close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Le Journal Du Dimanche N°3757 Du 13 Janvier 2019-compressed

код для вставкиСкачать
dimanche 13 janvier 2019 N° 3757 2 € (le JDD +Version Femina)
Les meilleurs
romans
étrangers
Notre sélection, pages 34-37
Mélenchon :
la dérive
qui inquiète
• populisme
•• éLYsée
• convergence
•• gilets jaunes
• sondage
•• impôts
M 00851 - 3757 - F: 2,00 E
3’:HIKKSF=VUWUUU:?n@r@f@h@a";
Ses outrances,
ses calculs,
ses ambiguïtés
Insoumis et
lepénistes : ce qui
les rapproche
Les Français ne
veulent pas d’accord
à l’italienne
Jean-Luc Mélenchon. éRIC DESSONS/JDD
France métropolitaine : 2 €
Avant sa lettre,
Macron prépare
un big bang
La police en
fait-elle trop ?
Le vrai et le faux
Les hauts revenus
dans le viseur
des députés
Pages 2 à 9
Dix voyages
irrésistibles
pour 2019
Pages 44-45
DERBAL Walid Lotfi/Getty Images
IBO/AP/Sipa
Redoine Faïd,
les confidences
oubliées du roi
de l’évasion Pages 30-31
www.lejdd.fr
2
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
L’événement
ambiguïtés Pour ne pas abandonner les Gilets jaunes
à l’extrême droite, le leader de La France insoumise multiplie
les appels du pied à des figures controversées du mouvement
comme éric Drouet. Et se refuse à en critiquer les violences
et les dérives antisémites et racistes
Front
populiste ?
Une dérive ? D’après le dictionnaire Larousse, c’est le « fait de
s’écarter de la voie normale, d’aller à l’aventure, de déraper ». En
­hydrologie, c’est aussi le « déplacement incontrôlé d’un objet flottant
ou immergé dû à l’action du vent et
des courants ». À lire ces définitions,
qui contestera que l’on parle de
« dérive » à propos de Jean-Luc
Mélenchon ? En d
­ éclarant par écrit
sa « fascination » pour le Gilet jaune
Éric Drouet sans émettre une seule
réserve sur ses dérapages extrémistes, le leader de La France insoumise a alimenté le doute. Après
l’arrestation de ce personnage dans
une manifestation, il a trouvé les
mêmes mots que Marine Le Pen
pour le défendre : « abus de pouvoir ». Et voici que cette semaine la
dirigeante d’extrême droite évoque
d’elle-même un tel rapprochement.
« Incontestablement, déclare-t‑elle
dans Valeurs actuelles, les Gilets
jaunes ont souligné certaines convergences entre nous. »
En politique chevronné, l’intéressé a vite répliqué en dénonçant
le piège. « C’est une manière pour
Mme Le Pen de me mettre dans
l’embarras, a-t‑il expliqué dans
une vidéo en ligne. Elle dit qu’il y a
des convergences, elle devrait dire
lesquelles. Moi, j’ai l’impression que
les différences se sont creusées. »
Embarrassés, les cadres des deux
partis rivalisent de prudence pour
minimiser la probabilité d’un accord à l’italienne entre LFI et le RN
(lire page 4) ; et Mélenchon vient
d’écarter un cadre qu’il accusait de
« nationalisme ».
Il n’empêche, des intersections
existent entre les deux formations,
que la fronde des Gilets jaunes a
peut-être renforcées, sur fond de
rejet viscéral du macronisme – la
sortie de l’Europe présentée comme
une solution, l’admiration revendiquée pour la Russie de Poutine,
la détestation radicale des médias.
« Par ses choix, ses mots et ses fascinations, Mélenchon entretient une zone
grise », attaque Benoît Hamon. Pour
l’heure, les Français ne semblent
guère croire au scénario d’un front
populiste comme il y eut, il y a près
d’un siècle, un Front populaire (lire
le sondage page 4). Mais jusqu’où
Mélenchon et les siens, souvent
gagnés par l’outrance, peuvent-ils
dériver ? En 2016, à propos du mouvement Nuit debout, qu’il soutenait
avec la même ferveur que les Gilets
jaunes aujourd’hui, le tribun de LFI
déclarait sans ambages : « Je ne veux
pas les récupérer, mais je veux bien
être récupéré. » Tenons-nous le pour
dit : Mélenchon n’est pas irrécupérable. Mais ce n’est pas forcément
rassurant. g
Hervé gattegno
Mélenchon,
au risque
du grand écart
A
rrêtez de taper
sur Mélenchon ; heureusement qu’il
est là », proclame ces jours-ci Bernard Tapie sur les plateaux télé en
arguant de ce que l’Insoumis en
chef nous prémunirait contre le
risque d’une collusion à l’italienne
entre les populistes de gauche et
l’extrême droite. « Heureusement
qu’il n’y en a pas deux comme lui »,
a-t-on envie de répliquer. On ne
sait pas quoi faire de Jean-Luc
Mélenchon. Faut-il le ranger
parmi les infréquentables qui
auraient « quitté les rivages de la
République », comme l’a dit cette
semaine le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux ?
Ou bien doit-on le regarder
comme un être politiquement
bipolaire qui n’en finira jamais
d’osciller entre Mitterrandle-réconciliateur-du-peuplede-gauche et Robespierre-le-­
guillotineur-des-privilégiés ?
Aujourd’hui il voudrait se
faire croire, et à nous aussi – il
est sincère, Mélenchon, il ne sait
pas mentir, ou alors seulement à
lui-même – qu’il n’est plus que
­Robespierre. Parce qu’il juge impensable de ne pas jouer le premier rôle dans cette « révolution
citoyenne » qu’il prédit depuis
qu’il est en âge de rêver. C’est
d’ailleurs comme ça qu’il convient
de lire ce texte inouï qu’il a posté
sur son blog le 31 décembre et
où il s’enflamme pour l’une des
figures les plus controversées
des Gilets jaunes, Éric Drouet, au
point d’écrire qu’il « regarde avec
tant de fascination » ce camionneur sensible aux thèses complotistes sur les migrants. Stupeur.
Suspicion. Mélenchon, qui depuis
des années se pose en rempart
contre Marine Le Pen jusqu’à
aller, en 2012, la défier aux législatives dans le Nord, cultiverait-il
désormais une ambiguïté « sur les
enjeux de respect des valeurs de
la République », selon l’expression du ministre de l’Éducation
nationale, Jean-Michel Blanquer ?
« Jean-Luc aurait pu nous épargner cette déclaration d’amour,
mais n’y voyez pas un passage de
l’autre côté du miroir, relativise
un compagnon de route du leader
de La France insoumise. Ce qui
l’embrase, c’est moins Drouet que
la révolution. Moins l’homme que
l’Histoire. » Plus exactement ces
ruses de l’Histoire qui mettent un
nouveau Drouet, Éric donc, sur le
chemin d’une nouvelle révolution.
Le premier Drouet, c’est, écrit
Mélenchon, « cet homme qui a observé attentivement cette diligence
bizarre sur la route de Varennes
en juin 1791. Il a reconnu le passager. C’était le roi Louis XVI fuyant
Paris. Drouet s’active. Il mobilise
les gens qui étaient à l’auberge du
village pour construire une barricade. Elle barre bientôt le pont
et coupe la route au roi ». Cette
homonymie exalte ­Mélenchon.
C’est là le paroxysme de son fétichisme des mots. Car il a une
dévotion au verbe.
À ses yeux, le vrai pouvoir est
celui des mots ; le réel est subsi-
diaire, le réel est ce qu’on en dit.
C’est pour ça qu’il n’en finit pas
de mettre des mots. Avec d’autant
plus d’ardeur qu’il a le sentiment
que c’est maintenant ou jamais.
Ça le galvanise.
« Je vis la fin d’année politique
la plus motivante de ma longue
vie d’engagements, écrit-il dans le
texte sur Drouet. J’ai donc le cœur
plein de gratitude pour ces Gilets
jaunes qui mènent avec tant de bon
« La révolution
ne se fait pas en
gants de velours.
Jean-Luc essaye
de chevaucher
le tigre »
Julien Dray
sens, tant de sang-froid, tant de
constance, le combat pour libérer
notre pays des chaînes de l’argent
roi. Il n’y a pas de plus grand bonheur pour qui épouse ses rêves que
ce matin qui se lève avec leurs couleurs. » Il s’exprime avec d’autant
plus d’incandescence qu’il lui faut
trouver une façon de se faire une
place. Sa peur est là. Il ne doit pas
passer à côté de cette révolution.
Il espère – il l’a assumé publiquement — « être récupéré » par le
mouvement.
Quand il a dit, trois jours avant
le 1er décembre, qu’il irait manifester sur les Champs-Élysées,
des Gilets jaunes lui ont fait
comprendre qu’il n’était pas
attendu. Ceux-là le renvoient à
sa qualité de représentant de ces
élites que pourtant il vilipende
comme j­ amais. Jamais, en effet,
il n’a honni avec une telle passion
destructrice les « suppôts du système », à commencer par les journalistes — il a d’ailleurs refusé de
parler au JDD. Mais cela ne suffit
pas aux Gilets jaunes.
Mélenchon aime trop l’Histoire
pour ignorer qu’elle est tragique.
On ne compte plus le nombre de
fois depuis presque vingt ans où il
a, en plantant ses yeux d’angoisse
dans les nôtres, cité cette phrase
de Trotski : « Histoire, que tu es
lente, que tu es cruelle ! » À présent qu’il est convaincu qu’enfin
l’histoire s’accélère, il ne manquerait plus qu’elle ait la cruauté
de le laisser au bord de la route
et de faire de lui « le prophète
désarmé » — pour reprendre le
titre du livre de référence d’Isaac
Deutscher sur le même Trotski.
« Le drame de Mélenchon est
de ne pas être le débouché des
Gilets jaunes, analyse l’un de ses
anciens camarades lambertistes,
l’ex-premier secrétaire du PS
Jean- ­Christophe Cambadélis.
Alors il tente par tous les moyens
de reprendre pied dans ce mouvement qui ne veut de personne. À
force d’en appeler au dégagisme,
il est à son tour dégagé. » De quoi
3
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Mélenchon et les Gilets jaunes
Jean-Luc Mélenchon parmi les Gilets jaunes lors de la marche pour le climat de Bordeaux, samedi 8 décembre 2018. AMEZ/ROBERT/SIPA
faire bondir ce passionné des
mouvements sociaux — et vieux
complice de Mélenchon – qu’est
Julien Dray : « Faut arrêter ! JeanLuc est là. Il n’est pas là comme il
voudrait parce que c’est compliqué,
mais il est là. » « Compliqué », c’est
le bon terme. Il n’est que de voir
comment Drouet a balayé sa déclaration d’amour : « C’est un beau
texte mais on ne sait pas ce qui se
cache derrière », a-t-il affirmé sur
Facebook. Où Mélenchon a découvert que le verbe ne peut pas tout.
Attention, notre homme n’est
pas seulement « un esprit religieux dont le Dieu n’est pas dans
le ciel mais dans ses tripes », ainsi
que le diagnostique Jean-Michel
­Blanquer. Ce briscard de la politique est un stratège. « En écrivant
ça, Jean-Luc coince Drouet, qui ne
peut plus lui taper dessus, décode
Julien Dray. Il n’y a pas de révolution propre. La révolution ne se fait
pas en gants de velours et en politesse. Donc il essaye de chevaucher
le tigre. » Et tant pis s’il lui faut,
pour cela, occulter le caractère
ambivalent d’un mouvement où
le sublime côtoie l’horrible.
Mélenchon défend la part
de lumière des Gilets jaunes et
considère que l’homophobie,
l’antisémitisme et le racisme ne
sont que des scories d’un mouvement profondément progressiste.
« Il va très loin dans l’absence de
critique de ce que font les Gilets
jaunes, y compris dans ce qu’il y a
de pire dans le mouvement, relève
le politologue Philippe Marlière,
professeur au University College
London. C’est une stratégie qui vise
à fédérer le peuple en rassemblant
les hypothétiques 99 % contre les
1 %. » Et que défendent ses recrues
venues du Parti socialiste. « JeanLuc a raison de ne pas prendre le
risque d’abandonner les Gilets
jaunes à l’extrême droite. Ce qui
serait vraiment risqué, ce serait la
coupure définitive entre la gauche
et le peuple », estime Emmanuel
Maurel, relayé par Marie-Noëlle
Lienemann : « S’il n’y a personne
issu du camp républicain en lien
avec un mouvement aussi massif, si
on reste du haut de notre grandeur,
tous ces gens-là vont être tentés par
l’extrême droite… »
Les critiques officielles viennent
des bannis, et notamment du
­dernier en date, François Cocq :
« Il y a un yoyo stratégique lorsque,
dans la même semaine, il déjeune
avec Raphaël Glucksmann puis se dit
fasciné par Éric Drouet. Le premier
s’inscrit dans l’idée d’un rassemblement de la gauche, le second d’une
ouverture populiste. Je ne comprends
pas vers où nous allons. »
Mélenchon a beau avoir coûte
que coûte décidé de se prendre
pour Robespierre, le fantasmefantôme de Mitterrand ne le
laisse pas en paix. Jeudi, il a mis en
ligne une vidéo où il souligne ses
­divergences avec Marine Le Pen.
Quand on est Robespierre – ou
Chávez, son autre idole –, on ne
se justifie pas. g
Anna Cabana avec Sarah Paillou
Les mots du tribun
qui alimentent le doute
VERBE Mélenchon
a ardemment soutenu le
mouvement des Gilets jaunes.
Au risque d’être accusé
d’antirépublicanisme
Jean-Luc Mélenchon a toujours
analysé, commenté. Beaucoup.
Sur Twitter, sur son blog, sur
­YouTube, dans les médias ou à
l’Assemblée nationale, le député
des Bouches-du-Rhône n’en finit
plus de décortiquer ou d’encourager le mouvement des Gilets
jaunes. Et de semer le doute.
Avant même la première journée d’« insurrection citoyenne »,
le 17 novembre, le meneur Insoumis tweete : « Cette colère
est juste. » Le jour cet acte I, il
dénonce une « manipulation des
chiffres de participation » et une
« dramatisation » de la part du
gouvernement. Une ligne qu’il a
toujours conservée, jusqu’à son
apothéose, dans ses derniers
mots de 2018, qui furent pour
Éric Drouet, figure des mobilisés fluo : Mélenchon va jusqu’à
écrire sa « fascination » pour le
routier.
Aucune accusation, ni celle de
sombrer dans l’antirépublicanisme, ni celle d’attiser la colère,
ne le fait reculer. Le 20 décembre
à l’Assemblée nationale, le tribun
se gargarise même d’être « traité
de Robespierre » : « C’est un très
grand honneur pour moi », lancet‑il à ses collègues députés.
Quand le chef Insoumis parle
des violences qui marquent cette
« révolution », c’est pour des
raisons stratégiques : « Je veux
« Je veux répéter
que je crois la
violence contreperformante. Je
le fais d’un point
de vue politique »
Jean-Luc Mélenchon
répéter que je crois la violence
radicalement contre-performante
dans les circonstances que nous
vivons, écrit-il le 7 décembre sur
son blog, six jours après les violences les plus spectaculaires.
Je le fais d’un point de vue politique. Je cherche la stratégie la
plus efficace pour faire craquer
l’adversaire. » Et depuis début
décembre, Mélenchon appelle
ses troupes à jouer les « Casques
blancs » lors des ­s amedis de
mobilisation, pour faire « baisser les tensions ». Malgré tout,
le meneur est incapable de se
désolidariser de ce « peuple » qui
verse parfois dans la violence.
« Bataille au corps à corps sur les
ponts de Paris, écrit-il sur Twitter
le 5 janvier, alors que le boxeur
retraité Christophe Dettinger
est filmé frappant des policiers.
Est-ce un pouvoir républicain
celui qui donne de tels ordres ? »
Interviewé par Brut quelques
jours plus tard, il qualifie celui
qui est aujourd’hui en détention
provisoire d’« ami ».
Quand plusieurs manifestants envahissent les bureaux
du porte-parole du gouvernement, ­B enjamin Griveaux, le
meneur Insoumis ne se fend que
d’un commentaire ironique sur
le réseau social, en référence à
ses cris lors des perquisitions
qui ont visé son mouvement, en
octobre 2018 : « Griveaux veut
plus de respect pour la porte d’un
ministère que Belloubet n’en eut
pour celle de chez moi. Sa porte
est sacrée ? La République c’est
sa porte ? » Hier encore, il s’est
réjoui de la mobilisation, qualifiée de « succès total ». g S.P.
*
4
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
L’événement
En Italie, la Ligue (extrême droite) et le mouvement populiste
5 étoiles ont formé un gouvernement d’union. Personnellement,
pensez-vous qu’il est tout à fait probable, assez probable,
assez peu probable ou pas probable du tout qu’en France
une alliance s’opère entre La France insoumise,
le Rassemblement national et les Gilets jaunes ?
Pour chacune des phrases suivantes, diriez-vous
qu’elle s’applique bien ou mal
à Jean-Luc Mélenchon ?
Bien
Mal
Souhaitez-vous
qu’une telle alliance
s’opère entre
la France insoumise,
le Rassemblement national
et les Gilets jaunes ?
N.S.P.
Il vous inquiète
48%
51% 1%
4%
16%
7%
10%
Il est proche des
préoccupations des Français 47%
51% 2%
Tout à fait
probable
Assez
probable
Oui,
tout à fait
Oui,
plutôt
Il est honnête
42%
55% 3%
Il est capable de rassembler
une majorité de Français
40%
59% 1%
36%
43%
13%
69%
Il est capable de réformer
le pays
27%
71% 2%
Il a la stature d’un président
de la République
27%
72% 1%
Assez peu
probable
Pas probable
du tout
Non,
plutôt pas
Non,
pas du tout
N.S.P. : 1%
N.S.P. : 1%
Sondage Ifop pour le JDD, réalisé les 11 et 12 janvier 2019 auprès d'un échantillon représentatif de 952 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas). Les interviews ont eu lieu par téléphone.
Les Français ne veulent pas d’une alliance entre RN et LFI
Un scénario à l’italienne, les
Français y croient peu. Et ne le souhaitent pas, d’après notre sondage
Ifop. Seule une personne interrogée
sur cinq juge ainsi « probable » une
alliance entre La France insoumise
(LFI) et le Rassemblement national
(RN). Les sondés n’en veulent pas
non plus : seuls 17 % l’appellent de
leurs vœux, et les électorats sont
quasiment tous unanimes. Quasiment. Car chez ceux qui ont voté
Le Pen en 2017, ils sont 41 % à y être
favorables. « Cela nous rappelle la
stratégie de Marine Le Pen dans
l’entre-deux-tours de la présidentielle,
note Jérôme Fourquet, directeur
du département opinion de l’Ifop.
La présidente du RN avait multiplié les appels du pied en direction
des mélenchonistes. On constate que
cette ambition est encore partagée
par une forte minorité de ses électeurs. » Mais même si ces derniers
se distinguent des autres électeurs,
la majorité absolue de ceux qui ont
L’exemple de Salvini et de Di Maio
Extrême droite et extrême gauche gouvernant ensemble ? Cela fait presque
un an que l’Italie vit cette expérience
tout aussi incongrue que populaire. La
Ligue de Matteo Salvini, ministre de
l’Intérieur, et le Mouvement 5 étoiles
de Luigi Di Maio, ministre du Travail,
engrangeraient ensemble près de
60 % des voix si de nouvelles élections
avaient lieu demain. Les deux hommes
n’avaient pourtant rien pour s’entendre.
Le premier voulait depuis longtemps
phagocyter la droite de ­Berlusconi,
tandis que le second surfait sur la
vague antisystème et anti­élites tout
en récupérant les déçus de la gauche,
de l’ex-Parti communiste au Parti démocrate de Matteo Renzi, qui a perdu
la moitié de son électorat en moins
de dix ans. De longues négociations
entre les deux populistes ont permis
de repousser à plus tard les sujets
économiques sur lesquels ils sont en
désaccord, notamment la fiscalité et
les retraites, et de mettre en avant leur
position commune sur la lutte contre
l’immigration. Sauf qu’à ce jeu-là c’est
Salvini qui prend davantage la lumière,
du fait de ses fonctions. Les querelles
entre les deux hommes se multiplient
ces derniers temps. La gauche des
5 étoiles reproche à Di Maio de laisser Salvini mener une vraie politique
d’extrême droite sans donner de gages
sur les valeurs humanistes, environnementales ou sociales. g F. C.
voté pour Marine Le Pen ne veut pas
entendre parler d’une coalition avec
la gauche radicale (59 %).
L’image du leader dégradée
Chez les Insoumis, on rejette aussi
majoritairement cette hypothèse
(87 %), tout autant que chez ceux
qui ont donné leur voix à Emmanuel Macron (93 %), François Fillon
(89 %), ou Benoît Hamon (91 %).
« C’est sans doute la raison pour
­laquelle 43 % des Français jugent que
ce n’est pas probable du tout, explique
Fourquet. De plus, on a un verrou
puissant dans les rangs Insoumis et
frontistes, qui seraient les premiers
concernés. »
L’image de Jean-Luc Mélenchon,
quant à elle, reste très dégradée par
rapport à ses scores de la campagne
présidentielle. Près d’un sondé sur
deux (48 %) déclare aujourd’hui
que le meneur des Insoumis les
« inquiète », contre 38 % en 2017 ;
40 % des interrogés le jugent « ca-
pable de rassembler une majorité de
Français », contre 49 % il y a dixhuit mois. On note toutefois une
amélioration depuis notre dernière
enquête, juste après la séquence des
perquisitions menées chez le leader
des Insoumis et au siège du mouvement, fin octobre. « Si Mélenchon
est aussi présent sur la mobilisation
des Gilets jaunes, c’est aussi parce
qu’il sait qu’il a perdu énormément
de terrain depuis la présidentielle »,
juge Fourquet. g S.P.
Des convergences, mais pas de deal
hypothèses Plusieurs
signaux venus de Marine
Le Pen et des représentants
du mouvement de Jean-Luc
Mélenchon ont créé le trouble
Un scénario à l’italienne est-il envisageable en France ? Verra-t‑on un
jour la gauche radicale de La France
insoumise (LFI) s’allier à l’extrême
droite du R
­ assemblement national
(RN) pour gouverner, à la manière
de la Ligue (extrême droite) et du
Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème) de l’autre côté des Alpes ?
Le doute s’est immiscé. Parce que le
mouvement des Gilets jaunes est
soutenu par les deux forces politiques. Et aussi parce que toutes
deux ont envoyé plusieurs signaux,
inimaginables il y a six mois. Dont,
jeudi, cet appel du pied de ­Marine
Le Pen, dans une interview à Valeurs
actuelles : « Incontestablement, les
Gilets jaunes ont souligné certaines
convergences. » Et Philippe ­Olivier,
un des dirigeants du RN, de donner un exemple au JDD : « Si on
doit voter une loi sur la séparation
des banques d’affaires et des banques
de d
­ étail, on sera d’accord avec eux. »
Un caillou de plus dans la chaussure
des Insoumis, accusés depuis plusieurs semaines d’avoir « quitté les
rives de la gauche », selon les mots du
chef de Génération.s, Benoît Hamon.
L’hommage du député LFI
­François Ruffin à Étienne Chouard,
fin décembre, avait déjà créé la polémique : le second, avocat depuis
plusieurs années du référendum
d’initiative citoyenne (RIC) r­ éclamé
par les Gilets jaunes, avait aussi pris
la défense de l’activiste antisémite
Alain Soral. Même trouble quand,
une semaine avant la présidente du
RN, le député LFI Alexis Corbière
(Seine-Saint-Denis) accorde une
interview au même très droitier
hebdomadaire, alors même que les
accusations d’ambiguïtés se multiplient. Les convergences entre le
RN et LFI se retrouvent aussi sur
« Pour l’électorat
RN, Mélenchon
sera toujours
l’ancien
trotskiste »
Jean-Yves Camus, Observatoire
des radicalités politiques l’Union européenne : les deux partis
défendent ardemment un souverainisme couplé à une menace de
quitter l’UE. Fin septembre, les
Insoumis ont encore choqué leur
famille politique traditionnelle en
refusant de signer un « manifeste
pour l’accueil des migrants ».
C’est pourtant ce sujet – l’immigration – qui rend « inenvisageable » tout accord électoral
avec la formation de gauche,
selon ­Philippe Ollivier, conseiller de Le Pen. Nicolas Bay, le
numéro deux du RN, juge, lui,
« très improbable » un scénario à
l’italienne. Mais pas impossible ?
« La France insoumise est engluée
dans le logiciel de l’extrême gauche
tandis que l’ADN initial du M5S est
souverainiste et moins favorable à
l’immigration », rétorque l’eurodéputé. C’est aussi à « la gauche »
que se raccroche Éric Coquerel,
député LFI de Seine-Saint-Denis : « Nos valeurs sont toujours
de gauche, tout comme notre espace politique. » De quoi faire fuir
l’électorat RN, explique Jean-Yves
Camus, directeur de l’Observatoire
des radicalités politiques : « Mélenchon sera toujours pour eux
l’ancien trotskiste qui a participé
à un gouvernement socialiste. »
« Notre potentiel électoral se situe
plutôt à droite de l’échiquier, estime
un membre du premier cercle de
Le Pen. On est plus dans la situation où on est en train de finir de
dépouiller Les Républicains. »
Et pourtant, Mélenchon a bien dû
répondre à Le Pen. Interviewé par
Brut, le meneur des Insoumis l’assure : « Les divergences se sont creusées. » Philippe Marlière, politiste au
University College London, n’exclut
cependant pas totalement sur le long
terme cette hypothèse : « Si Mélenchon persiste dans un populisme qui
n’est plus “de gauche”, que les plaques
tectoniques de la politique française
bougent… » Pour Jean-Yves Camus,
le scénario italien ne se réaliserait
que si les Gilets jaunes se dotaient
d’une f­ igure de proue équivalente
à Beppe Grillo. Un personnage
­aujourd’hui introuvable en France. g
Robin d’Angelo et Sarah Paillou
6
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
L’événement
Lafargue Raphael/ABACA
L’homme qui fascine
Jean-Luc Mélenchon
reconnaît ce passionné de tuning.
Je me couche Gilet jaune et je me
réveille Gilet jaune. » Pas du genre
à se mettre au milieu de la foule et
à crier au porte-voix, le jeune routier préfère s’adresser à ses fans
à coups de Facebook live, bien à
l’abri dans son camion Iveco ou
son salon.
La discrétion, il la cultive dans
son quartier de Melun (Seine-etMarne). À quelques centaines de
mètres de l’École des officiers
de la Gendarmerie nationale,
la ­famille Drouet loge dans un
pavillon d
­ écoupé en trois appartements avec jardin à l’arrière.
PORTRAIT Éric Drouet,
« Ah bon, il habite là ? », réagit un
chauffeur routier de 33 ans,
riverain. « J’ai dû lui parler trois
est un voisin et un employé
fois, s’excuse son voisin direct.
lambda. C’est pour cela qu’il
C’est quelqu’un de normal avec
est adulé par les manifestants
sa femme, sa petite fille… » « Il
n’y a que des gens ordinaires, ici,
À Bercy, point de départ de la
résume depuis le trottoir d’en face
marche parisienne, Éric Drouet
un ­retraité. Éric Drouet, je l’ai vu
était, hier, attendu comme le
à la télé, mais ici c’est “bonjour,
Messie. Lui préfère se coller au
bonsoir”. » Pour rejoindre son
lieu de travail, la « figure » des
coin d’une brasserie, juste en
Gilets jaunes n’a que quelques
face du ministère des Finances.
Sa mère, Carole, avec qui il gère
kilomètres à parcourir. Depuis
la page F
­ acebook « France énercinq ans, il conduit un poids lourd
vée », n’est pas loin. Il est à peine
pour une société de transport. Un
10 heures, hier, et Éric Drouet
chauffeur parmi une quarantaine
enchaîne déjà les selfies. « Oh,
d’autres. Lassée d’être « harceÉric, s’il te plaît, une photo avec ma
lée » depuis le 17 novembre, sa pafemme, c’est pour ma belle-mère,
tronne n’a pas de temps à perdre :
elle t’adore ! », lance un Gilet jaune
« M. Drouet est au travail. C’est un
ravi de le croiser en chair et en os.
employé comme un autre. Il n’a
On le touche, on l’apostrophe, on
pas de privilèges. On n’a rien à voir
le filme. « C’est notre star à nous,
avec tout ça… »
Cet homme ordinaire à la tête
s’enthousiasme Marie, mobilisée
depuis le départ. Il fédère les gens ;
d’une mobilisation qui ne l’est pas
ses mots, ce sont les nôtres. »
a su se jouer des journalistes et
Avec ses sweats à capuche
des politiques : boycott de réunion
et ses bas de jogging, le barbu
à Matignon, lancement de fausses
de 33 ans fascine Jean-Luc
pistes qui avaient notamment en­Mélenchon alors que certains
traîné la fermeture du château de
l’ont dit électeur de Marine
Versailles le 22 décembre, interLe Pen. « Déjà personnes ne sais
views accordées uniquement aux
pour qui j’ai voté !! On s’en fou
médias considérés comme libres
complet !! », avait réagi Drouet
(RT, Brut et la chaîne de Vincent
le 2 janvier sur Facebook, où sa
Lapierre liée à l’extrême droite),
­popularité se chiffre en dizaines
fin de non-­recevoir adressée au
de milliers d’abonnés. Précisant
leader italien du Mouvement
5 étoiles… Le 2 janvier, il orgaencore : « Mélenchon m’a adressé
un texte, d’accord merci, maintenise une fausse action place de
nant je n’ai pas relevé car ce n’est
la Concorde à Paris. Les forces
pas le combat d’aujourd’hui. »
de l’ordre l’arrêtent. Le tout est
diffusé sur les réseaux sociaux,
pour prouver que la France est
« une dictature ».
Jusque-là inconnu des services de police, Éric Drouet ne
cesse depuis de les « fréquenter ».
­Interpellé et placé en garde à vue
Une porte-parole des Gilets à deux reprises à Paris, le routier a
déjà deux rendez-vous avec la justice. En février, pour organisation
Ce rejet de la classe politique
d’une manifestation non autoritrouve un écho auprès des manisée. Et en juin, pour port d’arme,
festants. « Il est sincère, humble,
un bâton que son père lui aurait
offert. « Des mesures d’intimidaégrène Laetitia Dewalle, porteparole des Gilets du Val d’Oise.
tion », selon son avocat, Khéops
C’est M. Tout-le-Monde, avec sa
Lara, qui n’a pas donné suite aux
famille, ses factures à payer. »
sollicitations du JDD. L’habitant
Un côté « voisin de palier » qui
de Melun fait également l’objet
explique cette notoriété si soud’une enquête préliminaire pour
daine et si gênante à la fois. « Je
son appel à entrer dans l’Élysée.
ne la cherche pas, c’est dur parDes faits d’armes qui le feraient
fois, notamment pour la f­ amille »,
presque passer pour « un martyr »
confiait-il hier, avant d’être « alpade la cause des Gilets, aux yeux
gué » par la chaîne russe RT pour
de nombre d’entre eux. La frange
un direct.
plus modérée estime au contraire
Héros malgré lui, Éric Drouet
qu’il l’a bien cherché. Certains ont
ne s’attendait pas à ce que son
d’ailleurs déposé plainte contre
appel en octobre aux automolui après avoir reçu insultes et
bilistes mécontents se transmenaces. Discret mais sanguin. g
forme en une telle fièvre. « J’ai
le cerveau en ébullition H24, pas
Stéphane Joahny
le temps de penser à autre chose,
et Emmanuelle Souffi
« Il est sincère,
humble, c’est M.
­Tout-le-Monde »
Mobilisation en hausse, violence
BILAN Avec 84 000
personnes selon
l’Intérieur, l’acte IX
a attiré davantage
que la semaine passée
Plus de monde, moins de violences.
Si l’acte IX de la mobilisation des
Gilets jaunes, hier, n’a pas autant
mobilisé qu’aux débuts du mouvement, il a cependant davantage
attiré que le week-end dernier :
84 000 personnes dans toute la
France, selon l’Intérieur. Soit 30 000
de plus que la semaine précédente.
« 2018 s’est achevée avec nous et 2019
démarre avec nous », souffle Laetitia
Dewalle, porte-parole des Gilets du
Val-d’Oise, présente hier matin près
du ministère de l’Économie, là où la
manifestation parisienne a pris son
élan. À quelques mètres de là, on
peut apercevoir une dizaine d’exmilitaires, brassard blanc au bras,
béret bleu ciel ou bordeaux : ils sont
chargés d’assurer la protection des
Gilets jaunes. « On fait du maintien
de l’ordre, mais en cas de casse c’est à
la police de jouer son rôle », explique
l’un d’entre eux.
Partout, à Paris comme ailleurs,
les mêmes mots d’ordre reviennent.
Des « Macron, démission » et des
tout neufs « Libérez Christophe », en
référence à l’ex-boxeur Christophe
Dettinger placé en détention après
avoir frappé deux gendarmes. Deux
figures du mouvement, Maxime
­Nicolle et Priscillia Ludosky,
avaient appelé à défiler à Bourges.
« Les propos du Président sur la
perte du sens de l’effort parmi les
Français ont encore attisé la colère
de ceux qui luttent pour leurs fins
de mois », insiste une jeune femme.
Qui poursuit : « Pas de problème :
l’effort, on va le faire jusqu’au bout,
jusqu’à ce qu’il s’en aille ! » Un autre
Gilet jaune prévient : « À présent, ce
ne sont plus des manifestations, ce
sont des révoltes. Et les révoltes, ça
mène aux révolutions. »
Après les violences de la semaine
passée, le climat a semblé plus
apaisé. Le ministre de l’Intérieur
avait averti : ceux qui viendraient
manifester « dans des villes où de la
casse est annoncée savent qu’ils seront complices ». Hier, le député de
La France insoumise Ugo B
­ ernalicis
a annoncé qu’il déposerait plainte
contre ­Christophe Castaner pour
entrave à la liberté de manifestation. À Paris, la préfecture de police
a tout de même annoncé 156 interpellations. Et dénombré 22 blessés,
Foulards rouges face aux Gilets jaunes
RENCONTRE Ils vont manifester
le 27 janvier pour la liberté
de circuler. Accusés d’être
pro-Macron, ils disent récuser
la violence et les extrêmes
Ils tiennent tous à le souligner : ils
ne sont ni contre les Gilets Jaunes
ni pour Macron. « On est contre
les extrêmes et la violence », précise Ricardo, 38 ans. Ce vendeur
en grande surface dans le Vaucluse
« n’en [peut] plus de ces dérives ».
Comme lui, ils sont près de 40 000 à
« en avoir assez », rassemblés sur un
groupe Facebook intitulé « Les Foulards rouges », créé le 26 ­novembre.
Pour « protéger la République et
défendre la démocratie », ces derniers organisent une manifestation
le dimanche 27 janvier à Paris.
« On est apolitiques, assène
­Ricardo, devenu porte-parole d’un
mouvement qui réfute l’étiquette de
“macronistes” que des Gilets jaunes
leur collent. Il y a de tout. Des écolos,
des gens qui ont voté blanc, Fillon,
Macron et même Mélenchon. »
Pour Ricardo, le déclic se fait
dès les premiers blocages, par une
gifle reçue sur un rond-point parce
qu’il avait refusé de signer une pétition. Quelques jours plus tard, il
découvre alors les Foulards rouges.
« Avant cela, j’étais bien seul, surtout
quand on entend dans les médias
que 70 % des Français soutiennent
les Gilets jaunes. »
Maxime, 31 ans, a mis plus de
temps à les rejoindre. « Au début,
j’étais d’accord avec les revendications légitimes des Gilets jaunes sur
le pouvoir d’achat, raconte cet aidesoignant en hôpital psychiatrique
à Albi (Tarn). Mais maintenant,
ça part dans tous les sens. » Luimême est « loin d’être riche », avec
1 400 euros mensuels. « Moi non
plus je ne finis pas bien les fins de
mois, indique-t-il. Même si j’aimerais que ma situation soit meilleure,
je ne peux pas cautionner de tels
actes, qui paralysent l’économie. »
« Il faut montrer que les Gilets
jaunes sont une minorité »
Un débordement l’a poussé à nouer
son foulard rouge : le saccage de
l’Arc de Triomphe le 1er décembre.
« Mon cœur s’est retourné, soupire
de son côté Laure, 60 ans, institutrice à la retraite à Grasse (AlpesMaritimes). C’est inadmissible. »
Les images des violences sur les
Champs-Élysées ont constitué « un
pic dans [le] mouvement », décrit
Ricardo. Quand les Foulards rouges
voient que la mobilisation jaune
fluo se poursuit malgré tout, ils
décident de réagir.
À la fin du mois, Laure viendra
manifester à Paris. « Il faut retrou-
7
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Mélenchon et les Gilets jaunes
À Bordeaux, la révolte des périphéries
MÉPRIS Les Gilets jaunes,
qui défilent chaque samedi,
conspuent un « mini-Paris »
inaccessible. Près de chez eux,
les services publics se raréfient
Envoyé spécial
Gironde et Lot-et-Garonne
À Bourges (Cher),
des manifestants
entament une
danse.
Guillaume Souvant/AFP
en baisse
dont deux en urgence absolue. Sans
compter les désormais traditionnels
débordements de fin de manifestation, comme à Nîmes, Bordeaux
et Toulouse.
Une fois de plus, des journalistes
ont été pris pour cibles : à Rouen,
une équipe de LCI a été rouée de
coups. « Dans notre République, la
liberté d’informer est inaliénable, a
tweeté Christophe Castaner. Violenter des journalistes, c’est attenter
à l’une et à l’autre : ils devront en
rendre compte devant la justice. »
Pour lui, la journée avait débuté
plus tôt que prévu par un drame,
sans aucun lien avec les Gilets
jaunes : une explosion dans le
9e arrondissement de Paris qui a fait
trois morts dont deux pompiers. g
Zoé Lastennet, Arthur Nazaret
et Emmanuelle Souffi
ver notre liberté de circuler, explique
cette grand-mère parfois empêchée
d’aller chercher ses petits-enfants
à cause des ronds-points bloqués.
Qu’est-ce qui autorise une personne
sûrement très sympathique à m’arrêter ? » « Financièrement, ça va me
coûter, mais c’est un devoir d’y aller,
pense Maxime. Il faut montrer que
les Gilets jaunes sont une minorité. »
D’après les organisateurs, ils seraient 12 000 à avoir confirmé leur
présence le 27. Quelques autres
groupes devraient les rejoindre, à
l’image des Gilets bleus, un petit
groupe macroniste. Des femmes
de policiers seraient intéressées,
ainsi qu’un groupe LGBT de Lyon.
Maxime l’assure, le foulard rouge
« ne sera pas un dress code obligatoire, le principal c’est de défendre
la République en danger ». g
Pierre Bafoil
Sur un rond-point encore occupé de
Langon (Gironde), à 50 kilomètres
au sud-est de Bordeaux, près du
brasero où, vendredi matin, se
pressent une quinzaine de personnes, Michel réchauffe ses mains
fatiguées. « Ici encore plus qu’ailleurs, l’opulence côtoie la misère,
lâche-t-il. Certains se gavent quand
beaucoup crèvent la dalle. » Sa jambe
abîmée par un accident de travail
l’en empêche mais, s’il pouvait, le
week-end, ce sexagénaire porterait
son gilet jaune jusqu’à Bordeaux. À
côté de lui, ses camarades y « montent » tous les samedis. Hier, rien
qu’à Langon, sept voitures remplies
ont fait l’aller-retour hebdomadaire
pour secouer la « belle endormie ».
Depuis le 17 novembre, la
­Nouvelle-Aquitaine est l’une des
Régions les plus mobilisées. À Bordeaux, les manifestations ont parfois
rassemblé plus de monde qu’à Paris,
donnant à la ville, traditionnellement peu perméable aux mouvements sociaux, des allures de place
forte du mouvement. Hier encore,
ils étaient plus de 6 000 à défiler.
Un vortex aspirant les richesses
Pour Jean Petaux, politologue à
l’IEP de Bordeaux, les raisons de
cette mobilisation, « non pas bordelaise mais à Bordeaux », sont
multiples. Elle serait d’abord en
« concordance avec un vote contestataire » dans l’agglomération, France
insoumise ou Rassemblement national. Symptôme d’un ras-le-bol
dont les causes se nichent dans
les rapports avec « une métropole
attractive qui agit comme un vortex,
aspirant les richesses et rejetant les
plus fragiles en périphérie ».
Du nord de la Gironde au Lotet-Garonne, l’Insee identifie un
couloir où chômage et pauvreté
dépassent significativement la
moyenne nationale. « Mais les
­mobilisés représentent aussi la classe
moyenne exilée de Bordeaux qui a
un sentiment d’abandon, avance
M. Petaux. Ils viennent exprimer
leur ressentiment dans la mini-­
capitale qui les a exclus. » Au cours
des trente dernières années, près
de 400 000 personnes ont rejoint la
Gironde. Bordeaux intra-muros n’en
a accueilli qu’environ 10 %, le reste
est allé s’établir en périphérie. Un
mouvement accentué par la ligne
à grande vitesse inaugurée en 2017
qui place la capitale à deux heures.
L’une des conséquences, l’explosion du prix de l’immobilier, exaspère les Gilets jaunes du rond-point
du Leclerc de Sainte-Eulalie (Gironde), une commune limitrophe.
« Juppé a fait beaucoup à Bordeaux…
mais pour les Parisiens, ironise l’une
d’entre eux. Les ­Bordelais sont éjectés
de la ville. C’est devenu un mini-Paris
inaccessible. » Une petite dame acquiesce : « Du coup, tous les samedis
on y va en famille. C’est symbolique. »
Selon Segundo Cimbron, le maire
de Saint-Yzans-de-Médoc ­(Gironde), un village à 70 kilomètres
au nord, des couches de plus en plus
aisées sont chassées en périphérie
éloignée. « Or elles ont de légitimes
revendications de services publics
qui ne sont pas les mêmes que les
ruraux, insiste-t‑il. Et nous, des services publics, on n’en a plus. Avec les
Gilets jaunes, ces populations se sont
réunies. » D’après l’édile, les gens
défilent à Bordeaux pour montrer
qu’ils « vivent dans des conditions
indignes près de la richesse ».
« Pour nous, que de l’intérim »
Car de la richesse, il y en a. La
région est parsemée de domaines
viticoles qui font le rayonnement
de la France. « On n’en bénéficie
pas, soupire Segundo Cimbron.
Les produits du négoce retombent
sur Bordeaux, où se trouvent
les sièges sociaux. Pour nous,
il n’y a que de l’intérim. »
Non loin des châteaux, à
­ esparre-Médoc, Thierry, un routier
L
« dans le rouge dès le 20 du mois », ne
fait pas un constat différent : « Les
bus sont rares, le tribunal a fermé, les
commerces vont mal. Heureusement
qu’on peut pêcher, chasser ou faire
son potager, sinon on s’en sortirait
pas. On en a plein le cul d’être méprisés. » Dans ce Médoc paupérisé,
outre l’industrie viticole, la perspective, c’est l’usine Epsilon Composite, spécialisée dans les tubes
en fibre de carbone. Ceux qui n’en
veulent pas sont priés de travailler
à Bordeaux. Et d’avaler quelques
heures de voiture quotidiennes pour
traverser cette France où alternent
zones commerciales et pavillons de
bord de route, d
­ ésormais limitées
à 80 km/h. Ici, la mesure ne passe
toujours pas. « C’est la première étincelle, pense Marie-Hélène, au rondpoint de Lesparre-Médoc. Ça prend
un temps fou de faire 50 bornes. »
Tous les samedis, nombre de Gilets jaunes en parcourent pourtant
plus du double pour rejoindre Bordeaux. Le fluo qui recouvre la ville
lors des manifestations a paradoxalement été renforcé par l’essoufflement du mouvement sur le plan national. « On est en lien avec des gens
de Poitiers à B
­ iarritz en passant par
Brive, assure un porte-parole local.
Il y a une forte polarité régionale. »
Un jeune originaire d’Angoulême
décrypte : « Il ne se passe plus grandchose dans ces villes, le rendez-vous
du samedi à Bordeaux est devenu
un rituel. » g P.B.
8
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
L’événement
La police et les Gilets :
vérités et fantasmes
Avec ses 12 morts et ses nombreux blessés, la fronde des Gilets
jaunes est le mouvement social le
plus violent de l’histoire récente
de la France. Sur ce point comme
sur d’autres, le débat s’enflamme
autour de la question de la responsabilité de cet embrasement,
jusqu’à alimenter les fantasmes :
la police en fait-elle trop ? Tentons
de démêler le vrai du faux.
Les faits reprochés
aux forces de l’ordre
sont nombreux
À la veille de l’acte IX du mouvement, les autorités recensaient
1 700 blessés parmi les manifestants et un millier issus des forces
de l’ordre (dont les trois-quarts,
selon une source bien informée,
n’auraient pas donné lieu à un
arrêt de travail). Au total, les parquets des zones géographiques
concernées ont saisi l’IGPN (la
police des polices) dans 67 dossiers. La plateforme de l’IGPN
destinée à recueillir les dénonciations d’éventuels actes illégitimes
a reçu quelque 200 signalements.
De son côté, le journaliste David
Dufresne, auteur d’un livre sur
le maintien de l’ordre en France,
a collecté depuis le 17 novembre
des vidéos et des témoignages
relatifs à plus de 200 faits de violence ayant causé des victimes,
qui seraient imputables aux forces
de l’ordre : 4 personnes mutilées
à la main par des grenades, une
soixantaine blessées au visage par
des tirs de lanceur de balles de
défense (LDB) – dont 12 auraient
été éborgnées – et une dizaine
d’autres gravement atteintes par
des éclats de grenade. Ce bilan
est supérieur à celui des douze
jours de manifestation contre la
loi El Khomri en 2016 (15 plaintes
pour des tirs de Flash-Ball et de
LDB, 17 pour des jets de grenades).
Pourquoi les grenades
utilisées suscitent
la polémique
Au cours du seul week-end du
1er décembre à Paris, quelque
10 000 grenades, dont 339 ­GLI-F4
(grenades lacrymogènes instantanées), ont été utilisées, indique
Le Parisien. C’est un record. Particulièrement critiquées pour les
mutilations irréversibles qu’elles
peuvent occasionner, ces GLI-F4
sont des engins de dispersion,
destinés à garder les émeutiers
à distance. Elles combinent trois
effets : lacrymogène, assourdissant
(avec une explosion de 165 décibels en raison du TNT qu’elles
contiennent) et un effet de souffle
capable de projeter des particules
sur plusieurs centaines de mètres.
La France est le seul pays
­d’Europe à les utiliser pour le
maintien de l’ordre. Elles doivent
être progressivement remplacées
par un modèle dépourvu d’explosif (la GM2L) lorsque les stocks
seront épuisés.
La cagnotte de
soutien à la police
n’est pas truquée
Le soupçon s’est répandu après le
succès de la cagnotte de soutien
aux forces de l’ordre ouverte mardi
par le président de la Région Paca,
Renaud Muselier. Durant la nuit,
des internautes ont observé que
les dons affluaient de façon étrangement régulière, au rythme de
1 000 euros par minute. Sur la liste
des donateurs sont apparus de
nombreux doublons et des messages dupliqués. Certains y ont vu
la preuve qu’un logiciel opérant
de façon automatique avait gonflé
artificiellement le montant des
dons. La manipulation est techniquement possible, mais son coût
(plus de 1,4 million d’euros ont été
récoltés) la rend peu crédible, et la
plateforme Leetchi, qui héberge
la cagnotte, livre une explication
convaincante. « Le trafic, six fois
plus élevé que la normale, a créé un
embouteillage, qui s’est résorbé pro‑
gressivement au cours de la nuit,
précise son directeur général. Et
un bug technique a conduit plu‑
sieurs personnes à payer plusieurs
fois. » Le JDD a repéré 3 500 doublons. Ces dons et le trop-perçu
estimé par Leetchi à « quelques
dizaines de milliers d’euros […]
seront remboursés » et retranchés
du montant final.
Le faux mystère
des « CRS tueurs »
étrangers
Parmi les Gilets jaunes, circule
la rumeur que des mercenaires
auraient été recrutés pour « casser
les manifestants ». La preuve ? Des
photos de CRS porteurs d’insignes
inconnus et des vidéos montrant
des blindés ornés du drapeau
européen. Les premières images
datent en fait de mai 2018 et l’écusson qu’on y aperçoit est frappé
d’une devise grecque exaltant les
valeurs militaires, et qu’un CRS
français a ajouté à son uniforme
(de façon non réglementaire). Les
secondes, tournées le 8 décembre
à Paris, mettent en scène des
chars récemment utilisés dans
des manœuvres européennes et
mobilisés face aux Gilets jaunes
avant d’avoir pu être repeints. Si
une force de gendarmerie européenne existe bien (l’EuroGendFor), elle n’intervient que sur des
théâtres extérieurs en situation
de crise. Elle est actuellement en
mission en A
­ fghanistan, à Haïti,
en ­Centrafrique, au Mali et en
­Bosnie-Herzégovine.
Une doctrine
de maintien de
l’ordre dépassée
Louée dans le monde entier pendant des décennies, la stratégie
française de « gestion démocratique des foules », qui consiste à
éviter tout contact avec un cortège
délimité et enferme le pouvoir
de décision des agents dans un
carcan hiérarchique remontant
jusqu’au préfet, s’est avérée mal
adaptée face à de petits groupes
épars et mobiles. Le recours massif aux armes pour maintenir la
distance et les arrestations massives conduisant à des poursuites
judiciaires contre les casseurs
semblent attiser la violence. Des
réflexions sont en cours pour
adapter cette doctrine aux nouveaux types de mouvements. g
Géraldine Woessner
Macron espère encore un « 
Stratégie Le chef de
l’État dévoilera demain
sa lettre aux Français.
Il est résolu à remanier
son staff à l’Élysée
À la fois course contre la montre et
exercice d’équilibriste à plus long
terme. Toujours englué dans la crise,
Emmanuel Macron joue gros dans
les jours qui viennent. Mais pas
seulement. Au-delà d’une mobilisation qui persiste et des difficultés
d’organisation du grand débat qu’il
a promis le 10 décembre, aggravées
par le retrait de Chantal Jouanno,
présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), le chef
de l’État doit retrouver rapidement
de l’oxygène pour s’extraire de cette
mauvaise passe, mais aussi commencer un long travail de reconstruction de son image.
Ce week-end, il mettait la
dernière main à sa lettre aux
­Français, qui devrait être diffusée demain par voie de presse et
via les ­réseaux sociaux. Avant un
déplacement mardi après-midi
à ­Grand-­Bourgtheroulde, petite ville
de 3 800 habitants, où il rencontrera
une délégation de maires du département et de toute la ­Normandie. Un
rendez-vous censé lancer la grande
consultation annoncée. Et, pour luimême, une grande tournée des élus
dans le pays. À Matignon, on l’assure : « On sera prêts. La plateforme
électronique n’est pas entièrement
ficelée, mais sera opérationnelle ; les
kits méthodologiques sont en cours de
validation ; le courrier du Président
sera rédigé à temps et son déplace‑
ment dans l’Eure aura lieu. »
Sur le départ de l’Élysée, Sylvain
Fort, plume – et responsable de la
communication – du Président,
s’est chargé de rédiger une première mouture de la missive, sur
la base de nombreuses notes de
ministres et de conseillers. Mais
c’est le Président qui rédigera bien
sûr la version finale. Pour l’essentiel,
il s’agira d’une invite à participer à
la consultation.
Voici ce que préconise l’un de
ses proches : « Que vous ayez voté
ou pas pour moi, je comprends vos
interrogations sur l’utilité de ce
débat. Mais primo, le dialogue doit
« Il faut
renouveler
l’équipe en
profondeur »
Emmanuel Macron
toujours triompher sur la violence ; et
deuzio, je tirerai à l’issue du débat des
initiatives politiques au plus près de
ce que vous aurez exprimé. » Même
si le Président devrait selon cette
source rappeler qu’« il ne faut pas
attendre de miracle de ce débat, ni
que nous soyons d’accord sur tout »…
Un membre du gouvernement
confirme : « Il y aura des points sur
lesquels il n’est pas question de reve‑
nir. C’est le cas du mariage pour tous
ou de la fiscalité sur le patrimoine.
Mais le débat doit être suffisamment
ouvert pour ne pas donner un sen‑
timent de verrouillage. » Pour ce
ministre, la grande consultation
présente également un avantage
tactique : « Sortir d’un faux face‑àface entre les Gilets et la police. »
L’un des plus proches du Président
espère que l’exercice permettra à ce
dernier de s’extraire d’une spirale
mortifère : « Si vous arrivez en disant
“je veux pendre Emmanuel Macron”,
on écoutera poliment. Mais ce n’est
pas dans le cadre du débat… »
Et puis, bien sûr, il y aura l’obligation de construire un débouché
politique au débat : « Soit tu fais un
grand Grenelle, en remettant syndi‑
cats et corps intermédiaires dans les
tuyaux, et tu relâches 10 nouveaux
milliards, estime un proche, soit tu
dissous, ce qui n’a aucun sens, car on
arriverait à une Assemblée ingou‑
vernable, soit on continue à donner
la parole aux Français, de manière
décisionnaire, avec un référendum. »
C’est évidemment ce troisième scénario qui est envisagé. Son conseiller spécial Ismaël ­Emelien plaide
pour. Et le Président y réfléchit très
sérieusement.
Mais pour Macron, la perspective du changement va au-delà. « On
est en train de vivre une sorte de big
bang, diagnostique un conseiller.
Le maître mot du moment, c’est
le ­dépassement.  » Et d’abord, par
rapport à l’équipe qui l’entoure
depuis la conquête du pouvoir.
« Le système doit s’ouvrir davan‑
tage », estime cette source. Après
le départ de l’Élysée, cette semaine,
dimanche 13 janvier 2019
9
le journal du dimanche
Mélenchon et les Gilets jaunes
Emmanuel Macron,
mercredi à l’Élysée.
Eliot Blondet/ABACA
Impôts : les plus
hauts revenus sont
dans le viseur
équité Pour répondre à la
demande de justice sociale
et compenser la fin de l’ISF,
les plus aisés pourraient être
davantage taxés
big bang »
du conseiller politique Stéphane
Séjourné, qui s’est installé dans son
bureau de directeur de la campagne
européenne de LREM, et en attendant celui, annoncé, de Sylvain Fort,
d’autres devraient suivre. « Il faut
renouveler l’équipe en profondeur », a
récemment glissé Macron en privé.
Outre plusieurs conseillers techniques, le chef de la cellule diplomatique, Philippe Étienne, donné
partant pour l’ambassade de France
à Washington cet été, ainsi que le directeur de cabinet, Patrick Strzoda,
« qui a le corps criblé de balles depuis
l’affaire Benalla », selon un habitué
du Château, pourraient céder leur
place. Tout comme Ismaël Emelien,
le jeune conseiller spécial. Voire,
plus tard, le secrétaire général de
l’Élysée, Alexis Kohler, qui ne survivrait pas forcément à un départ
d’Édouard Philippe de Matignon.
Un familier du Palais résume : « Il y a
une ambiance d’interrègne. » Même
si ces départs devraient s’échelonner dans le temps : « Tout le monde
ne peut pas sortir en même temps, le
signal serait extrêmement violent »,
prévient un autre proche.
Changement d’équipe, référendum, voire remaniement : si Macron
est contraint par la crise à envisager ces scénarios, ils ne lui offrent
aucune garantie, comme le concède
un membre de la garde rapprochée :
« Cela ne veut pas dire qu’il va reprendre la main. En tout cas, il renoue
avec trois choses : il agit, il réécoute
et il prend des risques. Mais s’il rate,
s’il est submergé par ce moment, ce
sera le chaos. » g
David Revault d’Allonnes
C’est une petite musique que l’on
entend de plus en plus du côté des
députés de la majorité, mais aussi
de certains membres du gouvernement. Mieux taxer les revenus
des très riches en rendant l’impôt
sur le revenu plus progressif : voilà
une question qui risque de s’inviter – par surprise – dans le débat
national, à la faveur du mouvement des Gilets jaunes et de leurs
revendications fiscales. Au grand
dam de Bercy, qui rêve davantage
de traquer les dépenses publiques
que de taper dans le portefeuille
des Français les plus aisés.
Mais sur les cahiers de doléances
ouverts dans les mairies, la demande de justice sociale revient
comme une litanie. « Derrière la
suppression de l’ISF, c’est surtout
le désir que chacun paye sa juste
part d’impôt qui s’exprime, observe Aurélien Taché, député La
­République en marche (LREM) du
Val-d’Oise. Le rétablir tel quel paraîtrait étrange, mais ne rien faire sur
les hauts revenus serait passer à côté
de cette colère sociale. » Lui, comme
d’autres appartenant à l’aile gauche
ou « sociale » de la Macronie, ne
seraient pas hostiles à la création
d’une nouvelle tranche, supérieure
à celle de 45 % née sous François
Hollande. Voire à l’introduction
d’un taux marginal, de manière
à accroître le seuil d’imposition
tout en haut de l’échelle de revenus. Croissant au départ, ce niveau
de taxation atteint aujourd’hui un
plafond au-delà d’un certain seuil.
Le MoDem est favorable à ce
dispositif. Tout comme Laurent
Berger, le leader de la CFDT. La
question pourrait être évoquée lors
LES INVITÉS POLITIQUES
de l’examen du prochain collectif
budgétaire qui démarrera avant
les élections européennes. « Il faut
alléger le bas de barème pour qu’il
soit un peu moins abrupt pour les
moins fortunés, et l’alourdir pour les
très très riches qui sont plafonnés
et bénéficient de niches fiscales et
de crédits d’impôt », plaide ­Émilie
Cariou, députée LREM, viceprésidente de la commission des
finances. La députée de la Meuse
défend aussi un meilleur encadrement des systèmes d’optimisation
fiscale des entreprises. « En une
multinationale, on récupère autant
d’impôt que sur 60 millions de Français », estime-t-elle.
« On n’a pas supprimé
l’ISF pour le recréer ! »
Mais ponctionner ceux qui gagnent
le plus va à rebours de la politique
menée par l’exécutif depuis un
an et demi. « On n’a pas supprimé
l’ISF pour le recréer sous une autre
forme !, défend Laurent Saint-Martin, député LREM et vice-président
de la Commission des finances. La
dernière tranche d’imposition est déjà
supérieure de 10 points à la moyenne
des pays de l’OCDE. Il faut trouver
un chemin de crête qui ne soit pas un
­repoussoir.  »
Doubler la dernière tranche rapporterait 500 millions d’euros par
an. De quoi financer un peu mieux
les 10 milliards d’euros de mesures
d’urgence en faveur du pouvoir
d’achat, annoncées par Emmanuel Macron le 10 décembre. Au
cabinet de Gérald Darmanin, on se
défend d’y réfléchir : « Il n’y a pas de
projet de rajouter de l’impôt sur les
revenus pour les plus riches, indique
un conseiller. Mais dans le cadre
du grand débat, la question peut se
poser. » Et le gouvernement devra
donc y répondre. g
Emmanuelle Souffi
DU DIMANCHE
>>Nicolas Dupont-Aignan (DLF) :
sur TV5 Monde/RFI, à 12 h 10.
Le Grand Rendez-Vous, sur Europe 1/
Les Échos/CNews, à 10 h.
>>Benjamin Griveaux
(porte-parole du gouvernement) :
>>Mounir Mahjoubi (secrétaire
Forum, sur Radio J, à 14 h 20.
d’État chargé du Numérique) :
BFM Politique, sur BFMTV/
>>Michel-Édouard Leclerc :
Le Parisien, à 12 h.
En toute franchise, sur LCI, à 18 h.
>>Marc Fesneau (ministre chargé
des Relations avec le Parlement) :
Le Grand Jury, sur RTL/Le Figaro/
LCI, à 12 h.
>>Gabriel Attal (LREM) : Questions
politiques, sur France Inter/
Franceinfo/Le Monde, à 12 h.
>>Jordan Bardella (RN) : Et en
même temps, sur BFMTV, à 19 h.
>>Marie Toussaint (EELV) :
C Politique, le débat, sur France 5,
à 19 h 55.
>>Agnès Buzyn (ministre
>>Olivier Faure (PS) : Dimanche
des solidarités et de la Santé) :
État de Santé, sur LCP,
à 20 h 30.
>>Paul Magnette (bourgmestre
>>Nicolas Bay (RN) : Soir 3,
sur France 3, à 0 h 05.
en politique, sur France 3, à 12 h 10.
de Charleroi) : Internationales,
10
le journal duDimanche
dimanche
13 janvier 2019
Les indiscrets JDD – Europe 1
Le Drian et
le mausolée chiite
En vue
le VRAI
du faux
Le ministre des
Affaires étrangères
devrait se rendre dans
les prochains jours
en Irak pour évoquer
avec les autorités
les conséquences du retrait militaire
américain de Syrie. Il sera le premier chef
de la diplomatie française à se rendre
à Najaf, la grande ville chiite du Sud.
Il y visitera le mausolée de l’imam
Ali, lieu de pèlerinage sacré. Afin de
signifier que le chiisme n’est pas
uniquement une affaire iranienne
ou d’hégémonisme régional.
« La France
est championne
d’Europe en nombre
de millionnaires.
Les richesses coulent à
flots dans notre pays ! »
Fabien Roussel ( PCF), sur RMC
FAUX • Cette affirmation s’appuie sur
Delevoye tacle
Jouanno
Le haut-commissaire à la réforme des
retraites, dont le nom a été cité pour
reprendre le flambeau de la gestion
du grand débat, estime que « quand
on accepte un salaire, on l’assume ».
Autrement dit, Chantal Jouanno,
au regard de sa mission à la tête
de la Commission nationale du débat
public, aurait selon lui dû endosser
l’organisation de cette vaste consultation.
La santé oubliée
Européennes : le joker Calan
Proche d’Alain Juppé, ex-candidat à la présidence des Républicains, Maël de Calan pourrait-il figurer en position éligible sur la liste LREM pour les européennes ? L’hypothèse
est sérieusement envisagée au plus haut niveau. « Cela n’aurait rien de délirant, affirme
un haut responsable du parti macroniste. Les hommes et femmes de bonne volonté sont
tous bienvenus. » Maël de Calan déjeunera la semaine prochaine avec l’un des plus
proches conseillers du Premier ministre Édouard Philippe, lui-même juppéiste historique. Reste qu’un autre ami de Juppé vise une place éligible : Gilles Boyer, conseiller
d’Édouard Philippe à Matignon. Un proche de Macron résume : « Ça sera compliqué
d’avoir à la fois Calan et Boyer. À un moment, ce sera fromage ou dessert… » g ANDBZ/ABACA
Frédéric Valletoux,
président de la
Fédération hospitalière
de France et maire
(LR) de Fontainebleau,
s’étonne que les
questions de santé publique soient
absentes de la consultation nationale
lancée par Emmanuel Macron. Dans
une lettre adressée vendredi au président
de la République, il souligne « la nécessité
que le sujet de l’accès aux soins,
primordial pour beaucoup de Français,
soit au cœur du futur débat citoyen ».
Il ne l’a toujours pas trouvée. Vendredi,
Emmanuel Macron dégustait
la traditionnelle galette des Rois à l’Élysée
devant de nombreux boulangers.
« Il cherchait la fève dans la galette géante
qui a été servie, raconte un convive.
On ne lui a manifestement pas expliqué
qu’il n’y en a jamais dans les galettes
présentées à la présidence depuis 1975. »
De nouvelles voix
à LREM
La Région Île-de-France n’a jamais aussi peu consommé d’espaces naturels depuis
trente ans. C’est la lecture optimiste du nouveau Mode d’occupation du sol (MOS)
qui sera présenté mardi par l’Institut d’aménagement et d’urbanisme. La zone urbanisée
n’a ainsi progressé « que » de 559 hectares par an de 2012 à 2017 alors que
le rythme était de 814 hectares par an dans la précédente période (- 31 %).
Les députés En marche doivent
officialiser ce lundi le nom
de leurs nouveaux porte-parole,
qui seront désormais huit, dont
un chargé des réseaux sociaux.
Saïd Ahamada (Bouches-du-Rhône)
et Jean-Baptiste Djebbari (Haute-Vienne)
devraient notamment être nommés.
Ferrand et
les doléances
Le président de l’Assemblée nationale,
Richard Ferrand, doit recevoir ce lundi les
maires ruraux. Une cinquantaine d’entre
eux lui remettront 3 500 doléances.
Macron cherche la fève
Jadot à la cantine
Yannick Jadot, tête de liste
d’EELV aux européennes,
présentera ses vœux
le 23 janvier dans la ville
de Grande-Synthe (Nord).
Des vœux délocalisés qui
se termineront autour d’un
repas dans l’une des cantines, alimentées
en bio grâce aux terres rachetées par la ville.
L’Île-de-France reverdit
La prédiction de Larcher
Parmi les réponses à
apporter à la crise des
Gilets jaunes, certains
responsables politiques
poussent pour la mise
en place d’une promesse
de campagne de Macron : l’instauration
d’une dose de proportionnelle
aux législatives. Gérard Larcher s’en agace :
« La proportionnelle, c’est la pire
des réponses à cette crise, tranche le
président du Sénat. On sait ce que cela
donnerait : la France deviendrait l’Italie. »
Un G7 français
très africain
L’Élysée a prévu de rompre avec la tradition
consistant à n’inviter symboliquement des
chefs d’État africains qu’au sommet de fin
de présidence. D’ici au rendez-vous de Biarritz
à la fin août, des ministres d’Afrique du Sud,
du Nigeria, d’Angola, d’Éthiopie, du Sénégal
et des pays du G5 Sahel plancheront
chaque mois en France avec leurs homologues
du G7 sur les thèmes choisis par Macron :
numérique, égalité femmes-hommes, santé
et lutte contre les inégalités.
les études de la banque Crédit Suisse,
qui tente de mesurer chaque année la
répartition du patrimoine dans la plupart
des pays. Selon son dernier rapport, le
nombre de millionnaires se serait accru
de 259 000 entre la mi-2017 et la mi-2018
en France, pour atteindre le nombre de
2,1 millions. Mais notre pays, au 6e rang
mondial, est dépassé par l’Allemagne et
la Grande-Bretagne, qui l’ont détrôné en
2015 et, surtout, ces chiffres sont trompeurs. Car ils intègrent tout : liquidités,
actions, obligations… mais aussi œuvres
d’art, résidences secondaires et principales, dont la valeur augmente mécaniquement avec la hausse des prix.
La flambée de l’immobilier explique ce
classement avantageux de la France, qui
compte plus de propriétaires que l’Allemagne et reste championne d’Europe
des résidences secondaires. En clair :
nos millionnaires… ne le sont pas vraiment. La seule hausse de l’immobilier en
produit. D’autres classements, comme
celui réalisé par Capgemini, excluent la
résidence principale. Selon son dernier
rapport, la France comptait 629 000 millionnaires en 2017. C’est deux fois moins
que l’Allemagne, mais davantage que la
Grande-Bretagne. « L’économie française s’est améliorée, explique Ferréol
de Naurois, expert chez Capgemini. La
hausse des marchés et de l’immobilier a été
favorable. » Reste que ces millionnaires
détiennent un patrimoine moins important (1 816 milliards de dollars) que les
millionnaires allemands (5 237 milliards)
ou britanniques (2 135 milliards). Et ce
patrimoine, bloqué dans l’immobilier
ou en obligations, est moins susceptible
d’être injecté dans l’économie.
Un troisième cabinet (Knight Frank)
permet de connaître le nombre de
vraies grandes fortunes, supérieures
à 5 millions de dollars. La France en
comptait 104 000 en 2017, et seules
5 200 ­personnes ont un patrimoine dépassant les 50 millions de dollars. Enfin
la fuite de nos fortunes ne s’est pas
enrayée : selon un rapport du groupe
New World Wealth, ils sont 5 000 à
avoir quitté le pays en 2017, un podium
partagé avec la Grande-­Bretagne postBrexit. g géraldine woessner
À suivre cette semaine
Lundi >
Macron publie sa
« lettre aux Français ».
g Procès à Paris de
deux policiers français,
poursuivis pour le
viol d’une touriste
canadienne dans les
locaux historiques de
la PJ. g Début de l’Open
de tennis d’Australie
à Melbourne, première
levée du Grand
Chelem 2019. g Début
de la Kumbh Mela
à Allahabad (Inde),
pèlerinage hindou
Mario Draghi.
considéré comme
l’un des plus grands
rassemblements
religieux du monde.
Mardi >
Lancement du grand
débat national décidé
par Macron face à la
crise des Gilets jaunes.
g Vote crucial du
Parlement britannique
sur le Brexit. g Discours
de Mario Draghi
(photo), le président
de la BCE, devant le
Parlement européen
à Strasbourg.
e
g 100 anniversaire
de l’assassinat de
Rosa Luxemburg
et Karl Liebknecht,
à Berlin en Allemagne.
e
g 22 édition du Festival
international du film
de comédie de l’Alped’Huez.
Mercredi >
Auditions au Sénat
des ministres de
l’Intérieur et des
Affaires étrangères,
dans le cadre de
l’affaire Benalla.
g Le Premier ministre
espagnol, Pedro
Sánchez, s’adresse au
Parlement européen, à
Strasbourg. g Vote du
Parlement suédois sur
le nom d’un Premier
Bernard BIsson pour le JDD ; Witt/Villard/SIPA ; Éric DESSONS/JDD ; IBO/SIPA ; Michael Probst/AP/SIPA ; RETMEN/SIPA
ministre proposé par le
président du Riksdag.
g Sommet économique
arabe, à Beyrouth
(Liban).
Jeudi >
Macron présente ses
vœux aux armées, à
Toulouse. g Le Conseil
constitutionnel
se prononce sur la
question d’une justice
militaire ou ordinaire
dans l’affaire Rémi
Fraisse. g Conférence
internationale sur
Samedi >
l’émergence de
l’Afrique, à Dakar
(Sénégal). g Publication
du Rapport mondial
2019 de Human
Rights Watch, à Berlin.
Vendredi >
Déplacement de
Macron à Souillac
(Lot) dans le cadre du
grand débat national.
g Le tribunal de
commerce de Paris
rend sa décision sur le
plan de sauvegarde
des sociétés de
Bernard Tapie.
Bernard Tapie (photo).
e
g 100 anniversaire
de l’ouverture de la
conférence de paix de
Paris chargée d’élaborer
les traités de paix après
la Première Guerre
mondiale.
Cérémonie
d’inauguration
à Matera (Italie),
la nouvelle capitale
européenne de la
culture pour 2019.
g Marche des femmes
à Washington.
g Le boxeur Manny
Pacquiao défend son
titre WBA des welters
contre Adrien Broner à
Las Vegas. g Ouverture
au public du Salon de
l’automobile de Détroit
(États-Unis).
11
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité
International
Manifestants
proeuropéens devant
la Chambre
des communes,
jeudi, à Londres.
BEN STANSALL/AFP
Brexit : une chance sur
mille d’être à l’heure
westminster
Les députés britanniques
doivent se prononcer
à partir de mardi sur
le texte négocié entre
Londres et Bruxelles
Calendrier
En cas d’échec du
vote, les autres options
risquent de conduire
le Royaume-Uni au-delà
de l’échéance du 30 mars
Correspondante
Londres (Royaume-Uni)
L
a défaite semble inévitable. Elle sera même splendide,
selon la BBC, qui prédit 228 voix
d’avance pour les adversaires de
l’accord de r­ etrait du Royaume-Uni
de l’UE face aux partisans du texte.
Le « deal », signé fin novembre avec
l’Union européenne, n’a pas plus de
chances d’être ratifié cette semaine
que le mois dernier, lorsqu’une humiliante défaite était déjà envisagée.
Mais cette fois-ci, Theresa May n’a
plus le luxe de se défiler.
Très obstinée, elle se donne du
mal dans l’espoir de faire mentir
les éditorialistes. Cette semaine,
la Première ministre s’est résolue
à tendre la main aux députés travaillistes dont les circonscriptions
avaient voté majoritairement pour le
Brexit en 2016. Aux Communes, ils
estiment que son texte d’accord avec
Bruxelles est mal ficelé. Tous ne sont
pas des Brexiters, loin de là, mais la
majorité d’entre eux veut lui faire
mordre la poussière. Une rencontre
à Downing Street a même été organisée avec l’aide de l’élu Labour de la
circonscription du Nottinghamshire,
comté qui a voté à 67,8 % en faveur
du divorce avec l’UE. « Les électeurs
vont se détourner de nous, ils diront
que le processus politique ne sert à
rien, que les ressorts sont cassés et que
c’est notre faute à tous », a prévenu le
député aux Communes. Pour éviter
l’irréparable, M. Mann en appelle à
l’établissement de pourparlers entre
le gouvernement et l’opposition
pour débloquer la s­ ituation. Mais
Theresa May ne peut se résoudre
à demander de l’aide à Jeremy
Corbyn, le numéro un du Labour.
L’humiliation serait totale.
Pour contourner l’obstacle, l’inflexible Theresa May a décroché
son téléphone pour s’entretenir avec
les représentants des 6,3 millions
de travailleurs britanniques syndiqués. Elle s’est même entretenue
avec Len McCluskey, dit « Len the
Red ». Le secrétaire général de Unite
est l’un des plus fervents soutiens
du leader travailliste et la bête noire
des tabloïds de droite. Aux députés travaillistes et aux syndicats,
Theresa May a promis de protéger
les droits des salariés. Mais Lisa
Nandy, députée travailliste de la
région de Manchester, reste sur sa
faim. L’élue Labour, qui était prête
à changer d’avis sur l’accord sur le
Brexit, juge que les concessions de
Downing Street sont « largement
insuffisantes ». Mardi, le salut de la
Première ministre ne viendra pas
du Labour, donc. Il ne viendra pas
non plus de son propre parti, qui lui
a pourtant renouvelé sa confiance à
la mi-­décembre.
La menace d’un no Brexit – un
Brexit qui ne serait finalement pas
mis en œuvre – agitée de nouveau
vendredi par le ministre des Affaires étrangères, Jeremy Hunt,
n’effarouche pas les partisans les
plus extrémistes du Brexit. « C’est
digne d’un manuel de manipulation
pour les nuls », ironise l’ex-ministre
Iain Duncan Smith, qui reste persuadé que le no deal – une sortie
sans accord de l’UE – aboutira
à des négociations de dernière
minute avec les Vingt-Sept.
Dans le camp des conservateurs
proeuropéens, le gourdin du no deal
n’a pas produit davantage d’effet.
Fort des deux amendements votés
cette semaine qui visent à écarter
le danger d’une sortie désordonnée
de l’UE le 29 mars, le petit groupe
de ­tories partisan d’un maintien
du Royaume-Uni est euphorique à
l’approche du vote. Son chef de file,
le réputé austère Dominic Grieve,
« Le Parlement
ne peut pas
se contenter
d’exprimer
un refus »
Anand Menon,
professeur au King’s ­College
anticipe le rejet de l’accord avec
une exaltation à peine teintée de
commisération à l’endroit de Theresa May. « Ma chère amie a fait de
son mieux pour minimiser l’impact
du Brexit mais la vérité, aussi désagréable soit-elle, est que son accord
ne satisfait personne », a déclaré
vendredi l’ex-procureur général.
Les partisans d’un second référendum, dont fait partie Dominic
Grieve, croient dur comme fer qu’un
nouveau chapitre est sur le point de
démarrer. Selon le journaliste proeuropéen Ian Dunt, « il faut que l’accord
sur le Brexit meure de sa belle mort ».
« À ce moment-là, un nouveau combat
s’engagera », martèle le présentateur de ­« Remainiacs », le podcast de
référence des opposants au Brexit.
Anand Menon, professeur de
science politique au King’s ­College,
considère lui aussi que « pour la
première fois depuis des mois il va
se produire quelque chose susceptible de changer le cours des choses ».
­Directeur du centre de ­recherches
universitaires The UK in a Changing
Europe, il insiste : « Le Parlement ne
peut pas se contenter d’exprimer un
refus, il faut qu’il trouve une solution. » Autrement dit, pour changer le cours du Brexit, c’est toute la
machine législative qui aurait besoin
d’être relancée.
Le vote d’un simple amendement
par les députés en faveur d’un second
référendum ne serait pas suffisant
à la convocation d’un nouveau vote.
Il faudrait qu’une nouvelle loi soit
en effet approuvée par la Chambre
des communes – un long processus
qui, techniquement, ne pourrait pas
aboutir avant le 29 mars. L’échéance
du Brexit pourrait-elle alors finalement être repoussée ? Les défenseurs
d’un second référendum réclament
une extension de l’article 50, qui permet de déclencher le processus de
sortie de l’UE. Et ils ne sont plus les
seuls en ce début d’année.
Cette semaine, le leader du
Parti travailliste, Jeremy Corbyn
– toujours aussi indécis quant à sa
stratégie concernant le Brexit –, a
d’ailleurs évoqué cette possibilité.
Même au sein du gouvernement,
la nécessité de demander aux
Vingt-Sept un délai supplémentaire serait en discussion. Ce que
l’on confirme à Bruxelles ou à Paris
pour éviter à tout prix l’hypothèse
d’un Brexit sans accord, économiquement et juridiquement brutal.
À condition que le Brexit finisse
par se faire avant le 26 mai, date
des élections européennes, dont
les Britanniques sont désormais
exclus. Si jamais cette option était
retenue et qu’elle se traduisait par
une victoire de Theresa May, le
calendrier du Brexit ne pourrait
plus être tenu côté britannique, a
confié un ministre au quotidien
The Independent, car le processus
législatif aurait pris trop de retard.
Reste la possibilité d’élections anticipées. Elle n’est pas complètement
exclue. Amber Rudd, la ministre
du Travail et des Retraites, et Sajid
Javid, le ministre de l’Intérieur, se
comportent de plus en plus en candidats potentiels au poste de leader du
Parti conservateur qu’en membres
du gouvernement. Dans une note interne publiée jeudi par le Daily Mail,
le conseiller en communication de
Theresa May a d’ailleurs rappelé
à l’ordre l’ensemble des ministres :
« Votre devoir est de promouvoir
le message du gouvernement. » Un
signe de plus que l’autorité semble
avoir déserté ­Theresa May. g
Amandine Alexandre
12
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité International
Entraînement au champ
de tir, à Nowshera,
en décembre 2018.
karen lajon
Au Pakistan, avec les policières
de l’antiterrorisme
Reportage Ces
femmes de la première
unité antiterroriste
veulent autant se libérer
des talibans que d’un
mode de vie patriarcal
Envoyée spéciale
Nowshera (Pakistan)
Tir groupé, impacts multiples, en
plein dans le mille. Le cœur de la
cible en carton est pulvérisé. Posté
derrière ses recrues, l’instructeur,
attentif, observe la démonstration
avec un sourire voilé qui en dit long.
Ne rien montrer bien sûr, la règle
tacite de tout corps d’élite. Mais
l’exercice est aussi délicat parce que
le groupe des tireurs est composé
uniquement de femmes. Et l’objectif
des autorités semble se résumer à la
seule devise « pas de quartier ». La
première unité antiterroriste féminine pakistanaise de Peshawar est
donc clairement traitée sans indulgence. Et elle assure.
Nowshera, au cœur de la province
du Nord, territoire ultra-conservateur à la frontière afghane, fief des
talibans pendant longtemps. Rédigé
en énormes lettres blanches sur fond
bleu, le slogan « Terror for the terrorists » donne le ton de l’académie,
nichée bien loin de la route, à l’abri
de toute intrusion. Cette unité d’élite
de la police n’est pas comme les
autres. Sur près de 6 000 mètres carrés, elle accueille jusqu’à 700 recrues
chaque année dont 200 femmes. À sa
tête, le colonel Khalid Jamil, ancien
des forces spéciales dans l’armée
pakistanaise, la cinquantaine bien
conservée. L’homme a toujours eu
le goût des armes et des défis. Il sert
son pays depuis l’âge de 17 ans. Au
plus fort de la guerre contre le terrorisme, qui a coûté la vie à plus de
20 000 civils et plus de 6 000 militaires, il était le commandant d’un
groupe de dix soldats. « Ce fut un des
moments les plus douloureux, avouet-il. Sept de mes frères d’armes ont été
tués dans l’attaque perpétrée par les
islamistes contre la Mosquée rouge,
au cœur de la capitale Islamabad,
en 2007. » Lorsqu’au moment de
quitter l’armée, il se voit proposer
de diriger cette académie mixte, il
n’hésite pas. « Entraîner des femmes
au même niveau que des hommes,
c’est un défi pour notre pays, dit-il.
Le plus difficile fut de convaincre
les familles. » Soixante instructeurs
masculins dispensent leur savoir. Ils
« Les filles en
veulent plus
que les garçons »
Khalid Jamil,
ancien des forces spéciales
sont unanimes. « Les filles en veulent
plus que les garçons. »
Et pour cause. Même si le colonel insiste sur l’engagement patriotique et l’honneur de servir le
Pakistan en uniforme, ces policières
veulent aussi nourrir leur famille
et conquérir une liberté entravée,
une quête de dignité nouvelle, à
l’encontre des règles d’une société
patriarcale verrouillée dont il est
très compliqué de s’affranchir dans
cette province reculée du pays. Sur
la soixantaine de femmes qui exercent en cette année 2019, neuf ont
accepté de raconter leur incroyable
parcours. Huit musulmanes et une
chrétienne. La plus âgée a 32 ans
et la plus jeune, 26 ans. Certaines
sont mariées, d’autres célibataires ou
encore fiancées. Mais quel que soit
leur statut marital, aucune ne veut
s’arrêter. L’enjeu est trop énorme.
Sur toutes celles qui ont convolé, une
seule s’est mariée par amour. Une
anomalie qui les fait toutes beaucoup rire. Il s’agit de Sumaira Naz,
28 ans. Son acuité visuelle frise la
perfection. L’entraînement au stand
de tir le prouve. Si l’on craignait une
sorte de démonstration d’opérette,
on en est pour nos frais. Sumaira, la
mariée bienheureuse, un diamant
à la narine, a pris position comme
ses camarades. C’est un carton, sans
appel, concentré, digne d’un sniper.
L’amour lui donne des ailes, elle est la
meilleure du groupe. L’uniforme des
jeunes femmes est grenat, pantalon
type cargo, veste cintrée et P
­ ataugas,
mais toutes portent aussi le hidjab. Si
elles dissimulent souvent leurs traits
sous un niqab noir, pour cette fois,
elles tirent à visage découvert. Elles
passent du fusil d’assaut au pistolet
mitrailleur MP 5 avec un professionnalisme sans failles. Avec, surtout, la
conviction d’être à leur place.
Une heure plus tôt, ces dames
avaient tombé le hidjab autour d’un
bon repas et les langues s’étaient
déliées, une fois le colonel hors de
la pièce. Kalsoon, Rabia, Zahida,
Sumaira, Robina, Nabila, Nadia
ou encore Ritta, la chrétienne.
Elles disent toutes la même chose.
« On a tout subi, les regards noirs,
les insultes, dans la plupart de nos
familles et à l’extérieur. La pression
sociale est énorme par ici, on nous a
même accusées de jeter le déshonneur
sur les femmes en général et sur nos
proches. » Mais au fond, leur incorporation dans cette unité d’élite masculine déjà existante s’est imposée
grâce aux terroristes. Comment
pénétrer dans les maisons des zones
tribales lorsqu’on est un homme ?
Impossible. Le colonel Khalid Jamil
le sait, et c’est la raison pour laquelle
il pousse à l’intégration du sexe dit
« faible » dans ce corps d’armée.
Chanda Kalsoon, 32 ans, esquisse
un sourire. « C’est sûr qu’ils ont eu
besoin de nous ! Pour les descentes
chez les gens quand on soupçonne
une planque de terroristes. On entre
en premier au cas où il y aurait
des femmes et des enfants qui sont
­inaccessibles aux hommes. » Comme
cette fois-là, dans la vallée de Kohat,
à deux heures de route de Peshawar.
« Il était 4 heures de l’après-midi,
on nous avait signalé une cellule
­potentielle de terroristes, commente
la jeune recrue. Mais comme c’était
une maison, le commandement a
préféré nous faire entrer en premier
afin de gérer les femmes et les enfants.
On les a fouillés, et après les hommes
ont suivi. » Il y a aussi les raids
­nocturnes dans les zones tribales,
où pullulent les talibans. Le ­porteà-porte devient alors périlleux. Des
femmes leur jettent des pierres, tentent de les frapper avec des bâtons.
« Mais bon, cette histoire de nous faire
entrer en premier, c’est aussi parce
que mourir quand on est une femme,
c’est peu de chose pour les hommes »,
lâche Kalsoon, un brin cynique.
Peu importe, la liberté a un goût
inestimable. Même les enfants
cessent d’être une entrave. Sans pour
autant bénéficier d’un traitement de
faveur. Des journées qui démarrent
aux aurores et se terminent à pas
d’heure, sept jours sur sept. « On
­attend le coup de fil et on fonce,
poursuit Kalsoon. On ne sait jamais
si on aura un jour de congé ou à quel
moment. » Kalsoon est un exemple
vivant des coutumes locales. Mariée
à 13 ans, elle a eu son premier enfant
à 16 puis un deuxième. Aujourd’hui,
elle se félicite de s’être débarrassée
d’un mari bon à rien et d’avoir embrassé cette aventure. « Au début, se
souvient-elle, j’ai cru que je sacrifiais
ma vie en entrant dans la police puis
dans cette unité d’élite. Mon père m’a
maudite, les voisins m’ont regardée de
travers. Mais on avait besoin d’argent,
je me retrouvais soutien d’une famille
de 13 personnes. Peu à peu, j’ai changé
de mentalité, je me suis libérée. J’ai
appris l’anglais, et j’ai compris que
l’on servait toutes de modèles pour
les autres femmes, que nous pouvions
être les égales des hommes. Des petites filles suivront notre exemple. »
Le colonel Jamil, qui lui aussi a une
fille, connaissait-il ces détails sur la
vie privée de sa recrue ? Gêne, regard
indécis… « Non », souffle-t-il.
« Mourir quand
on est une femme,
c’est peu
de chose pour
les hommes »
Chanda Kalsoon,
membre de l’unité
Presque toutes sont passées,
comme leurs collègues masculins, par le centre de déminage
de la ­K hyber Pakhtunkhwa, à
Peshawar. Là encore, elles font la
démonstration de leur savoir-faire.
Enfiler une combinaison, s’approcher doucement du colis suspect,
poser le dynamiteur et reculer.
En 2015, la première femme démineuse avait fait sensation. Depuis,
c’est presque une routine. Sur les
3 000 recrues entraînées, 86 ont
également reçu cette formation
d’excellence. « 50 % de la population
pakistanaise est féminine, souligne
le superintendant Niaz Yousoufai.
Il est donc devenu évident d’intégrer
un personnel féminin. Elles ouvrent la
voie à la modernité. » Kalsoon et ses
copines ne peuvent qu’acquiescer.
Elles incarnent parfaitement cette
évolution. Elles ont pris leur destin
en main. Pour de vrai. g
Karen Lajon
13
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité International
La call-girl,
l’oligarque
et Trump
Thaïlande Le procès
d’une top-modèle
biélorusse, mardi à
Pattaya, pourrait éclairer
un pan de l’affaire russe
aux États-Unis
L’affaire de l’ingérence russe dans
l’élection de Donald Trump vat‑elle encore rebondir la semaine
prochaine à Pattaya ? Mardi s’ouvre
dans la sulfureuse station balnéaire
thaïlandaise le procès ­d’Anastasia
Vachoukevitch, mannequin et callgirl plus connue sous le pseudonyme
de Nastia Rybka. Elle est jugée en
compagnie d’Alexandre Kirillov,
autoproclamé « gourou du sexe »,
pour avoir dispensé des cours de
« formation à la séduction » dans
un hôtel de la ville côtière l’année
passée. Selon les autorités locales,
le séminaire qu’ils avaient organisé n’était rien d’autre que de la
prostitution déguisée. Arrêtés en
février 2018 avec huit autres « animateurs », ils sont depuis en détention. Ils encourent une peine de dix
ans de prison.
Ce n’est pourtant pas pour ses
soirées orgiaques que la Biélorusse,
devenue célèbre après la publication
d’un livre qui expliquait comment
séduire des hommes riches, intéresse les médias américains. Mais
parce qu’elle a assuré, pendant et
après son arrestation, détenir des
preuves de l’intervention du Kremlin dans le scrutin américain de 2016.
Des vidéos sur Instagram
L’histoire racontée par la jeune
femme de 28 ans a tout du thriller
politique hollywoodien. Elle débute
en août 2016 au large de la Norvège
sur le yacht d’un milliardaire russe.
Oleg Deripaska, patron du groupe
Rusal, deuxième plus grande société
d’aluminium dans le monde, a convié
Vachoukevitch et deux autres prostituées à passer quelques jours en
sa compagnie. Accro aux réseaux
sociaux, où elle publie souvent des
photos d’elle dénudée, Nastia Rybka
poste des clichés et des vidéos de la
croisière sur Instagram. Sur l’une
d’elles apparaît un autre personnage,
Sergueï Prikhodko, vice-Premier
ministre de Russie et très proche
de Vladimir Poutine. Personne ne
prête vraiment attention à ces images
jusqu’à ce que l’opposant russe
Alexeï Navalny s’en empare début
février 2018. La vidéo qu’il publie
sur Internet pour dénoncer la corruption de Prikhodko devient virale.
Trois semaines plus tard,
­Anastasia Vachoukevitch est interpellée en Thaïlande. Dans le fourgon
de police qui la conduit en prison,
elle accuse sur Instagram Moscou
d’être derrière son arrestation. « Ils
essaient de nous mettre derrière les
barreaux, lâche-t-elle. C’est pourquoi
je suis prête à vous révéler les pièces
manquantes du puzzle […] concernant les élections américaines. » Elle
assure détenir des enregistrements
de conversations entre Prikhodko
Anastasia
Vachoukevitch
lors de son
arrestation
à Pattaya
le 28 février 2018.
Gemunu Amarasinghe/
AP/SIPA
et Deripaska. Les deux hommes
y évoqueraient l’ingérence russe
dans l’élection de 2016. L’accusation est d’autant plus crédible que
Deripaska a par le passé entretenu
des liens avec Paul Manafort, l’exdirecteur de campagne de Donald
Trump. Manafort, aujourd’hui en
prison pour fraude fiscale, devait de
l’argent au magnat russe et lui aurait
offert en 2016 de le renseigner sur
la campagne de son patron.
Elle écrit à l’ambassade
Depuis sa cellule, la call-girl e­ nfonce
le clou et écrit à l’ambassade des
États-Unis en Thaïlande. Elle propose, en échange de sa libération et
d’une protection, de tout dire au FBI.
Est-ce parce qu’elle se doute que sa
demande restera lettre morte qu’elle
va peu à peu changer de stratégie
et de version ? D’abord, elle affirme
que ce sont les Américains qui l’ont
fait enfermer et non les Russes. Puis
elle demande pardon à Deripaska.
Mais celui-ci l’a attaquée en justice.
En juillet, un tribunal russe donne
raison au milliardaire et condamne
la blonde biélorusse à 6 800 euros
d’amende. Il lui est aussi demandé
d’effacer toutes les images du patron
de Rusal qui figurent sur son compte
Instagram.
En août, lors d’audiences préliminaires à Pattaya, elle confie aux
journalistes qu’elle ne veut plus évoquer le sujet de l’ingérence russe et
qu’elle a remis tous les enregistrements qu’elle possédait à Deripaska.
En échange, le tycoon lui aurait
« promis un petit quelque chose ».
À un reporter d’Associated Press
qui insiste, elle ajoute, dans un petit
sourire : « S’il fait ce qu’il a promis,
alors il n’y aura pas de problèmes.
Mais si ce n’est pas le cas… » g
Antoine Malo
Moscou s’en prend
aux enquêteurs
La porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova,
a dénoncé vendredi l’inculpation
par la justice américaine d’une
avocate proche du Kremlin. En
juin 2016, Natalia V
­ esselnitskaïa
avait rencontré plusieurs membres
de l’équipe de campagne de Donald
Trump, n­ otamment son fils, Donald
Trump Junior, et son gendre, Jared
Kushner, dans la Trump Tower à
New York. Un dossier a­ uquel s’intéresse de près le procureur spécial
Robert Mueller dans son investigation sur une possible collusion entre
l’équipe Trump et la Russie. Hier, le
New York Times a révélé par ailleurs
que le FBI avait ouvert dès 2017
une enquête pour déterminer si le
président travaillait pour le compte
de Moscou, suite au limogeage
du directeur de l’agence fédérale,
James Comey. Le président américain a vivement critiqué, dans
plusieurs tweets, les allégations
du journal. g F.C.
14
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité International
Autour du monde
Un jeune Latino pour la maison-blanche en 2020
JuliÁn Castro L’ancien
maire de San Antonio
au Texas et ex-ministre
du Logement de
Barack Obama, 44 ans,
a annoncé sa candidature
hier pour l’élection
présidentielle
leader de la semaine
JENNIFER WHITNEY/NYT-REDUX-REA
En bon élève appliqué, il
a tout fait dans l’ordre. Au
printemps dernier, il est
allé prendre la température
dans le New Hampshire, l’un
des quatre premiers États à
voter dans la campagne des
primaires démocrates. Puis
il s’est attelé à l’écriture de
ses Mémoires. Le livre est
intitulé Un voyage improbable, et c’est vrai que personne n’aurait misé un peso
ou un dollar sur le destin de
Julián Castro. Fils d’une militante chicana qui s’est battue
pour les droits des immigrés,
propulsé dans deux des meilleures universités (Stanford
et Harvard) du pays, élu plus
jeune conseiller municipal
de San Antonio à 26 ans,
puis maire, en 2009, de
cette grande ville du Texas,
le garçon a conservé, comme
son frère jumeau, Joaquín,
élu au Congrès, un physique
poupin. Auteur du discours
d’ouverture de la Convention
démocrate de 2012, il s’est fait
remarquer par son talent oratoire et sa vision progressiste,
comme un certain ­Barack
Obama, huit ans plus tôt à la
Convention de Boston. Julián
­Castro devient son ministre
du Logement en 2014. Mis
en échec aux côtés de Hillary
Clinton en 2016, le voici prêt
à affronter ­Donald Trump et
son obsession des flux migratoires. Avec le handicap de
concurrencer, peut-être,
Beto O’Rourke, 46 ans, le
candidat démocrate texan
au Sénat, battu de justesse
en novembre dernier. Dans
ce genre de compétition,
mieux vaut être seul dans
son couloir. g
François Clemenceau
Venezuela Les États-
Signe positif
Unis ont appelé hier explicitement à la
formation d’un nouveau gouvernement à la suite
des cérémonies marquant le début d’un deuxième
mandat de six ans du président Nicolás Maduro.
« Le régime Maduro est illégitime », a indiqué hier
le secrétaire d’État, Mike Pompeo, en tournée
au Moyen-Orient. Les États-Unis considèrent le
Parlement du Venezuela comme « le seul organe
légitime du pouvoir, dûment élu par le peuple
vénézuélien », a indiqué le conseiller du président
Trump à la sécurité nationale, John Bolton. g
Une cagnotte
pour les femmes
aborigènes
En Australie aussi, il est
question de cagnotte. Mais
celle lancée sur Internet par
l’organisation Sisters Inside
ne bénéficiera pas à un ancien
boxeur ou à des policiers.
Les 165 000 euros récoltés en
sept jours iront à des femmes
aborigènes jetées en prison pour
ne pas avoir payé leurs amendes.
Car il en va ainsi dans ce territoire
qui couvre un bon tiers du pays :
les citoyens ne pouvant s’acquitter
de cette dette sont incarcérés. Le
châtiment frappe le plus souvent
les mères isolées indigènes,
une population en situation
précaire. Cette loi implacable
devrait être modifiée par le
gouvernement local en juin, mais
Sisters Inside demande qu’elle le
soit immédiatement afin d’éviter
de nouvelles mises en détention. g
CANADA Rahaf Mohammed
Allemagne Les délégués
Al‑Qunun, la jeune Saoudienne de 18 ans qui a attiré
l’attention du monde entier après avoir fui sa famille en
Thaïlande, est arrivée hier à l’aéroport de Toronto. La réfugiée
affirme avoir voulu fuir les abus psychologiques et physiques
de ses proches et s’est vu accorder l’asile par le gouvernement
de Justin Trudeau. Cette décision risque d’aviver les tensions
entre Riyad et Ottawa. L’Arabie saoudite avait annoncé en
août l’expulsion de l’ambassadeur du Canada et gelé tout
nouvel investissement dans le pays, après la dénonciation par
Ottawa de l’arrestation de Samar Badaoui, sœur du blogueur
emprisonné Raef Badaoui, dont la femme et les trois enfants
sont réfugiés au Québec. g (Photo : cARLOS OSORIO/REUTERS)
du parti d’extrême droite Alternative
für Deutschland (AfD) étaient réunis en congrès
hier pour discuter d’un éventuel départ de l’UE au
cas où les réformes qu’ils exigent ne seraient pas
mises en œuvre. Dans un document de 58 pages,
le parti propose donc l’adoption d’un Dexit à
l’échéance 2024 pour en faire l’un des axes forts
de la campagne des élections européennes fin
mai. À l’ouverture du congrès, plusieurs membres
ont décidé de quitter le parti pour fonder un
mouvement en ex-RDA dont l’emblème est une
fleur de maïs bleue, signe de reconnaissance des
nazis en Autriche dans les années 1930. g
Les migrants, obsession démesurée de Trump
4 107
C’est le nombre de Rolls-Royce vendues l’an passé à
travers le monde. Les ventes de la marque, propriété
du groupe allemand BMW, ont bondi de 22 % par
rapport à 2017, un record pour le constructeur
depuis ses débuts il y a cent quinze ans.
Le modèle Ghost peut atteindre les
250 000 euros alors que la fameuse
Phantom se vend aux environs de
450 000 euros.
134 187
Présidence républicaine
Présidence démocrate
56 777
2000 2002 2004
B. Clinton
36 912
2006 2008 2010
G. Bush
2012
2014
B. Obama
Depuis l’investiture de Donald Trump 31 576
janvier
2017
2016
37 806
2018
D. Trump
5151856
856
juillet
2018
Source : FactChecking .org
Automobile
Arrestations de migrants illégaux à la frontière
des États-Unis
Chiffres moyens mensuels depuis 2000
Record battu ! En entrant hier dans son 22e jour,
le shutdown est devenu le plus long de l’histoire des
États‑Unis. Et rien n’indique qu’un accord puisse être
trouvé prochainement entre les démocrates du Congrès et
Donald Trump pour mettre fin à la paralysie des institutions.
Le locataire de la Maison-Blanche souhaite toujours
débloquer 5,7 milliards de dollars pour construire un mur
antimigrants à la frontière avec le Mexique. Il l’a encore
répété mardi lors d’une allocution dans laquelle il a multiplié
les contre-vérités. S’il est vrai que les arrestations à la
frontière de migrants illégaux a augmenté ces derniers
mois, elles restent à un niveau historiquement bas (37 800
par mois en 2018, contre 134 000 sous Bill Clinton).
Trump a aussi affirmé que le mur porterait un coup au trafic
de drogue dans le pays. Or, ce n’est pas depuis le Mexique
mais par des voies d’entrée légales (ports, aéroports) que
l’essentiel des narcotiques pénètre aux États-Unis. g
Kabila va-t-il continuer à tirer les ficelles en RDC ?
analyse
Le changement dans la continuité.
Ainsi pourrait se résumer le scénario qui s’est écrit cette semaine
en République démocratique du
Congo (RDC). Après l’annonce
jeudi matin de la victoire de l’opposant Félix T
­ shisekedi à l’élection
présidentielle, ce sont les résultats
des législatives qui ont été rendus
publics hier. Et ils donnent une
majorité absolue au Front commun
pour le Congo, la coalition montée
autour du président sortant, Joseph
­ abila. Ce dernier, qui n’a organisé
K
ces élections que sous la pression
internationale et avec deux années
de retard, aurait-il finalement
réussi son coup, quitter la fonction ­suprême tout en conservant
certains leviers du pouvoir ?
Contraint à la cohabitation, Félix
Tshisekedi pourrait en effet n’être
qu’un président protocolaire et
l’alternance promise, un mot vide
de sens. Cette situation, le prochain
chef de l’État l’aurait acceptée au
terme de longues ­négociations avec
le camp Kabila. L’accord conclu
garantirait à ce dernier un droit
de regard sur des postes stratégiques, notamment la Défense et
les Finances.
De nouveaux recours déposés
Autre concession en forme d’humiliation : Kabila, qui selon des r­ umeurs
à Kinshasa pourrait prendre la tête
du Sénat, resterait dans l’actuel
palais présidentiel alors que son
successeur irait habiter dans la résidence réservée au Premier ministre.
