close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Libération - 23.01.2019-1

код для вставкиСкачать
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11709
MERCREDI 23 JANVIER 2019
www.liberation.fr
CINÉMA
Clint
Eastwood,
magnifique
tête de «Mule»
POLARIS . STARFACE
BRIAN POWERS .THE REGISTER . AP
WARNER BROS
LES SORTIES DE LA SEMAINE, PAGES 22-27
ÉTATS-UNIS
Les
démocrates
qui veulent
défier
Trump
en 2020
PORTRAITS, PAGES 6-9
IDÉES
Britney
Spears,
plus forte
que
l’intelligence
artificielle ?
TRIBUNE, PAGE 20
IMPÔTS OU
SERVICES PUBLICS
FAUT-IL CHOISIR ?
Alimentée à la fois par le ras-le-bol fiscal et par la
disparition d’hôpitaux ou de lignes de train, la colère
des gilets jaunes est présentée comme contradictoire
dans le grand débat. Et si c’était moins simple?
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
SERVICESPUBLICS
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Abandon
Quoi qu’on en pense, le
soulèvement des gilets
jaunes aura eu cet immense mérite de mettre en
lumière le sentiment
d’abandon qu’éprouve une
grande partie de la population en France. Un sentiment très largement provoqué par une dégradation de
services publics qui, il y a
quelques années encore,
constituaient la clé de
voûte de la société française. Ecoles, bureaux de
poste, centres des impôts,
gares, maternités… Petit à
petit, ces lieux du quotidien ont fini par se raréfier,
si ce n’est disparaître dans
bon nombre d’endroits
reculés où il devenait trop
coûteux de les maintenir.
L’Etat et les collectivités
locales cherchant à limiter
leurs dépenses, les restrictions se sont portées
d’autant plus facilement
sur ces services que, pour
certains d’entre eux, le
développement du numérique apparaissait comme un
substitut acceptable. Grave
erreur. Non seulement la
révolution numérique a
laissé sur le côté nombre de
personnes, mais ces services publics sont aussi des
lieux de sociabilité qui
manquent cruellement
aujourd’hui. Sans compter
que, universels et gratuits,
ils ont longtemps contribué
à réduire les inégalités dans
le pays. Si encore cette dégradation s’était accompagnée d’une baisse des impôts sur les moins aisés, il y
aurait une logique! Mais
non, le poids de la fiscalité
s’est parallèlement alourdi
sur les ménages, cherchez
l’erreur! D’où cette revendication d’apparence contradictoire apparue sur les
ronds-points: «Moins d’impôts et plus de services
publics!» Bonne nouvelle,
le sujet n’est plus sous le tapis, il est sur la table des débats initiés sur tout le territoire. Il était temps. Autre
bonne nouvelle: les initiatives individuelles ou collectives sont nombreuses pour
tenter de raviver un semblant de service public là
où il fait défaut. Mais cela
ne suffira pas. Car le choix
de maintenir ou développer les services publics est
d’abord politique. Et il a un
coût. A bon entendeur… •
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Un débat qui
tourne autour
de l’impôt
Le niveau de prélèvements et une fracture
géographique aggravée par la disparition
d’hôpitaux, de postes ou de lignes de train
ont catalysé la colère des gilets jaunes.
Le gouvernement compte, lui, sur le grand débat
pour légitimer sa réforme de l’Etat.
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
et LILIAN
ALEMAGNA
«F
aut-il supprimer certains services
publics qui seraient dépassés ou
trop chers par rapport à leur utilité? A l’inverse, voyez-vous des besoins nouveaux de services publics et comment les financer ?» Les deux questions figurent,
comme une trentaine d’autres, dans la «lettre aux Français» récemment rédigée par
Emmanuel Macron. Et parmi les sujets à
traiter dans le «grand débat national» ouvert
la semaine passée. «Ce moment doit nous
permettre de cartographier les besoins des
usagers», estime le député LREM Laurent
Saint-Martin, référent pour son parti sur ce
sujet. Si la réponse est officiellement entre
les mains des Français, l’exécutif a de longue
date exposé sa philosophie : faire «mieux
avec moins» –et notamment moins de fonctionnaires, dont il veut réduire le nombre
de 120000 (50000 pour l’Etat et 70000 pour
les collectivités) durant le quinquennat.
RECUL DE L’EMPLOI PRIVÉ
«Fin immédiate de la fermeture des petites
lignes, des bureaux de poste, des écoles et des
maternités», pouvait-on lire sur une des listes de revendications publiée fin 2018 par les
gilets jaunes. Si ce dernier mouvement s’est
surtout attaché aux questions de pouvoir
d’achat, il a aussi été décrit comme le résultat d’un sentiment croissant de relégation
dans la «France périphérique», ces territoires
A Decazeville en juillet 2017, au moment
marqués par le recul de l’emploi privé et des
services publics. Mais son expression d’un
nouveau ras-le-bol fiscal a offert au gouvernement l’occasion de remettre en avant sa
volonté de faire des économies: «Ce débat va
pouvoir ouvrir la question des dépenses de
services publics prioritaires par rapport à
d’autres, répète le ministre de l’Economie,
Bruno Le Maire, depuis début janvier. Permettre de demander aux Français : quelles
dépenses publiques êtes-vous prêts à réduire
pour baisser les impôts ?»
L’exécutif a déjà posé la question et connaît
la réponse. Engagé depuis 2017 dans un projet de réforme de l’Etat baptisé «Action publique 2022», il a interrogé l’an dernier
agents et usagers sur le «service public de demain». Résultat : un désir majoritaire de
«garder inchangé le périmètre actuel des missions de service public». La plupart des répondants ne souhaitent pas «que des missions soient créées, abandonnées ou confiées
à d’autres acteurs», peut-on lire dans le
compte rendu de ce «forum», organisé de
novembre 2017 à mars 2018. En parallèle,
une trentaine de personnalités mandatées
par Edouard Philippe ont elles aussi planché
sur la réforme de l’Etat. Encouragés par le
Premier ministre à envisager des transferts
de compétence vers les collectivités locales
ou le secteur privé, et même des «abandons
de missions», les experts n’ont retenu, dans
leur rapport final, que la première des trois
hypothèses. Constatant à
Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
FERMETURES
EN SÉRIE
n 8414 bureaux de poste
étaient ouverts en France
en 2017. Un chiffre en baisse
de 17 % depuis 2010.
n 744 kilomètres de «petites
lignes» ont été fermés
depuis 2011, selon la Fédération
nationale des associations
d’usagers des transports
(Fnaut).
n 77 boutiques EDF ont fermé
ces trois dernières années.
n 73 services de maternité ont
fermé entre 2003 et 2016.
«
où la maternité de cette ville de l’Aveyron, déjà plombée par la disparition des mines et hauts fourneaux, a fermé. PHOTO B. PÖRNECZI. SIGNATURES
«Sociabilité, commerces… Chaque
fermeture a un effet boule de neige»
F
rançois Taulelle est professeur des universités au centre
universitaire Jean-François
Champollion, rattaché à l’université de Toulouse. Il a codirigé
en 2017 l’ouvrage Services publics et
Territoires (Presses universitaires
de Rennes).
L’éloignement des services
publics est une revendication récurrente des gilets jaunes. D’où
vient ce sentiment d’abandon?
La révision générale des politiques
publiques (RGPP) a été mise en
place en 2007. Chaque ministère a
alors fait des coupes franches pour
réorganiser les services publics.
Certaines communes ont perdu, en
même temps, des classes dans les
écoles, leur tribunal, leur hôpital…
Ce pilotage distancié par les chiffres
a fortement touché certains lieux.
Quand nous avons mené notre
étude en Ariège, dans le Tarn ou le
Lot, nous avons constaté ce sentiment de délaissement. L’attachement des Français aux services publics et au modèle redistributif
hérité de l’après-guerre est très ancré. La RGPP a cristallisé ce sentiment d’un démantèlement de tout
ce qui avait été patiemment construit avant.
Comment a évolué la présence
des services publics en France?
Nos travaux montrent qu’entre 1980 et 2013, les équipements et
services sur les territoires ont, selon
les données de l’Insee, nettement
reculé. La baisse a été de 24% pour les moins denses ont été touchés le
les écoles, de 36% pour les bureaux plus rapidement. La France rurale,
de poste, de 31 % pour les centres soit 20 à 25 % de la population, a
des impôts, ou encore de 41% pour vécu une recomposition majeure,
les maternités. Ces évolutions ré- notamment là où la densité est infépondent à des logirieure à 15 habitants
ques différenciées.
au kilomètre carré.
Pour les hôpitaux, le
Mais des villes moyendiscours a été celui du
nes, des quartiers dérenforcement des étafavorisés ont aussi été
blissements des villes
touchés.
moyennes, jugés plus
Quelles sont les consûrs, ce qui a conduit à
séquences du repli
laisser tomber les pedes services publics
tits hôpitaux de proxiINTERVIEW sur les territoires ?
mité. Dans l’éducation
Cela a un effet boule
nationale, c’est le nombre d’élèves de neige. La fermeture d’un service
par classe qui a servi à justifier des public, au-delà du lieu, déstabilise
fermetures.
l’ensemble de la collectivité locale.
Des territoires ont-ils été plus L’école, la gendarmerie ou le tributouchés ?
nal constituent l’élément d’un tout.
Il existe une marqueterie de situa- Le service public est également
tions. Cependant, comme les un lieu de sociabilité. C’est aussi
services publics se sont surtout res- pour cela que les gens s’accrochent
tructurés en fonction de la fréquen- à un bureau de poste, au maintien
tation et de la densité, les territoires d’une classe. De plus, les conséDR
Le géographe François
Taulelle retrace
l’érosion des services
publics et la montée
du sentiment de
délaissement. Il appelle
à une prise en compte
de la cohésion sociale et
de la qualité de vie dans
les choix politiques.
quences sont aussi économiques :
quand un service public s’en va, ce
sont tous les salaires des fonctionnaires qui partent, avec un effet
direct sur l’économie et les commerces locaux.
Quelles sont les limites du numérique, souvent présenté
comme la réponse au départ des
services publics ?
Dans les territoires à faible densité,
des maisons de services au public
équipées de bornes interactives
permettent d’accéder à des prestataires. Mais pour être efficace, la
présence de personnes pour faire
du conseil est essentielle, ainsi que
le lieu, les services présents, les horaires d’ouverture. Dans ces endroits, on note souvent un débordement des demandes sociales, avec
des gens qui viennent chercher un
appui, de l’aide pour écrire une lettre… Evidemment la seule réponse
numérique ne peut pas suffire pour
eux. En revanche, celui-ci constitue
un atout pour les territoires qui souhaitent mettre en place des mobilités intelligentes, comme du transport à la demande, pour rapprocher
les usagers des services publics.
Mais encore faut-il qu’il y ait une
connexion de qualité…
Des communes essayent d’innover pour répondre à ces défis.
Quelles sont les pistes ?
Cela va des cantines partagées aux
maisons de santé, en passant par
des systèmes de transport ingénieux ou des bibliothèques
itinérantes. Souvent, ces solutions
sont bricolées, car elles sont mises
en place par défaut. Parfois, les collectivités locales vont même
au-delà de leurs compétences, en
investissant dans la santé, en salariant des médecins, ou sur des
fonctions régaliennes, en construisant des casernes de gendarmerie.
Face à toutes ces recompositions,
elles ont su inventer, mais cette
capacité d’adaptation a ses limites,
liées à la fois aux moyens et
aux caractéristiques des territoires.
Il faut désormais s’interroger: tout
ne peut pas être monétaire et
mesuré par des indicateurs
statistiques, et peut-être que les
notions de qualité de vie, de cohésion sociale, devraient aussi être
prises en compte. Avec une autre
logique, celle d’un investissement
d’avenir, volontariste, marque de la
présence de la République dans
les territoires.
Recueilli par
AMANDINE CAILHOL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Suite de la page 2
leur tour que les citoyens interrogés n’ont «pas identifié de missions dont l’abandon serait une évidence».
Mais appelant tout de même à ne pas «opposer l’excellence du service public et la baisse des
dépenses publiques», la numérisation des procédures, entre autres, étant vue comme un
puissant levier d’économies.
Pour le camp présidentiel, en réclamant
d’abord une baisse de la fiscalité, les manifestants et une bonne partie de l’opinion seraient
mûrs pour une telle démarche. Dans le «Baromètre 2018 des services publics», publié fin
décembre par l’institut Paul Delouvrier (basé
sur un échantillon de plus de 2 500 personnes), 57% des sondés se déclaraient ainsi favorables à «diminuer le niveau des impôts»,
quitte à «réduire les prestations fournies par
les services publics» : un taux en hausse de
six points par rapport à 2017, et qui augmente
pour la première fois depuis 2014 et le «ras-lebol fiscal» de l’ère Hollande. «Entre préservation des services publics et attente d’une baisse
de la pression fiscale, on se trouve ainsi face à
une double attente difficile à satisfaire», constate l’institut.
Même constat dans une enquête de l’institut
OpinionWay publiée mardi dans les Echos, où
une majorité des sondés (54%) disent préférer
une baisse d’impôts à un statu quo (44 %).
Aucune de ces études, toutefois, ne propose
de financer les services publics par une contribution accrue des particuliers et des entreprises les plus riches. «Rétablir l’ISF, mettre
en place plus de progressivité dans l’impôt sur
les bénéfices ou sur le revenu permettrait pourtant d’augmenter les recettes de l’Etat pour investir dans les services publics sans augmenter
les impôts de cette partie de la population qui
en manque!» fait valoir à Libération le patron
du Parti communiste, Fabien Roussel.
«A PORTÉE D’ENGUEULADE»
Du côté de l’exécutif et de la majorité, on se
défend d’aborder le dossier par le prisme budgétaire. «Les économies seront la résultante des
réformes et pas l’inverse», assure Laurent
Saint-Martin, lequel réclame une «mission
d’information parlementaire» afin de pouvoir
«contrôler» la réforme de l’Etat déjà lancée par
le gouvernement. Preuve que son intention
n’est pas de «casser le service public»: intervenant la semaine passée devant des maires de
l’Eure, le chef de l’Etat a envisagé de «maintenir et même de rouvrir du service public au
plus près du terrain», en réduisant le nombre
de fonctionnaires centraux et en augmentant
le nombre de «fonctionnaires de guichet, ceux
qui sont à portée d’engueulade». Quant au Premier ministre, il a lancé l’an passé dans le Lot
une opération «carte blanche» censée «réinventer» les services publics de proximité. «On
a laissé aux agents et aux usagers le soin de bâtir de nouvelles solutions, explique Thomas
Cazenave, délégué interministériel à la Transformation publique. On a innové sur
deux choses: l’installation dans les bâtiments
publics d’agents polyvalents, capables d’intervenir sur des démarches relevant de différentes
administrations en croisant les données, plutôt
que de renvoyer les usagers de service en service. Et pour les gens qui n’ont pas un accès facile aux guichets, nous expérimentons un
“car des services publics itinérants”: ce sont les
agents qui se déplacent.»
De quoi éviter à la réforme voulue par Emmanuel Macron les mauvais souvenirs laissés par
la «révision générale des politiques publiques» (RGPP) de Nicolas Sarkozy ou la «modernisation de l’action publique» (MAP) de
François Hollande? La première ayant été jugée trop brutale et la seconde pas assez efficace. En posant le sujet dans le grand débat,
le chef de l’Etat espère donner à son projet la
légitimité qui avait sans doute manqué aux
chantiers des précédents quinquennats. •
Dans la boutique EDF rouverte par la CGT à La Courneuve, le 14 janvier. Pour Nicolas Noguès, de la CGT énergie 93, la Seine-
A La Courneuve, «EDF a fermé»
mais la CGT maintient la boutique
Dans la commune
de Seine-Saint-Denis, des
adhérents à la branche
énergie du syndicat ont
rouvert une agence afin
d’aider les usagers dans
leurs démarches.
«C’
est aussi ça la proximité.» Ces
graines de couscous que Corinne Pouhal (CGT énergie),
regarde, comme un trophée. C’est une voisine qui vient d’apporter le plat, «pour faire
plaisir» et dire merci. Les quatre syndicalistes qui ont reçu une quinzaine de personnes, salivent. Mais, ce jour-là, la boutique
EDF de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, qu’ils font vivre depuis le 14 novembre,
ne désemplit pas. «On va pas laisser les gens
dans la galère, souffle Corinne Pouhal. Certains sont dans une spirale infernale.»
Depuis qu’ils l’ont réinvestie, au culot et
grâce à la clé que «quelqu’un avait gardée»,
ils ont, disent-ils, reçu plus de 600 personnes. Preuve, pour eux, que ce lieu où, jusqu’à mars, on pouvait rencontrer un agent
EDF, n’aurait jamais dû fermer. Comme
l’ensemble des boutiques du fournisseur
d’électricité définitivement condamnées,
entre 2016 et 2018 au nom de la «baisse
constante de la fréquentation».
Ceux qui continuent, malgré tout, à venir, et les usagers, les cégétistes utilisent leurs
sont de la Courneuve et des alentours. «Ça téléphones persos, branchés en hautva de la facture à payer à des gens qui se sont parleur. Sur le comptoir: des tracts, une péfait forcer la main pour passer chez un autre tition et des fiches recensant les cas traités
opérateur», raconte Nicolas Noguès, secré- «pour montrer que si les gens viennent, ce
taire général adjoint du syndicat CGT éner- n’est pas pour se mettre au chaud», explique
gie 93. D’autres, comme cet homme, la cin- Nicolas Noguès. «On veut faire rouvrir le
quantaine bien tassée, viennent récupérer lieu», poursuit-il. Voire le transformer en
une attestation EDF, sésame pour des dé- une maison des services publics. Car, à
marches en préfecture. Un document télé- La Courneuve, il n’y a pas qu’EDF qui s’est
chargeable en un clic sur Internet. Mais pas fait la malle. Début 2018, la trésorerie muquand, comme lui, on n’a ni
nicipale a fermé. En 2016, Gilles
compte client, ni adresse
Poux, le maire communiste,
VAL-D’OISE
mail et qu’on maîtrise apalertait sur les «fermetures réLa Courneuve
proximativement le franpétées du centre d’accueil de
çais. «On va s’arranger»,
la CAF, [les] professeurs
SaintSEINErassure le syndicaliste. Sa
non remplacés, [les] manDenis
SAINTparade: appeler la plateques d’effectifs au commisDENIS
forme téléphonique et
sariat, à la poste». «[La
PARIS
convaincre le conseiller
Seine-Saint-Denis] c’est un
d’envoyer le justificatif sur
des départements les plus
VAL-DE-MARNE
son adresse pour, ensuite,
précaires, mais on fait encore
l’imprimer dans le bureau
en sorte que les gens se retrou3 km
d’une collègue. Cette fois-ci, ça
vent dans la merde», dénonce
marche en quelques minutes. Parfois, les Nicolas Noguès.
interlocuteurs sont plus retors. «EDF a Un nouveau déboule dans le hall. «EDF a
donné des consignes», explique Romain fermé, nous on est la CGT, prévient le syndiRassouw, secrétaire général du syndicat.
caliste. Savez-vous écrire?» «Non», répond
l’homme, qui tend un chèque énergie. «Les
«Savez-vous écrire ?» Sous les néons gens ne savent pas où l’envoyer. S’ils se tromblancs, l’accueil est sommaire : quelques pent d’adresse, ça peut mettre un mois pour
chaises et tables, pas d’ordinateur et des af- le récupérer. Pour les plus précaires, ça suffit
fiches «Finançons l’avenir, pas le capital» pour avoir une coupure d’électricité, avec des
aux murs. Pour faire l’«interface» entre EDF frais d’impayé», explique son collègue.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Saint-Denis «est un des départements les plus précaires, mais on fait encore en sorte que les gens se retrouvent dans la merde». PHOTOS ALBERT FACELLY
A l’arrière de la boutique, Romain Rassouw
démêle la situation d’un septuagénaire
venu régler une facture. Ce dernier observe,
déconfit, le cégétiste plier l’affaire en quelques minutes via le serveur vocal. Parfois,
les dossiers traînent. Comme pour Malika,
leur «symbole». «Son paiement avait été rejeté. Il y avait eu une erreur de relevé et elle
payait trop depuis des mois. On a appelé, envoyé une lettre, rappelé… EDF a fini par rectifier et la rembourser. Seule, elle n’aurait
pas réussi. Elle ne sait pas lire, et au téléphone, c’est compliqué.»
«Faire de l’oseille». «Un service public ne
peut pas être totalement numérisé. Tout le
monde n’est pas prêt pour la dématérialisation», s’agace Nicolas Noguès –un rapport
du Défenseur des droits vient d’ailleurs
d’alerter sur cette réalité. «Ici, c’est plus
agréable, plus facile», résume une usagère.
«Internet, ça ne dit pas comment régler les
problèmes», souffle une autre. La direction
d’EDF, elle, assure que seuls 1% à 2% de ses
clients étaient fidèles aux boutiques. Et met
en avant ses 300 conseillers «solidarité» qui
sont en lien avec des travailleurs sociaux
pour aider les plus vulnérables, ainsi que
sa présence dans les territoires via des
Pimms (points information médiation multiservices). Peau de chagrin, s’insurge Nicolas Noguès, chez EDF depuis vingt ans.
Pour lui, cette «déshumanisation» n’est que
la partie visible de la «dégradation du service public», qui n’épargne pas les agents.
«Avant, c’était une entreprise familiale. Il
y avait de l’autonomie, jure-t-il. C’était l’humain d’abord. Maintenant, il faut faire de
l’oseille, c’est tout. Et l’humain, il est juste au
service de la machine.»
AMANDINE CAILHOL
Dans la Nièvre, un «bouclier rural»
contre un «Etat qui y va à la hache»
Services publics,
transports,
commerces…
Le village
de Lormes, suivi
par 14 autres
communes, a initié
une revitalisation
des campagnes.
U
n droit aux services publics et un temps maximum le plus court possible pour se rendre à la poste,
au centre des impôts ou à l’hôpital : c’est l’idée maîtresse du
«bouclier rural» (et non fiscal),
inventé il y a une dizaine d’années dans la Nièvre sous la houlette du maire de Lormes, petite
commune de 1 500 habitants
environ à l’entrée du massif du
Morvan. A l’époque, c’est le
projet de fermeture de la
maternité de Clamecy qui avait
provoqué l’électrochoc. Depuis,
deux autres ont fermé dans la
Nièvre, obligeant les futures
mères à se rendre à Nevers pour
accoucher. Mais sur ces terres
de Mitterrand et Bérégovoy qui
ont servi de laboratoire à la dé-
localisation, tous les services
publics sont touchés.
D’où la résistance qui s’est organisée et qui perdure. «Dans la
Nièvre, il y avait des enfants
de 2 ans et demi qui prenaient le
bus pour aller en maternelle,
quarante-cinq minutes le matin, quarante-cinq minutes le
soir», explique Fabien Bazin,
maire de Lormes et cheville ouvrière du renouveau des
campagnes dans le département.
Habitants. Le «bouclier rural»
–ensemble de mesures allant de
l’installation de la fibre optique
pour tous en passant par de
nouvelles pratiques bancaires
en direction des TPE– a même
fait l’objet d’une proposition de
loi PS en 2011, retoquée par la
droite qui avait alors agoni un
«projet bureaucratique». Sauf
que rien n’est bureaucratique
sur le terrain puisque rien ne se
fait sans les habitants : c’est
d’eux qu’on part pour établir les
besoins et, donc, y dédier les
ressources nécessaires. Au fil
des années, des «designers de
politiques publiques», un nouveau métier, ont été associés à la
recréation des services publics.
«Nous sommes dans une logique
contractuelle à l’heure où l’Etat
n’en finit plus de se recentrer, argumente Fabien Bazin. En ce
moment, la logique à l’œuvre au
sommet, c’est plutôt : “L’Etat a
raison et on y va à la hache.” Ils
veulent supprimer des postes et
des services.»
Dans les zones rurales, tout se
tient. Un poste de fonctionnaire
supprimé, c’est une famille qui
disparaît et donc une classe
d’école qui peut être menacée.
Il faut lutter sur tous les fronts
et le «bouclier rural» a muté
pour donner naissance au label
«Villages du futur», avec lequel
les élus veulent s’attaquer aux
logements et aux commerces
vides. Au total, 14 communes
Lormes grappille
des habitants
poussés hors des
villes par le coût
des loyers ou
tentés par la vie
à la campagne.
participent au projet –elles seront bientôt 20– et 18 activités
ont déjà été reprises (une
boucherie, une recyclerie, un
hôtel-restaurant, une boutique
de mode…).
Petit hôpital. Année après
année, à force d’innovation,
Lormes grappille des habitants
poussés hors des villes par le
coût des loyers ou tentés par la
vie à la campagne. Mais le village, qui compte écoles maternelle et primaire, collège, petit
hôpital, poste et gendarmerie,
vient de perdre son centre des
finances publiques. «Juste
après les déclarations de Gérald
Darmanin disant qu’il allait remettre des perceptions dans les
campagnes et les petites villes»,
grince le maire. Pour remplacer
les deux fonctionnaires, l’édile
voudrait créer un poste d’agent
des impôts au sein de la
commune financé par le Trésor
public. «Nous ne sommes pas
contre la transformation
des services publics, insiste
Fabien Bazin. Nous voulons
juste que ce service continue à
être rendu.»
LAURE BRETTON
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
PLANÈTE
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
et ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L
a course à l’investiture
démocrate pour la présidentielle de 2020 promet
d’être l’une des plus ouvertes
depuis vingt-cinq ans. Des plus
compétitives aussi: de nouveaux
candidats viennent encombrer le
ring chaque semaine ou presque,
à plus d’un an des premières primaires, prévues le 3 février 2020
dans l’Iowa. Et des plus longues:
à la même époque, il y a quatre ans, aucun républicain ou démocrate n’avait encore déclaré sa
candidature. Pour tenter de
reprendre la Maison Blanche
à Donald Trump, sept démocrates sont déjà sur les rangs. Parmi
eux, à l’exception notable d’Elizabeth Warren, peu de figures d’envergure nationale. Le premier
défi, commun à tous, sera donc
de combler un fort déficit de
notoriété au-delà de leur fief.
FRACTURE
Ces sept prétendants officiellement en course forment un aréopage divers et majoritairement
féminin, ce qui donne déjà à ces
primaires une dimension historique. La seule fois où plus d’une
femme avait brigué l’investiture
démocrate, c’était en 1972.
Pour 2020, quatre sont déjà sur la
ligne de départ, dans le sillage du
record de candidates au Congrès
établi en novembre lors des élections de mi-mandat : Elizabeth
Warren, Kirsten Gillibrand, Kamala Harris, trois sénatrices progressistes, et Tulsi Gabbard,
37 ans, représentante d’Hawaï à
la Chambre et benjamine de la
course.
Malgré ce fort contingent féminin, ce sont trois hommes qui, à
en croire le dernier baromètre
publié par CNN en décembre,
arrivent en tête des pronostics.
Aucun n’est pour l’heure officiellement candidat. Favori avec 33%
des intentions de vote, l’ancien
vice-président de Barack Obama,
Joe Biden, originaire du swing
state de Pennsylvanie, demeure
très populaire auprès des cols
bleus, électorat clé de Donald
Trump en 2016. Vient ensuite le
sénateur du Vermont Bernie Sanders (14%), battu par Hillary Clinton lors de primaires démocrates
controversées en 2016, et toujours très apprécié de l’aile gauche du parti. A eux seuls, les deux
septuagénaires incarnent la fracture idéologique qui promet
d’être au cœur de la bataille
des primaires, entre démocrates
centristes et «progressistes».
Enfin, la sensation démocrate
des midterms de novembre, Beto
O’Rourke, complète le supposé
trio de tête, avec 9% d’intentions
de vote. Grâce à une campagne
de terrain largement inspirée de
Bernie Sanders, l’ancien élu à la
Chambre avait échoué de peu à
détrôner le sénateur républicain
du Texas, l’emblématique et très
conservateur Ted Cruz. A 46 ans
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Etats-Unis
Pour les
démocrates,
retour à l’instant
primaires
A plus de dix-huit mois de l’élection
présidentielle, les premiers candidats du parti
d’opposition se font connaître. Parmi eux, des
personnalités émergentes et pour l’instant
une majorité de femmes, en attendant que
les poids lourds se déclarent.
seulement, O’Rourke, quasiment
inconnu du grand public il y a
encore un an, se rêve désormais
un destin à la Obama.
Tous les démocrates désireux de
défier Donald Trump – ils pourraient être une douzaine, voire
une quinzaine – devraient officialiser leur candidature d’ici le
début du printemps. Pourquoi si
tôt, à plus de dix-huit mois de
l’élection présidentielle, qui aura
lieu le 3 novembre 2020 ? Cela
tient notamment à la géographie
et au système politique américains, qui obligent les prétendants, parfois méconnus, à
sillonner un pays aussi vaste que
le continent européen. Entrer en
campagne très tôt permet aussi
de commencer à lever des fonds,
indispensables pour constituer
des équipes fournies et financer
des publicités dans les Etats-clés,
en amont des primaires.
En outre, pour ceux qui n’ont
aucune chance de remporter l’investiture du parti pour 2020 –car
trop jeunes, peu connus ou inexpérimentés –, une campagne à
rallonge constitue un investissement d’avenir. Elle permet de se
faire connaître davantage afin
d’obtenir un poste intéressant
dans une future administration,
voire la vice-présidence du candidat démocrate désigné.
DÉBATS
Pour doper leur notoriété, tous
les candidats tâcheront de s’illustrer lors des multiples débats télévisés. Dévoilé en décembre par
la direction du parti, le planning
s’annonce en effet pléthorique :
six débats en 2019, six autres
en 2020. La garantie d’une campagne indigeste et hors du commun, à l’image du président actuel que tous rêvent de déloger de
la Maison Blanche. Jamais aussi
à l’aise qu’en meeting, où il se
nourrit de l’adoration de ses fans,
et devant les caméras, Donald
Trump, lui, attend avec impatience que ses rivaux entrent
dans le vif de la campagne. Pour
pouvoir les attaquer et se mesurer à eux. Comme en 2016, tous
les coups et mensonges seront
permis. Mais cette fois, les démocrates sont prévenus. •
Entrer en campagne très tôt permet
de commencer à lever des fonds,
indispensables pour constituer
des équipes fournies et financer
des publicités dans les Etats-clés,
en amont des primaires.
Elizabeth Warren vient chasser sur les
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 7
Kamala Harris est connue pour son engagement féministe. PHOTO T. WILLIAMS. REUTERS
Les sept noms sortis
du bois
En attendant que Sanders,
O’Rourke ou Biden ne
se prononcent, tour d’horizon
des premiers candidats
démocrates déjà en lice
P
our le moment, sept démocrates ont officiellement annoncé leur candidature
pour l’investiture de leur parti aux primaires de l’année prochaine. Présentations.
terres du sénateur du Vermont Bernie Sanders. PHOTO SCOTT EISEN. GETTY IMAGES. AFP
ELIZABETH WARREN
L’ANTI-WALL STREET
«C’est comme ça que tout commence: de personne à personne, de ville en ville», a lancé Elizabeth Warren à ses supporteurs de Council
Bluffs, dans l’Iowa, où elle a officiellement
lancé sa campagne début janvier. La sénatrice
du Massachusetts a été la première figure
majeure à dégainer, à plus d’un an de la première primaire démocrate qui se tient traditionnellement dans cet Etat du Midwest.
Cette ancienne prof de droit à la prestigieuse
université Harvard, ennemie jurée du président Trump, affirme qu’elle n’aurait jamais
cru un jour briguer l’investiture suprême.
Mais la présidence de ce «tyran en puissance»,
une «brute raciste à fleur de peau», l’a
convaincue de se lancer dans la course,
à 69 ans. Donald Trump le lui rend bien, qui
l’affuble systématiquement du sobriquet de
«Pocahontas» parce qu’elle a déclaré avoir du
sang Cherokee. Espérant lui clouer le bec, elle
a publié en octobre des tests ADN qui ne montraient que de très lointaines origines, s’attirant cette fois les critiques des Amérindiens.
«L’administration actuelle travaille pour les
riches et ceux qui ont un bon réseau mais elle
ne fait rien pour tous les autres, dénonce la
native d’Oklahoma City. La classe moyenne est
attaquée.» Avec des positions qui la situent
sur l’aile gauche du Parti démocrate, et son
discours de défense de la classe moyenne,
Warren vient chasser sur les terres du sénateur du Vermont Bernie Sanders et celles de
Donald Trump, qui avait fait de cet électorat
la clé de son succès en 2016. Cet engagement
ne vient pas de nulle part. En 2007, un an
avant la crise, la spécialiste du droit des faillites dénonçait dans un article, non sans prescience, le manque de régulation du système
financier. Sous son impulsion, le Bureau américain de protection des consommateurs
verra le jour quatre ans plus tard, et Warren
sera embauchée comme conseillère par Barack Obama. Le président démocrate s’était
alors réjoui d’accueillir dans son équipe «une
fille de concierge». Ses origines modestes, son
ascension sociale et ses critiques envers Wall
Street lui donnent de l’envergure. En 2013,
elle devient sénatrice du Massachusetts et la
première femme à occuper ce poste. Certains
l’auraient même bien vue candidate à la présidentielle dès 2016.
Si elle a réuni des foules enthousiastes dans
l’Iowa, et malgré sa popularité auprès de
l’électorat démocrate, elle devra jouer des
coudes lors des primaires avec les jeunes
figures émergentes ou les poids lourds potentiels, tels l’ancien vice-président Joe Biden ou
Bernie Sanders, au programme politique proche du sien. Donald Trump, lui, répète avec
une gourmandise moqueuse qu’il «adorerait
l’affronter».
KAMALA HARRIS
LA NÉOPHYTE
Après Elizabeth Warren et Kirsten Gillibrand,
Kamala Harris est la troisième sénatrice à se
lancer dans la course à l’investiture démocrate. A 54 ans, elle est la moins expérimentée
du trio, la seule à ne pas avoir siégé sous l’ère
Obama. Elue le même jour que Trump, elle a
vécu, ce 8 novembre 2016, une expérience
douce-amère. Fière, à titre personnel, de devenir la première personnalité afro-américaine choisie pour représenter la Californie
au Sénat. Mais estomaquée par la victoire surprise du magnat de l’immobilier et la défaite
des démocrates.
Dès son discours de victoire, ce soir-là, Harris
avait placé la résistance au cœur de son combat politique, mêlant espoir et gravité. «Nos
idéaux sont en jeu. […] L’un des aspects de notre grandeur est que nous nous battons pour
nos idéaux. Ce moment nous met au défi et je
sais que nous serons à la hauteur», avait-elle
lancé à ses partisans.
A la Chambre haute, elle siège à la puissante
commission du renseignement, où les auditions publiques, sur la confirmation du juge
Kavanaugh à la Cour suprême ou sur l’ingérence supposée de la Russie Suite page 8
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
PLANÈTE
pendant la campagne
de 2016, lui permettent de doper sa notoriété.
Elle y cuisine les nommés de Trump, avec la
ténacité et l’expérience acquises dans sa carrière de procureure, d’abord de San Francisco,
puis de Californie. Son interrogatoire vigoureux de Jeff Sessions, alors ministre de la Justice, lui vaut en juin 2017 les critiques des républicains et les louanges des démocrates.
Née à Oakland d’un père jamaïcain, professeur d’économie, et d’une mère indienne,
chercheuse spécialisée sur le cancer, Kamala
Harris met en avant ses origines. Dans son
dernier livre au titre bien-pensant (The Truths
We Hold : An American Journey), sorti
le 8 janvier, la sénatrice revient sur son enfance, sa carrière, son élection, sa quête de justice sociale. Le message se veut simple: fille
d’immigrés, femme noire d’origine asiatique
ayant réussi à percer en politique, ex-procureure aiguisée, elle estime avoir les armes
pour affronter (et battre) Donald Trump
en 2020.
Alors que le candidat démocrate final aura
pour lourde tâche d’unifier centristes et progressistes, Kamala Harris compte des détracteurs à la gauche du parti, où on lui reproche
pêle-mêle une évolution tardive sur certains
sujets de société (la légalisation du cannabis
ou la lutte contre l’incarcération de masse)
ou ses liens avec des riches donateurs newyorkais proches des Clinton. Pour renforcer
son profil progressiste, elle a soutenu, dès
l’été 2017, le projet de loi de Bernie Sanders
sur l’assurance santé universelle. Mais avant
d’espérer convaincre l’électorat sur le plan
idéologique, la quinquagénaire, mariée
depuis 2014 avec un avocat, va devoir combler un déficit de renommée. Dans l’enquête
nationale réalisée en décembre par la Quinnipiac University, Kamala Harris récolte 20%
d’opinions favorables et 22% d’opinions défavorables. 57 % des sondés disent ne pas la
connaître suffisamment pour avoir un avis
informé.
Suite de la page 7
KIRSTEN GILLIBRAND
LA NEW-YORKAISE
Elle n’est ni la première femme ni la première
élue du Sénat à rejoindre les rangs déjà fournis des candidats à l’investiture démocrate.
La sénatrice de l’Etat de New York Kirsten
Gillibrand, 52 ans, a annoncé le 15 janvier
dans le Late Show de Stephen Colbert le lancement d’un comité exploratoire pour la campagne, première étape avant une candidature
formelle. Interrogée sur ses priorités, Gillibrand a répondu qu’elle «rétablirait ce qui a
été perdu : l’intégrité et la compassion de ce
pays». Elle a également mis en avant l’accès
à la santé, et la nécessité de combattre les
«systèmes de pouvoir» à Washington et le
«racisme institutionnel».
Gillibrand, dont la grand-mère était une
figure du Parti démocrate dans l’Etat de New
York, est connue pour son engagement en
faveur des droits des femmes, levant des
fonds pour les encourager à se lancer en politique ou luttant contre les violences sexuelles
dans l’armée ou sur les campus américains.
La sénatrice est également considérée
comme l’une des plus vigoureuses opposantes à Donald Trump. Au Sénat, elle a voté
contre la majorité des personnalités nommées par le Président, et s’est opposée systématiquement à son agenda législatif.
Mais Kirsten Gillibrand n’a pas toujours eu le
visage de démocrate progressiste qu’elle montre aujourd’hui, rappellent ses détracteurs.
A sa première élection à la Chambre dans une
circonscription républicaine de l’Etat de New
York, en 2006, cette ancienne avocate d’affaires (notamment pour Philip Morris) rejoint
les démocrates centristes de la «Blue Dog
Coalition», et adopte des positions conservatrices notamment sur l’immigration, la fisca-
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
lité et les armes à feu. Par la suite, elle n’a
cessé de se déplacer vers la gauche. Surtout
depuis son arrivée en 2009 au poste de sénatrice de New York, Etat solidement démocrate, pour remplacer Hillary Clinton, devenue secrétaire d’Etat.
Gillibrand considère cette dernière comme
sa mentor en politique. Dès 1999, elle travaille
pour sa campagne au Sénat, puis soutient
activement sa candidature aux primaires
démocrates pour la présidentielle de 2008. Sa
proximité avec le couple Clinton ne l’a cependant pas empêchée de reconnaître publiquement, dans le sillage du mouvement #MeToo,
que l’ancien président aurait dû démissionner après l’affaire Lewinsky.
Pour l’instant, les premiers sondages ne montrent que peu d’enthousiasme pour la sénatrice, qui souffre d’un déficit de notoriété
dans le reste du pays. Mais sa candidature est
prise au sérieux, entre autres grâce à ses grandes capacités à lever des fonds et son solide
réseau de donateurs.
JULIÁN CASTRO
LE LATINO
«Yo soy candidato para presidente de los Estados Unidos.» C’est en anglais mais aussi en
espagnol que Julián Castro s’est déclaré candidat à la Maison Blanche, chez lui à San Antonio, au Texas, le 12 janvier. Ce petit-fils
d’une immigrée mexicaine veut clairement
faire de son profil latino un axe de campagne
pour les primaires démocrates, n’hésitant pas
à se présenter comme une sorte d’antithèse
de Donald Trump: un descendant d’immigrés
qui ne regrette pas le bon vieux temps. «Mon
histoire, c’est une histoire d’immigration. Je
veux porter l’idée que vous pouvez vivre votre
rêve dans ce pays, que vous soyez latino ou
quoi que ce soit d’autre.»
Sa grand-mère a traversé la frontière, celle-là
même que Donald Trump veut aujourd’hui
murer. Sa mère, Rosie Castro, a été une célèbre activiste du mouvement chicano dans les
années 70. Son frère jumeau, Joaquín Castro,
est élu à la Chambre des représentants des
Etats-Unis depuis 2013. Quant à lui, il a été
maire de San Antonio de 2009 à 2014 avant
de devenir le ministre du Logement de Barack
Obama. Une ascension express en deux générations qu’il aimerait voir se poursuivre.
Après s’être fait connaître à l’échelle nationale
en prononçant un discours remarqué à la
convention démocrate de 2012, il était pressenti pour être associé à Hillary Clinton à la
présidentielle de 2016 (ce sera finalement
Tim Kaine). Pour autant, il n’est pas un favori
de ces primaires démocrates : il est là en
outsider, et le reconnaît. Comme bien
d’autres, il cherche probablement à se faire
connaître davantage, visant un bon poste
dans une éventuelle future administration
démocrate. Ce qui ne l’empêche pas de dérouler un programme où l’on retrouve à la fois les
marqueurs traditionnels du parti d’opposition et de l’anti-trumpisme: couverture santé
universelle, protection des minorités face aux
violences policières blanches, prise en
compte de l’urgence climatique. Mais aussi
des thèmes qui font écho à ses fonctions
passées : il souhaite ainsi faciliter l’accès au
logement des Américains, secteur qu’il estime en crise. Quant à l’éducation, il veut élargir à l’ensemble du pays l’école maternelle
à plein-temps, une mesure qu’il a mis en
place quand il était maire de San Antonio, la
septième ville plus peuplée des Etats-Unis
John Delaney s’est officiellement déclaré en juillet 2017. BLOOMBERG. GETTY
Julián Castro espère attirer l’électorat latino. PHOTO BRIAN SNYDER. REUTERS
avec 1,5 million d’habitants, dont environ
deux sur trois sont hispaniques. Une communauté qui «se sent visée par Donald Trump»,
assure Castro, qui n’hésite pas à jouer cette
carte. La conquête de plusieurs Etats devant
voter au début des primaires démocrates
pourrait se jouer sur cet électorat précis, notamment dans le Nevada, la Caroline du Sud,
la Californie et le Texas.
TULSI GABBARD
L’ENGAGÉE
A 37 ans, deux de plus que l’âge minimum
pour briguer la Maison Blanche, Tulsi Gabbard s’annonce comme la benjamine de la
campagne 2020. Une précocité à laquelle elle
s’est habituée : en 2002, à 21 ans seulement,
elle remporte un siège à la Chambre des
représentants de Hawaï, devenant la plus
jeune femme élue au Parlement d’un Etat
américain. Dix ans plus tard, elle franchit un
palier en étant élue à la Chambre des représentants à Washington, où elle représente depuis le deuxième district de l’archipel du Pacifique. Entre-temps, Gabbard s’est engagée
dans la garde nationale, quelques semaines
après l’invasion américaine en Irak, au printemps 2003. Contre l’avis de ses conseillers,
la jeune députée insiste pour être envoyée
au Moyen-Orient. Elle renonce à briguer un
second mandat et sert douze mois en Irak
entre 2004 et 2005, au sein d’une unité médicale de combat. Quelques années plus tard,
elle ira au Koweït comme conseillère militaire.
A Washington, son sens de l’engagement, son
charisme et son jeune âge ne passent pas inaperçus. La patronne des démocrates, Nancy
Pelosi, l’invite à prononcer un discours à la
convention du parti de 2012 et la décrit
comme une étoile montante. Certains voient
déjà en cette Hawaïenne, fan de surf et d’arts
martiaux, une future égérie démocrate, au
profil idéal pour remplacer, à moyen terme,
les figures vieillissantes – Hillary Clinton,
Dianne Feinstein ou Nancy Pelosi.
Vice-présidente du Parti démocrate en 2013,
sa carrière semble toute tracée, mais en 2015,
la machine s’enraye quand Tulsi Gabbard critique ouvertement la stratégie de Barack
Obama sur l’Iran, la guerre en Syrie et la lutte
contre l’EI. Se décrivant elle-même comme
un «faucon» en matière d’antiterrorisme, elle
reproche au Président, comme les républicains, de refuser d’utiliser l’expression «islam
radical». Ses nombreuses interventions télévisées, y compris sur la très conservatrice Fox
News, irritent l’establishment démocrate.
Tout comme son vote en faveur de restrictions supplémentaires à l’accueil de réfugiés
syriens et irakiens.
Lors des primaires de 2016, elle soutient Bernie Sanders face à Hillary Clinton, confirmant
son virage à gauche. Mais après la victoire de
Donald Trump, elle suscite, à quelques semaines d’intervalle, une double controverse. Elle
rencontre d’abord le président élu à la Trump
Tower, puis Bachar al-Assad lors d’une visite
secrète à Damas, au cours de laquelle elle apporte son soutien au dictateur syrien au nom
de la lutte contre l’EI. A l’exception des drones
et des opérations spéciales pour éliminer les
terroristes, Tulsi Gabbard s’oppose fermement
à l’ingérence américaine au Moyen-Orient.
Dans cette campagne pour 2020, Gabbard
courtise les progressistes du parti, qui l’ont
soutenue pour sa (facile) réélection en novembre. Opposée au mariage homosexuel et
à l’avortement au début de sa carrière politique, ce qu’elle dit regretter, elle soutient
aujourd’hui les droits des LGBT, un salaire
minimum à 15 dollars, l’assurance santé universelle et le Green New Deal, un programme
de relance économique visant à lutter à la fois
contre les inégalités et le changement climatique. Son principal défi: réussir à se faire une
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 9
la Chambre des représentants, début 2013, il
est le sixième élu le plus riche de l’assemblée,
avec une fortune estimée à 93 millions de dollars, fruit de la revente de ses deux entreprises.
Alors que les démocrates se déchirent, depuis
les primaires de 2016, entre centristes et progressistes, John Delaney, lui, se revendique
inclassable, une sorte de «modéré orienté vers
la recherche de solutions et qui veut obtenir des
résultats». Il axe sa campagne sur quatre
piliers: unité politique, prospérité économique, sécurité et justice sociale par l’égalité des
chances. Il ambitionne de rallier les deux
camps en chassant sur les terres républicaines
pour récupérer les déçus de la présidence
Trump. Il espère aussi mettre un terme au clivage partisan. Dans le détail, le programme de
John Delaney s’inscrit toutefois clairement
sur la gauche du Parti démocrate: réforme du
système de financement des campagnes, contrôle accru des armes, instauration d’une couverture médicale universelle, augmentation
à 15 dollars du salaire minimum, plan public
de 500 milliards de dollars dans le logement
social, etc. Son ambition : offrir à tous une
chance de vivre le fameux American Dream.
Richard Ojeda entend ramener la classe ouvrière dans le giron démocrate. PHOTO SARAH SILBIGER. GETTY
Tulsi Gabbard a servi dans l’armée. E.D. HERMAN. NYT. REDUX. REA
place dans une primaire démocrate extrêmement chargée.
JOHN DELANEY
LE RICHE INCONNU
Officiellement candidat depuis juillet 2017,
John Delaney est le premier démocrate
à s’être lancé dans la course. Entré au Congrès
en 2013, pour représenter le sixième district
du Maryland à la Chambre, il l’a quitté début
janvier, ayant décidé de ne pas briguer un
quatrième mandat pour consacrer tout son
temps à sa candidature. Aux yeux de certains,
son entrée en campagne, six mois seulement
après l’investiture de Donald Trump, a paru
prématurée. Lui justifie son marathon par un
Kirsten Gillibrand, ex-avocate d’affaires. BRIAN POWERS. AP
manque, pour ne pas dire une absence totale,
de notoriété: «Je ne suis pas particulièrement
connu au niveau national, alors je dois agir
comme un nageur de longue distance.»
Originaire du New Jersey, Delaney, 55 ans, se
présente comme un pur produit du «rêve américain». Petit-fils d’immigrés venus d’Angleterre et d’Irlande, élevé dans un milieu mo-
Retrouvez
sur notre site
les profils des
prétendants démocrates à l’investiture. Ils seront mis à jour au fur et à
mesure des nouvelles candidatures.
LIBÉ.FR
deste, il étudie à l’université Columbia de New
York, grâce aux bourses scolaires du syndicat
des électriciens, auquel son père appartenait.
Il obtient ensuite un diplôme de droit à l’université de Georgetown, à Washington.
Après ses études, il entame une carrière d’entrepreneur et fonde en 1993 une première entreprise, HealthCare Financial Partners, qui
octroie des prêts aux petites institutions de
santé souvent ignorées par les grandes banques. En 2000, il cofonde une seconde société
de prêts bancaires, CapitalSource, à destination cette fois des petites et moyennes entreprises. Après deux décennies dans le privé, il
se lance avec succès en politique, facilement
élu fin 2012 dans le Maryland. A son entrée à
RICHARD OJEDA
LE SOLDAT REPENTI
Gros bras tatoués et coupe militaire, Richard
Ojeda est un ancien major de l’armée américaine, décoré, qui a servi en Irak et Afghanistan. «J’ai passé vingt-quatre années de ma vie
à me battre pour mon pays. A mon retour, j’ai
réalisé que personne ne s’était battu pour les
familles de la classe ouvrière», écrit-il sur son
profil Twitter. Un langage franc, sans filtre,
parfois brut de décoffrage, qui le caractérise.
Et qui rappelle un peu Donald Trump, pour
qui le démocrate reconnaît d’ailleurs avoir
voté en 2016. Ce choix, Ojeda le regrette
aujourd’hui, mais le justifie : «Je voyais les
gens souffrir autour de moi. En Virginie-Occidentale, travailler dans une mine de charbon
est la seule opportunité. Et Trump a dit qu’il
allait remettre les mineurs au travail. […] Les
démocrates ne nous ont pas offert une candidate aux côtés de la classe ouvrière.» En 2020,
Ojeda compte bien ramener dans le giron
démocrate ceux qui ont voté Trump en 2016.
Agé de 48 ans, ce petit-fils d’immigrés mexicains s’inscrit dans l’aile gauche d’un parti
qu’il estime «devenu plus qu’élitiste». Son discours lui vaut d’être dépeint par les médias
américains comme un «démocrate populiste».
Elu au Sénat de Virginie-Occidentale en 2016,
après un passage par l’enseignement, il s’est
fait connaître dans tout le pays pour son implication dans les mouvements de grève des
professeurs qui ont secoué l’Etat en 2018. Ce
combat a débouché sur une hausse de salaire
de 5% pour les employés du service public de
Virginie-Occidentale.
En 2017, il décide de briguer un siège à l’échelon national. Candidat à la Chambre des
représentants, il réalise un score largement
supérieur aux attentes dans un district traditionnellement acquis au Grand Old Party,
mais s’incline malgré tout. Si les contours de
son programme sont encore flous, Ojeda semble piocher ses idées aussi bien chez les démocrates que chez les républicains. Partisan
d’une assurance santé publique pour tous,
l’ancien militaire se pose en défenseur des
pauvres, des personnes âgés et, bien évidemment, des vétérans. Il milite également pour
l’usage médical du cannabis, qu’il a largement
contribué à rendre légal dans son Etat. S’il est
favorable à l’avortement, il est aussi en faveur
des armes à feu. A l’entendre, il dispose de
deux avantages sur ses concurrents : il n’est
ni millionnaire ni politicien.
FRÉDÉRIC AUTRAN
FLORIAN BOUHOT
ISABELLE HANNE (à New York)
et JULES VINCENT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Sur les routes israéliennes, les «shérout», rare lieu du rouler-ensemble
En Israël, ils sont partout, traçant des arabesques
dans les bouchons d’un pays aux routes toujours plus congestionnées. Appelés shérout («services» en hébreu), ces minivans jaunes
aux airs de taxi new-yorkais gonflés à l’hélium dédoublent les lignes
de bus des grandes villes, notamment à Tel-Aviv où ils prennent
le relais des transports public pendant le Shabbat et la nuit. A lire
dans la chronique «Hébreu dis donc». PHOTO GUILLAUME GENDRON
Le pont Khaju, construit en 1650 à Ispahan, traverse un fleuve désormais asséché. PHOTO ROLF ZIMMERMANN. PICTURE-ALLIANCE. AP
Iran «Si l’eau ne revient pas, j’irai
m’immoler devant chez Khamenei»
Autour de la
troisième ville
du pays, frappée
par la sécheresse,
les paysans se
soulèvent, malgré
les risques, contre
le détournement
de l’irrigation vers
une cité voisine.
Par
PAUL GASNIER
Correspondance à Téhéran
C
ent jours. Cela fait
cent jours qu’Ali,
75 ans, a cessé de travailler. Avec d’autres paysans, il a installé une grande
tente pour protester, au bord
de la route qui relie son village de Zardanjan à Ispahan,
la troisième ville d’Iran. A
perte de vue, la terre est
jaune, craquelée, et les arbres
dénudés. Ce matin de janvier,
ils sont cinq à se réchauffer
autour d’un tronc de pommier qui se consume et
chauffe une théière en métal,
dernier usage qu’ils ont
trouvé à cet arbre qui ne
porte plus de fruits depuis piquet est accompagné
des années. «Les mollahs au d’une citation du prophète
pouvoir ont décidé de nous re- Mahomet : «Dans ton
tirer l’eau pour la donner à royaume, fais en sorte que
d’autres villes», déplore Ali. les paysans ne soient pas
Autour d’Ispahan, plus de opprimés.»
huit fermes sur dix auraient Dans un pays où la contestaété abandonnées, faute d’irri- tion est risquée, l’audace de
gation suffisante.
ces fermiers est à la mesure
Le visage serré dans un kef- de leur détresse. Depuis l’anfieh rouge et sillonné par une née dernière, les paysans de
vie à travailler la
la province d’IsL'HISTOIRE pahan se soulèterre, il tient à
nous montrer
vent contre la
DU JOUR
ses mains, d’imsécheresse qui
posantes pognes dures tue leurs récoltes. 2018 fut
comme de la corne. «Regar- l’année la plus aride en Iran
dez, j’ai travaillé toute ma vie depuis quarante-sept ans, sesur mon champ de blé. Je ga- lon le ministre de l’Energie,
gnais 2 millions de tomans avec un taux de précipitation
par mois [environ 156 euros, ne représentant qu’un tiers
ndlr]. Aujourd’hui j’ai tout de la moyenne mondiale.
perdu.» Autour du foyer, la Une désertification accélérée
conversation s’anime. Ali le par le détournement des cajure: «Si l’eau ne revient pas, naux d’irrigation au profit de
j’irai m’immoler devant la ré- Yazd, capitale de la province
sidence de Khamenei [le aride voisine. Mi-novembre,
Guide suprême qui dirige le des fermiers ont même sapays].»
boté les conduites d’eau qui
Sur le bord de la route, un approvisionnent Yazd. Une
écriteau affiche leur douleur opération violemment répriaux voitures qui les ignorent. mée par la police.
«Nous sommes un million de La fronde paysanne a pris un
paysans à Ispahan. Le gou- tour politique le 5 décembre:
vernement doit agir avant 18 députés de la province
qu’il ne soit trop tard.» Le d’Ispahan ont démissionné
du Parlement pour protester
contre l’annulation du budget 2019 d’un projet d’acheminement d’eau. Le président Rohani avait pourtant
promis de ressusciter
le Zayandeh-rud, le «fleuve
fertile» qui a fait la prospérité
de la région, aujourd’hui à
sec. Leur lettre de démission
était sans équivoque: «Si on
ne peut même pas garantir
l’accès à l’eau potable pour des
millions de personnes, notre
présence au Parlement n’a
plus de raison d’être.»
Pistaches. Cet acte de défiance, sans précédent au parlement de la République islamique, a reçu le soutien de
l’ayatollah d’Ispahan, Yousef
Tabatabai-Nejad. Dans son
prêche du 21 décembre, il déclarait: «Si le gouvernement
veut percevoir l’impôt des Ispahanais, il doit le dépenser
pour nous.» En 2016, le clerc
avait dénoncé un autre bouc
émissaire, en claironnant que
l’assèchement était une punition divine causée par les
femmes qui faisaient des selfies au bord du fleuve.
Sur les berges du Zayandehrud, la splendeur de la capitale safavide a cédé la place à
un spectacle de désolation.
Le fleuve a tout bonnement
disparu. Le pont Khaju, emblème de la ville construit
en 1650, est devenu le symbole criant de cet assèchement : chaque soir sous ses
arches, Hassan, 60 ans, se retrouve avec d’autres habitants de sa génération pour
chanter sa nostalgie d’une
époque où l’eau coulait encore. Une tradition née de
l’acoustique exceptionnelle
offerte par la structure du
viaduc. «Ce pont était un des
plus beaux endroits de mon
«Au-delà de 40% d’utilisation
de l’eau, on menace la capacité
d’approvisionnement.
A Ispahan, on atteint 80%.»
Un universitaire occidental
pays», se désole Hassan, dans
un fort accent ispahanais.
«Les gens s’allongeaient au
bord de l’eau, piqueniquaient. Maintenant c’est
fini.» Le retraité a vu le climat
changer: «Regardez, on est en
plein hiver et il ne neige même
plus…»
«C’est une aberration d’avoir
capté l’eau d’Ispahan pour la
transporter à Yazd, une région très désertique», estime
un chercheur occidental. Les
effets du réchauffement
climatique et de la pression
démographique ont été aggravés par des décisions politiques qui auraient été prises
en dépit du bon sens: le président Rafsandjani (19891997) aurait détourné la rivière pour approvisionner
l’industrie de Yazd et, au passage, irriguer ses champs de
pistaches, dont il était l’un
des plus gros exportateurs ;
une politique continuée par
Mohammad Khatami (19972005), né dans la région de
Yazd, qui aurait favorisé sa
ville d’origine. Mais les experts s’accordent pour pointer du doigt la présidence de
Mahmoud Ahmadinejad
(2005-2013), qui aurait laissé
proliférer les puits illégaux et
autorisé les paysans d’autres
régions à puiser allègrement
dans le Zayandeh-rud pour
irriguer leurs champs.
Aciérie. «On est entrés dans
une situation de stress hydrique très dangereuse, explique
le même universitaire.
Au-delà de 40% d’utilisation
de l’eau, on menace la capacité d’approvisionnement à
long terme. A Ispahan, on
atteint 80%. C’est une des régions du monde où ce taux est
le plus élevé.» Et le peu d’eau
dont dispose encore la région
est pompé par l’usine de
Saba, une gigantesque aciérie
en périphérie d’Ispahan, qui
emploie près de 15 000 personnes et dont les volutes de
fumée blanche sont visibles
à des kilomètres à la ronde.
La jacquerie paysanne qui
agite Ispahan est surtout un
cas d’école des conflits
autour de l’eau qui pourraient déstabiliser la région
dans les prochaines années.
«Il y a de très fortes chances
que ce type de conflits se multiplient, analyse le chercheur. L’eau devient un enjeu géopolitique entre les
régions d’amont et les régions
d’aval.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Une campagne pour mettre fin à l’impunité des multinationales Lancée mardi
par plusieurs ONG avec une pétition, une initiative citoyenne vise à supprimer les procédures d’arbitrage entre
investisseurs et Etats: «Ce mécanisme permet aux multinationales
d’attaquer des Etats si une loi ne leur convient pas. Dans 60% des cas,
elles gagnent les procès, […] les décisions rendues sont contraignantes et il n’existe même pas de droit d’appel», note Swann Bommier,
de CCFD-Terre solidaire dans une interview à Libé. PHOTO AFP
1,5 mil iard
Ukraine Ioulia Timochenko se
déclare pour la présidentielle de mars
L’ex-Première ministre Ioulia Timochenko, icône controversée des révolutions ukrainiennes de 2004 et 2014, a annoncé mardi sa candidature à l’élection présidentielle
du 31 mars, dont elle est selon les derniers sondages la favorite face au président sortant, Petro Porochenko. Devant
des centaines de ses soutiens réunis à Kiev, Timochenko, 58 ans, s’est engagée sans surprise dans la course
à la présidence lors d’un meeting de son parti, Batkivchtchina (Patrie). L’ancien président de Géorgie Mikheïl Saakachvili, impliqué dans la politique ukrainienne avant de
se brouiller avec Petro Porochenko, a apporté son soutien
à la candidate. PHOTO AFP
EMMANUEL MACRON
lors de la ratification du
traité d’Aix-la-Chapelle
REUTERS
«Ceux qui
caricaturent
ou répandent
le mensonge font
mal à nos peuples
en voulant faire
bégayer nos
histoires.»
Le nouveau traité de coopération entre Paris et Berlin, qui
vient enrichir celui de 1963 entre De Gaulle et Adenauer,
a été signé mardi à Aix-la-Chapelle (Rhénanie du NordWestphalie) par Angela Merkel et Emmanuel Macron. Il
prévoit notamment un rapprochement en matière de défense et se veut «une contribution à la création d’une armée
européenne», a indiqué la chancelière. «Il y a des puissances
autoritaires qui émergent un peu partout ? Construisons
une vraie armée européenne pour se protéger et ayons une
vraie politique étrangère», a renchéri Macron. Qui a par
ailleurs accusé les nationalistes des deux pays de répandre
des «mensonges» sur ce texte: non, la France n’a pas l’intention de partager avec l’Allemagne son siège au Conseil de
sécurité de l’ONU ou de lui céder l’Alsace et la Lorraine.
C’est la somme en euros (soit 11,53 milliards de
yuans) récupérée par les autorités chinoises
après une campagne visant les fraudes fiscales
dans le milieu du cinéma et de la télévision, a indiqué mardi l’administration fiscale du pays. Elle avait
été lancée en 2018 après des accusations émises par
un ex-présentateur de la télévision publique à l’encontre de Fan Bingbing, l’une des actrices les mieux
payées du pays. L’affaire avait mis au jour un système
de «double contrat»: l’un destiné à être présenté au
fisc, et l’autre, avec un cachet bien plus élevé, gardé
secret. Dans la foulée, les autorités ont ordonné en octobre aux personnes et entreprises incriminées de mener fissa un «auto-examen» et une «autocorrection».
Chine Une deuxième femme enceinte
de bébés génétiquement modifiés
La deuxième femme enceinte après l’expérimentation du
chercheur chinois affirmant avoir créé les premiers «bébés génétiquement modifiés» en est vraisemblablement
à douze-quatorze semaines de grossesse, selon un médecin américain en contact avec le chercheur. Le médecin
chinois He Jiankui a provoqué un tollé dans la communauté scientifique chinoise et internationale en annonçant qu’il avait réussi à altérer l’ADN de jumelles, nées en
novembre, pour les empêcher de contracter le virus du
sida. La technique employée, dénommée Crispr-Cas9,
permet de découper l’ADN pour le modifier. L’annonce
n’a pas fait l’objet d’une confirmation de source indépendante jusqu’à présent. Le professeur He, désormais visé
par une enquête de police, avait évoqué la possibilité
d’une seconde grossesse lors d’une conférence à
Hongkong fin novembre. Selon des médias d’Etat, une
enquête préliminaire a confirmé l’existence de cette
femme enceinte. Aucun détail n’a été divulgué sur cette
personne. William Hurlbut, un médecin et bioéthicien
de l’université de Stanford en Californie, qui dit connaître He depuis deux ans, a déclaré à l’Agence France-Presse
qu’en novembre il était «trop tôt» pour que le fœtus soit
détecté à l’échographie. A l’époque, «il n’aurait pas eu plus
de six semaines, ce qui ferait douze à quatorze semaines
aujourd’hui».
Afghanistan: négociations
et attentat meurtrier
Le bilan a beau avoir été revu
à la baisse, il reste le plus
élevé de ces six derniers
mois. Au moins 65 personnes
ont été tuées lundi dans une
attaque contre une base des
services de renseignements
afghans à Maïdan Shar, à une
quarantaine de kilomètres au
sud de Kaboul, selon les
autorités locales. D’après des
médias afghans, l’attentat
aurait en réalité fait plus
de 100 morts. Le gouvernement ne communique plus
systématiquement les pertes
subies au sein de l’armée et
de la police.
La majorité des victimes
étaient des recrues en formation et des membres des nouvelles milices locales, chargées d’alléger la tâche de
forces de sécurité mal payées
et devenues les cibles prioritaires des talibans. Fin décembre, le président Ashraf
Ghani avait révélé que
30 000 soldats avaient été
tués depuis 2015.
Lundi, un Humvee, un véhicule blindé, qui avait été volé
et rempli d’explosifs, a explosé à l’entrée de la base de
Maïdan Shar après avoir
passé un premier barrage
A Maïdan Shar, après l’attentat, lundi. PHOTO AP
sans encombre. Trois assaillants ont ensuite pénétré
dans l’enceinte et engagé une
fusillade. La majorité des victimes ont été tuées lorsqu’un
bâtiment, soufflé par l’explosion, s’est écroulé. Les talibans ont rapidement revendiqué l’attaque, affirmant
que le bilan s’élevait
à 190 morts.
Lundi était aussi le premier
jour d’une nouvelle session
de négociations entre les
insurgés et des représentants
américains, dont l’envoyé
spécial de Washington Zalmay Khalilzad. Les discussions se déroulent au Qatar,
où les talibans ont un bureau
politique, et devaient se
poursuivre mardi. «Le fait
qu’il y ait des négociations
n’empêche pas les talibans de
poursuivre leurs attaques. Au
contraire, cela leur permet de
dire que les forces américaines sont dans l’impasse. Il
faut s’attendre à d’autres assauts majeurs, notamment
contre la ville de Ghazni»,
déjà ciblée en août, note
Adam Baczko, chercheur à
l’université Paris-I.
Pour la première fois, les insurgés ont donné publiquement les deux principaux
points de la discussion. Les
Etats-Unis veulent la garantie que l’Afghanistan ne
puisse pas redevenir une
base arrière qui servirait à fomenter des attaques à l’étranger, comme avant le 11 septembre 2001, lorsque les
talibans avaient accueilli
Oussama ben Laden et AlQaeda. De leur côté, les talibans exigent le retrait des
forces étrangères. Ces conditions ne sont pas nouvelles,
ce sont les mêmes depuis
plusieurs années, elles ont
déjà été énoncées lors de discussions à Chantilly, au Japon ou au Qatar.
Les insurgés continuent
aussi à refuser toute
négociation directe avec le
gouvernement afghan,
considéré comme une marionnette des Etats-Unis. Kaboul ne cesse de dénoncer ce
refus, estimant qu’aucune solution ne peut aboutir sans
que le pouvoir central ne soit
impliqué. Mardi, lors du
sommet de Davos, le chef de
l’exécutif, Abdullah Abdullah, a redit que son gouvernement était «prêt à des discussions sans conditions
préalables».
LUC MATHIEU
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Lecture
«Agir pour l’école»
sème la discorde
par sa méthode
Proche du ministre de l’Education et hébergée
à l’Institut Montaigne, soutien de Macron,
l’association expérimente dans 500 classes un
apprentissage syllabique rigide. Les instituteurs
sont circonspects sur l’efficacité du dispositif,
en particulier dans les quartiers populaires.
Par
MARIE
PIQUEMAL
et SYLVAIN
MOUILLARD
Photos DENIS
ALLARD
E
lle a accepté de parler, mais avec
appréhension, de peur d’avoir
des ennuis supplémentaires.
Sibylle (1) est enseignante en CP dans un
quartier défavorisé. Depuis septembre,
elle participe à une expérimentation sur
l’apprentissage de la lecture, pilotée par
l’association Agir pour l’école (APE). Au
départ, elle était plutôt enthousiaste,
même si elle s’est retrouvée dans cette
histoire sans trop le vouloir ni comprendre où elle mettait les pieds. «En fait,
mon inspectrice nous a désignés volontaires. Avec les collègues, on ne s’est pas
senti de refuser. On a essayé de voir le bon
côté, de se dire que c’était une expérimentation, donc certainement révolutionnaire.» Mais au fil des semaines, le
doute s’installe : «Je découvre le protocole au fur et à mesure, nous n’avons eu
aucun document en amont. Je dois prendre les élèves par petits groupes pendant
trente minutes chaque jour. Ils ont un cahier en noir et blanc sans images ni couleurs et ils lisent toujours la même chose.
Ce sont des syllabes, qui n’ont pas de sens.
Des faux mots. C’est très rébarbatif. Pour
l’instant, mes élèves n’ont pas compris
que des syllabes peuvent faire des mots
et les mots des phrases… Cela viendra,
j’imagine. Mais je m’inquiète un peu.»
Il y a autre chose qui la turlupine: le protocole, qu’elle doit appliquer à la lettre,
prévoit de recommencer le même exercice jusqu’à ce que l’élève y arrive. «Dans
ma classe, plusieurs enfants sont bloqués
à la même page… J’ai fini par craquer,
je les ai fait passer au module suivant.
Les intervenants d’Agir pour l’école
n’étaient pas contents.» Régulièrement,
en effet, interviennent dans sa classe des
«chargés de mission» de l’association.
«L’un d’eux m’a quand même sorti l’autre
jour: “Ils sont handicapés ou quoi ces enfants pour ne pas y arriver ?” raconte
Sibylle, furieuse. Qui sont ces gens pour
dire des choses pareilles? Ils n’ont pas de
formation en pédagogie, c’est certain !»
«Cohérent»
Quelle est donc cette expérimentation
et dans quel cadre est-elle appliquée ?
Sur le terrain, les délégués syndicaux
peinent à obtenir des informations, ce
qui alimente craintes et rumeurs. Surtout que les méthodes d’apprentissage
de la lecture sont une matière hautement inflammable. Une vieille bagarre
idéologique, souvent caricaturée entre
les tenants de la méthode syllabique
(apprendre par les sons et les syllabes)
et de la méthode globale (reconnaître
un mot dans sa globalité)… Alors que la
réalité dans les classes est toujours au
milieu, les professeurs mixant les méthodes. Le débat ressurgit tout de
même, à intervalles réguliers, alimenté
par ce chiffre : près de 20 % des élèves
entrant en sixième ont un niveau insuffisant en maîtrise de la langue française. Chaque ministre de l’Education
brandit son plan pour enrayer cette statistique. Agir pour l’école est-elle la formule magique de l’actuel titulaire du
poste, Jean-Michel Blanquer? C’est avec
ces jumelles qu’il faut regarder la bagarre qui se déroule en coulisses entre
syndicats et ministère autour de cette
expérimentation.
Le directeur de l’association, Laurent
Cros, concède une proximité avec le ministre Blanquer, qui a été membre du
comité directeur d’APE. Mais il se défend de toute faveur. «C’est une méthode
d’apprentissage de la lecture comme il en
existe d’autres actuellement. Et la nôtre
ne vient pas de se créer ! On existe depuis 2011.» Jusqu’ici, l’association «accompagnait» 300 classes. «Désormais,
celles-ci s’autogèrent, ce qui nous permet
de nous concentrer sur les 230 nouvelles
classes [plus de 500 sont donc concernées par cet apprentissage de la lecture,
ndlr] qui ont rejoint le dispositif en septembre.» Parfois en grande section de
maternelle, mais dans la majorité des
cas dans des CP dédoublés, ces fameuses classes limitées à douze élèves
–l’une des mesures phares de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron
pour lutter contre l’échec scolaire. «Bien
sûr, nous soutenons ce dispositif d’Agir
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
dont le président, Laurent Bigorgne, est
un proche du président Macron. Audelà des idéologies politiques, il y a cette
question factuelle que pose Edouard
Gentaz, chercheur en psychologie du
développement: une association est-elle
légitime à diffuser une méthode de lecture et l’expérimenter elle-même ? Les
douze salariés d’Agir pour l’école qui entrent dans les établissements «ont des
profils bac +5, porteurs de projet», indique Laurent Cros. Qui reconnaît toutefois qu’ils n’ont aucune formation particulière en pédagogie.
Autre question qui va de pair: quelle est
l’efficacité de cette méthode ? Est-elle
attestée scientifiquement ? Il n’existe
pas pour l’instant de publication faisant
état d’effets positifs substantiels. Au
contraire… En 2012, un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale n’était pas tendre avec APE. Laurent Cros le balaie d’un revers de main:
«C’était un règlement de comptes politique au moment du changement de majorité.» Il assure avoir la preuve incontestable de l’efficacité de sa méthode, de
nature à clore le débat. «Nous avons
mené une évaluation scientifique dans
les règles. Une publication a été soumise
à la revue Studies in Educational Evaluation, dont la décision sera bientôt
connue.» Cette étude montrerait des
gains importants : grâce à la méthode
d’APE, l’élève en difficulté rattraperait
un tiers de son retard par rapport à un
élève moyen. Le ministère abonde: «Les
premières remontées que nous avons
depuis le début de l’année dans les CP
dédoublés qui l’expérimentent sont très
positives, et montrent des progrès significatifs dans l’apprentissage de la lecture.»
«Flicage»
pour l’école, il est tout à fait cohérent avec
l’objectif de 100% de réussite au CP», défend Jean-Marc Huart, directeur général
de l’Enseignement scolaire (Dgesco).
«Peu de transparence»
Pourquoi les syndicats sont-ils si inquiets? «En soi, qu’il y ait des expérimentations, c’est bien. Mais pas comme ça,
pas avec si peu de transparence, estime
Francette Popineau du Snuipp, le premier syndicat du primaire. Très peu d’enseignants osent parler ou sortir du dispositif même si plusieurs d’entre eux disent
être à bout. Ils ont le sentiment d’abrutir
les élèves.» A plusieurs reprises, des organisations syndicales ont interpellé le ministre sur les pressions exercées afin de
trouver des enseignants «volontaires».
Lætitia (1), prof en CP, se souvient: «No-
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
tre inspectrice ne nous a pas proposé l’expérimentation frontalement, elle a tenté
le coup doucement. En fait, ce n’est pas
tant qu’on dit oui, c’est surtout qu’on
n’ose pas dire non. Et si vous avez le malheur de refuser comme j’ai fait, les choses
se compliquent pour vous. Je viens d’être
informée qu’un conseiller pédagogique
allait être envoyé dans ma classe…»
Vient s’ajouter aussi «ce discours très
culpabilisateur de dire que nos élèves
sont en grande difficulté et que donc, il
faut essayer les nouvelles méthodes. On
vous fait croire que c’est bien pour eux,
et puis vous découvrez qu’en fait ce n’est
pas l’Education nationale, mais une
association, et que derrière l’association,
il y a l’Institut Montaigne.» L’association
Agir pour l’école est en effet hébergée
dans les locaux de think tank libéral
Plusieurs enseignants interrogés par Libération restent circonspects sur l’efficacité, jugeant qu’Agir pour l’Ecole cherche à prouver, à marche forcée,
l’efficacité de son dispositif. Sylvain
Hannebique, conseiller pédagogique à
Lille avant son départ à la retraite en
août, affirme ainsi que «les tests sont
faussés. Par exemple, les élèves qui ne
passent pas au niveau supérieur ne sont
pas évalués». «Les professeurs concernés
ont déjà dû effectuer sept évaluations depuis le début de l’année scolaire, dénonce Camille Bastien, représentante
du Snuipp dans le Rhône. Certains ont
reçu la visite de trois chargés de mission
d’APE différents. Ils sont prévenus quarante-huit heures avant, ils doivent faire
les évaluations dans la foulée et les renvoyer très vite. Cela donne un sentiment
de flicage.»
Un ressenti exprimé par beaucoup d’enseignants, qui ont l’impression d’être
dépossédés de leur marge de manœuvre
et réduits à un rôle d’exécutant.
D’autant que la méthode en elle-même
est plutôt répétitive. La classe est divisée
en groupes de niveaux (quatre élèves
maximum), avec des séances quotidiennes d’une trentaine de minutes entre
chaque groupe et le professeur. Pendant
ce temps, les élèves non sollicités sont
censés travailler en autonomie. Les
exercices, quant à eux, reposent sur la
lecture chronométrée, à voix haute, et
la répétition de «phonèmes» (des éléments sonores du langage, dépourvus
de sens). Libération a pu consulter le
module 2 d’APE. Exemple de l’exercice 4, consacré au «M», avec la lecture
d’un encadré de syllabes : «mi», «ma»,
«mo», mu», «me»… La consigne est
stricte. Comment réussir? «En répétant
l’exercice, sans aborder le suivant, jusqu’à ce qu’il soit réussi.»
Yves-Marie Jadé, responsable du
Snuipp dans le Nord, juge la méthode
«rigide, avec des exercices lassants, arides, austères, pour les enfants comme
pour les adultes». Autre reproche : le
caractère «chronophage» du dispositif.
«Ça prend entre une heure trente et
deux heures par jour. Tout cela se fait au
détriment du sport, de la musique», dit
Camille Bastien, la
syndicaliste
du
Rhône. Pour elle, la
méthode d’Agir pour
l’école risque de réduire la lecture à un
simple usage utilitariste. Un choix risqué,
notamment dans les
zones d’éducation
prioritaire: «Les élèves
font très peu de production d’écrits ou
d’exercices de compréhension de lecture.
Or ils ont besoin de
culture car leur niveau
de vocabulaire est plutôt pauvre. Du coup,
quand on leur ouvre
un vrai livre, ces
gamins sont paumés.»
Elle s’interroge : «Que
veut-on faire des gamins des classes populaires? Des bons petits Sibylle enseignante en CP
soldats capables de
déchiffrer ou des citoyens éclairés?» En
filigrane s’exprime une autre crainte :
celle d’une extension du dispositif aux
publics défavorisés, sans qu’il soit question de volontariat des enseignants. Les
évaluations menées dans l’ensemble
des classes de CP de France pourraient
servir de justification. Les prochaines
doivent se tenir dans les semaines qui
viennent. •
«L’un des
intervenants d’Agir
pour l’école m’a
quand même sorti
l’autre jour: “Ils
sont handicapés
ou quoi ces enfants
pour ne pas
y arriver?” Qui sont
ces gens pour dire
des choses
pareilles? Ils n’ont
pas de formation
en pédagogie,
c’est certain!»
(1) Les prénoms ont été modifiés.
EN KIOSQUE CE TRIMESTRE
FRANÇOIS RUFFIN, L’INSOUMIS
DES INSOUMIS Les sorcières
font
de
nouveau
peur
Trump, un protectionnisme
conservateur LES MINEURS
ISOLÉS ENTRE CASE PRISON ET
CASE DÉPART DOSSIER GILETS
JAUNES ÉCOLOGIE POPULAIRE
OCÉAN, L’ART DE L’EXPÉRIENCE
UN SITE WEB & UNE REVUE TRIMESTRIELLE
abonnez vous pour 5€/mois
chaque jour sur Regards.fr, dès 12h30
LA MIDINALE
lA QUOTIDIENNE DE GAUCHE PRÉSENTÉE PAR PIERRE JACQUEMAIN
retrouvez aussi la miDiNale sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
JUSTICE
«Elle fracasse
la porte et
saute sur moi»
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Le procès de la maire adjointe LR
du XVIIe arrondissement de Paris
Murielle Schor s’ouvre ce mercredi
pour violences et abus de faiblesse.
L’édile aurait fait expulser
manu militati, à l’aide d’une femme
de main, un homme qu’elle hébergeait
dans une chambre de bonne.
RÉCIT
Par
RENAUD LECADRE
sée agir sur les ordres d’une riche
propriétaire…
Illustration
STÉPHANE MANEL
«E
n plein état d’urgence, la machine judiciaire s’est emballée.»L’homme qui parle,
Jean-Alex Buchinger, est l’avocat de
Murielle Schor, maire adjointe (LR) du
XVIIe arrondissement, qui sera jugée ce
mercredi devant le tribunal correctionnel pour violences et abus de faiblesse.
En compagnie de Gloria, présumée
femme de main et poursuivie pour violences et menaces de mort. Songez plutôt: le 11 janvier 2016, un pauvre homme
aurait été menacé par un fusil brandi
sur la voie publique par une transsexuelle, professionnelle du SM, suppo-
TORSE POIL
L’histoire commence en 2007. Murielle
Schor, 76 ans, ancienne chirurgiennedentiste, à la tête d’un confortable patrimoine immobilier, accepte d’héberger
un SDF dans une chambre de bonne
de 6 m2, au sixième étage d’un immeuble de la rue Pierre-Demours, dans
le XVIIe. Abdeslam Sadedine venait de
se faire expulser par sa femme du domicile conjugal et vivait depuis dans sa voiture, avec tous ses outils de bricoleur. Ce
très modeste réduit devait lui servir de
lieu de couchage et de stockage, offert
gracieusement contre de menus services. «C’était son homme à tout faire, elle
ne lui donnait pas d’argent car elle est ra-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Dans la présente affaire, les enquêteurs
ont fait grand cas de la perquisition à
son domicile, détaillant une «salle de
luxure», voire de torture, ainsi qu’un
«calvaire» dans son jardin. L’impétrante s’en est expliquée sans barguigner : «C’est mon bûcher, j’y accroche
certains de mes clients qui veulent endurer les souffrances du Christ. C’est mon
travail, je suis une dominatrice, mon activité est déclarée au registre du commerce.» Pour camper un peu plus le personnage, Gloria est aussi chasseuse,
avec permis de port d’armes, fusil à
disposition.
«CARABINE DANS
LE COFFRE»
dine», témoignera une voisine de l’immeuble. «En retour de l’hébergement,
elle me demandait de lui faire des petits
travaux, plomberie, électricité, peinture», racontera l’intéressé aux enquêteurs : «Elle me donnait un billet de
temps en temps, jamais de chèque.» Pour
sa défense, la propriétaire brandit de
nombreuses factures de chantiers
confiés à des professionnels du bâtiment. Avec cet argument : «Pourquoi
j’aurais demandé des travaux au noir
alors que c’est déductible des impôts?» Et
son avocat de s’insurger: «A en croire le
plaignant, il s’agirait d’un travail dissimulé avec pour seule contrepartie un logement indigne !» Voilà pour le volet
abus de faiblesse. Mais l’autre avocat en
défense, Francis Terquem, évoque une
«intimité plus éloignée d’une conception
stricte de la relation entre l’occupant
d’un local et son propriétaire».
Janvier 2016, donc, expulsion du locataire précaire. La justification de la propriétaire est contradictoire puisqu’elle
soutient désormais qu’Abdeslam Sadedine aurait tenté de l’enfumer
de 3000 euros… sur un devis de travaux.
Pour le locataire, le litige porte sur le débarras d’une cave au sous-sol. Peu importe le prétexte, le tribunal devra juger
d’une expédition plus ou moins manu
militari. Entre ici en scène Gloria,
38 ans, venue prêter main-forte à sa copine Murielle. Il y a dix ans, Libération
avait déjà eu l’occasion d’écrire sur elle,
car poursuivie pour exhibitionnisme
après s’être promenée torse nu à Paris
Plages. A l’époque, elle était déjà passée
par la chirurgie –poitrine proéminente–
mais sans avoir encore modifié son état
civil. Un homme torse poil relevait-il de
l’exhibitionnisme ?
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
C’est cette Gloria qui aura épaulé
Murielle Schor, la maire adjointe
du XVIIe arrondissement, en vue de déloger Abdeslam Sadedine, pas forcément avec délicatesse. Ce dernier décrit
la scène: «Elle fracasse la porte, saute sur
moi.» Puis elle l’aurait frappé et tenté de
l’étrangler en sus de paroles menaçantes: «J’ai mon fusil dans la voiture, je vais
te tuer.» Menaces de mort, donc. «Bref
mais vif échange», tempère Me Francis
Terquem, l’avocat de Gloria, quand celle
d’Abdeslam, Me Pauline Righini, pointe
une «altercation physique». La suite de
la scène se serait déroulée en bas sur le
trottoir. C’est là que la prévenue aurait
sorti son fusil de chasse du coffre d’une
voiture (qui n’était pourtant pas la
sienne, mais celle du compagnon de Murielle Schor) faisant mine de le pointer
sur Abdeslam Sadedine en pleine rue.
C’est parole contre parole, pas le moindre témoin oculaire. Pas la moindre caméra de vidéosurveillance pour en attester. «C’est tellement gros, s’est
emportée Gloria –qui nie l’épisode– lors
d’une confrontation entre les trois protagonistes. Après enquête de police, personne ne m’a vue avec une arme en pleine
rue! Que répondre à des scénarios aussi
gros ?» Il y a bien un témoin auditif, le
voisin du sixième étage, qui aurait entendu à travers les murs une «voix
d’homme» prononcer ces mots: «Maintenant tu dégages ou sinon je te casse la
gueule, j’ai une carabine dans le coffre de
la voiture.» Certes, Gloria a conservé sa
voix d’homme. Mais rien n’atteste du
reste.
La justice (police, parquet et juge d’instruction) aura pourtant déployé les
grands moyens pour se faire une religion. Avec cette vaste enquête de voisinage, tous les habitants de l’immeuble
ont été auditionnés, louant unanimement la gentillesse d’Abdeslam Sadedine et la méchanceté de Murielle Schor
–le premier étant décrit comme «serviable et sans soucis», la seconde comme
«C’est mon bûcher,
j’y accroche certains
de mes clients qui
veulent endurer les
souffrances du
Christ. C’est mon
travail, je suis une
dominatrice, mon
activité est déclarée
au registre du
commerce.»
Gloria agresseuse présumée, au
sujet d’une salle de son domicile
une «emmerdeuse». L’avocat de Gloria,
Me Francis Terquem, s’indigne particulièrement de cette «capacité de nuisance
d’un voisinage désœuvré au point de se
consacrer névrotiquement aux affaires
les plus sordides qui ne le regardent absolument pas.» Et d’oser le terme: «Débauche délatrice.» Parce que Murielle
Schor est également vice-présidente du
Consistoire de Paris ? Me Buchinger,
l’avocat de cette dernière, ne croit pas à
la thèse antisémite, mais plutôt au délire anti-attentats : «A la suite de terribles attentats, une menace avec arme à
feu en plein Paris ne pouvait qu’alerter
les autorités judiciaires, qui ont pris trop
au sérieux un scénario machiavélique.»
Me Terquem complète le pitch par l’absurde : «L’affaire paraissait évidente :
une bourgeoise prétentieuse, acariâtre,
pingre et vulgaire s’était fait assister
d’une sorte d’ovni sexuel, disposant
d’une arme à feu pour qu’un brave
homme âgé, immigré et handicapé déguerpisse d’un local insalubre qu’il n’occupait qu’en contrepartie de travaux
harassants.»
La justice française aura passé trois ans
à démêler un conflit de voisinage relevant habituellement de la comparution
immédiate. Au passage, le parquet aura
requis – en vain – un mandat de dépôt
(détention provisoire) pour Murielle
Schor, des poursuites disciplinaires
contre son avocat (sous-affaire classée
sans suite par le conseil de l’ordre), une
caution de 50 000 euros (ramenée
à 6 000 en appel) alors que la partie civile n’en réclamait que 10 000… Cette
dernière, donnant initialement du
«monsieur» à son bourreau, a concédé
finalement qu’il n’avait pas vocation à
«frapper les femmes» pour justifier sa
propre passivité lors de l’algarade.
Serait-ce alors une banale question d’ar-
gent? C’est la piste soulevée en défense
qui soutient qu’Abdeslam Sadedine ferait passer d’antiques maladies professionnelles (mal de dos récurrent) pour
des séquelles de l’altercation.
MICROCOSME
Ses demandes en dommages et intérêts
sont pourtant mesurées : 10 000 euros
en tout. «Son objectif n’est pas d’obtenir
des mille et des cents, sa démarche n’est
pas financière», objecte son avocate,
Me Righini. Pour preuve, ses frais dentaires pour cause de bris d’une prothèse
initialement imputés à Gloria, ont finalement été retirés de ses prétentions,
après remboursement par la sécurité sociale. Quant aux menus travaux réalisés
au «black», la défense les impute aux
blouses blanches du cabinet médical, locataires de l’immeuble, et non à
Murielle Shor, leur propriétaire. Ces derniers ont admis recourir aux services
d’Abdeslam Sadedine «pour des petits
soucis». Me Buchinger dévie les soupçons loin de sa cliente : «Il est probable
que les médecins de ce cabinet médical
n’ont pas envie de se voir reprocher un
quelconque travail au noir.» Le microcosme de la rue Pierre-Demours va vibrer au cours du procès. •
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Haute couture :
Chanel sans Karl
mais avec sa force
L’annonce d’un coup de fatigue de Karl Lagerfeld, 85 ans, absent du défilé, mardi à Paris, a suscité l’inquiétude. Mais les jeunes premières qu’il a mises en scène au Grand Palais,
dans un décor de villa toscane, ne manquaient pas de mordant. PHOTO HENRIKE STAHL
L’attaquant nantais,
transféré à Cardiff,
a disparu lundi
dans la Manche
en même temps
que l’avion qui
l’emmenait au pays
de Galles. Deux
autres personnes
étaient à bord.
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
A
28 ans, Emiliano Sala
était à la veille de faire
fortune, on veut dire
vraiment : de 40 000 euros
brut mensuels au FC Nantes,
l’attaquant argentin venait de
parapher un contrat avec le
FC Cardiff lui promettant
environ 300000 brut; un prix
plus en rapport avec le rendement d’un joueur qui fut début décembre le meilleur buteur de Ligue 1 (il a clôturé
sa demi-saison nantaise
à 12 buts), à égalité avec un
Kylian Mbappé qui, lui, évolue avec les meilleurs joueurs
du monde. Lundi dans la soirée, le petit appareil de tourisme monomoteur Piper PA-46 Malibu affrété par
le club gallois, qui ralliait Cardiff depuis Nantes avec le
joueur à son bord, en plus
d’un autre passager et du pilote, a disparu à une vingtaine de kilomètres au nord
de l’île de Guernesey.
Le football sans nouvelles de la
merveille argentine Emiliano Sala
Mission. Mardi en milieu
d’après-midi, les recherches
maritimes et aériennes, difficiles en raison d’une mer agitée et d’une mauvaise visibilité, n’avaient rien donné.
Drôle de destin que celui
d’Emiliano Sala : une vie de
joueur pour s’extirper de la
masse, depuis un prêt en
National (3e échelon) à Orléans où les témoins, sidérés,
voyaient ce type un peu gauche disputer chaque match
comme s’il s’agissait d’une finale de Cup à Wembley, jusqu’à son transfert de Bordeaux vers Nantes en 2015
pour 1 million d’euros. Et
cette disparition, lundi, au
moment précis où il accède
au rang de star.
On l’avait croisé un soir de
match nul (1-1) à Ajaccio en
décembre 2015, alors que des
supporteurs corses traitaient
l’un de ses coéquipiers d’«Albanais de merde» en brandis-
sant un drapeau serbe: Sala
n’avait pas eu un regard pour
les tribunes, ni pour l’Albanais en question, qui bouclait
son décrassage. Même sentiment lointain quand un reporter de l’Equipe lui avait fait
remarquer, en octobre, qu’il
avait un meilleur ratio «nombre de buts divisé par nombre
de minutes jouées» depuis le
début de saison que… Lionel
Messi: les Anglais ont un mot
pour cela, focused, exprimant
une personnalité entièrement concentrée sur la mission qu’elle s’est assignée.
«A 15 ans, je suis parti de mon
petit village [Cululù las Colonias, dans le nord-est de l’Argentine, ndlr] pour une école
de foot affiliée aux Girondins
de Bordeaux, Proyecto Crecer,
a t-il expliqué. J’avais beaucoup de détermination. Et je
n’aimais pas les études.»
Sala fut donc l’une des merveilles de la mondialisation
Emiliano Sala lors d’un match Rennes-Nantes, en novembre 2017. PHOTO PANORAMIC . STARFACE
du ballon : la sous-traitance
(autant dire les choses) de la
formation des pays riches, où
la double construction du
joueur et de l’étudiant revient
cher, à des contrées moins
soucieuses des perspectives
du gamin en cas d’échec dans
le foot. Un petit côté marche
ou crève.
Rapatrié au centre de formation de Bordeaux à 20 ans,
Sala n’a pas fini d’en baver.
Dans Ouest France: «Quand
je suis arrivé en France, j’ai
commencé à prendre des
cours. Mais je crois que la plus
grosse difficulté que j’ai vécue,
c’est à Orléans [où il est prêté
pour la saison 2012-2013,
18 buts en 37 matchs de National]. Ça m’a beaucoup
marqué dans ma carrière par
rapport aux circonstances: je
ne parlais pas encore bien la
langue [difficultés qui le
poursuivront longtemps], je
n’avais pas de mobilité donc je
dépendais des autres pour aller à l’entraînement, pour
faire les courses… Ça a été
dur, mais ça m’a donné de la
force pour continuer à suivre
mon objectif de jouer en Ligue 1. Je suis fier de ce que je
suis maintenant.»
Poker. Le joueur s’exprime
ainsi en 2015. A ce moment-là, sa volonté et son
sens du combat ne font pas
(encore) de ravages : en
bonne demi-saison à
Caen (5 buts, 13 matchs) où
Bordeaux l’a encore envoyé
en prêt, et une modeste saison en cours à Nantes (il inscrira 6 buts en 31 matchs),
mais bon, il est «fier», puisqu’il est enfin installé dans le
paysage de la Ligue 1 et que
ça fait une sacrée trotte depuis ses débuts en Argentine.
Jusqu’à son explosion cet
automne, le joueur, quasi-invisible (ou plutôt «respec-
tueux et discret», selon un excoéquipier) dans les vestiaires
de ses équipes, n’aura cessé
de s’expliquer ainsi: «la rage»,
le «caractère» jusque dans les
footings, en espérant que
cette férocité en toute chose
développe ce sixième sens qui
permet au buteur d’avoir cette
fraction de seconde d’avance
qui fait la réussite.
Coïncidence étrange : ses
deux meilleures demi-saisons (Caen en 2015, Nantes
en 2018) l’auront été sous la
conduite d’entraîneurs (Patrice Garande et Vahid Halilodzic) ayant évolué, comme
lui, au poste d’attaquant.
Peut-être alors s’est-il senti
mieux compris, moins isolé.
Le départ de Sala à Cardiff
aura été un sketch à épisodes : trois mercato d’affilée
que l’Argentin voit la fortune
à portée de main pour peu
qu’il quitte les bords de la
Loire, un vaste jeu de poker
menteur – la règle du genre,
visant à vendre le joueur le
plus cher possible– qui s’installe entre lui, les dirigeants
de Nantes et un Halilodzic rétif à voir filer un type qui lui
met la moitié de ses buts.
Fait rare: alors que la plupart
des joueurs traînent les pieds
à l’entraînement pour forcer
leur départ, lui aura utilisé
cette vexation d’être retenu
contre son gré pour renforcer
sa détermination et son rendement sur le terrain. Il y gagna enfin un bon de sortie
pour Cardiff, facturé 17 millions d’euros, dont 50 % revenant aux Girondins de Bordeaux qui, tout en ne croyant
pas au joueur, avaient gardé
quelques billes dans l’affaire
en le transférant vers Nantes,
des fois que… Emiliano Sala,
c’est aussi une histoire de
mondialisation. Mardi, tout
portait à croire qu’elle s’est
achevée tragiquement. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
GE-Alstom
veut supprimer
500 emplois
Trois ans après le rachat de la branche
énergie d’Alstom, General Electric veut
réduire les effectifs en France. Le plan
vise dans l’immédiat 460 départs
volontaires, dont la moitié sur le site
historique de Belfort. PHOTO AFP
L’hôpital psy malade de l’intérieur
«Avant j’aimais mon métier,
maintenant je suis écœurée.
Avant j’étais payée pour soigner, maintenant je suis payée
pour maltraiter», peut-on lire
au dos de la blouse blanche
de Nathalie, 45 ans, infirmière à l’hôpital psychiatrique d’Argenteuil depuis dixhuit ans. Malgré les premières chutes de neige à Paris,
environ 300 personnes,
membres de collectifs ou de
syndicats comme SUD et
la CGT, sont venues témoigner, mardi place de la République, de la dégradation de la
prise en charge des patients
en psychiatrie. Le manque de
lits et d’effectifs sont sur toutes les lèvres, des soignants
aux psys en passant par les familles des patients. Le nombre de lits de psychiatrie générale a diminué de 60 %
entre 1976 et 2016 selon l’Inspection générale des affaires
sociales (Igas). «Après les gilets jaunes, les blouses blanches», sourit Linda, 55 ans, infirmière psychologue sur le
front depuis 1992 à Argenteuil. Pour elle, «l’hôpital psychiatrique est devenu uniquement un lieu de crise.
Maintenant, pour être hospitalisé, il faut que les patients
arrivent à un stade critique».
«Nous avons trop recours aux
urgences parce qu’il n’y a pas
de soins avant. Et comme la
spécificité de ces maladies
psychiques c’est d’être dans le
déni, si les soignants ne viennent pas au devant, on attend
la crise», observe Maryvonne.
Tous rappellent que les hospitalisations se font de plus
en plus sous contrainte
(sur 28 patients, 25 sont hos-
Le personnel psychiatrique a manifesté à Paris, mardi.
pitalisés sans consentement).
A peine sortis, ils sont ensuite
orientés vers un projet social
sans penser à la phase de stabilisation. Alexandra, 27 ans,
assistante sociale depuis
six ans, dit faire «de l’abattage»: «Je vois douze patients
en consultation extérieure
pendant trente minutes maximum, les psys en voient toutes
les quinze minutes.»
DOUNIA HADNI
Photo YANN CASTANIER.
HANS LUCAS
A lire en intégralité sur Libé.fr.
500
C’est le nombre de Marseillais ayant été relogées, deux mois après l’effondrement de plusieurs immeubles dans le centre de la ville, qui
avait fait huit morts et contraint 2000 habitants
à évacuer. «La situation reste préoccupante et appelle la mobilisation de tous», a déclaré lundi Julien Denormandie, le ministre de la Ville et du Logement, à Marseille, après avoir rencontré une
habitante qui s’apprête à prendre possession du
petit 16 m2 qui lui a été attribué dans le centre-ville.
Au total, depuis le drame, 147 arrêtés de péril grave
ou imminent ont été pris par la municipalité,
et 230 immeubles insalubres ou dangereux évacués à travers la ville, par précaution, selon le
maire Jean-Claude Gaudin.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
IDÉES/
Mineurs isolés étrangers: la Croix-Rouge
doit respecter ses propres principes
Dans une lettre ouverte
adressée à Jean-Jacques
Eledjam, président de
la Croix-Rouge française,
plusieurs associations
et ONG dénoncent
le traitement réservé
aux jeunes migrants
dans la capitale.
M
onsieur le président,
Nous tenons à vous alerter sur la
situation critique des mineurs
isolés étrangers à Paris. Nous, associations
et bénévoles présents sur le terrain, sommes les témoins quotidiens de situations
intolérables tant sur les plans humain,
médical et juridique. Nous constatons chaque jour des conditions d’accueil et d’évaluation contrevenant à la réglementation
française, aux recommandations du Défenseur des droits et aux principes internationaux régissant les droits de l’enfant.
Ces observations concernent le dispositif
d’évaluation des mineurs isolés étrangers
(Demie), dont la gestion a été confiée à la
Croix-Rouge française par la mairie de Paris. Les dysfonctionnements de ce service
sont la source de souffrances qui s’ajoutent aux parcours chaotiques de ces jeunes
en demande de protection.
Humanité, impartialité, indépendance et
neutralité, ces principes fondent l’action
de la Croix-Rouge. Pourtant, à Paris, nous
constatons un écart considérable entre ces
principes et la pratique de vos services en
matière d’accueil des mineurs isolés.
VOUS AVEZ DIT «HUMANITÉ» ?
Ce principe, qui vise à alléger les souffrances, est certainement le plus important
d’entre tous. Mais où est l’humanité quand
des mineurs passés par le Demie se retrouvent sans aucune aide ? Les mineurs isolés
doivent bénéficier du même traitement
que les autres mineurs en situation de
danger et en particulier d’un hébergement, d’un accès à la santé et à la scolarisation. En pratique, nous constatons
qu’entre la date de son évaluation par le
Demie et la date de la décision de placement du juge des enfants, un mineur isolé
peut passer entre deux et dix-huit mois à la
rue. Pour ces adolescents, ces mois perdus
ont des conséquences catastrophiques
(traumatismes, retard de scolarisation,
perte de chance de régularisation, etc.).
En 2017, l’antenne des mineurs du barreau
de Paris a recensé 509 cas de jeunes qui se
sont adressés au Demie et qui n’ont pu accéder à la procédure d’évaluation ni obtenir
de mise à l’abri. De son côté, sur la même
période, la permanence interassociative de
A Paris, le 7 septembre, affichage «Laissez-nous étudier» en soutien aux mineurs étrangers isolés.
l’Adjie (Accompagnement et Défense des
jeunes isolés étrangers) a également comptabilisé 221 cas de refus d’accès. Ces adolescents, vous le savez, ne peuvent accéder au
dispositif d’hébergement d’urgence réservé
aux adultes. Seuls des collectifs de bénévoles et des particuliers leur viennent parfois
en aide. A titre d’exemple, l’association Paris d’Exil a fourni, en deux ans, 21600 nuitées dans son réseau d’hébergeurs solidaires, pour des jeunes qui, pour près de la
moitié d’entre eux, seront, quelques mois
plus tard, reconnus mineurs et protégés par
le juge des enfants. L’association Médecins
sans frontières a quant à elle mis à l’abri
plus de 800 jeunes dans les six premiers
mois de 2018. Alors qu’en France et partout
dans le monde, votre institution soutient
des personnes vulnérables, comment la
Croix-Rouge française peut-elle participer
à un dispositif qui laisse tant de jeunes à la
rue sans protection?
VOUS AVEZ DIT «IMPARTIALITÉ» ?
Vos services se contentent souvent d’une
gestion routinière des flux et des arrivées
en dénaturant entièrement les textes sur la
protection de l’enfance. De nombreux jeunes que nous suivons témoignent ainsi de
pratiques arbitraires du Demie : refus
d’évaluation purs et simples, entretiens
sommaires, questions déstabilisantes, remise en cause de la validité des documents
présentés, absence d’interprètes, etc.
Avec des entretiens de moins de
trente minutes, menés par un seul évaluateur dont l’avis repose essentiellement sur
l’apparence physique du jeune, est-il pos-
Humanité, impartialité, indépendance et neutralité,
ces principes fondent l’action de la Croix-Rouge.
Pourtant, à Paris, nous constatons un écart
considérable entre ces principes et la pratique de
vos services en matière d’accueil des mineurs isolés.
PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL
sible de soutenir sérieusement que les évaluations réalisées par le Demie sont «empreintes de neutralité et de bienveillance»
comme l’exige la réglementation ? Par
ailleurs, si la décision finale revient aux
services du département, vous ne pouvez
ignorer que les rapports d’évaluation du
Demie débouchent le plus souvent sur des
refus impersonnels et stéréotypés.
VOUS AVEZ DIT «INDÉPENDANCE
ET NEUTRALITÉ» ?
En acceptant une délégation de service
public pour réaliser des évaluations, votre
institution est devenue un prestataire de
la collectivité parisienne, sans questionner
le bien-fondé de sa politique en matière
d’accueil des mineurs isolés et les conditions d’exercice de cette mission. Manifestement, la collectivité parisienne n’a pas
mis à disposition du Demie des moyens
suffisants pour proposer à tous les mineurs qui se présentent des conditions
d’accueil et d’évaluation conformes à la réglementation, aux recommandations du
Défenseur des droits et aux principes internationaux régissant les droits de l’enlll
fant (mise à l’abri systématique,
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
VOUS NE DEVEZ PLUS SERVIR
DE CAUTION
A partir d’observations menées pendant
plusieurs mois début 2018, l’ONG Human
Rights Watch est arrivée à la conclusion
que «le traitement réservé à de nombreux
mineurs non accompagnés à Paris, qui
cherchent à obtenir la confirmation de leur
statut, est arbitraire, nie leur droit à être
entendus équitablement et ne respecte pas
l’obligation de donner la priorité à l’intérêt
supérieur de l’enfant». Elle considère en
particulier que «leur droit à vivre dans la
dignité et à bénéficier, en tant qu’enfants,
d’une protection et d’une assistance spécifiques, parmi d’autres droits, est fragilisé ou
bafoué». Ce constat accablant fait suite à
beaucoup d’autres, notamment du Défenseur des droits qui a émis de sévères critiques à l’égard de la politique parisienne relative à l’accueil des mineurs isolés.
Manifestement, l’engagement de la CroixRouge française dans le dispositif parisien
– à la suite de l’association France terre
d’asile, qui avait essuyé les mêmes critiques – n’a pas permis d’améliorer sensiblement la situation ni même de limiter les
atteintes les plus graves aux droits de ces
enfants. Dans ce contexte, il nous semble
urgent que la Croix-Rouge française mette
ses pratiques en accord avec ses principes
fondamentaux ou, au contraire, qu’elle
cesse de cautionner par sa présence
ce dispositif inique et qu’elle renonce
à y participer.
En espérant que vous saurez nous entendre, et dans l’attente d’une réponse,
veuillez agréer, monsieur le président, nos
salutations distinguées. •
Par
UN COLLECTIF
D’ASSOCIATIONS
ET D’ONG
Admie (Association pour la défense des
mineurs isolés étrangers), association
Encrages Baam (Bureau d’accueil et
d’accompagnement des migrants),
collectif les Midis du MIE, CGT CroixRouge française, CPMJIE (Collectif
parisien pour la protection des jeunes et
mineurs isolés étrangers), Fasti
(Fédération des associations de solidarité
avec les travailleur·euse·s immigré·e·s),
Gisti (Groupe d’information et de soutien
des immigré·e·s), LDH 18 (Ligue des droits
de l’homme 18), Mrap (Mouvement contre
le racisme et l’amitié entre les peuples),
Mrap fédération Paris, Médecins sans
frontières, Médecins du monde,
Paris d’exil, Syndicat national des
personnels de l’éducation et du social 75
(SNPES-PJJ/FSU 75), Timmy, Utopia 56,
RESF (Réseau éducation sans frontières),
Saje (Soutien et accompagnement des
jeunes en exil).
u 19
«Leave» ou «Remain» : la
constance des Britanniques
Le rejet de l’accord sur le Brexit mardi a satisfait les
plus farouches «brexiters» et les plus ardents
europhiles. Deux camps dont le rapport à l’UE obéit à
des représentations politiques désormais bien ancrées.
Par
BERNARD
BRUNETEAU
DR
lll temps de répit avant évaluation, entretiens multiples et approfondis, dépistage des traumatismes, etc.), mais pourtant, vous avez accepté cette mission.
Dans ces conditions, peut-on encore véritablement parler d’indépendance et de
neutralité de la Croix-Rouge française ?
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Professeur de science politique
à l’université Rennes-I
A
la connaissance du résultat du
vote de mardi 15 janvier sur l’accord négocié par la Première ministre, Theresa May, avec l’Union européenne, les partisans des deux camps
attroupés devant le palais de Westminster ont applaudi. Pour les uns, «brexiters durs», ce vote contre exprimait le refus du compromis et la promesse d’une
sortie plus définitive de l’UE. Pour les
autres, europhiles, il avait le mérite de
ralentir le processus de sortie et d’ouvrir
la porte à un second référendum que les
sondages d’opinion prédisaient plus favorables au «remain». La joie bruyante
des militants et supporteurs donnait
ainsi sens à la convergence des votes négatifs des 248 députés travaillistes
(sur 256) et des 118 députés conservateurs (sur 317), énième illustration du
clivage occasionné par l’enjeu européen
depuis… les années 50. Il est en effet nécessaire de resituer dans la longue durée
le rapport des deux grands partis à la
construction européenne, cet arrièreplan historique étant susceptible d’éclairer la position présente des travaillistes
et des 118 conservateurs dissidents.
Le rejet de l’accord par les travaillistes ne
se fonde pas sur un quelconque idéal
européen que possède très peu Jeremy
Corbyn, issu de l’aile gauche marxisante
du parti et violemment hostile à la CEE
«capitaliste» dans les années 70 de sa
jeunesse. La motivation est d’abord de
nature utilitariste : il s’agit de protéger
les emplois en gardant des relations
étroites avec le marché unique, et de
pousser le gouvernement conservateur
vers la sortie et provoquer de nouvelles
élections. Conformément à l’histoire de
son rapport à l’Europe.
C’est au nom de l’emploi et de la protection des travailleurs que le Labour a en
effet successivement rejeté le plan CECA
de 1950 puis la CEE des années 60-70
avec le slogan «Socialism in One
Country», avant, à partir du congrès de
septembre 1988, de soutenir l’UE mais
pour les mêmes raisons sociales avec désormais le slogan «Social Democracy in
One Continent» relooké par la fumeuse
«troisième voie» blairiste. Et ce jusqu’au
vote sur le Brexit de juin 2016 : «In for
Britain», c’est-à-dire pour… les travailleurs et consommateurs. De la même
façon, il a toujours utilisé l'«Europe» politiquement pour mettre en difficulté le
gouvernement conservateur lorsque celui-ci était pro-européen (aux élections
de 1974, 1983, 1987) ou pas assez (élections de 1992 et 1997). Le Labour reste
marqué par ses origines de parti de
classe ayant une conception purement
instrumentale de l’Europe.
Ce qui est frappant avec le parti tory, c’est
la continuité dans le temps d’une sensibilité hostile à l’intégration européenne
se manifestant par un argumentaire immuable, un comportement factionnaliste
et l’existence de personnalités clivantes.
Illustrons-le avec trois moments importants de la construction européenne.
C’est lors de la première candidature britannique au marché commun engagée
en 1961 par le Premier ministre conservateur, Harold Macmillan, que s’est constitué un discours eurosceptique dont les
composantes sont appelées à ne plus
changer: crainte de perdre, dans une Europe intégrée, les avantages du libre
échange offerts à une puissance commerciale mondialisée par son Commonwealth; peur du déclassement d’une
démocratie parlementaire historique au
Ce qui est frappant avec
le parti tory, c’est la
continuité dans le
temps d’une sensibilité
hostile à l’intégration
européenne
se manifestant par
un argumentaire
immuable, un
comportement
factionnaliste
et l’existence de
personnalités clivantes.
sein d’un ensemble fédéral et bureaucratique; idéalisation corollaire d’un Etatnation voué à un destin mondial par son
exception constitutionnelle. Des thèmes
portés alors par l’Anti-Common Market
League (devenu Get Britain Out) et répétés durant toutes les années 60 dans les
chroniques au Sunday Express de l’historien A. J. P. Taylor, membre du parti et
père spirituel d’Alan Sked, le futur fondateur du… Ukip.
Conséquemment, 50 députés conservateurs s’abstiennent (avec les travaillistes)
lors du vote à la Chambre des communes le 4 août 1961… Dix ans plus tard,
sous un autre gouvernement conservateur, celui d’Edward Heath, les négociations d’entrée dans la CEE sont soumises
derechef à la critique virulente des partisans de «Get Britain Out», et ce en dépit
des garanties en matière de souveraineté
obtenues avec les Six, et la France de
Georges Pompidou en particulier.
Rassemblant le même corpus libéralsouverainiste dans son fameux discours
de Lyons de février 1971 et dont il tire un
livre brûlot anti-CEE (The Common Market : the Case Against), le député conservateur Enoch Powell est le chef de file
charismatique de la fronde des tories qui
se manifeste par le vote de 41 députés
(avec 242 travaillistes) contre l’adhésion
le 28 octobre suivant et une mobilisation
d’une fraction importante des élus du
parti dans la National Referendum Campaign de 1975 sous le mot d’ordre : «Out
and into the world». Un slogan repris par
Theresa May au lendemain
du 23 juin 2016…
Enfin, entre 1990 et 1997, sous un nouveau gouvernement conservateur (celui
de John Major) qui cultive l’ambiguïté
en ratifiant le traité de Maastricht tout
en ménageant un compromis (un optout en matière sociale et monétaire) qui
divise le parti, se développe une nouvelle fronde. Avec un argumentaire encore durci par les thèses ultra-souverainistes développées par le Bruges Group
(référence au discours très antifédéraliste de Margaret Thatcher de septembre 1988) dont le vice-président Norman
Lamont, chancelier de l’Echiquier jusqu’en 1993, prône ouvertement le retrait
de l’UE dans son livre de 1995, Sovereign
Britain. 84 députés conservateurs
(sur 331), les «bastards» selon le doux
mot de John Major, avaient alors exprimé un vote de défiance contre leur
gouvernement.
Décidément, rien ne change chez
les «little Englanders» tories, de l’époque
d’Enoch Powell à celle du frondeur en
chef d’aujourd’hui, Jacob ReesMogg, qui disait en juin à Libération qu’il refuserait un accord qui ferait
du Royaume-Uni un «Etat vassal»… •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
IDÉES/
LA RADICALITÉ AUX JEUDIS DE L’IMA
L’Institut du monde arabe (Ima) organise un débat autour
de la radicalité jihadiste. Avec Laurent Bonelli et Fabien Carrié
qui ont publié au Seuil la Fabrique de la radicalité. Une sociologie
des jeunes djihadistes français.
Jeudi à 19 heures, Ima, Paris. Rens. : www.imarabe.org
Les algorithmes, machines à tubes ?
Un mythe. Ce n’est pas la formule du hit
qui fait son succès, mais son succès qui révèle
la formule en lui. La preuve par la chanteuse
américaine.
E
t si l’intelligence artificielle
(IA) envahissait aussi la
musique ? Aura-t-on droit
bientôt à de véritables robots en
lieu et place des auteurs-compositeurs ? C’est une des questions
que l’historien israélien Yuval
Noah Harari évoque dans son
dernier livre 21 Leçons pour
le XXIe siècle (Albin Michel), où
il aborde la question de l’IA face
à la production humaine. Et no-
tamment par rapport à la musique et les émotions qu’elles procurent. Après tout, écrit-il, les
émotions n’étant pas un phénomène «mystique», mais le résultat «d’un processus biochimique»,
il ne serait pas étonnant qu’à
terme «les algorithmes soient
capables de comprendre et de
manipuler les émotions humaines» mieux que les plus grands
artistes.
L'ŒIL DE WILLEM
Harari reste prudent. Il avance
sur des œufs, abrité par le bouclier du conditionnel. Il est plus
affirmatif sur ce qu’il appelle les
«succès planétaires». Selon lui,
«en exploitant de massives bases
de données biométriques glanées
auprès de millions de gens, l’algorithme saurait quels boutons
biométriques presser afin de
produire un succès mondial qui
ferait swinguer tout le monde
comme des fous en boîte».
Mais le fantasme de la recette
du «hit parfait» n’est pas nouveau. En chaque producteur a
toujours sommeillé un sorcier et
chaque ingénieur qui mixe a toujours rêvé de mixture magique.
Par
PAUL VACCA
DR
Britney Spears
plus forte que l’IA?
La mythologie pop est traversée
de sorciers du son : Berry Gordy
dès 1959 avec la Motown puis Phil
Spector, George Martin, Quincy
Jones, Stock Aitken Waterman,
les Daft Punk, Mick Ronson,
David Guetta, etc.
De fait, Harari ne prédit rien.
Cette pulsion de mise en équation de la musique pour atteindre
le graal de la pop song parfaite est
un vieux refrain. L’idée qu’il y
aurait une formule algorithmique
à la base du hit parfait également.
Car la musique a été le premier
secteur artistique à être colonisé
par le numérique. Dans les années 70, bien avant l’arrivée des
géants d’Internet, les synthétiseurs font leur apparition en studio d’enregistrement, puis ce sont
les samplers, les boîtes à rythmes,
les machines à programmer, les
vocoders et même l’autotune,
ce logiciel correcteur de voix.
La chanson est devenue un support totalement numérisé se prêtant idéalement à sa mise en coupes algorithmiques. Harari prédit
ce qui existe déjà. Pour autant,
il s’engage un peu plus sur la voie
du futur lorsqu’il affirme que
«les algorithmes ne devront pas
tout de suite surclasser Tchaïkovski» mais que «ce serait déjà pas
mal qu’ils dépassent Britney
Spears». Là encore, il entonne un
refrain connu. Mais qui, selon
nous, sonne faux. Car il repose
sur une vision erronée de la création artistique – fût-elle populaire et commerciale – et par
conséquent de Britney Spears.
Sans vouloir offenser «le penseur
le plus important du monde»
(le Point), on reconnaît là un argument typique du café du commerce : ce qui est populaire serait
par essence plus simple à produire que ce qui est élitiste. Logiquement Britney Spears paraît
plus facile à imiter que Tchaïkovski. C’est juste une illusion.
Parce qu’il n’existe rien de plus
sophistiqué que l’apparente
simplicité d’un riff de quelques
accords ou d’un gimmick.
Avec les algorithmes, on se retrouve dans le cas du paradoxe
du singe savant selon lequel avec
suffisamment de temps – cent
mille ans, peut-être – un singe
tapant au hasard sur un clavier
serait capable d’obtenir le texte
intégral de Hamlet. Reste qu’il
Romancier et essayiste
serait en revanche incapable de
reconnaître que c’est Hamlet.
Avec le deep learning, une machine pourrait très certainement
composer I Gotta Feeling ou le
riff de Highway to Hell par hasard. Mais serait-elle capable de
les reconnaître en tant que tels ?
L’idée que «ça ne pouvait que
marcher» est une post-rationalisation. Le hit programmé est un
mythe qui néglige une donnée
fondamentale : les aléas de la
réception par le public, cette
dialectique indéchiffrable entre
la proposition et sa réception.
Ce n’est pas la formule du hit
qui fait nécessairement son
succès, mais son succès qui
révèle in fine la formule qui se
trouvait enfouie en lui.
Dans le cas de Britney Spears,
dire que ses deux plus grands
succès sont«irrationnels» relève
de l’euphémisme. Baby One More
Time et Toxic ne lui étaient
d’ailleurs même pas destinées
à l’origine. Le premier, qui s’est
vendu à plus de 500 000 copies
la première semaine, est une succession de quiproquos : imposé à
contre-courant dans une décennie dominée par le rap, la techno
et le rock alternatif grunge par
une jeune interprète inconnue ;
un mix improbable de pop, funk
et mélodie douce-amère à la
Abba ; une genèse erratique faite
d’allers-retours entre les EtatsUnis et la Suède, d’où est originaire le producteur Max Martin,
et l’intuition de Britney Spears
qui, du haut de ses 16 ans, a
pensé et supervisé le clip où elle
apparaît habillée en collégienne.
Cinq ans plus tard, en 2003,
même enchevêtrement foutraque du fatum. Sa carrière en récession, Britney cherche un hit.
C’est alors que jaillira Toxic,
comme une équation improbable : soit un morceau écrit par
une Anglaise et trois Suédois,
patchwork d’electro-dance-pop
comme une bande-son d’un
James Bond qui se serait perdu à
Bollywood, enregistré entre Stockholm et Hollywood puis remixé
à Stockholm, destiné à l’origine à
Kylie Minogue qui la refuse et qui
atterrit par hasard dans l’iPod de
Britney Spears, qui s’en empare.
On doute qu’un jour un algorithme puisse être aussi génialement bordélique que ça. Et n’en
déplaise à Harari, les chansons
de Britney Spears tiennent plus
de l’art alchimique que d’un processus biochimique. Plus aux
qualités naturelles de leur interprète qu’à une quelconque IA.
Après tout, il est logique que
les augures de l’IA voient le futur
dominé par les machines
puisqu’ils lisent le présent
de façon mécanique. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Par
LAURENT JOFFRIN
Raconter «le système»
de l’intérieur
ALAIN MINC
VOYAGE
AU CENTRE
DU SYSTÈME
Grasset,
188 pages, 17 €.
D
epuis quarante ans,
Alain Minc, inspecteur des finances, essayiste, conseiller des princes, auteur d’une myriade
d’ouvrages, est le Jimini Cricket de l’establishment, le
griot du capitalisme mondialisé. Il croit aux élites et défend leur légitimité dans la
conduite des sociétés, avec
un sourire juvénile, une intelligence éclectique et un impeccable brushing. Pur produit de la méritocratie
républicaine, il professe un libéralisme agrémenté d’un
zeste de social, hérité sans
doute de sa famille de juifs
communistes venus de Pologne. Il conseille les puissants,
ceux de l’argent, des médias
ou de la politique, en leur indiquant avec lucidité le chemin qui s’ouvre à eux et les
concessions nécessaires qui
assureront leur pérennité,
passant sans effort des
conseils d’administration
aux studios de télévision, des
cénacles intellectuels aux
antichambres des ministres
ou des présidents. Bref, il est
par excellence le brillant publiciste du «système» que
gauche et droite radicales
vouent aux gémonies. Conscient de ses dérives, il le voit
comme Churchill voyait la
démocratie, «le pire des régimes, à l’exception de tous les
autres».
C’est cette navigation au sein
des quatre pouvoirs (politique, économique, intellectuel
et médiatique) qu’il a décidé
de retracer, en témoin empathique et acteur par intermittence, tirant les leçons d’une
traversée au long cours au
cœur du «cercle de la raison»,
selon son expression, qui a vu
la vieille France se transformer sous la férule de cette
«mondialisation heureuse»
– une autre de ses formules.
«Heureuse», elle ne l’a pas été
pour tout le monde et elle
suscite aujourd’hui une endémique révolte populaire, dont
les gilets jaunes sont le dernier avatar et la victoire éventuelle du national-populisme,
la redoutable perspective.
Ces leçons d’une vie n’ont
rien de conformiste. Ainsi,
son éloge appuyé de la classe
politique française, qui garde
son pouvoir de décision, par
exemple en choisissant l’Europe au moment du «tournant de la rigueur» de 1983
–virage auquel il n’a pas peu
contribué. Ou bien en 2008,
sous l’impulsion d’un
Sarkozy à l’activisme infatigable, quand elle a évité de
peu, en bousculant le pouvoir
financier pour le sauver,
l’effondrement de l’économie
mondiale sous les coups de
la spéculation bancaire.
Contrairement à une idée reçue, la politique garde son
rôle, non de démiurge d’un
autre monde mais de capitaine dans la tempête. Si la
qualité des hommes n’est
plus la même en comparaison des De Gaulle et des Mitterrand, le métier politique
est en France l’un des plus
honnêtes et les plus exigeants, sévèrement encadré
par des lois de financement
draconiennes et placé sous la
surveillance inquisitoire de
la presse et de la justice.
De même, il était naguère de
bon ton de se lamenter sur le
provincialisme du patronat
français. Minc souligne que,
pour le meilleur et pour le
pire, une nouvelle classe
entrepreneuriale a bâti des
empires puissants et mondialisés qui permettent au capitalisme français de tenir son
rang dans la compétition planétaire. Une curiosité: sa dénonciation, tout sauf complotiste, mais virulente, de
l’influence étrange qu’exerce
toujours la franc-maçonnerie
sur des pans entiers de l’économie ou de l’administration.
Autre éloge ambigu: celui des
intellectuels français, qui ont
quitté la posture de maître
à penser propre à Jean-Paul
Sartre ou Raymond Aron,
pour se frotter aux médias
en animateurs du débat public, formant ainsi une autre
exception française.
Minc s’inquiète encore de la
crise aiguë subie par le pouvoir médiatique, contesté par
l’opinion et, surtout, affaibli
par une mutation ravageuse
qui voit les usages se transformer radicalement et l’irruption de ces mastodontes
numériques en passe de
conquérir un dangereux monopole sur la diffusion des
idées et des nouvelles, noyant
dans un océan de fake news
la véritable information,
confisquant à leur profit exclusif la valeur créée par les
journalistes. Là aussi, l’intervention politique s’impose
pour sauver cet adjuvant décisif du système démocratique par une habile régulation.
Minc s’illusionne
sans doute sur
le civisme
–ou le réalisme–
de la classe
dirigeante et sur
les convictions
sociales de son
nouveau paladin
de l’Elysée.
Enfin, il met en garde ses amis
du capital contre leur propre
hubris, qui produit, dans une
irrésistible volonté de puissance, des inégalités insupportables, entre les rémunérations extravagantes et
illégitimes qu’ils s’attribuent
et la stagnation historique du
pouvoir d’achat des classes
moyennes et populaires. Macronien, apôtre, lui aussi, d’un
«en même temps» qui penche
nettement à droite, Minc réitère ses propositions de réforme de l’Etat-providence et
plaide pour le développement
rapide de l’actionnariat salarié. C’est là où le bât blesse.
Choisissant très consciemment le camp des libéraux et
du haut capitalisme, Minc es-
père que ses lucides conseils
ramèneront à un début de sagesse les puissants de l’économie. Venant de la gauche
mendésiste, optant pour le
balladurisme, le sarkozysme
et aujourd’hui le macronisme
des «premiers de cordée», il
s’illusionne sans doute sur le
civisme –ou le réalisme– de la
classe dirigeante et sur les
convictions sociales de son
nouveau paladin de l’Elysée.
C’est rarement la «raison» qui
fait réfléchir les puissants
mais bien plus l’évolution
du rapport de forces. C’est-àdire, dans la France d’aujourd’hui, la résurrection urgente
d’un mouvement social et
d’une force politique démocratique animés par une
volonté de justice. Alain Minc
a choisi l’autre rive : il n’en
sera pas. Mais ses avertissements valent pour tous, notamment pour une gauche
qui reprendrait ses esprits
pour être de nouveau candidate au pouvoir. •
FESTIVAL «A L’ÉCOLEI
DE L’ANTHROPOCÈNE»I
PHOTO MARA OHLSSON.PLAINPICTURE
LA CITÉ DES LIVRES
Alain Minc
a navigué
au sein
des quatre
pouvoirs :
politique,
économique,
intellectuel
et médiatique.
Quarante ans
après, il en
livre le
témoignage
dans son
dernier livre.
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
JUSQU’AU 31 JANVIERI
aux Halles du Faubourg,I
à LyonI
Plus d’infos:i
ecoleurbainedelyon.universite-lyon.fr i
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
CINÉMA/
Eastwood,
la mort en
son jardin
En retrait des rôles d’acteur
depuis longtemps, le cinéaste revient
à l’écran, réac et malin, et s’inspire
de l’histoire d’un vieil horticulteur
devenu passeur de drogue.
Vrai road-movie et faux thriller captivant,
«la Mule» résonne de façon bouleversante
avec sa propre vie.
Par
CAMILLE NEVERS
C
e qui s’appelle poser l’ambiance: «Tu
ne te fais jamais traiter de connard ?
—Tout le temps.» Réplique narquoise
de l’octogénaire à son concurrent qui l’interpelle derrière ce stand d’un congrès d’horticulture, «Daylily». Dans les secondes qui suivent, Earl Stone, l’octogénaire et tête de mule,
remportera le prix de la plus belle fleur de lys
du salon. Non loin de là dans l’Illinois, son exfemme prévient leur fille en robe de tulle
qu’Earl ne sera pas du mariage. Sous les yeux
soucieux de sa petite-fille et le regard dévasté
de la future mariée, cette femme, qui a le doux
visage fatigué et lumineux de la grande
Dianne Wiest, observe qu’Earl, fidèle à luimême, aura encore préféré son travail –et son
plaisir, idem– à un rendez-vous de famille, y
compris le mariage de sa fille. Ce que ce court
prologue cherche à nous dire est clair en
somme: on peut être un salaud, un père absent et un mari raté, et cependant cultiver les
plus belles fleurs du comté. Bienvenue dans
un film de Clint Eastwood.
VIEILLE CANAILLE
La Mule, c’est lui. Depuis le temps qu’on dit
de ses films qu’ils sont «crépusculaires» –ça
date quand même d’au moins trente ans –,
Eastwood a remisé le crépuscule depuis des
lustres en se mettant en retrait de l’écran. Plus
rares sont les effets de clair-obscur depuis, les
plans avantageux sur son visage couturé, furieux et tourmenté d’anti-héros persécuté, de
«l’impardonné» (unforgiven) que rachète son
martyre, dévouement ou sacrifice: Unforgiven –Impitoyable en France– remonte à 1992.
Cette façon de rebattre les cartes de son
cinéma plutôt que de s’encroûter fait sa force
renouvelée.
On ne l’avait pratiquement plus vu sauf dans
Gran Torino (2008) qui partage avec la Mule
un même scénariste, Nick Schenk, et quelques similitudes de vieil homme indigne.
L’intérêt de ce retrait tout relatif de l’écran fut
qu’Eastwood se (re)mit à faire des films plus
teigneux. Parfois moyens, parfois impersonnels (l’Echange ou Lettres d’Iwo Jima), passionnants souvent, comme J. Edgar et Sully,
et puis indéfendables aussi: American Sniper,
ce film qui a troqué le regard pour le point de
mire. Il ne peut rien arriver de pire à un horsla-loi de légende que de jouer au petit soldat
de l’ordre, de faire un film dans la loi, où le
monde n’est plus qu’une cible, l’autre tout
juste bon à abattre. Et la folie guerrière a bon
dos. Du moins, ces films sortirent le cinéaste
de ce nocturne permanent de justicier solitaire, de ces facilités «crépusculaires» devenues complaisantes et pompières (dans Mystic River et Million Dollar Baby), au profit
d’un cinéma plus irrégulier, plus vif aussi,
problématique, enquiquinant. Mieux vaut
sentir le soufre que la naphtaline. La vieille
canaille, que revoici pour un grand tour de
piste, un bout de route à l’écran. S’il y a ici le
moindre caractère «testamentaire», c’est du
testament d’un autre que lui qu’il s’agit,
devant qui Eastwood s’incline le temps du
film. Tout le récit est tendu vers cette incidence finale, cette secrète dissonance ménagée par une mise en scène entièrement dédiée
à la routine. Fini le martyre, le temps est au
repentir. Guilty.
La Mule est composé d’actions alternées, en
un tempo hawksien qu’on n’avait plus revu
comme ça chez Eastwood depuis longtemps,
à ce point motivé, tourné vers une extériorité:
un monde dont le héros (américain) ne serait
plus le sujet autocentré, en réaction quasi
pavlovienne à la figure de l’«étranger». Ici il
y a bien l’étranger, le Mexicain, le cartel, et le
vieux gringo sans frontière (ni mur, notez) qui
se greffe à la communauté, criminelle comme
lui, familière donc, qu’il dépeint avec une
impertinence intacte (en gros, un subtil: «Je
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Alison et Clint
Eastwood incarnent
une fille et son père,
octogénaire devenu
mule d’un cartel.
PHOTO CLAIRE FOLGER.
WARNER BROS
teint retourné en mule de cartel et défiant la
loi (incarnée par Bradley Cooper en bel écho
lointain, mais au poste de chasse inversé, de
Kevin Costner dans Un monde parfait); dans
ce retournement tous les racismes sont
raillés, le sien compris. Et puis il y a ce troisième temps qui est un contretemps : celui
des femmes de la vie d’Earl. Ginny sa petitefille, Iris sa fille, son ex-épouse Mary. C’est la
partie du film entièrement fictionnelle, et la
plus personnelle du film. La mule véritable
–un vétéran de la Seconde Guerre mondiale,
Leo Sharp– se passionnait, lui, uniquement
pour ses boutures et ses fleurs, cultivait son
jardin.
CLANDESTINITÉ ORDINAIRE
vous emmerde»). Mais enfin il y a cette fois
aussi la vraie figure de «l’autre». Le visage
d’une femme qui vous sourit.
CAMOUFLAGE PARFAIT
Comme dans les films de Hawks donc, ce
rythme alterné de la mise en scène est la conséquence contrariée d’un surplace et d’une
impatience, d’une endurance et d’une
échéance, d’une routine solitaire et des risques du métier. Trois temps alternés. D’abord
l’autoportrait composé de Eastwood en Earl
Stone, vieux réac malin qu’on regarde faire
son numéro amusé, deux-trois plaisanteries
adressées à divers «latinos» et «negroes», un
clin d’œil aux «Dykes on Bikes» (ces motardes
lesbiennes autobaptisées), le temps de mettre
dans sa poche un public tout acquis à la cause
de l’antipolitiquement correct, lui le héraut
de droite anticonformiste pour les uns, le repoussoir critique en libertarien assumé pour
d’autres… Bref, Eastwood, cette tête de mule
Cette mort chez
Eastwood est une
première. Lui qui s’est
tant filmé mourir,
regardé souffrir et
disparaître. Cette fois,
c’est lui l’homme allongé
de côté sur le lit, avec cet
air un peu incrédule
qu’on lui connaît: c’est
l’autre qui meurt, et cet
air rend alors un autre
son –l’étonnement que
ce ne soit pas lui.
en majesté, qu’il adore jouer. Venant ensuite
animer ce portrait liminaire, débute le récit
dramatique lui-même, vrai road-movie et
faux thriller inspiré de l’histoire vraie de ce
vieil homme horticulteur en faillite qui devint
à près de 90 ans passeur de drogue pour le
tout-puissant cartel mexicain Sinaloa. Le camouflage parfait. On se retrouve devant cette
belle ironie eastwoodienne, s’ingéniant à renverser les perspectives, faisant le pas de côté
nécessaire : un Blanc, hétéro, un peu misogyne, un peu raciste, réac et vieux, enfin assez
âgé pour que n’importe quel policier pense à
son grand-père et pas à un délinquant en le
voyant. Qui pour le soupçonner? Personne.
Le parfait criminel est un Américain moyen,
planqué, insoupçonnable, le plus inoffensif
possible.
Qu’Eastwood endosse ce rôle offre un spectacle captivant : l’observer retourner tout ce
qu’il est et représente contre lui – contre ce
qu’il est et représente. Le républicain bon
Dans l’œuvre d’Eastwood, la Mule est à peu
près l’équivalent de Mia Madre pour Moretti.
Cette chose qu’est la vie, et la vieillesse, filmée
comme une routine, ses aller-retours, son
train-train, ses petites mésaventures, ses arrangements avec soi-même, avec les autres,
pas toujours jolis, ses amusements, ses incartades, sa solitude et sa misanthropie : un
temps étiré, occupé, peinard et élastique, qui
repousse toujours plus loin d’autres échéances, d’autres responsabilités. Jusqu’à ce qu’il
se passe quelque chose. Quelqu’un tombe malade, de cher et de lointain, dans cette distance désormais tendue entre des êtres qui
avaient été un jour très proches. Une mère ou
un frère chez Moretti, une ancienne compagne ici. La Mule est un film fait de la même
étoffe: égrenant l’ordinaire d’une clandestinité à peu près insouciante, presque ennuyeuse, allées et venues marginales du
passeur de drogue, jusqu’à ce que dans l’alternance du récit surgisse l’incident, hors de
propos, sidérant, qui oblige à changer d’itinéraire.
Cette mort chez Eastwood est une première.
Lui qui s’est filmé mourir tant de fois, regardé
souffrir et disparaître. Cette fois, c’est lui
l’homme allongé de côté sur le lit, avec cet air
un peu incrédule un peu remonté qu’on lui
connaît: c’est l’autre qui meurt, et cet air sceptique rend alors un autre son –l’étonnement
que ce ne soit pas lui. Scène discrètement poignante, sentimentale, qu’Eastwood s’autorise
dans ses plus beaux films, comme Un monde
parfait ou Sur la route de Madison. Dans
l’émotion nette d’un cœur livré in extremis à
la lucidité et au regret. Si bien que «l’histoire
vraie» dont le film indique au début s’inspirer,
à la fin, on ne sait plus s’il s’agit de celle qui
défraya la chronique, fit l’objet d’un article
dans le New York Times et inspira le scénariste ou de celle, en résonance curieuse avec
la fiction, de Clint Eastwood, sa vie, son
œuvre personnelle: la mort en novembre de
son actrice et ex-compagne à laquelle on ne
peut que songer. C’est en toute logique que la
dernière phrase sera ici pour Sondra Locke,
à qui le film n’est pas dédié. •
LA MULE
de CLINT EASTWOOD
avec Clint Eastwood, Bradley Cooper,
Dianne Wiest… 1 h 56.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Alien Crystal Palace
oscille entre le kitsch
des années 90 et de
vraies fulgurances
de mise en scène.
PHOTO ORANGE STUDIO
«Alien Crystal Palace»,
fou artistique
Fantaisiste et obscur, le film d’Arielle Dombasle
est à voir comme une fête mondaine entre
divinités égyptiennes et guest-stars.
E
n quatre films, dont le
meilleur à ce jour reste
Opium (2013), Arielle Dombasle a bâti une filmographie des
plus étranges et improbables, à la
mauvaise réputation imméritée.
Les ricaneurs s’en donneront à
nouveau à cœur joie face à ce conte
ésotérique mêlant divinités égyp-
tiennes, mythe de l’androgyne,
giallo, imagerie pop et guest-stars
en tout genre. Formellement, ça
oscille entre le kitsch des années 90
et de vraies fulgurances de mise en
scène. On pense successivement à
Zulawski, aux films de RobbeGrillet dernière manière (Gradiva,
avec Dombasle) ou à un suédage du
Lucifer Rising de Kenneth Anger.
On pourrait continuer longtemps
cette litanie qui dirait combien
Alien Crystal Palace est à la fois
aberrant et généreux, sauvagement
cultivé et profondément fantaisiste.
Fous. D’un côté, celui du bon goût
et du rationalisme, ça ne tient certes
pas. Le film part dans trop de sens,
esthétiques, narratifs, mystiques,
pour qu’il soit possible d’y croire en
quoi que ce soit. Mais il y a là, dans
cette accumulation jusqu’à satura-
tion, une indéniable vitalité et un
enthousiasme de bricoleur qui, si
on en accepte la part délirante, procure un plaisir devenu plutôt rare:
celui d’assister au déploiement
d’une joie créatrice où tous, devant
et derrière la caméra, semblent
s’amuser comme des fous.
Au fond, Dombasle n’aime mettre
en scène qu’une chose, ici comme
dans les étranges rendez-vous de
Chassé-croisé (1982), les sectes
mexicaines des Pyramides bleues
(1988) ou les amours opiacées de
Cocteau et Radiguet (Opium) : le
monde réduit à des représentations, des rituels, des fêtes. Ici, la
cérémonie a d’abord ses complices
et maîtres – Nicolas Ker, qui signe
la musique tout en tenant le premier rôle masculin (aussi exaspérant que touchant en écorché
gainsbourien) et Michel Fau,
meneur de jeu asexué et immortel.
Puis, il y a la ribambelle d’invités.
Ça va de Jean-Pierre Léaud (en dieu
Horus) à Christian Louboutin,
d’Asia Argento (impayable lorsqu’elle annonce que «le beaujolais
nouveau est arrivé») au photographe Ali Mahdavi (formidable acteur
excentrique), de Théo Hakola au
galeriste Thaddaeus Ropac.
Oui, c’est très mondain. Mais d’une
mondanité sans cynisme, où le dandysme s’accompagne du plaisir
enfantin de se déguiser, où l’absolue
absence de peur du ridicule apparaît comme un comble de générosité, où le champagne sert à digérer
les peurs contemporaines entre
deux rires angoissés, tandis que
tout puritanisme est balayé par le
vent de partouze qui souffle entre
chaque regard et réplique.
Ivresse. On remarquait la semaine
dernière à quel point Eva Ionesco
peinait à reconstituer dans son
dernier film les légendaires soirées
du Palace des années 80. En fait la
véritable résurrection de «l’esprit
Palace» a lieu dans ce bien nommé
Alien Crystal Palace où ne manquent même pas les vrais Louboutin et Vincent Darré. C’est
d’abord ainsi qu’il faut le voir :
comme le prolongement joyeux
d’une fête d’un autre âge, d’une
ivresse anachronique. En ce qui
concerne son sens profond, spirituel et philosophie, tout fut résumé
en une phrase par la réalisatrice lors
d’une présentation du film au
Luminor : «J’aime le côté Marvel
de la vie.»
MARCOS UZAL
ALIEN CRYSTAL PALACE
d’ARIELLE DOMBASLE avec
Arielle Dombasle, Nicolas Ker,
Michel Fau, Asia Argento… 1 h 37.
«Ma Vie avec James Dean», badinage d’or
Dans une comédie
loufoque,
Dominique Choisy
dépeint les échecs
amoureux et
professionnels
d’un jeune cinéaste
homosexuel.
F
ilm dans le film, on
ne verra du métonymique Ma Vie avec
James Dean que l’affiche et
la séquence d’ouverture.
Magnétique et mystérieuse, celle-ci présente
deux garçons qui se retrouvent dans une vaste
demeure vide, dont les
pièces traversées composent une orgie de papiers
peints à motif floral au
milieu desquels les corps
dévêtus se rapprochent
inexorablement.
De l’aveu même de son
auteur, il s’agit là d’un film
«exigeant», façon d’anticiper le fiasco annoncé d’une
avant-première, hors saison dans une petite cité
balnéaire, où la projection
n’a même pas été annoncée. De fait, le jour J, la
salle ne comptabilise
qu’une entrée et le jeune
Géraud, en tournée promo
quasi clandestine, devrait
d’autant plus avoir le moral
dans les chaussettes qu’à
cette humiliation artistique, encaissée avec stoïcisme (et quelques verres),
se superpose une galère
sentimentale : il y a de l’eau
dans le gaz entre lui et son
boyfriend (par ailleurs acteur vedette de l’étreinte liminaire). Heureusement,
bien qu’encore mineur, le
projectionniste ne demande qu’à le consoler.
Si le Géraud fictif est un
néophyte, il n’en va pas de
même de celui qui a élaboré ce badinage existentiel, aimable chassé-croisé
queer dans un écosystème
cafardeux dont la fréquen-
Une comédie où chaque acteur apporte sa pierre à l’édifice. PHOTO OPTIMALE
en 2012 du deuxième film
de Choisy, les Fraises des
bois qui, avec Confort moderne, complète un brelan
étalé sur vingt ans !), à la directrice de ciné-club au
bord du burn-out (Nathalie
Richard), chacun apporte
sa pierre à l’édifice où, dans
les étages supérieurs, on
pourrait imaginer croiser
Emmanuel Mouret ou Sophie Fillières.
Ultime argument : les
vertus inattendues de
l’accord café-crevette grise,
telles que chantées par le
crooner folk Bertrand Belin
qui, en plus de la BO,
squatte le plateau en marin
d’ode douce.
GILLES RENAULT
tation va pourtant se révéler curieusement réjouissante.
Car, bien qu’aux antipodes
de la coterie, le metteur en
scène Dominique Choisy
sait y faire. Cadreur pour
MA VIE AVEC
JAMES DEAN
de DOMINIQUE CHOISY
avec Johnny Rasse,
Mickaël Pelissier,
Nathalie Richard…
1 h 48.
France 3 Régions, l’artisan
– qui, au seuil de la soixantaine, connaît sa grammaire (infra rohmérienne ?) – démontre ainsi
une capacité salutaire à ne
jamais envisager comme
des faire-valoir les protagonistes de cette comédie
tempérée flirtant avec la
dingoterie où, de la réceptionniste d’hôtel rêvant de
devenir comédienne (Juliette Damiens, vedette
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CINÉMA/
Drôle et sensible,
le premier film en solo
de Peter Farrelly narre
avec grâce l’amitié entre
un pianiste virtuose
noir et son garde du
corps blanc au cours de
leur tournée dans le
Sud ségrégationniste
des années 60.
I
maginez un Guide du routard
années 60, dans les Etats-Unis
ségrégationnistes, composé à
l’attention des Noirs histoire de leur
indiquer les lieux, motels, restaurants, bars, où ils sont les bienvenus. Entendre: à l’exception de tous
les autres, réservés aux Blancs.
C’était ça, le Green Book qui donne
son titre au premier film de Peter
Farrelly. Sans Bobby.
Il s’agit bien d’un premier film, loué
en festival, couvert de prix (n’attendant plus que les oscars), ce sont
bien les premiers pas d’un cinéaste
solo, avec ses maladresses, sa volonté de bien faire et son application tendue, avec la ferme et juste
certitude qu’il tient là une histoire,
des personnages en or. C’est le cas.
Même seul, Peter remet sur le métier le thème favori du cinéma des
frères Farrelly, auquel leur plus
beau film (Deux en un, 2003) consacrait sa drôlerie et son émotion,
comme ici: le thème de la gémellité
bien tempérée des partenaires, siamois décidés à ne plus cohabiter,
qui réalisent que le monde tournera
rond pourvu qu’ils continuent à
rythmer, à accorder à eux deux le
mouvement et la musique de leur
vie. De l’art d’être deux, donc trois.
Insolence. C’est ici l’histoire vraie
de Tony Lip et Don Shirley, deux
compères improbables, n’était la
femme de Tony, Dolores (Linda Cardellini): la troisième des deux, c’est
elle – et la meilleure des trois. Le
Bronx, 1962. Comme un épisode désuet des Soprano, on passe en revue
la tribu ritale, haute en couleur et en
dialecte approximatif sur fond de
mafia, sans quoi le pittoresque ne
serait pas complet. Tony (Viggo
Mortensen, extra large) est au chômage temporaire, le Copacabana,
night-club qui l’emploie à la sécurité, étant fermé pour travaux. Gros
mangeur, gros bullshitter – d’où le
surnom «Lip» pour son insolence–
il s’en sort toujours à force de baratin. Le bon gars, Tony. Seulement
comme tout le monde, il est raciste.
Les Négros, c’est pas comme nous
autres, les Ritals.
Un pianiste virtuose et réputé l’engage comme chauffeur et garde du
corps, pour une tournée dans le Sud
Don Shirley (Mahershala Ali) et Tony Lip (Viggo Mortensen), duo pince-sans-rire. PHOTO METROPOLITAN FILMEXPORT
«Green Book», reflet d’une
Amérique en partitions
avec sa formation musicale: le Don
Shirley Trio. Or, Don Shirley est
noir, on s’en doute. Magistralement
campé par Mahershala Ali. Green
Book démarre alors vraiment, et
l’heure et demie qui suit se consacre
au périple du duo pince-sans-rire à
travers le Sud raciste mais mélomane, bourgeoisie blanche friande
de concerts privés et de musique
classique, haute société privée de
crinoline. Exceptionnellement, le
musicien prodige et racé vedette
étant un Noir, la musique sera un
mélange de grande musique (blanche, bien sûr) et de jazz-pop (plus
dans le ton), les anciens esclavagistes toujours ségrégationnistes ne
pouvant s’accommoder d’un Noir
trop blanc, quand même.
Hors le petit périmètre des projecteurs et de son Steinway, Don est interdit de frayer avec ceux venus
l’applaudir. Etranger en son pays et
à lui-même : aux siens supposés
autant qu’à ce public enfariné en
habit. A la communauté afro-américaine de laquelle il semble vouloir
se distinguer avec ses grands airs
– on verra cependant que ce n’est
pas la distinction, le sujet du film,
mais la dignité. Aux nantis qui composent ses mécènes et admirateurs,
tous blancs. Le racisme de Tony disparaît sitôt qu’il entend Don jouer.
Entre eux naît en cours de route la
meilleure des amitiés. D’égal à égal,
entre classe et race, et dialogue illimité, ces deux-là se sont trouvés: ils
sont les représentants d’une diaspora de l’intérieur.
Lettres d’amour. Jadis, ce type
de duo intelligent, la littérature le
qualifiait de conte moral, le dialogue philosophique. Don Shirley et
Tony Lip sont d’une lignée de saltimbanques vénérables: Don Qui-
chotte et Sancho Panza, Jacques le
fataliste et son maître, Dom Juan et
Sganarelle… Fine lettrée, Hollywood fit un genre de cela: le roadmovie et le film de Noël. Green Book
est les deux –pardon–, les quatre à
la fois. Un film édifiant au sens de
ce que le conte moral a de meilleur,
bons sentiments compris si difficiles à rendre sans béatitude bête.
Imaginez alors, encore: un film qui
mixe (comme sa musique) la bonté
d’un Leo McCarey –il y a de l’Extravagant Mr Ruggles inversé dans ce
récit de nature et de culture, dans ce
«valet» d’un genre affecté non considéré par la classe qu’il côtoie, jeté
dans un monde inculte et grossier–,
une lutte des classes amicale et l’affrontement camp des cultures à la
Cukor – type My Fair Lady –, et le
sens de la mascarade romantique à
la Rostand – les lettres d’amour de
Tony à sa femme, écrites par un
nouveau, très fort Cyrano. Avec
aussi, pour horizon plus tragique de
nuées d’alcool et de lutte civique,
l’univers d’un James Baldwin –on
pense, pour la tournée de musique
noire dans ce Sud sixties et la part
cachée d’homosexualité, à Harlem
Quartet.
Cela donne une idée de l’originalité
classique de Green Book. Et de sa
grâce. Au Don Shirley Trio fait un
écho vibratile le trio formé de deux
hommes et de cette femme à qui
l’on pense et l’on écrit. Laquelle
aimerait pouvoir remercier le ciel
ou son époux, ou l’invité prodigue,
d’ensemble célébrer Noël. Dolores
a tout compris.
CAMILLE NEVERS
GREEN BOOK : SUR LES ROUTES
DU SUD de PETER FARRELLY
avec Viggo Mortensen, Linda
Cardellini, Mahershala Ali… 2 h 10.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
CINÉMA/
Le film d’animation
s’inspire du récit du
célèbre reporter
polonais sur la guerre
civile qui ravagea le
pays. Mais élude toute
question sur la véracité
des faits rapportés.
A
ngola, 1975. L’une des dernières colonies d’Afrique
compte les jours avant son
indépendance. Les Portugais abandonnent le pays, Luanda se vide au
gré des départs de cargos à destination de Lisbonne, de Rio de Janeiro
ou du Cap. L’attente est fébrile, mais
sans joie. La guerre de libération est
déjà en train de se transformer en
guerre civile. A la fenêtre de sa
chambre brûlante de l’hôtel Tivoli,
«Ricardo» fume et tape à la machine. Stéréotype idéalisé du grand
reporter. Ryszard Kapuscinski, célèbre journaliste polonais, tirera de
ces trois mois en suspension son
premier livre, D’une guerre l’autre,
récit à la première personne du basculement d’un pays dans les ténèbres – le conflit en Angola (1975-
2002) fut l’un des plus atroces de
l’histoire du continent.
Les réalisateurs Raúl de la Fuente et
Damian Nenow ont à leur tour tiré
de cet ouvrage un film d’animation,
retraçant le périple angolais de Kapuscinski. Graphiquement, Another
Day of Life se situe dans la veine du
Valse avec Bachir d’Ari Folman, exploration hallucinée de la mémoire
d’un soldat israélien au Liban
en 1982. En moins torturé. Raúl de
la Fuente a fait du correspondant de
l’agence de presse polonaise «un héros classique de film d’aventure», assume-t-il. «Même si on a enquêté
pendant des années, consulté des archives de la CIA et de Cuba, je ne suis
pas un journaliste. A la fin, il faut
bien simplifier, explique le réalisateur à Libération. On voulait quelque chose de spectaculaire, que le
spectateur se sente comme un copilote de Kapuscinski.»
Pluie de balles. Quitte à s’autoriser des écarts avec les écrits du Polonais. Comme dans cette séquence
où le reporter échappe à la mort
grâce à l’intervention providentielle
de la camarade Carlotta (la belle
GEBEKA FILMS
Kapuscinski,
divagations filées
à l’angolaise
guérillera a existé et croisé la route
de Kapuscinski mais ne lui a pas
sauvé la vie ainsi), ou cette arrivée
en DS sous une pluie de balles dans
le camp retranché du commandante Farrusco. «Il a vraiment été
sous le feu, des témoins nous l’ont raconté, défend l’auteur. Au moins
80% du film est vrai, le reste est une
question de dramaturgie.»
Sauf que «Kapu» a lui-même été accusé de prendre des libertés avec la
réalité. Une biographie très documentée (1) publiée en 2011, quatre ans après sa mort, avait entrepris
de distinguer l’homme de son personnage, déclenchant une polémique en Pologne pour avoir égratigné
le mythe national. Le livre est paru
alors que les deux cinéastes travaillaient déjà sur le film. «Il y a un
double filtre, celui de Kapuscinski,
puis le nôtre, reconnaît Raúl de
la Fuente. Mais les gens que nous
avons rencontrés nous ont tous confirmé les faits de son récit.»
Trois grands témoins sont convoqués –et filmés «en vrai» à Lisbonne
et Luanda, leurs interventions rompant avec les images animées– dans
Another Day of Life. Tous proches à
l’époque du MPLA, le mouvement
marxiste-léniniste de libération, qui
contrôlait une grande partie du
pays. L’ami Artur, journaliste angolais communiste, Luis Alberto, cameraman du parti, et Farrusco, soldat des forces spéciales portugaises
qui a déserté pour rejoindre le camp
d’en face, dont les auteurs ont fait
un colonel Kurtz obsédant Kapuscinski (autre invention). Leurs interviews sont-elles une réponse aux
critiques sur les mensonges du Polonais? L’effet de réel qu’elles induisent brouille l’argument de Raùl de
la Fuente et Damian Nenow d’une
œuvre de fiction «librement inspirée» de son récit D’une guerre
l’autre.
Ethique. Une unique scène, à la
fin du film, évoque l’ambiguïté du
travail de Kapuscinski. Comme chaque jour à heure fixe, dans son bureau de Luanda, le journaliste en
sueur est assis face à son télex, seul
lien, ténu, avec le reste du monde.
Il revient du front sud, d’où il rapporte un scoop: la puissante armée
sud-africaine vient de pénétrer sur
le territoire angolais pour prêter
main-forte à l’Unita, mouvement
indépendantiste rival du MPLA. La
mécanique de la guerre froide est
enclenchée. Sur le téléscripteur de
Kapuscinski, s’affiche la question
de Varsovie: les Cubains aident-ils
le MPLA? Le journaliste vient d’être
débriefé par deux agents de La Havane, il sait pertinemment que Castro a envoyé des armes et des «instructeurs» à Luanda. Il hésite
pourtant. L’éthique du métier voudrait qu’il réponde positivement,
tandis que ses sympathies politiques lui commandent de garder
l’information secrète. Mais les
auteurs esquivent la réflexion en
détournant son dilemme en choix
moral – «sauver des vies» ou pas.
Une simplification manichéenne à
l’image du film.
CÉLIAN MACÉ
(1) Kapuscinski. Le vrai et le plus que
vrai, d’Artur Domoslawski, adapté par
Jan Krauze, traduit du polonais par
Laurence Dyèvre. Les Arènes, 2011.
ANOTHER DAY OF LIFE
de RAÚL DE LA FUENTE
et DAMIAN NENOW (1 h 26).
«Continuer», rando d’ado au petit trot
Adaptant le roman de
Laurent Mauvignier
sur la tentative de
réconciliation entre
une mère et son fils,
Joachim Lafosse se
perd dans les grands
espaces.
L
e huitième long métrage du
cinéaste belge Joachim Lafosse, Continuer, est adapté
d’un roman à succès du même
nom du Français Laurent Mauvignier. Le livre raconte l’épopée
d’une mère et son fils dans le
désert du Kirghizistan, où celle-ci
tente de remettre l’ado dans le
droit chemin (il a fait des bêtises)
grâce à une rando à cheval pas
dénuée d’embûches. Dans nos
colonnes, Claire Devarrieux avait
trouvé le livre «formidable et
exaspérant», on en dira un peu
moins de cet autre Continuer, ni
formidable ni franchement exaspérant –ou en tout cas, moins
exaspérant qu’attendu. En déportant son cinéma vers les grands
espaces de l’Asie centrale, Lafosse
sort des huis clos étouffants dont
il a l’habitude, ces creusets claustros où des personnages désagréables ressassent haines recuites et mesquineries. Ici, au
moins, ils parlent peu, et quand
bien même s’enverraient-ils quelques horreurs à la figure, il y a
une sécheresse initiale, une
forme de mystère qui tient lieu de
suspense et laisse avantageusement le premier rôle aux paysages. La séquence la plus réussie
Une virée salutaire au Kirghizistan. PHOTO LE PACTE
du film est ainsi muette, chorégraphie d’apprivoisement entre
mère et fils entrant et sortant du
champ, et peut-être Joachim Lafosse devrait-il carrément tenter
le non-parlant? Car dès lors que
les dialogues prennent de l’ampleur, que le mystère s’évapore,
que chacun est sommé de justifier ses actions de manière didac-
tique, lourdingue ou carrément
improbable («T’étais où toutes ces
années? —C’était il y a longtemps,
il s’appelait Gaël, je l’aimais.») le
film s’affaisse dans la caricature,
et les plaines kirghizes (en vrai,
marocaines) dont le chef opérateur Jean-François Hensgens est
visiblement tombé amoureux finissent par évoquer une esthétique Hollywood chewing-gum
plutôt que hollywoodienne. Virginie Efira fait front malgré des
répliques souvent ingrates, Kacey
Mottet-Klein brûle l’écran de rage
contenue et de désarroi, et leurs
deux chevaux sont en tout point
formidables.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
CONTINUER de JOACHIM
LAFOSSE avec Virginie Efira
et Kacey Mottet-Klein…1 h 24
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
TICKET
D'ENTRÉE
FILM
SEMAINE
ÉCRANS
Glass
1
402
Creed II
2
502
Les Invisibles
2
397
[Le] Facteur Cheval
1
380
Colette
1
Doubles Vies
1
Aquaman
Ben Is Back
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
462 715
CUMUL
1 151
462 715
387 179
771
1219 732
247 042
622
631 281
202 099
532
202 099
140
61 549
440
61 549
170
68 404
402
68 404
5
531
151 053
284
3 057 379
1
254
71 436
281
71 436
Glass, le nouveau M. Night Shyamalan, conforte la position
de reconquête du box-office par un cinéaste ayant toujours
su garder ses distances avec Hollywood. Le film réunissant
les personnages de films antérieurs (Incassable et Split)
s’impose aux Etats-Unis avec 47 millions de dollars de recettes, doublées par les revenus engrangés à l’international
(48,5 millions de dollars). La comédie Doubles Vies d’Olivier
Assayas, en dépit d’un casting chargé, démarre mollement.
(SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU DIMANCHE 20 JANVIER)
Joué et coproduit par
Omar Sy, le road-movie
«Yao» est un trop sage
autoportrait de la star
en mal de racines
et de perspectives.
Jean
Lassalle,
Béarnais
berné
I
l est intéressant de se pencher
sur la filmographie d’Omar Sy
du strict point de vue de la
production afin de mesurer à quel
point avec le succès d’Intouchables, il est devenu moins un enjeu
artistique qu’une cash machine
attirant sur son seul nom assez de
financement pour que plus personne ne se soucie de la viabilité
des films ainsi échafaudés pour
lui. Pour avoir un ordre d’idée du
changement d’échelle économique dont il est le vecteur, il suffit
de comparer le budget de production d’Intouchables (9 millions
d’euros) et le nombre d’entrées
que le film de Nakache et Toledano a engrangé (19 millions de
spectateurs). Or désormais, tous
les films avec Omar Sy voient leur
facture de production exploser :
Demain tout commence (17,5 millions d’euros), Knock (12,6 millions), le Flic de Belleville (15,7 millions). Avec des résulats pour le
moins variables au box-office
puisque Knock et le Flic de Belleville pointaient très en deçà des
performances attendues pour des
produits aussi coûteux (l’un et
l’autre autour de 500000 entrées).
Chèvres. Pourquoi cette longue
intro pour parler de Yao ? Parce
que c’est le premier film où la star
française, installée à Los Angeles,
endosse la casquette de coproducteur et que le film, tourné au
Sénégal et clairement constellé de
références autobiographiques, se
présente comme une méditation
Potache et cynique, le
docu de Pierre Carles et
Philippe Lespinasse se
gausse de la campagne
du député atypique à la
présidentielle de 2017.
Dans le rôle-titre, Louis Basse pourrait voler la vedette à son partenaire. PHOTO NOUMA BORDJ
Omar Sy, Sénégal à lui-même
existentielle sur le risque de vanité
hors-sol qui menace l’acteur
surexposé et pour l’heure voué au
seul créneau du mainstream (avec
quelques tentatives timides côté
Hollywood).
A peine masqué sous le personnage d’un acteur célèbre, Seydou
Tall, ayant en plus de sa notoriété
cinéma fait un best-seller en
racontant sa vie, Sy débarque à
Dakar et rencontre Yao, un gamin
dégourdi ayant échappé à la surveillance villageoise et à son père
pour se faire signer un autographe sur son exemplaire à moitié
bouffé par les chèvres et recousu
main. C’est la confrontation de
l’adulte nanti, que l’on voit au début dans un ahurissant loft à pis-
cine avec vue sur tout Paris, et du
bon petit gars lumpen dans un
pays émergent.
Challenger. Sy est comme confit dans l’humilité du «bounty»
délocalisé dans «le pays de ses
ancêtres» et une sorte de maladresse passe-muraille laissant son
comparse Louis Basse, 13 ans, lui
voler la vedette avec ses airs d’un
possible Antoine Doinel sénégalais, hélas empêchés par la fadeur
du road-movie humaniste et le
besoin de tout transformer en
chromos.
Le jeune acteur a fait un carton en
passant en promo dans l’émission
Quotidien. Interrogé sur ce qu’il
pensait de la carrière d’Omar Sy,
il a répondu : «Bof.» Au cœur
même du réalisme filtré aux bons
sentiments de l’agréable Yao,
subsiste donc le spectre d’un autre
film beaucoup plus drôle et
enthousiasmant où l’enfant endosserait vraiment son rôle de
challenger insolent et iconoclaste
d’une vedette qui prend bien trop
au sérieux son désir d’être l’ami
raisonnable, le grand frère tempéré ou le bon père sentencieux et
protecteur dès que l’occasion se
présente.
DIDIER PÉRON
YAO de PHILIPPE GODEAU
avec Omar Sy,
Louis Basse,
Fatoumata Diawara… 1 h 44.
«Les Fauves», panthère morose
Etouffé par les références
cinéphiliques, le thriller
de Vincent Mariette n’exhale
au final qu’un fugace parfum.
B
u 27
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ien entendu, il ne faut pas se fier aux
propos d’un cinéaste dans un dossier de
presse pour diagnostiquer ce dont son
film, à nos yeux, souffre d’évidence. Dans une
une longue interview, Vincent Mariette (qui
avait déjà signé un premier long métrage, Tristesse Club, en 2014, après la Femis) multipliait
les références, évoquant un moodboard de travail de quelque 200 items où apparaissaient
des échantillons de films chers à son cœur ci-
néphile: Mulholland Drive, The Swimmer, Inherent Vice, Tropical Malady, The Myth of the
American Sleepover… N’en jetez plus !
Les Fauves se passe en Dordogne dans un camping en été. Une panthère, selon la rumeur locale étayée par les rugissements qui retentissent dès la nuit tombée, s’attaque aux animaux
de la forêt tandis qu’enfants et adolescents disparaissent à leur tour. Laura (Lily-Rose Depp)
découvre bientôt qu’un deus ex machina, Paul,
écrivain et ours mal léché, est caché derrière
les taillis et l’ambiance torve de ces vacances
torpides. Tout le monde ici cherche le mystère
à corp perdu, ou s’invente un arrière-monde
plus bizarre et sexy que la réalité champêtre
d’une villégiature entre piscine et barbecue.
Mais c’est aussi le cinéaste et son film qui aspirent à des univers plus amples, profonds, mythiques et indéchiffables en collant sur le frigo
de l’inspiration des dizaines de vignettes censément magnétiques. Chaque plan est surphotographié, chaque manière de parler, chaque
action des personnages transportent avec eux
le souvenir d’une émotion ressentie devant
une séquence palimpseste. Comment se laisser
envahir par le haut trouble tout en multipliant
les grigris ?
D.P.
LES FAUVES de VINCENT MARIETTE
avec Lily-Rose Depp, Aloïse Sauvage,
Laurent Lafitte… 1h23.
E
n vue de l’élection présidentielle de 2017, Pierre
Carles et Philippe Lespinasse décident que, puisque tout
est perdu pour la gauche, il faut
soutenir celui qui est à leurs yeux
le moins pire des candidats de
droite : Jean Lassalle. Ils s’autoproclament conseillers de campagne en espérant façonner cet
homme du peuple en leader anticapitaliste, rêvant d’en faire une
sorte de version française de l’ancien président équatorien Rafael
Correa. Oui, c’est n’importe quoi.
Et cette inconséquence politique
n’a même pas l’excuse d’être
drôle, on est surtout gêné pour
tout le monde. Car c’est l’existence même de ce pétard mouillé
qui surprend, le fait d’avoir
poussé ce canular condescendant jusqu’au bout, jusqu’à son
ratage complet, en lui donnant la
forme d’un film. Si Lassalle a encore des soutiens parmi les 1,21 %
d’électeurs qui ont voté pour lui,
ils pourront constater que même
certains de ses conseillers se foutaient de sa gueule. Il en devient
touchant, il faut bien le dire. Et si
Pierre Carles a des admirateurs,
ils pourront s’interroger sur l’impasse dans laquelle il se fourvoie
avec cette pochade dont la pseudo-insolence politique ne révèle
qu’une désillusion goguenarde.
Dans le dossier de presse, l’un
des deux réalisateurs fait référence à Mr Smith au Sénat de Capra : s’il fallait comparer ce bidule
à un chef-d’œuvre, ce serait plutôt au Schpountz de Pagnol : l’histoire d’un idiot narcissique, comique malgré lui, encouragé
dans ses rêves de gloire par
de cyniques farceurs.
MARCOS UZAL
UN BERGER ET
DEUX PERCHÉS À L’ÉLYSÉE ?
de PIERRE CARLES
et PHILIPPE LESPINASSE (1 h 41).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
CULTURE/
Marcel Azzola, à bout de soufflet
Passé de «Vesoul»
aux Sex Pistols,
l’accordéoniste,
géant de la musique
populaire française
et l’un des premiers
à faire retentir le
«piano à bretelles»
dans le jazz, est mort
lundi à 91 ans.
Par
JACQUES DENIS
S
i Yvette Horner a été célébrée comme la reine des
flonflons pop, Marcel Azzola
pouvait légitimement postuler au
titre de roi du swing musette. Plus
encore que son aînée, qui le devança en 1948 lors d’une coupe du
monde d’accordéon, il aura œuvré
à sortir son instrument des préjugés dans lesquels il était contraint.
«Le combat n’est pas fini !» avait-il
ainsi prévenu le jeune Vincent Peirani à ses débuts. Ironie ultime,
Horner l’a aussi précédé dans la
mort : elle est décédée en juin, lui
lundi, à 91 ans.
Comme Peirani et d’autres héros
du branle-poumons, Azzola était
un fils d’immigrés italiens, né
en 1927 dans le Paris populo, celui
de la Rue de la Chine (une mazurka
qui figure parmi ses classiques, en
hommage à l’adresse de l’hôpital
Tenon où sa mère accoucha).
Formé par les meilleurs, Médard
Ferrero en tête qui l’initia au classique (les fameux grands airs et
autres ouvertures), il apprend le
métier dans les brasseries, jouant
à la demande, et dans les bals, enchaînant les cachets.
Elans explosifs. De cette dualité,
il gardera un sens de l’humilité et
un talent d’écoute, deux qualités essentielles pour qualifier une belle
carrière. La sienne naît dans l’ombre des vedettes qui font appel à lui:
Boris Vian, Yves Montand, Barbara,
Jean Sablon, Edith Piaf, Juliette
Gréco… Le carnet est rempli de
noms qui sonnent à l’oreille de tout
amateur de musique. Parmi ceux-ci,
il y a bien entendu Jacques Brel,
dont le «Chauffe, Marcel, chauffe!»,
cri du cœur lâché dans l’énergie de
la session, fit entrer l’accordéoniste
au panthéon de la chanson.
En 1968, Vesoul le place pour toujours dans la cartographie de la musique française.
Pour avoir su se mettre au service
Au festival de jazz de la Villette en 2000, à Paris. PHOTO GUY LE QUERREC. MAGNUM PHOTOS
des autres, Marcel Azzola n’en fut publié sur le label La Lichère, le répas moins à l’initiative d’un vrai re- dacteur en chef de Jazz Magazine
nouveau pour son instrument, qu’il Franck Bergerot fut, jusqu’à son
dépoussiéra patiemment sans ôter dernier souffle, l’un des intimes de
la part de plaisir qu’il y a à faire val- Marcel Azzola : «Il avait grandi en
ser les pieds. C’est grâce à lui, entre parallèle de l’histoire du swing, sans
autres, que ce piano dit du pauvre complètement la partager. Pour
put entrer au Conservatoire natio- ce fils de maçon, le jazz, c’était le
nal supérieur de musique en 2002. monde des riches. Pas tout à fait le
Avec le jazz, il éprouva tout autant sien, même s’il avait été très tôt imses qualités d’impropressionné par Dizzy
visateur que de comDISPARITION Gillespie.» Après
positeur, dans les pas
avoir fréquenté les
des meilleurs du genre, dont l’es- clubs de Saint-Germain, l’accordéothète virtuose Tony Murena, sa ré- niste va pourtant se hisser au somférence, dont il partageait les élans met au Caveau de la Montagne, un
explosifs. En la matière, il petit club de jazz où il s’illustre à la
sera guidé par son pote d’enfance et fin des années 70 avec le guitariste
complice de toujours, le guita- Marc Fosset et le contrebassiste Pariste Didi Duprat, qui lui présenta trice Caratini. «Après avoir sillonné
Django Reinhardt et l’introduisit les départementales françaises au
plus généralement dans l’univers volant de belles américaines et fait
manouche. Il deviendra bientôt danser tout le pays, Marcel tend à
l’éclaireur inspiré d’une nouvelle revenir vers de petites formes,
génération, celle de Richard Gal- comme les récitals qu’il donne avec
liano, avec lequel il enregistrera la pianiste Lina Bossati. Il est séduit
même une Afro-musette et une par l’idée de se frotter à une nouvelle
terrible Panique sur l’album Paris génération de jazzmen. Nous sommusette en 1990.
mes curieux, Marc et moi, d’élargir
Directeur artistique de ce disque les champs de notre duo, qui plus est,
avec une légende de l’accordéon», témoigne alors le contrebassiste, honoré de partager l’affiche avec celui
qu’il désigne comme «le patron».
«Piano à frissons». Ce ne sera
pas la seule expérience de ce type,
même s’il dut longtemps enregistrer
des séances où il n’était pas question
de prononcer le mot jazz. Marcel
Azzola tissa ainsi des ponts entre
deux univers où les malentendus
n’avaient que trop duré. De
Stéphane Grappelli à Christian Escoudé, de Swan Berger à Didier
Lockwood, il fut toujours attaché au
Paris qui swingue dru. Il n’en était
pas moins élégant lorsqu’il s’agissait
de ralentir le tempo, comme avec
l’emblématique duo qu’il formait
depuis des dizaines d’années avec
Lina Bossati, la pianiste de son orchestre de bal qui deviendra sa fidèle complice sur scène et sa
meilleure amie dans la vie. Sur le
«soufflet à chagrin» que beaucoup
désignent aussi comme le «piano à
frissons», il pouvait ainsi faire siennes les Gymnopédies de Satie, non
sans digression mais toujours avec
délicatesse, pour paraphraser un de
ses plus beaux thèmes.
C’est aussi de cette oreille qu’il
faut apprécier ses apparitions sur de
nombreuses bandes originales, à
commencer par celles de Tati (Mon
Oncle, Playtime…). Comme ce dernier, la musique de Marcel Azzola
parlait de mélancolie et de mémoire, sans renier l’énergie et l’instant présent. Des sentiments partagés qui se trouvent résumés dans
une courte vidéo du documentariste et écrivain David Dufresne.
Venu le voir à propos de son livre On
ne vit qu’une heure : une virée avec
Jacques Brel, Marcel Azzola, en sortant un des nombreux accordéons
de sa collection, lui relatera le souvenir d’une improbable séance avec
les Sex Pistols pour le film la Grande
escroquerie du rock’n’roll: «On s’est
retrouvés à Saint-Germain-des-Prés,
le chanteur à chanter à la terrasse
des Deux Magots, avec moi à l’accordéon et un violon. Et le directeur
s’approche pour nous dire de foutre
le camp! Un client s’est levé et lui a
dit : “Arrêtez, ce sont des amis à
moi.” C’était Jean Sablon.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CE SOIR À 20H50
JUSQU’OÙ IRONT-ILS DANS CETTE 5ÈME SAISON ?
PHILIPPE LELLOUCHE
BRUCE JOUANNY
DeBonneville-Orlandini
LE TONE
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Femme orchestre
Marie-Sophie Ferdane L’actrice venue du théâtre
et diplômée de violon interprète l’héroïne de
«Philharmonia», la nouvelle série de France 2.
U
ne fille formidable. C’est ce que disent trois metteurs
en scène qui l’ont côtoyée. Le premier l’a remarquée
alors qu’elle étudiait le théâtre à Lyon. Le second l’a
choisie pour une Mouette à Avignon. Sa présence dans la Cour
d’honneur a provoqué chez le troisième le désir d’écrire une
pièce sur mesure pour elle et son mari. Marie-Sophie Ferdane
est indéniablement une muse majuscule. «Perfectionniste»,
«intelligente», «engagée»… Elle est si inspirante qu’elle est demandée sur tous les terrains: théâtre, téléfilm, film (y compris dans des prod Netflix) et, à partir de ce soir, dans une série.
La comédienne tentaculaire incarne la
cheffe Hélène Barizet dans Philharmonia, sur France 2.
Qu’est-elle allée faire dans cette galère ? Philharmonia sait
être séduisante lorsqu’elle aborde les problèmes d’un orchestre mais se prend vite les pattes dans son ambition affichée
de déringardiser le classique. Prenant pour décor la Philharmonie de Paris, qui fête son 5 millionième visiteur en quatre ans, la série ne s’est pas aperçue que le secteur n’avait pas
besoin d’elle, en tout cas pas d’âneries comme «la musique
ne l’a pas guéri, [l’assassin] s’est remis à tuer». Il n’empêche
que dans ce thriller décevant, Marie-Sophie Ferdane nous
a conquis. Par une moue, une onomatopée, une intention de
jeu que l’on ne divulguera pas, elle nous a mis dans sa poche
et on a suivi avec intérêt les aventures de son personnage,
Barizet. Ainsi, on s’est retrouvé, un froid vendredi de janvier,
dans un modeste café du XXe arrondissement, aux murs punaisés de photos d’acteurs, pour entendre, les cheveux blonds
décolorés tombant sur un col roulé, le sourire aussi carnassier
que doux, Marie-Sophie Ferdane répondre: «J’ai fait Philharmonia pour l’orchestre. Secrètement, je pense que je voulais
en diriger un, même si j’étais morte de trouille. J’accorde une
grande valeur à la musique. A la fin du tournage, les musiciens
m’ont dit qu’ils avaient suivi ma direction,
une fois. Malheureusement, c’est quand
j’avais fait une erreur», rit-elle.
La comédienne, dernière d’une fratrie de
quatre sœurs, a grandi à Grenoble. Mère directrice de maternelle, père directeur d’un site industriel. Elle a une dizaine
d’années quand la famille déménage «dans les “terres froides”. Un triangle entre nulle part et nulle part, où rien n’est
accessible à pied». Elle y découvre l’ennui de la campagne,
«une vie solitaire, qui ne pèse pas, faute de comparaison»,
mais aussi la musique. Elle joue du violon, quand ses sœurs
pratiquent flûte, piano et violoncelle. C’est l’époque des déplacements avec l’orchestre du conservatoire pour interpréter la Danse macabre aux quatre coins du département.
«J’avais mon violon Suzuki orange vif, c’était nos tournées
hollywoodiennes.» Elle quitte l’institution avec un diplôme
de violon.
LE PORTRAIT
Trois sœurs, trois autres mères, trois partenaires chambristes,
c’est presque trop. Marie-Sophie ressent «une fascination pour
elles : elles étaient magnifiques. Mais je sentais que je devais
suivre une piste différente». La comédienne se vit garçon manqué, libre. Elle aime être dehors, quitte la maison à 16 ans.
Mais avant de fouler les planches, elle s’enracine en littérature.
«Il n’y avait pas grand-monde autour de nous mais beaucoup
de livres. Je lisais énormément, heureuse, entourée d’amis imaginaires. Le langage, ce n’est pas facile pour tout le monde»,
souffle cette voix mezzo hyper travaillée. De fil en aiguille, elle
passe une agreg de lettres modernes et intègre Normale sup.
Rien que ça. «C’est ce qui est formidable avec elle : elle a fait
Normale mais n’est pas du tout prof, explique le dramaturge
Pascal Rambert. C’est une intelligence dans un corps avec une
voix.» Un corps de 1,80 mètre de haut.
L’arrivée sur scène passe par la découverte du collectif. Le
théâtre est une forme de littérature en groupe, et c’est via des
tournois d’improvisation que l’étudiante le découvre. Elle
entre à l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du
théâtre (Ensatt) à Lyon,
puis fait ses débuts avec
Richard Brunel au Théâtre
du p euple de Bus 1977 Naissance.
sang (Vosges). «Une grosse
2001 Don Juan revient
présence, poétique et politide la guerre, au Théâtre
que. Et puis elle était tout le
du peuple.
temps en travail», explique
2007-2013 Comédiele metteur en scène. «Il
Française.
veut dire que chaque jour je
2012 La Mouette dans
faisais quelque chose de difla Cour d’honneur
férent», décrypte-t-elle aud’Avignon.
jourd’hui.
2016 Argument de
Six ans plus tard, la violoPascal Rambert.
niste-agrégée-normalien23 janvier 2019
ne-comédienne devient
Philharmonia.
pensionnaire à la ComédieFrançaise. Le rêve. Qu’elle
quitte six ans plus tard. Pourquoi ce revirement ? Etait-elle
déçue? «Non, car je n’avais pas d’attentes. Cela dit, si j’ai choisi
de partir, ça veut dire quelque chose.» Mais quoi? «Oui, n’est-ce
pas, sourit-elle. Voyez comme je tourne autour de la réponse.
Non, en fait quelque chose n’a pas pris. Mais cela m’a renforcée
par ailleurs.»
Cette Mouette montée par Arthur Nauzyciel dans la Cour
d’honneur lui sert à passer le cap du Français. «Elle met toujours beaucoup d’engagement dans ce qu’elle fait, elle va chercher très loin et très profond des choses qui relèvent de l’âme»,
s’enthousiasme Nauzyciel, un fidèle. La comédienne tourne
actuellement en province une Dame aux camélias qu’il a mis
en scène, et il a deux projets pour Ferdane et son mari, le comédien Laurent Poitrenaux, avec lequel elle a une fille d’une
dizaine d’années. Après le conservatoire et le Français, la comédienne admiratrice de Patti Smith et Gena Rowlands
(«mais je ne dédaigne pas non plus l’énergie de Camille Cottin»)
se trouve au centre d’une nouvelle bande, «où la circulation
se passe naturellement», explique Rambert pour qui Ferdane
jouera Architecture à Avignon cet été.
Dans le café, la comédienne se trouve d’un coup déroutée.
«Je m’aperçois que c’est compliqué de répondre. C’est un peu
comme une psy en fait, un portrait. Je ne sais même pas si je
peux vous faire confiance?» Alors, pour montrer patte blanche, nous fermons notre cahier et nous nous baladons avec
elle dans le XXe, où au hasard des petites rues la comédienne
nous parle sans pression de théâtre, du cérémonial, du rite,
de la recherche d’une forme de sacré, de sa défiance par rapport à la religion mais du calme apaisant des églises vides,
de sa volonté de vivre sur scène une expérience transcendante et du chagrin qu’elle éprouve quand cela ne fonctionne
pas, les mauvais soirs. «Oui, c’est plus qu’une déception.
Quand vous êtes sur scène, c’est toute votre vie. Si la rencontre
n’a pas lieu… J’aimerais bien avoir de la désinvolture, de la
légèreté. Etre acteur et me dire que c’est fun. Mais c’est trop
important.» Soudain, on repense à Tiens ferme ta couronne
de Yannick Haenel dont elle parlait un quart d’heure plus tôt.
Elle se remémorait la superbe phrase tirée de Melville, «l’intérieur de la tête mystiquement alvéolé». L’expression lui va
comme un gant. •
Par GUILLAUME TION
Photo BRUNO CHAROY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 23 Janvier 2019
Répertoire
Annonces légales
legales-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 00
repertoire-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 80
Libération est officiellement habilité pour
l’année 2019 pour la publication des annonces
légales et judiciaires par arrêté de chaque
préfet concerné dans les départements :
75 (5,50 €) - 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) tarifs HT
à la ligne définis par l’arrêté du ministère de
la Culture et la Communication de
décembre 2018
ANTIQUITÉS/
BROCANTES
MUSIQUE
DISQUAIRE SÉRIEUX
ACHÈTE DISQUES
VINYLES
33 TOURS ET 45 TOURS
TOUS STYLES
MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE,
MUSIQUES DU MONDE,...
AU MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE.
TEL : 06 08 78 13 60
Achète
tableaux
anciens
INSERTION
DIVERSES
CRETEIL-HABITAT-SEMIC
Société Anonyme d’Economie Mixte Locale
Au Capital de 9.555.180 euros
Siège Social : 7 Rue des écoles
94000 CRETEIL
R.C.S. CRETEIL 672 003 118
Tous sujets, école de Barbizon,
orientaliste, vue de Venise,
marine, chasse, peintures de
genre, peintres français &
étrangers (russe, grec,
américains...), ancien atelier
de peintre décédé, bronzes...
Suivant délibération en date du 12 décembre
2018, le Conseil d’Administration a décidé de
recourir aux dispositions de l’article L.2286-3 du Code du Commerce lui permettant
de procéder à la vente forcée de 1035 actions en déshérence.
Les ayants droit sont mis en demeure de
faire valoir leurs droits dans un délai d’un
an à compter de cet avis. A l’expiration de ce
délai, il sera procédé à la vente aux enchères
publiques des titres et le produit net de leur
vente sera tenu à la disposition des ayants
droit pendant dix ans, sur un compte bloqué.
Pour avis.
Estimation gratuite
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
V.MARILLIER@WANADOO.FR
sur notre site
http://petites-annonces.liberation.fr
rubrique entre-nous
Le Conseil d’Administration.
06 07 03 23 16
est
Votre journal
habilité pour toutes
sur les départements
75 92 93
JEUDI 24
Le temps s'assèche progressivement pour
cette journée de jeudi mais avec des
températures particulièrement basses dans
le Nord-Est et le Centre-Est, surtout sur les
sols enneigés. Des averses se produisent
plus à l'Ouest avec pluie et neige mêlée.
L’APRÈS-MIDI Le ciel reste assez lumineux
mais quelques averses de neige peuvent se
produire encore très localement.
0,6 m/9º
Lille
1,5 m/10º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Dijon
IP 04 91 27 01 16
IP
1,5 m/10º
1 m/11º
Lyon
Bordeaux
4,5 m/13º
Toulouse
Bordeaux
2,5 m/13º
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
Marseille
1/5°
6/10°
11/15°
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
21/25°
26/30°
31/35°
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
FRANCE
MIN
MAX
0
2
7
4
0
-1
-1
3
5
8
6
3
2
2
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MAX
0
5
3
1
2
5
5
4
8
7
8
8
9
8
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
8
IX
X
XI
Grille n°1123
MIN
MAX
9
-3
-2
7
0
5
-1
13
-1
2
16
3
13
3
ON S’EN GRILLE UNE AUTRE ?
Mots croisés,
sudoku,
échecs…
Retrouvez
tous nos jeux
sur mobile
avec RaJeux,
la nouvelle Déjà
appli de disponible sur
Libération iOS et Androïd
4
5
4 5 7
◗ SUDOKU 3879 DIFFICILE
5
5
8
3
9 1 2
6 9
2
2 7
8 7
9
3 1
SUDOKU 3878 MOYEN
3
7
2
4
8
9
1
5
6
4
8
5
1
6
7
2
9
3
9
1
6
3
2
8
5
7
4
2
3
7
6
5
4
9
1
8
5
4
8
7
9
1
6
3
2
3
8
5
3
9
4
2
7
6
1
6
2
1
5
7
3
4
8
9
7
9
4
8
1
6
3
2
5
8
9 1
6
7
SUDOKU 3878 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
7
9
5 2
3
1
5
6
7
4
8
9
2
9
2
6
5
8
3
1
4
7
8
4
7
9
1
2
5
3
6
1
3
2
4
5
7
6
8
9
4
6
8
2
9
1
3
7
5
5
7
9
8
3
6
4
2
1
2
5
1
7
4
8
9
6
3
6
8
3
1
2
9
7
5
4
2
4 5
8
4 6
4
2
5 4 9
8 7 6
1
7
8
6
9
1
6
9
2
3
5
8
4
7
1
1 9
4 8
1
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
GORON
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VISITEUSE. II. ÉTAGES. CD. III. LUGUBRE.
IV. OPTE. SION. V. CUISE. GT. VI. IRM. RAOUL. VII. BATOUMI.
VIII. ÉDOUARD. IX. DICTATEUR. X. ESCULENTE. XI. ÂNESSES.
Verticalement 1. VÉLOCIPÈDES. 2. IT. PUR. DIS. 3. SALTIMBOCCA.
4. IGUES. AUTUN. 5. TEG. ERTA ALE. 6. ESUS. AORTES. 7. BIGOUDENS.
8. SCROTUM. UTE. 9. ÉDEN. LIBRES.
libemots@gmail.com
1
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
(030/
Par GAËTAN
VERTICALEMENT
1. Qui font monter sur les grands cheveux 2. Résine en travaux # Asso antisida 3. Dynastie chinoise au pouvoir il y a deux mille ans # Dépense encore
4. La définition est plus facile à saisir qu’elles 5. Se jeta à corps défendant #
Baie avec le suivant # Voyelles paresseuses 6. Langage codé # Elle est
en train de les supprimer un par un 7. Me rendrai # Possédé # Elle siège
en Arabie 8. Trop souvent avis, trop peu réflexion 9. Qui fait partir loin
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain
de Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
1BS ("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Qui ne fait pas plaisir
II. Montra son accord à son
chef avec le sien # Renard
chez Disney III. Manet y fit
ses Courses IV. Pied douloureux # En dernier lieu
V. Marie atout prix (1977) #
Fin d’un groupe VI. Il faut
aller très loin pour la parcourir # Qui aura du mal à
parcourir la voisine VII. Ce
mot est ailleurs dans la grille #
Vol 772 pour Roissy VIII. Vous
les trouvez dans le Libé du
week-end # @nglais IX. Certains vivent à l’écart au
Colorado # Donne un peu
trop à boire X. Forte chaleur #
Développé XI. Préciser pour
distinguer
9
VII
36/40°
Faible
MIN
7
◗ SUDOKU 3879 MOYEN
15
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
6
VIII
Origine du papier : France
Soleil
5
V
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 384€
tél.: 01 55 56 71 40
0,6 m/14º
16/20°
4
VI
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
0,6 m/14º
-10/0°
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues),
POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
CILA (Nantes)
Lyon
3
III
Dijon
Nantes
2
IV
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, bd de Grenelle CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
1
I
Lille
0,3 m/11º
Caen
ĥ
Ģ
ON S’EN GRILLE UNE?
II
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Rédacteurs en chef adjoints
Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail legales-libe@teamedia.fr
MERCREDI 23
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
vos annonces légales
Il fera froid et des averses de neige se
produiront du Nord-Est au Massif central.
La limite pluie/neige se situera vers 400 m en
Aquitaine mais aussi près de la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Le risque d'averses de neige
faiblira. Mais de fortes averses de grésil se
produiront de la Corse à la Provence côte
d'Azur. Au Nord, on profitera d'un répit mais
il fera toujours aussi froid.
www.liberation.fr
2, rue du Général Alain
de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Principal actionnaire
SFR Presse
<J3><O>6305838</O><J>23/01/19</J><E>LIB</E><V>2</V><P>20</P><C>000001</C><B>0000327816</B><M></M><R></R></J3>@
XIXe et Moderne
avant 1960
L’amour s’écrit dans
A l’occasion de la
Saint Valentin
déclarez votre flamme...
1,5 m/9º
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
7
9
4
3
6
5
2
1
8
9
1 8
1 3
8
9
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CHEZ EDF, IL Y A
DES CONTRATS POUR
CEUX QUI VIVENT LA NUIT,
CEUX QUI NE SONT LÀ
QUE LE WEEK-END
ET CEUX QUI ROULENT
À L’ÉLECTRIQUE.
Avec des offres adaptées aux besoins de chacun,
EDF permet à ses clients de payer leur énergie
au meilleur prix.
Rejoignez-nous sur edf.fr
L’énergie est notre avenir, économisons-la !
RCS PARIS 552 081 317
Devenons l’énergie qui change tout.
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
2
Размер файла
13 547 Кб
Теги
liberation
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа