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L’Éléphant Magazine N°25 – Janvier 2019-compressed

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H I S T O I R E | P H Y S I O L O G I E | P E I N T U R E | É C O N O M I E | L I T T É R AT U R E | P H I L O S O P H I E
n° 25
Barbara Cassin
Philosophe
et médaillée d’or
du CNRS
Léonard
de Vinci
500 ans
de mystères
Marcel
Pagnol
Lettres, théâtre
et cinéma
2 2 6 5 - 7 3 7 1
Si on ne peut plus
tricher avec ses amis,
ce n’est plus la peine
de jouer aux cartes
T R I M E S T R I E L
J A N V I E R
2 0 1 9
•
1 6 ¤
•
I S S N
MARCEL PAGNOL
Préhistoire
Les premiers
hommes
Odorat
Satellites
Iran
Métaphysique
Un sens puissant La vraie « guerre L’histoire d’une Oui aux questions
et mal connu
des étoiles »
nation plurielle sans réponses !
w w w.lelepha nt-larev ue.f r
Idées
Histoire
des inégalités
Cinq outils
pour une mémoire d’éléphant
Hiérarchiser
L’éléphant propose de grands dossiers sur
des thématiques de culture générale, des
rubriques plus courtes pour la découverte,
des anecdotes visant à apporter une information ponctuelle. Les grands dossiers sont
organisés en trois parties distinctes : les
connaissances fondamentales (souvent
écrites par des enseignants), l’approfondissement (rédigé par des experts) et les jeux.
Contextualiser
Le dossier est accompagné d’une mise en
situation pour aider à la compréhension
de l’environnement. L’éléphant propose
aussi un agenda qui permet d’anticiper les
événements majeurs.
Répéter
L’organisation des dossiers en trois parties
et l’approche des sujets par des angles différents permettent une meilleure mémorisation. Des thématiques se poursuivent
d’un numéro à l’autre, et des rappels de
dossiers précédents sont proposés. La plateforme numérique, avec ses jeux, constitue un outil idéal pour la mémorisation.
Émouvoir
L’éléphant propose des rubriques où la culture
générale est incarnée (« Le grand témoin »,
« Un lieu, une idée », « Influences »…),
permettant de s’approprier le savoir plus
aisément. Les jeux, qui se trouvent dans
chaque dossier et en fin de revue, parce
qu’ils en appellent au plaisir et à la motivation, constituent un élément essentiel
de l’apprentissage.
Le site
Le site permet de prolonger la revue et
d’accentuer la répétition par le jeu. Il propose un dispositif d’auto-évaluation dans
sept grands domaines de la culture
générale, qui va s’étoffer au fil des numéros.
L’utilisateur inscrit peut évaluer ses
connaissances, les approfondir et suivre
son parcours dans les thématiques. Il peut
participer à des concours. Les abonnés de
la revue ont accès à ce contenu enrichi. Un
premier niveau de test plus généraliste est
cependant accessible à tous.
www.lelephant-larevue.fr
Pour profiter pleinement
de la méthode de L’éléphant,
accédez directement
à notre site et inscrivez-vous
au service personnalisé
en flashant ce code avec
votre téléphone ou votre tablette.
ÉDITO
L
es inégalités progressent dans le monde depuis
les années 1980. Les 1 % les plus riches possèdent
plus que les 99 % autres. Cette tendance, violente
en Amérique du Nord et en Asie, l’est moins en Europe
occidentale, où l’Etat-providence joue son rôle d’amortisseur.
Et pourtant, c’est en Europe que la fronde populaire semble
la plus forte, à en croire les dernières élections chez nos voisins
et les mouvements qui la secouent partout, comme
les gilets jaunes en France.
Pourquoi ce paradoxe ? L’explication n’est-elle qu’économique ?
N’est-ce qu’une question de croissance, moins forte en Europe
que dans ces régions plus prospères ?
Les peuples sont-ils sensibles
à la dérivée de l’économie, comme
les estomacs sont sensibles à la dérivée
de la vitesse lors d’accélérations
prononcées ? C’est possible puisqu’il
semble que la popularité des dirigeants
soit directement corrélée à l’évolution
du PIB. Mais ce n’est sans doute pas suffisant pour expliquer
la mauvaise humeur ambiante. Sans doute faut-il chercher des
éléments de réponse dans notre histoire… L’œuvre de Pagnol
décrivait déjà deux France qui s’opposaient au début du
xxe siècle : la France du progrès, portée par les instituteurs,
représentants d’un État laïc soucieux de justice et d’égalité,
et une France plus traditionnelle et plus rurale, qui résistait
au monde en marche et s’en sentait exclue.
Deux France, deux mondes. Des révolutions.
Régulièrement, les peuples bouillonnent lorsque
qu’ils se sentent laissés pour compte. Ce fut le cas de Cuba,
qui fête les 60 ans de sa révolution. En mettant fin à la
dictature de Batista, Fidel Castro allait plonger le pays dans
un autre totalitarisme sous la protection de l’Union soviétique,
en pleine guerre froide, à quelques milles des États-Unis.
Ce fut le cas en Iran, qui célèbre les 40 ans de
sa révolution. Ici, c’est un autre dictateur, le shah, qui dut
prendre la fuite sous la pression des manifestants, laissant
la place à l’ayatollah Khomeiny et à sa République islamique.
Ces révolutions montrent, comme d’autres, que l’économie
n’est pas la seule cause de la fronde. L’homme
est un être d’idées. Partout où les révolutions aboutissent,
elles sont accompagnées d’un corpus d’idéaux ou d’idéologies
qui cimentent l’action.
Et parfois, c’est quand les idées viennent à manquer que le
peuple s’agite. Serait-ce le principal mal qui frappe notre
confortable Europe ?
est une revue éditée par Scrineo
8, rue Saint-Marc 75002 Paris
01 82 09 95 74
Directeur de la publication
Jean-Paul Arif
Rédactrice en chef
Guénaëlle Le Solleu
Rédactrices
Marika Droneau, Mélody Mourey
Conception graphique
Gilles Le Nozahic
Mise en pages
Julian Jeanne
Illustrations
Olivier Balez, Anne Yasmine Bassam,
Juliette Boulben, Line Hachem,
Gabrielle Kourdadze, Gabrielle Meistretty,
Mathieu Ughetti
Cartographie Allix Piot
Photos
Serge Verglas, AKG-Images,
Rue des Archives, Bridgeman, Fotolia, Sipa,
Wikimedia Commons
Correction
Sandra Pizzo
Marketing et développement
Corinne Godichaud
Communication, relations presse
Emmanuelle Ribes
Relations lecteurs
Benjamin Cesbron
Ont collaboré à ce numéro
Etienne Augris, Antoine Balzeau,
Jean-Pierre Bédéï, Jean-Christophe Blondel,
Sophie Doudet, Romane Fraysse,
Nathalie Heinich, Lola Jordan, Kyrill Nikitine,
Odile Lefranc, Vincent Lequeux, Jacques Massey,
Audric Mazzietti, Anne-Emmanuelle Monnier,
Éric Monsinjon, Nicolas Prissette,
Sara Quemener, Mathieu Ughetti, Sophie Vo
Remerciements
Émilie Mathieu, Jennifer Rossi
Diffusion
Presstalis /Interforum
Gestion des ventes au numéro
À Juste Titres - Julien Teissier
04 88 15 12 41
Gestion des abonnements
Bénédicte Bédoussac, Sylvie Guichot
abonnement@lelephant-larevue.fr
Imprimeur
Aubin (86240 Ligugé)
Abonnement 64 € TTC par an
Publication trimestrielle
Dépôt légal
Janvier 2019
ISSN 2265-7371
Commission paritaire : 0423 K 91770
Fabriqué en France
GUÉNAËLLE LE SOLLEU ET JEAN-PAUL ARIF
.1
SOMMAIRE
24 LE GRAND TÉMOIN
Barbara Cassin
« La langue maternelle, c’est avant tout
une vision à part entière du monde. »
32 Marcel Pagnol,
un aventurier
de Provence
HOMME DE LETTRES,
DE THÉÂTRE ET DE CINÉMA
L’enfant d’Aubagne a su atteindre
l’universel de la littérature en faisant
une peinture de sa terre
Marcel Pagnol, un homme de cinéma
44 La croissance
économique
BAROMÈTRE DE
L’ACTIVITÉ HUMAINE
Depuis le xviiie siècle, économistes
et politiques cherchent à percer
les secrets de l’activité économique
Entretien avec Fabrice Lenglart,
commissaire général adjoint
de France Stratégie
60 Qui étaient les hommes
préhistoriques ?
UNE IMAGE PEU RÉALISTE
LE PLUS SOUVENT
Les premiers représentants du genre
Homo, apparus il y a 2,8 millions
d’années, ne vivaient pas dans une
période aussi violente qu’on l’imagine
72 L’odorat, sens subtil
UN SENS TRÈS PUISSANT
MAIS MAL CONNU
Notre nez est directement lié au cerveau
et nous permettrait de percevoir
des milliards d’odeurs
Entretien avec Hirac Gurden, directeur
de recherche en neurosciences au CNRS
86 La métaphysique
bouge-t-elle encore ?
LE QUESTIONNEMENT AU CŒUR
DE LA PHILOSOPHIE
Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt
que rien ? Ce genre de questions sans
réponse est l’objet de la métaphysique
Entretien avec Claudine Tiercelin,
titulaire de la chaire de métaphysique
et de philosophie de la connaissance
au Collège de France
100 6 étapes pour
comprendre l’Iran
UNE HISTOIRE DIFFÉRENTE
DE L’IMAGE STÉRÉOTYPÉE
QU’EN ONT LES OCCIDENTAUX
Revenu sur le devant de l’actualité
en 2018, ce pays est porteur d’un riche
passé, dont les territoires, les langues
et les religions font preuve d’évolution
et de variété.
Entretien avec Clément Therme,
chercheur à l’International Institute
for Strategic Studies
Les mystères de l’art préhistorique
COUVERTURE :
OLIVIER BALEZ
2.
122 Léonard de Vinci,
500 ans de mystères
PEINTRE, DESSINATEUR
ET INGÉNIEUR,
UN HOMME DE GÉNIE
Auteur d’une vingtaine de toiles
seulement, l’homme a inventé
le sfumato, représenté les proportions
idéales du corps humain et peint
le tableau le plus mythique
de l’histoire de l’art
Une œuvre révolutionnaire
134 Histoire des idées
4
LES INÉGALITÉS
Les autres rendez-vous
de l’éléphant
L’édito
page
1
Ce que l’éléphant retient
page
4
C’était dans le précédent numéro
Se souvenir des événements passés
Banksy, in and out
La carte de la richesse dans le monde
Comment stocker l’électricité ?
La plus simple expression
page 18
Quand Fidel Castro prit le pouvoir à Cuba
Les Versets sataniques, le retour des autodafés
Le Royaume-Uni, combien de divisions ?
Agenda du premier trimestre 2019
ÉPISOdE
Économiques, sociales ou de genre,
les inégalités doivent d’abord être
définies. Mais tout le monde
ne recherche pas l’égalité
Demain, tous égaux ?
150 La vraie « guerre
des étoiles »
va commencer
L’ESPACE, NOUVEAU TERRAIN
DE JEU DES ÉTATS
La Terre est devenue trop petite
pour les espions et les militaires.
Désormais, les satellites peuvent
espionner voire détruire la concurrence.
Entretien avec Xavier Pasco,
directeur de la Fondation pour
la recherche stratégique
Ce numéro comprend un dépliant
Psychologie Magazine posé sur les revues
des abonnés France métropolitaine.
Un lieu, une idée
Opéra Bastille, pour démocratiser
l’art lyrique
Petite histoire des inventions
Inventions mémorables
Pour mémoire
Influences
Ibrahim Maalouf :
« Ce que je défends, c’est d’oser
autre chose que le clacissisme. »
Remue-méninges
Énigmes à partager
page 56
page 84
page 99
page 116
page 148
Depuis 6 ans l’éléphant n’avait pas augmenté son prix,
malgré les hausses régulières et lourdes des coûts
du papier et de la distribution. Dans ce contexte tendu,
l’éléphant augmente son tarif d’un euro.
Nous sommes une revue indépendante, avec pas
ou peu de publicité, nous n'avons pas d’autres
ressources que nos ventes.
Notre indépendance est à ce prix, nous la défendons
avec détermination. Nous vous remercions
de votre engagement à nos côtés pour la liberté
de la presse et la diffusion des savoirs.
.3
SE SOUVENIR
L’hippocampe
et l’éléphant
LE DUEL
Vous souvenez-vous d’avoir fait la connaissance
un c
e
ee
ns u
es
pages ? Que reste-t-il de votre voyage au cœur
de la guerre froide ? Comme chaque trimestre,
il est temps de faire appel à votre hippocampe,
organe cérébral jouant un rôle majeur dans
le rappel des connaissances mémorisées…
Il ne l’a pas dit
Parmi ces citations, laquelle n’est pas de Georges Clemenceau ?
« On ne ment jamais autant qu’avant les élections,
pendant la guerre et après la chasse. »
« Donnez-moi quarante trous du cul et
je vous fais une Académie française. »
« Ne craignez pas de vous faire des ennemis.
Si vous n’en avez pas, c’est que vous n’avez
rien fait. »
« Je n’ai rien à offrir que du sang, du labeur,
des larmes et de la sueur. »
« Tout le monde peut faire des erreurs
et les imputer à autrui : c’est faire de la politique. »
« Il y a deux organes inutiles : la prostate
et le président de la République. »
Cette année-là
Le bon mot
Lequel de ces événements ne survient
pas en 1947 ?
Le début de la guerre froide
L’indépendance de l’Inde
Le lancement du plan Marshall
Le pacte entre Castro et
Che Guevara à Mexico
4.
Comment appelle-t-on la science qui étudie
les signes au sein de la vie sociale, qu’il s’agisse
des signes verbaux ou des signes non verbaux ?
La métaphysique
La sémiologie
La sociologie
Simone
Qui est-ce ?
Texte à trous
Le néoréalisme est un courant cinématographique
qui voit le jour en (1) …………… peu de temps avant
la fin de la (2) …………… Il regroupe des cinéastes
engagés qui veulent donner une tournure sociale
et éthique à leurs œuvres et qui, dans leur manière
de filmer, cherchent à être au plus près de la vérité.
2.
A. Première Guerre mondiale
B. Seconde Guerre mondiale
C. Mai 68
D. Finale de la Coupe du monde de 1998
D ’A U D R I C M A Z Z I E T T I
Notre docteur en psychologie cognitive
vous livre un secret.
L
a mémoire, c’est comme une côte de bœuf :
pour que la magie opère, il faut un peu de
SEL ! Je m’explique. La méthode du SEL – pour
Sens, Enfance et Liens – est une méthode de
mémorisation qui consiste à créer des histoires
riches en impliquant vos cinq Sens, en laissant libre
cours à votre imagination (votre âme d’Enfant) et
en créant des Liens entre les informations à retenir.
Prenons un exemple. Ce soir, c’est carbonara. Il me
faut donc des tagliatelles fraîches, des jaunes d’œufs,
du pecorino romano et du guanciale. J’imagine
donc un cochon – le guanciale – qui couve des
jaunes d’œufs dans un nid de tagliatelles alors qu’il
neige du pecorino. Cette histoire farfelue mais
cohérente, enrichie de sensations (l’odeur du
pecorino, la texture des pâtes), me permet de
retenir ma liste d’ingrédients. C’est une méthode
d’une efficacité redoutable pour mémoriser des
listes d’objets concrets. Essayez !
Par exemple, voici une « image mnésique » :
devinez-vous de quoi il s’agit ?
Le sociologue
Quel sociologue considéré comme l’un des pères
fondateurs de la sociologie avec Marx et Weber est
convaincu que l’étude objective et méthodique des faits
sociaux peut aider à résoudre les tourments de son
époque et à bâtir des formes de solidarité adaptées à
la société industrielle et urbaine qu’il voit naître ?
Norbert Elias
Michel Foucault
Cette année-là : le pacte entre Castro et
Che Guevara à Mexico a eu lieu en 1955.
Le bon mot : la sémiologie.
Émile Durkheim
Pierre Bourdieu
Il ne l’a pas dit : « Je n’ai rien à offrir que du sang,
du labeur, des larmes et de la sueur » : c’est
Winston Churchill qui a prononcé cette phrase.
1.
A. Italie
B. France
C. Allemagne
D. Chine
LE CONSEIL MÉMOIRE
C’est un cocktail, le daïquiri :
– du rhum blanc (un Romain en blanc) ;
– du citron vert (la table de jeu) ;
– du sirop de sucre de canne (la canne
du sénateur) ;
– la proportion des ingrédients (en cl et
dans l’ordre) : 4, 2, 1.
D’origine marseillaise, il est engagé, à 29 ans, comme
premier danseur au Ballet impérial de SaintPétersbourg. Il mène toute sa carrière en Russie
et y crée les chefs-d’œuvre qui sont aujourd’hui encore
la base de ce qu’on appelle le répertoire académique
des grandes compagnies de ballet : La Belle au Bois
dormant (1890) d’après Charles Perrault, Cassenoisette (1892) et Le Lac des cygnes (1895), ainsi que
La Bayadère (1877, compositeur Léon Minkus).
.5
Qui est-ce ? Marius Petipa.
Texte à trous : 1-A ; 2-B.
Le sociologue : Émile Durkheim.