La marge de manœuvre de
­Tshisekedi s’annonce donc très
réduite. Le nom du futur chef de
gouvernement – sera-t‑il un très
proche de Kabila ou un personnage moins marqué ? – donnera
une indication sur la liberté qui lui
sera accordée. Mais, logiquement,
il devrait être choisi dans le parti
de l’actuel président, le Parti du
peuple pour la reconstruction et la
démocratie, qui a raflé, officiellement du moins, une cinquantaine
de sièges à l’Assemblée.
Reste une donnée que ne maîtrise pas le régime : la capacité du
deuxième candidat de l’opposi-
tion, Martin Fayulu, à mobiliser
ses troupes pour contester les
résultats. Ce dernier, qui estime
avoir gagné avec 61 % des voix
et parle de « putsch électoral », a
déposé hier des recours devant
la Cour constitutionnelle. Si cinq
de ses partisans ont été tués dans
son fief de Kikwit (Ouest) et que
120 autres ont été arrêtés hier à
Kasanga (Sud-Est), il n’y a pas pour
l’heure de protestation massive sur
l’ensemble du territoire. g
Antoine Malo
15
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Société
Le docteur dans
mon smartphone
Exclusif Doctolib
lance aujourd’hui
sa plateforme de
téléconsultation avec
paiement en ligne et
rédaction d’ordonnance
numérique
Vidéo Le nombre de ces
actes médicaux virtuels,
effectués par le médecin
traitant et remboursés
depuis le 15 septembre
2018, pourrait exploser
D
os bien droit, regard plein d’empathie à la webcam
fixée sur son ordinateur, la docteure
Marie Msika-Razon fait sortir, d’un
clic, le patient de la salle d’attente
virtuelle. D’un autre, elle passe en
mode plein écran afin de pouvoir
scruter de près les traits du malade
qui, lui, se filme grâce à son smartphone. « Bonjour, vous ­m’entendez
bien ? Vous me voyez bien ? », interroge-t-elle avant de commencer
l’interrogatoire médical. « Depuis
combien de temps avez-vous de la
fièvre ? Vous avez pris des médicaments ? » Quelques minutes plus
tard, elle diagnostique un virus hivernal – « Ce n’est pas très inquiétant,
il y en a beaucoup en ce moment »,
rassure-t-elle – et prescrit, toujours
par Internet, du paracétamol.
Comme une centaine de ses
confrères à travers la France, la
généraliste parisienne de 39 ans
teste depuis quelques semaines
la plateforme de téléconsultation
proposée par Doctolib, le géant de
la prise de rendez-vous en ligne ou
le Uber de la santé, selon les points
de vue. « J’aime bien essayer de
nouveaux trucs, explique-t-elle. Et
visiblement mes patients aussi : même
ceux qui ne sont pas souriants en vrai
sont hyper-enthousiastes derrière la
caméra. » Autre avantage pointé du
doigt par cette praticienne aussi ouverte qu’espiègle : « C’est un gain de
temps par rapport à un rendez-vous
en face à face. On ne raconte pas sa
vie devant un écran ! » Ce qui ne veut
pas dire que Marie Msika-Razon
néglige ses patients virtuels : « Ce
mode de consultation n’est pas destiné
à prendre en charge un p
­ roblème très
Mercredi, dans le cabinet parisien de la docteure Msika-Razon, qui, comme une centaine de médecins, a testé la téléconsultation via Doctolib. GILLES BASSIGNAC/DIVERGENCE POUR LE JDD
aigu. Mais il est pratique, pour un
suivi après examen ou pour la prise
en charge de certaines maladies
­chroniques.  »
Un retard français
L’arrivée du franco-allemand
­Doctolib – dès aujourd’hui pour
caler un entretien vidéo en ligne –
sur un marché en plein boom pourrait donner un coup d’accélérateur
à une pratique encore marginale. En
effet, depuis la première expérience
de téléconsultation effectuée entre
le CHU de Toulouse et le centre
hospitalier de Rodez en 1989, les
promesses ont, malgré le triomphe
d’Internet, souvent été proférées
mais rarement tenues. « Ce développement demeure embryonnaire
dans notre pays », s’agaçait en 2017
la Cour des comptes, mettant en
cause « l’attentisme des pouvoirs
publics, leurs actions dispersées » et
appelant de ses vœux à la définition
« d’une stratégie d’ensemble cohérente ». Celle-ci semble désormais
sur un bon pied. Depuis le 15 septembre 2018, la Sécu, qui a fixé un
cadre assez strict (le malade doit
être connu du médecin et doit res-
66 %
de Français jugent
que les outils numériques
vont améliorer leur
parcours de soin,
selon un sondage Odoxa
publié en mai 2018
pecter le parcours de soin), rembourse les téléconsultations (via
smartphone, ordinateur ou tablette)
au même tarif que les rendez-vous
classiques (25 euros pour un généraliste, 30 euros pour un spécialiste). Et le gouvernement table sur
500 000 actes de téléconsultation
en 2019 et 1 million en 2020 (contre
environ 260 000 en 2015).
Patients et médecins plébisciteront-ils, comme en Europe du Nord,
au Canada ou aux États-Unis, ces
outils virtuels qui permettent de
payer son rendez-vous en ligne et
de recevoir une ordonnance ou un
arrêt de travail par Internet ? Même
s’ils pointent l’existence de certains
freins technologiques (compatibilité pas toujours parfaite entre
les différents systèmes et qualité
parfois insuffisante des infrastructures numériques), les spécialistes
de ce chantier longtemps enlisé
font le pari que oui. « En France la
télémédecine se construit autour du
médecin traitant, se réjouit AlainMichel Ceretti, le président de
France Assos Santé, un regroupement d’associations de patients.
C’est une excellente idée. »
500 000
téléconsultations
devraient être
remboursées par
l’Assurance maladie
en 2019
« La téléconsultation peut devenir
un troisième mode de relation de soin,
avec la consultation présentielle et la
visite, abonde Jacques Battistoni,
président du syndicat MG France.
Bien sûr, le remboursement a été un
pas important, mais seulement théorique. Car, aujourd’hui, il existe peu
de solutions numériques réellement
adaptées à nos besoins. L’arrivée de
Doctolib, qui a une position prédominante sur le marché de la prise de
rendez-vous par Internet, devrait
contribuer à son développement. »
Fort des liens étroits tissés avec
les quelque 40 000 praticiens qui
plébiscitent son agenda en ligne (ce
dernier sera couplé avec le nouveau
service lancé aujourd’hui moyennant 79 euros d’abonnement mensuel pour les blouses blanches) et de
sa notoriété parmi les patients (ils
peuvent choisir l’option « consultation vidéo »), Doctolib rêve d’inaugurer l’ère de la « téléconsultation
grand public ». « Cela correspond
à des tâches que les médecins effectuaient gratuitement, par téléphone,
assure Stanislas Niox-Château, un
des cofondateurs de la start-up
créée en 2013. On a déjà eu des mil-
0,3 %
d’actes de télémédecine ont
été effectués dans le cadre
d’expérimentations en 2015
(au total cela correspond
à environ 260 000 actes,
selon la Cour des comptes)
liers de demandes d’installation de
service, ce qui peut se faire en deux
heures. C’est une innovation importante, simple de fonctionnement, qui
va changer le quotidien. »
« Accompagner les anciens »
Mieux soigner les habitants des
déserts médicaux, permettre le
suivi à domicile des personnes âgées
dépendantes et même désengorger
les urgences… Souvent présentée
comme le Graal d’un système de
santé à bout de souffle, la télémédecine ne pourra faire des miracles
qu’à certaines conditions. D’abord, il
faut que le secret médical soit préservé : confidentialité des conversations, sécurité de la circulation
et de l’hébergement des données de
santé. « Nous avons eu des contacts
avec Doctolib, assure Jacques Lucas,
chargé du dossier au Conseil national de l’ordre des médecins. Cette
offre est tout à fait clean mais on va
continuer notre accompagnement
vigilant. S’il y a des dérives, nous
mettrons le holà. » Autre impératif
sur lequel compte veiller l’Assurance
maladie : assurer un déploiement
homogène sur tout le territoire afin
d’éviter que seuls des urbains débordés consultent online. « Pour l’instant, les patients intéressés sont des
cadres hyperactifs et des étudiants »,
souligne la docteure Marie MsikaRazon. Pour Alain-Michel Ceretti, le
représentant des patients, « les mairies, La Poste, le service public doivent
se mobiliser ». Il ajoute : « Le prochain
défi est d’accompagner les anciens
peu ou mal connectés ». g
Anne-Laure Barret
16
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Société
L’étang de Thau abrite une des plus fortes populations d’hippocampes mouchetés en Europe. Patrick LOUISY
PLONGéE Depuis
dix ans, des bénévoles
étudient dans le sud de la
France ces porte-bonheur
de la biodiversité
Il nage debout, à la verticale. C’est
un poisson à tête de cheval. Avec
sa bouche en forme de trompe, il
aspire ses proies. Dans la famille,
le mâle porte les futurs bébés dans
une poche. « Les hippocampes ne
font rien comme tout le monde »,
résume l’océanologue Patrick
Louisy*. Sa route a croisé celle
de ces fascinants « chevaux de
mer » – « hippocampe » vient des
mots grecs hippos (« cheval ») et
kampos (« poisson marin ») – au
large de la Turquie, en 2005. Une
fois rentré en France, il a invité les
lecteurs d’un magazine de plongée
à lui envoyer des photos de cette
espèce méconnue afin de documenter les différents spécimens
présents sur les côtes méditerranéennes. Ce fut le début d’Hippo-
Thau, une aventure scientifique
participative qui dure depuis plus
de dix ans. Son cadre : l’étang de
Thau, une spectaculaire lagune de
7 500 hectares reliée au port de Sète
(Hérault), le plus grand sanctuaire
d’Hippocampus guttulatus en Méditerranée – la version mouchetée du
poisson. Toutes espèces confondues, les hippocampes y sont relativement nombreux mais difficiles à
dénombrer – entre 3 000 et 100 000.
« On sait qu’il est là, mais on ne sait
jamais à quel moment on va l’apercevoir, témoigne Céline Canessa,
une infirmière libérale qui participe
bénévolement à l’étude depuis deux
ans. C’est toujours une joie de tomber
sur lui. » Car là réside la spécificité
de la démarche : Patrick Louisy et
son association Peau-Bleue ont fait
appel à des non-scientifiques pour
mener les observations de terrain.
Le week-end, les bénévoles
enfilent leur combinaison et
plongent, comptent, mesurent,
identifient, photographient et comparent. « C’est un plaisir, jamais une
contrainte, explique l’infirmière. Il
n’y a aucune obligation. » « Il faut que
les gens se fassent plaisir », abonde
le chercheur.
Outre le travail de recensement,
qui a déjà mobilisé jusqu’à 1 000 personnes autour d’un noyau de passionnés, l’intérêt est de sensibiliser
les riverains à la préservation d’une
« Nous vivons du
milieu naturel. Ça
nous tient à cœur
de le protéger »
Robert Rumeau, pêcheur
lagune fortement affectée par l’activité humaine, l’urbanisation, la pollution et le changement climatique.
Pour convaincre les habitants de
se joindre à cette quête, l’océanologue a choisi de passer par la voix
des enfants. De classe en classe, les
écoliers ont élaboré un questionnaire avec l’équipe scientifique qu’ils
ont ensuite soumis à leur famille.
L’objectif est de collecter le savoir
diffus et transmis de génération
en génération. Robert Rumeau est
l’un des derniers pêcheurs professionnels de l’étang de Thau. Lui est
« sur l’eau » depuis trente-sept ans,
et dans sa famille on navigue depuis
« au moins » cinq générations. C’est
tout naturellement qu’il a rejoint le
projet de Patrick Louisy quand ce
dernier l’a sollicité pour bénéficier
de sa connaissance du bassin. « Nous
vivons du milieu naturel, dit Robert
Rumeau. Ça nous tient à cœur de le
protéger. »
Il se souvient pourtant qu’il y a
quelques années encore, les jours
de mistral, ses confrères et lui pouvaient rapporter, par effet collatéral
de leur activité, jusqu’à 300 hippocampes dans leurs filets. Il leur arrivait alors de les faire sécher et de les
conserver comme porte-bonheur.
« Les vieux les vendaient sur le marché », témoigne aussi l’océanologue.
« L’étude nous a permis de changer,
assure désormais le pêcheur. Les
hippocampes restent un portebonheur, mais un porte-bonheur
qu’on protège. »
Grâce aux informations recueillies
par les observateurs bénévoles, ce
dernier sait où installer ses filets,
loin des zones de reproduction. « Ça
a changé ma vision de l’hippocampe,
avoue-t-il. Aujourd’hui, il est notre
emblème et notre fierté. » Un sentiment partagé : la ville de Sète a par
exemple fait de l’animal une « appellation sétoise protégée ». « On le
chérit et on le laisse en paix », résume
Philippe Cambon, conchyliculteur
sur le bassin.
« On l’a fait entrer dans l’affectif des gens de la région, se réjouit
le scientifique. L’impact social est
assez stupéfiant : tout le monde estime
maintenant ici que l’hippocampe est
une richesse à préserver vivante et que
sa maison, la lagune, doit être protégée. » Telle est son intention : faire du
« cheval de mer » une porte d’entrée
sur la sensibilisation à la protection
de l’environnement. À ses yeux, « les
hippocampes sont d’excellents porteparole de la vie marine ». g
Marianne enault
* Il présente jusqu’à demain soir au Salon
de la plongée, porte de Versailles à Paris,
l’exposition « Hippocampe » et vient
de publier « Hippocampes, une famille
d’excentriques », aux éditions Biotope.
Charles Guerin/Bestimage USA
à Thau, l’étang des hippocampes
Patrick Timsit
au secours du 115
SOLIDAIRE L’humoriste va
jouer à Paris la dernière de
son spectacle « Le Livre de ma
mère » au profit du Samu social
Créé fin 2017, joué dans toute la
France souvent à guichets fermés,
Le Livre de ma mère a constitué une
étape dans la trajectoire de Patrick
Timsit. Bientôt sexagénaire, l’humoriste a signifié au public qu’il était
avant tout comédien. Et, sur scène,
capable d’une exquise délicatesse
pour dire la prose d’Albert Cohen
sur l’amour sans limites d’une mère
juive immigrée en France.
Ce sont ces mots qui ont inspiré
à Timsit l’idée de clore sa tournée
avec deux représentations dont les
bénéfices iront au Samu social international, créé en 1998 par son ami
Xavier Emmanuelli sur le modèle
du Samu social parisien. « Albert
Cohen écrit : “Ce qui est laid, c’est que
sur cette terre il ne suffise pas d’être
tendre et naïf pour être accueilli à
bras ouverts », rappelle le comédien.
Rien que pour ces mots, il y avait une
évidence à organiser cette soirée. Le
115 a besoin d’un coup de projecteur.
Grâce à lui, on peut sauver ceux qui
ont tout perdu, SDF, migrants ou
enfants des rues en Afrique. »
Patrick Timsit a accompagné
les équipes du Samu social en
maraude. Il en appelle à un « éveil
des consciences », au « réveil de
la tendresse de notre société ».
Il insiste : « C’est plus rassurant
d’aborder ce sujet au détour d’une
belle soirée plutôt qu’à l’écoute des
extrêmes qui voient des assistés quand il n’est question que
d’assistance. » g Al.C.
À l’Opéra-Comique à Paris, le 20 janvier à 16 h
et à 19 h. Réservations : 01 70 23 01 31.
Lapin de jade est en mission dans l’espace
John Foley/Leemage
Ma tasse de café Les autorités
chinoises
avaient lancé
un référendum
démocratique
(enfin : une
consultation
populaire en
ligne) pour
choisir le
teresa cremisi nom du robot
téléguidé qui a
aluni la semaine
dernière sur la
face cachée de la Lune. Sans
grande surprise, le peuple s’est
prononcé pour garder le nom
de son prédécesseur, Yutu,
c’est-à-dire « Lapin de jade ».
Yutu 1, en mission sur la face
visible de la Lune, avait tenu en
haleine les amateurs pendant
trente et un mois, enchaînant
des problèmes techniques
qui faisaient penser parfois à
des évanouissements dus aux
grands écarts de température,
parfois à une mort prématurée.
Puis il reprenait vie en émettant
de faibles signaux, ressuscitait
pour de bon et recommençait
à arpenter et sonder le sol
en lançant des messages
guillerets. Avant de s’arrêter
définitivement en 2016 avec
un dernier, émouvant message
d’adieu : « Cette fois, c’est fini,
bonne nuit… Je suis le lapin qui
aura vu le plus d’étoiles… » Ses
fans s’étaient émus, ils seront
contents maintenant, l’aventure
recommence en plus fort : c’est
la première fois que l’humanité
envoie des engins sur la face
cachée de notre satellite.
Il convient de rappeler que
Lapin de jade est un personnage
de légende, c’est la mascotte
de la déesse de la Lune, cette
même déesse Chang’e qui
donne son nom à l’atterrisseur
de fusée qui a permis à notre
robot d’alunir en douceur.
Pour rester dans le ton, le
satellite relais qui permet de
communiquer de l’autre côté
de la Lune et de répercuter
les ordres venant de la Terre
se nomme « Pont des pies »,
en référence à une légende
corrélée. Cette prodigieuse
avancée dans l’histoire de la
conquête de l’espace, cet exploit
de la Chine qui n’est qu’une
étape d’un long programme
d’explorations baigne par la
volonté des autorités dans
un méli-mélo de légendes
anciennes, d’images sirupeuses,
de métaphores farfelues. Les
milliards de dollars investis et
à investir, les efforts humains
engagés pour des décennies,
les sidérantes inventions
techniques accomplies, la
compétition avec les États-Unis
et la Russie sont masqués par
un langage volontairement
enfantin et vaguement kitsch.
Je sais qu’il ne faudrait
parler de psychologie des
peuples qu’avec la plus grande
circonspection, mais quelle
autre nation aurait puisé dans
ses contes pour habiller une
bataille technologique ? Qui
aurait pensé à enrôler dans une
telle aventure l’équivalent du
petit Poucet ou du Chat botté ?
Je crois que Sun Tzu, l’auteur
de L’Art de la guerre, aurait
été très fier de la stratégie de
communication de son pays
et enchanté par Lapin de jade.
L’idée principale de son traité
(écrit au VIe siècle, long-seller
dans tous les pays occidentaux)
est qu’il faut contraindre
l’ennemi à abandonner la
lutte au plus vite. Pour cela,
si on veut vaincre il ne faut
pas fanfaronner, si on veut
arriver à un but il ne faut pas
le dire clairement, si on est
armé il vaut mieux dissimuler
ses armes. J’ouvre au hasard :
« Capable, passez pour
incapable ; prêt au combat, ne
le laissez pas voir… ; quand vous
agissez, feignez l’inactivité ;
soyez mystérieux jusqu’à
l’inaudible. »
P.-S. : J’ai fait déposer un
exemplaire à la Maison-Blanche,
à l’attention de Donald Trump. g
17
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Société
Affaire Lafarge : le Quai d’Orsay
dans la ligne de mire
EXCLUSIF L’ex-ambassadeur
de France pour la Syrie a
été entendu par les juges qui
enquêtent sur les relations entre
le cimentier et l’État islamique
Entendu par la juge Charlotte
­Bilger au pôle financier du tribunal de grande instance de Paris,
l’ambassadeur de France au Qatar
a essayé de surmonter les contradictions de son propre ministère
dans le dossier Lafarge. Le cimentier français est mis en examen,
avec huit de ses dirigeants, pour
des versements suspects à des
belligérants en Syrie, dont l’État
islamique (EI), grâce auxquels
l’entreprise aurait préservé son
usine pendant la guerre.
Le 5 novembre dernier, Franck
Gellet a été auditionné à titre de
témoin. Ce diplomate, aujourd’hui
en poste à Doha, a exercé les fonctions d’ambassadeur pour la Syrie
de septembre 2014 à juin 2018.
Dans ses déclarations, dont le JDD
a eu connaissance, il a admis avoir
eu divers contacts avec des direc-
teurs de Lafarge, dans le cadre de
ses fonctions. Sur fond de calculs
pour sauvegarder une usine française de « 300 millions d’euros ».
« La protection de l’investissement
et la lutte contre le terrorisme ne sont
pas exclusives l’une de l’autre », s’estil défendu. C’est toute la question.
Que le Quai d’Orsay souhaiterait
que l’on approfondisse le moins
possible. L’administration des
Un diplomate
reconnaît
des contacts
avec l’entreprise
en Syrie
Affaires étrangères occupe un
rôle discret mais peu enviable
dans cette tempête judiciaire. En
effet, avant que l’ONG Sherpa ne
se constitue partie civile, la toute
première plainte a été déposée en
septembre 2016 par le ministre des
Finances Michel Sapin, soucieux de
se protéger après la parution d’articles du Monde sur cette usine en
Syrie. Y étaient joints des messages
diplomatiques reçus par les services
de Bercy, ne faisant pas mystère de
la curieuse gestion du site.
Dans un télégramme de 2014, un
diplomate résume ainsi les discussions avec l’entreprise : « Lafarge
ne traite pas directement avec les
acteurs présents sur le terrain (le
parti kurde PYD, l’État islamique) »,
expose-t-il d’abord. Et de nuancer
ensuite : « Ses transporteurs locaux
se mettent en quête de laissez-passer leur permettant d’acheminer
la production de ciment mais sans
impliquer l’usine. » Puis de s’arrêter
un instant sur l’efficacité de ce commerce : jusqu’en juin 2014, malgré
la guerre qui fait rage, « le résultat
opérationnel de Lafarge en Syrie [est]
positif ». Le cimentier semble alors
bien placé pour les futurs chantiers
de reconstruction du pays. g
Guillaume Dasquié
Les conditions d’accès aux centres
d’accueil pour migrants se durcissent
les transformer administrativement, le nombre de migrants vivant
dans les rues de la capitale, estimé
aujourd’hui à 2 000, un niveau inédit depuis le printemps, pourrait
donc quasiment doubler. ­D’autant
que les 1 200 places de mise à l’abri,
sans rapport avec les CPH ni les
HUDA, annoncées vendredi par
le gouvernement pour protéger
les migrants du froid « seront pour
certaines refermées le 31 mars »,
selon la FAS.
Un centre d’accueil d’urgence, à Bonnelles (Yvelines). stéphane de sakutin/afp
HÉBERGEMENT Alors que le
nombre de personnes vivant
dans la rue explose à Paris,
les associations dénoncent
les conséquences d’une
réforme passée inaperçue
Le 1er janvier dernier a marqué la
mort administrative des centres
d’hébergement d’urgence pour migrants (CHUM) qui dépendaient
du ministère de la Cohésion des
territoires. Ils ont été transformés
en deux autres entités : les hébergements d’urgence des demandeurs
d’asile (HUDA) et les centres provisoires d’hébergement (CPH),
placés sous la houlette de l’Office
français de l’immigration et de
l’intégration (OFII), donc du ministère de l’Intérieur. Changement
incompréhensible pour qui n’a pas
la connaissance « acronymesque »
de la politique migratoire française.
Il est pourtant de taille et inquiète
les associations en Île-de-France.
« 600 demandeurs d’asile
risquent d’être éjectés »
Dans la région, 9 300 personnes
étaient hébergées au sein des
CHUM : demandeurs d’asile,
déboutés, réfugiés. Elles seront
réparties dans les deux nouvelles
entités. Les HUDA accueilleront
toutes les situations administratives exceptées les réfugiés, qui
seront envoyés dans les CPH,
forts de 1 500 places. Le hic, c’est
qu’actuellement, 2 780 réfugiés
sont toujours répartis dans les
CHUM. « Mathématiquement,
1 280 réfugiés vont être contraints de
quitter ces centres, s’alarme Clotilde
Hoppe, de la Fédération des acteurs
de la solidarité (FAS). Et environ
600 demandeurs d’asile risquent
d’être éjectés en raison des refus
qui se durcissent. Donc 1 880 personnes pourraient se retrouver à la
rue. » Contrairement à leurs successeurs, les CHUM répondaient
à une logique d’inconditionnalité
de l’accueil. Même en situation
irrégulière, les exilés y étaient
hébergés. Désormais sous l’égide
du ministère de l’Intérieur, CPH et
HUDA n’y sont plus soumis.
Après le 31 mars, date limite de
la période de transition fixée par
l’OFII pour répartir tout le monde
dans les différentes structures et
Un repas quotidien
au lieu de trois
Didier Leschi, directeur général de l’OFII, estime qu’il s’agit
d’une « fausse inquiétude » : « Ces
1 500 places en CPH seront ouvertes
en Île-de-France, mais la vocation
des réfugiés est également d’aller
en région, car la crise du logement à Paris ne permet pas de les
accueillir. Mais s’ils ne veulent pas
et préfèrent aller dans la rue, c’est
leur choix, ils sont libres. » Les
réfugiés qui refusent représenteraient, selon l’OFII, 20 à 30 %
des migrants qui campent dans
le Nord-Est parisien.
Une autre conséquence immédiate de cette transformation préoccupe les associations. Les prestations journalières versées par l’État
aux organismes gestionnaires, qui
s’élevaient à environ 35 euros par
personne, passent à 25 euros. « La
nourriture ne sera plus une priorité,
déplore Clotilde Hoppe. Et seuls
les demandeurs d’asile n’ayant pas
d’allocation auront droit à un repas
quotidien. Avant, tout le monde en
avait trois par jour. » Les autres,
ceux qui touchent les 6,82 euros
journaliers au titre de l’allocation
demandeur d’asile, devront se débrouiller avec leur pécule pour se
nourrir. La FAS redoute « d’énormes
tensions » dans les centres. g
Pierre Bafoil
18
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Société
ENQUÊTE Jeanne
Augier, la propriétaire
du légendaire palace
niçois, a été enterrée
hier. Sa succession attise
intrigues et convoitises
Envoyée spéciale
Nice (Alpes-Maritimes)
L’église Saint-Pierre-d’Arène était
comble hier matin, à Nice (AlpesMaritimes), pour les funérailles de
Jeanne Augier, la propriétaire du
Negresco, décédée lundi à l’âge de
95 ans. Les proches, le personnel du
palace, le gratin politique et économique de la région, des anonymes.
Et même des animaux… L’homélie du père Gil Fiorini, au-delà du
portrait intime de la défunte, s’est
concentrée sur la défense de l’avenir de l’hôtel, l’œuvre de sa vie.
Citant des mots que son amie
Jeanne Augier lui glissait souvent – « Il est parfois difficile de
supporter tous ces faux-culs ! » –,
le curé entendait faire passer son
message. « C’est un peu une provo-
« Il est parfois
difficile de
supporter tous
ces faux-culs ! »
La défunte, citée par
le curé dans son homélie
cation, admettait-il jeudi, mijotant
son coup. Mais je veux que chacun
sente qu’elle nous regarde et qu’elle
n’est dupe de rien. Elle a légué le
Negresco aux Niçois, à eux de veiller
sur lui désormais », glisse le prêtre,
en avertissant : « Ne pas appliquer
les volontés d’un mort porte malheur
à ceux qui restent, dit-on. »
Ambiance… Dominé par son
emblématique coupole rose, l’établissement fait depuis longtemps
l’objet de convoitises et d’intrigues.
Le cinq-étoiles, dont la valeur est
estimée entre 300 et 500 millions
d’euros, est l’un des rares palaces
français ayant résisté aux assauts de
groupes hôteliers, de Bill Gates ou
d’investisseurs qatariens. Telle était
la volonté de Jeanne Augier, qui
avait hérité de cet hôtel en déshérence en 1957 et en avait fait un lieu
unique, fantasque, inattendu. Dans
les couloirs et les 124 chambres de
l’établissement, le moindre tapis
ou rideau porte l’empreinte de
« Madame », bout de femme au
caractère volcanique, née à Rennes
et Bretonne de cœur – elle a un jour
érigé le drapeau Gwenn-ha-du sur
la façade classée de la promenade
des Anglais !
Au fil des ans, elle a réuni plus
de 6 000 œuvres d’art, chinées
une à une, offertes aux yeux des
clients. Ici, du Niki de Saint Phalle,
Vasarely, René Gruau ou Sonia
Delaunay ; là, une réplique de la
baignoire dans laquelle Marat fut
assassiné, des meubles Empire ou
des porcelaines de Sèvres. Une
œuvre-patchwork à son image,
qui a accueilli le gotha mondial,
des Beatles à Michael Jackson, en
passant par Salvador Dalí (avec sa
panthère) ou le couple princier de
Monaco. La « présidente-directricegénérale », patronne à l’ancienne, ne
laissait rien passer. « Elle était autoritaire avec le personnel, raconte la
peintre Isabelle Planté, son amie
Jeanne Augier
avait hérité de
cet hôtel en
déshérence
en 1957 et en
avait fait un
lieu unique
et fantasque.
WALLACE/BILGE
PIERRE/SIPA
Le fantôme de
la dame du Negresco
depuis trente ans. Mais appelait
les employés par leurs prénoms,
leur donnait du “mon chéri”. » Le
palace-musée, son « bébé », n’était
pas à vendre.
Depuis sa mort, un voile d’incertitude plane sur l’avenir du
Negresco. Au total, trois fronts
judiciaires sont ouverts. Le premier, sur le plan pénal, a des airs
de petite affaire Bettencourt à
l’échelle niçoise. Il concerne des
tentatives d’appropriation de biens
de la nonagénaire, placée sous tutelle en 2013 en raison d’un « état
démentiel avéré » altérant sa capacité à gérer ses affaires. Alertées par
des proches, la tutrice de Jeanne
Augier, Laurence Cina-Marro,
et l’administratrice judiciaire de
l’hôtel, Nathalie T
­ homas, ont porté
plainte contre X en 2014 pour abus
de faiblesse. L’instruction a mis en
évidence diverses malversations
qui auraient été commises par
d’anciens salariés, dont un comptable, une secrétaire et le « conseiller culturel ». Ce dernier, Pierre
Couette, a été mis en examen pour
abus de faiblesse en 2016. Le trentenaire aurait notamment obtenu
de Jeanne Augier « des contrats de
travail comportant des avantages
financiers et en nature démesurés
sans travail effectif réalisé », distribué des actions de l’hôtel à des
proches, favorisé leur nomination
à certains postes… Le 27 décembre,
la cour d’appel d’Aix-en-Provence
a rejeté une demande d’acte complémentaire émanant du procureur
de Nice. La clôture de l’instruction
semble proche.
Le deuxième volet, plus épineux,
se joue au plan civil et commercial.
C’est celui de la succession de cette
femme sans descendance. Chacun
retient son souffle jusqu’à l’ouverture du testament. Jeanne Augier
y désignerait le fonds de dotation
Mesnage-Augier-Negresco qu’elle
avait créé en 2009 et présidait,
comme légataire de tous ses biens.
Son objet : assurer la sauvegarde de
l’hôtel et de ses collections, mais
aussi « soulager la misère animale
et la misère humaine ». À sa tête, la
dame du Negresco avait nommé un
attelage atypique de cinq administrateurs. Deux membres-fondateurs
à vie, le conseiller culturel Pierre
Couette et Michel Palmer, ancien
directeur de l’hôtel. Trois autres
membres, l’anticonformiste père
Gil Fiorini, l’artiste peintre Isabelle
Planté, et le fidèle médecin de la
propriétaire, Adina Richard. L’administratrice judiciaire du fonds
depuis 2014, Béatrice Dunogué-Gaffié, a entamé des démarches en 2016
pour le transformer en fondation
d’utilité publique.
Le but : sécuriser les actifs et
préserver le Negresco des appétits extérieurs. En théorie, tout est
prêt. Une fois la succession réglée
et le legs accepté, il faudra établir
le projet de fondation : définir ses
objectifs, ses moyens, son budget…
et déterminer les personnalités qui
prendront sa tête. « Nous ferons tout
pour que la volonté de Jeanne Augier
et son esprit soit respectés », avertit
l’artiste Isabelle Planté.
Quant au troisième volet, ouvert à
Paris par le Parquet national financier (PNF), il porte sur des soupçons de corruption dans le cadre
de la succession du Negresco. Une
plainte contre X a déclenché l’ouverture d’une enquête préliminaire.
Dans le viseur, le comportement
étrange du procureur de la République à Nice, Jean-Michel Prêtre.
En 2017, le magistrat a cherché
à mettre fin au mandat de l’administratrice judiciaire de l’hôtel,
d’abord devant le tribunal de
commerce, puis auprès de la juge
des tutelles. Une démarche jugée
incompréhensible par le conseil
d’administration et le comité
d’entreprise du palace, le Negresco
ayant renoué avec les bénéfices et
engagé 5 millions d’euros de travaux sous la houlette de l’administratrice et de son nouveau directeur
Pierre Bord. Le procureur auraitil voulu favoriser un changement
de gestion, voire un acheteur lors
d’une vente anticipée ? Signe que
son attitude intrigue : des policiers
ont perquisitionné simultanément,
fin décembre ses bureaux et son
domicile niçois. En avril 2018, le
tribunal de commerce de Nice a
en outre été dessaisi du dossier du
Negresco. La cour d’appel d’Aixen-Provence, saisie par le comité
d’entreprise et le conseil d’administration de l’hôtel, a désigné le
tribunal de commerce de Marseille.
Dans son appartement, au
sixième étage de l’hôtel, Jeanne
Augier était, jusqu’à la semaine
dernière, loin de cette agitation.
Vivant recluse, ne recevant plus
guère que les visites de sa secrétaire, ses infirmières et sa tutrice,
elle régnait encore tel un fantôme
en sa maison. Vendredi, selon sa
volonté, son cercueil couvert d’un
drapeau tricolore était exposé sous
le velours rouge du salon Versailles,
devant la célèbre représentation de
Louis XIV par Hyacinthe Rigaud.
À côté, le portrait de la dame du
Negresco, en majesté dans le salon
royal du palace, tenue flamboyante,
lunettes bleues et brushing roux vif.
Demain, à peine le cercueil refermé, un quatrième front pourrait
s’ouvrir. Car si Jeanne Augier est
présentée comme n’ayant pas d’héritier, « c’est juridiquement faux :
elle a une cousine, Madeleine Marie,
âgée de 95 ans elle aussi, seule héritière légale vivante », plaide JeanPhilippe Hugot, l’avocat de cette
dernière. En juin dernier, le doyen
des juges d’instruction a accepté
sa demande de constitution de
Chacun
retient son
souffle jusqu’à
l’ouverture
du testament
partie civile dans le dossier pénal
pour abus de faiblesse. Décision
dont le procureur de Nice, JeanMichel Prêtre, a fait appel dans la
foulée… Dans ce dossier, il y déjà
une mise sous tutelle et une mise en
examen pour abus de faiblesse. « Si
des éléments laissent à penser que
le testament n’a pas été rédigé dans
des conditions normales de validité,
avertit Me Hugot, ma cliente est la
seule à pouvoir le contester. » La
saga du Negresco est loin d’être
terminée. g
Juliette Demey
19 *
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Sciences & Innovation
Les robots mettent les arbitres hors jeu
GYMNASTIQUE
Aux prochains Jeux
olympiques, les athlètes
pourraient être notés
par des machines
TENNIS Les juges de
ligne disparaissent
dans certains tournois,
remplacés par leurs
assistants virtuels
Photo-finish en athlétisme ou plus
récemment VAR (assistance vidéo
à l’arbitrage) au football… ces types
d’arbitrage se multiplient dans le
sport. Et pour cause. Le moindre
record, la moindre victoire peuvent
représenter des enjeux énormes.
Financiers souvent, géopolitiques parfois, comme aux Jeux
olympiques. Du coup, tout ce qui
pourrait supprimer les erreurs ou
gommer le risque de subjectivité
est désormais accueilli avec bienveillance. La technologie pourraitelle finir par remplacer les arbitres ?
La question se pose d’autant plus
que ces dispositifs ne ciblent plus
uniquement les décisions binaires :
but ou pas but, premier ou deuxième
d’une course… On envisage de les
utiliser pour attribuer des notes
artistiques et techniques. Lors des
compétitions de gymnastique ou de
patinage artistique, les juges passent
la journée à épier inlassablement
les mouvements les plus subtils des
athlètes. Le système de notation
suppose une évaluation précise de
l’amplitude, de la hauteur, des angles
formés par les bras… Pourquoi les
humains ne se feraient-ils pas aider
par une machine qui décortiquerait
les mouvements à leur place ?
C’est ce que proposent l’entreprise japonaise Fujitsu et la Fédération internationale de gymnastique
(FIG) : le recours à une intelligence
artificielle capable d’estimer objectivement une performance au sol
« Qu’arrivera-t-il
quand quelqu’un
réalisera une
figure non
référencée par
l’ordinateur ? »
Nadia Comaneci (gymnaste
championne olympique)
ou aux agrès. Le principe ? Utiliser
des caméras 3D, repérer la position
de chaque membre dans l’espace,
pour ensuite décomposer les mouvements de l’athlète. Cela permet de
mesurer précisément le placement
des épaules par rapport au corps, la
vitesse de rotation, l’angle exact que
fait la jambe, etc. Ces informations
sont ensuite compilées et comparées aux critères de référence de la
discipline pour attribuer une note,
a priori indiscutable.
« Il faut reconnaître qu’il est devenu compliqué pour l’œil humain
de repérer certains mouvements,
avec des athlètes qui exécutent de
La Fédération internationale de gymnastique (FIG) et Fujitsu proposent d’utiliser des caméras 3D pour évaluer les athlètes. fujitsu
plus en plus vite des figures de plus
en plus complexes, plaide Shoichi
Masui, responsable du programme
chez Fujitsu. Cela peut donner une
impression de partialité ou de favoritisme. Pourtant, les juges essaient
d’être justes. » Les polémiques, il est
vrai, ne manquent pas. Les arbitres
sont régulièrement accusés davantager les sportifs de leurs pays. On
ne compte plus les affaires de magouilles et de pots-de-vin. Même
la profonde révision du barème de
notation en 2006 – et la suppression
du fameux « 10 », le Graal – n’a pas
mis fin à la controverse.
Sans parler de favoritisme, la
note peut simplement varier en
fonction de la fatigue du juge ou
de sa sensibilité à certains styles
plutôt qu’à d’autres. La machine,
au contraire, restera impartiale en
toutes circonstances. Les mêmes
mouvements recueilleront obstinément la même note… vingt-quatre
heures sur vingt-quatre. Le système
est donc actuellement testé dans
différentes compétitions internationales. Il a été inauguré l’automne
dernier, pour les championnats du
monde de gymnastique artistique
de Doha, au Qatar. Il sera également
évalué à ceux de Stuttgart fin 2019.
Avec comme objectif d’être prêt
pour les Jeux olympiques de Tokyo,
en 2020. Si les résultats sont probants, nul doute que cette technologie sera étendue à d’autres sports :
patinage, plongeon, dressage, etc.
Mais, comme pour toutes les
aides à l’arbitrage, le dispositif
compte aussi ses détracteurs. Et
non des moindres. Nadia Comaneci, la première gymnaste à avoir
obtenu un 10 aux JO, imagine déjà
les premiers écueils, qu’elle a évoqués dans le quotidien britannique
The Guardian : « Les gymnastes ont
l’habitude de repousser les limites,
d’inventer de nouvelles acrobaties.
Que se passera-t‑il quand quelqu’un
réalisera une figure non référencée
par l’ordinateur ? » C’est pourquoi la
FIG n’envisage pas encore de remplacer les juges par des robots. Mais
plutôt de leur proposer un outil,
une aide pour rendre les jugements
plus objectifs… comme la VAR au
football ou le Hawk-Eye au tennis.
Dans cette discipline, il est
même déjà possible de se passer
complètement des juges de ligne.
C’est le cas depuis deux ans aux
Masters Next Gen, un tournoi
de l’ATP qui réunit les meilleurs
joueurs de moins de 21 ans. On
y teste de nouvelles règles pour
accélérer le rythme des matches.
La plus spectaculaire aurait fait
hurler le colérique John McEnroe. Dès que la balle sort ou qu’un
service est raté, une voix robotisée annonce crânement « out » ou
« fault ». Tout est automatisé, avec
le Hawk-Eye. Aucune contestation
possible. « Nos joueurs travaillent
dur et méritent d’avoir le système
d’arbitrage le plus efficace et le plus
précis », a déclaré dans un communiqué Gayle David Bradshaw,
vice-président exécutif de l’ATP.
Les juges de ligne apprécieront.
Le tournoi conserve tout de
même l’arbitre de chaise. Mais
jusqu’à quand ? Depuis l’édition de
novembre dernier, une assistance
vidéo complète l’arsenal. Résultat : des fautes subtiles comme
le double rebond, un joueur qui
touche le filet ou la raquette qui
quitte la main sont désormais repérées directement sur les images.
Bientôt, l’arbitre n’aura plus qu’à
serrer la main des joueurs et à les
raccompagner, l’ordinateur se
chargera du reste.
Ces systèmes automatisés sont
déjà commercialisés par des startup comme le français Mojjo ou
l’espagnol Foxtenn. Dans les clubs
de tennis, leur utilisation est privilégiée pour l’entraînement, où il
n’y a pas toujours d’arbitre à disposition. Car les joueurs récupèrent
une série de statistiques sur leur
match (pourcentage de premières
balles, points gagnants en revers,
vitesse du service, etc.). Ces données
intéressent encore plus les chaînes
de télévision, qu’il s’agisse d’agrémenter les retransmissions ou de
nourrir les analyses. Selon Shoichi
Masui, cette course à la statistique
pourrait favoriser l’arbitrage automatique. « Souvenez-vous : c’est la
pression avec les ralentis qui a poussé
à l’arrivée de l’assistance vidéo dans
le foot, rappelle le Japonais. Demain,
les diffuseurs pourraient inciter les
fédérations à mettre des capteurs sur
les athlètes pour obtenir des informations encore plus détaillées. Des
informations qui pourraient totalement automatiser l’arbitrage. »
Le chronométrage au triathlon
passe déjà par un transpondeur
(émetteur-récepteur radio). Demain, ce seront peut-être les horsjeu au football ou au rugby qui
seront signalés automatiquement
grâce à un capteur. Il risque d’y
avoir de moins en moins d’hommes
et de plus en plus de machines
pour surveiller les sportifs. g
Anicet MBIDA
Retrouvez sa chronique du lundi au samedi
à 7 h 25 sur Europe 1.
20
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Économie & Business
Comment
Technip est
devenu texan
Énergie Marié
en 2017 avec l’américain
FMC, le parapétrolier
français aura en mai
une direction 100 %
américaine
modèle Gouvernance,
rémunérations,
management, tout
a changé avec la prise
de contrôle orchestrée
par le futur PDG,
Douglas Pferdehirt
L’Américain Douglas Pferdehirt va cumuler les fonctions de DG et de président du groupe
parapétrolier. technipfmc
L
ui c’est Thierry
Pilenko, 62 ans, président exécutif du parapétrolier TechnipFMC.
Nous sommes le 8 janvier, c’est la
Saint-Lucien et ce n’est pas un mardi
ordinaire. Réunis en conseil, les administrateurs ont, comme un seul
homme, acté le départ du président
exécutif à compter du 1er mai 2019 et
voté les pleins pourvoirs au directeur général, Douglas Pferdehirt,
55 ans. Au printemps, après l’assemblée générale des a­ ctionnaires, le
CEO deviendra PDG de ce leader
mondial des services aux énergéticiens. Et le groupe sera pleinement
métabolisé : américain, fleurant
bon le Texas du côté de Houston, en mode… Dallas. Les deux
hommes, école Schlumberger, se
pratiquent depuis plus de vingt ans.
L’Américain de Pittsburgh est un
« ­ingénieur-réservoir », la formule
est de Pilenko. Le Français, racines
lyonnaises et carrière américaine,
est plutôt un ingénieur… manager.
Ils partagent un même enthousiasme pour les vols transcontinentaux, les installations pétrolières
et gazières, de la tête de puits aux
plateformes en passant par les
ombilicaux, ces tubes flexibles
sous-marins, produits phares de la
panoplie maison. Aujourd’hui, leurs
Le Français Thierry Pilenko, président exécutif de TechnipFMC, partira en mai. Vincent
Fournier/REA
routes se séparent. « Leurs relations
se sont rafraîchies depuis un an »,
croit savoir un ancien dirigeant.
Il n’empêche, le départ de Thierry
Pilenko est dans l’ordre des choses,
après douze années aux commandes.
Il ne partira pas sans rien ; dit ne pas
avoir encore calculé le montant de
ses indemnités. Il s’était engagé à rester au moins deux ans à compter de la
fusion des « bleus » de Technip avec
les « rouges » de FMC, officialisée en
janvier 2017 par un logo… violet, mélange des deux couleurs. C’était un
« On n’est
plus francofrançais depuis
longtemps »
Thierry Pilenko, président exécutif
mariage « entre égaux », justifié pour
proposer une offre intégrée et moins
chère aux industriels du secteur,
achetée par les marchés financiers
et soutenue par E
­ mmanuel Macron,
alors ministre de l’Économie.
Le nouvel ensemble, qui emploie
plus de 37 000 salariés, allait avoir
une gouvernance calibrée au trébuchet : parité franco-américaine
entre hauts dirigeants et administrateurs, siège social déménagé
à Londres, cotation en France et
aux États-Unis, revue des engagements à Bercy tous les six mois et
présence au capital de l’État via son
œil de Moscou, Bpifrance, actionnaire à 5,3 %. Que Doug Pferdehirt
devienne PDG du groupe n’était, en
revanche, pas écrit a priori. « Vrai,
répond au JDD Thierry Pilenko.
Mais on n’est plus dans une logique
de passeport et puis on n’est plus
franco-français depuis longtemps.
La nomination de Doug signifie que
la fusion s’est bien passée. »
En réalité, elle a débouché sur une
absorption. Assumée par les cadres
dirigeants, subie par les ex-Technip.
« Avec Pilenko, on avait une écoute,
lâche un syndicaliste CFE-CGC
(minoritaire). Sans lui, on n’aura plus
de paratonnerre », « Pferdehirt nous
rend visite de deux à quatre jours par
mois à la Défense, et exige de prendre
l’ascenseur tout seul. » Pour un
ancien cadre présent durant les
premiers mois du rapprochement,
« la fusion a offert sur un plateau une
pépite française avec soixante ans de
­technologie et plus de 2 500 brevets à
son nom à un fabricant à la chaîne de
connecteurs pour lequel seul compte
le profit immédiat ».
La culture de l’argent roi a eu
pour premier effet de doper les
rémunérations du duo patronal.
L’an dernier, Doug Pferdehirt a
décroché la plus haute rémunération du CAC 40, soit 12,7 millions de
dollars – sans émouvoir les activistes
des AG et malgré un titre en forte
baisse – tandis que Thierry Pilenko
se voyait attribuer 9,2 millions. Des
« packages » royaux, en ligne avec
leurs homologues 100 % américains
et constitués d’une part fixe, d’un
variable et d’actions de performance
soumises aux aléas de la Bourse.
Les jetons de présence des administrateurs du groupe sont passés
de 80 000 à 300 000 dollars, selon
la même logique de rémunération,
fixe et indexée sur les cours. « Inutile de se demander s’ils sont encore
pleinement indépendants dans ces
conditions », critique un manager
démissionnaire.
La gouvernance du groupe est
très vite sortie des clous. Si la parité
rouges-bleus entre administrateurs
a été maintenue, les réunions se
déroulent désormais à Londres,
Technip étant une société de droit
anglais. Signe particulier : elles se
passent souvent à l’aéroport de
Heathrow pour accommoder des
administrateurs pressés venus
d’outre-Atlantique. Au niveau
des hauts responsables, sur les
11 membres du comité exécutif, il
ne reste que quatre ex-Technip, dont
Thierry Pilenko. Les directrices financières et juridiques sont américaines, tout comme le responsable
de la sécurité, la DRH est d’origine
polonaise. « En deux ans, les postes
ont bougé, le CEO a construit son
équipe et nous avons recruté des gens
de l’extérieur avec des profils très
­internationaux comme nos clients,
là est notre centre du monde comme
99 % de notre chiffre d’affaires »,
­justifie Thierry Pilenko.
Inquiets de voir le groupe dirigé
depuis Houston et troublé par
des départs en masse en France
et un climat social lourd, les délégués syndicaux ont demandé une
médiation à Bercy en présence de
« Nous nous
demandons
où nous allons
en termes de
stratégie »
Pedro Roxan, élu syndical
Thierry Pilenko mi-septembre. « Il
y a un manque de courage terrible
tant au niveau du conseil d’administration que de l’État sur le respect des engagements, dénonce
un ancien cadre. Bpifrance est
aux abonnés absents. » Pour l’élu
CFDT Pedro Roxan, la réunion
n’a abouti à rien. « Le message
dominant, c’était “ne faisons pas
de vagues”, alors que nous nous
­demandons franchement où nous
allons en termes de stratégie ou s’ils
veulent céder certaines activités
pour remplir les caisses de la société
qui étaient pleines en 2016 », dit-il.
Contactés, ni Bercy ni B
­ pifrance
n’ont souhaité s’exprimer. Pour
Thierry Pilenko, le groupe, qui a
réalisé un chiffre d’affaires de 13
milliards d’euros en 2017, ne sera
plus le même dans cinq ans. « TechnipFMC est parmi les leaders mondiaux aux côtés de ­Schlumberger,
Halliburton ou Baker Hughes et les
clients achètent nos solutions intégrées. Nous sommes plus robustes
qu’avant la fusion mais parfaitement
opéable, comme toute société cotée
avec un flottant important. » g
Bruna Basini
21
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Économie & Business
À Las Vegas, les génies de la tech
font visiter la maison du futur
INNOVATION Des
dizaines de produits
connectés présentés au
Salon de l’électronique
modifieront notre
domicile. Sélection
pièce par pièce
La
télévision
enroulable
de LG,
présentée
au CES.
DAVID
MCNEW/AFP
Envoyé spécial
Las Vegas (États-Unis)
Quand les objets prennent du pouvoir. Demain, la maison sera intelligente et, entraînée par ses habitants,
elle réagira à votre place à différents
scénarios en fonction du moment de
la journée, de la météo, des produits
du frigo, de la fatigue des habitants,
de la ­sécurité des biens… Au CES de
Las Vegas, le rendez-vous mondial
de l’électronique qui s’est achevé
vendredi, la domotique a proposé
des (r) évolutions concrètes. Depuis
un an, la commande vocale s’est
imposée et a accéléré ces innovations. Elle permet à tout le monde
d’inter-agir avec les objets sans
connaître leur fonctionnement
technique. La plupart des constructeurs interfacent désormais leurs
applications avec Alexa d’Amazon,
Google A
­ ssistant et Apple, car la
question de la ­plateforme qui permet
la communication entre ces objets
est centrale. D’ailleurs, les Gafa ne s’y
sont pas trompés, pour qui la maison
constitue le terrain d’une nouvelle
concurrence frontale. Voici, pièce
par pièce, des nouveautés qui vont
changer la vie à domicile.
L’entrée. La sécurité est au cœur
des enjeux de la maison connectée.
À Las Vegas, l’entreprise française
Netatmo a présenté sa première
sonnette intelligente. Disponible
au second semestre 2019 et vendue
entre 250 et 300 euros, elle prévient
le propriétaire sur son smartphone
où qu’il soit. Qui peut alors entrer en
relation avec le livreur, par exemple.
Sa caméra surveille les environs et,
par la reconnaissance faciale, prévient des intrusions. À terme, avec
le développement des serrures
connectées, le résident pourra ouvrir
(ou non) sa porte à distance.
Le salon. Tendance du CES 2019, les
écrans s’intègrent davantage dans
la décoration. Certains se transforment en œuvres d’art, d’autres
disparaissent, à l’image de la télé-
vision enroulable de LG. Cet écran
de 64 pouces se dissimule en dix
secondes dans un meuble bas qui
lui sert d’enceinte. Le ­Signature
Oled TVR sera commercialisé
cette année à un prix sans doute
supérieur à 10 000 euros. Autre
lancement inédit : un smartphone
pliable, par Royole. Si le téléphone
déçoit, la possibilité de « tordre » des
écrans de plus en plus fins ouvre des
perspectives. D’autant que Samsung
pourrait présenter son smartphone
pliable en février. Pour permettre
de profiter des images, l’entreprise
française ­Miliboo a dévoilé le premier canapé connecté qui intègre un
home cinéma 4D (assise vibrante,
haut-parleurs, amplificateurs), assistant personnel et recharge sans fil
dans l’accoudoir. Le Smart Sofa sera
en vente cette année (2 900 euros en
version 4 places).
La cuisine. Intelligent, le frigo
propose déjà une recette adaptée
aux ingrédients qu’il contient. Ou
commande ceux qui manquent.
Certains constructeurs font même
de l’écran du réfrigérateur le « hub »
pilotant toute la maison. D’autres
misent plutôt sur le four, à l’image
de Whirlpool. Équipé d’une vitreécran tactile de 27 pouces et d’une
caméra, son Connected Hub Wall
Oven diffuse en vidéo ou en photos
les étapes de la recette, reconnaît
les aliments, indique où les placer
grâce à la réalité augmentée. Il diffuse aussi l’agenda familial ou la
météo. Aucun prix ni aucune date de
commercialisation n’ont été annon-
Les 3 leçons du CES 2019
Expert des technologies et visiteur du Consumer Electronic Show (CES)
depuis vingt ans, Jean-Pierre Corniou a accompagné à Las Vegas une délégation
du Cigref, qui réunit les grandes entreprises et administrations françaises autour
du numérique. Dans une interview publiée sur lejdd.fr, le consultant chez SIA
Partner dresse le bilan du CES 2019. Selon lui, « il y a eu une prise de conscience
que la technologie n’a pas de fin intrinsèque, mais qu’elle est une création humaine
pour résoudre des problèmes humains ». Il rapporte trois constats des États-Unis :
« 1. Accumuler les données n’a pas de sens si on n’en tire pas la bonne matière
pour agir. 2. Le secteur de la santé connectée est celui qui a le plus innové et qui
produira vite des effets très bénéfiques. 3. Les technologies ne sont acceptées
qu’accompagnées de transparence, de fiabilité et de responsabilité. » g C.P.
lejdd.fr Santé, voiture autonome, 5G, IA, assistance vocale… : le grand bilan
du CES par Jean-Pierre Corniou
cés. De son côté, Bosch lance PAI,
un projecteur avec reconnaissance
3D qui transforme le plan de travail
en écran tactile, pour notamment
feuilleter des recettes même avec
les doigts gras. Il devrait être lancé
en Chine en février.
La chambre. La « sleep tech » est en
croissance. Des matelas connectés
s’adaptent au rythme cardiaque ;
des coussins s’attaquent aux ronflements ; des bandeaux, des lunettes
ou même des doudous-robots tentent d’améliorer le sommeil. Remar-
quée, la société française Urgo Night
proposera en mars pour 500 euros
son casque qui aide le cerveau à
s’autoréguler pour mieux dormir.
Il se porte vingt minutes trois fois
par s­ emaine en journée. Autre
nouveauté : le premier radio-­réveil
connecté, le Smart Clock de L
­ enovo
(disponible au printemps aux ÉtatsUnis pour 80 dollars). Du côté de
l’armoire, la machine à plier le linge
est désormais ­opérationnelle. De la
taille d’une photocopieuse, le FoldiMate traite 25 pièces en cinq minutes, mais seulement des chemises,
tee-shirts, pantalons et s­ erviettes.
Vendu 850 euros, il ­arrivera sur le
marché américain à la fin de l’année.
La salle de bains. Des douches et
des lavabos à commande vocale, un
sèche-cheveux sans fil, des brosses à
dents intelligentes : la salle de bains
n’échappe plus à la technologie. Et le
miroir connecté va devenir central.
La start-up française CareOS s’impose déjà comme le leader mondial
et s’est alliée au géant de l’électricité
­Legrand. L’objet, Artemis, permet
de gérer l’éclairage et le thermostat,
de lancer la radio, de se prendre en
photo à 360 degrés pour vérifier sa
coiffure ou sa tenue, de regarder des
tutoriels maquillage ou rasage, de
contrôler ses grains de beauté… Les
premiers miroirs connectés apparaîtront dans des hôtels et salons de
coiffure cette année avant une commercialisation grand public prévue
pour 2020 (de 700 à 20 000 euros).
Les toilettes. Il a fait le buzz à Las
Vegas. Le W.-C. connecté de Kohler,
Numi 2.0, promet une expérience
immersive avec ses enceintes, son
siège chauffant ou son système lavant et séchant les parties intimes…
Connectées à Alexa d’Amazon, ces
toilettes (qui n’ont encore ni prix
ni date de vente) permettent de
discuter avec l’assistant vocal ou
de lancer une ambiance spécifique
(son et lumière) au petit coin. g
Cyril Petit
22
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Économie & Business
• il ose
• Le chiffre
Le bras de fer continue
chez Telecom Italia
lejdd.fr
RetrouveZ
toute l’Actu
sur notre site
Piqué au vif par Vivendi, le président du conseil
d’administration de Telecom Italia se rebiffe. Fulvio
Conti a tenu à rappeler par voie de presse à son
premier actionnaire que la décision d’avancer ou
non l’assemblée générale de l’opérateur serait prise,
au mieux, le 14 janvier. Depuis le 17 décembre, le
français presse l’italien de réunir les actionnaires
pour voter une nouvelle gouvernance. Elle lui
permettrait de reprendre le contrôle du groupe
dont Vivendi détient 24 % des droits de vote et qui
lui a échappé en mai au profit du fonds américain
Elliott, actionnaire à hauteur de 9 %. R.L.
35 %
• coulisses
des Français placent parmi
leurs priorités la possibilité
de concilier vie privée et vie
professionnelle d’ici à cinq ans, selon un sondage Ifop
pour Freelance.com. Deuxième enjeu à moyen terme,
l’épanouissement au travail pour 34 % des sondés,
puis la formation (10 %). Cette étude, réalisée entre
octobre et novembre 2018, porte sur la perception que
les actifs occupés ont des nouvelles formes de travail
en dehors du salariat. Cette priorité n’apparaît finalement qu’en septième position dans leurs réponses.
Mais à la question « Quel statut aimeriez-vous avoir
idéalement ? », 14 % des sondés se disent pour l’indépendance, le freelance ou l’autoentrepreneuriat. R.L.
Colette Neuville face à Marie Brizard
La célèbre juriste défend les petits porteurs du
groupe de vins et spiritueux Marie Brizard (MBWS)
fédérés par l’Asamis. Elle a saisi l’Autorité des marchés financiers. Objectif : éviter une prise de contrôle
de la société par son rival Cofepp (groupe La Martiniquaise), principal actionnaire de MBWS avec
29 % du capital. Le 31 janvier, l’assemblée générale
de MBWS se prononcera sur les options de redressement, dont une augmentation de capital réservée
à Cofepp pouvant faire grimper sa participation
à 47 %. MBWS a nommé le cabinet Ledouble en
qualité d’expert et mis en place un comité ad hoc
d’administrateurs indépendants. R.L.
Le député
et mathématicien
Cédric Villani a ouvert
les débats mercredi
à Val-d’Isère.
Richard Bord
La saga judiciaire
Maranatha
se radicalise
Procédure En redressement,
le groupe hôtelier en cours de
reprise par le fonds Colony
Capital se heurte à la fronde
des petits porteurs emmenés
par l’Adefima
L’empire d’Olivier Carvin traverse
une séquence Gilets jaunes. Placé
en redressement judiciaire en
­novembre 2017, le cinquième groupe
hôtelier français devrait être repris
par l’américain Colony Capital sur
décision du tribunal de commerce
de Marseille. Mardi, le juge commissaire fera un point sur la période
d’observation et l’exécution du plan
de cession des actifs. Mais rien ne
se passe comme prévu. Entre le
repreneur et Cale Street Partners,
le fonds souverain du Koweït, principal créancier du pôle prestige Hôtels du Roy, la ­négociation vire à la
­discussion de marchands de tapis.
En cause : le montant des intérêts
dus sur la créance de Cale Street,
fixée à 305 millions d’euros.
r­ etirer, d’ici à 2040, 90 % des
­déchets plastiques qui polluent
les océans. Après sept ans de persévérance, 273 ­maquettes testées
et 13 000 e‑mails envoyés à des
­experts, son projet titanesque
vient d’être déployé au large de
la côte californienne : un système
­ultraperfectionné qui se sert des
courants pour canaliser les plastiques, les concentrer dans une
sorte d’énorme entonnoir, puis les
sortir de l’eau. Un projet de cette
envergure est soumis à des aléas
techniques : une première avarie
retarde la mission de quelques
mois. Mais il en faut plus pour
décourager ce petit génie, pour
qui le déclic s’est fait lors d’une
plongée en Grèce, l’année de ses
17 ans, durant laquelle il a vu plus de
plastique que de poisson. À la tête
de son ONG The Ocean Cleanup, il
compte aller au bout de son rêve :
en finir avec cette pollution dramatique. Au scepticisme de certains
scientifiques il oppose son enthousiasme et sa confiance : « Le problème du plastique dans les océans
sera résolu en 2040. » Dont acte. g
Sondage et liberté d’expression
Selon une source proche du dossier, le groupe AccorHotels, qui doit
prendre la gestion du pôle Hôtels
du Roy, serait à son tour en désaccord avec Colony. Surtout, les petits
porteurs se ­rebiffent. La déconfiture
de ­Maranatha, développé selon un
montage très complexe avec les
économies de quelque 6 000 investisseurs, a laissé un grand nombre
d’entre eux sur le carreau. « C’est
un peu l’affaire Eurotunnel sur la
Méditerranée », résume Fabrice
Baboin, l’avocat de l’Adefima (Association de défense des investisseurs
­Maranatha).
Celle-ci fédère près de 3 000 actionnaires décidés à en découdre.
L’­Adefima a sondé ses adhérents :
ils sont massivement favorables à la
création d’une foncière commune,
l’union faisant la force dans les négociations à venir pour l’exécution du
plan. En réponse, Colony a assigné
en référé l’association le 10 janvier
pour lui interdire de communiquer
avec ses membres. « C’est invraisemblable, s’emporte Me Baboin.
Cela bafoue la liberté d’association,
d’expression et le droit de disposer
de son patrimoine. Nos adhérents ne
veulent ni subir, ni se taire. » Pour les
conseils de Colony, l’Adefima, par
son action, ne respecte pas le jugement du tribunal de commerce du
17 octobre. « Ils veulent imposer une
mutualisation qui trouble le dispositif
de la décision, opposent-ils. Nous ne
le tolérerons pas. » g
Rémy Dessarts et ChloÉ Rossignol
Bruna Basini
Les Napoleons récompensent
leurs champions de l’innovation
Sommet Les membres du réseau
rassemblant des professionnels
de la communication et de la
culture ont désigné à Val-d’Isère
les trois personnalités qui ont
marqué l’année 2018
Envoyés spéciaux
Val-d’Isère (Savoie)
La neuvième session des N
­ apoleons
s’est achevée vendredi soir à Vald’Isère. Pendant deux jours et demi,
les participants de ce mini-Davos à
la française ont réfléchi et débattu
sur le thème du progrès. Les discussions ouvertes par le député et
mathématicien Cédric Villani mercredi ont été clôturées par Brune
Poirson, la secrétaire d’État auprès
du ministre de la Transition écologique. Entre-temps, les messages
d’alerte sur l’état du monde se sont
succédé, comme celui de l’activiste
canadien Paul Watson. « Si les océans
meurent, nous allons mourir aussi »,
a-t-il déclaré. Nettoyer les mers,
c’est justement le projet de Boyan
Slat, l’un des lauréats des prix de
l’innovation décernés vendredi et
dont le JDD est partenaire. Il a été
choisi (dans la catégorie hommes),
aux côtés de Cina Lawson, ministre
du Togo des Postes et de l’Économie numérique, et de Leïla Slimani,
écrivaine et ambassadrice d’Emmanuel Macron pour la francophonie
(­catégorie femmes). Portraits de
trois personnalités détonnantes.
Cina Lawson numérise
le Togo
À 46 ans, la ministre togolaise
­occupe son poste depuis près de dix
ans. Cette continuité lui a permis de
mener à bien des p
­ rojets qu’elle définit comme « concrets et qui changent
la vie des gens » : accès au très haut
débit, boosté par le lancement récent
de la 4G, déploiement de la fibre
­optique, démocratisation du wi-fi
dans les universités et hôpitaux
publics. Le taux de couverture de
la population devrait atteindre les
40 % à l’horizon 2022. La dématérialisation des services et des paiements favorise aussi l’électrification
du pays ou l’aide aux agriculteurs
les plus vulnérables. Visionnaire
et femme d’action, Cina Lawson
a su s’imposer dans le bastion très
masculin du numérique et œuvre à
la promotion de ses concitoyennes
dans le secteur.
Leïla Slimani se bat pour
les femmes et le français
Leïla Slimani a été révélée au grand
public en 2016 grâce à l’obtention
du prix Goncourt pour Chanson
douce. Elle s’engage en parlant
d’érotisme dans ses ­f ictions,
s’attaque frontalement aux intégristes dans une tribune après
les attentats de 2015 ou encore
brise un tabou en recueillant les
témoignages de Marocaines sur
leur sexualité. Femme de courage, elle ne craint pas ses nombreux détracteurs et n’hésite pas à
­s’exposer un peu plus en acceptant
d’être la représentante personnelle
d’Emmanuel Macron pour la francophonie. Objectif : redonner à la
langue française ses lettres de
noblesse, particulièrement dans
les pays du Maghreb, où elle est
aujourd’hui teintée d’élitisme.
Pour cette amoureuse des mots,
le multilinguisme est un facteur
d’émancipation et de progrès.
Boyan Slat nettoie
les océans
Il a 24 ans, un visage poupon et une
détermination à toute épreuve :
le Néerlandais Boyan Slat veut
23
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Économie & Business
Trone invente
les toilettes glamour
péages La ministre
des Transports
attend un effort des
concessionnaires, dont
les tarifs augmentent
au 1er février
Les sociétés d’autoroutes ont ressorti leur calculette pour un exercice inédit : une baisse de leurs tarifs
ou plus exactement un geste commercial. Il leur a été demandé par la
ministre des Transports, ­Élisabeth
Borne, le 4 janvier. Depuis, la demidouzaine de concessionnaires qui
se partagent le réseau autoroutier
français moulinent de nouvelles
offres tarifaires. La somme de leurs
efforts sera présentée demain à la
ministre. Une réunion en urgence
car le temps presse. Le 1er février,
après trois ans de gel, une hausse
générale des tarifs entrera en vigueur. Le prix des autoroutes va
à nouveau augmenter de 1,8 %.
« Dans le contexte de la crise des
Gilets jaunes c’est une bombe que
l’exécutif doit absolument désamorcer avant février », reconnaît-on
dans l’entourage de la ministre.
La réponse attendue risque de
ne pas satisfaire grand monde. Elle
pourrait même, une nouvelle fois,
tourner à l’avantage des sociétés
d’autoroutes. Ces dernières ont
bien tenté sans succès de proposer un gel des tarifs en échange
d’un nouvel allongement de leur
concession… Mais en se contentant de demander « un geste commercial », Élisabeth Borne n’a pas
mis la barre très haut. Elle veut,
en outre, orienter leurs efforts
sur les trajets du quotidien et, en
particulier, ceux des Français qui
se rendent de leur domicile à leur
travail. Or, c’est déjà sur cette clientèle régulière, parfois captive, que
se concentre l’essentiel des gestes
tarifaires des concessionnaires.
Vinci, Sanef ou encore APRR
déploient depuis des années des
trésors d’ingéniosité pour élaborer
des offres pour les courtes distances
et engranger des abonnés. Des dizaines de formules de remise se sont
ainsi multipliées, souvent sur des
tronçons précis, parfois avec le soutien des collectivités locales. Vinci
Autoroutes, premier exploitant avec
près de 48 % du réseau français sous
concession, propose des rabais dans
une trentaine de départements pour
les itinéraires journaliers inférieurs
Équipement La start-up
transforme les petits coins
en un lieu de haute technologie,
stylé et douillet
Barrière de péage de Saint-Quentin-Fallavier sur l’A43 dans l’Isère. Laurent CERINO/REA
Le geste mesuré des
sociétés d’autoroute
à 50 ou à 100 kilomètres. Formule
Océan en Gironde, liaison Annecy
Nord Express vers Genève, offre
Duplex sur l’A86… Même pour passer sous le tunnel du Mont-Blanc, le
prix pour un véhicule particulier
varie de 14 à 45 euros, selon la formule choisie. Chez APRR, filiale du
« Le compte n’y
sera pas pour les
automobilistes »
Pierre Chasseray
(40 millions d’automobilistes)
groupe Eiffage, comme les salariés
ou les professionnels, les étudiants
bénéficient eux aussi d’une formule,
baptisée « Campus », pour leurs trajets domicile-école. « Les abonnements permettent déjà des réductions
comprises entre 25 et 50 % par rapport
au plein tarif », précise un porteparole de l’Association des sociétés
françaises d’autoroutes qui avoue
avoir du mal à mesurer l’impact sur
les tarifs du geste attendu. Il souligne
aussi la progression inexorable du
nombre d’abonnés au télépéage.
Fin 2018, 7,6 millions d’usagers
étaient liés à une société d’autoroutes
par un abonnement. Le petit boîtier,
facturé généralement au mois, est
déjà utilisé dans près de 48 % des
passages au péage. L’effort demandé
par Élisabeth Borne pourrait offrir
aux concessionnaires une occasion
de recruter encore plus d’abonnés.
Face à toutes les offres existantes,
vérifier la portée de l’effort commercial des sociétés d’autoroutes risque
de se révéler un casse-tête pour
l’administration. « Nous sommes
conscients du problème de visibilité
qui peut se poser. Nous avons des services dans notre administration qui
connaissent bien le sujet », assuret-on au ministère. « Le compte n’y
sera pas pour les automobilistes.
S’en tenir aux trajets domicile-travail est très insuffisant », tempête
Pierre Chasseray, délégué général
de 40 millions d’automobilistes. Des
voix s’élèvent aussi pour regretter
qu’Élisabeth Borne n’ait pas profité
du contexte pour demander plus aux
autoroutiers, en faveur de la mobilité
verte. « Ajouter une modulation du
prix en fonction de l’empreinte écologique du véhicule aurait permis de
valoriser les utilisateurs ayant choisi
une motorisation plus vertueuse et
d’inciter à renouveler le parc automobile, en moyenne de 12 ans en
France », regrette-t-on chez l’opérateur d’autocars Flixbus.
L’occasion devrait se représenter. Gelés depuis 2016, les tarifs des
péages n’entament cette année que
la première étape d’un rattrapage
progressif. g
Sylvie Andreau
On passe plus d’un an de sa vie
sur les toilettes, et pourtant c’est
la dernière pièce réaménagée
de la maison. C’est de ce constat
qu’est née Trone, la start-up qui
veut rendre aux W.-C. leurs lettres
de noblesse. Mieux, « en faire un
objet désirable », insiste Hugo
­Volpei, son fondateur. Fraîchement diplômé de HEC, il incube
son entreprise à Station F ­depuis
l’été 2017.
Deux amis architectes, Romain
Freychet et Antoine Prax, et un
ingénieur, Camille Mourgues,
l’accompagnent. L’idée lui vient
de Londres, la capitale des latrines
« instagrammables ». Dans le restaurant Sketch, les clients défilent,
smartphone à la main, pour poser
devant les célèbres cabines en
forme d’œuf. Pour le jeune entrepreneur, c’est le déclic. Ses petits
coins devront ­recréer un univers
global, original ou sur mesure.
Il installe ses toilettes high-tech
dans des ambiances poétiques
qu’il baptise « Arc-en-Ciel »,
« Le Sacre » ou « Anamorphose ».
Fini le siège tout blanc et sa lunette
en plastique froid, place aux couleurs chatoyantes et aux matériaux
raffinés ! La céramique vernie
ou laquée de la cuvette vient de
Desvres, à Lille. La lunette, elle,
est taillée à Arras dans du bois de
frêne, pour plus de chaleur.
Car il ne suffit pas de faire beau,
pour Trone ; il faut aussi que les cabinets se muent enfin en vrais lieux
d’aisance. « Nous avons amorcé un
important travail de R&D centré sur
le confort, souligne Hugo Volpei.
Savez-vous que nous n’avons pas la
bonne position sur les sièges traditionnels ? » Outre l’assise, le bienêtre se joue aussi sur la réduction du
bruit, des odeurs et sur la propreté.
Des caméras intégrées pour
se passer des balais-brosses
La jeune pousse prévoit par
exemple d’abolir l’usage des balaisbrosses en 2019, grâce à des caméras intégrées, censées identifier
les zones à nettoyer. Elle travaille
aussi sur des capsules d’huiles essentielles reliées à la chasse d’eau.
Ses toilettes dernier cri ont déjà
conquis cinq grands restaurants
parisiens dont la très chic brasserie Astair, décorée par l’architecte
Tristan Auer.
Depuis peu, elles gagnent les
bureaux et lieux de conférences
(Comet Meetings). Elles se sont
même invitées chez quelques particuliers de la capitale. Compter
près de 2 500 euros pour ces petits
bijoux. Rentable depuis le début,
Trone espère effectuer une levée
de fonds au cours du premier trimestre 2019. g
Romane Lizée
Welcome to the Jungle, un modèle réalisé pour un particulier près de Nice. DR
24
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Sport
À l’épreuve du feu
FOOTBALL
Rudi Garcia et son
président cristallisent
les critiques. Pour
l’instant, le propriétaire
de l’OM les soutient
LIGUE 1 En crise,
le club marseillais
affronte Monaco,
relifté. Mais surtout
la fureur du Vélodrome
L
a colère gronde, prête
à exploser. Un mois que l’Olympique
de Marseille n’a plus joué au StadeVélodrome, le double qu’il n’y a plus
gagné (2-0 contre Dijon). Dans cette
période sombre, l’équipe de Rudi
Garcia a remporté une seule victoire
en 13 matches. L’état d’urgence est
décrété par des supporters qui ont
promis un accueil terrible ce soir, à
la hauteur de leur mécontentement.
Et de l’humiliante élimination en
Coupe de France, dimanche, au
complet contre un adversaire de
quatrième division.
Au surlendemain, joueurs et
encadrement ont pu formuler
leurs griefs entre quatre-z‑yeux
lors d’une réunion étouffante.
« Enfin », soupire-t‑on du côté de
la Commanderie, où des graffitis
insultants ont visé Rudi Garcia et
Jacques-Henri Eyraud (JHE) dans
la nuit de mardi à mercredi. S’il
n’était pas présent à cette réunion,
qui se veut un tournant, le prési-
Rudi Garcia le 19 décembre au Stade-Vélodrome après l’élimination en Coupe de la ligue par Strasbourg. Alexandre Dimou/Icon Sport
dent a assisté à plusieurs entraînements, plus musclés, plus sévères.
Pourquoi n’avoir pas procédé plus
tôt à ces ajustements ? Mystère. Si
aucun ­dirigeant marseillais n’a pris
la parole cette semaine, ils sont persuadés que cette fois, « ça y est », le
déclic a eu lieu. À voir.
Un long conciliabule s’est tenu
entre JHE, son coach et le directeur
sportif, Andoni Zubizarreta. À la clé,
deux résolutions sémantiques : on
n’entendra plus que le groupe vit
bien ni que la situation finira bien
par tourner. Deux phrases toutes
Marseille-Monaco Orange Vélodrome (21 h, Canal+)
sourire. L’urgence est réelle. Rudi
Garcia se sait menacé, son crédit du
printemps est épuisé.
faites, exaspérantes de passivité.
N’empêche, les deux matches en
­retard sont utilisés comme un bouclier pour rêver encore de la Ligue
des champions. Ils cherchent dans
les chiffres de quoi se rassurer.
En 2010-2011, l’équipe de Didier
Deschamps avait 27 points après
17 matches, avant de finir la saison à
la deuxième place. Dans le contexte
actuel, la comparaison prête à
Balotelli toujours,
McCourt absent
Jacques-Henri Eyraud, qui aime
citer les travaux de l’Observatoire
du football CIES, s’appuie en privé
sur une étude corrélant stabilité et
performance. En d’autres termes,
il ne lâchera pas son coach dans la
tempête. Par conviction ou parce
que sa marge financière est mince ?
Il a prolongé en octobre son contrat
jusqu’en 2021, ce qui lui semblait
alors « naturel » après une finale de
Ligue Europa. D’autre part, Rudi
Garcia s’est entouré d’une dizaine
de collaborateurs dévoués qui, pour
certains, le côtoient depuis quinze
ans. Le poids d’un licenciement collectif serait très lourd à supporter.
Surtout aux yeux des enquêteurs du
fair-play financier, qui ont encore
entendu les dirigeants marseillais
avant Noël.
S’il devait y avoir une dépense, ce
serait plutôt pour renforcer l’effectif
d’ici à la fin du mois. Sous la forme
aurait été dur pour le sélectionneur
de prendre un joueur avec juste six
mois derrière lui à ce poste ».
L’appel se rapproche néanmoins :
le Marseillais a été préconvoqué
pour les matches de novembre
(Pays-Bas et Uruguay) après l’avoir
été une première fois le mois précédent. « Je reçois souvent des emails du Sénégal et de la Guinée
[d’où viennent ses p
­ arents]. Alors,
le jour où l’intendant de l’OM m’a
félicité pour ma sélection, je n’ai pas
fait attention. C’est en m’asseyant
à ma place dans le vestiaire que
j’ai percuté », raconte-t-il d’une
voix blanche, comme s’il était
encore sonné. La très vilaine série
olympienne ne plaide pas en sa
faveur, mais il garde son calme :
« Vous savez, j’en ai vu des choses à
Marseille. Trois ans et demi ici en
valent sept ailleurs. L’OM fait vieillir
plus vite. »
Discret, Bouna Sarr n’en est pas
moins l’un des plus anciens du
groupe, Steve Mandanda et Florian
Thauvin étant partis puis revenus.
RENCONTRE L’attaquant
moqué s’est mué en défenseur
respecté. Une des rares valeurs
marchandes de l’OM
Envoyé spécial
Marseille (Bouches-du-Rhône)
Sa voix est posée, ses mots pesés.
« Avec un autre coach, je n’aurais
peut-être pas accepté, mais Rudi
Garcia a de l’expérience donc j’ai
décidé de lui faire confiance », nous
a raconté Bouna Sarr juste avant la
trêve, à propos de son changement
de poste réussi depuis un an et demi.
En creux, c’est aussi un (rare) soutien à l’entraîneur ­aujourd’hui descendu en flammes. Pour convaincre
son joueur, Garcia lui a montré des
vidéos d
­ ’Alessandro Florenzi, qu’il
avait converti à l’AS Rome. Sa mue
de l’été 2017, l’ancien Messin l’a entamée par une douloureuse remise
en question. « Pour un attaquant de
26 ans, passer en défense est difficile
à accepter », souffle-t‑il.
Ni à l’Olympique lyonnais, son
premier club, ni en Lorraine, où
il a parfait sa formation, il n’avait
joué derrière. Au matin de sa troisième saison à l’OM, Bouna Sarr a
dû prendre acte qu’il était n’était
qu’un troisième choix offensif. Il
a ravalé sa fierté et tout repris à
zéro. « Beaucoup de gens étaient
sceptiques, rembobine-t‑il. Me voir
défendre leur semblait improbable.
Ils m’ont donné envie de donner rai-
« Trois ans et demi
ici en valent sept
ailleurs. L’OM fait
vieillir plus vite »
son au coach. » Après six mois de
formation express, il trouve enfin sa
place, celle d’un latéral « atypique »,
ajoutant à la rigueur ­défensive sa
percussion et sa vitesse d’avant. Il
se sait le plus ­rapide de l’effectif,
bien qu’un ­orteil fracturé en août
l’ait empêché de finir premier du
test de vitesse comme les saisons
précédentes.
La hype est née il y a exactement
un an, à coups de #Bouna2018 sur
les réseaux sociaux. « Avant ça, je
n’avais jamais été soutenu, rappellet‑il. La marche était un peu haute,
mais on se moquait sans forcément
voir mes matches. L’indulgence
n’existe pas à ­Marseille. Je me suis
senti indésirable. » À sa décharge,
Marcelo Bielsa, l’entraîneur qui
l’avait fait venir à l’été 2015, avait
claqué la porte après un match. « Et
Michel, son successeur, bon… »
En avril dernier, son but spectaculaire contre Leipzig (5-2), dans
un quart de finale retour de Ligue
Europa d’anthologie, a mis la fièvre
au Vélodrome. Et au-delà. On lui
montre un photomontage réalisé
à l’époque : il y porte le maillot
de l’équipe de France. Espiègle, il
­reconnaît avoir « regardé l’annonce
de la liste pour la Coupe du monde
d’un œil alors que six mois plus tôt
[il n’aurait] sans doute pas allumé la
télé ». Sans pour autant s’être projeté en Russie, assure-t‑il, car « ça
PATRICK GHERDOUSSI/PRESSE SPORTS
Bouna Sarr ne fait plus ricaner
25
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Sport
13
C’est, toutes compétitions
confondues, le nombre
de défaites de l’OM. Autant
en 25 matches qu’en 62
la saison passée
FABREGAS EN FACE
Recruté vendredi, Cesc
Fabregas est dans le groupe
monégasque. William
Vainqueur, finalement
prêté par Antalya,
n’est lui pas disponible
d’une « opération raisonnable »,
insiste-t‑on. À ce jour, la discrétion
de l’OM sur le marché fait jaser, surtout face à son adversaire du soir,
Monaco, qui s’active à tout-va (pour
sortir de la zone rouge). D’après les
derniers échos, les discussions avec
Mario Balotelli se poursuivent. Mais
les dirigeants olympiens ignorent
si le départ de leurs homologues
niçois (Jean-Pierre Rivère et Julien
Fournier) est de nature à favoriser
ou à contrarier leur projet, avorté
une première fois l’été dernier.
Une certitude : Frank McCourt
ne sera pas au Vélodrome ce soir.
On le dit « fortement déçu » par la
mauvaise série en cours, mais toujours « obsédé par le long terme »,
partageant la vision de la direction
à trois, cinq ans qu’il a mise en place
en octobre 2016. Un patron qui a
su se montrer impitoyable dans ses
activités précédentes. Et que l’enlisement pourrait forcer à l’être pour
la première fois de ce côté de l’Atlantique (L’équipe évoquait hier l’hypothèse du remplacement de JHE par
l’avocat Didier Poulmaire). g
Mickaël Caron
Il prend l’attaquant en exemple de
rebond. « Comme moi, il a pas mal
galéré avant de renverser l’opinion.
On a eu du caractère », se satisfait-il
à l’orée d’un mois où il ne faudra
surtout pas en manquer. Traité il n’y
a pas si longtemps comme quantité
négligeable, l’ancien attaquant messin est aujourd’hui l’une des rares
valeurs marchandes de l’effectif
(avec Thauvin et Morgan Sanson).
Une offensive anglaise, un an après
une offre de 15 millions d’euros
provenant de Leicester, n’est pas
à exclure, même si son contrat a
été prolongé jusqu’en 2022 et que
l’intéressé ne formule pas d’envie
d’ailleurs.
Comme avec son coach, il a la
reconnaissance du ventre quand
il rappelle : « Une grosse année en
arrière, ça semblait même improbable que le club veuille me conserver. » Bouna Sarr sait à la fois ce
qu’il veut faire (« me rapprocher
du niveau de mes copains de formation à Metz, Sadio Mané et Kalidou
Koulibaly ») et où il veut le faire. En
aura-t‑il l’occasion ? g M.C.
• 20 j.
e
Le PSG réagit et compte 50 points après 18 matches
Paris est de glace
Amiens-Paris SG 0-3
Cavani (57e sp), Mbappé (70e), Marquinhos (79e)
Thomas Tuchel « sait tirer les
oreilles quand il le faut ». C’est Neymar (absent à Amiens en raison
d’une douleur à un genou) qui le
dit dans un entretien à beIN mais
c’est Kylian Mbappé qui s’est fait
chahuter après l’élimination surprise en Coupe de la Ligue contre
Guingamp (1-2). Passé à côté, le
champion du monde a remis les
choses à leur place au stade de la
Licorne : expulsion d’Adenon et
deuxième but (sur un service de
Cavani) à la clé. Poussif, le PSG a
ouvert le score grâce à un penalty
dur à encaisser pour les Amiénois.
« Les planètes doivent être alignées
face à une équipe comme ça »,
regrette l’entraîneur Christophe
Pélissier.
Pour le reste, Alphonse Areola a
évité un hold-up avant la pause et
Julian Draxler a surnagé. « C’était
très important de réagir, apprécie
l’Allemand. On est le PSG et on
n’aime pas perdre. »
Les champions de France ont
deux matches en retard et treize
points d’avance sur leur dauphin,
Lille. Autant dire que le « Qatar
Winter Tour » de quatre jours qui
démarre ce dimanche s’annonce
aussi radieux que le soleil sur l’Émirat. Mis à l’écart pour son refus de
prolonger, Adrien Rabiot y participera, ce qui promet néanmoins
de nourrir la chronique. Le milieu
formé au PSG est en contact avec
le Barça pour juin prochain, Paris
cherche à en retirer un peu d’argent
dès cet hiver (Bayern, Chelsea) afin
d’éviter l’humiliation et renforcer
un secteur de jeu trop dégarni pour
voyager loin en Ligue des champions. « Il va partir avec nous », a
indiqué Thomas Tuchel qui a ouvert
la porte à sa réintégration vendredi.
L’entraîneur allemand compte sur
cette semaine à Doha « pour créer
une atmosphère spéciale pour être
prêt pour la phase suivante ». g L.T.
Kylian Mbappé célèbre son but, hier à Amiens. FRANCOIS LO PRESTI/AFP
Nice-Bordeaux Saint-Maximin (16e sp)
1-0
Classement
Pts J
G
N
P bp bc diff.
1 Paris SG
50 18
16
2
0
53 10
43
2 Lille
37 20
11
4
5
32 20
12
3 Lyon
9
Sur la Côte d’Azur, il y a un ASM qui ne
joue pas le maintien : Allan Saint-Maximin
était à l’heure pour tirer son péno. Séduction et tendresse étaient au programme
de la soirée. Si c’est la fin d’une ère pour
un club qui va perdre ses trois principaux
dirigeants, l’équipe niçoise continue à se
donner de l’air.
33 19
9
6
4
31 22
4 Saint-Etienne 33 19
9
6
4
29 22
7
5 Montpellier
30 18
8
6
4
25 15
10
6 Nice
29 19
8
5
6
14
-3
7 Marseille
27 17
8
3
6
30 26
4
Guingamp-Saint-Étienne 8 Reims
27 20
6
9
5
16
-3
Khazri (6e)
0-1
Le mercredi, Joce Gourvennec colle un
uppercut au PSG. Le samedi, il se casse
les dents sur le Roudourou. De la saveur
sucrée de l’exploit au goût amer du retour
dans l’Armor, le coach de l’EAG en a l’estomac tout retourné. Khazri n’a pas pris de
gants pour lui infliger un vilain coup franc.
Aujourd’hui : Nantes-Rennes (15 h, beIN);
Dijon-Montpellier, Toulouse-Strasbourg
(17 h, beIN)
Buteurs : 14 Mbappé +1 (PSG); 13 Pepe +1
(Lille); 12 Sala (Nantes)
17
19
9 Strasbourg
26 19
6
8
5
30 23
7
10 Rennes
26 18
7
5
6
27 25
2
11 Nantes
23 18
6
5
7
26 25
1
12 Nîmes
23 18
6
5
7
26 28
-2
-1
13 Bordeaux
22 18
5
7
6
20 21
14 Toulouse
21 18
5
6
7
17
Adam Vinatieri,
meilleur vieux
FOOTBALL AMÉRICAIN
Bon pied bon œil, le botteur
d’Indianapolis affole les
compteurs en NFL. À 46 ans
Sa barbe d’hiver, blanche et débridée, n’a pas manqué de faire causer
pendant la période de Noël. Adam
Vinatieri présente aussi une ceinture abdominale un rien suspecte,
mais tout ça est finalement de son
âge. Jouer en NFL (ligue professionnelle de football américain)
a priori un peu moins. D’autant
qu’à 46 ans, il n’est pas là pour faire
le nombre ou égayer le vestiaire des
Colts d’Indianapolis. Vinatieri est
un kicker, autrement dit chargé de
convertir les field goals et les extra
points, équivalents des pénalités et
transformations du rugby. Un rôle
crucial – son coup de pied peut
décider d’une partie – mais ingrat,
monomaniaque et sous-payé au
regard des standards. Le kicker
n’est pas celui qui s’étale en grand
sur les affiches. Il est plus souvent
un inconnu qui vous offre des
pleurs (ou une euphorie libératrice pour l’autre camp). La maind’œuvre est volatile : deux coups
de pied ratés dans un même match
et c’est la porte qui vous guette.
Vinatieri, lui, reste plutôt à l’abri
de ce genre de mésaventures.
Car on ne parle pas seulement
du plus vieux joueur de la Ligue,
mais aussi du meilleur scoreur de
son histoire, titre porté depuis fin
octobre. Or, en attendant d’entrer
au Hall of Fame, il compte bien
« mettre hors d’atteinte ce record »
(2.600 points inscrits avant le deu-
xième tour des playoffs, la nuit dernière face à Kansas City). Ce père
de trois enfants, plutôt charpenté
pour un botteur (1,83 m, 96 kg),
a le verbe simple pour expliquer
sa longévité : « J’éprouve autant de
plaisir que quand j’ai commencé il
y a vingt-trois ans. » Certains de
ses coéquipiers n’étaient donc pas
encore nés à ses débuts avec les
New England Patriots, franchise
avec laquelle il a conquis trois
Super Bowls (finales de la NFL)
en une décennie, dont deux en
étant décisif.
Bol de neige
C’est aussi sous le maillot des
« Pats », mais surtout sous une
tempête de neige, qu’il a réussi
le plus mémorable coup de pied
de l’histoire : 45 yards à la dernière seconde pour arracher la
prolongation contre Oakland
lors des playoffs 2002. Avant de
sceller lui-même la victoire dans
une partie rebaptisée Snow Bowl.
Voilà maintenant 13 saisons qu’il
officie avec Indianapolis, glanant
un quatrième titre au passage
(seuls ses anciens partenaires
Charles Haley et le quarterback
superback Tom Brady en ont un
de plus). Auteur de la plus longue
série de field goals réussis (44, à
cheval entre 2015 et 2016), il est
resté cette saison dans le haut
du panier statistique : 85,2 % de
réussite. Sa retraite ? Toujours pas
programmée. Encore deux saisons
et un autre record tombera, celui
du joueur le plus âgé sur un terrain
de NFL. g D.B.
27 -10
15 Angers
20 18
4
8
6
20 22
-2
16 Caen
18 20
3
9
8
20 28
-8
17 Amiens
18 20
5
3
12 17
34 -17
18 Dijon
16 18
4
4
10 16
31 -15
19 Monaco
13 18
3
4
11 16 29 -13
20 Guingamp
11
2
5
12 14 35 -21
19
En décembre à Jacksonville (Floride). Reinhold Matay/USA TODAY USPW/REUTERS
tour d’europe
La bonne passe de Nasri
Nouvel épisode raciste
ANGLETERRE Déjà élu homme du
match pour sa première sortie après un
an de suspension, Samir Nasri confirme
sa belle forme. Le milieu français a délivré la passe décisive du but de West
Ham contre son ancien club, Arsenal
(1-0). Vainqueur à Brighton (1-0 grâce à
Salah), Liverpool continue sa course en
tête de la Premier League.
ITALIE Des chants racistes et antisémites
ont été entendus au Stade Olympique de
Rome lors du 8e de finale de Coupe d’Italie
entre la Lazio et Novara (4-1), ont rapporté
plusieurs médias italiens. « Jaune, rouge
et juif » ou « cette Roma qui ressemble à
l’Afrique », auraient été entonnés. Le club
romain a déploré une « condamnation collective pour des épisodes marginaux ».
Fin de série pour Toulouse
RUGBY Alors qu’il restait sur douze
matches sans défaite, le Stade toulousain a été stoppé sur les terres du
Leinster (29-13). La première place
de la poule 1 de Coupe d’Europe
semble donc promise au tenant du
titre, tandis que les Rouge et Noir
devront sans doute se contenter
d’un des trois strapontins de meilleur deuxième, avec pour conséquence
de se déplacer en quart de finale. Un
stade que le Racing 92 entrevoit malgré
sa défaite chez l’Ulster (26-22), via deux
points de bonus. Du côté de Montpellier, l’espoir demeure après le succès aisé
face à Newcastle lors de cette 5e journée
(45-8). Déjà éliminé, Toulon s’est de nouveau incliné face à Édimbourg (28-17). g
Le Toulousain
Joe Tekori stoppé
par Luke McGrath.
Stephen McCarthy/
Sportsfile/
Icon Sport
26
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Actualité Sport
TENNIS Alors que débute
Cette semaine, Nick Kyrgios pointe
au 51e rang à l’ATP, son pire classement depuis quatre ans. Des tracas
physiques ont, certes, hachuré sa
dernière saison, mais le tassement
est réel pour un joueur qui, à peine
débarqué sur le circuit, donnait le
sentiment de ne craindre personne.
Pas même le Big Four, dont il a
découpé chaque membre (à deux
reprises pour Rafael Nadal et Novak
Djokovic). La perte de son titre à
Brisbane, la semaine dernière, a
accentué le trait : moins 16 places.
Là-bas, à écouter Jérémy Chardy,
son vainqueur en huitième, Kyrgios
« a fait une Kyrgios ». Définition ? Attitude soudainement désinvolte sur
le court, qui peut se traduire par des
coups joués en marchant ou frappés
en dépit du bon sens. Synonymes :
sortir du match, le balancer.
Quand la partie ne tourne pas
rond, le cerveau de l’Australien,
23 ans et 13e mondial à son meilleur,
peut donc suivre le même mouvement. Et son détachement aussi bien
se manifester par une balle de match
sauvée d’un ace à 216 km/h sur deuxième balle (!) que par une sortie de
court en scrutant son smartphone.
Le risque est que l’on en vienne à
guetter davantage ses sautes d’humeur que ses fulgurances. On pensait les premières passagères, liées
à une immaturité post-adolescente,
et que les secondes lui promettaient
vite un Grand Chelem. C’est plus
flou désormais. « À lui de décider
où il veut aller et de voir quel est son
potentiel. Sans doute que lui-même
ne le connaît pas », glissait Roger
Federer en octobre, à Shanghai, où
Kyrgios s’était signalé par une prise
de bec avec l’arbitre, qui le jugeait
« à la limite » de la non-combativité.
Ces glissements entre instinct de
compétiteur et je-m’en-foutisme, le
garçon dit en avoir conscience. De
là à les tempérer sur la longueur…
D’autant que ça vient de loin. Mathieu Rodrigues était en face lors de
L’énigme Kyrgios
la première apparition de Kyrgios
sur le circuit, invité aux qualifs de
l’Open d’Australie 2012. « À 6-5 dans
le premier set, se souvient le Français,
le match est interrompu. On rentre
au vestiaire et là, je le vois engloutir
une crème glacée, un Magnum. On
avait l’impression qu’il s’en foutait. »
Dans le casier, qui fourmille
d’amendes, on retrouve de cette
nonchalance. Mais pas que. Il y a
du gentiment vulgaire (simulation
de masturbation avec une bouteille
d’eau, Queen’s 2018), du ridicule (un
« Et là, je le vois
engloutir une
crème glacée… »
Mathieu Rodrigues, son premier
adversaire sur le circuit
service trop lent pour être mesuré
par le radar, Shanghai 2016) ou
encore une grosse entaille dans
la confraternité. Montréal 2015,
changement de côté face à Stan
Wawrinka. « Kokkinakis [joueur et
ami] s’est tapé ta copine, mec, désolé
de te le dire. » La phrase n’est pas
captée par son adversaire, par le
micro oui. Tollé.
Pour cadrer l’effronté, difficile
de compter sur un coach puisqu’il
fait souvent sans. Sébastien Grosjean, nouveau capitaine de Coupe
Davis, s’y est essayé en 2017. Avant
de mesurer la difficulté à gérer ses
écarts à l’hygiène de vie. Sans compter la place prise par l’entourage, à
commencer par la mère (Norlaila,
d’origine malaisienne) et le frère,
Christos, qui le suit pas à pas.
Kyrgios laisse si peu indifférent
que même les arbitres se penchent
sur son cas. Lors du dernier US
Open, Mohamed Lahyani a été
jusqu’à descendre de sa chaise pour
prodiguer ses conseils, mains sur les
genoux, au joueur qui lâchait prise :
« Je veux t’aider. Je sais de quoi tu es
capable, là ce n’est pas toi. » Se faire
aider. Le gamin de Canberra a décidé
qu’il était temps. « J’ai commencé
à consulter des psychologues pour
essayer de me renforcer mentalement, confiait-il en novembre dans
la presse australienne. J’ai sans doute
trop traîné avant de le faire et je me
sens plus libéré d’en parler. » Par le
passé, il a pu dire qu’il détestait le
tennis, ou qu’il ne s’y voyait plus
jouer à 30 ans. Simple posture ? Les
psys jugeront.
Cas d’étude intéressant que ce
Kyrgios. Capable de se pointer à
Marseille en 2016 en clamant son
envie de rentrer chez lui, y compris à une minute de son entrée de
lice. Avant d’empocher au bout de
la semaine son premier titre, sans
même lever un sourcil. « Derrière, il
Darrian Traynor/Getty Images/AFP
demain « son » Grand
Chelem, l’Australien
peine à justifier
les attentes et faire
oublier ses frasques
m’a quand même dit qu’il se rappellerait toute sa vie de ce tournoi, émet
Jean-François Caujolle, directeur de
l’Open 13. Nick est difficile à appréhender, il a un sas de protection qui
dissimule peut-être quelque chose de
plus profond. Ses débrayages peuvent
arriver n’importe où, mais il intrigue
et peut faire se lever les foules. On a
besoin de joueurs comme ça. »
Hermétique, voire imbuvable,
en conférence de presse, Kyrgios
peut aussi se révéler meneur de
revue, pitreries à gogo sur le banc
de la Laver Cup. Et surtout ouvrir
son agenda comme son portefeuille
aux enfants défavorisés. En créant sa
fondation, fin 2017, il a montré qu’il
voyait un peu plus loin que le bout
du court : « La vie de tennisman est
assez sympa, on est bien payé et bien
traité. Mais si on ne fait ça que pour
l’argent, on se sent vide. » g
DAMIEN BURNIER
Ailier, un poste à mi-temps
HANDBALL Les joueurs excentrés
vivent dans un isolement qui
menace leur concentration
et leur rendement
Des grands ailiers qui ont joué en
équipe de France, plusieurs ont ensuite fait consultant (Greg ­Anquetil)
ou entraîneur (Alain Portes, Éric
Quintin, Olivier ­Girault), deux
métiers où ils ont mis à profit leur
connaissance d’un sport qu’ils ont
autant ­observé que pratiqué. On caricature à peine. « À ce poste, on n’est
pas loin d’un mi-temps, acquiesce
Michael Guigou, titulaire du flanc
gauche de l’attaque bleue depuis
quinze ans. En match, on devient
parfois spectateur. » Au point que le
Montpelliérain s’astreint à un travail
d’appuis dans son coin pour rester
chaud et concentré lorsque le ballon lui passe sous le nez pendant de
longues minutes. À deux reprises,
la solitude de l’ailier a particulièrement marqué le double champion
olympique : en demi-finale du
Mondial 2007 contre l’Allemagne,
il n’a « pas eu un ballon du temps
réglementaire avant d’avoir trois ou
quatre tirs en prolongation » ; contre
la Suède à Villeneuve-d’Ascq il y a
deux ans, « un match à une occasion
que tu n’as pas le droit de rater ».
En stage ou en compétition,
Guigou partage depuis un bail la
chambre de Luc Abalo, son pendant
sur l’aile droite. « On s’est rapprochés
car on faisait souvent des exercices
spécifiques à part à l’entraînement »,
se souvient le premier. Entre eux,
la discussion dévie vite sur les entraîneurs qui écartent le jeu ou pas.
« En équipe de France, on fait du deux
contre deux avec le pivot et l’ailier,
détaille Abalo. J’ai connu ça à Ciudad
Real [2008-2012] et au PSG depuis
l’arrivée du coach Raúl González. »
Formé au poste d’arrière, l’élastique
parisien râle parfois contre l’abus de
tirs dans la zone centrale car, d’après
lui, c’est la solution de facilité : « Si
je n’ai pas reçu le ballon à l’aile dans
un gros match, on l’a probablement
perdu. Tout ramener au centre revient
à mal attaquer, donc faciliter la tâche
de la défense adverse. Jouer vers les
côtés, c’est le signe d’un jeu plus varié,
donc moins prévisible. »
Le retard français
S’il lui arrive encore d’avoir des
matches à un seul tir, « où tu n’es
plus dans le rythme lorsqu’on te
sollicite », Abalo a la chance d’évoluer au PSG avec un magicien de la
passe, le Danois ­Mikkel Hansen.
