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Le Journal Du Dimanche N°3756 Du 6 Janvier 2019

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dimanche 6 janvier 2019 N° 3756 2 € (le JDD +Version Femina)
Exclusif
Le fils de
Carlos Ghosn :
« Mon père ne
lâchera rien »
www.lejdd.fr
Astérix : les secrets
du prochain album
La première femme
Ballon d’or se confie
Ada
Hegerberg
Pages 24-25
Publicité
Pages 20-21
A. MARTIN/PRESSE SPORTS
Football, égalité, argent…
ASTéRIX® - OBéLIX® - IDéFIX® / © 2019 LES éDITIONS ALBERT RENé
Pages 28-29
Keira Knightley
L’entretien
Grand débat : comment
ça va marcher (ou pas)
• épreuve
Face à la crise,
Macron fait le pari
de la consultation
• Coulisses
Sujets, agenda,
lieux : révélations
sur l’organisation
•• Doutes
Les ministres sont
divisés sur l’intérêt
de l’opération
•• Sondage
Référendum, ISF,
vote blanc… Ce que
veulent les Français
M 00851 - 3756 - F: 2,00 E
3’:HIKKSF=VUWUUU:?n@h@p@g@a";
Pages 2 à 6
Emmanuel Macron à Calais en janvier 2018. Jean-Claude Coutausse/Divergence
France métropolitaine : 2 €
2
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
L’événement
démocratie participative Alors que
la journée d’hier a encore été marquée par
des violences lors des manifestations des Gilets
jaunes, et pour tenter de sortir de la crise,
la consultation voulue par Emmanuel Macron
débutera le 15 janvier
Le coup
de poker
du grand
débat
U
n grand débat
­ ational, mais pour quoi faire ? Alors
n
qu’Emmanuel Macron doit écrire
aux Français mi-janvier pour donner le coup d’envoi d’une consultation inédite par son ampleur, se
pose déjà, lancinante, la question
de l’après. L’exercice a été imaginé
au plus fort du mouvement des
­Gilets jaunes pour apaiser un climat
social quasi insurrectionnel. À la
manœuvre, la Commission nationale
du débat public (CNDP), présidée
par l’ex-ministre ­Chantal Jouanno,
en donnera le top départ le 15 janvier
avec l’ouverture d’une plateforme
numérique dédiée. Côté gouvernemental, deux réunions sur le sujet
se sont tenues vendredi ­autour du
Premier ministre, Édouard Philippe,
en présence de Christophe ­Castaner
(Intérieur), Nicole B
­ elloubet (Justice), Jacqueline Gourault (Cohésion des territoires), Gabriel Attal
(secrétaire d’État auprès du ministre
de l’Éducation) et Marc Fesneau
(Relations avec le Parlement). Les
outils sont prêts, les quatre thèmes
de discussion, fixés par le gouvernement : transition écologique, fiscalité, démocratie et citoyenneté,
et réforme de l’État. Mais Macron
doit encore en fixer les règles du jeu
politiques, alors que de nombreux
Français sont sceptiques sur la volonté du pouvoir de tenir compte
de leur avis.
Pour le chef de l’État, il n’est pas
question de renoncer au programme
À gauche, Emmanuel Macron
le 22 décembre.
À droite, le 12 décembre,
une habitante de
Saint-Étienne (Loire) remplit
un cahier de doléances.
WITT/SIPA, Romain ETIENNE/item
sur lequel il a été élu en 2017. Lors
du Conseil des ministres, vendredi,
il a réaffirmé que le gouvernement
avait « pris le bon chemin », même si
« des choses » pouvaient être « améliorées ». Mais balayer d’un revers de
main les résultats de la consultation
serait prendre le risque d’aggraver la
crise démocratique et de rallumer
la colère, alors que les Gilets jaunes
maintiennent la pression sur l’exécutif et qu’un ministère a été attaqué
hier à Paris (lire page 5). « Il ne faut
pas donner l’impression qu’on essaie
d’occuper les gens et qu’à la fin on
ne tient pas compte de ce qui est dit,
souligne un conseiller ministériel
dubitatif. Mais les lignes de la politique gouvernementale sont connues.
On peut les adapter, pas remettre en
cause leurs fondements. »
Macron ­­« réfléchit »
à un référendum
Pour Macron, la ligne de crête est
donc étroite, et d’autant plus glissante qu’il joue dans l’exercice une
grande partie de sa capacité à continuer à réformer dans les années
qui viennent. Les élections européennes, en mai, viendront très vite
sanctionner le succès ou l’échec de
son coup de poker. La convocation
d’un référendum pourrait résoudre
cette quadrature du cercle. « Le président de la République y réfléchit »,
selon un de ses proches. Plusieurs
députés qui ont des relais à l’Élysée
poussent pour que l’organisation
d’un tel scrutin avec des questions multiples soit évoquée dans
sa lettre aux Français. « Concrètement, pour un référendum le jour des
européennes, il y a des problèmes de
délais et des problèmes pratiques,
met toutefois en garde un ministre.
Qu’à un moment on en passe par là,
pourquoi pas ? Mais il faut que ce
soit après le débat. On ne peut pas
donner les questions avant… »
En attendant, les ministères ont
été mis à contribution pour fournir
à la CNDP des fiches d’information
sur les thèmes débattus, qui alimenteront les animateurs des échanges.
À l’image du « jardin à l’anglaise »
imaginé par Édouard Philippe,
le grand débat s’annonce foisonnant. Pour toucher un maximum
de F
­ rançais, la CNDP veut multiplier les lieux et formats d’expression : sur sa plateforme numérique
comme dans des réunions locales
à l’initiative de tout un chacun et
avec l’aide d’un kit de méthodologie ; sur les marchés et dans la rue
grâce aux stands mobiles qui circuleront partout pour expliquer et
recueillir les contributions ; par écrit
ou par messages vidéo. Des conférences régionales réuniront aussi
des c­ itoyens tirés au sort. Dans la
dernière phase de la consultation,
qui doit s’achever le 15 mars, quatre
« ateliers nationaux » – voire davantage si un nouveau thème émerge –
devraient associer 100 à 200 personnes tirées au sort ou issues de
la société civile pour délibérer et
voter sur des p
­ ropositions. À charge
ensuite pour la Commission de faire
une synthèse de cette masse de données. Du moins si le gouvernement
lui laisse la main, un bras de fer
feutré opposant encore l’exécutif
et une Chantal Jouanno jalouse de
l’indépendance de la CNDP.
Le souvenir cuisant du débat
sur l’identité nationale
Les inconnues de l’exercice sont
nombreuses, à commencer par la
participation des Français. Se prendront-ils au jeu ? Au vu du succès
des cahiers de doléances ouverts
depuis début décembre dans
plusieurs milliers de communes,
Vanik B
­ erberian, le président de
l’Association des maires ruraux de
Le B.A.-BA DU DÉBAT
La Commission nationale du
débat public (CNDP) lancera le
15 janvier une plateforme numérique dédiée, qui fournira un « kit
de méthodologie » des débats, que
le JDD a pu consulter. Les Français pourront aussi y déposer des
contributions. Pour organiser une
réunion locale, il faudra la déclarer
sur le site « sept jours minimum
avant sa tenue », fournir « ses coordonnées, le lieu, la date, l’heure et
le nombre de personnes » participantes. Les thèmes ont été fixés
par le gouvernement, mais « vous
êtes libres d’aborder tout autre
sujet », indique le kit. « L’animation doit être neutre, précise-t-il.
Aucune position ou opinion ne doit
être favorisée. » Des conseils sont
donnés sur la publicité, le timing,
la disposition de la salle ou le
déroulement du débat, qui devra
s’achever par des propositions et
un compte rendu exhaustif, transmis à la CNDP. Sur les marchés ou
dans la rue, des « stands mobiles »
se déplaceront sur tout le terri-
toire, pour informer et recueillir les
contributions, y compris en vidéo.
Des conférences de citoyens tirés
au sort devraient par ailleurs se
tenir au niveau régional. Enfin, au
moins quatre « ateliers nationaux »
thématiques réuniront entre 100
et 200 participants, des citoyens
tirés au sort et des représentants
de la société civile (syndicats,
­associations, entreprises…). Ils
voteront sur des propositions. g C.O.
Voir l’intégralité du mode d’emploi du
grand débat sur lejdd.fr
3
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Les enjeux du grand débat
Chantal Jouanno, présidente de la Commission
nationale du débat public (CNDP)
« On ne gommera
pas les aspérités »
interview
La grande consultation, qui devait
débuter en décembre, démarre le
15 janvier. Ce retard traduit-il des
tensions avec l’Élysée ?
Un mois pour tout préparer, c’est
au contraire particulièrement
court ! Si tensions il y a, c’est surtout en termes de clarification.
La CNDP est une autorité indépendante, et j’entends bien qu’elle
le reste. Par conséquent, chacun
doit être dans son rôle. À partir du
moment où le gouvernement nous
confie l’organisation de la consultation, l’ensemble du processus
jusqu’à sa restitution doit rester
parfaitement neutre.
Entre récupération politique et
tentatives de noyautage, n’y a-t‑il
pas des risques de manipulation ?
Il y aura forcément des réunions
ou des initiatives partisanes, mais
la méthode retenue nous protège.
La consultation passe en effet par
cinq ou six canaux différents. Et
elle repose essentiellement sur une
multitude de réunions d’initiative
locale. Chacun est libre d’organiser
son mini-débat, à l’échelle d’une
famille, d’un quartier, d’un village,
d’une association ou d’un syndicat.
Ce pluralisme rendra impossible
le noyautage de l’ensemble.
France, à l’origine de l’initiative,
y croit. « Il faut absolument que ça
marche et que l’expression populaire
soit la plus forte et la plus argumentée possible, plaide-t-il. Sinon le gouvernement aura beau jeu de dire “on
va continuer comme on a envie de
faire”. » Les maires contribueront
au bon déroulement du débat, en
mettant par exemple des salles à
disposition gratuitement.
Autre écueil possible : le risque de
dérives ou d’instrumentalisation.
« On ne pourra pas l’éviter, mais plus
il y aura de gens à ces réunions, plus
les agitateurs seront neutralisés »,
veut croire le député LREM Sacha
Houlié. À droite, on garde toutefois
un souvenir cuisant du débat sur
l’« identité nationale » voulu en 2009
par Nicolas Sarkozy, qui avait donné
lieu à de nombreux dérapages
­racistes. Patrick B
­ ernasconi, président du Comité économique, social
et environnemental (CESE), enjoint
donc aux pouvoirs publics d’être
« très attentifs à ce que les débats ne
soient pas parasités par des groupes
de pression, et que ce qui en ressort
ne soit pas simplement l’œuvre de
minorités très organisées ». Le CESE
en sait quelque chose. À l’issue de la
consultation en ligne qu’il a lancée
mi-décembre sur son site, parmi les
9 060 contributions déposées, celle
qui arrive en tête est l’« abrogation
de la loi Taubira » sur le mariage
pour tous. « Cela montre que ce type
de consultation est aussi utilisé par
les lobbies, souligne M. Bernasconi.
Il faut donc avoir un regard critique,
ne pas être naïf. »
Le grand débat pourrait aussi
ouvrir la boîte de Pandore au sein
même de la majorité, alors que La
République en marche (LREM)
s’organise de son côté pour contribuer aux échanges et a désigné
quatre cheffes de file thématiques :
les secrétaires d’État Marlène
Schiappa (citoyenneté) et Brune
Poirson (écologie), et les députées
Sophie Errante (r­éforme de l’État)
et Bénédicte Peyrol (fiscalité). Les
10 milliards d’euros débloqués par
le gouvernement en décembre pour
le pouvoir d’achat « ne peuvent pas
être solde de tout compte, plaide déjà
le député LREM Guillaume Chiche.
Valoriser le travail, c’est bien, mais
il faut aussi qu’il y ait des choses sur
ceux qui sont en situation de grande
précarité. » Avec d’autres, il pousse
pour une TVA à taux réduit sur les
produits de première nécessité. « Un
certain nombre de députés de la majorité, plutôt ceux de l’aile sociale, ont
envie d’en profiter pour pousser une
orientation plus sociale, confie un
député LREM. On veut se saisir de
cette occasion pour faire porter nos
idées par les citoyens directement ».
Le « jardin à l’anglaise » pourrait
bien se transformer en jungle inextricable pour le gouvernement. g
Arthur Nazaret, Christine Ollivier
et Sarah Paillou
Les ministres ou les élus sont-ils
les bienvenus dans les réunions
locales ?
Ils peuvent parfaitement y participer. Mais ils doivent rester
dans une posture d’écoute. Si ces
réunions commencent par un discours d’une heure sur la politique
du gouvernement, ce sera totalement contraire au principe du
débat public. Le but, c’est d’éclairer
le décideur.
Emmanuel Macron va adresser
une lettre à tous les Français pour
cadrer le grand débat. Va-t‑il piloter
la consultation ?
Il est parfaitement dans son rôle
si cette lettre vise à expliquer à
la population pourquoi il a souhaité ce débat, ce qu’il en attend
et, le plus important, comment il
va tenir compte des conclusions.
Est-ce qu’il s’engage à faire une loi
spécifique, à les intégrer dans la
réforme constitutionnelle et dans
la loi de finances, ou à répondre
par écrit à toutes les propositions ?
C’est un peu le pacte entre le Président, le gouvernement et le peuple
autour de ce débat. Mais si c’est
pour ensuite en piloter directement l’organisation, ce sera sans
nous. Cela saperait toute confiance
dans la consultation.
Beaucoup de Français pensent que
ce débat ne débouchera sur rien et
y voient une manœuvre pour faire
reculer les Gilets jaunes…
Cela ne marche pas comme
cela. Un débat ne permet jamais
Chantal Jouanno, vendredi, dans son bureau parisien. Bernard BISSON POUR LE JDD
de calmer totalement le jeu. Au
contraire, il met en lumière les
divergences et donne une photographie très précise des arguments
en présence, ceux des Gilets jaunes
mais pas seulement. La suite, elle,
n’est pas de notre ressort. Le gouvernement peut légitimement ne
pas reprendre toutes les propositions. Mais il faudra alors expliquer pourquoi. Sinon les gens
percevront cela comme du mépris.
Y a-t‑il déjà eu des consultations
aussi vastes ?
Il n’y a jamais eu, ni en France ni
à l’étranger, de débat public aussi
vaste, disséminé au plus près du
terrain, et portant sur tous les
­sujets. Depuis sa création en 1995,
la CNDP a déjà organisé 94 grands
débats, localisés – sur des projets
d’aéroport, de centre d’enfouissement de déchets nucléaires… – ou
nationaux – sur les nanotechnologies, la programmation pluriannuelle de l’énergie… Les consulta-
« Ce sera ressenti
comme une
opération
coûteuse… si on
ne fait rien
des résultats »
tions citoyennes sur l’Europe ont
réuni près de 70 000 participants.
Pour celle-ci, impossible d’avancer
un chiffre. De toute façon, on ne
prétend pas se substituer aux élections en termes de représentativité.
De quel budget disposez-vous ?
Pour l’instant, nous avons une
enveloppe de 4 millions d’euros
pour la mise en place du dispositif.
Si on pilote l’ensemble du débat,
on sera transparents sur toutes les
dépenses. Difficile de chiffrer un
débat d’une telle ampleur. Mais
il sera ressenti comme une opération coûteuse si on ne fait rien
des résultats.
Cahiers de doléances, réunions
locales, ateliers nationaux,
plateforme numérique… Est-ce que
cela ne risque pas de partir dans
tous les sens ?
Ce pourrait être le cas s’il s’agissait de consultations individuelles.
Mais là, des personnes vont
confronter collectivement leurs
points de vue, en se regardant droit
dans les yeux. Nous l’avons déjà
constaté lors des consultations
citoyennes sur l’Europe : le rapport final, qui synthétisait près de
1 000 réunions, n’était pas une collection de propositions farfelues.
Que pensez-vous des quatre
thèmes proposés par
le gouvernement ?
Ce sont les thèmes sur lesquels
le gouvernement s’interroge. Les
cahiers de doléances mis en place
dans certaines mairies insistent
sur la question de la justice sociale et fiscale. Les Gilets jaunes
évoquent aussi d’autres sujets :
­familles monoparentales, handicap… Mais chacun sera libre de
débattre du thème qui lui tient à
cœur. Et nous rendrons compte
de tout.
Sans aucun filtrage ?
À l’exception des insultes et des
attaques personnelles, toutes les
positions auront une place dans
notre synthèse. Y compris les
fausses affirmations, les propositions qui existent déjà ou les
paroles des extrêmes. Pas question
de gommer les aspérités, sinon on
ne serait pas crédibles. Regardez
notre rapport sur la programmation pluriannuelle de l’énergie,
publié en août dernier ; on est
cash. D’ailleurs, on mettait déjà
en garde contre un risque de jacquerie fiscale.
Justement, vous n’aviez pas été
écoutés…
Mais aujourd’hui, ce grand débat a
été voulu par le gouvernement, on
peut donc partir du principe qu’il
va en écouter les conclusions. g
Propos recueillis
par Marie Quenet
4
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
L’événement
Une grande majorité de Français veut des changements
Vous savez qu’un grand débat national va avoir lieu dans les prochains mois.
Pour chacune des mesures suivantes, seriez-vous favorable ou opposé à ce qu’elle soit adoptée
à l’issue de ce grand débat ?
NSPP
La réduction d’un tiers
du nombre de parlementaires
82%
La prise en compte du vote blanc
dans les résultats des élections
80%
19%
1%
Le référendum
d’initiative citoyenne
80%
18%
2%
Le rétablissement de l’ISF,
Impôt de la solidarité sur la fortune
77%
L’introduction d’une dose
de proportionnelle pour l’élection
des députés
74%
17%
1%
23%
19%
7%
Sondage Ifop pour le JDD, réalisé les 4 et 5 janvier 2019, mené auprès d’un échantillon représentatif de 1 003 personnes âgées de 18 ans et plus (méthode des quotas).
Les interviews ont eu lieu par questionnaire autoadministré en ligne.
SONDAGE RIC, rétablissement de
l’ISF, moins de parlementaires :
les personnes interrogées par
l’Ifop pour le JDD y adhèrent
majoritairement, quelle que soit
leur sensibilité politique
Y a-t-il vraiment besoin d’un grand
débat national ? À lire les résultats de
notre sondage Ifop, les Français ont
déjà choisi massivement (74 à 82 %
d’opinions favorables) les mesures
qu’ils veulent voir adopter à l’issue
de cette consultation qui doit commencer le 15 janvier. Nous en avions
proposé cinq à leur appréciation.
Elles font partie de celles qui ont été
mises en avant par les Gilets jaunes
et d’autres mouvements de droite et
de gauche qui contestent la politique
d’Emmanuel Macron. Une petite surprise : c’est la réduction du nombre de
parlementaires qui remporte le plus
de suffrages (82 %), devant la prise en
compte du vote blanc dans les résultats
électoraux et le référendum d’initiative citoyenne (80 %). Quelles que
soient les sensibilités politiques revendiquées, ces mesures sont toujours
nettement majoritaires. Ainsi, le rétablissement de l’impôt sur la fortune
(ISF), qui convainc 77 % des personnes
interrogées, est défendu par 61 % des
sondés qui se disent proches du parti
présidentiel, La République en marche
(LREM). L’adhésion à l’ensemble des
propositions est plus massive chez
ceux qui se reconnaissent dans le
Rassemblement national de Marine
Le Pen, La France insoumise de JeanLuc Mélenchon ou le Parti socialiste.
L’adhésion est moindre mais aussi très
semblable en volume entre sympathisants de LREM et des Républicains de
Laurent Wauquiez. g P.C.
Extraits des
revendications
inscrites dans
les « cahiers
de doléances ».
« On mort a petit feu »
préoccupations Depuis
début décembre, des Français
sont invités à s’exprimer dans
des « cahiers de doléances ».
Nous avons feuilleté ceux
du département de l’Eure
Revendications griffonnées à la hâte
ou argumentaire ultra détaillé, messages d’espoir ou de colère… Depuis
le 8 décembre, des habitants des
communes rurales ont déjà commencé à s’exprimer. L’Association des maires ruraux de France
(AMRF) a en effet invité ses élus
à ouvrir des cahiers de d
­ oléances.
Entre 3 000 et 5 000 mairies
­ evraient au final relayer les préd
occupations de leurs administrés,
Gilets jaunes ou non. Leurs priorités ? Des requêtes concernant la
justice sociale et fiscale et l’équilibre
territorial.
Dans l’Eure, comme ailleurs, les
contributions remontent. « Suppression de la nouvelle CSG », « annulation des hausses sur les énergies »,
liste un collectif de Gilets jaunes.
« Revalorisation importante du smic
(pour mémoire + 35 % en 1968) »,
plaide un retraité. « Rétablissement
de l’ISF », réclame un couple, après
avoir passé en revue les mesures
annoncées par Emmanuel Macron.
L’inquiétude est palpable. « On
“mort” a petit feu », se lamente un
artisan dans une orthographe approximative. « Les petits commerces
ferment les uns après les autres »,
se désole une coiffeuse. Beaucoup
rejettent le système actuel. « Changeons de Président », propose l’un.
« Pourquoi ne
pas développer
la voiture à air
comprimé ? »
« On augmente les impôts, la TVA,
les radars…. Pendant ce temps-là,
les politiques se “pavanent” avec
les indemnités, les cumuls de mandats, les frais de fonctionnement »,
dénonce l’autre. Parmi les « solutions » avancées : « Diminuer les
salaires de tous les parlementaires »,
prendre en compte les votes blancs
ou opter pour le « référendum d’initiative citoyenne ». Un flyer propose
de participer à des ateliers citoyenneté organisés sur un rond-point.
Parmi les doléances, une dame
demande aux communes d’« accueillir une famille de migrants ».
Un monsieur prône au contraire
la préférence nationale. En règle
générale, le thème de l’immigration
n’apparaît quasiment pas. Dans ces
registres, on glane aussi quelques
suggestions originales : « Pourquoi
ne pas développer la voiture à air
comprimé ? » ou « demander aux
chaînes publiques de télé de revoir
leurs grilles de programme de façon
à ce que le film commence à 20 h 30
comme avant ? On se coucherait plus
tôt, on gagnerait quarante-cinq minutes d’électricité »… Promis, tout
sera transmis aux plus hautes autorités de l’État avant le 15 janvier. g
Marie Quenet
5*
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Les enjeux du grand débat
Des violences ont
émaillé l’acte VIII
des Gilets jaunes
BILAN 50 000 personnes ont
manifesté dans toute la France,
lors d’une mobilisation en
regain. Après l’attaque d’un
ministère à Paris, des sanctions
devraient être prises visant
notamment le préfet de police
L’attaque du ministère de B
­ enjamin
Griveaux au moyen d’un engin de
chantier a sans doute été l’incident
de trop. Selon une source haut
placée, le chef du gouvernement,
Édouard Philippe, doit intervenir
demain pour tirer les conclusions
d’une journée de manifestations
marquée par des violences. Le président de la République a exigé de
ses ministres qu’ils durcissent le ton,
sans exclure d’éventuelles sanctions.
Ainsi, à la demande de l’Élysée,
le ministre de l’Intérieur devrait
mettre fin aux fonctions du préfet de police Michel Delpuech, en
poste depuis avril 2017. Emmanuel
Macron a lui-même dénoncé sur
son compte Twitter une « extrême
violence » qui est « venue attaquer la
République ». « Justice sera faite »,
promet-il, à l’issue de cette huitième
journée de mobilisation des Gilets
jaunes qui a rassemblé 50 000 mani-
festants, contre 32 000 la semaine
dernière. Ce regain, visible dans
toutes les villes de l’Hexagone, s’est
en effet accompagné de heurts. À
Bordeaux, ils étaient 4 600, la plus
forte mobilisation du pays. En début
de soirée, aux jets de projectiles, les
forces de l’ordre ont répliqué par des
canons à eau et des grenades lacrymogènes. Comme à Toulouse, où
2 000 Gilets jaunes ont manifesté
dans le calme jusqu’à l’heure bleue,
quand, sur la place du Capitole, ils
ont été dispersés par les CRS. À
l’inverse, à Nantes ou à Rouen, des
affrontements sont survenus dès le
début des rassemblements. Là aussi,
les Gilets jaunes étaient plus nombreux que lors de l’acte précédent.
Une quinzaine de manifestants ont pris d’assaut, hier, les locaux du secrétariat d’État de Benjamin Griveaux. o. coret/ divergence
« Ils ont attaqué la République »
À Paris, tout avait commencé dans le
calme. Deux cortèges, l’un le matin
des Champs-Élysées à la place de la
Bourse, l’autre l’après-midi de l’Hôtel de Ville à l’Assemblée nationale,
ont réuni 3 500 personnes, contre
moins de 1 000 pour l’acte VII. Les
violences ont éclaté lors du second
défilé. Près du musée d’Orsay, les
manifestants, empêchés de franchir
la Seine, ont affronté les forces de
l’ordre, qui ont riposté par des tirs de
Flash-Ball et des gaz lacrymogènes.
Un boxeur, ancien professionnel, a
frappé à plusieurs reprises à la tête
un gendarme avant de prendre la
fuite. Un restaurant-péniche a pris
feu, entraînant un repli vers le boulevard Saint-Germain où des véhicules
et des scooters ont été incendiés.
Vers 16 h 30, une quinzaine de
personnes ont pris d’assaut le
­ inistère des Relations avec le Parm
lement, qui abrite le porte-­parole du
gouvernement, ­Benjamin Griveaux,
à l’aide d’un engin de chantier. « Ce
n’est pas moi qui étais visé, ils ont
attaqué la République, ils appellent
à l’insurrection, a affirmé Benjamin
Griveaux, présent dans les locaux.
Ils n’auront pas le dernier mot : force
restera à la loi et à l’ordre républicain. » Un précédent était passé ina-
perçu. Il y a quelques semaines, des
Gilets jaunes avaient déjà envahi
ce même ministère. Cette fois, le
porte-­parole, retranché dans son
bureau, avait appelé la police. Le
Raid était intervenu pour évacuer
les manifestants. Vingt-quatre
personnes ont été interpellées hier
à Paris. g
Pierre Bafoil et Pascal Ceaux
Au rond-point des Vaches :
La difficile identification
« Leur débat, là, c’est de l’enfumage » des casseurs
REPORTAGE à l’entrée
de Rouen (Seine-Maritime),
la perspective des discussions
citoyennes suscite défiance
et scepticisme
Envoyé spécial
Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime)
Des cinq statues de bovins du rondpoint des Vaches de Saint-Étiennedu-Rouvray (Seine-­Maritime), il ne
reste que quatre sabots tranchés
net, plantés dans le sol du terreplein central. Autour de cette porte
d’entrée de Rouen, la terre est calcinée, une partie du bitume abîmée,
les passages piétons sont noirs de
suie. Stigmates de presque deux
mois d’occupation jour et nuit,
d’évacuations musclées et de milliers de palettes brûlées.
« On a eu des morts et des blessés, on lâchera rien, se persuade un
trentenaire, gilet jaune sur parka
bleue, en remuant les braises d’un
des deux feux qui subsistent de
part et d’autre du rond-point depuis la destruction des cabanons.
On veut que le RIC [référendum
d’initiative citoyenne] prenne
forme. Le reste, leur débat, là, c’est
de l’enfumage. »
Ici comme sur les autres rondspoints de France encore occupés,
le « RIC, constitutif, législatif, abrogatoire et révocatoire » est la revendication principale. Et quand on
évoque le grand débat national qui
doit être mis en place, la méfiance
est de mise. « Je veux bien voir mais
j’ai un peu peur, avoue un retraité
aux joues rougies par le froid. Ça
va encore être un truc où on va dire
non et eux diront oui. Comme pour
le traité de Lisbonne. »
Chaque jour, ils sont une petite
centaine d’irréductibles en jaune
fluo à se retrouver là. « Ceux de
la Motte et du Zénith », les deux
autres ronds-points de la périphérie rouennaise longtemps bloqués,
sont désormais rassemblés sur
celui des Vaches. Si bien qu’ils ont
plus ou moins désigné des porteparole. L’un d’eux, François Boulo,
un jeune avocat « qui parle bien »,
parcourt tous les plateaux télé de
la capitale depuis quelques jours.
D’autres, comme Jonathan, sont
restés sur le terrain. Lui non plus
ne croit pas au grand débat national. « On est tellement censurés qu’il
faut s’attendre à tout, prévient ce
commercial au chômage, présent depuis le 17 novembre. Par
exemple, le RIC, ce n’est pas un
référendum à choix multiples. Ça,
c’est un sondage, en fait, on n’en
veut pas. » Avant de convenir : « Il
faut se mettre autour d’une table
et discuter. Sinon on ne va pas s’en
sortir. »
La politique a pris le dessus
Nathalie, 52 ans, a un avis encore
plus tranché quant aux discussions citoyennes diligentées par
le gouvernement. « C’est quelque
chose qui va nous être défavorable.
On ne va pas pouvoir tous y aller. Il
faudra choisir des gens, et comme
on ne veut pas de représentants… »
Ce qu’elle attend ? « Que Macron
parte. Qu’il parte, qu’on obtienne le
RIC et je rentre chez moi. Le reste,
on verra après. » Elle réfléchit d’ailleurs à un moyen de déclencher
l’article 68 de la Constitution, qui
prévoit la destitution du Président
à des conditions très restrictives.
Quand on lui demande comment
elle compte s’y prendre, la quinqua prend un air entendu. « Vous
verrez bien. »
Aux « Vaches », une chose est
frappante : on ne parle presque
plus des soucis personnels. L’heure
semble être à la politique. « Sur les
ronds-points, on a osé parler salaire,
on a réellement parlé des problèmes
de la vie alors qu’on se cachait depuis
des années, ça nous a soulagés »,
sourit Hélène, mère de famille qui
« galère avec 900 euros par mois ».
Elle ajoute : « On essaie de trouver
des solutions. Depuis le mouvement,
je me suis mise à m’intéresser à la
politique. Avant, j’écoutais sans
entendre. »
RIC, réforme des institutions et
démocratie directe sont de toutes
les conversations autour des feux.
Suivis de près par la démission
du président. On parle aussi flat
tax ou CICE. Mais le grand débat
national, personne n’y songe. Très
peu de Gilets jaunes rouennais ont
saisi comment il sera mis en place
et tous sont convaincus qu’il sera
manipulé par un gouvernement
qui ne les a « pas écoutés pendant
trop longtemps ».
Un costaud balance au feu un
sapin de Noël qu’un a­ utomobiliste
vient de déposer. Il regarde les
épines s’enflammer dans une
épaisse fumée blanche. « C’est triste
à dire, mais il n’y a jamais eu d’avancée sociale sans ­mobilisation ni violence. Alors, leur débat, ­qu’est-ce
qu’il va nous apporter ? » g P.B.
VIOLENCES Après le temps
des comparutions immédiates
arrive celui des procès
et des enquêtes. Celles-ci
s’annoncent longues
Croix celtique, nom à particule,
passé de « gudard », fac de droit…
Le premier procès de 2019 concernant les violences liées aux manifestations de Gilets jaunes à Paris
aura une forte coloration d’extrême
droite. Arrêtés en région parisienne
et en province, quelques jours après
les graves incidents du 1er décembre,
ils seront six, âgés de 22 à 30 ans,
à comparaître mercredi pour violences et dégradations.
Un autre procès est programmé
pour le 19 janvier. Changement de
profil avec ce trentenaire de SeineSaint-Denis. Lui s’est fait pincer à
cause d’un complice qui avait mis
en vente sur le site Leboncoin trois
sacs Givenchy volés le 1er décembre.
Des lunettes provenant d’un autre
vol ont également été découvertes
chez lui en perquisition.
Pisté grâce à la vidéo
La palette des individus interpellés
par la PJ parisienne, à qui une vingtaine d’enquêtes ont été confiées,
comprend également un SDF de
18 ans. Il a été arrêté gare de Lyon
en possession de deux cartouches
correspondant au fusil d’assaut HK
G36 de la police volé le 1er décembre,
lors de l’attaque ­violente d’un fourgon de police.
Cette semaine, c’est un employé
de 26 ans d’une boutique parisienne
de jeux vidéo qui a été écroué. Il est
accusé d’avoir participé le 22 dé-
cembre, mégaphone en main, à
l’agression de quatre motards de la
police au cours de laquelle un des
fonctionnaires avait brandi son arme
pour refouler une cinquantaine
d’excités. Très choqués psychologiquement, deux des policiers ont
obtenu quarante-cinq jours d’ITT.
C’est en exploitant les images vidéo
en aval de la manifestation que les
policiers du 1er district sont parvenus à pister le jeune homme jusqu’à
son scooter et ainsi à l’identifier. De
son côté, la Brigade de répression du
banditisme a dû filer jusqu’à Rouen
(Seine-Maritime) pour entendre
un Gilet jaune de 30 ans qui s’était
éclipsé de la Pitié-Salpêtrière, où il
avait été admis, en urgence absolue
(fracture ouverte du crâne), après le
descellement des grilles des Tuileries le 1er décembre.
Si une vingtaine de personnes
ont déjà été interpellées pour les
dégradations commises à l’Arc de
Triomphe le 1er décembre, aucune
n’a été pour l’instant identifiée dans
les enquêtes confiées à la brigade
criminelle. Une information judiciaire vient d’ailleurs d’être ouverte
concernant la tentative de lynchage
d’un policier au pied du monument
et pour la grave blessure (greffe de
peau) occasionnée à un gendarme
mobile visé avenue Hoche par une
bombe incendiaire.
« C’est un travail de fourmi,
­résume une source policière. Il faut
éplucher des centaines d’heures de
vidéos… Mais ce sera très compliqué,
sans image et sans ADN, pour les gens
masqués et porteurs de gants. » g
Stéphane Joahny
6
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
L’événement
Sceptiques ou emballés,
les ministres divisés
Comment
Macron remanie
l’Élysée
MERCATO Entre départs
annoncés et arrivées probables,
la présidence de la République
n’en finit plus de se réorganiser
DOUTES Si quelques
membres du
gouvernement se
montrent enthousiastes
sur le débat, la majorité
est attentiste, et certains
freinent
L’opportunité du grand débat
­national voulu par Emmanuel
­Macron divise jusqu’au sein du
gouvernement. Certains comptent
s’y investir pleinement, dont plusieurs secrétaires d’État comme
Mounir Mahjoubi, chargé du numérique, Marlène Schiappa (Égalité
entre les femmes et les hommes),
Gabriel Attal, qui doit mettre en
place le service national universel,
ou encore Brune Poirson (Écologie) sous la tutelle de François de
Rugy, lui-même très favorable à ces
discussions publiques. D’autres ont
déjà prévu de s’esquiver.
Le plus allant est sans doute
Mahjoubi. Ce geek n’en finit plus de
regarder des vidéos de Gilets jaunes
sur Facebook. Il textote avec certains
d’entre eux et trouve ce débat « hypersalvateur », comme il le confiait
fin décembre, ajoutant : « Je ferai
deux déplacements par semaine, des
Facebook Live, et puis je publierai un
compte rendu des échanges. » Signe
de leur engagement, il est prévu que
Marlène Schiappa et Brune Poirson
pilotent, en lien avec La République
en marche, deux groupes de travail
liés au débat. La première s’occupera
de la « démocratie et la citoyenneté ».
« On ne peut pas se dire en soutien
au gouvernement et se cacher, notait
Schiappa peu avant les vacances. Il
faut que les ministres aillent au débat,
se taisent et écoutent. Si c’est un débat
avec un ministre sur une estrade, encadré par un préfet, ça ne sert à rien. »
Brune Poirson, elle, s’occupera du
groupe sur l’écologie du quotidien.
Tous n’ont pas le même enthousiasme. À commencer par le Premier
ministre ? « Il est à fond », assure un
membre du gouvernement. Un haut
responsable de la majorité est loin
de penser la même chose : « Le débat
est un enjeu absolument crucial et je
ne suis pas sûr qu’Édouard Philippe
Édouard Philippe et l’équipe gouvernementale arrivent à l’Élysée, vendredi. Thomas Padilla/MAXPPP
en soit aussi convaincu. Il est loyal,
mais il n’est pas habité par l’idée que
ce débat peut être un tournant dans
notre relation avec les Français. »
Il n’est pas le seul. Un ministre
le constate : « Au sein du gouvernement, il y en a qui y croient plus ou
moins. » Un autre renchérit : « Des
ministres qui ne veulent pas du débat,
il y en a. Sur 34 ministres, cinq ou six
ont déjà commencé à discuter avec
les Gilets jaunes, mais beaucoup ne se
mobilisent pas. » Un autre membre
du gouvernement laisse percevoir
son trouble devant les lenteurs et les
complications de sa mise en œuvre :
« Le débat, c’était une bonne idée en
soi, mais ce n’est pas facile à organiser. Est-ce que c’est bien que le gouvernement ait la main et organise,
je ne sais plus… »
Parmi les plus sceptiques, certains
noms reviennent en boucle : celui
du ministre des Comptes publics,
Gérald Darmanin, de son complice
Sébastien Lecornu (Cohésion des
territoires) et de Bruno Le Maire
(Économie). Un ministre remarque :
« Lecornu vient d’une culture de
droite où l’on déteste les débats participatifs et Darmanin n’a pas envie
de défendre le débat : il a galéré à faire
le budget donc il ne voit pas comment
on s’en sort si on remet la fiscalité en
question. » Lecornu a prévu de faire
plutôt la tournée des maires. « Il faut
que le débat soit bien cadré pour qu’il
ne soit pas décevant », prévient-il.
« D’une certaine manière, en annonçant à la mi-janvier dans une lettre
qu’il allait cadrer la consultation, le
« Si c’est un débat
avec un ministre
sur une estrade,
encadré par un
préfet, ça ne sert
à rien »
Marlène Schiappa, secrétaire
d’État à l’égalité hommes-femmes
Président a répondu aux attentes
de ces ministres qui sont aussi des
élus locaux et qui savent qu’un débat
doit avoir des règles claires pour que
ça ne parte pas dans tous les sens »,
défend un conseiller ministériel.
En somme, il faudrait surtout que
les conclusions de l’exercice ne
viennent pas remettre en question
la politique du gouvernement. « Cela
ne doit en rien modifier les lignes de
force du quinquennat », a tranché
d’avance Bruno Le Maire dans une
interview au Point. Mais un autre
conseiller ministériel plaide pour
l’option inverse : « un débat libre »
où l’on ne commence pas à « rendre
des sujets tabous ».
« Dans ce genre d’exercice, il n’y a
que les professionnels du débat qui
participent et pas forcément les gens
pour qui cela pourrait être utile », met
toutefois en garde un autre conseiller pour expliquer les réticences.
Certains piliers de la majorité
craignent aussi la confrontation.
« Les ministres sont bons pour aller
défendre leur réforme mais face à un
Gilet jaune, si vous ne faites pas de
politique, vous vous faites éclater. »
Même parmi les proches d’Emmanuel Macron, les doutes sont là. L’un
d’eux explique : « Je trouve que c’est
une connerie, ça sert à quoi ? C’est
un artifice pour calmer les gens. » g
Arthur Nazaret
Entamée timidement cet été après
l’affaire Benalla, la restructuration de l’Élysée se poursuit. Il est
acquis que le « Monsieur Communication », Sylvain Fort, s’en ira
dans le courant du mois. Stéphane
Séjourné, conseiller politique, doit
aussi bientôt quitter la présidence
pour s’occuper de la direction de la
campagne des européennes, élections dont il sera également l’un
des candidats. « Il devait partir en
décembre et se consacrer à 100 % à la
campagne, mais le Président a du mal
à laisser partir les siens », surtout
pendant la crise des Gilets jaunes,
explique un pilier de la Macronie.
Le départ ­d’Ismaël Emelien, le
conseiller spécial d’Emmanuel
Macron, semble plus hypothétique. « Le bruit court depuis quelque
temps, raconte un proche du pouvoir. Quand j’en ai parlé avec lui, il
m’a dit qu’il comptait rester. » Un
autre assure l’inverse : « Je suis sûr
qu’il va partir. Il veut travailler dans
le privé. ». À l’Élysée, on fait remarquer que c’est déjà la quatrième fois
que son départ est annoncé et on
se refuse à commenter.
Une sorte de « senior partner »
Reste le cas de Philippe Grangeon.
Ce communicant issu des réseaux
strauss-kahniens pourrait intégrer
l’Élysée. Ira, ira pas ? Cela fait huit
mois, depuis qu’il est à la retraite,
que ce proche du chef de l’État se
pose la question. « C’est une hypothèse, dit-il. Je n’ai qu’une envie : être
utile, dans un rôle de conseil, non
opérationnel et non rémunéré. » Une
façon pour lui de se sentir plus libre.
Il pourrait couvrir un spectre assez
large et être une sorte de « senior
partner » auprès de Macron, comme
il en existe dans certaines entreprises. Le jeu de chaises musicales
est visiblement compliqué. « Vous
n’avez la confiance du Président
que si vous avez été avec lui depuis
le début, souligne un macroniste
de la première heure. Il traite avec
un minimum de personnes. » Mais
certains poussent à une réorganisation de l’entourage du chef
de l’État : « L’Élysée est un bunker,
regrette-­t-on dans un ministère.
Être ­davantage en contact avec eux,
ce ne serait pas déconnant. » g A.N.
L’opposition dubitative
CRITIQUES De La France
insoumise au Rassemblement
national, les partis politiques
ne sont guère convaincus
par le « grand débat »
« Blabla », « opération de divertissement »… L’opposition regarde,
sceptique, le grand débat à venir.
Surtout depuis que le gouvernement a confirmé qu’il n’y aura
aucun changement de cap. « Ils ont
tué ce débat eux-mêmes, ­dénonce
Alexis Corbière, député de La
France insoumise. Les Gilets jaunes
ne sont pas des sortes d’alcooliques
anonymes qui ont besoin de s’exprimer en groupe. Leurs revendications
sont connues, il faut y répondre. »
Ce débat « sent déjà la naphtaline »,
écrit Jean-Luc Mélenchon, l’Insoumis en chef sur Facebook. Même
tonalité du côté du Rassemblement
national. « Il ne va rien en résulter »,
pour le député européen Nicolas
Bay, qui craint que « les Français
soient tenus à l’écart » d’un débat
entre « notables et élus locaux ».
« Cette illusion mène
à beaucoup de désillusions »
Les Français eux ne sont guère
plus convaincus. Selon un sondage
Harris interactive, 47 % d’entre eux
pensent que le gouvernement n’en
tiendra « pas du tout » compte. Chez
Les Républicains (LR), on préfère
rester prudent, assurant vouloir
participer à cette concertation. « Il
ne faut jamais renoncer à favoriser
l’expression des citoyens », avance la
secrétaire générale, Annie Genevard.
Mais là encore, c’est ­l’issue qui interroge. Dans Les Échos, le député LR
Guillaume Peltier craint que « cette
illusion mène à beaucoup de désillusions ». « Il ne faut pas une concertation, un grand blabla décentralisé,
mais une vraie négociation », abonde
le patron des socialistes Olivier
Faure. L’opposition attend donc de
voir, sans trop y croire. g
Anne-Charlotte Dusseaulx
7
le journal du dimanche
Dimanche 6 janvier 2019
Les indiscrets JDD – Europe 1
Le dîner de Noël
Pécresse-Bellamy
En vue
le VRAI
du faux
Réunis par Valérie
Pécresse, une dizaine
d’élus LR, dont Laure
Darcos et Robin Reda,
ont dîné à Paris avec le
philosophe FrançoisXavier Bellamy (photo) juste avant Noël.
L’un d’entre eux n’a pas vraiment été
emballé par la potentielle tête de liste LR
aux européennes : « Il fait chérubin. Il est
un peu hors-sol et il n’est pas armé.
Je ne l’ai pas senti guerrier. On va en faire
de la bouillie, il va ressortir traumatisé. »
« On a les
meilleurs chercheurs sur
l’intelligence artificielle.
On est un des pays qui
diplôment le plus de
personnes sur ces sujets »
Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé
du numérique, sur RMC
EXAGÉRÉ • Lancée en mars par
Drouet à cache-cache
Après sa garde à vue, Éric Drouet, l’une
des figures du mouvement des Gilets
jaunes, a indiqué sur Facebook qu’il avait
voulu mettre en scène son interpellation
mercredi soir. Selon les auteurs de son
arrestation, il a en tout cas tenté de se
fondre dans le groupe de ses partisans
quand ceux-ci ont été bloqués dans une
rue proche de la place de la Concorde.
Les policiers sont alors allés se saisir
de lui à l’intérieur du groupe avant
de l’orienter vers le commissariat du
2e arrondissement, où il a été interrogé.
Le Panthéon, à Simone
Veil reconnaissant
Le monument parisien
dédié aux grands
personnages français
a vu sa fréquentation
augmenter, passant de
716 000 visiteurs en
2017 à 860 000 en 2018. Un chiffre en
forte augmentation grâce à Simone Veil.
Après la panthéonisation de l’ancienne
ministre le 1er juillet dernier, le nombre
d’entrées sur la période de juillet
et août a crû de 40 % par rapport
à celle de l’été précédent.
Lancement réussi pour
« Dim Dam Dom »
« Il faut être un peu fou pour lancer un
magazine papier en 2019, non ? », confie
Laurent Blanc, fondateur d’Ideat (qui fête
ses 20 ans cette année) et de The Good
Life. Son nouveau trimestriel féminin,
Dim Dam Dom, lancé en novembre et
commercialisé jusqu’à fin février, semble
avoir réussi son pari. L’éditeur table sur
environ 35 000 ventes : « Un très bon
résultat compte tenu du mouvement des
Gilets jaunes, qui a quand même perturbé
l’accès aux marchands de presse. »
Le magazine de 340 pages (dont près de
100 de publicité), qui met en avant
le slow living, est rentable dès son
premier numéro, i­ndique Laurent Blanc.
Le numéro 2 sortira le 28 février.
Parly écrit à Mattis et vise Trump
Dans la lettre d’adieu que la ministre des Armées, Florence Parly, a envoyée à son homologue
américain, James Mattis, et que le JDD s’est procurée, se dessine un portrait inversé du
président américain, qui a vu démissionner son chef du Pentagone à la suite de l’annonce
du retrait militaire américain de Syrie. Elle y évoque « la sagesse » de son expérience, « la
hauteur de vues » de ses analyses, l’« écoute attentive », le « calme », le « leadership naturel »
et le « sens du partenariat », ainsi que son « honneur » et sa « dignité ». Avec cette promesse
d’alliée : « Si vos pas vous mènent vers Paris, une ville dans laquelle vous avez dit rêver de
marcher librement, j’aurais beaucoup de plaisir à vous y retrouver. » g AurÉlien Morissard/IP3
Le profil de
la tête de liste
Les responsables d’En marche impliqués dans
la campagne pour les européennes de mai
devraient rendre public le nom de leur chef de
file vers la mi-février. En concertation avec
l’Élysée et Matignon, il ou elle devra répondre à
ces critères : être dans l’ADN très proeuropéen
de Macron, connu, expérimenté, et incarner
la diversité politique de la liste avec « deux ou
trois autres têtes d’affiche », peut-être dans le
domaine social ou environnemental.
Hamon retourne à la fac
Il a abandonné le ministère
de l’Économie sociale
et solidaire et celui de
l’Éducation nationale mais
arrive encore à lier ces deux
thèmes. Benoît Hamon
donne des cours sur le sujet dans quatre
universités. À Paris 8, à Sciences-Po, à
Versailles -Saint-Quentin-en-Yvelines et
à l’université de Lille, où il sera demain et
mardi. Après ses cours, lundi soir, il en
profitera pour tenir une réunion publique.
Deux théâtres en version soviétique
à Paris, le Théâtre du Châtelet et le Théâtre de la Ville, en face, sont fermés pour travaux, mais les
loges et les bureaux ont été transformés en un incroyable décor d’institut scientifique soviétique
des années 1930. Une installation artistique où des performances et des projections de films
seront organisées. Les « demandes de visa » (sur dau.com) pour ce saut spatio-temporel sont
ouvertes (visites du 24 janvier au 17 février). Le Centre Pompidou sera de la partie. En revanche,
le pont géant au-dessus de la place du Châtelet n’a pas encore d’autorisation préfectorale.
Le dîner de Cazeneuve
Retiré de la vie politique,
Bernard Cazeneuve compte
encore des soutiens au PS.
Mi-février, il sera l’invité
des sénateurs pour un dîner
organisé par Patrick Kanner.
Le premier à avoir inauguré ce type de
soirée est François Hollande. « Au Sénat,
on travaille et on réfléchit, relève le sénateur
Rachid Temal. Nous avons aussi reçu
Jean-Luc Romero et Matthias Fekl. »
Un même agresseur ?
