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Libération - 17.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
A Epinay-sur-Seine, le 18 novembre. PHOTO ALAIN GUILHOT
2,00 € Première édition. No 11704
JEUDI 17 JANVIER 2019
www.liberation.fr
Mélenchon,
la galère sur
tous les fronts
PAGES 10-12
ET IDÉES, PAGES 22-24
BREXIT
Après le rejet
par le Parlement
britannique
d’un accord
âprement négocié
et à quelques
semaines de
l’échéance,
la Grande-Bretagne
est de nouveau
dans la
tourmente. PAGES 2-5
LE CUL-DE-SAC
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
Vladimir Jankélévitch,
retour en fanfare
Le philosophe et musicologue
voit son œuvre largement rééditée
PAGES 28-29
et commentée.
PUBLICITÉ
Z
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c
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IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
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2 u
ÉVÉNEMENT
Par
SONIA DELESALLE-STOLPER
Correspondante à Londres
«K
laxonnez si vous détestez le
Brexit !» «Klaxonnez pour
soutenir le Brexit !» Devant
le Parlement de Westminster, où deux
petites armées de pro et anti-Brexit
prennent racine en agitant drapeaux et
pancartes marrantes, on klaxonne
beaucoup. Mais pour quel camp? Plus
personne n’en sait rien. Mardi soir, pro
et anti-européens ont célébré ensemble
le rejet par la Chambre des communes
de l’accord de retrait de l’UE. Mercredi
soir, la pluie avait chassé la plupart des
manifestants au moment du vote de
défiance contre le gouvernement de
Theresa May. Il n’y avait personne pour
célébrer sa victoire.
Elle reste Première ministre après le rejet de la motion déposée par l’opposition travailliste par 325 voix contre 306.
Après le vote, Theresa May a promis de
«continuer à travailler pour honorer le
résultat du référendum» et invité les
leaders des partis à des entretiens en
tête-à-tête avec elle dès ce mercredi
soir. Pendant le débat qui a précédé le
vote, le chef du Labour, Jeremy Corbyn, avait appelé à «mettre un terme à
ce gouvernement zombie» alors que
Theresa May s’était défendue en insistant sur le fait que «la tenue d’élections
anticipées n’était simplement pas dans
l’intérêt de la nation».
l’ont fait pour des raisons très différentes. Il y a ceux qui soutiennent l’accord
présenté par Theresa May (202), ceux
qui souhaitent un nouveau référendum, ceux qui voudraient un autre
accord (sur le modèle norvégien) ceux
qui veulent sortir sans accord et enfin
ceux qui ne souhaitent pas de Brexit du
tout. Comment trouver un compromis
qui satisferait des désirs parfois antagoniques? La possibilité d’un nouveau
référendum serait renforcée si le
Labour décidait de le soutenir. Jusqu’à
présent, la position officielle du parti
travailliste était d’obtenir des élections
anticipées, avant, en cas d’échec, d’envisager d’appeler à un second référendum. On en est là.
Jeremy Corbyn va-t-il changer de stratégie? Pas sûr. Il ne montre pas d’appétit pour cette option, mais la pression
des membres du Labour augmente et
environ 70 députés se sont prononcés
mercredi en faveur d’un nouveau vote.
Univers parallèle
Au sein du cabinet de May, les divisions
sont aussi palpables qu’ailleurs. Seule
certitude, il n’existe pas de majorité au
Parlement pour une sortie de l’UE sans
accord et plusieurs députés réfléchissent à un moyen de bloquer ce risque.
Pour le moment, Theresa May a exclu
de demander à Bruxelles une extension
de l’article 50 qui, à son avis, «ne ferait
que repousser le Brexit». Mais elle pourrait changer rapidement d’avis face à
l’incertitude. A moins qu’elle ne continue sa course dans un univers parallèle. Mardi devant le Parlement, elle a
ainsi affirmé, sans ironie aucune, que
«des élections creuseraient les divisions
alors que nous avons besoin d’unité et
nous plongeraient dans le chaos quand
nous avons besoin de certitude». •
Brexit
Le deal ne
tient même
plus à un fil
Désirs antagoniques
Ce vote n’était en fait qu’une distraction après le drame du vote de la veille
et avant… La suite reste un mystère
pour protagonistes comme observateurs. Les 118 députés conservateurs
qui, mardi soir avec 314 collègues
d’autres partis, avaient violemment
signifié à Theresa May qu’ils ne lui faisaient pas confiance pour mener les
négociations du Brexit lui ont, mercredi soir, accordé leur confiance pour
poursuivre les négociations du Brexit.
Allez comprendre. Pour les conservateurs, les risques d’implosion de leur
parti et les divisions profondes du pays
sont des dangers moins graves que la
possibilité d’élections anticipées gagnées par Jeremy Corbyn. Alors Theresa May reste Première ministre.
Elle doit se présenter devant le Parlement lundi pour déposer une motion
clarifiant ses intentions. Entre-temps,
elle a annoncé vouloir consulter les
autres partis avant de décider d’une
nouvelle stratégie. Avant de retourner
à Bruxelles, il lui faut résoudre un petit
problème: que seraient prêts à accepter
les députés? Les 432 députés (sur 650)
qui ont rejeté l’accord de retrait de l’UE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
Massivement rejeté mardi soir par les députés, le texte
négocié par Londres et Bruxelles semble désormais
caduc. Au chaos politique, s’ajoute désormais la
perspective d’une sortie de l’UE sans accord.
Précipitant Londres dans l’inconnu et la crise.
Les unes de la presse
1961-2019: LONDRES ET L’EUROPE, JE T’AIME MOI NON PLUS
La route vers le Brexit,
s’il se concrétise vraiment
un jour, a été longue
et tumultueuse.
Elle n’a sans doute pas
démarré le lendemain
du 23 juin 2016, après
le référendum où 51,89 %
des Britanniques ont
choisi de sortir de l’Union
européenne. Au fil
des années, depuis
la première candidature
du Royaume-Uni à une
entrée au sein de la CEE
et jusqu’au rejet
spectaculaire mardi soir
par la Chambre des
communes de l’accord de
retrait de l’UE, les relations
entre le Royaume-Uni et
l’Union européenne ont
souvent été complexes.
9 août 1961
Le Royaume-Uni, sous
le gouvernement du
conservateur Harold
Macmillan, fait acte de
candidature pour
rejoindre la Communauté
économique européenne
(CEE), ancêtre de l’Union
européenne.
14 janvier 1963
Le général de Gaulle,
président français,
s’oppose à l’entrée du
Royaume-Uni, se méfiant
de ses velléités atlantistes.
1er janvier 1973
Le Royaume-Uni rejoint
finalement la CEE.
5 juin 1975
Sous le Premier ministre
travailliste Harold Wilson,
les Britanniques votent
dans un référendum
à 67,2 % pour rester
au sein de la CEE.
Harold Wilson salue
«la fin de quatorze ans de
polémiques sur l’Europe».
S’il avait su !
25 juin 1984
La Première ministre
conservatrice Margaret
Thatcher obtient le
fameux rabais,
mécanisme financier qui
réduit la contribution
britannique au budget
européen.
16 septembre 1992
«Mercredi noir» :
le gouvernement du
conservateur John Major
suspend la participation
de la livre sterling au
mécanisme qui limite
les taux de change
entre les monnaies
européennes.
22 juillet 1993
La Chambre des
communes rejette le traité
européen de Maastricht,
grâce aux voix
des rebelles du Parti
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 3
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Les pourris mois
de May
Semblant naviguer à vue,
la Première ministre, très
solitaire, n’a jamais donné
l’impression de pouvoir
«réussir» le Brexit.
E
t si la Première ministre britannique était en grande partie
responsable du chaos qui secoue actuellement le Royaume-Uni?
On a toujours su que les négociations
autour du Brexit allaient être difficiles, notamment parce que nul, tant
du côté des «remainers» que des «leavers», n’avait envisagé et donc préparé la victoire du out le 23 juin 2016.
Mais Theresa May s’est sans aucun
doute compliqué la tâche.
En arrivant au 10, Downing Street en
juillet 2016, elle s’était vantée de ne
faire partie d’aucun clan politique, de
ne jamais traîner avec ses collègues
dans les bars du Parlement. Solitaire,
elle n’a que peu d’amis et ne se confie
à personne, si ce n’est à son mari,
Philip May. Même au sein de son
cabinet, elle compte peu de vrais proches et rechigne à déléguer –un trait
qui domina aussi pendant ses six ans
comme ministre de l’Intérieur sous
David Cameron.
Elle ne compte que sur une toute
petite poignée de conseillers qui
l’isolent et prend ses décisions seule,
après une longue réflexion. Au cours
des derniers mois, certains ont loué
sa résilience ou le sens du devoir de
cette fille de pasteur, qui la pousseraient à honorer coûte que coûte le
résultat du référendum. Et si ces
traits illustraient en fait une forme
d’obstination crasse, liée à une certaine rigidité intellectuelle et une
profonde absence d’empathie ?
Lignes rouges. Dès le premier
britannique, mercredi matin, étrillent la Première ministre, Theresa May. PHOTO DANIEL SORABJI . AFP
conservateur
au gouvernement.
1er janvier 2002
L’euro entre en circulation.
Le Royaume-Uni a choisi
de s’abstenir et de ne pas
participer à la monnaie
unique.
1er mai 2004
L’UE accueille en son sein
dix nouveaux pays,
essentiellement d’Europe
de l’Est, un élargissement
largement poussé par le
Royaume-Uni. Le
gouvernement travailliste
de Tony Blair décide
d’ouvrir immédiatement
les frontières du RoyaumeUni, sans utiliser le
mécanisme d’entrée
progressive disponible
(sur une durée maximale
de sept ans) au sein de
l’UE. Seuls deux autres
pays, l’Irlande et la Suède,
suivront ce modèle.
12 septembre 2006
Nigel Farage prend la tête
du United Kingdom
Independence Party
(Ukip), parti ultraeurophobe, dont le seul
objet est de faire
campagne pour sortir
de l’UE.
23 janvier 2013
Le Premier ministre
conservateur David
jour, May a interprété, seule, la signification du vote en faveur du Brexit
par une petite majorité de 51,9% des
Britanniques. Et décidé d’ignorer
que la moitié du pays est farouchement opposée à une sortie de l’UE.
En déclarant très vite qu’elle se dirigerait vers un Brexit dur, à savoir une
sortie du Marché unique (et donc la
fin de la liberté de circulation) et une
sortie de l’union douanière, elle n’a
consulté personne, ni les «leavers» ni
Cameron se prononce en
faveur d’un référendum
sur le maintien ou non du
Royaume-Uni au sein de
l’Union européenne.
22 mai 2014
Le parti europhobe Ukip
obtient 27,5 % des voix aux
élections européennes.
Il constitue le premier
contingent de députés
britanniques au sein du
Parlement européen.
les «remainers». En imposant aussitôt ses lignes rouges, elle a également
torpillé dès le départ les négociations
avec l’Union européenne. En
mars 2017, lorsqu’elle a enclenché
l’article 50, elle n’avait pas de plan ni
de projet précis pour la suite des
événements. Rien ne l’obligeait à
déclencher le processus de sortie de
l’Union européenne aussi rapidement, même pas la pression des plus
acharnés des «brexiters».
A ce moment-là, la Première ministre
disposait encore d’une majorité
confortable au Parlement, héritée de
David Cameron. Elle aurait pu décider d’organiser une consultation
nationale ou engager une réflexion
avec les autres partis, voire ses propres députés ou son cabinet, pour
essayer de définir une stratégie commune dans des circonstances historiques. Elle a choisi de ne rien faire, de
ne parler et de n’écouter personne,
y compris ceux qui l’ont mise en
garde à de multiples reprises sur les
épines des futures négociations.
Calamiteuse. Au printemps 2017,
elle a déclenché des élections anticipées, alors que rien ne l’y forçait,
pour conforter sa position. Après une
campagne calamiteuse, elle a perdu
sa majorité et a dû conclure un accord
bancal avec le Democratic Unionist
Party, petit parti unioniste nord-irlandais extrémiste qui la tient en
otage depuis, notamment sur la question de la frontière avec l’Irlande du
Nord.
Mardi soir, après sa défaite historique, elle a enfin promis de consulter
«les membres de tous les autres partis»
à la Chambre des communes, avant
de définir une nouvelle stratégie. Plus
de deux ans et demi après le référendum… Quelques heures après, le
leader de l’opposition, Jeremy Corbyn, signalait n’avoir «toujours pas
reçu de coup de fil de Theresa May».
L’une des plus éminentes députées
travaillistes, Yvette Cooper, s’est indignée: «Sérieusement? En refusant de
modifier ses lignes rouges, y compris
celles qui ont conduit à un deal rejeté
par le Parlement, la Première ministre agit comme si elle avait perdu
par 30 voix et non 230 !»
S.D.-S. (à Londres)
18 septembre 2014
Les Ecossais rejettent
à 55 % l’indépendance
lors d’un référendum.
7 mai 2015
David Cameron remporte
les élections avec la
promesse, inscrite dans
son manifeste électoral,
d’organiser un
référendum in ou out.
20 février 2016
David Cameron confirme
qu’il fera campagne pour
«remain», mais son grand
rival Boris Johnson, qui
vise sa place, annonce
soutenir le «leave».
16 juin 2016
La campagne du
référendum est endeuillée
par l’assassinat en pleine
rue de la députée
travailliste Jo Cox par un
fanatique d’extrême droite
qui hurle
Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
Bruxelles n’en
finit pas de se
prendre le chou
Au fur et à mesure
des tergiversations de Londres,
l’exaspération européenne
face à un désormais
probable «no deal» monte:
jusqu’à devoir envisager
des solutions ubuesques.
L
(585 pages, trois annexes et une déclaration
politique de 26 pages). «On a été au bout de ce
qu’on pouvait faire dans l’accord», estime Emmanuel Macron. «La marge de négociation est
proche de zéro», confirme-t-on dans son entourage. Une position d’autant plus ferme
que, vu l’ampleur du rejet, il n’y a guère de
chance que des changements à la marge, les
seules imaginables pour l’Union, satisferaient
une majorité de députés britanniques.
es partisans d’un Brexit «dur» ont incontestablement marqué un point :
après le rejet de l’accord de divorce par DES ÉLECTIONS EUROPÉENNES
la Chambre des communes, un «no deal», AVEC LES BRITANNIQUES ?
c’est-à-dire une sortie brutale de l’Union euro- Parmi les idées évoquées pour gagner du
péenne le 29 mars, semble plus probable que temps, la prolongation du délai de deux ans
jamais, même si une majorité de députés bri- prévu par l’article 50 entre son activation et
tanniques reste hostile à une telle perspective la sortie effective. Il faudrait que Londres la
catastrophique pour l’économie du pays. demande et que les Vingt-Sept l’acceptent à
Désormais, et faute d’une solution miracle l’unanimité. Or, pour Alain Lamassoure,
immédiatement disponible, le seul
eurodéputé conservateur, ce serait
ANALYSE un «piège»: «Les députés qui n’ont
moyen d’éviter ce «hard Brexit» serait que le gouvernement de Thepu se mettre d’accord en trois ans
resa May demande un délai supplémentaire ne le feront pas en trois semaines», trancheà ses futurs ex-partenaires, voire retire unila- t-il. A Paris, on estime aussi qu’un tel report
téralement sa demande de sortie de l’Union ne pourrait être accordé qu’à condition que
(article 50 du traité sur l’UE).
Londres ait un plan précis susceptible de réunir une majorité à la Chambre des communes.
UN ACCORD DE 585 PAGES
Or, ce n’est absolument pas le cas, ce qui rend
En tout état de cause, la clé du Brexit se trouve l’extension de l’article 50 sans objet: «Il faut
à Londres, comme l’a reconnu Jean-Claude sortir de cette approche qui consiste à demanJuncker, le président de la Commission, en der une minute de plus au bourreau avant
appelant «le Royaume-Uni à clarifier ses in- qu’il ne fasse son office», tranche un proche du
tentions dès que possible». «Nous attendons gouvernement.
maintenant ce que la Première ministre pro- Sans compter qu’un délai supplémentaire popose», lui a fait écho la chancelière allemande, serait des problèmes juridiques, les élections
Angela Merkel. Puisque ce sont les Britanni- européennes devant avoir lieu en mai. Il fauques qui ont décidé, lors du référendum du drait d’une part se mettre d’accord sur la du23 juin 2016, de quitter l’Union, il leur revient rée de ce délai, ce qui dépendra de la capacité
de dire comment ils entendent le faire tout en de Theresa May à élaborer une solution qui
respectant les «lignes rouges» fixées par ses soit acceptable à la fois par la Chambre des
partenaires. Or, celles-ci n’ont pas bougé: «On communes et par l’Union, et, d’autre part,
ne va pas sacrifier les intérêts des Européens trancher la question de leur participation aux
pour régler un problème de politique inté- institutions communautaires. Ce qui passera
rieure des Britanniques», a ainsi martelé le par un amendement aux traités qui devra être
chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, ratifié par les 28 Parlements. Trois solutions
lors de son dialogue avec les maires. «La pres- sont possibles: soit le Royaume-Uni organise
sion est du côté de la Grande-Bretagne», des élections européennes, soit il maintient
puisqu’elle sera la première «perdante d’un ses députés actuels en fonction, soit il envoie
“no deal”».
des députés nationaux pour siéger à StrasDe fait, il n’est question pour aucun pays de bourg. La question de la répartition des
renégocier le volumineux accord de retrait 73 sièges actuellement occupés par les européniblement conclu en novembre dernier députés britanniques –qui a déjà été déci-
Le député européen britannique Ukip Nigel Farage (à gauche), fer de lance du Brexit,
dée (1)– ne pose pas de problème, puisque le
texte a prévu ce cas de figure: la composition
du Parlement ne serait tout simplement pas
modifiée dans un premier temps. La nouvelle
répartition n’entrerait en vigueur que lors de
la sortie effective du Royaume-Uni.
UN STATUT D’«ÉTAT PROCHE»
Autre possibilité hautement improbable: un
retrait unilatéral de l’article 50, une mesure
reconnue par la Cour de justice européenne
dans un arrêt de principe du 10 décembre der-
nier. Mais cela impliquerait soit un nouveau
référendum, soit des élections législatives anticipées valant référendum... Ce retrait pourrait certes n’être que temporaire, rien n’empêchant Londres d’activer à nouveau l’article 50
dans un ou deux ans… Un cauchemar pour
l’Union qui vivrait pour longtemps au rythme
du Brexit.
A Paris, qui est à la manœuvre pour trouver
une solution, on commence à envisager, pour
sortir par le haut de ce tête-à-tête impossible
avec Londres, de profiter de cette crise pour
1961-2019: LONDRES ET L’EUROPE, JE T’AIME MOI NON PLUS
«Britain
First !» avant de
poignarder la jeune
femme, qui faisait
campagne pour rester
dans l’UE.
23 juin 2016
Référendum sur
le maintien ou pas du
Royaume-Uni au sein
de l’Union européenne.
Le «leave» l’emporte par
une étroite majorité
Suite de la page 3
de 51,9% des voix contre
48,1% pour le «remain».
Le Premier ministre David
Cameron présente sa
démission immédiate.
13 juillet 2016
Theresa May devient
Première ministre, après
la débandade des leaders
de la campagne du
«leave» Boris Johnson et
Michael Gove. Elle promet
de concrétiser le Brexit.
3 novembre 2016
Un tribunal, saisi
par Gina Miller, conclut
que le gouvernement doit
obtenir l’approbation
du Parlement avant de
déclencher l’article 50.
Theresa May fera appel
jusqu’à la Cour suprême.
Elle perdra à chaque fois.
17 janvier 2017
Discours de Lancaster.
Theresa May annonce que
le Royaume-Uni quittera
le marché unique et
martèle : «Pas d’accord
vaut mieux qu’un mauvais
accord.»
13 mars 2017
Le Parlement approuve
le déclenchement
de l’article 50.
29 mars 2017
Theresa May active
l’article 50 du traité de
l’Union européenne qui,
de fait, déclenche le
compte à rebours du
départ du Royaume-Uni
de l’UE.
8 juin 2017
Le Parti conservateur
perd la majorité lors
d’élections anticipées
que Theresa May avait
convoquées pour
renforcer sa position. Pour
rester au pouvoir, elle doit
conclure un accord avec
le petit parti unioniste
nord-irlandais Democratic
Unionist Party (DUP) .
19 juin 2017
Début officiel des
négociations entre
le Royaume-Uni et l’UE.
13 décembre 2017
Le Parlement vote
pour une motion rendant
obligatoire la tenue d’un
vote des parlementaires
sur l’accord conclu à la fin
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Brouillard
écouté par le négociateur de l’UE, Michel Barnier (en bas à droite), mercredi au Parlement de Strasbourg. PHOTO VINCENT KESSLER . REUTERS
remettre sur la table l’ensemble des traités
afin de créer cette Europe à géométrie variable qu’Emmanuel Macron a esquissée lors de
son discours de la Sorbonne en septembre 2017. Cela permettrait de régler au passage
le problème britannique en créant un statut
d’«Etat proche» associé à l’Union au sein d’un
partenariat économique et politique. Un
deuxième cercle serait constitué du marché
unique et des valeurs fondamentales. Un troisième, d’une zone euro fédérale… Mais faut-il
entamer une telle négociation avec le Royau-
des négociations. Theresa
May y était opposée.
15 décembre 2017
La deuxième phase des
négociations entre en
vigueur après un accord
préliminaire sur les
modalités financières,
la situation des citoyens
européens et la frontière
entre l’Irlande et l’Irlande
du Nord. Theresa May
approuve le principe d’un
«Il faut sortir de cette
approche qui consiste
à demander une minute
de plus au bourreau
avant qu’il fasse
son office.»
Un proche du gouvernement
français
«backstop», un filet
de sécurité qui garantirait,
en cas d’échec des
négociations, qu’aucune
frontière ne soit érigée
en Irlande du Nord.
19 mars 2018
Progrès significatifs
des négociations.
Un accord est conclu
sur une période
de transition à compter
du 30 mars 2019.
6 juillet 2018
Theresa May annonce
avoir unifié son cabinet
après l’avoir «enfermé»
vingt-quatre heures pour
discuter de son «plan de
Chequers», qui prévoit
un Brexit gardant le
Royaume-Uni très proche
de l’UE. Son négociateur
en chef, le ministre du
Brexit David Davis,
démissionne le 8 juillet,
me-Uni encore à bord, c’est-à-dire avec son
droit de veto, ou attendre le choc cathartique
d’une sortie chaotique? La réflexion, et surtout le travail de conviction de Paris vis-à-vis
de ses partenaires européens, ne fait que
commencer.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
(1) 27 ont été attribués à des pays très sous-représentés comme la France (+ 5 sièges), le reste étant gelé
pour les futurs élargissements.
suivi par le ministre des
Affaires étrangères
Boris Johnson. Tous deux
prônent maintenant
une sortie sans accord.
19-20 septembre 2018
Theresa May est humiliée
lors du sommet
européen de Salzbourg,
où les Vingt-Sept estiment
son plan «inacceptable».
20 octobre 2018
700 000 manifestants
Une impasse enveloppée d’un
brouillard anglais si épais qu’il est
difficile d’entrevoir une porte de sortie. Trente mois après le référendum
et la victoire, à une courte majorité,
des partisans d’une sortie de l’Union
européenne, le rejet par la Chambre
des communes de l’accord péniblement négocié par Theresa May laisse
présager le pire : un «no deal» entre
l’Europe et le gouvernement britannique. Autrement dit un divorce dur,
dont il est difficile d’imaginer les
conséquences. Comment croire que
la Première ministre trouve en quelques jours une solution qu’elle cherche depuis des mois et des mois ?
L’ampleur du revers enregistré mardi
ne laisse pas de place au doute : Theresa May a sa part de responsabilité
dans ce fiasco. Volontiers solitaire,
elle a manqué de souplesse dans ses
négociations avec l’Europe comme
dans sa gestion des rapports de force
sur la scène politique intérieure. Opposée à l’origine au Brexit, elle n’était
peut-être pas la mieux placée pour
en négocier les conditions. Saluons
néanmoins sa droiture et sa résilience. Car à l’heure des comptes, et
elle approche, il n’est pas inutile de
rappeler les vrais responsables de ce
gâchis. Le premier s’appelle David
Cameron, son prédécesseur au
10 Downing Street, favorable au
maintien dans l’Union, mais qui,
pour des raisons de politique intérieure, a joué aux apprentis sorciers
en proposant un référendum. Les seconds bien sûr sont les souverainistes aveugles, complotistes anti-européens et propagateurs de fake news
qui ont sévi pendant la campagne du
référendum. Ils étaient tellement
certains que le Brexit permettrait à la
Grande-Bretagne de «reprendre le
contrôle» de son avenir qu’ils ont
tous peu ou prou déguerpi sitôt le
vote acquis. Enfin, si elle a beau jeu
aujourd’hui de dire que la balle est
dans le camp britannique, l’Europe
elle-même ne peut s’exonérer de ses
responsabilités. Car aussi spécifique
soit-il, le désamour européen
d’outre-Manche s’est nourri de dérives qui abîment, sur le continent
aussi, le rêve européen. •
pro-européens défilent
bruyamment dans les rues
de Londres. Il s’agit de la
deuxième plus importante
manifestation dans le pays
depuis celle contre
la guerre en Irak en 2003.
25 novembre 2018
Un accord est finalement
conclu lors d’un sommet
européen à Bruxelles.
10 décembre 2018
Assurée d’une cuisante
défaite le lendemain, May
annule au dernier moment
le vote au Parlement sur
l’accord de retrait.
15 janvier 2019
Theresa May subit
une défaite historique
à la Chambre des
communes avec le rejet
massif de l’accord.
29 mars 2019
Le Royaume-Uni quitte
l’UE. Ou pas.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
Banquet pour l’ouverture d’un festival agricole, dans la province du Henan, en Chine, le 15 septembre. PHOTO WANG ZHONGJU. CHINA NEWS SERVICE. VCG VIA GETTY IMAGES
Des idées
légumineuses pour
nourrir la planète
Comment faire en sorte que les 3 milliards de
personnes supplémentaires sur la Terre en 2050
mangent à leur faim, tout en respectant
l’environnement? Des chercheurs de seize pays
préconisent d’accroître certaines productions
et d’en diminuer d’autres, comme l’élevage.
Par
NELLY DIDELOT
et AUDE MASSIOT
C
omment nourrir 10 milliards de personnes en 2050,
alors que 800 millions d’humains souffrent déjà de la faim
et que le changement climatique
réduit les rendements agricoles
dans certaines régions? C’est l’épineuse question à laquelle se sont
attaqués 37 chercheurs de 16 pays
pendant trois ans. Et, bonne nouvelle, il est possible de nourrir
3 milliards d’humains supplémentaires, tout en respectant les limites
de notre écosystème. Mieux, cela
nous obligerait à adopter un régime
alimentaire plus sain.
Pourtant on ne trouve pas de trace
dans cette étude, publiée ce jeudi
par la revue The Lancet et la fondation Eat, de solutions révolutionnaires reposant sur l’ingurgitation
d’insectes ou la cuisine moléculaire. L’assiette qui permettrait de
nourrir correctement l’humanité
contient simplement le double de
fruits, légumes, céréales complètes
et légumineuses que celle devant
laquelle nous nous asseyons habituellement. Si elle conserve une
place pour la volaille ou les produits
laitiers, la viande rouge ou transformée, comme les féculents de type
pomme de terre, les sucres raffinés
sont, eux, réduits à la portion
congrue. Un régime «gagnant-gagnant», bon pour la planète comme
pour la santé.
«Intensification durable»
L’objectif est réalisable, mais il va
falloir agir vite et radicalement.
«Même de faibles augmentations de
la consommation de viande rouge ou
de produits laitiers rendraient ce but
[de nourrir la planète, ndlr] difficile
voire impossible à atteindre», pointe
le rapport. Le secteur agricole
représente déjà 30% des émissions
de gaz à effet de serre et occupe
40% des terres. Des chiffres promis
à augmenter avec l’amélioration du
niveau de vie dans le monde.
Telle une double peine, les dégradations environnementales causées
par la production de ces aliments
malsains ont des impacts sur la
santé : réduction des nutriments
dans certaines cultures à cause des
fortes concentrations en CO2 dans
l’atmosphère, décès prématurés dus
à la pollution de l’air émise par la
combustion des déchets agricoles,
famines provoquées par la multiplication des catastrophes naturelles
liées au changement climatique…
Pour rester viable, l’agriculture doit
cesser d’utiliser des terres supplémentaires, d’émettre des gaz
à effet de serre et réduire
sa consommation d’eau d’au
moins 30 % grâce à de meilleures
techniques agricoles, et de 13% en
limitant le gaspillage (lire ci-contre).
Pour nourrir 10 milliards de bouches, il faudra logiquement pro-
duire
beaucoup
plus
qu’aujourd’hui. Comment faire sans
accaparer d’autres terres ? Contre
toute attente, le rapport prône une
«intensification durable» grâce à
«une réduction d’au moins 75% des
écarts de rendement, une amélioration radicale de l’efficacité de l’utilisation des engrais et de l’eau, la redistribution globale d’azote et de
phosphore» utilisés comme fertilisants. Mieux adapter les cultures
aux sols et aux climats locaux permettrait également d’accroître la
production sans épuiser les terres.
La diminution de l’élevage devrait
de son côté libérer des terres cultivées jusque-là uniquement pour
fournir des aliments au bétail.
Créativité culinaire
Une révolution tant agricole que
culinaire, qui va bouleverser notre
rapport à la nourriture. «Cela va
nous obliger à redécouvrir certaines
variétés de céréales et de légumes,
qui permettront de sortir d’une cuisine un peu stéréotypée et de nourrir
des millions de personnes», estime
Pierre Thiam, chef sénégalais installé aux Etats-Unis. Il milite pour
que la cuisine joue un rôle dans la
lutte contre le dérèglement du climat. «Contrairement à ce que certains croient, une cuisine à base de
légumes et de céréales est une nourriture aussi réconfortante que la
viande», ajoute le cuisinier.
Comme lui, les auteurs de l’étude
estiment que ces contraintes peuvent être source de créativité culinaire. «Ce modèle [nutritionnel] est
universel, avec un grand potentiel d’adaptation» aux spécificités
culturelles et géographiques. Pour
que cette assiette saine et durable
devienne planétaire d’ici 2050, elle
doit commencer à être largement
adoptée dès aujourd’hui. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 7
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L’assiette idéale
Pour nourrir dix milliards d’êtres
humains en préservant la planète
LÉGUMES
300 g
FRUITS
200 g
OEUFS
13 g
HUILES
INSATURÉES
40 g
LAITAGES
250 g
Protéines
Graisses
HUILES
SATURÉES
11.8 g
FÉCULENTS
POMMES DE TERRE
ET MANIOC
50 g
CÉRÉALES :
RIZ, BLÉ, MAÏS ET AUTRES
232 g
HARICOTS
SECS, LENTILLES
ET POIS...
75 g
POISSON
28 g
NOIX
50 g
POULET
ET VOLAILLES
29 g
BOEUF, AGNEAU
OU PORC
14 g
SUCRES
AJOUTÉS
31 g
Infographie :
Clara Dealberto
Source : Fondation
EAT, The Lancet
PLUS DE DIVERSITÉ DANS LES ASSIETTES
MANGER SAIN POUR ÉVITER MORTS ET MALADIES
La clé est la diversité, assure Fabrice
DeClerck, directeur scientifique de l’institut
Eat et coauteur de l’étude: «Les Européens,
par exemple, souffrent de carences en vitamines A et C, en fer et en iode. Ces manques
peuvent être comblés par une alimentation
mêlant principalement fruits, légumes et diverses noix.» A partir de cinq par jour, fruits
et légumes préviennent les maladies cardiovasculaires. Les noix, elles, constituent
une alternative à la viande rouge car elles
fournissent de l’énergie tout en limitant les
risques d’obésité. Dès 2015, le Comité consultatif de recommandations diététiques
américain concluait que manger végétarien est bénéfique pour la santé, pour les
personnes de plus de 2 ans. D’après un autre
article scientifique publié en 2013, les régimes végétalien, végétarien, pescetarien
(poisson) ou flexitarien (semi-végétarien)
réduisent de 12 % les risques de mortalité
Passer de nos régimes alimentaires actuels
à celui mis en avant dans l’étude permettrait d’éviter environ 11 millions de morts
par an à partir de 2030, tant les améliorations en matière de santé seraient importantes. Aujourd’hui, 820 millions de personnes souffrent de sous-nutrition, alors
que 2,4 milliards d’autres consomment tous
les jours trop de calories. Un déséquilibre
qui pèse sur la santé mondiale: les risques
de mortalité et de morbidité liés à une mauvaise alimentation sont plus élevés que
ceux liés à la consommation d’alcool, de
drogue et de tabac, et aux relations sexuelles non protégées cumulés. Attaques
cardiaques, diabètes ou cancers sont les
affections les plus fréquentes liées à l’alimentation. «Ces risques sont surtout liés à
la surconsommation d’aliments non sains,
comme la viande rouge ou les produits sucrés», explique Fabrice DeClerck, coauteur
par rapport aux régimes riches en viande,
le plus sain étant le pescetarien. L’idée n’est
pas de remplacer la viande par des produits
laitiers. Contrairement aux croyances répandues en France, ces derniers doivent
être consommés avec modération, si on
veut éviter une fragilisation des os.
A quoi peuvent alors ressembler nos assiettes ? A des plats «délicieux et colorés», affirme Fabrice DeClerck. Le régime «crétois» en est un bon exemple. Faible en
viande rouge, principalement constitué de
plantes, avec des graisses saines apportées
par l’huile d’olive, il a permis aux anciens
Grecs de se targuer de la plus haute espérance de vie. D’autres régimes traditionnels
peuvent servir d’exemple pour les Occidentaux, comme en Indonésie, au Mexique,
en Inde, en Chine et en Afrique de l’Ouest,
où la viande est consommée seulement
pour les grandes occasions. A.Mt.
de l’étude. Les recommandations du rapport, qui visent une consommation journalière de 2500 kcal, sont universelles: «Dans
les pays développés, cela implique une réduction des calories consommées. Dans
ceux en développement, les enjeux sont un
peu différents, avec plus de gens qui n’ont
pas accès à suffisamment de nourriture, explique le chercheur. Mais on retrouve globalement une surconsommation de produits malsains et une sous-consommation
de produits sains.» Des produits sains qui
sont parfois difficiles d’accès : plus chers
que bien des aliments à faible valeur nutritive, plus longs à préparer et tout simplement mal connus. «On manque d’éducation
nutritionnelle, on ne sait pas forcément
quels sont les aliments sains ni comment les
cuisiner. Proposer plus de plats préparés
sains pourrait être un bon départ», suggère
Fabrice DeClerck. N.Dt.
RÉDUIRE DRASTIQUEMENT LE GASPILLAGE
RECOURIR AUX LEVIERS POLITIQUES
A l’échelle mondiale, 1,3 milliard de tonnes
d’aliments sont gaspillés tous les ans. Soit
environ un tiers de la production alimentaire mondiale qui échappe à la consommation. Pour nourrir l’ensemble de l’humanité en 2050, il faudra réduire ces pertes
d’au moins 50 %.
Le rapport suggère plusieurs pistes dans
ce sens, différenciées en fonction des régions. Dans les pays à revenus moyens ou
faibles, les pertes se produisent surtout lors
des phases de production et de distribution. Des problèmes de stockage et d’accès
aux marchés incitent parfois les cultivateurs à laisser leur récolte sur pied, au risque qu’elle pourrisse ou soit attaquée par
les insectes. Pendant les phases de transport, c’est l’absence de réfrigération qui est
souvent problématique. Investir dans des
infrastructures de stockage collectives
pour sécher ou emballer les aliments, voire
dans des chaînes de froid, réduirait les per-
Une «grande transformation alimentaire».
C’est l’appel, «nécessaire et urgent», des
auteurs de cette étude internationale.
«L’humanité n’a jamais mené de changement de son système alimentaire mondial
à l’échelle envisagée par ce rapport,
détaille le texte signé par trente-sept chercheurs. Cet objectif est un territoire politique inexploré et les problèmes mis en
avant par cette étude ne seront pas facilement réglés. […] Une large variété de
leviers politiques, du plus aux moins coercitifs, sera indispensable.» Les citoyens ont
un rôle à jouer car la demande peut infléchir l’offre. Les modes de production agricole, dans leur majorité dévastateurs pour
la planète, peuvent être réorientés par de
nouvelles habitudes alimentaires. Les politiques aussi peuvent accompagner et accélérer cette transition. «Il faut réorienter
les priorités agricoles, pour produire de
la nourriture saine plutôt que de grandes
tes. Dans les pays développés, une bonne
part du gaspillage est imputable aux consommateurs eux-mêmes. En France, par
exemple, chacun jette tous les ans entre 20
et 30 kilogrammes de nourriture.
Les auteurs du rapport publié par The Lancet et la fondation Eat suggèrent de multiplier les campagnes de sensibilisation pour
apprendre à accommoder les restes ou
pour mieux comprendre les mentions
«à consommer de préférence», combinées
à des politiques nationales antigaspillage
impliquant notamment la grande distribution. «Consommer chaque jour plus
de 2 500 kilocalories peut être considéré
comme une forme de gaspillage, analyse
Fabrice DeClerck, coauteur de l’étude. Un
gaspillage qui, en plus d’être mauvais pour
la santé, oblige tous les ans à convertir des
terres boisées ou des réservoirs de biodiversité en terres agricoles pour de mauvaises raisons.» N.Dt.
quantités, réclament les chercheurs. Il ne
faut plus se concentrer sur l’augmentation
du volume de production de quelques
cultures, dont la plupart sont utilisées pour
l’alimentation animale.»
A Copenhague, la municipalité a lancé un
programme pour que 90% de la nourriture
des cantines deviennent bio. Les financements ont été trouvés grâce à la réduction
des achats en viande. Plus ambitieux, la
Grande-Bretagne est actuellement agitée
par un débat sur une possible taxation de
la viande. Une mesure déjà discutée dans
les Parlements allemand, danois et suédois. La Chine a, elle, réduit ses quantités
de viande recommandées de 45% en 2016.
Selon Fabrice DeClerck, coauteur de
l’étude, «pour encourager les entreprises
à mener cette transition, les politiques
pourraient aussi subventionner les productions saines et durables en fonction de ce
critère». A.Mt
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
LIBÉ.FR
En Pologne,
le charbon fait
de la résistance
Le pays d’Europe de l’Est peine à se défaire
de ses centrales à charbon, dont il est
le plus gros consommateur dans l’Union
européenne. Pour le chercheur Olivier Sartor,
le gouvernement est empêtré dans ses
contradictions. PHOTO REUTERS
Kotaro Takada, de la compagnie Huis Ten Bosch. Les embauches ont rétréci les troupes, du moins celles en chair
et en os: il y a désormais plus
de 200 robots contre 8 humains. Une aubaine, assurément. Les machines distraient et attirent les clients,
et surtout, elles ne réclament
ni pause ni salaire. Face au
déclin de la population et au
nombre croissant de touristes étrangers, elles offrent
donc une belle occasion de
baisser drastiquement les
coûts de personnel. Mais
pourquoi encore employer
des hommes ? A Sasebo, un
petit nombre d’humains a la
noble tâche de veiller au bon
fonctionnement de l’hôtel
via les caméras de surveillance. Les autres manient
l’aspirateur et le chiffon. «Les
robots et l’eau ne font pas bon
ménage», regrettait Kotaro
Takada. «Ils ne savent toujours pas faire les lits!» déplorait pour sa part le patron du
complexe, Hideo Sawada.
Une androïde accompagnée d’un robot vélociraptor sont employés à la réception de l’hôtel Henn-na, à Sasebo. PHOTO SHIZUO KAMBAYASHI. AP
Au Japon, l’hôtel géré par des
robots fait machine arrière
L’établissement
Henn-na, qui devait
être le premier au
monde entièrement
tenu par des robots,
renvoie la moitié
de son «personnel»,
victime de bugs
à répétition.
Par
RAFAËLE BRILLAUD
Correspondante à Kyoto
L
e réceptionniste a les
dents longues et sort
facilement ses griffes.
Sa collègue en tailleur blanc,
cheveux et foulard joliment
noués, est aussi impassible à
la fourrure de son voisin
qu’aux appareils photo régulièrement brandis sous son
nez. «Irashaimasu!» («bien- nements exigent trop souvenue !»). La belle et la bête vent l’intervention d’huaccueillent les clients amu- mains. Un comble pour de
sés. A l’hôtel Henn-na, qui si- simples machines.
gnifie «bizarre», «étrange» ou
«drôle» en français, les créa- Tulipe. Au début, pourtant,
tures artificielles sont aux l’histoire semblait séduimanettes.
sante. Le succès du premier
Lancé en fanfare en hôtel Henn-na étant au renjuillet 2015 en plein cœur du dez-vous, d’autres enseignes
gigantesque parc d’attrac- ont suivi à Tokyo et dans ses
tions Huis Ten Bosch à Sa- environs, bientôt à Osaka,
sebo, près de
Fukuoka
et
L'HISTOIRE Kyoto. «Le Japon
Nagasaki, dans
le sud du Japon,
manque
de
DU JOUR
l’établissement
chambres d’hôtel
devait être le premier au et de main-d’œuvre, a déclaré
monde entièrement tenu par Miura Tatsuki, directrice de
des robots. Las, il congédie la division des relations puaujourd’hui la moitié des 243 bliques de l’agence de voyamachines qu’il emploie. Mo- ges HIS à la tête du réseau.
tif ? Elles plombent la pro- Nous avons créé cet hôtel en
ductivité. Loin de faire bais- partie pour répondre aux
ser la main-d’œuvre, les problèmes de société.» A Sarobots l’augmenteraient, car sebo, un vélociraptor à nœud
leurs multiples dysfonction- papillon et une humanoïde
battant des cils gèrent les
enregistrements. Deux
«concierges» Nao, petits androïdes du Français Aldebaran racheté par le holding
nippon Softbank, guident les
clients, les orientent ou les
informent des horaires du
petit-déjeuner. Logé dans
une élégante cage en verre
aux murs tapissés de tiroirs
blancs, un bras robotique se
charge de la consigne.
Les distractions continuent
au fil des couloirs. Deux chariots à roulettes portent les
bagages jusqu’au seuil des
portes. Enfin, dans chacune
des chambres, une tulipe en
plastique rose trônant sur le
chevet fait office de réveil ou
d’interrupteur à condition de
l’interpeller au préalable par
son prénom. «Churi-chan !»
«Nan deshoka?» («que puis-je
faire ?») répond la fleur qui
s’exécute sur une série de
commandes simples, formulées en japonais, telles
«éteins la lumière», «quelle
sera la météo demain ?» ou
«quelle heure est-il ?»
Dès l’inauguration, les responsables se montraient très
satisfaits des effectifs. «Nous
employons plus de 80 robots
contre une dizaine d’humains
seulement», se félicitait alors
Les plaintes
s’accumulent.
Des concierges
statiques
incapables de
répondre à la
moindre
question.
Capricieux. A croire que le
propre de l’intelligence humaine se loge dans un coup
d’éponge ou le pli d’un drap.
Reste que si les robots sont
corvéables, ils demeurent capricieux. A l’inauguration,
les bugs étaient déjà nombreux. «Cet hôtel, c’est un numéro zéro», disait humblement Kotaro Takada, qui ne
parvenait pas à dompter les
machines. Plus de trois ans
après, les plaintes s’accumulent. Des concierges statiques
incapables de répondre à la
moindre question. Des robots porteurs qui n’atteignent qu’une dizaine de
chambres sur les 200 de l’établissement, les dénivelés
ayant trop vite raison de leurs
roulettes. Un rapide coup
d’œil sur les commentaires
en ligne montre que la principale cible des reproches,
c’est Churi-chan, la tulipe en
chambre. «Désolé, je n’ai pas
compris. Pourriez-vous répéter votre demande?» lance-telle d’une voix nasillarde à
toute heure. Nombre de
clients se plaignent de nuits
peu relaxantes car Churichan se met à parler de manière intempestive. L’un
d’entre eux, après plusieurs
réveils, a compris que ce qui
déclenchait ses répliques
étaient en réalité… ses ronflements intenses. La tulipe fait
partie des licenciés. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 9
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CPI : l’affaire Gbagbo
est «une immense défaite de l’accusation»
LIBÉ.FR
Après l’acquittement de l’ex-président ivoirien
et de son bras droit, Charles Blé Goudé, les procureurs de la Cour pénale internationale ont indiqué qu’ils feraient appel. Le juriste Julian Fernandez détaille les faiblesses de la CPI tout en
pointant ses maigres résultats. PHOTO REUTERS
L’attaque meurtrière contre un complexe hôtelier mardi
à Nairobi a été perpétrée par cinq assaillants au total, qui
sont tous morts, a déclaré mercredi le chef de la police kényane, Joseph Boinnet. «Il y avait cinq terroristes et tous
sont morts. L’un était le kamikaze qui s’est fait exploser,
deux ont été tués cette nuit et deux autres aujourd’hui, à
l’aube. Ils étaient cinq», a-t-il détaillé. Au moins 21 personnes sont mortes, selon un bilan provisoire établi mercredi,
dans cette attaque qui a pris fin après un siège de vingt
heures et a été revendiquée par les islamistes radicaux somaliens shebab.
RDC Des violences dans le territoire
de Yumbi ont fait au moins 890 morts
Au moins 890 personnes ont été tuées lors d’affrontements
qui ont éclaté à la mi-décembre dans l’ouest de la république démocratique du Congo, ont annoncé les Nations
unies mercredi. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits
de l’homme a expliqué qu’au moins 890 personnes avaient
été tuées entre le 16 et le 18 décembre dans quatre villages
du territoire de Yumbi, dans la province de Mai-Ndombe,
«dans ce qui semble avoir été des affrontements entre les
communautés Banunu et Batendé».
Andalousie
L’extrême droite
dicte son tempo
Trump contredit par
un nouvel attentat en Syrie
S’il fallait une preuve supplé- méra de surveillance, montre
mentaire à Donald Trump la boule de feu provoquée par
que l’Etat islamique n’a pas l’explosion. Deux passants
été éradiqué de Syrie, il l’a s’effondrent juste après alors
obtenue mercredi en fin de qu’un enfant parvient à
matinée. Un attentat reven- s’échapper en courant.
diqué par l’organisation jiha- Dans un communiqué diffusé
diste a tué au moins 15 per- par son agence habituelle de
sonnes, dont quatre propagande, l’EI affirme que
militaires américains, dans la l’attentat visait «une paville de Manbij (nord-est), se- trouille de la coalition interlon Reuters. La coalition in- nationale». Des forces spéciaternationale déployée dans la les de l’armée américaine
région n’a pas
sont déployées à
confirmé,
Manbij
deTURQUIE
indiquant
puis 2016. Elseulement
les avaient
que pluparticipé
Alep Manbij
sieurs solaux comSYRIE
dats avaient
bats pour
LIBAN
péri. Parmi
chasser
l’EI,
Damas
les victimes
qui contrôIRAK
.
figurent égalelait la ville deRD
O
J
ment neuf civils
puis 2014, et
50 km
et cinq combattants
étaient ensuite resdes Forces démocratitées. Des soldats franques syriennes (FDS), une al- çais sont aussi présents, tanliance arabo-kurde qui lutte dis que la Russie dispose
contre l’Etat islamique, selon d’une base.
l’Observatoire syrien des Le 17 décembre, à la surprise
droits de l’homme.
générale, y compris de sa
Le kamikaze s’est fait explo- propre administration, le
ser dans un restaurant d’une président américain avait
rue animée de la petite ville. annoncé le retrait des
Une vidéo, prise par une ca- 2 000 soldats américains de
«Le monde
avance en
“somnambule”
vers le désastre
climatique.»
Juan Manuel Moreno du
Parti populaire (PP,
conservateur) a été investi
mercredi président de
l’Andalousie en coalition
avec les libéraux de Ciudadanos et avec les voix
de Vox (12 élus au Parlement régional). Le parti
d’extrême droite «est le
principal bénéficiaire du
pacte. Ils ont réussi à être
connus de tout le monde
[et] la mise en scène a été
celle d’un accord d’égal à
égal», selon l’historien Xavier Casals. Les discussions avec le PP et Ciuddanos ont permis à Vox
d’imposer le soutien à la
tauromachie ou la promotion d’une «immigration
respectueuse de notre
culture occidentale».
Syrie. «Nous avons vaincu l’EI
en Syrie, la seule raison d’être
là-bas durant la présidence
Trump», avait-il tweeté. Depuis, les annonces venues de
Washington n’ont cessé de se
contredire. Début janvier, le
conseiller spécial à la sécurité, John Bolton, déclarait
qu’il n’y aurait pas de retrait
tant que l’EI ne serait pas totalement vaincu. Donald
Trump semblait lui aussi reculer, assurant que le retrait
n’aurait pas lieu «rapidement». La semaine dernière,
le secrétaire d’Etat, Mike
Pompeo, assurait quant à lui
que les soldats américains seraient bel et bien rapatriés,
sans préciser de date. Du matériel a déjà été renvoyé aux
Etats-Unis.
La brutalité de la décision de
Trump a stupéfait les pays alliés des Etats-Unis, dont plusieurs, à l’instar de la France,
participent à la lutte contre
l’Etat islamique en Syrie.
Contrairement aux affirmations du président américain, l’organisation jihadiste
est toujours implantée dans
le pays.
LUC MATHIEU
ALISON MARTIN
directrice des risques
à la compagnie
d’assurance Zurich
Insurance Group,
à Londres mercredi
DR
Kenya Les cinq auteurs de l’attentat
meurtrier de Nairobi ont été tués
ABONNEZ
Les puissants de ce
monde semblent prendre
la mesure du dérèglement
climatique. C’est en tout
cas ce qui ressort d’une
enquête auprès d’un millier d’«experts» – dirigeants d’entreprises, personnalités politiques,
représentants de la société civile et universitaires–, organisée par le Forum
é conomique
mondial, chargé d’organiser la réunion de Davos.
Les défenseurs de l’environnement auront les
yeux braqués sur le nouveau président brésilien,
Jair Bolsonaro, sceptique
quant à la responsabilité
des émissions de gaz à effet de serre dans le changement climatique, à
l’instar de Trump, qui a
annulé pour sa part sa venue dans la station de ski
suisse.
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10 u
FRANCE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
Jean-Luc
Mélenchon
Haute
tension
sur les lignes
Malgré son soutien au mouvement
des gilets jaunes, La France insoumise
semble fragilisée au profit de l’extrême
droite. Confronté aux critiques
de tous bords, le leader insoumis
ne compte pas courber l’échine.
Par
RACHID LAÏRECHE
D
es citoyens sans étiquette qui squattent le pavé pour faire tomber «Jupiter» et changer les règles du jeu démocratique ? Un cadeau tombé du ciel. Même
dans ses plus beaux songes, Jean-Luc Mélenchon ne l’avait pas imaginé. L’auteur du livre
l’Ere du peuple se frotte les mains. Il répète à
l’envi que le mouvement des gilets jaunes est
une «révolution citoyenne», la première de sa
longue carrière politique qui a débuté au siècle dernier. «Une nouvelle France sous nos
yeux», clame-t-il. Evidemment, il veut en être.
Depuis le début du mouvement, en novembre, il multiplie les efforts pour se faire accepter. Tous les samedis, les députés insoumis
battent le pavé avec un gilet jaune sur le dos.
Il explique aux militants de son mouvement
que leur place se trouve sur les ronds-points
et dans les cortèges. Récemment, il a dégainé
sa plus belle plume pour dédier un des textes
de son blog à Eric Drouet, l’un des hautparleurs des gilets jaunes. Une lettre d’amour,
toujours sans réponse.
Alors que le mouvement tombe à pic après
l’affaire de la perquisition – qui a sérieusement égratigné son image–, Jean-Luc Mélenchon n’est pas récompensé de ses efforts. Le
chef des insoumis est à la baisse dans les
sondages. Son plus beau costume depuis le
début du quinquennat, celui de principal
opposant au pouvoir, lui glisse entre les
doigts sous le regard de Marine Le Pen, qui
surfe sur la vague jaune. La vie est cruelle. Le
député des Bouches-du-Rhône ne baisse pas
les bras, persuadé que le vent finira par tourner. «Le mouvement a débuté il y a seulement
trois mois : les choses ne sont pas encore décantées et une majorité des revendications des
gilets jaunes font partie de notre programme.
Les choses vont se faire tranquillement»,
salive par avance Manuel Bompard, une des
têtes pensantes de La France insoumise.
Sauf que le temps presse pour Jean-Luc Mélenchon: les élections européennes arrivent
vite, un moment important, «un référendum
anti-Macron» selon le chef des insoumis. «Un
score en dessous des 10 % ne serait pas une
bonne chose pour nous», reconnaît un député
LFI, qui «enrage» contre les critiques de la
part du gouvernement. Et pour cause, elles
pleuvent. La semaine passée, la majorité a organisé une offensive: les ministres ont cogné
les uns après les autres sur le leader du mouvement. Ils l’accusent d’approuver les violences dans les cortèges contre la police et les
journalistes. De ne pas soutenir les élus de La
République en marche victimes d’insultes, de
menaces et dégradations de leur permanence,
voire de leur domicile. Aux yeux du porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux,
Mélenchon a tout simplement «quitté le
champ républicain». Il le situe sur le même
plan que Marine Le Pen. Sentant la bonne affaire, la présidente du Rassemblement national a illico affirmé que le mouvement des
gilets jaunes a mis en lumière des «convergences» entre son parti et LFI, qui dénonce un
piège grossier (lire page 12).
«STRUCTURATION»
La France insoumise ne trouve pas de réconfort du côté de la gauche traditionnelle. Une
partie d’entre elle prend chaque jour un peu
plus ses distances. Plusieurs dirigeants
dénoncent la «dérive populiste» des leaders insoumis. Dans les colonnes du Point, Benoît
Hamon déplore : «Mélenchon parle, Le Pen
récolte.» Contacté par Libération, il ajoute :
«Je ne mets pas les insoumis et l’extrême droite
dans le même sac, mais je dénonce leur stratégie qui renforce Le Pen.» Pour François Hollande, croisé dans le Nord-Pas-de-Calais lors
d’une cérémonie de vœux, le député «ne cherche pas l’apaisement mais le chaos, l’effondrement de la démocratie». Dans son malheur,
Jean-Luc Mélenchon peut compter sur un
compagnon d’un autre temps: son ancien camarade chez les socialistes, Julien Dray, qui
salue son «courage» et le voit comme «une digue» contre l’extrême droite, malgré les «critiques» et la «violence du débat à son égard».
Pour ne rien arranger, c’est la loi des séries,
Jean-Luc Mélenchon doit également gérer
une fronde en interne, après le départ-mise à
l’écart de son conseiller diplomatique, Djordje
Kuzmanovic. Ce dernier fustige la bureaucratie du système et un changement de ligne politique («un retour à la gauche traditionnelle»).
Dans une lettre que le Monde s’est procurée,
des figures de LFI, dont la coresponsable du
programme Charlotte Girard, veulent revoir
«la structuration» de La France insoumise et
son organisation. Le vase a débordé samedi
5 janvier, lorsqu’en pleine manifestation des
gilets jaunes, Jean-Luc Mélenchon a vu son
ancien «orateur national» sur le petit écran.
Il a aussitôt posté un tweet : «Inacceptable.
CNews déclare porte-parole “insoumis” un nationaliste qui a été banni du mouvement
comme François Cocq ! Assez de manipulations.»
Dans la fameuse lettre, les insoumis en colère
écrivent: «La méthode consistant à prononcer
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Jean-Luc Mélenchon
lors de la Marche pour
le climat à Bordeaux,
le 8 décembre. PHOTO
THIBAUD MORITZ
«Il y a l’idée de
fédérer le peuple, et
pas juste la gauche»
«Libé» est allé à la rencontre
de militants insoumis
à Lille, Grenoble, Marseille
et en Seine-Saint-Denis,
pour leur poser quatre
questions sur l’essence et
l’avenir de leur mouvement.
D
publiquement le bannissement d’un membre
fondateur de La France insoumise, qui plus est
orateur national [avant la rupture, ndlr] et
bénéficiant d’une large reconnaissance dans
le mouvement, est non seulement préoccupante
par sa brutalité, mais dangereuse pour ce
qu’elle signifie politiquement: la possibilité de
disposer unilatéralement du sort politique d’un
camarade, hors de tout cadre collectif.» Des
mots durs. Manuel Bompard tente de minimiser les départs et la fronde. Il comprend «les
déceptions personnelles et légitimes» de ceux
qui ne figurent pas sur la liste des européennes mais, selon lui, il n’y a aucun changement
de ligne politique. Sur la démocratie interne,
il assure qu’une «structure va être mise en
place d’ici les élections européennes pour permettre une meilleure coordination et pouvoir
débattre de la stratégie».
«SURPRISE»
Plus largement, la sortie de Jean-Luc Mélenchon a mis mal à l’aise tout l’état-major du
mouvement, même les plus fidèles. «Je n’ai
pas compris le tweet contre François, qui est
respecté des militants, et il crée du remous en
interne alors que nous devons garder nos forces
pour les gilets jaunes. Le moment est trop important, nous devons éviter de nous égarer»,
dit un député. D’autres pointent un «comportement irresponsable» de Mélenchon. «Le pire,
c’est qu’en interne personne ne peut le contrôler. Il parle avec tout le monde pour prendre des
conseils, mais au final il fait ce qu’il veut; il ne
rend de comptes à personnes», lâche une figure
historique du mouvement. Le tribun est encore majoritairement soutenu en interne,
mais en dire du mal était encore chose impossible il y a quelques mois…
Lundi après-midi, au QG de La France insoumise, le mouvement a présenté une partie de
ses candidats aux européennes. Confiants, ils
ont annoncé des «surprises» dans la campagne
à venir en pleine vague des gilets jaunes. Lorsqu’on a tenté de lister les difficultés, Manuel
Bompard nous a freiné dans notre élan. Une
des candidates a expliqué que le samedi, dans
les cortèges, la convergence était en marche
entre les insoumis et les gilets jaunes. Selon
eux, le fait que le sort et les opposants s’acharnent contre La France insoumise n’est pas le
fruit du hasard: le gouvernement a choisi son
adversaire en la personne de Le Pen, «parce
qu’il est sûr de pouvoir gagner à la fin en faisant peur à la population», souffle un député.
A la lecture de nos notes, on retombe de temps
à autre sur quelques phrases de Jean-Christophe Cambadélis, l’ancien premier secrétaire
du PS, qui théorise la politique du matin au
soir. Des fois il se trompe, d’autres non. Bien
avant la naissance du mouvement des gilets
jaunes, lors d’un déjeuner, il confiait: «Un jour
ou l’autre, Jean-Luc sera mis en difficulté dans
son propre mouvement, le “dégagisme” frappe
tout le monde. Nationalement, il s’est construit
dans la dualité avec Macron, il a besoin de lui
pour être fort. Si le Président chute, Mélenchon
chutera.» Des «sottises», répondent les insoumis, sûrs de leurs forces, convaincus d’être la
principale force d’opposition et certains d’être
une «alternative crédible» pour s’installer au
pouvoir. Fin mai, lors du scrutin européen,
théories et conjectures laisseront la place
aux faits bruts et aux résultats… •
u 11
ros». Christophe le Grenoblois freine également les fervents supporteurs de
Drouet : «Ce n’est qu’un des porte-parole
des gilets et il n’est pas plus un héros que les
autres. La question des personnalités est un
épiphénomène, c’est du temps perdu pour
le fond : la résolution des problématiques
soulevées par ce mouvement.»
epuis la naissance du mouvement, La France insoumise est-elle
Jean-Luc Mélenchon répète à de gauche ou populiste ?
l’envi qu’il ne souhaite pas savoir «On est populistes de gauche», tranche
d’où viennent «les gens», que sa porte est sans trancher Aurélien, l’étudiant à l’IEP
ouverte en grand et à tout le monde. Tous de Lille, qui a pris part à de nombreuses
les profils se croisent, des sympathisants manifestations contre Parcoursup l’an
qui militent pour la même famille mais dernier. Lucide, il poursuit: «Mais ce n’est
avec des histoires et des regards différents. pas une expression qu’on utilise quand on
Ces derniers temps, l’actualité
va voir les gens, c’est plutôt
est chargée au sein de La REPORTAGE une réflexion philosophique et
France insoumise, entre les
stratégique. Sinon, ils risperquisitions de l’automne liées au finan- quent de confondre démagogie et popucement de la campagne présidentielle, les lisme.» Ses amis, tous étudiants et milidébats sur la ligne et l’irruption des gilets tants de La France insoumise, approuvent
jaunes sur la scène politique. Libération autour de la table d’un bar-kebab de Waa rencontré des militants à Lille, Grenoble, zemmes, quartier mi-bobo mi-populaire
Marseille et en région parisienne afin de Lille. Nicolas, en sciences politiques
d’aborder quatre sujets. Ni un sondage ni à la fac, précise: «J’ai rejoint LFI parce que
une vérité absolue, juste une mise en justement il y a l’idée de fédérer le peuple,
lumière des débats qui traversent et pas juste la gauche.» Ce proche du
La France insoumise.
député du cru, Adrien Quatennens, veut
bien cependant parler de «marxisme reviQuels liens entre LFI
sité» – les autres pouffent devant le trait
et gilets jaunes ?
d’audace – qui restaure «la dichotomie
Les militants insoumis sont tous en entre élite possédante et peuple». Lucas,
jaune… mais il y a des nuances. A Lille par étudiant en droit, milite dans le bassin miexemple, les militants nordistes ont été nier : «Comment voulez-vous convaincre
surpris par la spontanéité du mouvement des gens qui ont voté Rassemblement natioet son ampleur. Ils ont très vite rejoint les nal en leur parlant de gauche?» A Grenogilets jaunes. Le 17 novembre, Aurélien, ble, Isabelle Miroglio, 68 ans, enchaîne.
étudiant à l’Institut d’études politiques de Pour elle, «la gauche, c’est un mot qui ne
Lille, a fini en garde à vue après avoir blo- veut plus dire grand-chose, pour les gens,
qué l’A1. A Grenoble, Christophe, cadre Hollande l’a discréditée». Selon cette reindustriel en cessation d’activité, est éga- traitée de la fonction publique territoriale,
lement descendu dans la rue: «Mes convic- ce qui «fédère les gens, ce sont ces aspirations convergent avec beaucoup de revendi- tions populaires, cet ensemble de solutions
cations des gilets jaunes.» Idem pour Eric, pour une politique plus écologique,
éducateur de Seine-Saint-Denis : «C’est démocratique et égalitaire». Comme nomnotre moment, des gens dans la rue pour bre de militants, Isabelle n’est pas très à
défendre leurs droits et demander des l’aise avec le terme «populiste», porteur
comptes à Macron, notre place est avec eux, d’une «ambiguïté». «C’est le genre de choses
nous sommes des leurs.»
qu’on dit pour discréditer un mouvement
Mais des réserves se font jour, notamment proche des aspirations du peuple», arguà Marseille, comme chez Mohamed, mili- mente le Marseillais Christophe.
tant LFI des quartiers populaires, qui est D’autres se torturent moins le cerveau. Læ«circonspect» : «Je n’ai aucune hostilité. titia, vidéaste de 24 ans, répond du tac au
Cela fait deux mois et demi qu’ils mettent tac: «Quand on lit le programme l’Avenir en
en échec la stratégie néolibérale du gouver- commun, c’est clairement à gauche.»
nement, en cela je les soutiens. Il a été dit Etienne, militant de Saint-Ouen en Seineque leurs revendications rejoignaient Saint-Denis, qui «regarde souvent» les meeà 70% le programme de Mélenchon. Le pro- tings de Jean-Luc Mélenchon sur Internet,
blème, c’est les 30% restants.» Dans son vi- se la joue vieux sage: «Chacun a sa propre
seur, les dérapages sur les quenelles, le ra- histoire, son parcours politique, et chacun
cisme et l’antisémitisme… Au fil des analyse de manière différente. Moi, par
discussions, ça débat sur Eric Drouet, l’un exemple, je suis de gauche et je milite avec
des visages des gilets jaunes, qui fascine des personnes qui ne se disent pas de gauJean-Luc Mélenchon. «Il illustre ce qu’est che. Mais nos combats sont identiques.»
ce mouvement, c’est quelqu’un qui ne fait
pas de politique, qui émerge et prend sa Comment avez-vous vécu les
place dans le paysage», souffle Aurélien. perquisitions de l’automne ?
Christophe, militant marseillais de 50 ans, «J’avais un peu honte pour [Jean-Luc
n’est pas de cet avis : «Il faut arrêter avec Mélenchon], lance Fanny, mère au foyer
ces mises en avant ! Pour moi, ce n’est pas de 41 ans et sympathisante marseillaise.
un héros. Tous les gilets jaunes sont des hé- Quand j’ai entendu ses Suite page 12
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12 u
FRANCE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
envolées lyriques, ça m’a
gênée. Forcément, ça fait plus plaisir quand
ça tombe sur les Le Pen, mais si on crie au
complot politique, dans ce cas c’est valable
à chaque fois qu’il y a perquisition dans un
parti politique. Je n’ai pas aimé ce double
discours.» Mais Fanny est une des seules
à ne pas digérer la séquence judiciaire de La
France insoumise, dont les comptes de
campagne ont été mis en cause et font désormais l’objet d’enquêtes judiciaires. Les vidéos ou l’on voit la colère de Mélenchon ?
«L’émotion est ressortie, ça l’a rendu encore
plus attachant», répond Mohamed, le
militant marseillais. A Lille, Lucas affirme
que l’épisode des perquisitions «a ressoudé
le groupe d’action sur le terrain». La réaction
de Mélenchon ? «Il a exprimé notre colère.
C’était humain, il reste un homme, pas un
robot.» Aurélien approuve: «L’attaque politique portait sur tout ce qu’il avait construit.»
Il compare avec le Modem, un «parti proche du pouvoir», qui aurait été mieux traité
selon lui.
Suite de la page 11
Beaucoup d’insoumis décèlent sous la procédure judiciaire des visées politiques, quitte
à donner dans le complotisme. Mohamed :
«Macron sait que face à Mélenchon il a perdu
d’avance, donc c’était une façon d’affaiblir
LFI.» Etienne, un retraité de Seine-Saint-Denis : «Un tel déploiement pour un parti politique, vous trouvez ça normal ? Moi non,
c’est un coup monté contre nous.» A Grenoble,
Raphaël Briot, qui a porté les couleurs LFI
lors de législatives, sort ses muscles. «Ce n’est
pas cela qui fera couler La France insoumise,
on est passés à autre chose», assure celui qui
est urgentiste et prof de médecine, espérant
que le mouvement s’organisera en conséquence à l’avenir. Il argumente: «Qu’il y ait eu
ou non des irrégularités ? Cela ne m’inquiète
pas plus que cela, ça n’ira pas chercher bien
loin. En revanche, cela doit nous servir
de leçon et nous amener, même si certains ne
le souhaitent pas, à une structuration forte de
notre mouvement, établissant l’organisation
électorale, le financement des campagnes, la
transparence financière.»
Mélenchon est-il le meilleur
porte-parole de LFI ?
Le sentiment est partagé: peu de critiques et
du respect à l’égard du chef. «Est-ce qu’on
aurait pu atteindre cette force sans lui? Je ne
crois pas», explique un militant de la capitale.
Mais d’autres s’interrogent quand même sur
la place prépondérante prise par le leader.
A l’image du Grenoblois Christophe : «A un
moment, il faudra qu’on soit raccord avec
notre credo “ni bon dieu, ni césar, ni tribun”.
Jean-Luc Mélenchon reste important, mais il
est temps qu’il transmette le flambeau, qu’il
y ait un successeur. J’aimerais que quelqu’un
d’autre émerge d’ici la prochaine présidentielle : ce serait sain.» Tous les militants
rencontrés évoquent l’âge du capitaine :
en 2022, Mélenchon fêtera ses 71 ans. Ce qui
ne refroidit pas du tout le concerné, qui cite
souvent en référence l’Américain Bernie Sanders et le Britannique Jeremy Corbyn, tous
deux septuagénaires. Récemment, lors d’un
long entretien accordé à Brut, l’insoumis en
chef a prévenu son monde : il ne sait pas de
quoi sera fait l’avenir, mais une chose est certaine, il ne compte pas «rentrer à la maison».
Fanny, à Marseille, pose le débat en d’autres
termes: «Si Mélenchon n’était pas mégalo, LFI
n’existerait pas. Et puis ce n’est pas possible de
ne pas être mégalo quand on souhaite diriger
un pays. Donc, stratégiquement, oui, c’est le
mieux placé, on n’a pas le choix», même si elle
rêve de nouvelles têtes, François Ruffin «par
exemple». A l’autre bout du pays, Eric, l’éducateur de Seine-Saint-Denis, est du même avis.
«Malheureusement, on ne peut pas postuler à
l’Elysée sans avoir le melon», dit le trentenaire,
avant de rappeler que la route est encore longue: «On doit d’abord réaliser un bon score aux
européennes et ensuite les municipales… Si on
arrive en forme l’année de la présidentielle, la
question ne se posera pas et Mélenchon nous
représentera une troisième fois, en espérant
cette fois atteindre le second tour.»
FRANÇOIS CARREL (à Grenoble)
STÉPHANIE HAROUNYAN (à Marseille)
RACHID LAÏRECHE
et STÉPHANIE MAURICE (à Lille)
Face au piège rouge-brun, les insoumis haussent le ton
Durement attaqués par
le PS et Génération·s,
qui considèrent
que LFI n’est plus
de gauche, les militants
se démènent pour
sortir du traquenard
tendu par Le Pen.
L
e baiser de la mort. La semaine passée, dans une interview à Valeurs actuelles,
l’hebdo de la droite ultra, Marine
Le Pen a expliqué que le mouvement des gilets jaunes a «incontestablement souligné certaines
convergences» entre sa famille politique et La France insoumise (LFI).
Elle s’est (un peu) rétractée quelques jours plus tard. Mais le mal est
fait. Dimanche, la une du JDD
(«Mélenchon, la dérive qui inquiète») n’a pas arrangé les affaires
du député des Bouches-du-Rhône.
L’hebdomadaire souligne les convergences entre les insoumis et le
parti lepéniste et publie un sondage
soulignant que 82% des Français ne
souhaitent pas «d’accord à l’italienne». Question surprenante.
«Insulte». Les insoumis crient au
scandale, dénoncent un «traquenard». Dans un entretien fleuve accordé à Brut, Jean-Luc Mélenchon
a répondu à la dirigeante d’extrême
droite : «Elle est habile, c’est une
manière de me mettre dans l’embarras. Elle dit qu’il y a des convergences, mais lesquelles ? Moi, j’ai l’impression que les divergences se sont
creusées.» Sur la Toile, LFI mène
une campagne, ils comparent leur
programme et celui du Rassemblement national (RN), lequel dépasse
les 20 % d’intentions de vote pour
les européennes, soit le double des
insoumis. «Contrairement à eux,
nous sommes pour l’augmentation
du smic, une VIe République…»
souligne Manuel Bompard, l’une
des figures du mouvement.
Lundi, au QG des insoumis, lors de
Manuel Bompard et Manon Aubry, lors de la présentation des candidats d’Ile-de-France aux européennes, lundi. PHOTO DENIS ALLARD
la présentation d’une partie des
candidats pour les européennes,
Manon Aubry est sortie de ses
gonds. Tout au long de sa jeune carrière, la tête de liste, débauchée de
l’ONG Oxfam, ne s’est jamais imaginée, même pas «une seule fois», être
«comparée au FN». Et elle veut que
ça se sache. Adolescente, à SaintRaphaël, dans le Var, elle organisait
la fronde et bloquait son lycée lors
des manifestations contre le CPE,
en 2006. A cette époque, elle a
croisé dans la cour de récré le futur
maire de Fréjus, le frontiste David
Rachline, avec qui, déjà, elle entretenait des «rapports très tendus».
Douze ans plus tard, elle dit: «Je me
suis construite politiquement contre
eux.» Manon Aubry demande à tous
ceux qui se lancent dans le «petit
jeu» de la comparaison de «lire les
programmes». Elle vit ça comme
une «insulte». Pareil pour Alexis
Corbière : «Me faire la leçon et me
comparer au FN alors que j’ai lutté
contre eux toute ma vie, c’est grossier. Et aujourd’hui, ceux qui donnent des leçons, ils étaient où ces
dernières années ? Qui, à part
La France insoumise, s’adresse au
peuple, aux ouvriers, pour les retenir, pour les empêcher de finir chez
les Le Pen ?»
«Risque». Les doutes ne sont pas
seulement entretenus d’une partie
de la majorité ou de Marine Le Pen,
qui tente de piéger Mélenchon: certains à gauche tirent la sonnette
d’alarme. «Mélenchon lui-même
considère qu’il a quitté la gauche, il
est sur autre chose et prend un risque
considérable à créer des dynamiques
qu’il ne maîtrisera pas et qui peuvent
conduire à une fusion des rouges et
des bruns», a dénoncé le patron du
PS, Olivier Faure, sur France Info.
Pour Benoît Hamon, les insoumis
ont quitté les «rives de la gauche».
A Libération, il dit: «Je ne souhaite
plus commenter l’actualité de Mélenchon, mais s’il mène une campagne
pour se différencier de l’extrême
droite, ce n’est pas à cause de nous!»
Mercredi après-midi, on a croisé le
chemin de François Cocq –l’insou-
mis mis à l’écart par Mélenchon et
soutenu par de nombreux
militants. Il vient de publier le livre
Alerte à la souveraineté européenne. Selon lui, LFI et RN
peuvent se retrouver sur «certaines analyses», mais proposent des
«issues radicalement opposées,
l’une est identitaire et l’autre prône
la liberté, l’émancipation…»
argumente-t-il. Mais à quelques
mois des européennes, Marine
Le Pen a annoncé que l’élection
serait un référendum anti-Macron,
comme La France insoumise,
histoire de mettre un peu plus
Jean-Luc Mélenchon dans
«l’embarras».
R.La.
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FRANCE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
Par
VIRGINIE BALLET
Photos CHA GONZALEZ
A
ssise sur un siège fuchsia
en simili-cuir, bonnet vissé
sur la tête malgré la chaleur
ambiante, une septuagénaire
tricote, concentrée sur sa pelote de
laine rouge. A côté d’elle, une autre,
la vingtaine, casque sur les oreilles,
ne quitte pas son portable des yeux.
Certaines somnolent, d’autres
conversent autour d’un café, tandis
que les bénévoles s’agitent pour
finaliser la décoration, à grands
renforts de plantes et autres pendules. Ouverte début décembre, la
Cité des dames, dans le XIIIe arrondissement de Paris, est l’un des trois
lieux uniquement dédiés aux femmes en situation de grande précarité récemment ouverts dans la
capitale. Outre la Halte femmes,
accueil de jour implanté dans les environs de la gare de Lyon depuis de
nombreuses années déjà, deux salles de l’Hôtel de Ville sont depuis la
mi-décembre mises à disposition
des plus fragiles nuit et jour, tandis
que la mairie du Ve arrondissement
devrait elle aussi bientôt proposer
une initiative similaire. En parallèle,
des bains-douches exclusivement
féminins devraient voir le jour dans
le XIIe arrondissement, grâce à une
campagne de financement participatif lancée par le Samu social.
SORORITÉ
A la Cité des dames, l’accueil, inconditionnel, se fait vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours
sur sept. En un mois, près
de 150 femmes de tous âges et de
toutes nationalités se sont déjà
posées ici, pour quelques jours ou
plus, en fonction des besoins. «L’objectif est de tendre la main à celles
qui n’osent plus demander de l’aide»,
résume la déléguée générale de l’Association pour le développement de
la santé des femmes (ADSF), Nadège
Passereau, qui cogère la Cité des dames avec l’Armée du salut. «On essaie de s’adapter, au cas par cas, en
créant un climat de confiance»,
complète Christophe Piedra, directeur de la Cité de refuge, lieu d’accueil et d’hébergement conçu par
Le Corbusier dans les années 30 et
chapeauté par l’Armée du salut,
auquel s’est greffé ce tout nouveau
cocon féminin. Sur plus de 200m2,
il est proposé de se reposer, de
parler à un psychologue ou à un
travailleur social, de consulter une
sage-femme, ou tout simplement de
faire une lessive ou de prendre une
douche. Un kit d’hygiène, des vêtements issus de dons sont également
fournis. Fait rare dans ce type de
structures: les animaux de compagnie sont bienvenus. Celles qui font
escale à la Cité des dames viennent
parfois spontanément, ou sont
aiguillées là par des associations
spécialisées lors de maraudes.
Martine a découvert cette halte par
l’intermédiaire d’un commissariat.
Comme toutes celles présentes en
cet après-midi de janvier, elle a
d’abord tenté de trouver un hébergement d’urgence en contactant
le 115. Saturé. Lovée dans sa polaire
bleu marine, voix douce et lll
Le 8 janvier, dans le lieu cogéré par l’Association pour le développement de la santé des femmes et l’Armée du salut.
SDF A la Cité des
dames, «elles
savent porter
notre fardeau»
Depuis début décembre, ce centre du
XIIIe arrondissement de Paris accueille
les femmes précaires, qui peuvent s’y installer
pour quelques jours ou plus, avoir accès
à des produits d’hygiène et se reposer.
REPORTAGE
lll langage châtié, cheveux soigneusement relevés en chignon,
Martine attend que soit possible son
«nouveau départ». D’ici là, elle doit
prendre son mal en patience. «Ce
n’est pas dans mon tempérament de
faire du surplace», s’agace-t-elle. Il
lui faudra pourtant accepter ce coup
de main qu’elle a eu tant de mal à
venir chercher. L’histoire de Martine
est selon elle une allégorie de «la
condition féminine». «De son vivant,
ma mère disait: “Ne te mets jamais
à la merci d’un homme”», se souvient-elle. Et pourtant, par amour,
la quadragénaire, autrefois géomètre, a quitté la région parisienne où
elle vivait pour s’établir dans le sud
de la France avec son compagnon au
milieu des années 2000. «Lui gagnait très bien sa vie, il m’a convaincue d’arrêter de travailler», résumet-elle. De fil en aiguille, Martine
renonce à avoir son propre compte
en banque, voit son indépendance
grignotée. Jusqu’au jour où elle
découvre les «multiples mensonges»
de son conjoint. C’était il y a sept
mois. «Lui voulait me garder, j’ai
préféré partir.»
Martine se fait héberger quelque
temps chez sa sœur, en Ile-deFrance. Mais le soir de la Saint-Sylvestre, cette dernière lui demande
de partir. «Au fond de moi, je savais
que je ne resterais pas dehors», martèle Martine, déterminée. Après une
nuit dans un hall d’immeuble, elle
se rend dans un commissariat, où
on lui parle de la Cité des dames :
«C’est sécurisant d’être entre femmes, de trouver un peu d’humanité
pour se relever.»
«La précarité économique des femmes est un réel problème de société,
abonde Nadège Passereau, de
l’ADSF, leurs salaires sont moindres
[près de 19% de moins que les hommes en équivalent temps plein selon
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u 15
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A lire sur
notre site,
l’interview
de Claire Lajeunie, réalisatrice
du documentaire Femmes invisibles : survivre dans la rue,
qui a inspiré le film les Invisibles.
LIBÉ.FR
Carnet
DÉCÈS
Bonsoir Paris !
l’Insee, ndlr], et le décès d’un conjoint
ou une séparation peuvent tout faire
basculer», observe-t-elle. Il règne
entre les fauteuils roses de l’espace
accueil comme un parfum de sororité. Rachel (1), 28 ans, s’affaire près
des casiers destinés au dépôt d’effets
personnels. Espiègle et souriante,
elle est l’une des quatre «femmes repères» de la Cité des dames. De celles qui sont sorties de la galère. Rachel, ivoirienne, mère de trois
enfants de 3 à 12 ans, a passé deux
mois à la rue. Elle n’aime pas vraiment évoquer cette période, tout
juste ce qui l’a le plus marquée: «Ne
pas avoir de protections hygiéniques.
C’est humiliant de devoir aller dans
les WC publics chercher du papier
toilette… Aujourd’hui, la première
chose que je tends aux femmes, c’est
des serviettes.» S’il y a bien un sujet
sur lequel elle est en revanche intarissable, c’est son engagement bénévole au sein de l’ADSF, qui l’aide à
«s’épanouir»: maraudes, service des
petits-déjeuners, traduction… La
jeune femme prend son rôle très à
cœur. «Je sais à quel point il est difficile de créer du lien quand on est dehors, souffle-t-elle. On ne pense pas
qu’on peut s’en sortir. Moi, j’ai voulu
mourir. Mais aujourd’hui, je peux
dire aux femmes : “J’ai été dans la
même situation que toi. Ça va aller.”»
«FARDEAU»
Ce genre de paroles réconfortantes,
Deborah les chérit. «Ici, ils savent
porter notre fardeau», apprécie-telle. Le sien pourrait se résumer
ainsi : la maladie, les démarches
pour demander l’asile politique et la
couverture maladie universelle. Parler avec la psychologue –qu’elle appelle par son prénom– la «rassure».
A 33 ans, la jeune femme a quitté le
Congo en octobre, pour venir se
faire soigner en France. Atteinte
d’un fibrome, elle a confié son fils de
8 ans à sa mère le temps de consulter ici des spécialistes. D’ici une semaine, elle se fera opérer dans un
hôpital parisien. «Trois jours d’hospitalisation, mais ensuite je dors où?
Je ne veux même pas y penser.
Quand tu arrives ici, tu vois tout en
noir. Et puis tu réalises que la personne à côté de toi est dans une situation sans doute pire que la tienne.
C’est ça qui donne de la force.»
Sur le siège voisin, dans ce coin un
peu plus obscur de la salle d’accueil,
Kouamba essaie, elle aussi, de voir
le verre à moitié plein. Il y a quelques minutes encore, elle échangeait avec une jeune femme tombée
enceinte dans la rue. «Certaines
n’ont vraiment rien», se désole-telle. Kouamba, elle, a un travail,
«en CDI». Chaque soir, cette
coquette quadragénaire d’origine
togolaise, petit haut moutarde et
bijoux fantaisie assortis, fait le
ménage dans une entreprise
du XIIIe arrondissement, de 19 heures à 22 h 30, pour 550 euros par
mois. Trop peu pour s’en sortir.
Alors, pour compléter ses revenus,
cette coiffeuse de formation fait des
tresses à domicile. Jusqu’à début décembre, elle sous-louait un appartement dans le quartier, «un grand F1,
pour 500 euros». Or le loyer de ce logement social, réglé par la locataire
«officielle» qui lui sous-louait les
lieux, s’élevait en réalité, selon elle,
à 370 euros. «Le bailleur s’est aperçu
de la situation, et j’ai dû partir.»
Se retrouver à la rue a été «un choc»
pour Kouamba: «J’ai toujours bossé,
depuis mes 15 ans, sans jamais rien
demander», déplore-t-elle. Elle a dû
«frapper à toutes les portes»: vagues
connaissances, Secours catholique,
Samu social… Jusqu’à trouver cet
endroit où «se poser». Grâce à la Cité
des dames, elle peut aussi faire soigner ce genou qui la fait souffrir et
reprendre des forces, au chaud,
avant d’aller travailler chaque soir.
Jambes allongées sur les fauteuils,
Kouamba ne peut s’empêcher de
repenser à sa vie d’avant: «Quand je
voyais les gens dans la rue, je me
demandais pourquoi ils en étaient
là. Jamais je n’ai pensé que ça pouvait m’arriver.» •
E
scortée par son assistante sociale, elle fait du
porte-à-porte pour tenter de décrocher un petit
boulot. C’est peu de dire que Chantal, 70 ans
bien sonnés, est dans la merde: sans domicile, sans
emploi, elle survit grâce à l’aide d’un centre d’accueil
de jour pour femmes précaires, l’Envol, promis à la
fermeture. Et pourtant, la Nordiste s’obstine à raconter
avec une gouaille et une franchise déconcertante à ses
potentiels futurs employeurs qu’elle s’est formée à la
réparation de petit électroménager en prison, où elle
a séjourné pour avoir tué son mari «qui la tabassait».
Et c’est poilant. C’est là toute la prouesse des Invisibles
le film de Louis-Julien Petit sorti en salles le 9 janvier:
raconter le quotidien de femmes qui luttent pour s’en
sortir et de celles qui les y aident, sans misérabilisme,
avec humour et beaucoup de justesse. Grâce au casting, notamment, qui mêle actrices chevronnées (Corinne Masiero, impeccable dans son rôle de directrice
de l’Envol; Audrey Lamy, véritable révélation en assistante sociale acharnée) et une quinzaine d’amatrices
rompues aux galères de la rue et autres accidents de
la vie. L’histoire de Chantal est d’ailleurs celle d’Adolpha Van Meerhaeghe, qui l’incarne à l’écran après
l’avoir couchée sur papier puis lue sur scène.
Le travail qui a nourri cette comédie sociale est de fait
palpable: outre le temps passé dans des centres d’ac-
a tiré sa révérence.
Pour lui rendre un dernier
hommage, rendez-vous
- vendredi 18 janvier à 14H
au crématorium de CAEN,
- samedi 19 janvier à 11H30
au cimetière de DEAUVILLE
SOUVENIRS
John Reighard
1939-2009
(1) Le prénom a été modifié.
«Les Invisibles», la rue mise à nu
Le long métrage réalisé par LouisJulien Petit raconte avec justesse
le quotidien des femmes précaires
en centres d’hébergement.
Jean-Denis
HERVIEU
cueil pour femmes, les Invisibles est surtout l’adaptation sur grand écran de la démarche au long cours de
la réalisatrice Claire Lajeunie. En 2015, elle livrait dans
un documentaire diffusé sur France 5, Femmes invisibles: survivre dans la rue, une galerie de portraits de
ces femmes de plus en plus nombreuses. Selon l’Insee,
en 2012, environ 38 % des 141 500 sans-domicile de
France étaient des femmes, soit 53 770 personnes.
L’institut notait également qu’entre 2001 et 2012, dans
les agglomérations de 20000 habitants ou plus, c’est
«parmi les femmes et les enfants que la progression était
la plus forte». Pourtant, cette population est difficile
à capter, car contrainte de se cacher, de se déplacer
régulièrement ou d’essayer de se fondre dans la masse
pour garantir sa sécurité: en passant ses nuits dans des
gares, parkings, halls d’immeubles ou bus de nuit, sans
jamais se départir des précieux sacs qui contiennent
ses quelques affaires et trahissent sa situation.
Le film de Louis-Julien Petit restitue finement ces
tranches de vie et la guerre menée aux sans-domicile
à grand renfort de mobilier urbain hostile, tout
comme les innombrables mais vains appels au 115, et
les idées reçues solidement ancrées : une personne
dans le besoin qui refuse une proposition d’hébergement «ne voudrait pas s’en sortir»… Mais quid de la
brutalité que constitue un tel changement de paradigme? Les dialogues entre professionnels de l’aide
sociale permettent à ce genre de problématiques
d’émerger. Car ces fourmis qui se démènent dans
l’ombre sont à leur manière d’autres «invisibles» que
l’on ne peut plus ignorer.
V.B.
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Les fongicides à l’examen
L’Agence de sécurité sanitaire (Anses) a publié mardi un avis rassurant
quant aux risques potentiels pour l’homme et l’environnement causés par les fongicides, cette classe de pesticides destinée à lutter contre les champignons et moisissures. Libération a interrogé Pierre Rustin, directeur de
recherches au CNRS–Inserm, l’un des scientifiques
qui a sonné l’alerte. Il se dit toujours inquiet.
Alexandre Benalla et ses passeports,
nouveaux tours de passe-passe
Devant le Sénat,
Patrick Strzoda
a révélé mercredi
que l’ex-conseiller
de Macron avait
utilisé une
«vingtaine de fois»
des documents
diplomatiques et
falsifié un courrier
élyséen
pour obtenir
l’un d’entre eux.
Par
EMMANUEL
FANSTEN
Photo ALBERT
FACELLY
A
près son licenciement
de l’Elysée pour faute
grave, le 1 er août,
Alexandre Benalla a continué
à utiliser son passeport diplomatique… une «vingtaine de
fois» pour des séjours privés
à l’étranger. Cette information ahurissante a été révélée
mercredi par le directeur de
cabinet du président de la République, Patrick Strzoda,
lors de son audition devant la
commission d’enquête sénatoriale sur l’affaire Benalla.
Un chiffre qui soulève de
nouvelles questions sur les
activités réelles de l’ancien
conseiller d’Emmanuel Macron et la façon dont il a pu
usurper des titres officiels à
des fins personnelles.
Patrick Strzoda (à gauche), directeur de cabinet de Macron, et le sénateur Jean-Pierre Sueur à la commission d’enquête sénatoriale mercredi.
blique ou d’une activité réservée aux officiers publics ou
ministériels».
Tout en disant veiller à ne pas
«perturber» cette enquête judiciaire, Patrick Strzoda a répondu durant près de
Inventaire. Le 28 décem- deux heures aux questions
bre, après les révélations du des sénateurs, mettant en luMonde et de Mediapart sur mière de nouvelles incohél’utilisation d’un
rences. Entendu
L’HISTOIRE le 19 septembre
de ces passeports lors d’un
par cette même
DU JOUR
déplacement au
commission,
Tchad, le ministère des affai- Alexandre Benalla avait afres a saisi la justice. Une en- firmé sous serment que ses
quête préliminaire a alors passeports étaient restés dans
aussitôt été ouverte par le son bureau à l’Elysée après
parquet de Paris pour «abus son départ. Une information
de confiance», «usage sans démentie par Strzoda qui,
droit d’un document justifi- s’appuyant sur un inventaire
catif d’une qualité profes- effectué à la suite de la persionnelle» et «exercice d’une quisition dudit bureau
activité dans des conditions le 26 juillet, a assuré que «les
de nature à créer dans l’esprit passeports n’y étaient pas».
du public une confusion avec Le directeur de cabinet d’Eml’exercice d’une fonction pu- manuel Macron a précisé
que trois demandes de passeport diplomatique avaient été
effectuées pour le compte
d’Alexandre Benalla, renouvellements compris. Les
deux premières l’ont été de
façon classique par le biais du
service «protocole» de l’Elysée, qui a transmis ces requêtes au ministère des Affaires
étrangères : un de ces documents, valable un an, a été
émis le 2 juin 2017; l’autre, valable cinq ans, a été émis
le 20 septembre 2017. Mais
c’est la troisième demande de
renouvellement qui suscite le
plus d’interrogations. Datée
du 23 mai 2018, juste après la
suspension de deux semaines
d’Alexandre Benalla après les
violences du 1er mai, elle a été
adressée directement par
l’intéressé aux services du
Quai d’Orsay, en dehors de la
voie hiérarchique traditionnelle et alors même qu’il
s’était vu retirer la gestion des
voyages présidentiels à
l’étranger. «Une initiative
personnelle», a insisté
Strzoda, qui a souligné le
«comportement fautif d’un individu qui a peut-être profité
des failles du système». «Nous
n’avions pas été informés que
M. Benalla avait été suspendu
de ses fonctions», s’est justifié
à son tour le ministre des affaires étrangères, Le Drian,
tout en précisant avoir informé immédiatement l’Elysée de cette demande.
«Falsification». Mais il y a
encore plus grave. En dehors
de ses passeports diplomatiques, l’ancien conseiller de
Macron s’est vu remettre
deux passeports de service. Si
le premier, délivré en 2016
alors qu’il était en poste à la
délégation interministérielle
à l’égalité des chances, ne
semble pas poser de problème particulier, le second
interpelle à plusieurs titres.
Délivré le 28 juin, ce document a été obtenu grâce à un
«faux», selon Strzoda. Après
avoir lui-même sollicité ce
document auprès du ministère de l’Intérieur (qui gère les
passeports de service),
Alexandre Benalla s’est vu répondre qu’une telle requête
devait impérativement passer par la voie hiérarchique.
C’est alors que l’ancien garde
du corps a adressé Place
Beauvau une note manuscrite et non signée à en-tête
de l’Elysée, laissant croire
qu’elle avait été validée en
haut lieu par le chef de cabinet. «Ce document est un
faux», a répété Patrick
Strzoda. Une «falsification»
qui a finalement conduit
l’Elysée à saisir la justice ces
tout derniers jours.
Quelles diligences ont été déployées par l’Elysée et les différents ministères concernés
pour obtenir la restitution de
ces différents passeports ?
Dès le 26 juillet, le ministère
des Affaires étrangères a
écrit à Benalla pour lui demander de restituer ses
deux passeports. En vain.
Deux autres courriers sont
aussi restés lettre morte,
avant qu’une procédure d’invalidation soit lancée, une
première, selon Jean-Yves
Le Drian. Les différents services ont alors été informés
et des instructions transmises à toutes les ambassades
afin de rappeler que la
France ne pratiquait pas de
«diplomatie parallèle». Désormais résident londonien,
Alexandre Benalla doit être
entendu lundi par la commission d’enquête sur ces
nouvelles révélations. •
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 17
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Dans la pétaudière de la
protection de l’enfance
Donnée depuis mercredi soir à la MC93
de Bobigny, Ils n’avaient pas prévu qu’on
allait gagner est la première pièce de
l’actrice Christine Citti, tirée de son
immersion compliquée dans un foyer
d’urgence pour mineurs de La Courneuve.
PHOTO STÉPHANE REMAEL
BENJAMIN
SMITH PDG
d’Air FranceKLM, mercredi
au Sénat
Nommé depuis la fin du mois d’août, le nouveau patron d’Air
France-KLM n’avait jusqu’à présent fait aucune apparition
publique. C’est chose faite depuis mercredi matin et sa prise
de parole au Sénat. Plus à l’aise en anglais, Benjamin Smith
a précisé sans prendre de gants que Joon, la filiale d’Air France
créée il y a seulement un an pour séduire la clientèle low-cost,
allait cesser son activité. Son prédécesseur, Jean-Marc Janaillac, à l’origine de cette initiative, appréciera. Bien qu’attentifs, les sénateurs n’ont, eux, pas voulu être taquins. Face au
cahier de doléances (cotisations sociales en France, frais de
sécurité, grèves) présenté par le patron, ils n’ont pas fait la
moindre allusion à son salaire annuel de 4,25 millions d’euros
(fixe plus variable), trois fois et demi supérieur à celui de JeanMarc Janaillac.
«Humour et injures sexistes bénéficient
d’une grande tolérance sociale»
C’est un mal sournois qui
semble solidement implanté,
sans que l’on sache précisément dans quelle mesure.
Voilà qui est désormais réparé: le Haut Conseil à l’égalité (HCE) vient de rendre
public le premier état des
lieux du sexisme. Non qu’il
vienne tout juste de débouler
dans l’Hexagone (loin de là),
mais aussi surprenant que
cela puisse paraître, aucune
disposition législative ne
contraignait à pareil examen,
jusqu’à la loi relative à l’égalité et la citoyenneté de janvier 2017. Sur une centaine de
pages, le HCE livre un bilan
peu reluisant, qui commence
par une mise au point: non,
le sexisme n’est pas une sim-
Viol au Quai des Orfèvres:
«Je voulais juste que ce soit fini»
Emily S. au palais de justice lundi. PHOTO M. CHAUMEIL
Elle aurait préféré qu’on
lui «pose simplement des
questions» plutôt que de devoir raconter elle-même
cette nuit du 22 avril 2014,
ces quelques heures
d’ivresse devenues «un cauchemar», selon ses mots
prononcés devant la cour
d’assises de Paris. Longue
silhouette tout de noir vêtue,
Emily S., 39 ans, s’accroche
à la barre et tente de «revenir
sur l’ensemble des détails»,
comme le lui a demandé le
président. «C’était il y a quatre ans et demi, j’ai rencontré
des policiers dans un bar»,
commence-t-elle. Les deux
anciens membres de la prestigieuse BRI, Antoine Q. et
Nicolas R., qui clament leur
innocence, sont assis à quelques mètres. Immobiles, ils
fixent droit devant eux tandis que celle qui était une
touriste canadienne à Paris
narre leur rencontre au zinc
du pub irlandais Le Galway.
Plus elle avance dans son récit jusqu’à l’arrivée au 36,
quai des Orfèvres, plus ses
mots, restitués par la voix
calme et douce de l’interprète, sont saccadés. Elle livre une série de «je me rappelle» entrecoupés de
sanglots. Elle se rappelle,
dit-elle, l’escalier du «36», le
troisième bureau, le numéro 461 et la porte qui se
referme. Elle se rappelle le
verre de whisky qu’on la
force à boire puis la sensa-
tion de ses genoux qui
plient sous elle. Elle se rappelle la violence avec laquelle l’un des hommes l’a
contrainte à une fellation.
Elle se rappelle aussi la
suite, les viols: «On m’a relevée, on m’a poussée sur une
table, on a retiré mes sousvêtements. […] Je me rappelle que j’ai vu des étoiles,
des vraies étoiles. […] Après,
j’ai ramassé mes affaires et
j’ai essayé de partir, mais on
m’a tirée vers un autre bureau. J’ai abandonné, je
voulais juste que ce soit fini.»
Lorsqu’elle parvient à partir,
elle s’effondre à l’entrée et
lâche aux gardes : «J’ai été
violée.» De leur côté, les accusés reconnaissent seulement une fellation consentie pour l’un et des caresses
sexuelles réciproques dans
la voiture pour l’autre.
«Qu’est ce que vous attendez
de la justice ?» demande
l’avocat général. Emily S.
énonce : «J’ai laissé partir
ma colère. Je veux juste me
tenir debout et affronter
publiquement ces hommes.
Ensuite, je voudrais aller
de l’avant, refermer ce
chapitre.»
JULIE BRAFMAN
Lire sur Libération.fr
ple «attitude discriminatoire damnations, soit 19 % des
fondée sur le sexe», comme le cas… Signe s’il en fallait de la
définit le Larousse, mais bien grande «tolérance sociale
une «idéologie qui repose sur dont bénéficie le sexisme par
le postulat de l’infériorité des rapport à d’autres systèmes
femmes par rapport aux d’oppression». Pour illustrer
hommes» et se
son propos, le
manifeste par
Haut Conseil
AU RAPPORT
des «gestes,
a mis l’accent
propos ou comportements», sur deux manifestations quodes plus anodins (remar- tidiennes largement banaliques) aux plus graves (viols, sées de ce fléau: l’humour et
meurtres).
les injures. Tout au long du
En matière de violences mois de novembre, la très séconjugales par exemple, rieuse institution a passé au
l’instance souligne le «déca- crible près de 70 contenus
lage important entre le nom- humoristiques diffusés dans
bre de plaintes enregistrées et des matinales radio, des vile nombre de condamna- déos YouTube, ou ailleurs
tions»: en 2017, 81080 plain- sur Internet. Résultat? Dans
tes ont été enregistrées, qui plus de la moitié des cas, au
n’ont abouti qu’à 15418 con- moins un ressort sexiste est
LBD Timide
rappel à l’ordre du
patron de la police
nationale
L’utilisation des lanceurs de
balles de défense (LBD) doit
être proportionnée et le tir,
«exclusivement» dirigé vers le
corps, rappelle le patron de la
police nationale, Eric Morvan, dans une note obtenue
mercredi par l’AFP. Depuis le
début du mouvement des gilets jaunes le 17 novembre,
69 personnes ont été grièvement blessées, selon notre
décompte, par des tirs de
LBD. Une arme dont l’usage
est néanmoins globalement
justifié selon Eric Morvan.
Liévin Des prêtres
en garde à vue
Plusieurs prêtres du village
d’enfants de Riaumont,
à Liévin (Pas-de-Calais), une
communauté catholique traditionaliste dévouée au scoutisme, sont en garde à vue depuis mardi, a révélé M6. Ils
sont soupçonnés de maltraitances sur des enfants
dont ils avaient la garde, entre 2000 et 2014. L’aboutissement d’une longue enquête
du SRPJ de Lille et de l’Office
central pour la répression des
violences aux personnes.
Lire sur Libération.fr
mobilisé. Autre pandémie
sexiste : l’injure. En 2017,
1,2 million de femmes ont
subi une injure sexiste, complètement gratuite, cela va
sans dire, puisque 70% d’entre elles ne connaissent pas
l’auteur de ces invectives.
Seules 6 % se sont rendues
dans un commissariat, et
quatre condamnations ont
été prononcées.
Face à ce constat, le HCE appelle de ses vœux au lancement d’un vaste plan d’action contre le sexisme en
France, qui pourrait être
étalé de 2019 à 2022 et, pourquoi pas, reprendre une partie des préconisations contenues dans le rapport.
VIRGINIE BALLET
Un an ferme confirmé
pour Claude Guéant
De recours en
recours, Claude
Guéant ne pouvait que reculer
les échéances,
gagner
du
temps. Le petit
jeu pénal a pris
fin ce mercredi,
avec le rejet de son pourvoi
en cassation contre sa condamnation à deux ans de
prison (dont un an ferme)
pour détournement de
fonds publics. Une infamie
pour ce réputé grand serviteur de l’Etat, quand bien
même un aménagement de
peine devrait lui épargner
de passer par la case prison.
Il s’agit de l’affaire des primes en liquide du ministère de l’Intérieur. Guéant,
taulier de la maison poulaga bien avant de se mettre
au service de Charles Pasqua puis de Nicolas
Sarkozy, en aura intégré les
us et coutumes : arrondir
les fins de mois au noir,
sous couvert de «frais d’enquête», discrétion oblige.
Sauf que la cash machine
est théoriquement réservée
aux enquêteurs de base, pas
aux tauliers. A la barre du
tribunal correctionnel,
Claude Guéant
avait excipié
d’une «pratique
faisant partie
des usages»,
faute de pouvoir
justifier de sa légalité.
Les montants
ne sont pas neutres. Au début des années 2000, quand
Guéant était déjà plus politique que policier en tant
que directeur de cabinet de
Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, il encaissait à ce titre 5 000 euros
par mois en liquide, durant
de longues années. L’enquête pénale aura ainsi permis de relever cette incongruité: entre 2003 et 2012, il
n’aura retiré que 800 euros
en liquide sur ses comptes
bancaires –signe qu’il avait
bien d’autres sources
de cash.
La descente aux enfers de
Claude Guéant, payant
pour services rendus à la
sarkozie, n’est pas terminée : entre les affaires Tapie, Kadhafi ou des sondages de l’Elysée, la justice
française n’a pas fini de lui
demander des comptes.
R.L.
REUTERS
A. FACELLY
«[Joon] a mis en péril la confiance
entre nous et nos clients.»
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Un programme allégé
à l’Assemblée Les députés,
habitués ces derniers mois à
un embouteillage législatif, auront peu de textes à
examiner jusqu’à mi-mars, pour ne pas percuter la
consultation nationale lancée ce mardi. Les esprits
devraient toutefois s’échauffer avec l’examen de la
proposition de loi «anticasseurs» du sénateur LR
Bruno Retailleau. PHOTO ALBERT FACELLY
Lecornu, le ministre qui
ratisse et retisse pour Macron
DR
Animateur de la
tournée des maires
qui se poursuit
vendredi, le jeune
ministre joue un
rôle décisif auprès
du chef de l’Etat.
FRANCETTE
POPINEAU
secrétaire générale
du Snuipp-FSU
(premier syndicat
du primaire)
La deuxième salve d’évaluations débute la semaine prochaine pour les élèves de CP, et elle est à nouveau contestée.
Dans une lettre adressée mardi au ministre de l’Education
nationale, Jean-Michel Blanquer, six syndicats d’enseignants (Snuipp-FSU, SE-Unsa, Sgen-CFDT, Snudi-FO, CGTEduc’action et SUD-Education) demandent l’abandon de
ce protocole. «Si [le ministre] ne les abandonne pas, nous
invitons les enseignants à ne pas faire passer ces évaluations», avertit la secrétaire générale du Snuipp-FSU, qui juge
le dispositif plus anxiogène pour les élèves qu’efficace pour
l’apprentissage. Si quelques améliorations ont été relevées
sur la forme après «l’échec de septembre», le fond reste toujours aussi problématique selon des témoignages d’enseignants. La lecture, en particulier, cristallise les inquiétudes.
Par
ALAIN AUFFRAY
L
a révolte des gilets jaunes l’aura propulsé sur
le devant de la scène.
En quelques semaines, le très
jeune Sébastien Lecornu,
32 ans, est devenu le plus en
vue des membres du gouvernement. Celui qui a organisé
et animé mardi le marathon
présidentiel devant plus de
600 maires normands réunis
dans un gymnase de GrandBourgtheroulde (Eure). Inauguré dans la gravité et conclu
par une standing ovation,
l’exercice a donné à Macron
un peu d’oxygène. Une première depuis deux mois.
Convaincu que le dénouement de la crise passe par la
reconquête des corps intermédiaires, Lecornu se démène pour réparer le lien entre le chef de l’Etat et les
maires. Une relation si dégradée que Macron avait dû renoncer fin novembre, à participer au Salon des maires de
France.
«Ces évaluations n’apportent
rien, ni à l’enseignant,
ni aux élèves.»
Un calendrier pour la
révision de la loi de 1905
Sébastien Lecornu, en janvier. PHOTO ÉTIENNE MAURY. HANS LUCAS
tâche à ceux qui souhaiteront le faire.
Mardi à Grand Bourgtheroulde, le jeune ministre
jouait à domicile. Il connaît
par cœur le personnel politiPrécocité. Promu cet que du département de
automne ministre chargé des l’Eure dans lequel le jeune
Collectivités territoriales au chiraquien a commencé à
côté de Jacqueline Gourault, militer dès 16 ans. Il n’a cessé,
Sébastien Ledepuis de labouL’HOMME rer le terrain.
cornu s’est imposé comme le
A 19 ans, il était
DU JOUR
maître d’œuvre de
recruté comme
la tournée des régions enta- conseiller «aux affaires résermée mardi en Normandie vées» par le ministre Bruno
par le chef de l’Etat. La Le Maire, ce qui fit de lui le
deuxième étape est prévue plus jeune conseiller ministévendredi à Souillac (Lot) où riel du pays, battant tous les
sont attendues plusieurs records de précocité : maire
centaines d’élus d’Occitanie. de Vernon à 28 ans et présiLe ministre a par ailleurs dent du conseil départemenadressé cette semaine à tous tal un an plus tard. Personne
les maires de France un ap- ne s’est étonné, dès lors, de
pel à la mobilisation: ils sont l’entendre appeler par leur
invités à organiser des réu- prénom, souvent en les tunions ou sinon à faciliter la toyant, la plupart des cin-
quante élus qui ont interrogé
mardi le chef de l’Etat. Très à
l’aise dans son rôle d’animateur, il s’est taillé un franc
succès quand il a très poliment refusé la parole au député communiste de SeineMaritime Sébastien Jumel
qui tentait de la prendre sans
y être invité. «Monsieur le député, vous avez l’occasion
d’interpeller le gouvernement
chaque semaine – et en plus
de le faire avec talent. Dans ce
gymnase, vous avez des centaines de collègues […] qui
n’ont pas la chance habituellement de pouvoir poser en direct des questions au président de la République.»
Spécimen. La semaine dernière, la notoriété et la crédibilité du même Lecornu
avaient progressé après son
altercation, dans les HautesAlpes, avec une retraitée en
gilet jaune, très remontée
contre «les CRS tueurs». «Je
veux bien débattre de ce qui
est vrai […] mais si c’est pour
dire des choses qui sont fausses et insulter les policiers et
les gendarmes de la République, je ne suis pas d’accord»,
avait-il répondu dans une séquence très relayée sur les réseaux sociaux.
Le week-end dernier, sur le
marché de Vernon, il a vu revenir à lui d’anciens amis politiques de LR. Nicolas
Sarkozy, lui, loue en Lecornu
le «fin politique et l’énorme
bosseur qui s’est construit luimême», selon un proche de
l’ex-président. Très à l’aise en
macronie, Sébastien Lecornu
assume d’être dans le nouveau monde un spécimen de
la vieille école, celle des élus
qui cultivent avec méthode
le terrain et ses ronds
points. •
Que vient faire le thème de
la laïcité dans le grand débat national lancé par Emmanuel Macron? Ce choix a
surpris dans les milieux laïques tout autant que religieux, chacun craignant
que de vieilles querelles ne
soient réveillées. «La laïcité, en tant que telle, devrait faire consensus», estime ainsi le grand maître
du Grand Orient de France,
Jean-Philippe Hubsch. Si le
choix a surpris, c’est que la
question n’est pas apparue
dans les revendications des
gilets jaunes et que le gouvernement a déjà mis sur
les rails une réforme de la
loi de 1905.
A Grand-Bourgtheroulde,
mardi, Emmanuel Macron
a dit souhaiter «une réforme
ambitieuse». «Mais il prend
des risques, c’est évident. Le
débat peut être instrumentalisé par les extrêmes», remarque l’historien et sociologue Philippe Portier.
Trois jours avant la publication de sa «lettre aux Français», le chef de l’Etat recevait les représentants des
cultes et leur remettait un
document synthétisant les
pistes du gouvernement. Il
s’agit d’opérer un contrôle
accru sur le fonctionnement des associations cultuelles et de mettre plus de
transparence dans les financements, une mesure
qui vise particulièrement la
religion musulmane.
De son côté, le ministre de
l’Intérieur, Christophe Castaner, a bouclé mardi le premier round des négociations. Il a d’abord reçu les
responsables catholiques,
assez réservés. «Nous n’en
comprenons pas l’opportunité politique», relève Olivier Ribadeau Dumas, porte-parole de la Conférence
des évêques de France.
Le ministre de l’Intérieur a
également dîné, place
Beauvau, avec les représentants d’une dizaine d’obédiences maçonniques.
«Nous avons eu l’assurance
que le gouvernement ne toucherait pas au socle de la loi
de 1905», affirme Jean-Philippe Hubsch.
Les négociations vont se
poursuivre et l’ébauche du
projet de loi est attendue
courant février. Mais il faudra attendre les conclusions du débat national
avant sa présentation en
Conseil des ministres.
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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JEUDI 17
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Pyrénées et les Alpes, apportant des pluies
dans les plaines, et de la neige en altitude.
Retour des éclaircies sur le nord-est.
L’APRÈS-MIDI Les précipitations se
maintiennent entre le sud-ouest et le centreest. Les chutes de neige se poursuivent elles
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Le temps sera très nuageux à couvert, avec
des gelées sur l'est de la France.
L’APRÈS-MIDI Le temps se dégradera
progressivement par l'ouest, avec l'arrivée
de pluies faibles à modérées. Partout
ailleurs, le temps restera souvent couvert,
sauf au sud-est, où le soleil et la douceur
domineront.
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Verticalement 1. TEKS. BAFOUE. 2. ISOAMYLES. 3. ÉP. LIDER. VÈ.
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1. La Russie dans l’UE 2. A choisir, on lui préfère le marteau # A chaque
pub, on la voit 3. Il apparaît dans ce verbe, sinon tôt le matin # Des V à
l’envers 4. Sacré salut au son # Lettres vaches pour elles # Se prépara à
recevoir l’aiglon 5. Tire # Culot 6. En salle # Etang en bord de mer 7. Il passe
tout près de deux Merveilles # Ils vivent en zone inhospitalière 8. Large
sillon # Rembourra pour tenir chaud 9. Salauds jusqu’aux bouts # Prière
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HORIZONTALEMENT
I. Elles nous font briller tout
en nous protégeant du plus
brillant II. Ils sont contre vipères au point III. 26 # Quand
Libé veut vous dire quelque
chose IV. Ce n’est pas sept fois
sept # Ancien nom capitale #
Cela fait ôta si vous les ôtez à
un mot de la grille V. Qui ne
valent rien sauf pour faire rire #
Sage prince de Kiev VI. Port
japonais de Shikoku en face de
Honshu VII. On est vite au bout
de ce rouleau # Celui du pied
peut frapper un coup franc
VIII. Peintre figuratif né un 29
février IX. Rock avec Yorke
X. Qui fait peur XI. Démontai
(comme Check News à Libé)
les fausses informations
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
MODE/
Par
MARIE OTTAVI
Photo LOUISE CARRASCO
D
ans son grand atelier blanc
planté au cœur de ChâteauRouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Stéphane Ashpool contemple le chemin parcouru.
Dix ans de travail mené à petits pas
non loin de là, à Pigalle, qui est aussi
le nom de sa marque de vêtements.
En faisant de son quartier un logo
imprimé sur des sweats et des teeshirts en 2008, alors qu’il n’avait que
25 ans, il a participé à extraire Pigalle de sa réputation (les putes et la
violence pour la faire courte). Et
marqué la mutation du secteur (la
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gentrification rampante et le calme
qui va avec) qui n’a fait que s’amplifier ces dernières années. Pigalle est
devenu autre chose qu’une marque
de streetwear: une petite maison de
mode masculine qui puise son histoire dans les rues de Paris et le basket, avec un résultat protéiforme.
A 36 ans, Stéphane Ashpool, grand
gaillard droit dans ses bottes, au caractère brut qu’on a connu mal
trempé et qu’il assouplit avec l’âge
et l’expérience, poursuit sa carrière
avec plusieurs casquettes: il est à la
fois entraîneur de basket, chef d’entreprise, styliste, chorégraphe, organisateur de soirées et producteur de
musique. Avec Pigalle, il a réussi ce
que tant d’autres marques en man-
que d’authenticité échouent à faire
faute de sincérité: se constituer une
communauté, développer un storytelling fort, partir du local (il a
ouvert sa première boutique dans
le IXe arrondissement en 2008)
pour toucher des publics dispersés
jusqu’en Asie et aux Etats-Unis. Il
évolue en bande ; Pigalle a été immédiatement validé par la jeunesse
et vite porté par des stars XXL qui
diffusent son logo comme personne. Il fait une mode pour hommes très portée par les femmes et
multiplie les activités avec un cœur
à triple entrée qui bat au centre: la
mode, la musique et le sport.
Depuis dix ans, il présente ses collections vers le IXe arrondissement,
STÉPHANE ASHPOOL
Meneur
de jeux
Le créateur et chef de bande parisien,
qui présente ce vendredi la nouvelle collection
de sa marque Pigalle, puise son inspiration
dans la rue pour élaborer un univers
entre sport et couture.
sur ses terres. «Dès 2009, j’ai fait un
défilé sans tee-shirts, avec l’ambition
de développer des collections, se souvient-il. J’apprenais en autodidacte
dans les ateliers, avec Mika, une
couturière yougoslave que je regardais travailler.» En 2015, dans les
escaliers de l’Opéra, il fait défiler
des allures dégenrées, avec déjà
une obsession des couvre-chefs,
des gaillards en robe de chambre à
l’aise partout. Avec des jeunes, des
vieux, des gueules et des corps qui
ne suivent pas toujours la nomenclature du mannequinat. A l’œil
nu, on constate qu’il aime les croisements de matières, les couleurs
pastel, les épaules un peu tombantes qui cassent l’allure costaude des
sportifs qui l’entourent.
Sa mode s’est d’abord diffusée dans
des block parties très portées sur le
rap. A partir de 2005, il se fait connaître en organisant chaque 21 juin
des fêtes de la musique à ciel ouvert
qui font trembler le nord de Paris,
avec son collectif nommé Pain
O Chokolat, fantasme de diversité
composé de garçons, noirs, blancs,
arabes, des «fils de» et des gens issus de milieux populaires. C’est là
qu’il a entamé ses premières collaborations (avec Stüssy entre autres)
avant que l’exercice ne devienne un
segment non négligeable de l’économie de la mode. «Pain O Chokolat, c’est un groupe d’amis qui a
grandi ensemble. On vivait tous entre Pigalle et Belleville. J’ai toujours
aimé réunir les gens. On s’est poussés, on était très créatifs. Le temps
passe, on est toujours amis.»
ORGANIQUE
En 2012, le rappeur Asap Rocky, en
pleine ascension, porte l’un de ses
tee-shirts sur scène au Bataclan.
«Quelque chose s’est passé, mais je ne
voulais pas juste faire des sweats
même si toute la lumière était mise
là-dessus. Je me concentrais sur le
cut and sew [couper-coudre, ndlr].
Je me suis dit: “Je ne vais pas être un
hit de l’été et je ne vais pas faire de
wholesale [vente en gros].” Ça m’a
protégé.»
L’évolution de Pigalle illustre les dilemmes auxquels sont confrontées
les jeunes griffes qui rencontrent le
succès sur une collection, tentant
de voir trop vite, trop grand, au risque de tout perdre. «Pour une petite
structure, le danger, c’est de mal gérer la transition, détaille-t-il.
J’aurais pu faire plusieurs millions
assez vite si j’avais accepté les offres
qu’on m’a faites, mais c’était cassegueule. On rentre dans un système
où soit on est en béton armé financièrement, soit on s’écroule. Je ne
comptais pas sur les gros revendeurs
ou sur le cachet de la collab. J’avais
ma boutique qui faisait vivre ce
qu’elle devait faire vivre: l’humain,
les voyages, la structure. C’est toujours le cas et c’est très sain.» Lui
veut que l’ensemble reste authentique, organique. «Les jeunes créateurs n’ont généralement pas leur
propre point de vente où la marge
leur revient entièrement. Des ascensions hyper rapides à la Off-White
sont contrôlées par des commerciaux, des fous malades qui élaborent une structure marketing avant
même la création.»
Il tient fermement sa ligne de
conduite, ne surproduit pas, voit la
mode «surchargée» globalement :
«Ça va collapse [s’effondrer] à un
moment. C’est plus possible cette
quantité de vêtements produite par
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 21
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Le Parisien
a créé sa marque
Pigalle en 2008,
à l’âge de 25 ans.
«J’ai été marqué
par la personnalité
de Stéphane Ashpool,
son côté cash, son sens
de la vie et de la ville.
Pour lui, le basket
est un endroit
de croisement social
et culturel.
Il continue de se nourrir
de ça.»
Bruno Pavlovsky président
des activités mode de Chanel
an. C’est insolent, dégueulasse, absurde.» Ça ne l’empêche pas de travailler avec Nike, l’une des incarnations de la surenchère. «Je ne saute
pas sur la première trend [tendance]
qui vient. Les choses se font naturellement.» Comme ce matin de 2014,
où Rihanna poste un selfie d’elle
avec un sweat à capuche Pigalle. «Le
lendemain matin, j’avais 20000 followers de plus sur Instagram», rappelle-t-il. Un an plus tard, c’est GDragon, une star de la K-pop (pop coréenne) «et là c’est toute l’Asie qui
nous a suivis». «Et puis Drake a
porté nos vêtements sans qu’on ne lui
demande rien.» Sa trajectoire parle
de la puissance des réseaux sociaux
et du poids des rappeurs, nouvelles
rock stars et chantres du style.
En 2015, il a reçu le grand prix de
l’Association nationale pour le développement des arts de la mode
(Andam), doté de 250000 euros, qui
lui a permis de bénéficier d’une année de mentorat et de travail avec
les ateliers des Métiers d’art de Chanel. Bruno Pavlovsky, président des
activités mode de Chanel et de Paraffection, filiale du groupe, était
président de l’Andam cette année-là. Il voulait saluer son projet
global autant que la collection qu’il
avait présentée au jury. «Il a réussi
à créer un écosystème autour de lui
qui lui va bien, évoque aujourd’hui
Bruno Pavlovsky. J’ai été marqué
par sa personnalité, son côté cash,
son sens de la vie et de la ville. Pour
lui, le basket est un endroit de croisement social et culturel. Il continue
de se nourrir de ça.»
HYBRIDE
Né à Paris, Stéphane Ashpool a des
origines multiples qui disent beaucoup de son profil hybride. Son
père, sculpteur anglais, est parti vivre en pleine nature au Canada.
Doushka, sa mère, Yougoslave de
Sarajevo, est la face B de Pigalle,
avec qui il tout construit, tout
pensé. «Elle était danseuse, raconte
son fils. Quand elle s’est installée à
Paris, elle est rentrée au MoulinRouge, puis elle a travaillé avec Roland Petit, Peter Goss. Elle dansait
juste avant que je naisse, et juste
après. C’est sûrement pour ça que
j’aime mettre en scène. Un jour, Paco
Rabanne lui a demandé d’apprendre aux mannequins à marcher avec
une énergie plus dominante. Il voulait des femmes avec de l’attitude,
moins rigides que ce qu’on voyait
dans les défilés de salons.» Elle pénètre alors le milieu de la mode. Et
lui avec elle. «Elle a fait la même
chose pour Mugler et d’autres. Ce
qui est génial, au-delà d’avoir une
maman, c’est d’avoir un partenaire,
de parler des heures et des heures
dans la cuisine de création. Ça m’a
nourri.» Ensemble, ils ont d’abord
fait de la production de défilés,
dont le premier show parisien de
Rick Owens en 2005.
Ashpool a désormais trois boutiques (une à Tokyo, deux à Paris) :
«Celle de la rue Duperré [dans
le IXe arrondissement], c’est comme
une MJC de quartier. Il y a une ambiance de ouf, des petits partout.
Moi, j’étais mauvais élève, je passais
mon temps à jouer au basket. Je n’ai
pas eu le bac. Je jouais au PSG Racing Basket à un bon niveau mais
j’étais plus un joueur de rue que de
club. De 17 à 27 ans, j’ai été entraîneur pro.» Sa «MJC» est installée
face au terrain de basket qu’il a participé à implanter, avec l’aide de la
mairie du IXe du temps de Jacques
Bravo, et qui a failli devenir un parking. Dans un arrondissement qui
manque cruellement de lieux où les
jeunes peuvent se retrouver, sa
transformation aurait été vécue
comme un échec par les gosses de
Pigalle. La genèse fut triste, l’issue
heureuse: «En 2005, David, un ami,
a été tué par un mec qu’il ne connaissait pas alors qu’il était sorti
acheter du pain. Sa mère était la
gardienne de l’école. Ça a été un choc
énorme. Jacques Bravo nous a demandé ce qu’il pouvait faire. On lui
a dit qu’il nous fallait un terrain de
basket. Il a mis ce terrain à notre
disposition. On l’a repeint une première fois sans autorisation, on a organisé des tournois.»
En 2009, Nike vient le voir pour proposer de rénover le site au moment
où LeBron James allait passer à Paris. «Le terrain était magnifique. LeBron est venu, c’était fou. Des jeunes
de 7 à 18 ans, du IXe et du XVIIIe,
viennent là tout le temps. Je continue de leur donner des cours avec
mon association.»
«SPECTACLE»
A la veille de ses dix ans d’existence,
Pigalle s’apprête à changer, dans sa
structure et dans sa mode, avec un
virage tranquille vers le sport. Dans
son grand atelier de ChâteauRouge, rempli de patronages et de
machines à coudre, à la fois studio
de musique et scène pour performances artistiques, Stéphane Ashpool continuera de dessiner ses collections, plus personnelles, mais
confectionnera pour d’autres maisons sous la bannière Craft Studio.
Son défilé 2019 aura lieu ce vendredi. Plus le temps passe, plus ses
pièces prennent du volume et de
l’ampleur, au sens du style, se parent d’un esprit couture. «Le vêtement est d’abord un médium pour
mettre les gens en scène, développer
des perfs, du spectacle. […] Jusqu’en 2016, j’étais un étudiant en
mode. Aujourd’hui, je peux me prétendre créateur.» •
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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IDÉES/
Par
Une
idéologie
de flou
furieux
SIMON BLIN
D
eux signaux ont donné
l’alerte. Début décembre,
l’éditeur d’extrême gauche
Eric Hazan déclare dans Mediapart
à propos de l’extrême droite : «Les
ennemis de mes ennemis ne sont pas
vraiment des amis, mais un peu
quand même.» Deux semaines plus
tard à peine, le député insoumis
François Ruffin fait sursauter jusque dans ses propres rangs lors de
sa défense d’une proposition de loi
visant à instaurer le référendum
d’initiative citoyenne, le fameux
RIC, en citant Etienne Chouard,
professeur d’économie et de droit
en lycée à Marseille et blogueur militant controversé pour ses liens
avec la fachosphère, notamment
l’idéologue antisémite Alain Soral
et le complotiste Thierry Meyssan.
En pleine crise des gilets jaunes, de
telles occurrences de la droite extrême chez deux des personnalités
influentes de la gauche radicale interrogent. Comment deux théories
fondamentalement incompatibles
se sont-elles mises soudainement à
coopérer ?
Cette étrange alliance des contraires est symptomatique de «l’extension du confusionnisme idéologique», selon le politologue Philippe
Corcuff, qui définit la notion en
«des passages rhétoriques stabilisés
entre l’extrême droite et l’extrême
gauche». La formation de cet improbable arc idéologique peut expliquer le brouillage des lignes politiques ces dernières années, sur
fond de montée en puissance du
nationalisme identitaire. Aux dépens de la gauche radicale libertaire
qui, depuis une vingtaine d’années,
se fait grignoter son patrimoine
idéologique par la droite. «Les néoconservateurs volent à la gauche en
général et à la gauche radicale en
particulier une bonne part de leurs
postures et de leurs mots», analyse
Corcuff. Critique des banques, de la
mondialisation et des médias, reprise des mots «peuple» et «social»
sont autant de rapts sémantiques
grâce auxquels l’ultradroite dans
son ensemble crée des zones d’«intersections confusionnistes». En
France, cette anomalie idéologique
a été précipitée par l’échec du com-
Quand le discours critique de gauche
se retrouve récupéré par l’extrême droite,
les repères politiques se brouillent.
Résultat, l’émergence
d’un «confusionnisme» où des
revendications démocratiques légitimes
alimentent un répertoire complotiste
au bénéfice de l’extrême droite.
munisme, les déceptions de la social-démocratie, la libération publique d’une xénophobie sécuritaire
sous l’ère sarkozyste et l’entreprise
de dédiabolisation de l’extrême
droite lepéniste.
Pendant ce temps-là, que devient la
gauche radicale de l’après-1995? Sa
dénonciation du néolibéralisme
s’avère trop sommaire pour en faire
une ligne de conduite. Pire, comme
le fait remarquer Corcuff, sa tradition critique est aujourd’hui réutili-
sée par les Zemmour, Soral et
Le Pen, mais «déconnectée d’un horizon émancipateur». Partout dans
le monde, la droite néoconservatrice a préempté le discours critique
de la gauche. Y a-t-il plus pourfendeur que Donald Trump lui-même
envers l’establishment ?
Passerelle
Difficile de dire où et quand a été
employé pour la première fois le
mot de «confusionnime». Probable-
ment dans des blogs antifascistes
au début des années 2010 en réaction au relatif succès de Chouard
après sa campagne pour le «non» au
Traité constitutionnel européen
(TCE). Le penseur activiste autodidacte de 62 ans est un personnage
incontournable de la sphère confusionniste, ancien électeur socialiste
fréquentant aujourd’hui les réseaux
de la fachosphère. A ses côtés, l’économiste «hétérodoxe» Jacques Sapir, 64 ans, tente aussi de monter
des passerelles idéologiques. Figure
bien connue à gauche, il avait jeté
un pavé dans la marre en 2015 en
appelant une alliance de tous les
partis anti-euro, jusqu’au Front national. Sapir partage sa fibre russophile souverainiste avec Olivier
Berruyer, son cadet de vingt ans
aux petites lunettes carrées, proche
de La France insoumise (LFI) et qui
s’est fait remarquer pour son blog
d’analyses «les Crises». L’un et
l’autre intervienSuite page 24
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 23
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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Depuis le milieu du XIXe siècle, plusieurs
mouvements ont revendiqué un dépassement
de la distinction droite-gauche. Quitte à
basculer dans la dictature.
DR
Pascal Ory «Le mot
essentiel, c’est “extrême”»
elon l’historien spécialiste du XXe siècle et auteur de Peuple souverain (Gallimard), le «confusionnisme» intellectuel est le choix d’une extrême droite nourrie
de culture de gauche.
Dans quelles figures ce brouillage des extrêmes s’est-il incarné ?
Chez les intellectuels connus, tel en France
un Maurice Barrès qui se présente aux élections de 1898 comme à la fois «socialiste» et
«nationaliste». De deux choses l’une: ou bien
ces tentatives de fusion échouent, en Allemagne c’est, dans l’entre-deux-guerres, le destin
d’un «national révolutionnaire» comme
Ernst Niekisch, ou bien elles finissent par le
choix d’une extrême droite nourrie de culture
de gauche, autrement dit le fascisme italien,
dont plusieurs des dirigeants, à commencer
par le Duce, viennent du socialisme et du syndicalisme révolutionnaires.
Dans l’histoire intellectuelle française, at-on déjà connu un tel brouillage idéologique ?
A partir du milieu du XIXe siècle, où ont commencé à s’installer en Occident des régimes
fondés sur le suffrage universel, des voix se
sont élevées pour prôner le dépassement de
la distinction droite-gauche, jusqu’à la fusion
entre certains éléments empruntés aux deux
familles. Les boulangistes des années 1880,
qui viennent aussi bien de la monarchie populaire que de la Commune de Paris (Henri
Rochefort), en sont le premier exemple évident. Au XXe siècle, cette idée préside à toutes
les tentatives de «troisième voie» entre socialisme, puis communisme, et libéralisme.
Aujourd’hui, le cas Chouard s’apparente à un
autre: celui d’une radicalité qui refuse de se
laisser enfermer dans la taxinomie droitegauche classique.
Dans mon livre Peuple souverain, j’essaie de
définir cette radicalité par l’association de
l’utopie et de la guerre: l’aspiration à une «table rase» purificatrice ne répugnant pas à la
violence (coup d’Etat, pogrom), avec haine de
l’establishment et convictions complotistes.
Ainsi peut-on, sans grande difficulté, passer
d’un extrême à l’autre, généralement de l’extrême gauche vers l’extrême droite. Le mot essentiel n’est pas «droite» ou «gauche» : c’est
«extrême». Cette «droite révolutionnaire»,
comme l’a baptisée Zeev Sternhell, très présente en particulier en France, en Allemagne
ou en Italie il y a un peu plus d’un siècle, est
remplie de tels itinéraires : deux des quatre organisateurs du coup de force qui conduit
Mussolini au pouvoir en 1922 viennent de la
gauche.
Peut-on établir un lien entre populisme
et confusionnisme idéologique ?
Le populisme associe valeurs de droite et style
de gauche. Il rapatrie à droite un ressentiment
que la gauche radicale, en plein désarroi intellectuel après le triple échec de Lénine, de Mao
et de Chávez, ne réussit pas à capitaliser à son
profit. La fusion populiste des extrêmes
facilite ce rapatriement, à moindre coût. Avec
le vote du Brexit, nous sommes clairement
entrés en 2016 dans un cycle populiste, qui a
succédé aux trente années progressistes de
la séquence 1945-1975 et aux quarante années
libérales qui les ont suivies.
Recueilli par S.B.
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24 u
nent régulièrement dans des émissions de débat sur la chaîne pro-Poutine RT
France et se relaient par tweets interposés. Avec eux autour de la table, la place du patriarche est dévolue au philosophe et essayiste Alain
de Benoist qui, depuis les années 70, théorise la «Nouvelle
Droite». Ce dernier, qui jouit d’une
plus grande reconnaissance intellectuelle et académique que ses
partenaires de la confusion, contribue peut-être de la façon la plus invisible à flouter le paysage idéologique français à travers sa revue
d’idées Eléments. Homme de «valeurs de droite», qualifié d’extrême
droite par d’autres mais aux «idées
de gauche» pour Causeur, il estime
nécessaire pour l’extrême droite de
mener la bataille des idées pour se
lancer à la reconquête de l’hégémonie culturelle de la gauche.
Suite de la page 22
«Transfuge»
un affichage progressiste». Des éléments qui dessinent les contours
d’un «espace hétérogène aux marges
du Front national, avec lesquelles ce
parti entretient des relations ambivalentes», écrit-il.
Là est le cœur du confusionnisme:
avec le référendum d’initiative citoyenne (RIC), Chouard prétend
fournir un outil pour favoriser
l’émancipation sociale mais participe simultanément à un phénomène antagoniste qui conduit à un
glissement stratégique vers l’extrême droite confinant à la théorie
du complot. Dans ce cas, le confusionnisme serait, en quelque sorte,
un conspirationnisme amélioré.
Quand dans le conspirationnisme
pure tout ou presque est inventé
pour satisfaire la vision d’un monde
fantasmé, le confusionnisme colle
aux revendications démocratiques
ultralégitimes et incontestables, citant à l’occasion les grands noms de
la pensée. Ainsi, sur son blog
Chouard idéalise abusivement le tirage au sort en politique. Surtout, il
mélange des références intellectuelles comme Castoriadis, Kant,
Marx, Tocqueville ou Montesquieu
à la promotion de la démocratie
athénienne. Un bricolage idéologico-politique paranoïde plus ou
moins sophistiqué dans lequel chacun met ce qu’il veut, et qui fait
aisément dialoguer Rousseau avec
l’idéologue d’extrême droite Soral
dans un théâtre de la Grèce antique.
Autre marqueur du confusionnisme: son «anticonformisme» face
au «politiquement correct». Une vidéo d’une quinzaine de minutes
disponible sur YouTube donne à
«Quand dans
le conspirationnisme tout
est inventé pour satisfaire
la vision d’un monde fantasmé,
le confusionnisme colle
aux revendications
ultralégitimes citant les grands
noms de la pensée.»
voir un bel exemple de ce type de
renversement de focale. On y voit
Chouard affirmer que Soral est un
«résistant», «antitotalitaire», «plus
à gauche que les fascistes qui nous
dirigent». Dans ce genre de raisonnement, l’observation du réel n’assure plus la vérité d’une thèse. Il suffit de penser à contre-courant de ce
qui est présenté comme politiquement policé pour s’opposer à «l’ordre établi». «Dans ce conformisme de
l’anticonformisme, les significations
sont renversées, puisque le stéréotype devient “levée des tabous”, le
brouillage confus des repères, “vérité”», analyse Corcuff. Au-delà de
la doublette Chouard-Soral, le goût
du politiquement incorrect est caractéristique de la mouvance néoconservatrice, d’Eric Zemmour à
Elisabeth Lévy. Tous considèrent
que l’antiracisme classique serait
trop convenu et que l’esprit critique
réclamerait de s’y opposer. Quitte à
oublier les combats contre le racisme et l’antisémitisme.
Il flotte dans l’air un parfum des années 30, dit-on. Toutes proportions
gardées, l’histoire ne se répétant
pas, les positions confusionnistes
sont caractéristiques de cette autre
époque de crise. L’historien
du XXe siècle Pascal Ory, qui réfute
une idéologie «proprement confusionniste» (lire page 23), rappelle
que si le XIXe siècle a connu la fusion entre certains éléments em-
pruntés à la fois à la gauche et la
droite, «le cas Chouard s’apparente
à une radicalité qui refuse de se laisser enfermer dans la taxinomie droite-gauche classique. Au reste, le mot
essentiel n’est ni droite ni gauche :
c’est extrême.»
Croyances collectives
Jamais contexte n’a semblé plus favorable à la propagation du confusionnisme. Avec l’explosion des réseaux sociaux, où chaque point de
vue a la même valeur, des acteurs
hétérodoxes du marché de l’information, des gens qui n’ont pas voix
au chapitre dans l’immédiat, s’allient entre eux quand bien même ils
ont des divergences idéologiques.
Ensemble, ils créent les conditions
de rapprochements intellectuels
improbables. Ces derniers, dont
Chouard est l’archétype, contribuent à la formation d’un espace
«non euclidien», métaphore sociogéométrique employée par le sociologue spécialiste des croyances collective Gérald Bronner, qui veut que
deux parallèles parviennent à se
croiser à un moment donné. Au
croisement des deux droites,
Chouard, désormais ostracisé par
les grands médias, fonctionne
comme «un lobby à l’extérieur de
son réseau, utilisant l’anonymat, explique Bevort. Ses fans, baptisés les
“Gentils Virus”, sont en mission pour
diffuser sa parole, “le Message”,
dans les mouvements balayant le
spectre politique». En quelques années, le blogueur militant s’est invité dans des conférences et débats
un peu partout, sur un échiquier
politique allant du Front de gauche
à Nouvelle Donne, dans des mouvements écolo-citoyens comme les
Colibris de Pierre Rabhi ou Alternatiba, aussi bien que dans la droite
souverainiste et anti-Europe
comme l’UPR d’Asselineau.
Dans ces circonstances, pas étonnant que les gilets jaunes dont la
première revendication est le RIC,
porté sur le web par Chouard depuis
plus de dix ans, défient toutes les
grilles d’analyses de la mobilisation
sociale. «Ce mouvement est une continuation d’Internet dans le monde
physique», écrit Bronner dans Philosophie magazine, selon qui les gilets
jaunes révèlent sur le terrain «une
homologie structurelle manifeste»
avec la Toile.
Sur le Net, ce confusionnisme ambiant n’est ni une doctrine ni une
théorie. C’est un «projet d’extrême
droite», insiste Bevort, dont la performance est de laisser présager la
formation d’un arc idéologique rouge-brun, davantage national identitaire que révolutionnaire et social.
Dans les Origines du totalitarisme,
Hannah Arendt a qualifié ce rôle
trouble de «compagnonnage intellectuel»: «Les organisations de compagnons de route entourent les mouvements totalitaires d’un brouillard
de normalité et de respectabilité qui
trompe les adhérents sur le vrai caractère du monde extérieur, et le
monde extérieur sur le vrai caractère du mouvement.» •
JACQUES SAPIR
LE PONT ENTRE
LES EXTRÊMES
OLIVIER BERRUYER
LE BLOGUEUR
RUSSOPHILE
Diplômé en droit et
professeur en lycée à Marseille,
Etienne Chouard,
62 ans, s’est fait
connaître en faisant campagne en
ligne pour le non
à la Constitution
européenne, en 2005, avant de retomber
dans les méandres du Web, ostracisé
pour son rapprochement avec l’extrême
droite soralienne. Il connaît un revival
inattendu à la faveur des gilets jaunes. Le
mouvement demande le référendum
d’initiative citoyenne (RIC), principale obsession de cet ancien électeur socialiste.
Proposant des assemblées constituantes,
il prône le tirage au sort des dirigeants.
Sur son blog, «Plan C», qui vise à «instituer une vraie démocratie par une Constitution d’origine citoyenne», il affirme n’appartenir à «aucun parti ou syndicat».
A 75 ans, Alain de
Benoist est le véritable ancêtre du
«confusionnisme
politique». Penseur, philosophe et
sociologue,
il
fonde dans les années 70 la Nouvelle Droite, courant de pensée également connu sous l’acronyme Grece
(Groupement de recherche et d’études
pour la civilisation européenne), destiné
à diffuser les idées identitaires et nationalistes. Celui qui se sent proche de JeanClaude Michéa, ennemi du libéralisme
économique et culturel, tente de faire
sauter les digues entre penseurs de tous
bords via son magazine d’idées Eléments
fondé en 1968. Le bimestriel y accueille
des intellectuels de gauche et de droite
en semant sur son passage la plus grande
confusion intellectuelle.
De l’extrême gauche
au Rassemblement
national (RN). Le parcours intellectuel et
politique de l’économiste, âgé de 64 ans,
directeur d’études à
l’EHESS et directeur
du Centre d’études
des modes d’industrialisation (Cemi), incarne à lui tout seul la possible jonction des
extrêmes, passant direct du Front de gauche
au FN. Pendant des années, cet «hétérodoxe», spécialiste des questions monétaires,
a été une référence pour la gauche française, des communistes aux socialistes.
Thuriféraire de la Russie poutinienne et
combattant acharné de l’Europe, il prône
une sortie de l’euro, comme lors de l’université d’été du FN à Fréjus en septembre 2016
ou au côté de Nicolas Dupont-Aignan lors
de congrès du parti souverainiste Debout la
France.
Diplômé en finances et actuaire de
profession, c’est en
«simple citoyen»
autodidacte, de
43 ans, qu’il fonde
en 2011 le blog «les
Crises» pour partager des analyses et
réflexions sur l’économie et la géopolitique. Ses billets portent un regard souvent
critique contre ce qu’il qualifie de «propagande» des médias occidentaux, (face à
la Russie). Celui qui s’inspire de la pensée
de Chomsky, Orwell ou Snowden est régulièrement accusé de relayer des propos
conspirationnistes et non sourcés sur son
site. Depuis, le Monde estime que «des
centaines d’articles ont été mis hors ligne
du site sans explication». S’autoclassant
à gauche, il a participé au débat «Faut-il
dégager les médias ?» pendant l’université d’été de La France insoumise en 2017.
DR
ALAIN DE BENOIST
LE THÉORICIEN DE
LA NOUVELLE DROITE
DR
ÉTIENNE CHOUARD
L’AUTODIDACTE
DU RIC
DR
LAURENT CARRE
Reste que dans la petite famille,
Chouard se situe comme l’élément
clé du confusionnisme actuel, pour
toute l’ambiguïté qui plane autour
de sa personne. «Transfuge qui
veille à maintenir une façade» pour
Antoine Bevort, sociologue et blogueur attentif au sujet, il est décrit
par le politologue Joël Gombin dans
son livre le Front national (Eyrolles,
2016) comme l’un des «leaders d’opinion qui participent à brouiller les
lignes politiques, tant sur la topographie générale du champ politique,
que sur la comptabilité des thèmes
tels que la critique de la démocratie
représentative ou des thèses conspirationnistes voire antisémites avec
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
IDÉES/
De façon inédite, le mouvement
a mis en lumière des lieux voués
à relégation : ronds-points,
zones périurbaines et villes
moyennes en crise.
L
e malaise territorial dont témoigne le mouvement des gilets jaunes est étudié de près par les géographes depuis l’émergence du
processus de périurbanisation, dans les
années 70, à l’époque où l’idéologie de
l’anti-urbanisme avait conduit le président Giscard d’Estaing à promouvoir la
construction pavillonnaire et l’étalement urbain : «Il faut encourager la
construction de logements individuels
qui contribuent à la tranquillité sociale
et aider tous les Français à accéder à la
propriété, car celle-ci favorise chez chacun le sens de la responsabilité», disait-il
dans son discours d’Orléans, en 1977.
Sans non plus nier la vitalité des populations périurbaines, qui contribuent
par leur profil familial et leur investissement foncier à revitaliser les villages
proches des villes, les géographes ont
tôt attiré l’attention sur l’enjeu de
bonne gouvernance de ces territoires,
sur la consommation du foncier et la
question des mobilités, avec la contrainte du déplacement quotidien en
voiture vers l’emploi urbain. Cette ville
«émiettée» ou «franchisée», pour reprendre les termes des chercheurs, est
aussi «insoutenable», voire un espace
de «repli» générant du conflit d’usage et
des formes de «captivité» face aux coûts
réels du logement et des transports. Ce
mal-être périurbain est clairement
identifié dans les études de l’Observatoire du bien-être, par opposition aux
cœurs de ville ou au rural plus éloigné.
Bien mieux que les scientifiques ou les
institutions, pourtant, le mouvement
des gilets jaunes a su sortir cette marge
territoriale de son invisibilité par une
véritable intuition géographique, en
faisant parler l’«esprit des lieux» et en
donnant une spatialité inédite aux revendications sociales.
La géographie des gilets jaunes a donné
à voir, en trois temps, trois types de
lieux bien précis. On a vu tout d’abord
émerger la désormais fameuse sociabilité des ronds-points – laquelle incluait
aussi les barrières de péage ou les parkings de zones commerciales, rappelons-le. En choisissant ces non-lieux
anthropologiques, qui ne sont habituellement pas habités, les gilets jaunes ont
été en apparence contre-productifs
puisqu’ils n’ont que très peu impacté
les populations intra-urbaines, elles qui
travaillent sur place, font la plupart de
leurs achats en ville et utilisent beaucoup les transports en commun, le
train ou l’avion pour leurs déplacements. A l’inverse, les gilets jaunes se
sont d’abord bloqués eux-mêmes en ralentissant leur propre accès aux centres
d’agglomération.
Pourtant, le choix de ces lieux n’est pas
dû au hasard : cela permet de bloquer
assez efficacement les flux économiques des camions de livraison et ralentit la fluidité des échanges routiers entre métropoles, puisqu’on se positionne
exactement à la limite des unités urbaines, aux entrées de ville – la carte
du 17 novembre montrait cette surreprésentation spatiale. Plus encore, c’est
un territoire vécu, pleinement maîtrisé
par les manifestantes et manifestants :
ce sont les lieux de la «France contrainte», c’est-à-dire de cette population
essentiellement périurbaine qui, sans
être la plus pauvre de France (on a une
voiture, un logement), est la plus pénalisée par les dépenses pré-engagées,
c’est-à-dire les factures, le coût de l’essence et autres remboursements d’emprunts. On passe quotidiennement les
ronds-points, on connaît les zones
commerciales : on maîtrise ainsi le territoire, et on garde un coup d’avance
par rapport à l’autorité publique. Enfin
et surtout, pour reprendre une grille de
lecture du géographe Bernard Debarbieux, le choix de ces lieux a été décisif
en ce qu’ils ont fait office de «lieux de
condensation» de la vie sociale, en ce
qu’ils ont permis une auto-identification d’un groupe social, agrégeant efficacement des contestataires qui ne
connaissaient pas encore leurs propres
forces. Les ronds-points ont rendu réel
un réseau social d’abord virtuel ; ils ont
servi à donner une visibilité et une présence médiatique à des personnes ano-
On parle bien ici
d’une géographie
pleinement sociale,
attentive aux
difficultés mais aussi
aux initiatives
spontanées des
populations locales.
nymes et initialement isolées.
Forts de ce succès dans la constitution
d’un réseau d’action, et sans pour
autant abandonner leurs premières
positions, les gilets jaunes ont ensuite
investi ponctuellement les cœurs des
grandes métropoles, des Champs-Elysées à Paris jusqu’à la place du Capitole
à Toulouse, le boulevard Victor-Hugo
de Bordeaux ou la place Bellecour de
Lyon. Ces nouveaux lieux doivent être
compris, toujours selon Debarbieux,
comme des «lieux attributs» : ils symbolisent le pouvoir économique et politique urbain ; telles une synecdoque
territoriale, ils sont «la partie pour le
tout». Certes, les gilets jaunes ne sont
plus ici en terrain conquis et ne restent
sur place que le temps d’une action
ponctuelle ; mais ils dénoncent symboliquement, à travers ces lieux, une certaine idée de la domination des «métropoles» – dont ils sont, en réalité, partie
intégrante par leurs mobilités quotidiennes. L’incendie de la préfecture du
Puy-en-Velay ou l’intrusion dans le ministère du Porte-Parolat à Paris en sont
ainsi le paroxysme, ces deux lieux étant
expressifs d’une double réalité territoriale, à la fois urbaine (lieux centraux)
et nationale (lieux de l’Etat).
Pour tenter de prolonger encore le
mouvement, un troisième temps s’est
ouvert avec la tentative de reporter la
contestation dans la ville de Bourges,
choisie pour sa position centrale et
pour limiter – hypothétiquement – les
tensions avec les forces de l’ordre. Que
signifie cependant ce nouveau lieu ?
Bourges fait, certes, une référence symbolique au site gaulois d’Avaricum, afin
de traduire, dans l’esprit des gilets jaunes, une sorte de «vrai» cœur réfractaire du territoire. Mais ce n’est pas
Bourges en soi qui est un symbole de la
contestation ; on choisit à travers cette
ville un «lieu générique», c’est-à-dire
une agglomération de taille moyenne,
qui, parmi tant d’autres, a connu une
phase de croissance industrielle – ici
autour de la production d’acier, de l’armement et de l’aéronautique – avant
d’être marquée par le déclin et la fermeture de plusieurs sites ou administrations publiques : l’agglomération a
perdu près de 10 % de sa population
et 35 % de ses emplois industriels
depuis 1990. L’essor des services a en
partie compensé cela, mais pas pour les
mêmes personnes. Bourges rappelle
ainsi tant d’autres villes qui ont été
aussi surreprésentées, par le nombre
d’actions de blocage, dans le mouve-
Par
SAMUEL DEPRAZ
DR
Les gilets jaunes refont
la géographie de la France
ment des gilets jaunes, telles – entre
autres – Béthune, Lens, Vittel, Epinal,
Montluçon, Roanne, Montauban, Sète,
Istres, Martigues… des situations très
variées, mais qui ont toutes en commun les difficultés économiques de
populations qui peinent à se reconnaître dans les dynamiques de croissance et de mondialisation.
Dans ces agglomérations, la contrainte
des ménages est différente du périurbain: elle est ici principalement alimentée par la précarité du marché de
l’emploi et par le sentiment d’injustice
fiscale. Avec des taxations globalement
à la hausse, on y constate en parallèle la
fermeture de services publics, un processus qui s’est subitement accéléré
depuis 2007 (loi RGPP) et 2014 (loi Maptam): disparition de 60% des sites militaires d’ici à 2020, surtout dans le Grand
Est; de 30% des tribunaux d’instance
entre 2007 et 2010 dans toutes les petites villes; et de 15% des maternités
en sept ans, surtout dans les régions
rurales; à la violence perçue de ce processus s’ajoute l’absence de réponse publique efficace à la désindustrialisation.
Le mouvement des gilets jaunes, de par
sa diversité et son efficacité spatiale
inédite, nous force ainsi à refaire de la
géographie de la France. Non pas la
géographie officielle des programmes
du secondaire, qui reste encore beaucoup axée sur les enjeux de puissance
économique du pays en considérant
d’abord le territoire au filtre de ses
«pôles» et lieux de pouvoir, selon une
idéologie implicite de la «compétitivité» et de l’«excellence» que savent
déconstruire les sociologues. Non pas
la géographie des livres de voyage, elle
qui ne voit la France que sous l’angle de
l’esthétique de ses paysages et de son
patrimoine, dans une réification des
lieux qui nie leur épaisseur vécue. On
parle bien ici d’une géographie pleinement sociale, attentive aux difficultés
mais aussi aux initiatives spontanées
des populations locales. La mission de
la géographie redevient alors primordiale, puisque «décrire la terre», c’est
combattre les généralisations en parlant aussi de la diversité des territoires
encore trop souvent laissés dans l’ombre de la mondialisation. •
Enseignant-chercheur en géographieaménagement à Lyon-III et viceprésident de l’Association de
géographes français (AGF).
Auteur de la France des marges.
Géographie des espaces «autres»
(Armand Colin, 2017).
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Macron-Le Pen:
deuxième set
La présidente du Rassemblement
national fait figure de principale
opposante. Confortée par une extrême
droite européenne ascendante,
elle voit aussi certains de ses thèmes
repris par les gilets jaunes.
L
ors de l’élection présidentielle de 2017,
Emmanuel Macron affrontait pour la première
fois Marine Le Pen. L’élimination de François Fillon,
grand favori du scrutin
trois mois auparavant, et
celle de Jean-Luc Mélenchon malgré une campagne
imaginative et éloquente
avaient conduit au face à
face Le Pen-Macron. La hardiesse et l’élan d’Emmanuel
Macron durant cette séquence, la peur de l’aventure
que suscitait la stratégie de
rupture de Marine Le Pen
avaient abouti à une large
victoire du premier sur la seconde. S’il y a eu au second tour plus d’électeurs et
d’électrices votant contre
Marine Le Pen plutôt que
pour Emmanuel Macron, la
L'ŒIL DE WILLEM
supériorité évidente de
celui-ci sur celle-là tout au
long du débat télévisé a largement justifié sa victoire.
Le 7 mai 2017, Emmanuel
Macron a nettement remporté le premier set face à
Marine Le Pen.
Aujourd’hui, un deuxième
set se profile. Après
vingt mois de présidence
d’Emmanuel
Macron,
Marine Le Pen a consolidé
son statut de principal opposant. Elle devient le challenger quasi officiel du chef
de l’Etat. Jean-Luc Mélenchon, sonné après une défaite qu’il jugeait foncièrement immorale, a mené une
politique en zigzag qui a déconcerté et a multiplié des
incidents mélodramatiques
qui lui ont nui. Son refus de
l’union de la gauche, la mé-
thode qui avait si bien réussi
à François Mitterrand, en
fait de ce côté-là une sorte
d’ogre vindicatif, déterminé
à dévorer les autres composantes de la gauche, d’ailleurs elles-mêmes aussi divisées que vulnérables.
François Mitterrand croquait subtilement ses partenaires, Jean-Luc Mélenchon
veut les dévorer tout cru.
Avec cette méthode, la gauche maigrit à vue d’œil et atteint ses plus basses eaux.
De l’autre côté de l’hémicycle, les centristes s’allient
avec Emmanuel Macron ou
papillonnent entre majorité
et opposition. Fait majeur de
la turbulente présidence
Macron, Laurent Wauquiez
échoue à redresser Les Républicains (LR). Les deux
partis de gouvernement qui
ont structuré la Ve République, le Parti socialiste (PS) et
les néogaullistes, ne parviennent même pas à entrer
en convalescence. Inévitable pour le PS dans les
circonstances actuelles, paradoxal pour LR qui conservait une solide assise que
son trop manichéen jeune
leader effrite systématiquement.
Reste donc, face à un Emmanuel Macron affaibli, impopulaire, maladroit et même
rejeté par une
fraction
des
Français, Marine
Le Pen. Elle aussi
a dû, comme
Jean-Luc Mélenchon, digérer sa
défaite mais surtout son échec
personnel. Elle
s’est montrée cependant bien
plus habile que le
leader des insoumis. Elle s’est
mise en retrait au
lieu de se théâtraliser, comprenant que
mieux vaut être un vaincu
modeste qu’un vaincu magnifique. Elle a poursuivi
sans imagination sa ligne de
populiste antisystème. Elle
a pu le faire, grande différence avec Jean-Luc Mélenchon, en s’appuyant sur un
vaste courant européen, en
l’occurrence national-populiste.
Le Front national (FN) a toujours été isolé, réprouvé,
ostracisé dans un milieu
Marine Le Pen
n’a jamais été
électoralement
aussi forte.
D’ailleurs,
moins elle
parle, plus elle
avance, plus
elle se fait
discrète, plus
elle progresse.
européen hostile. Le Rassemblement national (RN)
se meut à l’aise au sein d’une
extrême droite européenne
nationaliste, populaire et
ascendante. Savourant le
courant qui la pousse, elle
s’offre désormais le luxe
d’arrondir ses angles, de repousser aux calendes grecques la sortie de l’Euro et de
l’Europe qui effarouche les
Français. Jean-Luc Mélenchon veut s’identifier aux gilets jaunes. Marine Le Pen
laisse une fraction des gilets
jaunes s’identifier non à sa
personne et à sa formation
mais à ses thèmes, à ses formules, à ses exclusives et à
ses obsessions. Les «On est
chez nous !» de certains gilets jaunes mènent tout
droit au «On arrive!» du Rassemblement national. Avec
toutes ses limites personnelles, Marine Le Pen n’a jamais
été électoralement aussi
forte. D’ailleurs, moins elle
parle, plus elle avance, plus
elle se fait discrète, plus elle
progresse.
Emmanuel Macron se retrouve donc aujourd’hui
face à une Marine Le Pen
plus modeste donc plus redoutable. Lui-même apparaît en grande difficulté face
à des gilets jaunes qui le
conspuent –victime de son
profil social et de ses maladresses, celles-ci soulignant
celui-là– à des Français qui
doutent, s’inquiètent et
s’impatientent et à l’un de
ces brusques mouvements
égalitaires qui submergent
périodiquement l’Hexagone
et auxquels il est toujours si
difficile de trouver de bonnes réponses en période
d’instabilité économique.
La réalité est donc que le
Président aborde le
deuxième set face à Marine
Le Pen en beaucoup moins
bonne position que ce ne fut
le cas pour le premier. Il possède, certes, le privilège
équivoque de demeurer, la
logique institutionnelle
aidant, la meilleure carte
face à Marine Le Pen mais
lui, qui a suscité de l’espoir
en 2017, est devenu anxiogène en 2019. Il incarne un
avenir indéchiffrable qui
suscite la crainte d’une partie de Français. Or, face à
Marine Le Pen, face à l’aventure, il faut pouvoir incarner
sinon la certitude au moins
l’espérance. •
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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REVUE
HISTORIQUES
«Hérodote» en Amérique latine
Le dernier numéro de la revue de géopolitique, consacré à l’Amérique latine, commence
par un article passionnant de Marc SaintUpéry et Pablo Stefanoni intitulé «le Cauchemar de Bolívar». Certains des pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique (Alba) ont encore des gouvernements de
gauche, comme celui d’Evo Morales en Bolivie, mais la révolution bolivarienne initiée par le Vénézuelien Hugo Chávez est
loin d’avoir instauré le socialisme du XXIe siècle. Le Venezuela
est «un pays en chute libre», il traverse l’une des pires crises
de son histoire, une partie de la population fuit la pauvreté
et les pénuries alimentaires et de médicaments, en partant
en exil dans les pays voisins mal préparés à l’accueil de ces
populations. Ce qui ne fait que créer de nouvelles tensions
dans la région. Il est aussi question dans la revue de l’arrivée
au pouvoir de l’extrême droite au Brésil, avec l’élection de Bolsonaro. Julieta Fuentes-Carrera décrit, elle, la frontière entre
le Mexique et les Etats-Unis, mais cette fois-ci vue du Mexique.
Il est aussi question du basculement religieux latino-américain et de la prolifération des Eglises évangéliques, malgré
les origines argentines du pape François. Un tour complet des
lignes de faille et de force qui traversent le continent.
Hérodote «Géopolitique de l’Amérique latine»,
n°171, janvier, 280 pp., 22 €.
CONFÉRENCE
Jean-Luc Marion, la révélation
Historien de la philosophie, phénoménologue et théologien,
Jean-Luc Marion n’est pas à proprement parler une «révélation» dans le monde de la philosophie : il vient d’ailleurs de
recevoir le Prix de la principauté de Monaco 2018, qui distingue «une œuvre philosophique bâtie sur la longue durée». C’est
pourtant ce mot qui sera au centre de la conférence qu’il donnera à l’invitation de la Fondation Prince-Pierre et des Rencontres philosophiques de Monaco qui lui ont remis le prix.
Intitulée «De la révélation comme phénomène», elle permettra à l’académicien de réfléchir à la relation actuelle entre philosohie et théologie et de montrer comment la métaphysique
s’est arrogé cette notion, qui reste «son impensé».
Lundi 21 janvier, de 19h30-21 heures, «De la révélation comme phénomène», Maison des océans, 195, rue Saint-Jacques, 75005.
BLOG
Avant le Brexit, le «Reims-Xit» ?
A l’heure où le Brexit inspire aux Français l’idée d’attirer à Paris tout ce que le monde des affaires et de la finance se refusera
à laisser hors de l’UE, l’équipe du blog «Actuel Moyen Age»
publié sur Liberation.fr se souvient que la tactique n’a rien
de révolutionnaire. Cependant, elle a souvent eu le mérite de
l’efficacité, même au XIIe siècle : «L’archevêque de Reims est
aux prises avec les bourgeois de sa ville. Or, ce n’est pas bon pour
les affaires, l’instabilité politique; les marchands qui avaient
coutume de se rencontrer à Reims sont inquiets… Et les grands
gagnants de cette situation sont les comtes de Champagne […]:
ils ouvrent aux marchands les portes de leurs villes de Troyes
et de Provins et leur offrent des marchés bien tenus et des routes
sûres.» Bref, tout est histoire d’avantages comparatifs…
Extrait du billet de blog de Tobias Boestad, coauteur de «Actuel
Moyen Age» sur Libération.fr
Par LAURE MURAT Professeure au département
d’études françaises et francophones et directrice
du Centre d’études européennes et russes à UCLA
Les gilets jaunes
et l’histoire au présent
Nul besoin de références douteuses à l’histoire,
c’est le présent et l’avenir de notre démocratie
que le mouvement des gilets jaunes interroge.
D
ans un entretien accordé au
Monde le mois dernier, l’historienne Mathilde Larrère notait
à juste titre que les comparaisons entre les gilets jaunes et les insurrections du passé en disaient plus long
sur le regard porté sur le mouvement
que sur le mouvement lui-même.
Comment comparer le soulèvement
avec une «jacquerie», lorsque la
France rurale n’a plus rien à voir celle
du Moyen Age ? Pourquoi invoquer
Mai 1968, lorsque les gilets jaunes ne
se revendiquent pas comme mouvement étudiant ou ouvrier ? Au motif
qu’ils érigent des barricades? En histoire comme ailleurs, la comparaison
est un exercice tentant mais au fond
paresseux, qui cherche, en puisant à
des références frappant les imaginations, à valoriser ou à dénigrer une situation politique inédite au lieu d’en
analyser la singularité. Le mécontentement fiscal n’est-il pas toujours à la
base des révolutions? On retient toujours la prise de la Bastille, mais elle
n’aurait pas eu lieu si, dans la nuit
du 11 au 12 juillet 1789, n’avait été déclenché l’assaut contre le mur des fermiers généraux, barrière d’octrois
soumettant les Parisiens à un impôt
sur les marchandises.
Bien sûr, les gilets jaunes eux-mêmes
usent de symboles forts empruntés à
l’histoire. «Macron = Louis XVI»,
disaient certaines pancartes, tandis
que trois manifestants organisaient à
Angoulême un simulacre de décapitation du Président à la hache. On n’a
pas assez dit, d’ailleurs, que cette mise
à mort spécifique était, avant la Révolution, un privilège accordé à l’aristocratie, selon un système hiérarchisé
des peines sous l’Ancien Régime, qui
réservait le bûcher aux hérétiques et
aux incendiaires, le supplice aux régicides, la pendaison aux criminels et
aux voleurs, mais la décollation par
l’épée (ou la hache) aux nobles. L’invention de la guillotine, machine mo-
derne, devait assurer une mort égalitaire et démocratique, mécanique et
sérielle. Sa silhouette en carton-pâte
a, certes, surgi ici ou là parmi les gilets
jaunes, mais des photos retouchées
ont aussi circulé sur le Net. Son évocation a, certes, valu quatre mois de prison avec sursis à un manifestant qui
menaçait un député LREM de «guillotine». Mais cet usage, iconographique
ou verbal, du plus puissant des symboles révolutionnaires nous dit-il quoi
que ce soit sinon un appel à la nécessité d’une «coupure» avec un système
inique, soit le principe même de toute
révolution?
Plus inquiétant en revanche, l’usage
du mot «gazé» (utilisé cinq fois dans
la vidéo postée par le boxeur Christophe Dettinger), réservé aux soldats de
1914-1918, mortellement intoxiqués,
et surtout aux victimes des chambres
à gaz dans les camps de la mort nazis,
rend d’autant plus grave son relais inconséquent par la presse.
Ces références approximatives ou
douteuses au passé ne doivent pas
éluder ce qu’interroge fondamentalement le mouvement des gilets jaunes,
à savoir le fonctionnement même de
la démocratie à l’heure d’Internet.
Sans réel porte-parole, sans chef ni organisation structurée, le mouvement
des gilets jaunes réclame, via Facebook, la démocratie directe et l’avènement du référendum comme outil de
gouvernement.
L’ouverture par le Conseil économique, social et environnemental (Cese)
d’une plateforme en vue d’un «grand
débat national» où tout internaute
était libre de faire des propositions a
ainsi vu l’abrogation du mariage pour
toutes et tous comme la revendication
prioritaire. Sur les 9 000 contributions, cette demande a en effet récolté
5897 votes. Or, on sait aujourd’hui que
des réseaux militants, marqués à l’extrême droite, ont très démocratiquement utilisé cette plateforme pour
u 27
faire avancer leur agenda idéologique.
Le Cese l’a reconnu sur son compte
Twitter: «Des collectifs en ont profité
pour porter leurs revendications. Nous
en avons conscience et nous en tiendrons compte.» Mais Chantal
Jouanno, qui depuis s’est retirée du pilotage de «grand débat national», elle,
n’a pas l’intention d’en tenir compte.
«Nous n’interdisons aucun thème, a
déclaré la présidente de la Commission nationale du débat public, […] si
des personnes veulent organiser une
réunion pour rouvrir ce débat, elles
sont parfaitement libres de le faire.»
Une loi votée par le Parlement, objet
d’un débat national devenu un droit
fondamental, pourrait donc être remise en question via le détournement
d’une plateforme par 6000 activistes.
Ce modèle de prise d’otage, et l’ahurissante réaction de Chantal Jouanno,
doit aussi donner à réfléchir quant à
l’avenir et aux enjeux d’un mouvement, où 42 % des personnes ayant
voté pour Marine Le Pen affirment
être des gilets jaunes (ceux-là sans
doute qui lâchent slogans antisémites
et autres quenelles dans les manifestations), contre 20% ayant donné leur
voix à Jean-Luc Mélenchon.
La démocratie représentative demande sans doute à être réformée, et
la Ve République repensée. Mais à quel
prix? Celui de l’abrogation d’avancées
sociales, au motif que la majorité
l’exige ? Doit-on proposer au même
titre la remise en question de l’IVG ou
l’abolition de la peine de mort ?
N’est-on pas en train de confondre
idéologies et institutions? Doctrines
et structures politiques? Si un mépris
de classe consiste à dénier au peuple
son aptitude à choisir son destin,
il faudrait prendre garde, à l’inverse,
à ne pas verser dans la démagogie consistant à accabler aveuglément tout un
système et à diaboliser jusqu’au délire
un seul homme.
Plus que le passé, c’est le présent et
l’avenir du concept même de démocratie dans son rapport au néolibéralisme et à la technocratie (à n’en pas
douter les véritables ennemis) que les
gilets jaunes interrogent. Et plutôt
que d’aller chercher les images d’époques lointaines, ayant statut de mythe, pourquoi ne pas regarder de plus
près l’évolution du Mouvement Cinq
Etoiles fondé en 2009, ce «non-parti»
populiste, ni de droite ni de gauche,
«post-idéologique», chantre de la démocratie participative, qui vient de
conclure un accord de gouvernement
avec la Ligue, parti xénophobe d’extrême droite ? Alliance qui a eu pour
effet de faire récemment chuter l’Italie de la 21e à 33e place dans le classement des démocraties –justement. •
Cette chronique est assurée en alternance par
Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann
Chapoutot et Laure Murat.
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28 u
Libération Jeudi 17 Janvier 2019
LIVRES/
Jankélévitch,
gammes
ascendantes
L’abondance de rééditions des textes majeurs
du philosophe et musicologue, grande figure
de la Sorbonne, montre combien sa pensée,
centrée sur le temps, le pardon, l’amour
et la mort, garde son charme et sa force.
Par
ROBERT MAGGIORI
L
e temps va si vite, effaçant désormais toute traînée derrière
lui, que sans doute ne se souvient-on plus que Vladimir Jankélévitch a longtemps été tenu pour un
philosophe sinon mineur, du moins
marginal. Certes, à la Sorbonne, il
était roi: adulé de ses étudiant(e)s,
mais aussi de n’importe quelle personne qui, même par hasard, entrait dans l’amphithéâtre où il faisait cours, éclairant en virtuose les
niches les plus profondes de l’expérience intérieure, et en sortait ébahie, certaine d’avoir assisté à une
fête de l’esprit. Interdit d’enseignement en 1940, par la loi sur la nationalité française (il était naturalisé,
à l’âge d’un an) puis par celle «portant statut des Juifs», il était respecté comme philosophe-résistant
même si, après la guerre, nombreux
étaient encore ceux que troublait
son impossibilité de pardonner non
seulement l’inexpiable crime nazi
mais les Allemands eux-mêmes (lui,
«pétrifié» par la démesure du génocide, «monstrueux chef-d’œuvre de
la haine», appelait cette impossibilité sa «misère»). Mais la philosophie de ce disciple (ou héritier) de
Bergson, qui se référait à Pascal, à
Fénelon, à saint Jean de la Croix,
aux Pères de l’Eglise, à Angelus Silesius, ou à Chestov, n’entrait pas
dans le mainstream, et était comme
mise «hors jeu» dans les débats dominés par le marxisme, le structuralisme, la phénoménologie, le positivisme, l’heideggerianisme, le
psychanalysme… Aujourd’hui, c’est
tout le contraire. Après avoir été,
quelques années avant sa mort (le
6 juin 1985), la coqueluche des médias, il est devenu une «matière»,
un fonds inépuisable de pensée
qu’on explore en France et à l’étranger – et son œuvre est désormais
classique. De ce «renversement» témoigne l’activité éditoriale. Loin est
le temps où les ouvrages de Jankélévitch reposaient en paix dans les
cartons de telle maison d’édition
(cependant, Gabriel Fauré et ses mélodies, l’Alternative ou la Philosophie première y dorment encore) :
maintenant, on les trouve partout,
sans cesse réédités, publiés en poche, réunis en recueils. Dans les
six derniers mois – on met de côté
les études et les numéros spéciaux
de revues– ont par exemple été publiés: l’Aventure, l’ennui, le sérieux
(Champs et GF), la Mort (Champs),
l’Enchantement musical. Ecrits
1929-1983 (Albin Michel), Ravel
(Points) et, en ce mois de janvier, arrivent le Pardon, la Mauvaise Conscience, Debussy et le mystère de l’instant, ainsi que l’imposante
Philosophie morale, contenant la
Mauvaise Conscience, Du mensonge,
le Mal, le Pardon, l’Austérité et la Vie
morale, le Pur et l’Impur, l’Aventure,
l’ennui, le sérieux.
«PRESQUE PAS»
Nul ne se plaindra d’une telle profusion. Car lire Jankélévitch, ce n’est
pas entrer dans un «bureau des thèses». Sa philosophie est certes exi-
geante, dure parfois, technique
quand il le faut, elle contient une
métaphysique, ou «philosophie première», une esthétique –visible notamment dans son travail musicologique sur Fauré, Ravel, Debussy,
Liszt, Satie, Rimski-Korsakov, Chopin… – et une morale, qui vaut par
elle-même comme morale de
l’amour, mais dont tous les développements sur la «préférabilité de
l’autre», la liberté ou la justice
conduisent à une politique. Mais ce
qui en fait la particularité, c’est le
style. D’abord parce que rarissimes
sont les philosophes qui écrivent
aussi bien que Jankélévitch et savent exploiter les ressources les plus
profondes de la langue. Ensuite
parce que, musicien et musicologue, il a su donner à la philosophie
la fluidité de la musique. Pas par coquetterie. Par pure nécessité, au
sens où ce qu’elle veut «saisir» ne
peut l’être par des mains gourdes ou
de «gros concepts», mais exige, justement, des nuanciers, la palette de
toutes les couleurs, autrement dit
l’esprit de finesse, cette agudeza
chère à Baltasar Gracián. Si Jankélévitch fluidifie la pensée et la rend
capable de pénétrer dans les plus
infimes anfractuosités du réel et de
l’âme humaine, c’est parce qu’il lui
assigne la tâche non de capter ce qui
est «là», la Présence, mais ce qui
n’est «presque pas», l’évanescence,
l’«apparition disparaissante», non
la Beauté qui pose et se laisse admirer, mais l’embellissement, non la
Bonté mais la bienfaisance, non le
Temps mais l’irréversible, non le
Dire mais l’Ineffable, non l’Amour,
qui ne ferait qu’«arriver», mais l’acte
d’aimer, qui fait aller à l’infini vers
autrui –ainsi que toutes les microscopiques oscillations de la conscience qui muent imperceptiblement le souci de l’autre en souci de
soi, le geste désintéressé en calcul,
la volonté en velléité, l’être charmant en charmeur.
Le philosophe est né à Bourges le
31 août 1903, de parents qui avaient
fui à Odessa et Rostov-sur-le-Don
les pogroms antisémites: Anna Ryss
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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Vladimir Jankélévitch
lors d’un de ses cours
à la Sorbonne,
dans les années 70.
MALI. GAMMA. RAPHO
inexpiée ou la tranche inexpiée de la
faute». De même que la gratification
est «le don qu’on accorde en plus et
par-dessus le marché et en dehors du
compte», de même le pardon est cet
«en-plus» qui déborde la justice corrective : «L’offensé renonce, sans y
être obligé, à réclamer son dû et à
exercer son droit, interrompt librement les poursuites et décide de ne
pas tenir compte du tort subi. Le
pardon est en creux ce que le don est
en relief.» Aussi apparaît-il comme
une «folie morale», en tous points
semblable à celle de l’amour immotivé, inconditionnel, sans arrièrepensée, ni espoir de gains d’aucune
sorte. «L’amour est plus fort que la
mort», comme le pardon, don hyperbolique, est plus fort que le mal
subi. Mais «la mort est plus forte que
l’amour», en ce qu’elle fait disparaître le sujet aimant, de même que le
mal, méchanceté pure et sans mesure, «est plus fort que le pardon»,
car aucun pardon n’a jamais empêché le mal de renaître.
«IMPALPABLE»
et Samuel Jankélévitch, oto-rhinolaryngologiste, homme de culture
qui le premier traduisit Freud en
France, ainsi que Hegel, Schelling,
Croce, Soloviev… Sa famille installée à Paris, Vladimir fait de brillantes études au lycée Montaigne, à
Louis-le-Grand, à l’Ecole normale
supérieure, et est reçu premier à
l’agrégation de philosophie en 1926.
Dès 1931, il publie Henri Bergson,
dont Bergson souligne la qualité
(comme plus tard Deleuze). D’abord
professeur à l’Institut français de
Prague, il enseigne, déjà docteur
(avec deux thèses: «L’odyssée de la
conscience dans la dernière philosophie de Schelling» et «La mauvaise conscience»), au lycée de
Caen, au lycée du Parc à Lyon, à la
faculté de lettres de Besançon puis
de Toulouse.
Mobilisé au début de la guerre, il est
blessé et évacué à Marmande. Dès
janvier 1940, il entre dans la clandestinité à Toulouse. Il va de cache
en cache, et gagne quelques sous en
donnant des leçons dans une arriè-
Vladimir
Jankélévitch
est devenu
une «matière»,
un fonds
inépuisable de
pensée qu’on
explore en France
et à l’étranger.
re-salle du Café du Capitole. «Je
vends le tout –français, grec, latin,
et même l’orthographe que j’ai assez
bonne pour un métèque.» Il rejoint
le groupe Etoiles, apparenté au
Mouvement national contre le racisme (MNCR) et au Front national
universitaire (FNU), puis entre dans
les réseaux catholiques de résistance. A la Libération, il sera directeur des émissions musicales de la
radio Toulouse-Pyrénées, profes-
seur à Lille, avant d’obtenir, en 1951,
la chaire de philosophie morale à la
Sorbonne.
«FAUTE INEXPIÉE»
Jankélévitch n’a pas dans sa chair
subi d’atrocité, et ses parents n’ont
pas été déportés. Mais l’«horrible
extermination» de ses frères dans
les camps, l’assassinat de ses camarades de combat –entre mille autres
François Cuzin et Jean Cavaillès,
dont il voudra que des salles de la
Sorbonne portent les noms – ont
créé en lui une blessure qui ne guérira jamais et qui lui imposera le
«devoir sacré» de témoigner. C’est
pourquoi, parmi tous les ouvrages
qui paraissent en poche et ceux que
réunit Philosophie morale, il
conviendrait –en pensant peut-être
au contrepoint que donne Jacques
Derrida dans Pardonner. L’impardonnable et l’imprescriptible (Galilée 2012)– de lire en priorité le Pardon (1967), où s’illustre cette façon
qu’a la pensée de Jankélévitch d’aller jusqu’à la «fine pointe» des cho-
ses, d’arriver là où elles «oscillent»,
là où un «presque rien» peut les faire
tomber d’un côté ou de l’autre, du
côté de l’exigence absolue du pardon ou de son impossibilité.
Jankélévitch analyse avec une extrême minutie cette «épreuve la plus
difficile de toutes» qu’est le fait de
pardonner, qui n’a rien à voir ni avec
l’excuse ni avec l’oubli ou l’«usure
du temps», et qui est porté à incandescence lorsqu’il se trouve devant
l’impardonnable. Il n’y a pas besoin
de pardon quand il s’agit de peccadilles. Et lorsque le droit pénal sanctionne l’acte qui nous a meurtris, il
reste encore, si cela est possible, à
pardonner au meurtrier, ce sur quoi
la justice n’a rien à dire et qui suppose que l’offensé en personne ait
la force d’arracher de l’offenseur le
mal que celui-ci lui a fait pour le
placer dans sa propre conscience et
le «consumer». Mais cela ne peut se
faire que «pour rien», sans motifs ni
raisons, car tout ce qui a des raisons
mue le pardon en excuse. «La matière du pardon est donc la faute
La philosophie morale de Jankélévitch aboutit souvent à de tels paradoxes, plus exactement à des «tensions» qui posent comme
nécessaire l’acte par lequel la volonté tranche et, à la fois, le rendent
impossible. C’est qu’elle s’est attaquée au mystère (de la mort) plutôt
qu’au secret (de la longévité, par
exemple). Or le secret, où jouent
complications, imbroglios et «termes entortillés», n’est «rien de plus
qu’une devinette», lit-on au début de
Debussy et le mystère de l’instant,
dont la nature est d’être déchiffrée,
tel un hiéroglyphe. Mais le mystère,
lui, «n’est pas une chose» : il est «le
for intime et l’impalpable saint des
saints de notre destinée». L’art, en
particulier la musique, arrive parfois à pénétrer dans ce «saint des
saints». Ce qu’a tenté Vladimir Jankélévitch, méditant sur l’amour, la
mort, le pardon, le mal, l’irréversible et tant d’autres «mystères», c’est
de faire que la philosophie y pénètre aussi – «presque». •
Exposition à la BNF «Vladimir Jankélévitch,
figures du philosophe», jusqu’au 3 mars.
VLADIMIR JANKÉLÉVITCH
PHILOSOPHIE MORALE Edition
établie par Françoise Schwab.
Flammarion, 1176 pp., 32 €
DEBUSSY ET LE MYSTÈRE
DE L’INSTANT
Plon, 318 pp., 21 €
LE PARDON
Présenté par Laure Barillas,
Champs, 288 pp., 11 €
LA MAUVAISE CONSCIENCE
Présenté par Pierre-Alban GutkinGuinfolleau, Champs, 294 pp., 11 €
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
LIBÉ WEEK-END
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages spéciales consacrées à l’actualité littéraire.
Cette semaine, rencontre avec Elisabeth Filhol
autour de Doggerland (P.O.L), du nom du territoire
englouti sous la mer du Nord depuis huit mille ans.
Cet Atlantide oublié a inspiré une fiction haletante au rythme
de la tempête et de la convergence de deux amants éloignés
depuis vingt-deux ans. PHOTO FRANCK TOMPS
«En dessinant,
on entre en confiance
plus facilement
qu’avec un appareil
photo qu’on vous
braque en plein visage.
C’est plus doux,
plus amical.»
Lelio Bonaccorso dessinateur
à trouver un pays qui leur accorderait un nouveau pavillon, indispensable pour naviguer,
et l’Italie avait décidé de leur fermer ses ports
siciliens où les rescapés débarquaient jusqu’alors. Depuis, une poignée d’autres navires
d’ONG ont repris la mer, non sans difficultés.
Comme l’ONG allemande Sea Watch qui a dû
garder à bord des rescapés une vingtaine de
jours, aucun pays ne l’autorisant à accoster.
Ou l’Espagnole ProActiva Open Arms, empêchée de quitter le port de Barcelone depuis
cette semaine. Dans ce contexte, où porter secours est de plus en plus difficile, la bande
dessinée écrite par Marco Rizzo et illustrée
par Lelio Bonaccorso est précieuse, parce
qu’en racontant ce qu’a été l’Aquarius, elle
rappelle que les histoires de migrations, aussi
terribles soient-elles, peuvent être aussi des
histoires de fraternité.
«Désinformation». L’ouvrage est très di-
La BD italienne vient d’être traduite en français. PHOTO ÉDITIONS FUTUROPOLIS
L’«Aquarius»,
vaisseau admirable
Précise et didactique, la BD documentaire
de Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso dépeint
les actions de l’ex-navire humanitaire et rapporte
les témoignages de migrants et de sauveteurs.
L’
Aquarius est mort, vive l’Aquarius! Ce
bateau humanitaire, qui portait secours aux migrants entre l’Europe et
la Libye, a fait l’objet de nombreux reportages,
documentaires, films et livres. Il a désormais
sa bande dessinée. Sortie l’an dernier en Italie, A bord de l’Aquarius vient d’être traduite
en français aux éditions Futuropolis. Une parution qui prend une saveur particulière puisqu’elle intervient un peu plus d’un mois après
que l’Aquarius a annoncé, le 6 décembre,
mettre fin à ses activités. Les organisations
qui l’affrétaient, SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, n’étaient pas parvenues
dactique. Il explique presque tout du fonctionnement du navire et des opérations de secours. Il relate les histoires et trajectoires
personnelles de quelques-uns du millier de
migrants rencontrés. Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso, qui ont déjà publié un livre pour enfants sur l’immigration, ont aussi eu recours
aux données de l’organisation des Nations
unies pour les réfugiés (UNHCR), afin de vérifier la crédibilité des histoires qui leur étaient
racontées. Ou de se figurer comment dessiner
les prisons libyennes des récits alors que si
peu de photos existent. Leur éditeur italien,
qui a travaillé notamment sur les enquêtes de
Roberto Saviano, les y a aidés. «Il y a beaucoup
de désinformation en Italie sur les ONG, même
les politiques comme Salvini racontent des
choses inexactes. Beaucoup de gens pensent
que les ONG travaillent avec les trafiquants et
les passeurs. Nous avons vu toutes les phases
du sauvetage, de la transmission radio aux
opérations en mer, nous pouvons témoigner
que ce n’est pas vrai. Le problème, c’est l’ignorance. On apporte une information, après les
gens prennent leurs responsabilités», nous explique Lelio Bonaccorso depuis la Sicile.
«Cette BD explique bien ce qui s’est passé sur
l’Aquarius. Ils ont su percer chacun à jour, estime Anthony, ancien chef mécano et conducteur de zodiacs sur le bateau humanitaire,
qui préfère que l’on n’écrive pas son nom de
famille. Leur point de vue est intéressant car
ils apportent un regard qui n’est ni celui du politique ni celui des ONG. C’est le regard
d’auteurs qui vivent la situation et la ressentent.» Si la précision documentaire est au
LIVRES/
cœur du projet, les auteurs, très marqués par
l’expérience, sont parfois passés d’observateurs à acteurs. Leurs personnages apparaissent d’ailleurs dans la bande dessinée. Une
position inhabituelle mais qu’ils assument:
«Quand tu es sur place, c’est impossible de regarder et de ne rien faire, explique le dessinateur. Le dernier sauvetage, c’était 400 personnes. Les équipes humanitaires, c’était
20 personnes. Vous comprenez que vous allez
devoir aider. C’est à la fois terrible et beau,
quelqu’un qui vous regarde dans les yeux et
vous remercie de l’avoir sauvé.» «Quand vous
visitez un centre pour réfugiés, vous pouvez
rentrer chez vous et fermer la porte, abonde
Marco Rizzo. Mais à bord vous ne pouvez pas
vous dire que vous êtes journaliste et que vous
n’avez qu’à regarder et raconter, car vous êtes
submergé. Même s’il ne s’agit que d’aider à distribuer de la nourriture, bien sûr que vous le
faites. Cela permet également d’appréhender
le sujet de l’intérieur. On vérifie ce qu’on rapporte, mais nous choisissons aussi nos histoires
de façon un peu militante.»
Large public. Le choix du sujet n’est pas
anodin, celui du médium non plus. Les
auteurs avaient déjà publié ensemble des
ouvrages sur la Shoah ou la mafia. «Sur le bateau, tout le monde nous a dit : “Vous devez
raconter notre histoire en Italie.” Mais ce sont
des choses terribles. D’expérience, je trouve
que la BD est utile pour raconter des choses
compliquées, juge Lelio Bonaccorso. Les
autres journalistes sont venus avec des caméras, des appareils photo, moi seulement avec
du papier et de l’aquarelle. Je me suis senti
comme un extraterrestre vis-à-vis des migrants, des sauveteurs… C’est tout de même
particulier de voir quelqu’un faire des dessins
quand vous sortez de l’enfer libyen ! Mais en
dessinant, on entre en confiance plus facilement qu’avec un appareil photo qu’on vous
braque en plein visage. C’est plus doux, plus
amical.» Cela lui a également permis de
changer les traits du visage des migrants qui
avaient peur de représailles s’ils témoignaient. Comme ce Libyen fils de diplomate,
qui se faisait passer pour égyptien auprès des
autres rescapés, et qui n’est pas reconnaissable sous le crayon de Bonaccorso.
Pour Marco Rizzo, l’intérêt de la bande dessinée réside aussi dans le public qu’elle peut
toucher, plus large que les seules personnes
a priori intéressées par le sujet: «En Italie, on
pense que les BD sont pour les enfants, même
si ça change un peu ces derniers temps. Les
profs pensent que ce n’est pas de la vraie littérature, mais ça nous a permis de rentrer dans
les écoles. Les adultes ont déjà leurs idées faites, mais les enfants n’ont pas encore d’opinion
sur les migrants. Donc, si on peut les éduquer,
avec des images, des histoires…» Et de plaisanter: «Cette BD, c’est un peu comme un cheval
de Troie!» Avec pour ambition que personne
ne puisse plus dire : «Je ne savais pas.»
KIM HULLOT-GUIOT
MARCO RIZZO (texte)
LELIO BONACCORSO (dessin)
A BORD DE L’AQUARIUS
Traduit de l’italien par Hélène DauniolRemaud. Futuropolis, 128 pp., 19 €.
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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Festival Avec la venue du romancier cubain Leonardo
Padura (photo), le festival le Goût des autres, organisé
au Havre (Seine-Maritime), fête le 40e anniversaire
des éditions Métailié. A partir de ce jeudi, et jusqu’au
20 janvier, sont attendus l’écrivain surfeur américain
William Finnegan, les Français François Beaune,
Nicolas Fargues, Maylis de Kerangal, Catherine
Poulain… PHOTO M. MENCARINI. LEEMAGE
Rens. : festival-legoutdesautres.fr
u 31
Signature Les bouteilles les plus chères du monde,
stockées dans un bunker à Hongkong, sont prises
en otages par trois braqueuses complètement
braques, cependant qu’un typhon est annoncé.
C’est Bacchantes, le nouveau roman de Céline
Minard (photo) paru chez Rivages. Elle le présente
aux Cahiers de Colette le vendredi 18 janvier
à 18 heures. PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN
Cahiers de Colette, 23-25, rue Rambuteau, 75004.
Et les peintres devinrent des marques
La chercheuse Charlotte Guichard enquête sur
l’apparition des signatures au bas des tableaux
au XVIIe siècle. Une pratique qui accompagna
l’avènement d’un marché de l’art.
A
la différence des artistes
de l’âge classique, comme
Poussin, qui signent rarement leur production, les peintres en France dès le premier tiers
du XVIIIe siècle se mettent plus
fréquemment à signer leurs tableaux. Pourquoi, se demande
Charlotte Guichard dans un livre
où l’analyse subtile du détail pictural autorise des conclusions
d’une grande portée. Cette «passion de la signature» s’inscrit
d’abord dans le souci des savants
naturalistes d’inventorier les espèces et de donner un nom aux
choses. «Comme les naturalistes,
les amateurs d’art du XVIIIe siècle
(qui sont bien souvent les mêmes)
vont transformer le nom propre
de l’artiste, éminemment singulier, en un nom commun.»
Les premiers signes d’une valorisation des œuvres autographes
s’observent dès le XVIIe siècle
aux Provinces-Unies (Pays-Bas)
quand les amateurs sont prêts à
payer un prix élevé pour une toile
exécutée par un maître. Ainsi,
en précurseur, Rembrandt aime
signer ses peintures et, à la différence de Rubens qui exploitait la
logique de l’atelier, il individualise à l’extrême ses tableaux.
En France, dans les années 1730,
c’est l’apparition des salons et
des ventes aux enchères qui
transforme les conditions de la
notoriété des peintres. Les tableaux sont en effet exposés, appréciés par des experts et commentés par le public, mettant
ainsi en avant l’artiste lui-même.
Selon le commentaire d’un
contemporain, les amateurs se
mettent à «acheter des noms, et
non plus des œuvres».
Charlotte Guichard consacre de
très belles pages à Chardin (16991779), l’un des premiers à avoir
vu ses œuvres mises aux enchères publiques, manifestant un
grand attachement à sa signature
et à son statut d’auteur. Avec
Chardin, et d’autres, le tableau
de maître acquiert un statut de
marchandise négociable, au service d’un commerce de l’art en
plein essor. Pourtant, signer ne
signifie pas seulement s’inscrire
dans un processus de valorisation économique. L’auteure le
montre à propos de la personnalité complexe de David qui ne dédaigne pas de peindre pour le
marché mais qui ambitionne
aussi de participer, avec sa signature vite célèbre, à une histoire
en train de s’écrire, qu’il s’agisse
de la Révolution avec la Mort de
Marat (1793) ou la création de
l’Empire avec le Sacre de Napoléon (1806).
Dans le cas des peintres femmes,
nombreuses avant la Révolution,
la signature acquiert une signification particulière. Comment
exister en tant qu’artistes quand,
avec un statut juridique de mineures, elles n’ont même pas la
propriété des tableaux qu’elles
réalisent ? Laisser son nom inscrit sur la toile, à la manière d’Elisabeth Vigée Le Brun, est une réponse forte à ce désir d’exister.
Brosser des autoportraits ou des
portraits de femmes peintres en
est une autre, elles peignent entre 1770 et 1804 plus de soixante
tableaux de ce type ! Moment exceptionnel. Au XIXe siècle, l’apparition de la figure très masculine du génie de l’artiste exclura
pour longtemps les femmes de
l’histoire de la peinture.
JEAN-YVES GRENIER
CHARLOTTE GUICHARD
LA GRIFFE DU PEINTRE.
ESSAI SUR LA VALEUR DE L’ART
Seuil, 368 pp., 31 €.
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Libération Jeudi 17 Janvier 2019
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Les mots bleus
Linda Kebbab Structurée et médiatique, cette policière
syndicaliste FO ferraille sur les plateaux télé contre
les gilets jaunes et pour défendre les forces de l’ordre.
G
ilets jaunes contre forces de l’ordre. Cagnotte contre
cagnotte, le mouvement social a tourné au face à face.
Côté flics, Linda Kebbab. Gardienne de la paix, c’est
comme ça qu’on dit, déléguée syndicale FO, et habituée du
plateau de BFM TV. Du point de vue de l’adversaire, elle cumule les tares. A nous, elle n’a pas semblé
bien méchante. Ni quand elle s’est excusée, plusieurs fois, d’arriver en retard dans
le café où nous avions rendez-vous, car
elle avait dû emmener sa fille, qu’elle élève seule, chez le médecin. Ni quand elle s’est dite désolée d’être gênée face à l’objectif, aussi soucieuse de son image qu’elle est apprêtée. Ni
même quand elle s’est inquiétée de parler trop vite, parce
qu’elle a peur de ne pas avoir le temps de dire tout ce qui lui
passe par la tête.
Née en 1981 à Vaulx-en-Velin (Rhône), de parents ouvriers venus d’Algérie, Linda Kebbab s’est d’abord imaginée journaliste. Un métier utile, nous flatte-elle, toujours chaleureuse
et souriante. A 25 ans, après des études de russe et d’arabe,
une «rencontre», celle d’un policier en intervention, fait changer sa trajectoire. Elle n’y avait jamais pensé avant, mais la
police, c’est utile aussi. «J’ai grandi dans une ville où elle était
haïe, c’était à mille lieues de moi», raconte-t-elle comme pour
montrer la force de la révélation. En 2006, alors que Sarkozy
est ministre de l’Intérieur, elle commence en brigade police
secours à Créteil. Le 17, c’est elle. «Une évidence m’est apparue
très vite: même la police est gangrenée par
l’injustice. Il faut se battre pour que le métier soit à la hauteur de ce qu’on attend.»
Politique du chiffre, manque de moyens,
incohérences managériales… Elle liste les travers, avec le ton
de celle qui connaît son sujet et parle comme on combat, pour
convaincre.
Quand elle décide de passer le concours de commissaire, quatre ans après sa titularisation et presque autant de temps syndiquée chez FO, on lui souffle qu’elle devrait mettre ses engagements de côté. «La logique aurait voulu que je me taise, que
je passe mon concours et que j’augmente par trois ou quatre
mon pouvoir d’achat.» Elle choisit de devenir déléguée syndicale à temps plein chez FO. Détachée par le ministère de l’Intérieur, la Parisienne conserve un salaire de brigadier, autour
de 2000 euros. «Au bout de trois ans, j’ai fait un burn-out. En
LE PORTRAIT
tant que syndicaliste, on s’en prend plein la gueule.» Fatiguée
d’être le réceptacle de la colère des autres, elle intègre la direction régionale de la préfecture de Paris. «J’adorais mais rebelote: injustices, décisions qui mettent à mal le travail des collègues… J’ai trouvé ça insupportable et je suis revenue au
syndicalisme.» C’était il y a un peu moins d’un an. Repérée par
Yves Lefebvre, secrétaire général Unité SGP Police FO, notamment grâce à ses posts enflammés sur sa page Facebook, elle
devient déléguée nationale et commence à intervenir dans
les médias. BFM donc, mais aussi LCI ou encore RT. Elle est
claire, rapide, à l’aise. Elle intervient sur le harcèlement de
rue, les mineurs délinquants, les propos de Yann Moix sur les
policiers, et surtout, les gilets jaunes.
Au début de la mobilisation, elle est venue marteler que les
forces de l’ordre vivaient la même injustice sociale que les
autres. «Je connais des collègues qui ont enfilé la chasuble
jaune.» Elle parle parfois comme un tract, dit des phrases du
type: «Il faut remettre l’humain dans le cœur du métier.» Progressivement cependant, la colère grignote sa compréhension.
«Ça fait quinze ans que je crie à l’injustice sociale et là, on a des
gens qui ne se sont jamais intéressés à la vie de la cité, qui se
réveillent, ont l’impression de révéler quelque chose, et le font
payer aux forces de l’ordre.» Voilà pour les manifestants. Les
politiques, eux: «Depuis Chirac, on a des personnes qui
ont tout fait pour tuer les
1981 Naissance.
corps intermédiaires pour ne
2006 Titularisation
rien laisser entre eux et le
dans un commissariat
peuple.» Certains «donnent
de Créteil.
l’impression qu’il n’y a que la
2017 Elue déléguée
violence qui peut les faire
nationale Unité SGP
bouger», d’autres «mettent de
Police FO.
l’huile sur le feu au lieu
d’apaiser les tensions». Quant
au préfet de Paris, «il n’a pas de savoir-faire dans le maintien
de l’ordre, qui est très politisé dans la capitale. On va préférer
mettre en difficulté des CRS pour protéger des bâtiments institutionnels même s’ils sont vides, pour la symbolique». Rien,
dans cette situation, ne lui semble juste. «Les forces de l’ordre
sont doublement victimes: de l’injustice sociale en tant qu’employés de la classe moyenne, et de la colère des autres. Qu’est-ce
qui les empêche, eux aussi, de céder à la violence ? C’est juste
leur loyauté. Et elle n’est pas récompensée.» Et les violences
policières, justement ? Ça arrive, évacue-t-elle, avec l’assurance de ceux qui pensent être du bon côté.
Juste, injuste: le monde selon Linda Kebbab se divise ainsi.
«On n’entre pas dans la police pour aller faire perdre un œil à
une pauvre manifestante de 20 ans. Malheureusement, les blessés, c’est la conséquence des guérillas.» Rien de systémique
donc? Pas de culture de la violence, qui expliquerait ce qu’on
appelle les «bavures» ? Des cas individuels, balaie-t-elle encore. Selon elle, ce n’est pas la police qu’il faut changer, mais
l’image que s’en font les gens. «Les citoyens devraient remettre
en question leurs a priori qui ne sont basés sur rien.»
Chacun son prisme, dont on s’extrait rarement. De la même
façon qu’il semble toujours y avoir pour elle un bon et un
mauvais côté, il y a l’ordre et le chaos, des victimes et des coupables. Ceux-là qui ont une «dette envers la société», on doit
les punir. C’est simple. Elle croit à la prison, juge la justice
laxiste. «On a des juges qui ne travaillent pas au service du citoyen, qui ne condamnent pas en fonction du code pénal mais
selon leurs idées personnelles. Une personne condamnée
vingt fois pour la même infraction, il faudrait à chaque fois
lui redonner une chance?» Obsédée par la cause qu’elle s’est
choisie, elle parle peu du reste. Quand elle indique qu’elle lit
beaucoup, de l’histoire et de la sociologie essentiellement,
c’est pour nous dire qu’elle aimerait écrire «un livre à grosse
teinte politique». On l’imagine bien récupérée par un parti,
sans savoir encore lequel. La droite populaire? «La politique,
ça me donne envie, mais pour aller où? A gauche, on est contre
l’ordre, à droite, on est pour un régime libéral, hors de question
pour moi. Je ne trouve de satisfaction nulle part. Je cherche
encore à comprendre comment lutter pour plus de justice sociale sans mettre l’équilibre de la société en danger en passant
par la violence.» C’est cet équilibre, celui d’un monde qu’elle
considère juste, qu’elle redoute de voir aujourd’hui ébranlé.
«Mes parents viennent d’un pays qui a connu dix ans de guerre
civile. Oui, il faut améliorer les choses, mais pas par la violence.
On a trop à perdre.» •
Par CHARLOTTE BELAICH
Photo FRED KIHN
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