close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 19.01.2019 - 20.01.2019-1

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Week-end
COURTESY GALERIE BIESENBACH
Images Musique
Livres
Sur Internet, Dans
la censure les coulisses
des playlists
mise à nu
Elisabeth
Filhol, avis
de tempête
PAGES27-36
PAGES 37-42
PAGES 43-50
www.liberation.fr
BRETAGNE
Sur la
piste du
mystérieux
serial-killer
de lapins
NICOLAS GUYONNET / PANORAMIC
REPORTAGE, PAGES 20-21
JOURNALISTES
L’EXAMEN DE CONFIANCE
Omniprésence des éditorialistes, profils peu diversifiés, parisianisme…
Objet de la colère des gilets jaunes, les médias font leur autocritique.
ENQUÊTE, PAGES 2-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
AURORA CREATIVE . GETTY
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 JANVIER 2019
3,00 € Première édition. No 11706
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Liberté
de choisir
Tolérance zéro à l’égard des
violences dont des journalistes ont été victimes ces dernières semaines lors de rassemblements des gilets
jaunes ; ouverture en revanche à la critique et à la réflexion sur la pratique de
notre métier. Accepter les
secondes, ne cautionner
d’aucune manière les premières, tel est le sens de l’introspection à laquelle nous
nous livrons, alors que chaque week-end qui passe
semble creuser un peu plus
le fossé entre les manifestants et les médias. Les
agressions, les menaces,
physiques ou verbales dont
ont été victimes certains de
nos confrères sont inacceptables. Travailler caméra à
l’épaule sous la protection de
gros bras devrait normalement être réservé aux reportages en zones de guerre.
C’est aujourd’hui la seule
manière pour des journalistes télé d’exercer leur métier.
Impossible de s’y résoudre,
sauf à renoncer à cette liberté fondamentale de la
presse, issue des Lumières,
inscrite dans la Déclaration
des droits de l’homme et la
Constitution française.
Ces principes posés, comment nier que la défiance
envers les médias, pas nouvelle, s’est accentuée ces dernières années, et plus particulièrement ces derniers
mois? L’essence même de notre métier est de s’interroger,
de remettre en cause une vérité apparemment évidente,
de soulever les tapis. Dans
«esprit critique», bien individuel le plus précieux du journaliste, il y a «critique». La
séquence des gilets jaunes,
comme il y a quinze ans la
crise des banlieues, nous invite à l’exercer contre nousmêmes. Banco. Les révolutions industrielles et technologiques à l’œuvre depuis
près de vingt ans ont tellement bousculé le secteur de
l’information qu’une telle réflexion ne peut qu’être profitable. A condition néanmoins
d’éviter l’autoflagellation, elle
serait injuste. Et la généralisation, ce serait stupide. La
variété des médias, des titres,
de leurs orientations, choix et
modes de traitement de l’information étant la première
garantie à offrir à des citoyens libres: celle de choisir
où et comment ils veulent
s’informer. •
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Gilets
jaunes
Les médias
au stade
autocritique
Depuis le début des mobilisations
sur les ronds-points,
les journalistes sont
régulièrement menacés
et agressés. Vingt-cinq d’entre eux
se sont livrés pour «Libération»
à un examen de conscience.
Par
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
C
onspués, menacés, insultés
et désormais de plus en plus
souvent frappés, les journalistes vivent une sale période depuis
deux mois. Les violences exercées
contre eux le week-end dernier, visà-vis d’une équipe de la chaîne d’information LCI à Rouen notamment,
ont ébahi la profession, désormais
ciblée par certains extrémistes pour
ce qu’elle est, et non pas pour ce
qu’elle fait. De quoi faire craindre la
possibilité imminente d’un drame.
Le mouvement des gilets jaunes
rappelle très durement aux médias
la défiance dont ils font l’objet
auprès d’une grande partie du public. Le mot est faible : à ce stade,
mieux vaudrait parler de colère, de
détestation, voire de haine. Chez les
journalistes, la situation est ressentie avec injustice. Jamais sans doute
les titulaires d’une carte de presse
n’ont été aussi bien formés que
maintenant, aussi soucieux des enjeux déontologiques, aussi éveillés
aux biais de la production de l’information. Les reproches qui leur sont
adressés sont le plus souvent formulés avec excès. Quant aux violences, elles sont inexcusables, atteignant directement la bonne marche
de la démocratie. Cela dit, et sans
aucunement vouloir justifier la
moindre agression, si l’on veut réparer cette fracture, il semble nécessaire de s’interroger: les journalistes
n’ont-ils absolument aucun tort? Ne
méritent-ils pas une partie de la méfiance qu’ils inspirent? Libération
a invité à l’autocritique 25 professionnels de l’information, de tous
supports et médias, aux positions
hiérarchiques variées, choisis pour
leur capacité à regarder en face les
pratiques du métier. Contrairement
à leur image d’individus imperméa-
A Bordeaux, le 5 janvier. S’ils sont prêts à s’interroger sur leurs erreurs, tous
bles à la critique, nourrie par le réflexe de défense corporatiste souvent automatique en public, les
journalistes ne sont pas – d’après
notre expérience – hostiles à l’introspection, pourvu qu’elle se fasse
à l’abri des regards extérieurs. La
terrible pression économique qui
plombe le secteur des médias (à
bout de souffle, à cause d’une décrue générale des revenus) et
contraint la bonne pratique du métier ne sert pas d’argument refuge à
tous les reproches.
ABSENCE DE DIVERSITÉ
ET DÉCONNEXION
Un défaut est reconnu par la quasitotalité des personnes interrogées
(dont la totalité souligne que les
violences contre la presse sont impardonnables): les journalistes ont
une conscience aiguë de leur uniformité sociale et culturelle, de l’absence de diversité parmi eux. Très
souvent, ils vivent à Paris ou dans
les métropoles, ont fait des études
supérieures (souvent Sciences-Po
et-ou une école de journalisme),
viennent des classes moyennes supérieures, et disposent en moyenne
d’un pouvoir d’achat plus élevé que
le reste de la population. D’après
l’Observatoire des métiers de la
presse, le salaire médian des journalistes titulaires (74% de la profession) était d’environ 3 549 euros
brut par mois en 2016, soit environ
2800 euros net. Celui de l’ensemble
des Français était de 1800 euros net
en 2015 selon l’Insee. La rémunération des des journalistes pigistes et
en CDD (autour de 1900 euros brut)
est plus en phase avec ce chiffre,
quoique supérieure. «Le profil socioculturel des journalistes parisiens est très éloigné de celui des gilets jaunes, constate Jean-Marc
Four, chef du service international
de Radio France. Ce décalage crée
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Et lorsqu’on interroge des journalistes de la
presse écrite, le mépris que les chaînes d’info
inspirent s’exprime sans filtre. «On ne fait pas
le même métier, balance Eric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire le 1 et ex-patron du
Monde. Elles organisent le spectacle autant
qu’elles le captent.» Grand reporter au Monde,
Philippe Ridet ne dit pas autre chose :
«BFMTV te vend l’idée qu’il peut se passer quelque chose à tout moment. C’est le meilleur compagnon de la solitude. Si tu regardes les images
des gilets jaunes, tu as l’impression que c’est la
guerre civile.»
La focale grossissante et répétitive caractéristique des chaînes d’info, en édition spéciale
quasi permanente sur les gilets jaunes depuis
deux mois, concentre les critiques. «Cette boucle d’images modifie la perception du réel»,
observe la patronne de Marianne, Natacha Polony, pourtant habituée de leurs studios. Schématiquement, la profession, à qui l’on enseigne que la précipitation est le pire ennemi du
bon travail, tance la course à l’immédiateté à
laquelle se livrent les chaînes d’info, incarnée
par ces reporters débitant des duplex «sur
place» à la chaîne. Où est la prise de distance
nécessaire à la compréhension de l’événement? La mise en contexte par l’addition des
points de vue ?
Sur les chaînes d’info, ces tâches sont censées
être le rôle des éditorialistes et chroniqueurs
qui passent des heures en plateau à commenter l’actualité. Mais à force de pérorer sur tout
et rien, y compris sur les sujets dont ils ne sont
pas de grands spécialistes, ils essoufflent sur
le fond une formule pourtant efficace au vu
des résultats d’audience. «C’est du bla-bla, du
vide, ça meuble en permanence. C’est insupportable. Ça te donne envie de casser ta télé», s’emporte Nolwenn Le Blevennec, rédactrice en
chef de Rue89 à l’Obs.
«Effet d’emballement»
les journalistes approchés par Libération condamnent les violences à leur encontre. PHOTO THIBAUD MORITZ
les conditions d’une défiance. Les
journalistes n’ont pas une connaissance intime et spontanée des
ronds-points ou que la limitation de
la vitesse à 80km/h a été vue comme
une agression du pouvoir central.»
Cofondateur du média d’investigation local Médiacités, Sylvain Morvan a une jolie formule pour résumer le problème: «Les journalistes
écrivent librement ce qu’ils sont socialement programmés à écrire.»
Le fameux reproche de la «déconnexion» des journalistes ne serait-il
pas fondé, au moins en partie ?
Guillaume Erner, pour qui il est
dangereux de faire des «amalgames» entre les différents médias, récuse l’argument. Le matinalier de
France Culture cite le sociologue
Max Weber : «Il n’est pas besoin
d’être Jules César pour comprendre
Jules César. On doit défendre cette
position, sinon on perd l’universel.»
Donc la légitimité à
Suite page 4
Les chaînes d’info, mal
aimées des gilets jaunes
et des journalistes
Manque de recul, «experts»
contestés… Les télévisions sont
critiquées par les manifestants
mais aussi par la profession.
BFMTV a mis en place
des groupes de travail.
P
auvres chaînes d’information en
continu. On les savait qualifiées d’«ennemies» par certaines figures des gilets
jaunes et vilipendées par le pouvoir politique
pour leur médiatisation massive de la mobili-
sation. On les découvre, au cours de notre enquête auprès de vingt-cinq journalistes, tout
autant critiquées par leur corporation, qui leur
reproche de donner une mauvaise image du
métier.
Mépris
Dans le discours commun, elles sont devenues
–et la plus puissante d’entre elles, BFMTV, au
premier chef– le symbole de la «malinformation» de notre époque. Comme l’était TF1 dans
les années 90, quand l’antenne de Bouygues,
au sommet de sa gloire, rythmait l’actualité.
Arrive-t-on à un point de bascule? La violence
de la crise des gilets jaunes (lire aussi page 14)
à l’égard des chaînes d’info a été telle que ces
critiques ont infiltré les rédactions. Depuis peu,
elles émergent en interne. A BFM TV, une
grande réunion a été organisée le 8 janvier, lors
de laquelle les journalistes ont vidé leur sac.
Certaines stars de l’antenne, comme Alain
Marschall, sont allées jusqu’à remettre en cause
la couverture de certains épisodes –en l’occurrence l’hypermédiatisation de la seconde arrestation d’Eric Drouet, l’une des figures du mouvement actuel. «Il a beaucoup été question de
la place du reportage à l’antenne, rapporte
François Pitrel, président de la Société des journalistes de la chaîne d’info en continu. On a envie que le travail de la rédaction soit davantage
valorisé. Il y a parfois un effet d’emballement à
l’antenne, on a du mal à lâcher une actualité.»
Sous couvert d’anonymat, une reporter déplore la propension de la chaîne à «feuilletonner» un seul événement pendant des heures,
voire des jours –une méthode qui s’est installée selon elle depuis l’incroyable campagne
présidentielle de 2017. «Cela revient à dire: la
seule chose digne d’intérêt, c’est ça. Mais en
vertu de quoi décidons-nous cela?» s’interroge
cette consœur, précisant «aimer» sa chaîne
malgré tout. Une autre regrette que BFM TV
«donne trop la parole à des gens qui s’autoproclament experts de quelque chose», visant notamment les éditorialistes qui parlent en leur
seul nom, mais engagent toute la rédaction
dans l’esprit des téléspectateurs. A BFMTV, en
treize ans d’existence, on n’avait jamais assisté
à une telle libération, et si critique, de la parole. «Ce dialogue est positif et constructif», se
réjouit son patron, Hervé Béroud. Des groupes
de travail ont été constitués pour réfléchir à
des changements et des améliorations. Ils doivent être annoncés à toute l’équipe en début
de semaine prochaine.
J.Le.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Lors de la manifestation du 8 décembre. Plusieurs journalistes ont réalisé en couvrant le mouvement qu’ils étaient coupés d’une partie de la population. PHOTO SÉBASTIEN CALVET
exercer le
métier de journaliste. Juste position théorique, qui n’éteint cependant pas les interrogations. Exjournaliste à iTélé (devenue
CNews), désormais à Explicite,
Elorri Manterola l’admet : «La déconnexion me paraît réelle. En plus,
on traîne entre journalistes, on se
marie ensemble, on est dans l’entresoi. Parfois on écrit surtout pour nos
sources et nos confrères, des personnes surinformées qu’on a envie d’impressionner. Peut-être devrait-on
moins traîner dans les cabinets ministériels et revenir à des sujets concrets…» Rédacteur en chef de l’Humanité, journal du peuple s’il en
est, Jean-Emmanuel Ducoin bat sa
coulpe: «La presse écrite ne raconte
pas la vraie vie des gens et on le
prend en pleine gueule aujourd’hui.
Je suis hanté par cela. Nous faisons
des journaux qui ne s’adressent pas
à la masse des gens. Où raconte-t-on
la souffrance, la vie derrière les
murs des entreprises ? Même à
l’Huma, on n’y arrive plus tout à
fait. On devrait se démultiplier, on
ne le fait pas faute de moyens.» Au
bord du gouffre, le quotidien créé
par Jean Jaurès vient de lancer un
appel aux dons.
La semaine dernière, une étude du
Conseil supérieur de l’audiovisuel
sur la diversité à la télévision a jeté
une terrible lumière sur les impas-
Suite de la page 3
ses des journalistes. Elle est venue
rappeler que les catégories socioprofessionnelles supérieures y représentaient «88 % des personnes
présentées» dans les programmes
d’information en 2018. Autrement
dit, les classes populaires et moyennes n’apparaissent presque pas à la
télévision. N’accablons pas le petit
écran. La presse écrite, qui cherche
désormais à vendre des abonnements numériques à 10 ou 15 euros
par mois, n’a-t-elle pas naturellement tendance à vouloir plaire aux
individus aisés plutôt qu’aux défavorisés? Il suffit de se reporter aux
pages «lifestyle» et «voyages» des
journaux et magazines, pleines de
gadgets à 300 euros et de nuits
d’hôtel au bout du monde, pour
comprendre où penchent l’intérêt
strictement économique de la
presse et le lectorat qu’elle rêve de
séduire.
DES MÉDIAS
ÉLOIGNÉS DES GENS
En 2018, 20000 des 35000 cartes de
presse en circulation étaient détenues par des habitants de la région
parisienne. Rien d’étonnant : tous
les médias nationaux, à l’exception
notable des réseaux publics
France 3 et France Bleu, sont installés à Paris. «Les médias se sont éloignés des gens. Ils s’intéressent à la
prise de décision et piochent de plus
«Désormais,
l’information nous
devance sur les
réseaux sociaux.
Nous avons réagi
en idéologisant à
mort, en devenant
des directeurs
de conscience.»
Brice Couturier
chroniqueur sur France Culture
en plus haut», observe Patrick de
Saint-Exupéry. Il y a un an, ce dernier lançait le magazine Ebdo sur le
constat qu’une partie de la population française ne lisait plus la
«grande» presse. Le projet a vite capoté, mais l’analyse de départ n’en
était pas moins juste. «Hors de Paris, la presse nationale se donne de
moins en moins les moyens d’enquêter, dit Sylvain Morvan, de Médiacités. La presse régionale aussi ferme
des antennes locales. Des villes petites et moyennes deviennent des déserts médiatiques. L’actualité locale
est moins bien traitée, les journaux
perdent en qualité. Il est probable
que cela joue sur la défiance.» Maître
de conférences à l’université de
Rennes, Philippe Gestin est également journaliste au Trégor, l’hebdomadaire de la région de Lannion
(Côtes-d’Armor). Il remarque que le
désamour des médias, longtemps
cantonné aux journalistes nationaux, s’étend désormais aux locaux.
«Les liens des journalistes locaux
avec les territoires s’effilochent, le
maillage se desserre, nos travaux de
recherche le montrent. On traite de
moins en moins les petits événements de la vie quotidienne, comme
la kermesse d’une association. Les
gens voient moins le journaliste du
coin. Cette figure disparaît de l’imaginaire, elle n’est plus une référence.
Et ça marche dans l’autre sens : il y
a des personnes qu’on ne touche plus,
qu’on ne voit plus. C’est frappant
dans la crise des gilets jaunes: sur les
ronds-points, il y a plein de gens que
je ne connais pas.» La disparition
des kiosques et des points de vente
de la presse n’arrange rien. «Les médias n’ont sans doute pas assez
ouvert leurs portes. Il faut être tansparent, expliquer comment on travaille et on débat, pour retrouver de
la confiance avec le public», suggère
Amaelle Guiton, présidente de la
Société des journalistes et des personnels de Libération.
Pas assez de terrain, trop de commentaires ? «L’année 2017, avec la
présidentielle, a produit du repor-
tage comme rarement. Il n’y a pas un
département où un journaliste du
Monde n’a pas passé du temps, tempère Philippe Ridet, grand reporter
au quotidien. On n’a peut-être pas
vu le degré d’exaspération, mais on
l’a racontée.»
Chez les autres journalistes sondés,
la critique du manque de reportages
revient néanmoins avec insistance.
Notre profession serait devenue
trop bavarde, passant son temps à
donner son avis à elle plutôt que la
parole aux autres. Antoine Genton,
ex-président de la société des journalistes d’iTélé pendant la longue
grève menée contre leur actionnaire
Vincent Bolloré : «Les gens se rendent compte qu’il y a plus de plateaux avec des invités. Les budgets
de reportage sont réduits d’année en
année. C’est sûr, ça coûte moins cher
de faire l’Heure des pros [l’émission
de débats animée par Pascal Praud
sur Cnews, ndlr] que d’envoyer des
journalistes sur le terrain…» Une figure de l’antenne de LCI le déplore:
«Chez nous, il n’y a pas de reportage
d’immersion. Nous sommes une
chaîne d’experts.» C’est-à-dire de
commentateurs, de spécialistes, de
polémistes. Bref, «d’éditorialistes»,
du nom de ces journalistes qui
squattent les studios pour livrer
leurs «opinions» alors qu’ils n’ont
souvent pas produit un reportage
depuis des lustres. Ces figures mé-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 5
A Paris, le 31 décembre, un journaliste de CNews avec des gilets jaunes qui se sont rassemblés sur les Champs-Elysées pour fêter le passage à la nouvelle année. PHOTO BOBY
diatiques, bien mieux rémunérées
que le reste de la profession, ne font
pas l’unanimité parmi les journalistes interrogés.
«IMBUVABLES AVEC NOS
LEÇONS DE MORALE»
C’est surprenant, mais les intéressés
eux-mêmes peuvent être d’accord.
Natacha Polony, directrice de Marianne, qu’on voit et entend plusieurs fois par semaine dans les médias : «Beaucoup de journalistes
considèrent que leur rôle est de dire
le bien et le mal, comment il faut
penser. Les gens ont l’impression
d’avoir des curés en face d’eux.» La
tentation du commentaire est-elle
réservée aux vedettes de l’analyse
télévisuelle vite troussée? C’est l’avis
de Brice Couturier, chroniqueur sur
France Culture: «Avant, nous avions
le monopole de l’information. Désormais, l’information nous devance
sur les réseaux sociaux. Nous avons
réagi en idéologisant à mort, en devenant des directeurs de conscience.
Mais en réalité, un journaliste a peu
de compétences, il est généraliste, car
on n’approfondit pas les sujets en
école de journalisme. Au lieu d’expliquer, on souffle sur des clivages idéologiques faciles. Les gens l’ont très
bien compris, et ça les énerve.» Brice
Couturier n’échappe cependant pas
lui-même à l’envie du commentaire,
qui martèle sur le réseau social son
soutien à Emmanuel Macron. «Sur
les réseaux sociaux, je milite, se justifie-t-il. Mais à la radio, je respecte
mon engagement d’impartialité.»
Respectable schizophrénie. Mais
peut-elle être comprise du grand
public?
Avec une «élite» apparaissant
comme donneuse de leçons, la corporation souffre tout entière d’une
image d’arrogance. Injuste? «La façon dont beaucoup de journalistes se
placent au-dessus des petites gens
me choque. Il y a de la condescendance dans la façon de les décrire,
un manque d’humilité générale»,
souffle la journaliste d’un hebdomadaire. Les médias, univers
hyperpersonnalisé où l’on signe
tout ce que l’on produit, ne sont par
nature pas les meilleurs endroits
pour dégonfler les egos. La chose ne
s’est pas arrangée avec l’apparition
de Twitter, bac à sable social préféré
des journalistes, qui y profèrent à
longueur de journée bons points,
anathèmes, ironies et leçons de morale. Journaliste à Vice, Paul Douard
a publié il y a quelques mois un article plein de second degré intitulé
«Je suis journaliste et vous avez raison de me haïr». Extrait: «Twitter a
sans doute été inventé pour que les
journalistes aient l’impression d’être
utiles. Ainsi, je peux y “décrypter”
l’actualité au lieu de le faire dans des
articles, mais surtout je peux entre-
tenir mon “personal branding”. […]
Soyons clairs: nous sommes imbuvables avec nos leçons de morale permanentes sous forme de “threads”
[successions de tweets formant des
histoires, ndlr] que personne ne lit
[…], comme si nous étions investis
d’une mission divine consistant à
ouvrir les yeux d’une population
trop conne pour comprendre quoi
que ce soit.»
Et si les journalistes se confondaient trop souvent avec des intellectuels qu’ils ne sont pas? Pour Natacha Polony, cela traduit un
manque de clairvoyance: «Il y a un
problème de culture générale dans
l’ensemble de la société. Dans certains métiers, comme le journalisme,
ça pose un peu plus de problèmes.»
Et la directrice de Marianne de remarquer que les bibliothèques sont
rares dans les écoles de journalisme, où l’enseignement est plus
souvent technique (tourner avec
«Nous avons
échoué à tendre un
miroir fidèle à une
société en plein
questionnement.»
Nicolas Becquet
du quotidien belge l’Echo
une caméra, faire du montage
audio) que fondamental (peu de
cours d’histoire, de philosophie…).
Elodie Safaris, ex-iTélé, tout près de
changer de métier : «La chaîne
d’info, c’est l’usine. On se contente
d’imprimer une dépêche avant
de sortir. On n’a pas forcément le
temps de lire le Monde, la presse internationale, etc. Cela produit de la
médiocrité.»
Nicolas Becquet, du quotidien belge
l’Echo, pointe en miroir le succès de
Rémy Buisine, le reporter qui fait de
longs directs sur Facebook pour le
média Brut, très populaire auprès
des gilets jaunes : «Proximité,
écoute, humilité et simplicité, voilà
ce qui caractérise son attitude face
aux manifestants. L’exercice du live
façon Brut est une forme de retour
aux sources, une interprétation des
nombreuses missions dévolues aux
journalistes : regarder, s’étonner
et restituer. Le tout, à hauteur
d’homme. Une approche à l’antithèse de la perception qu’ont les classes populaires des médias dits traditionnels.» Pour le même, le succès
de Buisine est aussi celui du nouveau format numérique du direct,
sur lequel –ce n’est pas un hasard–
se sont rués les gilets jaunes ces dernières semaines, ringardisant les
vieilles pratiques médiatiques de la
profession. «Il aura fallu une vingtaine d’années pour que les médias
prennent le Web et les réseaux sociaux au sérieux. Ce n’est pas seulement l’émergence d’un supermédia
que nous avons manqué: nous avons
échoué à tendre un miroir fidèle à
une société en plein questionnement.
Aujourd’hui, tout le monde s’y met,
mais le retard a abouti à un déclassement des journalistes dans l’opinion», poursuit Nicolas Becquet.
«TOMBÉS DANS LE PIÈGE
DE L’AUDIENCE»
Un autre gros écueil regretté par
les journalistes est «la course à
l’audience» à laquelle ils déplorent
participer. Le travers est bien connu
pour ce qui concerne les chaînes de
télévision gratuites, courbées sur
les recettes publicitaires. La vive
concurrence à laquelle se livrent les
chaînes d’information a ravivé le
problème, dans une infernale compétition à la polémique, la petite
phrase, le spectaculaire, au détriment du temps long, de la réflexion,
de la nuance. Une reporter de
BFMTV s’étonne du discours de sa
direction : «“Audience égale confiance”, disent-ils. Mais non, ce n’est
pas vrai. La preuve, notre chaîne
cartonne, mais on vit un rejet total
sur le terrain.» Pointer du doigt les
seules chaînes d’info serait facile.
La manie de l’audience est partagée.
La création du site Rue89, il y a
douze ans, fut une Suite page 6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
réaction de
contre-proposition à l’info-spectacle. Pourtant, dit sa rédactrice en
chef, Nolwenn Le Blevennec, «nous
sommes tombés, nous aussi, dans le
piège de l’audience. On était scotchés
à Chartbeat [un logiciel d’analyse
du trafic internet en temps réel,
ndlr], on prenait la moindre vague
virale, on fonctionnait par motsclés, on faisait des rebonds sur des
polémiques futiles, on surtitrait les
articles. On a mis de côté le qualitatif. Mais pour inspirer de la confiance, il faut avoir une colonne vertébrale. Ces cinq dernières années,
on n’a pas été assez attentifs à ça.»
Un espoir: la presse est en train de
changer de modèle économique,
passant à l’abonnement numérique
payant, fondé sur la satisfaction
d’un parc de lecteurs fidèles. Ce qui
oblige –théoriquement– à privilégier la qualité.
Encore faut-il que les journalistes
parviennent à se détacher des réseaux sociaux, qui les entraînent
dans une dangereuse course à l’instantanéité et au buzz. «On n’y prêtait pas attention il y a quelques années, on a aujourd’hui le nez collé
dessus, s’inquiète Jean-Marc Four,
de Radio France. Il ne s’agit pas de
ne pas les regarder, mais leur fonctionnement pose question. Plus il s’y
Suite de la page 5
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
dit un truc énorme, plus il fait du
bruit. C’est le propos de Yann Moix
par exemple [sur son non-désir pour
les femmes de 50 ans, ndlr]. Et
l’autre principe du réseau social est
de fonctionner par communautés. Il
y a là un refus du réel, une segmentation du monde peut-être sans précédent. Twitter est une caisse de rétrécissement de l’information, qui
diminue le nombre de sujets traités
et qui polarise.» Ce prisme nécessairement déformant porte en lui le
risque d’un suivisme entre journalistes, d’une incapacité à se détacher du tout-venant, de l’actualité
institutionnelle, des vagues d’émotion. Ex-correspondant de Radio
France au Liban, Omar Ouahmane,
revenu en France en septembre, regrette que les journalistes ne soient
plus «des lanceurs d’alerte». «On a
«On s’est pris au jeu
de Macron. On a
peut-être manqué
de discernement.
Il nous a fascinés,
intéressés.»
Une figure de LCI
attendu que les immeubles s’effondrent à Marseille pour travailler sur
le sujet. Même chose pour les gilets
jaunes. Ils viennent nous rappeler
qu’ils existent. On s’intéresse à leurs
conditions de vie parce qu’ils sont
dans la rue. Mais leur colère était légitime hier. Et l’invisibilité décuple
la colère. Nous sommes passés à côté,
car il y a eu ces dernières années
Daech, le Bataclan, Charlie… nous
avons oublié le quotidien des Français. Il a été traité bien sûr, mais pas
suffisamment.»
PEU DE QUESTIONS
SUR LA CONCENTRATION
Un cas d’école de suivisme dans la
corporation a été, il y a deux ans,
l’observation passionnée du «phénomène» Macron. Plus ou moins
critique selon les médias, ce décorticage a assurément manqué à
l’époque de lucidité, chez presque
tout le monde, quant au positionnement politique du chef de l’Etat
– cette fâcheuse croyance au «ni
droite ni gauche». Le reproche est
aujourd’hui constitutif de la détestation des gilets jaunes pour la
presse. Mais curieusement, il ne revient pas naturellement dans les
conversations. «On s’est pris au jeu
de Macron, concède enfin une figure de LCI. On a peut-être manqué
de discernement. Il nous a fascinés,
intéressés. Eblouis au point de manquer de recul ? Je constate qu’on ne
l’épargne pas depuis qu’il est au pouvoir, depuis l’histoire de la baisse des
APL [allocations pour le logement,
ndlr] à l’été 2017. Mais, avant cela,
on s’est peut-être emballés, on a suscité une forme d’enthousiasme et
d’attente. Malgré nous.» La faute à
un manque de diversité politique
dans la profession, encore ? Toujours se méfier des généralités.
Mais… «Dans le milieu, la remise en
cause du système global est faible,
raconte Elodie Safaris, ex-iTélé. On
accepte le monde libéral et capitalisé. Les gens que j’y ai rencontrés
étaient souvent de gauche un peu
molle, rarement de gauche ou de
droite radicales. Dans les moments
d’élection, on voit que tout le monde
a un peu les mêmes idées.» Jadis «au
service du peuple», le journalisme
«est désormais honni pour être au
service des élites et contre le peuple»,
écrivait récemment la politologue Géraldine Muhlmann dans
le Monde. Et si les médias avaient
majoritairement renoncé à être un
contre-pouvoir, critique de tous les
ordres établis ?
De la même façon, rares sont les
journalistes qui s’interrogent spontanément sur la concentration à
Les médias n’ont pas été à la hauteur
du mouvement des gilets jaunes
Mauvaise hiérarchisation de
l’information, langage élitiste…
Pour le rédacteur en chef des
«Cahiers du cinéma», la presse
a failli dans sa couverture
de la mobilisation.
manifestants et des policiers. Egalité de traitement, là aussi. Mais si, ces derniers jours, on
parle beaucoup des agressions de gilets jaunes
contre des journalistes, il faut se souvenir que
le mois dernier 24 rédacteurs et photoreporters
portaient plainte pour confiscation de matériel
et violences policières.
En ce qui concerne la presse écrite, c’est aussi
une question de langage. La presse parisienne
es gilets jaunes demandent une égalité souvent ne s’est même pas rendu compte de
de traitement, y compris du traitement son mépris: parler d’«invisibles» simplement
de l’information. Or ce n’est pas ce qui parce qu’elle n’a pas l’habitude de parler d’eux,
s’est passé: certes, le mouvement a été large- ou dire que les gilets jaunes «apprennent vite»
ment couvert, ce qui est la moindre des choses en politique, comme si avant ils étaient ignavu son importance, et au début avec bien- res. Le langage était révélateur de la méconveillance, mais dès que des «violences» sont naissance de ces populations de province tout
apparues, les médias dans leur grande majorité juste bonnes pour la presse régionale. Il en falont mis à distance le mouvement, cherchant lut peu pour que les éditorialistes les accusent
de plus en plus nettement à le disqualifier.
de racisme et d’homophobie, en gros d’être «arriérés». La vitesse à laquelle les accusations
Fossé. Or, de quelles violences parle-t-on? Il sont apparues pour discréditer le mouvement
y a eu un fossé entre les flammes qui à longueur révélait les réflexes d’une classe d’élite.
de journée flambaient sur les chaînes d’infor- Plus largement, la presse écrite n’a pas su hiémation en continu et leur fairarchiser les priorités. Elle n’a pas
saient un joli décor, et ce que viété là où on l’attendait, sur la dévait, en termes d’engagement, de
fense des droits fondamentaux.
mobilisation, de solidarité, la
On est sidérés qu’on s’habitue à
grande majorité des manifestants.
voir des policiers, parfois en civil,
En contrechamp, il y a un fossé
le LBD 40 [lanceur de balles de déavec les vidéos de violences polifense, ndlr] à la main, tenu
cières qui, elles, n’étaient pas ou
comme un fusil, prêts à tirer, sans
peu montrées et qui ont trouvé un
que le pouvoir politique ne bronautre canal sur Internet, validant
che, et sans que la presse ne s’en
TRIBUNE
la thèse du «deux poids, deux meoffusque outre mesure. Il ne faut
sures». Ces images pouvaient très bien être uti- pas lutter seulement contre les violences polilisées par les médias une fois révélées, mais ils cières, mais contre cette théorie du maintien
se sont obstinés à ne pas les montrer. C’est en de l’ordre qu’on appelle tristement maintenant
train de changer, mais très tard, après le travail «à la française». Belle fierté nationale. L’entrede recensement du journaliste David Dufresne prise d’intimidation pour empêcher de manisur un réseau social, Twitter.
fester, qui était identifiable dès le 1er décembre,
Quant aux menaces ou violences subies par n’a pas non plus été la priorité de la presse: rédes journalistes, elles sont évidemment inac- sultat, elle s’est transformée en une volonté de
ceptables, comme toute violence à l’égard des criminaliser le fait même de manifester (le maDR
L
nifestant comme «complice» a priori des violences, selon le mot de Christophe Castaner).
La presse semble s’habituer à tout ! On a une
presse incapable de dénoncer clairement ce
qui est inadmissible. On l’a vu sur la vidéo des
lycéens agenouillés. A force, la vidéo devient
juste «choquante», puis juste «polémique». Il
y a là au mieux un manque d’analyse politique,
au pire une complaisance envers le pouvoir,
qui substitue une réponse policière et judiciaire à une réponse politique attendue et désirée, qui serait à la hauteur des enjeux de ce
mouvement populaire. Plus de 5000 gardes à
vue, plus de 200 peines de prison, près
de 100 blessés graves. Le Monde diplomatique
de janvier, qui fait un beau travail, cite un haut
responsable des forces de maintien de l’ordre
qui déclare que c’est toujours la police qui
donne le degré de violence d’une manifestation: règle qui devrait donc être le point de départ de toute analyse.
Pouvoir. La presse est à un tournant. Elle est
fragilisée économiquement, elle se croit obligée
d’aller vite, donc elle cite l’AFP (des textes similaires se retrouvent dans tous les médias, ce qui
peut donner l’impression qu’ils sont tous d’accord), elle cite les tweets d’hommes politiques
au lieu de prendre le temps d’analyser. Elle sait
bien qu’elle est suspectée du fait qu’elle est aux
mains d’entrepreneurs incarnant une élite proche du pouvoir. Les journalistes doivent lutter
contre ce soupçon d’être aux ordres et non se
replier de manière corporatiste. Les journalistes qui font leur travail doivent se saisir pleinement de leur liberté de s’exprimer. La presse est
normalement le quatrième pouvoir, donc un
contre-pouvoir, elle doit pouvoir analyser et
s’engager. Elle devrait faire attention à défendre la liberté de manifester et de circuler, sinon
la liberté d’expression sera entravée à son tour.
STÉPHANE DELORME
Rédacteur en chef des «Cahiers du cinéma»
l’œuvre dans le secteur de la presse.
La plupart des grands médias sont
détenus par quelques milliardaires
ayant des intérêts industriels (c’est
le cas de Libération, propriété de
Patrick Drahi). Cette situation fait
bouillir la marmite de critiques du
grand public. Mais le milieu se distingue par son absence de réaction
collective, s’abritant derrière des
chartes censées les protéger des interventions extérieures. Un tort ?
«Presque tous les journalistes disent
qu’ils font leur métier librement,
que les propriétaires ne sont pas
derrière leur dos. Peut-être, mais
cela nuit quand même à la crédibilité de ces médias auprès du public»,
s’étonne Sylvain Morvan, de l’indépendant Médiacités. «C’est un problème, pas la peine de se cacher derrière son petit doigt», convient
Natacha Polony, dont Marianne est
possédé par le magnat tchèque de
l’énergie Daniel Kretinsky. «Ce contexte pèse énormément dans le cerveau des citoyens, s’alarme JeanEmmanuel Ducoin, de l’Humanité.
Ils se sentent manipulés, même si ce
n’est pas toujours vrai, même si
beaucoup de journalistes travaillent
en toute liberté. L’affaire est grave.
Nous devons tous en prendre conscience.» On n’a jamais fini de faire
son autocritique. •
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«La responsabilité des journalistes n’arrive
qu’en bout de chaîne»
H
istorien et professeur à Sciences-Po
Paris, où il enseigne notamment à de
futurs journalistes, David Colon vient
de publier Propagande: la manipulation de
masse dans le monde contemporain (Belin).
Il montre que la défiance à l’égard des médias,
aujourd’hui renforcée par les fake news et leur
diffusion sur les réseaux sociaux, tient moins
au travail des journalistes qu’à un affaiblissement plus global de l’espace public.
Les journalistes ont-ils échoué à s’adapter
à la propagande diffusée sur Internet ?
Ils ont su s’adapter, individuellement, aux réseaux sociaux et à leurs enjeux. Le vrai problème est ailleurs. Depuis une quinzaine
d’années, nous observons une réduction drastique du nombre de journalistes. Aux EtatsUnis, leurs effectifs ont diminué d’un quart
entre 2008 et 2017. Il faut y ajouter la préca-
rité: en France, où le nombre de journalistes
baisse depuis 2016, 25% des journalistes sont
pigistes ou demandeurs d’emploi. Avant de
se demander si un journaliste fait bien ou mal
son travail, il faut donc considérer les conditions dans lesquelles il l’exerce. Des rédactions plus petites, c’est moins de gens pour
suivre les mouvements sociaux, moins de
journalistes spécialisés, en économie par
exemple, et davantage de pression sur les
épaules des journalistes, confrontés à la dictature de l’instantanéité. L’enjeu est donc systémique, et la responsabilité des journalistes
n’arrive qu’en bout de chaîne, après des questions comme le poids des groupes d’intérêts
dans les politiques publiques, le rôle de l’industrie des relations publiques dans la fabrique de l’information ou le financement des
médias et de la démocratie sur lequel travaille
notamment l’économiste Julia Cagé. En 1934,
le radical-socialiste Edouard Daladier dénonçait les «200 familles» qui contrôlaient la
presse. Aujourd’hui, moins de dix milliardaires possèdent 90% des quotidiens nationaux
et 55% des parts d’audience de la télévision.
Pourquoi cette question, pas nouvelle,
est-elle déterminante aujourd’hui ?
tant que tels. En attestent les audiences des
Au lendemain de la Seconde Guerre mon- radios publiques publiées cette semaine, avec
diale, on a créé l’AFP pour mettre fin au mo- des records historiques pour France Inter et
nopole de l’agence de presse Havas, on a mis France Info. A l’évidence, de nombreux Franen place l’obligation – pas touçais sont à la recherche d’une
jours appliquée – d’indiquer
information fiable. Il faut donc
dans un journal le nom de ses
réfléchir à la façon de rétablir les
propriétaires, on a soutenu la
conditions d’une information de
création de médias dont les jourqualité avec des médias indénalistes et les lecteurs étaient acpendants, des espaces de dialotionnaires. On a donc considéré
gue et de confrontation des
que l’information était un bien
opinions.
commun qui, parce qu’il sert
Vous montrez que le factl’intérêt général, devait être mis
checking ne suffit pas à
INTERVIEW
à l’abri des interventions de
convaincre le public qu’une
l’Etat et des intérêts privés. Or, aujourd’hui, information est fausse. A l’heure de la
quel dirigeant politique met ce sujet à l’ordre post-vérité, quel rapport à la vérité les
du jour? Dans le débat annoncé par Macron, journalistes devraient-ils construire ?
il n’est ni question du financement de la vie Si un média qui fait l’objet d’une défiance de
politique ni des médias.
la part de l’opinion dément une information
Comment analyser le phénomène des en laquelle une partie de la population croit
gilets jaunes dans ce contexte ?
profondément, l’effet produit est de renforcer
La violence envers les journalistes est un la défiance. De plus, médias alternatifs et résymptôme inquiétant de la brutalisation seaux sociaux ont un impact au moins aussi
croissante de notre espace public. Cependant, grand que les médias traditionnels. Les jourje ne crois pas qu’il y ait un rejet des médias en nalistes ne sont donc plus en mesure de jouer
leur rôle de gatekeepers, de «portiers de l’information», consistant à hiérarchiser et sélectionner l’information digne d’être portée à la
Au pied de l’Arc de
connaissance du public. Aujourd’hui, lorstriomphe, le 1er décembre
qu’ils essaient de le faire, ils sont confrontés
à Paris. PHOTO LAURE BOYER.
à la contestation sur les réseaux sociaux. Mais
HANS LUCAS
ce n’est pas seulement lié à Internet. Dès les
années 40, le sociologue Paul Lazarsfeld a
montré que l’opinion était moins déterminée
par les médias que par d’autres facteurs, en
premier lieu l’exposition sélective, c’est-à-dire
le choix de privilégier une information
conforme à son propre point de vue, et l’influence des leaders d’opinion, d’autant plus
forte qu’ils semblent proches de ceux qui les
écoutent. L’effet de ces facteurs est démultiplié sur les réseaux sociaux, qui favorisent les
contenus les plus clivants, ce qui conduit à un
rétrécissement de l’espace public.
Les médias d’opinion, où les avis peuvent
être très tranchés, portent-ils une responsabilité plus grande ?
Non, car quand vous lisez un média d’opinion,
vous avez conscience de vous confronter à un
point de vue particulier et de vous positionner
par rapport à lui. Ce qui est problématique, ce
sont les médias qui affichent une intention de
neutralité, mais valorisent un traitement
spectaculaire de l’information pour des raisons commerciales et publicitaires. Ce qui me
frappe, c’est cette habitude prise depuis une
dizaine d’années, d’organiser des pseudo-débats réunissant des personnes aux idées fondamentalement opposées, qui ne cherchent
pas à échanger des arguments ni à s’écouter.
Cela participe de la polarisation de l’opinion
publique dans la mesure où le téléspectateur
est face à une alternative simple: éteindre la
télé ou prendre parti.
Est-ce cela que paye BFMTV, vivement attaquée par les gilets jaunes ?
En effet. Il ne me semble pas qu’il y ait un traitement politique de l’information sur cette
chaîne, mais plutôt que celui-ci est dicté par
le modèle de l’infotainment, l’information-divertissement. La rédaction de BFMTV n’est
pas tant responsable que le modèle économique dans lequel s’inscrit son travail. Car les
chaînes d’info privées sont dépendantes de
la publicité et donc de l’audimat.
Recueilli par THIBAUT SARDIER
DR
Pour le chercheur David
Colon, les médias ont su
s’adapter aux réseaux sociaux
mais sont victimes du poids
de l’industrie de l’information.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Sidération à Idlib
après la conquête
éclair des jihadistes
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
La dernière province
contrôlée par l’opposition
au régime est tombée
entièrement aux mains
du groupe Hayat Tahrir
al-Sham, issu
d’Al-Qaeda. Cette
offensive fait craindre
une nouvelle dégradation
des conditions de travail
des organisations
humanitaires.
Des combattants du groupe Hayat Tahrir al-Sham s’entraînent avant d’affronter les forces du régime, dans la province d’Idlib, le 14 août. PHOTO OMAR HAJ KADOUR. AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Par
Il aura fallu deux semaines à Hayat Tahrir
al-Sham (HTS) pour s’imposer comme maître
à Idlib. Le groupe est issu du Front al-Nusra,
ls se disent stupéfaits et furieux. Habi- l’ex-branche syrienne d’Al-Qaeda. Il s’en est
tants d’Idlib, humanitaires qui y tra- officiellement séparé, mais des doutes subsisvaillent, analystes qui suivent le conflit tent et il est de toute façon jihadiste.
depuis huit ans, personne ne l’avait vu venir. Jusqu’à la fin de l’année dernière, il contrôlait
Aucun n’avait anticipé que les jihadistes puis- un peu plus de la moitié de la province d’Idlib.
sent s’emparer aussi facileSes effectifs étaient estimés à
ment, et aussi rapidement, de
10 000 combattants. En face, le
TURQUIE
la dernière province syrienne
Front de libération nationale
encore contrôlée par l’oppo(FLN), coalition de groupes
sition à Bachar al-Assad. «Je
pour la plupart issus de l’ArIdlib
ne comprends pas. Que s’est-il
mée syrienne libre, soutenue
PROVINCE
D’IDLIB
passé? Pourquoi maintenant?
par la Turquie, comptait plus
SYRIE
Pourquoi de cette façon? Je me
de 50 000 hommes. Le rapLIBAN
Damas
dis qu’il y a des accords entre la
port de force, a priori défavoIRAK
Turquie, la Russie, les Amérirable, n’empêche pas HTS de
IE
N
A
RD
cains. Mais je ne sais pas lesquels.
lancer début janvier une série
JO
50 km
Pour la première fois depuis le début
d’offensives à Idlib et dans l’ouest de
de la guerre, je n’ai aucune réponse. Tout
la province voisine d’Alep. Les groupes du
ce que je sais, c’est que c’est triste et honteux», FLN ne résistent pas longtemps. Leurs comdit un jeune Syrien, qui est né et a grandi à mandants attendent un soutien de la Turquie,
Idlib, et travaille aujourd’hui pour une ONG en armes ou en renseignements. Leur espoir
européenne.
ne semble pas démesuré. En septembre, un
accord entre Moscou et Ankara a permis de
repousser un assaut annoncé du régime syrien et de ses alliés. Ankara se dit alors capable
de défaire les groupes les plus radicaux
d’Idlib, dont HTS. Le gouvernement turc peut
s’appuyer sur le FLN, à qui il fournit régulièrement des armes.
LUC MATHIEU
Mé Me
dit r
err
a
née
I
«GOUVERNEMENT DE SALUT»
Mais début janvier, aucune aide ne vient
quand HTS attaque. «La Turquie a clairement
laissé faire, explique Thomas Pierret, chercheur au CNRS. Certains disent même qu’elle
a donné des instructions au FLN pour qu’il ne
résiste pas. Il est très difficile de lire ses intérêts
aujourd’hui. Les Turcs se sont peut-être dit
que le FLN n’était pas capable militairement
de s’opposer à HTS. Le fait est qu’ils ne se sont
même pas battus pour leur survie. Une version
plus cynique serait qu’Ankara a décidé que, tôt
ou tard, il laisserait les Russes et le régime syrien reprendre Idlib.» Mercredi, Moscou, allié
de Damas, a relancé l’hypothèse d’une
offensive contre la province. «Nous sommes
convaincus que nous devons mener à son terme
la bataille contre le terrorisme, maintenant,
le principal foyer de terrorisme est la zone
d’Idlib», a déclaré le chef de la diplomatie,
Sergueï Lavrov.
La Turquie a en réalité un autre objectif prioritaire : chasser les forces kurdes du YPG
(Unités de protection du peuple), liées au
PKK, et considérées comme terroristes par
Ankara. Elle refuse qu’elles soient déployées
le long de la frontière turque et milite pour la
création d’une «zone de sécurité», dont elles
seraient exclues. Le président Recep Tayyip
Erdogan répète depuis plusieurs semaines
qu’il veut lancer une offensive à l’est de
l’Euphrate, alors que son homologue américain Donald Trump a annoncé fin décembre
le retrait des 2 000 soldats américains déployés dans la région pour lutter contre l’Etat
islamique.
Depuis Idlib, le chef de HTS, Abou Mohamad
ATTENTAT À LA
VOITURE PIÉGÉE
Au moins onze personnes, dont sept
jihadistes ont été tuées vendredi dans une
attaque, probablement à la voiture
piégée, dans la ville d’Idlib. Elle a visé un
entrepôt de munitions de Hayat Tahrir alSham. Il pourrait s’agir d’une vengeance
de l’Etat islamique, qui a des cellules dans
la province, après l’exécution par HTS
de membres de l’EI, selon l’Observatoire
syrien des droits de l’homme. Les deux
groupes sont ennemis.
u 9
MUZNA, 34 ANS, EMPLOYÉE D’UNE ONG DE FEMMES
«LA CRAINTE D’ENLÈVEMENTS EST TOUJOURS PRÉSENTE»
«La situation est particulière pour nous à
Maarat al-Noman [150000 habitants, sudest région d’Idlib]. La société civile, forte
ici, a pu tenir tête à HTS en s’opposant à
l’entrée de leurs combattants dans la ville.
Leurs forces sont restées à l’extérieur et ils
n’ont même pas pu créer de permanence.
C’est le fruit d’un accord entre les autorités
civiles de la ville et les responsables militaires de HTS. On leur a fait comprendre
qu’on ne les aimait pas et on ne voulait pas
de leur présence, en leur expliquant que
l’ouverture d’un bureau de HTS ici aurait
des conséquences très négatives. Globalement, il y a un rejet populaire massif de
cette formation et c’est propre à notre ville.
Pour les organisations de la société civile,
rien n’a changé pour le moment. On continue de travailler comme avant. Mais certaines ONG ont suspendu leurs activités,
notamment celles qui sont soutenues par
des fonds internationaux ou de l’Union
européenne. Malgré tout, je ne suis pas
complètement rassurée. Les activistes
comme nous sont repérés par HTS et on a
vu comment certains, notamment des
journalistes, ont été tués ailleurs par leurs
hommes. Pour le moment, nous n’avons
reçu aucune menace, mais la crainte d’enlèvements ou d’arrestations est toujours
présente. On reste sur nos gardes avec angoisse. Pourvu que Dieu nous protège.»
WALEED, 26 ANS, À LA DIRECTION DE LA SANTÉ D’IDLIB
«NOUS SOMMES PRIS ENTRE DEUX FEUX»
«Depuis la bataille entre les factions militaires et la prise de contrôle de la région
par HTS, les hôpitaux et les centres de
soins se mobilisent pour affirmer leur neutralité et préserver nos activités au bénéfice de plus de trois millions d’habitants
dans tout le gouvernorat d’Idlib. Nous
sommes pris entre deux feux : menacés
d’un côté par les violences des groupes armés, qui ne respectent pas notre indépendance, et par nos bailleurs de fonds, dont
certains ont stoppé leurs financements en
raison de la prise de contrôle de la région
par HTS. Nous avons réagi pour préserver
nos activités. Une quarantaine de centres
de soins, dont certains soutenus par des
organisations médicales internationales
al-Joulani, a affirmé dans une rare intervention filmée qu’il appuyait une éventuelle offensive turque. «Nous sommes en faveur d’une
libération de cette région du PKK. […] Nous ne
saurons être un obstacle à une opération contre
un des ennemis de la révolution», a-t-il déclaré.
«C’est peut-être ça, l’accord qui est derrière:
HTS soutient les Turcs dans le Rojava [la région
kurde, ndlr] et la Turquie les laisse faire à
Idlib», soupire le jeune humanitaire syrien.
Début janvier, les jihadistes d’HTS ont donc
accumulé les victoires et se sont imposés
dans plusieurs dizaines de villages. Ils n’ont
pas eu besoin de se battre longtemps. La plupart des groupes, dont Nourredine al-Zinki,
ont capitulé au bout de quelques jours. Il ne
reste plus aujourd’hui à Idlib que quelques
poches, notamment dans le djebel Zawya, qui
échappent au contrôle d’HTS.
Les jihadistes ont désormais les moyens d’imposer leur ordre dans la province. Lors de son
interview, Joulani a affirmé que la gestion civile des villes et villages ne serait pas assurée
par ses hommes, qui se consacreront à la lutte
armée. Son «gouvernement de salut» sera administré par des civils, a-t-il assuré. Mais personne n’y croit. «Un enfant d’Idlib de 10 ans
sait que le gouvernement de salut, c’est HTS. Ils
le contrôlent totalement, ce sont leurs hommes
et leurs décisions. Et tous les impôts leur reviennent», explique le travailleur humanitaire.
Le groupe jihadiste s’est en outre fait connaître
pour emprisonner, ou assassiner, ceux qui lui
résistent. Le 23 novembre, l’activiste de la première heure Raed Fares, animateur de radio
dans sa ville de Kafranbel, était abattu par
balle alors qu’il était dans sa voiture. Il avait été
harcelé plusieurs fois par HTS qu’il critiquait
régulièrement. La mainmise jihadiste sur Idlib
menace aussi le financement humanitaire. En
octobre dernier, l’USAID, l’agence de développement du département d’Etat américain,
avait annoncé qu’elle coupait les fonds pour
comme Médecins sans frontières, ont ainsi
signé un appel proclamant leur neutralité
totale face aux changements politiques et
militaires en cours sur le terrain. En réaffirmant le caractère purement humanitaire
de nos actions, on a appelé toutes les parties intérieures et extérieures à respecter
cette neutralité. Dimanche dernier, tous
les médecins et les cadres médicaux se
sont rassemblés en tenue de travail devant
l’hôpital national d’Idlib, brandissant des
pancartes “médecins en danger”. Mais
malheureusement, certains centres soutenus par des fonds européens ont déjà été
informés de l’arrêt de l’aide en raison de la
prise de contrôle de la région par HTS.»
Recueilli par HALA KODMANI
les projets implantés dans les zones contrôlées
par les jihadistes. L’agence britannique DFID
avait, elle aussi, arrêté de financer des projets
dits de «stabilisation», tel celui de la Police syrienne libre, chargée de lutter contre la criminalité. «Cela a directement renforcé HTS, qui
a mis en place ses propres structures pour remplacer les nôtres», expliquait récemment à Libération Adeeb al-Shalaf, l’un des fondateurs
de l’organisation.
«CATASTROPHIQUE»
Pour compenser l’annulation des fonds, plusieurs ONG occidentales ont cherché en catastrophe des solutions, en basculant vers
Idlib des financements d’autres projets ou en
faisant appel à leur gouvernement. La province, où vivaient moins d’un million d’habitants avant la guerre, en compte aujourd’hui
près de 4 millions, venus de tout le pays pour
fuir les combats. Des centaines de milliers vivent dans des camps le long de la frontière,
notamment à Atmé. Avec l’arrivée de l’hiver,
plusieurs ont été ravagés par les pluies et des
torrents de boue. «Ces camps ne survivent que
grâce à l’aide internationale. Si les financements sont coupés, c’est terminé. La situation
humanitaire est déjà catastrophique, elle deviendrait totalement ingérable», explique un
responsable de projet humanitaire dans le
Nord syrien.
Fin décembre, l’USAID a finalement rétabli
ses financements. Les ONG s’en sont félicitées, mais n’ont pas compris pourquoi. «Rien
n’avait changé, les jihadistes contrôlaient les
mêmes endroits, poursuit le responsable. La
vraie question est: cela va-t-il durer maintenant que HTS a pris le pouvoir? Nous n’avons
aucune indication sur ce que les Occidentaux
vont décider. Mais il faudrait qu’ils comprennent que les bénéficiaires de l’aide ne sont pas
les jihadistes, ce sont des civils déplacés qui
n’ont plus rien.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Etats-Unis : la pub virale
(et géniale) d’Aeroméxico
C’est un coup de maître marketing, un modèle de
«trolling» positif. Dans un clip qui tourne en boucle depuis jeudi sur
les réseaux sociaux, la compagnie Aeroméxico prend de l’altitude pour
évoquer, avec une finesse qui manque terriblement au monde politique
américain, le débat sur le mur voulu par Donald Trump à la frontière
mexicaine : la compagnie propose d’offrir des réductions aux Américains ayant de l’ADN dit «mexicain». CAPTURE D’ÉCRAN PUB AEROMÉXICO
ment son allié Matteo Salvini
qui a préféré se concentrer
sur l’autre décret-loi. Celui-ci
instaure la possibilité de
partir à la retraite dès 62 ans
(contre 67) mais avec au
moins trente-huit ans de cotisations. D’où le nom de la
réforme «Quota 100», somme
de l’âge de départ et de la durée de cotisation nécessaire.
Toutefois, il ne suffira pas
d’atteindre ce chiffre 100
pour pouvoir partir en retraite anticipée. Le décret-loi
précise qu’il faut répondre
aux deux critères. Ainsi, un
travailleur âgé de 63 ans mais
ayant cotisé pendant seulement trente-sept ans ne
pourra pas partir en retraite
anticipée. «La réforme des retraites exclut les travailleurs
les plus faibles, ceux qui ont le
moins de cotisations, et les
jeunes qui sont de plus en plus
précaires», critique la CGIL, le
principal syndicat italien.
«Expérimentale». Selon
Luigi Di Maio, Giuseppe Conte et Matteo Salvini, lors de leur conférence de presse de jeudi, à Rome. PHOTO ALBERTO PIZZOLI. AFP
Italie: un revenu de citoyenneté
a minima et très fliqué
Même revues à la
baisse et encadrées,
l’allocation de base
et l’abaissement
de l’âge de la retraite,
deux mesures phares
de la coalition
populiste adoptées
jeudi, sont jugées
trop coûteuses
par l’opposition.
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
A
près avoir promis en
septembre que les
mesures du gouvernement permettraient d’abolir la pauvreté, le vice-Premier
ministre et chef du Mouvement Cinq Etoiles (M5S),
Luigi Di Maio, n’a pas hésité
jeudi soir à prétendre «qu’un
nouvel Etat-providence est né»
en Italie. Concrètement, l’exécutif de Giuseppe Conte a
adopté à l’issue d’un Conseil
des ministres et après des semaines de tractations deux
décrets-lois introduisant le
«revenu de citoyenneté» et
une baisse de l’âge de la retraite, les deux mesures phares de la coalition voulues respectivement par les Cinq
Etoiles et la Ligue.
«Ce gouvernement tient ses
promesses», a insisté le président du Conseil en présentant les deux textes, dont le
coût estimé est de 11 milliards d’euros pour cette année, dont 7 milliards rien que
pour le revenu de citoyenneté. A l’origine, les Cinq
Etoiles avançaient l’idée d’un
revenu universel pour tous
les citoyens, «au nom du
droit d’existence» selon la
fondation du mouvement,
Beppe Grillo. Lequel expliquait en meeting : «On doit
avoir un revenu depuis la
naissance jusqu’à la mort. Si
tu veux travailler, tu travailles, et moi j’ajoute. Si tu ne
veux pas travailler, tu ne travailles pas.» Arrivées au pouvoir, les Cinq Etoiles ont revu
leur projet à la baisse pour
des raisons budgétaires mais
aussi en raison des réticences
de leurs alliés de la Ligue qui
craignent l’instauration d’un
«assistanat» à destination du
Mezzogiorno (bastion électoral du M5S) payé par les régions plus productives du
nord de la péninsule.
Cylindrée. Dans le détail, le
revenu de citoyenneté est
destiné aux 5 millions d’Italiens qui vivent sous le seuil
de pauvreté (contre 9 millions dans le programme des
Cinq Etoiles). Pour ses promoteurs, il s’agit d’une nécessité sociale mais aussi de favoriser la relance de la
consommation. Le montant
du revenu de citoyenneté
sera de 780 euros par mois
pour une personne seule et
jusqu’à 1330 euros pour une
famille avec trois enfants
,dont deux mineurs. Pour
écarter les soupçons de
fraude, d’abus ou d’«assistanat», les Cinq Etoiles ont accepté d’introduire une série
de conditions. Par exemple,
les bénéficiaires ne pourront
pas disposer (outre leur résidence principale) d’un
patrimoine immobilier supérieur à 30 000 euros et ne
pourront posséder de voiture
d’une cylindrée supérieure
à 1600 cm3. Quiconque fournira de faux documents pour
profiter de la mesure risquera
de 2 à 6 ans de prison.
«Le décret prévoit plein de
normes anti-“divan”» pour
éviter que les bénéficiaires ne
restent chez eux, a assuré
Di Maio, précisant: «Ceux qui
sont en mesure de travailler
devront signer un pacte de
travail et de formation.»
Ainsi, les bénéficiaires du revenu de citoyenneté seront
inscrits sur une plateforme de
l’agence pour l’emploi. Ils ne
pourront refuser plus de trois
offres en l’espace de dix-huit
mois, sous peine de perdre
leur droit à ce revenu. La première offre dans un rayon
de 100 kilomètres autour de
chez eux, la deuxième dans
un rayon de 250 kilomètres, la
troisième dans tout le pays.
Les entreprises qui embaucheront un bénéficiaire
obtiendront l’équivalent de
son revenu de citoyenneté en
déductions fiscales.
«Le revenu de citoyenneté ne
sera pas destiné seulement
au Sud mais se répartira moitié-moitié entre le Mezzogiorno et les régions du centre-nord», a avancé Luigi Di
Maio sans convaincre pleine-
les calculs du gouvernement,
355000 personnes (principalement des travailleurs du
Nord) pourraient accéder
à cette possibilité de retraite
anticipée. Salvini assure
aussi qu’il n’y aura pas de diminution du montant de la
pension pour ceux qui choisiront cette option. Cependant,
la réforme est «expérimentale» et s’étalera sur trois ans.
Ce qui fait dire à l’opposition
qu’il ne s’agit que de mesures
destinées à préparer les élections européennes. D’autant
qu’elles entreront en vigueur
en avril, le mois précédant le
scrutin.
L’opération «Quota 100 ne
s’intéresse qu’au présent», a
dénoncé Elsa Fornero, l’ancienne ministre du gouvernement Monti qui avait
introduit une drastique réforme des retraites. Pour elle,
la mesure va peser sur les
comptes sociaux au détriment des plus jeunes.
«Avec ces décrets, Salvini et
Di Maio ont atteint leur objectif», résume le quotidien
progressiste La Repubblica,
qui s’inquiète toutefois d’un
risque sérieux de dérapage
du déficit et de la nécessité,
dans quelques mois, de
réintroduire des mesures
d’austérité radicales. «Ce n’est
pas le moment d’en parler, a
coupé court le chef du gouvernement. Nous ne sommes
qu’en janvier et nous sommes
optimistes.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les armées passent
à la cyberoffensive
LIBÉ.FR
La ministre des Armées a dévoilé vendredi la première
doctrine d’emploi de lutte informatique offensive (LIO), «l’arme cyber».
Longtemps domaine réservé de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le principal service de renseignement extérieur, qui mène
des actions clandestines, le volet offensif fait désormais partie de l’arsenal
à la disposition des armées, au même titre, par exemple, que les frappes
aériennes. A lire dans le cadre de la chronique «Wargames». PHOTO AFP
Suède: après 131 jours de «série Netflix»,
une saison 2 pour le Premier ministre
COLOMBIE
RÉP. TCHÈQUE
Le gouvernement colombien a attribué vendredi à la
guérilla de l’Armée de libération nationale (ELN)
l’attentat meurtrier qui a visé
la veille l’école de la police
nationale à Bogotá, faisant au
moins 21 morts, dont l’auteur
de l’attaque. «Un acte terroriste commis par l’ELN a fauché ces vies» d’étudiants, âgés
de 17 à 22 ans, de l’école
d’officiers Général Francisco
de Paula Santander, située
dans le sud de la capitale, a
déploré le ministre de la Défense, Guillermo Botero, lors
d’une déclaration.
Un homme a tenté vendredi
de s’immoler par le feu
place Venceslas à Prague
alors que la République
tchèque marquait ces jours-ci
le 50e anniversaire du suicide
par les flammes de l’étudiant
Jan Palach. Ce dernier avait
protesté ainsi contre l’invasion soviétique d’août 1968.
L’homme qui a reproduit ce
même geste vendredi a subi
des brûlures à la tête et aux
mains et a été hospitalisé
à Prague, sous coma artificiel. Son identité et ses
motivations n’étaient pas
connues dans l’immédiat.
Après quatre mois d’impasse, le Parlement suédois
a reconduit un gouvernement minoritaire, la coalition entre les sociaux-démocrates et les Verts dirigée par
le Premier ministre sortant,
Stefan Löfven. Et ce, malgré
leur score historiquement
faible aux législatives de septembre (32,7%). La coalition
a été soutenue au Parlement
par deux partis de centre
droit en échange de la signature d’un accord à l’orientation très libérale.
Ce vote est vu comme l’épilogue d’une «série Netflix», selon la formule de l’ancien
Premier ministre de droite
Carl Bildt sur Twitter pour
décrire ces 131 jours d’incer- démocrates, étaient prêts
titude parsemés de petits ar- à dépendre du soutien des
rangements et de conces- Démocrates de Suède (SD,
sions, dont la plupart des extrême droite), troisième
partis ne sont pas sortis in- parti du pays. Cette alternademnes. «La
tive a été rejeVU DE
politique suétée par leurs alSTOCKHOLM liés libéraux et
doise a changé,
et il y a eu nécentristes, qui
cessité de trouver de nouvelles avaient fait de leur indépenallégeances», analyse le poli- dance vis-à-vis des SD une
tologue Jonas Hinnfors.
des pierres angulaires de
Les législatives n’ayant offert leur campagne. Mais la leade majorité à aucun des der du parti centriste, Annie
blocs traditionnels, de droite Lööf, avait aussi assuré
comme de gauche, ceux-ci en 2015 «préférer manger [s]a
ont donc dû trouver d’autres chaussure que de servir de
soutiens au Parlement. Les petites roues à un gouvernepartis les plus conservateurs ment social-démocrate».
de l’alliance de centre droit, Entre ces deux positions
les modérés et les chrétiens- incompatibles, il lui a fallu
TOUS LES MARDIS
REUTERS
Trump aurait demandé
à son avocat de mentir
Nouvel épisode, potentiellement dévastateur, dans la
série à rebondissements sur
les liens entre la Russie et
Donald Trump : selon une
enquête de BuzzFeed News
publiée jeudi soir, le président américain aurait expressément demandé à son ancien avocat Michael Cohen
de mentir au Congrès dans le
but de minimiser ses liens
financiers avec Moscou.
S’appuyant sur deux sources
policières fédérales anonymes, le site d’info affirme que
Cohen, ancien «pitbull» autoproclamé de Trump tombé
en disgrâce, aurait menti à la
demande de son ancien patron lors de son audition au
Congrès en 2017, à propos de
discussions sur un projet de
construction d’une Trump
Tower à Moscou. Pendant la
campagne 2016, le candidat
républicain n’avait cessé de
nier avoir des intérêts financiers avec le Kremlin. En coulisse, il faisait avancer son
projet dans la capitale russe,
rencontrant à ce sujet à
dix reprises pendant la campagne présidentielle Michael
Cohen, chargé de la coordination de ce programme.
L’avocat avait cependant af-
firmé devant le Congrès que
les tractations avec la Russie
sur la Trump Tower s’étaient
achevées en janvier 2016.
Si Michael Cohen a déjà reconnu avoir menti au Congrès à propos de ce projet immobilier, BuzzFeed News
rajoute une pierre à l’édifice
en affirmant que ces mensonges étaient téléguidés par
le Président lui-même. Des
révélations particulièrement
embarrassantes, alors que les
enquêtes sur les ingérences
russes dans l’élection de 2016,
dont celle du procureur spécial Robert Mueller, cherchent notamment à déterminer les liens d’affaires qui ont
pu exister entre Trump et la
Russie. Selon les sources de
BuzzFeed, «Cohen a reconnu
devant le procureur spécial
qu’après l’élection, le Président lui avait personnelle-
ment donné instruction de
mentir, et de prétendre que les
négociations s’étaient achevées bien avant leur fin réelle,
afin de dissimuler l’implication de Trump». Les équipes
de Mueller auraient découvert les directives de Trump
à Cohen au cours d’interrogatoires d’employés de la
Trump Organization, le
conglomérat familial, via des
mails internes, des SMS et
d’autres documents. Cohen
aurait ensuite reconnu les
faits lors de l’une de ses auditions. «C’est le premier exemple connu où Trump demande
explicitement à un subordonné de mentir à propos de
ses affaires avec la Russie»,
note BuzzFeed. Vendredi,
l’opposition démocrate, majoritaire à la Chambre des représentants, s’est dite prête à
ouvrir une enquête contre le
président américain. «Il ment
pour réduire sa peine de prison!» a réagi Trump à propos
de Cohen, qui a déjà écopé en
décembre de trois ans ferme
pour avoir violé la loi sur le financement des campagnes
en achetant le silence d’exliaisons de son client.
ISABELLE HANNE
(à New York)
choisir. Finalement, les centristes et les libéraux ont
préféré soutenir la coalition
du Premier ministre sortant.
En échange, ils ont imposé
qu’une grosse moitié des
73 mesures de l’accord politique passé avec la coalition
rouge-verte reprenne leurs
propositions. Dont la fin du
système d’ancienneté des
employés et la suppression
de la tranche la plus élevée
de l’impôt sur le revenu
pour les plus aisés. «Pendant
quatre ans, nous serons l’ongle libéral dans l’œil des sociaux-démocrates», a pointé
Annie Lööf.
LOU MARILLIER
(à Stockholm)
accueille
EEKLY
IONAL W
TU ESDAY,
INTERNAT
JAN UA RY
Copy righ
t © 2019
15, 2019
The New
York Time
s
Populism
Wanes
As Crises
Recede
h
ration wit
In collabo
HER
FIS
By MA X
d J.
ent Donal ts
— Presid
hin
LONDON h for a border wa ll
leaders
pus
Trump’s m that populist world.
ble
rn
ste
pro
a
We
at
dacross the
ks, the lea ir
are facing
r of setbac
the
After a yea to rejuvenate
ing
sense
ers are try rev ital izing the But as
.
by
for tunes which they thrive a boron
for
is
and
of cris
dem
Trump’s
governwith Mr. which brought a
more
der wa ll — wn — this may say n its
tdo
akness tha
ment shu
ulism’s we
about pop
ism crih.
strengt
and ter ror
in
mig rat ion populism’s rise e
Im
S
aided
ts hav
YORK TIME
THE NEW
ses, which wa ned . Populis
BAR FOR
e
results
RIOS ESCO
2016, hav ointing election
FEDE RICO
APHS BY
tes and
app
PHOTOGR
faced dis
United Sta
the
,
any
in Germ
.
s have
even Poland populist leader
evThe West’s ive, retreating intosusens
ver
grown def messages of us- ir folr
er-sta rke approach excites the pick
to
Codo
them. The it can force voters ulist
The Coca ,
pop
But
lowers.
when the
moment
.
Sinclair dam
sides at a declining appeal al sciina,
built by Ch ed
right holds , a Dutch politic moveCas Mudde dicted that the
was suppos ered
pre
even”
entist, has wil l become “un
to have low ts.
cos
ment’s rise h more setbacks. holds
electricity
wit
It
like
this yea r, is hardly dying. ly and
Families who
m
Ita
,
ulis
tes
Pop
Sta
,
the United ean countries,
the Tellos d a
power in
rop
liamenstern Eu
recently pai lity
a few Ea meani ngf ul par stern
monthly uti
as well as ies in much of We now
0,
orit
bill of $6 ere
tary min ere populist parties
wh
wh
e,
Europ
wonder
six votes.
ney
ut one in crisis to justify
mo
abo
tax
win
their
has
hout a
Sti ll, wit icies, its message libto
has gone.
pol
hard-line d to its opposition ulturppe
eri been stri of pluralism, multic ation.
Lat in Am g
al cooper
eral ideals
swept into
tossin
internation phase that will
, when it fina ncial crisis,
and
ago
m
alis
the
is a new
lifeline and
can aft of its
ca dur ing nts an econom ic equals,” a
Ecuador
The result appeal and tha ishmatter if d either way.
m’s
abl
h other as
governme
pai
It does not
test populis i al postwa r est
“treat eac
f Ecua
hi gets
China
to
r
o
d
a
u
c
sE
Dam Bind
oject is
A flawed pr
deep debt
by
d
te
in
ta
t officials.
and corrup
By NICHO
EY
LAS CAS
AUSS
RD KR
and CLIFFO
— The
Ecu ado r o, with
AD OR ,
RE VE NT er an active volcanthe sky.
und
ard
dam sits ash spewing tow t the dam
of
columns had wa rned aga insan ear thOfficia ls Geologists said
s.
for decade wipe it away.
opening,
rs after
ake could
Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Par
RENAUD LECADRE
T
empête sous les crânes. La
justice britannique va-t-elle
accepter d’extrader Alexandre Djouhri à la demande de son
homologue française ? Le sort du
fantasque et fantasmatique intermédiaire sera examiné lundi par
une cour londonienne – audience
de fond, décision à venir. Arrêté
en janvier 2018 lors d’un transit
aéroportuaire entre Genève et Londres –les autorités suisses refusant
de l’interpeller au départ, les Britanniques acceptant de le cueillir à l’arrivée –, son sort est depuis en suspens : susceptible d’être mis en
examen en France dans l’affaire dite
libyenne (lire ci-contre), il dispose
toutefois de quelques solides arguments de forme. Son mandat d’arrêt
européen, délivré en décem-
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
bre 2017, le présente, avec un poil de
malveillance, comme étant en fuite,
ou du moins soucieux de se soustraire à la justice de son pays. De
fait, ce natif de Seine-Saint-Denis
devenu résident suisse n’hésite pas
à surjouer «attrape-moi si tu peux».
PATAQUÈS
Le Parquet national financier (PNF)
le décrit comme ayant «plusieurs
résidences à travers le monde»,
apatride adepte du nomadisme des
affaires. Sauf que la justice française
connaît parfaitement son adresse
officielle à Genève: le juge d’instruction Serge Tournaire et le procureur
Patrice Amar étaient présents lors
d’une perquisition diligentée par la
justice suisse en mars 2015 à son
domicile. «Cette première perquisition a donné l’occasion à MM. Tournaire et Amar de s’entretenir, assis
au salon, avec M. Djouhri», pointe
son avocat helvète. Depuis, le PNF
a fait amende honorable sur ce
point: «Il est vrai que nous savions
qu’il avait une adresse en Suisse.»
Mais alors, pourquoi ne pas le
convoquer dans les formes?
Première tentative en juillet 2016,
par un SMS envoyé par un policier
français à l’impétrant. Procédure
peu correcte, pointe le professeur
de droit Didier Rebut, venant en
renfort de la défense de Djouhri: «Il
est certain que c’est délibérément
que les forces de police ne l’ont pas
contacté formellement.» Sur le territoire français, une convocation par
simple coup de fil passé à un ressortissant local peut tenir la route.
Mais à l’international, davantage de
formalisme est requis… Deuxième
tentative en juillet 2017, avec cette
fois une demande d’arrestation provisoire délivrée à la justice suisse.
Non suivie d’effet. D’où la troisième,
Extradition
Alexandre Djouhri
tourne les vices
à son avantage
La justice britannique devrait se pencher lundi
sur le cas de l’intermédiaire, visé par une enquête
sur le financement supposé par Kadhafi de la
campagne 2007 de Sarkozy. L’homme pourrait
encore échapper aux filets des enquêteurs
français, dont il pointe les irrégularités.
RÉCIT
six mois plus tard, sous forme d’un
mandat d’arrêt européen, mais sans
transiter par le système informatique classique. Avec cet autre argument, tiré de la proximité entre
Alexandre Djouhri et Bernard
Squarcini, l’ancien patron du
renseignement intérieur français
(DGSI): «Etant donné leur relation
étroite, nous avions de bonnes raisons de penser qu’il pourrait être mis
au courant d’un mandat d’arrêt à
son encontre», écrit le parquet
financier. La confiance règne.
Le pataquès peut s’expliquer plus
simplement. Djouhri n’a pas vocation à être entendu comme «simple
témoin», admet le PNF dans ses
requêtes devant la justice britannique, mais mis en examen pour
corruption et détournement de
fonds publics –libyens, au cas d’espèce. Avec garde à vue et éventuel
mandat de dépôt. En témoigne la
référence du parquet à la section
hospitalière de la prison de Fresnes,
«endroit le plus approprié» pour ce
justiciable gravement malade. D’où
le grand barnum procédural.
«COSTAUD»
Depuis Londres, où il réside en
liberté surveillée depuis un an,
Djouhri peste contre des «faux» en
écriture publique, commis selon lui
par le PNF. Un poil plus mesurés, ses
défenseurs se contentent du qualificatif «vicié». Proverbialement pointilleuse en matière d’extradition
– des oligarques russes réfugiés
à Londres en ont déjà bénéficié –
la justice britannique appréciera,
sur la forme comme sur le fond.
Avec cette question: l’affaire est-elle
politique ? Pas du tout, insiste
le PNF dans ses dernières écritures
outre-Manche. Si les poursuites
visent bien le financement de la
campagne électorale de Nicolas
Sarkozy, et plus généralement les
libéralités de Khadafi envers des
dirigeants français, «les juges d’instructions ne travaillent pas selon un
agenda politique, mais remplissent
tout simplement leur mission conformément à la loi». Et d’insister sur le
fait que le juge Tournaire a déjà eu
l’occasion de délivrer un non-lieu
à l’ex-président de la République
(dans l’affaire du «sarkothon»),
preuve de son impartialité, bien que
le même magistrat ait décidé de renvoyer Sarkozy devant le tribunal
dans l’affaire Bygmalion.
Au contraire, l’avocat de l’intermédiaire estime que «des faits de financement illicite d’une campagne
électorale ont une nature éminemment politique». Djouhri, réfugié
politique à Londres? Faudrait peutêtre pas pousser… Dominique
de Villepin, sur écoute téléphonique, lui a fait passer ce message:
«Tu peux remercier Tournaire et
compagnie, ils te rendent service. Ça
te rend populaire auprès de tous ces
tarés, ces chefs d’Etat africains. Plus
on te tape dessus, plus tu peux faire
du business avec eux, qui se disent:
putain, celui-là, il est costaud !»
Djouhri lui-même l’écrit de manière
sibylline à ses juges britanniques :
«Ma familiarité avec Jacques Chirac
et Nicolas Sarkozy n’a absolument
rien à voir avec un financement
politique.» •
Alexandre
Djouhri
à Londres
en janvier 2018.
PHOTO BEN
CAWTHRA.
ABACAPRESS
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kyys
oook
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
s -g
ookykys
//w/wwww
/
:
s
:
hhtttptps
//w/wwww
/
:
s
:
hhtttptps
hhtttpt
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
.b.bo
w
w
w
:s/://w/ww
s
p
t
t
hhttp
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
.b.bo
w
w
w
:s/://w/ww
s
p
t
t
hhttp
hhtttpt
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kykys
o
o
o
b
o
ww. .b
w
w
w
/
s:/://w
hhtttptps
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kykys
o
o
o
b
o
ww. .b
w
w
w
/
s:/://w
hhtttptps
hhtttpt
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
yss-g
oookky
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
yss-g
oookky
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
Argent libyen :
les fonds
du problème
Alexandre Djouhri est
mis en cause dans le
rachat surpayé d’une
villa et ses relations
troubles avec le pouvoir.
U
ne mise en examen pour
corruption et blanchiment
de fonds publics (libyens)
pend au nez d’Alexandre Djouhri.
Le premier volet de cette enquête
vise le financement de la campagne présidentielle de Nicolas
Sarkozy en 2007, pour lequel l’intermédiaire n’a a priori joué aucun
rôle. Si une personne a transporté
des mallettes pleines de cash à
cette occasion, c’est Ziad Takieddine – qui s’accuse sur ce point,
grand bien lui fasse. Mais Djouhri… Chiraquien en diable, intime
des secrétaires généraux élyséens
(Dominique de Villepin puis Maurice Gourdault-Montagne), il devra ensuite montrer patte blanche
auprès de la sarkozie désormais au
pouvoir. L’Obs relèvera ainsi ses
70 visites du soir, la plupart auprès
de Claude Guéant (nouveau secrétaire général de l’Elysée, succédant aux deux autres), mais aussi
Nicolas Sarkozy himself à quatorze
reprises.
Antilles. Cela n’en fait pas un
financier de sa campagne 2007,
loin de là. Mais si Djouhri est accroché, c’est plutôt sur le second
volet, le détournement de fonds
publics libyens, deux ans plus tard
–le régime khadafiste persistant
à vouloir arroser la sarkozie… Septembre 2009: Béchir Saleh, grand
argentier de la Libye, surpaye
10 millions d’euros une villa sise
à Mougins (Alpes-Maritimes) évaluée cinq fois moins. Cadeau !
Ancienne propriété de l’intermédiaire franco-saoudien Adnan
Khashoggi, elle aurait été «acquise
par Alexandre Djouhri en 1983»,
soutient le PNF (Parquet national
financier). Lequel Djouhri nie sur
l’honneur, sous couvert de montages exotiques: les titres de propriété étaient «au porteur», sans
détenteur officiel, et dissimulés
eux-mêmes dans une coquille
offshore logée aux Antilles néerlandaises nommée Aklal BV. Difficile de faire plus opaque.
En 2007, deux ans avant sa revente
à la Libye, une autre structure
s’interpose, Bedux, au nom d’un
homme d’affaires saoudien,
Ahmed Bugshan. Un homme de
paille de Djouhri ? Le Saoudien
s’en défend, pointant plutôt son
banquier, le Crédit agricole en
Suisse, qui lui aurait fait faire
n’importe quoi… Nous sommes en
plein dedans. D’autant que Djouhri aurait perçu 220000 euros du
même Bugshan un mois après
la revente de Mougins. Mais sans
lien avéré à ce stade.
L’embrouillamini est à son comble
quand le PNF atteste que, «par
ailleurs, Alexandre Djouhri est
également soupçonné d’avoir versé
500 000 euros à Claude Guéant,
alors secrétaire général de l’Elysée,
lui permettant d’acquérir un appartement à Paris.» C’est la sousaffaire des tableaux flamands de
l’homme à tout faire de Nicolas
Sarkozy. En mars 2008, un acheteur malaisien lui rachète deux petits tableaux d’un obscur peintre
néerlandais du XVIIe siècle, évalués dix fois moins. Cadeau, là encore. Ce généreux mécène est en
fait un avocat malaisien œuvrant
pour Khalid Bugshan (frère d’Ahmed, précédemment mentionné),
qui avait reçu la même somme
quelques jours plus tôt sous couvert d’un investissement hôtelier
à Kuala Lumpur, qui ne verra
jamais le jour. Claude Guéant
expliquera aux enquêteurs ignorer
l’identité de l’acheteur final.
Régime. Des médias ont parfois
résumé abruptement l’affaire: l’argent de Khadafi (surpayant la villa
de Mougins) aurait indirectement
bénéficié à Guéant (en surpayant
ses tableaux). Mais les dates ne
coïncident pas (mars 2008 puis
septembre 2009). Claude Guéant,
mis en examen, refuse désormais
de répondre aux enquêteurs.
Salade franco-saoudienne sans
aucun lien avec la Libye? Le PNF
n’en paraît pas convaincu, affirmant que, «en contrepartie, Claude Guéant, en sa qualité de secrétaire général de l’Elysée, a procédé
à diverses interventions en faveur
d’Alexandre Djouhri» : auprès
d’EADS, pour qu’il obtienne le
paiement d’une commission en
marge d’une vente d’avions Airbus
à la Libye ; auprès de Bercy,
concernant un litige fiscal sur la
villa de Mougins. Et voila comment le régime libyen se réinvite
au dossier… Du pur roman, peste
Djouhri depuis Londres : «Leur
histoire est injudiciarisable.»
Reste cette petite musique, qui
constitue le pitch de l’accusation:
tout à son souci de discrétion,
Alexandre Djouhri, épaulé par le
banquier Wahib Nacer (du Crédit
agricole en Suisse), aurait utilisé
les structures ou comptes bancaires de la famille Bugshan comme
paravent. Devant les juges d’instruction français, Khalid Bugshan
affirme avoir «signé un nombre
incalculable de papiers, parfois au
pied de l’avion», confiés à Wahib
Nacer, cet homme à tout faire.
Comme une défausse de plus.
R.L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Passeports diplomatiques :
Alexandre Benalla mis en examen
Alexandre Benalla a été mis en examen pour l’usage abusif de
ses passeports, a annoncé son avocate vendredi soir. C’est l’utilisation d’un
de ces précieux sésames lors d’un déplacement au Tchad, révélée par Mediapart,
qui avait provoqué l’ouverture d’une enquête préliminaire pour «abus de confiance», «faux, usage de faux et obtention indue d’un document administratif» et
«usage sans droit d’un document justificatif d’une qualité professionnelle». Seule
cette dernière qualification aurait été retenue par le juge d’instruction. PHOTO AP
A Souillac, Macron reprend du poil de
la bête pour son deuxième grand débat
Après sa première
intervention
mercredi dans
l’Eure, le chef
de l’Etat s’est
à nouveau
confronté aux élus
locaux dans le Lot,
à la veille de l’«acte
X» des gilets jaunes.
Par
ALAIN AUFFRAY
Photo ULRICH
LEBEUF. MYOP
L
e lancement du grand
débat national aura-t-il
permis de faire reculer
la contestation? Ou au moins
d’en étouffer le retentissement, à défaut de lui offrir un
débouché ? C’est le pari du
chef de l’Etat et de son gouvernement. La journée de samedi devrait montrer s’il a
quelque chance d’être tenu,
au lendemain d’un deuxième
marathon présidentiel devant les maires. Après GrandBourgtheroulde, mercredi
dans l’Eure, Macron était
vendredi à Souillac (Lot) où il
a répondu pendant plusieurs
heures aux questions, parfois
rudes, de près de 600 maires
d’Occitanie. Un exercice
censé convaincre les élus locaux de jouer eux aussi dans
leur commune le jeu du
grand débat pendant les
deux prochains mois.
Pari. Ce samedi, pour la première fois depuis le début de
la révolte des gilets jaunes,
les revendications ne seront
pas seulement portées par
les manifestants qui animeront l’«acte X» du mouvement. Elles pourraient aussi
l’être, dans des mairies ou
toutes sortes de locaux associatifs, par ceux qui auront
choisi de participer aux premières réunions censées animer le grand exercice de démocratie
participative
proposé par le chef de l’Etat.
Pour en «garantir l’indépendance», un collège de cinq
«garants» a été désigné,
comme le sont les membres
A Souillac, vendredi, Emmanuel Macron a rencontré 600 maires d’Occitanie.
du Conseil constitutionnel,
par l’exécutif et par les présidents de l’Assemblée nationale, du Sénat et du Conseil
économique, social et environnemental. Selon le ministre chargé des Collectivités
territoriales, Sébastien Lecornu, près de 360 débats
étaient référencés vendredi
matin sur la plateforme internet ouverte depuis 15 janvier par le Service d’information du gouvernement. Selon
Lecornu, 40 % de ces réunions sont organisées par
des élus locaux tandis que
les autres le sont par des particuliers et des associations.
Coanimateur du débat, le
ministre veut croire qu’une
page est en train de se tourner. Il voit se répandre «dans
l’ensemble du pays» un vrai
«soulagement» de voir que
les images de violence lais-
sent la place à «un dialogue gné. Le ministre de l’Intéapaisé et franc».
rieur, Christophe Castaner,
Mais tous les gilets jaunes ne n’a pas caché son impatience
sont pas disposés à jouer ce de voir enfin une conclujeu. L’un de leurs principaux sion : «La pièce s’éternise et
porte-parole, Eric Drouet, pourtant il n’y a plus grand
donne rendezmonde sur scène
L’HISTOIRE ni dans la salle.
vous ce samedi à
Paris sur la place
Ce qui m’intéDU JOUR
des Invalides
resse, c’est l’acte I
pour un acte X conçu comme du grand débat», a-t-il lancé
un «hommage» aux person- vendredi sur Europe 1. Tout
nes tuées ou blessées depuis en promettant de mettre de
le début du mouvement. nouveau «beaucoup de forces
D’autres rassemblements de l’ordre dans la rue» ce
sont prévus dans des dizai- week-end.
nes de villes, notamment à
Marseille où l’un des anima- Banderole. Celles-ci étaient
teurs locaux, Luc Benedetti, d’ailleurs largement mobiliexplique que l’objectif reste sées vendredi pour sécuriser
d’obtenir le départ de «Ma- la visite du chef de l’Etat. Accron et Castaner» qui, selon cessible aux seuls résidents,
lui, «ne tiendront pas jus- commerces fermés et marché
qu’au printemps». Le pari de annulé, la petite commune de
l’apaisement par le débat Souillac (3 750 habitants)
semble donc loin d’être ga- était totalement bouclée.
Quelques dizaines de manifestants (des retraités et quelques jeunes masqués) ont
tout de même tenté de se rassembler dans le centre-ville.
Avant d’être délogés par les
policiers, ils ont déployé
une banderole interpellant
«Manu»: «Arrête tes macronneries tu ne vas pas réussir à
nous endormir avec ton grand
débat», pouvait-on y lire. A
Souillac comme à GrandBourgtheroulde, Emmanuel
Macron s’est appliqué à répondre, parfois très longuement, aux dizaines d’interpellations de maires fâchés
contre les normes, les intercommunalités forcées, l’éloignement des services publics
et, surtout, contre la limitation de vitesse à 80 km/h. Sur
ce dernier sujet, porté par son
Premier ministre, le chef de
l’Etat a assuré qu’il était prêt
à «entendre» le terrain. S’attirant ainsi, à peu de frais,
de chaleureux applaudissements.
Même si la colère est loin
d’être dissipée, la renaissance d’un Emmanuel Macron combatif rassure une
majorité accablée, et pas loin
d’être désespérée. Silencieux
ces dernières semaines, il reconnaissait lui-même que sa
simple apparition ne ferait
que jeter de l’huile sur le feu.
Après deux mois de fronde,
il considère que le vent a
tourné et qu’il n’est plus tout
à fait interdit de rêver d’une
possible reconquête de l’opinion. Soulagé de revoir l’infatigable rhéteur qui les
avait épatés pendant la campagne présidentielle, les macronistes ont, pour la première fois, retrouvé des
raisons d’espérer. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
LIBÉ.FR
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Dépenses publiques et CICE: ces conseils
dont le gouvernement pourrait s’inspirer
Cette semaine, deux notes publiées par des organismes proches
de Matignon devraient intéresser Bercy en pleine recherche d’économies. Lundi,
le Conseil d’analyse économique s’est livré à une critique remarquée sur la politique
(coûteuse pour peu de résultats) de «baisses de charges» menées par les précédents
gouvernements. Et jeudi, France Stratégie a livré des scénarios pour «réduire le
poids de la dépense publique». Retour sur ces deux études qui devraient inspirer
les futures décisions de l’exécutif… et confirmer certaines orientations déjà choisies.
«Sidéré»
Vendredi matin, à Ivry-sur-Seine, une petite poignée de journalistes se tasse à l’entrée du nouveau siège du Parti socialiste.
De l’extérieur, une maison banale, à l’opposé de l’hôtel particulier de la rue de Solférino. Ici, «tous les permanents se croisent,
se parlent», se réjouit Olivier Faure, le premier secrétaire. Cela
ne règle pas pour autant les déboires politiques: Hamon, les
communistes et les écolos avancent chacun de leur côté pour
les européennes. Si le 2 février, le rassemblement est toujours
au point mort, le PS partira en campagne tout seul, comme
un grand qu’il n’est plus. Et Faure, que certains en interne jugent «mou», conduira la liste : «Je ne me déroberai pas.»
Le procès de Bernard Tapie,
qui s’ouvrira le 11 mars pour
un mois, revisitera l’arbitrage
frelaté lui ayant accordé 404 millions d’euros de
dommages et intérêts
en 2008, somme qu’il est
censé rembourser (1). Affaire
pénale, jugée par le tribunal
correctionnel, où il sera question de faux ou de corruption
de quelques décideurs publics.
S’invitant au festin judiciaire,
le tribunal de commerce n’a
pas hésité à mettre son grain
de sel, en jugeant vendredi
que Tapie ne saurait bénéficier d’une procédure de sauvegarde lui permettant de
rendre les fonds sur une durée
de six ans. Pour autant, ses
contempteurs, le CDR (héritier des anciennes casseroles
du Crédit lyonnais) comme le
parquet de Paris n’ont pas totalement obtenu gain de
cause. En effet, ils exigeaient
une mise en liquidation judiciaire de Bernard Tapie et de
ses différents holdings
(Groupe Bernard Tapie, actionnaire majoritaire de
la Provence, et Financière Immobilière Bernard Tapie).
Autrement dit, la mise aux enchères à bref délai de ses biens
immobiliers (hôtel particulier
parisien rue des Saints-Pères,
diverses villas à Saint-Tropez,
Neuilly ou en banlieue ouest
de Paris), en vue d’un très
prompt remboursement. Par
son jugement mi-chèvre michou, le tribunal de commerce de Paris, où Tapie a
toujours eu ses entrées, coupe
la poire en deux: pas de liquidation, donc de vente forcée
des ses biens; pas non plus de
sauvergarde, étalant plus que
de raison le remboursement.
Reste cette procédure de redressement judiciaire, qui
peut durer quelques mois ou
quelques années. De quoi
voir venir.
RENAUD LECADRE
(1) Suite à l’arbitrage, Tapie n’a jamais encaissé ces 400 millions en
net, somme censée solder son litige avec le Crédit lyonnais né
en 1994 dans l’affaire de la revente
d’Adidas. Après déduction de
diverses ardoises bancaires ou
fiscales, il aura plutôt bénéficié
d’une somme tournant autour
de 250 millions. C’est cette somme
qu’il est sommé de rembourser
aux pouvoirs publics.
Le leader insoumis a présenté vendredi ses vœux à Marseille,
dans sa circonscription. Il a longuement évoqué les européennes, les gilets jaunes et le débat organisé par le gouvernement
afin de sortir de la crise. «Avec ses conférences devant les élus,
Macron donne l’impression qu’il voudrait se protéger du contact avec le peuple», a dit Mélenchon. Il a également évoqué
la violence qui «isole et affaiblit» le mouvement. Ces derniers
jours, le gouvernement a fait le rapprochement entre LFI et
Marine Le Pen : «Nous, nous regardons ce que dit Le Pen sur
le fond. Et ce qu’elle propose nous différencie complètement»,
a une nouvelle fois démenti le député de Marseille.
AFP
Les sociétés
de Bernard Tapie
en redressement
JEAN-LUC MÉLENCHON
leader de
La France insoumise
REUTERS
OLIVIER FAURE
premier secrétaire
du Parti socialiste
M. CHAUMEIL
C’est le sentiment évoqué vendredi par le
ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, face aux accusations de violences policières commises lors des mobilisations de gilets
jaunes, violences auxquelles Libération consacrait sa une ce même vendredi. «Quand j’entends
certains responsables […] prendre le parti des
casseurs plutôt que celui de la sécurité, quand
j’entends parler de brutalité inouïe et illégitime,
je suis sidéré», a-t-il lancé lors de ses vœux aux
forces de sécurité civile. Le matin, il avait défendu l’utilisation du lanceur de balles de défense (LBD), pourtant accusé d’avoir éborgné et
défiguré des dizaines de manifestants, estimant
qu’il y aurait sans lui «beaucoup plus de blessés».
«On demande sans arrêt aux
insoumis de mettre à distance
le Front national, mais qui
applique les mesures du FN sur
l’immigration? C’est Macron!»
«Je me mets à disposition
du rassemblement. […] Nous
ne revendiquons pas forcément
la première place [sur une liste
aux européennes].»
Justice MHD
mis en examen
pour «homicide
volontaire»
Le rappeur parisien MHD
a été placé en détention
provisoire jeudi soir après
avoir été mis en examen
pour «homicide volontaire». Le prince de l’afrotrap est mis en cause dans
une enquête ouverte
après une rixe mortelle
entre bandes rivales survenue cet été à Paris. Une
affaire dans laquelle le
chanteur, de son vrai nom
Mohamed Sylla, «conteste
toute implication sa présence sur les lieux n’étant
pas avérée», a dit son avocate, Elise Arfi. Elle va
faire appel de son placement en détention provisoire. L’ex-livreur de pizzas de 24 ans, qui n’a «pas
d’antécédent judiciaire»,
avait été placé en garde à
vue mardi en même
temps que trois autres
suspects, eux aussi mis en
examen pour «homicide
volontaire».
CETTE SEMAINE,
LES IMPÔTS
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
FRANCE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
CheckNews.fr
Le vin est-il un
alcool comme
les autres ?
«Non, je ne crois pas que le vin soit un alcool
comme les autres, a déclaré mercredi le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume,
invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMCBMF TV. L’addiction à l’alcool est dramatique.
Notamment dans la jeunesse, avec le binge
drinking […]. Mais je n’ai jamais vu […] un
jeune qui sort de boîte de nuit et qui est saoul
parce qu’il a bu du côtes-du-rhône». Déjà
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 700 questions.
l’année dernière, Macron – dont la conseillère agriculture était lobbyiste du vin
avant de rejoindre l’équipe de campagne
puis le cabinet du Président – avait dénoncé
les méfaits du binge drinking (la
consommation d’alcool ponctuelle en très
grande quantité), en opposition à la consommation de vin.
Les études contradictoires sur les supposés
bienfaits du vin sont légion, et couramment
reprises dans la presse. Avec cette idée que
le vin ne serait pas un alcool comme les
autres. Mais à partir d’un verre d’alcool, le
risque zéro n’existe plus, a conclu une étude
du Lancet publiée en 2018. D’autant qu’un
verre de vin ou de champagne de 10 cl
contient autant d’alcool qu’un verre de porto
de 6 cl, une bière de 25 cl ou un verre de
whisky de 3 cl.
Une voix dissonante au sein du gouvernement s’est néanmoins fait entendre.
A plusieurs reprises, Agnès Buzyn, la ministre
de la Santé, a critiqué les idées reçues autour
du vin, accusant l’industrie de «laisser croire»
que cet alcool était différent des autres:
«On a laissé penser à la population française
que le vin serait protecteur, qu’il apporterait
des bienfaits que n’apporteraient pas les
autres alcools. C’est faux.»
PAULINE MOULLOT
CLAIRE JACHYMIAK
16 u
Du glyphosate
aux trottinettes,
vos questions
nos réponses
Est-il vraiment possible de détecter
des traces de glyphosate lors
d’une analyse d’urine ?
Dans l’émission Envoyé spécial du 17 janvier,
les journalistes ont demandé à un panel de
citoyens et de célébrités de se prêter à l’exercice du test urinaire pour définir si, oui ou
non, on peut détecter du glyphosate dans
leurs urines. Ce n’est pas la première fois que
ces tests font l’actualité. Des députés européens ou des associations en avaient déjà
réalisé pour attirer l’attention. CheckNews
a contacté l’équipe d’Envoyé spécial en
charge du sujet (Sébastien Vibert, Tristan
Waleckx et Laura Aguirre de Carcer). Ils ont
confié ce test au labo allemand Biocheck. Ce
dernier explique sa méthode à CheckNews:
«Biochek utilise un test Elisa sensible au glyphosate. Il existe aussi une petite réaction
croisée avec l’AMPA [produit provenant du
glyphosate, mais aussi de la lessive, pouvant
donc fausser la mesure, ndlr] mais peu sensible. Le niveau de détection du glyphosate est
de 0,075 nanogramme par millilitre.» Un test
Elisa (pour dosage d’immunoabsorption par
enzyme liée, en français) est un mode de détection utilisant la spécificité des anticorps
pour détecter des molécules.
Les résultats obtenus par Envoyé spécial
(entre 0,19 et 1,26 microgramme par litre)
sont donc au-dessus du seuil de détection
du test. Que peut-on en conclure ? Quand
l’actrice Julie Gayet découvre ses résultats
durant l’émission (1,26 microgramme par
litre), elle s’exclame «c’est énorme», et Elise
Lucet lui répond «oui», car elle a le taux le
plus élevé des personnes testées.
Mais en réalité, les comparatifs manquent
pour analyser ces résultats. L’Institut national
de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail rappelle que
«pour le glyphosate urinaire, il n’existe pas de
valeur biologique d’interprétation (VBI) pour
le milieu de travail ni de VBI issue de la population générale». Or une VBI est une «valeur
utile pour l’interprétation des résultats». En
France, elle doit être fixée par l’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation et son introduction est une «recommandation de bonne
pratique pour la surveillance biologique des
expositions professionnelles aux agents chi-
miques de la Société française de médecine
du travail». Sans VBI, pas d’interprétation rigoureuse possible des résultats. Certains
proposent des comparaisons, peu satisfaisantes, avec la dose journalière autorisée,
fixée à 500 microgrammes par kilogramme
du poids du corps ou encore avec la limite de
qualité fixée pour la présence de pesticide
dans l’eau potable (0,1 microgramme par litre), à ne pas confondre avec la valeur sanitaire maximale dans l’eau (900 microgrammes par litre).
L’équipe d’Envoyé spécial se dit consciente
de ces limites théoriques. «Avec ce test, nous
voulons juste montrer que tout le monde est
concerné par le sujet. Avant sa commercialisation en 1974, personne n’avait de glyphosate dans ses urines, et aujourd’hui, tout le
monde en a. Cela nous semble intéressant.»
OLIVIER MONOD
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 17
CYRIL ZANNETTACCI
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Un homme a-t-il
vraiment roulé
à 85 km/h
en trottinette
sur l’A86 ?
Dans une vidéo publiée sur Twitter le 11 janvier, on voit un homme dans une voiture qui
filme à tour de rôle une personne sur une
trottinette et son compteur de vitesse qui
indique jusqu’à 86 km/h. La trottinette va
peu ou prou à la même vitesse que l’automobile, le tout sur l’A86. Le conducteur du
deux-roues n’a aucune protection particulière (si ce n’est contre le froid : il porte un
bonnet et une écharpe). De nombreux internautes se sont interrogés sur l’authenticité
de cette vidéo pour le moins étonnante.
Après vérification, l’endroit correspond
effectivement au tunnel de La Courneuve,
qu’on retrouve sur Google Street View, sur
l’A86 au nord de Paris. Mais est-il possible
d’aller à une telle vitesse sur une trottinette
électrique? Oui: le modèle Dualtron Thunder
(qui serait celui utilisé par l’homme dans la
Ci-dessus : à la
Manufacture des
tabacs de l’université
Jean-Moulin à Lyon,
en janvier 2018.
PHOTO BRUNO AMSELLEM
Ci-contre : Claude
Guéant au tribunal de
Paris, en octobre 2015.
PHOTO ALBERT FACELLY
A gauche : épandage
en Allemagne,
en novembre. PHOTO
FLORIAN GAERTNER.
PHOTOTHEK. GETTY
Pourquoi Claude Guéant
n’a-t-il été condamné qu’à
75 000 euros d’amende ?
Sa condamnation est désormais
définitive : pour complicité de
détournement de fonds publics et
recel, Claude Guéant a écopé de
deux ans de prison, dont un ferme
(ce qui ne veut pas dire qu’il ira
effectivement derrière les barreaux, puisqu’il peut demander un
aménagement de peine ou une
libération conditionnelle).
L’ancien ministre de l’Intérieur
a également été condamné à une
interdiction d’exercer toute fonction publique pendant cinq ans et
à une amende de 75 000 euros.
Vous êtes plusieurs à nous interroger sur cette somme, que vous
jugez bien faible au regard du montant de l’infraction commise.
L’homme politique a en effet été
jugé pour l’affaire des primes en
liquide du ministère de l’Intérieur.
Alors directeur de cabinet du
ministre Sarkozy, Guéant s’est vu
remettre une enveloppe de
210 000 euros, théoriquement
réservée aux enquêteurs de base
pour couvrir les frais d’enquête et
vidéo, même si cela est difficile à vérifier),
commercialisé à 3 700 euros, permet par
exemple d’atteindre une vitesse de pointe
théorique de 85km/h. En pratique, différents
tests de la trottinette, consultables sur YouTube, permettent de confirmer qu’elle atteint
des vitesses supérieures à 80 km/h.
Contacté par CheckNews, l’auteur du tweet
indique ne pas connaître directement la personne qui a réalisé la vidéo. Selon lui, elle
aurait été tournée par un chauffeur de taxi
et partagée dans un groupe WhatsApp regroupant des professionnels du secteur.
Rien n’indique donc qu’il s’agisse d’un faux.
Un élément a pu faire croire à de nombreux
internautes que la vidéo était un fake : son
partage par le site Nordpresse, qui se veut
«parodique». Ce site à l’audience très importante brouille régulièrement les pistes en
partageant à la fois de vraies et de fausses
informations.
Si la commercialisation de ces trottinettes
électriques est légale, leur conduite sur autoroute est en revanche interdite par l’article
R421-2 du code de la route. La peine encourue? Une amende forfaitaire de 35 euros. Soit
100 euros de moins que pour l’automobiliste
qui a filmé la scène au volant de sa voiture.
VINCENT COQUAZ
Combien d’universités
refusent la hausse
des frais d’inscription
pour les étrangers ?
Annoncée à l’automne 2018
par le gouvernement, la
forte hausse des frais d’inscription pour les étudiants
étrangers hors Union européenne recueille l’opposition de la quasi-totalité
de la communauté universitaire. Dans un communiqué
du 11 janvier, la Conférence
des présidents d’université
(CPU) a réitéré son opposi-
de surveillance. Guéant a touché la
moitié de cette somme, soit
105000 euros. Entre 2002 et 2004,
il s’est ainsi versé chaque mois
5000 euros (en plus de son salaire
et de ses indemnités, représentant
plus de 10 000 euros mensuels).
Le reste a été versé à trois collaborateurs : Michel Camux, Daniel
Canepa et Gérard Moisselin.
Ces derniers ont également été
condamnés à des peines de prison
avec sursis avec mise à l’épreuve et
des amendes. La Cour de cassation, saisie des dossiers de Michel
Camux et de Daniel Canepa, a définitivement validé leur condamnation à respectivement 40 000 et
30 000 euros d’amende. Gérard
Moisselin avait, lui, été condamné
tion à cette mesure, et réclamé «une concertation
dont le cadre soit élargi, sans
aucun a priori, en vue d’élaborer des propositions visant
à renforcer l’attractivité internationale de la France».
Pour l’heure, 7 universités
sur les 75 que compte la
France ont exprimé leur
intention de ne pas appliquer cette hausse à la ren-
en appel à 20000 euros d’amende.
En tout, les amendes portent donc
sur un total de 165 000 euros, soit
moins que le montant d’argent
public détourné.
Sauf que cela ne représente en fait
qu’une partie de ce qu’ils doivent
payer. Si quasiment aucun article
de presse ne s’en est fait l’écho
depuis mercredi, l’arrêt de la Cour
de cassation, que CheckNews a
consulté, valide également la
condamnation de «M. Guéant
à payer solidairement avec les
autres prévenus à l’agent judiciaire
de l’Etat la somme de
210 000 euros au titre de dommages-intérêts». En d’autres termes,
les quatre hommes vont devoir
rembourser à l’Etat, partie civile au
trée 2019, même si les
moyens de la contourner
restent limités. Il s’agit des
universités de ClermontFerrand, d’Aix-Marseille, de
Rennes-II, d’Angers, de ParisNanterre, de Toulouse-II et
de Lyon-II.
La hausse annoncée par
l’exécutif devrait conduire
les quelque 100 000 étudiants extracommunautaires
à payer 2770 euros pour une
licence (contre 170 euros
aujourd’hui) et 3 770 euros
pour un master ou un doctorat (contre 243 euros en master et 380 euros en doctorat
aujourd’hui).
LUC PEILLON
procès, les 210 000 euros détournés, en plus de leur amende. Au total, Claude Guéant a donc été
condamné à payer 180000 euros:
75 000 d’amende et 105 000 de
dommages et intérêts.
A noter qu’en plus de l’amende, de
l’interdiction d’exercer une fonction publique, des dommages et intérêts et de la peine d’un an de prison ferme, Guéant a également
écopé d’un an de prison avec sursis
avec mise à l’épreuve. Or cette mise
à l’épreuve a été assortie d’une obligation particulière : réparer les
dommages causés par l’infraction.
Si l’ancien ministre ne paye pas les
dommages et intérêts, il risque
donc de voir son sursis révoqué.
V.Co.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Par
SYLVAIN MOUILLARD
Envoyé spécial dans le Trégor
Photos
FABRICE PICARD. VU
L
es Experts en Trégor, saison 2.
Dans ce coin rural du nord
de la Bretagne, pays des artichauts et des choux-fleurs, patrie
d’Ernest Renan, voilà un an qu’on
cause comme dans les séries policières: «Modus operandi», «mobile
inconnu», «autopsies», «caméras de
surveillance» et même «cage à
chiens»… Tous les moyens sont bons
pour attraper celui qui aurait frappé
pour la première fois en mars 2018.
Une douzaine d’autres attaques ont
suivi, laissant sur le carreau plus
de… 120 lapins. «Aujourd’hui,
quand on croise quelqu’un, on ne discute plus de la météo, mais de l’arrestation ou non du tueur», raconte le
maire de Minihy-Tréguier, JeanYves Fenvarc’h. L’affaire a même
donné naissance à une pétition,
rédigée par une ONG britannique de
défense des animaux, et déjà signée
par près de 65000 personnes. Son
titre, en VO: «There is a rabbit serial
killer on the loose.» Traduction: «Un
tueur de lapins en série dans la nature.» Et une question, encore sans
réponse: le serial killer est-il un humain, un carnivore, voire un duo
homme-chien?
FEUILLES DE CHOU
Les faits: une dizaine d’habitants de
Minihy-Tréguier et de communes
environnantes, dans les Côtes-d’Armor, ont vu leurs lapins domestiques zigouillés. Selon les derniers
décomptes, 122 léporidés seraient
passés de vie à trépas. Sortis de
leurs clapiers, abandonnés au sol,
sans trace apparente de coup, de
morsure, pas plus que de sang. «Ça
ne crie pas, un lapin. Tout s’est fait
dans un grand silence», lâche
le maire de Minihy, commune
de 1 200 habitants.
En octobre, la gendarmerie des
Côtes-d’Armor a publié sur sa page
Facebook un appel à témoins,
assorti de cette glaçante description: «Depuis la fin du mois d’août,
un individu s’introduit dans des
propriétés privées du secteur de
Minihy-Tréguier dans lesquelles
sont installés des clapiers. Les cages
sont ouvertes, puis les animaux sont
froidement tués et laissés sur place.
On déplore à ce jour quinze faits, une
centaine d’animaux abattus, chez
dix propriétaires différents.»
Les premières victimes s’appellent
Eugène et Marie-Françoise L’Hévéder. Ils habitent un hameau à quelques kilomètres du centre-bourg.
A l’arrière de leur maison de pierre,
un petit chemin descend jusqu’au
Jaudy, un fleuve côtier gagné par les
eaux de la Manche. Dans la véranda
où le couple reçoit, cette plaque de
bois : «Travaille pour qu’un jour
quand tu seras vieux, ton labeur travaille pour toi.» Eugène, 80 ans, est
artisan à la retraite. Il dit qu’il a
construit pas mal des bâtisses du
coin. Des lapins, il en élève dans son
jardin depuis son mariage avec
Marie-Françoise, en 1963. Au milieu
du potager, un signe ne trompe
d’ailleurs pas: plusieurs ran- lll
En Bretagne, des lapins
sauce Columbo
Dans un village des Côtes-d’Armor, un mystérieux tueur de lapins
sévit depuis un an. En tout, 122 animaux ont été sortis
de leurs clapiers et mis à mort. Les habitants sont désemparés.
La gendarmerie enquête.
REPORTAGE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PSYCHOSE
A MinihyTréguier,
en janvier.
lll gées de «choux à lapins»
s’épanouissent, reconnaissables entre mille à cette tige d’une quarantaine de centimètres, surmontée de
feuilles qui retombent en parapluie.
Un matin de mars, Eugène retrouve
plusieurs lapins tués à côté de leur
clapier. «J’ai contacté la gendarmerie, mais je leur ai dit de laisser tomber, je ne pensais pas que ça allait se
reproduire, rembobine-t-il. Mais il
est revenu une deuxième fois chez
moi, puis une troisième. J’ai fini par
porter plainte.»
Lors de la quatrième attaque, ses
lapins sont tués en plein jour. «Je
leur ai donné des feuilles de chou
avant de partir pour un rendez-vous
à Tréguier, vers 9 heures du matin»,
se souvient-il. Quand ils reviennent,
deux heures plus tard, les époux
L’Hévéder découvrent leurs animaux gisant au sol. «Et comme d’habitude, ils n’avaient pas été écorchés,
on ne voyait aucune trace de morsure, les portes des clapiers étaient
ouvertes, pas abîmées.» Quant aux
Jean-Yves Bénec’h a lui aussi renforcé la sécurité autour de sa bassecour, désormais ceinte d’un grillage.
«Au moins, ça protège d’un animal»,
souffle le gestionnaire de cuisine,
58 ans, dont une paire à préparer les
repas des personnes âgées du foyerlogement de Tréguier.
Ce passionné de jardinage a reçu la
visite du tueur de lapins au cours de
la nuit du 2 au 3 octobre. «C’était tôt
le matin, j’allais leur donner à manger avant de partir au boulot, lampe
torche en main. Je les ai découverts
tout le long des clapiers. J’ai des lapins depuis trente ans et ça ne
m’était jamais arrivé.» Jean-Yves
recense onze tués («dont deux lapines pleines») et «deux disparus qui
ont réussi à échapper au massacre
et se baladent encore dans le champ
d’à côté».
N’empêche, ça fait cogiter, cette
affaire. «C’est pas juste les lapins,
mais le fait de savoir que quelqu’un
est passé chez soi, pointe Jean-Yves
Bénec’h. Vu comment la maison est
construite, on ne peut pas savoir que
j’ai des lapins, à moins de vraiment
s’approcher.» Même sentiment pour
Liliane Le Page : «On doit être surveillés.» Jean-Yves Fenvarc’h appuie: il s’agit «de quelqu’un qui connaît bien le terrain, probablement
issu du milieu agricole, qui sait manipuler les bêtes». L’édile, ancien ingénieur spécialiste des effets de la
foudre, parle du dossier avec un
goût certain pour la métaphore.
Cette «fable locale du lapin et du
serial killer», dit-il, n’a pas connu le
même épilogue que les «oies du Capitole». Et de ponctuer, l’œil malicieux : «Cette affaire c’est “il silenzio”.» De fait, les habitants en sont
réduits aux conjectures. Jean-Yves
Eugène L’Hévéder et sa femme ont été victimes du tueur de lapins à quatre reprises.
Bénec’h: «C’est vrai qu’un chien, ça chèque car les lapins vont pas reverenifle, mais de là à ouvrir les portes nir comme ça». L’instant d’après,
des clapiers…» Liliane Le Page: «Ces dépité : «Y a rien de plus à dire.» Il
bestioles n’ont rien fait à personne. accepte finalement de nous receJe ne sais pas si [le tueur] a été frus- voir. S’excuse derechef – «J’ai pas
tré par un problème de lapins étant été très gentil avec vous»– et narre,
jeune… En tout cas, on en parle par- de nouveau, ce soir d’octobre où,
tout et lui en rigole peut-être.» La sortant son chien pour un dernier
médiatisation bouleverse les habi- pipi, il aperçoit «l’ombre d’une pertudes. Eugène L’Hévéder :
sonne disparaissant
«C’est pas de la tarte pour
dans le champ de
Tréguier
nous de passer à la télé
maïs» et la «barManche
et de recevoir la virière du jardin
Minihysite de tant de jourclaquant derrière
Tréguier
TREGOR
nalistes. Il paraît
lui». Enervé par
que l’histoire a fait
les racontars qui
Saint-Brieuc
CÔTESle tour du monde
en font un menD’ARMOR
sur l’Internet.» Un
teur, il assure ne
reportage diffusé
pas avoir rêvé. Ce
par la chaîne M6,
soir-là, quatre lapins
MORBIHAN
dans lequel une crimigisent
au sol, sans
20 km
nologue disserte sur les
trace de coup ou de sang.
serial killers s’étant fait la main sur «Il paraît qu’il les écrase à coups de
les animaux avant de passer aux talon dans les côtes», grimace Albert
humains, a renforcé la psychose.
Le Goff. Depuis, il a installé une
Pour Albert Le Goff, c’est allé trop grille de plus devant ses clapiers,
loin. Au téléphone, l’éleveur laitier qu’il cadenasse le soir. Ce n’est pas
à la retraite, 68 ans, est plus que gro- tant le manque à gagner (15 à
gnon. Pour son témoignage, il com- 20 euros par tête) qui le hérisse –il
mence à demander «de la mon- a fait une croix dessus–, mais comnaie», soit «500 euros sur le compte ment il va raconter tout ça à ses peET ILL
-V EILA
IN
E
poules de la basse-cour, elles sont
saines et sauves.
Ce récit, bien des habitants de
Minihy-Tréguier pourraient le faire.
Ainsi de Liliane Le Page, dont la
maison et le jardin sont posés au
bout d’un chemin de campagne.
Cette ancienne assistante maternelle se souvient bien de ce 30 août.
«C’est en sortant le matin qu’on a
réalisé que huit lapins avaient été
sortis de leurs clapiers, tués et éparpillés au sol.» Cinq autres, encore
dans leur cage, ont été épargnés,
tout comme ses quelques poules.
«On n’avait rien remarqué de spécial», explique Liliane. Quant à son
vieux chien, qui n’entend plus
grand-chose et préfère le confort de
la maison, il n’a pas donné l’alerte.
Quelques mois plus tard, en cette
après-midi de janvier, les lapins
survivants sont toujours là. Mais
l’enquête, elle, est au point mort.
«On a déposé plainte, et à l’époque,
les gendarmes nous avaient un peu
pris pour des rigolos, dit Liliane
Le Page. Mais comme les attaques
ont continué…» Elle a du mal à
croire à la thèse d’un carnivore
venant semer la panique dans les
clapiers. «C’est pas simple à ouvrir,
quand même…» Depuis, elle et son
mari ont installé des fils de fer pour
sécuriser davantage les portes des
cages. Elle en est convaincue: «Un
chien ne pourrait pas en venir à
bout, c’est sûr.»
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
FINISTÈRE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Plusieurs propriétaires de lapins ont installé des caméras.
tits-enfants, très attachés aux «lapins de papi», qu’ils affublent
parfois de petits noms. Lui-même
fait d’ailleurs un peu de sentiment.
Les lapins, il les cuisine, bien
entendu. «Mais la règle, quand on
a tué, c’est de ne pas le manger avant
huit jours. Après, on fait un ragoût
et on n’y pense plus.» Jean-Yves
Bénec’h soupire : «Quand votre
petite-fille demande “Papé, on va
voir les lapins ?”, c’est pas facile de
répondre.»
L’ANKOU
Mais que fait la police? Chou blanc,
pour l’instant. Contactée, la gendarmerie des Côtes-d’Armor n’a pas
donné suite à nos demandes. Tout
juste a-t-on appris que plusieurs
propriétaires de lapins avaient installé des caméras devant leurs clapiers. Régulièrement, les enquêteurs viennent analyser les images,
espérant y repérer le ou les coupable(s). Sans succès pour l’heure.
Quant aux victimes, elles ne savent
plus bien à quelle piste se vouer.
Seule la dernière attaque, mi-décembre, a formellement été attribuée à un carnivore, après autopsie
des bestioles tuées. Mais peut-être
l’assaillant est-il venu accompagné
d’un chien…
Dans le coin, à part Albert Le Goff,
personne n’a aperçu le supposé
assassin (qui s’expose à deux ans de
prison et 30000 euros d’amende).
Marie-Françoise L’Hévéder dit
avoir vu traîner non loin de chez
elle un homme vêtu d’un «long
manteau foncé et d’un chapeau».
L’Ankou (la grande faucheuse version breizh) ? La description, bouche à oreille aidant, continue en
tout cas de circuler. Tout comme les
récits exhumés du passé, que la
presse locale se fait un plaisir de déterrer. Il y a vingt ans, c’est dans le
Morbihan qu’une série de faits
similaires avaient été commis.
A l’époque, le tueur n’avait pas été
arrêté. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
SPORTS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Stéfanos Tsitsipás, premier prodige grec du tennis
A 20 ans, Stéfanos Tsitsipás peut se targuer d’être déjà le meilleur
joueur de l’histoire de son pays depuis le début de l’ère Open.
Après un beau parcours au tournoi d’Anvers en 2017, il est devenu le premier Grec à
entrer dans les 100 meilleurs joueurs du monde. Sanguin, il est capable de se mettre
dans des colères noires. Mais lorsqu’il va pénétrer sur le court de l’Open d’Australie,
dans la nuit de samedi à dimanche, il pourra compter sur un public enthousiaste,
Melbourne ayant «la troisième plus grosse communauté grecque après Athènes et
Salonique», comme il l’a déclaré au Guardian. PHOTO AFP
Open d’Australie: vieux, set et match
Alors que
les huitièmes
de finale de l’Open
d’Australie
débutent
ce week-end,
le circuit reste
dominé par des
joueurs largement
trentenaires.
drier, adapté au fur et à mesure des vingt ans passés sur
le circuit. Tout comme sa
routine d’avant match.
«A mon âge, j’ai besoin
de m’échauffer un peu plus,
de soigner davantage les
détails.»
Avantage. Cryothérapie,
Par
ISABELLE MUSY
à Melbourne
L
a retraite annoncée
d’Andy Murray et l’incertitude autour de
celle, inévitable, de Roger
Federer sont venues rappeler
l’âge relativement avancé de
ceux qui, encore et encore,
règnent sur le tennis mondial. Les sept vainqueurs de
Grand Chelem encore en
activité ont tous passé le cap
de la trentaine. Et depuis
l’US Open 2016, les couronnes sont systématiquement
raflées par des joueurs de
plus de 30 ans.
Le quarté gagnant: Roger Federer, 37 ans, Rafael Nadal,
32 ans, Novak Djokovic,
31 ans, et Stan Wawrinka,
33 ans. L’Open d’Australie 2019 pourrait bien confirmer la tendance. Même si
tous les quatre ont connu une
blessure importante qui les a
éloignés du circuit pendant
plusieurs mois, ils ont su retrouver leur niveau physique
et technique. Comment expliquer cette longévité? Quel
est l’élixir de jouvence des cadors de la balle jaune ?
Gluten. Cette question, l’ancien numéro 1 mondial Jim
Courrier l’a posée franchement à Roger Federer sur le
court à l’issue de sa victoire
du deuxième tour. «Pour ce
qui est de l’Open d’Australie,
la recette est assez simple, a
répondu le Suisse. On sort de
la pause d’entre-saison, de la
période où l’on a pu se régénérer et faire un gros bloc de préparation physique. On arrive
sur ce premier Grand Chelem
généralement reposé et prêt.
Mais ensuite, quand on
avance dans la saison, on doit
se préparer différemment. […]
Roger Federer lors de son match face à l’Américain Taylor Fritz, vendredi. PHOTO DAVID GRAY. AFP
Au Masters de fin d’année à
Londres, par exemple, j’évitais de m’entraîner les jours
où je n’avais pas de match. Je
sentais que c’était mieux pour
mon corps et pour ma tête
aussi, de prendre un jour de
congé loin du stade avec ma
famille. J’essaie d’ajuster mon
emploi du temps pour pouvoir
me reposer. C’est un équilibre
déterminant entre repos, entraînement et vie familiale.»
Travailler, s’entraîner en y
trouvant du plaisir et sans
s’user mentalement. C’est effectivement cette subtile alchimie qui permet à Roger
Federer de tenir la distance et
continuer à tutoyer les sommets sur les courts. De repousser en quelque sorte les
limites de l’âge.
Esprit et corps se mêlent
aussi chez Novak Djokovic
qui, depuis quelques années,
s’adonne à la méditation,
mange sans gluten et pratique le yoga pour lutter contre
les effets du temps qui passe.
Philosophe, Rafael Nadal,
dont le corps meurtri pousse
régulièrement des cris
d’alarme, admet la nécessité
d’adapter son quotidien
d’athlète de haut niveau à
son âge. Mais le numéro 2
mondial ne veut pas entrer
pas dans les détails: «Quand
j’avais 25 ans, je faisais les
choses différemment que lorsque j’en avais 12 ou 18. Et
maintenant, à 32 ans,
j’aborde les choses différemment qu’il y a quatre ans.
C’est normal, on évolue et on
s’adapte, c’est comme ça dans
la vie en général, pas
seulement dans le sport.»
L’Espagnol a notamment
appris avec le temps à accepter de réduire ses doses
d’entraînement.
Etre à l’écoute de son corps,
c’est ce que fait Roger Federer, rendu attentif dès l’adolescence par son préparateur
physique, Pierre Paganini, de
l’importance d’une gestion
intelligente de son calen-
étirements, relaxation, nutrition… l’époque semble avoir
rendu accessible le rêve de
jeunesse éternelle. «Tout a
évolué. La façon de se préparer, le style de vie, la nutrition… Les méthodes d’entraînement et de récupération se
sont améliorées. Certains ont
préparé leur longévité depuis
un bon moment, donc tout ça
fait que ça commence à être
un peu plus courant de voir
des trentenaires performer,
analyse Sam Sumyk, le coach
de Garbiñe Muguruza. On
constate ça aussi dans le basket ou le football américain
avec Tom Brady. Il y a de plus
en plus de gens “âgés” qui restent au très haut niveau. C’est
une évolution normale. Les
joueurs font beaucoup attention à leur récupération et
planifient aussi mieux leur
emploi du temps.»
Encore numéro 1 mondial
à 33 ans, André Agassi avait
tiré sa révérence à 36 ans,
fourbu par des douleurs récurrentes au dos. A l’époque,
durer aussi longtemps faisait
figure d’exception. «Je me
suis investi pour pouvoir
jouer jusqu’à 36 ans, confie
l’Américain. Aujourd’hui, les
joueurs sont davantage conscients de la nécessité de
s’écouter, ils prennent davantage soin d’eux, ils évaluent
mieux leur programmation,
ils s’entraînent de manière
plus nuancée.»
Pour Agassi, l’âge est même
un avantage. «Je suis convaincu que si ton corps tient le
coup, les années jouent en ta
faveur. Tu élèves ton niveau
de jeu avec l’âge. C’est pour ça
qu’ils durent plus longtemps
et que les jeunes mettent plus
de temps à percer.» Les jeunes frappent à la porte, commencent à décrocher des titres en Masters 1 000 mais
peinent à déloger les vieux
rois en Grand Chelem. Jusqu’à quand ? •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Années 20 : Battling Siki,
coupable d’avoir battu
Carpentier
Chaque samedi avec RetroNews, le site de presse
de la Bibliothèque nationale de France, retour sur
une histoire de sport telle que l’a racontée la presse
française de l’époque. Aujourd’hui, le boxeur francosénégalais Battling Siki, l’homme qui a battu Georges
Carpentier. Et l’a payé cher. PHOTO BETTMANN. GETTY
18,8
C’est le montant, en millions d’euros, de
l’amende que doit se voir infliger le footballeur
Cristiano Ronaldo, mardi, par le tribunal de
Madrid. L’attaquant portugais de la Juventus de
Turin doit se présenter dans la journée devant les juges pour entendre la sentence, qui prévoit également
une peine de deux ans d’emprisonnement, qu’il n’aura
pas à purger. En Espagne, les peines jusqu’à deux ans
de prison ne sont généralement pas appliquées aux
personnes sans antécédent judiciaire. Le quintuple
ballon d’or était accusé d’avoir utilisé un montage de
sociétés basées à l’étranger –aux îles Vierges britanniques et en Irlande, où les taux d’imposition sont très
bas– pour éviter de payer ses impôts en Espagne.
Le tennis français débordé par
une affaire de rencontres truquées
Mardi, quatre joueurs de tennis ont été interpellés, dans
le cadre d’une enquête européenne portant sur des
matchs arrangés et des paris
en ligne dans le circuit secondaire. Selon les informations du journal l’Equipe,
l’affaire pourrait prendre
davantage d’ampleur et «une
quarantaine de joueurs
professionnels français seraient dans le collimateur de
la justice».
Jamais classés au-dessus de
la 300e place mondiale,
même au meilleur de leurs
carrières, Yannick Thivant,
Jérôme Inzerillo, Jules Okala
et Mick Lescure ont été placés en garde à vue avant
Mondial de hand: deuxième
phase corsée pour les Bleus
Karabatic lors du match contre la Russie. PHOTO AFP
Pas le temps de souffler.
Après avoir absorbé vendredi
un transfert entre Berlin et
Cologne, l’équipe de France
de handball attaque ce samedi à 18 heures la deuxième
phase d’un championnat du
monde marathon. Mise en
bouche compliquée: c’est le
champion d’Europe espagnol
qui se présente face aux
hommes de Didier Dinart.
Défaite interdite pour l’Espagne, et quasi interdite pour
les Bleus, voilà qui donne la
mesure du choc frontal entre
ces deux prétendants aux
demi-finales (le 25 janvier).
Parmi les douze équipes
encore en lice pour le titre
mondial, les Bleus ont probablement eu le premier tour le
plus corsé. En une semaine,
ils ont enchaîné cinq rencontres face à des adversaires
d’un niveau homogène (Brésil, Serbie, Corée réunifiée,
Allemagne, Russie) et s’en
sont bien sortis d’un point de
vue comptable avec quatre
victoires et un match nul
(contre l’Allemagne).
Mais sur le plan du jeu, c’est
plus laborieux. Certains doutes subsistent, tant sur l’organisation de l’attaque que sur
le niveau parfois sinusoïdal
des gardiens. Didier Dinart,
le sélectionneur, répondrait
probablement que la défense
tricolore, son point fort historique, est au rendez-vous. Et
que la profondeur de l’effectif
français va lui permettre de
tenir la distance, contrairement à d’autres nations.
D’autant que le staff a introduit du sang neuf dans le
groupe de seize joueurs.
La star Nikola Karabatic, sur
le retour après une blessure
au pied, a pris la place du
capitaine Cédric Sorhaindo,
touché et forfait pour le reste
de la compétition. Jeudi,
pour sa reprise après trois
mois d’absence, il a joué une
trentaine de minutes contre
la Russie. Bilan positif de l’intéressé : «En défense, c’était
plutôt bien. J’ai aussi pu monter la balle, faire quelques
passes, provoquer, faire quelques duels. Même si j’ai raté
trois tirs, je suis plutôt satisfait.» Melvyn Richardson, fils
du mythique Jackson, a
réussi ses débuts, inscrivant quatre buts. Agé
de 21 ans, il pourrait être le
facteur X de la compétition.
«Je ne serai pas timide», a dit
Dinart quant à l’utilisation du
gaucher de Montpellier.
Après l’Espagne, les Bleus
auront vingt-quatre heures
de repos avant de rempiler
contre l’Islande. Puis ils patienteront jusqu’à mercredi
pour jouer contre la Croatie.
SYLVAIN MOUILLARD
d’être remis en liberté mercredi soir. Les deux derniers
étaient sur le point de participer au tournoi Future de
Bressuire (Deux-Sèvres). Le
circuit Future, c’est la troisième division du tennis, où
les vainqueurs empochent
quelques centaines d’euros;
autant dire que la majorité
des joueurs n’y gagnent
même pas de quoi payer leur
voyage et leur hôtel.
Ces soutiers du tennis sont
la cible privilégiée des truqueurs de matchs qui parient en ligne sur des rencontres dont ils se sont
assurés du résultat en
payant un ou plusieurs protagonistes pour qu’ils per-
dent tel jeu, tel set, ou le
match. Le quotidien sportif
explique que les quatre tennismen sont soupçonnés
d’avoir accepté de telles offres. Lancée en 2015 par une
juge belge, l’enquête a déjà
permis de confirmer que des
sommes oscillant entre 500
et 3 500 euros avaient été
proposées à des dizaines de
joueurs professionnels afin
de perdre un match. Des
montants à même de faire
flancher des tennismen aux
fins de mois souvent compliquées.
«C’est bête pour ces jeunes
joueurs, ils brisent leur carrière pour trois francs
six sous», regrette Alain Mo-
CLUB ABONNÉS
reau, le directeur du tournoi
deux-sévrien. «Depuis trois,
quatre ans, on a vu apparaître des “court-siders” dans les
tribunes du tournoi de Bressuire. Ce sont des personnes
qui parient très rapidement
sur les rencontres en bénéficiant du petit laps de temps
qui existe entre le score du
match en direct et sa mise à
jour sur le site de paris. En
plus de faire remonter des informations sur les matchs,
ces individus ont souvent de
l’argent liquide dans les
poches et s’en servent pour
essayer d’acheter certains
matchs», explique Alain
Moreau.
NICOLAS GRELLIER
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
DVD «SAUVAGE», Pyramide Distribution
Plongée étourdissante dans le quotidien des
garçons de la rue, Sauvage est le film choc
du Festival de Cannes 2018. Premier long métrage de Camille Vidal-Naquet, salué par la
critique et multirécompensé, porté par la
prestation exceptionnelle de Félix Maritaud
(120 Battements par Minute), le film dresse le
portrait bouleversant d’un jeune homme à la
recherche d’amour et de tendresse. Un film
guidé par l’amour. Impossible à oublier.
20 DVD à gagner
«L’AMOUR DEBOUT» de Michaël Dacheux
Cette histoire pourrait se dérouler dans un
roman de Balzac. Cette fois, les «illusions perdues» sont celles de Martin et Léa, deux jeunes provinciaux qui viennent de se séparer
et qui montent à Paris pour se trouver une
place. Mais comment se reconstruire après
l’échec du premier amour ? Et que signifie
entrer de plain-pied dans le monde adulte ?
A l’intérieur de soi, il y a aussi un être mystérieux que l’on ne connaît pas.
5 × 2 places à gagner
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
ClubAbo_122x163-GABARIT.indd 1
26/01/2016 12:54
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
IDÉES/
Par
de fracture actuelles. Un penseur
étonnement apaisé et zen qui s’est
fixé pour mission, non pas de rassurer ses contemporains, mais de remettre en cohérence les désordres
de l’époque.
Comment expliquez-vous que le
modèle de la démocratie libérale
soit remis en cause partout,
alors qu’il triomphait encore il
y a quelques années ?
Cela peut paraître surprenant au vu
de conditions de vie bien meilleures
aujourd’hui qu’elles ne l’ont jamais
été. Nos sociétés sont les plus prospères et les moins violentes que l’on
ait jamais connues. On a plus de
chance en 2018, en France, de mourir de trop manger que de malnutrition. Si vous pouviez raconter à
ceux qui vécurent au temps de
Louis XIV que le pire danger pour
notre santé est l’excès de sucre, ils
penseraient que vous vivez au paradis ! Nous trouvons des solutions
aux vieux problèmes, mais ces solutions en génèrent en retour de nouveaux que l’on ne sait pas résoudre.
L’industrie agroalimentaire a permis de venir à bout de la famine,
mais a créé de nouveaux problèmes
comme l’épidémie d’obésité.
CHRISTOPHE ALIX
Dessin
HARRY TENNANT
D
iplômé d’Oxford, historien à
l’Université hébraïque de Jérusalem, Yuval Noah Harari,
42 ans, est devenu une figure de renommée mondiale. Depuis le succès de Sapiens, une brève histoire de
l’humanité –que Ridley Scott s’apprête à adapter sur grand écran– et
Homo Deus, celui que The Economist a qualifié de premier «intellectuel global du XXIe siècle» s’est imposé comme le penseur du monde
qui vient. Après avoir retracé les
100000 premières années de l’humanité dans son premier livre, puis
esquissé son avenir sous l’emprise
de l’intelligence artificielle et des
biotechnologies dans le deuxième,
il a fait paraître à l’automne dernier
21 Leçons pour le XXIe siècle (Albin
Michel). Un ouvrage dans lequel il
s’attaque à la crise de la démocratie
libérale occidentale. Conteur iconoclaste et volontiers provocateur,
l’essayiste israélien sait rendre intelligible, dans une langue simple et
accessible à tous, les grandes lignes
A quoi attribuez-vous ce
sentiment diffus d’insécurité
permanente ?
Cette impression de crise et de
rupture perpétuelle vient du fait que
les changements très rapides auxquels nous sommes confrontés nous
mettent au défi d’apporter des
réponses inédites à des problèmes
gigantesques. Autrefois, les
humains avaient une connaissance
limitée du monde, le savoir évoluait
très graduellement et c’est la raison
pour laquelle les changements étaient lents. A l’inverse
d’aujourd’hui où l’inflation d’outils
de plus en plus puissants confrontés
à une masse de connaissances exponentielle les rendent vite obsolètes.
Nos modèles éprouvent les pires difficultés à s’adapter aux grands défis
de notre temps comme le réchauffement climatique ou le déferlement
d’intelligences artificielles prenant
de plus en plus de décisions à notre
place. Donald Trump est dangereux
parce que, plutôt que d’affronter
cette complexité croissante, il vend
à ses électeurs des contes nostalgiques. La plupart des gens n’aiment
pas les changements et ont peur de
l’inconnu. Ils veulent de la stabilité,
DR
Yuval
Noah Harari
«Les défis auxquels
nous devons faire
face se moquent
des frontières»
L’historien israélien est devenu
incontournable après ses conférences
très populaires et les succès mondiaux
de «Sapiens» et «Homo Deus». Dans son
dernier essai publié à l’automne, il s’intéresse
à la crise des systèmes démocratiques,
notamment face à la montée
des nationalismes. Si le tableau n’est
pas très reluisant, le penseur se refuse
à tout défaitisme.
se sentir à l’abri dans une identité
forte, qui donne du sens à leur vie.
Nombre de dirigeants l’ont bien
compris et font la part belle au
nationalisme et à la religion en
promettant le retour à un passé
prétendument glorieux.
N’est-ce pas une défense naturelle tellement humaine ?
C’est très commode, cela leur permet d’expliquer, en des termes
simples, notre place dans la dramaturgie cosmique: qui nous sommes,
le sens de nos vies. Leurs discours
mettent en avant des vérités,
soi-disant immuables, qui
n’auraient pas changé depuis des
millénaires. Mais ces fables, qui
sont en réalité très récentes à
l’échelle de l’histoire humaine, ne
nous sont d’aucune aide pour trouver un travail à l’heure où l’intelligence artificielle risque d’exclure
des milliards de personnes du marché de l’emploi ! La réalité du XXIe
siècle est effrayante et je peux comprendre pourquoi tant de gens préfèrent se voiler la face. Mais l’historien du Moyen Age que je suis est en
mesure de vous révéler deux
scoops: le passé, en général, n’était
pas marrant du tout et, surtout, il
n’a aucune chance de revenir !
Vous insistez sur le fait qu’en
l’absence de mise en place de
solutions globales, le chaos est assuré. N’est-ce pas un peu radical?
Au cours des dernières décennies, le
multilatéralisme et la coopération
ont beaucoup progressé. La mondialisation a mis l’accent sur les valeurs
et les intérêts communs à tous les
êtres humains et favorisé, comme jamais, la libre circulation des idées,
des biens, de l’argent et des personnes. Elle a rendu le monde plus pacifique et prospère, faisant sortir des
centaines de millions de personnes
de la misère. Pourtant, de nombreux
peuples perdent confiance, les gouvernements restreignent l’immigration, censurent les idées étrangères
et transforment leur pays en forteresses. Si cela continue, l’ordre
global va s’effondrer.
Qu’est-ce qui pourrait le
remplacer ?
Si le nationalisme fournit un cadre
utile pour diriger une nation, il n’a
aucun plan pour gérer le monde. On
n’a jamais vu, dans l’histoire, des
forteresses coopérer de manière
bienveillante. Toutes les tentatives
de diviser le monde en des nations
fermées ont abouti à des guerres et
des génocides. En refusant l’idée
qu’il puisse exister des valeurs
universelles et des modes de régulation supranationales, les nations ne
seront plus régies par aucune règle
commune. Or, les défis auxquels
nous devons faire face se moquent
des frontières. Quelle est la puissance qui va pouvoir empêcher un
conflit nucléaire, stopper le dérèglement climatique ou régler les boule-
versements provoqués par l’accélération technologique? Chaque fois
qu’un dirigeant dit «mon pays
d’abord», nous devrions lui rétorquer : comment votre pays peut-il
seul conjurer tous ces dangers ?
Pouvons-nous encore nous
réinventer ?
Le modèle de la démocratie libérale
telle que nous l’avons connu au
siècle dernier ne peut plus survivre
encore longtemps. Mais il peut se
régénérer, il a déjà su le faire. Son
avantage réside dans sa souplesse
et son absence de dogmatisme. Il a
survécu à la Première Guerre mondiale, aux fascismes et au communisme. Vu sous cet angle, il y a
quand même de bonnes chances
qu’on trouve les moyens de le
remettre en selle.
Ne pêchez-vous pas par optimisme lorsque vous affirmez
croire à une identité mondiale?
Se sentir loyal envers l’humanité
n’est pas plus difficile et incongru
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 23
«Le nationalisme
n’a rien de naturel,
il n’est pas enraciné
dans la biologie
humaine. Les
humains existent
depuis plus de
deux millions
d’années, alors que
les nations n’ont
que quelques
milliers d’années.»
que mettre en avant son appartenance à un pays dans lequel vivent
des millions de gens dont on ignore
tout. En tant que Français, connaissez-vous les 67 millions de compatriotes qui peuplent votre pays? Le
nationalisme n’a rien de naturel, il
n’est pas enraciné dans la biologie
humaine ou la psychologie. Les humains existent depuis plus de deux
millions d’années, alors que les nations n’ont que quelques milliers
d’années. Nous sommes tous viscéralement des animaux sociaux dont
la loyauté, inscrite dans nos gènes,
s’exerce au sein de groupes homogènes. Mais, durant des millions
d’années, Homo sapiens et ses ancêtres hominidés ont vécu dans de
minuscules communautés ne
comptant pas plus de quelques dizaines de personnes! Les êtres humains développent facilement une
fidélité envers de petits groupes
comme sa famille, sa tribu ou son
village, dans lesquels tout le monde
se connaît. Mais cela n’a rien de naturel que les humains soient fidèles
à des millions d’autres personnes au
seul motif qu’ils vivent sur le même
sol qu’eux. Etant donné que nous
sommes confrontés à des défis
mondiaux, il apparaît logique de
transférer au moins une partie de
notre loyauté à une identité globale.
Cela ne signifie pas qu’il faille établir un gouvernement mondial ou
abolir toutes les différences culturelles, religieuses et nationales. Car
chacun d’entre nous est riche d’une
multitude d’identités. On m’objectera qu’elles peuvent rentrer en
conflit et qu’il devient alors difficile
de trancher. C’est juste, mais qui a
dit que la vie était facile ?
Vousêtesjuif,israélienetaffirmez
que «le judaïsme n’a joué qu’un
rôle modeste dans les annales de
notre espèce». Provocation?
Tous les êtres humains ont tendance à être centrés sur eux-mêmes.
Ce n’est pas un hasard si tout le
monde exagère l’importance de sa plus pacifiques et les plus prospères
religion et de sa culture. Les Chinois sont des sociétés laïques. En revanpensent que leur culture est la plus che, les pays très religieux ont souimportante du monde et les Hin- vent tendance à être violents et paudous le pensent de l’Inde. En Israël, vres. La moralité ne signifie pas
les Juifs ont tendance à croire que «obéissez aux ordres divins». Elle est
l’histoire tourne autour du peuple là pour réduire la souffrance. Pour
juif et que le judaïsme et
agir moralement, vous
la Bible sont la source de
devez juste comprendre
toute spiritualité et de
ce que signifie la souftoute éthique. Mais les
france et y être sensible.
humains et même les
Pourquoi avons-nous
chimpanzés avaient des
néanmoins besoin de
codes d’éthique des milcroireendeshistoires?
liers et probablement
Elles sont utiles pour
même des millions d’anunir les gens et permetnées avant la Bible! Certre une coopération à
tains prédisent que sans
grande échelle. Mais si
socle religieux, la société
nous commençons à les
s’effondrerait et que,
confondre avec la réaprivé de ses préceptes 21 LEÇONS POUR
lité, elles peuvent devemoraux, tout le monde LE XXIE SIÈCLE
nir dangereuses. Au lieu
pourrait devenir un vo- de YUVAL
d’aider les gens à vivre,
leur ou un meurtrier en NOAH HARARI
nous commençons à les
puissance. C’est un non- éd. Albin Michel,
sacrifier pour les histoisens absolu. Les pays les 384 pp., 23 €.
res. Pour qu’un pays
fonctionne, il faut que des millions
de personnes croient en sa nation,
son drapeau, sa monnaie… en dépit
du fait que tout cela n’existe que
dans leur imagination. Les nations
sont une merveilleuse invention. Elles aboutissent à ce que leurs ressortissants en viennent à se soucier du
sort de parfaits étrangers et assurent
leur santé, leur sécurité et leur éducation. Mais si nous oublions que les
nations sont des constructions historiques, nous pourrions commencer à tuer des millions de personnes
pour le bien de la nation. Si vous entendez une histoire et voulez savoir
si son héros est une entité réelle ou
une fiction sortie de l’imagination
humaine, la question à se poser est:
«Peut-il en souffrir?» Une nation ne
peut pas souffrir, même si elle perd
la guerre. La souffrance est le
meilleur critère pour évaluer si un
récit est bénéfique ou nuisible à
ceux qui l’écoutent. Si croire à une
histoire réduit la souffrance, elle est
bénéfique. Si la croyance dans une
histoire cause de la souffrance, elle
devrait être abandonnée.
Que répondez-vous à ceux qui
s’énervent de votre image d’historien du futur ?
Je ne prédis pas l’avenir, personne
ne peut dire à quoi le monde
ressemblera en 2050. Tout ce que
j’essaie de faire est d’utiliser mes
connaissances historiques pour
essayer d’établir des scénarios possibles qui, pour une large part,
dépendent de nos propres décisions. L’intérêt d’en débattre est de
nous mettre en capacité d’agir
aujourd’hui. Beaucoup de gens
croient qu’avec la science, on devrait pouvoir prédire le futur. Mais
cela ne fonctionne presque jamais
ainsi pour une raison simple : le
présent est trop différent du passé.
Plutôt que prédire l’avenir, la
science élargit nos horizons en
ouvrant des pistes. A travers mes livres, j’essaie de faire prendre conscience de ces horizons auxquels
nous n’attachons pas toujours assez
d’importance. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
IDÉES/
À CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
Qui s’intéresse
au bonheur sexuel
des femmes?
La question de la jouissance féminine a été
éclipsée par celle du consentement, devenu
le corollaire de l’émancipation des femmes.
E
st-ce que la condition juridique et sociale des femmes
aurait une influence sur leur
capacité à éprouver du plaisir ?
Voilà une question épineuse que
peu de militants et de chercheurs
osent envisager de front. Alors on
s’y attaque de biais. On dénonce le
terrible sort que courent encore les
femmes adultères dans des pays
arriérés ou la barbarie de l’exci-
CES GENS-LÀ
sion. Ce faisant, et alors que cette
question de la jouissance féminine
a occupé l’esprit des savants, des
militants – et même des prêtres
jusqu’à la fin du XVIIIe –, elle a été
effacée des débats depuis la révolution des mœurs des années 70.
Plus précisément, elle a été éclipsée par la question du consentement à la sexualité devenu dans
l’idéologie dominante le corollaire
Par TERREUR
GRAPHIQUE
de l’émancipation des femmes.
Nous ne nous demandons pratiquement jamais si les femmes
éprouvent plus facilement des
orgasmes, pas plus aujourd’hui
alors qu’elles peuvent devenir présidentes de la République, qu’aux
temps où elles étaient encore les
esclaves de leurs époux. La
question que nous nous posons est
tout simplement si elles consentent, oui ou non.
Mais même si ce problème est important –le mouvement #Metoo l’a
bien prouvé – le fait que la sexualité soit consentie n’est pas suffisant pour garantir le bien être
sexuel des femmes. En effet, dans
la vie ordinaire, le plus important
pour elles réside aussi dans le plaisir qu’elles éprouvent avec leurs
partenaires dans des actes consentis. Ce sont les actes normaux et légaux qui construisent leur bienêtre ou leur mal-être sexuel. Or
cela ne semble intéresser personne… ou presque. En effet, l’Ifop
vient de publier une enquête le
mois dernier à propos du bien-être
sexuel des femmes résidant dans
six pays européens : l’Espagne,
l’Italie, la France, le Royaume-Uni,
l’Allemagne, les Pays-Bas. En dépit
des critiques que l’on peut adresser
à ce sondage, le malheur sexuel
des femmes y est clairement exprimé, au-delà de tout acte de violence ou de contrainte.
En France, une femme sur trois se
dit insatisfaite de sa vie sexuelle
–et ce pourcentage est presque le
même concernant leur vie sentimentale. Certes, les résultats sont
un peu moins terribles chez les
femmes résidant dans les autres
pays qui font l’objet de cette enquête. Pourtant, la proximité politique, juridique et culturelle de ces
pays avec la France nous permet de
nous demander si, loin d’être les
plus malheureuses, nos compatriotes ne seraient pas plutôt les
plus sincères avec les enquêteurs…
ou les plus exigeantes avec leur
bonheur sexuel. Quoi qu’il en soit,
ce constat concerne aussi l’ensemble des pays développés et démocratiques: l’émancipation des femmes n’a pas entraîné pour elles le
bonheur sexuel auquel on aurait
pu s’attendre.
Certaines enquêtes semblent expliquer cela d’une manière troublante. Elles ont ainsi révélé que
chez les couples mariés le fait que
l’épouse ait des revenus supérieurs
à son époux provoquerait chez ces
derniers des troubles de l’érection,
ce qui les pousse à prendre des médicaments comme le Viagra, et ce
à n’importe quel âge. Comme si
pour les hommes, l’égalité avec les
femmes était formidable dans la
mesure où elle restait purement
formelle.
Voilà qui explique, ne serait-ce
qu’en partie, les «retards» pris dans
l’égalité sociale entre les hommes
et les femmes. Ces dernières savent
que le prix à payer pour celles qui
ont de grandes ambitions professionnelles est d’avoir un éventail
de compagnons possibles beaucoup plus réduit. Tandis que les
hommes voient l’éventail de leurs
partenaires potentielles s’élargir à
mesure que leurs plus grandes ambitions s’accomplissent.
En résumé, pour que l’amour et le
plaisir sexuel entrent dans la logique de l’égalité et de la liberté démocratiques, il faudrait une nouvelle révolution des mœurs.
Entre-temps, les femmes –voilà le
conseil que l’on peut donner aux
plus jeunes – ont intérêt à faire
attention. Car rien n’est plus stupide, ni plus triste aussi, que de se
révolutionner toute seule. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Paul B. Preciado et Marcela Iacub.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Si Rudyard Kipling
avait écrit son
célèbre poème
«Si… tu seras un
homme mon fils»,
pour sa fille,
ça tiendrait
en une seule ligne:
«Si tu sais être
belle, tu seras une
femme ma fille.»
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Condamnées
à la beauté
J’
aimerais avoir une pensée
émue pour toutes ces femmes de 50 ans et plus qui
avait mis dans leur liste de bonnes
résolutions 2019 : «Coucher
comme une dingue avec Yann
Moix». Celles-là ont eu, à n’en pas
douter, un début d’année un peu
compliqué, voire franchement difficile. Elles pourront organiser des
séances de pleurs collectifs avec
d’autres représentantes du sexe féminin, de 25 ans celles-là, qui,
ayant exprimé le même souhait, se
seront aperçues que, n’étant pas
asiatiques, elles étaient, de ce fait,
exclues du paradis. Courage donc
à toutes ces âmes en peine qui,
bien qu’écrasées de chagrin sauront, je l’espère, trouver au fond
d’elle la ressource pour envisager
une vie sans Moix.
Pour les autres, tout ceci constituera un non-événement qui nous
aura permis d’accéder, malgré
nous, à l’impensé raciste du romancier et à une vie sexuelle qui,
comme souvent, est plus intéressante pour celui qui en parle que
pour ceux qui écoutent. Il y a
cependant une vertu à toute cette
affaire, c’est qu’elle nous a montré
à quel point le sexisme est notre
grille de lecture à tous. Le langage
le mieux partagé du monde. Qu’un
homme dise d’une femme qu’elle
n’est pas belle et chacun de nous se
retrouvera à vouloir lui prouver le
contraire. S’engageant dans cette
lutte à coups de preuves irréfutables : des photos de femmes
de 50 ans en mini-jupe, en short,
en bikini, en monokini, voire nues.
Des femmes au physique impeccable qui ont toutes pour point commun de faire quasiment la moitié
de leur âge. Parce que, justement,
ce que le sexisme a ancré dans nos
esprits, c’est que la beauté n’existe
que si elle est accolée à la jeunesse.
Pour qu’une femme soit belle, il
faut qu’elle soit jeune ou qu’elle
fasse jeune. D’ailleurs, qu’elle
s’avise de faire son âge et ce sera
considéré comme un manquement
grave à la règle. Le moindre cheveu
blanc apparent est vécu comme
une négligence. On dira d’une
femme qui n’a pas les cheveux
teints : «Elle se néglige.» Ce qui ne
nous viendrait pas à l’esprit en
voyant un homme avec des cheveux gris.
L’autre chose que le sexisme nous
a appris, malgré nous, c’est que les
femmes ne peuvent être autrement
que belles. C’est leur unique feuille
de route, leur seul horizon. Elles
sont condamnées à la beauté, sous
peine d’exclusion. Sans elle, on est
une femme à demi, voire plus une
femme du tout, puisque rien
d’autre n’est prévu pour nous.
D’ailleurs, si Rudyard Kipling avait
écrit son célèbre poème «Si… tu seras un homme mon fils», pour sa
fille, ça n’aurait pas fait 2 pages, ni
une, ni même une demie. Ça tiendrait en une seule ligne: «Si tu sais
être belle, tu seras une femme ma
fille.» De sa naissance à sa mort, la
phrase qu’une femme entendra le
plus c’est: «T’es belle» ou son pendant négatif, «T’es pas belle». Dès le
berceau, on lui lit la Belle au bois
dormant, on lui montre la Belle et
le Clochard. Pas «l’Intelligente au
bois dormant» pas «la Téméraire et
le Clochard». Non, belle. Et pas
n’importe quelle beauté. Pas une
beauté au pluriel qui s’adapterait
au physique et aux envies de chacune. Non, une beauté bien rigide,
aux critères impossibles et exclusifs qui, en réalité, ne correspondent qu’à une partie microscopique
de l’humanité. Une injonction perverse et absurde. Un peu comme si,
pour définir le genre masculin, on
avait décidé qu’un homme serait
forcément une personne de 25 ans
qui possède six orteils. La vie des
hommes se passerait alors à tenter
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Et hop!
A la stupéfaction des spectateurs,
le gouvernement a tiré de son chapeau un
grand débat. Habileté suprême ? L’avenir,
qui arrive à la vitesse de l’éclair, le dira.
S
i j’ai bien compris, même
pour l’habileté, l’habit ne
fait pas le moine. On considérait (à tort ou à raison) Donald
Trump comme un plouc tout
juste capable de mettre ses gros
pieds dans le plat et dont il était
hors de question qu’il soit jamais
même candidat à la présidence
des Etats-Unis, et on voit ce que
donne l’envers de Martin Luther
King : «J’ai fait un cauchemar».
Evidemment, son habileté sera
remise en question si l’enquête
dite russe tient ce qu’elle promet:
tel qui est habile vendredi est
malhabile dimanche. En France,
quelle que sa propre opinion sur
le mouvement des gilets jaunes,
tout le monde se retrouve sur un
point : la gestion de l’affaire par
le gouvernement a été d’une maladresse insigne, dommageable
pour tout le monde. Il est certain
qu’à voir les conséquences on n’a
pas l’impression que les causes,
si elles ont été traitées, l’aient été
judicieusement. On se dit que
Gérard Collomb a eu le nez creux
de pester contre la limitation à
80 km/heure et de quitter le gouvernement avant que l’ouragan
survienne. Mais peut-être aussi
bien l’épingle qu’il a si habilement tirée du jeu deviendra une
épine dans son pied. Car, après
tout, si Emmanuel Macron est
réélu président en 2022 et Gérard
Collomb battu pour la mairie de
Lyon en 2020, il s’avérera que
l’habileté est parfois un plat qui
se mange froid.
En fait, l’habileté, en politique, ça
semble surtout la chance. Dans
l’opinion, on peut reprocher à
quelqu’un d’être habile, c’est
comme la politesse, souvent on
l’est trop pour être honnête. L’habile est celui qui nous la fait à
l’envers, l’embrouilleur. Tout à
coup, l’habileté est l’opposé de la
franchise. L’habileté qui se voit
n’en est plus, c’est le contraire de
la vérité, elle ne vit bien que dans
l’ombre. Et puis il y a ceux qui
n’ont pas de nouille. Rappelonsnous François Fillon, vierge
comme l’agneau qui vient de naître au début de la dernière campagne présidentielle et que sa
passion familiale a mené au désastre, alors que les précédents
chefs de la droite avaient traversé
sans encombres monumentaux
des orages d’une autre envergure, et avec une notion plus sicilienne de la famille. Si le centième de ce qu’on reproche à
Nicolas Sarkozy est vrai (jetons
un voile pudique sur Jacques
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Guillaume Erner et la rédaction
d’atteindre ce graal délirant et à
s’excuser de ne pas y parvenir.
Alors, puisque l’année ne fait que
commencer, plaçons 2019 sous de
meilleurs auspices et souhaitons
que, désormais, quand un homme
dira «t’es pas belle» à une femme,
elle ne considérera plus qu’elle a
failli, elle n’aura plus honte, elle ne
s’excusera de rien, puisque ce ne
sera tout bonnement plus son sujet. Elle ira voir ailleurs si elle y est,
et elle y sera sûrement, car le genre
féminin reste à imaginer, sa définition est une page blanche qu’il ne
tient qu’à nous d’écrire. «Si tu sais
t’inventer sans crainte des miroirs,
tu seras une femme ma fille.» •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
Chirac), son ancien Premier
ministre doit l’avoir saumâtre
d’avoir été si malhabile malgré
lui. Au demeurant, rien ne dit
que les mailles du filet ne finiront pas par se refermer sur cet
ancien président-là. Quant à lui,
François Fillon a fini par faire ce
qu’il estimait le plus habile :
quitter la politique pour gagner
de l’argent ouvertement (et pas
sur le dos de la crémière que nous
sommes).
Quant au grand débat et aux
cahiers de doléances, il y a eu du
monde aussi pour trouver
Louis XVI très habile de convoquer des états généraux au
printemps 1789, et sans doute
l’était-ce. Mais mieux aurait valu
pour lui ne pas en rester là, question habileté, sans compter que
l’habileté ne suffit pas toujours.
Parfois, les dés sont rétifs.
Sera-ce un grand débat ou un
grand déballage, où les qualités
oratoires sont moins efficaces ?
Le gouvernement prend-il le risque d’être persuadé par ses opposants ? Et si, comme dans un
drame familial ou une simple
dispute de Noël, soudain chacun
un peu ivre s’exprime sans tabou
et commence à tout balancer? Si
j’ai bien compris, maintenant
que le doigt y est pris, est-il plus
habile de l’en retirer ou de sauter
en marche dans l’engrenage? •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Répertoire
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
NOUVEAU
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
MUSIQUE
DISQUAIRE SÉRIEUX
ACHÈTE DISQUES
VINYLES
33 TOURS ET 45 TOURS
TOUS STYLES
MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE,
MUSIQUES DU MONDE,...
AU MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE.
TEL : 06 08 78 13 60
L’amour s’écrit dans
A l’occasion de la
Saint Valentin
déclarez votre flamme...
sur notre site
http://petites-annonces.liberation.fr
rubrique entre-nous
ou par téléphone
01 87 39 84 80 (Paiement CB uniquement)
Votre journal
Achète
tableaux
anciens
XIXe et Moderne
avant 1960
est habilité pour toutes
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
vos annonces
légales
sur les départements
75 92 93
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
06 07 03 23 16
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
nos petites annonces
ou par mail
0,6 m/9º
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
Le temps restera majoritairement gris.
Au Sud, les pluies seront possibles entre le
Languedoc-Roussillon et la Corse.
Au Nord, le temps sera sec, mais avec
des températures inférieures aux valeurs
de saison.
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
²LuKW]XMZM\ZMV^WaMZ[W][MV^MTWXXMIЄZIVKPQMo4QJuZI\QWV [MZ^QKMIJWVVMUMV\
2 rue du Général Alain de Boissieu 75015 PARIS7ЄZMZu[MZ^uMI]`XIZ\QK]TQMZ[
Oui
0,6 m/9º
Lille
Nom
Prénom
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
AUTLIB18
, je m’abonne à l’offre intégrale Libération. Mon abonnement
intégral comprend la livraison chaque jour de Libération et chaque samedi de
Libération week-end par portage(1) + l’accès aux services numériques payants de
liberation.fr et au journal complet sur iPhone et iPad.
0,6 m/11º
Caen
8IZUWQ[(1)[WQ\XT][LMLM
ZuL]K\QWVXIZZIXXWZ\I]XZQ`
LM^MV\MMVSQW[Y]M
DIMANCHE 20
Lille
0,3 m/10º
33€
legales-libe@teamedia.fr
est interdite
Les pluies seront présentes sur le NordOuest. De l'air froid to ujours présent entre
l'Île-de-France et la Normandie.
L’APRÈS-MIDI Le temps restera dégradé à
l'Ouest, avec de la pluie et des nombreux
nuages bas. À l'est, le temps restera calme,
avec du froid significatif au Nord-Est.
Quelques flocons de neige peuvent tomber
dans le Nord-Est.
VOUS
Offre intégrale
RENSEIGNEMENTS
COMMERCIAUX
La reproduction de
SAMEDI 19
ABONNEZ
Paris
Brest
Orléans
Rue
N°
Strasbourg
Orléans
Dijon
Nantes
Dijon
Nantes
Code postal
IP 04 91 27 01 16
1,5 m/11º
1 m/11º
Lyon
Bordeaux
2,5 m/13º
Toulouse
Numéro de téléphone
Lyon
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
@
E-mail
Bordeaux
1,5 m/13º
Ville
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
Nice
Montpellier
Marseille
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80€, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
0,6 m/14º
0,1 m/14º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
16/20°
21/25°
26/30°
31/35°
36/40°
Carte bancaire N°
Expire le
mois
Soleil
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
FRANCE
MIN
MAX
-1
2
8
6
-1
-2
-3
4
7
10
9
4
2
2
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
Faible
MIN
MAX
-2
6
3
1
5
7
6
6
10
11
8
10
10
11
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
Signature obligatoire :
Neige
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de 391€ pour un an
d’abonnement (au lieu de 659,70€, prix au numéro).
15
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
année
MIN
MAX
8
-1
-1
4
4
2
-1
14
2
3
12
6
5
1
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : www.liberation.fr/abonnement/
(1) Cette offre est valable jusqu’au 30.1 .018 en France métropolitaine. La livraison est assurée par porteur avant 7 )30 dans plus de 500 villes, les autres
communes sont livrées par voie postale. Les informations requises sont nécessaires à Liberation pour la mise en place et la ges
tion de l’abonnement.
Elles pourront Ð tre cédées à des Partenaires commerciaux pour une finalité de prospection commerciale sauf si vous cochez la case ci-contre.
Conformément à la loi jinformatique et libertésx du 6 janvier 1978 vous disposez d’un droit d’accÒs, de rectification, de limitation, d’opposition et de
suppression des données que vous avez transmises en adressant un courrier à Libération o rue de .ouchy o 6038 N0"*LLES cedex. Pour en savoir
plus sur les données personnelles, rendez-vous sur http:bit.lyLibeC(V
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Infinity Selfie VI, Leah Schrager (2016). PHOTO LEAH SCHRAGER
Pages 30-31 : Plein cadre / Cristina Ferraiuolo, phares en joue
Page 32 : DVD / Richard Fleischer, noir c’est noir
Page 36 : Photo / Hannah Darabi, l’Iran entre les lignes
CENSURE NUMÉRIQUE
Aux blâmes, etc.
u 27
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
INTERNET
L’art renvoie la censure
Un sein pointe et Facebook supprime le compte, un sexe se laisse
deviner et Instagram interdit sa publication… Face au grand
nettoyage moralisateur des réseaux sociaux, des artistes usent
et détournent les règles en s’inventant des identités à géométrie
variable et en faisant des interdits des sources de créativités inédites.
Par
JÉRÉMY PIETTE
Q
uel point commun y a-t-il, sur
les réseaux sociaux, entre une
jeune mère qui poste un cliché
d’elle en train d’allaiter, un expert de la dick pic (photo de pénis) et des ama-
teurs d’histoire de l’art affichant une statuette
en calcaire de la Vénus de Willendorf? Tous
risquent de découvrir, au matin, que l’un de
leur billet publié la veille a été tout simplement supprimé pour avoir «enfreint les règles
de communauté», aussi bien celles d’Instagram (propriété de Facebook depuis 2012) ou
de Tumblr, qui a radicalement durci les sien-
nes le mois dernier (lire page suivante). Ces
«règles» concernent, entre autres, l’interdiction d’exposer toutes formes d’activités
sexuelles ou de nudité qui pourraient heurter
la sensibilité de certaines personnes. Elles visent aussi et, plus logiquement, la publication
de clichés dévoilant des relations sexuelles
non consenties, le revenge porn (qui consiste
Collage à la main de Julien Comte-Gaz. PHOTO JULIEN COMTE-GAZ, COURTESY GALERIE BIESENBACH
à se venger d’un ex en dévoilant des images
intimes dans le but de l’humilier) et la pédopornographie. Le réseau se montre plus
conciliant, depuis quelques mois, en ce qui
concerne la nudité s’il s’agit d’un accouchement, la visibilité des tétons de femmes après
mastectomie ou pendant l’allaitement, et fait
aussi preuve d’une certaine indulgence pour
la nudité dans le milieu médical, durant des
protestations politiques ou avec certaines
œuvres d’art…
Mais cette surveillance et ces interventions
soustractives demeurent arbitraires et parfois
complètement folles et floues. Si bien qu’une
forme de résistance a commencé à s’organiser, depuis d’autres plateformes plus «permissives». Ainsi, le hashtag #Toosexyfortumblr
invite à recenser chaque jour, sur Twitter, le
nombre d’images postées sur Tumblr «signalées comme explicites».
«Porte de sortie vitale»
Beaucoup d’internautes se cognent ainsi
contre le mur, de plus en plus abstrait et ramifié, de la censure numérique – censure alimentée à grand renfort de puritanisme made
in America. Parmi les plus directement touchés, les artistes contemporains qui travaillent autour des représentations des sexualités multiples, identités ethniques, des
genres, du corps et de la voix queer à qui l’on
ne donne pas de visibilité dans les médias
mainstream. C’est le cas de l’artiste et performeur new-yorkais d’origine guatémaltèque
Gio Black Peter qui a eu 10 comptes Instagram
et 15 profils Facebook supprimés : «Les réseaux sociaux donnent, à ceux qui sont en
marge de la société, une porte de sortie vitale
pour raconter leurs histoires», explique-t-il
sur son site. Mais les réseaux sociaux, de leur
côté, semblent se ficher des marges ou considèrent que, désormais, la permissivité a vécu
et qu’il est temps de ranger sa chambre, selon
les bons vieux principes de l’ordre et de la
norme. Quel espace reste-t-il alors aux artistes
quand les réseaux ferment leurs portes à ceux
qui ne tendent qu’à s’épanouir avec une
joyeuse subversion dans le grand bain à remous du pixel mondialisé ?
Fin octobre, prenant acte du nettoyage en
cours, Gio Black Peter a modestement décidé
de contre-attaquer en rassemblant, en tant
que curateur, une trentaine d’individus qui,
comme lui, avaient été bannis des réseaux sociaux. «Quand un groupe est exclu d’une plateforme où d’autres ont le droit de rester, c’est de
la discrimination», explique-t-il encore sur
son site, déclinant les motifs absurdes de
cette chasse aux images dont il a pu faire l’objet: photos de ses amies bronzant topless, ou
cliché de son «testicule gauche affamé»
s’échappant de son boxer…
Ainsi, le temps d’une exposition au
Leslie-Lohman Project Space, à New York, les
parias du Web adoptaient le nom de The Violators. Fièrement, les créatures animales,
flics, demi-dieux, go-go dancers vibrionnants, bâtards nés d’une baise foutraque entre Gauguin et Basquiat, s’épanouissaient,
sous la houlette de Gio Black Peter, dans une
sorte de Factory warholienne éphémère.
L’Américain précise : «L’exposition n’a rien
d’obscène. Elle dépeint l’amour sous toutes ses
formes, y compris avec humour. Le sexe et les
sexualités y sont célébrés d’une manière libre
et non apologétique.» Parmi les artistes présents, on trouvait aussi Slava Mogutin, jeune
activiste et photographe russe LGBT installé
à New York, qui, en 2017, avait adressé une lettre furieuse à Mark Zuckerberg après qu’une
photo d’une lesbienne aux seins nus et portant un maillot de bain aux couleurs du drapeau américain avait été supprimée de son
compte Instagram. Il se demandait alors
pourquoi les règles de la communauté on line
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Cumfaces #1, 2007, Stuart Sandford. PHOTO THE LITTLE BLACK GALLERY & GALERIE BIESENBACH
testent ainsi du caractère froid et formel de
l’échange entre le réseau qui les soutient puis
les abolit.
«Adults Only»
Bad Cops Make Good Snacks de Gio Black Peter. PHOTO GIO BLACK PETER
étaient plus strictes que celles qui prévalaient
dans l’espace public : à Washington Square
Park, la scène avait pu avoir lieu, et l’image
réalisée sans la moindre intervention de quelque police ou censure que ce soit.
Sauter de cases en cases
Ces artistes, loin d’être obscènes au sens originel du terme –qui a trait au vulgaire, à l’indécent, qui offense la pudeur–, sont étymologiquement ob scaena, c’est-à-dire
hors-scène, hors-cadre, fleurissant dans les
cases qui ne fliqueraient pas leurs corps
sexués et différents. Si une application les
porte pour ensuite les désavouer, ils s’exilent
vers d’autres espaces pour continuer à prospérer. Flux d’une identité à géométrie variable, ces corps ont appris à sauter de cases en
cases, de fenêtres en fenêtres, pour contournerles interdictions qui pèsent sur eux, voire
les détourner.
Espiègle sur le sujet, l’Américaine Leah Schrager, biberonnée au Web (digital native) et révélée via Instagram, brouille les pistes et se
joue de cette censure. L’artiste féministe a
pour habitude de prendre des métaselfies
–dans une mise en abîme infinie de portraits
nus qui finissent par dissimuler ou devenir
son sexe – et joue de ses alter egos virtuels
avec les codes de représentation et d’hypersexualisation mercantiles du corps féminin.
Son avatar Ona (contraction de «online persona») a engrangé, avec ses photos faites pour
susciter l’excitation et le désir, plus de 2 millions d’abonnés sur Instagram. Sa créatrice
en a, elle, 33000 sur son compte personnel:
«Je ne crains pas plus la censure des réseaux
sociaux que celle qui flotte sur le monde de l’art
en général, nous dit-elle. Je parle d’un monde
qui décide bien souvent de ce qui peut ou ne
peut pas être fait par une femme stigmatisée
lorsqu’elle met en avant sa sexualité. Finale-
ment, Instagram me laisse bien plus le choix
d’explorer qui je suis.»
Trop vaste pour être intégralement réglementé, y compris par les espions techniques
«bigbrotherisants» qui s’activent à désactiver
les images fautives, le Web offre un espace
contrariant parce qu’avec des modalités et critères de jugement qui paraissent ne jamais
pouvoir être négociés avec un interlocuteur
à visage humain. La plupart des artistes pro-
Prenant acte de ce moralisme imposé et
considérant qu’il devient à son tour, par ses
critères nébuleux, un sujet de création, la galerie Biesenbach (à Cologne) rassemble en ce
moment les œuvres à caractère explicite de
dix artistes internationaux, comme celles de
l’Américain Matt Lambert, ou les Cumfaces
(visages touchés par la grâce de la jouissance)
de Stuart Sandford. Quelques jours auparavant, certaines des œuvres présentées sur le
compte Instagram de la galerie, via des publications permanentes et des «storys» –fonctionnalité permettant de laisser en ligne une
image ou une vidéo durant 24 heures –, ont
été censurées alors que Stéphane Biesenbach,
le propriétaire du lieu, a déjà conseillé à certains artistes de pixelliser, pour les flouter, les
zones susceptibles d’être signalées. Excès de
contrôle? En tout cas, l’exposition porte bien
son nom, «Adults Only». «L’un des seuls hashtags dont l’utilisation sur Instagram est inutile, puisque sous cette étiquette, le site ne répertorie aucun contenu», nous explique
Biesenbach. Manière de ne pas agréger d’images explicites.
Julien Comte-Gaz, présent dans l’exposition,
se distingue comme un exemple parasite de
cette prohibition. Enfant millenial (de la génération Y, hyperconnectée), il avoue avoir été influencé inconsciemment par la censure avant
de créer son projet baptisé Pixels. L’artiste français déniche des corps nus, anonymes, tous
sexes confondus, dans des clichés en noir et
blanc pris dans les années 30, ou dans une prison de papier glacée appelée Playboy, circa 70.
Par le pouvoir d’une délicate manipulation
manuelle, il découpe dans la chair de ces photographies –à des endroits précis– des petits
carrés de même taille, qu’il déplace et mélange.
Cette pixellisation chorégraphiée contient une
certaine esthétique de la censure. Mais lui replace, «donne une nouvelle existence», ne retire
jamais rien, «le bout du gland du type devant
sa voiture est toujours là». Comme un affront,
les corps sont là tout entiers, nus, puzzles indétectables face à la censure. Comme de douces
allégories, ils semblent dire que, malgré toutes
les barrières du monde, malgré toutes les sanctions futures, l’artiste, l’humain, sera toujours
capable de déplacer quelque chose, en lui, au
loin, afin de s’exprimer. •
La fesse cachée de Tumblr
Face aux pressions
des annonceurs et de
son acquéreur, le site
de microblogging,
considéré par
beaucoup comme
un espace de liberté et
ouvert aux sexualités,
a décidé d’interdire
la pornographie.
L
e 17 décembre, Tumblr a décidé de fermer ses portes aux
publications pornographiques. Le deuil est total
pour celles et ceux qui voyaient
là un refuge idéal pour parler de
leurs désirs, questionner, voire
montrer leurs corps souvent relégués aux marges ou quasi
condamnés à l’invisibilité. La célèbre plateforme de microblogging créée en 2007 par l’entre-
preneur américain David Karp,
donnait jusqu’alors la possibilité
de poster des images à caractère
explicite, passions cinéphiliques, humeurs écrites, gifs humoristiques, dans un joyeux
pêle-mêle amateur et inattendu,
grand moodboard d’émotions
sans frontières, mêlant fragments de soi à tordre et facettes
à hybrider.
Tumblr a été racheté par Yahoo
en 2013 puis, trois ans plus tard,
par un plus gros poisson
nommé Verizon, puissante entreprise de télécommunication
américaine, pour la modique
somme de 4,5 milliards de dollars (4 milliards d’euros) et l’exigence de ne pas voir des
publicités commerciales côtoyer les habituelles publications pornos (Apple ayant décidé, un temps, de retirer
Tumblr de son App Store… de
quoi faire pression).
Plus qu’un blog augmenté,
Tumblr permettait de dévoiler,
sous forme de publications
variées, les carambolages de
contradictions et les désirs
multiples assumés, comme un
mur d’ado mouvant parmi
d’autres murs d’ados mouvants
aptes à s’entreconnecter, afin
de dévoiler, à la lueur d’un onglet ouvert, de quoi notre
monde est fait.
Le 3 décembre, le PDG de Tumblr, Jeff D’Onofrio, plutôt que de
s’épancher sur le pacte commercial, a brandi le drapeau incontestable de la lutte contre la pédopornographie dans un billet
intitulé «A better, more positive
Tumblr» («un Tumblr meilleur
et plus positif»): «Bien que notre
site soit un lieu d’expression libre
brassant autant de sujets que
l’art, vos relations amoureuses,
vos sexualités […], nous allons
continuer à favoriser cette diver-
sité tout en ajustant notre nouvelle politique afin de trouver un
juste équilibre.» Pour comprendre l’étendue de ce «juste équilibre», le hashtag #Toosexyfortumblr invite à recenser chaque
jour, sur Twitter, le nombre de
publications bannies grâce à ce
que D’Onofrio appelle «des
outils automatiques capables
d’identifier les contenus pour
adultes, ainsi que des renforts
humains pour maintenir ce système sous contrôle»: dans un désordre total, on trouve ainsi «signalées comme explicite» des
images de Mars, en haute définition, prises par la Nasa, des
photos de triple menton, une
broderie de Totoro… Tout le
monde le sait, les formes les
plus charnelles et les incurvations de pénis s’épanouissent
dans la courbe moelleuse des
nuages.
J.Pi.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PHOTO CRISTINA FERRAIUOLO
30 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 31
IMAGES / PLEIN CADRE
Ragazze
pleins gaz
Par
SANDRA ONANA
S
tone Butterfly (1), la pierre et le papillon, ou
le papillon de pierre. Les jeunes filles photographiées par Cristina Ferraiuolo ont en
effet quelque chose d’ailé et d’aérien alors
qu’elles roulent dans les rues napolitaines, élancées sur
leurs scooters. Dans leur dos, les immeubles forment une
superposition de toitures et de balcons, semblable aux
étages d’un gâteau napolitain. Intrépide dans sa veste en
cuir cloutée, la jeune conductrice au premier plan ouvre
la marche à un escadron sur roues, dégaine de bikeuse
et aura de cheffe de bande, de celles qui aimantent l’admiration et la jalousie. Les phares sont allumés, c’est l’heure
où l’obscurité vient éteindre le jour, entre la sortie de
l’école et l’heure du dîner. Il est encore temps de s’ébrouer
sous le ciel du soir et son baldaquin de nuages.
Dans son premier livre, la photographe italienne rend
hommage aux vieux quartiers de Naples et aux adolescentes qui jouent des gaz dans la ville de pierre, glissant
à la surface des ruelles. Le Stone du titre fait référence aux
antiques balustrades napolitaines, aux arcades et autres
vestiges qui fournissent à ces amazones le décor de leur
liberté bravache. Ferraiuolo saisit cette matière urbaine
en noir et blanc, les éraflures d’un mur décrépit dans un
passage étroit, les lignes de linge au-dessus de la ville qui
grouille. Stone aussi comme le basalte recraché par le
Vésuve qui a jadis englouti Pompéi, la cité sœur aux portes de Naples, momifiée par les cendres.
Mais la Naples de Cristina Ferraiuolo est celle des vivants,
volcanique plutôt que pétrifiée, à la faveur du crépitement des moteurs et de l’ardeur de ces jeunes filles. Originaire de la ville qu’elle a elle-même parcourue sans fin
sur sa Vespa, la photographe choisit de la représenter
comme un gynécée incandescent, peuplé de générations
de filles, de mères, de grands-mères, à l’image de l’environnement de sa jeunesse. Enivrée par le fracas de ces
bandes d’adolescentes, elle a d’abord cherché à les photographier dans la rue et s’est peu à peu retrouvée dans
leurs maisons. Depuis les prémices de son projet,
en 2002, certaines des filles immortalisées sous son objectif sont devenues des femmes. Stone Butterfly et son
titre oxymorique racontent l’énergie de leurs corps, propulsés à toute vitesse dans l’âge adulte. Blotties dans les
niches des murs, les statues de Vierges veillent silencieusement sur leur fougue juvénile. •
(1) Editions Journal. Rens. : Journal-photobooks.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
32 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
MY BIRTH de CARMEN WINANT Editions SPBH, 120 pp., 42 €.
Tous les mardis sur Liberation.fr, la chronique
«T’as le look photobook» s’arrête sur un livre
photo. Cette semaine My Birth de Carmen Winant
lève le tabou de l’accouchement. Entre almanach et journal intime,
ce livre émouvant assemble photos de grossesse et de naissance
que l’artiste américaine a déniché dans ses archives familiales et
dans d’ouvrages des années 70. PHOTO C. WINANT
LIBÉ.FR
aux drakkars (reconstruits à l’identique pour le film), des batailles féroces au duel fratricide filmé en
haut d’une tour, sans effets spéciaux, jusqu’aux funérailles lyriques
du Viking, annonçant celles de
cette civilisation en train de disparaître, tout appelle la sidération.
L’image iconique et la légende,
traitées sur un mode quasi documentaire, produisent un effet de
surgissement éblouissant, comme
si quelque chose échappait à la fiction, sortait du film pour livrer un
pur présent, la vibration suspendue
d’un monde englouti.
Tapis humain. Mandingo enfin,
Les Vikings (1985) de Richard Fleischer avec Janet Leigh et Kirk Douglas.PHOTO RIMINI
DVD/ Fleischer, sombres héros
Trois films du cinéaste,
à revoir en DVD,
soulignent la profusion
des thèmes qu’il
a abordé au cours
de sa carrière avec une
égale fascination pour
les noirceurs de l’âme.
S
elon Serge Daney, il y
aurait un «paradoxe»
Richard Fleischer :
«auteur sans œuvre»
dont on aime les films «un par un,
mais méprise l’ensemble», (Cahiers
du cinéma, mars 1967). Cette
quadrature du cercle, la cinéphilie
a fini par s’en défaire, saluant
désormais le formidable inventeur
qu’il n’a jamais cessé d’être sous ses
oripeaux de fils discret des studios,
excellant dans tous les genres –polar, aventure, péplum, guerre,
western, science-fiction, thriller,
action, etc. Ce qui lui valut la
réputation injuste d’un honnête faiseur, maîtrisant parfaitement la
grammaire cinématographique,
mais sans réelle singularité.
Mais si son œuvre protéiforme,
couvrant quatre décennies – de
1946 à 1989– a enregistré les mutations du cinéma hollywoodien, des
séries B fauchées pour la RKO Pictures (l’Assassin sans visage, l’Enigme
du Chicago Express) aux superproductions en cinémascope (Barrabas, 20 000 Lieues sous les mers), en
passant par le Nouvel Hollywood,
dont elle a accompagné les audaces
formelles et la vision du monde désenchantée (l’Etrangleur de Boston,
Soleil vert), son style et sa cohérence
demeurent difficiles à cerner derrière la profusion des thèmes et ses
virtuosités de caméléon.
Maléfiques. Pourtant, une égale
fascination pour le mal et les noirceurs de l’âme la traverse –Fleischer
envisagea d’être psychiatre avant de
devenir cinéaste–, tout comme l’observation clinique d’un monde voué
au pourrissement et à la perte.
Aussi dissemblables soient-ils par
leurs sujets et leur traitement, la
Fille sur la balançoire (1955), les Vikings (1958) et Mandingo (1975), sortis en Blu-ray, témoignent d’une
même obsession pour des héros
troubles, rongés par des forces maléfiques, se faisant la caisse de résonance du monde décadent dans lequel ils évoluent.
Inspiré d’un drame mondain
de 1906, la Fille sur la balançoire retrace, dans un technicolor somptueux, un fait divers sulfureux : le
meurtre en public d’un notable par
le mari, jaloux et dérangé, de sa
maîtresse. Si la censure pousse
Fleischer à modifier la sordide réalité –la victime aurait en fait violé la
fille encore adolescente – pour
la métamorphoser en histoire
d’amour impossible entre un
homme mûr et une jeune femme innocente, le cinéaste ne cesse, par sa
mise en scène, de multiplier les allusions scabreuses, notamment
dans la scène qui donne son titre au
film: l’amant (Ray Milland), sourire
salace, pousse l’escarpolette où se
balance Evelyn (Joan Collins), l’incitant à toucher de son pied la lucarne en forme de lune, métaphore
du plaisir féminin. Le visage extatique et enfantin de la belle, le regard
excité de l’homme, le mouvement
de va-et-vient de la balançoire, tout
semble évoquer la consommation
d’un acte sexuel malsain. A l’emprise que les deux hommes exercent
sur elle fait écho la violence d’une
société cloisonnée par les rapports
de classes et dont les crimes annoncent la déréliction.
Hanté par la violence et l’agonie
d’un monde souverain, éclatant
mais déjà en train de mourir, les Vikings –produit et interprété par un
Kirk Douglas magnétique, à la fois
solaire et ombrageux, brutal et sensible, séduisant et inquiétant – est
un des joyaux du film d’aventure.
Tourné en décors naturels dans les
fjords de Norvège, magnifiés par la
photographie de Jack Cardiff, le
film fut préparé avec une minutie
pointilleuse et un souci de vérité
historique qui tranchent avec son
sujet mythologique – deux frères
qui ignorent leur lien de parenté,
l’un chef viking (Kirk), l’autre esclave (Tony Curtis), se disputent les
faveurs d’une princesse de Galles
(Janet Leigh), sur fond d’invasions
barbares. Des villages, fourmillants
comme une pastorale de Brueghel,
vient clore en 1975 la période la plus
féconde du cinéma de Fleischer. Ce
premier film réaliste sur la question
raciale, conçu comme le revers grinçant et frontal d’un Autant en emporte le vent confiné dans son imagerie flamboyante et mensongère
du Sud, plonge dans les tréfonds infects de l’esclavage et d’une histoire
longtemps demeurée sous silence.
Loin des éclats saturés du film de
Fleming, Fleischer adopte une palette glauque et sombre pour décrire
le quotidien de Falconhurst, domaine défraîchi en bout de course,
aussi dénaturé que les propriétaires
sont affublés de tares physiques: le
patriarche (James Mason) est
perclus de rhumatismes, son fils
Hammond (Perry King) traîne une
patte folle. Dans cet univers dégénéré, l’esclavage est décrit tel qu’il
est: une déshumanisation au sens
littéral. Les Noirs y sont traités
comme des animaux qu’on rosse,
qu’on inspecte avant d’acheter,
qu’on élève comme du bétail en
organisant des saillies entre «mâles»
et «femelles» pour qu’ils se reproduisent, ou comme des objets d’usage
(cette scène atroce, où un enfant est
utilisé comme tapis humain, pour
soulager les douleurs arthritiques
du vieux!). L’exploitation sexuelle
forme le nœud du film –viols de servantes, relations interraciales. Les
deux «couples» mixtes en miroir, retournant le fantasme de bestialité
entretenu par les Blancs contre euxmêmes. Sans hors-champ, c’est un
monde vicié, peuplé de fantômes et
de créatures monstrueuses que
Fleischer nous livre, et dont le climax fait de ce Mandingo le plus terrifiant des films d’horreur.
NATHALIE DRAY
LA FILLE SUR LA BALANÇOIRE
DVD / Blu-ray (Rimini ).
LES VIKINGS coffret DVD /
Blu-ray / livre l’Enigme Richard
Fleischer (Rimini).
MANDINGO DVD / Blu-ray
présenté par Jean-Baptiste Thoret
(Studio Canal).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
FESTIVAL
u 33
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
FESTIVAL HORS PISTES
au Forum-1 du centre Pompidou (75001). Jusqu’au 3 février.
Pour sa 14e édition, le festival Hors Pistes lève les yeux au ciel
et pose le centre Pompidou sur notre satellite avec
installations, films, performances, cartes, lectures et
planétarium. A l’occasion des cinquante ans du premier pas
sur la Lune, la programmation pluridisciplinaire redécouvre
ce territoire encore vierge et investi par l’imaginaire des
artistes. Entre autres, Georges Méliès, Chris Marker, Nam Jun
Paik, Cristina de Middel (photo), Dominique Blais et Bruno
Latour explorent la face cachée de l’astre, tandis qu’est
présentée une sculpture qui sera envoyée sur le sol lunaire
en 2020. Un musée miniature y a déjà aluni avec la mission
Apollo 12 en 1969. PHOTO CRISTINA DE MIDDLEL
Série /
«Smilf»,
qui l’eût
cru
La deuxième saison de la série
de Frankie Shaw s’éloigne
du nombril de son héroine,
trentenaire désabusée et
larguée, pour tourner son
regard, cash et sans filtre,
vers d’autres femmes.
P
assée sous le radar lors des
premières heures de 2018, Smilf
fait pourtant parti du quarteron
de productions que l’on gardera
de l’année passée. Créée par l’actrice, scénariste et showrunneuse Frankie Shaw, la série,
comme son acronyme salace le laisse entendre, se construisait autour des errances foireuses d’une matriarche célibataire nommée
Bridgette Bird. Ni potiche ni mère courage,
la brune trentenaire au look white trash était
le cœur vibrant d’une première saison qui la
collait de si près qu’on en venait à partager
son besoin de trouver un filet d’air, juste de
quoi reprendre son souffle entre son rôle de
mère d’un petit Larry, ses rêves lessivés de
devenir basketteuse pro et son réel d’actrice
au chômage obligée de jouer les nounous
dans une famille bourgeoise dont la maîtresse
de maison prétend être une bonne copine.
Toujours fauchée, à la bourre (pour son loyer,
ses rendez-vous galants ou pros) et obligée de
quémander l’aide de son ogresse de mère,
Bridgette finissait par incarner l’urgence du
quotidien et le droit d’une mère à vivre à côté
Bridgette Bird (Frankie Shaw), fauchée et à la bourre. PHOTO MARK SCHAFER. SHOWTIME
de ses pompes quand elle entame chaque journée sur l’espoir de trouver, sinon un mec, au
moins un rendez-vous et la termine seule, le
soir, à se tripoter sans faire de bruit pour ne pas
réveiller le gamin qui dort dans la seule pièce
d’un appartement craspec.
En huit petits épisodes, Shaw parvenait à
hisser son double au rang de jolie antihéroïne
working class, personnage d’autant plus
crédible que Smilf a le bon goût de s’ancrer
dans un territoire, en l’occurrence le quartier
popu de South Boston, terrain de jeux d’habitude réservé aux mecs qui en ont –des mafieux
des Infiltrés de Scorsese aux petites frappes de
Gone Baby Gone (Ben Affleck). Une façon de
s’inscrire dans le réel qui évoque l’envoûtant
Atlanta, Frankie Shaw partageant avec son
créateur, Donald Glover, un sens de la rupture
de ton, le burlesque cohabitant naturellement
avec le dramatique et le pathétique.
Moins enfermées dans le chaos journalier de
Bridgette, les premières heures de la seconde
saison, qui débarque ces jours-ci, laissent
augurer du meilleur. Elle réserve assez vite
un moment de sidération en mettant en
scène un fantasme où Bridgette se rêve en
belle évanescente immergée dans un bain
de lait amoureusement collée contre le corps
d’un gros mec dont le visage est recouvert
d’un masque en latex à l’effigie de Harvey
Weinstein. Coup-de-poing malaisant qui
n’est pas sans rappeler le finale de la saison
précédente, qui rejouait la scène du banc de
Manhattan dans une version pute, comme
pour mieux coller aux casseroles que traîne
Woody Allen. La proximité de ses figures de
prédateurs vient rappeler que Shaw a jusqu’alors mis un point d’honneur à ne représenter les hommes qu’en porcs ou en êtres
d’une mollesse si désespérante que l’un
d’entre eux tombe ici raide mort dans sa
soupe.
Cette nouvelle saison réjouit surtout dans sa
façon de trouver un moyen de quitter le péri-
mètre de trois mètres autour de son héroïne
dans lequel elle risquait de s’enferrer.
Au-delà de la morbidité refoulée de ce Weinstein en plastique, Smilf scrute aussi des hallucinations autrement plus burlesques, notamment lorsque Bridgette s’imagine enfin
accéder au monde des privilégiés lors d’une
scène de country club à la crétinerie superbe.
Cet élargissement du scope atteint son paroxysme le temps d’un épisode où Shaw
s’éclipse du cadre pour regarder vivre des femmes jusqu’alors à peine esquissées. Une employée de maison et une autre releguée dans
l’arrière-boutique d’un magasin Chanel, deux
invisibles corvéables dont les plans se trouvent
fracassés par une décision de Bridgette. Impitoyable loi du moins faible où les plus démunis
se font du mal sans en avoir conscience.
MARIUS CHAPUIS
SMILF de FRANKIE SHAW saison 2
sur Canal + Séries à partir du 22 janvier.
Photo / Jocelyne Saab,
la guerre durant
D
écrite par l’artiste et poétesse
Etel Adnan comme «l’un des
êtres les plus courageux, les
plus intelligents et les plus libres qu’elle connaisse», Jocelyne Saab, décédée au début du mois de janvier, fut surtout
un regard intense et clairvoyant sur le Liban
et les conflits qui minaient le Moyen-Orient.
Née à Beyrouth en 1948, la cinéaste, photographe et reporter de guerre, d’abord plume
pour le quotidien As Safa, tourne en 1975 le
Liban dans la tourmente, dans le centre-ville
de la capitale où pleuvent les obus. Ce premier documentaire la propulse au cœur d’un
cinéma engagé libanais caractérisé par un
nouveau style de narration et dans lequel les
femmes conquièrent une place de choix. Tout
en continuant à couvrir la guerre pendant
quinze ans, Jocelyne Saab est à l’origine
d’une trentaine de films, dont une trilogie sur
sa ville natale avec le remarqué Beyrouth ma
ville, en 1982. C’est ce regard poignant et instinctif, engagé et empathique, que restitue à
merveille Zones de guerre. Réunissant photos
et photogrammes de films, l’ouvrage traverse
avec force l’œuvre engagée de Jocelyne Saab,
qui fut aussi assistante de réalisation du
cinéaste allemand Volker Schlondorff (le
Faussaire, en 1981) et créatrice du Festival
international du film de résistance culturelle
au Liban.
CLÉMENTINE MERCIER
ZONES DE GUERRE
de JOCELYNE SAAB
Editions de l’œil, 176 pp., 30 €.
Le Liban dans la tourmente, 1975. PHOTO JOCELYNE SAAB
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Série / «Sex Education»,
hormones de croissance
Le show british à la sauce
américaine décrit avec
humour les troubles
sexuels d’ados sur
un campus qui, pour
apaiser leur trouble,
décident de créer une
«cellule clandestine
de conseils».
D
es couloirs bordés de casiers métalliques arpentés par des ados obsédés,
des geeks et des pestes,
des goths et des jocks (qui ne s’interressent qu’au sport)… A première vue, on
est bien dans une variation en format
série des teen movies, ce genre spécifique du cinéma américain consacré aux
ados et fabriqué pour eux. Sauf que ces
spécimens-là arborent un drôle d’accent et l’humour attenant : contraire-
ment aux apparences, Sex Education
est bien une série 100 % british. Visiblement fans des films de John Hughes
(Breakfast Club) autant que des American Pie, les auteurs du show et, en premier lieu, sa créatrice Laurie Nunn, ne
cachent pas leur fascination pour l’univers du teen movie américain –dénomination typiquement «française» de
ce que les Américains appellent en réalité teen sex comedies.
On ne pourrait pas être plus proche ici
de l’appellation d’origine dans cette
histoire qui débute alors qu’un jeune
geek introverti est débauché par la jolie rebelle du lycée, vaguement punk
et fan de Virginia Woolf, pour monter
une sorte de cellule clandestine de
conseils en sexologie grandement utiles à leurs congénères en pleine déflagration hormonale – elle a remarqué
que le puceau s’y connaissait, et pour
cause, sa mère est sexothérapeute et il
Sex Education, saison 1. PHOTO JON HALL. NETFLIX
est «tombé dedans» quand il était petit. Aux alentours de ce campus idéalement américanisé (il n’en existe pas de
tel en Angleterre) où, en guise d’uniforme bleu marine, les élèves arborent
plutôt teddy aux couleurs du lycée ou
sweatshirt à son nom, se déroule une
campagne vallonnée typiquement anglaise. Cette superposition d’environnements produit une impression très
agréable de dépaysement fictionnel :
on reconnaît tout, mais les surprises
peuvent venir de toutes parts. Et Sex
Education ne se prive pas de nous en
faire. Après les deux premiers épisodes
qui se plaisent à démontrer leur maîtrise des codes du genre en une sorte
de festival de vannes bien envoyées et
de références pop, la suite trouve sa vitesse de croisière, plus posée, son
identité visuelle (cadres élégants et inventifs) et creuse son sillon bien à elle,
en particulier lorsqu’il s’agit de partir
à la rencontre de nouveaux personnages le temps d’un épisode : une mère
de famille excentrique en attente
d’IVG, des jeunes militants anti-avortement… la série est pleine de ces petites bulles de récit, décrochages accueillants dans les fils narratifs
pourtant déjà bien fournis des principaux protagonistes.
Autre surprise, la mère sexologue du
héros est jouée par Gillian Anderson,
ici aux antipodes de son rôle de traqueuse d’extraterrestres dans X-Files,
coupe courte peroxydée, toujours ultra-sapée, dans des tenues plus Joan
Crawford que campagne britannique.
Les premiers épisodes distillent sa présence assez ingénieusement, jouant
avec notre soif de spectateur, pas très
reluisante, de savoir à quoi ressemble
aujourd’hui l’agent Scully. Et nous permettent d’être prêts quand sa drôlerie
se fait jour petit à petit. Car oui, Sex
Education est très drôle, de cet humour qui sied à merveille à ceux qui
veulent détourner l’attention, comme
le meilleur ami du héros, irrésistible
jeune garçon qui se rêve en Gloria Gaynor mais ne sait pas comment le dire
à son père, ou la désopilante fan de
mangas qui dessine des histoires intergalactiques ultra-pornos, désespérée
de toujours devoir s’arrêter à l’orgasme,
faute d’expérience en la matière.
Finalement tout cela est très joliment
fidèle à ce qu’est le teen movie et à ce
qu’il a toujours été: un mélange, à nul
autre pareil, d’obscénité et de grande
délicatesse dans la description des
tourments de l’adolescence.
CLÉLIA COHEN
SEX EDUCATION
sur Netflix.
Family Werden de Rie Yamada . PHOTO RIE YAMADA
Photo/ Rie Yamada,
ses familles
recomposées
C’
est une rafraîchissante petite exposition qui
fait émerger les jeunes talents encore en écoles d’art à Riga (Lettonie), à Wroclaw (Pologne), à Berlin (Allemagne) et à Paris. Dans le
cycle «Hors les murs» de la galerie du Crous à Paris, «Emerging
Line» a regroupé huit artistes qui ne se ressemblent en rien,
à part peut-être qu’ils prêtent à sourire. A l’entrée, l’œil éclairé
d’un cyclope chauve jette un regard effrayé sur les visiteurs.
Parfois, sa pupille ronde se contracte en losange comme celle
des amphibiens. Drôle d’accueil que l’on doit à Zoe Thonet,
en quatrième année aux Beaux-Arts de Cergy. Planchant sur
un mémoire de biologie spéculative, la plasticienne imagine
comment, un jour, l’homme pourrait redevenir poisson.
Le plus charmant dans ce parcours, ce sont les photographies
de Rie Yamada, née en 1984 à Nagoya au Japon. Etudiante en
master de communication visuelle à Berlin, elle s’y est inscrite
après avoir travaillé pendant trois ans dans un studio. Largement influencée par le photographe Yasumasa Morimura, elle
pratique l’autoportrait masqué mais exploite le champ de la
famille. S’appropriant des albums trouvés, elle se grime et reproduit les clichés, prenant la place de chacun des personnages grâce au montage.
L’idée lui est venue, en 2011, après le tsunami au Japon. Alors
que tout était détruit, les Japonais ne cherchaient qu’une
chose: leurs photos de famille disparues. Espiègle et attendrie,
elle donne à ses portraits une charge comique et mélancolique. Ses photomontages sont accompagnés des albums
anonymes. Premier volet d’une trilogie, elle travaille
actuellement sur des familles de location au Japon. A suivre,
donc. C.M.
EMERGING LINES, PARIS BERLIN WROCLAW RIGA
à la galerie du Crous (75006), jusqu’au 25 janvier.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
VIDÉO
CLUB
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 35
SOLLERS POINT BALTIMORE
de MATTHEW PORTERFIELD (JHR Films)
GUY
d’ALEX LUTZ (Studiocanal)
Autour de la réinsertion d’un jeune ex-taulard,
le trop discret Matthew Porterfield (Putty Hill) dresse
un nouveau portrait superbe et familier d’une Amérique
touchée par les ravages du racisme, de la drogue et de la
précarité, tableau pourtant très sensuel, comme peint
sur un air de ballade de folk urbain.
Réalisée et jouée par Alex Lutz, cette élégie pour une vieille
gloire de la chanson populaire est plus profonde et cruelle
qu’il n’y paraît. Guy cherche l’émotion là où elle n’est pas,
traque le rire dans l’absence d’ironie et nous renvoie cette
sincérité factice et radicalement dépressive, qui est aussi
celle de son personnage.
Photo/ Iran, la révolution sous couvertures
Au BAL, l’artiste
Hannah Darabi, née
à Téhéran, présente
sa collection de livres
interdits par la
République islamique.
Se réappropriant
certaines de ces images,
elle offre un regard
singulier sur l’évolution
iconographique et
politique du pays.
skatteurs en pantalon pattes d’éph,
pop-corns et passants avides de
changements.
Cachettes. En écumant les librai-
Q
uelles traces reste-t-il
de la révolution iranienne quand la République islamique a
tout occulté ? Quelles images et
écrits subsistent encore après la violente répression qui a conduit à des
milliers de victimes à l’exil et à des
peines d’emprisonnement? Ce sont
les questions qui taraudent Hannah
Darabi, artiste iranienne née en 1981
à Téhéran. Installée en France depuis onze ans, elle enquête depuis 2014 sur l’histoire culturelle de
son pays d’origine, notamment à travers ses livres interdits. D’Hannah
Darabi, on connaissait déjà le goût
des ouvrages singuliers puisqu’elle
s’auto-édite ou choisit des éditeurs
très attentifs. Ont déjà été remarqués
Unreal City, son premier recueil
d’artiste, aux allures d’album pour
enfant, imprimé sur papier cartonné, avec de mélancoliques photos de chantiers aux tonalités sombres de ruines, ou encore Neuköln
Heroes, son enquête photographique réalisée avec Benoît Grimbert
sur les traces de David Bowie à Berlin (éd. Bartelby&Co).
Pour la deuxième édition du «Performing Books» au BAL et à l’occasion de l’anniversaire des 40 ans de
la révolution iranienne, Hannah
Darabi met au grand jour sa collection personnelle d’ouvrages politiques et photographiques.
Propagande. Née au début de la
guerre Iran-Irak, Hannah Darabi a
conscience d’avoir grandi entourée
de livres d’histoire islamique dans
un système de propagande très
corseté. Etudiante à la fin des années 90 à l’université de Téhéran,
elle se souvient avoir traîné du côté
de la rue Enghelab, l’avenue de la capitale où se concentrent librairies et
maisons d’édition. A l’époque, c’est
là que l’on trouve les romans de
Marguerite Duras et les essais de Michel Foucault, ainsi que la photographie venue de l’étranger. De sa mé-
Reconstructions 2 : Revolution, 1978-1979 (2018). PHOTO HANNAH DARABI
moire d’étudiante, Hannah Darabi
n’a aucun souvenir de livres d’images autour de la révolution iranienne. Or, ils ont bel et bien existé,
mais il faut les chercher. Car, pour la
plupart, ils ont disparu ou été effacés de la mémoire collective sous la
pression de la propagande qui a
conduit mécaniquement à l’autocensure des auteurs eux-mêmes.
C’est en dénichant Allah Akbar de
Shahrokh Hatami avec une photo de
l’ayatollah Khomeiny à Neauphlele-Château, dans l’arrière-boutique
d’une librairie de raretés à Téhéran,
qu’elle prend conscience de l’importance de l’édition en Iran au cœur
même de la révolution. Laboratoire
de la pensée, les livres ont été témoins et acteurs du changement
politique. Car si l’on retient de cette
période la fin de l’autoritarisme du
chah et la victoire du régime des
mollahs, ce fut aussi une époque
utopique où tout était encore possible, entre une révolution marxiste et
une révolution islamiste.
Dans ce bouillonnement, la production littéraire et la soif de lecture
prennent alors une grande place
dans la circulation des idées. On le
voit bien dans les Arrivants (1979),
l’énergisant film en Super 8 de Kianoush Ayari montré à l’entrée du
BAL. Y figurent de nombreux bouquins sur les étals de rue entre
ries spécialisées et les magasins
d’occasion, en contactant les vendeurs à la sauvette de la rue Enghelab, Hannah Darabi s’est constitué
une collection de livres rares qui ont
aujourd’hui une importante valeur
documentaire. Car il faut bien avoir
à l’esprit que la plupart d’entre eux
ont été interdits, ont circulé sous le
manteau ou dans les cachettes de
véhicules à double fond. Encore
aujourd’hui, cette prohibition les
rend dangereux pour qui les
possède. Ainsi, même si l’exposition
du BAL apparaît très pointue, il faut
saluer l’audacieux travail de la
photographe qui a conscience de
braver des interdits. Régulièrement,
elle retourne dans son pays natal.
Aux murs de l’exposition, trois
types d’ouvrages. D’abord les livres
politiques, «les jaquettes blanches»,
qui fourmillent dans les années 70.
Interdits sous le chah, ils circulent
dans les dortoirs, sont cachés dans
les toilettes ou enterrés dans les
montagnes. Véhiculant d’abord les
théories révolutionnaires de
gauche, ils deviennent vite le lieu
de l’islamisation. Au sous-sol, les livres de photo – et ils sont nombreux–, car la révolution se conjugue avec la naissance de la
photographie documentaire. Mais
le plus émouvant, ce sont les cahiers d’images que s’est appropriés
Hannah Darabi : montés comme
des marabouts-bouts de ficelle,
fonctionnant par analogie comme
l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg,
ses Reconstructions enchaînent
images de martyrs et de propagande, photos du quotidien, extraits de films, portraits et paysages… déroulant sur les murs le fil
inconscient d’une histoire violente
et énigmatique à nos yeux d’Occidentaux. Cette exposition érudite se
clôturera le 11 février, jour anniversaire de la révolution, par un débat
sur l’islamisme politique sous la
houlette de l’anthropologue et chercheuse au CNRS Chowra Makaremi.
L’épais livre regroupant la collection et Reconstructions d’Hannah
Darabi, publié chez Spector Books,
fera date dans la recherche historique et visuelle sur la question.
CLÉMENTINE MERCIER
RUE ENGHELAB, LA
RÉVOLUTION PAR LES LIVRES
IRAN 1979-1983 de HANNAH
DARABI au BAL, jusqu’au 11 février.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Mort de Denis Sire Punk habitué à brûler la vie par les
deux bouts, le dessinateur Denis Sire est décédé à 65 ans.
Proche de Jean-Pierre Dionnet, il avait été dans les années 70 et 80 un des grands collaborateurs de Métal hurlant,
revue mythique de la contre-culture qui contribua grandement au renouveau libertaire de la BD. Dans son style rétrochic, il touchait à tous les genres, de l’érotisme à la sciencefiction, avant de toujours revenir à ses deux plus grandes
passions : la moto et les pin-up. DESSIN TERREUR GRAPHIQUE
La dormeuse du hall
AU REVOIR
Ciné/ Eclats de «Glass»
C’est un film «indus» comme on le
dit de la musique industrielle, brut,
bavard, rugueux, métallique,
minimal, volontaire, digressif et
texturé: linoléum, briques et béton
(rose parfois, pink et punk). Les
personnages d’Incassable et de
Split, films précédents de M. Night
Shyamalan, reviennent vieillis et
légumisés en hosto psychiatrique.
Inclassable !
GLASS de M. NIGHT
SHYAMALAN 2 h 09.
Art/ «Poésie prolétaire»,
en marge
CHA GONZALEZ
«Poésie prolétaire» est une véritable
ode au geste créatif. L’exposition parisienne fait dialoguer les dessins,
carnets, collages et vidéos de trois
femmes artistes des années 60 à 80,
volontairement restées dans les
marges, avec les œuvres, conçues
pour l’occasion, de trois plasticiennes trentenaires.
POÉSIE PROLÉTAIRE
Fondation d’entreprise Ricard
(75008). Jusqu’au 23 février.
Art / Fernand Khnopff,
Par
girly pour situations grises de
JULIEN GESTER
détresse et trahison des codes
et DIDIER PÉRON
austères qui informent d’ordinaire aussi bien les structures
i l’on s’en tient aux codes et decetypeetlesimagesqu’elles
clichés en vigueur, tout, dans sécrètent dans les journaux,
ce portrait délicat d’une à dominante fade to greige.
anonyme, participe à dérouter En l’absence de légende, on aurait ainsi tout
les lectures qu’il suscite, brouiller l’idée que aussi bien pu croire contempler là le lounge
l’on peut se figurer de sa destination: la pos- pour passagers premium de Thai Airways, en
ture languide du modèle, le chatoiement transit ou en partance pour les charmes soft
fuchsia des sièges simili-cuir, l’air de fête, de Chiang Rai et son fameux Cat Club, ou bien
certes un peu miteux, que s’emploie à confé- la salle d’attente d’un parodontiste maniacorer à la scène ce bout de guirlande qui pen- dépressif et/ou daltonien. Seule la présence
douille. L’image, publiée jeudi 17 janvier dans d’un extincteur à l’emplacement un rien inLibération, a été réalisée par la photographe congru, accroché en toute visibilité tel un acCha Gonzalez dans le cadre d’un reportage cessoire décoratif, se charge de reconduire
sur la Cité des dames (Paris XIIIe), nouveau l’imaginaire et le regard à la dérive sur les bercentre d’accueil pour femmes en situation de ges du concentré de réalité terrible et de mogrande précarité –c’est-à-dire, souvent, sans dernité douloureuse que cette photo docudomicile fixe et soumises aux dangers de la mente calmement – avec une douceur
rue, démultipliés
d’autant plus striprécisément parce
dente qu’inhabituelle
qu’elles sont à la fois
en pareils parages –,
précaires et femsoit l’accroissement
mes.
de la part de femmes,
Une coquetterie mal
et plus particulièreplacée,oudisonstrop
ment de femmes seugenrée,dedécorateur
les, vivant livrées à eld’intérieur achève de
les-mêmes sans toit.
fairedéraillerl’imagiEn transit, la belle
naire: ce rose pimendormie, imagipant, à la fois vernis Libération du jeudi 17 janvier.
nait-on fugacement:
S
et ce n’est pas tout à fait divagant, puisque les usagères de
la Cité des dames ne sauraient l’être qu’à titre passager, et c’est bien cet état d’entre-deux que saisit la
photographe, sous l’éclat
blafard et inopportun au repos qui manque
d’enfoncer et d’effacer dans le mur le radiateur auquel la dormeuse se trouve comme
aimantée.
Le lieu est un refuge. Il possède donc les attributs du confort éphémère inséré à l’intérieur
d’une structure plus vaste et angoissante, le
grand dehors, sans contour ni fin, auquel il
s’adosse ou contre lequel il se claquemure. La
jeune femme a enfoncé les mains dans ses
poches et son corps semble vouloir s’encastrer dans le créneau d’un fauteuil-cube luimême immobilisé dans une bulle de chaleur
dispensée par le radiateur. Rien n’indique si
c’est le jour ou la nuit, ou s’il est possible de
stationner là plus de quelques minutes ou
heures en profitant d’un semblant de silence
et d’aise. La composition dentelée de mauve
et une rime circonstancielle de la palette
chromatique fixée par l’objectif, alliées à l’angle de la prise de vue, semblent unifier l’ondulation de la guirlande et le corps alangui,
comme pris entre deux eaux roses, deux matières brillantes et synthétiques capitonnant
quelque capsule futuriste ou une rêverie amniotique. Mais, à nouveau, on divague. •
REGARDER VOIR
l’intrigant
Pour accueillir le maître du symbolisme belge, qui n’avait pas été exposé à Paris depuis quarante ans, le
Petit Palais a imaginé un décor calqué sur son manoir-atelier d’inspiration viennoise. Membre d’une génération désenchantée, Fernand
Khnopff, dont le mantra était «on
n’a que soi», était spécialiste du portrait mais a laissé d’intrigants paysages et des photos redessinées que
révèle l’exposition.
FERNAND KHNOPFF (1858-1921)
LE MAÎTRE DE L’ÉNIGME Petit
Palais (75008). Jusqu’au 17 mars.
Ciné/ Biopic politique
Délicat et observateur, le long métrage du cinéaste canadien Jason
Reitman se fait moins soucieux de
nous rendre la vie romancée d’une
célébrité rabâchée que de nous raconter avec finesse la candidature
d’un sénateur américain en 1988 et
son abandon après un scandale
sexuel. Le film perd en vitesse ce
qu’il gagne en finesse dialectique.
THE FRONT RUNNER
de JASON REITMAN avec Hugh
Jackman, Vera Farmiga… 1 h 54.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 40 : Cinq sur cinq / Queer québécois
Page 41 : On y croit / The Twilight Sad
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Eva Ionesco
PHOTO FLORENT TANET
Les dessous des playlists
u 37
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
38 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Tout pour la playlist
Figurer sur une «liste
de lecture» très suivie de
Spotify ou de Deezer est
un formidable accélérateur
de notoriété pour un artiste.
Derrière ces playlists,
des algorithmes évidemment,
mais aussi des éditeurs
en chair et en os, qu’il faut
savoir convaincre.
Par
OLIVIER PELLERIN
Photo FLORENT TANET
C’
est désormais un
fait avéré : le streaming, même si son
modèle économique n’est pas encore totalement au
point, a relancé l’économie de la musique. Mais il en bouleverse les us et coutumes, notamment via les playlists,
ces «listes de lecture» de chansons que
vous composez vous-même en puisant
dans le catalogue de votre site de streaming préféré, ou qu’il vous propose
d’écouter en les articulant autour de
thèmes nombreux et variés.
Formidables accélérateurs de notoriété pour les artistes, ces playlists,
sont devenues l’un des principaux enjeux de l’industrie de la musique. Il en
existe des centaines de millions
– Spotify en revendique même 3 milliards ! Les plus répandues, les playlists personnelles, sont celles que vous
concoctez à vos propres fins. Moins
nombreuses (quand même plusieurs
milliers) mais bien plus influentes, les
playlists éditorialisées par les plateformes constituent le véritable nerf de
la guerre. Les plus prescriptrices, telles «hits du moment» sur Spotify ou
«les titres du moment» sur Deezer,
rassemblent des millions d’abonnés
et sont un passage obligé vers le suc-
cès. Elles concernent soit des genres
musicaux, soit des ambiances, les fameux moods: «chill-relax» chez Deezer ou «travailler en musique» chez
Spotify sont autant suivies que les
playlists de genres («rock», «rap»…).
«De véritables marques»
Paul Pétel, qui chapeaute les relations
avec les plateformes de streaming
chez Idol, distributeur numérique
français, décrit le parcours type d’un
titre vers les sommets : «Le morceau
entre d’abord dans “New Music Friday” chez Spotify, “les nouveautés du
vendredi” chez Deezer ou “sorties de la
semaine” chez Apple. Puis les plateformes testent le titre. S’il se comporte
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
«Notre différence
avec les radios
musicales est qu’on
propose 75 playlists
de 60 titres. On a
plus de place, une
responsabilité forte,
mais une liberté
importante. Chez
nous, zapper n’est
pas un problème.»
Rachel Cartier responsable
éditoriale chez Deezer
sicale que sur l’analyse des datas (les
données) et leurs relations avec l’industrie. Charge aux maisons de disques et aux distributeurs de musique
numérique de leur présenter (on dit
«pitcher») les morceaux des labels
qu’ils représentent. Pour Pascal Bittard, président d’Idol, «ce travail de
pitch se situe entre promotion des ventes et promotion radio». Et ce n’est pas
toujours une tâche follement glamour, les Google Docs et les back-offices des plateformes à renseigner encadrant fortement les contacts
humains.
Soupçons de triche
bien (en fonction de son nombre de
streams, si les utilisateurs l’ajoutent
dans leurs playlists personnelles, s’ils
zappent, et une multitude d’autres facteurs), il peut gravir des playlists d’importance intermédiaire jusqu’à finir
dans une playlist flagship, étendard de
son genre musical, voire dans “hits du
moment”.» Le cas de la playlist américaine de Spotify «RapCaviar» illustre
l’impact des flagships: «RapCaviar est
devenue un monstre du streaming,
prescripteur majeur du rap. Elle se décline en soirées et opérations marketing. Ces flagships sont de véritables
marques», résume Paul Pétel.
Tuma Basa, le créateur de RapCaviar,
a quitté Spotify l’été dernier pour rejoindre les équipes de YouTube Music,
auréolé de l’aura d’un gourou. Il illustre le rôle encore déterminant des
choix humains face à l’influence des
algorithmes. Car les playlists principales sont établies par des éditeurs
– au nombre de quatre chez Spotify
France et de deux chez Deezer–, auxquels il faut ajouter quelques spécialistes référents. Les éditeurs de playlists sont en quelque sorte des
programmateurs radio modernes, qui
s’appuient autant sur leur culture mu-
u 39
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A l’inverse, toute une partie de l’activité d’élaboration des playlists
échappe aux labels. C’est l’autre versant de la montagne à gravir: les algorithmes. Ces intelligences artificielles
combinent l’analyse des données de
comportement des utilisateurs. Par
exemple, si parmi deux auditeurs
d’Angèle, l’un a également écouté
Orelsan, alors on proposera Orelsan
à l’autre. A cela s’ajoutent des données
textuelles ou de caractéristiques sonores qui peuvent rendre les recommandations étonnamment perspicaces. Et
faire craindre un certain formatage :
aux Etats-Unis, 90 % des écoutes de
Spotify ne concernent que 20% de son
catalogue. D’où l’intérêt de mêler algorithme et choix humains.
Cette complexité des playlists alimente les soupçons de triche en tout
genre: favoritisme des majors, achats
de streams via des applications type
Streamify ou dans des «fermes à
streams», ces entrepôts souvent situés
en Asie qui font tourner en boucle des
chansons sur des centaines de smartphones. Les plateformes, qui ont
connu un important coup d’arrêt il y
a deux ans, quand ont été démasqués
des artistes fantômes inventés par
Spotify pour capter une partie des revenus du streaming, se sont depuis
acheté une conduite. Elles ont investi
dans des outils qui leur permettent de
déceler quasi instantanément les
fraudes et de prévenir les labels
concernés, quitte à suspendre leurs
comptes. Les labels reconnaissent de
leur côté qu’acheter des streams n’est
pas une solution viable. Tous l’affirment, à l’instar de Victor Peynichou,
aux commandes du label Midnight
Special Records: «Avoir un titre dans
une playlist ne suffit pas pour qu’un
artiste connaisse le succès. Il faut déve-
lopper un univers, dans les salles de
concert, chez les disquaires, sur les réseaux sociaux…» Créer de l’engagement reste indispensable. Les plateformes y sont sensibles au moment de
programmer le nouveau titre d’un artiste. Car bien que les playlists favorisent l’écoute au titre, l’album n’est pas
encore mort. Frédéric Antelme, responsable des contenus chez Deezer,
l’affirme : «Les artistes identifiés,
comme Lomepal ou Jul, voient leurs
albums entièrement streamés.»
Vers une concurrence
frontale
Les playlists présentent un autre intérêt : faciliter l’export. Leur rayonnement international permet de
conquérir de nouveaux territoires.
Victor Peynichou raconte comment le
Brésil a joué en faveur de la chanteuse
française Laure Briard: «Laure y a fait
une longue tournée. Son morceau Cravado a été placé dans une playlist brésilienne influente, qui a fini par déclencher une entrée sur Deezer France. Des
gens qui écoutaient Gilberto Gil se sont
mis à l’écouter, ça nous a aidés.» Le label Yotanka a lui réussi à pousser Kid
Francescoli sur les plateformes chinoises en travaillant avec des agrégateurs locaux. Vivien Gouery directeur
artistique du label, résume, pragmatique: «C’est à la fois un axe de promotion et une source de revenus.» Un peu
comme si un label touchait un pourcentage à chaque passage radio.
Un mélange des genres peu propice
aux radios, chez qui les plateformes
débauchent d’ailleurs : à la BBC en
Angleterre, chez Trace (dont vient par
exemple Nicolas du Roy, désormais
chez Spotify après une longue carrière chez Europe 2) ou chez NRJ en
France (qui n’a pas souhaité répondre
à nos questions sur le sujet). Même si
elles s’en défendent les unes les
autres, arguant de leur complémentarité, les jeunes plateformes et les
vieilles radios se tirent la bourre.
«NRJ, c’est une playlist, ultrapuissante, mais une playlist», explique
Pascal Bittard. Ce que Rachel Cartier,
responsable éditoriale chez Deezer,
confirme : «Notre différence avec les
radios musicales est qu’on propose
75 playlists de 60 titres. On a plus de
place, une responsabilité forte, mais
une liberté importante. Chez nous,
zapper n’est pas un problème.»
Bruno Crolot, patron de Spotify
France, l’avouait dans une interview
aux Echos: «Spotify est à la fois un distributeur et un média.» Les plateformes draguent désormais directement
les artistes, comme avec Spotify Direct, une fonctionnalité en test depuis
septembre, qui permet aux musiciens
de proposer leurs titres sur Spotify
sans passer par un distributeur ou une
maison de disques. De récentes études montrent que les revenus des artistes totalement indépendants ont
connu une hausse de 35 % en 2018
(même s’ils ne représentent que
3,5 % du marché). L’industrie musicale apprécie moyennement cette
concurrence frontale et défend l’importance de son rôle de développeur
de talents. D’autant plus dans un
monde qui s’est largement complexifié et où il faut désormais mieux sortir
de maths sup que d’une MJC pour finir aux Victoires de la musique. •
LA DÉCOUVERTE
FLORINE HILL
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Petit Prince
sur sa planète
perché
N
on mais comment prendre
au sérieux un
label qui s’appelle Pain Surprises et qui signe des artistes endossant
comme pseudos Miel de
montagne, Grand Soleil ou,
comme ici, Petit Prince? Sauf
que si on glisse dans cette
liste le nom de l’électron libre
Jacques, un des trois fondateurs de la maison, ça rigole
déjà beaucoup moins.
C’est en 2013 que le producteur électronico-siphonné de
Tout est magnifique lance
cette petite entreprise avec
deux copains, nés à Strasbourg comme lui, Etienne Piketty et Elliot Diener alias Petit Prince. Ce jeune homme
de 27 ans au solide bagage
(dix ans de violoncelle au
conservatoire, des études
d’ingénieur du son à LouisLumière) joue un peu le rôle
de grand ordonnateur sonore,
en mettant sa patte derrière
les productions de la maison
ou en prêtant son talent pour
d’autres (Ichon, Superpoze).
Il passe aujourd’hui de l’autre
côté de la barrière, pour la seconde fois après un premier
essai en 2016, avec la pop
synthétique tournoyante et
chatoyante de Je vous embrasse. Six titres qui, depuis
le Jour du départ à la Veille
du retour, digressent autour
d’une histoire d’amour au
moins aussi barrée que le
chant d’Elliot Diener, dont
les aigus rebondissent dans
des torrents d’échos. Mais
qu’est-ce qu’il dit ? Peu importe. L’essentiel réside dans
l’ambiance irréelle et ludique
de ces compositions poéticolyriques. Il ne va pas falloir
très longtemps pour que Diener laisse tomber le «petit»
dans son pseudo. Sérieux.
PATRICE BARDOT
PETIT PRINCE Je vous
embrasse EP (Pain Suprises)
présente
Réservations sur :
laseinemusicale.com,
fnac.com
09.02.2019 - 20h
Auditorium
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
40 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
PLAYLIST
WILLIAM TYLER
Alpine Stars
A contre-courant de la domination
des sons electro urbain, cet ancien
Lambchop et Silver Jews propose
un instrumental d’avant-folk basé
sur son jeu (assez extra) de guitare
acoustique. Entouré quand même de
pointures telles le jazzman Bill Frisell.
TORO Y MOI
Fading
Loin de l’indolence chillwave qui a
bâti sa réputation, le jeune
Américain entraîne son imagination
vers les rivages agités des pistes de
danse. Mais la production continue
de naviguer du côté des bricolages
lo-fi. Tant mieux.
3 Enfant du désordre
Provocateur? Plutôt une exaltation culottée avec un penchant
certain pour l’exhibitionniste. Aux
Francofolies de Montréal, il n’aura
pas attendu la fin du premier morceau pour dévoiler la fleur de lys tatouée et éjaculant sur sa fesse gauche. Davantage polémique et décrié,
son geste à l’issue de son ultime récompense à l’Adisq: Hubert Lenoir
s’est alors emparé du trophée (un
«félix») pour l’enfoncer dans sa
gorge. Certains, comme le chanteur
Mario Pelchat – sorte de Frédéric
François québécois–, s’offusquent
de cette irrévérence envers le légendaire Félix Leclerc dont le prénom a
inspiré la récompense. Pour Hubert
Lenoir, c’est une marque de considération parce qu’il ne «deepthroate»
pas –entendre par là faire une fellation – «quelqu’un qu’il ne respecte
pas». A chacun ses us et coutumes.
CINQ SUR CINQ
4 Une tornade sur scène
Hubert Lenoir cultive un look androgyne tout en multipliant les provocations. PHOTO NOÉMIE D. LECLERC
Hubert Lenoir
en pleine lumière
Ce chanteur
queer de 24 ans
est le nouveau
phénomène
québécois.
I
l affole le Québec par sa personnalité détonante. Hubert
Lenoir, du haut crâneur de
ses 24 ans, n’a froid ni aux
yeux ni aux fesses. L’imprévisible
phénomène, qui a triomphé au
dernier gala de l’Adisq, sorte de
Victoires de la musique québécoises (révélation, album pop, album
de la critique et chanson de l’année
pour Fille de personne II), maîtrise
déjà parfaitement son image sulfureuse et ses provocations répétées.
Sauf qu’il n’a pas oublié d’écrire des
titres de haut vol. Sa folle ascension va-t-elle jouer les prolongations chez nous? L’accueil qui lui
a été réservé lors des Trans Musicales de Rennes incite à un bel
optimisme.
1 Un groupe, The Seasons
A l’origine, Hubert Chiasson,
qui vient de Beauport dans la banlieue de la ville de Québec, était destiné à une carrière de sportif. Il rejoint ado une section sport-études
et pratique le ski acrobatique freestyle en compétition. Aucune formation musicale à son actif lorsqu’il
rejoint à 17 ans The Seasons, fondé
par son frère Julien. Un groupe de
chansons pirates pop-folk, qui crée
un décorum sixties-seventies et lorgne aussi bien du côté de Simon
& Garfunkel que des Beatles ou Jake
Bugg. On les a vus par ici, il y a
deux ans, assurer les premières parties de Louise Attaque. The Seasons
a sorti cet automne, à la surprise générale, un deuxième album alors
qu’Hubert Lenoir est en plein buzz
solo. Preuve que le garçon a du ressort, de la ressource et l’esprit encore collectif.
2 Androgyne et glam rock
Entre Boy George, Marc Bolan et David Bowie, il y a une place
pour lui dans l’alphabet du glam
rock. Taille à la Prince, rouge à lè-
vres carmin, visage aux traits féminins, cheveux parfois tressés, robe
blanche ornée de dentelles recouverte par un tee-shirt du groupe
heavy metal Anthrax : Hubert Lenoir cultive ses looks mutants et
joue de l’ambivalence sexuelle. Un
être kaléidoscopique voulant
échapper aux normes, à la matrice
du genre, dont le moi est à la fois
pluriel et androgyne, et qui ne
cesse de se déclarer féministe. Sous
les articles publiés sur la Toile, insultes haineuses et commentaires
homophobes pullulent. «Que je
suce des queues ou que j’en suce pas,
ce n’est pas de vos crisses affaires.
Laissez-moi tranquille», a-t-il déclaré en plein concert. Mise au
point couperet.
Agile, spontané, culotté, félin.
Hubert Lenoir a un charisme extensible et pétant tous les plafonds. Il
occupe la scène avec une insolence
éclatante. Intense, électrique et
constamment en mouvement. Toujours aux Francos de Montréal, on
l’aura vu chanter torse nu, s’agripper
à bout de bras sur la rampe du premier étage, se lancer dans plusieurs
sessions de body-surf, se gargariser
d’eau et la recracher à la face des
spectateurs. Il dira aussi: «Pensez librement! Ne vous laissez pas avoir
par de vieux concepts. Tout est à refaire. Le monde est à nous.» Même teneur dans le discours, même précocité et même créativité décomplexée
que son compatriote Xavier Dolan.
5 Un opéra postmoderne
C’est de cette manière qu’il
qualifie son album, Darlène, publié
concomitamment avec le livre du
même nom, inspiré par sa petite
amie manageuse Noémie D. Leclerc.
Parce qu’Hubert Lenoir, qui a construit sa culture musicale sur les plateformes, refuse de se voir coller une
étiquette «chanson», il ne s’embarrasse pas des questions de style,
d’espace ou de temps. Douze titres
pour en essorer sa logique et traverser le jazz psyché, le glam-rock flamboyant, le boogie-funk, la pop tubesque, le rock progressif. De l’addictif,
de l’audace et des morceaux suffisamment munis de grappins mélodiques pour obtenir la reddition
sans condition de l’auditeur. Que
personne, surtout, ne lui présente
dans le futur un règlement intérieur.
PATRICE DEMAILLY
HUBERT LENOIR Darlène
(Simone Records). En concert
le 6 février à Paris, la Boule noire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 41
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
BALTHAZAR
Grapefruit
Depuis quatre ans, ces Belges arrivent
à tenir un juste équilibre entre pop
mainstream et tentation underground.
Comme ce titre malin à la pulsation
lancinante qui rappelle en version
cotonneuse le Need You Tonight
d’INXS. Une qualité.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
DEBI DEL GRANDE
Illustration / design : www.distillateurgraphik.com
ON Y CROIT
The Twilight Sad
La touche écossaise
Ce groupe de Glasgow sort
un sixième album fiévreux,
mariant colère punk
et mélancolie new wave.
M
algré six albums publiés
depuis 2007, il n’est pas
impossible (ni honteux)
d’être passé à côté de
The Twilight Sad. Si c’est le cas, autant être
prévenu, l’accent écossais hyperprononcé
de son leader, James Graham, peut être
déroutant. C’est la première chose qu’on
remarque en découvrant ce groupe deGlasgow. Mais il serait dommage de s’arrêter à
cela, tant l’élan et la fièvre qui traverse ce
nouvel album font de l’effet.
Les plus vieux se souviennent peut-être de
l’expression «rock héroïque», employée
avec une vague ironie pour évoquer, au
début des années 80, des groupes qui
avaient tendance à en faire trop, comme
The Waterboys, U2 (dont Videograms, qui
clôt cet album, pourrait s’inspirer) ou
Big Country, des Ecossais eux aussi, dont
les guitares sonnaient comme des cornemuses. Si The Twilight Sad partage avec
ces groupes un goût pour l’emphase
parfois un peu irritant, leur musique est
plus subtile.
Manifestement biberonnés à The Cure (avec
qui ils ont partagé l’affiche à l’invitation de
Robert Smith, qui les adore) et Joy Division
(la rythmique en intro de VTr est clairement
sous influence), ils marient colère et mélancolie avec une énergie issue du punk et de
la new wave. L’ambiance générale est à la
noirceur, mais avec un souffle qui incite plus
à redresser la tête qu’à la baisser sous le
poids du monde.
Dorénavant signé sur Rock Action, le label
de Mogwai (l’influente formation écossaise
aux confins du punk et de l’ambient),
après un passage chez Fat Cat (bref,
uniquement des références «arty»),
The Twilight Sad séduit aussi par sa
manière d’associer des machines à son mur
de guitares. Une utilisation, discrète
mais marquante, des claviers, qui apporte
un soupçon d’étrangeté et évite à ce
septième album hautement recommandable de basculer du côté d’Interpol et
autre Placebo.
ALEXIS BERNIER
THE TWILIGHT
SAD It won’t be
like this all time
(Rock Action/
Pias)
Vous aimerez aussi
KILLING JOKE Night Time (1985)
Rions un peu avec le groupe le plus cintré et pompier de la new wave. C’est sur
cet album échevelé qu’on trouve Love
Like Blood, le tube ultime des soirées
étudiantes des années 80.
THE OPPOSITION Promises (1984)
Ces Londoniens jouaient clairement
en seconde division, mais cet album
de 1984, dont le son a gravement vieilli,
mélange aussi à sa manière new wave
et emphase gothique.
WIRE 154 (1979)
D’autre Anglais post-punk, beaucoup
plus intellos et raffinés, mais d’une manière tout aussi gothique et en colère.
• HEROES ARE GANG LEADERS "TRIBUTE TO AMIRI
BARAKA" • AMBROSE AKINMUSIRE "ORIGAMI
HARVEST" • SHABAZZ PALACES • DÄLEK •
FIDEL FOURNEYRON "¿ QUE VOLA ?" • EN CORPS
EVE RISSER / EDWARD PERRAUD / BENJAMIN
DUBOC • EVAN PARKER / TYSHAWN SOREY DUO
• CARTE BLANCHE AU COLLECTIF COAX GUEST
PETER BRÖTZMANN • TYSHAWN SOREY TRIO •
SYLVIE COURVOISIER & MARK FELDMAN "PLAY
JOHN ZORN" • IRREVERSIBLE ENTANGLEMENTS
• M A R C R I B OT " S O N G S O F R E S I S TA N C E " •
THE EX : 40TH ANNIVERSARY "ETHIOPIAN NIGHT" •
DAS KAPITAL "VIVE LA FRANCE!" • MICHEL PORTAL
& JOACHIM KÜHN DUO •"RISE UP!" PRALINE GAYPARA & CHRISTIANE ILDEVERT • T(R)OPIC JULIEN
DESPREZ & ROB MAZUREK ENSEMBLE • ANTHONY
BRAXTON ZIM MUSIC • ANTHONY BRAXTON SOLO
• DAVE DOUGLAS "UPLIFT" FEAT BILL LASWELL
• INTERZONE "KAN YA MA CAN" SERGE TEYSSOTGAY / KHALED ALJARAMANI • MAÂLEM MOKHTAR
GANIA / HAMID DRAKE / ADAM RUDOLPH /JAMIE
SAFT • NAÏSSAM JALAL & AHMED EL ATTAR •
NICOLE MITCHELL "MANDORLA AWAKENING II :
EMERGING WORLDS" •"UN POÈTE À NEW YORK"
FEDERICO GARCIA LORCA-BEÑAT ACHIARY
• DANYÈL WARO • EVE RISSER RED DESERT
ORCHESTRA "EURYTHMIA" • STEVE COLEMAN
"NATAL ECLIPSE" • NASHEET WAITS "CHILDREN OF
THE STAR" • FRED WESLEY & THE NEW JB'S
01 46 87 31 31
www.sonsdhiver.org
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
42 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
CASQUE T’ÉCOUTES ?
LE LIEU
«Les voix aiguës, genre opéra
détourné, ça me hérisse le poil»
SES TITRES FÉTICHES
MILES DAVIS
Sketches of Spain (1960)
JANIS JOPLIN
Mercedes Benz (1970)
IGGY POP Lust for Life (1977)
LAURA STEVENS
C
omme on ne peut
pas être une égérie
toute sa vie, Eva
Ionesco a décidé
de transcender ses années Palace
en longs métrages et romans toujours vaguement autobiographiques et attachants. Une jeunesse
dorée, le dernier en date, est sur
les écrans.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescente
avec votre propre argent ?
Be-Bop-A-Lula de Gene Vincent,
aux puces de Montreuil. Je n’ai
jamais pu l’écouter parce que le
diamant de ma platine était cassé
et que, chez nous, personne savait le réparer !
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Une enceinte portative, que je
peux mettre au fond d’une
grande poche et qui fait veste musicale. L’idéal serait d’avoir des talons aiguilles faisant enceintes et
équipés de pierres à briquet pour
faire des flammes en plus.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
A Los Angeles, une compilation
de Phil Spector en CD.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Partout la nuit, et en faisant
mes abdos ou en roulant en
voiture.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
Je n’écoute jamais de la musique
le matin, ça me vrille la tête.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou, au contraire, de silence ?
Je mets des bouchons d’oreille
antibruit pour travailler.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Les Rois mages de Sheila.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Despacito.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Iggy Pop, The Idiot. Mais je ne
pourrais pas survivre sans mon
toutou (Simon), mes amis et des
livres qu’aucune musique ne
remplace.
Quelle pochette de disque
avez-vous envie d’encadrer
chez vous comme une
œuvre d’art ?
Diamond Dogs de David Bowie.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Mon fils qui chante a cappella
«Maman, tu nous manques, on
t’aime, reviens.»
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les deux. J’aime bien les
concerts, c’est plus drôle, même
quand c’est planté.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Un peu comme ça.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Prince en porte-jarretelles au
Palace
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la
musique sur un bon sound-
system, ou n’allez-vous jamais
en club ?
Je vais en club pour danser beaucoup, sortir bien habillée, boire
beaucoup et éventuellement
prendre des produits, me faire de
nouveaux amis, retrouver d’anciens amis, me bagarrer, trouver
du travail, peut-être un sac avec
des bijoux ou avec beaucoup d’argent, rencontrer une personne
qui fera évoluer ma vie d’une manière inattendue…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai…»
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Les Beach Boys, à cause de
Simon [Liberati, ndlr], mais je
n’aime pas leur côté chewinggum. Je préfère les groupes
de filles.
Le morceau qui vous rend
folle de rage ?
Klaus Nomi. Je déteste les voix
aiguës, genre opéra détourné, ça
me hérisse le poil.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Flash and the Pan, Walking in the
Rain, en faisant pipi.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les New York Dolls, j’aurais été la
seule fille! J’adore les mecs hétéros habillés en nanas.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Billie Holiday, Summertime.
A chaque fois que je l’écoute, je
suis toujours aussi pauvre.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
DR
Romancière et cinéaste
Hendrix chez les facteurs
Les services postaux américains sont
manifestement fans de Jimi Hendrix.
Quatre ans après lui avoir consacré un
timbre, il est question de débaptiser un
bureau de poste de la ville de Renton,
dans la banlieue de Seattle, pour lui
donner le nom du guitariste. Si le président Trump approuve le projet de loi
porté par un élu démocrate et accepté
à l’unanimité de la Chambre des représentants de l’Etat de Washington, ce
bâtiment situé dans la rue même où le
prodige gaucher a grandi (et à un kilomètre de son mausolée du Greenwood
Memorial Park) se nommera donc le
James Marshall «Jimi» Hendrix Post
Office Building. Rien que ça.
L’AGENDA
19–25 janvier
DR
Eva Ionesco
n Quand on est obligé de mettre un
sous-titre pour présenter un artiste,
c’est que son nom est légèrement
tombé dans l’oubli. C’est a priori le cas
de Fabienne Thibeault, pour laquelle les organisateurs ont cru bon
de préciser: «la voix mythique de Starmania». Et là, ça revient: les Uns contre les autres, Un garçon pas comme
les autres, Petite Musique terrienne.
Magie du marketing. (Ce samedi à
Livron-sur-Drôme, espace culturel.)
n Ah, il a grandi le (tout) petit Lulu
Gainsbourg (photo), 2 ans à l’époque, qui rejoignait en pleurs Serge
sur la scène du Zénith en 1988.
Trente ans plus tard, il a largement
eu le temps de ravaler ses larmes.
Même si son choix de marcher sur
les traces de papa comme musicien
et compositeur ne lui a, jusqu’ici,
donné que peu d’occasion de se marrer. La dure vie des filles et fils de…
(Ce lundi à Paris, Café de la danse.)
n C’est bien le rock au sens très
large que couvre le festival Bordeaux
Rock depuis quinze ans, puisque
cette nuit est très dance-indus avec
la paire Fixmer/McCarthy en live
et Patrick Codenys, leader des Belges de Front 242, figure majeure à la
fin des années 80 de ce que l’on a appelé l’EBM, pour Electronic Body
Music. Rien à voir avec l’EDM
(Electronic Dance Music) bien sûr.
(Ce vendredi à Bordeaux, Iboat.)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 46 : Eric Chevillard / Le lézard et la tortue
Page 47 : Joseph Ponthus / Sa boîte de sardines
Page 50 : Xavier Lapeyroux / «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
envoyée spéciale à Angers
Photo FRANCK TOMPS
Elisabeth Filhol, le 10 janvier, à Angers.
C
omme une voix à la radio laisse parfois imaginer un visage, un roman
peut susciter une idée
de l’auteur qui est derrière. Dans le premier cas, les représentations éveillées
par le timbre d’un commentateur ne
collent jamais avec la réalité. On se surprend quand même à s’étonner que
cette femme menue et pétillante de
53 ans, qui attend devant le piano de la
gare d’Angers, soit l’auteur de Doggerland, fiction dense et intense. Elisabeth Filhol, études de finances et ancienne cadre dans de grandes sociétés
industrielles, a rejoint à plein temps
l’écriture en 2007, et a trouvé sa voix.
Entretien.
Comment avez-vous découvert le
Doggerland ?
Par hasard. Je finissais Bois II quand
j’ai vu un extrait de documentaire à la
BBC sur des recherches archéologiques. Il parlait du Dogger Bank, un endroit où le fond marin remonte, et
d’équipes pluridisciplinaires qui travaillaient à reconstituer la topographie
et les paysages à travers le temps. Ce
territoire a été émergé pendant plusieurs millénaires et a constitué une
plaque tournante de l’Europe. D’après
les scientifiques, c’était un territoire
très hospitalier, par lequel on pouvait
aller de l’Angleterre au Danemark à la
fin de la glaciation. Quand l’eau a commencé à monter avec la fonte des glaces, il est devenu une île. Au moment
où elle disparaît vraiment, 6 000 ans
avant J.-C., elle a encore la taille de la
Sardaigne ou de la Sicile, habitée par
des milliers d’individus.
Pourquoi cette fascination ?
J’étais attirée par le côté mythique, une
sorte d’Atlantide au milieu de la mer du
Nord. Et en plus, je Suite page 44
«Une tache blanche
en pleine mer du Nord»
L’île retrouvée d’Elisabeth Filhol
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
LIVRES/À LA UNE
L’île retrouvée
d’Elisabeth Filhol
n’en avais jamais entendu parler. Il y avait une
énigme à résoudre. Je n’avais pas de
représentation. Je me suis dit qu’il y
avait un livre à l’intérieur. Mes livres
partent en général de pas grandchose, même la Centrale, qui traite
quand même du statut des sous-traitants dans le nucléaire français. Je
suis partie de cette énigme avec un
certain nombre de questions.
Des questions ?
Me poser des questions est un moteur qui entraîne le processus
d’écriture. Dans Bois II, il y avait la
liquidation d’une société au passé
industriel. J’avais cette vision d’une
cour d’usine, l’attroupement des salariés qui attendent. Avec Doggerland, je suis partie du mot. C’était le
seul cadre de départ. En général, j’ai
toujours des lieux en tête. C’est l’ancrage, les personnages arrivent
après. Là, je n’avais même pas une
représentation du lieu. C’était une
tache blanche au milieu de la mer
du Nord.
Vous êtes-vous beaucoup documentée ?
Ma bible, c’est ça (elle montre un volume imprimé et relié), une sorte de
monographie sur ce territoire,
écrite par des chercheurs britanniques. Elle était introuvable et j’ai
fini par la dénicher miraculeusement à la BNF. Quand j’ai reçu sa
photocopie, j’ai su que quelque
chose allait peut-être pouvoir se
faire. Mais la résonance intime, je
ne la connaissais pas encore.
Quand l’avez-vous trouvée ?
A l’arrivée des personnages. Il faut
comprendre que je n’écris pas linéairement. Au départ, je travaille
juste sur ce titre, je l’explore. Le personnage de Margaret va émerger
sur ce questionnement: quel est le
profil psychologique qui peut consacrer vingt ans de sa carrière à un
objet d’étude pareil ? J’ai creusé sa
personnalité : comment pouvaitelle être enfant, dans son rapport au
monde… La tache blanche que
j’avais au milieu de la mer du Nord,
j’essayais de la remplir.
Aviez-vous un dessin pour vous
la représenter ?
Suite de la page 43
«Une tempête que
j’ai d’abord écrite
pour elle-même
est devenue la
temporalité de
la narration, car
j’avais besoin d’une
tension au moment
du montage.»
Seulement ces trois cartes au mur,
en particulier celle qui représente
les plateformes pétrolières et les pipelines en mer du Nord. C’est spectaculaire, ce rift au milieu sur lequel
toutes les plateformes pétrolières
sont alignées. C’est un énorme
fossé d’effondrement sur 1 000 kilomètres. Le Doggerland, lui, n’a
pas de pétrole, mais il va accueillir
la plus grande ferme éolienne offshore du monde. Il remonte le fond
à 20 mètres en moyenne contre
100 mètres ailleurs, c’est pratique
pour les ancrages.
Est-ce le roman où vous avez le
plus étoffé la psychologie ?
Cela vient du parti pris de départ.
Contrairement à mes deux premiers
livres où je dis «je», j’ai décidé d’être
le fameux narrateur omniscient et
dire «il» et «elle». Dans mes deux
premiers romans, où il est question
d’un accident de travail, d’une situation de tension humaine dans
une entreprise, j’avais besoin de
plonger au cœur de l’événement et
de dire «je». Pour donner à voir,
y compris des situations anxiogènes, le «je» m’a aidée. Paradoxalement, le «je» éloigne peut-être du
personnage. J’ai eu envie de m’en
affranchir pour Doggerland.
Quelle est votre méthode d’écriture ?
Mon premier jet, sur lequel je travaille un an et demi, rassemble des
extraits écrits au jour le jour. C’est
une matière première, deux fois
plus que ce qu’il me faut. Au moment de monter, de réaliser une
sorte de travail de composition avec
des thèmes, des motifs, des mises
en résonance, il m’arrive de regrouper des fragments écrits à plusieurs
mois d’intervalle. C’est ce qui explique qu’une tempête que j’ai d’abord
écrite pour elle-même est devenue
la temporalité de la narration, car
j’avais besoin d’une tension au moment du montage. La tempête est
devenue l’enveloppe du livre sur les
48 heures de la narration. Ce déchaînement extérieur de l’autre
côté des murs ramène aussi à ce qui
est non dit dans la relation de Margaret et de Marc. Il y a une retenue,
et en dessous le volcan. Ça sert aussi
à ça la géologie ou la météorologie.
Je ne l’ai pas inventé: il y a énormément de métaphores géologiques
dans la psychanalyse (de Freud) par
exemple, les failles, les couches, les
remaniements. Là, je les ai utilisées
de manière consciente.
Et c’est le décor de l’histoire
d’amour.
La troisième partie est quand même
leur face-à-face vingt ans après. Il
convoque quoi, quel passé? Il les remet en question jusqu’où? C’est une
problématique assez commune: on
peut rencontrer l’âme sœur à 25 ans
La mer du Nord pendant la tempête Xaver de décembre 2013. PHOTO CHRISTOF MARTIN. PICTURE ALLIANCE. DPA
mais avec des personnalités complexes, on peut passer à côté l’un de
l’autre.
Grâce à l’industrie pétrolière, la
recherche archéologique avance
paradoxalement.
C’est un peu l’alliance avec le diable,
mais j’ai réalisé en lisant les publications sur la mer du Nord que toutes les données existantes étaient
issues de l’industrie pétrolière. L’explosion de la recherche d’hydrocarbures en mer du Nord et le fait que
les scientifiques commencent à
avoir des données sismographiques, c’est contemporain. L’université britannique n’avait pas les
moyens d’aller sillonner cette immense superficie. Une équipe d’archéologues et d’experts marins bri-
tanniques et belges est partie en
mission il y a près d’un an explorer
le Dogger Bank à bord du Belgica.
D’où vient votre prédilection
pour les sujets techniques ?
Une même préoccupation traverse
mes romans, le rapport au savoir, à
la science et la technologie. Dans la
Centrale, mon personnage avait
aussi une certaine fascination pour
cette confrontation de l’humain aux
forces de la nature, en particulier
pour la maîtrise de la fission nucléaire. Dans Doggerland, mes deux
personnages principaux sont des
scientifiques qui, s’ils n’ont pas
choisi la même voie, ont en commun cette curiosité, cet appétit de
savoir. On retrouve cette problématique chez Emile Zola, qui était po-
sitiviste, en faveur du progrès. Il ne
nie pas qu’il va falloir des luttes sociales, et il décrit le capitalisme en
train de s’installer. Nous sommes à
un autre moment de ce même modèle économique où la confiance
absolue dans le progrès commence
à être nuancée. Je m’intéresse à la
manière dont les individualités
sont percutées par ce modèle économique-là. C’est ça aussi Bois II,
un collectif de salariés qui tout d’un
coup en vient à séquestrer le patron
parce que l’entreprise va être liquidée. Au-delà de devoir aller pointer
au chômage, il y a aussi une perte
de sens, une perte de lien.
Le personnage de Marc Berthelot est-il un modèle contemporain extrapolé ?
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 45
ÉLISABETH FILHOL
DOGGERLAND
POL, 344 pp., 19,50 €.
Rendez-vous danois
«Doggerland» réunit deux
ex-amants au plus fort
de la tempête Xaver
C’
C’est un archétype du cadre de l’industrie pétrolière et je l’ai construit
comme les cours du pétrole, avec
des hauts et des bas. L’industrie
emblématique du capitalisme, c’est
le pétrole. Chez Marc, il y a un certain déséquilibre qui répond bien
à certaines injonctions de la société
moderne. Il est dans la vitesse mais
on sent qu’il est à deux doigts de
basculer de l’autre côté.
Quand avez-vous commencé à
écrire ?
Avant la Centrale, j’ai écrit deux
textes qui n’ont pas été publiés. Je
me souviens très bien que ma mise
en route alors, c’était Duras.
Comme on peut faire ses gammes
le matin, je lisais deux pages de
Duras. Mais ce n’est pas n’importe
quelle voix. Et cela influençait mon
style. Le premier manuscrit est très
maritime, avec une ambiance un
peu durassienne. Petite, j’ai été
bercée par les récits de mer et de
voyage. Le deuxième roman s’intitulait Sister-ship et était situé
dans les chantiers navals de SaintNazaire.
Pourquoi Duras ?
A 19 ans, j’ai lu l’Amant. C’est cette
langue qui m’a donné envie de me
mettre à écrire. Je n’avais jamais entendu ça, parce que c’est vraiment
une histoire de voix. Parfois, un
auteur que vous découvrez peut
être tellement intimidant qu’il tétanise. Pour moi, elle a eu cet effet inverse. Cette musique a déclenché
quelque chose. •
est fascinant, une grosse tempête. Cela sort de nulle part, enfle, explose et se répand sur des
centaines de kilomètres sans
que rien ne puisse l’arrêter. Les humains doivent
se résoudre à attendre qu’elle passe, tendus, impuissants à empêcher ses dégâts. Doggerland
prend naissance au cœur de la spirale, arrimé à ce
formidable tremplin. Elisabeth Filhol n’invente
rien : Xaver de son petit nom a bel et bien balayé
le nord de l’Europe le 4 décembre 2013, après s’être
formée sans crier gare au large de la côte ouest islandaise. Sa description du monstre dépressionnaire, scruté très scientifiquement sur les écrans
du Met Office à Exeter, l’équivalent de notre Météo
France, montre une attraction émotionnelle pour
le phénomène. «Dans l’enchaînement des tempêtes
hivernales cette année-là, pourtant exceptionnelles
par leur fréquence et leur intensité, Xaver est une
sorte de prodige avant d’être la catastrophe annoncée, une merveille météorologique qui surprend le
personnel d’astreinte et ceux réquisitionnés en renfort, impressionnés et séduits, moins angoissés que
captivés, lorsqu’ils découvrent les photographies
de la bête et son bilan sanguin; et qu’elle ait pu faire
son nid dans la part d’incertitude des modèles de
prévision en fascine plus d’un.» On sent que le
phrasé chez Filhol part en ruban, comme la circulation amplifiée du vent.
A quoi doit-on s’attendre de la part de l’auteur de
la Centrale (2010), qui décrivait le monde invisible
des ouvriers intérimaires de l’industrie nucléaire,
et de Bois II (2014), qui voyait un collectif de salariés décider de faire grève et de séquestrer leur patron pour tenter de sauver leur emploi ? C’est de
nouveau un sujet qui s’attache à un lieu, mais inaccessible, le Doggerland, sorte de pays où l’on n’arrivera jamais puisqu’il repose sous 20 mètres d’eau,
dans les tréfonds de la mer du Nord. C’est le roman
d’un esprit curieux et analytique, friand de savoir,
de technique, de performance scientifique ou de
métamorphoses causées par le contexte.
Métamorphose. Doggerland peut se visualiser
comme une carte. La tempête dessine un périmètre géographique qui va tenir lieu de cadre. Elle
suit une trajectoire qui part de la côte de l’Ecosse
à celle de l’est du Danemark, traversant la mer du
Nord où se trouve l’épicentre annoncé du livre. En
dessous de la mer dort une sorte de terra incognita
oubliée, le fameux Doggerland. Un territoire englouti depuis 8 000 ans, qui fut une île prospère
avant d’être submergé, objet de fantasme pour l’esprit humain et d’étude archéologique pour les
scientifiques. Pour que le tableau panoramique
soit complet, il faut y rajouter le pétrole, l’or noir
de la mer du Nord, dont les puits offshore dessinent une cicatrice de haut en bas, et l’impact de
cette industrie sur la physionomie de villes
comme Aberdeen. «A partir du milieu des années
soixante-dix, ils sont aux premières loges, eux les
enfants et les adolescents d’Aberdeen, pour assister
à la métamorphose. On commence à raser les docks
et l’ancien quartier des pêcheurs pour implanter
les bases logistiques. Les énormes navires de ravitaillement aux dimensions des tubes de forage,
chargés d’approvisionner les plateformes en vivres
et en matériel, remplacent les chalutiers.» Quand
Elisabeth Filhol a jeté son dévolu sur un lieu, elle
en fait le tour de fond en comble : du géologique
à l’économique qui modifie les espaces et les individus. Et parvient à créer un décor qui n’est pas
que de façade.
Traces mésolitiques. En parallèle de Xaver qui
fonce déchaînée, des individus ont prévu de
converger vers la ville portuaire d’Esbjerg où se déroule le congrès annuel danois d’archéologie sousmarine. L’ambassadrice du Doggerland s’incarne
chez Margaret Ross, une pure universitaire écossaise en archéologie, ancrée à St Andrews, la plus
vieille cité universitaire de Grande-Bretagne. C’est
en 1987, en cours de palynologie, étude des pollens
qui renseigne sur les conditions de vie dans le passé,
que l’étudiante a rencontré le Français Marc Berthelot. Plutôt sage et introvertie, Margaret a opté pour
la recherche sur les traces mésolitiques du Doggerland. Volcan en fusion, bouillonnant d’idées, Marc
s’est engouffré dans la prospection et l’industrie pétrolière. «Il a participé à la grande aventure du pétrole en mer du Nord. Il est de ceux qui ont dessiné,
complété, légendé la carte au trésor.»
Vingt-deux ans après son départ à lui sur un coup
de tête en choisissant l’éloignement pour Elf Gabon, les deux anciens amants vont se retrouver
pour la première fois face à face dans le congrès à
Esbjerg. A moins que les éléments déchaînés ne
les empêchent de se rejoindre, séparés qu’ils sont
par une mer démontée et un ouragan, un suspense
sur lequel joue longtemps l’auteur. Cela s’annonce
comme des retrouvailles entre l’eau et le feu, entre
Margaret qui a construit sa vie posément, s’est mariée (avec un autre coreligionnaire de fac, spécialisé lui dans l’installation d’éoliennes offshore), a
eu un enfant, et Marc, esprit sans repos, ambitieux,
célibataire, instable, fuyard éternel. «Il se hâte
ainsi depuis ses débuts, la mort aux trousses, petite
mort de la sous-activité, de l’ennui des périodes intérimaires entre deux missions, entre deux
contrats, il se précipite au-devant de l’autre, la
grande, qui l’attend bras ouverts et il n’y a pas de
remède à ça.»
Magnifique portrait de deux personnages, d’un
temps de leur amour au diapason avec l’extérieur,
tempête qui monte, trésor enfoui, temps long qui
change le regard sur l’autre après le passage d’un
pan de l’existence.
F.Rl
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
LIBÉ.FR
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
La semaine littéraire
Lisez un peu de poésie
le lundi, par exemple avec un
texte de Serge Pey, président de la Cave Poésie à
Toulouse qui a fêté ses 50ans en 2018 (la Mesure
du bol et autres distances chez Le Bois d’Orion);
vivez science-fiction le mardi, avec BonheurTM
de Jean Baret (Le Bélial); feuilletez les Pages jeu-
nes le mercredi avec le roman la Proie de Philippe
Arnaud (Sarbacane, à partir de 13 ans) ; le jeudi,
c’est polar avec Haine pour haine de Eva Dolan
(traduit par Lise Garond, Liana Levi) ; vendredi
lecture, recommandations du cahier Livres et
coups de cœur des libraires d’Onlalu. Enfin, podcast le samedi: Elisabeth Filhol lit un passage de
son troisième livre, Doggerland (P.O.L).
Mère «garde
du cœur» et père
dans le désert
Le Guern revisite
son adolescence
Carapace carapatée
Eric Chevillard laisse mourir
une tortue et navigue entre
les blancs de la page
Par ANTONIN IOMMI-AMUNATEGUI
Par PHILIPPE LANÇON
R
C’
étro braqué sur 1991: Rocard bientôt tricard
à Matignon, Gainsbourg qui se barre (au
ciel), Freddie Mercury incurable (le sida) et
plan Vigipirate (encore un «dispositif exceptionnel, qui ne devait pas durer»). Muriel Moreno aussi,
la chanteuse du groupe Niagara : «Elle m’avait appris
l’amour à la plage. […] J’avais écrit une lettre à Muriel. Jamais postée.» Et puis la guerre du Golfe, la première, celle
de Bush père. L’idiot international Jean-Edern Hallier appelle à la désertion – «le désert, c’est fait pour déserter» –
quand Saddam Hussein semble incarner le «méchant d’exception dans une mauvaise série B hollywoodienne».
Arnaud Le Guern, lui, a alors 15 ans et «un cœur d’artichaut breton». C’est qu’il en est aux amours adolescentes,
«des histoires de pelles et de râteaux» entre flipper et babyfoot au café du coin, celui qu’ont connu 100% des lycéens:
«Nous nous faisions un devoir de ne revenir en cours
qu’après la sonnerie. Rebelles sans cause.»
L’une de ses seules «figures imposées»? Le film X du premier samedi du mois. Mais son père, alors médecin militaire, est déployé dans le Golfe; le disque ronronnant de
l’adolescent se détraque un peu. «Et si le départ de mon
père […] avait allumé la mèche de mes excès? Et si, en son
absence, j’avais décidé de n’en faire qu’à ma fête? Surtout
quand les fêtes se teintent de mélancolie : ce sont les
meilleures.»
L’auteur, désormais jeune quadra, relit les lettres que leur
envoyait alors son père, depuis la première ou deuxième
ligne de front. «La vie de mon père est un roman breton
avec escales […] au Tchad […], à Riyad […], à Koweït City.
Un roman d’aventures. A moi de le raconter ? Dans la famille, j’ai la place de l’écrivain. Identique à celle du mort,
en voiture. Gare aux sorties de route.» Un hommage filial
qui sera le cadre de cette nouvelle peinture sur soi d’Arnaud Le Guern. Il prête à un autre auteur «un art très
dandy de la digression, qui ressemble à une vie douce»,
mais c’est précisément sa façon à lui d’être au mot, à l’écriture, toujours décalé, de l’autre côté de l’espace insécable,
à distance ironique et tendre de son sujet. Surtout s’il s’agit
de lui-même ou de ses proches. «Ma mère est mon garde
du cœur. Grâce à elle, je sors indemne de mes dérapages
incontrôlés.»
Son père au loin, le jeune Arnaud s’invente des figures paternelles télévisuelles improbables. Guillaume Durand:
«Tu veux que je te donne le remède à l’absence d’un père et
à la peur diffuse ? La douceur des choses. Françoise m’en
parle tout le temps. Tu ne connais pas Françoise? Mais que
fout ta professeure de français ?» Les livres et l’amour et
la fête et la flânerie; «la légèreté [opposée] à la lourdeur des
jours». Voilà le fioul de la vie douce, face à «cette angoisse
de perdre tout ce qui [lui] est chair». Y compris la chair de
sa chair, lui qui est à son tour devenu père. La barbe à papa
est bouclée. •
ARNAUD LE GUERN
UNE JEUNESSE EN FUITE
Editions du Rocher, 228 pp., 17 €.
est l’histoire d’un
mec qui laisse sa petite tortue de Floride, achetée quai de
la Mégisserie à Paris, quand il part en
vacances avec sa copine. Elle s’appelle
Phoebe, ça veut dire «radieuse» en grec.
Drôle de nom pour une tortue, mais
pourquoi pas. Quand ils reviennent, le
système compliqué qu’il avait imaginé
pour qu’elle ne meure pas, avec l’aquarium dans la baignoire remplie, n’a pas
fonctionné: ça fuyait. Phoebe n’est pas
encore morte, mais c’est tout comme.
La voilà sèche comme une brindille, et
le mec, en voulant la guérir, perce la carapace et la tue. Dans le livre, il y a aussi
un caniche qui s’appelle Berlioz, mais
celui-là, il survit à tout alors qu’on préférerait le tuer, la mort est injuste. La
copine est furieuse, elle engueule le
narrateur, il y a du tirage dans le couple
entre les phrases. D’autant qu’une
fillette appelée Lise a disparu et que les
flics sonnent à la porte, il n’en faut pas
plus pour se sentir coupable.
Ça, c’est l’histoire principale, mais ce
n’est pas la vraie, ou pas la seule histoire. La tortue est là d’un bout à l’autre
comme un cheval de Troie. Le lecteur
doit la percer, lui aussi. C’est comme ça
qu’il entre, de petits paragraphes en petits paragraphes, à pas de tortue, dans
l’autre histoire, une histoire d’écrivain
mort et de postérité dont je vais bientôt
vous parler. Phoebe est ce qu’on appelle une métatortue.
Thoreau. Tout ça est très bien et subtilement expliqué par le narrateur, pages 91 et suivantes. Il cite un passage
du journal de l’écrivain américain
Henry David Thoreau, en 1850. Celui-ci
raconte qu’il a trouvé «dans un champ
de seigle hivernal un œuf de tortue,
blanc et elliptique comme un caillou, ce
pour quoi je l’avais pris, puis je l’ai
brisé. La petite tortue était parfaitement formée, jusqu’à la colonne vertébrale que l’on voyait distinctement».
Trois petits paragraphes plus loin, le
narrateur écrit : «Si la littérature ne
s’empare pas de ces histoires de tortues
précocement anéanties, tuées par un
brave homme qui n’avait pourtant pas
l’intention de leur donner la mort, alors
on voit mal de quoi elle pourrait se sou-
cier et quelle est sa légitimité.» A ce
stade, même si le narrateur n’est pas
l’auteur, on peut se demander s’il ne
l’est tout de même pas un peu, car c’est
bien d’un art poétique, celui de Chevillard, qu’il s’agit. On peut aussi se demander si le livre qu’on est en train de
lire n’est pas né de la lecture de ce passage de Thoreau, bien beau en effet. On
n’en saura rien, évidemment, car toute
affirmation, ici, est vite remise en
cause, ou déstabilisée, ou nuancée, par
une autre. L’auteur a trop de fantaisie,
et trop de poésie, pour s’enliser dans
des discours.
Tout est raconté par les petits paragraphes évoqués plus haut, parfois d’une
phrase, parfois de trois ou quatre, séparés entre eux par le blanc du vide papier. Ce blanc est très important: le lecteur saute dedans comme une
grenouille, ou une petite tortue, et se
met à tremper dans un bain merveilleux de figures de style, d’ellipses,
d’accélérations, d’effets comiques, tout
ça organisé d’une main sûre et même
virtuose. Grâce à ce blanc, les vases ne
cessent de fuir, comme l’aquarium de
la tortue, et de communiquer. L’un des
blancs les plus remarquables arrive
quand le narrateur décrit Phoebe mourante : «La vie s’acharnait en elle.
Phoebe criblée des éclats de sa carapace, de sa carapace enfoncée comme
la carrosserie d’une voiture accidentée
dont aucun des occupants n’aura pu
survivre, ni le conducteur pris de vin ni
sa légitime passagère.» Blanc, à la ligne.
«Il y eut un rescapé, pourtant.» Blanc,
à la ligne. «Le siège enfant à l’arrière
s’était détaché sous la violence du choc
et retourné entre les deux banquettes,
c’est dire si je ressemblais alors –en effet, beaucoup – à une tortue.» Et c’est
ainsi, par ce brusque changement de
ligne narrative, brusquerie autorisée
par le blanc, qu’on apprend que le narrateur a survécu enfant à l’accident
dans lequel ses parents sont morts.
Dans un roman ordinaire, les métaphores viennent nourrir, éclairer le récit. Dans celui-ci, elles sont à l’origine
du récit. La tortue, si vous préférez, tire
toute la couverture à elle.
Ce qui nous conduit à la seconde histoire, celle de l’écrivain mort. On apprend vite en effet que le narrateur
s’intéresse à la littérature. Dans une
maison de retraite, il a piqué les clés de
la baraque d’une héritière d’un écrivain du XIXe siècle sans postérité, un
certain Louis-Constantin Novat. Il a
aussi torturé son grand-père pour trouver ses économies, mais ça, c’est une
autre histoire, à peine développée.
Marbre. Ce Novat a écrit des œuvres
plus ou moins bonnes, dont Queue
coupée, une histoire de lézard qui perd
sa queue dans la main d’un enfant, lequel se sent coupable. Le narrateur a
lu tous les textes de Novat, il nous les
résume à sa façon et décide de leur
donner une seconde chance –on n’est
pas en Amérique– en les adaptant au
nouveau monde, le sien, et en les signant. Bref, il veut remettre l’auteur
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kyys
oook
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
s -g
ookykys
//w/wwww
/
:
s
:
hhtttptps
//w/wwww
/
:
s
:
hhtttptps
hhtttpt
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
.b.bo
w
w
w
:s/://w/ww
s
p
t
t
hhttp
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
kyksys-g
o
o
o
.b.bo
w
w
w
:s/://w/ww
s
p
t
t
hhttp
hhtttpt
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kykys
o
o
o
b
o
ww. .b
w
w
w
/
s:/://w
hhtttptps
c.o
omm
.
t
c
i
t
u
i
rarat tu
g
g
s
kykys
o
o
o
b
o
ww. .b
w
w
w
/
s:/://w
hhtttptps
hhtttpt
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
mm
c.o
o
.
t
c
i
t
u
rarat tui
g
g
s
kykyso
o
o
b
ww. .bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
t
hht
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
g
kyksyso
o
o
ww.b.bo
w
w
w
s:s/:///w
p
t
t
p
hhtt
hhtttpt
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
yss-g
oookky
mm
o
c
o
.
t
c
i
.
aratutuit
r
g
yss-g
oookky
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
CÉLINE MINARD
LE GRAND JEU
Rivages poche,
186 pp., 7,80 €.
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«J’ai repris les jumelles en respirant
profondément. Le tas de laine était
toujours sur le banc, un bras en sortait,
c’était un fait, et au bout une main sèche
continuait de s’agiter vigoureusement.
Elle était comme une patte d’oiseau, tout
en cuir et un doigt, je l’ai vu nettement,
était pourvu d’un ongle d’au moins vingt
centimètres.»
«Je devais ériger par moi-même un
nouveau système de valeurs – mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et
celles que vous jetez par-dessus bord ?
Comment démêler le vrai du faux, le juste
de l’injuste quand vous n’êtes plus guidé
par la volonté de Dieu ?»
SHULEM DEEN
CELUI QUI VA VERS ELLE
NE REVIENT PAS
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Karine
Reignier-Guerre.
Points, 474 pp., 8,30 €.
Allez, aux bulots Ouvrier
intérimaire dans l’agroalimentaire,
Joseph Ponthus raconte
l’épuisement de la vie d’usine
et le réconfort de la littérature
Par CLAIRE DEVARRIEUX
C
e n’est pas par idéologie, ni par
souci de l’observation sociologique, que Joseph Ponthus, un beau
jour, si on peut dire, entre à
l’usine: «Une usine bretonne de production et de
transformation et de cuisson et de tout ça de poissons et de crevettes.» Il est éducateur spécialisé,
il vient de la région parisienne après avoir fait des
études supérieures à Reims et à Nancy. Ne trouvant pas à s’employer dans son domaine, sauf par
intermittence, lorsqu’il rejoint son épouse du côté
de Lorient, il s’inscrit dans une agence d’intérim.
D’où l’usine. «Je n’y allais pas pour faire un reportage/ Encore moins préparer la révolution/ Non/
L’usine c’est pour les sous.» Un travail alimentaire
dans l’agroalimentaire.
Il en rapporte une paye pas
volée et un très beau livre, A la
ligne, comme un cadeau offert
à la femme qu’il aime, et
comme un défi relevé en
bonne et due forme. «J’écris
comme je pense sur ma ligne de
production divaguant dans
mes pensées seul déterminé/
J’écris comme je travaille/ A la
chaîne/ A la ligne.» Aucune
virgule, et une majuscule à
chaque phrase, à chaque ligne
ou presque. On n’a pas l’impression de lire des poèmes,
malgré cette disposition dans
la page. La lecture est fluide, elle correspond bien
au sous-titre, «Feuillets d’usine». Des feuillets arrachés à l’épuisement, pris sur la vie quotidienne.
nos pieds par exemple», qui marinent dans les
bottes. Embaucher à 19 heures jusqu’à 4 h 30,
égoutter du tofu qui arrive par sachets de trois
kilos, en se demandant quoi faire de cette phrase,
de ce mantra: «J’égoutte du tofu.» Et comme ça
prend un certain temps au tofu pour s’égoutter,
patienter en énumérant des sketchs de Fernand
Raynaud. Se souvenir de sa grand-mère, quand
Fernand Raynaud passait à la télévision. «Je repense à elle qui me manque/ Je me souviens/ Je me
souviens de Georges Perec/ Forcément.»
Aragon. C’était bien la peine de faire des études. Mais justement, la littérature fournit les armes qui mettent à distance le collègue odieux,
le commercial pénible,
l’odeur atroce, le sang, les déchets de l’abattoir. «Parfois
elle crie ma colonne/ Je l’encourage/ “Sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille”.» Des bouts de vers se
mêlent à des fragments de
chanson, Barbara, Perlimpinpin, Aragon, «A quand la
pause/ Je chante pour passer
le temps/ Est-ce ainsi que les
hommes vivent.» En exergue
aux deux parties du livre
(l’usine et l’abattoir), Joseph
Ponthus cite des lettres d’Apollinaire quand il est au front.
«C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter.»
Et puis: «Pas de description possible. C’est inimaginable. Mais il fait beau. Je pense à toi.» On dit
que certains maux disparaissent à la guerre. Le
forçat d’A la ligne n’a plus de crise d’angoisse.
Il y a un demi-siècle, des intellectuels se sont
«établis». Ce n’était pas parce qu’ils étaient au
chômage. Dans un entretien avec Marguerite Duras, paru dans la revue Banana Split puis dans
l’Autre Journal, Leslie Kaplan, l’auteur de l’Excès-l’usine (P.O.L, 1982), dit: «Au moment où j’ai
commencé à travailler en usine, j’étais maoïste.
En fait, j’ai commencé en janvier 68, avant les événements, c’était en rapport avec la révolution
culturelle, l’alliance, la solidarité […] des intellectuels et des ouvriers.» Elle évoque «un lieu fou, fou
au sens le plus strict du mot, c’est-à-dire un lieu
sans repère aucun, un lieu infini». Leslie Kaplan
a commencé à travailler sur son livre en 1978,
l’année de la naissance de Joseph Ponthus. A la
ligne: «Quand tu en sors/ Tu ne sais pas si tu rejoins le vrai monde ou si tu le quittes.» •
«J’écris comme je
pense sur ma ligne
de production
divaguant dans
mes pensées seul
déterminé/ J’écris
comme je
travaille/ A la
chaîne/ A la ligne.»
Eric Chevillard, en 2012.
PHOTO HÉLÈNE BAMBERGER.
OPALE VIA LEEMAGE
Béchamel. L’organisme a du mal à s’habituer.
inconnu dans la vie et se servir de lui
pour changer la sienne. Pour ça, il faut
bien sûr le réinventer : «Il n’y a qu’un
moyen de changer le passé, et c’est de le
rêver différent.» Blanc, à la ligne.
«N’est-ce pas ce que nous faisons très efficacement de l’avenir?» C’est d’autant
plus simple qu’avec Novat, le terrain
semble vierge : «J’en suis arrivé à la
conclusion qu’il ne pesait pas assez
lourd pour laisser dans la neige, le
sable ou la boue l’empreinte de son pas,
et donc, une trace dans l’histoire, sur
cette dalle de marbre, c’eût été bien
étonnant. Au mieux était-il précédé
d’un infime nuage de buée et suivi
d’un mince sillage d’écume, mais il est
plus vraisemblable alors qu’il se confondait avec eux. Le premier se défaisait dans l’autre: Louis-Constantin ne
bougeait plus.» La postérité d’un écrivain est aussi fragile que la membrane
d’une tortue.
Le 7 janvier, dans son blog «L’Autofictif», Eric Chevillard écrit : «Quand explose une tortue, la sérotonine que
contenait son organisme se répand partout alentour et forme une flaque,
d’abord, qui enfle jusqu’à se transformer
bientôt en raz-de-marée, en tsunami.
C’est un phénomène rare, toujours fascinant à observer.» Mais Houellebecq,
contrairement à Phoebe et Novat, semble avoir une peau de crocodile. •
ÉRIC CHEVILLARD
L’EXPLOSION DE LA TORTUE
Minuit, 255 pp., 18,50 €.
Paraît en même temps RONCE-ROSE
Minuit «Double», 136 pp., 8 €.
Le sommeil ne se plie pas aux horaires. L’humeur, à la fin de la semaine, oscille entre «irritable» et «irascible». Mari et femme désamorcent
d’un nom, c’est «la vendredite», pas grave. Le
chien réclame sa promenade alors que son maître en est à pleurer de fatigue, ce n’est pas grave
non plus, allons à la plage. «Comment peut-on
être aussi joyeux de fatigue et de métier inhumain.» Même quand l’abattoir a succédé à
l’usine, et les carcasses de bœuf aux pelletées de
bulots, même quand les muscles renâclent, l’intérimaire ne se plaint pas. Il encaisse, il enregistre: «Mes cauchemars sont juste à la hauteur/ De
ce que mon corps endure.»
Trier dix tonnes de sardines, trier les crevettes
cuites qui défilent sur un tapis: «Cinquante kilos
de crevettes me passent sous les yeux par minute.»
Mixer de la béchamel «en quantité industrielle»,
sachant que la cuve est de 164 litres, et que ça serait meilleur avec des champignons –«Ceux de
JOSEPH PONTHUS
À LA LIGNE La Table Ronde, 266 pp., 18 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
POCHES
«Cependant le Miroir devenait
transparent quand des objets
ou des gens le traversaient.
Il ouvrait un passage entre des
filaments de temps. Mais quel
moteur était capable de faire
fonctionner une telle machine,
quelle chaudière fallait-il
alimenter ?»
ROBERT CHARLES
WILSON
LA CITÉ DU FUTUR
Traduit de l’américain par
Henry-Luc Planchat,
Folio «SF», 455 pp., 8,40 €.
Nuit de
la lecture
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Dans la famille Kore-eda,
La troisième édition de la
Nuit de la lecture, dont la
marraine est la comédienne Bérénice Bejo, se
déroule ce samedi, avec de
multiples événements en
soirée dans les bibliothèques et librairies métropolitaines et d’outre-mer, et
dans les instituts français
à travers le monde
(www.nuitdelalecture.culture.gouv.fr). Le Salon du
livre et de la nature propose
des débats jusqu’au 20 janvier au musée de la Chasse
et de la Nature (60, rue des
Archives 75003).
je voudrais le roman
Par MARCEL FAURE Retraité
U
n conseil à tous ceux qui, comme moi, ont adoré Une
affaire de famille, la palme d’or de l’an dernier à
Cannes : ne lisez pas le livre qu’a écrit le metteur en
scène, Hirokazu Kore-eda, avant de voir le film. Non
seulement cela ne ferait que saboter le plaisir effaré qu’on éprouve
à découvrir l’intrigue, mais en outre le roman n’a pas tellement d’intérêt en soi. C’est seulement après être allé au cinéma qu’on est
content, vraiment content de l’avoir sous la main. Il n’y a rien dans
Une affaire de famille, le livre, qui ne figure dans Une affaire de famille, le film. Hirokazu Kore-eda se contente de transposer par écrit
ses images et son histoire. Il n’y a rien de plus, mais rien de moins.
Tous les sentiments que les acteurs expriment à l’écran deviennent
des pensées dans le roman. Par exemple, quand Shôta, le garçon,
constate que la petite épicerie du quartier est fermée, le spectateur
comprend immédiatement ce que le personnage ressent. Et il en
a la confirmation en lisant la phrase qui correspond: «Peut-être qu’il
a fait faillite. Peut-être même était-ce à cause de lui, qui était venu
tant de fois chaparder dans cette boutique, songea-t-il.»
Quand le film sortira en DVD, on aura tout loisir de vérifier qu’on
a bien saisi ce qui unit les membres de cette famille immorale. Au
sortir du film, on avait un peu de mal à reconstituer le cheminement. En attendant, le livre permet de vérifier qu’on a coché les
bonnes cases. Et puis il arrive, même si c’est rare, que le cinéaste
explicite une scène. A un moment, on voit l’homme et le gamin,
filmés de très haut, en train de jouer à se courir après dans une cour.
«Shôta s’enfuit à travers le parking en riant, et Osamu se lança à
sa poursuite en agitant les mains de haut en bas comme des nageoires. Sous la lumière blafarde des réverbères, leurs silhouettes
ressemblaient à celles de deux poissons nageant dans les abysses. Le
fond de la mer était sombre et froid, mais les deux poissons continuaient à se courser, et avançaient dans les profondeurs en poussant
des cris joyeux.» •
HIROKAZU KORE-EDA UNE AFFAIRE DE FAMILLE
Traduit du japonais par Corinne Atlan. Lattès, 254 pp., 18 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 11 au 17/01/2019)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(0)
3
(7)
4 (229)
5
(3)
6
(2)
7 (28)
8 (121)
9
(4)
10
(6)
Prix de
saison
Une affaire de famille, le film. PHOTO AOI PROMOTION. COLLECTION CHRISTOPHEL
TITRE
Sérotonine
La guerre des pauvres
Sagesse
Vital!
Leurs enfants après eux
Le Lambeau
Emmanuel le Magnifique
Réflexions sur la question antisémite
Revue America n°8
Sorcières
On ne sait plus à quel soin se vouer. Il faut vraiment être
mal en point pour penser que Michel Onfray est en mesure
de donner des leçons de sagesse, et que les énièmes diktats
du docteur Saldmann en matière de santé présentent quoi
que ce soit de vital. Les déprimés stationnent devant le miroir tendu par Michel Houellebecq. S’il s’agit de réfléchir,
d’autres préfèrent se tourner vers «la question antisémite»
telle que l’examine Delphine Horvilleur, ou «la puissance
invaincue des femmes» racontée par Mona Chollet dans
AUTEUR
Michel Houellebecq
Eric Vuillard
Michel Onfray
Frédéric Saldmann
Nicolas Mathieu
Philippe Lançon
Patrick Rambaud
Delphine Horvilleur
Collectif
Mona Chollet
ÉDITEUR
Flammarion
Actes Sud
Albin Michel
Albin Michel
Actes Sud
Gallimard
Grasset
Grasset
America et Le 1
Zones
Sorcières. Remarquons le succès durable de ce titre, et les
fracassants débuts d’Eric Vuillard avec la Guerre des pauvres, dense petit récit qui voit les rues de Londres envahies
et les paysans allemands se soulever.
Un peu plus loin dans le classement, le Cubain Leonardo
Padura, actuellement en France avec la Transparence du
temps pour fêter les 40 ans de sa maison, les éditions Métailié, débarque à la 15e place. C’est fou comme cette rentrée
d’hiver est lente à s’installer. Cl.D.
SORTIE
04/01/2019
04/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
22/08/2018
12/04/2018
09/01/2019
09/01/2019
02/01/2019
13/09/2018
VENTES
100
22
17
15
14
12
11
10
9
9
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 260 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
91 771 titres différents. Entre
parenthèses :, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes de
la Guerre des pauvres représentent
22 % de celles de Sérotonine.
Doté de 6 000 euros, le
prix Valery-Larbaud a été
décerné à Anton Beraber
pour son premier roman,
la Grande Idée (Gallimard). Le prix du livre
étranger France Inter-JDD
va à l’Empreinte d’Alexandria Marzano-Lesnevich
(Sonatine). Le prix Pen
America Literary Service
revient au journaliste et
écrivain Bob Woodward,
auteur de Peur, Trump à
la Maison Blanche (Seuil).
Il succède au romancier
Stephen King, récompensé en 2018.
Rendezvous
Honoré, le dessinateur de
Charlie assassiné le 7 janvier 2015, est honoré à Valmondois (Val-d’Oise),
la ville d’Honoré Daumier,
dans une exposition qui
dure jusqu’au 3 février
(Villadaumier.free.fr).
Richard Morgiève signe
le Cherokee (Joëlle Losfeld)
le 22 janvier à 19 heures au
Divan (203, rue de la Convention 75015). La Maison
des écrivains et de la littérature organise son festival
«Littérature, enjeux
contemporains» du 23
a 26 janvier (M-e-l.fr)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
THOMAS
PIKETTY
LE CAPITAL
AU XXIe SIÈCLE
Points, 972 pp.,
14,50 €.
ROMANS
ERWAN DESPLANQUES
L’AMÉRIQUE
DERRIÈRE MOI
L’Olivier, 176 pp., 16 €.
Certains parents sont si terribles qu’il faut à leur enfant
un casque de chantier pour
supporter les repas en leur
compagnie et s’abstraire des
insultes qui fusent. Erwan
Desplanques dresse le portrait de sa famille dans l’Amérique derrière moi. Le point
«Un écart en apparence limité entre le
taux de rendement du capital et le taux
de croissance peut produire à long
terme des effets extrêmement puissants
et déstabilisants sur la structure et la
dynamique des inégalités dans une
société donnée. Tout découle d’une
certaine façon de la loi de croissance
et du rendement cumulés.»
de départ est l’annonce par
son père du cancer du poumon très avancé dont il est
atteint. Il a 70 ans. La mère
ouvre une bouteille de champagne pour célébrer la mauvaise nouvelle. Depuis qu’il
s’est remarié après avoir divorcé, le couple s’aime à la folie. Sa fantaisie apparaît progressivement au lecteur, qui
pense d’abord que cet assureur rémois et cette enseignante ne sont qu’un bloc de
classicisme. Erreur : passionné par les Etats-Unis et la
guerre, le père habille tout le
monde au surplus et choisit
comme fille au pair pour ses
enfants «un ancien soldat qui
avait mené des missions d’espionnage à haut risque dans
le Nord Vietnam à bord d’un
U-2 avant de s’établir à
Reims». Son épouse ment
très souvent. Dans ce récit
tendre et plein d’esprit, on
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
trouve aussi des pages très
fines sur la génération des
baby-boomers. V.B.-L.
CARYS DAVIES
WEST
Traduit de l’anglais
(Grande-Bretagne)
par David Fauquemberg,
Seuil, 186 pp., 19 €.
A 10 ans, Bess voit partir à
cheval son père éleveur de
mulets, John Cyrus Bellman:
«A ses yeux, il avait l’air ma-
MARION
DAPSANCE
QU’ONT-ILS FAIT
DU BOUDDHISME ?
Folio essais,
Gallimard,
192 pp., 6,20 €.
jestueux, déterminé et courageux.» Le fermier quitte la
Pennsylvanie après la lecture
d’un article sur la découverte
dans la boue du Kentucky
d’omoplates d’un mètre de
large et de prodigieuses défenses, bref, des restes d’«une
créature totalement inconnue». Hanté par la pensée de
l’existence de ces animaux gigantesques, Bellman a décidé
de confier sa fille à sa sœur et
de parcourir des milliers de
kilomètres vers les étendues
sauvages de l’Ouest, largement méconnues dans ce
XIXe siècle. Tandis que Bellman poursuit sa quête chimérique en compagnie d’un
éclaireur indien, sa fille se
trouve exposée aux convoitises des plus vils prédateurs,
bien réels ceux-ci. Premier
roman aux allures de conte
grinçant sur une époque de
légende. F. Rl
«Sauf pour une minorité de pratiquants
assidus et d’érudits avisés, le bouddhisme
est aujourd’hui associé au matérialisme,
à l’individualisme et au capitalisme.
Il suffit d’accoler “méditation”, “pleine
conscience” ou “sagesse bouddhiste”
à toutes les activités quotidiennes pour
que celles-ci deviennent du même coup
“spirituelles”.»
PHILOSOPHIE
MARC CRÉPON
INHUMAINES
CONDITIONS
Odile Jacob, 212 pp.,
22,90 €.
L’ouvrage, qui évoque en ses
premières pages deux films
des frères Dardenne, Rosetta
et Deux Jours, une nuit, pose
une question qui semble naître de l’actualité politique :
«Comment expliquer qu’à un
moment nous ne supportons
plus ce qui nous paraissait acceptable peu de temps auparavant?» Cette «insupportabilité» est souvent la source
d’où jaillit la violence, mais
aussi l’insupportabilité de la
violence, sur laquelle Marc
Crépon, directeur du département de philosophie de
l’ENS, ne cesse de réfléchir,
qu’elle se manifeste dans
l’Etat, le monde du travail, de
la justice, dans la société,
dans les relations privées,
dans le rapport aux animaux
ou la nature. Au-delà de quel
seuil la violence n’est plus tolérable ? Lorsqu’elle est en
acte, que détruit-elle, sinon la
«confiance», qui donne la
possibilité «de se fier les uns
autres» ? Comment la justifier, autrement que par «malignité» et «absurdité», si elle
rend le monde humain inhabitable et l’humain inhumain ? R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Xavier Lapeyroux,
dupliquez-moi ça
Par MATHIEU LINDON
Q
ue ce soit de ce côté-ci
ou de ce côté-là du lac,
c’est étrange et inquiétant. Sans parler de
l’étendue d’eau elle-même. «Sous mes
pieds, le lac est si opaque qu’une créature pourrait très facilement m’attraper
les chevilles, m’entraîner vers le fond.»
Le narrateur est adepte dans les grandes largeurs du principe de précaution
qui peut amener à une version originale
du grand remplacement. Première
phrase de De l’autre côté du lac, troisième roman de Xavier Lapeyroux
(après Quand Parkinson est funambule
chez Gallimard en 2003 et Marathon
chez Fayard en 2015), 46 ans: «L’un des
jumeaux est mort mais l’autre est toujours là, en vie, comme un fils de rechange.» C’est chez les voisins que le
drame est arrivé, mais ça fait réfléchir.
Le narrateur, lui, n’a qu’une fille unique, avec qui il a de drôles de distractions. «C’est un jeu entre nous, intervertir les rôles et prononcer les mots que
l’autre pourrait dire avant qu’il n’ouvre
la bouche.» Par exemple, c’est la fille qui
dit: «A peine levée et déjà un casque sur
les oreilles», le père, qui passe sa vie
sans adversaire devant son échiquier:
«Et tu n’en as pas marre de jouer seul
aux échecs?» En tout cas, dans sa solitude ludique, il est sûr de gagner –et de
perdre. C’est un père aimant et intransigeant car on ne badine pas avec la sécurité de sa famille. «Il me fallait punir
la personne qui avait fait du mal à ma
fille, et donc punir ma fille si elle était la
seule fautive.» Et donc, pour ne pas en
arriver là, prendre des précautions pour
tout le monde, puisque femme et enfant sont assez imprudentes pour nager
dans l’insouciance.
Le narrateur a un rapport quasi mécanique à son corps et son cerveau,
comme s’il était une espèce d’ordinateur toujours à deux doigts de bugger.
«Dans les moments de stress intense,
mon corps prend le contrôle et court-circuite l’autorité de mon esprit.» Plus
loin : «Le molosse me fixe sans ciller et
ses yeux me pétrifient. Redoutant qu’il
n’entende le flux de mes pensées, je me
vide le cerveau, stoppe un à un processus et applications en cours, comme sur
«Redoutant [que le
molosse] n’entende
le flux de mes
pensées, je me vide
le cerveau, stoppe
un à un processus
et applications
en cours, comme
sur une tablette
numérique.»
une tablette numérique.» Ou: «Cependant comment faire quand mon pouls
s’accélère, que mon corps sabote la stratégie votée en ne respectant aucune des
consignes de base.» On imagine l’angoisse contre laquelle dormir est le remède le plus efficace même si le narrateur a également d’étranges manières
de décrire ses façons d’y parvenir. «Le
sommeil vient si vite qu’il me semble
que quelqu’un presse un interrupteur
pour me plonger dans le noir.» Ou :
«Submergé de fatigue, je prends le risque de fermer les yeux, de laisser le sommeil s’approcher au plus près comme le
ferait un loup d’une proie à l’agonie.»
On disparaît beaucoup à tous les sens
du verbe dans De l’autre côté du lac, en
particulier chez les camarades de
classe de la fille du narrateur. Normal,
donc, que celui-ci s’inquiète et que la
police se mêle. «S’il y a un fusil au début d’un livre, le coup partira avant la
fin», dit le narrateur citant Arizona
Dream d’Emir Kusturica. Le virtuel
n’est pas que sur Internet, aussi au
cinéma.
«Dégage de là connard de merde tu te
prends pour une porte blindée les portes
je les enfonce», dit un jeune en très
grande difficulté de l’institution où travaille le narrateur à qui sa fille reproche
d’être cannibale alors qu’il n’est
qu’«autophage», se dévorant soimême, à force «le manque d’ongles
m’oblige à attaquer la chair». C’est que
c’est difficile de ne pas se retrouver
«égaré dans les plis de la réalité». «Une
porte blindée», c’est ce qu’il aimerait
être dans un monde aussi instrumentalisé. Le couple de policiers? «De temps
à autre, leurs regards se croisaient, ils
donnaient l’impression d’échanger des
informations, tels deux ordinateurs
connectés en Bluetooth.» Une scène
traumatique resurgit sans cesse, «tel un
virus informatique». Ne faut-il pas
prendre une mesure originale, «semblable à une sauvegarde informatique
sur un disque dur externe»? L’informatique est dans la moindre cellule nerveuse, on ne peut pas s’étonner de leur
capacité à «infecter le réel». Le narrateur ressent très fort ce côté-ci et ce côté-là du lac. «Mon corps est un carrefour, un entrelacs de flux chaotiques et
nocifs.» «Je ne sais si mon cœur s’est arrêté de battre ou s’il cogne si vite que ses
battements ne produisent plus qu’un
son continu.» C’est le temps, c’est la
réalité elle-même qui a fini par «se détraquer». «Le langage ne nous sauvera
pas, pas cette fois, il ne peut rien contre
tout ça. Ce qui nous menace n’a pas de
nom.» A ce titre, Xavier Lapeyroux a
réussi avec humour un vrai roman
d’horreur. •
XAVIER LAPEYROUX
DE L’AUTRE CÔTÉ DU LAC
Anne Carrière,
228 pp., 18 €.
«La guerre des paysans allemands» de 1524. PRISMA.AKG
POURQUOI ÇA MARCHE
1524, l’an gueux Eric
Vuillard ranime une révolte
de paysans en Allemagne
Par CLAIRE DEVARRIEUX
I
l n’était pas prévu que paraisse dès à présent un nouveau livre d’Eric Vuillard.
Mais Actes Sud, éditeur
chez qui Vuillard a obtenu le prix
Goncourt pour l’Ordre du jour
en 2017, a pris la décision début
décembre d’avancer la publication: comment conserver dans
un tiroir ce manuscrit si manifestement en phase avec une actualité qu’il semble avoir prévue?
Rien que le titre, la Guerre des
pauvres, renvoie aux gilets jaunes, en se rangeant sans ambiguïté du côté de ceux qui réclament la justice sociale, fût-ce de
manière violente.
Très court, pas plus cher qu’un
livre de poche, la Guerre des
pauvres se vend comme des petits pains –des petits pavés?– et
n’est pas près de s’arrêter sur sa
lancée. En outre, c’est un livre
porté par un souffle et une poésie très personnels. Eric Vuillard
est inspiré. Si on veut mesurer la
différence qui existe entre une
notice et une prose littéraire, on
se reportera à l’article «Thomas
Müntzer» de Wikipédia. Le prédicateur, mort à 35 ans en 1525
après la bataille de Frankenhausen, est au centre du récit.
1 Qui sont
ces pauvres ?
L’armée des gueux galvanisés
par «les sermons enflammés de
Müntzer» est surtout constituée
de paysans. On appelle d’ailleurs
les affrontements de 1524 et 1525
«la guerre des paysans alle-
mands». Luther, dont Müntzer
est un disciple avant de s’éloigner, déclare: «Ce ne sont pas les
paysans qui se soulèvent, c’est
Dieu !» Vuillard : «Ce n’est pas
Dieu qui se soulève, c’est la corvée, les censives, les dîmes, la
mainmorte, le loyer, la taille, le
viatique, la récolte de paille, le
droit de première nuit, les nez
coupés, les yeux crevés, les corps
brûlés, roués, tenaillés. Les querelles sur l’au-delà portent en
réalité sur les choses de ce
monde.» Ce ne sont pas les seuls
paysans qui suivent Müntzer et
son appel à appliquer l’Evangile
à la lettre. Les misérables des villes et des mines se retrouvent en
rase campagne, en face de milliers de cavaliers et de fantassins
de Philippe de Hesse. «Il y eut
quatre mille morts.»
2 Sait-on la fin
de l’histoire ?
L’Ordre du jour et son ton sarcastique étaient sous-tendus par
une certitude un peu facile : on
savait comment ça se terminait,
les visées du IIIe Reich et la complicité criminelle des grands industriels, la leçon était aisée à
donner rétrospectivement. Rien
de tel ici : l’histoire n’est pas finie, elle continue. L’auteur se
penche sur une époque lointaine
et compliquée, sur l’exaltation
de Müntzer, sa soif de pureté, et
sur l’oppression des seigneurs
d’alors, avec chaleur. Lyrique, il
ne cherche pourtant pas à faire
le malin. Il sait, comme on disait
naguère, d’où il parle, ainsi qu’il
l’a expliqué cette semaine à
la Grande Table, sur France
Culture. «On a souvent le sentiment qu’en s’intéressant à une
période passée, on éclaire le présent, et je crois que c’est l’inverse:
on part de l’endroit où on est, des
soucis de son temps, et c’est à partir de là qu’on regarde le passé.»
3 Quel est l’avantage
du petit format ?
En très peu de pages, l’auteur alterne les focales, détails et panoramiques, il fait entrer plusieurs
siècles et des dizaines de milliers
de morts, l’invention de l’imprimerie, la Réforme, et la révolution qui consiste à dire la messe
dans la langue du peuple. Plusieurs figures de meneurs ont
leur nom au générique : John
Wyclif, John Ball, Wat Tyler,
Jack Cade en Angleterre –les insurgés prennent la Tour de Londres –, Jan Hus en Bohême. •
ÉRIC VUILLARD LA GUERRE
DES PAUVRES Actes Sud «Un
endroit où aller», 725pp., 8,50€.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 51
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
CARNET D’ÉCHECS
TF1
FRANCE 5
TFX
21h00. Qui veut gagner
des millions ?. Jeu.
Présenté par Jean-Pierre
Foucault. 23h35. Les experts.
Série. Un chapitre se ferme....
Un autre s’ouvre.
Des agents très spéciaux.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Au rythme du
Brésil. Présenté par Tiga.
22h20. Pandas dans la brume.
Documentaire. Hongrois.
22h30. Le Cézanne de la
fausse monnaie.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
L’affaire Josiane Bézard :
Jalousie meurtrière ?. 22h20.
Chroniques criminelles.
FRANCE 2
PARIS PREMIÈRE
21h00. Destination
Eurovision. Divertissement.
Présenté par Garou.
23h55. On n’est pas couché.
Divertissement.
20h50. Les Bodin’s : bienvenue à la capitale. Spectacle.
Avec Vincent Dubois, JeanChristian Fraiscinet. 23h05.
La folle histoire des Bodin’s.
FRANCE 3
TMC
21h00. Meurtres dans le
Morvan. Téléfilm. Avec
Virginie Hocq. 22h30.
Meurtres à l’abbaye de Rouen.
Téléfilm.
21h00. Columbo. Téléfilm.
Le chant du cygne. Avec Peter
Falk. 22h50. 90’ Enquêtes.
Magazine. Vols de carburant,
braquages, délits routiers :
gendarmes de choc contre
délinquants.
CANAL+
21h00. American Assassin.
Thriller. Avec Dylan O'Brien,
Michael Keaton. 22h55.
Jour de foot. Magazine.
ARTE
20h50. Dans l’ombre de la
Lune. Documentaire.
22h25. Alerte aux débris
spatiaux. Documentaire.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Hors des sentiers
battus. En plein vol. 22h50.
NCIS : Los Angeles. Série.
3 épisodes.
FRANCE 4
e
21h00. 37 Festival du Cirque
de Monte-Carlo. Cirque.
23h15. Signé Taloche.
W9
20h35. Football : France /
USA. Sport. Équipe de France
féminine. Présenté par Carine
Galli. 22h50. Michaël
Gregorio : J’ai 10 ans !.
Spectacle.
NRJ12
21h00. The Big Bang Theory.
Série. Le jouet téléguide. Un
nouveau colocataire. Halley et
venues. 22h15. The Big Bang
Theory. Série. 9 épisodes.
C8
21h00. La télé de Baffie.
Documentaire. 23h00.
Ardisson : la totale !.
Divertissement. Présenté par
Thierry Ardisson.
CSTAR
21h00. Supergirl. Série.
Au cœur de Cadmus. L’arme
parfaite. 22h40. Supergirl.
Série. Rencontre au sommet.
Espoir déçu. À armes inégales.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Une
mauvaise passe. Avec Mimie
Mathy, Olivia Brunaux. 22h45.
Joséphine, ange gardien.
Téléfilm.
6TER
21h00. Rénovation impossible. Documentaire. Se mettre
au verre. Le pari. 22h40.
Rénovation impossible.
CHÉRIE 25
21h00. Mr Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping. Série. 2 épisodes. 23h00. Mr Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping. Série.
RMC STORY
20h55. Le lien. Téléfilm. Avec
Marthe Keller, Juliette Lamboley. 22h35. Les oubliées. Série.
LCP/AN
21h00. Documentaires.
Documentaire. 22h00. Un
monde en docs. Magazine.
22h30. Vivre ensemble.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Money Monster.
Thriller. Avec George Clooney,
Julia Roberts. 23h00. Inside
Man : l’homme de l’intérieur.
Film.
21h00. Pièce montée.
Comédie. Avec Danielle
Darrieux, Jean-Pierre Marielle.
22h30. L’amour, c’est mieux
à deux. Comédie. Avec
Manu Payet, Clovis Cornillac.
20h55. Terminator 3 : le
soulèvement des machines.
Science-fiction. Avec Arnold
Schwarzenegger, Nick Stahl.
22h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
21h00. Inglourious Basterds.
Film de guerre. Avec Brad Pitt,
Mélanie Laurent. 23h35.
Kill Bill : volume 1. Film.
FRANCE 3
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Les lions de Causton.
Avec Neil Dudgeon, Annette
Badland. 22h30. Inspecteur
Barnaby. Téléfilm. Défunts
gourmets.
CANAL+
21h00. Football :
Saint-Étienne / Lyon. Sport.
Ligue 1 Conforama - 21e journeé. 22h55. Canal football
club le debrief. 23h10. J+1.
Magazine.
ARTE
20h55. Éclair de lune.
Comédie. Avec Cher, Nicolas
Cage. 22h35. La voce della
luna. Drame. Avec Roberto
Benigni, Paolo Villagio.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Ados délinquants,
comment les remettre dans
le droit chemin ?. Présenté
par Ophélie Meunier. 23h10.
Enquête exclusive. Magazine.
Patrick Balkany : ses amis, ses
affaires, ses ennuis.... Présenté
par Bernard de La Villardière.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Mollo sur le
cabillaud ?. Documentaire.
21h45. Caviar, tarama : le bon
filon. Documentaire.
22h40. Des russes blancs.
21h00. Chicago fire. Série.
Piège mortel. Prise d’otage.
Qui vit, qui meurt ?. 23h30.
Rendez-vous surprise.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 22h45. Kaamelott.
21h00. L’ouragan vient de
Navarone. Film de guerre.
Avec Robert Shaw. 23h05. Les
canons de Navarone. Film.
TMC
6TER
20h20. France - Islande
Championnat du monde de
handball 22h10. Cold Case :
Affaires classées. Série. 2 épisodes.
21h00. Twilight chapitre 3 :
Hésitation. Fantastique. Avec
Robert Pattinson, Kristen
Stewart. 23h20. Twilight
chapitre 2 : Tentation. Film.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Les reines du ring.
Comédie. Avec Nathalie Baye,
Marilou Berry. 22h55. Vilaine.
Film.
21h00. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
Une erreur de jeunesse.
22h55. Crimes.
NRJ12
RMC STORY
21h00. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Marina, Dylan et Jordan. 22h35. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
20h55. Crimes et pouvoir.
Thriller. Avec Ashley Judd,
Morgan Freeman. 22h55.
Des hommes et des dieux.
Film.
C8
LCP
21h00. Des gens qui
s’embrassent. Comédie
dramatique. Avec Kad Merad,
Monica Bellucci. 23h00.
Enquête sous haute tension.
21h00. Rembob’ina. Magazine. Droit de réponse (1982)
sur la disparition de Charlie
Hebdo. 23h00. Droit de suite Le documentaire.
www.liberation.fr
2, rue du Général Alain
de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Par PIERRE
GRAVAGNA
Le Master du festival Tata Steel de Vijk aan Zee annonce
un passage de témoin, l’arrivée d’une nouvelle génération
ainsi que d’un nouveau style, encore plus tranchant, sans
doute engendré par la place de plus en plus importante
donnée à l’informatique dans l’entraînement des grands
maîtres de très haut niveau. Comment aurait-on pu imaginer trouver à l’avant-dernière place (13e sur 14) l’exchampion du monde et tombeur de Kasparov, le placide
Vladimir Kramnik. Et l’actuel champion du monde,
Magnus Carlsen, occupe une ingrate 5e place alors qu’il
est habitué à dominer tous les tournois auxquels il participe. Là, il a dû concéder trois nulles aux trois joueurs qui
se classent provisoirement aux trois premières places:
Ian Nepomniachtchi, Liren Ding et Vidit Santosh Gujrathi. Les deux derniers ont 24 ans, soit 4 ans de moins que
Carlsen! Et sont déterminés à pousser les anciens en dehors des tournois qui offrent de grosses dotations. Mais,
le plus fou, c’est qu’on voit
arriver des joueurs encore
plus précoces : on aura
sans doute bientôt un
grand maître de 10 ou
11 ans ! •
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Principal actionnaire
SFR Presse
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
Légende du jour : Le pion h2 est-il
prenable ? Fischer pensa que oui.
Et vous ?
Solution de la semaine dernière: e6 !
Les Noirs perdent le cavalier ou laissent le pion aller à Dame.
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef adjoints
Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 384€
tél.: 01 55 56 71 40
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain
de Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, bd de Grenelle CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues),
POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
UNE?
Ģ
1
2
3
4
5
6
7
8
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°1120
VERTICALEMENT
1. Un sens est initialement caché chez eux 2. Nom de plante enlaçante #
Accompagnement de pâtes 3. Coin de paradis, fiscal aussi # Réformateur
napolitain, il fut marquis et ministre 4. Onéreux # Saveurs québécoises
5. Très chaude capitale # Individu féminin viril 6. Conjonction # Hilarion y
fut métropolite # Eight + two 7. Carnassier à longue langue # A plus fut leur
devise 8. Cœur fragile # Haut fonctionnaire et auteur romain 9. Ecœurants
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. INTELLECT. II. NUA. XIPHO. III. SERTI. HEU.
IV. EH. LEVS. V. PANORAMAS. VI. TRAVELO. VII. ODE. PÉRIT.
VIII. RÂ. CARIÉE. IX. TROLL. DRU. X. ÉCAILLÉES. XI. RESCOUSSE.
Verticalement 1. INSUPPORTER. 2. NUE. DARCE. 3. TARENTE. OAS.
4. THOR. CLIC. 5. LXI. RAPALLO. 6. LI. LAVER. LU. 7. ÉPHÉMÉRIDES.
8. CHEVALIÈRES. 9. TOUSSOTEUSE. libemots@gmail.com
6
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
7
4
5 1 6
3 1
7
3
6
8
9
4
2
5
1
4
8
2
6
5
7
1
9
3
9
6
3
4
2
1
8
7
5
1
5
7
3
8
9
4
6
2
3
2
8
9
4
5
6
1
7
5
4
1
2
7
6
9
3
8
6
7
9
1
3
8
5
2
4
7
2
7
3 7 5 1 8 9 2
4
9
7 4 5
8
9
7
4 2
2 1
8 1
7
9
SUDOKU 3875 MOYEN
8
9
5
7
1
2
3
4
6
8
6 3 1
8
2
7
2
1
4
5
6
3
7
8
9
◗ SUDOKU 3876 DIFFICILE
1 2
2 4
8
7
5 6
8 1
Origine du papier : France
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Talent aiguillant acteurs et
actrices II. Américaine bien
renseignée # Ô désespoir
pour qui n’aime pas les coups
de foudre III. Il fait dans
le bétail # On les laisse de
marbre IV. Pied de mouton #
Chant d’hommes en noir
V. Bande de terre entre étang
et mer # Inconnu moins
connu VI. Rivière qui rejoint
le Rhône à Genève # Vieilles
habitudes VII. Créateur de
cartes # Qui ont fait le plein
d’éthanol VIII. Si le sérum
est liquide, il est solide # Prit
part IX. Réunion de pirates
X. Privant de liberté
XI. Donnes une belle récolte
9
I
◗ SUDOKU 3876 MOYEN
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
6
9
8 9 4 7 6 3 5
8
3
4
2
SUDOKU 3875 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
7
2
8
4
5
6
9
7
1
3
3
5
6
7
1
8
2
4
9
7
9
1
3
2
4
6
5
8
6
2
3
9
4
1
5
8
7
4
7
5
8
3
6
9
2
1
9
1
8
2
7
5
3
6
4
8
6
7
4
9
2
1
3
5
1
4
9
6
5
3
8
7
2
5
3
2
1
8
7
4
9
6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
52 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Dans son dernier
roman, Michel
Houellebecq
étrille la préfecture
des Deux-Sèvres,
qui n’avait rien
demandé à personne.
Il fallait bien qu’on aille
vérifier si la pauvre cité
était si désespérante
que ça. Et entre ses
donjons, son angélique
et ses écluses…
on a plutôt été séduit.
Vue du donjon roman transformé en musée.
Niort
Sur la Sèvre, dans le centre-ville.
Par
GILLES RENAULT
Envoyé spécial à Niort (Deux-Sèvres)
Photos
MARGUERITE BORNHAUSER
sur la corde «laide» ?
L
a déflagration est partie
du dernier roman de
Michel Houellebecq, Sérotonine, paru le 4 janvier, entre le chapon et la galette des
rois – donc à une époque où l’actu
somnole encore. Page 45, l’auteur
fait dire à son personnage principal,
l’ingénieur agronome FlorentClaude Labrouste –clairement pas
au mieux de sa forme –, que Niort
est «l’une des villes les plus laides
qu’il m’ait été donné de voir». Et
voilà qu’on sent soudain la terre
trembler dans la préfecture des
Deux-Sèvres, de la population indigène qui s’estime légitimement of-
fensée, jusqu’au maire et président
d’agglomération himself, l’élancé
Jérôme Baloge, qui se fend d’une
missive à la maison d’édition Flammarion. «Niort, ce sont les Niortais
qui ont du cœur et l’esprit ouvert. Ils
seraient très heureux d’accueillir
Michel Houellebecq dans les temps
qui viennent pour nous présenter
son livre. Je suis sûr qu’il prendrait
goût à la ville et au bonheur d’y vivre», plaide l’élu du Mouvement radical, dont l’invite reste néanmoins
lettre morte. Ce qui n’empêche pas
radios, télés et journaux d’affluer
sur les braises de la philippique,
chacun y allant de son micro-trot-
toir dans les belles halles du
XIXe siècle, style Baltard, où l’on se
presse les jours de marché.
Pourtant, Niort, «plus grande localité française intégrée dans le périmètre d’un parc naturel régional»,
continue de prôner la «tempérance», du propre aveu de Jérôme
Baloge, qui a beau jeu de saisir le
coup de pub retors pour vanter «la
gratuité des transports, la végétalisation des espaces publics et une certaine prospérité économique».
Les esprits tout juste apaisés, Libération infiltre à son tour «la ville
grise, triste et pluvieuse, ennuyeuse
à l’image des assurances et des mu-
tuelles qu’elle héberge» (et sur lesquelles elle fonde sa prospérité),
ainsi décrite par un voisin de bureau, fantassin d’une guerre
picrocholine, puisqu’originaire de
La Rochelle, ayant toutefois la
grande honnêteté d’ajouter qu’il n’y
a «jamais mis les pieds».
Pont en pont. Pour se forger sa
propre opinion, rien de tel que de
partir d’Echiré, commune située
une dizaine de kilomètres au nordest, plutôt que de s’enfoncer direct
(à pied, à vélo, à cheval ou en barque – nettement mieux vus que le
quad) dans le marais poitevin,
bayou ligérien dont Niort constitue
l’antichambre citadine. Qui dit
Echiré dit beurre, cela va sans dire.
Seulement voilà, bien que fière de
son savoir-faire ancestral, la laiterie
ne se visite pas.
Mais, dans un tout autre registre, la
forteresse voisine de Coudray-Salbart fournit un sacré lot de consolation. Blotti au cœur de la végétation, l’édifice en impose avec ses six
grosses tours, treize salles (trois
cheminées, quatre latrines…) et, à
l’intérieur des murailles, sa coursive
périphérique conçue tel un efficace
système de défense contre un assaillant qui, selon toute vraisemblance, ne viendra jamais. Quatre
décennies auraient été nécessaires
pour construire le château, à partir
des années 1202-1204. Le premier
document qui le mentionne ne date
toutefois que de 1460. Que s’y est-il
passé durant cet intervalle, long de
deux siècles et demi? Nul ne sait. Et
ensuite? Guère plus. Sinon que ses
pierres ne portent les stigmates
d’aucune bataille digne de ce nom,
tandis que quelque 2000 graffitis,
de la fin du XVIe siècle à la Première
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 53
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
VOYAGES/
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
MAINEET-LOIRE
DEUXSÈVRES
VENDÉE
Niort
VIENNE
CHARENTEMARITIME
10 km
Bistronomie
et cosy
L’auberge la Roussille qui était, jadis, un relais pour les chevaux.
Guerre mondiale, attestent un vain
casernement sous les auspices de
cette fée Mélusine. La légende lui
attribue l’origine d’une forteresse
qui demeurait encore engloutie
voici trente ans au cœur de ce verdoyant désert des Tartares.
Une petite pause à la gentilhommière de Mursay, ruine élégiaque
où la future Madame de Maintenon,
seconde épouse de Louis XIV, née
Françoise d’Aubigné, s’instruisait
en lisant la Bible ou rêvassait en
comptant les dindons, et nous voici,
remontant piano la Sèvre niortaise,
à Niort proprement dit. Historiquement marquée par les conflits
(guerre de Cent Ans, guerres de religion), mais aussi important centre
de négoce, la ville recense 27 monuments protégés, démentissant ainsi
l’opprobre littéraire, à commencer
par ce massif double donjon roman,
transformé en musée, qui égrène
benoîtement les siècles écoulés.
La vie contemporaine s’écoule en
contrebas, le long du fleuve nourricier qui renseigne sur les mutations
locales et, compte tenu des travaux
de rénovation en cours, exige égale-
ment un minimum de patience et
d’imagination, au gré de la théorie
d’îlots qu’on enjambe de pont en
pont. Ici, jouxtant le quartier autrefois dénommé «le petit Nice», ce
sont les anciennes usines Boinot
fermées en 2005, jadis fief prospère
de la chamoiserie –l’industrie odorifère des peaux animales qu’avec
l’huile de poisson on travaillait
pour fabriquer notamment les
gants – dont les vestiges fatigués
(maison de maître, portail, séchoir…) renaîtront dans les mois
qui viennent sous forme de vaste
espace paysager ; là, un ancien
moulin à foulon en pierre de taille,
où siégera la médiathèque.
«Cloques». Ajoutons au panorama la plus petite écluse de France,
quelques moteurs témoignant
d’une usine hydraulique démantelée ou, dans le Jardin des plantes,
un étrange bas-relief montrant un
couple de lions dont personne, y
compris Laurence Lamy, directrice
des musées et conservatrice du patrimoine, n’est en mesure de définir
l’origine («à part certifier qu’il date
du XIXe siècle, nous n’avons aucune
idée de sa provenance!»).
On poussera ensuite jusqu’à la
Roussille, lieu-dit niortais où une
autre ancienne usine de chamoiserie a laissé la place à des ateliers
d’artistes, à l’ombre des platanes bicententaires. Porte d’entrée poissonneuse du marais poitevin, le
site, nimbé d’une immarcescible
langueur, vaut également pour un
champ devant lequel on pourrait
passer sans y prêter la moindre attention, alors qu’on y récolte ce
trésor local qu’est l’angélique.
Plante bisanuelle mesurant jusqu’à 1,60 mètre, épanouie les pieds
dans l’eau et la tête au soleil, on lui
prête toutes les vertus, de la racine
à la tige, via la graine. Tonique, stomachique, sudorifique, expectorante, emménagogue, carminative
et dépurative, celle-ci est bichonnée
par Pierre Thonnard, qui pourrait la
détailler des jours et des nuits, tout
en la commercialisant sous forme
de tige confite (cf. ces petits morceaux vert fluo qu’on trouve dans
les cakes), crème, confiture, bonbon, aromate, coulis alcoolisé, cho-
colat, apéritif, digestif… ou sculpture(1). Avec, cependant, une mise
en garde pour le profane qui songerait un jour se lancer dans le business de niche, réparti sur quelques
lopins de terre : «Il faut trois jours
pour ramasser cinq hectares, tôt le
matin ou tard le soir, selon une technique très particulière. En outre,
l’angélique est une plante photosensible. Cela signifie qu’on ne sent rien
quand on la touche s’il n’y a pas de
soleil. A l’inverse, un quart d’heure
après l’avoir effleurée en pleine lumière, on ressent comme un picotement et, une fois commise l’erreur de
se gratter, des cloques apparaissent
deux ou trois jours après»(2). Signe
de la grandeur d’âme des locaux; à
ce jour, Michel Houellebecq n’a toujours pas reçu la moindre convocation pour la prochaine récolte. •
(1) Entreprise Thonnard, avenue de
Sevreau (79). Rens. : 05 49 73 47 42 ou
Angelique-niort.com
(2) Seul antidote, pour les plus téméraires:
l’huile de millepertuis. Qu’on trouve dans
quelques-unes des vingt pharmacies de
la ville.
Y aller
Plusieurs liaisons
quotidiennes en TGV
depuis Paris (environ
deux heures).
Y dormir
Si l’on veut suivre la trace
de Houellebecq, l’hôtel
Mercure garantit un
confort aseptisé sans
surprise. Plus couleur
locale, la Chamoiserie
(environ 100 €) est
une belle demeure
bourgeoise. Rens. :
Hotelparticulierniort.com
Y manger
Fleuron de la bistronomie
où le vin naturel règne
sans partage, le P’tit
Rouquin vient de prendre
du galon au Michelin.
Idéalement située au bord
du fleuve, la Roussille est
une auberge cosy qui
travaille une cuisine de
bonne facture privilégiant
les producteurs
régionaux. Dans le centre
de Niort, les Planches et
la Belle Etoile demeurent
également des adresses
fiables.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
54 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
Les
Déplaude
rallumer le fût
Au XIXe siècle, on comptait plus 1 700 hectares
de vignes sur le seul canton de Rive-de-Gier,
dans la Loire. Il n’y en a plus qu’une vingtaine
aujourd’hui. Un couple de vignerons relance
ce terroir et son identité en cultivant
des cépages oubliés et en favorisant l’installation
de jeunes viticulteurs.
Par
grignotées par le périurbain des
lotissements et des centres
ENvoyé spécial
commerciaux.
à Rive-de-Gier (Loire)
L’implantation du vignoble sur la
Photos BRUNO AMSELLEM.
rive gauche du Gier remonte sans
DIVERGENCE
doute à l’époque romaine. Les
coteaux du Gier étaient alors traverest un matin ja- sés par un aqueduc emmenant l’eau
lonné d’arcs-en- du mont Pilat jusqu’à Lyon.
ciel quelque part Au XIXe siècle, on comptait plus de
dans le dur entre 1700 hectares de vignes sur le seul
Lyon et Saint-Etienne. Le ciel, crevé canton de Rive-de-Gier et plus de
par des giboulées froides, hésite 30 cépages, dont certains très loentre le gris et l’azur tandis que des caux. C’était l’époque où tout le
traînées orangées ourlent les monde avait quelques rangs de ceps,
collines. On a quitté la cité des ouvriers, paysans, maîtres de forges
canuts affairée pour traverser les faisaient un vin clairet et généreux
eaux lisses et vertes du Rhône et dans les gosiers. Mais l’arrivée du
s’enfoncer dans la
phylloxéra, l’arrachage des
vallée du Gier.
vieux cépages et leur
SAÔNEL’omnibus souremplacement par
ET-LOIRE
pire à Givors
des hybrides, la
avant de nous
baiss e de la
AIN
RHÔNE
larguer à Riveconsommation
LOIRE
de-Gier. Il file enliée au déclin inLYON
suite vers Saintdustriel, ont réPUY-DERive-de-Gier
Etienne Châteauduit les coteaux
DÔME
creux et nous
du Gier à une
donne envie de
vingtaine d’hecSaint-Etienne
fredonner des retares aujourd’hui.
HAUTE-LOIRE
frains indémodables
Un mouchoir de po10 km
de l’enfant du pays, Berche, ou plutôt un connard Lavilliers. Il a chanté les
fetti dans le sillon rhodanien
métallos et les mineurs de cette val- du vin. Mais un confetti qui entend
lée, et aussi d’ailleurs, l’âge en rouge bien renaître et fleurir sous la dénoet noir du fracas des forges et des mi- mination «vins de pays des collines
nes, aujourd’hui le silence des fri- rhodaniennes» (IGP, indication géoches industrielles. «Un grand soleil graphique protégée).
noir tourne sur la vallée/ Cheminée
muettes, portails verrouillés/ Wa- Respect des cycles. Pour s’en
gons immobiles, tours abandonnées/ convaincre, il faut monter sur la rive
[…] J’voudrais travailler encore, tra- gauche du Gier. Route en lacets au
vailler encore/ Forger l’acier rouge milieu des cynorrhodons et des
avec mes mains d’or/ Travailler en- prunelliers, fruits rouges et bleus de
core, travailler encore/ Acier rouge l’hiver. Jusqu’au village de Tartaras
et mains d’or», chante le Stéphanois (Loire, 1000 habitants, six fermes,
dans les Mains d’or (2001).
dont cinq en bio) où Anne et PierreLongtemps ici, au sortir du laminoir André Déplaude font du vin sur
et de la mine, on a épousseté la sept hectares en bio. Ce ne sont pas
limaille de fer, la poussière de char- les derniers des Mohicans des cobon, à coups de coteaux-du-gier, vin teaux du Gier. Juste des «paysansde soif, vin de peine, vin de joie vignerons», humbles, pragmatipressé sur ces collines aujourd’hui ques, pugnaces, généreux. Leur his-
JACKY DURAND
C’
re
Loi
toire est emblématique des soubresauts de l’agriculture depuis les
Trente Glorieuses et jusqu’au réchauffement climatique.
En 1976, Pierre-André Déplaude reprend la ferme familiale. «On faisait
un peu de tout. Du lait, des pommes
de terre, des œufs, des cerises. Beaucoup de choses se vendaient localement au marché. Mon père faisait
aussi du vin, il avait la vigne dans
l’âme. A l’époque, les gens venaient
remplir chez les vignerons leur “sempote”, un tonneau de 100 litres qui
leur faisait un mois.» En 1983, Pierre-André Déplaude réoriente l’exploitation sur la production laitière.
Mais la sécheresse tarit les pis des
vaches, le prix du lait vacille. «On le
vendait à Danone, on avait l’impression de se faire plumer. On se faisait
grignoter des terres agricoles par
l’urbanisation. En 1999, j’ai décidé
de faire autre chose, d’être plus en
cohérence avec le territoire. J’ai
songé à transformer mon lait en fromages, mais j’aime être dehors plutôt que dans un atelier de fabrication. Mes gènes familiaux se sont
réveillés. En 2003, j’ai commencé
par planter un petit coteau de vigne
sur une pente à 45 %.»
Fini les cépages hybrides qui
faisaient pisser la piquette dans la
vallée du Gier. Les Déplaude cultivent le viognier et le chardonnay
pour les vins blancs, la syrah et le
pinot noir pour les rouges. «Nous
sommes venus en production progressivement, explique Anne Déplaude, ingénieure agronome de
formation. Avant de commencer à
planter, nous sommes beaucoup allés voir ce que faisaient les autres vignerons, dans la Loire et dans la vallée du Rhône.» Ils convertissent leur
domaine en culture biologique et
en biodynamie, prônant le respect
des cycles de la Terre et de la Lune,
et en excluant la chimie lourde qui
a si longtemps empoisonné les coteaux de France et d’ailleurs. Ils pulvérisent sur la vigne des infusions
d’ortie, de reine-des-prés, de prêle
et de saule riche en silice, qui
stimule les défenses naturelles de
la plante.
La main des vignerons n’est jamais
loin du cep. Tout au long de l’année,
ils multiplient inlassablement les
petits gestes minutieux des «travaux au vert». Ils ébourgeonnent,
effeuillent, élaguent la vigne afin de
permettre le meilleur développement possible des grappes. «Il y a
un microclimat autour du cep. Il
s’agit de gérer au mieux son aération
pour lui permettre de résister aux
maladies. Il faut aussi faciliter l’accès au soleil des raisins», explique
Pierre-André Déplaude.
Cette liane qu’est la vigne plonge
dans le schiste du Jarez, ce pays
aux confins de la Loire et du
Rhône, où la roche feuilletée laisse
passer ses racines vers les profondeurs. «Plus les vignes sont enracinées, plus elles résistent à la séche-
resse», affirme Anne Déplaude. Sur
la grande table de leur chai, il y a
un morceau de schiste moucheté
de paillettes de mica, «riche en fer
et en manganèse qui apportent de
la minéralité à nos vins».
Fibre de verre. Cette année, les
Déplaude ont vendangé entre
le 23 août et le 22 septembre après
un printemps pluvieux suivi par la
canicule. «On s’en est plutôt bien
sortis, nous avons fait 50 hectolitres
par hectare alors que d’habitude,
c’est plutôt 35 hectolitres.» La vinification épouse la philosophie de
la culture de la vigne. La vendange
récoltée à la main se métamorphose avec ses propres levures,
sans apport extérieur, pour transformer le sucre en alcool. Puis le
vin grandit en barriques de chêne,
en cuves inox et dans un intrigant
œuf en fibre de verre. «On est plutôt sur le fruit que sur la puissance,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
u 55
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La vendange
récoltée à la main
se métamorphose
avec ses propres
levures, sans
apport extérieur,
pour transformer
le sucre en alcool.
FOOD/
Anne et Pierre-André Deplaude à Tartaras, le 14 janvier.
dit Anne Déplaude. Nous cherchons
à traduire dans le verre toute l’attente et tout l’amour du vin.» Son
époux: «Nous nous efforçons de traduire la précision du terroir et du
millésime.»
Leurs cuvées portent des noms empreints de vécu et de poésie. «Poussière d’étoile» (chardonnay et viognier) évoque les inclusions de mica
scintillant dans le schiste ; «Corde
sensible» (viognier), une parcelle
très pentue travaillée avec un treuil;
«Ciel d’orage» (gamay, pinot, syrah),
un lieu où la foudre tombait sans
crier gare. Toutes les étiquettes sont
illustrées par Rémi Samouillé, artiste et vigneron qui a rejoint les
Déplaude.
Coup de pouce. On a un gros
Les cuvées portent des noms empreints de poésie.
coup de cœur pour «Mine de rien»,
la cuvée qui célèbre le mornen noir,
un cépage autochtone de la vallée
du Gier et qui faisait autrefois des
vins gouleyants pour la soif des mineurs. «C’est un cépage qui résiste
au chaud, au gel, au sec, au vent. Il
donne un vin léger, beaucoup sur le
fruit, la prunelle, le sureau, l’herbe
fraîche», expliquent les Déplaude,
qui vinifient cette année leur première cuvée de chouchillon, un
autre cépage délaissé, en blanc. Ils
militent au sein de l’Association
pour la restauration et le développement du vignoble des coteaux du
Gier (ARDVCG) qui veut faire revivre tous ces plants de vigne oubliés
et favoriser l’installation de jeunes
vignerons grâce à un groupe foncier
agricole. Les Déplaude ont eux-mêmes partagé une partie de leurs terres pour donner un coup de pouce
à un éleveur de porcs en plein air et
à un paysan boulanger.
Sur la table, les vins des Déplaude,
les fromages, les charcuteries et les
légumes des fermes voisines illustrent le développement d’une agriculture de proximité, respectueuse
de l’environnement et cultivant
autant la mémoire des terroirs que
le développement de nouveaux
liens sociaux. Il s’agit aussi de redonner une identité à un territoire
trop souvent considéré comme un
paysage dortoir entre Lyon et SaintEtienne. Pierre-André Déplaude
dit : «Nous voulons donner du Gier
une autre vision que celle d’une friche industrielle avec une autoroute
encombrée.» On reviendra sûrement dans le Gier en chantant la
Dernière Bouteille, l’un des premiers 45-tours de Bernard Lavilliers en 1967: «Les gas! Apportez
la darnière bouteille/ Qui nous reste
du vin que j’faisions dans l’temps /
Varsez à grands flots la liqueur varmeille / Pour fêter ensemble mes
quat’er vingts ans…» •
Les Déplaude, 7, rue du Prieuré (Tartaras)
Rens. : 06 16 72 63 38. Vins entre 9 et
14,5 €. Gîte les Pieds sur terre.
VU DANS LA NEWSLETTER
«TU MITONNES»
LES PÉCHÉS MIGNONS DE…
ROSA LUXEMBURG, MILITANTE SOCIALISTE
ET COMMUNISTE (1871-1919)
–Après 8 heures: tartines au beurre et verre de lait chaud
–12h30: déjeuner, dans sa chambre, «excellent»
et «extrêmement sain».
–15 heures: tasse de thé.
–17 heures ou 18 heures: tasse de chocolat chaud .
–20 heures : dîner avec 3 œufs à la coque, tartines au beurre,
fromage ou charcuterie, un verre de lait chaud.
–22 heures: un verre de lait chaud.
Source: Rosa Luxemburg. Im Lebensrausch, trotz alledem: Eine Biographie,
de Annelies Laschitza, Aufbau Digital (2010).
A retrouver également dans la newsletter «Tu mitonnes»,
envoyée chaque vendredi aux abonnés de Libération:
le menu VIP, la quille de la semaine, le tour de main,
des adresses, la recette du week-end…
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Maquisard de la foi
Pierre Vignon Forte tête du Vercors, ce prêtre réclame
la démission du cardinal Barbarin, récemment en
procès à Lyon pour non-dénonciation d’abus sexuel.
D
u genre vieux cheval de labour traçant inlassablement
son sillon, Pierre Vignon n’est pas quelqu’un à se dédire. Cette grande gueule qui joue volontiers les ingénus, mais sans convaincre vraiment de sa supposée naïveté,
est devenue, ces temps-ci, l’urticaire des évêques. De ses montagnes reculées du Vercors, le prêtre réclame toujours urbi et
orbi, la démission de Philippe Barbarin, l’un des prélats les
plus puissants de France, cardinal de
l’Eglise catholique romaine, électeur de
pape, primat des Gaules et archevêque de
Lyon. Mais surtout empêtré dans la terrible affaire du prêtre pédophile Bernard Preynat. «Barbarin
est dans une impasse. Comme il choque une partie de l’opinion,
il ne peut pas demeurer à la tête de l’Eglise. C’est un diviseur»,
juge Vignon.
Peu importent les quatre jours de l’éprouvant procès qui s’est
tenu, la semaine dernière, à Lyon, le curé du Vercors persiste
et signe. Pour le bien de tout le monde, et même pour sa dignité
personnelle, l’archevêque ferait bien, aux yeux de Vignon, de
tirer sa révérence. Au procès, poursuivi pour non-dénonciation
d’agressions sexuelles sur mineurs, Barbarin a tenté, plutôt
piteusement, de se faire absoudre par la justice des hommes.
Tandis que le cardinal était assis, à Lyon, sur le banc des prévenus, Vignon, descendu de sa montagne, occupait, lui, le terrain médiatique. Il allait de studios de radio en plateaux de
télévision, en promo pour son livre, Plus jamais ça! sorti opportunément au même moment. Pour l’occasion, il s’est
acheté des chaussures et une paire de pantalons. «Ce n’est pas
un effet d’aubaine, commente-t-il, à propos de son livre. Ce que je fais, je le fais
pour défendre les victimes.» Nul ne peut,
en effet, contester à Vignon son investissement auprès des personnes soumises à toutes sortes d’abus
dans l’Eglise catholique.
Le curé est depuis quinze ans un lanceur d’alerte. «Les premières à s’adresser à moi ont été des religieuses, victimes de l’autoritarisme [ou pire, d’abus sexuels notamment, ndlr] de leurs supérieures», raconte-t-il. Juge à l’officialité de Lyon depuis 1993,
le tribunal interne de l’Eglise, Vignon est très calé en droit canon. Il vient de faire sanctionner, dit-il, une maîtresse des novices qui avait abusé sexuellement de l’une d’entre elles. Curé
sans paroisse, il va (symboliquement) aux périphéries, un
LE PORTRAIT
thème cher au pape François qui demande régulièrement à
ses troupes de sortir de leurs confortables sacristies. Pierre
Vignon s’occupe, lui, des périphéries les moins ragoûtantes
de son institution, défendant les victimes, souvent rejetées
et isolées. Ce qui dévore tout son temps, ne lui laissant nul
loisir, à part de se passionner pour l’histoire locale, celle de
son Dauphiné.
Le 21 août, sorti de son anonymat et déjà bien connu d’un réseau de journalistes, il est devenu une star, en réclamant, dans
une lettre ouverte, relayée par une pétition signée par plus
de 100000 personnes, la démission de Barbarin. Deux mois
plus tard, en représailles, il était viré de l’officialité.
Depuis, il se bat pour rétablir ses droits. S’il n’obtenait pas gain
de cause à Rome, il n’exclut pas d’en appeler à la justice civile.
Ça promet ! D’autant que quelques ténors du barreau, prêts
à le défendre, se sont déjà manifestés. Depuis la tonitruante
affaire Gaillot, l’évêque d’Evreux démis en 1995, par
Jean Paul II, rarement l’opinion publique ne s’était autant
intéressée aux démêlés internes du catholicisme.
«Ce n’est pas une vengeance personnelle à l’égard du cardinal»,
soutient Vignon. Ses détracteurs ont vu dans sa démarche une
sorte de vendetta. C’est vrai que tout sépare les deux ecclésiastiques. Entre eux, le courant n’est jamais passé.
Têtu, le prêtre appartient à la
race des emmerdeurs. Et depuis un sacré bout de temps.
1er juin 1954 Naissance
Sa liberté de parole et son ton
à Chambéry (Savoie).
si peu clérical tranchent sin29 juin 1980
gulièrement dans le petit
Ordination à Valence
monde feutré, et somme
(Drôme).
toute assez faux-cul, de
27 août 1987 Accident
l’Eglise. Avec humour, il se
de voiture.
surnomme lui-même «le
21 août 2018 Réclame
massif du Vercors», allusion
la démission du
à sa silhouette enveloppée.
cardinal Barbarin.
Pour rire toujours, il aime à
Janvier 2019
rappeler qu’il a une tête de
Plus jamais ça !
«nain de jardin». Inoffensif,
(L’Observatoire).
quoi. Enfin, c’est ce qu’il voudrait faire croire. Redoutablement intelligent, il est un stratège. Pour la bonne cause.
Au départ, il avait tout pour devenir évêque, cochant les bonnes cases. Famille catholique bien comme il faut, père receveur des postes et mère institutrice dans l’enseignement «libre», disait-on à l’époque. Vocation précoce, études dans une
pépinière à prélats, le séminaire français de Rome, ce qui lui
vaut d’être sur la place Saint-Pierre, le jour de l’attentat contre
Jean Paul II. Mais il est forte tête, déjà. Trop… Prudent, il ne
veut surtout pas évoquer ses options politiques. «Pour rester
disponible auprès de toutes les victimes», s’excuse-t-il.
Du mariage des prêtres, il dit, dans une formule un peu alambiquée qu’il est «pour l’extension de la discipline traditionnelle
d’ordination d’hommes mariés». En clair, cela signifie que les
prêtres devraient avoir le droit d’être mariés. Il rappelle, en
bon canoniste que c’est la tradition dans l’Eglise, l’obligation
de célibat n’ayant été fixée qu’au XIIe siècle.
Dans les années 80, ses débuts de ministère, dans la Drôme,
se passent mal. On ne soumet pas Vignon. Il s’inscrit dans une
lignée, celle du maquis du Vercors. «C’est une nature sublime
et le pays de la liberté», dit-il de sa montagne. Quelque part,
dans sa généalogie, il y a un grand-oncle qui hébergea, un soir
pendant la guerre, Jean Moulin et son opérateur radio. Ce parent, qui lui aussi était prêtre, distribuait clandestinement,
Témoignage chrétien, le journal de la résistance catholique.
Vignon, le résistant, est également un résilient.
En août 1987, un grave accident de voiture le laisse pour mort.
Il revient à la vie. D’avoir frôlé la fin, donne, dit-il, «une force
et une liberté rares». Quatre ans pour s’en remettre à cause une
profonde dépression post-traumatique. «Je m’en suis sorti tout
seul», dit-il, abandonné alors par son institution. Depuis,
Vignon s’est placé radicalement aux côtés des victimes d’un
système capable de broyer. Suite à ses démêlés avec Barbarin,
deux évêques ont proposé de l’accueillir dans leurs diocèses
respectifs, dont l’un en Suisse. Mais Vignon aime trop sa montagne pour la quitter. Le bouche à oreille lui amène des causes
jusqu’à son village du Vercors, où l’abbé Pierre mène presqu’une vie d’ermite. Il tient d’ailleurs à son célibat, assure
n’avoir ni double vie ni maîtresse. «Parce que je suis quelqu’un
d’absolu», dit-il. •
Par BERNADETTE SAUVAGET
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
0
Размер файла
13 306 Кб
Теги
liberation
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа