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Libération - 24.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Avec Emil Ferris, Brecht Evens, Hugues Micol,
Baudoin, Cyril Pedrosa, Bastien Vivès, Simon Roussin, Terreur graphique,
Jérôme Dubois, Juliette Mancini, Emilie Gleason et Aseyn
Dessin
d’Emil Ferris,
auteure de
Moi, ce que
j’aime, c’est
les monstres,
éd. Monsieur
Toussaint
Louverture.
RENAULT
GHOSN
COFFRÉ,
UN TANDEM
AU VOLANT
PAGES 2-6
RDC
KABILA,
FIN DE SAGA
PAGES 10-11
ANGOULÊME
PORTRAIT DE RUMIKO
TAKAHASHI,
GRAND PRIX 2019
ET NOS REPORTAGES, CRITIQUES...
PAGES 30-35
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
LIBÉ TOUT EN
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Cyril Pedrosa. Lauréat du prix BD Fnac-France Inter pour l’Age d’or, Dupuis «Aire libre», septembre 2018.
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Flamboyant
Les charges qui semblent s’accumuler contre Carlos Ghosn
n’ont pas, pour l’instant, fait
l’objet d’un examen raisonné,
contradictoire et public. Hors
de question, donc, de gloser sur
sa culpabilité ou son innocence,
tant que la procédure judiciaire
japonaise, étonnamment rigoureuse, n’est pas allée plus avant.
On peut néanmoins formuler
quelques remarques adjacentes
qui éclairent les pratiques
du petit monde enchanté des
grands dirigeants mondiaux et
ne sont guère à l’avantage du
PDG sortant de Renault-Nissan.
On se souviendra d’abord d’une
affaire de 2011, quand Carlos
Ghosn était allé au journal télévisé et avait chargé comme des
mules trois de ses cadres remerciés pour avoir transmis,
disait-il, des informations sensibles à la concurrence. Un an
plus tard, les trois hommes
avaient été réintégrés avec des
excuses. Ainsi la présomption
d’innocence dont Carlos Ghosn
peut se prévaloir à juste titre
n’avait pas été accordée à ses
salariés accusés, puis blanchis.
De même, on ne sait ce qu’il en
est au juste des déclarations
– ou des non-déclarations – de
revenus que la justice japonaise
lui impute à charge. Mais on
vient – dans Libération – de révéler que le flamboyant PDG
s’était domicilié fiscalement
aux Pays-Bas, pays où il met
rarement les pieds mais où les
taux d’imposition sont très accueillants. Pour un homme qui
doit beaucoup au système méritocratique français et aux entreprises nationales (Polytechnique, Michelin, Renault), voilà
une leçon de civisme à l’envers
qui ne peut améliorer la réputation de l’intéressé, ni celle de la
classe dirigeante. Si l’on ajoute
à cela une méthode de gouvernement solitaire, jugée souvent
arrogante, une volonté manifeste d’écarter tout dauphin
dont l’étoile aurait pu éclipser la
sienne, on comprend pourquoi,
en dépit des résultats excellents
de Renault-Nissan ces dernières années, il n’y ait pas grand
monde pour défendre l’illustre
prévenu de Tokyo. •
CARLOS GHOSN
Le jour du
débarquement
Le conseil d’administration de Renault
doit acter ce jeudi le départ de son PDG,
incarcéré depuis deux mois à Tokyo, et mettre
en place une nouvelle gouvernance bicéphale.
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Par
FRANCK BOUAZIZ
I
ls seront dix-huit, et non dix-neuf, ce
jeudi, à prendre place autour de la grande
table ornée de micros, dans la salle du
conseil d’administration, au premier étage du
siège social de Renault, quai Alphonse-LeGallo à Boulogne-Billancourt (Hauts-deSeine). Cette réunion, qui s’ouvre à 10 heures,
risque de ne ressembler à aucune autre du
même style. D’abord parce qu’elle ne sera pas
présidée par celui qui reste PDG en titre jusqu’à ce conseil.
A cette heure-là, le soleil commencera à décliner sur Tokyo, où Carlos Ghosn est incarcéré
depuis neuf semaines. Son absence sera
d’autant plus notable «qu’il avait l’habitude
de distribuer la parole», se remémore un ancien administrateur, qui n’a pas oublié non
plus que, traditionnellement, les conseils
d’administration débutaient et se terminaient
à l’heure. Cette fois, la réunion risque de sérieusement déborder, compte tenu de l’ordre
du jour : la mise en ordre de marche d’une
nouvelle gouvernance à la tête de Renault.
Une étape qui passe par le départ, probablement sous la forme d’une démission, du PDG
en poste depuis près de quinze ans, Carlos
Ghosn.
Pourquoi l’Etat a-t-il lâché
le numéro 1 de Renault ?
Les promesses n’engagent que ceux qui les
reçoivent. Dès le lendemain de son incarcération à Tokyo pour des soupçons de non-déclaration de revenus au fisc japonais, Carlos
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Ghosn reçoit un vibrant soutien du ministre
de l’Economie. Bruno Le Maire rappelle son
attachement à la présomption d’innocence
et précise, en outre, «qu’il n’y a rien de particulier» à signaler sur la situation fiscale de
Carlos Ghosn en France. Et pour cause: l’intéressé n’est plus résident fiscal en France
depuis 2012, comme Libération le révélera par
la suite, mais le ministre se garde de le
préciser.
Deux mois plus tard, le boss de Renault est
certes multi-inculpé mais pas encore jugé ni
condamné. Pour autant, Bercy fait volte-face.
Fort de sa position d’actionnaire de référence
avec 15% du capital et deux sièges au conseil
d’administration, il lâche, sans ménagement,
le PDG du constructeur, en appelant à la mise
en place d’«une nouvelle gouvernance». Entretemps, l’accumulation des charges contre
Carlos Ghosn et les trois refus successifs de
remise en liberté ont convaincu le ministre
de l’Economie d’opérer un repli stratégique.
Pragmatique, l’Etat français a choisi de lâcher
prise, histoire de ne pas fâcher Nissan, partenaire de Renault dans la très stratégique alliance automobile.
Ceux qui ont un peu de mémoire se souviendront que l’actuel président de la République,
lorsqu’il était ministre de l’Economie, s’était
sérieusement heurté à Ghosn. Au centre du
conflit, la volonté de l’Etat de disposer d’un
droit de vote double au sein du conseil
d’administration de Renault, comme le
prévoit la loi Florange. Un dispositif adopté
en mars 2014 et destiné à limiter les restructurations menées à l’emporte-pièce. L’épisode
a laissé des traces, de nature à limiter la
mansuétude du chef de l’Etat à l’égard du
«samouraï».
Comment l’entreprise
va-t-elle être dirigée ?
Sauf retournement imprévisible et de dernière
minute, un tandem composé de Jean-Dominique Senard et Thierry Bolloré (lire leurs portraits page 4) va s’installer aux commandes.
L’Etat profite de la mise à l’écart de Carlos
Ghosn pour opérer un lifting dans la gouvernance de l’entreprise. La fonction de PDG toutpuissant et ne rend que trop peu de comptes
a vécu. Elle est scindée en deux. Président du
conseil d’administration, Senard pilotera la
stratégie, tandis que Bolloré, directeur général,
fera tourner la boutique au quotidien.
Ce duo va néanmoins devoir régler une épineuse question. Qui sera appelé à diriger l’alliance Renault-Nissan? Jusqu’à présent, dans
les accords secrets qui régissent les relations
entre les deux groupes, il était acquis que ce
fauteuil revenait au PDG de Renault.
Qu’en sera-t-il pour l’avenir compte tenu de
deux nouveaux paramètres. D’une part,
Nissan, passablement énervé de l’hégémonie
de Renault dans l’alliance, va certainement
demander un rééquilibrage des forces en
présence. Celui-ci apparaît d’autant plus justifié que le constructeur japonais s’est refait
une santé et affiche de bons résultats. D’autre
part, la dissociation des fonctions de
président et de directeur général chez
Renault ouvre un vrai casse-tête juridique.
Qui du président du conseil d’administration
ou du directeur général peut prétendre au
fauteuil de numéro 1 de l’alliance ?
u 3
Qu’est-ce qui attend
le nouveau tandem à la tête
de Renault ?
Au-delà des déboires judiciaires japonais, la
nouvelle direction de Renault va être
confrontée à quelques enjeux industriels de
taille. A commencer par le maintien d’un
plan de charge suffisant pour les usines françaises de Renault. Au cours des dernières
années, l’entreprise a en effet délocalisé la
production de ses modèles d’entrée de
gamme. Objectif: baisser les coûts en assemblant des véhicules dans des contrées à faible
coût de main-d’œuvre. Résultat : de l’usine
de Flins (Yvelines) à celle de Douai (Nord),
les salariés s’interrogent sur le maintien du
plan de charge.
Une donnée qui conditionne le niveau des
effectifs en France. Or le transfert de la fabrication de la nouvelle Clio en Turquie a commencé à susciter quelques inquiétudes. Les
organisations syndicales vont donc
vraisemblablement demander à la nouvelle
direction quelques garanties sur le maintien
de l’emploi et de l’assemblage de certains
véhicules, comme la Nissan Micra sur le site
de Flins. Sur ce front, le baptême du feu du
tandem Senard-Bolloré pourrait avoir lieu
lors des incontournables négociations
annuelles obligatoires (NAO) sur les salaires.
A cet égard, les derniers résultats connus de
Renault ont atteint un record historique :
5,2 milliards d’euros de bénéfice net
pour 58 milliards de chiffre d’affaires et
3,7 millions de véhicules immatriculés. Le
seul rayon de soleil dans le fracas des tôles
froissées. •
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4 u
LIBÉ TOUT EN
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Senard, une solide roue
de secours pour Renault
L
a retraite attendra pour JeanDominique Senard. A presque 66 ans, le patron de Michelin, qui devait passer la main en
mai, va reprendre du service. Le
conseil d’administration de Renault devrait le nommer ce jeudi
président, non exécutif, de Renault.
Il dirigera la maison en tandem
avec l’«opérationnel» Thierry Bolloré (lire ci-dessous). Venu comme
Carlos Ghosn de Michelin, JeanDominique Senard va donc terminer sa carrière en passant du pneu
à la voiture.
Le nom de ce financier de formation, au parcours très CAC 40 depuis sa sortie de HEC –Total, SaintGobain et Pechiney, avant d’atterrir
chez Michelin en 2005 comme directeur financier –, revenait avec
insistance ces derniers jours. Un
profil idéal pour faire oublier Ghosn
et son amour immodéré du luxe et
de l’argent. «C’est un grand industriel, un homme qui a une conception sociale de l’entreprise et qui l’a
démontré à plusieurs reprises», déclarait il y a quelques jours à son sujet le ministre de l’Economie, Bruno
Le Maire.
fils d’ambassadeur, toujours tiré à
quatre épingles, a côtoyé Christophe de Margerie dans le select internat
Sainte-Croix-des-Neiges
d’Abondance (Haute-Savoie). Châtelain à Saint-Rémy-de-Provence,
où sa famille est installée depuis le
XVIIe siècle et possède un domaine
viticole autour de son château de
Châtelain. Autant dire un pedi- Lagoy, cet apparent timide a connu
gree aux antipodes du manager son baptême du feu chez Pechiney
franco-libanais, qui tenait d’une au début des années 2000. Nommé
main de fer l’alliance automobile PDG en 2003, il quitte l’entreprise
Renault-Nissan. Ghosn était aussi après avoir fait le sale boulot :
froid et cassant avec ses interlocu- restructurer le spécialiste français
teurs que Senard est réputé préve- de l’aluminium après sa fusion
nant et délicat. «Il a ce côté
avec le canadien Alcan.
très vieille France et extrêPROFIL Edouard Michelin réussit
mement courtois qui fait
alors à le convaincre de reson charme et le classe à part chez les joindre son entreprise. A Clermontgrands patrons», témoigne un jeune Ferrand, Senard deviendra le prestartupeur qui l’a rencontré lors mier gérant non issu de la famille
d’une des multiples conférences fondatrice de cette multinationale
où «JDS», comme on l’appelle chez présente dans 177 pays. Le fruit d’un
Michelin, venait disserter sur sa vi- malheureux concours de circonssion de l’entreprise humaniste dans tances: en 2006, un an après l’arriun capitalisme qu’il veut «apaisé». vée de Senard, Edouard Michelin
«Mais cela ne signifie pas pour meurt à l’âge de 42 ans en se noyant
autant qu’il a sa langue dans sa po- accidentellement lors d’une partie
che. Il est empathique mais n’a rien de pêche. Si les syndicats de Miched’un béni-oui-oui», prévient le star- lin jugent plutôt positivement son
tupeur. Longtemps dans l’ombre, ce action (à l’exception de la CGT), JDS
CYRIL PEDROSA
En nommant ce financier
anti-bling-bling comme
président, en tandem
avec Bolloré,
le constructeur entend
rompre avec les
fastueuses années Ghosn.
n’a pourtant pas renâclé lorsqu’il a
fallu prendre des décisions douloureuses et supprimer des milliers
d’emplois, y compris en France,
dans l’usine de Joué-lès-Tours, au
nom de la compétitivité et de la réduction des coûts. «En même temps,
cet amoureux de l’industrie ne manque jamais de s’insurger lorsqu’on
lui sort le couplet fataliste de la désindustrialisation française», note
un observateur. Et, de fait, il n’a jamais cessé d’investir en France, où
il paie l’intégralité de ses impôts,
Le dauphin Thierry Bolloré dans le grand bain
Après avoir officié en tant
qu’adjoint de Ghosn et assuré
son intérim, ce manager pondéré
va être nommé directeur général.
C’
est l’histoire d’un intérim qui se termine très bien. Thierry Bolloré, 55 ans,
est sur le point d’être nommé
directeur général de plein exercice de Renault,
un poste qu’il occupe depuis deux mois à la
place de Carlos Ghosn, PDG dans l’antichambre
de la démission. Les deux hommes ont fait leurs
classes dans la même entreprise, le fabricant de
pneus Michelin, mais pour les points communs, c’est à peu près tout. Costume sombre et
chemise blanche en guise d’uniforme, le patron
sortant fonctionne dans un bouillonnement
permanent. Son débit verbal rapide et saccadé
en est d’ailleurs le reflet. A l’opposé, Thierry
Bolloré, plutôt adepte du blazer bleu marine et
pantalon de flanelle grise, fait dans un registre
force tranquille. Natif de Quimper, ce diplômé
de l’université Paris-Dauphine ne serait que le
lointain cousin d’un autre Bolloré, Vincent,
dont les activités s’étendent de Canal+ à la gestion de ports en Afrique. Mais Thierry Bolloré
n’a commencé à vraiment prendre la lumière
que le 20 novembre, au lendemain de l’incarcération de Ghosn à Tokyo pour des soupçons de
fraude fiscale.
Pourtant, ce père de cinq ans enfants, navigateur averti, a roulé sa bosse avant d’intégrer
la direction de Renault. Il se fait embaucher
en 1990 dans une usine du groupe Michelin
comme chef d’atelier avant de prendre la route
des Etats-Unis et de s’installer en Asie, où il
passe du Japon à la Thaïlande. En 2005, il s’offre
une escapade chez l’équipementier automobile
Faurecia, avant d’être embauché en 2012 chez
Renault comme directeur de la fabrication et de
la logistique. Son accession au poste de numéro 2, en 2018, le positionne en dauphin de
Carlos Ghosn, même s’il n’imaginait pas tenir
le gouvernail de Renault aussi rapidement.
Au quotidien, il apparaît comme un manager
faisant preuve de pondération. Ce qui n’est
pas sans agacer certains de ses interlocuteurs.
Fabien Gâche, délégué central CGT, était en
réunion avec lui mi-janvier: «Il est certes poli
et aimable, mais lorsqu’un désaccord surgit,
il ne donne pas son point de vue et évite la
confrontation, en se contentant de dire qu’il
comprend la position de son interlocuteur.»
Libération a pu tester une de ses colères froides, en mars 2017, lorsque Bolloré s’est érigé en
premier défenseur de Renault dans l’affaire du
«Dieselgate». Celui qui était à l’époque directeur général adjoint s’est fendu d’un coup de
fil glacial pour démentir toute responsabilité
de son entreprise dans l’enquête judiciaire sur
les tests faussés d’émissions de gaz toxiques.
L’instruction est toujours en cours au tribunal
de grande instance de Paris.
Toute la question est maintenant de savoir si
Bolloré parviendra à imprimer son style à
la tête de Renault. Hasard ou coïncidence, il a
rappelé la semaine dernière à quelques salariés
qu’il était à l’origine du virage stratégique dans
les véhicules hybrides rechargeables. Ghosn
était contre.
FRANCK BOUAZIZ
tient-il à faire savoir. Ces dernières
années, sa rémunération (3,8 millions d’euros pour 2017, soit une
augmentation de 15% en un an) a eu
tendance à croître, en ligne avec la
hausse des bénéfices de Michelin.
Mais ce fervent catholique a tenu à
ce qu’elle reste «modérée».
Piscine. Anti-bling-bling, celui que
l’on voit souvent faire ses longueurs
à la piscine municipale de ClermontFerrand aura longtemps attendu
avant d’assumer un rôle plus politique. Devenu vice-président de l’Institut Montaigne en 2017 et membre
du Siècle, il a rédigé avec l’ex-dirigeante de la CFDT Nicole Notat un
rapport sur l’entreprise et l’intérêt
général à la demande de la ministre
du Travail, Muriel Pénicaud. Il a
failli succéder à Pierre Gattaz à la
tête du Medef, avant de renoncer en
décembre 2017: le conseil exécutif
du mouvement a en effet refusé
de modifier la limite d’âge maximale
–64 ans– pour lui permettre de briguer la présidence.
JDS n’a jamais dit un mot de cet épisode, mais on imagine que pour
cet hyperactif, père de trois enfants,
la perspective de ne plus courir le
monde et les rendez-vous a pu susciter des déceptions. A la tête du
conseil de surveillance de Renault,
où il devra sauver l’alliance avec
Mitsubishi et Nissan en défendant
au mieux les intérêts français,
Senard va pouvoir s’investir à fond
dans cet art qu’est la gouvernance
d’entreprise. Mais on attend surtout
de lui qu’il soit «l’anti-Ghosn», le
sage chargé d’en finir avec les excès
d’un règne sans partage.
CHRISTOPHE ALIX
LE LOSANGE EN 3 PDG
Avant Carlos Ghosn, l’entreprise fondée
en 1898 par les frères Renault a été
dirigée, après sa nationalisation en 1945,
par de grands patrons qui ont marqué
l’histoire du constructeur et celle du
capitalisme français.
Georges Besse (1985-1986) : grand
serviteur de l’Etat passé par le complexe
nucléaire et le groupe industriel
Pechiney, ce polytechnicien vit
l’accomplissement de sa carrière
lorsqu’il devient, en 1985, PDG de la
puissante régie Renault. Mais un an
plus tard, il tombe sous les balles
des terroristes d’Action directe.
Raymond Lévy (1986-1992) : appelé
au chevet de Renault, ce sera l’homme
qui modernisera et redressera
l’entreprise en introduisant les méthodes
de production japonaises dans
l’industrie automobile française.
Louis Schweitzer (1992-2005) : l’ancien
directeur de cabinet de Laurent Fabius
est rentré chez Renault en 1986.
Sa présidence sera marquée par la
privatisation du constructeur dix ans
plus tard, la fermeture de l’usine belge
de Vilvorde, une politique de
délocalisation ainsi que les débuts de
la stratégie low-cost. Il scellera l’alliance
avec Nissan en 1999… en confiant les
commandes du japonais au «cost-killer»
Carlos Ghosn (2005-2019), lequel lui
succédera comme PDG avec le succès
et les excès que l’on sait.
J.-C.F.
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LIBÉ TOUT EN
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
CYRIL PEDROSA
6 u
Renault: par ici le package de sortie?
Indemnités de départ, clause
de non-concurrence, retraite…
Plusieurs facteurs
conditionnent la somme
que Ghosn pourrait toucher.
Q
uel sera le solde de tout compte de
Carlos Ghosn pour ses années passées
chez Renault ? La question est plus
que complexe car sa rémunération est un millefeuille gourmand composé d’une part fixe,
d’une part variable et d’actions gratuites.
Seule certitude, son «package» de sortie doit
être fixé en fonction de ses derniers revenus
annuels perçus et des dispositions prévues
en cas de départ anticipé. Renault et l’Etat
– actionnaire de référence de la firme
avec 15 % du capital –, sont jusque-là restés
muets sur le sujet. Pour tenter d’y voir plus
clair, il faut se pencher sur le document de référence de l’entreprise cotée en Bourse. Cet
opus comprend treize pages dédiées à la rémunération de Carlos Ghosn. En 2017, ses
émoluments ont atteint 7,3 millions d’euros,
dont 2,7 millions au titre de son salaire composé d’une part fixe et d’une part variable, et
4,6 millions sous forme d’actions Renault. S’y
ajoutent 9,1 millions d’euros au titre de sa
fonction de président du constructeur japonais Nissan. Sa rémunération de 2018 n’est
pas encore connue avec précision. Elle doit
être approuvée par l’assemblée générale des
actionnaires qui se tiendra le 12 juin, en vertu
de la loi dite «say on pay». En cas de départ
anticipé, il n’est pas prévu d’indemnité spécifique pour le PDG de Renault.
En revanche, Carlos Ghosn peut prétendre
au versement d’une clause de non-concurrence destinée à éviter qu’il n’aille proposer
ses services à un autre constructeur… ce qui
risque d’être difficile tant qu’il est embastillé
au Japon. Cette clause dorée atteint
deux années de rémunération brute, ce qui
pourrait lui permettre de toucher plus de
4 millions d’euros, puisque le calcul exclut
la partie de sa rémunération versée en actions. Toutefois, le conseil d’administration
de Renault peut unilatéralement décider de
ne pas lui verser cette somme. C’est sans
doute un élément qui s’est négocié ces der-
niers jours entre les avocats de Ghosn et ceux
du constructeur. Il semblerait que le patron
ait accepté de présenter sa démission pour
éviter une révocation humiliante. Le versement potentiel de ce parachute de 4 millions
en est-il la contrepartie ?
Carlos Ghosn, 64 ans, pourra aussi faire valoir
ses droits à la retraite. Il bénéficie d’un régime
spécial de retraite supplémentaire qui devrait
lui permettre de percevoir une pension comprise entre 25 % et 30 % de sa rémunération
de référence –entre 500000 et 600000 euros
par an. L’intégralité de ce qui lui sera versé
devra être entérinée par l’assemblée générale
des actionnaires, ce qui n’est pas gagné
d’avance cette fois.
FRANCK BOUAZIZ
«Carlos Ghosn peut espérer une libération
sous caution au plus tôt dans six mois»
L’avocate aux barreaux
de Paris et de Tokyo
Ayano Kanezuka
éclaire la procédure
judiciaire japonaise
et les perspectives
du dirigeant français.
L
e tribunal de Tokyo a rejeté
mardi une nouvelle demande
de libération sous caution de
Carlos Ghosn. Ayano Kanezuka,
avocate aux barreaux de Paris et de
Tokyo, détaille ce qui attend le patron déchu, arrêté le 19 novembre.
Combien de temps la détention
de Carlos Ghosn peut-elle durer?
Jusqu’à la fin du procès, qui pourrait
débuter dans six mois ou un an.
Après sa garde à vue, qui s’est achevée le 11 janvier, il y a eu deux mises
en accusation supplémentaires. Le
procureur a soumis l’acte d’accusation au tribunal, le procès pénal a débuté. La détention provisoire dure
alors deux mois. On peut la
renouveler pour un mois autant de
fois que l’on veut. Les avocats de
Ghosn peuvent, eux, demander une
libération sous caution, ce qui a été
fait et refusé. Ils peuvent le faire de
nouveau, sans limite. Mais après un
refus, c’est difficile, à moins d’avoir
d’autres éléments à présenter. Le
juge a rejeté la demande sous
prétexte que Ghosn pouvait prendre
la fuite. Au Japon, c’est toujours ainsi
avec les étrangers. Une libération
sous caution a plus de chance d’être
obtenue après la première audience,
donc dans six mois au plus tôt. Cela
peut aller plus vite en raison de la
pression internationale, mais ce serait exceptionnel. Et si d’aventure le
juge accorde la mise en libération, le
montant de caution risque d’être très
important.
Ses conditions de détention
vont-elles rester les mêmes que
lors de la garde à vue ?
Les conditions ne changent pas. Il
va rester dans la prison de Kosuge,
dans le nord de Tokyo. Normalement, les interrogatoires cessent
après la mise en accusation
–à moins que le parquet suive une
autre piste, mais aucune information n’a été divulguée à ce sujet.
Lorsqu’il était en garde à vue, Carlos Ghosn était tout le temps convoqué chez le procureur, les visites
étaient limitées. Maintenant qu’il
n’y a plus d’interrogatoires, le procureur ne peut pas empêcher les
avocats d’aller voir leur client
autant qu’ils le veulent.
Que va-t-il se passer pendant les
mois qui précèdent le procès ?
Cette période est consacrée à la
préparation de la procédure. Il va
y avoir des sessions non publiques
entre les juges, le procureur et
les avocats, pour échanger des informations. C’est seulement à
ce moment-là que les avocats de
Ghosn auront accès aux pièces
de procédure. Du moins à celles
que le parquet va utiliser au procès. Ils vont d’abord analyser les
documents, chercher des points
faibles.
La défense ne sait donc pas
encore ce qu’elle va faire ?
Exactement. Toutefois, d’après ce
que j’ai entendu, il y a des faiblesses
dans certains des faits allégués par
le procureur à l’encontre de Carlos
Ghosn [la dissimulation de la moitié
de ses revenus de PDG de Nissan
entre 2011 et 2018 pour un montant
estimé à 70 millions d’euros et divers
abus de biens sociaux, ndlr]. Il y a
aussi la question de l’interprétation
qui sera faite de la loi. C’est rare,
mais je pense que ce sera un point
assez important dans ce procès.
Nissan sera partie prenante du
procès ?
Non, mais les avocats ne devraient
pas manquer de demander au juge
de convoquer les employés de Nissan comme témoins.
Que risque Carlos Ghosn ?
La peine de prison maximale
prévue par la loi s’élève, dans ce cas,
à quinze ans. Mais ça ne devrait pas
aller jusque-là. La durée de détention provisoire peut être en partie
déduite. C’est le juge qui décide du
nombre d’années. Il peut y avoir
aussi une amende, de 30 millions de
yens [environ 240 000 euros]
maximum. Pour Carlos Ghosn ce
n’est pas le plus important.
Au Japon, 99 % des personnes
jugées sont condamnées. Est-ce
parce que les dossiers réunis par
les procureurs sont accablants
ou parce que le système japonais
laisse peu de chance aux
suspects ?
Un peu les deux! Normalement le
parquet travaille bien. Les procureurs ont le pouvoir de classer un
dossier sans suite, même s’il y a des
délits. Ils font le tri avant même la
mise en accusation. Cela explique le
taux très élevé de condamnations.
Les juges ont tendance à croire plus
facilement le parquet que la défense.
Recueilli par
RAFAËLE BRILLAUD
(à Tokyo)
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8 u
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
DESSIN HUGUES MICOL
ÉDITOS/
Emmanuel Macron et le risque
du rebond par la droite
Par
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
Rédacteur en chef adjoint du service France
@BouchetPetersen
A gauche, on a coutume de dire que le centre,
c’est déjà la droite. La première partie du quinquennat d’Emmanuel Macron, assez loin du
candidat de centre gauche qu’il fut aux yeux
de nombre de ses électeurs du premier tour,
n’a en rien démenti cet adage. Et les dernières
semaines l’ont confirmé de manière criante
–au-delà des 10 milliards d’euros décaissés en
urgence et sous contrainte de la rue pour tenter d’éteindre la colère des gilets jaunes.
Quotas d’immigration et «identité profonde»
de la nation au menu du grand débat; loi «anticasseurs» aux relents liberticides et discours
d’abord sécuritaire face aux gilets jaunes; me-
nace, par la voix de Jean-Michel Blanquer, de
supprimer les allocations familiales pour les
familles d’enfants violents; maintien de l’ISF
comme totem de la politique probusiness du
pouvoir; tergiversation sur l’élargissement de
l’accès à la PMA loin du libéralisme sociétal
dont Macron était crédité; sans oublier sa récente sortie sur ces pauvres qui «déconnent»
et l’entretien de la dualité grossière entre le
moins d’impôts et le moins de services publics
(lire Libération de mercredi)… Ces derniers
temps, l’exécutif et les chœurs macroniens ont
multiplié les signaux, de moins en moins faibles, pour tenter de recoller les morceaux avec
cette droite qui fut le premier carburant de la
popularité présidentielle en début de mandat.
Un électorat séduit par la propension thatchérienne de Macron à réformer en force, sabre
au clair, la SNCF comme le marché du travail.
Si, il y a un an, le locataire de l’Elysée pouvait
encore afficher, selon l’Ifop, une cote de
popularité de 53 % chez l’ensemble des
Français, c’est bien parce que 71 % des
électeurs fillonistes soutenaient son action.
Un vivier où les retraités font la pluie et le
beau temps, ce qui explique grandement le
récent recul sur le dossier de la CSG, dont
l’augmentation au profit du pouvoir d’achat
des actifs était pourtant au cœur de la
promesse macronienne.
Si Macron, plus rejeté que Hollande ou
Sarkozy après dix-huit mois de mandat,
connaît actuellement un petit regain de popularité (ou plutôt un infléchissement de son
impopularité), c’est bien à droite qu’il trouve
cette respiration sondagière. Ainsi, selon la
dernière livraison de l’Ifop, quand 27 % des
Français se disent «satisfaits» ou «très satis-
faits» de son action (+ 4 points en un mois),
la proportion monte à 29 % chez les sympathisants LR (+7 points) et à 52% chez ceux du
Modem (+ 14 points).
Au regard des équilibres politiques dans
le pays – avec une gauche aussi affaiblie
qu’atomisée et au sein de laquelle Jean-Luc
Mélenchon a pris un ascendant radical –,
il apparaît arithmétiquement logique que
Macron cherche à reconstituer par la droite
un socle électoral qui s’est disloqué au fil
des mois. Notamment avec la perte, pour
bonne part irrémédiable au vu des arbitrages
actuels, de ces électeurs qui l’avaient surtout
choisi en 2017 pour éviter à la France un
second tour Fillon-Le Pen.
Alors que Laurent «Sens commun» Wauquiez
reste largement inaudible dans son propre
camp et semble parti pour braconner à l’extrême droite dès les prochaines européennes,
le scrutin du mois de mai offre une fenêtre
pour rallier plus concrètement cette droite
qu’on qualifie de modérée ou, au moins, de
proeuropéenne. Celle des Juppé et Raffarin,
qui (re)vient en renfort d’un pouvoir isolé
et privé des poids lourds du Modem, toujours empêtrés dans l’affaire des assistants
parlementaires européens.
Mais si le pari sondagier de Macron n’est
pas dénué de pertinence, la droitisation des
thématiques enfourchées par le pouvoir a un
impact non négligeable sur la tonalité du
débat public. Et il y a fort à parier que ce
glissement, s’il finit de crucifier Wauquiez
dans les urnes, fasse in fine les affaires de
Le Pen. Laquelle, pour peu qu’elle reste silencieuse, engrange sans s’employer depuis le
début de la crise des gilets jaunes. Mais parce
que des présidentiables plus crédibles que
le président de LR existent à droite – Xavier
Bertrand en tête –, un député LREM, pas
majoritaire dans son camp mais convaincu
que les orphelins du macronisme se trouvent
au centre gauche, s’inquiète de la stratégie
actuelle du pouvoir: «Macron devait moderniser la gauche et ringardiser la droite, attention
à ne pas faire l’inverse.» •
Davos, le sommet de l’hypocrisie
Par
LAURENT JOFFRIN
Directeur de la rédaction
@Laurent_Joffrin
Dans un remarquable accès de lucidité, les éminences réunies au
sommet de Davos estiment qu’il est
temps de «remoraliser» la globalisation (dixit Klaus Schwab, fondateur
du Forum économique mondial) et
de rechercher les voies d’une économie mondiale «plus inclusive». Gigantesque percée conceptuelle… Au
moment où les obscurantistes chauvins ont conquis le pouvoir aux
Etats-Unis, au Brésil, en Hongrie, en
Italie et ailleurs, tandis que les partis
nationalistes et xénophobes font
leur pelote dans la plupart des dé- plotisme, le forum de Davos n’est pas
mocraties du monde, il est effective- l’état-major secret de la mondialisament temps pour les dirigeants de tion libérale. Nulle décision n’en sort,
l’économie mondiale de laisser nul pacte obscur. Les participants
percer un soupçon d’inquiétude. La- sont même plus divers qu’on le croit:
quelle inquiétude est le fond de à côté des PDG, on trouve beaucoup
sauce de la moitié des éditorialistes d’universitaires, de chercheurs, d’arde la planète depuis des années. On tistes, d’élus de tous les partis et de
en vient à poser la question
dirigeants d’ONG, même si
qui dérange: est-il besoin de
BILLET chefs d’Etat et sommités
se jucher sur des pics enneides multinationales tiengés pour débiter de telles platitu- nent en général le crachoir dans les
des? On croit avoir affaire à un sym- séances plénières. Il s’agit plutôt d’un
posium dans les montagnes suisses, colloque privé à grand spectacle, où
on craint surtout d’assister à un les dirigeants de la planète viennent
meeting de crétins des Alpes.
prendre la température du globe et
Contrairement à ce qu’affirme par- pratiquer une sorte de séminaire
fois la littérature altermondialiste, d’intégration idéologique à l’échelle
toujours sujette à des formes de com- mondiale.
Chaque année, les stars de Davos se
lancent dans un numéro de violon
émouvant sur les excès regrettables
de la mondialisation, sur les rémunérations excessives des PDG, sur
les inégalités qui se creusent. Ils reviennent ensuite de Davos et continuent comme devant à conduire la
mondialisation à leur guise, c’est-àdire en fonction de leur strict intérêt de PDG ou d’actionnaire.
En 2008 et 2009, déjà, ils avaient
juré, croix de bois croix de fer, qu’ils
mettraient bon ordre aux extravagances de la finance mondiale. Ce
sont les gouvernements élus qui s’y
sont collés, tandis que les banquiers
hurlaient à la mort devant les prudentes réglementations édictées
par les gouvernements et que les industriels continuaient à pratiquer
à haute dose l’optimisation fiscale
et l’augmentation continue de leurs
émoluments himalayesques. On
dit une chose à Davos et on fait le
contraire le reste de l’année.
Pourtant, cette fois, les dangers
politiques sont bien réels. L’Europe
unie est menacée, les Etats-Unis
sont aux mains d’un père Ubu, les
nationalistes sont partout à l’offensive. Pendant ce temps, les grands
prêtres du libéralisme ouvrent la
voie aux démocraties illibérales et
se satisfont de quelques prêches
lénifiants. Ils croient penser sur une
montagne. Ils enfilent des perles
sur un volcan. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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10 u
LIBÉ TOUT EN
Par
CÉLIAN MACÉ
Envoyé spécial à Kinshasa
L
e parc animalier de la vallée de la N’Sele
est le village Potemkine du Congo. Une
route parfaitement asphaltée serpente
entre les collines vertes, où gambadent des girafes et des singes. Aux barrières, des gardes
en uniforme repassé font le geste du garde à
vous pour saluer le visiteur –et ne mendient
pas de billets. Des massifs de fleurs bien entretenus entourent leur guérite. Le long de la
chaussée, des rigoles ont été construites pour
évacuer les eaux de pluie. Des miroirs sont
même installés dans les virages en épingles.
Un comble pour qui connaît la circulation
anarchique de Kinshasa, à 50 kilomètres de là:
dans la capitale, où moins de 10% des voies de
circulation sont bitumées, le moindre orage
transforme la ville en cloaque.
Le calme du site, en ce jour de ciel gris balayé
par le vent, a quelque chose d’angoissant. Le
chauffeur du parc, suivant la consigne, roule
à une vitesse désespérément lente sur la
route déserte. Des ingénieurs chinois supervisent la construction d’un barrage qui permet la formation d’un lac artificiel – «pour
l’activité pédalo», précise le conducteur. Au
loin, au sommet d’un mamelon de verdure,
un avion de ligne est posé en équilibre. Il est
destiné à devenir un «restaurant VIP», les travaux ont déjà commencé. En attendant, le
restaurant du parc se situe quelques kilomètres plus bas, sous une vaste paillote de luxe
longeant une rivière. C’est ici que le président
sortant de la république démocratique du
Congo, Joseph Kabila, reçoit ses invités de
marque.
Le gigantesque parc lui appartient, sa résidence privée est cachée derrière d’autres collines. Le patron aime passer au restaurant le
soir, une fois les derniers visiteurs partis. Il
vient souvent en moto. Avec les animaux sauvages, qu’il a fait venir de toute l’Afrique, les
sports mécaniques sont réputés être sa
grande passion. Joseph Kabila, qui quitte officiellement le pouvoir ce jeudi après dixhuit ans passés à la tête de l’Etat (lire ci-dessous), rêvait-il d’un Congo bâti à l’image de
son parc touristique? Le mirage a ses limites.
Ici, il n’y a ni mines à ciel ouvert, ni enfants
soldats, ni épidémie d’Ebola, ni société civile,
ni bidonvilles surpeuplés, ni opposants. Juste
des buffles d’eau, des employés polis, une table de billard et un bar tamisé servant les
meilleurs whiskys.
«Marionnette»
Kabila y est plus à l’aise qu’à Kinshasa la rebelle, bastion de l’opposition qui n’a jamais
adopté ce président introverti dédaignant les
cérémonies pompeuses et les festivités publiques. «Son attitude hermétique, réservée, est
à l’opposé des habitudes kinoises, estime l’historien Isidore Ndaywel. Il n’est pas jovial, à la
différence de son père. C’est un homme silencieux. A-t-il eu peur de ne pas être pris au sérieux, à cause de son jeune âge ? Est-il com-
MONDE
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
RDC
Joseph Kabila,
dix-huit ans
de solitude
PROFIL
Propulsé au pouvoir après l’assassinat de
son père, le silencieux président est passé
du statut de partenaire docile de l’Occident
à celui de paria. Il cède sa place ce jeudi
à Félix Tshisekedi mais reste influent.
plexé par son instruction modeste? Il ne parle
pas le lingala, la langue de la capitale, et il
connaît relativement mal le Congo puisqu’il
a grandi l’étranger.»
Joseph Kabila est né dans le maquis
le 4 juin 1971. Son père, Laurent-Désiré,
l’homme qui renversera un quart de siècle
plus tard le dictateur Mobutu Sese Seko avec
le soutien du Rwanda et de l’Ouganda, est
alors un chef de guérilla «révolutionnaire» en
même temps qu’un trafiquant prospère. Il envoie ses enfants en Tanzanie, où Joseph sera
scolarisé. L’aîné a 25 ans quand il rejoint son
paternel, commandant de l’Alliance des forces
démocratiques pour la libération du Congo,
dont les troupes vont traverser l’immense
pays d’est en ouest jusqu’à entrer dans la capitale pour en chasser «Papa Maréchal» et tourner définitivement la page du Zaïre mobutiste.
Le fils du nouveau président part suivre une
courte formation militaire en Chine avant
d’être bombardé à la tête de l’armée congolaise, avec le grade de général de division. Il est
au front quand Laurent-Désiré Kabila est assassiné par un simple «kadogo» (ex-enfantsoldat) le 16 janvier 2001. «Il est mort tout de
suite, mais on a caché la nouvelle, on n’a an-
UNE ALTERNANCE PACIFIQUE INÉDITE
Ce jeudi, les Congolais vont vivre une cérémonie qui n’a jamais eu lieu auparavant.
Un président laissant le pouvoir à un autre président. Un homme descend d’une estrade, un homme monte sur la même estrade, peut-être se serreront-ils la main, et
l’un devient chef de l’Etat à la place de l’autre après avoir prêté serment. Ni coup de
feu, ni communiqué lu à la radio par un militaire, ni entrée de troupes rebelles dans
la capitale. Une alternance pacifique, chose commune pour la plupart des nations
démocratiques du monde, mais inédite en RDC. L’investiture de Félix Tshisekedi,
55 ans, prévue à midi au Palais de la Nation, se déroulera en présence de représentants des capitales du monde entier. L’Union africaine et l’Union européenne, qui
avaient initialement émis des doutes sur la crédibilité du scrutin, se sont dites «prêtes à travailler» avec Tshisekedi. Paris «prend note» de son élection, validée par la
Cour constitutionnelle, après avoir estimé la semaine passée que l’opposant Martin
Fayulu en était «a priori» le vainqueur. Ce dernier dénonce un «putsch électoral».
noncé son décès que deux jours plus tard, le
temps de ramener Joseph à Kinshasa, raconte
Barnabé Kikaya Bin Karubi, devenu son
conseiller diplomatique. Il était le seul à pouvoir contrôler la situation sécuritaire.» L’imprévisible réaction des kadogos inquiète le
premier cercle du pouvoir. «Ils craignaient
qu’ils se révoltent et se vengent sur la population de la capitale, explique Isidore Ndaywel.
Les kadogos considéraient le Mzee (“le Vieux”)
comme leur père. Joseph avait la légitimité du
fils aîné: il pouvait leur parler.»
Pourtant, le jeune homme timide propulsé à
la tête de l’Etat à l’âge de 29 ans n’a jamais été
formé à la politique. «Avec le recul, je me rends
compte qu’il n’était pas prêt», assène Mwenze
Kongolo, l’un des «tontons» qui l’encadrèrent
à ses débuts. «Il n’avait pas une personnalité
forte, capable de résister aux pressions. Au début, il a été avalé par la communauté internationale, il fallait qu’on couvre ses faiblesses.
Mais il a appris très vite.» Le Président hérite
d’une guerre contre les anciens parrains
rwandais et ougandais de son père, qui a dégénéré en un conflit fragmenté sur le sol
congolais, terriblement meurtrier. Joseph Kabila va rompre avec cette logique armée, et accepter d’entrer en discussions avec les chefs
de milices. L’Occident apprécie. Reçu à
Bruxelles, à Paris et à New York, il écoute plus
qu’il ne parle. On le prend pour un partenaire
docile. Les négociations intercongolaises, pilotées par l’Afrique du Sud, débouchent sur
un «accord global et inclusif» fin 2002, prévoyant un partage du pouvoir inédit (la formule dite «1+4», un président et quatre viceprésidents) et une intégration des miliciens
dans l’armée nationale, aussi boursouflée
qu’inefficace.
Dès lors, qu’importe que Kabila soit dépeint
comme une «marionnette» par ses détracteurs
et que le Congo soit placé sous un régime nonavoué de «souveraineté contrôlée», il devient
avant tout, à l’époque, l’homme qui a mis fin
Mobutu, Joseph et Laurent-Désiré Kabila. Par
à la guerre. Quand, en 2006, est organisée la
première présidentielle au suffrage universel
direct de l’histoire du pays, financée par l’Europe et les Etats-Unis, c’est en grande partie
cette image d’artisan de la paix qui lui permet
de l’emporter dans les urnes face à l’ancien
seigneur de guerre Jean-Pierre Bemba. «Cet
accord de paix est son acte fondateur, estime
Barnabé Kikaya. Ensuite, pour sa campagne
de 2006, il a pu lancer les “cinq chantiers de la
reconstruction nationale”.»
Parlez aujourd’hui des cinq chantiers (infrastructures, emploi, éducation, eau-électricité
et santé) à un Congolais et vous récolterez au
choix une moue dégoûtée ou un grand éclat
de rire. Seul le conseiller Kikaya garde son sérieux: «On a construit 2000 kilomètres de rou-
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
(1,76 euro) par jour. Année après année, ce
pays -continent de 80 millions d’habitants occupe toujours les dernières places du classement mondial de l’indice de développement
humain. «La population n’a que trop conscience que Kabila a sous-traité la réalisation
de ses fameux cinq chantiers aux Chinois pour
masquer son propre immobilisme. Cinq chantiers? Autant dire Tcheng Tchan Tché! Chaque fois que des jeunes voient un Chinois dans
la rue ou une femme congolaise qui porte un
chemisier asiatique, ils s’écrient “Tcheng
Tchan Tché”», raconte le journaliste belge David Van Beyrouck dans Congo, une histoire (1).
La signature d’un méga-contrat historique
entre Kinshasa et Pékin, en 2007, sur le principe «minerai contre infrastructures» et dont
la valeur a été estimée à 9 milliards de dollars,
constitue un tournant dans la présidence de
Joseph Kabila. L’ancien chouchou de la communauté internationale commence à être regardé de travers. Le contrat chinois n’est pas
seul en cause. Les mauvaises manières de Kabila, qui a pris de l’assurance, font surface.
Au fil du temps, le président élu a montré
qu’il pouvait se faire aussi brutal que ses prédécesseurs
pour casser ses rivaux ou
des opposants trop remuants. Plusieurs rapports d’organisations internationales décrivent le
système d’incarcération et
de torture mis en place
pour mater les dissidents.
Les feux de la guerre se rallument dans l’est du pays,
sur fond de pillage des ressources naturelles. La corruption
prospère à tous les niveaux. Les juteux contrats miniers sont distribués en toute
opacité. Le clan familial (notamment sa sœur
Janet et son frère Zoé) s’enrichit scandaleusement. L’Occident ferme les yeux sur sa réélection douteuse, en 2011, face à l’opposant historique Etienne Tshisekedi, mais tousse à
l’idée d’un troisième mandat, interdit par la
Constitution.
Treillis
Terreur graphique. Dernier album paru : le Papa à Sasha, Daron, 2018.
tes et des immeubles magnifiques ont poussé
partout à Kinshasa», dit-il. Reste que le pays,
dont le sous-sol est décrit depuis l’époque coloniale comme un «scandale géologique» tant
il regorge de minerais précieux (or, diamant,
mais aussi coltan et cobalt, utilisés dans la fabrication des smartphones et des batteries),
manque de tout. «Kabila a réussi à stabiliser
la monnaie, c’est l’une des seules choses à mettre à son crédit, commente Isidore Ndaywel.
Mais sur le plan du développement, notre pays
reste une catastrophe.»
Quelle statistique peut décrire le Congo
de 2019? Un enfant sur dix n’atteint pas l’âge
de 5 ans. La moitié des Congolais n’ont pas
d’accès à une source d’eau potable. 71% de la
population vit avec moins de 2 dollars
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Avec le recul, je me
rends compte que Kabila
n’était pas prêt. […]
Au début, il a été avalé
par la communauté
internationale, il fallait
qu’on couvre ses
faiblesses. Mais il a
appris très vite.»
Mwenze Kongolo qui encadrait Kabila
à ses débuts, depuis passé à l’opposition
«Le divorce s’est accentué après 2012. Aux inquiétudes économiques s’ajoutait la question
de la démocratie», explique Isidore Ndaywel.
Son silence, autrefois considéré comme de la
réserve, est désormais interprété comme de
la morgue. La situation se tend à l’approche
du terme de son second mandat. Plus
de 100 manifestants sont tués en 2015 et 2016
en marge des marches de protestation contre
la révision de la Constitution ou le report des
élections. A chaque fois, la police ouvre le feu
contre la foule. Le 31 décembre 2016, sous
l’égide de l’Eglise catholique, le Président signe avec l’opposition un compromis qui lui
permet de se maintenir au pouvoir tout en organisant une transition politique et un scrutin d’ici la fin 2017. Cet accord dit «de la SaintSylvestre» ne sera pas respecté. Kabila, de
plus en plus invisible, s’accroche à son fauteuil. Il s’est laissé pousser la barbe et apparaît
en treillis de guérillero –l’expression «d’une
rébellion interne», dit-il. En janvier, puis février 2018, les Congolais sortent à nouveau
dans les rues, et sont à nouveau la cible des
balles des forces de sécurité. Les marches organisées à l’appel des évêques sont réprimées
dans le sang, jusqu’à la sortie des églises. Le
régime est engagé dans une fuite en avant.
Jusqu’au 8 août, quelques heures avant la clôture des inscriptions: Joseph Kabila annonce
qu’il ne sera pas candidat.
«Sa méthode, c’est de laisser traîner, voire
pourrir, les choses, il ne tranche jamais, décrit
son ancien ministre Mwenze Kongolo, passé
dans l’opposition. Il est très passif, ce qui a pu
le servir dans sa phase d’obéissance à la com-
munauté internationale, et ce qui l’a desservi
dans sa phase de désobéissance.» A Kinshasa,
son départ est devenu une obsession. Chacun
dit désormais à voix haute tout le mal qu’il
pense du président sortant, accusé de manipuler la commission électorale pour faire
échouer le scrutin, puis le retarder, et enfin
faire gagner coûte que coûte son dauphin
désigné: Emmanuel Ramazani Shadary, exministre de l’Intérieur, et fidèle parmi les fidèles. Les attaques contre le chef de l’Etat ont
souvent des relents xénophobes. «La rumeur
populaire dit qu’il est le fils d’un ami rwandais
de Laurent-Désiré tombé au champ de bataille, et qu’il aurait été adopté, raconte Isidore Ndaywel. L’armée sur laquelle Kabila
s’appuie est en grande majorité rwandophone,
surtout sa garde républicaine. A Kinshasa, les
gens se méfient d’eux.»
Pacte secret
Jamais ce président taiseux n’a autant donné
d’interviews qu’en cette fin de règne. En décembre, les grandes agences de presse, la
BBC, Al-Jazeera, le Soir, le Monde, Jeune Afrique sont tour à tour reçus dans sa résidence officielle à Kinshasa, ou
dans sa ferme de Kingakati. Joseph Kabila donne des gages,
répète qu’il est prêt à partir.
«J’ai la modestie de croire
que nous avons contribué
à restaurer la démocratie», dit-il. Dans un dernier geste de défi, il se
permet de faire expulser
l’ambassadeur de l’UE en
RDC, Bart Ouvry, en représailles aux sanctions européennes visant ses collaborateurs, et notamment «son» candidat, Emmanuel
Ramazani Shadary. Mais contrairement à ce
qu’une majorité du pays redoutait, à l’issue
du scrutin du 30 décembre, ce n’est pas Shadary qui est proclamé vainqueur. Ce n’est pas
non plus l’homme qui semble avoir réellement gagné le scrutin (plusieurs fuites de fichiers électoraux donnent l’opposant Martin
Fayulu largement en tête, avec près de 60%
des voix). Un troisième scénario, inattendu,
se dessine : la consécration de Félix Tshisekedi, le fils d’Etienne Tshisekedi, décédé
deux ans plus tôt. Cette nuit-là, l’heureux élu
s’empresse de «rendre hommage» au sortant:
«Aujourd’hui, nous ne devons plus le considérer comme un adversaire mais plutôt comme
un partenaire de l’alternance démocratique.»
Fin de partie pour Kabila, qui aurait assuré
ses arrières –sur les plans judiciaire et financier– en négociant un pacte secret avec Tshisekedi, plus accommodant que Fayulu ? Il a
un temps laissé entendre qu’il se replierait
sur ses terres, en sage gentleman-farmer.
Mais la large victoire de sa coalition politique, le Front commun pour le Congo, qui a
raflé 337 des 500 sièges de l’Assemblée selon
les résultats officiels, laisse présager une
suite de l’histoire. A 47 ans, le président sortant bénéficie d’un poste de sénateur à vie.
S’il le désire, il pourrait prendre la tête de la
chambre haute et devenir le deuxième personnage de l’Etat. Contraindra-t-il Tshisekedi à une cohabitation ? Ses ennemis cauchemardent déjà de son retour à la fonction
suprême en 2023. Fidèle à sa réputation, le
«raïs» ne s’est pas prononcé. Le maître de l’attente a toujours botté en touche aux questions portant sur son avenir politique. Dans
son interview à Jeune Afrique, à la veille de
l’élection, il répondait ceci : «La république
démocratique du Congo est un vaste chantier.
Partout où les autres voient des problèmes, je
vois des opportunités.» •
(1) Congo, Une histoire. Actes Sud, 2012. Traduit du
néerlandais par Isabelle Rosselin.
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12 u
LIBÉ TOUT EN
MONDE
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Aseyn. Dernier album paru en septembre 2018 : Bolchoï Arena, éditions Delcourt.
A Oman, les locaux
priés de se mettre
au boulot
Pour favoriser l’emploi des
Omanais, le sultanat renforce
les mesures contre l’embauche
des étrangers. Mais les nationaux
ne sont pas perçus comme
une main-d’œuvre efficace.
Par
QUENTIN MÜLLER
Envoyé spécial, Mascate,
Salalah et Duqm
A
l’aube de la nouvelle année,
le sultanat d’Oman a été
secoué par des manifestations à Mascate et Salalah. Des jeunes hommes réclamant plus d’emplois ont très vite été dispersés par
les autorités. La politique de «nationalisation» des offres d’emploi du
pays (lire ci-contre) comporte des
limites et les entreprises étrangères
rechignent à jouer le jeu. La faute,
selon elles, à une main-d’œuvre
omanaise qu’elles accusent d’être
indolente.
Au café Panda, à Az-Zawiyah, quartiers Nord de Salalah, une bande de
Tunisiens joue aux cartes dans la
fumée des chichas. Un match de
football anglais projeté sur un mur
blanc agite quelques types affalés
sur des chaises en plastique. Après
un but, la terrasse s’embrase. Des
Omanais font remarquer au petit
groupe que claquer des mains et
crier n’est pas acceptable. Munir,
ingénieur tunisien dans le bâtiment, a la mine renfrognée. «Regarde-les bien, ce sont tous des zombies,
sans aucune émotion, passion et
envie», peste-t-il à l’encontre des
Omanais. Son collègue Hassan est
professeur d’anglais dans un collège. Chaque jour, il dit enseigner
à des élèves «sans rêve», sans «volonté d’apprendre» et de «réussir
dans le monde du travail» : «Ils se
lèvent le matin, ils ont de l’argent de
poche pour la journée, une voiture
dans le garage qui les attend pour
leur majorité et la promesse d’un
emploi quoi qu’il arrive.»
Pour protéger ses citoyens (4,4 millions), très minoritaires dans le secteur privé (260 000 sur 2 millions
d’étrangers), et les impliquer davantage dans l’économie du pays,
le gouvernement a mis en place
«l’omanisation», une loi imposant
à chaque entreprise privée et publique d’embaucher un pourcentage minimum de salariés locaux.
Ce taux varie selon les secteurs
mais se situe généralement autour
des 30 %.
ABSENTÉISME
Depuis les années 90, le sultanat
a progressivement durci ses mesures, interdisant l’embauche de
travailleurs étrangers dans certains
postes clés du privé, comme dans
les métiers de l’administratif ainsi
que pour certains postes de direction, tels que directeur du personnel ou des ressources humaines.
Des mesures couplées à une hausse
des frais de permis de travail pour
la main-d’œuvre expatriée. Malgré
cela, l’année dernière, 88 % des
employés du secteur privé étaient
étrangers.
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 13
Le Golfe
bute sur la
«nationalisation»
Les pétromonarchies,
qui avaient
massivement fait
appel aux travailleurs
étrangers, veulent
de plus en plus
réserver des emplois
aux locaux.
«O
manisation, saoudisation ou koweïtisation»: la volonté de
«nationaliser» les emplois et de
réduire le nombre de travailleurs
immigrés est affirmée dans tous
les pays arabes du Golfe. Il ne
s’agit pas d’une tendance
récente. L’enrichissement considérable et soudain de ces pétromonarchies désertiques et
peu peuplées, dans les années 70, au lendemain du premier choc pétrolier, les a obligées à faire massivement appel
à de la main-d’œuvre étrangère
pour les besoins de leur développement.
Axe prioritaire. Très vite, le
Pour bon nombre d’entreprises
internationales, l’omanisation est
un frein à leur développement dans
le sultanat. «Il n’est pas uniquement
question d’expérience ou de capacité», coupe court Tareq, ingénieur pakistanais dans le bâtiment.
«Les Omanais sont des gens bien
mais ils ne veulent pas travailler»,
explique-t-il dans le préfabriqué de
son compound à Duqm.
En quatre années d’expérience professionnelle, Tareq a connu quatre
entreprises étrangères et toutes ont
fait face à l’absentéisme et au refus
de travailler des locaux, embauchés
par le biais de l’omanisation. «Je me
rappelle ce premier jour où les Omanais sont venus travailler. C’était
dans une entreprise australienne du
bâtiment, raconte l’ingénieur. Ils
faisaient de la percussion sur les
sièges et bureaux, tchataient sur
leur smartphone en faisant du
bruit, se servaient des karak teas et
brûlaient de l’encens. Tu finis par
leur dire de rentrer chez eux. C’est
ce que fait la majorité d’entre eux
après les premiers jours de travail,
de toute façon.»
Ce comportement, Nader al-Azkawi
le regrette. Ce chef en ingénierie
civile omanais de 30 ans a rédigé de
sa propre initiative un mini-rapport
pointant les méfaits de l’omanisation sur les entreprises étrangères,
intitulé National Labour Development. Il conclut que, «depuis l’ap-
plication de cette politique, la qualité de la main-d’œuvre nationale
[…] pose des problèmes». Et il liste
les difficultés communes observées
parmi les employés nationaux :
«Mauvaise qualité du travail,
non-achèvement des tâches, absentéisme, faible volonté d’apprendre et
de s’améliorer, comportements inappropriés sur lieu de travail…»
«FANTÔMES»
«On sait pertinemment qu’il est très
très difficile de nous virer, commente Nader al-Azkawi. Pour valider un limogeage, l’entreprise doit
fournir au ministère de la
Main-d’œuvre trois blâmes formulés
à l’employé omanais par son manageur, et le ministère doit les certifier.
Mais il est rare que cela se fasse. Il y
a donc beaucoup d’Omanais qui travaillent mal ou pas, et les entreprises
sont forcées de les accepter comme ils
sont, essayant d’en tirer le maximum.» Tareq, l’ingénieur pakistanais, ajoute que hausser le ton
contre un Omanais ou aller se plaindre directement auprès de l’administration gouvernementale peut
comporter des risques. «Eux aussi
peuvent aller se plaindre de toi et réclamer la fin de ton visa travail»,
jure-t-il froidement.
Au ministère de la Main-d’œuvre, à
Mascate, des Omanais en dishdasha
blanche déambulent sur le sol orné
d’un marbre brillant de propreté.
Salim Abdulaziz al-Mashiki reçoit
dans son bureau, entouré de jeunes
hommes assis et passifs. Le directeur général du département de
l’Emploi nie toute pression exercée
sur de potentiels plaignants: «Ici, la
loi du travail est la même pour tous.
Mais nous n’avons pas de problème
de travailleurs fantômes. Les entreprises qui prétendent cela ne veulent
pas omaniser leurs effectifs, c’est
tout.»
Limoger plusieurs salariés omanais
a des conséquences mécaniques :
pour respecter son taux de 30 %
d’emplois réservés à des Omanais
risque de mener au licenciement de
salariés expatriés. «Le résultat est
que parfois, un employeur procédera
à l’embauche fictive d’un Omanais,
qui percevra un salaire bien réel,
mais il embauchera aussi un Indien
avec un salaire beaucoup plus bas
pour réaliser le travail», décrit
la sociologue Alexandra Parrs de
l’American University de Washington dans son rapport «Omanisation
et interrogations identitaires dans
le sultanat d’Oman».
L’ingénieur omanais Nader avoue
que lutter contre le fléau d’une
jeunesse endormie n’est pas chose
aisée. «On vit dans un pays où on
peut tout obtenir facilement, pas
comme dans d’autres contrées où les
gens doivent travailler très dur pour
cela. Nous dépendons encore trop des
expatriés pour faire le boulot.» •
nombre de travailleurs expatriés
s’est multiplié jusqu’à désormais
constituer l’écrasante majorité
de la population dans les plus
petits émirats. Le record revient
aux Emirats arabes unis, où
Dubaï compte 90% d’étrangers
parmi ses plus de 2 millions
d’habitants, tandis qu’à Abou
Dhabi, ils sont 80 %. Même
pourcentage au Qatar voisin,
qui dépasse la moyenne globale
des six pays membres du Conseil de coopération du Golfe, estimée à 70 %.
La proportion est encore plus
élevée en termes de population
active. Ainsi, en Arabie Saoudite,
si les étrangers ne comptent que
pour un tiers des 30 millions
d’habitants, ils occupent encore
56% des emplois, et jusqu’à 84%
dans le secteur privé. Dans le
cadre des réformes économiques
menées au pas de charge ces dernières années par le prince héritier Mohammed ben Salmane, la
création d’emplois pour les
jeunes Saoudiens est un axe
prioritaire. Une campagne agressive de «nationalisation»
a été lancée début 2018 pour
Dubaï compte
90% d’étrangers
parmi ses plus
de 2 millions
d’habitants.
A Abou Dhabi,
ils sont 80%.
remplacer progressivement les
travailleurs étrangers par des
Saoudiens, en trois phases, dans
douze secteurs d’activité.
Premier concerné, le commerce
de gros et de détail dans l’habillement ou la maison, dont les
magasins sont contrôlés par
des fonctionnaires du ministère
du Travail et du Développement
social. Les employeurs sont
appelés à respecter le quota
de 70 % de salariés saoudiens
dans les prochaines années,
sous peine de sanctions ou
d’amendes. L’objectif est
d’autant plus difficile pour la
rentabilité des entreprises
qu’à poste équivalent, le salaire
des Saoudiens peut représenter
jusqu’à six fois celui des
immigrés, asiatiques en particulier.
«Crise». Le Koweït, pionnier
dans la politique de nationalisation des emplois, vient de fixer
une nouvelle fois un objectif de
«koweïtisation totale de la fonction publique d’ici à 2028». Mais
d’ores et déjà, il semble difficile
à atteindre, en particulier dans
les secteurs de l’éducation et de
la santé, où 76 % des postes de
travail sont encore occupés par
des étrangers. Il reste très difficile de recruter des Koweïtiens
pour ces emplois, peu attrayants
financièrement pour les plus
compétents.
Aux Emirats arabes unis, une loi
datant de 1980 impose aux employeurs de ne pas embaucher
d’expatrié quand un Emirien
équivalent est disponible sur le
marché et ils ne peuvent obtenir
de visa de travail pour un étranger. «Pourquoi cette loi n’a pas
été appliquée ?» s’interrogeait
récemment un directeur du
Conseil fédéral national du
travail, au moment où les
Emirats connaissent une période de ralentissement économique.
«La rengaine de la limitation des
travailleurs étrangers revient à
chaque fois qu’une crise économique se fait sentir, indique un
entrepreneur arabe installé depuis trente ans à Abou Dhabi. A
chaque période de crise et de
mécontentement social, on
relance la nationalisation
nécessaire des emplois. On se
met à licencier des travailleurs
étrangers. Puis tout se relâche
quand les affaires reprennent.»
Car les gouvernements des pays
du Golfe sont conscients de leur
dépendance à la main-d’œuvre
étrangère, leur développement
ne pouvant reposer sur leur faible population.
HALA KODMANI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
LIBÉ TOUT EN
MONDE
LIBÉ.FR
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Bloody Londonderry
Au moment où la question de
la frontière irlandaise déchire
les parlementaires britanniques, l’explosion,
samedi, d’un véhicule piégé à Londonderry a ravivé
les douloureux souvenirs d’un conflit de trente ans
entre unionistes et républicains. En Irlande du Nord,
le Brexit a réveillé le spectre de la guerre civile.
DESSIN HUGUES MICOL
En Italie, Macron rhabillé pour l’hiver
sée face à Marine Le Pen.
De la fermeture des ports
italiens aux migrants jugée
«à vomir» en passant par les
partis populistes qualifiés de
«lèpre nationaliste», Macron
et son entourage ont délibérément jeté de l’huile sur le
feu. Au risque de heurter une
partie de l’opinion publique
transalpine.
Mais même parmi les
Italiens qui avaient accueilli favorablement l’élection de Macron, les refoulements parfois violents de
migrants à la frontière de
Vintimille ou de Bardonnèche ont fortement entamé
sa crédibilité d’Européen
sincère et solidaire.
Hugues Micol. Dernier ouvrage paru en novembre 2018 : Whisky, Cornelius Editions.
Soutien aux gilets
jaunes, polémiques
permanentes:
à l’approche
des européennes,
le Mouvement Cinq
Etoiles et la Ligue
attaquent en force
l’Elysée.
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
I
l reste quatre mois avant
les européennes et, à ce
rythme, la France et l’Italie risquent de se disputer,
d’ici à la fin mai, sur la propriété de la Joconde ou l’appartenance de la Corse. Car,
depuis plusieurs semaines,
les dirigeants du Mouvement
Cinq Etoiles (M5S) et de la
Ligue, les deux partis qui
forment le gouvernement
populiste italien, ont décidé
de concentrer leurs attaques
contre la politique d’Emmanuel Macron. L’offensive
a contraint en retour le Quai
d’Orsay à convoquer lundi
l’ambassadrice d’Italie en
France.
Début janvier, le vice-Premier
ministre, Luigi Di Maio, avait
déjà lancé un message de
soutien aux gilets jaunes, inédit pour un responsable gouvernemental : «Ne faiblissez
pas!» Dimanche, il a rechargé
l’artillerie pour s’en prendre
à la France qui «appauvrit
l’Afrique» et accroît la crise
migratoire. «Si aujourd’hui il
y a des gens qui partent, c’est
parce que certains pays européens, la France en tête, n’ont
jamais cessé de coloniser des
dizaines de pays africains.»
Et le chef du M5S de demander en conséquence des
«sanctions» de la part de
l’Union européenne.
Le lendemain, Di Maio a précisé sa pensée : «La France
est un de ces pays qui, parce
qu’il imprime la monnaie
de 14 pays africains, empêche
leur développement.» Quelques heures plus tôt, dans
une émission de télévision,
l’autre figure de proue du vivent en France avec un très
M5S, Alessandro Di Battista, mauvais gouvernement et un
agitait un fac-similé d’un très mauvais président de la
billet de 10 000 francs CFA, République.»
la devise «des
Ce n’est pas la
colonies», et apL'HISTOIRE première fois
pelé les pays
que les relations
DU JOUR
africains à rese tendent entre
trouver leur souveraineté les deux voisins. Lorsmonétaire.
qu’en 1995, par exemple, Jacques Chirac avait annoncé la
Expropriation. Dans la reprise des essais nucléaires
foulée de ce concours à qui dans le Pacifique, il avait susfrappera le plus fort sur Paris cité l’indignation en Italie. Et
et le locataire de l’Elysée, le durant les années Berlusministre de l’Intérieur, Mat- coni, les frictions ont été très
teo Salvini, a publié un mes- nombreuses. De manière gésage sur Facebook : «Je suis nérale, chaque acquisition
de tout cœur avec le peuple d’entreprise de la part d’un
français, avec les millions grand groupe français (Teled’hommes et de femmes qui com Italia, Parmalat, etc.) est
«Je suis de tout cœur avec les
millions d’hommes et de femmes
qui vivent en France avec
un très mauvais gouvernement
et un très mauvais président.»
Matteo Salvini ministre de l’Intérieur italien
aujourd’hui considérée par
l’opinion publique italienne
comme une expropriation
économique, avec le renfort
d’une partie de la presse qui
alimente aussi l’idée que l’intervention en Libye de 2011,
voulue par Nicolas Sarkozy,
n’avait pour objet que de
s’emparer du pétrole de l’excolonie italienne.
Mais depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement populiste, le sentiment antifrançais a franchi une nouvelle
étape en Italie. Désormais, il
est constamment agité par
l’exécutif, d’autant qu’aux
yeux de nombreux électeurs
du M5S et de la Ligue, Emmanuel Macron incarne en
tout point l’establishment libéral, globalisé et pro-européen qu’ils honnissent. A
cela s’ajoute que le président
français a visiblement accepté, au cours des derniers
mois, de surjouer cette opposition tactique et frontale entre nationalistes et progressistes, qui lui avait si bien
réussi dans la course à l’Ely-
«Damoiseau». Désormais,
presque tout est sujet à
controverse: le navire Aquarius, le budget italien
pour 2019 ou le Mondial de
football à Moscou, où Matteo
Salvini, grand admirateur
de Vladimir Poutine, s’est
rendu pour soutenir la Croatie (comme 90% des Italiens)
contre celui qu’il appelle le
«damoiseau» Macron. La semaine dernière, le patron de
la Ligue a relancé la machine
à polémiques après l’extradition depuis la Bolivie de Cesare Battisti: «J’ai encore des
contentieux avec la France,
qui a accueilli depuis trop
longtemps des terroristes, des
assassins qui ont fui l’Italie.»
Mardi, le président du
Conseil italien, Giuseppe
Conte, a voulu apaiser les
choses en soulignant «l’amitié historique» entre les deux
pays et en évoquant «un rapport solide en dépit des diverses discussions politiques».
Les passes d’armes verbales
seraient ainsi avant tout de
l’écume politicienne en vue
des européennes, notamment de la part des Cinq
Etoiles, qui souffrent de la
popularité de Matteo Salvini.
En coulisse, les diplomates
font aussi remarquer que
les liens, entre autres économiques, restent très forts.
Reste qu’une partie de la
presse italienne commence
à s’inquiéter : le Corriere
della Sera parle de «guerre
virtuelle» avec la France et
la Stampa d’un risque «d’isolement» de l’Italie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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LIBÉ.FR
u 15
Un taxi pour «shérout». Ultra-
orthodoxes sans le sou, sans-papiers
africains, bonnes philippines rendant visite à des copines, jeunes kibboutzim testant leur
liberté, Palestiniens de Cisjordanie occupée s’aventurant
jusqu’à Tel-Aviv… Les shérout, ces minivans jaunes, permettent d’observer la «face B» de la société israélienne.
Retrouvez chaque semaine sur Liberation.fr notre chronique «Hébreu, dis donc».
En Allemagne, une expo honore
les supportrices
DU NORD
AU SUD
La Fondation Gala-Dalí veut
contrôler l’usage du masque de la Casa de Papel.
Diffusée en France par Netflix, la série espagnole, qui
met en scène un casse de
haut vol au sein de la Fabrique nationale de la monnaie à Madrid, est un succès
planétaire. A tel point que
le masque de Salvador Dalí
arboré par les malfaiteurs
a été repris par divers manifestants (comme les gilets
jaunes en France) ou par
des braqueurs (en Argentine)
comme un symbole de lutte
contre le pouvoir, politique
ou économique. Mais cet
usage inquiète la fondation
créée en 1983 par le peintre
surréaliste espagnol pour
protéger et défendre son
œuvre, rapporte El País.
L’institution a donc mobilisé
ses services juridiques afin
de contrôler l’utilisation de
l’image de Dalí véhiculée par
le masque, tout en soutenant
qu’«il ne s’agit pas uniquement d’une question d’argent», et donc d’exploitation
commerciale de l’usage de
l’image du peintre.
Le président du Parlement
vénézuélien s’autoproclame président. La confusion
régnait ainsi mercredi à Caracas, alors que des manifestations d’opposants comme
de partisans du président
vénézuélien, Nicolás Maduro, réunissaient des dizaines de milliers de personnes
dans les rues. Le président du
Parlement, Juan Guaidó,
s’est autoproclamé «président en exercice» devant ses
soutiens et a été immédiatement reconnu dans cette
fonction par le président
américain, Donald Trump,
qui a estimé que l’Assemblée
nationale était «la seule
branche légitime du gouvernement». Quelques heures
plus tard, le Chili, fidèle allié
de Washington en Amérique
du Sud, a également reconnu
le «nouveau président». En
revanche, la Cour suprême
vénézuélienne, composée
de fidèles au régime, a, elle,
ordonné une enquête pénale
contre les membres du Parlement en les accusant d’usurper les prérogatives du président Maduro.
Disparition Mort de Jonas Mekas,
sommité du cinéma expérimental
HUGUES MICOL
«A croiser le regard enflammé de Jonas Mekas, on voit les yeux qui
ont vu, filmé Warhol,
John Lennon et Yoko
Ono, Jackie Kennedy et
Carl Th. Dreyer, le Velvet Underground et
Allen Ginsberg, Henri
Langlois, Nicholas Ray
et Dalí…» écrivait
Libération en 2000
dans un portrait de
cette sommité du cinéma dit «expérimental», immense
cinéaste tout court,
pape de l’underground
new-yorkais, poète, passeur, et on en passe, dont on a appris
la mort, mercredi, à 96 ans. Libération reviendra longuement
ce jeudi sur son site, et dans ses éditions de vendredi, sur l’itinéraire de ce filmeur hors case, de Vilnius à New York via
Paris, qui aimait à se présenter ainsi : «I’m a cow-boy, I don’t
argue, I shoot.»
Fin novembre, à Gelsenkirchen (Ruhr), lors d’un match
opposant le FC Schalke 04
à Nuremberg, une supportrice se plaint d’agression
sexuelle. Un homme, explique-t-elle au stadier, a essayé
de lui agripper les fesses et
de lui dégrafer son soutiengorge à plusieurs reprises.
On lui répond de rester chez
elle et de regarder le match à
la télé si la chose lui paraît si
insupportable. Elle a depuis
déposé une plainte et le club,
mis en cause dans les médias, a promis de faire la lumière sur cette triste affaire.
Début décembre, lors d’un
match entre le Dynamo de
Dresde et le FC Sankt Pauli,
une bannière de supporteurs
dresdois raille la venue de
supportrices du club adverse, en apostrophant délicatement leurs conjoints :
«Vous allez avoir faim ce soir
parce que vos meufs sont là
avec vous» (et encore, on est
sympa de traduire fotzen par
«meufs» car le terme est bien
plus misogyne).
Ces navrants événements ne
suffisent pourtant pas à occulter une réalité tangible :
des supportrices de foot, en
Allemagne, il y en a des tas.
Et ce n’est pas ce genre de première division dans l’un
convulsions machistes qui y des cinq principaux chamchangeront quoi que ce soit. pionnats européens.
On estime à 30% le nombre Des amatrices de football, il
de spectatrices
y en a partout,
des matchs de
et pas qu’en AlCHRONIQUE lemagne. C’est
la Bundesliga,
un chiffre qui
tout cela que
croît avec une belle cons- met en lumière l’exposition
tance. En outre, fin 2017, itinérante «Fan.Tastic Femal’Allemande Bibiana Stein- les». A travers les portraits
haus est devenue la pre- vidéo de 70 supportrices de
mière femme arbitre prin- football issues de 20 pays, de
cipale d’une rencontre de l’Iran à l’Ecosse en passant
6,6 %
C’est la croissance économique de la Chine
l’an passé, annoncée cette semaine par le gouvernement chinois. C’est son plus faible niveau
depuis 1990, qui avait été suivie d’années de croissance à deux chiffres. «La croissance diminue,
mais elle demeure importante. Et même si elle devait chuter à 6% ou 5%, ça resterait malgré tout un
rythme élevé, relativise Marc Lautier, professeur
d’économie à l’université Rennes-II (lire sur Libération.fr). Ce pays opère en fait une évolution de son
régime de croissance, il était hier tourné vers l’extérieur, il sera demain plus tourné vers l’intérieur.»
par l’Allemagne ou la France,
le projet aspire à rendre plus
visibles les tifose du monde
entier: Dana, 15 ans, ultra de
Düsseldorf ; Maria, 79 ans,
supportrice d’Arsenal ; ou
enfin Brigitte, 59 ans, fan du
Mainz 05 en fauteuil roulant. L’exposition met aussi
en scène des figures inspirantes du football féminin.
Ces jours-ci, on peut la voir
à Leipzig, mais elle est destinée à voyager, en Allemagne
et en Suisse notamment.
L’une des initiatrices du projet, Daniela Wurbs, est l’exdirectrice du Football Supporters Europe (FSE), réseau
européen de supporteurs.
De manière générale,
«Fan.Tastic Females» a été
porté par un joli réseau de
sportives et de féministes.
En France, une telle initiative ne serait peut-être pas
superflue, surtout lorsqu’on
se souvient que début décembre, le tout premier ballon d’or féminin était remis
à la Norvégienne Ada Hegerberg… à qui le DJ Martin
Solveig demanda immédiatement si elle savait twerker.
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
Dessin HUGUES MICOL
Iran Lourdes condamnations pour
des militants des droits de l’homme
Le mari de Nasrin Sotoudeh, militante des droits de
l’homme emprisonnée à Téhéran, a été condamné mercredi par un tribunal iranien à six ans de prison. «Reza
Khandan a été condamné à cinq ans de prison pour avoir
comploté contre la sécurité nationale et à un an de prison
pour propagande contre le système», a déclaré son avocat.
La Cour révolutionnaire de Téhéran a aussi condamné aux
mêmes peines le militant des droits de l’homme, Farhad
Meisami. Un autre procès, avec de nouvelles charges, est
en cours contre l’avocate Nasrin Sotoudeh, qui purge une
peine de cinq ans depuis juin 2018. Lauréate 2012 du prix
Sakharov pour la liberté de l’esprit, elle avait déjà passé
trois ans en prison, de 2010 à 2013.
CPI Le patron du football
centrafricain extradé à La Haye
La France a remis mercredi à la Cour pénale internationale,
à La Haye, Patrice-Edouard Ngaïssona, patron du football
centrafricain et ex-milicien anti-balaka arrêté à la mi-décembre par les autorités françaises pour répondre de
crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis dans
l’ouest de la République centrafricaine en 2013 et 2014.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
LIBÉ TOUT EN
Par
MARLÈNE THOMAS
P
rofs et lycéens unissent leurs
forces. Ce jeudi, à l’appel d’une
intersyndicale enseignante,
d’organisations lycéennes et étudiantes, une grève nationale et des
mobilisations sont prévues pour
contester la réforme du lycée actant
la fin des séries S, ES et L, remplacées
par le choix de trois spécialités en
première, puis de deux en terminale.
Avec, à la clé, la refonte du bac
en 2021. Alors que les élèves de seconde, cobayes de ce nouveau système, doivent donner leurs premiers
choix de spécialités avant la fin du
mois de février, la grogne monte chez
les profs, parents et élèves. Acte symbolique fort, 22 enseignants du lycée
Victor-Hugo de Besançon ont pris la
décision de démissionner de leur
charge de professeur principal, dont
sept sont chargés des secondes. «Une
décision prise la mort dans l’âme», témoigne Marie (1), prof de maths.
«Nous démissionnons car la réforme
est bâclée et précipitée», explique
Sylvie (1), professeure d’histoire-géo.
«On est censés aider nos élèves pour
leurs choix de spécialités.
Aujourd’hui, les outils sont insuffisants. Je ne me vois pas conseiller à
un élève une spécialité alors que ce
n’était pas ça qu’il fallait pour qu’il
ait toutes les chances d’entrer dans
son école. Je ne me sens pas de prendre cette responsabilité car je trompe
la confiance de l’élève et sa famille. On
demande un report de la réforme.»
Les professeurs principaux s’arrachent les cheveux. Comment
conseiller des élèves sur des spécialités dont ils viennent seulement
FRANCE
d’avoir les programmes de première
définitifs (publiés au Bulletin officiel
mardi), sans avoir de visibilité sur
ceux de terminale et sans connaître
les modes d’évaluation ? Marie :
«Ceux qui vont choisir la spécialité
maths n’auront pas vu certaines
notions, ce n’est pas juste.» Sylvie
abonde: «En seconde, je prépare mes
élèves à l’analyse critique de documents, peut-être pour rien car on n’a
pas encore la nature des épreuves du
bac. Les secondes cette année apparaissent comme une génération sacrifiée. Leur demander de faire des
choix déterminants pour leur avenir
dans ces conditions me paraît fou.»
DOUBLE TRANCHANT
Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, ne se
laisse pas dérouter. Dans un entretien à Ouest-France, il affirmait récemment que la réforme «est avant
tout une augmentation extraordinaire des choix ouverts aux lycéens
dans la voie générale». Une liberté à
double tranchant ? C’est ce que
craint le secrétaire général de la
CGT-Educ’action, Patrick Désiré: «Le
tri social va être accentué. Il sera de
plus en plus compliqué pour un jeune
de choisir très tôt les matières qu’il
devra prendre pour construire son
parcours universitaire. Pour ceux issus de milieux favorisés ou enseignants, ce n’est pas un problème. Par
contre, pour des jeunes de milieux
plus défavorisés ça va devenir compliqué.» La réforme du lycée se
prépare dans un contexte de
suppressions de postes accrues
pour 2019. Alors que les dotations
horaires globales (DHG, enveloppe
d’heures attribuée à un établisse-
ment par le rectorat pour assurer
tous les enseignements) sont déjà
tombées dans la plupart des académies, les informations ne sont pas
remontées jusqu’aux chefs d’établissement. La crainte de classes
surchargées et de suppressions de
postes pèse de plus en plus. Pour Jonathan Hababou, professeur de SES,
«la réforme ne semble avoir pour but
que de diminuer les postes». Marie
s’inquiète aussi: «On perd soixantedix heures de DHG. Pour les spécialités, on nous annonce des classes à 36,
voire à 40!» Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU (majoritaire), explique que différentes politiques sont en œuvre: «A Toulouse,
le recteur a fait le choix de déshabiller
les collèges pour ne pas trop afficher
que la réforme avait pour conséquence des suppressions de postes.
D’autres ont fait l’inverse.»
Autre inquiétude dans le sillon de la
réforme du lycée, et pas des moindres, la répartition de l’offre de
formations. Frédérique Rolet remarque: «Cette réforme crée une cartographie inégalitaire des formations.
Les lycées des petites villes et ruraux
se retrouvent avec moins de spécialités et options. Dire que les élèves vont
prendre le bus pour aller dans un
autre lycée pour suivre une matière
n’a pas de sens. Et la visioconférence,
on sait que ça ne marche pas.» Selon
les premiers calculs du Snes, certaines inégalités locales apparaissent déjà. Un exemple, dans l’académie de Lille: à Arras, les élèves ont
le choix entre 120 parcours de spécialités contre 56 à Lens. A Paris non
plus, les lycées ne sont pas sur
un pied d’égalité. A Edgar-Quinet
(IXe arrondissement), les profes-
Réforme des lycées
Le flou est
dans la bergerie
A l’heure où les élèves de seconde s’apprêtent
à faire leurs choix d’options pour l’entrée
en première, les professeurs fustigent
l’impréparation du dispositif et les inégalités
qu’il engendre. Syndicats et lycéens appellent
à la grève et se mobilisent ce jeudi.
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
«Cette réforme crée
une cartographie
inégalitaire
des formations.»
Frédérique Rolet
secrétaire générale Snes-FSU
seurs, après deux jours de grève, ont
décroché une sixième spécialité
(HLP: humanités, littérature et philosophie) alors que le rectorat ne
leur en avait attribué que cinq. Jonathan Hababou note: «On n’aura pas
la spécialité langues et civilisations
étrangères, et on perd notre option
musique. Notre lycée n’est pas le plus
attractif, si en plus de ça on n’a
pas les mêmes choix que les autres,
ça va nous mettre encore plus en
difficulté.»
SUR LE CARREAU
Le lycée proposait pourtant les trois
filières générales jusque-là. «On
n’aura plus que deux classes de première et terminale pour le tronc commun. Le rectorat nous a expliqué que
la réforme a plus été pensée pour les
grands lycées. Pour deux classes, ils
n’ont pas le budget d’ouvrir sept spécialités.» Frédérique Rolet avance:
«Faire croire aux élèves qu’ils feront
ce qu’ils voudront est un leurre. Il y
a une cohérence à avoir, sans parler
de toutes les contraintes matérielles
(emplois du temps, salles). Certains
recteurs ont aussi prévenu que
certaines spécialités ne seront
pas ouvertes s’il y a trop peu de demandes. Sauf qu’aucun seuil national n’est fixé.»
Les enseignants craignent globalement pour leurs disciplines. «Les
maths n’étant plus dans le tronc
commun de première et terminale,
beaucoup d’élèves souhaitent le
prendre pour ne pas se fermer de
portes, souligne Frédérique Rolet.
Certaines académies nous disent que
ça assèche les autres disciplines.
L’objectif affiché de casser la suprématie de la filière S ne semble pas
fonctionner.» Bémol: les programmes s’adressent à des élèves d’un
très bon niveau, laissant sur le carreau les anciens profils ES ou L option maths. Cécile Larible, professeure de philosophie au lycée
Louise-Michel à Bobigny (SeineSaint-Denis), n’est pas rassurée non
plus: «L’horaire de terminale L permettant d’avoir une approche approfondie de la philo ne sera pas
remplacé par l’option HLP, qui sera
plus une histoire des idées. On craint
aussi que le caractère très pointu du
programme rebute des élèves et que
ceux qui le choisissent l’abandonnent
à l’issue de la première.»
Beaucoup redoutent aussi une mise
en concurrence des matières. Les
profs vont-ils devoir vendre leur
spécialité ? Jonathan Hababou :
«Certains collègues se questionnent:
est-ce qu’il va falloir être plus gentils
sur les notes pour attirer les élèves?»
D’autant plus que la carte des
spécialités pourrait être rebattue
chaque année, selon les demandes
des élèves. •
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Juliette Mancini. Dernier ouvrage
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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u 17
Parents
et élèves
avancent «à
l’aveuglette»
Le manque
d’information sur
les options inquiète
les élèves de
seconde et leurs
parents. Ils
redoutent
notamment de
devoir choisir trop
tôt leur orientation.
A
la maison, à table, sur
le chemin du lycée,
les discussions ont
souvent la même teneur dans
les familles d’élèves de seconde depuis quelque temps.
Ces derniers se rapprochent
inexorablement du moment
où ils devront faire leur
premier choix de spécialités,
comme l’exige la réforme du
lycée. Sami, 15 ans, scolarisé
au lycée Léonard-de-Vinci, à
Monistrol-sur-Loire (HauteLoire), est perdu: «On doit se
décider très vite et je ne sais
pas du tout quoi prendre. Je
ne comprends pas trop comment ça va fonctionner. Les
spécialités par lycée n’ont été
connues qu’avant les vacances
de Noël et on n’a pas d’information. Nous allons être les
cobayes, ça me fait un peu
peur.»
Ce sentiment, beaucoup le
partagent parmi les élèves,
comme Naïs, 15 ans, en seconde au lycée Colbert, dans
le Xe arrondissement de Paris: «J’ai du mal à choisir. On
doit penser directement à ce
qu’on veut faire plus tard et,
étant donné que je n’en ai
aucune idée, c’est compliqué.
Je veux faire trop de trucs et
on doit choisir que trois spécialités. Ce qui m’intéresse le
plus, c’est la SVT, la physique-chimie et le français.»
«Paumée». Elle regrette :
paru en juin 2018 : De la chevalerie, nouvelle édition, Atrabile.
«Choisir cette année alors
qu’on vient d’entrer au lycée
et qu’on ne connaît pas les
matières en question, c’est un
casse-tête. On ne sait pas à
quoi vont ressembler les années suivantes, ce qu’on va
aimer ou pas. C’est comme
si j’avais les yeux bandés et
que j’avançais à l’aveuglette.»
Claire, sa mère, «se sen[t]
aussi paumée» : «Ses choix
changent tous les jours. Elle
n’a pas d’idée professionnelle
et j’ai l’impression qu’on est
obligés de réfléchir à l’après-
bac dès maintenant. On est
un peu lourds, nous, les parents, car on sait qu’il y a un
enjeu derrière, mais on n’a
pas de réponse pour eux.»
Les interrogations sont aussi
intrinsèquement liées à Parcoursup : «Si elle fait un bac
diversifié littéraire-scientifique, très bien, assure Claire.
Mais une fois ce bac atypique
dans la poche, qu’en est-il de
la suite pour intégrer l’enseignement supérieur? Surtout
avec Parcoursup. La seconde
devait être tranquille. Là, on
est tous stressés.» Le choix est
d’autant plus compliqué que
parents et enfants ne sont
pas toujours sur la même
ligne. Naïs : «Avec ma mère,
on discute. Ça l’inquiète
autant que moi, mais c’est
dur de se mettre d’accord. Elle
me dit que si je choisis physique sans maths, les filières
scientifiques post-bac ne voudront pas de moi. Mais si je ne
fais pas de français, les littéraires non plus. On ne sait pas
comment faire pour que je ne
me ferme pas de portes.»
Tensions. Gilles, père
de Zélie, 15 ans, scolarisée
au lycée Jeanne-d’Arc à
Clermont-Ferrand et plutôt
intéressée par les SES et
l’histoire-géo, fait part de
quelques tensions: «Entre la
promesse initiale de choix
ouverts et la manière dont les
matières sont ramenées à des
blocs, il y a une belle déception. Nous voulions faire
comprendre à notre fille que
les choix sont à double tranchant pour la suite et lui faire
accepter les maths, une matière qu’elle pensait pouvoir
éviter. Une fois que ce choix
a été discuté avec les enseignants, la tension est retombée.»
Depuis janvier, les réunions
explicatives et rencontres
parents-profs se sont multipliées pour aiguiller les
familles dans leur choix. Une
tâche parfois ardue pour les
enseignants, qui récoltent
eux aussi les informations au
compte-gouttes depuis la
rentrée de septembre. Gilles
et Zélie, eux, se réservent
le droit de jeter un œil aux
spécialités du lycée voisin,
dans l’espoir d’y trouver un
bouquet plus attrayant…
M.Th.
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18 u
LIBÉ TOUT EN
FRANCE
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Emilie Gleason.
Dernier ouvrage
paru
en août 2018 :
Ted, drôle
de coco,
éditions Atrabile.
Radiations
«Pôle Emploi verse
d’une main des
indemnités et les
reprend de l’autre»
Depuis décembre, l’organisme
peut supprimer les allocations
aux demandeurs jugés
pas assez actifs. Une démarche
de renforcement des contrôles
qui exaspère les usagers.
Par
AMANDINE CAILHOL
«P
ôle Emploi, c’est l’ami
dont tu espères ne jamais avoir de nouvelles.»
Surtout pour un contrôle. Tour à
tour au chômage et en emploi précaire depuis dix ans, Cécile, Nantaise de 40 ans, était déjà amère envers Pôle Emploi. La rupture a fini
d’être consommée l’an passé : «Je
débutais une formation, et là, on
m’informe que je suis contrôlée. Ça
m’a pris un temps fou pour fournir
tous les justificatifs.»
En fin de compte, l’organisme d’indemnisation et de placement des
demandeurs d’emploi juge les démarches de recherche de cette chargée de mission suffisantes. La procédure s’arrête donc net. Pas de
radiation temporaire. Ni d’allocations supprimées, comme peuvent
le craindre les chômeurs perçus
comme pas assez zélés. Longtemps
restée théorique car relevant de la
compétence des préfets, cette seconde menace est devenue bien
réelle depuis la parution, fin décembre, d’un décret. Ce dernier est
issu du projet de loi de septembre
pour la liberté de choisir son avenir
professionnel, transférant ce pouvoir à Pôle Emploi.
«Jusqu’à présent, l’allocation n’était
que suspendue le temps de la radiation, explique l’administrateur
de l’association Solidarités nouvelles
face au chômage (SNC), Jean-Paul
Domergue. Désormais, c’est une suppression pure, sauf lorsqu’il s’agit du
tout premier manquement pour absence à un rendez-vous en agence.»
Quand il se réinscrit, le chômeur a
donc perdu une partie de ses droits
à l’indemnisation. Autre changement, ce même décret allonge aussi
la sentence lorsque les «actes positifs» pour retrouver un emploi sont
jugés insuffisants (si le chômeur refuse à deux reprises une «offre raisonnable d’emploi» ou est incapable
de justifier sa recherche): de quinze
jours, la radiation passe à un mois
dès le premier manquement (deux
mois au deuxième, quatre au troisième). La pénalité est en revanche
réduite à un mois (contre deux auparavant) pour un rendez-vous zappé
lors du premier manquement.
ÉQUIPE DES «RADIATEURS»
Cette fois-ci, Cécile y a donc
échappé. «Mais, avec tout ça, je n’ai
pas eu le temps de trouver un contrat
de qualification et j’ai dû laisser
tomber ma formation», souffle-telle. Depuis, pas de nouvelles de
Pôle Emploi, sauf quelques offres
«pas vraiment adaptées»: «Parce que
j’ai bossé dans la formation et que
je parle plusieurs langues, ils m’ont
déjà proposé un poste de formateur
boucher parlant turc. C’en est risible,
mais à la longue c’est désespérant»,
rage-t-elle. Cet hiver, Geoffroy, la
trentaine, au RSA, a aussi eu affaire
au service de contrôle des demandeurs d’emploi. A la recherche d’un
poste de psychologue en région parisienne, il a dû argumenter plus longtemps avant que Pôle Emploi ne le
lâche.
Après avoir rempli un questionnaire, envoyé des preuves de recherche, il est convoqué pour un entretien téléphonique «au ton très
policier» au cours duquel un agent
de contrôle l’interroge sur ses moti-
vations. Lorsque ce dernier lui propose un atelier pour identifier son
«profil de compétences», il botte en
touche. «J’en avais déjà fait un, on
m’avait sorti que j’avais un bon relationnel et j’ai fini par recevoir des
offres pour faire hôte d’accueil», se
souvient-il. Ce refus, selon lui, a pu
jouer en sa défaveur. Quelques jours
plus tard, il reçoit une lettre d’avertissement avant radiation. «J’avais
pourtant répondu à l’intégralité des
offres du site de Pôle Emploi dans
mon domaine en Ile-de-France»,
peste-t-il. Quelques recours plus
tard, il réussit à faire annuler la décision. Pour Viviane, bientôt 50 ans,
bénéficiaire de l’allocation de solidarité spécifique (environ 500 euros
par mois), en revanche, la mauvaise
nouvelle est tombée début janvier.
Les éléments fournis à Pôle Emploi
n’ont pas suffi à convaincre le
contrôleur de sa bonne volonté. «Je
lui ai pourtant dit que mon bassin
d’emploi est sinistré, que ma mobilité
est limitée, ce qui restreint mes recherches, que je postule à des offres
même au smic», grince-t-elle.
Bête noire des chômeurs, le service
de contrôle des demandeurs d’emploi a été généralisé en 2015 à toute
la France, après une première expérimentation. Son but: vérifier que
les inscrits à Pôle Emploi, qu’ils
soient indemnisés ou non, se donnent bien les moyens de retrouver
un travail. Mais pas que. «On ne
contrôle pas pour sanctionner, mais
aussi pour faire un électrochoc aux
demandeurs, les remettre sur le chemin, assure-t-on à la direction de
Pôle Emploi. Cela peut avoir un effet
redynamisant.» Même si, reconnaît
l’organisme dans une note de 2018,
«ces situations de redynamisation»
ne représentent que «5% de l’ensemble des contrôles». En fin de course,
selon cette même note, 14% des personnes contrôlées de manière aléatoire sont radiées. En 2016, les enquêtes de Pôle Emploi ont abouti
à 20000 radiations (la plupart pour
quinze jours). Ce qui, selon la CGT,
ne veut pas dire qu’ils sont tous
tire-au-flanc, «l’immense majorité
des personnes privées d’emploi
cherch[a]nt à travailler dignement».
Des chiffres qui devraient logiquement, au fil des mois, gonfler sous
l’effet du renforcement de l’équipe
des «radiateurs», sobriquet répandu
en interne pour nommer ces agents
dédiés à la surveillance.
A peine plus de 200 fin 2017, ils sont
désormais 600 et vont passer à
1 000 à moyen terme. Un «métier
porteur», vantait un document présenté dans les agences au moment
du recrutement interne. «On a
voulu dissocier le contrôle et l’accompagnement pour ne pas biaiser la relation de confiance avec les demandeurs d’emploi, explique-t-on du
côté de la direction de Pôle Emploi.
Désormais, les conseillers chargés du
suivi des demandeurs d’emploi n’ont
plus aucune mission de contrôle.»
A une nuance près : ces derniers
peuvent toutefois «signaler» des
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sonnable d’emploi» qu’un chômeur
ne peut refuser qu’une seule fois.
Même chose pour le critère d’éloignement par rapport au domicile,
supprimé par la loi de septembre.
Conséquence: «La personne ne sera
plus en droit de refuser un emploi
moins bien rémunéré, éloigné ou difficile d’accès», précise l’association
SNC. Sauf à bien préciser les choses
lors de son inscription, au moment
de définir son projet personnalisé
d’accès à l’emploi.
De quoi faire bondir les syndicats.
«Le risque, c’est qu’on précarise un
certain nombre de salariés au chômage, dit le numéro 1 de FO, Yves
Veyrier. Même discours de la CGT:
«Le gouvernement et ses soutiens
veulent constituer une armée de précaires obligés d’accepter les emplois
les plus dégradés.» La CFDT, elle,
dénonce une évolution «injuste».
Voire inefficace, complète Jean-Paul
Domergue, de l’association SNC: «Si
la personne ne s’y retrouve pas, le reclassement ne sera pas durable.»
dossiers à leurs collègues contrôleurs. Ce qui ne représente que
9% des inspections, les autres étant
réalisés après une sélection aléatoire (42 %) ou un travail ciblé sur
certains critères (49 %). Mais «le
nombre de signalements tend à s’accroître», note Pôle Emploi dans une
note de 2018. De quoi écorner un
brin le rapport de confiance. Ou inviter à une grande prudence. «Il
faut avoir un bon relationnel avec
ton conseiller», explique Rémy,
24 ans, du Pas-de-Calais. Il jongle
entre intérim, CDD et allocs chômage. Après trois radiations pour
rendez-vous manqué, il ne veut plus
s’y laisser prendre. Il a des «combines». «Le 31 décembre, j’ai envoyé
un mail pour souhaiter un bon réveillon à ma conseillère», racontet-il, sûr de son coup.
«ÇA M’A DÉMOTIVÉ»
Aux commandes du site Recours
radiation, qui vient en aide aux demandeurs d’emploi, Rose-Marie Pechallat, ex-salariée de Pôle Emploi,
s’insurge face aux nouvelles prérogatives accordées à l’organisme, ce
dernier devenant «juge et partie :
d’une main il verse des indemnités,
de l’autre il les reprend». Et ce
d’autant plus que les critères permettant de trancher les cas sont, selon elle, trop «imprécis et artificiels».
Faux, répond Pôle Emploi, qui liste
les différentes étapes –analyse du
dossier, questionnaire par voie postale, analyse des réponses, échange
téléphonique et, en dernier recours,
entretien physique – qui «laissent
une large place aux débats contradictoires». Loïc, 19 ans, de Saône-etLoire, lui, n’a pourtant «rien compris». Inscrit à Pôle Emploi sans être
indemnisé, il dit avoir été très actif.
«Je faisais tous les ateliers qu’on me
proposait, j’avais même un accompagnement renforcé. Et un jour, je
reçois une lettre d’avertissement
avant radiation car je ne serais pas
assez impliqué.» Dans la foulée, il
rapplique à son agence, où on lui indique qu’il est déjà radié. Le jeune
homme cherche à comprendre, puis
lâche vite l’affaire : «Ça m’a démotivé. Je me suis dit que ça irait aussi
vite en cherchant de mon côté. Aller
à Pôle Emploi me faisait finalement
perdre du temps.»
«Chronophage», «humiliante»: l’expérience ne laisse pas indemne
nombre de contrôlés. «Ça affecte le
moral», pointe Cécile. «C’est une
violence qui n’est pas frontale mais
insidieuse», abonde Geoffroy. Pour
l’association SNC, ces nouvelles
mesures sont «de nature à stigmatiser les chercheurs d’emploi en ren-
forçant une image négative de “profiteurs du système”». Rose-Marie
Pechallat, de Recours radiation, retient surtout le sentiment de peur:
«Les gens craignent désormais de
voir leurs conseillers. Ils se demandent ce qu’il faut dire ou ne pas dire
pour éviter les problèmes.»
Peur d’être radié, mais aussi d’être
déclassé. Car un autre passage du
décret de décembre inquiète les demandeurs d’emploi: l’abrogation de
la définition du «salaire antérieurement perçu», jusqu’alors pris en
compte pour déterminer «l’offre rai-
DÉCISION FINALE
Viviane (1), ex-assistante de direction, croit pour sa part que le mouvement est déjà enclenché: il n’y a
pas longtemps, son conseiller lui a
dit d’«aller voir du côté de la mise
en rayon, ça recrute». Pour JeanPaul Domergue, ces règles pourraient pénaliser davantage les plus
précaires. En 2016, le taux radiation était de 17 % pour les ouvriers
non qualifiés, contre 4 % pour les
cadres (17% pour les niveaux inférieurs au CAP-BEP, contre 5 % audelà de bac+2). Preuve que «la différence de capacité à valoriser sa situation, ses démarches, joue» sur la
décision finale.
