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Vanity Fair N°65 – Février 2019-compressed

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VUS
À LA
TV Gilles Kepel vs Olivier Roy, la guerre secrète des experts en terrorisme
TAPIS ROUGES,
DORURES & TRAHISONS
La véritable histoire
de Françoise Nyssen
au ministère
de la culture
NAUFRAGE
Comment
l’Europe
a laissé couler
l’Aquarius
CONVERSATIONS
SAUVAGES AVEC
Isabelle
Huppert
Ses fêlures,
son enfance,
sa famille,
son mari,
ses défis
ISABELLE HUPPERT
PHOTOGRAPHIÉE
PAR TXEMA YESTE
NUMÉRO 65 – FÉVRIER 2019
VANITYFAIR.FR
M 04364 - 65 - F: 4,50 E - RD
M 04364 - 65 - F: 4,50 E - RD
3’:HIKONG=YUYZUU:?k@a@g@f@k";
ET AUSSI
Warhol,
Houellebecq,
Vasarely,
Dupond-Moretti,
Miyazaki
« Ce que j’aime bien,
avec le cinéma,
c’est qu’il fait écran. »
— J E A N - LUC GODA RD
dior.com – 01 40 73 73 73
P. 58
« On ne
se réveille pas
un matin
en se disant :
“Je veux être
actrice.” »
– ISABELLE HUPPERT
ROBE LOUIS VUITTON
PAR NICOLAS GHESQUIÈRE.
PHOTOGRAPHIÉE
PAR TXEMA YESTE
AVEC LE GOOGLE PIXEL.
SOMMAIRE
FANFARE
Un mois dans la vie de la culture générale
ANIMATION P. 31 Le retour de Cagliostro.
ARTS P. 32 Op art à Beaubourg.
P. 34 Claude Lévêque à l’Opéra. LIVRES P. 35 Houellebecq
déchiffré. MUSIQUE P. 36 La Chica habla (y canta)
en español. CINÉMA P. 37 Des vice-présidents... P. 38 ...et des
Estivants. SPECTACLE P. 40 Avocats, de la barre à la scène.
POP UP P. 43 Les minutes kaolines de la pop culture.
VANITY CASE
Un mois de luxe, calme et vanités
STYLE P. 45 Arnaud Valois, après les Battements.
P. 46 Boucheron comme à la maison. P. 50 Marc Deloche,
bijoux d’architecte. P. 51 Un sac tressé et un lexique de mode.
P. 52 Le maquillage passe au naturel.
ART DE VIVRE P. 54 Une clinique du mieux-être
en Espagne. P. 55 Le porc sauce aigre-douce revisité
à la basque. P. 56 Le patrimoine brutaliste des stations de ski.
ET CÆTERA
P. 46
Chez Boucheron,
place Vendôme,
le nouveau jardin
d’hiver signé Michel
Goutal et Pierre-Yves
Rochon évoque
le marbre vert
des façades.
ÉDITORIAL P. 25 CONTRIBUTEURS P. 26
LA LISTE P. 28 COUP DE CHAPEAU P. 92 Karly Loyce.
VANITY SHOW P. 126 La soirée des 50 Français les plus influents.
AUTOPORTRAIT P. 130 Guy Savoy par lui-même.
MAGAZINE
Brillant dehors, mordant dedans
À LA UNE La femme derrière L’ICÔNE P. 58
Isabelle Huppert est l’une des plus grandes actrices
du cinéma français, mais sans doute aussi la plus secrète.
Conversation avec une artiste qui joue avec ses masques.
RÉCIT Le nouvel « EXODUS » P. 68
L’Aquarius a sauvé des milliers de migrants en Méditerranée
avant de perdre son pavillon fin 2018.
Histoire d’un naufrage humanitaire et surtout politique.
)
VANITY FAIL
Le centre de recherche en intelligence artificielle de Samsung, que nous avons évoqué dans
la notice de Luc Julia, no 22 dans notre classement des cinquante Français les plus influents
dans le monde (Vanity Fair daté décembre 2018-janvier 2019), sera finalement situé au
centre de Paris, et non sur le plateau de Saclay comme nous l’avons indiqué par erreur.
10
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VAN I T Y
FA I R
FÉV RI E R
2 019
TXEMA YESTE ; OLIVIER HELBERT
(Suite page 14
Collection Solitaires et Alliances
Bague platine et diamants.
Haute Joaillerie, place Vendôme depuis 1906
Boutique en ligne www.vancleefarpels.com - +33 1 70 70 02 63
SOMMAIRE
P. 114
BOUCLE
D’OREILLE,
BAGUE
ET BRACELET
CARTIER.
ROBE
BALENCIAGA.
(
Suite de la page 10)
MAGAZINE
Brillant dehors, mordant dedans
POUVOIR La CHUTE P. 76
Françoise Nyssen avait quitté sa belle maison d’Actes Sud
pour devenir ministre de la culture à la demande d’Emmanuel
Macron. Elle aura tenu à peine dix-sept mois rue de Valois.
Pour la première fois, elle raconte.
ENQUÊTE L’« espion » QUI TWEETAIT P. 84
L’humoriste Ziad Itani a été enlevé en plein jour,
emprisonné, torturé et accusé (à tort) du pire des crimes
au Liban : travailler avec les services secrets israéliens.
Retour sur une affaire qui a changé le cours des élections.
MÉDIAS Alerte ATTENTATS P. 94
Les spécialistes du monde arabe Olivier Roy et Gilles Kepel
sont devenus au fil des événements des habitués des plateaux
télé. Mais ils ne sont d’accord sur rien. Enquête sur une rivalité.
RENCONTRE L’artiste ET LES MOLLAHS P. 108
Le plasticien belge Wim Delvoye, célèbre pour ses cochons
tatoués et sa machine à caca, a choisi l’Iran pour y bâtir
un musée à sa gloire. Tentative d’explication.
STYLE United COLORS P. 114
Vertige chromatique pour des pierres de haute joaillerie :
la maison de la rue de la Paix
nous convie dans ses Cartier chics.
FLASHBACK Warhol va EN BOÎTES P. 120
C’est en exposant ses trente-deux boîtes de soupe Campbell
en 1962 qu’Andy Warhol est devenu le pape du pop art.
Son galeriste de l’époque n’a rien oublié.
DÉCOUVREZ
L’APPLICATION MOBILE
VANITY FAIR
La rencontre du magazine et du site.
ET ACCÉDEZ GRATUITEMENT
AU FIL D’ACTUALITÉS
VANITY FAIR
14
|
VAN I T Y
FA I R
LE SUJET
AUQUEL VOUS AVEZ
ÉCHAPPÉ
FÉV RI E R
2 019
DAVID FERRUA ; DYOD PHOTOGRAPHY / OPALE / LEEMAGE
P. 108
Wim Delvoye
joue entre tattoos
et tabous.
MODE E la nave VA P. 102
Et vogue le navire ! Dix beautiful people
croisés à la collection croisière de Chanel.
* Test instrumental, 20 femmes.** Chez Dior / Hydratation mesurée par test instrumental, 10 femmes, Dior Forever Skin Glow. *** Vous allez aimer votre peau en Dior. À l’infini.
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**** VOUS ALLEZ AIMER VOTRE PEAU EN DIOR. À L’INFINI. ***** SOURCE NPD FRANCE, MARCHÉ SÉLECTIF DU MAQUILLAGE, MARQUES DE PRESTIGE, VENTES EN VALEUR SUR LES PÉRIODES CUMULÉES DE JANVIER 2018 À SEPTEMBRE 2018.
SOMMAIRE
Les coulisses de la séance
photo avec Isabelle Huppert
Le photographe
et Virginie Mouzat.
Premier essai
de maquette
de couverture.
L’instant décisif entre
Txema Yeste, Isabelle
Huppert et Nizukat.
Yorgo
Tloupas,
le profil
grec.
Isabelle
Huppert.
Michel Denisot
et Virginie
Mouzat.
VUS
À LA
TV Gilles Kepel vs Olivier Roy, la guerre secrète des experts en terrorisme
EN COUVERTURE
TAPIS ROUGES,
DORURES & TRAHISONS
La véritable histoire
de Françoise Nyssen
au ministère
de la culture
NAUFRAGE
NUMÉRO 65 FÉVRIER 2019
FRANCE MÉTROPOLITAINE 4,50 € ; DOM BATEAU 5,90 € ; TOM AVION 1 400 XPF ; ANDORRE : 5,90 € ;
ALLEMAGNE 7,90 € ; BELGIQUE 4,90 € ; GRANDE-BRETAGNE 5,45 £ ; SUISSE 6,90 CHF ; ESPAGNE 5,90 € ; GRÈCE 7,95 € ;
ITALIE 5,70 € ; PAYS-BAS 6,20 € ; LUXEMBOURG 4,90 € ; PORTUGAL CONTINENTAL 5,90 € ; ÉTATS-UNIS 11,90 $
@nizukat
Un dimanche
de décembre, l’équipe
de Vanity Fair était réunie
autour de Txema Yeste
pour photographier
Isabelle Huppert
et Nizukat
avec le Google Pixel.
Comment
l’Europe
a laissé couler
l’Aquarius
l’
|
VAN I T Y
« Ce que j’aime bien,
avec le cinéma,
c’est qu’il fait écran. »
Isabelle Huppert
photographiée
par Txema Yeste.
— J E A N - LUC GODA RD
ROBE LOUIS VUITTON
PAR NICOLAS GHESQUIÈRE.
CONVERSATIONS
SAUVAGES AVEC
Isabelle
Huppert
CE NUMÉRO COMPORTE
UN SUPPLÉMENT
NATIONS UNIES SOUS FILM
ET UN ENCART ABONNEMENT
JETÉ POUR LES VENTES
EN KIOSQUE.
Ses fêlures,
son enfance,
sa famille,
son mari,
ses défis
ISABELLE HUPPERT
PHOTOGRAPHIÉE
PAR TXEMA YESTE
NUMÉRO 65 – FÉVRIER 2019
VANITYFAIR.FR
M 04364 - 65 - F: 4,50 E - RD
M 04364 - 65 - F: 4,50 E - RD
3’3’::HHIKONG=YUYZUU:
IKONG=YUYZUU:??k@k@aa@@gg@@ff@@kk";";
FB Couverture [P].indd 1-2
20
ET AUSSI
Warhol,
Houellebecq,
Vasarely,
Dupond-Moretti,
Miyazaki
FA I R
PHOTOGR APHIE BAP TISTE GLORION E T ROBIN DE CORBIÈRE
03/01/19 16:06
FÉV RI E R
2 019
BAPTISTE GLORION ET ROBIN DE CORBIÈRE / BENGALE.TV
Marina Gallo,
Isabelle Huppert
et Anthony Preel.
Moment
de réflexion
avec Marie
Champenois.
G R ÂC E E T CA R AC T È R E
Collection Joséphine
RÉDACTION
Les publications Condé Nast SA – 3, avenue Hoche, 75008 Paris – téléphone 01 53 43 60 00
Pour envoyer un e-mail, les adresses se composent comme suit : initiale du prénom + nom (collés) @condenast.fr
Directeur de la rédaction Michel Denisot
Rédactrice en chef Anne Boulay
Rédactrice en chef mode / luxe / opinions Virginie Mouzat
Rédacteur en chef enquêtes / r eportage s Olivier Bouchara
Gestionnaires de la rédaction Quynh Vo
CRÉATION ARTISTIQUE
ÉDITION
Directeur artistique Yorgo Tloupas
Adjointe au directeur artistique
Secrétaire général
de la rédaction
Chef de rubrique photo
(enquête/reportage/culture)
Directrice artistique adjointe Laëtitia Caillet
Rédactrice graphiste Julia Maufay
Chef d’édition et traductrice
Marie Champenois
Géraldine Richard
Rémy Pasquier
MODE / ART DE VIVRE
Chef de service Pierre Groppo
Rédactrice Bénédicte Burguet
ENQUÊTES / REPORTAGES
Grands reporters Sophie des Déserts
et Marie-France Etchegoin
Vincent Truffy
Florence Boulin
CULTURE
Chef de service
Toma Clarac
ONT CONTRIBUÉ À CE NUMÉRO
Textes Emily Barnett, Christophe Boltanski, Éric Dahan, Chloé Domat, Clémentine Goldszal, Charline Lecarpentier, Étienne Menu,
Émilie Papatheodorou, Jacqueline Rémy Photographies Robien de Corbière, David Ferrua, Baptiste Glorion, François Goizé, James Mollison,
Jean Picon, Mark Rozzo, Paul Schmidt, Leïla Smara, Sophie Tajan, Julien Vallon, Txema Yeste Illustrations Camille Bellet, Førtifem,
Géraldine Richard, Yorad-El-Pash Stylisme Marina Gallo, Théophile Hermand Casting Maxime Valentini
VANITYFAIR.FR
Rédacteur en chef Antoine Jaillard Responsable éditoriale adjointe Constance Dovergne
Rédaction Margaux Krehl, Pierrick Geais, Alexane Pelissou, Gabriel Piozza et Norine Raja
ÉDITEUR
Francesca Colin
PUBLICITÉ & SOLUTIONS DE COMMUNICATION
Équipe commerciale print et digital Sophia Masurel avec Stéphanie Dupin, Marie-Christine Lanza et Sarah Marciano
Coordinatrice de la publicité Nathalie Seco Événements Laura Périgord Opérations spéciales Jerôme Dupin, Jennifer Meyrand Vighetti et Bastien Saunier
Publicité Italie Paola Zuffi et Cecilia Zamboni (+39 02 25 06 06 04) Espagne Laurent Bouaziz (+ 336 11 18 10 60)
États-Unis Michael Gleeson (+212 630 4937) Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie Agnes Wanat (+44 208 749 6176)
MARKETING ET AUDIENCES
Directrice Marie Van de Voorde
PRODUCTION & DISTRIBUTION
Directeur Francis Dufour
Chef de fabrication Cécile Revenu
Assistants de fabrication Anna Graindorge et Théo Lautric
Export Anne Claisse
Directeur adjoint des ventes Fabien Miont
PÔLE IMAGE
Directrice Caroline Berton
Gestionnaire du patrimoine et documentaliste Laure Fournis
DIRECTION
Directeur de la publication Yves Bougon
Directrice générale adjointe Violaine Degas
Directrice de la communication
et attachée de direction Isabelle Delaunay
Directrice des ressources humaines
et responsable juridique Joëlle Cuvyer
Directrice financière Isabelle Léger
Directeur des services d’information Julien Leroy
CONSEIL D’ADMINISTRATION
Président-directeur général et administrateur Yves Bougon
Administrateurs Wolfgang Blau, Nicholas Coleridge
et Giampaolo Grandi
CONDÉ NAST INTERNATIONAL LTD.
Chairman Jonathan Newhouse
Photogravure Arciel et Bussière. Imprimé chez Agir Graphic, BP 52 207 53 022 Laval Cedex 9, www.agir-graphic.frl
Diffusion Presstalis ISSN 2268-0659 Numéro de commission paritaire 0718 K 91918
Dépôt légal février 2019, no 100 599 Abonnements ADM – service abonnements,
60, rue de la Vallée 80 000 Amiens, 08 09 40 04 47 (appel non surtaxé) ; vanityfair@condenast.fr
Abonnements en France métropolitaine 1 an, 11 numéros : 30 euros
Commande d’anciens numéros : patrimoine.condenast@gmail.com ou 02 28 97 09 450
Provenance des papiers
Intérieur Finlande
P tot 0,011 kg/tonne
Couverture France
P tot 0,01 kg/tonne
Taux de fibres recyclées 0%
Notre publication contrôle les publicités commerciales avant insertion pour qu’elles soient parfaitement loyales. Elle suit les recommandations de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité.
Si, malgré ces précautions, vous aviez une remarque à faire, vous nous rendriez service en écrivant à l’ARPP (23, rue Auguste-Vacquerie 75 116 Paris – www.arpp-pub.org).
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VAN IT Y FAIR
| www.vanityfair.fr
FÉVRI E R
2019
ILLUSTRATIONS : PAOLA PARÉS ; VANITY FAIR FRANCE EST COMPOSÉ AVEC LES POLICES DE CARACTÈRES TYPOGRAPHIQUES VF TIMES, VF DIDOT ET ENFANTINE DESSINÉE PAR COMMERCIAL TYPE, ET VANITÉ DESSINÉE PAR JEAN-BAPTISTE LEVÉE TYPOGRAPHY EN COLLABORATION AVEC VANITY FAIR FRANCE
PHOTOGRAPHIE
Chef de rubrique photo
( mode/art de vivre)
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2 2 711 - 30, rue
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INNOVATION
L I F TAC T I V
C O L L AG E N S P E C I A L I S T
CORRIGE LES SIGNES LIÉS À LA PERTE
DE COLLAGÈNE SUR LA PEAU
EFFICACITÉ ANTI-ÂGE PROUVÉE ET VISIBLE :
Instantanément : tonicité +52 % *
Après 4 semaines : rides -16 % **
Réduction de la pigmentation et du relâchement
La peau vit plus for t.
* Test instrumental sur 40 femmes ** Scorage clinique des rides de la patte-d’oie sur 58 femmes
ACTIFS HAUTE PERFORMANCE
EAU MINÉRALISANTE DE VIC HY
P E P T I D E S A N T I - ÂG E
VITAMINE C ANTI-PIGMENTATION
ÉDITORIAL
LA REINE
de la jungle
A
u cas où cela vous
aurait échappé
jusque-là, personne ne dirige
Isabelle Hup pert. Jamais. Ce
dimanche de décembre au légendaire studio Pin-Up du XIVe arrondissement de Paris, alors qu’on
croyait la photographier pour
ce numéro, c’est elle qui a mené
la séance. Comme au cinéma.
Comme avec Cimino, Pialat ou
Godard. Tous vous le diront, ou
pas. Mais tous, sans exception, se
sont pliés à ses exigences.
Plus modestement, lors des interviews télé, elle a toujours piloté
le cadrage et la lumière. Avant son
arrivée sur mon plateau, à Paris ou à
Cannes, je demandais à l’équipe de
baisser les caméras car elle les faisait
relever systématiquement. Il fallait
qu’il y ait de la marge. Le premier
coup d’œil d’Isabelle avant l’antenne était sombre. D’un geste autoritaire de la main droite, elle exigeait
un objectif toujours plus haut. Et
même quand il était au maximum,
ce n’était pas encore assez ! Imaginez les caméras perchées...
Isabelle et Cannes. Elle a déjà
tout obtenu : prix, présidence, le
rôle de maîtresse de cérémonie.
J’ai été l’un des rares témoins du tournage de La Caméra de
Claire du réalisateur coréen Hong Sang-soo, en plein festival,
dans un quartier très excentré de Cannes. Petite production,
grands talents. Cette nuit-là, j’ai assuré le
service d’ordre (inexistant) pour calmer
MICHEL
quelques jeunes du coin très bruyants qui ne
DENISOT
connaissaient pas Isabelle et encore moins
Directeur
Hong Sang-soo !
de la rédaction
Un autre tournage, Valley of Love de
de Vanity Fair.
Guillaume Nicloux, dans la vallée de la
Mort. J’ai vu deux géants face à face :
Isabelle Huppert et Gérard Depardieu, si différents. Gérard faisait comme s’il ne préparait rien et Isabelle, tout le contraire.
Mais au clap, ils étaient prêts tous les deux, au millimètre.
Au millimètre, comme le portrait tracé par Marie-France Etchegoin dans ce numéro de Vanity Fair.
Sans fard, mais bien éclairé (évidemment), où tout tombe juste.
Comme pour la séance photo où,
en une seconde, Isabelle choisit
et élimine – tout en respectant le
photographe. Craignant d’être
griffée, elle se méfiait plus du chat
(lequel n’avait pas de griffes). Couleur fauve, comme ses cheveux.
Comme elle. Isabelle Huppert n’a
pas d’équivalent. Elle règne sur la
jungle du cinéma.
Au côté de tout grand homme,
il y a une grande femme, dit-on,
et vice versa. Ronald Chammah
– Ronnie pour les proches – est celui-là. « Grâce à lui, elle ne sacrifie
rien, ni sa famille ni son art, les seuls
qui comptent vraiment pour elle »,
déclare Catherine Breillat, intime
du couple depuis toujours. « Elle
n’a pas sombré dans la folie comme
d’autres actrices », ajoute-t-elle.
Françoise Nyssen n’a rien dit depuis qu’elle a quitté, contrainte, le
ministère de la culture. À présent,
pour nous, pour vous, elle parle de
ce départ qui l’a autant surprise
que son arrivée, si ce n’est plus. La
patronne de la brillantissime maison d’édition arlésienne Actes Sud
fut appelée par Emmanuel Macron au lendemain de l’élection
présidentielle. Elle a dit oui, avec l’accord de son mari, peu familier de ce monde-là. L’enquête de Sophie des Déserts met en
lumière le cynisme et la cruauté du monde politique et de tous
ses petits marquis. Françoise Nyssen réprouve la méchanceté, les
jeux de cour et de pouvoir. Fatal. Elle qui a fait sienne la maxime
de son ami Edgar Morin, « à force de sacrifier l’essentiel pour
l’urgence, on oublie l’urgence de l’essentiel », reconnaît ne pas
avoir perçu l’importance de la com’ qui compte aujourd’hui plus
que le travail. Le livre qu’elle écrit avec son amie Laure Adler
s’intitule Tête haute. Ses confidences en disent long sur ses dixsept mois passés rue de Valois. Instructif. Le nouveau monde tant
annoncé n’a pas encore vu le jour. Isabelle Huppert au ministère
de la culture remettrait bien chacun à sa place. �
Ni Cimino, ni Pialat,
ni Godard n’ont
DIRIGÉ
ISABELLE.
fé vrie r 2 019
PHOTOGR APHIE PAUL SC HMIDT
vA NiT Y fAi r
| 2 5
CONTRIBUTEURS
Chloé DOMAT
Christophe
BOLTANSKI
Née d’un père architecte reconverti
dans la cuisine et d’une mère artiste,
elle se passionne très tôt pour le dessin,
avant de devenir une pointure
de l’illustration culinaire. Régulièrement
sollicitée par l’édition (elle a signé
le très bel ouvrage Balades gourmandes
pour Ouest-France), mais aussi
par la télevision (ses images apparaissent
dans l’émission « Le meilleur pâtissier »
sur M6), elle réalise dans ce numéro
une série sur les cosmétiques
naturels P. 52 . Entre deux coups
de crayon, elle trouve encore le temps
d’animer des ateliers philo pour enfants
ainsi qu’une émission sur le bien-être
sur Balistiq, une radio associative
de Châteauroux. �
PHILIPPE MATSAS
L’un des grands noms de la presse
française, réputé pour la délicatesse
de sa plume autant que pour le sérieux
de ses enquêtes : correspondant
de Libération à Jérusalem (de 1995
à 2000), puis à Londres
(jusqu’en 2004), grand reporter
au Nouvel Observateur
(où il a notamment obtenu le prix
Bayeux-Calvados des correspondants
de guerre), ex-rédacteur en chef
de la revue XXI, il s’est penché,
pour Vanity Fair, sur la rivalité
intellectuelle et personnelle
entre deux spécialistes du monde arabe,
Olivier Roy et Gilles Kepel P. 94 .
Son premier roman, La Cache
(Stock, 2015), a reçu le prix Femina
et le Prix des prix littéraires. �
Camille
BELLET
À tout juste 28 ans, cette diplômée
de Sciences Po, installée au Liban
depuis 2015, travaille pour de nombreux
médias français et anglo-saxons :
France 24, Arte, AJ +, Associated Press,
Le Soir, L’Obs et Middle East Eye.
Pour Vanity Fair, elle a retrouvé
Ziad Itani, célèbre humoriste libanais,
emprisonné puis torturé durant des mois
après avoir été accusé – à tort –
de collaborer avec le Mossad,
les services secrets israéliens P. 84 .
« Dans cette fausse affaire d’espionnage,
explique-t-elle, on retrouve tous les maux
de la société libanaise : la phobie
du complot, l’impunité des élites,
l’ambition des politiciens et l’avidité
des médias. » �
26
|
|
V A N I T Y F A I R www.vanityfair.fr
FéVRI e R 2019
CARNET
DE CORRESPONDANCES
Refaites la paire
dans ces couples d’artistes.
Gilbert Prousch
Charles Percier
LA LISTE
En guise
d’amuse-bouche,
Vanity Fair vous
ouvre son cabinet
de curiosités : jeux
burlesques, bribes
d’informations,
confettis de culture,
butins et butinages,
memorabilia,
miscellanées…
L’OBJET DU DÉSIR
La rivière à sushis.
BREVET US6179088B1
INVENTEUR LEN-SUN LAI (1998).
LADIES HÉROÏNES
Derrière chaque émoji, la protagoniste
d’une histoire de capes et de collants.
Pierre Fontaine
George Passmore
Charles Ricketts
Charles Shannon
Gilles Blanchard
VERTICALEMENT : HARLEY QUINN ;
MYSTIQUE ; FANTÔMETTE ;
SCARLET WITCH ; GAMORA.
HORIZONTALEMENT : CAPTAIN
MARVEL ; MERA ; BLACKWIDOW.
Pierre Commoy
CHARLES PERCIER ET PIERRE FONTAINE (ARCHITECTES) ;
GILBERT ET GEORGE (PLASTICIENS) ; PIERRE ET GILLES
(PHOTOGRAPHE ET PLASTICIEN) ; CHARLES SHANNON
ET CHARLES RICKETTS (PEINTRE ET DESSINATEUR).
UN MUSÉE DANS LES BACS
Quels artistes signent ces pochettes ?
1. DAVID BOWIE
Diamond Dogs
2. BUZZCOCKS
Orgasm Addict
3. MADONNA
Celebration
4. MANIC STREET
PREACHERS, The Holy Bible
5. THE SMITHS
The Smiths
6. YEAH YEAH
YEAHS, It’s Blitz
1. GUY PEELLAERT ; 2. LINDER STERLING , SANS TITRE ; 3. MR BRAINWASH ; 4. JENNY SAVILLE ,STRATEGY (SOUTH FACE/FRONT FACE/NORTH FACE) ; 5. PAUL MORRISSEY, FLESH ; 6. URS FISCHER.
28
|
VA N IT Y FAI R
| www.vanityfair.fr
ILLUSTR ATION FØRTIFEM
FÉVRI E R
2 019
EXPOSITION | 19 - 23 FÉVRIER 2019 | 11 QUAI DE CONTI, PARIS VIE
POUR LA CAUSE DES FEMMES, 34 ARTISTES CONTEMPORAINS RENDENT HOMMAGE
À DES FEMMES INSPIRANTES EN UNE DU MAGAZINE VOGUE PARIS
BB +
BB +
Un mois dans la vie de la culture générale
ARTS, LIVRES, MUSIQUE, CINÉMA, POP CULTURE
MONKEY PUNCH ALL RIGHTS RESERVED © TMS ALL RIGHTS RESERVED
LE VOL
DE LA MARIÉE
Quelques semaines après la sortie
de Never-Ending Man, rare documentaire
sur Hayao Miyazaki au travail,
c’est au tour du premier long-métrage du maître
de l’animation japonaise de se frayer un chemin
dans les salles. Adapté d’un manga reprenant
à sa sauce (mais sans les droits) la légende
d’Arsène Lupin, Le Château de Cagliostro met
en scène les aventures d’Edgar de la cambriole,
voleur gentleman et gentleman volage
bien décidé à sauver d’un mariage forcé la frêle
Clarisse, princesse orpheline d’un micro-État
spécialisé malgré elle dans la confection massive
de fausse monnaie. Sorti en 1979 au Japon
(soit six ans avant la fondation du studio Ghibli),
le film brasse, avec une légèreté de façade,
nombre de motifs qui vont nourrir l’univers
ambivalent du cinéaste : ce monde à la capacité
d’émerveillement sans limite, mais promis
à un sort funeste. — TOMA CLARAC
Le Château de Cagliostro
de Hayao Miyazaki.
Sortie le 23 janvier.
Arsène Lupin III
et Clarisse d’Cagliostro,
dans une adaptation
japonaise des romans
de Maurice Leblanc.
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FANFARE
Victor Vasarely
au milieu de ses œuvres
en 1975.
EXPOSITION
LE MAÎTRE DES ILLUSIONS
Petite histoire de la réception capricieuse de l’op art,
courant fondé par Victor Vasarely, à l’occasion
de l’exposition qui lui est consacrée à Beaubourg.
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pensée a d’ailleurs anticipé de manière
assez troublante les changements advenus dans le monde de l’art ces dernières
décennies, de la reproductibilité des
œuvres à leur mode d’exposition).
OP ART DID IT AGAIN
A
ussi célèbre pour son travail de graphiste et de publicitaire que pour
celui de plasticien (le logo emblématique de Renault, c’est lui), Vasarely
invente « l’unité graphique », un module
géométrique assimilable à une lettre de
l’alphabet censé permettre, une fois
apprivoisé, la fabrication d’œuvres op
art à une échelle industrielle, dans un
idéal qui n’est pas sans rappeler celui
de son voisin phonétique, le pop art. Il
fabrique même un jeu pour encourager
la création de « Vasarely ». Peut-être
n’en avait-il pas besoin. On le mesure
mal aujourd’hui, mais en dépit d’un
corpus théorique assez abscons et d’un
ancrage dans l’abstraction géométrique
(Bauhaus et constructivisme en tête),
Vasarely a été une célébrité de l’art, une
icône de son époque qui donnait des
interviews à Michel Drucker. Les cinéphiles endurcis se souviennent peut-être
que son nom est hurlé par Les Inconnus
dans Les Trois Frères (1995), quand ils
débarquent sous LSD à une soirée chargée en catogans. « L’op art est sûrement
une des avant-gardes le plus rapidement
assimilées, explique Matthieu Poirier, professeur aux Beaux-Arts de Paris Cergy. En
dix ou quinze ans, elle a obtenu un succès phénoménal qui lui a ouvert un destin à la Picasso, admiré par les spécialistes
comme le grand public. »
Dommage collatéral de ce triomphe
populaire, les illusions optiques s’invitent
un peu partout dans la vie quotidienne,
à la manière d’un vulgaire produit dérivé
d’un film étiqueté Walt Disney. Mode, design, carrelage... On ne compte pas les récupérations à portée décorative – seul le
cinéma, comme le raconte l’historienne
de l’art Pauline Mari dans Le Voyeur et
l’Halluciné (Presses universitaires de
Rennes, 2018), parvenant à s’emparer
de son potentiel psychédélique. Si bien
qu’assez vite, le courant est relégué au
rang un brin humiliant de mobilier.
Fé VRI e R 2019
JACK NISBERG / ROGER-VIOLLET ; AURIMAGES ; PIXELFORMULA/SIPA
C
’est un bref plan qui en dit aussi
long sur l’image véhiculée par l’op
art depuis un peu plus d’un demi-siècle que sur le génie du montage de
son auteur. Il est tiré de The Responsive
Eye (1966), documentaire de Brian
De Palma tourné pendant le vernissage
de l’exposition new-yorkaise du même
nom, tenue au Moma en 1965. Tandis
que la caméra zoome sur une toile afin
de mesurer l’impact de ses provocations
graphiques sur le regard, le futur réalisateur de Scarface se fend d’un raccord
brutal sur David Hockney : « En fait,
c’est tout ce que je déteste. Je n’aime
pas ces choses. Elles me font cligner des
yeux », lâche le peintre anglais. Derrière
ce dédain dandy de raout mondain, une
plate vérité : l’op art exige à n’en pas douter de celui qui regarde un effort excessif pour donner vie aux effets optiques
qui en font (au moins en partie) le sel.
Mais Victor Vasarely, plasticien français d’origine hongroise à qui l’on prête
la paternité du courant, a-t-il jamais prétendu le contraire ?
La naissance de l’op art, aussi connu
sous la dénomination d’art cinétique, est
souvent associée à l’exposition « Mouvement » à la galerie Denise-René à Paris
en 1955. Convoqué par Vasarely, l’événement réunit aussi bien des « anciens »
comme Marcel Duchamp et Alexander Calder, dont certains travaux sont
considérés comme pionniers du genre,
que des nouvelles figures telles Jean Tinguely ou Jesús-Rafael Soto. Vasarely,
qui se fend pour l’occasion de Notes
pour un manifeste, y présente des toiles
en noir et blanc où est déjà sensible la logique binaire d’un artiste très intéressé
par le progrès technique et par l’avènement prochain de l’informatique (sa
THÉORIE DU
RUISSELLEMENT
Quand l’op art s’échappe
du musée, il brille…
...À LA VILLE
Sorti très tôt des musées,
l’op art s’est infiltré
dans la pierre.
Ici, la fondation Vasarely
à Aix-en-Provence.
...SUR LES PODIUMS
Dans la lignée de Cardin
ou Courrèges, entre
autres, Marc Jacobs s’est
fendu d’une collection très
graphique (printemps-été
2013).
...DANS LA COM’
Graphiste lui-même,
Vasarely a conçu le logo
Renault de 1972, ouvrant
la voie à pléthore de suiveurs
plus ou moins inspirés.
...À L’ÉCRAN
Ce parfum de formica a un temps
entaché l’œuvre de Vasarely et de ses
condisciples : citons le Grav (groupe
de recherche d’art visuel), dans lequel on retrouve notamment le fils de
l’artiste, Jean-Pierre Vasarely (connu
sous le quasi anagramme Yvaral) ; ou
encore l’Anglaise Bridget Riley. Pour
peu, c’est comme si la démocratisation à laquelle a appelé Victor Vasarely
(sensible notamment dans sa volonté
de sortir l’art des musées pour l’amener
fé Vri e r  2019
De Clouzot à Twin Peaks et sa loge noire,
en passant par le giallo, le cinéma
comme véhicule idéal d’un courant.
dans l’espace public) avait précipité sa
ringardisation. « Depuis une dizaine
d’années, on observe un revival, indique cependant Matthieu Poirier. Le
courant avait été confondu avec ses récupérations, mais les historiens et les
musées ont fait leur travail. » Dit autrement, l’op art fait de nouveau illusion.
— TOMA CLARAC
...EN MUSIQUE
À l’image
de l’album
Merriweather Post
Pavilion d’Animal
Collective,
de nombreux groupes
se sont nourris
d’art cinétique.
« Victor Vasarely, le partage des formes » 
au Centre Pompidou à Paris
du 6 février au 6 mai.
 
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FANFARE
Saturnales (2018)
de Claude Lévêque
(à droite).
Dispositif in situ
à l’Opéra Bastille
en inox poli miroir,
Led lumière du jour
et cabochons.
Œuvre créée
avec le concours
de Benoît Probst/art & oh.
« L’OPÉRA BASTILLE
EST MOCHE COMME UNE AGENCE
DE PÔLE EMPLOI »
Le plasticien Claude Lévêque célèbre les 350 ans
de l’Opéra de Paris en installant un diadème lumineux
à la Bastille et des pneus dorés au Palais-Garnier.
«
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C
e n’est pas mon premier travail pour
l’Opéra de Paris : j’ai scénographié le ballet MinEvent de Merce
Cunningham, à Garnier en 2005, et le
Siddharta d’Angelin Preljocaj, en 2010
à Bastille. J’ai également réalisé, en 2017,
un petit film, Le Lac perdu, pour le site
web de l’Opéra. Mais quand le directeur,
Stéphane Lissner, m’a proposé les deux
bâtiments pour le 350e anniversaire de la
maison, j’ai été enchanté. Travailler avec
les techniciens de l’opéra m’avait ouvert
les yeux sur l’espace, l’onirisme, la magie
des faux-semblants... J’ai vite conçu mon
projet car ils ont un planning très chargé
et je voulais bénéficier à nouveau de leur
extraordinaire savoir-faire, ne pas être
contraint de recourir à des gens de l’extérieur. J’ai d’abord pensé intervenir derrière la grande façade vitrée de Bastille,
mais je n’ai rien trouvé d’assez fort pour
capter l’attention des gens qui circulent
tout autour de la place. Il faut dire qu’autant j’adore Garnier, dont l’architecture
raconte des choses sur l’art, le chant, la
danse, à travers mille détails ornementaux,
autant je trouve Bastille moche comme
une agence de Pôle Emploi. Puis j’ai eu
l’idée d’un diadème géant réalisé avec des
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barres un peu courbes à quatre facettes
polymiroirs ornées d’ampoules-cabochons, comme dans les manèges. Cette
couronne scintillante vient coiffer le toit de
Bastille. Elle renvoie à l’univers du ballet
féerique du type Lac des cygnes, mais elle
se voit surtout de partout et de très loin.
Pour Garnier, j’ai investi l’intérieur du bâtiment, mais les deux interventions sont
liées et fonctionnent comme un parcours
auquel j’ai donné le nom de Saturnales,
en référence aux fêtes de la Rome antique.
(1) Le Droit
du plus fort à
Bordeaux. (2) J’ai
rêvé d’un autre
monde à Avignon.
(3) The Diamond
Sea à Sète.
J’ai choisi de débuter par la Rotonde des
abonnés : c’est par là qu’on entrait sous
Napoléon et c’est de là que partent aujourd’hui les visites guidées – et je voulais que
tout le monde profite de cette installation,
pas seulement ceux qui vont au spectacle.
J’ai remplacé la lumière blanche diffusée
par les globes situés sous chaque arcade
de cette rotonde par des ampoules bleues
et j’ai entouré chacun de ces globes d’un
anneau de Led, en référence aux anneaux
de Saturne. Puis j’ai équipé tous les candélabres éclairant la statue de la Pythie,
sous le grand escalier, d’ampoules fuchsia,
et j’ai décoré le bassin face à elle, d’un anneau de Led, comme s’il avait atterri à ses
pieds. Cette débauche de lumière souligne
tous les détails ornementaux. Enfin, j’ai
installé, en haut des pilastres en marbre,
deux pneus géants de 2,50 mètres de diamètre que nous avons réalisés en résine
et recouverts de feuilles d’or. Ils peuvent
paraître incongrus, mais ils rythment l’espace, répondent à l’architecture en s’y intégrant. Je n’y vois rien de provocateur,
mais je sais qu’il y a toujours des esprits
passéistes qui refusent, par principe, que
l’on intervienne sur le patrimoine. Moi
qui ai passé ma jeunesse dans les concerts
punks les plus violents, je me souviens
d’un spectacle Schubert, à l’Opéra-Comique, sur lequel Christian Boltanski
avait travaillé : son
intervention n’affectait ni la musique
ni le chant, mais ça
avait dégénéré en
vraie émeute de hooligans au point que,
même moi, j’ai pris
peur. » — PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC DAHAN
Fé VRI e R 2019
JEAN-PIERRE MULLER / AFP ; BERTRAND LANGLOIS / AFP ; FRANÇOIS GOUDIER / GAMMA-RAPHO ; MARION KALTER / AKG-IMAGES ; ADAGP CLAUDE LÉVÊQUE PHOTO ARCHIVES KAMEL MENNOUR COURTESY THE ARTIST AND KAMEL MENNOUR, PARIS-LONDRES
ART
FANFARE
LA GRANDE DÉPRESSION
Le héros du septième roman de Michel Houellebecq soigne
son mal-être à l’hormone du bonheur. L’auteur, lui, a des raisons
chiffrées de se sentir bien dans son œuvre et dans sa vie.
LIVRES
22/09/2018 Date à laquelle notre troll littéraire s’est marié
11
Le nombre d’années
de vie commune entre
l’écrivain misanthrope
et son chien Clément,
mort en 2011. Enterré au cimetière
canin d’Asnières, l’animal
de compagnie était « l’être le plus
parfait de la création », « une machine
à aimer » selon son maître qui lui a
dédié une salle de son exposition
au palais de Tokyo en 2016,
intitulé « amour absolu ». Pfiou,
ça fait beaucoup trop d’amour
dans une seule phrase.
TOP 50
Dans un classement
des 50 meilleurs
romans
de notre temps paru
dans Der Spiegel,
il décroche trois fois
la timbale pour
Les Particules
élémentaires, La
Carte et le Territoire
et Soumission.
30 MILLIONS
2
Bouteilles éclusées lors
d’un dîner à La Rotonde
avec Valeurs actuelles.
Il aurait été question
de transhumanisme,
de la jeunesse
catholique et de
Kev Adams. On se
demande ce que l’interview
aurait donné après
six bouteilles.
pour la troisième fois. C’est Carla Bruni-Sarkozy qui a donné l’alerte
sur Instagram avec un cliché où l’on voit son ami en costume gris
et chapeau melon – un fashion faux pas que le monde de la mode
n’a pas réussi à décrypter –, au bras de sa nouvelle épouse,
Qianyum Lysis Li, une jeune femme d’origine chinoise.
Depuis 2011, le dandy
décliniste à la parka élimée
a rejoint le jury du prix littéraire
30 millions d’amis, qui
récompense une œuvre où
l’animal est à l’honneur. Mais pas
facile de rivaliser
avec Lassie,
selon lui « le
meilleur héros
animal
en littérature ».
750 000
Nombre d’exemplaires vendus en France
de La Carte et le Territoire. Depuis qu’il
publie, l’écrivain a vendu une quinzaine
L’âge auquel
de millions de livres dans
le Michel fictif l’Hexagone. Exilé
pendant dix ans en
de Particules
Irlande, il est heureux
élémentaires
aujourd’hui de payer
perd sa virginité.
ses impôts en France.
30 ANS
XIIIe
Son arrondissement
parisien préféré. Le
héros de La Carte
et le Territoire fait
ses courses
boulevard VincentAuriol et Michel
lui-même a
longtemps
fréquenté
cet hypermarché
Casino
(un Monoprix
aujourd’hui) et son
rayon charcuterie.
Depuis 2011, il a
pris de la hauteur
et habite au dernier
étage d’une tour
de l’avenue d’Italie.
Sérotonine de Michel Houellebecq (Flammarion).
JENS GYARMATY / REA ; 123RF ; PHILIPPE MATSAS / OPALE / LEEMAGE ; GETTY IMAGES
LES MAUX DE LA RENTRÉE
C
Trois livres pour retarder la prise de Sérotonine.
’est un livre pour apprivoiser la maladie, un « glaucome » qui lui dévore la vue. Jusqu’à la nuit totale,
hantise et obsession de l’auteur ? On connaît Élisabeth Quin, animatrice exigeante du « 28 Minutes » sur Arte. On découvre, à travers La nuit se lève (Grasset), une autre voix, sensible et inquiète,
qui questionne son mal – « mon corps malade, cette énigme » – par citations, sensations et éclats
intimes. Le tout non sans malice. Jean Rolin, écrivain nomade, part, lui, en voyage. Dans Crac (POL),
il extirpe la Syrie de sa pesante actualité pour en faire le cœur d’une expédition atemporelle sous les
auspices de Lawrence d’Arabie. Plus qu’un carnet de voyage, son récit esthète et bourlingueur montre
comment les forteresses militaires datant des croisés s’effritent sous les bombardements du régime de
Bachar El-Assad. Sur un tout autre continent, le jeune Semple a un cœur trop tendre et une vilaine trogne.
Dans Clair-obscur (Cambourakis), on le suit de sa vie de souffre-douleur du lycée aux affres d’un asile
psychiatrique vers une impossible rédemption. Entre Vol au-dessus d’un nid de coucou et John Fante,
ce nouveau roman traduit en français confirme le génie déglingué de Don Carpenter, mort en 1995,
chantre d’une Amérique marginale, face noire et autodestructrice du crépuscule de la Beat Generation. �
— EMILY BARNETT
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FANFARE
Primera lección :
¿Qué estás
fumando, Chica ?
Me fumo
un puro grande.
MUSIQUE
ESPAGNOL LV1
Comme Rosalia ou Bad Gyal,
entre autres sensations pop
des derniers mois, La Chica,
qui sort son premier album,
chante en castillan.
Ç
« a me fait de la peine de voir tous ces
Vénézuéliens quitter leur pays chaque
jour, mais pour me consoler je me dis
que c’est aussi en temps de crise et d’exil
que les artistes ont le plus de choses à
dire. La diaspora va être passionnante ! »
La jeune femme qui parle ainsi a grandi
entre Belleville et Merida, à l’ouest du Venezuela. De son vrai nom Sophie Fustec,
elle se fait appeler La Chica et sort en février son premier album. « J’ai fait mes études à Paris, mais je
pars chaque année plusieurs mois dans les Andes, voir la famille
de ma mère – même si ces derniers temps, c’est bien sûr très compliqué d’y aller. Du coup, j’ai autant écouté Gainsbourg et les
Beatles que des musiques andines ou caribéennes. »
Sur Cambia, La Chica chante donc beaucoup en espagnol,
un peu en anglais, pas du tout en français, et nous fait gravir des
édifices pop mixtes et ambitieux, qui tiennent autant des moments les plus baroques des Daft Punk que de l’intimisme raffiné
d’une Kate Bush ou du son tendu et chaloupé des clubs de Miami
et Trinidad. L’influence latino-américaine n’est jamais tout à
fait exotique : quelques élans percussifs jaillissent ici et là ; des
ombres mystiques bienveillantes planent sur l’ensemble ; mais la
trentenaire envisage plutôt son travail comme le fruit syncrétique
d’un parcours passé à voguer à travers les genres et les cultures.
« J’ai appris le piano classique, puis étudié dans une école d’ingénieur du son et, au fil des rencontres, je me suis mise à jouer des
claviers et des synthés pour des musiciens qui venaient autant de
la variété et du rock que de la salsa ou de la musique africaine. »
Une pratique du métissage spontané qui définit aussi son regard sur la façon de faire de la pop, en 2019 comme au temps
des Beatles. « Pour moi, la vraie pop music, c’est celle qui ne se
pose pas de limites : c’est McCartney qui reprend une mélodie
de manège, Lennon qui plaque un riff super rock par dessus,
Ringo qui place un pattern de batterie un peu décalé, presque
hip-hop avant l’heure. » Alors quand on entend ses mélanges
impurs, et ses surfaces digitales transpercées par des accès d’une
fureur très « terrienne », on se dit que La Chica commence à
tenir quelque chose de ce genre. « Les gens exilés ne veulent pas
forcément jouer ou entendre des musiques anciennes et traditionnelles, ils trouvent aussi leur identité grâce à des emprunts à
la culture extérieure. Alors, j’espère que ce que je fais résonnera
chez ces gens ! » — ÉTIENNE MENU
Cambia de La Chica (21). Sortie le 8 février.
NATURE ET DÉCOUVERTES
Trois leçons de petits et grands arrangements avec la pop moderne.
Meadow Lane Park
(Elefant Records)
En haut du panier de crabes
de la pop française, ce premier album du
Superhomard nous happe d’abord par le
filet de voix de Julie Big. Elle se faufile dans
les arrangements arachnéens du quintette :
cordes, mellotron, plages synthétiques et
beats syncopés organisent leur ballet sousmarin et ouvragé sans être pince-sans-rire.
Cette utopie pop montée par l’Avignonnais
Christophe Vaillant n’est pas sans rappeler
le travail d’orfèvre de Stereolab.
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PANDA BEAR
Buoys
(Domino Records)
L’Américain Noah Lennox est l’un des
membres d’Animal Collective qu’on serait
tenté de garder dans notre zoo personnel
pour l’observer dans ses phases créatives
hallucinées, mais il est mieux à Lisbonne
que dans notre terrarium, comme
le confirme son nouvel album Buoys, plus
de dix ans après le novateur Person Pitch.
Plus que jamais, son sampling en ricochets
s’approche des sons de la nature avec une
conscience environnementale exacerbée.
HOMESHAKE
Helium
(Sinderlyn / Differ-Ant)
Le guitariste de Mac DeMarco n’a pas
vraiment mis les gaz sur Helium, album solo
construit autour d’un synthé probablement
gardé sur les genoux dans un canapé
défoncé. Il nous noie sous sa pop lo-fi et
un R’n’B ensommeillé par des mouvements
indétectables sur l’échelle de Richter.
Ses synthés minimalistes et sa voix
vitrifiée par des effets retrouvent de la chair
grâce à des textes au plus haut de la corde
sensible, comme sur le tube Anything At All.
— CHARLINE LECARPENTIER
Fé VRI e R 2019
GUILLAUME MALHEIRO
LE SUPERHOMARD
FANFARE
CINÉMA
L’EMPIRE DU VICE
Comme Christian Bale dans le biopic de Dick Cheney,
le second du président des États-Unis joue parfois les premiers rôles.
ELER
CLAIRE
FRANK & D
OO
W
UNDER
JE NNE R
C AIT LY N
K . W HE
BURTON
Le chef de cabinet
du plus célèbre
des présidents
américains (celui
d’À la Maison
Blanche) est élu
vice-président,
mais (spoiler alert)
meurt sans prendre
ses fonctions.
Après la révélation
(dans Vanity Fair)
de sa transition
MtoF,
elle apparaît
comme 48e
vice-présidente
des États-Unis
dans South Park.
Dans Le Complot
contre l’Amérique,
Philip Roth imagine
ce (véritable)
sénateur
démocrate
en vice-président
pronazi pendant
la Seconde Guerre
mondiale.
Dans House
of Cards, Kevin
Spacey devient
vice-président
dans la saison 2
(avant de passer
président) et Robin
Wright, dans la
saison 5 (avant
d’être présidente).
Colistier en 2000
et 2004
de George
W. Bush,
il est considéré
comme le « Vice »
le plus puissant
de l’histoire.
POUVOIR
DE NUISANCE
Involontaire.
En menant la lutte
contre les cuillères
en plastique, elle
arrive à se mettre
à dos l’industrie
pétrolière.
En berne.
Considérable
pour les piétons,
qu’elle renverse
allègrement
quand elle prend
le volant.
Énorme. Il fait
disparaître
le président
Charles
Lindbergh
(l’aviateur)
et assure l’intérim.
Démentiel. Frank
Underwood ourdit
la procédure
d’impeachment
qui lui ouvre
les portes de la
Maison Blanche.
Infime
pour les industries
du pétrole
et de l’armement.
Plus important
pour l’environnement
et la paix mondiale.
CRÉDIBILITÉ
Énorme.
Selina Meyer
passe son temps à
essayer de gagner
en popularité
pour devenir
un jour présidente.
Moyenne.
McGarry est un
ancien camé au
valium et un fidèle
des AA… Mais
après tout,
pourquoi pas.
NSPP.
Une étude
est en cours.
Bof. Roth écrit
une uchronie
dans laquelle
ce sénateur
démocrate
isolationniste
devient un fasciste
opportuniste.
Faible, si possible.
Complotistes
hors-pair, ils ont
régulièrement
recours au meurtre
pour éliminer
les rivaux et autres
obstacles.
Au sommet.
Quarante ans
de manœuvres
vous posent un
homme (Christian
Bale, lui, cabotine
avec sa science
habituelle).
UN VICEPRÉSIDENT
NE DEVRAIT
PAS DIRE ÇA…
« I want a Cartier
fucking dildo »
(je veux un putain
de gode Cartier).
« Il y a deux
choses au monde
dont les gens ne
doivent pas savoir
comment elles
sont faites : les lois
et la saucisse. »
« Buckle up
Buckaroos »,
expression
prétendument
dérivée du rodéo,
pour annoncer
que ça va secouer.
Les producteurs
de cinéma juifs
sont « les Hitler
de Hollywood ».
« La démocratie
est surévaluée. »
« C’est la première
fois que je
dédicace un kit de
waterboarding »,
à Sacha Baron
Cohen dans Who
is America.
AVENIR
POLITIQUE
Limité.
Elle devient
présidente
par accident,
mais in fine
n’est pas réélue.
Compromis.
Incertain.
Le président
dont elle est le vice
ayant tout
de même changé
deux fois de sexe.
Aucun.
La femme du
président dénonce
le coup d’État et
Wheeler est démis
de ses fonctions.
Les deux
accèdent à la
Maison Blanche,
mais lâché par son
interprète Kevin
Spacey, emporté
par #MeToo, Frank
finit bien mal.
Expiré.
Il n’a pas souhaité
briguer
l’investiture
républicaine
en 2008.
OÙ LE VOIR ?
Canal + (saison 5)
et OCS (saison 6).
Netflix.
Game One
ou Comedy
Central.
« Folio »
Gallimard.
Netflix.
En salles dans Vice
d’Adam McKay,
sortie le 13 février.
PITCH
PARFAIT
E Y ER
SEL INA M
L
L’étoile montante
de la politique
accepte le poste
de « Veep » (d’où
le nom de la série)
dans lequel
son rival élu
président ne lui
laisse rien faire.
Y
RR
EO Mc G A
E
DICK CHEN
Y
GETTY IMAGES ; ANNAPURNA PICTURES ; AURIMAGES
COEFF’
PLANTE
VERTE
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FANFARE
CINÉMA
« C’EST LA VIE
QUI ARRACHE LE CŒUR »
Dans Les Estivants, Valeria Bruni Tedeschi
poursuit la thérapie familiale burlesque
qui fait le sel de son cinéma autofictionnel.
« Tout,  dans  Les Estivants, évoque 
votre  vie :  la  famille  riche,  la  maison 
sur son cap, le frère disparu, la rupture 
 amoureuse... 
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C’est d’abord un film sur la séparation,
plus précisément sur le fait de se faire
quitter par un homme qui a rencontré
une autre femme. Je tiens à le dire, se
faire quitter pour quelqu’un d’autre, c’est
une couleur, une température, un ahurissement bien particulier. Je voulais montrer ce que ça réveille comme angoisses,
comme chagrins d’enfance, comme peur
d’être abandonnée. Avec le divorce, la
famille s’écroule, les remparts tombent.
On peut découvrir de belles choses, mais
c’est un énorme déchirement. On a peur
de vieillir seule face aux dangers de la vie,
on a peur de tout. C’est une révolution.
« Même
un documentaire,
c’est de la fiction.
C’est une représentation
de la réalité. »
Pourquoi vous arrachez-vous le cœur 
avec votre cinéma, film après film ?
C’est la vie qui arrache le cœur. Mes films
sont juste un miroir de ma vie écornée,
déformée, revisitée, remise en ordre. Je
parlerais plutôt à leur sujet d’autobiographie imaginaire. Dans Les Estivants, je ne
raconte pas exactement ce qui m’est arrivé. Il y a quand même autour de l’invention et de la fiction. C’est cela qui me permet de ne pas avoir le cœur arraché. Ce
travail d’élaboration me donne de la joie.
Est-ce aussi une façon de reprendre la 
main ?
Le fait de mettre la réalité en ordre donne
du sens, c’est vrai. Dans le chaos de la vie,
souvent, on se perd. En racontant une histoire, en mettant en scène événements et
sentiments, il y a un sens qui surgit. Parfois.
Vous filmez une séparation mais aussi 
l’écriture d’un long-métrage que vous 
réalisez sur la mort de votre frère.
Ce n’est pas mon frère, c’est celui de mon
personnage. Les mots sont importants.
Fé VRI e R 2019
PATRICK SWIRC / MODDS ; AD VITAM
E
lle donne rendez-vous dans un petit
bistrot bien trop bruyant du Quartier latin, comme si elle n’était pas
sûre d’avoir envie de se faire entendre.
Avec son accent italien décalé, sa voix
qui tremble un peu, l’espèce d’agitation tendre dont elle est habitée, Valeria
Bruni Tedeschi ressemble à ses films,
charmeurs et bordéliques, qui retiennent
par la grâce fragile d’un burlesque au
bord des larmes. Son nouveau long-métrage, Les Estivants, inspiré d’une pièce
de Gorki mais surtout de sa propre vie,
raconte l’histoire d’une réalisatrice qui,
le jour où elle se rend au Centre national du cinéma pour plaider sa demande
d’avance sur recettes, se fait plaquer par
son amoureux. Suit un huis clos estival
tragicomique sur la Riviera, dans la propriété de famille, hantée par le fantôme
de son frère.
Même un documentaire, c’est de la fiction. Dans celui que j’ai réalisé sur les
malades d’Alzheimer, je me suis rendu
compte qu’en organisant les images
qu’on filmait, on fabriquait de la fiction.
Ce n’est pas la réalité, juste une représentation de la réalité.
Ce film dans le film, vous l’aviez déjà
réalisé dans la vraie vie, c’est Un château en Italie, sorti en 2013.
J’avais réalisé un film sur la mort de mon
frère mais cette fois on voit le fantôme d’un
frère qui revient interdire qu’un film se fasse
sur lui. Cette scène dans laquelle il me parle
vient d’un rêve que j’avais fait juste avant
le tournage d’Un château en Italie. Mon
propre frère m’était apparu et m’avait interdit de parler de lui. Je me suis évidemment sentie très coupable, tout en passant
outre. Puis j’ai réfléchi à cette façon qu’ont
les entourages de réagir à ce qu’on appelle
l’autofiction, au point que même les morts
peuvent venir s’insurger dans les rêves.
Lors des interviews,
on m’a demandé
comment les gens de
ma famille avaient
réagi et je n’arrivais
pas à répondre, je ne
me sentais pas libre.
Mais ces questions
sur le caractère autobiographique de mes
films étaient intéressantes. J’ai décidé
d’en faire l’un des arguments des Estivants
et de donner la parole
au frère qui n’est pas
content, à la sœur qui se fâche, à tous ces
gens autour qui disent : “Non, tu n’as pas le
droit de faire ça”. Cette histoire d’éthique,
de morale, de légitimité, c’est une question
récurrente dans ma vie.
tante, votre amie Noémie Lvovsky,
coscénariste sur ce film, et même votre
propre fille, Oumy.
Ce sont toutes de grandes actrices.
Quand je choisis de filmer des gens de
ma vie, de ma famille mais aussi mes
amis, c’est parce que je les trouve très
forts, comme comédiens. Bien sûr, le
fait qu’ils appartiennent à mon existence
me donne de la chaleur et de l’allégresse.
Mais si je filme ma fille, par exemple,
c’est que je lui trouve un visage de cinéma. Elle est très puissante, très mystérieuse, très belle.
On dirait que la maison patricienne qui
sert de décor aux Estivants est l’élément
qui tient ensemble une famille qui se
fêle sans se disloquer.
C’est le jeu des huis clos. Il y a des gens
qui partent et qui reviennent, d’autres
qui n’arrivent pas. Dans la pièce de
Gorki, on voit des domestiques attendre
l’arrivée des maîtres. Ce thème, dans
mon film, entre en collision avec l’histoire de la séparation conjugale. J’ai essayé d’appréhender les personnages en
tenant compte de leur classe sociale,
des rapports de force, et du regard posé
sur eux : est-ce qu’on est de gauche ou
de droite ? Tous ces gens sont à tour de
rôle, à un moment ou à un autre, le personnage principal du film. Ils ont tous la
même importance. C’est une façon d’imposer le fait qu’on est tous pareils.
C’est un message politique ?
Oui, en sachant que c’est un peu prétentieux. Je parle surtout de sentiments, souvent transgressifs, par exemple l’amour
entre une bourgeoise et un cuisinier. J’espère qu’il y a de la drôlerie, mais c’est
un film noir, désagréable, plein de mélancolie. Comme si les personnages étaient
contaminés par la sensation d’abandon
du mien. Par superstition, je ne dis à
personne qu’on m’a quittée, c’est une
tactique pour tromper le réel. Mais ma
douleur muette déclenche en chacun un
secret besoin d’amour. Jusqu’au bout,
pourtant, mon personnage garde espoir.
Car un film doit obligatoirement avoir un
happy end, même minuscule. Le fantôme
du frère revient. “Ah, tu es revenu ?” Il
répond : “Non, c’est toi qui es revenue.”
On met un pied de l’autre côté, on se retrouve, on est tous morts. Bizarrement,
ça me rend très gaie, comme s’il n’y avait
pas de vraie frontière entre les vivants et
les morts. » — PROPOS RECUEILLIS PAR JACQUELINE RÉMY
Les Estivants de Valeria Bruni Tedeschi,
avec Noémie Lvovsky, Yolande Moreau,
Xavier Beauvois... Sortie le 30 janvier.
Valeria Golino et Pierre Arditi, très librement
inspirés du couple Carla Bruni-Nicolas Sarkozy.
Ci-dessus, au côté de Valeria Bruni Tedeschi,
qui interprète son propre rôle, Riccardo
Scamarcio est un ersatz italien de Louis Garrel.
Cela vous est arrivé avec vos proches ?
Oui, ça m’est arrivé. C’est pourquoi j’ai
voulu mettre en scène ces réactions, pour
que ce soit dit. C’est une façon de désamorcer les frictions, de les détendre, de
les dénouer, de donner la parole à ceux
qui pourraient être fâchés, bref de mettre
les pieds dans le plat. Pour que ce ne soit
plus un sujet de questionnement.
Mais vous continuez de plus belle à mélanger votre vie et la fiction en faisant
jouer votre mère, Marisa Borini, votre
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FANFARE
ET LE PRIX DU JURY EST ATTRIBUÉ À...
Des plaidoiries célèbres jouées au théâtre, des avocats qui montent des pièces, d’autres
qui renoncent à la robe pour se vouer à la scène… Rarement la justice s’était autant donnée
en spectacle. CLÉMENTINE GOLDSZAL a auditionné une profession divisée sur la question.
Un avocat
dans un tribunal,
aquarelle
d’Honoré Daumier,
musée d’Orsay.
Déjà le sens
du drame
et de la lumière.
À
l’automne, sur la scène du théâtre Antoine, à Paris, Richard Berry a revêtu la robe. Plus de trois mois durant, l’ancien pensionnaire de la Comédie-Française a rejoué cinq
grandes plaidoiries dans des versions abrégées reconstituées
par le journaliste Matthieu Aron. Seul en scène, il a transformé
les spectateurs en jury populaire (comme celui qui avait statué
dans ces affaires en cour d’assises) en se glissant
dans la peau d’Henri Leclerc, l’avocat de Véronique
Courjault (affaire des « bébés congelés »), en faisant siens les mots de Gisèle Halimi plaidant pour
le droit à l’avortement, ou ceux de Paul Lombard
tentant d’épargner la peine de mort à Christian Ranucci (affaire
du « pull-over rouge »). Le dispositif, sobre, s’en remettait pleinement à la théâtralité de la justice dans une tradition qui nourrit depuis des décennies la création dramatique, télévisuelle ou
cinématographique – le film de procès étant même devenu un
genre en soi. Mais si la justice a toujours exercé une fascination
sur le monde du spectacle (jusque dans son lexique : l’acteur se
doit de « défendre » son personnage...), le monde du spectacle
n’a peut-être jamais autant fasciné la justice.
Hadrien Raccah, 34 ans, est écrivain et dramaturge. Sa dernière pièce, L’Invitation, sera donnée au printemps, avec Gad Elmaleh et Philippe Lellouche en têtes d’affiche. C’est justement
Lellouche qui lui a présenté, en avril 2018, Éric Dupond-Moretti, sans doute un des meilleurs pénalistes
de France, certainement un des plus médiatiques.
« Il m’a dit qu’il adorerait monter sur scène », se rappelle Raccah. Le jeune auteur met aussitôt sa plume
au service du ténor du barreau. Ensemble, ils écrivent un spectacle solo : « Éric Dupond-Moretti à la barre ». Pour Raccah, cela
ne fait pas un pli, « EDM », comme on l’appelle dans le milieu, a
tout d’une bête de scène : « Les grands avocats ont quelque chose
en commun avec les grands comédiens, explique-t-il. Comme
eux, ils savent séduire et convaincre. Éric sait scander, s’adresser
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SUPERSTOCK/LEEMAGE
FUMOIR
compter que l’instant vécu en audience est sacré, irréversible :
aux gens, manier les silences... La première fois que je l’ai ren­
le transposer sur une scène participe nécessairement à cette dé­
contré, j’ai vu la salle de restaurant se taire à son entrée, magné­
sacralisation de la justice qui fait tant de dégâts aujourd’hui. Un
tisée par son charisme. » Raccah, qui ose même la comparai­
comédien peut incarner magnifiquement le rôle d’un avocat,
son avec Marlon Brando, Michel Bouquet ou Lino Ventura, est
mais je ne parviens pas à m’empêcher de penser qu’un avocat
persuadé qu’un cinéaste offrira un jour un très grand rôle à Du­
ne doit pas jouer à l’être et que notre robe n’a rien d’un costume.
pond­Moretti. Après tout, fort de son franc­parler popu’, de sa
Parce que, définitivement, nous
dégaine massive et de ses prises
ne jouons pas. »
de position iconoclastes, EDM
Juriste plus discret que Du­
n’est­il pas surnommé « le De­
pond­Moretti (mais tout aussi
pardieu des prétoires » ?
respecté), défenseur de Rédoine
La comparaison vaut bien
Faïd, de Karim Achoui ou de
des éloges car l’interprète de CyNabilla, président de l’Asso­
rano ne compte plus ses admira­
ciation des avocats pénalistes,
teurs parmi les grands avocats.
Christian Saint­Palais est sou­
Hervé Temime, autre pénaliste
vent décrit par ses confrères
réputé, a ainsi envoyé tous ses
collaborateurs voir l’acteur chan­
comme « modéré » et « sage ».
ter le répertoire de Barbara au
S’il ne nie pas le goût des péna­
—
listes pour « l’exposition de soi »,
théâtre des Bouffes­du­Nord en
MARIE DOSÉ, AVOCATE
il met en garde contre la faute à
février 2017. « Sa prestation était
laquelle peut conduire tout ego
sans une once de cabotinage –
mal contenu : « L’erreur, c’est de penser plus à nous­mêmes
une leçon pour nous », juge­t­il aujourd’hui. Mais s’il reconnaît
qu’à notre client, explique­t­il. J’ai vu des avocats plaider en se
qu’il peut s’inspirer de comédiens, les admirer et en côtoyer, Te­
tournant vers le public au lieu de concentrer leur attention sur le
mime, qui compte parmi ses proches certains grands noms du
juge et les jurés : voilà qui trahit le fait qu’à ce moment, ils ne sont
cinéma français, est catégorique : « Je ne me prends pas du tout
pour un acteur ! C’est même aux antipodes de ce que je suis. » Le
pas entièrement à leur tâche de défense. »
défenseur de Roman Polanski, Nathalie Baye ou Hedi Slimane
Sur la scène du théâtre de la Madeleine cet hiver, Éric Du­
n’en affiche pas moins une filmographie respectable : un petit
pond­Moretti aura, pour une fois, le loisir de ne penser qu’à lui.
rôle dans Un prophète de Jacques Audiard, des apparitions dans
Et Christian Saint­Palais a déjà sa place pour la première. « Je
Polisse et Mon roi de Maïwenn... À quoi il faut ajouter « plein
crois qu’en montant sur scène, certains avocats trouvent leur
de propositions » gentiment déclinées, dernièrement dans le se­
pleine liberté, confie­il. Le métier de pénaliste, c’est quelques
belles victoires, mais aussi beaucoup d’échecs... Peut­être avons­
cond film de Stéphane Demoustier, La Fille au bracelet (c’est
nous besoin d’expériences plus immédiatement gratifiantes. »
Pascal­Pierre Garbarini, autre avocat apprécié du show­biz – il
compte parmi ses clients Alain Delon, François Cluzet ou Be­
LE PUBLIC EST SEUL JUGE
noît Magimel – qui s’y est finalement collé).
Anodins pour Hervé Temime, ces « clins d’œil » (comme il
les appelle) sont considérés par certains comme des concessions
econnu par tous, le désir de scène est si prégnant dans la
à l’ego et suspectés de faire un mal fou à la profession. Marie
profession que le barreau de Paris supervise lui­même une
Dosé, pétaradante pénaliste d’une quarantaine d’années, a tra­
petite dizaine d’initiatives permettant aux avocats de s’y
vaillé sur le procès Tarnac, les attentats de Karachi ou encore
adonner sans autre enjeu que le plaisir personnel : Acteurs avo­
plaidé pour le retour en France, en vue de leur jugement, des
cats associés, Ligue d’improvisation du barreau de Paris, Com­
djihadistes partis en Syrie ou en Irak. Elle­même médiatique à
pagnie des avocats acteurs, revue de l’Union des jeunes avocats
ses heures – « quand les affaires l’exigent » –, elle s’insurge pour­
de Paris... « C’est une façon pour eux de s’exprimer en dehors
tant contre le mélange des genres auquel s’aban­
donnent quelques­uns de ses confrères les plus
Robes du soir et effets de manche
en vue. « Je suis peut­être rigoriste mais je consi­
pour un avocat (Éric Dupond-Moretti)
dère que la place d’un avocat est dans une salle
et un comédien (Richard Berry).
d’audience et qu’un acteur n’a rien à faire dans
un prétoire ! » confie­t­elle avec fermeté. Le jour de
novembre où l’on déjeune avec elle, elle sort d’une
nuit de garde à vue avec un client et s’attaque à
une pièce de bœuf en sauce avec le même mordant
qu’à ceux de ses confrères qui interprètent plus li­
brement qu’elle le devoir de retenue des avocats
en exercice. « Certaines professions ne supportent
simplement pas le mélange des genres. L’avocat
est trop souvent considéré par l’opinion publique
comme quelqu’un qui triche, qui ment et donc qui
joue la comédie. Se mettre en scène au théâtre ou au
cinéma brouille encore un peu plus les pistes. Sans
« L’avocat est trop souvent
considéré comme quelqu’un
qui joue la comédie.
Se mettre en scène brouille
encore les pistes. »
R
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2
de leur profession », justifie la bâtonnière de Paris, Marie-Aimée
Peyron. Sur les planches, des vocations voient parfois le jour.
C’est en se produisant dans le cadre du spectacle annuel de
l’Union des jeunes avocats de Paris que Caroline Vigneaux, alors
pénaliste prometteuse, secrétaire de la conférence du stage (le
plus important concours d’éloquence de France) en 2004, a pris
goût à l’exercice. Elle a depuis quitté la robe pour se consacrer à
sa passion de la scène. « En tant qu’avocate, dit-elle, j’ai joué à la
Cigale, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, au théâtre du RondPoint, pour le spectacle de la revue, qui brocarde chaque année
le milieu du barreau devant un public principalement constitué
de confrères et de consœurs... Ça a été mon premier contact avec
les vannes. » Quelque peu usée par les revers d’une profession où
les échecs « vous empêchent parfois de dormir la nuit », elle met
« Éric Dupond-Moretti
m’a dit : “Tu dois choisir ;
tu ne peux pas faire les deux.”
Il avait raison. »
—
3
Vrais et faux avocats :
(1) Hervé Temime,
vrai, vu au cinéma.
(2) Caroline Vigneaux,
ex-vraie, a son propre
show. (3) Pierre
Desproges, totalement
faux, ancien procureur
du « Tribunal
des flagrants délires ».
(4) Virginie Efira,
fausse pénaliste
dans Victoria.
(5) Marie Dosé,
vraie et opposée
au mélange
des genres.
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VA N IT YFA I R
aujourd’hui son humour acide et son sens de la pique au service
de ses convictions, « sans qu’un juge décide à la fin quelle version
est la bonne. » Ironie de l’histoire, c’est Éric Dupond-Moretti
lui-même qui a précipité sa décision : « Il est venu me voir un
jour à la sortie du plateau de l’émission “L’Arène de France” de
Stéphane Bern, qui mettait en débat de grandes questions sociétales ou éthiques. Il m’a dit : “Caro, tu dois choisir ; tu ne peux
pas faire les deux.” Je me suis rendu compte qu’il avait raison. »
« L’avocat et l’artiste partagent les mêmes failles, la même
fêlure », écrivait en 2012 Hervé Temime dans son livre, La Défense
dans la peau (Stock). Est-ce pour cela que Michel Galabru, qu’on
imagine sans mal en défenseur bougon au langage fleuri, avait
pour habitude de se rendre à la revue des jeunes avocats, comme
nous l’a rapporté Marie-Aimée Peyron ? Ou que Maïwenn a demandé il y a quelques années à Hervé Temime d’assister à la
conférence Berryer, grand raout judiciaro-mondain mettant en
scène une joute oratoire réputée sanglante entre les lauréats de
la Conférence du stage en présence d’un invité célèbre ? Elle a
été époustouflée, se souvient-il : « Maïwenn est passionnée
par les avocats. Elle considère que ce sont eux, les vrais
5
acteurs. » Temime évoque aussi le cas de Vincent Lindon,
qui se rend souvent à son cabinet pour « parler aux jeunes
collaborateurs ». « Il a un besoin de convaincre fou. Il ne
peut pas clore une conversation sans avoir emporté le morceau. Je pense qu’il aurait fait un excellent procureur – il est
davantage dans le réquisitoire que dans la défense. »
Dupond-Moretti en Depardieu et Lindon en ponte de la
magistrature... L’image a de quoi faire enrager Marie Dosé.
Le jour de notre rencontre, elle se désole que si peu de sorties scolaires voient les enfants assister à des procès publics,
là où des classes entières sont allées applaudir les plaidoiries de Richard Berry. À croire que la justice est plus attrayante quand on paye son billet. �
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Il s’en est fallu de peu pour qu’Arnaud Valois tourne définitivement le dos
au cinéma. En 2015, lorsque la directrice de casting du film 120 battements
par minute cherche sa dream team, elle se souvient de l’acteur. Cela fait
huit ans qu’il n’a pas tourné. Il est d’ailleurssophrologue et masseur thaï.
Qu’importe ! Elle tente sa chance ; il accepte de faire des essais.
Le film devient l’événement du festival de Cannes en 2017 puis des César
en 2018 où Arnaud Valois est nommé dans la catégorie « meilleur espoir
masculin ». Cette année, le cinéma lui tend de nouveau les bras :
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Pour ses 160 ans, le joaillier Boucheron
a réinventé l’hôtel de Nocé,
son navire amiral depuis 1893,
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u cœur de l’été 2018, lors de la semaine de la haute joaillerie, Boucheron étonnait avec Les Éternelles, neuf pièces
d’un genre inédit, de la collection Nature triomphante.
Claire Choisne, la directrice des créations, avait imaginé un bouquet fou, réalisé avec d’authentiques pivoines roses, hortensias
et anémones naturalisés. Si la maison a toujours innové (par
exemple avec le collier sans fermoir dès 1879), le défi était d’envergure puisqu’il s’agissait, rien de moins, d’offrir l’éternité à ces
fleurs piquées de diamants, de saphirs et de pistils en or laqué...
Clients et journalistes faisaient leur miel de ces trésors, mais
dans la boutique historique, couverte d’une bâche à motif végétal, c’est un escadron d’artisans et d’ouvriers qui bourdonnait
allègrement. Objectif : le réaménagement du 26, place Vendôme,
adresse historique de la maison depuis 1893.
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L’hôtel de Nocé est
le seul siège de joaillier
dont les façades
sont ornées de marbre
vert, une couleur
que rappelle la
rénovation intérieure
signée Michel Goutal
et Pierre-Yves Rochon.
La vénérable place
Vendôme, conçue par
Jules-Hardouin
Mansart au tout début
du XVIIIe siècle
et sur laquelle veille
Napoléon Ier, n’a été
classée qu’en 1930.
Pour fêter ses 160 ans, Boucheron, aujourd’hui propriété du
groupe Kering, a vu les choses en grand. Un an et demi de travaux et un budget aussi confidentiel que celui d’une parure de
haute joaillerie auront été nécessaires à la rénovation, des caves
au plafond, de l’hôtel de Nocé. Ce fameux bâtiment a bien vécu
et vu défiler, depuis sa construction en 1717 par Jules-Hardouin
Mansart à la demande de Louis XIV, le gratin et plus encore.
Après les premiers occupants de sang bleu, dont un zoologue et
le directeur de la compagnie des Indes, place aux courtisanes de
la Belle Époque, maharajas aux moyens illimités, têtes couronnées arrivées de la Russie impériale, puis échappées du pays des
Soviets, aux Rothschild et aux Camondo, au Tout-Hollywood et
ces « princesses dollars » américaines venues, en échange d’un
titre et d’une conséquente corbeille de mariage, redorer le blason et les caisses d’aristos en mal de fonds. Mais aussi – on le
sait moins –, une armada de marmitons du temps où le rez-dechaussée accueillait des cuisines, des palefreniers et, bien sûr,
le vrai trésor de Boucheron, les équipes des ateliers. Les petites
mains et le beau monde, en somme, le tout sous le regard de la
comtesse de Castiglione, ex-maîtresse de Napoléon III, pionnière du selfie avant l’heure et locataire de l’entresol qu’elle avait
fait entièrement tendre de noir pour s’y enfermer à l’abri des regards. Même le premier véritable institut de beauté, installé dans
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les lieux en étage, n’avait rien pu faire pour contrer les outrages
du temps sur celle qui avait été « la plus belle femme du siècle ».
Voilà pour le passé, sans oublier Françoise Sagan et Édith Piaf.
Pour l’avenir, c’est Michel Goutal, architecte en chef des monuments historiques, et le décorateur Pierre-Yves Rochon qui
ont œuvré à quatre mains. L’idée : faire de l’hôtel de Nocé un
lieu de vie davantage qu’un lieu de vente. Le résultat : un espace spectaculaire, ponctué d’œuvres issues de la collection
Pinault, de trésors des métiers d’arts contemporains jouxtant
des lustres d’origine, des oiseaux en bronze, un miroir vénitien du XIXe... Les bureaux de vente se sont volatilisés pour
faire place à des présentoirs aériens. Une équation lumineuse
entre hier et demain pour profiter au mieux d’aujourd’hui.
La finesse des boiseries en noyer, restaurées pour la première
fois, suffirait presque à en témoigner, tout comme le petit salon
chinois pourpre (cherchez la porte dérobée) ou le jardin d’hiver baigné par la lumière préférée des peintres (celle du Nord)
où avaler un café en provenance d’une parcelle réservée en
Éthiopie, à moins de préférer la sélection de thés chinois.
Il faut absolument monter au premier, pour découvrir, sous
7 mètres de hauteur sous plafond, les moulures d’époque, le génial papier peint de la maison Zuber, les colonnes illusionnistes
du salon des lumières. C’est ici que sont proposées les collections dédiées aux fiançailles et au mariage, mais aussi les pièces
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le souffle sur la place
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DUHART @ CALLISTE
MANUCURE LORANDY
@ BACKSTAGE AGENCY
MANNEQUIN
ANNA DE RIJK @ VIVA
MODEL MANAGEMENT
CASTING
MAXIME VALENTINI
OLIVIER HELBERT ; JOAN BRAUN
Page de gauche, le salon
des fiancés, situé au premier
étage, est voué aux alliances
et aux bagues de fiançailles.
Flottant sous les moulures
d’époque, l’imposant lustre
en perles signé de la maison
Mathieu cligne de l’œil
au passé de drapier
de Frédéric Boucheron
(en bas à droite).
sur-mesure dont les aquarelles habillent les murs. Claire Choisne
y reçoit d’ailleurs quelques clients qu’on imagine privilégiés. Mais
question exclusivité, il y a mieux. À l’étage supérieur, « le 26 » est
un appartement imaginé pour accueillir, selon la terminologie en
vigueur, les « amis de la maison ». Jouant la collision entre l’architecture du Grand Siècle français, les réminiscences or et noir
du Second Empire, la philosophie naturaliste de Boucheron et
le florilège du mobilier contemporain, voilà l’endroit que vous ne
verrez jamais, c’est juré, chez Stéphane Plaza. 195 m2 et une enfilade de quatre pièces où le style XVIIe siècle français voisine avec
le meilleur du design hexagonal d’aujourd’hui, comme cette table
en bois brûlé, un tapis évoquant des mousses de sous-bois, un
marbre sculpté par Mathieu Lehanneur. Un majordome privé
s’occupe de tout. Il vient du Ritz, en face, et saura évidemment
Fé vri e r 2 019
orchestrer un dîner avec vue insensée sur la place Vendôme.
Coup de cœur : la petite bibliothèque couleur céladon, où feuilleter les « day books » de Boucheron et des d’ouvrages sur l’univers de la haute joaillerie, dont les curieuses reliures historiques
de la Revue de la chambre syndicale de la bijouterie, de la joaillerie et de l’orfèvrerie de Paris. Mais le summum, c’est la salle de
bains, éclairée par un monumental lustre d’époque. À l’heure
où le luxe est toujours plus une question d’expérience, barboter
dans son bain face à Napoléon, en lévitation sur la place la plus
cossue du monde, est d’ores et déjà ce à quoi les Youssoupov,
Gould et jeunes Vanderbilt de nos jours ne manquent pas de
rêver. À condition que Boucheron les invite, ces nouvelles reines
des abeilles pourront poster sur Instagram le plus beau ciel de
Paris. La nuit, la lune y sera assurément de miel. — PIERRE GROPPO
www.vanityfair.fr
|vANiT Y
FAi r
| 4 9
VANITY CASE STYLE
PHOTOCALL
A
Marc Deloche presque sérieux
dans le Photomaton de Karl Lagerfeld.
rrivé dans le studio de la rue de
Lille, Marc Deloche n’a d’yeux
que pour les volumes, la bibliothèque et la lumière. Déformation professionnelle sans doute : avant d’être
créateur de bijoux, ce Toulousain est architecte. « L’architecture est mon premier métier. Les bijoux sont venus après,
au début des années 2000. C’est sans
doute pour cela que j’aime les lignes graphiques et les pièces “statement” [qui affirment un style particulier]. » Nourri de
l’esthétique des années 1940, il imagine
dans son atelier situé à Toulouse des collections puissantes clairement plus modernistes que bohèmes, « sans jamais
être inconfortables », souligne-t-il. « Je
tiens à conserver l’aisance dans le porté
Pierre Paulin :
l’homme et l’œuvre
de Nadine Descendre,
Albin Michel, 2014.
d’un bijou puisque celui-ci doit vivre au
quotidien avec la femme qui l’a choisi. »
Les best-sellers de Marc Deloche sont
donc des pièces aux proportions XL,
fondues dans de l’argent massif, sa matière de prédilection. « Lorsque j’ai commencé, le marché du bijou n’était pas ce
qu’il est aujourd’hui et l’offre des créations en argent était assez restreinte. »
Heureusement, son succès couronné par
l’ouverture de deux boutiques-écrins à
Paris (rue de Rivoli et rue Jacob) ne lui
a pas fait perdre son accent qui chante.
Dans la librairie 7L, l’ouvrage Pierre
Paulin : l’homme et l’œuvre lui tape immédiatement dans l’œil. Prévisible pour ce
féru de design d’intérieur : « L’architecte
français est une grande source d’inspiration, tout comme les années 1970 qui ont
été une période de foisonnement créatif et de grande liberté. Ce choix de livre
est évidemment lié à mon métier d’architecte, mais la réflexion globale de
Pierre Paulin entre le pratique, le
design et le confort des meubles
peut parfaitement être transformée dans un rapport d’échelle en
un bijou. » Marc Deloche réussit ainsi
à percevoir, dans les courbes d’un fauteuil, la ligne d’une manchette. Designer
un jour, designer toujours. �
ORIENT EXPRESS
C
Luxe, calme et volutes de fumée.
Marc Deloche pour Vanity Fair.
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V A N I T Y F A I R www.vanityfair.fr
PHILIPPE SCOFFONI
réées par Loulwa Dimachkieh, les bougies Indici sont un
plongeon olfactif dans l’Orient ancestral. Les fragrances
puissantes et les mythes de son Liban natal ont, en effet,
forgé l’imaginaire de la jeune créatrice qui a souhaité « réunir
dans une bougie à la fois l’histoire et le parfum ». Résultat :
six fragrances aux noms légendaires (Babel, Saba, Mina ou
Nur) réalisées dans les règles de l’art par la manufacture Cire
Trudon et coulées dans un totem en porcelaine fait main au
Portugal. À transformer en vase, une fois la cire consumée. �
— BÉNÉDICTE BURGUET
F éV RI e R2 019
VANITY CASE STYLE
Le CAPRICE
Extravagance, passade, lubie, marotte,
fredaine, bluette et impérieuse passion.
SAC
BOTTEGA VENETA.
LE MOT DE VIRGIL ABLOH
V
irgil Abloh pourrait bien prétendre à un siège à l’académie
de la langue de la mode. Pour son premier défilé, le directeur artistique de la ligne homme de Louis Vuitton a imaginé « Le vocabulaire selon Virgil Abloh, une définition libérale des mots et une explication des idées », un vade-mecum de
six pages qui pose les termes de sa conception de la création.
Les « millenials » y voisinent avec « Rockford », sa ville natale,
FÉ VR IE R
2019
les « chaussettes » (à la Michael Jackson) et une nouvelle définition de « mannequin » liée à l’individualité.
Notre coup de cœur : « l’accessomorphosis » décrivant la « transformation d’un accessoire fonctionnel
évoluant dans sa forme fonctionnelle », incarné par
exemple par les poches greffées à même le vêtement.
Voilà qui est dit. Et écrit. — PIERRE GROPPO
PHOTOGR APHIE SOPHIE TA JAN
STYLISME BÉNÉDICTE BURGUET DÉCOR NICOLAS MUR
VA NI T Y
FA I R
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VANITY CASE STYLE
GREEN MANIFESTO
Le monde de la beauté passe peu à peu
du rose au vert. Alors que les soins d’aujourd’hui
misent sur des actifs naturels, biologiques ou Ecocert,
le maquillage, lui, tarde à faire sa révolution.
L
e 23 novembre 2018, à Paris, le
Printemps de la beauté inaugurait son nouvel espace, Green
Market, un écrin couleur chlorophylle
regroupant des cosmétiques sélectionnés pour leurs compositions naturelles.
Vingt-six marques « clean » parmi les
plus désirables du marché... et seulement trois de maquillage. « Le naturel
est complètement rentré dans la routine beauté des Françaises. Les produits green représentent un tiers des
ventes de notre corner dédié aux jeunes
marques. Mais contrairement au soin, le
make-up naturel commence à peine à se
développer », constate Lucie Lacauve,
responsable des achats pour le marché
beauté du Printemps. Sous l’influence
des applications capables de scanner les
formules (comme Yuka, Clean
Beauty ou Inci Beauty) et des différents scandales qui ont touché
l’industrie cosmétique (paraben,
allergènes...), les marques de soin ont dû
opérer un virage net vers plus de naturel.
Aujourd’hui, même la grande distribution
s’y met, à l’image de Garnier qui vient de
lancer une gamme accessible 100 % bio
comptant onze références.
Si l’offre de crèmes, shampoings,
huiles, etc. est pléthorique, celle de maquillage paraît malheureusement plus
anecdotique. Pour Frédéric Bonté, directeur de la recherche scientifique Guerlain, la raison tient à la complexité de formulation. Trouver des textures agréables,
une pigmentation dense ou une tenue
huit heures reste encore un casse-tête
pour les laboratoires : « Notre dernier
fond de teint, L’Essentiel, composé à
97 % d’ingrédients d’origine naturelle, a
nécessité deux ans de recherche. Réussir
le couvrant, la tenue et les teintes uniquement à l’aide de ces composants a demandé un travail colossal à nos laboratoires. Mais ce que nous pensions encore
impossible il y a un an est finalement né :
une tenue seize heures et une gamme de
trente nuances. » Le constat est le même
chez Dr. Hauschka, pourtant pionnier
du maquillage biologique dès 1997 (relancé en 2017). « Le grand défi est de
trouver la bonne nuance avec des pigments qui peuvent connaître de légères
variations », explique Sophie Roosen, la
directrice du marketing et de la communication.
Un maquillage plus propre demande
donc aux femmes de revoir entièrement
leur grammaire. Pas évident quand
trouver « son » mascara ou « sa » couleur peut prendre plusieurs années. Si
les consommatrices sont aujourd’hui
attentives aux formules de leurs crèmes
et de leurs gels douche, elles semblent
moins préoccupées par le contenu de
leur vanity-case. Christophe Danchaud,
maquilleur professionnel, en est souvent
témoin : « Les femmes ont une routine
make-up très précise liée à des produits
qui les rassurent. Le mat, le couvrant, le
MULTICORRECTEUR
CHRISTOPHE
DANCHAUD
POUR ABSOLUTION.
FOND DE TEINT
L’ESSENTIEL
GUERLAIN.
CRAYON
POUR LES YEUX
Dr HAUSCHKA.
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VA N IT Y FA I R
| www.vanityfair.fr
ILLUSTR ATION C A MILLE BE LLE T
F ÉVRI ER
2 019
LE MUSC, DERNIER MUST
Charnel, vibrant, voluptueux… le musc, star de la parfumerie,
apporte chaleur et profondeur aux fragrances qu’il compose.
Antidotes aux frimas hivernaux, ces nouveaux jus
aux notes musquées réchauffent les peaux.
8
9
INTENSITÉ
LA NUIT TRÉSOR MUSC DIAMANT
LANCÔME
8
INTENSITÉ
L’iconique Trésor se réinvente cette fois
autour d’une overdose de musc dominant
toute la pyramide olfactive (tête, cœur, fond).
Associé à la framboise, à la feuille
de violette, à la rose et à l’amande,
il révèle toute sa volupté.
FOR HER PURE MUSC
NARCISO RODRIGUEZ
Ingrédient signature du parfum original For Her,
le musc blanc est sublimé dans ce nouvel opus
par un bouquet de fleurs blanches
et du Cashmeran boisé. Addictif, comme
l’annonce son créateur, Narciso Rodriguez.
MUSC IMPERIAL
ATELIER COLOGNE
7
Nouvelle interprétation du musc blanc allié à la
bergamote. Fraîcheur, sensation « de propre » et,
bien sûr, sensualité caractérisent cette néocologne
imaginée par Sylvie Ganter et Christophe Cervasel.
INTENSITÉ
ROUGE
À LÈVRES ZAO
EN EXCLUSIVITÉ
AU PRINTEMPS
DE LA BEAUTÉ.
1957
CHANEL
Cette troisième création de la ligne
« Les Exclusifs » de Chanel, réalisée
par le parfumeur Olivier Polge,
est un assemblage de huit muscs blancs
enveloppants. À consommer sans modération.
INTENSITÉ
waterproof... sont autant d’usages profondément ancrés et difficiles à abandonner. » Partenaire de la marque
Absolution, il a récemment imaginé un
correcteur et un mascara naturels « dont
les textures s’approchent au plus près de
ce que les femmes ont l’habitude de porter – la transition doit être douce ».
Selon Frédéric Bonté, le basculement
passera par le teint : « Plus facile à élaborer en version naturelle puisque la
galénique [la mise en forme] ressemble
à celle de la crème qu’on sait très bien
formuler en bio. » Par ailleurs, il répond aussi à la première préoccupation
des femmes : leur peau. Une enquête
menée par Guerlain en 2017 a révélé
que les consommatrices se détournaient
progressivement des fonds de teint car
ceux-ci « étouffaient leur épiderme ».
« Le maquillage traditionnel contient les
mêmes ingrédients que l’on traque dans
sa crème de jour : aluminium, BHT, paraben, silicone... explique Marie Calas,
responsable du développement cosmétique chez Dr. Hauschka. Il peut donc
évidemment présenter un caractère occlusif pour la peau. »
L’avenir ? Du maquillage-soin comme
L’Essentiel de Guerlain, qui, en plus
d’être « propre », regorge d’actifs marins
et végétaux qui préservent le microbiote
cutané. Pour qu’enfin le maquillage
rende plus belle... surtout au naturel. LIP2CHEEK
RMS BEAUTÉ
SUR OHMYCREAM.COM.
INTENSITÉ
MUSK | 12
KAYALI
4
Fleur de lotus, freesia et jasmin soutiennent
un musc réchauffé par la vanille et le bois
de santal. À porter, comme le suggère la maison,
en « layering » (superposition)
avec d’autres fragrances Kayali.
— BÉNÉDICTE BURGUET
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VANITY CASE ART DE VIVRE
Une santé
EN BÉTON
Le Sha Wellness,
au cœur de l’Espagne
littorale la plus habitée,
promet un recentrage
diététique, esthétique
et fonctionnel sans passer
par la case chlorophylle.
A
u départ, tout a mal commencé.
Deux heures de route en partant
de Valence, entre vergers d’orangers et barres d’immeubles avec, au loin,
le profil des tours de Benidorm, mirage
tremblant dans les strates d’air chaud,
c’est long. Ensuite, on pénètre dans une
zone ultra-urbanisée, semée de villas de
vacances. Au loin : la mer. La voiture
s’arrête au pied d’un immeuble blanc.
Je pensais bêtement opérer un retour à
la nature ; je n’avais rien compris. Il faudra attendre l’immersion totale – un soin
quasiment toutes les heures pendant
trois jours – pour, dès les premières minutes, sentir qu’on est entre les mains de
grands experts. Je n’ai plus envie de sortir. Ici, on croise, fin août, des clients du
Moyen-Orient, des Anglais, des Russes...
Certains cas sont évidents ; ailleurs, on
cherche à perdre quelques rondeurs et
de mauvaises habitudes alimentaires.
En peignoir et flip-flops en plastique,
tout le monde ou presque passe sa vie sur
son smartphone. Dans une contradiction
flagrante, le Sha Wellness recommande
une détox’ numérique, mais le personnel vous prie de télécharger l’application créée tout spécialement pour faciliter la gestion de votre agenda. Refusant
de porter les claquettes en plastique pour
demeurer pieds nus, la cheffe de salle du
restaurant me précise que le dress-code impose des souliers. J’exige alors d’elle que
ceux qui parlent sur leur téléphone l’éteignent. Elle bat en retraite.
Côté volupté, les soins d’ostéopathie,
d’acupuncture, de massage deep tissue – plutôt des étirements thaïs – sont
absolument exceptionnels. La séance
de watsu (water shiatsu) confine au nirvana. Les tests cognitifs, notamment sur
l’acuité de la mémoire, sont menés de
main de maître. Finalement, le médecin
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(1) La piscine à débordement
du Sha Wellness. (2) Les Battaler,
famille fondatrice du centre.
2
1
me conseille de consommer plus
de poissons gras (sardines, maquereaux, anchois, etc.). Car ici la diète
végétarienne ou carrément végane,
plutôt frugale – mais les céréales et
les légumineuses assurent une satiété longue durée –, visant à faire
baisser le pH interne du métabolisme est au cœur de la démarche.
Dans cette « clinic », on peut pratiquer des examens sanguins réalisés par
du personnel médical. Les mêmes analysent avec vous les résultats le lendemain. Traitement à l’ozone du sang, injection de cocktails de vitamines sont
également possibles. Couchée tôt, levée
tôt, ayant appris quelques rudiments de
la cuisine macrobiotique, le visage passé
entre les mains d’une experte du peeling
mécanique léger, je repars totalement
autre. J’en viendrais presque à regretter
ce petit immeuble voué au mieux-être.
— VIRGINIE MOUZAT
Sha Wellness Clinic
5, Carrer del Verderol
03581 L’Albir, Espagne.
shawellnessclinic.com
CURE DE CHIC POUR SÉJOUR DÉTOX’
MAILLOT
DE BAIN ERES
SUR NET-APORTER.COM
LUNETTES
DE SOLEIL
DIOR.
MASQUE
DARIA DAY.
PULL
ÉRIC BOMPARD.
COMPLÉMENT
ALIMENTAIRE
SHA.
CRÈME
AUGUSTINUS
BADER.
Fé VRI e R
2019
NT
CO
VANITY CASE ART DE VIVRE
E AU RESTAURA
MM
L’année du COCHON
Dicky To, chef hongkongais au Peninsula Paris, revisite un classique
de la cuisine familiale cantonaise avec des ingrédients basques.
P
our fêter le
Nouvel An
chinois (le
5 février), placé sous
le signe du cochon
de terre, trentesixième élément du
cycle sexagésimal,
le chef du restaurant
Lili à l’hôtel Peninsula Paris réinterprète le
porc à la sauce aigre-douce, un classique
simplissime de la cuisine familiale
cantonaise. Un chassé-croisé que Dicky
To, originaire de Hong Kong et arrivé à
Paris après avoir fait ses armes à Shanghai
et à Tokyo, orchestre au prisme du Pays
basque. Au menu, voici donc la grillade
de porc Kintoa des Aldudes, un cochon
noir et blanc de race rustique pour un plat
festif de l’empire du Milieu. — PIERRE GROPPO
GRILLADE DE PORC KINTOA DES ALDUDES
Ingrédients pour 3 ou 4 personnes
– 600 grammes de porc de race basque Kintoa
(dans le filet ou l’épaule) ;
– un ananas ;
– un poivron rouge et un poivron vert ;
– quatre cuillères à soupe de farine ;
– de la sauce aigre-douce que vous pourrez
trouver dans les épiceries asiatiques.
Préparation de la recette
Pour la viande
Émincer la viande de porc en cubes.
Mettre dans un wok à feu doux
avec deux cuillères à soupe d’huile d’olive.
Ajouter deux cuillères à soupe de farine
puis cuire à feu vif pendant deux minutes.
Retirer l’huile. Remettre la viande dans le wok
et la laisser colorer environ deux minutes.
La viande doit avoir une croûte dorée
et craquante tout en restant juteuse.
Pour l’accompagnement
Laver les poivrons, les couper en deux
et en retirer les graines, les couper en dés.
Couper l’ananas en cubes et placer
le tout dans le wok pendant quelques minutes.
Préparer la sauce aigre-douce :
la réchauffer à feu doux et délayer
deux cuillères à soupe de farine.
Faire cuire l'ensemble jusqu’à obtenir une sauce
bien onctueuse. Réincorporer les légumes.
Placer la viande dans une assiette creuse
puis verser la sauce avec les légumes.
Servir immédiatement.
ET POUR BOIRE AVEC...
Hugues Forget, chef de cave à la Grande
Épicerie de Paris, recommande un vouvray
Le Haut-Lieu 2016 domaine Huet : « Jouez
sur le côté suave du demi-sec et l’acidité du
blanc. Le Haut-Lieu a un nez sur des fruits
secs, avec du fruit – pêche, poire… Et le
domaine Huet est en biodynamie. »
TOILE DE MAÎTRE
Pour Dior Maison, Maria Grazia Chiuri habille coussins, assiettes et nappes de motifs bucoliques.
E
n 1947, Christian Dior inaugure sa
boutique Colifichets au 30, avenue
Montaigne, à Paris. Suivant les
directives du couturier et de son ami
Christian Bérard, le décorateur Victor Grandpierre y crée une « atmosphère décorée, mais non décorative »
et habille les murs de chiquissime toile
FÉ VRIE R
2 019
de Jouy. L’imprimé pastoral né au XVIIIe siècle
ne quittera plus jamais la maison de couture.
Aujourd’hui, la directrice artistique Maria
Grazia Chiuri en a fait la vedette du défilé
croisière et de la collection Dior maison.
Coussins, assiettes à dîner ou à pain, videpoches et nappes... pour le plus français des
trousseaux. — BÉNÉDICTE BURGUET
ILLUSTR ATION GÉ R ALDINE RIC HARD
VA NIT Y
FAI R
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VANITY CASE ART DE VIVRE
French GLISSE
Fruits du boom architectural des années 1960,
ces cinq stations de ski bousculent les codes du chic à la montagne.
Exit les faux chalets et le folklo toc : ces réalisations d’architectes
sont autant de pistes modernistes à dévaler avec style.
2
AVORIAZ
La grosse pomme (de pin)
Altitude 1 800 mètres.
Date de naissance 1966 (comme Vincent
Cassel). Architectes Jacques Labro,
Jean-Jacques Orzoni et Jean-Marc Roques.
Label « Grande réalisation
du patrimoine du xxe siècle ». La star
La championne du monde de slalom
et entrepreneuse Annie Famose.
Le bon look Sportif casual.
L’indispensable Les lunettes de glacier
Vuarnet1. L’accessoire Les patchs brodés
Chanel2 . Rester au chaud Avec un bonnet
Fusalp 3 . Place to be L’hôtel des Dromonts
pour son look pomme de pin (réservez
la suite familiale). Sensations fortes
Le mur suisse, l’une des pistes les plus raides
du monde. Prudence de rigueur sur ses 8 km.
3
1
LES ARCS
6
7
5
4
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V A N I T Y F A I R www.vanityfair.fr
Altitude 1 800 mètres. Date
de naissance 1968 (comme Philippe
Katerine). Architectes Charlotte Perriand
et L’Atelier d’architecture
en montagne. Label « Patrimoine
du xxe siècle ». La star Charlotte Perriand :
elle y invente « l’immeuble en cascade ».
Le bon look Minimaliste et nippophile.
L’indispensable Le masque de ski Smith
et ses verres fumés 4 . L’accessoire
La valise Rimowa à toute épreuve5 .
Rester au chaud Dans une doudoune
Moncler ligne Grenoble 6 . Un soin
La crème Le Soin noir (comme les pistes)
signée Givenchy 7. Place to be
Le restaurant Belliou La Fumée : feu
de cheminée, grillades et cuisine
cocardière dans un vrai chalet pas tape
à l’œil. Sensations fortes L’excursion
à l’Aiguille rouge et la vue panoramique
depuis la passerelle.
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GETTY IMAGES
Chambres avec vue
LES MÉNUIRES
9
8
Godille et papilles
Altitude 1850 mètres. Date de naissance
L’hiver 1964 (comme David Pujadas).
Architectes Le cabinet parisien Douillet
et Maneval. Label Le Brelin, vaisseau tout
en béton à flanc de montagne, est classé
« patrimoine du xxe siècle » en 2012. La star
Le conférencier des visites architecturales
organisées par la fondation Facim les 13
et 20 février (fondation-facim.fr) dans le quartier
de La Croisette. Le bon look Moelleux.
L’indispensable Une paire de moufles Fendi 8 .
Rester au chaud La veste Prada Linea Rossa 9.
L’accessoire Une paire de ski Black Crows10 .
Un soin Exertier, local, à base de miel
régional11. Place to be Chez Pépé Nicolas, le
restaurant-ferme pédagogique à la carte végane
et « no-glu friendly ». Sensation forte Survoler le
domaine en ULM – magique par beau temps.
Sinon, tricoter une housse de téléphone avec
Martine (renseignements à l’office du tourisme).
11
VAL D’ISÈRE
Piste aux étoiles
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FLAINE
Forfait brutaliste
Altitude 1850 mètres. Date de naissance
La première école de ski date de 1937 (comme Jane
Fonda), mais La Daille est emblématique depuis 1969
(ainsi que Jay-Z). Architecte Jean-Claude Bernard,
premier grand prix de Rome et membre du Groupe
international d’architecture prospective. Label
L’ensemble d’immeubles de La Daille est classé
« patrimoine du xxe siècle ». La star Une bande
de célébrités faisant la bringue à La table d’Alain.
Le look à avoir Héritage modernisé. L’indispensable
Un cachemire Loro Piana12. L’accessoire
Un chrono Montblanc13. Rester au chaud Les boots
autochauffantes Jimmy Choo14. Un soin Safrané,
nourrissant by Sisley15. Place to be L’Étincelle pour
le déjeuner, la Baraque pour le dîner, le Doudoune
Club pour flirter avec les people. Sensation forte
Le protocole haute montagne spécial ski du spa Clarins
à l’hôtel Le Blizzard. Et le reblochon pané.
15
— BÉNÉDICTE BURGUET ET PIERRE GROPPO
14
Altitude 1 500-2 500 mètres. Date de naissance
1967 (comme Sandrine Bonnaire). Architectes
Le pape du Bauhaus, Marcel Breuer, et ses associés
ont participé à la création de la station. Label
« Patrimoine du xxe siècle ». Le Flaine et Bételgeuse,
immeubles classés à l’inventaire supplémentaire
des Monuments historiques. La star L’art contemporain
et les œuvres géantes de Picasso, Vasarely, Bury,
Dubuffet (visite guidée organisée par le Centre d’art,
passer le mardi matin avant 11 h 30). Le bon look
Efficace et architecturé. L’indispensable Le Keepall 17
Louis Vuitton en damier Graphite Alpes16.
L’accessoire Le casque de ski de la capsule Neve
de Giorgio Armani17. Rester au chaud Une paire
chaussures tous terrains Gucci couleur vert forêt18. Un
soin Un sérum Youth to the people, ultrariche et
antioxydant19. Place to be L’hôtel Terminal Neige, le
seul de la station. Ambiance trente glorieuses
euphorisées. Sensation forte Le circuit
de conduite sur glace, le plus grand en France,
dirigé par un ancien pilote de rallye pro et son fils,
champion de France supertourisme.
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www.vanityfair.fr
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VANITY FAIR À LA UNE
CAPE SAINT LAURENT
PAR ANTHONY
VACCARELLO.
TOP GIORGIO
ARMANI PRIVÉ.
PANTALON
GIORGIO ARMANI.
CHAUSSURES
MANOLO BLAHNIK.
CHAT BEAUTÉ
SUNSET BOULEVARD / GETTY IMAGES
Isabelle Huppert
photographiée
pour Vanity Fair
à Paris
en décembre 2018.
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VAN I T Y FA I R
Fé V RIe R 2 019
L’INDOMPTABLE
Elle a joué la pianiste sadomaso, la mère incestueuse,
la postière assassine, la bourgeoise adultère, Phèdre, Médée
et tant d’autres... Mais qui est vraiment Isabelle Huppert
quand les projecteurs s’éteignent ? Comment trouve-t-elle
la force d’être à l’affiche de six films et deux pièces
cette année ? Quelles fêlures cache-t-elle sous ses masques ?
MARIE-FRANCE ETCHEGOIN a rencontré
la femme derrière l’icône.
Fé VRI eR 2 019
PHOTOGR APHIE T XEM A YESTE ST YLISME M ARINA G
ALLO
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« Il y a des visages qui
se transforment plus ou moins »,
dit l’impératrice Isabelle
en joignant le geste à la parole.
D’un coup, elle appuie un doigt sur son nez. L’appendice
écrasé se plisse et se ride. Moi : « Vous faites le
pékinois ? » Elle : « Non, le cochon. » Et voici Huppert,
les narines écartelées dans les salons de l’hôtel de
l’Abbaye, son quartier général au cœur de SaintGermain-des-Prés. Clientèle internationale et feu de
cheminée. Elle fait le cochon et moi, le poisson-lune.
Concours de mimiques avec la plus grande actrice
française, celle dont on dit que la froideur n’a d’égal
que sa volonté de contrôle.
Évidemment, ça surprend et les dames blondes – des
Américaines ou peut-être des Anglaises – qui sirotent un
thé à quelques tables de la nôtre, ouvrent des yeux ronds.
J’aimerais leur dire que si nous en sommes arrivées là,
c’est à cause de La Pianiste, le film de Michael Haneke.
Vous vous souvenez ? L’histoire d’une mélomane aux pulsions sadomasochistes, un rôle qui a valu à Huppert son
second prix d’interprétation féminine à Cannes en 2001.
Maintenant, songez à la séquence finale – ou mieux : revoyez-la – et vous comprendrez. Le visage de Huppert
se métamorphose dans une grimace qui est, sans doute,
l’une des plus extraordinaires de l’histoire du cinéma.
Non pas une grimace de star, mais un rictus pathétique
et grotesque qui, l’espace de quelques secondes, laisse
entrevoir un abîme de douleur et de laideur. À l’hôtel de
l’Abbaye, avant de faire « pour rire » sa tête de cochon,
l’actrice retrousse ses lèvres pour m’en faire une nouvelle
démonstration. « Pour Michael, raconte-t-elle, j’ai dû recommencer cette scène quarante-huit fois. Il cherchait
à obtenir de moi une expression particulière, animale,
celle du cheval malade montrant les dents qu’Elfriede
Jelinek [la romancière autrichienne dont le récit a inspiré
le film] décrit à la fin de son livre en seulement trois mots.
Je me demande s’il ne voulait pas que le spectateur soit
tellement gêné qu’il ne puisse plus regarder l’écran. En
tout cas, j’ai fait ce qu’il m’a demandé. »
Insaisissable et paradoxale Huppert, qui maîtrise autant son image qu’elle s’abandonne aux choix de ses metteurs en scène. Elle surveille le moindre de ses reflets, mais
ne peut s’empêcher, partout et à peu près tout le temps, de
faire don de son corps au cinéma. Sous le feu de mes questions, elle se rétracte comme une huître ou devient aussi
chaleureuse qu’un pic à glace, puis soudain lâche prise,
au moment où l’on s’y attend le moins. Avec elle, tout se
transforme en son contraire. Près de cent trente films au
compteur – trois par an en moyenne – et toujours la même
faculté à s’échapper des jugements trop vite assénés.
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Ce soir de novembre, lors de notre premier rendez-vous, ses traits semblent d’une fraîcheur à toute
épreuve, rehaussés par la couleur fauve de son pull, le
rouge mat de sa bouche, la rousseur chatoyante et docile de sa chevelure. Tout en elle respire la précision.
La perfection. Elle vient pourtant de passer sa journée à arpenter les trottoirs de Barbès, grimée en trafiquante de drogue, devant les caméras de Jean-Paul
Salomé pour La Daronne. « Un polar tragicomique, dit
le réalisateur, où Isabelle donne toute la mesure de sa
drôlerie. » Quelques jours auparavant, elle œuvrait au
Portugal, héroïne d’un drame familial, Frankie, signé
Ira Sachs, figure du cinéma indépendant américain,
après s’être produite dans un film chinois, Luz, sous la
direction de la jeune hongkongaise, Flora Lau.
Combien de films à l’affiche en 2019 ? « Cinq ou six,
dit-elle, je ne sais plus très bien. » Dans Une jeunesse
dorée d’Eva Ionesco – en ce début d’année au cinéma –,
elle se livre jusqu’au bout de la nuit à un cruel marivaudage dans les vapeurs d’alcool et de poudre blanche du
Palace, haut lieu des soirées parisiennes des eighties.
Mais dans la vraie vie, cela fait des semaines qu’elle se
lève tous les matins à 5 heures. Et si elle s’endort après
minuit, c’est pour apprendre des textes. Fin février,
elle sera à New York dans une pièce de Florian Zeller,
La Mère. En mai, au théâtre de la Ville, à Paris, avec
son cher Bob Wilson qui lui a concocté un monologue
tourmenté, Mary Said What She Said, sur la grandeur
et les misères de la reine d’Écosse Marie Stuart.
Dans un épisode qui vient de lui être consacré,
dans la série Dix pour cent, on la voit caser au cours
de la même soirée trois tournages, des négociations à
n’en plus finir pour qu’on rallonge ses répliques, une
interview chez Laure Adler (« Parlez-nous du vide,
Isabelle... »), une répétition de Hamlet à l’Odéon sans
oublier une virée de dernière minute à la Fashion
Week. C’est presque en dessous de la vérité. Les scénaristes craignaient son courroux, « mais Isabelle
en a rajouté dans l’autodérision », assure Dominique Besnehard, le producteur de la série. Quant au
réalisateur, Marc Fitoussi, il se souvient que « parfois,
la réalité a dépassé la fiction. Interprétant Catherine
de Médicis à l’agonie [l’une des multiples prestations
qu’elle doit fournir au cours de l’épisode], elle en profitait pour faire des microsiestes dans le lit à baldaquin
pendant les prises. » Il n’en fallait pas plus pour recharger ses batteries.
« Jouer
ne me demande
aucun effort. »
—
ISABELLE HUPPERT
TXEMA YESTE
VESTE ET PANTALON
SAINT LAURENT
PAR ANTHONY
VACCARELLO.
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RÔLES DE DRAMES
(1) Avec Gérard Depardieu
dans Loulou. (2) Dans Violette Nozière.
(3) Face à Isabelle Adjani
dans Les Sœurs Brontë.
(4) Dans Les Valseuses. (5) Présidente
du jury du Festival de Cannes en 2009.
(6) Sur La Porte du paradis
de Michael Cimino. (7) Meilleure
actrice aux Golden Globes en 2018.
(8) Au côté de Paul Verhoeven
sur le tournage d’Elle. (9) La rencontre
avec Ronald Chammah pour
La Dame aux camélias. (10) Phèdre(s)
de Krzysztof Warlikowski.
(11) Avec Claude Chabrol
pour Une affaire de femmes. (12) Dans
La Pianiste avec Benoît Magimel.
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Comment un corps aussi minuscule – elle s’habille en 34
– peut-il contenir autant d’énergie ? Mystère. La seule certitude, jurent tous ceux qui la connaissent, c’est qu’elle est à la
fois « pathologiquement control-freak » et « ouverte à toutes
formes d’expériences, y compris avec des cinéastes débutants ». D’un « narcissisme revendiqué » tout en étant « capable de filer à Bobigny ou à Avignon pour découvrir un nouveau spectacle ». « Terrorisée par l’avion » mais « toujours
prête à s’envoler ». À donner une lecture publique de L’Amant
à Shanghai ou des œuvres de Sade à Lyon, à participer à un
jury à Angoulême, à apparaître au premier rang d’un défilé
de haute couture, son péché mignon, à Tokyo, ou à inaugurer
l’hôtel d’un créateur à Milan. Elle n’arrête jamais. Mieux, ce
« stakhanovisme » ne lui interdirait pas d’être « une très bonne
vivante ». C’est possible ? Apparemment oui, à entendre son
entourage. Benoît Jacquot, l’un de ses metteurs en scène attitrés (six films, soit presque autant que le recordman Chabrol
– huit – et l’outsider Haneke – quatre) l’assure : « Isabelle a des
capacités physiques et mentales hors du commun et c’est l’une
des personnes avec qui je ris le plus. »
VESTE ET PANTALON
BURBERRY.
P
TXEMA YESTE ; JACQUES PRAYER / GAMMA ; ABACA ; AURIMAGES ; ARCHIVES DU 7E ART/PARTISAN PRODUCTIONS/PHOTO 12 ; ETIENNE GEORGE/RUE DES ARCHIVES ; ROBERT ALTMAN/REA ; JEAN-PAUL PELISSIER / REUTERS
L’homme qu’elle a marabouté
our Anne Fontaine, qui lui a réservé la place de
la marâtre dans son prochain film – une adaptation de Blanche-Neige –, « voilà une actrice qui
peut tuer père et mère quand on dit “moteur”
et redevenir elle-même dès que la caméra est
éteinte ». Sandrine Kiberlain : « Comme elle
m’a encouragée à mes débuts ! Tout sauf une star enfermée
dans sa tour d’ivoire. » Sylvie Pialat, la veuve de Maurice, productrice, intime d’Huppert et sa voisine de palier pendant des
années : « Isabelle fume, boit, mange... Enfin, elle croit qu’elle
la gloire. Mais elle n’a plus quitté
mange. » Eva Ionesco dit elle aussi
Ronnie qui démarrait à peine sa caravoir vu l’actrice « se nourrir surrière. En 1988, il la mettra à l’affiche
tout de galettes et de graines ». Elle
ajoute : « Mais pour tenir le rythme,
de son premier film, Le Milan noir,
elle ne prend aucune “substance”, je
lointaine adaptation de Rebecca, le
peux en attester. Lors des scènes de
roman de Daphné du Maurier, que
drogue et d’ivresse, il a fallu lui explila critique a vite fait d’oublier. Par la
quer comment se faire une ligne de
suite, il a créé deux sociétés de procoke. Isabelle est une mutante qui a
duction dédiées, notamment, à la
—
développé des pouvoirs que d’autres
restauration de films anciens. Au fil
ISABELLE HUPPERT
n’ont pas. » Au théâtre – Médée,
du temps, Isabelle est devenu sa véPhèdre(s), Quartett, Un tramway –,
ritable Rebecca, entêtante et admi« sa virtuosité est tout simplement démente », ajoute Kiberlain. rée. « Elle a marabouté son homme, s’amuse la cinéaste CatheHuppert vit-elle dans un monde parallèle ? Non, c’est une rine Breillat qui connaît le couple depuis ses débuts. Grâce à
« vraie femme », ancrée dans le réel, toujours à en croire les lui, elle ne sacrifie rien, ni sa famille ni son art, les seules choses
amis, et « une miraculée » que l’impitoyable loi du milieu n’a qui comptent vraiment pour elle. Grâce à lui, surtout, elle n’a
pas réussi à entamer. « Et pour ce miracle, confie Sylvie Pialat, jamais sombré dans la folie comme d’autres actrices. » Tout
il faut remercier Ronnie. » De son vrai prénom Ronald. Ronald cela s’est fait très naturellement, certifient encore les amis,
Chammah. Ne cherchez pas, vous ne trouverez rien ou presque sans aigreur ni frustration. Ronnie est « un homme délicieux,
sur lui. Ce natif du Liban partage pourtant la vie de l’actrice drôle, cultivé », insiste Thierry Frémaux, le délégué général du
depuis près de quarante ans. Ensemble, ils ont eu trois enfants. Festival de Cannes. Il passe sur les tournages de sa compagne
Lorsqu’ils se sont rencontrés en 1980, Isabelle tournait dans ou assiste aux cérémonies qui la récompensent. Les enfants
La Dame aux camélias. Ronnie était l’assistant du réalisateur ne sont jamais loin. L’aînée a 35 ans. Elle est actrice. Lolita
Mauro Bolognoni. Elle avait 27 ans et lui allait sur la trentaine. Chammah : c’est sous le patronyme paternel qu’elle s’affiche
Elle sortait d’une relation de plusieurs années avec Daniel Tos- aux génériques, comme dans Copacabana (2010), où elle jouait
can du Plantier, le patron de Gaumont, le studio qui faisait avec sa mère. Ou comme ces jours-ci au théâtre des Bouffes-Paalors la pluie et le beau temps, et elle était déjà en route vers risiens, dans Rabbit Hole. Son frère, Lorenzo, 32 ans, gère la
« Le cinéma comme
la scène exigent une forme
de croyance. Ne pas être
sceptique donne des ailes. »
FéVR I e R 2 019
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programmation de
deux emblématiques salles d’art
et essai du Quartier latin rachetées par son père,
Christine 21 et
Écoles 21 (ex-Action Christine et
Action Écoles).
Angelo, le petit
dernier de 22 ans,
étudie le cinéma
aux États-Unis.
« Ils forment une
joyeuse tribu », résume Benoît Jacquot. Et Ronnie
en est le guide.
Est- ce qu’on
pourrait le voir,
lui parler ? Au bar
de l’Abbaye, je me
risque à poser la
CAT WOMAN
question. Isabelle Huppert pousse un cri, comme
L’actrice
si je lui avais demandé de danser nue sur la table :
dans l’objectif
« Ah non ! Alors là, il n’y a pas la moindre ouverd’Édouard
ture, pas la moindre chance. Certainement pas ! »
Boubat en 1985.
De toutes les icônes du cinéma français, elle est
celle qui a su créer le mur le plus étanche autour
de sa vie privée. De ses existences imaginaires, en revanche,
elle parle volontiers : « Jouer ne me demande aucun effort,
m’explique-t-elle en trempant ses lèvres dans une flûte de champagne. Je n’aime pas mettre du poids dans ce que je fais. Je suis
en recherche permanente de légèreté. En même temps, le cinéma comme la scène exigent une forme de croyance. Ne pas
être sceptique donne des ailes. » S’engager et s’évaporer. Être
là et ne pas y être. Se montrer et se cacher. Encore les éternelles
déclinaisons du paradoxe huppertien qui, s’ils ne la rendent
pas populaire (elle fait infiniment moins d’entrées que Sophie
Marceau, par exemple), suscitent un intérêt toujours renouvelé.
Huppert traîne derrière elle une palanquée d’oxymores. La passion froide, la douceur dure, la réserve exacerbée, la dinguerie
secrète, la spectaculaire inexpressivité, l’intériorité offerte, la
sensualité rentrée, la perverse innocence, l’instinctive cérébralité. Et avec ça, la fantaisie. Un kaléidoscope fait femme. Ils se
sont tous mirés dedans, de Tavernier à Doillon. Depuis que
Claude Chabrol, avec qui elle a entretenu une relation quasi filiale, a décelé, à la fin des années Nouvelle Vague, son singulier
magnétisme, elle est une cinémathèque à elle toute seule. Et à
l’étranger, la comédienne française la plus désirée. « Vous êtes
quelqu’un d’extraordinaire, nous vous adorons », lui a déclaré
Nicole Kidman en 2017, en se fendant d’un baisemain. « Il est
impossible de trouver un talent comme celui d’Isabelle. Je n’ai
jamais rien de vu de comparable », a répété partout le Néerlandais Paul Verhoeven, après avoir décroché, lors des César
2017, le prix du meilleur film pour Elle. Un opus vénéneux et
transgressif où Huppert, passant du statut de femme violée à
celui de vengeresse, envoie valser toutes les étiquettes accolées
à la féminité. Elle jongle avec depuis près de cinquante ans,
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ne cessant de les explorer tout en s’explorant elle-même. « Attention, cela ne veut pas dire que je suis ce que je joue, me précise-t-elle, mais tous les films que j’ai faits sont des films où j’ai
pu raconter une part de moi-même. Dieu merci ! Sinon quel
ennui ! » Adolescente dépucelée (Les Valseuses), gamine violée (Dupont Lajoie), coiffeuse abandonnée (La Dentellière), postière homicide (La Cérémonie), beauté cupide (Coup de torchon),
avorteuse (Une affaire de femmes), vieille fille au bord de la crise
de nerfs (Huit femmes), mère incestueuse (My Little Princess),
bonne sœur lesbienne (La Religieuse), prostituée de province
(Eva) – liste non exhaustive –, elle est tout à tour victime ou manipulatrice, fragile ou meurtrière, mutique ou ordurière, fille
du peuple ou bourgeoise. Toujours avec cette mise à distance
et ce refus de sentimentalisme qui la caractérisent.
Dans le thriller horrifique Greta, de l’Irlandais Neil Jordan, elle sera, dit-elle, « l’incarnation du mal », mais ramené,
comme toujours – sinon quel intérêt ? – à « une forme de normalité ». Entre tous ces rôles, en apparence si dissemblables,
elle a tissé un fil. Lequel ? « Moi ! » me répond-elle sans tortiller.
Au moment où elle dit cela, l’une des dames blondes de l’hôtel
s’approche et nous tend, avec un sourire aussi jovial qu’intrusif,
la boîte de chocolats qu’elle était en train de déguster avec ses
amies quelques tables plus loin. Sans y prêter plus attention,
Isabelle Huppert saisit une bouchée pralinée qu’elle repose aussitôt près de son verre :
« Vous savez, je suis curieuse de tout, mais capable d’indifférence aussi. Dis comme ça, cela paraît un peu brutal. Pourtant,
c’est dans le détachement que je me reconnais le mieux. J’y
cherche une protection, peut-être. Il s’y rattache une impuissance aussi, une tristesse.
– Vous avez un fond mélancolique ?
– Pas seulement un fond, une surface aussi !
– Et cette mélancolie, elle vient d’où ? [Long silence, le premier depuis que nous avons entamé notre discussion.]
– De loin... »
F
Une fêlure, plein de secrets
aut-il aller chercher du côté de la
grande demeure blanche où elle a
passé son enfance, filmée en Super 8
à la fin des années 1950 ? Un large
perron, des massifs de roses.