« Les défenseurs ont du mal à lire son
timing car il s’est beaucoup entraîné
à transmettre le ballon à l’aile. Les
Scandinaves sont conditionnés pour
ça. Alors que d’autres joueurs vont te
jeter la balle uniquement s’ils n’ont
pas pu tirer. » Or, la différence se fait
sur les premiers pas, l’angle de tir
s’ouvrant davantage devant l’ailier
qui a anticipé son envol. Même son
de cloche chez Guigou, qui admire
« l’école nordique ». « Nous, Français, sommes en retard sur cet aspect
du jeu », pointe celui qui a été en
contact il y a plusieurs ­années avec
le coach danois Nikolaj Jacobsen
(Rhein-Neckar Löwen), réputé
pour mettre en valeur les acrobates
du bon coin.
Comme dans son club de toujours
(Montpellier), où il joue régulièrement demi-centre, Guigou bénéficie sous le maillot tricolore d’une
certaine liberté de mouvement.
« Quand je reviens dans l’axe, ce n’est
pas par ennui, s’amuse-t‑il. Je peux
aussi créer ou monter au duel, donc
certains entraîneurs trouvent dommage de m’utiliser seulement comme
finisseur. » Lors des gros matches,
on l’a vu entrer en deuxième pivot ;
une option tactique supplémentaire
pour le sélectionneur Didier Dinart.
Là, enfin au cœur de la mêlée, l’ailier
surprend la défense en même temps
qu’il rompt son isolement pour un
court moment. Ce qui lui fait dire :
« Si le ballon ne vient pas à moi, c’est
moi qui vais au ballon. » g
Mickaël Caron
Imago/Panoramic
*
Les Bleus sereins
devant Karabatic
Mondial Sous les yeux du miraculé Nikola Karabatic, bientôt prêt
à intégrer l’effectif, les Experts sont
montés en régime aux dépens de la
Serbie (32-21). Une mise au point
nécessaire après le duel accroché
face au Brésil la veille, notamment
grâce au gardien Vincent Gérard
et à Nedim Remili (5 buts). Après
un dimanche de relâche, la France
jouera lundi contre la Corée unifiée puis l’Allemagne le lendemain,
pour un premier face-à-face significatif dans cette compétition. g
27
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Actualité Culture & Médias
Delphine Ernotte et Tony Hall
« L’audiovisuel public reste
un marqueur de démocratie »
nous oblige à amplifier ce lien parfois distendu avec le public.
interview
médias Les dirigeants
Comment endiguer l’exode
des plus jeunes qui regardent
de moins en moins la télévision ?
T.H. : En leur proposant des outils et des contenus qui leur correspondent. Si les antennes de la
BBC restent les plus regardées
en Grande-Bretagne, malgré ce
que vous évoquez, c’est parce que
nous avons pris la question à brasle-corps. Avec la création, notamment, d’une plateforme dédiée à
tous les jeunes créateurs, – BBC
Sound Effects –, où l’on peut
télécharger plusieurs milliers de
contenus audio et vidéo. Par la
mise à disposition, également, de
la plateforme de téléchargement
iPlayer, où les internautes peuvent
aller puiser dans un immense catalogue de séries et d’émissions. Ou
encore avec la production de séries
transgénérationnelles, telles que
Bodyguard, qui est aujourd’hui un
succès planétaire. N’oublions pas
les réseaux sociaux, cet autre relais :
nous avons lancé en 2017, avec Cut
Through the Noise, la toute première
émission d’actualité sur Facebook.
de France Télévisions et
de la BBC défendent leur
capacité à diffuser une
information certifiée
à l’ère des « fake news »
Audience Pour
reconquérir les jeunes
téléspectateurs,
ils misent sur des outils
et des contenus ciblés
Légende. CRÉDIT
Ils se voient d’ordinaire à Genève. Le
directeur général de la BBC, Tony
Hall, et la présidente de France
­Télévisions, Delphine Ernotte,
veulent réarmer l’audiovisuel public
face aux médias leaders du Net.
Vous siégez depuis le 1er janvier à la
tête de l’Union européenne de radiotélévision (UER). Au-delà d’un slogan
qui vous est commun – « Informer,
éduquer, divertir » – en quoi la BBC
et France Télévisions diffèrent-elles ?
Tony Hall : Nos entreprises sont
bien plus proches l’une de l’autre
que fondamentalement différentes.
Dans un monde de plus en plus polarisé, où l’information demande
chaque jour à être vérifiée, où on
ne sait plus vers qui se tourner pour
distinguer ce qui relève de la réalité ou de la fiction, où des acteurs
mondiaux, comme Netflix et Amazon, ont de plus en plus de poids,
nos services publics ont une valeur
inestimable. Qui aujourd’hui peut
dispenser une information certifiée
et investir dans les talents – journalistes, créateurs, réalisateurs… –
sinon des groupes ancrés sur leurs
territoires avec des valeurs solides,
comme les nôtres ?
Delphine Ernotte : J’ajouterais
que quelles que soient nos tailles
respectives, force est de constater
que nous sommes petits face à ces
médias globaux. C’est vrai notamment en Europe du Nord où Netflix
est aujourd’hui un média leader. Or,
la seule réponse face à ces nouveaux
concurrents, ce sont des alliances
fortes à l’échelle européenne. Enfin
et surtout, dans une crise démocratique telle que peuvent la vivre
beaucoup de pays en Europe, sur
fond de populisme, l’audiovisuel
public reste un marqueur de démocratie. Nous avons aussi cette
responsabilité.
Le gouvernement dit vouloir
s’inspirer du modèle britannique.
En quoi est-il exemplaire ?
T.H. : Méfions-nous des raccourcis… En tout cas, la BBC et ses
20 000 collaborateurs peuvent se
prévaloir de trois atouts. D’abord,
la durée du contrat de son directeur
général avec l’État : onze ans. Cela
donne du temps pour développer
votre entreprise et de la stabilité
face aux aléas de la politique. Son
mode de financement ensuite, avec
une redevance étendue à la diffusion des programmes à la demande
(Pay per view), ce qui est important.
Et enfin une capacité de production et de commercialisation de
nos contenus à l’échelle mondiale.
Mais je suis incapable de vous dire
si le « modèle » BBC pourrait être
dupliqué en France.
D.E. : Un contrat d’une telle durée
avec l’État, indépendamment des
cycles politiques, permet de s’inscrire dans le temps. Et un système
de redevance modernisé, avec de la
prévisibilité dans le financement et,
du coup, une plus grande garantie
quant à l’indépendance… Tout cela
a bien évidemment du sens. Car on
ne pilote pas une entreprise avec
des perspectives court-termistes.
Reste le plus important : les crises
qui secouent en ce moment une
partie du continent européen nous
rappellent que c’est la question du
lien de confiance, du regard que
portent les citoyens sur leurs médias publics, qui doit être au cœur
« Je suis incapable
de vous dire
si le “modèle”
BBC pourrait
être dupliqué
en France »
Tony Hall
de nos préoccupations. Le Brexit en
Grande-Bretagne, les Gilets jaunes
en France… Face à ces crises, les
grands médias suscitent des réactions de défiance dans l’opinion. Et
la BBC, comme France Télévisions,
n’y échappe pas.
T.H. : Défiance, c’est le terme qui
convient ! Et malgré le fait que la
Tony Hall
et Delphine
Ernotte, le
29 juin 2018
lors de leur
élection à la
tête de l’Union
européenne
de radiotélévision. uer
D.E. : L’un de nos axes stratégiques,
inspiré d’ailleurs de ce que fait la
BBC, ce sont les programmes éducatifs : un secteur que nous allons
renforcer, en lien avec l’Éducation
nationale. L’autre chantier, c’est
France.tv. Cette plateforme numérique vitrine de France Télévisions,
récemment relancée, est l’outil de
demain. Il y a enfin tout le travail
engagé sur les réseaux sociaux, avec
les digital natives, des fictions spécialement produites pour le Net.
Le premier épisode de la saison 3
de Skam sur Facebook a ainsi
enregistré quelque 300 000 vues
en une seule journée. Un type de
programme que nous allons fortement développer.
BBC reste l’espace vers lequel se
tournent les Britanniques, invariablement, quand ils veulent savoir ce
qui se passe dans leur pays, nous
constatons que nous n’avons pas
été épargnés. Entre fake news et
contre-vérités, le Brexit a donné
lieu, sur certains médias en GrandeBretagne, à ce que l’on voit de pire
aux États-Unis. Vérifier, décrypter…
cette crise nous oblige aujourd’hui à
mettre en place des équipes dédiées
chargées de « checker » l’info. Avec
une ardente obligation, en trois
mots : impartialité, équité et vérité.
Bodyguard, Doctor Who,
North & South… sur la BBC ;
Les Rivières pourpres, La Révolte des
innocents, Capitaine Marleau… sur
France Télévisions sont des séries à
succès sur vos différentes antennes.
La fiction est-elle l’avenir de la télé ?
T.H. : C’est indiscutablement l’un
de nos relais de croissance. Quand
je suis arrivé à la tête de la BBC,
en 2012, j’ai souhaité renforcer ce
secteur. Le succès récent d’une
série comme Peaky Blinders nous
y encourage. Reste la question de
l’inflation inquiétante des coûts de
production.
D.E. : De même, la crise des Gilets
jaunes, qui a mis en lumière le
poids souvent dommageable de
l’information à jets continus. Le
reproche que je pourrais nous faire,
c’est peut-être de ne pas avoir su
anticiper cette crise. Aujourd’hui,
notre rôle est de deux ordres : veiller à ce que notre information soit
irréprochable, et ne pas s’arrêter à
la simple restitution de faits qu’il
nous faut contextualiser et mettre
en perspective. Cette crise, enfin,
D.E. : C’est bien évidemment un axe
fort et un genre essentiel. France
Télévisions investit 420 millions
d’euros par an dans la création originale. Et les projets foisonnent.
Peaky Blinders est un bon exemple
de ce que nous devrions développer,
une série typée, ancrée dans un territoire donné, avec ses références
culturelles. g
Propos recueillis par
renaud revel
28
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Entretien
Comment la Chine
veut peser sur le monde
Géopolitique L’expert en relations
S
i le phénomène des Gilets
jaunes est l’une des plus bruyantes
­illustrations de la crise de confiance des
opinions publiques envers les élites qui
dirigent les sociétés démocratiques dans
une phase de transition numérique et
écologique, le recul est nécessaire pour
analyser son impact sur notre politique
européenne et internationale. Le fait que
d’autres grandes puissances autoritaires
soufflent sur ces braises pour mieux
­déstabiliser un camp occidental en perte
de vitesse, après des années d’endiguement ou d’humiliations, est devenu une
préoccupation majeure. En moins d’une
quinzaine d’années, Thomas Gomart,
passé du King’s College de Londres à
l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, est devenu l’un des
meilleurs experts du monde postsoviétique. En prenant la direction de l’Ifri,
il a étendu ses recherches aux autres
grands domaines de tension de la planète. L’Affolement du monde (­Tallandier),
qui paraît la semaine prochaine, est une
mise à plat des dix enjeux mondiaux auxquels la France doit, selon lui, faire face.
Tout en s’interrogeant sur les capacités
­d’Emmanuel Macron à répondre à ces
défis avec suffisamment d’audace et
d’anticipation.
Votre jugement sur ce que pèsera
la France dans trente ans ne vous
conduit-il pas au pessimisme ?
Non, j’ai essayé, au contraire, dans ce livre
d’éclairer la face cachée de la mondialisation sans verser dans le pessimisme. Il
s’agit d’apprécier les enjeux géopolitiques
au plus juste pour ne pas en avoir peur, et
se préparer au mieux. Mais force est de
reconnaître que le système international,
qui a bénéficié depuis des décennies aux
Occidentaux, est en train de se déliter et
qu’on en mesure mal les conséquences. Je
suis convaincu que la seule échelle, pour
nous Français, pour penser le monde,
c’est l’Europe. La France seule, c’est
environ 1 % de la population mondiale
et 2 % de sa richesse ! Ses principales
priorités diplomatiques ont longtemps
été la construction européenne sur la base
franco-allemande, les liens avec l’Afrique
francophone et le multilatéralisme au
travers notamment du P3 au Conseil de
sécurité des Nations unies [États-Unis,
France, Royaume-Uni]. Or le multilatéralisme est aujourd’hui remis en question par les trois principaux membres
du Conseil de sécurité : les États-Unis, la
Russie et la Chine. La France doit s’adapter rapidement à la dégradation de son
environnement stratégique.
Votre premier chapitre est consacré
à la Chine. Parce qu’il s’agit
de la première des menaces ?
Parce que notre modèle économicopolitique, et donc notre mode de vie,
internationales Thomas Gomart
décrypte la stratégie de Pékin,
qui passe par l’exportation
de son « autoritarisme numérique »
enjeux Dans un livre qui paraît
la semaine prochaine, il explique
l’état du monde et le rôle
que la France peut y jouer
propos recueillis par
françois clemenceau
L’affolement du monde
thomas gomart,
tallandier
320 pages, 20,50 euros.
Directeur
de l’IFRI
Thomas Gomart,
45 ans, dirige
depuis quatre ans
l’Institut français
des relations
internationales, le
plus connu des think
tanks français de
politique étrangère.
Il y pilotait depuis
2004 le centre
Russie, consacré
aux recherches
sur l’espace
postsoviétique.
Il a été associé aux
travaux de l’Institut
d’État des relations
internationales
de Moscou, de
l’Institut d’études
de sécurité de
l’Union européenne
et du département
d’études des
conflits du King’s
College de Londres.
Il est le coauteur,
avec Thierry de
Montbrial, de Notre
intérêt national –
Quelle politique
étrangère pour la
France ? (Odile
Jacob, 2017).
subit déjà la montée en puissance de la
Chine. Sur le plan économique, elle se
fait principalement au détriment des
positions américaine et européenne. Et
cette tendance va s’accélérer en fonction de sa progression technologique.
Sur le plan politique, Pékin a élaboré un
autoritarisme numérique inédit qui permet de réagir très vite aux crises et aux
contestations, tout en verrouillant l’espace public. Il passe par un contrôle des
infrastructures sur le territoire chinois,
et maintenant également dans les pays
où la Chine investit massivement. La
technologie de la 5G par exemple, incontournable pour les objets connectés
aux téléphones mobiles de la prochaine
génération, permettra de multiplier par
cent la transmission des données et rendra le téléchargement obsolète. Elle est
au cœur désormais de la confrontation
géoéconomique entre les États-Unis et
la Chine.
Et face à cela, les Européens ont déjà
abandonné la partie ?
Partiellement, même s’ils conservent des
atouts. Dans le domaine numérique, ils se
trouvent a­ ujourd’hui pris en étau entre
les grandes plateformes américaines et
chinoises, qui captent une part croissante de la valeur produite en Europe. La
construction européenne s’est faite sur
le principe d’une dépolitisation visant à
favoriser la supranationalité. Or l’UE est
confrontée à des acteurs conduisant des
logiques traditionnelles de puissance. Le
mythe de la convergence selon lequel la
Chine se convertirait à l’économie de
marché et à l’ouverture politique après
avoir rejoint l’Organisation mondiale du
commerce [OMC] s’est dissipé. La République populaire de Chine est dirigée par
un Parti communiste de 80 millions de
membres qui renforce l’étatisme économique et le contrôle politique tout en
affichant ses ambitions internationales.
Autrement dit, la Chine est
davantage une menace économique
qu’une menace militaire ?
C’est lié. C’est la deuxième dépense militaire mondiale, loin derrière les ÉtatsUnis mais avec des investissements
majeurs dans le domaine naval. Or on
a tendance à oublier que la mondialisation, c’est d’abord la maritimisation. Si
la liberté de navigation était remise en
La diplomatie française semble croire
pourtant que la Chine peut être notre
question en mer de Chine ou dans l’océan
alliée dans la défense du multilatéralisme,
Indien, cela aurait des effets immédiats
notamment sur la question du climat.
sur les équilibres globaux. La Chine a
N’est-ce pas contradictoire ?
récemment démontré ses capacités
d’action en Méditerranée et dispose
Notons quel a été l’ordre de priorité
d’un réseau de bases,
d’Emmanuel Macron
comme à Djibouti.
après son élection :
Elle est en train de
d’abord Angela Mermettre en place un
« La
kel, puis Vladimir
dispositif global lui
Poutine et Donald
technologie
Trump. Le contact
permettant d’orienter
direct avec Xi Jinping
le cours de la mondiade la 5G
lisation en fonction de
a été plus tardif. Mais
est
au
ses intérêts afin de resur le fond, la diplomatie française est
trouver sa centralité
cœur de la
traversée par deux
historique. L’un des
confrontation »
tests d’une volonté
courants. Le premier
hégémonique sera
s’inquiète des ambiTaïwan. Quelle serait
tions néo-impériales
la réaction des Étatsde la Chine et de sa
Unis et des Européens si la Chine était
capacité à modifier les équilibres globaux
tentée par une épreuve de force ?
au détriment des Européens. Ce courant
travaille à une stratégie indopacifique, en
Cet hégémonisme de la Chine
particulier dans le domaine naval, en lien
nous vise-t‑il personnellement ?
avec les États-Unis, le Japon, mais aussi
Peut-on parler d’une future sinisation
les Émirats arabes unis, l’Inde et l’Ausde notre culture européenne
tralie, qui sont devenus des partenaires
comme il y a eu une américanisation
clés. Le second considère, en effet, que
du mode de vie européen ?
des convergences sont possibles avec
Non, car la culture est profondément
la Chine pour contrebalancer l’uniladifférente et le soft power chinois n’a
téralisme américain sur le dossier du
rien à voir avec celui des Américains.
climat, mais pas seulement. Ce courant
Mais c’est tout de même frappant de voir
insiste aussi sur le marché chinois et sur
que le projet des routes de la soie prél’obligation de s’adapter aux réalités de
senté par Xi Jinping en 2013 est devenu
la puissance chinoise. Ces deux courants
une carte mentale de référence pour le
se rejoignent pour souligner la nécessité
monde entier. C’est une performance
impérieuse d’une réponse conçue au
remarquable qui illustre l’efficacité de
niveau européen pour faire face.
la diplomatie chinoise. Or ce projet est
sérieux et ne porte pas seulement sur
Autrement dit, dans cet affolement
du monde que vous décrivez, la Chine
les infrastructures mais concerne aussi
vous inquiète davantage que le
la dimension immatérielle, comme la
comportement de Donald Trump ?
production de normes et de standards. Il
faut que les E
­ uropéens y apportent une
De 1972 jusqu’en 2008, les États-Unis
réponse de nature g­ éoéconomique fonont accompagné la montée en puissance
dée sur le principe de réciprocité. Mais
de la Chine pour mieux abaisser l’Union
ils donnent une double image. Celle de la
soviétique puis la Russie. Dans son disdivision, avec notamment le forum 16+ 1,
cours électoral, Donald Trump a tenté
qui réunit la Chine et 16 États d’Europe
d’inverser la démarche en s’appuyant
centrale et orientale, dix étant membres
sur la R
­ ussie pour contrecarrer la Chine.
de l’UE et les six autres, candidats à l’adMais il n’y est pas parvenu compte tenu
hésion. Celle de la protection, avec la
de l’évolution paradoxale des relations
mise en place d’un dispositif permettant
russo-américaines. Il n’en demeure pas
de réagir à des investissements chinois
moins qu’il recueille des soutiens bien
dans des secteurs sensibles. Mais il n’est
au-delà de ses rangs dans son opposition
pas trop tard.
frontale à la Chine. Cette focalisation a
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
29
Entretien
une conséquence directe : une vive critique des Européens dans le ­domaine
commercial aussi bien que stratégique.
À ses yeux, ces derniers sont moins des
alliés que des clients qui doivent s’acquitter de leurs cotisations. Cependant, en
dépit d’une nette dégradation, il existe
toujours de solides cordes de rappel.
Lesquelles ?
Tout d’abord, le volume des échanges
commerciaux entre les États-Unis et
l’UE, encore très supérieurs à ceux entre
la Chine et l’UE. Parallèlement, les liens
de sécurité noués au cours des décennies.
Ensuite, une organisation politique qui
repose sur la séparation des pouvoirs
et le respect des libertés publiques et
individuelles. Et enfin, une proximité
culturelle.
Comme avec le Royaume-Uni,
qui nous quitte ?
Les liens sont encore plus étroits en
raison de la proximité géographique
et d’une histoire partagée millénaire.
Sur le plan stratégique, Londres et Paris
ont scellé leur destin commun avec les
accords de Lancaster, que le Brexit ne
saurait remettre en question. Les deux
pays partagent une même culture stratégique et un même positionnement international, comme puissances nucléaires
et membres permanents du Conseil de
sécurité. Une des priorités de Paris devrait être de proposer un nouveau type
de relation avec Londres.
Cette Europe que vous nous décrivez
en creux face à la Chine et aux États-Unis
n’est-elle pas affaiblie aussi par le jeu
de la Russie ?
Il y a un effet d’optique qui place la Chine
et la Russie sur le même plan. Or leurs
situations diffèrent profondément, tout
comme leur impact sur l’UE. La Chine
de Xi Jinping fait de 2049 un objectif,
alors que la Russie de Vladimir Poutine
est incapable de se projeter au-delà
de 2024, fin prévue de son quatrième
et en principe dernier mandat. Dans le
domaine économique, les deux pays ne
sont plus dans la même catégorie : la Russie stagne depuis la crise de 2011 et son
revenu national brut représente 16 % de
celui de la Chine. Mais il n’empêche que
Vladimir Poutine est parvenu à remettre
Xi Jinping et
les dirigeants
communistes
chinois, à Pékin
le 18 décembre
lors du
40e anniversaire
des réformes
d’ouverture
de la Chine. IMAGO/
panoramic/starface
son pays au centre du jeu diplomatique,
ce qui était tout sauf évident lors de son
arrivée au Kremlin en 2000. Inspiré
par ­Berlusconi, il a misé sur le contrôle
médiatique pour asseoir son régime et
exercer une influence extérieure. À la
différence de l’ancien Premier ministre
italien, il a su inspirer la crainte de ses
partenaires en adoptant une posture
martiale. Il a également su produire un
contre-discours idéologique dès le milieu
des années 2000 en se présentant comme
l’avant-garde de la révolution conservatrice. À la différence des dirigeants
européens, il a compris que le « non » au
traité constitutionnel européen de 2005
traduisait une déconnexion entre les
élites et l’opinion, et pas seulement en
France.
C’est ce qui vous fait écrire que l’Europe
est déboussolée…
En 2030, l’Europe devrait représenter
8 % de la ­population mondiale et sera la
région la plus âgée du monde. La mondialisation ne va pas s’arrêter, et elle va
se durcir et se complexifier. Nous allons
assister à une accélération des contacts
par une capacité illimitée de mise en
réseaux, le tout dans un monde limité
en ressources naturelles. À ces données structurelles s’ajoutent les crises
conjoncturelles, celles de l’endettement,
du ­système migratoire, et le Brexit. Ces
crises à répétition se traduisent par
l’émergence de forces nationalistes et
protectionnistes ouvertement hostiles
au projet européen tel qu’il est conduit
depuis 1991.
Faut-il que la France et l’Allemagne
fassent une pause dans l’agenda
d’intégration européen pour calmer le jeu
face aux populistes europhobes ?
Cette idée de pause effraie les fédéralistes, qui ­recourent toujours à la
même image, celle du ­cycliste, pour
justifier la poursuite de la construction.
Si on s’arrête, on tombe. En réalité, la
construction européenne s’est faite en
fonction d’un principe de dépolitisation
visant à étouffer les passions politiques
par un maillage serré de règles. Or la
prolifération de ces règles est davantage
ressentie comme une intrusion par les
citoyens européens que comme la promotion d’un intérêt général. Plutôt que
de pause, je parlerais de frontière. Il me
semble essentiel que l’UE soit capable
de les fixer et de rassurer les opinions
en se concentrant sur des chantiers
délimités plutôt que de chercher à se
saisir sans cesse de nouveaux domaines
de compétence. Il lui faut aussi rompre
avec un langage compris des seuls initiés
et, me semble-t‑il, souligner sa capacité d’adaptation aux circonstances.
Même si ce n’est pas dans sa culture
administrative, l’UE doit raisonner et
agir en termes géopolitiques et géoéconomiques. Acquérir une crédibilité
stratégique est essentiel.
A-t‑il les moyens de réussir au-delà
des frontières européennes, par exemple
dans la défense du multilatéralisme,
son autre cheval de bataille ?
Sur ce terrain-là, il conserve encore
une capacité d’initiative qu’il pourrait
en retour utiliser pour contribuer à
­renforcer l’UE. Il souhaite visiblement
faire évoluer le prochain G7 en France
en cherchant des convergences avec des
pays d’Afrique, convaincu du caractère
décisif des relations avec le continent
africain. La France dispose d’une capacité d’initiative avec des pays comme
l’Inde, l’Australie, le Canada, la Corée,
le Japon ou l’Indonésie pour promouvoir le principe d’une mondialisation
qui ne soit pas enserrée dans les relations sino-américaines. Il y a un espace
à prendre pour l’UE et les pays désireux
de ­maintenir un système ouvert et soucieux des biens communs. En réalité,
la France doit rompre avec le déni de
réalité et le dénigrement d’elle-même.
Emmanuel Macron, sur le défi européen,
semblait à la fois courageux et presque
convaincant. A-t‑il échoué ?
Il n’a pas réussi le changement de pied
escompté mais contribue, de mon point
de vue, à la prise de conscience des
risques et opportunités de la part de
ses partenaires européens. Très fragilisé sur le plan intérieur, il n’a jamais
cultivé la moindre ambiguïté sur son
D’autant que la France ne peut plus rien
faire seule…
engagement européen. Il a été élu sur
En effet, ce n’est pas un isolat qui peut
une orientation proeuropéenne assuse soustraire au monde. Cependant, la
mée et sur une volonté de rééquilibrer
les relations franco-allemandes en
France conserve une liberté d’action
retrouvant une crésupérieure aux pays
dibilité économique
de taille comparable,
indispensable au
et dispose encore de
redressement du
« Macron
la capacité de faire
pays, dont les posiun certain nombre
n’a
pas
tions s’érodent. Il
de choix. Elle peut
n’y a aucune équiavoir des effets leréussi le
viers en combinant
voque sur son manchangement
ses différents pardat de ce point de
vue. Si Emmanuel
tenariats et en utilide pied
Macron a bénéficié
sant son savoir-faire
escompté »
des circonstances au
diplomatique. Mais je
plan national, cela
crois que cette action
n’a pas été le cas au
n’est pas seulement à
plan européen. Sa
penser en fonction de
vision construite et exposée à pluses partenaires et adversaires étrangers.
sieurs reprises n’a pas provoqué de
Elle concerne de plus en plus différentes
déclic politique en Allemagne pour
parties prenantes nationales, comme les
une raison assez simple : le statu quo
églises, les entreprises, les universités,
de l’UE convient à Berlin quand Paris
les associations ou les syndicats, qui sont
oscille, au gré des circonstances, entre
de plain-pied dans la ­mondialisation.
moins ou plus d’Europe. Le problème
Elles attendent une orchestration de
d’Emmanuel ­Macron est d’être pris à
la part de la puissance publique et une
revers sur le plan symbolique entre la
­cohérence dans l’allocation des moyens.
mise en scène du 11-Novembre à l’Arc
Ce qui se joue actuellement, c’est la
nature du rapport entretenu par les
de Triomphe et la mise à sac de celui-ci
par les Gilets jaunes le 1er décembre.
Français à la mondialisation. g
30
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Document
carnets Les fourgons blindés,
la prison, la cavale : en 2009,
le jeune gangster se racontait
au journaliste Frédéric Ploquin,
spécialiste du milieu
Jean-Luc Bertini / Pasco
TRAJECTOIRE Dix ans et deux
évasions plus tard, les mots
du braqueur multirécidiviste
prennent une résonance
particulière
Frédéric Ploquin
Redoine Faïd,
confidences oubliées
N
ous étions au printemps 2009.
Redoine Faïd venait d’être libéré sous conditions après dix ans et trois mois de prison, précédés de quatre ans de cavale, pour le braquage
d’un fourgon blindé. Tout juste âgé de 37 ans, il
n’était pas encore une vedette du banditisme.
Caïd des cités entré dans la cour des grands les
armes à la main, il brûlait de libérer une parole
trop longtemps retenue entre les murs. À la fois
sûr de son « potentiel » et à la recherche de ses
marques, il voulait prendre en main son image,
à défaut de son destin. Il est venu frapper à la
porte du journal qui m’employait. Auteur de
plusieurs livres sur le banditisme, j’avais parlé
de lui. Il en redemandait. Il s’est donc épanché.
Nos entretiens se sont étirés sur un an : jusqu’à
la cavale suivante.
« Celui qui s’évade de prison a un sentiment
lèvres. Je me réveille à 5 heures du matin et je me
d’invincibilité. Il a un ego surdimensionné. Il était
retrouve dans l’escalier, comme si les condés [les
enterré dans un caveau et il ressuscite. Il avait la
policiers] allaient venir me chercher à 6 heures…
lèpre, il est guéri. Il est immor‑
Je vais acheter le journal au
kiosque, j’envoie un e‑mail,
tel. Il a réussi. Limite, il peut
mourir. Du coup, il se met en
j’achète mon ­ticket de métro sous
danger. Il fonctionne au ralenti
la caméra de vidéosurveillance,
alors qu’il faudrait aller vite. Il
« ll faut être
j’appelle tout le monde, j’utilise
commet des erreurs. Tous ceux
ma carte de crédit, j’ai la tran‑
autonome
qui se sont évadés sont revenus
quillité, je peux aller chercher
en prison, sauf à partir à l’étran‑
mon fils à l’école, je pars en
dehors : il y en
vacances, j’ai mon frigidaire
ger avec du fric. »
aura toujours
« C’est magique de se retrou‑
plein. Je vais au ciné, normal.
ver en liberté, mais j’ai du mal,
La liberté n’a pas de prix, mais
un pour
confiait-il encore, chemise
c’est une vigilance de chaque
te
balancer »
blanche impeccable, costume
instant. Tant qu’on est dehors,
sombre de VRP et sourire aux
on a gagné. »
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
31
Document
Dix ans et deux évasions fracassantes plus tard,
l’une à coups d’explosifs en 2013, l’autre en hélicoptère l’été dernier, les propos de Redoine Faïd
ont une saveur particulière. Dans les deux cas,
sa cavale a été plutôt brève : quarante-six jours
en 2013, trois mois en 2018. Redoine Faïd avait
raison, l’ex-détenu évadé se croit intouchable et
court à la faute. Le 3 octobre dernier, c’est dans
sa ville de Creil (Oise), là où il n’aurait précisément pas dû retourner, qu’il a été arrêté. Il doit
désormais purger une lourde peine (vingt-cinq
ans), la justice ayant considéré qu’il avait joué un
rôle central le 20 mai 2010 dans une tentative de
braquage de fourgon blindé achevée dans le sang
avec la mort d’une jeune policière municipale,
Aurélie Fouquet.
À l’époque de nos entretiens, Redoine Faïd
s’efforçait de reprendre pied dans la vie « extérieure » après cette décennie passée auprès de
détenus purgeant de très longues peines. Avec
un impératif difficile à mettre en œuvre : couper
avec le milieu carcéral. « Les amis, ce sont les amis
de toujours, pas tes compagnons de prison. Un mec
en taule, tu sais pas ce qu’il vaut dehors. Ce qui
te met en danger quand tu sors, c’est la jalousie.
La prison est un monde de frimeurs, de gens qui
ne parlent que d’eux et se prêtent un potentiel
démesuré. Si tu as vraiment du potentiel, ils vont
développer un complexe vis‑à-vis de toi, et pour‑
quoi pas chercher à te nuire. »
Redoine Faïd, tout occupé à construire sa
­légende, n’imaginait pas qu’il deviendrait luimême son pire ennemi. Pour l’heure, son obsession était d’ériger une digue entre sa personne et
les voyous rencontrés sous les verrous. Il n’avait
parlé de son point de chute à aucun d’entre eux.
On n’est jamais trop prudent. « La manœuvre
commence en taule », expliquait-il, prompt à
théoriser ses faits et gestes comme s’ils devaient
nourrir une sorte de manuel du parfait repris de
justice – manuel qu’il n’a cependant pas assez
potassé pour lui-même. Premier stratagème :
« Tu leur racontes que tu es interdit de séjour à
Paris pendant cinq ans. » Brouiller les pistes pour
échapper à son passé, c’est facile sur le papier.
Dans la vraie vie, on a des yeux dans le dos. « Tu
penses à ceux que tu as laissés derrière toi. Aller en
chercher un, c’est la meilleure façon de te venger.
C’est limite une mitzvah [un commandement,
selon le vocabulaire que Faïd a adopté de ses amis
juifs]. Après, tu peux te regarder dans la glace… »
La règle absolue, c’est que tu lâches tout : les por‑
tables, les fringues au pressing, les planques, les
points de chute. Va dans un lieu où tu n’as jamais
mis les pieds. Circule en métro. Rappelle-toi qu’Alain
Delon, dans Le Samouraï, évite de circuler en voi‑
ture. » Car Faïd a vu à peu près tous les films de
gangsters, et n’adore rien tant que s’en inspirer.
Pendant ses longues années de détention,
il a côtoyé la crème du banditisme. L’occasion ­d’ajouter à sa culture cinématographique
­l’observation de ses semblables. D’apprendre,
dit-il, à ne pas « vivre pour son CV », pour le
palmarès et la notoriété, comme ces voyous qui
s’acharnent à vouloir « planter leur drapeau » à
Paris et y faire figure de numéro un au risque
d’oublier les précautions élémentaires. Faïd
semble très loin des plateaux de télévision qui
le consacreront pourtant bandit médiatique
numéro un après la parution, un an plus tard,
de son autobiographie.
FUSILS D’ASSAUT
ET 357 MAGNUM
LES RÈGLES D’OR
DU truand
Le braqueur n’a confié à personne le nom de la
société d’intérim qui lui a promis une embauche,
à deux pas de la place de la République à Paris. Officiellement, il entre résolument dans la c­ atégorie
des repentis. Au fil de nos rencontres, il tente
de définir les règles d’or du voyou : « Si on veut
faire de vieux os dans le métier, on doit penser à
la prison au moins une fois par semaine. On s’y
prépare. On sait que l’on peut tomber. Certains,
en cavale, vivent avec l’idée de la mort. Moi, je
vivais avec la peur de la prison. Ceux qui disent
qu’ils n’en ont pas peur trichent. »
Redoine Faïd est dehors, il n’est recherché par
personne, mais nous ne parlons que de cavales et
d’évasions. De celles qu’il a imaginées au fond de
son quartier d’isolement, et souvent manquées,
en général parce qu’un détenu a tout fait capoter,
par peur ou par jalousie. Deux sentiments auxquels n’échappent pas les plus endurcis. « Pour
qu’une évasion marche, insiste-t‑il, il faut des gens
dehors qui veulent vraiment venir te chercher. “Le
Bombé” [Mohamed Benabdelhak, un trafiquant
de stupéfiants évadé en octobre 2008] avait les
armes, les voitures, la puissance financière et
deux ou trois mecs avec lui. José [Menconi, bandit corse évadé en mars 2003] avait des appuis.
Nino [Ferrara, voyou de la même génération que
Faïd, évadé en mars 2003 lui aussi et surnommé
“le roi de la belle”] avait dix mecs dehors prêts à
attaquer la prison de Fresnes, selon un plan que
j’avais mis au point quelque temps auparavant
pour moi-même. Mais une fois dehors, il faut être
autonome, c’est la clé pour durer : va chercher tes
voitures avec tes propres armes. Sinon, il y aura
toujours quelqu’un pour te balancer. »
Le voyou volubile prend des poses de professeur à l’école du crime. « Apprends le silence,
la clandestinité, cloisonne et l’argent viendra,
énonce-t‑il à la table d’une pizzeria. Si tu sais
voler mais que tu ne sais pas ça, tu ne dures pas
longtemps. Le dernier endroit où aller, c’est Paris.
une vie
en sept dates
1978 Premier vol,
dans une boulangerie,
à l’âge de 6 ans
1995 Première cavale,
après une série
de braquages
2009 Libération
conditionnelle après
dix ans de détention,
premiers contacts
avec les médias
2010 Attaque
meurtrière d’un
fourgon blindé dans
le Val-de-Marne
2013 Évasion
à l’explosif de la
maison d’arrêt de
Lille-Sequedin (Nord)
2018 Évasion
le 1er juillet en hélicoptère
du centre pénitentiaire de
Réau (Seine-et-Marne).
Le 10 octobre, Redoine
Faïd est repris
« C’est quelque chose de magique, le braquage
d’un fourgon, s’enflamme Redoine Faïd. C’est le
must. C’est comme la cagnotte du Loto. Le plus
dur, c’est de recruter des gens pour le faire. C’est
pas parce que t’as braqué une banque que tu vas
y arriver. J’ai connu des mecs qui avaient fait des
prises d’otages et qui sont arrivés sur le fourgon
tout blancs. C’est mauvais, parce que la peur se
diffuse dans le groupe… Moi aussi j’ai peur. Ça
m’est arrivé de vomir et d’avoir la chiasse, avant,
à cause de l’angoisse. Tu sais que ça peut dérail‑
ler. Une patrouille et tu peux y passer. D’ailleurs,
je laissais ma montre et ma chaîne à un ami, à
charge pour lui de les vendre et de partager avec
ma femme et ma famille s’il arrivait quelque chose.
Tu dois tout calculer, repérer les bouchons éven‑
tuels, éviter les ronds-points, chronométrer, prévoir
une voiture relais. Le convoyeur ne doit pas voir
venir l’embuscade. Quand le fourgon de six tonnes
arrive, tu te lances à la façon d’un commando
militaire : l’un bloque la meurtrière, un autre reste
en couverture, un troisième pose le pain de plastic
sur le pare-brise. Un seul s’exprime : “Ouvre ou on
fait tout péter !” On a le nombre avec nous, ils sont
choqués et leurs 357 Magnum ne pèsent pas lourd
face à nos fusils d’assaut. Pas de coup de crosse
inutile, mais il faut menotter les convoyeurs en
cinq secondes. Quand tu es dedans, tu n’as plus
peur. Ça devient technique. Les sacs blancs sont
destinés aux distributeurs automatiques, les sacs
en toile de jute aux supermarchés. Les sacs trans‑
parents, c’est pour les bons au porteur. Il y a aussi
le sac piégé, toujours isolé parce qu’il reste dans
le camion… »
Règle suivante : ne pas sous-estimer l’adversaire.
« Pense à la police tous les jours, assène-t‑il. Pu‑
tain, ils sont forts, ces enculés ! Ils sont payés pour
travailler sur toi tous les jours. Le flic met des
carottes [donne des rendez-vous qu’il n’honore
pas] à son fils pour te surveiller. Il n’est pas là le
soir pour ses ­devoirs. Il peut foutre son ­ménage
en l’air par passion. Il n’y a rien de pire qu’un flic
passionné, c’est quelqu’un de très dangereux. Il est
possédé par le démon du flic. À la BRB [la brigade
de répression du banditisme], j’ai vu des mecs très
fatigués, anxieux, shootés à l’adrénaline. Quand ils
LA TACTIQUE
m’ont arrêté, ils m’ont défoncé la gueule à cause de
DU SAMOURAÏ
la peur. Tu les as fait galérer, du coup ils se vengent.
“T’es pas armé ? C’est dommage, je t’aurais fumé”,
Les images se bousculent. Redoine Faïd se voit
a lancé l’un d’eux pour marquer son territoire. On
tour à tour général ou chef d’orchestre dirigeant
est loin de Navarro et de Julie Lescaut ! À force de
ses « musiciens ». Il est le chirurgien répétant cent
nous filer, ils s’identifient presque à nous. Parfois,
fois une opération pour rendre ses gestes automacela se transforme en haine à cause des journées de
tiques. C’est lors des séances de simulation dans
planque pour rien. Une haine qui peut les pousser
les bois que naît la conscience de l’essentiel : un
jusqu’à monter une embuscade pour t’éliminer le
braquage peut vriller en une fraction de seconde.
jour où tu montes sur un braquage… »
Pour limiter les risques, notre interlocuteur exRedoine Faïd est un « guerrier » et tient à ce
plique s’inspirer des arts martiaux. « Comme le
que cela se sache. Un gars suffisamment joueur
samouraï colle son ennemi, tu te places au plus près
pour faire croire à Nino Ferrara, pourtant pas né
du fourgon. Si tu es à 5 mètres, tu ne le maîtrises
de la dernière pluie, qu’il s’appelait Stéphane et
pas. » Qu’on se le dise, celui qui passait au début de
qu’il était juif, parlant en hébreu et l’invitant dans
sa carrière criminelle pour la « terreur de Creil »
des restos casher pour asseoir sa légende, à la fin
en connaît un rayon et ne se prive pas de critiquer
des années 1990. Ferrara l’a-t‑il vraiment cru, tel
ceux qui compensent par le nombre – à quinze
Al Pacino leurré par Robert De Niro dans Heat,
sur un fourgon – leur manque de professionnade Michael Mann ? C’est l’un des films cultes du
lisme. En cette fin des années 2000, le milieu
caïd de Creil, qui en a retenu au
est en pleine recomposition ; lui
moins une leçon : « Quand un
entend tirer son épingle du jeu,
type extérieur au clan entre dans
pas dupe de ceux qui mettent
le jeu, à la fin, tout le monde est
en avant le code de l’honneur :
mort. » Redoine Faïd est sûr de
« Braquer
« La mentale [mentalité], c’est
son bagout comme de sa place
quand ça les arrange ! »
un fourgon,
dans la hiérarchie du bandiPourquoi tant d’assurance ?
tisme, lui qui avait choisi pour
Redoine Faïd réplique qu’il
c’est magique.
vole depuis l’âge de 6 ans. Il
le défendre « l’avocat de Mes‑
C’est comme
a commencé par chiper une
rine », Jean-Louis Pelletier. Il se
situe à mi-chemin entre les antablette de chocolat à la boula cagnotte
ciens voyous, qu’il respecte tout
langerie avant de s’attaquer à
du
Loto »
en estimant les surclasser, et
plus gros : disques, chaussettes
les jeunes, « moins stratèges »,
Burlington, premiers cambrio« désinvoltes », « maladroits ».
lages. Première arme. Première
« Les jeunes ont pour eux le nombre, mais ils ne
banque. Il avance sa « connaissance du terrain »,
se fédèrent pas. En prison, dans la cour, il y a dix
l’apprentissage du cloisonnement. Des lectures,
clans. Le mec de Nantes marche avec le mec de
aussi : de nombreux livres d’espionnage et toutes
Nantes. Le jeune est dangereux car imprévisible.
les autobiographies de grands flics. Dont celle de
Il se fout des dommages collatéraux. Il tire sur
cet ancien du Raid qui l’a convaincu de l’intérêt
tout ce qui bouge et ça ne l’empêche pas de dor‑
de disposer dans son équipe d’un « magasinier »
mir. Un convoyeur blessé, il n’en a rien à foutre.
(celui qui stocke le matériel) et initié aux avantages d’une attaque « en file indienne ».
Il est capable d’aller acheter la presse pour voir
si on parle d’une attaque “professionnelle” et de
À cette époque, Redoine Faïd sait où il va, mais
rapporter le journal dans sa planque. »
il lui manque cette reconnaissance qu’il va gagner
Le genre d’erreurs qu’il aimerait ne jamais
en s’affichant à la télé, toujours rasé de frais. Une
commettre, lui qui revendique une « syntaxe »
consécration qui ne lui suffit apparemment pas :
consistant avant tout à ne jamais montrer le
il a aussi besoin de l’admiration de ses pairs. Mais
moindre signe de faiblesse. Il promet de racpour cela, il a dû garder les mains dans le camcrocher à temps, pas comme ces équipes tombouis au risque de sacrifier sa nouvelle vie sous les
bées après le coup de trop. « Arrête-toi quand
projecteurs. « Des fois, lâchait-il lors d’une de nos
tu es millionnaire, sinon les condés finiront par
dernières rencontres, je me dis que ça me ferait du
te fracasser les reins », conseille-t‑il doctement.
bien de me retrouver une semaine en prison. Dans
« Braqueur de fourgons blindés », c’est un stala rue il y a des couleurs, de belles filles, des choses
tut, poursuit-il. À la prison de Villepinte, les
qui t’éloignent de ta ligne de conduite. L’extérieur
trafiquants de came lui rendaient les honneurs
est dangereux. » En fait de court séjour, il devrait
dus à son rang, comme ce garçon arrêté avec
y passer encore de longues années, sans jamais
2,2 tonnes de shit qui lui aurait lancé, la voix
cesser de penser à s’évader, ne serait-ce que pour
pleine de respect : « Ma mère ne savait pas que
tromper ses « trois grands ennemis » : le temps, la
je trafiquais, la honte ! C’est pas comme toi. Toi,
solitude et, peut-être le plus redoutable de tous,
ce que t’as fait, c’est trop beau ! »
la nostalgie de la liberté. g
32
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Opinions & controverses
Tintin et la boîte de Pandore
Par Jacques Langlois
Faut-il publier Tintin et le Thermozéro, comme l’a souhaité Casterman à l’occasion des 90 ans de la
saga ? La perspective d’un nouveau
Tintin enflamme les uns ; d’autres
restent froids en rappelant le « testament » verbal d’Hergé ou le poids
déterminant de Moulinsart S.A. sur
le sujet. À la manière de Haddock
à la fin de l’Or noir, je dirais que
« c’est à la fois fort simple et très
compliqué ».
Le Thermozéro est un projet dont
le dessinateur s’était emparé à la
lecture, fin 1957, d’un article sur
des pilules radioactives, avant de
l’abandonner en 1960. De ce travail
sans lendemain sont restés divers
scenarii, des découpages complets
et surtout huit planches crayonnées,
parmi les plus abouties de l’artiste.
Il y aurait là une matière sans doute
suffisante pour faire dessiner un
25e album Tintin si une telle réalisation n’était contraire à la position
d’Hergé réaffirmée tout au long des
années 1970 : « Une œuvre personnelle, qui mourra avec moi. » Fanny
Rodwell, son unique ayant droit, est
toujours restée, à juste titre de mon
point de vue, sur cette ligne… claire.
En revanche, et c’est là le concept
dans les cartons de Casterman, la
reprise des archives et dessins,
commentés par des experts, tels
Benoît Peeters ou Philippe Goddin, révélerait au grand public, sans
trahir son auteur, un Thermozéro
jusque-là confiné aux livres et revues pour spécialistes.
Il existe d’ailleurs un précédent : en 1986, refusant à Bob de
Moor l’« achèvement » de Tintin et
l’Alph-art, ébauché par Hergé avant
que la maladie ne l’éloigne défini-
Administrateur de l’association
des Amis de Hergé
tivement de sa table à dessin, sa
légataire universelle avait confié à
Peeters la publication chez Casterman du dossier en l’état, bien moins
avancé que celui du Thermozéro.
Prudemment, le livre s’ouvrait sur
cet avertissement magrittien, réutilisable ici : « Ceci (n’)est (pas) une
aventure de Tintin… »
Deux arguments sont d’ores
et déjà opposés à l’éditeur. Le
premier, attribuant le scénario
du Thermozéro au seul Greg, le
créateur d’Achille Talon, n’est pas
recevable : Hergé a beaucoup tra-
Hergé s’était
détourné de
l’album que
Casterman
songe à publier
vaillé à cette histoire, d’abord seul,
puis avec l’aide de Jacques Martin,
le « père » d’Alix, alors l’un de ses
principaux collaborateurs, et enfin
avec Greg. Le scénario final résulta
de nombreux allers et retours.
L’autre objection, plus efficace,
met en avant le fait qu’Hergé s’est
détourné de lui-même de ce Thermozéro. La trame lui en semblait
trop directive, un « carcan », dirat-il plus tard. Et surtout, avec un
nouveau récit d’arme absolue sur
fond de guerre froide, n’allait-il
pas refaire en moins bien L’Affaire
Tournesol, paru cinq ans plus tôt ? À
quoi bon repartir sur un suspense
à la Hitchcock, quand lui rêvait à
présent d’un album plus subtil, plus
personnel, cassant les codes de la
BD avec un huis clos où il ne se
passerait rien ?
Ce n’est donc pas un hasard si en
février 1961, désormais tourné tout
entier vers Les Bijoux de la Castafiore, son dernier chef-d’œuvre,
Hergé offrait à son jeune confrère
Tibet un des crayonnés désormais
inutiles. Pourquoi une histoire mal
née, dont l’auteur s’était dépris,
mériterait-elle pareil engouement
chez les tintinologues ?
La Boîte de Pandore, tel avait
été le premier titre donné par
Hergé au projet. Voilà qui résume
le débat d’aujourd’hui. Ouvrir la
fameuse boîte avec le Thermozéro, au risque d’une quête sans
fin de brouillons inédits de moins
en moins pertinents, ou laisser au
fond du coffre cet ultime témoignage de l’art d’Hergé ? « Je crois
vous l’avoir déjà dit, reprenait Haddock. C’est à la fois très simple… et
très ­compliqué. » g
Affaire Ghosn :
la France ne doit
plus se taire
Par Olivier Maudret
et François Honnorat*
Alors que des voix commencent à s’élever dans le
monde pour dénoncer le
­caractère archaïque du système
judiciaire japonais, la France ne
peut se taire durablement sur
la situation de Carlos Ghosn.
Notre droit, outre le principe
fondamental de la présomption d’innocence, assure le respect de garanties portées par
le Pacte international relatif
aux droits civils et politiques
du 16 décembre 1966 qu’ont
ratifié toutes les démocraties
avancées. Le Japon l’a fait le
21 juin 1979, sans réserve. Les
États signataires s’y engagent
à garantir à toute personne
arrêtée ou accusée sur leurs
territoires respectifs un droit
absolu au respect de son intégrité et de sa dignité dans la
conduite du procès, le droit
d’être informée dans le plus
court délai des accusations portées contre elle, de dénier ces
accusations et de se défendre
de manière effective, d’accéder
à un juge dans le délai le plus
court pour contester la légalité
ou la nécessité de sa détention,
et d’être jugée publiquement
dans un délai raisonnable.