Laetitia Avia, députée LREM, en est
certaine : l’auteur du courrier raciste reçu par
son collègue Jean-François Mbaye est le
même que celui qui lui avait écrit une lettre
xénophobe, en février. L’élue parisienne a donc
conseillé à son confrère de porter plainte dans
le même commissariat qu’elle, près
de l’Assemblée. Comme la seconde missive
n’a été touchée que par le collaborateur de
Mbaye, les deux Marcheurs espèrent que
les recherches ADN seront utiles à l’enquête.
Emmanuel Macron, la stratégie nationale de recherche en intelligence artificielle, dotée de 1,5 milliard d’euros sur
le quinquennat et censée « propulser la
France parmi les leaders de l’IA », n’a
pas encore porté ses fruits. En 2018, la
France comptait 35 diplômes de master
spécialisé en IA, mais on ignore combien d’étudiants y sont inscrits. Selon le
ministère de l’Enseignement supérieur,
la France forme aujourd’hui 250 doctorants en IA par an… Beaucoup moins
que la Grande-Bretagne (450), et son
offre de formations reste insuffisante, des
étudiants brillants étant régulièrement
rejetés faute de places.
Le gouvernement promet de porter
le nombre de doctorants à 500, mais
aucun budget n’est prévu pour les
recruter ensuite : le nombre de postes
d’enseignants-chercheurs ouverts au
recrutement a baissé de 45 % depuis
2010… Et on recense moins de professeurs et de maîtres de conférence en
mathématiques et informatique qu’il
y a dix ans. « Le salaire d’un chercheur
débutant, après huit ans d’études postbac, est de l’ordre de 1,7 smic », déplorait
le député LREM Cédric Villani dans
un récent rapport, quand les instituts
britanniques offrent plus du double, et
les grandes firmes américaines (Google
ou Facebook), quatre à cinq fois plus.
Les conséquences de cette fuite des cerveaux impactent la recherche. Selon
l’Index IA 2018, la France, dont l’excellence en mathématiques est reconnue,
a publié 21 000 études sur l’IA ces dix
dernières années, se classant au huitième rang mondial. Mais ces études
sont moins citées, et se traduisent rarement en applications concrètes, industrielles ou économiques. Plus encore
que de chercheurs, notre pays manque
d’infrastructures d’envergure, et d’un
écosystème que le plan du gouvernement va s’atteler à créer. Le retard en
la matière des entreprises françaises
est criant. Selon un rapport réalisé par
Deloitte, seules 11 % des PME françaises,
et 36 % des ETI et des grandes entreprises utilisent, en interne, des outils
numériques. g géraldine woessner
À suivre cette semaine
Lundi >
Ouverture du procès
à Lyon du cardinal
Philippe Barbarin
pour non-dénonciation
d’agressions sexuelles
sur mineur. g Christophe
Castaner et Anne
Hidalgo rendent
hommage aux victimes
des attentats de
janvier 2015, à Paris.
e
g 40 anniversaire
de la fin du régime
des Khmers rouges
de Pol Pot. g L’acteur
américain Kevin Spacey
est formellement
inculpé pour agression
sexuelle sur l’île de
Nantucket (ÉtatsUnis). g Assises
internationales sur les
violences sexuelles, à
Paris. g Départ du rallye
raid Dakar, au Pérou.
Mardi >
Proclamation officielle
des résultats du second
tour de l’élection
présidentielle
à Madagascar.
g Ouverture du
procès à Ankara des
responsables de
l’assassinat en Turquie
de l’ambassadeur
russe Karlov. g La
Banque mondiale
publie ses perspectives
économiques globales
pour l’année à venir.
g Début du CES, le
salon de l’électronique
de Las Vegas.
Mercredi >
Macron inaugure
la Maison du handball
à Créteil. g La Cour
Bernadette Chirac.
de cassation examine
les pourvois de la mère
de la petite Fiona et
de son ex-compagnon.
g Attribution de
l’organisation de
la Coupe d’Afrique
des nations 2019
à l’Afrique du Sud
ou à l’Égypte, après
qu’elle a été retirée au
Cameroun. g Séminaire
gouvernemental à
l’Élysée. g Bernadette
Chirac (photo) et Didier
Deschamps lancent la
30e Opération pièces
jaunes, à Paris. g Début
officiel des soldes
d’hiver en France.
Jeudi >
Début du second
mandat de Nicolas
Maduro (photo) à la
IBO/SIPA ; Lewis Joly pour le JDD ; christian liewig/pool/REA ; Nicolas MARQUES POUR LE JDD ; ariana cubillos/AP/SIPA ; Gilles BASSIGNAC/DIVERGENCE POUR LE JDD
tête du Venezuela.
Procès à Bruxelles
du djihadiste français
Mehdi Nemmouche
pour l’attentat contre le
Musée juif de Bruxelles
en 2014. g Procès
à Paris de l’artiste
contestataire russe
Piotr Pavlenski pour
l’incendie d’une façade
de la Banque de France.
e
g 90 anniversaire de la
première apparition de
Tintin dans le magazine
Le Petit Vingtième,
avec Tintin au pays des
allemand AfD, à Riesa.
g Début de la Fashion
Week masculine
automne-hiver,
à Milan.
g
Nicolas Maduro.
soviets. g Championnat
du monde de handball
masculin au Danemark
et en Allemagne.
Vendredi >
Congrès du parti
d’extrême droite
Samedi >
Le Congrès national
africain (ANC), au
pouvoir en Afrique
du Sud, présente son
programme pour les
élections générales de
2019. g Manifestation
contre le pouvoir à
l’appel de l’opposition,
à Lomé (Togo).
8
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité
Politique
interview
La présidente
de Libres !,
Valérie Pécresse.
appel Emmanuel
Macron a désormais
une « impérieuse
obligation de résultats »,
selon Valérie Pécresse
JB Autissier/Panoramic
GILETS JAUNES
L’ancienne ministre
LR s’en prend à
Mélenchon, Le Pen
et Dupont-Aignan
Qu’avez-vous pensé des mesures
d’urgence prises par le Président
pendant la crise des Gilets jaunes ?
Emmanuel Macron a entendu
– très tardivement – le message
de Français qui veulent vivre
dignement de leur salaire et de
leur retraite. Mais la hausse des
primes, c’est une réponse à court
terme, alors qu’il est nécessaire de
créer les conditions d’une baisse
durable des impôts. Il faut des résultats pour rétablir la confiance
dans l’action politique, sinon on
va à la catastrophe. On voit bien
monter tous ceux qui ne veulent
que désintégrer la République :
Jean-Luc Mélenchon, Marine Le
Pen ou Nicolas Dupont-Aignan. En
façade, ils essayent de montrer une
image de respectabilité, pendant
que derrière, ils attisent la violence et la haine pour déstabiliser
nos institutions. Utiliser le peuple
contre la démocratie, délégitimer
tous les élus et leur action, c’est
extrêmement dangereux.
P
our la présidente de
Libres !, le mouvement des ­Gilets
jaunes est l’expression d’une
« désillusion très dangereuse pour
la démocratie ».
Qu’est-ce que Macron doit changer
après l’épisode des Gilets jaunes ?
Ne nous leurrons pas, le mouvement des Gilets jaunes n’est pas terminé : le mécontentement est très
profond. Il se nourrit d’une grande
déception à l’égard d’Emmanuel
Macron et du pouvoir en général.
Je ne transigerai jamais avec l’ordre
républicain : rien ne justifie la violence, quelles que soient les raisons
de la colère. Mais ce m
­ ouvement
est aussi l’expression d’une désillusion très dangereuse pour la démocratie. Notre pacte républicain
est menacé quand ses trois ­piliers
sont remis en question : le consentement à l’impôt – parce qu’il y a
une overdose fiscale –, la cohésion
nationale, minée par un sentiment
exacerbé d’injustice, et l’autorité
de la loi, contestée y compris par
des personnalités politiques qui
cherchent des excuses à la violence,
font preuve de complaisance, voire
jettent de l’huile sur le feu. Face
à cela, Emmanuel Macron a une
impérieuse obligation de résultats. L’immobilisme n’est plus une
option. Et s’il veut des résultats, il
faut que l’État lâche prise.
C’est-à-dire ?
Pour avoir moins d’impôts, plus
de cohésion et plus de résultats,
il va falloir faire enfin confiance
aux collectivités. La démocratie
participative, c’est notre quotidien.
Emmanuel Macron doit rompre
avec la technostructure jacobine
qu’il a mise en place, repartir du
terrain et lancer un grand mouvement de décentralisation. Il faut
qu’il accepte de déléguer une partie de son pouvoir à des élus qui
l’exerceront mieux, au plus près
des Français. Que l’État arrête de
se mêler de tout et de nous mettre
des bâtons dans les roues. On a sédimenté depuis trop longtemps les
couches administratives et créé
une bureaucratie aussi tatillonne
que coûteuse, avec des doublons
à tous les étages. Supprimonsles ! Et on pourra alors baisser les
dépenses, donc les impôts. Prenez
le plan vélo de 300 millions d’euros
annoncé par le gouvernement.
Pardon de le dire, mais toutes
les communes, tous les départements, toutes les régions ont des
plans vélo. Et l’administration de
l’État, beaucoup trop lointaine,
veut maintenant s’en mêler ? La
transition écologique, la formation
professionnelle, l’aide aux entreprises, le logement, l’emploi : tout
cela sera beaucoup plus efficace et
les services publics meilleurs s’ils
sont gérés au niveau local.
Comment fait-on pour baisser
durablement les impôts ?
Il faut faire les réformes ! Le gaspillage est partout. Proposons
un pacte aux Français : réformes
contre pouvoir d’achat. Oui, on leur
demande de faire des efforts pour
réformer notre État-providence,
dépenser moins et mieux mais, en
échange, on leur donne du pouvoir
d’achat supplémentaire. Il faut aussi
redonner force à la loi. Voir des
lycées brûler, des commerces saccagés par des pillards, des policiers
attaqués, des pompiers caillassés,
des professeurs insultés…, ce sont
des choses intolérables auxquelles
on n’aurait jamais dû s’habituer.
Valérie Pécresse,
présidente (LR)
d’Île-de-France
«L’immobilisme
n’est plus
une option »
Macron a-t-il encore les moyens
politiques de réformer ?
Il n’a pas le choix. Ce sera beaucoup plus difficile, bien sûr, mais
il a tous les leviers pour réformer
grâce à la stabilité de nos institutions : le Parlement, des ministres,
une administration puissante, des
collectivités volontaires pour aider,
etc. Mais il va devoir revoir complètement sa méthode, faire plus
de concertation et s’appuyer sur les
corps intermédiaires. Il faut qu’il
soit sincère, aussi : il ne peut pas
dire qu’il augmente les impôts pour
faire de l’écologie quand ce n’est pas
le cas. Et il faut de l’équité.
Participerez-vous au grand débat ?
Bien sûr, mais les Français veulent
des actes. Ce dont on a surtout
besoin, c’est d’un plan d’action à
la fin du grand débat. Si c’est de la
palabre pour rien, la déception sera
à la hauteur des attentes.
Organiser un référendum à l’issue de
ce débat, c’est une bonne idée ?
S’il s’agit de demander aux Français s’ils sont pour le vote blanc ou
9
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Politique
Bruno Retailleau fait école
la proportionnelle, on est bien loin
de ce qu’ils réclament. Ce qu’ils
demandent, c’est du « pouvoir de
vivre », des règles justes, être protégés, des réponses sur le logement, les
transports, la sécurité. Ces dernières
semaines, je n’ai pas croisé un Français qui m’ait parlé du vote blanc !
Êtes-vous favorable au référendum
d’initiative citoyenne ?
Je préfère donner un pouvoir positif aux citoyens, par exemple ouvrir
la possibilité de propositions de loi
d’initiative citoyenne, qui seraient
ensuite présentées au Parlement.
Mais il ne faut pas délégitimer la
démocratie représentative et les
institutions de notre République.
C’est ma crainte.
Non seulement la droite n’a
pas bénéficié des difficultés
d’Emmanuel Macron, mais Laurent
Wauquiez s’enfonce toujours plus
dans les sondages. Pourquoi ?
À Libres !, nous pensons que la
droite ne retrouvera sa légitimité
que si elle produit des idées neuves
et des solutions. Il faut qu’elle s’attelle à la construction d’un vrai
corps de doctrine ancré dans la
« Il y a urgence
à connaître la
liste, la ligne et
la stratégie des
Républicains »
réalité de la France d’aujourd’hui
et qui ne soit pas juste de la nostalgie du passé. Et je pense depuis
le début que nous devons élargir
notre socle et pas le rétrécir. C’est
ce que je m’efforce de faire.
Votre parti et Wauquiez ont-ils eu le
bon discours face aux Gilets jaunes
ces dernières semaines ?
Il fallait entendre et comprendre ce
que les Gilets jaunes exprimaient.
Mais ce qu’ils attendent des politiques, ce sont des solutions et pas
de la récupération. C’est ce que je
veux faire : apporter des solutions.
Derrière les Gilets jaunes, je pense
qu’il y a aussi une demande d’efficacité et de crédibilité.
LR est crédité pour l’heure de 8 %
des voix aux européennes. Faut-il
changer quelque chose dans la
stratégie ou le leadership du parti
d’ici au scrutin ?
[soupir] Libres ! a présenté un
projet qui s’appelle « patriotes
et européens », pour une vraie
influence française dans une
Europe repensée et réorganisée,
qui pèserait davantage dans la
mondialisation.
François-Xavier Bellamy tête de
liste, c’est une bonne idée ?
Je le connais personnellement,
c’est quelqu’un de bien. Mais, pour
réussir, il faudra qu’il incarne vraiment un programme européen aux
yeux des Français. Nous sommes
dans l’expectative : il y a urgence à
connaître la liste, la ligne et la stratégie des Républicains. g
Propos recueillis par
Christine Ollivier
PROMOTION Le président
des sénateurs LR lance
son « offre de formation »
et pousse ses pions à droite,
discrètement mais sûrement
Bruno Retailleau avait déjà un
mouvement, Force républicaine
(FR), un budget important –
900 000 euros collectés pendant
la campagne présidentielle de
François Fillon – et un réseau de
parlementaires amis. Le président
des sénateurs Les Républicains
(LR) a désormais une école : Politeia. Force républicaine lancera
le 15 janvier son « offre de formation » à destination des jeunes de
moins de 30 ans. Ouverte à tous,
adhérents ou non, elle propose
des cycles de formation de trois
mois, à raison d’une conférence
par mois, au siège parisien de FR
ou sur Internet, via des « ateliers
décentralisés » en région. Pas
question de cours de militantisme
ou de porte-à-porte : le premier
cycle sera consacré au « progressisme » et animé par la philosophe
Bérénice Levet, auteure de Libérons-nous du féminisme ! (Éd. de
l’Observatoire). Le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté a été
sollicité pour le second, en avril.
« On revendique d’aller au fond des
choses, cela correspond à la manière
dont Bruno Retailleau envisage la
politique », explique un proche du
sénateur LR.
L’initiative s’ajoute à une intense activité intellectuelle. Tous
les mois, les « mercredis de Force
républicaine » planchent sur des
questions d’actualité : terrorisme,
dette, dépendance, etc. Le prochain,
le 16 janvier, sera consacré à la stratégie industrielle. Chaque trimestre,
une convention se penche sur un
sujet plus large qui donne lieu à la
production de propositions : celle
de février s’intéressera à la « crise
démocratique ». Force républicaine
fait également travailler une centaine d’« ateliers » répartis sur tout
le territoire.
Des efforts sans doute pas
dénués d’arrière-pensées. « Retailleau l’a appris de François
Fillon : il n’y a pas de victoire politique sans victoire idéologique »,
résume un de ses amis. « C’est un
alchimiste qui essaie de reproduire
la potion magique de la primaire
de 2016, mais Panoramix, c’était
Fillon », nuance un député LR.
S’il a des ambitions, le Vendéen
les tait. « C’est un moine, dit un responsable du parti. Il a une règle
d’or : le silence. » Mais « il a envie
d’avoir un rôle important demain,
sinon il ne déploierait pas toute cette
énergie », juge la sénatrice LR Sophie Primas. Un an et demi après
le naufrage présidentiel de Fillon,
dont il est resté le fidèle lieutenant
jusqu’au bout, l’homme est un
miraculé. Si Retailleau reste peu
connu du grand public, il pèse à
droite. Et pas seulement parce qu’il
préside le groupe LR du Sénat.
« Devant le Congrès, à Versailles,
il a parlé devant 1 000 parlementaires sans notes, se souvient
le sénateur LR Pierre Charon,
admiratif. Il travaille beaucoup,
il est érudit. Ce n’est pas la droite
bourrin. » C’est plutôt « la droite
boy-scout, plaisante un dirigeant
du parti, au sujet de ce libéral
conservateur, catholique et ancien
proche de Philippe de Villiers (la
rupture est intervenue en 2009).
C’est sérieux, mais classique ».
Reste que le sénateur est consensuel. Il n’y a guère que le vice-président de LR Guillaume Peltier et
sa « vieille dialectique marxiste »
qui lui font hausser le ton. « Alors
qu’il est politiquement marqué, il a
réussi à faire une synthèse incroyable
au Sénat », constate un proche du
président de la Haute Assemblée,
Gérard Larcher. « C’est un freluquet,
il ne fume pas, il ne boit pas, il ne
chasse pas, il est raisonnable en tout
et pourtant tout le monde est sous le
charme, s’étonne un sénateur. C’est
quand même que le type a du talent ! »
S’il est loyal au président
des Républicains, il n’est pas
­wauquiéziste. « Il est d’une neutralité aimable, sans être lèchebottes », dit un député LR. « Il a une
position de funambule, décrypte un
« Bien sûr
qu’il fait partie
des recours
possibles »
Un sénateur
membre de la direction du parti.
Entre ceux qui jouent contre Laurent Wauquiez et les loyaux, il s’est
installé au milieu, comme un point
d’équilibre. »
Au point d’apparaître comme un
éventuel recours en cas de fiasco
de Wauquiez aux européennes ?
Le sujet est encore tabou à droite,
mais « bien sûr qu’il fait partie des
recours possibles », laisse échapper
un sénateur. « Si Wauquiez se plante
aux européennes, il fera partie de
ceux qui agiteront le cocotier », parie
un responsable LR. Parce qu’après
les européennes viendront les
municipales, déterminantes pour
l’élection des futurs sénateurs. Sa
« neutralité » pourrait alors devenir
nettement moins « aimable ». g
Christine Ollivier
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le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Politique
Gilles Le Gendre malmené par ses troupes
EN MARCHE Critiqué
pour sa gestion du
groupe LREM à
l’Assemblée, il mise sur
le grand débat pour
ressouder les élus
Gilles Le Gendre a trouvé, dit-il,
« le levier » qui lui manquait. Celui
qui lui permettra, croit-il, de donner une voix commune et audible
au groupe parlementaire de La
République en marche (LREM),
qu’il préside : le grand débat national. Et peut-être d’éteindre les
critiques internes qui l’accablent…
Car depuis que l’ancien journaliste a pris la tête, le 18 septembre,
des députés macronistes, ils sont
de plus en plus nombreux à le critiquer. Toujours anonymement.
Certes, la gestion de plus de
300 individualités aux expériences et sensibilités variées est
une gageure – surtout quand les
Gilets jaunes ballottent le groupe.
Mais beaucoup pointent la responsabilité du chef d’orchestre
dans le concert parfois dissonant
des Marcheurs. Le meneur de
troupes a-t-il l’autorité nécessaire ? Le cas de Sonia Krimi
cristallise cette inquiétude. La
députée de la Manche, déjà remarquée pour ses sorties virulentes
sur l’immigration, a choqué ses
confrères en revêtant un gilet
jaune, fin novembre. « Elle a craché aux visages de tous ceux qui ont
été agressés par des Gilets jaunes »,
tempête un élu de région parisienne en pensant à ses confrères
au domicile envahi, aux familles
menacées et aux permanences
vandalisées. L’accusée a reçu un
Gilles Le Gendre, président du groupe parlementaire En marche, dans l’hémicycle en octobre. Jacques Witt/SIPA
courrier de Le Gendre et devrait
être convoquée avant fin janvier.
« L’absence de sanction immédiate
pose la question de l’autorité du
président de groupe », poursuit le
député en colère. « Certains voudraient qu’il y ait un peu plus de
poigne, reconnaît Thomas Mesnier (Charente), plutôt défenseur
du président de groupe. Chacun
doit respecter les règles du collectif, que quelqu’un doit rappeler. »
Le même se félicite du recadrage
rapide et sévère d’Agnès Thill
(Oise), début novembre, après un
tweet homophobe. « Avec la présidence Le Gendre, on a plutôt une
équipe d’animateurs, dans l’écoute
et la douceur », salue une parlementaire. Cette brigade de cinq
vice-présidents ne fait pas pour
autant l’unanimité : si beaucoup
se réjouissent de la valorisation
de profils moins médiatiques et
d’une plus grande collégialité,
d’autres fustigent un déficit de
poids politique… Et donc de légitimité. « C’est ce qui nourrit les
critiques d’une toute petite minorité qui parle beaucoup, et qui se
plaint que les responsabilités soient
mieux partagées qu’avant, comme
l’a voulu la majorité du groupe,
recadre Le Gendre. Je ne suis pas
dupe : je sais qui parle, ce qui se dit
et pourquoi. »
Dans le viseur de ses détrac-
« Je ne suis pas
dupe : je sais qui
parle, ce qui se dit
et pourquoi »
Gilles Le Gendre
teurs, il y a aussi sa gestion de la
crise des Gilets jaunes. Sa longue
allocution (trente minutes) à la tribune de l’Assemblée le 5 décembre,
ne lui a pas permis de convaincre.
« Vous avez vu les images de son
intervention ? raille un Marcheur
historique. On aurait pu légender :
“Courber l’échine. Allégorie”. » Un
autre regrette son « manque d’humilité » – un reproche revenu en
force après son mea-culpa raté,
quand il a estimé que les macronistes avaient été « trop intelligents,
trop subtils ». Ce même élu ajoute :
« Dans son discours, il aurait dû
porter les mesures proposées par
la majorité. Le Gendre a de l’or entre
les mains mais il ne l’utilise pas. »
L’intéressé assume d’avoir serré les
rangs en période de crise.
Un poids lourd de la macronie
alerte : « À un moment, il va se
faire déborder s’il n’organise pas
l’expression des différentes sensibilités du groupe. » Car si Le Gendre
est opposé à une structuration des
sous-familles de LREM, de petits
groupes se composent malgré tout,
comme le « cercle girondin », qui
milite en faveur des territoires.
Mais « les vrais échanges politiques
commencent à émerger en réunion
de groupe, veut croire Guillaume
Chiche (Deux-Sèvres). On est
moins dans le seul commentaire
des décisions gouvernementales. »
« On a parfois l’impression que
Le Gendre est un membre du gouvernement venu pour nous gérer… »,
râle un député. Le salut du président viendra peut-être – il l’espère
– du grand débat national. « Le
groupe va pouvoir réaliser ce qui
n’a pas été fait depuis dix-huit mois :
des progrès dans la définition de son
identité politique », entrevoit-il. Le
sujet sera à l’ordre du jour de la
rentrée du groupe, le 14 janvier. g
Sarah Paillou
Ces députés européens qui rendent leur tablier
STRASBOURG Sur les
74 parlementaires que compte
la France, au moins une
vingtaine ne se représenteront
pas ou hésitent encore
Maire ou député européen : loi sur le
non-cumul oblige, il faudra choisir
d’ici aux élections européennes du
26 mai. Un dilemme souvent difficile
à trancher pour les intéressés. « Je
suis en pleine cogitation, mon cœur
balance », confie Michel ­Dantin,
député ­européen (LR) depuis 2009
et maire de Chambéry depuis 2014.
Mêmes interrogations pour son collègue Alain Cadec (LR), qui hésite
entre son mandat strasbourgeois et
celui de président du conseil départemental des Côtes-d’Armor.
Au Rassemblement national (RN),
Steeve Briois a tranché : bien que
nommé par son parti directeur de
la campagne européenne, il privilégiera son fauteuil de maire d’HéninBeaumont. Le Républicain Renaud
Muselier a également renoncé à briguer à nouveau un siège à Strasbourg
pour conserver la présidence de la
Région Paca. Rachida Dati souhaite
en revanche être candidate en mai,
ce qui suppose d’abandonner son
mandat de maire du 7e arrondissement de Paris. Pour autant, l’ex-­
ministre LR dévoile chaque jour un
peu plus ses ambitions pour les municipales de 2020 dans la capitale.
Sans être contraints par la loi sur
le non-cumul, plusieurs députés
européens ne solliciteront pas un
nouveau mandat. Édouard Martin a
été le premier à l’annoncer, dès 2014.
« Avant même d’entrer en fonction,
j’avais dit que je ne ferais qu’un seul
mandat, avec l’idée que la politique ne
doit pas devenir un métier, explique
l’ex-syndicaliste, membre de la délégation de Génération.s. Je voulais
être libéré de toute pression extérieure, notamment des partis politiques, et être concentré jusqu’au bout
sur ma fonction. Je n’ai pas changé
d’avis. »
« La politique ne
doit pas devenir
un métier »
Édouard Martin, eurodéputé
L’écologiste José Bové avait aussi
décidé dès 2014 qu’il ne rempilerait
pas. Sa collègue Eva Joly et l’ancien
LR Alain ­Lamassoure quitteront
Strasbourg en mai. « J’ai fait cinq
mandats, donc j’ai apporté au Parlement européen ce que je pouvais
y apporter », estime ce dernier.
Siégeant au Parlement européen
depuis 1994, la socialiste Pervenche
Berès ne repartira pas non plus, tout
comme Vincent Peillon (PS).
De futurs retraités qui comptent
demeurer engagés. Bové veut
« rester dans le militantisme actif »,
­notamment sur le soutien aux réfugiés. « Je ferai de l’enseignement sur
la gouvernance européenne, confie
Lamassoure. Je resterai actif dans les
affaires européennes d’une manière
ou d’une autre. » S’il entend faire
campagne en faveur de la liste de
Génération.s, où il pourrait figurer
en position symbolique, à la dernière
place, Édouard Martin sait déjà ce
qu’il va faire. Il vient de lancer son
association, Bridge, dont le but est
de voir « comment on peut travailler
à un renouveau industriel autour de
la préservation de l’environnement ».
D’autres ne sont pas encore prêts
pour la retraite mais risquent fort d’y
être poussés. Jean-Marie Le Pen,
90 ans, se verrait bien ­repartir pour
un huitième mandat sur la liste du
RN. Mais Marine Le Pen a dit non.
Bruno Gollnisch, lui, a envie d’y
retourner, mais pose une condition quasi irréalisable : « Conduire la
liste du RN, dans la perspective d’être
président du Parlement européen en
cas de victoire. » Et d’ajouter : « En
revanche, rester encore cinq ans dans
l’opposition, ça ne m’intéresse pas. »
De nombreux eurodéputés
sortants n’ont pas encore pris de
décision. C’est le cas de P
­ ascal
­Durand (EELV), Nathalie G
­ riesbeck
(MoDem), Jean Arthuis (LREM),
Michèle Alliot-Marie (LR),
­Françoise Grossetête (LR), Tokia
Saïfi (Agir) et Élisabeth MorinChartier (Agir). Pour eux, il est
surtout urgent d’attendre : les partis ayant déjà dévoilé leur liste sont
rares, à l’exception de La France
insoumise et d’EELV.
Jérôme Lavrilleux (ex-LR), lui,
« aimerai[t] bien » continuer son
travail de député européen, « dont
certains s’accordent à dire [qu’il le
fait] plutôt bien ». Mais il sait qu’il
lui sera sans doute impossible
d’intégrer une liste, alors qu’il est
poursuivi par la justice dans l’affaire
Bygmalion. Alors, tout en gardant
un œil sur Saint-Quentin (Aisne) à
l’approche des municipales, il deviendra dès l’été prochain… gérant
de gîtes en Dordogne. La politique
mène à tout. g
Julien Chabrout
LES INVITÉS POLITIQUES
DU DIMANCHE
>>Bruno Le Maire (ministre de
l’Économie et des Finances) :
Le Grand Rendez-vous,
sur Europe 1/Les Échos/CNews,
à 10 heures.
>>Muriel Pénicaud (ministre
du Travail) : BFM Politique,
sur BFMTV, Le Parisien
Aujourd’hui en France,
à 12 heures.
>>Jean-Michel Blanquer
(ministre de l’Éducation
nationale) : Le Grand Jury,
sur RTL/Le Figaro/LCI, à 12 heures.
>>Stanislas Guerini (LREM) :
Dimanche en politique,
sur France 3, à 12 h 10.
>>Mounir Mahjoubi (secrétaire
d’État au Numérique) :
En toute franchise, sur LCI,
à 18 heures.
>>Nathalie Arthaud (LO) :
Soir 3, sur France 3, à 0 h 05.
11
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité International
Ce Hollandais qui a choisi
Macron pour sauver l’Europe
Élections Le Premier
ministre néerlandais,
Mark Rutte, et le
président français sont
incontournables pour
un succès centriste dans
le prochain Parlement
Pays-Bas Le chef du
gouvernement à La Haye
s’oppose à la vision
fédérale d’Emmanuel
Macron, mais juge
prioritaire le combat
contre les populistes
C
’est un drôle de
couple que forment ces deux-là.
L’un est un célibataire endurci,
dernier d’une fratrie de six dont
l’un des aînés est mort très jeune
du sida. Le Premier ministre néerlandais conduit une vieille Saab et
tapote ses SMS sur un Nokia hors
d’âge. L’autre, vingt centimètres
plus petit et onze ans plus jeune,
est d’une génération bien plus
connectée, a vécu une enfance
aussi heureuse que privilégiée et
n’est arrivé à la politique que sur
le tard. Des deux, c’est donc Mark
Rutte qui a le plus d’expérience. Il
s’est emparé du mouvement des
jeunes libéraux du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD, centre droit) à l’âge
de 21 ans et n’a cessé depuis de
livrer combat. Secrétaire d’État
aux affaires sociales à 35 ans, élu
député l’année suivante puis chef
du parti à 39 ans, Premier ministre
à 43 ans, il en est déjà à son troisième mandat.
Mais les deux hommes ont une
expérience commune : ils se sont
fait élire ou réélire à quelques mois
d’intervalle contre l’extrême droite.
Marine Le Pen en France et Geert
Wilders aux Pays-Bas. Le Néerlandais a même dû former son premier
gouvernement minoritaire en 2010
avec le parti europhobe et xénophobe de Wilders. Et c’est notamment cette volonté commune de
porter le fer contre les nationalistes
qui a scellé leur alliance informelle
Mark Rutte recevant Emmanuel Macron à La Haye, le 21 mars 2018. Phil NIJHUIS/HH-REA
en vue des élections européennes
de mai prochain. Leur objectif ?
Battre encore une fois les antieuropéens et les populistes eurosceptiques mais surtout, et en même
temps, fédérer les centristes et
les libéraux des 27 pour devenir
le deuxième groupe du Parlement
européen.
L’un de ceux qui comptent
au sommet de l’UE
« Rutte, comme tous les dirigeants
néerlandais, est un pragmatique,
un commerçant, ­décrypte Jean-­
Dominique Giuliani, président de
la Fondation Robert Schuman. Pour
lui, les alliances ne naissent pas d’un
grand amour mais à partir d’intérêts
communs, et le sien, comme celui
de Macron, est d’en finir avec l’axe
gauche-droite très bruxellois qui
dure depuis des d
­ écennies. Or, pour
la première fois, il y a aujourd’hui un
vrai coup à jouer. » Une analyse que
l’on partage évidemment à ­l’Élysée,
où cette stratégie a été pensée très
en amont. « Avec Rutte, il y a une
bonne coopération, une bonne entente et une volonté partagée de compromis, confie un officiel au cœur
du dossier. Le Président a choisi
de faire affaire avec lui parce qu’il
compte dans le paysage. » Selon lui,
il n’y a que quatre ou cinq dirigeants
d’envergure au sommet de l’Europe : le couple franco-­allemand ;
Jean-Claude Juncker, à la tête de
la Commission ; Mark Rutte, qui
incarne le courant libéral ; et l’es-
pagnol Pedro Sánchez, à gauche.
Cela ne signifie pas qu’Emmanuel
Macron et le Premier ministre
néerlandais veulent s’enfermer
dans la logique partisane du groupe
centriste au P
­ arlement. L’Alliance
des démocrates et des libéraux
pour ­l’Europe (ALDE) regroupe
aujourd’hui de surcroît des mouvements aux accents trop différents
puisqu’on y trouve aussi bien des
élus sociaux-­libéraux du Benelux,
cofondateur de l’Union, que les centristes espagnols de C
­ iudadanos et
des députés tchèques du parti ANO,
fondé par le milliardaire populiste
­Andrej Babis. « Il ne s’agit pas de se
fondre dans une famille existante
mais de préparer des convergences
pour travailler ensemble dans un
rassemblement des progressistes au
Parlement européen afin de peser
numériquement, précise Astrid
Panosyan, déléguée aux relations
internationales de LREM, une
proche de Macron, qui représentait le parti au congrès de l’ALDE
à Madrid début novembre. Le moment actuel est historique en Europe.
Il nous impose de rompre avec les
habitudes et les petits conforts de
chacun, il nous commande de réinjecter de la politique au sens noble. »
Sauf que personne ne s’y trompe.
Derrière l’idéalisme, il y a des intérêts à défendre. « En admettant que
l’ALDE parvienne à une centaine de
sièges, contre 68 aujourd’hui, tandis que le PPE [droite] et le PSE
[gauche] perdent chacun entre 40
et 50 sièges, les cartes seront alors
rebattues et la seule alliance de gouvernement de l’Europe se fera avec
ces trois groupes », analyse JeanDominique Giuliani. Comme si
le plus important était d’abord de
gagner chacun de son côté puis de
se compter avant de s’allier pour
influencer la répartition des postes
de gouvernance de ­l’Europe.
Pas aussi fragilisé que Merkel
et Macron
Aujourd’hui, la présidence de
la Commission, la présidence
du Conseil européen et la présidence du Parlement sont toutes
aux mains du PPE. C’est dans ce
contexte qu’Emmanuel Macron
et Mark Rutte veulent reprendre
les choses en main. « Macron est
fidèle à la tradition française de toujours mettre des idées nouvelles sur
la table en faveur de l’intégration
européenne, analyse Pierre Vimont,
ancien représentant de la France
auprès de l’Union européenne
et chercheur au centre Carnegie
Europe. Rutte, lui, est davantage
tourné vers le passé mais conscient
de la nécessité pour l’Europe de se
donner de nouvelles règles. Or, les
pôles contraires finissent toujours
par s’entendre en Europe avec des
compromis qui viennent souvent
des membres fondateurs. Rutte est
un pragmatique constructif. » En
attendant, avec un Macron fragilisé par la crise sociale en France et
une Merkel qui a entamé sa phase
de succession, sans compter l’effacement programmé du RoyaumeUni, la nature européenne a horreur du vide. « On a dit de Rutte
qu’il pourrait remplacer Merkel en
matière d’influence, parce qu’elle
serait devenue trop faible, mais c’est
faux, car personne ne marche seul
en Europe et tout fonctionne au
consensus », assure-t‑on à l’Élysée.
En attendant la fin mai, il est probable que le nom de Mark Rutte
sera en haut de la liste des prétendants à diriger l’une des institutions
de l’UE après les élections européennes. « Rutte à la Commission ?
s’interroge un responsable français
chargé du dossier européen. Le
sujet est sur la table, mais on parle
aussi de lui pour devenir président
du Conseil européen. Lui-même ne
dit rien, sinon il sait qu’il deviendrait
une cible ; et à ce jeu-là, on meurt
facilement. » Ses proches vantent
cependant sa capacité à devenir
« un pont » entre le couple francoallemand et les pays du Nord, qu’il
a réussi à fédérer sur les questions
monétaires et financières. Très opposé à Emmanuel Macron sur l’avenir de la zone euro et sur le concept
d’une « armée européenne », lui
qui ne privilégie que l’Otan comme
protectrice de l’UE, Rutte devra
donc, s’il prend la Commission ou
le Conseil, jouer les conciliateurs.
Ce qui ne serait pas pour déplaire
à Paris. g
François Clemenceau
12
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité International
Jeudi, au Capitole à
Washington D.C., la sénatrice
démocrate de l’Arizona
Kyrsten Sinema a prêté
serment devant le viceprésident, Mike Pence.
Zach Gibson/Getty Images/AFP
ses heures de loisir, a été réélu en
novembre dans le 29e District, où
réside la plus grosse communauté
latino de la ville. Ses camarades démocrates ont repris quatre sièges
à la Chambre et un autre au Sénat.
Une poussée qui ne permet pas
de reprendre la majorité, mais la
seule victoire de Kyrsten Sinema
pour aller représenter l’Arizona à
Washington surpasse tout. Pour
César, un seul nom explique cette
victoire démocrate : « Trump ! »
Il y a ceux pour qui voter démocrate était une évidence et les
autres, qui se sont réveillés. Le
plus grand nombre d’électeurs
latinos se trouve au Texas et en
Arizona. « Cela va être primordial
pour l’élection de 2020 », reconnaît
César Chávez. Son bureau se situe
au deuxième étage du Parlement.
Les couloirs sont très encombrés.
Il y a des cartons, des canapés avec
des étiquettes. Bref, tout ça sent le
déménagement des équipes et une
mise en place chaotique.
Donald Trump face aux
nouveaux démocrates
reportage Le profil
des élus de l’opposition,
devenue majoritaire
à la Chambre, illustre
de vrais changements,
comme en Arizona
Phoenix, Arizona (États-Unis)
Envoyée spéciale
Rendre visite à Ann Olsen est un film
en soi. C’est rouler sur l’autoroute en
direction de Flagstaff, à quarantecinq minutes au nord de Phoenix,
dans un décor digne des meilleurs
films de John Ford et admirer les
saguaro, ces cactus géants perdus
au milieu d’un sable ocre. Les barrières électroniques et les agents de
sécurité postés à l’entrée de la résidence où demeure Ann ont remplacé
John Wayne et sa Winchester. Ann
Olsen, 58 ans, est une physiothérapeute, récemment divorcée, qui ne
s’est jamais vraiment intéressée à la
politique. La gauche ou la droite, les
républicains ou les démocrates, elle
ne s’est jamais retrouvée dans ce clivage. Comme des millions d’autres
Américains, elle est enregistrée sur
les listes électorales en tant qu’indépendante. Or, en Arizona, c’est le
vote des électeurs indépendants qui
a permis, pour la première fois depuis trente ans, d’élire une sénatrice
démocrate. Un scrutin qui change la
donne et pourrait faire de cet État un
laboratoire de la politique du futur
pour les États-Unis d’Amérique.
Jeudi, à Washington, Kyrsten
Sinema, 42 ans, LGBT affirmée,
assistante sociale devenue avocate
puis femme politique, a donc prêté
serment. En novembre dernier, elle
a battu contre toute attente la députée républicaine Martha McSally.
Depuis ce basculement d’un État
rouge (couleur des républicains)
vers un violet tendance bleu (couleur des démocrates), certains se
prennent à rêver, imaginant que
cette sénatrice atypique pourrait
contribuer à façonner un nouveau
paysage politique avec des valeurs
moins conservatrices.
Il faut inclure dans ce contexte le
fameux mur que Trump voudrait
ériger à la frontière entre les ÉtatsUnis et le Mexique et qui a servi de
catalyseur inversé dans cet Arizona
dont un résident sur trois est latino,
ce qui fait de cet État frontalier,
proportionnellement, le quatrième
sur le classement démographique
derrière le Nouveau-Mexique, le
Texas et la Californie. « Cela veut
dire qu’il était finalement possible de
gagner cet État », explique Ronald
Hansen, chroniqueur des activités
du Congrès au quotidien Arizona
Republic. « Cela donne une réelle
viabilité future aux démocrates.
D’autant que la victoire de Kyrsten
Sinema, significative à plus d’un
titre, n’est pas un accident. » Selon
cet expert, son adversaire Martha
McSally a levé beaucoup de fonds
pour sa campagne, car les républicains l’ont épaulée, mais ce sont
les indépendants qui ont fait la
différence. Et de rappeler qu’ici, il
y a 35 % de républicains, 30 % de
démocrates et 35 % d’indépendants.
Aucun des deux grands partis ne
peut gagner sans eux.
L’onde de choc
Des faiseurs de roi donc, ces indépendants. Retournons chez Ann
Olsen. « J’ai toujours été enregistrée comme indépendante et j’ai
voté pour un homme, jamais pour
un parti, indique-t-elle. Pour Bush
père mais pas pour son fils, George
W. Et puis pour Clinton et pour
Obama, bien sûr. Mais en 2016, pour
les primaires démocrates, mon cœur
est allé à Bernie Sanders. » Jusqu’à
l’improbable élection de Donald
Trump. La première onde de choc.
Ann sort de sa torpeur et, lors d’un
meeting spontané au Country Club
de sa résidence, elle crée avec une
soixantaine d’autres femmes un
groupe local de Stronger Together,
une association qui promeut « le
changement et le progrès » face au
conservatisme ambiant. Elle se
croit sortie d’affaire. Mais la désignation, plus tard, de Betsy DeVos
au poste de ministre de l’Éducation
provoque le deuxième choc. « Je
suis une scientifique et elle venait
d’une université qui prône le créationnisme. J’ai ressenti une urgence,
je me suis lancée en politique. » Elle
a donc milité au service de l’élection de Kyrsten Sinema. Au côté
de Jane Rhodes, une retraitée qui
avait voté républicain toute sa vie
mais que l’élection de Trump a fait
changer de bord.
Qu’en est-il au cœur du pouvoir
local, au Parlement de l’Arizona,
situé dans le centre-ville de Phoenix ? La machine tourne au ralenti,
vacances scolaires obligent. Un
homme pourtant a repris ses
quartiers, il y a peu. César Chávez, 31 ans, gigantesque silhouette,
mariachi de fanfare mexicaine à
Le « shutdown » entre dans sa troisième semaine
Donald Trump a poursuivi son
bras de fer hier matin avec les
dirigeants de l’opposition au
Congrès. À 7 h 57, il écrivait sur
son compte Twitter : « Les démocrates pourraient résoudre au plus
vite le problème du shutdown »
(fermeture partielle du gouvernement en l’absence de
budget permettant de payer
les fonctionnaires fédéraux).
« Tout ce qu’ils doivent faire est de
voter en faveur d’une VRAIE sécurité
frontalière (ce qui inclut un mur),
ce que tout le monde souhaite
vraiment, à l’exception des trafiquants de drogue, des passeurs et
des criminels ! Ce serait si facile ! »
Une réunion avec des représentants
des chefs démocrates et républicains du Congrès était prévue à la
Maison-Blanche mais rien n’indiquait une volonté de l’opposition de
céder aux exigences du président.
Le site Politico indiquait que, même
en cas d’accord, le vote d’un budget
adéquat n’interviendrait pas avant
le milieu ou la fin de la semaine. Les
anciens présidents Clinton, Bush
et Obama ont démenti de leur côté
avoir soutenu, lors de discussions
privées avec Donald Trump, le
projet de construction d’un mur
à la frontière, comme ce dernier
l’avait prétendu la veille lors d’une
conférence de presse. g F.C.
En 2020, une possible bascule
Au premier étage, le scénario est
complètement différent. Il est imprégné de routine. C’est l’étage des
républicains. Thomas J. Shope, qui
se fait appeler « T. J. », siège à la
chambre des représentants depuis
2013 au nom du 8e District. Il est
l’un des rares à parler au camp
adverse. Il apprécie Chávez, qu’il
considère comme un démocrate
modéré. Ce qui ne l’empêche pas
de tempérer la victoire de la démocrate Kyrsten Sinema. « Cette
élection n’a jamais été qu’une piqûre
de rappel. À savoir que l’Arizona
a souvent élu des démocrates.
Nous avons eu notamment Janet
Napolitano, l’ancienne ministre
de la Sécurité d’Obama, pendant
huit ans au poste de gouverneur. »
Autrement dit, selon ce jeune élu
républicain de 34 ans, ceux qui
disent que le résultat du scrutin
de novembre en Arizona préfigure
ce qui pourrait se passer demain
se trompent. « J’admets que nous
avons été pris au dépourvu, mais
maintenant on sait où on en est
et ce que l’on a à faire. » De mère
mexicaine et de père américain, il
balaie d’un revers de main le mur
de Trump, mur de la discorde. « Il
n’existera jamais, commente-t-il.
Mais il y aura des barrières à travers
lesquelles on peut voir. D’ailleurs,
chez moi aussi, il y a des barrières. »
Kyrsten Sinema a été élue pour
six ans. Elle sera toujours en poste
en 2020, lorsque la prochaine
présidentielle opposera Donald
Trump à celui ou celle que les
électeurs démocrates choisiront.
Une élection qui se joue État par
État et qui pourrait voir l’Arizona
basculer du côté démocrate. Daniel
Mendez, un monteur à la station
locale de NBC, se montre prudent.
« Kyrsten est allée chercher les voix
du centre, celles des indépendants,
alors qu’elle est entrée en politique
avec une étiquette très à gauche,
indique-t-il. Donc pour l’instant,
on est en mode violet. Mais si les
démocrates continuent sur cette
voie, peut-être que l’on passera au
bleu tout entier. » g
Karen Lajon
13
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité International
Israël, tous contre Netanyahou
Élection La plupart
des candidats au scrutin
du 9 avril anticipent
une possible chute
du Premier ministre
Correspondance
Tel-Aviv (Israël)
Mardi après-midi, la vie politique
israélienne a pris des allures de
télé-réalité. Le chef du parti travailliste, Avi Gabbay, s’est présenté
devant les caméras pour annoncer
sa rupture avec Tzipi Livni, sa supposée future colistière, avec laquelle
il formait l’Union sioniste – un
bloc de centre gauche comptant
24 députés. La cheffe de l’opposition, assise près du pupitre, a appris
son limogeage en direct, comme des
centaines de milliers d’Israéliens
postés devant leur télévision.
« Ce qui est plus important que
de se séparer des travaillistes, c’est
de se séparer des Palestiniens et de
ne pas perdre de vue ce projet »,
rétorquera plus tard Livni, comme
pour rappeler le véritable enjeu
du scrutin. Humiliée, l’ancienne
ministre paie, sans doute, le fait
de n’avoir jamais cru en Gabbay,
transfuge comme elle de la droite
israélienne. Leur alliance n’a pas
permis le moindre décollage dans
les sondages, et les dernières
enquêtes d’intentions de vote
laissaient présager un désastre.
Cet épisode a provoqué un élan de
sympathie à l’égard de Tzipi Livni
et relance, paradoxalement, sa campagne. Si sa personnalité divise,
son expérience politique est celle
d’une femme d’État. En 2009, avec
le parti centriste Kadima, elle avait
triomphé de Benyamin Netanyahou
aux élections législatives, mais fut
empêchée par les ultraorthodoxes
De gauche à droite : Benny Gantz, ex-chef d’état-major de Tsahal ; Tzipi Livni, ancienne ministre des Affaires étrangères ; Naftali Bennett, ministre de l’Éducation.
Blake Ezra Photography/REX/Shutterstock/SIPA/Rolf Vennenbernd/dpa/ ABACA/ Y.Dudkevitch/Y.Aharonoth/Israel Sun/REA
de former une coalition dans la foulée. Cet affront profita à son rival qui,
depuis, gouverne sans interruption.
« Il est temps de mettre notre ego de
côté, de rassembler nos forces pour
changer le pays », martèle Livni.
Pour y parvenir, la candidate
espère le ralliement de l’ancien
Premier ministre, Ehud Barak,
bête noire de Netanyahou et dont
le come-back politique est désormais envisagé. À l’inverse, Benny
Gantz, ancien chef d’état-major
de Tsahal qui vient de créer son
parti politique (Résilience pour
Israël), juge les positions de
Livni « trop à gauche » et écarte
toute alliance avec cette dernière.
À 59 ans, Gantz est à la fois l’attraction et le mystère de ce début
de campagne. Très apprécié par
la population comme le sont
souvent les anciens hauts gradés, il est perçu comme le plus
sérieux outsider de Netanyahou.
Il menace aussi de lui voler sa réputation de « Monsieur Sécurité ».
« C’est un leader charismatique,
calme et rassurant, ce qui marque une
rupture de style avec Bibi, résume
l’universitaire Denis Charbit. Mais
l’engouement à son égard traduit
surtout le désarroi des Israéliens. »
« Notre classe
politique se
prépare au séisme
qui s’annonce,
l’inculpation
de Netanyahou »
Daniel Bensimon,
ancien député et journaliste
Car pour l’heure, même avec une
quinzaine de sièges pressentis, le
phénomène Gantz se résume à
une bulle d’air politique. L’ancien
général tarde à prendre position sur
l’épineux dossier palestinien. « Nous
pensons que c’est un pragmatique et
qu’il comprend la situation. Si Gantz
veut notre soutien, il est temps pour
lui de dévoiler son plan pour Gaza
et la Cisjordanie », prévient Michel
Maayan, membre des Commandants
pour la sécurité d’Israël, une organisation regroupant d’anciens chefs
de la sécurité opposés à l’annexion
des Territoires palestiniens.
Ce projet d’annexer purement et
simplement la Cisjordanie, voilà ce
que promettent Ayelet Shaked et
Naftali Bennett, tous deux ministres
du cabinet Netanyahou et plus que
jamais en embuscade pour lui succéder. Le duo nationaliste vient de
quitter Le Foyer juif, rattaché au
mouvement des colons israéliens,
trop sectaire, et a lancé le parti de La
Nouvelle Droite, perçu par les commentateurs comme une alternative
au Likoud. Leur manœuvre vise à
séduire l’électorat de centre droit,
laïc, qui représente actuellement le
plus grand vivier électoral du pays.
« Il ne faut pas s’étonner de cette
effervescence, notre classe politique
se prépare au grand séisme qui s’annonce, l’inculpation de Netanyahou »,
croit savoir l’ancien député et journaliste Daniel Bensimon. Suspecté
de corruption dans plusieurs
affaires, le Premier ministre israélien
devrait être fixé sur son sort dans
les prochaines semaines. Avichaï
Mandelblit, le conseiller juridique
du gouvernement à qui incombe la
charge des enquêtes, subit d’intenses
pressions. « La tenue d’un procès
déplairait à des millions d’Israéliens »,
prévient l’homme le plus protégé
du pays depuis qu’il est la cible
de menaces de mort. De son côté,
Netanyahou jure qu’aucun scénario
ne l’empêchera de briguer un cinquième mandat. Son jusqu’au-boutisme commencerait à faire douter
les ténors du Likoud, qui redoutent
d’être entraînés dans sa chute au pire
des moments. g
MAXIME PEREZ
Kabila toujours sans successeur à Kinshasa
RD Congo La Commission
électorale a reporté une nouvelle
fois hier soir la publication
des résultats de l’élection
présidentielle du 30 décembre
Envoyée spéciale
Kinshasa (RD Congo)
« Nous voulons la vérité des urnes. Ils
font traîner les choses pour imposer
leur candidat, mais nous ne les laisserons pas faire. » Il était déterminé,
ce jeune fonctionnaire, hier dans
le quartier populaire de Lemba à
Kinshasa, où l’on attendait avec
impatience la publication des
résultats de la présidentielle. La
Commission électorale (Ceni) disposait d’une semaine après le vote
pour les annoncer. Mais, dans certains centres de compilation des
procès-verbaux issus des bureaux
de vote, la vérification et l’encodage ont tout juste commencé. Le
retard était inévitable. La pression
est montée d’un cran, tout comme
l’hostilité à l’égard de la Ceni, perçue
par de nombreux Congolais comme
étant aux ordres de Joseph Kabila,
président depuis dix-huit ans.
Jeudi, pourtant, la Conférence
épiscopale nationale du Congo
(Cenco), qui disposait de 40 000 observateurs à travers le pays, a rendu
ses conclusions. L’Église catholique
a joué un rôle important dans la médiation de la crise politique et jouit
d’un grand pouvoir de mobilisation.
L’abbé Donatien Nshole, porteparole des évêques, a déclaré que,
malgré les difficultés logistiques,
quelques irrégularités et violences,
les électeurs ont exprimé leur choix.
Un nom circule
La Cenco « constate que les données en sa possession, issues des
procès-verbaux des bureaux de vote,
consacrent le choix d’un candidat
comme président de la République ».
Un texte musclé qui sonne comme
une mise en garde. Car la Conférence
épiscopale laisse entendre ainsi
explicitement qu’elle connaît le vainqueur de l’élection et qu’elle peut
le prouver, si les résultats officiels
publiés par la Ceni devaient ne pas
correspondre au « choix que le peuple
congolais a clairement exprimé ».
En fait, l’abbé Nshole n’a fait
que respecter la règle qui interdit
camions et taxis circulaient et les
marchés restaient animés.
Dans la capitale congolaise, des représentants de la Commission électorale comptent
les bulletins en provenance de 900 bureaux de vote. Jerome Delay/AP/SIPA
de révéler l’identité du vainqueur,
puisque la Commission électorale
est la seule institution autorisée à
donner des tendances ou résultats
partiels. Mais le nom de Martin
Fayulu, un ancien homme d’affaires,
candidat d’un regroupement de partis d’opposition, circule de la rue
jusqu’aux ambassades. Au lendemain de la conférence de presse de la
Cenco, la coalition au pouvoir, dans
un communiqué très dur, a accusé
les évêques d’intoxiquer la population et de préparer un soulèvement.
Pourtant, Kinshasa vivait hier au
rythme de la normalité : voitures,
Le spectre des violences
Seul signe d’anxiété : les familles
qui peuvent se le permettre, dans
cette ville où la majorité survit au
jour le jour, ont fait des provisions.
« Nous espérons qu’il n’y aura pas
de violence, mais je sens que ça ne
va pas bien se passer, dit un homme
derrière un étal de petites bouteilles
d’huile et de poisson séché. Nous
sommes prêts à manifester pour
que la victoire de notre candidat soit
reconnue ! » Vendredi, les États-Unis
ont annoncé avoir déployé environ
80 soldats au Gabon, à proximité
du Congo, au cas où un conflit
postélectoral rendrait nécessaire
l’évacuation de citoyens américains.
La République démocratique du
Congo, pays de 80 millions d’habitants, n’a jamais connu de transmission pacifique du pouvoir. Si
les autorités tentent de passer en
force, la communauté internationale
et les pays de la région pourraient,
cette fois, ne plus fermer les yeux. g
Patricia Huon
*
14
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité International
Autour du monde
Une présidente taïwanaise plus si tranquille
Tsai Ing-wen La
dirigeante de l’île,
première femme à
occuper ce poste, est
dans le viseur de son
homologue chinois pour
son refus de se soumettre
à une réunification,
y compris par la force
Chang Haoan/AP/SIPA
leader de la semaine
Ni « fille de », ni « épouse
de », elle s’est fait un nom
grâce à ses compétences. Il
lui en fallait, de la ténacité,
pour se hisser à la présidence
de la République de Taïwan !
Tsai Ing-wen, avocate de formation, a fait campagne il y a
trois ans sur l’accès des jeunes
à l’emploi, sur le mariage gay
et surtout en faveur du maintien de la distance vis‑à-vis de
Pékin, Taïwan n’ayant jamais
déclaré son indépendance
mais s’étant dotée des attributs d’un État. Ce qui a valu
à la candidate du Parti démocrate progressiste (PDP)
d’être élue en janvier 2016
avec 56 % des voix.
« Petite Ing », comme on
la surnomme, n’a pas froid
aux yeux face au géant
chinois, qui considère toujours l’île comme une de ses
provinces. Le président de
la République populaire, Xi
Jinping, a d’ailleurs haussé
le ton, mercredi, déclarant
qu’il ne renoncerait pas « au
recours à la force » pour réunifier la Chine, et proposant
une solution « un pays, deux
systèmes », similaire à celle
existant pour Hongkong.
La sexagénaire lui a opposé
un refus, déclarant que « le
peuple taïwanais [chérissait]
les valeurs démocratiques ».
Mais la présidente sait qu’elle
joue gros. Politiquement,
car son parti a été défait aux
élections locales de novembre
au profit du Kuomintang
(KMT), plus sensible aux
thèses de Pékin, et qu’un
nouveau chef du PDP sera
nommé aujourd’hui pour
la remplacer. Ensuite pour
la sécurité de l’île, face à un
régime chinois de plus en plus
menaçant. g C.N.
Russie Moscou a exigé
Signe positif
hier des explications de la part de
Washington concernant l’arrestation d’un
Russe par le FBI, fin décembre, sur les
îles Mariannes du Nord, territoire associé
aux États-Unis situé dans la mer des
Philippines. L’homme, Dmitri Makarenko,
a depuis été inculpé en Floride pour
tentative d’exportation sans autorisation
de matériel de défense, tel que des lunettes
de vision nocturne. Les autorités russes
soulignent que son arrestation a eu lieu au
lendemain de l’interpellation à Moscou
de l’Américano-Britannique Paul Whelan,
accusé d’espionnage. g
À New York,
la criminalité
en baisse
Avec 289 homicides en 2018,
trois de moins qu’en 2017,
New York a connu le plus faible
nombre de meurtres commis
depuis le début des années
1950, selon les chiffres publiés
jeudi par la police. En dix ans, le
nombre d’homicides a baissé
de 45 %, le record ayant été
enregistré en 1990 avec
2 245 assassinats. Le maire,
Bill de Blasio, a estimé jeudi
que ces bons résultats étaient,
en partie, dus à la stratégie de
police de proximité mise en
place en 2015. Seule ombre au
tableau : le nombre de crimes
et délits à caractère racial,
religieux ou liés à l’orientation
sexuelle est en hausse (+ 7 %),
ainsi que le nombre de viols
(+ 22,4 %). Bill de Blasio y voit
un effet MeToo. g
Serbie Des milliers de personnes ont
défilé hier à Belgrade, pour le cinquième samedi consécutif, afin
de protester contre la « violence » du président de centre-droit,
Aleksandar Vucic, et de sa coalition. Les partis d’opposition
avaient appelé à manifester après l’agression à coups de barre
de fer du chef de file du Parti de gauche en novembre, avant
un meeting. Dans son rapport du mois d’octobre, le Parlement
européen avait déjà condamné « les campagnes délétères menées
contre certaines organisations de la société civile » et encourageait
« vivement » les autorités à « accentuer leurs efforts pour
améliorer la liberté d’expression ». g (MARKO DJURICA/REUTERS)
Iran Téhéran déploiera
fin mars pour la première fois dans l’océan
Atlantique ses nouveaux navires de guerre
pour une mission de cinq mois, la plus
longue de la dernière décennie, a annoncé
hier l’agence de presse iranienne Fars.
Le navire-citerne Kharg et le destroyer
Sahand – doté de missiles téléguidés –
feront partie de la flotte qui devrait jeter
l’ancre dans un pays d’Amérique latine
allié, probablement le Venezuela, un autre
adversaire déclaré des États-Unis. g
L’Afrique du Sud met en place le smic
Pologne
2,152
Salaire minimum dans les Brics (euros/mois)
255
Chine (à Pékin)
C’est, en millions, le nombre record de visiteurs
s’étant rendus en 2018 dans l’ancien camp
d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau,
dans le sud de la Pologne, soit 50 000 de plus
qu’en 2017.Selon le musée, les Polonais sont
les plus nombreux, suivis des Britanniques,
des Américains, des Allemands,
des Français (69 000)
et des Israéliens (65 000).
Brésil
217
Afrique du Sud
212
Russie
Inde
99
40*
* Salaire recommandé par le gouvernement de 2 euros par jour, calculé sur la base
de 5 jours de travail par semaine
Sources : OIT, cabinet de conseil SGS
Six millions de travailleurs sud-africains
ont bénéficié cette semaine de l’entrée en
vigueur d’un salaire minimum, une première dans ce pays, le plus industrialisé
du continent. Ce « smic », de 1,21 euro de
l’heure, a été critiqué par l’opposition et
par plusieurs syndicats, pour qui ce montant « insuffisant » va conduire à « d’importantes pertes d’emploi ». L’Afrique
du Sud rejoint les autres membres des
Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine), qui
disposent d’un salaire minimum variant
du simple au sextuple selon le pays.
En Inde et en Chine, des disparités
existent aussi entre les régions. g
La Tunisie parviendra-t‑elle à faire son devoir de mémoire ?
analyse
Elles ont été diffusées à la télévision à
des horaires de grande écoute, suscitant autant de curiosité qu’une série
à succès. Le sujet n’a rien de léger : ce
que les téléspectateurs ont suivi avec
intérêt, ce sont les auditions (50 000
au total) décrivant les crimes commis en Tunisie entre 1955 et 2013,
sous les présidences de Habib Bourguiba et de Zine El-Abidine Ben Ali.
Après quatre ans de travail, l’Instance
Vérité et Dignité (IVD), l’organisme
indépendant qui a recueilli ces témoignages, a présenté lundi au président tunisien, Béji Caïd Essebsi, son
rapport final. Objectif : émettre des
propositions pour que l’impunité
ne se reproduise plus dans le pays,
le seul de la région à poursuivre son
processus de démocratisation depuis
les révolutions arabes de 2011.
Au total, 72 affaires de « violation grave » (meurtres, viols et
actes de torture) ont fait l’objet
d’instructions judiciaires et seront
jugées devant l’une des 13 cours
spécialisées mises en place. Plus
de 20 procès ont déjà débuté pour
remonter la chaîne de commandement. Mais très peu d’accusés se
sont présentés à la barre…
Pas de réconciliation nationale
L’instance a également conclu
11 accords de réconciliation dans
des affaires de corruption financière commises par des personnalités de l’ancien régime, avec
235 millions d’euros versés à l’État.
« Depuis le début, le processus est
très controversé, notamment parmi
les représentants des victimes, rappelle Jérôme Heurtaux, chercheur
en science politique. Il n’y aura pas
de réconciliation nationale, ce qui
était un des objectifs de la justice
transitionnelle. Cela a néanmoins
permis de faire exister dans le débat
public ces violences, de décrire les
tortures et d’établir le profil des
victimes. »
Le gouvernement a désormais
un an pour préparer un plan d’exé-
cution, contrôlé par le Parlement.
Comment indemniser les victimes ?
Comment assainir l’administration
et la police et faire en sorte que certains comportements ne se reproduisent plus ? Des excuses officielles
seront-elles prononcées ? Autant de
questions en suspens auxquelles
l’exécutif devra répondre. « La
mobilisation de l’opposition et de la
société civile sera essentielle », assure
­Jérôme Heurtaux.  g
Camille Neveux
15
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Société
Dix énigmes autour
de Jeanne Calment
POLÉMIQUE
Des chercheurs russes
remettent en question
le record de longévité de
la doyenne de l’humanité,
décédée à 122 ans
Décryptage Retour
point par point sur
des éléments troublants,
mais très discutés,
pour soutenir que c’est sa
fille qui est morte en 1997
L
e 19 janvier 1934,
une famille de notables d’Arles
est endeuillée. La fille unique
de Jeanne et Fernand Calment,
Yvonne, vient de mourir à l’âge
de 36 ans des suites d’une pleurésie. Début d’une rocambolesque
affaire d’usurpation d’identité ?
Selon des chercheurs russes, c’est
en fait Jeanne Calment qui serait
décédée ce jour-là, et Yvonne
se serait substituée à elle. Une
supercherie qui aurait eu pour but
d’échapper aux droits de succession. Conséquence : le 4 août 1997,
c’est Yvonne Calment, 99 ans, qui
se serait éteinte, et non Jeanne à
l’âge de 122 ans et 164 jours, un
record de longévité jamais égalé.
Les questions soulevées autour
de la trajectoire de la doyenne de
l’humanité ne sont pas complètement nouvelles. En 1997, des
scientifiques regrettent qu’aucune
autopsie ne soit menée pour expliquer la longévité exceptionnelle
de Jeanne Calment. Dix ans plus
tard, un spécialiste de l’assurance
soutient dans un livre que l’histoire
de la fraude était bien connue dans
le milieu. Le gérontologue Michel
Allard, dont les travaux avec
Jean-Marie Robine, directeur de
recherche à l’Inserm, ont permis
au Guinness de valider le record
de Jeanne Calment, a lui-même
reconnu cette semaine qu’eux
aussi avaient un temps pensé à la
« thèse de la substitution ». Mais
ils n’ont jamais posé la question à
l’intéressée et, forts de leurs deux
années de recherches, estiment
qu’on n’a jamais fait « autant »
pour valider l’âge d’une personne.
De leur côté, le gérontologue
Valery Novoselov, le mathématicien Nikolaï Zak et Yuri Deigin,
PDG d’une start-up spécialisée
dans la lutte contre le vieillissement, s’appuient sur un faisceau
d’éléments plus ou moins scientifiques pour étayer leur théorie.
1. Les probabilités jouent contre
la version officielle. Jeanne Calment
est la première Française à avoir été
reconnue comme « supercente-
Jeanne Calment en août 1989, à Arles. Elle a alors officiellement 114 ans. SIPA
naire » (110 ans et plus). Nikolaï Zak
note aussi que, l’âge de 114 ans, ses
chances d’atteindre 122 ans étaient
de 0,5 %. Ses détracteurs relèvent
que la spécificité d’un record réside
justement dans son atypie.
2. Valery Novoselov s’étonne
de l’état physique de Jeanne
Calment, qui ne présente aucun
« Il faut laisser
les gens
tranquilles quand
ils sont enterrés »
Martine, lointaine parente
de Jeanne Calment
signe de sénilité et possède une
surprenante tonicité musculaire.
Dans leur étude, les Français
Michel Allard et Jean-Marie
Robine expliquent cette vitalité
par différents facteurs, et notamment par un patrimoine génétique
exceptionnel. Dans la famille
Calment, on meurt vieux.
3. Les Russes détaillent de
nombreux éléments anthropométriques et physiologiques :
forme du nez, du crâne, du front,
des oreilles. Ils relèvent aussi des
contradictions sur la couleur des
yeux et des cheveux dans différents documents officiels. Ils soutiennent, clichés à l’appui, que « la
jeune Yvonne » est la même per-
sonne que « la vieille Jeanne ». La
fiabilité des sources citées peut
se discuter ; l’interprétation aussi.
4. Ils s’interrogent sur la taille
de Jeanne Calment. Sur son passeport établi dans les années 1930, elle
mesure 1,52 mètre ; à 114 ans, selon
un médecin d’Arles, 1,50 mètre.
En soixante ans, elle n’aurait donc
perdu que deux centimètres,
quand la moyenne des femmes en
perd au moins six. Or des photos
de famille montrent qu’Yvonne
était plus grande que Jeanne… La
conclusion est vite trouvée. Mais
Michel Allard s’est replongé dans
ses vieux dossiers et a retrouvé un
document, cité par France Inter,
attestant qu’en 1990, à 115 ans donc,
Jeanne Calment « fait 143 centimètres à la toise ». Ce qui la place
dans la moyenne.
5. Les Russes s’étonnent des
nombreuses erreurs de recensement : une année, Jeanne Calment
est comptée deux fois ; en 1931,
Yvonne n’apparaît pas. Ce qui leur
fait même envisager qu’à cette date
Jeanne Calment est peut-être déjà
morte. L’objection : les erreurs sur
les documents de recensement sont
fréquentes à cette époque, avec le
passage à la machine à écrire.
6. Les Russes s’étonnent que la
vieille dame n’ait pas voulu fêter
son centenaire, voyant dans cette
discrétion une volonté de dissimuler le secret familial. « Il n’existe
pas de document sur cet événement », confirment les deux chercheurs français dans leur étude.
7. Le certificat de décès d’Yvonne
Calment comporte une anomalie.
Le document a été établi sur la foi
d’un seul témoin, qui a déclaré avoir
vu Yvonne « morte ». Il s’agit de Joséphine Audibert, 71 ans. Elle n’est
ni médecin ni infirmière. Pour les
Russes, elle aurait pu facilement
confondre Jeanne et Yvonne, dont
la ressemblance physique était
notable. Sur ce point, les Français se sont étonnés de l’absence
de certificat médical. Mais ils en
reviennent à leur principal argument : le nombre de personnes à
duper était trop important pour que
la supercherie fonctionne.
8. Les chercheurs russes
­relèvent les incohérences dans
les récits de rencontres entre
Jeanne Calment et des personnalités – Vincent Van Gogh, Frédéric
Mistral – dont les dates ne correspondent pas à la réalité. Jeanne
Calment confondait régulièrement son mari avec son père, sa
grand-mère avec celle d’Yvonne.
La ­supercentenaire n’aimait pas
donner de détails sur sa famille.
Depuis sa maison de retraite, elle
a d’ailleurs fait détruire toutes les
photos. Des arguments balayés
par les Français, qui notent par
exemple que, au fil de l’âge, les
centenaires font souvent le vide
autour d’eux.
9. Jeanne Calment raconte à
plusieurs reprises qu’une servante,
Marthe Touchon, l’accompagnait
à l’école dans sa jeunesse. Les
Russes n’ont trouvé qu’une seule
personne pouvant correspondre :
Marthe Fousson, née en 1885, soit…
dix années plus tard que Jeanne
Calment. Ils en concluent donc
que c’est Yvonne que cette fameuse
Marthe emmenait à l’école. Pour
les chercheurs français, les Russes
confondent deux Marthe qui existaient bel et bien dans l’entourage
des Calment.
10. Enfin, devançant l’argument
qui veut que la famille Calment,
bien connue à Arles, n’aurait pas
pu, du jour au lendemain, remplacer la mère par la fille sans que personne ne s’en aperçoive, les Russes
expliquent que les deux femmes
s’habillaient de la même façon,
qu’Yvonne n’était pas très sociable
et vivait la plupart du temps dans
sa maison située à l’extérieur de la
commune où elle se faisait appeler
« Madame Calment », entretenant
la confusion. Une liste d’éléments
qui, mis bout à bout, peuvent effectivement créer le doute, mais qui
n’ont aucun caractère scientifique.
L’unique moyen d’établir formellement la vérité serait une
exhumation du corps, que seules
une décision de justice ou une
demande de la famille permettraient. Ce n’est pas près d’arriver.
« Il faut laisser les gens tranquilles
quand ils sont enterrés », a indiqué hier à l’AFP Martine, 68 ans,
une parente éloignée de Jeanne
­Calment, jugeant l’hypothèse russe
« totalement aberrante ». g
Marianne Enault 16
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Société
À Grenoble, la bulle verte a ses limites
LABORATOIRE Dans la
grande ville alpine, la mairie
écologiste a bouleversé
les comportements, mais
se heurte aux pouvoirs
de l’État et de la métropole
Le téléphérique
relie le centre-ville
à la colline de la
Bastille. À l’arrièreplan, le nuage de
pollution qui stagne
avec régularité
sur la métropole
dauphinoise.
Envoyée spéciale
Grenoble (Isère)
Encadrée d’une voie ferrée et d’une
rue où circulent les voitures, une
piste de bitume file droit vers les
montagnes, qui pointent à l’horizon où que l’on se trouve dans
­Grenoble. Traits verts, points jaunes :
le marquage au sol est peu familier.
L’autoproclamée « métropole apaisée » expérimente depuis dix-huit
mois une des premières « autoroutes
à vélos » de France, dans le cadre du
grand plan de développement des
transports alternatifs voulu par la
mairie. La seule équipe municipale
écologiste parmi les villes de plus de
100 000 habitants.
Ferme urbaine 100 % biologique,
toilettes sèches publiques : voilà
quatre ans et demi que Grenoble
et son maire, Éric Piolle, collectionnent les « premières » nationales. Autant de tentatives de se
montrer à la hauteur des attentes
colossales suscitées par l’élection
de 2014. « Esprit de Grenoble »,
« laboratoire de l’écologie » : nombre
de politiciens de gauche ne tarissaient plus d’éloges anticipés pour
les expérimentations à venir dans
la métropole. « Mais qui dit labo dit
expériences, et retours d’expérience !
tempère Agnès Bassaler, membre de
l’Union des habitants du centre-ville
(UHCV). Et on corrige lorsque ça ne
marche pas. » Cette commerçante ne
décolère pas face à la façon « jupitérienne », caractérise-t‑elle malicieusement, dont le maire a selon
elle instillé le changement au cœur
de Grenoble.
Pics de pollution
dans la cuvette
Car, autant que pour ses convictions écologistes, Éric Piolle a été
élu sur des promesses de démocratie participative accrue. « On
dirait qu’il veut bouter les gens hors
de la ville s’ils ne sont pas à pied ou
à vélo », poursuit Agnès ­Bassaler.
« La concertation, cela ne veut
François HENRY/REA
pas dire qu’à la fin 100 % des gens
sont d’accord ! rétorque le maire.
Solution commune ne signifie pas
solution unanime. » Jean-Paul
­Bassaler, qui tient avec sa femme la
maroquinerie de la place G
­ renette,
tempère : « Le problème, c’est que
tout a été fait très brusquement,
avec peu de moyens pour faciliter
les changements de comportement
de la clientèle. » Le commerçant
déclare un chiffre d’affaires en
baisse de 10 % par rapport à celui
d’il y a deux ans, avant le projet
de piétonnisation du centre-ville.
Ce bouleversement prend sa
source dans un souci spécifique à
la métropole alpine. Cernée par les
massifs de la Chartreuse, du Vercors
et de Belledonne, la cuvette grenobloise voit régulièrement ses étés
et ses hivers plombés par des pics
de pollution – sa situation topographique rendant difficile la dispersion
des gaz et des particules. Sans parler
des taux de concentration à l’année.
« Nous respectons les valeurs réglementaires de l’Organisation mondiale
de la santé [40 microgrammes par
mètre cube d’air en moyenne sur
l’année], mais pas encore les valeurs
sanitaires [20 microgrammes] »,
explique Didier Chapuis, directeur territorial d’Atmo AuvergneRhône-Alpes, organisme chargé de
la surveillance de la qualité de l’air.
Dans le viseur de la métropole : les
moyens de transport traditionnels
et les appareils de chauffage au bois
non performants.
Le réaménagement du centreville permettra-t‑il d’inverser la
tendance ? Partisans et détracteurs
se livrent une guerre des chiffres.
« Il est encore compliqué de voir une
évolution liée aux politiques mises
en œuvre, tranche Didier Chapuis.
Mais avec toutes les mesures envisagées, nous sommes confiants. Il
n’est pas illusoire d’espérer atteindre
le seuil sanitaire de concentration
de polluants. »
Une troisième voie
qui passe mal
Quelques kilomètres au sud-ouest,
c’est une tout autre autoroute que
celle consacrée aux vélos qui borde
les quartiers périphériques de
­Grenoble. L’A480 s’apprête à passer,
en mars, de deux à trois voies sur un
tronçon particulièrement congestionné. Officiellement présentés
comme un projet de réduction des
bouchons, les travaux apparaissent
comme une aberration écologique
et sanitaire à de nombreux habitants – dont certains blâment la
mairie. « Mais le maire n’y peut rien !
s’insurge Serge Bouyssi, Grenoblois
de cœur depuis 1975. Ce sont la
métropole et la préfecture qui ont
levier sur ce genre de décision. »
Électeur déçu d’Emmanuel
Macron, ce jeune sexagénaire se
défend de vouloir « installer une
ZAD ou un village de pêcheurs sur
le Drac », la rivière qui coule en
contrebas de l’autoroute. Pourtant,
cet ancien ingénieur – dont c’est le
premier engagement citoyen – a
déposé, avec trois autres personnes,
un recours au tribunal administratif
pour contester le projet. Plus précisément, l’absence de concertation
sur un sujet qui touche à la qualité
de l’air de la cuvette.
En cause, un accord signé
en 2015 entre la société d’autoroutes Area et l’État. « C’est tout
de même incroyable, expose Serge
Bouyssi, dans la même ville, on a
800 000 euros de budget participatif pour discuter de mobilier
urbain – et j’en suis ravi –, et de
l’autre côté se trame un projet à
300 millions d’euros pour lequel on
nous dit : “Circulez, y a rien à voir !”
On marche sur la tête. » Même sur
« une île entourée de montagnes »,
comme Serge Bouyssi décrit sa
ville, la « bulle écolo » ne sera pas
longtemps restée imperméable à la
conjoncture nationale. g
Zoé Lastennet
Labastide-d’Armagnac veut vivre au ralenti
RYTHME Ne pas se presser pour
jouir d’une meilleure qualité de
vie : cette localité des Landes
a choisi d’adhérer à un réseau
de communes tournant
le dos à la frénésie urbaine
Dès l’arrivée au village, le ton est
donné. Les panneaux annoncent
une vitesse limitée à 20 km/h. Sur la
chaussée, les piétons ont la priorité.
Place Royale, au cœur de la commune, les voitures n’ont plus le droit
de stationner. Système d’éclairage
basse consommation, réduction de
l’utilisation de produits chimiques
dans les espaces publics, voies
vertes et fleuries… À Labastided’Armagnac (Landes), on s’enorgueillit de prendre son temps et de
savourer les choses du quotidien.
Cette localité landaise est membre
depuis 2011 de Cittaslow*, réseau
international de communes favorisant un rythme de vie au ralenti.
Giorgio Bonacci, conseiller municipal qui habite le village depuis
quarante ans, a porté sa candidature à ce label prônant le « bienvivre ». « Si Cittaslow n’existait
pas, Labastide-d’Armagnac aurait
pu l’inventer », s’exclame-t-il. Jeudi
matin, c’est l’heure du marché, où se
rendent sans excès de précipitation
les habitants, cabas à la main. Un
primeur, un producteur de vin bio,
un fromager : un marché sans prétention, à taille humaine pour cette
commune de 700 âmes. Derrière
ses fruits et légumes, Stéphanie
Caillava, venue du village voisin
de Saint-Justin, s’affaire. Son béret
noir enfoncé sur la tête, la commerçante a le sourire facile. Elle a été
la première à investir ce marché,
il y a quatre ans. « La municipalité
nous l’a demandé, car l’épicerie avait
fermé. On apporte des produits frais
aux gens. » Ici, le lien social est fort.
Tout le monde se salue, clients et
commerçants s’appellent par leur
prénom. « Les habitants restent
parfois ici deux heures à discuter »,
raconte Stéphanie.
« On prend le temps d’exister »
Au milieu des étals, on croise
Évelyne, née dans le village il y a
un peu plus de soixante ans. « Ici,
prendre le temps, c’est un mode de
vie, explique-t-elle. On profite de
ce que l’on a sur place, on n’est pas
stressé. » Cittaslow, c’est pour elle
une juste reconnaissance de la qualité de vie ambiante : « Ce label, c’est
un cercle vertueux : il apporte une
visibilité à notre patrimoine, les
touristes viennent, ce qui aide les
commerçants locaux. Trois établissements de bouche ont ouvert ces dernières années. » Ici, pas d’industrie.
L’armagnac, l’alcool local, est toujours produit de manière artisanale,
selon des traditions centenaires.
Autre lieu, même ambiance.
Au Café Tortoré, Colette Tortoré,
87 ans, est derrière le comptoir.
« Ici, c’est sûr qu’on ne s’affole pas !
On a tout pour bien vivre. » Colette
ne quitterait son village pour
rien au monde. Dans son bistrot
créé en 1885, entre les annonces
criardes des lotos-bingos du coin
et les affiches de corrida datant du
XXe siècle, elle accueille ses clients.
Des habitués, surtout. Un café pour
Daniel, une bière pour Benoît. L’un
attrape un tabouret, l’autre le jour-
nal, les deux s’installent au comptoir en bois. Chacun roule une cigarette. Entre deux conversations,
on lit le canard local, à plusieurs.
Originaire de Belgique, Benoît est
arrivé à Labastide-d’Armagnac il y
a dix ans. Il n’en est jamais reparti.
« Ici, avoue-t-il, on prend le temps
d’exister. »
Retour au marché. Une habitante
a rempli son panier de fruits et de
légumes, fouille dans son sac, puis
relève la tête vers la marchande : « Je
n’ai pas mon porte-monnaie, je peux
vous payer la semaine prochaine ? »
Stéphanie Caillava acquiesce : « Bien
sûr. J’ai le temps. » g
Alexandra Jammet
Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine
* Contraction de città (« ville », en italien)
et slow (« lent », en anglais).
17
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Société
DISCORDE Dans
et par an. Un taux calculé sur la base
de ceux obtenus en Espagne ou en
Australie, selon Martin ­Waddell,
mais jugé très optimiste par la
­Fédération française des trufficulteurs. D’où l’accusation de spéculer
sur les terres.
l’Hérault, une société
écossaise s’apprête à
bâtir une immense ferme
truffière, qui soulève une
forte opposition locale
Après la ferme des mille vaches,
celle des cinquante mille chênes
truffiers. À Ferrières-les-Verreries
(Hérault), village d’une cinquantaine d’habitants à 40 kilomètres de
Montpellier, le domaine des Jasses
pourrait bientôt accueillir « la plus
grande ferme truffière au monde », à
en croire Truffle Farms, la société
d’investissement écossaise porteuse
du projet. Une perspective qui suscite inquiétude et courroux de la
part des habitants et d’associations
écologistes. Une pétition lancée à
la mi-décembre a recueilli plus de
4 600 signatures.
« Des paysans, pas des financiers ! », clame l’en-tête du texte. Sur
les 371 hectares du site, une centaine
est actuellement occupée par des
prairies humides, et le reste par
un couvert de forêt et de garrigue.
Truffle Farms a pour le moment
obtenu l’autorisation de cultiver
33 hectares, mais entend s’étendre.
Promenade prisée des locaux,
les Jasses sont le réservoir d’une
riche biodiversité, selon l’antenne
de France nature environnement
(FNE) en Languedoc-Roussillon.
« Le domaine abrite des espèces
emblématiques et protégées comme
l’aigle de Bonelli, le vautour percnoptère, le lézard ocellé et la pie-grièche à
tête rousse », énumère Simon Popy,
président régional de FNE.
Dans une lettre ouverte à Truffle
Farms datée du 19 décembre, les
militants ont listé leurs réserves.
Le domaine des Jasses, près du pic Saint-Loup. DR
La guerre de la truffe
est déclarée
Depuis, silence radio de la part de la
société britannique – officiellement,
rit Simon Popy, qui se dit « harcelé
de SMS » de leur part. « Je ne vais
pas perdre mon temps à répondre à
cette lettre ! », assène le fondateur
de Truffle Farms, Martin Waddell.
Des soupçons de spéculation
sur les terres
Depuis sa villégiature des Hamptons, sur la côte est des États-Unis,
Le « drug lord » rattrapé
par un meurtre
JUSTICE Tout juste condamné à
Paris à vingt-deux ans de prison,
le trafiquant anglais Robert
Dawes est réclamé par
les Pays-Bas pour assassinat
Il avait fait le déplacement à Paris le
10 décembre dernier pour assister
au premier jour du procès de Robert
Dawes, qui sera condamné onze
jours plus tard à vingt-deux ans
de prison pour l’importation de 1,3
tonne de cocaïne en novembre 2013
à Roissy. Koen Meesters voulait
avoir devant lui celui qu’il considère comme l’assassin de son père.
Le trafiquant anglais de drogue,
qui a fait appel de sa lourde condamnation, fait face à une nouvelle
accusation venue des Pays-Bas. Le
mandat d’arrêt européen avait été
adressé le 26 novembre à la cour
d’appel de Paris, en amont du procès,
sans doute de manière à être mis en
œuvre en cas d’acquittement. Si la
chambre de l’instruction donne son
feu vert, le Britannique pourra être
livré aux autorités néerlandaises à
la fin de sa peine, théoriquement en
2037. À moins qu’une remise temporaire n’intervienne plus tôt.
Les faits remontent à novembre 2002 et se déroulent à
­Groningue, dans le nord des PaysBas. Koen Meesters avait alors 21 ans
quand son père Gerard, un paisible
professeur d’économie de 52 ans,
reçoit la visite d’émissaires menaçants, anglais et néerlandais, qui lui
remettent un numéro de téléphone
espagnol à contacter, avec l’ordre
de retrouver sa sœur Janette avec
qui il n’a pourtant plus de contact.
Cette dernière aurait subtilisé plusieurs centaines de kilos de résine
de cannabis à l’organisation pilotée
par Robert Dawes. Quatre jours plus
tard, on revient sonner chez Gerard
Meesters. L’enseignant est abattu de
huit balles sur le pas de sa porte. Pour
ce crime, l’Anglais Daniel Sowerby
sera condamné à la réclusion à perpétuité en 2005. L’homme est affilié
à l’équipe Dawes mais jamais il ne
lâchera le nom du commanditaire.
Depuis quinze ans, Koen et sa
sœur Annemarie suivent via Internet la carrière criminelle de Dawes,
présenté comme un poids lourd
du trafic international de drogue.
À chacune de ses arrestations, à
Dubai puis en Espagne, ils ont espéré. En vain jusqu’à son procès à
Paris en décembre. « Les enquêteurs
sont convaincus que Robert Dawes
est le commanditaire du meurtre de
mon père, témoigne Koen ­Meesters.
Tout ce que nous voulons, c’est qu’il
comparaisse devant un tribunal aux
Pays-Bas pour ce qu’il a fait. » g
Stéphane Joahny
l’homme d’affaires – qui se dit
victime d’une campagne de mensonges et de dénigrement personnel – ne décolère pas. La pomme de
discorde ? Des documents postés
sur le site de la société et retirés
après le lancement de la pétition,
qui y puisait une bonne partie de ses
griefs. Les textes ont ensuite été de
nouveau publiés pour preuve par
les militants – « en toute illégalité »,
selon Martin Waddell, furieux.
Et pour cause. Certains de ces
documents ne plaident guère en
sa faveur. Truffle Farms y vante
auprès de ses investisseurs la niche
fiscale française exonérant d’impôts
l’activité prévue jusqu’à quinze ans
après la plantation. Après quoi il
sera toujours temps de revendre,
suggère la brochure. Autre pierre
d’achoppement, les rendements
prévisionnels. À douze ans, ils
­atteindraient 268 kilos par hectare
La menace d’une
augmentation du foncier
« Nous ne sommes pas des spéculateurs, rétorque Martin Waddell.
Nous sommes des investisseurs, et
il n’y a pas plus écologique que la
culture de la truffe. » France n
­ ature
environnement alerte sur la pression que le projet ajouterait sur les
réserves d’eau du fleuve Hérault,
déjà tendues. Les chênes truffiers
consommeraient jusqu’à 1 000 m³
par hectare et par an – une forte
hausse par rapport au pastoralisme, mais nettement moins que
de nombreuses cultures, céréalières notamment.
Le domaine a été déclaré Zone
à défendre par un collectif citoyen
local. « Mais ce n’est pas une contestation de bobos qui ne veulent pas
qu’on vienne abîmer leur terrain de
jeu », soutient Simon Popy. « La
spéculation sur les terres fait forcément monter les prix du foncier,
confirme Jean-Marc Maygnan,
paysan boulanger de la commune voisine de Saint-Martinde-Londres. Alors qu’on a déjà
du mal à préserver les terres pour
des buts réellement agricoles. » Le
­bouleversement du domaine, situé
sur un axe de transhumance entre
la plaine de Montpellier et le massif des Cévennes, pourrait aussi
affecter un pastoralisme mal en
point dans la commune – de trois
bergers il y a encore deux ans, il
n’en reste plus qu’un autour de
Saint-Martin-de-Londres. g
Zoé Lastennet
18
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Société
Le double combat d’un parkinsonien
PESTICIDES Malade
après avoir été exposé à
des produits dangereux,
Serge Bordes cherche à
faire reconnaître la faute
de son ex-employeur
Envoyée spéciale
Toulouse (Haute-Garonne)
Des douleurs aux cervicales ont
donné l’alerte. Le diagnostic est
­arrivé peu après : Parkinson. « C’était
en 2007, mais la pathologie était là
en sourdine depuis dix ans », précise
Serge Bordes. L’homme de 64 ans
voudrait raconter comment son
travail dans une fabrique de produits de traitement et décoration
du bois l’a rendu malade. Et combien
l’épuise ce double combat, médical
et judiciaire, qu’il mène depuis onze
ans. Mais les mots se bousculent,
l’élocution est hachée ; à l’image
de sa démarche, petits pas rapides
et silhouette raide. « Quand on me
disait que je finirais par avoir mal
partout et que je ne pourrais plus marcher, je n’y croyais pas, confie-t‑il en
souriant. Pour l’instant, ça va. » Sa
femme, Béatrice, à ses côtés dans
leur pavillon à Toulouse (Haute-­
Garonne), soupire : « Je n’ai jamais
vu quelqu’un d’aussi optimiste. »
Serge Bordes a mis cinq ans à
faire reconnaître l’origine professionnelle de sa maladie par la CPAM
de Haute-Garonne, en avril 2013.
Invalide à 60 %, il perçoit une rente
mensuelle de 1 370 euros. Dans la
foulée, il a attaqué son ancien employeur pour « faute inexcusable »
devant le tribunal des affaires de
sécurité ­sociale (Tass) de Toulouse.
Une procédure classique que son
avocat, François Lafforgue, a déjà
menée pour des salariés victimes des
pesticides ou de l’amiante. Mais cinq
ans plus tard, l’affaire est au point
mort. Serge Bordes s’impatiente, la
maladie le grignote.
Pendant plus de vingt ans, de 1989
à 2010, il a travaillé chez Dyrup, à
Albi (Haute-Garonne), une usine de
fabrication de peintures, lasures et
Serge Bordes chez lui à Toulouse, en décembre. Vincent NGUYEN/RIVA PRESS POUR LE JDD
décapants pour bois, classée Seveso.
Il y aurait été exposé à un cocktail
de toxiques : produits chimiques,
pesticides, biocides, solvants organiques et métaux lourds. En réalisant des mélanges « CCA » (cuivre,
chrome, arsenic) par exemple, ou en
préparant les peintures : « On prenait
une marmite, on versait 300 litres de
white-spirit, on ajoutait de la résine,
on mettait tout dans un disperseur,
détaille l’ancien employé. Ensuite
on versait les pigments, les siccatifs
comme le manganèse et le cobalt, puis
de la perméthrine, un insecticide. »
Ces produits étaient manipulés à
l’air, sans autre protection que des
gants et un masque de papier, selon
Serge Bordes. « Juste pour atténuer
la puanteur. Mais à la fin, on ne sentait plus rien. On était imprégné. »
Nommé technico-commercial,
Serge Bordes se rendait dans les
scieries pour vérifier la concentration en xylophène des i­ mmenses
bacs où étaient plongées les poutres
et les charpentes pour être traitées.
« Une fois le bac vidé, je devais y des-
cendre en bottes pour enlever à la
pelle les boues imprégnées de produit,
détaille cet ancien délégué du personnel. Pour l’entreprise, c’était plus
économique qu’une pompe. Si j’avais
connu les risques, jamais je n’aurais
fait tout cela. » Après avoir occupé
« Je suis sûr que
d’autres employés
ont pu développer
des maladies »
différents postes, il sera licencié
pour inaptitude physique en 2011.
Quand Serge Bordes a attaqué
son ex-employeur à Toulouse pour
« faute inexcusable » en pointant ces
conditions de travail dangereuses, la
société Dyrup, rachetée entre-temps
par le leader mondial, PPG, a lancé
une procédure parallèle. Elle a choisi
d’attaquer la CPAM pour contes-
ter l’origine professionnelle de la
maladie, mais d
­ evant une autre juridiction : le Tass de Nanterre (Hautsde-Seine). La société plaide notamment que Serge Bordes n’apporterait
« pas la preuve de la faute inexcusable
alléguée » de l’employeur ; que, « en
l’état des connaissances scientifiques
de l’époque, aucun risque n’avait été
identifié », et que « l’employeur ne
pouvait avoir conscience du danger
encouru ». En théorie, pas de quoi
bloquer la procédure pour « faute
inexcusable ». Pourtant, en janvier 2016, le tribunal toulousain a
décidé de ne pas statuer tant que le
litige ne serait pas réglé à Nanterre.
Depuis cinq ans, les reports d’audience se succèdent.Pour l’avocat
François Lafforgue, « c’est un déni de
justice de la part du Tass de Toulouse
qui est préjudiciable pour mon client,
soulignant qu’il s’agit de deux procédures distinctes. Cela s’apparente
à une manœuvre dilatoire de la part
des employeurs. » Il compte réintroduire le dossier dans la Ville rose
pour plaider en 2019*. Sollicités par
le JDD, les avocats de Dyrup n’ont
« aucun commentaire à faire sur cette
affaire toujours en cours ».
Béatrice, la femme de Serge
Bordes, s’interroge : « Et s’ils attendaient que la maladie l’emporte ? »
Depuis que les deux divorcés se
sont rencontrés en 2004, cette assistante maternelle retraitée et mère
de trois enfants est omniprésente
à chaque étape du dossier et de la
maladie de son mari. Le couple a
tangué. Les effets ­secondaires des
antiparkinsoniens (des agonistes
dopaminergiques provoquant des
accès d’agressivité, des addictions au
jeu et à la pornographie) n’y sont pas
étrangers. Béatrice n’a plus ­reconnu
son homme, si respectueux et gentil.
Elle a tenu. Serge Bordes a été équipé
d’un neurostimulateur et a réduit les
médicaments. Il se sent mieux mais
est devenu apathique, ne quittant le
canapé que pour se rendre chez le
kiné et l’orthophoniste, deux fois par
semaine. « J’ai une chance énorme
que Béatrice ait compris et soit restée », dit‑il, admiratif.
Le couple a adhéré à l’association
Phyto-Victimes dès sa création, en
2011 ; Béatrice en est le relais pour
l’Occitanie. Ils ont suivi les procès
d’agriculteurs contre des géants de
la chimie, persuadés que les ravages
des pesticides dans l’industrie sont
sous-estimés. « Dans les scieries où
je suis passé, je suis sûr que d’autres
employés ont été empoisonnés et ont
pu développer des maladies neurodégénératives ou des cancers », assène
Serge Bordes. Selon lui, au moins
deux salariés de son ancienne usine
seraient atteints de Parkinson. Le
premier refuse d’aller en justice.
Serge Bordes espère convaincre
le second. Au-delà de l’indemnisation de son préjudice, c’est à
ses yeux l’enjeu de ce procès : que
l’entreprise admette sa faute, et que
l’étincelle s’allume chez des malades
qui s’ignorent ou se taisent. « J’aimerais leur donner l’envie de se battre,
même si c’est titanesque. Il faut que
l’impunité cesse. » g
Juliette Demey
* Avec une nouvelle source de possible
contretemps : les Tass ont été supprimés à
compter du 1er janvier, et leurs dossiers sont
transférés aux tribunaux de grande instance.
Que reste-t-il de nos séjours ?
John Foley/Leemage
Ma tasse de café Il paraît qu’en
2019 plus d’un
milliard d’êtres
humains se
déplaceront
au moins une
fois à l’étranger
pour faire du
tourisme. Ils
étaient à peine
teresa cremisi 60 millions en
1968. Comme
ils sont 7 à 8 %
plus nombreux
tous les ans, les experts tablent
sur deux milliards de touristes
visitant un autre pays que le
leur vers 2030. Au fond, le
tourisme de masse est très
récent ; pendant des millénaires,
on n’a quitté sa maison, son
village et son pays que pour
faire la guerre (et administrer
les territoires conquis) ou pour
partir en pèlerinage religieux.
Ce n’est que vers la fin du
XVIIIe siècle que les jeunes gens
de bonne famille inaugurèrent
les « grands tours » en Europe ;
c’était l’expérience qui marquait
leur jeunesse et ils en faisaient
le récit pendant les longues
années d’une vie généralement
sédentaire. Le tourisme en
famille ou en groupe et tous
les autres tourismes – scolaire,
culturel, sportif, solidaire,
sexuel, exotique, extrême – ne
se sont développés de manière
dynamique qu’à partir de 1950.
Depuis une quarantaine
d’années, les chercheurs alertent
sur cette activité qui, sous
les apparences d’un innocent
prolongement du loisir ou
de la curiosité, est une vraie
révolution sociologique, capable
de transformer les paysages et
de miner à la base les structures
économiques et culturelles
des lieux qu’elle investit. Une
activité qui se nourrit de ce
dont elle vit avec une voracité
cannibale. Au point de détruire
ce qui est sa raison d’être.
Il faut réguler le tourisme,
dit-on, le diversifier, mieux
le distribuer sur les territoires.
On évoque des solutions
peu applicables qui vont des
quotas à l’interdiction d’accès
par tranches horaires ou
saisonnières, de la surtaxe
des services à la fermeture
pure et simple. On dit tout
et son contraire à ce propos :
un jour l’opinion s’affole si les
visiteurs étrangers « choisissent
d’autres destinations », mais
le lendemain elle déplore à
grands cris « les ravages du
surtourisme ». À l’instar de
l’Unesco qui, en créant pour
les plus beaux lieux du monde
le label honorifique Patrimoine
de l’humanité, les voue à un
risque prévisible, quitte à les
déclasser et à les inscrire sur de
nouvelles listes Patrimoine en
danger. Dans une impuissance
avérée et résignée.
Il faut avoir vu à l’aéroport de
Siem Reap le ballet incessant,
la rotation proprement
infernale des avions et des bus
conduisant les visiteurs chinois
vers les temples d’Angkor pour
comprendre que quelque chose
d’irréversible s’est enclenché.
Rien n’arrêtera le tourisme,
rien à part le terrorisme ou les
épidémies, qui stoppent net
son essor dans les pays touchés
et déplacent les flux.
Et comme l’on ne peut
décemment souhaiter ni la
mondialisation des guerres et
des attentats ni celle de la peste
ou du choléra, je crains qu’il n’y
ait aucune solution crédible.
Il y aura toujours quelques
épigones de Sylvain Tesson
heureux de passer l’hiver sous
une yourte en Mongolie, mais
tous les autres feront la queue
avec leur sac à dos au Taj
Mahal, à Dubrovnik ou au palais
des Doges – après avoir bien
entendu réservé leurs créneaux
horaires sur Internet. g
19
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Sciences & Innovation
SUBSTITUT Le bien-être
animal et l’épuisement
des sols encouragent la
recherche sur la viande
de culture en laboratoire
ALIMENTATION
L’aspect, le goût et la
texture sont désormais
très proches de ceux du
bœuf élevé en plein air
Légende. CRÉDIT
La société israélienne Aleph Farms est parvenue à produire des filets de bœuf sans tuer aucun animal. DR.
Du steak végan dans votre assiette
L’assiette arrive. Porcelaine fine,
parfaitement dressée. Carpaccio
de radis, champignons enoki.
Autour, de subtiles arabesques
de sauce teriyaki. Et au milieu,
trois fines tranches de bœuf racé,
marinées et parfaitement poêlées
à l’huile d’olive. Nous ne sommes
pas dans un grand restaurant,
mais dans le laboratoire d’Aleph
Farms. Cette start-up de Tel-Aviv
vient de réaliser une prouesse
majeure. Les premiers filets de
bœuf produits sans tuer ni même
blesser un bovin. Pas d’animaux
en batterie. Pas d’abattage barbare à dénoncer par l’association
L214. Un steak végan. Comble du
paradoxe.
Ce n’est pas la première fois que
l’on fabrique ce type de viande
dite « propre ». On connaît déjà
les ersatz à base de végétaux.
Sauf que là, il s’agit de véritables
morceaux de bœuf, identiques à
l’original. Par quelle magie ? En
cultivant des cellules de faux-filet
dans des cuves, comme on cultive
de la peau humaine avant de la
greffer. Là non plus, le principe n’a
rien de nouveau. Mais jusqu’ici,
la viande créée ressemblait à une
sorte de pâte tout juste bonne
pour de la chair à saucisse, des
hamburgers ou des nuggets de
poulet. Personne n’imaginait pouvoir reproduire l’aspect d’un steak
avant des années. Aleph Farms y
est parvenu en cultivant la chair,
mais aussi le gras et les vaisseaux
sanguins. Son tour de force aura
été d’assembler le tout en 3D pour
obtenir une structure proche de
celle d’un steak. Et cela pourrait
tout changer.
Après les scandales de la
vache folle ou des lasagnes de
cheval, la tendance est plutôt à
la recherche de l’authentique,
du naturel. Il peut donc y avoir
des poussées d’urticaire quand
on parle de culture cellulaire.
Les fils spirituels de Jean-Pierre
Coffe avaient d’ailleurs baptisé
« Frankenburger » les premiers
substituts, l’aspect ne correspondant pas à l’idée que l’on se fait de
la viande. « La difficulté et le Graal
de cette industrie, c’est d’arriver à
reproduire non seulement le goût,
mais aussi la texture et l’aspect de
la viande coupée, explique Didier
Toubia, patron d’Aleph Farms. Ce
n’est qu’à ce prix que l’on pourra
faire accepter cet aliment objectivement éthique, durable et bon
pour la planète. »
Déforestation, consommation
d’eau, rejets de CO2… On l’oublie
en savourant son hamburger, mais
l’environnement paie un lourd
tribut à l’élevage. Un quart des
terres du globe (Antarctique mis
à part) servent de pâturages. Il
faut 15 000 litres d’eau pour produire un simple kilo de bœuf. Et
si l’on ajoute les flatulences et
éructations des ruminants, le
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du Dimanche !
secteur serait responsable de
15 % des émissions de gaz à effet
de serre… Autant, si ce n’est plus,
que le transport. Avec une population mondiale qui file vers les
10 milliards en 2050, les besoins
en bétail ne feront qu’exploser. Pas
sûr que la planète puisse résister.
Sur ce terrain, l’approche cellulaire se révèle bien plus vertueuse.
Non seulement elle épargne les
animaux, mais elle n’utilise qu’une
fraction des ressources d’un élevage. Les filets de bœuf d’Aleph
Farms sont, par exemple, prêts
à être servis en trois semaines,
alors qu’une vache n’est conduite
Des tranches
pas plus épaisses
qu’une carte
de crédit
à l’abattoir qu’au bout de deux ou
trois ans. Plutôt que multiplier
les « fermes des mille vaches »,
on pourrait donc s’orienter vers
des productions plus petites, plus
efficientes et sans antibiotiques.
« Cette viande artificielle s’inscrit dans un mouvement général
de prise de conscience du bien-être
animal, de l’épuisement des sols
et de préoccupations sanitaires,
explique le sociologue de l’alimentation Éric Birlouez. C’est
pourquoi le secteur attire autant
les investisseurs. » Les milliardaires Bill Gates et Richard
Branson financent ainsi des startup comme Impossible Foods.
Même Tyson Foods, le premier
exportateur de bœuf américain,
vient d’investir dans Future Meat
Technologies, autre spécialiste de
la viande artificielle.
Résultat, les ventes progressent
chaque année de 20 %. « Quand
on saura faire de véritables steaks
et plus simplement de la viande
hachée, les éleveurs devront commencer à s’inquiéter », prévient
Marco Springmann, spécialiste de
l’alimentation du futur à l’université d’Oxford. Certains ont d’ailleurs préféré anticiper. Depuis
quelques mois, par exemple, le
lobby américain des producteurs
se montre très actif. Il cherche
à faire interdire l’usage du mot
« viande » aux produits issus de
la culture cellulaire. Objectif : leur
mettre un maximum de bâtons
dans les roues.
Car non seulement les progrès
technologiques s’accélèrent, mais
les prix sont en chute libre. Le tout
premier steak haché cellulaire
coûtait 300 000 euros en 2013.
Aujourd’hui, son équivalent est
produit pour 9 euros, soit autour
de 70 euros le kilo. Cela reste cher,
mais Future Meat Technologies
OFFRE 100%
NUMÉRIQUE
NOUVEAU
prévoit de descendre dans deux
ans sous les 8 euros le kilo, le prix
des morceaux les moins nobles…
alors qu’il s’agit de filet. Chez
Aleph Farms, on compte bien
suivre une trajectoire de coûts
similaire, mais cette fois avec de
véritables tranches de viande.
Il n’empêche. Si ces filets de
bœuf sont impressionnants de
réalisme, ils ne sont pas parfaits.
Tout d’abord, il s’agit de petites
tranches fines, ni plus grandes
ni plus épaisses qu’une carte de
crédit. Il reste encore quelques
années de travail pour obtenir
un tournedos. Quant à la côte
de bœuf, il faudrait également
reproduire l’os et les tendons,
ce qui, pour l’instant, reste hors
de portée.
Néanmoins, la création d’un
premier steak « propre » ouvre
des perspectives jusqu’ici inédites. Reste une question majeure. Sommes-nous prêts à en
manger ? Aujourd’hui, la culture
cellulaire inspire plutôt le dégoût
et le rejet, à la manière des OGM.
Les enjeux environnementaux et
le bien-être animal nous feront-ils
changer d’avis ? À moins que cela
ne soit le prix. McDonald’s se dit
très intéressé par l’évolution du
secteur… g
Anicet Mbida
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20
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Économie & Business
Confiée par Anthony
Ghosn, cette photographie
le montre dans les bras
de son père, dans le
Tennessee, en 2016. DR
interview
Exclusif Comment
le président de Renault
fait front dans sa prison
de Tokyo
Justice Ce que vit
sa famille, ce qui va
se passer mardi 
au tribunal
A
nthony Ghosn
a 24 ans. Diplômé de Stanford, il
a créé Shogun, une entreprise qui
distribue des prêts immobiliers aux
États-Unis. Le benjamin de la famille
est en contact régulier avec les avocats japonais de son père.
Quelles nouvelles avez-vous de votre
père ?
Je n’ai pas de nouvelles directes de
lui, j’en ai par ses avocats japonais.
Il est en bonne forme. Il est prêt à se
défendre de façon vigoureuse, et très
concentré sur l’objectif de répondre
aux accusations lancées contre lui.
Il est surtout très calme.
Résiste-t-il aux conditions
d’emprisonnement, décrites comme
très difficiles ?
Il résiste, même s’il a perdu une dizaine de kilos en ne mangeant que
trois bols de riz par jour. Les conditions ne sont pas très saines. Mais il
prend tout ça comme un challenge.
Que fait-il dans sa cellule ?
Il lit des livres qu’on lui fait passer
presque chaque jour. Moi, je lui ai
envoyé par exemple The Road Less
Traveled, un livre écrit par Scott
Peck, sur la vie et comment surmonter les situations très difficiles.
Avez-vous pu échanger avec lui ?
La dernière fois que je l’ai eu au
téléphone, c’était juste avant qu’il ne
prenne l’avion pour Tokyo. Depuis,
je n’ai pas pu lui parler directement,
ni à Noël ni pour le Nouvel An.
Était-il inquiet ce jour-là ?
Non. La surprise a été totale. Je parle
avec mon père chaque dimanche
depuis que je ne suis plus à la maison. Comme il appelle mes sœurs
et sa mère, d’ailleurs.
On a dit qu’une de vos sœurs devait le
voir à son arrivée à Tokyo.
C’est vrai. Elle était venue à Tokyo
avec son ami pendant les congés de
Thanksgiving. Elle l’attendait dans
son appartement.
Comment se passent les
interrogatoires ?
Le procureur a le droit de l’interroger à n’importe quel moment,
deux ou trois fois par jour. Il peut
venir tôt le matin et tard le soir.
Les interrogatoires durent une à
deux heures.
Anthony Ghosn, fils de Carlos Ghosn
« Mon père
ne lâchera rien »
A-t-il reçu d’autres visites ?
Les ambassadeurs sont venus, bien
sûr, ainsi que ses avocats. Ces derniers peuvent lui rendre visite deux
heures par jour sauf le dimanche et
les jours fériés.
« Il résiste, même
s’il a perdu une
dizaine de kilos »
Les avocats ont-ils accès au dossier ?
D’après ce que j’ai compris, dans le
système japonais, lorsqu’une personne se retrouve en détention, le
procureur révèle petit à petit les
éléments à charge dont il dispose.
À chaque fois, mon père partage ces
éléments avec ses avocats pour les
analyser.
Après sept semaines, ils n’ont pas eu
encore accès au dossier complet ?
C’est exact. La défense ne peut pas
avoir une vision complète du dossier.
Les médias japonais ont dit que votre
père proclamait son innocence.
Chaque jour quand il se réveille dans
le centre de détention, il peut dire au
procureur qu’il conteste ce qu’on lui
reproche, ou au contraire avouer et
être libéré. Depuis sept semaines, sa
décision a été assez claire.
Il se bat pour prouver son innocence.
Cela fait sept semaines qu’il le fait.
Il ne lâchera rien.
Quelle est votre conviction ?
Ma conviction est qu’il est innocent.
Que pensez-vous des faits qui lui sont
reprochés ?
Tout ce que je peux dire, c’est
qu’il a géré des entreprises cotées
pendant vingt ans sans éveiller la
moindre suspicion. Son bilan est
irréprochable.
Que demandez-vous à la justice
japonaise ?
Si j’en avais le pouvoir, je leur demanderais de le laisser se défendre
devant une cour de justice, mais pas
en étant détenu de cette façon.
Ses conditions de détention sont
inhumaines ?
Je ne veux pas faire de commentaire sur le système japonais. Mais
quand quelqu’un qu’on aime est
dans cette situation, totalement
coupé du monde, quand la seule
condition de sa sortie est une
confession, on aimerait trouver
une solution pour mettre un terme
à ce cauchemar.
On se sent impuissant ?
Absolument. C’est le mot qui
convient.
Votre père ne parle pas le japonais ?
Non, il ne parle pas cette langue.
Le paradoxe, c’est que la confession qu’on lui demande de signer
est écrite exclusivement en japonais.
Qu’attendez-vous de l’audience de
mardi ?
Elle va être très importante. Pour la
première fois, il pourra s’exprimer
sur les faits qu’on lui reproche, donner sa vision des faits. Je pense que
tout le monde sera assez surpris en
entendant sa version de l’histoire.
Jusqu’à maintenant, on a seulement
entendu l’accusation. Il aura dix
minutes pour s’exprimer.
L’audience sera-t-elle filmée ?
Non, mais elle sera publique. Les
médias y assisteront. Des dessins
décriront la scène.
Comment va-t-il comparaître ?
Pourra-t-il porter un costume ?
Non, il portera sa tenue de prisonnier et sera menotté.
Cette audience ne peut-elle pas
déboucher sur une libération ?
Il va demander au juge pourquoi
il est maintenu en prison. Mais le
système fait que les objections à la
détention sont rarement prises en
compte.
Dans les mois qui ont précédé, votre
père avait-il exprimé des doutes sur
ce qui se passait chez Nissan ?
Je sais qu’il était assez préoccupé par
la performance économique de Nissan, mais je n’ai pas eu l’impression
qu’il soupçonnait ce type d’action.
Comment un fils vit-il cette
situation ?
C’est une situation éprouvante, mais
je suis derrière mon père à 100 %. Il
nous a appris que les challenges que
l’on affronte sont des opportunités
pour l’avenir.
Quand vous avez appris la nouvelle,
cela a dû être très dur…
J’ai été choqué. D’un seul coup, il
s’est retrouvé entre les mains de la
21
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Économie & Business
justice japonaise avec un procureur
qui enchaîne les accusations pour le
maintenir en détention sans qu’il
puisse se défendre normalement.
Je ne souhaiterais pas ça à mon pire
ennemi.
Et cela peut durer s’il n’avoue pas.
Oui, on est dans l’impasse. Il est
assez commun que les procureurs
gardent des gens dans ces centres
de détention pendant des mois et
même des années. Les conditions
sont si dures que chaque année des
étrangers meurent en prison. C’est
aussi grave que ça.
« Il n’est pas
obsédé par
l’argent »
Selon vous, les autorités françaises
font-elles assez pour l’aider ?
Je ne sais pas ce qu’elles font ou ne
font pas. Je pense qu’elles agissent
discrètement et qu’elles partagent
l’idée qu’il y a quelque chose de
bizarre dans cette histoire. J’ai
beaucoup apprécié les propos du
Premier ministre, qui a dit que selon
lui c’était une question de présomption d’innocence et de droits de
l’homme basiques.
Qu’aimeriez-vous que la France
fasse ?
Je ne suis pas diplomate. Je comprends qu’il est très difficile de critiquer le système judiciaire d’un allié.
On n’accepterait pas qu’un autre
pays critique la France.
Votre père est très occupé. Quand on
est le fils de Carlos Ghosn, on ne le
voit pas très souvent…
On ne le voit pas très souvent, mais il
est présent à nos côtés. Nous restons
en contact de façon régulière. Il est
très investi dans ma vie et celle de
mes sœurs. Il prend son rôle de père
encore plus au sérieux que celui de
chef d’une très grande entreprise.
Pour lui, la priorité, c’est toujours
la famille.
Ce n’est pas ainsi qu’on le décrit.
Je connais mon père. C’est un
homme bien. C’est mon meilleur
ami, mon mentor. Les portraits qu’on
a faits de lui dans la presse sont des
caricatures.
On le dit homme d’argent, est-ce
aussi une caricature ?
Absolument. C’est un homme assez
profond qui occupe son temps libre
à apprendre de nouvelles choses.
Il nous dit toujours que l’argent
n’est qu’un moyen pour aider ceux
qu’on aime, mais pas une fin en soi.
Il veut aider les gens, il voulait être
professeur. Il n’est pas obsédé par
l’argent.
D’où vient cette image, alors ?
Ce n’est pas un politicien. Il n’a
jamais voulu communiquer sur lui
en dehors du cercle des affaires et
ainsi se créer une image. Ce n’était
pas son sujet.
Le patron dur, ce n’était pas lui ?
Il peut être un patron dur. Dans la
vie professionnelle, il ne cherche
pas à plaire à tout le monde. Mais
dans la vie personnelle, il est très
différent, plus complexe. C’est un
homme honnête, un homme loyal.
Et assez simple, finalement. g
Propos recueillis
par Rémy Dessarts
Cryptomonnaies,
un krach qui fait mal
Argent Ethereum,
bitcoin, ripple... 2018
a été apocalyptique pour
les cryptomonnaies,
dont la valeur a chuté
de 90 % en moyenne
Voilà un an, on ne parlait que d’elles.
Sur le moteur de recherche Google,
le terme « bitcoin » apparaissait en
tête des mots clés les plus recherchés. La vedette de télé-réalité
­Nabilla se faisait taper sur les
doigts par l’Autorité des marchés
financiers pour en avoir fait la promotion sur Snapchat, en nuisette,
en affirmant : « C’est vraiment sûr,
c’est vraiment cool, […] vous pouvez
y aller les yeux fermés. C’est gratuit,
il n’y a rien à perdre. » Et Bruno Le
Maire, le ministre de l’Économie,
d’annoncer la nomination d’un
« Monsieur Bitcoin » pour réguler
et taxer les crypto.
Un an plus tard, c’est la débandade. De janvier à décembre 2018,
la valeur du bitcoin est passée de
17 000 à 3 200 euros. L’ethereum,
l’autre star des monnaies virtuelles,
s’est effondrée de 1 150 à 77 euros,
soit une chute de 93 %. Certaines
de ces devises 3.0 (il y en a plus de
1 500 dont le komodo, le krypton
ou l’OMG, par exemple) ont vu leur
valeur divisée par 100 ou 1 000. Au
plus fort de la bulle, le 7 janvier 2018,
la capitalisation totale des cryptomonnaies était de 800 milliards
d’euros. Le 15 décembre, l’étiage des
100 milliards d’euros était presque
enfoncé. À ce niveau, ce n’est plus un
krach mais une véritable boucherie.
Scissions parmi
les cryptomonnayeurs
Comment l’expliquer ? D’aucuns
avancent, comme Hussein Sayed,
stratégiste de marché chez FXTM,
la volonté des États et des institutions financières de mettre des
bâtons dans les roues aux devises
virtuelles. D’autres énoncent des
raisons plus techniques : des frictions et des scissions dans les communautés de cryptomonnayeurs
qui ont effrayé les investisseurs.
Certains évoquent enfin les ventes
en masse des traders historiques
ayant acheté, il y a deux ou trois
ans, des bitcoins à bas prix avant de
s’en délester quand des milliers de
petits épargnants (surtout en Asie,
un Coréen sur trois, par exemple,
a acquis des cryptomonnaies) sont
entrés sur le marché en 2017, l’année
de l’emballement médiatique et de
l’envolée irrationnelle des cours.
Depuis la fin décembre, les cryptomonnaies ont repris du poil de la
bête (le cours du bitcoin s’est ainsi
stabilisé autour de 3 400 euros),
réfutant le scénario dit « de la spirale de la mort », annoncé par de
nombreuses cassandres. Le Britannique Andreas Antonopoulos, l’un
des gourous du bitcoin, y voit toujours une « version digitale de l’or ».
Il souligne qu’en 2018, malgré le
maelström, les volumes de transaction des bitcoins et consorts
ont explosé dans des pays en
crise comme le Venezuela ou le
Entre janvier et décembre 2018, la valeur du bitcoin est passée de 17 000 à 3 200 euros. Mark Makela/The New York Times/REDUX-REA
Zimbabwe, s’imposant comme
une monnaie bis là où la monnaie
principale défaillait. Et d’avancer que tout est une question de
patience, que l’avenir du bitcoin et
des cryptomonnaies est forcément
radieux. « Qui aurait parié sur le
succès de Netflix en 1997, année de
sa création ? », interpelle Andreas
Antonopoulos. Depuis son invention, en 2008, le bitcoin a déjà connu
des heures difficiles. En 2014, son
cours a dévissé de 88 % avant de
rebondir de manière spectaculaire :
+ 1 300 % en 2017.
Toutefois, alors que depuis le
1er janvier plus de 3 000 bureaux
de tabac proposent en France des
coupons convertibles en bitcoins et
en ethers, il est important de rappeler les fondamentaux et les dangers de ces cryptomonnaies. Créé
en réaction à la crise financière de
2008, le bitcoin repose sur un postulat simple : inventer un système de
paiement électronique affranchi des
institutions financières. Le bitcoin
n’a aucune existence physique et ne
dépend d’aucune banque centrale.
Son système est basé sur un réseau,
la blockchain, alimenté par une
dizaine de milliers d’ordinateurs à
travers la planète. Les membres de
la blockchain, appelés les mineurs,
reçoivent en temps réel toutes les
transactions émises par les utilisateurs sur le réseau. Ils vérifient si
la signature électronique apposée
par l’émetteur de la transaction est
valide, si l’adresse de l’envoyeur
est bien en possession des fonds
qu’elle prétend vouloir transférer
sur une autre adresse. En récompense de leur travail, les mineurs,
qui travaillent avec des ordinateurs
survitaminés, maintenus à température constante 24 heures sur 24,
sont récompensés par des fragments
de bitcoin.
La plupart des autres devises
virtuelles reposent sur ce même
principe de blockchain, un système
sans fraude. L’ethereum, créée en
2013 par un génie russo-canadien de
24 ans, Vitalik Buterin, s’est imposée
comme la deuxième cryptomonnaie. Elle permet la mise en place de
contrats intelligents (automatiques,
sans frais et sans avocat). L’ethereum sert aussi d’unité de compte
Les milliardaires du bitcoin
Les frères Tyler et Cameron Winklevoss ont été les premiers et fugaces milliardaires du
bitcoin. Ces jumeaux, portraiturés
dans le film The Social Network,
anciens étudiants à Harvard
et participants, en aviron, aux
Jeux olympiques de Pékin, sont
connus pour avoir attaqué pour
plagiat et obtenu 65 millions de
dollars en dommages et intérêts
du fondateur de Facebook, Mark
Zuckerberg. En 2013, ils ont
acheté, via leur société BitInstant,
1 % des réserves en bitcoins pour
11 millions de dollars. Ils font partie
des fameuses baleines qui font
la loi sur les marchés, comme les
deux gros champions du minage,
le Chinois Jihan Wu (Bitmain)
ou le Canadien établi à Antigua
Calvin Ayre (CoinGeek). Selon
une étude américaine, 62 % de
tous les bitcoins disponibles sont
détenus par 0,01 % des portefeuilles de stockage. Mais son
roi absolu reste le fondateur de la
cryptomonnaie et du concept de
blockchain, le mystérieux Japonais
Satoshi Nakamoto, sans doute un
pseudonyme. Jamais démasqué,
il possède un million de bitcoins :
6 % des réserves planétaires et
3,4 milliards d’euros au cours du
jour. Mais il n’en a jamais vendu
un seul. g L.G.
pour les ICO (initial coin offering),
l’équivalent d’une introduction en
Bourse pour une cryptomonnaie.
Ces jetons numériques sont émis
par des start-up ayant une activité
industrielle ou de service réelle pour
se financer.
Pas d’autorité centrale pour
allumer des contre-feux
L’affaire se corse car le bitcoin et
toutes les autres devises vendues sur
des plateformes spécialisées sont
aussi cotés et donc soumis à l’offre
et à la demande. Si un grand nombre
d’investisseurs souhaitent acheter
des bitcoins, le cours grimpe. En cas
de vente panique, les plongeons sont
vertigineux car il n’y a pas, comme
dans les Bourses, une autorité centrale pour allumer des contre-feux.
Alors condamnées, les cryptos ?
Pas forcément. Si l’immense majorité des investisseurs particuliers
entrés en 2017 y ont laissé leur chemise, les plus malins qui ont investi
en 2014 ou 2016 restent bénéficiaires (l’ether valait alors 0,2 euro
contre 139 euros aujourd’hui). Dans
le même temps, la technologie de la
blockchain est utilisée par de plus
en plus d’entreprises (25 millions
dans tous les secteurs d’activité)
pour tracer leurs produits ou leurs
opérations. Les pouvoirs publics
et les banques ne les considèrent
plus comme des pestiférés. Toutefois, le temps des triples culbutes
et des croissances à quatre chiffres
semble révolu. Le Néerlandais Didi
Taihuttu, qui a vendu sa maison en
novembre 2017 pour 85 bitcoins
(l’équivalent de 800 000 euros) ainsi
que tous les biens de sa famille, a
déjà vu sa fortune divisée par trois.
Comme lui, la majorité des petits
porteurs, attirés par la promesse
d’argent facile, et qui ont, virtuellement ou réellement, tout perdu, ne
sont pas près de céder de nouveau
aux sirènes des cryptos. g
Loïc Grasset
22
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Économie & Business
• À l’affiche
• le chiffre
La réforme des retraites relancée
lejdd.fr
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Suspendues en décembre avec la crise des Gilets jaunes,
les concertations sur la réforme des retraites reprendront le 21 janvier. C’est ce qu’a annoncé hier JeanPaul Delevoye, le haut-commissaire chargé du dossier.
L’exécutif est déterminé à respecter son calendrier.
Un projet de loi devrait être déposé fin mai. L’adoption, devrait se faire cette année, pour une entrée en
vigueur en 2025. À la place des 42 régimes existants,
cette réforme doit instaurer un « système universel de
retraites », où un euro cotisé donnera les mêmes droits,
quel que soit le statut du cotisant. En revanche, l’âge
légal du départ à la retraite restera fixé à 62 ans. R.L.
• coulisses
2
C’est, en milliards d’euros, ce que l’État
perçoit chaque année de la TVA sur les
péages. Soit 20 % du chiffre d’affaires total
des sociétés autoroutières, sans compter
l’impôt sur les sociétés ou la taxe d’aménagement
du territoire. Une somme qui résonne à l’heure
où les concessionnaires sont entrés en discussion
avec le gouvernement sur le montant de la hausse
des droits de passage. La stricte application des
contrats prévoit que ces tarifs augmentent de 1,8 %
le 1er février 2019, mais l’exécutif appelle à un geste
pour le pouvoir d’achat. Les entreprises ont dix jours
pour soumettre leurs propositions. R.L.
La longue marche des
chaussettes des Vosges
Textile Avec ses
marques Bleuforêt et
Olympia, une PME
continue de défier les
lois de la mondialisation
en fabriquant français
« Les jeunes en baskets ne veulent
que des minichaussettes car ils
n’ont pas froid aux pieds, mais les
filles de 20-25 ans mettent des collants pour montrer leurs jambes »,
décrète Jacques Marie. Pas facile
de piéger le fondateur de Tricotage
des Vosges sur les dernières tendances dans le footwear. À 78 ans
et après une première vie passée au
milieu des métiers à tricoter et des
rayons de magasin, l’élégant propriétaire des marques Bleuforêt
et Olympia s’accroche à son pari
industriel. Fabriquer en France
mi-bas et chaussettes en déjouant
le mouvement de délocalisations
massives. Tout commence en 1994,
lorsqu’il rachète l’usine de filature
de Vagney, dans les Vosges, pour un
franc symbolique. Elle appartient
à son ancien employeur, le groupe
américain Sara Lee (propriétaire
de Dim). Il invente la marque
Bleuforêt. « C’est le bleu du ciel
et de la forêt qui nous entourent
et c’est un hommage à la chanson
Fleur bleue de Charles Trenet »,
explique-t-il. En 2017, la grosse
PME vosgienne, qui produit 6 millions de paires de chaussettes par
an, a réalisé un chiffre d’affaires
de 21 millions d’euros (dont 4 millions à l’export) avec 250 salariés.
« Quand j’ai repris l’usine, tout le
monde pensait que j’allais être le
dernier des Mohicans, se rengorge
le repreneur. En fait, nous étions
à l’avant-garde, l’histoire nous a
donné raison. »
En vingt-quatre ans d’existence,
Tricotage des Vosges est parvenu
à rester à flot, malgré un passage
à vide en 2009, quand il a perdu sa
Depuis un an, Bleuforêt compte quatre boutiques (ici, à Paris). Barbara Buyne pour le JDD
licence historique de fabrication
pour Dim. Ses deux marques n’ont
pas tout à fait le même positionnement. Les Olympia (une marque
récupérée en 2010 à la barre du
tribunal) sont partiellement usinées en Bulgarie et vendues en
grande surface. Plus premium,
les Bleuforêt sont toutes produites dans l’usine de Vagney et
coûtent, selon les modèles, entre
20 et 30 euros la paire. Elles disputent à des marques comme Falke
ou Wolford une clientèle huppée
chez les détaillants, les grands
magasins et à l’export.
Après une mécanisation poussée
de l’appareil industriel, Jacques
Marie s’attelle à son modèle de
distribution. Un travail entrepris avec son fils Vincent, 37 ans,
diplômé de Dauphine, qui a pris
sa suite à la tête de la société.
« Tout le monde
pensait que j’allais
être le dernier
des Mohicans »
Jacques Marie,
fondateur de Bleuforêt
« Aujourd’hui, un industriel qui
veut signer sa fabrication et sa
marque doit le faire jusqu’au bout,
analyse le patriarche. Il ne peut
plus compter sur les seuls distributeurs. » Depuis un an, Bleuforêt
affiche donc ses couleurs dans
quatre boutiques : deux à Paris,
une à Lyon et une à Lille. Deux
nouvelles échoppes d’une trentaine de mètres carrés chacune
ouvriront dans la capitale au premier trimestre. Les entrepreneurs
espèrent en aligner une dizaine
avant la fin de l’année.
En plus des chaussettes et des
mi-bas, elles accueillent depuis
cette année une ligne de collants
griffés Bleuforêt. En 2016, l’entreprise a investi 1,5 million d’euros
pour créer un atelier de tissage
spécifique à Vagney. Compétitifs
au niveau du prix – entre 6 et
10 euros la paire –, les collants
sont aussi vendus dans les hypers,
grands magasins et détaillants
de son réseau de vente. Jacques
Marie a d’autres cordes à son
arc. Il écoule ses fins de série
dans quelque grands « outlets »
ou organise des ventes flash sur
son site, qui assure près de 10 %
des ventes.
Si c’était à refaire, Jacques Marie
ferait « tout pareil ». « Je suis porté
par les gens qui travaillent chez
nous. Ils ont l’amour du travail
bien fait et une fierté d’appartenance », rebondit-il. Dans cette
commune de près de 4 000 habitants, tout le monde ou presque
vit de la chaussette, et les salariés
touchent en moyenne un salaire
brut de 1 700 euros par mois. Un
reportage diffusé sur France 3 fin
novembre montrait leur quotidien
à l’usine. Le soir même, en ligne,
les Bleuforêt et Olympia faisaient
un carton. g
Bruna Basini
Un iPhone s’invite chez Huawei
Sur Twitter, Huawei a publié ses vœux de bonne
année depuis… un iPhone. Ce que n’a pas manqué de
remarquer un célèbre youtubeur, qui s’est empressé
de le partager avec ses trois millions de fans. Aussitôt,
le fabricant de smartphones chinois a effectué une
retenue sur le salaire des fautifs, deux employés de
la communication. En Chine s’organise un boycott
d’Apple depuis que les États-Unis ont lancé une campagne anti-Huawei et poussent leurs alliés occidentaux
à ne plus utiliser ses équipements télécoms. Certaines
firmes offrent même des subventions à leur personnel
pour s’équiper d’appareils de marques locales. R.L.
La Poste joue la
santé à Las Vegas
innovation L’entreprise
présente cette semaine au
Consumer Electronics Show
ses nouvelles applications
dans le domaine médical
Loin de l’activité traditionnelle de distribution du courrier, La Poste peaufine son
statut d
­ ’acteur de l’innovation
numérique. Pour la cinquième
année consécutive, l’entreprise publique sera présente au
Consumer Electronics show de
Las Vegas, qui débute mardi.
En 2018, elle y avait annoncé
son intention d’occuper le terrain de la santé en présentant des
premiers projets concrets comme
l’application La Poste eSanté, une
sorte de carnet partagé avec les
médecins, rassemblant les données des utilisateurs, elles-mêmes
mises à jour à partir d’objets
connectés. Elle va enfoncer le
clou cette semaine dans la capitale
des machines à sous, transformée
pendant quatre jours en temple
de la tech’ mondiale.
« Des partenariats avec
des acteurs du secteur »
« Nous voulons accompagner la
digitalisation de la santé au plan
national mais aussi au plan local,
car nous sommes tirés vers les
territoires, annonce David de
Amorim, directeur de l’innovation de Docapost, la filiale de La
Poste chargée des développements numériques. L’idée, c’est
de montrer comment on sera
soigné demain. Depuis l’annonce
faite au dernier CES, nous avons
monté plusieurs partenariats
avec des acteurs importants du
secteur. »
Exemple avec Elsan, un groupe
aussi discret que puissant. Lancé
avec un seul établissement
au début des années 2000, il
regroupe désormais 120 cliniques installées dans toutes les
régions de France. Deux fonds
120
cliniques
du groupe Elsan vont
bénéficier d’une
application développée
avec La Poste
d’investissement ont accompagné cette croissance très rapide :
CVC Capital Partners et Thétys
Invest, propriété de la famille
Bettencourt. Les 25 000 salariés
et les 6 500 médecins d’Elsan
soignent plus de 2 millions de
personnes par an.
Un assistant pour faciliter
le séjour à l’hôpital
Les équipes des deux entreprises
ont développé ensemble une
application destinée à faciliter
le séjour des patients quand ils
sont opérés et notamment dans
le cas d’une chirurgie ambulatoire. La première version d’Adel
– acronyme d’Assistant digital
d’Elsan –, sera testée dès la fin
du mois de janvier dans trois
cliniques, à Bordeaux, Nantes
et Vannes. « L’idée, c’est de très
vite la déployer dans tous nos
établissements, assure Thierry
Chiche, président exécutif
d’Elsan. Contrairement à un site
Web, l’info sera personnalisée. »
Le patient sera ainsi en contact
avec ses médecins, il saura ce
qu’il doit préparer avant son opération, quel parcours suivre dans
la clinique le jour J. Et, à la sortie,
il obtiendra des réponses à ses
questions sur sa pathologie. Il
sera connecté, ce qui permettra
d’alerter les équipes médicales
si nécessaire.
Les développeurs de Docapost
ont travaillé d’arrache-pied avec
leurs homologues d’Elsan depuis
l’annonce de l’accord en mai
lors du salon VivaTech. « Nous
sommes allés très vite, confirme
Thierry Chiche. Nous allons
recueillir les avis des patients et
des personnels pour faire progresser Adel. C’est la première étape
d’une longue histoire. » Docapost,
dont la fonction d’origine était
le traitement des chèques, est
devenu un spécialiste reconnu
de l’hébergement des data dans
le domaine de la santé. Elle facture son savoir-faire et ses services à ses partenaires. L’objectif
de La Poste est bien de rentabiliser une activité en plein décollage. « Nous avons démarré avec
dix personnes en mode start-up,
il y a trois ans, raconte David de
Amorim ; aujourd’hui, une centaine de personnes travaillent
dans l’activité santé. » C’est le
produit de leur travail qui sera
exposé à Las Vegas. g
Rémy Dessarts
23
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Économie & Business
Babybio veut sauver ses petits pots
Alimentaire La PME
15 %
spécialisée dans le bio
est attaquée par
les géants Nestlé
et Danone
Dans son carton kraft, qui lui donne
un côté terroir et artisanal, le petit
pot Babybio affiche fièrement ses
couleurs. Une carte de France sert
de table à une assiette de fruits et
légumes colorés, en face d’un visage
potelé et souriant. Comptez un
peu plus de 2 euros pour les deux
poires-pommes d’Aquitaine, contre
1,85 euro pour un pack Blédina certifié AB. « Nous ne faisons pas du
bio à n’importe quel prix », appuie
Stéphane Priou, directeur marketing de la société. Depuis deux
ans, la marque domine le marché de
l’alimentation infantile bio. Elle a vu
son chiffre d’affaires augmenter de
32 %, pour atteindre les 40 millions
d’euros. Et le bio grignote toujours
plus de parts de marché : 15 % cette
année, contre 12 % en 2017.
Cela tombe bien, Babybio s’est bâti
en faisant la chasse aux pesticides
dans l’alimentation pour bébés de
0 à 3 ans avant même qu’une telle
attente existe chez les consommateurs. Il garantit aussi une fabrication 100 % française, des emballages
recyclables et des aliments en grande
partie cultivés dans l’Hexagone.
Créée en 1996, l’entreprise a d’abord
travaillé le lait avec une équipe de
20 personnes. En 2010, elle a élargi
sa gamme aux assiettes puis, en
de part de marché pour
le bio dans l’alimentation
pour bébés
En 2015, l’entreprise a élargi sa gamme aux sachets souples. DR
2015, aux sachets souples. Ses deux
sites de production, celui de SaintFerme (Gironde) et Vitanutrition
à Mérinchal (Creuse), emploient
désormais une centaine de personnes.
Des recettes sans cesse
renouvelées
L’ennui pour la PME, c’est que,
sentant le vent tourner dans un
contexte général de recul de la
« baby food », les géants du petit pot
ont inscrit à leur tour le bio au menu
Des galettes sans sucre
pour fêter les rois
santé Pour l’Épiphanie,
la pâtisserie Les Belles Envies
est la première à vendre des
gâteaux à index glycémique
contrôlé
pour vérifier qu’ils respectent un
index glycémique inférieur à 30.
Compter 25 pour la galette Belles
Envies, contre 70 pour sa version
traditionnelle.
La galette des rois dorée et croustillante avec 40 % de calories en
moins, la pâtisserie parisienne
Les Belles Envies l’a faite. « Le plus
long a été de trouver une recette de
frangipane qui reste gourmande,
reconnaît Alixe Bornon, qui a créé
ce concept en 2016. Nous ne faisons pas des médicaments ! » Sûre
de son succès, elle s’attend à en
vendre au moins 2 000, à 20 euros
les six parts.
Mais de quoi sont faits ses
gâteaux light ? « De farine de lupin,
explique la fondatrice. Les farines
blanches, la T45 et la T55 que tout
le monde utilise, sont très raffinées,
elles font donc monter la glycémie
très vite. » Le sucre blanc, lui, est
remplacé par un sucre sept fois
plus cher, issu de fleurs de cocotier,
« qui a un petit goût de caramel ».
Sur la pâte feuilletée, une étiquette
mentionne « index glycémique
contrôlé » (IGC). Cette certification, l’entreprise est la première à
l’avoir obtenue, grâce à une collaboration avec l’hôpital Necker. Elle
signifie que tous ses produits sont
testés avant commercialisation,
Des gourmandises pour
les diabétiques
Diagnostiquée diabétique à ses
13 ans, la trentenaire a réalisé son
souhait : offrir à tous les diabétiques
de type 1 et 2 la possibilité de manger
des pâtisseries, sans subir de pics de
glycémie. Et en très peu de temps. Il
y a tout juste cinq ans, elle quittait
le monde du droit du travail pour
se lancer dans un CAP. Aujourd’hui,
elle manage deux boutiques dans les
5e et 17e arrondissements de Paris
et est présente sur l’application de
livraison de produits frais Nelio.
Elle a même conquis les restaurants
d’entreprise Arpège (groupe Elior),
grâce à ses produits d’épicerie artisanaux (cookies, granola, pâtes à
tartiner…). Sur l’année écoulée,
elle a doublé son chiffre d’affaires
atteignant les 900 000 euros. Mais
l’entrepreneuse veut encore « soulever des montagnes ». En 2019, elle
ouvrira un pop-up store dans le Sud
et recherche activement un laboratoire de production, avant d’ouvrir
un troisième point de vente et de se
lancer à l’assaut d’autres grandes
villes françaises. g R.L.
des bébés. D’abord Nestlé, fin 2017,
puis le numéro un français, Blédina
(groupe Danone), qui a essuyé une
baisse de 2,5 % de ses ventes en un
an. Face à cette redoutable concurrence, Babybio est passé en mode
défensif. Il s’efforce de mettre en
valeur ses engagements, grâce à une
nouvelle identité visuelle, une campagne de publicité télévisée, un site
Internet – pas encore marchand –
inauguré l’année dernière et des
recettes sans cesse renouvelées.
En plus des yaourts brassés et des
mélanges fruits et légumes lancés
en 2018, 20 plats inédits sortiront
début 2019.
Ni promo ni bons
de réduction
Reste le défi de la distribution.
Présentes dans les magasins spécialisés (bio et petite enfance), où
la marque réalise encore la moitié de son chiffre d’affaires, ses
120 recettes s’invitent désormais
dans les pharmacies et la grande
distribution (Monoprix, Carrefour,
Auchan, etc.). « Nous proposons un
tarif unique pour tous les circuits de
distribution et nous appliquons une
stratégie de prix stricte », souligne
Stéphane Priou. Mais le fabricant
ne participe pas aux catalogues
promo et n’offre pas de bons de
réduction. Une démarche futée qui
permet aux enseignes de conserver
de la valeur. Il s’ancre aussi aux sites
d’e-commerce jusqu’à Amazon et a
planté sa fourchette en Chine et en
Amérique du Sud, dont il tire 10 %
de son chiffre d’affaires.
Côté fournisseurs, la société
bordelaise peut compter sur
des dizaines de producteurs.
« Contrairement à nos concurrents, nous structurons nos filières
d’approvisionnement depuis plus
de vingt ans, souligne le directeur
marketing. Et pour pérenniser ces
relations, nous rémunérons la qualité
des ingrédients à leur juste valeur. »
Et il a fallu être convaincant. Rares
sont les agriculteurs qui se plient
aux normes strictes de l’alimentation infantile. g
Romane Lizée
24
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Sport
Ada Hegerberg
« Il y aura
toujours
des cons »
interview
FOOTBALL Le premier Ballon
d’or féminin mène à son niveau
le combat pour l’égalité
femmes-hommes
Coupe du monde À cinq mois
du tournoi, la Norvégienne
raconte la discipline, qu’elle
domine avec l’Olympique lyonnais
Envoyé spécial
Décines-Charpieu (Rhône)
P
remière gagnante du
Ballon d’or féminin, le 3 décembre,
l’attaquante norvégienne Ada
­Hegerberg (23 ans), à l’Olympique
lyonnais depuis 2014, a profité de l’attention médiatique soutenue pour
exprimer ses convictions sur l’égalité
entre hommes et femmes. La fenêtre
de tir est large, jusqu’à la Coupe du
monde en France (7 juin-7 juillet),
même si elle n’y participera pas.
Vous sentez-vous
comme une pionnière ?
Je me suis rendu compte après la
cérémonie que ce n’était pas seulement un trophée pour moi, mais
aussi un moment historique pour
toutes les femmes. J’ai toujours
considéré que j’avais une responsabilité, mais elle est encore plus
grande aujourd’hui.
Le Ballon d’or a-t‑il changé votre vie ?
Quand le New York Times vient
m’interroger, c’est plus grand que
moi. J’ai reçu des sollicitations
d’Inde ou d’Islande, le monde
­entier s’intéresse. Mais je n’ai pas
de difficulté à rester moi-même.
C’est un coup d’accélérateur
­incroyable qui ne doit pas profiter qu’à moi.
Votre trophée est exposé au musée
de l’OL. Êtes-vous pressée
de le récupérer ?
Oui, parce que j’ai envie d’aller le
montrer en Norvège. D’un autre
côté, il est tellement lourd, douze
kilos, qu’il est mieux au club. Ici,
tout le monde peut en profiter. Et
puis j’ai peur de le garder chez moi.
Les premiers jours, au réveil, mon
premier réflexe était de vérifier
qu’il était toujours à sa place.
Vous tenez à ce qu’on parle de
vous comme d’un footballeur, au
masculin. Pourquoi ?
Parce que je viens d’une famille
où l’égalité va de soi. En Norvège,
c’est une notion très avancée. Je ne
Ada Hegerberg,
au centre
d’entraînement de
l’OL, jeudi. Rolland
Quadrini/KR Images
Presse pour le JDD
me suis jamais considérée comme
une femme qui joue au foot, mais
comme un footballeur. La langue
ne devrait pas faire de différence
selon le sexe. Le chemin est encore
long pour graver l’égalité dans tous
les esprits. C’est un sujet qui mérite
qu’on en parle quotidiennement.
Votre salaire, l’un des plus élevés
pour une joueuse, est proche du
revenu moyen d’un joueur de Ligue 1
(autour de 50 000 euros par mois).
N’est-ce pas anormal ?
D’autres filles ont un traitement
moins confortable, c’est d’abord
elles qu’il faut aider. Ensuite, il y
a des raisons raisonnables à cela
puisque les économies sont très
différentes. Je ne me focalise
pas sur l’écart, énorme, mais sur
le fait qu’il se réduise, même un
peu. Avant tout, je m’intéresse à
l’égalité des chances entre enfants
des deux sexes : même dans mon
sous-sol]. On les laisse tranquilles,
ils apprécient la discrétion. »
Le Red Devil a même appelé cette
saison après un match pour prévenir qu’il arrivait le soir même
avec des amis. « On est restés ouvert
pour lui », indique Marwan, qui a
passé un mois en Russie à suivre
le périple des Bleus. Au premier
trimestre 2019, il lancera rue de
Ponthieu (8e arrondissement de
Paris) une chaîne de fast-food,
associé à Drogba et Anelka : Burger & Chicken.
S’il gère les finances, il ne s’immisce pas dans la cuisine du cadet.
« Chacun son territoire », sourit
Jean-Edern, qui rend hommage
à son « deuxième papa », le chef
La troisième étoile des Bleus
GASTRONOMIE Ouvert depuis
la rentrée, l’Edern est devenu la
cantine de Kylian Mbappé
et Paul Pogba. Entre autres.
Visite avec son chef
Pour fêter la fin d’une année en
or, Kylian Mbappé et plusieurs
Bleus avaient réservé une table à
l’Edern après France-Uruguay,
le 20 novembre. La blessure de
l’attaquant a modifié les plans
et les champions du monde
ont décommandé. Mais, entre
amis ou en famille, Mbappé
fréquente régulièrement cet éta-
blissement proche des ChampsÉlysées. Son péché mignon : les
ailerons de volaille des Landes caramélisés. Sa curiosité l’a poussé
à demander à Jean-Edern Hurstel, 39 ans, le maître des lieux,
une visite des cuisines. « Kylian
a posé beaucoup de questions,
souvent pertinentes, témoigne
celui qui fut le plus jeune chef
français d’un palace parisien
(Peninsula). Il veut comprendre
comment ça marche. Malgré
sa notoriété, il garde les pieds
sur terre. »
S’il n’a jamais joué au football
en club et préfère le basket ou le
karting, l’ancien candidat de Top
Chef attire les étoiles du ballon.
Tout juste ouvert, son restaurant
a accueilli les héros de Moscou
qui venaient de célébrer leur deuxième étoile au Stade de France,
début septembre. Les Parisiens
Marco Verratti, Adrien Rabiot,
Juan Bernat et Maxwell font partie
des habitués. Le milieu italien est
un adepte du cabillaud de ligne
vapeur avec poivrade d’artichauts
et coquillages. « Les joueurs se sentent bien chez nous, apprécie JeanEdern Hurstel. L’endroit est gastronomique mais pas guindé, on sait
s’amuser [il y a un bar lounge au
Un fast-food
avec Drogba et Anelka
Au gré de ses postes, à Paris,
Londres, Monaco, Dubaï ou Abu
Dhabi, il a vu défiler des célébrités
et souligne que « les joueurs de foot
sont plutôt cools ». Les connexions
viennent de son frère aîné Marwan,
investisseur basé à Dubaï, partenaire d’affaires de Didier Drogba
et proche de Nicolas Anelka. C’est
ce dernier qui lui a présenté Paul
Pogba. Les trois footballeurs ont
leur rond de serviette à l’Edern.
25
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Sport
pays, une petite fille a moins de
possibilités pour accéder au foot
qu’un petit garçon.
Thierry Henry. Aujourd’hui, les
petites filles ont plus de possibilités de regarder du foot féminin.
Éric Besson touche au but
Votre Ballon d’or donne-t‑il un écho
plus grand à vos revendications ?
Je n’ai pas eu l’occasion d’échanger
avec les présidents de la Fifa ou
de l’UEFA, car accéder à eux n’est
pas simple. Mais on a besoin des
hauts dirigeants pour avancer. J’ai
moins envie de parler que d’agir de
manière constructive. Je dois aussi
garder l’équilibre entre le terrain
et le reste, je suis une joueuse, pas
une ambassadrice pour l’égalité.