Isabelle se penche pour humer leur
parfum. Elle court vers la caméra, radieuse. Elle
monte sur un cheval à bascule, remplit son seau
dans le bac à sable au fond du parc, s’envole sur
une balançoire. Ici, elle porte une robe de dentelle,
là une jupe écossaise ou un tutu. Ou encore une
culotte bouffante au bord de l’eau, et plus tard un
maillot deux pièces orange dans les eaux bleues de
la Méditerranée. Elle a 2 ans, 4 ans, 13 ans. Des
cheveux flottants, tressés ou en couettes. Elle dorlote un ours en peluche auprès de sa grande aînée
ou se love dans les bras de sa mère. C’est le père
qui filme. Images rares confiées à Serge Toubiana
qui dirigea les Cahiers du cinéma, puis la Cinémathèque française. Il les a insérées dans un documentaire qu’il a réalisé en 2001 : Isabelle Huppert, une vie pour jouer. Sur les pellicules jaunies
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ÉDOUARD BOUBAT / GAMMA RAPHO ; TXEMA YESTE
qui montrent la fillette résonne la voix off de l’actrice : « On ne
se réveille pas un matin en se disant : “Je veux être actrice.” Actrice, on l’est depuis toujours. On court après le temps perdu,
celui de l’enfance, celui du jeu. » Puis face caméra, elle confesse
à Toubiana, ami de longue date : « La première impression
que j’ai eue de moi, c’est que je n’avais pas de visage, pas de
contours. » Sentiment d’étrangeté à soi-même, nostalgie d’un
paradis perdu. De là, sa frénésie ? « La quantité impressionnante de films qu’elle a tournés, dit aujourd’hui Toubiana, remplit le vide dans lequel elle s’est logée elle-même. D’où vient
cette fêlure ? Je n’en sais rien. Mais il y a sûrement un secret. »
Son père, Raymond, était un industriel spécialisé – cela ne s’invente pas – dans la fabrication des coffres-forts. Sa mère, Annick,
enseignait l’anglais avant de se consacrer à l’éducation de ses cinq
enfants, quatre filles et un garçon. Isabelle est la dernière, née
le 16 mars 1953, à Paris dans le XVIe arrondissement, mais élevée dans la grande demeure blanche, à Ville d’Avray, commune
cossue des Hauts-de-Seine. Enfance tranquille et catholique
dans une bourgeoisie que la comédienne s’évertuera plus tard
à disséquer avec son complice Claude Chabrol en vouant religions et comédies sociales aux gémonies : « Vous me dégoûtez ;
vous êtes pathétiques ; vous êtes tous des salauds. Je vous maudis » (Violette Nozière). « Je vous salue Marie pleine de merde.
Le fruit de vos entrailles est pourri » (Une affaire de femmes).
Isabelle passe son bac au lycée de Saint-Cloud, s’inscrit aux
Langues O’ pour une initiation au russe et autres parlers slaves
« J’ai l’impression que je peux
jouer mon propre film
à l’intérieur de ceux des autres. »
—
ISABELLE HUPPERT
TRENCHCOAT
ACNE STUDIOS.
ROBE CHLOÉ.
– quelques-uns de ses ancêtres sont nés dans l’ancien empire austro-hongrois –, puis se consacre tout entière aux arts dramatiques.
« De mes frères et sœurs, je suis celle qui a le moins de diplômes », sourit-elle. Tous pourtant ont, comme elle, développé
une fibre artistique. Rémi, l’aîné, sorti de HEC, économiste et
consultant pour l’Unicef, l’Union européenne et la Banque mondiale, a écrit une douzaine de romans et d’essais, sur la musique,
l’exil, les pays qu’il a traversés. En novembre, au salon du livre de
Boulogne-Billancourt, il faisait encore une séance de dédicace.
Caroline, titulaire d’une licence d’histoire-géographie, devenue
scénariste et réalisatrice, a une quarantaine de documentaires et
de films à son actif (dont Signé Charlotte en 1985 avec Isabelle).
Même la sage Jacqueline, sociologue connue pour ses recherches
sur les inégalités hommes-femmes, a fait quelques fugaces passages au cinéma à la fin des années 1970. Quant à Élisabeth, la
belle énarque qui flirta avec son condisciple Laurent Fabius (« le
couple le plus en vue et le plus sexy de la promo », selon leurs camarades de l’époque), elle s’est ingéniée à briller de mille feux
avant Isabelle, de cinq ans sa cadette : comédienne, peintre à ses
heures (et plus tard productrice à France Culture), romancière...
On lui doit, entre autres, La Véritable Histoire de Jack l’Éventreur, pièce de théâtre qu’elle interpréta, en 1973, au côté de sa
petite sœur qui monte alors sur les planches pour la première
fois. Un succès, joué à guichets fermés pendant un an et mis en
scène par... Caroline qui crée, dans la foulée, sa propre compagnie théâtrale. Aux dires de Depardieu, ce serait cette « rivalité
avec ses sœurs si brillantes » qui aurait « poussé Isabelle à toujours se dépasser » et à « devenir une guerrière dans cette profession si cruelle pour les femmes ». Moue de l’intéressée : « J’aime
beaucoup Gérard [trois films avec lui dont le bouleversant Valley of Love de Guillaume Nicloux en 2015], mais il dit souvent
n’importe quoi. Les grandes familles, c’est une richesse aussi. »
La première fois que Dominique Besnehard a croisé la plus
jeune des sœurs Huppert, c’était au printemps 1973. Lui-même
débutait dans le casting. « Elle était venue avec sa mère, raconte-t-il. Nous l’avions contactée pour un téléfilm qu’elle a
refusé net. Ce qu’elle voulait, c’était le cinéma.
Cette détermination, cette force qu’elle dégageait ! » Huppert, malgré sa sensation de « n’être
rien », a su très vite donner une direction à sa carrière. « Je n’avais, a-t-elle souvent dit, aucun des
attributs communs prêtés aux jeunes actrices. »
Mais de sa « forme sans contours », elle a fait surgir une séduction particulière. Et ses troublants
regards caméra ont attiré à elle les plus grands
démiurges du septième art.
Hiver 1978, aéroport Charles-de-Gaulle. Michael Cimino, encore auréolé du triomphe de
Voyage au bout de l’enfer, débarque à Paris accompagné du producteur de son prochain chefd’œuvre, La Porte du paradis, un antiwestern
mettant à bas tous les mythes fondateurs de
l’Amérique. Pour le premier rôle féminin, il a
jeté son dévolu sur Isabelle Huppert après l’avoir
vue en petite parricide sans remords dans Violette Nozière de Claude Chabrol. « Tu n’y penses
pas : elle ressemble à une patate », lui répète depuis des semaines le producteur qui rêve de Jane
Fonda ou de Raquel Welch. Cimino l’a donc
traîné jusqu’à Paris pour le faire changer d’avis.
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C’est ainsi qu’Huppert part au fin fond du Montana. Sidérante
aventure qui dure six mois au lieu de deux. Génial mais obsessionnel, Cimino fait exploser les budgets. À sa sortie en 1981,
le film est éreinté par la critique américaine et entraîne même,
en partie, la faillite des studios de United Artist. Il ne devient
culte qu’en 2012, au moment de sa ressortie après avoir été remonté par Cimino. Trois heures quarante de pure beauté avec
une Isabelle Huppert qui n’a jamais été aussi solaire. Lorsque
la nouvelle version est présentée à l’Institut Lumière, à Lyon,
le réalisateur, méconnaissable à force de chirurgie esthétique,
est là et il a du mal à contenir son émotion au côté de l’actrice
qu’il continue d’appeler « my love ». Dans le Montana, il était
fou d’elle. À se demander s’il n’a pas allongé les délais de son
pharaonique tournage pour la garder plus longtemps auprès
de lui. Au même moment, à Paris, Maurice Pialat, génie d’un
autre genre, fulminait : la jeune Huppert devait encore tourner
quelques scènes pour lui dans Loulou en compagnie de Gérard
Depardieu. Jean-Luc Godard, lui aussi, l’attendait pour Sauve
qui peut (la vie). Il finira par faire un aller et retour aux ÉtatsUnis pour lui expliquer le rôle de prostituée esclave du travail
à la chaîne qu’il imaginait pour elle. Cimino, Pialat, Godard,
trois monuments du cinéma, se disputant la même année ses
faveurs. Après ça, Isabelle Huppert n’aura plus peur de rien. Et
surtout pas de son intelligence devenue légendaire.
lle est une théoricienne hors pair de son
talent. Et ses propos, égrenés sur France
Culture ou dans Télérama, enchantent toujours son public. « Jouer, ce n’est pas projeter, mais rétracter. Ce n’est pas ajouter, mais
soustraire (...). Le cinéma est avant tout une
affaire entre soi et soi. Mais soi, c’est aussi les autres (...).
Il ne faut surtout pas entrer dans la peau du personnage. »
Au bar de l’Abbaye, elle ramasse toutes ces considérations
en une seule phrase : « Au fond, il n’y a que moi qui m’intéresse. » Elle et la lumière. Parfois, si on la laissait faire, elle
prendrait la place du chef électro sur les plateaux, voire du
chef opérateur.
Un frère et trois sœurs
Rémi Huppert
économiste
Jacqueline Huppert
sociologue
Élisabeth Huppert
romancière
Un mari
Caroline Huppert
cinéaste
Isabelle Huppert
actrice
Ronald Chammah
producteur
LE PLEIN DE HUPPERT
Elle le dit volontiers : « Dans ma famille,
je suis la moins brillante. »
Coup d’œil sur une galaxie
née sous une bonne étoile.
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Lorenzo Chammah
gérant de cinémas
Lolita Chammah
comédienne
Angelo Chammah
étudiant
Trois enfants
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TXEMA YESTE ; BESTIMAGES ; KCS ; GETTY IMAGES
E
« Folle de rage, elle criait »
En 2013, lorsque son amie Catherine Breillat l’a dirigée dans
Abus de faiblesse, le duo a failli tourner au vinaigre. Huppert devait incarner une bourgeoise à moitié paralysée escroquée par un
aigrefin. Histoire inspirée de la mésaventure qu’avait connue la
cinéaste, après un AVC, avec Christophe Rocancourt, suborneur
de haute volée. Huppert, boiteuse et teigneuse, a magnifiquement
interprété cette partition. « Mais au début du tournage, raconte la
réalisatrice, elle voulait voir le combo [l’appareil qui montre les
images enregistrées par la caméra principale] après chaque prise.
Aussi tyrannique qu’elle, je refusais. Folle de rage, elle criait : “Le
combo, c’est moi !” Ensuite, tout s’est bien passé. » Qui peut encore résister à Isabelle ? Elle a accédé à un statut à part : celui
d’actrice-auteur. Oui, elle veut bien aller aux extrêmes, se prêter
aux fantasmes les plus tordus, collaborer à toutes les névroses,
mais sans abdiquer son droit de regard. Les cinéastes les plus
confirmés ont un peu de mal à le reconnaître, mais les autres
l’avouent volontiers, louant même la « pertinence » de ses interventions. « Isabelle contrôle tout, dit Eva Ionesco, et je lui donne
entièrement raison. Elle a l’œil sur les retouches de lumière, le
nombre de gros plans. Elle assiste aux réunions de montage. Un
peu comme les acteurs américains qui exigent des contrats léonins. Rien ne sort sans son accord. » Jamais, pourtant, elle n’est
passée derrière la caméra. Pour quoi faire ? « J’ai toujours l’impression, me dit-elle, que je peux jouer mon propre film à l’intérieur de ceux des autres. » Le plus souvent, elle apprend ses répliques, dans sa loge au dernier moment. Elle a besoin de cette
prise de risque. Mais une fois qu’elle a approuvé un scénario,
elle ne rechigne à aucune demande de son metteur en scène « à
condition qu’il soit digne de ce nom ».
Pour les émissions télés ou les campagnes publicitaires, en
revanche, c’est autre chose. On l’a vue humilier des cadreurs,
faire déplacer les projecteurs, jeter, avec l’ingénuité d’une enfant
boudeuse, les photos de dossier de presse qui lui déplaisaient :
« Ça, pas bien ! Ça, nul ! Ça, ni fait ni à faire ! » Quand elle est
en représentation ou au travail, avec, sur ses talons, toujours la
même maquilleuse, l’inamovible Thi-Loan Nguyen dite « Titi »,
elle vérifie son maquillage sur la moindre surface réfléchissante,
y compris les couteaux. Elle ne s’en cache pas. Ce perfectionnisme est le gage de sa liberté et de sa longévité dans le métier.
Dans un récent et passionnant essai sur la filmographie de
l’actrice (Vivre ne nous regarde pas, éditions Capricci), la cri- (pour Elle), ses digues se sont craquelées. « Oh my God, thank
tique de cinéma Murielle Joudet écrit ceci : « Isabelle Adjani est you, thank you, thank you », répétait-elle, chavirée. Enfin ! ont
une chair à cinéma, comme on parle de chair à canon, qui se pensé tous ses amis qui n’en revenaient pas de la voir ainsi en puconsume, se dévitalise, s’effrite et se vide de sa substance à force blic. Si enfantine. Car, c’est ainsi, disent-ils, qu’elle est derrière ses
de s’imprimer sur la pellicule (...). À l’inverse, Huppert prélève masques. Petite fille de Ville-d’Avray qui veut toujours voler plus
son énergie des films, de la démultiplication des rôles et de son haut sur sa balançoire, qui court après une chimère, qui veut fixer
image. » Cette dernière déteste qu’on la compare avec l’autre ses « contours », combler « un vide » qui, elle le reconnaît elleIsabelle, même quand c’est à son avantage, et n’adresse plus la pa- même non sans une certaine jubilation, ne sera jamais « plein ».
role à certains de ses proches qui ont osé braver l’interdit. « PourDans son appartement, non loin de Saint-Sulpice à Paris, ses
quoi nous interrogez-vous sur ses relations avec Adjani ? » m’ont vitrines débordent de trophées (hormis les oscars qu’elle a loupés
demandé, inquiets, quelques membres de son entourage. Quelle de peu). Deux palmes à Cannes, deux césars, une ribambelle de
question ! La rousse et la brune sont de la même génération. À statuettes remportés à la Mostra de Venise, au festival de Berlin, à
leurs débuts, elles ont vécu en colocation (avec l’actrice Christine ceux de Moscou, de Locarno ou de Shanghai, sans oublier les moPascal, qui a mis fin à ses jours en 1996). Mais elles ont fini par lières et autres récompenses théâtrales. « Mais s’arrêter de jouer,
se haïr la seule fois où elles ont joué ensemble dans Les Sœurs dit Benoît Jacquot, serait pour elle comme s’arrêter de respirer. »
Brontë d’André Téchiné, en 1979. « À l’arrivée, tranche Serge Et elle a, pour la vie, l’appétit d’une gamine. En ce moment, pour
Toubiana, Huppert a gagné par KO. » Contrairement à Adjani, son prochain film, elle apprend l’arabe. « Hyperdifficile », me
elle n’a jamais connu d’éclipse. Star sans
dit-elle, ravie, en sortant de son sac la
capeline ni boursouflure de collagène, reméthode Assimil bricolée par son coach.
fusant le pathos, n’exhibant pas ses blesPuis, avant de me quitter, d’un air exagésures. Brave petit soldat, ne pliant jamais
rément soupçonneux, elle me demande :
l’échine, surmontant toutes ses phobies.
« Ce chocolat, offert par la dame blonde,
Sandrine Kiberlain la revoit encore à
vous croyez qu’il est empoisonné ? » Je
lui fais remarquer que je l’ai avalé depuis
son côté dans Tip Top (2013), le film foutraque de Serge Bozon, où elles excellent
longtemps et que je ne suis pas morte.
toutes deux en flics déjantées : « Elle me
« Bon, alors je le garde, chantonne-t-elle.
Il fera mon dessert. » Et elle s’en va, muserrait très fort le bras quand on faisait
—
tine et légère, non sans un dernier regard
des scènes dans un ascenseur, elle les a
ISABELLE HUPPERT
en horreur, et n’y monte jamais. Mais jadans le miroir qui orne le hall de l’hôtel. �
mais elle ne nuira à un film ou à un scénaTRENCH COAT
rio. Et s’il faut qu’elle s’enlaidisse, elle y va, elle n’a peur de rien. »
GIVENCHY.
Elle assume ses envies aussi, sollicite les projets. C’est elle
COL ROULÉ
ACNE STUDIOS.
qui a choisi Paul Verhoeven. « Elle avait lu le roman de PhiPANTALON JIL SANDER.
lippe Djian, "Oh..." [Gallimard], dont est tiré le film, raconte le
COIFFURE OLIVIER
producteur Saïd Ben Saïd. Elle est né de son désir. » En Corée,
SCHAWALDER @ CALLISTE
MAQUILLAGE ANTHONY
où elle était invitée à l’occasion d’une exposition qui a tourné
PREEL @ ART LIST
MANUCURE PHILIPPE OVAK
partout dans le monde (cent vingt portraits d’elle par les plus
@ MARIE-FRANCE
THAVONEKHAM
grands photographes, de Robert Doisneau à Richard AveCHAT
don), elle a toqué à la porte du réalisateur Hong Sang-soo. RéINSTAGRAM @NIZUKAT
sultat : deux films avec lui, dont La Caméra de Claire, tourné
presque en improvisation dans un quartier excentré de Cannes
en plein festival, alors que l’actrice était en compétition pour
l’édition 2016 ! « Dernièrement, elle est allée voir Kore-eda
[le réalisateur lauréat de la dernière Palme d’or] au Japon, dit
Jean-Paul Salomé, dans l’espoir de travailler un jour avec lui. »
Maîtresse de son destin, sans chichis ni fausse pudeur. « Dictatoriale », a-t-on pu lire aussi dans certains journaux en 2009,
alors qu’elle présidait le jury sur la Croisette. « Une campagne
de calomnie orchestrée dans le petit milieu », s’indigne Thierry
Frémaux, le délégué général du festival. L’impératrice victime
de son image ? « On m’avait raconté que, sur les cantines de
tournage, elle faisait installer un paravent pour ne pas côtoyer
les autres comédiens, se remémore Marc Fitoussi qui en est à
son troisième film avec elle. Je peux vous assurer que c’est une
rumeur. » Et une sournoise manifestation de misogynie, renchérit Huppert, qui soutient le mouvement #MeToo sans y avoir
participé outre mesure : « D’un acteur, on dira qu’il est exigeant,
d’une actrice qu’elle est capricieuse. “Control-freak”, j’entend
même à mon propos. » Le 8 janvier 2017, pourtant, à Los Angeles, lorsqu’elle a reçu le golden globe de la meilleure actrice
« D’un acteur, on dira
qu’il est exigeant,
d’une actrice
qu’elle est capricieuse. »
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HIST
D’UN
ABAN
VANITY FAIR RÉCIT
GILETS ORANGE
68
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VAN I T Y FA I R
GUGLIELMO MANGIAPANE / AFP
Des migrants
sur un canot
en bois avec,
au loin, l’Aquarius
en août 2018.
FéVRI e R 2 019
OIRE
Traqué par l’extrême droite italienne, harcelé
par les Libyens, lâché par les États européens, l’Aquarius
a jeté l’ancre en décembre 2018, après avoir sauvé
près de 30 000 migrants de la noyade en Méditerranée.
MARIE-FRANCE ETCHEGOIN dévoile les coulisses
de l’incroyable odyssée de ce navire humanitaire
dont la bataille est loin d’être terminée.
DON
Fé VRIe R 2 019
VANI T Y FAI R
| 6 9
C
laisse aux sociologues le soin d’analyser. Lui, une seule pensée
l’obsède : trouver un nouveau bateau pour remplacer l’Aquarius.
« Nous allons repartir, me répète-t-il alors que Noël approche.
Nous devons repartir. » Au nom de la morale, de l’éthique, des
valeurs de la République – « appelez cela comme vous voulez »
– et plus simplement au nom de la loi « aujourd’hui bafouée
avec l’assentiment de l’Europe », s’indigne-t-il. « Ce qui se joue
en ce moment dans les eaux de la Méditerranée est un point de
bascule pour nos démocraties ».
La bataille dure depuis des années, en coulisses ou à ciel
ouvert, hautement inflammable. Francis Vallat a plusieurs
fois entendu quelques-uns de ses amis lui demander : « Mais
qu’est-ce que tu es allé faire dans cette galère ? » Galère. Ce trait
d’humour, qu’il veut croire involontaire, ne l’a pas fait rire. Plus
le cœur à ça, plus le temps. Son combat, dit-il, est une course
contre la montre et contre la mort. Contre les mensonges aussi
ou les idées reçues. Lui-même n’aurait jamais imaginé qu’il
devrait un jour les affronter.
3 novembre 2015, l’Aquarius dort encore dans un port de la
Baltique. Personne ou presque n’en a entendu parler. Francis
Vallat, lui, est à Marseille où se tiennent les Assises de l’économie
de la mer, un événement annuel qu’il a contribué à créer. Après
avoir quitté Van Ommeren Tankers en 1997 et lancé sa propre
société de « négociation d’affrètement pour le compte de tiers »,
il est considéré comme l’une des figures les plus connues et les
plus respectées du milieu maritime, en France et à l’étranger.
’est une question simple. Il la pose chaque fois qu’il se heurte à une fin de
non-recevoir : « Donc il faut les laisser couler ? C’est ça ? » Au
besoin, il la répète, surtout quand on lui ressort le théorème de
l’appel d’air selon lequel plus on sauve de migrants, plus on les
encourage à venir en Europe : « Alors on les laisse crever ? C’est
bien ce que vous êtes en train de sous-entendre ? » Interrogation basique, primaire même, c’est-à-dire au fondement de tout
le reste. « Et personne n’a encore osé me répondre par l’affirLe PDG au secours des migrants
mative, me raconte Francis Vallat, la voix éraillée d’avoir trop
parlé. Personne ne m’a jamais dit : “Oui, qu’ils meurent ! Qu’ils
ourtant, ce 3 novembre, il met sa réputation en
se noient !” Certains, peut-être, le pensent dans leurs fors intéjeu. Alors que la fine fleur de la marine civile et
rieurs. Et encore... je n’en suis pas certain. Parce que penser cela
militaire, chef d’état-major compris, planche
revient à renoncer à sa propre humanité. »
sur la compétitivité de la filière ou sur les « questions de sécurité » face au développement en
En cette mi-décembre, alors que le président de SOS MédiMéditerranée des « activités criminelles et illéterranée m’explique pourquoi son association a été contrainte
de mettre un terme aux opérations de l’Aquarius, la France vit à gales » – trafic de drogue, d’armes, d’êtres humains –, il interl’heure des Gilets jaunes. Nous sommes attablés dans une bras- rompt une assemblée plénière pour faire monter sur scène une
serie du XVIe arrondissement de Paris, non loin des bureaux jeune femme brune et un quinquagénaire à la barbe grisonnante.
de l’ancien armateur. La première fois que je l’ai rencontré, Il les connaît à peine, mais il les a eus au téléphone quelques jours
c’était trois mois auparavant, place de la République, le 6 oc- plus tôt et cela lui a suffi. Il sait que la jeune femme s’appelle
Sophie Beau et le barbu Klaus Vogel,
tobre 2018. Ce jour-là, hissé sur une
que la première est française et le
tribune, Vallat, ex-PDG du transporsecond, allemand. Et que tous deux
teur pétrolier Van Ommeren Tankers,
rêvent d’un nouveau « Mare nostrum ».
haranguait, du haut de ses 73 ans, une
Cette expression latine a aussitôt
petite foule qui, pour soutenir l’Aquaretenti aux oreilles de Francis Vallat,
rius traqué et acculé, portait des vête—
car elle a été successivement pour lui
ments ou des gilets orange. Lui-même
FRANCIS VALLAT,
une fierté et une douleur. « Mare Noss’en était revêtu. Orange, couleur des
PRÉSIDENT DE SOS MÉDITERRANÉE
trum », le nom magnifique donné à la
bouées que l’on lance et de la coque du
vaste opération humanitaire lancée
dernier bateau humanitaire de Méditerranée. Pendant tout l’été, les images du navire, surchargé de par l’Italie en octobre 2013, alors que des milliers de candirescapés, ont fait le tour des télévisions. À l’automne, on l’a vu dats à l’exil fuyant la guerre ou « simplement » la pauvreté,
se réfugier dans le port de Marseille après avoir arraché 29 523 puis coincés en Libye – autant dire en enfer – achètent à prix
personnes à la mort durant près de trois ans. Et puis l’hiver est d’or des places sur de misérables rafiots, dans l’espoir de
arrivé. L’orange, qui n’était déjà pas très à la mode, s’est fané. gagner l’Europe. Pour venir à leur secours (à cette époque,
L’Aquarius a perdu son pavillon panaméen. Le jaune a déferlé les réserves de compassion ne sont pas encore épuisées), la
sur l’Hexagone avec d’autres détresses, d’autres colères. Et marine militaire italienne se déploie. Pendant un an, Mare
aussi ses fantasmagories sur l’imminence d’une invasion mi- Nostrum va sauver 150 000 vies. Son coût – 9 millions d’eugratoire, ourdie par « les gouvernements » et les ONG. Orange ros par mois – est presque entièrement supporté par l’Italie
et puis jaune. Une coïncidence chromatique que Francis Vallat qui demande de l’aide aux autres États européens, en vain.
P
« Nous allons repartir.
Nous devons repartir. »
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FéVRI e R 2 019
ROMAIN BEURRIER / REA ; CHRISTIAN LIONEL DUPONT / DIVERGENCE
Le 1er novembre 2014, Rome arrête les frais et la grande bleue
redevient un cimetière géant. « Une hécatombe jamais vue en
Méditerranée, alertent les Nations unies. Si on continue à ce
rythme, on aura un mort toutes les deux heures. » Tragédies
silencieuses ignorées de tous ou naufrages de masse relatés dans
les journaux. Quelque temps avant que Sophie Beau et Klaus
Vogel ne sollicitent Francis Vallat, deux bateaux ont chaviré à
une semaine d’intervalle : 400 personnes ont péri sur l’un, 800
sur l’autre. Ce ne sont pas les dispositifs de sauvetage en mer
qui incitent les migrants à se précipiter dans la Méditerranée,
disent Beau et Vogel, sinon comment expliquer que depuis la fin
de Mare Nostrum, les « flux » aient doublé, voire triplé ? Vallat
pense la même chose. Bien sûr, dit-il, « la solution passe par des
pays d’origines apaisés, jouissant d’une richesse économique.
Cela prendra plus d’une génération. » En attendant, 3 000 à
5 000 noyés par an ! Aux portes de l’Europe. « Inacceptable »,
se tourmente-t-il depuis des mois. Mais que faire ? « Une association civile et européenne de sauvetage en mer, lui répond le
duo franco-allemand. Nous venons de la créer. Puisque les États
ne remplissent pas leur mission, nous allons prendre le relais. »
C’est Klaus Vogel qui en a eu l’idée le premier. Capitaine
de la marine marchande, à la barre du Rotterdam Express,
un porte-conteneurs de 292 mètres de long, il ne supportait
plus d’entendre à la radio la litanie des noyades. Il a fi ni par
démis sion ner. Puis par l’entremise de sa belle-sœur, française, il a rencontré Sophie Beau, coordonnatrice de programmes d’accès aux soins dans la région Provence-AlpesCôte d’Azur, après des années de bourlingue de l’Afrique au
Caucase pour plusieurs organisations huma nitaires. Tous
deux ont ameuté leurs amis pour jeter les bases de SOS
Méditerranée. « Un mouvement apolitique, insistent-ils,
agissant dans un cadre légal, conçu sur le modèle des sociétés de sauvetage en mer créées par de simples citoyens à
la fi n du XIXe siècle quand c’était nous, les Européens, qui
nous abîmions au fond des océans en émigrant vers l’Amérique. » Vogel dit aussi – il le racontera plus tard dans son
livre (Tous sont vivants, éditions Les Arènes) – avoir été hanté
toute son enfance par l’histoire du Saint-Louis, ce paquebot de Hambourg, sa ville natale, sur lequel près de mille
Juifs allemands tentèrent de fuir le régime nazi. N’ayant obtenu le droit de débarquer ni à Cuba ni aux États Unis, où
le président Roosevelt céda à ses opposants et à une partie
de l’opinion, ils durent repartir d’où ils étaient venus et pour
un tiers d’entre eux mourir dans des camps d’extermination.
« Notre bateau, lui, n’est pas un paquebot, annonce Vogel
à Vallat dès leur première rencontre, mais un patrouilleur
de pêche de 77 mètres de long. Il s’appelle l’Aquarius. » Plus
de 30 ans d’âge mais en parfait état. Surtout,
son propriétaire, Christoph Hempel, patron
d’une petite entreprise maritime allemande,
la Jasmud Shipping, ne s’est pas enfui en courant quand il a appris quel usage serait fait
de son navire. Il faut cependant emprunter
pour payer la caution qu’il exige, compter
11 000 euros par jour d’affrètement, gazole et
location de l’équipage compris, acheter des
équipements de sauvetage, aménager une clinique à bord. Près de 300 000 euros, et autant
de promesses de dons, sont récoltés par une
campagne de fi nancement participatif sur
Fé VRI e R2 019
Internet. Le tout en moins de six semaines. Les fondateurs de
SOS Méditerranée sont eux-mêmes « sidérés » par ce « succès record ». « Malgré tout, on a failli ne pas partir. Beaucoup
nous prenaient pour des fous », dira souvent Klaus Vogel.
L
La loi des marins
e signal de départ n’est donné qu’en janvier 2016. L’Aquarius quitte le port allemand
de Sassnitz, dans la Baltique, où l’a amarré son
propriétaire Christoph Hempel, pour se diriger vers l’Italie. La péninsule est en première
ligne dans la bataille qui s’annonce. C’est à
elle qu’échoit, selon le principe du « port sur plus proche » inscrit dans les conventions internationales, le devoir d’offrir un
abri, au moins temporaire, aux naufragés qui ont voulu tenter leur chance en Europe en passant par l’un des pires pays
de la planète, la Libye, elle aussi partie prenante de l’équation
explosive que SOS Méditerranée devra résoudre. Sophie Beau,
Klaus Vogel et la dizaine de permanents de l’association ont
déjà recruté les premières escouades de secouristes. Aucun
bénévole, seulement des professionnels dédommagés à hauteur de 38 euros par jour. Pendant ce temps, Francis Vallat,
qui est devenu l’un des généreux donateurs de SOS Méditerranée, mobilise ses réseaux. Ceux du Cluster maritime français
qu’il a fondé en 2005 et qui regroupe tous les professionnels du
secteur. Ceux des instances navales dont il est membre, comités, académies, agences de sécurité ou de vérifications. Ce ne
sont pas des nids de gauchistes. Mais il y est écouté et souvent
approuvé. Ainsi, Eudes Riblier, ex-président des Armateurs
de France, et désormais chargé de l’Institut de la mer, martèle
MOBILISATION CITOYENNE
Francis Vallat (en médaillon),
le 6 octobre 2018, micro
en main lors du rassemblement
l’Aquarius,
de soutien à l’
place de la République à Paris.
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frontières (l’ONG partenaire, y compris sur le plan financier,
de SOS Méditerranée). Klaus Vogel qui a pris le commandement de la première campagne de l’Aquarius et qui en est revenu
traumatisé. Chacun d’eux a vu l’horreur. D’autres ont connu
l’angoisse, comme Sophie Beau, la directrice générale qui, dans
les bureaux de l’association installés à Marseille ou chez elle
au cœur de la nuit, recevait les messages, mesurait les risques,
décidait... Non, Francis Vallat n’a pas été surpris de ce qu’implique le devoir d’assistance. Ce à quoi il ne s’attendait pas en revanche – ce qui le bouleverse aujourd’hui encore et le meurtrit
–, c’est la lutte épuisante que tous ont dû mener pour pouvoir
simplement exercer ce devoir. Une tenaille s’est refermée sur le
navire humanitaire. Pas tout de suite. Au début, SOS Méditerranée a même été honorée par le Parlement européen, félicitée
par l’Unesco, déclarée « grande cause nationale 2017 » par le
3
CRÉDIT PHOTO
avec lui : « Le secours en mer ne souffre d’aucune discussion.
Outre le fait qu’il remonte à des traditions ancestrales, toutes
les conventions internationales l’imposent aux États comme
aux simples marins et à leurs capitaines. » À l’unisson de ce
credo aussi, Henri de Richemont, ex-député RPR, farouche
opposant de Ségolène Royal dans la région Poitou-Charente.
Cet avocat spécialiste du droit maritime apportera conseils
et expertises lorsque Gibraltar puis le Panama retireront son
pavillon à l’Aquarius. Mais nous n’en sommes pas encore là :
pour l’heure, les fondateurs de SOS Méditerranée sont élevés au rang de héros. Le 3 février 2016, Frédéric Moncany de
Saint-Aignan, successeur de Francis Vallat à la tête du Cluster
maritime français (un organisme qui regroupe tous les professionnels du secteur), remet à l’association le « prix coup de cœur
de l’année ». Cet ancien capitaine au long cours est lui aussi un
farouche défenseur « de la solidarité en mer, notre
1
ADN à nous, les marins ». Aux récalcitrants, il rappelle en outre que les navires de commerce croisent
souvent des embarcations de migrants sur le point
de couler. « Sans être formés ni préparés, dit-il, leurs
équipages recueillent 100, 200, parfois 300 personnes. Ils s’en occupent comme ils peuvent pendant plusieurs jours et doivent se dérouter pour les
ramener à terre. Tout cela a des conséquences économiques non négligeables pour les compagnies. »
Bref, au-delà de la fraternité, « le cynisme devrait,
selon lui, suffire à persuader tout un chacun que
l’Aquarius s’apprête à œuvrer pour l’intérêt public ».
SOS Méditerranée est d’ailleurs admis au sein du
Cluster maritime au même titre que les quatre cent
cinquante entreprises qui en font partie, tandis que,
le 26 février, son « bateau citoyen » atteint enfin le
large de la Libye. Au même moment, Sophie Beau
et Klaus Vogel proposent le poste de président de
l’association à Francis Vallat. « Je leur ai posé deux
conditions, me glisse aujourd’hui ce dernier : que
notre action ne soit jamais politisée et que cette présidence ne me prenne pas tout mon temps. La première clause
a été parfaitement respectée ; la seconde, pas du tout ! »
Nuits sans sommeil, réunions en urgence, successions de
rendez-vous avec les autorités maritimes. Bien sûr, Francis Vallat se doutait que son engagement ne serait pas une sinécure.
Porter secours à des migrants entassés sur des canots pneumatiques dégonflés ou des Zodiac rafistolés avec des planches
cloutées. Les faire monter un à un sur l’Aquarius, malades,
blessés, gelés, brûlés par les vapeurs d’essence, paniqués dans
les vagues démontées, choqués d’avoir vu passer par-dessus
bord les plus faibles. Entendre leurs récits déchirants – viols
presque toujours pour les femmes, sévices de toutes sortes dans
les geôles libyennes pour les hommes, travail forcé, voire esclavage. Les déposer à Trapani, Lampedusa ou dans d’autres
ports du nord de l’Italie, parce que ce sont « les plus proches »...
Non, Francis Vallat ne regrette aucune de ses insomnies. Surtout quand il pense au courage et à l’abnégation dont ont fait
preuve, pendant trois ans et alors qu’il restait à terre, tous ceux
qui sont montés sur l’Aquarius. Les marins de la Jasmud Shipping, salariés de Christoph Hempel, ukrainiens, biélorusses,
philippins ou ghanéens, parfois rudes et revêches mais qui tous
deviendront « habités par leur mission ». Les sauveteurs bravant des conditions extrêmes. Les soignants de Médecins sans
FéVRI e R 2 019
« L’Aquarius n’est pas
un bateau pirate. »
WAGNER INGO/AFP ; ELISA SARRET / LE PICTORIUM ; CLAUDE PARIS / SIPA
gouvernement français. La même année, à Londres, Francis
Vallat a reçu le Lifetime Achievement Award, « l’équivalent
des Oscar pour les marins », précise-t-il dans un sourire amer.
Seul français à avoir obtenu cette récompense couronnant l’ensemble de sa carrière, il consacre alors la moitié de son discours
à parler de l’Aquarius. Sous les dorures de la salle de réception,
l’assemblée, en smoking et robes longues, l’ovationne. Mais il
n’est pas dupe : « Le poison de la désinformation, dit-il, était
déjà en train de faire des ravages. »
U
—
SOPHIE BEAU,
DIRECTRICE GÉNÉRALE DE SOS MÉDITERRANÉE
La traque des Libyens
n rapport, présenté comme « confidentiel »
et émanant de Frontex, l’agence européenne
de protection des frontières, a atterri dès la
fin décembre 2016 à la rédaction du Financial Times. Le document fait allusion, selon
le prestigieux quotidien anglo-saxon, à des
« contacts inopportuns » établis par les ONG avec les « passeurs ». Les premières indiqueraient au second la position des
navires humanitaires en mer. En d’autres termes, les ONG
seraient coupables d’alimenter les « trafics ». Aucun exemple
circonstancié n’étaye ce reproche. Cela n’empêche pas le parquet de Catane, en Sicile, d’ouvrir une enquête préliminaire. Là
encore, nulle mise en examen ou chef d’accusation. Pourtant,
dans les mois qui suivent, le procureur Carmelo Zuccaro se
répand dans les médias : « À mon avis, certaines ONG pourraient être financées par des trafiquants. » Il prétend en détenir
des « preuves ». Ses affirmations ravissent la très extrémiste
2
Ligue du Nord et le plus que populiste Mouvement 5 étoiles du
comique Beppe Grillo. Sur les réseaux sociaux, Beau ou Vogel
sont conspués. Vallat est accusé de « toucher du fric sur chaque
tête de clandestin ». Un commando de fascistes tente même de
partir à l’assaut de l’Aquarius dans le port de Catane. Jamais
le procureur Zuccaro ne produira aucune de ses « preuves ».
Et dès le printemps 2017, la commission d’enquête du Sénat
italien, qui s’est saisie de l’affaire, lave de tout soupçon l’Aquarius ainsi que la dizaine d’autres bateaux, souvent plus petits et
moins équipés, qui l’ont rejoint en Méditerranée (l’Open Arms,
le Sea Watch, le Lifeline, etc.). Mais on n’éteint jamais tout à
fait une calomnie. À l’été, les autorités italiennes imposent
un « code de bonne conduite » aux ONG, ce qui sous-entend
que ces dernières se comporteraient mal. La plupart refusent
de le signer et cessent leurs opérations. Sophie Beau, elle, se
précipite à Rome pour obtenir des garanties du ministère de
l’intérieur. « Notamment, raconte-t-elle, que la police accorde
vingt-quatre heures de répit aux rescapés avant de les contrôler. » À la mi-août 2017, SOS Méditerranée, qui a accepté de
ratifier le code après l’avoir amendé, est la seule et dernière association de sauvetage humanitaire présente en Méditerranée. « Tout ce qui nous importait était de continuer,
dit encore sa directrice générale. De toute façon, nous
respections déjà scrupuleusement les règles, code de
L’
bonne conduite ou pas. L’Aquarius
n’est pas un bateau
pirate. » Encore moins un navire-kamikaze piloté par
des « immigrationnistes » exaltés. Il prend soin de toujours rester en dehors des eaux territoriales libyennes.
Surtout, il obéit aux ordres du centre de coordination
des secours en mer de Rome, plus connu des marins
sous le nom de MRCC (pour « Maritime Rescue Coordination Center »). Jamais d’intervention sans l’accord
préalable des coordinateurs romains, même lorsque les
équipes de SOS Méditerranée repèrent à la jumelle des
canots à la dérive. Et la plupart du temps, c’est le MRCC
qui, recevant des appels de détresse, envoie l’
l’Aquarius
sur place. Il peut aussi réquisitionner
4
des navires marchands ou militaires
quand ils passent à proximité, ceux de
Frontex (qui surveillent les frontières)
ou de Sophia (une autre opération sous
commandement européen chargée de
CAS DE CONSCIENCE
CRÉDIT PHOTO
(1 et 2) Klaus Vogel et Sophie Beau,
les dirigeants de SOS Méditerranée.
(3) Manifestation à Marseille
en octobre 2018. (4) L’Aquarius
quitte le port de Marseille
le 1er août 2018.
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pendant des mois, a fait sa part mais qui ne veut plus écoper
seule « toute la misère du monde ». L’Italie où, jour après jour,
enfle la xénophobie. C’est pour s’en prémunir qu’elle négocie
avec le pouvoir en place à Tripoli, au grand soulagement de l’Europe : 200 millions d’euros, sortis des caisses de l’Union européenne, sont versés au gouvernement de Fayez Al-Sarraj pour la
création d’une nouvelle force de garde-côtes libyenne. Ce corps
d’hommes armés va resserrer un peu plus l’étau sur l’Aquarius.
Le 13 août 2017, la Libye déclare unilatéralement, et contre
tous les règlements internationaux, la création de sa propre
« zone de recherche et sauvetage » (communément désignée
par le sigle anglais SAR, search and rescue). Celle-ci s’étend bien
au-delà de ses eaux territoriales. Qu’importe : Tripoli interdit
à tout navire « étranger » d’y pénétrer pour porter secours aux
migrants. « À partir de ce moment, résume Fabienne Lassalle,
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directrice générale adjointe de SOS Méditerranée, la situation
devient non seulement scandaleuse mais ubuesque. » Le 27 janvier 2018, par exemple, alors que le navire orange, dûment mandaté par le MRCC de Rome, se dirige vers un canot pneumatique en perdition, des garde-côtes libyens hurlent depuis leur
vedette : « Quittez la zone ! Quittez la zone ! » Ils patrouillent
en haute mer, à quinze miles (une trentaine de kilomètres) de
chez eux. Rien ne les autorise à de telles injonctions. L’Aquarius doit-il se plier au « droit » libyen ou se conformer aux lois
de l’Italie démocratique et de son MRCC ? Les volontaires de
« Le Panama a été menacé
par l’Italie. C’est un coup
de force intolérable. »
—
HENRI DE RICHEMONT,
AVOCAT MARITIMISTE, EX-DÉPUTÉ RPR
Médecins sans frontières se souviennent encore des visages terrorisés des passagers du canot, des cris et des pleurs : « Nous
étions à 100 mètres d’eux. » Mais l’Aquarius a pour ligne rouge
de ne jamais mettre en péril ses équipes. Il rebrousse chemin
tandis que la vedette repousse les migrants vers la Libye, ce
cauchemar qu’ils ont essayé de fuir. C’est justement le but du
jeu. Tarir les flux, attraper les clandestins, les enfermer de nouveau dans les centres de détention de Tripoli et alentour. Au
printemps 2018, l’Italie, en pleine campagne électorale, accélère le mouvement : désormais son MRCC ordonne de plus
en plus souvent à l’Aquarius de passer la main aux Libyens,
même s’ils sont hors la loi. Et tant pis si des juges italiens ont
rendu des décisions condamnant le rapatriement forcé des migrants : « Les conventions de sauvetage en mer exigent que les
personnes secourues soient débarquées dans un port sûr. » Ce
dont ne dispose nullement la Libye « où il existe de graves violations des droits de l’homme ». SOS Méditerranée ne cesse de
le répéter, multipliant les communiqués et les conférences de
presse. À plusieurs reprises, Francis Vallat appelle les « autorités européennes à clarifier d’urgence le cadre d’intervention
des garde-côtes libyens dans les eaux internationales ». Mais
L’Union européenne reste aux abonnés absents. L’Italie, n’en
parlons pas. Le printemps 2018 sonne le glas de toutes les espérances. Après la percée historique de l’extrême droite aux législatives, Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, s’installe
au ministère de l’intérieur. Une semaine plus tard, le 9 juin, les
ports italiens sont définitivement fermés à SOS Méditerranée.
C
Les élucubrations du procureur
e jour-là, l’Aquarius est plein à craquer : 629 migrants (dont 7 femmes enceintes, 11 enfants en
bas âge et 123 mineurs isolés) sauvés – c’est un
comble – à la demande du MRCC de Rome
ou confiés par les garde-côtes italiens qui les
avaient préalablement secourus. L’errance du
navire humanitaire, on s’en souvient peut-être, dure sept jours.
Alors que la nourriture et l’eau commencent à manquer,
Francis Vallat passe des dizaines de coups de fil à l’Élysée, à
FéVRI e R 2 019
CARLO HERMANN/AFP
réprimer les trafics). Eux aussi remplissent leur devoir d’assistance, même si les gouvernements leur ont fixé d’autres priorités. Sur terre, les discours sont au renoncement ou à la haine.
Sur mer, les bras continuent à se tendre vers ceux qui se noient.
Près de 20 % des opérations de sauvetage sont toujours effectuées par les gardes-côtes italiens. « Des gens admirables, dit
Francis Vallat, souvent ulcérés par l’attitude de leur pays et de
l’Europe tout entière. » C’est aussi la géopolitique et le pragmatisme érigé en raison d’État que doit affronter l’Aquarius.
Depuis février 2017, l’Italie a passé un accord avec le gouver nement libyen, entériné par le Conseil européen. Objectif : confier à Tripoli la gestion de la « question migratoire ».
Le gouvernement de Fayez Al-Sarraj n’est pas, c’est le moins
qu’on puisse dire, un modèle de probité, ni une vivante incarnation de la démocratie. Mais l’Italie, qui est devenue la principale porte d’entrée de l’immigration clandestine africaine
en Europe, n’est plus à ça près. Plusieurs fois, son gouvernement a demandé de l’aide à ses voisins. « Prenez au moins un
bateau, partageons-nous en la charge. » Las, l’Allemagne d’Angela Merkel estime qu’elle a déjà donné en ouvrant ses frontières, en 2015 et 2016, à près d’un million de réfugiés. Quant à
la France de François Hollande, puis d’Emmanuel Macron, elle
s’abrite confortablement derrière le « règlement de Dublin »,
stipulant que l’accueil des demandeurs est de la responsabilité
du premier pays européen sur lequel ils posent les pieds. Donc,
pour des raisons purement géographiques, l’Italie ! L’Italie qui,
Matignon, au secrétariat général de la mer où le contre-amiral Patrick Augier (ex-commandant de la Jeanne d’Arc) devient
son interlocuteur attitré. « Je suis comme tous les marins, me
lâche ce dernier au téléphone aujourd’hui, je n’accepte pas que
des gens meurent en mer. » Vallat connaît bien aussi le préfet
maritime de la Méditerranée, installé à Toulon, Charles-Henri
Leulier de La Faverie du Ché. Celui-ci se tient prêt au cas où.
Mais la France, à qui SOS Méditerranée demande, en dernier
recours, l’autorisation de débarquer, oppose un refus muet
mais sans appel. Emmanuel Macron ne sort de son silence que
pour fustiger le « cynisme et l’irresponsabilité » du gouvernement italien, lequel lui rétorque qu’il n’a aucune leçon à recevoir de l’Hexagone. C’est le premier ministre espagnol, Pedro
Sánchez, qui sauvera l’honneur en ouvrant le port de Valence.
L’Aquarius y accoste le 17 juin, après avoir parcouru 1 300 kilomètres supplémentaires, avec sa cargaison de passagers exténués. Le président Macron, comme pour se rattraper, fait alors
savoir que son administration examinera la demande d’asile de
certains d’entre eux (80 l’obtiendront). Trois mois plus tard, le
15 août, lorsque l’Aquarius, toujours frappé d’oukase en Italie,
dépose 141 migrants à Malte, la France réitère son geste, suivie par le Portugal, l’Espagne, l’Allemagne, le Luxembourg.
Tardif sursaut européen. Conjoncturel surtout. Car les vingthuit pays de l’Union européenne sont décidés, plus que jamais,
à « renforcer les capacités d’interception » de la Libye et de
ses garde-côtes, même si le pays est toujours en proie à la violence. La zone de sauvetage que Tripoli avait décrété en toute
illégalité est désormais officiellement entérinée. Et la fin de
l’Aquarius est proche.
Lorsque, à l’été 2018, le bateau reprend la mer, c’est pour un
dernier baroud. Le 20 août, Gibraltar lui a retiré son pavillon,
« en arguant que nous nous étions enregistrés comme navire de
recherche et non de sauvetage – ce qui est totalement faux », s’indigne l’avocat Henri de Richemont. SOS Méditerranée dénonce
les pressions de l’Italie et de la
Grande-Bretagne sur les autoriZONE DE NON-DROIT
tés du détroit, possession britanÀ gauche, des migrants
nique. Puis l’Aquarius, qui entresecourus par l’Aquarius.
temps s’est mis sous les couleurs
Ci-dessous, carte
du Panama, reprend sa route,
de la « zone de recherche
de plus en plus incertaine. Déet sauvetage » décrétée
sormais, les garde-côtes libyens
par la Libye en 2017.
ITALIE
GRÈCE
SICILE
Pozzalo
TUNISIE
Lampedusa
TRIPOLI
MALTE
MER MÉDITERRANÉE
ZONE DE RECHERCHE
ET DE SAUVETAGE LIBYENNE
LIBYE
Fé VRI e R 2019
Benghazi
Syrte
150 km
règnent véritablement en maître, secourant quand bon leur
semble, abandonnant les uns, renvoyant les autres dans le chaos
post-Kadhafi. Contrairement au temps où l’Italie supervisait les
sauvetages, ils ne transmettent plus systématiquement les appels de détresse des migrants ni à SOS Méditerranée ni même
aux navires marchands. À l’automne, l’Aquarius réussit malgré
tout à approcher cinquante-huit naufragés qu’il transborde, le
30 septembre, sur un bateau de la marine maltaise, pour éviter
d’entrer dans le port de la Valette, où il risquerait de rester à
quai à jamais. Cette fois, c’est le Panama qui vient de le trahir,
en révoquant son pavillon à la demande, toujours, des Italiens.
« Un coup de force étatique intolérable. Les autorités panaméennes ont été menacées de rétorsions. Contrairement à celles
de Gibraltar, elles ne s’en cachent pas » ; dit Me de Richemont.
« Même en temps de guerre, cela n’est jamais arrivé », note
Christophe Hempel, le propriétaire de l’Aquarius. « Le droit
maritime est devenu l’otage de l’extrême droite transalpine »,
souffle, pantois, Francis Vallat. Et encore, il n’a pas tout vu.
Le 4 octobre, l’Aquarius rentre dans le bassin de la Joliette,
à Marseille. Dès le lendemain, vingt-deux militants de l’ultradroite envahissent le siège de SOS Méditerranée et molestent
sept de ses permanents, dont Sophie Beau. Deux semaines plus
tard, une tribune publiée par l’hebdomadaire Valeurs actuelles
exige l’abandon des poursuites judiciaires contre les assaillants
qui ont été mis en examen. Parmi les signataires, on trouve
Robert Ménard, Louis Alliot, mais aussi Christine Boutin ou
l’ex-ministre et député Les Républicains Thierry Mariani. Le
coup de grâce est porté le 20 novembre par le procureur de
Catane, Carmelo Zuccaro. Toujours le même, celui qui depuis trois ans s’acharne à démontrer, en vain, que les humanitaires sont payés par les trafiquants. Le voilà maintenant qui
lance rien de moins qu’une procédure de mise sous séquestre
de l’Aquarius. Avec des arguments particulièrement indignes :
des déchets et des vêtements de migrants qui auraient été jetés,
selon lui, sans précaution dans les ports italiens pourraient être
porteurs de virus, dont le VIH (comme si le sida pouvait se
transmettre par les habits !) Le 6 décembre, les dirigeants de
SOS Méditerranée annoncent, la gorge serrée, que ce harcèlement judiciaire les oblige à se séparer de l’Aquarius, mais qu’ils
sont déjà en quête d’un nouveau navire. Ils y croient.
Leurs cœurs sont lourds. L’abandon du navire orange,
disent-ils, est le symbole d’une faillite, celle de l’Europe.
« Chaque migrant qui se noie entraîne un peu de nos valeurs
et de notre âme au fond de la Méditerranée. » Au cours de l’année qui vient de s’écouler, 1 783 victimes ont été recensées. La
traversée a rarement été aussi meurtrière alors que les flux
migratoires ont presque diminué de moitié. En 2017, le Haut
Commissariat pour les réfugiés dénombrait un mort toutes les
quarante-deux tentatives de départ. Pour 2018, la statistique
s’élève à un sur dix-huit. Et selon, SOS Méditerranée, depuis
qu’au mois de septembre l’Aquarius a été entravé, ce chiffre est
passé à un sur huit. « Plusieurs fois, me confie Francis Vallat,
j’ai été tenté de rendre publiques les images filmées par nos
vidéastes embarqués à bord. Elles sont souvent atroces. Les
mains qui s’agrippent, les hurlements, les cadavres des plus
faibles au fond des canots, les femmes enceintes, les bébés...
Nous n’avons jamais voulu les montrer, pour respecter leur
dignité et de pas faire de chantage à l’horreur. Mais, je vous
Damiette
jure, nous avons
de quoi faire pleurer la France entière. » Mais
ÉGYPTE
reste-t-il encore des larmes pour les naufragés ? �
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VANITY FAIR POUVOIR
Dix-sept mois
rue de Valois
ALAIN GUILHOT / DIVERGENCE
L’éditrice Françoise Nyssen aurait dû briller
au ministère de la culture : elle n’aura été qu’une étoile
filante. À SOPHIE DES DÉSERTS, elle raconte sa cruelle
plongée en politique et les errements d’un président.
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E
d’éternelle étudiante, tout en laine et en velours, carré blond
miel, lunettes curieuses et ce sourire obstinément lumineux.
Elle commande un citron pressé chaud, quelques tartines,
pose son smartphone et l’Ipad où s’affiche encore son agenda
de ministre, celui qu’elle aurait dû honorer ce mercredi.
« C’est idiot, hein ? s’amuse-t-elle, petits rires en grelots. Je
n’arrive pas à l’effacer. »
Françoise Nyssen a visiblement du mal à décrocher. Elle dialogue encore avec ses anciens collaborateurs, se préoccupe de leur
sort, suit les dossiers... C’est ainsi qu’elle a voulu rencontrer Franck
Riester, son successeur, qui a consenti à la recevoir fin novembre,
une petite heure à peine. Brigitte Macron, elle, a eu plus d’égards.
Elle l’a invitée à déjeuner, complicité de femmes, projet d’aller voir
ensemble le spectacle équestre de Bartabas à Aubervilliers. « Il
faut que tu continues le combat d’une manière ou d’une autre »,
a soufflé la première dame. Son mari aussi a fini par se manifester,
un SMS pour la féliciter du dernier prix Goncourt, remporté par
Actes Sud pour Leurs Enfants après eux de Nicolas Mathieu. Nyslle est partie sen, touchée, s’est empressée de remercier Macron, avant de se
sans bruit, contre sa volonté. Ce 16 octobre, Françoise Nyssen remettre à le textoter comme au bon vieux temps, « courage » dans
fait ses adieux, rue de Valois. Le discours vibre, long et digne, le brasier des gilets jaunes, petit conseil de lecture vers la tribune
rappel de son bilan, bienvenue au successeur, Frank Riester, mille de l’écologiste Cyril Dion, et ce passage du Goncourt qui peint
mercis au personnel. Dans les jardins du Palais-Royal, les feuilles si bien la jeunesse de la France oubliée. Il est écrit, page 135, tel
volent comme les regrets, grand vide après le trop-plein, la mi- un écho aux révoltes à la pompe : « Chaque plaisir nécessitait du
nistre ne peut retourner diriger sa maison, Actes Sud, tant que la carburant. » La littérature souvent plus inspirée que la politique.
Haute Autorité pour la transparence de la vie publique n’a pas
Elle a du talent, Nyssen, une culture profonde vissée au cœur.
donné son accord. Tout paraît irréel et ce silence du président... Rue de Valois, elle aurait dû faire des étincelles. C’était le pari
Emmanuel Macron n’a même pas pris la peine de remercier celle
d’Emmanuel Macron, qui a suggéré son nom au lendemain du
qu’il appelait si chaleureusement « Françoise ». C’est Édouard premier tour de l’élection présidentielle, après avoir approché
Philippe qui s’en est
l’académicien Erik chargé, d’une formule
Orsenna et la romanexpéditive : « Je vais recière Leïla Slimani. Il
manier et tu ne feras pas
connaissait l’aura de la
partie du prochain goupatronne d’Actes Sud,
vernement. Merci pour
cette maison d’édition
ce que tu as fait. »
bâtie pierre à pierre, à
Arles, depuis 1978, avec
Voilà, fin de partie
pour l’éditrice embrinson père et son second
—
guée à 66 ans dans
mari, Jean-Paul CapiFRANÇOISE NYSSEN
l’épopée macronienne.
tani. Un petit empire
Au printemps 2017, la
loin du microcosme paFrance palpitait, elle aussi. L’espoir d’un nouveau monde, d’un risien, avec tout de même de chics bureaux au quartier latin, un
juste combat contre la « ségrégation culturelle », les éloges pleu- catalogue de 12 000 titres, des succès fous comme Millenium, des
vaient. Puis ce furent les ricanements, les couacs, une avalanche
prix Nobel (Svetlana Alexievitch), des Goncourt (Mathias Enard,
de dossiers complexes, la lutte contre les Gafa, ces géants d’In- Laurent Gaudé, Jérôme Ferrari). Françoise la discrète, est deveternet, les « fake news », la réforme de l’audiovisuel public... les nue la reine d’Arles, icône de l’édition indépendante, courtisée par
montagnes russes, des paillettes de Cannes aux « unes » du Ca- les présidents, Sarkozy qui l’a reçue à l’Élysée, Hollande qui s’est
nard enchaîné. Tout a été rapide et vite balayé, alors même que attablé dans son joli mas sous les oliviers. Macron, lui, l’a rencon« l’épisode Nyssen », comme on dit désormais à l’Élysée, éclaire trée pendant la campagne, au salon du livre, le temps d’échanger
si bien les pratiques du nouveau pouvoir, le cynisme du président, quelques mots, d’évoquer un ami commun, Christian Monjou,
ses ambivalences, les guerres de clan, la toute-puissance de la son ex-professeur en culture anglo-saxonne à Henri-IV. Le distincommunication. Un rêve, un calvaire. Dix-sept mois rue de Va- gué agrégé, devenu enseignant à Oxford et à HEC, conseiller en
lois ou le roman d’une femme de lettres plongée en politique.
leadership pour quelques chefs d’entreprise, dont le patron d’Her« J’ai pris des notes et mès, éclaire alors son ancien élève dans sa conquête du pouvoir.
je commence à écrire », Un coaching discret, quasi quotidien. Françoise Nyssen est bluffée
ROMAN NOIR
confie Françoise Nyssen, par le charisme du jeune candidat. Mais il est loin de son monde et
Françoise Nyssen, ici
lors de notre rencontre, de celui de son mari, agronome, producteur de vin bio ; loin de
à l’Assemblée nationale,
mi-novembre, dans un leurs idéaux de gauche, de l’école du « Domaine du possible »
prépare un livre sur son passage
bar feutré de Saint-Ger- qu’ils ont créée à Arles, inspirée par l’anthroposophie de Rudolf
en politique en collaboration
avec la journaliste Laure Adler.
main-des-Prés. Des airs Steiner, obscur courant ésotérique fondé sur la spiritualité et la
« Le premier ministre m’a dit :
“De toute façon, le président vous
veut absolument”, comme s’il n’était,
lui-même, pas tellement convaincu. »
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VA NI T Y FA I R
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réincarnation ; loin des réseaux écolo-alternatifs, soudés autour du premier ministre : “De toute façon, le président vous veut
de leur vieil ami et auteur Pierre Rabhi, le célèbre chantre de la absolument”, comme s’il n’était, lui-même, pas tellement
« sobriété heureuse ». Pour tous ceux-là, l’ancien banquier de convaincu. Puis il me dit : “Il faut descendre voir les histoires
Rothschild est suspect.
de conflit d’intérêts.” » C’est la règle pour tous les ministres ;
Nyssen a tardé à se mettre en marche. Il a fallu que Marine la présidente d’Actes Sud, neuvième maison d’édition franLe Pen accède au second tour pour qu’elle entende l’appel de çaise (67 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2016, près
Marc Schwartz, l’énarque chargé du programme culturel de de 300 salariés, des subventions) mérite sans doute une attenMacron. « Le Front national est aux portes du pouvoir, insis- tion particulière puisqu’elle supervisera désormais le secteur
du livre. Françoise Nyssen
tait-il. Nous avons besoin
déclare à la Haute Autorité
de vous. » Alors, l’héritière
pour la transparence de la
d’Actes Sud a posté une trivie publique un patrimoine
bune de soutien au jeune
personnel de 5,1 millions
candidat sur Facebook.
d’euros et annonce que
Elle l’a applaudi avec son
son mari la remplacera déamie Sabine Azéma lors du
sormais dans ses fonctions.
duel télévisé contre Le Pen,
Le couple, uni depuis
avant d’assister au sacre,
serrée devant le poste contre
plus de trente-cinq ans, a
sa mère de 93 ans. Le lendetout bâti ensemble, mais
—
main, le téléphone sonnait.
lui est resté dans l’ombre,
« Bonjour, c’est Emmale plus souvent à Arles,
FRANÇOISE NYSSEN
nuel Macron.
occupé à développer le
– Waouh, je vous ai regardé avec ma maman. Bravo, ma- groupe, chercher des financements, monter ses nombreuses
gnifique.
opérations immobilières. « Mon lapin », l’appelle-t-elle avec
– Merci, c’est gentil. Je me demandais si vous viendriez me tendresse. Il la pousse à accepter la proposition de Macron.
voir demain à Paris. »
« Ce mec va peut-être bouger les lignes », dit alors Capitani,
Françoise Nyssen consulte son agenda ; désolée, elle a promis avec sa gouaille de terrien camarguais. Dieu sait si le ministère
d’accompagner son petit-fils chez le médecin. « Moi aussi, j’ai de la culture est périlleux, exposé, sous doté, avec à peine 1 %
sept petits-enfants », s’amuse le président, qui la convainc tout du budget de l’État. Tant de gens se sont cassé les dents, Fréde même de prendre le TGV. En route, l’éditrice passe quelques déric Mitterrand, Fleur Pellerin, Aurélie Filippetti, venue ici,
coups de fil. « Que me veut Macron ? » demande-t-elle à ses en 2013, décorer Françoise de la Légion d’honneur. « Mais,
amis, avec sa douce voix ingénue, un peu surjouée peut-être.
ajoute-t-il, on se disait modestement qu’on n’était pas plus
Arrivée à l’Élysée, surprise de croiser une vieille connais- cons que les autres, qu’on avait les épaules. » Le 16 mai 2017,
sance, Patrick Strzoda, l’ancien sous-préfet d’Arles, nommé dipeu avant 20 heures, Nyssen envoie un SMS au président : « Ce
recteur du cabinet du chef de l’État. Et la plume chargée des dis- serait indécent et péché d’orgueil que de ne pas tenter l’avencours n’est autre que Sylvain Fort, un écrivain Actes Sud, auteur ture avec vous. Pour la France qui m’a accueillie et que j’aime,
notamment d’une remarquable biographie de Puccini, préfacée et les jeunes parce que c’est vous... » Réponse immédiate : « Le
par Roberto Alagna. Troublant alignement des astres. Macron trac accompagne le talent. Je vous fais confiance. Je vous noml’accueille, l’œil bleu irrésistible : « Je veux que vous preniez la merai demain après-midi. À vous. »
culture. » Elle s’entend balbutier : « Et pourquoi ne pas garder
Au placard, le neveu de Napoléon ! Audrey Azoulay ? Elle est formidable. Non, un ministère, pas
mon truc, tout ça est très “émotionnant”... » Danse des mains
oli coup, ravissement du monde de la culture, seul
pour souffler qu’à Arles, elle n’a rien fait seule... Bien, il y aura
Jean-Luc Mélenchon, sur BFM TV, dénonce une
une équipe. « Je vois son regard bienveillant, sa détermination,
ministre « plus ou moins liée aux sectes » dans l’inse souvient-elle, encore émue. Je finis par lui dire : Est-ce que
vous m’accorderiez un peu de temps pour sonder ma famille ? »
différence générale. « Quel bon choix, quelle bonne
Jupiter, magnanime : « Vous avez jusqu’à ce soir, 20 heures. En
nouvelle », s’exclame Pierre Lescure, aussi emballé
que Bernard Pivot. « Enfin une vraie ministre de la
attendant, passez voir le premier ministre ! » Macron ignore les
SMS de quelques technocrates demandant si « Nyssen a la cui- culture », se réjouit Jérôme Garcin dans L’Obs, tandis que L’Exrasse » pour manœuvrer rue de Valois, affronter Bercy, l’As- press salue « une battante humaniste ». Rue de Valois, c’est l’efsemblée, les médias. Il la veut, coûte que coûte. Un proche s’en fervescence, à peine le temps de griffonner un discours. Nyssen
étonne dans les couloirs du palais : « C’est un peu comme s’il prend le micro, rappelant son passé de jeune Belge, étudiante en
biologie moléculaire, engagée en 1968 dans les comités de quarnommait sa femme. »
À Matignon, Nyssen tombe sur Nicolas Hulot, son ami, son tiers bruxellois, débarquée à Paris comme une « migrante », et
« idole », qui prépare alors, pour Actes Sud, un livre sur l’ur- désormais déterminée à s’engager pour la France « pour que
gence écologique. Il sort du bureau du premier ministre. « Tu ce soit encore et toujours une terre d’accueil ». Qu’elle est touy vas ? » lance-t-il. Elle : « Et toi ? » Regards complices, fierté, chante, les joues roses d’émotion : « Je vous demande beaucoup
envie d’y croire. Nyssen est reçue à son tour par Édouard Phi- d’indulgence », dit-elle avant de rappeler la maxime de son ami
lippe. « Ma mémoire est un peu agitée, avoue-t-elle lors de Edgar Morin : « À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence,
notre second entretien. Il me revient tout de même cette phrase on oublie l’urgence de l’essentiel. »
« Le monde politico-médiatique
me désarçonne. Finalement,
j’étais seule au milieu de l’arène,
pas préparée. Je me suis crispée,
le trac, la peur. »
J
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les jeux de cour et de pouvoir. Rue de Valois, elle ne les percevra même pas. « À
mes yeux, une seule chose importe, insiste-t-elle, œuvrer, partout en France,
pour mettre fin à la ségrégation culturelle,
donner sa chance à chaque enfant. » Elle
se présente en « ministre des possibles »,
s’engage à mettre vite en œuvre le programme présidentiel : ouverture étendue
des bibliothèques, afin de les transformer
aussi en lieu d’accueil pour les services publics, recherches d’emploi, cours de français... et ce pass culture de 500 euros offert
aux jeunes de 18 ans. D’emblée, elle s’allie au ministre de l’enseignement Jean-Michel Blanquer pour renforcer, dès le primaire, la pratique artistique. Des chorales
fleuriront dans les écoles à la rentrée prochaine. « Entre nous, l’entente a été immédiate, se remémore Blanquer. Françoise
est adorable, humaine, combattante. »
VALSE À DEUX TEMPS
DENIS / REA
Visite à la
médiathèque
des Mureaux en
février 2018, au côté
d’Emmanuel Macron.
Il lui faut vite constituer un cabinet, dix personnes seulement, moitié
moins que ses prédécesseurs, pour
un budget de dix milliards d’euros.
« On travaillera deux fois plus », promet-elle. Le directeur s’impose naturellement, Marc Schwartz,
poussé par l’Élysée. L’énarque, ancien de la Cour des comptes,
qui fut médiateur du livre, directeur financier de France Télévisions, et auteur, en 2015, d’un rapport remarqué sur l’avenir de
l’audiovisuel public, connaît parfaitement la machine étatique.
Nyssen, elle, pousse les lourdes portes de la rue de Valois,
ébahie par la solennité des lieux, les couches hiérarchisées de
fonctionnaires, les us, le protocole, les dorures. Un monde à
part... Elle choisit de ne pas habiter les appartements privés,
petits et sombres, et de rentrer le soir chez elle, au quartier
latin, dans son rez-de-jardin de la rue Séguier, jouxtant le
QG parisien d’Actes Sud. Mais la ministre aménage le bureau, fait décrocher l’immense portrait du prince Jérôme, le
neveu de Napoléon, qui agace tant son mari. « Beau symbole
républicain... Virez-moi ces merdes », fulmine Capitani, en
recommandant aussi de débarrasser les bustes d’empereurs
romains. Nouveau décor avec une toile de Louise Bourgeois
– un corps de femme sans tête –, des gouaches d’une poétesse
libanaise, les jolis fauteuils bleus en bois clair de Richard
Peduzzi empruntés au mobilier national. Et au cœur de la
pièce, un grand tableau coloré d’Antoine, leur fils chéri disparu en 2012, à l’âge de 18 ans. Un enfant précoce, artiste,
sensible, sans doute trop pour supporter la vie ; il est là partout, dans ces dessins posés en évidence, gravés sur le foulard de sa mère, encadrés sur le bureau de la première dame
qui a emporté une esquisse après un déjeuner au ministère.
L’école du « Domaine du possible » a été créée à sa mémoire,
à l’automne 2015, dans un écrin de verdure, programme de
rêve pour les élèves « différents », chant, danse, équitation,
pas de pression, pas de notes, afin que « chaque enfant puisse
s’épanouir dans sa singularité ».
La bienveillance, mantra du candidat Macron, n’est pas un
simple mot pour Françoise Nyssen. Elle ignore la méchanceté,
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T
Yoga et avocat au réveil
out le monde fond pour Nyssen, ses mots
humbles, ses tenues simples, ses arrivées souriantes en Zoé électrique au conseil des ministres. À côté d’elle, le jeune Darmanin a
l’air d’un vieil apparatchik... Elle est un soleil
pour ses collègues de la société civile, avec qui
elle organise des dîners pour échanger, s’épauler, « se faire du
bien ». Muriel Pénicaud, la ministre du travail, se lie d’amitié avec elle ; les deux femmes, dans leurs rares moments de
liberté, iront marcher ensemble dans les Alpes du sud. La politique ressemble alors à un rêve. Françoise rayonne. « On se
dit qu’on a une pépite », se souvient son jeune chef de cabinet,
Loïc Turpin, ancien de l’équipe de Myriam El Khomri. La ministre vit pour la culture, les concerts, les films, les expositions.
« Ça me nourrit », dit-elle lorsque ses conseillers lui suggèrent
de se ménager. Elle est ultra-connectée, surfe sur les réseaux
sociaux, entretient de solides réseaux : avec ses auteurs bien
sûr, Paul Auster, Kamel Daoud, Alice Ferney mais aussi avec
des poids lourds de la musique et du cinéma, comme Patrick
Zelnik, l’ancien patron de Virgin, créateur du label Naïve, ou
Luc Besson, qui l’a longtemps côtoyée au conseil d’administration de sa société de production, Europacorp. Les richissimes mécènes du luxe, Pinault, Arnault, lui échappent, tout
comme les nouveaux seigneurs des médias, Bolloré, Drahi,
Niel dont elle connaît à peine le nom. Mais Nyssen va les approcher. Elle se met aussi à regarder la télé, formation express
avec les DVD d’émissions sélectionnées par ses conseillers :
Ruquier, Barthes, Hanouna... Tout s’apprend, sa mère s’est
bien mise au russe à 70 ans. Elle bosse, à l’œuvre dès 5 heures
du matin, après sa routine quotidienne : méditation, yoga, collation frugale (soupe miso, avocat, graines germées). Avec ça,
la ministre, toujours zen, se promène partout, radieuse, d’un
collège de Courcouronnes au festival de Cannes.
Nyssen a fait une entrée remarquée sur la croisette. Carton plein sur le tapis rouge, vêtue d’un smoking Saint Laurent
puisque ses conseillers l’ont persuadée – une fois n’est pas
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L’ÉCOLE DU POUVOIR
(1) Avec son père,
Hubert Nyssen,
le fondateur d’Actes
Sud, en 1992, à Arles.
(2) Saluée par Audrey
Azoulay rue de Valois
lors de la passation
de pouvoir le 17 mai
2017. (3) Avec Franck
Riester, son successeur,
le 16 octobre 2018.
(4) À l’Élysée au bras
de son mari,
Jean-Paul Capitani,
lors d’une réception
en l’honneur du grandduc du Luxembourg.
(5 et 7) Avec
les deux ambassadeurs
du président,
Erik Orsenna
sur les bibliothèques,
et Stéphane Bern sur le
patrimoine. (6) « Une »
du 22 août 2018
du Canard Enchaîné.
(8) Rencontre au
ministère de la culture
avec l’artiste Jeff Koons
le 30 janvier 2018.
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LOUIS MONNIER / GAMMA ; STÉPHANE DE SAKUTIN / AFP ; ABACA
coutume –, d’accepter le prêt d’une maison de couture. « On
a rarement eu un tel moment de joie et d’engouement », se souvient l’ami Thierry Frémaux, délégué général du festival. Cette
ministre pourrait réenchanter la politique. À peine nommée, elle
a remporté une bataille à Bruxelles, avec un projet de directive
imposant un quota de 30 % d’œuvres européennes dans les catalogues des plateformes de vidéos à la demande. « C’est une
très grande victoire pour la diversité culturelle, pour les artistes
et pour le public », déclare-t-elle alors. Promesse d’aller plus
loin dans la lutte pour une meilleure rémunération des auteurs,
la taxation des Gafa, contre le piratage... Ça sonne juste, le président la trouve « formidable ». En juillet 2017, il se rend sur ses
terres, à Arles, dans cette cité communiste vivifiée par Actes Sud,
sa librairie, son complexe culturel – salles de concerts, d’exposition, de cinéma, hammam, restaurant – un phare pour les projets
audacieux nés ces dernières années, comme ceux de l’héritière
Maya Hoffmann et sa fondation, sa tour folle de 56 mètres érigée par Frank Gehry. Macron débarque en hélicoptère, la foule
en liesse, « Françoise » à ses côtés, toujours derrière : « Ici
la culture se respire », écrit-il sur le livre d’or de la ville. La
ministre est conquise : « Un génie ce Macron », dit-elle à ses
proches, en murmurant qu’il lui rappelle son fils.
Pas de familiarité, vouvoiement toujours mais les échanges
s’intensifient, par SMS. Ce mois d’août 2017, Nyssen alerte
le président sur le sort des migrants qu’elle voit affluer depuis sa résidence secondaire, située près de Briançon, à la
frontière italienne. Photo du paysage grandiose désormais
traversé par la misère du monde, et ces mots : « Chaque jour,
une vingtaine de migrants franchissent la frontière, les Briançonnais sont dépassés. Nous assistons donc, impuissants
et solidaires, à ce drame humanitaire. Il faut faire un plan
Marshall. » Macron la remercie : « Oui, et c’est tout le sens
de mon discours d’Orléans [sur l’immigration, prononcé fin
juillet]. Désormais, il faut agir. »
La ministre de la culture en reste là. Elle n’évoque pas la
politique migratoire de Gérard Collomb qui l’inquiète. Pas
de vagues, jamais, même pour défendre son domaine. Pourtant, le président lui impose des per6
sonnalités médiatiques nommées par lui seul :
Erik Orsenna, missionné sur les bibliothèques,
Stéphane Bern sur le patrimoine, puis Leïla Slimani à la francophonie... La jeune romancière
est distinguée au moment même où Macron
embarque Nyssen dans son avion, pour l’inauguration du Louvre Abou Dabi. Comment se
plaindre ? « Toutes les bonnes volontés sont les
bienvenues », encaisse la ministre. Évidemment,
elle s’interroge. Sans doute manque-t-elle de charisme, de surface médiatique. Elle le sent bien :
ses prises de parole ne sont guère flamboyantes.
Difficile, pour une femme de l’écrit, de trouver
le bon mot, la formule percutante. Faire du buzz,
ce Graal du monde moderne. Tenir l’Assemblée nationale par
le verbe. Répondre tous azimuts aux journalistes, se rappeler
le budget de France 2, réagir à chaud aux décés de Johnny et
de Jean d’Ormesson. « Je ne sais pas quoi dire », avoue-t-elle
parfois devant ses conseillers désolés. Ils prescrivent du média
training, l’abreuvent d’« EDL », acronyme pour les éléments de
langage mitonnés à l’Élysée. Tout est décidé, filtré au château,
où les relations avec la conseillère culture, Claudia Ferrazzi,
2
3
l’ambitieuse énarque à l’initiative du fameux pass pour les
jeunes, deviennent exécrables. Les discours, les entretiens donnés à la presse sont systématiquement relus. « Je trouvais ça un
peu bizarre, mais bon, c’était la règle... » soupire Nyssen. Certains jours, du bout des lèvres, elle se rebelle : « Je n’en peux plus
de vos EDL. » Le président, lui, peut bien se lâcher, déclarer que
l’audiovisuel public est « une honte ». À elle d’éteindre le feu, calmer la colère, trouver des dizaines de millions d’euros d’économies. « Merci, vous m’avez ouvert le champ du travail », textote
la bonne élève, angoisse rentrée.
Cette fois, l’enjeu est crucial. Elle veut montrer de quoi elle
est capable. Assez que son directeur de cabinet, Marc Schwartz,
manœuvre en direct avec Matignon et l’Élysée. « Celui-là, il se
prend pour un ministre bis », s’agace Jean-Paul Capitani, qui se
méfie toujours des énarques. Au cabinet, d’autres voix poussent :
« Tu te fais bouffer, Françoise, libère-toi, sois plus politique. »
C’est décidé, à Noël 2017, Schwartz est brutalement remercié.
U
Trou noir sur France Inter
ROMAIN GALLARD / REA ; XAVIER POPY / REA ; FRANÇOIS LO PRESTI / AFP ; RÉGIS DUVIGNAN / REUTERS
5
n vent nouveau souffle rue de Valois. La ministre est chargée de porter la nouvelle loi
annoncée sur les « fake news ». Au cabinet
débarque une nouvelle communicante, Marianne Zalc-Muller, ex-collaboratrice d’Arnaud Montebourg et de Laurent Fabius, une
forte tête recommandée par Sibeth Ndiaye, la conseillère presse
du chef de l’État. « Il faut passer la seconde, changer de logiciel », suggère-t-elle. En six mois, les autres ministres de la
société civile ont décollé, Marlène Schiappa, la coquette inconnue du Mans, truste désormais les plateaux télé... Elle n’a
pas d’état d’âme. L’humilité, la bienveillance, c’était bien au
début. Mais Nyssen doit changer pour exister. Plus question
de marcher dans la lumière de Blanquer ni de laisser Orsenna
seul sous les projecteurs. L’académicien est sommé de cosigner
avec la ministre son rapport sur les bibliothèques. Il hurle, appelle son amie Françoise, fustige sa « bande de branquignols ».
Mais la ministre préfère les écouter, « faire des coups ». Elle
se prend à imaginer un « plan de l’itinérance », pour que les
œuvres se déplacent dans les territoires, que La Joconde voyage.
« Impossible », s’étrangle le directeur du musée
du Louvre, qui rappelle que le tableau, conservé
7
dans un caisson isotherme, n’a pas bougé depuis
1974. Décidément, tout semble improvisé. Nyssen lance l’idée d’une grande mobilisation des
acteurs de la culture en faveur des migrants, avec
une vague mission confiée à l’historien Benjamin
Stora. Soudain, elle exige le départ du PDG de
Radio France condamné pour favoritisme, Mathieu Gallet, après avoir déclaré, la veille, qu’elle
s’en remettait au CSA. La presse se déchaîne,
le petit milieu de la culture aussi : « Nyssen
est nulle. » Paris raille ses tenues, ses bourdes,
comme ce jour où la ministre, devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée,
évoque la « pâtisserie » de Bayeux.
Le pire est atteint ce matin du 7 mars 2018, sur
France Inter. La ministre est attendue sur la crise
à Radio France et la loi sur les « fake news ». L’intervention a été longuement préparée la veille,
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dans la culture. Elle slalome, évite les
polémiques, celle touchant Bertrand
Cantat par exemple, empêché de se
produire sur scène. « Il a payé, il a le
droit de mener sa vie », rappelle Nyssen, en évoquant aussitôt la mémoire
de Marie Trintignant. Elle traite aussi
le cas Jeff Koons, et son épineux
bouquet de tulipes offert aux Parisiens après les attentats du Bataclan :
33 tonnes d’acier censées fleurir devant le palais de Tokyo, au désespoir
de nombreux artistes. Une pétition est
lancée contre ce cadeau empoisonné,
« emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif ». La ministre apINAUDIBLE
avec sa communicante, ainsi que ceux du
pelle Koons à New York, avec son anglais franchouillard, puis
Face à Léa Salamé
président, Ismaël Emélien, et du premier
le reçoit rue de Valois le 30 janvier 2018. Elle suggère un autre
sur France Inter
ministre,
Charles
Hufnagel,
venus
tous
deux
lieu
d’installation, moins fragile, la Villette par exemple, montré
le 7 mars 2018.
« briefer » Nyssen dans son bureau. Mais au
à l’Américain qui préférera finalement le Petit Palais. Nyssen apprend à trancher ; refuse de reconduire à la tête de la villa Médicis
micro, c’est le trou noir. Silences, balbutieMuriel Mayette-Holtz, dont le bilan est contesté. Elle prend poments : « Il faut réfléchir, l’important, c’est de réfléchir », répète
la ministre à chaque question de Nicolas Demorand et de Léa Sasition contre le forain Marcel Campion et son marché de Noël,
lamé. Les journalistes sont gênés, les auditeurs aussi, la conseillère
censé illuminer les Tuileries pour les fêtes.
en communication manque de faire une syncope. Nyssen, elle,
Ça ne s’arrête jamais. Françoise vit avec ses dossiers, dort
relativise. Les vrais drames sont ailleurs, elle le vit dans sa chair.
cinq heures par nuit. « Je m’inquiète, confesse son mari. Elle
Alors à la sortie du studio, l’éternel sourire : « Je n’ai pas été très
bosse comme une damnée. Tout ça pour 7 000 euros par mois
alors qu’elle en gagnait 10 000 chez Actes Sud. » Quand il passe
bonne mais est-ce si grave ? » Neuf mois après, avec le recul, elle
à Paris, Capitani supplie qu’on allège un peu l’agenda. L’épouse
souffle dans son citron tiède : « Le monde politico-médiatique
me désarçonne. Finalement, j’étais seule au milieu de l’arène, pas
de Jack Lang lui a suggéré de demander un poste de conseilpréparée. Je me suis crispée, le trac, la peur. Je n’avais pas perçu
ler, comme celui qu’elle a occupé au cabinet de son époux.
à ce point l’importance de la com’. »
Impensable à notre époque, et Capitani l’Arlésien tient à sa liCertains conseillers peuvent lui parler durement, dire, comme
berté. Tout juste consent-il à mettre une cravate pour assister à
si elle n’avait pas dirigé d’entreprise : « Françoise, décidément, tu
quelques dîners à l’Élysée. Les ors du pouvoir l’indiffèrent mais
es nulle, tu ne comprends rien. » Ou encore : « Ton pull, on dirait
il a ses marottes, comme les arbres épuisés du Palais-Royal.