Les observateurs du système
judiciaire japonais savent depuis longtemps qu’il n’est pas
respectueux de ces droits et
tend avant tout à obtenir les
aveux contraints des personnes
arrêtées et à leur retirer ainsi
toute capacité de défense
effective. Carlos Ghosn est
détenu sans avoir été jugé depuis bientôt deux mois, sous le
régime de la garde à vue puis
de la détention provisoire, puis
à nouveau de la garde à vue, au
travers de trois « arrestations »
successives. Concrètement,
ce système autorise les autorités japonaises à retenir des
suspects en détention et à les
interroger quotidiennement
sans l’assistance d’avocats ni
accès au dossier. L’usage est
de ne pas accorder de remise
en liberté aux prévenus qui rejettent les accusations retenues
contre eux.
Chacun voit et comprend
que, dans un tel contexte, la
situation faite à Carlos Ghosn
par les autorités japonaises ne
débouchera pas sur un procès
juste et équitable. Il va de soi
que Carlos Ghosn ne doit pas
faire l’objet de « faveurs », mais
la France se doit de rappeler
qu’aucune personne, quelle
qu’elle soit, ne devrait faire l’objet d’un traitement ­semblable. g
* Avocats.
Ninive, Picasso et Beethoven
« Encore
La semaine
d’Anne Sinclair quarante
jours et Ninive
sera détruite ! »
Chacun connaît
l’histoire de
Jonas – racontée
dans les trois
religions
monothéistes –,
chargé d’avertir
les habitants
de la ville de la punition que
leur réservait Dieu, avant
que celui-ci ne soit touché
par leur repentir et décide
de leur pardonner. Ninive fut
l’une des plus vieilles villes
de Mésopotamie, sur la rive
gauche du Tigre, déjà habitée il
y a huit mille ans et mégalopole
des rois assyriens qui la
voulaient rivale de Babylone.
En face se construisit Mossoul,
la cité irakienne dont le nom
occupa les titres des journaux
ces dernières années comme
l’une des principales villes
martyres de l’État islamique.
L’Institut du monde arabe
propose une exposition
exceptionnelle, consacrée
aux cités de Mossoul en Irak,
d’Alep et Palmyre en Syrie, de
Leptis Magna en Libye. Il ne
reste qu’un mois pour y courir
et se promener virtuellement
dans ces villes millénaires.
Un exploit technique qui rend
cette exposition magique.
Des écrans-murs gigantesques
nous font plonger au-dessus
des habitations ravagées et
des sites historiques dévastés.
En 2017, des drones ont
survolé et filmé ces villes,
détruites comme elles ne l’ont
probablement jamais été dans
l’Histoire. D’autres écrans
nous montrent en regard
les mêmes endroits dans les
années 1970 ou 1980, avec la
beauté paisible des mosquées,
l’élégance des minarets, la
vibration des souks, non pas
forcément du temps de leur
splendeur, mais à une époque
où ils étaient debout, vivants,
habités. En surimpression
et en 3D se superpose la
reconstitution minutieuse
des principaux monuments
intacts, lieux de prière,
théâtres romains, basiliques.
Ces croquis, qui complètent
les ruines et qui souvent les
remplacent entièrement
quand l’original fut détruit,
sont comme une empreinte
aérienne qu’un fantôme aurait
laissée sur des villes martyres.
Un travail de reconstitution
admirable.
Des pierres, encore des pierres,
du sable, des pans de mur qui
ont dû soutenir des maisons ;
des squelettes de colonnes ici,
un arc romain là ; trois arbres
calcinés, des chats faméliques,
des habitants qui sortent de
plus de trois ans de cauchemar ;
de courageux conservateurs
de sites archéologiques ;
des artistes nés à Alep qui
reviennent voir les restes de
leur maison, de leur galerie, et
vont à la recherche de visages
connus. Des témoignages de
Mossouliotes décrivent leur
ville comme ayant été le berceau
de minorités chrétienne,
yézidie, juive. Les Juifs y
restèrent jusqu’au XXe siècle,
60 000 chrétiens vivaient
encore à Mossoul en 2003,
et l’on sait ce qu’il advint des
yézidis, massacrés ou réduits
en esclavage par les hommes
de Daech.
Tout serre le cœur : se
promener au milieu des restes
de sculptures assyriennes à
Mossoul, de la citadelle ou de
la mosquée des Omeyyades à
Alep, autour de ce qui fut les
temples de Bâalshamin et de Bêl
dans la cité antique de Palmyre ;
entendre le pauvre témoignage
optimiste de Yahia, 29 ans, né à
Alep, qui essaie de se persuader
que « les touristes ­reviendront
puisqu’ils connaissent désormais
le nom de cette ville à cause de
la guerre » ; écouter cet autre
pleurer au souvenir de la
première fois depuis cinq ans
où il entendit à nouveau le bruit
du train. Opportunément, les
concepteurs de l’exposition de
l’IMA ont, à la fin du parcours,
élargi le propos à tout le
patrimoine mondial mis en péril
durant les dernières décennies,
des temples d’Angkor au
Cambodge aux bouddhas
de Bamiyan en Afghanistan,
comme autant de rappels des
guerres, de la destruction
écologique, autrement dit, de la
folie des hommes.
Le patrimoine de l’Europe
occidentale des derniers
siècles a eu plus de chance.
Durant les mêmes heures du
même week-end, on fermait
Orsay à Picasso et on célébrait
Beethoven à la Maison
de la radio.
C’était les dernières heures
de l’exposition enchanteresse
« Picasso – Bleu et rose ».
Les œuvres de ce génie de
20 ans, peintes en six ans entre
Barcelone et Paris, ont attiré
des centaines de milliers de
visiteurs éblouis.
Je me suis trouvée très
chanceuse aussi d’assister,
dans un amphithéâtre
comble, au concert de
l’orchestre philharmonique
de Radio France qui jouait
la Neuvième Symphonie de
Beethoven, dirigée par le
grand Marek Janowski. Le
son, rond, profond, de cette
symphonie des symphonies,
si connue, si jouée, était beau
à pleurer. Comme le chant
des violoncelles, à l’attaque
du dernier mouvement,
chef-d’œuvre absolu. Et
pourtant, en entendant, en ce
début d’année, l’Hymne à la
joie devenu celui de l’Union,
impossible de ne pas penser
au prochain scrutin européen.
Le poème de Schiller, qui
inspira Beethoven, célèbre
une fraternité joyeuse entre
les hommes. Hélas, il faut
craindre que ce qui nous guette
ressemble davantage à de
l’appréhension qu’à de la joie. g
J.-F. Paga
33
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Opinions & controverses
Quand
la télévision
L
creuse sa tombe
Pour une Europe
de l’esprit
Par Philippe Vandel
Bonne nouvelle !
par an, sans même alluVous ne risquez
mer son poste. Canal+
aussi est payant :
pas d’être emmerdé
39,90 euros par mois
pendant le film du
pour la totale. Netflix :
samedi soir : il est
13,99 euros l’offre preinterdit aux chaînes
françaises de passer
mium. Pour ce prix, tu as
des films le samedi
la possibilité de regarder
soir ; alors que Netsur quatre écrans. Rien
flix fait ce qu’il veut.
n’empêche de donner
En toute légalité. La
tes codes à trois amis. Ce
loi française sur l’auqui dope l’audience à dix
diovisuel remonte
millions au bas mot !
à 1986 – pour situer,
journaliste à Europe 1
Sur Netflix (qui au
le smartphone et la
passage n’a pas un seul
­tablette n’avaient pas
salarié en France, et n’y
encore été i­ nventés.
paye pas un centime
Autre survivance du siècle passé : le
d’impôts), on s’abonne en un clic, mais
cahier des charges de Canal+ l’oblige
on se désabonne aussi en un clic. Sans
à consacrer 12,5 % de son chiffre d’afcourrier recommandé. Sans devoir atfaires au cinéma. Résultat : quand les
tendre une année ­entière pour cesser
d’être débité.
droits – déjà astronomiques – de la
Ligue 1 ont doublé, Canal+ a dû finanSur un site français, ne t’avise pas de
cer encore plus de films, pour plus cher.
paumer tes identifiants ou ton numéro
En 2013, Rodolphe Belmer, à
de client. Ça m’est arrivé. J’appelle
l’époque numéro deux de Canal+,
pour les récupérer. Je tombe sur un
avait proposé à son actionnaire Vivendi
serveur vocal. Pour avoir accès à un
d’acheter une boîte californienne qui
opérateur, l’automate me demande…
démarrait : Netflix. Refusé. Le boss de
mon numéro de client.
Vous trouvez que j’exagère ? Voyez
l’époque, ­Bertrand ­Méheut, avait un
argument ­imparable : « ­Netflix, je n’y
les publicités de Free qui lance en
ce moment sa nouvelle box : elles
crois pas. »
mettent en avant Netflix. Pas Louis
Vous allez me dire, Netflix est payant.
Pas faux. La redevance, c’est 139 euros
la Brocante. g
SOLAL/SIPA
Une enquête de L’Obs a résumé la
tragédie : « Comment Netflix flingue
la télé française ». Portrait du tueur :
déjà 3,5 millions d’abonnés payants,
des s­ éries cultes comme La casa de
papel ou House of Cards, 8 milliards
de d
­ ollars de production par an.
Un chiffre fait trembler le PAF : en
­s eptembre, le public a passé dixhuit minutes de moins devant sa
télé qu’un an plus tôt. Le coupable
est tout trouvé.
Question : et si la télé française
s’était, d’abord, sabordée toute seule ?
Vous avez déjà regardé Netflix ?
­P remier constat : ça fonctionne
­parfaitement. Que ce soit sur l’écran
plat du salon, sur votre smartphone,
ou même sur un vieux PC tournant
sous Windows 7, il se passe un truc
dingue : on clique, et la série démarre !
Inversement, on est tous devenus
chèvres à attendre un replay sur une
plateforme française : ça veut pas, ou
alors il faut se taper une avalanche
de publicités, qui peuvent tourner
en boucle sans que jamais le programme embraye. Ou alors sans le
son. Ou alors tout plante au bout d’un
quart d’heure.
Netflix, c’est où on veut quand on
veut. Pas comme sur la TNT, où le
film de 21 heures débute parfois à
21 h 20. Enfin, pas toujours. Il y a deux
semaines, TF1 a provoqué la colère
des téléspectateurs en balançant le
film Les Gamins à 20 h 50 !
Et ces pubs qui nous explosent les
tympans ? La loi interdit de monter
le volume pendant les p
­ ublicités,
mais les chaînes ont contourné
­l’interdiction grâce à la compression
dynamique, un procédé de mixage
qui permet d’augmenter l’intensité
perçue du son. Résultat : le boucan
est le même.
Pourquoi toutes ces coupures ?
C’est le CSA qui a autorisé les chaînes
­privées à saucissonner leurs films
trois fois plutôt que deux, à leur
demande. On voudrait torpiller
l’audience qu’on ne s’y prendrait
pas mieux.
La lettre du Président
rouge vif
Une lettre !
Ah non ! C’est
un peu court,
jeune homme !
On pouvait écrire
bien des choses
en somme.
Méprisant :
Vous, les derniers
de cordée
Qui coûtez
un pognon de dingue à la collectivité
Vous qui aimeriez tant me
voir quitter prématurément
l’Élysée, vous pouvez toujours rêver !
anne Roumanoff
Plaintif : Accusé de tous les maux,
récipiendaire de toutes colères,
Je ne peux plus sortir
de mon palais sans me faire huer.
Ô comme je suis cruellement puni !
Hollande, mon mentor,
pourquoi t’ai-je donc trahi ?
Aujourd’hui, je le dis,
je le pense, je l’écris :
Si j’avais su comment
ça tournerait, je serais
resté banquier.
Positif : Cette crise est
une chance pour notre belle
démocratie, qui en sortira renouvelée,
renforcée, apaisée, je vous le garantis.
Bientôt, les Français à nouveau
solidaires, heureux et unis
réaliseront la chance qu’ils ont
de vivre dans notre beau pays.
Empathique : Vous, les révoltés
des ronds-points,
Vous, les smicards mal en point ;
Vous, les fauchés qui vivez à crédit,
Vous, les manifestants du samedi ;
Vous, les retraités ponctionnés
par la CSG ; Vous, les policiers
désemparés ;
Les journalistes insultés,
les commerçants découragés ; vous
qui vous sentez mal aimés, pas
considérés. Si vous saviez comme
je vous comprends ! Ce que vous
éprouvez, moi aussi je le ressens.
Moi à qui tout, jusqu’ici, insolemment
réussissait, je ressens soudain
un terrible vertige :
la peur panique d’échouer.
Naïf : Françaises, Français,
Ne vous inquiétez pas,
Vous me direz tout ce qui ne va pas
lors du grand débat.
On notera tout par écrit, on compilera
tout ça, Ensuite, je résoudrai tout
et le calme reviendra.
Sincère : Espérant vous apaiser,
je vous ai distribué un argent
que je n’avais pas
Stilnox, Xanax, rien n’y fait.
Depuis, je ne dors pas : comment
vais-je arriver à financer tout ça ?
Agacé : Mais enfin, quand
tout cela cessera-t-il ?
Neuf actes ! Tous les samedis !
Ça n’est plus une pièce,
c’est une interminable tautologie !
Et surtout c’est d’un ennui :
toujours les mêmes acteurs,
les mêmes péripéties.
Seul le dénouement reste incertain :
drôle de tragédie ou pitoyable
comédie ?
Souverain : Moi, le roi
Emmanuel cloîtré en son palais,
Entouré d’énarques courtisans,
je découvre étonné
L’immense colère de ces gueux
qui prétendent me renverser.
Ils n’ont pas d’argent ?
Qu’on leur octroie
des primes défiscalisées,
Qu’ils puissent enfin correctement
s’habiller et jeter ces horribles gilets.
Coloré : Rouge comme
votre colère,
Jaunes comme vos gilets,
Bleue comme la peur des marrons,
Gris comme le moral des
commerçants,
Contrastée comme cette lettre
arc-en ciel envoyée
Avec l’espoir de hisser le drapeau
blanc
Pour que l’on voie enfin tous l’avenir
en rose. g
’Église aussi a connu son moment 1968.
Aux yeux du spécialiste de l’islam politique Olivier Roy, il représente une
période clé, dont l’importance dans l’histoire
du christianisme doit se comparer à la publication des 95 thèses contre les indulgences
de Luther en 1517, qui entérina la sécession
entre catholiques et protestants. En cette fin
des années 1960, la jeunesse occidentale se
déclare en faveur d’une plus grande liberté
des mœurs, tournant le dos à des siècles
d’une norme imposée
depuis Rome. Face à
cette contestation à
l’ampleur inédite, le
pape Paul VI réplique
à coups d’encyclique :
Humanae vitae interdit
toute pratique sexuelle
non destinée à la procréation. Ce pic de protestation n’a rien de mineur. Dans les slogans
et les défilés, il traduit
L’Europe est-elle
une tendance qui ne
chrétienne ?
cesse de s’affirmer deOlivier Roy, Seuil,
puis les Lumières du
204 pages, 17 euros.
XVIIIe siècle au point
de s’installer à demeure
dans toutes les consciences : valeurs chrétiennes et occidentales ne coïncident plus.
Il faut y voir la victoire de la sécularisation.
Pour beaucoup d’entre nous, ainsi que le
souligne avec humour Olivier Roy, la Pentecôte n’a plus rien de religieux mais signifie
« un long week-end avec des bouchons ».
D’une histoire millénaire, il ne reste que des
valeurs culturelles brandies par les mouvements identitaires contre un nouvel ennemi,
l’islam. Si l’Europe n’est plus chrétienne,
elle doit retrouver un sens, comme l’y incite
l’auteur au terme d’une vivifiante réflexion,
car elle « est le seul corps où l’on puisse encore
insuffler quelque esprit ». g
Pascal Ceaux
Des sourires
et des hommes
A
ttention, ce livre est dangereux : il risque
de mettre Bacri et Sardou au chômage.
Pour les autres, peu adeptes du tirage
de gueule, c’est plutôt une bonne nouvelle :
études et exemples à l’appui, il nous démontre
que se détendre les zygomatiques n’a que des
bienfaits, notamment
de rallonger l’espérance
de vie, jusqu’à sept ans
pour les plus optimistes.
L’auteure du livre, ex-businesswoman reconvertie en traductrice dans
le bien-être, explique
même comment deux
sourires lui ont sauvé
la vie alors qu’elle était
La Force du sourire
victime de harcèlement à
Isabelle Crouzet,
l’école. Un sourire, ça ne
JC Lattès, 200 p., 12 euros.
coûte pas grand-chose et
ça rapporte beaucoup :
sociabilité, vie de couple et réussite professionnelle, voilà le meilleur des adjuvants. L’idéal
étant le sourire « Duchenne », en hommage
à son inventeur Guillaume Duchenne (18061875), le premier médecin à s’être intéressé
au sujet après des siècles de lèvres pincées,
bouches cousues et autres causes de stress non
identifiées en raison de gros complexes dentaires, des pharaons aux courtisans français. g
Ludovic Perrin
34
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Lire
prix du livre étranger
jdd/france inter
Lauréate
GRETA RYBUS
Alexandria
MarzanoLesnevich
L’origine de l’histoire
mémoire L’auteure
mène une double
enquête, sur un
meurtrier et sur
elle-même, pour
interroger notre
rapport à la vérité
autres livres
sélectionnés
Les Outrages
Kaspar Colling Nielsen,
Calmann-Lévy
p. 35
L’Énigme Elsa Weiss
Michal Ben-Naftali,
Actes Sud
p. 35
China Dream
Ma Jian,
Flammarion
p. 36
E
LLE PARLE DE SECRET. Elle est une fille d’avocats
et une opposante à la peine de
mort. L’étudiante en droit à Harvard se retrouve en juin 2003, à
25 ans, dans un cabinet d’avocats de
La ­Nouvelle-Orléans. Elle visionne
les aveux d’un homme emprisonné
pour le meurtre d’un petit garçon
blond de 6 ans. Les aveux ont été
enregistrés en 1992. Elle l’écoute,
elle l’observe. Un trop long instant,
Alexandria Marzano-­Lesnevich
souhaite l’exécution de Ricky
Langley. Qu’est-ce que les autres
révèlent de soi, qu’est-ce que les
autres réveillent en soi ? ­Alexandria
Marzano-Lesnevich veut comprendre sa pulsion de haine. Sa part
secrète. Elle va mener, durant une
dizaine d’années, une enquête sur
le meurtrier et sur elle-même. Le
présent a réveillé le passé. Quand
elle regarde l’assassin du garçon,
elle voit son grand-père pédophile.
L’Empreinte est un récit stupéfiant
par bien des aspects. Tout y est
­invraisemblable, tout y est vrai.
Mais aussi complexe soit le récit,
il est sous-tendu par une interrogation simple : comment choisit-on
de comprendre sa vie ?
ELLE PARLE DE JUSTICE. Les
faits se sont déroulés l’après-midi
du 7 février 1992 en Louisiane. Un
garçon de 6 ans sonne à la porte de
ses voisins. Il cherche son camarade de jeu. Le frêle Ricky Langley,
26 ans, ouvre la porte au petit
Jeremy Guillory. L’homme blanc
loue une chambre dans la maison
blanche du couple Lawson. Ricky
Langley sera le dernier à avoir vu
Jeremy Guillory vivant. Le garçon,
fils d’une mère célibataire, disparaît. La police recherche Jeremy
Guillory durant plusieurs jours.
On va le retrouver mort dans le
placard du premier étage de la
maison du couple Lawson. Le
cadavre est resté là durant trois
jours. Ricky Langley passe aux
aveux le 10 ­février 1992. Le garçon
a été étranglé. On ne saura jamais
s’il a été violé ou non. Dix ans
après le premier procès en 1994,
la condamnation à mort de Ricky
Langley est cassée. Le deuxième
procès s’est déroulé en 2003 et
Ricky Langley a été condamné à
la perpétuité. Il y aura un troisième
procès, en 2009, avec la perpétuité à nouveau. Alexandria Marzano-Lesnevich se plonge dans
les comptes rendus des procès.
Trois mille pages. Elle se lance
dans l’écriture de L’Empreinte pour
raconter ce qu’elle ne trouve pas
dans les dossiers. Les émotions, les
souvenirs. La complexité des êtres.
Elle dit : « La façon dont vous jugez
tient à la façon dont vous racontez
l’histoire. »
ELLE PARLE D’ÉCRITURE. Comment raconte-t-elle l’histoire ? La
narratrice est présente tout au long
du récit. On sait qui nous raconte
l’histoire car elle a l’honnêteté de
nous le préciser. La narratrice est
celle qui voit dans l’assassin d’un
petit garçon le fantôme de son
grand-père maternel pédophile. Elle
colore toute l’histoire de son passé,
elle se bat pour ne pas colorer toute
l’histoire de son passé. L’Empreinte
est là pour ça aussi : se désencombrer du passé. L’écriture est claire
et crue. La construction, à la temporalité faussement éclatée, est
sophistiquée. Le récit est composé
« Quand le
passé est en
soi, comment
fait-on pour
l’extraire
de soi ? »
de trois parties (« Le Crime », « Les
Conséquences », « Le Procès ») et se
situe entre autobiographie et investigation. Les pages sur les procès, avec
notamment la personnalité humaine
du juge Alcide Gray, sont parmi les
plus fortes du récit.
ELLE PARLE DE VÉRITÉ. Notre
compréhension du monde et des
autres passent par la création d’histoires. Il existe plusieurs façons de
raconter une même histoire. Il suffit de modifier légèrement un ordre
chronologique ; il suffit d’avoir une
petite intonation discordante à un
moment donné ; il suffit d’introduire une ellipse dans le cours
invisible des choses. Le sens en
sera modifié. On peut présenter
l’histoire de Ricky Langley de deux
manières : un homme qui s’efforce
sans cesse de se faire soigner mais
reste submergé par ses pulsions,
ou un homme qui abandonne tout
effort de se faire soigner et se laisse
submerger par ses pulsions. On
connaît de manière infrangible la
double vérité de L’Empreinte (un
petit garçon de 6 ans a été étranglé
par Ricky Langley, une petite fille
a été abusée sexuellement par son
grand-père) mais on ne connaît pas
la complexité de la vérité.
ELLE PARLE DE SILENCE. Qu’estce que nous voulons dire et qu’estce que nous pouvons entendre ?
Autour d’eux, on ne veut rien
voir et rien savoir. Ricky Langley
a tenté de se suicider à de multiples
reprises et a été condamné deux
fois pour atteintes sexuelles sur
des mineurs avant son meurtre.
Il a demandé plusieurs fois à être
soigné. On ne veut pas savoir. La
narratrice révèle en 1986, à 9 ans, la
vérité à ses parents. Elle est victime
d’attouchements sexuels de la part
de son grand-père maternel. On ne
veut pas voir. La famille est sacrée.
Les parents éloignent le grandpère des enfants et puis la vie reprend comme si de rien n’était. Les
parents décident d’oublier le passé
et, on le comprendra par ailleurs,
tout le passé. Si l’on ne parle pas
des choses, peut-être cessent-elles
d’exister. Alexandria MarzanoLesnevich interroge : « Quand le
passé est en soi, comment fait-on
pour l’extraire de soi ? » Elle n’a pas
été protégée par ses parents. Pour
elle, dorénavant, être visible veut
dire être en danger.
ELLE PARLE DE FAMILLE. Ils
sont quatre enfants. La narratrice
assiste impuissante aux colères de
son père, aux larmes de sa mère,
aux silences de sa grand-mère
­maternelle. Tout le monde est au
courant. Le bruit du grand-père
maternel montant les escaliers
qui grincent vers la chambre des
deux filles. La narratrice sent la
présence d’autres fantômes au
sein de la f­ amille. Comment faiton pour ignorer ce que l’on sait
et comment fait-on pour savoir
ce que l’on ignore ? D’une famille
à l’autre. Ses parents sont alcooliques. Bessie Langley se retrouve,
à la suite d’un accident de voiture,
entièrement plâtrée. Des mois
et des mois de médicaments, de
radios, de whisky à l’hôpital. Elle
tombe enceinte. Ricky Langley
grandit dans un corps supplicié.
Les factures de soins médicaux
vont arracher une à une les ailes
d’une vie meilleure pour les
Langley. L’avocate et le meurtrier
ne viennent pas du même milieu
social mais leurs familles sont
toutes deux endettées, dysfonctionnelles, brutales. L’Empreinte
est aussi un drame de la pauvreté.
Alexandria ­Marzano-Lesnevich
dresse le tableau d’une Amérique
misérable, dont les enfants sont les
premières victimes. Les portraits
des mères défaillantes (la mère de
la narratrice, la mère du meurtrier
pédophile, la mère du petit garçon
ggg
tué) sont inoubliables.
35
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Lire
indéniables. Le corps d’un petit
garçon assassiné, le corps d’une
petite fille violée. Le corps est là,
irrévocable.
ELLE PARLE DE MÉMOIRE. L’histoire débute par hasard, en 1992,
quand une étudiante en droit
se retrouve face aux aveux d’un
meurtrier. Elle dit : « Le droit criminel ne s’intéresse pas à l’origine de
l’histoire. » Il s’intéresse au crime
et non à la vie. Tout être humain se
bat pour ne pas être résumé à un
unique moment de son passé. La
vie : sa complétude, sa complexité.
À quoi un homme est-il réductible ? L’origine de l’histoire pour
l’auteure et le tueur se situe, en fait,
bien avant les aveux du meurtre de
Jeremy Guillory. Pour la narratrice,
elle démarre sans doute durant son
enfance dans une maison grise où
elle se noie en elle-même pour supporter les abus sexuels dont elle
est victime. Pour le criminel, elle
démarre sans doute dans le ventre
plâtré de sa mère immobilisée à
l’hôpital durant des mois. On écrit
avec ce que l’on est, on juge avec
ce que l’on est. Parfois, l’histoire
débute bien avant nous. g
Marie-Laure Delorme
L’Empreinte
Alexandria Marzano-Lesnevich,
trad. Héloïse Esquié, Sonatine,
480 pages, 22 euros.
Drôles d’oiseaux
Dystopie Le « Houellebecq
scandinave », Kaspar Colling
Nielsen, raconte un Danemark
qui décide d’exporter
ses immigrés
C’est un monde violent et cruel.
Après des attentats islamistes
dans toute l’Europe, des groupes
d’extrême droite s’en prennent
aux musulmans en pleine rue. Au
Danemark, de continuels combats
entre l’armée et de jeunes musulmans conduisent le gouvernement à
adopter une solution radicale : louer
une zone sur la côte du Mozambique pour y loger 300 000 réfugiés.
Faut-il préciser qu’il s’agit d’une
dystopie ? Dans ce roman, intitulé
Les Outrages, l’écrivain danois
Kaspar Colling Nielsen retrace un
monde qui déraille. Sous couvert
d’écologie, on rase des quartiers
pauvres pour y planter des forêts
et offrir ces paysages élégants aux
plus riches. Parmi eux, deux mâles
blancs vieillissants, un artiste et son
galeriste, incarnent cette réussite. Le
premier peint des cadavres. Obsédé
sexuel, il tombe amoureux d’une
jeune fille, jolie et gaie, qui s’avère
attardée mentale. Mais il ne le réalise
qu’après l’avoir mise enceinte.
Une minorité ultra-privilégiée
réincarnée dans des animaux
Son marchand, qui se coltine des
créateurs d’art contemporain fous
furieux, a du mal à rester avec sa
femme, une neurologue happée par
ses recherches. Celles-ci portent sur
l’introduction de cellules souches
humaines dans le cerveau de fœtus
d’animaux. Bientôt, une minorité
ultra-privilégiée va poursuivre son
existence en se trouvant réincarnée
dans l’organisme d’animaux.
Kaspar Colling Nielsen défend
avec talent des visions pessimistes.
Parce qu’il se penche sur les migrations, la ségrégation sociale et l’addiction au sexe, et qu’il est passionné
par la biologie et l’intelligence
artificielle, on pourrait le rapprocher d’un Michel ­Houellebecq. Il
confesse tenir Les Particules élémentaires pour un chef-d’œuvre. Mais il
n’empêche, ce quadragénaire danois
possède un univers à lui, où le farfelu
le dispute au cynisme. g
François Vey
Les Outrages
Kaspar Colling Nielsen. Trad. Alex Fouillet,
Calmann-Lévy, 412 pages, 21,50 euros.
Portrait d’une femme
culpabilité Ancienne élève
d’une professeure de Tel-Aviv
survivante de la Shoah,
Michal Ben-Naftali retrace
le parcours de celle-ci dans
une biographie fictionnelle
Pour des générations d’élèves,
Elsa Weiss est restée une énigme.
Professeure d’anglais intraitable,
elle suscitait l’admiration en même
temps qu’une terreur sourde, tout
entière dévouée à sa tâche mais
comme absente à elle-même,
évanescente jusqu’à l’effacement,
jusqu’à ce jour de 1982 où elle
choisit de mettre fin à son existence. Trente ans plus tard, Michal
Ben‑Naftali, qui fut l’une de ses
élèves, se souvient de cette enseignante si différente des autres et
recompose, avec l’aide de la fiction,
le puzzle d’une vie que la Seconde
Guerre mondiale a fait voler en
éclats.
Le 1 er juillet 1944, un train
quitte Budapest sous les bombes
en direction du camp de concentration de Bergen-Belsen. À son
bord, 972 femmes, 712 hommes
et 252 enfants de confession juive,
dont le destin différera cependant
des autres déportés grâce aux
négociations entreprises par un
avocat hongrois, Rudolf Kastner,
avec le régime nazi. Des vies
sauves contre de l’argent, de l’or
et des diamants, et un simple « passage » par Bergen-Belsen avant
de rejoindre la Suisse. Parmi ces
« grands privilégiés », Elsa Weiss
qui ne parviendra jamais à se défaire de sa culpabilité – pourquoi
elle plutôt qu’une autre ? – et se
reconstruira « en tournant le dos
au bien que les gens étaient prêts à
Abraham Ben-Naftali
ELLE PARLE D’EMPATHIE.
Il faut comprendre, mais à quel
moment doit-on s’arrêter de comprendre ? Une mère témoigne en
faveur de l’assassin de son petit
garçon de 6 ans, un père a un geste
de solidarité vis-à-vis d’un beaupère coupable d’avoir pratiqué des
attouchements sexuels sur sa fille
durant cinq années, une auteure
tente de rendre son statut d’homme
à un assassin pédophile. La narratrice a été victime de l’empathie de
ses parents vis-à-vis de son grandpère, mais elle-même n’est-elle pas,
à son tour, coupable d’empathie
vis-à-vis de l’assassin d’un garçon ?
­Alexandria ­Marzano-Lesnevich
affronte toutes les questions et
ne s’épargne à aucun moment.
L’auteure rappelle sans cesse
deux choses : on peut interpréter
les faits de plusieurs manières et
on peut comprendre sans jamais
pardonner.
ELLE PARLE D’ÉTHIQUE. L’avocate n’a inventé aucun événement. Elle a reconstitué la vie
de Ricky Langley en s’appuyant
­essentiellement sur la documentation des tribunaux. Elle a fait appel
à son imagination pour ­redonner
vie à certains ­événements du passé.
Elle le précise alors de manière
transparente. L’auteure ne se livre
jamais à une esthétisation de la
violence. L’assassin n’est pas intéressant. Ricky Langley est banal.
Elle ne lui prête aucune ­qualité
saillante. Les scènes de crime
sont e­ xtrêmement difficiles à
lire à cause de leur réalisme cru.
Elle est avocate, elle est écrivaine.
­Alexandria ­Marzano-Lesnevich le
redit : les faits peuvent s’interpréter de différentes manières. C’est
au cœur de tout procès, c’est au
centre de toute écriture. Mais
l’auteure revient sans cesse aux
preuves. Elles sont intangibles,
ggg
lui prodiguer, non pas qu’il lui parût
illusoire, mais parce qu’elle avait
oublié qu’il existait ».
Devoir sa survie à des
tractations avec ses bourreaux
Si l’épisode du train Kastner reste
peu connu, il témoigne de la complexité d’une période où le meilleur
comme le pire de l’être humain a
pu s’exprimer. Considéré comme
« l’homme le plus courageux [qu’il
ait] rencontré » par Oskar Schindler, mais accusé en 1955 d’avoir
« [vendu] son âme au satan allemand » par le tribunal de grande
instance israélien, Rudolf Kastner
incarne pour certains le traître,
pour d’autres le héros, et pour Elsa
Weiss l’homme à qui elle doit sa
seconde naissance – mais comment
se reconstruire quand on a pris la
place d’un proche d
­ isparu, quand
on survit à l’horreur grâce à des
tractations avec ses ­bourreaux ?
Portrait d’une femme qui se définit
davantage par « ce qu’elle n’est pas »
que par « ce qu’elle est », L’Énigme
Elsa Weiss dit la culpabilité, l’incrédulité face à l’inconcevable,
l’impossibilité du retour à la normalité quand tout s’écroule du jour
au lendemain, et s’inscrit dans la
démarche d’une auteure, essayiste,
éditrice et traductrice reconnue,
à écrire « sur la cendre, la boue et
le froid, d’une plume ferme et sans
trembler ». g
Laëtitia Favro
L’Énigme Elsa Weiss
Michal Ben-Naftali, trad. Pinhas-Delpuech,
Actes Sud, 208 pages, 21 euros.
36
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Lire
Au kiosque de la mémoire
J
Le romancier
chinois Ma Jian en
décembre à Paris.
JOEL SAGET/AFP
Existences tourmentées
tyrannie Avec « China
Dream », l’écrivain
Ma Jian mélange fiction
et réalité pour dresser
le tableau d’une Chine
frappée d’amnésie
Ce livre se présente comme une
œuvre d’art. Sa couverture, conçue
par le grand artiste chinois Ai
Weiwei, est constituée d’un vieil
arbre disloqué cerné de branches
brisées, à l’image d’une Chine qui
a souffert mille morts au cours des
soixante dernières années. L’écrivain dissident Ma Jian la retrace
à sa façon, dans ce roman qui
emprunte au registre de la fable
et du pamphlet. Avec son héros
qui dirige un « Bureau du rêve
chinois » destiné à effacer « les
souvenirs les plus douloureux des
cerveaux chinois pour les remplacer
par des pensées joyeuses », on pourrait se croire dans une dystopie.
Las, ce « rêve chinois » existe
bel et bien. Le président à vie
Xi Jinping l’a longuement évoqué lors de son dernier rapport
au XIXe congrès du Parti communiste chinois. Un « Bureau du rêve
chinois » a même été mis en place
pour assurer la promotion d’une
« société de moyenne aisance » en
ce XXIe siècle qui voit triompher la
puissance chinoise. Alors Ma Jian
se sert des armes de la fiction pour
le dénoncer et en faire ressortir la
monstruosité.
Chargé de combattre
les rêves individuels
Son héros est un dignitaire du régime en fin de carrière. Il vit dans
un grand duplex avec sa femme,
échange des textos avec ses nombreuses maîtresses, ne s’interdit
aucun plaisir. En apparence, un
homme comblé, mais en réalité
de plus en plus perturbé par ses
souvenirs qui ressurgissent à tout
instant et rendent de plus en plus
difficiles ses activités de propagande.
Jeune révolutionnaire, il fait
partie des fameux Gardes rouges,
lors de la Révolution culturelle lancée en 1966. Mais il en est chassé
lorsqu’il s’avère que son père est
un ancien « droitier », condamné
en 1959 pour avoir critiqué le système d’agriculture collective. En
outre, sa mère a travaillé pour une
famille étrangère. Harcelés, humiliés, torturés, ses parents ne voient
pas d’autre issue que la mort, après
que leur propre fils les dénonce et
conduit ses camarades chez eux.
Désormais, cette culpabilité
enfouie s’impose de plus en plus
souvent à lui, qui est précisément
chargé de combattre les rêves individuels. Une scène du roman symbolise la résistance à cette entreprise. On l’envoie parlementer avec
des villageois qui luttent contre la
destruction de leurs vieux temples
et de leur « acacia millénaire » et
n’acceptent pas d’évacuer leur
maison. Le vieux bureaucrate
pense les émouvoir en racontant
sa propre histoire et celle de ses
parents qui avaient survécu là lors
de la grande famine (1958-1961).
Mais ces paysans ne sont pas dupes
et certains préfèrent mourir sur
place plutôt que faire table rase
de leur passé.
De livre en livre, c’est ce douloureux destin que ne cesse d’interroger Ma Jian. Dans La Route
sombre, il avait crûment dépeint
la violence d’État à l’œuvre dans
la politique de l’enfant unique, et
dans Beijing Coma, la répression du
mouvement de Tian’anmen. Ici, il
s’attaque à la volonté du pouvoir
actuel de gommer les épisodes les
plus terribles et les plus douloureux d’une tyrannie qui ne dit pas
son nom. g
François Vey
China Dream
Ma Jian, trad. Laurent Barucq, Flammarion,
201 pages, 18 euros.
usqu’à la puParis ; ­Norbert, son
blication de
­copain, fidèle commuson premier
niste emporté par une
roman, Les Champs
cirrhose ; une sorte de
d ’ h o n n e u r, p r i x
Chagall qui s’offrait un
Goncourt 1990,
exemplaire du dernier
Jean Rouaud tenait
journal yiddish ; le préun kiosque, rue de
Bernard Pivot
sident Ronchon, « esFlandre, à Paris,
de l’académie Goncourt
prit incisif et résolument
dans le 18e. Il n’était
rétrograde », qui acheque l’employé de P., le
tait L’Aurore et jamais
gérant, ce qui lui laissait du temps
Le ­Figaro, dont le contenu était
libre pour écrire, le métier de venpourtant devenu le même ;
­Mehmet le Turc, qui tenait un
deur de journaux exercé pendant
sept ans et son retrait de la vie
atelier de couture clandestin et
sociale préparant son « grand
passait dans le quartier pour le
bond en avant poétique ». Avant,
plus original pronostiqueur hipil avait tâté de la librairie, du jourpique ; l­ ’Andalou, Alexandre de
nalisme – billettiste pendant deux
Macédoine… Il y avait beaucoup
ans à L’Éclair, quotidien nantais –,
de réfugiés auxquels Jean Rouaud
mais il n’avait qu’une idée : qu’on
ouvrait son kiosque, aujourd’hui
lui reconnaisse un jour la qualité
son livre : pieds-noirs, cambodd’écrivain. C’était mal parti : ses
giens, berbères, yougoslaves,
manuscrits étaient refusés et il
africains, argentins, etc. Chacun
éprouvait bien des difficultés,
racontait sa guerre, son exil, sa
comme Flaubert qui cherchait sa
détresse, ses espoirs. « Partis pour
voie, à déceler le genre littéraire
cause de misère, ou de guerre, ou de
où, dans l’effervescence de ses
privation de liberté, ou de manque
nombreux talents, sa soif d’écrire
d’espérance, mais presque jamais
de gaieté de cœur. »
serait la plus convaincante. Il avait
dépassé la trentaine et il pouvait
Si Kiosque est un très grand
craindre de rejoindre le cortège
livre, ce n’est pas seulement parce
des recalés de l’existence qui fréque l’humanité y est installée avec
quentaient son kiosque.
sa truculence et ses chagrins, ou
Car ce kiosque à l’esthétique
même parce que la vente de la
futuriste, aujourd’hui disparu
presse y est racontée à hauteur
comme beaucoup d’autres,
d’expert, mais aussi parce que le
était un parloir dans la rue, un
récit est un maillage subtil d’autolieu de passage et de retenue,
biographie et de vies des autres,
un confessionnal à ciel ouvert.
un patchwork de la jeunesse bien
L’achat chaque jour d’un quotifrançaise de Jean Rouaud et de la
dien crée des liens. On révèle un
société cosmopolite qui battait
peu qui on est dans les magazines
son kiosque comme une vague
sans importance, sans avenir.
Surtout, rentré chez lui, Rouaud
apprenait à se défier de son beau
style lyrique pour recopier les
haïkus, ces « instantanés » pris sur
le vif, qui lui ouvraient beaucoup
mieux les yeux sur le monde et la
littérature. De Calaferte à Basho,
de Rimbaud à Henry M
­ iller, les
lectures de Jean Rouaud lui indiquaient fermement où il devait
aller. Kiosque est aussi un précieux traité d’apprentissage de
la littérature.
Même P., le kiosquier, quarante
qu’on emporte. Les solitaires et
ans de métier, dont la clientèle
les désœuvrés ne viennent que
acceptait les sautes d’humeur en
pour bavarder. Les habitants de ce
raison de la mort tragique de sa
quartier populaire avaient l’oreille
femme bien-aimée, a exercé une
de Jean Rouaud. Il adorait les
heureuse influence sur l’écriture
questionner, échanger des idées
de Rouaud. Celui-ci gérait avec
avec eux, animer des débats sur
désinvolture, par exemple, le
des sujets de l’actualité d’alors (la
rangement et la comptabilité des
pyramide du Louvre, Beaubourg,
invendus. Des remontrances de P.
toujours !). Émouvant, drôle,
il a tiré profit jusqu’à introduire
pathétique, bizarre, loufoque.
dans sa prose un ordre, une clarté
Le monde venait jusqu’à Jean
qui ne lui étaient pas naturels. On
Rouaud pour lui donner de ses
en voit les heureux effets dans
nouvelles sans savoir qu’il écrice livre où pourtant la mémoire
vait et que de toutes « ces déferva et vient librement selon les
lantes de vies » il enrichissait
personnes qui se sont présentés
à son guichet. g
sa mémoire, sa sensibilité et sa
future œuvre.
Kiosque est une magnifique
galerie de portraits de marginaux, de vaincus, de rêveurs, de
déracinés… L’art et la bonté de
Rouaud les rendent presque tous
sympathiques. Il y a M., le peintre
maudit, revenu d’un séjour au
Brésil, anarcho-alcoolique, à la
faconde redoutable, qui avait
décidé finalement de réussir et
d’échouer de nouveau dans l’estampe ; Chirac, surnommé ainsi
Kiosque
parce qu’il a espéré toute sa vie,
Jean Rouaud, Grasset, 282 pages, 19 euros.
en vain, un studio du maire de
Le récit de Jean
Rouaud est un
maillage subtil
d’autobiographie
et de vies des
autres
37
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Lire
Voyage au cœur de l’homme
Catherine Hélie-Gallimard
L’épopée des oubliés
démiurge Audacieux auteur
de « Faber », Tristan Garcia
revient avec l’histoire
de quatre âmes à travers
les siècles
Près de 530 millions d’années
avant notre ère, un ver dérive dans
l’océan, masse inerte p
­ ortée par les
courants marins. Quelque chose
va, vit, ressent puis se scinde :
l’un devient la proie, l’autre le
prédateur. Avant de ­mourir, certains parviennent à donner la vie.
L’homme qui se redresse prend
conscience qu’il est un et, arme à la
main, part à la conquête du monde.
Les ­civilisations naissent en même
temps que les croyances, les villes
sortent de terre comme des champignons, l’animal est ­domestiqué.
En ­Mésopotamie, l’âge des héros
voit deux frères aimer la même
femme, r­ enverser un roi et se déchirer pour prendre sa place.
À l’époque où l’on forge le
bronze, l’âge des marchands voit
deux ­vagabonds transformer un
caillou en montagnes d’or et périr
de leur avidité. Dans le royaume de
Wu, un ancien roi s’est retiré dans
la montagne et médite. Quatre
siècles plus tard, Lucius Helvus
Tinniter, conscient de ses ancêtres
guerriers et d’être un jour ­remplacé
par une ­génération ­nouvelle, philosophe : « Et si le monde avait une
­m émoire ?  » ­Admettre qu’il en
ait une ­suffirait-il à ­justifier les
épreuves que l’homme ­traverse
depuis la nuit des temps ?
À ­affirmer, in fine, qu’il n’a pas
souffert en vain ?
Fiction et possibilités infinies
Naviguant à travers les âges et les
civilisations, quatre âmes se réincarnent en homme, femme, enfant,
animal, chacune définie par une
couleur (bleu, rouge, vert, jaune),
fil conducteur d’un roman dont les
chapitres s’étoffent à mesure que
le monde se complexifie. Au traité
philosophique – dont le titre tout
désigné se taille même une place de
choix en couverture : Histoire de la
souffrance –, Tristan Garcia a donc
préféré la fiction et ses possibilités
infinies, démiurge d’un projet audacieux, si ce n’est ­complètement
fou. En remontant aux origines
de la vie, « simple ­fracas régional
dans le chaos ­général », Âmes vient
suggérer que le miracle de son
apparition est indissociable de la
souffrance, expérience ­commune
à tout ce qui respire.
L’espoir de ne pas être en vain
En ressuscitant ceux dont le
nom n’a pas traversé les âges
(les ­o ubliés, les perdants, le
­commun des mortels), l’auteur
rappelle la trace infime mais réelle
laissée par leur existence, inscrite
dans l’histoire de l’humanité.
« De ce qui a souffert, il demeure
toujours un indice ténu, des témoins,
quelques ­conséquences bonnes ou
mauvaises, une voie d
­ éviée, un
nœud dans les cordages des chemins
infinis du monde i­ nfini. »
Face à la ­violence du monde et
à la vanité des hommes, l’espoir
semble donc ­permis de ne pas être
en vain. Fable ­contemporaine, érudite, cruelle et désopilante, Âmes
est la proposition d’un auteur qui
ose et creuse un sillon en dents de
scie dans un monde souvent trop
linéaire. Il faut la prendre telle
quelle, sans trop se poser de questions, et se laisser porter par la voix
de l’aède, lui faire confiance, pour
saisir le sens de cette fresque ambitieuse dont la suite est ­attendue. g
Laëtitia Favro
Âmes
Histoire de la souffrance I
Tristan Garcia, Gallimard, 720 pages, 24 euros
(en librairie le 10 janvier).
En Irlande, la fête de Samain
marque la fin de l’été, le déclin
des jours et l’entrée dans la période
sombre, propice aux fantasmagories. Qui sont-elles, ces ombres qui,
en cet automne 1845, sillonnent le
comté de Donegal pour une besogne, un sou, un quignon de pain ?
Parmi elles, la frêle silhouette de
Grace, 14 ans, jetée comme tant
d’autres sur les routes par la faim,
grimée en garçon pour avoir une
chance de se voir confier une tâche
et pour déjouer la concupiscence
des hommes. Hantée par l’esprit
facétieux de Colly, son petit frère
emporté par une rivière, la jeune
fille va de campagnes désolées en
villages maudits où la moindre
denrée est l’objet des plus âpres
convoitises. Tour à tour garçon vacher, journalier et bandit de grand
chemin, Grace n’a qu’une idée en
tête : survivre à l’hiver et jusqu’aux
prochaines récoltes. Mais à la fin
de l’été, « ce qui n’aurait jamais
dû revenir est de nouveau là » : le
mildiou anéantit pour la seconde
année consécutive les récoltes de
pommes de terre. « Elle comprend
alors que ce qui vient de balayer ces
champs, aussi léger qu’une petite
brise effleurant et imprégnant toute
chose, n’est autre que le souffle de la
mort. » Fuyant la famine qui s’installe, Grace n’a d’autre choix que
de poursuivre sa route, animée par
l’espoir de revoir un jour le village
où elle a grandi et connu ses seuls
moments de joie.
Pako Mera/REX/Shutterstock/SIPA
Récit Dans une Irlande
ravagée par la Grande Famine,
une jeune fille tente de survivre
Événement majeur de l’histoire
irlandaise, la Grande Famine (18451852) n’a ­paradoxalement engendré
qu’un nombre ­restreint d’œuvres
reconnues, au contraire ­notamment
de la Grande D
­ épression américaine, immortalisée par Les Raisins
de la colère de Steinbeck. Incarné
par une héroïne aussi touchante
que déterminée, le périple dans lequel nous entraîne Paul Lynch tient
autant du roman ­historique que du
conte d
­ ickensien, l’espoir sans cesse
­ranimé côtoyant la misère la plus
sombre, les f­ rontières entre réel et
surnaturel s’altérant à mesure que
grandit la faim.
Un périple initiatique
empreint de magie et de poésie
Au travers des f­igures croisées en
chemin, Grace découvre comment
l’indigence transforme les hommes
et étouffe en eux le moindre sentiment ­d’empathie. « Comme il
est difficile de venir en aide aux
êtres qui nous lèvent le cœur »,
déclare-t-elle à son tour dans
un réflexe de ­survie. Au fil d’un
voyage i­ nitiatique et h
­ allucinatoire
empreint de magie et de poésie,
Paul Lynch questionne la frontière
séparant l’homme du monstre
quand l’ordre des choses se trouve
bouleversé, et ce qu’il reste d’humanité quand la nature, devenue
exsangue, ne garantit plus la survie
de tous. g L.F.
Grace
Paul Lynch, trad. Marina Boraso, Albin Michel,
480 p., 22,90 euros.
38
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Plaisirs
Cinéma
« Ma mère
était
incroyable »
interview
EXCLUSIF La star
américaine se confie
alors qu’elle revient
en première ligne au
cinéma et à la télévision
RÔLES Elle joue une
mère courage dans
« Ben Is Back », un drame
poignant sur l’addiction
E
n septembre, au
festival de Toronto, Julia Roberts
était − comme toujours − éblouissante pour présenter deux œuvres
construites autour d’elle. Ben Is
Back, un drame de Peter Hedges
qui sort cette semaine en France
et pourrait bien lui valoir une
nomination aux Oscars, et la
série Homecoming, produite par
Amazon, sa première véritable
incursion sur le petit écran. Deux
beaux et grands personnages de
femmes qui accompagnent des
individus malmenés par la vie :
au cinéma, une mère prête à tout
pour protéger son fils des démons
de la drogue ; pour la télévision,
une travailleuse sociale qui aide à
la réinsertion des soldat revenus
du front. Un petit événement tant
la star, agée de 51 ans, s’était faite
discrète depuis une décennie, se
contentant de rôles secondaires
pour ne pas trop s’éloigner de
ses jumeaux, Phinnaeus et Hazel
(14 ans), et de son benjamin, Henry
(11 ans). Fuyant la presse, l’expretty woman a longtemps protégé
sa vie privée. Pour le JDD, elle a
fait une exception.
En quoi cette histoire de mère qui
se bat pour la survie de son fils
toxicomane est-elle importante ?
En Amérique, nous faisons face à
une épidémie d’overdoses. Mais
pour marquer la conscience col-
lective, c’était important de parler des ravages de la drogue de
manière concrète, en montrant
les conséquences sur une famille
précise plutôt que de commenter
des statistiques. Cela permet de
se projeter : ça pourrait être nos
voisins, les camarades de classe
de nos enfants. Ici, à la suite d’un
accident de snowboard, un médecin a prescrit au fils de Holly, mon
personnage, des antidouleurs dont
il est devenu dépendant… Ce film
explique qu’une famille entière
subit les dommages collatéraux
d’un tel problème. Peter Hedges
choisit de raconter l’histoire sur
vingt-quatre heures à Noël, un
moment forcément particulier.
Comment vous êtes-vous
préparée ?
On a tous fait des efforts pour arriver bien préparés à affronter ce
sujet douloureux, déprimant et effrayant. Je n’ai pas voulu rencontrer
des mères dans la même situation
que mon personnage. Sur Internet,
j’ai découvert beaucoup d’articles
et de documentaires très difficiles
à regarder sur l’addiction. J’ai pris
des notes. Et j’ai pu compter sur
l’amour et le soutien de mon mari
et de mes enfants car on tournait au
moment des fêtes de Noël 2017. J’ai
enchaîné avec la série Homecoming,
dont les prises de vue étaient à Los
Angeles. Comme ça, j’ai pu rester
auprès de ma famille.
Victoria Will/AP/SIPA
Julia Roberts
dimanche 13 janvier 2019
39
le journal du dimanche
Cinéma
Ben Is Back ii
De Peter Hedges, avec Julia Roberts
et Lucas Hedges. 1 h 42.
Sortie mercredi.
Holly a la surprise de voir son
aîné de 19 ans, Ben, débarquer
à l’improviste pour Noël après
plusieurs mois en cure de désintoxication. Elle l’accueille à bras
ouverts tout en craignant une
rechute… Julia Roberts fait son
retour en mère courage dont
l’amour inconditionnel est mis à
rude épreuve par l’addiction de
son enfant prisonnier d’une spirale autodestructrice. L’actrice
signe une composition d’une
justesse et d’une sobriété remarquables face au désespoir du décidément brillant Lucas Hedges
(Manchester by the Sea). On est
happé par ce récit fort, pudique
et humain, le temps d’une nuit de
cauchemar. g S.B.
Peter Hedges dirige son fils Lucas.
Vous vous imaginez travailler
avec l’un de vos enfants ?
Ils sont si jeunes et parfaits que je
n’y pense même pas ! En revanche,
mon mari [le chef opérateur Daniel
Moder, rencontré sur le tournage
du Mexicain en 2001] et moi avons
souvent collaboré ensemble. C’est
plaisant de travailler en famille.
Pendant le tournage, j’ai oublié
que Lucas était le fils de Peter.
« C’est plaisant
de travailler
en famille »
Heureusement pour lui, car je
jouais sa mère ! On a appris à se
connaître quand j’ai invité toute
l’équipe chez moi avec mes enfants
et mes chiens. Ils ont joué au foot
ensemble, on s’est bien amusés.
Quel rapport entreteniez-vous avec
votre propre mère, décédée en 2015 ?
Je l’admirais beaucoup, elle était
incroyable. Quand j’étais débordée avec trois enfants de moins de
3 ans à temps complet dans mes
jambes, je lui ai demandé comment
elle avait réussi à gérer mon frère,
ma sœur et moi alors qu’elle était
une mère célibataire qui travaillait
à plein temps [elle était comédienne
et dirigeait des cours de théâtre].
Elle m’a répondu : la garderie ! Elle
nous déposait à 7 heures et nous
récupérait à 17 heures. J’ai eu le
luxe de pouvoir rester à la maison
pour prendre soin de mes petits.
Mais ce qu’elle m’a conseillé m’a
libérée. Je l’ai aimée encore plus.
Peter Hedges dit que vous êtes la
meilleure actrice de tous les temps.
Que répondez-vous à cela ?
Qu’il devrait broder cette inscription sur un coussin ! C’est
très exagéré, mais vraiment gentil à lui. J’accepte volontiers le
compliment. Il faut savoir être
à l’écoute de ce genre de petites
attentions… g
Propos recueillis par
Stéphanie Belpêche
Keira Knightley.
Robert VIGLASKY/
Mars Films
Femme d’hier
et d’aujourd’hui
BIOPIC Abonnée aux
rôles d’héroïnes du passé,
Keira Knightley incarne la
romancière Colette, « qui peut
inspirer les femmes actuelles »
Le temps ne semble pas avoir de
prise sur elle. Un teint de porcelaine
(anglaise), un physique de (petite)
liane, et un look de jeune fille sage
et branchée griffée Chanel dont elle
est l’une des égéries parfumerie
depuis quelques années… Bien sûr,
Keira Knightley n’a que 33 ans (34
le 26 mars), mais voilà déjà près de
vingt ans qu’elle trimballe sur grand
écran sa silhouette d’éternelle ingénue romantique.
Il faut dire que le cinéma a tendance à l’envoyer dans le passé : elle
fut la pétillante rebelle de Pirates
des Caraïbes (2003, 2006, 2007,
2017), Guenièvre dans Le Roi Arthur
(2004), l’héroïne de Jane Austen
dans Orgueil et Préjugés (2005),
une aristocrate amoureuse dans The
Duchess (2008), la patiente du psychanalyste Carl Jung dans A Dangerous Method (2011), l’inusable Anna
Karénine (2012) et la compagne
d’Alan Turing dans Imitation Game
(2014). Pour le plaisir de se déguiser
ou par envie d’échapper au présent ?
« Plutôt parce que les réalisateurs et
les directeurs de casting manquent
d’imagination ! Heureusement, j’ai
toujours été intéressée par l’Histoire :
on comprend mieux son époque au
regard du passé. Et bizarrement, les
femmes les plus passionnantes à jouer
n’étaient pas celles de notre temps. »
« Profiter de l’élan de MeToo »
Voilà donc pourquoi Keira ­Knightley
se glisse cette fois dans la robe à corset de Colette, la célèbre romancière
française. « Je ne connaissais pas
grand-chose de sa vie, admet-elle.
J’avais lu Chéri adolescente, et vu le
film Gigi de Vincente Minnelli avec
Leslie Caron [1958]. Elle n’est pas
un auteur très populaire en Angle-
terre, une erreur que notre film vise
à réparer. » La comédienne a été
fascinée par l’audace de celle qui
n’a pas eu peur de créer le scandale
à l’aube du XXe siècle. « Confrontée
à un monde qui ne lui offrait aucune
place et refusait de la laisser mener
la vie dont elle rêvait, elle a réussi à le
plier à sa volonté et à faire entendre sa
voix unique. Un combat qui ne peut
qu’inspirer les femmes d’aujourd’hui,
qui n’ont toujours pas l’égalité salariale et doivent se bagarrer pour qu’on
reconnaisse leur talent. »
Keira Knightley souligne que
le réalisateur de Colette, Wash
­Westmoreland, a attendu dixhuit ans avant d’obtenir le financement pour son film, juste après
le tsunami de l’affaire Weinstein.
« Étrangement, tous les projets mettant en scène des femmes fortes ont
été depuis sortis des tiroirs par les
studios ! Qu’importe, il faut profiter
de l’élan de MeToo pour faire avancer
notre cause, et pas seulement dans
le cinéma. Ma contribution, c’est de
défendre le point de vue d’héroïnes
qui font bouger les choses. »
Lanceuse d’alerte et activiste
Celle qui a été promue le mois dernier officier de l’Empire britannique par Buckingham (« Je peux
faire croire à ma fille de 3 ans que
j’ai le pouvoir d’un roi pour qu’elle
m’obéisse ! ») a accepté d’incarner,
dans Official Secrets de Gavin Hood,
la lanceuse d’alerte Katharine Gun,
qui révéla en 2003 une mission d’espionnage anglo-américaine contre
le Conseil de sécurité de l’ONU. Et
elle s’apprête à jouer une des activistes du tout jeune Mouvement de
libération des femmes qui, en 1970
à Londres, envahirent la scène du
concours de Miss Monde en pleine
retransmission télévisée. Un passé
un peu moins lointain : les choses
commenceraient-elles à changer ? g
Barbara Théate
Colette ii
De Wash Westmoreland, avec Keira Knightley, Dominic West. 1 h 50. Sortie mercredi.
En 1893, la jeune Gabrielle Colette, 15 ans, rencontre Willy, romancier à succès
et séducteur. Elle s’installe à Paris avec lui et devient son nègre littéraire. Au
tour de nos amis anglais de raconter l’histoire de la sulfureuse romancière
française. Pas forcément avec une grande rigueur biographique, mais avec un
souffle romanesque et féministe qui rappelle l’audace d’une femme en plein
affranchissement moral, social et sexuel. Face à Dominic West, truculent
Willy, Keira Knightley (qui ne vieillit pas à l’écran) distille un charme ingénu
mâtiné d’une belle excentricité. g B.T.
40
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Plaisirs Cinéma
• en salles mercredi
On aime Passionnément iiii Beaucoup iii Bien ii Un peu i Pas du tout f
The Front Runner ii
De Jason Reitman, avec Hugh Jackman et Vera Farmiga. 1 h 52.
En 1988, le sénateur Gary Hart part favori pour la primaire démocrate. Mais un journal révèle que l’homme marié a une maîtresse.
Le scandale est sans précédent, au point de le pousser à se retirer
de la vie politique… Jason Reitman interroge la frontière très mince
entre vie privée et vie publique, ainsi que l’éthique et la responsabilité de la presse américaine qui, en choisissant de publier un secret
d’alcôve pour la première fois de son histoire, a finalement permis
l’élection de George Bush. La mise en scène classique agrémentée
d’images d’archives offre une performance sobre à Hugh Jackman,
mais le récit à distance manque un brin d’émotion. S.B.
Doubles Vies ii
D’Olivier Assayas, avec Juliette Binoche, Guillaume Canet, Vincent Macaigne. 1 h 46.
Un éditeur installé, époux
d’une star de série télé, refuse
le nouveau roman de son ami
écrivain bohème, sous prétexte qu’il ne sort jamais de
l’autofiction. Dès lors, leur
relation se complique… Sur
le ton de la comédie ironique,
au fil de dialogues enlevés
et de répliques volontiers
assassines, Olivier Assayas
expose les réflexes, les doutes
et les cachotteries du microcosme dont il est un pur représentant, ouvertement intello,
artiste et bobo. Les acteurs
prennent un plaisir évident
à incarner ces bourgeois
cool qui leur ressemblent,
des Parisiens portés par
leurs succès mais moyennement connectés à la réalité
d’un monde qui se numérise
à grande vitesse et qui les inquiète. C’est plaisant, fluide,
tantôt drôle et tantôt agaçant
à force d’élégance et de stéréotypes chics dont Assayas
reste friand, mais pas dupe non
plus. Al.C.
Bruce Willis avec le réalisateur M. Night Shyamalan sur le tournage de « Glass ».
« Je me prenais
pour Spider-Man ! »
PROD
COMICS M. Night Shyamalan
raconte sa passion pour les
super-héros à l’occasion de
« Glass », qui revisite le mythe
Capri-Revolution i
De Mario Martone, avec Marianna Fontana, Reinout Scholten van Aschat. 1 h 57.
À la veille de la Première Guerre mondiale, un peintre et ses
disciples s’installent à Capri. Ils y rencontrent Lucia, une jeune
chevrière. Dans ce film qui tire habilement parti de son superbe
cadre, tout est affaire de confrontation : les pré-hippies ayant
investi l’île face à ses habitants, l’art face à l’obscurantisme, le
paganisme face au catholicisme. D’abord intrigant et envoûtant,
le récit peine à tenir les promesses entrevues dans sa première
partie et finit par lasser. L’ensemble, un brin fourre-tout, paraît
même vain et superficiel. Reste la présence magnétique et sauvage
de son étonnante comédienne principale. Bap.T.
L’Incroyable Histoire du facteur Cheval i
De Nils Tavernier, avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta. 1 h 45.
En 2000, M. Night Shyamalan
réalise son deuxième film, Incassable. Un chef-d’œuvre inégalé,
d’un minimalisme et d’une intelligence absolus, qui préfigure
l’engouement planétaire pour les
super-héros. Et qui offre à Bruce
Willis son meilleur rôle, en justicier de l’ombre taiseux et mélancolique. En 2017, il récidive avec
Split, un thriller qui met en scène
un psychopathe capable de se
transformer en bête sauvage. En
réalité le deuxième volet d’une
trilogie fantastique qu’il achève
aujourd’hui avec Glass, un épilogue-somme qui condense toutes
les préoccupations du ­cinéaste de
48 ans : la nécessité de connaître
ses origines, l’enfance maltraitée,
la solitude de l’individu qui possède un don, le complot, la mort.
Et son amour inconditionnel pour
la bande dessinée.
PROD
PASSION
DE JEUNESSE
Dans les années 1870, Ferdinand Cheval est facteur à
Hauterives, dans la Drôme.
Il se laisse aller à la rêverie
durant ses longues tournées.
Un jour, il manque de tomber
en chemin et découvre sous
ses pieds un drôle de caillou.
Il se met à collecter des pierres
aux formes bizarres pour bâtir
son Palais idéal. Nils Tavernier
se saisit de cette histoire aussi
vraie qu’incroyable pour signer
un film plutôt contemplatif.
Jacques Gamblin se glisse avec
son humilité habituelle dans
l’uniforme d’un solitaire taiseux et courageux qui, trentetrois ans durant, se réfugiera
dans la construction de son
chef-d’œuvre pour affronter les
épreuves de la vie. Dommage
que l’émotion n’affleure que sur
la fin. B.T.
J. Kourkounis/The Walt Disney Company France
À Pondichéry, où il est né avant que
sa famille émigre à ­Philadelphie,
Manoj Nelliyattu Shyamalan se
réfugiait dans les comics pour
tenter de trouver les réponses à
ses questions existentielles. « Eh
oui, déjà ! Je me projetais littéralement dedans. On avait des bandes
dessinées religieuses, avec des
divinités en guise de super-héros !
J’en ai lu des centaines, je les collectionnais. Cela m’a inspiré pour
Glass. La différence majeure avec
les comics américains, c’est que le
lecteur doit s’incliner devant les
dieux et les vénérer. Chez Marvel,
le héros est lui-même divin avec
ses super-pouvoirs et peut même
régner sur le monde. Mon préféré,
c’était ­Spider-Man, bien sûr ! J’avais
quantité d’albums, j’étais intaris-
sable sur ses aventures. Je voulais
évidemment devenir Peter Parker,
un adolescent comme moi. Je me
prenais pour Spider-Man ! J’ai
­fabriqué des gadgets pour lancer des
fausses toiles depuis mes poignets et
j’ai supplié ma mère de me confectionner un costume. Le résultat
était nul : il me grattait, trop serré.
J’avais l’air ridicule, j’ai pleuré en
l’essayant. »
LA BD COMME
LE CINÉMA
« J’aime la bande dessinée parce
que c’est un art qui, avec ses histoires racontées en images avec un
minimum de dialogues, implique la
participation active du lecteur. C’est
finalement assez proche du cinéma,
avant tout visuel. Je déplore d’ailleurs qu’on soit aussi passif devant
la télévision chez soi, on fait toujours autre chose en même temps :
ma femme écrit par exemple ses
SMS en suivant sa série préférée.
Une bande dessinée ne tient pas à
l’écart de cette manière, elle sollicite
sans arrêt notre imagination par sa
complexité narrative, ses ellipses. »
LE POUVOIR DE
L’INTELLIGENCE
« Le super-héros permet de donner
le meilleur de soi-même. Il suffit de
se convaincre qu’on en est capable
pour accomplir des choses extraordinaires. Le véritable super-pouvoir
reste l’intelligence, pas les muscles.
Comme Elijah Price, l’homme à la
maladie des os de verre, le génie du
mal d’Incassable et de Glass. La
chaise roulante ne l’arrête pas, il
a une vision globale et anticipe les
événements. Je rêverais d’avoir une
telle compréhension du monde. Je
n’ai jamais eu peur des méchants
dans les comics, au contraire : ils
m’attiraient irrésistiblement. Mes
parents, stricts et protecteurs,
censuraient mes lectures quand il
y avait trop de violence. Sans doute
la raison pour laquelle je raffole du
cinéma d’horreur aujourd’hui. »
LA RÉFÉRENCE
IRON MAN
« Mon film de super-héros préféré
est le premier Iron Man [2008], de
Jon Favreau. Je pense que le ton est
idéal, un mélange d’action à prendre
au sérieux et d’humour au second
degré. Le fait que Tony Stark révèle
son identité à la fin m’a scotché !
Le choix de l’acteur était déterminant : je trouve Robert Downey Jr
magique. Le plus important dans
la quantité de blockbusters qui
sortent aujourd’hui en continu, c’est
le divertissement. Moi, je propose
en plus de réfléchir. » g
Stéphanie Belpêche
Glass iii
De M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson et James McAvoy. 2 h 09.
Sortie mercredi.
Trois hommes réunis au sein d’un hôpital psychiatrique : un rescapé d’une
catastrophe ferroviaire ayant développé une force phénoménale, un génie
souffrant de la maladie des os de verre et un psychopathe aux 23 personnalités… Le chapitre final de la trilogie sur les super-héros de M. Night Shyamalan
s’amuse à déconstruire la mythologie pour élaborer une réflexion passionnante
sur l’évolution de l’humanité. Le cinéaste signe un film d’action métaphysique
et mystique qui se déroule presque à huis clos. Intelligent, foisonnant, voire
déroutant, le récit prend du recul sur un genre hollywoodien pour le métamorphoser avec une audace et une originalité détonnantes. g S.B.
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
41
Plaisirs Cinéma
Au Palace
ad nauseam
AUTOFICTION Eva Ionesco
raconte ses « années Palace »
dans un long métrage chic,
hélas rattrapé par l’ennui
Une jeunesse dorée i
De son enfance pas banale,
« abusée au nom de l’art » par
sa mère, la photographe Irina
Ionesco, qui la fit poser nue à
4 ans, Eva Ionesco semblait avoir
tout dit ou presque dans My Little
Princess (2011), premier long métrage avec Isabelle Huppert dans le
rôle de la mère sacrifiant sa fille sur
l’autel de son œuvre. Deux procès
et un lifting plus tard, voici la suite :
sa jeunesse de fêtarde abonnée à la
boîte de nuit iconique du Paris des
années 1980, le Palace. Elle était
alors amoureuse d’un peintre mais
entourée d’une bande de créatures
ne vivant que pour et par la nuit,
dont elle met en scène ici les excès,
Un charme
vénéneux bordé
de références
élégantes et pour
le moins bigarrées
le clinquant, la majesté toute relative, la violence avérée, le vide parfois abyssal… Deux histoires « qui
se suivent mais qui existent aussi
indépendamment l’une de l’autre »,
indique la réalisatrice, dont le parti
reste celui de l’autofiction.
Cette fois, c’est avec pour coscénariste son mari Simon Liberati,
écrivain qui lui consacra le roman
Eva (2015), qu’elle emmêle un peu
plus ses fantasmes et souvenirs.
Elle invente aussi des personnages
comme Lucille (Isabelle Huppert)
et Hubert (Melvil Poupaud),
un couple de grands bourgeois
déjantés, comique tant il paraît
asphyxié par l’argent et obnubilé
par la débauche. Ils en pincent pour
le double d’Eva Ionesco jeune, la
­petite Rose – encore une fleur, après
la Violetta de My Little Princess…
Elle est jouée par l’épatante Galatea
Bellugi (Réparer les vivants, L’Apparition), qui apparaît grandie mais à
peine plus armée lorsqu’elle doit
affronter ces deux libertins oisifs.
Juste bonne à séduire, ce qui est
déjà pas mal, et à s’échapper de
la Ddass avec la complicité de ses
sulfureux amis parmi lesquels les
futurs créateurs de mode Christian
Louboutin et Vincent Darré…
« C’est une chronique de l’époque,
le premier film de cinéma sur le
­Palace  », précise Eva Ionesco. À la
façon d’un conte cruel se dessine
alors une sorte de roman-photo où
deux jeunes amoureux d
­ eviennent
les muses de deux « vieux riches »
qui, à force de les manger des yeux,
finissent par ressembler à des vampires. L’intrigue paraît malheureusement trop mince pour éviter les
redites et l’impression que l’ennui,
dont la mise en scène témoigne sans
relâche car ses fêtards joliment sapés
tournent effectivement en rond, finit
par nous rattraper.
Au défi de l’ambition évidente du
tableau d’ensemble, le récit prend
alors un tour exaspérant. Restent
des images travaillées signées de
la grande chef opératrice Agnès
Godard, un charme vénéneux bordé
de références élégantes et pour le
moins bigarrées, allant du marquis
de Sade à Amanda Lear en passant
par Jean Paul Gaultier, Luchino
­Visconti et le journaliste Alain Pacadis, pilier décadent des années
Palace. Drôle de fourre-tout. g
Alexis Campion
D’Eva Ionesco, avec Isabelle Huppert,
Melvil Poupaud, Galatea Bellugi. 1 h 52.
Sortie mercredi.
ESCLAVE MODERNE
Pour
survivre,
Ayka (Samal
Yeslyamova)
accepte
n’importe
quel travail.
KINODVOR/
PALLAS FILMS/
OTTER FILMS
Ayka ii
De Sergey Dvortsevoy, avec Samal Yeslyamova, Zhipargul Abdilaeva. 1 h 50. Sortie mercredi.
Dans un Moscou enneigé, Ayka,
jeune immigrée kirghize sans
­papiers, tente de survivre comme elle
peut entre des petits boulots ­ingrats
et mal payés, une grossesse non
désirée et douloureuse et des malfrats qui veulent récupérer l’argent
qu’ils lui ont prêté. Sorte de Rosetta
russe, cette galérienne qui s’enlise
dans les problèmes n’est pourtant
jamais filmée de façon misérabiliste.
Grâce à une caméra à hauteur de
son héroïne, le réalisateur kazakh
rend hommage à la ténacité d’une
« invisible » qui refuse, par instinct
de survie, de se laisser broyer par
une société individualiste et cadenassée. Ici, pas de pathos ni d’apitoiement, Ayka n’en a pas le temps,
mais une plongée en apnée glacée et
glaçante, terriblement éprouvante,
dans l’esclavage moderne. C’est ce
personnage d’héroïne martyre que
Cate Blanchett et son jury ont choisi
de mettre en ­lumière au dernier Festival de Cannes en attribuant le prix
d’interprétation féminine à l’actrice
kazakhe Samal Yeslyamova. g B.T.
Galatea Bellugi et Lukas Ionesco devant l’entrée de la célèbre boîte de nuit. KMBO/Macassar Productions/NJJ Entertainment/Diligence Fil
42
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Plaisirs Séries
L’« enterprise » ne connaît pas la crise
star trek La saison 2
de « Discovery » débarque,
avant des versions animées
et de nouveaux films
Pour sa deuxième saison, Star Trek :
Discovery fait revenir une légende :
M. Spock ! Après Leonard Nimoy
dans la série télé des années 1960 et
dans huit films, puis Zachary Quinto
dans les deux derniers blockbusters,
il est interprété ici par Ethan Peck,
le petit-fils de Gregory Peck. Saga de
science-fiction futuriste imaginée
par le scénariste Gene Roddenberry,
Star Trek continue paradoxalement
d’exploiter son passé, toujours au
XXIIIe siècle mais dix ans avant les
événements de la série originale, et
a pour ­vedette la sœur adoptive de
l’officier scientifique aux oreilles
pointues. Les nouveaux épisodes
devraient montrer un Spock encore
jeune et troublé, en conflit entre
ses deux héritages : son père est
un extraterrestre, mais sa mère
est humaine.
saga
Oreilles pointues et pyjamas :
voilà comment les Français
ont longtemps perçu Star Trek
quand la première série, produite
entre 1966 et 1969, a été enfin diffusée chez nous, à partir de 1982 sur
TF1 pour seulement 13 épisodes
(en intégralité sur La Cinq à partir de 1986). Entre-temps, Star
Wars l’a rendue irrémédiablement
kitsch, ses effets spéciaux hésitants prenant le pas sur la complexité du futur utopique dépeint
dans les aventures du vaisseau
Enterprise. Si elle a été arrêtée
après trois saisons, la série origi-
Ethan Peck,
petit-fils de
Gregory
Peck, est
le nouveau
M. Spock.
à droite,
une scène de la
nouvelle série.
DR ; Jan Thijs/2018
CBS Interactive
nale est devenue culte outre-Atlantique grâce aux rediffusions.
Elle a donné naissance à une version animée (1973-1974), six autres
séries dérivées, de La Nouvelle
Génération (1987-1994) à Discovery
en passant par Deep Space Nine
(1993-1999), Voyager (1995-2001)
et Enterprise (2001-2005). Avec,
à chaque fois, de nouveaux vaisseau
et équipage, et des effets à la pointe
de chaque époque. Sans compter
13 films au cinéma entre 1979 et 2016
et d’innombrables produits dérivés :
romans, BD, jeux vidéo…
Décollage à la télé
Devenu une marque, Star Trek a
toujours servi à conquérir de nouveaux terrains : en 1987, La Nouvelle
Génération, toujours scénarisée par
Roddenberry, inaugure l’ère des
séries lancées en syndication sur
les chaînes locales américaines ;
en 1995, Voyager est le fer de lance
du nouveau réseau UPN, aujourd’hui
disparu ; toutes ont été parmi les
premières à être éditées sur les
nouveaux supports de leur temps :
VHS, laserdisc ou DVD. Même chose
aujourd’hui avec les services de vidéo
par abonnement (SVoD) : diffusée
mondialement par Netflix, Discovery est en fait produite par CBS All
Access, une plateforme concurrente
qui comptait 2,5 millions d’abonnés
américains à l’été 2018. Son patron,
David Stapf, a annoncé vouloir renforcer sa stratégie de marque en proposant « Star Trek en permanence ».
Une nouvelle série fera ainsi l’événement fin 2019 avec le retour de
Patrick Stewart (X-Men) dans le rôle
du capitaine (français !) Jean-Luc
Picard : héros de La Nouvelle Génération, puis de quatre films, il est l’un
des personnages les plus aboutis de
la saga. Également au programme,
deux séries animées, dont une au
ton humoristique.
Le cinéma plonge
Selon le magazine Forbes, les
13 longs métrages auraient rapporté
2,22 milliards de dollars au studio
Paramount. Mais le chiffre est à relativiser: en réalisant le reboot Star
Trek (2009), un véritable blockbuster, J.J. Abrams relance la saga avec
succès au cinéma (254 millions de
dollars de recettes aux États-Unis,
record de la franchise), mais l’essai n’est pas transformé. En 2013,
Into Darkness plafonne à 226 millions de dollars, puis en 2016 Sans
limites échoue à 139 millions de
dollars, un échec pour le film du
50e anniversaire (qu’Abrams produit sans réaliser).
Depuis, les déconvenues s’accumulent : un nouveau film est
­annoncé, mais les acteurs claquent
la porte lors des négociations
­salariales et la réalisatrice retenue,
S.J. Clarkson, vient tout juste d’être
débauchée pour mettre en scène le
pilote de la série dérivée de Game of
Thrones. Pas plus de chance, pour
le moment, avec le projet de Quentin T
­ arantino. Le cinéaste de Pulp
Fiction a soumis un synopsis à Paramount, qu’il souhaiterait réaliser en
personne… mais il doit d’abord boucler le montage de son prochain film
(Once upon a Time in Hollywood,
avec Leonardo ­DiCaprio et Brad
Pitt). Il va donc falloir patienter pour
revoir l’Enterprise dans les salles. g
Romain Nigita
« Star Trek : Discovery » saison 2, à partir
de vendredi sur Netflix.
• à voir
True Detective (saison 3) iii
OCS City Voici un retour inespéré. En 2014, la première
saison en Louisiane avait
marqué avec le duo Matthew
McConaughey/Woody Harrelson. La deuxième, en Californie, avait déçu malgré Colin
Farrell et Vince Vaughn. Format
anthologique oblige, la nouvelle
enquête de True Detective s’articule autour de nouveaux personnages, mais retrouve heureusement le caractère rugueux
des débuts, avec sa saveur rurale
et son rythme contemplatif : un
flic à la retraite perdant peu à
peu la mémoire se penche sur
la disparition de deux enfants
qui avait marqué le début de sa
carrière en 1980. Démiurge de
la série, le romancier Nic Pizzolatto peut remercier le vétéran
David Milch (New York Police
Blues, Deadwood) pour l’avoir
aidé à retrouver l’inspiration.
Les allers-retours dans le
temps, signature de la série,
trouvent ici une justification
touchante avec ce flic âgé,
perdu dans ses propres souvenirs. Oscarisé pour le film
Moonlight (2016), Mahershala
Ali se montre digne des espoirs entrevus dans Les 4 400
et House of Cards. g R.N.
De Nic Pizzolatto, avec Mahershala Ali,
Stephen Dorff, Carmen Ejogo. À partir
de demain sur OCS City, 21 h.
Kidding ii
CANAL+ Absent du grand écran
depuis cinq ans, Jim Carrey fait
un retour remarqué sur le petit.
Cheveux longs au carré, visage
légèrement buriné, silhouette
toujours dégingandée même si
un peu épaissie, le comédien
s’offre une série qui lui ressemble,
dans la continuité des rôles
hors norme qui ont construit sa
carrière. Dans ­Kidding (« pour
rire »), le voilà dans le gilet ringard d’un présentateur d’une
célèbre émission pour enfants
qui peine à simuler la bonne
humeur à l’antenne depuis qu’il
a perdu un fils. Carrey prouve
son ­habileté à passer de la loufoquerie clownesque à la gravité
la plus émouvante en quelques
secondes, porté par la mise en
scène ludique de Michel Gondry
sur six épisodes. Un voyage plein
de turbulences, avec quelques
trous d’air, dans le cerveau agité
d’un quinquagénaire en quête de
lui-même. g B.T.
De Dave Holstein, avec Jim Carrey,
Catherine Keener, Frank Langella.
À partir de jeudi sur Canal+ et myCanal.
43
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Plaisirs Expositions
À Rouen, la mode
sous toutes
ses coutures
TEXTILE Six expositions
gratuites autour de la mode,
de l’Antiquité à Paco Rabanne
Tous les ans depuis 2012, la Réunion des musées métropolitains
(RMM) Rouen Normandie organise « Le Temps des collections »,
une série d’expositions gratuites
autour d’un thème déclinées dans
les différentes institutions culturelles de la métropole. Aux côtés
des expositions payantes (récemment Marcel Duchamp dans « ABCDuchamp » au musée des BeauxArts de Rouen), c’est l’occasion de
faire vivre les collections permanentes et les œuvres en réserve,
enrichies de prêts. Après les arts
décoratifs en 2017, « Fashion », la
nouvelle programmation consacrée à la mode, s’expose dans six
musées jusqu’au 19 mai. Et comme
quatre d’entre eux sont situés à
quelques mètres les uns des autres
dans le centre-ville de la capitale
normande, on ne peut qu’inciter les
visiteurs à prendre une demi-journée pour ce parcours éclectique.
Le clou du programme, c’est
le cas de le dire, est la rétrospective Paco Rabanne au Secq des
Tournelles, musée de la ferronnerie situé dans une ancienne église.
Au milieu des enseignes de confréries et des serrures anciennes,
les robes en métal du couturier
paraissent aussi provocatrices
qu’en 1966, date de son premier
défilé. Juxtaposées à des corsets
orthopédiques de la Renaissance,
elles rappellent le scandale causé
par le créateur qui concevait des
vêtements inspirés par les tabliers
de boucher, lourds, inconfortables
et pourtant immortalisés par Françoise Hardy et Amanda Lear.
Les dandys
mènent le bal
« Depuis une monographie à
Marseille en 1995, aucune exposition
n’a été consacrée à Paco Rabanne
en France, s’étonne la commissaire
Alexandra Bosc. Au-delà de ses élucubrations sur la réincarnation, cet
artiste a effectivement eu plusieurs
vies, avec une enfance difficile et la
volonté de réussir vite. Il a très tôt
utilisé la télévision pour se faire
connaître. Même s’il est aujourd’hui
retiré des médias, sa pensée apparaît
toujours très pertinente. » Une robe
du couturier compléterait avantageusement la collection du musée
Le Secq des Tournelles, mais les
prix s’envolent aux enchères.
Le musée des Beaux-Arts
consacre une salle à l’exposition
« Élégants et dandys romantiques », qui retrace les modes des
années 1820-1840. On y retrouve
la figure du dandy, comme l’auteur Jules Barbey d’Aurevilly qui
portait invariablement la même
tenue en signe de résistance au
changement. On prend conscience
des différences sociales entre les
bals costumés de la duchesse de
Berry, les premiers « magasins de
nouveautés » qui diffusaient les
nouveaux modèles auprès de la
bourgeoisie, et le sort des couturières souvent contraintes de se
prostituer pour compléter leurs
revenus. La Réunion des musées
de Rouen en profite pour souligner
qu’elle a signé une charte pour une
juste représentation des femmes
dans l’histoire de l’art. « Nous
sommes les premiers en France à
avoir signé cette charte qui veut
montrer la place des femmes à
la fois comme artistes et comme
actrices de l’histoire, au-delà de
leur rôle de muse », assure Sylvain
Amic, directeur de la RMM.
Le drap d’Elbeuf
prisé par Dior
Le musée de la Céramique voisin consacre une exposition au
bijou, comme parure et comme
objet social, avec des raretés
issues des périodes gallo-romaine
et mérovingienne. Quant au musée
des Antiquités, il s’intéresse aux
tissus coptes, rarement exposés
pour des raisons de conservation, rapportés d’Égypte par le
conservateur rouennais Gaston
Le Breton en 1889. Cela vaut la
peine de faire les 23 kilomètres
jusqu’à Elbeuf pour visiter la
Fabrique des savoirs, ancienne
manufacture textile Blin & Blin,
fermée en 1975. L’exposition sur
le drap d’Elbeuf rappelle la
renommée qu’a eue ce
lainage prisé par Dior
et par Hermès avant
d’être balayé par les
fibres synthétiques
dans les années 1970.
À Notre-Damede-Bondeville, la
Corderie Vallois rend
hommage aux textiles
imprimés de Normandie,
cotonnades pour l’habillement et l’ameublement qui ont
perduré pendant plus de deux
siècles. Le sujet du prochain
« Temps des collections » est
déjà connu : le projet de fusion
du musée d’Histoire naturelle
et du musée des Antiquités,
qui doit aboutir en 2025. g
Pascale Caussat
Robes en métal
de Paco Rabanne
au musée Le Secq
des Tournelles.
Ci-dessous, robe
de jour (1835-1837),
exposition
« Élégantes et dandys
romantiques », aux
Beaux-Arts de Rouen.
Yohann DESLANDES/
Métropole Rouen Normandie;
musée du costume/CNCS
44
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Plaisirs Voyages
ÉVASION Notre sélection
des pays ou des villes,
proches ou plus lointains,
balisés ou encore
sauvages, qui méritent
le détour cette année
GUYANE
La plus sauvage
Guyane, la série de Canal+ sur des
chercheurs d’or, a popularisé le
territoire français d’Amérique du
Sud. Cette région d’outre-mer fait
aussi l’objet d’un Guide du routard
à paraître le 23 janvier, « GuyaneAmazonie » (9,90 euros), seule
nouveauté non métropolitaine de
la collection. « C’est une des rares
destinations encore peu explorées où
on peut vivre une aventure totale ! »,
assure Philippe Gloaguen, cofondateur du Routard. On s’enfonce
en pirogue dans la forêt amazonienne, un hamac en guise de lit
au campement. On se passionne
pour la dimension humaine avec
les Créoles, près de la moitié de la
population, mais aussi avec l’histoire des anciens bagnards et celle,
plus récente, des Hmongs, venus
d’Asie en 1977… Sur le littoral, on
flâne entre les maisons colorées
de Cayenne avant de se poser sur
une plage où viennent pondre les
tortues marines, de janvier à août.
Un incontournable en février : le
carnaval, son Touloulou – la reine –,
et son bal paré-masqué.
MATERA (Italie)
La plus culturelle
Quelle belle revanche pour cette
ville du sud de l’Italie comparée à
l’enfer dans Le Christ s’est arrêté
à Eboli, le roman de Carlo Levi.
Matera, dans le Basilicate, non loin
des Pouilles, a été désignée capitale
européenne de la culture 2019. Les
cinéastes ne s’y étaient pas trompés en plantant leur caméra dans
le décor ancestral de l’une des plus
anciennes cités du monde avec Alep
et Jericho : Pasolini pour L’Évangile selon saint Matthieu (1964) et
Mel Gibson pour La Passion du
Christ (2003). Ses « Sassi », deux
quartiers aux habitations troglodytes à flanc de ravin, ont retrouvé
leur lustre, investis par des hôtels
de luxe. D’émouvantes églises
rupestres jalonnent son dédale de
ruelles, à explorer à l’ombre d’un
soleil implacable en été. Au programme (matera-basilicata2019.it) :
quatre expositions dont l’une sur la
Renaissance vue du sud de l’Italie,
un opéra en plein air en août, des
concerts dans une ancienne carrière… À noter que la jumelle culturelle de Matera en 2019 est Plovdiv,
dans la plaine de Thrace (Bulgarie).
VEVEY (susse)
La plus gouleyante
Classée au patrimoine immatériel
de l’humanité depuis 2016, sa Fête
des vignerons n’a lieu que cinq fois
par siècle. Prochaine édition : du
18 juillet au 11 août sur les bords du
lac Léman, en Suisse, les Alpes en
arrière-plan. Un grand spectacle,
à l’image des parades pour les JO,
fera l’objet de 20 représentations
dans une arène sur la place du marché de Vevey. Toute l’année, on se
balade à pied dans les vignobles en
terrasse de Lavaux classés, eux,
par l’Unesco depuis 2007. Au
dix destinations
pour 2019
45
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Plaisirs Voyages
OUGANDA
OUZBÉKISTAN
Moins connu que le Rwanda pour
l’observation des gorilles, ce pays
de l’Afrique des Grands Lacs abrite
pourtant une plus importante population de ces fascinants animaux qui
ont pour royaume la forêt embrumée
de Bwindi, en bordure de la vallée
du Rift. L’Ouganda est la nouvelle
destination lancée par Comptoir
des voyages (neuf jours à partir
de 3 590 euros, comptoir.fr). On y part
également en safari à la rencontre
des Big five, les cinq principaux
mammifères africains : éléphants,
léopards, rhinocéros, buffles et lions,
ici perchés sous les figuiers du parc
Queen Elizabeth. Les zèbres, eux,
préfèrent les rives du lac Mburo. La
quasi-totalité du pays se situe dans
le bassin du Nil, fleuve à approcher
à pied ou en bateau. Les paysages
alternent entre savane, forêt dense
et plantation de thé, parsemés de
villages accueillants où on peut
dormir chez l’habitant. La « perle
de l’Afrique », comme l’appelait
Winston C
­ hurchill, se découvre à
la saison sèche, de mai à mi-octobre
et de décembre à mi-mars.
Depuis le mois d’octobre, les Français n’ont plus besoin de visa pour
découvrir ce pays d’Asie centrale.
Boukhara, Khiva, Samarcande,
Tachkent : égrenées le long de la
route de la soie, ces anciennes villesoasis et caravanières demeurent
des cités mythiques aux portes de
l’Orient. Reliées par un train rapide,
elles se laissent approcher au cœur
des steppes dans les pas des anciens
commerçants et conquérants aventuriers : Alexandre le Grand, Gengis
Khan, Marco Polo, Tamerlan… Entre
leurs murs, elles dévoilent leurs
coupoles bleues et leurs mausolées
décorés de mosaïques inouïes. Les
étals des bazars débordent d’épices.
Le Club Med y propose à partir de
juin un circuit découverte « Chemins d’or et de soie » (onze jours à
partir de 2 490 euros, clubmed.fr).
La plus animale
CHILI
La plus étoilée
En Ouzbékistan,
à Samarcande
(ci-dessus) ;
en Ouganda,
au parc national
de la forêt
de Bwindi
(ci-contre) ;
en Normandie,
au Mont-SaintMichel (en bas).
Club med ; valentin
poitte; N. LE COGUIEC/
CRT NORMANDIE
départ de Chexbres, une boucle
de 10 kilomètres est jalonnée de
caves et des « pintes » vaudoises,
cafés typiques où commander un
déci de chasselas, le cépage roi. Si
les jambes fatiguent, on monte à
bord du « petit train des vignes » à
Saint-Saphorin, Rivaz ou Épesses.
Plusieurs palaces où dormir mais
aussi des adresses plus abordables :
l’Auberge de la Gare à Grandvaux
(double à p
­ artir de 160 euros),
le Major Davel à Bourg-en-Lavaux (130 euros), le Préalpina à
Chexbres (110 euros). Renseignements : fetedesvignerons.ch
et region-du-leman.ch
La vallée de l’Elqui s’impose comme
l’un des meilleurs endroits pour
contempler la prochaine éclipse totale du Soleil, le 2 juillet. Lieu de production du pisco (apéritif chilo-péruvien) et terre natale du Prix Nobel
de littérature 1945, Gabriela Mistral,
cette oasis héberge les plus grands
télescopes de l’hémisphère Sud.
C’est dire la qualité du ciel. Encore
plus au nord, le désert d’Atacama est
également réputé pour l’observation
du cosmos. Evaneos allie les deux
régions dans un itinéraire « la tête
dans les étoiles » (2 440 euros les
quinze jours, hors vols, evaneos.fr).
Un luxueux lodge, l’Alto Atacama
Desert Lodge & Spa, y est doté d’un
observatoire à ciel ouvert d’où on
peut admirer notamment la Croix
du Sud et son amas d’étoiles surnommé « la boîte à bijoux » (trois
nuits avec excursions et spa à partir
de 1 440 euros, altoatacama.com).
Les World Travel Awards ont désigné le Chili comme la première destination d’aventure du monde, pour
la troisième année de suite.
NORMANDIE
ALGÉRIE
Elle est particulièrement belle au
printemps, quand ses pommiers
sont en fleur. Cette saison vaut à
la verte Normandie d’être la seule
région française retenue dans le
top 10 des destinations 2019 du
guide spécialisé Lonely Planet. Pas
pour son bocage, ses fromages ou
ses plages célèbres, mais pour son
agenda, bien rempli en juin. Il y a
d’abord, le 6, le 75e anniversaire du
Débarquement. Au programme : un
giga-pique-nique à Omaha Beach,
des bals de la Libération, des parachutages au-dessus de SainteMère-Église… Ensuite, l’Armada de
Rouen déploiera ses voiles avec de
prestigieuses frégates à quai, dont
L’Hermione. En attendant le printemps, on barbote dans la piscine
extérieure chauffée de la nouvelle
résidence Pierre & Vacances sur
la presqu’île de la Touques, entre
Trouville et Deauville. De là, selon
l’humeur, on hume les embruns
le long des villas rétro ou des célèbres planches. Week-end à partir
de 292 euros (pierreetvacances.com).
Back to the casbah ! Voyageurs du
monde a intégré Alger à son catalogue, la propulsant comme la prochaine ville tendance du Maghreb.
On déjeune d’une ­succulente rechta
(un plat de nouilles fines) dans une
maison d’hôtes entre une brocante
et un atelier de jeunes designers. On
se perd dans les ruelles de la ville
blanche, amphithéâtre dégringolant
dans la Méditerranée (quatre jours
de 1 400 à 1 800 euros, voyageursdumonde.fr). De nouvelles adresses ont
aussi été dénichées à Oran, Tlemcen ou Ghardaïa. Au sud, Terres
d’aventure rouvre après huit ans de
fermeture le Sahara algérien, classé
zone « orange » par le Quai d’Orsay,
et non plus « rouge » (totalement
déconseillée). « C’est le plus beau
des déserts, par sa grande variété et
son immensité ! », souligne Lionel
Habasque, PDG du tour-opérateur
et né dans le ­Hoggar. Plusieurs treks
sont proposés jusqu’à fin avril autour
de Tamanrasset, entre bivouacs sous
la lune et hautes dunes (neuf jours
à partir de 1 190 euros, terdav.com).
La plus printanière
Page de gauche :
à Matera, en Italie,
au parc régional
où des églises
rupestres sont
creusées dans
les grottes (en
haut à g.) ;
en Guyane, lodge
flottant sur les
marées de Kaw
(en haut à dr.) ;
au Chili, dans
la vallée de l’Elqui
(en bas).
Sextantio ;
Wladimir Kinoo-Atout
France ; evaneos
La plus inattendue
La plus ensorcelante
KAIKOURA
(Nouvelle-Zélande)
La plus Airbnb
Cette bourgade côtière de
2 000 ­habitants affiche la plus forte
augmentation annuelle des réservations sur Airbnb, +295 % en 2018 –,
et la plus importante hausse de recherches sur la plateforme de location. L’explication est rationnelle :
très endommagée par un tremblement de terre en 2016, cette ville de
l’île du Sud a retrouvé son visage
et est de nouveau accessible par
train. Réputée pour l’observation
des baleines et des cachalots, elle
attire chaque année des centaines de
milliers de visiteurs. Les cétacés apprécient ses eaux poissonneuses, où
la rencontre entre courants chauds
et courants froids fait remonter à
la surface de quoi leur assurer un
bon repas… Les touristes trouveront
aussi de quoi festoyer : kaikoura signifie en langue maorie « repas de
langouste », spécialité locale au pied
des sommets enneigés. L’ancien port
baleinier figure sur l’un des itinéraires néo-zélandais de Maisons du
voyage, « En B&B chez les Kiwis »
(quinze nuits à partir de 3 595 euros,
maisonsduvoyage.com).
Les CATSKILLS
(états-unis)
La plus pop
En août 1969, le festival de Woodstock entrait dans la légende avec ses
500 000 spectateurs, dix fois plus
que prévu, venus voir Jimi Hendrix,
les Who, Santana… Paradoxalement,
ce n’est pas à Woodstock qu’eurent
lieu les concerts, mais à Bethel, à
une centaine de kilomètres, pour des
facilités d’organisation. Qu’importe,
ces deux communes se trouvent
dans les montagnes Catskills, dans
l’État de New York, à deux heures
de voiture de Big Apple. Les villages
de ce paysage verdoyant l’été et enneigé ­l’hiver ont été colonisés par
des artistes. La fibre bohème règne
dans ces collines qui foisonnent d’inventifs restaurants « de la ferme à la
table », de brasseries, de salles de
concert… Parmi les bonnes adresses :
le Phoenicia Diner, à Phoenicia, réputé localement pour ses pancakes,
ses œufs Benedict et ses burgers.
Voyageurs du monde a conçu une
échappée de Brooklyn aux Catskills,
« Hipster, de la ville à la forêt » (neuf
jours de 3 200 à 4 000 euros, voyageursdumonde.fr). g
Mathilde Giard
46
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Plaisirs Jeux & Météo
• Mots croisés
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15
tire toute inscription
son énergie après la
d’une pile fermeture
Y
1
• Mots fléchés
Jean-Paul Vuillaume jpvuillaume@sfr.fr
2
Albert Varennes albert.varennes@hotmail.fr
Y
papillonnant dès
le cocon
quitté
d
on ne peut
plus franche
avec ses amis
fait très
fort
éponge
de mer
d
d
d
Y
mis au
régime sec
est partie
de rien
ça fait bien
dans la
famillle
d
d
c’est bien
le genre de
cubitus
3
4
dont le
loulou est
chouchou
5
7
argent
liquide
a hérité, pour
son malheur
8
U
b
9
13
femme tant
qu’il y aura
des hommes
12
parts. On y mange comme un cochon.
La bête humaine. - 3. Pif rouge. Dépanne celui qui manque d’adresse.
- 4. A repris ses marques. Signe de
vie. - 5. Ne sont pas tous logés à
la même enseigne. Fée persane. A
l’air fin avec son accent. - 6. Joint
à joint. Formation de techniciens
supérieurs. Variété d’orange. Ciel,
mon mari! - 7. Acte d’autorité. Unités
déployées sur le terrain. Moteurs à
explosions. - 8. Pieds douloureux.
Trancher dans le vif du sujet. - 9.
Porté sur les oreilles. Intervention
dans les cas extrêmes. Un endroit où
les rafles sont nombreuses. - 10. Intérêt accru. Au-dessous des Champs
Elysées. - 11. Tête de Turcs. Transforme l’essai. - 12. Travailler sur les
planches. La poire après le fromage.
- 13. Réacteur nucléaire. Marqué de
taches. Cette ville maintenant. - 14.
Dernier jour de certains mois. Rencontre de choc. - 15. Fournisseur de
pomme. Anciens bâtiments de peine.
une action. Canards à couettes. Veille
au gain. - 3. Entrée d’air. Essayer de
faire bonne figure. - 4. Félicité au plus
haut point. La chasse est ouverte.
Communes à Naples et Constantinople. - 5. Bénéficie d’un solide soutien. Elle était un petit navire. - 6. Une
poule ou une souris. Application qui
donne à réfléchir. Il n’y a rien de surprenant à le répéter. - 7. A été bien
repassé. C’est le métier qui rentre. En
étant strict en matière de règlement.
Fait passer les effets. - 8. Drôle d’état.
Un double corps pour la course. - 9.
Radis jaune. Chasse mouche. Pâté
de la Réunion. - 10. Un petit jaune.
Il se présente à table en fumant. - 11.
Passage dans l’au-delà. La marque du
génie. Partie de rigolade. - 12. On y
fait des étincelles. Grosse pile. - 13.
S’employer à desservir. Il est plein de
bonnes ondes. - 14. D’un genre qui est
légion. Manchette bien placée. - 15.
Ont repris du fromage. Hauts fonctionnaires.
caractères
de cochon
voleur de
poules
on tente
crânement
d’y faire face
de puces et
de -tiques
parti,
disparu
d
d
d
se casse
d’un club
en ver
ce que
donnent
les greffes
ensuite
d
d
réagit à
une chute
gangs bang
insconsciemment poussée
cité sous
revenants immensité
dans leur
palindrome
foyer
localisant
d
d
b
force sa
conduite b
conduite
automobile
b
d
service
ancien
malvoyant ou
visionnaire
assurent l’inspiration pour
le souffle
unjour
sans fin
cochon qui
avale tout
rond
gai participe
b
d
s’affaire au
clavier ou
à la souris
b
b
b d
petit papa
noël, ou
sert pour
la bûche
d
d
d
b
petit
nouveau
d
un confédéré de la
première
heure
pour une parfaite entente
de l’équipe
senior
b
• Sudoku
b
flic ou lui b
tape dessus
alcool
b
sur le point
de
succomber
l’un cuisine
l’autre
la négo
avec trump
b
d
d
moyen
être ou
forme
d’avoir
b
d
b
b
• Météo
Cherbourg
10
12
A S
O
M
C E
R
S
T E
T
Brest 129
Rennes
7
12
Nantes
8
11
Dimanche 13 janvier
Indice de confiance 5/5
Abbeville
8
11
Caen 8
11
Tours
7
10
Lille
7
11
Paris
9
12
Nancy
4
9
Dijon
4
9
Strasbourg
4
9
Besançon
4
8
ClermontLyon
Ferrand
3
4
9
9
Grenoble
Bordeaux
2
Aurillac
5
10
0
12
6
Nice 5
Toulouse
14
Biarritz
5
4
7
10
14
12
3
15 Bastia
Perpignan 8 Marseille
14
R E
P
D I
T
G A
P
H
K E
C
V A N
O M E
L A P
A R E
G A
E D O
E N
R R
E I C
S E O
C
P
A C
P H A
E A G
T I
N T E
E E
L
A
R
E
S
H
I
E
L
N
C
R
I
F
H A
A N
D E
D
O F
C U
K R
I
M A
R
G R
Y
E E
N
E L
U
O N
M
I
R
O
D
O
L
E
A
N
C
E
S
D
U
R
I
T
N
O
I
T
E
M
R D
I E
A
B
S
P T
R E
E N
T
L I
C O
N
G N
R I
O S
S T
S E
E
A
O N
S
C
I
E
E
N
Q
U
E
T
E
D
O
T
S
A.M.
5. Réuni. Cantine.
6. Lainières. Venin.
7. Or. Cl. Erato. DST.
8. Nivelé. Irritée.
9. Nao. Emonde.
Axer.
10. Ivres. Avéré.
11. Blé. Retsina. CD.
12. Prétoire. Souche.
13. Autos. Attendris.
14. RTT. Epieu.
Céans.
15. Asepsie. Exercée.
• Sudoku
Solution
b
vieille dame
à la rue
b
d
d
ne joua que
des seconds b
rôles au
cinéma
Solution la semaine prochaine
• mots fléchés
a payé avec
retard la
note du gaz
comté avec
cheddar
ça pèle dans
l’archipel
travail
d’hercule
U
1. De l’or qui peut s’imposer. Opérations de replis. - 2. Amené à engager
assurer
les bases
arrières
Y
1. Quatuor de la musique classique.
Perdre le fil. - 2. Fait feu de toutes
1. Tessiture. Lutte.
2. Alpe. Irisé. Riel.
3. Tuante. Pancarte.
4. I.S. Tonte. Noé.
a
de césar ici,
des
b
romains là
du temps
consacré
au temps
U
VERTICALEMENT
VERTICALEMENT
b d
d
fonction
en maths
anciens
bâtiments
de pierre
b
d
Y
Horizontalement
Rudesse.
d
b
d
d
c
donnant
position
a eu sa
chance
15
1. Tatillonne. Para.
2. Elus. Aria. Bruts.
3. SPA. Ri. Voilette.
4. Sentence. Véto.
5. Touiller. Osés.
6. Tienne. Emeri. Pi.
7. Ur. Tire. Oseraie.
8. Ripe. Erin. Tête.
9. ESA. Csardas. Tue.
10. Enna. Trévise.
11. Convoi. Enoncé.
12. Uraète. Tarauder.
13. Tir. Indexé. Crac.
14. Tétanisée. Chine.
15. Elément.
b
boîte à
lettres
c’est une
question de
psychologie
d
Y
14
HORIZONTALEMENT
bien des
femmes !
lui reste dans
l’anonymat
tient une
conférence
en haut b
lieu
Solution
du numéro 3756
d’un rapporteur
c’est à
emporter
punaise
de lits
ledit a une
11
• mots croisés
c’est de
l’histoire
ancienne... ou
de l’actualité
ou lady,
a idole,
a ses fans
10
Y
direction b
placé
devant,
place avant
b
U
6
c’est pas lui
qu’on verra
au bureau le
dimanche !
- 10°/0°
1°/5°
Ensoleillé
Éclaircies
6°/10°
11°/15°
16°/20°
21°/25°
26°/30°
Nuageux
Couvert
Orages
Pluie
31°/35°
Neige
36°/40°
Solution
LEJDD.FR
Rédactrice en chef déléguée Marianne
Enault. Chef d’édition Vivien Vergnaud.
Directeur de la rédaction Hervé Gattegno.
Directeur adjoint de la rédaction Pascal Ceaux.
Rédacteur en chef central, secrétaire
général de la rédaction Cyril Petit.
Directrice artistique Anne Mattler.
Rédacteurs en chef François Clemenceau
(International), Rémy Dessarts (économie),
Stéphane Joby (Plaisirs), Pierre-Laurent Mazars
(Enquête, opinions, portrait). Secrétaire général
adjoint Robert Melcher (Paris). Rédacteurs
en chef adjoints Emmanuelle Aubry (édition),
Bruna Basini (économie), David Revault
d’Allonnes (Politique). Chefs de service
Anne-Laure Barret (Société), Solen Cherrier
(Sport), Aurélie Chateau (Photo).
Premier SR Benoît Leprince.
LE JOURNAL DU DIMANCHE est édité
par : Lagardère Media News, Société
par Actions Simplifiée Unipersonnelle
(Sasu) au capital de 2.005.000 euros.
Siège social : 2, rue des Cévennes,
75015 Paris.
RCS Paris 834 289 373.
Associé : Hachette Filipacchi Presse.
Président : Arnaud Lagardère
Directrice de la publication
Constance Benqué.
Président d’honneur Daniel Filipacchi.
Directrice générale adjointe
Anne-Violette Revel de Lambert.
Communication Anabel Echevarria.
Ventes Laura Felix-Faure.
Contact diffuseurs 01 80 20 31 68.
Imprimé en France par Paris Offset Print
93120 La Courneuve,
CIMP Toulouse, MOP Vitrolles,
CILA Nantes, CIRA Lyon et Nancy Print.
N° de Commission paritaire 0420 C 86
368. Numéro ISSN 0242-3065.
Dépôt légal : juin 2018.
Renseignements lecteurs :
01 80 20 31 03.
Publicité : Lagardère Publicité News
2, rue des Cévennes 75015 Paris
Présidente Constance Benqué.
Directrice de la publicité Frédérique
Vacquier. Tél. : 01 87 15 49 32.
Tarif France Le JDD + Version Femina
(Ile-de-France) : 1 an, 99 € ;
JDD (hors Ile-de-France) : 1 an 79 €.
Tirage du 6 janvier 2019 :
184.202 exemplaires.
Papier provenant majoritairement
de France 100 % de fibres recyclées,
papier certifié PEFC.
Eutrophisation : Ptot 0.009 kg/T
Travail exécuté
par les ouvriers
syndiqués
RELATIONS
ABONNéS
Internet
journaldimancheabo.
com
E-mail
abonnementsjdd
@cba.fr
Téléphone
(+33) 01 75 33 70 41
Courrier
Le JDD
Abonnements
CS 50002
59 718 Lille Cedex 09
47
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Plaisirs
le dimanche
De
Cécile Duflot
« Je me lève enfin le cœur léger »
L’an dernier, l’ancienne
­ inistre du Logement du
m
­gouvernement Ayrault (20122014) a retrouvé ses rituels
d’« avant la pol’ » : télécharger, encore au lit, le JDD sur
sa tablette pour lire les grands
articles. Retrouver les enfants
de trois familles recomposées,
« un îlot d’affection » autour
d’un petit déjeuner d’œufs
brouillés, de crêpes et d’improbables jus de fruits. Passer ses
soirées au cinéma avec Arié,
son amoureux. Entre les deux,
il y a le marché où elle l’accompagne, dans « une relation genrée inversée » et traîne devant
les chèvres de l’étal du fromager. Cela la change de l’époque
où elle ne faisait les marchés
que pour aller au contact des
électeurs.
Cécile Duflot
en décembre
au restaurantépicerie le Scaria
à Paris. Éric
Dessons/JDD
L’ancienne
patronne
des Verts,
« contemplative
contrariée »,
a retrouvé
ses rituels
dominicaux
d’avant
la politique
A
h les dimanches ! Cécile Duflot pourrait parler pendant des heures
de ce jour sacrifié durant ses
années de femme politique.
L’ancienne élue et ministre
écologiste, toujours engagée,
savoure depuis six mois sa nouvelle vie à la direction générale
d’Oxfam France, l’ONG à l’origine notamment de la pétition
visant à attaquer la France en
justice pour non-respect de
ses engagements climatiques.
Elle reçoit sous une rangée de
lustres en osier dans sa « cantine » du 11e arrondissement, le
Scaria, un restaurant-épicerie
ouvert par son voisin. « C’est
un de mes endroits ce jour-là,
avoue-t-elle. En vrai, je suis une
contemplative contrariée, donc
je me trouve depuis toujours des
bouts de dimanche pendant la
semaine dans les cafés et restaurants. »
• sa Playlist
Les Hommes de ma vie,
Dalida (1986)
Parce que Dalida, c’est celle
qui te fait aussi bien danser
toute seule dans ton salon que
pleurer toutes les larmes de ton corps. Et il y
a cette belle phrase : « Mal ou bien l’amour
vous a grandi. »
Beaulieue, Eddy de Pretto
(2017)
Cette chanson et son interprète me touchent profondément. Peut-être à cause de la
différence, du lien qu’on garde avec ses racines,
des choses compliquées de la vie.
Everybody Knows,
Leonard Cohen (1988)
D’abord parce que c’est
Leonard Cohen, que j’aime
complètement. Ensuite parce
que cette chanson pessimiste est très belle et
interpellante.
Gros pulls et
« Le Masque et la Plume »
Lorsqu’elle n’a pas le moral,
monsieur lui cuisine un « couscous divin ». Elle-même, qui
rêve d’écrire un jour un livre
de recettes, compose aussi de
bons petits plats. « J’aime bien
la cuisine de récupération faite
avec ce qui traîne à la maison
mais, livre-t-elle, j’ai aussi de
vraies spécialités : les pommes
de terre au romarin, le riz au
chorizo avec des tas d’épices
trouvées sur les marchés de
Villeneuve-Saint-Georges [sa
ville d’origine, dans le Val-deMarne] et la quiche aux poires
et au yaourt de brebis. »
Le dimanche, Cécile Duflot
enfile de gros pulls aux couleurs vives et alterne petits
plaisirs et corvées. « De la
théière f­ umante qui apaise aux
chèques et rangements qu’il faut
expédier avant minuit. » Quand
elle est à la campagne, dans sa
maison refuge des Landes, c’est
presque pareil qu’en ville. Mais
la tribu Duflot s’élargit alors
autour de la table du petit déjeuner, qui ferme officiellement
à 11 h 30.
Où qu’elle soit, son grand
« truc du dimanche soir »
reste Le Masque et la Plume,
­l’émission de critique culturelle
de Jérôme Garcin sur France
Inter. « On l’écoutait avec mes
parents quand j’étais petite et je
le fais avec mes e­ nfants à peine
sortis du bain », confie-t-elle.
En revanche, à 43 ans, il y a des
habitudes familiales qu’elle ne
reproduit plus : les ­promenades
en forêt de ­Fontainebleau et
ses escalades sur les rochers
ainsi que la messe dominicale.
« Ma ­première langue est toujours le catholicisme et l’Évangile, qui célèbre les valeurs auxquelles je crois, confesse-t-elle.
Je reste croyante, mais je me suis
brouillée avec la foi lors du pontificat de Jean-Paul II. » Dire
qu’elle voulait devenir évêque !
« J’étais une fille, d’où la rupture », explicite-t-elle. Elle ne
boude pas les lieux de culte.
À Paris, elle adore méditer dans
l’église Saint-Eustache, également parce qu’on y accueillait
les malades du sida dans les
années 1990.
Jour d’élections
et d’émissions
Et les 880 dimanches de ses
dix-sept années de vie politique ? Exténuants. « C’est le
jour où on se sent différent de
tout le monde, où l’on bosse
plus que tous les autres jours
de la semaine, notamment pour
préparer les diverses émissions
politiques, à commencer par la
messe du Grand Rendez-Vous
sur Europe 1, détaille l’ancienne
patronne des Verts. Il y a les
émissions que l’on fait et celle
des autres qu’il faut regarder. Et
puis il y a les résultats des élections partielles tout au long de
l’année que l’on suit à distance et
les candidats de votre parti qu’il
faut appeler pour les consoler ou
les féliciter. »
Et il y a les dimanches que
tout le monde attend et appréhende, ceux des grands
soirs de scrutins nationaux et
leurs marathons cathodiques.
­Cécile Duflot n’a rien oublié de
ces temps émotionnellement
chargés. « Mon pire dimanche,
se souvient-elle, c’est le soir du
premier tour de la présidentielle
2007, quand notre candidate
Dominique Voynet fait 1,57 %
et que j’ai la gorge serrée devant
une poignée de cacahuètes. » Et
puis il y eut les dimanches de
fête, comme lors des européennes de 2009, quand son
mouvement, Europe Écologie-Les Verts, bat son record
de voix (16,3 %).
Sa dernière campagne, les
législatives de 2017, n’a pas été
drôle. « J’ai le souvenir d’avoir
passé mes dimanches à discuter
et à calmer les choses », avouet-elle. Battue à l’arrivée mais
pas abattue. « Pendant dixsept ans, j’ai vécu mon engagement comme une aventure.
Aujourd’hui, je me lève enfin
avec le cœur léger. » g
Bruna Basini
• ses tables
• ses balades
Hormis le Scaria, ma cantine-épicerie,
j’aime beaucoup le Café Méricourt pour
ses pancakes et le Grand Bréguet pour
son côté berlinois, bio, bon et cool, et
parce que j’y vais avec mon compagnon.
Tous dans le 11e arrondissement.
La librairie La Tête Ailleurs, rue de la
Folie-Méricourt, pour acheter des livres
et pour le plaisir. Le musée Nissim-deCamondo (8e) pour son atmosphère
Belle Époque. Le nouveau jardin Truillot,
face à l’église Saint-Ambroise, d’où on
voit la grosse bouteille perchée sur le
toit d’un bar voisin.
I
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Grand Paris
Révolution en sous-sol
aux Invalides
CONCOURS Le JDD
a assisté au grand oral
de Réinventer Paris II
consacré aux projets
architecturaux pour
la célèbre esplanade
AVANT-PREMIÈRE
Le lauréat, Dominique
Perrault, propose
un espace consacré
aux métiers d’art,
que nous dévoilons
R
évolution dans
les entrailles de l’esplanade des
Invalides. Le prestigieux espace
public engazonné du 7e arrondissement, idéalement situé entre l’Assemblée nationale et la tour Eiffel,
bordé par le pont Alexandre-III au
nord et par l’hôtel des Invalides
au sud, va se doter d’une nouvelle
vie, à moitié souterraine, à horizon 2025. Aussi célèbre soit-elle,
l’esplanade a son secret bien gardé :
elle surplombe 18 000 mètres carrés de sous-sols dissimulés aux
regards et quasiment inutilisés.
Un iceberg méconnu, disposant
d’une partie émergée : l’aérogare
des Invalides, élégant bâtiment
perpendiculaire à la Seine sur-
Le projet d’espace
d’exposition
consacré
aux métiers d’art
dans la gare
des Invalides (7e).
adagp/ Dominique
Perrault architecture
monté d’une grande ­enseigne Air
France, qui accueille les voyageurs
en partance pour Orly ainsi que le
restaurant Chez Françoise, bien
connu des députés et diplomates
voisins. Cet ensemble – propriété
de la Ville et partiellement de la
SNCF – a été proposé à l’imagina-
tion des architectes, promoteurs
et autres acteurs de la ville dans
le cadre du concours Réinventer
Paris II. Quatre candidats étaient
en lice. Le JDD présente en avantpremière le projet lauréat pour le
plus emblématique des 34 sites de
ce deuxième appel à projets.
Cette deuxième édition, baptisée « Les dessous de Paris », était
consacrée aux espaces urbains
enterrés : excavations, parkings,
tunnels, sous-faces de métro,
sous-dalle, etc. Des dizaines de
postulants, parfois de renommée
mondiale, y ont participé. Les
jurys se sont réunis en novembre
et décembre derniers. La maire
de Paris, Anne Hidalgo, et son adjoint chargé de l’architecture et de
l’urbanisme, Jean-Louis ­Missika,
dévoileront mardi 15 janvier au
Pavillon de l’Arsenal une vingtaine
de projets lauréats. Pour le ggg
Une ferme à insectes et un lieu culturel pour enfants
GAGNANTS Deux autres projets
lauréats seront présentés
le 15 janvier. Tous deux brillent
par leur originalité
Parmi les lauréats de Réinventer
Paris II, certains font dans l’originalité. C’est le cas du projet
Flabfarm, qui propose d’implanter une microferme à insectes
comestibles, avec comptoir de
dégustation, épicerie et ateliers
culinaires, rue Saint-Blaise, dans
le 20e arrondissement. Ce futur
élevage de grillons, criquets, vers
de farine molitor et autres invertébrés grouillants ou rampants
se présente comme une première
à Paris. Il investira un espace de
450 mètres carrés, le Dédale,
constitué de deux niveaux en soussol d’un ensemble de logements
sociaux (Efidis). L’endroit devait
abriter un théâtre enterré dans
les années 1980, mais celui-ci n’a
jamais vu le jour.
Projet lauréat
Ma Petite
Cabane, situé
sur le site
de la gare
d’Auteuil (16e).
razzle dazzle/
Compagnie de
Phalsbourg
Le collectif Neck, fondé par
deux jeunes femmes architectes,
Michaela Krajciova et MarieLaure Cazes, propose donc de
créer ici en 2021 un « hub agricole et gastronomique » v
­ isant à
« sensibiliser le grand public [à] la
pratique de l’entomophagie ». Une
nourriture « fraîche, locale et bio »,
plaident-elles, « source de protéines,
d’acides aminés, de calcium et de fer,
déjà consommée par deux milliards
de personnes à travers le monde ».
Outre l’élevage, cette « vitrine de l’alimentation de d
­ emain » prévoit aussi
de servir des plats cuisinés à base
d’insectes et de vendre des produits
transformés « simples à appréhender
et à consommer », comme des farines, des barres énergétiques ou des
pâtes. Une ruche d’intérieur pourrait être installée derrière la vitrine
du rez-de-chaussée ; l’occasion de
produire une « espèce de chenille se
nourrissant exclusivement de miel et
qui en prend la saveur », précisent les
deux architectes. Reste à « franchir
ensemble la barrière psychologique
et culturelle ».
« Les savoirs de demain »
Autre projet original : Ma Petite
Cabane, derrière l’ex-gare d’Auteuil
(16e), occupée par la brasserie du
même nom. La parcelle ­appartenant
à Paris Habitat se situe dans le
­prolongement de la petite ceinture,
transformée ici en sentier nature.
Le groupement lauréat, porté par la
Compagnie de Phalsbourg, envisage
d’y créer un « lieu culturel dédié aux
familles ». Ce « nouveau concept »
ambitionne de « transmettre aux enfants [à partir de 6 ans] les fondamentaux et les savoirs de demain ». La
­programmation s’articulera autour
de « quatre pans de la culture : gastronomie, nature, culture numérique
et savoirs mythologiques ».
Plusieurs exploitants, associa-
tions ou entreprises proposeront
ainsi des ateliers de cuisine (Fondation Paul Bocuse), une bibliothèque végétale et une pépinière,
des formations au code, à la robotique ou à l’art numérique, des animations autour de la mythologie
ou de la philosophie expliquée aux
petits… L’agence d’architecture
Razzle Dazzle et l’Atelier Georges,
paysagiste et urbaniste, ont imaginé de vastes « cabanes » tout
en verre et bois, très lumineuses,
évoquant une serre géante (notre
visuel), à l’intérieur de laquelle
seront disposées des « boîtes programmatiques ». Le lieu abritera
également un café-restaurant. La
Compagnie de Phalsbourg attend
200 personnes le mercredi, jour
des enfants. Le ticket moyen
­coûtera entre 10 et 15 euros pour
une heure et demie d’ateliers ludiques et culturels. g
Bertrand Gréco
II
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Grand Paris
site des Invalides, le JDD
a pu assister le 21 décembre au
grand oral des quatre finalistes.
Le jury présidé par l’adjoint à la
culture, Christophe Girard, a étudié les propositions d’architectes
aussi illustres que les deux Japonais Kengo Kuma (avec Vinci) et
Sou Fujimoto (Pitch Promotion)
ou l’agence norvégienne Snohetta
(Sogelym Dixence et Sogaris). C’est
finalement le projet ­AérogArt du
Français Dominique Perrault – le
père de la BNF* – qui l’a emporté,
à l’unanimité moins deux voix,
pour le compte du promoteur
Emerige, associé à Nexity et à la
SemPariSeine.
ggg
Le restaurant
Chez Françoise
sera préservé, à
la grande joie du
monde politique
AérogArt ? L’idée d’Emerige est
d’implanter, dans la gare des Invalides (3 800 mètres carrés), un « espace d’exposition dédié aux ­métiers
d’art ». Cette « vitrine de l’excellence française » – savoir-faire et
produits made in France – proposera aussi des ateliers, des corners,
des showrooms, des « fablabs » ou
encore un restaurant-bar. Les immenses sous-sols, eux, accueilleront un « musée des enfants » pour
les 6-12 ans, comprenant des salles
de jeux et des animations ludopédagogiques (9 euros l’entrée). Ainsi
qu’une « grande halle alimentaire
Miam » – pour Marché des Invalides consacré à l’alimentation
multigénérationnelle –, sorte de
food court composé d’une dizaine
de conteneurs en bois où il sera
possible de se restaurer (panier
entre 8 et 18 euros). Le tout sera
relié en contrebas par une « cour
basse » de 1 200 mètres carrés le
long du bâtiment, sorte de « salle
des pas perdus à ciel ouvert conçue
comme une place publique », dixit
l’architecte, sur laquelle donneront également l’entrée du RER C
et le restaurant Chez Françoise
– préservé, à la grande joie des
habitués du monde politique et
diplomatique.
Emerige signera un bail de
cinquante ans. L’offre initiale
s’élevait à 785 000 euros par an,
mais la Ville de Paris demande
davantage. La négociation est
encore en cours. « Dominique
Perrault est un grand architecte,
et l’un des plus impliqués dans
l’approche des sous-sols urbains,
précise Jean-Louis Missika. Sa
proposition architecturale est extrêmement intéressante. » De son
côté, l’homme de l’art considère
que ce site comptera dans sa carrière : « Ce projet aux Invalides est
l’illustration du travail prospectif
que je développe depuis plusieurs
dizaines d’années, consistant à faire
vivre l’épiderme de nos villes avec le
dessus, à créer des racines pour nos
bâtiments, à transformer l’infrastructure en a
­ rchitecture. C’est un
projet qui redonne vie, à une échelle
de proximité comme internationale,
à un espace endormi, se rejouit la
maire LR du 7e, Rachida Dati, qui
apprécie tout particulièrement le
musée des enfants. Une offre très
innovante qui proposera aux plus
jeunes un nombre important d’activités tournées autour du développement personnel par l’art. »
La gare des Invalides a été
­ouverte pour l’Exposition universelle de 1900, comme les Grand
et Petit Palais. Elle reliait Brest,
Granville et Angers jusqu’en 1935,
avant d’être transformée en aérogare en 1948 et en sortie du
RER C en 1979, avec correspondance pour les lignes 8 et 13 du
métro. « Notre ambition était de
partager de nouveau ce bâtiment
oublié, qui était pourtant l’un des
manifestes de l’Expo de 1900 »,
explique Pierre-Antoine Gatier,
architecte en chef des monuments
historiques et membre de l’équipe
lauréate. Cet édifice ressemblant
à une orangerie a été conçu par
l’architecte Juste Lisch.
Pierre-Antoine Gatier et Dominique Perrault ont souhaité préserver l’existant. Le premier en
restaurant fidèlement ses voûtes,
caissons, verrières, menuiseries et
« ses extraordinaires décors colorés,
des ornements 1900 cachés, masqués, abîmés, [qu’il a] découverts
avec ravissement ». Le second en
ouvrant le site sur la ville, comme
un passage parisien, et en greffant dans la gare une architecture
légère qu’Emerige qualifie d’« aérienne et vaporeuse ». Dominique
Perrault, lui, dit l’avoir pensée
« comme un nuage en lévitation
dans un écrin ». Un « ensemble
de surfaces autonomes qui se
superposent indépendamment du
bâtiment existant », grâce à de
grands cadres flexibles sur lesquels seront tendus des pans de
tissu ­métallique. g
Bertrand Gréco
* Dominique Perrault a également
conçu le nouvel hippodrome de
Longchamp, la restructuration en cours
de la Poste du Louvre et le futur village
olympique de Paris 2024, entre autres.
Où en sont les premiers projets
« La méthodologie des “Réinventer la ville” a montré qu’elle est
capable d’engendrer des projets
de grande qualité. » Jean-Louis
Missika, le maire adjoint chargé de
­l’architecture et de l’urbanisme,
vante le concept qu’il a inventé.
Contrairement aux concours d’architecture classiques, très cadrés,
Réinventer Paris s’adresse à des
équipes pluridisciplinaires, libres
de proposer à peu près ce qu’elles
veulent. « La qualité générale du
projet l’emporte sur le montant
du chèque. » Bilan de la saison 1 :
« Trois ans après ­l’annonce des
résultats, sur les vingt-deux sites,
treize permis de construire ont déjà
été délivrés, et cinq de plus déposés. Huit chantiers ont démarré.
Et au moins quatre livraisons sont
prévues courant 2019. » Un recours
avait menacé le futur cinéma de la
sous-station Voltaire (11e) : la Ville
a gagné en appel en mai dernier. Le
projet Pitet-Curnonsky (17e), lui, a
été suspendu face à la fronde des
riverains ; « Nous allons faire une
nouvelle étude urbaine et modifier
les plans. Le projet n’est pas mort. »
Aujourd’hui, le concept est dupliqué dans le Grand Paris et au-delà,
comme à Toulouse ou à Angers,
mais aussi à l’étranger : Auckland,
Le Cap, Chicago, Reykjavík, Rio,
Séoul, ­Salvador, Vancouver… g
Une déferlante de
trottinettes électriques
Plusieurs milliers de ces appareils ont fait leur apparition à Paris. Alexis Sciard/IP3/maxppp
Transports Après la vague
des vélos en free floating,
voici celle des patinettes.
Sept sociétés se lancent
dans la capitale, profitant
d’un vide réglementaire
La capitale est devenue un laboratoire pour les innovations en
matière de déplacements en milieu urbain. En moins de six mois
l’an dernier (de fin juillet à fin
décembre), six sociétés louant des
trottinettes électriques en free floating – ou sans bornes d’attache –
ont installé leurs engins dans Paris.
Plusieurs milliers de ces appareils
ont fait leur apparition, garés sur
les trottoirs, y roulant, ou filant
sur la chaussée. Cette arrivée
rappelle l’irruption des vélos en
libre-­service sans station fixe il y
a un an, ou celle des scooters électriques en free floating dès 2016.
Il y a eu d’abord les « quelques
milliers » de trottinettes blanc et
vert frappées d’un citron vert de
la société californienne Lime dès
fin juin, puis les patinettes noires
de la concurrente américaine Bird
début août, suivies des engins de
couleur verte de Bolt (de la plateforme de VTC estonienne Txfy)
et de ceux de l’allemande Wind
en septembre. Puis en fin d’année
ont déboulé une autre compagnie
germanique, Tier (en test avec très
peu de trottinettes), et le 19 décembre Voi, fondée en août 2018
à Stockholm, en « phase pilote »
également avec 300 engins. Et ce
n’est pas fini : la toute nouvelle
start-up européenne Dott va placer
une cinquantaine de trottinettes à
Station F, dans le 13e, dans quelques
semaines.
« Paris est une ville propice à
l’innovation en matière de micromobilité », explique Kenneth
Schlenker, directeur France de
Bird, qui aligne environ 2 000 patinettes à Paname. Lors des quatre
premiers mois du service Bird,
110 000 personnes ont loué une
de leurs trottinettes. « La capitale
française connaît des problèmes de
congestion automobile et de pollution de l’air, deux points auxquels
nous pouvons remédier grâce à nos
trottinettes. Pour les Parisiens, se
déplacer est un défi au quotidien.
Il faut choisir la bonne façon de
combiner les transports. On est au
début d’une révolution. »
Mais ces bouleversements ne
vont pas sans ratés : les compagnies de vélos en free floating
(Gobee.bike, Ofo…) ont presque
toutes quitté Paris un an après leur
arrivée sur les pistes cyclables…
Gobee.bike a par exemple souffert
d’une « destruction en masse » de
ses cycles. Voi assure, au contraire,
n’avoir que 2 à 3 % de détérioration sur ses trottinettes : « Nous
avons appris des vélos en free floating. Nous récupérons 85 % de nos
véhicules à partir de 21 heures »,
précise François-Xavier Giraud,
manager pour les opérations en
France, Suisse, Belgique et au
Luxembourg.
« On observe qu’il
y a un public prêt
à payer en plus
du pass Navigo »
« Il s’agit aussi d’une course
de vitesse mondiale qui consiste
à devenir gros très vite dans de
nombreuses villes pour étouffer les
autres, avance Stéphane Schultz,
fondateur du cabinet de conseil
en stratégie 15marches, spécialisé
dans les mobilités. C’est une sorte
de sélection darwinienne, les gens
les utiliseront ou pas. On observe
qu’il y a un public, que des usagers
sont prêts à payer en plus, en dehors
de leur pass Navigo. »
Chez Dott, plusieurs responsables viennent des vélos Ofo :
« On a appris qu’être les premiers
n’est pas forcément un avantage,
fait remarquer Matthieu Faure,
chef du marketing chez Dott.
Les pionniers essuient les plâtres.
Nous arrivons après les autres, mais
avec un produit plus durable, plus
sécurisé : notre trottinette a de plus
grosses roues, une plateforme plus
large, Et plutôt que de se lancer
précipitamment, nous préférons
avoir l’accord des villes avant de
nous déployer. »
Christophe Najdovski, l’adjoint
de la maire de Paris chargé des
transports, discute avec au moins
trois de ces compagnies de location
de trottinettes en vue d’élaborer
une charte de bonne conduite
qui devrait être signée dans les
semaines qui viennent. Comme
le déplore l’association 60 Millions
de piétons (un millier d’adhérents
en Île-de-France), les trottinettes
électriques empruntent les trottoirs et se garent parfois n’importe
où. « Nous recevons de nombreuses
plaintes, une par jour, de piétons,
souvent des personnes âgées qui ont
peur », explique le porte-parole de
l’association, Jean-Paul Lechevalier, pour qui « le trottoir doit être
un sanctuaire pour les piétons ».
Selon Christophe Najdovski, « la
charte permettra de mieux discipliner l’usage des trottinettes. Mais
cela sera transitoire : nous attendons les débats au Parlement de la
loi d’orientation des mobilités [au
printemps] pour demander que les
collectivités puissent réguler les activités des trottinettes ». La Ville
voudrait pouvoir accorder des licences et percevoir une redevance
d’occupation du domaine public,
afin d’aménager des espaces de stationnement spécifiques, comme
les 15 emplacements créés dans
les 2e et 4e arrondissements. À San
Francisco, en Californie, la Ville
a finalement concédé seulement
deux licences d’exploitation. g
Marie-Anne Kleiber
III
le journal du dimanche
dimanche 13 janvier 2019
Grand Paris
Bassin des
lamantins
au parc
zoologique.
bonnes tables
La nouveauté de la semaine
Beefbar (8e), pour viandards aisés
F-G Grandin/
MNHM
Dans l’ancienne Fermette Marbeuf s’est installé le Beefbar. La
7/10 salle est de style Art nouveau et sa verrière classée. Hauteur
sous plafond d’église, avec les ors d’un palace et le service brasserie.
Après Londres et Monaco, entre autres, Riccardo Giraudi ouvre cette
fois son comptoir à bœuf à Paris. Cet accro de barbaque, déjà patron
de l’illustre argentin Anahi, remet le couvert viandard : bœuf black
angus prime, wagyu ou de Kobe. Du tendre, du moelleux, du fondant.
Chaque morceau est servi avec purée (classique, mais aussi à la crème
de truffe blanche, au piment jalapeno doux ou encore au bacon de
bœuf de Kobe croustillant), frites ou légumes. On peut picorer en cas
de petite faim : rillettes de bœuf de Kobe ; empanadas ; bao bun, un
kebab avec bœuf de Kobe, ou, plus light, ceviche de loup. Bon à savoir :
lorsqu’il s’agit de viande sourcée, forcément les prix grimpent vite,
de 27 euros le steak purée signature de 250 grammes à « l’incroyable
Tomahawk » de 1,4 kilo à partager (310 euros). g
Beefbar, 5, rue Marbeuf (8e). 7j/7 (soir uniquement le vendredi et le samedi).
Menu midi : 35 euros. À la carte, 55 à 65 euros environ. Tél. : 01 44 31 40 00.
Des sorties antigrisaille
LOISIRS Nos pistes
Style Art nouveau pour les amateurs de viande d’exception. julien de fontenay pour le jdd
Le restaurant perché
pour se réchauffer
l’esprit dans la capitale
et alentour alors que
le soleil se fait rare
en ce début d’année
Perruche (8e), dîner avec vue
Cette Perruche-là est perchée sur le toit du Printemps
8/10 ­Haussmann, au 9e étage. Vue panoramique magique. Bien
sûr, le bar terrasse est un spot rêvé dès les beaux jours. Mais même
l’hiver, le charme opère. À l’intérieur, décor bien léché pour clientèle
chic. La carte accompagne gentiment la vue : tendre burrata, pickles
de légumes et tapenade d’olives Kalamata (14 euros) ; vitaminées
ravioles de betterave, anguille fumée, cacahuètes grillées et raifort
(12 euros). On poursuit avec un super poulpe à la plancha (34 euros)
ou le doux ravioli ricotta-citron (24 euros). Bon à savoir : n’oubliez
pas de réserver, ou alors venez grignoter l’après-midi. g
Perruche, sur le toit du Printemps de l’homme (9e étage), 2, rue du Havre (9e).
7j/7. À la carte, entre 55 et 65 € environ. Tél. : 01 42 82 60 00.
L’adresse du dimanche
Astair (2e), brasserie chic
C’est la brasserie parigot tête de veau. Des banquettes, un
comptoir central et une enfilade de tables collées serrées. Une
brasserie au look thirties, bienheureuse, pétaradante, fichtrement
vivante, installée dans le très vibrant passage des Panoramas (2e). On
imagine d’ailleurs aisément des serveurs, costume noir sur chemise
blanche, faire des pas de danse façon… Fred Astaire. Et la cuisine, dans
tout ça ? Joyeusement bourgeoise à la sauce trois étoiles, celle que
Gilles G
­ oujon pratique à L’Auberge du Vieux Puits, à Fontjoncouse,
dans l’Aude. Cuisses de grenouilles charnues (20 euros) ou escargots
(9 euros les 6), côte de bœuf 6 semaines ultra-tendre (49 euros) ou la
merveilleuse caille fermière rôtie aux raisins (27 euros). On ­retrouve
ici le goût d’un autre temps, partageur, encore plus gourmand, où les
plats se terminaient avec un morceau de pain à tremper dans une
sauce généreuse. Choron, au poivre, à l’échalote… Ça, c’est Paris ! Bon
à savoir : du petit déjeuner (14 euros) au dîner. g
7/10
Astair, 19, passage des Panoramas (2e). 7j/7. Menus midi : 25 et 30 euros.
À la carte : 50 euros. Tél. : 09 81 29 50 95.
Aurélie Chaigneau
Faire trempette au
Salon de la plongée
Les explorateurs des océans arpentent ses allées pieds nus dans leurs
chaussures, le teint hâlé et, pour
certains, encore du sable dans les
cheveux… Les parrains de cette
21e édition du Salon de la plongée,
Guillaume Nery et Julie Gautier,
viennent ainsi de rentrer de six
mois en Polynésie pour présenter
leur film, très attendu, One Breath
around the World (« un souffle autour du monde »), cet après-midi
à 14 heures. Le premier plonge en
apnée ; la seconde a réalisé le clip
Runnin’ de Beyoncé, mettant en
scène son champion de compagnon
sous l’eau. Parmi les nouveautés,
côté animations : des baptêmes de
plongée en mode sirène ou triton
dans la piscine installée au milieu
de palmiers. Il suffit de venir avec
son maillot de bain pour enfiler une
queue en tissu et chausser une monopalme puis nager comme un dauphin ! La Marine nationale propose,
elle, un baptême en scaphandre, en
complément de ceux avec bouteilles
ou en apnée. Quant à l’exposition,
interactive, elle est consacrée aux
hippocampes, ce mystérieux cheval
des mers qui a ses habitudes dans
l’étang de Thau (Hérault). Un salon
permettant de s’immerger dans les
eaux translucides lointaines.
Jusqu’à ce soir 19 h, demain lundi 10 h-15 h,
13 euros (gratuit moins de 8 ans), porte de
Versailles (15e), salon-de-la-plongee.com
Trois serres tropicales
au choix
Une néo-brasserie installée dans le passage des Panoramas. j. de fontenay pour le jdd
Se retrouver au milieu du désert
du Sahel, au pied de palmiers des
Canaries ou face à un lilas des Indes
à la lisière du bois de B
­ oulogne
(16e)… tout cela sans débourser un
euro, au sein des serres d’Auteuil,
6 000 mètres carrés classés monu-
ment historique et ouverts au public
tous les jours. Dans le jardin, les promeneurs découvrent, séparé par une
barrière, le nouveau court de tennis
de Roland-Garros, fraîchement sorti
de terre, encadré de serres modernes
accessibles au printemps. À l’autre
extrémité de la capitale, au parc zoologique de Paris (15 à 20 euros, 12e),
la moiteur règne dans la vaste serre
tropicale où l’on guette les espèces
de Madagascar et de Guyane. Autour
du bassin, on fait la connaissance de
Kaï, le lamantin arrivé de Guadeloupe en octobre, avant d’assister au
nourrissage des roussettes à 16 h 15,
quand ces grandes chauves-souris
descendent de leur perchoir… Au
Jardin des Plantes (5e), les grandes
serres (7 euros) invitent aussi au
dépaysement, entre les plantes de
la mangrove et celles de la savane.
Rens. : paris.fr/jardinbotaniquedeparis,
parczoologiquedeparis.fr et
jardindesplantes.net
Ballet de méduses
à l’Aquarium
Même redoutées par les nageurs,
elles sont synonymes de bains de
mer estivaux. L’Aquarium de Paris
(16e) inaugurera jeudi son médusarium : vingt-quatre bassins abritant
quarante-cinq espèces de méduses
présentées par roulements, l’une
des plus importantes collections
au monde. Si l’intensité lumineuse
est parfois modifiée, la magie des
couleurs reste naturelle. Dans les
bacs, les visiteurs contemplent d’en
haut, et non uniquement de côté, ce
ballet hypnotique rythmé par le lent
balancement des filaments…
De 10 h à 19 h, 20,50 euros
(16 euros 13-17 ans, 13 euros 3-12 ans),
aquariumdeparis.com
Le plein de saveurs
exotiques
Le marché de Saint-Denis (93)
est l’un des plus vastes marchés
couverts du Grand Paris. Dans ses
allées bondées le dimanche, les
stands débordent de produits du
monde entier, à la sortie de la station de métro Basilique-de-SaintDenis. Autres marchés où faire le
plein de saveurs exotiques, dans le
18e : le marché africain de ChâteauRouge (rue Dejean), du mardi au
dimanche matin, et celui de Barbès,
sous le métro aérien, les mercredis
et samedis matin. Le soir, dans un
transat, on sirote un cocktail La Secousse, à base de bissap, au milieu
de la jungle du Comptoir Général,
bar installé dans un ancien hangar
du quai de Jemmapes (10e). Pour
des saveurs d’Asie, on boit un thé
au salon de thé chinois T’Xuan (56,
rue La Fayette, 9e) ou dans l’un des
cinq repaires de Mariage Frères aux
murs jaune soleil et au style colonial.
Rens. : mariagefreres.com
Week-end sous
une bulle chauffée
Une eau à trente degrés même à
l’extérieur en plein janvier, c’est
dans l’Aqualagon du dernier-né de
Center Parcs, Villages Nature Paris,
à Bailly-Romainvilliers (77), avec
un cottage pour quatre à partir de
479 euros le week-end. Nouveauté
depuis fin décembre : un espace est
consacré à l’escalade et aux jeux insolites, tel un parcours laser dans
l’obscurité. Le plus ancien domaine
de la marque, Les Bois-Francs, dans
l’Eure (27), a lui aussi sa bulle tropicale à moins de deux heures de la
capitale – ­cottage pour six à partir
de 379 euros le week-end.
Rens. : centerparcs.fr
Bain de lumière
francilienne
Quatre minutes de soleil en cinq
jours ce début janvier à Paris, un
record de grisaille… Sur l’eau, avec
la réverbération, la lumière se révèle aveuglante même filtrée par les
nuages. Une croisière sur la Seine
s’impose comme un bon remède
antinuages (15 euros depuis la
tour Eiffel), bateauxparisiens.com ;
14 euros depuis le pont de l’Alma,
bateaux-mouches.fr ; 10 euros
depuis le Pont-Neuf (réservation
sur Internet), vedettesdupontneuf.
com. À Enghien-les-Bains (95), le
spa Diane Barrière offre, lui, une
vue plongeante sur le lac, baigné
de lumière derrière ses baies et
sous sa verrière (accès 61 euros),
hotelsbarriere.com. De quoi faire
une cure de luminothérapie francilienne naturelle. g
MATHILDE GIARD
IV
le journal dudimanche
dimanche
13 janvier 2019
Grand Paris
Sortir en Île-de-France
Salon des
collectionneurs
Timbres, monnaies…
Venez participer au
9e Salon des collectionneurs
à Claye-Souilly. Vous pourrez
dénicher cartes postales
anciennes et modernes,
timbres, monnaies, bandes
dessinées, disques, fèves
et plein d’autres objets.
77
Gymnase des Tilleuls,
Claye-Souilly. 9 h-18 h. Gratuit.
claye-souilly.fr
Art
contemporain
Franco-coréen
Des artistes coréens et
français présentent leurs
créations sur le thème
« Refaire le monde, réparer
les dégâts » au Centre d’art
contemporain La Chapelle.
Vidéo, peinture, dessin,
sculpture et photographie
sont au programme.
78
La Chapelle, Clairefontaine-enYvelines. 14 h-18 h. Tarif : 6 euros.
sortir-yvelines.fr
Films
d’aventures
Orchestre
symphonique
Avec Pirates des Caraïbes,
Indiana Jones, Zorro ou
encore The Dark Knight
et Les Aventures de Tintin…
Retrouvez les musiques
de films d’aventures
interprétées par un
orchestre symphonique,
le Sinfonia Pop Orchestra.
Napoléon chez
Chateaubriand
Boîtes précieuses
Le temps d’une exposition,
Napoléon s’invite chez
Chateaubriand dans
le domaine de la Valléeaux-Loups. « L’Empire en
boîtes » présente 84 œuvres
(portraits, carnets, mobiliers,
vaisselles) dont 45 boîtes
précieuses.
91
92
Maison de Chateaubriand,
Châtenay-Malabry. 10 h-12 h
et 13 h-17 h. Tarif : 6 euros.
vallee-aux-loups.hauts-de-seine.fr
Théâtre de Yerres, Yerres. 16 h.
Tarif : 35 euros/Agglo 28 euros.
spectacles.levaldyerres.fr
Spectacle
équestre
Show unique
Le théâtre équestre Zingaro
propose son nouveau
spectacle, Ex Anima.
À travers cette ultime
création, la compagnie
souhaite célébrer les
chevaux et surprendre
le spectateur lors d’un
show unique.
93
Théâtre équestre Zingaro,
Aubervilliers. 17 h 30.
Tarif : à partir de 21 euros.
bartabas.fr
Théâtre
pour enfants
Voyage en Afrique
Venez assister à la
représentation du spectacle
Le Cri de la girafe.
Adapté à un jeune public,
il nous transporte dans
l’Afrique noire. Le tout
accompagné par le son
du djembé.
94
Salle Gérard-Philipe, Bonneuilsur-Marne. 16 h. Tarif : 9 euros.
ville-bonneuil.fr
95 Musiciens
Poésie et humour
Fills Monkey débarque
à Enghien-les-Bains.
Ces musiciens inclassables
ont entrepris d’exploser
les limites du langage
en misant sur la joie, la
poésie et surtout le rythme
et l’humour. Leur spectacle
est une ode à la découverte.
Théâtre du casino d’Enghien,
Enghien-les-Bains. 16 h.
Tarif : à partir de 20 euros.
casinosbarriere.com
Aujourd’hui dans la capitale
Art réaliste
et fantastique
Les contes cruels de Paula Rego
sont exposés au musée
de l’Orangerie. L’artiste portugaise
expose des œuvres à partir
de mannequins, poupées
et masques mis en scène
et transformés pour mêler réalité
et fiction.
Musée de l’Orangerie. M° Concorde.
9 h-18 h. Tarif : 9 euros. musee-orangerie.fr
3e
4e
7e
Référence du podcast,
Arte Radio propose chaque mois
une séance d’écoute suivie
d’un goûter. Des courts métrages
audio de deux à trente minutes,
ludiques, politiques ou érotiques,
présentés par leurs auteurs
et l’équipe de la radio Web.
La célèbre comédie-ballet
Le Bourgeois gentilhomme
a été adaptée par Flore Vialet
et se joue au Point Virgule.
Conseillée aux enfants
à partir de 6 ans, cette
pièce a remporté le P’tit
Molière de la meilleure mise
en scène.
Découvrez l’exposition du musée
des Plans-Reliefs entièrement
consacrée au Mont-Saint-Michel.
Plans, aquarelles, dessins et objets
d’art et de pèlerinage retracent
l’histoire du site autour
d’un plan-relief du XVIIe siècle.
Podcasts
Molière
Maison de la poésie. M° Étienne-Marcel.
17 h. Tarif : 5 euros. paris.carpe-diem.
events
Mont-SaintMichel
Point Virgule. M° Hôtel-de-Ville.
15 h 30. Tarif : 21 euros.
lepointvirgule.com
Musée des Plans-Reliefs.
M° Varenne. 10 h-17 h. Tarif : 12 euros.
museedesplansreliefs.culture.fr
18e
8e
17e
Cinéma pour
bambins
Le cinéma Publicis des ChampsÉlysées organise des séances
de moyens métrages d’animation
pour les tout-petits à partir
de 2 ans. Aujourd’hui, c’est
le film La Balade de Babouchka
qui est diffusé.
19e
10e
Coup
de cœur
Publicis Cinémas. M° Georges-V.
10 h 45. Tarif : 6 euros.
publiciscinemas.com
2e
8e
1er
7e
4e
6e
15e
3e
5e
14e
13
Le Centre Mandapa offre,
pour la 38e année consécutive,
son cycle des « Contes d’hiver ».
Aujourd’hui De l’autre côté de
l’océan, duo de deux îles, avec
deux conteurs. Un spectacle
en musique à écouter et regarder.
Centre Mandapa. M° Corvisart.
18 h. Tarif : 16 euros.
centre-mandapa.fr
Animaux
de compagnie
Le parc des expositions de la porte
de Versailles accueille le Paris Animal
Show, salon consacré aux animaux
de compagnie. Au programme, entre
autres, la plus grande exposition
féline d’Europe avec pas moins de
1 000 chats de race présents.
Parc des expositions. M° Porte-deVersailles. 10 h-19 h. Tarif : 13 euros.
parisanimalshow.fr
12e
Venez célébrer le Nouvel An russe 2019 au Jazz Café
Montparnasse avec un concert de Tchayok. Les musiciens
jouent notamment de la balalaïka, cet instrument
traditionnel qu’ils mélangent avec des influences de jazz,
de swing et de musique sud-américaine.
Entrez dans le chapiteau de Gürü. Cet événement
accueille équilibristes, contorsionnistes, acrobates
mais également plusieurs piliers de la scène électro
française et internationale.
Cirque et électro
16e
L’élite mondiale du fleuret masculin
s’est donné rendez-vous à Coubertin
à l’occasion du Challenge
international de Paris. Un spectacle
sportif où technique, stratégie,
suspense et surprises emballeront
les amateurs et les non-initiés.
L’Aquarium de Paris consacre
une carte blanche à l’artiste
japonaise Maki Ohkojima.
Une série de fresques murales
dans le but de sensibiliser encore
plus à l’environnement et à la
sauvegarde de la planète.
Stade Pierre-de-Coubertin.
M° Porte-de-Saint-Cloud. 10 h 30-18 h.
Tarif : 12 euros. escrime-ffe.fr
Dernier jour pour profiter
de l’exposition photo consacrée
à la Roumanie. Elle présente
les travaux de neuf photographes
qui y ont travaillé des années
1980 à nos jours, de la période
communiste, aux problématiques
contemporaines.
Ground Control. M° Reuilly-Diderot.
11 h-23 h 30. Gratuit.
groundcontrolparis.com
5, rue Lucien Bossoutrot. M° Balard.
16 h-1 h. Tarif : 17 euros avant 18 h, 19 euros après. sortiraparis.com
16e
Escrime
La Roumanie
en photos
Pan Piper. M° PhilippeAuguste. 17 h. Tarif : 20 euros.
pan-piper.com
15e
Nouvel An russe
12e
L’Open Chamber
Orchestra investit le Pan
Piper pour vous faire
découvrir les œuvres pour
ensemble et orchestre à
cordes de Partosh et BenHaïm, aux côtés d’œuvres
de grand répertoire. La
musique sera associée
à des explications et clés
d’écoute.
14e
Jazz Café Montparnasse. 21 h. Entrée libre. parisjazzclub.net
15e
11e 20e
13e
e
Contes d’hiver
Orchestre
symphonique
9e
700 voitures
anciennes
exposées de
12h30 à 15h e
Esplanade16
(Château de
Vincennes)
11
e
Aquarium
Aquarium de Paris. M° Trocadéro.
10 h-19 h. Tarif : 20,50 euros.
cineaqua.com
18e
Festival
contemporain
Le Festival d’hiver investit le Lavoir
moderne parisien avec du théâtre,
de la musique et des projections.
L’événement rassemble un groupe
d’artistes contemporains autour
de grands thèmes de société.
Lavoir moderne parisien.
M° Château-Rouge. À partir de 15 h. Tarif :
16 euros. lavoirmoderneparisien.com
DR ; ROSE LECAT ; BIZZI
1er
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
23
Размер файла
99 328 Кб
Теги
Le Journal du Dimanche
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа