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Le Monde Magazine Du 26 Janvier 2019-compressed

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M Le magazine du Monde no 384. Supplément au Monde no 23030/2000 C 81975— SaMedi 26 janvier 2019.
ne peut être vendu séparément. disponible en France métropolitaine, Belgique et Luxembourg.
o
miCHou
un monument
parisien
5
carte blanche à
Henri Cartier-Bresson.
Henri Cartier-Bresson/Magnum Photos
s’il est célèbre pour son coup d’œil fulgurant, son art de “l’instant décisif”,
le photographe français ne se résume pas à cela. jusqu’à début mars, “m”
ouvre sa carte blanche à une dimension plus contemplative de son œuvre.
à redécouvrir à la fondation qui porte son nom, dans le marais, à paris.
Mexico, 1934.
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
7
En FrancE, il y a moins dE dEux ans, on parlait, En politiquE, d’anciEn Et dE nouvEau mondE. De manières du
passé qu’il convenait de mettre au rancart et d’habitudes originales, inédites, modernes qui allaient installer une
société plus ouverte et un rapport différent au personnel politique et à la chose publique. C’était évidemment
les débuts de la présidence Macron. S’il n’est pas question de juger ici si ces promesses ont été tenues, il est toujours
intéressant de se demander quelles étaient ces habitudes de l’ancien monde avec lesquelles il fallait rompre.
De ce point de vue, le portrait de Michou, qui fait la couverture de ce numéro de M Le magazine du Monde, a
valeur d’exemple des mœurs qui ont prévalu longtemps dans la vie politique. Locale, en l’occurrence, puisque
c’est un destin typiquement parisien. Dans le cabaret dont ce personnage haut en couleur (bleue uniquement)
est animateur et propriétaire, il n’y a pas que des travestis, avec paillettes et faux cils, mais aussi un bout de l’histoire
municipale. Alain Juppé, quand il est parti à l’assaut du 18e arrondissement, donc de la butte Montmartre, au pied
de laquelle est installé l’établissement, a obtenu le soutien inconditionnel de Michou. Jacques Chirac et son épouse
ont toujours afiché leur amitié pour lui, tout comme la bande du 18e, ces caciques du PS qui régnaient sur le
quartier dans les années 1980, Daniel Vaillant et Bertrand Delanoë en tête. Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle
bataille de Paris commence, Michou a choisi son poulain (Pierre-Yves Bournazel) et poursuit de sa haine la maire
Anne Hidalgo. Sans que l’on sache très bien si c’est en raison de sa gestion ou parce qu’elle n’a jamais assisté à un
spectacle au 80 de la rue des Martyrs.
Au-delà des sourires qu’aime provoquer Michou, il y a là une forme de clientélisme, une façon de «travailler» le
terrain qui raconte aussi une vie de quartier qui n’est plus ce qu’elle était. Quel est l’avenir du déjeuner mensuel
que Michou offre aux personnes âgées de Pigalle, souvent en présence des impétrants du 18e arrondissement ?
Alors que, comme l’écrit la journaliste Camille Vigogne Le Coat, le quartier se vide de ses cabarets et de ses sexshops au proit d’épiceries bio et de concept stores et que les jeunes gens aisés remplacent les petits vieux et leur
mémoire de ce lieu chargé d’histoires? Autant que d’ancien monde, il est question ici de l’ancien Paris…
Ayelet Shaked, la jeune et médiatique ministre israélienne de la justice, est-elle de l’ancien ou du nouveau monde?
On ne saurait le dire… Mais, avec son physique avantageux, ses sourires éclatants, son mépris afiché pour les droits
humains et ses idées d’extrême droite, elle est une représentante parfaite de cette nouvelle classe politique nationaliste et populiste qui s’installe au pouvoir partout en Europe. Elle serait une version proche-orientale de Matteo
Salvini ou de Viktor Orban, afirme du reste un politologue cité par Piotr Smolar, correspondant du Monde en Israël,
dans le portrait qu’il lui consacre. D’aucuns la voient d’ailleurs comme une successeure de Benyamin Nétanyahou.
Une nouvelle génération aux idées pas vraiment neuves, donc. Marie-Pierre LanneLongue
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
8
26 janvier 2019
13
La vigie des
violences policières.
18
Au camp de Mauthausen,
des changements
qui fâchent.
19
Qui est vraiment ?
Agnès Thill.
Les chroniques
16
Elle est comme ça…
Emmanuelle Wargon.
20
Il fallait oser
Hippie birthday.
22
Le grand déilé
Matthieu Chedid.
24
J’y étais
Le général et
les particuliers
Le magazine
25
Chez Michou,
scène politique.
À 87 ans, Michou
demeure un
incontournable de
Montmartre. Tant pour
le plaisir d’un dîner
spectacle que pour
grapiller des voix aux
élections. Car le cabaretier
possède un capital
électoral qui vaut de l’or :
le cœur des seniors
du quartier.
38
En Israël, le doux visage
de la droite dure.
La ministre de
la justice d’extrême
droite Ayelet Shaked,
connaît une popularité
grandissante. À 42 ans,
elle est bien placée
dans la course à
la succession de
Benyamin Nétanyahou.
32
Kandel ou les crispations
allemandes.
Depuis l’assassinat
d’une jeune Allemande
en décembre 2017,
Kandel, une petite ville
à quelques kilomètres
de la frontière française,
est l’épicentre des
tensions qui déchirent
l’Allemagne.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
32
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Guillaume Chauvin/Studio Hans Lucas pour M Le magazine du Monde. Robin Friend
La semaine
Le style
Le portfolio
44
Terre compromise.
Dans son livre
“Bastard Countryside”,
le photographe
Robin Friend documente
les stigmates laissés
par l’homme sur la
campagne anglaise.
55
Enchères et en or.
58
Posts et postures
#facemasks.
59
Fétiche
Cou de grâce.
La culture
78
Fil conducteur
San Francisco,
barrio bariolé.
80
Garden-party
L’usage du monde.
81
60
Comme si vous (y) étiez
Plaisirs d’Orient.
61
Une affaire de goût
Irréductibles Gallois.
62
Produit intérieur brut
Le kumquat.
Librement inspiré
Post mortem.
Variations
De main de maîtres.
La rencontre
Stéphane Laurent,
historien de l’art.
82
83
84
Bande dessinée
Le dessinateur italien
Milo Manara.
Et aussi : danse, cinéma,
expos, musique.
94
Le DVD
de Samuel Blumenfeld
“Les Vikings”,
de Richard Fleischer.
96
Les jeux
98
Le totem
Le carnet de croquis
de Bertrand Guyon.
63
Ligne de mire
Conduite accompagnée.
64
Effets de contraste.
72
Sous inluence
Tournez manège.
73
éléments de langage
Le toi & moi.
74
L’envers du décor
Nid d’art.
La photographie de couverture
a été réalisée par Maciek Pozoga
pour M Le magazine du Monde.
Coordonnées de la série « Effets de contraste », p. 64. Boucheron : www.boucheron.com —
Cartier : www.cartier.fr — Chanel Joaillerie : www.chanel.com — Dior Joaillerie :
01-40-73-73-73 — Hermès : www.hermes.com — Louis Vuitton : fr.louisvuitton.com —
Repossi : www.repossi.com — Tiffany & Co : www.tiffany.fr
44
Président du directoire, directeur de la publication : Louis Dreyfus
Directeur du “Monde”, directeur délégué de la publication, membre du directoire : Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction : Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions : Françoise Tovo
Direction adjointe de la rédaction : Philippe Broussard, Alexis Delcambre,
Benoît Hopquin, Franck Johannès, Caroline Monnot, Cécile Prieur
Directrice des ressources humaines : Émilie Conte
Secrétaire générale de la rédaction : Christine Laget
directrice adjointe de la rédaction — Marie-Pierre Lannelongue
directeur de la création — Jean-Baptiste Talbourdet-Napoleone
directrice de la mode — Suzanne Koller
rédaction en chef adjointe — Grégoire Biseau, Agnès Gautheron, Clément Ghys
rédaction
Carine Bizet, Samuel Blumenfeld, Zineb Dryef, Philippe Ridet, Laurent Telo, Vanessa Schneider.
Style-mode — Chloé Aeberhardt (chef adjointe Style), Vicky Chahine (chef adjointe Mode),
Fiona Khalifa (coordinatrice Mode)
Chroniqueurs — Marc Beaugé, Guillemette Faure, Jean-Michel Normand, Philippe Ridet
Assistante — Christine Doreau
Rédaction numérique — Marlène Duretz, François Bostnavaron, Thomas Doustaly,
Pascale Krémer, Véronique Lorelle, Jean-Michel Normand, Catherine Rollot
Assistante — Marie-France Willaume
département visuel
Photo — Lucy Conticello et Laurence Lagrange (direction),
Hélène Bénard-Chizari, Federica Rossi. Avec Ronan Deshaies
Graphisme — Helena Kadji (directrice graphique),
Audrey Ravelli (chef de studio) et Marielle Vandamme (adjointe).
Assistante — Françoise Dutech
Photogravure — Fadi Fayed, Philippe Laure.
Documentation : Sébastien Carganico
(chef de service), Muriel Godeau et Vincent Nouvet
Infographie : Le Monde
Directeur de la diffusion et de la production :
Hervé Bonnaud
Fabrication : Xavier Loth (directeur), Jean-Marc
Moreau (chef de fabrication), Alex Monnet
Directeur du développement numérique : Julien
Laroche-Joubert
Directeur informatique groupe : José Bolufer
Responsable informatique éditoriale :
Emmanuel Griveau
Informatique éditoriale : Samy Chérii, Christian
Clerc, Emmanuel De Matos, Igor Flamain,
Pascal Riguel
diffusion et promotion
Responsable des ventes France international :
Sabine Gude
Responsable commercial international : Saveria
Colosimo Morin
Directrice des abonnements : Pascale Latour
Abonnements : abojournalpapier@lemonde.fr;
De France, 32-89 (0,30 €/min + prix appel) ;
De l’étranger (33) 1-76-26-32-89
Promotion et communication : Brigitte Billiard,
Marianne Bredard, Marlène Godet
et Élisabeth Tretiack
Directeur des produits dérivés : Hervé Lavergne
Responsable de la logistique : Philippe Basmaison
Modiication de service, réassorts pour marchands
de journaux : 0 805 05 01 47
m publicité
Présidente : Laurence Bonicalzi Bridier
Directrices déléguées : Michaëlle Goffaux,
Tél. 01-57-28-38-98 (michaëlle.goffaux @
mpublicite.fr) et Valérie Lafont,
Tél. 01-57-28-39-21 (valerie.lafont@mpublicite.fr)
Directeur délégué - activités digitales opérations
spéciales : Vincent Salini
80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13
Tél. : 01-57-28-20-00/25-61
Courriel des lecteurs : mediateur@lemonde.fr
Courriel des abonnements :
abojournalpapier@lemonde.fr
M Le magazine du Monde est édité par la
Société éditrice du Monde (SA). Imprimé en
France : Maury imprimeur SA, 45330
Malesherbes.
Origine du papier : Italie. Taux de ibres
recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez
Maury certiié PEFC.
Eutrophisation : PTot = 0.018kg/tonne de papier.
Dépôt légal à parution. ISSN 0395-2037
Commission paritaire 0712C81975. Agrément
CPPAP : 2000 C 81975. Distribution Presstalis.
Routage France routage.
Dans ce numéro, un encart « Atlas du cosmos »
destiné aux abonnés suivant sélection ; un encart
« Sélection Hebdo » destiné à la vente au numéro
France métropolitaine.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
édition
Anne Hazard (chef d’édition), avec Stéphanie Grin, Julien Guintard (adjoints)
et Paula Ravaux (adjointe numérique). Et Boris Bastide, Béatrice Boisserie, Nadir Chougar, Agnès Rastouil.
Thouria Adouani, Valérie Lépine-Henarejos (édition numérique).
Avec Clémence Parente
Révision — Ninon Rosell (chef de section) et Adélaïde Ducreux-Picon.
Avec Jean-Luc Favreau et Vanessa François.
11
Ils ont participé à ce numéro.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Capture écran « C politique ». Maciek Pozoga. Thomas Wieder. Radovan Kodera. Piotr Smolar. Oded Plotnizki
Journaliste — Photographe — Illustrateur
Styliste — Chroniqueur — Grand reporter
Camille Vigogne le Coat est
journaliste pour « 24 h Pujadas » sur
LCI. Pour M, elle s’est intéressée à une
institution parisienne, le « cabaretier »
Michou, 87 ans. « On connaît ses
travestis à paillettes et l’ami des stars,
mais on ignore souvent que Michou est
aussi un grand ami d’Alain Juppé, de
Jacques Chirac ou encore de Bertrand
Delanoë. À un an des municipales, je
voulais montrer la complexité d’un
personnage qui conserve une grande
aura à Montmartre et exerce toujours
un pouvoir d’inluence. » (p. 25)
maCiek pozoga, photographe
spécialisé dans le portrait et le documentaire, immortalise dans ce numéro
Michou et ses célèbres lunettes bleues
aux verres teintés. Pour le reste, il partage
son temps entre la presse (Süddeutsche
Zeitung Magazin, Vice, GQ, Vogue…),
les projets artistiques et les campagnes
publicitaires. Actuellement, il travaille
sur une série de portraits et de photos de
rue, dans la banlieue nord de Paris, où il
réside. (p. 25)
guillaume ChauVin est un photographe basé à Strasbourg et à
Iekaterinbourg, en Russie. Son reportage
à Kandel, en Allemagne, lui a permis de
regoûter à l’argentique. «Lorsque tu dois
recharger ta pellicule sous la neige ou la
pluie au bout de dix prises, la bonne photo
passe sous ton nez… Mais c’est une
contrainte imparable pour faciliter le rapport à des gens attirés par le vieil objectif
alors qu’ils refusent habituellement
l’image.»Attiré par les personnages alternatifs,il publie aussi des récits,reportages
de guerre, poèmes et manifestes. (p. 32)
piotr Smolar est le correspondant du Monde à Jérusalem depuis l’automne 2014.Avant les législatives d’avril,
il a voulu se pencher sur l’une des igures
politiques émergentes en Israël, Ayelet
Shaked. «La droite nationale religieuse a
pris une importance spectaculaire dans le
débat public. Son inluence idéologique est
bien plus grande que ne l’indique le
nombre de ses députés. La ministre de la
justice, Ayelet Shaked, se détache dans ce
groupe. Elle incarne un visage du nouvel
Israël, radical et identitaire, qu’on
connaît encore mal en Europe.» (p. 38)
thomaS Wieder est correspondant du Monde à Berlin depuis 2016.
Pour M, il est retourné à Kandel, un
bourg de Rhénanie-Palatinat, près de la
frontière française, où une adolescente
allemande a été poignardée par un réfugié afghan en décembre 2017. « Ce fait
divers a suscité une très vive émotion.
En revenant sur place, j’ai voulu
raconter comment cette petite ville est
devenue, à son corps défendant, le
symbole des crispations identitaires qui
traversent l’Allemagne d’aujourd’hui. »
(p. 32)
miChal Chelbin est une photographe israélienne installée à New York
depuis 2006. Pour ce numéro de M, elle
est retournée dans son pays natal réaliser
un portrait d’Ayelet Shaked, un des
nouveaux visages de la droite radicale
nationaliste. Son travail est exposé dans
de prestigieux musées à New York,
Los Angeles, San Francisco ou Tel-Aviv.
Auteure de trois livres de photographies
remarqués, elle collabore également
avec de nombreux journaux et magazines comme Vogue ou le New Yorker.
(p. 38)
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
12
Le M
de la semaine.
«Murets de roche volcanique dans
les vignobles de la Geria, à Lanzarote,
dans l’archipel des Canaries.»
Pour envoyer vos photographies de M : lemdelasemaine@lemonde.fr (sans oublier
de télécharger l’autorisation de publication sur www.lemonde.fr/m-le-mag, la galerie).
Pour nous écrire : mediateur@lemonde.fr ou M Le magazine du Monde,
courrier des lecteurs, 80, bd Auguste-Blanqui, 75707 Paris Cedex 13.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Thierry Gattacceca
Thierry GATTACCeCA
David Dufresne,
recense et signale
sur son fil
Twitter les violences policières
observées pendant les manifestations des « gilets
jaunes » (ici,
le 20 janvier,
à Paris).
1 — La vigie
des violences policières.
David Dufresne
recense sur son compte Twitter les témoignages de blessés par tirs de lanceurs
de balles de défense (LBD) – communément appelés Flash-Ball – et de grenades
lors des manifestations des « gilets
jaunes ». À sa manière : c’est-à-dire de
façon scrupuleuse et obsessionnelle,
quasiment clinique. Tous ses Tweet
commencent par la même formule
Depuis le 4 Décembre Dernier,
« Allo @Place_Beauvau - c’est pour
un signalement », suivie d’une photo
ou d’une vidéo ainsi que de la source
(presse, réseaux sociaux…).
Le 18 janvier, invité par Arrêt sur images
à parler de son travail, il a craqué. En
regardant déiler sur grand écran toutes
ces gueules cassées, quelque chose s’est
rompu. Le spectacle répété des corps
sanguinolents et des cris d’horreur,
l’empilement de ces centaines d’histoires,
le soupçon jeté sur les victimes – après
tout, ne sont-elles pas elles-mêmes
coupables d’avoir provoqué la police ? « Les
nerfs », résume-t-il deux jours plus tard.
« Sur ces 357 recensements (au 22 janvier),
je compte au moins cent blessés graves,
dont une quinzaine de personnes éborgnées et plusieurs mains arrachées. »
Ce qu’il pensait n’être qu’une activité
temporaire lorsqu’il l’a démarrée l’occupe
désormais nuit et jour. Entre les heures
passées à courir les manifs et à explorer
les réseaux sociaux, celles consacrées à
la vériication de l’authenticité des images
et celles passées à échanger avec les •••
Photo Elliott Verdier pour M Le magazine du Monde
14
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Le 22 janvier,
« Allo@Place_Beauvau »
atteignait
357 signalements
(ici, une vidéo envoyée
le 20 janvier).
David Dufresne a monté « Allo@Place_
Beauvau» avec un développeur, un
infographiste et un cartographe qui ont
spontanément proposé leur aide. « On a
formé un groupe, comme un groupe
punk », sourit-il. Le punk, la grande histoire
de sa vie, qu’il découvre en lisant le fanzine
anglais Sniin’ Glue. « Je ne veux pas me
contenter des convenances, je veux lutter
contre ce qui est imposé. »
Son livre, New Moon, café de nuit joyeux
(Seuil, 2017), raconte ce minuscule temple
du rock alternatif de la rue Pigalle où il a
passé ses premières années parisiennes.
Son ami Yannick Bourg, écrivain qui signe
sous le nom de Jean Songe, se souvient
de lui à 18 ans, débarquant tout juste de
Poitiers : « Un feu follet doté d’une capacité de travail inouïe. » Ensemble, ils
découvrent la capitale, ses nuits, ses
salles de concerts et ses rédactions de
fanzine. « Il y avait cette phrase de Pierre
Naville : “Il faut organiser le pessimisme.”
Elle nous obsédait. Elle dit que malgré la
folie de ce monde, il n’est pas question
de se laisser abattre. On fonce. On y va. »
« Peu de gens peuvent se retourner et
songer qu’ils sont restés idèles à leurs
18 ans, observe Mireille Paolini, son
éditrice au Seuil. C’est le punk le plus
rigoureux du monde. Un punk moine
copiste. Il est ultraméticuleux. Il travaille
énormément. Chaque mot, chaque phrase
est retravaillée. Chaque citation, chaque
information est revériiée.Il réécrit autant
de fois qu’il le faut. » Sur les centaines
de signalements de violences policières,
aucun n’a été remis en cause. « Il n’a
jamais pu être disqualiié pour avoir difusé
une “fake news”. Il est d’une extrême
rigueur journalistique, constate aussi le
critique littéraire Arnaud Viviant qui le
rencontre à la in des années 1980 à Best,
un magazine spécialisé dans le rock.
C’était un petit Rouletabille en puissance. »
Pour Tarnac, magasin général (CalmannLévy, 2012), il passe trois années à
enquêter sur l’afaire de ce groupe soupçonné d’avoir saboté quatre lignes de
TGV. Son récit à la première personne
interroge autant l’enquête policière que
son traitement médiatique. « Ce livre est
mon deuil du journalisme. Face à la folie du
monde, seul le temps long peut nous aider
à le comprendre. » Depuis, il se consacre à
l’écriture à travers de nouveaux modes
de narration. Outre ses livres, il réalise des
webdocumentaires (Prison Valley en 2010,
Fort McMoney en 2013). C’est son ami
Laurent Mauriac, alors journaliste à Libé,
qui le premier lui parle d’Internet, on est
en 1994, « Il a changé ma vie », dit Dufresne.
Il retrouve dans le Web la liberté du fanzinat et des radios libres, la possibilité de
jouer avec la forme et les langages, une
sorte d’artisanat. « Les développeurs et les
graphistes sont des poètes. Avec des
chifres et des logiciels, ils retranscrivent
la beauté et la saleté du monde. »
Après un long exil cAnAdien, il se consAcre
On ne vit
qu’une heure. Une virée avec Jacques Brel
(Seuil, 2018). Cette immersion dans la
France des toiles cirées pour écrire cette
biographie singulière du chanteur lui fait
retrouver un pays en plein désenchantement. De ce livre, François Ruin, grand
admirateur de Brel, écrit qu’il racontait les
« gilets jaunes » avant l’heure.
Certains récits des habitants de Vesoul
sont empreints de tristesse et de défaite.
Ils sont fatigués de lutter, pas forcément
marginaux, même pas du tout, mais
comme en marge du monde. Pour en
parler, Dufresne, qui voue un culte à Brel
– moins à l’artiste qu’au « bonhomme » – a
fait comme lui : « Brel se postait au bufet
de la gare, et il regardait, il écoutait. Ce qui
me bouleverse chez lui, c’est cette façon
d’être sur la route, de tout vivre à fond, de
toujours aller voir. » C’est un peu ce que
dit de lui son éditrice qui décrit Dufresne
en observateur du monde « jamais en surplomb ». Ses amis soulignent combien il
n’est pas « parisien ». « Il vient du rock alternatif, il s’est intéressé au rap. Ce sont les
musiques du peuple, poursuit le critique
Arnaud Viviant. Ce n’est pas étranger au
fait que David pratique un journalisme à
la Robin des bois, de défenseur du faible
contre les forts. » Yannick Bourg observe :
« Il y a une volonté chez lui très forte de
rectiier le tir. » Littéralement. Zineb Dryef
une Année à son dernier texte,
Capture d’écran Twitter David Dufresne
••• familles des victimes, ses nuits se sont
considérablement raccourcies. « Je
ne veux pas les lâcher, je ne veux pas
qu’ils tombent dans l’oubli », explique-t-il.
Ce 19 janvier, à quelques heures de
l’acte X des « gilets jaunes », alors qu’il
nous raconte ces semaines de travail un
peu folles dans ce café du quatorzième
arrondissement parisien où il a ses habitudes, son visage apparaît soudain sur le
grand écran qui difuse en boucle BFMTV. Il est ilmé à la terrasse de ce même
café. Un monsieur attablé à côté le félicite
pour son engagement. La reconnaissance
lui fait plaisir mais plus encore le sentiment d’approcher du moment où le
« silence médiatique et le déni politique »
ne seront plus tenables. « Samedi après
samedi, on assiste à la répétition d’un
mensonge d’État », dénonce-t-il. Il est
convaincu que le public est comme saint
Thomas : il a besoin de voir pour croire.
Alors regardez. « Je suis dans une
démarche citoyenne de lanceur d’alerte. »
Écrivain et documentariste, David Dufresne,
50 ans, ne se considère plus comme
journaliste. Il l’a longtemps été. Il rejoint
Libération au milieu des années 1990.
« J’ai vu arriver un gars très maigre qui
m’a proposé de passer quinze jours dans
le métro. Quinze jours sans en sortir », se
souvient Gérard Desportes, alors rédacteur
en chef du quotidien. La proposition est
étrange, mais il l’accepte. À une condition : le jeune homme doit se montrer au
journal tous les trois jours. À sa parution,
l’article a un tel succès que Libé décide
d’en faire une chronique quotidienne.
« David a toujours défendu le terrain
contre le journalisme de commentaire. Il a
toujours aimé voir les choses par luimême », observe Desportes. Cofondateur
de Mediapart, il le recrute en 2008 à la
création du site et lui conie les questions
de police et de libertés publiques. Un an
plus tard, Dufresne s’en va. Il garde de
l’amitié et du respect pour ses anciens collègues. Le 25 janvier, Mediapart accueillera
«Allo Place Beauvau», une infographie
améliorée de tous ses Tweet. «M. Castaner
ne pourra plus dire ce qu’il dit», avait envie
de croire Dufresne, se référant aux propos
du ministre de l’intérieur qui airmait
encore, le 15 janvier, ne connaître «aucun
policier, aucun gendarme, qui ait attaqué
des “gilets jaunes”». La suite a donné raison
au journaliste : le 22 janvier, Christophe
Castaner déclarait devant l’Assemblée que
81 enquêtes pour violences policières
avaient été ouvertes auprès de l’IGPN.
Le ministre annonçait aussi que les forces
de l’ordre utilisant des LBD seraient
désormais équipées de caméras-piétons.
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16
Voilà la secrétaire d’État à
l’écologie co-animatrice du
grand débat. Elle a pourtant
toutes les apparences d’un
chiffon rouge brandi sous
le nez d’un “gilet jaune”.
lobbyiste. Elle concède quelques rendez-vous
avec des personnalités pour « discuter des
possibilités pour l’entreprise de s’inscrire dans
les politiques publiques». Admettons…
Alors qu’elle faisait ses adieux à ses anciens
collaborateurs du public, raconte Le Figaro,
cette grande amatrice de Barbara choisit pourtant de fredonner La Complainte de la serveuse
automate, extraite de la comédie musicale
Starmania : «Qu’est-ce que j’vais faire demain/
C’est c’que j’me dis tous les matins.» Question
purement rhétorique à laquelle le chœur de
ses hôtes aurait pu répondre : «De la thune, du
blé, de la caillasse… » En effet, après des
débuts modestes à 190000 euros net en 2015,
elle termine en trombe à 475 899 en 2018.
Beaucoup moins, me direz-vous, que les
4,7 millions d’euros empochés entre 2012 et
2014 par sa collègue Muriel Pénicaud, directrice des ressources humaines dans la même
entreprise entre 2012 et 2014.
C’est alors qu’Édouard Philippe, le sens de
l’État et de la modestie appellent Emmanuelle
Wargon au gouvernement en octobre 2018.
Salaire brut : 9 599 euros. Une vraie cure de
elle est comme ça…
détox ! À 47 ans, la voilà secrétaire d’État à
l’écologie, en dépit d’un potentiel conflit
d’intérêts entre son ministère et son ancien
employeur, grand consommateur d’huile de
palme et producteur inégalé de déchets en
plastique. Et coanimatrice du grand débat. Un
job décroché après avoir posté sur Twitter une
vidéo de réponse à Jacline Mouraud, une
pasionaria des ronds-points. « Bien joué », a
p a r philippe ridet — i l l u s t r a t i o n damien Cuypers
jugé Emmanuel Macron qui, bien qu’elle ait
toutes les apparences d’un chiffon rouge
brandi sous le nez d’un «gilet jaune», l’envoie
Parlons PéPettes… À peine nommée coordinamensuel de 12 671 euros net, selon le site direct au casse-pipe. Un de leurs leaders l’a
trice du grand débat, Emmanuelle Wargon se Les Jours. De son père, Lionel Stoléru (1937- déjà titillée sur son salaire. « Oui, heu… Je
voit déjà opposer les mêmes reproches qu’à sa 2016), ancien conseiller économique de Valéry ne… Je sais à quel point c’est différent de touprédécesseure Chantal Jouanno : trop riche Giscard d’Estaing, et membre des gouverne- cher 7 500 euros ou de toucher 1250 euros ou
pour parler à des Français supposés trop ments Chirac, Barre et Rocard, elle aurait de toucher 487 euros (…). Ce sont aussi des respauvres. Examinons les faits. Énarque de la hérité la réputation d’avoir le sens de l’État et ponsabilités importantes», avait-elle répondu,
promotion Marc Bloch, 1995-1997 (la même de la mesure. Ex-patrons, proches et amis font tutoyant la faute de carre.Un autre lui reproche
qu’Édouard Philippe, soit dit en passant), elle tomber sur elle des pétales de roses : «détermi- un «langage d’énarque». Mais elle s’accroche :
est passée par la Cour des comptes, le cabinet née», «volontaire», «pugnace», «opiniâtre». «Nous essayons d’inventer une nouvelle forme
de Bernard Kouchner (santé), celui de Martin Mais, en 2015, elle cède aux arguments du de démocratie. » Ah! noblesse et grandeur de
Hirsch (solidarités), puis par la direction de la secteur privé et prend la direction générale de l’État ! « Réinventer la démocratie »… C’est
délégation pour l’emploi et la formation la communication de Danone, l’un des leaders quand même autre chose que de vendre des
professionnelle où elle perçoit un salaire mondiaux de l’agroalimentaire. Autant dire yaourts, non?
2—
Emmanuelle
Wargon.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Selon le Comité international de Mauthausen, le caractère
historique du camp est dénaturé par la construction d’un ascenseur et par la fermeture de lieux emblématiques, comme l’escalier
emprunté par les déportés pour accéder à une carrière (ci-contre).
guy dockendorf connaît bien L’autriche. Mais, s’il se rend
plusieurs fois par an dans ce pays d’Europe centrale, ce
n’est pas pour y faire du tourisme. Ce Luxembourgeois
est le ils d’un ancien résistant, déporté au camp de
concentration de Mauthausen (dans le nord du pays),
dont les conditions de détention étaient parmi les plus
dures de l’ensemble du système concentrationnaire
nazi. En 2018, il fut très surpris de découvrir plusieurs
changements majeurs. « L’escalier qui descend à la
carrière d’où le granit était extrait dans des conditions
inhumaines était fermé pour “raison de sécurité”, tout
comme l’endroit destiné aux monuments nationaux.
Quelques semaines plus tard, la cour par laquelle
entraient les prisonniers était déigurée par une tour
d’ascenseur en béton », détaille le retraité, président du
Comité international de Mauthausen (CIM), l’organisme
représentant les 190 000 prisonniers – dont 90 000
au moins perdirent la vie – et leurs descendants, originaires de 70 pays diférents. Alors qu’approche la journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de
la Shoah, le 27 janvier, « tout cela dénature le caractère
historique du lieu, dont je rappelle qu’il est par ailleurs
une nécropole », dénonce aussi Jean-Louis Roussel,
responsable d’une association française, L’Amicale de
Mauthausen, et vice-président du CIM.
Ces modiications sont intervenues alors que les
relations entre le CIM, son partenaire autrichien – le
Mauthausen Komitee Österreich – et le gouvernement
de Vienne sont exécrables. Mauthausen est inancé
par le ministère de l’intérieur, un portefeuille détenu par
un certain Herbert Kickl, ancienne plume du tribun Jörg
Haider, qui s’est récemment illustré très négativement
en airmant sa volonté de vouloir rassembler
les demandeurs d’asile dans des camps de manière
La poLémique dépasse toutefois maintenant Largement Les
L’historien Gerhard
Baumgartner, du Centre de documentation et d’archives sur la résistance (DÖW), regrette que le conseil
consultatif scientiique de Mauthausen, son comité
consultatif international et son conseil d’administration,
auquel il appartient, aient tous été mis devant le fait
accompli. « Plutôt inconséquent, alors que ce site était
le mieux préservé dans son intégrité architecturale,
juge-t-il. Il est fort dommage que l’Autriche s’illustre par
une certaine brusquerie avec les familles des victimes,
habituées à un traitement diférent en Allemagne. »
Le CIM, qui maintient à distance tout représentant du
FPÖ depuis les années 1960 et ne compte pas faire
évoluer sa position, réclame désormais une démolition
rapide de l’ascenseur, un rétablissement de l’accès
à l’escalier et au mémorial, ainsi qu’une remise en l’état
des lieux. Blaise Gauquelin
cercLes des famiLLes de déportés.
Andreas Baumgartner. Interfoto/La collection
3 — Au camp de Mauthausen,
des changements qui fâchent.
« concentrée ». À la suite de la formation d’une coalition
entre les conservateurs (ÖVP, Parti populaire autrichien)
et l’extrême droite (FPÖ, Parti autrichien de la liberté),
en décembre 2017, le CIM avait déclaré persona non
grata les ministres du FPÖ, un parti fondé par d’anciens
nazis, aux rassemblements organisés le 6 mai 2018 en
souvenir de la libération du camp. Le secrétaire général
du FPÖ, Harald Vilimsky, avait mal réagi, airmant que
« des cérémonies d’une telle importance devaient se
tenir loin des calculs de politique politicienne ».
Pour Guy Dockendorf, les mesures prises à Mauthausen, qui accueille 200 000 visiteurs par an (dont de
nombreux scolaires), constituent des représailles.
« Une évidente provocation, estime-t-il. C’est une façon
pour le gouvernement de dire qu’il reprend la main.
Que celui qui paye décide. » Interrogé par Le Monde,
l’exécutif nie ces accusations, invoquant de réelles
injonctions d’accessibilité et de sécurité. « L’ascenseur
a été construit parce que nous recevions des plaintes
depuis plusieurs années de la part des visiteurs
concernant l’accès réservé aux personnes à mobilité
réduite, qui était trop éloigné », s’est également
justiié dans la presse autrichienne Jochen Wollner,
le directeur administratif du mémorial.
19
élue cOntestée.
enseignante et Mère isOlée.
cathOlique prOlixe.
FrOndeuse sur la sellette.
Elle abuse, elle attige, elle agace.
Députée de l’Oise La République en marche, après
quelques années de militantisme au PS, Agnès Thill est
devenue, à 54 ans, une voix
dérangeante au sein du groupe
majoritaire. Il ne se passe pas
une semaine sans qu’elle n’attaque, dans des entretiens ou
sur Twitter, le projet d’étendre
la procréation médicalement
assistée (PMA) aux couples de
femmes et aux femmes seules,
dans laquelle elle voit l’inluence
«d’un puissant lobby LGBT».
Directrice d’école primaire
publique en disponibilité,
aux allures de dame cathé,
elle a élevé seule sa ille.
Pour elle, les enfants sans
père sont «des enfants
auxquels il manque une aile».
Cependant, dit-elle, elle était
au départ favorable à ce
projet de loi inscrit dans le
programme d’Emmanuel
Macron. «Mais les auditions à
l’Assemblée nationale m’ont
fait changer d’avis.»
Pourtant, sur d’autres sujets,
les positions de cette fervente
catholique – à qui l’on doit
un petit livre intitulé Mots de
Dieu pour les maux de la vie
(Vie chrétienne, 2015) – ne
sont guère plus progressistes.
Favorable au mariage pour
tous, elle regrette l’usage
du mot «mariage». Elle vient
de comparer les femmes
en demande de PMA à des
«droguées» et considère que
les couples homoparentaux
conduisent à «l’ouverture
d’écoles coraniques».
Le report après le grand débat
de l’examen du projet de loi
bioéthique devrait permettre à
Agnès Thill de pouvoir exprimer ses positions tranchées et
minoritaires. «Ça suit!», a
lancé Benjamin Griveaux,
furibard. Faut-il la virer?
Certains élus y seraient favorables. D’autres disent qu’elle
«ne représente rien». Gilles
Le Gendre, le patron du
groupe, ne veut pas en faire
une martyre. «À LRM, on n’est
pas des godillots», claironne
Agnès Thill.
qui est vraiment ?
Agnès
Thill.
4—
OppOsée à la pMa pOur tOutes,
la députée lrM de l’Oise Multiplie
les déclaratiOns cOntrOversées.
au pOint de se Mettre à dOs
sOn prOpre caMp.
PhiliPPe ridet
Romain Gaillard/REA
par
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
20
La première fois que
“Le Monde” a écrit…
il fallait oser
Hippie birthday.
jean-michel normand
Les commémorations de 2018, ce n’était pas très joyeux. Entre le jubilé
maniaco-dépressif de Mai 68 et les célébrations de l’armistice de 1918, ponctuées d’une « itinérance mémorielle » dont on a cru qu’elle n’allait jamais
prendre in, on n’aura pas rigolé tous les jours. 2019 s’annonce sous des auspices plus plaisants avec, en point de mire, les 50 ans du Festival de Woodstock.
Problème : l’atmosphère n’est pas vraiment au Flower Power. Michael Lang,
74 ans, coorganisateur des fameux « trois jours de paix, d’amour et de
musique » en août 1969, a mis sur pied le Woodstock 50, prévu du 16 au 18 août
à Watkins Glen, dans l’État de New York. Face à cette « seule commémoration
habilitée » se dresse un autre festival, le Bethel Woods Music & Culture, qui
se tiendra simultanément à 240 km de là, sur les lieux mêmes où naquit le
mythe. Ces deux énormes machines, soutenues par de gros investisseurs, se
regardent en chiens de faïence. Rien ne iltre de leur programmation, et encore
moins de leur budget. Lang estime que le site de ses rivaux est « trop petit
pour ce que [lui] envisage de faire »… alors qu’il attend 100000 visiteurs, soit
quatre fois moins qu’il y a cinquante ans. Quant aux responsables de Bethel
Woods, ils survendent du supplément d’âme en promettant une affiche
« transgénérationnelle » ainsi qu’une ribambelle de conférences consacrées,
entre autres, à la « rétro-tech ». L’héritage de Woodstock relégué à une querelle
de comités d’organisation, comme l’élection de Miss France, quelle misère!
Pour renouer avec le véritable esprit des journées d’août 1969, il faudra aller
plus au nord, à Saint-Éphrem-de-Beauce, pas très loin de Québec. C’est là où
se tiendra, in juin, le festival Woodstock en Beauce. Sa promesse? « Des chums
[amis], un camping et quatre jours de fun en paix. »
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
QuI A dIt ?
“Je suis un garçon,
je ne peux pas dire non.”
1 — Le rappeur Kaaris,
au sujet du combat de boxe où il afrontera son rival, le chanteur Booba, pour
régler leur diférend.
2 — L’acteur christian cLavier,
revenant sur les raisons
qui l’ont poussé à tourner dans Qu’est-ce
qu’on a encore fait au bon Dieu ?
3 — Le préfet de La drôme, à propos
de la venue, le 24 janvier, du président
emmanuel macron dans le département
dans le cadre du grand débat national.
Illustrations Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
par
Réponse : 1, dans Le Parisien du 22 janvier
5—
Shutdown. C’est le plus long blocage
budgétaire de l’histoire américaine. En début
de semaine, cela faisait déjà un mois que
l’administration fédérale était en stand-by,
faute d’accord entre les démocrates et donald
trump sur l’érection d’un mur à la frontière
mexicaine. un « shutdown » qui afecte plus
de 800 000 fonctionnaires. Lorsque le terme
fait son apparition dans Le Monde daté du
17 novembre 1995, ce sont les républicains,
majoritaires à la Chambre des représentants,
qui bloquent les initiatives – sociales – de
Bill Clinton. un bras de fer coûteux : « La
“fermeture” partielle de l’État pour économiser les deniers publics se soldera par une
situation ubuesque : (…) le “shutdown” de
l’administration coûte 5,5 millions de dollars
pour procéder à la fermeture des monuments,
parcs et laboratoires fédéraux et éteindre
les ordinateurs de l’administration ! » Les
Américains n’en tiennent pas rigueur au président démocrate. « La crise budgétaire proite
à Bill Clinton, écrit Laurent Zecchini. Le chef
de la Maison Blanche pourrait être tenté de
laisser pourrir un peu la situation : sondage
après sondage, les républicains sont désignés
comme les principaux fauteurs de troubles. »
de fait, Bill Clinton sera réélu en 1996.
donald trump mise-t-il sur ce scénario ?
Le pari serait périlleux : selon les sondages,
une majorité d’Américains le jugent responsable de l’impasse actuelle.
22
i
2005, ÉmergÉ.
vous croyez que les
« ils de » ont la vie
facile ? détrompez-vous.
chanteur et musicien
depuis la plus tendre
enfance, matthieu, ils
de louis chedid, a dû
se construire un personnage pour exister par
lui-même. résultat ?
depuis huit ans, il se
coife de façon à ce que
ses cheveux forment
un m, et s’habille pour
provoquer un mélange
d’étonnement et d’efroi.
vêtu de ce pardessus
en cuir noir gansé
de paillettes, il y
parvient à merveille.
ii
2009, ÉmAnCiPÉ.
matthieu chedid s’apprête
à sortir son quatrième album,
Mister Mystère, et il a pour l’occasion enlevé son déguisement.
sans pour autant basculer dans
la sobriété : on notera qu’il
porte ici une chemise à pois
multicolores et que sa cravate
icelle noire ne se cache pas
sous son pull couleur turquoise,
mais tombe par-dessus, comme
la portait parfois, dans de rares
moments d’inélégance,
l’iconique Gianni agnelli.
moralité ? les déguisements,
c’était pas si mal…
le grand défilé
Matthieu
Chedid.
6—
Nouvel album, tourNée... m revieNt
eN force. mais daNs quelle teNue?
marc beaugé
iii
2013, Éminent.
quatre ans ont passé et m célèbre
désormais la sortie de son cinquième
album, Îl, sur la scène des victoires
de la musique. l’occasion de constater
que l’artiste a retrouvé sa verve rock et
qu’il assume pleinement une volonté
de « lâcher prise ». de fait, il le faut pour
assumer un jeans aussi étriqué,
un spencer aussi poilu et une paire
de lunettes de soleil aussi inexplicable.
on nous glisse dans l’oreillette que
ladite paire a été dessinée par James
thierrée, le metteur en scène des
spectacles du chanteur, ce qui conirme
une évidence : à chacun son métier !
iv
2017, ÉmouvAnt.
Nous sommes en mai et le chanteur est à cannes. et, il
convient de le dire, la situation s’est un peu arrangée. le
chanteur, qui n’a pas sorti d’album solo depuis 2013, porte
une paire de ray-ban convenable (ces Wayfarer n’ont pas
été dessinés par James thierrée) alors que sa veste inspirée
des ancestrales smoking jackets a le mérite de n’être ni
trop poilue ni trop étriquée. même si – tous les élégants
le concèdent – les vestes un bouton comme celles-ci sont
les plus dures à porter, et pas forcément les plus latteuses.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
v
2019, emmAillotÉ.
en ce début d’année, le chanteur
revient avec un album baptisé
Lettre ininie et un foulard dont
la taille ressemble à celle d’une
nappe d’un mauvais restaurant,
ce qui explique le léger mal au
cœur qu’il provoque chez nous.
sans doute même.
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Villard/Sipa. Simon Isabelle/Sipa. Tony Barson /WireImage/GettyImages.
Pascale Le Segretain/Getty Images/AFP. Dominique Charriau/WireImage/Getty Images
par
220 PAGES
12 €
UN ATLAS EXHAUSTIF Pour chacun des 198 pays du monde, les
chiffres-clés (population, PIB, part du commerce avec la Chine et les
Etats-Unis...), une carte et une analyse politique et économique de
l’année par les correspondants du Monde.
UN PORTFOLIO 16 pages des meilleures photos d’actualité de l’année,
sélectionnées par le service photo du Monde.
INTERNATIONAL Le recul des démocraties face aux régimes
autoritaires et à la montée de l’extrême droite dans le monde ; les
guerres commerciales de Trump ; Mohammed Ben Salman en échec
face à l’Iran ; le jeu de dupes du Brexit.
PLANÈTE Alors que la fréquence et les coûts des catastrophes
naturelles ont battu des records en 2018, les Etats ne sont pas parvenus
à s’accorder, à la COP24, sur les mesures à prendre.
FRANCE Emmanuel Macron, tout à ses réformes, n’a pas pris la mesure
de l’écart entre « les premiers de cordée » et « les invisibles » : la révolte
des « gilets jaunes » signe le retour de la question sociale.
IDÉES Catherine Deneuve, Roberto Saviano, Tony Blair, Yann ArthusBertrand, Laurent Gaudé.., les textes publiés dans Le Monde qui ont
marqué l’année 2018.
24
j’y étais
Le général et les particuliers.
Guillemette Faure
À LA SÉANCE DE DÉDICACES DE PIErrE DE VILLIErS,
LE 16 jANVIEr, Au CENtrE LECLErC DE PAu.
S’il passe une minute par signature et veut prendre son avion à 20 h 45,
Pierre de Villiers ne pourra plus dédicacer que 80 livres. L’attaché de
presse de sa maison d’édition parcourt des yeux la ile de plusieurs
centaines de personnes qui traverse la librairie du Centre Leclerc. Il
va falloir aller les prévenir qu’ils piétinent pour rien.
Le général, lui, assis derrière sa table, écoute un ancien para les yeux
dans les yeux. Et « vous êtes où maintenant ? ». Et « vous continuez
à sauter ? ». Et « c’est bien, ça… ». Une solution consisterait à lui
glisser d’aller plus vite, à lui apporter les livres prêts à recevoir les
« toute autorité est un service » ou autre formule énigmatique de dédicace. Il refuserait probablement. Le premier chapitre de Qu’est-ce
qu’un chef ? (Fayard) est titré «Vous avez la montre, nous avons le
temps ». « Consacrer moins de trente minutes à une rencontre me
semble ridicule », écrit celui qui note encore qu’il vaut mieux annuler
un rendez-vous que recevoir quelqu’un entre deux portes.
Les piles de Qu’est-ce qu’un chef ? (105000 exemplaires vendus) voisinent avec celles de Servir (130 000 exemplaires vendus en poche,
30000 en grand format). Les premières pages de l’ouvrage racontent
les séances de signatures de Servir et Villiers explique que ces rencontres lui ont donné envie d’écrire son nouveau livre. Peut-être que
les conversations d’aujourd’hui lui permettront d’écrire le suivant.
Dans la ile, un fan partage certaines phrases à voix haute. « La vraie
grandeur est dans la modestie et dans la simplicité », page 83. « ça,
c’est fort… » Des propos inspirants, il en trouve plein. Le livre compte
près de quatre-vingts citations : Sylvain Tesson y est presque aussi
souvent cité que le maréchal Foch, au milieu de Sénèque, Jacques
Attali, Napoléon, Laurent Alexandre, Georges Clemenceau, Didier
Deschamps et, surtout, Hubert Lyautey.
Un chef d’entreprise est déjà venu l’écouter au centre de congrès de
Pau, six mois plus tôt, où le général intervenait dans le cadre de l’Atelier Crédit agricole Pyrénées Gascogne. L’après-midi, Pierre de Villiers donnait une « conférence privée ». Sa popularité l’a fait entrer
dans le circuit des speakers convoités, représenté par l’agence de relations publiques Les Rois mages.
Michel-Édouard Leclerc, qu’il connaît un peu, lui avait promis qu’il
serait bien accueilli. À Pau, ville de garnison, c’est évidemment une
star. « Beaucoup de cheveux courts », plaisante un homme. Mais pas
seulement. La ile d’attente mélange les différentes strates qui font sa
popularité actuelle. Les militaires, idèles de toujours, mais aussi de
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
nombreuses personnes qui ne connaissaient pas le nom du CEMA
(commandant d’état-major des armées) d’alors (ni celui d’aujourd’hui,
d’ailleurs) et l’ont découvert lorsqu’il a démissionné, après la crise du
13 juillet 2017. « Macron lui a donné un bon coup de pouce », dit un
homme. Dans leur récit, Macron est devenu impopulaire à cause de
Villiers, à moins que Villiers ne soit devenu populaire grâce à Macron.
Ils disent « le général » mais jamais « le président », plutôt « Macron »,
voire « le banquier ». Autre relais de popularité, les groupes de «gilets
jaunes » depuis que l’un d’eux avait lâché, sur Europe 1 début
décembre, qu’il verrait « bien le général Villiers à la tête du gouvernement ». Mais, parmi ceux qui patientent pour un livre, on est trop respectueux des institutions pour rêver d’une reprise en main militaire.
«L’armée, c’est pas fait pour ça…», vous disent-ils. «Déjà, l’opération
“Sentinelle”, on ne devrait pas… » «Les gens avec des bérets rouges qui
en appellent à leurs frères d’armes dans des vidéos sur YouTube alors
qu’ils ne sont plus dans l’armée, ça me rend dingue », dit un retraité de
l’armée. « De toute façon, Macron est élu pour cinq ans. »
Dans la foule, on se demande aussi si Pierre ressemble à Philippe.
« Le front peut-être ? » « Le nez ? » Pierre de Villiers parle peu de son
frère aîné. « Il ne fait pas militaire, plutôt prof de fac… », dit un
homme. « Et Macron, il fait président ? », demande quelqu’un. La
dernière vague d’inconditionnels mélange ceux qui l’ont découvert
en l’entendant parler leadership sur BFM Business ou à la télé chez
Ruquier… Parmi eux, un cadre, quatre livres dans les bras – un pour
son chef, trois pour ses subordonnés. Que l’armée puisse être une
référence en management étonnera dans les écoles de commerce.
Mais, là encore, on vous explique que le général Villiers, c’est l’antiMacron, l’anti-consultant cost killer, débarqué de nulle part, qui vient
parler d’agilité et tout balayer dans l’entreprise. Dans Qu’est-ce qu’un
chef ?, Villiers dénonce « l’hyper-présence de la communication qui
tient souvent lieu de management ». On projette sur lui des engagements dans la durée, un modèle égalitariste, collectif, loyal, ne boudant pas la province… L’inverse de ces carrières actuelles qui exigent
de rester sur vos gardes. « Il n’attaque jamais personne », vous répètet-on. On attend la suite : « pas comme… »
À présent, le général doit partir. Il s’adresse à ceux qui l’attendent, leur
explique qu’il ne veut pas faire de dédicaces à la chaîne. « Il est grand
temps de remettre la personne, l’homme et la femme au centre de
l’attention », dit-il à ceux qui ont patienté deux heures pour rien et
l’applaudissent à tout rompre. ll sera peut-être le 21 février à Toulouse,
les console son attaché de presse. « Ce sera sur sa page Facebook. »
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
par
Michou chez lui, à Paris,
le 20 décembre 2018.
Chez Michou, scène politique.
L’exubérant Michou règne toujours, à 87 ans, sur son cabaret de travestis à Montmartre.
À côté des stars du showbiz, le lieu a vu défiler des personnalités politiques de
tous bords. Car, de Jacques Chirac à Bertrand Delanoë, l’amitié de l’homme en bleu
s’est parfois révélée précieuse pour ceux qui convoitaient les voix des Parisiens.
Alors, à un an du scrutin municipal, certains aspirants à l’Hôtel de ville se pressent
rue des Martyrs. camille vigogne le coat
maciek pozoga
par
—
photos
26
lle est pas morte, celle-là ?”, attaque perfide-
ment michou. « Celle-là », c’est Anne Hidalgo,
dont le nom vient de surgir dans la conversation. L’édile de Paris, élue depuis dix-sept
ans dans la capitale, comme adjointe puis
maire, n’a jamais mis les pieds dans le cabaret du vieil homme. Pire, elle a même commis l’affront « d’annuler deux fois » sa venue.
À 87 ans, le patron du plus ancien cabaret de
la capitale n’a plus toutes ses jambes, mais
encore toute sa tête, et n’oublie jamais un
affront. Assis à sa gauche, Pierre-Yves Bournazel, 41 ans, député (Agir) du 18e arrondissement, un ancien du parti Les Républicains
qui rêve de déloger Hidalgo aux municipales
de 2020, ne perd pas une miette de la saillie.
Lui est bien là, droit comme un I, à côté de
« [son] grand ami Michou », contrairement à
Éric Lejoindre, le maire socialiste du 18e ,
qui a préféré envoyer un adjoint.
Ce samedi après-midi de décembre, on fête le
Noël des Petits Poulbots dans un restaurant de
la butte Montmartre, une association d’aide à
la jeunesse à laquelle Michou reverse les
recettes de son livre Prince bleu de Montmartre
(Cherche Midi, 2017). Autour de la table,
assailli par les enfants auxquels il distribue des
cadeaux, l’octogénaire semble presque rajeuni.
« Michou marche aux personnes et à la idélité», glisse Bournazel, qui ne manque jamais
une occasion de lui manifester la sienne. À
moins de deux ans du scrutin municipal, il ne
faut négliger aucun relais. Traduction d’Éric
Lejoindre : « Pierre-Yves lui fait une cour du
feu de Dieu.» En soixante-deux ans de cabaret,
Michel Catty – le vrai nom de Michou – a vu
déiler tous les professionnels politiques de
Paris. Et en a aidé certains à se faire élire.
Son chouchou : Alain Juppé. « Alain, je
l’adore ! » Il l’a connu en 1983, déjà chauve
mais encore jeune, candidat aux municipales
dans le 18e arrondissement. À l’époque, ce
quartier très populaire a tout d’une terre de
mission pour l’inspecteur des inances qui doit
affronter le grand favori, Lionel Jospin, premier
secrétaire du Parti socialiste et député de la
Goutte d’Or. Comme tout le RPR, il mène une
campagne droitière, centrée sur la sécurité et la
lutte contre l’immigration. (Jean-Marie
Le Pen, candidat dans le 20e arrondissement, a
donné le la) Mais l’inconnu, qu’on appelle
encore dans la rue «Jospé» ou «Juppin», a surtout besoin de voir sa notoriété boostée. Dans
cette partie serrée, tous les soutiens sont bons
à prendre. Celui de Michou, installé place des
Abbesses, une coupe (de champagne) à la main
et une pancarte «votez Juppé» posée devant
lui, est une bénédiction qui ne se refuse pas.
Sans compter que l’amitié de Michou, qui n’a
jamais caché être gay, permet de s’offrir à
moindre coût une image ouverte et tolérante,
à une époque où le RPR rejette tout débat sur
les droits des homosexuels.
Quelques semaines plus tard, en mars 1983, le
Landais d’origine rale l’arrondissement dès le
premier tour. Il envoie au tapis la «bande des
quatre» du PS – Claude Estier, Daniel Vaillant,
Bertrand Delanoë et Lionel Jospin –, qui
n’avait pas vu le coup venir. Du haut de la rue
des Martyrs, Michou assiste avec satisfaction à
la consécration de son protégé et à la réélection de Jacques Chirac à la Mairie de Paris.
« C’est un gaulliste de conviction, il m’a soutenu avec constance. Il a été formidable »,
conie aujourd’hui dans un sourire le maire de
Bordeaux à propos de ce soutien inattendu.
Trente ans après, Michou lui est resté idèle :
«Vous avez vu son appel à la responsabilité ce
matin au sujet des “gilets jaunes”? Juppé a été
par-fait!» Et même lorsqu’on l’interroge sur
Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement et candidat potentiel à la Mairie de
Paris, le vieil homme facétieux simule la surdité : «J’a-do-re Juppé!»
Au 80, rue des Martyrs, les années se lisent sur
pellicule, une fois poussée la lourde porte d’entrée. Un long couloir tapissé de photos représentant le propriétaire des lieux en compagnie
de célèbres amis devance la salle sombre et
chaleureuse, couverte de miroirs et de fanfreluches, où les tables sont si serrées qu’on se
demande au premier coup d’œil comment s’effectue le service (après vériication : très bien).
Sur les murs rouges, on découvre Joséphine
Baker, qui aimait dîner à la table numéro 3. Sur
une autre photo, Dalida, aux yeux tristes et aux
Photos Maciek Pozoga pour M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
cheveux d’or, se tient au côté d’un Michou sans
ses célèbres lunettes. Johnny Hallyday, en marcel vert et à la peau bronzée, est carrément
enlacé par le cabaretier, habillé d’une simple
veste ouverte sur un torse nu hâlé. Amis,
habitués, connaissances, tous ont fréquenté le
célèbre cabaret, ouvert en 1956, qui propose à
ses invités un bon dîner devant un spectacle de
transformistes au cours duquel des hommes
grimés en femmes se succèdent sur la minuscule scène pour chanter en live ou en playback
des classiques de variété.
Dans ce «hall of fame» de stars et de paillettes
se glissent quelques personnages incongrus en
costumes gris. Entre Mireille Mathieu et
Geneviève de Fontenay, Alain Juppé, donc,
igure en bonne place, la cravate de travers, au
À Montmartre,
Michou est
un morceau
d’histoire,
un témoin qui
a vu la ville se
transformer et
des générations
d’ambitieux
arpenter
la butte.
côté d’un Michou ravi. Un peu plus loin, c’est
un Jacques Chirac hilare qui pose une main sur
l’épaule du propriétaire, quand il ne monte pas
tout simplement sur l’estrade, comme une
danseuse avide de retrouver son public.
Michou, à Paris, c’est bien plus qu’un spectacle et quelques photos dans les gazettes
people. À Montmartre, l’homme est un morceau d’histoire, un témoin qui a vu la ville se
transformer et des générations d’ambitieux
arpenter la Butte. Jacques Chirac a tout de •••
Michou dans son cabaret
montmartrois, le 20 décembre 2018,
à l’occasion de son déjeuner mensuel
avec des personnes âgées du quartier.
Michou, ami des stars et des hommes politiques. De gauche à droite,
et de haut en bas : le jour de sa remise de la Légion d’honneur
par Jacques Chirac, en 2005 ; avec le restaurateur Édouard Carlier
au café Le Procope en 1988 ; avec Bernadette Chirac à l’Élysée,
le 14 juillet 2002 ; avec Patrick Balkany lors d’une soirée
tropézienne organisée par le forain Marcel Campion en 2016 ;
entre Alain Delon et Jean-Paul Belmondo, en 2015, pour le
60 e anniversaire de son cabaret ; Michou jeune homme, en photo sur
les murs de son cabaret ; avec Marcel Campion et Bertrand Delanoë
en 2014 ; avec Alain Madelin en 2000 ; avec Alain Juppé en 2015.
29
nent le candidat « de la culture pour tous » à
la présidentielle de 1995. Qu’importe si les
sondages promettent la victoire à Édouard
Balladur. Le soir du 7 mai, Michou descend
exceptionnellement de son Olympe pour se
rendre au QG du candidat victorieux dans le
16e arrondissement. Devant l’hôtel particulier
de l’avenue d’Iéna, ses deux poings brandis
vers le ciel, il exulte devant les caméras de
télévision : « C’est un grand jour pour moi !
Un grand jour dans ma vie ! »
Au niveau national, Michou est un people que
l’on exhibe à volonté sur les plateaux.Au niveau
local, c’est un appui électoral direct. Roger
Chinaud l’assure : «Localement, il faut être idiot
pour le négliger.» «Il vaut mieux l’avoir en ami
qu’en ennemi dans le quartier », renchérit le
socialiste DanielVaillant,seize ans maire du 18e.
L’ex-ministre de l’intérieur de Lionel Jospin n’a
jamais manqué «de souhaiter son anniversaire
à Michou», même si rien n’indique que ce dernier ait un jour voté pour lui.
Des anniversaires, Bertrand Delanoë, maire
socialiste de 2001 à 2014, en a fêté de nombreux avec la star de Montmartre. Les deux
hommes partagent une solide amitié, forgée
lors de soirées dantesques à Saint-Tropez.
« J’avais de plus belles fesses que Brigitte
Bardot, et tous mes strings étaient bleus », s’esclaffe Michou.Au début du mois d’août, il leur
arrive parfois de se rendre ensemble à l’anniversaire de Marcel Campion que le controversé roi des forains organise sur une plage de
Saint-Tropez. Michou a toujours défendu le
socialiste, sans pour autant faire campagne
pour lui. En 1981, il a même soutenu un de ses
adversaires, le député et compagnon de la
Libération Joël Le Tac. Delanoë a envoyé ce
dernier à la retraite et ne s’est pas montré rancunier envers son ami Michou.
Dans le nord de la capitale, le cabaretier a
l’oreille des Petits Poulbots comme des
anciens combattants, mais il jouit d’un capital
électoral encore plus précieux : le cœur des
anciens de la Butte. « Vous voulez me faire
plaisir pour mon anniversaire ? Votez pour le
petit Bournazel », leur souflait-il au moment
des dernières législatives, en juin 2017.
Jeudi 20 décembre 2018, midi. Les décorations
de Noël viennent de faire leur apparition sur les
miroirs du cabaret, mais le spectacle se trouve
davantage dans la salle que sur l’estrade. Sernombreux à venir découvrir ce spectacle rées comme des sardines,quatre-vingts grandsmonté avec deux copains – un teinturier et un mères (et une poignée de grands-pères) se
barman –, mais l’homme d’affaires est là, sous lèchent les babines en goûtant les plats prépal’épaisse couche de maquillage. Chirac n’a rés par le cuisinier de Michou. Des dizaines de
pas besoin de dessin pour reconnaître le suc- vieilles dames permanentées, apprêtées et soicès. « Michou avait inventé quelque chose gnées,qui vouent un culte à leur contemporain.
d’unique, Chirac avait beaucoup de respect «Michou, il fait partie de notre famille», conie
pour sa réussite », témoigne Roger Chinaud, l’une d’elles entre deux gorgées de vin.
le centriste de l’arrondissement. Dès lors, les Tous les mois, l’octogénaire invite ainsi des
deux hommes se croisent régulièrement, sur dizaines de personnes âgées à déjeuner dans
les plateaux télé, dans les soirées mondaines, son cabaret. Un hommage à sa grand-mère,
et se découvrent des amis communs : Annie amiénoise analphabète, qui l’a élevé avec tenGirardot, Charles Aznavour, Line Renaud… dresse, et une façon de prendre soin d’une
Des stars de droite qui, comme lui, soutien- population parfois isolée. Cette générosité lui
••• suite renilé dans l’homme d’affaires un
relais utile. Les grands fauves se reconnaissent, et Michou est aussi de cette espèce-là.
Sa première apparition télé, dans un reportage de l’ORTF de 1969, montre un homme
parfaitement coiffé de 39 ans, au nez en pied
de marmite et à l’air déterminé. Derrière les
faux cils et la combinaison rose bonbon façon
France Gall, on devine un Rubempré qui
veut conquérir Paris. Déjà, les curieux sont
Patrick Kovarik/AFP. AGIP/Rue des archives. Rachid Bellak/
Bestimage. Ludovic / REA. Joël Saget/AFP. IP / Starface.
Rachid Bellak/Abaca. Benaroch/Sipa × 2. Nicolas Tavernier/REA
“Vous voulez
me faire plaisir
pour mon
anniversaire?
Votez
pour le petit
Bournazel”,
soufflait
Michou
aux retraités
de la Butte lors
des législatives
de 2017.
a valu les honneurs de la République en 2005,
et la seule entorse à son style bleu azur adopté
dans les années 1970. «Vous savez que j’ai eu
la Légion d’honneur?», demande-t-il en faux
ingénu, pointant de sa main tremblante le
petit liseré rouge au revers de sa veste. Pour
l’occasion, Bernadette, sa grande amie, lui
avait envoyé un chauffeur de l’Élysée à domicile avant que Jacques Chirac ne lui remette
la décoration. Quatre ans plus tard, il sera à son
tour invité lorsque Nicolas Sarkozy décorera
l’ex-première dame.
À 14 heures, les lumières s’éteignent dans la
salle et le public entonne d’une voix chevrotante : «Les Michettes de chez Michouuuuuu.»
Alain Juppé nous avait prévenue dans un éclat
de rire : «Je faisais venir une voiture de la protection civile car il y avait toujours un petit
vieux qui pétait un plomb au cours du spectacle.
Pas vraiment des AVC mais une petite congestion. » Prédiction confirmée : dix minutes
après la in du repas, le malaise d’une pensionnaire ne détourne ni les unes du spectacle ni
les autres de leur petite sieste. Ce jour-là, pas
d’élu à l’horizon, mais ils s’y sont souvent pressés. Et Pierre-Yves Bournazel préside régulièrement le déjeuner des anciens.
Si le cœur de l’homme en bleu penche à
droite, l’étiquette politique lui importe inalement peu. Ce qu’il aime avant tout, ce sont
« les personnages », les grandes gueules,
hautes en couleur et en verbe. Peu importe
qu’ils s’appellent Bernard Tapie – « Michou
est un type au cœur énorme », dit ce dernier –,
Jean-Marie Le Pen – « C’est un patriote, il est
à l’image de la France ! Il représente Paris
comme Mistinguett », loue le vieux leader
d’extrême droite – ou Marcel Campion.
« Michou ? Un saltimbanque, un artiste,
comme nous, les forains ! », souligne le roi des
manèges. Il n’y a pas de cordon sanitaire au
80, rue des Martyrs.
E
t l’affection de Michou
n’est pas réservée aux
Certaines
femmes, surtout si elles
ont la chance d’être première dame, ont trouvé
une place dans son cœur.
C’est le cas de Bernadette Chirac. Ce n’est pas
un hasard si les deux amis partagent le même
carré blond un peu artiiciel, brushing résistant
à toutes les tempêtes. Depuis plusieurs décennies, ils fréquentent la même adresse, avenue
Matignon, dans le 8 e arrondissement :
«Alexandre de Paris»,coiffeur de reines et d’actrices du siècle dernier. Un matin par semaine,
Michou y entretient son brushing et en proite
pour avaler ses premières bulles de la journée.
« Michou, vous buvez beaucoup trop de
champagne», avait pris l’habitude de le sermonner la première dame entre deux bigoudis.
«Bernadette, je ne fume pas, je ne prends pas •••
hoMMes.
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
••• de drogue, je ne touche pas aux femmes. Laissez-moi au moins le champagne! », se défendait-il.Quand il est atteint d’un cancer du côlon,
l’épouse de Jacques Chirac passe un coup de il
pour qu’il soit pris en charge au Val-de-Grâce.
Est-ce pour sa blondeur, tout aussi remarquable, ou à la faveur des origines amiénoises
qu’ils partagent? Brigitte Macron l’a immédiatement fasciné. Elle aussi a droit à deux photos
dans le couloir du cabaret, même si ni la première dame ni Emmanuel Macron ne s’y sont
encore rendus. Brigitte Macron et lui se sont
rencontrés lors des obsèques de Charles
Aznavour, en octobre 2018. « Madame
Macron!», s’écrie Michou quand il la revoit au
Père Claude, un restaurant du 15e arrondissement bien connu des politiques. « Ah non,
pour vous, c’est Brigitte ! », lui répond la
première dame. Depuis, gare aux critiques,
Michou monte la garde. « J’entends dire de ces
saloperies… », dit-il sans desserrer les dents.
Quand une cliente s’aventure à fustiger la maigreur de Brigitte Macron, Michou riposte :
« Pour être si méchante, vous devez avoir des
varices, madame…»
Au fond,le seul (avecAnne Hidalgo) à subir ses
foudres s’appelle Jean-Luc Mélenchon.
Michou n’a pas apprécié son comportement,
«indigne d’un élu de la République », lors des
perquisitions, en novembre 2018, au siège et au
domicile du fondateur de La France insoumise. Des images qu’il a regardées en boucle
dans son salon bleu, où la télévision est en permanence branchée sur BFM-TV.
Connecté, Michou n’appartient pas au club
du « c’était mieux avant ». Il secoue la tête :
« ça fait tellement ringard de dire ça ! »
Qu’importe si le Paris d’antan n’existe plus, si
les chansonniers, les tripiers ont disparu du
quartier Pigalle, et si le boulevard de Clichy
n’accueille plus de manèges depuis longtemps. Sur cette butte où l’immobilier avoisine les 12000 euros du mètre carré, et où les
bars à hôtesses laissent peu à peu la place aux
concept stores, « la basilique est toujours là »,
assure-t-il. On ne sait pas s’il parle de lui ou
du Sacré-Cœur. « Michou est indémodable »,
martèle Bernard Tapie. L’intéressé est ier de
son titre de « dernier dinosaure » de la Butte
et heureux d’avoir terrassé la concurrence.
« Régine a revendu son business depuis belle
lurette. Je suis le seul à avoir survécu. »
Il fait toujours bon être vu Chez Michou. Sur
Instagram, réseau social des vanités par
31
excellence, il sufit d’inscrire #Michou pour
que surgissent le roi de la nuit Jean-Roch, l’acteur de Plus belle la vie Laurent Kerusoré,
l’animateur Cyrille Eldin. Mais aussi des personnages beaucoup plus « hype ». Ainsi il
apparait dans le très élégant guide Ma vie à
Paris, recueil d’adresses des deux créateurs
d’une marque de décoration chic, Ivan Pericoli
et Benoît Astier de Villatte, grands fans de sesdîners spectacles. Même le concierge masqué
du mensuel Vanity Fair répond «Plutôt deux
fois qu’une ! » à la question « Faut-il encore
aller rire chez Michou ? ». À Noël, c’est le
comédien Vincent Lindon qui y a emmené sa
fille pour réveillonner. « On a une chance
incroyable d’être ici», s’est ému l’acteur.
En soixante-deux ans de carrière,Michou aurait
pu vendre cent fois son affaire, la franchiser ou
se développer à l’international. Mais il a toujours refusé de s’étendre ou de déménager. Sa
petite entreprise, c’est sa réussite; l’assurance
de recevoir les clients chez lui. Car son seul
amour, n’en déplaise à Erwann, le Breton qui
partage sa vie, c’est le public de son cabaret.
Michou a toujours refusé PACS et mariage, justifiant par une coquetterie – « Je veux rester
vieille ille» – un caractère parfois dificile.
Les doigts parfaitement manucurés pianotent
sur son verre de champagne,et la voix nasillarde
s’éteint presque par moments. À la brasserie
La Mascotte, rue des Abbesses, Michel Catty a
retrouvé sa chaise en face de la fenêtre (elle est
brodée à son efigie). Il soupire. «Les hommes
politiques, vous savez… Je dis merci quand ils
viennent me voir, mais mes clients, ce sont eux
qui comptent.» Pour eux, pour ses amis, il a tout
prévu, même sa dernière fête. Elle aura lieu à
l’église Saint-Jean de Montmartre et, comme
d’habitude, Michou n’a rien laissé au hasard : il
y aura des leurs – bleues –, de la musique et du
champagne. Le cercueil capitonné, bleu lui
aussi,est prêt.Jusqu’au «superbe caveau», déjà
acheté au cimetière Saint-Vincent, et au buste
en marbre à son efigie,dernière trace de mégalomanie, qui patiente sur sa terrasse. Au cœur
de la Butte, il pourra se reposer sous un magnolia, à quelques pas des deux Marcel du quartier
– Carné et Aymé – et au côté du restaurateur
Édouard Carlier, son ancien compagnon de
route. Mais, d’ici là, le gamin d’Amiens, qui
vendait ses charmes dans les rues de Paris dans
les années 1950, compte encore répéter avec
ierté «Quelle belle fête!» à tous les clients de
son cabaret magique.
Arrivé d’Amiens dans les années 1950,
Michou a fait de Montmartre son royaume.
À son domicile (ci-dessous).
26 janvier 2019 — Photos Maciek Pozoga pour M Le magazine du Monde
Kandel ou
les crispations
allemandes.
En décembre 2017, une adolescente allemande
était tuée par son ex-petit ami, un demandeur
d’asile afghan. Depuis, la tranquille bourgade
de Kandel, dans le sud-ouest du pays, est
devenue un point de ralliement des identitaires.
Une fois par mois, des militants anti-immigration
s’y rassemblent, en enfilant désormais des
gilets jaunes. Après un moment de sidération,
des mouvements citoyens ont pris l’habitude
de leur répondre sur le terrain.
par
thomas wieder —
photos
guillaume chauvin
33
Une maison de style
traditionnel à Kandel.
Cette ville du Land de
Rhénanie-Palatinat compte
environ 9 000 habitants.
e froid ne les a pas découragées. le crachin non
plus. Non
seulement elles sont venues, mais
elles sont même arrivées avec une bonne
demi-heure d’avance. « On est fidèles au
poste », dit la première. « On est là depuis le
début, et on sera là tant qu’il faudra »,
enchaîne la seconde. Pour Ute Schröder et
Jessica Bauer, « cela allait de soi » : ce samedi
12 janvier, la mère et la ille se devaient, une
fois de plus, de venir à Kandel. Pour « rendre
hommage à la petite Mia », d’abord. Pour
dire leur « ras-le-bol », surtout.
Des « citoyennes en colère » : voilà comment se
déinissent ces deux Allemandes originaires
«de la région» et pour qui Kandel, petit bourg
tranquille, coquet et prospère de 9 000 habitants,au cœur du Land de Rhénanie-Palatinat,
à une quinzaine de kilomètres de la frontière
française, s’est transformé, depuis un peu plus
d’un an, en lieu de pèlerinage et de protestation. Kandel, petite cité sans histoires rattra-
pée par l’actualité et dont les rues, bordées de jolies maisons à colombages, sont devenues le
théâtre des crispations identitaires du pays. Le lieu de rendez-vous où ont pris l’habitude de
se retrouver, environ une fois par mois, tous ceux qui, comme ces deux femmes, pensent que
« ça ne tourne plus du tout rond en Allemagne », que « la coupe est pleine », et qu’« il faut faire
quelque chose avant que ce soit trop tard ».
Pour Ute et Jessica, tout a commencé il y a un peu plus d’un an. Le 27 décembre 2017, précisément. Cet après-midi-là, Mia, une jeune Allemande de 15 ans, est poignardée par Abdul,
son ex-petit ami, un demandeur d’asile afghan débouté et expulsable, dans une droguerie de
Kandel. Les deux adolescents s’étaient séparés quelques semaines plus tôt, on apprendra
plus tard que le jeune homme, jugé et condamné à huit ans et demi de prison ferme, harcelait
depuis plusieurs jours son ex-petite amie, au point que les parents de celle-ci avaient signalé
les faits à la police. « Ce meurtre a été un choc. On a pris conscience qu’on n’était plus en sécurité
nulle part, qu’on avait ouvert les frontières à n’importe qui », explique Ute. Convaincues que
« cette mort horrible aurait pu être évitée », les deux femmes assurent qu’elles n’ont « rien
contre les musulmans en général » – l’une des deux a d’ailleurs des « amis musulmans » avec
qui elle est partie en vacances, en Grèce, et avec lesquels « tout s’est très bien passé ». Le
problème, dit-elle, ce sont « ceux qui viennent pour proiter de nous et qui foutent le bordel ».
Or, contre eux, « les dirigeants politiques ne font rien et nous laissent complètement tomber »,
s’emporte la mère, tandis que, sur le parking de la petite gare de Kandel, Marco Kurz, l’organisateur de la manifestation, s’apprête à se saisir d’un micro pour sonner le départ de cette
« dix-neuvième marche en hommage à Mia et aux autres victimes » et de laquelle la famille •••
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Le 12 janvier à Kandel, un
cordon de policiers sépare
le rassemblement antiimmigration organisé par
Marco Kurz (ci-contre)
et celui du groupe Kandel
gegen Rechts. À droite,
la banderole adressée
à l’extrême droite dit : « Nous
ne voulons pas de vous. »
••• de la jeune ille s’est toujours tenue à l’écart. Un déilé auquel participeront environ deux
cents personnes, dont une bonne moitié vêtues de gilets jaunes, à l’instar d’Ute et de Jessica,
« par solidarité avec les Français en colère ».
Marco Kurz. Sans ce technicien, employé dans une petite entreprise de la région, Kandel n’en
serait pas là aujourd’hui. Le 31 décembre 2017, quatre jours après le meurtre de Mia, ce
quadragénaire poste sur Facebook le message suivant : « Après la mort de cette malheureuse
jeune ille à Kandel, j’ai décidé d’organiser une cérémonie de recueillement devant la droguerie
DM, à Kandel, mardi 2 janvier à 18 heures. Cet événement n’est pas un geste politique ni de
colère, il s’agit juste d’honorer la mémoire d’une pauvre victime de notre pays. (…) Merci
d’apporter des bougies. Pas de drapeaux, pas de pancartes, pas de paroles. »
Un an plus tard, Marco Kurz continue de jurer que ce rassemblement du 2 janvier 2018, auquel
ont participé environ 500 personnes, n’avait «aucun arrière-plan politique ». La presse locale
mentionne toutefois la présence de manifestants criant «Merkel dégage!», le slogan cher au parti
d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Il reconnaît, néanmoins, qu’il n’est pas né
de rien. C’est en effet sur la page Facebook d’un groupe, que lui-même avait constitué quelques
mois plus tôt, que l’appel à ce rassemblement a été posté. Son nom : Marsch 2017, « La
marche 2017», mouvement citoyen. L’idée, explique Marco Kurz, était d’organiser «une grande
marche de protestation à Berlin » pour dire « stop à Merkel » et à ce « système oligarchique ».
Aujourd’hui âgé de 47 ans, ce ils de militaire raconte que cette idée est le fruit d’un «long mûrissement», d’une colère qu’il rumine depuis 2013, date à laquelle il est revenu vivre en Allemagne
après huit ans passés en Espagne : «Quand je suis revenu, je n’ai pas reconnu mon pays. J’ai
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
retrouvé une société qui survivait plutôt qu’elle
ne vivait. Une société froide, égoïste. Quand un
corps est malade, il faut le soigner.»
Après quelques mois, Marco Kurz doit pourtant se rendre à l’évidence : « Cette idée de
marche, ça n’a pas pris. Je me demandais
quoi faire. C’est là que Kandel est arrivé.
J’ai tout de suite compris qu’il se passait
quelque chose d’important. Pour moi, ce
drame était l’illustration même de l’incurie
des politiques, que je ne cessais de dénoncer. »
Le but était politique, donc ? « Non, pas au
sens classique du mot politique. Moi, je ne
suis ni de droite ni de gauche. À mes yeux,
tous les partis politiques sont dans l’impasse. » Même l’AfD, le parti d’extrême
droite désormais première force d’opposition au Bundestag, avec 92 députés sur 730 ?
« Même l’AfD », répond Marco Kurz, pour
qui « il ne reste plus qu’un espace pour changer les choses : la rue ».
35
En quelques semaines, le quadragénaire réussira à Kandel ce qu’il n’aura pas réussi à Berlin.
Bientôt, un autre groupe se crée sur Facebook.
Puis, un autre, local, prend le relais : Frauenbündnis Kandel, le «collectif des femmes de
Kandel ». Le 28 janvier 2018, une nouvelle
manifestation a lieu. Cette fois, plus de
1500 personnes participent, venues pour l’essentiel de la région, pour d’autres de plus loin
en Allemagne. Il y a là aussi quelques membres
de l’AfD, emmenés par une députée régionale
du Land voisin du Bade-Wurtemberg. Son slogan : « Kandel ist überall» («Kandel est partout »), sous-entendu, ce qui est arrivé dans
cette bourgade sans histoires de Rhénanie peut
se répéter n’importe où. Kandel, dès lors,
devient un symbole. Lorsqu’un citoyen allemand meurt sous les coups d’un demandeur
d’asile, le nom de Kandel est cité, y compris à
l’autre bout de l’Allemagne. C’est le cas à
Chemnitz, en Saxe, dans la nuit du 25 au
26 août 2018, après la mort d’un Allemand de 35 ans poignardé à la suite d’une altercation avec
des demandeurs d’asile. Ou encore à Köthen, dans le Land voisin de Saxe-Anhalt, où un homme
de 22 ans est retrouvé mort après une bagarre avec deux jeunes Afghans, le 9 septembre 2018.
À chaque fois, des rassemblements sont organisés à l’appel de groupuscules d’extrême droite,
certains d’implantation locale ou régionale, comme Pro Chemnitz, d’autres aux ramiications plus
larges, comme le petit parti néonazi Der Dritte Weg («troisième voie»). Chaque fois, on y croise
des manifestants qui, sur leur veste ou leur manteau, ont accroché un badge ou collé un sticker
noir et rose où l’on peut lire : «Kandel est partout. Nous réclamons protection et sécurité.» Cette
soudaine notoriété, la plupart des habitants de Kandel s’en seraient passés. Samedi 12 janvier,
comme ils en ont pris l’habitude quasiment une fois par mois depuis un an,plusieurs commerçants
du centre-ville ont à nouveau baissé leur rideau plus tôt que prévu. C’est le cas de cette vendeuse
de «parfums et cosmétiques». Un samedi matin «normal», dit-elle, «on peut monter jusqu’à
quinze ou vingt clients». Les jours de manifestation,c’est «quatre ou cinq au maximum», explique
cette femme qui se dit «sur les nerfs» et pour qui «toute cette histoire est une catastrophe».
Àgé de 32 ans, Benjamin Burkard fait le même constat. Né à Kandel, cet artiste peintre y avait
organisé un vernissage le 1er décembre 2018. «Manque de bol, c’était jour de manif. 30 à 40 personnes ne sont pas venues. Par peur», se désole le jeune homme qui, depuis quelques mois, où
qu’il aille, en Allemagne ou en Autriche, doit faire face aux mêmes réactions : «Auparavant,
quand je disais que je venais de Kandel, personne ne savait où c’était. Aujourd’hui, il y a bien sûr
encore tout un tas de gens qui ne connaissent pas, mais les autres disent toujours : “Ah! Là où il y
•••
a des manifs de néonazis?”»
26 janvier 2019 — Photos Guillaume Chauvin/Hans Lucas pour M Le magazine du Monde
Ci-dessus, un groupe
local de Omas gegen Rechts
(« grands-mères contre
la droite »), mouvement qui
a vu le jour en Autriche.
Ci-contre un tag : « Kandel
déteste les nazis ».
••• Un an plus tard, quand il repense aux premières manifestations qui ont suivi le meurtre
de Mia, Benjamin Burkard se dit, encore aujourd’hui, habité par un « sentiment de sidération ». « Cinq cents personnes un jour, 1 500 la fois d’après, 3 000 quelques semaines plus
tard… Chaque fois, je me disais : ça va bien inir par retomber ! Eh non, ça allait crescendo »,
se rappelle le jeune homme, qui décrit une population largement « prise de court » dans les
premières semaines. Ce qui explique, selon lui, pourquoi ceux qui ont cherché à « instrumentaliser »le meurtre de Mia pour « propager leurs discours de haine » ont semblé ne
trouver face à eux aucune résistance. « Ils étaient super bien organisés, notamment sur les
réseaux sociaux, ne reculant devant aucune provocation, aucune “fake news”. En face, les
gens ont été au départ un peu perdus. Même ceux qui voulaient faire quelque chose avaient
peur de sortir. Il y a eu des intimidations, des menaces de mort. Ça a été très dur. »
D
epuis, les choses se sont rééquilibrées. Le 21 février 2018, une
trentaine d’habitants se rassemblent dans la salle du conseil
municipal pour fonder le collectif Wir sind Kandel (« Nous
sommes Kandel »). « Nous étions ulcérés à l’idée que des nazis
utilisent le nom de notre ville pour leur propagande », se
souvient Jutta Wegmann, l’une des animatrices de l’association qui, dans les semaines suivantes, s’est mise à son tour à
organiser des contre-rassemblements, comme celui du
24 mars 2018, auquel participeront plus de 2 500 personnes,
parmi lesquels de nombreux élus de différents partis (sauf d’extrême droite), jusqu’à la
présidente du gouvernement régional, la sociale-démocrate Malu Dreyer, des syndicalistes,
des représentants des Églises… Quelques semaines plus tard, un autre collectif se constitue
à son tour, Kandel gegen Rechts (« Kandel contre l’extrême droite »), plus politisé, dont les
membres se déinissent plus volontiers comme des « militants ». Samedi 12 janvier, les deux
collectifs se sont donné rendez-vous eux aussi autour de la gare. Certains manifestants passant d’un rassemblement à l’autre, les deux étant situés à quelques dizaines de mètres des
amis de Marco Kurz, séparés par la voie ferrée.
Aujourd’hui, les membres de ces deux collectifs font toutefois le même constat : depuis
l’été, leurs adversaires mobilisent moins. « On se sent moins seuls aujourd’hui. Je suis un peu
plus optimiste qu’au printemps, même si je reste très prudente », conie Jutta Wegmann. Venu
soutenir le collectif Wir sind Kandel, ce froid samedi de janvier, le maire social-démocrate
de la ville, Volker Poss, se veut lui aussi « coniant », même s’il avoue que les premiers mois
furent très dificiles. « En dix ans, je n’ai jamais été confronté à une telle haine, je n’avais
jamais reçu tant d’insultes, d’e-mails de menaces », raconte cet affable élu qui veut croire lui
aussi que cette « sale histoire » a contribué à
« réveiller les esprits » et à « faire prendre
conscience de la nécessité qu’il y a encore
aujourd’hui à défendre les valeurs de la
démocratie ».
De son côté, Marco Kurz essaie de tourner
les choses à son avantage. « Nous préférons
organiser de petits rassemblements de 200 ou
300 personnes car, si trop de monde vient et
qu’après la mobilisation décroît, les gens sont
déprimés », assure-t-il. Cela ne l’empêche
pas d’avoir les yeux de plus en plus tournés
vers la France. Depuis in novembre, il est
déjà allé « deux fois à Paris » pour soutenir
les « gilets jaunes », sans compter ses visites
à des petits groupes de manifestants, de
l’autre côté de la frontière. Ces « visites amicales », qui ont donné lieu à de courtes vidéos
qu’il a postées sur sa page Facebook, sont
pour lui « une formidable source d’espoir ».
« Ce qui se passe en ce moment en France doit
nous servir de modèle. C’est une colère qui
vient du tréfonds des peuples et qui dépasse les
frontières », veut-il croire, vêtu lui-même de
son gilet jaune. Avec ses maigres troupes,
Marco Kurz doit cependant l’admettre. Un
an après la mort de Mia, même s’il réussit
toujours à faire battre le pavé une fois par
mois à ses partisans dans les petites rues de
Kandel, le grand soir semble encore loin, en
tout cas de ce côté-ci du Rhin, ce qui a l’air
de passablement agacer ce « ier patriote » :
« Que voulez-vous, les Allemands sont trop
patients, trop suivistes, ils ont peur de prendre
leurs responsabilités. Vous, les Français, vous
n’êtes pas comme nous, vous n’avez pas votre
ierté nationale en berne. Descendre dans la
rue, vous avez ça dans le sang ! »
37
“Ce qui se passe en ce moment
en France doit nous servir de modèle.
C’est une colère qui vient du tréfonds
des peuples et qui dépasse les frontières.”
Marco Kurz, initiateur du mouvement anti-immigration de Kandel.
26 janvier 2019 — Photos Guillaume Chauvin/Hans Lucas pour M Le magazine du Monde
38
En Israël,
le doux
visage de
la droite
dure.
Elle revendique l’annexion de la Cisjordanie, va jusqu’à nier
l’existence du peuple palestinien et fait passer le caractère
juif de l’état d’Israël avant les droits de l’homme. à 42 ans,
la ministre de la justice Ayelet Shaked est l’étoile montante de
l’extrême droite israélienne. à trois mois des législatives anticipées,
l’ancienne conseillère de Nétanyahou place déjà ses pions
pour être en pole position dans la future course à sa succession.
par
Piotr Smolar —
photos
michal chelbin
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Ayelet Shaked,
dans son bureau
de Tel-Aviv,
le 31 décembre 2018.
40
son physique. Tous.Ses yeux glaçants comme
un hiver lapon, sa beauté sophistiquée. On
lui demande si ça la dérange. «Pas du tout.»
Large sourire, dupe de rien. Cet atout ne dit
pas l’essentiel : le projet politique que porte
l’étoile montante de la droite nationaliste
identitaire en Israël. «Alors, que se passe-t-il
chez vous en France?»,demande-t-elle,affable,en prélude de l’entretien,
dans son bureau de ministre de la justice. Nous sommes début
décembre : nos ronds-points sont animés, les Champs-Élysées
ressemblent à un nœud coulant. On lui dit que le mouvement des
«gilets jaunes » est sans précédent, qu’il échappe aux grilles de lecture
faciles. «Ce sont des anarchistes?» Non plus. Il fait bon vivre en noir et
blanc, on n’est pas dérangé par des problèmes de nuancier.
Nous étions ce matin-là à quelques jours de la dissolution de la Knesset
et de la convocation d’élections anticipées pour le 9 avril. Ayelet
Shaked, 42 ans, préparait déjà en secret cette accélération du calendrier. La coalition (composée des six partis de droite) était paralysée
depuis la démission, mi-novembre, de son collègue à la défense, le
faucon Avigdor Lieberman, dénonçant la supposée complaisance du
gouvernement à l’égard du Hamas dans la bande de Gaza. L’implosion
n’était qu’une affaire de prétexte.
La campagne s’est engagée dans une atmosphère électrique. Le premier ministre,Benyamin Nétanyahou,se retrouve sous la menace d’une
procédure d’inculpation dans une ou plusieurs enquêtes pour
corruption. À droite comme à gauche, la confusion règne. Des alliances
se rompent, des partis inédits surgissent, carrosses vides pour ambitions
personnelles. En presque quatre ans au ministère de la justice, Ayelet
Shaked s’est imposée comme une igure majeure de la politique israélienne. La seule femme de premier plan.À la culture, Miri Regev passe
pour une porte-parole zélée du premier ministre. Tzipi Livni, vétéran
de l’opposition – elle dirige le parti de centre gauche Hatnoua –, est
marginalisée. Stav Shafir, la jeune députée travailliste issue du mouvement social contre la vie chère de 2011, doit s’afirmer au-delà de la bulle
qu’est Tel-Aviv. Mariée à un pilote de l’armée de l’air, mère de deux
enfants, Ayelet Shaked a toujours refusé de jouer la carte des discriminations contre les femmes en politique. Elle prétend même que le
machisme ne serait que le fait d’individus isolés, « comme Ehoud
Barak», l’ex-premier ministre travailliste.
Ayelet Shaked a sauté les étapes, inscrivant ses ambitions personnelles
dans un combat idéologique susceptible de changer la face du pays : la
révolution conservatrice dans les institutions,à commencer par la justice.
«C’est probablement le spécimen le plus pur en Israël de la nouvelle droite
illibérale qu’on voit en Europe, souligne Assaf Sharon, l’un des fondateurs du centre d’études Molad (gauche). En France, elle serait aux côtés
de Marine Le Pen. Elle pense, comme Nétanyahou, que la question palestinienne est de l’histoire ancienne. L’enjeu, c’est la nature même d’Israël et
de son système politique.» Depuis 2015, Ayelet Shaked se pose en rempart contre une lecture libérale des institutions. Dans son viseur, la Cour
suprême, dont elle juge l’inluence croissante sur le pouvoir exécutif et
les députés néfaste et dangereuse.La ministre veut raffermir le caractère
juif de l’État, face à ceux qui privilégient les droits de l’homme. Elle
dispose pour cela d’un atout majeur : elle préside le comité judiciaire
chargé des nominations, composé de responsables politiques, de représentants du barreau et de juges de la Cour suprême.
Ayelet Shaked a également bénéicié du facteur chance. Sous son
autorité, six membres sur quinze de la Cour suprême ont été renouvelés. « Quand je suis entrée en fonctions, je me suis ixé comme premier
objectif de nommer des juges conservateurs. J’ai donc coopéré avec
l’Association du barreau israélien et les politiques dans le comité.
Aujourd’hui, la Cour suprême est plus équilibrée. Dans le passé, la
vaste majorité des juges étaient des militants et des libéraux (gauche).»
Quelques semaines après notre entretien, cette alliance avec l’ordre
des avocats vient la tourmenter. Proche de la ministre, son puissant
président, Effi Naveh, a été arrêté le 16 janvier. Il est soupçonné
d’avoir favorisé la promotion d’une juge en échange de relations
sexuelles, et d’avoir réitéré avec l’épouse d’un autre juge. Que savait
Ayelet Shaked? Pour la première fois, la voilà exposée à des attaques
sur le plan éthique. «Toute la saleté que vous avez introduite dans la
justice lotte maintenant à la surface, et ça pue»,a lancéTamar Zandberg,
la chef du parti Meretz (gauche). Ayelet Shaked, elle, prétend continuer à son poste «encore quatre ans, pour inir la révolution» qu’elle
a lancée. Elle a déjà nommé ou promu 334 juges et grefiers. L’occasion
est trop belle, pour l’opposition, de mettre en doute la légitimité de ces
mouvements, à l’impact énorme. « L’histoire est pleine de magistrats
désignés pour faire une chose et qui en font une autre, commente l’avocat
Michael Sfard, célèbre défenseur des droits de l’homme. Mais, sur le
papier, il est clair que la magistrature est socialement et philosophiquement bien plus conservatrice aujourd’hui.»
On mentionne à la ministre les inquiétudes de la société civile, au sujet
d’une détérioration de la démocratie. Elle rejette tout en bloc. « Le
sionisme et les valeurs universelles peuvent coexister. Le fait qu’Israël
soit un État juif et démocratique le montre. Il existe de rares cas où
l’une de ces valeurs est placée au-dessus de l’autre. » Ayelet Shaked
évoque le traitement de ceux qu’on appelle en Israël les «iniltrés»,
soit les migrants arrivés en provenance d’Érythrée et du Soudan à la
in des années 2000. « Si on n’avait pas arrêté cette vague, alors que
la rumeur se répandait en Afrique sur les possibilités d’emploi en
Israël, on aurait pu se retrouver sans majorité juive », prétend-elle.
Menace hors sol. Au pic de leur présence, ces réfugiés étaient environ
55000, pour une population de presque 9 millions d’habitants. Le lux
a été moins tari par une législation, sévèrement critiquée par la Cour
suprême sur la rétention des migrants, que par l’édiication d’une clôture tout le long de la frontière avec le Sinaï égyptien.
« Le sionisme ne doit pas, et je le dis ici, ne continuera pas à s’incliner
devant le système de droits individuels interprétés de façon universelle », avait-elle averti la Cour suprême en août 2017 . Un tel projet
implique des adversaires, voire des ennemis. Pour cette raison, elle a
promu, en juin 2016, une législation obligeant les ONG à publier leurs
subventions reçues de pays étrangers si elles représentent plus de la
moitié de leur budget. Un étiquetage volontairement stigmatisant au
nom de la transparence qui vise, ô surprise! les organisations documentant les abus dans les territoires occupés. « Les pays européens croient
qu’ils peuvent interférer avec ce qui se passe ici, conie Ayalet Shaked.
Ils ont pourtant des canaux diplomatiques pour essayer d’inluer sur
Israël, sans donner de l’argent à des organisations. Je ne crois pas
qu’Israël devrait inancer les “gilets jaunes”, ou un mouvement séparatiste catalan, ou les partisans du Brexit. »
Derrière ce prétendu bon sens, la ministre de la justice a contribué à
mettre à l’index des ONG comme Breaking the Silence, qui recueille
Yonatan Sidnel/Flash-90-REA
ous les portraits d’ayelet shaked évoquent
“C’est probablement le spécimen le plus pur
en Israël de la nouvelle droite illibérale qu’on
voit en Europe. En France, elle serait aux côtés
de Marine le Pen. L’enjeu, c’est la nature
même d’Israël et de son système politique.”
Assaf Sharon, l’un des fondateurs du centre d’études Molad (gauche)
des témoignages de vétérans de l’armée, ou bien B’Tselem. Le directeur de cette dernière, Hagaï El-Ad, est désigné comme un agent
étranger par la droite israélienne, qui lui reproche d’avoir pris la parole
devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour dénoncer la mécanique
de l’occupation. «Je ne veux pas utiliser le mot traître, mais ils agissent
contre Israël », assène Ayelet Shaked. Les patriotes contre la cinquième colonne : un monde manichéen. « La ministre participe à
l’effacement du fossé entre les actes et les mots, rétorque Hagaï El-Ad.
Auparavant, beaucoup d’actions, comme le vol des terres palestiniennes, n’étaient pas assumées comme telles. Aujourd’hui, nous avons
une loi dite de régularisation. [Ce texte, voté en 2017, légalise une
partie des colonies construites sur des terres privées palestiniennes.]
La ministre veut repousser le plafond de ce qui est acceptable, sans
provoquer un scandale international. »
Il existe une vraie énigme Shaked, qu’on pourrait résumer en une
phrase : comment une jeune femme laïque de Tel-Aviv a-t-elle réussi
à devenir la igure préférée, au sein du gouvernement, de la frange
religieuse et ultranationaliste ? Tous ceux qui l’ont approchée
soulignent sa détermination, son esprit méthodique et sa capacité de
séduction en campagne (qu’elle n’a pour l’heure démontrée qu’auprès de sa base). Ils notent aussi son sens tactique. Un mélange
d’idéologie aiguë et de pragmatisme rond. « Elle aime les médias et
les médias l’aiment, résume un ancien proche. Leurs rapports ne sont
pas du tout ceux, très durs, qu’entretient Nétanyahou avec la presse.
Ils ne voient pas encore Shaked comme un danger, et elle admet que
certains lui soient défavorables. »
Ayelet Shaked est originaire du quartier de Bavli, à Tel-Aviv. Elle est
la ille d’une enseignante plutôt modérée et d’un comptable juif •••
Planet Pix/Zuma-REA
Ayelet Shaked
a intégré le
gouvernement
de Benyamin
Nétanyahou
en 2015 (page
de gauche, avec
ce dernier
au Parlement,
en 2016).
La ministre de
la justice prône
notamment le
développement
des colonies
juives (ci-contre,
le 16 décembre
2018, lors d’une
manifestation de
colons exigeant
le renforcement
de leur sécurité).
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
42
Ayelet Shaked
et son allié,
le ministre de
l’éducation
Naftali Bennett,
ont lancé en
début d’année
le parti HaYemin
HeHadash
afin d’élargir
leur base lors
des législatives du
9 avril (ci-contre,
en janvier 2018).
Page de droite,
en 2016, avec
la mère d’un
soldat israélien
tué deux ans
plus tôt dans la
bande de Gaza.
••• de descendance irakienne né en Iran. Son judaïsme familial est
plus culturel que pratiquant. « Notre foyer était traditionnel. Le vendredi soir, pour shabbat, on disait le kiddouch, mon père allait à la
synagogue le lendemain. » La jeune ille, comme beaucoup, passe chez
les scouts. C’est au cours de son service militaire sur le plateau du
Golan puis en Cisjordanie, à Hébron, que ses convictions de droite
vont s’affermir. Les juifs religieux qu’elle côtoie deviendront ses plus
proches amis. De leur foi, elle retient plus la passion de la terre (Erez
Israel) que celle de Dieu. « J’ai compris alors que la Judée-Samarie
[le nom biblique de la Cisjordanie] faisait partie d’Israël. »
compliquée. Il est talentueux, le plus déterminé de tous à devenir premier
ministre et à le rester. Auprès de lui, j’ai appris le pouvoir des médias et
la façon de travailler avec eux, comment opérer dans un environnement
politique, l’importante distinction entre les questions prioritaires et secondaires. » Début 2010, elle fonde avec Bennett le mouvement Mon
Israël, qui se spécialise dans la propagande de droite sur les réseaux
sociaux, à une époque où ce champ de bataille est encore assez vierge.
Ils livrent notamment des personnalités publiques à la vindicte. Tous
deux ont l’intuition que se forment là les communautés politiques
modernes. Ces liens sont facilités par la désignation d’ennemis d’Israël
ou de la droite, peu importe puisqu’il s’agit de confondre ces deux
étendards. « On a été les premiers à comprendre qu’on peut réunir un
vant de s’engager en politique, ayelet shaked a
groupe idéologique sur Facebook et activer ses membres, pour pousser
été diplômée de l’université de tel-aviv. « L’enles ministres, manifester, attaquer des campagnes du BDS (Boycott,
gagement public était ma passion, mais, désinvestissement, sanctions) à l’étranger. Un groupe de pression, en
comme j’étais très bonne en maths, mon père somme. C’était un mouvement sioniste de droite qui défendait des vues
m’a dit : “Fais plutôt de l’ingénierie électro- conservatrices dans les tribunaux, et se positionnait contre un État
nique.” J’ai ensuite travaillé pour Texas Ins- palestinien et la promotion du BDS. » Le mouvement BDS prétend
truments, où j’ai été promue au marketing, mais ce n’était pas ma punir Israël pour la poursuite de l’occupation depuis cinquante et un
vocation. » La jeune femme bascule après le retrait israélien de la ans. « Le BDS et une partie de la campagne anti-israélienne représentent
bande de Gaza, en 2005. « Un ami du Likoud m’a présenté à Benya- une nouvelle forme d’antisémitisme. Ce n’est pas politiquement correct
min Nétanyahou, qui était alors très faible, dans l’opposition. Celui- d’être antisémite en Europe, mais c’est très branché d’être anti-israélien»,
ci m’a dit : “Je suis dans le désert, c’est le bon moment pour me afirme la ministre de la justice. Après Mon Israël, Naftali Bennett et
rejoindre.” » La seconde guerre au Liban remet en selle le leader du Ayelet Shaked cherchent à convertir leur popularité à droite en capital
Likoud. Il a besoin d’un nouveau chef d’équipe. C’est elle, sa politique. Ils prennent le contrôle d’un parti marginal, le Foyer juif.
conseillère, qui recrute à ce poste un entrepreneur en high-tech de Bennett en sera le chef. Elle, l’adjointe. Début juillet 2014, Ayelet
Tel-Aviv du nom de Naftali Bennett, qu’elle vient de rencontrer.
Shaked, députée depuis un an, commet un impair en partageant sur
Shaked-Bennett, Bennett-Shaked : le duo redoutable qui se forme alors Facebook le texte incendiaire d’un journaliste ultranationaliste décédé,
va susciter l’hostilité de Sara Nétanyahou, l’épouse du premier ministre, qui qualiiait le peuple palestinien dans son ensemble d’«ennemi», lui
dont les crises de jalousie et de colère égaient la presse. Ayelet Shaked faisant porter seul la responsabilité du conlit.Ayelet Shaked supprime
se referme. «Je ne parle pas de mon travail auprès de Nétanyahou. Les rapidement cette publication. «Sa diffusion était une erreur, reconnaîtconseillers ne devraient jamais le faire, c’est une question de coniance. elle aujourd’hui. Le texte était très sévère. Mais je vais vous conier un
Mais j’ai beaucoup appris à ses côtés. Nétanyahou est une personne secret : ce ne fut pas du tout un problème en Israël. Seulement dans la
Alex Kolomoisky/Flash-90/Rea
A
l’administration Trump : il consiste à ne plus parler de droits politiques
pour les Palestiniens, mais seulement de leurs besoins, comme des
oisillons griffus à nourrir et à surveiller. En cage.
«Leurs droits politiques peuvent être combinés avec la Jordanie, qui est
composée à 70 % de Palestiniens, afirme Ayelet Shaked. De toute façon,
tout ce désordre est à cause de vous, les Français, et des Britanniques,
quand vous avez divisé le Moyen-Orient. Une confédération avec la
Jordanie peut être une bonne idée à l’avenir, même si ça ressemble
aujourd’hui à de la science-iction. « Mais les Jordaniens n’en veulent
pas ! », lui faisons-nous remarquer. « Et nous, nous ne voulons pas
d’un État palestinien ici », rétorque-t-elle.
Le retrait israélien de Gaza et l’évacuation des colons qui y vivaient,
en 2005, suivis deux ans plus tard par la prise de contrôle de l’enclave
par le Hamas, sont un moment charnière dans l’opinion publique. La
preuve que toute concession est porteuse de drames à venir. Sur ce
plan, la digue entre le Likoud et l’extrême droite a sauté. Aujourd’hui,
une écrasante majorité des ministres est hostile à la solution à deux
États. Ayelet Shaked et Naftali Bennett s’avancent simplement un
cran plus loin, décomplexés, niant l’existence même d’un peuple
palestinien. D’où leur enthousiasme lorsque Donald Trump a reconnu
Jérusalem comme capitale d’Israël, sans exiger de contrepartie. Le président américain est le «Churchill du xxie siècle», s’était alors exclamée
la ministre de la justice. La marginalisation de la question palestinienne semble leur donner raison, mais ils ne dessinent aucune issue
réaliste au conlit. « Promouvoir une confédération comme une alternative à un État palestinien est une erreur d’interprétation, parce
qu’une confédération est une union d’États souverains », explique
Ofer Zalzberg, analyste à l’International Crisis Group. Celui-ci souligne que la confédération serait impossible à accepter pour le roi
Abdallah II de Jordanie, qui doit déjà gérer l’arrivée de 1,3 million de
réfugiés syriens et assume le rôle de défenseur des idèles musulmans
sur les lieux saints à Jérusalem.
Le temps qui passe consolide le fait accompli israélien en Cisjordanie.
presse internationale. » En vérité, le dérapage a conforté son image Ayelet Shaked le sait. Elle peut se concentrer aujourd’hui sur des consiauprès de la base religieuse sioniste. C’est Shaked qui recueille le plus dérations purement tactiques. Elle fait face à une équation compliquée
de voix aux primaires du Foyer juif, en janvier 2015. Trois mois après, pour poursuivre son ascension. Doit-elle rester la idèle lieutenante de
elle obtient de Nétanyahou le poste de ministre de la justice, prix à Naftali Bennett, qui espère monnayer une nouvelle alliance avec le
payer pour former la coalition la plus à droite de l’histoire du pays.
Likoud, après les prochaines élections, en échange du poste de ministre
« Nous gagnons 80 % des arbitrages idéologiques », se vantera Naftali de la défense? Sa loyauté, jusqu’à présent, a été sans faille, mais leurs
Bennett devant des journalistes étrangers, fin 2016. Sa formation ambitions finiront fatalement par se percuter. « Bennett serait un
n’avait que huit députés sur cent vingt, mais elle a déporté le premier meilleur premier ministre qu’elle car, tout comme Nétanyahou, elle a peur
ministre vers la droite identitaire la plus radicale. Le duo n’a pas réussi, de passer à l’acte, elle est extrêmement prudente, souligne un ancien
toutefois, à promouvoir son plan pour les territoires palestiniens, membre de son cercle. Elle n’a jamais déclaré frontalement la guerre à
Nétanyahou préférant la gestion du conlit et l’ambiguïté. Bennett et la Cour suprême, par exemple.»
Shaked réclament une annexion pure et simple de la zone C, qui En ce début 2019, Bennett et Shaked ont décidé de sortir d’une forme
représente 60 % de la Cisjordanie et se trouve déjà sous le contrôle d’isolement politique, à l’extrême droite. Ils ont quitté le Foyer
sécuritaire et administratif total de l’armée. Cette idée n’est plus juif ain de lancer un parti nommé HaYemin HeHadash («La Nouexcentrique en Israël. Un glissement s’est opéré, conforté par velle Droite»). « Ils ont tout à gagner en se soustrayant à l’autorité
embarrassante des rabbins extrémistes, par exemple sur l’opposition
à l’ouverture des magasins pendant le shabbat, souligne le professeur
Camil Fuchs, spécialiste des études d’opinion. C’est une façon de se
redéinir comme ultranationalistes, mais pas forcément religieux. »
L’objectif est de présenter un visage plus séduisant aux électeurs de
droite déçus par Nétanyahou et ses louvoiements destinés à perpétuer
son pouvoir. Le premier ministre a su éliminer la concurrence dans son
propre camp. Certains ont quitté la politique, d’autres ont tenté l’aventure hors des murs du Likoud, sans grand succès. Ayelet Shaked et
Naftali Bennett jouent déjà la partie suivante. Ils savent que les rôles
seront redistribués lorsque s’esquissera l’après-Nétanyahou. « Certains riches sponsors considèrent Shaked, à long terme, comme une
possible candidate au poste de premier ministre, souligne Camil
Fuchs. On dit notamment que Sheldon Adelson aurait une préférence
pour elle. » Le magnat des casinos américains, principal soutien de
Nétanyahou et propriétaire du quotidien gratuit Israel Hayom, serait
las de son allié. Il chercherait un nouveau représentant plus séduisant.
Franchement à droite, sans fard.
Yonatan Sindel/Flash-90-REA
C’est au cours de
son service militaire
dans le Golan et
en Cisjordanie que
cette jeune laïque
de Tel-Aviv affermit
ses convictions de
droite. Les juifs
religieux deviennent
ses plus proches amis.
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
45
Terre
compromise.
Carcasses de voitures abandonnées dans
une grotte, épave de navire échouée au pied
d’une falaise, serre désertée… Dans son livre
“Bastard Countryside”, le photographe Robin
Friend traque l’empreinte de l’homme sur
la campagne britannique. Une nature souillée, à
rebours de l’image d’Épinal des paysages anglais.
photos
Robin FRiend —
texte
ÉRic AlbeRt
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
46
L
es Britanniques ont une
relation fantasmée à la
campagne. Les amateurs de
Bastard Countryside, de Robin Friend, Loose Joints, 104 p.
Robin Friend
rugby le savent bien :
quand les supporteurs anglais hurlent leur hymne favori,
Jerusalem, tirée d’un poème de William Blake, il y est
question d’une « terre verte et plaisante » (« green and
pleasant land») déigurée par des «moulins sataniques»
(«Satanic Mills », désignant les cheminées des usines).
Aujourd’hui encore, l’Anglais se rêve en gentlemanfarmer, portant bottes vertes et costume de tweed, avec
une cravate, bien entendu. L’imaginaire est rempli de
collines verdoyantes, de moutons paisibles et de ières
falaises blanches protégeant de l’envahisseur. La présence d’un pub et de quelques maisons à la cheminée
fumante vient compléter l’image d’Épinal.
La réalité est bien entendu que les Britanniques sont
urbains. Seul un habitant sur six est installé en zone rurale.
Et celle-ci est loin d’être épargnée par le genre humain.
C’est cette vérité que Robin Friend explore. Depuis ses
études de photographie il y a quinze ans, le Britannique
de 35 ans documente une nature souillée par l’homme.
Le fruit de ce travail est rassemblé dans un livre intitulé
Bastard Countryside, publié en novembre, un terme
emprunté à une citation de Victor Hugo, dans Les Misérables, évoquant une « campagne un peu bâtarde, assez
laide (…) qui entoure certaines grandes villes, notamment
Paris ». Plus d’un siècle et demi après l’écriture de ces
lignes, Robin Friend en tire des photos qui pointent cette
collision entre l’homme et la nature. «J’essaie de ne pas
tomber dans le romantisme, de dire la vérité.» Il s’arrête
sur les formes étranges des épouvantails ou visite des
serres abandonnées. «La nature y reprend ses droits, progressivement, là où l’homme essayait auparavant de faire
pousser des plantes selon un projet très ordonné», explique
le photographe, qui travaille sur pellicule grand format.
La première photo de cette série est un phénomène qui
l’a intrigué. Un immense feu de joie y est en préparation,
pour la traditionnelle commémoration annuelle de
l’attentat déjoué contre le Parlement en 1605, encore
célébré,lors de la Guy Fawkes Night,tous les 5 novembre.
Mais la pile de palettes en bois a été recouverte de
verdure, donnant une vague impression de monticule
naturel. «Pourquoi donc faire cela?», s’interroge-t-il.
Ces clichés ont parfois demandé de vrais efforts
physiques. Robin Friend a passé une nuit sur l’épave
rouillée qui apparaît au pied d’une falaise abrupte, située
à l’ouest de la Cornouailles.Autre exemple : pour accéder
à la grotte où s’entassent des voitures se relétant dans
un lac, il lui a fallu descendre en rappel à l’intérieur, puis
utiliser un canot pneumatique pour traverser l’espace
d’eau. La première séance n’ayant pas été concluante, il
a dû y retourner une seconde fois. En déchiffrant les
plaques d’immatriculation, le photographe a découvert
que certaines dataient d’il y a soixante-dix ans.
Les images de Robin Friend ne sont pas ouvertement
politiques. S’il conie ses angoisses sur la pollution et le
réchauffement climatique, ce père de deux enfants en
bas âge n’entend pas tomber dans le militantisme. « Je
ne veux pas faire du David Attenborough», référence au
présentateur des impressionnants mais très léchés documentaires animaliers de la BBC. Il s’agit de montrer la
réalité, dans sa laideur et sa banalité.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Robin Friend
48
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Robin Friend
51
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Robin Friend
52
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde
55
Enchères et en or.
broches, bagues ou boucles d’oreilles : les ventes de haute joaillerie se
multiplient et les prix s’envolent. un marché convoité par une clientèle
fortunée qui recherche des placements sûrs comme la discrétion.
par
Valentin Pérez —
illustrations
nicola Kloosterman
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
56
N
ous passons
maintenant
au no 132,
annonce
François
de Ricqlès.
Bague, diamants jaunes et
émeraudes, Harry Winston.
Il y a beaucoup d’intérêt : nous
commençons à 20 000 €. »
Puis, sans reprendre son
soule : « 21 000, 22 000,
23 000, 24 000… Que dit-on
au téléphone ? Sur le Net ? »
Trente-cinq secondes plus
tard, c’est plié. « 44 000 €
pour le monsieur dans la salle,
sur ma gauche », déclame le
président de Christie’s France
en frappant son marteau. Le
4 décembre dernier, la maison
d’enchères vendait, dans ses
Illsutrations de Nicola Kloosterman pour M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
locaux feutrés de l’avenue de
Matignon à Paris, 253 lots de
haute joaillerie, ancienne et
contemporaine : bague en
saphir et diamants Chaumet,
boucles d’oreilles en perles
Mikimoto, pendentif « serpent »
Boucheron… Trois jours plus
tôt, l’exposition des bijoux préalable à l’événement avait été
fermée, pour cause de manifestation de « gilets jaunes »…
Cela n’a pas empêché les
acheteurs de se faire plaisir
au cours de cet après-midi,
qui s’est conclu par un
résultat total de 4 433 275 €.
Les ventes aux enchères de
haute joaillerie ne connaissent
pas la crise. Depuis dix ans,
chaque année amène de
nouveaux records comme, en
2018, ce diamant rose de
19 carats adjugé par Christie’s
44,3 millions d’euros ou ce
pendentif parti à plus de
31,8 millions chez Sotheby’s.
« Cette pièce magique a été
portée par Marie-Antoinette.
La vente s’est soldée par un
duel inal à coups de millions,
raconte Laurence Nicolas,
en charge du secteur
mondial joaillerie et horlogerie
de Sotheby’s. Ne manquait
que la musique d’Ennio
Morricone pour être dans
un Sergio Leone ! »
Additionner les résultats
annuels de chaque maison
fait vibrionner les calculettes :
en 2017, Christie’s, Sotheby’s,
Artcurial et Phillips
atteignaient, à eux quatre,
985 millions d’euros pour le
secteur joaillerie – du jamaisvu. Chaque mois, des trésors
aimantent les acquéreurs, de
New York à Genève, de Paris
à Hongkong, en passant par
Monaco où, le 24 janvier,
Artcurial conviait ses clients
au Yacht Club pour se partager plusieurs pièces, dont
un collier de saphirs Belle
époque. « Monaco est pour
nous l’assurance d’une belle
vente : c’est une bulle à l’abri
des soubresauts de la conjoncture économique où déilent de
grandes fortunes, des Russes,
des Italiens, des princesses »,
explique Julie Valade, qui y
dirige le département joaillerie.
Pour Anthony DeMarco, auteur
du blog spécialisé Jewelry
News Network et collaborateur du magazine américain
Forbes, le développement de
ces ventes « s’explique avant
tout par la notion de placement. Pour les plus fortunés, il
n’y a pas tant de secteurs où
investir sans risque. Les yachts
et l’automobile ne rapportent
plus. L’immobilier est incertain.
Les bijoux, eux, ont de vrais
avantages : leur valeur augmente avec le temps, ils se
transportent facilement et les
salles de vente garantissent
un total anonymat. » En ce
moment, les initiés misent sur
les diamants de couleurs et
les pièces Van Cleef & Arpels,
« d’excellents investissements »,
s’accorde-t-on à dire.
Les acquéreurs – des marchands, des milliardaires, des
hommes d’afaires, des collectionneurs, des maisons historiques qui rachètent leurs
créations pour leurs archives –
ne sont désignés que par un
numéro, proitant de la même
Additionner
les résultats annuels
de chaque maison
de vente fait
vibrionner les
calculettes : en 2017,
Christie’s, Sotheby’s,
Artcurial et Phillips
atteignaient, à eux
quatre, 985 millions
d’euros pour le
secteur joaillerie.
discrétion que les vendeurs.
« Ceux-ci sont plus communs,
c’est Monsieur Tout-le-Monde
qui désire solder un héritage
ou un divorce, a besoin de
liquidités ou veut se débarrasser de ce qui n’est plus porté »,
éclaire Violaine d’Astorg,
directrice du département
bijoux de Christie’s France.
« Tenez, cette pièce, dit-elle en
montrant un clip René Boivin
de 1934, rareté qu’elle avait
estimée entre 25 000 et
35 000 €, inalement adjugée
137 500 €. Elle est en cristal
de roche, émeraudes, émail
et diamants. Elle provient
d’une famille modeste qui l’a
bien conservée. »
Outre la pérennité de l’investissement, le succès de la
joaillerie sous le marteau est
alimenté par l’ouverture à
l’Asie, qui draine de nouveaux
adjudicataires. « Avec leurs
clichés culturels européens,
certains regardent les clients
asiatiques comme des
nouveaux riches. Mais ils sont
exigeants sur la qualité et épris
de savoir-faire à la française »,
observe Laurence Nicolas,
chez Sotheby’s. Les acheteurs
de Chine, Singapour, Taïwan
ou du Japon privilégient
souvent les parures siglées
des maisons de la place
Vendôme, tampons chics
qui les rassurent.
Le rajeunissement des acquéreurs dynamise aussi les
ventes, les 25-40 ans qui en
ont les moyens mettant la
main, en ligne, sur des atours
de haute tenue, dont le prix de
départ peut avoisiner les
2 500 € l’unité. « Nous assistons
à un renouvellement, se félicite
Laurence Nicolas. En 2018,
nous avons atteint 40 % de
nouveaux clients et 50 % de
nos opérations se sont faites
sur Internet. » De plus en
plus, les institutions développent des sessions purement
virtuelles, comme ce sera
le cas chez Christie’s, du 6
au 14 février.
Enfin, lEs maisons d’EnchèrEs
bénéficiEnt indirectement de
la pédagogie que les joailliers
ont développée au cours des
dernières années. De beaux
livres en expositions, de vidéos
explicatives en présentations
d’archives, Van Cleef & Arpels,
Boucheron ou Bulgari ont
cherché à éduquer les clients
à leurs histoires respectives.
« S’il y a trente ans Cartier
évoquait l’inaccessible duchesse
de Windsor, aujourd’hui, beaucoup de gens connaissent
sa Panthère ou son Tigre »,
conirme Véronique Bamps,
antiquaire respectée dans le
milieu, qui achète aux enchères
« une fois par an ». Convoitée
comme un placement, calquée
sur le goût de l’époque,
la haute joaillerie brille aussi à
la revente – en ce moment
les bagues, boucles d’oreilles
et broches masculines, en
vogue, trouvent facilement
preneurs. « La façon d’acheter
a changé et le vintage ofre un
supplément d’âme, se réjouit
Violaine d’Astorg. Plutôt qu’une
pièce marketée fabriquée
en plusieurs exemplaires,
le bijou ancien est unique. »
Là est le paradoxe :
plus il passe de main en main,
plus il prend de la valeur,
afective et marchande.
posts et postures
esprit des lieux
#facemasks.
Centre d’attraction.
par
Fiona khaLiFa
les Accros des réseAux sociAux ne cessent de
mettre en scène leur vie à coups de hAshtAgs
et de selfies, lAnçAnt lA tendAnce (ou pAs).
cette semAine, dAns les secrets de beAuté.
par
carine Bizet —
illustration
aLine zaLko
AvAnt, pour se fAire un mAsque de
on s’enfermait à double tour dans
la salle de bains. Mais ça, c’était avant.
Av a n t I n s t a g r a m , p r é c i s é m e n t .
Aujourd’hui, le #facemask est un hashtag
qui rassemble des centaines de milliers
d’adeptes ayant transformé ce geste
intime en happening virtuel et néanmoins à leur de peau. Et quand on se met
en scène pour faire son masque, plusieurs
scénarios sont possibles. Il y a la version
#facemask peu ragoûtante : on s’enduit le
visage de pâtes aux couleurs marron verdâtre qui sortent d’un tube façon caca, en
gros plan pour les spectateurs d’Instagram
qui n’en demandaient pas tant. Très à la
mode aussi, les #facemask qui gonlent
sur la peau en mousse grise façon Shrek
gothique ou le truc élastique au charbon
tout noir qui arrache toutes les saletés
incrustées dans la peau et les remplace
par des rougeurs cuisantes. Ce sont les
mises en scène préférées des sadomasochistes, pour qui la beauté, ce n’est pas de
la rigolade. La faute à maman qui serinait
«il faut souffrir pour être belle» en tirant
bien les cheveux pour les démêler. Les
#facemask glamour sont beaucoup plus
dérangeants à l’œil. Leurs adeptes s’étalent sur le visage et au pinceau des substances blanches et luisantes en regardant
la caméra d’un air complice, se massent le
tour de la bouche avec un rouleur en
pierre bien dure et en forme de boudin
plus ou moins contondant. Ils ou elles
n’hésitent pas non plus à se faire couler
sur la peau des mixtures dorées ou métallisées, comme des bijoux gluants ou qui
auraient mystérieusement fondu. Aussi
photogéniques que suggestifs, ce sont les
#facesmask favoris des narcissiques et des
exhibitionnistes qui ne peuvent pas tout
montrer sur Instagram. Enin, certains ont
préféré des versions plus ludiques :
masques en papier imbibés de sérum qui
font une tête de chat, de chien ou de
panda (un peu comme les iltres photo
Le 31 janvier 1977, le Centre
Pompidou est inauguré à Paris.
La saharienne.
En cuir bordeaux,
Tara Jarmon, 495 €.
www.tarajarmon.com
Le pantaLon.
En velours côtelé,
Mango, 49,99 €.
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Les Bottines.
Lamsy en cuir et métal,
Isabel Marant, 920 €.
www.isabelmarant.com
Le pack appareiL photo.
Instantané Instax mini 9,
Fujiilm, 99 €.
www.conforama.fr
mais là, au moins, ça nourrit la peau au
lieu de seulement la planquer), installation de pâtes de couleurs contrastées sur
le visage pour dessiner un motif cubiste
qui prend soin différemment de chaque
zone ainsi délimitée… Ces grands enfants
pratiquent également le #facemask en
couple. Un modèle anticouperose vert
pour madame, un truc en latex jaune antipoints noirs pour monsieur. Une bonne
soirée de rigolade en perspective et zéro
excitation sexuelle. Un moyen de contraception comme un autre, qui allie, de
plus, une certaine eficacité dermatologique. Quand on pense que tous ces
efforts sont destinés à ne pas perdre la
face, on rigole à s’en faire craquer le
masque à l’argile.
Jean-Claude Francolon/Gamma-Rapho via Getty Images
beAuté,
59
fétiche
Cou
de grâce.
En haute joaillerie, les secrets
de fabrication sont aussi précieux
que les pierres utilisées. Chaque
pièce est réalisée selon un savoirfaire unique par le même artisan,
chargé de suivre toutes les étapes
d’assemblage. Des méthodes
traditionnelles qui se mêlent
aux prouesses techniques
actuelles, dont proite ce collier
Van Cleef & Arpels. La monture
ajourée, entièrement articulée,
suggère une dentelle très ine
qui épouse parfaitement le cou.
Les lignes de diamants ronds
forment un col Claudine orné
de motifs de locons, thème de
la collection Snowlake. Enin,
une fonction amovible permet
de décrocher le pendentif.
Quand le deux-en-un s’invite
dans le luxe… F. Kh.
Collier Snowflake Collerette
tranSformable, platine et diamantS,
Van Cleef & arpelS, prix Sur demande.
www.VanCleefarpelS.Com
26 janvier 2019 — Photo Crista Leonard pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa
librement inspiré
Post mortem.
PouR sa PReMIèRe ColleCTIon De bIJoux,
le sTylIsTe saMuel FRançoIs RePRenD
l’esThéTIque Des ossuaIRes naPolITaIns.
par
Vicky chahine
vu sur le net
Bonnes feuilles.
Pages : 160 — Poids : 0,4 kg
Dimensions : 13,8 × 21 cm
Palette graphique :
Samuel François a imaginé un collier ponctué
de diférents crânes, comme ceux que
l’on aperçoit dans la cour, et d’un camélia qui
fait référence aux deux spécimens plantés
dans le jardin. « C’est presque un bijou-vanité,
poursuit-il. Comme je suis autodidacte,
j’apprends beaucoup de mes échanges avec
l’artisan spécialisé dans l’émail et le fondeur
d’art avec lesquels je travaille. » Une pièce à la
fois gothique et romantique.
Collier San Martino Japonica en laiton doré
et émaillé, Samuel François Jewelry, 1 500 €.
www.samuelfrancoisjewelry.com
lecture de salon
Bios graphiques.
Plus synthétique, mais aussi plus visuel que les ouvrages
encyclopédiques, ce (petit) beau livre en anglais regroupe
des biographies de créateurs de mode sous forme d’infographies. De Coco Chanel (1883-1971) à Riccardo Tisci,
ses pages sont trufées d’anecdotes : les études de mime
de Miuccia Prada, le casting sauvage organisé par
Marc Jacobs sur Instagram, la carrière de maîtresse d’école
de Vivienne Westwood… Documenté et ludique. V. Ch.
The Lives of 50 Fashion Legends, Fashionary, 20,50 €.
www.artbooks.fr
Frédéric Soltan/Getty Images. Sofia Sanchez & Mauro Mongiello. Fashionary. instagram/@artbooks.fr
Formé à l’école de mode Studio-Berçot et
styliste depuis plus de vingt ans, Samuel
François s’est lancé dans la création de bijoux
en 2017. Après quelques pièces réalisées
pour son entourage, il fonde la marque qui
porte son nom en puisant dans ses fréquents
voyages à Naples. « Je suis fasciné par le côté
noir de la ville, les ossuaires, le cimetière des
Fontanelle et, notamment, la chartreuse de San
Martino sur les hauteurs, explique-t-il. J’aime
son cloître très épuré qui contraste avec l’église
baroque et la vue panoramique depuis son
musée d’art italien. » En partant de ce lieu,
que lire, que regarder
quand une ininité de
contenus culturels sont
disponibles ? le site
artbooks.fr ofre son aide
à tout un chacun pour
se repérer dans le secteur
très dynamique des
beaux livres. architecture,
photographie, mode,
cinéma, design, graphisme, gastronomie et
ouvrages pour enfant,
sélectionnés chez Taschen,
Gestalten, Phaidon…
les spécialistes d’artbooks suggèrent une
sélection d’ouvrages en
rapport avec l’actualité
culturelle et de larges
extraits pour se faire une
idée. le site propose
également un choix de
papeterie et de petits
objets créatifs. M. Go.
61
variations
De mains
de maîtres.
Au même titre que la haute couture ou
la haute joaillerie, la haute maroquinerie
se distingue par des pièces qui mettent
en avant un savoir-faire artisanal.
Ainsi des maisons nées au xixe siècle,
comme Moynat et Létrange sont-elles
toujours en activité, quand d’autres
ont démarré récemment, à l’image de
Verbreuil. Dior, de son côté, lance chaque
année le projet Dior Lady Art, l’édition
limitée du sac hommage à la princesse
Diana réinterprété dans ses ateliers
par des artistes. Des sacs d’exception
réservés à une clientèle privilégiée. F. Kh.
De haut en bas,
Minisac LaDy Dior en agneau MétaLLisé broDé
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sac L’eMpreinte en Veau Lisse et pièces MétaLLiques en
or, Létrange, prix sur DeManDe. www.Letrange.coM
6 janvier 2019 — Photo Crista Leonard pour M Le magazine du Monde. Stylisme Fiona Khalifa
à quelle éPoque a-t-on commencé
à oPPoser artistes et artisans ?
Le phénomène apparaît au xiiie siècle,
lorsque les accointances entre les artistes
et le pouvoir, déjà présentes dans l’Égypte
antique ou chez les Mayas, se systématisent : les troubadours écrivent de la
musique pour les ducs d’Anjou, tandis
qu’à Florence Giotto di Bondone devient
le premier peintre-star de cour. Avec des
avantages : commandes de travaux prestigieux, protection, anoblissement, vanité
à fréquenter les princes… Les artistes s’octroieront par la suite statut libéral, corporations et académies. Entre dès lors dans
les mentalités l’idée d’un art majeur et
d’un art mineur, et les artistes commanditaires se mettent à traiter les artisans en
simples exécutants. Cette opposition
atteint son apogée au xixe siècle : avec la
révolution industrielle, on associe les artisans au commerce ; leurs objets, pourtant
des créations esthétiques, sont réduits
à des biens de consommation.
la rencontre
“Les artisans n’ont pas
la vanité des artistes.”
Pourquoi joailliers, couturiers et designers ne seraient-ils
Pas considérés comme des artistes à Part entière ?
dans “le geste et la Pensée”, l’historien de l’art stéPhane
laurent Plaide Pour un statut commun à tous les créateurs.
propos recueillis par
selon vous, devrions-nous considérer
de la même façon un joaillier et un écrivain,
Pourquoi les artisans n’ont-ils jamais
un couturier et un Peintre ?
contesté cette distinction ?
Absolument. Pourquoi ces deux mondes
devraient-ils être séparés ? Il est temps
que les artistes prennent conscience
de l’aspect artiiciel de leur statut et que
les artisans se revendiquent comme
leurs confrères. Après l’Art nouveau et
l’Art déco au xxe siècle, on voit aujourd’hui
Du fait de leur modestie, qui est le propre
de leur métier. Une belle commande bien
payée suit souvent à un couturier ou
à une première d’atelier. Ils n’ont pas
la vanité des artistes : eux sont des
travailleurs, pas des vedettes.
Valentin Pérez
d’autres éléments de fusion : le salon
Art & design à Paris, par exemple, ou le
fait que la foire Art Basel à Miami ait lancé
un of de design. Ce sont des prémices
pour qu’on cesse enin de dénigrer
l’artisanat au proit de l’art, et qu’on
considère plutôt l’art dans sa totalité.
Le Geste et la Pensée. Artistes contre artisans
de l’Antiquité à nos jours, de Stéphane Laurent,
CNRS Éditions, 395 p., 25 €.
tête chercheuse
ana Khouri est devenue joaillière par hasard. «J’ai étudié les beaux-arts et la sculpture,
raconte cette créatrice brésilienne qui a grandi entre são Paulo et new York. Puis,
un jour, à l’université, une collectionneuse s’est arrêtée sur un de mes nus et m’a dit :
“Ce serait encore mieux si vous l’adaptiez en bijou!”» la jeune femme la prend
au mot et, après de courtes expériences dans la mode et les musées, elle lance
sa marque en 2013. «Mais toujours en sculptant! Un bijou ne se commence ni par
un dessin ni sur un ordinateur, il débute par le toucher.» une fois ses prototypes en fer
ou en argile modelés à la main, elle les fait produire, en or éthique et pierres précieuses.
admiratrice de Brâncusi et de louise Bourgeois, la lauréate de l’andam 2017 tient son
domaine en haute estime : «La joaillerie a la puissance de l’art. Il s’agit de nouer
un lien avec un spectateur et de se découvrir à travers la création.» V.Pe.
www.anakhouri.com
Stéphane Laurent. Getty Images. Ana Khouri
Une femme de taille.
63
ligne de mire
Conduite accompagnée.
jean-michel tixier
Illustration Jean-Michel Tixier/Talkie Walkie pour M Le magazine du Monde
par
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
Ci-dessus, Bague
Blast, or rose et
diamants,
Repossi.
Page de droite,
BouCle d’oreille
lierre de Paris,
ColleCtion
nature
triomPhante,
or rose Pavé
de diamants,
BoucheRon.
Efets de contraste.
Quoi de plus précieux, de plus artisanal que la joaillerie ? Nées de matières
les plus nobles et du travail de la main, des créations nouvelles arrivent
chaque année. Mais elles sont faites pour durer éternellement.
photos
Jean-baptiste talbourdet-napoleone —
stylisme
laËtitia leporcq
Page de gauche,
collier archi
dior, diorama,
or blanc et
diamants,
Dior Joaillerie.
ci-dessus,
bracelet les
galaxies de
cartier, or rose,
Pierre de lune,
quartz laiteux,
diamants,
Cartier.
Page de gauche,
collier révélation diamant,
or blanc et
diamants,
collection 1.5 1
camélia 5
allures, Chanel
Joaillerie
ci-dessus, collier
chaîne d’ancre
lumière, or blanc
et diamants,
hermès.
Page de gauche,
Bague collection
Blossom, or
gris, oPale et
diamants,
Louis Vuitton.
ci-dessus, Boucle
d’oreille
tiffany PaPer
flowers, Platine
serti de diamants,
tiffany & Co.
sous influence
pour le défilé croisière 2019 de dior,
Maria Grazia chiuri, sa directrice
artistique, a puisé dans les traditions
équestres du Mexique, tout en
souliGnant la liberté des aMazones.
H
par
Carine Bizet
uit chevaux blancs et autant
de cavalières en Grands
rebrodés
de noir, assortis aux chemises et aux capelines.
Sous une pluie mordante, ils exécutaient
ensemble un ballet incroyablement gracieux et luide. La perfection du mouvement laissait à peine deviner la puissance
physique nécessaire pour réaliser chaque
manœuvre. Elles, ce sont des escaramuzas charras, pratiquantes d’un sport
équestre venu du Mexique : la charreria,
cousine du rodéo autrefois réservé aux
hommes. L’équipe des Rayenari (championnes des États-Unis en 2014) était
venue de Phoenix (Arizona), pour ouvrir
le déilé croisière 2019 de la maison Dior,
organisé en mai dernier dans les grandes
écuries du château de Chantilly. Ces amazones d’Amérique ont largement inspiré la
collection de Maria Grazia Chiuri
aujourd’hui disponible. Rien d’étonnant à
cela : la directrice artistique est une féministe convaincue et ses muses sont forcément des femmes fortes, des guerrières
à la personnalité singulière. Avec leurs
tenues ultraféminines (signées Dior pour
le show) et leur maîtrise du sport
équestre, les escaramuzas charras incarjupons iMMaculés
naient à la perfection cet esprit, d’autant
qu’elles-mêmes descendent des adelitas,
femmes soldats de la révolution mexicaine. Le roman La Maison aux esprits,
d’Isabel Allende (adapté au cinéma par
Bille August, en 1993), a également inspiré
la créatrice. Cette saga familiale située en
Amérique latine est avant tout une histoire de femmes aux personnalités fortes
et complexes, qui n’hésite pas à mêler le
surnaturel aux épreuves psychologiques
et historiques. Maria Grazia Chiuri a également emprunté aux archives de Monsieur
Dior des références couture au monde
équestre : un modèle de 1948 baptisé
Rodéo avec une longue jupe inspirée
des surpantalons de cow-boys et la robe
Amazone de 1951 évoquant les tenues des
cavalières montant en amazone. Enin,
pour compléter le volet français de son
ensemble de références équestres,
la créatrice a choisi les Grandes Écuries
de Chantilly, chef-d’œuvre architectural
du xviiie siècle commandé par le prince de
Condé pour les chevaux auxquels il vouait
une grande passion. À travers ces inspirations transatlantiques, Maria Grazia Chiuri
se réapproprie la igure de l’amazone,
symbole de la femme libre combattant
pour ses droits. Dans sa collection, elle en
En s’inspirant de
la garde-robe des
équipes féminines
de chorégraphie
équestre mexicaine,
les escaramuzas
charras (en haut,
à gauche), Dior
a imaginé
une collection
présentée en mai
dernier à Chantilly.
fait une créature rainée et sophistiquée.
Autour de la piste ronde qui accueillait les
escaramuzas charras, les mannequins sont
arrivées d’un pas décidé, prêtes à afronter la météo rageuse. Elles étaient toutes
chaussées de plat : bottes d’écuyère, bottines de caoutchouc à lacets et même
baskets. Certaines portaient des tailleurs
épurés en coton beige, en cuir noir ou en
cachemire bleu encre, évoquant des
exploratrices à la conquête de nouveaux
mondes. Elles croisaient des amazones
aussi princesses qu’aventurières, en
grandes jupes rebrodées ou tissées d’un
bestiaire fantastique, en robes où
cascadent les dentelles aux dessins
fragiles et savants. Les larges ceintures
multipoches soulignaient l’allure
énergique de ces héroïnes d’un nouveau
genre. Maria Grazia Chiuri entend
réconcilier le féminisme avec la mode.
Pour elle, c’est un état d’esprit, pas une
question d’esthétique.
Gabriel Perez/Getty Images. Morgan O’Donovan. Adrien Dirand
Tournez manège.
73
éléments de langage
Le toi & moi.
très En voguE au xixe sièclE, cEttE baguE à la symboliquE
romantiquE mEt En valEur dEux gEmmEs. EllE a rEconquis
lEs joailliErs, dEpuis quElquEs saisons.
par
modèle
de bague se déinit par le duo qui le compose :
deux pierres, similaires ou diférentes, montées
sur des chatons qui dessinent un S ou un 8.
Le toi & moi, parfois appelé vous & moi, reste
diicile à dater, les historiens peinant à s’accorder sur l’époque de son apparition. On connaît,
en revanche, celle qui l’a rendu célèbre :
Joséphine de Beauharnais (1763-1814). Le
24 février 1796, un mois tout juste avant le début
de la campagne d’Italie, Napoléon Bonaparte
demande en mariage cette veuve d’un révolutionnaire de six ans son aînée et mère de
deux enfants. Il s’agenouille muni d’une scintillante bague de iançailles : un toi & moi en or,
de 18 mm de diamètre, faisant se rencontrer un
diamant et un saphir du Cachemire taillés en
poire. Cette pièce historique lance la mode dans
les hautes sphères et « nourrit la tendance des
bijoux de sentiments tout au long du xixe siècle,
relate Céline Gaslain-Leduc, docteure en histoire de l’art et du bijou. Présents dès l’époque
romaine, souvent à messages, ces objets romantiques sont alors plébiscités par Joséphine, la
reine Victoria ou Marie-Louise d’Autriche. »
Les iancés du xxe siècle leur préférent les
solitaires, plus modestes. « Proposer une union
avec un solitaire, quel étrange symbole tout
de même ! s’amuse Valérie Messika, l’une des
joaillières qui a contribué au retour du toi & moi,
à la in des années 2000. Petite, je jouais avec
les pierres de mon père, diamantaire, en les plaçant en équilibre sur la main. C’est en pensant à
ce souvenir-là que j’ai composé mon premier
toi & moi, un diamant rose et un autre jaune,
sur une monture très ine, la moins visible possible. Puis j’ai lancé une ligne plus accessible,
My Twin, où une taille poire, très féminine,
rencontre une taille émeraude, plus Art déco
et masculine, avec ses pans coupés. »
Côté prix, le toi & moi a aussi de quoi éblouir :
deux gemmes coûtent forcément plus qu’une…
Les tarifs varient selon les pierres, leur taillage,
le métal, mais aussi le supplément d’âme qui
entoure la bague. Ainsi, en 2013, le toi & moi
de Joséphine de Beauharnais, estimé entre
10 000 et 15 000 €, a atteint 896 400 € lors
de la vente chez Osenat. De deux pierres,
un coup.
De droite à gauche,
Bague toi & moi Joséphine éclat Floral en platine, diamants
et saphir, Chaumet, prix sur demande. www.chaumet.com
Bague toi & moi Résonances, en platine, diamants,
diamants rose et bleu, Cartier, prix sur demande. www.cartier.fr
Bague toi & moi My Twin en or blanc et diamants,
Messika, prix sur demande. www.messika.com
Chaumet. Cartier. Messika
avEc son nom En formE dE sErmEnt, ce
Valentin Pérez
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
75
Page de gauche,
dans l’atelier
« plumes », travail
sur une robe
longue du défilé
2018-2019
Métiers d’art
de Chanel.
Ci-contre,
stock de plumes,
au sous-sol.
l’envers du décor
Nid d’art.
lemarié transforme fleurs en tissu et plumes d’oiseaux en parures
destinées à orner les pièces des maisons de couture. créé en 1880,
le plumassier aujourd’hui “métier d’art” est installé à pantin,
près de paris, depuis qu’il a rejoint le giron de chanel en 2012.
par
M
i-novembre
2018, au siège
du plumassier
lemarié,
à Pantin,
près de Paris. Depuis une
semaine, elles sont dix artisanes à travailler sur la même
robe : cinq sur le devant,
cinq sur le dos. Chacune trie
attentivement les plumes de
nageoires d’oie et de collet
de canard peintes, les coupe
à la bonne taille, leur applique
minutieusement de la colle
puis les positionne sur un motif
inspiré de l’Égypte ancienne.
Vicky chahine —
Aichée devant elles pour
les guider, la silhouette dessinée par Karl Lagerfeld pour
la collection Métiers d’art
2018-2019 de Chanel, qui a
déilé le 4 décembre dernier
au Metropolitan Museum de
New York. Dans la pièce attenante, dévolue au travail de la
leur (une autre des spécialités
de Lemarié), plusieurs artisans
confectionnent des pétales
en cuir qui deviendront des
camélias pour ce même déilé
– depuis 1960, Lemarié réalise
toutes les versions de cette
leur emblématique de Chanel.
photos
Julie lansom
Ce jour-là, ce sont deux ballets
silencieux et précis qui se
jouent au siège du plumassier.
Installé dans un bâtiment
moderne, sa création remonte
à 1880. À l’origine spécialisé
dans les coliichets en plume,
il est devenu un «métier d’art».
Une maison au savoir-faire
précieux au même titre que le
bijoutier Goossens, le chapelier
maison Michel et le plisseur
Lognon, rachetés au il des ans
par Parafection, une iliale de
Chanel. À Pantin, Lemarié est
regroupé avec le brodeur
Lesage et le façonnier Paloma
(également détenus par
Chanel). «Nous avons dû quitter
nos locaux parisiens in 2012.
Il y a dix ans, la société comptait
22 salariés, aujourd’hui, nous
sommes une centaine, 140 en
cas de rush, précise Nadine
Dufat, directrice générale. C’est
une PME qui doit se distinguer
par sa réactivité, sa créativité.»
Car, si Lemarié travaille pour
Chanel, elle collabore avec
d’autres noms de la mode. Dans
ses 200 m2 de stock au sous-sol
s’empilent des cartons contenant des plumes travaillées
pour Celine, Givenchy ou
•••
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
76
Ci-contre, de
gauche à droite,
camélias en tissu
dans les tiroirs
du show-room.
La cantine
d’entreprise.
Page de droite,
de gauche
à droite et
de haut en bas,
le showroom ;
croquis de
Karl Lagerfeld et
l’atelier couture.
••• Dior. De la queue de faisan,
du pied plat de dinde, de la
frange d’autruche brûlée – uniquement des oiseaux comestibles, selon la convention de
Washington de 1973 –
débordent de grands sacs en
papiers kraft. Dans l’air, une
température frisant les 17 °C et
des phéromones sous forme
d’huiles essentielles pour éviter
la reproduction des mites.
«Nous devons avoir du stock
pour répondre rapidement aux
demandes car nos délais sont
très courts, nous travaillons
avec une visibilité de quelques
mois», explique Nadine Dufat.
Ce week-end de novembre,
à l’approche du déilé Métiers
d’art de Chanel, les ateliers
resteront ouverts pour terminer
dans les temps les commandes
de Karl Lagerfeld. Les artisans
se relaieront, exceptionnellement épaulés par l’équipe
administrative qui les aidera à
rechercher des matières
ou préparer les plumes. Une
preuve de la solidarité entre
les salariés – des femmes à
90 % –, qui s’explique aussi par
les déjeuners collectifs. Chaque
midi, les employés apportent
leur repas ou se rendent dans
le restaurant d’entreprise installé dans le bâtiment en face
(celui qui abrite Chanel Beauté
et le patrimoine). Ici, pas de
néons ni de chaises en plastique aux couleurs criardes,
mais de la lumière naturelle,
du mobilier sobre et une vue
sur le jardin traversé par une
ancienne ligne de chemin de
fer. « Il y a un esprit de groupe,
Photos Julie Lansom pour M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Nous travaillons beauccoup et
ensemble, ce qui rapproche »,
conirme la créatrice Christelle
Kocher, directrice artistique de
Lemarié depuis 2010.
Les commandes débutent par
un rendez-vous au showroom.
C’est ici que sont reçus les
clients pour ainer leurs
demandes. « Le brief est parfois
précis, parfois très vague,
c’est Christelle Kocher qui traduit ce qu’ils veulent », explique
Nadine Dufat. À disposition,
des échantillons de plumes
accrochés sur des portants,
des tiroirs contenant des leurs
en soie, en raphia, en carton…
Et quelques exemples de
travaux encadrés comme
des œuvres d’art. « Il y a
deux ans, nous avons embauché une personne spécialisée
dans le patrimoine, ce qui nous
a permis de structurer nos
archives », poursuit la directrice. Au siège de Lemarié, pas
de vêtement ini, puisque tout
est assemblé directement
chez les clients. Aussi la direction aime faire circuler la
photo de telle robe sur un tapis
rouge ou de tel accessoire
sur un déilé. « Les artisans
sont iers de voir le résultat »,
conie Nadine Dufat. En 2020,
les métiers d’art de Parafection devraient être regroupés
à Aubervilliers, dans un
bâtiment de 25000 m2 en
béton signé par l’architecte
Rudy Ricciotti. Une façon,
comme le dit Christelle Kocher,
d’« emmener ces métiers
dans le futur pour qu’ils ne
disparaissent pas ».
fil conducteur
San Francisco, barrio bariolé.
avec ses cantinas, ses concept stores et ses bars à cocktails,
valencia est l’une des artères les plus animées de mission.
un quartier aux racines latinas gagné par la gentriFication.
par
1
Marie Godfrain —
illustration
L’ateLier CartoGraphik
2
1 — sur mesure au point
La styliste Pauline Montupet a ouvert cette
petite boutique de vêtements il y a quatre ans.
On y retrouve les valeurs sûres de la mode
américaine (Opening Ceremony…), mais aussi
des marques plus confidentielles comme
la griffe Staud de Los Angeles ou Demylee,
fondée par une ancienne styliste de Calvin
Klein. Pantalons 7/8, crop tops et autres coupes
contemporaines composent le vestiaire chic
et urbain de cette jeune adresse.
301, Valencia St. Tous les jours de 11 h à 19 h.
shoplepoint.com
3
2 — dolce vita à la locanda
Tripes à la romaine et bucatini all’amatriciana…
Craig et Anne Stoll proposent dans leur osteria
une sélection de spécialités romaines, servies
dans un cadre chaleureux (parquet au sol,
chaises en bois Thonet…). Une carte savoureuse qui dénote un fort tropisme pour la pasta :
de véritables carbonara (au guanciale et poivre
noir),mais aussi de surprenantes torchiettes aux
trompettes de la mort, fèves et ricotta…
Entre 17 et 24 € le plat de pâtes. Ouvert les mercredi,
jeudi et vendredi au dîner, midi et soir le week-end.
557, Valencia St. www.locandasf.com
3 — brunch mexicain chez tacolicious
À San Francisco, les restaurants de tacos pullulent.Ceux de la petite chaîne localeTacolicious
sont parmi les meilleurs, grâce à une déco soignée (subtilement mexicaine avec ses carreaux
de ciment latinos au sol),des margaritas améliorées et, bien sûr, une farandole de saveurs
variées… Les brunchs du week-end sont aussi
réputés :jus de nopal (igue de Barbarie) et ananas, horchata, chilaquiles (tortillas accompagnées de sauce et de crème), churros…
8 € les quatre tacos. Tous les jours de 11h30 à minuit.
741, Valencia St. 1. www.tacolicious.com
79
carnet pratique
y aller
En avion : A/R Paris-San Francisco,
avec Air France, à partir de 338 €.
www.airfrance.fr
Une fois sur place, pour vous rendre
dans le quartier de Mission, le plus
simple est d’emprunter le bus SFMTA
qui traverse la ville du nord au sud.
y DOrMIr
L’Hôtel 1906 est un établissement
moderne, écolo et chaleureux,
implanté au cœur du quartier.
Les salles de bains communes
justiient les tarifs modérés pour
la ville (chambre à partir de 108 €).
www.1906mission.com
4
4 — roue libre chez Mission bicycle
Cette boutique-vitrine permet aux adeptes
des deux-roues de composer leur vélo en fonction de leurs goûts, de leur budget et de leurs
besoins.Après s’être vu présenter tous les composants et accessoires exposés, le client peut
passer commande sur l’ordinateur installé
dans le magasin, voire à son retour en France
car Mission Bicycle assure la livraison dans
le monde entier. En vente également, gants
de cycliste, livres spécialisés, casquettes…
Environ 900 € le vélo. Du mardi au dimanche de
11 h à 19 h. 766, Valencia St. www.missionbicycle.com
5
5 — cabinet de curiosités chez Paxton Gate
Trophées, plantes grasses, cactus, crânes,
fleurs séchées, vases, pierres semiprécieuses… à mi-chemin entre l’atelier
d’un alchimiste et l’antre d’une sorcière,
ce cabinet de curiosités incroyable présente
une panoplie d’objets plus ou moins excentriques à choisir en fonction de son audace…
Ne pas manquer l’inspirante microserre
localisée à l’arrière de la boutique !
Du dimanche au mercredi, de 11 h à 19 h,
du jeudi au samedi de 11 h à 20 h. 824, Valencia St.
paxtongate.com/index/
6
6 — contre-culture chez needles & Pens
Cette boutique-galerie vaste et lumineuse
réunit le meilleur de la scène locale : vinyles
du musicien/skateur Tommy Guerrero, monographies de Barry McGee, céramiques de
Pen + Ink, fanzines, lithos, collages, tirages
photos et livres d’artistes conidentiels, tous
« Made in Frisco ». Needles & Pens est une
des dernières réminiscences de l’esprit
bohème qui a fait de San Francisco, désormais
gentriiée, un mythe de la contre-culture.
Tous les jours de 12 h à 19 h. 1173, Valencia St.
www.needles-pens.com
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
80
garden-party
L’usage du monde.
par
John Tebbs,
jardinier anglais
RegaRdez le tableau d’affichage de
facilité
avec laquelle nous pouvons parcourir
le globe saute aux yeux : le monde
est devenu accessible comme jamais.
L’aspiration de l’homme à explorer son
environnement a toujours existé, et la
relation entre le voyage et les plantes
me fascine. L’approche anthropologique de l’horticulture et l’ethnobotanique étudient les interactions entre
l’homme et le monde végétal. On les
retrouve tout au long de notre histoire
dans la façon d’utiliser les plantes,
de les nommer et de les intégrer à
notre système de connaissance.
Il en existe de multiples exemples,
mais celui qui se rappelle à moi
chaque jour est un arbre qui pousse
dans le jardin de mon voisin : l’Araucaria araucana, plus communément
appelé désespoir des singes. L’arbre
national du Chili, un natif des Andes
chiliennes et argentines, se prélasse
dans cette ville balnéaire de l’Angleterre, devant une rangée de maisons
datant de 1860.
Son nom latin vient des Araucans,
des Mapuche dont l’alimentation reposait sur la récolte de ses pignons. Son
nom d’usage est apparu dans les
années 1850, alors qu’on le considérait
encore comme une trouvaille exotique : l’homme politique Sir William
Molesworth montrait un spécimen à
un groupe d’amis, dans son jardin des
Cornouailles, quand le juriste Charles
Austin s’est exclamé : « Un arbre
comme celui-ci – aux feuilles pointues,
en forme d’écaille – a de quoi désespérer un singe. » À partir de là le nom
désespoir des singes s’est imposé.
Chaque végétal est empreint d’intervention humaine. De quoi porter un
regard diférent sur le jardin…
Traduction : Agnès Rastouil
n’impoRte quel aéRopoRt, la
Photo Jessica MacCormick pour M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
SAUL’S
66, rue Rodier, Paris 9e.
Pas de téléphone.
Du mercredi au dimanche, de midi
à 14 h 30 et de 19 heures à 22 heures.
COMME SI VOUS
(Y)
ÉTIEZ
Plaisirs d’Orient.
PAR
MARIE ALINE
VOUS ÊTES CET HOMME TOUJOURS
à la voix haut perchée, en quête d’un peu plus
de lumière. Vous n’êtes pas
une star, non. Vous aimez juste
ce qui est joyeux. C’est pourquoi vous avez vos habitudes
chez Saul’s. À peine franchi
le seuil de cette cantine inspirée du livre-phénomène
Jérusalem, dans lequel le chef
Yotam Ottolenghi explore
les saveurs de sa ville natale,
le patron vient vous serrer la
main. Il lance aux collègues
qui vous accompagnent :
« Alors comment ça va
aujourd’hui, les enfants ? »
Il a la bonhomie des patrons
des bons restos, et des
lunettes de graphiste. Vous
aviez suivi son aventure avec
Merguez & pastrami, vous
n’êtes pas un habitué de ses
pizzas chez Di Loretta (juste
en face), mais vous mangeriez
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Marie Aline. Saul’s
SOURIANT,
L’ADDITION
Autour de 15 €.
ses sandwichs falafels tous
les jours, si votre métabolisme
pouvait digérer les oignons
plus rapidement.
Généralement, vous prenez à
emporter pour toute votre
équipe. Les odeurs de graillon
se dissipent plus vite dans
l’open space que dans
les boucles de laine de votre
manteau. Ce midi, vous faites
une exception. Tout le monde
s’est attablé face au mur
des vieilles pierres qui borde
le bar de bois verni, les tabourets sont à touche-touche.
Il n’y a pas beaucoup de place.
Ça rend le lieu chaleureux,
même si vous ne pouvez pas
vous parler en face à face.
La déco est hybride, entre
paniers vapeur à dim sum
chinois, lanternes en papier et
lampes de bureau Ikea. Une
certaine incohérence que, fort
heureusement, on ne retrouve
DÉLIT D ’INITIÉS
Habillez-vous léger ou avec
des vêtements pré-embaumés
car vous repartirez avec la persistante odeur de falafels frits.
pas dans les assiettes.
Étrangement, personne ne
commande la même chose
que d’habitude. Plutôt que les
red et green falafels (plus ou
moins épicés), certains tentent
le poke Saul (un bol avec
quinoa, salade, patates douces
et falafels) ; d’autres, le steak
minute, quand ils ne s’accrochent pas aux classiques :
aubergines brûlées et patate
douce. La table de réunion de
votre bureau est plus spacieuse, mais vous êtes content
de goûter à l’ambiance du
resto. Vous n’êtes pas pressé
et c’est tant mieux, parce que
le service est, ici, un peu lent.
Il faut dire que ça prend du
temps d’accueillir tous les
clients avec autant d’attention.
La samba qui sort des
enceintes vous maintient dans
un état de gaieté contagieuse.
Votre collègue se dandine
sur son tabouret haut.
Pour plaisanter, vous l’invitez à
s’inscrire à la salle de sport
pour tenter la zumba.
Les conversations roulent sur
le travail, mais aussi sur
l’échangisme ou les « gilets
jaunes ». Vous ne vous dépar-
LES INCONTOURNABLES
L’aubergine brûlée,
la patate douce,
le green falafel.
tez pas de votre sourire, qui
s’élargit à l’arrivée des plats.
La patate douce, oignons
nouveaux, oignons rouges,
crème, piment est délicieuse
de réconfort ; l’aubergine
brûlée, à son apogée.
Les poke Saul de vos collègues
manquent de sauce et
le steak minute n’est pas
de la meilleure qualité,
mais le tahini est un régal.
En conclusion, le pain perdu a
mis tout le monde d’accord.
Vous étiez tellement rassasié
que vous en avez oublié de
commander un thé à la
menthe. Vous vous l’étiez
pourtant promis. Ça vous fera
une raison de revenir déjeuner
sur place. Mais, avant,
il va falloir digérer tout ça fissa,
histoire de ne pas trop soufrir
ce soir à la salle de sport.
LE BÉMOL
La mousse au chocolat qui
n’a ni la texture de la mousse
ni le goût du chocolat.
LA SENTENCE
Un régal. La cuisine levantine
est interprétée avec
simplicité et bon sens.
82
une affaire de goût
Irréductibles Gallois.
conservatrice de bibliothèque, Keda blacK
s’est détournée des écritures anciennes pour
celles, plus vivantes, des livres de recettes. elle
met volontiers la main à la pâte pour préparer
ces biscuits qui lui rappellent ses racines.
par
camille labro —
J’ai des origines mixtes
– un père écossais né
en Égypte, une mère française,
une grand-mère mi-écossaise miitalienne, l’autre espagnole. Je suis
née en Zambie, nous avons passé
quelques années au Maroc, avant
de nous installer à Montpellier
puis en Seine-Saint-Denis, tout en
allant régulièrement en GrandeBretagne. Mon héritage fait le
grand écart, entre les spécialités
méditerranéennes de ma grandmère Vicenta (couscous, paella,
ratatouille) et les pâtisseries
maison de ma grand-mère May
(Christmas cake, rhubarb pie).
C’est sans doute cela qui m’a
amenée à aimer la cuisine dans
sa diversité… Et à m’interroger sur
la place qu’elle tient dans une vie.
Ma mère m’a élevée seule. Elle me
faisait très bien à manger – des
choses simples à base de produits frais, mais rien d’extravagant. Il y a eu une rupture de la
transmission car ma grand-mère
maternelle avait de grands
photos
julie balagué
talents culinaires, mais n’a jamais
rien expliqué à personne. La cuisine, c’était sa performance, son
destin de femme, elle ne voulait
pas partager son territoire. Ma
mère voyait les choses diféremment, et refusait d’être enfermée
dans ce rôle. Quant à moi, je me
suis essayée tôt à la cuisine,
comme un jeu, en consultant
toutes sortes de livres de recettes
(souvent anglo-saxons). Ma mère
me laissait faire, à condition que
je nettoie et range ensuite. Étudiante à l’École des chartes, j’ai
commencé à cuisiner assidûment
car je voulais éviter de mal manger. J’avais installé un four dans
ma chambre universitaire, et les
copains venaient dîner. J’imaginais des restaurants, des
recettes, comme une échappatoire. J’ai rencontré l’équipe
du Fooding en 2003 alors que
je travaillais à la BnF et, de il en
aiguille, je me suis mise à écrire
sur et pour la cuisine. J’ai lâché
l’univers des bibliothèques pour
les fourneaux, plus vivants, même
si je reste le nez dans les livres.
Ce qui me semble essentiel
aujourd’hui, c’est l’idée que ce
temps de cuisine est bien plus
qu’un loisir ou une contrainte :
c’est une nécessité, et les produits bons et sains doivent être
accessibles à tous. C’est, surtout,
un temps social que chacun
devrait pouvoir prendre de l’autre.
Car cuisiner, c’est prendre soin.
Je me rappelle ce jeune couple
avec lequel nous partagions la
maison lorsque nous habitions
au Maroc. Lui était irlandais, elle,
galloise. Elle cuisinait beaucoup,
faisait son pain et des gâteaux.
Elle m’a préparé mes premiers
welsh cakes, ces gâteaux gallois
traditionnels, à mi-chemin entre
les scones et les sablés, que l’on
sert à l’heure du thé. Bien beurrés, ils se cuisent à la poêle ou sur
une plaque ( griddle). Ma mère
me les a souvent cuisinés.
J’ai toujours adoré ce goûter,
qui me ramène à mes racines,
et que je continue à préparer
pour mes enfants. J’aime qu’on
puisse se passer de four, les
poser directement sur le feu.
Je les cuis sur la galettière
de mon mari – celle que nous
utilisons pour nos galettes
rituelles du samedi.
Mes premiers pas en batch cooking, de Keda Black,
Marabout, 2018, 224 p., 15,90 €.
Cuisson(s), de Keda Black, Keribus, 2015,
448 p., 34,90 €.
les welsh
cakes
de keda
black
Pour une dizaine
de biscuits
220 g de farine type 65
25 g de farine type 80
85 g de sucre cassonade
170 g de beurre
(plus une noisette pour
la cuisson)
85 g de raisins secs
(et/ou baies de goji,
et/ou myrtilles séchées)
1 œuf
½ c. à c. de levure
chimique
½ c. à c. de quatreépices (ou un mélange
de cannelle, muscade,
gingembre, girole)
i
Mélanger les farines avec
la levure et les épices.
Émietter le beurre du
bout des doigts dans
la farine. Ajouter l’œuf
battu, la cassonade, les
fruits secs, et former
une pâte sans trop la
travailler. L’étaler sur un
plan de travail légèrement
fariné, sur une épaisseur
de 1 cm. Découper à
l’emporte-pièce des
disques de 7 à 8 cm
de diamètre.
ii
Faire cuire les biscuits
7 à 10 minutes, dans
une poêle chaude (de
préférence en fonte,
à fond épais) avec un
peu de beurre, en les
retournant en cours de
cuisson. Chaque côté
doit être bien doré,
et l’intérieur cuit mais
encore assez fondant.
Servir accompagné
de thé ou de café,
en ajoutant éventuellement du beurre.
iii
Il est possible de congeler les welsh cakes crus,
et de les passer directement en cuisson à feu
plus doux, et un peu
plus longtemps, pour
qu’ils aient le temps
de décongeler.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
où en
trouver
produit intérieur brut
Le kumquat.
par
Par correspondance ou sur place
au Mas de l’Arbre,
à Toulouges. www.
masdelarbre.com
camille labro —
illustration
Patrick Pleutin
Son nom provient du cantonais «gam
gwat», qui signiie «orange d’or».
encore inconnu chez nous il y a peu,
ce petit agrume dodu, comestible de la
pulpe à la peau, est la nouvelle coqueluche des assiettes bistronomiques.
Cultivé en Chine depuis l’antiquité, très
apprécié des Japonais, il apparaît du côté
de la Méditerranée au xviie siècle. de la
famille des rutacées, le kumquat se distingue sous le genre Fortunella, qui réunit
à peine six espèces. Mais il s’hybride
aisément avec ses cousins, pour donner
de délicieux limequat (lime et kumquat),
yuzuquat (yuzu et kumquat) ou autres
orangequat. dans le commerce,
on en connaît deux sortes : le kumquat
ovale, dit margarita ou nagami (très acidulé et peau assez épaisse), et le kumquat
rond, japonica ou marumi (plus sucré
et peau plus ine).
au Mas de l’arbre, dans les Pyrénéesorientales, henri et hélène irla les cultivent depuis vingt-cinq ans. «C’est l’un
des seuls agrumes qui s’est bien acclimaté
chez nous, même s’il craint les températures au-dessous de zéro», conie l’arboriculteur. Selon lui, «les ronds se mangent
tels quels, comme des bonbons ; les
oblongs sont parfaits pour les conitures,
Terroirs d’avenir,
5, rue Paul-Bert,
Paris 11e.
Vergers corses,
Alimea,
www.alimea.fr
où en
goûter
Les Afranchis,
5, rue HenryMonnier, Paris 9e.
Crab Club,
chaussée de
Waterloo 7,
1060 Saint-Gilles,
Belgique.
Pierre-Sang
Signature, 8, rue
Gambey, Paris 11e.
Mokonuts, 5, rue
Saint-Bernard,
Paris 11e.
les coniseries et les pâtes de fruits».
Cru, blanchi ou conit, le kumquat illumine
les salades et se marie avec le canard, les
poissons bleus (anchois, maquereaux), les
noix de saint-jacques (en tartelette chez
les afranchis). au Crab Club, à Bruxelles,
il parfume les bolées de coques, couteaux
ou pétoncles noirs. dans son restaurant
Signature, Pierre-Sang Boyer l’associe
au chevreuil et à la courge. Quant à Moko
hirayama (Mokonuts), elle en fait une
renversante galette kumquat-noisette.
union libre
Rond de fumet.
CloS deS CentenaireS,
PayS-d’oC, 2016
Quelques lamelles de canard
fumé rendront plus persistantes
encore les notes de framboise
de ce rouge 100 % grenache.
Issu de vieilles vignes, il est à lui
seul une boîte à épices qui
emporte le plat par sa souplesse et son ampleur.
16,90 €. Tél. : 04-66-88-85-61.
Château PeCh-Ménel,
Saint-Chinian, 2009
Ce millésime à point est le
bienvenu avec les saveurs profondes d’un canard fumé. Issu
de syrah, de grenache et de
carignan, c’est un rouge généreux et d’une étonnante fraîcheur, qui donne de la brillance
à l’ensemble. L.G.
16,50 €. Tél. : 04-67-89-41-42.
Pages réalisées par Chloé Aeberhardt, Vicky Chahine et Fiona Khalifa.
Et aussi Marie Aline, Carine Bizet, Laure Gasparotto, Marie Godfrain, Camille Labro, Valentin Pérez, John Tebbs et Jean-Michel Tixier.
Illustration Broll & Prascida pour M Le magazine du Monde
Esquisses
pour une page
de Jolanda de
Almaviva,
vers 1970.
85
S’il doit sa notoriété à
un album érotique, “Le Déclic”,
paru en 1983, le dessinateur
Milo Manara
Milo
Manara
a développé, en près
de cinquante ans de carrière,
une œuvre bien plus variée
que ses fameuses héroïnes
aux poses lascives. à 73 ans,
l’Italien publie le second tome
de sa biographie du Caravage,
et le Festival de bande
dessinée à Angoulême lui
consacre une rétrospective.
Par Frédéric Potet
26 janvier 2019 — M Le magazine du Monde
milo manara à angoulême ? « Gardez les
gosses à la maison ! », hurlent à coup sûr les gardiens de la vertu. « Cachez ces dessins que nous
ne saurions voir ! », renchérissent les puritains de
service. Et pourtant... Son nom a beau être indissociablement associé à la bande dessinée érotique, on aurait tort de cantonner Milo Manara à
cette seule facette. Tel est, justement, le propos de
la rétrospective que lui consacre, ce week-end, le
Festival international de la bande dessinée, à travers l’accrochage de 150 planches et documents
rares : montrer la variété d’une carrière artistique
longue de cinq décennies, mue par l’expérimentation graphique et l’inspiration exercée par
quelques compatriotes fameux – d’Hugo Pratt,
son mentor, à Federico Fellini, avec qui il collabora,
en passant par le Caravage, dont il vient de clôturer un diptyque en forme d’hommage qui met en
scène la tumultueuse vie du peintre du xviie siècle.
Pour autant, la sexualité n’a pas été camouflée
dans cette exposition, la première consacrée à
l’auteur du Déclic (1983) dans ce grand rendezvous charentais de la BD. Le Déclic ? Davantage
qu’un album de bande dessinée (devenu une série
en quatre tomes), un véritable monument d’érotisme onirique, qui relate les péripéties charnelles
d’une épouse initialement frigide, sous l’emprise
d’un boîtier électronique connecté à son cerveau.
Livre de chevet d’une génération d’adolescents
éveillés aux mystères de la libido, Le Déclic a marqué son époque autant pour la « critique sociale »
qui en émane – domination masculine et mœurs
conservatrices y sont copieusement égratignées –
que pour la sensualité d’un crayon qui magniie les
courbes féminines.
Rencontrer Milo Manara, quelque trente-cinq ans
plus tard, c’est replonger dans le fantasme d’un
artiste forcément provocateur, extraverti à tout
le moins. Il n’en est rien. à 73 ans, le dessinateur
est un monsieur à la discrétion confondante,
presque timide, qu’on devine plus à son aise
dans l’atelier de sa propriété des hauteurs de
Vérone, où il élève des animaux et cultive la
vigne, que dans les salons d’un hôtel parisien où
il est de passage pour la promotion du tome II
de son Caravage (Glénat). à l’approche de
l’exposition d’Angoulême, Milo Manara est aussi
venu expliquer que c’est l’érotisme qui est venu à
lui, et non l’inverse.
à la fin des années 1960, le sculpteur espagnol
Miguel Ortiz Berrocal, dont il est l’assistant, lui
fait découvrir la bande dessinée à travers deux
albums qui préfigurent l’avènement de la BD
p o u r a d u l te s : l e to r r i d e B a r b a r e l l a , d e
Jean-Claude Forest, et Les Aventures de Jodelle,
de Guy Peellaert. Milo Manara réalise alors ses
premières planches dans l’industrie du fumetti,
des petits fascicules de BD bon marché, qui
proposent des récits de genre au premier degré.
Pendant plusieurs années, Manara va produire
à la chaîne des histoires libertines, peuplées
de soubrettes en tenue légère et de nymphettes
aux idées coquines. Le job est alimentaire et
« de commande ».
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Vingt ans plus tard, c’est aussi une commande qui fait naître Le Déclic, lorsque la
rédactrice en chef d’un mensuel italien érotique, Playmen, demande à Manara de
réaliser un récit pour les dernières pages de sa revue. Le dessinateur – qui a entretemps entamé une véritable carrière d’auteur de BD, en créant notamment le personnage de Giuseppe Bergman, né de ses lectures de Pirandello – s’inspire pour ce projet
de la vision d’un collaborateur du magazine particulièrement laid, qui vivait entouré
de jolies illes. Et c’est en actionnant la télécommande de son garage qu’il imaginera
ce boîtier déclencheur d’un irrépressible désir sexuel chez son héroïne. « Je l’ai conçu
comme un jeu – c’est d’ailleurs le titre de la version italienne du livre (Il Gioco),
raconte-t-il. Jamais je n’ai pensé que cette histoire rencontrerait un tel succès. »
Le style Manara est né, fait d’héroïnes aux poses lascives et aux lèvres pulpeuses,
prêtes à transgresser la plupart des interdits liés au sexe – voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme, zoophilie… La dimension humoristique et grotesque des scénarios
échappera certes à de nombreux lecteurs. Tout comme le fait que Manara ne
représente jamais de scène d’amour au lit. « J’ai été tout de suite catalogué comme
Milo Manara
86
Page de gauche, planche d’essai pour l’album HP et Giuseppe Bergman,
dont le physique du héros est volontairement inspiré de celui d’Alain Delon.
à droite, case du tome II de Caravage, avec Marie-Madeleine en extase.
Ci-contre, des cases du Voyage de G. Mastorna, en 1992,
inspiré du story-board d’un projet de ilm de Federico Fellini.
“J’ai été tout de suite
catalogué comme un
auteur érotique. Cette
étiquette m’a permis
d’être reconnaissable au
milieu d’une production
de BD proliique.”
un auteur érotique, poursuit-il. Je n’ai rien fait, il est vrai, pour ne pas mériter cette
étiquette, qui m’a accompagné toute ma carrière, faisant même de moi un expert de
la chose, ce que je ne suis pas. J’y ai vu néanmoins un avantage : être reconnaissable
au milieu d’une production BD proliique qui n’a cessé de gagner en qualité. »
Autre caractéristique de Milo Manara, sa prédilection, dans ses histoires, pour des
héroïnes d’extraction modeste. « Quand j’ai commencé mon métier, en 1968, la bible
de tous les étudiants était L’Homme unidimensionnel de Marcuse. J’avais lu, moi, un
autre livre de Marcuse, Éros et civilisation, dans lequel il théorisait le fait que la
sexualité ne se limite pas à la reproduction, mais est aussi une façon de se libérer
socialement. Cela m’a, je crois, beaucoup inluencé », conie celui qui, longtemps,
créa ses personnages féminins en croquant des passantes sur le vif. En cela, Milo
Manara n’est pas éloigné de son idole, le Caravage.
Le maître du clair-obscur avait l’habitude en efet de recourir à des modèles vivants
pour traiter de thèmes religieux, allant jusqu’à faire poser une prostituée pour
incarner la Vierge. Le Caravage avait aussi développé une esthétique de la
composition et de la narration d’une modernité
absolue. « Ses toiles sont des sommets en matière
de réalisme et de iction. Il était également très
attentif à l’éclairage des scènes qu’il peignait, à la
manière d’un photographe qui déplace ses
lumières. Davantage que de la bande dessinée, il
ferait du cinéma aujourd’hui », présume Manara
qui, au lieu de coller sur ses planches des représentations des tableaux du Caravage, s’est
évertué à les redessiner à la main.
Cette « forme d’humilité », dit-il, n’a pas empêché
le dessinateur de s’autoriser quelques libertés qui
n’auraient sans doute pas déplu au sulfureux
créateur, mort à 38 ans, qui fut poursuivi pour
sodomie et meurtre. Dans son évocation du
Caravage, Manara imagine ainsi le travail préparatoire ayant conduit à la réalisation d’un des
tableaux les plus célèbres du peintre, MarieMadeleine en extase (1606). Tête en arrière et
yeux fermés, la disciple du Christ y est représentée touchée par la présence divine. À moins qu’il
ne s’agisse d’un orgasme, propose Manara dans
une scène à la suggestion explicite (qui reprend à
son compte l’interprétation de plusieurs experts,
mais aussi de Jacques Lacan à propos de
L’Extase de sainte Thérèse, sculpture de Bernin
visible dans une chapelle de Rome). « Le Caravage ne peignait que d’après modèle, rappelle
Milo Manara. De deux choses l’une : soit il a vu
Marie-Madeleine en extase devant Dieu, ce qui est
peu probable ; soit il a vu… autre chose. Peu
importe, en fait. Une extase reste une extase. »
« Milo Manara, itinéraire d’un maestro
de Pratt à Caravage », Festival international
de la bande dessinée, jusqu’au 27 janvier.
www.bdangouleme.com
88
Making of.
Fix Me ou la
rencontre entre
le chorégraphe
Alban Richard
et le musicien
et compositeur
Arnaud Rebotini
(au centre)
En trois semaines seulement de répétitions « très studieuses » (dixit Alban
Richard), l’afaire est dans le sac. « Nous
avons composé en parallèle la chorégraphie et la musique, précise Rebotini. Il y
avait une sorte de rapport de séduction
entre nous qui a poussé chacun à donner
le meilleur de lui-même. »
Sur le plateau, Arnaud Rebotini se comporte comme d’habitude. Pas question de
danser. « J’ai une petite entrée en scène,
explique-t-il. Je m’assois aussi à un
moment en laissant la musique tourner
toute seule. C’est ma présence qui intéresse Alban. » « Arnaud est très impliqué
physiquement dans ses performances,
rétorque ce dernier. Sa présence au milieu
de ses synthétiseurs, ses mouvements
pour produire du son m’intéressent. »
Parallèlement à la symphonie Rebotini,
Alban Richard a aussi mis au point une
Déchifrage.
bande-son que les quatre danseurs sont
les seuls à entendre dans un casque. Un
mélange de prêches évangéliques, de discours politiques et de chansons de féministes hip-hop. Une contre-soirée ? Ce
double uppercut musical oblige les interprètes à réagir. « Ils doivent répondre à
ces harangues par un engagement physique à la hauteur, explique Alban
Richard. Cette contrainte entraîne l’apparition d’un nouveau corps, d’un autre langage. Et c’est ce que je cherche dans tous
mes spectacles. » Et qui est le patron sur
le plateau ? La danse, évidemment, qui
jaillit de la techno. Par ailleurs, Fix Me
signiie « répare-moi », « regarde-moi » et
évoque aussi un shoot. De quoi grimper
au rideau.
Fix me, d’Alban Richard avec Arnaud Rebotini,
Théâtre de Chaillot, Paris 16e, du 29 janvier au
2 février. www.theatre-chaillot.fr
Valeria Bruni Tedeschi.
4 — Nombre de ilms réalisés par celle qui est aussi actrice, dont le dernier long
métrage, Les Estivants, sort en salle le 30 janvier. 1973 — Année où sa famille
turinoise quitte l’Italie pour s’installer en France. 1 — César du meilleur espoir féminin
en 1994 pour Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira
Barbosa. Elle a aussi obtenu quatre David di Donatello, les récompenses italiennes.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Agathe Poupeney/Divergence
Jamais à court de surprise,
le chorégraphe contemporain
Alban Richard fait cause commune avec le musicien Arnaud
Rebotini, igure emblématique
de la scène électro, compositeur de la bande-son du film
120 battements par minute, de
Robin Campillo (pour lequel
il a obtenu un César). Le résultat est Fix Me, pièce où quatre
d a n s e u r s s o n t s u r s cè n e,
accompagnés de Rebotini en
live au milieu de ses machines
et boîtes à rythmes.
Après Iannis Xenakis, Richard
Wagner, les chants inuits et
l e s b a l l a d e s m é d i éva l e s ,
voilà qu’Alban Richard se
tourne sans prévenir vers la techno. « Fix
Me s’inscrit dans la continuité de la
recherche que je mène sur différents
types de musique depuis le début des
années 2000, commente-t-il. J’ai eu envie
de confronter ma danse à de l’électro
pour questionner les relations de pouvoir
qui existe entre la chorégraphie et la
musique. » Fan de Rebotini, dont il fréquente les concerts depuis une dizaine
d’années, Alban Richard l’invite à collaborer avec lui pour Fix Me. « On s’est rencontrés dans un petit bar et on a papoté, se
souvient-il. Je lui ai proposé d’écrire une
symphonie techno et l’idée lui a plu. »
Ni une ni deux, Rebotini se lance dans
l’aventure. « Je ne connaissais pas Alban,
je n’avais même pas vu ses pièces, mais
j’ai été séduit, raconte le compositeur.
Cela me permet d’offrir un autre type
d’expression musicale que le concert. »
Jeu, set et match. Par Rosita Boisseau
90
Les rois maudits.
RodRigo SoRogoyen n’a paS eu beSoin de cheRcheR bien loin la
(« le royaume »), sorti dans les
salles espagnoles le 28 septembre et favori avec ses treize nominations dans la course aux Goyas, dont la cérémonie aura lieu le
2 février. Les « unes » des journaux espagnols, qui, durant ces dernières années, ont égrené avec moult détails les grands scandales
de corruption massive et quasi institutionnalisée, lui ont fourni la
trame, les personnages et plusieurs scènes de son thriller politique.
matièRe de Son deRnieR film, “el Reino”
Sans la citer, le film “El Reino”
s’inspire de l’affaire Gürtel, vaste
scandale de détournement de
fonds publics et de pots-de-vin
qui a éclaté en 2009. Au cours
de ce feuilleton, dont une partie
a été jugée en mai 2018, ont
été révélées des opérations
immobilières troubles, destinées
à enrichir des cadres corrompus
du Parti populaire (PP, droite) et
à financer des actes de campagne.
Le trésorier qui note dans un calepin la répartition de l’argent
obtenu par des opérations troubles rappelle évidemment l’ancien
trésorier du PP Luis Bárcenas, dont les fameux « papiers » difusés
dans la presse espagnole consignaient une comptabilité parallèle
écrite à la main. Lorsque l’on voit à l’écran un membre du parti passer des documents dans un broyeur, impossible de ne pas se
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Par Sandrine Morel
souvenir de la fourgonnette de « destruction de
documentation confidentielle » garée devant le
siège du PP en janvier 2013. Ou de la décision du
service informatique du parti de reformater 35 fois
le disque dur de l’ordinateur de M. Bárcenas pour
être sûr d’en avoir efacé tout le contenu…
En matière de corruption, l’Espagne en a tant vu
que Rodrigo Sorogoyen assure avoir délibérément
omis certains faits réels car ils n’étaient pas assez
crédibles… Il reste troublant pour le spectateur
espagnol de retrouver à l’écran des doubles de personnalités et de scènes qui lui sont forcément familières. Pour coller au plus près à la réalité, Rodrigo
Sorogoyen et la coscénariste Isabel Peña ont
d’ailleurs obtenu des entretiens avec plusieurs personnages politiques espagnols, comme l’ancien
président du Parti socialiste Alfredo Pérez
Rubalcaba ou l’ancienne présidente du PP de la
communauté de Madrid Cristina Cifuentes, mais
aussi avec deux personnes impliquées dans des
afaires de corruption et emprisonnées.
El Reino n’est pas le premier ilm espagnol sur la
corruption, sujet qui est devenu, après la crise économique de 2008 et l’explosion des principaux
scandales, l’une des principales préoccupations des
Espagnols. Avant lui, le même cas Gürtel a inspiré la
iction documentaire du réalisateur David Llundain,
B, la película, sortie dans les salles espagnoles en
2015. Et les afaires étaient déjà en 2011 au centre de
la série Crematorio, de Jorge Sánchez-Cabezudo,
applaudie par la critique et inspirée du roman
Crémation, de Rafael Chirbes.
La principale diférence est que le ilm de Rodrigo
Sorogoyen s’attache davantage à dépeindre la personnalité des protagonistes qu’à décrire les actes
que la justice leur reproche. Enveloppés dans un
sentiment d’impunité, ces politiciens corrompus
vivent dans une bulle : restaurants de luxe, yacht et
cocaïne. Ils ne peuvent accepter, une fois pris la
main dans le sac, de devenir des pestiférés, abandonnés et trahis par leurs anciens collègues.
Film sur la misère morale des acteurs de la corruption, plongée noire et désabusée dans les égouts
de la politique et critique acerbe d’une époque,
El Reino est porté par l’acteur principal, le magistral
Antonio de la Torre. Il n’a cependant été vu que par
250000 spectateurs en salle, la moitié de ce qu’espérait le producteur. Lequel a sans doute sousestimé la lassitude des Espagnols pour la corruption et les politiques…
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. Julio Vergne
Vu d’Espagne.
Olivier Masmonteil, ADAGP Paris 2019. Galerie Thomas Bernard/Cortex Athletico
Plein les yeux.
Entre les lignes.
Par Roxana Azimi
Après quatre ans d’absence, Olivier Masmonteil met les bouchées triples en France : une exposition à la galerie
Thomas Bernard, à Paris, jusqu’au 28 février, une autre jusqu’au 23 février à la galerie Scène ouverte et un duo avec
Marc Desgrandchamps, jusqu’au 7 avril, à la chapelle des Cordeliers à Toulouse. Sans oublier une première monographie aux éditions Cercle d’art. « J’avais besoin de m’isoler face à mon travail », invoque ce peintre pointilleux de
45 ans. Pendant sa pause, il en a proité pour faire le tour de son corpus passé. Avec un désir : revisiter ses anciennes
séries au regard de ses nouvelles envies. L’artiste a ainsi renoué avec un genre qui lui est cher, le paysage. L’amateur
de pêche à la mouche qui a grandi en Corrèze a observé la nature dès son plus jeune âge. Dans les nouveaux
tableaux exposés chez Thomas Bernard se télescopent styles et références multiples, des peintres du Nord comme
Caspar David Friedrich ou Per Kirkeby, mais aussi une poésie fantastique tout droit sortie du Seigneur des anneaux.
Découpées en deux parties, ces toiles (ci-dessus : Horizon, 2017) jouent à la fois sur la surface et la profondeur,
l’idée de mur et de fenêtre. D’un côté, un ciel nuageux traité façon naturaliste, de l’autre, des jetées de lignes d’horizon peintes telle une mire abstraite. Comme un résumé de l’histoire de la peinture occidentale.
« Paysage », d’Olivier Masmonteil, galerie Thomas Bernard-Cortex Athletico, 13, rue des Arquebusiers, Paris 3e.
Jusqu’au 28 février. www.galeriethomasbernard.com.
« Tandem Culture », de Marc Desgrandchamps et Olivier Masmonteil, chapelle de l’ancien couvent des Cordeliers,
13, rue des Lois, Toulouse. Du 7 février au 7 avril 2019.
« De la ligne à l’horizon », d’Olivier Masmonteil et Nicolas Aubagnac, galerie Scène ouverte, 53-57, rue de Grenelle, Paris 7e.
Du 16 janvier au 23 février. www.galerie-sceneouverte.com.
L’artiste John Latham est méconnu en France, où
son travail n’a jamais été montré. Et pourtant, ce
Britannique, mort en 2006, pivot d’une exposition
sur les contre-savoirs au Frac Lorraine, à Metz, a
inspiré quantité de créateurs outre-Manche. Latham,
qui a pourfendu les pensées canoniques et le
rationalisme étriqué, a souvent utilisé des livres dans
ses œuvres, à commencer par le monument Niddrie
Woman. L’artiste a travaillé vingt ans à ce projet
entamé lors d’une résidence organisée en 1975 par
l’artist Placement Group qui met en lien créateurs et
entreprises. En observant les terrils de schiste, près
d’Édimbourg, il croit deviner le corps d’une femme,
qu’il baptise Niddrie, d’après le nom d’une banlieue
de la ville. Il n’aura de cesse de
vouloir installer au sommet des
terrils des monuments en forme
de livre. Un objet avec lequel
Latham a toujours entretenu un
Le sens du détail.
rapport compliqué. «Il a brûlé
l’Encyclopedia Britannica, fait
mâcher et recracher le volume
d’essais critiques de Clement
Par roxana azimi
Greenberg, rappelle Fanny
Gonella, directrice du Frac
Lorraine. Il a découpé et assemblé
des volumes pour critiquer
la rigidiication de la pensée.»
Sans jamais cesser d’aimer l’écrit.
Homme
livre.
Fabriques de contre-savoirs, Frac Lorraine, 1 bis, rue des Trinitaires, Metz.
Jusqu’au 10 février. www.fraclorraine.org
M Le magazine du Monde —26 janvier 2019
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. The John Latham Foundation/Photo Fred Dott/Frac. Marie Deteneuille
92
Johan Papaconstantino,
mélopées pop. Par Valentin Pérez
Jeune pousse.
vacances en Grèce, patrie de la famille paternelle dans des
percussions et mélodies orientalisantes. « Il y a en Grèce
une harmonie, un hédonisme, une douce mélancolie que
j’aime tant », raconte-t-il. L’entraînant et lumineux bouzouki
s’enveloppe de textes où il est question de lendemains de
fêtes difficiles, de confusion sentimentale, de rupture…
Chez Papaconstantino, les ritournelles d’été sont aussi
entêtantes que les chagrins d’amour.
Il n’a pas totalement oublié l’art. Dans son atelier de SaintOuen, il peint de grandes fresques colorées à l’huile, laque
et acrylique où se découpent souvent de hautes silhouettes
au torse nu – « 2,40 mètres sur 2 mètres, précise-t-il, le plus
grand format qui puisse passer par une porte ». Ses
tableaux, qu’il vend lui-même, sans galeriste, n’empiètent
pas sur sa musique. « Je veux croire que chaque œuvre
peut être appréciée séparément et qu’il est possible de
faire les deux, à condition de redoubler de travail. Si c’est
pour le faire à moitié, ce n’est pas la peine », dit celui qui,
dans les prochains mois, aimerait faire coïncider une exposition et la sortie d’un premier album.
Contre-Jour de Johan Papaconstantino (autoproduit).
en concert, dans le cadre du festival Génériq, à dijon le 7 février,
à Besançon le 9 février, à Étupes le 10 février.
Johan PaPaconstantino aime souffler le froid et le chaud.
Ainsi, sur le bien nommé Contre-Jour, son premier EP, les
sept titres qu’il compose, écrit, joue, chante et autoproduit
mêlent voix métallique autotunée sur derbouka empressée,
glaciaux vrombissements électro d’où dévalent de chaleureuses envolées de bouzouki… « Les contradictions sont
porteuses », sourit le vingtenaire, qui ajoute avoir « pris le
temps de tout faire seul ».
C’est vers la peinture que ce natif d’Aix-en-Provence s’était
d’abord dirigé : « Après mon brevet en arts appliqués, j’ai
fait six mois à la Villa Arson, à Nice. Viré. Six mois aux
beaux-arts de Marseille. Viré. » Indépendant, désireux de se
frotter à la pratique, il rechigne face aux exigences scolaires, cherche son style en autodidacte. « La musique, ça a
été pareil. Après une expérience dans un groupe, j’ai travaillé dans mon coin plusieurs années, et j’ai dévoilé mes
titres sur les réseaux sociaux il y a seulement deux ans.
Avant, je n’avais ni Facebook, ni Instagram, ni SoundCloud.
Je ne voulais rien donner à entendre d’inabouti. »
Le résultat entremêle des indices intimes. On décèle, dans
ses morceaux, les traces des refrains de l’enfance : beat
funk affectionné par son père ou trémolos façon R’n’B,
registre qu’écoutait sa mère. Sublimés, les souvenirs de
Leyla McCalla
Une navigation spirituelle entre
blues créole, jazz et folk traditionnel
de la Nouvelle Orléans
Sortie le 25 janvier 2019
94
“Les Vikings”.
en 1957,
Richard Fleischer est un metteur en
scène issu de la série B, dont l’apprentissage s’est déroulé, tout au
long des années 1940, sur des productions à petit budget. Après la
guerre, alors que le cinéma hollywoodien a dû faire face à la concurrence de la télévision et
proposer des innovations technologiques pour survivre, Fleischer est devenu l’un des maîtres du CinemaScope, cet écran panoramique qui va offrir une
plus-value à la salle de cinéma, particulièrement
adapté aux grands espaces du western et du film
d’aventures. Depuis le succès de Vingt mille lieues
sous les mers, une production Disney, adaptée du
roman de Jules Verne, avec Kirk Douglas et James
Mason, le réalisateur américain est apparu comme l’un
des rares artistes capables de redéinir le ilm d’aventures et de l’adapter au grand écran.
QuanD il s’attEllE aux Vikings,
Fleischer va disposer des
moyens nécessaires pour
mener à bien, en 1958, ce
qui reste encore aujourd’hui
comme la fresque la plus
achevée sur les Vikings.
Les bateaux utilisés dans le
film sont construits d’après
ceux du Musée des
bateaux vikings d’Oslo.
Les extérieurs sont tournés
sur les lieux mêmes de
l’action, en Norvège,
où le réalisateur efectue de nombreux repérages, et
sur la côte anglaise. Lorsque l’argent vient à manquer,
la star et producteur des Vikings, Kirk Douglas, par
l’intermédiaire de sa compagnie, Bryna Productions,
n’hésite pas à s’endetter pour permettre à son metteur en scène de poursuivre son travail.
Pourtant, entre 20 000 lieues sous les mers et Les
Vikings, soit entre 1954 et 1958, beaucoup de choses
ont changé. Kirk Douglas est devenu une star encore
plus puissante, forte du succès artistique des Sentiers
de la gloire de Stanley Kubrick, dont l’acteur a assuré
la production. Richard Fleischer n’apparaît plus seulement comme un artisan astucieux, excellant dans le
ilm noir, mais comme un auteur, marqué à la fois par
les dommages causés par la seconde guerre monM Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
diale, la guerre froide et le péril atomique. Il se montre
obsédé par les mondes en décadence, qu’il mettra en
scène, plus tard, de manière spectaculaire et frontale,
avec la plantation sudiste et esclavagiste de Mandingo. Il dépeindra aussi la Terre, victime de la pollution et de la disparition de notre écosystème dans
Soleil vert. Le goût de Fleischer pour les univers inissants commence dès Les Vikings. C’est la confrontation entre le monde païen et le monde chrétien, entre
un microcosme sauvage sur lequel il ne porte aucun
jugement et une société médiévale anglaise, apparemment plus policée, qui l’intéresse. Le visage de Kirk
Douglas, privé d’un œil, lacéré par les cicatrices suite à
l’attaque d’un faucon ; Tony Curtis mutilé d’une main ;
Ernest Borgnine déchiqueté par des loups – trois stars,
mais privées de leur glamour, réduites à leur monstruosité – traduisent une violence autrefois impensable
dans le cinéma classique hollywoodien. Ce n’est plus
tant la reconstitution historique, admirable par ailleurs,
qui importe. Mais le malaise d’une époque, dont le
cinéma américain, y compris dans sa forme épique et la
plus grand public, s’eforce de traduire.
Les Vikings, de Richard Fleischer, (1 h 54), édité
dans un cofret Blu-ray et DVD par Rimini Editions.
Kirk Douglas
dans Les Vikings
(1958) de Richard
Fleischer, dont
il est producteur.
Pages
coordonnées par
Clément Ghys
Illustration Satoshi Hashimoto pour M Le magazine du Monde. The Vikings/1958 Brynaprod S.A. All Rights Reserved
Le DVD de Samuel Blumenfeld.
présente
LES GRANDS PERSONNAGES
DE L’HISTOIRE EN BANDES DESSINÉES
édition de prestige
GOUTAL ARTWORKS
© CHRISTOPHE REGNAULT
“L’histoire
est la mémoire
du monde”
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ACTUELLEMENT EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
96
Mots croisés
Sudoku
g r i l l e n o 384
1
2
3
4
n o 384
-
difficile
yan georget
PhiliPPe duPuis
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
Compléter toute
la grille avec des
chiffres allant de 1
à 9. Chacun ne doit
être utilisé qu’une
seule fois par ligne,
par colonne et par
carré de neuf cases.
I
II
III
IV
V
VI
Solution de la grille
VII
précédente
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
Horizontalement I Trembles, grisards et ypréaux occupent leurs espaces et leur temps.
II Épluche inement. Supprima les reliefs. III A participé à la in de l’URSS. Armes légères.
IV Nous en fait voir de toutes les couleurs. Te rends. V Échantillon pris par la droite. Lanterne
haut placée. VI Culmine aux Philippines. Pour les échanges entre Philippins. Dans le viseur.
VII Chargée de Na. Chef d’État. Article. VIII Ne prend pas la direction. Rayonnent sur les
autels. IX Te permettras. Arrondissement en Corrèze. Structure d’entreprise. X Négation.
Barbes des blés. Risque une douce folie. XI Profondeurs extrêmes. Bordures humides.
XII A chassé le poulet faisandé. Au centre du temple grec. Laisse de côté. XIII Tombe bien
mal. Graisse de solitaire. Lieu de rencontres. XIV Élargissiez la base. Poète allemand, élève de
Schiller. XV Rendraient complètement dépendant.
Verticalement 1 Chaudes couvertures au jardin. 2 Ouvre les comptes à la City. Dame de
cœur. Ébranle le monde en actions. 3 Retournement de veste. Apportât son soutien. 4 Pousse
tout trop loin. Toujours originale, parfois excentrique. 5 Le corps viril des Hellènes lui doit
beaucoup. Cinéma, télé et BD sont les derniers arrivés. Personnel. 6 Maman d’Horus. Un peu
déplacés. Met son grain partout. 7 Cercles étroits. Sinistre porteur de chemise brune. 8 Support
provisoire. Éliminerai. 9 Article. Frappe plus ou moins durement. 10 Pompions sans vergogne.
Oppose dans le texte. Fait de beaux ponts. 11 Un peu radin. Bloquera le développement. Belle
chez les Maîtres Chanteurs. 12 Conviendra. Drame à Kyoto. En petit nombre. Édenté sous les
tropiques. 13 Parfume à la cuisine et à la cave. Mesure d’ailleurs. Celui de Thémis rend la
justice. 14 Ont de l’esprit, mais à retardement. Un jaune chez les petits chanteurs. 15 Passes
et repasses. Fait le plein de nœuds et d’embrouilles. Protection en mer.
Solution de la grille no 383
Horizontalement I Débrouillardise. II Épouillée. Errer. III Genres. Gansa. Io. IV Orna. Traditions. V UV.
Lieutenant. VI Rimeurs. Rouer. VII DEA.Ans. Réale. VIII Irréel. Ohre. Nis. IX Sert. Iasi. Nota. X Oates. Patient.
XI Ennui. Suse. Ti. XII. Foin. Reeves. XIII Élirons. Sem. XIV Nuées. Tourillon. XV Tergiversations.
Verticalement 1 Dégourdissement. 2 Épervière. Lue. 3 Bonn. Marronnier. 4 Rurale. Étau. Reg. 5 Oie. Iule.
Tifosi. 6 Ulster. Lie. On. 7 Il. Rusa. Assiste. 8 Légat. Nos. Un. Or. 9 Leaderships. Sus. 10 Niño. Aérera. 11 Restaurent. Émit. 12 Drainée. Oise. Li. 13 Ir. Otrante. Vélo. 14 Sein. Liantes. On. 15 Érosives. Tisons.
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Bridge
n o 384
Fédération Française de bridge
Vercingétorix.
“Le Monde” propose La coLLection “Les
grands personnages de L’histoire en bandes
dessinées”. cette seMaine, Vercingétorix,
un art de La guerre et du sacrifice.
Christophe Averty
Entre 53 et 52 avant J.-C., l’alliance de peuples gaulois freine
Jules César dans la progression
de ses conquêtes occidentales.
À l ’œ u v re , u n a r i s t o c ra t e
arverne, Vercingétorix, formé au
combat dans les rangs de l’armée romaine, se livre à une
guerre d’usure contre l’envahisseur, gêne ses ravitaillements,
encercle ses garnisons… Le deu-
xième opus de la collection du
Monde, « Les grands personnages de l’histoire en bandes
dessinées », retrace ce bref épisode – qui aura duré moins de
deux ans – dont s’est nourri le
roman national, érigeant la
igure héroïque de Vercingétorix
en symbole de l’union gauloise
et de la résistance face à l’ennemi romain.
que son ennemi, il lui aura permis d’atteindre son but, devenant son prisonnier, le trophée
de son trimphe et son fairevaloir. De panoramas en scènes
de combats, de la victoire de
Gergovie à la défaite d’Alésia,
du soulèvement des Carnutes à
l’assemblée de Bibracte, le roi
éphémère des Gaulois s’est
opposé au futur maître de
Rome en ralliant à sa cause des
tribus gauloises, éduens, rèmes
et séquanes. César aura pris
Vercingétorix à son propre
piège tactique en l’encerclant
pour mieux le soumettre. L’histoire, dit-on, est écrite par les
vainqueurs. César consignera la
sienne, dans le livre VII de ses
Commentaires sur la guerre des
Gaules. Mais, de César ou de
Vercingétorix qui est le plus
héroïque ? Celui qui a conquis
les terres gauloises ou celui qui,
en deux ans, est entré pour toujours dans l’Histoire, incarnant
l’identité et l’unité d’un pays
encore à naître ?
Vercingétorix (no 2).
Fred Vignaux, éric adam, didier
conVard et Stéphane Bourdin.
Le monde, gLénat, Fayard.
en kioSque. 5,99 €.
présente
LES GRANDS PERSONNAGES DE L’HISTOIRE
OIRE EN BANDES DESSINÉES
édition de prestige
“L’histoire est la mémoire
du monde”
GOUTAL ARTWORKS © CHRISTO PHE REGNAULT
Bridgemanart
par
Sous le trait du bédéiste Fred
Vignaux, le chef de la tribu des
Arvernes ne ressemble guère au
moustachu hirsute et belliqueux
que l’imagerie du xixe siècle a
véhiculé dans les livres d’histoire
sous l’impulsion de Napoléon III.
Soigné et rainé, portant le traditionnel sayon – tunique à
motifs géométriques faisant
office de manteau – le héros
gaulois se libère des clichés
physiques et vestimentaires qui
lui ont longtemps collé à la
peau. Ici, Vercingétorix incarne
un héros malheureux. Il est le
chef qui capitule pour épargner
ses troupes, le meneur
d’hommes qui, conscient de
l’enjeu historique, se sacrifie
pour l’avenir. Aussi, à la lumière
des recherches et des fouilles
de l’historien Stéphane Bourdin,
l’épisode révèle les enjeux qui
motivent César dans sa
conquête de la Gaule Celtique.
Outre l’annexion de terres fertiles, l’accession au pouvoir
suprême guide le proconsul qui,
une fois auréolé de nouvelles
victoires militaires, enrichi de
butins de guerre et soutenu par
d e s s o l d at s p o l i t i q u e m e n t
idèles, pourra se hisser au rang
d’imperator. Vercingétorix l’avait
pressenti. Hélas moins stratège
www.lesgrandspersonnagesenbd.com
ACTUELLEMENT EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
98
Le carnet de croquis
de Bertrand Guyon.
Passé Par Givenchy et christian Lacroix, Le créateur
français aPPorte dePuis 2015 un nouveau souffLe à La maison
schiaPareLLi. une carrière qui débute avec ces dessins
d’étudiant rassembLés dans ce Livret avec L’aide de son Père.
En 1986, alors que j’étais étudiant à
l’École de la chambre syndicale de
la couture, j’ai passé Noël chez mes parents
en Bretagne. J’avais décidé de proiter
de mes deux semaines de vacances pour
concevoir une collection de mode complète, comme si j’étais à la tête de ma
propre maison. J’ai réalisé soixante-quinze
dessins sur du papier recyclé dont j’aimais
la profondeur et la texture. J’ai travaillé
avec des pastels secs, de la gouache, de
l’encre de Chine et même quelques bouts
de tissus pour préciser les matières. Chaque
silhouette est numérotée et porte un nom.
C’est clairement de la haute couture,
puisque certaines constructions et techniques sont irréalisables en prêt-à-porter.
Je ne voulais pas mettre ces croquis dans
un book en plastique, alors j’ai demandé
à mon père de m’aider à en faire un livre.
À l’époque, il confectionnait des chaussures,
il était très manuel. Nous avons réalisé cette
reliure assez basique, des pages pliées en
deux et reliées par des ils, ainsi qu’une
couverture en dur avec une feuille Canson
maroulée qui porte ma signature. Sur la
première page, j’ai collé deux portraits noir
M Le magazine du Monde — 26 janvier 2019
Vicky chahine
et blanc de moi à l’âge de 2 ans, et sur
les suivantes une sorte de moodboard
(planche de visuels d’inspiration), ce qui ne
se faisait pas à l’époque. Un pêle-mêle
d’œuvres de Francis Bacon, une photo de
Diana Vreeland, des maisons typiquement
normandes, un rouge laque de Chine – l’une
de mes couleurs préférées –, une illustration
de Christian Bérard dont je m’inspirerai
pour ma première collection pour Schiaparelli. J’étais très heureux de fabriquer
ce carnet avec mon père. Deux années plus
tard, lorsque j’ai débuté chez Givenchy,
je l’ai ofert à mes parents pour les remercier de m’avoir aidé à concrétiser mon rêve.
Je ne l’avais jamais vraiment oublié et il se
trouve que je l’ai récupéré récemment.
Quand je l’ai à nouveau feuilleté, je me suis
dit que ce n’était pas si mal, qu’il y avait
de l’énergie, de l’ambition. Ce livret, ce sont
les prémices de ce que je voulais faire plus
tard. D’ailleurs, certains dessins me rappellent Schiaparelli, comme cette robe papillon
– la Silhouette no 52 baptisée « Premiers
préludes », mais aussi la veste noire,
les broderies chatoyantes,
les associations de couleurs…
Bertrand Guyon
propos recueillis par
calme & VOLUPTÉ
Impossible de se douter qu’à juste quelques encablures de
l’aéroport de Cancún se cache une oasis de calme et volupté
en pleine péninsule Yucatan. Référencé comme l’un des meilleurs
nouveaux hôtels du monde par le Conde Nast Traveller en
2014, cette destination chic du Mexique est nichée dans une
réserve naturelle de 12 hectares.
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nouveaux
SAUTOIRS
La collection Nudo, emblème
de la maison POMELLATO,
dévoile un sautoir aux looks
multiples. À porter de manière
classique, en collier lasso ou
à double tour, il existe en trois
versions : Nacre et Topaze
Blanche, Topaze Bleu Ciel, ou
Obsidienne, et en version avec
pavé de diamants noirs ou blancs, pour un look plus précieux.
Composé de 7 pierres, ce sautoir en or rose, à l’asymétrie ingénieuse,
alterne chaîne simple ou double et se termine par un élégant
fermoir à double anneau. En vente dans les boutiques Pomellato
à partir de 7 800€
www.pomellato.com/fr
soins-sérums EXPERTS
On a beau avoir pléthore de crèmes dans notre salle de bain, dificile parfois de trouver le
soin dont on a réellement besoin. Pour pimper notre crème de jour ou de nuit et potentialiser
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nouvelles gestuelles, elle propose cette ligne de soins-sérums experts dont on verse quelques
gouttes dans notre soin habituel pour en augmenter un peu plus encore l’eficacité. A partir
de 29€90 en spas et instituts
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snack SAIN
Avis aux gourmands, TOOGOOD lance aujourd’hui ses premières
références sucrées réunissant tous les ingrédients à l’origine de son
succès : transparence, plaisir, gourmandise et équilibre. La marque
française a concocté de succulents biscuits ultra-croquants à base
d’avoine qui possèdent le plus
bas taux de sucre du rayon. Ils
font en prime la part belle au
miel et au sucre de canne sélectionnés en lieu et place du
sempiternel sucre blanc rafiné.
Biscuits Croquants TooGood,
2,59€ chez Monoprix
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confort & LUXE
Dessiné par Henrik Pedersen pour
BOCONCEPT, le nouveau canapé
Amsterdam allie confort et luxe,
dans les moindres détails. Ses lignes
épurées et ses formes généreuses
sont une véritable invitation à la
détente. Disponible dans un large
choix de tissus et cuirs, le canapé
Amsterdam apporte une touche
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