Votre sœur Andrine, qui joue au
PSG, est venue au foot après avoir
vu le film Joue-la comme Beckham
(2002). Vous aussi ?
Ma sœur et mon frère m’ont inspirée mais, oui, ce film a remué pas
mal de choses en moi. Je connais
plusieurs filles qui ont commencé
le foot après l’avoir vu. Il véhicule
quelques clichés, mais il a aussi
créé des vocations. Avec Andrine,
on l’a vu au moins cent fois.
Ligue 2 Après des années à
graviter dans le foot business,
l’ancien ministre est en passe
de prendre la présidence de
Valenciennes. Rencontre
À propos, accepteriez-vous de
sacrifier votre carrière pour celle
de votre fiancé, international
norvégien lui aussi ?
Non, je ne crois pas. Notre relation
fonctionne justement parce qu’on
respecte nos carrières respectives.
Il n’est question de sacrifice ni
de l’un ni de l’autre. La distance
est compliquée, mais on la gère.
Ou alors, il faudrait que je souffle
son nom à mon président [Thomas
Rogne est défenseur central dans un
club polonais].
Savez-vous qu’en novembre l’Iran
a permis à un millier de femmes
d’assister à un match, après
quarante ans d’interdiction ?
On lit les journaux et on en a parlé.
J’ai envie de dire : enfin ! Elles sont
de vraies pionnières. Le chemin
a été long et ce premier pas est
important. Je trouvais vraiment
bizarre qu’en 2018 on ne laisse pas
les femmes aller au stade.
« La compétence
est plus
importante
que le sexe »
Comment a-t‑il réagi à la question
sexiste de Martin Solveig, qui vous
a demandé lors de la cérémonie du
Ballon d’or si vous saviez twerker ?
Il a trouvé la question plus bizarre
que sexiste. On a fini par en rire.
Finalement, les conséquences sont
pour le DJ, pas pour moi. Je venais
de recevoir le premier trophée
décerné à une femme ; pour ma
famille et pour moi, c’est tellement
plus important à retenir.
Quel est le pire cliché qui perdure
sur le foot féminin ?
Bonne question, mais je préfère ne
pas donner de munitions à ceux
qui critiquent. Il y aura toujours
des cons, mais je préfère penser
aux gens qui aiment bien nous
regarder.
Plus jeune, vos modèles étaient
des joueuses ou des joueurs ?
Avant de jouer avec elles à Lyon,
j’ai beaucoup regardé Camille
Abily et Lotta Schelin [attaquante
suédoise]. Mais à part la Coupe du
monde, peu des matches féminins
étaient diffusés, donc j’ai naturellement regardé les hommes, comme
étoilé Claude Legras, en proposant
à la carte « la quenelle de brochet
comme à l’Auberge de
Floris ». À quand le cabillaud Verratti ou
l’aileron Mbappé ?
En l’état, c’est plutôt Thomas Tuchel
qui l’inspire.
Lors d’une
réunion
avec
ses
Jean-Edern
Hurstel
et Antoine
Griezmann.
Presse
Où serez-vous le 12 juin
à 21 heures ?
C’est le jour de France-Norvège,
au premier tour de la Coupe du
monde. Je regarderai, car il y a
zéro chance que je sois sur le terrain. Ça peut étonner que le Ballon d’or ne participe pas à la plus
grande compétition, mais j’ai fait
un choix difficile [elle s’est mise
en retrait de la sélection en 2017].
J’ai d’autres objectifs importants
avec mon club.
On vous parle beaucoup de cette
Coupe du monde en France ?
De plus en plus. Les succès européens de l’Olympique lyonnais
[cinq Ligues des champions depuis
2011] ont fait naître un intérêt pour
notre sport. La Coupe du monde
est une occasion supplémentaire
à saisir. J’espère qu’on va profiter
de l’enthousiasme né pendant la
Coupe du monde en Russie pour
remplir les beaux stades français.
Pour en parler avec elles, je sais
que les filles veulent gagner mais
aussi proposer un beau spectacle.
Sur les vingt-quatre équipes
qualifiées, seulement neuf sont
entraînées par une femme.
Est-ce gênant ?
Non, car la compétence est plus
importante que le sexe. Je pense
aussi que les hommes ont plus
naturellement de la poigne. Les
femmes doivent se battre pour
atteindre leurs objectifs. g
Propos recueillis par
Mickaël Caron
équipes, il s’est appuyé sur les
choix de l’entraîneur allemand,
qui avait laissé sur le banc Adrien
Rabiot et Mbappé contre l’OM,
arrivés en retard à sa causerie.
« Kylian a compris le message : il est rentré et a marqué », rembobine-t-il avant
de ramener la situation à
lui : « Je ne peux pas aller au
combat tout seul.
Chez moi, il n’y
a pas de super
star. On bosse
tous pour un
collectif. »
Un vrai
discours de
footballeur. g
Arnaud Ramsay
Dans cette brasserie du Trocadéro,
l’omelette est baveuse, lui plutôt
bavard. Parler ballon, Éric Besson
aime ça. Davantage que raconter
sa vie d’avant : il dit avoir décliné
une centaine d’invitations pour
commenter le jeu politique. Il en
est sorti au lendemain de la présidentielle de 2012 pour voguer vers
le consulting, réseau démultiplié
par cinq ans d’exécutif sarkozyste.
Mais en confessant, déjà, l’espoir
d’une percée dans le foot. Manière
de marier business et élans amoureux pour le jeu. De fait, son nom
est souvent revenu dans la chronique des projets de rachat de club.
En intermédiaire de l’ombre ou en
lui prêtant des visées opérationnelles, conformément à son plan
de ­départ. Or le voilà qui touche
au but, à Valenciennes, patraque
en Ligue 2 (18e).
La finalisation de la transaction,
espérée mi-janvier, permettra à
III Sport Invest, société établie en
Suisse mais regroupant des entrepreneurs du sud de la France, de
détenir 68 % des parts du VAFC
(contre 6,2 millions d’euros). Et à
Besson d’en devenir le président.
« Si ça se fait, avance celui-ci, je vais
stopper une opération d’un investisseur américain intéressé par un
club français, mais qui ne viendrait
que si je suis impliqué. » Le projet
­Valenciennes, il ne l’a intégré qu’en
bout de ligne. Par le biais de l’ancien
agent Paulo Tavares, poisson-pilote
de III Sport Invest, auparavant éconduit à Troyes, un dossier sur lequel
Besson avait lui aussi des vues.
« Il n’a pas tous les codes »
Statutairement, quel président
sera-t‑il ? « Pas bénévole mais pas
nécessairement salarié », répond-il,
mi-elliptique, mi-gêné. Côté style,
c’est plus affirmé : « Je pense que
je sais manager les hommes, créer
une osmose. Le management, c’est
de l’amour et de l’autorité. » À notre
connaissance, c’est la première fois
qu’un ministre (Immigration puis
Industrie) prendrait en main un
club pro, dans cet ordre s’entend.
Même si Frédéric de Saint-Sernin,
secrétaire d’État sous Chirac puis
président de Rennes sous Pinault,
avait montré la voie. Les deux se
connaissent : « Il m’a dit : “Tu es
fou, c’est le pire poste du monde !” »,
s’amuse Besson.
Lui vient de s’échauffer une
saison en banlieue parisienne, au
Blanc-Mesnil (National 3). C’est son
ami Michel Moulin, ancien dirigeant au PSG, qui l’a incité à se faire
Éric Besson, lors
de la conférence
de presse
scellant son
arrivée au
Blanc-Mesnil,
en septembre
2017.
Baptiste Fernandez/
ICON SPORt
la main. Il dépeint « une plongée
passionnante en Seine-Saint-Denis,
sur le plan du foot et hors terrain ».
Pas le moindre chahut à son égard,
assure-t‑il. « De toute façon, préciset-il, même quand j’étais ministre de
l’Immigration, je n’ai pas eu un souci
en banlieue. C’est à Saint-Germaindes-Prés que je pouvais en avoir. »
En revanche, ça a chauffé sévère
avec le maire, Thierry Meignen
(LR), qui lui reprochait ses envies
de fusion avec le voisinage. De son
côté, Besson justifie son départ cet
été par « une ingérence détestable »
de l’édile et de sa sœur, adjointe aux
sports : « Ce n’est pas parce que vous
versez une subvention que vous pouvez inciter à choisir les éducateurs
selon leurs orientations politiques. »
Une attaque vue en interne comme
un prétexte, eu égard aux bruits
envoyant alors le démissionnaire
à Boulogne-Billancourt (N2). Bilan
de ce passage éclair ? « Il a été assidu, c’est un vrai passionné, résume
un cadre du club. Mais il n’a pas tous
les codes. Il pouvait dire à un joueur :
“Je ne comprends pas pourquoi le
coach ne te fait pas jouer.” »
La dernière fois que le visage
d’Éric Besson est apparu dans les
pages sport du JDD, début 2015,
c’était sous le titre « La grande
supercherie ? ». Ou comment un
politique de haut rang s’acoquine
avec un candidat compulsif à la
reprise, Christophe Maillol, au
portefeuille d’argile déjà entrevu à
Nantes, Grenoble et Nîmes. Cette
fois, c’est du Havre qu’il est question. « Il était venu à ma mairie de
Donzère [Drôme] avec une lettre
de garantie bancaire de 20 millions
d’euros, explique Besson. Lettre que
des amis banquiers m’ont dite solide.
Il me proposait de présider le board,
j’ai dit pourquoi pas. » Condition :
que son nom ne sorte pas avant que
le rachat soit effectif. Peine perdue : les fonds sont introuvables,
le feuilleton s’éternise et Besson se
retrouve bon gré mal gré caution
morale d’un projet dont le milieu
se gausse et qui n’aboutira jamais.
Pas de regrets pour autant. « Je ne
pense pas qu’il a escroqué, mais qu’il
s’est fait escroquer », tranche-t‑il à
propos de Maillol. Qui lui a récemment confié être en tractations avec
un club de National…
Le Guen au Cameroun, c’est lui
Si les échanges ont été brefs, l’an
passé, avec les futurs propriétaires
de Bordeaux, la venue d’investisseurs américains et chinois à Nice
en 2016 lui doit beaucoup. Soupir : « Et ça a fait deux lignes dans
les journaux… » Le foot pro, il en
a aussi humé l’air du temps de ses
attributs politiques. En 2008, alors
secrétaire d’État à la Prospective,
Besson présente un rapport sur la
compétitivité des clubs qui fait causer. Y est suggérée l’idée de « réduire
la contribution de la L1 vers la L2 en
matière de droits télé », ce qui fait
hurler dans l’antichambre. Pour faire
simple, on lui reproche d’être à la
solde des clubs riches, à commencer
par Jean-Michel Aulas, dominant
avec Lyon. « Je le côtoyais, c’est vrai.
En source d’inspiration, il y a deux
leaders absolus. Tapie le pionnier et
Aulas le bâtisseur. »
Politique ou business, ses rendezvous basculent donc souvent vers
le foot. Pour tâter le terrain, genre
« et investir dans un club, ça vous
intéresserait ? ». Ou alors jouer les
facilitateurs. Comme en 2013, quand
son client Tony Fernandes, patron
des Queens Park Rangers, cherche
un attaquant. Il en parle à Vincent
Labrune (OM), qui refourgue Loïc
Rémy. Plus surprenant, ce dîner en
2009 à la table de Paul Biya avec
François Fillon, Premier ministre.
« Vous ne connaissez pas un bon tacticien pour mon équipe nationale ? »,
lance le président du Cameroun.
Besson évoque Paul Le Guen, non
conservé au PSG. Le lendemain,
coup de fil de Biya : « Vous ne m’avez
pas donné le numéro de Le Guen… »
Qui deviendra fissa le nouveau sélectionneur des Lions indomptables.
Maintenant, c’est à Besson de jouer.
Pour de vrai. g
Damien Burnier
La Ligue 1 découpée
COUPE DE FRANCE Huit représentants de L1 faisaient hier leur entrée
dans l’épreuve à l’occasion des 32es
de finale. Trois l’ont déjà quittée,
face à plus petit que soi, ce qui fait
un joli ratio. Terrains dégradés,
adversaires survoltés, la recette est
connue mais fonctionne toujours.
Demandez à Stéphane Moulin, le
coach d’Angers, qui est rentré de
Viry-Châtillon (Régional 1) avec
une défaite 1-0 et une leçon d’histoire : il fallait remonter à 1986 pour
voir un club de l’élite tomber face à
une équipe évoluant cinq divisions
plus bas.
Les maux de tête sont prononcés aussi du côté de Nîmes, étrillé
par Lyon-Duchère, pensionnaire
de National : 3-0, circulez. «Un tel
score, ça fait mal», se lamentait le
gardien Paul Bernardoni. Si le revers
est plus sobre pour Montpellier (1-0
à Sannois-Saint-Gratien, National),
il fait désordre pour un 4e de Ligue 1,
qui avait terminé 2018 en accrochant
Lyon. Qui lui s’en est sorti à l’usure
à Bourges. Il reste encore du chemin avant que ne tombe le record de
l’hécatombe (huit clubs éliminés en
2003 et 2011). Mais à l’aune de ces
mésaventures, les derniers cadors
en lice aujourd’hui ne devraient pas
transpirer la suffisance. g L.T.
Les qualifiés en L1 : Amiens-Valenciennes
(L2) 1-0 ; Stade Pontivy (N3)-Guingamp 2-4 ;
Red Star (L2)-Caen 0-1 ; Schiltigheim (N2)Dijon 1-3 ; Bourges (N3)-Lyon 0-2
26
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Actualité Sport
Melvyn Richardson,
HANDBALL Quinze ans
L’autre midi à la Maison du
handball, Melvyn Richardson
a glissé ces mots au milieu de
la conversation. Sans désir
conscient de tuer le père,
encore qu’un psychologue
trouverait sûrement à y redire : « Mon père n’est pas mon
modèle. » Il ne peut pas l’être
puisque Jackson ­Richardson, le
premier héros du handball français avec ses dreadlocks et son
don pour l’interception, était un
meneur de jeu droitier ; lui est
un gaucher assez polyvalent
pour jouer à trois postes. Par
son style aérien, il se sent plus
proche de l’ancien bondissant
Daniel N
­ arcisse ou de Mathieu
Grebille, son équipier à Montpellier, « même s’il n’aime pas que je
le lui dise », sourit l’un des trois
joueurs nés en 1997 appelés
par Didier Dinart à préparer
le Mondial en Allemagne et
au Danemark, qui commence
jeudi. La liste définitive des
seize joueurs sera dévoilée
après-demain.
L’enfant de la balle le plus
choyé du hand tricolore a de
grandes chances de participer à 21 ans à sa première
compétition internatio-
Baptiste Fernandez/Icon sport
après Jackson, la pépite
des Bleus est attendue
au Mondial, dès jeudi.
Soucieux d’écrire
sa propre histoire
mieux qu’un fils à papa
nale, lui qui a déjà remporté un Euro (2014) et
un Mondial (2015) avec
l’équipe de France jeunes.
Il y aurait sans doute pris part
aux côtés de Nikola ­Karabatic ;
d’autant plus en l’absence du
totem parisien, blessé. On ne peut
s’empêcher d’y voir un passage
de témoin, comme celui opéré
il y a quinze ans entre Jackson
Richardson et l’incontournable
numéro 13 des Bleus. « Ce lien
éventuel, ce n’est pas à moi de le
faire », feinte Melvyn, qui dit son
espoir de partager le sceptre avec
Nikola avant qu’il quitte la scène
pour de bon.
Il pourrait se sentir à l’étroit,
coincé entre ces deux légendes.
Melvyn Richardson, au contraire,
est tout en décontraction. « Parce
que l’idée n’a jamais été d’imiter
papa mais de prendre du plaisir,
explique-t-il. J’aurais pu faire du
chant ou de la danse, ça lui allait
tant que je m’éclatais. » Foot, judo,
tennis et natation : il a d’ailleurs
pris son temps avant d’opter pour
la balle collante. Sous la pression
familiale ? Il jure que non. « Dès
le mini-hand, j’ai rencontré ceux
qui forment toujours mon groupe
de potes. C’est eux qui m’ont
fait aimer puis continuer
ce sport. » Certains ont
pigé en première division mais il est le seul
à s’être hissé au plus
haut niveau.
Comme Kentin Mahé (fils
de ­Pascal), il
a des gènes
de Barjot,
surnom donné à la première génération française médaillée, dans les
années 1990. « Parler de nos pères
fait partie de notre histoire mais
ce n’est pas un sujet entre nous »,
assure le natif de Marseille, fan
« J’aurais pu
faire du chant
ou de la danse »
d’un autre Réunionnais, Dimitri
Payet, qu’il aimerait rencontrer
et que connaît déjà son père. On
lui raconte qu’à ses débuts le fils
aîné de Zinédine Zidane portait
le nom de sa mère pour se protéger des comparaisons ; il coupe
aussitôt : « Je suis fier de m’appeler Richardson ! Et puis, je ne suis
pas là grâce à mon nom mais grâce
à mon travail. » En juin dernier,
il a tenu un rôle majeur dans la
conquête de la Ligue des champions par M
­ ontpellier (4 buts
en finale).
On l’avait découvert sur un
terrain de hand dix ans plus tôt,
à la fin du dernier match de son
père. Devant 3 500 supporters à
­Albertville, Jackson Richardson
avait donné son ultime passe à
Melvyn, cheveux longs et yeux
rougis. Le geste, symbolique, aurait pu devenir pesant. « On m’a vu
tôt », acquiesce timidement Melvyn. À l’adolescence, le père s’est
fait plus protecteur, repoussant
des sollicitations jugées trop précoces. Un jour prochain, il partagera l’héritage avec sa sœur Ilana,
17 ans, qui pousse à l’académie
de Toulon-Saint-Cyr.
À la vitesse où il progresse,
celui que Daniel Costantini voit
devenir l’un des meilleurs handballeurs au monde peut rêver des
Jeux olympiques, l’an prochain.
Il sourit : « Mon père a dû m’emmener à pas mal de compétitions
lorsque j’étais enfant, mais mon
seul souvenir c’est les JO d’Athènes
en 2004. » Il n’a oublié ni les soirées d’athlétisme ni les matches
de basket, lui qui supporte des
Lakers de Los Angeles. Ne manquerait plus qu’à Tokyo la France
de Melvyn tombe, dans un match
œdipien, sur le Gabon, coaché par
­Jackson. g
Mickaël Caron
Les experts
sont prêts
La Slovénie, battue de neuf buts à
Rouen (34-25), peut témoigner
de la bonne forme des Bleus, à
six jours de leur entrée dans le
Mondial, vendredi face au Brésil.
Les deux équipes se retrouvent
demain pour un ultime galop
d’essai à l’issue duquel Didier
Dinart annoncera sa liste de 16.
Plusieurs casse-têtes en perspective pour le sélectionneur,
notamment au poste de pivot où
les quatre candidats au séjour
berlinois ont été performants à
tour de rôle, Ludovic Fabregas et
Nicolas ­Tournat finissant meilleurs scoreurs de la rencontre
(5 buts chacun). g
À Clermont, le musée
donne des idées
RUGBY En pointe dans le
tourisme sportif, le club
auvergnat fait des émules
jusque dans le foot
Inauguré en octobre 2016, le musée
interactif de l’ASM ClermontAuvergne connaît un succès populaire qui ne laisse pas indifférent.
Les clubs de football de Marseille,
Nantes ou Strasbourg en sont
­notamment repartis avec des idées
neuves, afin de plancher à leur
propre offre de tourisme sportif.
L’ASM Expérience se distingue du
musée des Verts de Saint-Étienne, né
il y a cinq ans, par une approche plus
thématique et ludique que chronologique et encyclopédique. Le club
de rugby de La Rochelle, adversaire
du jour en clôture de la 14e journée
du Top 14, pourrait aussi s’en inspirer. « Nous réfléchissons en effet à un
projet de visite de stade interactive
et muséographique », dévoile ainsi
son DG, Pierre Venayre.
Unique en son genre dans le rugby
européen, l’ASM Expérience figure
dans le « Clermont Pass » de l’office
de tourisme, qui facilite l’accès aux
sites incontournables de la cité
­arverne. « Aux autocaristes, nous
proposons également des visites pour
la journée couplant l’ASM Expérience
avec l’Aventure Michelin », précise
Aurélien Perrin, le directeur de
la communication de l’ASMCA.
Et pour cause : il suffit de traverser la
rue pour accéder au musée consacré
au géant du pneumatique, qui créa
l’ASM omnisports en 1911 et dont il
reste le partenaire séculaire.
Intimité de vestiaire
Quelque 65.000 visiteurs ont déjà
découvert la riche histoire du club
dans cet espace de 600 mètres carrés
installé sous la tribune Phliponeau
du stade Marcel-Michelin. « En plus
de la clientèle individuelle, nous recevons des écoles, des centres de loisirs,
des CE ou des groupes de retraités »,
détaille-t-il. Les animations permettent de se glisser sous une mêlée
ou de s’immiscer dans l’intimité du
vestiaire avant l’entrée des joueurs
sur la pelouse. Archives de presse,
maillots, documents rares agrémentent le parcours. Début 2018,
l’exposition « Père et fils » avait mis
en lumière les grandes familles asémistes. À l’été lui a succédé une installation à la gloire du jeune retraité
Aurélien Rougerie. Fermé à partir de
samedi, toilettage hivernal oblige,
l’ASM Expérience rouvrira début
février, fort d’une nouvelle expo
consacrée aux « chiffres extraordinaires » de l’histoire du club. g P.K.
TOP 14 Résultats : Stade françaisPerpignan 27-8 ; Grenoble-Castres 6-16 ;
Montpellier-Lyon 14-25; Pau-BordeauxBègles 40-23 ; Agen-Toulouse 20-27 ;
Racing-Toulon 22-13.
27
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Actualité Culture & Médias
Lincoln Agnew, illustrateur, qui a inspiré la une de « M Le Monde »
« L’appropriation de mon travail
est contraire à l’éthique »
PRESSE Critiqué pour
La une de « M »
et le visuel sur
Hitler réalisé par
Lincoln Agnew
en 2017 pour
« Harper’s ».
sa une constructiviste sur
Macron, « Le Monde »
s’est excusé
Polémiques L’artiste
M Le Monde ;
LINCOLN AGNEW
pour Harper’s
(Hulton Archive/
Getty Images/
Visual Studies
workshop/Getty
Images)
canadien, qui avait réalisé
un visuel semblable
sur Hitler, réagit
pour la première fois
Accusé par des lecteurs et des
internautes d’avoir repris les codes
de l’iconographie nazie pour repré‑
senter Emmanuel Macron en une de
son magazine M fin décembre, Le
Monde a présenté ses excuses lundi
dans un éditorial titré « Notre erreur
et notre responsabilité ». Le direc‑
teur du journal, Jérôme Fenoglio,
a déploré cette « couverture ratée »
mais aussi la « mauvaise foi » de
certains de ses détracteurs qui
ont alimenté la polémique sur les
réseaux sociaux. Le quotidien du
soir a indiqué que cette une s’inspi‑
rait des graphismes constructivistes
et des travaux de Lincoln Agnew,
qui a collaboré à plusieurs reprises
avec le journal. L’artiste canadien,
regrette avoir été mêlé malgré lui à la
polémique et attend des explications.
Il s’exprime pour la première fois.
Que pensez-vous de la polémique
provoquée par la couverture de M ?
Je l’ai appris dimanche 30 dé‑
cembre, le jour suivant sa publica‑
tion. Je ne sais pas vraiment quoi
penser de la polémique, j’ai simple‑
ment l’impression qu’un ami m’a
mis un coup de poing dans le ventre.
Que vous inspire cette couverture ?
J’ai immédiatement perçu le lien
évident avec mes illustrations, mais
pas la connexion qui a été faite sur
les réseaux sociaux avec le nazisme.
Si Le Monde avait voulu établir un
lien entre Macron et Hitler, il y avait
de meilleurs moyens de le faire.
Le Monde a expliqué s’être inspiré
de votre travail et de références au
constructivisme. Qu’en pensez-vous ?
Les références au ­constructivisme
existent dans de nombreux
domaines. Sur ce point, je suis
d’accord avec Le Monde, utiliser ces
références n’établit pas de lien avec
Hitler. Cependant, je pense que les
éléments utilisés et la façon dont ils
ont été assemblés renvoient direc‑
tement à une illustration de Hitler
que j’avais faite pour le magazine
Harper’s [un mensuel américain]
l’an dernier, ce qui est inapproprié.
Non. En fait, j’ai vu la polémique
monter et mon nom y être attaché.
Le Monde m’a finalement contacté
mardi par e-mail. Je réfléchis avec
mon agent à la réponse à appor‑
ter. Je ne suis pas rancunier, nous
faisons tous des erreurs. Et j’aime
beaucoup collaborer avec eux.
Attendons de voir l’évolution de
nos échanges.
Que pensez-vous des excuses
publiées par Le Monde ?
Le journal a pris conscience de la
polémique et s’est excusé de la réfé‑
rence au constructivisme, mais il
ne s’excuse pas d’avoir associé mon
nom à des mauvaises décisions.
À l’époque, votre illustration de Hitler
avait-elle fait polémique ?
Non, parce qu’elle était liée à
l’article. Il évoquait l’incendie du
Reichstag en 1933, un moment clé
exploité par la propagande nazie et
Hitler pour renforcer son pouvoir.
Reprochez-vous au Monde d’avoir
plagié votre travail ?
Ce n’est pas du plagiat que d’utiliser
le style constructiviste, cela a ins‑
piré de nombreux artistes pendant
des décennies, à commencer par
moi. Toutefois, j’ai utilisé des élé‑
ments particuliers pour une raison
particulière dans un contexte par‑
ticulier et je ne peux pas m’empê‑
cher de voir des similitudes dans
cette une. Donc oui, je crois que
c’est une appropriation de mon
travail contraire à l’éthique. Nous
ne serions pas en train d’en parler
si ce n’était pas le cas. g
Avez-vous été consulté par Le Monde
avant la publication de cette une ?
Propos recueillis par
Thomas Liabot
Ludovic Perrin
Renaud Revel
Voir qu’on ne voit plus. Depuis
dix ans, l’animatrice de l’émission
28 minutes sur Arte vit avec cette
angoisse au quotidien. En 2008, un
ophtalmologiste lui a diagnostiqué
un double glaucome : l’œil gauche au
bord de la rupture et l’autre moins
atteint, mais la perspective soudaine
de terminer ses jours comme son
père, mort à moitié aveugle et rongé
par Alzheimer. « Tous les matins,
j’ouvre les yeux, cœur battant. […] Je
fixe un rai de lumière entre les lattes
disjointes du volet de ma chambre.
Ce rituel me permet de détecter un
changement dans l’étendue du champ
visuel », note Élisabeth Quin dans
son témoignage, sorte de journal de
bord de sa maladie, La nuit se lève
(éd. Grasset).
À Arte, seule sa présidente,
­Véronique Cayla, a été mise dans la
confidence. « Mais, comme m’a rassurée un ami, ce serait plus ennuyeux
si j’étais sourde en faisant de la radio.
Là, je peux encore lire et voir mes invités. C’est le soir que tout se gâte. » À
55 ans, élisabeth Quin ne serait pas
la première à afficher son handicap
dans les médias, mais les cas sont
rares. Après des années en presse
écrite et en radio, la journaliste non
voyante Sophie Massieu a même
réalisé une série de films autour du
monde pour Arte (Dans tes yeux,
« Mes problèmes
de vue ont fait de
moi une meilleure
intervieweuse »
prix Trofémina en 2014). Quant à
la cavalière également aveugle de
naissance Lætitia Bernard, elle com‑
mente les événements sportifs sur
Radio France. Personne n’a oublié
non plus le visage de la journaliste
américaine Marie Colvin, qui, après
avoir reçu un éclat de grenade au
Sri Lanka, avait continué d’assurer
ses reportages de guerre avec un
bandeau noir posé sur l’œil gauche.
« Chez un aveugle, la perception est
totalement exacerbée par l’ouïe, les
ondes, les vibrations, explique Éli‑
sabeth Quin. On “voit” autre chose.
Je pense que mes problèmes de vue
ont fait de moi une meilleure intervieweuse, peut-être de manière plus
diffuse et profonde. J’ai développé
une approche plus véridique, plus
authentique, pas seulement fondée sur l’immédiat. Ça m’a rendue
Ce devrait être une femme. Pour
remplacer Olivier Schrameck,
actuel président du Conseil supé‑
rieur de l’audiovisuel, nommé
le 24 janvier 2013, pour cinq ans,
par François Hollande, plusieurs
candidatures vont être examinées
à la loupe. Une institution dont les
attributions vont être rabotées pour
certaines et élargies pour d’autres,
dans le cadre d’une loi sur l’audiovi‑
suel en gestation du côté du minis‑
tère de la Culture, attendue pour
l’été. L’Élysée penche donc pour la
désignation d’une femme à la tête
d’un organisme de régulation qui
n’a connu depuis 1982 (date de la
création de la Haute Autorité, deve‑
nue CNCL puis CSA), c’est‑à-dire
en trente-sept ans, qu’une seule et
unique présidente, la journaliste
Michèle Cotta.
On cite d’abord la directrice du
Centre national du cinéma, Fré‑
dérique Bredin, même si celle-ci
aurait récemment fait ­savoir que le
poste ne l’intéresse pas. Il y a aussi
Laurence ­Franceschini, une tech‑
nicienne des médias longtemps à
la tête, à ­Matignon, de la direction
générale des médias et des indus‑
tries. Ou ­encore Nathalie Sonnac,
membre du CSA nommée par
Gérard Larcher, candidate déclarée
à la succession d’Olivier Schrameck,
qui brigue depuis plusieurs mois un
poste au Conseil constitutionnel.
Tablettes et écrans sont pour les générations futures un obstacle à la prise
de conscience du problème de la préservation de la nature. »
Le glaucome, deuxième cause
de cécité dans les pays dévelop‑
pés, touche 1,5 % de la population
après 40 ans. En France, si 1 mil‑
lion de personnes sont traitées,
entre 400 000 et 500 000 ignorent
qu’elles sont atteintes. À travers la
visibilité qu’elle donne à cette mala‑
die vouée à prendre de l’ampleur, la
journaliste aimerait interpeller les
pouvoirs publics. « Ça n’a jamais été
un problème de santé publique et c’est
une honte. Au même titre que pour le
cancer colorectal ou le cancer du sein,
des campagnes de dépistage devraient
être mises en place au niveau national. Car cette maladie, qui avance à
pas feutrés, sans symptômes apparents, vous rend aveugle à coup sûr si
elle n’est pas détectée et bien traitée.
Et c’est un sacré handicap ! » g
encore plus combative et féroce visà-vis de tout ce qui empêche le regard
d’aller vers l’essentiel, c’est-à-dire
l’expérience directe avec la beauté,
la nature, l’harmonie qui fonde l’être.
Élisabeth Quin
raconte son combat
contre la cécité
Audiovisuel L’actuel
président du gendarme du PAF
va laisser sa place fin janvier.
Une fusion avec la Cnil
est envisagée
Isabelle ­Falque-Pierrotin
tiendrait la corde
Mais c’est une quatrième per‑
sonnalité qui semble avoir les
faveurs d’Emmanuel Macron :
la présidente de la Commis‑
sion nationale de l’informa‑
tique et des libertés, Isabelle
­Falque-Pierrotin. Installée à la tête
de la Cnil en septembre 2011, cette
proche d’Édouard Philippe est
diplômée de HEC, énarque et
conseillère d’État. Elle tiendrait
d’autant plus la corde que l’hypo‑
thèse d’un rapprochement entre
un régulateur chargé de veiller
dans l’univers numérique à ce
qu’Internet ne porte atteinte ni
aux droits de l’homme, ni à la
vie privée, ni aux libertés indivi‑
duelles, et un second dont la mis‑
sion est de garantir les équilibres
économiques, technologiques et
éditoriaux de l’audiovisuel fait son
chemin. À l’heure des fake news,
des dérives du Net et des questions
qui portent sur la qualité et la perti‑
nence de l’information, ce mariage
« aurait du sens », entend-on du
côté du ministère de la Culture.
Dans un tel schéma de fusion
(500 personnes au total, dont
300 pour le seul CSA), ­Isabelle
Falque-Pierrotin fait en effet une
présidente toute trouvée.
Redimensionné, ce nouveau
CSA se verrait ainsi confier des
pouvoirs étendus, mais également
rognés, puisqu’il est prévu que lui
soit retirée l’une de ses missions
fondatrices : la nomination des
PDG de l’audiovisuel public. Et
un premier dossier sera à traiter :
celui de la nouvelle numérotation
des chaînes d’info. g
CONFIDENCES Atteinte
d’un double glaucome
agonique, la journaliste
appelle les pouvoirs publics
à lancer une vaste campagne
de dépistage
La présentatrice d’Arte sur le plateau de 28 Minutes. Pierre-Emmanuel RASTOIN/REA
Au CSA, une
femme favorite
28
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Entretien
Astérix, année MMXIX
*
* 2019, comme
écrivent les Romains,
aussi fous soient-ils !
EXCLUSIF Le 38e album
du héros gaulois de
Goscinny et Uderzo paraîtra
le 24 octobre. Les auteurs
Didier Conrad et Jean-Yves
Ferri dévoilent la première
case et quelques secrets
L
e secret est aussi bien gardé
que la recette de la potion magique. Aujourd’hui, le JDD dévoile la date de la
tournée générale. C’est le 24 octobre que
sortira le 38e album d’Astérix, héros imaginé il y a soixante ans par René Goscinny
et Albert Uderzo. Le quatrième réalisé par
le dessinateur Didier Conrad et le scénariste Jean-Yves Ferri. Quels ingrédients
dans cette nouvelle histoire ? La planche
de présentation et la première case de l’album que nous publions contiennent des
pistes. Le parler en « ch » nous a rappelé
les Arvernes. L’aventure tournera-t-elle
autour d’eux, de leur chef Vercingétorix
ou des batailles de Gergovie et d’Alésia ?
Si Conrad et Ferri (ainsi que les Éditions
Albert René, propriété du groupe Lagardère comme le JDD) refusent de dévoiler un mystère connu par moins de dix
personnes dans le monde, et s’amusent à
mettre en garde contre toute fausse piste,
ils ont accepté de livrer quelques indices
et de détailler les coulisses de cette
fabrication top secret.
Vous dévoilez aux lecteurs du JDD la
première case, sous forme de story-board,
du prochain Astérix. Qu’y voit-on ?
Jean-Yves Ferri. On a rarement débuté un
Astérix par une case aussi mystérieuse.
On est au crépuscule devant la hutte du
chef. On voit trois visiteurs énigmatiques.
En regardant bien, vous pouvez déjà déduire des choses… Retenez que quelqu’un
de très important arrive au village.
Didier Conrad. Si on vous en dit plus, cela
casse complètement la lecture. On peut
en revanche vous annoncer que la dernière planche représentera… un banquet.
À quoi ressemblera ce 38e album ?
D.C. Après La Transitalique, qui faisait
voyager Astérix et Obélix à travers l’Italie,
nous restons au village.
J.-Y.F. À notre grand désespoir [rires].
Avec Didier, on a décidé d’alterner village et voyage, c’est un challenge qu’il
faut maintenant tenir.
Qu’est-ce que cela change ?
J.-Y.F. Le voyage offre ses propres thèmes
liés au pays, aux clichés… Cela donne une
dynamique. Quand on reste au village, il
faut creuser un thème de société, jouer
sur la psychologie des personnages…
Et en imaginer de nouveaux ?
D.C. Dans un album village, il faut inventer beaucoup plus de nouveaux personnages pour créer des situations inédites.
Sinon, les figures habituelles sont tellement connues qu’on va retomber sur les
mêmes gags.
Trouvera-t‑on un Gaulois réfractaire, en
référence à la phrase d’Emmanuel Macron ?
J.-Y.F. Un personnage sans doute pas,
mais l’idée apparaîtra en filigrane. Il y a
toujours des clins d’œil à l’actualité.
Anniversaire La plus
vendue des BD hexagonales
fête ses 60 ans en 2019. Alors
que cette aventure s’intéresse
aux origines gauloises, voici
ce qu’elle dit de la France,
des Français et de l’actualité
Propos recueillis par
Cyril Petit et Marie Quenet
Concrètement, comment cela se passe ?
J.-Y.F. Après avoir raconté grossièrement
l’histoire sous forme de texte, je crayonne
le story-board, puis j’envoie des chapitres
à Didier pour qu’il dessine. Avant, c’était
par trois ou quatre pages ; maintenant,
c’est par dix. Cela fonctionne mieux.
D.C. Quand c’était par trois ou quatre
pages, Jean-Yves avait tendance à revenir
dessus au fur et à mesure que je dessinais. Là, il ne retouche que les dernières
planches, ce qui me laisse le temps d’avancer. Par dix pages, j’ai aussi le temps de
mûrir mon travail. Je peux préparer les
personnages en avance et mieux rythmer
les séquences.
Voici la première
case du futur album,
story-boardée
par le scénariste
Jean-Yves Ferri
et transmise
au dessinateur
Didier Conrad.
D.C. On doit quand même être prudent
avec les références, car les présidents
passent alors qu’Astérix reste. Dans dix
ans, tout le monde aura oublié Macron,
mais Astérix, lui, sera toujours là.
2019, un cru
gaulois
Les 60 ans d’Astérix
­seront célébrés avec
le 38e album mais
aussi, d’ici là, avec
une édition luxe de sa
première aventure,
Astérix le Gaulois,
ou la version livre
audio de ses deux
premières histoires.
Son dernier film,
Astérix et le ­secret de
la potion ­magique,
sortira en DVD.
Il y aura aussi des
timbres (proposés
par La Poste fin
2019) et des pièces
en argent ou en or
(frappées par la
Monnaie de Paris).
D’autres rendezvous sont prévus
au Festival de la BD
­d’Angoulême, à la
BNF, à la ­ComédieFrançaise ou au Parc
Astérix (qui pour ses
30 ans ouvrira une
nouvelle attraction
(Attention menhir !,
un film en 4D)… g
lejdd.fr Les
détails des 60 ans
Les irréductibles Gaulois auraient-ils été
Gilets jaunes ?
J.-Y.F. Je n’ai pas la réponse. De toute
façon, A
­ stérix est sollicité chaque fois
qu’il y a une actualité, car il est un symbole. Souvenez-vous de Notre-Damedes-Landes. Dès que quelqu’un résiste,
il est comparé à Astérix.
Dans la planche promotionnelle que le
JDD dévoile, vous donnez quelques pistes :
Panoramix y parle des Gaulois célèbres.
Sera-t‑il question de nos origines ?
J.-Y.F. Cette planche contient de subtils
indices, mais on n’a pas voulu trop en dire.
Laissons vos lecteurs deviner…
D.C. Jean-Yves et moi avons souhaité
prendre pour point de départ le fameux
« nos ancêtres les Gaulois... ». Sauf qu’on
ne sait pas trop qui sont leurs ancêtres !
Où en êtes-vous dans l’élaboration ?
D.C. L’album paraîtra le 24 octobre. Il doit
être fini le 6 juin pour être imprimé à plus
de 5 millions d’exemplaires ! On a pratiquement terminé les crayonnés, la partie
créative, il ne reste que quelques corrections dans le texte, de petites retouches
dans les dessins.
J.-Y.F. On peut avoir une vue d’ensemble
et vérifier que tout est cohérent.
D.C. Puis il y a Albert, qui relit et nous fait
part de ses remarques.
Vous parlez d’Albert Uderzo. Qu’a-t‑il vu ?
D.C. Les trois quarts des crayonnés. Et cela
se passe toujours de la même manière :
au milieu de sa lecture, s’il n’est pas sûr,
il nous dit « il faut voir la suite ».
J.-Y.F. Encore plus sur un album village,
où il faut avoir tout lu pour bien se rendre
compte de l’histoire.
Cette année, Astérix fête ses 60 ans.
Vous deux aussi. Mais quel âge a le héros ?
D.C. La trentaine, pas plus*. Et ce depuis
soixante ans ! Cela fait toujours bizarre
de voir que lui ne vieillit pas.
J.-Y.F. Astérix et Obélix sont de vieux
garçons, certes, mais ils peuvent encore
espérer trouver une âme sœur.
Pour préserver le secret qui entoure chaque
album, prenez-vous des précautions contre
le piratage informatique ?
J.-Y.F. Tout ce qui est définitif est envoyé
de manière cryptée. On a déjà eu quelques
petites alertes, alors on fait attention.
Hachette, l’éditeur, a bien sécurisé les
échanges.
Cet album fera toujours 44 pages ?
J.-Y.F. Oui, toujours. Je rêve d’un Astérix
de 62 pages… ou de changer le visuel de
début avec la double page. Mais le lecteur
est tellement conservateur (et réfracCosigner la BD française la plus vendue
taire !) qu’il y a des choses intouchables.
au monde (380 millions d’exemplaires
D.C. C’est de l’ordre du rituel. Tu te rapen 60 ans), traduite dans 111 langues et
pelles quand on avait enlevé la carte de la
dialectes, ça ne vous met pas la pression ?
Gaule occupée ? Des gens l’ont mal pris !
J.-Y.F. Ça y est, vous
J.-Y.F. Il y a eu des innous la remettez !
terprétations dingues,
Heureusement, après
des élucubrations
politiques. On nous
trois albums, on a
« On doit être
rodé les méthodes,
a prêté des visées de
prudent avec
on connaît mieux
toutes sortes alors que
l’univers d’Astérix, et
c’était juste une quesles références.
du coup, on se sent un
tion pratique : on avait
Les
présidents
peu plus détendus.
besoin d’une page en
D.C. Moi, je n’ai vraiplus pour l’histoire.
passent,
ment conscience
Astérix reste »
de la pression qu’au
Parce que faire
Didier Conrad
tenir Astérix en
moment de la promo44 planches,
tion, quand je rentre
c’est difficile ?
en France. Car aux
États-Unis, où je vis, presque personne
D.C. Très. Hasard ou non, Jean-Yves arrive
ne connaît Astérix.
toujours à 45 planches. Parvenir à 44,
J.-Y.F. Moi aussi, je suis loin de la pression c’est toute une acrobatie !
quand je travaille chez moi, dans l’Ariège !
J.-Y.F. Mais pour arriver à 45, je pars de
62. Le format d’un Astérix est à la fois
Justement, 8 000 kilomètres et
très court et très long. Il faut donner
sept heures de décalage vous séparent.
l’impression d’une grande aventure, où
Comment travaillez-vous ?
beaucoup de choses se passent, en peu de
J.-Y.F. Entre nous, il n’y a rien de physique,
place. Goscinny savait très bien faire ça !
tout est cérébral [rires]. On se voit une fois
par an maximum. Et finalement on se
Récemment, dans une interview
au Parisien Week-End, Uderzo a déclaré
parle peu, seulement de temps en temps
à votre sujet : « Ils ne font rien
sur Skype, comme ce soir avec vous.
D.C. C’est plus simple d’échanger par sans mon accord. » Cette tutelle n’est-elle
pas un peu lourde parfois ?
e‑mail, parce que cela oblige à faire une
bonne synthèse. Et puis on n’oublie pas
D.C. Cela pourrait l’être… si Uderzo n’était
qu’on est des auteurs, mais pas les créapas beaucoup plus talentueux que nous.
C’est une question de grade.
teurs. Nous suivons la ligne directrice
J.-Y.F. Il voit tout, c’est vrai dans l’absolu,
fixée par Albert Uderzo et René Goscinny.
mais cela ne veut pas dire qu’il nous fait
Nous n’avons pas à débattre.
29
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Entretien
Didier Conrad et Jean-Yves Ferri. T. BREGARDIS/O.F/MAXPPP
des remarques précises sur chaque point.
Il est en confiance. Cette phrase, c’est
pour rappeler qu’il s’intéresse toujours
au personnage qu’il a créé avec Goscinny.
Quels conseils a-t-il donnés depuis 2013 ?
J.-Y.F. Pour les Pictes, le premier album
avec ­Didier, il m’avait conseillé de faire
démarrer l’histoire en hiver. C’était la
logique même, alors que j’avais envisagé
le printemps. En effet, le héros arrivait
congelé. Pour les suivants, il ne m’a pas
donné de conseils. Mais nous avons reçu
des petits mots encourageants du style :
« J’aurais bien aimé avoir cette idée… »
Et vous, Didier, qu’avez-vous appris ?
D.C. Au début, Uderzo m’a beaucoup parlé
du regard d’Astérix, de la petite lumière
qu’il a dans l’œil. Puis des raies sur les
pantalons d’Obélix. Il m’a fait un dessin
pour me montrer : « Voilà, c’est comme
ça. » Car je me trompais dans le nombre.
Je me référais aux albums des années
1970, quand il y en avait une douzaine.
Aujourd’hui, il y en a seulement trois et
demi. Uderzo a modifié son graphisme
quand il y a eu des adaptations en dessin
animé. Le nombre de rayures devait poser
problème. Il a aussi rallongé les corps des
personnages pour qu’on puisse les faire
marcher plus facilement.
Intégrez-vous le numérique au quotidien ?
D.C. Oui, cela m’offre plus de flexibilité :
je scanne de petits croquis, les agrandis,
les inverse, les manipule. Mais je dessine
toujours sur papier, avec un crayon et des
pinceaux [de la même marque qu’Uderzo].
Dans ce 38e album d’Astérix, quelle est la
proportion d’innovation et d’imitation ?
D.C. Il ne doit pas y avoir d’imitation. Il
faut que cela donne la même impression,
mais sans copier aucun dessin.
J.-Y.F. Quand on va chercher une scène
dans un album précédent, c’est justement
pour s’assurer qu’on ne la reproduit pas.
C’est comme un arbre : on a un tronc, et
on ajoute des branches dans d’autres
directions, avec des personnages et des
situations différentes.
Cet album est celui d’Astérix ou d’Obélix ?
D.C. Obélix a toujours un peu la vedette
avec Jean-Yves, parce qu’il s’identifie
pour des raisons de corpulence évidentes
[rires]. Plus sérieusement, il est plus facile
de mettre en avant ce personnage, avec
ses traits humoristiques. Astérix, c’est
un héros plus traditionnel.
J.-Y.F. Obélix n’est pas autant mis en avant
que dans La Transitalique. Mais il reste
l’élément imprévisible.
Les femmes au village, l’accent du pirate
noir Baba, le poids d’Obélix… Peut-on
encore dessiner et rire de tout cela ?
J.-Y.F. Concernant Baba, par exemple,
quelques-uns nous ont reproché de ne
Planche
promotionnelle
de la future
aventure qui
dévoile quelques
indices sur
sa thématique.
pas donner un beau rôle aux Noirs dans
Le Papyrus de César. C’était pourtant
l’inverse : les scribes, les intellectuels de
l’époque, sont des Noirs dans l’album.
Mais certains sont allés chercher le moment où Baba dit « Je ne sais pas lire », car
c’est un pirate ! C’est devenu plus tendu
car toutes sortes de gens regardent Astérix non pas comme une BD, mais comme
un prétexte à leurs réclamations. Malgré
tout, on peut encore faire passer l’humour
dans Astérix. C’est peut-être un des derniers endroits où des personnages ont des
gros nez, les Anglais des dents en avant,
les Noirs des lèvres épaisses…
Vous faites attention aux polémiques ?
J.-Y.F. Pas vraiment, non. J’essaie de rester
cohérent dans l’esprit. Quand je ne suis
pas rigolo, je le sens. Si on se censure trop,
on ne peut plus faire de gags. Pour faire
rire, il faut souvent titiller la sensibilité
des gens, dans un sens ou dans un autre.
Du temps de Goscinny et Uderzo, il y avait
certainement une humeur plus légère,
un humour bon enfant.
D.C. L’objectif pour Goscinny, c’était de
dénoncer les clichés tels qu’ils sont dans
l’esprit des Français et des Gaulois.
J.-Y.F. C’est pareil pour les femmes. À
l’époque de Goscinny et Uderzo, dans
les années 1960, elles étaient d’abord
des ménagères, mais avec un caractère
bien trempé. Aujourd’hui, cela semble
un peu daté, à nous donc de faire bouger
quelques petites choses. On glisse un peu
de féminisme. Mais on ne peut pas tout
chambouler d’un coup : on est dans un
village gaulois, quand même !
D.C. Moi, c’est Astérix, puis Panoramix
et Falbala.
Et votre album préféré ?
J.-Y.F. J’aime les albums des origines,
Astérix ­légionnaire notamment. Mais
vous savez, on n’est pas des spécialistes
d’Astérix, on n’a pas été choisis parce
qu’on faisait partie d’une secte [rires].
D.C. Mon top 3, c’est Astérix et Cléopâtre,
puis le Légionnaire, enfin les Bretons. Côté
scénario, j’adore La Zizanie.
Justement, avez-vous fait des recherches
historiques avant d’écrire les scénarios ?
J.-Y.F. J’ai relu le contexte. Mais si
aujourd’hui on voulait faire un Astérix conforme à ce
qu’étaient les Gaulois,
« On ne peut
on ne reconnaîtrait
pas tout
pratiquement rien du
village dans la forêt.
chambouler,
N’oublions pas qu’on
on est dans un
est dans un conte !
Dans sa récente
interview, Uderzo laisse
entendre qu’Astérix
ne lui survivra pas.
Qu’en dites-vous ?
D.C. Nous, on fait un
album après l’autre.
On le fait du mieux
possible, mais cela
village gaulois,
s’arrête là. L’éditeur
Quel est votre
quand même »
ne nous consulte pas
personnage préféré ?
Jean-Yves Ferri
J.-Y.F. Au début, c’était
sur le reste…
Obélix, puis Astérix.
J.-Y.F. On ne s’est jamais
Maintenant, je dirais
pris pour les auteurs.
Agecanonix, car je vais fêter mes 60 ans.
C’est déjà très jouissif de pouvoir jouer
Il m’est de plus en plus sympathique, lui
avec le petit monde d’Astérix. g
qui vit une vieillesse heureuse, y compris
* Dans l’album « Astérix et la rentrée gauloise »,
du point de vue conjugal.
on apprend qu’Astérix a officiellement 35 ans.
30
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Opinions & controverses
Universités : refusons le mur
de l’argent
Par Vincent Message et Sylvain Pattieu, écrivains
Officiellement, le programme s’appelle
combien ils sont attachés à ce que la France
« Bienvenue en France », et il se fixe l’objecreprésente dans le monde, et avec quelle
tif louable de mieux accueillir les jeunes du
énergie ils participent à la vie intellectuelle
monde entier sur les campus de nos uniet culturelle du pays.
versités. Mais à y regarder de plus près,
Présentée comme une mesure d’« équité
c’est un mur de l’argent que le gouvernesolidaire », cette augmentation des droits,
ment est en train de construire contre les
qui ne semblent pas, en l’état du projet,
étudiants étrangers. Le 19 novembre, le
indexés sur les revenus des parents, menace
Premier ministre Édouard Philippe a and’abord les étudiants les moins fortunés :
noncé une hausse sans précédent des droits
210 00 bourses seulement sont prévues,
d’inscription pour les étudiants étrangers
pour 340 000 étudiants étrangers à l’heure
qui ne sont pas issus de l’Union euroactuelle. La plupart d’entre eux ne peuvent
péenne : à 2 770 euros par an en licence et à
absolument pas se permettre ni de payer
3 770 euros en master et en doctorat, les
ces droits, qui représentent pour leurs
droits annuels se verraient multipliés par 15.
budgets des sommes considérables, ni de
Cette mesure ne figurait pas dans le
grever leur avenir en s’endettant auprès des
programme d’Emmanuel Macron. Prise
banques. C’est donc tout simplement à leur
par décret, sans débat démocratique, elle
rêve d’étudier en France que cette mesure
intervient quelques mois
met fin. La « stratégie
après la mobilisation
d’attractivité » se résucontre le renforcement
merait alors à dire : étudiants pauvres, dehors.
de la sélection à l’uni« Cette hausse
versité – qui a pourtant
Le gouvernement
des droits
affirme vouloir attirer
montré combien nos
les étudiants des pays
communautés univerrevient à dire :
émergents – Chine,
sitaires sont attachées
étudiants
au principe d’égal accès
Brésil, Russie –, et incià l’enseignement supéter au contraire ceux du
pauvres,
rieur.
Maghreb et d’Afrique
dehors »
francophone (qui
Le discours d’Édouard
représentent 45 % des
Philippe laisse entendre
étudiants étrangers en
que le faible coût des
France) à étudier par
diplômes serait la
le biais de programmes implantés dans
première motivation des étudiants qui
viennent en France. L’argument est honleurs pays d’origine. Cette sélection selon
teux : les enseignants qui ont eu dans leurs
la richesse et l’origine géographique est
cours des étudiants internationaux savent
insupportable. C’est un coup porté à la fran-
cophonie comme institution et à la solidarité que nous devons aux autres pays de cet
espace linguistique. C’est aussi un coup
porté au français comme langue d’enseignement dans le monde.
Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas
d’un simple décuplement des droits mais
d’un changement de paradigme. Alors que
la France est un des pays développés qui
consacre le moins d’argent à l’enseignement
supérieur, la réponse du gouvernement au
sous-financement des universités consiste
à leur demander de faire payer tous leurs
étudiants, y compris les plus pauvres. Au
lieu de considérer l’enseignement supérieur
comme un investissement dans l’avenir du
pays, financé à la hauteur des besoins par
la collectivité, le gouvernement voudrait
nous faire entrer dans la logique de l’usage,
où des institutions vendront des services
aux personnes assez riches pour se permettre de les acheter. Si nous ne réussissons
pas à contrer cette mesure, il est évident
que les droits d’inscription augmenteront ensuite pour les étudiants de l’Union
européenne, puis pour tous les étudiants
français – comme l’a hélas recommandé
un rapport récent de la Cour des comptes.
Au lieu de se mettre à la remorque des
modèles anglo-saxons d’université payante,
regardons les zones d’ombre de ce modèle :
aux États-Unis, la dette étudiante atteint
1 500 milliards de dollars et menace l’équilibre de l’économie. Obligés de rembourser des prêts parfois sur des décennies, les
diplômés ne peuvent plus choisir leurs carrières et ont de grandes difficultés à accéder
à la propriété ou à fonder une famille. Si la
France est le quatrième pays d’accueil des
étudiants internationaux, c’est précisément
parce qu’elle est le champion mondial d’un
autre modèle, dont nous pouvons être fiers :
celui d’un pays qui considère que le savoir
n’est pas un service comme un autre.
C’est la raison pour laquelle nous demandons au gouvernement le retrait de cette
mesure et l’ouverture d’un débat national
sur le financement des universités. Nous
appelons tous les citoyens, quelles que
soient leurs sphères d’activité, à soutenir
cet appel et à défendre ce bien commun
qu’est un enseignement supérieur accessible à tous. Refusons ce nouvel obstacle
à la justice sociale. Ne laissons pas le mur
de l’argent monter toujours plus haut. g
Premiers signataires : Isabelle Adjani, Juliette
Binoche, Anny Duperey, Reda Kateb, Rachel Khan,
Aïssa Maïga, Karidja Touré, actrices et acteur ;
Pénélope Bagieu, dessinatrice ; Aurélien Barrau, Romain
Bertrand, Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Mathilde
Larrère, Michelle Perrot, Thomas Piketty, Françoise
Vergès, universitaires ; Laurent Binet, Mathias Énard,
Maylis de Kerangal, Gauz, Lola Lafon, Nicolas Mathieu,
Néhémy Pierre-Dahomey, Pascal Rambert, Éric
Reinhardt, Lydie Salvayre, Alice Zeniter, écrivains ;
Bertrand Bonello, Guillaume Brac, Laurent Cantet, Claire
Denis, Pascale Ferran, Cédric Klapisch, Nicolas Philibert,
Rithy Panh, réalisatrices et réalisateurs ; Guillaume
Meurice, journaliste ; Lilian Thuram, président de la
Fondation Éducation contre le racisme.
Retrouvez la liste complète des signataires sur
lejdd.fr
Aux racines de l’antisémitisme
ConnaissezLa semaine
d’Anne Sinclair vous Delphine
Horvilleur ?
Elle est rabbin,
femme, jeune,
séduisante.
Point de longue
redingote noire,
elle est fille de
son temps, fait
ses courses au
supermarché,
danse le rock et aime la vie.
Elle est savante, imprégnée
de l’histoire et des textes
hébraïques, férue de
philosophie et de littérature.
Elle est rabbin d’une
communauté libérale à Paris
(elles ne sont que trois femmes
en France), dialogue sans
relâche avec des intellectuels
chrétiens et musulmans (tel
Rachid Benzine, avec lequel
elle fit paraître il y a un an un
livre de conversations), et attire
l’animosité des orthodoxes
juifs réfugiés dans la tradition,
qu’elle prend souvent à contrepied. Elle est au centre des
problématiques d’aujourd’hui
qui interrogent l’identité, la
différence, le progrès, l’altérité,
et s’exprime sur ces sujets
avec un langage simple
et une grande culture.
L’exercice est réussi : soixantedix ans après Sartre et ses
Réflexions sur la question juive,
Delphine Horvilleur publie
chez Grasset ses Réflexions sur
la question antisémite, sorte
d’écho au livre sartrien. D’où
vient la haine des antisémites ?
Et comment les sages et les
textes interprètent-ils ce
rejet millénaire ? Là où Sartre
définissait le Juif par le regard
de ses ennemis, Horvilleur
cherche dans la tradition,
le Talmud, les légendes,
les raisons de son éternelle
détestation.
Son livre commence et finit
par un constat : le Juif est
« increvable », dit-elle, il
s’acharne à ne pas disparaître,
ce qui est exaspérant pour
ceux qui ne l’aiment pas.
Ce peuple s’est construit
sur l’arrachement à sa terre
d’origine : Abraham quitte Ur
en Mésopotamie pour donner
naissance aux Hébreux ;
Moïse fait sortir ses frères
d’Égypte pour une terre
promise aléatoire ; les Romains
détruisent le Temple de
Jérusalem et contraignent
les Juifs à la diaspora.
Dans un chapitre pétillant,
Horvilleur nous conte une
sombre histoire de famille
à l’origine de l’antisémitisme :
la haine d’Ésaü pour son
frère jumeau, Jacob, va
se transmettre à toute sa
descendance, via la figure
d’Amalek, qui veut détruire
ce peuple qu’il jalouse. Et, de
conflit familial, le combat vire
à la guerre des sexes. Les héros
du judaïsme sont vulnérables
et ont toujours quelque chose
« en moins » quand on croit que
les Juifs ont quelque chose « en
plus » : Abraham est stérile,
Isaac aveugle, Jacob boite,
Moïse bégaie. Les antisémites
ont de tout temps voulut
féminiser les Juifs en pensant
les minorer. Or, dit Horvilleur
en retournant l’argument avec
virtuosité, c’est justement ce
qu’ils revendiquent : ce peuple
s’est construit sur la faille, la
rupture, la béance, ce quelque
chose de féminin qui fragilise
les « intégristes de l’intégrité »
que le Juif viendrait menacer,
pour faire obstacle à la maîtrise
du monde dont ils rêvent.
Delphine Horvilleur s’attaque
en outre à la difficile question
du « peuple élu », source
de tant de jalousie. Elle s’en
sort avec une pirouette,
même si on reste un peu sur
sa faim : selon des légendes
rabbiniques, Dieu aurait
proposé la Torah à d’autres
peuples qui tous l’auraient
refusée. Si bien que les
Juifs auraient hérité d’une
révélation dont personne
ne voulait !
Mais sur la détestation de
l’État d’Israël, devenu pour
le reste du monde un pays
oppresseur, elle n’élude rien.
Et reconnaît – c’est assez rare
chez des responsables de
la communauté juive – que
la politique de l’État luimême a des responsabilités
dans cette contestation qu’il
suscite. Comme d’ailleurs les
dérives ultranationalistes et
messianiques que certains
religieux encouragent. Mais
elle va plus loin et reprend
pour le démonter le discours
d’une partie de l’extrême
gauche et des Indigènes de
la République qui voient
dans le Juif la quintessence
de l’homme blanc, privilégié,
dominant, complice des
valeurs des Lumières et par
définition tyran des minorités
autrefois colonisées.
Ce livre, accessible et
intelligent, jongle avec
les références, de la Bible
au Talmud, de Sartre à
Derrida, de Levinas à Amin
Maalouf, de Freud à Adorno,
pour démontrer que le Juif,
c’est l’anti-certitude, l’anticomplétude. Si bien que le
judaïsme, qui, au passage, n’est
pas plus authentique en Israël
qu’en diaspora quoi qu’en
disent les intégristes juifs – et
il y en a ! –, est si difficile à
définir, sinon par son éternelle
contestation de la Vérité.
La haine qu’il suscite est
le produit d’un rêve contrarié
de totalité.
L’antisémitisme n’a ni sens ni
fondement, et durera autant
que son objet de haine. C’est
donc presque avec jubilation
que Delphine Horvilleur
nous annonce qu’il n’est pas
près de disparaître. Elle joue
d’ailleurs avec l’humour juif
tout au long du livre, et avec
cette phrase pleine de dérision
de Marceline Loridan :
« Les antisémites ne nous
pardonneront jamais le mal
qu’ils nous ont fait » ! g
J.-F. Paga
dimanche 6 janvier 2019
31
le journal du dimanche
Opinions & controverses
Pour la taxation
à la source des
multinationales
Par Fabien Roussel
plus juste. La propofait en France, alors
sition de loi que nous
15 % de ses bénéfices
nous apprêtons à démondiaux seront imposer s’articule autour
posés en France, soit
7,5 milliards d’euros.
d’un principe simple
et compréhensible de
Il est temps de
mettre au pas les
tous : les multinatioNike, McDo, Starnales doivent payer
bucks ou Ikea. Pour
leurs impôts là où elles
les géants amériréalisent leur activité,
et non dans les paradis
cains du numérique,
fiscaux, comme c’est le
les Google, les Facebook, des proposicas actuellement. C’est
pourquoi nous proDéputé du Nord,
tions existent, émises
posons d’imposer ces
Secrétaire national du PCF
par l’OCDE, pour les
bénéfices avant qu’ils
qualifier juridiquene sortent du pays. Si
ment afin de pouvoir
le « terrain de jeu » de
les imposer comme
ces multinationales est mondial, alors
toutes les entreprises françaises.
adaptons notre fiscalité !
Le système que nous proposons
Nous pouvons prendre appui sur
fonctionne déjà ailleurs, comme aux
les données mondiales de ces entreÉtats-Unis, en Allemagne, au Canada,
prises pour déterminer les bénéfices
où un impôt sur les sociétés peut aussi
qui doivent être imposables dans
être perçu au niveau local. Une telle
notre pays. Prenons l’exemple d’une
réforme modifierait complètement le
multinationale active dans la vente
paysage de la concurrence fiscale. Elle
en ligne et qui réalise 50 milliards
rendrait caducs les paradis fiscaux
de bénéfices au niveau mondial. La
et indiquerait aux États le chemin à
multinationale ne veut pas communisuivre pour faire rentrer un argent qui
quer le total de ses ventes dans notre
n’aurait jamais dû s’échapper. Il est
pays ni ses bénéfices ? Grâce à la TVA,
grand temps de mettre un terme au
nous pouvons connaître son chiffre
fléau de la fraude et de l’optimisation
d’affaires. Et si 15 % de ce dernier se
fiscales. g
Romain gaillard/rea
Quarante pour cent des profits des
multinationales, soit 600 milliards
de dollars (527,5 milliards d’euros)
échappent à l’impôt grâce au transfert de bénéfices dans des paradis
fiscaux via des mécanismes bien
connus. Google vient une nouvelle
fois d’en faire la démonstration. Cette
efficacité est un camouflet infligé
publiquement aux États : en 2016,
les entreprises américaines ont ainsi
enregistré plus de profits en Irlande
qu’en Chine, au Japon, au Mexique, en
Allemagne et en France réunis. Et sur
ces bénéfices colossaux, elles se sont
vu infliger le taux de… 5,7 %. Résultat,
avec de telles pratiques, l’Union européenne perd chaque année l’équivalent de 20 % du montant de l’impôt
sur les sociétés.
C’est d’autant plus intolérable que
derrière l’« optimisation fiscale » se
dissimule une sourde entreprise
de démolition du consentement à
l’impôt. En refusant de s’acquitter
de leurs impôts là où elles exercent
leur activité, ces multinationales
tournent délibérément le dos aux
principes fondateurs de notre démocratie. Non seulement elles s’affranchissent du pacte social sur lequel
repose toute société civilisée, mais
elles siphonnent avec cynisme les
recettes des États. Concrètement, ce
sont des écoles en moins, des hôpitaux en souffrance, des communes
étranglées, des services publics
supprimés… Cet abandon nourrit
la colère des peuples, soumis à des
politiques d’austérité d’autant plus
injustes qu’elles prennent source dans
l’égoïsme des plus fortunés. Sur un
champ de bataille, une telle attitude
porterait un nom : la désertion. Mais
sur le vaste terrain du capitalisme
­débridé, tous les coups sont permis,
dans la ­négation désinvolte de toute
notion de solidarité. À ce jeu-là, les
peuples sont toujours perdants.
Dans un tel contexte, la France peut
pourtant parfaitement agir de son côté
et montrer le chemin d’une fiscalité
Bonne année quand même !
rouge vif
– Essayer
de sourire en disant
« merci, vous aussi »
à la boulangère qui
vous tend votre pain
multicéréales en vous
souhaitant « bonne
année » d’une voix
toute pimpante.
anne Roumanoff
Envier son apparente
joie de vivre.
– Tenter de répondre
au fur et à mesure aux SMS de
bonne année. Au début, avec de
jolies phrases inspirées : « Que
2019 t’apporte tout ce dont tu peux
rêver, très bonne année à toi et à
tous ceux que tu aimes » ; puis,
quand la lassitude s’installe :
« Merci ! Très belle année à toi »
avec un émoticone de champagne
et des confettis pour que ça soit
plus festif. Vers le 8 janvier,
répondre laconiquement aux
retardataires : « Merci ! Bonne
année ! » S’en vouloir de ce
manque d’enthousiasme.
– Consulter nonchalamment son
horoscope 2019 et apprendre que
l’année devrait être favorable
aux Balance du 1er décan puisque
Uranus quitterait le signe le
7 mars pour laisser la place
à Jupiter. Se rassurer à l’idée
d’un avenir personnel un peu
plus réjouissant que le contexte
économique, politique et social.
Ressentir néanmoins une sourde
inquiétude.
– Se jurer que cette année, on ne
mangera pas de galette des rois.
Croquer du bout des lèvres dans
une part de frangipane « juste
pour goûter et accompagner
le café ». Puis en manger une
deuxième part « au cas où il y
aurait la fève dedans ». Regretter
aussitôt ce terrible manque de
volonté.
– Envoyer des vœux intéressés
à des relations professionnelles
pour se rappeler à leur bon
souvenir.
– Regarder un énième débat sur
BFMTV entre des députés En
marche, des Gilets jaunes et des
soi-disant experts. Constater que
quand on ne parle pas le même
langage il est bien compliqué de
se comprendre.
– Attendre en vain le SMS de
bonne année d’un ex auquel on
pense parfois encore. Répondre
un peu sèchement au SMS d’un ex
auquel on ne pensait plus du tout.
– Regarder la liste des jours fériés
en 2019, les noter sur son Google
Agenda.
– Avoir le courage de monter sur
la balance pour mesurer l’étendue
des dégâts. Redescendre aussitôt
en se disant qu’on a dû mal lire.
Ranger la balance dans un placard
en attendant des jours meilleurs.
– Consulter ses relevés bancaires.
Froncer les sourcils. Soupirer.
Se jurer de ne pas faire de folies
pendant les soldes cette année.
Recevoir un e-mail de ventes
privées à moins 70 %.
Reconsidérer sa position.
– S’inquiéter pour l’impôt à
la source, avoir la flemme de lire
en détail les notices d’explication
envoyées par e-mail. Hausser
les épaules en pensant : « Oh, on
verra bien. »
– Imprimer la liste de tout ce
qu’on s’était promis de faire en
janvier, la scotcher sur le frigo, se
sentir accablé, ouvrir le frigo pour
prendre des forces.
– Répondre par SMS aux deux
cartes de vœux que l’on a reçues
par la poste. Trouver touchants
ces amis qui ont pris le temps
d’acheter une carte, un timbre,
d’écrire un texte à la main et
d’aller à la poste. Se dire qu’ils
doivent avoir beaucoup de temps
libre ou qu’ils nous aiment
vraiment bien.
– Commencer la journée par une
série de cent abdos, s’interrompre
au 20e pour cause d’épuisement.
– Se dire que ça pourrait être
pire. Se réjouir de ne pas être
Emmanuel Macron. g
Les raisons d’avoir
peur du nucléaire
E
n classant le nucléaire au rang des « cata­
strophes françaises » dès l’intitulé de
son livre, Erwan Benezet annonce
clairement la couleur. Notre programme
nucléaire civil n’est pas qu’anxiogène, il est
dangereux, argumente l’auteur. Le journaliste commence par rappeler les nombreux
accidents ­nucléaires avérés, le parti pris
proatome français et les menaces et risques
à venir. Autre source
d’angoisse : la confusion est totale au niveau
des responsabilités des
différentes autorités de
tutelle et de contrôle
de la filière. Résultat,
le secteur va droit dans
le mur, et tout cela aux
frais des contribuables.
Haro donc sur EDF, qui
attise le feu nucléaire au
Nucléaire : une
mépris de l’intérêt des
catastrophe française
populations et des terErwan benezet,
ritoires. Les choix de
Fayard, 300 P., 19 euros.
politique énergétique
doivent-ils être confiés
aux citoyens, comme le
suggère Erwan Benezet ? De fait, le parcours
international d’EDF depuis vingt-cinq ans
est jonché de casseroles, tout comme celui
d’Areva. Et pourtant, l’État et EDF doivent
travailler de concert sur la loi de transition
énergétique à l’horizon 2025 pour clarifier
les options et fixer un calendrier qui s’annonce déjà intenable. En additionnant tous
les chiffres que l’auteur déroule et quels que
soient les choix et avancées énergétiques
– autant ou moins de nucléaire, de voitures
électriques, de batteries, ­d’hydrogène… –, le
risque de se tromper est grand. Mais le gouvernement ne saurait prendre à la légère le
danger qui nous menace. g
Bruna Busini
Il était une fois
dans l’Utah
L
a réponse de l’Église mormone fut cinglante : « Le livre de Jon K
­ rakauer est en
totale contradiction avec la réalité de
notre histoire. » Les mormons d’aujourd’hui ne
goûtent guère que l’on
revienne sur l’origine
farfelue de leur religion,
surtout quand c’est pour
évoquer une branche
dissidente adepte de la
polygamie. De quoi renvoyer la réputation de
l’Église de Jésus-Christ
des saints des derniers
jours – le vrai nom des
mormons – à une ère de
sur ordre de dieu
barbarie. Jon Krakauer
Jon krakauer,
est parti de l’histoire
Presses de la cite,
d’un double meurtre
476 P., 22 euros.
qui s’est déroulé en 1984
dans l’Utah. Les auteurs,
deux frères, Ron et Dan
Lafferty, ne nient pas les faits. Pis, ils les revendiquent. Dieu leur a parlé, ils sont dans le vrai,
nul ne peut s’opposer à la polygamie. Raison
pour laquelle ils ont tué Brenda, leur bellesœur, et sa petite fille de 15 mois. Dans une
démonstration méthodique et fouillée, l’auteur
s’attaque au fanatisme religieux, lequel est
loin d’être absent du territoire des États-Unis,
première puissance au monde. g
Karen Lajon
32
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Lire
Jean-Baptiste
de Froment Dans
un premier roman,
le haut fonctionnaire
et homme politique
dresse un tableau drôle
et féroce de la France
d’aujourd’hui
D
ans la France
de 2019. Le pays est gouverné par
une vieille femme aveugle, recluse
dans un pigeonnier présidentiel.
Les élites ne voient plus rien, alors
l’auteur nous force à voir. Une farce
politique et philosophique, une
fable comique et tragique. On rit.
L’écrivain grossit le trait à dessein,
emprunte à la bande dessinée, utilise l’art de la caricature, bâtit une
uchronie, multiplie les métaphores
animalières, manie l’outrance,
puise ses références dans l’Histoire, met à sac la ­notion de nature. Le haut fonctionnaire JeanBaptiste de Froment, né en 1977,
connaît de l’intérieur le monde
politique. L’agrégé de philosophie
a été conseiller de Nicolas Sarkozy
pour l’éducation dès 2007 et il est
élu, en 2017, premier vice-président du groupe Les Républicains
du Conseil de Paris. On s’amuse à
soulever les masques. De Jacques
Chirac à Julien C
­ oupat. Son jeu de
piste est un jeu de massacre. État
de nature est une sombre méditation sur la politique, la nature,
le pouvoir. Faut-il plus d’État ou
plus de nature ? Les partisans de
Hobbes (« l’homme est un loup
pour l’homme ») et de Rousseau
(l’homme naît bon, la société le
corrompt) s’affrontent pour l’avenir de la France.
Le soleil brille sur la capitale.
Dans son bureau lambrissé de
grand serviteur de l’État, différents écrans diffusent en continu
des images de cerisiers du Japon.
Chacun des arbres provient d’une
des principales îles de l’archipel
nippon. Quand les quatre cerisiers sont secoués par des vents
violents, comme aujourd’hui, aucune feuille de papier ne bouge
dans la vaste pièce. Claude aime
la nature, mais en coupe réglée. Le
haut fonctionnaire croit en l’État.
Il connaît les tours et détours de la
nature humaine. Il sait comment
on acquiert du pouvoir ; il sait
comment on se hisse au sommet.
On croit qu’il faut se battre sans
scrupule, arracher aux autres les
prébendes, se montrer retors. Il
faut au contraire se créer des affidés et des zélateurs en distribuant
des cadeaux sous toutes les formes
possibles. Tout un art : il s’agit non
pas d’agresser, mais d’acheter.
L’invisible Claude y excelle. Il est
devenu le deuxième personnage
le plus important de France. Le
haut fonctionnaire a l’oreille de
la présidente de la République. De
plus en plus diminuée, « la Vieille »
en est à son troisième septennat.
Elle continue à faire ce qu’elle a
toujours fait avec succès : rien. Les
journalistes ont beaucoup glosé sur
la signification de ce « rien » (une
tactique, une ruse, une stratégie)
Jean-Baptiste de Froment
en décembre à Paris. Patrice
Normand/Leextra pour le JDD
Une France
sans État
pour se rendre finalement compte
que « rien » signifiait « rien ».
Les romanciers mettant en scène
le pouvoir remplissent depuis
toujours la même fonction : nous
prouver que le roi est nu, nous
démontrer que les hommes sont
ridicules, nous rappeler que l’agitation et la frénésie se terminent par
la mort. Toutes choses vraies. Une
galerie de personnages anime ici
une mythologie au goût de cendre.
Les technocrates ont absorbé les
politiques ; la Sapience, une école
nationale d’administration, règne
en maître ; les femmes sont bel
et bien devenues les égales des
hommes. Dans État de nature, chacun a ses courages et ses lâchetés.
Une petite foule disparate. Le président René Farejeaux (un puissant
élu de province dont la Douvre
intérieure est la terre d’élection),
Arthur Cann (un philosophe-agronome installé dans la Douvre pour
lancer un mouvement technorural), Barbara Vauvert (une jolie et
jeune préfète du département de la
Douvre intérieure, vite limogée),
Sébastien Porphyre (un chargé de
mission nommé en remplacement
de Barbara Vauvert), Jean-Pierre
Barte (un communicant dans le
Une farce
politique et
philosophique,
une fable
comique
et tragique
vent), Célestin Commode (un
homme de droite prêt à tout). La
préfète de 30 ans fait de l’excellent
travail dans tout le département.
Elle est proche des Douvriens, elle
fait baisser le chômage. Farejeaux
demande à Claude de l’écarter. La
compétente est immédiatement
remplacée par un incompétent.
L’homme est un habile technocrate. Le pouvoir de Claude,
dit « le Commandeur », est purement administratif. La Commanderie d’État, au départ un simple
service d’intendance rattaché à la
présidence de la République, règne
dorénavant sur tous les ministères.
Ses conseillers le poussent à aller
­encore plus haut. Il faut avoir le pouvoir puis il faut faire voir le pouvoir.
Claude décide de sortir de l’ombre
pour se lancer dans la lumière. Il
a 60 ans et part à la conquête de la
présidentielle. De l’administration
à la politique. De numéro deux à
numéro un. Une élection législative
partielle a lieu dans la Douvre. Un
coin endormi, pauvre, oublié, suscitant peu d’intérêt. La charismatique
Barbara Vauvert, un temps écartée,
revient en candidate sérieuse. Elle
est, à nouveau, un danger. Le Commandeur a une idée, soufflée par
le communicant, pour terrasser la
future étoile montante. Il s’agit de
fusionner deux départements, la
pauvre Douvre et le riche ­Richardin,
afin d’apparaître comme le chantre
de l’égalité. Le projet met le feu aux
poudres. Une révolte populaire commence à prendre de l’ampleur dans
la Douvre. Claude est un conservateur. « Un génie de l’obéissance. » Il
est un admirateur du jardin à la française. Il rejette toute forme de chaos,
il ne fait pas confiance à la nature.
Les faits vont lui donner raison.
Barbara Vauvert a une théorie :
L’État a fait sécession en cessant
de s’occuper de la France. Une
poignée de « péquenots en colère »
en profite pour mettre la nation à
feu et à sang. Portrait d’un pays
impossible à réformer aux mains
d’hommes immobiles. L’auteur
stigmatise deux passions mortifères typiquement françaises : la
frustration et l’envie. Ne sait-on
pas qu’elles apportent toujours la
haine ? Les dirigeants sont lucides
sur les autres, au mieux, mais
jamais sur eux-mêmes. « Le fait
que les gens n’eussent pas accès à la
réalité de leur propre moi (c’est‑àdire à leur ignominie) était l’ori‑
gine de pas mal de problèmes sur
Terre, si l’on y réfléchissait bien. »
Jean-Baptiste de Froment raconte,
dans une œuvre écrite bien avant
la révolte des Gilets jaunes, une
France irréconciliable. Peuple
contre élite, campagne contre ville,
riche contre pauvre, technocratie
contre terrain, obéissance contre
révolte, bien public contre intérêts
privés. État de nature contre état
civil. À la fin, comme dans un château de cartes, tout s’écroule. Une
accélération shakespearienne. La
mort est au rendez-vous.
Le corps est omniprésent.
­N udité des hommes, au sens
propre et au sens figuré, dans un
hammam ; commentaires orduriers
sur les femmes ; métaphores animalières pour décrire un monde
de pulsions. La Présidente meurt.
Les puissants se retrouvent réunis
dans la chapelle du Val-de-Grâce.
Ministres, patrons de presse, parlementaires. « De face, ils donnaient
assez bien le change d’une forme
d’humanité, de sympathie. Mais
de profil, ils ne trompaient per‑
sonne. On voyait proéminer leurs
museaux de prédateurs, exclusi‑
vement tendus vers la réussite. »
Une histoire d’amour se noue
entre Barbara Vauvert et Arthur
Cann. L’abandon des corps dure un
court instant. Les rapports de force
reprennent vite le dessus. Il n’y a
pas d’amour en politique, il n’y a
pas de politique en amour. Dans
le bureau parisien de Claude, les
écrans scintillent jour et nuit pour
que l’on puisse admirer une nature
cathodique. Les cerisiers en fleur,
en berne, se donnent en spectacle
à travers les écrans de télévision
géants. À bonne distance, la nature
est belle. g
Marie-Laure Delorme
État de nature
Jean-Baptiste de Froment, Aux forges
de Vulcain, 270 pages, 18 euros.
dimanche 6 janvier 2019
33
le journal du dimanche
Lire
Dévorer des livres
sans les lire
O
n boit des
­torgnoles. Ils l’ont tué.
­paroles. On ruSans pouvoir ­déplacer
mine des idées.
son corps de baleine
qui obstruait la ­sortie
On mâche des mots. On
de la crypte. Ils sesavoure des pages. On
raient morts de faim
dévore des livres. Ce
si ­Faustino n’avait désont des images justes,
mais ce ne sont que des
Bernard Pivot
coupé avec ses ciseaux
images. La réalité est de l’académie Goncourt volés un codex dont
le curé avait la sainte
qu’après avoir dévoré un
trouille. Tels des palivre, celui-ci est intact,
tout juste un peu fripé.
pillons, les ­morceaux de
On ne le mange pas vraiment, sauf
vélin ont été mâchés et avalés par
si on s’appelle Adar Cardoso et
Adar. Tout le codex y était passé,
qu’on vit à ­Lisbonne à la fin du
lui donnant des forces telles qu’il
XVe siècle. Il mangeait les livres, il
fut capable de déplacer le corps
engloutissait les codex. Il ne ­savait
du curé et de retrouver la liberté
avec son frère.
pas les lire ; mais les ­dévorer, oui,
de la ­première à la dernière page.
Mais ce codex était maudit,
empoisonné. De crainte d’un
C’était « le ­mangeur de livres »,
châtiment, personne ne l’avait
personnage é­ nigmatique et
encore lu. Adar ne l’avait pas
­fascinant, criminel vandale dont
lu, il l’avait mangé ! Il était
Stéphane Malandrin nous raconte
­d ésormais condamné à voler
les ­rocambolesques aventures
dans son premier roman. Je ne
dans les ­bibliothèques des livres
serai pas le seul à le dévorer. Il
sacrés, précieux, enluminés par
pourrait bien être au menu d’un
les moines, pour les manger.
festin franco-belge (l’auteur né à
Les pages dans lesquelles Adar
Paris vit à Bruxelles).
­e xplique sa gourmandise des
Adar et son frère de lait ­Faustino
codex, son plaisir à les respirer, les
étaient deux garnements, des pesucer, les briser, les mâcher, sont
tits chapardeurs ingénieux et affad’une convaincante et savante
més qui se glissaient sous les tables
sensualité. « Chaque codex a son
des princes et des gros ventres
odeur, en fonction des animaux sur
officiels. Ils en rapportaient de
lesquels le scribe a fait son travail
quoi nourrir frères et sœurs. Et
[…]. J’aime sentir l’animal, j’aime
deviner l’empreinte de ses veines,
les taches vitreuses, les nodosités,
les traces de l’implantation de ses
poils qui restent sur chaque feuille
malgré le travail d’effleurage et de
ponçage de l’artisan, jusqu’au goût
des outils dont je sens le passage
au bout de ma langue… » Que de
bibles illustrées aussi belles que
rares sont passées ainsi par la
bouche et l’estomac du « ­mangeur
de livres » ! Tout Lisbonne résonnait de cet appel : « Que Dieu sauve
nos bibliothèques ! »
Ce qui perdra Adar, c’est
­l’incapacité de son corps à rejeter
le vélin, les mots, les lettrines, les
enfiévrer leur ­imagination par le
ornementations, les illustrations.
récit de f­ astueuses mangeailles.
Il grossit, il grossit, il devient un
­Stéphane Malandrin fait de même
géant avec une tête bizarre qui
avec ses lecteurs. En utilisant
pourrait être celle d’un veau. Il est
un v
­ ocabulaire d’une grande
lui-même devenu maudit, comme
richesse où les mots de l’époque,
le livre qui l’a empoisonné.
souvent oubliés, déferlent et
Laissons aux lecteurs le soin
de découvrir comment Adar et
­impressionnent, il démontre sa
maîtrise du récit historique, de
Faustino échapperont au bûcher
la peinture d’époque, du diver– on entend le rire rabelaisien de
tissement drôle et érudit. Nous
l’auteur –, et révélons cependant
sommes chez un grand lecteur
que, la première Bible ­imprimée
de Rabelais. Il s’en réclame, il
à Mayence par Gutenberg étant
s’en inspire, en reprenant, par
arrivée à Lisbonne – nous sommes
exemple, mais à sa manière, les
en 1488 –, Adar eut l’occasion
de la manger. Il la jugea inlistes de mots de familles proches.
Ainsi, les plats d’un festin – avec
fecte. La ­gastronomie ne va pas
des « petits pâtés pimparneaux »
­toujours de pair avec le progrès
et des « mallars à la dodine » –,
­scientifique.  g
les banquets royaux avec leurs
spectacles visuels et sonores, le
défilé du Mardi gras à Lisbonne,
les différents ordres d’un ­couvent
–  « moines papelards, prêtres
concubinaires » –, c’est Adar
qui narre sa vie tumultueuse et
sacrilège, et comme sa boulimie
de livres saints lui vaudra d’être
condamné au bûcher, on comprend son peu de tendresse pour
le clergé.
Tout ça à cause d’un énorme
curé qui avait enlevé et ­enfermé
Le Mangeur de livres
Stéphane Malandrin, Seuil, 192 pages, 17 euros.
Adar et Faustino pour leur
­a pprendre à lire à coups de
Grand lecteur
de Rabelais,
le romancier
Stéphane
Malandrin
s’en réclame
et s’en inspire
Le prix du livre étranger JDD/France Inter dévoilé jeudi
Pour la troisième année
­consécutive, après avoir ­couronné
La Terre qui les sépare (­Gallimard),
de Hisham Matar, et 4321 (Actes
Sud), de Paul Auster, le prix du livre
étranger Journal du D
­ imanche/
France Inter 2019 va être décerné
L’Énigme Elsa Weiss,
Michal Ben-Naftali,
Actes Sud
à l’un des cinq livres sélectionnés par les deux rédactions. Le
nom du lauréat sera dévoilé sur
France Inter dans Un jour dans le
monde de Fabienne Sintes, jeudi
à partir de 18 h 10, en présence de
l’auteur. Le lauréat sera également
Les Outrages,
Kaspar Colling Nielsen,
Calmann-Lévy
Après Maida,
Katharine Dion,
Gallmeister
reçu par A
­ ugustin Trapenard dans
­Boomerang, ­vendredi à partir de
9 h 10 sur la radio de service public. g
Liste établie par Anne-Julie Bémont,
Marie-Laure Delorme, Nicolas Demorand,
Laëtitia Favro, Fabienne Sintes,
Augustin Trapenard, François Vey.
China Dream,
Ma Jian,
Flammarion
L’Empreinte,
Alexandria MarzanoLesnevich, Sonatine
34
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Plaisirs
Cinéma
Forest Whitaker
1
2
« Jouer des gens qui ont
existé est intimidant »
interview
COSTUME Le grand
acteur américain
a incarné de nombreux
personnages historiques
depuis trente ans
GALERIE De Charlie
Parker à Desmond Tutu,
il passe en revue cinq
rôles emblématiques
de sa carrière
M
algré sa paupière tombante, son regard est empli
de douceur et son sourire sincère :
Forest ­Whitaker accueille son interlocuteur avec générosité et bienveillance. Pas étonnant que l’acteur
américain, 57 ans, joue le rôle de
l’archevêque sud-africain Desmond
Tutu dans Forgiven, le dernier film
de Roland Joffé. Un nouveau personnage historique pour celui qui
les collectionne depuis trente ans.
« BIRD » (1988)
Le musicien écorché
Forest Whitaker est révélé au grand
public par le biopic Bird, de Clint
Eastwood, sur le saxophoniste de
jazz Charlie ­Parker. Pour son rôle
du génial musicien à la vie personnelle i­ nfernale, il décroche le
prix d’interprétation masculine au
Festival de Cannes. Son jeune frère
Damon est aussi de la partie, jouant
Parker enfant. « Ce film m’a permis
d’affronter mes peurs d’artiste. Jouer
des gens qui ont existé est toujours
plus intimidant, cela ajoute une pression supplémentaire. Clint Eastwood
a cru en moi quand je doutais et j’ai
compris que si je m’engageais à fond
je n’échouerais pas. La perception
à mon égard a changé par la suite.
La profession s’est mise à me respecter en tant qu’acteur. Je me suis
tellement investi que j’étais complètement déconnecté de la réalité.
Je me souviens de la scène où mon
personnage malade devait mourir,
allongé sur un canapé. Je m’étais
forcé à ne pas dormir durant plusieurs jours pour avoir mauvaise
mine. Terrassé par la fatigue, je me
suis assoupi alors que la caméra
tournait ! Un figurant s’est penché
pour me réveiller. Je ne savais plus
où j’étais, j’avais tout oublié… »
« GHOST DOG » (1999)
Le samouraï
silencieux
Pour Jim Jarmusch, il ­devient
Ghost Dog, un tueur à gages travaillant pour la mafia et régi par
le bushido, le code d’honneur des
samouraïs. Il est un homme solitaire qui nourrit ses pigeons entre
deux contrats, comme Jeff Costello
vivait avec des canaris dans Le
Samouraï (1967) de Jean-Pierre
Melville, dont s’est largement inspiré Jarmusch pour son film. « En
guise de préparation, j’ai regardé
ce chef-d’œuvre avec Alain Delon.
Grâce à lui, j’ai compris la vertu
du silence. Parfois, on fait mieux
entendre sa voix en ne disant rien
du tout ! Je ne sais pas si je suis un
samouraï, si je serais capable moi
aussi de mourir plutôt que de trahir mes convictions, mais ce rôle
m’a aidé à me concentrer, à me calmer. Pour moi, Ghost Dog est une
figure de la rébellion, il n’accepte
35
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Cinéma
aucun compromis. Un jour, sur le
plateau, le producteur m’a testé. Il
m’a ordonné de quitter le tournage,
de laisser tomber le film. Il n’en était
pas question, j’avais donné ma
parole à Jim J
­ armusch. Quand je
m’engage, je ne reviens jamais en
arrière. »
« LE DERNIER ROI
D’ÉCOSSE » (2006)
Le dictateur
sanguinaire
L’Américain impressionne en Idi
Amin Dada, le tyran sanguinaire
d’Ouganda, dans Le Dernier Roi
d’Écosse, de Kevin Macdonald.
Il est récompensé de multiples
prix, notamment celui de l’oscar
du meilleur acteur. « À la lecture du
scénario, j’ai découvert un personnage incroyable et j’ai voulu passer
l’audition tellement j’y croyais. Je
suis prêt à aller très loin pour un
film. Il faut s’aventurer en dehors
des sentiers battus, trouver dans
les recoins les plus sombres de soi
quelque chose dont on ignorait
l’existence. Je n’ai pas besoin de
me trouver des points communs
avec un individu pour pouvoir le
jouer. Bien sûr, Amin Dada était un
dictateur fou et paranoïaque, un
meurtrier de masse. Mais beaucoup
d’Ougandais ont un grand respect
pour lui car il a viré les colons occidentaux, a rétabli la langue nationale et rebaptisé les lacs de leur nom
d’origine. Au moment du tournage,
3
4
Forest Whitaker
a notamment
incarné à l’écran : le
saxophoniste de jazz
Charlie ­Parker (1) ;
un tueur à gages,
Ghost Dog (2) ;
Idi Amin Dada, le
tyran sanguinaire
d’Ouganda (3) ;
Cecil Gaines,
domestique
à la MaisonBlanche (4) ; le
célèbre archevêque
sud-africain 
Desmond Tutu (5).
Nicolas Guerin/contour
by Getty Images, prod
j’ai collaboré avec un orphelinat
qui recueillait des enfants-soldats.
Depuis, je me suis engagé en lançant
ma propre fondation, la Whitaker
Peace and Development Initiative.
On intervient aux États-Unis, au
Mexique, au Soudan du Sud, en
Ouganda. On agit dans les écoles,
auprès des victimes des cartels,
dans les camps de réfugiés. J’ai un
bureau à l’Unesco depuis six ans et
j’en suis fier. »
Forgiven ii
De Roland Joffé, avec Forest Whitaker et Eric Bana. 1 h 55. Sortie mercredi.
En 1994, Desmond Tutu est nommé par Nelson Mandela à la tête de la Commission
Vérité et ­Réconciliation, chargée de faire la lumière sur les crimes de l’apartheid
en Afrique du Sud et de pardonner à leurs auteurs en échange de leurs aveux.
L’archevêque met sa foi à l’épreuve d’un assassin ouvertement provocateur… Roland
Joffé se détourne de la pure fresque historique qui a fait sa gloire (La Déchirure,
­Mission) pour tricoter un face‑à-face inabouti entre Desmond Tutu et ce prisonnier
psychopathe. Portées par le talent de Forest Whitaker et d’Eric Bana, les scènes
d’affrontement verbal et psychologique sont intenses et réussies. Dommage qu’elles
soient noyées dans des séquences plus convenues et démonstratives. g S.J.
Nicolas Velter/
Gaumont
« LE MAJORDOME » (2013)
Le serviteur engagé
Le comédien d’origine texane
endosse le costume de Cecil
Gaines, fils d’esclaves devenu le
domestique emblématique de la
Maison-Blanche sur fond de lutte
pour les droits civiques. L’histoire
du Majordome, de Lee Daniels, est
librement adaptée de la vie bien
réelle d’Eugene Allen, descendant
d’esclaves qui a vu défiler huit
­présidents des États-Unis entre
les années 1950 et 1980. « Il a servi
des puissants qu’il n’approuvait pas,
mais il n’avait pas le choix. Mais,
au-delà du conflit entre les communautés, c’est un film sur la transcendance, car il faut savoir rendre les
armes pour exister. À mon niveau,
je milite pour l’égalité des chances
et m’élève contre ceux qui piétinent
les droits de l’homme. J’ai soutenu
Barack Obama en participant à sa
campagne électorale. Je croyais en
lui et en son message ­d’inclusion :
Yes we can ! Aujourd’hui, les
­q uestions brûlantes tournent
autour du contrôle des armes, de
l’immigration, des frontières. Je ne
sais pas comment va se dérouler
le mandat de Donald Trump, mais
la protestation est globale – même
chez vous en France avec les Gilets
jaunes. »
« FORGIVEN » (2019)
L’homme de foi
5
Edmond
Rostand
(Thomas
Solivérès)
à l’écriture
de son chefd’œuvre,
« Cyrano de
Bergerac ».
Forest Whitaker se glisse
­a ujourd’hui dans la soutane
fuchsia de Mgr Desmond Tutu, le
célèbre archevêque anglican sudafricain Prix Nobel de la paix en
1984. Le film de Roland Joffé se
concentre sur son rôle de grand
réconciliateur, mandaté par le
président Nelson Mandela pour
faire la lumière sur les exactions
commises pendant l’apartheid.
« C’était un honneur d’incarner
Desmond Tutu mais aussi un peu
angoissant car, contrairement aux
autres personnages célèbres que j’ai
pu jouer, lui est toujours vivant. Je
l’avais rencontré il y a dix ans, en me
lançant dans mon combat humanitaire. Je suis allé le retrouver au Cap
pour préparer le film. Nous avons
tissé des liens d’amitié. Sa femme et
lui sont admirables. Il y a du divin
en chacun de nous, mais beaucoup
plus en lui ! Ce progressiste a parcouru le monde pour promouvoir la
diversité, évoquer l’homosexualité
et l’euthanasie. Nelson Mandela
l’a chargé d’une mission si vaste,
soulager la douleur des victimes
tout en écoutant les bourreaux…
Il a su pardonner aux pires criminels. Avant de condamner, il
faut dépasser la colère, essayer de
comprendre et ­reconnaître qu’on
a affaire à des êtres humains. Une
leçon universelle. » g
Propos recueillis par
Stéphanie Belpêche
Des planches
à l’écran
ADAPTATION Alexis Michalik
transpose sa pièce à succès
« Edmond », qu’il avait d’abord
conçue comme un scénario
de film
Son rêve est devenu réalité. Il y a
près de vingt ans, Alexis Michalik
est bluffé par la façon dont le réalisateur John Madden revisite, avec
Shakespeare in Love (1999), l’histoire
du créateur de Roméo et Juliette en
lui inventant une romance avec une
muse fictive. Une décennie plus tard,
il découvre au détour d’un dossier
pédagogique les circonstances
incroyables de la création de Cyrano
de Bergerac. Cela fait tilt chez celui
qui, entre-temps, est devenu un
auteur ambitieux, désireux d’inventer une nouvelle forme de narration
théâtrale. Il se lance dans l’écriture
d’un scénario romanesque racontant
comment, en 1897, Edmond Rostand
a dû accoucher en quelques jours
d’une comédie héroïque en se heurtant aux caprices de sa comédienne
et aux exigences de ses financiers,
des proxénètes corses.
Si les succès du Porteur d’histoire
(2011) et du Cercle des illusionnistes
(2014) ont apporté une certaine
notoriété sur les planches à Alexis
Michalik, les producteurs de cinéma
ne veulent pas prendre de risques :
un film, surtout en costumes, coûte
cher, et le trentenaire n’en a jamais
réalisé. On lui conseille de retenter sa chance plus tard. Parce ­que
attendre n’est pas dans ses habitudes, le jeune homme décide en
2016 de faire de son Edmond une
pièce. Plus ébouriffante que les précédentes, elle triomphe au PalaisRoyal pendant deux saisons, puis
dans toute la France.
Recréer Paris à Prague
Quand le cinéma est venu se rappeler à son bon souvenir, Alexis
Michalik ne l’a pas mal pris : « Pour
avancer, il faut savoir ne pas prendre
les choses personnellement, accepter
les compromis, oublier les rancœurs
et partager le butin. » Fort d’un budget « important pour un réalisateur
débutant mais serré pour un film
d’époque », il choisit de recréer le
Paris de la fin du XIXe d’Edmond à
Prague, où il trouve un hôtel de 1895
en réfection qui lui offre le décor
du lupanar des cocottes et celui de
la brasserie où Rostand écrit. Sans
oublier que les techniciens locaux
ont des journées de travail plus longues qu’en France…
Alexis Michalik obtient de
composer seul son casting : sans
stars imposées, il se fait plaisir
en ­s’offrant des grands noms du
théâtre (Clémentine Célarié,
Dominique Pinon, Simon Abkarian,
Antoine Duléry) pour les seconds
rôles. Sur le plateau, tout s’est passé
comme sur les planches : « Il y avait
un esprit de troupe, tous les comédiens connaissaient leur texte, ils
étaient au service du récit et de la
mise en scène. Ce qui n’est pas toujours le cas au cinéma… »
L’embarras du choix
Le débutant s’est tout de suite senti à
sa place derrière la caméra. « Comme
si toute ma vie m’avait conduit là »,
avoue-t-il. Il avait déjà réalisé trois
courts métrages, travaillé en tant que
comédien sur de nombreux tournages, et toujours veillé à respecter
les délais. « J’aime être le capitaine
d’une grande équipe, sentir la cohésion et l’élan du groupe. La pression
a vite été éclipsée par le plaisir. C’est
bête à dire, mais la magie du cinéma
opère encore quand on se retrouve
face à 150 figurants en costume ! »
Bien sûr, celui à qui tout sourit au
théâtre aimerait connaître le même
succès dans les salles. Mais ce n’est
pas le plus important. Il pense avant
tout à ce qui le fera vibrer après.
Une nouvelle pièce ? une comédie
musicale ? un autre film ? une série
télé ? Il sait qu’il a l’embarras du
choix. « Ce qui compte, c’est de pouvoir continuer à créer. Si tout s’arrête
demain, on ne pourra pas m’enlever
que ce que j’ai osé proposer a fonctionné. Ce n’est pas rien, pouvoir se
dire qu’on a eu raison. » g
Barbara Théate
Edmond iii
De et avec Alexis Michalik, avec
aussi Thomas Solivérès, Olivier Gourmet.
1 h 49. Sortie mercredi.
Paris, 1897. Les pièces en vers
­d ’­Edmond Rostand, 29 ans, ne
marchent pas. Sarah Bernhardt lui
demande s’il n’aurait pas un projet
original pour le grand acteur Coquelin
Aîné. Il a bien une idée… On retrouve
au grand écran le tourbillon roma‑
nesque, épique et énergisant qui fait
la marque de fabrique d’Alexis Michalik
au théâtre. Dans un Paris élégamment
reconstitué, sa caméra virevolte sans
temps mort, à l’image de la person‑
nalité en ébullition de Rostand. Lucie
Boujenah, Tom Leeb, Igor Gotesman
tiennent la dragée haute à leurs aînés,
Olivier Gourmet excelle dans les tirades
de Cyrano. Du grand spectacle. g B.T.
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le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Plaisirs Cinéma
• en salles mercredi
On aime Passionnément iiii Beaucoup iii Bien ii Un peu i Pas du tout f
Les Invisibles iii
Barry Wetcher/2018 MGM/Warner bros.
De Louis-Julien Petit, avec Corinne Masiero, Audrey Lamy, Noémie Lvovsky,
Déborah Lukumuena. 1 h 42.
Un centre d’accueil pour femmes sans abri va fermer. Les travailleuses sociales se démènent pour trouver des solutions, plus ou
moins légales, pour leurs protégées. Après le gâchis alimentaire
(Discount), Louis-Julien Petit signe une nouvelle comédie sociale
qui pointe avec réalisme les incongruités administratives et le travail
de l’ombre de volontaires méritantes. Mais c’est aussi et surtout un
vrai feel-good movie qui ne prétend pas faire la morale. Les situations
et les dialogues sont cocasses ou touchants, toujours énergiques, à
l’image de sa brochette d’actrices principales entourées, pas assez
sans doute, par une quinzaine de comédiennes occasionnelles qui
ont réellement connu la rue. Dans ce film de femmes, les hommes
sont accessoires, réduits à des stéréotypes à forte valeur comique. En
vantant de manière légère les vertus de l’entraide et de la solidarité,
il donne envie de tendre la main à son tour. S.J.
Ivan Drago (Dolph Lundgren) entraîne son fils Viktor (Florian Munteanu) pour qu’il affronte le protégé de Rocky Balboa.
On l’avait un peu oublié, d’abord
perdu de vue dans la série B d’action, une soixantaine de films en
trente ans sortis pour la plupart
­directement en vidéo sous des
titres éloquents : Assassin Warrior,
Agent destructeur, Commando d’élite,
Blood of Redemption… Pour certains,
le colosse suédois est même passé
derrière la caméra. Et puis Dolph
Lundgren est réapparu sur le devant
de la scène à partir de 2010 avec la
trilogie Expendables, qui convoquait
les stars musclées des années 1980
comme ­Sylvester Stallone, Bruce
Willis, Arnold Schwarzenegger,
Jean-Claude Van Damme ou Chuck
Norris. Une réunion d’anciens combattants qui lui permet aujourd’hui,
à 61 ans, de reprendre, pour Creed II,
le rôle qui l’a rendu célèbre : Ivan
Drago, le boxeur russe coiffé en
brosse adversaire de Rocky Balboa
dans Rocky IV (1985), le film culte
de son complice Stallone.
Creed II iii
De Steven Caple Jr, avec Michael B. Jordan,
Sylvester Stallone, Dolph Lundgren. 2 h 10.
Sortie mercredi.
À Kiev, Ivan Drago prépare sa vengeance. Il entraîne son fils Viktor pour
qu’il affronte sur le ring le protégé de
Rocky Balboa, Adonis Creed, champion du monde des poids lourds. Ce
film, produit par Sylvester Stallone, se
déguste comme une suite de Rocky IV
(1985), les personnages principaux
se combattant désormais à travers
leurs jeunes disciples. Qu’importe si le
scénario est cousu de fil blanc, la jubilation de retrouver l’univers de Rocky
est intacte. Ce drame encense des
valeurs habituelles du genre : dépassement de soi, courage et sacrifice,
sur un thème musical fédérateur de
Bill Conti, forcément émouvant. g S.B.
« Vous n’allez pas le croire, mais j’ai
quand même réfléchi avant d’accepter, assure d’abord Dolph Lundgren
de sa voix grave. Ce personnage a
lancé ma carrière, mais j’avais peur
d’être réduit à un emploi de méchant
basique et sans relief. Puis j’ai lu le
scénario, que j’ai trouvé captivant :
entraîné par Rocky, Adonis Creed
affronte donc le fils d’Ivan Drago,
l’homme qui a tué son père [Apollo
Creed] sur le ring ! Et Ivan veut sa
revanche contre Rocky. Le moment
est enfin arrivé… »
Le combat fait partie de sa vie depuis toujours. Le judo et le karaté ont
permis à l’ado de se défouler, avant
d’accumuler des titres. « Enfant,
j’avais une relation conflictuelle avec
mon père, confie-t‑il. Il me battait et
ma mère ne disait rien. Je l’aimais
malgré tout… Ces abus répétés ont
forgé ma volonté de me façonner
une carapace. Je devais savoir me
défendre. Quand vous discutez avec
des athlètes de sports de combat, des
policiers ou des soldats, vous constatez que la plupart ont un passé complexe, souvent violent. J’ai entrepris
une thérapie il y a cinq ans et travaillé
dur pour utiliser l’énergie de ce conflit
intérieur de manière positive. »
Drôle de parcours que celui cet ancien étudiant en chimie à S
­ tockholm,
débarqué à Boston au tout début des
années 1980 avec une bourse pour le
prestigieux Massachusetts Institute
of ­Technology. « Le cinéma n’était
pas un rêve, avoue-t-il. J’ai décroché
par accident un rôle d’agent du KGB
dans Dangereusement vôtre [1985],
un James Bond avec Roger Moore,
grâce à ma petite amie d’alors, la
chanteuse Grace Jones, qui a servi
d’intermédiaire. J’ai fréquenté des
fêtes où j’ai croisé Andy Warhol,
David Bowie, et soudain j’étais propulsé dans le show-business ! » Il
a troqué son prénom, Hans, pour
celui de son grand-père, Dolph. Et
exhibé sa plastique impressionnante
dans des films devenus références
du genre : Les Maîtres de l’Univers
(1987), Punisher (1989) ou encore
Universal Soldier (1992).
Border iii
D’Ali Abbasi, avec Eero Milonoff, Eva Melander, Viktor Akerblom. 1 h 50.
Il avait auditionné pour
Rambo II, mais Sylvester S
­ tallone
a préféré le recruter pour Rocky
IV. Leur relation a évolué vers
l’amitié au fil du temps. « À
l’époque, Sly était sans doute la
star la plus en vue à Hollywood,
avec jet privé et escorte de police,
rappelle le S
­ uédois. Et moi, un
gamin scandinave qui jonglait avec
les tubes et les éprouvettes, et qui
« Lors du
tournage de
“Rocky IV”, j’ai
envoyé Stallone
à l’hôpital. Il ne
m’a pas parlé
pendant dix ans ! »
f­ rappait ­occasionnellement dans un
punching-ball. Lors du tournage,
je l’ai envoyé à l’hôpital. C’est sans
doute pour ça qu’il ne m’a pas parlé
pendant dix ans ! À Los Angeles, nos
filles sont très copines. J’en ai deux,
lui trois. »
Pour Creed II, l’acteur, qui n’a jamais cessé de se maintenir en forme,
a dû redoubler d’efforts car il devait
tenir tête à des partenaires plus
jeunes. « Ma crédibilité était en jeu !
J’ai soulevé des haltères quatre fois
par semaine tout en m’astreignant
à un régime à base de poulet et de
riz. » On peut le voir aussi actuellement dans Aquaman, de James Wan,
film de super-héros DC Comics. Un
petit rôle mais très physique : « Je
me suis retrouvé huit heures par jour
suspendu dans les airs par un harnais,
le même pour tout le monde, quelle
que soit la corpulence. Quand on est
grand et costaud comme moi, cela
cisaille l’aine et comprime les parties
génitales ! Heureusement, j’ai fait mes
enfants avant ! » g
Stéphanie Belpêche
Douanière suédoise aussi efficace qu’elle a l’air monstrueuse, Tina
flaire les fraudeurs comme personne. Quand un homme qui lui ressemble passe devant elle, ses sens la trompent, la troublent. Prix Un
certain regard à Cannes en 2018, l’étonnant et bien nommé Border
est un pur film frontière, sans équivalent et aux limites de tout : freak
show, comédie romantique, légende scandinave, conte fantastique,
polar glauque. En bousculant les repères classiques sur la normalité et
l’animalité, Ali Abbasi, cinéaste suédois d’origine iranienne, en fait une
parabole sur la différence et l’intégration. C’est moche et poétique à la
fois, guignolesque et dérangeant parfois. On adore ou on déteste. S.J.
In My Room ii
D’Ulrich Köhler, avec Hans Löw, Elena Radonicich. 2 h.
Entre échecs sentimentaux et échecs professionnels, Armin mène
une vie minable dans laquelle il se complaît. Un matin, il constate
que l’humanité a disparu. Voici un antihéros plongé dans un univers
post apocalyptique mais bucolique, semblable à un paradis perdu
enfin retrouvé. On assiste à la surprenante transformation d’un
homme qui renaît au contact de la nature et s’accomplit dans la
survie. Mais c’est lorsqu’il rencontre une femme au caractère bien
trempé que le film devient le plus passionnant. Bap.T.
An Elephant Sitting Still ii
De Hu Bo, avec Yuchang Peng, Yu Zhang, Uvin Wang, 3 h 50.
Capricci Films
RING Plus de trente ans après
« Rocky IV », Dolph Lundgren
revient en force face à Sylvester
Stallone dans « Creed II »
JC Lother
Le retour
d’Ivan Drago
Dans une cité industrielle de Chine, les habitants vivent dans un
brouillard permanent. Quatre d’entre eux rêvent de fuir la violence
sociale ambiante et les tragédies qu’elle entraîne. Le jeune réalisateur
surdoué Hu Bo s’est suicidé en 2017 à 29 ans après le montage de ce
film testament de quatre heures. Il laisse une fable unique et sombre
qui fera date tant elle est déterminée et maîtrisée au fil de longs plansséquences. Le périple est éprouvant mais le tableau saisissant : les
personnages apparaissent piégés dans un labyrinthe impitoyable. Al.C.
Jean Vanier, le sacrement de la tendresse f
De Frédérique Bedos. 1 h 29.
Fondateur des communautés de l’Arche, associations venant en aide
aux handicapés mentaux, le religieux philanthrope Jean Vanier
a consacré sa vie au combat pour la différence. Esthétiquement
laid, ce documentaire retrace son parcours et ses actions avec
sincérité et des témoignages émouvants, mais aussi beaucoup
de maladresse. L’admiration, fût-elle légitime, finit même par
agacer. Pourquoi s’évertuer à mettre une auréole au-dessus de la
tête d’un saint ? Bap.T.
37
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Plaisirs Cinéma
Pierre (Laurent Lafitte) et des élèves de sa classe de troisième. LAURENT CHAMPOUSSIN/Haut et Court
Les enfants terribles
THRILLER Un envoûtant film
de genre sur des collégiens
aussi surdoués qu’inquiétants
L’Heure
de la sortie iii
De Sébastien Marnier, avec Laurent Lafitte,
Emmanuelle Bercot. 1 h 43. Sortie mercredi.
L’adolescence n’est pas la période
la plus réjouissante de la vie.
Celle de Sébastien Marnier, entre
les murs de la cité des 4 000, à
La Courneuve, fut particulièrement
douloureuse, l’amenant bien plus
tard à une psychanalyse et à un
roman (Mimi, 2011). L’âge ingrat
est aussi au centre de son second
film, libre adaptation d’un livre de
Christophe Dufossé. L’Heure de la
sortie épouse la forme d’un thriller
pour mieux insister sur son inquiétante étrangeté.
Pierre (impeccable Laurent
Lafitte), prof de français, est loin
de s’imaginer qu’il va vivre un
enfer quand il débarque dans un
collège catholique où il se voit
confier une classe de troisième
composée d’élèves précoces, dont
le professeur principal s’est mystérieusement défenestré – une
scène d’ouverture sèche qui met
d’entrée dans l’ambiance. Mais
les ados remettent en question sa
légitimité avec un aplomb aussi
surprenant que glacial. D’étranges
phénomènes surviennent : coups
de téléphone anonymes, sensation d’être espionné, apparitions
de cafards sans qu’il sache s’il
s’agit ou non de visions. Pierre,
thésard spécialiste de Kafka, perd
pied et le spectateur le suit dans
sa ­métamorphose, bien incapable
de démêler le vrai du faux, ni ce
que trame cette bande de gamins
au regard insondable à mesure que
progresse une intrigue balisée de
mystères.
Un regard politique
Avec son ambiance sonore soignée, son atmosphère oppressante
et hypnotique, le film ressemble
à un envoûtant cauchemar. Un
rêve angoissant truffé de symboles et de références, pas seulement kafkaïennes. Devant ces
enfants antipathiques et cet univers surnaturel, on peut songer
au Village des damnés (1995) de
John Carpenter, au Ruban blanc
(2009) de Michael Haneke ou
même à la série Les Revenants
(2012) de F
­ abrice Gobert. Le côté
caniculaire, hallucinatoire et suintant rappelle Réveil dans la terreur
(1971) de Ted Kotcheff.
Présenté comme un thriller, le
film de Sébastien Marnier est bien
plus que ça, posant au détour de son
récit fantastique un regard politique
bien sombre sur l’état du monde.
Dans son premier long ­métrage,
Irréprochable (2016), formellement
très maîtrisé, le réalisateur mettait
déjà en scène une quadra fragile
(Marina Foïs) basculant dans la
folie parce qu’exclue d’une société
ultra-concurrentielle. Avec ces collégiens nihilistes, il pointe ici les
inquiétudes d’une certaine jeunesse
concernant l’avenir.
« Pendant le casting, on a beaucoup fait parler les gamins de la
façon dont ils l’envisagent, raconte
Sébastien Marnier. La peur et les
problématiques liées à l’écologie
étaient très présentes. Mais ce qui
a le plus changé, c’est l’absence
d’idéologie et de confiance en la politique. Ils ont conscience que l’argent
a gagné, ça change leur vision du
monde. » C’est l’une des grandes
qualités de L’Heure de la sortie :
donner à ressentir, en les exacerbant, les angoisses d’une génération
sans tomber dans la démonstration
indigeste. En espérant toutefois que
la vérité ne sorte pas de la bouche
des ados. g
Baptiste Thion
l’ANGE DU MAL
RÉUSSITE L’itinéraire glaçant
d’un vrai tueur en série dans
l’Argentine des années 1970
L’Ange iii
De Luis Ortega, avec Lorenzo Ferro,
Chino Darín. 1 h 58. Sortie mercredi.
Inconnu en France, Robledo Puch
reste le criminel le plus célèbre
d’Argentine, où il est emprisonné
depuis quarante-six ans. Il avait à
peine 20 ans quand s’est achevée
sa folle course meurtrière. À son
actif : onze personnes abattues
entre 1971 et 1972, des séquestrations, des agressions sexuelles, des
cambriolages. Celui que la presse a
surnommé « le monstre au visage
enfantin » exerce toujours une
­fascination sur ses compatriotes.
Dans L’Ange, Luis Ortega choisit
de dessiner les contours du mythe
plutôt que de reconstituer dans
le détail sa virée sanglante. On
découvre un blondinet e­ fféminé
et sapé à la mode, jouissant de
la vie avec une insouciance qui
confine à l’insolence. Ce qu’il
désire, il l’obtient. Peu importe la
manière. Robledo, surnommé ici
Carlitos, ment, manipule avec un
naturel troublant, dérobe à toutva, ­n’hésitant pas à s’attarder pour
danser dans les maisons qu’il
cambriole. Il rencontre Ramón,
qui l’accompagne dans une spirale
de violence.
Cette ascension vers l’horreur,
le réalisateur la filme comme une
balade colorée, enjouée, sensuelle
et même parfois comique. La mise
en scène est inventive, la bande-son
du tonnerre, la photographie splendide. Des choix contrastant avec la
noirceur des actes commis par cet
ange macabre. De quoi dérouter un
spectateur qui se surprend à éprouver de la sympathie pour des apprentis gangsters à la relation ambiguë,
Ortega insistant sur la potentielle
homosexualité de son héros. Des
mauvais garçons impeccablement
campés par Lorenzo Ferro et
Chino Darín (le fils de Ricardo), qui
donnent au mal un visage séduisant
et d’autant plus effrayant. g Bap.T.
38
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Plaisirs Séries/Expositions
Comment « Les Soprano »
ont tout changé
de docteur House, de Walter White
[Breaking Bad] ou de Don Draper
[Mad Men]. »
Derrière leurs outrances, les
personnages de Chase évoluent
au fil des épisodes, et les intrigues
s’étalent sur des saisons entières. Ce
qui est aujourd’hui la norme était
alors rare parmi les séries américaines, souvent composées d’épisodes bouclés, hormis dans le cadre
romanesque de feuilletons plutôt
destinés aux ménagères, comme
Dynastie ou Melrose Place. HBO
poursuivra dans cette veine au
début des années 2000, notamment
avec Sur écoute (The Wire), qui ne
prend de sens qu’à l’échelle d’une
saison entière. « Les networks ont
réagi à l’explosion de créativité du
câble en lançant des séries feuilletonnantes à tour de bras », note Alain
Carrazé. De l’action avec 24 Heures
chrono et Prison Break, du mystère
avec Lost, un soap féminin sarcastique avec Desperate Housewives, et
des ­super-héros avec Heroes.
HÉRITAGE Lancée il y a
tout juste vingt ans, la série
« mafieuse » a influencé
la production et l’écriture
de nombreux programmes
L’avènement du câble
Avec ses « fuck » par dizaines, ses
règlements de comptes et son club
de strip-tease qui sert de couverture aux mafieux, Les Soprano
n’auraient sans doute pas pu voir
le jour ailleurs (Fox l’a refusé).
« À l’inverse des networks, HBO
bénéficie d’une liberté quasi totale
en matière de contenu : sexe, violence et dialogues orduriers y sont
autorisés, explique Alain Carrazé.
Il s’agit de présenter aux abonnés
des programmes qu’ils ne trouveront pas ailleurs. »
En 1999, Les Soprano deviennent
le tout premier show du câble
Au centre, James Gandolfini, l’interprète de Tony Soprano. WARNER BROS
nommé pour l’Emmy Award
suprême de la meilleure série
dramatique, puis la première à le
remporter en 2004. Au total, elle
empochera 21 Emmy, dont trois
du meilleur acteur pour James
Gandolfini, l’interprète de Tony
Soprano. Les autres chaînes
payantes ont suivi et, depuis
2007, plus aucun programme de
networks n’a remporté le prix de
la meilleure série dramatique, laissant la place à Mad Men (AMC),
­Homeland (Showtime), Breaking
Bad (AMC), Game of Thrones
(HBO) et The Handmaid’s Tale
(Hulu).
L’antihéros roi
Avec le personnage de Tony
­S oprano, mafieux sanguin et
­dépressif, David Chase ose mettre
au centre de sa série un salaud à la
morale plus que douteuse. Certes,
l’homme d’affaires psychopathe de
Profit l’a précédé de trois ans mais,
aussi culte soit-elle, la série a été
un échec sur le network Fox, qui l’a
déprogrammée après quatre épisodes. Quant au célèbre J. R. Ewing
de Dallas dans les années 1980, il
n’avait été conçu au départ que
comme le frère antagoniste du
personnage central, le gentil Bobby.
C’est donc bien Tony Soprano
qui inaugure l’ère de l’anti­héros et
ouvre la voie à The Shield, ­Damages,
Breaking Bad et Mad Men, des s­ éries
dont le personnage principal n’a
rien d’un modèle pour les téléspectateurs. « Sans lui, résume Alain
Carrazé, il n’y aurait pas de Dexter,
• À voir
Sex Education ii
Netflix Dans un lycée perdu de la
campagne anglaise, le timide Otis
peine à s’intégrer à ses condisciples
aux hormones en pleine ébullition.
Mais vivre avec sa sexothérapeute
de mère l’a rendu expert en relations
humaines et va lui permettre de
devenir le conseiller officieux
de ses camarades bourrés de
complexes. Par ses décors et ses
costumes, cette sympathique série
britannique rappelle les comédies
Netfilx
Le dimanche 10 janvier 1999, les
téléspectateurs américains découvrent pour la première fois Tony
Soprano, un mafieux névrosé du
New Jersey, coincé entre sa famille
de sang et sa famille criminelle.
Les Français devront attendre
septembre 1999, sur feu Jimmy,
pour avoir accès à une série qui,
au fil de six saisons et 86 épisodes
(disponibles sur OCS Go), sera
souvent décrite comme la meilleure de tous les temps. Devenue
iconique, elle est citée par d’autres
programmes, ses seconds rôles ont
fait des apparitions clins d’œil et
son générique a été parodié. « Cela
a été un tournant majeur dans l’histoire de la télévision américaine »,
assure Alain Carrazé, auteur d’un
documentaire remarqué sur le
tournage des Soprano.
À la fin des années 1990 en effet,
les séries du câble sont encore peu
nombreuses et font pâle figure
face aux productions des networks,
les grandes chaînes hertziennes
gratuites, qui inondent les petits
écrans du monde avec Urgences,
New York Police Blues ou X-Files.
Aujourd’hui réputée pour ses programmes cultes Game of Thrones,
True Detective et Westworld, la
chaîne payante HBO n’a qu’une
seule série dramatique à son actif
(le drame carcéral Oz) lorsqu’elle
lance Les Soprano, proposés par
David Chase, un scénariste italoaméricain déjà bien introduit à la
télévision.
pour ados de John Hughes (The
Breakfast Club), revisitées à l’aune
d’une sexualité omniprésente.
Du bellâtre un peu idiot à la jolie
rebelle en passant par le meilleur
ami gay, tous les stéréotypes sont
présents, confrontés à une époque
qui leur demande de grandir trop
vite. Découvert dans le Hugo Cabret
de Martin Scorsese, Asa Butterfield
campe un héros dégingandé, déjà
trop grand pour son corps d’ado.
Face à lui, Gillian Anderson s’en
donne à cœur joie dans le rôle de
sa mère, loin de ses personnages plus
glaçants de X-Files et The Fall. g R.N.
Saison 1. De Laurie Nunn, avec
Asa Butterfield. Disponible vendredi.
Une pépinière de showrunners
Sous la direction de David Chase,
l’équipe de scénaristes des Soprano
permet l’émergence de nouveaux
talents. Auteur de 12 épisodes,
Matthew Weiner créera ensuite
Mad Men ; après avoir apposé sa
signature sur 25 épisodes, Terence
Winter imaginera Boardwalk
­Empire pour HBO et décrochera
une nomination à l’oscar du meilleur scénario pour Le Loup de Wall
Street (2013), de Martin Scorsese.
Todd A. Kessler deviendra le
cocréateur de programmes remarqués, Damages et Bloodline.
Quant à David Chase, il a toujours
résisté à remettre le couvert, malgré la conclusion très ambiguë de
la série en 2007. Le décès prématuré de James Gandolfini en 2013,
à 51 ans, n’y est pas pour rien. Il a
toutefois annoncé la mise en chantier d’un film, The Many Saints of
Newark, qui se déroulera dans
les années 1960 autour du père
de Christopher (le protégé de
Tony). Chase a coécrit le scénario
et va laisser la réalisation à Alan
Taylor, qui a filmé neuf épisodes des
Soprano mais dont l’expérience sur
les blockbusters (Thor – Le monde
des ténèbres et Terminator Genisys)
laisse dubitatif. g
Romain Nigita
Dans le grand bain des « Nymphéas »
INNOVATION Les huit panneaux
peints par Monet et exposés
ensemble à l’Orangerie, à Paris,
font l’objet d’une animation
réussie en réalité virtuelle
Voilà un cercle vertueux entre une
exposition classique, une innovation en réalité virtuelle (VR)
et un chef-d’œuvre de l’impressionnisme. On va de l’un à l’autre
à sa guise, dans une harmonie
qui aurait plu à Claude Monet.
L’Orangerie présente une exposition sur l’amitié entre l’immense
peintre impressionniste et le grand
politique Georges Clemenceau.
Leurs relations amicales avaient
abouti, à la fin de la Première
Guerre mondiale, à l’installation
monumentale dans deux salles du
musée parisien de huit panneaux
des « Nymphéas » (sur une série
qui compte près de 250 tableaux).
À l’entrée, trois postes de VR ont
été installés. Coiffés d’un casque
de vision à 360°, les visiteurs se
retrouvent projetés en plein milieu
du bassin des nymphéas, ces nénuphars flottant dans un « jardin
d’eau » voulu par Monet chez lui
à Giverny. Où que le spectateur se
tourne, il se trouve environné par
la nature peinte par l’artiste au fil
des saisons. Les touches de couleur
s’animent, dessinent les arbres,
les saules, les reflets tremblants
du ciel dans l’eau, dans lesquels
on baigne littéralement. « Nous
avons travaillé sur les ambiances,
sur cinq climats de peintures qui
s’enchaînent, explique Nicolas
Thépot, le réalisateur de la société
Lucid Realities. Mais tout vient des
grandes toiles et nous avons res-
pecté la continuité chromatique
décrivant le passage du temps du
matin jusqu’au coucher du soleil. »
Un voyage à Giverny
La musique a été improvisée par
George Lepauw en direct, alors
qu’il regardait lui-même les animations au casque à 360°. La balade
se termine avec une vue de l’atelier
de Giverny vers 1926, aujourd’hui
transformé en boutique de souvenirs ! Une grande pièce éclairée
par une verrière zénithale, dont
l’artiste semble s’être absenté pour
quelques instants. Le visiteur en
sort avec l’envie d’aller explorer
par lui-même les grands panneaux
assemblés les uns aux autres dans
les deux salles elliptiques qui leur
sont réservées. Un retour, selon
l’expression du peintre André
Masson en 1952, à cette « chapelle
Sixtine de l’impressionnisme ». g
Marie-Anne Kleiber
« Claude Monet, l’obsession
des Nymphéas » (VR)
et « Monet – Clemenceau ». Au musée
de l’Orangerie à Paris, jusqu’au 11 mars.
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le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Plaisirs Musique
De gauche à droite : Jocelyne Desverchère, Vadim Sher et Corinne Lacour. gwendal le flem
Un drôle de carnaval
CRÉATION Albin de la Simone
et Valérie Mréjen adaptent
« Le Carnaval des animaux »
en une sorte de polar jubilatoire
pour enfants
De son vivant, Camille Saint-Saëns
interdisait que son Carnaval des
animaux (1886), simple exercice de
style à ses yeux, soit joué en public.
Pourtant, après sa mort en 1921, cette
œuvre écrite en 14 mouvements
pour 26 musiciens devint l’une de
ses plus célèbres. Sans forcément
le savoir, on en connaît tous deux
tubes absolus : Le Cygne et surtout
L’Aquarium, dont la lancinante mélodie a servi de thème à de nombreux
films ou publicités et de générique
au Festival de Cannes depuis 1990.
Peuplé de kangourous, d’éléphants, de poules, de « dinosaures
et autres trésors », parsemé de citations musicales plaisantes (J’ai
du bon tabac, Ah ! vous dirai-je,
maman, Offenbach), ce ­Carnaval
a déjà inspiré plusieurs livrets à
Francis Blanche, ­François R
­ ollin
ou Éric-Emmanuel Schmitt.
Aujourd’hui, ce sont le musicien
Albin de la Simone et l’écrivaine
Valérie Mréjen qui le réinventent au Théâtre national de
­Bretagne (TNB), dirigé par Arthur
­Nauzyciel.
Quatre musiciens détectives
Connu pour ses arrangements
épurés voire ténus, de la Simone
avait déjà fait sien le chef-d’œuvre
en 2010 au Théâtre des Champs-­
Élysées. C’est cette appropriation
qu’il agrémente aujourd’hui d’une
histoire. « Saint-Saëns ayant luimême renié sa partition, cela m’a
mis à l’aise, explique-t‑il. Après
tout, quand Vanessa Paradis me
­demande de revisiter ses gros tubes
des années 1980, c’est le même métier et j’adore le faire. Et comme
je ne me sens pas capable d’écrire
plus de 12 chansons tous les trois
ans, cela m’occupe ! »
Tous deux formés aux BeauxArts et adeptes d’« une forme de
sobriété dans l’expression », Albin
de la Simone et Valérie Mréjen se
sont vite entendus sur leur scénario : « On a eu l’idée d’une enquête.
On voulait une histoire à la façon
d’un dessin incomplet qui pousse
le public à se poser des questions. »
Dans leur version décalée, les animaux de Saint-Saëns deviennent
ainsi des fugitifs évadés de leurs
zoos, enclos et aquariums. Les
quatre musiciens sur scène (piano,
guitare, violoncelle et voix) sont
des détectives. Leurs notes délivrent les indices incitant le public
à identifier les animaux et, ici, à
élucider les raisons de la subite
évasion.
« Un concert des Beatles ! »
Cette mouture, en forme de polar
et de clin d’œil à l’arche de Noé,
a été dévoilée à Rennes début
décembre devant un public d’enfants de cours préparatoire, tous
d’environ 6 ans. Surprise, les bouts
d’chou se piquent au jeu i­ llico. Aux
questions amenées par Jocelyne
Desverchère, conteuse et enquêtrice de ce drôle de Carnaval, ils
rient et crient si fort que la comédienne n’est pas toujours audible…
Il n’empêche, le jeu des apparitions et des énigmes fonctionne. Et
­l’assistance retrouve son calme fasciné quand la belle mezzo-­soprano
­Lorraine Tisserant s’aide d’une
boîte à tonnerre ou d’un kazoo
pour suggérer le rugissement du
lion, le conciliabule des poules ou
la danse des poissons…
« Il faudra peut-être qu’on ajuste
cet effet devinette », lance Valérie
Mréjen à l’issue du spectacle,
mi-amusée, mi-dépassée par les
réactions tonitruantes des enfants.
« Peut-être qu’avec des plus grands
cela passerait mieux ? », s’interroge
Albin de la Simone, un peu ahuri
lui aussi par la vivacité des gamins.
Mais pas déçu non plus : « À deux
moments, ils ont hurlé si fort que je
me suis cru à un concert des ­Beatles !
Mais leur réaction amène des questions intéressantes. Si on veut que la
représentation soit moins bruyante,
à nous de réfléchir à une meilleure
manière de l’orienter. » La candeur
des gamins l’agace moins, en tout
cas, que les façons de certains
adultes : « Quand ils disent chut aux
enfants, ça me met moyen à l’aise.
Et si je les prends à chantonner
tout fort sur l’air de L’Aquarium,
ça m’énerve ! »
Reprise des « Films fantômes »
Le rendu acoustique obnubile
Albin de la Simone, connu pour
ses concerts non amplifiés et sans
batterie, si appréciables quand la
pop actuelle sonorise souvent à
la louche. « Cela fait sept ans que
je fais comme ça, précise-t‑il. Au
moins, si on me coupe l’électricité,
le concert n’est pas foutu ! Pourtant,
on me dit souvent que si je joue en
acoustique devant 200 personnes,
personne n’entendra. Alors que j’y
arrive très bien dans des salles de
800… »
Courant 2019, il profitera de son
statut d’artiste associé au TNB de
Rennes pour reprendre ses Films
fantômes, sa performance de 2015
« autour de films qui n’existent
pas ». Cette fois, il prévoit d’en
tirer « une forme plus aboutie et
mieux produite », tout comme avec
son Carnaval. g
Alexis Campion
« Le Carnaval des animaux », à Paris
(le Centquatre) du 11 au 13 janvier, puis
en tournée. À partir de 6 ans.
• écouter
Gérald Toto
Sway iii
Non, Albin de
la Simone n’est
pas le seul à nous réjouir avec
ses arrangements épurés.
Produit par le label Nø Førmat !
(Oumou Sangaré, Blick Bassy),
voici l’élégant Gérald Toto,
improvisateur chevronné,
complice de Richard Bona et
de Lokua Kanza sur le fameux
trio Toto Bona Lokua. Son
quatrième album solo, le suave
Sway, charme sans délai. Dans
ce savant tissage de textures, les
guitares percutent, les chœurs
enveloppent, les voix dessinent
des paysages limpides en forme
d’ode à la vie, à l’amour. S’impose
alors une pop sensuelle et
toute en clarté, qui berce et
fait voyager sans qu’il soit
nécessaire de comprendre les
paroles (en anglais). Ses climats
sont toujours chauds et doux,
ses influences attachantes et
jamais faibles, qu’elles soient
caraïbes, blues ou samba. On
en redemande. g Al.C.
En concert le 10 janvier au Hasard
Ludique (Paris).
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le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Plaisirs Cuisine
Bouillonner de plaisir
ARÔMES Le
bouillon n’est pas
qu’une eau chaude
parfumée ou une
décoction détox
toute prête.
C’est aussi un
plat à part
entière
Prêts À boire
ou à cuisiner
De jeunes marques ont pensé
aux cuisiniers pressés. Bú
Bouillons propose des préparations en bouteille. Chic
des Plantes ! préfère des
sachets à infuser. Toujours
à base d’ingrédients de
qualité : « Comme pour nos
tisanes, nous avons sourcé
des plantes, des épices et
des légumes chez un petit
producteur de la Drôme »,
assure Corinne Lacoste,
cofondatrice de Chic des
Plantes ! Concoctés avec la
cheffe Amandine Chaignot,
ils sont sans arôme ajouté et
peuvent se boire seuls ou sublimer une cuisson. À tester
pour des dîners sur le pouce
et goûteux. g
Photos
extraites de
Bouillons,
le livre du
chef William
Ledeuil.
Louis Laurent
Grandadam/
La Martinière
Entendez-vous le délicat frémissement qui s’échappe de la cocotte ?
Sentez-vous le fumet parfumé qui
parvient à vos narines ? L’hiver est
là, avec ses bouillons réconfortants
qui font un beau retour dans nos
cuisines et au restaurant.
PATRIMONIAL
Longtemps snobé au profit des
soupes ou par les gourmands
qui le trouvaient trop maigre, le
bouillon est pourtant un des éléments fondamentaux de la gastronomie française. On le retrouve
partout : en tant que plat à part
entière, sain et léger, comme
base culinaire pour l’élaboration
d’une soupe ou d’une sauce plus
complexe, ou encore comme un
exhausteur de goût naturel. « C’est
une sorte de palette de couleurs avec
des ­parfums et des saveurs, estime
le chef William Ledeuil. On peut
l’élargir en ajoutant d’autres ingrédients, les possibilités de combinaisons sont immenses. »
Le bouillon est ainsi l’élément
fondateur du pot-au-feu et de la
poule au pot, recettes traditionnelles incontournables de notre
patrimoine culinaire. « Ils nous
réchauffent et nous font du bien
tout en permettant de faire deux
repas, précise Marc Favier, chef
et fan de bouillon, qui a même
­b aptisé ainsi son restaurant
­p arisien. Ma grand-mère nous
­servait du pot-au-feu au déjeuner et, le soir, nous dégustions
son bouillon réchauffé avec des
vermicelles. »
SAIN
SAVOUREUX
Dans son restaurant Ze ­Kitchen
Galerie, à Paris, William Ledeuil en
produit près de 70 litres par jour. Il
est tombé en arrêt (gustatif ) devant
les bouillons lors de ses voyages en
Asie, et les a fait figurer au menu dès
l’ouverture de son établissement. Il
leur a aussi consacré un ouvrage
entier, Bouillons (La ­Martinière,
35 euros), qui recense sept recettes
de base : bœuf, volaille, légumes,
poisson, crustacés, coquillages
et umami (la cinquième saveur,
en Asie). À l’image du dashi, version japonaise typique à base de
bonite séchée, les bouillons sont
des monuments de clarté qui
concentrent la quintessence de la
saveur des ingrédients.
« Ils se suffisent à eux-mêmes et
sont prêts à boire, explique-t-il. On
les agrémente simplement d’herbes
fraîches comme de la coriandre, du
basilic thaï, du pourpier sauvage…
On peut même les mettre en théière
avec des écorces de combava, de
cédrat, des feuilles de curry ou
des bâtons de cannelle. Il suffit
de les faire infuser comme un thé,
au ­dernier moment. » Déculpabilisante, une gorgée de bouillon
fait du bien au corps et à la santé.
« Grâce à lui, je ne cuisine plus de
graisses cuites, poursuit William
Ledeuil. Pour concocter un jus de
pigeon ou de canard, je fais juste
ressortir le goût des carcasses avec
la concentration d’un bouillon. De
plus, les éléments d’infusion tels que
les agrumes ou les herbes remplacent parfaitement le sel. »
À l’image des bouillons asiatiques,
comme le pho vietnamien, qui sont
de vrais plats complets, la cuisine
française les transforme aussi en
mets plus complexes, à la fois légers,
chics et gourmands. « Une cuisine
sans bouillon, c’est comme une viande
sans jus, ça n’a pas d’intérêt ! affirme
Marc Favier. Il donne une longueur en
bouche qui permet d’avoir une cuisine
de caractère. » Le plat signature du
chef est d’une gourmandise incontestable : un bouillon de volaille
aux champignons dans lequel il
poche un foie gras au citron vert et
vinaigre fumé, infusé de céleri et de
coriandre… William Ledeuil distille
lui aussi des plats savoureux, comme
ce bouillon de courge et de noisettes
pimentées et caramélisées, un autre
aux raviolis de porc grillé ou encore
aux morilles et aux escargots.
Pour que le liquide concentre
tous les parfums de sa garniture aromatique, les ingrédients
doivent être de première fraîcheur
et leur découpe, minutieuse. « Il
faut aussi de la patience, poursuit
le chef. Il faut qu’un bouillon frémisse pour que l’osmose se fasse,
il faut savoir prendre son temps. »
Cuisinée en grande quantité, la
préparation se conserve plusieurs
jours au frigo et supporte très bien
la congélation : pour sublimer une
sauce ou cuire une viande, il suffit
d’y ajouter quelques glaçons… pour
en finir avec les bouillons « cubes »
tous préparés. g
Charlotte Langrand
• La recette de William Ledeuil
Bouillon de volaille
Ingrédients
1 poulet de 2 kilos découpé
en petits morceaux, 5 l d’eau
Garniture aromatique :
4 bâtons de citronnelle
½ piment oiseau
150 g de champignons de Paris
300 g de carottes
150 g de poireaux
150 g de céleri branche
40 g de galanga
6 gousses d’ail
2 cl d’huile d’olive
1 c. à café de poivre en grains
20 g de gros sel
Portez à ébullition les morceaux de
volaille et l’eau dans une grande marmite. Écumez régulièrement pour retirer
les impuretés.
Préparez la garniture : coupez la citronnelle en deux, épépinez le piment ; lavez et
coupez les champignons ; pelez et émincez les carottes, le céleri, des oignons, le
galanga et l’ail ; parez et gardez le blanc
du poireau. Faites suer le tout dans une
grande casserole avec l’huile d’olive, sans
coloration, et ajoutez dans la marmite,
portez à ébullition. Baissez le feu et faites
cuire pendant deux heures sans couvercle.
Retirez la volaille et débarrassez le
bouillon des autres ingrédients avec une
écumoire. Passez au chinois, laissez reposer et entreposez au frais.
41
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Plaisirs Spiritueux
Toutes les routes
du rhum
EAU-DE-VIE Dans les champs de
canne ou de mélasse du monde
entier fleurissent des marques
packagées pour séduire les
nouveaux consommateurs
Jus sucré-vanillé
Certains nouveaux pays producteurs, comme l’Inde (Amrut, Old
Monk), le Japon (Nine Leaves) ou
la Thaïlande (Chalong Bay), ne sont
guère connus pour leur tradition
rhumière, mais ils se sont adaptés
à la demande mondiale croissante,
marketing aidant. D’autres ont
redécouvert leurs traditions. À l’île
Maurice, le rhum, produit dès le
XVIIIe siècle, était de piètre qualité
jusqu’à l’instauration de règles de
production plus strictes, au début
des années 2000. Aujourd’hui, l’île
compte quatre distilleries élaborant une quinzaine de marques
(Emperor, Arcane, Chamarel, etc.).
Aux Philippines, producteur historique de canne, le rhum Tanduay,
l’une des principales marques mondiales avec Bacardi, n’est guère
exporté. D’où l’idée de Stephen
Carroll, l’un des artisans de l’explosion du cognac aux États-Unis, de
créer une marque baptisée du surnom d’un héros national, Don Papa
Le Don Papa, produit
aux Philippines.
laurent jerome
Jan Wischnewski/Getty Images
Le rhum agricole des Antilles françaises, à base de jus de canne, fait
toujours recette auprès des amateurs. Mais barmen et cavistes, sans
cesse en quête de curiosités, s’intéressent surtout à la large palette
des rhums traditionnels à base
de mélasse (issue du raffinage du
sucre de canne) venus de contrées
lointaines. Les grands groupes ne
s’y trompent pas, qui investissent
dans de petites distilleries du bout
du monde. La Maison du whisky a
consacré à l’eau-de-vie un étage de
son annexe du Quartier latin, avec
plus de 300 références. « C’est la
catégorie qui progresse le plus depuis
deux ans », affirme Arthur Morbois,
le spécialiste d’un établissement qui
s’est également engagé dans des projets comme les rhums Clairin (Haïti)
et Caroni (Trinité-et-Tobago). La
Maison du whisky a aussi créé
une gamme (Transcontinental
Rum Line) de flacons millésimés
et joliment habillés de diverses
provenances (Guyana, la Barbade,
Jamaïque, Fidji), élaborés avec un
deuxième vieillissement en Europe.
Le distributeur-importateur
Francois-Xavier Dugas a misé sur
la construction de marques avec des
équipes marketing « qui réinventent l’histoire du produit en faisant
rêver ». Il a été le premier à parier
sur Diplomático et Don Papa, chouchous des nouveaux consommateurs. Ces produits sucrés et faciles,
aisément mixables en cocktails et
packagés comme des parfums de
luxe, suscitent l’engouement. Leurs
amateurs ne sont pas réfractaires
aux glaçons et n’exigent pas de
connaître le taux de sucre contenu
dans la bouteille avant d’y goûter.
« Ils choisissent surtout en fonction
des styles, du bouche-à-oreille, parfois de l’origine quand elle est liée à
leur propre histoire ou à une région
qu’ils ont visitée », estime Christian
de Montaguère, qui propose plus
d’un millier de références dans sa
boutique parisienne.
Rum & Cane
Asia Pacific XO
est un assemblage d’un
rhum en provenance
d’Indonésie et d’un
autre distillé et vieilli
dans les îles Fidji. DR
(pour Papa Isio, leader de la révolution de la fin du XIXe siècle), avec
un jus très sucré-vanillé et un packaging confié à une grande agence
new-yorkaise. La tradition s’était
aussi perdue depuis longtemps en
Polynésie, alors même que la canne
à sucre est originaire du Pacifique.
Elle a été relancée par deux jeunes
marques, Mana’o et Manutea, qui
ont de surcroît misé sur le bio.
Des règles floues
Difficile de choisir dans ce champ
d’arômes. On pourrait avancer que
les rhums agricoles, majoritairement des Antilles, sont plus complexes et aromatiques, tandis que
les rums britanniques sont plus secs
et puissants et les rones de mélasse
hispaniques, en général vieillis en
fûts, plus ronds et sucrés. Mais le
chant des alambics est souvent plus
délicat. Il y a peu d’appellations
– une seule AOC de rhum agricole
en Martinique et une IGP pour le
rhum du Guatemala, à base de miel
de canne et vieilli en solera – et pas
assez de règles de production.
Selon la législation européenne,
on peut ajouter sucre et caramel au
rhum, mais sans limite maximum.
C’est là où le bât blesse, car la composition des eaux-de-vie manque
sérieusement de transparence. En
l’absence de réglementation et de
contrôle, François Sommer, de
L’Explorateur du goût, a fait de la
qualité 100 % naturelle, sans additifs, et validé par des analyses un
argument de vente de ses rhums
(Rum & Cane, Roble). Qu’importe
le flacon, pourvu qu’il soit bon… et
qu’on en ait la composition. g
Frédérique Hermine
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42
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Plaisirs Jeux & Météo
• Mots croisés
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15
Sauveur
non sans
arche
2
3
trait
des vaches
d
d
4
Pour approvisionner
b
les
magasins
6
De la flûte
enchanté
Sonné
de nombreux
coups
5
Y
Qualité
de la pucelle,
ici, de plus
d’expérience
là
Tripote et
déshabille
sitôt
le premier
rendez-vous
Unité
de 0 à 24
Moins d’une
demi-heure
d
d
d
10
11
12
Assurance
sociale
Soudés
comme
les doigts
de la main
b
Double
en miroir
Une maison
où l’ordre
règne
Sea, sex
and sun
Signes
de maladie
U
Nouveau
depuis
quelques
jours
15
VERTICALEMENT
Portée sur la bagatelle.
Améliora l’ordinaire. - 2. Amenés
à faire de la représentation. Elle
fait chanter, il fait déchanter.
Gagnés mais pas touchés. - 3.
Elle défend tout ce qui est bête.
Fait bombance avec une paille.
Filtre à air. - 4. Le jugement
dernier. Panse-bête. - 5. Jouer
les agitateurs. Obligent à aller
au front. - 6. La santé d’Etienne.
Produit pour boucher. Entre
trois et quatre. - 7. Cité pour
mémoire. Envoie des dragées
ou des pralines. Sol à saules. - 8.
Effectue un dérapage contrôlé.
Verte en vers. Ce que l’on tient à
ne pas céder. - 9. Est étroitement
liée à la légende d’Ariane. Pas
sortis de l’auberge en Hongrie.
Gardée pour soi ou emporte. - 10.
Sicilienne ou bretonne selon le
sens. Rouge comme une endive.
- 11. Tires groupées. Tout le
problème est là. - 12. Trompette
en Australie. Mettre au pas. - 13.
Le fait d’un rigolo. Varie selon
une référence. Mot de rupture. 14. Fait un blocage. Occupation
de puces. - 15. Pièce détachée.
Conduite sèche.
1. Echelle de cordes. Prises multiples.
- 2. Herbes hautes. A l’apparence
d’un spectre. Blé jaune. - 3. Qui
d
b
Tenancier de
maison close
Natif
de neptune
b
Enguirlander
Reste
de division
D’où naissent
les ragots
Lettres
de menaces
d
Déçu
de sa femme ?