Zézette dans Le père Noël est une ordure », sans se douter que l’édi« C’est une honte. Le sol est mort. J’en ai parlé au ministre de
trice fréquente les boutiques de cachemire de Saint-Germain-desl’agriculture, sans succès. »
Prés. Elle ferme les yeux, inspire. Tout glisse. « La ministre est une
Avec Macron, il a évoqué un autre sujet : le pouvoir des archisolide, une guerrière », note sa directrice de cabinet, Laurence
tectes des bâtiments de France, qui lui ont mis tant de bâtons dans
Tison-Vuillaume. Nyssen poursuit ce qu’elle appelle « sa misles roues à Arles, pour restaurer ses propriétés classées. Sans leur
sion ». Elle continue à peaufiner le pass culture, ce casse-tête, fiimprimatur, les chantiers sont bloqués. « Législation de merde, a
nalement testé sous la forme
plaidé Capitani. Les Frand’une appli créée par une
çais se saignent aux quatre
start-up d’État, avec un preveines et ne peuvent même
mier test sur 10 000 jeunes.
pas décider de la taille de
Il faut, à ses yeux, que les
leurs fenêtres ! » Heureux
500 euros alloués ne prohasard, peut-être, une loi,
fitent pas seulement à Amadite Elan, est examinée au
—
zon, mais qu’ils puissent être
printemps à l’Assemblée.
dépensés dans des librairies
Sous-titrée « Construire plus,
JEAN-PAUL CAPITANI, MARI DE FRANÇOISE NYSSEN
de quartier, et aussi dans des
mieux et moins cher », elle réjeux vidéo « de qualité », des cours de peinture, de langue, de hipduit le rôle des architectes des bâtiments de France à un simple avis
hop... Le chantier de l’audiovisuel s’avère encore plus complexe,
consultatif. « Monsieur patrimoine », Stéphane Bern, se dit révolté ;
la ministre de la culture, elle, reste étrangement silencieuse.
d’autant que Matignon reprend la main. Mais Nyssen s’échine
Quelques semaines plus tard, en juin, la voilà épinglée avec
à réunir les dirigeants du service public, consulter leurs homoson mari dans Le Canard enchaîné pour des travaux dans les lologues anglais de la BBC, les Belges de la RTBF, promettre des
caux arlésiens d’Actes Sud, effectués loin des règles de l’art et du
synergies, des économies. Concertations à n’en plus finir... C’est
code de l’urbanisme. Non-respect des cahiers des charges, perpeut-être ça, la politique. Nyssen apprend à surfer sur l’air du
temps, dénoncer la surreprésentation du « mâle blanc de 50 ans »,
mis de construire dépassé... rien de gravissime mais une désinplan aussitôt lancé pour promouvoir l’égalité hommes-femmes
volture manifeste. Dans La Provence, la ministre fait profil bas,
« On n’a pas détourné un centime
et on nous traite comme
les Cahuzac de l’édition. »
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Fé V RI e R2 019
invoquant une « négligence ». Peu après, c’est l’école du couple
qui est mise en cause. Le Monde diplomatique pointe la mauvaise
gestion, une possible dérive sectaire, de curieux rites de l’Avent
imposés aux enfants dans l’obscurité, le malaise de certains enseignants. Été décidément meurtrier ; Nyssen perd aussi la régulation économique du secteur de l’édition littéraire, conflit d’intérêts établi après un an d’échanges, pied à pied, entre la Haute
autorité pour la transparence de la vie publique et la ministre actionnaire d’Actes Sud. Les critiques pleuvent. Le célèbre auteur
de BD, Joann Sfar, se déchaîne sur Twitter : « Bonjour, on vous
a nommée ministre parce que vous êtes éditeur. Un an après,
on va vous retirer tout ce qui concerne le livre... C’est sérieux ? »
Consternation rue de Valois. Certains collaborateurs épuisés
conseillent à Nyssen de saisir ce prétexte pour démissionner.
« Tu as ta vie, Actes Sud, les livres, ta famille, plaide également
sa confidente, la journaliste Laure Adler, ex-conseillère culture
de François Mitterrand. Pourquoi continuer à t’accrocher, à en
prendre plein la figure ? »
C
La politique sans l’élégance
’est plus fort qu’elle, comme si elle avait pris goût
à la politique, qu’il ne fallait surtout pas courber
l’échine. Et Le Canard enchaîné poursuit ses révélations, sur les conditions d’agrandissement
des locaux d’Actes Sud, à Paris cette fois, rue
Séguier, dans l’ancien hôtel d’Aguesseau. Le
parquet ouvre une enquête préliminaire. « Tout ça, c’est dérisoire », s’emporte Capitani dans ses bureaux parisiens, le doigt
pointé sur les mezzanines incriminées, montées sans autorisation. « Regardez ça, ces planches de bois. On n’a pas détourné
un centime et on nous traite comme les Cahuzac de l’édition. »
Le couple dénonce une « cabale ». « Tenez bon, a écrit Macron,
c’est la République des corbeaux et des minables. » Il adresse un
nouveau SMS quand un portrait du JDD consacré à Nyssen lui
attribue cette confidence cruelle : « À chaque fois que je m’apprête à lui faire une remarque, elle me dit que je lui rappelle son
fils. » Le président s’offusque : « Sachez, Françoise, que je n’ai
jamais tenu ces propos. »
Le 28 août 2018, comme un
signe d’amitié, il emmène sa
ministre de la culture en visite
d’État à Copenhague. Ce matin-là, Nicolas Hulot démissionne sur France Inter. Sur
le tarmac, Nyssen tombe des
nues : Nicolas, son complice,
celui qu’elle a tant de fois épaulé,
en appelant souvent le président
à la rescousse, a fini par capituler. Macron grimpe dans l’avion
agacé. Françoise Nyssen l’assure qu’elle n’a pas du tout l’intention de rendre son tablier.
C’est ce qu’elle répète au premier ministre qui la convoque
quelques jours plus tard. « Je ne
veux pas avoir d’autres ministres
qui démissionnent », s’inquiète
Édouard Philippe. Nyssen
Fé VRI e R 2019
s’engage à rester au gouvernement, au moins jusqu’aux élections européennes : « Moi, ça me fendrait le cœur d’arrêter. »
Après le départ de Collomb, le remaniement devient inévitable, Nyssen est convoquée à Matignon. C’est fini, annonce
Édouard Philippe. Elle entend mais n’écoute pas vraiment
tant que le président ne lui a pas parlé. Au conseil des ministres, Macron fait comme si de rien n’était. Programme
inchangé, l’après-midi, il emmène sa ministre à Erevan au
sommet de la francophonie. « Dans l’avion, la conversation
est assez fluide, facile, agréable, se souvient Nyssen, toujours
évasive. On ne parle pas de mon cas personnel. Il tourne un
peu autour du pot... » Pas d’introspection, le président regarde toujours devant et les cérémonies du 11-Novembre approchent ; il cherche un endroit pour le dîner des chefs d’État.
Nyssen suggère le musée d’Orsay où se tient la merveilleuse
exposition Picasso. « Très bonne idée », note-t-il, alors qu’elle
n’y participera pas. Aucune explication franche, rien sur ces
dix-sept mois houleux. À peine quelques allusions, de vagues
hochets de consolation agités à demi-mot, une mission peutêtre ou pourquoi pas la villa Médicis... Et voilà, au revoir sur
le tarmac, la belle aventure s’achève ainsi.
Malgré les regrets, l’humiliation, la fatigue éclose au repos,
Nyssen peine à en vouloir au président. Son ami Christian Monjou, lui, enrage. L’ancien professeur de khâgne ne reconnaît
plus son élève Emmanuel, ce garçon autrefois si raffiné, si délicat. Traiter ainsi Françoise Nyssen, l’envoyer au feu, sans filets,
puis l’abandonner sans égards. La politique n’exclut pas l’élégance. Il le lui a signifié par un SMS cinglant avant de l’effacer
de ses contacts. Le mentor se souvient encore de ce qu’il disait à
Macron pendant la campagne : « Un bon leader doit veiller à la
santé de la communauté, toujours dialoguer, aller au contact des
fragiles, des plus vulnérables. » L’aspirant président buvait alors
ses paroles, avant qu’il ne les oublie, manifestement, dans la solitude du pouvoir. Nyssen aussi tente de comprendre. Doucement,
elle voit plus clair, elle vient de se faire opérer de la cataracte
et commence à écrire, épaulée par son
amie Laure Adler. Le livre, annoncé
INCOMPRÉHENSION VOILÉE
chez Stock, s’intitulera Tête haute. �
Aux côtés des époux Macron
et de Jack Lang, ancien
ministre de la culture,
lors de l’inauguration
du Louvre Abou Dabi.
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VANITY FAIR RÉCIT
UNE SAISON EN ENFER
CRÉDIT PHOTO
Suzanne El-Hajj, responsable
des Forces de sécurité
intérieure libanaises, sera
bientôt jugée pour avoir
orchestré un complot contre
le comédien Ziad Itani
qui avait osé se moquer d’elle.
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VA N IT YFA I R
ILLUSTR ATION YOR AD E L - PAS H
FéVRI e R2 019
D'APRÈS LES IMAGES DE RAMZI HAIDER/AFP ET ANWAR AMRO/AFP
KAFKA
au Levant
Une après-midi d’automne 2017 à Beyrouth, en sortant d’une répétition,
l’humoriste Ziad Itani est enlevé par des hommes en noir, puis enfermé
et torturé. On l’accuse du pire des crimes au Liban : être un espion
du Mossad, les services secrets israéliens. CHLOÉ DOMAT a remonté
le fil d’une machination ourdie par une femme influente et un pirate.
Fé VRI e R2 019
VA NI T Y FA I R
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ne après-midi
comme une autre à Beyrouth, au début de l’automne 2017.
Ziad Itani, un jeune comédien en vogue, rentre chez lui après
une journée de répétition. Sa nouvelle pièce raconte l’histoire d’un couple dont les disputes vont peu à peu virer aux
affrontements de rues, une satire des névroses libanaises où
la moindre querelle peut soudain prendre un tour religieux,
politique, puis explosif. Sur le pas de la porte, l’épicière du
quartier l’interpelle : plus tôt dans la journée, deux hommes
sont venus prendre des renseignements à son sujet. Ziad Itani
n’y prête pas attention. Il commence à être connu. Si on veut
le trouver, il suffit de passer par les réseaux sociaux.
Le lendemain matin, il va chercher sa fille de 10 ans, Leen,
chez son ex-épouse, puis la dépose à l’école. Il rentre ensuite
chez lui pour prendre un café et relire son texte. Sur les coups
de 10 heures, il descend acheter des cigarettes. L’épicière a l’air
préoccupé. Elle reparle des visiteurs de la veille : deux grands
costauds, vêtus de noir, qui lui ont montré une photo de Ziad
et demandé son adresse.
À Beyrouth, ce genre de situation ne présage rien de bon.
Par prudence, le comédien envoie un message à un ami qui travaille au ministère de l’intérieur. « Va déposer une main courante après le boulot », lui répond celui-ci. Rassuré, il file répéter dans le quartier chrétien d’Aïn El-Remmaneh. À 13 h 30,
quand il sort, un type patibulaire l’attend sur le parking. Ziad
se retourne et court. Au même moment, une Range Rover
noire démarre en trombe. Le comédien est rattrapé, molesté,
puis jeté à l’arrière du 4 x 4. On lui passe une cagoule sur la tête
et des menottes. « On a dû rouler pendant cinq minutes, me
raconte aujourd’hui Ziad Itani. Quand la voiture s’est arrêtée,
j’ai senti des mains me soulever et me traîner dans un long
couloir. On me hurlait des insultes. J’ai entendu une porte se
fermer lourdement et on a retiré ma cagoule. » Devant lui, six
hommes en T-shirt noir et treillis dans une pièce sans fenêtres.
Sur les murs, du sang séché et des bracelets métalliques. Un
gardien l’attache. Un autre, plus jeune, lui crache au visage :
« Sale espion israélien ! Fils de pute ! »
Ainsi commence un scandale d’État qui va étourdir le
Liban et tout le Proche-Orient. Une histoire vertigineuse où
l’on retrouve un service de renseignements amateur, une militaire de haut rang, un fidèle pirate informatique, des politiques
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DU RIRE AUX LARMES
ambitieux et un acteur qui improZiad Itani sur scène
vise. En quelques mois, Ziad Itani
en 2013 à Beyrouth.
va passer du statut d’ennemi nuÀ droite, photos
méro un à celui de héros de la nade la prison de Roumié,
tion, reçu en grande pompe par le
où il a été incarcéré.
premier ministre. Il sera torturé,
rejeté par ses amis, renié par sa
compagne avant d’être lavé de tout soupçon. Lors de notre
première rencontre, cet été, il a l’air d’aller mieux. Il fait des
efforts pour sourire, mais ses fantômes ne l’ont pas quitté. Il
fume sans cesse, ne tient pas en place. Parfois, il s’interrompt,
baisse la voix et regarde autour de lui comme s’il était surveillé.
« Espion du Mossad » : au Liban, il n’existe pas de pire
accusation. Le pays est officiellement en guerre avec Israël
depuis la création de ce dernier en 1948. Les souvenirs des
dix-huit années d’occupation du Liban-Sud (1982-2000) et de
la guerre des trente-trois jours (juillet-août 2006) ont laissé
un goût amer. Les deux États n’ont aucune relation, les frontières sont fermées et, depuis la loi du boycottage de 1955, les
citoyens libanais ont l’interdiction d’« entrer en contact avec
des Israéliens ou des personnes résidant en Israël », y compris
pour « des transactions commerciales ou financières », sous
peine de poursuites judiciaires.
D
Espion du Mossad ? Sa mère s’évanouit
ans sa geôle, on montre à Ziad Itani trois
messages qu’il aurait reçus sur Facebook
d’une certaine Nelly Jaminson une semaine plus tôt, le 15 novembre 2017. Il fixe
le document, le regard vide. Il ne connaît
pas cette femme. Un enquêteur lui affirme
le contraire : Nelly est une agente du Mossad et Itani son
contact au Liban. Il a toutes les pièces entre ses mains. Le
dossier serait « accablant ». L’humoriste tente une blague.
Les coups pleuvent. On le plaque au sol. On lui écrase le dos
et le visage. On lui montre une photo de sa fille Leen sur un
portable. « Tu la vois ? On peut l’amener ici et la violer devant
toi. » Cette fois, c’est du sérieux. Au Liban, ravagé par quinze
années de guerre civile (1975-1990), la loi du plus fort règne
encore. Alors le comédien flanche. Il passe aux aveux. « Je ne
Fé V RI e R2 019
ANWAR AMRO/AFP ; PATRIK BAZ/AFP ; RAMZI HAIDAR/AFP ; BILAL JAWICH/AFP
U
Les geôliers notent tout. Après ces déclarations, Itani est
savais pas qui étaient ces gens, me raconte-t-il, encore tremblant. Ça pouvait être les services de sécu rité, mais aussi un conduit vers une minuscule cellule en sous-sol. La lumière du
gang de voyous. Aucune idée. J’étais terrorisé, donc je leur jour n’y passe pas, mais au loin, on entend l’appel à la prière.
ai dit ce qu’ils voulaient entendre. » II marque une pause : Il doit être 18 heures, se dit-il. On revient le chercher pour
« Comme j’avais prévenu mon ami au ministère, j’essayais qu’il appelle sa nouvelle épouse : « Tu lui dis que tu as des
de gagner du temps en attendant que quelqu’un vienne me problèmes d’argent et que tu dois t’absenter dix jours. » Elle
décroche. Ziad récite son texte avant d’être ramené en celchercher. »
Il dit oui à tout. Oui pour Nelly. Oui pour l’espionnage. lule. Toute la nuit, il se dit que quelqu’un va venir le délivrer.
Il ignore alors que ses aveux vont être
Mais ça ne suffit pas. Les enquêteurs
transmis à la presse.
en veulent davantage. Ziad rejoue le
Le lendemain matin, Khaled Soudialogue devant moi.
beih, un ami de Ziad, pianote sur
« Tu l’as rencontrée à Istanbul ?
son ordinateur en écoutant du Fred– Oui.
die Mercury quand un collègue s’ap– Tu as touché de l’argent ?
proche de lui, blanc comme un linge.
– Oui.
« Il est arrivé quelque chose à Ziad !
– Tu as mis en place un réseau ?
– Quoi, il est mort ?
– Oui. »
– Non, c’est pire. Il a été arrêté.
« La plupart du temps la ré—
C’est un espion israélien. »
ponse était dans la question, donc
Khaled éclate de rire et remet ses écouteurs. Quelques
je confirmais, se souvient-il. Sinon, j’inventais des détails
absurdes, dans l’espoir de démontrer plus tard que je ra- heures plus tard, l’arrestation est à la « une » de tous les mécontais n’importe quoi. » Ce qu’il explique dépasse de loin dias. « C’était le black-out total dans ma tête, me raconte
tout ce que pouvaient imaginer les enquêteurs. Nelly Ja- Khaled Soubeih. J’avais deux impressions contradictoires.
minson devient « Colette Vianvi », nom qu’il invente en mé- D’un côté, l’information n’était démentie par personne et ça
langeant celui d’un personnage de série télévisée et le mot avait donc l’air vrai. Mais en même temps, je me disais que
février en arabe. Il accepte même d’en faire un portrait-ro- c’était impossible. » Pourquoi ? Il esquisse un sourire : « Parce
bot. C’est une ravissante Suédoise, brune aux yeux verts, que Ziad ne sait pas tenir sa langue. Jamais il n’aurait pu deavec une légère malformation au niveau de la bouche. (Il venir espion. »
Vers 18 heures, la Sécurité d’État, l’un des quatre sera vu dans un documentaire que les espions étaient choisis
pour leur physique passe-partout : si Colette est reconnais- vices de renseignement libanais, publie un communiqué :
sable, se dit-il, c’est bien qu’elle n’existe pas.) Les messages « Ziad Itani a été arrêté pour collaboration avec l’ennemi isFacebook ? Au départ, poursuit-il, c’était un plan drague raélien après des mois d’enquête au Liban et à l’étranger, est-il
sur Internet. Il se touchait pendant leurs échanges par écrit. L’espion avait pour mission de récolter des informations
Webcam interposée. Et puis un jour, Colette a fini par tom- personnelles sur des hommes politiques de premier plan. »
ber le masque : elle a révélé son identité d’agent recruteur du
Devant leur poste de télévision, les parents de Ziad sont efMossad et l’a menacé de diffuser les images s’il ne collaborait fondrés. Les Itani sont l’une des plus grandes familles sunnites
pas. C’était aussi simple que cela.
de Beyrouth. Jamais ils n’ont eu le moindre problème avec
Un policier lui montre
une photo de sa fille :
« Tu la vois ? On peut
l’amener ici et la
violer devant toi. »
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les autorités. À l’annonce de la nouvelle, sa mère s’évanouit.
« On s’est dit que c’était fini, qu’on ne le reverrait jamais », se
souvient sa sœur, Rana. Même les amis artistes n’osent pas
prendre sa défense : « Si l’État l’a arrêté, c’est qu’il est coupable », déclare la directrice du théâtre où il se produit. « C’est
le Liban, philosophe Khaled Soubeih. Quand quelqu’un est
accusé d’espionnage pour le compte du Mossad, on ne peut
même pas dire : “Attendons de voir les résultats de l’enquête.”
C’est un collabo, point final. Il faut le lapider. »
Quand il se réveille en cellule, Ziad veut encore croire à un
mauvais rêve. Un homme est venu lui rendre visite. Il en impose.
C’est un gradé. Il s’assied par terre, dos au mur, un portable
entre les mains : « Regarde ce que ton grand ami dit de toi. » Sur
l’écran, un message publié la veille sur Facebook : « Il n’y a pas
de neutralité quand il s’agit de collaboration avec Israël, écrit le
metteur en scène de la pièce de Ziad. Je peux dire l’esprit tranquille : “Tfou” [l’onomatopée que les Libanais utilisent pour
dire leur dégoût]. » Le prisonnier n’en croit pas ses yeux. Comment est-ce possible ? Ce n’est pas le seul, poursuit le visiteur en
montrant les sites web des journaux et des télévisions, ainsi que
tous les inconnus qui le traînent dans la boue sur les réseaux
sociaux. Ziad vacille. Il commence à pleurer, hurle, se jette
contre le mur. « Du calme, lui dit le gardien. T’es un bon gars.
Ça va aller. Mais dis-moi : quand tu t’es moqué de Suzanne ElHajj sur Twitter, tu n’as pas eu peur ? » Suzanne El-Hajj... La
« Ici, quand quelqu’un
est accusé de travailler
pour le Mossad, on n’attend pas
les preuves. C’est un collabo,
point final. Il faut le lapider. »
—
KHALED SOUBEIH, ARTISTE ET AMI DE ZIAD ITANI
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VAN I T Y FA I R
première Libanaise à atteindre le grade de colonel. Ce nom
avait traversé son esprit quand il se trouvait menotté à l’arrière du 4 x 4, mais rien de plus. Maintenant, il comprend.
L
Le tweet qui ne passe pas
e 26 septembre 2017, le roi Salmane d’Arabie saoudite annonce que les femmes auront enfin le droit de conduire. Aussitôt, les
réseaux sociaux s’embrasent. Dans un élan
d’humour douteux, un anonyme écrit que
seules les femmes kamikazes pourront vraiment prendre le volant. Suzanne El-Hajj, alors directrice de la
division cybercriminalité au sein des Forces de sécurité intérieure, « like » ce commentaire. Ziad Itani, qui tombe dessus
par hasard, est surpris : cette femme n’est-elle pas l’une des
plus influentes du pays ? Et la mesure saoudienne n’est-elle pas
un progrès ? Il l’interpelle gentiment sur Twitter. Très vite, elle
répond qu’il s’agit d’une erreur. Ziad n’insiste pas : il efface
son tweet. L’affaire aurait pu en rester là, mais quelques jours
plus tard, un site d’informations libanais revient sur cette histoire en accablant Suzanne El-Hajj. La voilà limogée. Le
comédien n’a pas grandchose à se reprocher :
Twitter est une plateforme
où tout est public, mais il
connaît aussi le poids des
rapports de force au Liban.
Cette femme est puissante et il est vulnérable.
VENGEANCE ET CONFUSION
Suzanne El-Hajj dans son bureau
des FSI en novembre 2010.
Ci-contre, la « une » du quotidien
Al-Liwaa sur l’affaire Itani,
illustrée par... une photo
de l’actrice israélienne Gal Gadot.
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Il appelle vite le mari de Suzanne El-Hajj pour lui préLe temps passe lentement dans la cellule de Ziad. Trois jours
après son arrestation, il ne veut plus coopérer. Jusqu’ici, il a
senter ses excuses, mais ce dernier lui raccroche au nez.
signé des aveux sur des feuilles blanches, mais pas de dépoAinsi donc, cette affaire d’espionnage ne serait qu’un rèsition officielle. Toute la journée, les enquêteurs lui répètent
glement de comptes, se dit Ziad au fond de sa cellule. Tant
« Colette », « Istanbul », « transferts Western Union », « Mosmieux : la militaire déchue lui a infl igé une bonne leçon,
sad »... C’est non ; il ne signera plus rien. Un policier revient à
mais le cauchemar va prendre fi n. Le gradé le tire soudain
la charge :
de sa rêverie : « Pourquoi tu as
« Qu’est-ce qui te prend ?
collaboré comme ça, espèce
– C’est n’importe quoi. Tout
d’idiot ? Quand quelqu’un te
est faux, vous le savez. »
prend par la main pour t’enSix hommes entrent, le
voyer dans le mur, tu lâches
plaquent au sol, lui retirent ses
sa main et tu y vas tout seul ? »
chaussures, le frappent sur la
Ziad Itani pensait gagner du
plante des pieds avec des câbles
temps en inventant un roman
électriques. Le sang coule. Ils le
d’espionnage. Il s’est accusé du
jettent sur le lit, lui donnent des
pire des crimes, au point que
—
coups de poing sur le crâne, le
les enquêteurs se trouvent euxmêmes dépassés par l’ampleur des révélations. Que faire ? Pour
traînent dans le couloir. Puis ils l’enchaînent et continuent à
ces agents, plus habitués à assurer les escortes présidentielles
le frapper au visage. Au bout d’un moment, le gradé revient :
qu’à traquer des espions, Ziad est leur première grande affaire.
« Pourquoi tu as fait ça ? demande-t-il à Ziad, presque amical.
Ils n’ont qu’une stratégie possible : la fuite en avant. « Bravo,
Viens, habibi [mon chéri]. » Il lui retire ses chaînes et l’accomtu es officiellement un agent du Mospagne aux toilettes pour qu’il se lave le visage. « Ça va mieux ?
sad, lui dit l’un d’eux. Si je te gifle,
Allez, signe. Ton numéro de résistance, il fallait nous le faire
tout le pays va applaudir. À partir de
au début. Maintenant, ça ne sert plus à rien. » Sur le pas de la
maintenant, tu vas donc faire tout ce
porte, il ajoute : « D’ailleurs, Suzanne te salue. » Ziad refuse
qu’on te dit. » Il lui tend un stylo et
à nouveau. Le voilà maintenant pendu par les bras à la porte
une feuille : « Écris que tu as voulu
de sa cellule. Ses pieds touchent à peine le sol. On le dénude
tuer le ministre de l’intérieur. » Ziad
pour lui enfoncer un manche à balai. Il tire sur ses liens, hurle
refuse. On l’informe alors qu’un atcomme un fou. Toute la nuit, il reste ainsi accroché à la porte,
troupement vient de se former dele corps ensanglanté. Le lendemain, il cède : « Je n’en pouvais
vant la maison de ses parents. Pour
plus, me dit-il. Je ne suis pas un héros. » Il est déféré devant un
le moment, les forces de sécurité
tribunal militaire. Durant le transfert, il prend un enquêteur
parviennent à contenir la foule,
dans ses bras et le remercie. « Il a dû penser que j’étais fou, se
mais pour combien de temps ?
souvient-il. En fait, je lui étais vraiment reconnaissant, car il
Ziad ne prend pas la menace au
m’avait dit la vérité au sujet de Suzanne. »
sérieux. On fait venir deux de ses
Des prisonniers sans visage
voisins devant sa cellule, fous de
rage. « Tu n’es qu’un sale traître,
la même époque, Achraf Rifi, ancien ministre
hurlent-ils à travers les barreaux.
de la justice, décide de mener l’enquête. De
On va aller brûler la maison de
2005 à 2013, il a dirigé les Forces de sécurité
ta mère. » Ziad craque. Il supplie
qu’on épargne sa famille et finit par reconnaître un projet d’asintérieure et se targue d’avoir alors démantelé
sassinat du ministre de l’intérieur. « Si je n’avais pas signé ce patrente-trois cellules d’espionnage israéliennes.
pier, qu’auraient-ils fait encore ? » se demande-t-il aujourd’hui.
« J’ai tout de suite eu l’intuition que cette afLa machine est lancée ; impossible de l’arrêter. Le lendemain,
faire ne tenait pas, me dit-il dans son bureau au dix-septième
il réitère ses aveux devant le procureur général de Beyrouth.
étage d’une tour flambant neuve d’Achrafieh, quartier chic de
Beyrouth. Sur l’échelle de la criminalité, il y a le crime normal,
Ziad ignore ce qui a pu se produire après son coup de fi l
le crime organisé, le terrorisme et enfi n l’espionnage, le plus
au mari de Suzanne. Pour lui, elle était passée à autre chose.
C’était mal la connaître : dans une société patriarcale comme
difficile à traiter. Or la Sécurité d’État n’a pas les compétences
le Liban, la détermination de cette militaire ne laisse perpour travailler sur ces questions. » Des aveux obtenus par la
sonne indifférent. Quand elle a intégré les Forces de sécuforce, il en a déjà vu. À force de chercher, il remonte la piste
rité intérieure en 2001, elle était la seule femme parmi les
jusqu’à Suzanne El-Hajj.
25 000 agents. On la dit « influente », « ambitieuse », mais
Achraf Rifi la connaît bien : c’est lui qui l’a nommée à la
tête du service de cybercriminalité. Ils entretenaient alors des
aussi « paranoïaque » et « vaniteuse » et « sans limites ». Elle
relations amicales avant que les choses ne se gâtent pour des
appartient aussi à ces grandes familles qui inspirent crainte
raisons qu’il refuse de me dévoiler. Et puis souvenez-vous,
et respect au Liban. En uniforme comme en robe de cocktail,
Suzanne El-Hajj a été renvoyée à la suite d’un article qui reelle veille à sa place et à sa réputation. Beyrouth fourmille de
prenait le tweet de Ziad Itani. Or, incroyable coïncidence,
rumeurs à son sujet. On dit que la patronne de la cybercrimil’auteur de cet article s’appelle également Ziad Itani et cet honalité utiliserait parfois ses réseaux pour intimider ou faire
monyne est un ami d’Achraf Rifi. Très vite, l’ancien ministre
chanter ses ennemis.
Après une nuit de torture
avec un manche à balai,
Ziad Itani signe ses « aveux » :
oui, il voulait tuer
le ministre de l’intérieur.
ANWAR AMRO/AFP
À
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SOURIEZ, VOUS ÊTES SAUVÉ
Achraf Rifi, ancien ministre
de la justice, est le premier à avoir
clamé l’innocence de Ziad Itani.
Ci-dessous, une photo publiée
sur Instagram par Saad Hariri,
chef du gouvernement, au côté
de la famille Itani le jour même
de la libération du comédien.
se demande s’il ne pourrait pas être
lui aussi visé par cette affaire. Il n’a
aucune preuve, juste une intuition paranoïaque, mais ça le galvanise. Il se
promet de démonter le complot.
En réalité, va-t-il découvrir, Suzanne
El-Hajj, après son limogeage, a repris
contact avec un certain Élie Ghabbach
qu’elle avait arrêté pour le piratage informatique d’une banque. Espérait-elle
retrouver son poste en se faisant passer pour la victime ? Ghabbach a alors
monté un faux dossier d’espionnage
contre Ziad Itani en fabriquant une
correspondance électronique avec des
comptes Facebook dont les adresses numériques venaient d’Israël. Puis il a transmis le tout à la Sécurité d’État, en sachant
que ses agents n’auraient pas les compétences pour déceler la supercherie.
Le malheureux Itani, lui, est transféré
dans une prison militaire. À son arrivée, il
est couvert d’hématomes. Il a du mal à tenir debout. Il crache
du sang. Sa bouche est déformée : il a trois dents cassées. En
violation du droit des prisonniers et malgré ses demandes, il
n’est pas présenté à un médecin et aucun avocat ne vient à sa
rencontre. On lui rend quand même ses lunettes. Sur le moment, il songe à briser les verres pour s’ouvrir les veines avec.
On le place dans une pièce censée accueillir soixante-dix détenus : ils sont en réalité plus d’une centaine. Pour se dégourdir les jambes, ils doivent se mettre en file indienne et longer les murs. La nuit, ils dorment tête-bêche sur des matelas
en mousse. Il y a là des Libanais, mais aussi des Syriens, des
Palestiniens, la plupart soupçonnés d’activités terroristes.
Les détenus le reconnaissent immédiatement. Qui ignore
encore l’histoire de cet espion israélien au Liban ? Curieusement, pourtant, personne ne s’en prend à lui. Pas un crachat,
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pas une insulte. Comme si personne
ne croyait à cette affaire. « Si les
Israéliens en sont arrivés à recruter
des amateurs dans ton genre, je
rentre en Palestine demain », lui
lance un ancien du camp de réfugiés
Aïn El-Héloué, au sud du Liban. Petit
à petit, une solidarité s’établit entre
les prisonniers, musulmans sunnites
pour la plupart, qui se sentent marginalisés dans un pays où le Hezbollah
chiite et ses alliés constituent la première force politique.
Au bout de vingt-sept jours, Ziad
Itani est enfi n présenté à un juge. Il
clame son innocence, jure que ses
aveux ont été extorqués sous la torture. Il montre ses pieds, qui ne
rentrent plus dans les chaussures, et
ses poignets encore violets un mois
après son arrestation. Il raconte sa
détention, mais n’ose pas prononcer le nom de Suzanne El-Hajj.
Elle a déjà manipulé les services
de sécurité ; peut-être connaîtelle aussi les juges. Trop risqué.
Le lendemain, Ziad reçoit
une première visite. Celle de sa
femme et de sa sœur, à travers la
vitre en verre du parloir. « Il était
pâle, se souvient Rana, jolie
brune de 43 ans. Sa barbe avait
poussé. Il tremblait. Il nous a dit
qu’il était innocent, mais qu’il
avait peur de ne jamais sortir, qu’il y avait des quelqu’un de
très important derrière cette affaire. » Les proches de Ziad
se mobilisent. Après quarante jours, ils obtiennent son transfert vers la prison de Roumié, la plus grande du Liban, près
de Beyrouth, réputée plus confortable. Enfi n, c’est vite dit :
les cellules sont pleines et les nouveaux arrivants doivent
patienter parfois des mois, parqués par centaines dans un
immense couloir sombre, avant d’avoir une place. « C’est le
pire endroit que j’ai vu, dit Ziad encore écœuré. Ça sentait
la merde. Ça grouillait d’insectes. Les gens assis-là n’ont plus
aucune expression. On dirait qu’ils n’ont plus de visage. »
Ce couloir est une société à part avec ses codes, ses règles,
sa hiérarchie. Une dizaine de détenus sont chargés de surveiller les autres. On s’organise pour la distribution des repas, des
couvertures, mais aussi pour que chacun reste à sa place. Les
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jours passent. Un matin, Ziad Itani téléphone à sa femme. Elle
n’en peut plus. Elle sait qu’il est innocent, mais ne supporte
plus la situation. Elle ne viendra plus le voir en prison. D’ailleurs, elle a demandé le divorce. Le choc. Ziad s’évanouit. « Je
ne lui en veux pas, me confie-t-il. Elle avait promis de me soutenir et elle l’a fait. Mais elle était fatiguée. Je la comprends. »
de l’intérieur, Nohad Machnouk – celui-là même qu’il était
censé assassiner – publie un tweet sans équivoque : « Tous
les Libanais s’excusent auprès de Ziad Itani. » Quatre jours
plus tard, Suzanne El-Hajj et Élie Ghabbach sont arrêtés. Le
13 mars, après cent dix jours de détention, Ziad est extrait
de sa cellule pour un nouvel interrogatoire avec un colonel.
On lui dit que l’enquête va encore prendre du temps, mais au
Reçu chez le premier ministre
moment de rejoindre sa cellule, on lui montre la télévision :
« Il y avait des images de ma mère en pleurs, se rappelle-t-il.
rintemps 2018. À l’approche des élections lé- Le présentateur annonçait ma libération. J’ai regardé le cogislatives, l’affaire prend soudain un tour po- lonel. Il m’a dit : “Félicitations, tu peux rentrer chez toi.” »
À peine libéré, Ziad Itani est prié de se rendre au domicile
litico-religieux. Dans un pays où le pouvoir
se dispute entre communautés, le leader des du premier ministre. Son arrivée, savamment orchestrée, est
sunnites, le premier ministre Saad Hariri, est attendue par des dizaines de caméras. La mère du héros pose
en mauvaise posture. Non seulement il n’a ja- sous les flashs au côté du chef du gouvernement. Quelques
mais eu le charisme de son père, Rafic, chef du gouverne- échanges, une photo souvenir pour Instagram et les Itani rement de 2000 à 2004, mais il vient aussi d’être humilié par gagnent leur quartier où ils sont accueillis par une foule en
le roi d’Arabie saoudite qui l’a convoqué à Riyad avant de le liesse. Le ministre de l’intérieur, accessoirement candidat
retenir en otage et de le forcer à présenter sa démission en dans la circonscription, a fait le déplacement. Lui aussi prend
direct à la télévision. À l’issue de mystérieuses tractations, il Ziad Itani dans ses bras, sous la mitraille des photographes.
Achraf Rifi, lui, reste seul. On ne le voit pas dans les joura été libéré au bout de trois semaines, puis autorisé à rentrer
à Beyrouth où il est revenu au pouvoir. En attendant, cet épi- naux avec le martyr sunnite. C’est à peine si les gens se sousode a donné des ailes à ses rivaux, Achraf Rifi, ex-ministre viennent de ce qu’il a fait pour lui. Le 6 mai 2017, il est sèchement battu aux élections. « C’est dur le Liban, me dit-il en
de la justice, en tête.
Sur un échiquier politique composé d’anciens chefs de dissimulant sa déception. Mais j’ai fait mon devoir. »
Suzanne El-Hajj et Élie Ghabbach encourent dix ans
milices, d’héritiers de grandes familles et de riches entrepreneurs, l’ancien ministre de la justice fait figure d’outsider de prison. Leur procès devait s’ouvrir en septembre 2018,
avec sa carrière dans le renseignement et son engagement mais il a été ajourné sine die. Si leurs avocats ont refusé de
contre le Hezbollah, mais il croit en ses chances. Il se pré- répondre à mes questions, la ligne de défense a filtré dans
la presse : l’ancienne patronne de la
sente donc à Tripoli, la grande ville
cybercriminalité affirme que le pirate
sunnite du nord du pays, rongée par
informatique serait un détraqué et qu’il
la pauvreté et la violence. Face à lui,
aurait agi seul. Ziad Itani, lui, compte
trois sérieux candidats, tous anciens
bien obtenir réparation : « Ce dossier
premiers ministres. Achraf a une
est une cause nationale, me dit son
arme secrète : Ziad Itani. Dès le début
avocat Jean Hachach. Il faut en finir
de la campagne, il tente d’en faire une
—
avec ces gens qui utilisent leur pouvoir
cause sunnite, un martyr même. Il se
NOHAD MACHNOUK, MINISTRE DE L’INTÉRIEUR
au sein de l’État pour faire ce qu’ils
présente comme le seul capable de
veulent et régler des affaires personfaire éclater la vérité. Cette affaire,
c’est un complot contre un « innocent sunnite ». nelles. Dans ce pays, tout le monde croyait que Ziad était
Mais la concurrence est rude. Dès le mois de février, un espion israélien et chaque Libanais pouvait s’en prendre
Achraf Rifi donne une interview dans laquelle il lance : à sa famille. » Il ajoute, regard perçant : « Les dommages
« Ziad Itani est une victime. » Au passage, il se dédouane sont irréparables. Rien ne pourra retisser la relation entre
de son inaction : « Selon mes informations, une autorité po- sa femme et lui. »
Aujourd’hui, Itani se remet doucement de ses blessures,
litique a essayé de transférer le dossier de la Sécurité d’État
vers les Forces de sécurité intérieure, mais une autre auto- mais il en veut encore aux médias qui ont détruit sa réputarité a refusé. » Comprenez : on a fait ce qu’on a pu, mais le tion. Peu après sa libération, il a raconté en détail les torprésident de la République, le chrétien Michel Aoun, a tout tures subies à l’ONG Human Rights Watch, qui en a tiré un
bloqué. « Sur le moment, se souvient Ziad Itani, j’ai pani- rapport accablant pour le Liban, notamment ces lignes :
qué. Je me suis demandé : “Pourquoi maintenant ? Pourquoi « Si Itani a bien été l’objet d’une machination, c’est l’un des
n’a-t-il rien dit plus tôt ?” » Coup de tonnerre à la prison de cas les plus graves que nous ayons vus dans ce pays. »
Ziad Itani reprend peu à peu une vie normale : il travaille,
Roumié. Les détenus, fascinés par ce spectacle, fondent sur
sort parfois, voit des amis... Mais en lui quelque chose s’est
le comédien et le pressent de donner des détails.
Le 28 février, il est à nouveau entendu par les juges. brisé. Pour retrouver la paix, il s’est installé dans un quartier
Cette fois, il parle de Suzanne et décrit ses tortionnaires. de Beyrouth prisé par les expatriés, où il passe incognito.
« C’était ma derrière chance de prouver mon innocence », Solitaire, il pense souvent aux mois passés en prison et tente
m’explique-t-il. L’interrogatoire se déroule dans des condi- d’en sourire. « Au fond, je reste un clown », me dit-il. Avec
tions normales. Pas de violence, quelques pauses, une cel- des amis, il a écrit une pièce sur son histoire qui fait salle
lule propre avec une douche et un plateau-repas. Il ne le sait comble à Beyrouth depuis le 23 novembre, date anniversaire
pas encore, mais il est tiré d’affaire. Le 3 mars, le ministre de son arrestation. Le titre ? Colette n’est jamais venue. �
P
BILAL HUSSEIN/AP/SIPA ; INSTAGRAM
« Tous les Libanais
s’excusent auprès
de Ziad Itani. »
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Karly Loyce et King Maresca
des écuries de l’Épi
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2 019
CO
CHAP
E
AU
DE
UP
KARLY LOYCE
À cheval sur l’étiquette
Quand on pense à la silhouette historique
du tailleur Bar, créé en 1947 par Christian
Dior lui-même, on comprend immédiatement
comment l’actuelle directrice artistique de
Dior, Maria Grazia Chiuri, a pu opérer
un rapprochement entre la grande jupe
ample typique de l’avenue Montaigne et
la veste appuyée empruntée à la tenue
des cavalières de concours ou des chasses
à courre du XIXe siècle. Ainsi, toute la
collection croisière 2019 s’inspire-t-elle de
la même histoire : une femme qui chevauche
son destin, façon gaucho ou amazone
européenne, vêtue d’une jupe ample et
d’une veste ajustée, les pieds chaussés de
bottes de cuir, comme Karly Loyce, altière
auprès de son cheval place François-Ier, à
Paris. Libre à celles et ceux qui le souhaitent
d’ajouter une cravache à l’autorité naturelle
des femmes qui domptent leur monture.
Car, finalement, cette grande jupe se
porte comme un pantalon, n’entravant
ni la marche ni la vitesse. Pour renforcer
l’idée, la maison de couture ressort le sac
Saddle, issu des années John Galliano (il
fut le directeur artistique de Dior de 1996
à 2011), réinterprété de mille façons, en
de multiples tailles, sa bandoulière offrant
un prétexte à toutes sortes de broderies
et autres cloutages. L’équitation étant le
premier sport féminin en France, on se dit
que Dior n’a pas tout à fait tort, même si la
cavalière de l’avenue Montaigne n’est pas
exactement sportive. Avec cette collection,
Maria Grazia Chiuri, fidèle au plaidoyer
féministe qu’elle prône depuis son arrivée
chez Dior, suggère avec élégance qu’on
peut, à l’instar des hommes, mener sa
monture, et du moins sa vie, à bride abattue.
— VIRGINIE MOUZAT
fé vrie r
2 019
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DJIHAD con
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FéV RI e R 2 019
LES EXPERTS : RAQQA
Les islamologues
Olivier Roy (à gauche)
et Gilles Kepel.
Après chaque attentat, ils surgissent
sur les plateaux de télévision
pour expliquer la folie terroriste.
Mais Olivier Roy et Gilles Kepel
ne sont d’accord sur rien.
Quand l’un parle de radicalisation
de l’islam, l’autre répond islamisation
de la radicalité. CHRISTOPHE
BOLTANSKI a enquêté sur une inimitié
qui n’a plus grand-chose à voir
avec la guerre des idées.
tre DJIHAD
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V
oici trois heures qu’il brosse avec
aisance le tableau d’un Orient plus compliqué que jamais. Dans
son vaste bureau de l’École normale supérieure, Gilles Kepel
évoque son vingtième livre – « le dernier », jure-t-il une fois encore –, un bilan des crises qui agitent le monde arabe depuis un
demi-siècle. Son titre : Sortir du chaos (Gallimard). Lui-même
émerge d’une période particulièrement troublée au cours de laquelle il a été menacé de mort par Daech et placé sous protection
policière – la réalité qu’il décrit ne cesse de le rattraper. Son objet
d’étude est aussi son champ de bataille, un ring, une foire d’empoigne. Mais lorsque j’interroge le politologue sur son différend
théorique avec son rival Olivier Roy, il écarquille les yeux : « Roy ?
Vous voulez reparler de lui ? Pour quoi faire ? Je l’ai tué. »
Un mois plus tard, quand j’en parle à l’intéressé, il réagit tout
aussi vivement : « On m’a proposé plusieurs
fois de débattre avec Kepel. J’ai dit qu’il n’en
était pas question ! Il doit d’abord me faire des
excuses. Il m’a insulté. Ses attaques contre moi
étaient inacceptables. » Olivier Roy me reçoit
dans sa maison de Dreux, en Eure-et-Loir, où
il ne fait plus que passer depuis qu’il enseigne
à l’Institut universitaire européen, près de Florence. Il s’excuse du froid ambiant, tente de faire
repartir le chauffage. À 69 ans, l’expert publie
également un ouvrage ces jours-ci, L’Europe estelle chrétienne ? (Le Seuil), une réflexion sur la
place de la religion dans l’espace public au sein du Vieux Continent. Une façon, dit-il aussi, d’aborder la question de l’islam
dans le contexte de nos sociétés de plus en plus déchristianisées.
Autour de sa maison, les quartiers HLM où il a tant travaillé
avant d’être nommé en Italie. « Ici, vous avez 30 % d’immigrés :
des Marocains, des Turcs, des Kurdes... Pour étudier, il suffit de
marcher dans la rue. » Il ne pardonne pas à Gilles Kepel de l’avoir
accusé d’être un théoricien sans expérience du terrain : « Ça fait
trente-cinq ans que je travaille sur les banlieues ! »
Gilles Kepel et Olivier Roy : les deux frères ennemis de l’orientalisme français. Ils se répondent par livre ou par interview interposés. Les médias ne citent pas l’un sans mentionner l’autre,
comme s’ils formaient un duo inséparable condamné à lutter sans
fin. Sur le fond, Kepel définit le djihadisme comme une « radicalisation de l’islam » ; Olivier Roy y voit une « islamisation de la radicalité ». Ce conflit touche à la place de l’islam dans la République,
aux dérives communautaires, aux problèmes de discrimination,
autant de questions qui agitent la société française. Mais comme
dans toute dispute se mêlent des raisons professionnelles et personnelles, des divergences théoriques autant que des enjeux de
pouvoir, des jalousies, des inimitiés... Difficile de trouver deux
hommes aux caractères si opposés. Kepel affecte une froideur
polie, une réserve toute britannique, parfois dédaigneuse, une
raideur élégante jusque dans sa tenue toujours impeccable, chemise blanche et veste en tweed ; Roy adopte un ton plus familier et
cultive la rondeur, la bonhomie. Le premier est habitué à forcer les
portes ; le second préfère entrer par la fenêtre. L’un fonce ; l’autre
louvoie. « On est obligé de ruser en permanence, dit Olivier Roy
d’un air madré. Mais ça, je sais faire. »
Après chaque vague d’attentats, on se tourne vers les islamologues, comme s’ils y étaient pour quelque chose. On les somme
d’apporter des réponses, de prédire l’avenir et, plus encore, d’aider les autorités à déjouer la menace. D’un plateau télé à l’autre,
ils deviennent les Mme Irma de la terreur. « Après le Bataclan, mon
téléphone sonnait tous les quarts d’heure », se souvient Roy qui
se prête volontiers à l’exercice. « Si vous n’y allez pas, quelqu’un
d’autre qui n’y connaît rien ira à votre place », aime à répéter
Kepel. Ce dernier trouve également normal de fréquenter les politiques et de tenter d’orienter leurs choix depuis la présidence de
Jacques Chirac. Le 14 mai 2017, le jour de l’investiture d’Emmanuel Macron, Kepel fait partie des personnalités invitées à la
réception donnée à l’hôtel de ville de Paris. Les mois suivants, le
nouveau président l’embarque dans tous ses voyages : à Athènes
pour son discours sur l’Europe, à la foire du livre de Francfort, en
Tunisie, lors de sa visite privée au Maroc à l’invitation du roi. De
son côté, Olivier Roy a nourri la réflexion du Quai d’Orsay en tant
que consultant permanent pendant plus de vingt ans. Au ministère, on se souvient encore de sa « très bonne note sur Oussama
« Que ce soit sur les islamistes
au Proche-Orient ou sur l’islam
de France, j’ai été le premier.
Ça m’a valu de nombreuses inimitiés. »
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GILLES KEPEL
Ben Laden » rédigée bien avant les attaques du 11-Septembre. S’il
persifle sur la fascination de son rival pour le pouvoir – « Ça fait un
quart de siècle que Kepel cherche à être conseiller du prince » –, il
a, lui aussi, côtoyé les présidents français. « Sauf Macron », fait-il
mine de s’étonner.
Pour Gilles Kepel, le djihadisme a connu trois phases. Dans
les années 1990, il a affronté un « ennemi proche » – le pouvoir
local en Algérie ou en Tchétchénie. Dix ans plus tard, Al-Qaida
a visé alors l’« ennemi lointain » – la toute-puissante Amérique.
Aujourd’hui, c’est au tour de l’Europe où Daech entend semer
les germes d’une guerre civile entre les musulmans et le reste de
la population, ainsi que l’a théorisé le Syrien Abou Moussab AlSouri, un compagnon de route de Ben Laden. Mais selon Olivier
Roy, cette grille de lecture ne fonctionne pas. « Le djihadisme est
une révolte générationnelle et nihiliste », le fait de « pieds nickelés » prêts à s’enrôler sous n’importe quelle bannière, écrit-il dans
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USUAL SUSPECTS
Le Monde au lendemain des attentats
parisiens de novembre 2015.
Au passage, il tacle, sans le mentionner, son rival : « Il n’y a pas de troisième ni de quatrième ou d’énième
génération de djihadistes. Depuis
1996, nous sommes confrontés à un
phénomène très stable : la radicalisation de deux catégories de jeunes
Français, à savoir des “musulmans de
la deuxième génération” et des convertis “de souche”. » Piqué
au vif, Kepel contre-attaque trois mois plus tard, par une tribune
publiée dans Libération et cosignée avec Bernard Rougier, « Le
roi est nu », dans lequel il fustige la « posture intellectuelle » de
son adversaire, dénonce ses « concepts grossièrement formés »
de « radicalisations », qualifiés de « fourre-tout », qu’il impute à
sa méconnaissance de la langue arabe. Il ironise également sur
sa « royale ignorance », allusion à un précédent essai de son adversaire, La Sainte Ignorance, selon lequel les religions seraient de
plus en plus coupées de leurs cultures d’origine. Pour Kepel, les
tueurs du Bataclan ne font que traduire en acte les « injonctions »
des prédicateurs de haine. Derrière eux, il y a des « cellules de
recrutement », des « leaders charismatiques » et, surtout, une stratégie au long cours. Impossible de comprendre le terrorisme sans
revenir aux textes, sans partir de l’islam et de ses excroissances. Le
djihadisme, répète Kepel, n’est pas « un phénomène contingent,
superficiel et passager », mais « l’avatar violent » d’un mouvement plus vaste : le salafisme, qui prône le retour à une pureté
originelle et la rupture avec les valeurs « impies » de l’Occident.
CAPTURES D’ÉCRAN BFM TV
Gilles Kepel
commente pour JeanJacques Bourdin
un attentat en
Catalogne ; Olivier
Roy, invité de Ruth
Elkrief, une attaque
terroriste au Pakistan.
Fé VRI e R2 019
En retour, Olivier Roy l’accuse,
dans L’Obs, de « mener une
guerre d’ego » afin d’assurer
son « hégémonie sur l’islamologie française ». Des postes
et des crédits sont en jeu, des
sommes considérables débloquées après les attentats, notamment par le ministère de
l’intérieur dans le cadre de
« programmes de déradicalisation ». « Il y a un marché
concurrentiel, poursuit Roy.
De ce point de vue, Kepel est
un Rastignac professionnel de
haut niveau. » Au-delà de cela,
il lui reproche d’« essentialiser »
le débat, de confondre une « violence fondamentalement moderne » avec la religion dont elle
se réclame, d’en faire un « choc
des civilisations ».
Leur débat, livré au nom de la science, est aussi
idéologique. Face à Olivier Roy, tenant d’une
gauche libérale à l’anglo-saxonne, Gilles Kepel
se veut un fervent défenseur de la laïcité républicaine – il a été membre de la commission Stasi sur
le foulard islamique à l’école. Dans son bureau, il
affiche, aux côtés de ses souvenirs égyptiens, la
« une » d’un journal de 1905 consacrée à la loi de
séparation de l’Église et de l’État. « Dans un cas,
c’est l’islam, le problème ; dans l’autre, la société, résume Bernard
Cazeneuve, ex-ministre de l’intérieur qui les a souvent consultés.
Suivant l’option que vous retenez, beaucoup de choses peuvent
en découler. » Il se garde d’arbitrer : « Moi, j’ai toujours considéré
que leurs approches n’étaient pas antinomiques. »
En réalité, Roy et Kepel ont longtemps été amis, au point de se
retrouver à des fêtes de famille. Tous deux sont des enfants de la
méritocratie républicaine et de Mai 68. Avant de se connaître, ils
se suivaient déjà pas à pas. Même lycée prestigieux, même engagement révolutionnaire, mêmes ferveurs, mêmes doutes, même
fascination pour les voyages. Olivier Roy est né à La Rochelle en
1949. Petit-fils de pasteur, il fait partie des jeunesses protestantes
de la ville. Il y découvre l’exégèse biblique, mais aussi la mixité,
les filles, les camps de vacances. Admis en hypokhâgne à Louisle-Grand, il se laisse séduire par les maoïstes de son lycée à l’automne 1968 – une expérience qui, dit-il, lui servira plus tard pour
comprendre la logique meurtrière des jeunes djihadistes : « On
était une bande de petits-bourgeois provinciaux, paumés dans
un internat parisien, raconte-t-il. On s’entraînait dans un bois
au karaté en chaussures de ville pour préparer la guerre civile. »
De six ans son cadet, Gilles Kepel vient d’une famille d’immigrés tchèques. Le grand-père, Rudolf, fut l’un des fondateurs
de la Tchécoslovaquie en 1918. Son père, Milan, est le premier
traducteur en français du dissident et dramaturge Václav Havel.
Quand il lui rendait visite à Prague, à l’époque, il apportait secrètement des devises et parfois, le petit Gilles était du voyage.
« Comme les enfants n’étaient pas fouillés à la frontière, je cachais dans mes sous-vêtements des coupures de francs et de
deutsche marks », se rappelle-t-il. En 1971, il étudie lui aussi à
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C
Un chercheur parmi les moudjahidines
hacun d’eux va découvrir son objet d’étude un
sac au dos et les fantasmes qui vont avec. Après
l’écrit du concours de Normale sup’, Olivier Roy
part seul en auto-stop sans attendre les résultats.
Il recherche un ailleurs. Il emprunte la route des
hippies, celle qui mène à Katmandou, et parcourt
l’Afghanistan dans de vieux bus déglingués sans savoir qu’il a
été admis à passer l’oral, en bonne place de surcroît. Il trouve la
convocation à Kaboul deux mois après l’examen. Pas de regret.
Il rêve déjà de repartir. Ce sera le Yémen. Entre-temps, il étudie
la philo à la fac, apprend le persan, des rudiments de chinois et
d’arabe, tout en écrivant un mémoire sur la passion du philosophe
allemand Leibniz pour la Chine mandchoue. Gilles Kepel tente
Normale, lui aussi. « 4 en français, 4 en philo, 4 en histoire, détaille-t-il. Avec des notes pareilles, je ne pouvais aspirer qu’à un
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travail manuel. » Un échec sur fond de drame familial : sa mère,
originaire d’un petit village de l’arrière-pays niçois, vient de mourir dans un accident de voiture. « Mon père tenait le volant. J’étais
assez perturbé. » Il prend à son tour la direction du Levant. En
khâgne, il était fasciné par une carte de l’empire romain suspendue au-dessus du tableau noir ; il se laisse guider par elle jusqu’au
site d’Apamée, au nord de la Syrie, célèbre pour sa double rangée de colonnes qui s’étire à perte de vue. « J’avais l’impression
d’être un personnage de L’Odyssée. À mon retour, je me suis dit
que c’était la meilleure chose qui me soit arrivée et je me suis
inscrit en arabe. »
L’un et l’autre tombent amoureux d’un Orient révolu,
nourri de leur lecture de Tintin, de Châteaubriand ou de Lamartine. « J’étais sensible à la culture en toc : fumer le narguilé
à Istanbul, traverser un bout de désert en chameau, boire le
thé brûlant en échangeant des salamalecs avec un Bédouin
(...). J’avais avalé tous les clichés des récits de voyages et des
bandes dessinées, raconte Roy dans son autobiographie En
Fé VRI e R 2 019
LUDOVIC MARIN / AFP
L’OREILLE DU PRINCE
Louis-le-Grand, se décrit comme un
Gilles Kepel accueille
« lycéen médiocre qui passait son
le président de la
temps à militer ». Il y rejoint les frères
République à Sciences
ennemis des maoïstes, la Ligue comPo fin 2017. À droite,
muniste « où il fallait apprendre par
rencontre avec Brigitte
Macron et l’écrivain
cœur toute l’œuvre de Trotsky ». Il
Emmanuel Carrère.
quitte cependant ses camarades au
bout d’un an : « Je trouvais les gens
trop extrémistes. » Un ancien compagnon se rappelle un garçon « taiseux, plutôt introverti, toujours
sérieux » : « À la Ligue, il a appris à comprendre comment une
pensée pouvait se traduire sous forme politique. » Gilles Kepel
y voit une raison supplémentaire de son antagonisme avec Olivier Roy : « Fondamentalement, il reste un mao, dit-il. Un mao
et un trots’ ne peuvent pas s’entendre. »
quête de l’Orient perdu (Le Seuil, 2017). Mais évidemment, à
un moment donné, soit le cliché ne fonctionne plus, soit la répétition crée l’ennui. » Ils entrent en terre d’islam par des
voies différentes qui vont conditionner le reste de leur carrière.
« J’ai l’intime conviction que nos écritures de chercheurs sont
déterminées par nos premiers terrains », écrit François Burgat
dans Comprendre l’islam politique (La Découverte). Pour Olivier Roy, c’est Dreux, sa petite ville de province, et plus encore
redoutable ministre marocain de l’intérieur. Au début des années
1980, il encourage Gilles Kepel à se pencher sur les musulmans
de France – « Une idée géniale », se rappelle le politologue. Celui-ci sillonne les cités HLM et les foyers de travailleurs, visite des
centaines de salles de prière sans grande existence légale, et découvre une population jusque-là invisible : des immigrés et leurs
enfants qui se tournent vers l’islam au moment où ils renoncent
à revenir au pays. Il en tire un ouvrage, Les banlieues de l’islam,
qui montre à quel point la demande identitaire
va de pair avec l’enracinement en France. Il met
également au jour l’influence croissante des Frères
musulmans et de l’Arabie saoudite. « Que ce soit
sur les islamistes au Proche-Orient ou sur l’islam
de France, j’ai été le premier, se flatte-t-il. Ça m’a
valu de nombreuses inimitiés. »
En 1985, Rémy Leveau crée un programme
doctoral sur le monde arabo-musulman à Sciences
Po. Gilles Kepel en prend la tête neuf ans plus tard.
Sous son égide, cette chaire va devenir une pépinière de chercheurs : Loulouwa Al-Rachid, Bernard Rougier, Stéphane Lacroix, Luis Martinez,
Nabil Mouline, Myriam Benraad, Thomas Pierret... Kepel est un bourreau de travail, dormant quatre heures
par nuit ; un intello atypique, mi-prof, mi-entrepreneur, capable
de trouver de l’argent et de parler business. « On faisait venir au
séminaire des gens de Total, de Veolia ou encore de Bouygues,
qui travaillaient au Proche-Orient, dit-il. Et sur cette base, ils nous
aidaient à financer nos recherches. »
Exigeant avec ses élèves, Kepel leur obtient des bourses, des
publications, des débouchés... Tous lui rendent hommage mais
déplorent ses ruptures aussi abruptes que définitives. « Grâce à
lui, confie l’un d’eux, on a acquis une visibilité internationale. On
nous respecte. Il a fondé une école mais il s’est malheureusement
coupé de tous ceux qui en faisaient partie. » Un autre ajoute : « Il
a une conception très restrictive de la loyauté. On est avec lui ou
contre lui. » Le moindre contact avec un autre camp équivaut à un
acte de trahison : l’un de ses thésards signe dans un ouvrage collectif dirigé par François Burgat, tenant d’une ligne tiers-mondiste ?
Il ne lui adresse plus la parole. Un professeur qu’il déteste siège
dans un jury ? Il refuse d’en faire partie. Encore aujourd’hui, une
collègue de Sciences Po s’étonne de sa soudaine disgrâce : « Un
jour, il m’a lancé dans un couloir : “Alors, t’es passée collabo ?” »
Avant le débat avec Marine Le Pen,
Kepel signale à Macron une interview
qu’il vient de donner. « Excellent
et précieux. Je vais te citer, ami »,
lui répond le futur président.
—
l’Afghanistan, qui vient d’être envahi par l’Armée rouge. « La
guerre me semblait un moyen de pénétrer dans une société qui
se refusait à moi », écrit-il. En 1980, il part rejoindre les moudjahidines, comme humanitaire, puis comme expert et enfin comme
chercheur au CNRS. Pendant près de dix ans, il enchaîne les périples clandestins, le plus souvent à pied, sous les balles ou les
bombes. Vêtu à l’afghane, il croise des espions, des marchands
d’armes, des escrocs. Et des djihadistes étrangers : des Arabes,
ainsi que des Occidentaux convertis, l’embryon de la future
organisation terroriste Al-Qaida. Une colonne disciplinée de
quatre cents hommes en file indienne qu’il rencontre en haut
d’un col, en 1985. « Ils défilaient devant moi, écrit-il, quand l’un
d’eux m’a jeté en français : “Qu’est-ce que tu fous là ? Rentre chez
toi, espèce de kafir” [infidèle]. » De cette expérience, il tire une
conviction : « Les radicaux ne viennent pas du cœur des sociétés
arabo-musulmanes, mais bien de leurs marges. »
Gilles Kepel part, lui, du centre de la civilisation arabe :
du Caire, une ville qui se proclame oum ed-dounia, la « mère du
monde ». Peut-être à cause de son passé trotskiste, il enquête à
partir de 1980 sur un objet délaissé, un « obscur groupuscule qui
n’intéressait personne » appelé Al-Jihad : des barbus fanatiques
qui s’apprêtent à changer le cours de l’histoire. Il fréquente leurs
mosquées, lit leurs écrits. « Un an après mon arrivée, les gars que
je suivais ont assassiné Anouar El-Sadate », le président égyptien,
signataire d’un traité de paix avec Israël. Sa thèse sur « les mouvements islamistes dans l’Égypte contemporaine » – publiée en 1984
sous le titre Le Prophète et Pharaon – s’impose vite comme un classique. « C’est l’un des cinq premiers livres dont j’ai vendu les droits
aux États-Unis », se souvient François Samuelson, devenu l’agent
de grands écrivains, d’Emmanuel Carrère à Michel Houellebecq.
En France, les deux étudiants partagent le même mentor :
Rémy Leveau, professeur à Sciences Po, auteur en 1976 d’une
magistrale étude sur les rapports entre les paysans et le trône au
Maroc. « C’est notre père spirituel, s’écrie Olivier Roy. Avant lui,
l’islamologie consistait à étudier pendant dix ans des textes sacrés
et à apprendre le Coran par cœur. » Leveau oblige ses élèves à
faire du terrain et à parler parfaitement l’arabe. Il a été le précepteur du futur roi Hassan II puis le conseiller de Driss Basri, le
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E
Le financement du Koweït
n 2000, Gilles Kepel publie Jihad, expansion et
déclin de l’islamisme (Gallimard). À la découverte du sous-titre, Olivier Roy voit rouge. Il a
lui-même prophétisé, huit ans plus tôt, l’échec
de l’islam politique, dans un livre qui porte précisément ce nom (Le Seuil) : « Je n’ai jamais
accusé Gilles de plagiat, me dit-il. Mais quand on reprend une
idée, il faut citer l’auteur. Là, il n’y avait rien ! Pas un mot ! Alors,
j’ai gueulé. Il a promis de rajouter mon nom dans les remerciements de la seconde édition. » Certes, l’ouvrage de Roy reste très
théorique quand celui de son rival est plus descriptif. « Son raisonnement et le mien n’ont rien à voir », se défend Kepel. Avant
d’ajouter : « Jihad a été un succès et traduit en dix-neuf langues.
Les rivalités universitaires tiennent beaucoup à ça. » Tous deux
s’accordent sur un « épuisement » de l’islamisme politique, mais
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LE CERVEAU
Au côté d’Oussama
Ben Laden, Abou Moussab
Al-Souri, l’idéologue
qui a théorisé les attentats.
de l’European Research Council, l’organe chargé de coordonner les efforts
de recherche entre les États de l’UE.
Chacun se dispute ses bourses accordées à des projets d’étude. Des budgets
considérables au regard de l’indigence des centres universitaires
français. Roy a ainsi obtenu 1,8 million d’euros. Et Kepel ? Rien
– « J’ai été retoqué du premier coup », maugrée-t-il. Il compte
davantage sur le privé et les liens qu’il a tissés avec les pétromonarchies. Dès 2001, il a obtenu un financement du Koweït pour
lancer une antenne de Sciences Po dédiée au Moyen-Orient et à
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la Méditerranée, à Menton, sur la côte d’Azur. Trois ans plus tard,
il a même convaincu l’émirat et le directeur de l’école d’organiser une sorte de Davos du Proche-Orient baptisé EuroGolfe. Il
se rêve en Klaus Schwab, le professeur d’économie qui a fondé le
forum économique mondial. « À la fin de sa vie, mon père était
devenu entrepreneur de spectacles, raconte-t-il. J’ai voulu faire la
même chose. » Ces rencontres, montées dans des palaces de la
Côte d’Azur ou de la péninsule arabique, attirent émirs, pétroliers et chefs d’État, jusqu’à la première dame du Qatar. En 2008,
EuroGolfe doit s’achever en apothéose dans un palais vénitien de
la place Saint-Marc. Décor somptueux, communication assurée
par la prestigieuse agence Euro RSCG. Hélas ! On est en pleine
crise des subprimes et les mécènes se décommandent. « J’ai reçu
des messages de mécènes me disant : “Bonjour, c’est X... d’EDF.
Formidable ce colloque, mais notre directeur financier a décidé
de tout couper.” » Fin de l’expérience. Kepel perd sa chaire de
Sciences Po deux ans plus tard.
L
Sous protection policière
e monde sans pitié des orientalistes rappelle parfois la cour de récré. En novembre 2008, l’hôtel
Marriott de Washington accueille une rencontre
de la Middle East Studies Association où se retrouvent chaque année des arabisants venus du
monde entier. Gilles Kepel organise une soirée
où il voit arriver un doctorant, Pascal Ménoret, qui a commis six
ans plus tôt un petit pamphlet contre lui – un truc de potache qui
se moque d’une visite du professeur Kepel en Arabie saoudite ; à
l’époque, l’auteur travaillait comme volontaire à l’ambassade de
France à Riyad et devait servir de guide au politologue ; traité en
vulgaire stagiaire, il s’est vengé en dressant le portrait d’un « parangon de l’orientalisme occidental transporté de palais princier en
dîner en ville » – « On trouve des gens comme ça en Arabie ? » lui
fait dire Ménoret après une rencontre avec des intellectuels locaux
–, avec ses « lunettes noires à la Miami Police Academy » et cette
curieuse habitude de décliner l’ensemble de son œuvre devant le
moindre auditoire. La charge est sévère et Kepel en garde un goût
amer. À la vue de l’effronté, ce jour de 2008, il explose : « Il était
venu pour me provoquer. Je l’ai foutu dehors. » Il ajoute, avec une
touche d’anglais : « C’était my party. » À l’en croire, il aurait simplement ordonné à l’intrus de « dégager », en le poussant dehors.
Mais la police a quand même dû intervenir. François Burgat, ami
de Ménoret, s’empresse de rapporter l’incident dans Comprendre
l’islam politique, qu’il pimente de détails croustillants : sous sa
plume, Kepel aurait sauté « à la gorge » de l’étudiant avant d’être
« dûment menotté ». Depuis lors, Burgat et Kepel ne peuvent plus
débattre sans s’apostropher. Ils en ont encore donné la preuve
lors de l’émission d’Alain Finkielkraut sur France Culture en janvier 2017. « Ces mains que vous voyez là n’ont jamais été menottées par personne ! s’emporte Kepel. Vous me présentez comme
un délinquant. Vous n’avez pas honte de faire ça ?
– Celui que vous avez agressé physiquement, vous ne l’avez pas
mis à la porte : vous avez essayé de l’étrangler. »
« Les inviter ensemble, c’est comme organiser un match de
boxe », soupire un chercheur. Un autre tente une explication :
« C’est l’objet qui veut ça : il y a une telle névrose dans notre pays
autour de l’islam... »
Le 13 novembre 2015, au moment de la tuerie du Bataclan,
Gilles Kepel assiste à une cérémonie en hommage à son grand-père
Fé VRI e R 2 019
UNITED STATES ATTORNEY’S OFFICE SOUTHERN DISTRICT OF NEW YORK ; AFP
en empruntant des chemins différents. « Tout indique que l’heure
du postislamisme a sonné et que les sociétés musulmanes vont
entrer de plain-pied dans la modernité », annonce Kepel, en s’appuyant sur l’écrasement des islamistes en Algérie et en Tchétchénie à la fin des années 1990, ainsi que sur la dilution de leur idéologie dans l’économie de marché en Turquie où ils s’apprêtent
à prendre le pouvoir. S’inscrivant dans un temps plus long, Roy
tente de démontrer que les islamistes sont incapables d’accoucher d’une société nouvelle, et donc de créer un État religieux.
Les attaques du 11-septembre font voler en éclats leurs démonstrations. Difficile de prononcer l’acte de décès des « fous de Dieu »
après un tel drame. L’un et l’autre crient au malentendu et invitent
à la patience : « À l’époque, tout le monde a fait “ouaf ouaf !” se
souvient Olivier Roy. Mais l’échec récent des Frères musulmans en
Égypte et du parti islamiste Ennahdha en Tunisie me donnent raison. » Mêmes contorsions chez Gilles Kepel, qui élabore aussitôt
la théorie des trois générations du djihad. « Je ne crois pas m’être
trompé, assure-t-il. J’ai eu l’intuition de la fin d’un cycle. » L’islamologie n’est pas une science exacte. Qu’importe : tous deux sont
encore plus consultés après le 11-Septembre. À la veille de l’invasion de l’Irak en 2003, Olivier Roy débat avec Paul Wolfowitz et Richard Perle, deux des principaux faucons de l’administration Bush.
Le politologue multiplie les conférences où l’on refait le monde
derrière des portes closes, comme à Bilderberg où se retrouvent
personnalités de la diplomatie, des affaires, de la politique – « Malgré tous les fantasmes, il ne s’y passe pas grand-chose », précise-t-il.
Alors pourquoi prendre part à ces conciliabules ? « Parce que j’y
trouve toujours un type bizarre avec qui discuter. »
Les chercheurs se disputent d’abord des postes, des honneurs, et
surtout des fonds. À l’Institut universitaire européen de Florence,
Olivier Roy se trouve le mieux placé pour bénéficier des mannes
Rudolf à Prague. Il saute dans le premier avion
pour Paris et s’empresse d’ajouter à son dernier
livre une dizaine de pages sur l’attentat. Daech,
écrit-il, « vise à fomenter en Europe, ventre mou
de l’Occident (...), une guerre de tous contre tous,
destinée à faire imploser le Vieux Continent et à
y instaurer son califat. » Rebaptisé Terreur dans
l’Hexagone (Gallimard), l’ouvrage se vend à plus
de 90 000 exemplaires. Mais dans ce domaine, la
célébrité peut aussi s’avérer dangereuse. Quand
les enquêteurs perquisitionnent le domicile du djihadiste qui a poignardé un policier et son épouse
à Magnanville, dans les Yvelines, en 2016, ils
tombent sur une liste de cibles potentielles, une
dizaine de noms en tête de laquelle figure celui
de Gilles Kepel. Sur Facebook, un chef de l’État
islamique y va de ses menaces de mort. « Comble
de l’insulte : il me prenait pour un journaliste », s’amuse Kepel. Le
voici donc déclaré « ennemi d’Allah ». Bernard Cazeneuve, alors
ministre de l’intérieur, lui fournit une protection rapprochée. Pendant seize mois, le professeur doit composer avec la présence de
deux gardes du corps. « Je ne pouvais plus marcher dans la rue ;
il fallait que je monte dans leur voiture – au mieux une 307, avec
150 000 km au compteur. On oublie la suspension ! J’étais coincé
sur une fesse, avec un type de deux mètres assis à côté de moi. »
Il se plaint d’avoir contracté une sciatique. « On a beau théoriser
tout cela et prendre du recul, on somatise. Je souffrais épouvantablement. » Il se lance dans l’écriture de Sortir du chaos, comme
en écho à ses propres épreuves. « Je l’ai rédigé couché, avec mon
portable sur les genoux. »
Plus que jamais, il se voit comme un homme en guerre. Et
ses ennemis sont partout : les journalistes du Bondy Blog qu’il
accuse d’être inféodés aux Frères musulmans ; le gouvernement
LUNETTES NOIRES
Gilles Kepel,
que vous êtes porteuse de haine et de divilors d’une conférence
sions. » Pour preuve de sa démonstration,
donnée au festival
il assène : « M. Kepel, un universitaire de
de Locarno
renom, l’a redit ce matin. »
en août 2018.
Depuis ce jour, on le présente comme
« l’homme qui murmure à l’oreille du chef
de l’État » – à propos de la réorganisation de l’islam de France,
de la diplomatie envers les pays du Golfe ou de la Syrie. Il aurait même poussé Emmanuel Macron à intervenir auprès du
prince héritier d’Arabie saoudite, à l’automne 2017, pour qu’il
fasse relâcher le premier ministre libanais Saad Hariri. « Je n’ai
vu le président que trois fois en tête-à-tête, minimise aujourd’hui
Kepel. En temps cumulé, ça représente dix minutes. » Avec une
pointe de dépit dans la voix, il précise : « Son entourage interdit
tout accès. » Ce qui fait sourire un autre expert : « Kepel s’est
comporté de la même manière avec Sarkozy et Hollande. Il leur
a demandé des choses qu’ils ne pouvaient
pas lui accorder, puis il s’est éloigné en disant d’eux pis que pendre. » « Gilles n’a
jamais compris que ce n’était pas nous
qui faisions la politique, ajoute Olivier
Roy. Un expert vient toujours donner sa
caution scientifique à une décision déjà
prise pour des raisons idéologiques, personnelles ou simplement imaginaires. »
Roy dit d’ailleurs avoir pris ses distances
avec « tout ça » et dans son dernier livre, il
préfère ainsi disserter de l’Église italienne
et des mouvements charismatiques.
Gilles Kepel se console avec son bureau de Normale Sup’
qui efface son premier échec. « Quand je pense que j’ai essayé en vain d’entrer dans ce lieu prestigieux au début de mes
études... Voilà que j’y termine ma carrière. » Il adore traverser
la cour de l’école, s’arrêter devant le fameux bassin aux Ernest
et ses poissons rouges, admirer les bustes de Voltaire, de Descartes ou de Rousseau. En montant le grand escalier, il s’arrête
devant les murs fraîchement blanchis. « On a dû tout repeindre
après le saccage de l’école. » Un legs de la brève occupation
des locaux par des étudiants et des anar’ lors des grèves contre
Parcoursup. À son étage, les manifestants ont tagué « Front
islamo-gauchiste » et « Jihad de classe ». Kepel l’a pris, une
fois de plus, pour une attaque personnelle : « Si mon nom avait
figuré sur la porte, mon bureau aurait sans doute été pillé. » �
« En fait, un expert vient toujours donner
sa caution scientifique à une décision
déjà prise pour des raisons idéologiques,
personnelles ou imaginaires. »
—
OLIVIER ROY
socialiste d’alors dont il critique « la myopie » face à la menace
terroriste. Même François Hollande, qu’il a vainement tenté de
convertir à sa réforme des études du monde arabe, n’est pas
épargné. Du coup, il se rapproche du ministre de l’économie de
l’époque, un certain Emmanuel Macron, qui lui remet l’ordre
national du Mérite. Quelques mois plus tard, pendant la campagne présidentielle, Kepel lui envoie des notes, des conseils...
Avant le duel contre Le Pen, il lui signale même, par texto, l’interview qu’il vient de donner à Marianne, intitulée « Les djihadistes
votent Le Pen. » « Un petit clin d’œil pour le débat », ajoutet-il. « Excellent et précieux, lui répond Macron. Je vais te citer,
ami. » Le soir même, le candidat accuse la présidente du Front
national de faire le jeu de poseurs de bombe : « Leur plus grand
souhait, c’est que Mme Marine Le Pen arrive au pouvoir. Parce
Fé VRI e R 2019
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www.vanityfair.fr V A N I T Y F A I R | 1 0 1
VANITY FAIR MODE
MARGOT
ROBBIE
Actrice
et productrice
Instagram
@margotrobbie
TENUE CHANEL .
102
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VAN I T Y FA I R
F é V RIe R 2 019
Les amis
passagers
Pour la traditionnelle
collection croisière,
les globe-trotteurs
de la maison Chanel
ont hissé haut
le pavillon du style.
KRISTEN
STEWART
Actrice
TENUE CHANEL.
Fé VRI eR 2 019
PHOTOGR APHIE JA MES MOLLISON
CONCEP TION VIRGINIE MOUZ AT
VAN I T Y FAI R
| 1 0 3
ANNE
BEREST
Romancière
Instagram @anneberest
TENUE CHANEL .
WILLIAM
CHAN
Chanteur
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@williamchanwaiting
TENUE CHANEL.
KARIDJA
TOURÉ
Actrice
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@karidjatoure
TENUE CHANEL.
104
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VAN I T Y FA I R
F é V RIe R 2 019
LUNA BIJL
Mannequin
Instagram @mxlunaa
JAMES MOLLISON
TENUE CHANEL.
Fé VRI e R 2019
VA N I T Y FA I R
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DIANE
ROUXEL
Actrice
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@dianerouxel
TENUE CHANEL.
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VAN I T Y FA I R
F é V RIe R 2 019
CHRISTA
THERET
Actrice
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@theret.christa
TENUE CHANEL.
PHOEBE
TONKIN
Actrice et mannequin
Instagram @phoebejtonkin
TENUE CHANEL.
CAROLINE
DE MAIGRET
Actrice
et mannequin
Instagram
@carolinedemaigret
JAMES MOLLISON
TENUE CHANEL.
Fé VRI e R 2019
VA N I T Y FA I R
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VANITY FAIR RENCONTRE
MON
MUSÉE
EN IRAN
DE L’ART ET DU COCHON
Wim Delvoye
entouré de ses œuvres,
dans son atelier de Gand.
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vA N iT Y fAi r
févri e r
2 019
DYOD PHOTOGRAPHY/OPALE/LEEMAGE
L’ultracoté artiste belge Wim Delvoye,
célèbre pour ses cochons tatoués
et sa machine à caca, veut bâtir
une fondation à sa gloire au pays des mollahs.
Énième folie d’un expert en provocation
ou affirmation kamikaze de la liberté
d’expression ? ÉMILIE PAPATHEODOROU
a mené l’enquête.
fé vrie r
2 019
vA N iT Y fAi r
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BONS BAISERS
DE KASHAN
Wim Delvoye a choisi
cette ville, à mi-chemin
entre Téhéran et Ispahan,
pour créer son musée.
u départ,
cela ressemble à une blague belge : le 28 avril 2016, le site web
d’informations culturelles The Art Newspaper annonce que
l’artiste flamand Wim Delvoye envisage de bâtir un musée à sa
gloire en Iran, dans une petite ville située à trois heures de route
de Téhéran. Oui, Wim Delvoye, le plasticien barré qui s’est fait
connaître en élevant des cochons tatoués de toutes sortes de
motifs religieux (Jésus, des chapelles gothiques...) ou érotiques
(Blanche-Neige et Cendrillon en pleins ébats...) afin d’exposer
leurs peaux comme des œuvres d’art. Cet homme-là, donc, aurait trouvé le bonheur au pays des mollahs. Très vite, la presse
salue l’audace de « l’enfant terrible de l’art contemporain », mais
personne ne s’interroge sur le fond du sujet. Qu’est-ce qu’un artiste irait faire dans un pays où l’exercice de la liberté d’expression
peut conduire en prison ? Que pourrait-il créer dans un monde
soumis à la charia, aux fatwas et où existe encore la lapidation
pour punir l’adultère ? Non, il ne peut s’agir que d’un canular.
110
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vAN i T Y
fA i r
| www.vanityfair.fr
« Vous savez, on ne peut
plus rien faire en Belgique.
En Iran, c’est différent. »
—
WIM DELVOYE
de sa fameuse machine à caca – pardon, il faut dire Cloaca –,
une installation censée reproduire notre système digestif : on
y glisse un aliment d’un côté ; il en ressort de la matière fécale
de l’autre, odeur comprise. « L’art de chier ou chier de l’art »,
résume élégamment son ami Michel Onfray dans le catalogue
de l’exposition au musée d’art moderne Grand-Duc Jean du
Luxembourg. « Wim Delvoye pratique l’oxymore, note encore
le philosophe. Pour faire pièce au cynisme vulgaire de notre
époque – vulgaire parce que libéral, marchand, consumériste,
févri e r
2 019
WIM DELVOYE / BARCROFT MEDIA / GETTY IMAGES ; MORTEZA NIKOUBAZL/REA
A
« Vous ne nous croyez pas ? s’amuse le bras droit de l’artiste
au bout du fil. Le projet est tout à fait sérieux. On avance bien.
Venez nous rendre visite. » Je ne me fais pas prier : une semaine
plus tard, me voici à Gand, dans les Flandres, devant l’atelier du
candidat à l’exil iranien. Au sommet du portail, un Mr. Propre
en ferraille tient lieu de gargouille. Juste au-dessous, on peut lire
la citation que Dante place à l’entrée des enfers dans La Divine
Comédie : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate » (« Vous qui
entrez ici, abandonnez tout espoir »).
Le studio est composé de deux bâtiments de deux étages en
briques rouges. « Wim est un peu en retard », me prévient son
assistant. J’en profite pour observer ses créations disposées ici
et là : des vitraux figurant des scènes polissonnes (« Je traite
le vitrail comme l’hymen d’une vierge », disait Wim Delvoye
dans la revue Psychanalyse), des crucifix tordus, des poupées
Barbie à son effigie... Un peu plus loin reposent des pièces
nihiliste, acéphale –, son cynisme propose un antidote. Réfléchir sur la différence de degré entre l’homme et l’animal ; repenser à nouveau l’interrogation spinoziste : que peut le corps ? »
Tiens, le voici, vêtu de noir, les cheveux coiffés en arrière, de
grandes lunettes rectangulaires en métal. On dirait un Pierrafeu
qui aurait avalé un constructiviste allemand. Il me serre la main,
s’assied. « Vous avez l’air bien sérieux, souffle-t-il. Moi aussi, je
deviens sérieux. L’ironie n’est plus à la mode. » C’est parti pour
sept heures de conversation à bâtons rompus, sur tout et sur rien,
de la peinture du XVIe siècle à l’influence des jeux vidéo sur la
jeunesse, une interminable digression à peine interrompue par
une pause sandwich (végétarien) et des cigarettes. Sa voix siffle,
il roule les « r » et glisse pas mal de franglais dans ses mots. Si le
propos est souvent nébuleux, il est rarement ennuyeux. Très vite,
je le lance sur ce canular iranien. Il prend un air soudain grave
pendant que son fidèle assistant apporte le dossier du chantier,
avec plans et photos de l’évolution du projet. « L’édifice devrait
s’étendre sur 10 000 m2, dont un bon tiers réservé aux œuvres,
plus un restaurant et même un petit hôtel », m’explique-t-il. Un
silence. Il ajoute : « Vous savez, on ne peut plus rien faire en Belgique. Là-bas, c’est différent. »
C
Un suppositoire géant au Louvre
ette love story chez les Perses serait donc une
histoire de désamour avec son pays natal. Lui,
fils d’un instituteur flamand et d’une femme
au foyer, formé à l’Académie royale des beauxarts de Gand, se dit incompris des siens depuis
des années. En 2003, il a dû déménager son
élevage de cochons au fin fond de la Chine, parce que les associations locales de défense des animaux lui cherchaient des
poux dans la couenne. Il avait beau expliquer que les gorets
étaient bien traités, massés quotidiennement pour assouplir
leur peau, et même empaillés afin d’éviter un destin de fricadelle, personne ne voulait le croire. Nouveau micmac en
2008, quand il débourse un peu plus de 2 millions d’euros pour
racheter le château de Bueren, près de Liège, afin d’y créer un
parc à sculptures. Il commence par agrandir les douves et abat
une vingtaine d’arbres. Funeste erreur : le château était classé
fé vri e r 2 019
au titre des monuments historiques et l’agence de protection
du patrimoine lui tombe dessus. À l’occasion d’un contrôle
inopiné, il aggrave son cas en comparant la policière à une
« gestapiste ». « Si vous deviez mettre les Juifs dans un train
pour les anéantir, vous le feriez sans problème car vous exercez votre métier sans réfléchir », lui lance-t-il. Allez hop, au
poste. À la fin de l’interrogatoire, il signe sa déposition d’un
doigt d’honneur. Le tribunal le condamnera à six mois de prison avec sursis. C’en est trop : en 2011, il préfère brader son
château pour 700 000 euros et mettre les voiles.
À l’époque, Damien Hirst, son modèle et rival britannique, monte sa fondation de 11 000 mètres carrés à Londres.
Wim Delvoye aussi veut la sienne. Après tout, les collectionneurs l’adorent. Un étron produit par Cloaca se vend
15 000 euros pièce ; une peau de cochon, jusqu’à 90 000 euros.
L’artiste a même accepté de tatouer le dos d’un admirateur
suisse de 36 ans, baby-sitter à ses heures, qui s’exhibe désormais dans les galeries d’art contemporain. Il est au sommet de
sa gloire. N’a-t-il pas exposé sous la pyramide du Louvre, en
2012, un suppositoire géant de onze mètres, sobrement baptisé Suppo (il avait hésité avec Doner Kebab) ? Alors pourquoi
pas un musée à son nom ? Il cherche le lieu idéal en Grèce, en
Tunisie, aux Philippines, mais l’Iran l’attire davantage. Lui qui
a jadis écrit une lettre d’amour en arabe avec des épluchures
de pommes de terre n’est pas insensible au côté provoc’ de
l’affaire : « Dans la presse, on parlait de l’“axe du mal” [Irak,
Iran, Corée du Nord, selon les néoconservateurs américains].
Je me suis dit : “Y a-t-il un pays pire que la Belgique ? Je ne crois
pas.” Alors, je suis allé voir par moi-même. »
Il décrit son arrivée à Téhéran avec un mélange de candeur
et de lyrisme déplacé : « Quand on atterrit aux États-Unis, c’est
La Liste de Schindler. On fait la queue, surveillés par des mitraillettes ; en Iran, les gens sont gentils et accueillants. On a
du thé et des gâteaux en attendant notre valise. » Bien sûr...
Et la présence des autorités religieuses ? « Je n’ai pas croisé un
seul mollah, sauf à la télévision. » La liberté de création ? « Je
suis allé dans des fêtes où tout le monde fumait des pétards. Il y
a une scène pop underground très intéressante à Téhéran. » Les
exécutions d’opposants ? (Je sens que je l’agace.) « Il y en a probablement plus aux États-Unis qu’en Iran. » Ce n’est pas tout
à fait le constat d’Amnesty
International : selon le rapport
CHARIA-COMPATIBLE ?
annuel de l’ONG, le régime de
L’artiste en train
Hassan Rohani a liquidé cinq
de tatouer un cochon
cent sept détenus en 2017,
vivant dans une ferme
contre vingt-trois pour les
en Chine en 2011.
États-Unis. Delvoye évite d’entrer dans les détails, répond à
chaque question par une nouvelle provocation... L’Iran
est-il une dictature ? « Peutêtre, mais l’Europe aussi. Elle
est d’ailleurs plus perverse car
plus subtile, régie par l’opinion et par la presse. » Rien
ne le dérange, pas même la loi
islamique qui l’empêcherait
d’exposer ses peaux de porcs :
« À dire vrai, ce n’est pas si
mal, la charia. Ici, on se focalise
vA N iT Y fA i r
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FOLIE PERSANE
Un palais de Kashan
acquis par l’artiste
pour en faire son musée.
112
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vA N iT Y fAi r
| www.vanityfair.fr
Wim Delvoye se garde
de juger le régime. Il estime
que « la politique » n’est pas
son problème, comme si l’art
pouvait se détacher du réel.
—
8,9 milliards de dollars pour avoir contourné l’embargo. Même
le groupe PSA, qui avait installé une usine Citroën à Kashan,
vient d’y suspendre ses activités. « Je ne vous dirai pas combien
j’ai investi là-bas », prévient Wim Delvoye. J’insiste. Il consent
à donner une indication : pour financer son deuxième achat, il a
vendu une partie de sa collection de livres anciens. « Je trouvais
plus intéressant d’investir à Kashan que de rester propriétaire
de la première édition de L’Encyclopédie de Diderot. »
S
Bientôt à Pyongyang
ur place, Delvoye fait du Delvoye. En hommage
au narcotrafiquant mexicain Joaquín Guzmán
alias « El Chapo », connu pour s’être évadé en
creusant un tunnel sous sa douche, l’artiste a multiplié les passages souterrains pour relier ses maisons de Kashan. « On peut même y rouler à moto,
me dit-il, pas mécontent de cet élan créatif. Si le gouvernement
me cherche, je peux m’enfuir par dix sorties. » D’un air inspiré,
il précise que ce système de tunnels fait aussi référence à celui
qui existait jadis à Ispahan afin que les femmes puissent aller
à la mosquée sans se voiler pendant le trajet. J’en profite pour
févri e r
2 019
WIM DELVOYE ; AFP : MAXPPP
sur 1 % des règles religieuses. C’est injuste de condamner pour
ça. » Faut-il en conclure qu’il cautionne un régime autoritaire ?
Ou compte-t-il, au contraire, y exercer une sourde résistance ?
L’artiste multiplie les déclarations à l’emporte-pièce, mais se
garde de soutenir le régime ou de le condamner. Il estime que
« la politique » n’est pas son problème, comme si l’art pouvait
se détacher du réel. « En ce moment, la tendance politique n’est
pas vraiment au réformisme, rappelle la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian. Certaines œuvres échappent à la vigilance du ministère de la culture et de l’orientation islamique,
mais toute création artistique est soumise à son diktat. »
En fait, Delvoye ne parle pas du pays, mais de la petite ville
dont il est tombé amoureux : Kashan, à mi-chemin entre Téhéran et Ispahan, 300 000 âmes, connue pour ses ateliers de céramiques et la qualité de son eau de rose. À la lisière du désert,
cette citadelle garde un certain charme, avec ses mosquées turquoise, ses palais à l’abandon et ses splendeurs de l’ère kadjare
(la dynastie turkmène qui a régné sur la région de la fin du XVIIIe
au début du XXe). « J’y ai ressenti la même énergie qu’en Russie
après la chute du mur de Berlin ou en Chine au début des années 2000, poursuit Wim Delvoye. Tous les gens que j’ai rencontrés à Kashan sont éduqués, curieux et ouverts aux étrangers. »
Il achète un premier édifice en 2013, un autre dans la foulée, puis encore un jusqu’à posséder neuf bâtiments au bout de
quatre ans. Palais, anciennes écoles, vieilles demeures... rien ne
lui échappe. « Je suis addict aux sites de petites annonces immobilières. C’est ma chaîne porno à moi », dit-il. Officiellement, la
loi locale n’interdit pas aux étrangers de devenir propriétaires.
Mais Delvoye préfère passer par un prête-nom, une amie iranienne installée à Paris – on n’est jamais trop prudent. Il ne faut
pas oublier que l’Amérique a promis de punir quiconque ferait
du commerce avec le régime des mollahs. En 2014, la banque
BNP Paribas a ainsi dû s’acquitter d’une amende record de
l’interroger sur la question religieuse. Là encore, il prend soin
de ne froisser personne – il a déjà fort à faire avec sa réputation
de tatoueur de porcs. À Kashan, les habitants se demandent
déjà si leur nouveau voisin va servir du cochon de lait au restaurant. « Mais non, mais non, coupe-t-il. Vous savez, même si je
ne suis pas juif, je mange casher depuis des années. »
À dire vrai, Wim Delvoye est moins allumé qu’il ne veut le
laisser penser. Son intérêt pour l’Iran raconte aussi sa relation à
la postérité. En 2016, il rêvait déjà de devenir le premier artiste
étranger exposé au musée d’art contemporain de Téhéran. Un
mythe, cet édifice créé en 1977 par Farah Diba, l’épouse du shah
d’Iran. Fermé par les mollahs dès leur arrivée au pouvoir en
1979, il a rouvert voici trois ans et recèle dans ses caves l’une des
plus fabuleuses collections d’art moderne : quelque trois cents
toiles parmi lesquelles des Monet, des Toulouse-Lautrec, des
Derain, des Picasso, des Dalí, des Bacon, des Pollock, des
Rothko... Très vite, Wim Delvoye rencontre le directeur. Le
courant passe, mais il ne faut pas exagérer : certaines œuvres
du flamand ne peuvent pas être exposées dans une république
islamique. Delvoye comprend et, pour la première fois de sa
vie, accepte de se censurer. Les peaux de porcs resteront à l’atelier. Il est même disposé à laisser de côté Cloaca, les crucifix tordus ou les motifs arabisants couleur saucisson quand, surprise,
les dirigeants du musée lui donnent le feu vert pour la plupart
de ses créations. « Nous imaginions que les Iraniens seraient
plus craintifs que ça », se souvient son galeriste parisien, Emmanuel Perrotin, qui représente également Pierre Soulages,
Sophie Calle et Xavier Veilhan. L’exposition est un succès. Dès
le soir du vernissage, tous les catalogues sont vendus. « Les
Iraniens ont dit que c’était l’une des plus fantastiques expositions de l’histoire du pays », se souvient un ami de Delvoye.
Le problème – parce qu’il y en a un –, c’est que l’artiste belge
se sent un peu seul dans cette démarche iranienne. Sa propre
mère n’a aucune envie de faire le voyage jusqu’à Kashan.
« Elle a passé l’âge d’être raisonnée », soupire-t-il. Perrotin
non plus, même s’il reconnaît le côté excitant de l’interdit,
« un peu comme lorsque Pierre Bergé et Yves Saint Laurent
ont commencé leurs travaux à Marrakech ». « Wim m’encourage à acheter un palais et à ouvrir une galerie là-bas, dit-il,
mais les mesures de rétorsion américaines contre l’Iran me
rappellent que j’ai peut-être bien fait de ne pas être aussi courageux que lui. » Même les amis qu’il a publiquement invités se
défilent : David Hammons, célèbre pour son travail sur l’héritage afro-américain, a déjà répondu que Wim devra déployer
une « grande force de conviction » pour qu’il pose un pied chez
Rohani. Quant au Chinois Ai Weiwei, qui a séjourné dans les
geôles de son pays pour avoir défié le régime, il n’a pas pris la
peine de répondre.
À la fin de notre entretien, je demande à Wim Delvoye s’il
s’installera vraiment là-bas. « Probablement pas, admet-il. J’ai
le mal du pays partout. » Il a maintenant un petit air de clown
triste. Depuis trois ans, sa cote a baissé et il le sait. La lassitude guette. La provocation tourne parfois à vide. « J’ai peur
de devenir ennuyeux, établi », poursuit-il. Il me parle aussi de
Pyongyang, en Corée du nord, où il aimerait monter un projet,
avant d’admettre qu’il est « encore un peu tôt ». Son musée de
Kashan devrait être terminé d’ici deux ans et je me demande
qui fera le voyage pour le vernissage. Dans son esprit, l’édifice
portera le doux nom persan de « poshte hichestan ». En français,
on pourrait traduire par « au-delà de l’oubli ». �
fé vri e r 2 019
LA PROVOCATION
N’EST PAS GRATUITE
De la machine à caca
aux cochons tatoués,
six œuvres qui ont fait
la carrière
(et la réputation)
de Wim Delvoye.
2003. Miam miam
Au musée d’art moderne de Lyon,
l’artiste invite dix-neuf chefs
à cuisiner pour sa fameuse
Cloaca, machine à reproduire
la digestion humaine.
On vous passe le résultat.
2010. Groin-groin
Les célèbres tatoués
débarquent au musée d’art
moderne de Nice
et provoquent la colère
de la Fondation 30 millions
d’amis. L’artiste est ravi.
2012. Au scalpel
Le Belge tatoue le dos
d’un fan qui déclare :
« Je suis une œuvre d’art.
À ma mort, ma peau sera
découpée, encadrée
et remise à mon acheteur. »
2012. Scato chic
Wim Delvoye est le deuxième artiste
vivant à exposer au Louvre. Il choisit
d’installer un suppositoire géant
sous la pyramide qui, selon ses mots,
« est comme un cul ». Une chance
qu’il n’ait pas fondu.
2013. Néogargouille
Dans la veine gothique,
il sculpte au laser une série
de camions, dont cette benne
à ordures en dentelle de métal,
inspirée des cathédrales.
L’accueil est si bon
que l’artiste est déçu.
2016. Amen
Après avoir hésité,
il expose finalement
ses crucifix tordus
au musée d’art contemporain
de Téhéran. Avec la
bénédiction des autorités.
www.vanityfair.fr
|vANiT Y
fA i r
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VANITY FAIR MODE
Les
couleurs
du désir
Vertige chromatique du corail et de l’onyx,
de l’émeraude et du diamant : la collection
de haute joaillerie Cartier Coloratura donne
de la couleur à l’exercice. Prouesses techniques,
géométries empruntées aux arts décoratifs
et teintes affrontées confèrent une puissance
singulière aux bijoux de la maison
de la rue de la Paix.
114
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VA N IT YFA I R
P H OTO G R A P H I E DAV I D F E R RUA
ST YLISME VIRGINIE MOUZ AT
F é V RIe R 2019
BAGUE
EN OR BLANC, PIERRES
DE CORAIL, ONYX
ET DIAMANTS
CARTIER.
Fé VRI e R 2019
VA NI T Y FA I R
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DAVID FERRUA
BOUCLE D’OREILLE
ET COLLIER EN PLATINE,
TOURMALINES, OPALES,
ONYX ET DIAMANTS
CARTIER.
MAILLOT DE BAIN
NORMA KAMALI.
RUBANS MOKUBA.
116
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VAN I T Y FA I R
F é V RIe R 2 019
BOUCLE D’OREILLE
ET BAGUE EN PLATINE,
TOURMALINES, OPALES,
ONYX ET DIAMANTS
CARTIER.
ROBE BALENCIAGA.
Fé VRI e R 2019
VA NI T Y FA I R
| 1 1 7
DAVID FERRUA
BOUCLE D’OREILLE
ET COLLIER EN OR BLANC,
ÉMERAUDES, SPINELLES,
GRENATS MANDARINS,
TURQUOISES, ONYX
ET DIAMANTS,
BAGUE EN OR BLANC,
ÉMERAUDE, SPINELLES,
OPALES, TURQUOISES,
ONYX ET DIAMANTS
CARTIER.
BODY WOLFORD.
RUBANS MOKUBA.
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VAN I T Y FA I R
Fé V RIe R 2 019
BOUCLES D’OREILLES
ET BRACELET MONTRE
PORTÉ EN COLLIER EN OR
BLANC, PIERRES
DE CORAIL, ONYX,
LAQUE NOIRE
ET DIAMANTS CARTIER.
MAILLOT DE BAIN
NORMA KAMALI.
RUBANS MOKUBA.
COIFFURE MAXIME MACE
@ CALLISTE.
MAQUILLAGE TIZIANA
RAIMONDO
@ THE WALL GROUP.
MANUCURE LORANDY
@ BACKSTAGE AGENCY.
MANNEQUIN DANIELLE
LASHLEY @ NEXT.
CASTING MAXIME VALENTINI.
Fé VRI e R 2019
VA NI T Y FA I R
| 1 1 9
VANITY FAIR FLASHBACK
GLOBE / ZUMAPRESS / LEEMAGE ; BERNARD GOTFRYD / GETTY IMAGES
PAR ICI
LA BONNE
SOUPE
Tout le monde a vu la fameuse série
d’Andy Warhol sur les boîtes de conserve Campbell.
Mais qui en connaît l’histoire secrète ? MARK ROZZO
a retrouvé le galeriste par qui le pop art est arrivé.
120
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V A N I T Y F A I R www.vanityfair.fr
Fé VRI e R 2 019
SATIÉTÉ
DE CONSOMMATION
CRÉDIT PHOTO
Dans
un supermarché,
les rayons
des soupes
Campbell. Page
de gauche, Andy
Warhol dédicace
une boîte en 1981.
Fé VRI e R 2019
VA NI T Y FA I R
| 1 2 1
L
e 22 février 1987,
à l’hôpital presbytérien de New York, Andy Warhol meurt des
suites d’une opération de la vésicule biliaire. Ce jour-là, par
une sorte de coïncidence cosmique, un galeriste de Los Angeles, Irving Blum, est en train de préparer l’envoi de trentedeux tableaux du peintre à la National Gallery de Washington.
C’est lui qui a organisé la première exposition personnelle de
Warhol. Il possède ces toiles depuis un quart de siècle, rangées dans leur vieille caisse d’origine toute fendue. Parfois,
pour divertir ses invités, il les accroche sur une grande grille
qu’il a disposée dans sa salle à manger, en quatre lignes de
sept ou huit. Ces toiles de 50 cm sur 40 représentent des boîtes
de soupe. Ou, plus précisément, les trente-deux variétés de
concentré Campbell qui existaient à l’époque, de « haricots
au bacon » à « végétarienne au légume ».
Au printemps 1962, Irving Blum avait rendu visite à Andy
Warhol dans son hôtel de Manhattan. Il l’avait regardé travailler sur ses peintures au son d’un électrophone ou d’un poste de Comme le résume son ami artiste Billy Al Bengston : « Andy
radio qui crachait des chansons pop. Puis il avait invité ce qua- était un fils de pute un peu flippant, mais je l’aimais bien. »
si-inconnu à exposer l’ensemble de son travail à la galerie Ferus
Un an plus tôt, en 1961, Warhol avait failli se faire remarquer
à Hollywood. Warhol hésitait. Il ne connaissait pas Los Ange- avec des tableaux inspirés de bandes dessinées, mais un cerles et c’était à New York que tout se passait. Mais Blum avait tain Roy Lichtenstein lui avait grillé la politesse avec le fameux
remarqué une photo de Marilyn Monroe – le sujet d’une pro- Look Mickey. « C’est tellement mieux que ce que je fais », se
chaine œuvre de Warhol – découpée dans un magazine. « Je morfondait Warhol, dans sa chambre d’hôtel. Il cherche alors
me suis dit qu’il était cinéphile, raune nouvelle idée. Une amie décoconte aujourd’hui Blum avec gourratrice, Muriel Latow, lui conseille
mandise. Je lui ai lancé : “Andy,
de dessiner des billets (et lui facture d’ailleurs l’idée 50 dollars) ;
les vedettes de cinéma viennent
puis, elle l’encourage (gratuitesouvent à la galerie.” Il avait l’air
impressionné : “Vraiment ? D’acment, cette fois) à reproduire des
boîtes de soupe Campbell. Elle a
cord, alors, on le fait !” La vérité,
c’est qu’à part Dennis Hopper qui
bien compris l’esprit matérialiste
—
était amateur d’art, aucune star ne
du temps. Le pop art est sur le
passait jamais chez moi. »
point de prendre son envol penANDY WARHOL AU SUJET DES SOUPES CAMPBELL
Blum a peut-être aussi deviné
dant que le premier supermarché
que son interlocuteur était désesWalmart s’apprête à ouvrir. Roy
péré : né à Pittsburgh, Andy Warhol est à ce moment-là un des- Lichtenstein, James Rosenquist et Claes Oldenburg sont déjà
sinateur publicitaire de 33 ans qui essaie vainement de percer. montés à bord, délaissant le côté sombre et introspectif de l’exLe monde des beaux-arts le voit comme un type un peu ridi- pressionnisme abstrait pour exploiter l’imagerie publicitaire.
La suite ? Un chapitre majeur de l’art moderne américain. Le
cule, tout juste bon à publier ses petits dessins colorés dans le
magazine Glamour. Pis : il vient de perdre le juteux contrat qui 9 juillet 1962, la galerie d’Irving Blum expose les trente-deux
le liait depuis un bout de temps à un fabricant de chaussures. toiles Campbell pour la première fois. Un grand moment pour
« JE NE VOULAIS RIEN PEINDRE.
JE CHERCHAIS QUELQUE CHOSE
QUI ÉTAIT L’ESSENCE DU NÉANT,
ET J’AI TROUVÉ ÇA. »
122
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Fé VRI e R 2 019
POP FIVE
Cinq artistes pop réunis
dans le loft de Warhol
à New York en 1964 :
Tom Wesselman,
Roy Lichtenstein,
James Rosenquist,
Andy Warhol et Claes
Oldenburg. À droite,
Irving Blum devant
l’œuvre de 1962, Big
Torn Cambell’s Soup
Can (Pepper Pot).
FRED W. MCDARRAH / GETTY IMAGES ; ELLIOTT ERWITT / MAGNUM PHOTOS
le pop art et pour l’artiste
lui-même. On est, certes,
bien avant la Factory,
avant les sérigraphies de
stars, avant le Studio 54,
avant le magazine Interview, mais c’est clairement ce jour-là que Warhol est devenu
Warhol. « Quand vous pensez au pop art, vous pensez aux
boîtes de soupe », tranche la conservatrice Donna De Salvo,
qui organise cet hiver au Whitney Museum à New York la première rétrospective américaine de Warhol depuis trente ans.
T
Œuvre autobiographique
out s’est donc noué à la galerie Ferus, un soir
d’été. Irving Blum a décidé d’accrocher les
toiles sur une même ligne évoquant les rayons
d’un supermarché. Il a fixé le prix : 100 dollars
par tableau, dont la moitié pour Warhol. Les
boîtes de conserve rouge, blanc et or sont inspirées des maillots de football américain de l’université Cornell. Elles luisent, de manière un peu ridicule et sinistre, sur
les murs de la galerie. Elles semblent reproduites mécaniquement, même s’il n’existe pas deux boîtes identiques : en réalité,
même si Warhol aime se présenter comme une machine, il doit
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projeter de la peinture à la main et utiliser un tampon gravé
dans une gomme pour le motif en forme de fleur de lys dorée.
Une partie de la presse se moque franchement. Le Los Angeles Times publie une caricature où l’on voit un amateur d’art expliquer à un autre : « Fondamentalement, la crème d’asperges
me laisse de marbre, mais l’intensité terrifiante du poulet vermicelles me procure un réel sentiment de paix intérieure. »
Dans la même rue que la galerie d’Irving Blum, un rival expose
une pyramide de véritables boîtes Campbell avec cette pancarte : « Exigez l’original. Notre prix : 33 cents. » Le magazine
Artforum, lui, interprète l’œuvre comme une sorte d’« hommage au camping » et annonce clairement sa préférence : l’oignon. Le critique d’art australien Robert Hughes s’interroge
sur le fond : « Cette célébration de la vacuité uniforme de la
culture de masse est, en fait, son reflet cool et blasé. » Pour
lui, les artistes pop manquent à leur devoir de contestation.
Ils glorifient le consumérisme et la superficialité.
À dire vrai, les soupes de Warhol, et tout ce qui en a découlé,
ont renouvelé la nature morte comme jamais depuis Cézanne.
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Elles transforment des articles de supermarchés en icônes, au
sens religieux. Interrogé sur le sens de ces tableaux, Warhol
a un jour répondu : « Je crois que ce sont des portraits. Pas
vous ? » Comme si les personnes et les produits qu’ils consomment ne faisaient qu’un. « J’ai pris le même déjeuner à base de
soupe tous les jours pendant vingt ans », aimait dire Warhol,
précisant que c’est sa mère qui la lui réchauffait. Pour le poète
et ami de l’artiste Gerard Malanga, cette série de boîtes de
conserve, apparemment impersonnelle, est en réalité profondément autobiographique. Quand un proche lui a demandé
pourquoi il a choisi de représenter ces soupes, l’artiste a répondu : « Je ne voulais rien peindre. Je cherchais quelque chose qui était l’essence du
néant, et j’ai trouvé ça. »
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L
Robe de souper
e jour de la fermeture de
l’exposition, samedi 4 août
1962 (la veille de la mort de
Marilyn Monroe), seuls
cinq tableaux ont suscité
l’intérêt d’éventuels acheteurs. L’acteur Dennis Hopper a bien pris
une option sur le goût tomate mais quand
il en a parlé à sa femme qui venait d’accoucher, elle lui a répondu, circonspecte :
« Je le mettrai bien dans la cuisine. » Blum
a alors une idée de génie : plutôt que de
vendre les toiles à l’unité, il décide de garder les trente-deux tableaux pour constituer une seule et même œuvre. En guise de
dédommagement, il envoie chaque mois
100 dollars à l’artiste pendant dix mois,
soit 1 000 dollars au total et précisément 31,25 dollars par tableau. Au lieu de l’exposer, il conserve la série complète dans
son appartement, situé à quelques rues de la galerie. Warhol
adore le principe : il enchaîne alors les sérigraphies représentant Marilyn, Elvis, Jackie Kennedy, les accidents de voiture
et les chaises électriques. C’est son « moment bingo », comme
le qualifie la conservatrice Donna De Salvo.
« Andy a été le premier artiste vraiment obsédé par sa renommée, se souvient Billy Al Bengston. Il se souciait plus de
sa gloire que de l’esthétique ou de quoi que ce soit d’autre. »
Les soupes font autant pour la célébrité de Warhol que Warhol pour celle de Campbell. Et Andy devient bientôt la plus
grande star de l’art depuis Picasso. Le magazine Time le fait
poser au milieu de boîtes de conserve dans un supermarché.
Le publicitaire George Lois le fait jouer dans une campagne
pour une compagnie aérienne, où l’on entend Warhol expliquer au boxeur Sonny Liston : « Les boîtes de soupe ont une
beauté propre que Michel-Ange n’aurait pu soupçonner. »
George Lois, qui a aussi imaginé nombre de couvertures
iconiques du magazine Esquire, fait de nouveau appel à lui
en 1969 : « J’ai appelé Andy. Je lui ai dit : “Hé, tu vas être en
couverture d’Esquire.” Je l’ai entendu crier à la cantonade :
“George va me mettre en couv’ !” » Puis après une pause. « Attends une minute. Je te connais. C’est quoi, l’idée ?
– Je vais te noyer dans une putain de boîte de soupe à la
tomate Campbell.
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PANIER
DE LA MÉNAGÈRE
(1 et 2) Les boîtes
Campbell au cœur
de l’imagerie
publicitaire
de l’après-guerre.
(3) La couverture
d’Esquire conçue
par George Lois.
(4) L’usine
Campbell
de Chicago.
(5) En 1979
à New York, un
vendeur de (fausses) soupes
saveur « Patti Smith »
ou « Poop du jour ».
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DIGITAL IMAGE 2018, THE MUSEUM OF MODERN ART, NEW YORK / PHOTO SCALA, FLORENCE ; JOE SOHM / VISIONS OF AMERICA / GETTY IMAGES ;
RUE DES ARCHIVES ; FPG / HULTON ARCHIVE / GETTY IMAGES ; PETER KEEGAN / GETTY IMAGES
5
– Quoi ? Tu vas construire une boîte de conserve géante ? » la salle de son conseil d’administration. Résultat : quand vous
achetez une boîte de soupe Campbell, vous avez l’impression
demande Warhol, extatique.
On connaît la suite : l’image de l’artiste pris dans un tour- de goûter un peu à l’histoire de l’art. Quelle agence de combillon de concentré de tomate appartient désormais à la col- munication aurait pu faire aussi bien ?
Un demi-siècle après l’exposition chez Irving Blum, le marlection permanente du musée d’art moderne de New York.
« C’est Andy Warhol dévoré par sa célébrité ! » comme dit Lois. ché est devenu global et le consumérisme totalement décom« Cette couverture l’a figé pour toujours comme “le gars de la plexé : les marques sont hyperpuissantes ; les réseaux sociaux
soupe” – pour le meilleur et pour
consacrent la domination du
le pire », soupire Donna De Salvo.
marketing, même dans nos vies
Peu après l’exposition de 1962,
soi-disant privées et la prophétie
le groupe Campbell est furieux.
attribuée à Warhol, selon laquelle
Il menace d’attaquer Warhol en
tout le monde aurait un jour son
justice pour violation du droit
quart d’heure de célébrité, règne
d’auteur. Avant de comprendre
sans partage. « J’aurais dû me
l’intérêt de s’associer à l’artiste
contenter de peindre des soupes
et de l’inonder de litres de soupe
Campbell, a dit l’artiste. De toute
gratuite. En octobre 1964, l’enfaçon, on ne peint jamais qu’un
—
treprise lui commande une séseul tableau. »
rigraphie de soupe à la tomate.
En février 1987, quand Andy
ANDY WARHOL
Trois ans plus tard, elle lance
Warhol quitte son studio pour reune campagne de promotion très
joindre l’hôpital où il va mourir, il
« pop jetable » : pour un dollar et deux étiquettes de boîtes, le laisse une œuvre inachevée. Au milieu de son bric-à-brac, on a
consommateur peut recevoir la « robe de souper », une robe retrouvé une image XXL de l’étiquette d’une soupe Campbell
en papier à imprimés warholiens (chaque exemplaire vaut plus goût poulet vermicelles. Avec celle à la saveur tomate, c’est le
de 8 000 dollars aujourd’hui). Le groupe demande également modèle que les admirateurs déposent le plus souvent en ofà Warhol de dessiner des éditions limitées et même de décorer frande sur la tombe de l’artiste. �
« J’AURAIS DÛ ME CONTENTER
DE PEINDRE DES SOUPES
CAMPBELL. DE TOUTE FAÇON,
ON NE PEINT JAMAIS
QU’UN SEUL TABLEAU. »
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Le 20 novembre 2018, Vanity Fair recevait à l’hôtel Salomon-de-Rothschild,
en partenariat avec Renault et Chopard et avec l’aide d’Albane Cléret. L’occasion
pour le Tout-Paris de découvrir en avant-première le palmarès annuel des 50 Français
les plus influents dans le monde. Le précédent numéro un, Xavier Niel, a solennellement
remis son titre à Hedi Slimane, réprésenté par Séverine Merle, PDG de Celine.
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31 (1) Michel Denisot, Leïla Slimani (à l’écran) et Xavier Niel. (2) Yves Bougon, Delphine Arnault et Michel Denisot. 30
(3) Sophie des Déserts et Guillaume Galienne, de dos. (4) Claire Denis. (5) Alexandra Van Houtte et Cédric Charbit. (6) Fleur Pellerin et Bernard Mourad. (7) Michel Denisot. (8) Vitrine Chopard. (9) Séverine Merle et Yves Bougon. (10) Cyril Lignac, Francesca Colin, Muriel Gréhan et Céline Wackie-Eystein. (11) Tristan et Isabelle Auer. (12) Le groupe Ofenbach. (13) Guillaume Houzé et Virginie Mouzat. (14) Xavier Veilhan et Lucien Pagès. (15) Olivier Bouchara. (16) Marine Delterme et Florian Zeller. (17) Guillaume Galienne et Tahar Rahim. (18) Florence et Alexandre Mars. (19) Jérôme, Liouly et Samuel du #Bar. (20) Céline Salette et Sylvie Pialat. (21) Barbara Cassin. (22) Catherine Grenier et Léa Forestier. (23) Karly Loyce. (24) Thierry Frémaux et Patrick Cohen. (25) Séverine Merle. (27) L’hôtel Salomonde-Rothschild. (27) Nicolas Houzé et Yorgo Tloupas. (28) Albane Cléret et Francesca Colin. (29) Toma Clarac, Antoine Jaillard, Pierre Groppo, Virginie Mouzat, Isabelle Delaunay, Laura Périgord, Francesca Colin et Constance Dovergne. (30) Céline Salette et Michel Denisot. (31) Toma Clarac, Philippe Zdar et Diane de Serigny. (32) Guillaume et Nicolas Houzé. (33) Thierry Marx et Alexandre Desplat.
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(34) Jean-Baptiste Mondino et Caroline de Maigret. (35) Les voitures Renault qui ont conduit les convives jusqu’au lieu de la réception. (36) Marie-Ange Casta. (37) Xavier Niel, Guillaume Galienne et Delphine Arnault. (38) Nathalie Seco, Laetitia Chiari, Stéphanie Dupin, Frédéric Fossard, Marie-Christine Lanza, Francesca Colin, Gérald Passy et Johanna Sebag. (39) Alex Lutz. (40) Virginie Mouzat et Geoffroy de la Bourdonnaye. (41) Michel Denisot et Guillaume Houzé, à l’écran. (42) Tom Villa. (43) Nicolas Degennes et Julien Fournié. (44) Laura Périgord et Gaspard Dhellemmes. (45) Vincent Darré, Sylvie Pialat et Jean-Baptiste Mondino. (46) Arnaud Valois et Camélia Jordana. (47) Jérome Commandeur et Michel Denisot. (50) Christophe Jakubyszyn et Frédéric Charpentier.
Remerciements au #Bar et à la vodka Ciroc.
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Parmi les conférenciers:
Le programme est disponible sur: CNILuxury.com
« La nature du luxe » est une tentative audacieuse de rêver un
rêve qui n’est peut-être pas si impossible : Celui de fabriquer
des vêtements, des accessoires et des bijoux qui œuvrent pour
la protection de notre planète ; fusionner des savoir-faire
traditionnels séculaires avec un avenir numérique.
Marco Bizzarri
PDG
Gucci
Folake Coker
Fondatrice et
Directrice créative
Tiffany Amber
Et surtout, pour que l’industrie du luxe continue à se développer,
le faire en privilégiant les valeurs contemporaines et la
conviction que l’invention est essentielle.
« Joignez-vous à moi au Cap, ainsi qu’aux conférenciers de
l’industrie internationale de la mode et de la technologie, aux
experts africains, aux créateurs et aux entrepreneurs, pour faire
le point sur le luxe dans notre monde en perpétuelle évolution. »
Thomas Heatherwick
Fondateur et
Directeur du design
Heatherwick Studio
Micaela le
Divelec Lemmi
PDG
Salvatore Ferragamo
Laduma Ngxokolo
Fondateur et designer
MAXHOSA BY LADUMA
Rosario Dawson
Co-fondatrice
Studio 189
Hanneli Rupert
Fondatrice
Okapi & Merchants
On Long
Jean Paul Gaultier
Suzy Menkes, Rédactrice en chef, Vogue International
10-11 avril 2019
Le Cap, Afrique du Sud
L’ÉVÉNEMENT PAR EXCELLENCE POUR
LES CHEFS DE FILE DE L’INDUSTRIE
DU LUXE ET DE LA CRÉATION
Wendy Yu
Fondatrice et PDG
YU Holdings
Jochen Zeitz
Co-Fondateur, The B Team
Founder
Zeitz Foundation
CNILuxury.com | +44 20 7152 3472
@CNILuxury @SuzyMenkesVogue
Parmi les sponsors:
Omoyemi Akerele
Fondatrice et
Directrice Executive
Lagos Fashion Week
Christopher Raeburn
Directeur créatif
Christopher RÆBURN
AUTOPORTRAIT DE A À Z
(Pas tout à fait le questionnaire de Proust)
Guy SAVOY
Alors que son restaurant à la Monnaie de Paris se maintient en tête
de La Liste des meilleures tables du monde, le chef étoilé cuisine, marche et rit.
A. À qui aimeriez-vous ressembler ?
Compte tenu de mon amour
pour la cuisine, à Épicure.
B. À qui ressemblez-vous ?
À Jean-Claude Brialy. Parfois, des gens
me demandent des autographes
et se fâchent quand je refuse
en expliquant que ce n’est pas moi.
C. À qui ressemblerez-vous
dans dix ans ?
À moi aujourd’hui,
comme ça, je n’aurai pas vieilli.
BOUILLANT
CUBISTE
« Le saumon à l’oseille
des frères Troisgros
est l’équivalent
pour la gastronomie
des Demoiselles
d’Avignon
de Picasso. »
D. Où aimeriez-vous être maintenant ?
Au téléphone avec vous – je vis l’instant.
Ou sur le pont des Arts avec la superbe
lumière qu’il y a aujourd’hui.
E. Qu’est-ce qui vous rend beau ?
L’enthousiasme.
F. Quelle est votre devise ?
« Elle n’est pas belle la vie ? »
G. En quoi excellez-vous ?
Dans la diversité d’activités.
H. Que détestez-vous plus que tout ?
Le manque de loyauté.
I. Quel est votre gros mot préféré ?
« Oh, putain ! »
J. Que faites-vous
pour vous détendre ?
Je marche bien souvent seul.
Au rythme de la marche,
on s’aperçoit qu’on a le temps
de tout voir, de tout observer.
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N. Quel défaut pouvez-vous
pardonner ?
Les petits bobards.
Mais pas les gros mensonges.
O. Quel est celui que vous
ne pardonnez pas ?
Les états d’âme infondés.
U. Comment gérez-vous le trac ?
Je l’amplifie avec la passion.
V. De quel sport êtes-vous fan ?
J’aime tous les sports. J’ai pratiqué
le rugby quand j’étais plus jeune.
Actuellement, je fais du kung-fu.
En fait, je suis fasciné
par la performance.
Sinon, la cuisine est un peu un sport
où chaque service est un match.
K. Qu’y a-t-il sur votre table de nuit ?
Mon chargeur de téléphone.
P. De quoi êtes-vous gourmand ?
De tout, mais surtout des sorbets
et des glaces.
L. En quoi croyez-vous ?
À la vie.
Q. Quel est le pire tue-l’amour ?
L’habitude.
W. Quelle est votre meilleure blague ?
« Le cunnilingus est la preuve que
le latin n’est pas une langue morte. »
M. Quelle est l’œuvre qui a changé
votre vie ?
Le saumon à l’oseille des frères
Troisgros. C’était la première fois
que le saumon était travaillé
en escalope avec la sauce sous
le poisson. C’est l’équivalent pour la
gastronomie des Demoiselles d’Avignon
de Picasso : un tournant radical.
R. Quel rêve récurrent faites-vous ?
Je ne dors pas assez longtemps
pour cela.
X. Quel est votre jour préféré ?
Tous les jours, car ils apportent
chacun son lot de diversité.
S. Quelle est votre passion honteuse ?
Je mange du chocolat à 3 heures
du matin.
Y. Quel est celui que vous détestez ?
Je n’en déteste aucun.
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T. Quel est votre objet fétiche ?
La cuillère pour goûter.
Z. Faites un vœu.
Qu’on éradique enfin la faim
dans le monde. FÉVRI E R
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