S’il est, dit-il, nécessaire d’«essayer
de concilier aspirations et réalité
du marché du travail», cela doit
d’abord passer par un «accompagnement soutenu». Or, regrette-t-il,
dans un contexte de baisse de ses effectifs, Pôle Emploi va accroître les
moyens dédiés au contrôle au détriment de l’accompagnement. D’où
son appel à réorienter les priorités.
«Sans quoi les gens les plus avertis
vont mieux s’en sortir. Et les moins
débrouillards se feront coincer.» •
(1) Le prénom a été changé à sa demande.
Assurance chômage: la négociation patine
La huitième séance
de pourparlers, mardi, n’a pas
porté ses fruits. Le patronat
refuse toujours la limitation
de l’usage des CDD.
A
nnoncée comme la séance où tout
pouvait se débloquer, le huitième round
de négociation syndicats-patronat
en vue de réformer les règles d’indemnisation
de l’assurance chômage a été décevante,
de l’aveu des participants. Réunis mardi, les
partenaires sociaux n’ont pas réussi à dépasser
leur désaccord sur le bonus-malus, chacun
campant sur ses positions.
Les organisations patronales refusent toujours
en bloc ce dispositif visant à réguler l’usage
des CDD en jouant sur le niveau des cotisations
des employeurs. Une «fausse piste» et un «frein
à l’activité» selon le patronat, qui a présenté ses
pistes. Mais ces dernières – suppression des
délais de carence, assouplissement du renouvellement des contrats courts, hausse des
heures complémentaires pour les temps
partiels – ont été jugées floues, voire provocantes par les syndicats. De leur côté, bien que
favorables au bonus-malus, les centrales
peinent à faire front, chacune proposant sa
propre formule.
Conséquence de cette «course de lenteur qui va
dans le mur», selon Denis Gravouil (CGT): la négociation est prolongée jusqu’au 20 février.
Deux séances ont été ajoutées pour tenter d’arriver à un accord sur une nouvelle convention
d’assurance chômage, pour laquelle le gouvernement a réclamé entre 3 et 3,9 milliards d’euros
d’économies en trois ans. Les choses pourraient
s’accélérer lors de la prochaine séance, le Medef
ayant promis de présenter un texte. «La véritable négociation va commencer le 31 janvier.
Jusqu’ici, on n’a pas négocié», ont déploré
Eric Courpotin (CFTC) et Jean-François
Foucard (CFE-CGC).
Avec la CFDT, ces deux centrales ont toutefois
fait un pas vers le Medef mardi, se déclarant
ouvertes à l’examen d’autres propositions à
condition qu’elles ne soient pas «qu’incitatives».
En cas d’échec de la négociation, l’exécutif a
promis de reprendre la main et de mettre en
place sa propre mouture du bonus-malus.
Mais les syndicats émettent des doutes.
«Personne n’a de certitude sur le fait que le gouvernement va [le] mettre en place», note
Marylise Léon (CFDT). D’où leur motivation à
se remettre autour de la table.
A.Ca.
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LIBÉ TOUT EN
FRANCE
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Camp de Drancy : le travail
de transmission des familles
des déportés du convoi 77 Malgré
les commémorations annuelles et l’enseignement scolaire
consacré au génocide des Juifs, près d’un quart des jeunes
Français n’ont jamais entendu parler de la Shoah. Célébré à la
mairie de Paris à l’occasion de la journée mondiale de la mémoire
de l’Holocauste, le projet européen Convoi 77 s’inscrit dans
une dynamique nouvelle de transmission à la jeunesse.
Les desseins
solitaires
de Yannick Jadot
L’optimiste tête de
liste d’EuropeEcologie-les-Verts
pour les élections
européennes
justifie son refus de
faire des alliances
avec les autres
partis classés à
gauche au nom
de la «clarté».
RACHID LAÏRECHE
calisation afin de mettre en
lumière une commune écologiste qui gère l’accueil des
migrants avec «respect et
humanité» et sert des repas
bio dans toutes les cantines
scolaires. Une ville «pionnière» qui «mène la transition écologique sans renoncer
à la justice sociale», disent-ils
en chœur. Le hasard n’existe
pas : alors que certaines
formations se cherchent
encore à quatre mois des
européennes, les Verts sont
en campagne. A fond les
ballons.
Envoyé spécial
à Grande-Synthe (Nord)
Rodés. Dans le wagon-bar,
Par
lorsqu’on lâche le mot
«sectaire», avant de se
replonger en 2017, lors de
la dernière présidentielle,
lorsque le vainqueur de la
primaire EE-LV s’était retiré
au profit de Benoît Hamon.
«Qui a fait ça à part nous ?»
interroge Cormand. Peutêtre. Le hic, c’est que les Verts
ont une image depuis des
lustres, celle des gentils prêts
à sacrifier père et mère
pour défendre l’écologie.
Aujourd’hui, la musique est
différente: ils portent le costume des méchants, ceux qui
refusent l’alliance au risque
d’offrir un boulevard à Macron et aux «populistes».
Yannick Jadot n’en démord
pas : «Il faut un bulletin vert
pour élire des députés verts
qui siégeront dans un groupe
vert.»
Le train arrive à Dunkerque,
le maire de Grande-Synthe
est sur le quai verglacé pour
accueillir ses hôtes. Un petit
bus est stationné devant la
gare : la balade commence.
Yannick Jadot prononce un
discours au centre communal l’Abbé-Pierre, où il défend
une Europe des «terroirs»
pour ancrer la «transition
écologique» dans les territoires. «Elle ne se fera pas par le
haut, mais par le bas», ajoute-t-il. Pour faire le lien, le secrétaire national rappelle un
slogan d’antan: «Penser global, agir local.»
A la fin de son discours, on
glisse à Yannick Jadot une
anecdote qui se raconte à
Paris : la naissance du
mouvement Place publique
a eu lieu sous ses yeux sans
même qu’il s’en rende
la petite délégation échange
ercredi matin, dans avec la presse: elle va devoir
le train en direction s’y faire et répondre sans
de Dunkerque, qui cesse à la question qui la suitraverse à grande vitesse un vra jusqu’au bout: «Pourquoi
paysage enneigé, deux jeunes refusez-vous l’alliance avec les
hommes échangent : «Si tu autres familles de gauche ?»
veux discuter avec Yannick Les Verts sont rodés. Ils réJadot, c’est le moment.» «Oui, pondent les uns après les
j’ai vu, mais il a l’air fâché…» autres en respectant le mot
Rires. A première vue, la d’ordre: la «survie» de la gauphrase est anodine. Le chef che ne figure pas dans le prode file des écologistes pour gramme, explique Mounir
les européennes n’est pas Satouri. «Dans un moment de
«fâché», il discute simple- grande confusion politique,
ment au téléphone entre nous jouons la carte de la
deux compartiments. Mais clarté. Pourquoi faire alliance
ce genre de phrase tourne avec les socialistes par exemégalement dans la sphère ple alors que nous ne votons
politique. A gauche, plu- pas la même chose au Parlesieurs figures, de
ment ?» arguL’HOMME
Ségolène Royal à
mente Jadot.
Benoît Hamon
Près de lui, DaDU JOUR
en passant par
vid Cormand
Raphaël Glucksmann, lui ajoute : «On assiste à la fin
reprochent de «refuser le d’un cycle à gauche, la fin de
dialogue» à l’approche des la social-démocratie et il faut
élections de fin mai, d’être le un nouveau modèle, celui de
frein principal au «rassemble- l’écologie politique.» La parole
ment». Des accusations qui tourne et toujours la même
l’agacent.
réaction: ils se marrent tous
Yannick Jadot est accompagné de David Cormand,
Michèle Rivasi, Sandra Regol
et Mounir Satouri. La petite
bande d’Europe-Ecologieles-Verts est attendue à
Grande-Synthe (Nord) par
l’édile du coin, Damien Carême, pour présenter leurs
Yannick Jadot
vœux à la presse. Une délotête de liste d’EE-LV aux élections européennes
M
«Il faut un bulletin vert
pour élire des députés verts
qui siégeront dans
un groupe vert.»
Edmond Baudoin.
Dernier ouvrage paru
en janvier 2019 :
le Corps collectif,
éditions Gallimard.
compte. Il confirme. Flashback : quelques semaines
avant l’été, le député européen organise un repas chez
lui pour évoquer les élections
européennes. Quelques têtes
d’affiche de la société civile
sont autour de la table, dont
Thomas Porcher, Raphaël
Glucksmann et Claire Nouvian: ils se connaissaient de
loin et, à la fin du repas, l’idée
de créer une formation pour
ressouder la gauche se fait
jour.
«Carton». Depuis, Place publique est né et, malgré les
efforts, le rassemblement est
au point mort. Jadot regarde
leur aventure de manière désintéressée : «On défend les
mêmes combats, mais nous
n’avons pas la même stratégie, la survie du PS ne m’intéresse pas.» La tournée se termine dans la cantine d’une
école de Grande-Synthe, où
la petite bande déboule sous
le regard des enfants et s’installe à table. Yannick Jadot
évoque les critiques à son
égard –notamment qu’il a le
«melon» –, il se définit
comme un mec «cool». A sa
droite, David Cormand con-
firme avec un petit sourire :
«Au niveau cool, Obama est
numéro 1 et Yannick arrive
juste derrière.» A l’approche
des européennes, malgré les
sondages qui ne dépassent
pas les 7 %, EE-LV est persuadé de faire un «gros score»
car tout se «cristallisera quelques semaines avant le vote».
La tête de liste, qui ne souhaite plus entendre parler
d’alliance, ne prend pas de
gants. «On fera un carton»,
s’exclame-t-il. David Cormand le reprend à la volée :
«Si ça ne marche pas, on dira
qu’on s’est pris un carton.» •
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
u 21
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Les césar se jettent à l’eau
Le Grand Bain de Gilles Lellouche sur des
cabossés de la vie s’adonnant à la natation
synchronisée et Jusqu’à la garde, drame
sur les violences conjugales, mènent
les nominations pour les césar 2019.
Ils sont chacun en lice pour dix prix,
a annoncé mercredi l’académie lors d’une
cérémonie à Paris. DESSIN HUGUES MICOL
LREM se réorganise pour essayer
de sortir de l’impuissance
Exister enfin. En présentant
jeudi sa nouvelle équipe, le
délégué général de La République en Marche (LREM),
Stanislas Guérini, espère redonner de la voix au parti
présidentiel, dans l’ornière
depuis les succès-éclair de
l’année 2017. «Il s’agit d’élargir massivement les fonctions
opérationnelles», explique
un cadre du mouvement,
qui y voit une chance de «refaire de la politique» et de
«faire vivre un débat qui
n’existe pas» ailleurs dans le
camp macroniste. La distribution des rôles sera annoncée par Guérini jeudi matin.
Le député de Paris, élu en
décembre à la tête de LREM,
devrait renforcer le secteur
de la communication pour
mieux «riposter» aux détracteurs du macronisme. La
nouvelle équipe devrait recevoir le concours de parlementaires, et de ministres
tels que Marlène Schiappa et
Sébastien Lecornu.
De quoi relever un parti
apathique depuis dixhuit mois? LREM, qui fêtera
début avril son troisième anniversaire, peut certes être
considéré comme l’une des
entreprises politiques les
plus fructueuses de la Ve République : son fondateur a
remporté la présidentielle
dès sa première tentative, et
le mouvement est devenu
majoritaire à l’Assemblée,
un résultat lui assurant un
généreux financement public. Mais les lendemains
«Le 5 février,
arrêtez
de travailler,
saisissez-vous
des préavis
de grève.»
OLIVIER
BESANCENOT
sur BFM TV,
mercredi
Une grève générale? Olivier Besancenot, du NPA, se joint aux
appels lancés en ce sens: «Ça me paraît une bonne idée, pour
la simple et bonne raison qu’on a besoin de passer ce plafond
de verre qui est celui du nombre. On a besoin d’une mobilisation
claire contre la répression, pour les salaires et la répartition
des richesses, c’est-à-dire qu’à un moment donné on fasse une
journée morte.» Jean-Luc Mélenchon a également annoncé
mercredi qu’il soutenait cet appel à la grève pour le 5 février
lancé la semaine dernière par la CGT. Eric Drouet, figure médiatisée des gilets jaunes, a proposé mardi d’en faire une grève
générale illimitée. DESSIN HUGUES MICOL
ont été douloureux pour le
parti, qui n’a pas su trouver
sa place dans l’«écosystème»
macroniste, entre un exécutif écrasant et un groupe
parlementaire pléthorique.
Sans tradition militante,
sans doctrine établie hors du
programme présidentiel et
d’un attachement déclaré au
«progressisme», le mouvement a été confronté à la démobilisation d’une partie de
sa base. «LREM peut devenir
un espace de régulation au
sein du mouvement», veut
croire un député. Programme ambitieux pour un
parti qui devra d’abord
prouver, aux européennes
de mai, qu’il reste une machine électorale performante. D.Al.
Européennes
Une liste gilets
jaunes se lance
Une première liste estampillée «gilets jaunes» a annoncé son intention de
se présenter aux européennes, avec à sa tête
Ingrid Levavasseur, aidesoignante de 31 ans et
figure du mouvement.
Dans un communiqué,
le «Ralliement d’initiative
citoyenne» a présenté
dix noms, en vue de constituer une liste complète
de 79 candidats d’ici à
«mi-février». «Nous, citoyens français, ne voulons plus subir les décisions des instances
européennes et les diktats
des castes de financiers et
de technocrates, qui ont
oublié le principal : l’humain, la solidarité et la
planète», peut-on lire.
300000
C’est le nombre d’élèves, soit 20% d’une classe
d’âge, qui devraient bénéficier l’an prochain du
dédoublement des CP et des CE1 permettant de
diviser par deux le nombre d’élèves (12 par classe) en
éducation prioritaire pour lutter contre l’échec scolaire. Mercredi, le ministère de l’Education nationale
s’est félicité des premiers résultats, alors que la
mesure avait bénéficié à 60000 élèves en 2017-2018.
«L’effet du dédoublement est statistiquement très
significatif. Il a permis de baisser de la proportion
d’élèves en très grande difficulté de 7,8% pour le français et de 12,5 % en mathématiques», s’est félicitée
Fabienne Rosenwald, directrice de l’évaluation.
Couches: «S’il y a un danger pour la santé,
les produits doivent être retirés»
Le gouvernement a tenté,
mercredi, d’apaiser les
inquiétudes des parents
après un avis de l’Agence
nationale de sécurité sanitaire (Anses) relevant «la
présence de différentes
substances chimiques dangereuses dans les couches jetables qui peuvent notamment
migrer dans l’urine et entrer
en contact prolongé avec la
peau des bébés». Ils sont
ainsi exposés à une soixantaine de substances cancérogènes ou de perturbateurs
endocriniens. Convoqués
mercredi par les ministres
concernés (Santé, Ecologie,
Economie), les fabricants et
distributeurs ont été priés de
prendre «avant quinze jours
des engagements pour éliminer ces substances des couches pour bébés». Les contrôles de la répression des
fraudes seront renforcés, et
celle-ci «dressera un bilan
dans six mois».
Pas de quoi rassurer Quentin Guillemain, porte-parole
de Génération écologie et
président de l’Association
des familles victimes du lait
contaminé aux salmonelles
(AFVLCS), créée fin 2017
après l’affaire Lactalis.
Que pensez-vous de cet
avis de l’Anses ?
Le rapport nous dit qu’il y a
des produits qui sont dangereux pour la santé des nourrissons, le gouvernement
réunit les marques, mais on
ne nous donne pas les noms!
C’est très choquant. Les parents s’inquiètent, ils aimeraient connaître les produits
concernés. L’information du
consommateur est obligatoire, surtout dans le cas
d’un produit dangereux
pour la santé. L’Anses le dit
bien: certaines des substances en cause sont considérées comme cancérogènes
ou perturbateurs endocriniens.
Je fais un rapprochement
avec l’affaire Lactalis, où
l’entreprise ne souhaitait
pas retirer ses laits infantiles
du marché et où il a fallu
engager un bras de fer pour
l’y contraindre. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a
pas de retrait des produits
s’ils représentent un vrai
danger pour les nourrissons.
La réponse du gouvernement ne vous satisfait
donc pas ?
Non. Je ne comprends pas
qu’on attende six mois pour
faire quelque chose, éventuellement. Et qu’on s’arrange avec la loi: celle-ci dit
qu’à partir du moment où il
y a un danger pour la santé,
les produits doivent être retirés du marché. Le gouvernement se contente de négocier avec les fabricants, de
leur demander des «engagements». On fait confiance, et
les industriels s’exécuteront ? Cela ne marche pas
comme ça. Ce qu’il faut, c’est
que pas une seule couche ne
soit vendue sans qu’on soit
sûr qu’elle ne représente pas
un danger pour les enfants.
Vous réfléchissez à une
action en justice ?
Une fois que nous aurons les
noms des marques, nous
demanderons à l’Etat l’ensemble des contrôles réalisés, car on aimerait savoir si
les autorités étaient au
courant. Et nous ferons des
recours. Apparemment,
c’est la seule solution pour
faire avancer les choses.
Recueilli par C.Sc.
Dessin HUGUES MICOL
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LIBÉ TOUT EN
FRANCE
«Personne n’a
d’amis roms, je
me suis demandé
pourquoi»
Corinne est professeure
de français. Eliza et ses deux
enfants sont roms. Tous les
quatre sont devenus amis il y a
quelques années. Récit en BD.
Par MARIE PIQUEMAL
et JÉRÔME DUBOIS
«E
liza faisait la manche
près de chez moi, à la sortie du métro. Je la croisais chaque matin. J’étais bouleversée, comme on l’est tous quand on
voit des gens dormir dans la rue,
dans le froid.» A l’époque, Corinne,
40 ans, est monteuse à la télé. «Mon
travail me laissait du temps libre, je
me suis rapprochée d’une association, je voulais agir d’une manière ou
d’une autre.» Elle se retrouve à faire
des maraudes auprès des sans-abri
du quartier, dans le XIXe arrondissement à Paris. Elle se souvient du
premier échange avec Eliza, 35 ans,
venue de Roumanie, et ses deux enfants, Petro et Deniza. La petite
n’était encore qu’un bébé à l’époque.
Elle a 7 ans aujourd’hui. «Petro devait avoir 3 ou 4 ans. Il s’est avancé
vers moi et m’a sorti: tu veux être ma
copine ?» L’histoire a commencé
comme ça.
«Autre chose»
Au début, Eliza, ne parlait pas bien
français, mais le courant est vite
passé. «On communiquait avec les
mains, les gestes. On y arrivait bien.
Ça a tout de suite été différent d’avec
les autres familles. C’est difficile à
expliquer, mais on est rapidement
sorti de la relation où je lui apportais juste de l’aide. C’était autre
chose.» Elle insiste, parce que c’est
important : «Ce n’est pas une relation paternaliste, du tout. C’est vraiment une relation d’amitié.»
A dire vrai, ce projet de raconter
cette histoire en bulles dans ce Libé
spécial Angoulême la stresse plus
qu’autre chose, de peur des raccourcis et des clichés qui collent aux chevilles des Roms. «D’ailleurs, le terme
“rom” est toujours employé dans un
sens péjoratif. Ceux qui réussissent
et sortent de la rue, en France, on ne
les appelle plus des Roms, on dit
“Tziganes” ou “Manouches”, considérés comme respectables.» Attablée
dans un café du XIXe arrondissement, Corinne, devenue prof de
français entre-temps, entremêle ses
mains. Sa voix fluette tranche avec
les mots qu’elle emploie. «J’ai une
colère, vous ne pouvez pas imaginer.
Je ressens une telle rage de voir comment on maltraite les Roms en
France. Comment peut-on laisser des
enfants dormir dehors, dans le froid?
Comment ose-t-on?»
«Si courageuse»
Elle décrit ces scènes presque difficiles à croire. «Un jour, je retirais de
l’argent au distributeur avec Petro
et Deniza. Le temps de faire le code,
je me retourne, des policiers étaient
en train de passer les menottes à
Petro. Il devait avoir 6 ou 7 ans ! Le
policier m’explique : “Ils étaient en
train de vous pister pour vous voler
l’argent, madame.”» Il y a aussi ces
contrôles d’identité qui se répètent,
ces fouilles systématiques dans les
magasins. Et, à chaque fois, le calme
à toute épreuve d’Eliza, «si courageuse et si désireuse d’être un jour
respectée comme monsieur et madame Tout-le-Monde». Aujourd’hui,
elle a trouvé du travail et va emménager dans un appartement.
Elle raconte enfin leurs discussions
jusqu’à pas d’heure, la fiesta du
nouvel an passé, les cafés le dimanche matin après le marché.«Tout ce
qu’il y a de plus classique, en fait.»
Elle hausse les épaules et rétorque
avant qu’on ne le formule: «Cela paraît une histoire extraordinaire, pas
vrai? Comme si c’était inconcevable
d’avoir des amis roms.» •
Jérôme Dubois. Dernier
ouvrage paru en août 2018 : Bien
Normal, éditions Cornélius.
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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u 23
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24 u
LIBÉ TOUT EN
SPORTS
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Aérien : le lourd
tribut du foot
Les recherches pour retrouver
l’avion transportant le footballeur argentin Emiliano
Sala restaient infructueuses mercredi, deux jours
après sa disparition lundi soir au-dessus de la Manche
(Libération de mercredi ). Ce n’est pas la première fois
dans l’histoire du foot qu’un drame mêle ciel et ballon.
Hugues Micol. Dernier ouvrage paru en novembre 2018 : Whisky, Cornelius Editions.
Tennis: si Tsitsipás m’était conté
Déjà considéré
à 20 ans comme
le meilleur joueur
grec de l’histoire,
le tennisman
affronte ce jeudi
Rafael Nadal
après avoir battu
Roger Federer
en huitième
de finale à l’Open
d’Australie.
Par
NICOLAS GRELLIER
D
epuis un peu plus
d’un an, un jeune
loup trace sa route
dans les allées du tennis professionnel. Stéfanos Tsitsipás, 20 ans, est arrivé à Melbourne dans la peau du
14e joueur mondial. En écartant mardi l’Espagnol Roberto Bautista-Agut (7-5, 4-6,
6-4, 7-6), le Grec s’est offert
sa première demi-finale en
Grand Chelem. Au tour précédent, il avait réalisé le plus
bel exploit de sa carrière en
terrassant Roger Federer (6-7,
7-6, 7-5, 7-6). Avec ses che- meilleur tennisman de l’hisveux longs, son gros service toire de son pays depuis le
et son revers à une main, début de l’ère Open en 1968.
Tsitsipás est devenu la sensa- Après un beau parcours au
tion de cet Open
tournoi d’Anvers,
L’HOMME en octobre 2017,
d’Australie. Fer de
lance d’une généDU JOUR le joueur est deration qui rêve de
venu le premier
pousser les dinosaures du Grec à entrer dans les
circuit vers la retraite, il en 100 meilleurs du monde.
verra un nouveau se dresser Une performance que
sur sa route. Rafael Nadal, ni Nicky Kalogeropoulos
tête de série numéro 2, se (108e mondial en 1973) ni
présentera ce jeudi, sans Konstantínos Iconomídis
avoir perdu un set dans ce (112 e mondial en 2007)
tournoi. Il avait remporté les n’avaient accomplie.
internationaux d’Australie
en 2009.
Il a passé une année
Il est déjà le meilleur
Grec de l’histoire
A 20 ans, Tsitsipás peut se
targuer d’être déjà le
2018 de folie
L’année écoulée aura été celle
de la révélation pour Tsitsipás. Au tournoi de Barcelone,
il se fraie un chemin jusqu’en
POUILLE EN DEMI-FINALE
Il restait sur cinq défaites au premier tour
à Melbourne. Avant le début de l’Open d’Australie,
il n’avait joué (et perdu) qu’un match. Il sortait
d’une année 2018 pourrie. Et pourtant, à 24 ans,
Lucas Pouille disputera vendredi contre
Novak Djokovic sa première demie en Grand
Chelem après sa victoire en quart contre
Milos Raonic (7-6, 6-3, 6-7, 6-4).
finale en se payant Dominic
Thiem (7e mondial). Le Grec
se hisse ensuite en huitièmes
à Wimbledon avant de réaliser son chef-d’œuvre de la
saison à Toronto, où il sort
trois top 10 (le Serbe Novak
Djokovic, l’Allemand Alexander Zverev et le Sud-Africain
Kevin Anderson) avant de
s’incliner en finale. Du jamais-vu à cet âge depuis Nadal en 2006. L’Athénien termine la saison en remportant
les Next Gen ATP Finals,
un tournoi qui réunit huit
espoirs.
Il est soutenu par
les Grecs
de Melbourne
A l’Open d’Australie, Tsitsipás se sent comme à la maison. Dès qu’il entre sur le
court, le jeune tennisman
peut compter sur une foule
bruyante, vêtue en bleu et
blanc et complètement acquise à sa cause. «Melbourne
est la ville avec la troisième
plus importante population
grecque après Athènes et Salonique, explique Tsitsipás
dans le Guardian. Je n’ai jamais reçu autant de soutien
sur un court.» Dans le sud de
l’Australie, le prodige pourra
même bientôt déguster
une spécialité grecque à son
nom. Stalactites, le restaurant qui est prêt à lui faire cet
honneur, a déjà fait inscrire
le «Márcos Baghdatís» sur
sa carte en 2006, lorsque le
Chypriote a atteint la finale
de l’Open d’Australie.
Il publie des vidéos
de ses voyages sur
YouTube
Pendant les tournois, les tennismen restent souvent dans
leur bulle. Tsitsipás ne déroge pas à la règle, mais il
profite également de son
temps libre pour visiter les
villes où il est en compétition. Sur son compte YouTube, il publie des vidéos de
ses voyages et raconte ses
aventures dans un carnet de
bord numérique. «Je considère ces vidéos comme une
sorte de plan B pendant les
tournois, raconte Tsitsipás
au New York Times. Si les
choses ne se passent pas bien
au début de la compétition, je
vais en profiter pour faire une
vidéo. Mais si je gagne mes
matchs, j’essaie de ne pas y
penser.»
Il a du caractère
Si Stéfanos Tsitsipás a l’air
doux comme un agneau sur
ses vidéos, sur un court
de tennis, c’est autre chose.
Le Grec est un joueur sanguin, capable de se mettre
dans des colères noires. Et ce
n’est pas ce casque audio
brisé lors de la demi-finale du
Milan Next Gen qui dira le
contraire…
Il a de qui tenir
Dans la famille Tsitsipás, Stéfanos n’est pas le premier tennisman. Sa mère, Julia Apostoli, fréquentait les courts
dans ses jeunes années. Elle
obtiendra son meilleur classement en 1990 en se hissant
à la 194e place mondiale. Le
père de celle-ci, Sergueï
Salnikov, était footballeur
professionnel et fut même sélectionné à vingt reprises
avec l’Union soviétique. Une
équipe avec laquelle le grandpère de Stéfanos Tsitsipás a
obtenu la médaille d’or aux
Jeux olympiques de 1956… à
Melbourne. •
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VERTICALEMENT
1. Une souris et un homme 2. Comme le festival de la BD 3. A l’aube # Plans
avant planches 4. Rives du Styx # Plus on est souple, plus ils sont grands
5. Choisit un cap avec assurance # En la matière # Une infinité de chiffres,
une lettre 6. Mon petit python ? Non, ils sont plusieurs et grands # Avion
russe 7. Il n’est pas maigrichon, voilà tout # Possessif 8. Beauharnais
adoptée par Napoléon 9. Discipline où l’on fait aussi des bulles
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VEXATRICE. II. OPINA. ROX. III. LONGCHAMP.
IV. UX. ULTIMO. V. MYRIAM. ER. VI. AL. LENT. VII. TACLA. UTA.
VIII. ÉCHECS. AT. IX. UTES. NOIE. X. RUT. ACCRU. XI. SPÉCIFIER.
Verticalement 1. VOLUMATEURS. 2. ÉPOXY. ACT UP. 3. XIN. RACHÈTE.
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(030/
HORIZONTALEMENT
I. Il est à l’honneur cette année
à Angoulême II. Il n’a pas
la trouille d’avoir la rouille #
Cours de Russes III. Rouge colère # En couche protectrice
IV. Qui n’entend pas les chiffres qu’on lui égrène # Reçut
le grand prix de la ville d’Angoulême V. Basque VI. Tube
disco # Il y en a une ici, davantage à Angoulême VII. Polders
du nord de la France # Dixième
de mètre cube VIII. Qui glissent et qui brillent # Col rouge
IX. Dus changer # Dynastie
chinoise X. Comme Blake
mais pas comme Mortimer #
Il publiait des bulles au
XVe siècle XI. En cours
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◗ SUDOKU 3880 MOYEN
Expire le
année
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(édition), Grégoire Biseau
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de la rédaction
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
IDÉES/
Gilets jaunes:
l’acte I de
la réflexion
Jamais depuis 68
un mouvement social n’a
suscité aussi rapidement
autant d’hypothèses de la
part des sciences humaines.
Deux publications
recensent les premières
analyses à chaud.
Par CÉCILE DAUMAS
C’
est un des nombreux paradoxes du
mouvement des gilets jaunes: avant
même de devenir histoire, la plus
grande crise sociale française du début
du XXIe siècle est un «événement de papier» (1). Comprendre, jamais autant de commentaires et d’analyses n’ont été émis alors
que l’histoire est en cours. Le précédent historique est 68, rappelle l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, auteure du concept. Dès l’été de cette année-là, Raymond
Aron, «spectateur engagé» au service du Figaro, publie la Révolution introuvable,
ouvrant une longue histoire de controverses.
Ce jeudi 24 janvier, alors que les gilets jaunes
n’ont pas encore mis un point final à leur mobilisation, deux publications regroupant des
grands noms de la recherche et du monde intellectuel (Bruno Latour, Thomas Piketty, Jacques Rancière…) sont publiés. Au Seuil, Le
fond de l’air est jaune aligne les valeurs sûres
(Etienne Balibar, Ludivine Bantigny, David
Graeber, Pierre Rosanvallon…) aux côtés de
textes revendicatifs de gilets jaunes. A La Découverte, le premier numéro de la revue du
site des Idées, AOC, lancé il y a un an par les
journalistes Sylvain Bourmeau et Raphaël
Bourgois, mélange avec dynamisme
interventions universitaires et propos d’écrivains (comme le dialogue entre le philosophe
Francis Wolff et l’écrivain Tristan Garcia).
«Les chercheurs se sont beaucoup investis depuis le début du mouvement pour essayer de
comprendre», analyse le sociologue Nicolas
Duvoux. Pas de chef, pas de représentation,
les gilets jaunes dessinent les contours d’une
mobilisation encore jamais répertoriée dans
les annales de l’histoire sociale. Professeurs
émérites comme jeunes universitaires tournent autour du même os théorique. Des laboratoires de recherches lancent des enquêtes
de terrain.
Les sciences humaines, et notamment la sociologie, souvent critiquée, sont au rendezvous : vivantes, aptes au service, utiles.
Comme autant d’hypothèses (le chercheur
reste modeste face à l’histoire immédiate), de
très nombreuses analyses sont publiées dans
les journaux dès le mois de novembre. Dans
Libération, dès le 20 novembre, le sociologue
Patrick Cingolani souligne le caractère éminemment politique de la révolte centrée
autour des enjeux de précarité et d’égalité sociale, la rattachant de ce fait à l’histoire des
grandes grèves de 1995. Car à l’acte I, l’histoire
ne débute pas dans l’effusion. Certains voient
dans les premières manifestations un banal
rassemblement d’automobilistes contre l’essence trop chère. Une «grogne populaire»
(mot délégitimant l’aspect politique des rassemblements) qui remet en cause l’exigence
écologique et la solidarité nationale via l’impôt. Ternie aussi par des propos xénophobes,
antisémites, sexistes. Mais la grogne s’installe
et prend une tout autre forme. Une marée
jaune, couleur jamais utilisée en politique car
dénigrée rappelle l’historien Michel Pastoureau (Libération du 6 décembre), envahit les
interstices les plus silencieux du territoire
français: ronds-points, péages d’autoroutes,
parkings de supermarchés. Une autre géographie se dessine, analyse dans Libération le
géographe Samuel Depraz(il publie également un article dans la revue AOC). Celle-là
est «pleinement sociale, attentive aux difficultés mais aussi aux initiatives spontanées des
populations locales». Une géographie qui fait
mentir le savoir académique sur le périurbain
individualiste ou la fragmentation des classes
populaires, les universitaires en conviennent.
«Extraterrestres de la politique» (Philippe
Marlière, AOC), «primo-manifestants» (Isabelle Sommier dans Libération du 12 janvier),
les gilets jaunes sont une énigme. Qui sont-ils
vraiment? Les premières hypothèses, corroborées par des études de terrain, sont lancées.
Pas les plus pauvres de la société mais la catégorie juste au-dessus, renvoyée à la condition
de «subalterne», menacée par les trappes à
pauvreté, analyse le sociologue Nicolas Duvoux dans Où va la France populaire ? qui
vient de paraître aux éditions PUF (lire interview ci-contre). Des «exclus de l’intérieur»,
rappelle dans AOC le sociologue Serge Paugam, réactualisant le concept de Pierre Bourdieu utilisé dans la Misère du monde publié
en… 1993.
Dans l’introduction du livre Le fond de l’air est
jaune, le journaliste de Mediapart, Joseph
Confraveux (2) souligne «la performance»: les
gilets jaunes ont réussi à placer au centre du
débat la question de la justice sociale, ce que
trente ans de luttes sociales ont échoué à
faire. Ils mettent sur la table l’enjeu de la justice fiscale, selon l’économiste Thomas Piketty (Seuil). Ces Français, qu’on décrivait indifférents à la chose politique, se faisant prier
pour aller voter, réalisent l’exploit de poser la
question de la représentation nationale. Qui
se porte garant de ma voix de citoyen? Qui me
représente réellement? Les députés LREM?
«De ce mouvement fragmenté à l’individu
près», remarque le sociologue François Dubet
dans AOC, il ressort paradoxalement un état
des lieux de la France. Expression d’un «discrédit de la démocratie représentative» (Philippe Marlière, AOC), d’une «mutation de l’ordre politique» (Sandra Laugier, Albert Ogien,
AOC), d’«une crise de l’Etat néolibéral» où
beaucoup n’arrivent plus à vivre (Jean-Claude
Monod dans Libération repris par le Seuil).
Plus qu’une atmosphère prérévolutionnaire,
le philosophe et sociologue Bruno Latour décrit «un changement de l’ordre matériel»
(AOC), conséquence de l’enjeu climatique.
Optimiste, l’intellectuel, très lu à l’étranger,
voit dans cette crise «la formidable occasion»
de repenser nos conditions d’existence (voiture, habitat, agriculture…). Du jaune enfin
positif ? •
(1) L’historienne Michelle Zancarini-Fournel emploie
cette expression à propos de 68.
(2) Citant le philosophe Pierre Dardot et le sociologue
Christian Laval.
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Brecht Evens.
Dernier ouvrage
paru en août 2018 :
les Rigoles,
Actes Sud BD.
Diverses et fragmentées, modestes mais pas
miséreuses, les «classes populaires» ont remplacé
la «classe ouvrière». Elles sont le terreau des gilets
jaunes, selon le sociologue Nicolas Duvoux,
qui a codirigé le livre «Où va la France populaire?»
HUGUES MICOL
Nicolas Duvoux «Quelques euros L
en moins dans un budget peuvent
faire basculer dans la pauvreté»
es gilets jaunes rassemblent
des profils si différents qu’on
ne peut plus se contenter de
grandes généralités pour comprendre leur révolte –France rurale contre France des villes ou France du
haut contre celle du bas, par exemple. Les toutes premières enquêtes
sur le mouvement le décrivent
comme la réunion de citoyens qui
n’appartiennent pas aux classes favorisées, bien sûr, mais qui ne se situent pas non plus tout en bas de
l’échelle sociale. Où va la France populaire? se demande justement un
ouvrage collectif rédigé avant
qu’éclate la crise et qui sort ces
jours-ci (PUF, coll. «la Vie des
idées»). En observant leurs pratiques culturelles ou leurs budgets,
leur manière de regarder la télé ou
leur travail dans un entrepôt logistique, les chercheurs livrent le portrait de classes populaires fragmentées, et qui parfois s’opposent. Mais
par-delà les différences, elles partagent une même condition: occuper
une place subalterne dans la société.
Les gilets jaunes ont des profils
très variés, qu’est-ce qui parvient malgré tout à les réunir sur
les ronds-points ?
Ces dernières décennies, la tertiarisation des emplois et la démocratisation de l’éducation ont considérablement rapproché les classes
populaires des classes moyennes
– culturellement et en termes de
mode de vie. Mais en même temps,
la France populaire a été rattrapée
par la précarité et les contraintes
économiques. C’est peut-être de
cette tension qu’est né le mouvement des gilets jaunes. Les classes
populaires sont un continuum allant des plus pauvres à des groupes
subalternes mais non démunis. Ces
derniers ont peur de perdre, se sentent menacés par le «bas». Près de
13 % des Français disent se sentir
pauvres en 2017 (1), une proportion
proche des 14% de Français vivant
sous le seuil de pauvreté monétaire.
Ce ne sont pourtant pas les mêmes.
Sous le seuil de pauvreté monétaire
on retrouve des chômeurs, des familles monoparentales, des jeunes.
Or, ceux qui se disent pauvres sont
aussi employés, ouvriers, petits retraités (précisément ceux qui ont
été touchés par la baisse de la
CSG)… semble-t-il les mêmes qu’on
retrouve aujourd’hui sur les rondspoints.
Quelles autres conditions communes partagent-ils ?
Malgré leurs différences, les classes
populaires partagent une condition
de contrainte et de domination économiques, et de séparation culturelle. On désigne souvent les
ouvriers et les employés par le terme
«d’exécutants». C’est ce qui réunit
ces classes populaires: elles regroupent des subalternes. De manière
surprenante, sur les ronds-points se
côtoient des travailleurs sociaux de
plus en plus précarisés mais aussi
des petits patrons qui réagissent
contre la bureaucratie et l’injustice
du sort qui leur est fait quand les
grands patrons, eux, paient moins
d’impôt. S’y ajoute sans doute le
sentiment d’être méprisés, qui vient
en partie du fait même de leur pénétration dans le monde éducatif. Il y
a cinquante ans, un ouvrier ne faisait pas d’études. Aujourd’hui, les
classes populaires fréquentent le lycée, voire l’univerSuite page 28
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
IDÉES/
Suite de la page 27
sité. Dans ce
frottement aux autres, les classes
populaires sont ramenées à leur
condition.
Cela n’a pas toujours été le cas?
Si, bien sûr : les classes sociales ne
sont pas des entités toutes faites, ce
sont des relations. La conscience de
classe au sein du monde ouvrier
s’est aussi structurée, dans les discours du Parti communiste notamment, contre les riches, les patrons,
«ceux d’en haut». Mais la porosité
actuelle entre les catégories sociales
rend peut-être plus douloureux le
maintien dans une condition subalterne. Surtout, les études de terrain
montrent que les classes populaires
élaborent leur conscience de classe
par triangulation : elles se définissent toujours dans l’opposition à
ceux du «haut» – les élites, les gagnants de la mondialisation– mais
aussi désormais par rapport à ceux
du «bas», qu’elles désignent comme
des «assistés», des «cas soc», ou
qu’elles assimilent parfois aux «immigrés». Une fragmentation est
progressivement apparue au sein
des classes populaires. Dans notre
ouvrage, le sociologue Pierre Gilbert
montre l’impact de la rénovation
urbaine sur les habitants des grands
ensembles des Minguettes, dans la
banlieue de Lyon. Pour reloger les
résidents des HLM démolis, les
bailleurs se livrent à un «tri» en
fonction de la stabilité des revenus,
de leur ancienneté et de leur réputation. Certains connaîtront une tra-
ÉTIENNE
BALIBAR,
LUDIVINE
BANTIGNY...
LE FOND DE
L’AIR EST
JAUNE Seuil,
224 pp.,
14,50 €.
jectoire ascendante en étant relogés
dans des pavillons du parc HLM,
d’autres se sentiront humiliés
d’avoir à rejoindre des tours moins
valorisées. Les anciens voisins n’ont
plus la même vie, et des logiques de
distinction se mettent en place: les
enfants ne jouent plus ensemble,
les femmes des pavillons investissent davantage l’intérieur de leur
domicile… Toutes ces stratégies fragilisent le collectif qui caractérisait
le mode de vie populaire.
La fragmentation, c’est aussi ce
qui différencie le monde ouvrier,
au singulier, des classes populaires et plurielles qui l’ont supplanté ?
Le mouvement ouvrier devait lui
aussi être très hétérogène. Mais
cette diversité était subsumée par
des porte-parole (des hommes,
blancs, ouvriers plutôt qualifiés) qui
permettaient de lui donner une
unité et une voix, de le représenter.
Cette unité a volé en éclats dans les
années 70 et 80 avec les transformations objectives du marché du travail (tertiarisation, féminisation,
chômage de masse…), le déclin des
appareils syndicaux et politiques
mais aussi parce que la représentation qu’on se donnait de la classe
ouvrière a changé. A partir des travaux de Richard Hoggart en Angleterre (la Culture du pauvre, Editions
de Minuit, 1957) ou de Bourdieu en
France, les sciences sociales ont mis
en lumière non plus seulement les
conditions de travail à l’usine, mais
SYLVAIN
BOURMEAU,
RAPHAËL
BOURGOIS…
GILETS
JAUNES
AOC, numéro 1
La Découverte,
216 pp. 12 €.
aussi les modes de vie, les pratiques
culturelles, le temps «hors travail».
Elles vont être plus attentives à la
diversité qu’à l’identité que le
groupe cherche à donner de luimême. Parler des «classes populaires», à partir des années 80, c’est
une manière de faire apparaître
cette diversité. L’éclatement du
monde ouvrier a affaibli la conscience identitaire et politique de ce
groupe. Désormais on parle plus
souvent de lui qu’il ne parle luimême. Les gilets jaunes reprennent
la parole et réactivent «l’ethos égalitaire», si important dans le monde
ouvrier, et que décrit bien la sociologue Florence Weber dans le livre.
Quand on était ouvrier, il ne fallait
pas vouloir sortir du lot en devenant
agent de maîtrise, ni faire son
«Malgré leurs
différences,
les classes
populaires
partagent
une condition
de contrainte et
de domination
économique,
et de séparation
culturelle.»
«monsieur»: cela cassait le collectif.
Avec l’affaiblissement des syndicats
et l’air du temps favorisant la réussite individuelle, cet ethos égalitaire
a été mis à mal mais il n’a pas disparu. Florence Weber montre que
les anciens ouvriers de Montbard,
en Bourgogne, et leurs enfants ont
retrouvé les valeurs collectives de
l’usine, en s’engageant chez les
pompiers volontaires ou en stigmatisant ceux qu’ils surnomment les
«TPMG», les «Tout-pour-ma-gueule», qui ne pensent qu’à eux et ont
perdu le sens du social.
Le déclassement n’est pas seulement une hantise, il existe réellement…
Dans les classes populaires, les mobilités sont souvent toutes petites et
silencieuses. Les grands agrégats ne
rendent pas compte des petits déclassements, qui ne représentent
pas grand-chose d’un point de vue
statistique mais qui, à l’échelle
d’une famille, sont des drames ou
des réussites. Pour voir ces petites
hontes, ces microdéplacements, les
auteurs du livre se sont laissés
absorber par le monde social, sans
y plaquer des termes brandis
aujourd’hui dans le débat public. A
aucun moment, dans son article sur
les conduites économiques de
trois femmes de la même famille vivant avec quelques euros d’écart par
mois, la sociologue Ana Perrin-Heredia ne parle de «pouvoir d’achat».
Et pourtant, quand on le lit, on voit
très bien ce que cela signifie, con-
Facebook des gilets jaunes:
une étude, plusieurs interprétations
La Fondation Jean-Jaurès
a publié les résulats
d’une enquête sur
les comptes de gilets jaunes.
Une note dont les conclusions
divisent.
D
ans une note d’une vingtaine de pages
intitulée «En immersion numérique avec
les gilets jaunes», la Fondation Jean-Jaurès analyse l’activité des gilets jaunes sur Facebook. L’étude s’intéresse surtout à Maxime Nicolle, alias Fly Rider, et Eric Drouet figures des
gilets jaunes très actives sur les réseaux sociaux.
L’auteur a travaillé à partir de leurs lives Facebook. Il s’est aussi appuyé sur les likes et commentaires rédigés par eux deux. S’ils en refusent
l’étiquette et sont manifestement aidés dans leur
tâche par des modérateurs et conseillers, il est
évident qu’ils sont désormais les deux chefs des
gilets jaunes. C’est l’hypothèse de travail que
soumet Roman Bornstein, le journaliste de
France Culture qui a rédigé la note. Une erreur,
a minima, selon Aude Lancelin, directrice de pu-
blication du Média. Dans un édito, la journaliste
a fustigé le besoin de la «gauche antisociale» de
désigner comme «ennemis publics» les deux gilets jaunes, animateurs d’un mouvement «qui
lui échappe sur le terrain». Ceux-ci ayant supprimé la quasi-totalité de leurs publications dès
les premières semaines de mobilisation, l’auteur
de l’étude a utilisé un site permettant de retrouver des posts supprimés. Il en ressort une porosité entre les affinités numériques de ces deux
organisateurs et les sujets fétiches de l’extrême
droite et des cercles conspirationnistes. Bien
qu’eux-mêmes se revendiquent «apolitiques»,
la Fondation Jean-Jaurès estime que Drouet, décrit comme «factieux», se ferait le relais de la fachosphère complotiste en relayant à plusieurs
reprises des publications «antimigrants». Et les
publications relatives au RN «likées» par Nicolle
refléteraient une adhésion aux idées du parti de
Marine Le Pen. Sur Facebook, ce dernier a publié
un message pour dénoncer ce «petit jeu médiatique pour lui coller une étiquette». «On peut tous
se tromper. Surtout qu’avant octobre, je ne connaissais rien en politique. Je n’ai pas liké que du
FN dans le passé, et ça ne veut pas dire que je cau-
tionne leur connerie haineuse.» Cette culture politique naissante serait, pour certains observateurs, à l’origine d’erreurs de discernement, que
les militants eux-mêmes veulent bien admettre.
Roman Bornstein, lui, considère qu’il est «dangereux de considérer que Drouet et Nicolle ne savent pas ce qu’ils disent» :«Nicolle est intelligent,
il faut le prendre au sérieux, contrairement à
cette vision méprisante.»
Autre paramètre souligné par la note: le rôle du
changement d’algorithme effectué en 2017 par
Facebook. Pour pallier les défauts du précédent,
qui aurait eu tendance à accélérer la propagation de fake news, Facebook a misé sur les publications des groupes plutôt que celles des pages. Résultat: au détriment des publications des
médias traditionnels, les posts les plus susceptibles de créer de l’engagement sont mis en avant.
Ils correspondent aux goûts et opinions des utilisateurs que l’algorithme a cernés. C’est le cas
de nombreux articles sensationnalistes, peu signés et sourcés, dont on peine à retracer l’origine, et qui circulent beaucoup sur les groupes
Facebook animés par les gilets jaunes.
LÉA MORMIN-CHAUVAC
crètement. Un langage politique et
médiatique devient tout à coup une
réalité vécue. Les gilets jaunes le disent : ils sont contraints à ce qu’on
appelle en sociologie des «conduites de pauvreté» : compter sans
cesse, acheter dans les grandes surfaces et pas dans les petits commerces. Ce ne sont pas des aléas individuels : il y a là quelque chose de
l’ordre d’une condition sociale.
On voit à quel point les politiques publiques fondées sur les
grands agrégats statistiques,
sont déconnectées de la détresse
réelle des classes populaires…
On a beaucoup parlé des aides personnalisées au logement (APL).
Contrairement à ce qu’on raconte,
ces prestations sont très ciblées et
touchent massivement les 20% les
plus pauvres. La décision de réduire
les APL de cinq euros par mois est
loin d’être anodine pour des budgets qui sont à l’euro près. Il est important de décrire de manière précise ces situations, sans plaquer de
discours ou parler «à la place» des
classes populaires. L’ethnographie,
la méthode pratiquée dans notre livre, permet cela, car elle se pratique
à hauteur d’homme et de femme.
Ce n’est pas une sociologie surplombante. Réfléchir à toutes ces
différenciations au sein des classes
populaires oblige à d’abord admettre que les classes sociales existent,
mais aussi qu’il faut penser leurs
différentes strates. Penser en termes de classes sociales n’a rien à
voir avec ce qui se fait de plus en
plus maintenant : réfléchir seulement en termes de revenu. L’ethnographie peut envisager certains segments d’une classe sociale dans leur
intégralité : pas seulement en termes de revenus mais aussi de mode
de vie, d’appartenance au groupe,
de pratiques culturelles, de représentation de soi, de mode éducatif…
La classe sociale est une catégorie
synthétique. •
(1) «Qui se sent pauvre en France ? Pauvreté subjective et insécurité sociale», par
Nicolas Duvoux et Adrien Papuchon,
Revue française de sociologie, 2018/4
(vol. 59) pp. 607 à 647.
NICOLAS DUVOUX ET CÉDRIC
LOMBA OÙ VA LA FRANCE
POPULAIRE ? PUF, «la Vie des
idées», 116 pp., 9,50 €.
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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HISTORIQUES
Par
JOHANN CHAPOUTOT
Professeur d’histoire contemporaine
à l’université Paris-Sorbonne
En hiver, la République
prend des couleurs
Les gilets jaunes ont réussi à inverser le stigmate
et faire d’une couleur infamante l’étendard
d’une fierté et le drapeau d’une revendication :
«Ecoutez-nous, ne nous renversez pas !»
L'ŒIL DE WILLEM
L
e jaune, sauf pendant le Tour
de France, n’a pas bonne
presse : criard ou canari, il
fait signe vers le ridicule. La
preuve: à l’université, c’est la couleur des lettres. Les toges font ressembler les dignes professeurs à
une «délégation de cocus», selon
un bon mot célèbre qui date des funérailles de Félix Faure. On a beau
arguer que ce n’est pas jaune, mais
«jonquille», et que cette couleur est
celle d’Apollon, de l’intelligence
pure et claire, des lettres et des
arts, mais on ne convaincra personne : le jaune reste infamant.
C’est celui des cantonniers, qui balaient au bord des routes, et c’est
celui des gilets que, à la suite d’une
impressionnante liste de normes,
on a imposé aux automobilistes
– de permis à points en contrôles
techniques, l’instrument de liberté
qu’était la 4 CV s’est mué en carcan
réglementaire, coûteux de surcroît. Selon un processus bien
connu en histoire (les «Gueux», les
«Impressionnistes»…), le stigmate
a été retourné pour devenir l’étendard d’une fierté et le drapeau
d’une revendication, une seule,
fondamentale: «Ecoutez-nous, ne
nous renversez pas!» Déconcentré,
anarchique au sens propre, le
mouvement des gilets jaunes n’affiche pas la couleur: on y trouve du
rouge, du vert, du rose et, parfois
même, du brun. On y voit également beaucoup de bleu-blancrouge, comme un appel à ceux qui
ne manifestent pas et une main
tendue aux forces de l’ordre à qui
on semble dire «vous n’allez pas
charger des gens bardés de tricolore», comme on demande de ne
pas frapper quelqu’un qui porte
des lunettes.
Le retour en grâce du bleu-blancrouge est stupéfiant. Dans les années 90, pavoiser aux trois couleurs était un symptôme de sénilité
patriotarde ou de «fascisme» plus
ou moins latent. C’est en 2015, face
aux attentats, que le bleu-blancrouge a été réinstitué –couleur de
la France et de ses valeurs universelles face à ceux qui la nient.
Le retour du tricolore s’est fait au
prix d’un reflux –celui du rouge, à
gauche. En harmonie avec la réaction aux attentats, la gauche rouge
a délaissé les signes et symboles de
l’internationalisme pour réhabiliter ceux de la souveraineté populaire. Face à la mondialisation malheureuse, aux normes comptables
imposées de l’extérieur, le peuple
devait réinvestir la question nationale trop longtemps abandonnée
aux «fachos». Les victoires en
Coupe du monde de football, en
handball et aux Jeux olympiques
ont achevé de consacrer, à nouveau, la bannière des Français, qui
évoque moins l’épopée napoléonienne, les massacres de la Grande
Guerre ou l’Empire colonial que le
contrat social légué par la Révolution française.
Si le rouge s’étiole, le blanc (royaliste) a, lui, bel et bien disparu. Survivant de manière folklorique dans
des isolats socio-culturels bien
particuliers, le blanc n’est plus de
mise dans l’espace politique public. Gageons qu’il en sera ainsi
tant que notre régime républicain
conservera ce parfum monarchique que le général de Gaulle,
qui connaissait son histoire, lui
avait donné. La couleur qui semble
se porter au mieux, c’est le bleu.
Jadis couleur des républicains, elle
est désormais identifiée aux forces
de l’ordre (sauf, une fois encore, en
période de Coupe du monde). Les
esprits chagrins notent que «mettre du bleu partout» est l’ultima
ratio d’un Etat qui délaisse ses
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Déconcentré,
anarchique
au sens propre,
le mouvement
des gilets jaunes
n’affiche pas
la couleur: on y
trouve du rouge,
du vert, du rose
et, parfois même,
du brun.
On y voit aussi
beaucoup de
bleu-blanc-rouge,
comme un appel
à ceux qui ne
manifestent pas
et une main
tendue aux forces
de l’ordre…
fonctions sociales pour se borner
à en affronter les conséquences :
moins d’Etat-providence en
amont, plus d’Etat policier en aval,
en somme, pour réprimer le désespoir social des délaissés et des déclassés. Serait-ce là la logique illibérale du néolibéralisme ?
On pourrait parler de bien d’autres
couleurs, du gris, par exemple, que
personne ne revendique, et qui
stigmatise les «technocrates»
après avoir désigné, pendant la
dernière guerre, les occupants
(«Vert-de-gris», «Souris grises»), ou
du noir, absent du nuancier politique en France, alors qu’il est bien
présent en Allemagne, où, couleur
de la soutane, il désigne les chrétiens-démocrates et les chrétienssociaux.
Il reste le vert dont tout le monde,
ou presque, se badigeonne: chartes, carburants, entreprises –tout
est vert désormais. Par mauvaise
conscience d’abord, mais aussi
parce que le message sur le dérèglement climatique semble être
tellement bien passé que le vert,
couleur d’espérance, est devenu
celle de la vertu immaculée. Même
les gilets jaunes disent ne rien
avoir contre le vert – et on veut
bien les croire: la taxation supplémentaire, cet automne, ne fut que
le prétexte à une révolte plus profonde que cela. •
Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie
Wahnich, Johann Chapoutot et Laure
Murat.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
LIVRES/
Durant une semaine,
seize dessinateurs
de BD alternative de
tous horizons se sont
réunis dans une ferme
charentaise pour
la sixième édition de
l’atelier collaboratif PFC.
Avec parution d’un livre
et une expo à la clé.
Par
MARIUS CHAPUIS
Envoyé spécial à Dignac (Charente)
D
ans la brume épaisse de la campagne
charentaise, une avant-garde de l’internationale cartooniste se forme pour
secouer les règles de la bande dessinée.
A 20km de là, le festival d’Angoulême s’agite
en coulisses. Ils sont seize, venus des EtatsUnis, de Thaïlande, d’Allemagne, de Suisse,
d’Israël ou d’Ardèche pour se laisser enfermer
dans un corps de ferme foutraque. Certains
dessinateurs présents ont une carrière bien
installée. Les quinquas en ont eu plusieurs.
Les plus jeunes, tout juste la vingtaine, sont
encore inconnus en France. Neuf femmes et
sept hommes qui composent une magnifique
mosaïque de ce que la bande dessinée peut
offrir: élégante, provocatrice, vociférante, intime. Ils se nomment Anders Nilsen,
J.C. Menu, Noah Van Sciver, Tara Booth, Simon Roussin, Anna Haifisch ou Keren Katz…
Seize approches différentes d’un même langage séquentiel, des styles qu’ils sont venus
chahuter au contact des autres. La bande dessinée aime ce type d’atelier collaboratif où se
dessine un terrain d’entente ponctuel, mais
le laboratoire temporaire que constitue la PFC
(pour Pierre Feuille Ciseaux) se distingue par
sa longueur –une semaine– et parce que l’espace de travail se fait lieu de vie. On y dort, on
y mange, on y boit ensemble.
Lancé en 2009 dans l’Est de la France par l’association ChiFouMi, réunie autour de June
Misserey, alors libraire dans le Doubs, le comicslab s’est internationalisé au point de tenir deux éditions à Minneapolis. Le Français
Menu (cofondateur de L’Association) et l’Américain Anders Nilsen sont devenus des fidèles,
au point de codiriger les ateliers concoctés par
June. Attendue depuis trois ans et demi, cette
sixième édition fut compliquée à mettre en
place, surtout en termes de financements.
Mais en s’adossant pour trois ans au festival
d’Angoulême, ce petit paradis de la bande
dessinée alternative devrait gagner une visibilité nouvelle. Pour l’occasion, la restitution de
la PFC s’adapte: au traditionnel livre qui naît
de ces rencontres, il faudra ajouter une exposition. Une semaine pour tout faire. Libé s’est
faufilé quelques jours dans cet atelier oubapien, pour comprendre comment des auteurs
si différents s’apprivoisent et se remettent en
question et saisir l’émulation qui vient.
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
A droite, plusieurs réinterprétations du personnage du
«démon blessé» suggéré par la Thaïlandaise Tuna Dunn.
En haut, la version d’Anders Nilsen. Puis, de gauche à droite
et de haut en bas: Delphine Panique, Benoît Preteseille,
Noah Van Sciver; J.C. Menu ; J.C. Menu qui fait du Keren Katz;
Keren Katz ; et Tuna Dunn. DESSINS ASSOCIATION CHIFOUMI
Mercredi 12 h 30 Sparadraps livre en cours, Tongues. L’Américain Noah
Tout le monde ou presque est arrivé dans la Van Sciver, qui en paralyse plus d’un dans la
soirée de mardi, histoire de digérer le jet-lag. salle, lâche : «C’est si beau que c’est intimiOn débarque le mercredi midi en gare d’An- dant.» Si tout le monde est venu ici pour sortir
goulême, où l’on retrouve l’auteure Delphine de sa zone de confort, l’exercice d’humilité se
Panique retardée par une correspondance ca- transforme parfois en douloureuse remise en
pricieuse. L’Allemande Anna Haifisch sera la question. Qui suis-je pour côtoyer tous ces
dernière, bloquée à Berlin par une grève. Du auteurs? Lors des éditions précédentes, cercoup, ce premier jour sera un simple tour de tains se sont effondrés en pleurs lors des prechauffe. Sur la route qui conduit au village de mières heures.
Dignac où s’est installée la PFC, la caravane
fait un arrêt pour constituer un stock de pan- 14 h 30 La «loop»
sements et de désinfectant. «Yannis [La Mac- Dans la matinée, chacun a eu la tâche de dessichia] a une petite coupure mais il n’est pas en ner un personnage, un objet et un décor de son
train de crever non plus», précise June Misse- choix. Une fois punaisé au mur, le résultat fait
rey au téléphone. «Il vaut mieux avoir des l’objet d’un vote: il ne faut en garder que deux
trucs au cas où, Keren utilise beaucoup le cut- de chaque. Sont conservés un chat noir et une
ter», corrige Juliette, une des quatre membres femme à chapeau, un cerveau noir bizarre et
de l’asso qui assure la bonne marche des opé- un boulet, un décor de Far-West… Une fois
rations et s’occupera de l’accrochage de posé ce cadre commun, June expose le prinl’expo. «Qu’est-ce que c’est que ces histoires de cipe de l’exercice de la loop («boucle»), sorte
cutters? Moi j’ai pris qu’un stylo, ça suffit lar- de cadavre exquis appliqué aux BD. Sur un A4
gement», fanfaronne Delphine
découpé en gaufrier de quatre caPanique, un peu nerveuse tout de REPORTAGE ses carrées, chacun doit dessiner
même lorsqu’elle découvre aux
les deux cases du bas et les deux
murs de l’atelier les premiers dessins de la du haut de la planche suivante. Entre les parmatinée. Les présentations passées, elle ties de chacun, des sections sont laissées vitrouve une chaise libre à côté d’Anders Nilsen. des ; elles serviront dans un second temps
Devant un tas de mini-comics posés dans un pour assurer la transition entre des morceaux
coin de la grande pièce vitrée, les autres profi- de récits entamés chacun dans son coin. Britent de l’absence de Nilsen sorti chercher un que par brique, la BD se fabrique sur le mur,
café pour feuilleter le dernier chapitre de son chaque auteur venant y punaiser sa partie.
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16 h 30 Le roi lion
C’est une évidence, mais tout le monde ne
bosse pas au même rythme. Aux plus véloces,
Benoît Preteseille propose un exercice supplémentaire. Il suggère de s’emparer des scènes
de chasse qui ornent le poêle de l’atelier, parce
qu’il est «trop beau pour être ignoré». Laura
Park, de Chicago, enquille (en anglais): «Est-ce
que quelqu’un sait faire un théâtre de papier?
Ça serait super…» Keren Katz a le papier, le savoir-faire, mais elle a laissé son sac de couteaux chez elle, en Israël. Preteseille, effervescent, lance déjà une autre idée: et si on partait
de l’horrible pochette de feuilles Carrefour qui
traîne au milieu de la table, sur laquelle est
dessiné un lion qui prend vie ?
June lève les yeux au ciel et tente de recadrer
un peu les choses, en attrapant un personnage non retenu pour la loop. Il le punaise au
centre d’un grand panneau en carton. «A vous
d’initier la séquence, en plaçant votre dessin
à gauche, à droite, au-dessus ou en dessous de
cette taupe à tête de Rapetou. Il suffit de mettre un Post-it avec votre nom pour préempter
l’espace.» Benoît Preteseille ne lâche pas l’affaire et épingle la pochette au lion ainsi
qu’une première variation préparée en douce.
Tout le monde se marre, se lève, minaude
autour des panneaux avant de se rasseoir.
Une demi-heure plus tard: carton plein pour
le lion. L’idée à la con fait boule de neige, les
dessins se répondent et l’aspect collectif du
bazar semble soudain une évidence. La gouache criarde de Tara Booth côtoie l’aquarelle
de l’Allemande Jul Gordon, le feutre noir de
la Thaïlandaise Tuna Dunn cohabite avec
Delphine Panique et ses coups de Rotring fins
comme des cheveux. Certaines détournent
la posture de l’animal, couché sur un amas de
feuilles, et l’allongent sur un divan pour entamer sa psychanalyse. D’autres ont fait grossir
le tas de feuilles jusqu’à en tirer une montagne, qui vire rapidement en parodie du roi
lion. Delphine cherche le dessin qui provoquera l’envie de rebondir une seconde fois et
explose de rire en découvrant la peinture de
Tara, où le lion se rêve en roi de la jungle :
«T’as vu sa bite et ses muscles, là, c’est super!»
Trente minutes plus tard, on recroise Delphine, un dessin à la main: pas de lion mais
un renard avec un arbre qui lui pousse sur le
dos –le projet du poêle est en train de fleurir
sur le mur d’en face, où Keren, accroupie, prépare son petit théâtre de papier.
Le moustachu Noah Van Sciver, plus scolaire,
a repris un dessin du matin comme June le
proposait. Il entame une séquence en deux
cases où un bourgeois du XIXe siècle frappe
du pied un crabe à chapeau. Etonnamment,
le fait qu’il se soit «étalé» sur plusieurs cases
semble bloquer l’apparition d’autres idées. Le
Breton Yvan Guillo, plus connu sous le
pseudo de «Samplerman», cherche un moyen
de faire fusionner l’enchaînement de Noah
avec un autre, entamé plus bas. Il tourne
autour, fait des essais debout devant le tableau, déplace les dessins. Et jette l’éponge.
Parfois, ça ne marche pas.
18 heures «On trouve des
trésors dans les poubelles»
La salle s’est vidée. Certains sont partis prendre l’apéro au coin du feu. Près Suite page 32
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
LIVRES/
Suite de la page 30 de la table lumineuse, Simon Roussin montre à Benoît Preteseille,
Yvan Guillo et Yannis La Macchia des scans
de vieux exemplaires de Mandrake. Dessins
dont le charme étrange naît de décadrages
inusités, de compositions baroques ou de répliques décalées. Ce goût pour le bizarre reviendra souvent dans la bouche des dessinateurs, qui partagent leur plaisir de trouver des
dessins si peu académiques qu’ils deviennent
stimulants. Tout le monde flashe sur une
main qui enserre violemment un gros morceau de pain de mie. Les quatre rigolent,
s’émerveillent et imaginent des variations
autour de ces vignettes. A côté, Keren Katz ne
pige pas l’échange en français mais semble intéressée. L’envie de profiter de cette parenthèse collective saute aux yeux. «Il faut qu’on
lance des trucs un peu précis maintenant, pendant qu’on a de l’énergie, dit Benoît Preteseille
qui joue un rôle-clé pour stimuler le groupe.
Après, on va être pris dans le livre… ça nous
fera un petit à-côté.»
Menu, qui avait disparu, se repointe à pas de
loup, se pose une demi-heure devant son A4
avant de repartir. Quelques minutes plus tard,
on trouve son dessin au mur : la couverture
du récit de la matinée, dont le dernier segment a été bouclé sans bruit par Anders Nilsen. Magie de la PFC où les murs blancs n’en
finissent plus de se couvrir de mille trésors.
Le Breton Yvan Guillo, lui, récupère les dessins non utilisés, les scanne pour bricoler un
de ces cut-up psyché numériques qu’il confectionne d’habitude à partir de comic books
antédiluviens. «Je vais essayer de sauver les
losers du tour de chauffe. Les “Warm-Up Losers”, ça fait un bon nom de groupe, ça… On
trouve des trésors dans les poubelles.» Superbe, l’idée est loin d’être anodine pour Yvan
Guillo, qui depuis quelques années ne travaille plus qu’en collage numérique et doit reprendre le crayon le temps de cette PFC. Derrière la blague se cache un moyen de
réconcilier ses deux identités d’artiste.
23 heures Oiseaux de nuit
Dans la maison d’à côté, qui sert de réfectoire
et de dortoir (complété par des bungalows et
des caravanes), les trois Américaines égaient
l’apéro en revenant sur leurs creepy dates
d’adolescentes. Jul Gordon et Mathilde
Van Gheluwe lancent du George Michael sur
leur téléphone, le punk Menu s’indigne. Le
round d’observation est passé, tout le monde
se détend. «Mais quand même, je faisais gaffe
Extrait de la «loop», le cadavre exquis mis
en place durant la PFC. Ici s’enchaînent les dessins
d’Anna Haifisch (les deux premières cases), de Tara Booth
(les huit suivantes), d’Yvan Guillo-Samplerman (huit
encore) et de Laura Park (les deux dernières cases).
Le livre sera disponible à Angoulême et sur le
site internet de ChiFouMi. ASSOCIATION CHIFOUMI
à pas dire de conneries à table devant Noah et
Anders», admet Keren Katz. Sorte de Pierrot
perchée au visage toujours éclairé d’un sourire, elle est la première à lancer l’idée d’une
session de nuit. Les anglophones suivent jusqu’à une heure du matin, rejoints par quelques Français. Derniers debout, Yvan Guillo
et Laura Park débattent de la plausibilité qu’il
existe des versions pornos des premiers
Disney avant d’entamer une typologie du racisme ordinaire aux Etats-Unis inspirée par
la récente bibliographie du cartooniste
George Herriman.
Jeudi 9 h 30 «Wounedid,
c’est quoi, déjà ?»
Surprise, tout le monde est réveillé à temps.
Le brouhaha s’interrompt le temps du briefing matinal de June. Cette fois, on entame
le livre et il faudra avoir bouclé la centaine de
pages pour lundi soir. Même exercice que la
veille. Chacun note le nom d’un personnage,
d’un lieu, d’un objet sur un bout de papier. On
tire au hasard, on dessine et on vote pour n’en
garder que trois de chaque avant de commencer la loop. Sont vite éliminés une femme à
trois jambes, un gamin replet en uniforme de
marin et l’ex d’un collectionneur d’objets de
rock star qui perd toujours sa montre. Sans
surprise, le chat qui soulève des haltères fait
l’unanimité. «On ne vote pas pour le meilleur
dessin mais pour ce qu’on a envie de dessiner»,
juge Delphine Panique. Les deux autres sauvés sont un batracien gentilhomme et un
bonhomme bizarre au ventre noir qui plaît
sans que personne ne sache trop ce que ça représente. «It’s a wounded devil», explique l’Allemande Jul Gordon. «Wounedid, c’est quoi
déjà ?» demande un Français.
11 heures «Mettre son ego
de côté»
Dehors, le triumvirat June-Menu-Nilsen précise les contours de l’exercice et des contraintes qui s’ajouteront le lendemain. Les plans
arrêtés par mail depuis deux semaines changent à la volée. La BD sera muette, et il n’y
aura finalement aucune limitation côté couleurs. L’idée d’imposer l’usage de seulement
trois tons permettait d’assurer une homogénéité au livre et à l’expo mais ce serait trop
corseter Tara Booth qui dessine à la gouache.
Format, nombre de pages et de case, utilisation ou non des bords perdus… en dix minutes, le chemin de fer est arrêté. Les autres découvriront tout ça le lendemain. A l’intérieur,
silence. Anna Haifisch, Noah Van Sciver et
Mathilde Van Gheluwe sont penchés sur leurs
crayonnés. Simon Roussin fait des essais
autour de la grenouille, se lève, va se chercher
des biscuits, se rassoit. A côté, Yannis reste
pétrifié, le regard interdit. Cinq minutes, puis
dix, puis vingt… Ça va ? «Oui. Je réfléchis. Je
pense faire sortir la grenouille du socle d’une
des statues. Peut-être rajouter la route aussi.»
Au bout d’une heure, il se débloque, attrape
sa plume et entame le dessin final sans
crayonné. Spectacle merveilleux.
A table, la concentration retombe. Anders
Nilsen compare les skateparks de Portland
(Oregon) et de l’Est de la France, explique
combien ce workshop est précieux en lui permettant de s’extraire de son livre, pour reprendre sa respiration. Menu ne dit pas autre
chose quand il raconte trouver dans chaque
PFC de l’énergie pour plusieurs mois : «Ça
oblige de mettre son ego de côté, personne n’est
au-dessus des autres.» Quand on lui explique
que les autres semblent intimidés par l’aura
des dessins d’Anders, il s’amuse. «La dernière
fois, Charles Burns [l’auteur de Black Hole,
ndlr] était là. Mais au bout de quelques jours,
ses dessins traînaient par terre comme ceux
des autres et personne ne hurlait au sacrilège.
June a vraiment un talent pour trouver les
bonnes personnes, il n’y a jamais eu d’emmerdeur. Les exercices rappellent un peu ce qu’on
faisait à l’Asso avec l’Oubapo [l’ouvroir de
bande dessinée potentiel, déclinaison de
l’Oulipo de Queneau] mais l’aspect véritablement collaboratif qu’il y a ici change tout.» On
ajoutera qu’à la PFC précédente, Menu a rencontré Laura Park, qu’il a épousée depuis. Pas
le premier couple du genre.
15 heures Ping-pong Theory
Simon Roussin et Yannis La Macchia reviennent en dernier, retardés par un match de
ping-pong. J.C. Menu veut s’y mettre aussi et
l’idée d’un tournoi est lancée. «Je vais bâcler
ce truc pour organiser le tableau des poules»,
rigole Simon. Le calme retombe. Les pages
prennent forme et un ballet se met en place
devant le scanner pour transférer les crayonnés sur ordinateur et mettre en couleur de façon numérique. Simon Roussin ajoute du vert
à ses fauves, contraste, ombre. L’Américaine
Jessica Seamans donne des cours de Photoshop à Tara Booth. Laura Park laisse traîner
une oreille et lâche: «Putain, mais pourquoi
je m’emmerde avec l’aquarelle !»
Sortie prendre l’air, Tara semble ravie. Très
populaire sur Instagram, la jeune femme de
Philadelphie vient de publier son premier livre en France. Les ateliers, elle n’en a pas l’habitude. «Le seul workshop que j’ai fait était à
Berlin. C’était chouette, mais on ne vivait pas
ensemble, et j’étais moins bien dans ma peau.
J’ai arrêté de boire depuis, du coup j’apprécie
davantage. Et pour moi qui n’ai jamais vraiment appris la BD, c’est passionnant de voir
comment les autres procèdent.»
17 heures Non-sens
Plus rapide que tout le monde, Benoît Preteseille a fini sa loop et bricole un exercice tiré
d’un abominable bouquin de Raphaël
Mezrahi (oui, l’humoriste pas drôle) rapporté
par Menu. Le jeu: une planche vide, avec des
bulles préremplies de bêtises –mais obturées.
Delphine s’y colle la première. Eclats de rire
lors du dévoilement du rapport texte-image
forcément non-sensique. Preteseille s’y met,
vite rejoint par Roussin et Menu.
23 heures L’heure
des taupes
Les retardataires se remettent au boulot avec
une bière ou un thé. Yannis La Macchia s’attaque à la mise en couleur. Au repas, il disait
avoir retrouvé des sensations oubliées depuis
l’école, en voyant les autres travailler à toute
blinde. La nuit est tombée depuis longtemps,
et Laura Park continue de parler avec Tara
Booth et Jessica Seamans. Beaucoup. Tout le
temps en fait. Les Américaines ne s’interrompent jamais, leurs voix graves finissant par
former un tapis qui empêche l’austérité de gagner l’atelier.
La première partie de la loop est presque
bouclée, le mur rempli. Les verts pétaradants de Tara Booth rejoignent les nuances
de gris d’Anders Nilsen, bordé à sa droite par
les miniatures à l’aquarelle de Jul Gordon.
Yvan Guillo, lui, peaufine son travail de recyclage. A partir des chutes de l’exercice de la
veille, il a fabriqué une banque de visuels,
matière première d’un langage fait d’images
dupliquées, pivotées, réfractées en un mandala ésotérique. Une tapisserie personnelle
confectionnée à partir des motifs des quinze
autres dessinateurs, qui découvrent, stupéfaits, son projet. Pour chacune des six pages
qu’il a composées, Yvan lance un dé : le
résultat donne le numéro de la case qu’il
videra, pour que le lendemain quelqu’un
s’empare de l’objet à son tour. L’idéal de la
PFC en marche. •
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
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RUMIKO TAKAHASHI·SHOGAKUKAN
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LIBÉ.FR
La suite du palmarès Le festival décernera samedi soir son
fauve d’or consacrant le meilleur album BD de l’année. Parmi les
45 auteurs en lice, Riad Sattouf pour le quatrième volet de l’Arabe
du futur, l’Américaine Emil Ferris (qui signe notre une) pour Moi, ce que j’aime c’est les
monstres, Luz pour Indélébiles, Catherine Meurisse pour les Grands Espaces… Le jury,
présidé par l’auteure belge Dominique Goblet, remettra également un prix spécial du
jury, le prix de la série, le prix révélation et le prix du patrimoine. Palmarès à suivre
sur notre site. A retrouver également chaque semaine, la chronique «La prime à la case» :
tous les jeudis, une bande dessinée par le petit bout de la lorgnette.
RumikoTakahashi, vive la paillarde!
Reine de la comédie
bouffonne et délurée,
la créatrice de «Ranma»
est la troisième femme
à recevoir le grand prix
de la ville d’Angoulême.
C’
est une récompense qui
sonne comme un passage
de témoin, l’avènement
d’une nouvelle génération. Moins
côté vainqueur, puisque la Japonaise Rumiko Takahashi a 61 ans,
que côté votants. Car après Hermann (2016) et Cosey (2017), incarnations d’une BD franco-belge tradi,
le choix de remettre ce prix 2019 à
une mangaka vient célébrer une BD
longtemps honnie en France.
D’abord approchée par le biais de la
télé, l’œuvre de Takahashi incarnait
ce que l’intelligentsia des années 80
qualifiait de «japoniaiseries», les
dessins animés du Club Dorothée
procédant selon eux au grand lavage
de cerveau de la jeunesse française
(coucou Ségolène Royal).
Ces jeunes-là ont donc grandi, travaillent, et font partie de ceux qui
ont décerné le grand prix de la ville
d’Angoulême, qui consacre une carrière admirable, à la Japonaise. Takahashi s’approchait du podium depuis quelques années, la voilà qui
terrasse Chris Ware et Emmanuel
Guibert, déjà battus l’an dernier.
Enfin la victoire d’une femme (la
première depuis Florence Cestac
en 2000, la troisième en tout), enfin
la célébration du manga festif et
paillard. En France, ses œuvres ont
la particularité d’avoir été découvertes par la bande, via ses adaptations animées. On a d’abord connu
les outrances de la pantalonnade
Urusei Yatsura sous le nom de
Lamu, avant que la splendide valse
hésitation des amoureux de Maison
Ikkoku –son chef-d’œuvre– ne soit
renommée Juliette, je t’aime.
Ranma ½ est sa seule grande série
à conserver son nom par-delà les
continents et les transpositions.
Farce. Entre les débuts de Lamu,
il y a plus de quarante ans, et la fin
de Ranma, en 1996, Takahashi aura
brillé comme l’une des plus éclatantes étoiles d’un manga à son zénith.
Au risque de caricaturer: tandis que
Katsuhiro Otomo révolutionnait le
dessin et qu’Akira Toriyama réinventait les codes de l’action shonen,
Takahashi régnait sur la comédie,
d’action ou romantique. Rare en interview, la reine du manga s’est longuement épanchée sur sa carrière
pour le magazine Atom au prin-
Bastien Vivès. Dernier album paru en septembre 2018 : «le Chemisier», éditions Casterman.
temps (1), insistant sur le caractère
profondément populaire de son art:
«La nécessité première pour un
auteur de manga est de savoir amuser son lectorat.»
Entamée durant des vacances scolaires, alors qu’elle était étudiante,
Urusei Yatsura devait être une série
très brève. Le succès surprise la lancera aussitôt sur le devant de la
scène, les amourettes entre une extra-terrestre en tenue léopard et un
étudiant flémard s’étalant sur 34 tomes. Une farce dévouée à l’exagération bouffonne qui vaut surtout
pour ses personnages incroyables
de vie, la plus grande qualité de Takahashi: Lamu, l’arlequin jalouse,
joyeuse et gourmande; son darling
Ataru Moroboshi, souffre-douleur
abruti et dépravé; et une cohorte de
seconds couteaux furieux. «Je ne
pense pas avoir un talent graphique
spectaculaire, et c’est peut-être ça
qui rend mon travail très accessible,
disait-elle à Atom. Mes histoires sont
toujours très proches du quotidien:
je dessine des personnages qui mangent, qui vont à l’école, bref, qui vivent une vie dans laquelle on peut se
projeter facilement.»
Patinoire. Réalisée en parallèle, la
comédie romantique Maison
Ikkoku vaut à Takahashi son premier plébiscite. La cour qu’entame
deux hommes pour séduire une
jeune veuve en charge d’une pension de famille est une splendide
étude de mœurs, obsédée par l’idée
de la réconciliation –afin de résoudre les quiproquos amoureux, mais
aussi de réconcilier les mondes du
dedans et du dehors, conflits intérieurs et convenances sociales. Son
trait simple et souple se marie à
merveille au cadre intime de la Pension des mimosas. Avec Ranma, Takahashi accède à une audience planétaire. Mêlant action, comédie et
tranches de vie, cette saga qui louche sur le folklore chinois expose les
vicissitudes d’un ado expert en arts
martiaux promis à un mariage de
convenance avant que le programme ne soit perturbé par la découverte de sa malédiction –le garçon change de sexe au contact de
l’eau. Bouillonnant d’idées, beau en
diable, ce shonen est un défouloir
ambivalent où les filles tabassent les
garçons, où le beau gosse du lycée
s’éprend d’une femme qui est un
homme, où le héros se trouve piégé
dans un corps intime et irrémédiablement étranger. Le genre devient
une patinoire et un inépuisable ressort narratif. Dernière grande
œuvre de Takahashi, Ranma sera
suivi par deux autres fresques, Inu
Yasha et Rinne, bien moins mémorables –sans que le succès ne se démente pour autant.
La très bonne nouvelle de ce grand
prix, c’est qu’il forcera peut-être la
main des éditeurs, les poussant à
republier des ouvrages inaccessibles aujourd’hui. On pense à Maison Ikkoku mais aussi à son récit
horrifique, Mermaid Saga, et à ses
beaux one-shot, la Tragédie de P,
le Chien de mon patron et Un bouquet de fleurs rouges. Des récits
courts et sensibles qui dessinent le
Japon des années 90 et 2000, tableaux d’un quotidien fait de compromis domestiques et de petites
mesquineries.
MARIUS CHAPUIS
(1) Auquel l’auteur de ces lignes
est un contributeur régulier.
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Libération Jeudi 24 Janvier 2019
Libé Week-end Chaque samedi dans Libération,
retrouvez huit pages spéciales consacrées à l’actualité
littéraire. Cette semaine, rencontre avec une femme
hors du commun, l’auteure de l’Art de la joie, Goliarda
Sapienza, à travers ses Carnets publiés pour la première fois en France et à travers le témoignage de
son mari, Angelo Pellegrino, qui vient d’achever la
publication de son œuvre en Italie, vingt-cinq ans
après sa disparition en 1996.
LIVRES/
«PétroneBlutch»,
coulisses
d’une création
L’ouvrage retrace les aléas
de l’élaboration de la BD
«Péplum» inspirée du
«Satiricon», d’abord boudée
par le sérail avant d’être
encensée à sa sortie en 1997.
Q
Les uns attendent Godot, Firmin et le capitaine cherchent la guerre. CLÉMENT PAURD. ÉDITIONS 2024
Brimades d’infanterie
Dans «la Traversée», conte
épuré sur l’absurdité
de la guerre, Clément Paurd
dépeint l’errance d’un soldat
et de son capitaine en quête
d’adversaires.
V
oilà deux soldats, dont on distingue
à peine les traits, sur une terre légèrement vallonnée. L’un porte un bicorne, ou peut-être est-ce un chapeau melon, et un sabre. On imagine que c’est le
chef. En plus, il est devant. L’autre ressemble à un troufion napoléonien, haut couvrechef et fusil sur l’épaule. Ils ne parlent pas,
avancent, s’arrêtent, avancent à nouveau,
refont leurs lacets et vérifient s’ils n’ont pas
un petit caillou dans leur chaussure. C’est
pénible, tout de même, de marcher. Le second en a assez, il fait une pause pour boire
à sa gourde, des êtres étranges surgissent
de terre. On dirait des anciens combattants.
L’homme a peur, tire, se laisse submerger,
prêt à mourir…
Grottes sombres. Si c’était un cauchemar? Son supérieur le ramène à la raison.
«Un deux! Un deux! C’est ça! Plus d’égarement! La route est longue!» lance-t-il. «Il y
a des choses ici…», répond l’apeuré. «Oui,
le ciel et nous!» reprend le premier, avant de
s’entendre rétorquer: «Ce sont… les esprits
des soldats battus !» Ils reprennent leur
route. L’aventure, qui a sans doute déjà eu
lieu, ne fait que commencer.
Dans la Traversée (éditions 2024), Clément
Paurd joue avec l’horreur et l’absurdité de
la guerre et du patriotisme. Deux soldats,
Firmin et son capitaine, se baladent à la recherche de combats qui ne viennent pas.
Au contraire, sur leur route, ils ne croisent
le plus souvent que du silence, des grottes
sombres ou quelques villageois effrayés et/
ou vindicatifs.
Le dessinateur est diplômé des arts déco de
Strasbourg et fut un temps assistant d’édition de l’Apocalypse, la maison fondée par
Jean-Christophe Menu. Il livre ici un récit
beckettien admirable, comme la BD peut
nous en donner parfois. Seul ce médium
–avec sa capacité à alterner grands espaces
et petits confinements, sa possibilité de
laisser de longues plages aux blanc et aux
silences– peut égaler le sentiment de vide
risible du dramaturge irlandais. En quatre
temps-clés, l’aube, le zénith, le crépuscule
et la nuit, on retrouve chez Firmin et le capitaine la désespérance optimiste de Vladimir et Estragon. Les uns attendent Godot,
les autres cherchent la guerre, mais cela revient au même. Ils sont tous en désir de
quelque chose qui ne vient pas. Et encore,
si ça venait, ça serait décevant.
Comme sur une scène de théâtre, peu de
paysage en fond ou de décors dans la Traversée, à la manière de la Linea d’Osvaldo
Cavandoli. De son trait lisible, Clément
Paurd lâche seulement quelques détails, les
plus importants. Il n’hésite pas, en revanche, à s’amuser avec les doubles pages, la
lecture passant de droite à gauche et inversement, ou de haut en bas, selon les moments, sans jamais que cela soit perturbant.
Minimaliste. Les physiques et les caractères des deux personnages principaux de la
Traversée – l’un sec et sceptique, l’autre
rondouillard et patriote – évoque aussi le
caporal Blutch et le sergent Cornélius Chesterfield. L’album peut être vu comme une
version minimaliste des Tuniques bleues,
à la fois hommage et critique. Ce n’est probablement pas la même bataille ni la même
époque, mais ça n’a aucune importance.
Avec son errance morbide, la Traversée rappelle que dans les Tuniques bleues et tous
les récits de guerre, si on enlève l’apparat,
que reste-t-il? Des hommes, seuls, moitié
soldats, moitié fantômes, voués à disparaître, et à être oubliés.
Un temps. Le silence.
QUENTIN GIRARD
CLÉMENT PAURD LA TRAVERSÉE
éditions 2024, 256 pp., 26 €.
ue sait-on du processus de création
des œuvres qui sont publiées ? La plupart du temps, rien, ou à peine, des
anecdotes tout au plus. En 1996, Blutch
a 28 ans. Jeune auteur, il s’est déjà fait remarquer pour des récits parus dans Fluide glacial
et à l’Association, mais il n’est pas encore
grand prix de la ville d’Angoulême (2009),
figure inspirante et intimidante pour toute
une génération d’auteurs.
Il décide de se lancer dans Péplum (1), album
au long, en noir et blanc, inspiré du Satiricon
de Pétrone, satire antique, et de son adaptation au cinéma par Fellini. C’est le récit des
multiples rebondissements de cette création
marquante que les éditions Marie Barbier ont
décidé de raconter dans Pétrone-Blutch, une
rencontre. Outre des interviews de Blutch et
de son éditeur Jean-Louis Gauthey, le bel
ouvrage permet de découvrir des dessins préparatoires, le travail à l’encre de Chine, les
recherches originales de couverture, etc. On
comprend les liens intimes et libérateurs que
l’auteur a dressés avec la satire originale, le
théâtre, la mythologie, la littérature.
Le Satiricon de Pétrone est parcellaire. De
nombreux fragments des errances parfois
(homo)érotiques d’Encolpe, Ascylte et Giton
ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Blutch va
se glisser dans ces blancs pour créer sa propre
poésie, en mettant en scène un nouveau
personnage, Publius Cimber. «Moi, je voulais
une BD qui se passe dans l’Antiquité mais fauchée, pauvre, explique-t-il. Une BD où les acteurs sembleraient, par moments, jouer devant des rideaux peints.»
Le projet est rejeté au départ par Fluide glacial, pas assez drôle, trop poétique. La revue
plus littéraire (A suivre) accepte la prépublication, mais Casterman râle. L’histoire est
trop fouillie, pas assez dans les normes, selon
l’éditeur. Des passages entiers sont caviardés.
Comme le Satiricon, les premières versions
de Péplum arrivent donc incomplètes jusqu’au lecteur, entraînant déception et sentiment de trahison chez Blutch. Finalement,
en 1997, c’est Cornélius, plus petite maison,
qui publie le projet, rapidement considéré
comme un chef-d’œuvre. Q.G.
(1) Péplum (1997) de Blutch, Cornélius.
PÉTRONE-BLUTCH, UNE RENCONTRE
éditions Marie Barbier, 35 €.
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u 35
BERNADETTE DESPRÉS
Libération Jeudi 24 Janvier 2019
«Tom-Tom et Nana» par le menu
Créée en 1977, la
série pour enfants
de Bernadette
Després s’expose à
Angoulême. Pour
«Libé», des auteurs
commentent.
Q
ui connaît Bernadette Després ? Demandez même à un
bon amateur du genre : personne pour mettre une
œuvre sur ce nom. Cette dessinatrice, avec la scénariste
Jacqueline Cohen, est pourtant à l’origine d’une des séries les plus populaires de BD
pour enfants, lancée en 1977
dans le magazine J’aime lire:
Tom-Tom et Nana. Outre une
parution – jusqu’en 2010 –
dans le mensuel de Bayard
diffusé à 150 000 exemplaires, les aventures de la famille Dubouchon sont réunies en albums. Depuis 1998,
leurs ventes ont dépassé les
16 millions d’exemplaires.
Jusqu’à cette édition, pourtant, Tom-Tom et Nana était
quasiment absent des festivals et de leurs palmarès. A
l’occasion de l’exposition
d’Angoulême consacrée à
Bernadette Després, Libération a demandé à des auteurs
d’aujourd’hui quel regard ils
portaient sur son œuvre.
Pénélope Bagieu
«Je n’aurais jamais
pensé que c’était fait
par une femme»
«C’est la première BD que j’ai
découverte. Tom-Tom et
Nana, c’est hyper drôle, très
libre. Je les ai relus
aujourd’hui et je me suis
rendu compte que c’était
aussi très moderne: Nana n’a
pas du tout un rôle de fairevaloir par rapport à TomTom, leur meilleur copain est
noir, leurs parents bossent
tout le temps – y compris la
mère… on est loin de Petit
Ours brun ! Et je n’aurais jamais pensé que c’était fait par
une femme. Il y avait donc
des femmes dans la BD
quand j’étais petite ! Comment ça se fait que ça ne soit
pas devenue une superstar?
Il a fallu 2019 pour qu’elle
fasse l’objet d’une exposition,
et elle n’a reçu quasiment
aucune récompense. Pour-
tant, au moins à un niveau
inconscient, elle a modelé la
façon de faire de la BD de
tous les auteurs de mon âge.»
Dorothée de Monfreid
«Chez Bernadette
Després, il y a un
esprit de jeu»
Emmanuel Guibert
«Son dessin priviliégie
la vie, le mouvement»
«C’est une très bonne nouvelle qu’Angoulême consacre
enfin une expo à Bernadette
Després. C’est une série qui a
«Je n’ai pas lu Tom-Tom et
Nana quand j’étais petit, tout
simplement parce que ça
n’existait pas. Mais j’ai connu
Bernadette et Jacqueline en
intégrant les supports de
Bayard en tant qu’auteur. Et
il se trouve que Jacqueline
m’a demandé si je voulais
bien rédiger les scénarios
d’une dizaine d’épisodes, ce
que j’ai fait. Bernadette était
contente qu’on collabore tous
les deux. Son dessin priviliégie la vie, le mouvement.
C’est une dessinatrice appliquée – dans mon esprit ce
n’est pas péjoratif. Elle s’intéresse aux objets, aux gestuelles, aux expressions. Elle met
dans ses histoires sa substance, qui est faite d’enthousiasme et d’attention aux
gens et aux choses. Pour
réussir une bonne histoire
pour enfant, il faut savoir
leur parler, laisser s’exprimer
en nous l’enfant qu’on a été.»
Mathieu Sapin
«Tom-Tom est un vrai
casse-couille et Nana
est un peu débile»
«J’étais abonné à J’aime lire
et ça fait partie des BD que
j’adorais. Quand on est enfant, le dessin nous semble
familier. Il est très fort mais
il n’impressionne pas, contrairement au dessin des
Schtroumpfs par exemple,
qui est très maîtrisé. Ici, c’est
faussement désinvolte. Mais
très précis : Bernadette Després met plein de petits détails qui font que les choses
existent, on voit presque les
chewing-gums collés par
terre dans le resto. Quand je
dessine Akissi, je m’inspire
de sa démarche. J’adore aussi
le caractère des personnages,
insupportables et attachants.
Il y a un mauvais esprit salutaire : Tom-Tom est un vrai
casse-couille et Nana est un
peu débile. Si la série est restée marginale, c’est peut-être
qu’on la lit surtout en magazine, ce qui est presque vu
comme un sous-genre.»
influencé tout le monde, on
y pense rarement parce que
c’est trop évident. Son trait
est extrêmement vivant,
plein de fantaisie, avec beaucoup d’empathie. Les auteurs
se mettent parfois du côté
des parents ou des profs, avec
un esprit de surplomb. Chez
elle, il y a un esprit de jeu, elle
est de plain-pied avec les enfants. L’expo est importante
aussi parce que c’est une
œuvre populaire et destinée
à la jeunesse. Ce n’est pas ce
à quoi on pense habituelle-
ment quand on veut honorer
un auteur. Parfois, il faut un
peu de recul pour s’apercevoir qu’une œuvre compte.»
GUILLAUME
LECAPLAIN
Expo «Tout Bernadette Després»,
jusqu’au 27 janvier à Angoulême.
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L’idole cassée
Tintin Rencontre à Moulinsart avec le courageux reporter
de 90 ans, héros tombé de son piédestal accusé d’être un
journaliste affabulateur aux relents racistes et colonialistes.
Simon Roussin. Dernier ouvrage paru en octobre 2018 : Xibalba, éditions 2024.
«I
l s’agit de faire un bel article», me dis-je, sur le chemin
de son château. Descendu à la gare de Moulinsart, je
préfère marcher. Trois petits kilomètres, le temps de
croiser, le long du chemin arboré, le livreur de lait Lactas, le
boucher Sanzot et le marbrier Isidore Boullu, dans leur tournée. Retarder chaque pas avant une rencontre qui m’inquiète
autant qu’elle m’excite. Enfant, quand mes parents sortaient
en ville pour voir les spectacles de Ragdalam le fakir ou du lanceur de couteaux Ramon Zarate, et que je restais seul, j’ai appris à lire grâce à ses aventures, achetées
une par une avec mon argent de poche. Tintin, 90 ans cette
année, était pour moi une idole, symbole de la vie qu’il fallait
mener, traverser le monde pour défendre la justice et la liberté,
en pull col rond bleu ciel et pantalon de golf brun. Un homme
parfait qui n’a point de port d’attache et sur qui le temps n’a
pas de prise.
Je sais: ce n’est pas très original. Des générations de reporters
ont cité l’homme à la houppette comme référence éculée lors
des oraux d’école de journalisme. Mais subrepticement, lentement, la donne a changé, les pages ont jauni, le personnage
aimé s’est fragmenté en de multiples bulles d’indécisions et
de polémiques. La crise de confiance de la presse n’épargne
pas Tintin. D’exemple, il est devenu repoussoir. Il était généreux, courageux, intelligent, intrépide, libéral, le voilà raciste,
colonialiste, spéciste, adepte de l’appropriation culturelle
pour s’être trop déguisé, antisémite, monarchiste, accusé de
n’avoir jamais écrit ou presque un papier et d’enjoliver la plupart de ses récits. D’ailleurs, est-il vraiment allé sur la Lune ? Aucune trace de
glace sur l’astre, la balle du colonel Boris
aurait dû traverser la carlingue et tuer tout
le monde, ils n’auraient pas pu tous marcher tranquillement
quelques minutes seulement après avoir atterri, etc. Autant
de détails qui sèment le doute.
La consigne était claire. Entrer par les portes ouvertes du jardin de cette petite copie du château de Cheverny, remonter
l’allée en sentant l’odeur des roses et en écoutant les pies jacasser, sonner une fois, puis entrer. Monter les escaliers en faisant
attention à la marche brinquebalante et pénétrer dans sa
chambre sans un mot, il nous attendrait. «Je m’excuse de ne
pas me lever, dit-il, affalé dans son fauteuil, mais à mon âge…
LE PORTRAIT
Je n’ai malheureusement plus les moyens de payer un majordome pour vous accueillir comme il se doit. Le trésor de Rackham le Rouge n’était pas éternel, et le calcul de mes droits sur
albums ne m’a jamais été très favorable.» C’est de notoriété
publique: depuis sa retraite en 1983, Tintin n’a rien pu faire
contre les escogriffes qui s’occupent de son image. Récemment, les Soviets, à l’origine en noir et blanc, ont été peinturlurés. Il se murmure que le Congo, dont une version couleur
existe pourtant déjà, devrait subir le même sort. Le vieil
homme, chauve hormis sa mèche vivace sur le devant, hausse
les épaules : «Saperlipopette ! Que faire ?»
Sa chambre ressemble à un petit musée. Les trois caravelles
identiques de la Licorne trônent sur le buffet en compagnie
d’une reproduction rafistolée du fétiche Arumbaya et d’une
statue de César aux traits de Rastapopoulos. A côté, dans une
vitrine, des maquettes de la fusée lunaire à damiers blancs
et rouges et de trois avions, un Heinkel 70, un Percival P40
Prentice et le Carreidas 160. Cinq petites voitures traînent par
terre: une jeep rouge et une autre bleue, une Bugatti type 37,
une Lancia Aurelia B20 GT et une vieille Amilcar CGS. Sur une
table, des exemplaires du Petit Vingtième, un coffret de cigares
Flor Fina, une pipe d’opium, une bouteille de Loch Lomond
à moitié vide –«pas touchée depuis la mort du capitaine», précise-t-il. Aux murs, sur le papier peint bleu rayé, des photos
de ses amis, tous disparus, Archibald Haddock posant devant
le Karaboudjan, Tryphon Tournesol, les Dupont et Dupond,
Tchang, Nestor, la Castafiore, Muskar XII, le général Alcazar,
le prince Abdallah, Piotr Szut et Zorrino. «Chaque jour, je les
regarde et je ne les oublie pas,
dit-il. Eux me défendraient…
Je ne comprends pas ces accu10 janvier 1929
sations sur mon travail vePremière prénant souvent d’anonymes.
publication dans
Quand Tapioca et le capitaine
le Petit Vingtième.
s’invectivaient, c’était en leur
1934 Rencontre
nom, dans des tribunes dans
Tchang.
les journaux. Ils assumaient…
1940 Rencontre
J’ai toujours aimé l’Afrique, et
Haddock.
on me dit que je suis raciste…
3 mars 1983 Mort
J’ai contribué à mettre sur la
de Hergé.
carte du monde le Khemed, la
Bordurie et la Syldavie, le San
Theodoros et le Nuevo Rico, et on me fait des remarques sur mon
bilan carbone… Oui, je me suis parfois trompé: je ne tuerais plus
d’éléphants, je ferais plus attention à qui finance l’Aurore pour
aller sur l’étoile mystérieuse et fréquenter l’abbé Norbert Wallez
était probablement une erreur. Mais je n’ai pas honte d’avoir
soutenu des princes éclairés contre des rebelles factieux. Et quoi
qu’on en dise, j’avais raison sur l’URSS ou la Chine.»
Comme Hergé, Tintin jure n’avoir été qu’un fidèle représentant de son époque: anticommuniste, admiratif du progrès
scientifique ou amoureux des révolutions sud-américaines,
selon les modes. Aujourd’hui, nul doute que ce scout de toujours sauverait des migrants en Méditerranée ou qu’il se battrait contre le réchauffement climatique. Peut-être ferait-il
même son coming out. «C’est injuste de me reprocher d’avoir
été comme tout le monde. J’étais profondément sincère, animé
par le bien… Le bien change, c’est tout.» Il a cette phrase, un
peu étrange, «ne jugez pas le méridien de Paris si vous êtes sur
celui de Greenwich», manière de dire qu’il est idiot de relire
toute l’histoire à l’aune des références et présupposés actuels.
Au contraire, Tintin voudrait qu’on continue d’aimer son talent narratif, son art des rebondissements, sa manière à nulle
autre pareille de raconter en maintenant le suspens, cette ligne claire source multiple d’inspirations et de plagiats. Sans
oublier sa capacité à mettre knock out les méchants.
Mais cela ne fonctionne plus, l’idéologie dépasse la culture.
Tintin confie s’être senti moins désemparé contre le Gangster’s
Syndicate of Chicago ou Rascar Capac que face à certains
tweets aussi vifs qu’un crachat de lama. «Ces critiques sont
comme des sparadraps qui collent à mes souvenirs», regrettet-il. Le héros aimerait se rendre une dernière fois au Tibet, pour
passer ses journées à méditer et à jouer aux échecs face à la
blanche montagne. «Je me demande si le Yéti est encore vivant»,
s’égare le pharaon, voguant dans ses pensées, jurant qu’il a des
histoires en réserve, évoquant l’Alph-Art ou le Thermozero.
On se tait. Tintin finit par se retourner et me donner congé,
tout en caressant le petit chien blanc empaillé sur ses genoux:
«Allons, Milou ! Fais tes adieux à ce monsieur.» En avant,
l’heure a sonné. •
Par QUENTIN GIRARD
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