élites», politiques comme médiacristallisé cette peur en se focalisant sur les tiques, sentiment exacerbé par cette atviolences mais aussi par les pouvoirs pu- tente très forte d’une parole présidentielle
blics qui annoncent la veille des défilés qui a tardé à venir et qui, au final, est apqu’il y aura des morts. Bref, les équipes parue très en deçà des attentes.
sont chauffées à blanc avant même de se
Recueilli par
retrouver face aux manifestants.
LÉA MORMIN-CHAUVAC
M
DR
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Benjamin A
Griveaux
souffle sur
les braises
Le porte-parole du gouvernement,
à l’expression souvent directe, n’hésite pas
à ferrailler contre les gilets jaunes.
Qui en ont fait une de leurs cibles favorites.
u 101, rue de Grenelle, vendredi après-midi, il n’y avait
toujours pas de portes: quelques ouvriers s’affairaient pour remettre en état l’entrée du secrétariat
d’Etat de Benjamin Griveaux, pris
d’assaut par des manifestants juchés
sur un engin de chantier, le weekend précédent. Le porte-parole du
gouvernement ne sera pas présent
dans le bâtiment ce samedi, pour
l’acte IX des gilets jaunes.
Le bâtiment a-t-il été délibérément
ciblé, ou choisi au hasard dans cette
rue qui compte d’autres ministères?
Une chose est sûre : le secrétaire
d’Etat est devenu l’une des têtes de
Turc des protestataires, comme en
témoignent les échanges à son sujet
sur les pages Facebook liées au mou-
vement. Il est vrai que l’intéressé se
distingue, ces derniers jours, comme
l’un des macronistes les plus offensifs contre la tendance «insurrectionnelle» des gilets jaunes – des
gens qui «désirent profondément un
régime autoritaire», juge-t-il auprès
de Libération. Il ferraille également
contre une opposition jugée passive,
voire complaisante envers ses débordements: «Munichoise», a-t-il récemment résumé, en allusion à la
capitulation des dirigeants français
et britanniques face aux revendications nazies, en 1938, dans la ville
allemande.
Citadelle assiégée. L’homme est
aussi l’un des plus fermes s’agissant
de marquer les limites du futur
«grand débat national» dont, quitte
à fermer le jeu, il refuse de faire «un
grand déballage». Pas question, répète-t-il régulièrement, de revenir
sur les grandes réformes du quinquennat. Ni de remettre aux voix
l’IVG, la peine de mort ou le mariage
pour tous : clarification nécessaire,
juge-t-il, au moment où trop de «gens
qui n’aiment pas les libertés voudraient les faire tomber».
Le porte-parole joue ainsi les pointes
offensives de l’exécutif. Entretenant
plus que d’autres une adversité radicale envers la tendance dure des gilets jaunes. Plus largement, l’ancien
strauss-kahnien se positionne, avec
ses collègues Marlène Schiappa et
Julien Denormandie, en gardien intransigeant d’un macronisme aux
Les élus macroniens pris pour cible
Menaces, insultes, intrusions,
permanences ou domiciles
murés… Depuis le début du
mouvement des gilets jaunes,
près d’une soixantaine de
parlementaires de la majorité
ont été pris à partie.
C’
est devenu une sorte de bulletin quotidien. Des photos de permanences
ou de domiciles dégradés ou tagués,
des captures de menaces, d’insultes –parfois
sexistes, racistes, homophobes, antisémites–,
publiées sur Twitter ou Facebook par des députés de la majorité, sous lesquels défilent les
messages de soutien de leurs collègues LREM
et Modem. Le 4 janvier, Jean François Mbaye
mettait en ligne une lettre adressée «au noir
de service» par un anonyme se répandant en
injures racistes et concluant par un «tu vas
mourir». Dimanche, Patricia Gallerneau (Modem), après avoir été menacée «de plasticage
comme en Corse», postait des photos de sa
maison murée dans la nuit. Lundi, Aurore
Bergé dévoilait un courrier assurant vouloir
lui faire «la chatte au fer chaud» avant de la
«décapiter» tandis qu’une missive semblable
prédisait à Marie Lebec qu’elle serait «pendue». Mardi, la vitrine de la permanence
d’Agnès Thill était brisée. Jeudi, celle de
Bruno Studer était recouverte d’un «Macron
pute à juifs» et de croix celtiques. La petite pa-
A Carpentras, la permanence du député LREM Adrien Morenas a été murée dans la nuit du 26 au 27 novembre. PHOTO LA PROVENCE. MAX PPP
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
allures de citadelle assiégée. Alors
que certains députés plaident pour
un ralentissement ou un report des
réformes les plus risquées, Griveaux
a, lui, appelé le camp présidentiel à
se montrer encore plus «radical»
dans les mois à venir. «Benjamin est
l’un des seuls à faire de la politique»,
estime un ami.
Cette combativité affichée le distingue en effet de ministres «techniciens» peu audibles. Elle l’éloigne
aussi du secrétaire d’Etat Mounir
Mahjoubi : ce dernier, par ailleurs
concurrent de Griveaux pour la candidature à la mairie de Paris, est partisan du dialogue avec les gilets jaunes, chez lesquels il a multiplié les
contacts. Y compris, par téléphone,
avec l’un de leurs principaux lll
Benjamin Griveaux à l’Elysée le 19 décembre. PHOTO DENIS ALLARD
renthèse des vacances de Noël refermée, les
violences et intimidations visant les parlementaires macroniens depuis le début de
l’épisode gilets jaunes, ont repris de plus belle.
En deux mois, près d’une soixantaine ont été
pris pour cible. «Je suis depuis vingt-cinq ans
en politique, élue depuis six ans. J’ai toujours
vu des “perles” mais jamais autant de menaces
sur autant de députés en si peu de temps», note
Barbara Pompili (ex-EE-LV), dont la permanence a été détériorée.
Coups de fusil
Comme elle, certains ont vu leurs locaux vandalisés, peinturlurés de jaune ou d’injures :
«Macron dernière sommation», «dégage»,
«traîtres», «démissionne FDP». D’autres ont
reçu des courriers, contenant une balle et la
mise en garde «la prochaine fois, tu te la
prends entre les deux yeux» pour Benoît Potterie, promettant «la guillotine» à Laurence
Gayte ou encore traitant Ludovic Mendes de
«petite pute de Macron». Pour tous, les insultes pleuvent sur les réseaux sociaux, surtout
après un passage télé. «Du coup, j’ai levé le pied
sur les talks sur les gilets jaunes: on est inaudibles et on s’en prend plein la tête», raconte une
élue. Une autre parle des coups de fil en série
auprès de son équipe. «On va venir te pendre»,
lâche un homme avant de raccrocher. Après
des dizaines d’appels, les collaborateurs d’une
députée ont découvert des petites annonces
façon téléphone rose affichées sur les poteaux
de la ville, indiquant le prénom de l’élue et
portant la mention «soumise».
Cela va parfois jusqu’à l’intrusion de manifestants au domicile des députés. Comme pour
Mireille Robert, qui a vu, un soir fin novembre, une quarantaine de gilets jaunes pénétrer
dans son domaine de l’Aude, et qui craint
«une récidive: j’ai reçu des messages m’avertissant qu’ils reviendront mettre le feu à ma maison». Bruno Questel raconte, lui, avoir entendu, un soir mi-décembre, six coups de fusil
tirés devant chez lui. «Quelqu’un a sonné, on
a vu une ombre s’enfuir.» Sur le pas de sa
porte, il se fait alpaguer par trente-cinq gilets
jaunes qui jettent pétards et fumigènes et tentent d’entrer. «Ils me disent: “On est chez nous
ici puisque c’est nous qui vous payons.”» Parmi
les marcheurs, d’anciens socialistes se remémorent les vitrines des sièges locaux du parti
taguées ou criblées lors de manifestations
contre la loi El Khomri en 2016, les mails hostiles reçus au cours du débat sur le mariage
pour tous et le harcèlement subi alors par l’exgarde des Sceaux, Christiane Taubira. «Cela
fait quinze ans que cette violence couve et a
grimpé en flèche. Je fais de la politique depuis
vingt-cinq ans et là je suis glacé», conclut
Bruno Questel (ex-PS). Que les élus soient
aguerris ou novices, «personne n’est préparé
à se faire menacer jusque dans sa sphère personnelle», explique Emilie Chalas.
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Certains ont dû prendre des précautions
particulières. Cette dernière, élue de
l’Isère, a annulé une réunion publique en
décembre, alertée qu’une centaine de personnes prévoyait de venir troubler l’événement, à l’appel d’un groupe Facebook qui
voulait «régler ses comptes» avec elle. Cette
semaine, Danielle Brulebois a reporté ses
vœux, après avoir été informée par son
préfet que des renforts seraient nécessaires
pour sécuriser la soirée. «Des gilets jaunes
voulaient perturber ma cérémonie et
avaient lancé un appel à leurs camarades
des départements voisins», relate la députée du Jura. D’autres informent le préfet de
leurs déplacements. Pour certains, des rondes de la gendarmerie sont organisées près
de leur domicile. «Mon souci, ce sont mon
épouse et mes enfants que j’ai entraînés làdedans», soupire un parlementaire.
«Une forme de loi du plus fort s’est instaurée
dans l’esprit de certaines personnes mais
on ne veut pas céder à la psychose», promet
Marie Guévenoux. Les boucles Telegram
dans lesquelles les marcheurs se soutiennent et «évacuent la pression», dixit une
élue, semblent avoir donné du baume au
cœur. Passée une phase de «sidération»
qui avait laissé une partie des troupes désemparée, les députés LREM disent avoir
retrouvé de «la combativité». Dans une tribune parue mercredi dans le Monde, Gilles
Le Gendre appelle au «respect de la République et de ses élus». Le président du
groupe y déplore l’absence de «dénonciation officielle» des partis de l’opposition et
fustige le «silence assourdissant» du RN et
de LFI (lire page 6). Une accusation reprise
par ses collègues. «Certains disent : je
condamne mais… Il n’y a pas de “mais” qui
tienne», estime Elise Fajgeles.
«Logique de terreur»
Les élus de la majorité sont aussi décidés
à donner un plus large écho à cette violence sans filtre. Et à porter plainte, encouragés par Gilles Le Gendre et le président
de l’Assemblée, Richard Ferrand. «Il ne
faut pas laisser passer. On a tendance à
s’habituer et à se dire que c’est banal mais
ça ne l’est pas», résume Laurence Gayte.
Bombardée de messages haineux après
une interview où elle avait séché sur le
montant du smic, Elise Fajgeles a déposé
une trentaine de plaintes pour menaces de
mort et insultes antisémites. De même
qu’Aurore Bergé, qui en est à une vingtaine
sur le courrier reçu cette semaine et des
mails. «Certains veulent instaurer une logique de terreur. Ce ne sont pas les personnes
menacées qui doivent vivre dans la peur,
prévient-elle, mais ceux qui menacent qui
doivent redouter d’être poursuivis.»
LAURE EQUY et LÉO LEFRANÇOIS
lll
porte-voix, le controversé
Maxime Nicolle.
Reste que l’ancien socialiste renchérit dans l’antagonisme à un moment
qui, jugent certains, appellerait plus
de doigté. «Certains disent : “Griveaux met de l’huile sur le feu”, reconnaît l’intéressé. Moi, je pense que le
silence est plus coupable que le fait de
nommer les choses. Dans la tempête,
il y a les ancres bien amarrées, et les
autres.» L’exercice n’est pas sans risque pour un personnage dont l’expression, voulue franche, l’a parfois
desservi. Un propos rapporté sur
Laurent Wauquiez, «candidat des
gars qui fument des clopes et roulent
au diesel», avait été dénoncé comme
une expression de mépris envers les
classes populaires. Si Griveaux as-
sure n’avoir évoqué que «le candidat
des clopes et du diesel», l’épisode a
entretenu le procès d’une macronie
jugée hautaine et déconnectée.
«Paris et moi». Le jeune macroniste a aussi été critiqué pour son envahissant appétit pour la mairie de
Paris. Sa page Twitter aura longtemps été surmontée d’une vaste
bannière titrée «Paris et moi»: nom
d’une opération politique lancée par
LREM qui semblait ici évoquer la
rencontre programmée entre la capitale et son prétendant. Si elle reste
d’actualité, Griveaux pourrait quitter
le gouvernement lors du prochain remaniement, invité, comme d’autres,
à se consacrer à sa future campagne.
DOMINIQUE ALBERTINI
Bourges au centre
de la tension
Lieu de rendez-vous
de cet acte IX, la préfecture
du Cher se prépare à un grand
rassemblement de gilets
jaunes. Sans s’alarmer.
L
e centre-ville de Bourges (Cher) s’est réveillé dans le bruit des planches de bois
sciées et fixées à la perceuse sur les devantures des magasins. Si la plupart des commerçants ont décidé d’ouvrir leur porte en
prévision du premier samedi des soldes d’hiver, le centre des impôts et les banques se sont
barricadés afin d’éviter toute casse. Du haut
de son escabeau, Alex pose avec habileté une
large plaque de bois contre la vitrine du Crédit
agricole: «J’ai 180 m2 de panneau de bois à poser avant demain. Il y a même des gens qui
passent devant notre établi et qui nous demandent si on aurait le temps de cloisonner leur boutique.»
lendrier commercial. L’année dernière, il avait
représenté près d’un demi-million d’euros de
chiffre d’affaires.» Il assure que toutes les boutiques seront ouvertes. «Beaucoup d’enseignes
ici sont portées par des indépendants. On sait
déjà que la fréquentation sera très affectée par
le mouvement», regrette Anthony Pinon.
Victor Hugo. Dans son bureau, le maire de
Bourges, Pascal Blanc, enchaîne les interviews. En vue de la manifestation de samedi,
il a décidé de fermer les bâtiments et les jardins publics. L’édile en appelle à la prudence
et à la responsabilité des manifestants. «On
a connu à Bourges un certain nombre de manifestations des gilets jaunes. Elles se sont toujours déroulées de manière très paisible. Mais
là, on parle de plusieurs milliers de personnes.» Dans la ville, capitale du Berry et agglomération de 60 000 habitants, le dispositif
policier prévu a été revu à la hausse. «Je me
suis entretenu avec le secrétaire
LOIRET
d’Etat auprès du ministre de l’InPaisible. La rue d’Auron et
térieur, Laurent Nuñez, qui m’a
sa centaine de commerces,
confirmé qu’il y aurait un renBourges
se prépare doucement à un
forcement des forces de police
NIÈVRE
week-end annoncé comme
dans la ville. On est à la fois
compliqué. La ville, consiinquiets et sereins», précise
CHER
INDRE
dérée comme centrale par
le maire.
rapport au territoire franSituée en face de la place Séçais, a été désignée comme
raucourt, le lieu de rassembleALLIER
point de ralliement par certains
ment prévu par les gilets jaunes,
10 km
groupes de gilets jaunes. Non loin
la brasserie le Château d’eau se
de là, Sylvie Dagois, responsable de la
prépare à accueillir de nombreux visiboutique de lingerie RougeGorge rue Mire- teurs et clients. «On va vendre des sandwiches
beau, est inquiète. Elle a reçu des consignes et des cafés pour les gilets jaunes, explique son
de sécurité : «On m’a conseillé de venir tra- patron Maxime, 25 ans. Pour nous, ce samedi
vailler à pied et d’éviter de rester à l’intérieur aura des allures de journée du Printemps de
de la boutique en cas de débordement.» En dé- Bourges.» Vraiment ?
but de matinée, la préfète du Cher, Catherine A quelques mètres de là, une dizaine de gilets
Ferrier, a annoncé que tout rassemblement jaunes berruyers se préparent eux aussi au
de gilets jaunes sera interdit dans le centre- grand rassemblement. A grands coups de scie
ville. «Vous croyez sincèrement qu’ils ne vien- circulaire, Philippe, 56 ans et petit entrepredront pas ici? interroge Sylvie Dagois. En tout neur, découpe des bidons de plastique. «Et
cas, nos clients ne vont pas se risquer à sortir, voici des boucliers ! C’est plus symbolique
ils sont venus faire leurs achats avant.»
qu’autre chose», explique-t-il. Les manifesAu cœur de la ville, le centre commercial tants confectionnent des banderoles dans
Avaricum est un petit village à ciel ouvert une atmosphère chaleureuse. Pour Philippe,
de 25 boutiques. L’état d’alerte annoncé par il est important que la manifestation ne décertains médias semble être anecdotique au borde pas «et qu’il n’y ait pas de casseur survu de l’ambiance paisible des rues et de la dé- tout». Sur une pancarte, il a inscrit en lettres
tente affichée par certains passants. Pour le rouges une phrase de Victor Hugo tirée de
directeur du centre, Anthony Pinon, le maître- l’Homme qui rit: «C’est de l’enfer des pauvres
mot est d’accueillir les clients dans de bonnes qu’est fait le paradis des riches.»
conditions de sécurité : «Ce samedi est le
CHARLES DELOUCHE
deuxième jour le plus important de notre caEnvoyé spécial à Bourges
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6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Gilets jaunes ou police: au Rassemblement
national, l’opportunisme d’abord
Le parti lepéniste, très
attaché à l’ordre, tente
de soutenir à la fois
les forces de l’ordre
et les manifestants,
deux réservoirs de voix
importants à la veille
des europénnes.
Une tactique qui paye
dans les sondages.
I
l «condamne» les violences,
mais… le Rassemblement national (RN) considère que «le seul
responsable de la situation, c’est le
gouvernement». Marine Le Pen l’a
redit, mercredi, au micro de Radio
classique : s’il y a eu des exactions
lors des manifestations des gilets
jaunes, plusieurs samedis de suite,
le «coupable» en est l’exécutif: «C’est
lui qui est en réalité l’auteur du
désordre.»
Les scènes de chaos lors des dernières manifestations, l’ancien boxeur
Christophe Dettinger frappant un
gendarme mobile, des manifestants s’introduisant de force dans
le ministère de Benjamin Griveaux ? Pour la dirigeante du Rassemblement national, qui lance dimanche à Paris la campagne du
parti d’extrême droite pour les
européennes, il s’agit d’un «piège
qui a été lancé par le gouvernement». La députée du Pas-de-Calais, qui «condamne» quand même
«les exactions comme [le font] la majorité des gilets jaunes», estime
qu’Emmanuel Macron aurait commis «un certain nombre de provo-
cations, qui ont servi à hystériser le
débat».
L’avis a de quoi surprendre, dans un
parti historiquement attaché à l’«ordre» et dont les militants sont d’habitude plus enclins à supporter les
policiers que les anarchistes. «C’est
une stratégie pour récupérer les voix
des gens qui considèrent qu’il y a une
sorte de volonté du gouvernement
d’envenimer les choses, en refusant
toute forme de dialogue qui permettrait de résoudre la situation», explique le politologue Jean-Yves Camus.
Dos à dos. Le Pen dit en effet que
«comme [le Président] ne veut pas
être en première ligne, il met les policiers en première ligne. Et le piège est
terrible : il consiste à jeter les policiers contre les gilets jaunes, à jeter
de l’huile sur le feu». Puis elle ajoute:
«Le problème, c’est que ce sont des
Français d’un côté comme de l’autre,
qui partagent les mêmes espoirs et
les mêmes inquiétudes.» Les flics
seraient-ils des gilets jaunes qui
s’ignorent? Pas vraiment. La présidente du RN s’adresse ici à «ceux qui
considèrent que les policiers devraient déposer les armes».
Marine Le Pen ne veut surtout pas
mettre forces de l’ordre et gilets jaunes dos à dos : elle sait trop bien la
manne électorale potentielle que
les deux représentent pour le parti
qu’elle dirige. En 2016, 56,2 % des
policiers et militaires indiquaient
avoir prévu de voter Le Pen au premier tour de la présidentielle 2017.
Cette année-là, le Front national
(devenu depuis Rassemblement national) avait été le premier à soutenir leur mouvement de protesta-
tion. Comme il l’a été quelques mois
plus tard pour les gilets jaunes, sans
toutefois appeler à manifester, pour
«ne pas trop en faire», explique un
proche de la dirigeante frontiste :
«Dans d’autres partis, certains pensent qu’il faut mettre des gilets jaunes pour se les mettre dans la poche,
mais ils sont indifférents à ça.»
Sondages. Que faire alors ? Raconter que «le pouvoir veut que police et citoyens se tapent dessus, pour
incarner l’ordre. En réalité il incarne le désordre», que «les manifestants ne font que répondre à la répression. Ce n’est pas la police qui
réprime, ce sont les donneurs d’ordre». Une tactique qui semble
payer : depuis le début du mouvement, pourtant protéiforme, le RN
est le seul à monter dans les sondages. Il est désormais considéré
comme le parti qui incarne le mieux
l’opposition, devant La France insoumise. Pour la première fois depuis le début du quinquennat.
TRISTAN BERTELOOT
Sur les Champs-Elysées, lors du deuxième samedi de mobilisation des gilets jaunes, le 24 novembre. PHOTO DENIS ALLARD
«La France insoumise a toujours dit que
la violence faisait du mal au mouvement»
Cette semaine, plusieurs
membres du gouvernement
ont accusé Jean-Luc
Mélenchon de soutenir la
violence des gilets jaunes.
Des «mensonges» selon lui.
L
e message est passé: tout au long de la
semaine, plusieurs visages du gouvernement ont défilé dans les médias. Entre deux analyses, ils accusent Mélenchon de
soutenir les violences au cœur des différentes
actions des gilets jaunes. Julien Denormandie
sur France Info : «Mélenchon a été sénateur,
député européen, ministre, député : il a vécu
de la République. Aujourd’hui, il insulte les juges, appelle à soutenir ceux qui cassent les policiers, ne souhaite pas l’ordre républicain.
C’est une trahison républicaine.» Aux yeux du
porte-parole du gouvernement, Benjamin
Griveaux, le chef des insoumis a tout simplement «quitté le champ républicain». Il place
Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le
même banc. Des mots très lourds.
«Furieux». L’offensive du gouvernement
n’est pas anodine. La France insoumise s’est
émue du placement en détention provisoire
du boxeur accusé d’avoir frappé deux gendarmes, le 5 janvier à Paris. Il reproche également
au mouvement de ne pas condamner fermement les violences. Et de ne pas soutenir les
élus de La République en marche victimes
d’insultes, menaces et dégradations de leur
permanence, voire pire, de leur domicile (lire
page 4). Face aux accusations, LFI s’arrache
les cheveux, multiplie les communiqués. Des
«mensonges», des «mauvais coups» selon
Jean-Luc Mélenchon. Contacté par Libération, un député de La France insoumise se dit
«furieux» contre la majorité avant de dé-
tailler: «Nous avons toujours dénoncé la violence dans les cortèges et nous avons nous-mêmes déjà étés intimidés et Jean-Luc a déjà été
menacé de mort !»
Lors des précédents mouvements sociaux,
notamment lors de l’opposition à la loi travail
et la réforme de la SNCF, LFI avait été plus
ferme contre les violences. Des condamnations pas très bien perçues au sein d’une partie de la gauche radicale. Résultat : en septembre 2017, lors d’un rassemblement
organisé par les insoumis sur la place de la
République, une poignée de casseurs s’étaient
invités en scandant: «Ni dieu ni maître ni Mélenchon!» Une différence entre les précédentes manifestations et celles des gilets jaunes?
«On accompagne le mouvement mais nous ne
sommes pas les organisateurs, ce n’est pas à
nous de donner les consignes. Mais LFI a toujours dit que la violence faisait du mal au mouvement, que ce n’était pas la bonne solution»,
répond un dirigeant.
Jeudi soir, lors d’une interview fleuve diffusée
sur Brut, Mélenchon a eu le temps de développer sa pensée. Il a abordé la question de la violence: «A une époque de ma vie, j’ai cru que la
violence jouait un rôle important dans la lutte.
Mais non, elle se retourne toujours contre notre
camp et elle fait peur, à la fin plus personne ne
vient dans la rue.» Puis il a glissé quelques
conseils aux gilets jaunes: «Ce n’est pas l’escalade de la violence qui fait plier un pouvoir,
c’est la masse, il faut une masse immense avec
nos gosses, des poussettes, des familles car c’est
le nombre qui fait peur à Macron.»
«Digne». Au fil des mots, le chef des insoumis a évoqué le «boxeur» qui «n’aurait pas dû
mettre des coups de poing». Ça donne: «Il regrette son geste et il s’est rendu lui-même à la
police. Il faut comprendre la situation, il pensait faire une chose qui lui a paru digne.» L’ancien candidat à la présidentielle a confié qu’il
était prêt à mettre de l’argent dans la cagnotte
(avant qu’elle ne ferme) mise en place sur internet afin d’aider le boxeur à payer ses frais
d’avocat. Pas sûr que ça plaise au gouvernement. Jean-Luc Mélenchon s’en «fout des critiques», il s’adresse aux gilets jaunes.
RACHID LAÏRECHE
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
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M
ichel Delpuech est arrivé à
la tête de la préfecture de
police de Paris par accident. Le 17 avril 2017, son prédécesseur, Michel Cadot, fait une chute à
vélo et se fracture la hanche. Le
poste, l’un des plus sensibles de
l’Etat, ne peut pas rester vacant.
Delpuech, qui coche toutes les cases
du cursus honorum préfectoral, décroche sur un coup du sort et juste
avant l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron la plus belle promotion de sa carrière.
Ce sera finalement tout sauf un
simple intérim. Ces derniers mois,
le haut fonctionnaire a dû affronter
trois crises majeures et se retrouve
désormais menacé. A quelques
mois de la retraite, Michel Delpuech, 65 ans, dirige une institution qui vacille dans une séquence
historique pour le maintien de l’ordre. Pour trouver un point de comparaison, les spécialistes de la question renvoient aux événements de
Mai 68 ou au soulèvement de la
Commune de Paris.
Le 1er décembre, les forces de l’ordre
ont dû faire face à une journée entière d’émeutes. Depuis la salle de
commandement, au sous-sol de la
«PP», le ministre de l’Intérieur,
Christophe Castaner, son secrétaire
d’Etat, Laurent Nuñez, et le Premier
ministre, Edouard Philippe, comprennent la gravité de la situation.
Ils en tirent un seul motif de satisfaction, essentiel: pas de mort. «En
matière d’ordre public, plus vous
êtes forts et puissants, plus vous pouvez être modérés et doux. Le 1er décembre, on a eu un problème de rapport de forces», dit Michel Delpuech
en privé. Dans les rangs des forces
de l’ordre, les critiques montent vite
sur les erreurs tactiques du dispositif mis en œuvre par le préfet.
«GUÉRILLA URBAINE»
A Paris, contrairement au reste de
la France, l’ordre public est entièrement piloté par la préfecture. Les
commandements des unités spécialisées (gendarmes mobiles et CRS)
sont certes associés au dispositif,
mais toutes les prises de décisions
sont concentrées dans la salle opérationnelle et son mur d’écrans.
Après le 1er décembre, la gendarmerie a fait passer quelques recommandations pour les week-ends suivants. Un affront feutré. «Si on a un
mauvais entraîneur, on ne gagnera
pas la partie car l’équipe sera désorganisée», résume un cadre de la direction générale de la gendarmerie.
«Michel Delpuech était dans ce qu’il
appelle l’évitement de l’escalade, il
a compris aujourd’hui que ça ne
fonctionnait pas et qu’il fallait bien
appliquer une riposte, il a radicalement changé d’état d’esprit, note un
colonel de gendarmerie, spécialiste
du sujet. Mais il ne faut pas trop
personnifier non plus, dans la salle
de commandement il y a du monde
autour de lui, et puis c’est pas le moment de régler les comptes.»
Arrivé après une séquence extrêmement tendue pendant la mobilisation contre la loi travail, Michel Delpuech avait effectivement opté pour
une tactique beaucoup plus défensive. Le préfet s’était par exemple
engagé à ne plus utiliser de lanceurs
u 7
sion d’enquête, Delpuech passe sur
le gril, juste après Gérard Collomb,
alors ministre de l’Intérieur. Tout le
monde s’attendait à ce qu’il courbe
l’échine, mais Michel Delpuech refuse d’endosser le rôle de fusible.
Précis dans ses réponses, le préfet
de police assume sa part de responsabilité et pointe celle, essentielle,
de l’Elysée. «Maintenant, on se demande quand le préfet va sauter»,
commentait un commissaire interrogé par Libération dans la foulée
de l’audition. «Il ne l’a fait pas par
jeu politique, ni par intérêt personnel, mais pour protéger la préfecture
de police de Paris», explique
aujourd’hui une figure de premier
plan de l’ancien exécutif, qui voit en
Michel Delpuech «la véritable définition du grand commis de l’Etat».
Michel Delpuech lors des vœux du ministre de l’Intérieur, à Paris, le 7 janvier.
Michel Delpuech: la
«PP» fait de la résistance
En mauvais termes avec l’Elysée à cause de son manque
de loyauté dans l’affaire Benalla, le préfet de police est
sur la sellette. Et le dispositif de sécurité mis en place par
le patron de la puissante institution est scruté de près.
de balles de défense (armes de type
Flash-Ball), lors des manifestations.
Une promesse qui a volé en éclats
face aux gilets jaunes. «Quand on
fait face à une guérilla urbaine, c’est
une tout autre histoire», se défend
un haut gradé de la préfecture pour
justifier cette volte-face. Delpuech
positionnait aussi les forces de l’ordre le plus loin possible des mani-
festants. Une stratégie efficace pour
éviter les blessés mais qui nécessite
d’assumer politiquement d’importants dégâts matériels.
Le 1er mai, lors de l’habituelle manifestation syndicale, sa tactique face
à un important black bloc avait été
durement critiquée. C’est aussi ce
jour-là que démarre en coulisses
l’affaire Benalla, et les ennuis pour
la préfecture de police. L’été dernier,
quand l’implication de l’adjoint au
chef de cabinet d’Emmanuel Macron dans des violences contre des
manifestants est révélée, Michel
Delpuech est en première ligne.
Alexandre Benalla a été accueilli au
sein du dispositif policier par la hiérarchie de la préfecture. Dès le premier jour de travail de la commis-
«HABILLER SON DÉPART»
Autre motif de tension entre le gouvernement et la préfecture : une
éventuelle réforme des pouvoirs de
cette dernière. Historiquement très
puissante, la PP est souvent qualifiée d’Etat dans l’Etat et, à sa tête,
on voit un ministre de l’Intérieur
bis. Cette préfecture est par exemple la seule à disposer de puissants
services de police judiciaire ou encore d’une direction du renseignement. «Michel Delpuech est prêt à
accepter quelques aménagements
dans l’organisation des services mais
refusera toute réduction des pouvoirs de l’institution», assure-t-on
dans la hiérarchie de la préfecture.
«En 2012, quand Manuel Valls est
devenu ministre de l’Intérieur, j’ai
eu un rendez-vous avec lui en tête à
tête, il m’a assuré qu’il allait s’occuper de la PP. Je l’ai prévenu que le
préfet est un seigneur dans une citadelle», se souvient Philippe Capon,
secrétaire général du syndicat de
police Unsa. Les intentions de
Manuel Valls ne dépasseront finalement pas le stade des paroles.
Comme bien d’autres avant lui.
Juste à côté du bureau de Michel
Delpuech trône la photo d’une vache, de race salers. Un clin d’œil à
ses origines du Cantal. Né à Aurillac
dans une famille modeste, Michel
Delpuech intègre Sciences-Po puis
l’ENA, au sein de la fameuse promotion Voltaire (celle de François Hollande et Michel Cadot). D’anciens
camarades ont le souvenir d’un bon
joueur de football, «un défenseur qui
avait du souffle». Il gravit tout au
long de sa carrière les échelons de la
préfectorale. Avant un détour politique à droite, comme directeur de
cabinet de Michèle Alliot-Marie,
alors ministre de l’Intérieur.
«Il est proche de la retraite mais il
faut voir comment ils vont habiller
politiquement son départ», commente Philippe Capon. «Il n’a pas été
très loyal au moment de l’affaire
Benalla, pas très aidant sur notre volonté de réformer la préfecture de police et n’a pas été d’une grande clairvoyance en termes de dispositif pour
gérer le mouvement des gilets jaunes», résume un conseiller au sommet de l’Etat, qui n’écarte pas l’hypothèse d’une sortie du préfet de
police de Paris par la petite porte en
cas de nouveaux heurts ce samedi.
ISMAËL HALISSAT
Photo ALBERT FACELLY
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8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Eclats de grenades, brûlures, membres
arrachés… retour sur 82 blessures graves
«Libération» a épluché et vérifié des centaines
de photos, vidéos ou déclarations, notamment
à partir du recensement du site Désarmons-les, un
collectif «contre les violences d’Etat», afin de dresser
un profil des manifestants blessés gravement lors
des huit week-ends de mobilisation des gilets jaunes.
I
ls s’appellent Patrick, Franck,
Cédric, Ayhan ou Fiorina. Leur
nom, les photos de leur visage
et surtout leurs mutilations sont
connus des gilets jaunes. Avec des
dizaines d’autres blessés, ils font
partie du «mur de la honte», une
liste partagée massivement sur Facebook, dans de nombreux groupes
de soutien au mouvement. Parce
qu’il est arrivé que, parfois, des
clichés de blessés antérieurs au
mouvement se glissent dans les
diaporamas des victimes, Libération a analysé des centaines de photographies, de vidéos et de déclarations afin d’en détacher une liste,
non exhaustive, de 82 manifestants
blessés gravement –et d’une femme
morte à cause d’une grenade lacrymogène.
Blessures retenues: les membres arrachés, les organes ayant perdu leur
fonction principale, les os fracturés,
les pieds et jambes incrustés de
bouts de grenades, les brûlures graves, mais aussi toutes plaies ouvertes au niveau de la tête. Ainsi, les
hématomes, parfois exceptionnellement vastes, causés par des tirs de
lanceur de balles de défense (LBD)
ou des coups de matraques n’ont
pas été comptabilisés. Enfin, nous
n’avons gardé que les cas où nous
pouvions identifier la victime, soit
par son prénom ou parce que nous
avions suffisamment d’images
d’elle.
De ces 82 blessés graves, dont l’âge
varie entre 15 et 80 ans, on remarque que la très grande majorité sont
des hommes. Dix femmes, toutes
touchées à la tête, ont été recensées.
Parmi elles, on compte Zineb, l’octogénaire morte, ainsi que Fiorina,
Le ministère
de l’Intérieur,
de son côté, a été
incapable
de donner un
nombre précis et
circonstancié des
blessés. Estimant
qu’ils étaient,
au lendemain de
l’acte VIII, «une
cinquantaine»
de manifestants
blessés gravement.
une étudiante de 20 ans éborgnée
par un tir de lanceur de balles de
défense (LBD), selon ses proches, en
plein visage. Cette arme –fortement
critiquée pour les dégâts qu’elle
peut causer et dont le Défenseur des
droits, Jacques Toubon, préconise
l’interdiction pour le maintien de
l’ordre– est celle à l’origine des coupures et fractures de quelque
60 victimes.
Le ministère de l’Intérieur, de son
côté, a été incapable de donner un
nombre précis et circonstancié des
blessés. Estimant qu’ils étaient, au
lendemain de l’acte VIII, «une cinquantaine» de manifestants blessés
gravement. Son porte-parole justifie
cette indistinction par le caractère
évolutif de la gravité. «Parfois les
pompiers vont catégoriser une personne en urgence absolue mais elle
sera finalement traitée, après diagnostic, comme une urgence relative», explique Beauvau, avant
d’énumérer de manière générale
«environ 1 700 blessés du côté des
manifestants et environ 1000 pour
les forces de l’ordre».
Concernant le nombre de morts, le
ministère rappelle que 11 personnes
ont été tuées pendant le mouvement des gilets jaunes: à l’exception
de l’octogénaire touchée par une
grenade lacrymogène alors qu’elle
fermait ses volets pendant une manifestation à Marseille, les autres
victimes ont été renversées à proximité des ronds-points.
tat: elles ne font pas partie de notre
décompte.
Contacté par Libération, Ian, un des
membres fondateurs de cet observatoire des violences policières, explique la genèse de cette liste de
blessures «sans précédent», créée
«dans les jours qui ont suivi la manifestation du 24 novembre», alors que
Jérôme, avec qui l’association va
entrer en contact, a perdu un œil.
Pour établir ce recensement, le collectif compte sur plusieurs éléments: sa participation aux manifestations, principalement à Paris,
une veille des réseaux sociaux, ainsi
que des contacts d’avocats ou de
street medics (soignants volontaires
dans les manifestations) dans plusieurs villes de France.
A ceux-là s’ajoutent des témoignages directs de victimes ou de leurs
proches, que Désarmons-les vérifie.
En effet, toutes les victimes ne figu-
Partie du corps
touchée
rent pas dans ce recensement non
exhaustif, explique Ian : «S’il n’y a
qu’une photo, on n’en fait rien. Soit
on retrouve la personne et on la contacte. Soit la personne ou ses proches
se manifestent et on vérifie auprès
d’eux, en leur demandant de nous
fournir des preuves de leur récit.
Comme on bosse avec des medics, on
sait distinguer si une blessure a été
causée par une grenade ou un lanceur de balles de défense.» Le collectif ne compte pas les bleus ou les
blessures légères.
«200 signalements»
Priorisant la gravité des blessures
comme critère pour ce décompte,
Libération n’a pour l’instant pas
noté toutes les intentions de plaintes qui devraient être déposées pour
ces 82 blessés. Au micro de la matinale de France Inter, Eric Morvan,
le patron de la Direction générale de
la police nationale, indiquait vendredi que «l’IGPN a reçu sur sa plateforme 200 signalements et elle est
aujourd’hui saisie par l’autorité judiciaire de 78 dossiers».
Une procédure qui n’est pas toujours envisagée par les victimes.
A l’image d’Alexandre, coupé audessous de l’œil par un projectile
lancé par la police en fin de manifestation à Lyon samedi dernier.
«J’y ai pensé, mais si je le fais, je
pense que je passerai par un avocat.
Je n’ai pas envie de me retrouver
face à quelqu’un qui ne prendra pas
ma plainte», confie-t-il à Libération. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’être assis face à un policier
pour signaler un abus à la police
des polices. «On a une plateforme
en ligne de l’IGPN, où tout citoyen
peut faire un signalement», rappelle
Beauvau.
JACQUES PEZET
Genre des blessés
Nombre de femmes
et d’hommes
10
Tête
67
72
«Mur de la honte»
Si la liste du «mur de la honte» ainsi
qu’une photo compilant une vingtaine de blessés avec leurs prénoms
font partie des sources les plus
partagées sur les réseaux sociaux au
sujet des gilets jaunes, il s’avère que
leurs auteurs ne sont pas directement liés au mouvement. A l’origine de cette liste, on trouve ainsi le
site Désarmons-les, un collectif
«contre les violences d’Etat» actif
depuis 2012. A la veille des manifestations de ce samedi, son recensement comptait 81 blessés.
Pour notre recensement, nous nous
sommes appuyés sur leur liste et
leurs photos, afin de reconnaître les
victimes, identifiant parfois plusieurs photos d’une seule et même
personne, comme Thomas, un étudiant originaire de Nîmes, dont les
différents clichés à divers moments
de ses pansements pouvaient laisser penser qu’il s’agissait de plusieurs personnes. Lors de nos vérifications, il nous est aussi arrivé de ne
pas trouver traces de certaines victimes sur les réseaux sociaux. Résul-
Cause de la blessure
Côtes
Tirs de LBD (lanceur de balles de défense*)
1
60
Grenade GLI-F4 ou de désencerclement
9
Main
Coups directs
Sexe
8
3
1
Grenade lacrymogène
2
4
Canon à eau
1
Jambe
Grenade non précisée
Pied
1
1
Indéterminée
6
* Type Flash-ball
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Manifestation contre le shutdown, jeudi à Washington. Donald Trump a affirmé qu’il pourrait durer «des mois, voire des années». PHOTO C. BARRIA. REUTERS
ÉTATS-UNIS
Les fonctionnaires face à un mur
Envoyée spéciale à Washington
C’
est le plus long shutdown,
soit la paralysie partielle
des administrations fédérales américaines, de l’histoire. Plus
de 800000 fonctionnaires qui travaillent sans salaire ou sont mis au
chômage technique depuis Noël,
des milliers de prestataires privés
sur le carreau. Plusieurs secteurs de
l’économie et la vie quotidienne des
Américains touchés, des contrôles
des fruits et légumes aux tribunaux
en passant par la sécurité des aéroports, l’administration fiscale et les
laboratoires de recherche. L’impasse dans laquelle se trouve le
gouvernement américain est à la
hauteur de la démesure de sa
cause : la volonté – lubie électoraliste anti-immigration illégale du
président Donald Trump depuis sa
campagne de 2016 – de faire construire un mur continu le long des
3200 kilomètres de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, de
la Californie au Texas, du Pacifique
au Golfe du Mexique. Un projet
pharaonique, alors qu’aujourd’hui,
un tiers de la frontière est déjà cou-
Atla
ntiq DELAWARE
ue
ISABELLE HANNE
éan
Par
mois dernier, d’où le shutdown, qui
devrait entrer ce samedi dans son
22e jour. Il pourrait durer «des mois,
voire des années», a même menacé
le Président devant le refus de l’op«NO WALL, NO DEAL»
position à céder. «No wall, no
Pour financer son
deal», a lancé le vice-préPENNSYLVANIE
«grand et beau mur»,
sident Mike Pence, réBaltimore
Donald Trump
sumant la position
réclame près
de Trump.
de 6 milliards
Interrogé sur
Washington DC
de dollars au
le sort des
MARYLAND
Congrès. Ses
employés fédéadversaires
raux victimes
VIRGINIE
démocrates, en
du shutdown, le
majorité désorprésident amérimais à la Chamcain a répondu
CAROLINE
bre des représenqu’il avait surtout de
DU NORD
50 km
tants,
s’y
la peine «pour ceux
opposent et dénoncent
dont un proche a été tué»
l’inefficacité comme le coût d’une par des immigrés clandestins – sa
telle construction. Ce désaccord a rhétorique alarmiste habituelle sur
empêché l’adoption d’un budget le le sujet. «Crise humanitaire à notre
Oc
Le «shutdown» du gouvernement, qui dure
depuis vingt-deux jours, prive 800000 personnes
de revenus et met en lumière la précarité des employés
fédéraux, principales victimes du bras de fer entre
Trump et le Congrès.
vert par un mur, résultat du durcissement des lois sur l’immigration
des administrations successives depuis près de quarante ans.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
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u 11
martiale, restrictions de déplacement, gel d’actifs financiers. Lorsqu’un président, en vertu
du NEA, déclare formellement une urgence
nationale et en informe le Congrès, il doit
spécifier quelles dispositions précises il entend
activer.
Quels sont les précédents ?
De nombreux présidents américains ont activé
des pouvoirs d’urgence au cours de leur mandat: Barack Obama en 2009 lors de l’épidémie
de grippe A, George W. Bush après les attentats
du 11 septembre 2001, Jimmy Carter en 1979
pour sanctionner l’Iran. La grande majorité des
procédures d’urgence concernent d’ailleurs
des sanctions imposées à des ressortissants ou
entités étrangères. Aujourd’hui, 31 mesures
d’urgence sont toujours en vigueur, dont
trois initiées par Donald Trump, notamment
en réponse à l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016 et à la crise politique au Nicaragua. Le recours par Trump à l’état d’urgence
sur le mur avec le Mexique constituerait toutefois un dangereux précédent: jamais un président n’a utilisé cette procédure d’exception
parce qu’il n’arrivait pas à se mettre d’accord
avec le Congrès sur un projet politique.
Trump peut-il s’en servir pour le mur?
Donald Trump en déplacement au Texas, le long de la frontière avec le Mexique, jeudi. PHOTO LEAH MILLIS. REUTERS
frontière sud, a-t-il ainsi tweeté
vendredi midi, après un déplacement la veille dans la ville de McAllen (Texas). J’en reviens juste et la
situation est bien pire qu’on imagine: une invasion!» Pour sortir de
l’ornière, il envisage une option radicale: l’adoption d’une procédure
d’urgence qui lui permettrait de
contourner le Congrès. Selon les
médias américains, son administration aurait entamé les travaux
préparatoires pour réallouer des
fonds prévus pour la réparation des
sinistres, votés l’an dernier mais
non dépensés, afin de financer le
mur. Un passage en force qui mettrait fin au shutdown mais provoquerait la fureur des démocrates,
et une bataille judiciaire féroce (lire
ci-contre).
«Je ne serais sûrement pas la seule
à manifester contre une telle décision, annonce Janet, employée
de l’International Revenue Service
(IRS, le fisc américain). Ça délégitimerait complètement le pouvoir
du Congrès, et ce serait un véritable
abus de pouvoir de la part du Président.» Au chômage technique depuis le début du shutdown, elle manifestait jeudi devant la Maison
Blanche, à Washington, pour demander la réouverture du gouvernement. «C’est bien la preuve que Donald Trump navigue à vue: la seule
façon qu’il a de résoudre le chaos,
c’est de rajouter du chaos, s’agace
Chris, prestataire informatique au
département de la Justice, sans revenus depuis Noël, rencontré lui
aussi dans le cor- Suite page 12
La procédure d’urgence
nationale, une arme
présidentielle
Cette disposition de la loi
américaine renforce les
pouvoirs de la Maison
Blanche. Mais c’est la première
fois qu’elle est envisagée pour
un désaccord avec le Congrès
sur un projet politique.
I
ncapable d’obtenir les fonds nécessaires à
la construction du mur à la frontière avec
le Mexique, Donald Trump prévient, avec
de plus en plus d’insistance, qu’il pourrait déclencher une procédure d’urgence nationale
pour contourner le Congrès. Si elle permettrait
de mettre fin au shutdown, cette décision radicale ne manquerait pas de déclencher une féroce bataille politico-judiciaire.
Comment en est-on arrivé là ?
La sénatrice républicaine Susan Collins l’a bien
résumé jeudi: «Il est très difficile de traiter avec
des gens qui refusent totalement de bouger de
leurs positions.» Entre Trump, opposé à toute
concession sur le mur, et les démocrates, qui
le jugent «immoral», les points de vue semblent irréconciliables. Après trois semaines de
paralysie, aucun signe de compromis n’émerge
à Washington. En recourant aux pouvoirs ex-
traordinaires réservés à l’exécutif, Donald
Trump court-circuiterait le Congrès qui, en
vertu de la Constitution, détient les cordons de
la bourse. L’activation d’une procédure d’urgence conduirait à dissocier le financement du
mur de celui du gouvernement. Cela permettrait à la Chambre démocrate et au Sénat républicain d’adopter rapidement un budget, mettant fin au shutdown. Trump, lui, pourrait
mettre en avant, en particulier auprès de sa
base électorale, sa ténacité et son intransigeance face à l’opposition démocrate.
Quels sont ces pouvoirs d’urgence ?
Depuis toujours, les présidents américains se
sont octroyé des pouvoirs d’urgence, avec ou
sans cadre législatif. En 1976, la National Emergencies Act (NEA) a été votée pour mieux encadrer ces procédures. La logique, écrit Elizabeth
Goitein, chercheuse au Brennan Center for
Justice, est que «les pouvoirs ordinaires du gouvernement peuvent être insuffisants en cas de
crise, et que modifier la loi pour les renforcer
peut être trop lent et compliqué». Dans une récente étude, le Brennan Center for Justice a
identifié 123 dispositions juridiques octroyant
au Président des pouvoirs renforcés. Leur
champ est extrêmement vaste : prise de
contrôle des télécommunications, saisie
des moyens de production, imposition de la loi
Depuis des jours, la Maison Blanche répète que
la situation à la frontière mexicaine constitue
une «crise» humanitaire et sécuritaire. Si Donald Trump déclenche, pour y répondre, une
procédure d’urgence, il pourrait, selon les experts, s’appuyer sur deux dispositions (sur
les 123) lui permettant de faire construire le
mur par l’armée en utilisant des fonds déjà attribués par le Congrès pour financer des projets militaires, au nom de la défense nationale.
D’après plusieurs médias américains, la Maison Blanche envisagerait notamment de rediriger une partie d’un fonds d’aide d’urgence de
13,9 milliards de dollars (12,1 milliards d’euros),
voté en février pour venir en aide à différents
territoires ravagés par des catastrophes naturelles, comme Porto Rico, le Texas ou la Californie. L’un des plans envisagés s’appuierait
sur le corps des ingénieurs de l’armée américaine, qui serait chargé d’ériger le long de la
frontière un mur d’acier de neuf mètres de
hauteur sur environ 500 kilomètres de terres
fédérales. Selon CNN, les premiers travaux, en
Californie et près d’El Paso, au Texas, pourraient débuter dans un délai de quarantecinq jours.
Les pouvoirs d’urgence du Président
sont-ils absolus ?
Non, mais dans le contexte politique actuel à
Washington, la marge de manœuvre de
Trump semble vaste. Tout d’abord, rien ne
l’empêche légalement de décréter une urgence nationale, quelle qu’elle soit. La loi
donne certes au Congrès le pouvoir d’annuler
cette décision, mais il faut pour cela une majorité des deux tiers dans chaque Chambre afin
de contourner le veto présidentiel. Un scénario inenvisageable aujourd’hui avec un Sénat
à majorité républicaine.
Si Trump franchit le pas de l’état d’urgence, les
démocrates ont d’ores et déjà promis de contester sa décision en justice. La bataille judiciaire pourrait potentiellement remonter jusqu’à la Cour suprême. Mais là encore, Donald
Trump part avec un avantage certain. Comme
l’explique à NPR le professeur de droit Stephen
Vladeck, «le Congrès n’a pas défini ce qui est et
ce qui n’est pas une urgence nationale». Même
si les démocrates et nombre d’experts (lire interview en page 13) contestent fermement
l’existence d’une «crise» à la frontière, «il est
difficile d’imaginer quel critère un tribunal fédéral pourrait utiliser pour essayer de décider
si une urgence nationale a été déclarée adéquatement ou non», ajoute Vladeck.
FRÉDÉRIC AUTRAN
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12 u
MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
tège de jeudi.
Ça nous remettrait sans doute au
travail, mais quelle affligeante façon
de gouverner…» Pour André, microbiologiste au département de l’Agriculture, qui travaille sans être payé
depuis trois semaines, ce plan d’urgence serait «une politique de coup
d’Etat, dont Donald Trump sortirait
forcément perdant».
Suite de la page 10
«ON EST JUSTE DES PIONS»
En attendant une éventuelle décision du Président, la frustration
est immense chez les fonctionnaires concernés. «Avant le shutdown,
je n’étais déjà pas large financièrement, s’inquiète Janet, 28 ans. Mon
colocataire m’a même proposé de
me prêter de l’argent. Cette situation commence à me rendre dingue:
on est juste des pions, on est pris en
otages par cette administration,
simplement parce que Trump veut
se faire bien voir de ses électeurs. Le
tout pour une crise à la frontière
qui existe surtout dans sa tête.»
Pour Debbie, une employée de
l’Agence de protection de l’environnement (EPA) qui n’a pas reçu
son salaire vendredi, les Américains choisissent de travailler pour
l’Etat fédéral pour deux raisons :
«Parce qu’ils ont une certaine idée
du service public, se sentent investis
d’une mission pour ce pays. Et
parce que ce sont des emplois supposément stables: on ne sera jamais
riches mais on aspire au mode de
vie sécurisant de la classe moyenne.
Donald Trump et son shutdown sapent ces deux objectifs.»
La paralysie actuelle agit comme
un révélateur de la précarité de cette
partie de la population américaine,
sans épargne ni filet de sécurité.
«On vit d’une paye à l’autre», soupire Jenny, employée à l’IRS (service des impôts) dans l’Utah. «Sans
mon salaire, comment je vais pouvoir régler mes factures? Rembourser mon prêt immobilier ? Ma voiture? Mes crédits? Mes assurances?
s’inquiète la quinquagénaire, veuve
depuis cinq ans et dont les deux fils
sont engagés dans l’armée. J’ai dû
appeler ma banque pour négocier le
report de certains paiements, mais
ça va me rajouter des frais supplémentaires… Depuis quelques jours,
plutôt que d’aller faire les courses, je
mange ce qu’il y a dans mon congélateur et mes voisins m’offrent de la
nourriture.» Au sujet de la «crise à
la frontière» dénoncée par Donald
Trump, elle hausse les épaules: «Il
y a surtout une crise pour les travailleurs américains ! Moi ce qui
m’inquiète, c’est d’avoir, ou non, un
toit au-dessus de la tête. On est punis
pour quelque chose qui n’a rien à
Jeudi à Washington, des employés fédéraux manifestent pour réclamer la fin du shutdown. PHOTO LEIGH. VOGEL. NEW YORK TIMES.REDUX. REA
voir avec nous.»
Brittany Holder, porte-parole de la
National Federation of Federal
Employees, l’un des syndicats qui
organisaient la manifestation de
jeudi, rappelle «qu’à fonctions et
compétences égales, les employés fédéraux gagnent 35 % de moins que
s’ils travaillaient dans le privé,
alors qu’une partie du pays les voit
comme des privilégiés, et que
Trump n’a cessé de clamer pendant
sa campagne qu’il fallait “assécher
le marigot”». A la fin du shutdown,
seuls ceux qui ont travaillé, contrairement à ceux qui ont été mis
au chômage technique, pourront
espérer récupérer le salaire non
versé.
Les 800 000 employés fédéraux
ne sont pas les seuls à souffrir du
shutdown. Sur dix personnes qui
travaillent pour le gouvernement
américain, quatre sont des prestataires privés. Et des milliers d’entre
eux sont potentiellement touchés
par la paralysie des administrations. A l’instar de Chris, le technicien informatique pour le département de la Justice : «Du jour au
lendemain, on m’a expliqué qu’on ne
pouvait pas me faire travailler. Je
n’ai pas d’épargne, pas de revenus
depuis Noël, et je dois pourtant rembourser des crédits, payer mes assurances… A l’heure qu’il est, je ne vois
pas comment je vais pouvoir payer
mon loyer de février.» Chris redoute
d’être expulsé de son domicile d’Arlington, sur l’autre rive du Potomac,
qu’il occupe avec sa femme, enceinte de quatre mois, et leur fille
de 4 ans. «Donald Trump n’a aucune
morale, s’agace-t-il. Il n’a que faire
de la situation des travailleurs américains. Les sénateurs républicains
ne valent guère mieux : ils démontrent tous les jours qu’ils sont soumis à l’exécutif. Je ne sais pas où est
passé l’équilibre des pouvoirs garanti par la Constitution.»
«IL SE MOQUE DE NOUS»
Les anciens combattants sont particulièrement touchés par la crise actuelle : ils représentent un peu
plus de 30 % des employés fédéraux, notamment depuis une réforme de 2009 pour encourager
leur embauche par l’administration.
«Comme tout le monde, je crois évidemment en l’importance de la sécurité à la frontière, avance Will Attig,
directeur exécutif de l’Union Veterans Council et ancien combattant
de la guerre en Irak. Mais ce dont il
est question aujourd’hui, c’est d’une
promesse de campagne, tandis que
des centaines de milliers de personnes sont privées de salaire. Trump
met la vie des gens en jeu pour une
vulgaire manœuvre politique.»
Ed Canales, agent dans une prison fédérale de Caroline du Nord,
vétéran de la guerre en Irak lui
aussi, renvoie tous les camps dos à
dos. «C’est à celui qui pissera le
plus loin, entre le Congrès et Trump,
les démocrates et les républicains»,
résume-t-il. Depuis le début du
shutdown, sa femme et lui travaillent tous les jours sans être
payés. Il voit le plan d’urgence
comme «la seule solution pour sor-
LES PRÉCÉDENTS SHUTDOWNS
n 1976 : le tout premier. Durée :
onze jours. Le 30 septembre, le
républicain Gerald Ford met son veto à
une allocation de 56 milliards de dollars
aux départements du Travail, de la Santé
et des Services sociaux, souhaitée par
un Congrès à majorité démocrate.
n 1977 : le plus morcelé. Durée :
quatorze jours, puis deux fois dix jours.
Le démocrate Jimmy Carter peut
compter sur une majorité dans chacune
des Chambres, mais ces dernières ne
parviennent pas à s’entendre sur
l’avortement. La Chambre des
représentants veut conserver les aides
en vigueur pour les femmes enceintes
dont la vie est en danger. Le Sénat milite
pour une aide aux femmes enceintes
victimes de viol ou d’inceste. Dix jours
supplémentaires de paralysie suivent un
accord temporaire, et encore dix jours
de plus, à partir du 30 novembre, avant
l’accord définitif du 9 décembre : la loi
est finalement modifiée comme
l’espéraient les sénateurs.
n 1982 : l’un des huit shutdowns
de Reagan. Durée : cinq jours.
Avec huit blocages, le républicain
Ronald Reagan détient un record. En
décembre 1982, il oppose son veto à
un programme pour l’emploi soutenu
par le Sénat et la Chambre. En retour,
celle-ci bloque l’une des priorités de
son programme de défense, dans un
contexte de guerre froide : un
investissement dans les missiles MX,
que Reagan n’obtiendra pas.
Ces missiles seront néanmoins
financés à l’issue du shutdown de
l’année suivante.
«
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u 13
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Immigration: «Trump
alimente lui-même la crise»
d’asiles. Or il est crucial de rappeler que ces Trump assure que le mur est l’unique
derniers ont le droit, en vertu des lois inter- remède à la «crise». A vos yeux, quelles
nationales et américaines, de chercher léga- sont les solutions ou améliorations à
lement l’asile aux Etats-Unis.
apporter ?
Donald Trump pourrait décréter une «ur- La première est très simple : mettre fin au
gence nationale», alors que, comme vous shutdown et rouvrir le gouvernement, pour
le soulignez, l’immigration irrégulière est que les tribunaux d’immigration et les agents
à un niveau historiquement bas.
chargés d’étudier les demandes d’asile puisrofesseure en droit de l’immigration à L’immigration irrégulière dans notre pays, qui sent reprendre le travail. Ensuite, cette
la Tulane University (Louisiane), spé- comprend à la fois les gens traversant la fron- administration doit mettre fin à ses politiques
cialiste de la politique d’asile, Laila tière et ceux arrivés légalement mais restés visant à empêcher les migrants de chercher
Hlass décrypte la rhétorique de l’administra- aux Etats-Unis après l’expiration de leur visa, l’asile aux Etats-Unis. La manière la plus
tion américaine sur la situation
a atteint son pic dans les an- humaine et efficace d’aborder le sujet est
à la frontière avec le Mexique.
nées 2000. Depuis la crise éco- d’autoriser les demandeurs d’asile à entrer
Comme l’affirme Donald
nomique de 2008, elle a très net- aux Etats-Unis et à être représentés par
Trump, y a-t-il une crise à la
tement diminué, jusqu’à un avocat, pas de les enfermer dans des
frontière ?
atteindre un niveau historique- camps aux conditions indignes où ils peuvent
Sur le plan sécuritaire d’abord, le
ment bas en 2017. Cela montre tomber malades. Deux enfants migrants détePrésident ne dit clairement pas
bien qu’il y a une déconnexion nus par les services migratoires sont morts
la vérité. Il n’y a aucune preuve
entre la situation réelle et la rhé- récemment. Le Président veut que les mique des intérêts de sécurité
torique de Trump. Il alimente grants soient placés en détention pour
INTERVIEW lui-même la crise pour des rai- s’assurer qu’ils se présentent à leur convocanationale soient menacés et que
des terroristes, par exemple,
sons purement politiques. Il faut tion au tribunal. Mais les recherches
aient tenté d’entrer aux Etats-Unis depuis le garder en mémoire que dès son premier dis- montrent que lorsque les gens sont autorisés
Mexique, comme l’administration Trump l’a cours de campagne, Trump a choisi de stig- à entrer et à être représentés par un avocat, ils
affirmé à plusieurs reprises. Cela est faux. matiser les immigrés, notamment mexicains, se présentent presque toujours devant la
Ensuite, concernant la violence, un argument en les qualifiant de criminels, de violeurs et justice. Il serait bien plus humain, et bien
souvent brandi par le Président, il n’y a de trafiquants de drogue. Il n’a jamais aban- moins coûteux, de les relâcher en attendant
aucune corrélation entre immigration et donné cette rhétorique, très populaire au sein que leur dossier soit étudié de manière comcriminalité. Au contraire, plusieurs études d’une frange de la population, à commencer plète et juste.
ont montré que les immigrés commettent par sa base électorale.
Recueilli par F.A.
moins de crimes que les personnes nées aux
Etats-Unis. Enfin, même si le trafic de drogue
via la frontière pose assurément de nombreux
problèmes, il n’a rien à voir avec les demandeurs d’asile, qui constituent l’essentiel des
personnes arrivant à notre frontière sud. La
drogue pénètre en majorité via des points
d’entrée légaux. Et rien ne prouve qu’un mur
à plusieurs milliards de dollars fera quoi que
ce soit pour résoudre le trafic de stupéfiants.
La Maison Blanche évoque aussi une crise
humanitaire…
Cet argument est terriblement cynique car
ce sont justement les politiques migratoires
de l’administration Trump qui ont en quelque sorte transformé la situation à la frontière en crise humanitaire. Alors que le nombre de migrants arrêtés après avoir franchi
la frontière sans autorisation est tombé depuis dix ans à un niveau historiquement bas
EEKLY
IONAL W
INTERNAT
[malgré un rebond en 2018, ndlr], on observe
une augmentation du nombre de demandeurs d’asile venant d’Amérique centrale. La
Maison Blanche a créé de nombreux obstacles pour ces demandeurs d’asile, en sépaThe social
rant les familles, en les forçant à attendre du
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côté mexicain de la frontière ou en alloncontrol ha
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geant les périodes de détention, y compris
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des enfants, dans des conditions dangereushow.
ses. Toutes ces actions ont nourri une crise
humanitaire, qui affecte ces demandeurs
Pour l’universitaire
spécialiste de l’immigration
Laila Hlass, le président
américain rabâche des
contre-vérités xénophobes
pour flatter sa base.
DR
P
TOUS LES MARDIS
tir de cette impasse». «C’est rageant
de se dire qu’on s’est battu, au sens
propre, pour son pays, qu’on a voulu
continuer à le servir dans le civil, et
qu’on se retrouve aujourd’hui pris
en étau. Honnêtement, je me fous
complètement de cette histoire de
mur. Ce qui me préoccupe, c’est de
nourrir ma famille. Sécuriser la
frontière, évidemment, c’est important, mais ça ne devrait pas nous
empêcher d’avoir de l’empathie envers ceux qui demandent l’asile aux
Etats-Unis», lâche Ed, qui a voté
pour Trump en 2016 mais le regrette à présent. «Il défendait les
forces de l’ordre et les anciens combattants dans ses discours, mais en
fait il se moque de nous, reconnaît-il. Et entre ma famille et le mur,
je choisis ma famille.» •
n 1995-1996 : le deuxième plus long.
Durée : sept puis vingt et un jours
Le démocrate Bill Clinton et le Congrès,
largement dominé par les Républicains,
doivent s’accorder sur un calendrier
budgétaire étalé sur sept ans. Mais ils
s’écharpent sur les estimations à
prendre en considération. Un accord
temporaire trouvé le 19 novembre
permet de financer le gouvernement à
accueille
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hauteur de 75 %. Après quatre semaines
de calme, la crise reprend.
n 2013 : le plus emblématique.
Durée: seize jours
Les républicains, qui tiennent la
Chambre, veulent sabrer la réforme de
l’assurance maladie («Obamacare») de
Barack Obama, soutenue par une
majorité au Sénat. Après seize jours de
paralysie, les républicains capitulent.
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
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new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans’ Yo
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
A Belgrade,
«tout
le monde
en a marre»
RÉCIT
Depuis début décembre, chaque samedi,
des milliers de Serbes défilent dans la capitale
pour dénoncer la corruption endémique
et la brutalité d’Etat. Une mobilisation partie
des réseaux sociaux, sans leader politique,
qui se propage à travers le pays.
Correspondant à Belgrade
I
tières (RSF), la Serbie est devenue «un pays où
pratiquer le journalisme n’est plus sûr». L’organisation internationale dénonce la censure
politique, la propagation d’intox, mais aussi
«un nombre alarmant d’attaques qui ne sont
ni instruites, ni résolues, ni punies». Dernier
exemple en date: l’incendie aux cocktails Molotov, la nuit du 12 décembre, dans la banlieue
de Belgrade, de la maison du journaliste d’investigation Milan Jovanovic, qui enquêtait
sur des affaires de corruption. Un individu a
Officines d’intrigue
plaidé coupable et été condamné à une
«Nous ne pouvons plus rester assis, silencieux, amende de 500 euros et six mois d’assignales bras croisés face à ce
tion à résidence. Mais le commandipouvoir manipulateur et
taire présumé de l’attaque court
liberticide», martèle la
toujours.
journaliste Tamara Spaic.
«Depuis l’arrivée au pouvoir
ROUMANIE
Durant vingt-huit ans,
d’Aleksandar Vucic, il y
VOÏVODINE
elle a écrit dans les joura sept ans, la Serbie
CROATIE
naux indépendants sera changé de la pire maBelgrade
bes. Mais en 2013, elle a
nière, déplore Tamara
SERBIE
eu le tort de poser à Vucic,
Spaic. Ce chantre de l’exalors vice-Premier mitrême droite à l’époque des
Krusevac
nistre, une question sur la
guerres en Yougoslavie, qui
MONT.
liberté de la presse. Un
appelait au meurtre des muKOSOVO
échange musclé s’en est suivi.
sulmans, a endossé un costume
50 km
Depuis, elle a vu ses articles cenpro-européen. Mais dans le fond,
surés ou réécrits. «Ma rédaction contiil n’a pas évolué : la brutalité reste sa
nuait à me verser un salaire mais elle m’empê- marque de fabrique.» De fait, les institutions
chait de travailler, raconte-t-elle. J’ai fini par se sont transformées en officines d’intrigue,
claquer la porte.» Selon Reporters sans fron- l’opposition est inexistante, les médias sont
IE- E
SN VIN
BO ÉGO
RZ
HE
ls marchent tambour battant, malgré la
neige et le vent qui cinglent les visages.
Leur but : mettre fin à la peur. Depuis
le 8 décembre, chaque samedi à 18 heures, des
dizaines de milliers de citoyens se
rassemblent dans les rues de Belgrade, la capitale de la Serbie, pour dire «non à la violence» du régime d’Aleksandar Vucic (lire cicontre) envers l’opposition et les médias.
En tête du défilé, une grande bannière: «Un
parmi cinq millions». Le slogan qui a donné
son nom au mouvement fait écho à une déclaration du Président, qui avait assuré qu’il ne
ferait aucune concession, «même si 5 millions
de personnes descendaient dans la rue».
«Vucic voleur», «le peuple se soulève», peut-on
lire sur les nombreuses pancartes. «La première manifestation était spontanée», explique Milica, la quarantaine, mère de famille
sans emploi. «Ce soir-là, nous étions environ
200 sur la place de la faculté de philosophie,
dans le centre-ville. Nous nous étions donné
rendez-vous via les réseaux sociaux. Seuls le
quotidien Danas et la télévision N1 avaient
diffusé l’info. Et puis très rapidement, et à
notre grande surprise, des milliers de gens
ont afflué, toutes générations confondues. Ces
manifestations sont l’expression d’un ras-lebol général. L’exaspération augmente et
nous avons besoin de nous soutenir les uns les
autres.» Environ 15 000 personnes étaient
présentes. Des représentants du bloc d’opposition Alliance pour la Serbie sont venus grossir les rangs, mais sans aucun signe visible
d’une appartenance à l’un des quelque trente
partis de cette coalition. Seul flotte le drapeau
national.
Mer
Adriatique
IE
PHILIPPE BERTINCHAMPS
BU
LG
AR
Par
cadenassés et la corruption est endémique.
Il n’y a plus d’espace pour la culture et la liberté d’expression ; il est difficile, voire impossible, de trouver un emploi sans la carte
du parti au pouvoir, le Parti progressiste
serbe. «Tout le monde en a marre, affirme Tamara Spaic. J’espérais au moins que l’Union
européenne [la Serbie est candidate à l’intégration depuis 2011, ndlr] allait mettre un
frein à ces dérives, mais non.» A la prochaine
manifestation, elle portera un écriteau: «Vucic, va voir à Budapest si j’y suis.» Une allusion
à Nikola Gruevski, l’ex-Premier ministre de
Macédoine condamné en octobre à une peine
de deux ans de prison pour abus de pouvoir
et qui a obtenu le statut de réfugié en Hongrie.
«Chemises ensanglantées»
L’étincelle qui a mis le feu aux poudres a été
le passage à tabac, le 23 novembre, de Borko
Stefanovic, le chef d’un petit parti d’opposition, la Gauche de Serbie. Trois individus l’ont
frappé à la tête à coups de barre de fer, en
marge d’une réunion politique à Krusevac,
chasse gardée du directeur des services de
renseignements serbes, Bratislav Gasic, un
proche d’Aleksandar Vucic. Les médias ont
traité l’affaire comme un fait divers et les
agresseurs, des nervis payés 50 euros pour
commettre leur forfait, ont été libérés au bout
d’un mois. Dans les rues de Krusevac, un slo-
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Aleksandar
Vucic: la Serbie
au régime sec
Surgi de l’extrême
droite, l’ultralibéral
président serbe
devenu pro-Europe
accumule la défiance
et les casseroles.
gan apparaît: «Stop aux chemises ensanglantées.» «Les citoyens se réveillent», espère Borko
Stefanovic. Cet ancien membre de la présidence du Parti démocrate, formation de centre gauche anéantie aux élections de 2012,
voit dans ces manifestations la possibilité
d’une renaissance de l’opposition. A son tour,
il décrit une atmosphère de peur : «Ces violences sont un retour brutal à l’époque de Slobodan Milosevic [l’ex-dictateur dont Vucic a
été le ministre de l’Information de 1998
à 2000, ndlr]. Le pouvoir nous cible comme des
ennemis de l’Etat, mais il aurait tort d’ignorer
la colère du peuple. Chaque manifestant a ses
raisons de protester. A cause des bas salaires
et de l’absence de perspectives, 70000 Serbes
[sur une population de 7 millions d’habitants]
ont pris le chemin de l’exode en 2018.» Comme
en Hongrie face au Premier ministre Viktor
Orbán, l’opposition de gauche, du centre, de
droite et d’extrême droite a décidé de s’unir.
«Aleksandar Vucic a laissé entendre qu’il organiserait des législatives anticipées ce printemps. Ce scrutin, tous ensemble, nous allons
le boycotter», promet Stefanovic.
«Les gens me surprennent, ils s’organisent
d’eux-mêmes», observe Aleksandar, musicien
de 31 ans qui est un des coordinateurs de la
mobilisation. Les tabloïds n’ont pas hésité à
le qualifier de «toxicomane», et sa collègue Jelena, 24 ans, de «terroriste albanaise».
Le 22 décembre, le cortège a rassemblé
30000 personnes, bien plus que les 5000 annoncées par le ministère de l’Intérieur. Depuis, les manifestations se répandent de ville
en ville, malgré l’omertà médiatique. •
Sur les
pancartes, le
hashtag «Ça a
commencé»,
à Belgrade le
22 décembre.
PHOTO ANDREJ
ISAKOVIC. AFP
Raz-de-marée. La métamorphose «proeuropéenne» s’opère
en 2008: Aleksandar Vucic et Tomislav Nikolic fondent le Parti
progressiste de Serbie. Tomislav
Nikolic remporte la présidentielle
de 2012 et Aleksandar Vucic, après
avoir rongé son frein sur les bancs
de l’opposition, devient vice-pré-
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
DARKO VOJNOVIC. AP
L
e 7 janvier, il recevait de
Moscou le prestigieux ordre
d’Alexandre Nevski. Agé de
bientôt 49 ans, deux fois marié et
père de deux adolescents, le président serbe, Aleksandar Vucic, un
corps immense omniprésent à la
télévision, a l’élocution lente et le
teint toujours fatigué. Cet enfant
des barres d’immeubles de Novi
Beograd, dans la banlieue de la
capitale, est né d’une mère journaliste et d’un père économiste. Son
adolescence, ce sont les dernières
années de la Yougoslavie.
A 20 ans, il fréquente les hooligans de l’Etoile rouge de Belgrade,
impliqués dans les émeutes lors
d’un match de football à Zagreb,
l’un des déclencheurs de la guerre
de Croatie. Ces supporteurs violents s’organiseront bientôt en milices paramilitaires. Quatre ans
plus tard, diplôme de droit en poche, il s’engage comme correspondant de guerre à Pale, en BosnieHerzégovine, le fief de Radovan
Karadzic, le chef politique des séparatistes serbes.
En 2014, lorsqu’il est élu Premier
ministre, son mentor, le chef de
l’extrême droite serbe Vojislav Seselj, condamné par le Tribunal
pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) pour crimes contre
l’humanité et crimes de guerre,
dira de lui qu’il avait été «un excellent ministre de l’Information» à
moins de 30 ans, sous Milosevic,
pendant la guerre du Kosovo, tout
en ajoutant : «Ce grand nationaliste est aujourd’hui un vassal des
puissances occidentales.»
sident du Parlement. Les perdants
sont laminés et ce raz-de-marée
électoral l’installe durablement au
pouvoir, où il applique des
mesures ultralibérales. Deux ans
après, il devient Premier ministre
et, en 2017, président de la
République.
A Bruxelles, il jongle entre l’Est et
l’Ouest et fait traîner avec son
homologue kosovar Hashim Thaçi
les négociations de normalisation
des relations entre les deux pays,
qu’il avait lui-même portées devant l’Europe. Les crises s’accumulent. A Belgrade, en 2016, des
manifestations éclatent suite à
des scandales de corruption visant son entourage. Un an plus
tard, une nouvelle vague de protestations émerge «contre la dictature et pour des élections libres».
Criminels. Une autre affaire lui
colle à la peau: le 16 janvier 2018,
Oliver Ivanovic, le dirigeant de
l’opposition serbe dans le nord du
Kosovo, l’ancienne province autoproclamée indépendante en 2008,
dix ans après un conflit sanglant,
était assassiné devant les locaux
de son parti. Depuis, l’enquête piétine. Cet adversaire du président
Vucic, à qui il reprochait de protéger les milieux criminels serbes
qui contrôlent la région, se savait
menacé. Les manifestants qui
disent «non à la violence» réclament la vérité sur sa mort. Une
marche est prévue mercredi à Belgrade. Le lendemain, la Serbie accueillera le président de la fédération de Russie, Vladimir Poutine.
P.B.
franceculture.fr
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Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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16 u
MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
LIBÉ.FR
La vie quotidienne en Allemagne
sous le nazisme Comment était la vie
quotidienne en Allemagne avant et après
le 30 janvier 1933, date à laquelle Hitler devint chancelier ? C’est
ce que s’attache à raconter, à travers l’exhumation de témoignages écrits d’Allemands exilés dans les années 30, un impressionnant documentaire en deux parties de Jérôme Prieur. Mêlant
récits intimes et vidéos amateures, il sera diffusé mardi sur Arte
– et visible en avant-première sur Libé.fr. CAPTURE D’ÉCRAN ARTE
même un refus catégorique
à Aléxis Tsípras qui affirme:
«Pour la première fois, nous
avons une stratégie nationale» pour soutenir la revendication du remboursement
portée par Athènes.
Angela Merkel sur la tombe du soldat inconnu à Athènes, vendredi. PHOTO COSTAS BALTAS. REUTERS
Crimes des nazis en Grèce: la
repentance allemande à peu de frais
Si la chancelière
a reconnu vendredi
les atrocités
commises par les
soldats du IIIe
Reich dans le pays,
elle continue de
faire la sourde
oreille concernant
les conséquences
économiques.
Par
FABIEN PERRIER
Correspondant à Athènes
L’
Allemagne «assume
complètement la responsabilité des crimes» commis par les nazis en
Grèce pendant la Seconde
Guerre mondiale. «Nous
sommes conscients de notre
responsabilité historique.
Nous savons aussi quelle Aussitôt élu en 2015, Aléxis
souffrance nous avons infli- Tsípras, le leader de la gaugée à la Grèce […] durant la che radicale Syriza, s’était
période du national-socia- rendu à Kaisariani, où
lisme», a admis vendredi An- 200 résistants ont été exécugela Merkel lors de sa pre- tés en 1944. Une façon de
mière visite à Athènes rappeler à la chancelière les
depuis 2014,
traces indéléavant de s’entreL'HISTOIRE biles laissées par
tenir avec le
les nazis en
DU JOUR
président de la
Grèce, qui ont
République hellénique, occupé ce bout d’Europe
Prokópis Pavlópoulos, et le d’avril 1941 à octobre 1944 (et
Premier ministre, Aléxis même jusqu’à l’armistice
Tsípras. Une repentance en 1945 pour certaines répour tenter d’apaiser le cli- gions de Crète). Environ
mat tendu entre les deux 800 villages furent entièrepays au pic de la crise grec- ment décimés et 70000 perque (2010-2014), et qui per- sonnes assassinées. Privasiste depuis : l’Allemagne tions, famines (on estime
reste associée dans l’esprit à 300000 le nombre de perdes Grecs aux sévères poli- sonnes mortes uniquement
tiques de rigueur imposées de la faim) : la Grèce perdit
pour éviter le risque d’un environ 8% de sa population.
défaut de paiement et une Hitler obligea aussi le pays à
implosion de la zone euro.
«participer à l’effort de guerre
nazi»: 476 millions de reichsmarks furent empruntés à la
Banque de Grèce, l’équivalent de 10 milliards d’euros.
Calculs. Le coût exorbitant
de l’occupation est à la base
d’un autre contentieux entre
les deux pays: les réparations
de guerre. Promises à la
Grèce en janvier 1946 par les
accords de Paris, elles devaient s’élever à 7 milliards
de dollars. Sept ans plus tard,
le traité de Londres «sur les
dettes extérieures allemandes», estime à 41 milliards de
dollars le montant des compensations. Mais elles ne seront jamais versées en totalité à la Grèce.
Le sujet revient au cœur de
l’actualité en 2010 lorsque la
Grèce frôle le défaut de paiement. Athènes compare alors
le poids de sa dette à celle
due par l’Allemagne à la
Grèce pour l’occupation
nazie. Ces calculs intègrent la
valeur de la dette en 1946, un
demi-siècle d’inflation, et les
intérêts. Ainsi, en 2014, un
rapport de la comptabilité
nationale grecque évalue le
montant des réparations
à 162 milliards d’euros.
En 2016, après une année de
travaux, une commission
parlementaire réévalue
à 270 milliards d’euros le
total de cette dette.
Mais Berlin fait la sourde
oreille face aux montants exhibés par Athènes. Même si
la dette de la Grèce s’élève
à 320 milliards d’euros,
Aléxis Tsípras refuse de mettre le sujet des 270 milliards
de réparations sur la table
quand le gouvernement grec
négocie à Bruxelles. En
août 2016, Berlin oppose
«Baby-sitter». Angela Merkel a-t-elle effectué un virage
vendredi, soixante-six ans
après les accords de Londres? L’Allemagne remboursera-t-elle sa dette ? Journaliste à Kathimeriní, née en
Allemagne et spécialiste des
relations gréco-allemandes,
Xenia Kounalaki n’y croit
pas : «Aléxis Tsípras ne fera
rien qui risque de dégrader
les relations entre la Grèce et
l’Allemagne. Tout au plus, il
réclamera le remboursement
du prêt forcé [et pas de l’ensemble de la dette, ndlr].»
Idem pour le politologue
Giorgos Sefertzis, selon lequel Angela Merkel a surtout
voulu «caresser les Grecs
dans le sens du poil. Elle a besoin de [Tsípras] pour sa politique balkanique».
Le Premier ministre doit en
effet faire ratifier l’accord sur
le nom de la Macédoine,
signé entre Athènes et Skopje
le 17 juin. Il permet de rebaptiser l’ex-république yougoslave «République de Macédoine du Nord». Et Tsípras
est en difficulté pour faire
passer ce texte, qui suscite
une opposition farouche de la
droite, Nouvelle Démocratie,
membre du PPE à l’échelle
européenne –comme la CDU
de Merkel.
Quant aux Grecs indépendants, le petit parti souverainiste allié de Syriza et mené
par Pános Kamménos, actuel
ministre de la Défense, ils ferraillent aussi contre ce texte.
Si le gouvernement n’obtient
pas de majorité lors de la ratification de l’accord au Parlement, des élections anticipées seraient déclenchées.
«Angela Merkel tient à ce que
cet accord passe avant les prochaines élections législatives
en Grèce», poursuit Giorgos
Sefertzis. Reste à savoir si
cette visite rendra réellement
service à Tsípras. Elle a suscité des remarques ironiques,
comme celle d’Alékos Alavános, ex-leader de Syriza, pour
qui «Tsípras a une baby-sitter
allemande». Reste qu’il est le
premier à avoir pris à bras-lecorps la question de la Macédoine… et à être parvenu à un
accord avec ce pays voisin. •
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Disparition du jazzman
Joseph Jarman Le musicien
américain Joseph Jarman est mort
mercredi à l’âge de 81 ans. Il fut, au sein de l’Art Ensemble de Chicago, l’ardent défenseur du spectacle
total. Sous le masque du guerrier, il s’est fait le porteur
d’un message éminemment poétique, la question politique ne pouvait être disjointe selon lui des enjeux
esthétiques. PHOTO MARCELLO MENCARINI. LEEMAGE
NSA: possible taupe arrêtée via Kaspersky
RDC L’opposant Fayulu revendique la
victoire et exige un recomptage des voix
Donné perdant de la présidentielle du 30 décembre derrière
Félix Tshisekedi, Martin Fayulu estime qu’il en est pourtant
le vainqueur légitime. L’opposant a expliqué avoir rassemblé
61% des suffrages, et non 34,83% comme cela avait été officiellement annoncé jeudi. Vendredi, il exigeait un recomptage
des voix et entendait saisir la Cour constitutionnelle. Cette
dernière disposera de huit jours pour statuer. «Quand vous
avez raison, vous ne pouvez pas vous permettre de rester chez
vous», a-t-il martelé, avant d’enjoindre ses soutiens à «se lever». De son côté la Commission électorale a demandé à l’ONU
de «soutenir» les autorités élues. PHOTO B. RATNER. REUTERS
A quoi pensait Harold
Martin lorsqu’il a choisi le
pseudo Hal999999999 pour
son compte Twitter? Certainement pas qu’il permettrait
de l’identifier, grâce à un site
de bondage, et de raconter
ainsi un nouveau chapitre
de l’un des épisodes les plus
invraisemblables de l’affrontement numérique entre
puissances. Petit rappel :
en août 2016, un mystérieux
collectif, baptisé Shadow
Brokers, publie sur Internet
des outils utilisés par la
toute puissante National
Security Agency (NSA) américaine. D’autres fuites
suivront, notamment en
avril 2017 avec la mise en
ligne de vulnérabilités de
Windows. Celles-ci seront
utilisées pour des cyberatta-
ques majeures : WannaCry, noire des renseignements
commise par la Corée du américains qui la croient
Nord selon les Etats-Unis, et téléguidée par Moscou.
NotPetya, probablement Quel rapport entre Martin et
mise au point par la Russie. Kaspersky? Quelques minuLes Shadow Brokers restent, tes avant la première publieux, entourés de mystère. cation des Shadow Brokers,
Des officiels
un chercheur
américains
WAR GAMES de Kaspersky a
soupçonnent,
reçu, sur Twitsans surprise, le Kremlin ter, deux messages sibyllins
d’être à la manœuvre. Deux d’un certain Hal999999999
agents de la NSA ont été ar- semblant demander à renrêtés après la salve contrer le directeur de l’édid’août 2016. L’un d’eux, Ha- teur d’antivirus. D’autres
rold T. Martin III, est pour- messages suivront les jours
suivi pour «rétention volon- suivants. Puis plus rien. Intaire» d’infos classifiées. trigués, les chercheurs esPolitico a publié de nouvelles saient d’en savoir plus. Ils
révélations, impliquant un découvrent qu’un certain
familier des affaires de cybe- Hal999999999 est inscrit sur
respionnage: Kaspersky, la un site BDSM avec une
boîte éditant le logiciel anti- photo, qui s’avérera être celle
virus russe, devenue la bête de Harold Martin, puis qu’il
a un compte LinkedIn, sur
lequel il dit travailler dans la
cybersécurité offensive.
Trouvant le profil et l’approche louches, un chercheur
de Kaspersky en parle à une
connaissance de la NSA.
Cinq jours après, le FBI perquisitionne chez Martin et
découvre des données classifiées, dont des outils publiés
par Shadow Brokers. Martin
est mis en examen. Grâce à
Kaspersky, soupçonné donc
d’être une marionnette des
Russes, les Américains
auraient ainsi arrêté une
possible source des Shadow
Brokers, eux-mêmes soupçonnés d’être liés à la Russie.
Le brouillard du cyber n’a jamais été aussi épais.
PIERRE ALONSO
A lire en intégralité sur Libé.fr.
La justice japonaise charge
un peu plus Carlos Ghosn
Et de trois. Alors que sa garde
à vue arrivait à expiration,
Carlos Ghosn a appris vendredi qu’il venait d’écoper de
deux nouveaux chefs d’inculpation. Ses avocats menés
par Motonari Otsuru ont immédiatement demandé une
libération sous caution, tout
en admettant qu’elle avait
peu de chance d’aboutir.
L’avenir semble s’assombrir
encore pour l’ancien patron
tout-puissant de l’alliance
Renault-Nissan-Mitsubishi, maintenu en détention depuis son arrestation
le 19 novembre, qui semble
désormais ne plus pouvoir
échapper à un procès. Ghosn
avait déjà été mis en examen
le 10 décembre pour avoir
minoré ses revenus de
5 milliards de yens (environ
40 millions d’euros) dans des
rapports financiers annuels
de Nissan de 2010 à 2015. Il
est désormais mis en examen
pour avoir poursuivi cette
pratique sur les trois derniers
exercices financiers, de 2015
à 2018, pour un montant
de 4 milliards de yens (environ 32 millions d’euros). Le
troisième chef d’accusation,
pour «abus de confiance
aggravé», concerne un stra-
tagème grâce auquel Ghosn d’échapper à l’ISF. Selon
aurait fait passer dans les Reuters, il se serait aussi
comptes de Nissan des arrangé pour accorder un
pertes sur des investisse- bonus de 500000 euros à une
ments personde ses fidèles,
DROIT
nels lors de la
Mouna Sepehri,
crise de 2008. La
DE SUITE directrice délésomme incrimiguée à la présinée s’élève cette fois à dence de Renault. Le verse1,85 milliard de yens (environ ment se serait fait via la
15 millions d’euros).
holding néerlandaise ReMardi à Tokyo, lors de sa pre- nault-Nissan BV, à l’insu du
mière comparution devant conseil d’administration,
un juge, le dirigeant avait comme le suspectait la CGT.
clamé son innocence. «J’ai Ainsi, le maintien de Ghosn à
été accusé à tort et détenu in- la tête de Renault pose de
justement sur la base d’accu- plus en plus question.
sations sans valeur ni fonde- A Tokyo, le parquet pourrait
ment», avait-t-il affirmé. Mais infliger à Ghosn un nouveau
le plaidoyer n’a apparem- motif d’arrestation. Il serait
ment pas convaincu le juge. alors replacé en garde à vue
Côté français, Renault a cer- pour quarante-huit heures,
tes assuré hier qu’aucune extensible deux fois dix jours,
fraude n’avait été constatée à condition que le tribunal
sur la rémunération des prin- donne son approbation. L’accipaux dirigeants en 2017 cusation d’abus de confiance
et 2018, y compris pour celui est considérée comme partiqui est toujours son PDG. culièrement grave et MotoMais la pression monte aussi nari Otsuru avait déjà admis
à Paris sur la direction de Re- qu’une remise en liberté sous
nault et l’Etat français (ac- caution serait peu probable si
tionnaire à 15% du construc- les procureurs décidaient de
teur automobile) depuis que l’inculpation. Or, selon l’avoLibé a révélé que Ghosn cat, il pourrait s’écouler six
n’était plus résident fiscal mois avant un procès.
français depuis 2012, et s’était
RAFAËLE BRILLAUD
domicilié aux Pays-Bas afin
Correspondante à Kyoto
CETTE SEMAINE
L’HOMOPHOBIE
EXPLIQUÉE AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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FRANCE
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CheckNews.fr
Le nuage de
Tchernobyl
a-t-il eu des
effets en
France ?
«Vous aussi, vous croyez que le
nuage a fait le tour ? […] – Il faut
être sérieux. […] Tchernobyl, il
n’y a pas de conséquences en
Depuis plus d’un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 600 questions.
France.» Voici un extrait d’un vif
échange entre le gilet jaune Jérôme Rodrigues et Pascal Praud,
dans l’émission l’Heure des pros
du 2 janvier. Le débat a engendré
plusieurs questions sur la réalité
du passage et des conséquences
sanitaires du nuage de Tchernobyl
en France.
Le premier point n’est pas vraiment en débat. Oui, la France a été
survolée par le nuage en 1986.
Quant au second point, il se cristallise sur les cas de cancers de la
La cagnotte
en soutien
à Christophe
Dettinger étaitelle illégale ?
Les images ont ravi certains gilets jaunes
et indigné les forces de l’ordre : le samedi 5 janvier à Paris, un ancien champion de boxe, Christophe Dettinger, a
frappé des gendarmes, sur une passerelle
du centre de Paris. Deux jours plus tard,
une cagnotte de soutien était créée sur
le site Leetchi par un dénommé Nicolas
Alves. Objet officiel de la tirelire numérique: «Soutenir sa famille et lui montrer la
solidarité du peuple des gilets jaunes. […]
Il a assumé ses actes mais risque de servir
d’exemple.»
Mercredi en début de matinée, la cagnotte atteint quelque 120 000 euros,
avant d’être clôturée en milieu de journée
par Leetchi. Dans le communiqué un peu
alambiqué qui accompagne sa suspension, la start-up se justifie ainsi : «En
aucune manière nous ne portons de jugement de valeur sur une thématique, une
cause ou un projet et ne prenons nullement position. […] Leetchi s’engage à ce
que les fonds collectés sur la cagnotte de
soutien à Christophe Dettinger servent
uniquement à financer les frais de justice
conformément à nos CGU [conditions générales d’utilisation, ndlr] et à la législation en vigueur. En effet, nos CGU proscrivent toute incitation à la haine ou à la
violence. Compte tenu des actes reprochés à Christophe Dettinger, aucune
autre utilisation de la cagnotte ne saurait
être acceptée.»
D’où il faut comprendre que le cas Dettinger est trop controversé pour qu’il bénéficie de la cagnotte comme il l’entend,
mais pas assez pour qu’il se voie privé de
l’ensemble des dons. Quitte pour l’entreprise à se contredire avec un tweet publié
la veille sur son compte officiel, où elle affirmait : «Aujourd’hui, elle [la cagnotte]
est légale puisqu’aucune peine n’a pour
l’heure été prononcée. Nous avons l’habitude de ce genre de cas et sommes très
vigilants au respect de la loi.»
thyroïde. Santé publique France
a observé l’incidence de cette maladie dans différents départements mais déclare que l’effet de
Tchernobyl est impossible à mesurer. En effet, le cancer de la thyroïde est en hausse partout dans
le monde, mais avec des particularismes géographiques probablement dus à des pratiques locales de diagnostic qui brouillent
l’interprétation.
On attend les résultats d’une autre
étude portant sur les cancers de
plus de 800 personnes qui avaient
moins de 15 ans en 1986. Lancée
en 2004, elle n’est toujours pas finie: «Afin d’estimer la dose perçue
par les personnes étudiées, nous
avons demandé les données sur
les dépôts radioactifs. Elles ont été
envoyées à la direction de l’Inserm, qui ne nous les a toujours
pas transmises malgré nos demandes répétées», explique le
chercheur Florent de Vathaire, qui
porte le projet, à CheckNews.
OLIVIER MONOD
SOVFOTO.UIG.LEEMAGE
18 u
De Leetchi
à Tchernobyl,
vos questions,
nos réponses
Aussi contestable que soit le comportement de Dettinger face aux policiers, la
création d’une cagnotte pour soutenir sa
famille paraît toutefois difficilement synonyme d’incitation à la haine ou à la violence, tel que mentionné dans les CGU de
Leetchi. De même qu’elle ne semble pas
violer non plus, comme le reconnaît l’entreprise, un quelconque article du code
pénal. Autrement dit, et sauf éventuel jugement contraire dans le futur, elle n’apparaît pas contrevenir à la loi. Cette cagnotte est «immorale mais elle est
malheureusement légale», en raison d’un
«vide juridique», confirme Anthony Bem,
avocat spécialisé en droit d’Internet, contacté par l’AFP et CheckNews.
Pour justifier ce recours au motif d’incitation à la haine inscrit dans l’article 26 de
ses CGU, Leetchi avance alors un argu-
ment étonnant: «En fait, on regarde aussi
les commentaires situés sous la cagnotte,
et qui sont pour certains violents», explique à CheckNews Benjamin Bianchet, directeur de Leetchi. Et non pas seulement,
donc, le libellé de la cagnotte.
Une façon de faire d’autant plus discutable qu’elle pose un autre problème: ce fameux article (26.1.2.F exactement), qui
évoque «la promotion de la haine, violence, intolérance raciale», et qui est cité
par la direction, est en réalité rangé dans
un article 26 plus large titré «Activités interdites». Et pour lequel, écrit Leetchi,
«vous ne pouvez pas utiliser le site». Avec
cet argument, c’est donc à une interdiction totale que la cagnotte aurait dû être
soumise, et non pas à une simple limitation à certaines dépenses.
LUC PEILLON
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L’enseignement de
l’agroécologie a-t-il été jugé
anticonstitutionnel ?
PLAINPICTURE. JOTA-MY
Christophe Dettinger affronte
la police sur la passerelle
Sédar-Senghor, à Paris,
le 5 janvier. PHOTO DENIS ALLARD
«Comme du temps de l’inquisition,
ils ont décrété que certains savoirs
fondamentaux sont anticonstitutionnels», affirmait Christophe
Gatineau, agronome et auteur d’un
livre sur le ver de terre et la biodiversité, dans un billet du 1er janvier,
amendé depuis. La preuve : une
décision du Conseil constitutionnel du 25 octobre au sujet de la loi
agriculture et alimentation. L’article 86, qui visait à promouvoir la
préservation de la biodiversité et
des sols dans l’enseignement agricole, a été censuré car anticonstitutionnel.
Mais le Conseil ne s’est pas prononcé sur le «savoir» en lui-même.
En fait, les «sages» de la rue de
Montpensier ont estimé que l’article (avec une vingtaine d’autres
dispositions) constituait un «cava-
lier législatif», soit une «une mesure introduite […] par un amendement dépourvu de lien avec le
projet ou la proposition de loi», rappelle le chercheur Raphaël Déchaux dans une note sur le site de
l’institution. Des cavaliers législatifs qui sont anticonstitutionnels
car ils ne respectent pas l’article 45
de la Constitution, qui prévoit que
«tout amendement est recevable
en première lecture dès lors qu’il
présente un lien, même indirect,
avec le texte». La censure de ce
type d’article par les sages est une
pratique «courante et de plus en
plus systématique», observe le
constitutionnaliste Didier Maus.
Par ailleurs, l’enseignement de
l’agroécologie n’est pas illégal : il
est même prévu dans le code rural.
EMMA DONADA
Capture d’écran
de la vidéo
relayée sur
les réseaux
sociaux.
CAPTURE D’ÉCRAN D’UNE VIDÉO RELAYÉE SUR TWITTER.DR
PHOTO DR
Une femme âgée
a-t-elle été
attaquée par des
migrants au
Danemark ?
Une nouvelle vidéo antimigrants, publiée par un internaute grec, a été regardée
plus de 1,5 million de fois en
quelques jours. On y voit
une personne se faire tabasser par un groupe de jeunes,
avec la légende «vidéo horrible venue du Danemark qui
montre une paisible femme
âgée se faire frapper par un
groupe de migrants».
Très vite, la vidéo a circulé
dans toute l’Europe (PaysBas, Espagne, France…) et
est même parvenue jusqu’aux Etats-Unis et en Australie. A chaque fois, les utilisateurs qui partagent cette
vidéo mettent en avant la
supposée origine des assaillants (pour les Australiens par exemple, ils viennent d’Irak), et l’impunité
dont ils auraient bénéficié
après coup.
Cette scène, pourtant, n’a
pas été filmée récemment, et
ne montre pas du tout une
femme âgée prise à partie
par des migrants. En revanche, elle s’est bien déroulée
au Danemark, où des médias
locaux ont rapporté le fait-divers à l’époque. Ainsi,
en 2016, cinq mineurs ont
été interpellés et condamnés
car ils avaient passé à tabac… un autre adolescent.
Le motif? Les médias danois
parlent d’un «happy slapping», une pratique importée
du Royaume-Uni qui consiste à filmer puis diffuser
une scène de violence, généralement un groupe qui tabasse une personne isolée.
Contactée par CheckNews,
la procureure chargée de
l’affaire explique aujourd’hui
que «cette vidéo n’est absolument pas liée aux migrants. Il s’agit d’une affaire
ordinaire de violence aggravée. Tous les agresseurs
sont nés au Danemark et ont
été condamnés. Seul l’un
d’entre eux n’a pas la nationalité danoise». Avant
d’ajouter que «la victime
n’est évidemment pas une
vieille dame, mais un garçon
d’à peu près le même âge
que les agresseurs».
Elle affirme par ailleurs
avoir pris des dispositions
pour retirer des réseaux sociaux cette vidéo utilisée
comme preuve lors du procès, et qui n’aurait dû être
rendue publique en aucun
cas. Elle est pour l’heure
toujours en ligne.
MAUREEN SONGNE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
FRANCE
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LIBÉ.FR
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
A Nice, tollé contre un projet
de vidéosurveillance
des émotions La start-up Two-i
a présenté à la mairie LR de Nice un logiciel qui permet
de détecter en temps réel la joie, l’angoisse ou la colère
sur les visages afin de «mettre en évidence des situations
potentiellement dangereuses» et orienter «les agents de
sécurité». Aucune décision de la tester n’est actée mais
l’opposition dénonce un «outil intrusif». PHOTO REUTERS
Européennes: Royal jette
l’éponge, la gauche en miettes
La finaliste
de la présidentielle
de 2007, qui
souhaitait unir
les partis hors
France insoumise,
abandonne à force
de se prendre des
vestes de la part
de ses camarades.
Gauches Valérie Rabault (PS) trouve
Fabien Roussel (PCF) «très très malin»
Par
RACHID LAÏRECHE
L’union de la gauche semble impossible au niveau national (lire ci-contre). Elle existe pourtant de façon ponctuelle
à l’Assemblée nationale, où les députés PS, PCF et LFI
cosignent régulièrement saisines du Conseil constitutionnel et motions de censure. Et cela ne devrait pas s’arrêter
avec la désignation fin novembre de Fabien Roussel à la
tête du Parti communiste. Récemment, la patronne
du groupe socialiste à l’Assemblée, Valérie Rabault, encensait celui qui est aussi député du Nord: «On travaille bien
ensemble. J’apprécie énormément Fabien Roussel. Il est
malin, très très malin, politiquement et humainement.
Je suis contente qu’il soit devenu secrétaire national
du PCF.» ÉTIENNE BALDIT PHOTO DENIS ALLARD
F
in de l’histoire : Ségolène Royal ne sera pas
candidate aux européennes. L’ancienne ministre
et finaliste de la présidentielle de 2007 l’a annoncé
vendredi matin sur France
Inter : «J’avais posé pour
condition, pour répondre
à l’aimable pression de mes
amis, de pouvoir structurer et
créer une convergence et un
rassemblement des écologistes, de la gauche, des
démocrates, de la société
civile également. Ces conditions ne sont pas remplies,
puisqu’un certain nombre de
partenaires ont refusé, et par
conséquent je reprends ma
liberté de ne pas être candidate.»
Ségolène Royal à l’Elysée en novembre 2016. PHOTO CHARLES PLATIAU. REUTERS
nistes, les écologistes ou
Génération·s, le mouvement
de Benoît Hamon, ils sont
tous (déjà) en campagne.
Chaque ego se voit en sauveur, au risque de laisser la
Divisions. Une fausse sur- gauche en miettes.
prise. Depuis son retour dans Raphaël Glucksmann peut
le jeu politique national, cet en témoigner. Il a lancé avec
automne, Ségolène Royal, sa bande le mouvement
qui rêvait de voir
Place publique,
LA FEMME afin d’ouvrir le
toute la gauche
sur le même
débat, réunir la
DU JOUR
bateau, a vu les
gauche dans les
portes se fermer les unes urnes et réaliser un «score
après les autres. Elle a à deux chiffres». Récemment,
d’abord toqué à celle de Yan- il nous confiait ses difficultés
nick Jadot, tête de liste et le sentiment de se retroud’EE-LV, prête à laisser la ver à chaque réunion – que
première place. Refus. Les son mouvement organise –,
déclarations hostiles remon- à un rassemblement «d’alcootant dans la presse des autres liques anonymes» qui ressascamarades potentiels l’ont sent les erreurs et les dividissuadée d’aller plus loin. sions du passé. La dernière en
Les raisons de cet échec sont date a eu lieu jeudi. Les commultiples. Les familles divi- munistes, socialistes, Génésées se renferment sur elles- ration·s et l’écologiste Noël
mêmes sous le regard des mi- Mamère étaient présents.
litants et sympathisants qui Place publique lâche des souse désolent face à la situa- rires, explique à qui veut l’ention. Que ce soit les commu- tendre que le rassemblement
est toujours jouable. Mais la
pente est raide…
«Ordre juste». L’abandon
de Royal n’est pas seulement
dû aux divisions. Elle clive.
Son intention de mener une
liste aux européennes n’a pas
fait saliver –mis à part les socialistes, qui galèrent à trouver une porte de secours. Les
reproches sont nombreux. Le
plus fréquent ? Une figure
à gauche: «Comment on peut
faire confiance et travailler
avec une personne qui serait
prête demain à devenir ministre d’Emmanuel Macron?
Ce n’est pas possible.» Vendredi matin, l’ex-candidate
à la présidentielle a répondu
dans Paris Match : «Tout le
monde a trouvé le reproche
qui lui convenait. On m’a reproché aussi ma vision de l’ordre juste. Je ne serais pas suffisamment dans l’opposition?
Mais les élections européennes ne sont pas une élection
nationale.»
Ségolène Royal ne compte
pas disparaître des radars.
Après son succès en librairie
avec son livre, Ce que je peux
enfin vous dire, elle ne s’interdit rien. Persuadée qu’une
partie des citoyens lui tend
les bras, elle prévient : «Je
continue donc mes combats.
Croyez-moi, je ne manque pas
de terrains d’engagement.»
Reste à trouver des copains
et des copines pour partir
à l’aventure. •
«Comment on peut faire
confiance et travailler avec une
personne qui serait prête
à devenir ministre de Macron?»
Une figure à gauche
LFI Manon Aubry tête de liste aux
européennes : «Je suis de gauche»
La France insoumise récuse peut-être le qualificatif de
«gauche», mais pas sa tête de liste pour les européennes.
La «néo-insoumise» Manon Aubry l’a clamé vendredi sur
RTL: «Je suis de gauche.» Et l’ex-porte-parole de l’ONG Oxfam d’expliquer en quoi la formation de Jean-Luc Mélenchon se situe aussi dans ce camp, malgré son refus de cette
étiquette au profit de celle de «populiste»: «Défendre le partage des richesses, l’accueil digne des migrants, l’écologie,
vous pensez que ce ne sont pas des marqueurs de gauche?»
a-t-elle dit, revenant habilement sur la ligne du patron :
«Par contre, la gauche ne veut malheureusement plus dire
grand-chose pour beaucoup de monde, et c’est ça qu’a compris Jean-Luc Mélenchon, qui est une intuition solide :
je pense qu’il faut ramener la gauche au peuple.»
Polémique Jouanno demande
à Macron de baisser son salaire
Les débuts et fins d’année sont l’occasion pour certains de
demander à leur patron une augmentation. Mais pour
Chantal Jouanno, c’est l’inverse. «J’ai demandé au Président lundi soir de revoir à la baisse mon niveau de rémunération […]. Le juste choix lui appartient», a-t-elle expliqué
vendredi dans le Figaro. Cela suffira-t-il à apaiser les esprits,
alors qu’elle s’est retirée de l’organisation du grand débat
après une polémique sur son salaire mais écarte toute démission de la présidence de la Commission nationale du
débat public? A ceux qui réclament son départ, elle rétorque qu’il s’agit d’une «remise en question étonnante de l’indépendance» de son institution. «Peut-être est-ce une méconnaissance par manque d’expérience.» Coucou Griveaux.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
LIBÉ.FR
u 21
Les robes noires virent
au jaune Les avocats sont vent
debout contre la réforme judiciaire présentée par la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, mais «voulue par la place Beauvau», grincentils. Ils manifesteront mardi, avec le renfort de syndicats de magistrats. Et leur volonté de s’associer au
grand débat national s’est vu opposer une fin de non
recevoir.
CLUB ABONNÉS
Yolande Moreau
& Christian Olivier
«Prévert» , au Théâtre
du Rond Point
Paris: la Cour d’appel tacle Uber
Le lien unissant Uber et ses
chauffeurs peut bien être
considéré comme un «contrat de travail». C’est ce que
vient de juger la cour d’appel
de Paris dans un arrêt rendu
jeudi. Fidèle à sa stratégie de
guérilla judiciaire, Uber a annoncé qu’il allait se pouvoir
en cassation. L’affaire remonte à juin 2017, lorsqu’un
ancien chauffeur avait saisi la
justice deux mois après que
l’application eut désactivé
son compte, après «une étude
approfondie de son cas».
Pour la cour, «un faisceau suffisant d’indices» permet de
caractériser «le lien de subordination». Un lien qui définit
le salariat et donc l’existence
d’un contrat de travail implicite entre les deux parties. Et
de rappeler qu’«une condition
essentielle de l’entreprise individuelle indépendante est le
libre choix que son auteur fait
de la créer […], la maîtrise de
l’organisation de ses tâches, sa
recherche de clientèle et de
fournisseurs». Or le plaignant,
qui ne fixait «pas librement
ses tarifs ni les conditions
d’exercice de sa prestation»,
était en outre contrôlé puisqu’au bout de trois refus de
courses, il recevait le message: «Etes-vous encore là?»
Pour la firme californienne,
cet arrêt ne fait que mettre en
lumière le flou juridique dans
lequel opèrent toujours les
plateformes. «Les chauffeurs
peuvent décider de se connecter en temps réel et sans
aucune condition d’exclusivité», affirme une porte-parole d’Uber, qui justifie le
15 janvier – 10 février,
18 h 30, spectacle musical
avec Yolande Moreau
et Christian Olivier,
qui croquent leur portrait
de Prévert. Hommage libre
et fervent à la liberté
du poète.
pourvoi par la volonté que
«cette flexibilité» soit «préservée». Pour la justice, au
contraire, le fait de choisir
les horaires et jours de
connexion «n’exclut pas en
soi une relation de travail subordonnée, dès lors qu’il est
démontré que lorsqu’un
chauffeur se connecte […], il
intègre un service organisé
par la société Uber BV, qui lui
donne des directives, en
contrôle l’exécution et exerce
un pouvoir de sanction à son
endroit». Saisie du cas d’un
livreur de Take it Easy qui
avait demandé en 2016
une requalification de son
contrat, la Cour de cassation
a établi en novembre un lien
de subordination. Pas de très
bon augure pour Uber.
CHRISTOPHE ALIX
10 × 2 places à gagner
pour la représentation
du vendredi 18 janvier 2019, 18 h 30.
CD & Vinyles Hisaishi
meets Miyazaki Films
A l’occasion de la sortie
en salle de Never-Ending
Man : Hayao Miyazaki,
le documentaire inédit sur
le réalisateur de Princesse
Mononoké, le Voyage
de Chihiro et Mon voisin
Totoro, gagnez 1 vinyle ou
1 CD de «Hisaishi meets
Miyazaki Films», compilation dédiée à la collaboration entre Joe Hisaishi et le
maître de l’animation
japonais.
Cevipof: la politique
«dégoûte» de plus en plus
Un séisme démocratique. l’emporte, un score en
De mémoire de sondeur hausse de 7 points par
du Centre d’étude de la vie rapport à 2017…
politique, la défiance des Dix-huit mois après l’élecFrançais envers leur classe tion d’Emmanuel Macron,
politique n’a jamais été et du léger regain d’optiaussi forte depuis le lance- misme qu’avait traduit le
ment de l’enquête, en 2009. baromètre fin 2017, le
«Nous n’avions jamais vu un désenchantement est gétel sentiment de dégoût, de néral. «Tout le terrain gamorosité mais aussi de co- gné a été intégralement
lère», relève Bruno Cautrès, perdu et c’est encore pire»,
le coordinateur du baro- souligne Bruno Cautrès.
mètre annuel de l’institut, La fonction comme la
publié par le Figaro. Réali- personne du chef de l’Etat
sée par OpinionWay du 13 est à l’épicentre du méau 24 décembre, cette contentement : les sondés
dixième vasont seulegue confirme AU RAPPORT
ment 23 %
la progression
(- 13 points)
spectaculaire des trois sen- à faire confiance au «présitiments, les plus représen- dent de la République actatifs de «l’état d’esprit tuel» et moins encore (20%,
actuel des Français» sur un - 16 points) lorsque le nom
an: +7 points pour la lassi- d’«Emmanuel Macron»
tude, +8 points pour la mo- leur est proposé.
rosité et + 4 points pour la La proximité demeure un
méfiance.
atout : la confiance en son
Une tendance qui trouve à maire continue de progs’exprimer au travers de la resser (58 %, + 3 points),
crise des gilets jaunes, tout comme celle enqu’une petite majorité de vers les hôpitaux (78 %,
l’opinion continue de sou- + 2 points), les PME (78 %,
tenir. Plus inquiétant en- +2 points) et la police (74%,
core est le regard que por- + 1 point). Très loin devant
tent les Français sur la les partis politiques (9 %,
politique: pour 32% d’entre identique).
eux, c’est le «dégoût» qui
NATHALIE RAULIN
Justice Le PNF
veut un procès
Fillon
Le parquet national financier
a demandé le renvoi de François et Pénélope Fillon en correctionnelle pour «détournement de fonds publics», «abus
de biens sociaux», «escroquerie aggravée» et «complicité
de ces délits», a révélé vendredi le Monde. Le réquisitoire préconise aussi le renvoi
de l’ancien suppléant de
Fillon à l’Assemblée, Marc
Joulaud. Au cœur de l’affaire
révélée par le Canard enchaîné: les emplois supposés
fictifs de Pénélope Fillon
comme assistante parlementaire: «Aucun élément tangible ne permet de confirmer la
réalité de l’activité de Pénélope Fillon auprès de François
Fillon [de 1999 à 2002 puis
de 2012 à 2013 ndlr] et de Joulaud [de 2002 à 2007]», écrit
le PNF. Si le juge Tournaire
suit ses réquisitions, le procès
pourrait avoir lieu avant fin
2019. PHOTO ALBERT FACELLY
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22 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
IDÉES/
THIBAUT SARDIER
Dessin ANDRÉ DERAINNE
L
es gilets jaunes sont-ils (entre autres)
les porte-parole de territoires oubliés?
Quelles que soient les nuances que l’on
formule, les lieux de la mobilisation ou
l’investissement de certains maires de petites
communes montrent que la réponse est forcément positive. Reste à désigner ces espaces
délaissés : constituent-ils une France «des
marges», «rurale» ou «périphérique» négligée
au profit des 30 % de Français qui résident
dans les grandes agglomérations du pays?(1)
Dans la Revanche des villages (Seuil, 2019), un
essai rédigé avant le début du mouvement des
gilets jaunes, mais qui permet de mieux le
comprendre, le géographe Eric Charmes
fournit des éléments de réponse à travers une
étude de la France périurbaine. Cet espace,
qui réunit près du quart de la population
française, regroupe hameaux, villages et petites villes qui se trouvent dans l’orbite d’une
agglomération plus grande. Le principal
critère retenu par l’Insee pour effectuer ce
classement est le travail : est considérée
comme périurbaine toute commune qui envoie au moins 40% de sa population active
occupée travailler à l’extérieur, dans l’aire
d’influence d’une agglomération plus importante. A partir de cette définition, Eric Charmes revient sur plusieurs idées reçues: vivre
à la campagne ne signifie plus que l’on vit
hors des logiques urbaines; certains villages
sont très attractifs, et ceux qui s’y installent
ne le font pas seulement parce qu’ils n’ont pas
les moyens de vivre en centre-ville; malgré la
voiture, le bilan écologique des habitants du
périurbain n’est pas si catastrophique. L’enjeu
actuel est à ses yeux politique: réfléchir à un
«droit au village» offrant à tous les périurbains, pas seulement les plus aisés, un cadre
de vie acceptable.
Avant le mouvement des gilets jaunes, la
France périurbaine est-elle restée absente
du débat public ?
Je ne le pense pas. Deux des géographes les
plus présents dans les médias, Jacques Lévy
et Christophe Guilluy, abordent directement
cette thématique. A l’aide de cartes publiées
dans la presse, Jacques Lévy a notamment
défendu, dès 2002, l’idée d’un lien entre l’habitat périurbain et le vote Front national. Selon lui, plus on s’éloigne du centre des métropoles, plus on se met à distance de la diversité
sociale des centres villes, plus on trouve de
communes où le vote pour l’extrême droite
est important. Mais le raisonnement se
heurte à deux écueils: d’abord, les espaces les
plus éloignés des centres ne sont pas périurbains mais ruraux, et ce n’est pas là que le FN
enregistre ses meilleurs scores. Ensuite, le fait
d’habiter dans le périurbain ne vous empêche
pas de circuler et de vous frotter à la diversité
sociale. Quant à Christophe Guilluy, il a
obtenu un fort écho médiatique dans les
années 2010 en parlant d’une France périphérique opposée à celle des métropoles, bien
que le terme ne recoupe pas tout à fait le
même espace que le périurbain.
Eric Charmes
«Aller habiter
un village à la
campagne n’est
pas nécessairement
une marque de
relégation sociale»
DR
Recueilli par
Si de nombreux Français renoncent à
se loger dans les métropoles à cause
des prix de l’immobilier, le choix de
vivre dans les espaces périurbains n’est
pas uniquement une contrainte, estime
le géographe Eric Charmes. A condition
de repenser un «droit au village» et de
répondre aux problèmes politiques et
sociaux de ces territoires, remis en
lumière par les gilets jaunes.
En parlant de «revanche des villages»,
vous insistez sur le fait que la France
périurbaine est souvent vue à travers la
question des villes.
Pour beaucoup, y compris des universitaires,
le périurbain désigne l’habitat pavillonnaire
ou la banlieue. Or, c’est réducteur : d’après
l’Insee, l’espace périurbain est constitué de
petites villes ou de villages qui se trouvent
sous l’influence de villes plus grandes. Ce
caractère campagnard est négligé en partie en
raison de l’attention portée à l’étalement urbain: vu sous cet angle, le périurbain serait un
état transitoire avant l’urbanisation, autrement dit, le front le plus avancé de la banlieue.
La critique écologique, dénonçant la bétonisation et la consommation énergétique des pavillons, est aussi formulée du point de vue des
villes. On oublie que ce qui attire la population
dans ces territoires, dès les années 70, c’est
l’idée de la ville à la campagne, d’un contact
avec la «nature». Dès lors, la critique devient
plus compliquée: comment dire qu’il n’est pas
soutenable de vivre à la campagne? D’autant
que, sur le chauffage par exemple, un pavillon
bien isolé ne consomme pas beaucoup plus
d’énergie qu’un logement collectif.
Comment comprendre le mouvement des
gilets jaunes dans ce contexte territorial?
Il est toujours difficile de proposer une analyse d’ensemble d’un mouvement aux formes
et aux motivations diverses. Mais on peut
constater que la géographie des gilets jaunes
recouvre en partie celle du périurbain le plus
éloigné du centre des métropoles. On y trouve
une forte proportion de couples gagnant
l’équivalent de deux smic, qui accèdent à la
propriété moyennant des dépenses de transport élevées. Une étude publiée par l’Insee
en 2012 a comparé Paris aux communes rurales d’Ile-de-France. Si l’effort financier consacré au logement y est comparable en proportion (20 à 35 % du budget d’un foyer), les
dépenses de transport sont très différentes:
moins de 10% dans Paris, et jusqu’à 45% dans
les communes rurales. L’augmentation des
frais liés à la voiture, du carburant au contrôle
technique, peut donc avoir des conséquences
budgétaires importantes dans les foyers.
Que ressort-il des observations que vous
avez pu effectuer à Lyon au début du
mouvement ?
J’ai pu confirmer qu’il ne s’agit pas d’un mouvement de centre-ville. Les gens qui se sont
mobilisés viennent pour partie des banlieues
lyonnaises, mais pas forcément les lll
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 23
lll
plus populaires: à Vaulx-en-Velin, les question est de savoir comment les autres cahabitants sont restés plutôt attentistes, cer- tégories sociales peuvent bénéficier d’un tel
tains voyant dans les gilets jaunes un mouve- lieu de vie, d’un droit au village en quelque
ment noyauté par l’extrême droite. A Décines sorte. Par ailleurs, la quête du village met aussi
ou à Meyzieu, où l’on trouve des populations en cause la mixité: les ménages choisissent d’y
plus stables économiquement, en mesure vivre parce qu’ils ont ainsi la possibilité de
d’acheter un pavillon, la mobilisation a été maîtriser leur environnement social.
plus forte. Mais c’est dans le périurbain que Au risque de la clubbisation, c’est-à-dire
l’on pouvait observer les mouvements les plus de la constitution d’espaces socialement
importants, comme à La Tour-du-Pin, une homogènes ?
commune de 8000 habitants qui fait partie Certaines petites communes ont des conseils
du périurbain de Lyon (elle se situe à 65 km municipaux qui tendent à fonctionner
de la métropole). Les gilets jaunes ne venaient comme des conseils syndicaux de copropas principalement du centre-ville, pourtant priété. Loin de l’image du village «typique»
pauvre avec un habitat privé dégradé, mais avec son notaire, ses riches et ses pauvres forplutôt des villages alentours, où l’on trouve mant une communauté diverse qui vit dans
plus d’actifs vivant un peu au-dessus du smic. une certaine autonomie, on assiste à la constiCes périurbains propriétaires de leur tution de clubs résidentiels homogènes. Mais
logement se sont-ils installés là par choix attention, cette clubbisation des communes
ou par contrainte ?
n’est pas un enfermement. Elle n’est possible
S’il n’avait guère de sympathie pour le rêve que parce qu’il existe des mobilités quotidienpetit bourgeois du pavillon individuel, Pierre nes : c’est parce que vous allez ailleurs pour
Bourdieu s’est intéressé aux acquéreurs de ces travailler ou faire vos courses que votre comlogements. Il les considère comme les victi- mune de résidence peut devenir l’équivalent
mes d’un système où de grands groupes de d’un club résidentiel. Par ailleurs, il y a des
l’automobile et de la construction s’enrichis- contre-tendances, sur lesquelles le droit au
sent sur leur dos, en les leurrant avec le rêve village peut prendre appui. Il y a en effet
de la maison individuelle. Inversement, le beaucoup d’initiatives collectives qui ne relègéographe Jacques Lévy a mis en avant la vent pas de la clubbisation : on peut penser
question du choix individuel, avec une criti- aux épiceries solidaires, aux associations
que morale: les périurbains refuseraient la di- pour le maintien de l’agriculture paysanne ou
versité sociale des grands centres urbains, et encore aux organisations d’aide aux «aînés».
s’en mettraient volontairement à l’écart. Pour Du point de vue urbanistique et écologima part, entre contrainte et choix, j’essaie de que, le périurbain pavillonnaire est-il
ne pas porter de jugement moral. Certes, un vraiment raisonnable ?
couple au smic sera plus contraint qu’un mé- L’un des éléments qui me frappe, c’est la comnage aisé. Mais aller habiter un village à la paraison avec l’Allemagne, où l’habitat indivicampagne n’est pas nécessairement une mar- duel est également apprécié. Mais là-bas, vous
que de relégation sociale: il y a une marge de êtes souvent dans une gare en quelques minuchoix du cadre de vie. Dans ce contexte, les tes. Cela montre que la question n’est pas
gens veulent qu’on leur donne la possibilité «faut-il des maisons individuelles?» mais plude vivre la vie qu’ils ont envie de mener. La tôt, «où les mettre?» En France, chaque village
question est donc de savoir jusqu’où la société décide d’accueillir ou non son lot d’habitapeut et doit aller pour donner à celles et ceux tions. Si les mêmes maisons étaient concenqui le souhaitent les moyens de vivre à la trées autour d’une petite ville comme La Tourcampagne. Faut-il construire obligatoirement du-Pin plutôt que dans des dizaines de villaà proximité des gares ? Donner politiquement ges, avec des circulations protégées pour les
plus de place aux villages ? Il faut en débattre. vélos, on pourrait installer des commerces en
S’agit-il là des bases du «droit au village» centre-ville, et faciliter les déplacements des
que vous mettez en avant dans le livre ? gens jusqu’aux gares pour éviter les trajets
Avec la généralisation de l’urbain, beaucoup automobiles. Le problème, c’est que ce mode ressources qui n’étaient accessibles que dèle de concentration, porté par de nombreudans les villes sont désormais disponibles ses agences d’urbanisme, est politiquement
ailleurs: on peut satisfaire ses besoins quoti- difficile à mettre en place. Dans les monts du
diens sans avoir à accéder au
Lyonnais, le dernier schéma de cocentre des métropoles. Pour prenhérence territoriale élaboré par
dre l’exemple de Châteaufort, une
une trentaine de communes précommune francilienne périurvoit par exemple de polariser l’urbaine de 1400 habitants que j’ai
banisation sur cinq bourgs. Cela
étudiée avec des collègues, on peut
débouche souvent sur des choix
y résider sans mettre les pieds à Padifficiles dans les nombreux terriris, en allant travailler à Jouy-entoires concernés, car les villages
Josas, en envoyant ses enfants étuveulent aussi leur part de la croisdier à Versailles. On peut faire cela
sance démographique. Pour certout en habitant dans le parc natutaines communes, l’enjeu est la
rel de la Vallée de Chevreuse et en
fermeture d’une classe ou d’un buayant le pouvoir d’agir de façon rereau de poste. •
lativement autonome à l’échelle de LA REVANCHE
la commune. Ce village de Châ- DES VILLAGES
(1) Les douze plus grandes agglomérateaufort n’est aujourd’hui accessi- de ERIC CHARMES tions françaises regroupent 31,3% de la
ble qu’aux cadres supérieurs. La
112 pp., 11,80 €.
population.
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24 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
THOMAS CLERC
Une colère de pierre
D
epuis quelques mois j’habite un quartier de Paris
nouveau pour moi : MarxDormoy. J’ai quitté mon Xe arrondissement pour rejoindre le XVIIIe.
Je suis un pur Parisien, j’ai toujours eu cette chance de vivre dans
la capitale. Gosse de riche, j’ai vécu
de 1965 à 1980 dans le XVIe arrondissement, puis dans le Ve, le XIe,
le Xe et me voilà atterrissant dans
le nord de Paris.
Admirez la chute sociale et géographique qui m’ont fait passer
d’Auteuil à La Chapelle en cinquante ans, propre à mon manque
d’ambition commerciale puisque
faire de l’argent ne m’a jamais intéressé, au rebours de mon père,
CES GENS-LÀ
homme d’affaires ruiné, qui a fini
clochardisé dans un bourg de Basse-Normandie. Mon père était un
homme de droite, il n’aimait ni
Marx ni Paris, et déplorait que je
devienne professeur car les fonctionnaires dans leur ensemble, et
les professeurs en particulier,
étaient chez lui l’objet d’une vindicte particulière. Il avait vécu
jeune dans le XVIIIe, au pied de la
butte, dans ce qu’on n’appelait pas
encore le «village Ramey» puisque
c’était un quartier populaire.
Je suis donc revenu sur les terres
de mes grands-parents et en marchant dans les rues du XVIIIe je fais
un bond dans le temps et dans
l’espace. Je ne suis pas encore
Par TERREUR
GRAPHIQUE
acclimaté à mon nouveau quartier.
Je le décrirai un jour comme je l’ai
fait pour le Xe arrondissement,
mais il est trop tôt. Comme je suis
un être essentiellement sédentaire, un simple changement
d’arrondissement est pour moi
toute une aventure. Marx-Dormoy
est le quartier le plus pauvre de Paris; bien sûr, il va s’embourgeoiser.
La preuve la plus patente est mon
arrivée. Mais, à la différence de
Strasbourg-Saint-Denis où les gens
dans mon genre étaient légion, je
suis encore ici en minorité manifeste. Patience. Le dossier de
Libération du 8 janvier sur la peste
immobilière était excellent puisqu’il était écrit par Tonino Serafini,
à chaque fois c’est un régal de le
lire. Nous partageons la même colère de pierre. Paris est une ville
que je n’aime plus beaucoup, un
musée surcoté où l’on se sent
coincé ou exclu.
Un problème majeur aujourd’hui:
où vivre ? Il y a un site extraordinaire sur Internet, qui s’appelle Ville-idéale. C’est un classement général des villes les plus agréables à
vivre en France (et par conséquent
des villes les moins agréables), sans
doute fait par les habitants euxmêmes, quoique tout le monde
puisse voter. Notre époque vit dans
la peur du déclassement, aussi a-telle la manie des classements. La
gagnante est Aix-les-Bains (j’ignore
où c’est), suivie de Maisons-Laffitte
et du Vésinet. La ville idéale est
donc riche. Taisons les lanternes
rouges et passons au XVIIIe arrondissement de Paris qui, cela n’étonnera pas grand monde, est très mal
classé et reçoit la précise note de
5,42/10. Encore ne doit-il son salut
qu’à la butte Montmartre, plébiscitée par le mauvais goût éternel des
votants. Montmartre, ce quartier
qu’on ne peut aimer qu’au second
degré, avec sa basilique, gâteau
kitsch auquel dans mes rêves d’urbaniste j’ai réservé un traitement
spécial : il faudrait à l’aide d’un
bouton-poussoir électrique la faire
disparaître sous la butte (l’abri est
déjà prêt à l’emploi) et la sortir une
fois l’an, ce qui constituerait un
happening urbain sublime, par
exemple le jour de la déclaration de
la Commune de Paris pour
rappeler aux amateurs qu’elle a été
construite sur le sang des pauvres.
Hors la butte, donc, point de salut
pour les évaluateurs de VilleIdéale. Les meilleurs quartiers? Le
Ve, le XIIe, le XVe, la vieille France
familiale et blanche.
Dans le XVIIIe, Marx-Dormoy est
vilipendé. Pourquoi ? Parce que
Marx contient, entre autres, des
pauvres hères, des clodos, des migrants, des immigrés, des Noirs,
des junkies, des petits Blancs, des
dealers, de la racaille, des Chinois,
des Indiens, des RMIstes, des juifs
religieux, des accros du PMU, des
crevards, des prostituées et quelques bourgeois perdus qui font tenir l’ensemble, comme ce chroniqueur déclassé qui détonne avec
son manteau et ses bottes noires.
Il faut lire les commentaires hallucinants de ce tribunal populaire
pour comprendre toutes les facettes d’un peuple. Les gens qui n’ont
pas de conscience des rapports de
classeS me dégoûtent. Je vis à
Marx6Dormoy parce que je veux
vivre moins à l’étroit. C’est un droit
parisien et universel qui se rétrécit.
Je trouve étonnant d’appeler un
enfant «Marx», c’est le seul homme
à ma connaissance qui porte ce
prénom. Ce fut le ministre de l’Intérieur de Léon Blum, assassiné
par la Cagoule. Il n’y a pas de ville
idéale. L’idéalisme est sans
couleur. Il y a des rapports de domination sociale, dont la couleur
est jaune comme l’or et l’urine. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
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u 25
INTERZONE
Par
PAUL B. PRECIADO philosophe
Gilets nus
On assiste, avec la mobilisation des gilets jaunes,
à l’européanisation du conflit grec de 2015 ou
à l’hellénisation de la révolte hexagonale.
C
omme j’ai déménagé, il y a
peu de temps, d’Athènes à
Paris, j’étais surpris, samedi
dernier, de voir, par ma fenêtre,
plusieurs poubelles en feu et des
corps, confrontés à une police armée pour la guerre, émerger d’une
masse de fumée. J’ai eu l’étrange
impression d’être encore dans les
rues qui mènent à la place Syntagma. On assiste, avec la montée
des gilets jaunes, à l’hellénisation
du conflit hexagonal, ou à l’européanisation du conflit grec. Ce qui
se passe, c’est le déplacement des
formes d’oppression, mais aussi de
résistance et de contestation, depuis les marges de l’Europe vers le
centre. L’onde de choc de la crise
des institutions démocratiques
européennes qui a secoué les
«Pigs» (Portugal, Italie, Grèce et Espagne) en 2011 et qui a éclaté en
Grèce en juillet 2015, lorsque la
communauté européenne a refusé
d’accepter les conséquences politiques du résultat du référendum
concernant le sauvetage financier
pour décider l’imposition de
mesures d’austérité, cette onde de
choc ne pouvait être contenue
dans les marges et elle a progressivement atteint le centre. L’effondrement du Parlement grec favorisé et applaudi depuis leur trône
colonial par ceux qu’on pourrait
nommer – par opposition aux
«Pigs» – «les loups» d’Europe, la
France et l’Allemagne, n’était que
le premier acte d’une explosion
programmée de toutes les institutions démocratiques européennes.
Les mêmes politiques brutales
appliquées en Grèce ont été progressivement étendues d’Athènes
à Paris: néolibéralisation du marché du travail, étranglement fiscal
des classes moyennes, démantèlement des institutions publiques,
précarisation des travailleurs pauvres, militarisation des politiques
migratoires, accentuation des
langages institutionnels racistes
comme seul moyen de donner une
cohésion nationale à un tissu
social fracturé.
Cette hellénisation des révoltes
françaises tient aussi au fait que la
France se soit transformée en
cochon aux yeux du loup allemand. Les inégalités de la zone
euro accentuées par les inégalités
de classes font que les travailleurs
français sont traités comme la «populace» grecque: ils sont devenus
un autre sud destructible. «Qu’ils
pourrissent», semblent affirmer à
l’unisson multinationales, actionnaires et dirigeants, sans comprendre que la décomposition du
Lumpen sera bientôt la leur. Personne, de ce côté de l’Europe, ne
s’inquiétait de voir brûler Exárchia : ce qui brûle aujourd’hui, ce
sont les Champs-Elysées.
La crise de la démocratie représentative en Grèce a été pensée depuis
le centre de l’Europe comme une
double crise de la dette et des réfugiés. Le corps du migrant, désigné
comme une menace pour les frontières (raciales, sexuelles) du pays,
a été attaqué en faveur de la reconstruction d’une image nationale forte (blanche, occidentale et
masculine). En France, le déplacement du problème se répète. La
crise de la démocratie représentative serait une réponse à la perte de
pouvoir d’achat des classes ouvrières, des agriculteurs endettés et
des salariés de la fonction publique, et au conflit pour la gestion de
la migration dont l’extrême droite
française – tout comme l’Aube
dorée en Grèce – se nourrit. Nous
sommes, pour le dire avec Pasolini,
face au processus par lequel une
sous-culture de la colère absorbe
une sous-culture de l’opposition.
Cette transformation alchimique
de la puissance de la révolte en
néonationalisme conduit à l’opposition entre le gilet jaune et le drapeau vert, entre le gilet jaune et le
bonnet rose : il faudrait choisir
entre la révolte des classes et l’écologie, entre la critique du néolibéralisme et la révolution transféministe. Les idées patriarcales et
coloniales de représentation politique, d’Etat-nation, de famille et
de citoyenneté ont subi une érosion sans précédent au cours des
cinquante dernières années. D’en
bas, elles ont été remises en question par des minorités (comprises,
non pas en termes de nombre,
mais en termes d’oppression et de
potentiel révolutionnaire) de
genre, de sexe et de race qui ont
dénoncé le fonctionnement de ces
institutions de la modernité en
tant que technologies d’oppression. Les processus de décolonisation et de dépatriarcalisation atteignent aujourd’hui une dimension
planétaire et exigent l’invention de
nouvelles institutions et de nouveaux contrats sociaux. De manière simultanée mais inverse, les
processus de financiarisation de
l’économie et de robotisation du
travail ont vidé de contenu et de
pouvoir les centres de décision nationaux de l’ancien régime et ont
estompé les formes d’action et de
réaction qui donnaient une
cohésion politique à la révolte de
la classe ouvrière. La nouvelle
masse de cyberprolétaires et de
paysannes low cost manque de
e-conscience et méconnaît ses
alliances transféministes et
anticoloniales.
Il est nécessaire d’en finir avec le
faux dilemme du choix entre les
luttes de classes et les luttes transféministes et anticoloniales. Nous
sommes confrontés à un processus
total de révolution planétaire opposé à la vieille culture nécropolitique patriarco-coloniale-capitaliste. Ce nouveau mouvement
éco-transféministe ne peut être
que révolutionnaire puisqu’il exige
à la fois un changement des modes
de production et de reproduction
de la vie sur la planète, du corps au
territoire, de l’institution à l’imaginaire. Face à cette révolution internationale se met en marche un
autre processus de contre-révolution néonationaliste patriarcale,
qui utilise la révolte des précaires
comme carburant alchimique, des
Etats-Unis au Brésil en passant par
la Turquie, l’Andalousie, la Grèce,
mais aussi la France. La dérive hellénique du conflit français exige
l’européanisation immédiate de la
lutte. Ce n’est qu’à partir de cet
horizon européen et planétaire
qu’il est possible d’affronter la
crise de la démocratie représentative et la fin du cycle du régime
charbon-patriarcat-capitalisme.
La question n’est plus de porter ou
pas un gilet jaune, mais plutôt de
laisser tomber les culottes de
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
La parlote
et le croûton
Le grand débat ou la prison : c’est la version
nouveau monde de la carotte et du bâton.
Il va falloir que tout le monde se mette à table.
S
i j’ai bien compris, puisque
le tact et le doigté n’ont pas
suffi, eh bien le Premier ministre nous explique que le temps
est venu de la main de fer sans
gant de velours, toute prise de
gants étant derrière nous
désormais. Ça va cogner, ça va
être la violence en boomerang et
le gouvernement peut craindre
d’en être l’ultime récipiendaire.
On ne va pas faire de quartier aux
Champs-Elysées. La majorité a
beau se démener à interdire la
fessée, le gouvernement va peutêtre se la prendre quand même.
Les casseurs du code du travail
ont l’air d’être les payeurs, pour
une fois. Les gilets jaunes, c’est
un peu comme les macronistes
du second tour : ils ne sont pas
forcément d’accord pour mais ils
sont d’accord contre, que ce soit
contre Marine Le Pen naguère ou
contre Emmanuel Macron
aujourd’hui. Mais se débarrasser
d’Emmanuel Macron n’est malheureusement pas la solution en
soi, à moins de regretter la per-
dante de 2017. Que l’ex-Front national monte en flèche dans les
sondages, c’est un détail? (Après
tout, Mai 68 n’était pas pro-gaulliste et c’en fut pourtant la
traduction électorale immédiate.
Et, au Brésil, ce sont les émeutes
causées par l’augmentation des
prix des transports qui ont lancé
le processus amenant Jair Bolsonaro au pouvoir.)
Le problème de la carotte et du
bâton, c’est qu’une fois qu’on a
mangé l’une et qu’on s’est mangé
l’autre, il faut encore avoir quelque chose dans l’estomac, au
gouvernement ou chez les manifestants. Il n’y a plus qu’à espérer
un miracle, maintenant : qui va
s’avancer sur l’estrade des vainqueurs tout auréolé, immaculé,
portant les tables de la nouvelle
loi? Sera-ce le grand débat magique qui va tout régler ? Le débat,
c’est le degré zéro de la négociation: parlons-en, écoutons-nous
et ça ira tout de suite mieux.
Quand on pense que les Américains (sans compter les Russes et
lutteurs virils. Soyons nus sous les
gilets. Affirmons notre condition
de corps vulnérables contre le capitalisme patriarco-colonial. Affirmons notre condition de vivant.
Ramenons la sensualité et la poésie au cœur du combat, que chaque
gilet nu en embrasse un autre, chaque jour une bouche différente,
sans identité et sans papiers. Mettons de l’amour dans la révolte et
des paillettes dans la colère afin
que l’extrême droite ne puisse pas
se nourrir de ce soulèvement. Que
le combat soit joyeux, qu’il soit
queer. Parlons avec violence au
pouvoir: que ce soient les mots et
non les corps qui se déchirent. Et
soyons doux en embrassant les
rues. Que les mains tremblantes et
les jambes faibles soient nos guides dans la bagarre. Que la seule
chose à sacrifier soit le nom de tous
les dictateurs, passés et futurs. •
les Chinois) se décarcassent avec
les technologies les plus sophistiquées pour tâcher de savoir ce
que pensent leurs citoyens: nous,
on va leur demander et on n’aura
qu’à remplir une fiche ensuite,
c’est économique, on regagnera
tout ce que l’ISF a retiré du budget. Ce sera cependant un débat
où on imagine que les gens enchantés de la politique d’Emmanuel Macron ne se précipiteront
pas, faisant la fine bouche et
préférant garder discrètement
leur contentement pour eux. Ce
sera une conversation, dans
l’idéal autour d’une tasse de thé
entre gens qu’on s’échinera à
rendre de bonne compagnie :
«Alors qu’est-ce qui ne va pas ?
Racontez-moi ça.» On est invité
à vider son sac poliment. Mais s’il
compte apaiser la révolte en diminuant le nombre de parlementaires ou autre réforme de cette
envergure, le gouvernement ferait bien de commander d’autres
bâtons –même pour les affamés,
le grand débat serait alors une
trop maigre carotte.
Les adolescents doivent voir la
crise s’étendre avec satisfaction.
Ça leur donne des biscuits pour
pas cher. D’où ce chef de famille
et ces parents en général, incapables d’entretenir et distraire décemment leurs troupes, tirent-ils
leur pouvoir, eux qui ne se sont
donnés que le mal de faire naître?
«Elle est où, la démocratie, dans
cette baraque ? Il faut brûler la
télé et inonder la salle de bain
pour qu’on m’écoute ? Respect,
putain.» Le pire n’est pas toujours
la solution pour un monde
meilleur. Si j’ai bien compris, il y
a une différence entre être au
bord de la catastrophe et être au
fond où on ne se soucie plus de
son arrivée. •
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26 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Répertoire
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Pas de ça entre nous !.
Divertissement. Présenté par
Arthur. 23h35. Les experts.
Série. 4 épisodes.
20h50. Rugby : ASM
Clermont Auvergne /
Northampton Saints. Sport.
Challenge Cup. 22h50.
Mission monstres marins.
20h55. Chroniques criminelles. Magazine. L’affaire
Odile Touche : Les secrets
du journal intime. 22h40.
Chroniques criminelles.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Échappées belles.
Magazine. Les Rocheuses,
l’ouest sauvage. 22h25.
Le Tartuffe. Spectacle.
21h00. Supergirl. Série.
Espoir déçu. À armes inégales.
22h40. Supergirl. Série.
FRANCE 3
21h00. Meurtres en
Auvergne. Téléfilm. Avec Sofia
Essaïdi, Frédéric Diefenthal.
22h35. Meurtres à
Carcassonne. Téléfilm.
CANAL+
21h00. Bad Samaritan.
Thriller. Avec David Tennant,
Kerry Condon. 22h50. Calls.
Série. 11-16/11/2028 répondeurs téléphoniques (Paris).
16/11/2028 prise son d’un long
métrage (forêt domaniale
d’Orléans).
ARTE
20h50. L’homme et la Lune.
Documentaire. 1 - Fille de la
Terre. 2 - Déesse de la nuit.
3 - Un nouveau continent ?.
23h30. Opération Lune.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Le monstre. Vendetta.
22h45. NCIS : Los Angeles.
Série. Pas de fumée sans feu.
Le corbeau et les cygnes. Le
bon, la brune et les diamants.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Bernard Mabille
à l’Olympia - 30 ans
d’insolence !. Spectacle.
23h05. Bernard Mabille
sous toutes les coutures.
TMC
20h20. Handball : France /
Serbie. Sport. Championnat
du monde Masculin - Tour
préliminaire. 22h20.
90’ Enquêtes. Magazine.
W9
20h55. Les Simpson. Dessins
animés. Fastcarraldo. Burns
est piqué. Lisa, la reine du
drame. Prenez ma vie, je vous
en prie. 22h25. Les Simpson.
NRJ12
21h00. The Big Bang Theory.
Série. Coup de pied fœtal et
fièvre acheteuse !. Une vérité
approximative. 21h50. The
Big Bang Theory. Série.
C8
21h00. Les duos impossibles
de Jérémy Ferrari. 5e édition.
23h30. Hallelujah bordel !.
Spectacle.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. La part
du doute. 22h35. Joséphine,
ange gardien. Téléfilm.
6TER
21h00. Rénovation impossible. Documentaire. C’est pas
de la tarte. Une affaire de
famille. 22h40. Rénovation
impossible. Documentaire.
21h00. M. Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping. Série. 2 épisodes. 23h00. M. Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping.
LCP
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. L’amour, c’est mieux
à deux. Comédie. Avec
Manu Payet, Clovis Cornillac.
22h35. Young Adult. Film.
20h55. Le mariage de mon
meilleur ami. Comédie. Avec
Julia Roberts, Rupert Everett.
22h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 5
20h50. Chambord 1519 - 2019 :
la renaissance. Documentaire.
21h45. Les gardiens du Paris
souterrain. Documentaire.
22h40. L’ultime voyage des
Romanov. Documentaire.
FRANCE 3
PARIS PREMIÈRE
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. La femme interdite.
Avec Neil Dudgeon, Annette
Badland. 22h30. Inspecteur
Barnaby. Téléfilm. Colère
divine.
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 01h25. The Americans.
Série. 2 épisodes.
CANAL+
21h00. Football : Marseille /
Monaco. Sport. Ligue 1
Conforama - 20e journée.
23h00. Canal football club
le débrief. Magazine.
23h15. J+1. Magazine.
ARTE
20h50. Il y a des jours...
et des lunes. Comédie sentimentale. Avec Vincent Lindon,
Patrick Chesnais. 22h50.
Ciel d’octobre. Film.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Vêtements, aliments, produits
neufs : révélations sur un gaspillage industriel scandaleux.
Présenté par Julien Courbet.
23h05. Enquête exclusive.
Magazine. Liban : la vie et la
fête malgré le chaos.
CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
Calomnie. Le purgatoire.
Vieux démons. 23h30.
La première fois. Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
TMC
6TER
21h00. Twilight chapitre 2 :
Tentation. Fantastique.
Avec Kristen Stewart, Robert
Pattinson. 23h10. Twilight
chapitre 1 : Fascination. Film.
W9
NRJ12
21h00. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Jean-Marc et Isabelle.
22h35. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
C8
21h00. Discount. Comédie.
Avec Olivier Barthélémy,
Corinne Masiero. 23h00.
Enquête sous haute tension.
Retrouvez
tous les jours
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adresses de
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
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déclarez
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(cours, association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
La reproduction de
Contactez-nous
Professionnels,01 87 39 80 59
Particuliers, 01 87 39 84 80
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nos petites annonces
est interdite
sur notre site
http://petites-annonces.liberation.fr
rubrique entre-nous
Le temps restera bien gris pour cette
matinée avec de nombreux nuages et des
averses neigeuses sporadiques à basse
altitude du Massif central au Grand-Est.
L’APRÈS-MIDI Quelques averses sont encore
possibles du Centre-est au Nord, sous forme
de neige dès 400 à 500 m et de nouvelles
précipitations arrivent au nord de la Loire
avec de la pluie et de la neige.
DIMANCHE 13
La limite pluie/neige remonte aux alentours
de 1200 à 1300 m des Vosges au nord des
Alpes.
L’APRÈS-MIDI Les plus fortes précipitations
se concentrent sur le nord des Alpes avec
des cumuls de neige qui deviennent
importants. Des averses sont possibles du
Sud-Ouest au Nord-Est, mistral et tramontane soufflent fort près de la Méditerranée.
Lille
1,5 m/11º
Lille
2,5 m/11º
0,6 m/11º
1,5 m/11º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/8º
1 m/9º
Bordeaux
Toulouse
Dijon
Nantes
Lyon
0,6 m/11º
Strasbourg
Brest
Orléans
21h00. Les canons de
Navarone. Film de guerre.
Avec Gregory Peck, David
Niven. 23h45. Les douze
salopards - Mission suicide.
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Le dessous
des cartes. La fin du monde.
23h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Le dernier
des cinq. La bonne mort.
21h00. Point Break - Le crime
n’a plus de limites. Action.
Avec Edgar Ramirez, Luke
Bracey. 22h55. Banzaï. Film.
XIXe et Moderne
avant 1960
SAMEDI 12
21h00. Jason Bourne. Action.
Avec Matt Damon, Tommy Lee
Jones. 23h25. La mémoire
dans la peau. Film.
FRANCE 2
tableaux
anciens
20h55. Les oubliées. Série.
Nathalie, disparue le 2 mai
1991. Elsa, disparue le 24 mai
2005. 22h50. Les oubliées.
Série.
21h00. Vivre ensemble.
Documentaire. 21h52. Un
monde en docs. Magazine.
22h29. French Bashing.
Documentaire.
Ecrivain aux éditions de
l’Olivier, je fais un livre sur
l’abstinence sexuelle,
voulue ou subie. Je
cherche des témoignages
- bien sûr anonymes.
contact: fb, insta ou
emmanuellerichard888@
hotmail.com
Achète
RMC STORY
À LA TÉLÉ DIMANCHE
21h00. No Country for Old
Men. Thriller. Avec Tommy
Lee Jones, Javier Bardem.
23h05. True Grit. Western.
Avec Hailee Steinfeld, Jeff
Bridges.
DISQUAIRE SÉRIEUX
ACHÈTE DISQUES
VINYLES
33 TOURS ET 45 TOURS
TOUS STYLES
MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE,
MUSIQUES DU MONDE,...
AU MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE.
TEL : 06 08 78 13 60
CHÉRIE 25
MESSAGES
PERSONNELS
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
MUSIQUE
IP 04 91 27 01 16
FRANCE 2
21h00. Destination
Eurovision. Divertissement.
Présenté par Garou.
23h55. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec Mounir
Mahjoubi, Yann Moix, le père
Pierre Vignon, Patrick Timsit…
Entre-nous
entrenous-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
Lyon
Bordeaux
1 m/11º
Nice
Montpellier
Marseille
Toulouse
Nice
Montpellier
Marseille
1 m/11º
1,5 m/13º
CHÉRIE 25
21h00. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Ultime
thérapie. 22h55. Crimes.
-10/0°
RMC STORY
20h55. Rocky Balboa.
Comédie dramatique. Avec
Sylvester Stallone, Burt Young.
22h45. Detective Dee 2 :
La légende du dragon des
mers. Film.
LCP
21h00. Rembob’ina.
Magazine. Strip-tease.
22h15. Circo. Magazine.
Danièle Hérin, députée
“ La République en marche “.
1/5°
Soleil
Agitée
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
16/20°
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
3
6
6
4
4
1
3
9
10
11
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Durant le tournage du film Camille de Boris Lojkine, fin novembre, près de Bangui en Centrafrique. PHOTO MICHAEL ZUMSTEIN. AGENCE VU
Pages 32-33 : Plein cadre / Paul Reas, tout un rayon
Page 34 : Ciné / Rohmer par Marie Rivière et Pascal Greggory
Page 35 : Série / «Bandersnatch», c’est vous qui voyez
Centrafrique, premières prises
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Comédiens et figurants jouent les rôles d’anti-balaka, miliciens s’opposant aux Sélékas, dans une scène tournée fin novembre en périphérie de Bangui.
Les acteurs Bruno Todeschini (Mathias) et Nina Meurisse (Camille Lepage) sur le tournage, à Bangui.
Lors de la reconstitution d’une scène de massacre, un assistant régie place
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e du sang sur un figurant.
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«Camille», bande
originale à Bangui
Fin novembre s’achevait en République
centrafricaine le tournage d’un film inspiré de la
mort, en 2014, de la photoreporter Camille Lepage.
Son réalisateur, Boris Lojkine, s’est entouré
de locaux formés pour l’occasion et a tourné
sur les lieux de la disparition de la jeune femme,
encore hantés par les déchirures du pays. Une
expérience vécue par tous entre deuil et exutoire.
Par
MARIA MALAGARDIS
Envoyée spéciale à Bangui
(République centrafricaine)
Photos
MICHAEL ZUMSTEIN. VU
«L
es morts, vous pouvez ouvrir les
yeux», lance une voix à la cantonade. Ils s’exécutent aussitôt.
Christian s’étire lui aussi. Ne peut
s’empêcher de faire une grimace ironique face à
cette situation incongrue: des figurants jouant de
faux cadavres, si près des vrais. Ceux qui reposent
dans les salles adjacentes du couloir de cette
morgue, à Bangui, capitale de la République
centrafricaine. Dans l’immédiat, il faut bien interrompre le tournage: la chambre froide est tombée
en panne. Un appel à la radio nationale vient de
demander aux proches des défunts de venir d’urgence récupérer les corps, les vrais. Dans la chaleur
moite et poisseuse de cette fin de matinée, des familles affluent soudain, trop préoccupées pour s’intéresser aux projecteurs et caméras qui encombrent
le couloir. «Mais qu’est ce qu’on va faire du corps,
alors qu’on n’a pas encore l’argent pour l’enterrement ?», se lamente, affolée, une jeune femme,
avant d’ajouter : «La mort, tu ne t’y prépares jamais.» Les faux cadavres le savent bien. Eux aussi
rejouaient un drame réel, un rendez-vous inattendu avec la mort. Celui qui s’est déroulé le 5 décembre 2013. Une journée d’horreur, restée dans
toutes les mémoires de ce pays déchiré.
Improvisation
A l’époque, Bangui se trouve sous la coupe de la Seleka, une rébellion hétéroclite venue du nord musulman. Indisciplinées, les troupes commettent de
nombreuses exactions. La communauté internationale s’inquiète, la France se prépare à intervenir.
Quand soudain, des milices d’autodéfense chrétiennes, les anti-balaka, prennent d’assaut la ville.
S’en suivra une orgie sanguinaire sans précédent.
Même dans un pays habitué aux mutineries et
coups d’Etats. Mutilations, viols, pillages… Bangui
s’embrase dans une ivresse de meurtres et de destructions. Ce 5 décembre, justement, un groupe de
journalistes français s’était rendu dans cette morgue pour évaluer l’ampleur du désastre. Parmi eux,
Camille Lepage, une photoreporter française, ré-
L’idée, c’était juste de proposer une formation, avec
des courts métrages à la clé, à des jeunes de Bangui.
Histoire d’offrir quelque chose en retour à ce pays où
il n’y a pas d’industrie du cinéma», rappelle ce cinéaste de 49 ans, lui-même autodidacte, qui dans
une vie précédente a été pendant dix ans prof de
philosophie.
A Bangui, le projet de formation enthousiasme tout
de suite Olivier Colin, le directeur de l’Alliance française, qui sera un rouage indispensable dans toute
la genèse du film. A Paris, Lojkine sollicite l’aide des
Ateliers Varan, institution réputée pour ses formations exigeantes au documentaire (lire page 31).
«Pendant ce stage de deux mois, on s’est vite senti très
proches. Leur participation au tournage s’est imposée comme une évidence», explique Lojkine, assis ce
matin-là sur la véranda de l’hôtel Oubangui où loge
l’équipe. C’est à peine s’il remarque, sur les canapés
voisins, les hommes aux biceps recouverts de tatouages gothiques qui conversent en russe. Un peu
plus loin, quatre Polonais aux crânes rasés cherchent à se rendre dans une mystérieuse mine de diamants au centre du pays. Personne ne semble
s’émouvoir lorsqu’un serveur évoque des tirs à
l’aube dans l’enclave musulmane du quartier de
PK5. Malgré sa vue féerique sur les rives du fleuve
éponyme, l’Oubangui s’offre d’emblée comme un
monde incertain où cohabitent des mercenaires
russes –Moscou étant le nouvel allié du régime–,
des diamantaires polonais et une équipe de
tournage immergée dans une réalité où le passé
revient sans cesse en boomerang hanter le moindre
décor. Plane comme une ombre dans le regard des
figurants et des assistants centrafricains associés
au film.
cemment installée dans le pays. Cinq ans plus tard,
en cette fin novembre, elle a le visage de l’actrice
Nina Meurisse dans le deuxième long métrage de
Boris Lojkine, qui retrace ce destin tragique.
L’histoire est désormais connue : quelques mois
plus tard, Camille partira avec une de ces milices
anti-balaka en province, dans cet immense et
imprévisible «arrière-pays», comme on appelle le
territoire grand comme la France et la Belgique réunies, auquel Bangui est adossé. Le 11 ou le
12 mai 2014, le groupe, qui circule à motos, tombe
dans une embuscade sur une route isolée. A 26 ans,
Camille meurt dans des circonstances encore mal
élucidées. Sa courte vie reflète néanmoins un engagement, et la rencontre entre une jeune femme venue d’Angers et un pays emporté par un torrent de
violences. C’est ce drame, et plus encore cette
confrontation entre deux mondes, qu’évoque le
film de Boris Lojkine, déjà remarqué avec Hope,
sorti en 2015, qui narrait le destin de migrants africains en route vers l’Europe à la manière d’un docu- Retenir ses larmes
mentaire, avec des acteurs amateurs filmés sur les Dans le quartier Socoda, un bâtiment en ruines sert
lieux mêmes de leur traversée.
de décor pour reconstituer la destruction d’une
Cette fois-ci encore, le pari était donc de tourner sur mosquée de la ville, que les photos de Camille ont
place, à Bangui, alors même que la situation, immortalisé. La maison appartient à Yvette, jolie
cinq ans plus tard, y demeure volatile. Moins meur- quadragénaire vêtue d’une robe au gris fané. «Notre
trière peut-être, mais toujours violente, instable, fra- maison a été détruite bien avant les derniers événegile. «Avec un petit budget, une équipe resserrée, ments, explique-t-elle. Lors de la prise du pouvoir
consciente du challenge: venir passer deux mois dans du président Bozizé en 2003.» Dix ans plus tard, il
un pays imprévisible. Certains ont accepté avec en- sera lui-même renversé par la Seleka. Un malheur
thousiasme, d’autres se sont désistés, jusqu’au dernier en chasse l’autre en Centrafrique. «Ce qui ne change
moment», précise le cinéaste alors que le tournage pas, c’est la misère», lâche Yvette, qui dort à même
touche à sa fin. Il y aura donc Antonin, Bojina, Elin, le sol avec une vingtaine de ses proches dans le
«JB», Pierre, Jan, Marco, Hélène, Xavier, tous «tentés dernier petit réduit de la demeure familiale encore
par l’aventure». Et aussi une poignée d’acteurs pro- recouverte d’un toit.
fessionnels, une première pour Boris Lojkine: outre Le mari d’Yvette est mort pendant la dernière crise,
Nina Meurisse, sont présents Bruno Todeschini, «tué par la Seleka». Elle l’évoque en passant,
Grégoire Colin et Augustin Legrand. Lesquels seront comme une fatalité, tout en observant la scène de
parfois décontenancés par l’improvisation souvent carnage qui s’improvise dans ce qui reste de sa
exigée par le cinéaste qui, au dernier moment, va maison. Des jeunes font tomber des tôles en
décider d’intégrer à son équipe des jeunes Centrafri- hurlant, un feu brûle. Le vacarme attire de nomcains plus ou moins néophytes.
breux badauds, visiblement ébahis de revivre ces
Parmi eux, Christian, le faux cadavre de la morgue, scènes si familières. Un graffiti a été rajouté sur un
qui sera également machiniste sur le tournage. mur, un de ceux que l’on voyait beaucoup à l’époMais aussi Tanguy, Elvis, Bertille, Leila, Marlyse, que : «On ne veut plus des misilmans» (sic). ChrisRafiki… Ils seront dix en tout à inscrire leurs noms tian a soudain du mal à retenir ses larmes. Contraiau générique. A la fois assistants et acteurs, selon rement à ce que peut suggérer son prénom, il est
les besoins. «Après coup, je me rends compte que je musulman lui aussi. Fils d’un imam, vite perçu
n’aurais jamais pu faire le film sans eux, reconnaît comme un «traître» par la Seleka, car réticent à
Boris Lojkine. Mais au dépar t, ce n’était pas prévu. faire allégeance aux rebelles après Suite page 30
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Suite de la page 29 leur prise du pouvoir. Avec sa
famille, le jeune homme a dû fuir Bangui, bien
avant les événements de décembre 2013. Réfugié
de l’autre côté du fleuve, en république démocratique du Congo (RDC), Christian a pourtant su comment, à partir du 5 décembre, toute la minorité musulmane a été pourchassée, stigmatisée, identifiée
collectivement à la Seleka par les miliciens anti-balaka. «Ils décapitaient même les cadavres, leur coupaient le sexe et le brandissaient en trophée», se
souvient Rafiki qui, bien que chrétien, sera lui aussi
attaqué par les anti-balaka en septembre 2016. «Ils
ont tiré trois fois sur moi et m’ont laissé pour mort»,
précise le jeune homme, second assistant-réalisateur sur le tournage, qui vivait, à cette époque, chez
un commandant de la gendarmerie auquel les miliciens vont reprocher d’avoir arrêté un de leurs
chefs. Touchée par l’émotion de Christian, Bertille
soupire: «Tant de mosquées ont été détruites comme
ça… La dernière, il y a seulement six mois lors d’une
nouvelle poussée de violence, rappelle la jeune
femme de 24 ans, qui affiche un look de garçon
manqué et assiste «JB» sur la lumière pendant le
tournage. Dans ma famille, on m’a toujours appris
à ne compter que sur moi. Mais pendant la crise,
tous les chrétiens ont quitté mon quartier à PK5. Je
suis restée et ce sont mes voisins musulmans, avec
lesquels j’ai grandi, qui m’ont protégée. Musulmans,
chrétiens. Tout ça, ce sont des manipulations politiques…», lâche-t-elle, désabusée. «Nina, s’il te plaît,
regarde vraiment ce que tu es censée photographier», exige au même moment une voix dans le
mégaphone s’adressant à l’actrice qui joue Camille.
Epoque bénie
Que retient-on d’un conflit? Un cliché qui montre
l’horreur? Les photographes présents sur place se
sont souvent posés la question, se sont parfois autocensurés. Le scénario évoque ces interrogations qui
ont donné lieu à d’interminables discussions chez
Freddy où logeaient, à l’époque, la plupart des journalistes français présents sur place. Freddy est,
encore aujourd’hui, une personnalité locale. Un
ancien militaire à la retraite, propriétaire du Relais
des chasses, hôtel-restaurant bien connu en ville.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Dans le film, c’est Olivier Colin, le directeur de
l’Alliance française qui tient, plus ou moins, le rôle
dévolu à Freddy. Le tournage de ces scènes-là aura
lieu dans un restaurant voisin: l’Equateur, ouvert
il y a bien longtemps par une ancienne «claudette»,
l’une des danseuses de Claude François dans les années 70. Jean-Michel et Jackie, couple franco-centrafricain qui l’a racheté en 2009, évoquent avec nostalgie l’époque bénie où la paix régnait en ville.
En 2012, ils ont même ouvert sur les bords du fleuve
un dancing, très fréquenté le week-end, le Bangui
Plage. Entièrement pillé et détruit un an plus tard,
à l’arrivée de la Seleka dans la capitale. Le couple
passe alors une semaine terré au premier étage du
restaurant. «Allongés par terre à chaque fois que ça
tirait», se souvient Jean-Michel, originaire de Besançon, qui a mal vécu «l’abandon total de l’ambassade de France» à l’époque.
Un peu plus loin, Elvis observe, le visage crispé, le
tournage de la scène où des journalistes français suivent à la télé l’intervention de François Hollande annonçant l’envoi de troupes en Centrafrique. «Ça me
fait mal de revoir ça, confie l’assistant accessoiriste.
Je me souviens bien de ce discours télévisé. Ce soir-là
j’avais eu les larmes aux yeux, il y avait un tel espoir!
Mais les militaires français sont repartis au bout de
deux ans, sans rien régler. En dehors de Bangui, le
pays est toujours sous la coupe des chefs de guerre.
Et même ici, en ville, on sent cette colère latente qui
peut ressurgir à tout moment», murmure Elvis.
En face de l’Equateur, l’ancien cinéma le Club, avec
son écran panoramique, a été reconverti en église
évangéliste. La quête de Dieu est omniprésente à
Bangui. Devant la porte, Mario, le pasteur d’origine
mozambicaine, déplore «la perte des valeurs qui a
instillé le poison de la division». Surgit soudain
Christian qui le salue chaleureusement. «Le père
Mario m’a beaucoup conseillé pour le court métrage
que j’ai réalisé, après ma formation, sur les enfants
des rues. Il les connaît bien !» explique le jeune
homme. Les «godobe», comme on les appelle à
Bangui, sont nombreux à traîner aux alentours de
L’Eglise du Christ universelle où le père Mario officie. «Ce film, c’est une bonne chose. Le cinéma est
une aventure collective», énonce solennellement
Le fleuve Oubangui qui traverse Bangui, la capitale centrafricaine. PHOTO MICHAEL ZUMSTEIN. VU
le pasteur, les yeux tournés vers le ciel qui vire à
l’orange flamboyant, juste avant que la nuit ne
tombe comme un rideau.
Ce soir-là, le fantôme de Camille plane à nouveau
comme une ombre. «Il m’a fallu entrer dans cette
histoire pour me rendre compte combien cette fille
était forte, dotée d’une véritable empathie pour les
gens d’ici», confesse Fiacre, 25 ans. Il joue le rôle de
Cyril, l’étudiant tourmenté, ami de Camille dans
le film. Un personnage en réalité imaginé pour les
besoins du scénario. Repéré lors d’un match de foot
en ville, Fiacre n’avait jamais songé à participer à
un film. Lui, plutôt méfiant, facilement désabusé
face à la situation dans son pays, ce chaos persistant «dont tant de gens profitent», s’est finalement
pris au jeu. «Quand je vois Fiacre. Cette colère qu’il
montre dans certaines scènes. Il ne mime pas, il exprime ce qu’on a tous ressenti à un moment ou un
autre», note Christian.
Gaieté insubmersible
La hantise du passé est pourtant loin d’être le seul
ressort qui anime les jeunes pousses centrafricaines, propulsées dans une fiction dont le tournage
n’aura duré qu’une saison. Sans leur énergie farouche, leur gaieté insubmersible, l’épilogue de l’aventure en question aurait d’ailleurs été bien amer. Que
peut-il rester en effet de cette rencontre entre deux
mondes dans un pays aussi instable? Il y a pourtant
ce lien, presque un pacte, qui les soude désormais:
«Au sein du groupe centrafricain, on est devenu très
complices, très proches. On veut continuer à faire
des films. Et on va s’entraider, se soutenir», assure
Bertille.
En Centrafrique, il existe une formule typique
quand on se salue : «On est ensemble». Elle est
d’ailleurs évoquée dans une scène du film, lorsque
Cyril (Fiacre) explique à Camille : «Ça veut dire
qu’on se soutient, qu’on ne se lâchera pas.» A l’image
de ce que professe ce groupe réuni lors du tournage.
Aucun d’eux n’a connu Camille Lepage. Mais à la
faveur du film qui lui est consacré, tous ont une certitude, quand bien même ce ne serait là qu’un idéal
dans ce pays démuni: le cinéma fait désormais partie de leurs vies. •
Ci-dessus : Tanguy
Djaka, troisième
assistant
réalisateur, formé
par le programme
des Ateliers Varan,
organise
la préparation
d’une scène.
A droite : Leila
Thiam pose avec
les personnages
de son prochain
documentaire.
PHOTOS MICHAEL
ZUMSTEIN. VU
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T
rès vite sur le tournage
centrafricain du Camille de
Boris Lojkine (lire pages précédentes), on les a collectivement
surnommé «les Varans», en référence aux Ateliers Varan, institution parisienne qui avait accepté,
un an plus tôt, fin 2017, d’envoyer à
Bangui des formateurs afin d’initier
aux métiers du cinéma 11 stagiaires
du cru, sélectionnés parmi 140 candidats. Par la suite, ils participeront
tous au tournage de Camille, à une
seule exception près : Mahamat
Benamou, embauché au même moment par une organisation humanitaire en province. Difficile de
renoncer à un poste rémunéré et
stable dans un pays si pauvre, où le
cinéma apparaît souvent comme
une utopie.
Parmi les «Varans», certains avaient
pourtant déjà touché à une caméra
avant même cette formation providentielle: Elvis Ngaibiro, 32 ans, cinéphile convaincu, a ainsi réalisé
un premier court métrage après
avoir achevé ses études de géologie
«pour rassurer [ses] parents». Quant
à Tanguy Djaka, 34 ans, il a beau travailler comme informaticien à l’Assemblée nationale, il est aussi
l’auteur de deux courts métrages.
Enérgie insolente. Du côté des
Ateliers Varan, c’est finalement une
sorte de retour aux sources. Comment oublier qu’ils ont été créés,
en 1981, par Jean Rouch, cinéaste et
figure mythique du documentaire
en Afrique, trois ans après que ce
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Regards et essais
sur un pays sans cinéma
En amont de «Camille», des stagiaires centrafricains ont été formés
aux métiers de l’image par les Ateliers Varan. Leurs documentaires,
projetés à Paris fin janvier, offrent une lecture intime d’une nation
mal connue et dépourvue d’industrie cinématographique.
dernier fut sollicité par le jeune Etat
indépendant du Mozambique pour
l’aider à former des réalisateurs locaux à l’art du cinéma «au plus proche du réel» ? Trente-huit ans plus
tard, l’expérience se renouvelle
donc au cœur de l’Afrique. Dans cet
immense territoire enclavé, souvent
synonyme de massacres à répétition, de malnutrition extrême, de
sous-développement endémique,
malgré ses immenses richesses
minières. La réalité d’un pays se
résume-t-elle à des statistiques
déprimantes et à une série d’épisodes tragiques ?
La force incroyable des courts métrages réalisés en fin de formation
par les «Varans» centrafricains,
comme les projets qu’ils doivent
achever en avril, c’est de montrer ce
pays blessé de l’intérieur. D’offrir un
regard plus intime, humain, mais
aussi plus complexe sur un pays finalement méconnu. Dans son
deuxième court métrage, Leila
Thiam, 31 ans, se propose ainsi de
Mbi Na Mo («Toi et moi») de Rafiki Fariala. PHOTO ATELIERS VARAN
filmer la vie d’un quartier de Bangui
où chrétiens et musulmans, loin des
conflits censés les opposer depuis 2013, ont décidé de reconstruire
ensemble leurs maisons. Sur place,
les traces des violences passées sont
pourtant encore visibles: beaucoup
d’habitants, qui ont fui à l’époque,
ne sont toujours pas rentrés et, malgré les bonnes volontés réconciliatrices, la plupart des maisons sont
encore en ruines,désormais envahies par les hautes herbes.
Les «événements», comme on désigne pudiquement à Bangui la crise
sanglante de 2013-2014, s’insinuent
souvent à l’arrière-plan de ces
courts métrages. Celui de Tanguy
Djaka évoque ainsi l’errance d’un
jeune combattant démobilisé qui
peine à trouver son destin dans ce
pays, oscillant toujours entre guerre
et paix, plombé par la misère. «J’ai
eu du mal à le convaincre, il était
très nerveux, en colère, même pendant le tournage», confesse Tanguy.
Alors qu’à Bangui, tous les cinémas
sont désormais fermés, le jeune réalisateur avait prévu, fin novembre,
d’organiser une projection en plein
air dans un quartier populaire. Au
dernier moment, elle sera annulée
en raison d’un nouveau regain de
tensions dans une zone voisine.
Reste qu’à travers ces petites lucarnes de la vie quotidienne en République centrafricaine, s’esquisse
aussi un autre pays qui sait faire
preuve de résistance et d’une énergie insolente, comme le soulignent
les deux films consacrés aux femmes commerçantes, réalisées par
Bertille Ndeysseit et Marlyse Yotomane. Acculées à la survie, ces véritables combattantes évoluent dans
un monde où les hommes, «ces
fainéants» peste l’une d’elle, sont
singulièrement absents.
Est-ce un hasard ? Marlyse et
Bertille, tout comme Leila, se révèlent farouchement attachées à leur
indépendance. Elles ne cachent pas
une certaine méfiance vis-à-vis des
hommes, «ces casse-tête», persifle
Docta Jefferson de Elvis Ngaibino. PHOTO
Leila. «Eux qui, dès l’adolescence,
insistent si souvent pour que tu leur
prouves ton amour en tombant enceinte», s’indigne Bertille. «Je préfère être seule plutôt que de quémander de quoi vivre à un homme»,
renchérit Marlyse, veuve récente
d’un médecin et qui élève, désormais seule, ses trois enfants.
Vocations. L’argent est une obsession quotidienne dans ce pays démuni. Une hantise qu’on retrouve
d’ailleurs dans tous ces courts métrages. Il y a pourtant aussi des rires
qui fusent dans ce monde sans pitié.
Comme dans le premier court de
Leila, consacré à la section des femmes d’un hôpital de Bangui, sélectionné cette année dans deux festivals au Maroc et en Suisse. Mbi Na
Mo («Toi et moi»), le documentaire
très tendre de Rafiki Fabiala, qui suit
un très jeune couple dans l’attente
de son premier bébé, a lui été sélectionné au prochain Fipadoc qui se
déroulera fin janvier à Biarritz. Encore étudiant, mais déjà connu
comme une star du slam local, Rafiki a découvert que «le cinéma est
plus fort que la musique pour faire
passer un message», dit-il. A Bangui,
des vocations sont ainsi nées ou se
sont confirmées. «Cette aventure
humaine tient un peu du miracle»,
rappelle Boris Lojkine. Le 28 janvier,
«les Varans» seront à l’honneur au
cinéma le Louxor, à Paris, où leurs
courts métrages feront l’objet d’une
projection spéciale.
M.M. (à Bangui)
ATELIERS VARAN
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PAUL REAS
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IMAGES / PLEIN CADRE
Bien saignant
Par
SANDRA ONANA
C’
est une orgie bouchère,
une débauche de bidoche.
De la viande à n’en plus finir, compartimentée dans
ses étals, emmaillotée dans du film plastique. Elle s’entasse à profusion, vient grimper jusqu’au plafond, dans le reflet oblique
des miroirs qui démultiplient la marchandise en trompe-l’œil. A gauche, de l’agneau,
à droite, du porc. Au milieu, une cliente indécise, soucieuse de faire bonne chère. De
dos, elle farfouille dans la cochonnaille, délibérant peut-être intérieurement entre carré
de côtes et filet mignon. Se doute-t-elle de
l’effet comique provoqué par son invraisemblable pull sur lequel s’alignent des cochons
en rangs d’oignon? Piégés dans la maille du
tricot, ces gorets sériels ignorent tout du
charnier environnant.
En scrutant les rayons d’hypermarchés, Paul
Reas pensait documenter la montée du consumérisme en Grande-Bretagne dans les années 80. Sans doute n’imaginait-il pas vivre,
aussi, les dernières heures d’insouciance
d’un carnisme désinhibé, trois décennies
avant les assauts des militants végans contre
les vitrines des bouchers-charcutiers. Cet
instantané d’une cliente en quête de gibier
fait d’ailleurs écho au portrait d’un jeune employé d’abattoir immortalisé quelques années plus tôt par le photographe, exhibant
deux têtes de cochon coupées tandis que
pend, en arrière-plan, une carcasse de bête.
Dans son livre Fables of Faubus, l’Anglais
compile trente ans de photos inédites prélevées dans ses travaux ultérieurs. Il y ausculte les mutations socio-économiques qui
ont affecté la classe ouvrière britannique
de 1982 à 2012, entre déclin de l’industrie
minière et essor de la distribution de masse.
Avec la série «I Can Help» (1988), d’où est
tiré cet étalage de boucherie décadente, la
couleur fait une irruption flashante après
deux séquences de clichés noir et blanc. Le
rose et le rouge baignent l’image de consommateurs affairés en territoire carnivore,
comme pris dans les entrailles de la grande
distribution. Le lard et les chairs crues
luisent sous le néon des rayonnages, barrés
par des bandes de graisses. Les tons tendres
des jambons répondent au vermeil saignant
des gigots.
Ainsi Paul Reas dépeint-il une société livrée
à des occupations d’emplettes et de ripaille,
après la fermeture des carrières et l’extinction des hauts fourneaux. Il saisit la bousculade des supermarchés et le chahut des centres commerciaux, avec leurs files d’attente
aux caisses, leurs fast-foods où manger sur
le pouce, leurs dédales de parkings. Dans
ces temples consuméristes, l’abondance de
la mangeaille traduit le débordement des
appétits. La voracité de la fièvre acheteuse
arborant le chariot pour totem. •
(1) Editions GOST Books, 240 pp., 43 €.
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BD «L’ART?», PRÉCIS PRÉCIEUX
Tous les jeudis, sur Libé.fr, la chronique «la Prime à la case»
s’intéresse à une BD vue par le petit bout de la lorgnette.
Cette semaine, un manifeste déguisé en faux manuel d’arts. Dans l’Art ?, qui paraît
chez Atrabile, la jeune Américaine Eleanor Davis fait mine de singer les manuels
scolaires en délimitant les formes, les couleurs et la comestibilité de l’art
avant de faire naître discrètement un récit et de répondre de façon personnelle
et politique à l’absurde question «pourquoi l’art ?». DESSIN ELEANOR DAVIS
LIBÉ.FR
Ciné/ Rohmer «était fasciné
par les débuts des jeunes
dans la vie active»
A l’occasion d’une rétrospective
à Paris, de ressorties en salles
et d’une programmation
spéciale sur Arte, rencontre
avec Marie Rivière et Pascal
Greggory, deux des acteurs
fétiches du cinéaste.
P
roducteur, dialoguiste, metteur
en scène, Eric Rohmer faisait
tout sur ses propres films, et
même passer le balai quand il
était nerveux. Mais ce qu’il faisait comme nul
autre, c’était de révéler des acteurs en leur
soumettant des rôles miroirs, puissamment
attractifs. De Fabrice Luchini à Arielle
Dombasle en passant par Pascale Ogier, Marie
Rivière et Pascal Greggory, nombreux sont
ceux qui ont débuté au cinéma grâce à lui. A
l’occasion d’une rétrospective à la Cinémathèque française, à Paris, de ressorties en salles
et d’une programmation spéciale sur Arte,
rencontre avec deux de ses acteurs fétiches.
solitude mais elle n’avait jamais été un sujet.
Le film était une tentative de capter le temps
réel, mon présent, sans préméditation.
Personne ne savait ce qui allait se passer.
Rohmer n’avait pas fait de repérages, ne
connaissait pas les lieux où on allait tourner,
il avait juste demandé à Rosette –l’une de ses
actrices– si elle pouvait nous accueillir à Cherbourg. Tout était improvisé, c’était assez audacieux de me choisir, car je parle peu, je m’exprime mal, je n’ai pas de bagou. La seule chose
dont on était certains, c’était que le film se terminerait sur mon personnage et un garçon regardant le rayon vert. On était filmés en contrebas d’un talus et la mer n’était évidemment
pas en face de nous, mais derrière… c’est
quand même du cinéma. Contrairement à
Delphine que j’interprète, je n’ai donc jamais
vu le rayon vert! Cette fin de journée, Eric était
d’extrême mauvaise humeur car, à cause du
coucher du Soleil, on avait trente secondes
pour tourner une prise décisive. Quand j’ai découvert le film, Delphine m’est apparue totalement étrangère à moi, aussi bien physiquement que dans ce qu’elle dit. Tandis que
lorsqu’on tournait, je n’avais pas le sentiment
de jouer un personnage, mais d’offrir à Eric ce
qu’il attendait. J’étais heureuse de dire des
choses tristes parce qu’il les sublimait. Par la
suite, le Rayon vert a reçu le lion d’or à Venise,
et j’ai été complètement identifiée à ce film.
Pendant la projection de gala, j’entendais la
respiration retenue des spectateurs. Quand je
crie “oui” dans le silence en voyant la fameuse
lumière verte, c’est d’une impudence totale,
bien plus que si je m’étais mise nue. Rohmer
Marie Rivière
Actrice dans la Femme de l’aviateur,
le Rayon vert et Un conte d’automne.
Auteure du documentaire
En compagnie d’Eric Rohmer.
«J’aurais pu ne pas être actrice. J’avais le désir
de l’être mais, si je n’avais pas rencontré Eric
Rohmer, cela ne serait sans doute resté qu’un
rêve. Après avoir vu l’Amour l’après-midi, je lui
avais envoyé une petite photo de moi en short,
avec des sabots, les cheveux ultracourts et une
lettre. Je n’avais aucune idée d’à quoi devait
ressembler une actrice, et j’avais posté la seule
photo que j’avais. Il m’a appelée, la voix fut le
premier lien, et on a commencé à se voir très
régulièrement. Je n’ai pas le souvenir qu’il me
posait des questions intimes. On parlait de
tout et de rien, autour d’un thé. J’étais en galère, car sans logement, et Rohmer m’a dépannée en me trouvant une sous-location de souslocation, qui sert de décor dans la Femme de
l’aviateur: c’est la chambre de François, mon
amoureux éconduit. Quand j’ai lu le script, j’ai
dit à Rohmer que je trouvais mon personnage
épouvantable. Il m’a dit: «“Certes, mais elle est
particulière. Elle refuse le couple.” J’ai compris
qu’il s’agissait d’une histoire personnelle qui
datait de sa prime jeunesse. Il m’offrait le rôle
pour me changer les idées, parce que je venais
de me faire plaquer par un acteur dont j’étais
très amoureuse. On a beaucoup répété, car il
voulait être certain que j’étais capable de pleurer pile au bon fragment de phrase au milieu
d’un monologue, et qu’on ne faisait qu’une
prise. Je n’ai jamais entendu nos conversations restituées dans un film.
«Dans le Rayon vert, certes, il est attentif à ma
Vincent Gauthier et Marie Rivière dans le Rayon vert (1986). FILMS DU LOSANGE
Arielle Dombasle et Pascal Greggory dans Pauline à la plage (1983). PHOTO TCD
appréciait la modération, et pourtant il lui est
arrivé, à trois reprises, de me surprendre par
des propos qui rompaient avec sa retenue. Je
lui avais demandé pourquoi, sur le Rayon vert,
l’équipe technique était féminine. Il m’avait
répondu: “Parce qu’elles mangent moins!” Une
autre fois, il m’avait lancé: “Quand on ne peut
faire l’amour avec quelqu’un, on fait un film
avec elle.” J’avais été estomaquée. Quant à la
troisième phrase, je ne la répéterai jamais.»
Pascal Greggory
Au théâtre, acteur dans la Petite
Catherine de Heilbronn de Kleist
et dans Trio en mi-bémol. Acteur dans
le Beau Mariage, Pauline à la plage
et l’Arbre, le Maire et la Médiathèque.
«Eric Rohmer avait deux maisons étanches:
sa vie familiale et son bureau où il se rendait,
de 10 heures à 19 heures, quoi qu’il arrive. On
ne connaissait rien de sa vie privée et sa famille ne connaissait rien de nous. Un soir,
juste avant une représentation de la Petite Catherine de Heilbronn, de Kleist, qu’il montait
à Nanterre en 1979, il est entré très vite dans
ma loge, a ouvert son portefeuille, est reparti
quasi en courant. J’avais eu juste le temps
d’entrapercevoir la ressemblance entre son fils
et moi. On n’en a jamais parlé. Pendant toutes
mes années d’apprentissage, Eric Rohmer a
constitué mon monde, il a fait mon éducation
littéraire et cinématographique, m’a appris
une discipline de travail. Je passais très souvent à son bureau à l’improviste, j’y retrouvais
d’autres acteurs, Rosette, Pascale Ogier, Marie
Rivière, c’était joyeux, on était très insouciant,
mais lui avait un grand intérêt de ce qu’on lui
apportait et qu’il ignorait: l’air du dehors.
«Il était fasciné par les débuts des jeunes gens
dans la vie active et on était des passeurs entre
la société et lui. Je n’ai jamais eu le sentiment
d’être déconsidéré par rapport aux personnages centraux de ses films, qui sont presque
toujours une jeune fille. J’étais un peu paresseux, j’avais tendance à ne pas apprendre impeccablement mon texte, à en réécrire des petits bouts sur une feuille comme on prépare
une antisèche, ça le mettait hors de lui et le faisait rire. Nous, les acteurs, apportions ce qu’on
était avec une totale confiance et ingénuité.
Quand il disait moteur, j’avais l’impression de
continuer d’être moi-même avec les mots des
autres. Il y a un an, j’ai tourné avec une cinéaste chinoise, Quin Yuan, qui m’a choisie
explicitement en tant qu’acteur de Rohmer.
Mon personnage a le même prénom que celui
que je joue dans Pauline à la plage et porte,
comme lui, une marinière. Une boucle? Je me
souviens que Rohmer était très heureux qu’on
puisse partir de la maison travailler avec
d’autres que lui. Comme tout Pygmalion ou
mentor, il voulait que ses personnages s’émancipent. Mais la seule de ses actrices promise
à une grande carrière fut, de toute évidence,
Pascale Ogier.»
Recueilli par ANNE DIATKINE
RÉTROSPECTIVE ÉRIC ROHMER
à la Cinémathèque française (75012).
Jusqu’au 11 février. Rens. : Cinematheque.fr
SUR ARTE programmation spéciale Eric
Rohmer dans la nuit du samedi 19
au dimanche 20 janvier, et le lundi 21.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
VIDÉO
CLUB
u 35
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
BLACKKKLANSMAN
de SPIKE LEE (Universal Pictures Video)
THE LAST OF US
d’ALA EDDINE SLIM (Arcadès)
Retour en grâce d’un cinéaste confiné dans d’humiliantes sorties directement en vidéo, cette comédie
grinçante inspirée par l’infiltration d’un flic afro-américain au sein de suprémacistes du KKK a valu à Lee un
grand prix du jury à Cannes. Sous le décorum seventies, une charge virulente contre l’Amérique de Trump.
Le Tunisien Ala Eddine Slim sublime l’errance d’un
jeune Subsaharien parcourant le désert nord-africain
en direction de l’Europe et accède à une expérience
de profonde solitude dans des séquences magnétiques où chaque plan paraît comme absorbé par le
désir de percer la surface bavarde du présent.
Série/ «Bandersnatch», l’embarras du choix
Pour Noël, les créateurs
de «Black Mirror»
concoctaient un épisode
où le spectateur peut influer
sur le déroulement du récit.
Inégal, l’exercice soulève
de riches questions
narratives.
D
Bandersnatch. Tu veux ou tu veux pas ? PHOTO NETFLIX
«Pour beaucoup,
le fait d’appuyer sur
un bouton constitue
déjà une aventure»
«Libération» a demandé à un auteur de jeux vidéo
de commenter cet épisode qui emprunte
ses mécaniques au jeu narratif.
A
défaut de convaincre vraiment, cet
épisode spécial de
Black
Mirror
constitue un hybride étonnant.
Libération a sollicité l’avis d’un
homme de jeu vidéo, rompu à ce
type d’écriture à choix multiples:
le narrative designer Anthony
Jauneaud, ancien d’Ubisoft qui
travaille sur le très attendu jeu
narratif Night Call.
Qu’avez-vous pensé de
Bandersnatch ?
J’ai été charmé. On voit tout de
suite que Charlie Brooker [le créateur de Black Mirror, ndlr] sait ce
qu’il fait et où il met les pieds, lui
qui a été journaliste de jeux vidéo.
Il assume de ne pas faire quelque
chose de neuf, notamment avec
le personnage de Colin [petit génie peroxydé du jeu vidéo, qui
guide le personnage principal]
qu’on a déjà vu sous des formes
très proches dans de nombreuses
fictions. Tout est très familier et
le récit ne se déploie qu’autour
d’une poignée de personnages
parce que cela permet de se
concentrer sur les choix qu’on y
fait plutôt que sur les
motivations des personnages. J’ai aussi
été très surpris par
l’aspect technique. Il
n’y a jamais de microrupture du son ou
d’image lors des
choix, ce qui est impressionnant pour un
«jeu» en streaming. Je trouve que
les effets de montage, de flashback où l’épisode rejoue l’histoire
en accéléré sont assez élégants et
très efficaces d’un point de vue
narratif, pour ne pas perdre le
spectateur. Après, les choix à effectuer restent binaires et le concept de départ de la mise en
DR
ébarqué durant les fêtes sur le
modèle du christmas special,
Bandersnatch est un peu plus
qu’un inédit bonus de Black
Mirror, puisqu’il s’agit d’un épisode
interactif. Arraché de haute lutte par les
autorités de Netflix qui le réclamaient depuis longtemps aux créateurs de la série,
Bandersnatch propose à un spectateurjoueur d’influer sur le parcours d’un jeune
Britannique des années 80 qui tente de créer
une adaptation en jeu vidéo d’un livre dont
vous êtes le héros et qui sombre, peu à peu,
dans une parano dickienne de créateur-pantin de forces supérieures et obscures.
Déjà tentée par la plateforme de streaming
quelques mois plus tôt à l’échelle plus modeste du dessin animé (les Aventures du
Chat potté), cette hybridation de la série et
du jeu vidéo s’agrège assez logiquement à
Black Mirror, fleuron inégal mais populaire
de l’anticipation sur petit écran. Le résultat
est un dispositif à la fois très neuf pour la télévision et parfaitement familier pour qui
s’intéresse un petit peu au gaming narratif,
depuis les interactive fictions textuelles d’Infocom dans les années 80 jusqu’aux créations plus récentes de Quantic Dream ou de
feu Telltale. Comme dans ce type de jeux, le
récit de Bandersnatch s’élabore autour
d’embranchements matérialisés par l’apparition de bandes noires, au-dessus et en dessous de l’image, où s’affiche un choix binaire
durant une dizaine de secondes (le temps de
découvrir l’alternative, de s’approcher de la
télécommande, du clavier ou de la manette
et de répondre). Le spectateur se fait la main
à coup de choix mineurs (quelles céréales
manger ce matin?) avant de se voir confier
des alternatives plus sérieuses qui auront un
impact sur le déroulé du récit.
Autre particularité de la narration de cet
épisode: elle s’articule en série de rembobinages, pour refaire son choix lorsque la décision initiale a de funestes conséquences.
Conduisant à cinq fins différentes qui font
varier la durée de l’épisode entre une et
deux heures, Bandersnatch aurait nécessité autant de travail que quatre épisodes
standards de Black Mirror. Beaucoup d’efforts pour un récit déjà vu (discussion méta
sur le libre arbitre du créateur à grand renfort de mises en abyme) plombé par un dispositif qui oblige à revisiter toutes les options et essore ainsi toute la magie qui se
cache derrière le mystère d’un chemin non
emprunté. Bancal, l’objet reste néanmoins
fascinant.
MARIUS CHAPUIS
abyme du créateur de jeu qui se
retrouve lui-même dans un jeu
est assez rincé. Cependant la progression est intéressante. Seuls
deux ou trois choix majeurs ont
un impact sur l’histoire, mais
c’est très bien mené, notamment
par cette façon d’obliger à rejouer
des séquences, remuer le passé.
Cela supprime tout de même
l’illusion du choix, qui fonctionne si bien dans des jeux vidéo en laissant au joueur le
soin d’imaginer que ses décisions sont essentielles…
Les grands choix d’une histoire
ne peuvent être laissés à la discrétion du joueur. C’est trop
compliqué, il suffit de pasgrand-chose pour empêcher la
naissance d’un récit.
Imaginez un Star
Wars interactif où
Luke Skywalker décide de rester sur Tatooine: qu’est-ce qu’il
reste après… C’est
pour ça, et pour des
questions techniques, que les choix
importants sont toujours positionnés en tout début et en fin de
récit. Au début, parce que ça définit un ou deux points de bascule qui reviendront plus tard
dans l’histoire. Et dans un embranchement final parce que
cela n’a presque plus d’implications sur le reste de la produc-
tion, ce qui est techniquement
moins lourd. Le choix important
dans le jeu vidéo est noyé dans
un océan de décisions qui
donnent une couleur.
Comme le choix de la marque
de corn-flakes dans l’épisode…
Exactement. Des décisions qui se
rappellent à nous plus tard dans
l’histoire sans que ça n’ait vraiment d’incidence. Cela permet
de créer une brume narrative
dans laquelle il est difficile de
discerner ce qui est important de
ce qui ne l’est pas, c’est précieux.
Pensez-vous que Bandersnatch puisse faire des émules?
Les puristes du jeu vidéo ont déjà
commencé à râler. Mais je suis
surtout curieux d’avoir les retours de ceux qui ne jouent jamais. Les dix secondes de flottement qui laissent aux gens le
temps du choix semblent longues aux joueurs parce qu’ils
maîtrisent cette langue, mais
pour beaucoup, le fait d’appuyer
sur un bouton constitue déjà une
aventure. Après, est-ce qu’on
peut parler d’une écriture émergente… je ne le pense pas. Les
coûts de production explosent
avec un épisode comme ça, ce
qui rend leur généralisation peu
probable. Mais après avoir vu ça,
je rêve de voir une version interactive du Smoking/No Smoking
d’Alain Resnais.
Recueilli par M.C.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
LES CONTES CRUELS DE PAULA REGO
au musée de l’Orangerie (75001) jusqu’au 14 janvier. Rens. : Musee-orangerie.fr
Plus que quelques heures pour aller voir «les Contes cruels de Paula
Rego» au musée de l’Orangerie à Paris, car l’exposition fermera ses portes
lundi soir. Ancrés dans une tradition de réalisme baroque, et exposés
aux côtés de toiles de Degas et Goya, les tableaux de la Portugaise née
en 1935, quasi-inconnue jusqu’alors en France, ont révélé un univers
onirique et inquiétant. PHOTO PRIVATE COLLECTION. BRIDGEMAN I
Les orgues de Barbarin
AU REVOIR
Ciné / Seul au monde
Armin, trentenaire berlinois, zone
dans toutes les parties son existence
un peu lamentable. La mort de sa
grand-mère et un événement affectant l’ensemble des humains (kein
spoiler) l’obligent à reconsidérer sa
vie sous l’heureuse perspective d’un
élan solitaire en Robinson moderne. Une fable passionnante de
l’excellent Ulrich Kohler découvert
avec Bungalow.
IN MY ROOM d’ULRICH KOHLER,
1 h 59.
BRUNO AMSELLEM. DIVERGENCE
Art/ Mai-Thu Perret,
figures oubliées
Par
chauds de l’histoire de l’Eglise
JULIEN GESTER et DIDIER PÉRON (qui n’est, hélas pas, un guide
des zones de cruising les plus
ies Irae», «Jour de hot du parc immobilier du
colère», les plus catho- clergé français).
compatibles d’entre nos Cette photographie, réalisée
lecteurs connaissent lundi par Bruno Amsellem
encore la tonalité lugubre du cluster d’orgue lors du procès au tribunal de grande instance
ou du coup de trompette eschatologique de Lyon et parue vendredi dans Libération,
fondant sur la tête des pauvres pécheurs pour le met en scène en compagnie très boys boys
rappeler l’augure du Jugement dernier: «Lors- boys, placé à la fois au cœur de la tempête et
que le Juge siégera/ Tous les secrets seront ré- d’une escorte d’avocats et possibles prévevélés/ Et rien ne restera impuni.» C’est elle que nus, tableau viril pourtant riche en petites rol’on entend résonner dans le tenebroso cré- bes noires (à col blanc), guetté par un total
pusculaire de cette image du cardinal engloutissement dans une flaque d’obscuBarbarin au premier jour de son procès à Lyon rité. L’instant précède la séance, cette procespour «non-dénonciation d’agressions sexuel- sion se trouve immortalisée en mouvement
les aggravées». Monseigneur Barbarin, primat dans la salle des pas perdus, soit cette antides Gaules, comparaît aux côtés de cinq chambre de l’audience où le travail médiatiautres prévenus pour s’être tu et n’avoir dura- que précède celui de la justice. Le mouveblement rien fait de l’alerte qui lui avait été ment cintré de l’image et cette composition
donnée quant aux agissements délictueux à qui tournoie autour de la tête grise du prélat
répétition du prêtre Bernard Preynat, sou- absorbé en lui-même sous une douche de
pçonné d’avoir
clarté soulignent son
abusé sexuellement
isolement au milieu
P
d’une soixantaine de
de la foule d’autres
jeunes scouts dans
personnages qui, s’ils
les années 80. A
n’accèdent ni à la
PROCÈS
l’époque, la tête sans
même netteté ni à
BARBARIN
doute ailleurs, le fréautant de clarté dans
La tolérance
tillant Barbarin
l’objectif, paraissent,
zéro,
n’était encore que
eux, tous mobiles,
ce vœu pieux
l’innocent auteur de
lancés ou tendus vers
de l’Eglise
l’ouvrage de réféquelque chose. Lui,
rence Cent Points Libération du 11 janvier.
statufié, semble
«D
s’abstraire à la cohue et au
probable vacarme des flashs
et interpellations, voûté dans
la posture ambiguë et le
pieux silence du recueillement ou de la rêverie, de l’accablement ou de la prière
d’imploration, de la honte ou de la bouderie
bartlebyenne.
Quel que soit le ressort profond de ce retrait,
et quoi que tranche la justice sur la culpabilité ou non de son silence, l’image fige
quelque chose du décalage absolu de cette figure parmi les plus puissantes de la communauté catholique française, cette fois immortalisée en pleine ascension d’un golgotha
personnel, alors qu’elle était encore très audible lors de l’empoignade nationale autour du
mariage pour tous, et très à l’aise, en 2016,
pour déclarer à Lourdes, lors d’une conférence de presse : «Grâce à Dieu, la majorité
des faits sont prescrits», dans l’affaire Bernard
Preynat qui éclatait trois mois plus tôt et le
rattrape aujourd’hui. La patine très vieux velours et parquet qui craque de film de procès
eighties, de mélo trop mûr ou de polar noir
tardif accentue, ici, le climat d’atemporalité
étrange et d’asphyxie dévote qui caractérise
les affaires d’église. Et, avec lui, le sentiment
que ce tableau de maître met en tension et
embranche une multitude de régimes rivaux,
à la fois cliché d’actu et concentré de pictorialisme pieux, où se mesurent l’hypothèse du
regard de Dieu et la foi en la justice des
hommes. •
REGARDER VOIR
FRANCE
Par
BERNADETTE SAUVAGET
Envoyée spéciale à Lyon
Photo BRUNO AMSELLEM
arfois, il pianote sur son portable. Mais
le plus souvent, il prend abondamment
des notes sur un petit cahier. De bout
en bout du procès, le cardinal Philippe Barbarin est resté là, au premier rang, dans la salle
d’audience du tribunal de grande instance de
Lyon (Rhône). Quand Me Yves Sauvayre, l’avocat d’une des victimes de Bernard Preynat,
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
rappelle que le prêtre pédophile célébrait la
messe avec les mains qui lui servaient à se livrer à des abus sexuels sur de jeunes garçons
(«un sacrilège»), l’archevêque baisse la tête.
Qu’a-t-il griffonné mardi en fin d’après-midi,
lors du témoignage déchirant de Christian
Burdet, l’ancien scout de Saint-Luc ?
Tandis que le jour tirait à sa fin, Christian Burdet, 53 ans, s’est avancé à la barre. «Pour moi,
c’est grillé», a-t-il dit, les faits le concernant
étant prescrits. Son histoire est pourtant l’une
des plus graves de l’affaire Preynat. «On va
bien s’occuper de lui», avait lancé le prêtre pé-
Face aux victimes du prêtre pédophile
Bernard Preynat, le cardinal de Lyon a
consenti à expliquer son inaction mais s’est
retranché derrière le «secret professionnel»
pour éviter la condamnation. Le tribunal
rendra son jugement le 7 mars.
RÉCIT
dophile à sa mère en 1976, quand celle-ci
l’avait inscrit dans cette troupe si réputée de
scouts, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Né prématuré,
Christian en avait gardé des fragilités. «Mon
grand garçon, c’est notre secret», lui disait
l’abbé après l’avoir abusé. Des viols répétés.
Avant le départ en camp de vacances, Christian s’accrochait aux portes de la demeure familiale pour tenter d’échapper à son bourreau. Dans la famille Burdet, le prêtre avait
son couvert à la table du déjeuner dominical.
Son père, affirme Christian, lui signait de
temps en temps des chèques.
Soupçonné d’avoir abusé sexuellement d’au
moins une soixantaine de jeunes scouts dans
les années 80, Bernard Preynat devrait être
jugé à l’automne. A Lyon cette semaine, le tribunal présidé par Brigitte Vernay a examiné
les plaintes concernant Philippe Barbarin et
cinq de ses anciens collaborateurs, poursuivis
pour non-dénonciation à la justice des agissements du père Preynat et (pour certains d’entre eux) de non-assistance à personne en péril.
«Pourquoi un prêtre si pervers est-il resté aussi
longtemps dans le circuit ?» interroge Christian. Les victimes de Preynat pensaient pour
la plupart que leur agresseur était mort ou
avait été écarté de toute fonction. Le prêtre est
demeuré en poste jusqu’au 31 août 2015. Au
contact d’enfants. C’est par hasard, sur Internet, qu’Alexandre Hezez a découvert en 2014
que Preynat exerçait toujours son ministère.
C’est lui qui a lancé l’affaire en s’adressant en
juin de cette année-là au diocèse. «Je me levais
chaque matin en pensant qu’il pouvait s’en
prendre, ce jour-là, à un jeune garçon.»
«Erreurs»
La faute revient aux quatre archevêques qui
se sont succédé à Lyon : Albert Decourtray,
Jean Balland, Louis-Marie Billé (tous les trois
morts) et pour finir, Philippe Barbarin. «Les
décès successifs ont fait que la mémoire n’a pas
été transmise», a tenté d’expliquer l’avocat de
Barbarin, Me Jean-Félix Luciani. L’actuel archevêque a, lui, soutenu avoir fait confiance
aux décisions prises par ces prédécesseurs. En
clair, que le problème Preynat était à ses yeux
réglé. Alexandre Hezez l’a alerté à nouveau
en 2014. Barbarin a plaidé que «les faits étaient
anciens» et qu’il ne savait pas «quoi faire».
Est-il crédible? Est-ce suffisant pour l’exonérer de responsabilité ? Quoi qu’il en dise,
Barbarin –et c’est cela qui est troublant et qui
interroge – appartient à une génération
d’évêques avertis sur le drame de la pédophi-
Libération Vendredi 11 Janvier 2019
lie. Ou du moins, il avait toutes les raisons de
l’être. Au tournant des années 2000, en
France, l’épiscopat catholique a été pris dans
une tourmente sans précédent: Pierre Pican,
un évêque, un des leurs, était condamné en
septembre 2001 à trois mois de prison avec
sursis pour ne pas avoir signalé les agissements pédocriminels de l’abbé René Bissey,
auteur de viols sur mineurs. Ce tremblement
de terre avait provoqué une vague de révélations, et cela avant même le grand scandale de
Boston, aux Etats-Unis, retracé en 2015 par le
film Spotlight. L’épiscopat français avait alors
été contraint de travailler la question de la pédophilie, à se mettre au clair avec les obligations légales, à faire une déclaration solennelle, à éditer (et rééditer) une brochure,
largement distribuée dans les milieux catholiques. Des années plus tard, quand les scandales d’Irlande ont à leur tour éclaté, l’Eglise catholique de France s’était même vantée d’avoir
été pionnière… Avant que l’affaire Preynat lui
revienne en boomerang, fin 2016.
Barbarin a-t-il vraiment appliqué les directives
que son institution catholique avait elle-même
édictées? Et les recommandations des papes
Benoît XVI et François, prônant l’un après
l’autre la tolérance zéro en matière de pédo-
u 19
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philie? Le tribunal ne jugera pas de la grave
faute morale commise par le diocèse de Lyon
dans la gestion du cas Preynat. Les quatre
jours d’audience à Lyon ont fait clairement apparaître ces fameuses «erreurs» concédées par
l’archevêque de Lyon. «Il a fait ce qu’il a pu.
Pourquoi lui faire l’injure de ne pas le croire?
Depuis le début, cet homme doit incarner les
silences de l’Eglise», plaide Me Luciani.
Mais ces «erreurs» n’étaient-elles pas plutôt
un système pour protéger Preynat, une
omertà organisée, comme le suspectent plusieurs victimes, une mécanique du silence
qui, finalement, à cause de la prescription,
empêche aujourd’hui Christian Burdet de réclamer justice? Ou s’agit-il d’une méconnaissance, d’une incompétence ? Ou alors d’un
calcul cynique? «Nous avons assisté au bal des
hypocrites», a lancé dans sa plaidoirie à
l’adresse des prévenus Me Yves Sauvayre. Il a
été de fait très dérangeant de voir des hommes
d’Eglise louvoyer, entretenir le flou, dire qu’ils
étaient au courant de pas grand-chose sauf de
rumeurs portant sur ce qui semble n’avoir été
qu’un secret de polichinelle, ou affirmer avoir
oublié, dès que c’était inconfortable, la teneur
d’entretiens avec Preynat ou des victimes.
«Tous les signaux envoyés n’ont pas été ceux en
faveur de la protection de l’enfance mais de la
protection de l’institution», a cinglé Me Nadia
Debbache, avocate des parties civiles.
Ravageur
Suivant la décision déjà prise par le parquet en
août 2016, qui avait classé sans suite les plaintes, la procureure adjointe n’a requis aucune
condamnation. Le tribunal de Lyon a mis l’affaire en délibéré et rendra son jugement le
7 mars. Il aura à déterminer si, au regard du
droit, la faute morale (d’avoir maintenu Preynat en poste en ne signalant pas à la justice ses
agissements, d’avoir maintenu ses victimes
dans le corset du silence) constitue aussi une
faute judiciaire. «Ce que je souhaite, moi, c’est
être reconnu comme victime», a dit Christian
Burdet. Le procès Barbarin a eu ce mérite, de
donner une occasion unique à des victimes de
dire publiquement à des responsables de
l’Eglise le mal subi, la souffrance enfouie pendant des années. Didier, le frère de Christian,
qui a lui aussi subi les assauts de l’abbé: «Ma
vie a commencé quand j’ai rencontré François
et Alexandre [les fondateurs de l’association
la Parole libérée créée à l’occasion de l’affaire
Preynat, ndlr]. Après, je n’étais plus coupable
d’avoir croisé un pédophile sur ma route.»
Mais ce procès aurait aussi pu être, pour
l’Eglise catholique, celui de la repentance, celui qui rompt avec le passé. Il a plutôt fait l’effet d’un terrible retour en arrière, rappelant
l’époque du procès de Pierre Pican. D’abord,
chacun des prévenus a voulu invoquer son
droit au silence, refusant de répondre aux
questions du tribunal et des parties civiles.
L’Eglise a alors frôlé la catastrophe: opposer
le silence à un procès sur le silence d’une institution, quoi de plus ravageur ? Flairant le
danger, Me Luciani a imposé un revirement.
Et le cardinal Barbarin s’est longuement expliqué, pendant trois heures. Mais pour éviter
les condamnations, les ecclésiastiques ont
ensuite invoqué le secret professionnel.
Comme Pican en son temps.
A l’instar des médecins, les ministres du culte
(rabbins, prêtres comme pasteurs) bénéficient
d’un secret professionnel lorsqu’ils reçoivent
les confidences de leurs fidèles. Ce secret est
cependant soumis à interprétation et à diverses jurisprudences. En 2001, le tribunal de
Caen ne l’avait pas retenu dans l’affaire Pican.
Pour Me Jean Boudot, «il est terrible de l’invoquer alors que depuis vingt ans l’Eglise tente
d’instaurer de la transparence dans le scandale de la pédophilie.» •
LA PRESCRIPTION EN DÉBAT
Le cardinal Barbarin et cinq autres prévenus ont
comparu pour «non-dénonciation d’agressions
sexuelles aggravées» : neuf victimes du père Preynat
leur reprochent de ne pas avoir dénoncé les
agissements du prêtre au moment où ils en ont eu
connaissance. Ce procès a de fait soulevé d’importantes
questions de droit, particulièrement en matière
de prescription de l’infraction de non-dénonciation
d’agressions sexuelles. Avec brio, Me Jean Boudot,
avocat d’un des plaignants, a démontré pourquoi il n’y
avait selon lui en l’espèce pas prescription, l’infraction
étant «continue» et non instantanée : l’obligation
de signaler ne commençait pas un jour précis mais
se poursuivait dans le temps. Ce point d’apparence
technique est d’une grande importance pour l’avenir :
il ouvre ou pas, selon la décision que prendra le tribunal
de Lyon, plus largement les poursuites pour ce motif.
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
18 u
A Lyon, lundi, lors du premier jour du procès du cardinal Barbarin et de cinq autres
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
prévenus pour «non-dénonciations d’agressions sexuelles aggravées».
FC LM Liberation 122x163_Broué.indd 2
14/09/2018 14:41
A Genève, la rétrospective de la
plasticienne suisse d’origine franco-vietnamienne prend la forme
d’un espace domestique fantasmé
où s’entrechoquent les références
aux figures oubliées de l’histoire
–des «figures marginalisées» féminines de l’art– et aux utopies communautaires du début du XXe siècle. Avec une vaste gamme de
matériaux (céramique, peinture,
textile…), l’expo raconte des histoires à partir de l’histoire telle qu’elle
ne s’est pas écrite.
MAI-THU PERRET au musée
d’Art moderne et contemporain
de Genève. Jusqu’au 3 février.
Art/ Melanie Manchot,
jeux de société
Le MAC / Val consacre une monographie à l’espiègle plasticienne
dont les défis interactifs réalisés
dans l’espace public se déclinent en
films, installations vidéo et séries
de photos.
OPEN ENDED NOW de MELANIE
MANCHOT au MAC/Val, Vitry-surSeine (94). Jusqu’au 24 février.
Ciné/ Hu Bo, premier et
dernier chef-d’œuvre
«Il n’est tout simplement pas de vie
idéale, il ne s’agit que de se choisir
les regrets avec lesquels nous voulons vivre» : ainsi s’exprimait le
jeune cinéaste chinois Hu Bo, qui
s’est donné la mort en octobre 2017,
à l’âge de 29 ans, après avoir mis la
dernière touche à son unique
chef-d’œuvre, élégie brumeuse et
bartlebyenne sous influence du
hongrois Bela Tarr, autre prince de
la mélancolie terminale.
AN ELEPHANT SITTING STILL
de HU BO. 3 h 50.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Page 40 : Cinq sur cinq / DJ pionnières
Page 41 : On y croit / Tallies
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Jean-Marie Périer
MARCUS MØLLER BITSCH
Baisse du son :
le ton monte
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Unebaisse
devolume
quifait
dubruit
Un nouveau décret, entré en vigueur
le 1er octobre, vient encore réduire
le niveau des décibels autorisé dans
les salles de concert et les clubs afin
de limiter risques et nuisances.
Les professionnels du spectacle vivant
dénoncent une menace pour
l’expression artistique.
Par ÉRIC DELHAYE
Illustration MARCUS MØLLER BITSCH
A
ux dernières Transmusicales de Rennes, la nuit est déjà
bien avancée quand
le duo Nova Materia débute son
concert sur la scène de l’Ubu : du
punk-funk, stimulé par des sons simultanément graves (les basses
synthétiques) et aigus (les percussions métalliques). Derrière la console de mixage, Pierrick Le Pape
surveille le sonomètre qui indique
le volume de la musique parvenant
aux oreilles du public. Il est d’autant
plus attentif qu’un décret, entré en
vigueur le 1er octobre, vient de réduire le niveau des décibels autorisés, tout en imposant un contrôle
des fréquences basses. Un bridage
supplémentaire aberrant, selon ce
professionnel aguerri: «Je suis ingénieur du son depuis trente ans, dont
vingt-trois saisons à l’Ubu. J’ai
50 ans et la dernière fois que j’ai consulté un ORL, il m’a dit que j’avais
des oreilles de jeune fille. Si le but
est vraiment de protéger l’audition
de la jeunesse, que l’on s’intéresse
à leurs écouteurs, pas à leurs
concerts.»
«Un texte tronqué»
Le matin même, Rennes est le théâtre d’un colloque sur cette nouvelle
réglementation des sons amplifiés.
Organisé par le Centre d’information et de documentation sur le
bruit (CidB), il réunit principalement des organisateurs de concerts,
des techniciens, des médecins et
des représentants des ministères,
pour discuter de ce décret dont personne ne sait vraiment comment il
s’appliquera. Entre les différentes
parties, c’est tendu. Au point que
Béatrice Macé, la codirectrice des
Transmusicales, monte au front, au
nom des professionnels «inquiets et
investis»: «Tous les acteurs des musiques actuelles sont d’accord sur la légitimité de prévenir les risques et sur
le fait de prêter attention aux rive-
rains. Mais à aucun moment le
terme “art” n’apparaît dans la législation. Or, l’art inclut le récepteur, le
ressenti, l’émotion, la communauté
éphémère, le lien social, la sociologie, la psychologie, l’histoire. C’est
donc un texte tronqué, qui ne prend
pas en compte toutes les composantes de la réflexion.»
Le décret impose principalement de
ne dépasser «à aucun moment et en
aucun endroit accessible au public»
(plein air compris), les 102 dB(A),
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salles) d’enregistrer tous les concerts –des mouchards qui serviront
en cas de plainte.
«Le spectacle vivant
est sacrifié»
contre 105 auparavant. Les dB(A)
sont les décibels les plus communément contrôlés parce que leur pondération se rapproche de notre perception auditive. Mais il existe aussi
les dB(C), qui mesurent les basses
fréquences. Limités par le texte
à 118 dB(C), ils n’étaient même pas
pris en compte précédemment. A
ces contraintes s’ajoutent des dispositions connexes, dont la création
de «zones de repos auditif» et l’obligation (sauf pour les plus petites
«On observe une exposition préoccupante, notamment chez les jeunes, à
des niveaux moyens entre 95 et
110 dB(A), et de plus en plus à des
basses fréquences. Or les effets sanitaires sont avérés au-dessus de
80dB(A) et ils sont suspectés pour les
basses fréquences», justifie Laurent
Madec, membre au Haut Conseil de
la santé publique, en ajoutant que
la durée d’exposition au son constitue un facteur aggravant. «Ecouter
de la musique fort, oui, mais pas
longtemps», recommande Jean-Luc
Puel, un chercheur de l’Institut national de la santé et de la recherche
médicale (Inserm) qui a mené une
étude sur une trentaine de DJ montpelliérains. En moyenne âgés de
26 ans, ils mixent en club depuis
qu’ils ont 20 ans, vingt et une heures
par semaine. Or, les trois quarts se
plaignent d’acouphènes, en plus de
présenter des pertes sur les fréquences aiguës et graves. «On observe des
surdités sur les graves qu’on ne
voyait pas auparavant, à cause de
l’augmentation des basses fréquences, annonce Jean-Luc Puel. Beaucoup d’artistes souffrant d’acouphènes viennent nous voir en disant :
“Faites quelque chose.” Mais on ne
peut rien ! On a un capital auditif
comme on a un capital soleil.»
Dans les rangs du spectacle vivant,
où l’on rappelle qu’un Français ne
consomme que deux ou trois concerts par an en moyenne, l’argument santé ne convainc pas. «On
n’est pas là pour dézinguer les
oreilles du public», rappelle Franck
Boyat, président de l’association
Agi-Son, qui représente la majorité
des professionnels du secteur.
Parmi ses adhérents, la colère
gronde : «On a joué le jeu de la concertation pendant deux ans et on ne
nous a pas entendus. Le spectacle vivant est sacrifié alors qu’il est le secteur qui a le plus investi dans la prévention. On veut bien baisser le son
– c’est ce que l’on fait depuis
vingt ans. L’objectif de 102dB(A) est
même raisonnable, on reste sur des
niveaux d’énergie suffisants pour
faire bouger les gens. Mais la limitation des dB(C) remet en cause les esthétiques les plus chargées en basses : dub, electro, hip-hop… On
pousse les salles à l’autocensure.»
«On va finir par n’organiser que des
concerts de guitare sèche», gronde
Denis Talledec, directeur du collectif Culture Bar Bars qui regroupe
500 lieux, surtout des cafés-concerts. Selon lui, le décret ne traite
pas les salles comme des espaces de
culture et de convivialité, mais
comme des sources potentielles de
nuisances sonores, au même rang
qu’un aéroport. D’autant que le texte
s’accompagne de dispositions liées
aux «bruits de voisinage», complétant la législation déjà conséquente
sur le tapage nocturne: «On vient de
monter un arsenal qui, in fine, va
tuer les cafés-concerts où s’est écrite
l’histoire des musiques actuelles en
France. Remettons un peu d’humain
et de bon sens.» Dans les ministères,
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on promet que la loi s’appliquera en
souplesse, pour peu que le contrevenant démontre sa bonne volonté.
Pas de quoi rassurer les professionnels qui craignent une répression à
la gueule du client, lequel risque
une contravention de 5e classe (entre 1500 et 3000 euros) et jusqu’à la
confiscation de son matériel.
LA DÉCOUVERTE
L’expérience du concert
oubliée
Le décret est effectif mais son arrêté
d’application est encore en négociation. Personne, par exemple, n’est
capable d’expliquer clairement
comment les mesures doivent être
réalisées, dans des salles de concerts dont les tailles et configurations varient du tout au tout –sans
parler des festivals en plein air. «On
ne sait pas manipuler ces indicateurs. Mesurer des basses fréquences, qui forment des creux et des vagues tous les trois mètres dans un
lieu, c’est une plaie», assure Arnaud
Peslin, un ingénieur du son, qui
ajoute que, dans un club, une batterie dépasse la limite légale sans
même être amplifiée. Faut-il contrôler devant ou derrière ? Quid
d’une salle pleine par rapport à une
salle vide ? Comment financer les
mises en conformité? Et comment
contraindre un artiste étranger qui
se déplace avec son matériel, son
ingénieur du son et ses propres règles ? Fin novembre, le Conseil
d’Etat a rejeté une requête contre le
décret, déposée par la chambre syndicale des lieux musicaux festifs et
nocturnes (CSLMF). Son secrétaire
général, Michel Pilot, enrage : «Je
tombe sur la tête quand je vois que le
ministère de la Culture n’est pas à
nos côtés. Pourtant, il va bien falloir
nous accorder des dérogations et
considérer la folie des dégâts artistiques que cela va engendrer.»
Les artistes eux-mêmes sont-ils les
prochains qui monteront au créneau ? Sollicité, le producteur
electro Arnaud Rebotini, césar 2018
de la meilleure musique originale
pour 120 Battements par minute,
confesse son inquiétude: «La baisse
du volume est déjà effective dans les
clubs. En Suisse, on entend carrément le public parler! Ce principe de
précaution est ridicule. Un concert,
c’est une expérience. Pour la même
raison que l’on va au cinéma, on
veut éprouver le son comme on ne
peut pas le faire chez soi. C’est notamment vrai dans la techno ou la
house, des musiques avec une forte
dimension physique, où la jouissance passe par les basses qui font
vibrer les corps.» En novembre,
MC50, le groupe de Wayne Kramer
célébrant le cinquantenaire du
MC5, jouait à l’Elysée Montmartre,
à Paris. Avec un son faiblard, selon
Philippe Manoeuvre scandalisé. Le
journaliste s’en est offusqué aux
Grosses Têtes, sur RTL, et porte désormais l’étendard de la révolte :
«J’ai vu au moins un concert par semaine depuis 1973. Dans les années 70, Grand Funk Railroad,
Black Sabbath et Motörhead faisaient un concours de celui qui
jouait le plus fort. Johnny montait
le son autant qu’il voulait. Et je ne
suis pas sourd ! Laissez-nous vivre,
on va gérer.» •
JANA WHETTON
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Love on the
BYSTS
I
l y a ceux, assez rares,
qui dès les fulgurants
premiers «1, 2, 3, 4» entonnés dans leur garage, ont trouvé illico la
bonne formule. Et puis il y a
ceux, beaucoup plus nombreux, qui, au fil des répétitions, tâtonnent laborieusement entre les sons, hésitent
entre les genres. Ce duo basé
aujourd’hui à Los Angeles,
mais originaire de Salt Lake
City, appartient à la seconde
catégorie de ces besogneux
diesels du rock’n’roll. Mais
sans aucun doute les plus attachants. Enfin, si on sait se
montrer.
Leurs premiers morceaux,
en 2015, louvoient entre postpunk gothique et electrodream pop, rien encore de
bien captivant. La montée en
première ligne de guitares
sursaturées sur les compositions suivantes laisse quand
même entrevoir la possibilité
d’un style plus personnel.
Confirmé à fond par leur
bouillant EP Dreamland, qui
vient de paraître. Une déconstruction sonore démoniaque conduite avec vista
par les jeunes Bryan Holbrook (guitare, voix, machines) et Stefanie Marlow
(basse, voix, machines).
Les sons distordus de six-cordes en fusion s’étirent ad vitam æternam, plaqués sur le
fracas de basses énormes,
tandis que résonne la cavalcade grandiose des beats.
Vision furieuse d’une apocalypse bruitiste certes,
mais outrageusement sexy.
Esquisse fumeuse d’un Jesus
and Mary Chain qui aurait
nourri ses fracas aux coups
de boutoirs de la techno. Les
débuts hésitants de ces
Bonnie & Clyde de la fuzz,
aux harmonies vocales chuchotantes, semblent loin
derrière. Ça valait le coup
d’attendre.
PATRICE BARDOT
BYSTS Dreamland EP,
disponible sur
bysts.bandcamp.com
LE MOT
Playlist
E
ncore un terme anglais passé dans le vocabulaire
courant. Il désigne la «liste de lecture», les morceaux de musique que vous écoutez ou que l’on
vous propose d’écouter. Rien de véritablement
nouveau (les stations de radios ont des playlists depuis leur
naissance), mais ce terme a pris une tout autre importance
depuis la généralisation des sites de streaming et l’apparition
des enceintes connectées. Ils en ont fait leur arme de séduction massive envers les indécis, les hésitants, ceux qui préfèrent qu’on leur suggère plutôt que chercher par eux-mêmes
et, enfin, ceux qui, n’achetant plus de disques, se retrouvent
perdus dans le labyrinthe de la musique dématérialisée. Voilà
pourquoi il y a dorénavant des playlists pour tout : le dîner,
la soirée, bien démarrer la journée, le «romantic mood», les
fêtes ou le coin du feu. Chacune déclinée en d’infinies variations comme cette playlist pour le travail divisée en «musique
pour la concentration», «beats to think to», «indie folk for focus» ou encore «reading chillout». Pratique ou terrifiant, choisis ton camp, camarade !
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
PLAYLIST
LE GROUPE OBSCUR
Picedelula
Entre le klingon de Star Trek et le
kobaïen de Magma, le dialecte
étrange utilisé par la chanteuse de ce
quintette rennais intrigue et captive.
D’autant qu’il s’accompagne d’une
puissante dream pop ondulante.
Obscur pour plus très longtemps.
HERVÉ
Va piano
Moitié du duo electro tourmenté
Postaal, Hervé se lance dans une
drôle d’hybridation entre chanson
française et drum’n’bass. Ça peut
séduire, mais aussi irriter. De toute
manière, le pire c’est l’indifférence
comme le chantait le grand Bécaud.
l’Angleterre, les deux jeunes femmes, DJ émérites, sont responsables d’un des meilleurs albums
mixés de la série fameuse des DJ
Kicks, où des pointures aussi prestigieuses que Carl Craig, Marcel Dettmann ou Moodymann se sont livrées à l’exercice. Kemistry & Storm,
c’est un style où la déferlante du
rythme laisse, telle une respiration,
de la place à un chaleureux esprit
quasi soul-funk. Malheureusement,
cet album marquera la fin de leur
collaboration puisque Kemi meurt
d’un accident de la route du côté de
Winchester le 25 avril 1999. Triste.
CINQ SUR CINQ
4 Roussia
Sextoy, égérie du Pulp, et Roussia, qui a dix ans durant écumé le Rex et les Folies Pigalle, dans les années 90, à Paris. PHOTOS O. DEGORCE
L
a bataille a été rude pour
que les femmes accèdent enfin aux platines
de la scène électronique. Si aujourd’hui les Nina Kraviz,
Charlotte de Witte, Deena Abdelwahed ou The Black Madonna peuvent
largement rivaliser avec leurs confrères masculins, c’est certainement
grâce à l’activisme de ces pionnières
du début des années 90.
1 Sharon White
C’était un grand honneur que
d’officier derrière les platines de
The Saint, haut lieu du clubbing
disco gay new-yorkais entre 1980
et 1988. Et Sharon White a été la première femme à s’y coller. Difficile
de faire plus pionnière. D’autant
plus qu’elle fut également la seule
et unique femme à jouer au légendaire Paradise Garage, le club du fameux Larry Levan, l’homme qui a
donné ses lettres de noblesse au
DJing. Le CV de cette Afro-Américaine de 64 ans qui a démarré à la
radio en 1972 est un résumé de toute
la culture club d’alors : Studio 54,
Limelight, Roxy, Sound Factory,
Warehouse et même le Palace à
Pionnières
des platines
Dans les années 80 et 90, ces DJ activistes
se sont imposées sur la scène électronique.
Paris. Surtout, Sharon White était la
spécialiste des sets marathons qui
pouvaient durer douze heures.
Après s’être retirée en 1994, elle fait
un come-back dix ans plus tard,
mais en abandonnant le disco pour
la trance. Etonnant.
2 Kelli Hand
Les débuts de la techno de
Detroit sont marqués par une présence exclusivement masculine.
Enfin, presque. Car une femme a
réussi à émerger, Kelli Hand, alias
K-Hand. C’est pourtant à New York
qu’elle découvre la musique électro-
nique, au Paradise Garage. De retour dans sa ville natale, à la fin des
années 80, elle démarre une résidence dans un petit club gay et
lance rapidement son propre label,
Acacia, en 1990. La qualité de ses
productions, qui mélangent la chaleur de la house et la puissance de
la techno, attire vite l’attention sur
elle. Paradoxalement, à une époque
pré-Internet où les infos sur les artistes underground ne sont pas facile à trouver, rares sont ceux qui, à
l’achat de ses disques, savent qu’ils
ont affaire à une jeune femme
noire! Toujours active, K-Hand a si-
gné récemment un maxi sur Trip, le
label de la superstar Nina Kraviz.
Comme un symbole.
3 Kemistry & Storm
Difficile d’affirmer que la
scène drum’n’bass du début des années 90 a laissé une grosse place
aux filles pour s’exprimer. Pourtant,
c’est aux côtés de Goldie, un des leaders du genre, que Kemi Olusanya,
alias Kemi, et Jane Conneely, alias
Storm, développent à partir de 1994,
Metalheadz, l’un des labels mythique de la drum. Originaires de
Northampton, dans le centre de
La French Touch était-elle
uniquement une affaire de mecs? Si
l’on en croit les têtes d’affiche Daft
Punk, Air, De Crécy, Cassius, la réponse est évidemment oui. Pourtant, de nombreuses femmes ont agi
dans l’ombre. Comme Marie Djanoumoff, alias Roussia, un mannequin qui sort en 1988 Je suis rousse,
sous influence electro-hip-hop, un
45-tours chez Columbia en hommage à sa belle crinière. Pas vraiment un carton. Mais au début des
années 90, elle laisse tomber les podiums des défilés et la chanson pour
s’acheter des platines et devenir l’un
des DJ les plus en vue de Paris catégorie house. Rattachée au crew de la
boutique BPM, «le» magasin où l’on
dénichait alors les meilleures galettes électroniques, Roussia a écumé
pendant dix ans le Rex et les Folies
Pigalle. Depuis, on a perdu sa trace.
5 Sextoy
La carrière de Delphine
Palatsi, décédée en 2002 à 33 ans,
n’a malheureusement duré qu’une
petite dizaine d’années, mais elle a
marqué les esprits. Sous le nom de
Sextoy, cette activiste parisienne a
ouvert bien des pistes. Dès 1993, elle
mixe au Scandalo, l’un des rares
bars lesbiens de la capitale où elle
impose un son oscillant entre hard
house, techno et rock, a des annéeslumière de la chanson française
souvent kitsch qu’on entend dans
les bars de filles à l’époque. Mais
c’est en faisant de son corps un véritable champ d’expression (tatouages, sourcils transformés en une
suite de points, canines limées…),
un peu à la manière de la plasticienne Orlan, qu’elle deviendra
l’égérie de la turbulente scène qui se
cristallisera autour du microclub du
boulevard Poissonnière, le Pulp.
Héroïne de la nuit underground et
du néoféminisme naissant, Sextoy
participa à sa manière à l’explosion
des questionnements sur le genre si
présents aujourd’hui.
PATRICE BARDOT
ET ALEXIS BERNIER
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
LOST UNDER HEAVEN
Come
Ame possédée des éphémères Wu Lyf,
Ellery James Roberts opère désormais
en duo avec Ebony Hoorn. Deux
Mancuniens sous haute tension
tournoyante et l’impression d’entendre
du heavy metal qui serait joué au cœur
d’une rave. Joliment assourdissant.
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DE STAAT
Kitty Kitty
La Hollande l’autre pays du… rock.
Enfin un rock bien barré aux accents
punko-synthético-urbain. Cerveau du
projet, Torre Florim affiche déjà quatre
albums au compteur sans que cela ait
vraiment éclaté dans notre pays. Cette
fois-ci, on entrevoit des possibilités.
LA POCHETTE
MIEL DE MONTAGNE
Permis B
Evidemment, c’est moins drôle sans les
images du clip de la balade de ce
chanteur gringalet en mini-jeep avec
quatre athlètes bodybuildés en shorts
élastiques. Mais cette joyeuse capsule
pop funky coule agréablement dans les
oreilles emmiellées.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
Shlømo : «C’est une belle
image, sans domination,
ni avilissement»
Le but n’était pas de choquer avec cette pochette, explique
le producteur français, dont le très beau premier album navigue
entre electronica, références cinématographiques et érotisme.
avec l’un des fondateurs de Taapion, mon label, sur lequel les visuels sont très minimalistes. Nous avons voulu nous laisser inspirer
par le titre de l’album, Mercurial Skin, qui
évoque la chaleur diffusée par la peau lorsque
l’on ressent une attirance physique ou de
l’amour. Même si ma musique est instrumentale, je trouvais intéressant d’évoquer le sujet
de “l’amour” et plus précisément la réaction
chimique qui y est liée, l’aspect dont on parle
moins en général. Le mercure a été utilisé
pendant des siècles pour mesurer la chaleur,
et on s’est inspirés de son aspect chromé pour
le fond de la pochette.»
Les corps «Cette image est issue d’un
vieux film porno. On l’a beaucoup modifiée : on a changé la couleur des cheveux
de la personne, enlevé un collier, des boucles d’oreilles, et flouté le sexe pour rester
dans une sensualité suggestive sans être
vulgaire. Ma mère était féministe et spécialiste de la pornographie [Annie BaronCarvais est notamment publiée chez l’éditeur La Musardine, ndlr], je n’ai jamais été
choqué par l’érotisme, on n’a jamais eu de
sujet tabou dans notre famille. Alors pour
moi, le sexe évoque plutôt la beauté et l’art
que quelque chose qu’il faut absolument
cacher.»
ALEX GRAY
Le mercure «J’ai travaillé sur cette pochette
Tallies
L’âge de l’innocence
Le jeune groupe canadien
reprend de belle manière le
flambeau dream pop-shoegaze.
M
SHLØMO
Mercurial
Skin
(Taapion
Records)
L’hypocrisie «Je comprends que certaines
personnes n’aiment pas cette pochette, mais
c’est une image que je trouve belle, et je ne
vois pas pourquoi quelqu’un pourrait en être
outré. Il existe une grande hypocrisie autour
de l’érotisme et de la sexualité, y compris dans
le milieu de la musique électronique. Apparemment, un DJ a été choqué en recevant l’album et a prédit que ça allait signer la fin de
ma carrière… alors qu’il joue régulièrement
au Berghain [club techno berlinois notamment
réputé pour ses backrooms, ndlr]. Il trouvait
que l’image était dégradante pour la femme,
alors qu’il n’y a ni domination, ni avilissement dans cette photo, contrairement à
d’autres pochettes de disques électroniques
parfois vraiment trash.»
La typo «On a choisi une large police et
on l’a mise en gras, afin que l’image soit en
partie cachée pour renforcer la dimension
suggestive. Pour la couleur, on s’est inspirés de l’affiche du film Funny Games de
Michael Haneke. Ça nous plaisait de donner un côté cinématographique à cette
image. En tout cas, je ne voulais pas d’une
pochette banale pour cet album. Il n’est
pas 100% techno, je suis revenu à des inspirations plus electronica, je me suis mis
en danger musicalement. Pareil pour la
pochette : un album, ça mérite qu’on
prenne quelques risques.»
Recueilli par CLÉMENCE MEUNIER
ême en ces temps troublés, on peut avancer
que le concept de feel
good, qui a fait naître depuis une dizaine d’années tant de films, disques ou livres censés nous faire «sentir
bien», ne produit le plus souvent que des
niaiseries aussi «positives» qu’aseptisées.
L’art est-il vraiment fait pour qu’on se sente
bien? Laissons là ces considérations de troisième cycle pour écrire exactement le contraire: le premier album des Canadiens Tallies est bon car il fait du bien.
La douce euphorie que l’on ressent à l’écoute
de ces onze chansons acidulées comme des
bonbons au citron est aussi agréable qu’addictive. Ces envolées oniriques, se réclamant de The Sundays, évoquent certains
disques dream pop ou shoegaze de la fin des
années 80, comme ceux de Cocteau Twins
ou même de My Bloody Valentine dans une
version apaisée, sont délicieuses.
Tallies est né autour du couple formé par la
chanteuse Sarah Cogan et le guitariste Dylan Franklang. Ils se sont rencontrés en suivant une formation d’ingénieurs du son
dans une célèbre école d’Ottawa puis ont recruté le batteur Clan O’Neil et le bassiste
Stephen Pitman. Tallies a ensuite suivi le
parcours habituel des groupes indé jusqu’à
l’enregistrement de ce premier album.
Comme beaucoup de leurs confrères avant
eux, la petite bande chante l’innocence et
les questionnements de la fin de l’adolescence sans véritablement révolutionner le
genre, ni dans les mots, ni dans l’habillage.
Certes, on a déjà (souvent) entendu ces gui-
tares qui flottent telle une fine bruine rafraîchissante et cette voix sucrée qui résonne en
écho, mais Trains in Snow, Mother ou Midnight sont des friandises suffisamment
agréables pour qu’on ait envie de passer
agréablement ce début d’année en compagnie des Tallies. Feel good, on vous dit.
ALEXIS BERNIER
TALLIES
Tallies
(Fear of
Missing
out/
Bertus)
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THE LOTUS EATERS No Sense of Sin
(1984)
Groupe d’un seul tube, le délicatement mélancolique The First Picture
of You, en 1983, ces mangeurs de lotus
de Liverpool jouaient une pop androgyne aussi belle que fragile.
MOOSE …xyz (1992)
De la pop élégante et raffinée, mais
aussi parfois entêtante comme avec le
(mini) tube Little Bird extrait de cet
album aujourd’hui oublié.
LUSH Split (1994)
Deux filles et deux garçons d’Angleterre jouant dans la seconde division
du shoegaze sans être désagréables
pour autant.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
CASQUE T’ÉCOUTES ?
L’OBJET
Jean-Marie Périer
Photographe et cinéaste
SES TITRES FÉTICHES
JONI MITCHELL Both Sides
Now (1969)
FRANÇOISE HARDY Première
Rencontre (1973)
FLEETWOOD MAC Go Your
Own Way (1976)
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Adele, Don’t You Remember.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Renaud, Laisse béton.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Tout Eric Clapton.
Quelle pochette de disque
avez-vous envie d’encadrer
chez vous comme une œuvre
d’art ?
Miles Davis, Tutu.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Frank Sinatra, Summer Wind,
The Beach Boys, Good Vibrations, The Beatles, Hey Jude. C’est
déjà inscrit dans mon testament.
Savez-vous ce que c’est que le
drone metal ?
Aucune idée, mais les deux mots
ne me tentent pas.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les disques, je ne vais plus aux
concerts. Et puis il y a YouTube…
Votre plus beau souvenir de
concert ?
The Who au théâtre des ChampsElysées en 1969.
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais ?
Des années 50 aux années 80, il
n’y avait pas un soir où je ne sortais pas en boîte. C’est fini ce
temps-là.
Quel est le groupe que vous détestez voir sur scène mais
dont vous adorez les disques
et inversement ?
J’adorais les disques de Crosby,
Stills, Nash Young, mais sur
scène…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur.
«La ville s’endormait et j’en oublie
le nom. Sur le fleuve en amont, un
coin de ciel brûlait.» Mais surtout
à cause de cette phrase : «Je sais
depuis déjà. Que l’on meurt de hasard en allongeant le pas.» Jacques Brel, la Ville s’endormait,
sur l’album les Marquises, son
plus beau disque.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
C’est ma chienne Daffy, elle adore
Somewhere par Aretha Franklin.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Brown Sugar, quand je pense à
tous les mômes qui ont voulu
faire «comme eux». Et pourtant
les Stones sont mon groupe
préféré.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Beggars Banquet, justement,
ma période préférée des Rolling
Stones.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Quand j’avais 15 ans, le Modern
Jazz Quartet ou alors les Beatles
depuis que j’en ai 78 !
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Bob Dylan, Just like a Woman.
Recueilli par
PATRICE BARDOT
Jean-Marie Périer, Souvenirs d’avenir
du 15 janvier au 3 mars et Flashback
Jean-Marie Périer sur scène le 28 janvier à 20 heures sur le toit de la Grande
Arche de la Défense.
Pochettes high-tech
Après les attaques du petit CD, la pochette de disque essaie tant bien que
mal d’exister dans le monde musical
dématérialisé. Mais son art est toujours
vivant, comme le montre la rubrique
qu’on lui consacre ici chaque semaine.
C’est pour la remettre en valeur que
l’agence de création A&R lance Chromatic Format. Des pochettes à accrocher aux murs en édition ultralimitée,
numérotée et tirée à l’encre haute définition sur papier grainé. La première
collection rassemble les albums de
Serge Gainsbourg Initials B.B., Histoire
de Melody Nelson, Love on the Beat et
Aux armes et caetera. Que l’on peut
également écouter via une puce NFC
intégrée à l’objet. Rétrofuturisme.
difymusic.com/chromatic-format
L’AGENDA
12–18 janvier
JACOB KHRIST
DR
S
es clichés pour,
entre autres, le
magazine Salut les
copains ! sont emblématiques des années 60. JeanMarie Périer, c’est plus de quarante ans de carrière avec la musique au centre de son œuvre.
Comme on peut le constater avec
l’exposition qui lui est consacrée
à la Grande Arche de la Défense
et le spectacle où il raconte ses
aventures photographiques.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Un 45 tours de Stan Kenton. Je ne
me souviens plus du titre.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
CD ou vinyle sur un ampli McIntosh, une incroyable machine
que j’ai depuis 1966.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Le Concerto d’Aranjuez de Rodrigo par Paco de Lucía, en vinyle.
Je l’écoutais en boucle pendant la
guerre d’Algérie, quand je faisais
mon service militaire à Oran.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Sur la route. Le meilleur son, c’est
en voiture.
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ?
La Symphonie n°3 de Malher en
souvenir de Mort à Venise de Visconti. Et j’oublie vite de travailler!
DR
«Je ne vais plus aux concerts,
il y a YouTube»
n Le concept se situe entre Age tendre, la tournée des idoles et les groupes sosies. Les musiciens de Rock
Legends rejouent les hits de Led
Zeppelin, The Doors et Queen dans
un invraisemblable pot… pourri.
Enfin pas tant que ça, puisque
Robert Plant, Ray Manzarek et
Brian May ont loué leurs qualités.
On n’est pas obligé de croire tout ce
qu’on lit sur Internet… (Mercredi
à Rennes, le Liberté.)
n Son premier album Fréquence(s)
a marqué l’année techno 2018.
Madben (photo) en donne une version live. En espérant que Rebeka
Warrior et Manu le Malin grimpent
sur scène pour l’accompagner,
comme sur le disque, à l’occasion
du formidable Grief, Dance to Death,
fascinante œuvre à six mains. 3 × 2,
quoi. (Jeudi à Paris, Badaboum.)
n Sa manière de jouer de la basse en
la portant plus bas que les genoux
lui a sans doute causé de multiples
lombalgies mais elle a surtout inspiré toute une génération qui s’est
mise à rêver d’être bassiste comme
Peter Hook. L’ex-Joy Division et
New Order tourne depuis quelques
années avec The Light en reprenant
uniquement des titres de ses anciens groupes. Parfait. (Jeudi à Nantes, Stereolux)
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u 43
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Pages 46-47 : Mike McCormack / Voyage au bout de la vie
Page 47 : Valérie Zenatti / Ode à Aharon Appelfeld
Page 50 : Karl Ove Knausgaard / «Comment ça s’écrit»
La science
naturelle de
Kathleen
Jamie
L’univers en
un «Tour
d’horizon»
Par
CLAIRE DEVARRIEUX
Photo ROBERT ORMEROD
P
L’auteure écossaise
Kathleen Jamie,
mardi à Edimbourg.
our aimer le mot
«toundra», il faut
avoir lu beaucoup de
romans. Kathleen Jamie a de la toundra sous les pieds,
dans le Grand Nord, lorsqu’elle écrit
aimer ce mot-là depuis longtemps.
C’est la différence entre elle et nous.
Elle fréquente les livres avec assiduité –la littérature, les vieilles encyclopédies en cinq volumes– mais
elle les laisse de côté pour sortir et
s’en aller marcher des heures, ou
naviguer parmi les icebergs, ne serait-ce que pour constater leur «nihilisme froid». De notre côté, nous
nous dépêchons au contraire de
rentrer pour la lire, elle, Kathleen
Jamie, poétesse écossaise née
en 1962, dont on publie Tour d’horizon (Sightlines), deuxième recueil
de récits après Dans l’œil du faucon
(Findings, Hoëbeke, 2015). Elle a
une manière enthousiasmante de
raconter ses aventures, ce qu’elle
voit, touche, entend, sent et ressent
dans «la nature», notion douteuse
à quoi nous conservons les pincettes utilisées dans le texte.
Dans un chapitre de Findings
(«le Jour du Seigneur»), elle notait:
«Quand on passe Suite page 44
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LIVRES/À LA UNE
La science naturelle
de Kathleen Jamie
son temps à
travailler avec les mots, on a parfois
besoin de récupérer, dans un lieu où
le langage ne s’articule plus, où on est
réduit à quelques substantifs élémentaires. Mer. Oiseau. Ciel.» Bien
sûr, ce n’est pas ce qui transparaît
dans ses «essais» construits comme,
disons, des nouvelles documentaires (les Américains parlent quant
à eux de «narrative non fiction»),
puisque l’écriture donne l’illusion
que la pensée est immédiatement
formulée. Kathleen Jamie, qui
travaille à définir notre place
aujourd’hui dans le monde, se
contente de termes génériques
si nécessaire – le vent violent qui
frappe comme «un oreiller invisible»
reste le vent – et choisit de préférence ce qu’il y a de plus précis.
Suite de la page 43
«Ciste». Parfois, le mot en français
tombe juste. Dans «Aurore boréale»
(le voyage au pays des icebergs qui
ouvre Sightlines), l’«alèse» désigne
tellement bien ce que l’auteure nous
montre! La mer «a pris une couleur
marécageuse, glauque, et tout à
coup, cela me rappelle une alèse horrible que ma mère sortait pour
comble d’humiliation quand ma
sœur, mon frère ou moi nous recommencions à mouiller notre lit. Jamais je n’avais pensé à ce drap depuis quarante ans mais il est bien là
ce soir : au fond d’un fjord à l’est du
Groenland, à 71 degrés de latitude,
remuant ses plis autour du bateau:
de l’eau salée qui commence à geler».
Parfois aussi, le mot anglais est
intraduisible. «Henge», que tout le
monde connaît à cause de Stonehenge, s’emploie, au masculin, pour
une enceinte néolithique, «c’est-àdire des monolithes ou des poteaux
en bois dressés en cercle, entourés
d’un fossé et éventuellement d’un
talus». Mais lorsque Jamie écrit :
«Le henge avait été un tournant, un
moment charnière de ma vie», le traducteur doit nous avertir obligeamment dans une note: «Le mot henge
est proche de hinge, qui signifie
“charnière”.»
Le henge irradie au centre d’«Une
sépulture de femme», un des textes
les plus palpitants de Sightlines.
L’auteure a dix-sept ans, fin
mai 1979, quand sa mère la conduit
dans le Perthshire, sur un site de
fouilles où elle a postulé pour l’été.
Cela fait un moment que l’adolescente se passionne pour les vestiges
des temps anciens, l’inscription du
passé dans le paysage: «Une archéologue en herbe, férue de pierres
levées, de tumuli, d’alignements de
sites et tout ce qui s’ensuit. […] Je délaissais le salon surchauffé de mes
parents pour partir en expédition à
travers les chemins creux et les collines alentour, à la recherche d’un
Histologistes,
ornithologues,
biologistes:
Jamie aime
rapporter ce que
les scientifiques
lui montrent et lui
racontent, car chez
eux, «on appelle
un chat un chat».
La voici au musée
d’Histoire naturelle
de Bergen, en
Norvège, dans la
salle des baleines.
puits ou d’un ouvrage de terre.» Père
comptable, mère qui travaille chez
un notaire, chez les Jamie on ne lit
pas. On écrit encore moins, et avoir
une fille qui publie à vingt ans son
premier recueil de poésie n’est pas
ce qui était prévu.
Ce printemps 1979, la jeune Jamie
apprend incidemment que sa mère
envisage pour elle une école de
secrétariat. «Pendant qu’elle disait
cela, je sentais des larmes de rage
et de désespoir me monter aux
yeux. Personne ne m’avait suggéré
de m’orienter vers l’université.» En
réalité, Kathleen Jamie fera des
études supérieures et sera amenée
à enseigner à l’université où elle
n’aurait pas dû aller, mais c’est une
autre histoire. La vie en communauté sur le henge, à nettoyer, gratter, creuser, à assister à la découverte d’une pierre plate, qui s’avère
un pavage, qui cache un énorme rocher et recouvre «une ciste funéraire
datant de l’âge de bronze», conduit
l’archéologue stagiaire à deux révélations grisantes.
La première naît de la femme inhumée quatre mille ans auparavant,
le crâne près d’un bol –la nouvelle
commence devant deux bols préhistoriques que l’auteure est revenue voir au National Museum –,
avec un coup de tonnerre qui éclate
pile au moment où la sépulture est
ouverte. La seconde révélation est
le plaisir que Kathleen éprouve à
écrire un poème intitulé justement
«Inhumation», inspiré par le chantier. Bizarrement, le mot lui était
inconnu, alors que «je connaissais
déjà le vieux mot “ciste”. Il subsiste
en écossais sous la forme “kist”, mot
servant à désigner un coffre ou une
cassette». Ce n’est pas sans évoquer
le mot «kestl», qui veut dire «boîte»
en yiddish. Daniel Mendelsohn
l’évoque dans les Disparus: pendant
des années, il avait entendu, voulu
entendre castel et non kestl dans
les récits de son grand-père, un
château c’était mieux qu’une boîte.
Rapprocher ces ciste, kist et kestl
nous ravit autant que Kathleen
Jamie elle-même lorsqu’un aileron
d’orque, trait noir à la surface de
l’eau, surgit dans son champ de
vision. Jamie et Mendelsohn n’ontils pas en commun, par leur culture,
l’art de tresser le passé au présent?
Sinon, dans son goût pour l’exploration de tout l’univers, Kathleen
Jamie fait évidemment penser à
l’Américaine Annie Dillard, dont les
éditions Bourgois ont récemment
republié en poche les merveilleux
Apprendre à parler à une pierre, Pèlerinage à Tinker Creek et autres En
vivant, en écrivant.
«Pécule». L’adolescente que nous
avons laissée sur le henge, lequel
doit être démoli méthodiquement
afin que le propriétaire puisse
construire une piste d’atterrissage
pour ses avions, ne sera donc pas
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KATHLEEN JAMIE
TOUR D’HORIZON
Traduit de l’anglais
(Ecosse) par Ghislain
Bareau. La Baconnière,
216 pp., 18 €.
anarchistes et féministes. Tous ceux
pour qui le cauchemar d’un travail,
du conformisme, était pire que la
mort.» Margaret Thatcher doit se
retourner dans sa tombe, elle qui
venait d’être élue, cette année-là,
quelques semaines avant que
Mme Jamie conduise sa fille sur les
lieux de sa vocation.
Kathleen Jamie se tient à distance
de la politique dans ce qu’elle écrit,
mais laisse affleurer une certaine
insolence. Elle manifeste par exemple un agacement prononcé concernant les clichés, les banalités et une
forme de romantisme (ou de purisme) écologique. Il n’y a pas que
les fleurs sauvages, les ours polaires
et les dauphins, bougonne-t-elle.
Le vivant recèle de créatures autrement surprenantes, comme les bactéries. Jamie, pour qui la vue prime
sur les autres sens (une caractéristique du genre humain, selon elle),
se rend dans le laboratoire d’un ami
anatomopathologiste après la mort
de sa mère. Celle-ci est morte des
suites d’une pneumonie, maladie
qui avait failli la tuer, pendant la
guerre, à l’âge de quatre ans, quand
les antibiotiques étaient réservés
à l’armée (le récit figure dans Findings, le recueil précédent).
«Vide-gousset». Braquer un té-
La salle des
baleine du musée
d’histoire
naturelle de
Bergen (Norvège,
en 1865. PHOTO
KNUD KNUDSEN,
UNIVERSITY OF
BERGEN LIBRARY.
secrétaire. Elle ne pense plus aux
études pour l’instant. «Mais on
pouvait s’inscrire au chômage. On
pouvait se perdre dans le nombre
croissant de ceux qui étaient réellement sans emploi et réclamer
son petit pécule chaque semaine.
Beaucoup le faisaient : artistes,
fouilleurs, amoureux de la montagne, aspirants poètes et musiciens,
lescope sur la lune au moment
d’une éclipse ou une loupe sur un
papillon blessé sont des gestes habituels pour notre poétesse. Mais là,
dans «Pathologies», séjournant dans
«la salle de découpage», elle décrit
les images étranges que met au jour
le microscope: les tranches de colon, les ganglions pleins de lentilles,
les cellules qui se battent dans un
foie dessinent des paysages. Puis
l’exploratrice des extrêmes demande
à assister à une autopsie: «Il y a des
choses qu’il faut découvrir par soimême, tout simplement.» Poumon.
Cœur sur le plateau. Une «odeur
puissante de viande fraîche» se dégage qui va la poursuivre plusieurs
jours. Le médecin referme le cœur
qu’il a ouvert, «comme si c’était un
petit sac à main. Le mot “vide-gousset” m’est venu à l’esprit, un vieux
mot pour désigner les voleurs».
Histologistes, ornithologues, biologistes: Jamie aime rapporter ce que
les scientifiques lui montrent et lui
racontent, car chez eux, «on appelle
un chat un chat». La voici dans une
grotte en Espagne. La voici au musée
d’Histoire naturelle de Bergen, en
Norvège, dans la salle des baleines
(«La Hvalsalen»). Les gens du musée
lui font visiter. «Ils m’ont fait remarquer les os pelviens des grandes baleines, qui étaient petits et délicats,
comme des bateaux en papier, et qui
pendaient en dessous des colonnes
vertébrales démesurées. […] Quand
les baleines, ou proto-baleines, se
sont mises à l’eau, elles ont perdu
leurs pattes et leurs bassins ont réduit jusqu’à prendre cette forme.»
Des baleines, il n’y en a plus beaucoup, il y a peu de chances que ça
s’arrange, mais pas pour les raisons
qu’on attend: «Elles ne baisent pas»,
résume le conservateur du musée.
La salle va être fermée et rénovée,
mais on en conservera l’atmosphère:
«Une atmosphère métaphysique si
vous voulez, qui invite à la méditation sur le rapport qu’entretient
l’humanité avec les autres créatures,
leur souffrance et notre rapacité, et
l’étrange beauté de leurs formes.» On
n’a pas le temps de s’attarder. Les
squelettes gigantesques sont suspendus au plafond, on est en train de
les nettoyer, il s’agit de retrousser des
manches et de manier l’éponge, la
brosse et le coton-tige. Rien de ce qui
concerne les tâches ménagères n’est
étranger à Kathleen Jamie.
Dans d’autres récits, quand elle
éprouve le besoin d’aller voir
sur place comment vivent d’autres
espèces que la sienne, surtout les
oiseaux, elle rappelle qu’elle est écrivain et mère de famille. Il est arrivé
que ce soit incompatible. L’esprit «liquéfié sous l’effet des biberons et des
lessives», elle pensait terminée sa vie
intellectuelle : la nidification des
fous de Bassan lui fait repenser à ses
deux enfants bébés. C’est une affaire
de quelques années. «A cette époque
il y avait des jours où même la poste
m’apparaissait comme un continent
inaccessible. […] J’étais agenouillée
sur le tapis, à ranger des Lego et à me
demander quel était l’endroit loin du
monde le plus proche de là où j’habitais.» Alors, pour ses 40 ans, son
mari lui offre une semaine sur l’île
écossaise de Saint-Kilda.
Sur une autre île, celle de Rona, elle
se rend avec deux amis : «Pendant
que Stuart parlait avec les oiseaux,
Jill entrait en communion avec
les pierres.» Dans cette île, les habitants ont vécu en autarcie pendant
des milliers d’années. Puis, en 1680,
ils sont tous morts. On ne sait pas
pourquoi. On ne sait pas non plus
pourquoi la population de pétrels
cul-blanc, que Stuart est venu recenser, a diminué de 40 %, un déclin brutal. «Stuart disait souvent
que “l’harmonie naturelle” n’existait
pas. C’était une dynamique. Rien
n’est immuable.»
Rien n’est jamais acquis. Sur
son site internet, Kathleen Jamie
conclut ainsi son curriculum vitae:
«La muse apparaît et elle disparaît.
Il y a des moments d’écriture intenses, et des moments de silence.
Cela fait trente ans que je publie, et
j’ai toujours l’impression que c’est
provisoire. Je ne sais jamais ce qui
va se passer après.» •
A La Baconnière,
«la question
de l’observation
est importante»
La maison d’édition
suisse de l’auteure
C
omment Kathleen Jamie est-elle arrivée à La Baconnière ? Par l’intermédiaire du jeune traducteur Ghislain
Bareau, «Tour d’horizon était son
projet d’école de traduction», explique Laurence Gudin, 37 ans, directrice de la maison d’édition suisse
sise à Genève. La Baconnière venait de publier Un
vagabond à l’étranger de Mark Twain (traduit par
Thierry Gillybœuf), c’est ce qui a donné l’idée à
Ghislain Bareau d’adresser là son travail. Laurence
Gudin a trouvé remarquables les récits de Jamie,
dont elle apprécie la position «d’observatrice, ni militante ni revendicatrice». Pour définir son catalogue, l’éditrice s’exprime dans les mêmes termes,
précisant que «la question de l’observation est importante. Nous ne sommes pas une maison engagée, mais
l’observation du monde nous intéresse, la plus vraie
possible, sous toutes ses formes, y compris politiques».
Et, à propos de formes, Laurence Gudin apprécie
«les formes indéfinies», telles que sont certains journaux ou certains textes qui se situent entre littérature et philosophie, et tels que sont les proses autobiographiques de Kathleen Jamie, «ni romans ni
essais». Depuis, elle a lu sa poésie, mais ne l’a pas encore rencontrée. Il se trouve qu’il existe à Lausanne
un centre d’études anglo-américaines et que l’Ecossaise est «un de leurs auteurs phares». Elle viendra
en Suisse en février rencontrer son éditrice et ses
lecteurs.
Dans le catalogue de La Baconnière, on relève les
noms de deux éditeurs, Samuel Brussell et Ibolya
Virág. Le premier est un ami de longue date de Laurence Gudin, depuis l’époque d’Anatolia, qu’elle admirait. A cette enseigne, Samuel Brussell a publié
Sergueï Dovlatov, dont La Baconnière reprend désormais la publication. Brussell accompagne les
textes qu’il propose en écrivant lui-même, soit une
préface, soit un livre (il a ainsi publié Halte sur le
parcours en 2015 et Chez les Berbères et chez les Walser en 2017). Sa prochaine découverte, c’est Anita
Pittoni, écrivain de Trieste.
Quant à Ibolya Virág, elle a une collection à son nom
à La Baconnière, et vient d’y publier les Cloches
d’Einstein, un roman de Lajos Grendel. Laurence
Gudin a effectué naguère un stage chez cette éditrice
qui a introduit en France de nombreux auteurs
d’Europe centrale, hongrois notamment, comme
Sándor Márai. Laurence Gudin, qui est franco-suisse
et vivait à ce moment-là à Paris, travaillait sur les
œuvres du poète hongrois Attila József lorsqu’elle
a rencontré Ibolya Virág. Puis elle a continué à apprendre le métier, chez Actes Sud Junior, Diane
de Selliers, Bernard Pascuito. Elle est revenue ensuite en Suisse, est passée par Zoé, et a trouvé à s’employer au sein d’un petit groupe, les éditions Médecine et Hygiène, qui s’était porté acquéreur en 1998
de La Baconnière, vénérable marque créée en 1927.
Aucun nouveau titre ne paraissait plus. C’est en 2011
que Laurence Gudin a racheté la maison.
Cl.D.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
SUR LIBÉRATION.FR
La semaine littéraire Lisez un peu de
poésie le lundi, par exemple les différentes
traductions d’un poème de Sappho (l’Egal des
dieux paru chez Allia); vivez science-fiction
le mardi, avec BonheurTM de Jean Baret
(le Bélial); feuilletez les Pages jeunes le mercredi avec l’album le Plus Long des chemins
de Nicolás Arispe (Le Tripode, à partir de
6 ans) ; le jeudi, c’est polar avec Prends ma
main, de Megan Abbott (traduit par Jean Esch
aux éditions du Masque); vendredi lecture,
recommandations du cahier Livres et coups
de cœur des libraires d’Onlalu. Enfin podcast
le samedi: Esther-Sarah Bulle lit le début de
son premier roman, Là où les chiens aboient
par la queue (Liana Levi).
«Un père à la
plancha», le deuil
sur le gril Premier
roman de Samuel
Poisson-Quinton
L’existence sur un fil
L’introspection d’un homme
entre deux bulletins radio
par l’Irlandais Mike McCormack
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
D
U
e même qu’un être humain ne se cuisine pas
à la plancha, en théorie, un homme n’envoie
pas pour son anniversaire un colis avec à l’intérieur «un millefeuille empoisonné à Nicolas
Sarkozy», et un père ne pisse pas devant son fils sur le sol
de la maison de famille sans vergogne. Un père à la plancha,
premier livre de Samuel Poisson-Quinton, est un tourbillon
d’expériences hétéroclites qui se bousculent au portillon,
comme se bousculent les souvenirs dans la tête de ce fils
qui vient de perdre son père. Ce dernier fut un «éminent
psychiatre» avant de passer une partie de sa vie en hôpital
psychiatrique, en tant que patient. Une infirmière téléphone pour annoncer le décès au fils, qui est en train d’arroser d’huile un steak, de l’aplatir pour en extraire le sang et
d’ajouter des «bracelets d’oignons» dans les assiettes: «Tu
ne peux pas, pas continuer, pas continuer à faire des burgers
comme si de rien n’était», se dit-il. Mais le service bat son
plein et le chef presse ses employés, dont le narrateur fait
partie. Il lui revient de prévenir sa mère, séparée du père,
et d’organiser les funérailles puisqu’il n’y a ni frère, ni sœur,
ni personne à l’horizon: «Et si je m’en affranchissais? Et si
je ne répondais plus au téléphone? Et si je me désintéressais
du corps de mon père? […] Après tout, les fils étaient-ils dans
l’obligation d’enterrer leur père?» Le livre ne se départit jamais de la précipitation qui l’imprègne dès la première
phrase, entraînant sur son passage et dans son compte à
rebours le rythme de l’écriture et les éclats des biographies
du père et du fils, qui traversent l’esprit de ce dernier. Il
court, il court, le narrateur, âgé de trente-six ans, mais aussi
libre et fantaisiste que s’il était un jeune garçon. Un père à
la plancha déborde d’un élan toujours relancé par des pas
de côté.
Le narrateur se remémore les mots et les gestes de son père
devenu insensé. Une puissance comique désespérante s’en
dégage. Au début de sa maladie, il alterne les séjours à
Sainte-Anne et les retours chez lui, où il prépare d’immenses feux qui alarment ses voisins. Il est capable de rouler
«jusqu’à Zurich avec un chevreuil ensanglanté dans le coffre».
Sur son bras est tatouée une ancre bleue, en hommage à la
femme qu’il a aimée après la mère du narrateur. Elle fut sa
compagne durant une dizaine d’années. Elle est psychiatre
et navigatrice. Au moment de la mort du médecin, la mystérieuse amante brille par son absence, et par son silence. Le
narrateur est seul à la barre, comme son père. Comme lui,
encore, il a différentes cordes à son arc. Diplômé d’un CAP
de cuisine, il est vendangeur à ses heures et amateur de canassons. Il porte comme son père des pantalons de velours,
une barbe fournie, et il est prognathe. Mais toute fusion a
ses limites. Le fils ne se prendra jamais pour Johnny, le héros du film de Samuel Fuller Shock Corridor qui intègre un
hôpital psychiatrique pour y traquer un meurtrier. «La distance d’hier reste la distance d’aujourd’hui […]. C’est ma défaite; tes ténèbres ne m’accueillent point, papa.» •
SAMUEL POISSON-QUINTON
UN PÈRE À LA PLANCHA
L’Arbalète-Gallimard, 128 pp., 14 €.
n homme seul dans
sa cuisine en milieu de
journée, l’esprit happé
par le tintement de la
cloche de l’église, part dans une intense rêverie. Marcus Conway habite
depuis vingt-cinq ans avec sa femme,
Mairead, dans une maison située à la
sortie de Louisburgh, dans le comté de
Mayo, sur la côte occidentale de l’Irlande. La cloche de l’Angélus, se dit-il,
dont le son retentit dans la campagne
alentour, sur Clew Bay, sur les toits
autour de la rivière Bunowen, sur les
routes, les montagnes, les rivières et les
lacs… Sur cette nature qu’on imagine
sauvage, ondulée et verdoyante. Sur un
monde en soi, extérieur et pérenne, à
en donner le vertige.
C’est le ressenti d’un homme face à
lui-même et à son existence que l’écrivain irlandais Mike McCormack, qui a
grandi dans une ferme dans le même
village, évoque en profondeur. C’est
une longue phrase mentale qui n’a pas
de début, qui progresse en oscillations,
sans jamais de majuscules ni de points.
Ce serpentin se déploie tout le long du
livre, au rythme de l’esprit buissonnier,
comme dans toute conscience au fond,
insensible à une ponctuation purement fonctionnelle destinée à se faire
comprendre d’autrui à l’écrit.
Arc. Sans transition, le journal sur la
table dont Marcus se saisit devient
aussi l’objet d’un dévidement. Il passe
de la lecture d’une analyse sur le récent
effondrement économique après la
nuit du 29 septembre 2008 où tout le
système bancaire a failli imploser à la
grève de la faim d’une militante écologiste contre un consortium énergétique qui veut faire passer un pipeline
de gaz au nord du comté de Mayo. Le
plus grand poseur de canalisations au
monde, au nom qui laisse songeur, le
Solitaire, a d’ailleurs commencé son
office dans les fonds marins de Broadhaven Bay.
Il imagine alors la petite femme émaciée face au gigantesque navire. «c’est
comme ça qu’on perd le fil/assis ici dans
cette cuisine/qu’on perd le fil en ressassant un vieux thème, balayé par un
jaillissement de mots et d’associations
d’idées disséminées en large et en tra-
vers de ce comté, une pluie d’images qui
me transpercent alors qu’en bas de la
page un autre article rapporte qu’un»…
Ce regard sur le présent s’épaissit de
l’afflux de souvenirs, formant un arc
mémoriel qui trace une courbe à partir
de l’enfance jusqu’à l’instant présent.
Une réminiscence fondamentale naît
ainsi au détour d’un article du journal
(la destruction d’un site industriel
à Killala au profit d’une usine de recyclage d’amiante). Or jadis son père avait
participé à la construction du site désormais obsolète. Comme il avait un
jour, Marcus avait dix ans, démonté entièrement le Massey Ferguson 35 gris
dans la remise à foin. Cette vision de
l’autel de démontage avait impressionné l’enfant comme un moment de
déséquilibre puissamment métaphysique, voire cosmique. «la vision de ce
moteur étalé au sol resterait pour moi
à jamais la preuve d’un monde qui était
bien moins stable et unifié que mon
imagination enfantine ne me l’avait
laissé croire, le monde désormais un
assemblage de composants hasardeux
boulonnés ensemble dans le noir, la
bourdonnante construction dans son
ensemble plus proche de l’effondrement
que je ne l’avais soupçonné, une frousse
enfantine qui parfois, aujourd’hui
encore, me saisit et me ramène à cette
grange à foin, comme cela s’est passé il
y a quelques années quand»
Teigneux. Après deux ans de séminaire dans une région pleine de martyrs et de religion («difficile interlude comique dans ma vie»), Marcus est devenu
ingénieur. Il travaille au Conseil du
comté et surveille les chantiers, hous-
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
JEAN ROLIN
PELELIU
La Table ronde «la Petite
Vermillon», 186 pp., 7,30 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Débarquer sur Peleliu, je l’ai fait moi
aussi, dans les derniers jours du mois
de février 2015, sans me heurter
à un mur de flammes ni rencontrer
de difficultés particulières.
Pour le reste, c’est en vain que
l’on me demanderait qu’elles étaient
mes raisons de visiter cette île, car
elles me demeurent assez obscures.»
RICHARD WAGAMESE
JEU BLANC
Traduit de l’anglais
par Christine Raguet.
10/18, 262 pp., 7,50 €.
u 47
«Après cela, je commençai à voir
des choses. Je commençai à voir
une ligne dans chaque stade de glace
où nous jouions. Elle se manifestait
sous la forme de rangées de sièges
vides qui séparaient les supporteurs
indiens des blancs. La police était
postée à l’entrée séparée par laquelle
elle faisait passer les nôtres.»
«Dans le faisceau
des vivants», Appelfeld
mis en lumière Récit
de sa traductrice,
Valérie Zenatti
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
boyaux à l’instar de Mairead, qui en
souffre atrocement, se vidant de jour
en jour.
Panique. La sorte d’équilibre que vivre
Le comté
de Mayo, sur
la côte ouest
de l’Irlande.
PHOTO PAULO
NUNES DOS
SANTOS. THE
NEW YORK
TIMES-REDUXREA
pillé parfois par les politiques qui voudraient faire accélérer les travaux de réparation du pont de Keevabridge ou
valider le bâti d’une école alors qu’il y a
malfaçon. Des bras de fer dont sortent
toujours victorieux les élus. «la différence entre un politicien et un ingénieur,
vos décisions peuvent ne tenir que quatre, cinq ans, le temps d’un cycle électoral, et vous êtes acclamés en héros –en
revanche, mes décisions ont besoin d’une
durée de vie plus longue, c’est ça ou ma
réputation part en lambeaux alors».
Ce pourrait être une complainte d’ingénieur, profession moquée par son fils
Darragh parti au bout du monde, dans
leur échange sur Skype parce que l’eau
communale a été contaminée par
un parasite viral particulièrement teigneux. Près de trois cents habitants
de la petite ville vomissent tripes et
suppose hante le troisième roman de
l’écrivain de 53 ans, qui a également publié deux recueils de nouvelles. D’os et
de lumière, son premier texte traduit en
français, a été distingué par le prix
International Dublin Literary Award, le
mieux doté au monde (100000 euros).
Le flux de conscience laisse percer chez
Marcus une personnalité émotive, rapidement saisie par la panique quand
quelque chose le bouleverse. C’est le cas
lors de la première exposition de son
aînée, Agnes, sortie major des BeauxArts deux ans plus tôt, quand il voit que
les œuvres sont réalisées avec le propre
sang de sa fille. «je n’ai pas regardé ses
dents –tout ce sang– j’avais l’image d’elle
assise sur le bord du lit, une seringue
dans le bras, c’est la vision qui m’est venue». De même que dans son quotidien
il peut varier d’une humeur à l’autre
et rompre l’harmonie relationnelle, le
monde lui-même peut vaciller. A moins
de lui donner des garde-fous. Marcus
songe ainsi à cette tribu de Mongolie
qu’il a découverte dans un documentaire où la femme qui a pour tâche dans
la communauté de soigner et d’invoquer les dieux, vit à l’envers, jusqu’à
se coucher quand tout le monde est réveillé. «c’est ce qui est fascinant –leur
croyance c’est que si tout le monde marche, parle et fait des choses dans le même
sens alors il existe un réel danger que le
monde entier bascule, donc il faut qu’une
personne aille dans le sens opposé pour
maintenir l’équilibre du monde et»
Marcus Conway fait partie de ces
hommes qui structurent leur journée
autour des bulletins d’informations à la
radio, dès son lever, debout dans la cuisine avec sa tasse de thé. Pour rester en
phase avec le monde et ne pas chuter.
Un roman irradiant, juste dans la complexité humaine, la poussant magnifiquement jusqu’au bout du bout. •
MIKE MCCORMACK
D’OS ET DE LUMIÈRE
Traduit de l’anglais (Irlande)
par Nicolas Richard, Grasset
«En lettres d’ancre», 350 pp., 20,90 €.
L
a première fois que Valérie Zenatti a vu Aharon Appelfeld,
c’était en 1987 à l’université de
Beer-Sheva, aux portes du désert
du Néguev. Il donnait une conférence au
côté d’Amos Oz, elle avait 17 ans et garde de
ces quelques heures «un souvenir très fort».
Née à Nice, la jeune fille était arrivée en
Israël quatre ans plus tôt avec ses parents venus faire leur alya. Passionnée de littérature,
fascinée par l’hébreu, elle voit alors en Oz et
Appelfeld la quintessence de ce qu’elle admire. Elle n’imaginait pas que les deux hommes, figures majeures de la littérature israélienne, mourraient trente et un ans plus tard
à quelques mois d’intervalle et qu’elle serait
amenée à leur rendre hommage: Oz sur les
ondes, Appelfeld via un récit très personnel,
Dans le faisceau des vivants.
Pas facile d’écrire sur un tel personnage,
miraculeusement évadé à 10 ans d’un camp
de Transnistrie où sa mère a trouvé la mort,
survivant seul dans les forêts d’Ukraine
avant d’être recueilli par des paysans puis
de traverser l’Europe à pied et d’embarquer
clandestinement pour la Palestine deux ans
avant la création de l’Etat d’Israël. Une tragédie dont l’ensemble de son œuvre est
imprégné.
Valérie Zenatti, qui est sa traductrice et qui,
à ce titre, le connaît intimement, raconte
avec émotion le vide qui l’a envahie à l’annonce de sa mort, un jour de janvier 2018,
alors qu’elle s’apprêtait à prendre l’avion à
destination de Tel-Aviv pour le voir. «Il a
vécu trente et un mille trois cent soixanteneuf jours, j’ai eu besoin de les compter, à la
manière des enfants qui recourent aux chiffres pour appréhender ce qui leur échappe,
parce que je sais que chaque jour a compté,
chaque jour a été une vie, un émerveillement
devant la lumière renouvelée, une lutte contre “la bile noire”, un tâtonnement, un oubli
qu’il essayait de vaincre, un pas sur le chemin qu’il traçait et qui partait chaque jour
de sa maison natale ou le menait vers elle.»
Zenatti écrit de longues phrases qui forment
une mélopée, comme un kaddish pour
l’homme disparu.
Leur première vraie rencontre se déroule à
Jérusalem dans un des plus beaux endroits
de la ville, caché de la foule, non loin de Haneviim, la rue des Prophètes : la Maison
Anna Ticho, un café-restaurant-musée. «Il
a pris mes mains dans les siennes, il était si
curieux et avide de comprendre pourquoi
j’avais pris cette décision, consacrer une
partie de ma vie à la traduction de ses livres,
et tandis que je parlais maladroitement de
moi, de mon effroi d’enfant face à la Catastrophe, de la certitude qu’il y avait dans sa
langue un secret qui me concernait de
manière intime, du besoin que j’avais d’écrire
en français ce qu’il écrivait en hébreu, du désir de ramener ses livres sur la terre d’Europe
qui leur avait donné naissance, il me scrutait, attentif et attendri, avec au fond des
yeux cette lueur que je reverrais plus d’une
fois et qui demeurait indéchiffrable.» Les
rapprochait une langue dans laquelle ils
n’avaient grandi ni l’un ni l’autre et qu’ils
avaient appris à maîtriser en arrivant sur le
sol d’Israël, une langue vierge à laquelle
Zenatti consacre ses plus belles pages. «Puis
nous nous sommes mis à parler cette langue
dans laquelle nous n’avions pas vécu, c’est-àdire une langue dans laquelle nous n’avions
pas découvert le monde ni été aimés, dans
laquelle nous n’avions pas souffert non plus,
et surtout dans laquelle n’étaient pas inscrits
les silences de l’enfance. Nous nous sommes
glissés dans l’hébreu comme dans des draps
rugueux, dans une hospitalité qui créait
grossièrement mais sûrement un espace inviolable par le passé, dont on pouvait se donner l’illusion qu’il n’avait pas eu lieu.»
Valérie Zenatti a commencé à écrire ce livre
dans les jours qui ont suivi la mort d’Appelfeld, hantée par la voix de l’écrivain qui
l’accompagnait sans cesse. A l’approche de
l’anniversaire de celui qui aurait dû avoir
86 ans, elle a décidé de gagner l’endroit où
il était né, Czernowitz, aujourd’hui en
Ukraine. Ce passage n’est pas notre préféré,
un peu trop lyrique à notre goût, nous lui
préférons les pages du début qui racontent
leur rencontre, leurs discussions, leurs émotions croisées, leurs interminables débats
au téléphone et sa façon à lui de dire «ma
chérie». «Dans les questions qui l’ont accompagné toute sa vie, écrit-elle, il y avait
comment être juif, mais aussi comment faire
face à la question de ne pas l’être.»
Sur les 45 livres écrits par Aharon Appelfeld,
Valérie Zenatti en a traduit 11. Il reste 30 livres à traduire de l’hébreu en français. «Je
pense que je vais y consacrer ma vie, nous
a-t-elle confié, d’autant que, pour moi,
l’écriture est indissociable de la traduction,
elles se tiennent la main.»
VALÉRIE ZENATTI
DANS LE FAISCEAU DES VIVANTS
Editions de L’Olivier, 154 pp., 16,50 €.
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48 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
POCHES
JEAN CLAIR
ZORAN MUSIC À DACHAU.
LA BARBARIE ORDINAIRE
Arléa Poche, 212 pp., 9 €.
ROMANS
JEAN-CLAUDE
GRUMBERG
LA PLUS PRÉCIEUSE
DES MARCHANDISES
Seuil, «La librairie du
XXIe siècle», 110 pp., 12 €.
Il était une fois, «dans un
grand bois», un pauvre bûcheron et une pauvre bûcheronne, qui avaient faim
et froid. C’était pendant la
guerre. «La guerre mondiale,
oui oui oui oui oui.» La pauvre bûcheronne aime bien regarder passer les trains, il arrive parfois que des bouts de
papier tombent d’un wagon.
Un jour, c’est un bébé qu’elle
trouve. N’en disons pas plus,
il s’agit d’un admirable et terrible conte.
Cl.D.
ANTONIN CRENN
L’ÉPAISSEUR DU TRAIT
Publie.net, 204 pp., 17 €.
Quand les rues sont agrandies sur les plans de Paris,
ce sont les impasses qui en
pâtissent. La cour Saint-Eloi
qui donne sur le boulevard
Diderot et où habitent
Alexandre et ses parents a
ainsi été réduite, les immeubles compressés, pour tenir
dans l’épaisseur d’un trait.
Ses parents partis furieux à la
campagne, Alexandre se retrouve seul à vivre dans un
espace étriqué, organisant et
supprimant des meubles de
manière à aménager son
espace, jouant avec des tableaux et un miroir. «Il habitait un lieu minuscule qui
s’annonçait minuscule: c’était
la plus petite des promesses,
celle qui était tellement peu
ambitieuse qu’on était sûr de
la tenir.» La famille de son
ami Eugène souffre d’une
pliure qui traverse leur logement. Quant à celui d’Ivan,
un camarade du lycée Arago,
l’entrée de son impasse disparaît parfois complètement.
Le texte d’Antonin Crenn pratique une poésie minutieuse
et affectueuse des choses, de
la géographie et de l’architecture de ce quartier près de
Nation. Et revisite le thème
du passage à l’âge adulte, par
la quête d’Alexandre, observateur puis acteur habitant
de son trait.
F.Rl
ALEXANDRE FERAGA
APRÈS LA MER
Flammarion, 304 pp., 19 €.
A 10 ans, Alexandre subit un
rituel dans des circonstances
qui font de lui «un enfant en
ruine». Après la mer raconte
cette dévastation progressive. Circonstances initiales:
le Val-d’Oise à la fin des années 80, un père né en Algérie, une mère née en France,
des frères et sœurs issus de
leurs précédents mariages.
Personne ne s’entend dans
cette «fratrie meurtrie». Un
soir d’été, son père prépare la
voiture pour un grand voyage
dans le silence et sous le regard de tous. Alexandre terrifié comprend qu’il est élu accompagnateur. Il reçoit pour
unique consigne de ne plus
s’appeler Alexandre, mais
Habib. Son père n’est plus
Maurice, mais Mohamed.
Ils roulent vers Marseille
et prennent un bateau pour
l’Algérie. Habib découvre
d’abord avec plaisir les
palmiers géants, puis comprend que ce retour aux origines a pour but la circoncision: «J’avais traversé la mer
pour effacer tous les péchés
de mon père. Son occidentalisation à marche forcée, la
dilution de son identité, le reniement de sa culture.» L’enfant n’a jamais pardonné à
l’adulte.
V.B.-L.
«Il les portait dans ses yeux
comme on porte un corps
dans ses bras. Les regardant,
il leur témoignait
les derniers égards. Les
dessinant, il les voyait. Les
découvrant, il posait sur leur
nudité scandaleuse le voile
miséricordieux du regard.»
MOHAMMAD RABIE
LA BIBLIOTHÈQUE
ENCHANTÉE
Traduit de l’arabe (Egypte)
par Stéphane Dujols, Actes
Sud «Sindbad», 174 pp., 19 €.
Chaher, grand lecteur et employé oisif au ministère des
«Bien de mainmorte», est envoyé en mission par son supérieur dans une étrange bibliothèque oubliée du Caire,
Kawkab Ambar. On attend
de lui un rapport recommandant sa fermeture pour pouvoir faire passer une nouvelle
ligne de métro. «L’Etat a tellement foi en moi qu’il m’a
confié, à moi, personnellement, la question de la démolition de l’un de ses bâtiments.
C’est à moi d’étudier la situation et de décider.» Le bâtiment, difficile à trouver
tant il est grisâtre, semble
formé d’appartements joints;
le classement des livres
semble anarchique ; pas de
catalogue pour en faire
l’inventaire ni de mécanisme
d’emprunt, autant de règles
établies en son temps par son
fondateur. C’est une bibliothèque faite pour les chercheurs libres et autodidactes,
ceux qui n’ont pas de plan de
travail ni de sujet de recherche. D’assez mauvaise composition au départ, Chaher
apprend à connaître les personnages hauts en couleur
qui la fréquente et grâce à
eux, à percer le secret de sa
baraka.
F.Rl
LAURENCE TEPER
UN CADENAS
SUR LE CŒUR
Quidam, 190 pp., 19 €.
Chaque été, au mois d’août,
les Meunier et les Coquillaud
partent en vacances au même
endroit. Les deux familles
s’entendent bien, surtout les
enfants, et surtout Mme Meunier et M. Coquillaud, son patron. Les adultes conservent
leur patronyme, ce qui donne
à ce premier roman une
touche comique, alors qu’il
ne s’agit vraiment pas d’une
comédie à la française. «En
présence de Georges Coquillaud, Gisèle Meunier était
souriante, détendue, joyeuse,
voire gentille. Claire changeait soudain de mère: adieu
aigreur, dépression et robe de
chambre.» Si ladite Claire ne
change pas de mère malheureusement, elle change d’origine au fur et à mesure du récit. Un mensonge débouche
sur un autre, qu’il faut,
vaillamment, déminer. Laurence Teper avait cessé son
activité d’éditrice, les fans de
son catalogue seront
enchantés de la retrouver
romancière.
Cl.D.
REVUE
BOUCLARD
N°1. Bouclard Editions
(18, rue Geoffroy-Drouet
44000, Nantes), 64 pp., 10 €.
Bouclard
RE VUE L IT TÉ R AIRE
1 re ANNÉE — № 1
Bouclard? Librairie, en argot
de la fin du XIXe siècle. C’est
aussi depuis ce début 2019
une nouvelle revue semestrielle consacrée à la littérature, imaginée par trois passionnés nantais. La ligne de
Bouclard, c’est d’abord des
récits à la première personne : Clémentine Mélois
qui raconte ses premiers pas
au sein de l’Oulipo, Nicolas
Zeisler sur les traces d’Arthur
Cravan, Philippe Baudouin
en visite au très curieux «Institut métapsychique international» de Paris où sont
regroupées les archives
concernant les phénomènes
parapsychologiques. Le tout
entrecoupé de cartes blanches. L’objet est beau : une
bonne place a été accordée à
l’illustration et au graphisme
– une typo «bouclard» a été
inventée pour l’occasion.
L’objectif pour la jeune maison d’édition est de sortir
aussi des livres. Le premier
arrive au printemps. En attendant, le numéro 1 de la revue, tiré à 1500 exemplaires,
est disponible en librairies ou
via Internet.
G.Le.
PHILOSOPHIE
élabore, noue la logique et le
vivant, soit forte de la force
que les raisons –«sans cesse
évaluées et discutées»– donnent à la science, en particulier médicale. C’est par la
promotion des notions de
«compréhension» et d’«énumération» que l’auteur veut
éviter «la double réduction du
concept au récit, et de l’éthique à de la technique». R.M.
PAUL AUDI
DE L’ÉROTIQUE
Galilée, 280 pp., 24 €.
ALI BENMAKHLOUF
LA FORCE DES RAISONSLOGIQUE ET MÉDECINE
Fayard, 312 pp., 22 €.
Philosophe, professeur à
l’université Paris-Est Créteil
et membre de l’Institut universaire de France, spécialiste
de Frege, Whitehead et Russel
–mais aussi d’Averroès, Montaigne et Lewis Carroll–, Ali
Benmakhlouf consacre ici de
nombreuses pages à la logique, au raisonnement, à la
démonstration, à la proposition, au syllogisme ou à la
«grammaire des raisons» qui
soutient le jugement et la décision. Mais ce qu’il vise
relève d’une éthique. Plus
exactement de la constitution
d’une éthique qui, liée à la
médecine, à la décision et à
prescription médicale, à la relation médecin-patient –dans
des contextes tels que «le don
d’organes, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, les situations de fins de
vie» – ne se résume plus au
«vieil humanisme» dont relevait «la relation abstraite et
tacite» entre «une conscience»
(médecin) et «une confiance»
(patient), mais intègre «les
procédés de justification et de
formulation des hypothèses».
Une éthique, donc, qui ne
soit pas seulement corrélée
aux «valeurs», mais, sans être
science elle-même, intègre
les schémas conceptuels et
les protocoles que la science
A la tête d’une œuvre philosophique déjà considérable,
Paul Audi achève, avec De
l’érotique, la trilogie Désirer
s’aimer, dont le premier volet,
le Théorème du Surmâle, est
paru en 2011, et le deuxième,
le Pas gagné de l’amour,
en 2016. Le thème de sa recherche apparaît clairement
dans les titres eux-mêmes: «le
passage du désir à l’amour»
(tout sauf aisé, étant donné
qu’«à l’amour, qui est subversion du désir, préside toujours
un désir qui n’est pas encore
amour»), analysé «sous le
prisme de l’érotisme», lequel
n’est pas plus aisément saisissable, dans la mesure où éros,
érotisme et érotique se tiennent à la fois dans une «distance essentielle par rapport
au sexe et à la sexualité» et
dans une «proximité troublante avec l’amour». Les
analyses fournies sont d’une
grande acuité, et d’une extrême subtilité – hommage
sans doute à la finesse du
philosophe de l’amour qu’est
Vladimir Jankélévitch, souvent cité (avec Lacan, Valéry,
Proust, Derrida, Deleuze,
Caillois…)–, et sont rendues
encore plus attractives par
la forme stylistique choisie
(hommage à Platon cette
fois): le dialogue –non avec
un interlocuteur réel, mais
avec une «voix complice et jamais polémique», dont la
fonction est celle de la «relance» de la pensée. R.M.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
«Qu’un meunier comme Menocchio
en soit arrivé à formuler des idées aussi
différentes des idées courantes sans
aucune influence extérieure parut
invraisemblable aux inquisiteurs.
On demanda aux témoins si Menocchio
avait “parlé sérieusement ou s’il avait
plaisanté, ou bien s’il avait eu l’air de
répéter ce que d’autres avaient dit”.»
CARLO GINZBURG
LE FROMAGE ET LES VERS
Traduit de l’italien par
Monique Aymard, préfacé
par Patrick Boucheron.
Flammarion, Champs
histoire, 302 pp., 11 €.
u 49
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«Le Trastevere fut l’âme de la résistance
aux troupes françaises en 1849 ;
Stendhal, tout comme Pasolini, voyait
dans son peuple “féroce” et fier, plus
superstitieux que croyant, l’essence
même du caractère romain. C’est là
que le dialecte romain s’est maintenu
le plus longtemps dans son intégrité
(voir Romanesco).»
BRUNO RACINE
LES 100 MOTS
DE ROME
«Que sais-je ?»
PUF, 128 pp., 9 €.
Capital
Bourgois
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
«Sorcières» de Mona Chollet,
ou comment sortir
de l’ornière misogyne
Les éditions Bourgois ont
un nouvel actionnaire : la
société d’investissement
de la famille Mitterrand, en
la personne d’Olivier Mitterrand, frère de Frédéric,
l’ancien ministre de la
Culture. On ne sait pas à
quelle hauteur l’investisseur entre dans le capital.
Avec ce partenariat, la maison d’édition conserve son
indépendance, et Dominique Bourgois reste à sa tête.
Elle a succédé à son mari,
Christian Bourgois, disparu en décembre 2007.
Par ÉLISA JOLY Etudiante
E
n retraçant l’histoire de ces chasses aux «sorcières» qui
avaient cours aux XVIe et XVIIe siècles en Europe, Mona
Chollet nous révèle une part de l’histoire aussi barbare que
méconnue. Si ces supplices visant à éliminer les «têtes féminines qui dépassent» ont été occultés, écrit-elle, c’est parce qu’ils ont
contribué à façonner le monde qui est le nôtre. «Ces images négatives
continuent à produire, au mieux, de la censure ou de l’autocensure, des
empêchements; au pire, de l’hostilité, voire de la violence.» En abordant
des thèmes tels que l’indépendance des femmes, le désir de ne pas avoir
d’enfant(s), l’âge, le rapport médecin-patiente ou l’inhibition féminine,
l’auteur met des mots sur l’indicible, et pointe du doigt un fléau encore
minimisé: la misogynie.
Parcourir ce livre, c’est déconstruire tout ce que l’on a intériorisé au fil
des générations, ou plutôt récupérer la mémoire qu’on nous aurait appris à effacer. C’est aussi comprendre que le système dans lequel nous
vivons est profondément masculin, dans ses institutions comme dans
ses normes et ses pratiques. Quand on sait que seuls 14 pays sur 193
étaient gouvernés par des femmes en 2018, on peut se demander si un
système créé par les hommes pour les hommes peut parvenir un jour
à se rééquilibrer.
Mona Chollet nous amène à questionner ce que l’on prend pour acquis
et immuable. Et l’on ressort de cette lecture en colère. Mais aussi avec
l’intime conviction que les femmes font bel et bien de la politique quand
elles s’expriment librement au sujet de leurs règles, des violences gynécologiques, des agressions sexuelles, des écarts de salaires, de leurs cheveux blancs, lorsqu’elles revendiquent ouvertement leur «non-désir
d’enfant» ou décident de déconstruire ce qu’elles ont appris sur la sexualité et osent parler de leur désir après cinquante ans. Et si, comme
le souligne l’auteur, «la force des stéréotypes et des préjugés peut avoir
quelque chose de démoralisant», «elle offre aussi une chance, celle de tracer de nouveaux chemins». Cet essai est doté de toutes les qualités pour
éveiller les consciences; après avoir l’avoir lu, ceux qui vous traiteront
de sorcière auront des chances de vous flatter. •
MONA CHOLLET SORCIÈRES. LA PUISSANCE INVAINCUE
DES FEMMES Zones, 230 pp., 18 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 04/01 au 10/01/2018)
ÉVOLUTION
1 (84)
2
(2)
3
(1)
4 (31)
5
(3)
6
(7)
7
(0)
8 (10)
9
(4)
10
(6)
Les masterclasses proposées par la BNF, France
Culture et le Centre national du livre (CNL) reprennent. Jean Hatzfeld ouvre
la saison mardi à 18h30.
Suivront Mathias Enard,
Catherine Millet, MarieAude Murail, Camille Laurens et Jérôme Ferrari.
C’est Emmanuel Laurentin, de France Culture, qui
posera à Jean Hatzfeld la
question rituelle : «Pourquoi écrivez-vous ?» (BNF,
petit auditorium, quai
François-Mauriac 75013).
Rendezvous
Witches’ Sleep d’Albert von Keller (1844–1920). PHOTO AKG-IMAGES
TITRE
Sérotonine
Le Lambeau
Leurs Enfants après eux
Revue America n°8
Idiss
Sorcières
Sagesse
Un hosanna sans fin
Blake et Mortimer t.25
Les Vieux fourneaux t.5
Exactement à la même période l’an dernier, les ventes du
Prix Goncourt Eric Vuillard, l’Ordre du jour, paru chez
Actes Sud, représentaient 29% de celles de Couleurs de l’incendie de Pierre Lemaitre, le leader d’alors. Les ventes de
son successeur, Nicolas Mathieu, représentent 7% de celles
du numéro 1 d’aujourd’hui. Mais en réalité, ce Goncourt-là,
Hatzfeld
à la BNF
AUTEUR
Michel Houellebecq
Philippe Lançon
Nicolas Mathieu
Collectif
Robert Badinter
Mona Chollet
Michel Onfray
Jean d’Ormesson
Sente et Teun
Lupano et Cauuet
ÉDITEUR
Flammarion
Gallimard
Actes Sud
America et Le 1
Fayard
Zones
Albin Michel
Héloïse d’Ormesson
Blake et Mortimer
Kana
chez le même éditeur, a réalisé en librairie cette semaine
le même score que le lauréat de 2017. C’est juste que Michel
Houellebecq vend beaucoup plus que tout le monde. Et
pour continuer à parler en termes de café du commerce
de détail, signalons que le Femina, cette année, fait plus
vendre que le Goncourt.
Cl.D.
SORTIE
04/01/2019
12/04/2018
22/08/2018
02/01/2019
24/10/2018
13/09/2018
09/01/2019
15/11/2018
16/11/2018
09/11/2018
VENTES
100
7
7
5
3
3
3
3
3
3
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 256 librairies indépendantes.
Entre parenthèses, le rang tenu
par le livre la semaine précédente. En
gras : les ventes du livre rapportées, en
base 100, à celles du leader. Exemple :
les ventes du Lambeau représentent 7 %
de celles de Sérotonine.
Nicolas Mathieu signe
ce samedi à 16 heures
Leurs Enfants après eux
(Actes Sud), lecture
de Marianne Denicourt,
à la Librairie des Abbesses
(30, rue Yvonne-LeTac, 75018). Nils Tavernier
présente le Facteur Cheval.
Jusqu’au bout du rêve
(Flammarion) ce dimanche
à 15 heures à la Halle
Saint-Pierre (2, rue Ronsard, 75018). L’Irlandais
Paul Lynch signe Grace
(Albin Michel, traduit par
Marina Boraso) au Divan
mercredi à 19 heures
(203, rue de la Convention, 75015).
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Knausgaard, bête de
somme autobiographique
Par MATHIEU LINDON
C’
est le mystère de la
grande somme romanesque autobiographique de Karl
Ove Knausgaard: il ne cesse de raconter des choses sans grand intérêt et
c’est passionnant –on ne sautera pas
une ligne de ces milliers de pages
avant de passer impatiemment à la
suivante parce qu’on veut connaître la
suite qui n’a pas plus d’intérêt que ce
qui précède sauf que c’est encore plus
passionnant (et émouvant). On dirait
que c’est la vie même qui est écrite là.
Est traduit aujourd’hui Comme il pleut
sur la ville, cinquième des six volumes
de Mon Combat, l’œuvre majeure de
l’écrivain norvégien né en 1968 et parue entre 2009 et 2011 avec un succès
extravagant dans son pays, puis dans
le monde entier. Il y a chez Karl Ove
Knausgaard un étonnant pragmatisme
littéraire et vital. «Bien qu’il ne se passât pas beaucoup plus que cela dans
ma vie, je la trouvais riche et pleine de
sens, dans la mesure où je ne me posais
pas de questions, qu’il n’existait pas
d’alternatives, à peu près comme les
gens ne se posaient pas de questions sur
les voitures à cheval avant l’invention
de l’automobile.» Et voici de quelle manière ramassée et détaillée, avec quelle
sobre brutalité, il rend compte de la fin
de l’enterrement de son grand-père:
«L’espace d’un instant, maman fut
seule devant la tombe ouverte. Elle
baissa la tête, une nouvelle vague de
pleurs me submergea, la dernière, car,
au moment de quitter les lieux pour
nous rendre à la salle où on nous servit
une soupe à la viande, l’atmosphère
s’allégea, c’était terminé, la vie continuait sans lui maintenant.» Mais la vie
continue est le titre d’un roman de
Knut Hamsun, le plus célèbre écrivain
norvégien.
La particularité de Comme il pleut sur
la ville est que Karl Ove Knausgaard
lui-même s’y interroge sur le mystère
de son écriture alors à venir. Certes, il
y est largement question de ses relations amoureuses et des tromperies
dont il n’est pas fier, de son rapport
exagérément familier à l’alcool et
de sa découverte de la masturbation,
ainsi que d’expériences professionnelles temporaires sur une plateforme
pétrolière ou auprès d’handicapés
Tout ce qui n’est pas
écrire lui apparaît
«dénué de sens.
Rien d’autre ne serait
suffisant, rien d’autre
ne pourrait assouvir
cette soif./Mais
cette soif de quoi?»
mentaux dans une institution. Il y apprend comment il est à tort perçu
par les autres. «Vingt ans à l’extérieur,
mille ans à l’intérieur», estime-t-on de
lui. Tel ami «dit en riant qu’il n’avait
encore jamais rencontré un individu
aussi lugubre que moi. On dirait Job
transplanté dans un appartement à
Bergen!» Mais le cœur du livre est son
séjour à vingt ans dans cette ville où
il a été accepté dans une académie
d’écriture. Pourquoi n’y arrive-t-il pas?