Prise d’une
virulente
grippe
U
b
entre
deux
de force
contraire
d
d
Est atteint
de cécité
totale
a
plus
ou moins
attiré
d
à la mine
hâve
ses fils
sont
à la botte
voile par
grand vent
corée-un
d
d
b
dans
la couche
avec son
chapeau
b
Russe qu’un
simple
da ferait b
américain
est partie
de rien
porte
une robe
originale
d
est
dangereux
quand il est b
en fuite
une chance
au tirage
se rejoignent
dans un
grand lit
b
on aura
du mal
à tomber
dessus
d
d
d
d
Vache
avec
bœuf
d
d
Dos
à la route
est long à
la besogne
Bâtiment
pris par des
révolutionnaires
b
b
U
Pris
en photo,
assez sexy
Même religieuse, est
interdite
au pape
b
b
d
b
d
b
Sa nudité
et son goût
de la pomme
sont
notoires
b
d
Saisie,
exécution
est au bar,
au zinc
Une étoile
parmi
quelques
dizaines
Tapée
ou alors
expulsée
sans
ménagement
b
b
d
d
entraîne des recrues. Moyen de
communication. - 4. En impose
en société. Coupe rase. Echappa
à l’eau mais pas au vin. Employé
à la demi-jourmée. - 5. Présenté à
l’agrégation. Compagne de voyage
d’affaires. - 6. A poils et dans les
vêtements. Bave ou en fait baver.
- 7. Recherché et mis en pièces. Se
suivent en clopinant. Souffleuse de
vers. Ancienne protection contre
les taupes. - 8. Revenu à égalité.
Prête à entrer en scène. - 9. Avancée
espagnole en Méditerranée. Chasse
les gourmands. Organiser avec
bon sens. - 10. Font partie des
espèces trébuchantes. A reçu la
confirmation. - 11. Mis au grenier
en attendant. Du vin et du pin.
S’entend avec ses lecteurs. - 12. Salle
d’exercice à la barre. Bois dormant.
- 13. On s’en tamponne de mal se
conduire avec elles. Touchés par un
ramollissement cérébral. - 14. Congé
au jour le jour. Arme de pointe.
Maison de maître. - 15. Elimination
d’éléments dangereux. Est arrivée à
la bonne adresse.
est d’or ou
alors plaqué
Travaux
des champs
b
U
1.
reçoivent
ordres
et
exécutent
U
Horizontalement
Un souci
avec les
tissus du
couturier
b
d
13
14
d
Mise
en bouche
à l’oreille
Pointe visible
de Sein
b
Y
élément
du corps
d
b
Palindrome
localisant
Y
d’une
précision
d’horloge
suisse
d
8
9
Y
Quatre
au bridge
U
7
Albert Varennes albert.varennes@hotmail.fr
nuances
perceptibles des
couleurs
U
1
• Mots fléchés
Jean-Paul Vuillaume jpvuillaume@sfr.fr
b
Des chiffres
et des lettres
et le compte
est bon
uk en vf
b
d
manifeste
un intérêt
excessif
à la chose
b
on en a
déjà tâté
b
Solution la semaine prochaine
• Sudoku
moyen
• Météo
Cherbourg
5
10
Brest 27
Rennes
0
8
Nantes
0
7
Dimanche 6 janvier
Indice de confiance 5/5
Abbeville
2
8
Caen 2
9
Tours
2
5
Lille
3
7
Paris
4
7
Nancy
2
4
Dijon
1
4
Strasbourg
3
4
Besançon
1
3
ClermontLyon
Ferrand
3
-1
5 Grenoble
2
Bordeaux
0
Aurillac
-1
5
-7
4
4
Nice 6
Toulouse
16
Biarritz
-2
4
1
3
12
6
3
Perpignan Marseille
16 Bastia
7
13
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a
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b
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• Sudoku
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v
a u g e
m a r r
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r i
u r i e
s u c e
1. Macache. Attardé.
2. An. Niagara. Part.
3. Quête. Estropier.
4. Us. Elfes. Tue. Si.
5. Anse. Idéalisé.
6. Rhin. Urée. Ténor.
7. Eu. El. Edite. Sis.
8. Lessive. Former.
9. Lee. Délais. Erse.
10. Prou. Récent.
11. Mua. Vibrato. HT.
12. Méli-mélo. Natter.
13. Oncle. Orientale.
14. RER. Gîter. Gérée.
15. Trépane. Assénés.
h
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VERTICALEMENT
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k i
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u
r
1. Maquerelle. Mort.
2. Anus. Huée.Mener.
3. Ai. Sépulcre.
4. Antennes. Rail.
5. Ciels. Lido. Méga.
6. Ha. Feu. Veuve. In.
7. Egée. Reel. Ilote.
8. Assied. Arbore.
9. Art. Déifier. Ira.
10. Tarte. Toscane.
11. Ouater. Etangs.
12. Appelé. Menottée.
13. Rai. Insert. Tarn.
14. Dressoirs. Hélée.
15. Etriers. Entrées.
c
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HORIZONTALEMENT
Solution
h
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Solution
du numéro 3755
• mots fléchés
i n
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• mots croisés
- 10°/0°
1°/5°
Ensoleillé
Éclaircies
6°/10°
11°/15°
16°/20°
21°/25°
26°/30°
Nuageux
Couvert
Orages
Pluie
31°/35°
Neige
36°/40°
Solution
LEJDD.FR
Rédactrice en chef déléguée Marianne
Enault. Chef d’édition Vivien Vergnaud.
Directeur de la rédaction Hervé Gattegno.
Directeur adjoint de la rédaction Pascal Ceaux.
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(Sport), Aurélie Chateau (Photo).
Premier SR Benoît Leprince.
LE JOURNAL DU DIMANCHE est édité
par : Lagardère Media News, Société
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368. Numéro ISSN 0242-3065.
Dépôt légal : juin 2018.
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43
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Plaisirs
le dimanche
De
Frédéric Beigbeder
« Je suis devenu un has been »
Eh oui, n’en déplaise à sa
légende, Frédéric Beigbeder,
53 ans, préfère désormais donner le biberon à sa fille de 7 mois,
remplir et vider le lave-vaisselle,
s’occuper du tri des déchets (« je
suis incollable sur le sujet ») et
même acheter des aubergines
à l’ouverture du marché. À l’été
2017, il a décidé de couper les
ponts avec sa vie parisienne, démissionnant de toutes ses obligations professionnelles et vidant
sa maison à deux pas du Flore
pour emménager sur la côte
basque, dans le village de Guéthary, ce point d’ancrage familial
qu’il a raconté dans Un roman
français, prix R
­ enaudot 2009,
écrit après une nuit de garde à
vue pour usage de cocaïne sur
la voie publique à Paris. « J’ai
mis une partie de mes affaires
au garde-meuble et donné pas
mal de livres à la bibliothèque.
Cette décision germait depuis dix
ans. Il y a deux sortes de gens, les
somewhere et les anywhere, les
“quelque part” et les “n’importe
où”. Je me suis surpris à appartenir à la première catégorie.
J’ai acheté une maison et j’ai
fait des travaux pas très loin de
l’endroit où je passais, enfant, mes
vacances chez mon grand-père. »
À l’hôtel Bristol,
à Paris, au mois
d’octobre.
Serge PICARD/AGENCE
VU POUR LE JDD
À 53 ans, l’écrivain
très parisien et
couche-tard s’est
mué en papa
poule exemplaire
sur la côte basque
Q
u’il semble
loin le
temps où il
pouvait passer sans transition
du samedi au lundi, évitant
juste le lever du soleil, le chant
des oiseaux et les travailleurs
branchés dans leur voiture
sur les infos à la radio pendant que lui allait se coucher.
« J’étais couchophobe, mais
avec une allergie vampiresque
à la lumière du jour. Il m’arrive
encore de rentrer tard mais, à
50 ans passés, je ne peux plus
me permettre les mêmes excès.
J’ai appris à partir – sans dire
au revoir – vers 2 heures du
matin. Au bout de vingt années
d’expérience, je peux affirmer
qu’à partir de cette heure-là, on
ne rate plus grand-chose. On les
répète, même. En plus, chez moi,
il y a tous les matins un bébé qui
se met à crier vers 7 heures, c’est
une manie exaspérante ! »
• sa Playlist
Stay, Cat Power (2018)
J’adore cette reprise de
Rihanna. Sur son dernier
album (Wanderer), elle fait
également un beau duo avec
Lana Del Rey : Woman. L’une des dernières
gâteries érotiques qu’un vieillard de mon genre
peut se permettre.
I Like to Move It,
Reel 2 Real (1994)
Dans une playlist, il ne faut
pas avoir honte de ce genre
de chansons. L’autre jour,
j’ai mixé à Pau devant 4 000 personnes et
je me suis aperçu que cette chanson plaisait
toujours autant.
Les Vieux Mariés,
Michel Sardou (1973)
Une belle chanson qui me
fait toujours pleurer. On
l’a é­ coutée avec Michel
­Houellebecq la dernière fois qu’on s’est vus.
Et on a chialé tous les deux !
Il écrit tous les jours,
week-end compris
Dans son grand ménage, il en a
profité pour se désabonner des
réseaux sociaux. « J’ai perdu
130 000 “amis” d’un coup ! Je
suis devenu un has been qui a
décidé de quitter la pollution de
Paris pour vivre à la campagne
avec des enfants… Les nouvelles
technologies offrent l’avantage,
dans des métiers comme le mien,
de pouvoir travailler à distance
au bord de la mer. » « Depuis,
affirme cet adepte du revenu
universel, c’est tous les jours
dimanche : plus d’horaires ni de
contraintes. J’écris tous les jours,
même le week-end. »
Le dimanche, Frédéric
Beigbeder profite de ces instants du vieux monde où les
articles de journaux peuvent
faire preuve d’esprit, avec
cette « bonne odeur d’encre »
à la lecture du papier tout en
écoutant un vinyle pop. Le soir,
plutôt que de regarder la télé, il
­entretient la flamme en écrivant
son feuilleton hebdomadaire
pour Le Figaro Magazine, à la
suite de F
­ rançois N
­ ourrissier,
cet autre anarchiste de droite
chez qui l’usage immodéré
d’amphétamines n’a peut-être
pas été étranger à la maladie de
Parkinson qui le guettait – « en
son honneur, on me surnomme
Frédéric ­Nourrisson  », précise
­Beigbeder.
En plongeant dans sa cave,
le chroniqueur a exhumé 99 de
ses propres articles – comme un
clin d’œil à son roman 99 Francs
(2000) – pour en tirer un savoureux recueil : La ­frivolité est une
affaire sérieuse (éd. de l’Observatoire), un message de résistance
tendre et sarcastique au monde
binaire et convenu des réseaux
sociaux. On y apprend d’ailleurs
qu’il a très tôt été ce fameux couchophobe. Dans un texte baptisé Jours tranquilles à Neuilly,
il raconte son Mai 68 vécu dans
la grande bourgeoisie de son enfance au côté d’Ann-Gret, une
nurse allemande passée par les
jeunesses hitlériennes. À l’heure
de la sieste, le garçon « pleure de
rage et de haine impuissante » à
l’idée de devoir dormir à 14 h 30.
Souvenirs télévisuels
et ambiance cocktail
Au réveil, Ann-Gret colle les
deux frères, l’aîné Charles et
Frédéric, devant la télé, ne
se doutant pas encore de ses
­ravages indélébiles sur les
enfants. Images du premier
homme sur la Lune et de la mort
du général de Gaulle l’année
suivante : « Tous mes souvenirs sont télévisuels, raconte le
jeune papa fuyant désormais
les écrans. C’est terrible : je me
souviens plus des émissions de
Bernard Golay avec Denise Fabre
sur TF1 que des moments passés
avec mes parents. »
Au divorce de ses parents,
en 1970, les dimanches deviendront fondateurs de la vie du
futur noceur. Le gamin peine à
trouver le sommeil quand il va
chez son père le dimanche soir.
Le play-boy chasseur de têtes
reçoit avec ses copains une foule
de mannequins aux chemisiers
très très décolletés. En pyjama, le
jeune Frédéric circule entre les
naïades, se nourrissant de noix
de cajou. Ce souvenir alimentera
la scène d’ouverture de L’Idéal
(2016), son deuxième film en
tant que réalisateur. « Depuis, il
y a toujours chez moi des Apéricube, des bretzels à portée de
main. J’aime vivre dans une éternelle ambiance de cocktail. » Car
si tous les jours c’est dimanche
désormais, un seul reste fixé à
sa mémoire : celui où retrouver
ce papa si rare ne donnait pas
envie de se coucher. g
Ludovic Perrin
• ses adresses
• son voyage rêvé
Sur la côte basque, la Ferme Ostalapia,
le restaurant de Christian Duplaissy à
Ahetze, ou Ostalamer, son nouveau lieu
entre Guéthary et Saint-Jean-de-Luz.
Vous pouvez avoir un homard grillé pour
38 euros. À Paris, mon QG est le bar de
l’Hôtel des Grands boulevards. Le barman vous fera le cocktail de vos rêves.
Tant que je ne serai pas allé au Japon,
ma vie sera un échec. Je suis traduit en
japonais et pourtant je n’y suis jamais
allé. C’est une grave lacune, car j’aime
le cinéma et la littérature de ce pays.
I
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Grand Paris
Jeanne Gang a conçu un bâtiment élégant, avenue de France (13e), comprenant un campus vertical, 86 logements et des commerces. Render/Studio Gang/Parc Architectes/Icade
L’université de Chicago
s’ancre dans la capitale
U
n fleuron américain
à Paris. L’université de Chicago
­(Illinois), l’une des plus prestigieuses institutions universitaires de
la planète, a choisi d’implanter dans
la capitale française sa base arrière
pour l’Europe, l’Afrique et le MoyenOrient. Elle dispose déjà depuis
2002 d’une antenne dans le 13e pour
ses jeunes diplômés, doctorants et
enseignants-chercheurs désireux de
passer un ou deux semestres sur le
Vieux Continent. Mais UChicago,
comme l’appellent ses 17 000 étudiants et 2 377 professeurs, passe à
la vitesse supérieure, avec un ambitieux projet d’agrandissement – que
dévoile le JDD – sur un îlot bordant
l’avenue de France, délimité par les
rues des Grands-Moulins, JeanneChauvin et Jacques-Lacan (13e). Ce
programme mixte – campus vertical,
logements et commerces – doit être
livré en 2022 à deux pas de la BNF,
de Station F, de l’université Paris 7
(Diderot) et de l’Inalco (­ Langues O).
Un concours d’architecture vient de
désigner le lauréat, associé pour l’occasion au promoteur Icade : S
­ tudio
Gang, agence de renom établie à…
Chicago.
« Nous avons hésité entre trois
capitales : Londres, Paris ou Berlin,
raconte John W. Boyer, le doyen
du collège universitaire. Nous
avons préféré Paris pour ses ressources culturelles et i­ ntellectuelles
­extraordinaires et son emplacement
central dans l’Union européenne.
Paris est une ville extrêmement
excitante pour ­enseigner et mener
des recherches. » Robert M
­ orrissey,
professeur de littérature française
et père fondateur du premier
centre France-Chicago, ne tarit
pas d’éloges lui non plus : « Paris
est une ville unique au monde par sa
concentration de pôles de recherches,
une constellation de savoirs. » Des
passerelles sont d’ailleurs prévues avec des écoles et universités parisiennes, comme SciencesPo. L’image parfois n
­ égative de la
France véhiculée outre-­Atlantique,
avec ses no-go zones, ses manifestations, voire ses émeutes, n’a
jamais constitué un frein, assure
le professeur émérite : « Nos cours
de civilisation européenne vont de la
chute de Rome aux Gilets jaunes. »
Un campus aux 91 Prix Nobel
L’université privée de Chicago,
créée en 1890, revendique
182 000 anciens élèves et 91 Prix
Nobel, dont six professeurs en
fonction. La globalisation pousse
l’institution à ouvrir des succursales
à l’étranger : à Paris donc, mais aussi
à Pékin, Delhi et, plus récemment,
­Hongkong. « Notre nouveau centre
parisien aura le leadership sur l’ensemble des programmes en Europe,
en Afrique et en I­ sraël », complète le
doyen Boyer. La France restant le
pays par lequel passe le plus grand
nombre d’élèves d’UChicago. La
plupart des cours seront dispensés
en anglais, quelques-uns – obligatoires – en français, par des enseignants venus de Chicago.
EXCLUSIF La
prestigieuse institution
fait de Paris son hub
pour l’Europe, l’Afrique
et le Moyen-Orient
ARCHITECTURE
Le JDD dévoile le projet
lauréat, signé par
l’agence Studio Gang
Le futur « UChicago Center
in Paris » sera donc construit
par Icade et Studio Gang, associé pour l’occasion à une agence
française, Parc Architectes. Un
appel à candidatures a été lancé
en décembre 2017 sur le modèle
de Réinventer Paris, en partenariat
avec la Ville et la Semapa – établissement municipal d’aménagement
urbain –, propriétaire du terrain.
Pas moins de 32 équipes réunissant
architectes, paysagistes, promoteurs, bureaux d’études, ont candidaté. Un record pour la Semapa.
Parmi cinq finalistes sélectionnés
en mars, le lauréat a été désigné le
7 décembre dernier, à l’unanimité.
« Je suis très heureux que Jeanne
Gang signe enfin un bâtiment dans
Paris, se réjouit Jean-Louis Missika,
adjoint à la maire chargé de l’urbanisme, qui présidait le jury. Elle fait
partie des plus grands architectes
contemporains. Elle a une conception
de l’architecture moderne, durable,
soutenable, ­ouverte sur la ville. »
Jérôme C
­ oumet, maire PS du 13e
et président de la Semapa, ajoute :
« Studio Gang signe un projet élégant
offrant à la fois une visibilité à l’université et s’insérant dans le paysage
de la ZAC Paris Rive gauche. »
Début des travaux mi-2020
Jeanne Gang, qui a fait une partie de
ses études à l’école d’architecture de
Versailles, « réalise un rêve » à double
titre, dit-elle. Elle va construire à
Paris, « une ville [qu’elle] aime, très
importante pour l’architecture » – elle
avait été la finaliste malheureuse en
2017 du concours pour la rénovation
de la tour Montparnasse –, et pour
l’université de Chicago, cité connue
pour son architecture avant-gardiste
et à laquelle elle est très attachée :
elle est née à une centaine de kilomètres de la métropole. Son projet
allie plusieurs « matériaux naturels
et biosourcés » : structures en bois et
métal, façades, largement vitrées,
en pierre de Saint-Maximin et en
terre cuite. « La pierre évoque à la
fois l’architecture haussmannienne
et le style néogothique anglais des
anciens bâtiments de UChicago »,
explique Jeanne Gang. Elle propose aussi un jardin en cœur d’îlot
– avec les paysagistes OLM –, des
toitures végétalisées, de l’agriculture
urbaine, une multitude de panneaux
photovoltaïques, une ventilation
naturelle et une cheminée solaire.
Le centre abritera sur
2 700 mètres carrés des salles de
cours, des bureaux de ­recherche,
une bibliothèque, un amphithéâtre
de 120 places – avec une « programmation grand public », précise le
doyen – et une grande salle de
réception. UChicago achètera
l’ensemble en Vefa – vente en l’état
futur d’achèvement – à Icade, pour
un montant qui demeure confidentiel. Le reste du bâtiment accueillera 86 logements (6 000 mètres
carrés) et des commerces en pied
d’immeuble (1 000 mètres carrés).
Les premiers, commercialisés par
la start-up française HABX, seront
vendus, mais le prix de vente ne
devra pas excéder les prix du marché, soit 12 000 euros le mètre carré
en moyenne. Les commerces, eux,
développés par Avec Investissements, auront pour mission d’animer le quartier. Au programme :
restaurant, atelier de réparation
de vélos, barbier, chocolaterie, torréfacteur, brasseur…
Mais préalablement, Icade aura
à acquérir la parcelle auprès de la
Semapa, au prix de 3 900 euros le
mètre carré de surface de plancher, soit environ 37 millions
d’euros (pour 9 500 mètres carrés
au total). Deux contraintes techniques devront être intégrées : la
construction surplombera le faisceau ferré de la gare ­d’Austerlitz,
impliquant des problématiques de
poids sur la dalle construite par
la Semapa ; le bâtiment ­inclura
une des sorties de la station
­Bibliothèque-François-Mitterrand
(ligne 14 et RER C). Le permis de
construire est attendu à la fin de
2019 ; le chantier doit démarrer au
printemps 2020 pour un déménagement prévu début 2022. g
Bertrand Gréco
II
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Grand Paris
Nocturnes exceptionnelles
Sorties Les ouvertures
en soirée de musées
et de monuments se
développent à Paris.
Notre sélection à ne pas
rater en ce début d’année
Caravage, Basquiat
et Lange, derniers jours
Après le musée d’Orsay, qui a organisé des nocturnes en fin de semaine
dernière pour la fin de l’événement
« Picasso – Bleu et rose », d’autres
musées dont les expositions attirent
les foules ouvriront en soirée. Une
solution choisie pour accueillir du
public supplémentaire.
« Caravage à Rome, amis & ennemis » au musée Jacquemart-André a
déjà attiré depuis son ouverture fin
septembre plus de 200 000 visi­teurs,
qui se bousculent un peu devant la
trentaine de toiles exposées du Caravage, de Ribera, des Gentileschi…
Pour les derniers jours, des nocturnes ont été programmées du
samedi au lundi (du 12 au 14, du
19 au 21, et du 26 au 28 janvier)
de 18 heures à 20 h 30. L’occasion
d’admirer dix toiles du Caravage,
comme le chef-d’œuvre venu de
Rome Judith décapitant Holopherne.
À la Fondation Louis Vuitton,
dans le bois de Boulogne, Basquiat
a joué les prolongations et l’exposition qui devait fermer le 14 janvier se poursuivra jusqu’au 21.
Après avoir accueilli du 3 octobre
au 31 décembre 527000 visiteurs
(exposition Schiele comprise).La
dernière semaine, du mardi 15 au
lundi suivant, les portes seront
ouvertes aux visiteurs de 8 heures
à 22 heures. Le dernier soir, l’Ensemble intercontemporain (créé par
Pierre Boulez) dirigé par Matthias
Pint­scher jouera avec Bryce Dessner
un programme inspiré des œuvres
et de la vie fulgurante de Basquiat.
Lanterne animalière au Jardin des Plantes (5e). Concert de hip-hop en décembre à la fondation Louis-Vuitton pour l’exposition Basquiat. A. HALBARDIER ; L. Carême/Fondation Louis Vuitton
Enfin, le Jeu de paume renoue
avec les nocturnes, encore pour
une femme photographe. La dernière fois remontait à… 2012, pour
Diane Arbus. Ce sera de nouveau
le cas en ce début d’année avec
l’Américaine Dorothea Lange, du
18 au 27 janvier, jusqu’à 21 heures.
musee-jacquemart-andre.com
fondationlouisvuitton.fr
jeudepaume.org
Animaux de lumière
au Jardin des Plantes
C’est le grand succès de Noël :
300 000 visiteurs déjà en un mois
et demi seulement. Un véritable
carton pour la promenade « Espèces en voie d’illumination »,
présentée pour la première fois
par le Jardin des Plantes depuis la
mi-novembre. Une balade davantage destinée aux familles avec des
enfants, petits ou à l’école primaire.
Dans les allées du jardin puis dans
la ménagerie plongées dans l’obscurité, une centaine de lanternes
géantes réalisées avec du tissu tendu
sur des arceaux métalliques ont été
disposées comme de grands totems
lumineux. Éclairées par des ampoules (à basse consommation), elles
prennent la forme d’animaux préhistoriques comme le mammouth,
d’espèces disparues ou en danger
comme ces ours polaires figés sur la
banquise. Des panonceaux délivrent
des informations sur la biodiversité et l’histoire de la ménagerie. Les
visiteurs pénètrent ensuite dans le
zoo, en se jetant dans la gueule ouverte d’un requin bleu. Éléphants,
kangourou, crocodile géant, lions
ou troupeau de mignons pandas
lumineux surgissent dans la nuit…
Mais les vrais animaux ne sont-ils
pas gênés par les lanternes et la foule
en goguette la nuit dans la ménagerie ? « Nous avons choisi un itinéraire qui évite les enclos où les animaux seraient dérangés, comme les
gaurs [un bovidé asiatique], assure
Michel Saint-Jalme, le direc­teur de
la ménagerie. De même, l’éclairage
a été rendu plus discret à proximité
des rapaces nocturnes. »
Cette offre inédite dans Paris
intra-muros séduit, en dépit du prix
relativement élevé des billets. Les
files d’attente ont été redoutables
pendant les vacances scolaires !
Pour les derniers jours, mieux vaut
réserver un coupe-file sur le Net et
venir après 20 heures pour flâner
en toute tranquillité.
Jusqu’au 15 janvier. De 18 heures à
23 heures, 15 euros adulte, 12 euros enfant,
forfait 2 adultes+ 2 enfants de moins de
13 ans : 48 euros. Réservations : mnhn.fr.
Et aussi, au zoo de Thoiry, festival « Thoiry
Lumières Sauvages » jusqu’au 10 mars,
compris dans le prix du billet d’entrée.
Le Louvre, un samedi
soir en famille
Le premier musée du monde en
matière de fréquentation a organisé hier soir sa première nocturne gratuite. À partir de ce début
d’année, tous les premiers samedis
soir du mois, le Louvre ouvrira ses
portes aux visiteurs (cela remplace
le premier dimanche du mois gratuit). Les ailes Denon et Sully sont
en visite libre, l’aile Richelieu est
accessible sur réservation : des
activités destinées aux familles y
sont proposées ( jeux, concert…).
Prochaine date : le samedi 2 février. Attention, les réservations
partent très vite. g
De 18 heures à 21 h 45. Réservation
sur la page Facebook du Louvre à partir
du 23 janvier à 18 heures.
Marie-Anne Kleiber
À Maurepas, les rapaces face aux pigeons
ou de déposer des graines ou de la
nourriture dans les lieux publics.
Du sérieux : un habitant d’Élancourt, ville voisine, a été vu déposant des graines sur le sol par une
caméra de surveillance. Il a écopé
d’un rappel à la loi. S’il récidive,
il encourt 450 euros d’amende.
Enfin, la mairie a fait appel à un
fauconnier.
Nuisances Confrontée à une
surpopulation de volatiles,
la ville des Yvelines, située dans
la vallée de Chevreuse, a appelé
un fauconnier à la rescousse
Le maire de Maurepas (Yvelines)
est entré en guerre contre des
oiseaux installés par centaines,
voire par milliers, dans sa ville :
des pigeons bisets (type parisien),
des pigeons ramiers, des étourneaux. Grégory Garestier (LR)
croit renouer avec un cauchemar
à la Hitchcock tant ces oiseaux sont
nombreux et prolifiques. N’a-t-on
pas surnommé les pigeons bisets les
« rats du ciel » ? « Je suis responsable
de la santé publique, fait valoir le
maire. Or les pigeons sont porteurs
de germes pouvant provoquer des
méningites, des gastro-entérites
aiguës, des fièvres, des infections
cutanées. » De plus, l’acide urique
des déjections des pigeons contribue à dégrader les immeubles, les
monuments et les voitures.
Le maire a donc déployé un premier arsenal pour se débarrasser
Les buses de Harris chassent
en petits groupes. VILLEdeMAUREPAS
de ces oiseaux encombrants : des
picots déployés dans les espaces
publics et sur les enseignes des
commerçants. « Mais ils s’y sont
adaptés et les contournent. »
­Ensuite, communiquer sur le règlement sanitaire départemental
des Yvelines interdisant de jeter
Choisir la technique
selon le type d’oiseau visé
La population des pigeons bisets
atteint 400 individus, celle des
­pigeons ramiers une centaine en
ville (1 000 dans les bois environnants), celle des étourneaux,
quelque 8 000 qui ont trouvé refuge sur la place de la Poste. « Il
convient de choisir la technique
selon l’oiseau à chasser, explique
le fauconnier désirant rester anonyme. L’effarouchement est une
technique pertinente contre les
ramiers et les étourneaux, mais
cela ne marche pas contre les bisets, individualistes et attachés à
leur territoire. » On piège donc les
bisets dans des volières placées sur
les toitures, d’où ils ne peuvent ressortir. Trois cents bisets ont déjà
été capturés. Il faudrait renouveler
l’opération l’an prochain. « Si l’on
capture 90 % des bisets, les 10 % restants, se sentant seuls, ne tardent
pas à partir », assure le fauconnier.
Ramiers et étourneaux font
l’objet d’effarouchage à l’aide de
deux buses de Harris, de petits
aigles d’Amérique du Sud. Ces
deux rapaces terrorisent profondément ces oiseaux, qui assimilent
la ville de Maurepas au territoire
de chasse de leurs prédateurs.
« Les buses de Harris sont les seuls
rapaces à travailler en meute, les
faucons chassent en solo, précise
le fauconnier. Ce sont des groupes
sociaux, jusqu’à huit ou dix individus, qui mettent en place des stratégies de chasse. » Ces buses de
Harris sont dressées. « On établit
un rapport d’égalité et de confiance
avec les oiseaux, poursuit-il. Ils
considèrent le fauconnier comme
un partenaire. Lors des phases de
chasse, les rapaces se placent en
fonction de ma propre position,
ce qui me permet de contrôler les
opérations. »
« C’est très efficace », reconnaît
Grégory Garestier. Les ramiers se
sont enfuis. Ils ont colonisé un lieu
à 400 mètres de la ville, dans un
endroit où ils ne gênent personne.
Mais, selon le fauconnier, il faudrait, dans l’idéal, une intervention
tous les ans. Car la ville peut être
reconquise par des ramiers qui
n’ont pas connu l’effarouchement
ou par des « juvéniles » qui sortent
de l’œuf. Les étourneaux, dans un
processus migratoire, sont attentifs
à disposer d’escales où ils trouvent
ressources alimentaires et tranquillité. Que des buses de Harris
surviennent et ils décampent,
considérant que le lieu n’est plus
sûr et qu’il est urgent d’en trouver
un autre. Actuellement, les étourneaux ont bien noté que Maurepas
n’est guère accueillante et ils ont
filé dare-dare vers l’Espagne ou
l’Afrique du Nord… g
Hervé Guénot
III
le journal du dimanche
dimanche 6 janvier 2019
Grand Paris
bonnes tables
L’adresse du dimanche
Le Drugstore (8e), à toute heure
Mythique Drugstore perché tout en haut des ChampsÉlysées. Au rez-de-chaussée, la carte du restaurant est
signée Éric Fréchon. On y vient toute la journée pour picorer un
bon club-sandwich, des super burgers et des frites maison ; une
classique salade Caesar et un tartare de bœuf… ou alors manger de
bons plats brasserie : tartare de saumon au yuzu et piment doux
(24 euros) ; carpaccio de filet de bœuf au tartufon et noisettes
(32 euros) ou encore pluma à la plancha, oignon et fenouil au xérès
(28 euros)… Décor brasserie chaleureux, douillet et joyeux. Bon
à savoir : pour vrais Parisiens comme pour touristes en goguette.
7/10
Le Drugstore, 133, avenue des Champs-Élysées, 8e. Tél. : 01 44 43 75 07. Entre 40 et
50 euros environ (hb). 7j/7.
La nouveauté de la semaine
Goguette (11e), jaja et petits plats
Voisin du Cirque d’Hiver, G
­ oguette joue son numéro de
charme. Sans fard ni paillettes. Murs grattés, petites tables
rapprochées, un bar au fond pour les cocktails et des super jajas
dénichés par Guillaume Dupré (Coinstot Vino, 2e), qui dégaine le
tire-bouchon pour vous les faire goûter jusqu’à ce que vous trouviez l’élu du moment. Et avec ça ? Que du bon : pour commencer,
une terrine de cochon à partager ou du canard fumé et beurre
d’anguille. Ensuite, chacun pour soi et bonheur pour tous : terrible
poireau vinaigrette, haddock et moutarde (12 euros) ou mousse
de champignons, pieds de mouton et coings comme une balade
en forêt (13 euros). Gentille tartelette, ganache montée et poires
en dessert (9 euros). Bon à savoir : pour les dîners de copains.
7,5/10
julien de fontenay pour le jdd
Goguette, 108, rue Amelot, 11e. Tél. : 09 54 74 16 36. Fermé samedi midi, lundi midi et
dimanche. Formules midi : 18 et 23 euros. À la carte, entre 35 et 45 euros environ (hb).
Un cadre tout simple pour une bonne cuisine, à côté du Cirque d’Hiver.
Retour
Mamma Primi (17e), l’italien qui se mérite
La file d’attente sur le trottoir est toujours interminable,
il faut patienter. C’est la Big Mamma mania. Et ça marche
aussi bien pour toutes les maisons du groupe, installées aux quatre
coins de Paris. On a­ urait pu penser que l’effet Mamma Primi allait
passer. Mais même en plein hiver, on attend son tour sur le bitume.
Les plus motivés sont même prêts à dîner en terrasse, sous chaufferette d’accord mais dans le froid quand même.
À l’intérieur, c’est chaleureux et festif, un décor bien léché face
aux cuisines ouvertes. Dans les assiettes, c’est l’Italie classique
franchement bien ficelée. On attaque à la cuillère par une stracciatella fumée ultra-fondante. Ça donne le temps de commander des
pizzas à la pâte bien croustillante. Ou encore la pasta : spaghettis
cacio et pepe, pecorino et poivre noir (12 euros) ; gnocchis de
courges (12 euros). En dessert, tiramisu (7 euros) ou même pecan
pie (8 euros). De quoi vous tenir chaud l’hiver. Bon à savoir : venez
(très) tôt, la maison ne prend pas de réservations g.
7/10
Mamma Primi, 71, rue des Dames, 17e. 7j/7. À la carte, entre 30 et 40 euros environ (hb).
Aurélie Chaigneau
L’Italie, très courue dans le quartier des Batignolles. Sabri Beny
La longue cuisine ouverte du Double Dragon, récemment lancé par Tatiana et Katia Levha… Photos : MElissa Levha
Les nouveaux délices d’Asie
GASTRONOMIE Des
figures de la bistronomie
parisienne réhabilitent
enfin la cuisine
d’Extrême-Orient
La cuisine « asiatique » traîne
derrière elle une batterie de clichés, hélas souvent à juste titre.
Accusée tantôt d’être bourrée de
glutamate industriel qui uniformise les goûts tantôt d’abuser du
mélange des genres en mixant
­a llégrement plats japonais,
chinois ou thaïs sur une même
carte. La faute aux « traiteurs »
et à leur riz cantonais approximatif aux petits pois fatigués,
leur porc au caramel roboratif
ou leurs nems passe-partout…
Une nouvelle génération de
chefs a décidé de faire la peau à
ces stéréotypes. À commencer par
ce terme de « cuisine asiatique »,
aussi réducteur que si l’on parlait
d’une seule « cuisine européenne ».
L’Asie n’a pas besoin de leçons gastronomiques tant ses nourritures
sont variées, regorgeant d’herbes,
d’épices, de sauces aux identités
différentes. « Évidemment, confie
Taku Sekine (Dersou, 11e), nous
avons des sauces soja, du piment
et de la coriandre… mais tous ces
ingrédients sont avant tout très
cuisinés : les sauces sont travail­
lées, il y a des marinades et une
fraîcheur qui font toute la beauté
de cette cuisine. »
Des produits sourcés
et de qualité
Des restaurants à thème ont
récemment fleuri, braquant les
projecteurs sur différentes spécialités : les ramens chinois, les
phôs vietnamiens, les onigiris,
les baos, les bibimbaps… Mais
ce sont les chefs de la bistronomie parisienne qui prennent
aujourd’hui les baguettes. Taku
­Sekine va bientôt ouvrir Cheval
d’Or, une « cantine asiatique
populaire et de qualité » inspirée de ses origines ( japonaises)
et de ses voyages. « Je ne cher­
cherai pas à reproduire absolu­
ment un plat typique car tous les
traiteurs. Nous proposons une
joue de porc confite sans gluta­
mate mais avec du vrai caramel,
de vrais poivres, du nuoc-mâm…
C’est un plat typique dans toute
l’Asie et qui est très savoureux,
en fait ! » Chez Double Dragon
(un nom qui fait référence au
jeu vidéo de leur enfance), tout
est élaboré sur place (pâtes de
curry…). On redécouvre la f­ inesse
et le piment, le sucré-salé et le
légume ainsi que d’heureuses
associations franco-asiatiques :
un mariage fou entre du cochon
et du tourteau dans des raviolis
et un excellent bouillon pimenté ;
un audacieux tofu farci au comté,
sauce XO ; un poulet jaune façon
aigre-douce bien relevé…
… et la jolie salle de cette adresse
du 11e arrondissement.
produits d’ici ne s’associent pas,
explique-t‑il. À l’inverse, il faut
utiliser les meilleurs produits lo­
caux et “twister” les recettes. Les
bouillons asiatiques me tiennent
à cœur : leur profondeur est sans
pareille, bien plus complexe que
l’ajout d’un bout de gingembre
et de citronnelle. » Au menu, il
annonce des légumes vapeur à
l’aïoli noir, du poulet au soja de
Fleur Godart, un menchi katsu
d’agneau de Guillaume Verdin…
Des produits sourcés et de qualité, une pratique nouvelle pour
une cantine asiatique.
Pour ces cuisiniers parfois
élevés dans une double culture,
réhabiliter cette cuisine consiste
souvent à réveiller leurs souvenirs d’enfance. « Nous avons
grandi en Asie, à Bangkok, à Hong­
kong ou à Manille, racontent les
sœurs Tatiana et Katia Levha,
déjà aux manettes du restaurant
le Servan, qui viennent d’ouvrir
Double Dragon (11 e ). ­D epuis
longtemps, nous voulions cuisi­
ner des plats que nous mangions
petites. C’était important pour
nous de faire des clins d’œil au
fameux porc au caramel qu’on a
tous mangé, étudiants, chez les
Sushis et carpaccios
arrosés de superbes cocktails
On peut vibrer pour la nourriture asiatique sans pour autant
en avoir les origines. Loin de
ses aventures cathodiques, Cyril
Lignac est un chef passionné de
cuisine japonaise.
Au Bar des Prés, il a créé un restaurant décomplexé célébrant le
goût sans la flamme. Dans une
ambiance cosy festive, le chef et ses
acolytes japonais proposent une
cuisine crue et à partager, allient de
beaux sushis faits dans les règles
de l’art (saumon Label rouge, avocat, jalapeño, sriracha) à des sauces
et des carpaccios vifs (de wagyu à
la truffe noire et au wasabi), des
Saint-Jacques justement habillées
(au miso, avocat, sésame et citron
vert), le tout arrosé de superbes
cocktails. « La carte associe la
tradition japonaise à mes assai­
sonnements, explique-t‑il. Je me
suis découvert une passion pour le
sushi et pour cette cuisine crue dans
laquelle chaque détail est exacerbé,
qui demande une découpe précise et
un assaisonnement juste. Enfin, sa
légèreté fait aussi du bien à notre
santé. » Pour que le glutamate ne
soit plus qu’un mauvais souvenir. g
Charlotte Langrand
Double Dragon, 52, rue Saint-Maur,
11e (pas de réservation) ; Le Bar
des Prés, 25, rue du Dragon, 6e ;
Cheval d’Or (ouverture prochaine),
21, rue de la Villette, 19e.
IV
le journal dudimanche
dimanche
6 janvier 2019
Grand Paris
Sortir en Île-de-France
77
Jeux
Sortie
en famille
À l’occasion de Noël en jeux,
venez découvrir en famille
un espace de 300 m²
entièrement consacré
au jeu. Puissance 4 géant,
jeux de construction,
jouets en bois mais aussi
flippers ou baby-foot sont
proposés.
Place de la République,
Fontainebleau. 11 h-18 h. Gratuit.
fontainebleau.fr
78
Peinture
Portraits
mondains
Le musée Lambinet
accueille une exposition
consacrée au peintre
Antonio de La Gandara.
Cent vingt œuvres ainsi
qu’une centaine d’objets et
de documents présentent
toute la richesse du parcours
de cet artiste de la Belle
Époque.
Musée Lambinet, Versailles.
14 h-18 h. Tarif : à partir de 4 €.
sortir-yvelines.fr
91
eXPO Photos
Noir et blanc
Venez admirer les
photographies en noir et
blanc de Lo Kee dans le
parc de l’hôtel de ville de
Palaiseau. L’artiste exécute
des tableaux urbains qu’il
capte de manière spontanée
lors de ses sorties. ll y
développe une vision
de l’homme face au paysage
et à l’horizon.
Parc de l’hôtel de ville, Palaiseau.
Accès libre. ville-palaiseau.fr
Œuvres
92 1818-2018
93
Radeau de La Méduse
À l’occasion du bicentenaire
du tableau Le Radeau
de La Méduse, de Théodore
Géricault, la Maison
des arts d’Antony organise
une exposition de créations
artistiques contemporaines
inspirées par ce chefd’œuvre du romantisme.
Maison des arts, Antony.
14 h-19 h. Gratuit. ville-antony.fr
Jeu de piste
Stade de France
Pour prolonger les fêtes,
venez profiter du « Noël
du Grinch » au Stade
de France. Un jeu de piste
pour sauver le père Noël
et une sortie en famille,
ludique et conviviale, pour
profiter à fond de cette
féerique période de l’année.
Stade de France, Saint-Denis.
10 h 40, 11 h 20, 11 h 40, 14 h 20,
15 h 20 et 15 h 40.
Tarif : à partir de 10 €.
Réservations sur cultival.fr
94
Patinoire
Ciel ouvert
Dernier jour pour profiter
de la patinoire à ciel
ouvert installée
sur l’esplanade de l’hôtel
de ville de Vincennes.
Néophyte ou fondu
des patins, venez glisser
seul, entre amis ou
en famille.
Esplanade de l’hôtel de ville,
Vincennes. 9 h 30-20 h 30.
Tarif : à partir de 4 €.
vincennes.fr
Projections
95 sur la ville
Scénographie
multimédia
Pour une dernière nuit
cet hiver, les bâtiments
emblématiques d’Enghienles-Bains vont se parer de
couleurs. Des scénographies
multimédias composées
par le réalisateur Damien
Fontaine y seront projetées.
Église Saint-Joseph, hôtel
de ville et casino d’Enghienles-Bains. 17 h 30-1 h. Gratuit.
enghienlesbains.fr
Aujourd’hui dans la capitale
1er
Dessin animé
À l’occasion de CinéKids, le Forum
des images diffuse aujourd’hui
le dessin animé Ponyo sur
la falaise, de Hayao Miyazaki.
Une rencontre merveilleuse
entre terre et mer, portée
par la poésie du réalisateur
japonais. Séance suivie
d’un goûter gratuit.
Forum des images. M° Les Halles.
16 h. Tarif : à partir de 4 €.
forumdesimages.fr
6
e
Paysages
lumineux
L’exposition de l’artiste néerlandaise
Wendelien Schönfeld rassemble
une centaine de ses œuvres,
des gravures sur bois colorées.
Un bel aperçu de sa capacité
à capter différents univers, paysages
nocturnes ou scènes urbaines
d’une grande poésie et douceur.
Palais de l’Institut de France.
M° Pont-Neuf. 11 h-18 h. Gratuit.
academiedesbeauxarts.fr
8
e
Champs-Élysées
piétons
Pour le premier dimanche
de l’année, les Champs-Élysées
deviennent piétons. L’occasion
de découvrir la plus belle
avenue du monde autrement.
La piétonnisation sera aussi
valable pour les quatre premiers
arrondissements de la capitale.
Avenue des Champs-Élysées.
M° Champs-Élysées-Clémenceau.
10 h-17 h. Gratuit. paris.fr
2e
4e
5e
Pour passer l’hiver, Éléphant
Paname installe une piscine
à balles de 11 mètres de long pour
5 mètres de large. L’occasion
de retomber en enfance. Bar
à bonbons, bar à sirops et gaufres
liégeoises sont aussi proposés.
La Bibliothèque publique
d’information rend hommage
au dessinateur et réalisateur
Riad Sattouf à travers une
rétrospective. Grâce à de
nombreux documents originaux
et inédits, découvrez l’univers
graphique du créateur de L’Arabe
du futur, des Cahiers d’Esther ou
de Pascal Brutal.
L’exposition « Météorites, entre
ciel et terre » convie le visiteur
à un voyage dans l’espace
et dans le temps. La scénographie
propose un parcours immersif
mêlant vitrines de météorites,
projections spectaculaires
et dispositifs innovants.
Piscine
à balles
Éléphant Paname. M° Opéra. 11 h-19 h.
Tarif : à partir de 5 €.
elephantpaname.com
Riad Sattouf
Exposition
de météorites
Coup
de cœur
L’exposition « Doisneau
et la musique » se tient
à la Philharmonie.
M° Portede-Pantin, à partir
de 5 €.
philharmonie
deparis.fr
Centre Pompidou. M° Rambuteau.
11 h-21 h. Gratuit. centrepompidou.fr
18e
7
e
17e
19e
Réalité
virtuelle
La tour Eiffel
aménage sa
terrasse du 1er étage
sur le thème de la
station de ski. Sous
un dôme abrité
de plus de 40 m²,
petits et grands
pourront s’adonner
à des expériences
de réalité virtuelle
autour des sports
d’hiver.
9e
2e
16e
1er
7e
4e
6e
15e
3e
14e
Tour Eiffel.
M° Pont-de-l’Alma.
9 h 30-23 h 45.
Tarif : à partir de 10 €.
toureiffel.paris
5e
7e
Dessins de Rodin
10e
8e
Grande Galerie de l’évolution. M° CensierDaubenton. 10 h-18 h. Tarif : à partir de 9 €.
grandegaleriedelevolution.fr
11e 20e
Si Rodin reste aux yeux du public
un sculpteur, ses dessins sont,
dit-il, « la clé de mon œuvre ».
Avec l’exposition « Rodin :
Dessiner, découper », venez
découvrir près de 250 pièces,
dont certaines ont pour
particularité le découpage
et l’assemblage de figures.
Musée Rodin. M° Varennes. 10 h-17 h 45.
Tarif : 13 €. musee-rodin.fr
12e
13e
11e
12e
Le Réservoir organise le Bal Soleil, rendez-vous
de la musique créole. Venez vivre une soirée mémorable
dans une ambiance chaleureuse. Olivier Jean-Alphonse
et Jean-Marie Ragald sont les deux artistes invités.
La Marche des dinosaures revient à Paris. Un spectacle
familial qui décrit l’évolution des dinosaures avec
un réalisme cinématographique unique. Petits et grands
retrouveront le Tyrannosaurus rex, le Stegosaurus...
Bal créole
Le Réservoir. M° Faidherbe-Chaligny. 19 h-minuit.
Tarif : 23 € en prévente, 30 € sur place.
Spectacle de dinosaures
AccorHotels Arena. M° Bercy. 11 h et 15 h.
Tarif : à partir de 34,50 €. lamarchedesdinosaures.fr
12e
13e
14e
19e
Le musée des Arts forains vous
accueille pour la 9e édition du Festival
du merveilleux, qui rend hommage
aux fonds et décors photographiques
utilisés au xixe siècle. Découvrez
manèges centenaires et spectacles
d’automates ou de musique
mécanique.
Dernier jour de l’événement « Noël
aux Gobelins ». Cette expérience
ludique et féerique, pensée pour
les enfants et leurs parents, met
en scène les célèbres Fables
de La Fontaine, les aventures
de Don Quichotte et les
inoubliables contes de Perrault.
La troupe ibérique Yllana
propose son nouveau show,
The Opera Locos.
Un spectacle musical loufoque
qui dépoussière l’image
de l’opéra et où les cinq
chanteurs s’autorisent
digressions et emprunts
à la pop.
Adaptée du conte de Christian
Andersen, la pièce Souliers
rouges est présentée
au Théâtre Paris-Villette.
Mais si les personnages
respectent fidèlement la trame,
ils aspirent cette fois-ci
à une fin heureuse.
La magie des arts
forains
Musée des Arts forains. M° Bercy.
10 h-18 h. Tarif : à partir de 8 €.
arts-forains.com
Contes pour
enfants
Galerie des Gobelins. M° Les Gobelins.
11 h-18 h. Gratuit.
mobiliernational.culture.gouv.fr
Opéra
revisité
Bobino. M° Gaîté. 18 h.
Tarif : à partir de 20 €. bobino.fr
Théâtre
d’Andersen
Théâtre Paris-Villette. M° Porte-de-Pantin.
15 h 30. Tarif : à partir de 8 €.
theatre-paris-villette.fr
JCDomenech/MNHN ; Jerome Manoukian/musee Rodin
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