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Libération - 21.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LUNDI 21 JANVIER 2019
2,00 € Première édition. No 11707
LUNDI 21 JANVIER
ANTHROPOCÈNE
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cords de Paris
4 PAGES CENTRALES
JAMES BLAKE
«La chanson
reste
une forme
expérimentale»
INTERVIEW, PAGES 22-23
PROCÈS
SPANGHERO
On hache
bien les
chevaux
PAGES 12-13
qu’une esquisse. aux impératifs de
C’est pour réfléchirque Libération s’est
Une
cette ère nouvelle
urbaine de Lyon.
associé à l’Ecole avec des universisemaine de débats des politiques, pour
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aider à la prise
un avenir différent…
mencer de bâtir LAURENT JOFFRIN
GETTY IMAGES
Dans le fjord
d’Oslo, en Norvège.
PHOTO MARA
RE
OHLSSON. PLAINPICTU
Il est temps
de changer
d’ère
ÉVIDENCE
Cahier
spécial
L’homme,
ennemi de
la planète ?
AMANDA CHARCHIAN
ANTH ROPO CÈNE
www.liberation.fr
Jeff Bezos Bill Gates Warren Buffett Bernard Arnault
Mark Zuckerberg Amancio Ortega Carlos Slim Helú
Charles Koch David Koch Larry Ellison Michael Bloomberg
Larry Page Sergey Brin Jim Walton S.Robson Walton
Alice Walton Ma Huateng Françoise Bettencourt Meyers
Mukesh Ambani Jack Ma Sheldon Adelson Steve Ballmer
Li Ka-shing Hui Ka Yan Lee Shau Kee Wang Jianlin
La moitié de l’humanité
Les 26 milliardaires les plus riches concentrent autant de richesses
que 3,8 milliards de personnes: le nouveau rapport d’Oxfam
pointe le niveau ahurissant des inégalités dans le monde.
PAGES 2-6
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
«
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
CHRISTOPHE ISRAËL
Indécence
Triste monde. A chaque seconde, l’écart se creuse entre
des riches en milliards et une
humanité dont les plus pauvres peinent à survivre avec
quelques dollars par jour.
Cette croissance-là est logarithmique, dans des propor-
tions – exponentielles – si extrêmes que la pensée humaine
peine désormais à se les représenter. Selon le rapport annuel de l’ONG Oxfam, dont
Libération a pu en exclusivité
interroger la directrice mondiale, 26 personnes détiennent aujourd’hui à elles seules
autant de richesses que… la
moitié de l’humanité. Une
donnée qui dépasse l’entendement, et dynamite l’échelle
ouverte à l’infini de l’indécence. Une disproportion des
richesses si immense
qu’aucune comparaison, métaphore ou image ne peut
honnêtement la signifier.
Absolument vertigineuse.
Une démesure si délirante
qu’aucune fable pour enfants
ne l’a jamais inventée. Objectivement insensée. Scolarisation, vaccination, alphabétisation, accès à l’eau et à
l’assainissement… Comment
penser le monde quand une
infime fraction de ce que détiennent quelques-uns suffirait à changer le quotidien de
millions d’autres ? C’est normalement l’essence même de
la politique, art complexe et
inusable du vivre-ensemble,
et l’utilité de la fiscalité de
Libération Lundi 21 Janvier 2019
mettre en place les mécanismes de régulation et de redistribution de la richesse. Complexe dans un monde de
libre-échange, la mécanique
peine à opérer, même au niveau national. Une étude d’Attac enfonce le clou : entre 2010
et 2017, les multinationales
ont fait augmenter plus vite
les dividendes versés aux actionnaires et les rémunérations de leurs dirigeants que
les salaires. Insuffisant pour
étancher l’intarissable soif de
profits des premiers. Mais un
carburant idéal pour alimenter la colère des peuples. •
«Les inégalités
sont un choix
politique»
de ruissellement» ne fonctionne pas. Il attise
la colère politique en France et dans de plus
en plus d’endroits du monde. Pour Oxfam,
cela illustre un manque d’imagination criant
des leaders politiques actuels, une incapacité
à concevoir un modèle économique alternatif
au néolibéralisme pourtant défaillant. Au
cœur de notre rapport figure l’idée qu’une
autre voie est possible pour bâtir une économie plus humaine, où les plus riches contribuent davantage à la justice fiscale, où les salariés ordinaires gagnent vraiment de quoi
vivre et où le fossé entre riches et pauvres est
radicalement réduit pour qu’un monde plus
équitable se dessine.
profitent du système pour optimiser leur évi- Les inégalités sont un choix politique.
tement fiscal, et les actionnaires s’octroient Les gouvernements ont aidé à créer la crise
des dividendes de plus en plus démesurés. De des inégalités. Ils peuvent y mettre fin.
l’autre, beaucoup de travailleurs
Les mêmes constats ont déjà
ont vu leur salaire stagner ou
été dressés contre une monbaisser et les secteurs de la santé
dialisation qui exacerbe les
ou de l’éducation manquent
inégalités, mène à un écocide
cruellement de financements…
et conduit la planète dans le
Plus de dix ans après la crise
mur…
financière, les politiques de
Le néolibéralisme nous accomdérégulation ont le vent en
pagne depuis près de quapoupe, alimentant la montée
rante ans. Mais ce modèle injuste
des inégalités et le dégaINTERVIEW vit ses derniers jours, comme le
gisme…
montre l’éruption de colères
Le modèle néolibéral aurait dû être discrédité populaires en France et dans le monde. Il est
depuis 2007-2008, mais il tient toujours lieu temps de le consigner dans les livres d’histoire
de référence pour l’élite politique et écono- et de trouver une façon plus juste de conduire
mique. Même le FMI admet désormais qu’il une économie qui profite à une majorité, pas
amplifie les inégalités et que le fameux «effet à une petite minorité.
Suite page 4
Recueilli par
CHRISTIAN LOSSON
F
igure de proue de la défense des droits
des femmes et de la gouvernance démocratique, l’Ougandaise Winnie Byanyima est la directrice générale d’Oxfam International, qui publie ce lundi son rapport
annuel sur les inégalités (lire ci-contre).
Quels sont les enseignements du rapport
que vous publiez ?
Primo : les inégalités sont hors de contrôle.
Les fortunes de milliardaires ont augmenté
de 2,5 milliards de dollars par jour en 2018
alors que des dizaines de milliers de personnes meurent chaque jour faute d’accès aux
soins. Deuzio : les gouvernements soustaxent les plus fortunés quand, dans le même
temps, les services publics cruciaux, comme
la santé ou l’éducation, s’effondrent faute de
financements, affectant en premier lieu les
femmes et les filles. Tertio : les gouvernements doivent faire en sorte que les plus nantis participent plus activement à la justice fiscale afin de mieux s’attaquer à la réduction
de la pauvreté.
Comment expliquez-vous que les 1 %
les plus riches ont accaparé 45,6% des richesses produites l’an passé ?
L’allocation des richesses n’a jamais été aussi
concentrée au plus haut sommet. Le nombre
de milliardaires a presque doublé depuis la
crise financière de 2008. En France, il a presque triplé, passant de 14 à 40… Nos économies ne fonctionnent plus pour la majorité,
mais seulement pour quelques privilégiés.
D’un côté, les plus nantis et les multinationales, qui ont vu leur taux d’imposition fondre,
REUTERS
Pour Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International,
le néolibéralisme est à la racine des titanesques disparités
de ressources entre une poignée de milliardaires et des milliards
de pauvres. La solution : taxer davantage les ultrariches pour
mieux financer les services publics et ainsi permettre
l’accession de la majorité à une vie décente.
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Jeff Bezos, PDG
et fondateur
d’Amazon,
première fortune
mondiale, en
septembre 2018
à Washington.
PHOTO YURI GRIPAS.
UPI. ABACA
mais plus particulièrement aux femmes, à qui incombent les corvées
d’eau. Déchargées de ces heures de
travail non rémunérées, les filles
auront le temps d’aller à l’école, et
leurs mères l’opportunité de se consacrer à d’autres tâches qui pourront
leur fournir un revenu.
«Un leurre». L’efficacité des servi-
Vingt-six personnes possèdent
autant que la moitié de l’humanité
Le rapport d’Oxfam
sur les inégalités pointe
l’extrême concentration
des richesses aux mains
d’un club toujours plus
restreint. Et prône
une fiscalité plus juste.
A
lors que débute une semaine
chargée pour les grandes
fortunes, avec la réception
ce lundi à Versailles de 150 chefs
d’entreprises français et étrangers
par Emmanuel Macron pour la
deuxième édition du «Choose
France Summit», destiné à encourager l’investissement, et l’ouverture
mardi du rendez-vous de l’élite
mondiale qu’est le Forum économique mondial de Davos, les contempteurs du libéralisme à tous crins
contre-attaquent. L’ONG Oxfam publie son rapport annuel sur l’état des
inégalités mondiales, qui détaille
leur emballement croissant. Et renvoie les dirigeants face à leurs responsabilités en pointant une fiscalité injuste, qui manque à son devoir
de redistribution en diminuant les
contributions des entreprises et des
plus fortunés. Le rapport, intitulé
«Services publics ou fortunes privées» et dont Libération a eu la primauté, regorge de chiffres, tous plus
frappants les uns que les autres.
Certains déséquilibres sont si marqués qu’aucune échelle ne semble
plus pouvoir les mesurer. Ainsi, 1%
seulement de la fortune de Jeff
Bezos, patron d’Amazon et homme
le plus riche du monde, avoisine le
budget de la santé de l’Ethiopie et
de ses 105 millions d’habitants.
Aussi abstrait ou vertigineux que
cela puisse paraître, ces inégalités
ne sont pas que des chiffres. Elles
pèsent lourdement sur la vie de millions de personnes. Parfois même,
elles tuent. Au Népal, un enfant
pauvre est trois fois plus susceptible
de mourir avant ses 5 ans qu’un enfant d’une famille riche, faute de véritables services publics sanitaires.
Un problème de pays en développement? «Aux Etats-Unis, un enfant
noir est deux fois plus susceptible de
mourir avant 1 an qu’un enfant
blanc», répond le rapport.
«Pas une fatalité». La concentration des richesses entre quelques
mains, en hausse depuis 2009, a
continué à augmenter l’an passé.
26 personnes possèdent désormais
autant de richesses que la moitié la
plus pauvre de l’humanité, soit
3,8 milliards de personnes. Ils
étaient 43 en 2017. «Ces inégalités ne
sont pas une fatalité mais le résultat
de choix politiques», martèle Oxfam.
Une fiscalité progressive, destinée
à financer des services publics universels et gratuits, serait tout à fait
apte à réduire les écarts de richesses.
«Dans les années 2000, les inégalités
de revenus ont connu un recul phénoménal en Amérique latine grâce à
des Etats qui ont augmenté les impôts pour les plus riches, relevé les salaires minimums et investi dans la
santé et l’éducation», rappelle le rapport. Aujourd’hui, «le Danemark est
le pays qui fait le plus pour réduire
les inégalités, avec des dépenses sociales, une fiscalité progressive et un
droit du travail protecteur, explique
Cécile Duflot, directrice d’Oxfam
France. L’éducation publique est essentielle. C’est une première étape,
elle permet l’émergence d’une société
civile qui va réclamer d’autres droits,
comme celui à la santé.»
Si les domaines de la santé et de
l’éducation sont primordiaux, tous
les services publics, universels et
gratuits, réduisent les inégalités.
Ainsi, un raccordement au réseau
d’eau courante va bénéficier à tous
ces publics dans la réduction des
inégalités posée, reste la question de
leur financement. «Les taux maximums d’impôt sur le revenu, les successions et les sociétés ont diminué
dans de nombreux pays, rappelle le
rapport. Si la tendance était inversée, la plupart des Etats auraient des
ressources suffisantes pour fournir
des services publics.» Aux Etats-Unis
par exemple, le taux maximum
d’impôt sur le revenu des particuliers était de 70% en 1980, alors qu’il
n’est plus aujourd’hui que de 37%.
Ce sont les plus riches qui ont bénéficié de ces baisses généralisées.
«Pour chaque dollar de recette fiscale, en moyenne seulement 4 cents
proviennent de la fiscalité sur la fortune», interpelle le rapport. «L’argument toujours opposé aux hausses de
la fiscalité sur les plus riches est le
risque d’augmentation de la fraude
fiscale. Mais c’est un leurre, assure
Cécile Duflot. Les recettes de l’impôt
sur la fortune n’ont cessé d’augmenter depuis sa création. Les exilés fiscaux ne représentent que 0,2% des
assujettis à l’ISF.»
Les impôts tels qu’ils sont répartis
aujourd’hui n’épargnent pas seulement les riches. Ils pénalisent aussi
les pauvres. «Depuis la crise
de 2008, le poids de la fiscalité a été
transféré des entreprises vers les ménages. L’augmentation des recettes
fiscales est attribuable aux impôts
sur les salaires et aux taxes sur la
consommation comme la TVA», précise Oxfam. Ces taxes sur la consommation, identiques pour tous,
aggravent les inégalités puisqu’elles
pèsent plus lourdement sur le budget des moins riches. Si on combine
les différents impôts, on en arrive
dans certains pays, comme au
Royaume-Uni, à des déséquilibres
tels que les 10 % les plus pauvres
paient proportionnellement plus
que les 10 % les plus riches. Troisième fortune mondiale, le milliardaire américain Warren Buffet a luimême souligné que son taux d’imposition reste moins élevé que celui
de sa secrétaire. Pour les gouvernements qui seraient décidés à agir
contre les inégalités, la marge de
manœuvre est immense.
NELLY DIDELOT
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ÉVÉNEMENT
4 u
Pourquoi participezvous chaque année au Forum économique de Davos, qui accueille l’élite de l’élite
politico-économique ?
Davos est une formidable plateforme pour
qu’Oxfam diffuse son message sur la planète.
Quand j’y participe, je saisis toutes les opportunités pour m’assurer que les personnes les
plus puissantes et les plus influentes
reçoivent le message et que non, contrairement à ce qu’elles pensent, le monde ne va
pas pour le mieux…
Vous dites que l’orthodoxie néolibérale
nous enseigne que l’inclusion et la justice
sont un luxe…
Nous voulons tous la même chose: nous voulons que nos enfants bénéficient d’une bonne
éducation et d’un avenir sécurisé, nous voulons un travail décent qui paie un salaire
décent, nous voulons pouvoir bénéficier d’un
médecin si nous tombons malades. Or, les
économies actuelles dénient à des milliards
de personnes ces principes de base. Si les
gouvernements œuvraient pour l’intérêt de
Suite de la page 2
Libération Lundi 21 Janvier 2019
la majorité, s’ils investissaient dans la santé
et l’éducation, s’ils s’assuraient que les entreprises paient des salaires décents, s’ils protégeaient l’environnement, alors la colère et le
ressentiment qui nourrissent les populismes
n’existeraient pas. Le danger est que plutôt
que de faire face à ces changements indispensables, trop d’hommes politiques cherchent
des boucs émissaires: réfugiés, Union européenne, Chine. Il est crucial de surmonter ces
écrans de fumée et de s’attaquer au véritable
problème : nos économies défaillantes.
Alors que 26 milliardaires possèdent
autant de richesses que 3,8 milliards
d’habitants, que peut-il se passer si rien
ne change ?
Cela fait cinq ans qu’Oxfam tire la sonnette
d’alarme sur ces dramatiques inégalités.
La plupart des leaders politiques n’ont rien
fait pour s’attaquer à cette urgence démocratique. Certains, comme Donald Trump ou
Emmanuel Macron, ont même diminué les
impôts pour les plus riches, l’inverse de ce
qu’il faut faire. Ce qui a changé, c’est la colère
Répartition des recettes
fiscales dans le monde
Pour 1 $ collecté*
TVA
39 %
PRÉLÈVEMENTS
SUR SALAIRES
22 %
IMPÔT SUR
LES SOCIÉTÉS
11 %
IMPÔT
SUR LE REVENU
21 %
*Données arrondies
Source : Oxfam
IMPÔT SUR
LA FORTUNE
4%
AUTRES
1%
Evolution
des recettes
fiscales
+0,6
+0,5
+0,4
+0,3
En pourcentage du PIB
entre 2007 et 2015.
Calcul Oxfam basé sur
les données pour
35 pays de l’OCDE et
43 pays hors OCDE
+0,2
+0,1
0
IMPÔT SUR
LES SOCIÉTÉS
-0,1
IMPÔT SUR
LA FORTUNE
-0,2
IMPÔT SUR
LE REVENU
PRÉLÈVEMENTS
SUR SALAIRES
TVA
-0,3
-0,4
-0,5
60 %
50 %
30 %
20 %
10 %
0
IMPÔT SUR LE REVENU
IMPÔT SUR LES SOCIÉTÉS
40 %
Plafond de taxes dans
les pays développés
En pourcentage dans
20 pays riches
1970
1980
1990
DROITS DE SUCCESSION
2000
2010
et la frustration de la population. Si ces inégalités extrêmes persistent, et les gouvernements continuent le «business as usual»,
le sentiment de révolte grandira contre des
politiques toxiques et clivantes. Des gouvernements partagent notre constat, la Corée du
Sud, la Sierra Leone ou encore la Thaïlande
ont déjà augmenté leurs taxes sur les grandes
fortunes pour investir dans les services publics… Malheureusement, ces pays restent
très minoritaires. La plupart des leaders politiques parlent de réduire les inégalités mais
ne font pas grand-chose pour y parvenir. Pire,
ils abaissent la taxation des richesses et du capital et réduisent les investissements dans les
besoins primaires.
Diriez-vous, comme Gro Brundtland, exPremière ministre norvégienne et
auteure en 1987 du rapport «Notre avenir
à tous» («Our Common Future») sur un
développement vraiment durable, que
la solution passe par des services publics
universels et gratuits ?
Oui, il est crucial d’investir dans des services
de base pour réduire le fossé entre les plus
riches et les plus pauvres, entre les hommes
et les femmes. Prenez l’éducation : pour les
femmes, cela signifie des mariages moins
précoces, moins d’enfants, moins de violences conjugales. Les investissements sont
importants et des pays pauvres comme
l’Ethiopie, qui ont pourtant dû scolariser 15 millions d’enfants supplémentaires
ces quinze dernières années, montrent que
cela est possible. On peut trouver ces financements facilement si l’évasion fiscale est jugulée, la lutte contre la corruption améliorée et
que l’aide au développement augmente significativement. Un relèvement de 0,5 % de
l’impôt sur la fortune des 1 % les plus riches
permettrait de collecter plus que ce que
coûterait sur un an l’éducation des 262 millions d’enfants non scolarisés et les soins de
santé susceptibles d’éviter le décès de 3,3 millions de personnes.
En même temps, le recul conséquent du
nombre de personnes vivant dans
l’extrême pauvreté (avec 1,9 dollar par
personne et par jour, selon la Banque
mondiale) constitue l’une des plus grandes avancées de ces dernières décennies.
Oui, mais cette tendance ralentit. De nouvelles données de la Banque mondiale montrent
que le taux de réduction de la pauvreté a été
divisé par deux depuis 2013. L’extrême
pauvreté s’intensifie en Afrique subsaharienne. Ces nouvelles données démontrent
également que la pauvreté touche la plus
grande partie de l’humanité, avec un peu
moins de la moitié de la population mondiale
(soit 3,4 milliards de personnes) vivant avec
moins de 5,5 dollars par jour.
Cette situation résulte directement de
l’aggravation des inégalités et de l’accaparement des richesses par une minorité?
Oui, le rapport sur les inégalités mondiales 2018 a révélé qu’entre 1980 et 2016, les 1%
des personnes les plus riches du monde ont
capté 27% de la croissance du revenu, contre
12 % pour les 50 % les plus pauvres de la
planète. Or, encore une fois, même le FMI
reconnaît aujourd’hui que cette tendance
n’est pas tenable et qu’on peut taxer les plus
fortunés sans freiner le développement économique. La libéralisation de la finance a eu
un impact terrible sur la vie des gens ; elle a
provoqué la crise de 2008, elle a créé un
réseau de paradis fiscaux favorisant l’évasion
fiscale et l’évitement de l’impôt pour les
multinationales et les plus riches. Oxfam
n’appelle pas à la démondialisation. Mais à
une réelle régulation pour éviter qu’une petite
élite ne déstabilise nos sociétés et nos
économies.
Pouvez-vous nous donner des raisons
d’être optimistes pour l’avenir ?
De nombreuses familles hongkongaises sont
Les gens sont sources d’espoir. On le voit aux
mobilisations contre le changement climatique qui affecte les plus pauvres dans le
monde. De nouvelles alliances citoyennes
voient le jour, à l’instar de la Fight Inequality
Alliance, mouvement social qui regroupe des
activistes du monde entier. Au Kenya, où je
vis, des activistes locaux de Dandora, un bidonville de Nairobi construit sur la plus
grosse décharge d’Afrique de l’Est, organise
un festival pour l’équité qui tente de trouver
des solutions contre les inégalités et milite
pour une réaction politique. Ils ne sont pas
seuls: de l’Inde au Mexique, du Royaume-Uni
aux Philippines, les gens se mobilisent pour
combattre l’injustice et les inégalités. Ils vont
changer le monde parce que c’est la seule
manière d’y parvenir.
Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, est
l’homme le plus riche au monde, avec une
fortune qui s’élève à 112 milliards de dollars selon le classement Forbes de 2018.
Selon vous, 1% seulement de sa fortune
totale avoisine le budget total de la santé
de l’Ethiopie, un pays de 105 millions
d’habitants…
Il a récemment fait part de son intention d’investir sa fortune dans un voyage spatial, car
il ne sait plus vraiment où dépenser son argent. Cela n’a aucun sens: le monde a besoin
de plus d’écoles, pas de méga-yachts ou de fusées privées. •
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La pauvreté, grandissante, se fait
très discrète. Elle touche 1,38 million de personnes, soit 20,1% de la
population hongkongaise. Dont
Kelly. Abandonnée à la naissance
par son père, la fillette survit dans
le quartier saturé de Mongkok (en
face de l’île de Hongkong) avec sa
mère, Jojo, 40 ans, Chinoise du continent en situation irrégulière.
A Hongkong, le marché immobilier
est parmi les plus inabordables au
monde. Des places de parking s’arrachent pour 250000 euros, des appartements sur l’emblématique pic
de l’île Victoria pour 14 000 euros
le mètre carré. Kelly et sa mère vivent, elles, dans un studio oppressant : 9 m² de boîtes et de sacs
amoncelés autour d’un lit et d’une
table. Elles disposent de 6000 dollars hongkongais (660 euros) par
mois, donnés par un oncle. Une fois
décomptés les 4200 HKD de loyer,
200 HKD d’électricité et 100 HKD
de téléphone, il leur reste
1500 HKD (soit 166 euros). Pas suffisamment pour trois repas par jour,
ni pour l’uniforme de l’école, ni
pour l’ordinateur, ni pour une consultation médicale. Il ne leur reste
rien, sauf une vie de galère, à grappiller d’ONG en banques alimentaires quelques vêtements et aliments.
Indigence
contraintes de vivre dans des appartements minuscules. PHOTO BENNY LAM. REX. SIPA
Des sacs Dior K
aux taudis:
Hongkong,
concentré
d’inégalités
Selon Oxfam, la ville fait partie
des endroits du monde où les
inégalités sont les plus «extrêmes».
Alors que les plus riches se pavanent
avec leurs chiens manucurés à bord
de leurs Tesla, Kelly, 10 ans,
ou la famille Wong, qui vit à quatre
dans 27m², tentent de survivre tant
bien que mal loin des gratte-ciel.
O
Pa céa
cifi n
qu
e
elly n’a ni père ni loisirs, et 34 fois plus. A cette date, les plus
ne mange pas à sa faim. La pauvres devaient travailler pendant
fillette fluette aux manches près de deux ans et dix mois pour
trop courtes nourrit pourtant l’am- gagner ce que les plus riches enbition de devenir une «femme ri- grangeaient en un mois. Il faut déche». Et ça la fait rire, car elle sait sormais trois ans et huit mois.
qu’il lui faudra «étudier et travailler La richesse est fortement concentrès très dur» pour accomplir son trée : les particuliers disposant de
rêve. A 10 ans, elle
plus de 20 millions d’euros
vit sous le seuil de
possèdent à eux seuls
RUSSIE
pauvreté à Hong47% des richesses. Et
kong, comme
elle se montre. Sacs
un enfant sur cinq
Dior, talons LouKAZ.
MONGOLIE
dans cette ville
boutin et braceoù, selon Oxfam,
lets Love de CarPékin
CHINE
les inégalités sont
tier font partie
«parmi les plus exintégrante du déHongkong
trêmes» au monde
cor. Les Tesla sont
INDE
et se creusent deà tous les coins de
puis quinze ans. Ici,
rue, au point que leur
500 km
magasins de luxe et mafondateur, Elon Musk, a
gnats milliardaires côtoient
jusqu’à récemment consisans-abri et vieillards ramasseurs déré Hongkong comme «la ville-bade carton.
lise» pour ses produits car elle
comptait par habitant le plus grand
Inabordables
nombre de ces voitures électriques
En 2016, le revenu médian moyen haut de gamme. Même les chiens
par ménage du plus haut décile (les mènent ici une vie en or, dorlotés et
10 % les plus riches) était 44 fois manucurés par des propriétaires qui
plus important que celui du plus n’hésitent pas à payer rubis sur l’onbas décile (les 10 % les plus pau- gle pour des toilettages au lait ou
vres). En 2006, c’était «seulement» des soins à l’oxygénothérapie.
Le plus difficile pour Kelly? Voir ses
camarades acheter des goûters après
l’école. Quand ses copines partent
suivre des cours de soutien ou des
activités extrascolaires à 25 euros la
demi-heure, elle rejoint sa paroisse
pour faire ses devoirs avec l’aide
d’une sœur. Les notes de ses copines
grimpent en anglais mais pas les
siennes, faute de cours particuliers,
explique la fillette discrète dans un
anglais mal assuré.
Dans son jean trop grand et ses
tongs Peppa Pig, Kelly réussit à se
mouvoir dans la minuscule pièce
encombrée, fouille sous une pile de
feuilles et brandit fièrement des
natures mortes au fusain, ses trophées des cours de dessin qu’il a
fallu arrêter car trop onéreux,
45 euros par mois. «J’étais déçue,
j’aimais beaucoup ça», souffle-t-elle
dans une moue. Selon Sze Lai-shan,
de l’ONG Hongkong Society for
Community Organization, qui s’occupe de la petite fille, en étant privée de ces activités parascolaires
bénéfiques pour son bien-être et
l’acquisition d’autres compétences,
Kelly est lourdement pénalisée et
rejetée. Or cet isolement social dès
le plus jeune âge est préjudiciable
dans une société régie par les réseaux, où la compétition est reine et
la réussite une obligation. «Il y a
vingt ans, l’école permettait de s’élever dans l’échelle sociale, ce n’est plus
le cas. Aujourd’hui les élèves doivent
payer pour avoir plus de ressources
et d’opportunités. Beaucoup se retrouvent en échec dès la ligne de départ parce que leur famille est pauvre», explique Sze Lai-shan.
Le travail ne permet pas non plus de
sortir de l’indigence. Dans ce quartier de Sham Shui Po, une personne
sur quatre est pauvre. Beaucoup
sont des actifs qui, malgré un emploi
voire deux, peinent à Suite page 6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
se maintenir à
flots. Ils vivent entassés dans de
vieux immeubles des années 60. Les
appartements y sont subdivisés en
micros studios ou des «lits-cercueils»
où l’on ne tient qu’allongé, des espaces sans intimité, ni lumière, ni air
ventilé. Certains de ces locataires espèrent décrocher un logement social, comme l’ont déjà fait 45,6% des
7,4 millions de résidents de Hongkong. Dans l’attente du Graal,
cinq ans et demi en moyenne, ils
s’entassent à Sham Shui Po ou s’excentrent vers les zones rurales des
Nouveaux Territoires, la partie continentale de Hongkong.
C’est le cas de la famille Wong, venue de Chine il y a moins de dix ans,
rencontrée à Long Ping, à plus d’une
heure de métro des gratte-ciel rutiSuite de la page 5
Libération Lundi 21 Janvier 2019
lants du centre des affaires. Le père,
Wong Chi Keung, travaille dans le
bâtiment quand sa santé défaillante
le lui permet. Son épouse, Lau Ying
Sheung, ne travaille pas, afin de
s’occuper de leurs jumelles de 6 ans,
scolarisées seulement la moitié de
la journée. «On vit dans le stress», raconte-t-elle. Depuis quelques mois,
ils sont installés dans un espace
de 27 m² construit illégalement sur
le toit d’un hôtel de passe. Mégots et
préservatifs usagés jonchent les
marches de l’immeuble.
Un matin, intriguées par l’odeur,
les jumelles, Mei Yin et Shuk Yin,
ont découvert un rat en décomposition sur le toit, à côté de leur poupée. Depuis, racontent-elles en secouant la tête, elles n’y laissent
plus traîner aucun de leur jouet. El-
Lau Ying Sheung
se satisfait
de son logement,
un espace de 27m²
construit
illégalement sur
le toit d’un hôtel
de passe, «un
luxe comparé au
conteneur perdu
dans la campagne»
que sa famille
louait auparavant.
les restent confinées à l’intérieur
de leur logement pour dessiner ou
étudier, «parce que ça demande
trop d’énergie de descendre les
sept étages et le square est trop
loin», explique la mère, vite essoufflée par l’effort physique à cause de
son diabète.
«Restrictions»
Malgré cet environnement, Lau
Ying Sheung se satisfait de son logement, «un luxe comparé au conteneur perdu dans la campagne» que
la famille louait pour 3 000 HKD
(331 euros). Problème : le propriétaire compte les expulser d’ici quelques semaines. «Aides sociales comprises, nous ne touchons qu’environ
10000 HKD par mois (1106 euros).
C’est impossible avec ça de payer des
frais d’agence pour trouver un autre
logement», raconte Lau Ying
Sheung, très préoccupée.
Sentiment d’insécurité et angoisse
sur l’avenir alimentent son quotidien, comme près de la moitié des
foyers défavorisés, selon une étude
menée en 2017 par la fondation Caritas. «Le gouvernement n’aide pas
correctement les gens et met énormément de restrictions et de conditions
pour l’obtention des aides sociales,
regrette Kelvin Lee, de Caritas. Les
salariés peu qualifiés doivent travailler plus de dix heures par jour,
sans pour autant s’en sortir et encore
moins économiser. Ils placent donc
beaucoup d’espoir dans la réussite de
leurs enfants, beaucoup trop.»
ROSA BROSTRA
Correspondante à Hongkong
Bénéfices en hausse, impôts en baisse:
en France, Attac attaque le CAC
Dans un rapport publié
dimanche, l’ONG épingle
les entreprises dont les
dividendes et l’évitement fiscal
connaissent une spectaculaire
hausse qui n’a bénéficié
ni aux salaires, ni aux emplois,
ni à l’environnement.
T
oujours moins d’impôts, toujours plus
de dividendes, de bonus et de gaz à
effet de serre. Ce lundi, lors la 3e édition du grand raout «Choose France», pendant
lequel Emmanuel Macron recevra sous les ors
du château de Versailles 150 patrons français
et internationaux pour leur vanter l’attractivité de l’Hexagone, le rapport publié la veille
par l’ONG altermondialiste Attac ne passera
pas inaperçu. Il tombe même à pic dans un
contexte marqué par deux mois de crise des
gilets jaunes qui ont remis au premier plan la
question de l’injustice fiscale et la thématique
d’un «président des riches». Lequel ne sera pas
cette année au sommet de Davos, qui s’ouvre
également ce lundi. Intitulé «Les grandes entreprises françaises, un impact désastreux
pour la société et la planète», le rapport d’Attac pointe les pratiques des 40 plus riches
d’entre elles, réunies au sein du CAC40, sur
la période allant de 2010 à 2017.
Gazier. Partage des bénéfices, fiscalité, rémunérations et impact environnemental, le
bilan dressé par l’ONG sur la base de leurs
rapports annuels sur les huit dernières années est sans appel. «Il faut arrêter les beaux
discours», dénonce l’universitaire et économiste Dominique Plihon, coordinateur du
rapport, selon lequel les salariés et l’emploi
sont «sacrifiés».
Premier constat selon Attac, ces grands groupes, dont l’essentiel de l’activité se fait hors de
France, paient de moins en moins d’impôts.
En 2017, ils se sont acquittés d’un peu plus de
30 milliards d’euros de taxes sur les bénéfices
dans le monde, soit 6,4% de moins par rapport
à 2010, alors que leurs profits ont augmenté
dans le même temps de 9,3% et les dividendes
versés aux actionnaires de 44%. Avec 57,4 milliards d’euros en 2017, ils ont l’an dernier battu
leur précédent record datant de 2007, juste
avant la crise financière. Des pratiques facili-
Manifestation de salariés devant le siège de Carrefour. PHOTO PASCAL BASTIEN
aujourd’hui au cœur du mouvement social en
France– ni à la justice fiscale.»
Selon plusieurs autres études récentes, les inégalités de revenus entre les ménages ont également plutôt tendance à se creuser en France,
même si elles restent parmi les plus faibles
des pays riches. Comme le souligne en substance James Browne, économiste de l’OCDE,
la France est de tous les pays d’Europe celui
qui parvient le plus à les contenir grâce à une
redistribution après impôts. La part des revenus des 10% les plus riches (qui représentent
en moyenne 22 fois ceux des 10% les plus pauvres) serait six fois supérieure en l’absence de
ces transferts via les prélèvements obligatoires. Si, à l’inverse des Etats-Unis, la part de la
richesse nationale détenue par le «Top 1%»
des ménages ne dépasse pas celle des 50% les
moins bien lotis, la responsable d’Oxfam
France, Cécile Duflot, estime que les 8% les
plus riches possèdent aujourd’hui en France
autant que les 30% les plus pauvres.
«Pyramide». Selon Malka Guillot, de l’Ecole
tées par la démultiplication des filiales (un peu
plus de 16000) dont 15% sont établies dans
des territoires identifiés par Attac comme des
«paradis fiscaux et judiciaires».
Le fait que l’Etat soit présent au capital de certains de ces géants «n’a malheureusement pas
d’effet sur leur comportement», dénonce l’association. Elle cite l’exemple du gazier Engie,
dont l’Etat est actionnaire à 24%, et qui, sur
ses 2300 filiales, en compte 327 basées dans
des paradis fiscaux. Les effectifs, eux, ont
suivi la pente inverse, chutant de près
de 20%. A l’image de Michelin, dont le chiffre
«Ces données montrent
que ces entreprises
roulent pour leurs
actionnaires, qu’elles
gavent de dividendes, et
ne s’intéressent pas à la
justice sociale ou fiscale.»
Dominique Plihon
Economiste et porte-parole d’Attac
d’affaires a progressé de 22 % pendant que
l’emploi en France a été réduit d’autant.
Une attrition qui contraste avec les rémunérations octroyées aux dirigeants, en hausse
de 32% entre 2010 et 2017 alors que le salaire
moyen n’a augmenté que de 22%. «Les inégalités sont plus fortes que jamais», souligne
Dominique Plihon, dont l’étude pointe le fait
qu’il faudrait en moyenne quatre-vingtquinze ans à un employé pour empocher le
salaire annuel de son patron.
Alors que ces grandes entreprises ont multiplié les annonces visant à limiter leur empreinte carbone depuis la COP21 en 2015 –plusieurs d’entre elles en étaient sponsors –,
22 sur 40 ont déclaré des émissions de gaz
à effet de serre en hausse en 2017 par rapport
à 2016, pour un total de +5%. Toujours selon
Attac, en 2017 les banques françaises ont consacré 70% de leurs investissements énergétiques aux énergies fossiles, contre 20% aux renouvelables. «Elles vont encore une fois dire
qu’elles font tout pour lutter contre les inégalités, le réchauffement climatique… explique le
porte-parole d’Attac. Mais ces données montrent très clairement que ces entreprises roulent en réalité pour leurs actionnaires, qu’elles
gavent de dividendes, et ne s’intéressent pas
trop à la question de la justice sociale –qui est
d’économie de Paris, si le système fiscal et
social français a globalement permis de
contrecarrer l’augmentation des inégalités
en France depuis trente ans, l’abandon par
Macron de l’impôt sur la fortune et la mise en
place d’un impôt forfaitaire de 30 % sur les
revenus du capital a fait des ultrariches
les grands gagnants des dernières réformes
fiscales. «Du fait de l’importance historique
des cotisations sociales et des impôts indirects
dans notre système fiscal, les plus riches dont
la part des revenus issus du patrimoine est plus
forte sont structurellement avantagés, souligne-t-elle. Avec les mesures mises en place par
le gouvernement, cette tendance s’est accentuée, avec un effet redistributif de l’impôt qui
décroît lorsque l’on atteint le haut de la pyramide des revenus pour les 1% et même les 0,1%
les mieux lotis.»
L’étude publiée en octobre par l’Institut des
politiques publiques l’a bien montré: alors que
les effets cumulés des réformes de 2018 et 2019
–calculés avant les annonces «gilets jaunes»
de Macron début décembre– devraient faire
augmenter le revenu d’un salarié au Smic de
32 euros par mois (soit 384 euros par an), cette
hausse devrait représenter 86000 euros en
moyenne pour les 0,1% les plus riches.
CHRISTOPHE ALIX
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITOS/
Par SEGHIR LAZRI
Doctorant en sociologie et auteur de la
chronique Sociosports sur Libération.fr
@SeghirLazri
Depuis quelques jours et sa prestation aux
championnats universitaires américains, la
gymnaste américaine Katelyn Ohashi fait la
une des médias. La pensionnaire de UCLA
(l’université de Los Angeles) a obtenu la note
magistrale de 10 et la vidéo de son exploit a été
visionnée des dizaines millions de fois.
Mais par-delà la performance même, c’est
aussi la trajectoire de l’athlète qui séduit. La
gymnastique reste une discipline très singu-
AP
La gymnaste Katelyn
Ohashi, anatomie
d’une reconstruction
lière, notamment par l’entrée précoce dans et de l’effort sans limite. La gymnaste amériune formation et surtout dans une carrière, caine intègre ainsi, à 8 ans, le centre du Gage
ce qui implique que l’athlète doit fournir, dès (académie prestigieuse) puis à 11 ans le Woga
le plus jeune âge, un investissement des plus (centre national). Cette immersion totale s’est
intenses. Le psychologue social du sport, accompagnée de premiers succès importants,
Marc Lévêque, évoque une idée
mais par la suite de blessures, metANALYSE tant un terme à la poursuite d’une
plus forte : celle de l’adhésion à
l’idéologie sportive, qui repose sur
carrière au plus haut niveau,
le dépassement de soi et sur la sensation de à 16 ans, âge correspondant souvent au pic de
vivre un quotidien privilégié et exaltant. Cette performance chez les gymnastes.
croyance s’appuyant sur la conception que «le «I was broken», disait-elle dans une vidéo
trop n’est pas assez», produit un bouleverse- en 2018. Mais au regard d’une sociologie de la
ment mental où l’idéal de «la perfectibilité bifurcation, cette période apparaît comme un
sans fin» est intériorisé. Ainsi, le temps de la «turning point», tant elle signifie l’entrée dans
jeunesse devient le temps de l’apprentissage un nouveau régime de vie, défini par l’appari-
Une sociologie trop petite
pour le «grand débat»
Par LAURE BRETTON
Cheffe de service, France
@laurebretton
Ni prompts renforts ni cale sèche. Malgré
un froid de canard, ils étaient encore plus
de 80 000 à battre le pavé samedi dans
toute la France, douchant les espoirs de
l’exécutif de voir le grand débat national
tarir enfin ce flot de gilets jaunes qui emporte la politique nationale depuis deux
mois. Le stand-up présidentiel – deux fois
sept heures devant des maires ruraux en
une semaine, un show qu’Emmanuel
Macron a l’intention de rééditer dans chacune des treize régions françaises – n’a
donc pas convaincu les plus déterminés
des manifestants de s’en remettre à la
démocratie participative plutôt qu’à la rue.
Deux logiques nourrissent ce qui ressemble désormais à deux mondes parallèles :
le chef de l’Etat a besoin d’oreilles, les
gilets jaunes ont besoin d’écoute. Loin de
faire tomber les barrières, ce président qui
s’adresse aux édiles et seulement à eux
– les manifestants étant tenus à bonne
distance par une palanquée de forces de
l’ordre à chaque déplacement présidentiel – en dresse une nouvelle.
Comme lors des primaires présidentielles
de 2017, à droite comme à gauche, il y a un
énorme biais sociologique dans ce grand
débat. A l’instar de ceux qui avaient fait la
queue un dimanche d’hiver pour choisir
François Fillon ou Benoît Hamon, ceux
qui organisent ou participent au brainstorming national sont plus informés,
plus intégrés et plus impliqués dans la vie
de la cité. Ils possèdent un capital culturel
(et partant, économique) plus important
que tous ceux qui ont (re)découvert la
force de l’action collective à partir
du 17 novembre. En deux mois, les foules
en jaune ont tout construit ou presque :
le sentiment d’appartenance à un groupe,
la solidarité sociale et territoriale autour
des ronds-points et des braseros, le
contournement des médias traditionnels,
le surf médiatique sur les thèmes les plus
porteurs, comme les violences policières
qui étaient au cœur du défilé parisien
de samedi (lire page 15).
Le pouvoir refusait d’écouter un mouvement qui s’attaquait à l’Arc de triomphe et
balançait des morceaux de bitume sur les
CRS ? Depuis quelques semaines, un service d’ordre maison (parfois noyauté par
des personnalités peu fréquentables) a vu
le jour et tient en respect les casseurs. De
quoi les rendre fréquentables pour celui
que les sociologues Michel et Monique
Pinçon-Charlot ont rebaptisé le «méprisant de la République» ? Pour l’instant,
c’est toujours non pour l’Elysée et même
si certains semblent décidés à jouer le jeu,
la grande masse des gilets jaunes zappe
un débat trop corseté. En gros, ceux qui
étaient dedans le sont toujours et ceux qui
étaient dehors y restent. On n’accentue
pas la fracture, mais force est de constater
qu’on ne la réduit pas. Faute d’un
dialogue plus inclusif et de pistes de
transformation concrètes, la grand-messe
participative ne sera qu’un immense
surplace démocratique. •
tion d’une nouvelle temporalité (le temps de
la reconstruction du corps est différent du
temps d’apprentissage), selon le sociologue
Andrew Abbott. De ce fait, la blessure permet
une mise à distance de l’idéologie sportive,
mais aussi un autre regard sur son corps.
Aussi, Katelyn Ohashi nous invite à penser la
résilience, concept tout aussi bien tendance
que difficile à définir scientifiquement. Si l’on
s’en tient à l’explication du géographe Neil
Adger, il s’agit de «la capacité des populations
à supporter des chocs externes et à se relever
de ces perturbations». Comme le note le sociologue Nicolas Marquis, on peut voir dans le
parcours de la gymnaste que le système universitaire offre les clés d’un retour réussi. La
résilience n’est pas le seul résultat d’une démarche personnelle, mais aussi le fait de l’action d’une structure sociale forte et intégratrice. La gymnaste s’est reconstruite dans et
grâce à un nouvel espace sportif plus épanouissant, car moins enclavé socialement que
celui de l’élite professionnelle. Ne devrait-on
pas promouvoir des espaces compétitifs fermés, afin de repenser notre rapport à la compétition, mais aussi à la santé de l’athlète? •
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8 u
MONDE
Libération Lundi 21 Janvier 2019
Des Vénézuéliens avec leur
carnet de la patrie, en mai à
Caracas. PHOTO MERIDITH KOHUT.
THE NEW YORK TIMES. REA
Les Vénézuéliens
sous régime
«carnet»
REPORTAGE
Essence, aides sociales, nourriture… Depuis sa mise
en place par Nicolás Maduro il y a deux ans, le «carnet
de la patrie» est de plus en plus utilisé dans toutes
les strates de la société. L’opposition accuse le document
d’être un instrument de contrôle de la population.
Par
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
D
les 10000000% en 2019. Un prix si office de carte bancaire et de carte
peu cher que beaucoup de Vénézué- d’électeur. Sauf que ce carnet de la
liens risquent leur vie chaque jour patrie, introduit le 20 janvier 2017,
en traversant la frontière avec la Co- divise. L’opposition y voit un instrulombie pour y revendre des jerri- ment de contrôle du peuple. «Lors
cans pleins d’essence. Cela repré- des élections municipales et régionasenterait, selon le gouvernement, les de 2017 et aussi lors de l’élection
un manque à gagner de 18 milliards présidentielle de 2018, il y a eu toute
de dollars (15,84 milliards d’euros) une polémique sur l’utilisation du
chaque année. Une
carnet de la patrie pour obliger
somme loin d’être
les gens à voter», raconte
insignifiante
Jesús González, proMer des
pour ce pays en
fesseur de science
Caraïbes
crise profonde et
politique à l’univerCaracas
où le pétrole assité centrale du
sure 96 % des reVenezuela (UCV).
cettes d’exportaEn effet, lors de
VENEZUELA
tions.
ses meetings de
GUYANA
L’idée des autoricampagne, Nicolás
COLOMBIE
BRÉSIL
tés est donc d’insMaduro avait protaurer un système à
mis des «récompen200 km
deux prix : l’un dit «inses» pour tous les Vénéternational», et dont le
zuéliens qui iraient voter. A
montant n’a pas encore été annoncé la sortie des bureaux de vote, les
mais qui sera inabordable pour la électeurs pouvaient d’ailleurs se
plupart des Vénézuéliens, l’autre rendre sous des tentes rouges inssubventionné pour toute la popula- tallées par le Parti socialiste unifié
tion qui dispose du fameux carnet du Venezuela (PSUV), le parti au
de la patrie. Il s’agit d’une carte pouvoir, pour présenter leur carnet.
d’identité biométrique qui fait aussi «Mais tout ça n’est pas clair, reconn
éa ue
Oc ntiq
la
At
ans une des stations-service
de Caracas, la capitale du
Venezuela, un client s’approche de la pompe. «Vous avez le
“carnet de la patrie”?» demande un
employé en polo rouge, casquette
siglée PDVSA (Petróleos de Venezuela SA) vissée sur le crâne.
«Oui», répond le client d’un air interrogateur. «Et bien je vais vous
montrer comment payer le prix subventionné, lui explique le pompiste
en montrant une sorte de terminal
bancaire tactile. Car bientôt, le prix
va augmenter pour tous ceux qui
n’ont pas le carnet de la patrie.»
Cette scène illustre la réforme du
système de paiement de l’essence
au Venezuela, actuellement en
phase de test. Une réforme censée
endiguer la contrebande endémique dans ce pays où le prix de l’essence est le plus bas du monde. Le
litre vaut l’équivalent d’un centième
de centime d’euros. On le paye avec
quelques billets dont le montant
importe peu tant leur valeur a été
dépréciée par l’hyperinflation,
dont le Fonds monétaire international prévoit qu’elle atteindra
naît Jesús González. On n’a jamais
su si les électeurs avaient vraiment
reçu une compensation.» Pourtant,
le gouvernement continue d’utiliser
cet argument à chaque scrutin.
«Vote le 9 décembre et demande une
prime de Noël grâce au carnet de la
patrie!» pouvait-on lire sur les affiches officielles lors des élections
municipales du 9 décembre.
«Estomac»
Cette fonction d’incitation au vote,
le carnet de la patrie l’a perdue au fil
du temps. «On a vu dès l’élection
présidentielle du 20 mai que les détenteurs du carnet ne votaient pas
automatiquement pour Maduro, ni
ne votaient tout court, observe
Jesús González. Il a été élu avec un
peu plus de 6 millions de voix alors
qu’au moins deux fois plus de personnes avaient le carnet.» Cela s’explique par la fonction première du
document biométrique : faciliter
l’attribution d’aides sociales, et
avant toute chose la distribution
mensuelle de la Caja Clap, un carton rempli de produits de base.
Dans un pays où 80% de la popula-
«Je ne peux pas
prendre le risque de
payer ce fameux
prix international.
Si je ne peux plus
mettre d’essence
dans mon taxi, je
n’ai plus de travail,
et plus rien pour
nourrir ma famille.»
Maria retraitée
tion touche le salaire minimum, inférieur à 10 euros au taux de change
parallèle qui fait référence si l’on se
fie à plusieurs experts économiques, difficile de faire l’impasse sur
un complément de revenu ou un
peu de nourriture.
De 12 millions au moment de la présidentielle, ils seraient donc désormais près de 20 millions à détenir
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
près de la moitié des Vénézuéliens
ont une opinion négative du carnet
de la Patrie. «Il existe beaucoup de
mythes autour du carnet de la patrie, analyse Jesús González, politologue à l’UCV. Par exemple, l’idée selon laquelle on vous inscrit sur les
listes du PSUV est totalement
fausse.» Pour le professeur, le simple fait d’imaginer que le gouvernement peut contrôler les 20 millions
de détenteurs du carnet est tout
simplement absurde. «Grâce à ces
mythes que les gens entretiennent à
l’égard du carnet de la patrie, le gouvernement se renforce dans sa position dominante, explique le politologue. En entretenant la peur qu’ont
les citoyens d’être contrôlés dans
tous les aspects de leur vie, le gouvernement rend ce contrôle effectif. Et
en plus l’opposition abonde en son
sens.» Au contraire, pour Jesús González, le carnet de la patrie pourrait
être la nouvelle carte d’identité vénézuélienne. «C’est un système biométrique moderne, dans le même
genre que ce qui est déjà utilisé au
Mexique, en Colombie ou encore au
Pérou, détaille-t-il. Et si tout le
monde l’avait, le gouvernement ne
pourrait plus l’utiliser comme un
outil de propagande.»
Phase de test
avec l’informatique, où n’ont tout
simplement pas accès à Internet.
«Avant de venir ici, une vieille dame
m’a demandé dans le métro comment aller sur le site internet,
raconte Maria. Je lui ai dit de demander à ses enfants ou ses petitsenfants. Elle m’a répondu qu’ils
étaient partis à l’étranger…» Une situation symptomatique du quotidien de quantité de Vénézuéliens.
Si certains continuent de faire de la
résistance, souvent parce qu’ils en
ont les moyens financiers, la plupart des citoyens se résignent à
prendre le carnet de la patrie. Surtout depuis l’annonce du nouveau
système de paiement de l’essence
le 20 août. Carlos par exemple est
chauffeur de taxi: «Je ne peux tout
simplement pas prendre le risque de
payer ce fameux prix international.
Si je ne peux plus mettre d’essence
dans mon taxi, je n’ai plus de travail,
et plus rien pour nourrir ma famille.» «Moi ça m’a embêté de le
prendre, rétorque l’un de ses collègues. Il paraît que quand tu l’as, on
t’inscrit d’office sur les listes du Parti
socialiste unifié du Venezuela.»
«Mythes»
Selon une étude publiée en août par
l’université catholique de Caracas,
22 - 24
JANVIER
23
e
édition
csuper.fr
présente
mais on ne comprend même pas
comment il fonctionne. Et puis moi,
je ne veux pas vivre dans un pays où
il faut présenter une carte pour pouvoir manger.»
Avec le carnet, les pensions n’arrivent parfois pas directement sur
leur compte en banque, il faut les
transférer depuis un portefeuille
électronique qui se trouve sur un
site internet du gouvernement. «Ça
prend du temps, se plaint Arturo, un
autre retraité. Et avec l’inflation, le
temps de vraiment recevoir l’argent,
le coût de la vie a tout simplement
doublé.» D’autant que beaucoup de
personnes âgées ne sont pas à l’aise
2019
le carnet, soit deux tiers de la population. «C’est une manière de tenir
la population par l’estomac! s’indigne le député Arnoldo Benitez. Le
gouvernement veut rendre tout le
monde dépendant aux aides sociales.» A l’Assemblée nationale, acquise à l’opposition, il gère la commission sur les pensions de retraite.
Tous les mardis depuis début décembre, il retrouve un groupe de
personnes âgées sur la place de Carabobo, au centre de Caracas, pour
protester contre le gouvernement.
«C’est une horreur ce carnet, explique Maria, 85 ans. On l’a tous pris
pour pouvoir toucher notre retraite,
Mais tout cela reste théorique. Dans
un pays traversé par une si profonde
crise, un outil aussi avancé technologiquement détonne. La crise économique, l’inflation, les pénuries
ou encore les coupures d’électricité
rendent le carnet souvent inutilisable. «Prenons l’exemple de l’essence,
poursuit le politologue. Comment
voulez-vous qu’un terminal bancaire
indexé au carnet de la patrie fonctionne alors que les deux tiers du
pays sont traversés par des coupures
de courant qui dure entre six ou sept
heures, parfois même toute une journée? Et je ne vous parle même pas du
réseau internet…» D’ailleurs, lorsque Nicolás Maduro a lancé la
phase de test du mécanisme, elle
devait durer trois semaines… C’était
il y a quatre mois.
Retour dans la station-service de
Caracas. Le fonctionnaire rentre
dans la machine le type d’essence et
le nombre de litres que veut son
client. Un prix s’affiche, dérisoire.
«Pour payer, la machine doit reconnaître votre empreinte digitale», explique le pompiste. Le client pose
son doigt une fois, deux fois avant
d’abandonner à la troisième tentative. «Ce doit être à cause de la
pluie», souffle le fonctionnaire en se
grattant la tête, apparemment peu
sûr de son explication. L’autre rigole, lui glisse quelques bolivars et
reprend la route une fois son réservoir rempli. •
Salon international des musées, des lieux de culture
et de tourisme : équipements, valorisation & innovation
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10 u
MONDE
Libération Lundi 21 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Quel plan de secours pour Theresa
May ? La Première ministre britannique doit se
présenter une nouvelle fois devant le Parlement,
ce lundi après-midi, pour déposer une motion supposée indiquer
quelle est sa stratégie pour les semaines à venir. Sachant que la sortie de l’Union européenne est toujours prévue le 29 mars. Or, rien
ne dit que Theresa May dispose d’une quelconque alternative à
l’accord de retrait de l’Union européenne violemment rejeté par le
Parlement la semaine dernière… PHOTO REUTERS
Temps de scission chez Podemos
détermine l’agenda et devient, en juin 2016, la troisième force parlementaire,
avec 5 millions de suffrages
et 69 sièges, derrière le Parti
socialiste et le Parti populaire. «Ils ont su faire avec
l’esprit du temps, commente
l’analyste Lucía Méndez,
et dépasser les clivages
traditionnels. Sans pouvoir
empêcher, ensuite, leur lente
décadence.»
Iñigo Errejón (à gauche) et Pablo Iglesias au Parlement, à Madrid, en octobre 2016. PHOTO ANDREA COMAS. REUTERS
Entre le départ
de son numéro 2,
Iñigo Errejón, et
la gestion difficile
de la crise catalane,
le parti qui a
révolutionné la
gauche espagnole
s’affaiblit, à la veille
d’élections
importantes.
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Correspondant à Madrid
C
ette formation qui aspirait à «donner l’assaut au ciel» est sur le
point de s’écraser. Podemos,
mouvement de gauche radicale fondé il y a cinq ans qui
a révolutionné la politique
espagnole, est aujourd’hui
un parti très affaibli, au bord
de l’implosion: Iñigo Errejón,
un des fondateurs, considéré
comme le «cerveau» de Podemos, a provoqué une scission
que la plupart des commentateurs considèrent comme
définitive.
A seulement quatre mois
d’un rendez-vous électoral
multiple (européennes, municipales et régionales), l’ancien numéro 2 a consommé
sa rupture avec les siens, et
particulièrement avec le chef
de file, Pablo Iglesias. Ce dernier a difficilement encaissé
le choc : «Je me sens très affecté et triste. Je souhaite à
Iñigo Errejón de réussir dans
la construction d’un nouveau
parti.» L’intéressé n’a pas
confirmé un tel projet mais,
candidat à la présidence de
la région de Madrid, il s’est
clairement démarqué de ses
compagnons de route pour
rejoindre l’ancienne juge Manuela Carmena, 72 ans, actuelle maire de la capitale et
favorite pour un deuxième
mandat. Cette proche
d’Anne Hidalgo a rompu les
amarres avec Podemos, soucieuse de son «indépendance», en créant une liste
propre, principalement composée de membres de la société civile.
«Caïn». Dans un éditorial, le
quotidien El Mundo mesurait
l’étendue des dégâts pour le
parti de la gauche radicale,
proche de La France insoumise : «En causant une telle
scission, le modéré Errejón a
montré à quel point lui et
Iglesias se détestaient. Et en
quoi l’esprit de Caïn dévore
une fois de plus la gauche.»
Cette déchirure illustre
deux phénomènes majeurs.
D’une part, la rivalité profonde entre Pablo Iglesias, le
secrétaire général, et Iñigo
Errejón, ce cofondateur toujours en haut de l’affiche. Le
premier incarne une conception verticale, autoritaire et
plus radicale du mouvement. Le second une idée
plus transversale de la gauche, plus mesurée.
En février 2017, lors de la refondation de Podemos, Iglesias affirme son leadership.
Dans la foulée, le chef de file
écarte Errejón de ses responsabilités au sein de l’exécutif
national, et nomme comme
bras droit sa compagne,
Irene Montero. «A partir de
là, analyse l’écrivain Antonio
Lucas, il était clair que, sur
fond de népotisme, Iglesias
allait régner en maître.» La
rupture avec Errejón, décrit
par un autre cofondateur,
Juan Carlos Monedero,
comme «calculateur, froid,
ambitieux et malin», semblait n’être qu’une question
de temps.
L’autre phénomène tient à la
trajectoire de Podemos. L’ascension de ce parti créé dans
un théâtre du quartier madrilène alternatif de Lavapiés,
en janvier 2014, a été impressionnante. En deux ans, il accapare l’intérêt médiatique,
«En causant
cette scission,
Errejón a
montré à quel
point lui et
Iglesias se
détestaient.»
Editorial d’El Mundo
Défiance. La crise sécessionniste en Catalogne, dès
l’automne 2017, marque le début d’un étiolement de Podemos. Tout en rejetant le séparatisme unilatéral, Iglesias et
les siens se montrent compréhensifs avec les leaders
catalanistes en prison et se
prononcent en faveur d’un
référendum d’autodétermination, aspiration très partagée en Catalogne mais mal
vue par une majorité d’Espagnols. «Pour beaucoup,
poursuit Lucía Méndez,
Podemos est apparu comme
un mouvement peu patriotique.» Autres talons d’Achille:
la défiance interne des
anticapitalistes et le fait que
la conquête des grandes villes
– que s’attribue Podemos –
soit imputable à des personnalités indépendantes, à
l’image de Manuela Carmena
à Madrid et Ada Colau à
Barcelone.
Pour beaucoup, la scission
provoquée par Errejón est
aussi une manière pour lui
d’anticiper l’échec annoncé
de Podemos aux prochains
scrutins. Au profit, disent les
sondages, d’une montée de la
formation d’extrême droite
Vox, qui a créé la surprise en
obtenant 400 000 suffrages
aux législatives de décembre
en Andalousie.
L’affaiblissement de Podemos, son grand rival à gauche, n’est pas une bonne nouvelle pour le chef du
gouvernement socialiste,
Pedro Sánchez: «Jusqu’alors
les gauches dominaient le
spectre politique, analyse le
commentateur Enric Juliana.
Désormais, on assiste à leur
affaissement au profit des forces de droite. La crise à Podemos en est un symptôme, la
gauche pourrait ne pas s’en
remettre.» •
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 11
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LIBÉ.FR
Le Qatar, pays le plus
sûr au monde ? Selon une
base de données collaborative, la petite pétromonarchie du Golfe figure
en 2019 comme le pays «où l’on se sent le plus en
sécurité». Ce palmarès, célébré par le ministère
qatari de l’Intérieur, s’explique notamment par
la taille, la population et le PIB du pays. A lire
dans la chronique «A l’heure arabe». PHOTO AFP
Avec Tshisekedi, le Congo opte
pour la transition pacifique
«C’est vrai que ça m’a redonné espoir, sourit Ashley. Les midterms ont montré qu’il y avait plein de femmes fortes dans ce
pays, à la fois pour être élues et pour les élire.» Samedi, des manifestations étaient organisées dans de nombreuses villes
américaines –la principale à Washington DC (photo)– pour
la troisième édition de la Women’s March. Avec une tonalité
toujours aussi politique, deux ans après l’arrivée de Donald
Trump à la Maison Blanche, mais galvanisées par les victoires
démocrates et féminines des élections de mi-mandat, en novembre. Et la présidentielle de 2020, déjà, en ligne de mire.
PHOTO E. SCOTT. REUTERS
Lire notre reportage dans la marche new-yorkaise sur Libération.fr.
boré la semaine
passée ce que les
observateurs disaient jusque-là
tout bas: le score
réel de Fayulu
approcherait les
60% des voix –et
non 35% comme
annoncé par la Commission
nationale électorale indépendante (Céni). Le premier
fichier, révélé par RFI, TV5
Monde et le Financial Times,
aurait été extrait des serveurs de la Céni par un «lanceur d’alerte», puis transmis
à la presse par des proches
de Fayulu. La seconde fuite
est venue de l’Eglise
catholique, qui avait envoyé
tant, ils sont éclatés entre
trois groupes (les conservateurs eurosceptiques de
l’ECR, l’EFDD formé autour
de l’Ukip et du M5S, l’ENF
dont la colonne vertébrale est
formée du RN et de la Ligue),
sans compter quelques noninscrits trop radioactifs
comme le Jobbik hongrois ou
l’Aube dorée grecque.
Matteo Salvini, le ministre de
l’Intérieur italien et patron de
la Ligue, a entamé des travaux d’approche avec le PiS
polonais et le FPÖ autrichien,
en vain pour l’instant. De
même, le M5S acceptera-t-il
de siéger avec le RN et Vox au
risque de perdre définitivement son identité ? Nul ne
peut dire s’il y aura un, deux
ou trois groupes à la droite du
PPE, le groupe conservateur.
Est-il imaginable, comme le
rêve l’idéologue de la droite
radicale américaine Steve
Bannon, que le PPE, qui devrait rester le premier groupe,
même affaibli (entre 180 et
188 députés contre 218), s’allie
avec ces partis eurosceptiques et europhobes? Cela paraît improbable, car son unité
n’y résisterait pas.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
mation dont il est issu et par
son nom, identifié comme
une figure de l’opposition.
Son père, décédé il y a
deux ans, Etienne Tshisekedi, en était l’incarnation.
Dimanche, plusieurs chefs
d’Etat africains ont félicité
«Fatshi» pour sa victoire.
Dans un geste de défiance
inédit, l’Union africaine
avait pourtant appelé jeudi
à la «suspension» de la proclamation des résultats en
raison de «doutes sérieux»
sur l’élection. Mais la Cour
constitutionnelle a exclu le
recomptage des voix. Et les
partisans de Fayulu étaient
invisibles dans les rues de
Kinshasa dimanche. C.Mc.
TOUS LES MARDIS
Les eurosceptiques pèseront-ils
plus après les élections?
Faut-il craindre une défer- sondages déjà effectués monlante «populiste» et euro- tre que les démagogues de
phobe lors des élections euro- droite pourraient passer
péennes de mai? L’arrivée au de 151 dans une Assemblée à
pouvoir du Mouvement Cinq 751 sièges à une fourchette
Etoiles (M5S) et de la Ligue en comprise entre 153 et 168 déItalie, du FPÖ en Autriche, la putés dans une Assemblée répercée de l’extrême droite du duite à 705 membres après le
SD en Suède ou de Vox en An- Brexit. Même si on ajoute la
dalousie peuvent le laisser Gauche radicale (GUE) et la
penser. Le Rassemblement cinquantaine de sièges
national (RN) français, qui a qu’elle devrait conserver,
déjà lancé sa campagne, en l’euroscepticisme progressefait le pari comme le montre rait (de 20 à 24% des sièges),
son slogan: «On arrive !»
mais sans bouleverser l’échiPourtant, le nombre de dépu- quier politique européen.
tés europhobes ou populistes Le vrai enjeu est ailleurs: les
ne devrait pas beaucoup va- démagogues seront-ils caparier. En effet, ces partis sont bles de s’unir pour peser sur
en recul ou affaiblis dans plu- les travaux parlementaires,
sieurs pays (Pays-Bas, Dane- ce qu’ils n’ont jamais réussi
mark, Pologne). Ou alors, ils à faire jusque-là, leur seul
sont déjà largement pré- point commun étant leur
sents : ainsi,
détestation
le Front nade l’Union ?
COULISSES
tional est arDE BRUXELLES Une alliance
rivé en tête
entre gauche
en 2014 avec 24 eurodéputés et droite radicales étant ex(même s’il n’en reste que 16 clue, la question se pose unidans le groupe aujourd’hui), quement pour les partis de
un score qu’il n’a guère de droite radicale style Droit et
chance d’améliorer. Surtout, Justice (PiS) en Pologne, pour
le Brexit va priver les les démagogues purs style
eurosceptiques du Parti con- M5S et pour les partis d’exservateur (19 sièges) et les trême droite comme le RN, le
europhobes de l’Ukip (19 dé- Vlaams Belang belge, le VVD
putés)… Une compilation des néerlandais, etc. Pour l’ins-
40000 observateurs sur le terrain le 30 décembre, jour du
scrutin.
Pourtant, le soulèvement populaire souhaité par
Martin Fayulu
semble improbable. D’abord
parce que Joseph Kabila,
après dix-sept ans à la présidence, s’en va: la revendication première des Congolais
est ainsi satisfaite. Emmanuel Ramazani Shadary, son
dauphin désigné, a été
écrasé dans les urnes. Félix
Tshisekedi, malgré ses arrangements supposés avec le
clan Kabila, reste, par la forREUTERS
La Women’s March d’attaque
La page est tournée. Le
Congo a enfin un nouveau
chef de l’Etat. Presque deux,
même. Dans la nuit de samedi à dimanche, la Cour
constitutionnelle a proclamé Félix Tshisekedi président, rejetant le recours
déposé par le candidat
Martin Fayulu. Au même
moment, Internet était rétabli après vingt jours de coupure. L’opposant malheureux a aussitôt dénoncé un
«coup d’Etat constitutionnel», s’est déclaré «le seul
président légitime de la république démocratique du
Congo», et a appelé à «des
manifestations pacifiques».
Deux documents ont corro-
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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12 u
FRANCE
Libération Lundi 21 Janvier 2019
A Hérouville-Saint-Clair,
dans le Calvados,
le 26 février 2013, lors de la
vaste opération de retrait
des plats incriminés.
PHOTO CHARLY TRIBALLEAU. AFP
Spanghero
Le procès
de la
viande
sabotée
Industriels et intermédiaires
doivent répondre à partir de
ce lundi de tromperie au procès
des plats à base de cheval étiqueté
comme du bœuf. Retour sur une
onde de choc mondiale.
RÉCIT
Par
SYLVAIN MOUILLARD
S
ix ans après le «Horsegate»,
plus connu en France comme
l’affaire des lasagnes à la
viande de cheval, la justice s’apprête
à examiner les responsabilités des
quatre personnes renvoyées devant
le tribunal correctionnel de Paris
pendant trois semaines.
Rappel des faits. Février 2013, panique dans les assiettes européennes.
Parti du Royaume-Uni, le scandale
s’étend vite à treize pays. Plus
de 4,5 millions de plats cuisinés ont
été écoulés, notamment par des
marques comme Findus ou Picard.
Lasagnes, moussakas et autres chili
con carne : tous contiennent de la
viande de cheval à la place du bœuf
indiqué (le plus souvent) sur l’emballage. Les regards se braquent
vers une commune de l’Aude, Castelnaudary, où est installée une des
entreprises emblématiques de la région, la société Spanghero. Fondée
par deux frères, Laurent et Claude
Spanghero, anciens rugbymen de
haut niveau, elle est détenue de-
puis 2009 par la coopérative basque
Lur Berri et s’est spécialisée dans la
transformation de viande. C’est elle
qui a refourgué, notamment au fabricant de plats surgelés Comigel,
des stocks de barbaque chevaline,
vendue au prix (plus élevé) du bœuf.
GUERRE DES PRIX
L’enquête met rapidement au jour
un système méconnu du grand public, celui des filières d’approvisionnement en «minerai» de viande (un
agglomérat de muscles et de chutes,
notamment de graisse), où des traders spécialisés se livrent une
guerre des prix sans merci. L’un
d’entre eux, un Néerlandais nommé
Johannes Fasen, est au cœur de l’affaire Spanghero. Aujourd’hui âgé
de 68 ans, il est bien connu dans le
milieu. Notamment pour avoir
acheté du cheval sud-américain et
l’avoir revendu en tant que bœuf
halal d’origine allemande entre 2006 et 2009. Des faits pour lesquels la justice néerlandaise l’a déjà
condamné à neuf mois de prison
en 2012. Au cours de l’enquête, Laurent Spanghero (qui avait revendu
son entreprise au moment des faits)
décrira d’ailleurs Fasen comme rien
de moins que «la clé de voûte du trafic de la viande de cheval en Europe». Car, en dépit de ses démêlés
judiciaires, il ne s’est pas rangé des
voitures. A la tête de la société
Draap Trading (dont le palindrome
«paard» signifie «cheval» en néerlandais), enregistrée à Chypre pour
son environnement fiscal accueillant, il continue à faire des affaires en Europe. Notamment avec
Spanghero. Au début des années 2010, l’entreprise d’environ
260 salariés connaît une mauvaise
passe économique. Jacques Poujol,
la quarantaine, est nommé directeur général avec pour mission de
redresser les comptes. L’homme
connaît Fasen, avec lequel il a déjà
traité. Les deux font affaire. Ainsi,
selon l’enquête, entre le 1er janvier 2012 et le 12 février 2013, Spanghero achète 790 tonnes de viande
de cheval à Draap Trading.
Poujol savait-il qu’il s’agissait de canasson ? Aux enquêteurs, il assure
ne pas avoir été au courant, concède
juste des négligences. Une version
que compte faire valoir son avocat,
Antoine Vey. «C’est trop facile de
faire de Jacques Poujol la bête noire
de ce dossier, de le stigmatiser. Il est
la victime de Johannes Fasen plutôt
que son complice. Son seul critère au
moment d’acheter cette viande,
c’était son prix», assure-t-il à Libération. De fait, la viande fournie par
Draap est bon marché: 2,55 euros le
kilo en moyenne, quasiment un
euro moins cher que le cours du
bœuf à l’époque. Pour Fasen, pas de
doute possible : «Nous étions d’accord que je lui livrais du cheval au
prix du cheval.» D’autant que Draap
achemine les lots avec un code
douanier correspondant bien à celui
de la viande chevaline… L’entourloupe se déroule lors de l’étiquetage
des livraisons entre l’entrepôt néerlandais et celui de Castelnaudary.
C’est à ce moment que Hendricus
Windmeijer, qui sera lui aussi jugé
à partir de lundi, se charge de détruire les fiches palettes étiquetées
«horsemeat» («viande chevaline»)
pour les remplacer par «BF 90/10»,
sans mention de l’espèce.
Eclairage de Laurent Spanghero :
«Ils ont trouvé une astuce avec le sigle BF qui veut dire en anglais
“avant désossé” [boneless fore], qui
fait penser à “bœuf” en français.» Le
subterfuge est reproduit entre la société Spanghero et ses clients, à qui
«
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
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«La fraude dans
l’agroalimentaire est plus
discrète qu’un cartel de drogue»
S
elle achemine ses livraisons avec le
code «avant de bœuf désossé», pour
un prix moyen de 3,62 euros le kilo.
L’affaire est lucrative. En une année,
Poujol permet à sa boîte de réaliser
une marge brute de 562 000 euros
grâce à la viande de cheval, «un résultat nettement bénéficiaire, au regard d’une activité globalement déficitaire», notent les enquêteurs.
Fasen aussi se régale, avec une
marge de 218000 euros en 2012, une
belle performance pour de la viande
chevaline qui manque de débouchés industriels. La fraude commerciale se double d’une entourloupe
sur la provenance de la viande. Fasen dissimule ainsi qu’il se fournit
auprès d’abattoirs canadien et roumain, préférant la mention «Origine UE». Même astuce entre Spanghero et ses clients.
«LE DIABLE»
L’enjeu du procès sera de déterminer qui savait quoi, entre Fasen et
Poujol. Pour le juge d’instruction
Serge Tournaire, il est clair que les
deux étaient en «collusion». Selon
lui, l’enquête a montré que «les faits
n’étaient pas fortuits et résultaient
d’une véritable organisation, prémé-
ditée, préparée et impliquant de
nombreuses personnes». La personnalité de Jacques Poujol, décrit
comme «autoritaire», sera scrutée.
Aux enquêteurs, Patrice Monguillon, la quatrième personne jugée à Paris, a ainsi confié à propos de
son ancien supérieur hiérarchique:
«Ça pouvait être le diable. Après
trois jours, je pense qu’il aurait pu
sciemment acheter du cheval.» Le
préfet de l’Aude signale dans un
courrier aux enquêteurs: «Les bouchers des ateliers se sont rapidement
aperçu du subterfuge. La viande de
cheval est notamment beaucoup
moins grasse et a une odeur spécifique. Ils ont averti les cadres […]. Il
leur a été répondu: “Poujol a dit de
le faire, on la ferme et on le fait”.» Un
salarié raconte le moment où Jacques Poujol a découvert que c’était
du cheval: «Il n’a pas été surpris, il le
savait. Sa phrase a été : “S’il m’a
niqué, j’irais en prison, mais je lui
serrerai la main quand même parce
qu’il a été très fort”. Il parlait de Fasen.» Jugés pour tromperie sur une
marchandise, faux et usage de faux
et escroquerie en bande organisée,
les quatre prévenus risquent jusqu’à
dix ans d’emprisonnement. •
pécialiste du droit alimentaire, Katia Merten-Lentz
est avocate au sein du cabinet Keller and Heckman à Paris et
Bruxelles. Si elle salue les avancées de la lutte contre la fraude
alimentaire, elle réclame aujourd’hui une harmonisation des
sanctions au sein de l’Union
européenne.
Quelles sont les spécificités de
la fraude alimentaire ?
Le consommateur en est victime,
contrairement à celui qui achète
un faux polo en connaissance de
cause. Et la fraude dans l’agroalimentaire est beaucoup plus
dispersée, plus discrète qu’un
cartel de drogue. Cela peut être
une petite entreprise qui a de gros
problèmes de matières premières
et se dit «je le fais une fois, je vais
m’approvisionner ailleurs, moins
cher». Ou un trader qui veut
dégager une marge plus importante en fournissant, sans le dire,
de la viande de cheval au lieu de
bœuf. C’est loin d’être toujours
une vraie criminalité organisée.
Quels sont les produits les plus
concernés ?
Ceux à forte marge comme le vin,
les épices, la viande… Ou le poisson: on le trempe dans de l’acide
pour masquer son mauvais goût,
puis dans des produits chimiques
pour redonner au thon ou au
saumon une belle couleur. Cela
peut être des falsifications à l’étiquette, souvent sur la DLC [date
limite de consommation, ndlr].
En d’autres termes, vous sortez
un produit de la poubelle et en
faites quelque chose d’attractif
que vous replacez sur le marché.
Ou vous diminuez le coût de la
matière première en la substituant par quelque chose de moins
cher. Vous falsifiez du miel avec
du sirop de sucre, vous «coupez»
de l’huile d’olive avec des huiles
de moindre qualité… Cela peut
juste résulter en un produit de
qualité moindre mais cela peut
aussi, dans certains cas, s’avérer
grave pour la santé, comme l’affaire de la mélamine dans le lait
pour enfants en Chine.
A-t-on une idée de l’ampleur de
l’agrocriminalité ?
Non. C’est un phénomène trop
polymorphe et discret. Et on ne
veut pas effrayer le consommateur. Mais depuis quelques années, Europol, Interpol et les pays
volontaires mènent des opérations de démantèlement de ces
réseaux, sous le nom de code une définition européenne de ce
Opson. Selon le rapport 2018, plus qu’est une fraude alimentaire, et
de 9,7 millions de litres de bois- surtout harmoniser les sanctions
sons et 3 620 tonnes de produits pénales au sein de l’Union euroalimentaires contrefaits ont été péenne et les rendre bien plus
saisis dans 67 pays en quatre dissuasives. En France, la loi
mois. Cela va de la viande avariée Hamon a revu à la hausse les
au thon coloré aux produits chi- sanctions, pour les porter jusmiques ou au faux lait maternisé qu’à 10 % du chiffre d’affaires
en poudre… C’est bien, mais cela moyen annuel de l’entreprise
devrait être systématisé.
fraudeuse.
La lutte contre cette fraude Que peut faire le consomalimentaire s’améliore-t-elle? mateur ?
Oui. En réponse à la crise de la Retrouver une certaine forme de
vache folle, la Commission euro- bon sens, donc de méfiance à
péenne a créé en 2002 un cadre l’égard de prix trop attractifs.
juridique spécifique de droit ali- Comment ne pas être surpris,
mentaire, avec une responsabili- alors que la viande est de plus en
sation très forte des opérateurs plus chère, par des lasagnes
qui, de la fourche à la fourchette, à 1 euro au lieu de 10! Plus que jadoivent s’engager à ne vendre que mais, les filières alimentaires
des denrées 100% saines et sûres. souffrent de la volatilité du coût
Et la traçabilité a été
des matières prerenforcée, au sein de
mières qui influent
l’entreprise pendant
les prix à la hausse
la fabrication, mais
plutôt qu’à la baisse.
aussi en amont (inBien sûr, il reste les
grédients utilisés)
vraies bonnes affaipuis en aval (clients
res : les légumes
à qui les produits
«gueules cassées»
INTERVIEW ne sont pas très
sont livrés).
En 2013, après le
beaux et donc venscandale Spanghero, a été créé un dus à un prix dérisoire, mais ce
réseau européen de lutte contre n’est pas du tout de la fraude. En
la fraude alimentaire. Cette crise revanche, si vous trouvez du cade la viande de cheval a mis au viar à 50 euros le kilo, sauvezjour l’absolue nécessité d’une vous !
coopération transfrontalière.
Recueilli par
Mais il faut aller plus loin. Donner
CORALIE SCHAUB
AFP
L’avocate Katia
Merten-Lentz souligne
que l’agrocriminalité
est très inventive. Elle
en appelle au bon sens
des consommateurs.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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14 u
FRANCE
Libération Lundi 21 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Rageux de l’oie Chaque année et
depuis plus de dix ans, c’est la même
rengaine. Faut-il ou non prolonger la
période de la chasse aux oies sauvages, accusées d’être
en trop grand nombre et de détruire les cultures ? Le ministère a en tout cas lancé une consultation publique courant
jusqu’à jeudi dans le cadre d’un projet d’arrêté en ce sens.
Au grand dam des défenseurs de l’environnement. A lire
dans la chronique «L’Age bête». PHOTO UIG VIA GETTY IMAGES
tement. «Nous sommes les exclus du grand débat ! Nous
sommes les gilets jaunes de la
vie !» reprend l’animateur,
qui lance : «Nous sommes le
pays d’Europe où il y a le plus
d’avortements [c’est vrai en
valeur absolue, à égalité avec
le Royaume-Uni, d’autant
que l’accès à l’IVG est inégal
sur le territoire européen.
Mais si l’on ne prend que les
femmes en âge de procréer,
c’est faux, le Luxembourg est
en tête, ndlr]. Un enfant sur
cinq est tué !»
«Azote». Adelaïde Pouchol
Dans le cortège, on trouvait de nombreux jeunes aux côtés des familles, des soutanes et des personnes âgées bien mises.
A Paris, les militants anti-IVG
rabâchent sur le pavé
La «Marche pour
la vie» a mobilisé
quelques milliers
de personnes
dimanche. Au
menu des hostilités:
avortement, PMA,
euthanasie.
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Photo
MARTIN COLOMBET
«C’
est une vaste
sortie de messe
finalement!» se
marre une jeune femme,
place de la porte Dauphine
(Paris XVIe) où la Marche
pour la vie a réuni dimanche
quelques milliers d’opposants à l’interruption volon-
taire de grossesse (IVG) et à
l’euthanasie. Elle regroupe
depuis 2005 des organisations catholiques et traditionalistes, comme l’ultraconservatrice Fondation
Jérôme-Lejeune, mais aussi
Renaissance catholique,
Choisir la vie, Alliance Vita,
ou les Associations familiales
catholiques. Une Marche
pour la vie qui a reçu le soutien du Parti chrétien démocrate (Christine Boutin et
Jean-Frédéric Poisson étaient
de la partie). L’assemblée dominicale de familles, de soutanes et de personnes âgées
bien mises, était aussi composée de jeunes gens en nombre, excités comme une veille
de JMJ. Elven, lycéenne catholique de 18 ans, est venue
de Lille : «Il est inadmissible
que les enfants soient tués. Je
préfère qu’on aide les femmes
en les soutenant plus après la
naissance et en promouvant
les alternatives à l’IVG.»
laïde Pouchol, porte-parole
du mouvement, une comparaison entre la France et une
dictature. Et de promettre :
Caillou. Pour sa treizième «Nous serons le caillou dans
édition, l’organisation a mis la chaussure du moralement
l’accent sur la conscience des correct !»
soignants et l’expression des Dimanche, l’organisation
opposants à l’avortement. Se- avait soigné l’affaire: scènes
lon elle, ces deux libertés se- montées au début et à la fin
raient menacées par le projet du parcours, buvette, muside l’ex-ministre Laurence que festive, distribution de
Rossignol depuis abandonné, foulards bleu ciel, sécurisade supprimer la
tion du cortège
LA MANIF
clause de conspar une partie
cience permetdes bénévoles, si
DU JOUR
tant aux pratibien qu’on aurait
ciens de refuser de réaliser pu croire assister là à un maune IVG d’une part, et par le rathon plutôt qu’à une manivote en février 2017 du délit festation. Si ce n’était la musid’entrave à l’IVG, visant les que dramatique diffusée
sites internet qui font de la entre les interventions qui
désinformation sur le sujet, aurait parfaitement sa place
effrayant les personnes sou- sur la BO de Gladiator.
haitant y recourir d’autre Même les pancartes étaient
part. De quoi inspirer à Ade- fournies, ce qui n’a pas empê-
ché certains d’apporter la
leur, comme cette dame qui
comparait les 220 000 IVG
annuelles à un «génocide»…
Sur scène, un organisateur
chauffe la foule : «Vous êtes
venus de toute la France! […]
Il n’y a rien de plus fragile
qu’un enfant à naître ou une
personne en fin de vie. Nous
en sommes les défenseurs,
donc nous sommes les défenseurs de la civilisation !» De
l’assistance s’élèvent des
hourras, qui se transforment
en rires et en huées lorsqu’il
évoque le «petit» ministre
Benjamin Griveaux et la secrétaire d’Etat Marlène
Schiappa, que le mouvement
a dans le nez après que le premier a jugé qu’il n’était «pas
question» de mettre l’IVG sur
la table du grand débat, et
que la seconde a réaffirmé
son soutien au droit à l’avor-
a, elle, repris l’argument classique et néanmoins inexact
selon lequel il serait «plus facile d’avorter que de prendre
rendez-vous chez l’opticien»
(qu’elle appelle le standard
de Libé, on lui donnera des
adresses) avant de fustiger le
prétendu «droit à l’enfant» et
les techniques de procréation
médicalement assistée
(PMA) : «230 000 embryons
attendent de savoir si on veut
bien d’eux», ce qui serait
l’équivalent de «la ville de
Bordeaux plongée dans
l’azote liquide».
Puis les manifestants entament leur marche aux cris de
«Macron ! Macron ! Touche
pas aux embryons!» Pierrette,
francilienne retraitée, raconte avoir elle-même été
confrontée à une grossesse
inattendue: «Je l’ai gardé, sinon c’était un crime. J’ai foi
en la vie depuis toujours, pas
tant par conviction catholique que personnelle.» Même
idée chez Marie-Christine :
«Je manifeste depuis 1974
pour la vie et je n’ai pas perdu
espoir ! Une société ne peut
être fondée sur la mort, après
elle disparaît. Il faut qu’on refonde notre société pour qu’il
y fasse bon vivre, qu’on
chante, […] et qu’on ait envie
du lendemain.» Willy, chimiste breton, et Aurélie, qui
travaille dans un hôpital parisien, jugent eux aussi que «la
vie est sacrée du commencement à la fin. On banalise
trop l’embryon. Si l’enfant est
venu dans le ventre de cette
maman, c’est qu’il y a une raison». Pour eux, la PMA est
dangereuse car l’enfant ne serait alors «plus né de l’amour
mais d’une manipulation».
Au Trocadéro, une trentaine
de contre-manifestants attendaient le cortège. Sur leurs
pancartes, elles priaient les
«fachos» de laisser tranquille
leur «clito». •
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
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LIBÉ.FR
Débat national : les interventions
de Macron comptent pour son
temps de parole dans les médias
En vertu de la règle du CSA, les interventions du Président devant les maires pourront être décomptées et ne devront pas
excéder un tiers de toutes les prises de parole politiques sur
les chaînes audiovisuelles. Les deux tiers restant sont à partager entre tous les responsables politiques − majorité comprise − en fonction de leur représentativité. PHOTO REUTERS
Le tireur présumé soupçonné d’avoir tué Vanesa
Campos cet été a été interpellé en Allemagne fin
décembre et remis aux
autorités judiciaires françaises grâce à un mandat
d’arrêt européen, selon
le Parisien. Il a été entendu vendredi à Paris
par un juge d’instruction
et écroué. Cet Egyptien
d’une vingtaine d’années
a passé quatre mois en
cavale en passant par Lille
et donc l’Allemagne.
Vanesa Campos Vasquez,
36 ans, prostituée trans
originaire du Pérou, avait
été tuée d’une balle dans
le thorax au bois de Boulogne dans la nuit du 16
au 17 août.
«Ce qui est sur
la table
aujourd’hui,
c’est la
gouvernance
de Renault.»
BRUNO
LE MAIRE
ministre
de l’Economie
REUTERS
Vanesa Campos
Le meurtrier
présumé arrêté
Bruno Le Maire a démenti dimanche des informations de
médias japonais selon lesquels des représentants de
l’Etat français auraient
plaidé à Tokyo pour une fusion entre Renault et Nissan.
Un scénario qui «n’est pas sur
la table», a affirmé le ministre de l’Economie devant la
presse lors d’un déplacement
au Caire. L’Etat français, actionnaire de Renault, est «attaché au bon fonctionnement» et à la «pérennité» de
l’alliance avec Nissan, et la
nouvelle gouvernance de Renault devrait être «mise en
place par le conseil d’administration dans les prochains
jours», deux mois après l’arrestation au Japon de Carlos
Ghosn. «La question n’est pas
de le lâcher ou de le protéger,
[mais] une entreprise de cette
envergure a besoin d’une gouvernance solide et stable», a
déclaré Le Maire dans le JDD.
Tennis Tsitsipas passe devant Federer
Il s’appelle Stefanos Tsitsipas, a 20 ans et est déjà le meilleur
joueur de l’histoire du tennis grec: 14e mondial en arrivant
à l’Open d’Australie, le droitier, en pleine ascension depuis
l’an passé, s’est offert dimanche le tenant du titre (et sextuple vainqueur) Roger Federer, au terme d’un huitième de
finale âpre de 3h45 (6-7, 7-6, 7-5, 7-6). «Je suis l’homme le
plus heureux de la Terre à cet instant, c’est indescriptible,
a lâché Tsitsipas après le match. Roger est une légende de
notre sport.» Ladite légende, âgée de 37 ans, a annoncé dans
la foulée qu’elle serait présente à Roland-Garros, où elle n’a
plus joué depuis 2015. PHOTO M. SCHIEFELBEIN. AP
11
C’est déjà le nombre de victoires cette saison
de la skieuse américaine Mikaela Shiffrin,
qui a remporté dimanche le Super G de Cortina
d’Ampezzo, en Italie. C’est sa 54e victoire en Coupe
du monde dans sa carrière. Elle aura 24 ans
en mars.
«Mieux vaut perdre une fois 9-0
que 9 fois 1-0. Bonne soirée
à tous.»
«Acte X»des gilets jaunes: les violences
policières occupent les esprits
Au dixième samedi de mobilisation des gilets jaunes, c’est à
Toulouse (photo) qu’a eu lieu le plus gros rassemblement, au
moins 10000 personnes –sur 85000 comptabilisées à l’échelle
nationale par l’Intérieur, autant que l’«acte IX». La question
des violences policières était particulièrement présente dans
les cortèges, après une semaine qui a vu monter le débat sur
les armes utilisées pour le maintien de l’ordre. «Je n’aurais
jamais pensé voir en France des gens qui finiraient handicapés
à vie après une manif», pointe ainsi Dalila, rencontrée à Paris.
Alors que vendredi, le ministre de l’Intérieur se disait «sidéré»
que la question soit posée, le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux a été plus nuancé dimanche sur Europe 1
et CNews: «On ne peut pas demander aux manifestants d’être
exemplaires si on ne l’est pas soi-même. L’exemplarité, elle est
dans les deux sens.» PHOTO ULRICH LEBEUF. MYOP
Lire nos récits des manifestations de samedi sur Libération.fr.
LE COMPTE
TWITTER DE
L’EN AVANT
GUINGAMP
samedi soir
Dix jours après une défaite surprise en Coupe de la Ligue
contre la même équipe, le Paris-Saint-Germain a paradé
face à Guingamp samedi, s’imposant 9-0 (record à domicile) avec notamment deux triplés de Mbappé et Cavani,
lors de la 21e journée de Ligue 1. Une treizième défaite de
la saison pour les Bretons (qui n’en ont connu qu’une sur
le score de 1-0), toujours bons derniers… juste derrière Monaco, atomisé à domicile par Strasbourg samedi soir (1-5).
Son entraîneur, Thierry Henry, s’en est pris à l’arbitrage
vidéo («qui ne fonctionnait pas») et à un joueur strasbourgeois pendant le match (ce dont il s’est excusé dimanche).
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16 u
MODE/
Libération Lundi 21 Janvier 2019
FASHION WEEK
PRÊT-À-PORTER MASCULIN
AUTOMNE-HIVER
2019-2020
Le mec plus ultra
de l’allure
La salve de défilés parisiens qui s’est close
dimanche soir a confirmé l’évolution du
vestiaire de l’homme vers toujours plus
de qualité, de diversité et de partis pris.
Par
SABRINA CHAMPENOIS
et MARIE OTTAVI
Photos HENRIKE STAHL
A
l’heure où ces pages partaient à l’imprimerie avait lieu un des défilés les
plus attendus de cette salve automnehiver 2019-2020, son clou : Celine par Hedi
Slimane. Soit la toute première collection
homme de la marque, qui plus est conçue par
le wunderkind de la mode qui a fait son retour
aux affaires en octobre, pour le prêt-à-porter
féminin de Celine. La presse anglo-saxonne
avait laminé ses oiseaux de nuit adulescents,
estimant que Slimane aurait haché menu
l’image noble d’une femme forte installée par
Phoebe Philo et œuvré à rebours de l’évolution post-MeToo. «Hedi fait du Hedi», avaient
renvoyé ses partisans et la presse française.
Une certitude : Slimane demeure une promesse de parti pris fort, de haut niveau, de
signature à nulle autre pareille. Tant mieux,
c’est précisément le mouvement qui dope le
prêt-à-porter hommes ces dernières années.
Si bien que le vestiaire masculin est devenu
aussi intéressant (voire plus) que le féminin,
foisonnant après avoir longtemps été binaire,
partagé entre le classicisme et le cool.
L’OMNIPRÉSENCE DU «TAILORING»
Autrefois synonyme de tradition «à papa»,
rigide et empesée, la qualité «couture» liée à
l’art du costume s’est démocratisée, irrigue
désormais jusqu’aux propositions les plus
trendy. C’est notamment le cas chez Vuitton
où officie Virgil Abloh, disciple de Kanye West
et oracle du moment car comme doué d’un
sens inné pour capter l’époque et la remixer
dans le vêtement. Placée sous le signe du king
de la pop Michael Jackson et présentée
comme à son habitude en présence d’un gros
contingent de rappeurs (et de weed), sa collection abonde en costumes à la fois ultraluxueux et ultracontemporains, avec leurs
détails bien d’époque (les épaules XXL, les
pantalons fluides jusqu’à baggy, les grosses
poches, la banane portée sur le torse), et cette
audace du color block (d’une même couleur
de pied en cap).
Son prédécesseur Kim Jones lui renvoie bien
la balle, chez Dior, avec ses petits princes qui
glissent sur des tapis roulants, en route vers
on ne sait quelle destination mais forcément
chic, en vestes de costume ou manteaux
longs somptueusement drapés, pantalons
rentrés dans les bottines, gantés comme des
motards, protégés par des sortes de gilets
pare-balles. Le noir prévaut, avec des bouffées de motif tigre ou panthère, les variations
en camel, kaki, bleu nuit ou gris apportent du
moelleux. Tout tombe avec une précision
renversante.
Cette exactitude très «couture», on l’a retrouvée chez Raf Simons, quoique sans costumes: le manteau ultralong était la pièce maîtresse du défilé du grand manitou belge qui
vient juste de rompre avec Calvin Klein où sa
radicalité n’a pu s’accommoder de l’injonction
mainstream. Epaules XXL aux échos très vintage, pampilles papillons, stupéfiant trench
en cuir vert sapin ou cyan, et cette image de
Laura Dern hurlant droit sortie de Blue Velvet
qui revient régulièrement en aplats tandis que
les garçons avancent impavides en Doc Martens coquées et sous un drôle de chapeau, mix
de bombe d’équitation et de parapluie de tête:
le tout exsude une majesté hybride, mi-classique mi-underground. Munificence des matières palpable à l’œil nu (les cuirs bien évidemment, mais aussi les cachemires et shantungs
de soie), subtilité des coloris tel ce sauge à
tomber: Véronique Nichanian chouchoute
toujours les hommes chez Hermès. Elle ne les
oblige pas à la démonstration, ne les coince
pas pour autant, ses beaux gosses osent un
trench rouge profond ou des flammes de dragon sur un pull. Mention aux surchemises en
agneau pour biker BCBG. L’équilibre règne
aussi chez Dries van Noten, jamais gagné par
l’hystérie ambiante : ses hommes n’ont pas
besoin de trop en faire, portent des pantalons
courts en laine avec des chaussures en
gomme, un costume tie and dye noir et beige,
avec un large revers aux chevilles, ou tentent
tranquillement la couleur, vive, et les tissus
brillants façon Bowie, l’une des inspirations
du créateur anversois.
GLAM, SUPPLÉMENT D’ÂME
Le casting se diversifie, le tout-caucasien
laisse enfin place à un métissage bienvenu
–merci Virgil Abloh notamment. Mais tout de
même, les jolis garçons ont souvent l’air tout
juste sortis de l’œuf, lisses limite transparents.
Heureusement, on a eu parfois droit à des
créatures marquées, maquillées, décoiffées.
C’était évidemment le cas chez Rick Owens,
pape du genre, dans son hommage à Larry LeGaspi, figure de la culture camp à qui l’on doit
notamment le stylisme du groupe Kiss. Visages couleur craie, cheveux longs, ses hommes
en bottes plateforme, bombers moulants, tricots transparents et longs manteaux légers et
molletonnés couleur grenadine ou bronze affirment une liberté queer sans forfanterie. On
note surtout la précision et l’élégance du
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De gauche à droite :
Vuitton, JW Anderson
(en haut), OAMC, Dries
van Noten, Acne (en bas)
et Dior.
geste, ces excroissances poétisantes dont
Owens a le chic. Idem chez Comme des garçons où la grande prêtresse Rei Kawakubo
réactive la rage mélancolique punk avec une
bourrasque de cuir, résille, rangers, chaînes,
piercings et crêtes. Cela dit, ce vestiaire dans
lequel une femme peut aisément piocher est
praticable hors panoplie punk, à commencer
par les sublimes manteaux queue-de-pie. Ce
mélange des genres, Olivier Rousteing le martèle chez Balmain dans une collection en noir
lancinante. L’intention est une ode à la liberté
face au bashing d’une société orwellienne
mais c’est une uniformité plutôt glaçante qui
s’en dégage alors que Rousteing réjouit plutôt
pour les ondes positives et joyeuses qu’il sait
diffuser à force de too much.
On préfère le romantisme cérébral de l’Irlandais Jonathan Anderson (également aux manettes de Loewe) qui poursuit avec sa marque
JW Anderson un travail en finesse sur le
genre, qui ne nie pas les différences mais suggère que les frontières ne sont pas si étanches.
Pulls extralarges à épaules tombantes, chemises à pans inégaux, gilets ponchos, gros bracelets dorés portés au-dessus des manches,
superpositions de motifs vichy, ces pantalons
de moujik, association de chaussures de types
différents (randonneur versus derby): son défilé qui comptait autant de silhouettes masculines que féminines faisait l’effet d’une main
de fer dans un gant de velours.
LE MOTEUR HYBRIDE
Si le streetwear a droit de cité, c’est raffiné,
sophistiqué, hybridé. Tel OAMC qui gravite
entre références grunge (le directeur artistique Meier vivait à Seattle dans les années 90,
quand Kurt Cobain faisait émerger la scène
grunge locale), la culture skate (il a passé
huit ans chez Supreme), et le pur tailoring.
Résultat, une mode relax parfaitement taillée
et aux matières raffinées comme l’exige le
prêt-à-porter de luxe. A la tête de Pigalle, Stéphane Ashpool a présenté trois lignes: Hôtel
Pigalle, inspirée du vestiaire d’intérieur, Pigalle, côté sportswear, et la troisième, Craft
Studio, plus personnelle, digresse autour d’un
camaïeu de bleu et de turquoise, associe un
pantalon boutonné le long de la jambe façon
jogging et une veste faite de multiples tissus
et épaisseurs.
Hed Mayner, créateur israélien installé à
Paris, donne à ses modèles enturbannés une
allure de pirate, à d’autres des profils d’explorateurs mystérieux, enveloppés dans des ves-
tes, trenchs et manteaux surdimensionnés.
Tout est fait avec douceur, élégance, tranquillité. A suivre avec attention, Hed Mayner. La
douceur, on la retrouve chez Acne Studios,
même dans l’audace –cet imprimé vache omniprésent, oh oh. Les torses nus sous les vestes
sont soulignés par une pierre verte au bout
d’un collier plongeant, c’est intrigant et joli.
La chemise en cuir noir rentrée dans le pantalon bleu canard claque joyeusement. Tout ça
est gai – et pas forcément gay. Des qualités
qu’on retrouve chez Junya Watanabe, qui a
réjoui avec sa variation sur le denim emmenée
par de ravissants mannequins seniors, preuve
vivante que la vieillesse peut être un naufrage
réussi (bisou à Yann Moix).
Et puis, il y a le cas Vetements. Outsider en
chef de l’industrie du luxe (dont elle applique
les prix pharaoniques), chevillée au contrepied, la marque menée par Demna Gvasalia
a investi la Grande Galerie de l’évolution pour
une collection volontairement indigeste: inspirée du Dark Web, monde dématérialisé où
l’anonymat règne (symbolisé par ces cagoules
et autres silhouettes sans tête), c’est une
démonstration de provoc, la revendication du
n’importe quoi. L’esthétique du moche pour
adolescents nerveux. •
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
IDÉES/
Marche post-#MeToo,
à Washington
le 28 novembre.
PHOTO NIKKI KAHN. ZUMA. REA
Rage contre
le machisme
Aux Etats-Unis, dans le sillage du mouvement #MeToo,
de nombreuses femmes ont décidé de ne plus
enfouir leur colère, mais de s’en servir enfin comme
d’une force politique dans l’espace public.
Trois essais publiés à quelques semaines d’intervalle
font l’éloge de cette libération explosive.
Par
LAURE ANDRILLON
Correspondance Los Angeles
A
l’âge de 15 ans, Soraya Chemaly a surpris sa mère en
train de lancer une à une des
assiettes en porcelaine depuis la véranda de la maison. En silence, avec
minutie, elle les projetait en l’air et
les regardait s’exploser en mille
morceaux en contrebas. Une fois la
pile d’assiettes terminée, elle est retournée dans la cuisine et, l’air impassible, a demandé à sa fille comment s’était passée sa journée. Plus
de trente ans plus tard, la Soraya
adolescente est devenue femme et
écrivaine, et elle est en colère, elle
aussi. Elle constate pourtant qu’un
vent nouveau s’est levé et que dans
le sillage du mouvement #MeToo,
bien des femmes n’exorcisent plus
leur colère dans le secret de leurs
maisons. Elles choisissent plutôt de
l’articuler en public: sur les réseaux
sociaux ou, comme à l’occasion de
la troisième Women’s March consécutive aux Etats-Unis le 19 janvier,
dans la rue, pancartes et doigts
d’honneur à bout de bras. «C’est le
moment de changer la vision que
nous avons de la colère des femmes»,
affirme Soraya Chemaly. Elle a publié en septembre un livre rouge de
colère, Rage Becomes Her (Atria
Books, non traduit), à la fois éloge et
harangue de la rage exprimée par
les femmes américaines ces derniers mois.
Quelques semaines plus tard seulement l’ont rejoint deux autres livres
qui encourageaient eux aussi la déferlante : Good and Mad, de Rebecca Traister (Simon & Schuster,
2018, non traduit), et Fed Up, de
Gemma Hartley (Harper One, 2018,
non traduit). Les couvertures de ces
trois livres sont étrangement cousines: rouges et blanches, leurs titres
étalés en lettres capitales, démesurément grandes par rapport à celles
de leurs voisins, elles semblent se
serrer les coudes sur les présentoirs
des librairies américaines. Elles
proposent un coup de sang intellectuel et défendent une même conviction : la colère post-#MeToo pourrait déclencher une véritable
révolution. Mais pour qu’elle éclose
et porte ses fruits, il faut que la société accepte l’idée que la rage féminine est légitime, et surtout utile
pour la société.
«LE CHANGEMENT
ET LA LUTTE»
Les écrivaines se saisissent de diverses recherches en sciences humaines pour s’attaquer chacune à
une strate du problème. Puisque la
colère est générée par des choses
vécues chez soi, au travail, dans la
rue et sur les lieux de pouvoir (le
sexisme, les violences faites aux
femmes, les inégalités salariales
sont parmi les thèmes les plus récurrents), il est logique pour ces
auteures que la colère ait un rôle à
jouer à tous les niveaux : domestique, social mais aussi politique.
«Le géant endormi s’est réveillé»,
prévient Rebecca Traister, écrivaine
et journaliste installée à New York.
Elle le voit à tout un tas de signes :
depuis ces passantes qu’elle surprend dans les rues de Manhattan
en train de cracher leur colère à des
hommes en costard-cravate à
l’heure où ils quittent leurs bureaux, jusqu’au nombre de femmes
candidates puis élues au Congrès
américain (lire Libération
du 15 janvier), en passant par les
clips explosifs de Beyoncé dans son
album visuel Lemonade, sorti
fin 2016. Le titre Hold Up illustre selon elle particulièrement bien ce
changement d’univers. La chanteuse sort du mutisme de sa chambre sous-marine pour défiler dans
la rue, armée d’une batte de baseball, brisant pare-brise et bouches
à incendies sur son chemin: «Toujours aussi glamour dans son torrent
de colère», commente Rebecca
Traister, ce qui revient à «casser le
code qui associe rage féminine et laideur». Sa jubilation rappelle celle
des héroïnes Thelma et Louise dans
le film de Ridley Scott de 1991 : le
tandem fait exploser le véhicule
d’un camionneur pour le punir de
son obscénité, et les deux femmes
quittent les lieux –grisées par leur
audace, et grisant bien des spectatrices du même coup.
Que le ton ait changé est loin d’être
anecdotique, insiste Soraya Chemaly: «Quand on exprime sa colère
par le silence ou les larmes, les
autres l’interprètent facilement
pour autre chose que ce qu’elle est,
précise-t-elle dans Rage Becomes
Her. De la fatigue ou de la tristesse.
Or la fatigue est passagère et la tristesse est une émotion qui suppose
une forme d’acceptation. Alors que
la colère appelle justement le changement et la lutte.» Chemaly part en
guerre contre ceux et celles qui tentent d’apaiser la colère, car leur intention a pour but, «ou en tout cas
pour effet», de contrôler le ton employé par les femmes. Elle s’en réfère aux travaux de la philosophe
américaine Alison Bailey: cette dernière voit dans le fait d’intimer le si-
«On ne raconte pas que Rosa Parks était
une fervente activiste, qu’elle a agi non
pas par fatigue mais de rage. Et que dès
l’âge de 10 ans, elle menaçait un de ses
agresseurs de lui filer un coup de brique
sur la tête s’il continuait à l’embêter.»
Rebecca Traister auteure de «Good and Mad»
lence à la colère d’autrui un exercice
de pouvoir, qui revient à réaffirmer
la domination de celui qui ordonne
et à restaurer son propre confort, au
détriment de celui qui tentait pourtant d’exprimer un malaise.
La légitimité de la colère des femmes est prouvée par l’histoire américaine si tant est qu’on accepte de
la regarder sans la polir, soutient
Rebecca Traister. «Aux Etats-Unis,
on ne nous apprend jamais que ce
sont des femmes furieuses, désobéissantes, qui sont à l’origine de nombre de nos progrès et au fondement
d’une grande partie de notre culture,
indique-t-elle. Ces histoires existent
pourtant dans d’autres cultures.»
Chez les Grecs dès l’Antiquité, énumère-t-elle, avec l’exemple de Lysistrata, la comédie d’Aristophane
mettant en scène des femmes tellement en colère contre leurs belli-
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
SORAYA
CHEMALY RAGE
BECOMES HER
(non traduit)
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REBECCA
TRAISTER
GOOD AND MAD
(non traduit)
GEMMA
HARTLEY
FED UP
(non traduit)
nent des antidotes contre les stéréotypes habituellement associés à la
colère féminine: leur colère n’est ni
une hystérie ni une monstruosité.
«Combien de caricatures a-t-on vues
de Hillary Clinton ou Michelle
Obama en Méduse, avec des serpents
qui leur sortent de leur tête, parce
qu’elles ont exprimé leur colère sur
un sujet ?» interroge-t-elle.
«DE LA CLAIRVOYANCE ET
DE LA DÉTERMINATION»
queux maris qu’elles organisent une
grève du sexe jusqu’à cession des
combats. En France, avec l’histoire
des Parisiennes se révoltant contre
la hausse du prix du pain en marchant vers Versailles en 1789,
ouvrant ce qui deviendra la Révolution Française. Ou encore au Liberia
en 2003, lorsqu’un cortège de femmes a défilé pour demander la fin
de la guerre civile qui faisait rage
depuis quatorze ans.
«SANS HONTE
ET SANS EXCUSE»
«Trop souvent aux Etats-Unis, la colère est tout simplement effacée du
récit», poursuit Traister. Il n’y a qu’à
prendre l’exemple de Rosa Parks,
toujours célébrée comme une héroïne discrète, stoïque, qui a un
beau jour refusé de céder sa place
dans le bus de Montgomery. «On ne
raconte pas qu’elle était une fervente
activiste, qu’elle a agi non pas par
fatigue mais par rage, affirme l’écrivaine. Et que dès l’âge de 10 ans, elle
menaçait un de ses agresseurs de lui
filer un coup de brique sur la tête s’il
continuait de l’embêter.» Idem pour
la mère d’Emmett Till, l’adolescent
noir battu à mort à Chicago en 1955,
dont le visage tuméfié a bouleversé
les Etats-Unis: «On montre Mamie
Till secouée de pleurs, à peine capable de tenir debout, agrippée au cercueil de son fils. On dit moins qu’elle
a exigé de voir le corps de son fils. Et
que lorsque l’ouverture du cercueil
lui a été refusée, elle a réclamé un
marteau car elle comptait bien
l’ouvrir elle-même si personne
d’autre ne le faisait.»
Rebecca Traister fait remarquer que
les figures féminines qui ont marqué les Etats-Unis en 2018 ont as-
u 19
sumé leur colère en public. A commencer par les adolescentes de
March for Our Lives, une manifestation organisée par un groupe de lycéens suite à la tuerie de Parkland,
en Floride, le 14 février. L’une d’elles, Sarah Chadwick, 16 ans, a répondu aux condoléances de Donald
Trump par une insulte avant de corriger partiellement le tir: «Je m’excuse pour ma remarque mais pas
pour ma colère», a-t-elle écrit sur
Twitter le lendemain. Une autre,
Sam Fuentes, ne s’est pas cachée
quand elle a eu besoin de vomir en
entamant son discours sur la nécessité d’interdire le port d’armes.
«C’était stupéfiant, émouvant, de
voir les viscères de cette jeune femme
en colère sur le devant de la scène,
sans honte et sans excuse», commente Rebecca Traister. Ces figures
sont selon elle iconiques et devien-
La colère a le mérite d’être fédératrice et difficile à ignorer, note
Gemma Hartley, auteure de Fed Up.
Elle raconte à la première personne
son expérience de la charge mentale et recense les études faites sur
ce «travail invisible et non payé que
les femmes font dans la sphère domestique dans le but de maintenir le
bien-être de leurs proches». «J’ai été
choquée de réaliser qu’il n’y a pas
dans ce domaine de coupure générationnelle, raconte-t-elle. C’est
autant l’expérience de ma mère et de
ma grand-mère que la mienne et
celle de mes amies. Contrairement
au déséquilibre de la répartition des
tâches ménagères, bien plus visible
et facile à corriger, le travail émotionnel continue de s’agripper à nous
car il est invisible.» Le ras-le-bol domestique a lui aussi bénéficié de
l’élan de #MeToo, selon Gemma
Hartley. Notamment parce qu’il a
donné une visibilité sans précédent
à une expérience devenue ordinaire
pour beaucoup de femmes, et passée jusque-là inaperçue. «On ne
peut pas lutter contre ce qu’on ne
voit pas, assène-t-elle. Mais nos
yeux sont maintenant ouverts. Nous
tracerons une ligne dans l’histoire:
la coupure générationnelle commence ici.»
Ces trois livres ne sont pas accueillis
partout avec enthousiasme. Certains les considèrent comme des
lectures stériles, voire dangereuses.
Il y a ceux qui citent la célèbre
phrase d’Eleanor Roosevelt, «Anger
is one letter short of danger» (seul le
«d» différencie les mots «colère» et
«danger» en anglais). Ceux qui,
dans la lignée de la pensée de la philosophe américaine Martha Nussbaum dans son essai Anger and Forgiveness, affirment que la colère
n’est qu’une pulsion de vengeance,
contre-productive autant dans la
sphère privée que dans le domaine
politique. Laura Kipnis, elle aussi
écrivaine et elle aussi auteure d’un
livre rouge et blanc post-#MeToo
(mais pour dénoncer la «paranoïa»
qui a envahi les campus américains
suite à des accusations de harcèlement sexuel d’élèves à professeurs)
a écrit dans The Atlantic combien
elle désapprouvait ces ouvrages.
Elle voit l’ire féminine comme une
énergie trop abstraite et trop
myope : «Oui, je suis en colère. Et
après?» Elle soutient que les valeurs
et l’action politiques ne peuvent découler d’un simple partage d’identité –il ne suffit pas de se constituer
tribu de femmes en colère, en
somme.
La colère est une émotion «bien plus
éclairante qu’on ne le croit», répond
Soraya Chemaly dans Rage Becomes
Her. On devrait même l’appréhender, selon elle, comme une «compétence»: «La colère est une émotion,
elle n’est ni bonne ni mauvaise, explique-t-elle. Mais elle offre de la
clairvoyance et de la détermination.» Elle peut être une sorte de
muse qui permet de répondre de
manière créative voire visionnaire
à ce qui l’a fait naître, ajoute Soraya
Chemaly. Comme après l’attentat
du Ku Klux Klan qui a coûté la vie à
quatre petites filles dans une église
de l’Alabama en 1963. La chanteuse
Nina Simone raconte avoir eu envie
d’aller dehors et de tuer quelqu’un.
Son mari lui aurait rappelé qu’elle
était musicienne et ne pouvait donc
tuer personne. «A la place, elle a
composé “Mississippi Goddamn”,
explique Chemaly. L’un des chants
de protestation les plus puissants
du XXe siècle.»
FAIRE DE LA COLÈRE
UN IMPÉRATIF MORAL
Les femmes ne devraient pas enterrer leur colère, mais seulement en
enfouir des graines, pour mieux la
partager, conclut Rebecca Traister.
Dans Good and Mad, elle s’inquiète
de ce que la colère des femmes américaines est encore un peu trop accaparée par les industries plutôt riches
et plutôt blanches (le cinéma, la télévision, l’art, la restauration, la politique). Raison de plus, selon elle,
pour faire de la colère un impératif
moral, et pour donner à ce sentiment une dimension altruiste plutôt
qu’égoïste. Elle craint que la colère
ne retombe avant même d’avoir pu
rassembler les plus oubliées, restées
encore muettes: «Les ouvrières, les
précaires, les femmes qui travaillent
dans les services ou au pourboire.»
«Restez en colère pour elles, ordonne
Rebecca Traister. Restez en colère
avec elles. Elles ont raison d’être en
colère et vous avez raison d’être en
colère à leurs côtés.» •
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20 u
Libération Lundi 21 Janvier 2019
IDÉES/
Les psychanalystes
à l’heure du fake
Les remises en
cause ont poussé de
nombreux praticiens
à s’exprimer
pour défendre
une discipline plus
que jamais au cœur
des problématiques
les plus brûlantes
de notre société.
PASCAL-HENRI
KELLER
Par
Psychopathologie clinique,
professeur émérite, université
PATRICK
LANDMAN Psychiatre,
Poitiers et
psychanalyste, juriste
L
es psychanalystes sont
répartis sur l’ensemble de
notre territoire, et si un certain nombre d’entre eux exercent
une activité libérale, la plupart
travaillent en institution. Quant à
leurs interventions, elles concernent tous les secteurs de l’activité
sociale, culturelle et même économique. Mais la nature même de
leur travail les expose à une posture individualiste, jusque-là peu
compatible avec la prise de position collective, la seule qui permette de représenter socialement
et politiquement une profession.
Cependant, les mises en cause incessantes et injustifiées de leur
discipline ont eu raison de cette
tendance à l’individualisme, et
L'ŒIL DE WILLEM
fait naître chez eux le désir de se
rassembler pour se faire entendre.
Car ils savent que dans l’esprit du
public et des décideurs politiques,
la psychanalyse est le plus souvent attachée aux représentations
fragmentaires et caricaturales générées par ces attaques permanentes. Ils savent aussi que leur
discipline centenaire, considérée
comme une source permanente
de controverses, est pourtant partie prenante de la vie sociale, professionnelle et même privée, de
leurs contemporains. Qu’on le
veuille ou non, de multiples notions présentes dans le langage
courant, associées à la pensée
commune et intégrées à la réflexion collective, sont bel et bien
issues de la théorie et de la pratique psychanalytiques: «pulsion»,
«libido», «lapsus», «refoulement»,
«psychosexualité», etc. Ce contraste entre d’une part, la multiplication des agressions malveillantes, et d’autre part le
développement spontané de l’influence psychanalytique, incite
aujourd’hui les spécialistes à
éclairer l’opinion sur leur travail,
dans les différents secteurs d’activité où ils interviennent. Le récent exemple de la prise en charge
de l’autisme suffit à montrer
l’ignorance des accusateurs de la
psychanalyse. Car si les reproches
adressés à la psychanalyse dans
ce domaine étaient à la mesure du
désarroi, des souffrances et des
espoirs déçus des familles, la participation des psychanalystes au
travail scientifique ne s’en est pas
moins poursuivie. Associés au
travail sur le signe Preaut concernant les risques d’évolution autistique chez l’enfant de moins
de 12 mois, ils sont actuellement
signataires des premières publications sur cette question (1).
D’une façon générale, dans les domaines de la santé mentale et de
la psychiatrie, de la médecine, de
l’enseignement, de l’éducation, de
l’information ou encore de la justice, les psychanalystes apportent
sans contestation possible leur
contribution, au bénéfice des professionnels concernés comme des
usagers. En février 2008, à
l’ouverture d’un colloque qui se
tenait dans les locaux du ministère de la Santé, la ministre affirmait que «la réflexion (psych)analytique a un rôle essentiel à jouer
dans les débats de santé publique». Dix ans plus tard, à l’ère des
fake news et en plein développement des fausses sciences, les
psychanalystes rappellent que
leur travail concerne la vérité du
sujet dont la parole porte témoignage. Si la référence à la vérité
n’exclut pas la critique, les reproches qui visent le plus souvent la
psychanalyse relèvent plus du
stéréotype et de l’idée reçue que
de l’argumentation rigoureuse.
Ainsi, continuer à faire de l’inconscient freudien une croyance
héritée du XIXe siècle dépassée
par la science moderne résonne
au XXIe comme un aveu d’ignorance. Non seulement, les psychanalystes contribuent à faire
avancer la connaissance sur
l’autisme, une pathologie identifiée au début du XXe, mais ils étudient désormais les phénomènes
les plus contemporains: l’homoparentalité (2), le retrait social des
jeunes ou hikikomori (3), ou encore la radicalisation islamique
des adolescents (4). Dans le contexte de la journée mondiale de la
santé mentale du 10 octobre, ils
ont organisé à la Salpêtrière une
manifestation scientifique qui a
rassemblé plusieurs spécialistes
autour d’une souffrance infantile
très médiatisée: le TDAH (trouble
de déficit de l’attention avec ou
sans hyperactivité). Par ailleurs,
des praticiens de la psychanalyse
issus des principaux courants
théoriques ont rédigé un texte
que l’on peut trouver sur la plupart des sites des écoles qui l’ont
toutes validé. Intitulé «Rapport
sur les avancées et les apports des
psychanalystes français dans le
champ de la santé mentale, de la
jeunesse et de la culture», ce texte
vient d’être remis aux autorités.
Compte tenu de leur incessante
activité dans ces différents domaines et soutenus par les chercheurs et scientifiques avec lesquels ils collaborent, les
psychanalystes estiment avoir gagné le droit d’inscrire leurs travaux cliniques, non seulement
dans le cadre de la recherche
scientifique universitaire et académique, mais aussi dans l’ensemble du paysage culturel français. •
Premiers signataires : Marie-Frédérique Bacqué Professeure, université de
Strasbourg, Isée Bernateau Psychopathologie clinique, maîtresse de conférences, Paris-VII, Antoine Bioy Psychologie clinique, professeur Paris-VIII,
Anne Brun Psychopathologie clinique,
professeure, Lyon-II, Frédéric Chauvaud Professeur d’histoire, université de
Poitiers, Guy Dana, Psychiatre, psychanalyste, Marielle David Pédopsychiatre,
psychanalyste, Olivier Douville Maître
de conférences, psychanalyste, Francis
Drossart Psychiatre, Paris-Diderot, psychanalyste, François Dubet Sociologue,
professeur émérite, Alain Ducousso-Lacaze Psychopathologie, professeur, université de Poitiers, Tristan Garcia-Fons
Pédopsychiatre, psychanalyste, François Gonon Neurobiologie, CNRS, Nicolas Gougoulis Psychiatre, praticien hospitalier, psychanalyste, Michel Kreutzer
Ethologie, professeur émérite, ParisNanterre, Laurie Laufer Professeure Paris-Diderot, psychanalyste, Jean-Baptiste Legouis Secrétaire général du RPH,
Daniel Marcelli Pédopsychiatre, professeur des universités, Françoise Mevel
Docteure en psychologie, présidente Association psychanalytique des thérapeutes familiaux d’Aquitaine, Bernard Odier
Psychiatre, psychanalyste, Laurent Ottavi Psychopathologie, professeur université Rennes, Michel Patris Psychiatre,
psychanalyste, Gérard Pirlot Psychopathologie clinique, psychiatre, professeur,
Toulouse-II, psychanalyste, François
Pommier Psychopathologie clinique,
professeur, Paris-Nanterre, Gérard Pommier Professeur émérite université de
Strasbourg, psychiatre, psychanalyste,
René Roussillon Psychopathologie clinique, professeur émérite, Lyon-2, psychanalyste, Louis Sciara Directeur CMPP
Villeneuve-Saint-Georges, Marie Selin
Psychologue, psychanalyste, Jean-François Solal Psychiatre, SPF, Dominique
Tourrès-Landman Pédopsychiatre, psychanalyste Jean-Jacques Tyszler Psychiatre, psychanalyste, Alain Vanier
Professeur des universités, psychiatre,
psychanalyste, Jean-Michel Vivès Psychopathologie clinique, professeur université côte d’Azur, Pierre Zanger Psychiatre, SOS addiction, psychanalyste.
(1) http://journals.plos.org/plosone/article?
id=10.1371/journal.pone.0188831
(2) https://homoparent.hypotheses.org/183
(3) http://www.japanfm.fr/article-5097-generation-hikikomoride-nicolas-tajan.html
(4) http://www.seuil.com/ouvrage/unfurieux-desir-de-sacrifice-le-surmusulmanfethi-benslama/9782021319095
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Les gilets jaunes,
sas de délepénisation?
Suspecté de sympathie pour le Rassemblement
national, le gilet jaune Maxime Nicolle a fait
amende honorable sur Facebook. Et si c’était
sincère ?
I
DeBonneville-Orlandini
Photo ©JL Parienté / JLPPA
nutile de tenter de le cacher, la
gauche flippe sec. La gauche, la
vieille gauche, la gauche des
République-Bastille et des journées d’action, la gauche des merguez à la Fête de l’Huma, la gauche
des petites mains antiracistes, la
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
première gauche, la deuxième gauche, la gauche dure, la gauche
molle, la gaugauche, le peuple de
gauche: tous flippent à l’unisson.
Si elle fait mine, pour la galerie, de
couver d’un œil attendri le mouvement des gilets jaunes, de l’autre
œil elle scanne obsessionnellement les ronds-points, en cherchant du facho partout. Et elle en
trouve. Sous le vernis sémantique
du «peuple», des «initiatives citoyennes» et des références à la démocratie athénienne, flotte un
parfum tenace de Soral, de Dieudo,
de quenelle. Sur la couverture de
Match, s’est glissé, dans une photo
prise au pied de l’Arc de Triomphe,
un antisémite notoire. Dans une
vidéo, un manifestant se définit
tranquillement comme «pas antisémite, mais judéophobe». Bref,
parmi les figures du mouvement
qui se poussent devant les caméras
(ou que happent les caméras), on
nage en plein confusionnisme,
comme le soulignait dans ce journal un article de Simon Blin (lire
Libération du 17 janvier).
Ainsi la Fondation Jean-Jaurès a-telle cherché –et trouvé– des traces
compromettantes en ligne de
Maxime Nicolle, une des figures du
mouvement. Avec une certaine
constance au fil des années, le
jeune intérimaire breton a «liké»
sur Facebook des publications de
Marine Le Pen. Au soir du premier
tour des municipales de HéninBeaumont en 2015, Nicolle commente la vidéo du discours de
Le Pen, arrivée en tête, d’un «Et
hop ça avance». En 2016, une publication de Le Pen se réjouissant
de la victoire du camp Salvini à
l’occasion d’un référendum. Avant
la présidentielle de 2017, il like une
vidéo de Le Pen présentant les
«10 mesures immédiates» qu’elle
«mettra en œuvre dès son élection».
Entre les deux tours, il like la vidéo
de ralliement de Nicolas DupontAignan. En 2017 – «serviable»,
raille la fondation Jean Jaurès–, il
commente une vidéo de Le Pen en
signalant que le son ne fonctionne
pas. En 2018, une publication de
Marine Le Pen saluant «le réveil
des peuples» symbolisé par l’arrivée en tête de la coalition emmenée par Salvini en Italie. Dernière
trace disponible avant le début du
mouvement, il like le 31 octobre
une publication de Marine Le Pen
félicitant le gouvernement d’extrême droite autrichien pour sa
décision de se retirer du pacte
de l’ONU sur les migrations. C’est
ce qu’on appelle une certaine
constance politique.
Ainsi interpellé, Nicolle répond
quelques jours plus tard, sur Facebook. Et c’est un mea culpa en
bonne et due forme. «On peut tous
se tromper, surtout qu’avant je n’y
connaissais rien en politique. Je
n’ai d’ailleurs pas liké que du FN
dans le passé, et ça ne veut pas dire
que je cautionne leur connerie haineuse. Quand on devient apolitique
parce qu’on comprend qu’ils disent
tous de la merde, on avance d’un
grand pas.» Cette réponse laconique et percutante est doublement
intéressante. Elle dit d’abord que
Maxime Nicolle, à la différence
d’un responsable politique traditionnel, est capable de confesser
une erreur –ou de faire mine de la
confesser. Ensuite, pour peu qu’on
considère sincère ce mea culpa, il
suggère autre chose: et si le mouvement rebattait les cartes des appartenances politiques ? Et si les
gilets jaunes, par le brassage qu’ils
occasionnent, par la dynamique
propre à tout mouvement social,
fonctionnaient comme un sas de
délepénisation ?
Et s’ils étaient finalement nombreux, ceux qui, dans le passé,
avaient rejoint le vote Le Pen par
défaut, par dépit, par solitude, à se
rendre compte que les politiques
disent «tous de la merde», Le Pen
comme les autres? Ou, pour l’exprimer en langage plus Libé, à redécouvrir, sous le tapage xénophobe
et identitaire des trente dernières
années, que la fracture est d’abord
sociale, et qu’elle sépare ceux qui
peuvent finir le mois et ceux qui ne
le peuvent pas, quelle que soit leur
couleur de peau ou leur assiduité
à la mosquée? De fait, à lire les premières remontées des cahiers de
doléances, le mouvement, tout imprégné qu’il soit de complotisme et
de confusionnisme, est le premier
mouvement populiste européen à
ne pas placer l’immigration et l’islam au cœur de son réacteur. C’est
une lecture optimiste. Mais elle en
vaut une autre. •
MANU DANS LE 6/9
TOUS LES MATINS
SUR NRJ
6H - 9H30
VOUS POUVEZ
VOUS RÉVEILLER
PLUS TARD
MAIS CE SERA
MOINS DRÔLE !
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Lundi 21 Janvier 2019
CULTURE/
Recueilli par
MATTHIEU CONQUET
A
vec Assume Form, James
Blake signe à 30 ans un
chef-d’œuvre d’intimité
partagée. Un temps étiqueté «bass
music ultra-mélancolique» l’Anglais
que l’on s’arrache, de Beyoncé à
Kendrick Lamar, déborde
aujourd’hui largement les cadres de
tout genre, réunissant, au gré de la
dentelle synthétique de son quatrième album, la jeune génération
de rappeurs américains (Travis
Scott, Moses Sumney), le vétéran
André 3000 d’Outkast et l’étoile
montante Rosalía. Désormais installé à Los Angeles, le Britannique
n’y a rien perdu de son flegme, aussi
le coup de fil la nuit (décalage horaire oblige, avec un fond sonore
d’avion de ligne) commence sur
cette considération météorologique
et un paradoxe qui résume bien
James Blake : «Là, il pleut, mais il dire à propos de la musique est très
fait beau.»
important pour moi. L’un de mes
Il y a toujours beaucoup de ly- premiers souvenirs remonte à
risme dans votre production et quand je mettais ses CD dans le lecvous restez très européen en teur et essayais de jouer les accords
fait…
sur mon clavier, ou de chanter avec.
Oui, je crois que d’une certaine fa- Il avait surtout une collection de
çon je suis resté très romantique! Ici vieux disques de soul, Stevie Wonje me sens comme Hugh Grant dans der notamment, que j’ai beaucoup,
Coup de foudre à Notbeaucoup joués. Et cela
ting Hill, perdu à Los
INTERVIEW a fondé une grande parAngeles (rires)… Mais
tie de mon vocabulaire.
changer de pays, c’est l’occasion de A qui s’adressent vos chansons?
faire de nouvelles choses, de laisser Et est-ce que vous dialoguez à
entrer de nouvelles idées. Pour ce travers elle ?
nouvel album, je voulais développer Bien sûr ! Certaines chansons parles collaborations, être le plus hon- lent directement de mes histoires
nête possible, pour m’ouvrir aux d’amour, de mes amitiés, la tonalité
autres.
dépend des personnes à qui elles
Quelle part d’enfance reste-t-il s’adressent. Mais même quand je
dans la musique que vous faites me parle à moi-même comme dans
aujourd’hui ?
Don’t Miss It, leur conclusion s’offre
Tout ce que mon père [James Li- à n’importe qui, c’est-à-dire à tout
therland, guitariste du groupe de le monde. Par ailleurs, toute la déjazz-rock Colosseum, ndlr] a pu me marche de ce disque est un dialogue
«
JAMES BLAKE
«Je me retrouve
régulièrement à chercher
dans les poubelles»
Désormais expatrié à Los Angeles, le Britannique
expose ses méthodes et la gestation d’«Assume
Form», quatrième album riche en inventions
et en collaborations variées, de Travis Scott
et André 3000 à Rosalía.
James Blake
à New York, en 2013.
PHOTO KARSTEN MORAN.
«THE NEW YORK TIMES».
REDUX-REA
avec des complices choisis: certains
sont des amis de tous les jours,
comme Moses Sumney. Je pense
qu’on entend bien deux personnalités qui échangent sur un sujet et
parviennent à un accord. Sur Mile
High par exemple, je pense que Travis Scott et moi avons des vues très
différentes sur la façon d’être romantique, mais les deux s’expriment dans le même mouvement,
celui de la chanson.
Enfin, le dialogue peut se faire
moins directement. Je suis allé voir
Ennio Morricone au Royal Albert
Hall à Londres avec ma copine :
c’était magnifique, mais est-ce que
cela a pu avoir une influence sur ce
que je faisais à ce moment-là ? Inconsciemment peut-être.
Au fil de l’album, on croise donc
Travis Scott, mais aussi Rosalía… Comment s’est décidée la
forme que prendrait le travail à
deux, ou trois voix ?
La chanson reste une forme expérimentale pour moi. Chacun de mes
invités a eu la générosité de s’investir pleinement dans mon projet. Rosalía est entrée en contact avec moi
en me proposant d’emblée une collaboration. J’ai écouté son album
Los Angeles [le premier, paru
en 2017] et je suis immédiatement
tombé sous le charme. Elle s’expose
complètement, d’une manière
douce et apaisée. J’ai tout de suite
accepté, très honoré qu’elle me demande quoi que ce soit! Ensuite, j’ai
écrit la partie en anglais et elle en
espagnol, j’ai même chanté un peu
avec elle. Je ne sais toujours pas
exactement ce que je dis en espagnol, mais j’ai adoré l’expérience.
Avec André 3000, on s’est connu via
le manager de Vince Staples [jeune
virtuose du rap californien], qui est
un ami. Je lui ai joué des trucs plutôt étranges et on s’est tout de suite
entendus. Le résultat, ce sont ces tiroirs multiples que vous entendez
dans Where’s the Catch.
Dans Mile High, vous dites «Less
is always more» [jouant sur l’expression qu’on associe à l’architecte Mies van der Rohe]. Dans
quelle mesure est-ce vrai pour
votre musique ?
J’ai tendance à jeter beaucoup, à
épurer au maximum, peut-être plus
que je ne devrais. Je me retrouve régulièrement à devoir rechercher
dans les poubelles. En gros, je compose tout au clavier, je chante, puis
j’essaie de manipuler les choses
avec l’ordinateur. C’est dans cette
phase numérique que j’expérimente
essentiellement. Et que je jette. Si
mon outil principal semble être l’ordinateur, je commence toujours
avec le piano.
Le titre de l’album, Assume
Form, signifie quoi pour vous ?
Ça signifie, hum… disons le pro-
cédé par lequel on essaie de s’améliorer. Est-ce qu’on peut se joindre
au monde au lieu de vivre dans notre tête ? Etre présent au monde,
sans se contenter d’idées et d’impressions (long silence)… Je ne sais
jamais ce qui va arriver quand je
compose. Ça peut déboucher sur
une chanson d’amour, sur une
piste house, une pièce d’ambiant,
c’est toute la magie du truc. Le plus
dur, ce n’est pas de continuer à
s’amuser, mais de garder un équilibre entre la vie et la musique. Etre
une personne fonctionnelle, ce
n’est pas évident pour beaucoup
d’artistes. Je pense avoir progressé
là-dessus… mais il me reste une
bonne marge.
Qu’est-ce que vous avez retenu
de votre tournée avec Kendrick
Lamar ?
Que j’aime vraiment Kendrick Lamar et que je ne veux plus jamais
jouer dans des arenas! Ce n’est vraiment pas intime, même si j’ai adoré
pouvoir le regarder tous les soirs.
Notre show était bon, mais je pense
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
que beaucoup de fans impatients
attendaient qu’on en finisse. Moi je
peux encore continuer à jouer dans
des salles moyennes, 5000 places,
c’est déjà très grand. Radio City à
New York, l’Opéra de Sydney ou le
Village Underground à Londres, ça
me va très bien.
On a lu que la sortie de ce disque
avait été précipitée, qu’est-ce qui
s’est passé ?
La sortie est celle qui était prévue.
Mais il y a eu une fuite qui venait de
France, la version française d’Amazon: ils ont mis en ligne la liste des
titres, mais pas les morceaux, et
avec la mauvaise date. Si vous pouviez les remercier… Mais ce que je
ressens au moment où sort ce disque, c’est surtout du plaisir. Mettre
ses émotions dans une musique,
c’est une satisfaction : on a mis
quelque chose dans un objet. Mais
après, il faut que cet objet sorte, il
faut s’en débarrasser. Alors finalement, je me définirais comme quelqu’un d’heureux. Ecrivez aussi que
j’étais un enfant heureux ! •
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u 23
«Assume Form», intime convulsion
Le nouveau James Blake
surprend sans cesse, invitant
une multitude de voix dans
un monde éthéré d’harmonies
et de rythmes vertigineux.
«C
onnecter le mouvement aux sentiments.» Dès les premiers mots d’Assume Form, James Blake installe en
quelques infrabasses semées d’arpèges le climat
de sa voix intime. Puis, pareil à l’effet d’un philtre, tout se brouille sur une première répétition:
«You know, you know, you know…» –et voilà le
paysage entier qui change, comme après une
éclaircie soudaine. Vertige et inventivité se vérifieront minute après minute au gré des titres.
Qu’il épouse les formes d’une trap fantomatique
ou d’un gospel ralenti, qu’il emprunte un violoncelle ici, ou là le vibrato d’une chanteuse lyrique,
James Blake déploie en nos oreilles un univers
d’éther sonore. Les rythmes sont profonds et
lourds, et pourtant quelque chose du mouvement permanent se dérobe à nous, et les harmo-
nies vocales superposées opèrent comme par
magie. Comment dire autrement la joie renouvelée des écoutes successives?
En évoquant bien sûr ce qui fait le cœur de ce
quatrième geste: les collaborations. On croise
donc la star américaine Travis Scott, l’Espagnole Rosalía, les producteurs Metro Boomin
et Dominic Maker (Mount Kimbie), André 3000 pour l’excellent Where’s the Catch,
l’ami Moses Sumney sur Tell Them. Au-delà du
chic tableau de classement, James Blake obtient de chacune de ces rencontres qu’elle dépasse la démonstration de force, personne ne
prenant l’avantage. «Have you ever co-existed
so easily?» («as-tu déjà coexisté si aisément?»)
demande-t-il dans Power On.
On retiendra surtout la rencontre avec Rosalía,
qui fait basculer l’album vers le sublime. Ni
post-flamenco ni r’n’b du futur, Barefoot in the
Park a la grâce étrange d’un Lee Perry chantant
l’oiseau dans sa cage, le côté «moment de vérité»
d’une grande finale. Grand amateur de tennis,
James Blake expliquait se refuser au revers à
deux mains, jugeant le coup laid et déshono-
rant. Il en va visiblement sur le terrain comme
en musique et l’on admire aussi bien son usage
subtil de l’auto-tune, si souvent honni, que la
vérité de son chant. Plus encore que de tout son
cœur, on est frappé d’entendre à quel point
Blake chante de tout son corps.
Si, à l’instar de Frank Ocean (alter ego évident),
James Blake dessine sans doute les contours
d’une pop à venir, sa mémoire remonte inlassablement au siècle précédent, celui d’Erroll Garner et Erik Satie, souvent cités comme influences. Du dernier, il garde le sens de liberté dans
les formes, une délicatesse emprunte de fantaisies infimes. De Garner, une idée du tempo, du
décalage et du jeu, et sans doute sa générosité.
Loin de tout sentimentalisme, Blake sculpte ici
le lamento pixellisé de l’époque, clos en majesté
avec l’émouvant Lullaby for My Insomniac.
M.Co.
JAMES BLAKE
ASSUME FORM (Polydor). En concert aux
Nuits Sonores (Lyon) le 29 mai et au festival
This Is Not a Love Song (Nîmes) le 31 mai.
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
CLAY BENSKIN
rock. «J’ai dû apprendre la simplicité avant d’être capable
d’écrire des chansons», dit-il,
même si à la longue sa fibre aventureuse a repris le dessus, entremêlée aux cordages plus classiques de l’americana. A l’instar de
Jeff Tweedy de Wilco ou de ses
amis d’Espers, Gunn fait partie
de cette frange du folk-rock américain irriguée par les courants
les plus bouillonnants de la musique européenne, elle-même en
connexion avec la transe indienne ou subsaharienne. «Lorsque j’ai découvert le folk anglais et
des guitaristes comme Davey Graham ou Bert Jansch, mon jeu s’est
enrichi des mêmes influences que
les leurs, c’était plus exotique que
le folk américain, plus étrange et
fascinant.» En traversant l’Atlantique, il fait la connaissance d’un
dieu personnel, l’Anglais Michael
Chapman, dont il aide à la remise
en selle sur l’album 50, en 2017,
avant de produire le nouveau,
True North, à paraître le 8 février.
Il suffit d’écouter à la suite le prodigieux Fully Qualified Survivor
de Chapman (1970) et The
Unseen in Between pour y voir
l’évidence d’un langage commun
malgré leur grande différence
d’âge.
«Instinct». Cette recherche
Steve Gunn, folk embardée
Longtemps sous
les radars, le songwriter
de Philadelphie
pourrait enfin
connaître le succès avec
le lumineux «The
Unseen in Between».
E
n 1977, le sculpteur du
land art Walter Di Maria
achève son monumental
Lightning Field, vaste champ de
400 poteaux en acier inoxydable
disposés dans une plaine désertique de Quemado, au Nouveau
Mexique. Pour ce touche-à-tout
proche de La Monte Young et du
Velvet Underground, l’œuvre est
censée attirer la foudre pour qui
aura la patience d’attendre que
les cieux aient la bonté de se déchaîner. Steve Gunn n’a jamais eu
la chance d’assister au spectacle,
mais il a baptisé Lightning Field
l’une des neuf chansons de son
nouvel album, le joliment titré
The Unseen in Between, en réfé-
rence à Di Maria. La musique de
ce guitariste et songwriter originaire de Philadelphie, qui fut
autrefois employé d’une galerie
d’art, mérite elle aussi que l’on
prenne le temps d’y voir surgir la
lumière des éclairs, le grondement sourd du tonnerre et, assurément, les plus beaux arcs-enciel du paysage folk et rock contemporain.
Virtuose. Jusqu’ici, rien n’a
vraiment imprimé, ni sa belle
gueule un peu froissée, ni sa
proximité avec les surexposés
Kurt Vile ou War on Drugs, pas
plus l’admiration que lui portent
les vétérans de Sonic Youth ou sa
relocalisation à Brooklyn, secteur
ultrascruté par les faiseurs de
pluie et de beau temps du milieu
musical. Certes, le garçon a ses
entrées aussi bien chez les
classic-rockers du magazine britannique Mojo que dans les colonnes exigeantes de The Wire ou
Pitchfork, mais la clameur populaire tarde à se soulever sur son
passage. Gageons que le vent
pourrait cette fois souffler dans la
bonne direction avec The Unseen
in Between, disque écrit au sortir
d’une période de tumulte personnel – le décès de son père en
2016 – et qui se déleste d’un poids
émotionnel avantageusement
transformé en lévitation dès son
ouverture, l’explicitement nommée New Moon. «Auparavant,
j’étais un observateur, confirme
Steve Gunn. Mes chansons
étaient écrites de mon point de
vue, mais elles parlaient rarement de moi. Par la force des choses, j’ai cette fois retourné l’observation vers l’intérieur.» Le défunt
paternel a ainsi droit à son hommage, Stonehurst Cowboy,
d’après le nom du quartier de
Philadelphie où il s’attira ce surnom : «Il était issu des classes populaires, il racontait qu’il avait
été un dur dans sa jeunesse,
adepte du coup de poing facile,
mais c’était surtout devenu un sujet de plaisanterie dans la famille.» Au cours de la chanson,
Gunn coulisse du point de vue de
son père à sa propre focale nostalgique des rues de Philadelphie, son finger-picking et sa voix
claire teintée d’un lavis blues
aérant la tristesse ambiante. A ce
père, Steve confesse devoir beaucoup dans sa vocation de musicien : «Il écoutait de la musique
du matin au soir, à la radio, dans
la maison, dans son garage, en
voiture… Ma grande sœur aussi
avait des goûts assez sûrs, j’ai très
tôt été baigné dans des sons anciens et modernes, du folk au rock
indé. Comme je m’intéressais à la
contre-culture du skate, j’écoutais
des groupes punks locaux, et en
parallèle je découvrais Coltrane
ou le Sun Ra Arkestra qui ont
élargi mon horizon.»
Lorsqu’il apprend la guitare, à la
façon d’un de ses héros, David
Crosby, il ne s’arrête pas aux tablatures folk mais pousse jusqu’à
la musique modale et obtient vite
une réputation régionale de
jeune virtuose, trop débordant
pour tenir dans le cadre punk-
quasi mystique de l’éblouissement, si propre au cosmic-folk
british (on peut citer pour témoins d’autres papis comme Bill
Fay, Roy Harper ou John Martyn), Steve Gunn l’a faite sienne
depuis toujours, mais en Icare
discret ce n’est qu’au bout d’une
décennie d’approche que les effets irradiants se font véritablement sentir. Entouré d’un groupe
majoritairement composé de
jazzmen, mais également du bassiste de Dylan, Tony Garnier, il
accède aisément au divin sur le
psychédélique New Familiar ou
encore Paranoid, finale irisé de
milles éclats qui succède à
l’acoustique pureté de Morning is
Mended, beau pour sa part
comme du Jackson C. Frank.
«J’ai appris au fil du temps à suivre mon instinct, à me sentir plus
libre alors qu’à mes débuts j’étais
respectueux des formes. La guitare a ouvert en grand mon imagination, mais c’est une quête permanente, un défi pour toujours
voir plus loin.» The Unseen in
Between, en gros «l’invisible entre
deux», est décidément un bien
fameux titre.
CHRISTOPHE CONTE
STEVE GUNN THE UNSEEN IN
BETWEEN (Matador/Beggars)
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
u 25
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CULTURE/
MUSIQUES
Plus libérée, la chanteuse
américaine s’éloigne
de la folk douloureuse
de ses débuts pour un rock
teinté d’électronique
à la colère contenue.
D
epuis la sortie de son dernier album Are We There, Sharon Van Etten s’est non seulement lancée
dans des études de psychologie à Brooklyn
mais est aussi apparue dans deux œuvres
télévisées qui comptent parmi les plus
mystiques et inexplicables en quelques lignes de ces dernières années: la série The
OA, sur Netflix, en tant qu’actrice et la troisième saison de Twin Peaks de David
Lynch sur scène. Un autre rôle, plus irréversible, devait encore la métamorphoser:
celui de mère, qui, parmi les transformations qu’il demande à qui veut bien l’endosser, a eu un impact sur ses muscles abdominaux et lui a fait changer de tessiture
de voix, comme elle l’expliquait récemment au Guardian.
Si son organe a fondu vers les graves, Sharon Van Etten semble pourtant plus légère
que jamais. Il y a cinq ans, Are We There
collectait une anatomie des relations, précise, douloureuse, qui asséchait l’air et
mouillait les yeux. Elle semble quitter ce
formalisme avec beaucoup d’amusement
et de soulagement sur ce nouvel album.
Mnémosyne d’un rock racé, Sharon Van
Etten n’hésite plus, comme sur Memorial
Day, à laisser orbiter des sons parasites,
drones et bruits plus furtifs de cuivres ou
de synthés, contre lesquels son chant intense rebondit d’autant plus haut. Le titre
Jupiter 4 est techniquement dédié au synthé du même nom (édité par la marque
Roland à la fin des années 1970) qu’elle a
emprunté à un autre musicien acteur, Michael Cera, avec qui elle partageait un studio, et qui lui aurait donné envie d’écrire
à nouveau.
Plus entourée que par le passé, Sharon Van
Etten touille désormais ses souvenirs de
peines –qu’elle nous présentait autrefois
sous forme brute– en les contenant sous
un couvercle. On n’entend ainsi plus que
les vapeurs de sa colère sur le gracieux
I Told You Everything, qui semble adressé
au public. Elle dégage une force intranquille dans la lignée du Lazarus de Bowie,
tout en assumant, à l’âge de 37 ans, de
s’adresser à la Sharon de 17 ans, sur un Seventeen au bord de la rupture vocale.
Au New Yorker, elle expliquait que le titre
de ce nouvel album était chipé à cette option proposée par l’iPhone qui permet de
repousser la mise à jour d’un logiciel au
lendemain. On ne regrette pas celle qu’elle
a bien voulu ne pas remettre à plus tard.
CHARLINE
LECARPENTIER
SHARON VAN ETTEN
REMIND ME TOMORROW ([PIAS]).
Le 1er avril à la Maroquinerie (75020).
RYAN PFUGER
Sharon Van Etten,
chaud cacao
«El Hajar»: Dudu Tassa entonne ses fantômes
Né en Israël,
le chanteur exhume
et revisite le répertoire
de ses grand-père
et grand-oncle,
musiciens majeurs
et oubliés du Bagdad
de l’entre-deux-guerres.
O
n a d’abord l’impression
d’écouter un de ces disques
de raï à l’ancienne, où se
combinent une écriture raffinée,
une orchestration arabo-andalouse
et une énergie plutôt rock. Pourtant
le chanteur-guitariste Dudu Tassa
a grandi dans le Tel-Aviv des années
1980, et s’est longtemps illustré sur
la scène pop rock israélienne. Le déclic est arrivé en fouillant une malle
chez sa mère, remplie d’antiques
enregistrements de son grand-père.
Ces trésors sonores seront pour le
jeune trentenaire un signe du destin, comme le premier acte d’une
renaissance. «Plus jeune, j’étais fasciné par la musique occidentale, qui
caractérisait alors la culture israélienne, et pour moi cela voulait dire
que j’étais pleinement intégré à ce
pays.» Car ce qu’il recouvre dans
cette pile de disques, ce sont les traces de ses origines, des faces gravées dans le Bagdad de l’entredeux-guerres. «Mon grand-père et
son frère étaient connus sous le nom
des frères Al-Kuwaiti, qui étaient
parmi les musiciens préférés du roi
Fayçal II.»
Transmission. Pour Dudu Tassa,
c’est le début d’une quête d’identité
qui va modifier son ADN musical:
il remonte le fil de l’histoire de ces
musiciens nés au Koweït, considérés parmi les rénovateurs de la musique arabe classique, qui durent
émigrer après la création d’Israël.
En Terre promise, ils ne retrouveront plus le même statut. Ceux qui
avaient joué avec la pyramidale
Oum Khalthoum deviendront de
petits commerçants, la musique
passant au second plan. Et leurs
noms seront effacés des tablettes en
Irak lorsque la dynastie hachémite
est renversée. Jusqu’à ce que Dudu
décide d’honorer la mémoire de ce
grand-père mort trois mois avant sa
naissance, en 1976. Il y voit a posteriori un signe du destin, celui d’une
transmission symbolisée par ce prénom. C’est ainsi qu’à partir de 2010
il commence ce travail d’exhumation, publiant deux disques où figurent certaines des centaines de
chansons écrites par la fratrie. Et
même un film qui parvient à briser
des œillères des deux côtés: il sera
diffusé en Irak tandis qu’en Israël,
la radio de l’armée joue certains titres en arabe.
Ce troisième disque –El Hajar, qui
peut se traduire par «immigration»
ou «exil» –permet de mesurer le
chemin parcouru depuis dix ans par
celui qui a dû apprendre la langue
de ses aînés. Après avoir tâtonné,
Dudu et le producteur Nir Maimon
semblent être parvenus au juste
équilibre, permettant de réinvestir
le répertoire ancien, sans en pervertir les modes mélodiques. «Nous
avons ajouté des harmonies et utilisé
les outils modernes à notre disposition, tout en maintenant le caractère authentique des chansons.» Accompagnées de cordes subtiles ou
boostées par de puissantes rythmiques, enluminées d’une riche
orchestration ou purs passages
a cappella, les différentes voix parviennent à retranscrire toute la profondeur de ce répertoire teinté de
mélancolie.
Tradi-moderne. De même, on
retrouve tout le lustre des cordes
anciennes, oud et violon, kanoun
et violoncelle, dont le parfait éclat
bénéficie de l’écrin d’une production qui ne joue pas la carte de la
nostalgie confite. Plus qu’une réécriture, le résultat sonne comme
une collaboration, tant les fantômes des aïeux habitent ces dix titres tradi-modernes que l’on croirait sortis d’un improbable bazar
electro irakien.
JACQUES DENIS
DUDU TASSA & THE KUWAITIS
EL HAJAR (Nur Publishing)
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Roi et reine
Bilal Hassani Favori pour représenter la France
à l’Eurovision, le flamboyant jeune chanteur, souvent
victime d’attaques homophobes, suscite les passions.
G
ueule d’ange et tête de Turc, Bilal Hassani, youtubeur
chanteur de 19 ans, est un adonis queer au look déjanté. Décrié sur les réseaux sociaux, il défie en souriant les préjugés. Chanteur délicat, il est donné grand favori
pour défendre les couleurs de la France à l’Eurovision. La finale nationale du concours de chant, qui aura lieu le 26 janvier, dira s’il sera l’élu.
Intrigué par le phénomène et aussi, il est vrai, un peu fasciné
et charmé, on a voulu en savoir plus sur cet ovni. Le jeune
homme nous reçoit dans les locaux de son
label, dans le XVIIIe arrondissement de
Paris. Il est coiffé de Stormy, sa perruque
star du moment, avec un simple pantalon
taille haute et une paire de Buffalo aux pieds. Arrivé dans les
studios d’enregistrement, il lâche: «C’est le paradis ici, je me
sens comme à la maison!» Il pose pour la photo, s’amuse. «Je
vis un rêve de gosse. Je regarde l’Eurovision depuis mes 9 ans.»
Amina, sa mère, qui l’accompagne partout, remarque une
pliure sur sa veste et se presse de la rectifier.
Son titre en compétition, Roi, peut-être prémonitoire, a été
coécrit avec le duo pop Madame Monsieur, les candidats mal-
chanceux de l’an dernier. Avec eux, il a développé une grande
complicité. Il les considère comme «ses parents dans le monde
de l’industrie musicale». Son morceau de r’n’b en franglais
sur l’acceptation de soi et le rejet que doivent affronter ceux
qui ne rentrent pas dans le moule cartonne et écrase la concurrence. Numéro 1 sur iTunes, près de 4 millions de vues
sur YouTube.
Il n’en est pas à son coup d’essai. Agaçant pour certains, drôle
ou iconique pour d’autres, Bilal Hassani a l’habitude de commencer chacune de ses vidéos par son gimmick «bonsoir Pariiis!». Il aime s’afficher
totalement décomplexé dans un crop top
à paillettes et pantalon à froufrou, avec un
maquillage nude et une panoplie de perruques en tous genres.
Fan de mode et de créateurs comme Tom Ford, Virgil Abloh
ou Alexander McQueen, il s’amuse à personnifier ses coiffures
sur les conseils avisés de ses followers. «Vérona» est vert pastel,
«Sakura» rose fluo, etc. Son rendez-vous vidéo hebdomadaire,
qu’il a commencé en novembre 2016, draine des foules de «Sisters» ou de «Vies», surnoms qu’il donne à ses abonnés. Les histoires qu’il raconte, «viré de [son] lycée car [il est] gay», «[ses]
LE PORTRAIT
Libération Lundi 21 Janvier 2019
dix pires phobies», sont sans filtre, d’une authenticité déconcertante et loin d’être superficielles. Son coming out en chanson
a ainsi ému sa communauté. «Je ne peux pas stopper la haine
qui juge notre amour/ Mais je serai heureux lorsque j’aurai le
droit de te tenir la main», fredonne-t-il.
Sinon, Bilal Hassani a peur des clowns, «c’est l’équivalent
hétéro des drag-queens, c’est moche et ça mange les enfants»,
et a récemment fait le buzz avec sa reprise du tube de l’été 2018
Djadja, de la chanteuse Aya Nakamura. Le youtubeur s’y montre en tailleur bleu céleste, postiche blond platine à la
Lady Gaga, et s’assume avec un déhanché à faire trembler la
caméra. Magnifique.
Révélé à 14 ans dans la saison 2 de The Voice Kids, Bilal était
alors, logiquement, plus discret, moins affirmé. Il avait
conquis le jury en interprétant Rise Like a Phoenix, titre fétiche de Conchita Wurst, l’artiste drag-queen autrichienne, lauréate de l’Eurovision. De cette consécration est née la vocation. Il a appris le piano et le chant au conservatoire et s’est
perfectionné dans la danse et le jeu théâtral à l’Académie de
comédie musicale de Paris.
Depuis tout petit, dans la cour de récré, on lui dit qu’il n’est
pas normal et qu’il doit changer. Sa différence est aujourd’hui
une force qu’il revendique. Il garde la tête haute et passe outre
les invectives. Bilal le sait, dès qu’il poste une vidéo, il a le droit
à un déferlement de haine homophobe et raciste. «Une dizaine d’insultes par minute»,
9 septembre 1999
égrène-t-il, fataliste. Des cyberNaissance à Orsay
harceleurs sans limites, allant
(Essonne).
jusqu’aux menaces de mort, qui
27 novembre 2015
se désolent par exemple qu’il
Première vidéo
«n’ait pas explosé au Bataclan».
YouTube.
Certains trolls le qualifient de
Septembre 2015
«fléau pour l’humanité». Au
The Voice Kids.
point que, le 13 novembre derJanvier 2019
nier, deux députés, Gabriel SerSélections
ville et Raphaël Gérard, sont
françaises pour
montés au créneau pour prendre
l’Eurovision.
sa défense. Ils ont interpellé la
direction de Twitter et ont dénoncé le cyberharcèlement LGBT-phobe. «Je ne ressens
aucune envie de vengeance face à mes détracteurs, j’apprends
à vivre avec», évacue la star en herbe, qui en a marre, aussi,
qu’on la ramène toujours à ce sujet.
Sa mère est un soutien de taille. Amina a volé à son secours
avec humour et spontanéité dans une vidéo coup de gueule
intitulée «Ma mère répond aux méchants commentaires»,
sans mâcher ses mots. «Si ça t’agace, tu ne regardes pas la
chaîne de Bilal, on se passera de tes commentaires. Trente secondes à t’écouter, c’est déjà de trop. Allez, au suivant !» A la
maison, elle a réussi aussi à dissiper le malaise qu’il suscitait
dans les réunions familiales, surtout quand il jouait avec ses
Barbies et se déguisait en princesse pour Halloween. Le jour
où il lui a annoncé sa préférence pour les garçons, la cheffe
de projet informatique lui a simplement demandé d’aller faire
la vaisselle. Il vit toujours chez elle, en Seine-Saint-Denis, avec
son frère et complice, Tahar. Son père, séparé, travaille dans
la tech à Singapour et le soutient à distance.
Bienveillant mais vigilant, pas dupe de ce qui pourrait arriver,
Bilal Hassani, qui a mis de côté sa licence d’anglais à la Sorbonne, doit faire protéger ses showcases par des gardes du
corps. Il ne porte pas ses perruques à l’extérieur et ne prend
jamais les transports en commun, pour éviter les mauvaises
rencontres. Il lui est arrivé d’être coursé dans le métro et suivi
dans la rue. «Une expérience traumatisante», dit-il.
Depuis son adolescence, tous les ans, il participe à la Marche
des fiertés. Pour autant, il ne se considère pas comme un porte-drapeau de la communauté LGBT. Une charge trop lourde
à porter du haut de ses 19 ans. Il préfère envisager la politique
par le prisme de la mode. Peu bavard sur le Président, il se lâche ainsi sur la première dame : «Brigitte Macron, c’est ma
queen, je l’aime trop. C’est une légende, c’est un style, elle s’habille trop bien.»
En attendant les prochaines échéances, pour se rassurer, il a
besoin de continuer de se sentir proche de ses «Sisters». Et
il prend le temps de regarder avec gourmandise son dessin
animé, Miraculous, les aventures de Ladybug et Chat noir, bonbon routinier. Sans oublier le plaisir de l’amour. En couple
avec un parfait anonyme, Bilal Hassani a rencontré son Jay-Z
au concert de Beyoncé au Stade de France. •
Par MORGAN BELOUASSAA
Photo JÉRÔME BONNET
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u 27
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LUNDI 21
MARDI 22
Le temps est froid avec de nombreuses gelées La perturbation arrivée la nuit précédente
apportera des pluies en Bretagne. Mais au
et souvent -4 à -6°C. Néanmoins le temps est
bien ensoleillé, notammen t sur le quart nord- contact de l'air froid, il neigera du Limousin
aux Hauts-de-France en passant par le bassin
est. Quelques flocons se produisent sur le
centre-Est et il pleut près des Pyrénées.
parisien. Le temps restera sec ailleurs. Il fera
L’APRÈS-MIDI Le soleil résiste au nord-est, avec très froid au nord-est.
des conditions toujours froides puisque les
L’APRÈS-MIDI La perturbation pluvio-neigeuse
températures auront du mal à passer au-dessus s'étendra du sud-ouest au nord-est où là c'est la
neige seule qui est attendue.
de 2 à 4°C.
0,6 m/9º
1,5 m/9º
Lille
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
1 m/10º
1,5 m/10º
Lyon
Bordeaux
2,5 m/12º
Toulouse
Montpellier
Toulouse
Marseille
Marseille
1/5°
Soleil
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
FRANCE
MIN
MAX
-2
2
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-1
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FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MAX
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9
9
11
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Neige
IX
X
XI
Grille n°1121
MONDE
MIN
MAX
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
9
-2
-2
8
2
3
-15
10
1
2
15
5
9
-9
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ALMODÓVAR. II. CIA. ORAGE. III. RANCH. RIP.
IV. ON. HAKA. V. SÈTE. INSU. VI. ARVE. US. VII. IGN. IVRES.
VIII. CRUOR. ÔTA. IX. HACKATHON. X. ENCAGEANT. XI. SAISONNES.
Verticalement 1. ACROSTICHES. 2. LIANE. GRANA. 3. MAN. TANUCCI.
4. CHER. OKAS. 5. DOHA. VIRAGO. 6. OR. KIEV. TEN. 7. VARAN. ROHAN.
8. AGI. SUÉTONE. 9. REPOUSSANTS. libemots@gmail.com
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GORON
VERTICALEMENT
1. Roi anglais mis en pièces à Paris 2. Mouvement végétal de l’extérieur #
Combler avant le prochain 3. Il en fait apparemment un homme # C’est un
euphémisme 4. Ordinateur d’un grand du secteur # On s’y marie les dimanches 5. Petit-fils de Noé (Genèse) # Neuf, il est propre 6. Deux parmi
six # Martre au Canada # Santa aux USA 7. Boîte de chocolats # Grande
ville de Transylvanie 8. Ce qu’elles font, c’est du propre 9. Tête en l’air
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Par GAËTAN
HORIZONTALEMENT
I. Qui a pris une ride II. Il
est plein de taches # Y barré
deux fois III. Boîte d’ampoules
allemande, ex-filiale de
Siemens # Ennemie de gilet
jaune IV. Il est dans le doute,
comme son synonyme # Prît
en main V. Quand on prend
plus que la laine du mouton #
Porte plainte VI. Boîte
à chaussures # Trois et demi
de moyenne VII. Champ
de courses VIII. Il colle au
corps # Vladimir P. est-il gentil ? IX. Avec deux couleurs,
elle exile sa peur, et va plus
haut que ces montagnes de
douleur # Poulets X. Chez lui,
loup est sans corps, cors sont
loup XI. As de pique
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ANTHROPOCÈNE
LUNDI 21 JANVIER
Dans le fjord d’Oslo, en Norvège. PHOTO MARA OHLSSON. PLAINPICTURE
ANTHROPOCÈNE
Il est temps
de changer
d’ère
Quel mode de vie adopter
à l’heure où l’activité
humaine dérègle
le fonctionnement
de la planète ? A l’Ecole
urbaine de Lyon du 24
au 31 janvier, un festival
ouvre la discussion
et explore des solutions.
ÉVIDENCE
Les scientifiques discutent de son impact exact, de la date de son commencement, de ses implications sur l’orientation de la société et des politiques
publiques. Mais sa réalité est devenue
une évidence de tous les jours. Désormais, l’humanité est le principal facteur d’évolution de la planète, de son
environnement, de son climat et, bien
plus inquiétant, de son habitabilité.
Nous sommes entrés, peut-être depuis
longtemps, à partir de la révolution industrielle à coup sûr, dans l’anthropocène, une nouvelle ère de l’histoire du
globe, aux bouleversements probablement aussi spectaculaires que ceux du
permien ou du crétacé. Nulle météorite
n’est tombée sur la planète, nul volcan
n’a répandu ses fumées dans l’ensemble de l’atmosphère : la technique, alliée au capitalisme, a tenu le même rôle
déstabilisateur.
Ce changement global mérite désormais une réponse globale, notamment
dans les villes, où se concentrent souvent la production et la consommation
des sociétés modernes. Cette réponse
touche à tous les aspects de l’activité
humaine, la technologie, l’économie,
les échanges, la répartition des richesses et même la culture qui doit s’adapter à l’idée d’une nature finie mise
en danger par l’espèce dominante,
la nôtre. Elle implique une stratégie
coordonnée, volontaire, dont les accords de Paris sur le climat ne sont
qu’une esquisse.
C’est pour réfléchir aux impératifs de
cette ère nouvelle que Libération s’est
associé à l’Ecole urbaine de Lyon. Une
semaine de débats avec des universitaires, des artistes, des politiques, pour
aider à la prise de conscience et commencer de bâtir un avenir différent…
LAURENT JOFFRIN
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II u
Libération Lundi 21 Janvier 2019
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Labour dans le quartier
de Losæter, en avril 2016.
PHOTO VIBEKE HERMANRUD
Oslo Labo urbain
du zéro carbone
Dans la capitale verte
européenne 2019, se multiplient
les initiatives visant à réduire
les émissions de gaz à effet
de serre. Une gageure dans
un pays dont la fortune s’est
faite grâce aux hydrocarbures.
Par
LOU MARILLIER
Envoyée spéciale à Oslo
D
Culture de salades dans d’anciennes laveries. PHOTO T. F. WALAKER, KIKKUT KOMMUNIKASJON
ans le quartier populaire de
Grünerløkka, dans l’est d’Oslo,
des réfugiés font pousser des
salades dans d’anciennes laveries automatiques. Plus à l’ouest, au cœur de la
ville, la ferme urbaine Losæter réunit
plus d’une centaine d’apprentis agriculteurs venus labourer leurs parcelles,
dispersées autour des cheminées d’aération d’un tunnel autoroutier.
Ces initiatives sont encouragées par la
municipalité d’Oslo, élue capitale verte
européenne 2019 par la Commission
européenne, qui remet cette distinc-
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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ou diesel, sont moins bien accueillies.
«Je veux bien sauver la planète, mais
sans exclure une partie de la population», soutient Cecilie Lyngby, fondatrice du groupe Facebook «Oui à l’environnement, non à la hausse des
péages !», qui rassemble 50 000 personnes et dénonce des prix prohibitifs
pour ceux qui ne peuvent pas acheter
une voiture électrique. «J’aimerais bien
faire comme les gilets jaunes, mais je
n’ose pas», ajoute-t-elle. L’adjointe au
maire Hanna Marcussen justifie la stratégie de la ville : «Nous créons une demande, ce qui va contribuer à diminuer
le prix des voitures électriques.»
La coalition
municipale entre
la gauche et les
écologistes prévoit
de diviser par deux
les émissions de gaz
à effet de serre
d’ici 2020, et de
les réduire de 95%
d’ici 2030.
Dans le quartier
de Tjuvholmen, à Oslo,
en 2016. PHOTO GORDON
WELTERS. LAIF-REA
tion tous les ans depuis 2010. Les projets d’agriculture urbaine sont accompagnés, entre autres, de la réouverture
partielle de 354 kilomètres de rivières
et de ruisseaux, recouverts jusqu’à la
fin des années 90, afin d’obéir à une logique d’urbanisation vorace. Un moyen
de rendre la ville à ses habitants, mais
surtout de s’adapter au changement
climatique en permettant l’écoulement
et l’absorption des pluies, de plus en
plus drues et fréquentes. A l’heure de
l’anthropocène (lire encadré), les ambitions d’Oslo font réfléchir à la capacité
des villes à s’adapter aux changements
que notre planète subit, et à en limiter
les effets, dans le contexte écrasant
d’une nouvelle ère géologique. «Nous
avons construit des villes hors de toute
échelle humaine, commente Henrik Ny,
professeur suédois en développement
durable. Aujourd’hui, nous pouvons
faire le choix de prendre à nouveau en
compte le comportement humain dans
le développement des villes.»
«BUDGET CLIMAT»
La coalition entre la gauche et les écologistes qui a gagné la mairie d’Oslo
en 2015 prévoit de diviser par deux les
émissions de gaz à effet de serre
d’ici 2020, et de les réduire de 95 %
d’ici 2030. «Le projet le plus ambitieux
au monde, à ma connaissance», commente Mark Watts, directeur du C40,
un réseau de 96 villes qui vise à lutter
contre le dérèglement climatique.
Le modèle d’Oslo peut cependant sembler difficile à répliquer, tant les atouts
de la ville sont nombreux. 99 % de la
production d’électricité en Norvège est
SU
È
DE
RUSSIE
d’origine hydraulique, grâce au déveTIGE DÉNUDÉE
loppement de cette méthode dès la fin La logique est la même avec les projets
du XIXe siècle. Surtout, la découverte d’urbanisme, dont environ 90% sont
des gisements de pétrole et de gaz en menés par le secteur privé. «Les promomer du Nord à la fin des années 60 a teurs ne vont pas investir dans les quardonné au pays les moyens économi- tiers où les prix au mètre carré sont trop
ques d’agir: «Nous sommes devenus for- bas, c’est le danger d’un système de plus
midablement prospères grâce au pé- en plus privatisé», souligne Per Gunnar
trole et au gaz, notre responsabilité Røe, professeur de géographie humaine
morale en est d’autant plus grande», as- à Oslo. En 2017, la ville a donc mise en
sène le maire travailliste d’Oslo, Ray- place un critère, inédit dans le monde,
mond Johansen.
de «zéro émission» pour les chantiers
«Je pense que la volonté politique du de construction municipaux (1). Une
maire est tout à fait
mesure «très vite devenue le
transférable à d’autres
standard», assure Hanna
Iles
villes», assure pourMarcussen: «Cela a enLofoten
tant Mark Watts. Il
traîné un changement
souligne la mise en
de mentalité, et mainOcéan
Atlantique
place d’un «budget clitenant de nombreux
NORVÈGE
mat», une première
promoteurs privés veumondiale qui oblige
lent appliquer ce criOslo
Golfe
de
les quinze districts de
tère.» Convaincre les
Botnie
la ville à rendre
entreprises
privées,
ESTONIE
Mer
trois fois par an des
mais
aussi
l’ensemble
Baltique
comptes sur leurs émisdes citoyens, est détermi200 km
sions de CO2. «Nous comptabinant pour la municipalité
lisons ces émissions de la même manière d’Oslo, qui contrôle seulement 4% des
que les dépenses financières, explique émissions de la ville. «C’est tout l’enjeu
Raymond Johansen. Cela nous permet de cette année, réussir à inspirer tous les
de prendre des décisions politiques con- acteurs», explique Anita Lindahl Troscrètes, plutôt que d’imposer de vagues dahl, responsable du projet Capitale
objectifs lointains.»
verte européenne 2019.
Parmi ces mesures, la démocratisation Bjørn Smevold, gardien de sécurité redes voitures électriques qui, grâce à converti en botaniste, roule au diesel.
une combinaison de politiques muni- Il s’en excuse: «Je veux une voiture éleccipales et nationales, ne sont soumises trique, mais pour l’instant je n’ai pas les
ni à la TVA, ni aux péages. A Oslo, elles moyens.» Lorsqu’il arrive en haut de la
circulent sur les voies de bus et profi- colline d’Ekeberg qui surplombe le
tent de quelques stations de recharge fjord d’Oslo, il attrape avec délicatesse
gratuites. Résultat : en 2017, 52 % des une «potentille des rochers» entre ses
nouveaux véhicules achetés en Nor- mains immenses. Il a reconnu cette
vège étaient électriques ou hybrides, plante rare bien que sa tige dénudée décontre 3,9 % en France. «Le gouverne- passe à peine d’une épaisse couche de
ment facilite leur achat, nous facilitons neige. Etrange vision que cet homme
leur utilisation», explique Hanna Mar- derrière lequel s’étend la péninsule
cussen, adjointe municipale écologiste de Sjursøya, où le port d’Oslo rechargée de l’urbanisation. Alors que la çoit 40% du pétrole consommé par les
coalition de droite du gouvernement Norvégiens. On y verrait presque l’allénational s’apprête à construire une gorie de cette ville, à la fois vitrine des
nouvelle autoroute qui traversera politiques climatiques les plus novatrile pays, cette collaboration ville-Etat ces, et capitale d’un des trois plus gros
illustre le paradoxe norvégien. «La exportateurs de pétrole au monde. •
coopération avec le gouvernement est
une épreuve», résume-t-elle.
(1) Par exemple, les engins et véhicules de
D’autres mesures, comme la piétonisa- chantier doivent désormais fonctionner grâce
tion du centre-ville et surtout la hausse à des énergies non fossiles, comme l’électrides péages pour les voitures à essence cité et le biocarburant.
FINLANDE
Libération Lundi 21 Janvier 2019
ANTHROPOCÈNE : L’HUMANITÉ AUX
COMMANDES D’UNE ÈRE GÉOLOGIQUE
Les chercheurs utilisent le mot «anthropocène» pour désigner
une nouvelle ère géologique où les activités humaines modifient
en profondeur les cycles chimiques et biologiques de la planète,
entraînant une augmentation de l’effet de serre, l’acidification des
océans, la disparition des animaux et des végétaux… Ces évolutions
globales changent nos conditions de vie, et nécessitent de réfléchir
collectivement aux meilleures solutions possibles pour s’y adapter.
u III
«Les glaciers
ont besoin
de l’attention
humaine»
Film Un court
documentaire
témoigne de
l’impact en Islande
de la fonte d’un
glacier, l’Okjökull.
S
i les glaciers pensaient
et qu’on pouvait les
comprendre, qu’est-ce
qu’ils nous diraient? Un couple d’anthropologues américains de l’université de Rice
au Texas a tenté de donner
vie à cette réalité alternative
dans un court-métrage appelé Not Ok. Ok, ou Okjökull
pour les puristes, est le nom
atypique d’un glacier de
l’ouest de l’Islande. Ou plutôt,
d’un reste de glacier. Il y a
un siècle, il couvrait 15 kilomètres carrés sur 50 mètres
d’épaisseur. Actuellement, il
n’en reste qu’un cercle d’un
kilomètre carré sur 15 mètres
de hauteur. Cymene Howe et
Dominic Boyer ont voulu dépasser les faits scientifiques
et interroger ce que perdre
leurs glaciers signifie pour les
Islandais. D’une même voix,
ils répondent à Libération.
Comment avez-vous découvert le glacier Ok ?
Nous avons connu Ok par accident. La montagne sur laquelle il se trouve est proche
d’une vallée où de bons amis
possèdent une maison d’été.
Quand nous avons commencé à nous intéresser à
l’histoire de la montagne,
nous sommes tombés sur un
petit article selon lequel un
glaciologue islandais a récemment annoncé la disparition d’Ok à cause du réchauffement climatique. C’est le
premier des plus de 400 glaciers de l’île à avoir entièrement fondu. Mais ce ne sera
pas la dernière victime du
changement climatique. Certains glaciologues estiment
qu’ils auront tous disparu
d’ici 2200. Peut-être même
avant. Même si le glacier Ok
était petit, nous nous sommes dit qu’il symbolisait une
plus grande histoire, qu’il fallait capturer dans un film.
Pensez-vous que les Islandais ont un plus fort attachement aux glaciers que
d’autres populations ?
Ils ont joué un rôle énorme
dans l’histoire de l’Islande.
Le pays est connu comme la
«terre du feu et de la glace»,
du fait de sa combinaison
unique au monde entre la
masse glaciaire (11 % de la
surface de l’île) et de nombreux volcans actifs. Pendant
la majorité de l’histoire de
l’Islande, les montagnes
étaient considérées comme
des lieux dangereux, à éviter.
Les Islandais les plus âgés, à
qui nous avons parlé et qui
vivent à côté de glaciers, les
décrivent surtout comme des
menaces. Ils les respectent
mais gardent leurs distances.
Cela ne fait que quelques décennies que les habitants
voient les glaciers comme
des espaces de loisirs. Aujourd’hui, les Islandais les
considèrent de plus en plus
comme des entités vulnérables qui ont besoin de l’attention humaine si on veut garantir leur existence sur Terre
pour les siècles à venir.
Quels résultats attendiezvous de votre étude anthropologique de l’héritage du glacier ?
La partie anthropologique de
nos travaux était concentrée
sur la relation des hommes
avec les bouleversements de
leur cryosphère [ensemble des
glaces du globe terrestre,
ndlr]. Il apparaît qu’en Islande, les habitants sont très
inquiets des rapides changements de leur environnement. Mais ils reconnaissent
aussi notre dépendance aux
énergies fossiles et se demandent si les hommes arriveront
à changer leurs comportements à temps pour sauver
les glaciers. Avec Not Ok,
nous avons voulu parler de
changement climatique, non
pas de manière spectaculaire
et apocalyptique, mais de façon plus modeste, en se concentrant sur les relations
émotionnelles que les humains peuvent avoir avec des
montagnes et des glaciers.
Recueilli par
AUDE MASSIOT
Not Ok sera projeté le 24 janvier
au festival «A l’école de l’anthropocène», avant une rencontre
avec ses auteurs en partenariat
avec Libération.
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IV u
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Libération Lundi 21 Janvier 2019
PROGRAMME
FESTIVAL «À L’ÉCOLE
DE L’ANTHROPOCÈNE»
Du 24 au 31 janvier aux Halles
du Faubourg, Lyon VIIe.
24 JANVIER – 12 HEURES
Cours publics de l’Ecole urbaine
de Lyon
Qu’est-ce que l’anthropocène ?
Leçon inaugurale Michel Lussault,
géographe, directeur de l’Ecole
urbaine de Lyon.
24 JANVIER – 19 H 30
Le réchauffement climatique
Entretien avec Hervé Le Treut,
climatologue.
Animation: Michel Lussault.
24 JANVIER – 20 H 30
Not Ok : Enquête sur la disparition
d’un glacier islandais
Projection du documentaire Not Ok.
Rencontre avec les anthropologues
Dominic Boyer et Cymene Howe ;
Sylvain Coutterand, glaciologue.
Animation: Aude Massiot, Libération.
25 JANVIER – 19 H 30
Des militants d’«Extinction Rebellion» manifestent à Londres le 23 novembre. PHOTO IMMO KLINK
Nils Agger, rebelle contre l’inaction
N
ils Agger a le cœur d’un rebelle. De
ceux qui se font traîner par terre et arrêter pour avoir tagué un message contre l’extension de l’aéroport de Londres sur le
quartier général du Parti travailliste. Né dans la campagne méridionale suédoise, le militant au
chignon de Jedi a quitté le confort
de la péninsule scandinave pour
s’installer il y a trois ans dans la petite et ancienne cité industrielle de
Stroud, dans l’ouest de l’Angleterre.
Le Brexit? Ce casse-tête politique,
qui divise le Royaume-Uni, l’Union
européenne et monopolise les grands titres des
médias britanniques ? Pas son problème. Ce
qui occupe son esprit et ses journées depuis
presque un an, c’est «Extinction Rebellion».
Pacifique. Le mouvement citoyen de désobéissance civile, qu’il a créé en mai avec une
quinzaine de militants écolos, se veut différent
de la kyrielle d’autres organisations environnementalistes existantes dans le monde. «Beaucoup d’ONG ne disent pas la vérité sur l’avancement de la crise écologique et climatique pour
ne pas faire peur, interpelle le jeune Suédois
de 25 ans. Elles craignent que si les gens réalisent
l’ampleur de la catastrophe, ils soient paralysés
et ne veuillent plus agir. C’est faux. Le succès
d’Extinction Rebellion prouve le contraire.» Parler de succès n’est pas un euphémisme. Depuis
son lancement officiel le 31 octobre, Extinction
Rebellion a fait près de 100000 adeptes sur les
réseaux sociaux, et déborde des frontières britanniques pour voir émerger des branches
dans 35 pays, dont la France. «Ce n’est pas juste
une énième campagne de sensibilisation ou de
mobilisation, reprend fièrement Agger. Nous
avons lancé une rébellion contre le gouvernement britannique pour le forcer à négocier avec
la population, et à la protéger comme il se doit.»
Pour Agger, le déclic a eu lieu début 2018. Installé en Angleterre pour se former à l’agriculture, il a appris le métier sur le tas en traînant
ses bottes de ferme bio en ferme
bio. Jusqu’à se dire qu’un changement plus radical était nécessaire.
«Développer une agriculture sans
pesticides et protectrice de la terre
est crucial, mais nous devons
d’abord changer les modèles industriels et de consommation si on veut
prévenir une déliquescence des systèmes agricoles à moyen terme.»
Pour lui, l’acteur-clé reste le gouvernement :
«Ils ont l’infrastructure nécessaire et les moyens
de coercition sur le secteur privé, mais surtout,
ils ont la responsabilité d’agir pour prévenir l’effondrement généralisé qui nous guette.»
Certains pourraient le traiter d’écolo radical.
Pourtant Agger espère, grâce à la rébellion,
éviter un basculement futur dans une «dictature verte». Le mouvement s’est constitué
autour de trois piliers: demander aux gouvernants de dire la vérité, mettre en place des mesures contraignantes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre à zéro d’ici 2025,
et enfin fonder une Assemblée citoyenne nationale avec un réel pouvoir de décision sur la
transition écologique. «Une telle forme de démocratie participative peut être un rempart
contre les dérives autoritaires», assure-t-il.
D. SKIENDZIEL
Mobilisation Face à l’urgence
climatique, le jeune Suédois
a lancé à l’automne en
Angleterre «Extinction
Rebellion», un mouvement
de désobéissance civile
au succès fulgurant.
Pour arriver à ces fins, hors de question de
faire usage de la violence. Extinction Rebellion est fondamentalement pacifique. Un enseignement tiré de l’histoire des mouvements
écologistes partisans de l’action directe. «Certains ont basculé dans la violence parce qu’ils
étaient désespérés, que le changement qu’ils
appelaient ne se produisait pas, argumente
Agger. Mais plusieurs études ont montré que
les groupes non-violents ont plus de succès. Ils
obtiennent de meilleurs et plus stables résultats.»
Sablier. Si cette rébellion séduit, c’est aussi
grâce à son caractère spirituel et innovant.
Ainsi, leur campagne de nouvel an, inspirée
des cultures autochtones ancestrales, s’intitulait «Protéger et honorer la vie».
Du 1er au 7 janvier, les «rebelles» étaient encouragés à s’engager à «protéger et honorer» la
terre, l’eau, le feu, etc. tous les jours, par «des
méditations, des cérémonies, de l’art, de l’activisme sacré, des conférences en ligne, etc.» Ambitieux, le mouvement britannique espère
mobiliser 3,5% de la population, une proportion nécessaire et suffisante, selon eux, pour
parvenir à un changement systémique. Tout
cela en quelques années. La notion d’urgence
est d’ailleurs l’élément central de leur symbole: un sablier dans un cercle noir, qu’Agger
arbore maintenant où qu’il aille, sur des pin’s,
des drapeaux, des tee-shirts.
Depuis novembre, il a lâché sa bêche pour
plancher à temps plein sur Extinction Rebellion. Et prépare maintenant la Semaine internationale de la rébellion, grand raout prévu miavril. «Après cela, je n’aurai plus d’économies
pour continuer à ce rythme, soupire le Suédois.
Je vais devoir me retrouver un emploi.» La rébellion, pour l’instant, ne nourrit pas.
AUDE MASSIOT
Vers une nouvelle Terre ? Refonder
notre rapport à l’environnement
Débat avec Dominique Bourg,
philosophe ; Delphine Batho, femme
politique ; Isabelle Lefort,
géographe. Animation : Catherine
Portevin, Philosophie Magazine.
26 JANVIER – 19 H 30
Avant / Après la fin du monde
Soirée avec Delphine Batho; Hélène
Frappat, écrivaine ; Enzo Lesourt,
philosophe ; Max Mollon, designer ;
Lionel Martin, musicien ; Alfonso
Pinto, géographe ; Mathieu PotteBonneville, philosophe ; Sandenkr,
slameur (collectif UnDeuxGround) ;
Pauline Sémon, artiste graphique.
Animation : Géraldine MosnaSavoye, France Culture.
29 JANVIER – 20 HEURES
Habiter la ville de demain
Avec Ian Brossat, homme politique ;
Marina Garcés, philosophe ; Cédric
Van Styvendael, président
d’Housing Europe. Animation :
Sibylle Vincendon, Libération.
Programme complet :
ecoleanthropocene.universite-lyon.fr.
A suivre sur Libération.fr.
L’ECOLE URBAINE
DE LYON
«A l’école de l’anthropocène» est
organisé par l’Ecole urbaine de
Lyon. Née en 2017, son but est
de croiser les disciplines
scientifiques pour penser
l’adaptation des sociétés face
aux transformations de
l’anthropocène, sur une planète
de plus en plus urbanisée. Bientôt
installée dans les Halles
du Faubourg, elle accueille
étudiants ou doctorants et propose
des projets de recherche,
de formation et d’échanges
qui associent citoyens, acteurs des
territoires ou entreprises.
https://ecoleurbainedelyon.universite-lyon.fr
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