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Libération - 15.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MARDI 15 JANVIER 2019
Le candidat Macron, le 13 janvier 2017 à Nœux-les -Mines (Pas-de-Calais). PHOTO FRANCK CRUSIAUX. REA
2,00 € Première édition. No 11702
www.liberation.fr
BONJOUR,
C’EST POUR UN
DÉBAT
Pris dans la tourmente des gilets
jaunes, Emmanuel Macron tente
avec son «grand débat national», qui
débute ce mardi, de renouer avec les
fondamentaux de la campagne
d’En marche. Pas gagné. PAGES 2-5
TRIBUNE, PAGES 18-19
Brexit
May au bord
de la faute
d’accord
AFP
Chaque mardi, retrouvez un
supplément spécial de 4 pages avec
les meilleurs articles et éditoriaux
du «New York Times», en anglais.
Polémique
Yann Moix
répond à ses
détracteurs
ANALYSES ET REPORTAGE, PAGES 6-9
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Un grand débat
pour remettre
Macron
en marche
ANALYSE
La consultation voulue par l’Elysée en réponse au
mouvement de colère qui dure depuis deux mois
débute ce mardi. Le chef de l’Etat y voit l’occasion
de relancer son quinquennat et de renouer avec
l’esprit du mouvement qu’il a lancé en 2016.
Par
ALAIN AUFFRAY
Photo LAURENT CARRÉ
A
entendre les macronistes,
cela finirait presque par ressembler à une bonne nouvelle. Voulu par un président au
bord du gouffre, au point que sa capacité à gouverner semble compromise, le «grand débat national» serait une bénédiction. Non pas une
tentative désespérée pour gagner
du temps et calmer la colère mais
une formidable occasion de renouer
avec ce que les pionniers de la
campagne présidentielle appellent
«l’ADN d’En marche». «C’est une
chance», répète à qui veut l’entendre
Mounir Mahjoubi. Pour le très volontariste secrétaire d’Etat au Numérique, l’un des rares membres du
gouvernement à être allé à leur rencontre, «les gilets jaunes disent qu’ils
veulent participer à la transformation du pays».
Selon la formule de son cofondateur
Philippe Grangeon, le parti présidentiel serait né du «dépassement»
de la gauche et de la droite et, dixhuit mois après l’élection présidentielle, c’est au dépassement de leurs
désaccords que Macron invite les
Français. «Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la
démocratie. […] Et peut-être découvrirons-nous que nous pouvons tomber d’accord, majoritairement, audelà de nos préférences, plus souvent
qu’on ne le croit», écrit le chef de
l’Etat dans sa «lettre aux Français»
diffusée lundi, à la veille de son
premier déplacement consacré
au débat national.
NÉGLIGÉS
A Grand Bourgtheroulde, petite
commune de l’Eure, le Président
devrait dialoguer avec quelque
600 maires normands qui sont invités, selon l’Elysée, à «faire remonter
les préoccupations de leurs concitoyens». Le même exercice devrait
se répéter, d’ici à la mi-mars, dans
toutes les régions de France. Maître
d’œuvre de ces réunions, le ministre
chargé des Collectivités territoriales,
Sébastien Lecornu, devrait animer
les débats en duo avec la secrétaire
d’Etat Emmanuelle Wargon. Ces
deux animateurs ont vocation à mobiliser les corps intermédiaires dont
ils sont réputés proches (élus locaux
pour Lecornu, monde associatif
pour Wargon) et négligés depuis le
début du quinquennat. Pour Stanislas Guerini, nouveau patron du parti
majoritaire, le débat inaugure une
«deuxième phase du quinquennat»,
plus attentive au «besoin de cocons-
truction» quand la première était
dédiée à la mise en œuvre du programme présidentiel. Selon lui, les
militants de LREM ont vocation
à participer à cette consultation «en
tant que simples contributeurs». Aux
yeux de Guerini, cette nouvelle
phase ne remet pas en cause «l’ambition réformatrice» originelle.
S’ils prétendent que le macronisme
renoue à présent avec son essence,
les responsables de la majorité doivent se demander pourquoi il s’en
était si fortement éloigné. Pourquoi
la présidence jupitérienne a si vite
assumé – et même revendiqué –
l’exercice vertical du pouvoir? «On
avait fait campagne avec une envie
de transparence et d’horizontalité;
tout se passe comme si on avait cru
pouvoir s’en dispenser après la victoire, comme si nous avions un mandat pour cela», explique Mahjoubi,
ancien militant CFDT.
Ex-socialiste, le député LREM
Aurélien Taché confirme. «On a su
renouveler les pratiques dans la
conquête du pouvoir mais on a été
beaucoup moins ambitieux dans la
pratique du pouvoir», constate-t-il
tout en soulignant que la majorité
élue en 2017 aura tout de même eu
le mérite de «mettre en œuvre ses
engagements de campagne». Selon
Taché, le parti et le groupe LREM
n’ont «pas joué leur rôle» depuis 2017 : ils auraient «laissé à la
technocratie un espace qu’elle s’est
empressée d’occuper».
«GARAGISTE»
Pour le jeune député, marcheur de
la première heure, le mouvement
macroniste paie d’avoir négligé,
après la victoire, les acteurs de la
société civile plutôt en phase avec
le projet de transformation. «Nos
fichiers étaient pleins de gens
brillants qui étaient prêts à nous
accompagner», soupire le parlementaire. Taché se félicite que la
lettre de Macron «renoue avec la
“grande marche”» entreprise avant
la présidentielle pour recueillir les
avis et les doléances des Français
mais il se dit aussi attaché à des
«valeurs» qui lui paraissent potentiellement bousculées par certaines
questions, comme celle concernant
les éventuels «quotas» d’immigration sur lesquels les Français sont
invités à se prononcer.
L’un des proches du chef de l’Etat le
reconnaît crûment : Macron est
contraint de rompre avec l’exercice
«excessivement solitaire» du pouvoir
dans lequel il s’est installé. Au printemps 2017, son gouvernement et lui
avaient adopté «la méthode du garagiste»: «Tu me confies ta voiture, je
la répare, je te la remets en état de
marche.» Selon ce proche, le gouvernement a cru pouvoir fait pareil en
disant: «Nous réparons la France, ne
vous occupez de rien, on vous la remettra dans deux ans.»
C’est cette méthode qui primait encore mi-novembre, quand Edouard
Philippe n’a pas jugé utile de répondre à la main tendue du leader de
la CFDT, Laurent Berger, qui proposait de négocier un «pacte de la
conversion écologique» pour sortir de
la crise des gilets jaunes. Deux mois
plus tard, les macronistes considèrent que ce fut une grave erreur, leur
culture étant celle du contrat et de
la négociation. Ce qu’ils avaient
manifestement oublié. •
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Lors de la réunion publique
animée par Etienne
Chouard, le controversé
promoteur du référendum
d’initiative citoyenne,
à Nice, samedi.
le territoire concerné. Enfin, c’est à des
«conférences citoyennes» associant dans
chaque région des Français tirés au sort et des
représentants de «diverses parties prenantes»
qu’il reviendra de faire, à partir du 1er mars,
un premier bilan des propositions sorties
du débat.
L’EXÉCUTIF PREND LA MAIN
S’il assure que l’exercice ne sera pas détourné
à des fins politiques, le gouvernement s’engagera dans son organisation. Une mission interministérielle ad hoc sera créée pour «organiser
la logistique du grand débat», a annoncé Matignon lundi soir. Et deux membres de l’exécutif
sont désignés pour assurer son «animation»,
«en suivre l’évolution et organiser la mobilisation de tous»: le ministre chargé des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, et la secrétaire d’Etat Emmanuelle Wargon, rattachée au
ministère de la Transition écologique.
Charge au premier, fort de ses réseaux locaux,
d’inciter des élus parfois circonspects à se
saisir du débat. L’ex-LR, ancien président du
conseil départemental de l’Eure, recevra jeudi
une trentaine d’édiles prêts à ouvrir le débat
dans leurs communes dès ce week-end. Dans
les prochains jours, il adressera aussi une
lettre aux maires pour les encourager à en
faire autant, ou à faciliter la tâche des volontaires locaux.
Une tâche similaire est confiée à Emmanuelle
Wargon vis-à-vis «de la société civile», explique son entourage. L’ex-directrice des affaires
publiques de Danone, entrée au gouvernement en octobre, va elle aussi prendre la
plume pour «inciter les autres ministres et les
associations à activer leurs réseaux».
L’exécutif trouve des pilotes
mais cherche des garants
Matignon a détaillé lundi
les modalités du grand débat.
Deux ministres sont
chargés de l’animer et cinq
personnalités devront en
garantir l’indépendance.
Les acteurs locaux, invités
à s’impliquer, auront un kit
à disposition pour cadrer
les discussions.
L
e rideau se lève ce mardi sur le «grand
débat national» voulu par Emmanuel
Macron pour tenter de reprendre la
main face à la crise des gilets jaunes. Mais
l’exécutif n’aura achevé qu’à la dernière
minute d’en disposer le décor. Très disert
dans sa «lettre aux Français» sur les sujets
offerts à la réflexion des citoyens, le chef de
l’Etat était resté presque muet sur la méthodologie de l’exercice. C’est un communiqué
d’Edouard Philippe, le Premier ministre, qui
a précisé, lundi dans la soirée, les points encore en suspens. Donnant au gouvernement
la main sur l’animation du débat. Et faisant
de cinq personnalités «indépendantes» (mais
pas encore désignées) les «garants» de son
impartialité.
UN «KIT» POUR LES ANIMATEURS
Les lieux et horaires des débats locaux seront
répertoriés sur le site Granddebat.fr. Les
propositions des citoyens pourront être recueillies dans ces réunions publiques, mais
aussi en ligne, par voie postale ou auprès de
«stands de proximité installés dans des lieux
du quotidien». Si le gouvernement compte sur
une implication particulière des maires, tout
acteur local – élu, syndicat, association ou
simple citoyen– pourra organiser et animer
un débat. Pour soutenir ces bonnes volontés,
l’exécutif mettra à leur disposition des «kits
méthodologiques» proposant des conseils
pratiques sur la tenue d’une réunion, des
fiches sur les quatre principaux thèmes du
débat ainsi que des données statistiques sur
CINQ PERSONNALITÉS
ET UN COMITÉ DE SUIVI
Comment garantir l’impartialité d’un débat
dont doutent déjà les gilets jaunes et une
partie de l’opinion ? La question occupait
l’exécutif depuis le retrait de la présidente
de la Commission nationale du débat public,
Chantal Jouanno (lire page 4). La charge
reviendra à deux organes, a annoncé Matignon: un comité de suivi associant «toutes les
formations représentées» au Parlement, qui
veillera au «respect du principe de pluralisme»
dans la discussion ; et un collège de cinq
«garants», personnalités «indépendantes et
reconnues pour leur engagement au service
de l’intérêt général»…
Ces garants s’assureront de la «transparence
et de l’impartialité» du débat. Deux d’entre
eux seront désignés par le gouvernement et
trois respectivement par le président du Sénat, le président de l’Assemblée nationale et
le président du Conseil économique, social et
environnemental (Cese). Les quatre hommes
ont déjeuné ensemble à l’Elysée lundi.
Le nom des garants ne sera dévoilé que
vendredi, a précisé Matignon, refusant de
commenter les rumeurs sur leur identité.
Le nom de l’ancien président de la Poste,
Jean-Paul Bailly, était souvent évoqué ces
derniers jours. Mais tout pari s’annonce
risqué. Signe d’une confusion à laquelle
n’échappent même pas certains membres de
l’exécutif: le ministre de la Transition écologique, François de Rugy, a évoqué dans la
journée de lundi le nom de Nicole Notat,
ancienne secrétaire générale de la CFDT, mais
s’est vu rapidement démenti.
DOMINIQUE ALBERTINI
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Le testament
sans concession de
Chantal Jouanno
E
lle a renoncé à organiser le grand
débat, mais pas à remettre en
cause la méthode gouvernementale. Dans un rapport publié lundi, la présidente de la Commission nationale du
débat public (CNDP), Chantal Jouanno,
renouvelle ses avertissements sur un possible manque d’impartialité de la part de
l’exécutif. «Nous déconseillons fortement
de préciser publiquement avant le débat
les “lignes rouges”, c’est-à-dire les propositions que le gouvernement refusera quoi
qu’il advienne de prendre en compte»,
prévient la CNDP alors que l’exécutif a
d’ores et déjà exclu de revenir sur ses
principales réformes.
Le rapport intervient à la veille de
l’ouverture officielle du grand débat par
Emmanuel Macron. Et six jours après
que Jouanno a renoncé à l’organiser, officiellement à cause de la polémique sur
son salaire de 14 666 euros brut mensuels. Missionnée mi-décembre, l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy s’était rapidement inquiétée de voir l’exercice trop
étroitement cadré par l’exécutif. «Il est
primordial de ne jamais laisser entendre
que le gouvernement pilote directement
ou indirectement la méthode du débat»,
prévenait-elle dès le 18 décembre dans
un courrier adressé à Matignon.
«Signal de fermeture»
Un souci sur lequel revient largement le
rapport rendu public lundi. Si l’exécutif
«a légitimement identifié les quatre grandes thématiques» du débat (fiscalité, organisation de l’Etat, transition énergétique et citoyenneté), celles-ci ne sauraient
«être exclusives des autres sujets spontanément évoqués par nos concitoyens»,
prévient Jouanno. Déplorant que le gouvernement ait «souhaité afficher […] ce
qu’il qualifie comme ses “lignes rouges”,
c’est-à-dire les décisions sur lesquelles il
ne reviendra pas: par son expérience du
débat public, la CNDP a déconseillé ce positionnement qui est systématiquement
assimilé à un signal de fermeture, quel
qu’en soit le bien-fondé».
Selon la Commission nationale du débat
public, «afficher une telle position avant
l’ouverture du grand débat national en videra les salles ou en radicalisera plus encore les oppositions. Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un
projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec».
L’exécutif a admis que le débat, qui se
prolongera jusqu’à la mi-mars, dépasserait les quatre thématiques «officielles».
Avant l’envoi de la «Lettre aux Français»
d’Emmanuel Macron, dimanche soir, le
gouvernement a décrété irrévocables un
certain nombre de réformes: les grands
acquis sociétaux (tels que l’interruption
volontaire de grossesse, le mariage homosexuel ou l’abolition de la peine de
mort) mais aussi les principales réformes
socio-économiques du quinquennat
Macron (comme la suppression de l’ISF).
Climat d’improvisation
Jouanno a enfoncé le clou lundi avant la
publication du rapport de la CNDP. «Dès
lors que le gouvernement a décidé de reprendre le pilotage du grand débat national, la CNDP, qui est une autorité neutre
et indépendante, n’y a plus sa place», a-telle écrit sur Twitter, après que l’exécutif
a confié à deux ministres, Sébastien Lecornu (en charge des Collectivités territoriales) et Emmanuelle Wargon (secrétaire
d’Etat à la Transition écologique), l’animation du débat. Dans son rapport, la
CNDP se lave les mains de plusieurs sujets
dont elle a d’abord eu la charge, comme
les «kits méthodologiques» à destination
des futurs animateurs du débat sur le terrain: «Dans la mesure où le gouvernement
a souhaité le modifier et le valider, il ne
peut plus être sous logo CNDP.»
L’épisode achève de ruiner les relations
entre Chantal Jouanno et un gouvernement où, selon un ministre, «personne
n’a compris sa décision de nous planter
à quelques jours de l’ouverture du débat».
Si la présidente de la CNDP est protégée
par l’irrévocabilité de sa fonction, l’exécutif se cache à peine de souhaiter sa
prompte démission. «Et le plus tôt sera
le mieux !» tranche un parlementaire.
Lundi, plusieurs sources gouvernementales faisaient d’ailleurs savoir tout le
mal qu’elles pensaient du travail accompli par la CNDP avant le retrait de sa présidente. «La plateforme numérique du
grand débat n’était pas satisfaisante, il
a fallu la retoucher largement», indique
un conseiller ministériel.
Jouanno pourra, pour sa défense, évoquer le climat d’improvisation autour
d’un grand débat annoncé le 10 décembre par Macron et ouvert un mois plus
tard. «L’urgence de la mise en œuvre dans
la période de fin d’année n’a pas facilité les
échanges et arbitrages», note pudiquement la CNDP dans son rapport, précisant que «quatre mois sont généralement
nécessaires pour organiser un débat public sur un projet» de plus petite ampleur.
DOMINIQUE ALBERTINI
Photo CYRIL ZANNETTACCI. VU
DIVORCE JAUNE ?
Priscilla Ludosky a pris lundi ouvertement ses distances avec Eric Drouet.
C’est l’utilisation du nom «La France en colère» sur Facebook et
l’organisation de manifestations non déclarées qui diviseraient les deux
porte-voix des gilets jaunes. Samedi, ils avaient appelé à des manifestations
différentes : Bourges pour Ludosky et Paris pour Drouet.
Associations, maires,
syndicat: alors ce débat,
vous y allez?
«Libération» a interrogé
six acteurs de la société civile,
censée être en première ligne
pendant les deux mois de
la consultation.
M
aires, associations, syndicats… autant
de forces vives à défaut d’être des «premiers de cordée» qu’Emmanuel Macron espère voir participer au grand débat qui
s’ouvre ce mardi. De leur volonté de jouer le jeu
dépend pour bonne part le succès de la consultation voulue par le chef de l’Etat pour tenter de
sortir par le haut de la crise des gilets jaunes. Si
certains acteurs ont décidé de monter dans le
train, d’autres vont rester à quai, méfiants ou déçus d’avance. Libération a donné la parole à
six représentants de ces corps intermédiaires si
maltraités depuis le début du quinquennat, avec
une question : «Alors ce débat, vous y allez ?»
Jean-Yves Mano
Président de la CLCV, association de défense des consommateurs et usagers
«Nos adhérents ne sont pas dans les gilets jaunes
mais nous leur avons demandé dès décembre,
dans une lettre, de s’engager dans ce grand débat
s’il avait lieu. Comptez sur nous pour poser la
question du pouvoir d’achat. Le gouvernement ne
peut se contenter des 10 milliards d’euros votés fin 2018. Il
doit aller plus loin, offrir des
réponses, notamment pour
résoudre les problèmes de logement. Nous avons aussi des
propositions à formuler sur la
réforme fiscale. La CLCV a été
en pointe sur la taxe carbone en expliquant très
tôt que ces hausses de taxe sur les carburants
n’étaient pas supportables pour un grand nombre
de Français et qu’elles avaient été mal expliquées.
Enfin, sur la partie «expression citoyenne», il faut
A. FACELLY
Précipitation, manque
d’indépendance, sujets
écartés… La présidente de
la Commission nationale du
débat public, qui s’est retirée
du «pilotage», critique
dans un rapport la méthode
de l’exécutif.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Chantal Jouanno,
lundi à Paris.
tion pour des réunions. Il appartiendra à chaque
élu de décider s’il participe ou non au débat. Pour
ma part, je n’en ai pas une envie folle.»
Jean-François Julliard
Directeur général de Greenpeace France
AFP
«Ce qui nous inquiète, au-delà de ce grand débat,
c’est la place de l’écologie depuis qu’Emmanuel
Macron a été élu. L’exécutif manque d’ambition,
ce qui nous a amenés à annoncer fin 2018 vouloir
déposer un recours juridique contre l’Etat, avec
trois autres ONG, pour dénoncer son inaction climatique. Malgré les 2 millions de personnes qui
ont soutenu l’idée de ce recours, nous n’avons eu
aucune réponse, aucune réaction, de la part du
Premier ministre ou du Président. Donc nous
n’imaginons pas que ce grand débat change le
fond des choses en matière de
transition écologique, quelle
que soit sa forme. Et la manière dont il est organisé…
Des débats de ce type, il y en
a déjà eu: le Grenelle de l’environnement sous Sarkozy,
les conférences environnementales sous Hollande, les Etats généraux de
l’alimentation sous Macron… Nous, les ONG, proposons des solutions concrètes depuis des années.
Elles sont connues. Pourquoi un énième débat?»
Vanik Berberian
Président de l’Association
des maires ruraux
DR
«Les intentions des maires ruraux sont variables.
Certains vont organiser des débats, d’autres les
faciliteront, d’autres ne feront rien. Chacun procède comme il l’entend. Ayant proposé dans ma
commune un cahier de doléances, je n’organiserai pas de débat, mais si un habitant me le demande, je mettrai une salle à disposition. Mes collègues attendent d’en savoir plus, mais
l’organisation n’est pas vraiment un problème:
nous avons l’habitude de prévoir des manifestations et d’informer la population, notamment par
la presse locale. Certains maires craignent d’être associés
à un éventuel échec du débat
ou refusent d’être considérés
comme des “passeurs de
plats”. Compte tenu de la gravité de la situation, c’est dommage de se réfugier derrière
de vieux réflexes. Personnellement, je ne fais pas
de procès d’intention. Je trouve important que
le débat ait lieu et que les maires jouent le jeu. La
pire des choses serait de ne rien faire.»
vernement donne des signes de sa capacité à entendre les propositions qu’on porte depuis des
mois. Ça n’empêche pas les désaccords, mais le
dialogue social est le lieu du constat et de l’analyse de ces désaccords pour pouvoir les dépasser.»
Mylène Jacquot
Secrétaire générale
de la CFDT Fonction publique
«Nous n’avons pas vocation à être organisateurs
d’un débat voulu par le président de la République sans avoir jamais été associés à sa préparation. Une très large majorité de maires et de présidents d’intercommunalité ont le sentiment que
ce grand débat est une manœuvre de diversion
du gouvernement pour gagner du temps. Dans
les réunions auxquelles j’ai pu participer ces dernières semaines, le terme “enfumage” revient
très fréquemment. Ce n’est pas la lettre du Président qui va modifier ce sentiment : à la lire, on
peut débattre de tout sauf du pouvoir d’achat ou
des réformes déjà conduites.
Il m’a pourtant semblé que
les manifestations des gilets
jaunes avaient pour objet de
critiquer ce qui a été fait… Si
les maires ne veulent pas engager leur responsabilité
dans un débat sur lequel ils
n’ont aucune maîtrise, ils ne veulent pas non plus
l’empêcher. Si on leur en fait la demande, une
majorité est prête à mettre des salles à disposiAFP
AFP
André Laignel
Vice-président PS de l’Association
des maires de France
Christophe Deltombe
Président de la Cimade, le Comité
intermouvements auprès des évacués
«En tant que citoyens, nous participerons au débat, mais en tant qu’association, nous verrons s’il
est fait appel aux corps intermédiaires. Le mouvement [des gilets jaunes] est un mouvement de
gens qui ressentent des inégalités. Mettre dans
le débat la question migratoire, c’est mettre face
à des frustrations un thème
qui est classiquement un
exutoire aux crises. Attention
au grand défouloir. La lettre
du Président, je l’interprète
comme une volonté que le
Parlement propose des dispositifs pour améliorer l’intégration, ce qui est une bonne chose. D’autres l’interprètent comme une demande de quotas. Les
réfugiés mis à part, il reste les familles, les travailleurs et les étudiants. Est-ce qu’on va quantifier les dispositifs qui tiennent à la vie familiale?
Ça serait contraire aux dispositions européennes.
Quant aux travailleurs, les entreprises y font appel parce qu’elles en ont besoin, et les échanges
universitaires participent au rayonnement de la
France. Mettre des quotas pour des raisons politiques, voire idéologiques, serait idiot.»
Recueilli par LE SERVICE FRANCE
AFP
tirer le bilan de ce qui existe déjà, de ce qui est utilisé et de ce qui fonctionne… ou pas. Car il y a des
contradictions entre le désir affiché de nombreuses personnes de vouloir prendre la parole et,
quand ils peuvent le faire –à travers les conseils
de quartiers, les élections de représentants de locataires ou les référendums locaux par exemple–
le peu de monde qui participe.»
«Tous les sujets ne relèvent pas du grand débat.
Pour nous, quand on parle de fonction publique,
on pense aux travailleurs, à la
branche. Il faut faire attention à ne pas faire de confusion avec des discussions sur
les politiques publiques qui
dépassent les seuls agents
publics. A titre personnel,
vous n’avez pas forcément
envie que tout le monde vienne mettre son grain
de sel dans la relation avec votre employeur. C’est
une nuance qui est prise en compte dans le grand
débat, donc c’est plutôt positif pour nous. Pour
le reste, on est sur la même ligne que notre confédération: on y participera, même s’il reste quelques questions autour du cadrage. Il appartient
à chacun de saisir l’opportunité. L’apaisement ne
se décrète pas, ça se construit. Ce qu’on attend
plus particulièrement pour nous, c’est que le gou-
u 5
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ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Précaution
Oui, l’improvisation qui
prévaut en ce jour de lancement officiel du grand
débat laisse craindre le
pire. Oui, l’amateurisme
du pouvoir autour de la désignation des personnalités censées organiser la
consultation, et rassurer
sur son indépendance, est
inquiétant. Oui, on peut
être sceptique sur la sincérité d’un Macron qui se
tourne aujourd’hui vers
des corps intermédiaires
qu’il a méprisés depuis dixhuit mois. Bien sûr, la crise
sociale et politique qui secoue le pays vient sanctionner les erreurs commises depuis le début du
quinquennat : les dérives
jupitériennes sur la forme ;
le président des riches sur
le fond. Bien sûr, il se joue
en cet hiver 2019 une bataille politique entre la
majorité et les oppositions,
l’une comme les autres
abordant le débat avec un
sac à dos bourré d’arrièrepensées. Cela s’appelle la
politique. Tout cela est vrai
et autorise à prendre ce
grand débat avec précaution. Pour autant, la défiance politique qui s’exprime sur les ronds-points
depuis des semaines n’a
pas pris racine en mai 2017.
Cette rupture, progressive
mais désormais profonde,
était même le levier principal du succès d’Emmanuel
Macron. Il l’a oublié sitôt
rentré à l’Elysée. Il en paie
aujourd’hui le prix. Tant
pis pour lui. Comment se
résoudre en revanche à
voir la santé de notre vie
démocratique se détériorer
année après année, comme
l’a démontré une récente
étude du Cevipof ? Le
grand débat a le mérite de
mettre cette question sur
la table. Proportionnelle,
vote blanc, nombre de
parlementaires, démocratie participative, utilisation
du référendum, nouvelle
étape dans la décentralisation… Il y a urgence à
modifier nos équilibres
institutionnels si l’on veut
réconcilier les Français
avec la politique et éviter
la sanction populiste. Un
enjeu qui dépasse les intérêts partisans et suppose,
sans naïveté, de donner
sa chance au débat
qui s’ouvre. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Mardi 15 Janvier 2019
BREXIT
«Presque
trois ans
qu’on parle et
rien n’avance»
A Ramsgate, dans le sud-est de l’Angleterre,
la sortie de l’UE divise toujours. Tandis
que certains s’agacent, d’autres rêvent
de l’ouverture d’une liaison maritime
avec le continent pour redynamiser la ville.
REPORTAGE
Par
SONIA DELESALLE-STOLPER
Envoyée spéciale à Ramsgate (Kent)
Photos IMMO KLINK
L
e regard de Trevor s’évade, loin, très
loin, plus d’un siècle et demi en arrière.
Il vogue vers un passé où la jeune princesse Victoria se baladait en crinoline le long
des quais, où l’on traversait les mers en paquebot, où le soleil ne se couchait jamais sur
l’Empire britannique et où, affirme-t-il, «tout
allait bien». «Pensez-y ! On pourrait rouvrir
l’aéroport, relancer les ferrys, attirer les
grands voiliers dans le port», insiste-t-il.
«Mais vous réalisez l’idiotie de ce que vous
dites ? le coupe Michael Child. Vous réalisez
qu’au bout de la piste de l’aéroport, il y a une
zone de conservation naturelle ? Vous avez
entendu parler de l’environnement? Vous comprenez que les vents vont ramener sur le port
tous les gaz?» L’atmosphère est électrique et
les regards des autres clients installés pour
déjeuner dans la majestueuse salle du Pavillon royal, un ancien casino en bord de mer
transformé en pub, s’allument. Ça sent la bagarre entre le maire de Ramsgate, Trevor
Shonk, et le libraire Michael Child! Ce dernier
ne s’arrête plus : «Moi ? Voter Brexit ? Je suis
commerçant, je ne suis pas fou, je n’ai pas voté
Le maire de Ramsgate, Trevor Shonk (Ukip avant de devenir indépendant), mercredi dernier.
pour provoquer ma faillite! De toute façon, on bre des communes. Encore en vain. Il est
aurait dû abaisser l’âge du vote à 16 ans et l’in- arrivé deuxième après Craig Mackinlay, le
terdire aux plus de 70 ans. Parce que, dans candidat du Parti conservateur. L’eurodéputé
vingt ans, vous et moi, nous serons morts et les avait choisi cette circonscription parce que
jeunes diront: “Super, vous êtes morts, main- sa voix y avait porté pour le référendum
tenant que vous nous avez bien plantés.”» C’en du 23 juin 2016. Dans le district, le «leave»
est trop pour le maire qui coupe court et l’avait emporté avec 64 % des voix.
s’éclipse. Le duel sera pour une
Le long de la rue ventée, Colin et Margaret
autre fois. Mais l’escarmouHitch, 75 et 71 ans, se pressent vers
che illustre bien les divile port. Ils se désolent. «On en a
sions qui règnent à Ramsmarre du Brexit, vraiment
Mer
du Nord
gate, ville portuaire au
marre, presque trois ans
ÉCOSSE
nord de Douvres, et dans
qu’on en parle et rien
Glasgow
Océan
IRL.
le reste du pays. Deux ans
n’avance.» Pour le couple,
Atlantique DU N.
Belfast
et sept mois après le réféqui a voté «remain», la
IRLANDE
ROYAUME-UNI
rendum, le Brexit hérisse
seule solution pour «sortir
ANGLETERRE
plus que jamais.
de ce casse-tête est peutPAYS
DE GALLES Ramsgate
être un second référenCardiff
«On en a marre»
dum». «On se souvient bien
Londres
Trevor Shonk est un ancien
des années 60, avant qu’on reManche
membre du parti europhobe
joigne la Communauté écono100 km
Ukip. Il siège désormais au conseil
mique européenne [CEE, ndlr], la
municipal comme indépendant. Il se
situation au Royaume-Uni n’était pas
souvient avec fierté avoir fait campagne bien fameuse alors», rappelle Colin.
auprès de l’ancien chef du parti, Nigel Farage, Depuis la gare, en descendant vers le port, les
pour le référendum sur le Brexit en 2016 et traces du passé glorieux de Ramsgate sont
pour les élections anticipées de 2017. C’est ici, partout, comme dans le majestueux bâtiment
dans la circonscription de South Thanet, que, de l’école de Chatham House, fondée en 1797
deux ans plus tôt, Farage a tenté, pour la sep- et où Edward Heath étudia. L’ex-Premier
tième fois, de se faire élire député à la Cham- ministre conservateur (de 1970 Suite page 8
M
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u 7
Margaret and Colin Hitch, habitants de Ramsgate, souhaitent rester dans l’Union européenne.
Pour May, c’est juste une question de survie
Pratiquement assurée
de perdre son vote au
Parlement ce mardi,
la Première ministre
a agité le spectre
d’un démantèlement
du Royaume-Uni.
E
lle est arrivée sans illusions.
En se présentant lundi aprèsmidi devant les députés de la
Chambre des communes, Theresa
May savait qu’à moins d’un miracle,
elle avait déjà perdu le vote de ce
mardi soir. Elle a même essuyé dans
la journée une nouvelle démission
de son gouvernement, celle du député Gareth Johnson, justement
chargé de la discipline de vote du
parti. Mais sur la planète May, on
est arrivé à un point où plus personne n’effectue le décompte des
démissions. Pour la Première ministre britannique, l’enjeu était de
réduire au maximum l’ampleur
de la défaite. Si l’accord de retrait
de l’Union européenne est rejeté
par une marge raisonnable de voix,
elle pourra éviter un vote de défiance contre son gouvernement et
le risque d’élections générales. Et
espérer proposer un second vote au
Parlement, peut-être dès la semaine
prochaine, après un petit tour pour
discuter à Bruxelles (lire page suivante).
Humeur. Alors May a sorti le
grand jeu, a fait appel au cœur, à la
structure même du royaume. Pour
la première fois, elle a évoqué les
risques, en cas de sortie de l’UE
sans accord, d’une indépendance
de l’Ecosse et d’une réunification de
l’île d’Irlande. En gros de la fin du
Royaume-Uni et du démantèlement du pays. «C’est sûrement le risque le plus grand que représente une
sortie sans deal !» a-t-elle assené
avec emphase. Elle a ensuite détaillé une nouvelle fois le deal, souligné un échange de lettres avec le
président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, publiée lundi pour apporter de nouvelles assurances sur le backstop
nord-irlandais («filet de sécurité»
destiné à éviter une fermeture de la
frontière avec l’Eire). Si jamais une
frontière physique était à nouveau
imposée, ce ne serait que «pour la
période la plus courte possible». Elle
a aussi réitéré son «absolue conviction» que la signature d’un accord
de libre-échange serait possible
d’ici la fin 2020.
Rien de tout cela n’était nouveau et
rien ne risquait de modifier radicalement l’humeur de la Chambre des
communes. Le chef du Labour, Jeremy Corbyn, a d’ailleurs balayé la
déclaration en reprochant à May de
n’avoir jamais travaillé avec l’ensemble du Parlement au cours des
trente derniers mois. «Il est temps de
convoquer des élections, il est temps
de changer de gouvernement», a-t-il
lancé. Pour lui, seules des élections
pourront résoudre la question du
Brexit. Comment? Il n’a pas donné
la réponse.
Pire. Les livres d’histoire ont bon
dos, convoqués par les politiques
dès qu’il s’agit de souligner la solennité du moment. May n’y a pas
coupé. Elle a conclu sa brève déclaration par une sérieuse mise en
Theresa May
a sorti le grand
jeu, a fait appel
au cœur, à la
structure même
du royaume.
garde aux députés. «Lorsque les livres d’histoire seront écrits, les gens
examineront la décision qui sera
prise par cette Chambre demain et
se demanderont si nous avons honoré le vote du pays de quitter
l’Union européenne, si nous avons
préservé notre économie, notre sécurité et notre Union. Ou si nous avons
méprisé la volonté du peuple britannique», a-t-elle déclaré. Elle a enjoint les députés de «jeter un regard
neuf» sur l’Accord de retrait de l’UE.
«Non, il n’est pas parfait et oui, il
s’agit d’un compromis», a-t-elle répété pour la énième fois, mais cet
accord est meilleur que la perspective «d’une sortie sans accord». Un
peu plus tôt dans la journée, elle
avait même mis en garde contre une
alternative encore pire, au moins
pour certains des députés conservateurs: le risque de l’annulation pure
et simple du Brexit.
S.D.-S. (à Londres)
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8 u
MONDE
à 1974) fut l’artisan de
l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, en 1973.
Juste en face de l’école, la majestueuse Townley House, toute blanche et décorée de colonnes et statues dénudées, est le témoin du
passé de Ramsgate, quand, au XIXe siècle, la
ville était une station balnéaire très prisée.
Aujourd’hui, l’imposante bâtisse attend d’être
transformée en appartements pendant que
ses murs s’écaillent et que ses statues affichent une mine un peu triste.
La lumière qui baigne la marina rappelle que
toute cette côte du sud-est de l’Angleterre a
toujours attiré les artistes. En 1876, Vincent
Van Gogh a vécu quelques mois à Ramsgate,
alors que William Turner a étudié et passé une
bonne partie de sa vie dans la ville voisine et
rivale de Margate, à 8 kilomètres de là. Douvres est à 32 kilomètres. Vers l’ouest, au-delà
du bateau-grue ancré dans le port pour soulever les ailes des éoliennes du champ offshore,
on distingue bien les fameuses falaises blanches. Au fil des années, Ramsgate s’est assoupi, transformé en une de ces innombrables
villes qui bordent les côtes anglaises où, sur
des High Street qui se ressemblent toutes, les
greasy spoons, ces cafés où tout ce que l’on sert
est frit, bataillent avec les restaurants indiens
ou chinois pas chers et les magasins où tout
est vendu à «one pound». La population (environ 40000 personnes) compte une grande
proportion de retraités et le taux de chômage
se situe un peu au-dessus de la moyenne nationale. Depuis 2013, la marina n’accueille
plus aucun ferry. L’aéroport voisin de Manston a fermé un an plus tard.
Longtemps, Ramsgate est resté à la traîne derrière la coquette ville universitaire de Canterbury à 25 kilomètres de là, l’accès au continent qu’est devenu Douvres, et la plus
dynamique Margate, où un musée d’art contemporain et un grand parc d’attractions ont
ouvert et où de nombreux artistes, fatigués du
rythme et des prix londoniens, se sont installés. Tracey Emin y a récemment ouvert son
studio. Pourtant, de plus en plus d’artistes déménagent aussi à Ramsgate, où les prix sont
plus raisonnables qu’à Margate.
Suite de la page 6
Silencieux
Depuis début janvier, la petite ville est au centre de tous les regards. Le ministre britannique des Transports, Chris Grayling, a annoncé avoir octroyé à une compagnie de ferry,
Seaborne Freight, un contrat de 13,8 millions
de livres (15,5 millions d’euros) pour relancer
l’exploitation d’une liaison maritime entre
Ramsgate, deuxième port le plus proche du
continent après Douvres, et Ostende en Belgique. L’idée est de pouvoir contourner un
éventuel engorgement de Douvres en cas de
Brexit sans accord. Seuls petits détails embêtants: la société Seaborne Freight ne possède
aucun bateau et, de fait, n’a jamais opéré
aucune liaison ferry quelle qu’elle soit. Qui
plus est, le port de Ramsgate n’est plus adapté
pour accueillir les ferrys actuels.
Il y a quelques jours, un dragueur est apparu
dans le port. «Il a creusé une journée, pour les
photographes je pense, rigole Ken Bowman,
52 ans. Depuis, il est amarré et ne bouge plus.
C’était juste pour dire: regardez, on est prêts!»
Prêts à quoi ? «Justement, on n’en sait rien,
personne n’a la moindre idée de ce qui nous
attend», se désole Ken, qui vend des pièces
détachées pour navires. Il ricane: «C’est drôle,
ceux qui ont voté pour le Brexit sont soudain
devenus bien silencieux, ils ne disent plus
grand-chose. On leur a vendu un mensonge
mais le problème, c’est que pour un Britannique, dire qu’il a eu tort, c’est difficile, alors face
au bordel actuel, ils se taisent.» A côté, son
cocker noir Daphne dans les bras, Dominic
Grant, 69 ans, le regarde, stupéfait. «Tu as voté
“remain” ?» «Mais évidemment ! Je passe la
moitié de mon temps en Allemagne et en
Libération Mardi 15 Janvier 2019
«Les “brexiters” sont
devenus bien silencieux.
On leur a vendu
un mensonge, mais le
problème, c’est que pour
un Britannique, dire qu’il
a eu tort, c’est difficile.»
Ken Bowman
habitant de Ramsgate
France pour le boulot!» lui répond son camarade. «Je n’avais jamais osé te le demander,
j’avais peur de ta réponse», murmure Dominic, l’air pensif. «Voilà l’effet du Brexit. On n’ose
pas en parler, on a peur de heurter, de se disputer», ajoute-t-il. Dominic Grant est un sculpteur sur bronze reconnu. Il travaille actuellement sur une statue en pied du roi George IV
pour célébrer les 200 ans du port, en 2021.
Dominic a une autre vie, sur scène. Dans les
années 70, il était le chanteur du groupe à succès Guys’n’Dolls avant de devenir la moitié du
duo Grant&Forsyth, avec sa femme Julie. Il
continue à se produire régulièrement, notamment aux Pays-Bas. Pour lui, le Brexit est «une
absurdité». «C’est ridicule ce qui se passe !
Personne ne sait rien, tout ce que l’on sait, c’est
que ça n’ira pas mieux.»
Accoudés contre la barrière en fer forgée qui
surplombe la marina, les deux hommes se
moquent aussi du «spectacle du début de semaine». Le 7 janvier, le ministère des Transports a organisé un test, «Operation Brock»,
pour évaluer la situation des camions de fret
débarquant à Douvres en cas de Brexit sans
accord. L’aéroport désaffecté de Manston a
été transformé en énorme parking pour une
journée, histoire d’estimer les capacités de
désengorgement des routes en cas de renforcement des contrôles douaniers sur les
camions. Le gouvernement avait fait appel
à 150 camions. Seuls 88, plus une benne à
ordures, se sont présentés. Chaque chauffeur
a été rémunéré 550 livres sterling (616 euros)
pour se garer sur la piste d’atterrissage, puis
rouler jusqu’au rond-point qui mène à la route
vers Douvres. Sachant qu’en moyenne,
10 000 camions passent chaque jour par le
port de Douvres, l’efficacité du test a été largement contestée.
A Ramsgate, le 9 janvier.
«C’est de la folie»
Attablés à une table du pub de la chaîne
Wetherspoon, dont le propriétaire est un fervent brexiter, Tracy Rampling, 60 ans, et Neil
Hulme, 45 ans, sirotent une pinte de bière.
C’est la pause déjeuner pour ces deux ouvriers
couvreurs et peintres en bâtiment. Le Brexit?
«Tout fout le camp, tout s’effondre, c’est du
grand n’importe quoi», s’exclame Tracy.
En 2016, il a voté «pour sortir, à cause de l’immigration». «Les Européens de l’Est ont pris
nos jobs», explique-t-il en souriant. «N’importe quoi, tu en as encore du boulot!» lui répond Nail, qui regrette amèrement de ne pas
avoir voté au référendum. «J’ai arrêté de voter
après avoir élu Blair en 1997. Il m’a tellement
déçu. Mais là, si c’était à refaire, j’irai voter
pour rester dans l’UE.»
Une averse est passée. Dans la lumière du
soleil couchant qui baigne le port endormi
de Ramsgate, les voiliers scintillent. Le
regard perdu, Nail poursuit: «Je pense qu’on
devrait rester ensemble, quand on voit la folie
du monde, quand on regarde le passé, les
guerres, c’est de la folie de se séparer.» Visiblement interloqué, Tracy fixe longuement
son compagnon. Ils n’avaient jamais parlé
du Brexit. «Tu crois Nail? Peut-être que tu as
raison, peut-être qu’on devrait rester. Je ne
sais pas, je ne sais plus.» •
Ken Bowman et Dominic Grant ont tous deux voté en faveur du «remain».
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Carnet
SOUVENIRS
Laurène
3 ans depuis ton départ 3 ans que tu es dans le cœur
de ta famille et de tes amis.
Aujourd’hui encore, tu nous
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Fondation créée à ta mémoire
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fondationlaurenepasquier.org
Au Wetherspoon Pub, Tracy Rampling (à gauche, en faveur du Brexit) et Neil Hulme (pour le maintien dans l’UE).
Et si les députés ne veulent
pas du compromis…
En cas de rejet du texte,
Theresa May dispose
encore de plusieurs
options. Décryptage.
A
moins de onze semaines de
la sortie de l’Union européenne, le 29 mars, l’issue,
la forme et même la réalité du Brexit
restent en suspens. Seule certitude,
les 650 députés britanniques voteront mardi sur l’Accord de retrait
de l’UE. En décembre, la Première
ministre avait décidé in extremis de
retarder le vote pour gagner le soutien de plus de députés. Il semble
peu probable qu’elle le repousse à
nouveau.
En cas d’adoption, l’Accord de retrait de l’UE sera converti en loi bri-
tannique. Il devra ensuite être ratifié par le parlement européen avant
le Brexit, le 29 mars. Immédiatement après s’ouvrira une période de
transition pour entamer les discussions sur un accord de libreéchange entre le Royaume-Uni
et l’UE. Cette solution, apparemment la plus simple, est aussi la plus
improbable. Tous les signaux prédisent à Theresa May une nette défaite au Parlement.
Or, si elle n’arrive pas à faire adopter
le texte, modifié ou pas, la route est
celle d’une sortie de l’UE sans accord. Ce qui signifie aussi sans période de transition. Le 29 mars, le
Royaume-Uni deviendrait un pays
tiers, sans filet de sécurité ou d’accord de libre-échange en place. Plu-
QUEL AVENIR POUR THERESA MAY ?
n Si son texte est rejeté par plus de 200 votes d’écart, la Première
ministre pourrait être poussée à la démission. Dans ce cas, un
autre membre du Parti conservateur pourrait la remplacer et
tenter de former un gouvernement. En cas d’échec, des élections
générales seraient probables.
n Si l’accord est rejeté par plus de 150 voix d’écart, la défaite
resterait d’une ampleur historique et Theresa May pourrait partir.
Mais elle pourrait aussi décider de s’accrocher et tenter de revenir
devant le Parlement avec un accord modifié à Bruxelles.
n Si l’accord est rejeté par moins de 100 voix : une telle défaite
aurait presque un air de victoire pour Theresa May, qui pourrait
retourner négocier avec Bruxelles quelques ajustements puis
revenir devant le Parlement pour un nouveau vote, à condition
que les négociateurs européens aient le feu vert des Vingt-Sept.
C’est loin d’être acquis, mais pas impossible. Côté européen, on
veut éviter un jeu d’allers-retours entre Bruxelles et Londres qui
viserait à obtenir un maximum de concessions pour le RoyaumeUni, sans garantie de validation au parlement britannique.
sieurs ministres ont d’ores et déjà
menacé de démissionner si May
choisissait cette option. Elle est
considérée comme la pire par une
forte majorité de parlementaires qui
ont menacé de prendre des mesures
pour bloquer cette éventualité. Que
se passera-t-il ensuite? Revue non
exhaustive des scénarios possibles
en cas de rejet.
Des élections générales. Pour
provoquer des élections, le gouvernement doit être défait par une motion de défiance. Le Labour a menacé à plusieurs reprises d’en
déposer une, y compris pour la fin
de cette semaine. Mais, à l’heure actuelle, les travaillistes ne disposent
pas d’un soutien suffisant parmi les
autres partis pour assurer le renversement du gouvernement. Si plusieurs dizaines de députés conservateurs sont en désaccord avec May,
ils ne sont pas prêts à voter une motion de défiance contre le gouvernement. Pour eux, l’éventualité d’une
arrivée de Corbyn au 10 Downing
Street tient de l’épouvantail absolu.
soutenir ce référendum. Pour le moment, il préfère des élections générales et ne garde le référendum que
comme une ultime option.
Une extension de l’article 50.
A savoir un report de la sortie
de l’UE. Pour cela, il faudrait que
May se rende à Bruxelles pour en
faire la demande et que les VingtSept l’acceptent à l’unanimité. Un
tel cas de figure serait nécessaire en
cas d’élections générales ou d’un
nouveau référendum. Les VingtSept pourraient sans doute accepter
une extension de quelques semaines de l’article 50, sachant qu’il faudrait alors négocier la participation
ou pas des Britanniques aux élections européennes de mai prochain.
Un abandon du Brexit. Le
Royaume-Uni peut, à tout moment
avant le 29 mars 2019, décider de retirer l’article 50 et donc d’annuler
le Brexit. Le référendum du
23 juin 2016 était après tout consultatif. Techniquement, cette option
est possible. Politiquement, hautement improbable.
Un second référendum. Cette
option, baptisée par ses partisans
«le Vote du peuple», a été une nouvelle fois rejetée lundi par May. Elle
considère qu’un nouveau référendum représenterait un déni du premier. Pourtant, la question est de
plus en plus souvent évoquée au
Parlement et remporte des adhérents dans tous les partis. La probabilité reste cependant mince, sauf
si le Labour de Corbyn décidait de
Une intervention de la reine
Elle sort de Buckingham Palace et
déclare: «Cela suffit!» Malheureusement pour les fans d’Elizabeth II, ce
scénario est le plus improbable de
tous. La reine n’a pas le pouvoir
d’intervenir dans le débat politique.
Officiellement, elle n’a d’ailleurs pas
d’avis sur le Brexit. C’est sans doute
la seule dans ce cas à travers le pays.
S.D.-S. (à Londres)
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10 u
MONDE
Libération Mardi 15 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Chronique «A l’heure arabe»
Le 7 janvier, une semaine avant la huitième
commémoration de la révolution de jasmin
du 14 janvier 2011, l’ex-président Ben Ali, 82 ans, est réapparu
pour la troisième fois seulement depuis sa fuite en Arabie Saoudite. Sur une photo prise à l’occasion du mariage de sa fille aînée,
Nesrine, avec le rappeur K2Rhym et postée sur le compte
Instagram de ce dernier. «Affaibli», «vieilli»: les commentaires
moqueurs des Tunisiens se multiplient sur Internet. PHOTO DR
«Les questions de politique
énergétique européenne doivent être décidées en Europe,
pas aux Etats-Unis», a commenté le ministre fédéral des
Affaires étrangères, Heiko
Maas (SPD). «Mister Grenell
est-il au courant que le temps
des hauts-commissaires en Allemagne est révolu ?» a écrit
sur Twitter le vice-président
du SPD, Ralf Stegner, faisant
référence à l’occupation de
l’Allemagne par les Alliés
après la Seconde Guerre mondiale. Mais en vérité, la classe
politique outre-Rhin est assez
divisée. «Le gouvernement
n’est pas uni sur le sujet. Par
exemple, le parti d’Angela Merkel, la CDU, n’est pas très favorable à Nord Stream 2, tout
en se sentant obligé de soutenir le projet; le SPD, lui, y est
bien plus sensible», commente Stefan Meister, expert
de la Russie et de l’Europe de
l’Est dans un think tank spécialisé dans l’étude des relations internationales.
Boulettes. En outre, les
Angela Merkel et Vladimir Poutine au G20 de Hambourg, en juillet 2017. PHOTO BERND VON JUTRCZENKA. POOL. REUTERS
Pipeline germano-russe:
Washington menace, Merkel s’efface
Les Etats-Unis
menacent
désormais
de «sanctions»
les entreprises
associées au projet
controversé
de gazoduc géant
entre l’Allemagne
et la Russie.
Outre-Rhin,
la classe politique
est divisée.
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
D
epuis l’arrivée de
Donald Trump au
pouvoir, les relations
germano-américaines se
sont sensiblement dégra-
dées. Voilà de quoi les dété- OMV en Autriche, Wintersriorer encore davantage: les hall et Uniper en Allemagne,
Etats-Unis, par l’entremise et Engie en France.
de son ambassadeur à Berlin, De manière générale, Nord
menacent désormais les en- Stream 2 suscite bien des hostreprises allemandes asso- tilités. Plusieurs pays d’Euciées au projet de gazoduc rope de l’Est y sont opposés,
Nord Stream 2
notamment la
de «sanctions» si
L’HISTOIRE Pologne. Mais
le projet se pourle plus virulent
DU JOUR
suit. Ce pipeline,
de ses contempdont la construction a déjà teurs s’appelle Donald
commencé, prévoit d’ache- Trump. Le président amériminer 55 milliards de mètres cain critique le projet depuis
cubes de gaz russe par an des mois. En juillet, lors du
vers l’Europe via la mer Balti- sommet de l’Otan à Bruxelles,
que –c’est plus du double de il accusait déjà, dans une halce qu’achemine déjà Nord lucinante diatribe, l’AllemaStream 1, inauguré en 2011. gne d’être «complètement
Nord Stream 2 devrait ainsi contrôlée par la Russie», utilirendre l’Europe particulière- sant même le terme de «priment dépendante de la sonnière». L’Allemagne, estiRussie d’un point de vue mait-il alors, «paie des
énergétique. Le projet asso- milliards de dollars à la Ruscie Gazprom à plusieurs en- sie pour ses approvisionnetreprises européennes: Shell, ments en énergie et nous de-
vons payer pour la protéger
contre la Russie. Comment
expliquer cela ? Ce n’est pas
juste». Depuis cet été, les
pressions se sont intensifiées.
«Danger». Désormais, l’ambassadeur des Etats-Unis à
Berlin, le sulfureux «Trump
boy» Richard Grenell, a pris
le relais. Dans une lettre de
deux pages datée du 3 janvier, le diplomate menace les
entreprises allemandes associées au projet. «Comme vous
le savez, les Etats-Unis s’opposent fortement à Nord
Stream 2», attaque-t-il, bille
en tête, avant de conclure :
«C’est pourquoi je demande,
au nom de mon gouvernement, que votre entreprise
prenne en considération le
danger que ce projet représente pour la sécurité énergétique européenne, ainsi que
les coûts en matière de réputation et les risques de sanctions qui pourraient y être associés.» Sanctions: le mot est
lâché. Et Grenell l’a répété
dans une interview ultérieure, donnée au quotidien
économique Handelsblatt.
Du reste, l’ambassadeur des
Etats-Unis n’est pas le seul
à critiquer le projet.
Il est très difficile pour l’Allemagne de promouvoir Nord
Stream 2 sans perdre la face
d’un point de vue diplomatique. Le gazoduc, en approvisionnant l’Europe via la mer
Baltique, contourne superbement son allié l’Ukraine, et
devrait donc priver ce pays de
précieux droits de transit
–lesquels représentent environ 3 % de son PIB. Ce qui,
naturellement, affaiblirait ce
dernier. Côté allemand, les
réactions sont contrastées.
écologistes y sont opposés
pour des raisons environnementales, Nord Stream 2 risquant de polluer sensiblement la mer Baltique lors des
travaux : des boulettes de
graisse toxiques ont déjà été
retrouvées en juin sur les côtes de la baie de Greifswald,
au bord de la Baltique. Bref,
le gouvernement marche sur
des œufs. «De manière générale, la chancellerie est particulièrement silencieuse ces
temps-ci sur les questions de
politique étrangère, estime
Stefan Meister. Merkel consacre toute son énergie à consolider l’avenir de la CDU, parti
dont elle vient d’abandonner
la présidence. Absorbée par
des questions nationales, la
chancelière n’est plus une personne-clé en matière de politique étrangère.»
En outre, cette affaire, qui devient de plus en plus sensible
politiquement, devrait éroder
encore davantage la confiance des Allemands envers
les Etats-Unis, déjà mise à
mal par les diatribes récurrentes de Trump. Résultat,
«un sentiment anti-américain
grandit de jour en jour en Allemagne. Et la Russie devient
de plus en plus populaire dans
l’opinion, commente l’expert.
Désormais, les Allemands
pensent même que la Chine
est un partenaire plus fiable
que les Etats-Unis». •
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u 11
Le Bangladesh cède quelques
centimes aux grévistes du prêt-àporter Des manifestations ont continué
lundi dans plusieurs usines de confection malgré l’annonce
d’une revalorisation des salaires. Les milliers d’employés qui
continuent la grève estiment la hausse de salaire trop minime,
réclament le paiement de leurs jours de grève et protestent
contre les violences policières, qui ont fait un mort et des
dizaines de blessés parmi les manifestants. PHOTO REUTERS
Explosions de gaz, la
Russie dans le brouillard
Gaz : la manne russe, sur la- Le 1er janvier, une fourgonquelle tient en grande partie nette occupée par trois indivil’économie de rente du pays, dus a explosé à un pâté de
qui détient 24% des réserves maisons de là. Encore une
mondiales de gaz naturel, histoire de gaz, ont affirmé les
est aussi mortifère pour ses autorités: le véhicule roulait
citoyens. Lundi à l’aube, une au méthane. Coïncidence fuexplosion de gaz dans un neste? Il n’en fallait pas plus
immeuble résidentiel de la pour que des rumeurs comville de Chakhty, dans le sud mencent à courir la ville endu pays, a fait un mort et deuillée, gonflées par les affirplusieurs blessés. Quatre ap- mations du site indépendant
partements ont été détruits, Znak.com: selon une source,
et plus de 140 personnes l’appartement qui aurait exévacuées.
plosé avait été loué quelques
Quinze jours auparavant jours plus tôt par des inconexactement, le 31 décembre, nus, alors que l’explosion de
à la même heure matinale la fourgonnette serait en réa(6 heures), c’est
lité une opéraLES MOTS
dans la ville de
tion antiterroMagnitogorsk,
riste. D’autant
SECOUENT
dans l’Oural,
que les autoriqu’une déflagration, causée tés, après avoir mollement
par une fuite de gaz, selon la démenti, se sont murées dans
version officielle, a provoqué le silence.
l’écroulement d’une partie Accident domestique ou atd’un immeuble de neuf éta- tentat terroriste? Complicité
ges. Trente-neuf corps ont ou négligence des autorités?
été tirés des décombres par Autant de questions qui ne
les secours, qui ont travaillé sont pas l’apanage des seuls
plusieurs jours dans un froid complotistes dans une Russie
féroce. Cinq personnes ont où l’opacité du pouvoir et la
été sauvées. Contrairement puissance tentaculaire des
à son habitude, et à la sur- services de sécurité ne laisprise générale, Vladimir Pou- sent qu’une seule certitude: la
tine est arrivé sur les lieux version officielle n’est que radès le premier jour, pour pro- rement la vraie. Même quand
mettre des compensations il s’agit d’un incident «banal».
aux victimes.
VERONIKA DORMAN
28,6
C’est, en millions, le
nombre de «likes» obtenus par une photo
d’œuf sur Instagram.
Dans une sorte de démonstration par l’absurde, le propriétaire du
compte «Eugene Egg»
avait décidé de battre
le record du monde
(18,3 millions) établi
début 2018 par la demi-sœur de Kim Kardashian, Kylie Jenner,
avec un faire-part de
naissance.
Cesare Battisti à l’aéroport de Rome Ciampino, lundi. PHOTO ALBERTO PIZZOLI. AFP
Battisti: l’Italie après
quatre décennies de cavale
Trente-sept ans et trois mois
après son évasion de la prison de Frosinone, Cesare
Battisti est rentré lundi en
Italie, où il doit purger une
peine de prison à perpétuité
pour faits de terrorisme :
deux assassinats et complicité dans deux autres homicides. Il arrivait directement
de Santa Cruz de la Sierra,
en Bolivie, où il se cachait
après avoir disparu, mi-décembre, du Brésil où il rési-
dait depuis 2004. Sourire
aux lèvres et sans menottes,
cette figure des «années de
plomb», 64 ans, a posé le
pied vers 11h40 lundi sur le
tarmac de l’aéroport romain
de Ciampino, sous les objectifs d’une centaine de photographes. Il a été immédiatement emmené vers la prison
de Rebibbia à Rome.
Moins de deux jours se sont
écoulés entre son arrestation et son retour en Italie, et
«Dévaster» l’économie turque,
la géopolitique selon Trump
Même le chef de la diplomatie américaine avoue son incapacité à expliquer les sorties de Donald Trump sur le
Moyen-Orient. «Il faudra
demander au Président», a
répondu, lundi à Riyad, le
secrétaire d’Etat Mike Pompeo à un journaliste qui l’interrogeait sur le sens de la
menace de «dévaster économiquement la Turquie»,
brandie par son patron dans
un tweet posté dimanche.
Après plusieurs semaines de
déclarations contradictoires sur le retrait des troupes américaines en Syrie,
Trump a semblé résumer sa
position dans un tweet en-
flammé : «[Nous] commençons enfin le retrait de Syrie
tout en frappant fort et de
toutes parts le peu qu’il reste
du califat de l’EI. Attaquerons de nouveau à partir
d’une base existante s’il se reforme. [Nous] dévasterons la
Turquie économiquement si
elle frappe les Kurdes. [Nous]
créerons une zone sécurisée
de 30 kilomètres… […] Dans
le même temps, nous ne voulons pas que les Kurdes provoquent la Turquie.» Une
synthèse qui introduit de
nouveaux points d’interrogation plutôt que des réponses, déconcertant alliés et
adversaires des Etats-Unis.
«Les menaces ne nous font
pas peur», a déclaré lundi le
ministre turc des Affaires
étrangères, Mevlut Cavusoglu, en réaction au tweet de
Trump. «Il est impossible
d’obtenir quoi que ce soit
par la menace économique»,
a-t-il ajouté avant de donner
une leçon de savoir-gouverner –«Des partenaires stratégiques ne se parlent pas
via les médias sociaux» – et
de rappeler que c’est Trump
qui a appelé son homologue
turc, Recep Tayyip Erdogan,
pour lui faire part de sa volonté de quitter la Syrie de
manière coordonnée avec la
Turquie. H.K.
cette procédure expéditive
suscite la polémique en Bolivie où le ministre de l’Intérieur, Carlos Romero, a
précisé qu’il ne s’agissait pas
d’une extradition, mais de la
«sortie obligatoire» d’une
personne en situation illégale. Battisti a été repéré par
la police bolivienne et des
enquêteurs italiens mandatés par Interpol, en partie
grâce à la géolocalisation de
téléphones de ses proches
qu’il a utilisés pour se connecter sur les réseaux sociaux. Le 19 décembre, alors
que Battisti était introuvable, l’agence de presse italienne Ansa rapportait les
propos du juriste brésilien
Walter Maierovitch, qui se
disait persuadé que le terroriste s’était réfugié en Bolivie
où il jouissait de la protection de Raúl Garcia Linera, le
frère du vice-président. Dimanche, ce militant du Mas
(Mouvement vers le socialisme, le parti du président
Evo Morales) exprimait sa
«honte» : «Pour la première
fois, le régime a agi de façon
contre-révolutionnaire. […]
Les intérêts de l’Etat ont été
placés au-dessus de la morale
révolutionnaire.»
De nombreux soutiens du
président de gauche ont critiqué la décision de renvoyer Battisti directement
en Italie. Le groupe communiste Columna Sur, qui
soutient Morales, a employé une rhétorique propre aux années 70 pour défendre Battisti: «On ne livre
pas un camarade au fascisme, un camarade, ça se
protège et se défend.» La formation affirme que l’Italien
a été condamné dans son
pays «sans la moindre
preuve, pour l’assassinat de
quatre personnes, dont trois
fascistes».
FRANÇOIS-XAVIER
GOMEZ
Pologne Mort du maire de Gdansk,
agressé au couteau
Le maire du grand port polonais de Gdansk, Pawel Adamowicz, est mort lundi des suites de l’agression au couteau
dont il a été victime dimanche. L’agresseur de 27 ans était
sorti de prison il y a peu après plus de cinq ans de détention
pour des attaques à main armée contre des banques. Il a
affirmé avoir été jeté en prison alors qu’il était innocent et
«torturé» par la Plateforme civique, principal parti d’opposition et soutien d’Adamowicz aux dernières municipales.
«C’est pourquoi Adamowicz meurt», a-t-il lancé. Mais ses
motivations semblent plus personnelles que politiques:
en prison, sa santé psychique se serait fortement dégradée.
Migrants L’Espagne empêche
l’«Open Arms» de prendre la mer
L’ONG de sauvetage de migrants Proactiva Open Arms
a affirmé lundi que l’Etat espagnol refusait à son bateau,
Open Arms, le droit de reprendre la mer. «Nous empêcher
de sauver des vies est irresponsable et cruel, a dénoncé le
fondateur de l’ONG. De lâches politiciens mettent en marche le compteur de morts.» Selon un communiqué du ministère de l’Equipement, le bateau «viole plusieurs dispositions des normes internationales sur le sauvetage en mer».
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12 u
FRANCE
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Ghosn Nissan accule Renault
Le constructeur
français craint
de perdre son
leadership au sein
de «l’alliance»
avec le japonais.
Actionnaire de
Renault, l’Etat
commence à douter,
et réfléchit à la
succession du
dirigeant incarcéré.
ANALYSE
Par
FRANCK BOUAZIZ
J
usqu’à quand Carlos Ghosn, arrêté au Japon le 19 novembre pour malversations
financières à la tête de Nissan, va-t-il
pouvoir rester PDG de Renault ? Jusqu’à
quand l’Etat actionnaire à 15% du constructeur automobile pourra-t-il retarder l’inéluctable ? Après les dernières révélations
des Echos sur les 7 millions d’euros qu’il se serait fait verser de manière très discrète, entre 2017 et 2018, via une filiale jusque-là peu
connue (Nissan Mitsubishi BV), ces deux
questions se posent de manière encore plus
insistante. Mais lors de la présentation de ses
vœux à la presse, lundi, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, n’a pas changé de
cap. Il a simplement indiqué que l’Etat actionnaire faisait son boulot et qu’il suivait
«quotidiennement» la situation. Interrogé par
la presse sur la détention du boss de Renault,
qui dure maintenant depuis neuf semaines,
il a répondu sans répondre: «Peut-il être durablement empêché ? C’est une question
de temps.» Sans préciser donc à partir de
quel moment cet empêchement deviendrait
ingérable.
Saucissonnage
Carlos Ghosn, le 8 novembre à l’usine Renault de Maubeuge (Nord). PHOTO PASCAL BASTIEN
Depuis la date de l’arrestation de celui qui est
encore patron de Renault mais aussi de l’Alliance Renault-Nissan, Bercy a opté pour une
stratégie de soutien sans faille, sans vraiment
s’en expliquer autrement que par «le respect
de la présomption d’innocence». Ce choix est
surtout, pour l’Etat, le moyen de préserver,
pour le moment, le leadership de Renault
dans l’alliance nouée il y a vingt ans avec Nissan. De fait, il est probable que le limogeage
de Carlos Ghosn entraînerait immédiatement
une demande pressante du constructeur japonais pour un rééquilibrage de la participation de chacun des deux associés (Renault détient 43,14% de Nissan, alors que le japonais
n’a que 15 % du Français).
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
Pour autant, le soutien de l’Etat à l’ex-superstar du CAC40 apparaît de plus en plus fragile
et incertain. La justice japonaise a en effet
opté pour un «séquençage» de ses fuites, pour
ne pas dire un saucissonnage. Chaque semaine amène son lot de révélations sur les
différentes accusations qui pèsent sur Carlos
Ghosn (lire ci-contre). Ce rouleau compresseur judiciaire contraint Renault, aussi bien
que l’Etat, à devoir se justifier et donc à jouer
constamment en défense. Ainsi, après les
questions répétées de la CGT sur le rôle joué
par Renault Nissan BV (RNBV), la société
basée à Amsterdam qui chapeaute les
deux constructeurs, la firme au losange a été
contrainte de confirmer que sa directrice
des affaires juridiques, Mouna Sepehri, avait
bien perçu, outre son salaire chez Renault,
500 000 euros de revenus au cours des
cinq dernières années. Des jetons de présence
versés pour «sa participation au directoire
de RNBV». «Une démarche parfaitement légale. Ces revenus ont été déclarés et le conseil
d’administration de Renault n’avait pas en
être informé puisque Mouna Sepehri est un cadre dirigeant salarié de Renault qui n’est pas
soumis aux mêmes obligations qu’un mandataire social», plaide l’avocat Nicolas Baverez
qui assiste depuis quelques semaines le constructeur français dans sa revue de détail de
toutes les rémunérations versées à Carlos
Ghosn et à la direction générale.
Après avoir longtemps subi les coups de boutoir de Nissan, Renault semble décidé à lancer
la contre-offensive, tant sur le plan médiatique que judiciaire. A fortiori si le soutien de
l’Etat vient à s’étioler dans les semaines à venir. Plusieurs cabinets d’avocats dont celui de
Nicolas Baverez ont été mandatés pour organiser la riposte. Selon les informations recueillies par Libération, Renault pourrait
maintenant contester l’enquête interne de
Nissan qui a nourri les accusations de la justice japonaise. La manière dont les témoignages ont été recueillis et transmis à la justice
japonaise pourrait être attaquée sur la forme
comme sur le fond.
Pour autant, cette réponse du berger à la bergère n’intervient-elle pas un tantinet trop
tard ? Dans une interview lundi soir
aux Echos, le PDG de Nissan, Hiroto Saikawa,
le tombeur de Carlos Ghosn, enfonce un peu
plus le clou: «Ce que nous avons découvert justement est grave et contraire à l’éthique», réitère-t-il au sujet de son ancien patron, avant
de parler de «manipulations et décisions intentionnelles». Et de conclure : «Tout ce que
je souhaite, c’est que les administrateurs de Renault aient accès au dossier complet. Je pense
que lorsque ce sera le cas, ils tireront la même
conclusion que nous.» Or les avocats de Nissan
ont effectivement transmis le dossier japonais
d’accusation aux avocats de Renault. Mais
jusqu’à présent, ce document n’a visiblement
pas été transmis aux membres du conseil
d’administration de Renault. Et notamment
aux deux administrateurs qui représentent
l’Etat, Martin Vial et Thomas Courbe. Un avocat leur en a simplement présenté une synthèse durant une réunion en décembre. Pourquoi si peu d’empressement à se plonger dans
le dossier d’accusation japonais? Personne,
tant du côté de Renault que de l’Etat, n’a sou-
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haité répondre à cette question. L’entourage
de Bruno Le Maire confie tout juste du bout
des lèvres «avoir quelques doutes» sur la nature des documents transmis par Nissan.
Cellule
Quoi qu’il en soit, un certain nombre
d’échéances vont, de fait, mettre les actionnaires et la direction de Renault au pied du
mur. La première est ce mardi avec l’examen
par le parquet de Tokyo de la demande de remise en liberté de Carlos Ghosn déposée par
ses avocats. La seconde est le 12 février, date
de la présentation des résultats annuels
de l’entreprise. Traditionnellement, c’est
le PDG, autrement dit Carlos Ghosn, qui s’y
colle. Mais cette année, cela s’annonce difficile, l’intéressé ayant de bonnes chances
d’être, sinon dans sa cellule, toujours «empêché» par les juges japonais jusqu’à son procès.
Mais d’ici là, Thierry Bolloré, le directeur
général «par intérim» nommé pour assurer
la régence du groupe, aura peut-être pris
du galon. •
Les portes du pénitencier
fermées à quadruple tour
Alors que le
Japon condamne
99% des
personnes jugées,
les charges
s’accumulent
contre le patron,
qui se plaint
de ses conditions
de détention.
D
epuis son arrestation
surprise le 19 novembre, les charges
s’accumulent contre Carlos
Ghosn. Le patron de Renault, déchu de ses titres de
président de Nissan et Mitsubishi, aurait minoré ses
revenus dans des rapports
financiers annuels de 2010
à 2015. Ces fausses déclarations n’ont aucun rapport
avec le service japonais des
impôts, mais concernent un
document sur l’état de l’entreprise appelé «yukashoken
hokokusho». Le dirigeant
de 64 ans aurait ainsi dissimulé aux autorités boursières 5 milliards de yens
(40,3 millions d’euros) de rémunérations sur cinq ans. Il
a été mis en examen pour ce
motif le 10 décembre.
Amaigri. Vendredi, l’artisan de l’alliance RenaultNissan-Mitsubishi a écopé
de deux autres inculpations.
La seconde pour le même
motif de minoration de revenus, mais sur les trois derniers rapports annuels, pour
un montant de 4 milliards
de yens. La troisième, pour
«abus de confiance aggravé». Carlos Ghosn aurait
tenté de faire couvrir par
Nissan des pertes sur des in-
vestissements personnels
au moment de la crise financière d’octobre 2008. La
somme incriminée s’élève
à 1,85 milliard de yens. Dans
ce cadre, il aurait sollicité
l’aide du milliardaire saoudien Khaled Juffali, afin
qu’il se porte garant, puis
l’aurait rémunéré ultérieurement avec de l’argent issu
de la «réserve du PDG».
Depuis son arrestation, Carlos Ghosn est emprisonné
dans une petite cellule du
centre de détention de Kosuge, dans le nord-est de Tokyo. Selon sa femme, la
pièce est éclairée nuit et jour
et il n’aurait pas accès à son
traitement médical. Carole
Ghosn a écrit à l’ONG Human Rights Watch pour dénoncer les conditions d’interrogatoire infligées à son
mari. Ses avocats ne peuvent l’assister et n’ont pas
accès aux éléments du dossier. En vertu d’un article de
la Constitution japonaise,
Carlos Ghosn a toutefois
obtenu une comparution
le 8 janvier pour obliger le
procureur à clarifier le motif
de sa détention prolongée.
Flanqué de deux gardes, il
est apparu devant un tribunal de Tokyo amaigri, menotté, avec une corde autour
de la taille et des slippers en
plastique aux pieds – ces
claquettes prisées par les Japonais pour se déplacer déchaussés. Pendant dix minutes, il a pu s’exprimer sur
les faits qu’on lui reproche
et clamer son innocence. De
son côté, le juge a confirmé
son maintien en détention
en raison d’un risque de
fuite à l’étranger ou de des-
truction de preuves. Avec
trois mandats d’arrêt émis,
la dernière garde à vue expirait le 11 janvier. Mais Carlos
Ghosn reste en détention
dans l’attente de son procès.
Révélations. Le parquet
de Tokyo peut maintenant
décider de lui infliger un
quatrième motif d’arrestation, alors que de nouvelles
révélations sont apparues
ces derniers jours dans les
médias. D’après les Echos,
Ghosn se serait encore fait
verser 7 millions d’euros entre 2017 et 2018, par une
structure créée aux Pays-Bas
dans le cadre du rapprochement entre Nissan et Mitsubishi. Le Franco-Libano-Brésilien serait alors replacé en
garde à vue pour 48 heures,
extensible deux fois dix jours
à condition que le tribunal
donne son approbation. Ses
avocats ont dès vendredi déposé une demande de libération sous caution, même si
celle-ci semble peu probable
de l’aveu même de l’un des
avocats de Ghosn, Motonari
Otsuru. La réponse pourrait
intervenir ce mardi ou
mercredi.
En cas de refus, le dirigeant
de Renault restera en prison
jusqu’au 10 mars au moins.
La tenue d’un procès pourrait prendre encore six mois.
Au Japon, 99% des personnes renvoyées devant un tribunal sont jugées coupables. Autant dire que Carlos
Ghosn semble avoir peu de
chances de sortir blanchi de
ce procès. Il risquerait jusqu’à quinze ans de prison.
RAFAËLE BRILLAUD
Correspondante à Kyoto
LES MILLIONS
DE CARLOS
n 175 MILLIONS D’EUROS
C’est le montant de la fortune
de Carlos Ghosn, selon une
estimation du «Bloomberg
Billionaires Index».
n 15,8 MILLIONS D’EUROS
C’était sa rémunération
officielle en 2017 grâce à
son double salaire de PDG
de Nissan (8,8 millions d’euros)
et de Renault (7 millions
d’euros).
n 40,2 MILLIONS D’EUROS
C’est le montant que Carlos
Ghosn aurait omis de déclarer
aux autorités boursières
japonaises sur ses revenus
perçus entre 2010 et 2015
en tant que patron de Nissan.
n 32,2 MILLIONS D’EUROS
C’est la non-déclaration de
revenus suspectée, cette fois,
entre 2015 et 2018. Le parquet
de Tokyo a inculpé Carlos
Ghosn pour «dissimulation»
sur ces deux périodes.
n 7 MILLIONS D’EUROS
C’est le montant des primes
et salaires occultes que
le holding néerlandais Nissan
Mitsubishi BV lui aurait versé
sur la période 2017-2018,
selon les Echos.
n 13,7 MILLIONS D’EUROS
C’est le total des pertes
essuyées sur ses
investissements personnels lors
de la crise financière de 2008
que Carlos Ghosn aurait fait
couvrir par Nissan. Le parquet
de Tokyo l’a inculpé pour «abus
de confiance».
n 15,5 MILLIONS D’EUROS
C’est le prix des cinq résidences
luxueuses que Carlos Ghosn
a fait acheter par Nissan
à Amsterdam, Beyrouth, Paris,
Rio de Janeiro et Tokyo pour
son usage personnel et familial.
n 500 000 EUROS
C’est le versement qu’a
effectué en jetons de présence
le holding néerlandais Renault
Nissan BV à Mouna Sepehri,
à la demande de Carlos Ghosn.
Proche du patron déchu,
elle est directrice déléguée
à la présidence de Renault
chargée de la «gouvernance».
n 1,5 MILLION D’EUROS
C’est le total des salaires
que Claudine Bichara de
Oliveira, la sœur de Carlos
Ghosn, aurait perçu de la part
de Nissan entre 2003 et 2016
pour un emploi fictif
de «conseil».
J.-C.F.
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14 u
FRANCE
Créteil Regards
par-delà les barres
17 JUILLET 2017, À L’ÉCHAT
LE BUS
«Ils venaient de se faire une
teinture. Tu vois ceux qui se
tournent vers le bus ? C’est
tout un jeu de regards (rires).
Ce que l’on ne voit pas sur la
photo, c’est le feu juste en
face. Quand les jeunes viennent ici, ils regardent s’il y a,
dans le bus qui s’arrête, des
filles qui leur plaisent. Certains d’entre eux sont très
doués. Un jour, j’en ai vu un
courir jusqu’à l’arrêt d’après
– à une soixantaine de mètres – pour rattraper une fille.
Il arrive que ce genre de coup
réussisse et que des nanas
descendent… C’est des délires
de jeunesse.
«L’Echat est un lieu très particulier. Une montée, une descente, une allée… Un hall
squatté à partir de 18 heures
jusqu’au bout de la nuit, qui
rend fou les habitants
concernés –à raison– et cette
réponse des jeunes en partie
vraie : “Il n’y a pas d’autre endroit où aller.” Les espaces
d’écoute manquent. Depuis un
an et demi, je remarque des
problématiques urgentes, qui
vont de l’addiction –je mets la
chicha dedans, qu’ils commencent à fumer ado et qui les
bousille– aux rivalités de bandes, en passant par l’incarcération. La gentrification du
lieu est une chose. Mais les
changements ne peuvent se
faire sans pédagogie. On parle
ici et là de mixité. Mais que
fait-on pour permettre la
coexistence entre deux populations socialement et économiquement différentes, qui
sont chacune légitimes dans
le quartier? Il n’y a pas de lieu
pour les faire dialoguer, se rencontrer. Tout passe désormais
par les non-dits, les conflits et
les coups de fil à la police.» •
28 OCTOBRE 2013, AUX SABLIÈRES
LA FLAQUE D’EAU
«Cet enfant-là pouvait sauter
une flaque d’eau 50, 100 fois
dans la matinée. Cette photo
raconte comment un no man’s
land –le décor était glauque–
peut favoriser l’imagination.
Les gamins savent s’amuser
avec un rien. Il arrivait qu’aux
Sablières, des petits construisent des cabanes dans un coin
du quartier. C’était leur endroit, leur univers qu’il fallait
respecter. Le quartier, qui était
devenu un ghetto, a été démoli et renommé, mais on
continue de dire “je viens des
Sablières” avec la fierté de
faire partie d’une histoire.
Quand j’étais jeune et que je
disais “Créteil” en vacances,
les gens qui connaissaient un
peu le coin me répondaient
d’emblée “Les Sablières”.
C’était un vrai village, où “les
Gaulois” étaient filles et fils
d’immigrés.
«Il y a des anecdotes tristes,
joyeuses, violentes, folles, inclassables. Je me souviens
que des jeunes squattaient de-
vant la loge du gardien. Il y
avait un arbre, qu’ils s’étaient
complètement appropriés, au
point de faire des tractions sur
une branche. Le pauvre était
devenu fou. Un jour, il est
sorti. Et il a scié la branche.
L’une des particularités des
ghettos est d’accueillir, avec le
temps, des populations encore plus en difficulté que
ceux qui y vivent déjà. Des
nouveaux problèmes se superposent à d’autres non résolus ou en cours de résolution.
Et ça donne quoi? L’enfant de
la photo… Il y a quelques années, je lui ai laissé mon appareil une journée. En le récupérant, j’ai vu des clichés que j’ai
trouvés très, très forts. Je lui ai
créé une page Facebook dans
la foulée pour les mettre en ligne. Après ça, un type en
Suède lui a envoyé un appareil
pour qu’il puisse continuer la
photographie –on avait lancé
un appel. Il en fait toujours.
Discrètement, mais il continue.» •
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Travailleur social dans la
préfecture du Val-de-Marne,
Jean-Michel Landon
a photographié deux quartiers
populaires de la ville. Son
travail rend compte des rêves,
du désœuvrement et des rires
qui s’y déroulent jour et nuit.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 15 Janvier 2019
S
ET EINE
-M
AR NE
S
ur une photo, il y a un canapé dans une
petite allée, accolé à un mur tagué aux
allures de visage croûté. Une nuit d’été,
Jean-Michel («Jimmy») Landon les a shootés
en noir et blanc. Des jeunes l’avaient récupéré
on ne sait où et s’y sont assis, un temps, parce
qu’il rendait le squat plus moelleux. Des aînés
ont fini par les convaincre que c’était une
connerie. Pour leur image –ça attire l’attention, en mal, des voisins et des flics– et pour
tout le reste, à commencer par les mites et les
cafards qui se baladaient paisiblement sur le
meuble.
De 2012 à 2018, Jimmy, 41 ans, a immortalisé
des dizaines de lieux et de visages de
deux quartiers populaires de Créteil. Les Sa-
blières, d’abord : travailleur social sur zone du rectorat du Val-de-Marne, où les propriéquinze ans durant, il a pris son appareil quel- taires coexistent avec des locataires en HLM.
ques mois après l’officialisation
Le lieu renvoie à tout ce que l’imaginade sa démolition – achevée
tion permet de supposer au preSEINESAINT-DENIS
en 2017. «Il fallait transmetmier coup d’œil, excepté au
tre la mémoire d’une cité à
ghetto. Il n’empêche : les clipart. Ici, on était dans la déchés et leur auteur, qui y
PARIS
Créteil
finition même du quartier
mène des actions citoyenchaud : les institutions
nes depuis plus d’un an, raVAL-DEavaient un mal fou à entrer
content une histoire de gaMARNE
et travailler. Ce qui a créé un
lère circulaire – et invisible
univers et une mentalité très
pour qui ne fait que passer–
particuliers. En bien, comme
pour une trentaine de jeunes
ESSONNE
en mal.» A la fin des années 70,
de ce coin-ci de la ville: le squat,
3 km
des jeunes, filmés dans un docula fumette, l’échec scolaire, la taule.
mentaire, déploraient déjà la réputation
Jean-Michel Landon a vécu quatre décabossée du territoire enclavé et paupérisé, cennies à Créteil et compilé une cinquantaine
surnommé le «Petit Chicago». L’Echat, en- de photos dans un livre autoédité, Une avensuite: des tours, près du métro, de l’hôpital et ture inattendue. On l’a rencontré une preHAUTSDE-SEINE
Par RAMSÈS KEFI
Photos JEAN-MICHEL LANDON
u 15
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mière fois après l’avoir entraperçu en noir et
blanc sur Facebook. En décembre, le quadra
avait posté une vidéo dans laquelle il conseillait vivement aux jeunes de cités de ne pas
se joindre aux mouvements des gilets jaunes.
Par peur qu’ils deviennent boucs émissaires
des débordements et que le débat économique dérive un beau matin sur les banlieues.
La seconde fois, il a évoqué les coulisses de
ses clichés, résultat de six ans de boulot: «Je
ne suis pas un professionnel de la photo, juste
un passionné.» Ils dépeignent la routine de
deux quartiers situés à une quinzaine de minutes de la capitale. «Je voulais montrer les
côtés les moins durs des Sablières et faire l’inverse pour l’Echat, dont on croit qu’il est préservé à cause de sa proximité avec le métro et
sa propreté d’apparence.» On lui a fait commenter quatre scènes. •
20 AOÛT 2016,
AUX SABLIÈRES
AQUABOULEVARD
«Des bénévoles, qui venaient dans le quartier
pour donner un coup de main, ne comprenaient
pas toujours: “Oh, c’est quoi ça?” Ici, c’était normal. Piscine gonflable en face de l’immeuble et
chicha : c’est comme ça que les gens se débrouillaient l’été quand ils ne partaient pas. L’un
des enjeux ici, pour nous, travailleurs sociaux,
a été de faire “bouger” les gamins et les jeunes
de la cité : tant que tu ne vois pas autre chose,
tu n’as aucun point de comparaison ni aucun
recul sur l’endroit où tu vis. Les gens de ma génération allaient beaucoup plus sur Paris que
ceux d’aujourd’hui, qui se recroquevillent sur
le quartier et ses environs – je ne crois pas que
ça ne soit qu’une impression.
«Créteil est concerné par le Grand Paris, tu vois
ça affiché partout, mais un jour un jeune m’a
dit : “Ici, ce ne sera jamais Paris.” Drôle de fracture, qu’il faut interroger et qui prouve que les
habitants des quartiers ont énormément de
choses à raconter sur leur environnement. Aux
Sablières, il y avait un système d’entraide qui
concernait aussi les vacances: une caisse commune était parfois mise en place par des jeunes
pour permettre à toute la bande de potes de
partir. C’était un vrai village, qui avait mis en
place ses propres systèmes pour pallier les
manques. L’idée était ancrée: on est à part. Une
famille est à la rue? Des types ouvraient un appartement pour les héberger. Il était inconcevable de laisser des voisins dans la misère. Les Sablières ont développé quelque chose qui
dépasse le lieu. Il y avait une mentalité spécifique, un esprit très particulier avec un sentiment
partagé de devoir s’organiser par soi-même.
C’était très compliqué d’entrer ici quand on n’y
a aucune attache. La réputation historique a
beaucoup joué sur la façon dont les habitants
se représentaient les autres et vice versa. Mais
l’architecture aussi : pendant longtemps, ce
quartier, avec ses deux longues barres d’immeubles, avait des allures de forteresse.» •
5 MARS 2017, À L’ÉCHAT
CHICHA DE NUIT
«C’était la première nuit que je passais avec les jeunes. Dans un hall, très
tard, un espace confiné propice à une
parole différente. Au milieu de la fumée, jusqu’à 4 ou 5 heures du matin,
tu apprends sur ces gars ce que tu ne
pourrais jamais apprendre à une
heure moins avancée. La nuit change
le rapport au temps, aux mots. De
l’extérieur, on fantasme beaucoup ce
qui s’y dit. Souvent, le fil directeur est
une projection sur l’après –comment
ils se voient dans cinq ou dix ans.
Quel boulot, quelle femme…
«Cette fois-là, j’avais vraiment été
frappé par la force de la mélancolie et
du désarroi. A Créteil, certains jeunes
de 17 ou 18 ans parlent déjà comme si
leur vie était foutue: ils commencent
à peine la leur et me disent de me
concentrer sur la génération d’après.
Les réseaux sociaux ont amené une
dimension supplémentaire dans la façon de squatter les halls : les jeunes
se filment et envoient ça sur Snapchat. Toutes les séquences, quels que
soient les villes et les halls, se ressemblent si l’on regarde bien. Je me dis
que ça les conforte dans une idée
dangereuse : c’est partout pareil,
donc on continue, tout est normal. Ils
se rassurent. Alors que non, ce n’est
pas partout pareil. Le squat… Je pose
les choses très simplement, sans moraliser, parce que j’ai connu ça. Sauf
qu’il y avait une différence: on attendait que la vie de la cité s’arrête pour
investir un hall. Là, certains commencent à bloquer à 18 heures, quand les
voisins rentrent du boulot. Ils me disent qu’ils tuent le temps, je réponds:
“Vous tuez le temps ?” “Tuer”… Ce
verbe en dit long sur ce qu’ils sont en
train de faire. Il n’y a pas de bonne
manière de tuer le temps, on ne le rat-
trape pas – le hall ne sera jamais une
maison. On blâme les parents là-dessus, mais les problèmes sont très
complexes, imbriqués les uns dans
les autres. Il y a des gamins très bien
élevés qui dérivent. Est-ce que tous
les acteurs font leur boulot ? A
l’échelle des familles, tout part d’un
constat simple : beaucoup de mères
et de pères ignorent sincèrement ce
qui se joue dans la rue. Ils pensent
qu’un gamin est toujours mieux dans
un hall avec ses potes qu’ailleurs. Que
tout le monde se connaît, que tout ira
bien. Sans savoir à quel point ça va
très vite de se retrouver dans
l’engrenage…» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Mardi 15 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Pertubateurs endocriniens : quelle
stratégie nationale ? Le gouvernement
a lancé lundi et jusqu’au 8 février une consultation publique sur son projet de nouvelle stratégie sur les perturbateurs endocriniens présents dans un grand nombre de produits de consommation courante. Dans une interview, François
Veillerette, directeur de l’association Générations futures,
salue des avancées mais regrette l’absence «d’engagement
d’aller vraiment vers un étiquetage» clair et lisible. PHOTO AFP
Homophobie en ligne: 200 plaintes
pour faire écran à l’impunité
Après huit mois de
veille sur Internet,
deux associations
lancent jeudi
une action en
justice de grande
ampleur pour
poursuivre enfin
ceux qui menacent
et insultent les
personnes LGBT
sous couvert
d’anonymat.
Par
FLORIAN BARDOU
C
e sont des dizaines
de messages haineux, parfois des
centaines, publiés sur Internet chaque jour. Un flot de
paroles fielleuses déversé
dans l’anonymat, sans que
les auteurs soient inquiétés.
Des injures, des amalgames
douteux entre homosexualité et pédophilie, mais aussi
des incitations à la violence
et des menaces de mort…
Bref, de l’homophobie exprimée en toute décontraction,
comme ici : «Il est temps de
dire que les homos n’ont pas Lors de la Marche des fiertés de Paris, le 2 juillet 2016. PHOTO MARIE ROUGE
leur place dans ce monde»,
«Je prie pour rencontrer une tion publique à la haine et à en justice de grande ampleur. auteurs de messages de haine
LGBT en face de moi et lui la violence» en raison de Il était urgent de sensibiliser jouissent à ce jour d’une
casser la gueulrme [sic]», l’orientation sexuelle.
les procureurs à ce flot de réelle impunité pénale. Et
«Pas besoin d un AK 47, déjà L’objectif de cette offensive haine même si on ne souhaite quand ils ne sont pas pourl enfer vous y aller en judiciaire est double: tirer la pas engorger les tribunaux.» suivis –c’est majoritairement
delta plane [sic]», «Si je pou- sonnette d’alarme sur l’imle cas–, leurs propos illégaux
vais, je ferai subir le même punité qui règne en ligne, en Diatribes. Parmi les sont très mal modérés par les
sort au pd [sic] de France que particulier sur les réseaux 213 plaintes déposées simul- plateformes numériques
les tchétchènes».
sociaux, à l’égard des propos tanément dans une douzaine comme Twitter ou Facebook,
Repérés par des internautes haineux d’abord ; mais sur- de juridictions par les deux malgré l’obligation qui leur
sur Twitter ou des sites tout obtenir de la justice que associations, 18 concernent est faite de supprimer un
d’extrême droite comme leurs auteurs soient condam- des menaces de mort en li- contenu délictueux lorsqu’elEgalité et Réconnés, sachant que gne, notamment celles profé- les en ont connaissance. RéL’HISTOIRE les déclarations rées à l’encontre de Lyès sultat: selon les associations,
ciliation, ces
propos, particuL G B T p h o b e s Alouane, jeune militant en- les diatribes LGBTphobes teDU JOUR
lièrement viosont des délits gagé contre l’homophobie à nues en ligne seraient ces
lents, n’ont pas échappé aux punis dans le code pénal par Gennevilliers. «Le message derniers mois en pleine «reassociations Mousse et Stop de fortes amendes, voire de la qu’on veut faire passer, c’est crudescence». «Internet est le
Homophobie. A l’issue de prison. «Tout est parti du que ceux qui tiennent ce genre premier théâtre d’expression
huit mois de veille et avec constat qu’aujourd’hui, on de propos en ligne sous cou- de la haine LGBTphobe,
l’aide du réseau «avocats gay- nous signale de très nom- vert d’anonymat laissent des confirme le président de
friendly», ces deux organisa- breux propos homophobes traces, poursuit Me Deshou- SOS Homophobie, Joël Deutions militantes vont dépo- qu’on n’a pas le temps de lières. On peut donc les mier. Or l’impunité nourrit
ser jeudi un peu plus poursuivre, explique à ce su- retrouver pour les faire et légitime l’homophobie.»
de 200 plaintes contre X pour jet Me Etienne Deshoulières, condamner.»
Dans son dernier rapport, pu«injure publique», «diffama- avocat au barreau de Paris et C’est que sur le Net, outre le blié en mai, l’association reletion publique» et «provoca- coordinateur de cette action refuge de l’anonymat, les vait que 22 % des témoigna-
ges d’actes de haine envers
les homos, les bis ou les trans
recueillis en 2017 l’avaient été
pour des messages LGBTphobes postés sur Internet,
des cas qui ne représentent
néanmoins qu’une infime
portion des manifestations
des LGBTphobies en ligne,
difficile à comptabiliser tant
elles sont légion.
«Responsabilité».
La
faute à des leviers de lutte insuffisants ? Mise en place
en 2009 pour permettre aux
internautes de signaler les
contenus illicites à la police,
la plateforme gouvernementale Pharos n’a, par exemple,
toujours pas les moyens
d’action nécessaires pour
faire face à l’ampleur de la tâche, regrette Joël Deumier.
Sur les 150000 signalements
qui lui sont faits chaque année, seuls 9% sont liés «à des
discriminations» et sans que
l’on sache le nombre d’enquêtes ouvertes.
«Nous demandons que les responsables de la plateforme
publient chaque année le
nombre de signalements
qu’elle traite pour des faits de
haine et ce qui est fait ensuite,
indique le président de SOS
Homophobie. On plaide également pour une responsabilité pénale des plateformes
numériques quand elles ne
suppriment pas un contenu
haineux.»
Annoncé pour 2019, un projet
de loi visant à renforcer la
lutte contre la haine en ligne
envisagerait de contraindre
plus sévèrement Facebook,
Twitter et consorts à –enfin–
supprimer les contenus haineux. Reste à savoir si ces initiatives mettront un frein à
l’homophobie qui prospère
en ligne. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 15 Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Destruction des invendus par
Amazon : vers une loi ? Le scoop de
l’émission Capital sur M6 dimanche soir
sur la manière dont Amazon France détruit des tonnes de produits neufs fabriqués et expédiés depuis la Chine va-t-il accélérer la mise en place d’un encadrement plus strict de ces pratiques ? Invitée sur le plateau, la secrétaire d’Etat à la
Transition écologique Brune Poirson a promis qu’un projet de
loi serait proposé «dans les mois à venir». PHOTO REUTERS
Les policiers en sont désormais convaincus : le soir
du 11 décembre, Chérif Chekatt n’a pas agi sur un coup
de tête. Plusieurs éléments de l’enquête judiciaire, révélés lundi par France 3 et le Monde, accréditent la thèse
d’un projet mûri pendant plusieurs mois par le jihadiste
qui a tué cinq personnes à Strasbourg. En 2015, il aurait
confié à un codétenu vouloir «commettre un braquage
avant de partir en Syrie ou mourir en martyr». Cet été,
l’homme de 29 ans avait confié vouloir mourir à sa famille, qui ne l’a pas cru. Investi activement dans la recherche d’armes, il avait par ailleurs enregistré sa vidéo
d’allégeance à l’EI dès la mi-novembre.
Paris Une deuxième Nuit de la
solidarité pour compter les SDF
La mairie de Paris a annoncé lundi rechercher au moins
1500 bénévoles pour recenser les sans-abri lors de la
deuxième Nuit de la solidarité, le 7 février. «Je lance un
appel au volontariat auprès des Parisiennes et des Parisiens: nous avons besoin que vous vous mobilisiez massivement pour la deuxième Nuit de la solidarité afin de
nous permettre de mieux agir en leur faveur», a expliqué
Anne Hidalgo. En France, il n’existe pas de recensement
des sans-abri. Pour pallier ce manque, la mairie de Paris
avait lancé la Nuit de la solidarité en 2018, s’inspirant
d’initiatives existant à New York, Bruxelles ou Athènes.
En février dernier, 3035 sans-abri avaient ainsi été recensés dans les rues de la capitale par 1700 bénévoles.
Précision Contrairement à ce que nous avons écrit, les
deux anciens policiers de la BRI, Antoine Q. et Nicolas R., dont le procès s’est ouvert lundi à Paris, ne sont
pas jugés pour les faits délictuels de «modification de
l’état des lieux d’un crime en vue de faire obstacle à la
manifestation de la vérité» (ayant fait l’objet d’un nonlieu s’agissant de ce chef), mais uniquement pour «viols
en réunion». Nos excuses aux intéressés ainsi qu’aux
lecteurs pour cette erreur.
14
C’est le nombre de
jours consécutifs pendant lesquels le mistral, le fameux vent provençal, a soufflé à plus de
80 km/h à Orange dans le
Vaucluse, du 30 décembre au 12 janvier. Du jamais vu depuis 1965. La
force du vent a aussi flirté
avec le record le 5 janvier:
120 km/h à Orange. Il faut
remonter à 2000 pour
avoir un niveau plus
élevé (126 km/h).
Femme morte aux urgences
de Lariboisière: des erreurs reconnues
Nulle faute particulière ni
défaut majeur d’organisation,
mais plutôt le sentiment d’un
système qui montre ses limites. En présentant lundi matin les résultats de la mission
d’enquête sur la mort d’une
femme de 55 ans dans la salle
d’attente des urgences de l’hôpital Lariboisière, à Paris Xe,
le 18 décembre, le Pr Dominique Pateron, qui préside la
collégiale des urgences de
l’Assistance publique, l’a dit
très clairement : «Notre mission a mis en évidence un certain nombre de non-conformités dans le processus de prise
en charge de la patiente.» Un
peu à l’image de notre système hospitalier, un monde
fatigué, manquant de moyens
et de places, qui peut craquer.
Les urgences de Lariboisière
sont les plus fréquentées de
Paris. Un flot incessant de patients, plus de 230 par jour,
avec une particularité liée au
quartier: on y trouve des gens
perdus, ne sachant pour certains pas trop où dormir, des
précaires, des toxicos. Et en
même temps, dans cet espace,
il y a ce que l’on fait de plus
pointu: Lariboisière accueille
le jour les urgences céphalées
pour tout Paris et la nuit les
L’hôpital Lariboisière à Paris, en 2013. THOMAS SAMSON.AFP
urgences ORL pour toute l’Ilede-France. Bref, c’est une petite foule, dense et fragile, qui
fréquente chaque jour ce lieu
trop petit, avec une vingtaine
de médecins pour y faire face
et une centaine de membres
du personnel soignant.
Comme le veut la procédure,
c’est d’abord une infirmière
qui reçoit le patient et l’oriente
soit pour une prise en charge
immédiate quand l’urgence
vitale est manifeste, soit vers
un circuit long si cela nécessite des examens ou une hospitalisation, soit enfin vers un
circuit court qui absorbe près
des deux tiers des malades.
C’est dans cette salle d’attente
que va arriver la femme
Explosion à Paris: les
commerçants désemparés
Au 6 de la rue de Trévise, à
Paris, la boulangerie Hubert
soufflée par l’explosion qui
a causé la mort de quatre
personnes dont deux pompiers samedi est le commerce le plus dévasté du
secteur. A 9 heures ce matin-là, l’accident, dû à une
fuite de gaz, semblait en
provenir. Sauf que Hubert
Béatrix, le propriétaire du
commerce, a indiqué aux
services de la mairie de Paris que son installation était
essentiellement électrique.
Exit le gaz.
Il semble pourtant de plus
en plus probable que l’origine de la catastrophe se
trouve dans cet immeuble, à
partir de son rez-de-chaussée. Si l’enquête confirme
que la boulangerie n’utilisait
en effet pas de gaz, il restera
à établir sur quelle source
d’énergie était branché le
seul autre occupant du rezde-chaussée, le restaurant
Chez Max et Nico.
Réunis dans un café par
Olivia Polski, adjointe au
commerce d’Anne Hidalgo
et Delphine Bürkli, maire
du IXe arrondissement de
Paris, les nombreux commerçants du quartier ont
exprimé leur profond désarroi tandis qu’un représentant des assurances leur
vantait l’intérêt de la garantie «perte d’exploitation», à
laquelle la plupart d’entre
eux n’avaient manifestement pas souscrit.
L’écoute était attentive
mais les participants
avaient du mal à comprendre qu’aucune des deux
élues ne puisse leur dire
quand ils pourraient retourner dans leurs locaux.
Quatre immeubles ne sont
pas du tout accessibles,
«même pas pour récupérer
des affaires en cinq minutes», comme l’a demandé
un participant. «Même pas
pour les pompiers», a répondu Delphine Bürkli.
Dans la salle, une femme
pleurait.
C.De. et S.V.
de 55 ans. Transportée par une
brigade des pompiers, elle n’a
pu être prise en charge dans
un centre médico-social du
quartier. Elle est enregistrée à
18 h 50, puis orientée vers le
circuit court, et installée sur
un brancard. Ses troubles sont
couverts par le secret médical,
mais elle semble souffrir de
vertiges et de maux de tête.
Ce jour-là, l’activité est soutenue, avec près de 250 passages. Il manque un médecin, et
quand le praticien de garde
prend son service à 18 heures,
il y a 30 patients en attente
dans le circuit court. Que
va-t-il se passer pour cette
femme? Rien. Tout le monde
est débordé. Et vers 6 heures,
alors qu’il reste encore une dizaine de personnes en attente,
une infirmière la découvre
«face vers le mur, inanimée».
Son décès sera confirmé dix
minutes plus tard. «Il est clair
qu’il y a eu un problème de surveillance dans la zone de circuit court, a commenté lundi
le Pr Pateron. Avec une activité
très soutenue, les procédures
n’ont pas été appliquées. Et
quand il y a surcharge, le délai
d’attente s’allonge.»
La mission recommande particulièrement de revoir le circuit court, l’espace trop exigu
des urgences, et insiste sur la
nécessité de «retirer toute une
série de tâches administratives
au personnel soignant». Quant
aux moyens, c’est la question
qui fâche. Si la direction de
l’AP-HP a annoncé trois postes
d’infirmiers et deux postes de
médecins supplémentaires en
février, il manquera toujours
quatre postes par rapport
aux normes des services d’urgences. Il n’empêche, en ces
temps de rigueur à l’AP-HP, les
gestes sont significatifs. Reste
que ces mesures immédiates
peuvent donner l’impression
d’être prises avec toujours un
train de retard.
ÉRIC FAVEREAU
«Si [Olivier Faure] est candidat,
et moi je souhaite qu’il le soit,
nous ferons campagne pour
dire quelle Europe nous voulons
face à ces montées de populistes
que l’on voit partout.»
REUTERS
Strasbourg Chérif Chekatt avait
prémédité son attentat
LUC CARVOUNAS
député PS
du Val-de-Marne, lundi
Après avoir soutenu Ségolène Royal qui vient de renoncer
à tracter une liste d’union de la gauche et des écologistes
aux européennes, le député PS Luc Carvounas a souhaité
lundi que le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, prenne
la tête d’une liste socialiste. L’intéressé n’écarte pas cette
hypothèse: «S’il n’y a pas de rassemblement, il ne faut rien
exclure et à chaque étape de ma vie, j’ai fait le choix de la
responsabilité», a-t-il dit dimanche sur France 3.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
Libération Mardi 15 Janvier 2019
IDÉES/
Une polémique au-delà de Moix
L’homme qui n’aime pas
les femmes de 50 ans
désirerait ne parler que de lui
et de sa souffrance. L’après#MeToo dessine un temps de
renégociation politique des
pouvoirs sexuels de chacun
auquel il n’échappe pas.
Par
CÉCILE DAUMAS
I
l faut bien l’admettre, avec l’affaire Yann
Moix, on est au bord de l’autre grand débat
national. En déclarant au mensuel Marie
Claire, «être incapable d’aimer une femme
de 50 ans», l’écrivain-chroniqueur a déclenché une tempête médiatique avec répercussions internationales (articles dans le Guardian et USA Today notamment). Ce week-end,
l’essayiste a récidivé sur le plateau d’On n’est
pas couché où il officiait jadis, parlant de son
aversion du corps féminin vieillissant comme
d’une «malédiction». Comme s’il se déclarait
irresponsable. «La malédiction que j’ai, vous
croyez que c’est amusant? Je n’arrive pas à désirer des femmes de mon âge. C’est pas quelque
chose qui est enviable, c’est quelque chose d’assez triste finalement parce que je m’aperçois
qu’étant une sorte d’adolescent attardé, je n’ai
pas accès à une partie de la vie qui en fait la
richesse.» Pourquoi alors tant de réactions publiques sur ce qui semble relever de la vie privée? Pourquoi ce besoin, de l’actrice Marina
Foïs à l’ex-première dame Valérie Trierweiler
ou l’essayiste féministe Mona Chollet d’inter-
venir dans un débat miné d’avance ? L’écrivaine Colombe Schneck a posté sur les réseaux sociaux une photo de ses jolies fesses
de quinqua la semaine dernière, l’animatrice
télé Valérie Damidot s’est moquée du «micro
kiki» de l’essayiste, l’éditrice Stéphanie Polack
appelle dans Libération à ignorer ce pathétique phallocrate démissionnaire (lire ci-contre). Nulle volonté, ici, de normaliser la libido
de Yann Moix. L’écrivain-chroniqueur a bien
sûr le droit de coucher avec qui bon lui semble. Derrière le caractère provocateur et exhi-
«L’époque est hypocrite,
elle prend tout mal»
Un écrivain ne peut pas se limiter à une langue
binaire et lissée par la morale ambiante,
estime l’essayiste. S’il avoue ne pas
«avoir accès à l’univers des femmes
de son âge», il ne parle que de sa faiblesse
personnelle et intime. Les magazines
féminins font bien pire en matière
d’invisibilisation des femmes de 50 ans.
Par
AFP
YANN MOIX
Ecrivain et chroniqueur. Vient de
publier «Rompre» (Grasset, 2019)
J
e suis au cœur d’une polémique lamentable. Mais
cette polémique a le mérite
de nous éclairer sur l’époque,
à la façon de la mer qui, se retirant, permet de voir ce que dissimulaient les flots. Dans un récent
entretien à Marie Claire, j’ai fait
part de ma préférence pour les
femmes jeunes. J’avouais aussi,
en la matière, un tropisme asiatique. Et l’hallali, mondial,
commença.
L’époque est folle : dès qu’une
parole, singulière, individuelle,
intime s’exprime, celle-ci s’expose aux foudres d’une meute
aveugle rassemblée pour l’occasion. Cette meute se compose de
plusieurs éléments : d’une part,
ceux et celles qui ont toutes les
raisons apparentes de prendre
mal les propos en question ;
d’autre part, ceux qui (attirés par
l’odeur du sang) choisissent de les
prendre mal, bien que parfaitement conscients que la situation,
que la réflexion, que les déclarations sont plus complexes que
la caricature qu’ils tiennent
à en faire.
Oui, l’époque prend tout mal ou
choisit de tout prendre mal : ce
qui compte, c’est l’émergence
d’une parole à condamner, indépendamment de son contexte, de
ses nuances, de sa complexité, de
sa particularité. Cette parole, ce
propos, se voient déconnectés de
la pensée de son auteur et servent
à fabriquer un coupable idéal,
imaginé, façonné, fabriqué,
inventé spécialement pour incarner le tabou à circonscrire, et le
réduire au silence par une camisole d’injures, d’intimidations, de
menaces. On cherche, perpétuellement, matière à se scandaliser.
L’époque ne sait pas lire, ne veut
pas lire, n’a pas le temps de lire :
ainsi, le propos tenu, les mots
prononcés voyagent-ils, simplifiés à l’extrême, de tweet en
tweet, de site en site, rebondissant ; on croit sur parole l’écume
qui reste d’un entretien, dans
lequel un homme seul essayait,
honnêtement, sans cynisme ni
masque, de déployer une vérité
sur plusieurs heures, sur plusieurs pages. L’hémorragie commence ; le phénomène, ensuite,
propagé à la vitesse de la rage, est
exponentiel. Du Brésil en passant
par l’Italie, de la Corée en passant
par la Croatie ou la Turquie : on
vous traite de tous les noms, on
vous vilipende, on vous assassine. Le but est d’obtenir votre
mort sociale. Tout s’emballe et
la raison est vaincue.
Expliquant pourquoi, suite à différents traumatismes, je ne pouvais avoir accès à l’univers des
femmes de 50 ans, je suis devenu,
instantanément, par le truchement d’une fureur empressée
d’en finir avec moi, celui qui les
trouvait indignes de désir et d’intérêt. J’avais livré, humblement
(j’étais abattu par une rupture),
les clés psychanalytiques de mon
blocage : on fit de moi un prédateur à jeunesses. Je n’ai jamais
crâné, jouant les séducteurs, me
vantant d’avoir à mes bras des
créatures «non périmées» (lexicographie qui me dégoûte). Cela
serait grotesque. J’évoquais une
malédiction de ne pouvoir être
adulte ; pas une compétition
navrante de mâle blanc. Je ne
disais pas «tout haut ce que tout
le monde pense tout haut» ; au
contraire, en tant qu’écrivain (je
suis en promotion de mon dernier roman, Rompre) je disais,
assez bas, ce que j’étais le seul
à penser tout haut.
Mais l’époque n’accepte pas l’individu : il s’agit, aujourd’hui, dans
ces déclarations, non pas tant de
plaire à tous, mais de ne déplaire
à personne. Il s’agit d’épouser un
discours générique, incarné par
une foule invisible qui représenterait, de manière immanente,
la doxa du temps présent. Aimer
ceci équivaut à détester cela. La
binarité a gagné. Préférer les uns,
c’est exclure les autres. Mais je ne
parlais, dans Marie Claire, que de
moi ; qu’à partir de moi. Mes
mots, comme mes goûts, n’ont
pas valeur de modèle universel.
Si j’ai dit sortir, souvent, avec
des femmes plus jeunes que moi,
je n’ai jamais prétendu qu’elles fussent
belles. Précisément, nombre de
mes compagnes ont pu se sentir
disgracieuses en comparant leur aspect
physique aux corps parfaits
des déesses exhibées à la une
de magazines féminins.
Ces goûts, ces inclinations, ces
penchants, qui sont miens, je n’ai
pas à en répondre. Je ne sache
pas qu’il existe un tribunal du
goût. Je n’ai pas, comme écrivain,
à me lover dans un discours
générique, à me confondre dans
une attitude lissée par la morale
ambiante. Si j’aimais les fillettes,
la loi me punirait ; aimer les femmes de 25 ans, comme aimer
les hommes, ou les femmes
de 70 ans, n’est puni par aucune
législation.
Mais l’époque est incohérente : ce
qui est apparu comme insupportable, dans ces propos, c’est qu’un
homme de 50 ans confesse qu’à
ses yeux, les femmes de 50 ans,
c’est-à-dire de son âge, étaient
«invisibles». C’est donc le même,
le strict même procès en âge que
l’on me fait. De même, lorsque les
femmes, vexées, blessées par mes
dires, m’envoient, par centaines,
des photos de leurs seins, de leurs
fesses, pour démontrer qu’elles
sont encore «comestibles» (je reprends une expression que j’ai pu
lire), elles s’humilient, ne voyant
pas que, ce faisant, ce sont elles
qui se résument à leur anatomie.
Je précise enfin qu’on peut aimer
les femmes de 25 ans et les
respecter. La seule chose qui
compte, en la matière, c’est le
sentiment amoureux et l’attitude
face à l’être aimé.
L’époque est hypocrite : car si j’ai
dit sortir, souvent, avec des femmes plus jeunes que moi, je n’ai
jamais prétendu qu’elles fussent
belles. Précisément, nombre de
mes compagnes ont pu, au cours
des années, se sentir disgracieuses en comparant leur aspect
physique aux corps parfaits des
déesses exhibées à la une de
magazines féminins. Combien de
fois une de mes compagnes s’estelle exclamée : «Je me trouve moche !» après avoir comparé son
visage, sa plastique, à ceux d’un
modèle de Elle ou de Marie
Claire. Les femmes, parfois,
lll
feraient bien – je le dis
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
bitionniste de ses propos, se joue en fait un
processus éminemment politique charpentant les rapports sociaux de sexe. Les féministes des années 70 ne disaient-elles pas que le
privé est politique? C’est bien ce retour de manivelle que se prend aujourd’hui Yann Moix.
«Je ne parlais que de moi», se défend-il ce
mardi dans Libération (lire ci-dessous). Mais
depuis #MeToo, la vaste recomposition politique des pouvoirs sexuels entre hommes et
femmes affecte chaque individu, et souvent
bien malgré lui. Personne n’y échappe, encore
moins une personnalité publique, même au
sujet de sa propre vie sexuelle.
Dans les déclarations de l’homme qui
n’aimait pas les femmes de 50 ans, c’est bien
la perpétuation de ces puissants mécanismes
qui hiérarchisent et infériorisent le corps
féminin par rapport au masculin qui est à
l’œuvre. Et ce malgré l’émancipation féminine des années 70. La sexualité est encore régie par des normes qui encensent le corps des
jeunes filles et invisibilisent les mêmes vingtcinq ans plus tard. Sorties du champ de la séduction, les femmes de 50 ans ne sont plus
des sujets désirants. C’est cette violente exclusion sociale et sexuelle que réactive le seul
Moix dans la banalité de ses propos. Un effacement pur et simple du désir féminin mature alors que se perpétuent une surglorification et une érotisation de la jeune fille dans
une vaste opération de récupération médiatique et commerciale. On comprend alors la
violence des réactions. Le corps masculin est
toujours «considéré au double prisme de la
permanence et de l’activité, analyse la politiste
Camille Froidevaux-Metterie dans une tribune publiée par le site AOC, valorisé tant
qu’il reste agissant par-delà les stigmates du
vieillissement». Le corps féminin se conçoit,
lui, «dans le registre de la décrépitude et de la
passivité comme demeurer toujours attirant
et “à disposition”», rappelle la spécialiste. Ce
n’est pas parce qu’en 1992, Sharon Stone est
soupçonnée d’avoir planté un pic à glace dans
le corps de son ex-amant, et que depuis, elle
a été élue cougar en chef, que l’inégalité ontologique a été réparée.
Le tranchant de la déclaration de Moix n’a
d’égal que la cruauté d’un terrible renversement libidinal. Alors qu’à la première ride ap-
parue, les femmes commencent leur lente invisibilisation, les hommes prennent du grade
sur le marché de la séduction, au fur et à mesure que les ventres s’arrondissent et que les
crânes se dégarnissent. Prime à la maturité
masculine, décuplée par le succès littéraire
et médiatique ? Crapuleux French Lovers,
Yann Moix et Michel Houellebecq qui, la
même semaine, rappelle dans son dernier roman Sérotonine (Flammarion), son penchant
pour les «jeunes chattes humides», seraient les
derniers affranchis d’un monde soumis au
politiquement correct féminin, faux losers
osant encore déclarer leur envie de chair fraîche. Mais aussi et sans doute dernières saillies
d’un pouvoir érotico-masculin de moins en
moins accepté socialement. •
Des phallocrates
démissionnaires
Le dragueur d’âge mûr, dessiné par Houellebecq et Moix,
préfère conjurer l’angoisse de l’impuissance par une sexualité
conditionnée et codifiée, à l’exclusion de toute autre. Ce n’est là
rien d’autre qu’un aveu de faiblesse. Alors pourquoi ne pas rester
froides et désinvoltes face à leurs propos ?
Par
STÉPHANIE
POLACK
OPALE. LEEMAGE
lll
avec un infini respect
avant de redéclencher un tsunami – de balayer devant leur
porte avant de chercher des
boucs émissaires. Enfonçons ce
triste clou : les femmes de 50 ans
qui font la une de la presse féminine ne sont-elles pas, le plus
souvent, «photoshopées», retouchées, trafiquées ? Les dossiers
sur les quinquagénaires ne s’intitulent-ils pas «Comment être encore belle à 50 ans ?» ou «Comment plaire à 50 ans ?» Suis-je, en
outre, l’inventeur des titres Jeune
et Jolie ou 20 Ans que des générations de femmes ont appréciés ?
Ces magazines ne s’intitulaient
pas «Vieille et Laide» ni «50 Ans»,
que je sache. Ce n’est pas de mon
fait si le temps passe. Et il passe
pour et sur tout le monde.
Mais l’époque a peur de la mort :
le transhumanisme, cette crétinerie, prétend abolir la mort,
devenue insupportable à l’être
humain. Nous n’acceptons plus
de mourir ; or le vieillissement est
le bras armé de la mort. A 50 ans,
la mort n’est plus une abstraction. Le dire, dire que les corps,
masculins ou féminins qu’importe, traduisent le passage des
années n’est pas acceptable. Je
l’ai dit, et le redis. Doit-on marcher sur des œufs pour affirmer
que l’homme est mortel ?
Pour finir, lorsque je sors avec
une femme jeune, cela ne gêne
personne ; nul, homme ou
femme, dans la vie courante, ne
s’en est jamais offusqué. Si je dis
pourquoi, en revanche, c’est la
curée. Il faut s’interroger sur ces
réalités qui sont mais qui n’ont
pas le droit d’être exprimées par
des mots. Les femmes, c’est une
banalité que de l’écrire, sont belles à tout âge. Que, par une malédiction intime, par une paralysie
qui m’est propre, je n’aie pour le
moment pas accès à leur cosmos
ne doit en rien les blesser, c’est
moi qui suis à plaindre, enfermé
dans mes misérables chimères
d’enfant vieilli. •
u 19
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Directrice littéraire chez Fayard
J
e me décide à réagir aux
propos somme toute banals
de Yann Moix parce que j’ai
longtemps été collabo. J’ai longtemps intériorisé l’imaginaire
masculin et très bien compris
les garçons – je dis bien les garçons pas les hommes –, je les ai
si bien compris qu’il a longtemps été pour moi très simple
de les aimer et compliqué de les
séduire. Et puis à 25 ans, j’ai su.
J’ai su le charme total que me
conférait ma jeunesse, les pouvoirs idiots de régénérescence
que les vieux, du genre de Moix
ou de Houellebecq, lui prêtaient. J’en ai abusé. Et je ne
comprenais pas pourquoi les
femmes – même quadras – insistaient, face à moi, je les trouvais indignes et laides pour tout
dire à se mouler dans des tailles
basses à force de séances de bo-
dy-pump pour essayer de continuer à baiser ces mecs dans le
lit desquels je m’invitais, moi,
simplement, en riant un peu
fort à leurs blagues un peu faibles ou en saluant leurs effets
de manche surjoués. J’ai adoré
le pathétique masculin, j’ai méprisé le pathétique féminin.
Aujourd’hui, j’ai vieilli. Je me
suis inscrite à un club de sport.
Je m’habille sans doute souvent
trop court. Et je suis plus tendre
avec les femmes, comme j’essaie de l’être avec moi-même.
Ce qui est intéressant, ce n’est
pas de faire la morale au mâle
contemporain de plus
de 50 ans, c’est de voir de quoi
il est le symptôme. Et de déconstruire, grâce à lui, l’idée selon laquelle la prestance phallique serait synonyme de
virilité. L’homme français consacré du XXIe siècle est un antiHemingway: il a chez Houellebecq des armes et tire à la carabine mais il est incapable de
tuer, et donc, si on en croit
l’auteur, de vivre. Il est chez
Moix un fils maltraité, un fils
éternel, qui bande sur les femmes asiatiques (confirmant
qu’elles seraient devenues les
icônes mondialisées de la soumission sexuelle) et revendique
un monde où la maturité féminine est annulée –ou bien est-ce
elle qui l’annulerait?
Houellebecq définit la conjugalité comme un univers fusionnel
où sa compagne serait naturellement muette et bonne. Moix,
lui, baise toujours le même type
de nana, sans doute, pour pouvoir rester seul. Dans les
deux cas, ils évoluent dans un
monde irréel où les femmes sont
exclusivement jeunes et malléables, disposées, et dans Sérotonine, promptes à installer des rideaux aux fenêtres et à fournir le
frigo en produits bio –bref, à
faire du chaos dans lequel vivrait spontanément l’homme,
un monde enfin habitable.
Il est étonnant que la critique
tienne unanimement à voir,
dans ce dernier livre, une célébration de l’événement amoureux. C’est à vous dégoûter
d’avoir lu Levinas. Ce qui sem-
Ce qui est
intéressant,
ce n’est pas de
faire la morale
au mâle contemporain de plus
de 50 ans, c’est de
voir de quoi il est
le symptôme.
ble ici fonder l’ethos viril de
l’homme contemporain, dans
son rapport aux femmes, c’est
donc bien la possibilité souveraine d’être minable. C’est
même le fait d’être minable et
de l’assumer qui fait de lui un
homme. Il ne connaît même
plus la honte. Et cette absence
de honte finit de le déshonorer
en le masculinisant encore.
C’est un beau paradoxe. On peut
l’aimer ainsi, cet homme, mais il
faut le regarder en face. Dans
ses rapports aux femmes, il ne
se bat pas contre ses faiblesses
ou ses peurs, il ne cherche pas
non plus à réinventer une forme
de virilité qui se passerait de
violence mais chercherait
l’aventure. L’homme dessiné
par Houellebecq ou Moix se fout
«d’en avoir ou pas». Il préfère
conjurer l’angoisse de l’impuissance par le huis clos conjugal
ou la sexualité conditionnée et
codifiée –à l’exclusion de toute
autre. Ce n’est pas sexy, ce n’est
pas viril. C’est pourtant bien
aujourd’hui ce dont une partie
du genre masculin se prévaut.
Alors les filles, au lieu, en réponse, de vous désaper sur les
réseaux sociaux, pourquoi ne
pas rester froides et désinvoltes ? Et si vous vous sentez reléguées dans les marges du désir,
tournez-vous donc vers la virilité et non vers la prestance
phallique d’hommes de pouvoir
démissionnaires, ça vous libérera de ceux qui ne peuvent pas
vous baiser et le revendiquent.
Ce n’est là rien d’autre qu’un
aveu d’impuissance. La vie est
ailleurs. •
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20 u
Libération Mardi 15 Janvier 2019
IDÉES/
Contre Trump, un
Congrès démocrate, plus
féminin, moins blanc
Près de 85 % des femmes du corps législatif
sont démocrates, tandis que 90 % des
républicains y sont des hommes blancs.
Jamais autant de femmes issues des minorités
n’ont été élues lors des derniers midterms.
C
e sont les femmes qui ont
fait des élections américaines de mi-mandat
en novembre 2018 un événement
historique. La cohorte des élues
du 116e Congrès, qui a pris ses
fonctions au début du mois, est la
plus nombreuse de l’histoire des
Etats-Unis: 127 représentantes et
sénatrices, soit près du quart des
deux assemblées. Ce chiffre inédit s’explique notamment par la
coalescence des mouvements
d’opposition aux violences sociales, sexuelles et raciales, incarnées par la personne et la poli-
L'ŒIL DE WILLEM
tique du président républicain,
Donald Trump. De fait, près
de 85% des femmes du Congrès
sont démocrates; et, tandis que
90% des républicains y sont des
hommes blancs, les deux tiers des
élu·e·s démocrates ne sont ni
des hommes ni des Blancs.
Les femmes de couleur ont particulièrement attiré l’attention des
médias. Parmi ces élues socialement catégorisées comme nonblanches, nombreuses sont les
«Firsts»: Debra A. Haaland (élue
du Nouveau-Mexique) et Sharice
Davids (Kansas) sont les premières Amérindiennes élues au Congrès; Rashida Tlaib (Michigan) et
Ilhan Omar (Minnesota) y sont les
premières musulmanes; Alexandria Ocasio-Cortez (New York) est
la plus jeune élue de l’histoire du
Congrès; Debbie Mucarsel-Powell
(Floride) est la première immigrée d’Amérique latine au Congrès, tandis qu’Ayanna Pressley
et Jahana Hayes y sont les premières Africaines-Américaines
à représenter respectivement le
Massachusetts et le Connecticut.
Jamais autant de femmes de couleurs (47) n’auront siégé sur le
Capitole qu’en 2019. Toutes inscrivent explicitement leur engagement dans l’histoire du mouvement féministe.
Ces cas individuels ont néanmoins tendance à masquer un
autre fait massif de l’élection: le
rôle de l’électorat féminin noir.
Depuis la première élection de
Barack Obama en 2008 au moins,
les femmes noires votent avec
constance et toujours à plus
de 90% pour les candidat·e·s
démocrates lors des élections à
enjeu national. Ainsi, malgré leur
faiblesse relative dans l’électorat
(environ 7%) et les stratégies
républicaines de privation du
droit de vote des minorités, les
Africaines-Américaines demeurent une force centrale du jeu
politique. Parmi tous les groupes
sociaux, quel que soit leur critère
de définition, elles constituent le
bloc électoral le plus loyal au Parti
démocrate. Cette solidité suscite
fréquemment des célébrations
quasi messianiques faisant des
femmes noires l’ultime et indéfectible bastion de la gauche américaine –un enthousiasme qui
cache mal le mépris avec lequel
ces électrices, militantes et candidates ont longtemps été traitées
par le Parti démocrate. Ce rôle
politique des femmes noires américaines ne constitue pas une rupture historique, comme on l’entend parfois. Ces dernières
années, de nombreuses historiennes ont mis en évidence leur rôle
dans la généalogie des mobilisations pour la justice aux EtatsUnis. Dans Black America, Caroline Rolland-Diamond a récemment proposé une belle interprétation de cette histoire de longue
durée (1). Des abolitionnistes
du XIXe siècle jusqu’aux «freedom
fighters» du Mouvement pour les
droits civiques et aux militantes
actuelles du «Movement for Black
Par
NICOLAS
MARTIN-BRETEAU
Historien des Etats-Unis,
maître de conférences
à l’université de Lille.
Lives», la liste est longue de ces
femmes, célèbres ou anonymes,
qui ont milité pour la justice
raciale, sociale et sexuelle. Il y a
cinquante ans, en 1968, leurs
combats avaient permis l’élection
de Shirley Chisholm, la première
femme noire à siéger au Congrès.
Ce qui, en revanche, est plus neuf,
c’est l’alliance des femmes noires
avec d’autres femmes de couleur,
comme les femmes dont l’histoire
familiale est liée aux migrations
en provenance d’Asie, du MoyenOrient et surtout d’Amérique
latine. Depuis plus d’une dizaine
d’années, la conjonction grandissante des mouvements néolibéraux, xénophobes et sexistes au
sein de la société américaine a favorisé ce rapprochement. Considérée comme la figure de proue
de la nouvelle génération démocrate, Alexandria Ocasio-Cortez
est emblématique de ces évolutions. Par ses origines sociales et
ethniques (elle est née dans une
famille d’ascendance portoricaine et a été serveuse pour subvenir aux besoins de sa famille
après la mort de son père), la nouvelle élue du 14e District de
New York dans le Bronx représente ces femmes issues de l’immigration hispanique aux métiers mal sécurisés, mal payés et
mal considérés. Alexandria Ocasio-Cortez a souvent expliqué son
ralliement à la campagne du
«socialiste» Bernie Sanders pour
la présidentielle de 2016 par les
effets dévastateurs de la crise
financière de 2008 sur sa communauté. Aujourd’hui, elle revendique le qualificatif de «radicale»
pour résumer son engagement
–ce qui lui vaut, comme pour
d’autres élues de couleur au
Congrès, l’agressivité venimeuse
d’une bonne partie de ses opposant·e·s politiques. En définitive,
l’engagement politique de ces
femmes s’explique par leur exposition à la violence sociale. En
tant que femmes de couleur, celles-ci sont directement victimes
du sous-emploi et du chômage,
de la précarité et de la pauvreté,
des problèmes de logement,
d’éducation et de santé, des effets
des violences policières et de l’incarcération massive de leur communauté. Parmi les programmes
des nouvelles élues au Congrès
figurent, entre autres propositions, la réforme du système éducatif, judiciaire et fiscal (avec des
taux d’imposition jusqu’à 70%
pour les plus riches), du système
de santé et d’immigration, la
réforme du droit du travail et du
salaire minimum (pour l’instant
à 7,25 $/h au niveau fédéral, soit
6,50 €/h, bien moins que le smic)
de la législation environnementale et du port d’armes à feu.
Aujourd’hui, comme hier, la radicalité des mobilisations des femmes de couleur s’est construite
à l’intersection des violences
de classe, de race et de sexe. •
(1) Black America. Une histoire des luttes
pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècles),
de Caroline Rolland-Diamond, Paris,
La Découverte, 2016.
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
ÉCONOMIQUES
Par IOANA MARINESCU Professeure
d’économie à l’université de Pennsylvanie
Peut-on encore créer des
emplois aux Etats-Unis?
Le plein-emploi s’accompagne souvent
d’une hausse des salaires et donc d’un risque
d’inflation. Alors pourquoi les rémunérations
des Américains n’ont-elles pas augmenté malgré
un taux de chômage très bas ?
D
epuis la dernière crise
en 2007-2009, l’économie
américaine a connu une
croissance soutenue, créant des
emplois à tour de bras. Alors que le
taux de chômage était à 10 % au
plus fort de la crise, il a lentement
diminué pour arriver en dessous
de 5%. Ce taux n’a jamais été aussi
faible depuis les années 70. Peut-on
encore créer des emplois? Y a-t-il
assez de travailleurs pour occuper
ces emplois? Ou bien les créations
vont-elles simplement mener à des
salaires plus élevés et, in fine, à une
accélération de l’inflation?
Pour mettre un bémol à ce tableau
favorable de l’économie américaine, il faut se rappeler que la récession de 2007-2009 a été la plus
profonde que les Etats-Unis aient
connue depuis la Dépression des
années 30. Donc, même si beaucoup d’emplois ont été créés,
même si le chômage a beaucoup
diminué, ces améliorations étaient
nécessaires pour retourner aux niveaux connus avant la crise.
Malgré cette très longue période de
dix ans de croissance, les salaires
n’ont guère augmenté, en termes
de pouvoir d’achat (1). Ce fait contredit les prédictions de base de la
théorie économique. En effet,
quand les entreprises embauchent
de plus en plus de monde, il y a de
moins en moins de chômeurs qui
peuvent prendre ces emplois. Attirer le bon candidat devient de plus
en plus difficile. C’est ce que prédit
la théorie économique: après des
années de croissance de l’emploi,
les salaires doivent augmenter.
Alors pourquoi les salaires n’augmentent-ils donc pas aux EtatsUnis ? Une des raisons est technique. Même si le taux de chômage est très bas, il y a beaucoup
d’Américains entre 25 et 54 ans qui
ne travaillent pas et ne cherchent
pas non plus un emploi et donc ne
sont pas comptabilisés comme
chômeurs. Depuis 2001, le taux
d’emploi parmi les Américains
dans la force de l’âge a eu tendance à baisser, et la récession a
accéléré cette tendance, surtout
parmi les hommes. Alors que
l’économie a crû depuis 2009, le
taux d’emploi est lentement remonté. Mais, même aujourd’hui,
la part des Américains de 25 à
54 ans qui ont un travail est encore
un peu en dessous du niveau
RÉ/JOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
Eric Drouet et Alexis Corbière
à un poil près
Rapprochement inconsidéré (?) entre le gilet jaune et le député
insoumis pour cause de barbe partagée et de ressemblance
physique augmentée.
L’
u 21
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histoire de la pilosité n’est pas univoque. La barbe fut martiale et guerrière avant de glisser pacifiste et
baba. Elle était l’apanage des reclus comme
des voyageurs, des ermites retirés dans leur
grotte comme des marins solitaires. Dans
l’imaginaire français, elle fut souvent clivante. Elle séparait les univers et penchait
plutôt à gauche. Les instits socialistes
de 1981 la portaient quand ils entrèrent à
l’Assemblée à la suite de l’élection de Mitterrand. Aujourd’hui, à l’heure de l’écologie
impérieuse et du féminisme obligé, cet accessoire est de la repousse. On peut l’élucubrer signe d’une revirilisation parfumée et
d’un ensauvagement propret ou plutôt souci
de dissimulation inconscient face aux troubles des temps. Et c’est là que se complique
la donne pour des sosies qui s’ignoraient,
tels Eric Drouet et Alexis Corbière.
Ces nouveaux canons de la mode font de la
charpie de l’individualisation des expressions et de la différenciation des visages. La
barbe fournie, et taillée au carré, qui orne
désormais les mentons de la gent masculine,
garantit un anonymat étonnant à l’heure où,
sur Facebook (face-bouc?) chacun tente de
se construire un profil numériquement
remarquable.
Avant que les progrès de la reconnaissance
Tous ceux qui ne
travaillaient pas et
ne cherchaient pas
d’emploi n’étaient
plus comptabilisés
comme chômeurs.
Ils sont une «armée
de réserve» pour
le retour de
la croissance.
d’avant la crise en 2007 (2). En réalité, il subsistait encore une «armée de réserve» importante
d’Américains au chômage qui a pu
enfin réintégrer le marché du travail quand les conditions se sont
améliorées : c’est ce qui a permis
de limiter la hausse des salaires.
Même s’il est difficile de dire exactement pourquoi la croissance des
salaires a été si anémique depuis
2009, une chose est sûre, les entreprises américaines sont en position pour faire pression à la baisse
sur les salaires.
L’existence de cette armée de réserve n’est pas la seule raison pour
laquelle les entreprises sont en position de force. D’autres facteurs
les aident. Par exemple, la recherche que j’ai menée (3) montre
qu’un manque de compétition entre entreprises pour embaucher les
travailleurs met la pression à la
baisse sur les salaires. Cette absence de concurrence peut se manifester de différentes manières, y
faciale règlent la question, cette pilosité très
partagée entretient la confusion. Elle pourrait brouiller les avis de recherche et compliquer la tâche de ces corporations, polices et
médias, qu’il serait désobligeant de croire
jumelles. Regardez comment, dernièrement,
on a failli prendre Drouet pour Corbière, et
réciproquement. Il est vrai qu’entre le gilet
jaune et le député de La France insoumise
(LFI), la parenté physique est assez poilante.
D’autant que question morphopsychologie,
ils se tiennent par la barbichette. Ils ont la
même bouille avenante et la joue tout aussi
arrondie. Cette bonhomie semble celle de
joyeux compagnons de tablée ou d’amis sur
qui l’on peut compter. En tout cas, cela jure
avec la lippe méprisante qu’arborent les chanoines glabres et onctueux. Leur âge ne fait
rien à l’affaire. Les 33 ans de l’habitant de
Melun portent le cheveu bien dégagé sur les
oreilles. Ce qui lui blanchit les tempes à
l’identique de celles du quinqua, récent résident de Bagnolet. Car, même si ce ne sont
pas des amis de luxe, il y a chez eux du Castor et Pollux.
Il se dégage de ces deux gaillards légèrement
enrobés une placidité que vient surligner
leur débit paisible, détendu, jovial et parfois
comme incertain de ses assertions. Chez le
chauffeur routier comme chez le prof d’histoire, la ligne des sourcils est droite, le regard étonné et crédule.
Si ce n’était cette ombre qui mange leurs lèvres gourmandes et marbre leurs joues pâtissières, on serait bien en peine de les prendre
pour des Don Quichotte du pouvoir d’achat
et du référendum révocatoire. Et on les reléguerait vite au rang de Sancho Pança patauds
compris la fusion de deux entreprises : après une fusion, les travailleurs ne peuvent plus faire
jouer la concurrence entre les
deux entreprises pour augmenter
leurs salaires. Les effets négatifs
du manque de concurrence sur les
salaires sont renforcés lorsque le
pouvoir syndical est faible (4), ce
qui est le cas dans l’économie américaine aujourd’hui.
L’économie américaine peut-elle
encore créer des emplois ? Oui,
probablement car le taux d’emplois est encore en dessous du
maximum historique. Cette création d’emplois va-t-elle mener à
une augmentation marquée des
salaires et de l’inflation? Probablement pas à court terme. Le pouvoir
des entreprises est tel qu’il faudrait
encore des années de croissance et
de création d’emplois pour que les
salaires augmentent enfin de manière significative.
Mais après dix ans de croissance,
une récession devrait bientôt se
manifester, même s’il est très difficile d’en prédire la cause et la date
exactes. La récession privera les
travailleurs américains de la croissance nécessaire (mais peut-être
pas suffisante), pour une croissance soutenue des salaires. •
(1) http://www.pewresearch.org/facttank/2018/08/07/for-most-us-workers-realwages-have-barely-budged-for-decades/
(2) https://fred.stlouisfed.org/series/LNS1230
0060
(3)https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm
?abstract_id=3088767
(4) https://www.nber.org/papers/w24307
Cette chronique est assurée en alternance
par Pierre-Yves Geoffard, Anne-Laure Delatte, Bruno Amable et Ioana Marinescu.
et modérés, à demi endormis, la tête alourdie
posée sur le coude de leur tranquillité.
Avant de devenir rasoir, la comparaison doit
vite s’arrêter. Le jeune Corbière a pu faire, au
temps de son trotskisme juvénile, un peu de
prison injustifiée à cause de son soutien à la
cause basque. En 2019, l’élu de la nation
reste dans les clous de l’opposition républicaine, quelles que soient les pulsions insurrectionnelles de la maison Mélenchon.
Beaucoup moins frotté de culture politique,
Drouet, lui, a la radicalité spontanée et la
mise en scène moqueuse. Il a vite appris à se
victimiser afin de faire pleurer dans les
chaumières. En réponse aux vœux très bras
d’honneur de Macron, Drouet a réussi à se
faire embarquer par la maréchaussée. Début
janvier, il a passé une nuit en garde à vue
pour avoir voulu lancer un assaut de comédie contre l’Elysée. Il en est ressorti nimbé
d’une aura de héros barbudos, et sans cette
mine de papier mâché habituelle aux mal rasés qui émergent de derrière les barreaux.
Entre Drouet et Corbière, la question est de
savoir qui est l’avatar de qui? Disons que LFI
enrôlerait bien le boutefeu à ses côtés. Mélenchon, lui, a fait sa déclaration et confessé
sa fascination. Il en a même fait la réincarnation de son homonyme, qui arrêta la fuite
de Louis XVI au temps de la grande Révolution. D’ailleurs, Drouet qui part parfois en
dérapage mal contrôlé lors de ses longs dialogues improvisés avec son peuple jaune,
semble avoir l’apolitisme plus LFI que RN.
De là à enlever son postiche et à rallier ceux
qui, comme lui, veulent raser gratis, il y a un
pas dont il s’abstiendra s’il est aussi bon tacticien qu’il le paraît. •
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22 u
Libération Mardi 15 Janvier 2019
L’art de ne pas y toucher
«Poésie prolétaire» est une
véritable ode au geste créatif.
L’expo parisienne fait
dialoguer les dessins, carnets,
collages et vidéos
de trois femmes artistes
des années 60 à 80,
volontairement restées dans
les marges, avec les œuvres
conçues pour l’occasion
de trois plasticiennes
trentenaires.
Par
JUDICAËL LAVRADOR
Photos JULIEN MIGNOT
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
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Sous forme d’accrochages,
d’installations et de vitrines de
documents, le parcours proposé
à la Fondation d’entreprise Ricard
confronte plusieurs générations.
S
e faire prêter des œuvres pour
une exposition, c’est souvent
la croix et la bannière. Pas
disponibles, trop demandées, trop
fragiles, trop chères à assurer et à
transporter (la caisse climatisée et
le convoyeur plombant à eux seuls
le budget), les pièces peuvent être
retenues à la maison pour tout un
tas de raisons, qui ne sont cependant pas celles auxquelles François
Piron s’est confronté.
La moitié des pièces exposées à la
Fondation d’entreprise Ricard
(l’autre moitié étant produite pour
l’occasion et signées de jeunes artistes) attendaient de voir le jour depuis belle lurette, sans plus y croire,
dans des greniers, dans des fonds de
tiroirs, dans des chemises cartonnées, à peu près intactes et bien
triées, plus ou moins bien encadrées, un peu jaunies quand elles
sont en papier. Elles appartiennent
à la fille de Thérèse Bonnelalbay
(1931-1980), à un proche de Lizzy
Mercier-Descloux (1956-2004) ou
à leur auteure elle-même, Joëlle
de La Casinière (née en 1944). Laquelle a accepté bien volontiers de
scanner et relier ses manuscrits,
parsemés de collages et de notes
dans les marges, à la seule condition qu’une fois l’exposition terminée, ils rentrent au bercail, chez
elle, à Bruxelles. A 75 ans, elle a
donc d’autres chats à fouetter que
de se faire connaître. A croire que
cette reconnaissance qui s’est tellement refusée à elle, elle n’a jamais
vraiment cherché à l’obtenir.
CLIPS
FARFELUS
Aller savoir comment certaines (les
femmes sont les plus nombreuses
à avoir été éjectées de la place) «ont
quitté le bateau à un moment
donné», c’est l’horizon que se fixe
en partie «Poésie prolétaire» et la
question qui taraude son commissaire François Piron, depuis qu’il a
curaté «l’Esprit français, contre-cultures, 1969-1989» à la Maison rouge,
il y a deux ans. Reste en outre à voir
comment ces trajectoires artistiques floues et vagabondes, ces travaux de «francs-tireuses» informent
l’histoire de l’art français, contredisent la manière dont elle s’est écrite
(au masculin) avec ses jalons de
plus en plus bancals (les mouvements esthétiques, les manifestes
successifs). D’où le choix de Piron
d’inviter trois jeunes artistes qui,
pas plus que quiconque, n’avaient
le moins du monde entendu parler
de leurs trois aînées. L’expo, explique-t-il, est alors «une occasion de
créer des rapprochements et des conversations fortuites qui dépassent les
limites convenues de la position de
l’artiste aujourd’hui, en la déplaçant vers le champ plus vaste et sauvage des contre-cultures».
La position de l’artiste aujourd’hui?
Celle inscrite sur un jeu de l’oie au
parcours fléché et semé d’embûches
prévisibles allant d’une case départ
(les beaux-arts) aux prix (Duchamp,
Ricard…) en passant, sans reculer,
par les résidences, les bourses, les
aides à la création et la galerie qui
leur ouvre ses cimaises des stands
de foire. Avant pourtant, certaines
ont fait autrement et «ne se sont pas
battues pour en être, ne voulaient
pas passer leur vie à se faire entendre ou voir», constate Piron qui, devant une vidéo de Joëlle de La Casinière, avoue qu’il la trouve
«désarmante de spontanéité. Joëlle
fait de l’art sans poids, sans stratégie. Elle ne montre que des élans et
il ne peut y avoir rien de plus inspirant pour des jeunes artistes». La
trajectoire suivie en effet par les
trois aînées de l’expo est semée
d’histoires pas possibles, de décisions prises sans calculs, sans souci
aucun du lendemain.
La scène est filmée à New York
en 1973. Joëlle de La Casinière, en
sandalettes et tunique blanche, sautille dans la rue, pressée de rencontrer un journaliste, mais prenant le
temps d’arrêter le métro aérien et de
se carapater quand le chauffeur s’arrête en effet pour lui demander de
déguerpir des voies. La vidéo était
u 23
CULTURE/
censée attirer l’attention de Bernard
Pivot pour qu’il invite l’artiste à parler de son livre, Absolument nécessaire, tout juste publié aux éditions
de Minuit (grâce à l’intercession de
Gilles Deleuze). Elle n’ira pas à
Apostrophes. Elle voyagera sans arrêt, du Canada à Haïti, de l’Iran aux
Etats-Unis, menant dans les années 70 «une vie au fil du vent. Ce
qui explique, continue Piron, qu’elle
ait cessé de peindre pour se consacrer à la conception de livres, moitié
écrits, moitié dessinés, recourant au
stencil, au collage, jouant de la typographie». Dans les années 80, les
textes sont chantés et performés
dans des espèces de clips farfelus
destinés à la télé. Dix-huit de ces livres sont à la disposition du visiteur,
dans des cartons. Comme prêts à
être remballés sitôt l’expo finie.
Mais ils donnent aussi la clé d’un
des autres fils de cette expo échevelée. «Poésie prolétaire» cible des pratiques tournant autour de l’écriture
dérivant vers le dessin et, vice versa.
A l’image des motifs fluides, tracés
à l’encre noire par Thérèse Bonnelalbay. Sous un geste machinal et aérien, très relâché, les figures papillonnent en essaim. Depuis que
Dubuffet en a présenté quelquesuns dans le cadre de l’exposition de
sa collection d’art brut en 1967, on
les a pris pour les divagations d’une
jeune femme irréfléchie, pas pleinement consciente de ce qu’elle faisait.
D’autant que Thérèse Bonnelalbay
était infirmière et n’a jamais fait profession d’artiste à temps plein. Le
milieu de la poésie, lui, prendra bien
mieux la mesure de ce travail, publié
dans les années 70, accompagné notamment des textes de Joseph Guglielmi (son mari) et d’autres auteurs
pour la revue Action poétique.
MARIONNETTES
IVRES MORTES
A la même époque, Lizzy MercierDescloux, elle, sort des Beaux-Arts
de Paris. Elle file à New York et découvre, avant tout le monde, en
éclaireuse, les Ramones, Richard
Hell et Patti Smith, la scène punk,
qu’elle documente dans la foulée
avec son compagnon, Michel Esteban, ex-disquaire dans le quartier
des Halles, dans l’éphémère Rock
News, bible française du mouvement. Chanteuse – notamment du
tube Mais où sont passées les gazelles?– elle ne cesse pas cependant de
peindre et de dessiner. La preuve
avec ces collages maîtrisés auxquels
Patti Smith met parfois la main. A
côté d’eux, à la Fondation Ricard,
deux peintures datant des années 90 plantent sur fond d’obscurs
brasiers, des figures bariolées et
souveraines, sorte de divinités extravagantes. Avec lesquelles les
créatures contorsionnistes dépeintes par la jeune Carlotta Bailly-Borg
s’entendent à merveille. Sur des plaques de verre posées dans l’espace
à la verticale, elles plient leur corps
mou, pleins de bourrelets, se compressent les unes les autres dans un
méli-mélo monstrueux et érotique
qui évoque les joyeuses gesticulations de la faune remplissant à ras
bord les miniatures indiennes ou
les enluminures médiévales.
Ce fil grotesque se prolonge dans
l’expo avec les dessins d’Anne
Bourse, flaques de couleurs adolescentes (rose Malabar, jaune canari…) versées au feutre ou au
crayon comme sans y faire gaffe,
pour passer le temps et son ennui.
Puis il y a une petite maison habitée
par deux marionnettes ivres mortes
après avoir vidé les fioles d’alcool
qui traînent à leur pied. Connectée
à une tunique blanche par un fil
électrique, conduisant à des peintures murales en forme de quartier de
lune noire, l’œuvre, intitulée Renaître, met théâtralement en scène les
influences qui, selon l’artiste Mélanie Matranga, nous cernent et nous
imprègnent (l’électricité, l’alcool, la
lune). Ainsi, on trouverait là, métaphoriquement, dans ces ondes influant joyeusement mais de manière impalpable, voire indicible,
sur les êtres le secret de ces vies underground, menées sans calculs,
mais ponctuées d’œuvres puissantes, échevelées, impatientes et
grouillantes du désir de faire, plutôt
que d’être vu. •
POÉSIE PROLÉTAIRE
Fondation d’entreprise Ricard,
75008. Jusqu’au 23 février.
Rens. : www.fondation-entreprisericard.com
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LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
francemusique.fr
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24 u
Libération Mardi 15 Janvier 2019
CULTURE/
ARTS
Le Petit Palais s’inspire
du manoir-atelier
de l’intrigant peintre
belge pour exposer
ses portraits éthérés et,
entre autres surprises,
des photos inédites.
blanc de sa sœur, Marguerite, vue
sous des angles différents. Six clones à l’aspect figé posent ainsi dans
une prairie à l’horizon bouché. Ce
fameux dessin, sorte de montage
Photoshop avant l’heure, est nimbé
d’une très inquiétante étrangeté.
Parfois, Khnopff se sert des clichés
d’Albert Edouard Drains, dit
Alexandre, un ami photographe, et
dessine aux crayons, à la craie ou
à l’aquarelle à même les tirages.
Dans les Lèvres rouges, il colore ainsi
aux crayons de couleur un admirable portrait, vision éthérée et sublimée du féminin.
C
elui qui a vécu le frisson
mystique en visitant la maison-atelier de Gustave Moreau à Paris, un après-midi d’hiver,
voudra réitérer l’expérience avec le
peintre belge Fernand Khnopff…
Mission impossible : sa demeure
sanctuaire, érigée en 1902 avenue
des Courses à Ixelles, en lisière du
Bois de la Cambre dans la région
bruxelloise, a été rasée en 1938. C’est
avec l’ambition de ressusciter cette
Atlantide que s’est conçue l’ambitieuse exposition «Fernand Khnopff
(1858-1921)» au Petit Palais. Pour accueillir le maître du symbolisme
belge, qui n’avait pas été exposé à
Paris depuis quarante ans, le musée
a imaginé un décor calqué sur
son manoir-atelier d’inspiration
viennoise : cheminée, alcôves,
miroir circulaire, rideaux, canapés,
bibliothèque, émaillent un parcours
peint en bleu nuit. Notes au piano
de Schumann et délicieux parfums
surannés tentent de restituer l’écrin
de cette atmosphère engloutie.
Las, le Petit Palais est parfois
comme un costume trop grand pour
ces œuvres de petit format… Si les
peintures et dessins de Fernand
Khnopff, pourtant sertis dans de
magnifiques encadrements ouvragés et dorés comme des retables
d’église, distillent leur hermétisme,
le flottement des œuvres rappelle
que dans l’art de la fin du XIXe siècle, le contenant et la mise en scène
avaient autant d’importance que le
contenu. Manque ainsi l’édifice
amiral du peintre belge à succès que
l’on découvre en maquette à l’entrée. Egotiste, taiseux et solitaire,
Khnopff le Narcisse l’avait pensé
comme un habitacle dédié au culte
du moi. La seule femme qui y habita
–Khnopff épouse sur le tard Marthe
Worms, une veuve avec deux enfants – en gardera un souvenir
d’épouvante, après avoir pris ses
jambes à son cou. Que se passait-il
derrière ces hautes clôtures dessinées par Fernand Khnopff et son architecte ?
Gaze de mystère. Le Petit Palais
restitue bien l’ambiance fin-de-siècle et réserve de belles surprises.
Fernand Khnopff, né dans le château familial, a grandi à Bruges où
son père est substitut du procureur
du roi. Pour les vacances, la famille
se rend soit au château, soit à la propriété de Fosset, dans les Ardennes
Paupières closes. L’exposition
Le Portrait de Marguerite (1887) représente la sœur et modèle de l’artiste. FREYA MAES. MRBAB
Fernand Khnopff,
métaphores intérieures
belges. Les étés passés dans cette
demeure inspirent au peintre de
mélancoliques paysages ainsi que
d’intrigantes natures mortes, dont
un magnifique Hortensia blanc.
Moins connus que ses tableaux
symbolistes ou que les portraits qui
le rendront célèbre, les sous-bois
ocre, les prés vivides et les cieux gris
de Fernand Khnopff constituent la
plus belle salle de l’exposition. On
voit là poindre l’alchimie de son
dessin qui donne à l’huile sa texture
de craie, et au pastel le cotonneux
des crayons de couleurs. Khnopff
jette peu à peu une gaze de mystère
sur son trait, passant maître de l’estompe comme si la bruine avait envahi son cadre.
La seconde surprise de l’accrochage
est l’introduction de la photographie comme support de l’œuvre du
Belge. Cachottier, il avait juré ne
rien y connaître. Or, on a retrouvé à
sa mort appareil professionnel, manuels techniques et tirages. Alors
que le célèbre pastel Memories,
trop fragile pour voyager, est resté
aux musées royaux des Beaux-Arts
de Belgique, un film d’animation
montre comment le peintre s’est
servi de photos pour sa composition. Il utilise six portraits en noir et
des photographies permet d’en apprendre un peu plus sur Marguerite,
son modèle fétiche, qu’il peint jusqu’à ce qu’elle se marie. Menton
prognathe, mâchoire carrée, la Marguerite des photos est moins gracieuse que celle des dessins. C’est
encore ses traits que l’on retrouve
dans Des caresses, ou l’Art, le plus
célèbre tableau de Khnopff. Dans
cette étreinte entre Œdipe et une
Sphinge, un thème mythologique,
s’esquissent une quasi-gémellité
des visages et un amour impossible.
Une des clés de Fernand Khnopff
serait-elle la pulsion de l’inceste ?
Un climat de vase clos aux effluves
de renfermé plane en tout cas sur
son œuvre. Khnopff, membre d’une
génération désenchantée, avait un
mantra: «On n’a que soi.» Lié à Gustav Klimt et à la Sécession viennoise, son style s’approche de la raideur des préraphaélites anglais (il
était l’ami d’Edward Burne-Jones et
de Dante Gabriel Rossetti dont il
collectionnait les œuvres). Dans ses
portraits, il affectionne les paupières closes et les bouches fermées,
hostile à toute infiltration. Les corps
sont toujours comprimés dans des
vêtements collet monté. Rigides
comme du marbre, ses nus sont
presque asexués.
D’abord proche de l’avant-garde,
Fernand Khnopff a fini par beaucoup intéresser les partisans de
l’anti-modernité, dont Paul Schultze-Naumburg, théoricien de l’art
aryen et de l’esthétique fasciste.
Dans une toute jeune Belgique en
pleine expansion coloniale au
Congo, l’artiste s’enthousiasmera
aussi pour l’utilisation de l’ivoire.
Reclus volontaire, Fernand Khnopff
avait quitté le domicile maternel à
42 ans. Dans sa demeure disparue,
un autel était dédié à sa mère, Léonie, juste à côté de son atelier.
CLÉMENTINE MERCIER
FERNAND KHNOPFF (1858-1921)
LE MAÎTRE DE L’ÉNIGME
Petit Palais, 75008.
Jusqu’au 17 mars.
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Libération Mardi 15 Janvier 2019
u 25
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«Les Trésors de Kyoto»,
paravents d’Est
Composée de rares
chefs-d’œuvre japonais,
l’exposition du musée
Cernuschi permet de
découvrir le courant
décoratif «Rinpa».
Q
uiconque a lu Seiobo est
descendue sur Terre, le
chef-d’œuvre de László
Krasznahorkai, a été instruit sur la
difficulté –mieux, le miracle!– que
représente tout déplacement d’un
trésor centenaire venant d’un temple japonais. Cette lectrice, ce lecteur, soupèsera à sa juste valeur
l’ébouriffante venue d’une œuvre
signée du maître Tawaraya Sotatsu,
cofondateur en 1615, avec Hon’ami
Koetsu, du courant d’art décoratif
dit «Rinpa», pour figurer dans la
magnifique expo qui se tient trois
semaines encore au musée Cernuschi, à Paris. Quant aux non-initiés,
hormis leur recommander de lire
Seiobo… (sorti en France au printemps), on leur conseille de filer à la
plaine Monceau pour admirer ce
trésor, une paire de paravents à
deux panneaux intitulée Danseurs
de Bugaku, qui provient du Daigo-ji
de Kyoto, temple bouddhiste de
l’école Shingon, dont plusieurs bâtiments sont classés «trésors natio-
naux» et qui renferme 18 «œuvres
culturelles importantes»: c’est dire
qu’on ne reverra pas de sitôt les
Danseurs de Bugaku par ici.
Apesanteur. Le grand Yukio
Mishima en était fan, qui vit en
l’œuvre le fruit d’une «individualité
solitaire, comparable à celle d’un
peintre moderne». Peut-être en raison du mystère qui entoure Sotatsu,
lequel semble s’être employé à effacer toute trace de son passage sur
Terre (on sait qu’il fut actif entre 1600 et 1640). Mais peut-être
aussi en raison du fond à la feuille
d’or quasi dénué de contexte, qui
tire les danseurs flottant dans le tableau vers une délicieuse apesanteur, n’étaient le gong et rideau
aperçus en bas à droite, le pin et le
cerisier pointant leurs branches en
haut à gauche. Si d’autres merveilles ont dû reprendre le chemin
du Japon depuis l’ouverture de
l’expo, ne pouvant être trop longtemps exposées à la lumière (ou
soustraites indéfiniment au regard
de leurs habituels spectateurs) ce
paravent, arrivé dans l’expo au roulement du 1er janvier, est une enviable nouveauté pour les retardataires. Il est même un saisissement,
propre à faire se demander pourquoi on ne connaissait rien, ou en
La Sente au lierre, attribué à Tawaraya Sotatsu, XVIIe siècle. PHOTO DR
tout cas pas sciemment, de ce courant Rinpa qui aurait pourtant de
quoi bouleverser nos vies.
C’est au pied du mont Takagamine,
au nord de Kyoto, que commence
l’histoire, car c’est là que le premier
shogun de la dynastie des Tokugawa
autorisa Koetsu à s’installer, avec sa
petite mais talentueuse communauté d’artistes. Parmi eux se trouve
Sotatsu, qui dirigeait un atelier spécialisé dans la peinture sur paravents et les papiers enluminés. L’essor de Rinpa correspond à celui de
l’imprimerie commerciale, la bande
goûte donc livres et écrits, et puise
ses sujets dans la littérature classique. Mais ils s’inspirent aussi, et
surtout, du répertoire de l’époque
Heian (794-1185), en particulier des
yamato-e (littéralement «les images
du Japon») dépeignant des scènes
de nature autochtone au fil des saisons. D’où la profusion, ici, de cerisiers en fleurs, de saules pleureurs
ployant dans le vent et de tiges de
glycine enroulées sur des branches
de pin. Ces motifs s’admirent sur
des paravents mais aussi des raviers
(splendeurs signées Ogata Kenzan),
des chauffe-mains et autres xylographies, les Rinpa étant de fiers artisans qui s’employaient à répandre
partout le beau, et si possible en
usant de matériaux précieux, pour
satisfaire leurs clients à la cour impériale ou parmi les riches marchands de Kyoto.
se perpétuer jusqu’au début du
XXe siècle, lorsque Kamisaka Sekka
(1866-1942) en livra une interprétation très Art nouveau – voir les iris
ou vagues hyper stylisées du magnifique recueil Dessins pour textiles.
Mais l’âge d’or, s’il fallait en donner
un, serait celui où sévirent Ogata
Korin (1658-1716) et son frère Kenzan, fils de marchands, amateurs de
nô et de cérémonies du thé. Qui n’a
pas vu les Images lyriques des douze
mois de Korin ne pourra jamais se
prononcer avec une totale fermeté
sur le ravissement procuré par la
floraison d’un chrysanthème.
ELISABETH FRANCK-DUMAS
Admiration. Le mouvement
ayant été un courant plus qu’une
école avec maîtres et disciples, il
s’est transmis via des exercices
d’admiration qui lui ont permis de
TRÉSORS DE KYOTO, TROIS
SIÈCLES DE CRÉATION RINPA
Musée Cernuschi, 75008.
Jusqu’au 27 janvier.
Raoul De Keyser, abstrait en retrait
Le S.M.A.K. de Gand consacre une
rétrospective posthume au peintre belge,
impressionniste conceptuel solitaire,
inspiré par le football et la nature.
S
Grenier 14 (1992). D. PAUWELS. ZENO X GALLERY
& DAVID ZWIRNER. FAMILY RAOUL DE KEYSER
tar en Belgique – l’abondante compilation des
reportages que lui
consacrèrent les télés belges,
diffusée au sein de sa
rétrospective posthume au
S.M.A.K. de Gand l’atteste –,
respecté en Angleterre, peu
visible en France (sauf par
l’étroite fenêtre d’une expo au
château de Rochechouart
en 2006), Raoul De Keyser
avait l’air d’un petit monsieur
vif, affable et précautionneux, peignant sur des toiles
au format domestique, d’un
geste aussi franc que délicat,
ni hésitant ni nerveux (antiPollock), des lignes, des nervures et des taches d’origine
soit végétales, soit charnelles,
soit footballistiques. C’est
toujours un peu rassurant de
pouvoir nommer les origines
d’un tracé abstrait. Ça l’est
moins de ne pas pouvoir ancrer l’artiste dans une veine
artistique. Car Raoul De Keyser (1930-2012) était un solitaire. Ce qui explique son
rayonnement auprès de ce
public à part que forment
les artistes. Ceux-là, souvent,
n’aiment rien tant que ce qui
a été fait hors des clous de
l’histoire de l’art. On en est là
avec Raoul De Keyser, sur
le seuil de sa rétrospective
belge, à zéro (sans références,
perspectives historiques ni
recul théorique).
C’est une peinture qui accule
son cadrage, ses moyens, ses
motifs aux coins et aux recoins, à la ligne de corner ou
à la ligne de touche. L’atelier
de l’artiste donnait sur un terrain de foot. De sa fenêtre, il
observait le type du club qui
traçait les lignes du terrain. Il
en fait des toiles aux traînées
poudreuses et blanches sur
fond vert, esquissant une
mini-composition géométrique. Mini parce que les lignes
et les formes (cubes, cercles,
barres) sont en nombre réduit. Ça ne se bouscule pas à
la surface et ça laisse la place
à la texture, au velouté, à
l’onctuosité, à la transparence, aux reflets chromatiques. Le pinceau caresse, parfois grattouille, la toile de lin
sans la boudiner d’une croûte
épaisse, sans même lui infliger une palette outrancière.
De Keyser reste dans les cordes du regardable et du bon
ton. Ni flashy ni gesticulant,
et cependant captivant, son
art est le seul dans sa catégorie qu’on nommerait l’impressionnisme conceptuel.
Soit le chaînon manquant entre Monet et Ryman.
JUDICAËL LAVRADOR
Envoyé spécial à Gand
RAOUL DE KEYSER ŒUVRE
S.M.A.K., Gand (Belgique).
Jusqu’au 27 janvier.
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26 u
Libération Mardi 15 Janvier 2019
Entrée, plat, affaires
Julia Bijaoui et Quentin Vacher Ce couple
de trentenaires a mis sur les rails du succès Frichti,
entreprise qui livre des repas à domicile.
A
vant de rencontrer Julia Bijaoui et Quentin Vacher, les
cofondateurs de Frichti, un service de livraison de
nourriture qui cartonne depuis trois ans et demi, on
avait certains clichés en tête. Celui des entrepreneurs en couple à la coule, qui, proximité d’âge oblige, nous tutoieraient
d’emblée, s’efforçant de paraître super chill –«détendus», pas
prise de tête. Eh bien, non, Bijaoui, 30 ans,
et Vacher, 32 ans, ne sont pas cools. «Ils
n’essayent pas de se donner un style, ce n’est
pas leur kif!» confirme Paul Midy, ancien
directeur général de Frichti, qui évoque deux bosseurs aux
«mille idées à la minute, avec beaucoup d’exigence et d’énergie».
Les locaux de leur entreprise sont certes Instagram compatibles, avec plantes vertes, logo en néon, verrière qui ouvre sur
une cuisine moderne et murs raccords avec le code couleur
–jaune– de leur appli. Mais l’entretien, tout en distance polie,
se déroule dans la formelle salle de réunion avec attachée de
presse dans les parages. Pas très nouveau monde, quoiqu’on
leur sache gré de nous épargner une connivence forcée. Qu’ils
évitent aussi à leurs clients : «Cette tendance, c’est comme le
serveur hipster, c’est insupportable, analyse Vacher. Beaucoup
d’e-commerces le font mal et le rendent hyperlourd.»
Il semblerait qu’un mal touche les entrepreneurs: la frustration. Laquelle serait à l’origine de bien des success stories. Le
schéma (narratif) est souvent le même: «J’avais besoin de ça,
ça n’existait pas alors, je l’ai créé!» et en toute décontraction.
Concernant Bijaoui et Vacher, on a évacué
la question de la décontraction, mais, pour
ce qui est de la frustration, on est en plein
dedans. «On était toujours en train de bosser comme des fous, et l’heure de qualité qu’on pouvait passer
ensemble, celle du repas, était nulle parce qu’il fallait faire les
courses et cuisiner une heure ou commander un truc qui coûte
30 euros chaque soir», relate-t-il. Est donc née leur plateforme,
qui, contrairement à Deliveroo et consorts, ne livre pas des
plats venus de restaurants indépendants mais une carte maison fabriquée dans une cuisine centrale. Produits frais et d’épicerie et kits recettes à faire soi-même complètent l’offre.
Sauf que tout le monde ne transforme pas ses besoins en business. Sa fibre entrepreneuriale, Vacher, qu’on devine assez
LE PORTRAIT
angoissé, dit qu’elle se nourrit de sa «révolte contre l’injustice».
Elle, issue de HEC, n’aime ni les règles ni les horaires: «J’ai un
peu un esprit rebelle, si on me dit d’être là à 9 heures, il faut que
j’arrive à 11 heures.» Leur cuisine n’intégrera pour autant pas
le panthéon des «garages où tout a commencé», comme ceux
d’Apple et de Microsoft. C’est une cheffe professionnelle qui
a élaboré les premiers plats. «Il fallait que ce soit rigoureux
même si c’est pour faire des carbo», relève l’entrepreneure.
On avait fantasmé une conversation autour du «produire local,
consommer responsable», on a surtout eu droit à des mots
échappés d’un Harrap’s «anglais commercial»: market-fit,
leverage… Car si la promesse de Frichti, ce sont des produits
de qualité bien cuisinés, elle ne serait rien sans un marketing
ultra-offensif et un service client aux petits soins. On vous demande votre avis sur les plats et, en cas d’oubli dans votre commande, hop, vous recevez un bon d’achat sans barguigner. «Les
premiers temps, on était “on fire”, si quelqu’un avait un retard
de livraison, on lui envoyait des fleurs», sourit Vacher.
Il ne faut donc pas forcément aimer cuisiner pour lancer un
service alimentaire. Pas plus qu’il ne faut nourrir une passion
dévorante pour les rayons de Sephora pour lancer une plateforme de vente de produits cosmétiques et d’abonnement à
des «box beauté», JolieBox, la première boîte que Vacher, issu
de Dauphine et de la London School of Economics, a montée
avant de la revendre. C’est
dans cette start-up que
Quentin, l’un des associés, et
1986 Naissance
Julia, stagiaire, puis salariée,
de Quentin Vacher
sont tombés amoureux.
à Neuilly
Elle, chaleureuse quand lui
1988 Naissance
est sur la réserve, est le visage
de Julia Bijaoui à Paris.
de leur projet commun. Mais,
2012 Rencontre.
assure-t-elle, ce n’est pas un
8 juin 2015 Lancement
choix stratégique: «La presse
de Frichti.
souhaite davantage mettre en
24 décembre 2016
avant des femmes entrepreNaissance de leur fille.
neures.» En coulisse, ce serait
surtout lui qui tiendrait les
rênes, souffle un ex-collaborateur: «On la présente comme la
créatrice, mais elle a un rôle un peu secondaire. Elle a beaucoup
de talent mais elle ne se fait pas confiance… Et elle est mal managée par son mec, qui n’en fait pas grand-chose.»
Difficile à percevoir pendant l’entretien, tant ils s’appliquent
à ne pas se couper la parole, même s’il la prend plus volontiers.
Chacun a sous les yeux depuis l’enfance des modèles de couples qui travaillent ensemble, leurs parents, architectes et biologistes. «Notre bonheur en tant que couple passe par le succès
de ce qu’on a entrepris à deux», admet-elle. Parents, ils le sont
devenus fin 2016. Quand ils ne sont pas au boulot, on les
trouve surtout à pouponner dans l’appartement qu’ils louent
dans le VIe arrondissement. Pas tellement le temps de bouquiner ou d’écumer les after-work, encore une singularité dans
un monde de réseaux.
Sont-ils pour autant des patrons à part? Au début de Frichti,
dont la flotte de vélos et scooters électriques est 100% écolo,
les livreurs étaient tous salariés. Un bon point pour ceux qui
voudraient éviter d’avoir le sentiment d’exploiter un prolo à
vélo. Quelques centaines d’emplois plus tard, ce n’est plus le
cas, même si le couple, qui refuse de communiquer chiffre
d’affaires ou salaires, jure qu’il n’y a pas de perdant: «Personne
ne gagne 5 euros de l’heure ou ne vient travailler en ne sachant
pas s’il aura des courses. La première mission, en tant que
patron, c’est de s’assurer du devenir profitable de l’entreprise,
de pouvoir payer tout le monde à la fin du mois.»
Allez, un dernier cliché pour la route: on les avait imaginés
macronolâtres. Pas tant que ça. Lui serait même libertaire, tendance Gaspard Kœnig: «Autant le cannabis ne m’intéresse pas
du tout, autant je suis pour le revenu universel. Si mon taux
d’impôt montait un peu pour que tout le monde puisse vivre,
ça m’irait. Ça remettrait chacun devant son sens de l’initiative.
Je suis contre l’héritage, aussi.» «De nombreux emplois vont
disparaître. Il faudra trouver d’autres relais d’accomplissement», abonde-t-elle. «Tu te gauchises», plaisante-t-il. Leurs
pères, de centre droit, ont bénéficié de l’ascenseur social, elle
se rend bien compte que «le truc s’est cassé». Tous les deux, revenus du «libéralisme excessif», se sentent écolos, même si lui
juge que «tout excès handicape le propos» et qu’elle estime que
«la temporalité électorale [la] rend très pessimiste». D’ici leurs
45 ans, ils se verraient bien s’accomplir dans une entreprise
caritative: «Entreprendre, c’est aussi un acte politique.» •
Par KIM HULLOT-GUIOT
Photo AUDOIN DESFORGES
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L’APRÈS-MIDI Maintien d'un temps couvert.
Le temps reste majoritairement sec, et
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permet l’arrivée d’air aux poumons et aux oreilles 4. Loin du cœur #
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feu # Terme de mépris dans l’Evangile 7. Jean n’est plus à sa tête # Ces
arbres existaient avant les dinosaures, ils sont toujours là 8. Grand
monsieur de l’aviation 9. Elles vérifient que les pianos sonnent bien
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IV. SÈVES. BRU. V. ÉTÉ. MEAUX. VI. SD. VII. OP. ANODES.
VIII. MOCTEZUMA. IX. BEETHOVEN. X. ALTERNENT. XI. TE. SUETTE.
Verticalement 1. CLOSE-COMBAT. 2. LIVET. POÊLE. 3. OGIVES. CET.
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servir II. Désormais amer
III. Luth en Iran # Ne laissa
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Comme certaines 205 VI. Rassemblements pour la démocratie en Grèce VII. Premier
mot d’un émirat # Quand le
J’accuse n’est pas de Zola, il
est de lui VIII. Pointe-Noire où
il est né est peut-être celle du
stylo de cet auteur Bleu-blancrouge IX. Prises en charge
X. Dangereux symbole # Cours
vers la gauche # Petite couronne XI. Qui pèchent
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Les nuages bas et les grisailles sont tenaces
dans les plaines et les vallées alors que le
soleil brille en montagne et près de la
Méditerranée où mistral et tramontane
continuent de faiblir.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas laissent
progressivement la place aux éclaircies.
Toutefois, la grisaille persiste au nord de la
Loire. Les températures sont de saison.
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(ACV) des moyens de production et des combustibles) – Source EDF : « Indicateurs de performance financière et extra financière 2017 ».
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INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, JANUARY 15, 2019
Copyright © 2019 The New York Times
Populism
Wanes
As Crises
Recede
By MAX FISHER
ago, when it swept into Latin America during the financial crisis, tossing
governments an economic lifeline and
vowing to “treat each other as equals,” a
swipe at American dominance.
It worked. China, now South America’s top trading partner, has seeded the
region with infrastructure and a trail of
loans. It has reaped political benefits,
too, getting Latin American nations to
sever diplomatic relations with Taiwan.
Still, as the giant dam in Ecuador
shows, the two sides were hardly equals.
Both nations were willing to overlook
design flaws, questionable economics
and warnings that the technical studies
for the dam were decades out of date.
But using an approach it has applied
to billions of dollars in loans across the
developing world, China never faced
much of a financial risk.
The gamble was all Ecuador’s, and
now the country is looking for new loans,
including from China.
Last month, Mr. Moreno flew to China to renegotiate some of his country’s
LONDON — President Donald J.
Trump’s push for a border wall hints
at a problem that populist leaders
are facing across the Western world.
After a year of setbacks, the leaders are trying to rejuvenate their
fortunes by revitalizing the sense
of crisis on which they thrive. But as
with Mr. Trump’s demand for a border wall — which brought a government shutdown — this may say more
about populism’s weakness than its
strength.
Immigration and terrorism crises, which aided populism’s rise in
2016, have waned. Populists have
faced disappointing election results
in Germany, the United States and
even Poland.
The West’s populist leaders have
grown defensive, retreating into ever-starker messages of us-versusthem. The approach excites their followers. But it can force voters to pick
sides at a moment when the populist
right holds declining appeal.
Cas Mudde, a Dutch political scientist, has predicted that the movement’s rise will become “uneven”
this year, with more setbacks.
Populism is hardly dying. It holds
power in the United States, Italy and
a few Eastern European countries,
as well as meaningful parliamentary minorities in much of Western
Europe, where populist parties now
win about one in six votes.
Still, without a crisis to justify
hard-line policies, its message has
been stripped to its opposition to liberal ideals of pluralism, multiculturalism and international cooperation.
The result is a new phase that will
test populism’s appeal and that of its
ideological rival, postwar establishment liberalism.
This story, playing out across
Western democracies, may be encapsulated best by the drama of Mr.
Trump, the government shutdown
and the border wall.
Two years after he won the presidency, threats supposedly posed by
immigration and terrorism in the
United States have not materialized. Illegal immigration continued
its 10-year decline.
Americans lost enthusiasm for
strict policies like Mr. Trump’s
promised wall on the Mexican
border. Republicans suffered a
devastating defeat in the midterm
elections. Mr. Trump’s divisive
message, rather than pulling more
Continued on Page II
Continued on Page II
PHOTOGRAPHS BY FEDERICO RIOS ESCOBAR FOR THE NEW YORK TIMES
Dam Binds Ecuador to China
The Coca Codo
Sinclair dam,
built by China,
was supposed
to have lowered
electricity costs.
Families like
the Tellos, who
recently paid a
monthly utility
bill of $60,
wonder where
their tax money
has gone.
A flawed project is
tainted by deep debt
and corrupt officials.
By NICHOLAS CASEY
and CLIFFORD KRAUSS
REVENTADOR, Ecuador — The
dam sits under an active volcano, with
columns of ash spewing toward the sky.
Officials had warned against the dam
for decades. Geologists said an earthquake could wipe it away.
Now, only two years after opening,
thousands of cracks are splintering
the dam’s machinery. Its reservoir is
clogged with silt, sand and trees. And
the only time engineers tried to throttle
up the facility completely, it shook violently and shorted out the national electricity grid.
This giant dam in the jungle, financed
and built by China, was supposed to
christen Ecuador’s vast ambitions,
solve its energy needs and help lift the
South American country out of poverty.
Instead, it has become part of a national scandal engulfing the country in
corruption, perilous amounts of debt —
and a future tethered to China.
Nearly every top Ecuadorean official
involved in the dam’s construction is
either imprisoned or sentenced on bribery charges. That includes a former vice
president, a former electricity minister
and the former anti-corruption official
monitoring the project.
Then there is the price tag: around $19
billion in Chinese loans, not only for this
dam, known as Coca Codo Sinclair, but
also for bridges, highways, irrigation,
schools, clinics and several other dams.
It does not matter if Ecuador can afford them. China gets paid either way.
China gets to keep 80 percent of Ecuador’s most valuable export — oil — because many of the contracts are repaid in
petroleum. In fact, China gets the oil at a
discount, then sells it for a profit.
Pumping enough oil to repay China
has become such an imperative for Ecuador that it is drilling deeper in the Amazon, threatening more deforestation.
Hobbled by the debts, President
Lenín Moreno has slashed social
spending, gasoline subsidies, several
government agencies and over 1,000
public jobs. Most economists expect the
country to slide into recession, stirring
outrage.
“China took advantage of Ecuador,”
said Ecuador’s energy minister, Carlos
Pérez. “The strategy of China is clear.
They take economic control of countries.”
The story of how the dam got built
brings together two natural allies, both
eager to change the course of the hemisphere and displace the United States as
the unrivaled power in the region.
China made its plans clear a decade
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
II
TUESDAY, JANUARY 15, 2019
WORLD TRENDS
Leaders Defensive
As Populism Wanes
Continued from Page I
voters in, had pushed some away.
Populists in Europe had a similarly rocky year.
In Britain, support for Brexit has
slipped below 50 percent. Brexit
hard-liners in the governing Conservative Party failed to eject Theresa May, the prime minister, over
her support for a softer Brexit.
In Germany, Alternative for
Germany performed worse than
expected in elections in the border
state of Bavaria, where immigration is a major issue, and worse
than it fared a year earlier.
When Bavaria’s center-right
party tried to challenge Chancellor Angela Merkel over immigration, it suffered election losses.
Ms. Merkel survived, her approval rating spiked and she lined up a
centrist successor.
Many Western populists are
falling back to their message of
besiegement and threat.
Brexit hard-liners are pointing
to the 470 people who illegally
crossed the English Channel by
boat last year, a small amount
compared with the hundreds of
thousands of arrivals to Europe
in 2015 and 2016. Mr. Trump has
claimed, with no hard evidence,
mayhem at the Mexican border.
But dividing the world into us
versus them works only if voters
want to belong to “us” and oppose
“them.”
In Europe, more voters have
had contact with migrants since
2016, which research suggests can
lessen fear and resentment. In the
United States, the buoyed economy has undercut fears of economic
competition from immigrants.
One of the countries cited as a
populist success last year may
also underscore the movement’s
challenges. The Sweden Democrats won 17.5 percent of the vote,
its highest share ever, in a national
election in September. If populists
could surge this fast even in Sweden, a bastion of liberalism, surely
it represented a global shift.
But polls tell a different story.
Support for the Sweden Democrats has not grown since the end
MARKO DROBNJAKOVIC/ASSOCIATED PRESS
A protest against the populist government of Prime Minister
Viktor Orban in Budapest, Hungary, last month.
of 2015, just as the refugee crisis
began tapering off.
Sweden’s experience may suggest that Western populists rose
only with the refugee and terrorism crises and that, as those crises
have faded, populism has stalled.
A review of populism’s performance by Jordan Kyle and Limor
Gultchin of the London-based Institute for Global Change reached
a similar finding. Populists today
hold 20 governments, the same
number they held in 2010. What
we perceive as a new wave may
be populism shifting out of poorer
countries, often in Latin America,
to the West.
But there is another way to read
cases like Sweden: As the liberal
consensus breaking. Even if populists struggle, that they play any
role at all represents a seismic
change. Their rise, even if it never progresses, could still reshape
Western politics.
Parties like the Sweden Democrats and Alternative for Germany may no longer have much hope
of leveraging crises to win power
outright. But there appears to be
enough latent opposition to liberalism to keep populists well involved in politics.
Border crises, real or imagined,
are ideal for this message. They
highlight aspects of liberalism that
people find most objectionable:
promises to protect outsiders, demands that countries compromise
sovereignty and the softening of
racially defined national identities.
So perhaps when Brexit
hard-liners or Bavarian populists
play up border crises that may
seem exaggerated they are speaking to a deeper concern among
their small but dedicated base.
Even in countries like Germany
or France, where centrist leaders
hold power, the establishment
party system has collapsed. Seva
Gunitsky, a University of Toronto political scientist, has argued
that the distinction between democracy and authoritarianism is
already blurring, with more elected leaders taking on the tactics of
strongmen.
Postwar liberal democracy is
simply too new, scholars say, to
know whether the system can
survive these challenges. We may
look back at 2016 as a populist blip
associated with one-off crises, or
as the beginning of a process of
chipping away at liberal democracy from within.
“For anyone who was hoping for
a break in the hectic politics of the
past years,” Mr. Mudde, the Dutch
political scientist, wrote, “2019
won’t be it.”
The Costly Dam That Leaves Ecuador Deep in Debt to China
Continued from Page I
debt — and borrow another $900
million.
A Difficult Relationship
When Fernando Santos, an energy minister in the 1980s, found
out that the Coca Codo Sinclair
dam was being built, he could
hardly believe it. During his time
in government, officials had rejected a much smaller version of
the project. The idea was doomed,
he said, because of the volcano.
An earthquake had decimated oil
infrastructure in the area in 1987.
There were other warnings. An
independent review of the project
in 2010 warned that the amount of
water to power the dam had not
been studied for nearly 30 years.
Since that time, Ecuador had
suffered droughts.
Jose María León Cabrera
contributed reporting.
Luciano Cepeda, the dam’s former general manager, said top Ecuadorean officials pressed ahead
anyway because “a new study
would have taken several years”
and they didn’t want to slow down.
There were also bigger geopolitical forces at play. Ecuador’s president at the time, Rafael Correa, was
a left-wing populist who had vowed
to modernize his country and free it
from the orbit of America.
Western financial institutions
fell in Mr. Correa’s cross hairs.
He denounced the International
Monetary Fund, saying it put restrictions on his spending. Then in
2008, he defaulted on $3.2 billion
of his country’s foreign debt and
invited China to fill in the breach.
Mr. Correa suddenly had access to money, but a new crisis
emerged: The country was running out of power. A drought was
depleting reservoirs, paralyzing
dams. Rather than look for another source, Mr. Correa doubled
INTERNATIONAL WEEKLY
NANCY LEE Executive editor
TOM BRADY Editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
The New York Times International Weekly
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down on hydro power.
Coca Codo Sinclair was supposed to provide a third of the
country’s electricity. It ended up
being built right under the Reventador volcano — and nearly twice
the size of the proposed dam that
had been rejected decades before.
When it opened in late 2016, China’s president, Xi Jinping, flew to
Ecuador to celebrate.
Yet only two days before the
visit, the dam was in chaos. Engineers had tried to generate the
project’s full 1,500 megawatts, but
neither the facility nor Ecuador’s
electrical grid could handle it. The
equipment shuddered dangerously, and blackouts spread across the
country.
Today, the dam typically runs
at half capacity. Experts say that
given its design — and the cycle
of wet and dry seasons — it could
generate the full amount of electricity for a few hours a day, six
months a year. That is, if everything worked.
Ecuador still has to pay back the
debt, though. The $1.7 billion loan
is lucrative for China: 7 percent interest over 15 years. Ecuador owes
$125 million in interest a year.
Now, many Ecuadoreans say
the burden falls on them. Maria
Esther Tello paid $60 in November
to keep the lights on in her home,
a shock given the government’s
promises that electricity prices
would go down. “Where have my
old mother’s taxes gone?” asked
her daughter, Isbela Nole.
Evidence of Possible Bribery
At an entrance to the dam is an
inscription. “Jorge Glas Espinel,
vice president of the republic,” it
says. “For having forged and envisioned this monumental project.”
Mr. Glas sits in a cell, sentenced
to six years in prison. He was
convicted of taking bribes from
China’s main competitor for infrastructure projects in much of Latin America: Odebrecht, a Brazilian construction giant. American
prosecutors say Odebrecht paid
$33.5 million in bribes in Ecuador
to win business.
Evidence has emerged suggesting that officials took bribes from
China as well.
Ecuadorean law enforcement
officials say they have confirmed
a secret tape recorded by an Odebrecht executive, given to Brazilian prosecutors. In the recording,
made at the house of Carlos Pólit,
the former anti-corruption official, the two men discuss a Chinese bribe.
The recording has set off an investigation, particularly around
Ricardo Rivera, a close associate
of Mr. Glas, who presented himself
as the vice president’s representative during visits to China, according to Ecuadorean authorities.
They say they are examining 13
bank transfers worth $17.4 million
authorized by Mr. Rivera to an HSBC account in Hong Kong.
Until recently, Attorney General Paúl Pérez was leading an
investigation into corruption by
the Chinese, and went to China in
November for help. But Mr. Pérez
resigned after returning. He did
not respond to interview requests.
‘Addicted to Loans’
The piles of debt have led the
country’s new leaders to rail
against China.
“We are not going to pay,” Mr.
Pérez, the energy minister, said
of the possible billion-dollar price
tag to fix the dam.
China has already made some
concessions, like paying 92 cents
more per barrel of oil. The share of
Ecuador’s oil going to the Chinese
has also dropped — to 80 percent,
from 90 percent.
But the government still needs
$11.7 billion to finance its debt, analysts say.
Beyond China, the new government is going back to the institutions Mr. Correa demonized: the
World Bank and the I.M.F. Some
worry that Ecuador is seeking other financial masters. “We are addicted to loans,” said Mr. Santos,
the former energy minister.
Leopoldo Gómez, who works at
a water treatment facility, agrees.
“Now we realize,” he said,
“there’s things we didn’t need —
like the dam.”
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY AND INTERNATIONAL REPORT APPEAR IN THE FOLLOWING PUBLICATIONS: CLARÍN, ARGENTINA „ DER STANDARD, AUSTRIA „ LA RAZÓN,
BOLIVIA „ THE HAMILTON SPECTATOR, TORONTO STAR AND WATERLOO REGION RECORD, CANADA „ LA SEGUNDA, CHILE „ LISTIN DIARIO, DOMINICAN REPUBLIC „ LIBÉRATION, FRANCE
„ PRENSA LIBRE, GUATEMALA „ THE ASAHI SHIMBUN, JAPAN „ EGEMEN, KAZAKHSTAN „ EL NORTE AND REFORMA, MEXICO „ ISLAND TIMES, PALAU „ EL COMERCIO, PERU „ NEDELJNIK, SERBIA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, JANUARY 15, 2019
III
WORLD TRENDS
Slaughtering Practices
Banned by Belgium
By MILAN SCHREUER
BRUSSELS — A Belgian ban
on the Muslim and Jewish ways
of ritually slaughtering animals
went into effect on New Year’s
Day, part of a clash across Europe over the balance between
animal welfare and religious
freedom.
With animal rights advocates
and right-wing nationalists
pushing to ban ritual slaughter,
religious minorities in Belgium
and other countries fear that
they are the targets of bigotry
under the guise of animal protection.
“It is impossible to know the
true intentions of people,” said
Yaakov David Schmahl, a senior
rabbi in Antwerp. “Unless people state clearly what they have
in mind, but most anti-Semites
don’t do that.”
Laws across Europe and
European Union regulations
require that animals be rendered insensible to pain before
slaughter, to make the process
Muslims and Jews
fear they are the
targets of bigotry.
more humane. For larger animals, stunning before slaughter
usually means using a “captive
bolt” device that fires a metal
rod into the brain; for poultry, it
usually means an electric shock.
Animals can also be knocked out
with gas.
But slaughter by Muslim halal and Jewish kosher rules requires that an animal be in perfect health — which religious authorities say rules out stunning
it first — and be killed with a
single cut to the neck. Advocates
say it may cause less suffering
than other methods.
Most countries and the European Union allow religious
exceptions to the stunning requirement, though in some places — like the Netherlands and
Germany — the exceptions are
very narrow. Belgium is joining
Sweden, Norway, Iceland, Denmark and Slovenia among the
nations that do not provide for
any exceptions.
Belgium, with a population
of about 11 million, is home to
roughly 500,000 Muslims and
over 30,000 Jews. Those who
adhere to their religious rules
will soon be forced to order their
meat from abroad, which community members say will mean
paying more, and could even
lead to food shortages.
Leaders of both groups say
they hope that lawsuits they
have filed in Belgium’s Constitutional Court might lift the ban on
slaughtering without stunning
later this year.
“This ban is presented as a
revelation by animal rights activists, but the debate on animal
welfare in Islam has been going
on for 1,500 years,” said Saatci
Bayram, a Muslim community leader. “Our way of ritual
slaughtering is painless.”
The law that took effect on
January 1 applies in the northern Belgian region of Flanders;
a similar one will take effect
later this year in the southern
region of Wallonia.
The ban was proposed by Ben
Weyts, a right-wing Flemish nationalist and the minister in the
Flanders government responsible for animal welfare. He was
criticized in 2014 for attending
the 90th birthday of Bob Maes,
who had collaborated with the
Nazi occupation of Belgium
in World War II and became a
far-right politician. When the
legislation was approved by
the Flemish Parliament in June
2017, Mr. Weyts hailed the vote
on Twitter, writing: “Proud animal minister. Proud to be Flemish.”
“The truth is that this measure was an easy win, which had
the backing of large parts of the
population concerned with animal rights,” Mr. Bayram said.
Rabbi Schmahl cited another
Belgian law that was recently enacted, to regulate home
schooling — a common practice
in his community — as an example of laws in Europe making it
increasingly difficult for observant Jews to live according to
their traditions.
“It definitely brings to mind
similar situations before the
Second World War, when these
laws were introduced in Germany,” he said.
LAURA BOUSHNA FOR THE NEW YORK TIMES
Zalika Amadou signing forms to divorce her husband, center, at a street-side court in Maradi.
African Women Seeking Divorces
By DIONNE SEARCEY
MARADI, Niger — He didn’t hit
her. He didn’t yell. He didn’t cheat,
as far as she knows. It was just
that, less than two years into their
marriage, Zalika Amadou’s husband had changed. He’d become
far too neglectful and indifferent
for a woman who expected more.
Her mother, who had gotten
married at 14 to a stranger twice
her age, couldn’t understand the
fuss. She’d stuck with her husband
for five decades until he died, and
was appalled that young women
these days didn’t do the same.
But for Ms. Amadou, who married at 16 to a man twice her age,
like her mother, simply having a
husband was not enough. She never wanted to depend on a man in
the first place. So, on a busy morning in Maradi, Niger, she sat in
front of a judge at a crowded Islamic court on the sidewalk and asked
for what young women across the
region are seeking like never before: a divorce.
For centuries, women have been
expected to endure bad marriages in many conservative pockets
of West Africa. Divorce happened,
but most often the husbands were
the ones casting off their partners.
“It’s the end of the world when
a husband and wife don’t stay together,” said Ms. Amadou’s mother, Halima Amadou.
But in Niger, a place where
women have less education, lower
living standards and less equality with men than just about anywhere else in the world, a quiet
revolution is playing out.
Many women like Ms. Amadou
come to this sidewalk court every
month to push for a divorce, frustrated not only by their husbands’
inability to earn a living during a
time of economic hardship, but
JOHN THYS/AGENCE FRANCE-PRESSE — GETTY IMAGES
About 500,000 Muslims and 30,000 Jews in Belgium may
soon be forced to order their meat from abroad.
Jaime Yaya Barry contributed
reporting.
More expectations
for marriage in a
traditional culture.
also because their basic views on
relationships have changed.
They want to choose whom and
when to marry, not be pushed into
marriages like so many generations of women before them. They
demand respect and, better yet,
love, speaking openly of wanting
a healthy sex life.
The Islamic judge who presides
over the street-side religious court
in Maradi, Niger’s third-largest
city, said that divorces initiated
by women had doubled in the past
three years, with nearly 50 women
a month coming to end their marriages.
“These young women don’t
want to suffer anymore,” said
the judge, Alkali Laouali Ismaël.
“There is a solution to their problems, and they know they can find
it here.”
Lawyers, women’s associations,
local officials and academics who
study the region say the increase
is happening across West Africa
— in urban and rural, as well as
Muslim and Christian areas.
The total divorce rate is relatively stable or declining slightly
in some parts of West Africa, they
note, but underneath that are huge
changes in divorce patterns and
society at large.
Women are more educated now
and in some areas marry later in
life, factors that academics say
lead to more stable marriages. At
the same time, more women are
moving into cities and joining the
work force, empowering more of
them to discard bad marriages.
In Senegal, Dakar’s Associa-
tion of Female Lawyers said it
now helped three times as many
female clients seeking divorce as
it did even just four years ago.
“Many women in Dakar are independent and have jobs and have
money,” said Daouda Ka, a lawyer
who handles divorce cases. “In the
past, they were just tolerating bad
marriages. Now, if it doesn’t work
out, they leave.”
In Ghana, 73 percent of divorce
cases handled by the Legal Aid
Scheme of Greater Accra were
filed by women in 2016-2017. Divorce, once considered taboo for
conservative Christians, is being
presented in some churches as a
better option than ending up with
domestic violence or adultery.
Across West Africa, people are
pouring into cities from the countryside, leaving behind parents
and local traditions. The push for
women’s rights has expanded.
Governments have passed laws
against domestic abuse and discrimination against women, and
many nations now have ministries
of women’s affairs.
The new reality baffles many
older people in Maradi, where
Ms. Amadou sought her divorce,
but the cultural shift is shouting
all around them. Billboards, talk
shows and even hip-hop lyrics remind young women of their rights
as wives. Government-sponsored
radio programs broadcast sermons teaching women that they
have the right to leave failing relationships.
In the center of the city, girls sat
outside a cluster of huts, gossiping
about friends who had divorced.
One of the girls’ aunts, Fatima Ida,
74, sat nearby, listening.
Ms. Ida saw her husband for
the first time on her wedding day
and stayed with him for decades.
“What’s for sure is women nowadays, as soon as they feel pain, they
leave their marriages,” she said.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, JANUARY 15, 2019
O P I N I O N & C O M M E N TA RY
E D I TOR I A LS OF T H E T I M ES
Who Speaks for the United States?
President Donald J. Trump and
his administration have always
had a mixed-messaging problem.
Whether it had to do with the future of NATO, relations with the
European Union, a rapprochement with Russia or a trade war
with China, Mr. Trump has made
norm-shattering pronouncements
while his top advisers worked behind the scenes to preserve the
status quo.
But the president’s mercurial
approach to the conflict in Syria
is in a category all its own. After
Mr. Trump stunned the world last
month by ordering the withdrawal of all 2,000 American troops in
Syria within 30 days, the administration began backtracking almost immediately.
By the time John Bolton, the
national security adviser, visited
Israel recently, the president’s
order was effectively reversed.
Mr. Bolton laid down conditions,
including the complete defeat of
the Islamic State and guarantees
from Turkey that it won’t attack
America’s Kurdish allies. In other
words, American troops are there
to stay for months, or years, or indefinitely.
Mr. Trump insisted in a tweet
on January 7 that the way things
stand is “no different from my
original statements.” But which
senior administration official
should the nation and the world
believe — the boss or everyone
below him?
In addition to a loss of American
credibility, the collateral damage in all this mess includes the
departures of Defense Secretary
Jim Mattis and Brett McGurk, the
State Department official managing the global coalition against
the Islamic State. They resigned
in protest over an order from the
commander in chief that could
now be null and void.
Or maybe it’s not. One administration official said he thought
an order for a 120-day pullout remained in effect, perhaps a sign
of an internal struggle over the
policy.
Deferring the troop withdrawal
would be a necessary course correction. But the incident was also
a missed opportunity. The United
States is overdue for an honest debate about the future of its troops
fighting terrorism in Syria and 79
other locations around the world,
and Mr. Trump could have contributed constructively to that
cause.
But drastic changes in military
strategy are difficult to execute
swiftly, especially when those
decisions are made without input
from a president’s national security team, Congress and allied
forces.
America shouldn’t stay in Syria forever. But it shouldn’t leave
based on a tweet, either.
And this episode resurfaces profoundly troubling questions: Who
speaks for the United States? Is
the commander in chief being
thwarted by his own national security team?
Mr. Trump’s penchant for disinformation long ago left America’s
friends scratching their heads
over what to believe. Now they also must contend with a president
who is likely to be overruled or redirected by his advisers.
That has had some benefit given Mr. Trump’s lack of experience
in national security, his refusal to
consider long-term strategic interests and the need for reliability in
international affairs. Because of
the efforts of Mr. Mattis and others, the United States remains
in NATO despite Mr. Trump’s
dismay with the alliance, for instance.
But the degree to which senior
officials have had to reverse or
slow precipitous, ill-considered,
even dangerous decisions by the
president also erodes civilian
INTELLIGENCE/HÉCTOR TOBAR
Hollywood’s Obsession
With Drug Cartels
They keep coming. Armed with
replica automatic weapons firing blanks, gallons of stage blood
and mangled Mexican accents,
the cartels are streaming across
our undefended border, and into our multiplexes and our video
streams.
These onscreen villains torture
their enemies, they kill good Americans and they might turn up anywhere. Last year, in “Sicario: Day
of the Soldado,” which is just one of
at least six films in which the great
Benicio Del Toro wrestles with Latin American drug lords, or plays
one himself, they were linked to the
bombing of a supermarket in Kansas City, Missouri.
The cartel operative — be he a
kingpin or a hit man or a smalltime drug dealer — has become
the dominant image of Latino
people in American television and
cinema. He is also the dominant
image of Latino people in the discourse of the president of the United States.
By the next network upfronts, or
summer movie blockbuster season, Latino drug operatives may
outpace their chief rivals — jihadist terrorists and Russian mobsters — and become the country’s
leading screen bad guys.
The dialogue and imagery of
cartel movies associates Latino
identity with inherent, pure evil
Send comments to
intelligence@nytimes.com.
again and again. It’s time for Hollywood to ask: What message are
we sending to the American public
by asking this country’s Latino actors to act out one execution-style
killing after another? And isn’t
this all becoming a bit tired and
predictable?
The quality of these dramas,
speaking in purely artistic terms,
varies widely: from the Emmy-winning TV series “Breaking
Bad” and the not-so-celebrated
2013 comedy film “We’re the Millers” to last year’s widely panned
“Peppermint” and Clint Eastwood’s largely well-received “The
Mule.” But they repeat the same
tropes: Latino gang members grimacing as they mad-dog confused
white people; a secret meeting on
a Mexican hacienda, with tequila
served and Latinas in bikinis as
poolside eye candy.
“It’s become a genre. You
can see it,” Mr. Del Toro told
The Guardian in June. Regarding films about drugs, he said,
“They’re becoming the new Westerns.”
Unfortunately, this new genre
doesn’t purport to depict events
from America’s past, but rather
a supposedly real menace in the
here and now. In late December,
President Donald J. Trump shut
down parts of the government
over the border wall he wants to
build to keep out immigrants he
says are drug-dealing criminals.
He’s never stopped making up
RICHARD FOREMAN JR./SONY PICTURES VIA ASSOCIATED PRESS
In movies and television shows, Latino actors mostly live
stereotype-fueled fantasies as drug cartel operatives. Benicio
Del Toro in 2018’s “Sicario: Day of the Soldado.”
false and distorted statements
about the dangers posed by Latino immigrants. All the while, Hollywood has been inventing screen
stories that sell the image of lawbreaking Latinos as a threat to
American peace and security.
In the odious 2018 film “Peppermint,” Jennifer Garner acts out a
Trumpian fantasy. As a suburban
mom whose husband and daughter were killed by Latino drug
dealers, she becomes a one-woman vigilante army, killing a series
of Latino assassins and destroying a piñata warehouse that doubles as a drug lord’s secret headquarters. The New Yorker called
it “a racist film that reflects the
current strain of anti-immigrant
politics and its paranoid focus on
MS-13.”
Like the drug dealers in “Peppermint,” the bad guys in Latino
drug war films are often a mishmash of tropes and stereotypes.
The cartel operatives in the CBS
television drama “SEAL Team”
resemble an Islamic State army
as they launch a Benghazi-style
attack on the show’s heroes. The
Americans take refuge in a Mexican church and summon other
Navy SEALS to rescue them.
The show aired not long after Mr.
Trump sent troops to the Mexican
border to stop a caravan of Central
Americans.
The new Netflix series “Narcos: Mexico” features an excellent, nuanced performance by
Diego Luna as a smart, enterprising and deeply flawed man.
But watching Mr. Luna build his
“empire,” I longed to see a Latino actor play a big Hollywood
role without seeing him leave the
usual trail of cocaine and severed
DOUG MILLS/THE NEW YORK TIMES
John Bolton, the national
security adviser, effectively
reversed President Trump’s
order on troops in Syria.
control of the military and sows
uncertainty.
Such an approach will embolden adversaries, confuse friends
and confound the servicemen and
servicewomen who depend on
their president for clear, principled leadership, especially when
they are putting their lives at risk.
Mr. Bolton and Secretary of State
Mike Pompeo have been crisscrossing the Middle East to reassure friendly governments that
the administration is pursuing a
coherent agenda. Is Mr. Trump
also on board?
heads in his wake.
The bad guys in narco films are
always ruthless hyper-entrepreneurs, and in “The Mule” they tell
Mr. Eastwood’s character, “We
own your ass.” In “The Mule,” as
in countless films of lesser quality, Latino stereotypes become
symbols of a white man’s powerlessness and his unchecked
desires. For his role in “Ozark,”
Jason Bateman earned a Golden
Globe nomination as yet another
ordinary gringo caught up in the
machinations of a Mexican cartel.
Meanwhile, in real life, Latinos
are acting out their own human
foibles, and trying to build their
own private empires, in fields that
don’t involve criminal activity.
They manage the local Walmart,
study law, get divorced, attend cosplay conventions, and do all sorts
of things viewers rarely see them
do in mainstream American television and film.
The dominant story among the
more than 57 million Latino people
in the United States is not the drug
war: It’s inequality, immigrant
ambition and the wounds caused
by the separation of extended families. These themes await a treatment as virtuosic as “There Will
Be Blood,” or as smart and cutting
as “Get Out.”
Mr. or Ms. Studio Executive,
instead of another film with fake
tattoos and stilted accents, consider investing in new talent and
greenlighting a big, smart Latino
project. And think of the narcos
as chili powder — as a spice, they
should be used sparingly.
Insist on quality and complexity
in the screen stories you tell about
Latino people, and you might even
look like a genius as you tap into
a true and untold American epic
more compelling than any cartel
conspiracy.
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