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Libération - 14.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11701
LUNDI 14 JANVIER 2019
www.liberation.fr
L’ÉCRIT DE
RATTRAPAGE
Le texte du président de la République,
dont nous publions de larges extraits,
pose les bases du grand débat national
censé répondre à la crise des gilets jaunes.
PAGES 2-7
RETUERS
Emmanuel Macron en novembre. PHOTO MARC CHAUMEIL
Lettre de Macron
aux Français
CESARE
BATTISTI
Arrêté
en Bolivie,
renvoyé
en Italie
PAGES 8-9
GPA
Valentina
Mennesson,
majeure
et engagée
PAGES 14-15
MUSIQUE
Deerhunter,
vol planant
en postmodernité
PAGES 24-25
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Périlleux
Les présidents François
Mitterrand et Nicolas
Sarkozy, en 1988 et 2012,
avaient écrit aux Français
pour annoncer leur
candidature à un second
mandat. Dix-huit mois
après son installation à
l’Elysée, Emmanuel
Macron se livre au même
exercice épistolaire pour
lancer son grand débat
censé répondre à la crise
sociale et politique ouverte
par le mouvement des gilets jaunes. Cette consultation, prend soin de préciser le chef de l’Etat à la fin
de sa lettre, «n’est ni une
élection, ni un référendum». Ni un référendum
anti-Macron, faut-il
évidemment comprendre… Avec cette adresse
aux Français, le chef de
l’Etat est en fait candidat…
à sauver les trois ans qu’il
lui reste à passer à l’Elysée.
L’humilité du style, la
simplicité du vocabulaire,
le ton direct et concret des
questions qu’il suggère
d’aborder d’ici la mi-mars
en disent long sur l’urgence pour Emmanuel
Macron à renouer avec les
Français. L’arrogant Jupiter tente avec ce texte de se
mettre à hauteur de rondpoint. Moins vertical, plus
horizontal. Les déplacements que le chef de l’Etat
va effectuer dans les jours
qui viennent pour lancer
son grand débat diront si
les Français y sont prêts.
A priori, ce n’est pas gagné,
si l’on en croit le regain de
mobilisation des gilets jaunes, samedi. Reprendre le
dialogue ne sera pas aisé.
Et, si l’on ose dire, va
demander au chef de l’Etat
un certain «goût de l’effort». D’autant que son
courrier ne lève pas l’ambiguïté majeure qui entoure
ce grand débat. «N’importe
quel sujet» pourra être
abordé, «il n’y a pas de
questions interdites», écrit
Emmanuel Macron,
qui promet «un nouveau
contrat pour la Nation».
Mais il précise aussi avoir
été élu sur un projet auquel
il entend rester «fidèle».
La parole est donc libre,
mais «en même temps»
pas trop. L’exercice est
d’autant plus périlleux que
l’humeur du pays reste
plus que grincheuse. •
Libération Lundi 14 Janvier 2019
GRAND DÉBAT
Macron
dégaine
l’épistolaire
Fiscalité, institutions, transition écologique… dans
sa lettre aux Français, le chef de l’Etat pose
une trentaine de questions et tente de cadrer
la consultation nationale qui s’ouvre mardi.
Une démarche suffisante pour sortir de la crise?
ANALYSE
Par
ALAIN AUFFRAY
Photo
CYRIL ZANNETTACCI. VU
N
ouveau monde, acte II. Empruntant aux gilets jaunes le
vocabulaire théâtral qui
scande leur mobilisation depuis la
mi-novembre, les apôtres de la macronie annoncent qu’une page se
tourne ce lundi avec la «lettre
ouverte» du chef de l’Etat. Transmis
à la presse dimanche soir, ce texte invite les Français à formuler des propositions censées permettre de «bâtir un nouveau contrat pour la
Nation, de structurer l’action du gouvernement et du Parlement, mais
aussi les positions de la France au niveau européen et international».
C’est ainsi, conclut Macron, «que
j’entends transformer avec vous les
colères en solutions». Comment instaurer une «fiscalité plus juste et efficace», «financer la transition écologique», «rendre la démocratie plus
participative» ou encore «répondre
au défi de l’immigration» ?
RAZ DE MARÉE
Au total, le Président pose à ses
«chers compatriotes» plus d’une
trentaine de questions, allant parfois
jusqu’à suggérer des réponses,
comme la possibilité de faire voter
par le Parlement des quotas annuels
en matière d’immigration. Il s’engage à «rendre compte directement»,
dans le mois qui suivra la fin de ce
«grand débat» (fixée au 15 mars), des
conclusions qu’il en tirera. Le questionnement du chef de l’Etat est toutefois limité par quelques invariants:
il entend demeurer fidèle aux «grandes orientations» de son projet présidentiel. C’est ainsi que les éventuelles baisses d’impôt s’accompagnent
nécessairement «d’économies sur la
dépense publique».
Deux jours après un neuvième samedi de manifestations marqué par
un regain de mobilisation
(84 000 manifestants dans toute la
France contre 50 000 pour
Dans la majorité,
certains n’hésitent
pas à dramatiser.
Macron serait là
en train de jouer
«sa dernière carte».
l’«acte VIII» du 5 janvier, selon le ministère de l’Intérieur), l’exécutif espère que cette publication permettra
d’apaiser les gilets jaunes en donnant à leur colère la possibilité de
s’exprimer ailleurs que dans les rues,
dans le cadre d’un débat censé mobiliser la nation tout entière. Dans la
majorité, certains n’hésitent pas à
dramatiser. Macron serait là en train
de jouer «sa dernière carte». Il n’en
aurait d’ailleurs pas d’autres.
En cas d’échec, il ne lui resterait que
la dissolution de l’Assemblée nationale, dont chacun s’accorde à considérer qu’elle pourrait déboucher un
raz de marée populiste. Pour éviter
le pire – un scénario à l’italienne –,
cette lettre et le débat qu’elle prétend
instaurer seraient une entreprise
historique dont la portée pourrait
dépasser les frontières. «Plus qu’une
sortie de crise, ce grand débat sera,
s’il réussit, un tournant dans la manière dont les gouvernements […] associent les citoyens à des projets de
transformation», assure Gilles
Le Gendre, chef de file des députés
de la majorité. «Nous devons démontrer que la France, ce n’est pas la violence. Qu’elle est encore capable de
surprendre le monde entier», confie
un proche du chef de l’Etat. Au début de sa lettre, Macron suggère qu’il
s’agit de «répondre par des idées claires» au «grand trouble» qui gagne les
esprits «en France mais aussi en Europe et dans le
Suite page 4
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
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Des
gilets
jaunes,
samedi à
Bourges.
«Nous sommes un peuple
qui n’a pas peur de débattre»
Par
associatifs, ou de simples citoyens… Dans
les assemblées parlementaires comme
Président de la République
régionales ou départementales. […] Pour
moi, il n’y a pas de questions interdites.
Nous reproduisons ci-dessous l’essentiel
Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est
de la lettre du chef de l’Etat aux Français,
normal, c’est la démocratie. Mais au moins
disponible en intégralité sur Libération.fr.
montrerons-nous que nous sommes un
peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanChères Françaises, chers Français, mes
ger, de débattre. […]
chers compatriotes, […]
Le premier sujet porte sur nos impôts, nos
Je sais, bien sûr, que certains d’entre nous
dépenses et l’action publique. L’impôt est
sont aujourd’hui insatisfaits ou en colère.
au cœur de notre solidarité nationale. […]
Parce que les impôts sont pour
Mais l’impôt, lorsqu’il est trop
eux trop élevés, les services puTRIBUNE élevé, prive notre économie des
blics trop éloignés, parce que les
ressources qui pourraient utilesalaires sont trop faibles pour que certains
ment s’investir dans les entreprises, créant
puissent vivre dignement du fruit de leur
ainsi de l’emploi et de la croissance. Et il
travail, parce que notre pays n’offre pas les
prive les travailleurs du fruit de leurs efmêmes chances de réussir selon le lieu ou
forts. Nous ne reviendrons pas sur les mela famille d’où l’on vient. Tous voudraient
sures que nous avons prises pour corriger
un pays plus prospère et une société plus
cela afin d’encourager l’investissement et
juste. Cette impatience, je la partage. […]
faire que le travail paie davantage. […]
C’est pourquoi j’ai proposé et je lance
Nous devons en revanche nous interroger
aujourd’hui un grand débat national qui se pour aller plus loin.
déroulera jusqu’au 15 mars prochain. […]
Comment pourrait-on rendre notre fiscaDans l’Hexagone, outre-mer et auprès des
lité plus juste et plus efficace ? Quels imFrançais résidant à l’étranger. Dans les
pôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ?
villages, les bourgs, les quartiers, à l’initiaNous ne pouvons, quoi qu’il en soit, pourtive des maires, des élus, des responsables
suivre les baisses d’impôt sans baisser le
EMMANUEL MACRON
niveau global de notre dépense publique.
Quelles sont les économies qui vous semblent prioritaires à faire ? Faut-il supprimer certains services publics qui seraient
dépassés ou trop chers par rapport à leur
utilité ? A l’inverse, voyez-vous des besoins nouveaux de services publics et
comment les financer ? Notre modèle social est aussi mis en cause. Certains le jugent insuffisant, d’autres trop cher en raison des cotisations qu’ils paient.
L’efficacité de la formation comme des
services de l’emploi est souvent critiquée.
[…] Comment mieux organiser notre pacte
social ? […]
Le deuxième sujet sur lequel nous devons
prendre des décisions, c’est l’organisation
de l’Etat et des collectivités publiques. […]
Y a-t-il trop d’échelons administratifs ou
de niveaux de collectivités locales ? Faut-il
renforcer la décentralisation et donner
plus de pouvoir de décision et d’action au
plus près des citoyens ? A quels niveaux et
pour quels services ? Comment voudriezvous que l’Etat soit organisé et comment
peut-il améliorer son action ? Faut-il revoir
le fonctionnement de l’administration et
comment ? […]
La transition écologique est le troisième
u 3
thème, essentiel à notre avenir. […] Comment finance-t-on la transition écologique : par l’impôt, par les taxes et qui doit
être concerné en priorité ? Comment
rend-on les solutions concrètes accessibles à tous, par exemple pour remplacer sa
vieille chaudière ou sa vieille voiture ? […]
Quelles sont les solutions pour se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir qui doivent être conçues plutôt au niveau local
que national ? Quelles propositions concrètes feriez-vous pour accélérer notre
transition environnementale ? […]
Enfin, il est évident que la période que notre pays traverse montre qu’il nous faut redonner plus de force à la démocratie et la
citoyenneté. […] Faut-il reconnaître le vote
blanc ? Faut-il rendre le vote obligatoire ?
Quelle est la bonne dose de proportionnelle aux élections législatives pour une
représentation plus juste de tous les projets politiques ? Faut-il, et dans quelles
proportions, limiter le nombre de parlementaires ou autres catégories d’élus ?
Quel rôle nos assemblées, dont le Sénat et
le Conseil économique, social et environnemental doivent-ils jouer pour représenter nos territoires et la société civile ?
Faut-il les transformer et comment ? […]
Quelles évolutions souhaitez-vous pour
rendre la participation citoyenne plus active, la démocratie plus participative ?
Faut-il associer davantage et directement
des citoyens non élus, par exemple tirés au
sort, à la décision publique ? Faut-il accroître le recours aux référendums et qui doit
en avoir l’initiative ? […]
Notre pays a toujours su accueillir ceux qui
ont fui les guerres, les persécutions et ont
cherché refuge sur notre sol : c’est le devoir
de l’asile, qui ne saurait être remis en
cause. Notre communauté nationale s’est
aussi toujours ouverte à ceux qui, nés
ailleurs, ont fait le choix de la France, à la
recherche d’un avenir meilleur : c’est
comme cela qu’elle s’est aussi construite.
Or, cette tradition est aujourd’hui bousculée par des tensions et des doutes liés à
l’immigration et aux défaillances de notre
système d’intégration. Que proposez-vous
pour améliorer l’intégration dans notre
Nation ? En matière d’immigration, une
fois nos obligations d’asile remplies, souhaitez-vous que nous puissions nous fixer
des objectifs annuels définis par le Parlement ? Que proposez-vous afin de répondre à ce défi qui va durer ?
Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat
et les religions de notre pays ? Comment
garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ? […]
Ce débat est une initiative inédite dont j’ai
la ferme volonté de tirer toutes les conclusions. Ce n’est ni une élection, ni un référendum. C’est votre expression personnelle, correspondant à votre histoire, à vos
opinions, à vos priorités, qui est ici requise, sans distinction d’âge ni de condition sociale. […] Pour garantir votre liberté
de parole, je veux que cette consultation
soit organisée en toute indépendance, et
soit encadrée par toutes les garanties de
loyauté et de transparence. C’est ainsi que
j’entends transformer avec vous les colères
en solutions.
Vos propositions permettront donc de bâtir un nouveau contrat pour la Nation, de
structurer l’action du gouvernement et du
Parlement, mais aussi les positions de la
France au niveau européen et international. Je vous en rendrai compte directement dans le mois qui suivra la fin du
débat.
En confiance.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 2
monde». Le ministre des Relations avec le Parlement, Marc Fesneau, soulignait dimanche sur RTL que ce que le
gouvernement proposait était «inédit dans l’histoire des Français». Au
même moment, sur Europe 1, le secrétaire d’Etat chargé du numérique,
Mounir Mahjoubi, assurait que plus
«rien ne serait pareil» après le grand
débat. Selon lui, cette consultation
«obligera à changer la façon de faire
de la politique en France». C’est «le
fonctionnement de la démocratie» qui
s’en trouverait modifié: «Nous allons
changer profondément notre façon de
faire la loi, notre façon de gouverner
le pays», a assuré Mahjoubi.
Emmanuel Macron espère ainsi démontrer qu’il a pris la mesure de l’extraordinaire défiance des Français
vis-à-vis de sa personne, et plus généralement des institutions et des
politiques. Défiance que vient de
mesurer le baromètre annuel du Cevipof. Publié vendredi par le Figaro,
il dresse un bilan alarmant de la
santé démocratique du pays et explique le soutien constant accordé par
l’opinion publique au mouvement
des gilets jaunes: la cote de confiance
du président de la République est à
son plus bas historique (23%), tout
comme celle des députés (31%), des
syndicats (27 %), des médias (23 %)
ou encore de partis politiques (9%).
«INTERMÉDIAIRE»
Seuls les maires parviennent encore
à susciter majoritairement la confiance (58 %) des électeurs. C’est
pourquoi Macron compte tant sur
leur soutien et sur leur investissement dans le grand débat. «Les maires auront un rôle essentiel car ils
sont vos élus et donc l’intermédiaire
légitime de l’expression des citoyens»,
écrit-il dans sa lettre. Façon pour lui
de forcer la main à ces derniers qui
sont loin d’être tous volontaires.
Il aura sans doute l’occasion de le vérifier ce mardi à Grand Bourgtheroulde (Eure), où il ira lui-même lancer le grand débat devant plusieurs
centaines d’élus normands. Son ministre chargé des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, exmaire de Vernon (Eure), est en mission depuis plusieurs semaines sur
tout le territoire pour tenter de convaincre les élus locaux. «Tout le
monde doit s’y mettre. Cette crise est
une crise de la représentativité qui
touche tout le monde», a-t-il lancé
jeudi soir à plusieurs dizaines de ses
anciens «collègues» réunis à la préfecture de Gap (Hautes-Alpes).
Après les avoir négligés pendant dixhuit mois, au temps de la présidence
jupitérienne, l’exécutif voudrait faire
des corps intermédiaires les «tiers de
confiance» sans lesquels il n’y a pas
de grand débat possible. Macron ne
devra pas trop compter sur la participation des partis politiques. Partisans de la dissolution, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ne veulent
y voir qu’une entourloupe. Et tandis
que l’ex-Premier ministre JeanPierre Raffarin assure que les responsables politiques ont «le devoir
de s’impliquer dans cet exercice démocratique», son ancien ami politique Laurent Wauquiez, chef des LR,
choisit, selon son habitude, de s’aligner sur l’extrême droite. •
Libération Lundi 14 Janvier 2019
Quel(s) terme(s)
pour le grand
débat?
Des incertitudes demeurent sur
l’organisation de la consultation,
alors que l’idée d’un référendum
final divise la majorité.
S
ubstituer un «grand débat» voulu par
l’Etat aux manifestations qui se succèdent
depuis deux mois sur tout le territoire :
Emmanuel Macron s’engage personnellement
dans cet hasardeux pari. Après avoir publié ce
lundi sa lettre aux Français, le chef de l’Etat sera
mardi dans l’Eure pour y déclarer devant plusieurs centaines d’élus le débat officiellement
ouvert. Si le couple exécutif aura tranché – in
extremis– les dernières questions pratiques, le
succès de l’exercice et son débouché politique
restent incertains.
Quelle organisation ?
Partout sur le territoire, le débat pourra être
animé par tous types d’acteurs locaux: «Elus,
responsables associatifs, simples citoyens…»
énumère la lettre présidentielle. La discussion
se prolongera jusqu’à mi-mars et s’incarnera
aussi bien dans des réunions locales que dans
une plateforme contributive en ligne, ou encore
à travers des «stands mobiles». L’exécutif attend
une implication particulière des maires, mais
l’enthousiasme n’est pas toujours au rendezvous chez ces derniers. «J’entends beaucoup “On
ne va pas faire le job à votre place, on va en prendre plein la tête”, déplore une députée LREM
d’Auvergne-Rhône-Alpes. Sur une vingtaine de
maires, je n’en ai que deux de motivés.»
Si le chef de l’Etat veut donner au débat «toutes
les garanties de loyauté et de transparence»,
c’est à Edouard Philippe qu’il reviendra ce lundi
de préciser cet engagement, tout comme les
dernières questions de méthode. Le Premier ministre doit notamment désigner le ou les nouveau(x) superviseur(s) de la consultation, après
le retrait, mardi, de la présidente de la Commission nationale du débat public, Chantal
Jouanno. Un groupe de personnalités qualifiées
pourrait la remplacer. Le nom de l’ex-ministre
chiraquien Jean-Paul Delevoye a été évoqué
dans la presse : «Impossible», juge une source
gouvernementale, rappelant que celui-ci pilote
déjà une délicate concertation sur la réforme
des retraites.
grands acquis sociétaux, a martelé ces derniers
jours le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, évoquant mariage pour tous, interruption volontaire de grossesse, abolition de
la peine de mort. Pas question non plus de défaire les grandes réformes adoptées depuis le
début du quinquennat, qu’il s’agisse du code
du travail ou de la suppression de l’ISF: «Nous
ne reviendrons pas sur les mesures que nous
avons prises […] afin d’encourager l’investissement et faire que le travail paie davantage»,
précise le chef de l’Etat. «Ce n’est pas parce
qu’un puissant mouvement d’opinion réclame
une connerie qu’il faut la faire», résume un parlementaire haut placé.
Quel résultat ?
L’exécutif s’en remet officiellement au débat,
ainsi qu’au cahier de doléances mis à la disposition du public dans les mairies pour déterminer
les pistes de réforme. Dans sa lettre, Emmanuel
Macron promet de «tirer toutes les conclusions»
de l’exercice, afin d’élaborer un «nouveau contrat pour la Nation» dont il rendra compte en
avril. Des assemblées de citoyens tirés au sort
pourraient être associées à son élaboration. Le
camp présidentiel se sait particulièrement attendu sur deux grands domaines, la fiscalité et
une meilleure association des citoyens aux décisions publiques.
Dans la majorité, on planche déjà sur la traduction politique de ces aspirations. En matière de
prélèvement, l’idée d’une retouche, voire d’une
large refonte, de l’impôt sur le revenu fait son
chemin, pour en rendre plus progressives les
premières tranches et augmenter l’imposition
des plus aisés. En matière institutionnelle, la
création d’un «référendum d’initiative citoyenne», principale revendication des gilets
jaunes, ne fait pas recette en macronie. Où l’on
envisage cependant de réviser un dispositif
existant, le «référendum d’initiative partagée»,
déclenché conjointement par 10 % du corps
électoral et un cinquième des parlementaires:
«En l’état, il n’est pas utilisable. On peut imaginer de baisser les seuils», suggère une députée
LREM.
Faire adopter une partie de ces réformes par référendum ? C’est l’hypothèse qui revient ces
jours-ci avec insistance autour du chef de l’Etat.
«Je n’ai pas peur» d’une telle épreuve, a assuré
dimanche sur RTL le ministre des Relations
avec le Parlement, Marc Fesneau, favorable à un
vote centré sur «les questions institutionnelles».
Méthode qui permettrait à l’exécutif de contourner la droite sénatoriale, opposée à sa réforme
constitutionnelle. Mais l’entourage du chef de
l’Etat mesure aussi les risques d’un tel procédé:
«Sur la dose de proportionnelle à l’Assemblée, le
FN dirait aussi que ce n’est pas assez, la droite
qu’on supprime trop de circonscriptions rurales,
la gauche qu’il faut donner le droit de vote aux
étrangers… prévoit un ministre. Et on finirait
avec un vote pour ou contre le Président. Le vote
chimiquement pur n’existe pas.»
DOMINIQUE ALBERTINI
Quel contenu ?
Dans sa lettre (lire page 3), Emmanuel Macron
confirme les quatre thèmes définis par le gouvernement et censés guider la discussion: transition écologique, fiscalité, organisation de
l’Etat et citoyenneté. Chacun ouvrant de nombreuses questions, des dépenses publiques à la
laïcité en passant par l’immigration. Ces sujets
«n’épuisent pas le débat», précise le chef de
l’Etat, soulignant qu’il «n’y a pas de questions
interdites», et invitant les Français à «évoquer
n’importe quel sujet concret dont vous auriez
l’impression qu’il pourrait améliorer votre existence au quotidien». Résultat : «Ce sera le concours Lépine», pronostique un parlementaire,
comme le laissent aussi penser les nombreuses
hypothèses évoquées par Emmanuel Macron
dans son courrier. Certains sujets sont toutefois
exclus du débat: pas question de revenir sur les
Dimanche, à la Maison de la mutualité, à Paris, Marine Le Pen s’est appuyée sur la colère des
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Dans le Pas-de-Calais,
Hollande vante le dialogue
Invité par la petite
commune de Lespesses,
l’ancien président de
la République a pointé les
violences et s’est montré
sceptique vis-à-vis du RIC.
D
imanche matin, dans les
ruelles de Lespesses, petite
commune du Pas-de-Calais,
les voitures stationnent à la va-vite
sur les trottoirs, sous le regard de
nombreux gendarmes. Certains gilets jaunes sont en évidence sur les
tableaux de bords. Près de la salle
des fêtes, un grand chapiteau est
posé. La musique résonne. Une
sorte de kermesse. Tout est prêt
pour accueillir François Hollande,
invité pour la cérémonie des vœux
de la mairie.
Un bénévole interpelle toutes les
âmes qui passent sur son son chemin, il propose café et viennoiseries. Tout fier, le retraité raconte
l’histoire qui tourne par ici ces dernières semaines. Le 18 juin, à Lille,
le maire de Lespesses, Arnaud Picque, a réussi à convaincre François
Hollande dans une librairie lors
d’une séance de dédicace. «Le maire
a fait la queue […] avec le livre du
président et lorsqu’il est arrivé devant lui, il lui a demandé de venir
pour les vœux et il a accepté», raconte-t-il. Selon le bénévole, la
présence de l’ancien locataire de
l’Elysée fait des jaloux dans le département.
10 heures45: François Hollande arrive sous le chapiteau, les présents
se lèvent, applaudissent –même la
poignée de gilets jaunes–, et la sono
s’emballe. Le socialiste ne sait pas
quoi faire de ses mains. Il applaudit.
Arrête. Applaudit. Lespesses,
400 habitants, est heureux.
Mais Hollande souhaite surtout
s’épancher sur la crise politique et
le «grand débat». Depuis le début de
la révolte sur les ronds-points, il n’a
pas été très visible. Quelques
images ont bien tourné fin novembre lorsqu’il a échangé en Ardèche
avec quelques gilets jaunes. Mais
guère plus.
Elus. Sur le pupitre fleuri, entouré
du conseil municipal de Lespesses,
l’ancien chef de l’Etat met très vite
un terme aux blagues et évoque durant plus d’une demi-heure la «période tumultueuse» sans jamais
nommer Emmanuel Macron. «Nous
ne devons pas considérer qu’il y a
plusieurs catégories de Français. On
ne peut pas séparer les Français selon le lieu où ils vivent, les villes, les
métropoles ou les territoires ruraux», explique-t-il. Puis, un peu
plus loin : «La France est un pays
difficile à gouverner. Mais il faut
montrer de la considération, de la
reconnaissance à l’égard des Français dans leur mode de vie, dans
leurs situations, dans leurs souffrances, dans leurs espérances.»
A plusieurs reprises, François Hollande souligne l’importance des
élus, des corps intermédiaires et des
associations afin de reprendre le
dialogue, seule issue, selon lui, pour
sortir de la crise. «Un grand débat,
c’est bien à condition que ça ne soit
pas toujours les mêmes qui parlent
et qu’il y ait des propositions à la fin
des discussions», ajoute-t-il. Conseil
amical gratuit à son organisateur,
Emmanuel Macron.
Le référendum d’initiative citoyenne, le fameux RIC, au cœur
des demandes des gilets jaunes, ne
semble pas enchanter l’ancien président. «Aujourd’hui, j’entends qu’il
faut faire des référendums sur tout.
Un référendum doit être une procédure solennelle. Il faut élargir la possibilité de recourir au référendum,
mais on ne peut pas consulter sur
tout et bientôt contre tout», argumente-t-il. Hollande craint que le
mouvement des gilets glisse du
mauvais côté de la force, à l’image
de nombreux pays du vieux continent dirigés par des «populistes».
Petits mots. A la fin de son discours, les habitants de Lespesses
l’entourent. Photos, autographes,
petits mots. La poignée de gilets
jaunes observe d’un peu plus loin.
François Hollande explique à qui
veut l’entendre que la violence,
notamment à l’égard des parlementaires et des journalistes, est «dangereuse pour la démocratie». Et
avant de repartir vers la capitale, il
se prête à quelques confidences.
u 5
Il pointe le jeu de «certaines familles
politiques» soufflant sur les «braises» à la recherche du chaos. Et il ne
croit pas que la solution politique
passe par une dissolution de l’Assemblée nationale. «Avec qui ?
Quelle opposition en face?», interroge-t-il. La peur de l’extrême droite,
toujours.
En conclusion, il ressasse son discours à voix haute: la sortie de crise
se trouve dans les mains des élus,
des syndicats et des partis, en
grande souffrance depuis la naissance de «Jupiter»: «La solution et
le dialogue passent par là.» Comprendre : l’ancien monde. Et bien
évidemment, il en fait partie. Mais
Macron lui a préféré Sarkozy, qu’il a
notamment consulté en décembre…
RACHID LAÏRECHE
Envoyé spécial à Lespesses
(Pas-de-Calais)
«GRAND DÉBAT», QUI DIT QUOI ?
En être ou ne pas en être ? La question de la participation à ce
«grand débat» voulu par le Président taraude ce qui reste des
socialistes et de l’opposition de droite. Jean-Luc Mélenchon, qui
soutient les gilets jaunes depuis le début, a fait savoir qu’il y
voyait un «exercice pipeauté». Peu de chances donc de voir LFI
jouer le jeu de la macronie. Pour le premier secrétaire du PS,
Olivier Faure, le débat est une occasion de revenir dans la partie :
«Je pense qu’il faut prendre le Président au mot. Il veut un grand
débat […] eh bien allons-y», a-t-il lancé dimanche sur France 3.
A droite, le président de LR, Laurent Wauquiez, tente d’exister. Il
a lui aussi écrit une «lettre aux Français», sur sa page Facebook,
où il écrit : «Le soi-disant grand débat dont les questions ont déjà
été triées […] risque d’être un grossier artifice.» J-C.F.
Européennes: Le Pen
carbure à l’antimacronisme
La présidente du RN,
seule à grimper dans les
sondages depuis le début
de la mobilisation des gilets
jaunes, a lancé dimanche
la campagne de son parti.
L
es observateurs noteront que
c’est à la Maison de la mutualité qu’Emmanuel Macron
avait tenu le premier meeting
d’En marche le 12 juillet 2016. Bien
avant de se déclarer candidat à l’Elysée puis, selon ses mots, d’atteindre
«le sommet». Dix-huit mois après
sa défaite face au même Macron,
Marine Le Pen a choisi à son tour la
salle parisienne pour tenir, dimanche, la «grande convention» lançant
la campagne des européennes. Une
échéance que le Rassemblement
national (ex-Front national) ne peut
pas perdre au vu des sondages.
Revanche. Comme si le symbole
gilets jaunes pour lancer sa campagne européenne.
n’était pas assez évident, le meeting
portait la bannière «On arrive», en
écho au «Qu’ils viennent me chercher» du Président pendant l’affaire
Benalla. La dirigeante du RN se veut,
depuis son débat d’entre-deux-tours
(raté), l’opposante naturelle à Macron. Et même son contre-exemple:
anti-système, anti-oligarchie, anti
tout ce que le chef de l’Etat repré-
sente dans l’esprit de ses militants.
D’un côté le mondialiste, du sien le
nationalisme et les «patriotes». De
fait, Le Pen n’a pas manqué d’étriller
le locataire «barricadé» de l’Elysée
dès l’ouverture de son discours. De
même qu’elle fait des élections de
mai la réplique (revanche ?) de la
présidentielle, ce qui donne dans sa
bouche: «la grande clarification», «le
grand basculement» ou le «futur
arbitrage démocratique du peuple
Français» face au «globalisme».
Aux européennes, «l’enjeu sera simple», selon elle: «Il s’agira de battre
Macron.» Point à la ligne. Et comme
Marine Le Pen est la seule responsable politique à monter dans les sondages depuis le début de la crise des
gilets jaunes (qu’elle espère voir durer
jusqu’à l’élection), elle a pris en exemple le mouvement, très populaire
chez les sympathisants RN, pour développer son propos. «Macron est le
seul et unique responsable de la situation. C’est lui qui crée la discorde, par
son mépris de classe et la déconnexion
humaine d’un président dérangeant
dans son attitude, inquiétant dans
son comportement, incompétent dans
ses fonctions», a-t-elle martelé.
Et alors que ses sympathisants (environ 1500) hurlaient «Macron démission», elle a ajouté : «S’il n’a pas la
sagesse de se tourner vers le peuple et
de changer de politique avec la
dissolution de l’Assemblée [que réclame une partie des gilets jaunes,
ndlr], l’arbitrage démocratique viendra des prochaines élections.» Voilà
pour l’essentiel.
«Aux chiottes !» Avant Marine
Le Pen, d’autres membres de la liste
RN ont tapé sur le président en exercice : l’ancien ministre des Transports Thierry Mariani, par exemple,
qui vient de quitter LR pour suivre le
vent frontiste. Lorsqu’il cite Macron
et son «mépris quand il parle des
Gaulois réfractaires et des fainéants»,
quelqu’un dans la salle crie alors :
«Aux chiottes !»
Il y a eu aussi la tête de liste, le jeune
Jordan Bardella, 23 ans: après avoir
proposé de «relocaliser les migrants
chez eux», parce que, plus jeune, il
aurait connu «les cris des guetteurs en
bas des immeubles qui rythment les
journées comme avant les cloches des
églises résonnaient», ce dernier a
exhorté les électeurs à se déplacer
massivement aux urnes pour montrer à Macron que «tout ça, c’est fini».
«Le soir du 26 mai, je veux voir Castaner les larmes aux yeux et Griveaux
chercher ses mots sur les plateaux
télé», a-t-il conclu. Puis les militants
ont scandé «On est chez nous».
TRISTAN BERTELOOT
Photo YANN CASTANIER.
HANS LUCAS
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6 u
ÉVÉNEMENT
Gilets jaunes
et médias,
«des insultes
au déferlement
de haine»
Libération Lundi 14 Janvier 2019
ZOOM
De Rouen à Pau,
l’«acte IX» de la mobilisation
a été marqué par des
agressions verbales
et physiques contre
des journalistes.
montrant l’attaque qu’il a subie. Alors
qu’il couvre en direct, face à une caméra,
la manifestation dans la préfecture des
Pyrénées-Atlantiques, il reçoit par-derrière un coup de pied d’un homme qui
manque de peu de lui asséner un coup
de poing à la tête. De son côté, l’Agence
France-Presse a rapporté le cas de deux
a détestation des médias, ingré- de ses reporters qui, à Toulon, ont dû se
dient majeur de la colère des gilets réfugier dans un restaurant après avoir
jaunes depuis deux mois, ne faiblit été pris en chasse par une dizaine de mapas. Elle semble même se renforcer. Le nifestants. Des coups leur ont été portés.
secrétaire général du Syndicat national A Toulouse, une journaliste a également
des journalistes (SNJ), Vincent Lanier, été menacée: «Une horde de gilets jaunes
évoque «une escalade de la violence». Jus- se défoule sur une journaliste de la Dépêqu’où ? Samedi, une équipe de LCI, la che du Midi seule dans sa voiture. “On va
chaîne d’information en continu du te sortir et te violer.” Elle a pu leur échapgroupe TF1, a peut-être échappé
per grâce à l’aide [de deux gilets
à un drame à Rouen. Après avoir RÉCIT jaunes]», a relaté Lionel Lapaessuyé des huées et des insultes,
rade, rédacteur en chef adjoint du
elle a été attaquée physiquement par plu- quotidien régional sur Twitter. D’autres
sieurs manifestants. L’un des deux agents incidents ont été signalés à Marseille et
de sécurité qui accompagnaient les jour- à Paris.
nalistes de la télévision a été violemment La défiance à l’égard des médias se trafrappé au sol. Exfiltré par des gilets jau- duit aussi par des actions concrètes connes qui s’étaient interposés, il a eu le nez tre le travail de la presse. Dans la nuit de
fracturé.
vendredi à samedi, un dépôt de la Voix
du Nord près de Valenciennes a été bloPRIS EN CHASSE
qué. Ce qui a empêché la livraison de
«Cela va très vite, tu vois une bouteille de 20000 exemplaires du quotidien régiobière se fracasser contre le sol, ça devient nal. D’après son directeur, Gabriel d’Haroppressant et, en dix secondes, tu es en- court, une trentaine d’individus ont metouré sans comprendre ce qui se passe, ra- nacé d’incendier un camion en
conte à Libération Hugo Blais, l’un des provenance de l’imprimerie. «On sent
journalistes visés. Je ne comprends pas quelque chose de malsain qui monte,
comment on passe des insultes, auxquel- dans les attitudes vis-à-vis de nos journales on s’est habitués ces dernières semai- listes, le comportement face à nos agennes, à un tel déferlement de haine. Ça fait ces», a-t-il déploré auprès de l’AFP. Au
flipper. Il n’y a pas eu d’événement déclen- même moment, un site d’impression de
cheur: on était en train de marcher dans l’Yonne républicaine à Auxerre a aussi été
le rassemblement, on attendait les ordres bloqué pendant quelques heures par une
de la rédaction. La caméra était éteinte, cinquantaine de manifestants. Ils ont fion n’a répondu à aucune provocation.» nalement été délogés par la police.
Publiée par le quotidien Paris Normandie, la vidéo de l’agression a beaucoup «CRI D’ALARME»
tourné sur les réseaux sociaux ce week- «Incontestablement, un cap a été franchi,
end. Et provoqué une avalanche de com- s’est inquiété Christophe Deloire, secrémentaires et de messages de soutien de taire général de Reporters sans frontièla part de confrères et de personnalités res, dimanche sur BFM TV. Je crois qu’il
politiques. «Ignoble lynchage d’une faut lancer un cri d’alarme aujourd’hui.
équipe de journalistes de la chaîne LCI à […] Il y a des agressions désormais systéRouen. Les lâches responsables de cette matiques, quelles que soient les lignes édiattaque en règle doivent savoir qu’ils ren- toriales. Ce qui est en cause, c’est le jourdront des comptes devant la justice. La nalisme.» Le représentant de RSF a
sécurité des journalistes et la liberté d’in- appelé les responsables politiques à dire
former ne sont pas négociables!» a réagi plus fortement «qu’ils réprouvent, qu’ils
le ministre de la Culture, Franck Riester. condamnent ces actes». Depuis la campaLCI, les journalistes et l’agent frappé ont gne présidentielle de 2017, nombre d’endéposé plainte.
tre eux, dont Emmanuel Macron, JeanLa journée de samedi a été marquée par Luc Mélenchon et Marine Le Pen, avec
plusieurs actes de violence contre les des tons et des angles d’attaque diffémédias. A Pau, Franck Paillanave, un pi- rents, ont critiqué les médias d’informagiste travaillant pour un média local, a tion ou affiché leur mépris à leur égard.
diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
L
A Paris, lors de la mobilisation des gilets jaunes, ce samedi. PHOTO BOBY
A Saint-Brieuc. PHOTO FABRICE PICARD
Place du Capitole, à Tou
A Bourges, les gilets jaunes se préparant à quitter le parking Séraucourt. PHOT
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
«ACTE IX» :
PLUS
DE MONDE,
MOINS DE
VIOLENCES
Des manifestants, près du jardin Albert Ier, à Nice. PHOTO LAURENT CARRÉ
ulouse. PHOTO U. LEBEUF. MYOP
TO CYRIL ZANNETTACCI. VU
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Sur la place de l’Etoile, à Paris. PHOTO DENIS ALLARD
Après deux mois de
manifestations, et un
trou d’air pendant les
fêtes – l’exécutif
espérait un délitement
du mouvement –, les
gilets jaunes ont réussi
à remobiliser leurs
troupes samedi. Tout
en limitant la casse.
Pour l’«acte IX», les
manifestants étaient
84 000 dans toute la
France, soit près
de 35 000 de plus que
le 5 janvier, selon le
ministère de l’Intérieur.
Un décompte de la
presse régionale a
recensé plus de
92 000 manifestants,
dont 6 000, à chaque
fois, à Bourges,
Bordeaux ou Toulouse.
A Paris, ils étaient plus
de 8 000. Le fort
dispositif policier
(80 000 hommes
mobilisés) et la mise en
place d’un service
d’ordre par les gilets
jaunes, ont permis que
les défilés dégénèrent
moins en
affrontements avec la
police. Mais
201 personnes ont été
placées en garde à vue.
Et la police a encore
usé et abusé des
lacrymogènes et tirs de
lanceurs de balle de
défense : on a recensé
24 blessés à Paris (dont
deux policiers) et
plusieurs dizaines dans
le reste de la France.
Un adolescent de
15 ans a été touché au
visage par un tir de
LBD et hospitalisé à
Strasbourg, laissant
présager une saisine
de l’IGPN. J-C.F.
LIBÉ.FR
Environ 6 000 manifestants se sont rassemblés à Bordeaux. PHOTO THIBAUD MORITZ
Retrouvez
nos diaporamas
sur la journée
de mobilisation des
gilets jaunes par nos
photographes Denis
Allard, Boby, Laurent
Carré, Ulrich Lebeuf,
Thibaud Moritz
et Fabrice Picard.
Ainsi qu’un focus
spécial sur la journée
des gilets jaunes
à Bourges par
Cyril Zannettacci.
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8 u
MONDE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
Cesare Battisti, accompagné de
son avocat Igor Tamasauskas,
à São Paulo en mars 2015.
PHOTO NACHO DOCE. REUTERS
Réfugié en France
puis au Brésil,
il avait échappé
à l’extradition
pendant trentehuit ans. L’ancien
activiste italien
d’extrême gauche a
été arrêté en Bolivie
dans la nuit de
samedi à dimanche.
Condamné à la
perpétuité pour
avoir participé
à quatre homicides,
il va être rapatrié
dans son pays natal.
RÉCIT
CESARE BATTISTI
L
Par
AUDE
MASSIOT
Fuites et fin
es lunettes de soleil et la fausse
barbe n’auront pas suffi. Dans une
rue de Santa Cruz de la Sierra, au
cœur de la Bolivie, les forces d’intervention locales et d’Interpol ont repéré et
arrêté, dans la nuit de samedi à dimanche, Cesare Battisti, malgré son accoutrement. Peut-être épuisé par ses trentehuit ans de cavale sur plusieurs continents, l’ancien activiste d’extrême gauche italien qui avait moins de 2 dollars
en poche et «sentant l’alcool», selon
l’AFP, n’a pas résisté avant d’être embarqué, assure le Corriere della Sera.
A 63 ans, celui qui s’est reconverti en
auteur de polars à succès va bientôt retrouver sa contrée natale, qu’il espérait
ne jamais revoir vivant.
«MACHINATION»
Et pour cause, il avait quitté l’Italie en
trombe en octobre 1981, depuis la prison
de Frosinone dont il s’était évadé grâce
à l’aide de ses camarades des Prolétaires
armés pour le communisme (PAC).
Membre de ce groupe classé comme terroriste par l’Italie, il sera condamné par
contumace, douze ans plus tard, à la réclusion à perpétuité pour deux meurtres
–celui du surveillant de prison Antonio
Santoro et du policier Andrea Campagna– et pour deux complicités d’homicide commis en 1978 et 1979 (lire ci-dessus). En avril 2012, il racontait dans un
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
L’Italie salue l’arrestation
d’un des symboles
des «années de plomb»
La classe politique italienne,
et en particulier l’extrême
droite, s’est réjouie
de l’arrestation de Battisti,
ancien membre d’un groupe
armé d’extrême gauche actif
dans les années 70.
L’
alliance des dirigeants d’extrême
droite a eu raison de l’ancien révolutionnaire d’extrême gauche. Depuis
la capture de Cesare Battisti dans la nuit de
samedi à dimanche en Bolivie (lire ci-dessous), c’est un échange continu d’amabilités
entre le ministre de l’Intérieur italien,
Matteo Salvini, et le nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro. Le député et fils de ce
dernier, Eduardo, a même tweeté à l’adresse
du dirigeant de la Ligue que «le petit cadeau
va arriver», avant d’ajouter: «Ciao Battisti,
la gauche pleure.»
Cavale. Pour les nouveaux gouvernants
des deux côtés de l’Atlantique, la prise de
l’ancien militant du groupe des Prolétaires
armés pour le communisme (PAC) est l’occasion rêvée de montrer leur intransigeance
et leur détermination à agir. Mais aussi de
s’en prendre à leurs adversaires politiques,
coupables, selon eux, d’avoir protégé dans
sa longue cavale l’ancien activiste devenu
écrivain. «La belle vie est terminée», écrit
ainsi le ministère de l’Intérieur italien, ajoutant que Battisti avait «pendant trop longtemps joui de la vie qu’il a lâchement ôtée
aux autres, dorloté qu’il était par les gauches
du monde entier».
En réalité, la gauche transalpine dans sa qua-
portrait à Libération: «Tous ceux qui sont
bien informés savent qu’il n’y a aucune
preuve contre moi. Que je suis innocent.
Le reste, c’est de la machination. En
interview, 90 % des questions portent
là-dessus. C’est pour m’enfermer dans ce
rôle, dans ce passé avec lequel je n’ai plus
rien à voir.»
Au moment du verdict, Battisti est loin
de la cour d’appel de Milan. Devenu gardien d’immeuble, il vit depuis 1990 en
France où il a fondé une famille. Exilé au
Mexique, la «doctrine Mitterrand» l’a
alors convaincu de retourner en Europe.
Le président socialiste s’est engagé,
en 1985, à ne pas extrader les anciens activistes italiens ayant rompu avec leur
passé, au plus fort des «années de
plomb». Cette ligne fut suivie pendant
près de vingt ans par les gouvernements
de droite comme de gauche. Jusqu’au
revirement de Jacques Chirac en 2002,
en raison du durcissement post-11 Septembre de la lutte antiterroriste.
Pour Battisti, c’est le signal que la cavale
doit reprendre. En février 2004, l’Italien
est arrêté à Paris à la demande de l’Italie.
Au début de l’été, la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris approuve
l’extradition. Deux mois plus tard, alors
qu’il est sous contrôle judiciaire, l’ex-militant disparaît de son domicile parisien.
Pour réapparaître au Brésil. Cette autre
terre d’accueil des combattants d’ex-
u 9
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trême gauche recherchés lui laisse
trois ans de répit, avant de l’arrêter
en 2007 et de le placer en détention
préventive pendant les quatre années
suivantes.
La liberté est finalement offerte à Battisti par l’ex-président de gauche Luiz
Inácio Lula da Silva. Comme une gifle à
ses homologues italiens, ce dernier décide pour son dernier jour de mandat,
le 31 décembre 2010, de mettre son veto
à l’extradition du fugitif. Battisti revit.
Il est relâché l’année suivante et obtient
des papiers d’identité brésiliens. Il peut
enfin souffler.
Mais l’alternance politique n’est
décidément pas de bon augure pour
l’ex-révolutionnaire italien. En 2016, la
chute sur fond de corruption du gouvernement de gauche de Dilma Rousseff
place à la tête de l’Etat le conservateur
Michel Temer, celui qui signe l’acte d’extradition pour l’Italie, le 14 décembre 2018 . Juste avant de donner les clés
du pouvoir à l’ultraconservateur Jair
Bolsonaro, élu fin octobre.
VESTIGES
Alerté, le romancier tente alors une dernière fuite. Destination la Bolivie, dont
le Président, Evo Morales est l’un des
derniers vestiges de la vague de dirigeants de gauche en Amérique latine. La
proximité politique ne sera pas suffi-
si-unanimité se félicite de l’arrestation de Cesare Battisti, dont le nom évoque le souvenir
des «années de plomb». Une période tragique de l’histoire de l’Italie où, dans un climat
de luttes politiques et sociales très intenses,
la péninsule fut le théâtre d’attentats à la
bombe, de violences quotidiennes, d’enlèvements et d’assassinats perpétrés par les groupes néofascistes et d’extrême gauche, avec
parfois l’ombre des services secrets et de la
mafia. De décembre 1969 au milieu des années 80, on recensera près de 12700 attentats, provoquant la mort de 362 personnes.
Parmi elles, quatre victimes des Prolétaires
armés pour le communisme, le petit groupe
(jamais plus de quelques dizaines de membres) né en 1976 auquel appartenait Cesare
Battisti. Les PAC sont «nés d’une rage contre
la prison», dira plus tard Arrigo Cavallina,
l’idéologue du groupe, en référence à la brutalité dont étaient parfois victimes les
«camarades» incarcérés.
C’est en cellule qu’Arrigo Cavallina rencontre, en 1977, le petit délinquant Cesare Battisti: «Il y était pour vol. C’est là que j’ai commencé à lui parler de politique.» Le futur
auteur de Dernières cartouches va rapidement fournir la «capacité opérationnelle» qui
«Le petit cadeau
va arriver. [...]
Ciao Battisti,
la gauche pleure.»
Eduardo Bolsonaro
Député et fils du président brésilien
sante. Morales tient à garder des relations cordiales avec Brasília et laisse
l’équipe d’Interpol formée de plusieurs
enquêteurs italiens intervenir sur son
territoire.
Le filet se resserre samedi en fin d’aprèsmidi. «Le terroriste italien Cesare Battisti
a été arrêté en Bolivie et sera ramené d’ici
peu au Brésil, d’où il sera probablement
envoyé en Italie pour purger sa peine à
perpétuité, en accord avec la décision de
la justice italienne», tweete Filipe
Martins, conseiller spécial de Bolsonaro
pour les affaires étrangères. Dans la foulée, ce dernier félicite les autorités responsables de l’arrestation de Battisti. Le
président d’extrême droite, qui a pris ses
fonctions le 1er janvier, avait claironné
pendant sa campagne, puis de nouveau
en décembre, son intention d’extrader
l’ancien militant. Sur Twitter, il avait assuré que le gouvernement italien pouvait
«compter» sur lui pour renvoyer le fugitif
vers son pays d’origine.
Quelques heures après l’arrestation, un
avion en partance d’Italie volait déjà en
direction de la Bolivie, avec à son bord
des policiers et des membres des services secrets italiens, ont indiqué des
sources du ministère de l’Intérieur
italien à l’AFP. Dimanche soir, Cesare
Battisti devait faire escale au Brésil
avant d’être extradé vers l’Italie, où il est
attendu avec impatience. •
manquait aux PAC, selon un magistrat. En
juin 1978, le surveillant de prison Antonio
Santoro est exécuté à Udine (Nord-Est). Le
16 février suivant, ce sont deux commerçants, Lino Sabbadin et Pier Luigi Torregiani, qui sont abattus à Venise et à Milan.
Le boucher, un militant néofasciste, et le bijoutier devaient, selon les PAC, «être punis
pour avoir réagi en tirant sur des braqueurs
de droit commun». Deux mois plus tard, Andrea Campagna, l’un des policiers chargés
de l’enquête Torregiani, est lui aussi assassiné. Selon Pietro Mutti, un ancien membre
des PAC, c’est Battisti qui aurait tiré avec
un 357 Magnum.
Collaboration. Arrêté en juin 1979, ce dernier est condamné en mai 1981 à près de
treize ans de prison pour «participation
à une bande armée» et «recel d’armes». En
octobre, il s’évade et fuit au Mexique. Puis
en France, où il s’abrite derrière la «doctrine
Mitterrand», le président socialiste de l’époque ayant choisi de ne pas renvoyer en Italie
les activistes en rupture «avec la machine infernale du terrorisme». Entre-temps, dans
la péninsule, sur la base de divers témoignages et surtout des déclarations de Pietro
Mutti, devenu «collaborateur de justice»,
Battisti est condamné, en 1993, à la réclusion
à perpétuité pour avoir participé à quatre
«homicides aggravés». L’ex-activiste a toujours proclamé son innocence, réfuté la parole de Mutti et parlé de déni de justice.
Sur fond de collaboration judiciaire renforcée au niveau européen et de lutte accrue
contre le terrorisme après les attentats
du 11 Septembre, le président Jacques Chirac
décide de rompre avec la doctrine Mitterrand au début des années 2000. Malgré
les soutiens intellectuels et médiatiques
dont il bénéficie en France, Cesare Battisti
préfère reprendre alors la fuite au Brésil
de Lula où il pensait être définitivement
à l’abri. En octobre 2018, il déclarait encore
à la presse italienne: «Je suis tranquille. [Bolsonaro] ne peut rien faire, je suis protégé par
la justice brésilienne.»
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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10 u
MONDE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
LIBÉ.FR
«Ma vie dans l’Allemagne de Hitler»
La vie quotidienne
en Allemagne avant et après le 30 janvier 1933, date à laquelle Hitler devint
chancelier du Reich : un impressionnant
documentaire diffusé mardi 15 janvier
sur Arte et à découvrir en avant-première
sur Libération.fr. PHOTO MÉLISANDE FILMS
York Times. Selon le journal,
après le limogeage de son
directeur James Comey
en 2017, le FBI aurait ouvert
une enquête pour déterminer si Trump travaillait,
consciemment ou non, pour
le compte de la Russie. Cette
investigation, dont on ne
connaît pas les éventuelles
conclusions, aurait ensuite
été fusionnée dans l’enquête
ouverte par le procureur spécial Robert Mueller sur des
soupçons de collusion entre
Moscou et l’équipe de campagne de Trump pour la présidentielle de 2016.
«Chantage». En attendant,
Dans les rues de Washington, jeudi. Près de 800 000 employés fédéraux sont affectés par le blocage. PHOTO CARLOS BARRIA. REUTERS
Shutdown «Il y a écrit “zéro dollar
et zéro cent” sur ma fiche de paye»
Sans travail ni
salaire depuis trois
semaines, les
employés fédéraux
touchés par le plus
long blocage des
institutions de
l’histoire du pays
doivent compter
sur des petits jobs
ou des banques
alimentaires.
Par
ISABELLE HANNE
Envoyée spéciale
à Washington
U
ne file disciplinée et
emmitouflée dans des
bonnets et des écharpes patiente, samedi matin,
devant un supermarché du
quartier de Brentwood, au
nord-est de Washington.
Parmi eux, des dizaines d’employés du département du
Trésor, de l’administration construire un mur à la fronqui contrôle médicaments et tière avec le Mexique, et le
produits alimentaires, ou en- Congrès. Les démocrates,
core de l’IRS, le fisc améri- désormais majoritaires à la
cain, affectés par le «shu- Chambre des représentants,
tdown», cette paralysie jugent le projet «immoral»,
partielle des administrations coûteux et inefficace pour
américaines. Ils attendent lutter contre l’immigration
leur tour pour recevoir con- clandestine.
serves, fruits et légumes, dis- Résultat de ce blocage, de
tribués par l’asnombreux serviL'HISTOIRE ces publics sont
sociation Capital
Area Food Bank,
inaccessibles, et
DU JOUR
une banque aliles employés des
mentaire, comme dans qua- administrations concernées
tre autres villes autour de la par le shutdown (neuf déparcapitale fédérale américaine. tements sur les quinze que
Dans le pays, près de compte le gouvernement
800000 employés fédéraux américain, de l’Agriculture
et des milliers de contractuels aux Transports en passant
sont affectés par le plus long par la Justice) doivent depuis
shutdown de l’histoire amé- plus de trois semaines traricaine, qui entre ce lundi vailler sans être payés si leur
dans son vingt-quatrième fonction est jugée essentielle,
jour. Depuis le 22 décembre, ou ont été mis au chômage
aucun compromis n’a pu être technique. «On est instrutrouvé entre le président, Do- mentalisés par les politiques,
nald Trump, qui réclame on n’est vraiment rien pour
5,7 milliards de dollars pour eux», s’agace Joe, assistant ju-
ridique au département du
Commerce, en prenant ses
voisins dans la file d’attente à
témoin. «Il y a écrit “zéro dollar et zéro cent” sur ma fiche
de paye, raconte Nancy, employée au département
d’Etat, un sac de la banque
alimentaire à la main. Ça fait
un peu désespérée de venir ici,
c’est la première fois que ça
m’arrive. Mais on n’a tellement aucune visibilité pour la
suite qu’on doit faire très attention à nos dépenses.»
«J’ai gagné». Le président
américain devrait signer cette
semaine une loi qui permettrait aux employés fédéraux
concernés par le shutdown de
recevoir un salaire rétroactif.
Mais il est difficile de savoir
quand et comment le gouvernement sortira de cette
impasse, chacun restant fermement campé sur ses
positions. «J’ai un plan sur le
shutdown, a promis Trump
sur Twitter samedi. Mais
pour comprendre ce plan,
vous devez comprendre le fait
que j’ai gagné l’élection, et que
j’ai promis la sécurité au peuple américain. Une partie de
cette promesse était un mur à
la frontière sud. Les élections
ont des conséquences!»
Il n’a, pour l’instant, pas mis
à exécution sa menace de déclencher une procédure d’urgence pour contourner le
Congrès et financer son mur
avec des fonds prévus pour la
réparation des sinistres.
Notamment parce que,
note l’agence AP, certains
conseillers comme son gendre Jared Kushner l’encourageraient à pousser pour une
législation plus large sur
l’immigration. Le président
américain a surtout passé
une partie de son week-end,
sur Twitter et lors d’une
interview téléphonique à la
chaîne Fox News, à fulminer
après les révélations du New
les employés fédéraux et les
nombreux contractuels, sans
travail ni salaire depuis trois
semaines, doivent composer
avec le «chantage du Président», comme le qualifie Ed,
employé d’une agence
fédérale. Démarches pour recevoir des indemnités chômage, petits boulots, campagnes de financement
participatif pour payer leurs
factures (plus d’un millier sur
la plateforme GoFundMe)…
«Pour nous aider à supporter
ces temps difficiles, les menus
sont réduits à 7,99 dollars
pour tous les employés fédéraux pendant le shutdown»,
explique une pancarte sur un
restaurant d’Alexandria, dans
la banlieue de Washington.
Promotions dans les salons
de coiffure, les salles de gym,
happy hour toute la journée
dans des bars, pizza, café ou
sandwich gratuits sur présentation de sa carte d’employé
fédéral… A Washington et
dans les villes alentour, qui
connaissent la plus grande
concentration de fonctionnaires du pays, les offres de ce
genre se sont multipliées.
En cumulé, les salaires non
versés représentent 1,2 milliard de dollars chaque semaine, selon une analyse du
Washington Post. Et l’agence
de notation S&P parle de
3,6 milliards de perte de PIB
en trois semaines de paralysie. «Les démocrates pourraient mettre fin au shutdown
en quinze minutes», a affirmé
samedi sur Twitter le Président, qui n’a cessé de faire
porter la responsabilité du
blocage à l’opposition. Un
blocage qui affecte même la
Maison Blanche, comme l’a
noté Trump: «Il n’y a presque
personne à la Maison Blanche, à part moi.» •
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
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LA LISTE
Les filles
de mafieux ont
le sens du business
LUCIA RIINA
La fille de Toto Riina, ancien patron de la Cosa Nostra, vient
d’ouvrir dans le VIIIe arrondissement de Paris un restaurant
sicilien. L’établissement s’appelle le Corleone, nom du village dont elle vient mais aussi
du personnage du Parrain.
MARIA CONCETTA
CIAVARELLO
L’autre fille de Toto Riina voulait lancer une marque de
dosettes de café à l’effigie
de son père (qui avait notamment ordonné le meurtre d’un
enfant de 13 ans). Devant
le tollé, elle a renoncé.
KAREN GRAVANO
La fille de «Sammy the Bull» a
joué dans une télé réalité mettant en scène des filles ou femmes de mafieux new-yorkais
(comme son père). Elle a attaqué le jeu GTA V, estimant
qu’un personnage s’inspirait
de son histoire.
La Grèce au bord de la crise politique
ZIMBABWE
BANGLADESH
Le gouvernement du Zimbabwe a provoqué une vague de colère en doublant
le prix des carburants. Le litre de diesel est passé depuis
samedi de 1,36 à 3,11 dollars
américains, celui de l’essence
de 1,24 à 3,31 dollars. Cette
augmentation vise à remédier à «la pénurie persistante
de carburant due à la hausse
de la consommation dans
l’économie et aux activités
illégales liées aux taux
de change et au commerce
(de pétrole)», a annoncé le
président Emmerson Mnangagwa.
Des milliers d’ouvriers du
textile au Bangladesh, qui
confectionnent des vêtements pour les grandes
chaînes d’habillement mondiales, ont débrayé dimanche et manifesté pour demander de meilleurs salaires,
dans le cadre d’un mouvement entamé il y a une semaine. La police a dispersé la
foule à Savar (un faubourg de
Dacca), où s’était produit l’effondrement du Rana Plaza,
l’une des pires catastrophes
industrielles qui avait tué au
moins 1 130 personnes le
24 avril 2013.
Le ministre grec de la Défense et principal allié dans
la coalition gouvernementale d’Aléxis Tsípras, Pános
Kamménos, a annoncé sa
démission dimanche, avant
le vote parlementaire sur le
nouveau nom de la Macédoine, auquel il est fermement opposé. «La question
macédonienne ne me permet
pas de ne pas sacrifier mon
poste de ministre», a-t-il dit,
annonçant le «retrait du
gouvernement» des membres de son parti.
Aléxis Tsípras a demandé au
Parlement grec de procéder
«immédiatement» à un vote
de confiance à son gouvernement. Les débats sur ce
vote pourraient commencer
dès mardi et s’achever jeudi.
Les députés macédoniens
Pános Kamménos, dimanche. COSTAS BALTAS. REUTERS
ont accepté vendredi, à la
majorité des deux tiers, de
rebaptiser leur pays «République de Macédoine du
Nord». Il appartient désormais aux députés grecs de
se prononcer sur ce nouveau nom, conformément à
l’accord de Prespes entre la
TOUS LES MARDIS
L’euro, bouclier de la crise
des gilets jaunes
L’euro a fêté son vingtième Dans un premier temps, les
anniversaire le 1er janvier. investisseurs étrangers, mais
Aujourd’hui, il n’est plus un aussi français, auraient fui
sujet de débat politique et massivement le pays, non
même les partis «populistes» pas pour punir les manifesont remisé la sortie de la tants, mais tout simplement
monnaie unique européenne pour placer leur argent dans
au fond de leur programme, des pays plus stables qui ne
à l’image du Rassemblement mettent pas en péril leurs innational en France, du Mou- vestissements et surtout leur
vement Cinq Etoiles en Italie, assurent une rentabilité
ou du Parti de la liberté en suffisante. Conséquence : le
Autriche. Il
franc aurait
COULISSES
faut dire que
perdu inélucla sortie de
DE BRUXELLES t a b l e m e n t
l’euro est dedu terrain,
venue un repoussoir puissant notamment face au mark
puisque 64% des citoyens de allemand, la monnaie eurola zone euro y sont attachés, péenne alors jugée la plus
seuls 25% voulant le quitter sûre. Pour défendre sa valeur
(sondage Eurobaromètre).
et retenir les investisseurs, la
Le mouvement des gilets jau- Banque de France n’aurait
nes en France offre une nou- pas eu d’autre choix que
velle fois l’occasion de cons- d’augmenter les taux d’intétater l’efficacité du bouclier rêt à court terme, ce qui se sequ’il offre aux pays de la zone rait répercuté sur le loyer de
euro qui, désormais, n’ont l’argent réclamé par les banplus rien à craindre des mar- ques commerciales aux enchés quelle que soit la gravité treprises et aux ménages.
des crises nationales qu’ils Résultat, le ralentissement
traversent. Imaginons un ins- de l’économie dû à la crise se
tant que le franc existe tou- serait accentué.
jours alors que l’Hexagone De même, les taux d’intérêt
est politiquement paralysé réclamés par les investisseurs
depuis des mois. Que se pas- pour prêter de l’argent à la
serait-il? Il suffit de regarder France à moyen et long terme
les précédentes crises équi- grimperaient face aux incertivalentes.
tudes. Ce qui accroîtrait la
charge d’une dette qui dépasserait rapidement le niveau
de 100 % du PIB. Pour y faire
face et éviter une dégradation
des comptes publics qui accentuerait encore la fuite des
capitaux –les marchés doutant de la capacité de la
France à rembourser– l’exécutif n’aurait d’autre choix
que de couper dans la dépense publique, seule
variable d’ajustement qu’il
contrôle, ce qui dégraderait
encore l’activité économique.
Certes, la dévaluation du
franc serait, dans un premier
temps, favorable aux exportations. Mais tous les produits
importés, comme le pétrole
ou le gaz, augmenteraient
mécaniquement. Cette inflation importée dégraderait le
pouvoir d’achat et la consommation, et donc l’activité économique. Bref, sans l’euro, la
crise des gilets jaunes aurait
été une catastrophe économique. En revanche, grâce à lui,
la croissance a certes ralenti,
mais le taux de change de la
monnaie unique n’a pas
bougé d’un iota, pas plus que
les taux d’intérêt, la France
ayant emprunté la semaine
dernière à un taux record…
JEAN QUATREMER
(à Bruxelles)
Grèce et la Macédoine. Pános Kamménos, qui juge
que le nom de Macédoine
ne peut pas être utilisé dans
un autre pays que la Grèce
pour des raisons historiques, a d’ores et déjà annoncé que son petit parti
souverainiste (Anel) ne vo-
terait pas la confiance au
gouvernement, estimant
que cela reviendrait à donner son aval à l’accord
gréco-macédonien, qu’il
juge «anticonstitutionnel».
Il réclame un référendum
coïncidant avec les européennes. Cet accord de Prespes nécessite une approbation des députés grecs à une
majorité simple. Mais Tsípras dispose d’une faible
marge de manœuvre. Il pouvait compter sur 153 députés
sur 300, mais c’était avant
l’annonce de la démission de
Kamménos, qui a suggéré
qu’au moins trois députés
Anel, dont lui-même, voteraient contre l’accord. Anel
apporte habituellement sept
suffrages à Tsípras au Parlement. Avec AFP
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
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new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans’ Yo
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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FRANCE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
Au 36, quai des Orfèvres,
une nuit à éclaircir
Par
JULIE BRAFMAN
Illustration SIMON BAILLY
S
ur le plan judiciaire, c’est un
dossier banal, de ceux qui
s’empilent dans toutes les juridictions de France: d’un côté une
accusation de viol, de l’autre des dénégations. Pourtant, ici, la résonance est particulière. Dans la case
«profession» des accusés de l’ordonnance de renvoi, on lit les mots
«fonctionnaire de police». Quant à
la scène de crime, rien de moins
que le mythique 36, quai des
Orfèvres, soit le siège de la police
judiciaire (qui a, depuis, déménagé
aux Batignolles, dans le nord-ouest
de Paris).
En 2014, lorsque l’affaire éclate, elle
plonge la Brigade de recherche et
d’intervention (BRI), à l’aube de son
Accusés d’avoir «violé en réunion» une
touriste canadienne dans les locaux de la police
judiciaire lors de la soirée du 22 au 23 avril 2014,
deux policiers de la BRI sont jugés à
partir de ce lundi et pendant trois semaines
devant la cour d’assises de Paris.
RÉCIT
cinquantenaire, dans la tourmente.
Voilà que les hommes de la prestigieuse unité – qui a connu son âge
d’or dans les années 70 sous le commissaire Broussard– sont impliqués
dans une affaire de viol. Ça fait désordre. Bernard Cazeneuve, tout
juste arrivé Place Beauvau, doit gé-
rer le scandale. «Je prendrais toutes
les sanctions s’imposant, dans ma
responsabilité de ministre de l’intérieur, si les faits étaient établis»,
prononce-t-il solennellement. Et le
taulier du «36», Bernard Petit, d’annoncer au micro d’Europe 1 quelques jours plus tard : «Ces garçons
n’ont plus leur place dans notre
unité, au 36, quai des Orfèvres. Je
vous le dis: je pense qu’ils n’ont plus
leur place à la police judiciaire.»
Quatre ans plus tard, «ces garçons»
tombés en disgrâce, le capitaine
Antoine Q. et le major Nicolas R.,
40 et 49 ans, vont s’asseoir sur le
banc des accusés de la cour d’assises
de Paris pour répondre de «viol en
réunion». «Mon client est combatif
et impatient que son innocence soit
reconnue», précise Sébastien Schapira, avocat de Nicolas R.
«Tournante»
Tout a commencé le 22 avril 2014,
par une rencontre fortuite. Dans le
pub irlandais Le Galway, situé quai
des Augustins, en face du siège
de la PJ. Emily S., une touriste canadienne qui travaille dans une
agence immobilière, sirote quelques verres au comptoir. A l’autre
bout du zinc, des «cow-boys» de
la BRI se détendent à la fin de leur
journée dans ce qui est devenu leur
repaire. La conversation se noue
avec cette blonde souriante de
34 ans, elle-même fille de policier,
qui parle un français un peu hési-
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
tant. Au fil de la soirée, les échanges
deviennent de plus en plus intimes.
Selon les serveuses, des baisers sont
échangés entre la Canadienne en
goguette et les policiers. De son propre aveu, Emily S. est assez ivre
quand elle décide de les suivre
«pour visiter un commissariat parisien». Elle monte dans la voiture du
capitaine Antoine Q. et, à 00h40, la
voici qui gravit l’escalier du «36»
sous les yeux des plantons qui décriront une «femme blonde» à «l’air
joyeux». «Elle semblait ivre car elle
titubait légèrement et avait une
démarche étrange», précisera l’un
d’eux. Une heure plus tard, ils brossent un portrait aux antipodes: celui d’une visiteuse qui repart «en
pleurs», tenant ses chaussures à la
main. Elle s’effondre sur le sol et lâche : «Putain, j’ai été violée.»
Escortée jusqu’au commissariat
du IVe arrondissement, elle dépose
plainte dans la foulée. Une enquête
est confiée à l’Inspection générale
de la police nationale (IGPN), les fameux bœufs-carottes connus pour
laisser «mijoter» les suspects. Lors
de sa déposition, Emily S. rembobine la scène: elle est donc montée
au 4e étage, dans l’antre de la BRI, et
a bu un verre de whisky largement
rempli par son hôte (qu’elle identifie comme Antoine Q.). Avant que
ce dernier ne la contraigne soudain
à une fellation.
Selon son récit – qu’elle poursuit
avec l’aide d’un interprète –, un
autre policier est entré dans le bureau et lui a imposé un violent rapport sexuel, plaquant sa tête contre
une table. Suivi d’un troisième
u 13
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(qu’elle ne sera pas capable de reconnaître). Après avoir tenté de se
débattre, la jeune femme dit s’être
résolue à attendre «que ça se termine», se sentant «dissociée entre
son corps et son esprit». Au moment
où elle essaie de s’enfuir, on la
pousse dans un autre bureau où elle
est à nouveau violée. «C’est tout
simplement une tournante», dénonce son avocate, Sophie Obadia,
contactée par Libération.
Versions irréconciliables
Du côté des policiers, la version est
bien différente. En garde à vue, Nicolas R. soutient que c’est la jeune
femme qui a insisté pour visiter le
«36» dans un climat de «drague».
Il ne s’explique pas ses accusations,
souligne qu’elle était «euphorique».
Certes, une fois dans le bureau, ils
auraient un peu flirté et elle s’était
dévêtue. Mais, trouvant que la situation «dégénérait», le policier
aurait refusé ses avances. Version
qu’il ne maintient pas très longtemps… Dès sa seconde audition, il
reconnaît une fellation «consentie».
«Aujourd’hui mon client assume ce
qu’il a fait entre adultes consentants», précise Me Schapira. De son
côté, le capitaine Antoine Q. nie
toute relation sexuelle. Il raconte
qu’Emily S. a seulement dansé dénudée dans son bureau «sous un
ventilateur avec un string pendu qui
est là depuis des années», en demandant aux policiers de la prendre en
photo. Voilà tout.
Les deux hommes ont été mis en
examen le 25 avril 2014. L’IGPN, qui
a exploré leur bureau, soupçonne
L’IGPN, qui a exploré leur bureau,
soupçonne de surcroît les policiers
de la BRI d’avoir «fait le ménage
pour détruire les preuves».
Ils seront également jugés pour cela.
de surcroît les policiers de la BRI
d’avoir «fait le ménage pour détruire
les preuves». Cela leur vaudra d’être
également jugés pour le délit de
«modification de l’état des lieux d’un
crime pour faire obstacle à la manifestation de la vérité».
Tiraillées entre deux récits aux antipodes, les deux juges d’instruction
misent sur les différents rapports
d’expertises pour y voir plus clair. Et
ils ne manquent pas au dossier: expertises acoustiques, expertises génétiques, expertises téléphoniques,
expertises psychiatriques… Les magistrates découvrent que la plaignante était probablement dans un
état de «nette incoordination motrice, confusion mentale, exacerbation des réactions émotionnelles, léthargie, troubles de la mémoire» si
l’on se fie aux taux d’antidépresseurs, de cannabis et d’alcool qu’elle
a ingurgité ce soir-là. De quoi altérer
la valeur de ses déclarations. Les
psychiatres, qui voient en Emily S.
une personnalité «borderline»,
notent néanmoins une absence de
tendance à la mythomanie ou à la
fabulation.
De l’autre côté, certains éléments
sont troublants. L’expertise du téléphone d’Antoine Q. révèle qu’il a ef-
facé une photographie et une vidéo
datant de la fameuse nuit d’avril. De
même, Sébastien C., un autre policier (placé un temps sous le statut de
témoin assisté avant de bénéficier
d’un non-lieu), a également fait disparaître une vidéo capturée à 1h16.
Sur son téléphone, les enquêteurs
décèlent un texto envoyé par Nicolas R., dont le contenu –en dépit de
l’orthographe douteuse– est clair:
«Ça est une touseuse, dépêche» (comprendre «une partouzeuse»). Message qui a aussi été effacé.
En octobre 2014, Antoine Q.,
confronté aux résultats des expertises ADN montrant que son empreinte génétique a été retrouvée
sur le string d’Emily S., change de
version. Il reconnaît pour la première fois des attouchements
sexuels réciproques avec la plaignante, qui auraient eu lieu dans la
voiture, sur la route du «36». Il soutient ne pas en avoir parlé plus tôt
de crainte de perdre sa femme.
Après trois ans d’instruction, les
versions demeurent irréconciliables. Et la justice tergiverse. Dans
son réquisitoire, le procureur souligne : «Emily S. a depuis le jour des
faits et jusqu’à la fin de l’instruction
judiciaire dénoncé de manière affir-
mative et constante des faits de viols
commis sur sa personne par plusieurs fonctionnaires de police.» Certes, ses souvenirs ont pu être «flous»,
«du fait de son état d’ivresse avancée
le soir des faits», mais les ecchymoses et lésions relevées par le gynécologue sur le corps de la jeune femme,
rendent, selon le magistrat, son récit
«plausible». Soulignant la volonté
manifeste de «dissimulation» des
deux accusés, il requiert leur renvoi
devant les assises.
Revirement
Les deux juges d’instruction ont une
lecture diamétralement opposée du
dossier. En juillet 2016, elles rendent
une ordonnance de non-lieu, pointant «des incohérences dans le discours d’Emily S.». Ce qui fait bondir
la partie civile qui fait immédiatement appel, suivie par le parquet.
Nouveau revirement en 2017 : la
cour d’appel valide le renvoi des accusés devant les assises, considérant
que le seul témoignage d’Emily S.
n’est pas suffisant «pour faire émerger un scénario objectivable», mais
qu’il est crédité par différentes expertises génétiques. «Ma cliente est
très marquée psychologiquement.
Depuis deux ans, elle n’a plus de travail, elle vit chez ses parents et bénéficie d’une pension d’invalidité»,
souligne Me Obadia, n’excluant pas
de demander le huis clos lors du
procès. Une chose est sûre: durant
trois semaines –un audiencement
aussi long est assez inédit en la matière– les jurés vont se pencher sur
un dossier épineux, qui promet un
éprouvant déballage d’intimité. •
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FRANCE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
GPA «Je n’ai
qu’une mère:
celle qui m’a
voulue et
m’a élevée»
«
INTERVIEW
Née il y a dix-huit ans aux Etats-Unis
par gestation pour autrui, Valentina
Mennesson raconte ses liens avec
la femme qui l’a portée et celle qui lui
a donné ses gènes. Elle se revendique
«absolument normale» et défend
le procédé qui lui a permis de voir le jour.
Recueilli par
CATHERINE MALLAVAL
Photo RÉMY ARTIGES
F
ini le temps des poses devant des photographes qui tenaient ab-so-lu-ment
à la capter avec sa sœur devant son
école primaire ou sur une balançoire. Jolis
clichés de petites filles nées d’une gestation
pour autrui. Cette sulfureuse GPA. Valentina
Mennesson, jumelle de Fiorella, est désormais majeure (depuis octobre). Et en ce mois
de janvier, elle regarde seule l’objectif. Sans
ses médiatiques parents, Sylvie et Dominique, les désormais célèbres époux Mennesson
qui depuis dix-huit ans écument les tribunaux, encaissent et contestent sans relâche
les décisions de justice pour être pleinement
reconnus par l’état civil français comme les
deux parents de leurs filles. Combattants in-
fatigables. Aujourd’hui, la fille prend la relève
à sa manière en s’affichant avec son visage en
couverture dans un livre-témoignage au titre
aussi sobre que cash: Moi, Valentina, née par
GPA. Un récit jeté à la face de la Manif pour
tous et de ses images de bébés dans des chariots pour mieux étriller cette fameuse gestation pour autrui pourtant mentionnée dans
la Bible. Et de tous ceux qui crient à la «marchandisation» des corps. Sans nuance. Sans
se soucier de ceux qui sont ainsi nés. Valentina et sa sœur Fiorella, c’est une histoire à
plusieurs. Les deux filles ont vu le jour
en 2000 en Californie grâce aux gamètes de
leur père, certes, mais aussi aux ovocytes
d’une donneuse, Isabelle, une amie de Sylvie,
et le ventre d’une Américaine, Mary. Mais depuis toujours, le duo clame n’avoir qu’une
seule mère. Celle qui les a désirées et élevées
depuis dix-huit ans: Sylvie, victime d’une ros-
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
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Valentina
Mennesson,
mardi à Paris.
«Je ne cautionne
pas la GPA quand
les femmes qui font
cela n’ont pas
le choix, ne le font
que pour l’argent
et à la chaîne.»
serie de la vie (le syndrome de Rokitansky) n’a
pas d’utérus.
Visage mutin bien maquillé et ongles faits,
jean troué au genou (malgré le froid), grosses
baskets et blouson façon moumoute à longs
poils, Valentina, phrasé saccadé de jeune qui
oscille entre les «à la base» et les «de base»
pour mieux appuyer son propos, se raconte
dans un café, quelques jours avant de regagner Londres où elle étudie le commerce à
l’université. Quelques jours aussi avant la sortie, jeudi, de son ouvrage qui offre en préface
les mots de sa mère résumant «dix-huit années de joies et de bonheur» avec ses filles
«mais aussi de peines, essentiellement dues à
l’acharnement judiciaire», tandis que papa signe une postface rendant grâce à une «banalité heureuse», «le baptême, les promenades en
poussette, les câlins, le premier jour à la piscine avec les bébés nageurs…» avant de conclure sur une sorte de «si j’avais su, j’aurais
vécu tranquille aux Etats-Unis. Et pas dans
cette France qui prend en otage la reconnaisValentina Mennesson
sance des enfants par l’état civil français pour
mieux dissuader des couples (hétéros ou homos) de recourir à la GPA interdite dans Mary a été payée pour vous porter, ça
l’Hexagone depuis 1994.»
vous dérange ?
Pourquoi ce livre-témoignage ? Vos pa- Cela me semble normal de rémunérer une
rents ont déjà raconté leur combat dans personne qui porte un enfant pendant
des ouvrages (1).
neuf mois, doit rendre des comptes à
Ceux qui s’opposent à la GPA disent que les l’agence qui l’a mise en relation avec les fuenfants sont malheureux ou qu’ils ont des turs parents, aux futurs parents et à la cliniproblèmes. Je voulais leur répondre. Une que ! Le temps c’est de l’argent. Aux Etatsbonne fois pour toutes. Pas dans une énième Unis, les porteuses qui sont retenues par les
interview. Dans un livre. Depuis longtemps, agences ne sont pas dans le besoin. Je ne
la porte était ouverte chez Michalon, qui édite comprends pas qu’en France on ne parle que
mes parents. Mais ma sœur et moi étions trop du prix, que de l’argent. Même quand c’est
jeunes. On attendait le bon moment. L’âge 30000 euros, il y a des façons plus faciles de
d’être au clair. Il est venu. Au départ, je devais les gagner. Ceux qui parlent de «marchandiécrire ce texte avec Fiorella. Mais j’ai sation» caricaturent. Et mettent toutes les
commencé seule l’été dernier. Elle m’a relue. GPA dans le même sac. Moi non plus je ne
M’a dit qu’elle pensait exactement la même cautionne pas la GPA quand les femmes qui
chose et n’avait rien à ajouter. Alors j’ai conti- font cela n’ont pas le choix, ne le font que
nué en solo.
pour l’argent et à la chaîne, comme en
Votre message, c’est de dire : je suis nor- Ukraine. Je défends une GPA bien encadrée,
male. C’est ça ?
sûre médicalement, avec l’assurance que les
Absolument. J’aime sortir avec mes amies, femmes qui font ça le font pour le geste, pas
faire les magasins, regarder des séries, man- uniquement pour l’argent.
ger des sushis… Quand je vois mes copines, Avez-vous demandé à Mary pourquoi elle
je constate que la seule différence, c’est que vous a portée ?
je suis née différemment. Et franchement, je On en a parlé. Mary a été adoptée. Elle a vu sa
suis loin de penser tous les jours que je suis mère souffrir d’infertilité. Elle a aussi été insnée grâce à une GPA. En fait, ça me revient pirée par une amie de sa mère qui avait été
quand mon père parle de son combat avec les gestatrice. Elle voulait aider un couple à avoir
juges ou en parle dans des interviews. Tout est un enfant. C’est elle qui, après s’être inscrite
beaucoup plus simple qu’on l’imagine. Mes dans une agence, a choisi mes parents sur
parents m’ont toujours dit la vérité. Ils m’en photos, d’après leurs motivations…
ont toujours parlé. Et c’est comme si je l’avais Et Isabelle, la donneuse d’ovocytes, vous
toujours su. Il y avait la femme qui nous a por- la voyez encore ?
tées ma sœur et moi (nous étions deux em- Bien plus souvent que quand elle habitait
bryons différents) et l’amie de ma mère qui a à Washington. Maintenant qu’elle est rentrée
donné ses graines: Isabelle. Quand j’ai grandi, en France, dès que ma mère fait un truc à la
j’ai dit «ovocytes» et non plus «graines». C’est maison, elle l’invite. Elle aussi, c’est surtout
tout. Très clair. Et je n’ai qu’une mère : celle la pote de ma mère. Elle est grave sportive,
qui m’a voulue, a coupé le cordon ombilical pas du tout comme moi. Elle fait tout le temps
et m’a élevée. D’ailleurs, je n’aime pas l’expres- des marathons. Je me dis, j’ai ses gènes mais
sion «mère porteuse», qui fait pasje n’y arrive pas, le sport c’est ma
ser la GPA pour quelque chose
pire moyenne à l’école.
d’étrange, voire de malsain. Ça
Vous voyez quand même des
laisse entendre qu’il y aurait deux
ressemblances ?
mères dans l’affaire. Ce n’est pas
Elle est drôle, je crois que je le suis,
le cas.
mais il y a beaucoup de gens qui
Quelles relations entretenezsont drôles. J’ai un peu son air
vous justement avec Mary, qui
asiatique, mais sinon… Pour moi
vous a portée ?
je le redis, c’est clair: Mary et IsaDepuis que nous sommes nées,
belle ne sont pas mes mères mais
nous allons régulièrement aux
les amies de ma mère. Simplement
Etats-Unis en vacances. Du coup,
je suis un peu plus gentille avec elnous voyons Mary très souvent.
MOI,
les qu’avec les autres copines de
En fait, je suis surtout proche de
VALENTINA,
ma mère. Quand elles sont là, je ne
ses enfants. Elle en a eu quatre
NÉE PAR GPA
monte pas dans ma chambre.
avant de nous porter. Je rigole
de VALENTINA
Vous auriez aimé avoir les gèplus avec eux. Je n’ai pas de photo
MENNESSON
nes de votre mère ?
de Mary dans ma chambre mais
Ed. Michalon, 16€
J’aurais bien aimé, mais ça n’était
ma mère en a mis dans le salon.
sortie le 17 janvier.
pas possible. D’ailleurs, je pense
que quand la mère d’intention ne peut pas
fournir ses ovocytes, recourir à une donneuse
indépendante est essentiel. Si la femme qui
m’avait portée m’avait aussi donné ses gènes,
bref qu’elle avait été ma mère génétique,
ç’aurait été trop compliqué. Et pas éthique. Là,
le fait que Mary ne m’ait pas transmis son patrimoine, et qu’elle ne m’ait pas désirée, a
permis qu’elle me laisse partir.
La question est sans doute agaçante, mais
auriez-vous trouvé plus simple ou plus
«moral» d’être adoptée ?
J’ai discuté de ça avec mes parents. A première vue, l’adoption c’est grave mieux,
puisqu’il s’agit de sauver un enfant de la
détresse. Mais d’abord, il y a très peu
d’enfants à adopter. Et mes parents m’ont
expliqué qu’ils voulaient un enfant qu’ils
aient ensemble à la naissance. Les enfants
à adopter ont souvent un passé. Et ça, ce n’est
pas simple. Mes parents n’avaient pas eu
d’enfants avant nous je crois qu’ils ne se
sentaient pas de gérer ça. Déjà qu’ils galèrent
avec nous. Il faut dire qu’on est assez
capricieuses… Bref, je comprends très bien
qu’on pose cette question de l’adoption. Et
qu’on la trouve plus «morale». Mais ce qui
m’agace c’est qu’on ose me demander souvent
si ma mère est bien ma mère, ce que l’on ne
fait pas avec un enfant adopté. J’ai l’impression aussi qu’on se demande davantage si les
enfants de GPA vont bien, s’ils sont normaux,
s’ils ont subi un traumatisme, alors qu’on
considère que grâce à l’adoption un enfant
qui était malheureux est désormais forcément heureux.
Fréquentez-vous d’autres enfants nés
de GPA ?
J’en croise beaucoup quand mes parents font
leur colloque annuel avec leur association
Clara (Comité de soutien pour la légalisation
de la GPA et l’aide à la reproduction assistée).
Mais la plupart sont petits! Sinon, je connais
la fille de l’avocat de mes parents aux EtatsUnis. Elle est née comme ça aussi. Elle a
25 ans. Elle est sympa. Et normale aussi.
Du coup vous avez peu de gens à qui en
parler ?
Mes amies proches le savent. Et si le sujet
vient j’explique. Mais une fois que j’ai dit que
j’étais née par GPA et que j’ai expliqué, y a plus
grand-chose à ajouter.
Comment vivez-vous le combat juridique
et médiatique de vos parents ?
Tout ce qui est loi, juridique, ça m’énerve. J’en
ai marre quand mon père parle de ça à table.
Je demande alors qu’on parle de choses
normales. Je n’ai pas vraiment l’âge de m’intéresser à tout ça et pas vraiment envie. Mais en
même temps je comprends qu’ils continuent
à se battre. Quand on élève et qu’on aime une
personne depuis dix-huit ans on veut être reconnus comme les parents sur le livret de famille. Et ça, nous ne l’avons pas. Pour l’instant, j’ai un passeport américain, depuis peu
un passeport français. C’est tout. Alors c’est
vrai que j’espère que mon témoignage aidera.
Notre famille, et les autres aussi.
Vous rêvez à votre tour d’avoir des enfants ?
Oui et beaucoup. Quatre ou cinq. Faut bien
que je rattrape ma mère. •
(1) Interdits d’enfants (2008) et la Gestation pour
autrui, l’improbable débat (2010)
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16 u
FRANCE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Chronique «le Poème
du lundi» Chaque début
de semaine, Libération
vous propose de lire un texte issu d’un recueil
de poésie qui fait l’actualité. Ce lundi, Serge
Pey dans la Cave Poésie à Toulouse : à la fois
scène musicale, théâtre et maison de la poésie, elle a fêté en 2018 ses cinquante ans
d’existence. PHOTO ULF ANDERSEN. AURIMAGES
Intervenus pour
une fuite de gaz,
deux pompiers ont
été tués samedi par
une déflagration
dans le IXe
arrondissement.
Une touriste et
une habitante
de l’immeuble sont
également mortes.
Par
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
Photo RÉMY ARTIGES
C’
est une intervention
fréquente, presque
banale. Qui se termine bien dans 99% des cas.
Il est un peu plus de 8h30, samedi, lorsque les sapeurspompiers de Paris sont appelés par une habitante
du 6, rue de Trévise, dans le
chic IXe arrondissement de la
capitale. En cause, une puissante odeur de gaz. Rapidement, six soldats du feu arrivent sur place. Ils entament la
reconnaissance des lieux,
font le tour des étages pour
avertir les résidents de se
confiner dans leur appartement. «Dans une telle situation, la priorité c’est de barrer
la fuite de gaz, de figer le risque», explique à Libération le
commandant Eric Moulin de
la brigade des sapeurs-pompiers de Paris (BSPP).
«Scène de guerre». Mais
A l’angle de la rue Bergère et de la rue de Trévise, à Paris, dimanche.
Explosion à Paris: après l’onde
de choc, les pompiers endeuillés
quelques minutes plus tard,
le drame survient. Une violente explosion souffle l’immeuble, qui abrite au rez-dechaussée une boulangerie
d’où pourrait provenir la dées soufflées, le sol est jonfuite. Du sous-sol au premier ché de gravats… Douze imétage, aucun plancher ne ré- meubles ont été évacués.
siste au blast. Des flammes «Une situation chaotique»
dévorent ce qu’il reste des assimilable à «une scène de
murs. L’onde de choc, puis- guerre», commente le comsante et dévastatrice, est mandant Moulin qui, en
ressentie à plusieurs centai- trente-cinq ans de carrière,
nes de mètres :
n’a jamais vu ça.
L’HISTOIRE Très vite, «une
dans certains
logements des
course contre
DU JOUR
rues adjacentes,
la
montre»
des fissures apparaissent aux s’engage alors qu’une partie
plafonds. «J’étais en train de de l’édifice menace de s’efdormir. Le bruit m’a réveillée fondrer. Il faut appeler des
en sursaut, a raconté une voi- renforts, s’occuper des blessine à Libération. Sur le coup, sés – comme lors des attenje n’ai pas compris… Tous les tats, on dresse des postes mélivres de ma bibliothèque sont dicaux avancés – et
tombés ! Ça sentait le brûlé rechercher d’éventuels dispajusque dans mes escaliers.»
rus. Au total, pas moins
Les voitures stationnées sont de 270 sapeurs-pompiers
retournées, des portes blin- de 36 casernes différentes
sont mobilisés. Resté coincé
sous les décombres plus de
deux heures, le première
classe Maxime Acard «va
bien». «On a au moins réussi
à sauver de nombreuses personnes et l’un des nôtres», se
console le commandant des
pompiers de Paris.
Mais deux de ses camarades
n’ont pas eu cette chance.
Rattachés tous deux à la
caserne de Château-d’Eau
(Xe arrondissement), le caporal-chef Simon Cartannaz et
le sapeur de première classe
Nathanaël Josselin sont
morts, ainsi qu’une touriste
espagnole, mère de trois enfants, et une résidente du premier étage, dont le corps sans
vie a été découvert dimanche
matin sous les décombres.
Cinquante autres personnes
ont été blessées dont neuf
grièvement. Alors qu’une cellule de crise a été mise en
place à la BSPP, les hommages pour saluer le sacrifice de
ces deux héros ordinaires se
«Le bruit m’a réveillée en sursaut.
Mes livres sont tombés. Ça sentait
le brûlé dans mes escaliers.»
Une voisine
sont multipliés sur les réseaux sociaux. «Deux frères
partis trop tôt… On ne vous
oubliera jamais», a publié sur
Facebook un copain de cette
prestigieuse brigade, dont la
devise est «sauver ou périr».
«Boute-en-train». Pacsé et
père d’un petit garçon de
quatre ans, Nathanaël Josselin aurait fêté ses 28 ans
le 17 février. Il avait rejoint
la BSPP à l’automne 2014
mais était aussi pompier volontaire à Brienon-sur-Armançon (Yonne) depuis 2007.
«Je le connais depuis ses 6 ans.
Petit, je l’emmenais avec moi
au centre de secours. C’est
comme ça qu’il a pris le virus»,
raconte à Libération le lieutenant Mickaël Roy du SDIS 89.
«On pouvait compter sur lui
dès qu’il terminait ses gardes
à Paris. C’était un boute-entrain, toujours une blague ou
un mot gentil», décrit celui
qui est aussi son beau-frère.
Originaire d’un petit village
savoyard, Simon Cartannaz
avait 28 ans. Pompier volontaire à Chambéry, il faisait
partie de la BSPP depuis le
6 août 2013. Etre soldat du feu
chez les Cartannaz était aussi
une affaire de famille: sa cadette, Pauline, est pompier
volontaire. Le 14 juillet, le
frère et la sœur avaient défilé
ensemble sur les Champs-Elysées. Dimanche, le montant
de la cagnotte de soutien aux
familles lancée par les pompiers parisiens s’élevait déjà à
plus de 135000 euros. •
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Chronique
«le Fil vert» Pour la
LIBÉ.FR
première fois, France 2
consacre l’intégralité d’une émission
Envoyé spécial à un seul thème. C’est la
problématique du glyphosate, pesticide
déversé sur le marché mondial par Monsanto, qui sera passée au crible des enquêteurs de la chaîne, jeudi. PHOTO REUTERS
1
Un supplément d’âme avant
de devenir une arme supplémentaire pour les Bleus ?
Nikola Karabatic, initialement forfait à cause d’une
opération au pied pour le
championnat du monde de
hand, a finalement rejoint
ses coéquipiers en Allemagne. Il a assisté des tribunes
à la victoire convaincante
contre la Serbie samedi
(32-21) au lendemain d’une
entrée en matière poussive
face au Brésil (24-22). Son
frère, Luka, pivot des
Bleus, double champion du
monde : «C’est naturel de
voir Niko ici. Il manquait
quelque chose quand il
n’était pas là. Même s’il n’est
pas sur le terrain sa présence
ne peut que nous apporter.
Un joueur comme ça, par son
Carlos Ghosn
7 millions d’euros
indus
Selon les Echos, le PDG de Renault-Nissan aurait réussi
à se faire payer 7 millions
d’euros en moins d’un an par
une entité fondée en
juin 2017 (Nissan Mitsubishi
BV), censée encourager les
synergies entre les deux
constructeurs. Au départ,
Ghosn n’avait pas droit aux
bonus versés par NMBV,
mais s’y est rendu éligible en
février 2018 sans en informer
les deux autres codirigeants
de la structure.
Haute-Savoie
Deux pisteurs tués
par des explosifs
Deux pisteurs artificiers de la
station de ski de Morillon
(Haute-Savoie) ont été tués
accidentellement dimanche
matin en manipulant des explosifs destinés au déclenchement préventif d’avalanches. L’accident s’est produit
vers 8 h 30 à 1 880 mètres
d’altitude alors que les
deux hommes, âgés de 44
et 53 ans, «procédaient au
plan d’intervention et de déclenchement des avalanches»
mis traditionnellement en
place par chaque station
avant l’ouverture des pistes,
ont indiqué les secours.
REUTERS
Nikola Karabatic au chevet des Bleus
savoir et sa connaissance, ne
peut être que positif.»
Quel rôle pour le meilleur
joueur français de l’histoire,
présent à toutes les campagnes de l’équipe de France
depuis quinze ans ? Ambianceur ou joker de luxe ?
Conseiller ou destructeur de
défenses adverses? «Si c’est
être là en soutien, en parte-
naire d’entraînement, en
joueur expérimenté qui essaie de conseiller ses coéquipiers, ça me va très bien. Si
c’est entrer un peu plus tard
dans la compétition et apporter par bribes un peu de
compétences, ça me va très
bien aussi, a assuré dimanche la star, qui a récupéré en
un temps record de son opération subie le 19 octobre et
pour laquelle on lui prédisait au moins quatre mois
d’absence. Je ne demande
pas à jouer. Si ça se passe très
bien et qu’ils n’ont pas besoin
de moi, je serai le plus heureux au monde d’être là avec
l’équipe. Ça suffit à mon bonheur.» Ce qu’il a révélé: son
retour était prévu depuis un
moment mais n’a pas été
annoncé pour ne pas pertur-
Pas bons à rien
les acariens
Leur réputation n’est pas
des plus reluisantes. Les
acariens sont avant tout
connus pour les méchantes
rhinites, l’asthme, l’urticaire, voire l’eczéma qu’ils
provoquent chez les humains. Ce n’est pas directement de leur faute, mais de
celle de la guanine présente
dans leurs déjections. Seule
une dizaine d’espèces, connues sous le nom d’«acariens des poussières», sont
capables de provoquer des
allergies, soit une toute
petite partie des 50000 espèces d’acariens identiL’ÂGE
fié e s.
Les
scientifiques soupçonnent
qu’on approche en réalité
davantage du million.
Tiques, aoûtats, tardigrades
ou petites araignées rouges
sont tous des acariens.
D’autres, présents dans la
croûte de fromages, sont de
très bons affineurs. Mais les
plus méconnus sont encore
ceux qui s’activent dans les
sols. Comme les vers de
terre, ces arachnides mesurant entre 200 microns et
2 mm participent à enrichir
la terre en décomposant la
matière organique. Un
groupe très présent dans les
forêts est spécialisé dans
cette tâche: les oribates. On
peut en compter jusqu’à
500000 dans un seul mètre
carré de terre. Mais comme
ils se reproduisent peu
(deux fois par an), leur
nombre peut vite chuter en
cas de perturbations et la
population met du temps à
se reconstituer.
Grâce à leur grignotage des
litières des feuilles, les oribates aident à produire un
humus de qualité et libèrent des éléments nutritifs
(azote, phosphore, soufre)
BÊTE
nécessaires à
la croissance des plantes.
Quand le sol trop gelé ou
acide est déserté par les
vers de terre, les acariens,
plus costauds, prennent le
relais. A leur petite mesure,
ils stockent du CO2 dans le
sol. Un autre groupe, les gamases, sont de très bon
auxiliaires en agriculture.
En agroécologie, des pratiques visent à augmenter les
populations d’acariens
pour qu’ils s’attaquent à des
ravageurs ou à des mauvaises herbes.
MARGAUX LACROUX
ber l’équipe et il a convaincu
les dirigeants du PSG (son
employeur) en leur assurant
qu’il ne revenait pas «pour
faire ce qu’[il] faisait avant,
c’est-à-dire jouer une heure
attaque-défense».
Nikola Karabatic devait participer dimanche à sa première séance d’entraînement : «Le premier objectif
est de renouer le contact avec
l’équipe. Si je suis trop à la
traîne, ça ne sert à rien de
rentrer et de prendre la place
d’un de mes coéquipiers.»
On ne devrait pas le voir ce
lundi soir contre la Corée .
Ni mardi soir pour le premier gros test des Bleus dans
ce Mondial contre l’Allemagne, un match déjà crucial
dans la course aux demi-finales. Avec AFP
Le nombre de victoire française en Champions
Cup de rugby ce week-end en six matchs. En déplacement en Irlande, Toulouse et le Racing 92 voulaient composter leur billet pour les quarts de finales
mais se sont incliné respectivement contre le Leinster
(29-13) et l’Ulster (26-22); les deux formations restent
bien placées pour la qualification, mais Toulouse
a peut-être laissé passer sa chance de jouer son quart
à domicile. Montpellier, seule équipe française victorieuse (45-8 contre Newcastle), jouera le week-end
prochain l’équivalent d’un 8e de finale contre Edimbourg à Murrayfield. Castres (dominé à Exeter), Lyon
et Toulon, battus à domicile, ont poursuivi leur
chemin de croix européen.
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18 u
FRANCE
Libération Lundi 14 Janvier 2019
Le correspondant à
Toulouse de
«Libération» est mort
vendredi soir à 54 ans.
Férocement de gauche,
«Jean-Manu»,
hédoniste et passionné,
avait une connaissance
encyclopédique du
jihadisme du SudOuest.
emprisonné en France. Le papier
avait été lu et partagé des milliers de
fois.
Et puis, il y avait les à-côtés. Car
Jean-Manu en reportage, c’était
tout un poème. La secrétaire municipale de Lunel s’en souvient encore; elle qui, au bout d’à peine trois
minutes, recevait une invitation à
dîner en bonne et due forme! Autre
cocasserie: en anticapitaliste convaincu, Jean-Manu refusait de posséder une carte bancaire. Du coup,
il fallait systématiquement sortir
400 balles pour les lui avancer. Pas
si simple, eu égard au niveau des salaires à Libé. Heureusement, il contait généreusement ses histoires,
toujours empreintes de romantisme.
L
es journées glorieuses commençaient toujours par un
message vocal tonitruant :
«Ouais, c’est Jean-Manu, je viens
d’avoir un poulet au téléphone, j’ai
des grosses billes là, rappelle-moi
vite, je t’embrasse.» Le tout, agrémenté de 12 appels en absence
en…12 minutes. Désopilant JeanManu! Dans la vie comme au travail,
la tornade ne s’accommodait jamais
du temps qui passe. Pour lui, mieux
valait vivre cinquante ans à se marrer que quatre-vingt-dix à se faire
chier. Promesse flamboyeusement
tenue. Vendredi soir, Jean-Manuel
Escarnot est parti à l’orée de ses
55 ans. Depuis un an et demi, il guerroyait contre une longue maladie, à
l’issue inéluctable. Sa disparition
déchire une fois de plus de tristesse
la rédaction de Libération, déjà durement éprouvée ces dernières années. Jean-Manu était notre correspondant à Toulouse, sa ville fétiche,
depuis 2014, même s’il a aussi animé
de 2007 à 2013 la page web du journal consacrée à la Ville rose.
Toulouse alternatif. Jouisseur
merveilleux, Jean-Manu mérite plutôt deux fois qu’une le poncif éculé
de «personnage de bande dessinée».
Billes badines, sourire infini, cheveux droits comme des fantassins,
il sillonnait Toulouse en chèche et
imper noir. En Haute-Garonne, son
décès suscite depuis trois jours pléthore de commentaires rembrunis.
Jean-Manu n’était pas qu’un journaliste. Il était aussi une figure bien
identifiée du Toulouse alternatif,
une sphère où l’hédonisme est d’or,
quoi qu’il en coûte. Jeune, JeanManu –appelé aussi à Libé «Manu»,
«Escarnette» ou «Sean-Mickaël» –
n’a lésiné sur aucun plaisir, encore
moins nocturne. Il aimait la zik et la
déglingue, la Corse et la Grèce,
l’océan et les revues satiriques. La
mauvaise dope et la taule faisaient
aussi partie de son histoire tourmentée. Il la racontait avec la tempérance d’un revenant.
Chez Jean-Manu, nulle dissociation. Il n’était pas de ses plumitifs
capables de remiser leurs idéaux au
vestiaire, au nom d’une neutralité
incantée. Férocement de gauche, il
vociférait parfois contre des choix
de une qu’il trouvait fadasses. Pour-
Disques. Le 23 novembre 2016,
Jean-Manuel Escarnot, le 27 novembre lors d’un reportage dans l’Aude pour Libé. ULRICH LEBEUF. MYOP
Jean-Manuel Escarnot,
«Libé» pied au plancher
tant, entre lui et Libé, l’amour était
fou. Travailler pour le journal faisait sa fierté. Il s’en revendiquait
d’ailleurs à temps plein, n’hésitant
pas à bûcher dimanches et jours fériés. Pour se faire sa place au soleil,
il s’était battu comme un félin, avec
ce mélange de culot et de candeur
qui faisait son charme. Audacieux
à souhait, Jean-Manu était un créateur d’infos. Il trouvait ce que le domaine public n’offrait pas, se confrontant à des milieux âpres et
dangereux. Ainsi, il s’était imposé
depuis quinze ans comme un spécialiste de la lutte antiterroriste. Les
Basques et les islamistes du SudOuest n’avaient aucun secret pour
lui.
Tête brûlée, Jean-Manu était allé
planquer devant la demeure d’Olivier Corel, dit l’émir blanc, forma-
teur idéologique des frères Merah.
Il riait: «On verra qui de moi ou des
poulets le débusque en premier !»
Même tarif dans les mosquées radicales toulousaines, où il se pointait
carnet et stylo en main. «Fais gaffe
quand même», lui rétorquait-on,
conscients de pisser dans un violon.
Avec Jean-Manu, nous avons fait
moult reportages communs. Celui
qui reste s’était déroulé à Lunel, petite commune de l’Hérault, en 2015.
A l’époque, les jeunes de la ville partaient faire le jihad par paquets
de dix, et nous désirions rencontrer
familles, élus et travailleurs sociaux
pour comprendre. Nul besoin de
faire un dessin: l’aspect le plus gratifiant du métier n’est pas de sonner
aux portes, a fortiori pour remuer
des parents rongés par le désespoir.
Dans cet exercice périlleux, Jean-
Manu avait été lumineux d’humanité. Une rondeur qui nous avait catapultés sur le canapé d’un père
abasourdi. Deux de ses garçons
étaient morts en Syrie. Le troisième,
Tête brûlée, Jean
Manu était allé
planquer devant la
demeure d’Olivier
Corel, dit l’émir
blanc. Il riait: «On
verra qui de moi ou
des poulets le
débusque en
premier!»
Jean-Manu a écrit l’un de ses plus
beaux papiers dans Libé. Il y narrait
l’incroyable destinée de Gilles Bertin, braqueur punk au cœur caramel, qui fut aussi l’un de ses illustres colocataires. Le 27 avril 1988,
l’ex-chanteur du groupe Camera Silens cambriole avec une dizaine de
complices le dépôt toulousain de la
Brink’s. Butin : 11,7 millions de
francs en espèces. Activement recherché, Bertin se fait la malle en
Espagne, puis au Portugal, où il
monte un magasin de disques. Malade du sida, il échappe de peu à la
mort, soigné clandestinement par
un médecin bienfaiteur à l’hôpital
de Barreiro, une commune communiste de Lisbonne. Vingt-huit ans
après le casse, «ne pouvant plus
mentir à son fils de 5 ans», Gilles
Bertin se rend aux autorités françaises. Le 6 juin 2018, la cour d’assises
de Haute-Garonne, clémente, le
condamne à cinq ans de prison avec
sursis. Attaché à cette histoire,
Jean-Manu y a consacré un livre. Il
sortira dans quelques semaines.
Juste avant Noël, et bien que déjà
considérablement affaibli, JeanManu nous avait fait part de cette
volonté: écrire le plus tard possible.
Trois jours avant son décès, il était
encore au téléphone, depuis son lit
d’hôpital, avec le député LREM de
Haute-Garonne Sébastien Nadot.
Ayant une connaissance encyclopédique du jihadisme toulousain, il
avait aussi amassé une importante
documentation pour le jour où les
frères Clain, théoriciens français de
l’Etat islamique (EI), seraient arrêtés ou tués en Syrie. Une façon pour
lui de boucler la boucle, avant de
baisser définitivement le rideau. Finalement, les Clain auront survécu
à Jean-Manu. Vendredi soir, il s’est
éteint peu avant 23 heures, entouré
de sa joyeuse troupe, dont sa dulcinée, Gentiane. Dans sa tête, il était
en plein bouclage.
WILLY LE DEVIN
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20 u
Libération Lundi 14 Janvier 2019
IDÉES/
Un Giec pour
le progrès social
Trois cents
chercheurs
internationaux
lancent un manifeste
avec des
recommandations
pour une société
plus juste et
démocratique.
L
es gilets jaunes ont replacé la
question sociale au centre du
jeu politique. Dès lors, comment hâter un nouvel ordre social,
plus juste et solidaire ? Comment
faire advenir une ère postpopuliste?
C’est l’objectif d’un ambitieux Panel
international sur le progrès social
pour le XXIe siècle (le Pips), qui publie le résultat de ses recherches :
un rapport de 22 chapitres et
800 000 mots d’une part (Rethinking Society for the 21st Century,
Presses universitaires de Cambridge) et un Manifeste pour le progrès social (La Découverte), ouvrage
destiné au grand public (quoiqu’un
peu fastidieux), d’autre part.
Lancé en août 2015 à Istanbul,
pensé sur le modèle du Groupe
d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (Giec), le Pips
a synthétisé les travaux de milliers
de chercheurs et fait aujourd’hui
autorité sur la question. Il réunit
300 chercheurs internationaux,
économistes, sociologues, juristes,
philosophes ou architectes, parrainés par un comité présidé par
Amartya Sen (Prix Nobel 1998).
Estimant un peu hardiment avoir
fait «la synthèse de ce que pensent les
chercheurs en sciences sociales
aujourd’hui», selon l’expression de
Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton
(Etats-Unis) qui a dirigé le manifeste, ils posent le constat d’une
époque paradoxale : la pauvreté a
globalement diminué, la santé s’est
améliorée, la démocratie a progressé. Mais les inégalités ont crû
partout dans le monde, et le
«capital naturel» est malmené.
«Volontariste», «pragmatique», le
manifeste fait aussi des recommandations pour infléchir la précarité,
endiguer le pouvoir exorbitant
qu’ont pris les multinationales sur
les marchés, comme en politique, et
revivifier une démocratie représentative usée.
Si celles-ci restent parfois au stade
des grands principes (former les individus tout au long de leur vie,
inciter la création de start-up tout en
luttant contre «l’uberisation» du travail…), c’est sans doute qu’il n’est pas
simple de synthétiser les travaux de
300 chercheurs issus de disciplines
et de continents différents. Mais
aussi parce que le manifeste assume
reposer sur des valeurs «œcuméniques», «inclusives», proches des
objectifs de développement durable
de l’agenda 2030 des Nations unies:
rendre à chacun une égale dignité.
Progressistes, humanistes, libérales
(Sen, Keynes et Rawls sont les trois
grands auteurs cités). «On ne peut se
passer du marché, on peut aller audelà du capitalisme», proclame le
manifeste.
Suggérant d’abandonner la vieille
opposition Etat versus marché, les
chercheurs invitent à s’appuyer sur
l’entreprise privée, sur un «Etat
émancipateur», plutôt que sur un
Etat-providence et sur l’individu,
qu’il soit citoyen-militant ou entrepreneur éclairé. Individualiste, le
progrès social version Pips ? Marc
Fleurbaey s’en défend. Seulement,
explique-t-il, «nous ne vivons plus
dans des oppositions de classe, mais
dans des coalitions variées, difficilement lisibles, comme le montrent les
gilets jaunes. Nous proposons aux
gens de peser sur les leviers d’action
qu’ils ont : l’entreprise qu’ils ont
créée, un statut de salarié amélioré».
Passage en revue (lire ci-contre) de
quelques-unes des recommandations du manifeste.
SIMON BLIN
et SONYA FAURE
DÉMOCRATISER
LES ENTREPRISES
Les entreprises sont les acteurs clés de la
nouvelle société pensée par les 300 scientifiques du Panel international sur le
progrès social (Pips). Mais «l’organisation
traditionnelle de l’entreprise privée est anachronique, à l’âge de l’“égale dignité” et de
la démocratie», pointe le livre. Les auteurs
du rapport conseillent de lancer un «mouvement de libération des entreprises». Audelà du slogan, il s’agit selon l’économiste
Fleurbaey de réformer leur finalité comme
leur gouvernance. «Le capitalisme leur a
donné un pouvoir exorbitant sur les marchés
mais aussi sur le système politique. Or elles
sont aujourd’hui les lieux parmi les moins
démocratiques du monde.» Il faut cesser
d’en faire des «êtres» aux pouvoirs exorbitants. C’est ce qu’a fait le droit moderne en
considérant l’entreprise comme un «individu artificiel» (la fameuse «personne morale») et lui donnant «une existence indépendamment de ses membres». Le
PROGRÈS TECHNIQUE
SANS FATALITÉ
principe de «responsabilité limitée», grâce
auquel les actionnaires ne peuvent être tenus pour responsables des dettes d’une société, doit être abrogé ou réformé. Il faut
ensuite «briser le mythe selon lequel les
entreprises appartiennent aux actionnaires». La gouvernance de l’entreprise doit
s’ouvrir aux parties prenantes la composant : actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, communauté locale. «On pourrait
ainsi imaginer des conseils d’administration
composés de trois collèges –apporteurs de
capitaux, travailleurs, autres parties prenantes – qui éviteraient le face-à-face salariésactionnaires et permettraient des alliances
plus souples en fonction des sujets abordés», tente Fleurbaey. Le rapport insiste sur
la piste américaine des benefit corporations (B-Corp), qui adossent leur valeur,
non pas seulement à celle de leur action,
mais aussi à leur impact environnemental
ou aux collectivités qui les entourent.
D’abord, en finir avec le fantasme d’un
monde où les robots remplaceraient les humains. «Le progrès technique a toujours
fasciné, et ses effets sont souvent exagérés,
prévient Marc Fleurbaey. Nos experts le
disent à nouveau : les innovations ne vont
pas faire disparaître le travail. Mais sa recomposition va être très compliquée à gérer.» Afin de parer la vague d’innovation à
venir sur le travail manuel et l’autonomisation des métiers de la classe moyenne, le
Pips plaide pour l’instauration d’une formation tout au long de la vie et d’un revenu
universel garanti.
Seconde idée reçue contre laquelle il faudrait se prémunir : «Le progrès technique
n’est pas une donnée exogène sur laquelle
nous ne pourrions pas agir, note Fleurbaey.
Il est au contraire largement lié aux incitations. Il peut être dirigé, dompté.»
L’augmentation des inégalités et les
dysfonctionnements ne sont pas des
conséquences inévitables des transformations technologiques. Le progrès technique, ce n’est pas seulement un inventeur
génial dans son labo, c’est aussi des innovateurs qui appliquent leur découverte et
la diffusent. Si un Etat choisit d’alléger la
taxation du travail (en compensant par la
taxation des situations de rente ou de monopole) et d’alourdir celle de la pollution
induite par une entreprise, l’innovation ciblera plutôt les technologies moins polluantes que celles qui réduisent la
main-d’œuvre. Et si, dans l’entreprise
idéale qu’appelle de ses vœux le Pips, les
caissières ont le droit de vote au sein
du conseil d’administration, «il y a fort à parier que les emplois supprimés par l’installation de caisses automatiques seront redéployés pour assurer une présence humaine
dans les rayons, plus en phase avec le service attendu par les clients», illustre Marc
Fleurbaey.
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
u 21
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Le siège social de Twitter,
à San Francisco. PHOTO JASON
HENRY. NYT. REDUX. REA
«ÉTAT
ÉMANCIPATEUR»
C’est l’un des outils conceptuels phares du
rapport du Pips. L’Etat-providence version
sociale-démocrate serait, au goût du collectif de chercheurs, trop centralisé et ne s’attaquerait pas assez au déséquilibre structurel
de l’économie capitalistique. «En Europe, en
France notamment, il a certes permis que les
inégalités restent à un niveau tolérable», admet l’économiste Marc Fleurbaey. Mais le
Pips préconise sa mutation vers une forme
plus émancipatrice, soit un «Etat émancipateur», pivot de l’autonomisation des individus, «qui implique le droit de tout un chacun
à contrôler sa vie et à prendre part, grâce
à un niveau d’éducation et d’information suffisant, aux décisions qui l’affectent dans les
différents groupes, associations, communautés et organisations dont il fait partie». Il s’agirait moins pour lui de redistribuer des
ressources pour compenser les chocs du
marché après coup – moins d’«assistance»,
donc – que de garantir plus de «droits au
pouvoir, au statut et au savoir dans toutes les
institutions dans lesquelles les individus sont
impliqués» en amont. Cet Etat émancipateur
constituerait, selon le Pips, l’acteur clé afin
de «réencastrer» l’économie dans des institutions de solidarité à l’échelle nationale.
Une formule empruntée au Hongrois
Karl Polanyi, laquelle suggérait que l’économie de marché devait être réinsérée dans
des mécanismes sociaux d’assurance après
avoir été libérée de l’emprise des communautés traditionnelles au XIXe siècle. «L’Etatprovidence s’était d’abord donné pour mission de s’occuper des perdants du système.
Puis il a voulu préparer les individus à la
compétition économique – c’était la vision
de Tony Blair, inspiré par le sociologue Anthony Giddens, reprend Marc Fleurbaey. Désormais, nous arrivons dans un troisième âge
où l’Etat doit changer les règles du jeu social
et économique, favoriser la coopération plutôt que la compétition.»
NOUVEAUX NIVEAUX
DE PARTICIPATION
LES MÉDIAS,
UN BIEN COMMUN
Parier sur la sagesse du peuple ou s’en remettre aux élus ? Ce vieux débat est relancé depuis que le mouvement des gilets
jaunes a fait du référendum d’initiative citoyenne (RIC) sa revendication première
en vue d’améliorer la participation des
Français à la vie politique. Comment dépasser l’opposition simpliste entre démocratie représentative, «dans laquelle l’influence des riches n’est peut-être pas la
meilleure solution pour satisfaire les désirs
du corps politique», et démocratie directe,
trop vite instrumentalisée par les populistes? C’est l’un des objets d’étude du Pips.
Qui milite pour «une démocratie délibérative participative», où représentants et citoyens «n’interagiraient plus seulement
pendant les élections mais lors de procédures de décision aux modalités similaires au travail parlementaire». Et de citer
l’exemple du budget participatif, inauguré
au forum de Porto Alegre en 1989, vanté
S
pour «sa capacité à engendrer une distribution plus équitable des biens publics et
améliorer les niveaux de participation au
sein des groupes les plus défavorisés».
Une autre formule intéressante vient d’Europe cette fois: la création d’organisations
autonomes dédiées à la participation publique (cf. le Teknologiradet, conseil danois de la technologie supervisé par le ministre des Sciences, des Technologies et
du Développement, qui diffuse de l’information technique et scientifique sur des
domaines technologiques). Ou la Commission nationale du débat public (CNDP)
en France, dont beaucoup ont découvert
l’existence ces dernières semaines puisque
c’est elle qui doit organiser le grand débat
promis par le président Emmanuel Macron. Le Conseil délibératif ou les Conférences nationales publiques sont d’autres
structures de débat à exploiter pour répondre aux enjeux de bien-être social.
i les auteurs du rapport Pips donnent
un rôle pivot au marché et à l’entreprise privée, ils considèrent aussi
que certains secteurs clés doivent être nationalisés. Mais pas forcément «à l’ancienne», façon social-démocratie des années 50. Prenez les médias sociaux.
«L’accès à l’information est aujourd’hui
d’une importance majeure dans nos sociétés. Au fond, Facebook a un rôle de service
public», note l’économiste Marc Fleurbaey.
Et les exemples n’ont pas manqué, ces dernières années, pour démontrer à quel point
la gestion de ce «service public» par une
entreprise privée pose des enjeux démocratiques majeurs. Passer les médias sociaux sous le contrôle des Etats n’est pas
une solution meilleure, prévient-il. «Il faut
donc combiner des financements publics
et participatifs, et garantir un contrôle des
médias par la société civile, préservée à la
fois d’une domination de l’Etat et d’un dé-
tournement par les groupes privés. Des
associations, des ONG pourraient, au sein
d’institutions indépendantes, jouer un rôle
de consultation, tout cela devant être
adapté à chaque situation locale.»
Même tarif pour les médias classiques,
journaux ou télévision. Mécanismes de
«certification», organes indépendants administrés par des citoyens… les auteurs du
Pips ouvrent des pistes pour garantir l’indépendance des médias comme l’accès de
tous à la production de l’information, «spécialement les minorités et les groupes sociaux les plus désavantagés».
Réformer ce domaine implique de reconsidérer les infrastructures médiatiques, leur
gouvernance et régulation, comme un
bien commun, «ce qui est difficilement
compatible avec le modèle standard de l’industrie du secteur, mû par la demande des
consommateurs et les revenus publicitaires», concède le Pips.
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22 u
Libération Lundi 14 Janvier 2019
Marseille 2019,
capitale de la dignité?
Avec les immeubles de la rue d’Aubagne, c’est
tout le marketing urbain de la cité phocéenne
qui vient de s’effondrer. Témoignage d’un
sociologue habitant le quartier de Noailles.
A
Marseille, depuis quelques
années, la municipalité se
présente comme «capitale». De la culture en 2013, du
sport en 2017, à nouveau de la culture et de l’amour en 2018…
Qu’adviendra-t-il en 2019? Ces labels ont pour fonction première
d’attirer les investisseurs et de développer l’industrie du tourisme.
Les grandes opérations urbaines
de la ville ont systématiquement
été associées à ces événements de
marketing municipal. Sur la Ca-
nebière, l’artère centrale de la
ville, l’on projette une opération
similaire: en faire un «Broadway
marseillais» pour accompagner
l’opération «grand centre-ville» et
l’installation d’un hôtel de luxe à
l’entrée de Noailles, le quartier où
je vis et où se sont effondrés les
deux immeubles le 5 novembre,
causant la mort de huit personnes. Ces labels tiennent autour
d’un paradoxe: vanter l’image
d’Epinal du Marseille multiculturel et populaire tout en la désin-
L'ŒIL DE WILLEM
carnant autant que possible, attirer le tourisme sans pour autant
le confronter à la réalité d’une
ville duale où tout est fait pour
contenir les classes populaires
aux marges sociales et politiques
de la cité. Une opération de marketing urbain qui s’écroule peu
à peu. Les deux derniers mois de
l’année qui vient de s’écouler ont
été marqués par les délogements
de près de 1600 habitant·e·s vivant dans des immeubles supposés en péril et une gestion de crise
qui ne cesse de s’enliser. Alors que
les rescapé·e·s du 65, rue d’Aubagne (l’un des immeubles effondrés) attendent toujours leurs relogements dans des conditions
dignes, l’Etat et les collectivités
Par
KEVIN VACHER
DR
IDÉES/
agissent de façon désorganisée.
Monsieur Gaudin, édile d’une
ville dont il apparaît qu’elle
«tombe en ruine», ne dispose
donc ni du soutien massif de son
électorat encore choqué ni d’arguments valables pour continuer
à se présenter comme porte-parole d’une ville qui ne serait
meurtrie que par les «médias parisiens» ou l’Etat. Son rôle de
«maire bâtisseur» et de VRP d’une
ville dynamique s’étiole. Surtout,
il fait face à une contestation inédite de sa politique qui met à mal
son marketing municipal.
Marseille pourrait donc être
cette année la capitale de l’habitat vétuste ou de sa dénonciation
médiatique et populaire. Il faut
dire que la ville concentre à elle
seule 9 % de l’habitat indigne de
France. Paradoxalement, les opérations d’évacuation déjà menées
ou à prévoir sont aussi le creuset
d’une communauté d’expérience
inédite. Les Assemblées des délogé·e·s qui se tiennent depuis
deux mois, les initiatives de solidarité et d’entraide, la vie collective (toute relative, faute de lieux
de vie en commun) dans les
hôtels réquisitionnés ont
été autant d’espaces où ces
liens entre des groupes sociaux
cohabitant mais ne dialoguant
que très peu ont pu se créer.
Du niveau le plus politique au
plus ordinaire, ces solidarités
se tissent donc peu à peu. Si
les intérieurs des foyers diffèrent
entre celui de la colocation d’étudiant·e·s fauché·e·s, de l’intellectuel·le ou l’artiste précaire, de
la famille nombreuse ou du chômeur·se célibataire, toits, sols et
cages d’escalier (des raisons fréquentes de mise en péril) sont
communs et font communauté
devant l’évacuation précipitée
et sans moyens de la traiter dans
des délais humains et de reloger
les habitant·e·s. La mobilisation
de ces deux derniers mois, autour
du Collectif du 5 Novembre, et
l’expérience de la violence policière lors des manifestations
du 14 novembre et du 1er décembre participent aussi de cette
communauté de mise en insécurité organisée par l’Etat et la ville.
Comment le label de Marseille
pourrait-il être transformé par
ces mobilisations ? Autrement
dit, évaluons l’hypothèse que
cette séquence modifie
profondément l’image que l’on
a et que l’on donne de Marseille.
Monsieur Gaudin et ses adjoints
ont beau vanter la formidable
Sociologue, université Paris-VIII,
Cresppa-CSU et militant
des quartiers populaires
solidarité qui s’est exprimée à
la suite du drame, celle-ci s’est
organisée hors de son champ
d’action clientélaire et des classes sociales qui lui étaient acquises. Là où M. Gaudin se faisait le
héraut de la fierté marseillaise
face au «Marseille bashing»,
cette fonction d’organisateur du
corps social local lui échappe désormais. Une nouvelle formulation des dénonciations des pouvoirs publics s’organise, venue
«du bas», qui s’articule autour
d’une fierté marseillaise et populaire, et de la critique de «l’incurie» municipale. Dans cette alliance qui se construit, les
collectifs d’habitant·e·s mobilisé·e·s parfois de longue date,
dans le nord comme dans le sud
et au centre de la ville, sont venus en renfort immédiatement,
nouant et formalisant des alliances sociales inédites par leur profondeur et leur densité. La crise
d’hégémonie des classes «gagnantes» locales du système
clientéliste qu’identifie Gilles
Pinson (1) a donc pour contrecoup heureux une mobilisation
populaire et décomplexée. La
montée en puissance de jeunes
diplômé·e·s issu·e·s de l’immigration, d’habitant·e·s des quartiers qui n’ont pas eu le temps
d’être happé·e·s par les promesses du clientélisme, est un des signaux positifs d’une génération
peut-être capable de tisser avec
les anciennes une nouvelle hégémonie sociale et politique qui
pourrait se former dans la
ville (2). Le label ici produit dans
un cadre autonome de l’espace
politique partisan est celui de la
dignité, de l’habitat et du droit à
une ville faite pour tou·te·s ses
habitant·e·s. Une partie des classes moyennes et supérieures
pourrait s’y identifier, stupéfaite
par l’enlisement de la crise politique et l’inhumanité d’une mairie qui ne daigne pas recevoir les
familles des victimes du 5 novembre, ou exaspérées de l’incurie municipale (transports, écoles, environnement), y compris
dans les quartiers Sud. M. Gaudin a beau tenter de se convaincre lui-même dans ses vœux aux
Marseillais·es que notre ville
reste «attractive», son image est
pourtant marquée au fer rouge
du drame du 5 novembre et de
l’état de l’habitat. Peut-être alors
qu’en lieu et place du marketing
de façade, en cette année 2019,
Marseille pourrait être la capitale
autodésignée du droit à la ville et
de la dignité. Il n’y a plus qu’à
rendre cette hypothèse réelle.
La manifestation organisée par
l’assemblée des délogé·e·s et les
collectifs de quartiers le 2 février,
qui pourrait et devrait avoir un
écho national, sera un moment
important pour l’affirmation
politique de ce Marseille vivant
et populaire. •
(1) «Les maires ont peu l’habitude
des contre-pouvoirs», de Gilles Pinson,
politiste, Marsactu.
(2) «Un réveil des quartiers populaires
marseillais qui vient de loin»,
de Kevin Vacher, Club de Mediapart.
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Jaunie Le Pen
Interviewée sur France 2, puis présentée
par BFMTV comme celle qui pourrait peutêtre réconcilier les droites, Marine Le Pen,
en période de gilets jaunes, semble faire
figure de meilleure opposante.
M
arine Le Pen arrive sur le
plateau du 20 heures de
France 2. «Nous recevons
une femme politique qui a déjà
connu ce genre de tensions», dit
Anne-Sophie Lapix. Ce «genre de
tensions» ? La violence contre les
élus. C’est ce qui s’appelle une transition. On vient de voir les domi-
u 23
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ciles tagués, les lettres de menaces,
les murs de parpaing dans le jardin
de certains députés de La République en marche. Logiquement,
Anne-Sophie Lapix demande à son
invitée de condamner. Logiquement, l’invitée condamne «le harcèlement contre tous les élus». Et on
passe aux choses sérieuses: la si-
tuation. Comment en sort-on? L’invitée déroule. Elle est venue pour
ça. Elle a son plan. Il faut la proportionnelle intégrale, le RIC «réclamé
à cor et à cri, vous le savez». Puis
une dissolution et des législatives.
Alors, un gouvernement enfin légitime pourra s’attaquer à la justice
fiscale, à la justice sociale «et peutêtre à l’immigration». Peut-être.
C’est un discret peut-être, mais
on a bien entendu. L’immigration
passe derrière. En tout cas, après
les deux revendications jaunes.
C’est une nouvelle Le Pen qui vient
ce soir. Jaunie Le Pen.
Et accueillie comme telle. La sortie
de l’euro, sujet sur lequel elle avait
trébuché dans le débat d’entredeux-tours contre Emmanuel Macron? Elle balaie: «Nous réglerons
le problème de la monnaie dans
un dernier temps.» Certes, dans
le lointain, tintent toujours les
casseroles d’antan. Mais si loin !
Pourquoi le Rassemblement national a-t-il choisi une tête de liste
de 23 ans aux européennes? Ne serait-ce pas, demande Lapix, parce
que les autres «têtesdelistrables»
sont mis en examen? «Le système
mettra tout le monde en examen»,
soupire l’invitée résignée mais
combative. Passons. On ne va pas
se fâcher pour si peu, d’autant que
les mots qui fâchent ont été prononcés. Service minimum, mais
service.
On croit d’abord qu’on assiste à
une interview ordinaire. Mais elle
est étrange, cette interview. Le Pen
Marine Le Pen
n’est interrogée
ni comme une
gentille ni comme
le diable qu’elle
était encore voici
quelques années.
n’est interrogée ni comme une
gentille (sourires lapixiens attendris, tapis rouge) ni comme le diable qu’elle était encore voici quelques années. Elle est exactement
entre les deux. En transit, entre la
mise en quarantaine, et… Et quoi
donc, au fait ? En 2012, Anne-Sophie Lapix s’était très durement
affrontée avec elle, sur le chiffrage
de son programme. Elle l’avait
étouffée sous une brassée de
chiffres. C’est fini. L’heure n’est
plus aux chiffres.
Pas de chiffres non plus dans le documentaire de BFM, Le Pen : secrets, pardons et trahisons, dont
des extraits, le lendemain, sont diffusés sur les réseaux sociaux. Il est
question des retrouvailles familiales chez les Le Pen, après les déchirements qu’on sait. Le présentateur
nous vend «un feuilleton familial
qui passionne depuis plus d’un demi-siècle, la dynastie Le Pen». BFM
a pénétré dans «les coulisses de la
réconciliation du patriarche avec
ses filles». Preuve de ces retrou-
vailles ? «Une photo envoyée à la
presse officialise ce que Jean-Marie
Le Pen appelle “l’âge des indulgences”.» Le patriarche : «On n’est là
que très provisoirement. On sera
appelés, le plus tard possible j’espère, à se séparer. On va avoir froid.
On essaie de se réchauffer le cœur.»
Pourtant, «Marine» manque au
brasero. BFM : «Marine a préféré
ne pas se montrer. Car à 90 ans, le
diable de la République n’a pas
perdu le goût de la provocation.»
Oui, le diable de la République. Le
diable, comme un bon petit diable,
ce diable d’homme, une rumba endiablée. Et «de la République», en
prime.
Un bon diable de vrai républicain,
ce vieux menhir. On se frotte les
yeux. On n’est pas à Monaco, on est
chez les Le Pen.
C’est tout ? Non. Ça pleut dru.
La veille encore, toujours sur
BFM, Ruth Elkrief se demandait
si «Le Pen peut réconcilier les
droites». Pourquoi ? Tenez-vous
bien: elle a gagné deux points dans
un sondage (dans la marge d’erreur, donc). Surtout, elle est passée
devant Mélenchon dans le rôle de
la meilleure opposante. Demain,
ce sera autre chose. Il n’y a sans
doute aucune concertation entre
BFM et France 2. Quelque chose est
pourtant en train de cristalliser,
que l’on pourrait résumer ainsi: si
pour sauver l’Etat du chaos jaune,
pour préserver l’ordre, la solution
s’appelle Le Pen, alors s’il faut y
passer… •
La souveraineté, parlons-en!
O
n ne parle pas de la souveraineté,
on psalmodie ce mot. On n’interroge pas son contenu, on exige
de disposer d’elle. Comme si c’était un
pouvoir, une force motrice qui se trouverait entravée du côté du peuple et, selon
les points de vue, toute prête aux usages
de l’Etat ou bien au contraire abdiquée
entre les pinces technoploutocrates de
l’Europe et du mondialisme. Le problème
est que la souveraineté n’est pas un pouvoir. Qu’elle soit celle du prince, celle
de la République ou celle du peuple, elle
est par elle-même dépourvue de pouvoir :
elle indique que là où elle est désignée
(prince, Etat, peuple) se tient ouverte
une perspective absolument irrécusable
et nécessaire sur l’au-delà de toute loi.
L’au-delà des lois n’est pas une autre loi
(cela n’est le cas qu’en théocratie, où il n’y a
ni prince, ni Etat, ni peuple mais un ToutPuissant nommé Dieu). C’est au contraire
l’espace infiniment ouvert au fondement
de toute loi : là où il n’y a ni dieu, ni nature
– cosmique ou humaine –, ni ordre transcendant en mesure de fonder la loi. Car la
loi, si elle n’est ni divine ni naturelle, est
fabriquée par les hommes, par une société
qui s’est dotée d’un certain régime
de fonctionnement et de reconnaissance
de ses principes. C’est pourquoi elle relève
essentiellement de l’exception : si le régime légal adopté s’avère caduc ou inadéquat dans des circonstances précises, le
souverain doit pouvoir décider de mesures
qui se divisent en mesures de refondation
de la loi (par exemple, une Assemblée
constituante ou instituante) et avant elles
en mesures d’urgence nécessaires pour
permettre de parvenir aux mesures de refondation. Par elle-même, la souveraineté
n’est ni une loi ni un pouvoir : elle est strictement exceptionnelle, extraordinaire et
sans autre contenu que la suspension des
lois qui se trouvent dans un état critique.
Cette suspension exige les moyens, les garanties et les précautions rappelés à l’instant. On peut donc dire qu’il y a quelque
chose d’exorbitant dans la souveraineté.
C’est sans doute un juste sentiment de ce
caractère qui induit une fétichisation du
mot en fonction d’une idée le plus souvent
assez vague et plus ou moins confondue
avec une toute-puissance.
La confusion entre souveraineté et toutepuissance (quand elle n’est pas théocratique) s’appelle tyrannie ou dictature
(aujourd’hui on dit aussi «totalitarisme»).
Chacun des souverains possibles (prince,
Etat, peuple) est susceptible de devenir
tyran (la Bête et le Souverain est un titre
de Derrida). Ce qu’on nomme «République» (ou aujourd’hui «Etat de droit»)
représente très précisément un régime qui
rend possible l’exercice sans déviation
ni corruption de toutes les souverainetés
(celle de l’Etat, celle du peuple). L’idée
de la République, c’est l’idée que nul
ne peut fonder la loi selon sa propre
initiative et selon ses vues. Nul, ni aucun
des magistrats en charge de l’Etat ni aucun
des citoyens qui forment le peuple.
C’est pourquoi tout magistrat – et surtout
bien sûr les plus hauts placés – est soumis
à l’observation des règles qui concernent
les situations d’exception (et qui
comprennent la possibilité même
de décider qu’il y a exception). C’est
en un sens ce que représentent
essentiellement la division des pouvoirs
et la possibilité de leur contrôle.
C’est aussi pourquoi chaque composante
du peuple – individus, groupe d’intérêts
ou d’affinités, magistrats ou responsables
de toutes sortes – est soumise par définition aux mêmes règles. Comme ces règles
toutefois ne sont pas entièrement transposables des corps institués de l’Etat
aux multiples groupes qui forment le
peuple, celui-ci, en tant que souverain,
rencontre le dilemme suivant : ou bien
il laisse s’opérer une désagrégation totale
de la République et il remet à plus tard
la tâche de refondation – ou bien il se
constitue déjà en tant que susceptible
d’exercer la souveraineté, c’est-à-dire qu’il
se définit et définit les modalités de parole
et d’action selon lesquelles elle s’exercera.
En 68, Sartre disait : «Dans la démocratie,
tous les hommes doivent être souverains,
c’est-à-dire pouvoir décider, non pas seuls,
mais ensemble, de ce qu’ils font.»
Ensemble : voilà ce qui doit fonder
la souveraineté or, «ensemble», cela n’est
pas donné, ni par nature ni par surnature.
Cela n’est ni un fait, ni un devoir,
ni un vague idéal. Cela est à faire.
C’est simple : la souveraineté n’existe pas
si elle ne se donne pas elle-même quelques
lois pour son exercice dans l’outre-loi.
Ou encore : ce n’est pas un peuple supposé
déjà donné qui fait la souveraineté, c’est au
contraire une souveraineté réfléchie,
construite et décidée qui fait un peuple.
Il s’agit donc d’un mécanisme – voire
d’un organisme – extrêmement délicat.
Ça ne se manie pas comme un outil qu’on
aurait sous la main (ainsi qu’on imagine
trop facilement ce que serait un référendum). C’est en fait le cœur de la démocratie, et ça demande, comme tous les cœurs,
des précautions et des attentions.
Sans quoi l’infarctus menace. Voilà pourquoi il faut en parler : il faut tous ensemble
scruter et ausculter sa très fine complexion pour en faire un bon usage. •
Par
JEAN-LUC NANCY
DR
Ni divine ni naturelle,
la loi est fabriquée par
les hommes, par une société.
Mais si le régime légal
adopté s’avère caduc, on doit
décider de le refonder, via
une Assemblée constituante.
Philosophe
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24 u
Libération Lundi 14 Janvier 2019
CULTURE/
Deerhunter,
dernier album
avant la fin
du monde
Toujours aussi torturé, le groupe de Bradford Cox
revient avec un disque autobiographique et
apocalyptique, empruntant son titre à Baudrillard:
«Why Hasn’t Everything Already Disappear?»
Par
CHARLINE
LECARPENTIER
V
oilà déjà huit albums que le
rock de Deerhunter fait vaciller toute illusion de réel
dans la dissonance et la réverbération. Contorsionné à ses prémices
sur son propre chaos, le groupe
américain s’est dernièrement enroulé dans le tambour d’une machine plus universelle, en plein cycle essorage, dont le nouvel album
extrait une troublante extase. Why
Hasn’t Everything Already Disappeared ? tient son nom du dernier
court livre de Jean Baudrillard,
dans lequel le philosophe de la
postmodernité évoquait un «art de
la disparition» propre à l’humanité.
Deerhunter cultive quant à lui l’art
de la réapparition, toujours plus
surprenant, exploitant à plein la
tendance à l’autodestruction constamment clignotante du leader du
groupe, Bradford Cox (lire entretien
ci-contre). Si les concerts furent au
début un happening de sang, de
provocation et d’exhib, Deerhunter
a appris à mater ses excès en même
temps qu’il a aiguisé ses expériences soniques, poussant toujours
plus loin le tourbillon de décibels.
Quant au récit autobiographique,
qui perce surtout dans la production solo de Cox sous le nom d’Atlas
Sound, il affleure sur ce nouvel album plus fêlé et distordu que jamais, évoquant un vol planant vers
un horizon eschatologique.
Silhouette squelettique. Bradford Cox s’étonne lui-même d’être
toujours là; la vague indie rock a fait
son temps et la plupart de son entourage a raccroché. La ville d’Atlanta en Géorgie, dont il est originaire, est devenue le berceau de la
trap, genre de rap sans porosité
aucune avec sa musique, qui a relégué plus profond encore dans les
charts les bizarreries jouées à la sixcordes. Après un flash-back de nostalgie jusqu’aux années 40 sur l’album Halcyon Digest en 2010, et un
Fading Frontier (2015) presque trop
apaisé pour ses fans, Deerhunter a
sorti Double Dream of Spring, l’an
dernier, uniquement sur cassette,
objet purement instrumental et vibrant signe de vie. Or, la santé de
Cox est toujours une donnée fragile,
qui marque sa silhouette squelettique, étirée par le syndrome de Marfan.
Osera-t-on un rapport entre le nom
de la maladie et celui du lieu où la
majorité de ce nouvel album a été
enregistré – Marfa, au Texas, la
plaine désertique où James Dean a
passé son dernier été en 1955 à tourner Géant? Cox en tout cas n’hésite
pas à dédier un titre à la légende du
cinéma, Oh James. «I was racing
against time/With this friend of
mine/ Collapsing just before/We reached the end of the light», chante-t-il
sur Plains, deux courtes minutes,
vivaces mais douloureuses. Peu
friand de l’explication de texte,
l’Américain livre des notes de pochette plus ou moins déchiffrables
pour les chansons de l’album, qui se
terminent par un «Live stream depuis l’au-delà» pour le superbe Nocturne. Mais chaque piste lancée est
contredite par un autre mode de
rock pataphysique, et la matière sonore jamais pareillement transformée d’un titre à l’autre, le ton pouvant être donné par des batteries
électroniques ou par un arrogant
clavecin.
Epure. L’album est coproduit par
la musicienne galloise Cate LeBon,
qui semble avoir fait valoir les vertus de l’épure qu’elle-même appli-
quait l’année dernière sur l’album
Hippo Lite de son duo Drinks. La
pellicule sensible qu’elle les aide à
dérouler est un vague souvenir de
l’avant-gardisme européen pour ses
parts les plus futuristes, enfoncé
dans les boots de la tradition americana, teintées d’inquiétude. Les allitérations serpentines de Bradford
Cox sur No One’s Sleeping donnent
l’illusion d’un somnambule qui demande qu’on le suive et emprunte
un pont grinçant, qui fait référence
à la British Invasion et – on ne le
saura que grâce au sous-texte – à
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«
u 25
«On n’écrit pas de disques
pour donner envie
aux gens de baiser»
De Guy Debord à Simone
de Beauvoir, de PJ Harvey
à la montée
des nationalismes…
conversation nocturne
avec Bradford Cox
autour du nouvel album
de Deerhunter.
avec une pose de défiance mais, avec
une perspective socialiste, ils ne comprennent pas cette classe ouvrière
qu’ils essayaient de défendre. Ils
étaient toutefois très avancés dans leur
habileté à déconstruire les esthétiques
qui bordent notre culture. Depuis Guy
Debord, je crois que peu de choses ont
vraiment changé, ses prédictions se
sont même plutôt confirmées. Les penne cacophonie nocturne de sées de Jean Baudrillard ont aussi
casseroles, des déménage- beaucoup infusé cet album puisqu’il a
ments d’objets qui lui coupent écrit le livre qui en a inspiré le nom
le souffle et cette voix affectée singu- (Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà dislière: Bradford Cox nous parle depuis paru ?, L’Herne, 2007, ndlr). Ce sont
sa maison d’Atlanta. Le remuant leader des auteurs qui me fascinent depuis la
de Deerhunter, qui fait autorité dans puberté.
l’indie rock depuis plus de dix ans, étire Pourquoi ces influences exles mots de sa voix élastique, comme plosent-elles particulièrement
en écho à son corps dont le syndrome maintenant dans votre musique ?
de Marfan, affection géC’est ce qui me préoccupe
nétique avec laquelle il est
en ce moment et c’est la
né, a allongé les extrémimeilleure réponse à la
tés. Du bout de la ligne témontée du nationalisme,
léphonique, la discussion
du racisme et de l’indiviau fil entortillé autour
dualisme. Les gens sont
d’un sentiment de fin du
de plus en plus étranges,
monde s’inscrit dans la
même en France ou en
continuité de Why Hasn’t
Europe –qui était suppoEverything Already Diêtre beaucoup plus
INTERVIEW sée
sappeared ?, nouvel alavancée intellectuellebum qui renoue en beauté
ment que les Etats-Unis–,
avec une sublimation du pire auquel le je vois beaucoup de régressions, des
groupe nous avait habitués.
mesures anti-immigrants, des esprits
Exprimez-vous un souhait ou une fermés. La France pour nous, pourtant,
crainte en adoptant Why Hasn’t c’est la nouvelle pensée, l’avant-garde,
Everything Disappeared? pour titre mais encore une fois ce n’est qu’une
de ce nouveau disque ?
nostalgie, ce n’est plus vrai. La nostalJ’aime le présent, la nostalgie n’est gie est un mensonge, elle carbure à des
qu’une redigestion de celui-ci. Je n’ai images du passé qui sont fausses.
jamais été nostalgique de mes précé- Sur cet album, vous ouvrez Deerdents albums et j’ai toujours préféré ex- hunter à la musicienne Cate Le Bon
périmenter là où je me sens moins à à la production, au chant et au clal’aise. J’ai toutefois été nostalgique vecin…
d’autres époques qui, des années 40 Je voulais travailler avec elle et il serait
à 70, ont été des moments cruciaux d’ailleurs préférable pour moi de ne
pour la musique. Si on veut le compa- plus travailler qu’avec des femmes. Je
rer aux précédents albums, celui-ci se préfère la perspective féminine, je prédistingue selon moi surtout par sa bat- fère la technique féminine, d’ailleurs
terie très agressive. Ce sont principale- nous travaillons au maximum avec des
ment des choses de nature technique techniciennes quand nous jouons en
que l’on a voulu changer. La question live. Bien sûr, je me sens un peu bête de
psychologique ne se pose pas. Pourtant faire ces généralisations, mais tracet album n’a rien en commun avec les vailler avec des hommes pendant si
précédents. Vous êtes française, non? longtemps devient un frein, ils ont touLa plupart des influences pour cet al- jours les mêmes réponses, les mêmes
bum le sont aussi, à commencer par les intuitions. Les femmes sont moins atsituationnistes, bien que je leur repro- tachées aux traditions. Tous mes héros
che la même chose qu’aux punks : ils en grandissant ont été des femmes, à
analysent la jeunesse et la désaffection commencer par PJ Harvey, Laetitia SaRMV . SHUTTERSTOCK . SIPA
U
l’assassinat de la députée travailliste
Jo Cox en pleine rue. Comme sur
Plains où il accompagne James
Dean dans ses derniers instants,
Bradford Cox se fait ici son ange de
la mort. Sur What Happens to People
et son gimmick au synthé, presque
insoutenable de légèreté, on croit
voir une version musicale de la série
The Leftovers, inventaire de ceux
qui s’effacent de sa mémoire. •
DEERHUNTER
WHY HASN’T EVERYTHING
ALREADY DISAPPEARED (4AD)
«Why Hasn’t
Everything
Already
Disappear»
est le huitième
album studio
de Deerhunter.
PHOTO DR
dier de Stereolab ou Pauline Oliveros.
Et au passage, je préfère Simone de
Beauvoir à Jean-Paul Sartre.
Sur le titre d’ouverture Death In
Midsummer vous évoquez des voix
qui vous ont appelé et ouvert les
yeux sur ce qui s’effondre…
C’est typique de parler des textes mais
je les écris dans un état semi-conscient,
et une phrase comme ça sort de nulle
part. Elle pourrait vouloir dire quelque
chose d’important mais aussi avoir
pour seul intérêt d’être la seule qui permet de passer du couplet au refrain. Il
est très peu question de sentiments
personnels sur cet album.
Sur What Happens to People…
Vous êtes maline, vous avez trouvé le
seul titre capable de contredire ce que
je viens de dire. Sauf que justement je
n’en parlerai pas. C’est très rare pour
moi d’évoquer des choses personnelles, et là, c’est une situation très difficile, liée à la mort. Je ne peux pas en
dire plus. Je n’essaie pas pour autant de
faire passer par ailleurs des messages
au monde car je n’aime pas la société.
Elle est condamnée et je suis aussi
perdu que chacun. Faire de la musique
ne m’aide jamais à trouver la paix, puis
la paix intérieure, je n’y crois pas. C’est
impossible de créer quelque chose de
nouveau en étant en paix.
Est-il important pour vous que
Deerhunter dans ce monde perdu
laisse un héritage ?
C’est déjà le cas. Ça semble arrogant
mais ça s’est déjà réalisé. La plupart
des groupes de mes amis n’ont sorti
que deux albums. Nous avons survécu
et que les nôtres soient bons ou mauvais ne me concerne pas, même si je les
trouve tous extrêmement bons. On
n’écrit pas d’albums pour divertir les
gens, pour les coller dans des pubs ou
pour donner envie aux gens de baiser.
Ça ne nous intéresse pas de baiser ou
de vendre, ce genre de choses. J’ai
grandi au sein de la classe ouvrière et
de fait, je n’ai jamais anticipé ou désiré
ce genre de reconnaissance en tant
que musicien professionnel. Je peux
me rendre compte de ce succès sans
me sentir embarrassé. La seule chose
qui pourrait signer la disparition de
Deerhunter est ma mort mais on sait
qu’en musique cela crée un intérêt
soudain pour le public. Donc ça ne me
fait pas peur.
Recueilli par C.Le.
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CULTURE/
Le collectif en concert à Bergame en 1974. PHOTO ROBERTO MASOTTI . ECM RECORDS
The Art Ensemble of Chicago,
quintet quinqua en coffret
L’austère label
munichois ECM
réédite au sein
d’une anthologie
splendide les albums
qu’a enregistrés
pour lui l’exubérante
formation de free jazz.
«Q
uand nous avons fondé
notre label, je voulais
travailler avec ces jeunes musiciens de Chicago», se souvient le producteur allemand Manfred Eicher dans le court texte
introductif au volumineux coffret
qui revient sur les années ECM de
l’Art Ensemble of Chicago. Le prétexte tout trouvé est comme souvent une commémoration: le label
du «plus beau son après le silence» et
le groupe qui imposa le terme
«Great Black Music» fêtent tous
deux leur demi-siècle d’existence.
Et tant pis si ce n’est que dix ans
plus tard que le quintet va réellement intégrer la belle maison munichoise. Et tant mieux si le compilateur choisit d’intégrer à ce coffret
les ensembles «associés» ayant été
labélisés ECM, pour compléter les
quatre albums produits par le collectif sur le label. Résultat, dixhuit albums, avec notamment les
formations de l’alchimiste en
blouse blanche Lester Bowie et du
saxophoniste Roscoe Mitchell, les
deux leaders inavoués du groupe.
Des artistes «pivots» selon le pianiste Vijay Iyer, dont le petit essai
souligne l’importance de l’Art Ensemble of Chicago et d’ECM, deux
mamelles auxquelles furent biberonnées plusieurs générations, prêtes à toutes les expérimentations.
Looks bariolés. Cette curieuse
concordance des temps rappelle
surtout qu’au moment de sortir des
années 60, l’heure était au changement des deux côtés de l’Atlantique
nord. Seulement, quoi de commun
entre des musiciens aux looks bariolés, adeptes du coup d’éclat permanent, et une maison aux couvertures graphiquement épurées, loin
de toute épate, incarnée par un
homme quelque peu omniscient ?
Ces deux pôles des musiques improvisées avaient bien plus de choses à partager qu’il n’y paraît d’un
premier coup d’oreille discret. A
commencer, comme le révèle le
boss d’ECM, par la volonté de créer
une nouvelle musique de chambre
improvisée, après Coltrane, Ornette
et Cecil Taylor… mais aussi l’édification d’un son «designé». Cette empreinte finement sculptée qui sera
la marque de fabrique ECM n’était
pas sans rapport avec ce que le saxophoniste Roscoe Mitchell avait posé
pour principe dès 1966 en publiant
Sound, préfiguration de l’Art Ensemble. A l’époque, le trompettiste
Lester Bowie et le bassiste Malachi
Favors sont déjà aux côtés de celui
qui deviendra le principal compositeur-penseur du Art Ensemble. Le
saxophoniste Joseph Jarman (qui
vient de décéder) et le batteur Don
Moye les rejoindront vite, fixant le
format d’une formule explosive.
L’Art Ensemble, comme ECM, affirmaient, chacun à leur manière, un
désir de sortir des clubs enfumés,
d’en finir avec le mot jazz, perçu
comme une enclosure de plus
quand tous prônaient l’ouverture
polystylistique. Le débat n’a depuis
lors jamais cessé : le jazz n’est pas
qu’une musique communautaire, le
jazz reste un terme imposé par les
Blancs, le jazz fait partie d’un vaste
continuum esthétique, le jazz c’est
ceci, pas ceux-là… L’Art Ensemble,
devenu «de Chicago» en débarquant
dans l’après-68 à Paris, choisit plus
d’une fois le parti d’en sourire, des
notes d’ironie qui ne faisaient que
souligner leur qualité argumentaire, voire leur colère, tandis
qu’ECM s’imposait avec son autorité austère comme le tenant d’un
troisième courant, où le champ de
la musique contemporaine mais
aussi une certaine idée de la pop
culture, tendance Nouvelle Vague
(Godard), auraient toute leurs raisons d’être. Il suffisait de synchroniser ces deux idées, où l’abstraction
pouvait prendre aussi bien les contours de la figuration libre que la
forme de l’improvisation débridée,
pour produire un crossover sans
équivalent.
Ce sera chose faite avec la parution
de Nice Guys en 1979, un album à
l’esthétique volontiers hors limite:
le quintet commence par un pas décalé, du côté du reggae, en passe par
tous les états, mille brisures harmoniques mais aussi une ligne mélodi-
MUSIQUES
que, et en termine par une déclaration d’amour à Miles Davis, jazz
modal, souffles fiévreux, rythmiques superlatives. Classe pour sûr,
classique en un certain sens quand
on sait ce dont fut capable le Art Ensemble of Chicago au début de cette
décennie. Il en va de même pour le
suivant, Full Force en janvier 1980.
Face A : un impressionnant et impressionniste thème du bassiste
Malachi Favors, discret pilier de
l’ensemble, se déploie, traversé de
fulgurances de Lester Bowie, éclairé
par le jeu de batterie de Don Moye.
Face B, retour au blues, avec un
hommage à Mingus, décédé un an
plus tôt, avant de partir en vrilles,
hors de toute grille… Enregistré
dans la foulée, en mai de la même
année, le double live Urban Bushmen rappelle jusque dans son titre
que le groupe ne cesse depuis ses
débuts d’enraciner sa vision kaléidoscopique de la Great Black Music
dans le terreau d’une Afrique fantasmagorique, berceau de l’urbain
afro-américain, invoquée ici autant
par les multiples percussions, des
titres explicites (Bamako, Soweto
Messenger…) mais aussi par les citations de musiques de possession (le
voodoo du Deep South n’est jamais
bien loin) remède à un mal que Lester Bowie désigne: New York is Full
of Lonely People, une ballade en
mode dépressif à l’heure du libéralisme décomplexé. L’album se clôt
par Odwalla, l’un des hymnes du
collectif, un groove pas si rare de la
part de Roscoe Mitchell, trop souvent envisagé comme un homme de
concept.
Chambre d’écho. Le dernier recueil, The Third Decade enregistré
en 1984, s’annonce par une ode façon Odyssée de l’espace, en souvenir
du premier officier noir à servir les
politiques coloniales de la reine
d’Angleterre, une ouverture avec
des synthés dignes de Brian Eno.
Pas de rupture pourtant : tout
comme le funk déglingué qui suit,
fertile croisement entre l’esprit des
marching bands de La Nouvelle Orléans et les sons synthétiques, rien ne dénote ni ne fait dévier le groupe de son projet :
encapsuler toutes les musiques,
noires et puis blanches aussi, dans
un projet dont le slogan («Ancient to
the Future») ne pouvait que trouver
une formidable chambre d’écho
dans le label postmoderne. S’en
souvenir aujourd’hui peut encore
servir à construire demain.
JACQUES DENIS
THE ART ENSEMBLE OF
CHICAGO AND ASSOCIATED
ENSEMBLES
Coffret de 21 CD (ECM).
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Sorti le 21 décembre aux
Etats-Unis, I Am > I Was
de 21 Savage cartonne
en Amérique. PHOTO DR
21 Savage,
enfant des balles
Il raconte le pire de la violence urbaine
comme si ça ne lui faisait rien du tout :
le rap saisissant du rescapé des quartiers
d’Atlanta, succès fulgurant aux Etats-Unis,
se déploie entre indolence et tragédie.
I
l est le contraire d’une drama queen (à la
Kanye West) ou d’un hurleur d’alerte (tel
Meek Mill, devenu avec son récent Champions porte-parole de la situation dramatique
dans les prisons américaines). Plutôt sensuel,
indolent, limite désabusé, 21 Savage, jeune
rappeur originaire de l’East Atlanta –comme
son héros Gucci Mane et la plupart des artistes ayant approché de près ou de loin le «pôle
créatif» fondé par ce dernier, la Brick Factory – raconte le pire de la violence urbaine
comme si cette dernière, fatalité parmi les fatalités, ne lui faisait rien du tout.
L’effet est saisissant, à écouter son rap si peu
ému, dans son expression, ce qu’il décrit,
comme la vision d’une baston sévère ou d’une
fusillade qui se dérouleraient au ralenti
autour d’un témoin sous l’influence d’un anxiolytique assommant. En emblème de son
deuxième album pour la major Epic, on remarquera ainsi cette chanson titrée Gun
Smoke qui résume le rapport intime de 21 Sa-
vage aux armes à feu à son amour de la fumée
qui s’échappe du canon après la semonce :
«Savage, why you always rappin’ about guns
for ? / ’Cause, bitch, I fell in love with the gun
smoke.»
Six balles dans le corps. Pourtant, derrière la fascination pour les volutes et l’odeur
de la poudre, il y a l’expérience d’un jeune
homme qui a fréquenté l’extrême violence
de très près, âme et corps, ce dernier meurtri
de cicatrices de balles et couvert de noms de
proches tués dont celui de son petit frère, tatoué tout près de son œil droit. Le propre
nom d’artiste choisi par Shayaa Bin Abraham-Joseph d’ailleurs est un mélange de hasard (Savage, optionné pour son compte Instagram) et de destinée, puisqu’il a failli
perdre la vie après avoir reçu six balles dans
le corps le jour de son vingt-et-unième anniversaire, en 2013. Une plongée prolongée
dans les eaux de I Am>I Was (lire «I Am Grea-
ter Than I Was» –«je suis encore plus formidable que je ne l’étais») confirme que la langueur du flow de l’Américain et son amour
des chuchotements sont le résultat d’un long
et précis travail de stylisation, dont la première pierre était le fameux Savage Mode de
2016, en collaboration avec le producteur star
Metro Boomin, qui ressemblait moins à un
carnage qu’une descente au ralenti dans l’enfer de l’ultraviolence.
L’oxymoron se déploie ici en un projet esthétique multiple et passionnant. Good Day, déconstruction morbide du meurtre banalisé où
21 Savage croise les rimes avec les vétérans
Schoolboy Q et Project Pat (du collectif Three
6 Mafia) est rigide et mécanique. A Lot, construit sur un sample du groupe de soul militaire East of Underground, est liturgique et
transparent. 1,5, en duo avec Offset de Migos,
est plus enjoué et arrogant. Monster, avec
Childish Gambino (alias Donald Glover, qui
a récemment annoncé qu’il cesserait bientôt
de se produire sous ce nom) est plus mainstream, pop et – fatalement – repentant.
Déterminisme. Cette convergence étonnante de nonchalance et de gravité, dont 21
Savage fait sa sève et son beurre, est sans
doute le symptôme d’une évolution de la création à Atlanta, qui dépasse celle d’une trap en
voie d’essoufflement. En témoigne le succès
immense de I Am > I Was aux Etats-Unis depuis sa sortie le 21 décembre, en passe de faire
muter ce pur produit des quartiers défavorisés du Sud en pop star d’un nouveau genre,
étonnée de sa survie mais pas de son avènement dans une Amérique plus divisée que jamais. Avec 21 Savage, nous tenons bien plus
qu’un témoin privilégié, un commentateur
brillant du déterminisme social et racial aux
Etats-Unis, dans toute sa tragique complexité.
OLIVIER LAMM
21 SAVAGE I AM > I WAS (Sony)
Torn Hawk, lo-fi du fin
Après une parenthèse symphonique,
le guitariste américain revient au son
inspiré et déroutant de ses débuts :
une résurrection.
S
ouvent, pour entendre de la belle musique, il convient de
suivre un artiste jusque
dans les recoins les plus
tortueux de son esprit.
Ainsi Luke Wyatt alias
Torn Hawk, artiste américain déjà auteur d’une
œuvre largement énigmatique, affiche-t-il une fascinante tendance à toucher
au sublime quand il se
laisse aller sans ambage
aucun à ses plus bas instincts – fétichisme, esprit
d’escalier à colimaçon, solos de guitares débridés dignes de ceux d’un ado des
90’s dans sa chambre. Time
Is a Scam, son cinquième
album, paraît presque
trois ans après Union and
Return, tentative déroutante de se défaire de ces
mauvaises habitudes, et
s’écoute à la fois comme un
aveu d’échec, puisque
l’Américain y revient à
l’inspiration en roue libre
et au lo-fi en solitaire après
avoir taquiné le clinquant
symphonique, et une sacrée résurrection puisqu’on ne l’avait pas entendu si inspiré et
exubérant depuis Let’s Cry
and Do Pushups at the
Same Time en 2014. Le seul
préliminaire nécessaire
pour apprécier cette formidable gabegie consiste à se
remettre en tête ce que le
mot sublime veut dire dans
La pochette peinturlurée de Time Is a Scam. PHOTO DR
le jargon de la philosophie
esthétique, à savoir une
beauté qui se signale par sa
capacité à submerger et à
se tenir à distance de l’intelligence. Comme an-
noncé sur la pochette du
disque, qui montre un
corps de Fender Stratocaster peinturluré façon Rauschenberg, Time Is a Scam
est une grosse barbouille
de samples, riffs et mélodies qui est aussi le précipité d’années de recherche
en fétichismes divers et variés. On y reconnaît mille
choses au gré des écoutes
– d’Ennio Morricone à Wagner, de Monteverdi à Stevie Ray Vaughan – mais on
prend surtout un malin
plaisir à se perdre dans les
couloirs spatio-temporels
invoqués. Les matériaux
utilisés par Luke Wyatt
sont innombrables, parfois
tombés de l’avant-garde,
d’autres de la pop, mais ce
qui compte le plus fort est
la nature de la musique
qu’il façonne par son travail d’errance et de concaténation, fondamentale-
ment multiple et étrangère
à quelque genre ou rituel
d’écoute que ce soit. Il y a
quelque chose d’un miracle à se sentir si ému et stimulé par une musique si
farouchement impure et
personnelle, comme ces
autofictions griffonnées
sans un seul lecteur ou destinataire derrière la tête,
mais dont le contenu se révèle finalement d’utilité
universelle. Dans un tweet
du 10 janvier, Wyatt confiait écrire son journal intime dans sa tête en permanence, narrant chaque
instant de sa vie «avec une
voix off de petit con, comme
celle de Ferris Bueller, pour
un public composé de deux
personnes, moi et ce putain
d’Allah».
O.L.
TORN HAWK
TIME IS A SCAM (L.I.E.S.)
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28 u
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CULTURE/
SCÈNES
tombe./ Il vous faut mon droit à l'offense.» Sur scène, Angélica Liddell
est depuis longtemps cette coupable qui cherche à magnifier par l’offense. Elle en aime la fonction, la
névrose, les tentacules.
Adultère. Dans The Scarlet Letter,
Dans The Scarlet Letter comme dans toutes ses créations, Angélica Liddell aime s’entourer d’hommes bien faits. PHOTO SIMON GOSSELIN
Angélica Liddell, la chair est fable
S’inspirant du roman
«la Lettre écarlate» de
Nathaniel Hawthorne,
la dramaturge
espagnole compose
un stupéfiant bouquet
de scènes sans tabou
contre le puritanisme.
V
ers la fin, sur l’écran du
fond, apparaît une phrase
attribuée à la Lettre écarlate: «Les roses nous serviront à soulager la sombre conclusion de cette
histoire de faiblesse et de douleurs
humaines.» Comme d’habitude,
Angélica Liddell distribue sur scène
de splendides roses sur le fumier
qui nous constitue. Appelons-les
des visions. Elles n’appartiennent
ni au théâtre, ni à la danse, ni à la
peinture, ni à la sculpture, mais relèvent de tout à la fois. Depuis une
heure et demie, il y a par exemple
sur scène, outre un grand Noir qui
fera son numéro désarticulé sur la
voix spectrale et cocasse de Screa-
min’ Jay Hawkins, neuf hommes
blancs et bien balancés. On les a
d’abord vus en tenue d’inquisiteurs
espagnols, avec robes et longs chapeaux pointus noirs sur la tête,
comme dans une procession vers le
bûcher; mais, assez vite, ils se sont
mis tout nus, non loin d’une petite
tombe probablement bostonienne.
Ils se sont agités, ont sauté sur des
tables, les ont renversées pour former avec leurs pieds la lettre H, tout
ça très beau, puissant, imprévisible,
comme si la souffrance sortait de
terre pour un tour de danse avec le
burlesque. On les a enfin vus s’enrouler debout, chacun à un fil tiré
par la parque Liddell, comme des
mouches prises dans la toile et déjà
presque endormies par le venin du
désir.
Toupie possédée. Maintenant
ils réapparaissent au pas, comme
des revenants fraîchement sortis de
la tombe, à droite et à gauche. Certains ont un bouquet dans la main,
ce sont les roses de la phrase. Tou-
jours aussi lentement, et symétriquement, les autres tournent le dos
au public, écartent les jambes dans
le genre dessin de Léonard de Vinci.
Ils se penchent en avant, offrant
une vue imprenable sur leurs fesses, leur anus et le bout de leurs
couilles. Ceux qui ont les bouquets
les déposent devant les orifices, en
équilibre, puis s’installent par-dessus le corps pour redoubler, dans la
même position, la figure de style.
L’entassement des pétales et des
chairs est pris dans un grand espace
sobre et sombre, où apparaissent
des cyprès, qu’on agitera plus tard
comme de lents plumeaux, et une
voiture moderne recouverte d’un
drap noir, corbillard des amants
maudits et plus généralement de la
liberté d’aimer en danger.
C’est alors qu’au son tonitruant de
la Marche pour la cérémonie des
Turcs de Lully, ils forment deux
rangs entre lesquels avance frontalement Angélica Liddell. Peu à peu,
en rythme avec la musique du RoiSoleil, elle prend dans les mains
deux sexes, puis deux autres, puis
deux autres, puis deux autres. Et
enfin elle s’agenouille pour recevoir
en bouche le sexe de chacun, et elle
avale rapidement, légèrement, le
dernier. On se demande si ça va
bander, mais non.
Angélica Liddell aime s’entourer
d’hommes nus et bien faits. Elle va
et vient et tourne et chante et crie
parmi eux comme une enfant vêtue
de noir, une sorcière, un corbeau,
une héroïne de roman gothique,
une religieuse espagnole, comme
une toupie possédée ayant besoin
d’un cadre pour mieux s’emballer.
Elle s’inspire volontiers d’œuvres
classiques. Elle plante leurs graines
dans le champ obscur et lumineux
de ses fantasmes, elle laboure et laboure jusqu’à ce qu’elles fleurissent.
Certaines sont si fortes, si surprenantes, qu’elles exigent les lenteurs
et les redondances du spectacle qui
les révèle et justifient une phrase du
dernier monologue de l’artiste-écrivain : «Il vous faut une coupable
pour/ ne pas arriver nus dans la
inspiré par la Lettre écarlate, publié
par Nathaniel Hawthorne en 1850,
son personnage s’empare d’Hester,
l’héroïne du roman, celle qui est
condamnée à porter sur son corps
la lettre A, comme adultère, pour
avoir trompé son mari avec le tourmenté pasteur Arthur. La lettre A
apparaît d’emblée sur l’écran du
fond, c’est A comme Angélica. Elle
fait son nid dans l’âme errante de
son personnage, de même que l’un
de ses acteurs, en robe rouge, le visage couvert d’une voilette rouge,
jamais nu, creuse le sien dans celui
du pasteur. La Lettre écarlate conte
avec une ferveur magique l’hypocrisie du puritanisme.
Dans un célèbre article sur le livre,
D.H. Lawrence écrit : «La nurse
grise, Hester, Hécate, la chatte infernale. La lente évolution de la femelle
voluptueuse d’une ère nouvelle, avec
sa soumission au sombre principe
phallique. Mais il y faut du temps.
Des générations et des générations
de nurses, de politiciennes, de salutistes. Et enfin, de nouveau, la sombre érection des images célébrant le
culte du sexe avec la nouvelle soumission des femmes. Soumises à ce
genre de profondeur, et bien femmes
sous ce rapport. Lorsque sera enfin
brisée l’insanité de cette conscience
mentale et spirituelle, et que les femmes choisiront de nouveau l’expérience de la grande soumission.»
C’est ce que le spectacle donne à
voir et à penser. En trois monologues où se déploie la joyeuse grammaire de l’exagération de son
auteure, très liée à la musique des
langues espagnole et italienne, le
puritanisme renaissant aujourd’hui
sous le feuillage des droits et de la
volonté d’être sain est retourné
comme une vieille crêpe. Mais le
discours est ici soumis aux joies
mystérieuses de la forme, qui le dissolvent; et, quand apparaissent les
mots «Amoureuse de Foucault»,
«Amoureuse de Barthes», «Amoureuse d’Artaud», c’est simplement
d’audace, de liberté, presque d’adolescence qu’il s’agit, dans un monde
qui comme toujours s’en méfie.
PHILIPPE LANÇON
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Texte, m.s., scénographie et
costumes d’ANGÉLICA LIDDELL.
En espagnol surtitré.
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DIRECTION MUSICALE
RENÉ JACOBS
MISE EN SCÈNE
ROMEO CASTELLUCCI
B’ROCK ORCHESTRA
AVEC
KRISTINA HAMMARSTRÖM
OLIVIA VERMEULEN
BIRGITTE CHRISTENSEN
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
CULTURE/
Sur scène,
des maquettes
forment peu à
peu le village.
SCÈNES
«Saint-Félix», hameau
en quête de remèdes
A partir d’une étude
menée dans le Vexin,
Elise Chatauret tire une
pièce documentaire
qui se fait l’écho
du profond désarroi
de la France rurale.
E
lise Chatauret a l’art de
faire entrer un paysage sur
un plateau, touche après
touche ; d’y faire pénétrer le vent
dans les feuilles, la boue glissante
après la pluie, les chiens
aboyeurs, la distance entre les
habitants, la lumière changeante,
les cloches qui résonnent, et l’ho-
rizon. Il n’y a rien cependant sur
la scène, lorsque le spectacle débute dans un noir profond. Rien
sauf un groupe d’anthropologues
amateurs, qu’on entend s’ébaudir
à la découverte de vraies pommes, d’une vraie église. Que fait
donc ce petit groupe à Saint-Félix, un hameau qui existe pour de
vrai dans le Vexin ? Ils enquêtent
sur ce que ces dix kilomètres carrés, isolés et éloignés de tout, racontent de la France en 2019, de
quelle manière ce lieu en est un
fragment et ce qu’il reflète de la
mondialisation.
Ce premier spectacle d’Elise Chatauret, créé en décembre sur la
scène nationale de Cergy-Pon-
PHOTO HELENE
HARDER
toise, a évidemment été conçu
avant la révolte des gilets jaunes.
Mais il en esquisse prémonitoirement l’amorce, les désespoirs, la
colère. C’est donc un spectacle en
abyme qui montre à la fois le travail documentaire en train de
s’effectuer – Elise Chatauret et
son équipe ont enquêté de janvier à juin 2017 à Saint Félix – et
sa transposition sur scène.
Cinq petites maisons en bois, à la
manière de maquette d’architecte ou de cabanes d’enfants,
sont apparues dans cet espace,
qui ne cessera de se remplir. La
matière du texte est constituée
d’entretiens avec les habitants et
les quatre acteurs, impeccables
(Justine Bachelet, Solenne Keravis, Charles Zévaco et Emmanuel
Matte), jouent aussi bien les apprentis questionneurs maladroits
que les différents habitants
– comme le maire en surplomb
qui se qualifie de «couteau suisse»
ou des voisins qui ne parlent
plus. Et puis il y a l’inexplicable
disparition de la baba cool, écolo
folle du village, morte très peu de
temps après qu’elle a quitté les
lieux. A-t-elle déménagé parce
qu’elle était poursuivie ? S’agit-il
d’un meurtre ? Comment interroge-t-on les parents sur la mort de
leur fille ? L’enquête sociologique
se double d’une énigme policière.
Comme dans Hamlet, il y a un
spectacle dans le spectacle, où la
vérité surgit. Le son se trouble,
c’est par la distorsion qu’Elise
Chatauret met sur scènes des fureurs qui ne craignent plus d’exploser, le racisme invasif, et ques-
tionne le sentiment d’être chez
soi quand on vient d’ailleurs, ou
interroge les bouleversements
écologiques et les inquiétudes de
ceux qui observent les ruches se
vider, et les hirondelles déserter.
Imperceptiblement, et en partant
de rien, Saint-Félix, enquête sur
un hameau français prend une
dimension métaphysique.
ANNE DIATKINE
SAINT-FÉLIX d’ELISE
CHATAURET Du 22 janvier au
1er février à la MC2, Grenoble (38),
du 12 au 23 mars au CentQuatre
(75019), du 26 mars au 14 avril au
Théâtre de la Tempête (75012) et
le 17 mai au POC, Alfortville (94).
«Twenty-Seven Perspectives», Schubert et chimères
La chorégraphe
Maud Le Pladec
donne à voir par
le corps des figures
musicales de
la «Symphonie
inachevée».
O
n a déjà vu cette
scène, il y a dix secondes à peine, ou
dix minutes, ou peut-être
deux cents ans. C’est une
sensation ténue comme celles que l’on conserve d’un
sommeil paradoxal, mais
c’est comme si l’on voyait désormais les danseurs non
plus depuis la salle, mais depuis le fond de scène, ou
dans l’envers du plateau. Plus
tard encore, on aura l’impression de revoir à nouveau la
même phrase chorégraphique, non plus sous un soleil
éclatant mais à la lueur du
crépuscule, ou comme sur le
négatif d’une pellicule photo.
La chorégraphe a travaillé avec le musicien Pete Harden, qui a sérialisé l’œuvre de Schubert. PHOTO K.LIPATOV
Souvenir. Et d’ailleurs
est-ce tout à fait la même
scène? Et cette musique que
l’on entend résonner, à quel
point est-ce encore la Symphonie inachevée de Schubert? N’en est-ce pas plutôt la
partition fantôme, dès lors
que la voici réorchestrée et
triturée, diffusée de manière
spectrale comme depuis une
salle de bal des temps passés
ici, avant de sonner presque
techno. Ce qui est certain,
c’est que la chorégraphe
Maud Le Pladec joue visiblement avec nos logiciels de reconnaissance, s’amuse à valser entre l’original et la copie,
le thème et ses variations, le
souvenir et ses déformations.
Alors on dira que son très
beau Twenty-Seven Perspec-
tives, pièce pour onze danseurs –la première qu’elle signe depuis sa nomination au
Centre chorégraphique national (CCN) d’Orléans–, est
une œuvre sur la mémoire,
son magma chaotique et ses
éclairs de clarté. C’est aussi
une tentative d’incarner une
partition musicale par le
corps, comme Anne Teresa
De Keersmaeker a pu le faire
avec celles de Steve Reich, de
Bartók ou de Bach.
Feuilleté. A ceci près, donc,
que la partition est ici détricotée et fantasmée, comme le
célèbre compositeur Michael
Gordon l’avait fait pour la
Symphonie n°7 de Beethoven
dans son projet Rewriting
Beethoven’s Seventh Symphony (2006). Le musicien
Pete Harden a en fait appliqué à ce monument du répertoire classique qu’est la Symphonie n° 8 de Schubert les
principes de la musique sérielle. Des cellules de quarante secondes, extraites du
premier mouvement de
l’œuvre musicale, sont répé-
tées pour former un feuilleté
fantasmagorique, révélant
tantôt la ligne mélodique,
tantôt la structure ou le rôle
de tel instrument. A moins
que ce ne soient les danseurs
qui nous les désignent, eux
dont la danse procède de la
même façon que la musique:
on y sample certaines structures du ballet classique tout
en soulignant qu’elles ne sont
qu’un vague souvenir.
La chorégraphie, en effet,
n’est jamais narrative, et c’est
pourtant comme si elle contenait une histoire cachée
– qui nous est aussi contée
par les costumes sportswear
aux couleurs flashy d’Alexandra Bertaud et les lumières
cinématographiques sublimes d’Eric Soyer (le créateur
lumières des pièces de Joël
Pommerat). Deux éléments
qui remplissent ce plateau
abstrait d’une charge fictionnelle et achève de construire
un jeu d’échos entre présent
et passé.
ÈVE BEAUVALLET
TWENTY SEVEN
PERSPECTIVES
chor. de MAUD LE PLADEC
Le 17 janvier à Maison de
la Culture de Bourges (18),
du 22 au 24 à la MC2 de
Grenoble (38), du 28 mars
au 3 avril au Théâtre
national de la DanseChaillot, 75016.
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
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La Mutuelle Des Etudiants - Siège social : 32 rue Blanche, 75009 Paris
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Il est à la rue II. Otez le cœur,
il reste lier, verbe synonyme
III. On le met à nu pour nous
tenir chaud # Ville qui touche
Chartres IV. Elles se déplacent
dans le bois # Elle peut être
un poison même si vous êtes
anti-dot V. Vivement son
retour # Vous détestez le brie ?
Là-bas, vous ne pourrez y
Copé VI. Carte téléphonique
VII. 40 pour une Polonaise
militaire # Elles sont positives
VIII. Sous son règne, son
empire est à son apogée IX. Il
a fait une Grande Fugue
puis il est parti X. Font A
puis B puis A... XI. Avant le
truand après un autre mot
horizontal # Maladie disparue
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Grille n°1115
VERTICALEMENT
1. Corps-à-corps avec un Anglais 2. Ligne commune au pont et à la coque #
Il réchauffe, elle nourrit 3. Armes nucléaires # Démonstratif 4. Frit au futur
proche # Elles font un régime 5. En fin de droit # Pas besoin de le forcer
pour la camisole # Père d’Indira Gandhi 6. 0 # Le paléarctique est celle
où nous vivons 7. Etat au nord du Venezuela # Il réchauffe 8. Engagement
9. Cette ville en croise une autre de son département # Avant de boire
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. NOHANT-VIC. II. ORE. ADORA. III. INCAS. MER.
IV. RÂ. GÉMI. V. CICE. ISEO. VI. ANIS. PX. VII. SVP. TOBEY.
VIII. SAUNA. ORL. IX. ENCELLULA. X. UNIFIERAS. XI. RENSEIGNÉ.
Verticalement 1. NOIRCISSEUR. 2. ORNAI. VANNE. 3. HEC. CAPUCIN.
4. AGEN. NEFS. 5. NASE. ITALIE. 6. TD. MISO. LEI. 7. VOMIS. BOURG.
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dans les plaines et les vallées alors que le soleil
brille en montagne et près de la Méditerranée
où mistral et tramontane faiblissent.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas laissent
progressivement plus ou moins la place aux
éclaircies. Toutefois, la grisaille persiste au
nord de la Loire. Les températures sont
globalement de saison.
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Libération Lundi 14 Janvier 2019
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Le cri du peuple
Gabin Formont Le jeune gilet jaune a lancé Vécu,
un média sur Facebook, pour faire témoigner
les victimes de violences lors des manifestations.
G
abin Formont est là, face à nous, et il parle. Il ne s’arrête pas, argumente, développe, s’enthousiasme,
se reprend, s’indigne, s’emporte. Et pleure aussi. Il est
entier, au point de presque déborder de lui-même. On n’est
pas toujours d’accord, on le lui dit, mais on l’écoute, on l’entend parce qu’il a un souffle, une conviction, une volonté.
Ça fait du bien, la volonté. Ceux qui y croient, ceux qui pensent encore qu’on peut renverser la table et changer le monde
dans une société qui nous avait appris à
être résigné.
Après, à la fin, qu’en restera-t-il? Au fait,
y aura-t-il une fin ou tout est-il en train de
commencer ? Les gilets jaunes bousculent la vie politique
depuis novembre et emportent beaucoup de nos convictions
et de nos illusions dans un raz de marée de ronds-points autogérés et de gaz lacrymogènes. Si les politiques sont en première ligne, la presse aussi en prend pour son grade. Révoltés,
dépités, soupçonneux, les gilets jaunes contournent les circuits traditionnels de l’information.
Gabin Formont, bientôt 29 ans, est l’un de ceux-là. Inconnu
il y a un mois, le petit gars, révolté par les violences policières,
a décidé de lancer sa propre plateforme, Vécu, le média du
gilet jaune. Sur Facebook, là où tout se passe. Depuis, entouré
d’une équipe de bénévoles, il multiplie les live. Le samedi, il
va sur le terrain, suit les manifs, et le reste de la semaine, il
interviewe des protestataires et des victimes. Ça cartonne.
Vécu est devenue, avec Brut ou RT, une chaîne de référence,
considérée comme «amie» par les manifestants en colère.
Dans cette histoire, il y a, de leur point de vue, ceux qui sont
avec eux et ceux qui sont contre eux. «Je ne supportais plus
de voir les blessés, des gens qui perdent
leurs yeux, leurs mains, qui quasiment perdent leur vie, explique Gabin Formont.
Ce sont des mutilés de guerre, et les médias
traditionnels, la télé surtout, n’en parlaient pas.» Regarder ses
retransmissions Facebook est fascinant, tant, avec d’autres,
il réinvente la manière de produire de l’info, sans en avoir
aucun des codes. Il filme à l’arrache avec son téléphone. C’est
parfois flou, parfois le son saute, parfois il s’énerve contre la
police ou d’autres têtes émergentes comme Eric Drouet. Parfois on le trouve très juste, d’autres fois dans l’erreur, voire
hypnotisé par ses propres paroles. C’est sans coupure, instinctif, avec des longueurs, mais on reste scotché devant son écran
d’ordinateur, parce que cela sonne vrai. Mercredi, il a été inter-
LE PORTRAIT
rogé par un reporter de France Inter. Il a diffusé l’interview
sur Vécu. Les internautes commentaient en direct, exercice
tout aussi captivant que terrifiant. Nombre d’entre eux lui
reprochaient de se mettre en avant ou de répondre à un
«vendu», marquant une nouvelle fois cette rupture. Lui ne déteste pas tous les journalistes et évite les généralités. Il enregistre notre conversation, tout de même, «pour si jamais vous
déformez mes propos».
Le week-end dernier, Vécu a aussi contribué à l’extinction
d’une rumeur. Une gilet jaune belge aurait été tuée par un tir
d’une arme de type Flash-Ball, la fausse info emballe les groupes Facebook. Gabin Formont se rend compte que ce n’est
pas vrai, le dit. «C’était plus que crédible cette histoire, juget-il. Sans mon équipe qui m’a mis en garde, je l’aurais postée.»
«C’est une des pages des plus fiables, s’enthousiasme Antonio,
un des bénévoles, blessé par la police lors d’une manif. Le but
de Vécu, c’est d’aider les personnes. On n’est pas là pour faire
du buzz.»
Gabin Formont raconte son histoire dans le petit appartement
situé dans les faubourgs d’Asnières (Hauts-de-Seine) qu’il partage avec sa copine, employée dans l’édition. Les murs du
salon-cuisine sont presque nus, des plantes pas en grande
forme se battent en duel. Dans la bibliothèque, il y a des
romans, comme Vernon Subutex
de Virginie Despentes, des guides de voyage sur la Thaïlande
1990 Naissance.
ou le Portugal, et des manuels de
2010 Diplômé
développement personnel. «Ça
d’un BTS négociation
t’apprend pas mal de choses sur
et relation client.
ta vie, comment gérer tes émo16 décembre 2018
tions. C’est pas facile à gérer les
Création de Vécu.
émotions.»
L’indigné allume cigarette sur cigarette et répète qu’il est très fatigué, à vif. La nuit dernière,
il s’est couché à 5 heures du matin, pour bosser sur sa création.
Hors de question d’arrêter pour le moment. Dans un mois, le
Creusois d’origine ne touchera plus le chômage. Il a une proposition de job dans un salon d’exposition. Il sera obligé d’accepter pour pouvoir payer son loyer si Vécu ne devient pas
viable financièrement. Il aimerait fonctionner sur un système
de dons: chacun donne ce qu’il veut, et les contenus restent
gratuits. Avant «tout ça», il a passé un BTS, a travaillé pour le
restaurateur Big Fernand. Il a tenté de lancer deux commerces, une table spécialisée dans l’omelette et un coffee-shop
vendant du cannabidiol, du cannabis allégé.
Pour Gabin Formont, la population qui se soulève va changer
la société. Des assemblées constituantes, éventuellement avec
des citoyens tirés au sort, vont être créées. Le peuple (si ça
existe vraiment) va prendre le pouvoir et l’intelligence collective va triompher. En ce moment, il se renseigne sur le RIC,
écarte d’un revers de main la possibilité que ça puisse remettre
en cause des libertés fondamentales. «C’est des conneries :
on essaie de décrédibiliser le RIC en disant qu’on va empêcher
les homosexuels de l’être et rétablir la peine de mort. Il y a des
gens pour mais ce n’est pas la majorité. La majorité en France
est intelligente et bienveillante.»
Le jeune homme jure qu’il n’a jamais voté, qu’il est apolitique.
Pourtant, on se dit qu’il devrait en faire lui-même. Il est doué:
il a la rhétorique habile et l’anaphore aisée. Il revient sur les
blessés, sur les difficultés sociales et intimes, rappelant que
cette colère part de loin. «Les gens n’ont plus de travail, sont
mal payés, sont mal soignés, les services publics se font défoncer.» Il continue: «On n’a plus de sens à donner à nos vies, c’est
le plus gros problème. On vit pour travailler, or le travail nous
dégoûte. On nous oblige à vendre des choses qui sont invendables, pas éthiques, amorales. On nous oblige à travailler toujours plus pour toujours moins. Quand vous donnez du sens
à la vie des gens, quand vous leur donnez quelque chose qui leur
donne envie de participer, de se lever le matin, de se sentir utile,
d’être dans une cohésion, vous leur changez la vie. Ce mouvement rassemble les plus belles personnes de ce pays.»
«Il faut venir de la merde pour le comprendre», jure-t-il. Lui
a eu une enfance «catastrophique». Sa mère, qu’il aimait plus
que tout, s’est suicidée. Son père, violent, est en prison pour
longtemps. Il a vécu dix ans en famille d’accueil avant de pouvoir retrouver ses frères et sœur. Il en parle avec des larmes
dans la voix. On comprend d’où vient cette colère, ce refus
de l’injustice, ce désir de sauver les autres. Quitte à se brûler
les ailes. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo CYRIL ZANNETTACCI. VU
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