Il lit Paul Celan et voit ce qui lui manque. «La question était de savoir si une
telle tonalité ou ambiance pouvait
s’acquérir. Si je pouvais me battre pour
l’avoir ou si on était né avec ou sans.»
Plus de six cents pages plus loin,
quand il n’arrive plus à écrire après
avoir publié un premier roman: «Mais
je continuais de travailler, courbais
l’échine et ne renonçais pas.» Mon
Combat, le titre générique de ces six
volumes autobiographiques, prend un
nouveau sens pour le lecteur.
Karl Ove Knausgaard voudrait alors
qu’écrire «soit une question de vie ou de
mort. Mais ce n’est pas ça du tout! C’est
seulement un truc que je passe du
temps à bricoler». Tout ce qui n’est pas
écrire lui apparaît «dénué de sens. Rien
d’autre ne serait suffisant, rien d’autre
ne pourrait assouvir cette soif./Mais
cette soif de quoi ?» Doit-il «se faire
hypnotiser» pour que le flux jaillisse
comme dans ses lettres? «Un mur de
verre s’élevait entre moi et la littérature : je la voyais mais j’en étais séparé.» Peu à peu, il semble au lecteur
que Karl Ove Knausgaard découvre ce
qu’il va en définitive décrire. «Le ciel
était gris, et je me dis que ce que je
voyais, c’était le quotidien, juste une
journée parmi une multitude d’autres
qui naissaient et disparaissaient.» Lire
Proust lui donne une idée de ce qu’il
veut faire, «mêler intimement intérieur
et extérieur, les fibres nerveuses du cerveau et les bateaux de pêche dans le
port.» Soudain tout change. «Ce que je
ressentais était extraordinaire. Pendant plus de dix ans, je n’étais arrivé à
rien, et là tout à coup, comme par miracle, il me suffisait d’écrire.» Un entretien avec un journaliste tourne au cauchemar mais il y exprime ce que sera
ce qu’il n’a pas encore écrit, son «parti
pris, celui de tourner le dos au minimalisme et de choisir le maximalisme, le
foisonnement, l’intensité, le baroque,
Moby Dick, mais pas sous la forme
d’une épopée», un roman «à partir
d’une personne, où il n’y a pas de
grands mouvements extérieurs mais où
tout se joue dans les déplacements à
l’intérieur de soi, et de le déployer à un
format épique». •
KARL OVE KNAUSGAARD COMME
IL PLEUT SUR LA VILLE Traduit
du norvégien par Marie-Pierre Fiquet.
Denoël, 838 pp., 26,90 €.
Eric-Emmanuel Schmitt appartient au club restreint des «100 000». A. DOYEN. OPALE. LEEMAGE
POURQUOI ÇA MARCHE
«Félix», destin animiste
Eric-Emmanuel Schmitt
chez les «féticheurs»
Par CLAIRE DEVARRIEUX
U
n roman tiré à
1000 exemplaires
s’étiole, solitaire,
dans les rayons,
sauf si un libraire se saisit de son
cas pour le défendre haut et fort.
Un roman tiré à 100 000 exemplaires s’aligne en hautes et
larges piles dans toutes les librairies et points de vente: on le
voit bien, et on le repère de loin.
Eric-Emmanuel Schmitt, dont
Félix et la source invisible est en
flatteuse position cette rentrée
(loin derrière Sérotonine, il ne
faut quand même pas exagérer),
appartient au club désormais
très restreint des 100 000.
Cet heureux auteur a une seconde actualité, ou une actualité
parallèle, si on veut : le mal que
dit de lui Patrick Rambaud dans
les colonnes de l’Obs. Ils siègent
l’un et l’autre au prix Goncourt.
Remarque de l’intervieweur,
David Caviglioli : «Le jury s’est
beaucoup renouvelé ces dernières
années.» Réponse de Rambaud
(qui publie de son côté, chez
Grasset, Emmanuel le Magnifique, tiré à 25000 exemplaires):
«Il y a eu pas mal de morts. Sabatier, Semprun. Avec Virginie
[Despentes], on s’entend bien.
Elle renouvelle, elle lit d’autres
choses. Il y a aussi l’autre, le mastodonte… Son nom m’échappe.»
Eric-Emmanuel Schmitt, souffle
Caviglioli. «Voilà, dit Rambaud.
Je ne me compte pas parmi ses
admirateurs, mais il y a déjà eu
des auteurs dans son genre dans
le jury. Il y a eu Armand Sa-
lacrou. Alors pourquoi pas lui.
Ce qui est frappant, c’est qu’il
parle tout le temps de lui. C’est le
seul sujet qui l’intéresse. C’est
bien. Ça simplifie les conversations. Il suffit de l’écouter parler.
Il croit être quelqu’un de très important. Et il l’est, certainement.
Vous voyez, je suis bienveillant.
C’est mon côté jésuite.» La violence est partout.
1 Comment
l’entendez-vous?
A écouter Schmitt chez Augustin
Trapenard sur France Inter
le 9 janvier, il ne paraissait pas
imbu de lui-même. Il était
très gentil. Ce n’est évidemment
pas incompatible, mais cet
homme-là, qui s’exprimait avec
naturel, était tout en rondeur
et, selon le mot à la mode, bienveillance. C’est son registre.
2 Félix est-il heureux ?
Le narrateur du roman a
douze ans. Tout allait bien dans
sa vie jusqu’à ce que sa mère
s’abîme dans une profonde dépression. Félix appelle la famille
à la rescousse, en l’occurrence les
piliers du bar que tient sa mère à
Belleville. Et surtout, il fait venir
son oncle: «Oncle Bamba écarta
les paupières en s’exclamant :
—C’est quoi, une dépression? On
n’a pas ça, en Afrique.» Les héros
sont noirs, en effet, et d’origine
sénégalaise. Félix, de son côté,
est né d’un père antillais, dont il
va bientôt faire la connaissance.
Il s’appelle le Saint-Esprit, c’est
une des blagues du livre, rédigé
avec le sourire et une certaine
décontraction: «Maman m’élevait seule, car elle m’avait conçu
avec le Saint-Esprit.»
3 Qu’est-ce que
«la source invisible»?
C’est «l’au-delà du visible». Nous
l’ignorions, mais ce nouveau roman fait partie d’une série,
le Cycle de l’invisible. Chaque
fois, il s’agit d’aborder une
religion ou spiritualité : bouddhisme, soufisme, christianisme, judaïsme, confucianisme. Félix, c’est l’animisme.
Un «féticheur» rend sa raison, sa
joie de vivre et sa mémoire à
la dépressive dont le passé est
lourd: «Les plantes, les animaux,
les humains se répartissent
l’énergie vitale. En reconnaissant
cette énergie commune à travers
ton totem, tu rétablis la circulation et tu cumules des forces.» •
ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT
FÉLIX ET LA SOURCE
INVISIBLE
Albin Michel, 230 pp., 17 €.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
CARNET D’ÉCHECS
Par PIERRE
GRAVAGNA
Nous suivrons avec intérêt cette semaine le 81e tournoi
Tata Steel, qui réunit les super grands maîtres Magnus
Carlsen, Shakhriyar Mamedyarov, Ding Liren, Anish Giri,
Vladimir Kramnik, Viswanathan Anand, Ian Nepomniachtchi, Teimour Radjabov, Jan-Krzysztof Duda,
Samuel Shankland, Vladimir Fedoseev, Vidit Santosh
Gujrathi et le seul joueur classé sous les 2700 Elo, Jorden
Van Foreest. Ce master toutes rondes se jouera à Wijk
aa Zee, aux Pays-Bas, jusqu’au 27 janvier. La cadence
–100 minutes pour les 40 premiers coups, 50 pour les
20 suivants, et 15 pour le reste de la partie, avec un ajout
de 30 secondes par coup– est prometteuse. On suivra ensuite, du 22 au au 31 janvier, l’Open de Gibraltar avec une
belle délégation française: Romain Edouard, Adrien Demuth, Maxime Lagarde, Matthieu Cornette, Jules Moussard, Sébastien Mazé et Maxime Vachier-Lagrave, favori
avec ses 2780 Elo. Le numéro 1 français devance Levon
Aronian (2767), Wesley So
(2765) Yu Yangyu (2764)
et Ikaru Nakamura (2749),
qui seront à Gibraltar. •
LA NOUVELLE APPLI
JEUX DE LIBÉRATION
JEU N°1 : MOTS CROISÉS
Légende du jour : Korobov est
aux affaires dans le Championnat
du monde de blitz. Les Blancs
jouent et gagnent.
Solution de la semaine dernière:
Cécile trouva ici le magnifique f5
qui disloque complètement la
position noire.
On s’en grille une ?
Tous les jours, la grille de Libé
sur votre mobile,
des grilles thématiques
et des mini-mots croisés
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
UNE?
Ģ
1
JEU N°2 : SUDOKU
Sudhaïku: envie d’un peu
de poésie?
Une fois le sudoku fini,
un haïku s’offre à vous
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IV
V
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VII
IX
X
XI
Grille n°1114
Pousseurdeboisdébutantouconfirmé?
JouezlacommeFisher,SpasskyetKasparov,
aveclesplusgrandespartiesdel’histoire (suriOS)
JEU N°4 : QUIZ
Une de perdue?
Election d’Obama, Coupe du monde
98… que titrait Libé ?
A vous de retrouver les meilleures
manchettes
(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Sand domicile II. Monnaie
déjà grillée hier # Fut conquis
III. Ils furent conquis au
XVIe siècle # Jaune asiatique
IV. Jaune égyptien # Participe
de la douleur V. Des dizaines
de milliards d’euros de discrédit d’impôt # Garde ?
Non, un peu plus à l’ouest
VI. Epice en étoile # Extrêmement pointilleux VII. Lettres
capitales pour un service #
Peintre américain réputé
pour son écriture blanche
VIII. Une pierre y est arrosée
par ceux qui perdent de
l’eau # Nez, gorge et oreilles
sur une même branche
IX. Mit au frais X. Mettras tout
ensemble XI. Qui lit Libé
9
I
VIII
JEUN°3:ÉCHECS
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
VERTICALEMENT
1. Il fonce 2. Fis des efforts de présentation # Celle-ci sur les magasins
ne va pas super marcher 3. Grande école # On mange sa barbe en salade
4. Pays de fruits secs # Les fidèles y sont mis aux bancs 5. Pif # Elle est à
la botte des extrêmes 6. Cours en petit groupe # Pâte dans la soupe # Devises européennes 7. Dépose une gerbe # Avec l’église au cœur du village
8. Mauvaise conseillère # La friture sur la ligne 9. Elle transforme le CO2
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. HYDROCHOC. II. OSÉE. RUSH. III. SYZYGIE.
IV. ÉMANE. ORE. V. LI PENG. IS. VI. PS. ÂNÉE. VII. CFA. BLANC.
VIII. LARDÉES. IX. UNION JACK. X. BUANDERIE. XI. SMICARDES.
Verticalement 1. HÔTELS-CLUBS. 2. YS. MI. FANUM. 3. DÉSAPPARIAI.
4. REYNÈS. DONC. 5. ZEN. BENDA. 6. CRY. GALÉJER. 7. HUGO. NASARD.
8. OSIRIEN. CIE. 9. CHEESE-CAKES. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3870 MOYEN
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Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
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Indicateur
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52 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
U
ne semaine à téter de
la Stella égyptienne
et à respirer les pots
d’échappement cairotes… Un baladi (1) «barathon»
qu’on n’avait pas prévu au programme, mais qui s’est dessiné naturellement, l’hédonisme égyptien,
à rebours de nos a priori, s’imposant toujours, même dans l’Egypte
cadenassée d’Al- Sissi et des Frères
musulmans.
1 Le Greek Club,
l’institution
El Horreya, ouvert depuis les années 30, reste un haut lieu de mixité sociale. PHOTO ALFREDO D’AMATO. PANOS-REA
Le Caire
sans crier bars
Arpenter, via ses comptoirs, la capitale égyptienne
est un périple en soi. Dégoter des adresses où il est
possible de consommer de l’alcool en est un autre.
Promenade à la rencontre de lieux, pour certains centenaires,
imprégnés du passé ou pleins d’une vitalité moderne.
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial au Caire
Le temps s’est arrêté sur la «terrasse» du Greek Club, institution
cairote nichée –voire cachée– dans
les hauteurs du vénérable Groppi
Building, condamné aux rénovations perpétuelles. Aux quatre
points cardinaux, la vue est obstruée par un immeuble plus imposant et plus délabré encore que son
voisin. Le charme râpé des lieux et
le folklore des drapeaux hellènes saturent la rétine de bleu et de blanc
au point de les faire oublier un instant. Autour d’une grande tablée, un
groupe de jeunes créatifs égyptiens
– vidéaste, écrivain, community
manager de musée… – palabre avec
style. Les garçons ont les cheveux
longs (soit l’afro à la Mohamed Salah, l’omniprésent demi-dieu du gazon, soit le man-bun, chignon masculin, de la bohème arabe). Les filles
les portent en cascade sur les épaules ou courts à la Jean Seberg. Dans
un coin, boulottant des cubes de
feta, un Anglais arabisant, joues roses et mèche blonde filasse, dévore
un vieux livre. Comme une réincarnation, sans turban, du célèbre
orientaliste britannique Edward
William Lane, qui s’était déjà penché, au XIXe siècle, sur le rapport
tortueux des citadins égyptiens à
l’alcool. «De nombreux musulmans
modernes boivent du vin et du
brandy en secret, considérant qu’en
toute modération ce n’est point un
péché, mais avec assez de scrupules
pour ne pas le faire trop ouvertement», notait-il dans ses carnets.
L’Egypte reste un pays musulman
et conservateur où, selon un sondage de 2013, 75% de la population
considère la consommation d’alcool
«inacceptable». Hors des touristiques Le Caire, Alexandrie ou Charm
el-Cheikh, étancher sa soif sans risquer la cécité relève donc du défi.
Officiellement, seuls les établissements «à visée touristique» ont
l’autorisation d’en vendre, ainsi
qu’une poignée de magasins qui
pratiquent la vente à emporter et la
livraison à domicile : les rutilants
Drinkies qui ont pignon sur rue
dans les districts rupins et cosmopolites, comme Zamalek ou Garden
City. Dernière exception, celle qui
nous intéresse ici: les bars et restaurants historiques, pour certains
centenaires, qui sont parvenus à
conserver leur licence au prix d’un
processus qu’on s’imagine nébuleux. Toujours est-il qu’en 2015, un
an après l’arrivée du général Sissi au
pouvoir, en lieu et place des islamistes, le ministère du Tourisme, en
charge de l’octroi des licences, promettait que leur nombre ne dépasserait jamais le millier dans tout le
pays. Quant aux clubs à la mode le
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 Le Café riche,
le Flore égyptien
vintage et rock’n’roll
A notre tour de verser dans l’ellipse:
on est à Alexandrie, congelé après
trois heures sur les rails, enfermé
dans un wagon trop climatisé.
Après une longue errance le long
d’«Al-Corniche» (ses façades décrépites, ses vendeurs de glace, ses pê-
5 L’Underground,
branché et doré
C’est le dernier soir au Caire. Cette
fois-ci, on opte pour un club récent,
l’Underground. Au rez-de-chaussée,
on avale un shawarma pendant que
Liverpool colle une taule à l’Etoile
rouge de Belgrade, nos voisins de
table perdant tout appétit pour le
match au retour de Salah sur le
banc. A l’étage, la jeunesse dorée et
éduquée du Caire se mélange à des
journalistes et employés d’ONG, sur
fond de rap américain démodé. Une
soirée au gin tonic comme il s’en
passe partout, sauf que celle-ci est,
malgré les apparences, engagée :
une partie de la caisse ira renflouer
Mada Masr, le Médiapart égyptien.
Sur la piste de danse, pour la première fois, on voit quelques filles se
lâcher. Picoler en faisant de la politique, grappiller un peu de liberté, le
mode opératoire est resté le même,
sauf que désormais, plutôt qu’au son
d’Oum Kalthoum, ça se fait sur un
air de Beyoncé. •
(1) Entre «populaire» et «typiquement local», aussi associé à la musique égyptienne traditionnelle.
(2) Récemment dans Libé, le 2 août, dans
la série «Un café, des idées, l’addition».
Mer
Méditerranée
Alexandrie
Le Caire
ÉGYPTE
e
ug
Ro
Lac Nasser
er
M
époque révolue
La nuit est tombée. Des amis ont
donné rendez-vous à El Horreya.
Depuis les années 30, la brasserie est
un haut lieu de mixité sociale, où se
sont longtemps frottés ouvriers et
poètes dans sa grande salle à la déco
minimaliste (lambris et miroirs, tables rectangulaires et chaises qui
grincent, lumière crue). On s’assied
à gauche de la porte d’entrée du
rade, à côté de petits vieux qui poussent leurs pions de backgammon.
Erreur de débutant, vite corrigée:
c’est à droite qu’on boit, là où des
caches obstruent les fenêtres et la
silhouette des buveurs. On ne passe
pas commande, c’est un énergique
moustachu en polo Heineken qui
pose les bouteilles de Stella lll
4 Le Spitfire,
cheurs opiniâtres) on pousse, sur
les bons conseils d’un expat, la
porte du Spitfire. L’entrée est
comme gardée par un pack de jeunes aux coupes de footballeurs tirant sur leur clope. Un riff des
Guns N’ Roses donne chair à une vision exotique, brumeuse de nicotine: entre le pub anglais et le rade
de matelots. Chaque millimètre de
murs est couvert d’autocollants
(blasons de foot, logos rock, slogans
alter), de drapeaux du bout du
monde et de memorabilia de la
Seconde Guerre mondiale. Un
concentré de testostérone vintage,
même si l’on croise quelques femmes, discrètes.
Au-dessus du comptoir plane une
réplique du monoplace anglais
«cracheur de feu» qui donne son
nom au lieu, comme l’explique
doctement un habitué. L’endroit
est si bondé que le patron invite
trois touristes italiens à se serrer
debout derrière les tireuses, pendant qu’il triture le volume de son
ampli. «Jamais de musique arabe,
que des trucs américains», taquine
le pilier de bar francophone,
pendant qu’un blues de Chicago caresse l’âme.
IE E
AB IT
AR UD
O
SA
3 El Horreya,
lll
décapsulées sur la table, à
intervalle régulier, sans jamais ramasser les cadavres: l’addition consiste à la contemplation de l’hécatombe. Ici aussi, il fut une époque où
l’on devisait politique mais, de l’avis
général, ce passe-temps s’est avéré
trop dangereux ou trop décevant. La
génération libérale qui a fait la révolution n’en parle plus que du bout
des lèvres pendant que les guides
touristiques refont l’histoire à coups
d’ellipses, passant de Sadate à Sissi.
Sans transition.
Un taxi plus tard et, peu avant minuit, nos pieds foulent l’incongrue
pelouse synthétique du rooftop de
l’Odeon Palace Hotel, comme en
apesanteur au-dessus du tumulte
de la rue. Whisky, gin local, chicha
à la carte, et une clientèle
théâtreuse.
il
N
Les valises à peine posées sous les
hauts plafonds de l’anachronique
Pension Roma et sa pénombre
coloniale aux airs de décors à la Wes
Anderson, on s’est dirigé vers le
mythique Café riche, à proximité de
la place Tahrir. Souvent dissident et
toujours mêlé à la grande histoire
(l’indépendance y a germé, le roi Farouk y aurait rencontré sa seconde
épouse, les jeunes Nasser et Sadate
y devisaient, Saddam Hussein y révisait son droit, les révolutionnaires
y trouvaient refuge en 2011…), le
feuilleton centenaire de ce bastion
intello a été raconté mille fois (2).
Ouvert en 1908 par un officier autrichien, «le Riche» a survécu à moult
fermetures, au gré des changements
de régime et d’un tremblement de
terre, rouvrant ses portes aux vitres
fumées en 2016. On trouve ce Café
de Flore égyptien exactement
comme on nous l’avait tristement
décrit: somnolent et presque vide,
hors du temps, avec ses boiseries et
ses portraits en noir et blanc d’éminents anciens habitués, à commencer par le romancier nobélisé Naguib Mahfouz. Sur la nappe rouge de
chaque table, un drapeau égyptien
et un cendrier Stella annoncent la
couleur. Ici, on clope et on refait le
monde. Ou du moins, on le refaisait
–dans la salle, point de débats enflammés. Deux trentenaires anglophones et un bonhomme ventripotent accompagné d’une femme de
deux ou trois décennies plus jeune,
au «nez refait à la Libanaise» persifle notre camarade d’apéro. Très
vite, une bière glacée se matérialise,
suivie d’un inévitable pigeon farci.
Un mot sur l’incontournable Stella:
cette lager, très légère, n’a rien à voir
avec son homonyme belge. Elle est
produite, comme sa pseudo-concurrente la Saraka et le reste des
vins et spiritueux locaux, par la société Al-Ahram («les Pyramides»),
nationalisée sous Nasser et désormais propriété de Heineken, qui
exerce un monopole quasi total sur
la production et la distribution d’alcool dans le pays.
u 53
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LIBYE
long du Nil, ils ouvrent et ferment
selon le bon vouloir des militaires
et au gré des bakchiches. Les comptoirs vétustes de Wust el-Balad, le
centre-ville cairote, paraissent, eux,
plus coriaces.
VOYAGES/
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
SOUDAN
200 km
Etapes
Y boire
Greek Club
21, Mahmoud Basiony, au
dessus de Groppi.
Café riche
17, Haret Wesst.
El Horreya
Square El Falaky.
Odeon Palace Hotel
21, Marouf, Qasr an Nile.
Spitfire
7, Sharia Al-Borsa
al-Qadima, Alexandrie.
Underground
23B, Syria.
Y dormir
Pension Roma
Prix imbattable.
169, Mohamed Farid Street.
Windsor Hotel Charme
colonial suranné. Et un
excellent bar qui fut le club
des officiers britanniques.
19, Alfi Street.
En haut, le Café riche,
ouvert en 1908.
Ci-contre, le Greek Club.
PHOTOS ALAMY. HEMIS.FR.
PAULINE BEUGNIES
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
Jean-Pierre
Ambrosino
la lame à l’œil
Le quartier du Panier, à Marseille, abrite un minuscule atelier
de coutellerie, devenue véritable institution courue par les amateurs,
les collectionneurs et les chefs. Au milieu des cornes et du feu,
son fondateur, artisan robuste au verbiage mordant,
forge en écoutant Reggiani.
Par
et les huîtres, comme lui administrait sa mère quand il était malade.
Correspondance à Marseille
De l’île maternelle, rien d’autre. «Je
Photos
suis républicain, la Corse je m’en
YOHANNE LAMOULÈRE.
bats les burnes.»
TENDANCE FLOUE
A regarder l’homme comme sa vitrine, on aurait tôt fait pourtant de
ile au centre du Pa- retrouver tous les attributs du Curnier, à Marseille, la nicciolu, le couteau typique pliant
petite boutique d’an- du maquis. Robustesse et mordant.
gle de Jean-Pierre La cinquantaine menaçant, l’artiAmbrosino, coutelier, se trouve san s’entretient à coups de bains de
stratégiquement placée. Ouverte à mer quotidiens de 2,8 km et de vins
la fois sur la rue du Panier, arpentée nature. Ce pilier du bistrot des
par tous les touristes, et sur
Buvards – adresse spécialisée en
celle du Puits du
sans souffre – a troqué,
Denier, courue
avec l’âge, Coca et foie
des locaux. Ce
gras pour gamay et
matin de jandaurade. «Le méVAUCLUSE
ALPESDE-HAUTEvier, portes et
tier te patine,
PROVENCE
GARD
fenêtres sont
t’use», observeouvertes malt-il, sourire
VAR
BOUCHESgré le mistral.
charmeur et
DU-RHÔNE
Deux coups
rasage abstrait.
d’enclume et
Mer
une petite fille
«Courbe». Né à
Méditerranée
vient réclamer son
Marseille, JeanMarseille
gâté (un bisou en
Pierre Ambrosino
10 km
marseillais) de nouvelle
s’est trouvé une vocation
année ; une coupe d’acier
dans le couteau, dès tout peplus tard et c’est un papé qui entre; tit, taillant tout autour de lui. Pasencore un aiguisage et un jeune sionné par les bâtisseurs, il voulait
édenté passe aux nouvelles. Quel- «forger, créer des sculptures». Avant
ques Japonais, Daniel, un pote de de revenir dans sa ville natale, ce
longue date, un chef pressé de re- compagnon de la ferronnerie d’art
trouver le tranchant de ses instru- a baroudé dans le couteau de Strasments et d’autres figures du quar- bourg à l’Ile de Beauté. L’un de ses
tier défilent encore. Avant d’être maîtres de forge dit de lui qu’il a
une coutellerie, le 22, rue du Panier une «imagination non contrôlable».
fut un Comité d’intérêt de quartier «C’est un métier de niche. Très facile
(CIQ). Avant d’être coutelier, Jean- de trouver du boulot. Je n’ai pas gaPierre Ambrosino travaillait aux léré. Aujourd’hui, je veux montrer
HLM.
qu’on peut gagner sa vie avec ses
«C’est moi, c’est l’Italien» de Serge mains.» Il aura tout de même fallu
Reggiani retentit. Les arrières pas mal de 7 jours sur 7 pour décolgrands-parents Ambrosino, arrivés ler. Désormais, les visiteurs vienen 1902 de Sperlonga en Italie, pos- nent l’été se prendre en photo
sédaient une usine de chaussures, autour de son tablier en cuir. «Emoà quelques rues de là. Côté mère, tionnellement et érotiquement parcorse, on vendait du poisson. Jean- lant, ça peut stimuler», ironise-t-il.
Pierre en garde un goût certain pour «Le couteau regroupe tout ce que
l’écaille aux dépens du gras. De la j’aime: la forge, l’acier, le traitement
viande, il en mange peu. Un peu de thermique, le bois, le dessin.»
«figa» (telli), quand il en reçoit de Tout part de petits carnets et finit
l’île pour des apéros dans la bouti- sur du A4 millimétré. Parfois, un
que, mais son truc c’est plus le violet iPhone fait l’affaire. «Le couteau,
CÉCILE CAU
FOOD/
P
Jean-Pierre Ambrosino, à Marseille le 3 janvier.
c’est une courbe, une harmonie.» Le
créateur se prive de télé et de
cinéma qui pollueraient son regard.
Une exposition Irvin Penn, les quais
de Seine, la grotte de Zugarramurdi
en Espagne, jamais de photos, seuls
les souvenirs inspirent cet artisan
adepte de yoga mental. «Petit,
j’imaginais, en dessin, la maison de
Lili des Bellons dans Pagnol. Quand
tu es des quartiers Nord, ton
New York, c’est la Canebière.
Aujourd’hui, il faut que je bouge, que
je vois.» Pas question de collaborer
avec un designer, «je veux garder
une hygiène de création, sinon tu
fais des Laguiole».
Les formes sont rustiques, les lames
imposantes, les prises viriles.
Avec 300 grammes d’acier dans la
main, on fantasme plus le dépeçage
de sanglier que la levée de filet de
sole. En même temps, «le couteau à
poisson, c’est très années 70, quand
Bocuse cuisinait. Aujourd’hui, on
coupe des sushis, pas des filets».
Les lames en carbone au plat satiné
et à la mouture brillante sont marte-
Dents de mammouth, crocodile, érable
lées, damassées, lissées, guillochées. Brutes de forge, elles gardent
toutes les particularités d’un Méditerranéen qui «n’aime pas les trucs
formatés, ni le côté bling bling d‘un
couteau. Des modèles droits, on en
trouve chez Ikea».
Mammouth. Même s’il s’oblige à
quelques façonnages en inox, son
kiff, c’est l’acier et ses protocoles de
cuissons, ce qu’il appelle «la chimie
des poudres». Le rasoir du barbier,
la feuille du charcutier, la lame ori-
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Janvier 2019
La coutellerie propose aussi de refaire le tranchant des couteaux.
stabilisé, perles, rien n’arrête l’atelier phocéen.
sursaut écolo, le coutelier s’interdit
tout vernis, juste une cire de carnauba du Brésil en finition, ainsi
«les gens peuvent sucer le manche,
ça n’est pas toxique».
Entre enclume et acier, sa coutellerie est devenue une petite institution. Collectionneurs de pliants,
amateurs de découpe, cuisiniers
professionnels, durs de la feuille,
achètent dans ce repaire le premier
couteau du fiston ou le sur-mesure
pour papa, signé de l’œil d’Horus,
«l’œil de la magie», et du M du scorpion, «l’inattendu en Egypte». Sur
les post-it, les commandes s’empilent: «viande», «hachoir pour noix
de coco fraîche», «quart d’office».
«Certains sont très fluides, d’autres
ont leur tenue, commente un client
qui vient de se procurer une belle
panoplie marseillaise. Ils demandent de l’entretien, il ne faut pas les
laisser dans l’évier toute la nuit.»
«Pour la Sibérie, on nous a passé
commande de canifs à phoques», raconte le coutelier.
Chausson. Dans les restaurants,
ginelle d’Opinel, toutes proviennent
d’un mélange de fer et de poudre
carbone. Officiellement interdit en
cuisine pro, rouillant si on ne l’huile
pas, l’acier carbone reste le matériau de prédilection de la découpe.
Plus il y a de carbone, comme dans
les couteaux japonais, plus le fil est
fin. Pour autant, cette mode du tout
nippon dans les cuisines l’exaspère:
«La France est plus bœuf bourguignon que thon cru, non ?»
A terre, gît d’ailleurs un tas de
cornes. Sur des étagères, des petits
u 55
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cubes de bois – «tous les bois exotiques sont issus du commerce équitable»– feront tôt ou tard un manche
marqueté, en olivier ou en genévrier. Dents de mammouth, crocodile, érable stabilisé, perles, rien
n’arrête l’atelier phocéen. Devant la
scie électrique, Jean-Pierre Ambrosino vise les mains de son fils Raphaël, 21 ans, qui bientôt reprendra
la boutique. «Partir de deux matières brutes différentes, pour n’en faire
qu’une seule pièce, ça me plaît», dit
ce jeune consciencieux. Dans un
le style «Peppone» du coutelier
marseillais tranche franchement
avec le design propre du 9.47 de
l’atelier Perceval à Thiers, capitale
du couteau, devenu aussi commun
qu’un pull chez Zara. «Au toucher
c’est une lame intéressante, partage
Michael Grossman, dont les Enfants du marché, dans le Marais à
Paris, inaugure 2019 avec une nouvelle collection en corne. On présente désormais le couteau de l’artisan comme le produit de nos
producteurs.»
Des couteaux à viande en os de chameau teint en bleu Méditerranée arriveront bientôt à l’Alcyone, la table
marseillaise étoilée de Lionel Lévy,
chef de l’Intercontinental. «Couper
le plat qu’on a mis en place, c’est un
geste important. Ainsi, le jus se lie au
reste de l’assiette. Le couteau, c’est
une action», explique-t-il. Plutôt
qu’un rond de serviette, Roland
Schembri dédie à chacun des
clients fidèles du Comptoir de César, toujours à Marseille, un Ambrosino gravé à leur nom. Pour le chef
de ce restaurant viandard, «la lame
prend tout son sens. Et ça fonctionne
même sur la pizza».
Côté cuisines, l’outil reste aussi stratégique qu’un chausson de pointes
pour une danseuse d’opéra. Les
chefs, équipés par les écoles d’une
tenue et d’une mallette, prêtent une
attention très personnelle à celui «à
qui l’on confie nos doigts et avec qui
l’on passe la moitié de la journée,
rappelle Lionel Lévy. Un couteau, ça
ne se prête pas». Mais les engins de
poids de la Coutellerie du Panier
trouvent moins de place dans les
brigades. «Cinq heures à tailler avec
ça, tu finis avec un couteau elbow
[une inflammation, ndlr]», plaisante
le chef marseillais qui dispose toutefois, pour sa table d’été au jardin,
d’un service local forgé sur-mesure
en manche d’olivier, «mi-rustique
mi-élégant».
Professionnels et amateurs
fréquentent aussi le 22, rue du Panier pour sauver leurs très proches
de la mort. Si elle réfute le mot remoulage, «trop XVIIe siècle avec le
type dans la rue», la coutellerie Ambrosino est une des dernières adresses du Vieux-Port à refaire le tranchant. Le père et le fils acèrent tout
modèle à coups de backstand, une
ponceuse à bandes céramiques.
D’un geste subtil et totalement ambidextre, une bassine d’eau aux
pieds pour éviter d’échauffer l’acier
sans quoi, «deux frottements au fond
de l’assiette et ça ne coupe plus», le fil
retrouve une nouvelle jeunesse. Le
service qui entoure le couteau fait
aussi partie de la vision du métier.
Début février, Ambrosino lancera
avec les ex-PS Emmanuel Maurel et
Marie-Noëlle Lienemann, «une
amie», un nouveau parti à gauche.
«En politique, les couteaux sont dans
ton dos. Moi, je suis assez aiguisé, je
suis un vrai guerrier mais pas un
barbare. Je ne serai pas là pour couper des rubans mais pour veiller à ce
qu’on n’abîme pas les gens.» •
Coutellerie du Panier
22, rue du Panier à Marseille (13).
Couteaux à partir de 25 euros et jusqu’à
plusieurs centaines. Rens.: Coutelleriedupanier.com
VU DANS LA NEWSLETTER
«TU MITONNES»
LES PÉCHÉS MIGNONS DE… JEANNE CALMENT,
«DOYENNE DE L’HUMANITÉ» MORTE À 122 ANS (1)
– Trois œufs par jour (deux crus, un cuit),
– Peu de viande,
– Très peu de fruits et de légumes,
– Cuisine à l’huile d’olive,
– Cuisine à l’ail (dans la viande, le poisson, etc.),
– Chocolat,
– Biscuits,
– «Un doigt de porto» par jour,
– En bonus: cigarillos (jusqu’à ses 115 ans).
(1) ou à 99 ans si c’est sa fille Yvonne qui a usurpé son identité,
comme le prétend un généalogiste russe(Libération du mardi
8 janvier).
A retrouver également dans la newsletter «Tu mitonnes»,
envoyée chaque vendredi aux abonnés de Libération:
le menu VIP, la quille de la semaine, le tour de main,
des adresses, la recette du week-end…
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A pleines griffes
Ludovic Fabregas Surnommé «Wolverine», le pivot de
l’équipe de France de hand est un Catalan qui a grandi
près de Perpignan. Il joue désormais pour Barcelone.
Q
uoi de mieux avant de ferrailler en Basse-Saxe, puis
éventuellement d’aller jauger de l’état de pourrissement du royaume du Danemark que de préparer les
championnats du monde de handball à
l’hôtel Bourgtheroulde à Rouen? Joyau de
la Renaissance, l’établissement, sis place
de la Pucelle dans la cité normande, respire le calme incertain qui précède les grandes batailles. Les
joueurs français trompent l’ennui avant la sieste tandis que
le staff enquille les cafés.
Ludovic Fabregas, le pivot des Bleus, déambule, lui, dans le château pour satisfaire aux requêtes de la photographe. Le nouveau
joueur du FC Barcelone présente des faux airs de Thibaut Courtois, le gardien des Diables belges au foot, auquel il emprunte
même ses mensurations de Golgoth (1,98m, 100kg). Engoncé
dans son survêtement bleu nuit, ses traits juvéniles jurent avec
son regard sombre tandis que ses rouflaquettes justifient son
surnom en sélection, «Wolverine». Il soupèse ses mots, comme
s’ils lui étaient comptés. Fabregas (22 ans) est un genre de surdoué qui ne dit pas son nom. «En avance sur Mbappé? Non,
il n’a que 20 ans et lui est déjà champion de France, rigole le
champion du monde comme Mbappé et vainqueur de la Ligue
des champions, ce que n’a pas encore le joueur du PSG dans
l’escarcelle. Tous les titres gagnés m’ont fait grandir. En arrivant
à Montpellier, j’avais l’impression qu’on me
donnait déjà tout, alors que je n’étais rien.
En équipe de France A, j’ai joué quatre mois
après mes débuts avec l’équipe première
du MHB [Montpellier Handball, ndlr].»
Wolverine est né à quelques kilomètres du «centre du monde»,
la gare de Perpignan, célébrée par Dalí. Il a grandi à quelques
kilomètres de là, à Banyuls-sur-Mer, tout à côté de la frontière
espagnole. Ses grands-parents paternels ont fui le franquisme
à la fin des années 50 depuis Figueras, la ville natale de… Dalí.
Du côté de sa mère, ils viennent aussi de la Catalogne, de
Llançà, par delà le col du Perthus.
Dans sa prime enfance, deux leitmotivs reviennent comme
une évidence : une pratique assidue du sport (vélo-trial,
rugby, tennis, judo, hand) et l’apprentissage de la culture
catalane. «C’est une façon de vivre, le sentiment d’appartenir
à un territoire plus qu’autre chose», argumente JeanLouis Guichard, président du comité de handball des Pyré-
LE PORTRAIT
nées-Orientales, qui connaît la famille depuis toujours. Dès
le plus jeune âge, Ludovic suit Alexandre, son aîné de
quatre ans, sur les obstacles du vélo-trial, une discipline née
en Espagne, qui nécessite dextérité et mental. «Il a copié son
aîné, il voulait faire comme lui, et les deux sont devenus champions du monde de la discipline. “Alex” trois fois et “Ludo”
deux fois», fanfaronne Victoria (82 ans), la grand-mère maternelle. L’été venu, ils s’envolent pour l’Asie ou l’Europe afin
de disputer les Mondiaux. Des déplacements pris en charge
par les parents, qui travaillent comme artisan maçon et dans
une maison de retraite. Parfois, le Banyulenc arbore un liseré
aux couleurs de la Catalogne sur son vélo, comme plus tard
un protège-dents sang et or en équipe de France de hand. Histoire de rappeler d’où il vient, sans plus, selon lui. «C’est un
sentiment d’appartenance,
une culture, une éducation,
mais je n’oublie pas que je suis
1996 Naissance
français avant tout. Dans la
à Perpignan.
famille, on n’est pas des politi29 janvier 2017
ciens. Il y a une langue aussi.
Champion du monde.
Ce qui nous unit, c’est de por27 mai 2018
ter plus loin ce qui nous rasVainqueur de la Ligue
semble», développe-t-il. Gades champions.
mins, les frangins Fabregas
Eté 2018
vont chez leur grand-mère
FC Barcelone.
voir le Clásico entre le Barça
10 au 27 Janvier 2019
et le Real Madrid et apprenMondial de hand.
nent à chanter, tant bien que
mal, Cant del Barça, l’hymne
des Blaugranas, composé par le grand-père de Manuel Valls.
«La passion pour le Barça s’est transmise de génération en génération, poursuit “Tchiqui”, un autre des surnoms de Ludovic Fabregas. Je l’ai toujours suivi. C’est le club de la maison.
Barcelone, c’est un peu notre grande ville. J’ai grandi dans une
double culture.»
Il a signé dans le plus grand club du monde il y a deux ans mais
n’y a mis les pieds que l’été dernier à la fin de son contrat avec
le MHB. Il a également promis à sa grand-mère Victoria d’apprendre le catalan une fois bien installé. «Il avait le choix entre
le PSG et le Barça. Je lui ai dit: “Je ne veux pas t’influencer, à
toi de décider, mais Paris, c’est comme la Normandie, il pleut
tous les jours!”» rapporte cette dernière. S’il allait chaque été
à Rosas, dans la résidence secondaire de sa grand-mère, ou
qu’il mangeait ses boles de picolat (boulettes de viande), ses
calamars et autres paellas remixés à la catalane, Fabregas ne
s’imaginait pas au Barça («un rêve de gosse, inaccessible»).
Alexandre, son grand frangin, entraîneur du club de Banyuls,
doutait, à sa façon: «Je l’imaginais pro mais pas si haut. Après,
il y a des gens qui ont un destin, qui vont truster les titres. Mon
frangin est hors norme mais ça reste mon petit frère. Je lui mets
des claques quand on n’est pas d’accord.»
Sa copine le rejoindra en Catalogne quand elle aura terminé
au printemps ses études en communication et marketing. Lui
a arrêté en première année de Staps pour se consacrer à sa discipline. «Un handballeur, ça gagne 1 400 euros au moment
de sa sortie du centre de formation, et ça peut aller jusqu’à 15000 euros», élude-t-il au moment d’aborder la question
de son salaire. A Barcelone, il a choisi de vivre au cœur de la
ville, au contraire des footballeurs ou de ses coéquipiers qui
ont des enfants et qui préfèrent les bords de mer ou les hauteurs de Montjuïc. Il s’y balade avec sa compagne, joue à Mario Kart sur Nintendo Switch ou peint à l’acrylique («de petits
personnages. Plus pour me vider la tête qu’avec des ambitions
artistiques»). Il s’intéresse un peu à la politique («un devoir»).
La veille, il a croisé les gilets jaunes dans le fracas de l’épisode VIII à Rouen. «Je les ai suivis par l’intermédiaire de ma
copine et des réseaux sociaux. Ce que j’en comprends, c’est que
ce sont plus des gens mécontents que des choix politiques à faire.
Le Président a été élu il y a quelque temps, on ne va pas refaire
l’élection», assure-t-il, légaliste.
Même s’il est introverti, le néo-Barcelonais dissimule une
volonté d’airain à l’heure de savoir ce qu’il veut. Jean-Louis
Guichard se souvient d’une harangue de feu juste avant une
finale mondiale chez les U18 en Russie («ça m’a soufflé, bluffé,
incroyable de maturité»). Diego Simonet, son coéquipier
argentin de Montpellier, a un autre genre de souvenir: «Je l’ai
invité chez moi à une fête avec des copains. Il ne parlait pas,
timide à l’extrême. Une fois en boîte de nuit, là, d’un coup, il
causait, mais pas avec nous.» •
Par RICO RIZZITELLI
Photo FLORENCE BROCHOIRE
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