ACTU PASSÉE
Précédemment
dans le monde
DÉCOUVERTE
PICTURALE À BORNÉO
Une peinture rupestre datant de 40 000 ans
a été découverte dans une grotte de l’île de Bornéo,
en Indonésie. Elle semble représenter un animal
imposant, dont on distingue le corps épais et les
quatre pattes fines, ressemblant à un bœuf ou
à un taureau et dont on ne connaît pas à l’heure
actuelle la signification. Il apparaît dans des
tons rouge-orangé qui étaient sûrement violets
à l’origine. Il s’agit de la plus vieille peinture
figurative découverte au monde depuis le
rhinocéros de la grotte de Chauvet, en Ardèche,
vieux de 37 000 ans. Cette découverte nous
confirme que l’art pariétal n’est pas exclusivement
originaire de l’Europe. L’hypothèse la plus probable
serait que la peinture ait été faite par un Homo
sapiens, mais rien ne l’assure encore.
DES MILLIERS DE
MIGRANTS HONDURIENS
EN ROUTE VERS LES ÉTATS-UNIS
Le 13 octobre 2018, plusieurs milliers de migrants
ont quitté la ville de San Pedro Sula, au Honduras,
pour se diriger vers les États-Unis, fuyant la pauvreté
et la criminalité de leur pays. Rejointe
par de nouveaux groupes dans les semaines
suivantes, la « caravane » aurait selon l’ONU atteint
les sept mille personnes. Après une traversée du
Mexique au cours de laquelle certains se sont
arrêtés ou ont rebroussé chemin, un premier groupe
est parvenu à la frontière états-unienne de Tijuana
entre le 11 et le 13 novembre. D’autres l’ont rejoint
dans les semaines suivantes. En réaction, Donald
Trump a ordonné le déploiement de l’armée le long
de la frontière. Il a décrété que toute personne qui
la franchirait illégalement ne serait pas autorisée
à demander l’asile. Fin novembre, quarante-deux
migrants ont passé
la frontière et se sont
fait arrêter par l’armée
américaine. Côté
mexicain, une centaine
de personnes ont été
interpellées et renvoyées
au Honduras.
Migrants honduriens
en novembre 2018.
RODRIGO ABD/AP/SIPA
6.
Vers une nouvelle
extinction de masse ?
Une récente étude dévoile la disparition de 60 % de
vertébrés sauvages (poissons, oiseaux, mammifères,
amphibiens et reptiles) sur Terre en quarante-quatre
ans (1970-2014). Ce constat a été annoncé le 29 octobre
2018 par le WWF (World Wildlife Fund) dans son
rapport annuel, Living Planet Report, qui n’hésite pas
à évoquer un « anéantissement biologique » dont les
conséquences pourraient être « catastrophiques » pour
la planète. Si l’on est sensibilisé à la disparition des
guépards, des lions ou des girafes, l’étude signale
qu’aucun continent n’est épargné par ce phénomène.
Il s’agit d’une estimation fondée sur les quatre mille
espèces étudiées par l’organisme – sachant qu’il est
impossible de recenser l’ensemble des espèces animales
de la planète, un grand nombre d’entre elles étant
encore inconnues. Le WWF dénonce ainsi un rythme
d’extinction des espèces qui serait de cent à mille fois
plus rapide que le rythme lié aux seuls phénomènes
naturels. Les causes proviennent essentiellement de
la dégradation des habitats, surexploités par l’homme
avec l’agriculture intensive, de la pollution plastique,
du dérèglement climatique et de la surpêche – on
compte plus de six milliards de tonnes de produits de
la mer pêchés depuis 1950.
À ce jour, seulement un quart des terres du globe
terrestre ont échappé aux activités humaines. Ce constat
présente un réel danger pour la survie de toutes les
espèces vivantes sur Terre – dont l’espèce humaine.
Un tiers de la production alimentaire mondiale dépend
de pollinisateurs en voie de disparition et une récente
étude de l’UNAF (Union nationale de l’apiculture
française) annonce ainsi la mort de près d’un tiers des
colonies d’abeilles durant l’hiver 2017. Des chiffres
qui doivent alerter sur notre mode de vie actuel.
ABOLITION DE LA PEINE
DE MORT EN MALAISIE
La Malaisie ne prononcera plus de peine capitale.
Le gouvernement s’y est engagé le 10 octobre
2018, épargnant ainsi les quelque 1 267 personnes
aujourd’hui dans le « couloir de la mort ». En juillet
dernier déjà, la peine de dix-sept accusés devant être
exécutés avait été commuée alors que s’ouvraient
les discussions concernant la révision de la loi.
Celle-ci autorisait le recours à la pendaison pour
les personnes accusées de meurtre, d’enlèvement,
mais aussi de détention d’armes à feu et de trafic
de drogue. « Une victoire pour les droits humains »,
se réjouit Amnesty International, qui avait classé
la Malaisie au dixième rang des pays ayant exécuté
le plus de condamnés à mort en 2016.
L’île de North Sentinel. DR
L’ARABIE SAOUDITE
IMPLIQUÉE DANS L’ASSASSINAT
D'UN JOURNALISTE
C’est sur cette île de l’archipel des Andaman, dans
l’océan Indien, qu’a été tué John Chau le 16 novembre
2018. Depuis 1996, elle est interdite d’accès par le gouvernement indien, face au refus des Sentinelles de tout
contact extérieur, et pour les protéger d’éventuelles
maladies infectieuses auxquelles leur système immunitaire n’est pas adapté. Malgré cela, le jeune Américain
avait pour projet d’évangéliser ce peuple chasseurcueilleur qui a toujours vécu en autarcie. Après plusieurs
tentatives, il est finalement parvenu à atteindre ces
terres, où les habitants l’ont exécuté dès son arrivée à
coups de lances pour éviter cette intrusion. Déjà en
2006, deux pêcheurs curieux avaient subi le même sort.
L’existence des communautés de l’archipel avait été
médiatisée lors du tsunami du 26 décembre 2004. Les
autorités indiennes avaient été étonnées d’y constater
alors la quasi-inexistence de victimes. Ces communautés ont échappé au tsunami en se réfugiant sur les
hauteurs des îles, après avoir interprété des signes
prémonitoires qu’elles avaient su reconnaître grâce aux
récits transmis oralement de génération en génération.
Les scientifiques connaissent peu de choses sur les
Sentinelles et leurs quelques centaines d’habitants, des
individus de petite taille, à la peau sombre, qui seraient
une population issue de la première vague des groupes
humains sortis d’Afrique il y a soixante mille ans.
Jamal Khashoggi en mars 2018. APRIL BRADY
Un mort sur
la mystérieuse île
de North Sentinel
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi, critique
du régime de Riyad, a été assassiné à Istanbul le
2 octobre alors qu’il se trouvait au consulat de son
pays pour préparer son mariage. L’Arabie Saoudite
a d’abord réfuté sa mort en affirmant que
le journaliste était sorti vivant du consulat,
avant de reconnaître le meurtre tout en
continuant à nier l’implication du prince
héritier Mohammed Ben Salman.
La CIA a, pour sa part, conclu que ce
dernier avait commandité l’assassinat.
Alors que « MBS » a tenté d’incarner l’image
d’un royaume modernisé,
il n’a eu de cesse de réprimer toute forme
d’opposition. Le Monde et Amnesty International ont
notamment révélé en novembre que neuf militantes
féministes arrêtées par Riyad dans l’année auraient
été torturées.
EMMANUEL MACRON
A LANCÉ UN APPEL À PLUS
DE SÉCURITÉ SUR INTERNET
Emmanuel Macron a lancé le 12 novembre 2018
l’appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans
le cyberespace, à l’occasion de la réunion à l’UNESCO
du Forum de gouvernance de l’Internet (FGI).
Dans cette déclaration, de grands principes de
sécurisation du cyberespace ont été présentés pour
relever au mieux les différents défis actuels liés
à Internet : lutter contre l’espionnage informatique,
les cyberattaques criminelles, les propos haineux,
la censure par certains États et la déstabilisation
des processus électoraux. Des normes internationales
concernant le comportement dans le cyberespace
avaient déjà été recherchées auparavant,
mais aucun consensus n’avait été trouvé.
Le 14 novembre, cinquante et un États ont accordé
leur soutien à cet appel de Paris, mais l’engagement
n’a pas été signé par les États-Unis, Israël, la Chine,
la Russie, l’Iran – des pays plus concernés que
d’autres par les conflits liés à la cybersécurité.
.7
FOCUS PASSÉ
BANKSY
IN AND OUT
En détériorant son œuvre au moment d’une vente, l’artiste de street art
a-t-il détruit ou créé de la valeur ?
PA R N AT H A L I E H E I N I C H , S O C I O L O G U E , D I R E C T R I C E D E R E C H E R C H E A U C N R S *
L
e 5 octobre 2018, une œuvre de Banksy,
Girl with Balloon, est adjugée chez
Sotheby’s pour 1,2 million d’euros.
Mais à peine le marteau du commissaire-priseur
est-il retombé qu’elle s’autodétruit sous les yeux
ébahis des participants à la vente : une broyeuse
avait été insérée dans le cadre et reliée à un
dispositif électronique de déclenchement,
comme le révélera ensuite l’artiste dans une
vidéo postée sur Internet. Le dessin n’est qu’à
moitié déchiqueté, mais l’œuvre originelle est
bel et bien détruite, en même temps qu’augmente
encore la réputation de l’artiste, déjà bien assurée
au niveau mondial. Et puis, après le moment
de sidération arrive la bonne nouvelle : l’acquéreur se réjouit qu’une nouvelle œuvre ait été
ainsi produite, renchérie de l’énorme publicité
créée par l’événement. Tout est donc bien qui
finit bien, pour le propriétaire, pour le vendeur,
et pour l’artiste.
L’opération, bien sûr, fait parler. On se demande si Banksy a eu des complices, ne seraitce que dans la salle, pour déclencher le mécanisme. On peut se demander aussi comment
l’œuvre a pu passer les contrôles d’expertise
sans que soit découvert le dispositif caché dans
le cadre. Mais la question la plus importante
devrait être la suivante : s’agit-il d’une véritable
œuvre de street art, c’est-à-dire d’un pochoir
– méthode favorite de Banksy – appliqué sur
le mur d’une ville et qu’un amateur aurait délicatement détaché pour le mettre en vente ? Ou
bien s’agit-il d’un dessin réalisé par l’artiste de
street art dans le style des œuvres qui ont fait
8.
au départ sa réputation et qu’il a mis lui-même
sur le marché, dûment équipé de son dispositif
d’autodestruction ?
Un petit monde clivé
La bonne réponse semble être, sans
conteste, la seconde : Banksy fabrique des
images à la manière du street art, dont il a été
l’un des plus célèbres représentants contemporains, et qui tirent leur prix de la réputation
ainsi acquise – de même que Christo utilise
la réputation qu’il s’est construite grâce à ses
emballages monumentaux pour valoriser les
dessins qu’il propose à la vente. Or c’est là
une donnée fondamentale pour comprendre
la raison de ce geste. Car le petit monde du
street art est profondément clivé, entre ceux
qui refusent la marchandisation de leur art,
conséquence obligée de son « artification1 »,
au nom de la fidélité à sa nature foncièrement
transgressive voire illégale (car une véritable
œuvre de street art peut mener son auteur au
commissariat, voire au tribunal), et ceux qui
réclament et organisent son intégration au
monde de l’art contemporain, au nom de la
légitime reconnaissance de sa valeur. Les uns
et les autres se font généralement connaître
sous des pseudonymes, en maintenant secrète
leur identité, clandestinité oblige ; mais les
premiers ne vivent que guère ou mal de leur
art, tandis que les seconds peuvent en vivre
très bien. Du moins sur le plan matériel, car
sur le plan moral il leur faut pouvoir se justifier
de visées mercantiles que leurs collègues et
concurrents ont vite fait
de qualifier de trahison
à la cause du street art.
D’où les multiples
opérations par lesquelles Banksy met le
marché à l’épreuve tout
en l’utilisant – tels ces
dessins de lui proposés
pour quelques dizaines
de dollars sur un trottoir
de New York à l’étal d’un
marchand de rue, alors
que les mêmes venaient
d’être adjugés plusieurs
millions en salle des
ventes. Better out than
in, avait-il intitulé une
exposition à ciel ouvert
organisée dans la même
ville en 2013 – mieux
vaut être dehors (dans la
rue) que dedans (sur les
murs des musées, des galeries, des
appartements de collectionneurs).
Comme s’il lui fallait proclamer
ainsi publiquement le credo qu’il
met à mal pratiquement en préférant le « in » au « out », le musée ou
la salle des ventes à la rue.
La dernière de ces opérations
de mise à mal du marché par
l’artiste lui-même (« le marché mis à nu par
les artistes mêmes », aurait ironisé Marcel
Duchamp) est donc cette mise en scène de
la destruction pendant la mise en vente, qui
semble proclamer la destruction par la mise en
vente – et c’est bien en effet la destruction de la
nature clandestine, éphémère, intransportable
et transgressive du street art qu’organise l’artiste
en confiant une œuvre à une salle des ventes.
Et en même temps, par sa nature éminemment
transgressive, cette opération s’inscrit parfaitement dans la règle du jeu de l’art contemporain : si Banksy n’est plus, aux yeux des plus
exigeants de ses pairs, un artiste de street art,
il s’est manifestement fait une place dans le
Girl with Balloon,
dessin détruit lors
de la vente aux
enchères Sotheby’s.
Londres, octobre
2018. ANA CROSS/
SHUTTERSTOCK/SIPA
monde de l’art contemporain, en démontrant
sa maîtrise dans le jeu
avec les limites, avec les
frontières du dehors et
du dedans, et en spectacularisant la transgression de cet interdit
majeur qu’est la destruction d’un bien onéreux,
d’autant plus lorsqu’il
s’agit d’une œuvre d’art.
Faut-il donc voir
dans son geste une destruction ou une création
de valeur ? Les deux, à
l’évidence : la destruction matérielle crée de
la visibilité, qui ajoute
de la valeur en augmentant la désirabilité
de l’œuvre, donc le prix
qu’on est prêt à la payer. Faut-il y
voir une forme de contestation ou
une forme de cynisme ? Les deux
également, comme l’artiste le proclame lui-même dans Faites le mur,
le film documentaire qui lui a été
consacré en 2010 : « J’utilise l’art
pour contester l’ordre établi, mais
peut-être que j’utilise simplement la
contestation pour promouvoir mes œuvres2. »
Banksy a ainsi trouvé le moyen de concilier les
deux versants du street art, le « in » et le « out »,
en dénonçant le premier tout en le retournant
à son profit : autant dire qu’il a trouvé le moyen
de trahir tout en restant fidèle. N’est-ce pas là,
finalement, son œuvre la plus réussie ?
1. Voir Nathalie Heinich et Roberta Shapiro (dir.),
De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art (EHESS, 2012).
2. Le Journal des arts, 2-15 novembre 2018.
* Nathalie Heinich est notamment l’auteure du Paradigme
de l’art contemporain. Structures d’une révolution artistique
(Gallimard, 2014) et de L’Artiste contemporain.
Sociologie de l’art d’aujourd’hui (Le Lombard, 2016).
.9
FOCUS
La croissance
dans le monde
À l’heure de la crise écologique,
le dogme de la croissance vacille.
1 653
Canada
PA R M É L O DY M O U R E Y C A R T E A L L I X P I O T
L
a croissance est un phénomène récent : durant les
dix-huit premiers siècles
de notre ère, le revenu moyen national n’a pas beaucoup progressé en
France et dans les autres pays européens. C’est avec la révolution industrielle qu’un décollage survient. Les
inventions agricoles permettent un
accroissement de la productivité des
paysans, l’utilisation simultanée de
davantage de terres, mais aussi
l’exode rural, l’agrandissement des
villes et le développement des
usines. Si la croissance entraîne la
paupérisation, elle s’impose aussi
comme un facteur clé du développement des nations.
L’enrichissement des ménages
devient ainsi spectaculaire entre
1947 et 1973 en France alors que
la croissance s’élève à environ 5 %
par an. Dans un essai sur cette
période qu’il dénomme « Trente
Glorieuses », l’économiste Jean
Fourastié compare deux villages,
l’un symbolisant la situation des
pays sous-développés, l’autre celle
des pays où la productivité a crû.
Tout ce qu’il y observe diffère de
façon significative, du taux d’équipement des ménages (5 réfrigérateurs contre 210) à la part de la
consommation globale que ceuxci accordent à l’alimentation (75 %
contre 15 %). À la fin de cette des-
10.
19 391
cription, l’économiste révèle qu’il
traite en réalité du même village
à la veille et à la fin des Trente
Glorieuses.
Le défi climatique
Cette augmentation du pouvoir
d’achat entraîne aussi une amélioration des libertés réelles, décrites
par l’économiste et philosophe
Amartya Sen : l’éducation, l’espérance de vie, le temps disponible.
Un cercle vertueux se forme ainsi,
le développement devenant à son
tour facteur de croissance, comme
en témoigne l’impact positif sur
l’économie de la scolarisation et de
la baisse de fécondité. Toutefois,
de nombreuses voix s’élèvent pour
aller à l’encontre du dogme de la
« croissance » et relever au mieux
les grands défis sociaux et environnementaux actuels. L’économiste
Kenneth Boulding déclare ainsi :
« Pour croire que la production
peut augmenter de manière infinie
dans un monde fini, il faut être soit
fou, soit économiste. » L’ingénieur
et conférencier Marc Jancovici
rappelle à cet égard que, lorsqu’on
évoque la croissance économique,
on parle aussi de croissance énergétique. Ainsi, il ne faut pas attendre
un retour de la croissance mais
s'adapter au mieux à un monde où
les ressources diminuent.
États-Unis
Océan
Atlantique
Surinam
Panama
2 056
Brésil
Bolivie
Dès lors, le PIB (produit intérieur
brut, voir page 44) apparaît comme
un indicateur moins pertinent – ce
que son inventeur, Simon Kuznets,
lauréat du prix Nobel d’économie
en 1971, soulignait avant même sa
création, en affirmant que le revenu
national, ancêtre du PIB, ne pouvait
permettre de mesurer le bien-être
d’une nation. Il rappelait qu’on ne
pouvait se contenter de fixer comme
objectif l’augmentation de la croissance sans préciser « plus de croissance de quoi et pour quoi faire ».
Surmontant cette limite, un autre indicateur, l’indice de développement
humain, évalue le développement
qualitatif, c’est-à-dire en prenant en
compte la santé et l’éducation.
Norvège
1
Suède
Islande
6
8
PaysBas Danemark
10
Royaume5
Irlande Uni
3 677
2 622
4
1 578
Russie
Lux.
Allemagne
France
2 583
Suisse
2
Italie
Océan
Atlantique
Grèce
1 935
Azerbaïdjan
12 238
Corée
du Sud
500 km
Chine
Burkina Faso
Guinée-Bissau
2
Niger
Guinée
Sierra
Leone
Inde
Océan
Pacifique
Laos
Hong Kong
7
Vietnam
Bangladesh
Soudan du sud
1
6
9
Soudan
3
4
10
2 497
Tchad
Japon
Qatar
Koweit
Libye
4 872
1 531
7
Cambodge
Éthiopie
Rép. centrafricaine
Congo
Burundi
Guinée équatoriale
Malawi
5
9
Singapour
Océan
Indien
Timor oriental
Mozambique
8
Australie
3
2 000 km
à l’équateur
Le PIB par habitant en 2017
L’évolution du PIB depuis 2010
L’Indice de développement humain
(en dollars US courants)
104 100
50 000
25 000
15 000
5 000
pas de
données
Les 12 pays
qui ont le plus
fort PIB en 2017
(chiffre en milliards
de dollars US)
Les 10 pays dont le PIB/habitant
a le plus progressé (>70%)
1
Les 10 pays où l’IDH est le plus
élévé (>0,930)
Les 10 pays dont le PIB/habitant
a le plus regressé (> -20%)
1
Les 10 pays où l’IDH est le plus
faible (<0,425)
1 000
320
Sources : populationdata.net ; donnees.banquemondiale.org.
.11
12.
.13
L’ŒUVRE COMMENTÉE
La plus simple expression
Et si la peinture abstraite n’était pas ce que l’on croit ?
Réponse avec Joan Miró.
PA R J E A N - C H R I S T O P H E B L O N D E L ,
PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE
C’
est au xxe siècle qu’on vit les artistes tenter, dans leurs œuvres,
de s’affranchir de la réalité. Paul
Klee disait que, sous sa forme actuelle, ce
monde n’était pas le seul monde possible ;
Joan Miró* semble avoir ambitionné de créer
ces autres mondes, comme des abris de survie. Mais le risque, alors, c’est que nous passions sans les voir à côté de ces formes auxquelles nous ne sommes pas habitués, qu’elles
demeurent inaperçues.
Il faudrait contempler les tableaux de Miró
comme s’il s’agissait de musique, parce que
celle-ci n’est pas la représentation d’objets, parce qu’elle n’est
pas l’imitation d’autre chose. Un
rythme, une mélodie existent
par eux-mêmes et composent
leur propre univers. Pour comprendre la peinture abstraite,
on pourrait alors se mettre dans
les mêmes dispositions : ne plus
enquêter au sein du tableau pour
déterminer ce que cela représente, mais plutôt
se laisser aller dans les formes, comme on se
laisse gagner et habiter par la musique.
pensée de Hegel. Kojève se devait un jour
d’écrire à propos de l’immense artiste qu’était
son oncle, et il accomplit cette mission en
1936, dans un tout petit ouvrage intitulé
Les Peintures concrètes de Kandinsky, qui est
aussi une sorte de mode d’emploi de la peinture abstraite.
Il nous propose, simplement, de tout inverser : pour Kojève, la peinture abstraite porte
mal son nom. Et c’est la peinture figurative qui
devrait s’appeler « peinture abstraite ». En effet, pour qu’un peintre représente un objet qui
se trouve devant lui, il doit en extraire la forme
pour la plaquer sur la toile. Cette
extraction porte un nom : c’est
l’abstraction. Dans sa bande
dessinée L’Art invisible, qui est
aussi une formidable histoire de
l’art, Scott McCloud montre que,
par exemple, le visage de Tintin
est une forme qui est abstraite
à partir du visage des êtres humains réels. Il en est en quelque
sorte la forme générique. De même, L’Origine
du monde de Gustave Courbet est un tableau
qui extrait du monde une forme qui devient la
représentation générale de quelque chose que
chacun vit de façon particulière. C’est donc
un tableau abstrait.
Si les autres tableaux ne sont rien d’autre
qu’une surface recouverte de peinture, on
peut dire que, concrètement, ils ne sont que
peinture. Si on suit Kojève, c’est donc ce qu’on
peut appeler de la peinture concrète. Dès
lors, aborder les tableaux de Miró dans cette
perspective permettra de regarder d’un œil
Il faudrait contempler
les tableaux de Miró
comme s’il s’agissait
de musique.
Tout renverser
La trajectoire artistique de Joan Miró a
croisé à de multiples reprises celle de Vassily
Kandinsky, peintre russe qu’on peut considérer comme l’inventeur et le théoricien de
la peinture abstraite. Il se trouve que celui-ci
avait pour neveu Alexandre Kojève, que les
amateurs de philosophie connaissent bien,
entre autres comme grand interprète de la
14.
Salle des trois Bleus de l’exposition Miró au Grand Palais, à Paris. RMN-GRAND PALAIS/PHOTO DIDIER PLOWY
neuf sa série des trois grands Bleus, qui est
l’œuvre d’années de concentration, de retour à
l’essentiel, c’est-à-dire à l’essence de cet art. Le
résultat, ce sont trois immenses expériences
de pure peinture, une méditation couchée sur
la toile, livrée au regard, offerte à l’expérience.
Un chemin dans un univers parallèle.
À l’épreuve du feu
On ne pousse pas ainsi la peinture dans
ses derniers retranchements sans commettre
quelques dégâts. Et si on peut voir en Miró
comme en Picasso un peintre solaire, il ne
faudrait pas oublier qu’on ne s’approche pas
d’un tel feu sans se brûler. Miró a fait du
renversement de ce qu’il appelle la « peinture-peinture » son objectif. C’est la peinture
qu’on a institutionnalisée qu’il veut assassiner. C’est aussi la peinture marchandisée.
C’est pourquoi on verra Miró mettre le feu à
ses propres tableaux afin de les libérer de la
spéculation financière. Mais chez les grands
artistes, le geste est créateur, qu’ils le veuillent
ou non, y compris quand il est destructeur :
aujourd’hui, les toiles et les collages partiellement carbonisés de Miró ont leur place dans
les collections et parcourent les expositions
à travers le monde. Quand Banksy détruit
spectaculairement une de ses œuvres à l’issue
de sa vente aux enchères (voir page 8), en
réalité, il ne la détruit pas, il l’accomplit. Il
en va de même pour Miró : quand un artiste
est à ce point nourri par un feu intérieur, les
flammes qui lèchent la toile ne la détruisent
pas, elles la révèlent.
Jetons un dernier regard à son Bleu II. Son
incendie intime, c’est ce trait rouge qui révèle
en l’inaugurant la substance bleue du tableau.
À sa droite, ne restent plus que des cendres,
qui reposent en paix dans cet univers bleu.
Le cycle de la vie, en somme, dans sa plus
simple expression. * Miró, exposition au Grand Palais (Paris) jusqu’au 4 février 2019.
.15
AGENDA
L’agenda
prévisionnel
MICHAEL JACKSON :
ON THE WALL
LE GRAND PALAIS REND HOMMAGE AU
« ROI DE LA POP » EN EXPLORANT L’IMPACT CULTUREL
DE SON ŒUVRE SUR L’ART CONTEMPORAIN
DES ANNÉES 1980 À NOS JOURS. AUCUNE EXPOSITION
SUR CE THÈME N’AVAIT ENCORE ÉTÉ TRAITÉE,
MICHAEL JACKSON ÉTANT SURTOUT RECONNU
POUR SON INFLUENCE DANS LE MONDE
DE LA MUSIQUE, DE LA DANSE ET DE LA MODE.
Jusqu’au 14 février 2019 au Grand Palais (Paris)
MORDRE LA MACHINE
Cette exposition monographique du plasticien
Julien Prévieux regroupe une vingtaine d’œuvres où
l’artiste explore la transformation du monde en données
informatiques. Il cherche ainsi à décrypter le monde
technologique, de l’économie à la politique, à travers
des dessins, peintures, textes et sculptures engagés.
Jusqu’au 24 février 2019 au musée d’Art contemporain
(Marseille)
LE CUBISME
L’exposition souhaite renouveler notre connaissance
du mouvement en l’élargissant au travail d’artistes
cubistes souvent restés dans l’ombre des deux pionniers,
Georges Braque et Pablo Picasso. À travers trois cents
œuvres, elle présente toute la diversité d’un art inventif,
qui ne se réduit pas qu’à la géométrisation des formes.
Jusqu’au 25 février 2019 au Centre Pompidou (Paris)
CLAUDE, UN EMPEREUR
AU DESTIN SINGULIER
Né il y a plus de deux mille ans, Claude devient empereur
romain à 51 ans. L’exposition retrace son parcours
politique et sa vie personnelle, souvent dépréciés
à défaut. À travers plus de cent cinquante œuvres
(bustes, peintures, monnaies, etc.) et des restitutions 3D,
elle renouvelle l’image de cet empereur que rien
ne destinait à une carrière de cette envergure.
Jusqu’au 4 mars 2019 au musée des Beaux-Arts (Lyon)
16.
COMMERCE
ACCORD DE LIBRE-ÉCHANGE
L’accord de libre-échange entre l’Union
européenne et le Japon (JEFTA), signé le 17 juillet
2018, entre en vigueur début 2019.
Il vise notamment une réduction des tarifs
douaniers du Japon sur des produits
agroalimentaires et une reconnaissance
des appellations d’origine protégée européennes.
En contrepartie, le Japon souhaite la suppression
des droits de douane européens sur ses
automobiles et une extension des droits d’auteur.
En réaction, des critiques ont été formulées
sur l’absence de condamnation de l’Union
européenne, dans cet accord, de la chasse à la
baleine et de la surpêche effectuées par le Japon.
NASA
SURVOL PAR LA SONDE
NEW HORIZONS
L’objet transneptunien (486958) 2014 MU69
est un petit corps, découvert en 2014, qui se situe
dans la ceinture de Kuiper, une zone du système
solaire s’étendant au-delà de l’orbite de Neptune.
Il est la nouvelle cible de la sonde spatiale
New Horizons, qui le survolera le 1er janvier 2019,
après Pluton. Cette mission de la NASA
a pour objectif d’étudier les planètes éloignées,
qui sont invisibles avec des télescopes terrestres.
UKRAINE
ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
Le premier tour de la prochaine élection
présidentielle de l’Ukraine aura lieu le 31 mars
2019, alors que la guerre du Donbass continue.
Le président sortant, Petro Porochenko, a été élu
DOISNEAU ET LA MUSIQUE
Le photographe du Baiser de l’Hôtel de ville a rencontré
de nombreux musiciens tout au long de sa carrière.
Il a côtoyé les bals populaires, les cabarets de jazz,
et immortalisé de nombreuses figures de la chanson
française, comme Georges Brassens, Juliette Gréco et
Charles Aznavour. Il a notamment réalisé une série pleine
d’humour avec son ami Maurice Baquet, accompagné
de son violoncelle, lors de leurs périples. Montages,
trucages et collages, tout le travail de Robert Doisneau
sur la musique est exposé.
Jusqu’au 28 avril 2019 à la Philharmonie (Paris)
SUR MESURE,
LES 7 UNITÉS DU MONDE
Vue d’artiste de la sonde New Horizons survolant 2014 MU69. NASA/JOHNS
HOPKINS UNIVERSITY/STEVE GRIBBEN
à la suite de la révolution de Maïdan en 2014,
provoquée par la décision du gouvernement
ukrainien de ne pas signer l’accord d’association
à l’Union européenne. En réaction, certaines
provinces ukrainiennes à forte population
russophone, comme la Crimée et le Donbass, ont
désiré se rattacher à la Russie et provoqué une crise
diplomatique internationale. Une des promesses
non respectées de Porochenko était ainsi de mettre
fin à cette guerre. En parallèle, l’aggravation de
la crise économique et des affaires de corruption
ont fait considérablement chuter sa popularité.
Porochenko est d’ailleurs accusé par sa rivale
politique, Ioulia Timochenko, d’entretenir le conflit
ukrainien pour décréter la loi martiale et empêcher
qu’une nouvelle élection présidentielle ait lieu.
EUROPE
FIN DU CHANGEMENT D’HEURE
Le 31 mars 2019 marquera le dernier passage
obligatoire à l’heure d’été dans l’Union européenne
et au Royaume-Uni. La Commission européenne
a décidé la fin des changements d’heure
saisonniers pour plusieurs raisons : cette règle est
jugée responsable de perturbations du sommeil,
alors que les économies d’énergie engendrées sont
limitées. Chaque État peut désormais décider
de se régler de façon permanente sur l’heure
d’hiver (à partir d’octobre 2019) ou l’heure d’été.
Mètre, kilogramme, ampère, seconde, kelvin, mole
et candela : voici les sept unités qui permettent de tout
mesurer dans notre univers. Si depuis l'Antiquité le pied
ou le sable ont servi à mesurer les distances
et le temps, c'est véritablement avec la
Révolution française que naît un système
de mesure universel. Le mètre fait son
apparition en 1791. C'est le début de
l'établissement des définitions et de leur
adoption internationale. Comprendre
comment sont utilisées ces mesures,
l'incroyable variété d’unités qui en
découlent (litre, siemens, gray, watt,
newton, coulomb, henry, ohm, tesla…)
et les machines qui permettent d'établir
ces mesures, voilà l’ambition
de cette exposition, très didactique
et qui éclaire d’un jour nouveau la perception
de notre monde.
Jusqu’au 5 mai 2019 au musée
des Arts et Métiers (Paris)
ÎLE DE PÂQUES,
LE NOMBRIL DU MONDE ?
L’île de Pâques, célèbre pour ses moaï, est l’une
des dernières terres colonisées par les humains,
vers l’an mille. L’exposition propose une étude
ethnologique et géologique de la culture encore pleine
de mystère des Pascuans, cherchant à casser les mythes
jusqu’ici entretenus.
Jusqu’au 30 juin 2019 au Muséum (Toulouse)
LES MONDES INCONNUS
Suivant un parcours pour petits et grands, cette
exposition propose de découvrir le système solaire
à travers des maquettes de fusées qui nous font voyager
dans notre galaxie. Pendant le trajet jusqu’à la station
spatiale, le spectateur est guidé par Curio,
une astromobile qui lui apprendra à reconnaître
les planètes et à manipuler les engins spatiaux.
Jusqu’au 28 juillet 2019 au Muséum (Grenoble)
.17
ANNIVERSAIRE
Il y a 60 ans…
Fidel Castro prenait le pouvoir à Cuba
Deux ans après la mort de Fidel Castro, Cuba est en passe de se doter
d’une nouvelle Constitution. Sans que ne pâlisse l’ombre du révolutionnaire.
PA R M A R I K A D R O N E A U , J O U R N A L I S T E
L
e 8 janvier 1959, Fidel Castro entre
dans La Havane et met fin à la dictature de Fulgencio Batista. Incarnation
de la révolution, il s’impose comme le líder
máximo d’une île qui se fond désormais sans
réserve aux côtés de l’URSS dans le monde
déchiré de la guerre froide. Il fait de Cuba l’un
des derniers bastions du communisme, survivant à la chute du mur de Berlin et à l’implosion du bloc soviétique. Largement critiqué à
l’international, dénoncé comme dictateur, il
bâtit un régime répressif vigilant qui ne souffre
pas d’opposition, porté par un parti unique :
l’Organisation révolutionnaire intégrée (ORI),
qui devient le Parti communiste de Cuba en
1965. Castro gouverne durant près d’un demisiècle sans se laisser inquiéter par la dissidence,
traquée par la police politique, emprisonnée,
exclue des médias et de la vie politique. Il passe
le flambeau à son frère Raúl en 2006 et abandonne en 2011 toute responsabilité officielle.
L’ombre de Fidel, décédé en 2016, à 90 ans, n’a
pas fini de planer sur l’île. Et dans le récit
national officiel, sa prise de pouvoir a aujourd’hui des allures de mythe.
La révolution : de la guérilla
au pouvoir
Au lendemain du putsch de Fulgencio
Batista en 1952, Fidel Castro s’engage du côté
des opposants au régime. Il forme un mouvement révolutionnaire d’étudiants et d’ouvriers
avec lequel il attaque, le 26 juillet 1953, la
caserne de Moncada à Santiago. L’objectif :
s’armer pour renverser Batista par la force.
18.
Mais l’opération est un cuisant échec, et Castro
est condamné à quinze ans de prison. Lors de
son audience, il se place dans le sillage du héros
de l’indépendance cubaine, José Martí, qu’il
désigne comme « l’auteur intellectuel du 26 juillet ». Le ton est donné : il sera la nouvelle incarnation du mythe révolutionnaire. Et l’accusé
de conclure : « L’histoire m’absoudra ! »
Avant que l’histoire ne se prononce, c’est
du moins Batista qui l’absout deux ans plus
tard. Castro s’exile quelques mois au Mexique,
où il rencontre un autre révolutionnaire bien
connu, Ernesto Guevara. Loin de faire tomber
la déroute de l’été 1953 dans l’oubli, Castro
refonde un mouvement qu’il baptise
« 26-Juillet » en mémoire de l’événement.
Après de nouvelles déconvenues dans la province de l’Oriente – un débarquement manqué avec quatre-vingt-deux de ses compagnons, le soulèvement de Santiago de Cuba
empêché par l’armée –, il se retire en
décembre 1956 avec ses troupes rebelles sur
les hauteurs du massif montagneux de la
Sierra Maestra.
Très vite, les victoires des barbudos s’enchaînent et des centaines de partisans viennent
grossir les rangs castristes, que commandent
les plus proches alliés de Fidel Castro, parmi
lesquels son frère Raúl et le « Che ». En
mai 1958, les troupes de Batista sont tenues
en échec dans la Sierra Maestra et finissent par
battre en retraite : plus rien ne peut endiguer
la progression des colonnes de l’armée rebelle.
Les insurgés attaquent simultanément plusieurs
points clés du sud, du centre et de l’ouest de
Fidel Castro acclamé par la foule à Cuba en 1959. RUE DES ARCHIVES/PVDE
l’île. Avant de faire cap sur La Havane pour
faire tomber, définitivement, le dictateur dont
les soldats sont de plus en plus nombreux à
déserter et à rejoindre Castro. Désavoué, Batista
capitule et fuit à Saint-Domingue le
31 décembre 1958. Durant ces années de guérilla, Castro et son armée ne cessent de gagner
en popularité auprès de la grande majorité des
Cubains, las de la dictature de Batista. Aussi,
lorsque le révolutionnaire entre dans La Havane
quelques jours plus tard, l’accueil est triomphal.
Vers une nouvelle Constitution ?
C’est en portant le projet de rétablir la
Constitution de 1940, selon lui « violée par
la dictature », que Fidel Castro a mené sa
révolution. Elle devait apporter aux Cubains
de grandes évolutions sociales, parmi lesquelles l’abolition de la peine de mort, la
garantie des libertés individuelles et de la
presse, l’établissement de systèmes d’assurance
maladie et d’allocations chômage. En réalité,
Castro abolit la Constitution pour la remplacer par une « loi fondamentale » qui reprend
ses principes. À ceci près que la peine de mort,
restaurée par Batista en 1952, est maintenue
– permettant à Castro d'exécuter de nombreux
proches de Batista.
Rapidement, pourtant, de nombreuses lois
constitutionnelles sont adoptées, conduisant
à la construction d’un régime de parti unique
où l’État possède et administre les biens et les
médias ; organise, dirige et contrôle la vie économique nationale ; où la propriété privée n’est
pas reconnue. Une nouvelle Constitution voit
le jour en 1976, entérinant ces lois héritées de
la révolution et assurant que Cuba, État socialiste et communiste, « ne reviendra jamais au
capitalisme ». Un texte sur mesure pour Fidel
Castro, qui assoit sa puissance à la tête d’un
État autoritaire.
Cette Constitution est cependant sur le
point d’être remplacée. En juillet 2018,
l’Assemblée nationale du pouvoir populaire a
validé un nouveau texte soumis à la population
par référendum le 24 février 2019. Il introduit
un poste de Premier ministre, autorise les
homosexuels à se marier, interdit « toute discrimination en raison du genre, de l’origine
ethnique et du handicap ». Mais surtout, il
reconnaît pour la première fois la propriété
privée à Cuba et l’ouvre à l’économie de marché.
Une décision qui survient dans un contexte
de normalisation progressive des relations
entre l’île et les États-Unis, qui ont en 2014
assoupli leur embargo contre elle – normalisation sur laquelle Donald Trump tente néanmoins aujourd’hui de revenir.
Est-ce à dire que le pays commence à se détacher de son héritage révolutionnaire, soixante
ans après la prise de pouvoir de Castro et deux
ans seulement après sa mort ? Loin de là. La
mémoire du líder máximo embrasse encore l’île
tout entière. Le débat populaire autour du projet a été ouvert le 13 août, date de son anniversaire. Et le référendum a lieu le jour où a été
proclamée la précédente Constitution. La validation du texte a par ailleurs été l’occasion pour
Miguel Díaz-Canez, président de Cuba élu cette
année, de réaffirmer cet héritage : « Nous sommes
face à un projet qui contribuera, après la consultation populaire et le référendum, à renforcer
l’unité des Cubains autour de la révolution »,
a-t-il déclaré en juillet 2018.
Source : Gilles Bataillon, « La prise de pouvoir
par Fidel Castro », L’Histoire, no 338, janvier 2009.
.19
ANNIVERSAIRE
Les Versets sataniques
Le retour des autodafés
Il y a trente ans, l’ayatollah Khomeiny publiait une condamnation
à mort de l’écrivain Salman Rushdie, provoquant émeutes et autodafés.
JEAN-PIERRE BÉDÉÏ, JOUR NA LISTE
J
e suis un homme mort : c’est ce que
Salman Rushdie pense lorsqu’il raccroche son téléphone au terme de sa
conversation avec une journaliste qui vient de
l’informer de la fatwa (décret religieux) lancée
contre lui par l’ayatollah Khomeiny. En ce matin du 14 février 1989, l’auteur des Versets sataniques, Britannique d’origine indienne, comprend que sa vie et celle de sa famille viennent
de basculer dans le cauchemar. Quelques heures
plus tôt, le guide de la révolution islamique iranienne a publié une condamnation à mort visant tous ceux qui, de près ou de loin, sont mêlés à ce roman satirique : « J’informe le fier peuple
musulman du monde que l’auteur des Versets
sataniques, livre qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’islam, au Prophète et au
Coran, aussi bien que ceux qui l’ont publié ou
ont connaissance de son contenu, sont condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans à les
exécuter où qu’ils se trouvent. » La vie de Rushdie
devient un enfer : placé en permanence sous
protection policière, obligé de déménager sans
cesse, de changer d’identité, de renoncer à participer à des conférences, soumis enfin aux fluctuations de la diplomatie iranienne soufflant le
chaud et le froid concernant son sort. Si, trente
ans après la fatwa, il est toujours vivant – malgré une vingtaine de tentatives d’assassinat –,
sa sécurité est encore loin d’être assurée, et il
n’en reste pas moins meurtri à jamais par la
mort de ses traducteurs japonais et italien, poignardés, ainsi que par l’agression dont a été victime son éditeur norvégien.
20.
La publication de son livre a provoqué des
émeutes souvent mortelles et des autodafés dans
de nombreux pays du monde arabe. Ces manifestations de haine ont commencé en septembre 1988, quelques mois avant la fatwa, lors
de la mise en vente de l’ouvrage, accusé d’être
blasphématoire. Des milliers de photocopies
des passages jugés les plus insultants pour
Mahomet sont propagés dans des centres
d’études islamiques. Au mois de décembre, sept
mille personnes ont assisté à un autodafé des
Versets sataniques à l’appel de la communauté
musulmane de Bolton, en Angleterre. Puis, le
14 janvier 1989, une nouvelle manifestation de
ce type a été organisée dans les rues de Bradford.
Et elle n’a pas mobilisé que des musulmans.
« C’était un livre très épais avec, en plus, une
couverture cartonnée. C’était compliqué de le
faire brûler avec une simple allumette, il n’arrivait pas à prendre feu. Un jerrican d’essence
avait fait l’affaire », rapportera plus tard Ishtiaq
Ahmed, porte-parole du Conseil des mosquées
de Bradford (Le Monde, 28 septembre 2018).
Le retour des autodafés en Europe ! Une persécution dont on croyait l’époque révolue.
Effacer le passé
Quelle est la signification de l’élimination
des livres par le feu ? Dans sa passionnante
Histoire universelle de la destruction des livres
(Fayard, 2004), Fernando Báez explique : « Le
feu a été l’élément essentiel dans le développement des civilisations […] mais c’est aussi un
pouvoir destructeur. En détruisant par le feu,
l’homme joue à être Dieu, maître du feu de la
vie et de la mort. […] La raison de l’utilisation
du feu est évidente : il réduit l’esprit d’une œuvre
à de la matière. » Une matière qu’on ne peut
plus reconstituer par une quelconque réparation comme pour un objet cassé. Réduit à l’état
de cendres, c’est comme si le livre n’avait jamais
existé. C’est l’effacement du passé, d’une civilisation dont il était le porteur et l’expression.
Au profit d’une autre. Contrairement à une
idée reçue, les instigateurs d’autodafés ne sont
pas des incultes. Ils sont des lettrés, des intellectuels ou des personnalités appartenant aux
classes dirigeantes. « Les exemples de philosophes, philologues, érudits et écrivains qui
revendiquent la biblioclastie ne manquent
pas », écrit Fernando Báez.
Partout et depuis longtemps
En Égypte, le pharaon et poète Akhenaton
fait brûler tous les livres religieux antérieurs à
son avènement pour imposer sa propre pensée
sur le dieu Aton. Au ve siècle avant notre ère, le
livre de Protagoras Sur les dieux, accusé d’impiété, subit le même sort sur instruction des
démocrates athéniens. En Chine, le philosophe
Li Sseu, conseiller de l’empereur Che Houangti, fait jeter aux flammes les œuvres prônant le
retour au passé. Le 7 février 1497 à Florence,
les partisans de Savonarole dressent le « bûcher
des vanités » où l’on carbonise, parmi des œuvres
d’art et des objets jugés impies ou incitant à la
dépravation, les livres de Dante, Boccace,
Pétrarque : ce prédicateur dominicain fanatique
voit dans cette manifestation le moyen d’imposer la nouvelle religion qu’il prône au service
d’une cité idéale. À peu près à la même époque,
en 1530, le frère Juan de Zumárraga crée la première bibliothèque du Mexique, mais incendie
le codex des Aztèques. Pendant la Révolution
française, des bibliothèques sont dévastées. En
Union soviétique, l’épouse de Lénine, Nadejda
Kroupskaïa, responsable du commissariat à
l’instruction publique, fait brûler les livres de
Kant, de Descartes et de nombreux auteurs.
Sous l’Allemagne nazie, les autodafés sont orchestrés par Joseph Goebbels, philologue, lec-
Des manifestants brûlent une poupée représentant Salman Rushdie,
à Srinagar (Inde), en 2007. IMAGO/RUE DES ARCHIVES
teur des classiques grecs et… bibliophile ! Ils
visent des auteurs juifs, communistes. Le 10 mai
1933, dans une vingtaine de villes allemandes
et principalement à Berlin, où vingt-cinq mille
ouvrages sont jetés au bûcher par des étudiants,
Goebbels galvanise ses jeunes troupes : « Vous
faites donc une chose juste en livrant aux
flammes […] l’esprit diabolique du passé. […]
Le passé antérieur périt dans les flammes ; les
temps nouveaux renaissent de ces flammes qui
brûlent dans nos cœurs. » En Chine, la
Révolution culturelle de Mao procède à la
confiscation et à l’autodafé de tous les livres de
l’université de Pékin, qualifiés de « nuisibles à
la conscience du peuple ».
Tous les régimes de terreur se sont attaqués
aux livres au nom d’un nouvel ordre politique
ou religieux, de l’avènement mythique d’un
homme nouveau, avec comme finalité l’instauration d’un pouvoir dictatorial. « Là où l’on brûle
des livres, on finit par brûler des hommes »,
constatait avec lucidité l’écrivain allemand
Heinrich Heine. Les autodafés des Versets sataniques ont constitué les signes annonciateurs
des attentats et assassinats perpétrés par les islamistes depuis une trentaine d’années.
.21
ANNIVERSAIRE
Le Royaume-Uni
Combien de divisions ?
Puissance économique, commerciale et diplomatique,
il quittera l’Union européenne en mars 2019.
PA R V I N C E N T L E Q U E U X , J O U R N A L I S T E C H E Z T O U T E L E U R O P E . E U
L
e 29 mars 2019 à minuit, le RoyaumeUni se séparera de l’Union européenne. Un « Brexit » approuvé par
52 % des Britanniques en juin 2016 lors d’un
référendum initié par le Premier ministre
d’alors, David Cameron. Membre de la
Communauté européenne depuis 1973, le pays
a toujours entretenu une position ambivalente
vis-à-vis de la construction européenne.
Traditionnellement attaché au libre-échange,
il a fortement contribué au développement du
marché unique afin de réduire les obstacles au
commerce entre les États membres. Mais il a
aussi empêché, dès qu’il le pouvait, l’évolution
vers une Europe plus fédérale. Au point de
refuser à la fois l’euro, l’espace Schengen et la
Charte des droits fondamentaux, au sujet desquels il a négocié des clauses d’exemption.
66 millions d’Européens
Si l’on excepte les précédents de l’Algérie,
du Groenland et de Saint-Barthélemy, le
Royaume-Uni sera en 2019 le premier pays à
quitter l’ensemble européen. Un État dont le
poids démographique, économique et diplomatique est loin d’être négligeable. D’un point
de vue géographique tout d’abord, le RoyaumeUni s’étend sur 249 000 kilomètres carrés, soit
6 % de la superficie de l’UE.
L’impact du départ britannique sur la taille
de la population européenne est plus marquant,
puisque celle-ci reculera de 13 % pour atteindre
447 millions d’habitants, soit 6 % au lieu de
7 % de la population mondiale (chiffres 2018).
Mais dès le 30 mars, que choisiront de faire,
sur les 66 millions de résidents, les 3 millions
22.
d’Européens non britanniques ? Quant aux
890 000 Brits qui vivent sur le « continent », y
resteront-ils, reviendront-ils « au pays » ou
préféreront-ils l’Australie, la Nouvelle-Zélande
et l’Amérique du Nord, zones de prédilection
des expatriés britanniques ?
C’est dans le domaine de l’économie et du
commerce que le départ du Royaume-Uni
devrait se faire particulièrement ressentir. Avec
2 100 milliards d’euros de produit intérieur
brut (PIB, en standard de pouvoir d’achat), le
pays occupe la deuxième position dans le classement des richesses européennes, au même
niveau que la France et loin derrière l’Allemagne.
Représentant 15 % de la richesse de l’UE et
2 % de la richesse mondiale, c’est un poids
lourd qui va quitter le navire européen. Sur la
base d’un simple calcul mathématique du poids
du PIB, l’UE à vingt-sept passerait alors de
16,5 % à 14,2 % de la richesse mondiale en
2017. Quant aux effets économiques dérivés
du Brexit, les pronostics à ce jour sont tout
sauf unanimes. Par exemple, il est difficile
d’évaluer l’impact du divorce pour la place
financière de Londres, la City : elle reste pour
le moment l’une des plus importantes au monde
et permet à l’économie britannique d’être essentiellement portée par les services, en particulier financiers : ceux-ci représentent 7 % de la
valeur ajoutée du pays et 3 % de sa maind’œuvre en 2016. Des « opérations séduction »
ont été lancées, par la France notamment, pour
accueillir des filiales d’entreprises étrangères
dont les sièges sociaux se sont installés près
du centre financier de l’Europe, notamment
des banques américaines.
FOTOLIA
En matière commerciale, le Royaume-Uni
regarde autant du côté de l’Union qu’ailleurs.
Le pays – comme toute l’Union – a incontestablement bénéficié du marché unique, et celleci représente la moitié des exportations britanniques. Très orienté vers le reste du monde, le
Royaume-Uni a pour client principal les ÉtatsUnis (13 % des exportations en 2017). Viennent
ensuite l’Allemagne (11 %), la France (7 %), les
Pays-Bas et l’Irlande (6 %). Les pays de l’Union
sont collectivement les plus gros fournisseurs
du royaume, principalement l’Allemagne (14 %
en 2016). Mais viennent ensuite, sans trop de
surprise, les États-Unis et la Chine (9 % chacun), loin devant la France, qui représente 5 %
des importations britanniques. Quel sera, à
terme, le cadre des échanges entre le RoyaumeUni et l'Union européenne ? Les modalités du
futur partenariat restent à négocier. Une certitude cependant : réintroduire des formalités
douanières et des contrôles aurait une incidence
non négligeable sur l'économie du pays et de
ses anciens alliés.
Une nouvelle diplomatie
Après le « oui » au référendum, la question
de la « facture britannique » s’est rapidement
posée. Le pays alimente en effet à hauteur de
près de 10 % (de 10 à 20 milliards d’euros selon
l’année) le budget de l’Union. En déduisant le
« rabais britannique » obtenu par Margaret
Thatcher en 1984 et les dépenses européennes
à destination du Royaume-Uni, sa contribution
nette reste toutefois la deuxième, loin derrière
l’Allemagne et juste devant la France. Le royaume
est donc, chaque année en moyenne depuis 2014,
débiteur de 8 milliards d’euros, auxquels il faut
ajouter les 3 milliards d’euros que le pays reverse
à l’UE au titre des droits de douane perçus sur
ses importations provenant de pays hors UE.
Ironiquement, la Politique agricole commune
(PAC) honnie par le Royaume-Uni représente
la moitié des dépenses européennes dans le pays.
La politique européenne de recherche a en
revanche toujours été défendue par les
Britanniques, très impliqués dans les coopérations scientifiques avec le reste de l’Europe.
Le Brexit laissera vides près de 10 % des
sièges du Parlement européen, puisque 73 des
751 députés sont britanniques. De même au
Conseil, où les 29 voix du royaume (sur 260)
lui assuraient jusque-là un poids important
dans les décisions (au même niveau que la
France, l’Allemagne et l’Italie). Ce retrait des
institutions législatives s’accompagne d’un
renoncement à d’autres instances : ainsi, les
sièges de l’Agence européenne du médicament
(900 personnes) et de l’Autorité bancaire européenne (150 personnes) déménageront respectivement à Amsterdam et à Paris.
Enfin, il ne faut pas oublier que le RoyaumeUni est un acteur diplomatique de premier plan.
Membre permanent du Conseil de sécurité des
Nations unies aux côtés des États-Unis, de la
Russie, de la Chine et de la France, mais également du G7 et du G20, il représente avec la France
la seule puissance nucléaire de l’Union européenne. C’est également l’un des seuls États européens qui entretient une armée régulière conséquente, avec un budget de la défense supérieur
à 2 % du PIB. Si le pays a toujours affiché son
hostilité à la construction d’une Europe de la
défense, au profit de l’OTAN, il partage néanmoins avec la France une vision stratégique mondiale. Premier partenaire diplomatique des ÉtatsUnis en Europe, le Royaume-Uni aura-t-il à
rappeler au président américain : « Nous sommes
un petit pays, mais une grande nation » ?
.23
LE GRAND TÉMOIN
Barbara
Cassin
« La langue maternelle,
c’est une manière
d’appréhender le monde. »
P R O P O S R E C U E I L L I S PA R K Y R I L L N I K I T I N E E T J E A N - PA U L A R I F
PHOTOS SERGE V ERGL AS
L
’
année 2018 restera gravée
dans la mémoire de Barbara
Cassin comme étant celle des
consécrations. Philosophe,
philologue, auteure (ou
parfois coauteur) d’une trentaine d’ouvrages,
elle est devenue, en mai, la neuvième femme
élue à l’Académie française. Directrice de
recherche au CNRS, traductrice, membre du
Centre Léon Robin de recherche sur la pensée
antique, elle s’est vu décerner quelques mois
plus tard la plus haute distinction scientifique
française, la médaille d’or du CNRS, pour
« ses recherches menées autour du pouvoir des
mots et du langage ».
En 2018, vous avez été élue académicienne,
neuvième femme élue dans l’histoire
de l’Académie française, puis médaillée
d’or du CNRS en novembre dernier.
Que représentent ces deux titres à vos yeux ?
À travers cette médaille d’or, c’est le projet
d’une vie et le projet d’une équipe de cent cinquante personnes qui est couronné, celui du
Dictionnaire des intraduisibles. Sans le CNRS,
24.
ce projet n’aurait jamais pu voir le jour. C’est
finalement cet ouvrage du CNRS qui aurait dû
être primé. De plus, il y a très peu de femmes
récompensées par ce titre et encore moins de
philosophes. Le seul fut, en 1987, l’épistémologue Georges Canguilhem. Je suis donc très
heureuse d’être médaillée en tant que femme
et en tant que philosophe.
Il faut signaler qu’avec les règles du
CNRS aujourd’hui, je n’y serais pas entrée. Je
viens de l’enseignement secondaire. J’ai intégré cette institution grâce à des « postes d’accueil » qui n’existent plus désormais. Cette
perméabilité entre le secondaire, le supérieur
et la recherche, fondamentale en philosophie, n’existe plus. Le Collège international
de philosophie, fondé en 1983 par Jacques
Derrida (1930-2004), bénéficiait lui aussi de
postes d’accueil temporaires, et une partie
de ses directeurs de programme étaient des
professeurs de lycée. Or c’est devenu malheureusement impossible. J’aime beaucoup
cette institution car elle complète l’université
mais n’empiète pas sur son terrain. Interdire
ces passerelles, c’est s’interdire de tirer parti
.25
LE GRAND TÉMOIN
de la singularité française qu’est la classe de
philosophie !
Rentrer à l’Académie m’a bien davantage
surprise, car ce n’était pas mon monde. Mais
l’Académie m’avait décerné en 2012 le grand
prix de philosophie pour l’ensemble de mon
œuvre. L’année dernière, tout s’est fait très vite,
sur une suggestion de Marc Fumaroli. Cette
élection est sans doute liée à la problématique
du Dictionnaire des intraduisibles. Il y a plus
d’une langue, et aucune n’a de sens ni de force
seule. D’ailleurs, chacune est en elle-même,
et le français aussi, plus d’une. La défense du
français ne se fait donc que par la défense
simultanée des autres langues. C’est ainsi que
je comprends la francophonie : « plus d’une
langue », pour parler comme Derrida.
Comment est née cette passion
pour la traduction dans votre parcours
de philosophe ?
Je me suis rendu compte que je parlais une
langue quand j’ai commencé à en apprendre
une vraiment autre, en l’occurrence le grec. J’ai
commencé à comprendre qu’il y avait « des »
langues en faisant des « versions » avec mon
père (exercice consistant à traduire un texte de
langue étrangère dans la langue maternelle). Il
apportait toutes les traductions qu’il pouvait
trouver du texte, et on essayait de faire mieux.
Ce sont des souvenirs merveilleux. Mon père
était conseiller juridique et n’était pas helléniste,
il réapprenait donc le grec avec moi.
Puis il y eut une étape décisive. Celle de la
première question philosophique et véritablement personnelle que je me suis posée. Elle
date de ma participation au séminaire du Thor
avec le philosophe allemand Martin Heidegger
(1889-1976), chez le poète français René Char
(1907-1988). Le séminaire portait sur Leibniz,
mais la Grèce présocratique, celle de Parménide
(au ve siècle av. J.-C. « avant Socrate »), constituait toujours l’horizon et déterminait toute la
pensée comme une origine grandiose.
Je me suis alors posé à moi-même cette
question : « Peut-on être autrement présocratique ? » Autrement dit, peut-on com-
26.
prendre autrement l’origine grecque de la
philosophie, et même penser autrement la
redoutable question de l’« origine » ? Je sentais
déjà que tout se jouait autour de la langue et
de l’enracinement linguistique. Puis c’est en
travaillant à ma thèse sur le Traité du nonêtre de Gorgias (ve siècle av. J.-C. juste une
génération après Parménide), tel qu’il a été
transmis par Sextus Empiricus (iiie av. J.-C.),
que j’ai compris qu’un autre début, un début
critique par rapport à l’idée même d’origine,
était possible.
Aujourd’hui, nous étudions la philosophie
grecque séparée de la littérature, ce qui est une
absurdité. Soit vous faites une formation en
lettres classiques, soit vous faites de la philosophie. Or, si vous étudiez la notion d’être
chez Parménide, vous devez la comprendre,
au moins aussi, à la lumière de l’Odyssée
d’Homère. L’être dont Parménide parle dans
ses fragments est présenté avec les mots qui
servent à décrire Ulysse lorsqu’il passe au
large des Sirènes. Vous ne pouvez pas séparer
la langue littéraire de la langue philosophique.
Aujourd’hui, nous
étudions la philosophie
grecque séparée
de la littérature,
ce qui est une absurdité.
C’est une erreur française qui n’existe pas dans
le monde anglo-saxon des humanities. Ceux
qui font de la philosophie ne savent souvent
pas comment on « édite » un texte grec.
Philosopher et traduire sont un seul
et même travail selon vous ?
Surtout lorsque vous êtes historien de la
philosophie. Traduire, c’est la pointe ultime
de tout un travail quand on fait de la philosophie grecque. C’est tout un cheminement
qui consiste à éditer un texte. Vous ne pouvez
pas éditer si vous ne « décorrigez » pas, en
travaillant le sens du texte. La lettre et le sens
sont liés, et c’est souvent en fonction de ce
qu’on attend que l’on corrige. Quand on n’a pas
compris Gorgias ou quand on n’a pas voulu le
comprendre parce qu’il y avait des éléments
qui dérangeaient, eh bien on a enlevé quelques
négations ici et là. La philosophie commence
donc à l’établissement d’un texte.
Comment définiriez-vous ce concept
d’ « intraduisible » ?
Ce sont moins les langues que les différences entre les langues qui sont fondamentales. Le philosophe Wilhelm von Humboldt
(1767-1835) a dit quelque chose comme : « Je
n’ai jamais rencontré le langage, seulement
des langues ». C’est le point de départ pour
comprendre ce qu’est la traduction. La traduction est un savoir-faire avec les différences.
C’est dans cette optique que j’ai commencé à
travailler sur ce dictionnaire.
Ce projet est né à un moment politique
précis. Le moment où l’Europe des cultures
commençait à être menacée par le « globish »
(Global English), une langue de pure communication qui vaut pour toutes les autres
et menace de réduire les langues de cultures,
dont l’anglais, à l’état de dialectes à parler chez
soi. La menace symétrique est celle du « nationalisme ontologique ». Une forme de nationalisme comme l’entendait Martin Heidegger,
qui hiérarchise les langues et leur « génie »,
selon lequel il y a des langues plus proches
de l’être, plus authentiques que d’autres, en
particulier le grec et l’allemand. Elles seraient
authentiques parce qu’enracinées « dans une
race et dans un peuple »...
Le Dictionnaire des intraduisibles est
donc un outil de travail pour toute
la philosophie européenne ?
Et au-delà ! Il faut le penser comme une
énergie, une energeia en grec. Ce qui est révolutionnaire, c’est l’idée qu’on philosophe en
langues et non pas d’abord en concepts. Il ne
faut pas oublier que les entrées des dictionnaires sont des mots, des mots en langues,
avant d’être des concepts. Il y a une différence
fondamentale entre mind en anglais, Geist
en allemand et esprit en français. Ce sont des
équivalents, mais ils ne signifient pas exactement la même chose. C’est aussi bien une
approche très concrète. Lorsque vous dites
.27
LE GRAND TÉMOIN
« bonjour » par exemple, en arabe, vous dites
« salam », vous souhaitez la paix. Or, souhaiter une bonne journée et souhaiter la paix, ce
n’est pas la même chose. En grec, vous dites
« khaire » pour saluer quelqu’un : « réjouistoi », « jouis ». En latin, vale veut dire « portetoi bien ». Ce qui m’intéresse, ce sont toutes
ces différences.
Toutes les notes qui figurent en bas de page
lorsque vous lisez un texte traduit sont devenues le « plein texte » dans notre dictionnaire.
Ce sont les réflexions du traducteur, tous les
Selon les langues,
la nature même
de l’idée de traduction
n’est pas la même.
problèmes de sens et d’interprétation qu’il
se pose avant de trancher. Mais bien sûr on
peut tout traduire. On a traduit les Catégories
d’Aristote en chinois alors qu’il n’existe pas de
verbe « être » dans cette langue. Les Jésuites
l’ont fait, et très bien fait.
Un « intraduisible » n’est pas ce qu’on ne
traduit pas, mais plutôt ce qu’on ne cesse pas
de (ne pas) traduire. Les intraduisibles sont un
travail sur les gaps, les « écarts », sur les symptômes de différence des langues. Cet entre
que l’on doit repérer et retravailler par la traduction. Par cet exercice, le manque devient
progressivement un pont entre les mots.
Pensez-vous que cette philosophie
de la traduction manque dans
l’apprentissage et la transmission
des concepts aujourd’hui ?
La question de la traduction est fondamentale pour la transmission. Selon les
langues, la nature même de l’idée de traduction n’est pas la même. En arabe, le terme pour
dire « traduction » signifie « interprétation ».
En grec, il n’y avait pas de mot pour « traduction ». Puis ils ont utilisé le mot metaphora,
qui veut dire aujourd’hui « déménagement ».
28.
En chinois par exemple, il y a un texte datant
de la dynastie Song qui illustre autrement
cette idée de la traduction : « Traduire, c’est
retourner une soie brodée, la fleur du dessus
n’est pas la même que celle du dessous ». Ce
dessous est aussi important que le dessus.
Enseigner les mots sans leur histoire, enseigner un texte en mettant de côté l’archéologie de ce texte est tout simplement une faute
de méthodologie.
Si Heidegger était si important aux yeux
de ma génération, c’est parce qu’il travaillait
justement sur le sens même des mots et sur leur
transmission. La transmission oblige à considérer la traduction comme une pièce maîtresse.
On ne peut pas parler toutes les langues du
monde et ce n’est pas le but. Mais sans parler
une langue, il est essentiel de comprendre
la façon dont elle fonctionne, la façon dont
les mots s’organisent entre eux. Lorsque j’ai
traduit le Poème de Parménide, j’ai pensé à
ceux qui ne parlent pas le grec en proposant
un glossaire. C’est indispensable.
Face à cette défense de la diversité
linguistique et ce rôle crucial de
la traduction, vous dénoncez l’empire
du globish ou global English.
Qu’incarne-t-il selon vous ?
Umberto Eco disait : « La langue de
l’Europe, c’est la traduction », or aujourd’hui,
on ne parle plus que le globish en Europe. Le
globish est la langue de la communication par
excellence. Il y en a eu d’autres dans l’histoire
occidentale. Il y a eu le grec, le latin, puis le
français, mais le globish a ceci de sournois que
c’est vraiment une sous-langue, une langue
diminuée par rapport à l’anglais. On parle
le globish dans les institutions européennes.
Empreint de jargon numérique, économique
et administratif, ce globish est un terrible formatage conceptuel.
En France, ce globish se transforme-t-il
progressivement en franglish ?
Sans doute ! Mais, attention, la perméabilité des langues ne me dérange pas. Le fait
que les langues s’interpénètrent, c’est aussi
une forme de traduction, et c’est également le
reflet de l’évolution de la langue. Les langues
sont des énergies vivantes, elles bougent bien
entendu, ce ne sont pas des essences fixes.
En revanche, je suis contre l’idée que nous
parlions une « non-langue ».
Comment définiriez-vous
une « non-langue » ?
Par « non-langue », j’entends une nonlangue de culture. Attention, il y a des langues
non écrites, mais qui ont un patrimoine oral
très riche, en Afrique par exemple. Les nonlangues, quant à elles, sont des langues qui
ne s’appuient pas sur une culture et qui n’ont
pas d’autre fonction que la communication.
N’a-t-on pas vécu la même chose avec
le latin dans l’histoire européenne ?
C’était différent. Sous l’Empire romain, on
parlait couramment trois langues. Le latin
était la langue politique ; le grec, la langue
de culture ; et il y avait enfin une troisième
langue, celle du lieu, comme langue maternelle et comme langue parlée. Et cela a toujours fonctionné entre les trois. C’est cela qui
a fait la richesse et la diversité de la culture
latine. Babel est plutôt une chance, à mon avis.
La diversité est une richesse. Mais il faut savoir
en faire quelque chose. Il ne faut pas qu’elle
revienne à un antagonisme ou à une concurrence entre entités inégales. C’est la différence
fondamentale entre Heidegger et Humboldt.
Le premier hiérarchise, le deuxième non.
La diversité en elle-même est une richesse
pour Humboldt.
Comment voyez-vous la façon dont
les langues sont actuellement enseignées
dans les institutions scolaires ?
Il n’y a rien de mieux que l’immersion
pour apprendre une langue. Cette immersion,
on pourrait la commencer directement dans
nos salles de classe. Je trouve aberrant que mes
enfants ou mes petits-enfants n’aient jamais
vu d’arabe ou de chinois écrit au tableau. On
a trop souvent dit : « Asseyez-vous et taisezvous. Et si vous parlez, parlez français ! »
Dans les classes d’accueil pour nouveaux arrivants que je connais, à Marseille
par exemple, on parle parfois près de vingt
langues ! La langue commune est le français,
mais les langues maternelles tiennent une place
à part entière. Elles ne doivent surtout pas être
éradiquées, mais comprises et comparées.
Lors de mes interventions dans certaines
classes, j’ai eu l’occasion de poser aux élèves
la question : « Quel est le mot de votre langue
maternelle qui vous manque le plus ? » J’ai
aussi posé cette question dans un certain
nombre d’associations d’accueil. Une femme
nous a ainsi répondu qu’elle savait dire seulement en arabe comment elle aimait son mari,
d’un mot qui signifie « Je l’aime à vouloir mourir avant lui ». Un jeune garçon a dit qu’un
mot de son arménien voulait dire : « Ce qui
manque encore plus que le manque ». Une
langue, la langue maternelle, c’est une manière
d’appréhender le monde. Il ne peut y avoir
d’un côté le français comme régnant seul, et,
.29
LE GRAND TÉMOIN
de l’autre, les autres langues. C’est préjudiciable au français même.
Pourriez-vous nous parler de vos actions
culturelles à travers les « maisons
de la sagesse » ?
Les « maisons de la sagesse » n’ont ni porte
ni fenêtre, c’est un réseau de lieux et d’actions,
en pleine construction. Elles s’inspirent des
bayt al-hikma, ces centres créés à Bagdad au
ixe siècle dans l’actuel Irak. C’étaient des lieux
de traduction, donc d’échange et de transmission, où se côtoyaient les langues, les religions,
les disciplines, les savoirs, les techniques toutes
générations confondues. Quel en serait l’équivalent aujourd’hui ? Nous essayons aujourd’hui
de créer des passerelles culturelles analogues, à
Aubervilliers ou à Marseille. Nous agissons par
exemple au moment de l’accueil des migrants.
Nous commençons à faire un « glossaire de la
bureaucratie française », pour travailler sur les
questionnaires à remplir, non tant par rapport
Nous travaillons à
traduire les pré-requis
culturels qui se logent
entre les mots.
aux mots, mais pour traduire les pré-requis
culturels qui se logent entre les mots et déterminent les rapports entre ceux qu’on accueille
et ceux qui accueillent.
Les Maliens, par exemple, ne donnent pas
facilement leur date de naissance. Les employés de l’état civil d’Aubervilliers ne comprenaient pas vraiment pourquoi ils étaient si
nombreux à être nés un « 31 décembre » ou
un « 1er janvier ». En soninké, on dit quelque
chose comme « né vers ». Pour certains, donner sa date de naissance, c’est donner une information qui est une part de soi, un pouvoir
que l’on peut exercer sur vous. Même faire la
partition « nom/prénom » ne va pas de soi. Il
faut donc reconstruire un cadre linguistique
et culturel qui tienne réellement compte de
la personne en face.
30.
Quand les gens commencent à être « insérés », nous essayons avec eux de montrer et
de valoriser leur expérience, dans le cadre de
« banques culturelles », qui conjoignent un
micro-crédit et un objet témoin d’un parcours
de vie. Nous demandons aux gens de raconter
leur propre histoire à travers l’histoire d’un
objet. La biographie d’un tel objet migrateur
en dit long sur le monde, ou plutôt les mondes
à travers lesquels il a vécu.
Une suite au Dictionnaire
des intraduisibles ?
Je travaille aujourd’hui sur un nouveau
dictionnaire des intraduisibles mais qui porte
cette fois-ci sur les trois monothéismes, sur la
Torah, la Bible chrétienne, le Coran. Manière
de désamorcer les fondamentalismes. Quel
est à chaque fois le rapport entre langue de
révélation et langue de traduction ? Autour
de quels mots chaque texte s’enroule-t-il ?
Comment dit-on Dieu, l’autre, croire ? Un
dictionnaire qui serait consacré entièrement au sens des termes dits sacrés, leurs
équivalents dans chaque langue ou l’absence
d’équivalence ! En somme, repenser les mots
religieux par le biais du concept de « entre »
évoqué précédemment. Tout cela est en pleine
construction et cette médaille du CNRS va,
je l’espère, contribuer au développement de
tous ces projets.
UN PARTENARIAT
AVEC L’ENSAD
L’
École des arts déco forme des créateurs au
niveau master dans dix secteurs différents.
Dans celui de l’image imprimée, elle forme des
créateurs d’images, en privilégiant leurs identités et
leurs expressions singulières ainsi que leur engagement
d’auteur ou d’artiste. Originales ou multiples, ces
images, parfois réalisées dans l’atelier de gravure et
de sérigraphie, ont pour vocation de prendre place
dans notre monde contemporain.
conscience des enjeux économiques et sociaux associés
aux contenus des articles, de valider leurs acquis,
d’échanger sur leurs images en intégrant les exigences
d’une publication spécifique et, enfin et non des
moindres, d’être publiés ! Ainsi, ce partenariat constitue une occasion unique de tisser des liens privilégiés
avec des professionnels, qui pourront devenir, comme
nous l’espérons, des clients potentiels pour nos
étudiants, qui ne le seront plus dans quelques mois…
Des intérêts communs
Les partenariats instaurés avec les entreprises
s’adressent aux étudiants de cinquième année pour
leur permettre, en parallèle de leur grand projet de
diplôme, de se confronter à la réalité d’une commande.
Choisissant un nouveau partenaire chaque année,
l’équipe pédagogique s’est rapprochée de la revue
l’éléphant, dont la publication de qualité donne la part
belle à l’illustration, pour envisager une collaboration
sur un futur numéro. Très bien accueilli par la direction de la rédaction, que nous remercions chaleureusement, le projet éditorial s’est porté sur l’illustration
de cinq dossiers par tous les étudiants, puis par la
sélection, en présence du directeur artistique et du
graphiste, des propositions les plus justes au regard de
l’expression et de la ligne éditoriale du magazine.
Ce partenariat fructueux a été l’occasion, pour les
étudiants, de rencontrer des acteurs de la presse écrite
française, de se confronter à des textes de culture
générale ou à des sujets d’actualité, de prendre
projet encadré par agnès audras et christophe naux
Agnès Audras et Christophe Naux, enseignants en image
imprimée, ainsi que tous ceux qui ont œuvré sur ce projet
éditorial au sein de l’EnsAD remercient chaleureusement toute
l’équipe de l’éléphant pour sa disponibilité et son regard
attentionné et bienveillant à l’égard des étudiants.
Au-delà des illustrations que vous retrouvez dans ce numéro
de l’éléphant, nous vous invitons à découvrir l'ensemble du travail
des étudiants de cette promotion sur notre site Internet :
www.lelephant-larevue.fr
Une exposition de la revue ainsi que des différentes propositions
des étudiants aura lieu lors des portes ouvertes de l’école les
vendredi 25 et samedi 26 janvier 2019.
EnsAD - 31, rue d’Ulm - 75005 Paris
www.ensad.fr
www.instagram.com/ensadparis
.31
LITTÉRATURE
MARCEL
PAGNOL
L’aventurier de Provence
Homme de lettres,
de théâtre et de cinéma, il sut
atteindre l’universel de la
littérature en faisant une peinture
de sa terre natale.
PA R L O L A J O R DA N , D O C T O R A N T E E N H I S T O I R E
L
e 9 mars 1929, il y a tout juste quatre-vingtdix ans, à l’angle de la rue Blanche, devant
le théâtre de Paris, on pouvait apercevoir
un jeune homme de 34 ans faisant les cent
pas, l’air anxieux, la cigarette frénétiquement accrochée au coin des lèvres. Marcel Pagnol, en ce
jour, ignore encore que cette soirée fera sa célébrité. Le
jeune provincial présente la première de ce qui va devenir
son œuvre la plus célèbre : Marius, Fanny, César. Drame
d’amour sur fond de pastis et de coquillages, histoire de
la « folie de la mer » de Marius et du désespoir de Fanny,
la trilogie marseillaise vaut surtout pour les portraits de
32.
Marcel Pagnol à l'Académie française en 1967. AGIP/LEEMAGE
1895
Naissance à Aubagne
1922
Nommé répétiteur au lycée Condorcet, à Paris
1929
Succès de Marius au théâtre, à Paris
1931
Sortie du film Marius
1932
Sortie du film Fanny
1936
Sortie du film César
1947
Réception à l’Académie française
1957
Parution du premier tome des Souvenirs d’enfance :
La Gloire de mon père
1959
Publication des deux tomes suivants :
Le Château de ma mère et Le Temps des secrets
1963
Publication de L’Eau des collines, composé
de Jean de Florette et de Manon des sources
1974
Décès à Paris
.33
LITTÉRATURE
Quiz
1. Dans Jean de Florette et Manon des sources,
quel est le nom du jeune amoureux de Manon ?
Marius
Ugolin
Georges
Topaze
2. Dans la trilogie marseillaise de Marcel Pagnol,
quel est le nom du parisien qui fréquente
le bar de la Marine ?
Monsieur Escartefigue
Gérard
Monsieur Brun
Jean de Florette
La Belle Époque
de l’anticléricalisme
Lire Pagnol, c’est aussi renouer avec tout
un imaginaire, celui d’une Belle Époque
révolue, où l’homme se tourne, enthousiaste,
vers l’avenir. La figure de son père réunit deux
idéaux de ce temps : le « hussard noir » de la
IIIe République, qui épouse la croyance dans
le progrès, érigé en dogme
absolu. Tous les Souvenirs
d’enfance regorgent d’anecdotes
DE MOURIR ÇA NE ME FAIT
RIEN, MAIS ÇA ME FAIT DE LA
sur l’anticléricalisme fervent de
PEINE DE QUITTER LA VIE.
Joseph. Mais il ne suffit pas
M arcel Pagnol (César)
de représenter cette armée
républicaine d’instituteurs à
l’œuvre pour éduquer les masses populaires.
Il faut aussi montrer le conflit entre deux
France, celle de la République laïque et celle
des résistances à ce souffle nouveau, celle du
34.
1. II s’agit d’Ugolin.
2. C’est monsieur Brun.
personnages hauts en couleur : César, le père
de Marius, Panisse, maître voilier, ou encore
Escartefigue, véritable marin d’eau douce. Audelà de l’histoire d’amour, tous les stéréotypes
sur Marseille se retrouvent là : son soleil, la
paresse légendaire de ses habitants et le VieuxPort. Mais il y a plus encore. Et là réside le
génie de Pagnol : non seulement il consacre le
cliché, mais il le dépasse. Mais n’est-ce pas,
somme toute, le propre de la littérature ?
Revenons en arrière. En 1898, le jeune
Marcel, né à Aubagne en 1895, suit son père
Joseph, instituteur férocement laïque, et sa
mère Augustine, douce couturière, dans les
rues de Marseille, où M. Pagnol vient d’être
muté. Enfant précoce, Marcel, aîné d’une fratrie de quatre, grandit dans les rues de cette
cité portuaire. La formule qu’il utilise pour
décrire son père, « enfant des villes, prisonnier
des écoles », pourrait s’appliquer à ses premières
années. Pourtant, c’est avec enchantement qu’il
décrit la grande ville à son ami Lili des Bellons,
le petit paysan des collines de Provence : « Les
magasins où l’on trouve de tout, les expositions
de jouets à la Noël, les retraites aux flambeaux
du 141e, et la féerie de Magic City, où j’étais
monté sur les montagnes russes. »
catholicisme encore vivace ou des archaïsmes
paysans. L’opposition épique entre Joseph et
l’oncle Jules, le mari de la tante Rose, est la
première des illustrations de ce clivage.
La Gloire de mon père fourmille de ces querelles
entre les deux représentants des tensions
politiques françaises d’alors. L’œil enfantin les
restitue avec tendresse et mystère à la fois :
« D’autres fois, l’oncle attaquait des gens qui
L’œuvre de Pagnol
regorge de cette mise
en s ne d
n it
entre deux autorités,
celle de la République
et celle de l’Église.
s’appelaient “les radicots”. Il y avait un
M. Comble, qui était un radicot, et sur lequel
il était difficile de se faire une opinion : mon
père disait que ce radicot était un grand
honnête homme, tandis que l’oncle le nommait
Les collines d’Allauch, dans les Bouches-du-Rhône. CAMILLE MOIRENC/HEMIS
“la fine fleur de la canaille” […]. Il ajoutait que
ce Comble était le chef d’une bande de
malfaiteurs, qui s’appelaient “framassons”. Mon
père parlait aussitôt d’une autre bande, qui
s’appelait les “jézuites” : c’étaient d’horribles
“tartruffes”, qui creusaient des “galeries” sous
les pieds de tout le monde. »
Toute l’œuvre de Pagnol regorge de cette
mise en scène du conflit entre deux autorités,
celle de la République et celle de l’Église. Bien
souvent, l’instituteur reste le meilleur représentant de cet État laïc, soucieux de justice et
d’égalité. Mais Pagnol ne se contente pas de
mettre en scène le conflit, il montre aussi sa
résolution. La paix du village ne peut ainsi être
restaurée que lorsque les deux pouvoirs s’associent pour régler un problème, bien souvent
apporté par un élément perturbateur… féminin. Ainsi, dans La Femme du boulanger, le
LILI DES BELLONS
(1898-1918)
David Magnan,
dit Lili des Bellons,
est le grand ami
d’enfance de
Marcel Pagnol,
rencontré dans
le massif du
Garlaban, qui
surplombe
Aubagne. Mort au
combat le 23 juillet
1918, il est enterré
au cimetière
de la Treille,
à Marseille,
avec Pagnol.
curé et l’instituteur s’allient pour aller rechercher la fuyarde, partie dans les bras d’un
berger. De même, dans Manon des sources,
l’instituteur et le curé cherchent, chacun à leur
Pagnol nous montre
un équilibre des forces
politiques dans la
sociologie des villages.
manière, à restaurer le calme, en forçant l’apparition de la vérité. Au fond, Pagnol nous montre
un équilibre des forces politiques dans la sociologie des villages d’alors, sociologie qui s’articule autour d’une nouvelle autorité laïque et
rationaliste et d’un vieux pouvoir en perte de
vitesse, mais sachant toujours s’adresser aux
masses. Ce qui importe le plus, c’est de
.35
LITTÉRATURE
Le Vieux-Port de Marseille vers 1905. RUE DES ARCHIVES/DETAILLE
comprendre et d’aimer les villageois administrés, et c’est un point commun que partagent
l’instituteur, bien souvent fils de paysans ou
d’ouvriers (comme le propre père de Marcel
Pagnol), et le curé : la proximité. L’instituteur
de Manon des sources n’est jamais méprisant
envers les villageois, il se tient toujours à la
juste distance.
L’or bleu des collines
Il existe une autre tension, bien plus complexe, que Pagnol met constamment en scène :
l’opposition entre la ville et la campagne. À
l’époque où il écrit, la France est encore à
dominante rurale. Si la trilogie marseillaise se
passe dans un cadre urbain, la majeure partie
de son œuvre théâtrale, romanesque et cinématographique met en scène le monde de la
campagne provençale. Milieu très dur, et si
Pagnol nous décrit son amour de la nature, il
n’a jamais idéalisé la vie des paysans, terriblement dépendants de cet environnement austère
36.
L’EAU DES
COLLINES
(1963)
À partir d’un film,
Manon des
sources, qu’il
réalise en 1952,
Marcel Pagnol écrit
ce roman en deux
tomes, considéré
comme l’un de
ses chefs-d’œuvre.
L’histoire sera de
nouveau portée à
l’écran par Claude
Berri en 1986, avec
Gérard Depardieu,
Daniel Auteuil,
Emmanuelle Béart
et Yves Montand.
et aride. Dans les villages de l’arrière-pays
marseillais, on manque de tout et la terre est
pauvre. La culture favorite est celle du pois
chiche, qui nécessite peu d’eau, et le braconnage
est une deuxième source de revenus. Plus que
paysan, le monde rural de Pagnol est un monde
de la survie, dans une humanité que le progrès
urbain n’a toujours pas atteinte. Pagnol le lettré ne cesse de parsemer son œuvre de références à l’Antiquité, nimbant ainsi ce milieu
rural d’un mystère légendaire. Et depuis la plus
lointaine Antiquité, le même problème frappe
les habitants de cette terre : le manque d’eau.
Pagnol a pu l’observer dans son enfance, en
discutant avec Lili des Bellons. Connaître une
source, c’est un trésor si secret que le divulguer
tient du blasphème, comme le montre ce dialogue tiré du Château de ma mère :
– Une source, ça ne se dit pas !
– Qu’est-ce que c’est que cette doctrine ?
s’écria l’oncle.
– Évidemment, dit mon père, dans ce pays de
la soif, une source, c’est un trésor.
– Et puis, dit Lili, candide, s’ils savaient les
sources, ils pourraient y boire !
– Qui donc ?
– Ceux d’Allauch ou bien de Peypin. Et alors,
ils viendraient ici chasser tous les jours !
Siècle du progrès et
de l’archaïsme paysan
Voilà en quelques lignes l’intrigue du plus
beau des textes de Pagnol : L’Eau des collines.
Dans les deux ouvrages qui le composent
(Jean de Florette et Manon des sources, publiés
en 1963), le romancier de la Provence décrit
cette dernière dans ce qu’elle a de plus âpre,
de plus terrible. Autour d’un drame familial,
l’intrigue se déploie en deux temps : celle
relative au père, Jean de Florette, « étranger
de la ville » méprisé par les villageois, et celle
de sa fille, décidée à venger sa mémoire. Le
Papet et son neveu Ugolin convoitent les terres
que Jean a reçues en héritage de sa mère,
riches d’une source d’eau. Ce dernier, bossu
de naissance, arrive de la ville avec des idéaux
de progrès scientifique qui font ricaner les
Marius (1931 ) d’Alexander Korda. Raimu et Pierre Fresnay. RUE DES ARCHIVES/DILTZ
deux paysans envieux. Ils bouchent la source
miraculeuse que Jean passera sa vie à chercher,
avant de mourir en se tuant à la tâche. Manon,
sa fille, réfugiée dans les collines, se venge
des années plus tard en tarissant la source du
village et en faisant mourir d’amour Ugolin,
devenu riche cultivateur d’œillets. Dans cette
épopée tragique, la masse villageoise est
inerte, taiseuse et coupable de ce silence. Le
Papet incarne le mépris archaïque du paysan
méfiant envers ceux qui ne sont pas de sa
Il semble qu’il faille
être enfant pour
s’attacher à ces terres
ingrates, pour en saisir
la magie, lorsque
l’on vient de la ville.
terre. Chez Pagnol, il suffit d’ailleurs de n’être
pas du lieu pour être « étranger ». Dans cette
France du début du xxe siècle, le territoire
national est loin d’être ancré dans l’imaginaire
du peuple, qu’il s’agisse des habitués du bar
de la Marine, qui demandent à M. Brun comment est « ce Paris », ou des paysans des
Bastides Neuves, qui regardent comme étranger tout ce qui sort de leur aire de braconnage.
À la coupure entre ceux d’ailleurs et ceux
d’ici, entre ville et campagne, se superpose la
division entre les métiers intellectuel et paysan. Si le Papet méprise les rêves scientifiques
de Jean le Bossu, dénigre son envie de briser
« la routine » paysanne, il y a, dans le portrait
de l’infirme, un tragique qui définit le citadin
désireux de retrouver « l’authentique » de la
campagne et de fuir « l’enfer de la ville ». Le
lien est hélas rompu entre ces deux univers
et le malheureux aura beau se démener pour
s’accrocher à son rêve, la terre lui résiste
(aidée en cela par deux paysans malveillants).
Il semble qu’il faille être enfant pour s’attacher
à ces terres ingrates, pour en saisir la magie,
lorsque l’on vient de la ville. Si ce n’est pas le
cas, on est condamné à n’être qu’un honnête
.37
LITTÉRATURE
César (1936). Fernand Charpin, Raimu, Pierre Fresnay et Orane Demazis. RUE DES ARCHIVES/RDA
vacancier, comme les parents de Marcel, ou
un pauvre rêveur. Manon, arrivée jeune dans
les collines provençales, saura aimer la garrigue et mener une vraie vie sauvage, tout
comme le jeune Marcel, qui voulut se faire
« ermite » pour ne jamais quitter le pays de
ses vacances. Manon est sans doute le plus
beau personnage féminin de
Pagnol, sorte de naïade féerique
QUAND ON FERA DANSER
en communion avec la faune et
LES COUILLONS,
la flore provençales. C’est aussi
TU NE SERAS PAS
À L’ORCHESTRE.
un personnage féminin partiM arcel Pagnol (Marius)
culièrement fort, qui n’attend
pas le prince charmant (en
l’occurrence, l’instituteur) pour provoquer
son propre destin. Les intrigues amoureuses
étant l’un des ressorts favoris de Pagnol, la
femme y tient une place centrale, ainsi que
38.
le thème de l’enfant né hors mariage. Il va
sans dire que les personnages féminins sont
soumis à un contrôle social qui leur fait porter la faute de l’enfant naturel et les condamne
à une vie de mariage forcé ou de paria.
Pourtant, malgré cette vision sinistre du destin féminin, Pagnol réserve à certains de ses
rôles de véritables morceaux de bravoure.
C’est évidemment le cas pour Manon mais
aussi, dans un autre genre, pour Fanny, abandonnée par Marius, et qui sait faire preuve
d’un courage sacrificiel.
Le dernier des héros
romantiques
Marius justement. Nom antique – tout
comme César, patronyme des patriarches
par excellence – qui nous plonge instanta-
nément dans les multiples sources littéraires
de Pagnol, cet érudit qui cache ses lettres
sous une ironie joyeuse perçant à chaque
page. Marius, le dernier des héros romantiques, « pris de folie pour la mer », qui
abandonne Fanny pour un rêve éveillé, les
îles Sous-le-Vent. Dans la trilogie marseillaise, le jeune homme est attiré par l’ailleurs
et il veut, tout comme Jean le Bossu, échapper à une « routine », celle de la ville et du
travail répétitif dans le bar de son père. Mais
à l’inverse de Jean de Florette, plongé dans
Pagnol perçoit
l’émerveillement de
l’homme du xIxe siècle
face aux découvertes
s ientifi es et
technologiques.
des calculs arithmétiques et un délire scientifique, Marius est un héros sensoriel. Son
rêve est celui du siècle passé, des longs
voyages sur des trois-mâts à voile, de la
découverte de mille saveurs : « Maïoré…
C’est drôle comme on voit les pays par leur
odeur… » Cette attention aux mots et aux
sens, on la retrouve chez le jeune Pagnol,
stupéfait par la découverte du thym : « C’était
une odeur inconnue, une odeur sombre et
soutenue, qui s’épanouit dans ma tête et
pénétra jusqu’à mon cœur. C’était le thym,
qui pousse au gravier des collines : ces
quelques plantes étaient descendues à ma
rencontre pour annoncer au petit écolier le
parfum futur de Virgile. »
Hélas, le rêve éveillé de Marius s’éteint
aussi vite que surgissent ses regrets d’avoir
abandonné Fanny. Vingt ans plus tard, la
grâce des voiles des bateaux a cédé la place
aux moteurs « qui empuantissent le port de
Marseille ». Pagnol est attentif aux évolutions
technologiques, avec lesquelles il entretient
un rapport ambivalent. Il semble à la fois
fasciné et déjà nostalgique des anciens pay-
sages et façons de faire. Ainsi, il raconte avec
exaltation sa première sensation lorsqu’il est
monté pour la première fois dans un tramway : « Je n’ai jamais retrouvé sur les machines les plus modernes cet orgueil triomphal d’être un petit d’homme, vainqueur de
l’espace et du temps. »
De l’aventure, avant tout
Au fond, ce que Marcel Pagnol perçoit,
c’est l’émerveillement de l’homme du
xixe siècle face aux découvertes scientifiques
et technologiques. Il décrit l’apparition d’un
monde nouveau, peuplé de « microbes » et
de « lampes-tempête » féeriques. Mais cet
enchantement de la fin du siècle fait place
parfois à une certaine méfiance envers, par
exemple, « l’air de la ville », mauvais pour
les poumons. Pagnol a sans doute compris
que l’homme ne serait pas forcément délivré
par la machine. Cependant, il a gardé cette
confiance en la nouveauté et lui-même a su
saisir toutes les occasions de vivre « la grande
aventure » commencée dans les collines de
Provence, sous quelque forme que celle-ci
apparaisse. Il abandonne ainsi l’enseignement
pour le théâtre et renonce ensuite aux
planches pour se lancer dans un genre à
peine naissant : le cinéma.
Mais la plus belle des aventures est sans
doute celle qui l’occupe dans la dernière
partie de sa vie : le retour à l’écriture, à la forme
romanesque et autobiographique. On peut
dire de cet aventurier de Provence que le
théâtre lui a apporté la célébrité, que le cinéma l’a consacré, mais que l’écriture lui a permis
de renouer avec les souvenirs de son enfance
et de parachever sa vision de la Provence,
toute en nuances et en paradoxes. À travers
l’histoire de sa terre natale, c’est aussi une page
de l’histoire de France qu’il brode : le passage
du temps, de la IIIe République à l’ère de l’industrialisation, le transfert d’un monde rural
à celui de l’univers des villes, et d’un monde
de paysans à celui de l’urbanité, faite de commerçants et de percepteurs ; en somme, la fin
« du temps des chevriers ».
SOUVENIRS
D’ENFANCE
(1957-1977)
Composés de
quatre ouvrages
(La Gloire de mon
père, Le Château
de ma mère,
Le Temps des
secrets et Le Temps
des amours), les
Souvenirs
d’enfance retracent
la jeunesse de
Marcel Pagnol en
Provence jusqu’à
ses 16 ans.
TRILOGIE
MARSEILLAISE
(1929-1936)
Elle raconte,
en trois volets
et sur vingt ans,
les amours de
Marius et Fanny
sur le Vieux-Port
de Marseille.
Conçus pour
le théâtre, Marius
et Fanny sont
adaptés au cinéma
quelques années
après leur sortie.
César, directement
écrit pour le
cinéma en 1936,
ne deviendra
une pièce que dix
ans plus tard.
.39
LITTÉRATURE
Marcel Pagnol et le cinéma
PA R L O L A J O R DA N
D
ans ses Souvenirs d’enfance, Marcel Pagnol relate
une anecdote concernant sa naissance. Sa mère,
Augustine, était venue passer sa grossesse dans un
petit port de pêcheurs à côté de Marseille, La Ciotat.
Or, Pagnol naît en 1895, l’année où les frères Lumière
projettent leur film L’Entrée d’un train en gare de
La Ciotat. Le romancier de la Provence vit donc le jour
avec le siècle du cinéma, et l’on sent dans toute son
œuvre la conscience de vivre dans une époque pleine
de bouleversements.
Paramount, société en pleine expansion qui avait déjà
eu l’idée géniale de racheter les droits de Marius.
Première pièce de Pagnol adaptée à l’écran, Marius est
peut-être aussi le plus grand succès de son auteur. La
Paramount a nommé Alexander Korda à la réalisation
et l’entente entre le scénariste et le réalisateur est parfaite.
Mais il y a chez Pagnol un esprit entrepreneur qui
l’amène à explorer toutes les facettes des métiers du
cinéma encore en train de naître. Il se fait donc producteur et c’est à ce titre qu’il se
lance dans Fanny, premier film de
sa société. Finie la tutelle de la
Paramount, il est définitivement
aux commandes, prêt à s’emparer
à son tour de la caméra, ce qu’il fait
avec la dernière partie de la trilogie,
César, qu’il produit, scénarise et
réalise lui-même. César est un film
avant d’être une pièce de théâtre,
signe du passage du temps qui a installé le cinéma
comme septième art.
Première pièce de
Pagnol adaptée à
l’écran, Marius est
peut-être aussi son
plus grand succès.
Du théâtre au cinéma
C’est avec un vieux genre qu’il
débute : le théâtre. Pagnol écrit
plusieurs pièces puis rencontre le
succès avec Topaze, présentée
pour la première fois au théâtre
des Variétés en 1928. C’est une
pièce étrange dans l’œuvre de
Pagnol, la seule où perce le cynisme, quand tout le
reste de ses textes est plutôt empreint d’une malicieuse
ironie. Le titre de la pièce tire son nom du personnage
principal, un instituteur naïf devenu corrompu par
la vie. C’est bien la seule représentation négative d’un
maître d’école dans l’œuvre de Pagnol. Sans doute
est-ce l’air de la ville qui pourrit les mœurs car l’action
de Topaze se situe dans une grande ville aux contours
un peu flous, peut-être Paris.
L’aventure de cette pièce ne s’arrête pas aux portes
du théâtre des Variétés. Au contraire, elle se prolonge
jusqu’en 1950, car elle est adaptée trois fois au cinéma :
1932, 1936 et 1950. Cette dernière version est celle
avec Fernandel et Jacqueline Pagnol. Le périple de cette
pièce réadaptée montre la pugnacité et l’obstination de
l’auteur devenu réalisateur. En effet, entre ces trois
dates, Pagnol a étendu de façon considérable ses compétences dans le domaine du cinéma : le dernier Topaze
est produit par les Films Marcel Pagnol, et réalisé et
scénarisé par l’auteur lui-même. En revanche, la toute
première version était entièrement orchestrée par la
40.
La Provence des écrivains
Marcel Pagnol aurait pu se contenter d’adapter ses
pièces de théâtre à l’écran. C’était compter sans son
amour de la littérature, développé très tôt, lorsqu’il
avait décidé de fonder une revue littéraire avec ses
camarades d’études, Fortunio, qui deviendrait plus tard
Les Cahiers du Sud. Pagnol est un pont entre des textes
classiques de la littérature française et la mise en valeur
de sa région natale. Il adapte à l’écran des grands auteurs
originaires du Sud. Il saisit, alors même qu’il fait partie de la première génération de réalisateurs, à quel
point les liaisons entre œuvres littéraires et films seront
fructueuses. Dans sa longue filmographie, on compte
des adaptations d’Alphonse Daudet (Tartarin de
Tarascon, 1934 ; Les Lettres de mon moulin, 1953-1954 ;
Le Curé de Cucugnan, 1967) et d’Émile Zola (Naïs,
1945). Mais l’auteur qui est le plus adapté par Pagnol,
c’est évidemment Jean Giono. Pas moins de quatre
Scène du film Angèle de Marcel Pagnol (1934). Avec Orane Demazis et Fernandel. AKG
adaptations au cours des années 1930 : Jofroi (1933)
d’après Jofroi de la Maussan, Angèle (1934) d’après Un
de Baumugnes, Regain (1937) d’après le roman éponyme
et La Femme du boulanger (1938) d’après un épisode
de Jean le Bleu. Mais adapter n’est pas si simple et Giono
intente en 1941 un procès pour contrefaçon à Pagnol,
que ce dernier gagne. La même année, il achète le
château de la Buzine, dans les environs de Marseille,
avec le projet d’y installer de nouveaux studios. Lorsqu’il
déambule dans cette propriété, il croit y reconnaître le
château de sa mère, de son enfance.
Le théâtre n’est rien sans la performance des acteurs : Pagnol saura se souvenir de cet adage puisqu’il
fidélise autour de lui une troupe de comédiens qui
vont devenir acteurs sous la poussée enthousiaste de
l’auteur devenu réalisateur. Le plus connu de cette
« bande à Pagnol », c’est bien entendu Raimu, inoubliable César dans la trilogie marseillaise. Raimu est
traditionnellement employé dans le rôle du père, souvent tyrannique, parfois attendrissant, toujours forte
tête. Dans cette série d’acteurs, il convient de ne pas
négliger Fernandel, à qui Pagnol offre de très beaux
rôles, notamment dans Topaze, La Fille du puisatier
ou Angèle. Fernand Charpin est aussi un très émouvant
Panisse dans Marius, Fanny et César. Et puis il y a bien
sûr toute la cohorte des actrices avec lesquelles Pagnol
a des aventures à la ville : Orane Demazis, qui inter-
prète Fanny et Angèle, Josette Day, qui est la Patricia
de La Fille du puisatier, et puis Jacqueline Pagnol,
éternelle Manon des sources.
Ce dernier film achève la boucle de la relation entre
littérature et septième art. Manon des sources naît au
cinéma avec la version de 1952, réalisée par Pagnol.
C’est immédiatement un film, avant de revenir à la
littérature avec le roman de L’Eau des collines, publié
par l’auteur en 1963. Le romancier imagine dans cette
œuvre la genèse de Manon des sources, l’histoire de
son père, Jean de Florette, et cette version romanesque
modifie considérablement le scénario original.
Quelques décennies plus tard, en 1986, Claude Berri
décide d’adapter à son tour les deux tomes. Cette foisci, le cinéma a délaissé le noir et blanc pour la couleur.
L’éclat du soleil de Provence et la fraîcheur scintillante
de l’eau rare rendent justice à la poésie de Pagnol. Cette
version colorée de son œuvre n’en est que l’une des
nombreuses reprises, qui ont commencé dès 1931 avec
des variantes étrangères de Marius ou Fanny. Preuve
que l’art de Marcel Pagnol a su exporter – et dépasser –
le folklore provençal pour parler d’amour et d’amitié
à l’humanité.
.41
LITTÉRATURE
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• Marcel Pagnol est un auteur, cinéaste
et producteur français né en 1895
à Aubagne et mort à Paris en 1974,
reçu à l’Académie française en 1947.
• Il est l’auteur de nombreuses pièces
de théâtre qu’il a ensuite transposées
au cinéma, films parmi lesquels Marius,
Fanny, César sont les plus célèbres.
Il a aussi adapté de grands auteurs de
la littérature française, originaires tout
comme lui de Provence : Jean Giono,
Alphonse Daudet ou encore Émile Zola.
• Dans ses Souvenirs d’enfance, il raconte
sa jeunesse auprès de sa famille et ses
aventures dans les collines provençales
pendant les grandes vacances. Son
œuvre autobiographique est composée
de La Gloire de mon père, Le Château
de ma mère, Le Temps des secrets
et Le Temps des amours.
• On retrouve dans la plupart des films
de Pagnol ses acteurs favoris, souvent
issus du théâtre, qui ont su s’adapter
aux règles du cinéma : Raimu, Charpin,
Fernandel, Alida Rouffe, Milly Mathis
ou encore Orane Demazis.
Prolonger le dossier avec...
… DES FILMS
• La Gloire de mon père et Le Château
de ma mère par Yves Robert (1990)
• L’Eau des collines : Jean de Florette
et Manon des sources par Claude
Berri (1986)
… DES LIEUX
• Le château de la Buzine, dans le
11e arrondissement de Marseille :
le fameux « château de ma mère ».
En tout cas, Marcel Pagnol croit
reconnaître en cette demeure, qu’il
achète en 1941 pour y installer ses
studios, le château « de la peur
42.
de sa mère ». Après de nombreux
changements de propriétaires, c’est
aujourd’hui un lieu culturel qui
abrite des expositions et projette
des films.
• La maison natale de Marcel
Pagnol, à Aubagne, au 16, cours
Barthélemy. Au rez-de-chaussée,
l’appartement des Pagnol a été
reconstitué comme à l’époque.
• Le musée Raimu, installé
depuis 2014 dans une belle villa
réaménagée de Marignane. Issue
de la collection privée de la petitefille de l’acteur, le fonds du musée
comporte des photographies ou
encore des affiches de films.
L’auteure vous conseille
• Jacques Bens, Pagnol (Le Seuil, 1994)
Une biographie de l’auteur de Marius
par un autre écrivain de Provence qui
présente de façon très complète l’œuvre
et la vie de Marcel Pagnol.
• Claude Beylie, Marcel Pagnol
ou le cinéma en liberté
(Éditions de Fallois, 1995)
Véritable somme sur le cinéma de Pagnol,
cet ouvrage regorge de détails sur les
conditions de tournage des films. Un
livre qui associe le sens de l’anecdote et le
regard du chercheur pour nous plonger
dans cet univers cinématographique.
• Nicolas Pagnol, Marcel Pagnol,
l’album d’une vie
(Flammarion, 2017)
Édité par le petit-fils de Marcel
Pagnol, cet album est un très beau
livre sur la vie de l’auteur.
L’anecdote
Marcel Pagnol et Jules Muraire, alias Raimu,
ont entretenu une grande amitié faite de hauts
et de bas. Ils se rencontrent en 1928, alors que
Pagnol travaille au projet de Marius. Raimu
s’est fait une réputation à la capitale en jouant
le rôle de Clemenceau dans Vive la République
de Sacha Guitry. Les caractères de l’un comme
de l’autre rendent leurs disputes mémorables.
Mais à la mort de l’acteur, en 1946, Pagnol est
inconsolable. Il déclare lors de la cérémonie :
« On ne peut pas faire de discours sur la tombe
d’un père, d’un frère ou d’un fils, tu étais pour
moi les trois à la fois : je ne parlerai pas sur
ta tombe. »
Un jeu à vous fendre le cœur
Nombre de points
/5
Dans cette célèbre partie de cartes extraite de Marius, quels personnages jouent ?
Les noms des trois principaux protagonistes de la scène ont été remplacés par des lettres :
retrouvez qui est A, B, C.
Indices :
A. Son nom est aussi celui d’une spécialité culinaire
du Sud à base de pois chiches.
B. Il est le capitaine du ferry-boat de Marseille.
C.Il est joué par Raimu dans le film Marius de 1931
réalisé par Alexander Korda.
A, presque ému : Allons, C, je t’ai fait
de la peine ?
A à B : Si tu continues à faire des grimaces,
je fous les cartes en l’air et je rentre chez moi.
A : Allons, C…
C : Quand tu me parles sur ce ton, quand
tu m’espinches comme si j’étais un scélérat,
eh bien, tu me fends le cœur.
Monsieur Brun : Ne vous fâchez pas,
C : Oui, tu me fends le cœur. Pas vrai, B ?
Il nous fend le cœur.
A. Ils sont cuits.
B, ravi : Très bien !
B : Moi, je connais très bien le jeu de la
manille et je n’hésiterais pas une seconde si
j’avais la certitude que A coupe à cœur.
Il jette une carte sur le tapis. A la regarde,
regarde C, puis se lève brusquement,
plein de fureur.
A : Je t’ai déjà dit qu’on ne doit pas parler,
même pour dire bonjour à un ami.
A : Est-ce que tu me prends pour un
imbécile ? Tu as dit : « II nous fend le cœur »
pour lui faire comprendre que je coupe
à cœur. Et alors il joue cœur, parbleu !
A : Eh bien ! Réfléchis en silence…
Et ils se font encore des signes ! Monsieur
Brun, surveillez B. Moi, je surveille C.
C à A : Tu te rends compte comme c’est
humiliant, ce que tu fais là ? Tu me surveilles
comme un tricheur. Réellement, ce n’est pas
bien de ta part. Non, ce n’est pas bien.
C:…
A, lui jetant les cartes au visage :
Tiens, les voilà tes cartes, tricheur,
hypocrite !
A. Panisse
B. Escartefigue
C. César
B : Je ne dis bonjour à personne. Je réfléchis.
.43
ÉCONOMIE
Depuis le xviiie siècle,
économistes et politiques
cherchent à percer
les secrets de l’activité
économique et
à la provoquer.
PA R N I C O L A S P R I S S E T T E , J O U R N A L I S T E
I L L U S T R AT I O N A N N E YA S M I N E B A S S A M - E N S A D
Q
u’elle arrive, on loue la providence.
Qu’elle s’en aille, c’est la consternation.
La croissance économique joue un rôle
décisif dans le destin d’un pays. Elle
génère des emplois, des maisons
neuves, des retraites solides… Sa mesure est un baromètre
donnant mieux que la seule météo des affaires : le climat
de la vie collective. Elle est régulièrement au cœur de
l’actualité. Mais de quoi parle-t-on précisément ?
Par définition, la croissance désigne l’augmentation
du produit intérieur brut (PIB). Cet indicateur correspond
au montant des richesses créées dans un pays sur une
période donnée. D’un point de vue économique, il s’agit
de la somme des valeurs ajoutées : la production de l’ensemble des biens et des services à l’intérieur des frontières,
déduction faite des ressources utilisées pour y parvenir.
L’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), créé par le Gouvernement provisoire
après guerre et rattaché au ministère de l’Économie, en
fournit un calcul officiel depuis 1949. La plupart des
nations dévastées par le conflit mondial se sont ainsi
dotées de structures administratives pour guider
leur reconstruction.
Afin d’établir le montant du PIB, les statisticiens
font appel à de multiples sources. Ils recueillent les
déclarations fiscales des entreprises, les déclarations
en douane, les données URSSAF, les ventes de véhicules,
les avis de mise en chantier, etc. La quantité d’informations collectées est colossale. Il faut plus de deux années
44.
UN BAROMÈTRE
DE L’ACTIVITÉ
HUMAINE
La croissance
économique
.45
ÉCONOMIE
Quiz
de traitement statistique avant de connaître
le chiffre définitif du PIB. Par exemple, la
valeur finale du PIB de 2015 (soit 2 173,7 mil1. En France, une évolution de 1 % du PIB équivaut
à une rentrée dans les caisses publiques de…
liards d’euros) n’a été publiée qu’en 2018. La
précision est de l’ordre de + ou - 0,2 %. Les
11 milliards d’euros
méthodes de calcul sont harmonisées au sein
11 millions d’euros
de l’ONU et elles figurent dans un règlement
11 000 euros
de l’Union européenne qui en précise les
11 euros
détails, sous le contrôle de l’office européen
2. On parle de récession lorsque...
des statistiques Eurostat.
Heureusement, le PIB peut être estimé plus
La croissance ralentit
rapidement. L’INSEE fonde ses publications à
Le PIB est négatif pendant deux trimestres consécutifs
court terme sur les indicateurs disponibles
Les prix baissent face à une diminution de la demande
retraçant la consommation des ménages,
l’investissement des entreprises, la construction
de logements et les exportations – en retranchant les importations. La somme de ces données est une autre appréhension du sujet. Grâce
à ce travail, l’évolution est connue tous les trois
mois. En deçà de 0,3 % sur le trimestre, la
progression trimestrielle est jugée faible. Audelà, on considère qu’elle est soutenue ou forte.
Outre son intérêt économique et social,
la croissance focalise l’attention car elle a une
portée politique majeure. Elle est déterminante pour l’action du gouvernement. Le sort
Tous les gouvernants (et ceux qui aspirent
de l’exécutif finit toujours par dépendre de la
à prendre leur place) comptent donc sur la
conjoncture. Une accélération de l’économie
manne. La consultation des programmes élecdonne des marges de manœuvre à l’action
toraux des candidats à la présidence de la
publique : ce sont les recettes nouvelles tirées
République est à ce titre éclairante. Leurs préde la TVA grâce à la hausse de la consommavisions économiques sur le quinquennat sont
tion, des cotisations grâce à la hausse des
régulièrement surestimées, ce qui leur permet
salaires et des embauches, de l’impôt sur les
d’avancer des engagements en réalité intenables
sans endetter le pays. Par exemple, le candidat
revenus ou sur les bénéfices, des taxes sur
l’immobilier et l’épargne… En France, une
François Hollande avait tablé sur une croisévolution du PIB de 1 % équivaut à 11 milsance de 2 % minimum entre 2014 et 2017.
liards d’euros de rentrées dans les caisses
Malheureusement, elle a été deux fois moindre
publiques. Une telle somme
jusqu’en 2016, avant de dépasser cet objectif
couvre quatre fois le budget du
en 2017 seulement.
LE PROGRÈS TECHNIQUE NE
ministère de la Culture ou
La prévision économique n’en demeure
SOUFFRE PAS L’ARRÊT. […]
l’intégralité des crédits pour L’HUMANITÉ EST CONDAMNÉE
pas moins un art très sérieux. De nombreux
AU PROGRÈS À PERPÉTUITÉ.
l’Écologie, elle permettrait de
organismes émettent des prévisions, au niveau
a lfred Sauvy
rembourser 1 % de la dette
mondial (FMI, OCDE, Banque mondiale)
publique ou de baisser les imcomme à l’intérieur du pays (ministère de
pôts. A contrario, un ralentissement ou une
l’Économie, OFCE, banques…). Ces anticirécession limitent les moyens d’action et
pations conditionnent le climat des affaires,
poussent l’État à emprunter.
donnant de la confiance aux investisseurs si
1. Une évolution du PIB de 1 % équivaut en France à 11 milliards d’euros de rentrées
dans les caisses publiques.
2. On parle de récession lorsque le PIB est négatif durant deux trimestres consécutifs au moins. Depuis la Seconde Guerre mondiale, on compte trois années de
récession : 1975, 1993 et 2009.
46.
Ralentissement et récession
L’
économie connaît des périodes
où les richesses produites sont
plus faibles qu’auparavant. Lorsque
l’évolution du PIB est négative
pendant au moins deux trimestres
consécutifs, on parle de récession.
Les récessions sont des moments de
crise : l’investissement se tarit, l’emploi
recule. Elles sont relativement rares :
on compte trois années de récession
en France depuis la Seconde Guerre
mondiale (1975, 1993 et 2009).
Il ne faut pas confondre les récessions
avec le ralentissement de la croissance,
parfois appelé dans un contresens
« baisse de la croissance ». Quand
l’activité économique progresse moins
d’une année sur l’autre, il n’y a pas
de destruction de richesse. Il y a
un gain, mais il est moindre
que l’an précédent.
Portrait d’Adam Smith réalisé en 1787. DR
elles sont favorables, freinant les comportements dans le cas contraire. La conjoncture a
un autre impact politique, indirect mais décisif. On constate que la popularité des gouvernements est corrélée au PIB. Dans les bonnes
périodes économiques, le gouvernement est
plus apprécié et les probabilités de réélection
sont élevées. Mais dans les mauvaises périodes,
malheur à lui… Cette relation entre économie
et politique occupe un pan de la recherche
universitaire aux États-Unis, avec la théorie
du public choice, dont l’inspirateur est le Prix
Nobel James Buchanan.
De la « main invisible »
à la « destruction créatrice »
Comment entretenir la croissance, comment la provoquer ? Et comment parer les
crises ? Depuis un siècle et demi, ces questions
obsèdent les économistes. La problématique
naît avec la mutation agricole du xviiie siècle,
qui précède la révolution industrielle.
POINT DE PIB
Le montant du PIB
sert d’unité
de mesure et
de référence pour
de nombreux
indicateurs
macroéconomiques :
niveau des impôts,
des dépenses
sociales, de
la dette publique,
des dépenses
militaires…
Ces indicateurs
sont exprimés
en pourcentage
du PIB ou en
points de PIB.
Pour la France,
un point vaut,
en volume,
23 milliards
d’euros en 2018.
Assolement quadriennal, nouveaux outils,
spécialisations régionales… Les progrès de
l’agriculture permettent d’augmenter les ré-
On constate que
la popularité des
gouvernements est
corrélée au PIB.
coltes. Dans le même temps, la population
gagne en espérance de vie grâce, notamment,
à une meilleure hygiène. Le concept de croissance trouve ses origines dans les champs :
chaque année, on parvient à vendre davantage
de nourriture aux consommateurs, on peut
donc acheter de nouveaux produits et investir.
Dès 1776, le philosophe écossais Adam
Smith publie un ensemble d’ouvrages intitulé
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il établit que la spécialisation
du travail sur des tâches précises permet
.47
ÉCONOMIE
d’accroître la productivité. Sa pensée repose
sur la double hypothèse de rationalité individuelle et de communication collective : chacun
agit au mieux de ses intérêts, tout le monde
s’accorde en discutant des prix et des quantités
en parfaite connaissance de cause. L’harmonie
est présupposée entre gens de bonne compagnie. C’est « la main invisible du marché »,
écrit Smith. L’État est cantonné au rôle de
maintien de l’ordre public.
Mais, à l’instar d’un autre économiste, le
Britannique David Ricardo, certains penseurs
du xviiie siècle sont loin de croire qu’un monde
nouveau est advenu. Ils redoutent que la croissance ne s’éteigne d’elle-même. Elle ne serait
qu’une parenthèse de l’histoire. Certes, la rationalisation agricole augmente les rendements,
mais les investissements suivants produisent
Portrait de Karl Marx en 1875 par John Jabez Edwin Mayall. DR
48.
PIB ET PNB
Le produit intérieur
brut désigne
les richesses
produites
à l’intérieur
des frontières
d’un pays.
Il se distingue
du produit national
brut – dont l’usage
est tombé en
désuétude –,
qui intègre
la recette des
investissements
réalisés à
l’étranger.
THÉORIE DES
CHOIX PUBLICS
Fondée dans
les années 1960
par James
Buchanan
et Gordon Tullock,
elle défend l’idée
que la logique
des prises de
décision politique
est la même
que dans la sphère
économique.
L’État, loin d’être
un tout, est
composé d’acteurs
agissant dans
leur intérêt privé,
comme le font
les producteurs
et les
consommateurs.
moins d’effet, la terre ne pouvant donner toujours plus. On appelle cela la « loi des rendements décroissants » – qui n’a de loi que le
nom. Autrement dit, l’euphorie serait vouée
à s’évanouir.
Un demi-siècle plus tard, l’Allemand Karl
Marx anticipe lui aussi un déclin. Le capitalisme
Les capitalistes vont
gagner moins d’argent à
cause de la concurrence
qu’ils se font entre eux.
court à sa perte. Son extinction ne dépend pas
seulement de la prise de pouvoir des travailleurs,
qu’il encourage. Marx théorise la « baisse tendancielle du taux de profit » : les capitalistes
vont gagner moins d’argent à cause de la concurrence qu’ils se font entre eux. Chaque succès
commercial, chaque invention suscitent l’appétit de nouveaux investisseurs et entraînent les
entreprises à se copier. En quelque sorte, le
gâteau est partagé par un nombre toujours plus
élevé de couteaux, donc les parts sont de plus
en plus petites. Mais les sombres prédictions
s’effacent devant le rythme des inventions universelles. Machine à vapeur, chemin de fer,
électricité… Le génie des hommes et la large
diffusion des techniques perpétuent l’ère moderne. L’économiste autrichien Joseph
Schumpeter, dont la renommée viendra bien
après sa mort, analyse les révolutions industrielles du xixe siècle. Il théorise les différentes
phases de la croissance, engendrées par l’innovation, évoquant un phénomène de « destruction créatrice ». Les nouvelles technologies
remplacent les anciennes, les entreprises innovantes doivent être protégées, les entrepreneurs
sont les « héros » de l’économie… Schumpeter
est devenu le penseur phare d’aujourd’hui :
l’avènement des multinationales du numérique
correspond à ses thèses, un siècle et demi plus
tard. À sa suite, de nombreux chercheurs, dont
les Prix Nobel Robert Solow ou Robert Lucas,
ont théorisé les effets de l’innovation sur la
croissance dans tous ses aspects, partant parfois
Un peu de maths :
volume et valeur
L
es économistes s’attachent à observer
la croissance dite « en volume », qui est
la mesure la plus sûre de l’activité économique.
Pour l’établir, on retranche l’inflation du calcul
du PIB. La hausse des prix peut en effet donner
une vision fausse de la santé économique.
Un exemple pour comprendre : admettons
un constructeur automobile qui vend chaque
année une seule voiture, à 10 000 euros.
S’il double le prix de vente pour percevoir
20 000 euros, la somme récoltée ne signifie
pas qu’il aura employé davantage de maind’œuvre et de machines. L’activité économique
est inchangée. Il y a une évolution
du PIB dit « en valeur », mais elle est nulle
« en volume ». En revanche, s’il vend deux
voitures au prix de 10 000 euros, l’usine aura
dû travailler deux fois plus : c’est une évolution
du PIB « en volume ».
du principe qu’elle naissait du hasard, ou bien
qu’elle était induite par le système lui-même.
Ainsi, sur le long terme, le PIB tend à augmenter. Les économistes partagent cette observation et une forme de consensus. L’activité
économique génère, peu ou prou selon les
époques, de nouveaux revenus sous l’effet de
trois facteurs combinés : l’augmentation de la
population, la création de nouveaux produits
et services et la diffusion de nouvelles connaissances. Ce qui n’empêche pas des crises ponctuelles et des effets indésirables (voir l’interview
de Fabrice Lenglart, page 52).
L’avènement
de la mondialisation
La France est entrée lentement dans cette
histoire. Le xixe siècle y est marqué par une
croissance modeste mais régulière, à la différence de la Grande-Bretagne, pays pionnier de
la révolution industrielle et grand exportateur,
qui vit une progression fulgurante. L’économie
française est longtemps en retard sur sa voisine
La croissance en France depuis 1949
Évolution annuelle en %
Source : INSEE
En %
8
6
4
2
0
-2
1949
ADAM SMITH
(1723-1790)
Philosophe
écossais de la
morale, imprégné
de la pensée des
Lumières, il est
également
économiste. Son
ouvrage le plus
célèbre, La Richesse
des nations (1776),
est l’un des livres
fondateurs
des sciences
économiques
modernes
et inspirera
les théoriciens
du libéralisme.
1961
1973
1985
1997
1997
2017
d’outre-Manche. Mais la production s’accélère
au début du xxe avec l’avènement de l’électricité, domaine dans lequel la France va exceller.
Les historiens estiment
que l’industrie française
dépasse l’agriculture
en termes de revenus
globaux en 1913.
La machine s’emballe enfin. Les écoles d’ingénieurs, nées un siècle auparavant, fournissent
une nouvelle élite, des investisseurs font fortune,
l’exploitation des colonies va bon train.
Personnage emblématique de cette période,
Gustave Eiffel accède à une renommée mondiale. Le pays connaît une grande transformation. Les historiens estiment que l’industrie
française dépasse l’agriculture en termes de
revenus globaux en 1913. Le PNB par habitant
(à distinguer du PIB) double entre 1840 et 1910
.49
ÉCONOMIE
alors que la durée du travail des salariés est
progressivement réduite, quasiment de moitié,
passant de quinze heures par jour, six jours sur
sept, en 1840 à quarante-huit heures hebdomadaires par une loi de 1919.
Les conflits et les crises du xxe siècle vont
rebattre les cartes. Le krach de 1929 démontre
que la spéculation financière dans un pays a
des conséquences partout ailleurs. La Seconde
Guerre mondiale oblige à refonder les équilibres
mondiaux, et donc à repenser l’économie sur
toute la planète. Elle conduit les grandes nations
à se coordonner davantage. En 1944, au sommet de Bretton Woods (New Hampshire), les
règles sur la fixation des taux de change entre
les grandes devises sont rédigées. On y bâtit
aussi un mécanisme de solidarité, avec la création du Fonds monétaire international (FMI).
Le Britannique John Maynard Keynes y représente son pays. Cet économiste illumine la
seconde moitié du xxe siècle. Ses travaux dé-
JOSEPH
SCHUMPETER
(1883-1950)
Économiste
autrichien naturalisé
américain,
il est connu
pour son analyse
du capitalisme
et sa pensée
de l’innovation
comme source
des cycles
économiques.
Il est l’auteur
d’une Théorie
de l’évolution
économique (1912)
et d’une Histoire
de l’analyse
économique (1954),
deux ouvrages
références
des sciences
économiques.
montrent le rôle décisif de la puissance publique,
capable d’accélérer ou de ralentir l’économie
par ses choix fiscaux et budgétaires.
Avec ce nouvel ordre mondial et sous l’impulsion des États-Unis, le monde entre dans
une phase de développement industriel accé-
Après guerre,
le monde entre
dans une phase
de développement
industriel accéléré.
léré. La France connaît une croissance soutenue.
L’évolution du PIB dépasse 5 % en moyenne
entre 1945 et 1975. L’économiste Jean Fourastié
appelle cette période « les Trente Glorieuses ».
L’industrialisation atteint son apogée, l’ouverture
du commerce mondial offre des débouchés à
Phases de croissance par région de 1820 à 1992 (en % par an)
Source : Maddison (1995)
1820-1870
1870-1913
1950-1973
1973-1992
Europe occidentale
1,7
2,1
4,7
2,2
Asie
0,2
1,1
6,0
5,1
Afrique
0,4
1,1
4,4
2,8
Pays neufs*
4,3
3,9
4,0
2,4
Europe occidentale
0,7
0,7
0,8
0,3
Asie
0,1
0,6
2,1
1,9
Afrique
0,3
0,7
2,4
2,9
Pays neufs*
2,8
2,1
1,5
1,0
Europe occidentale
1,0
1,3
3,9
1,8
Asie
0,1
0,6
3,8
3,2
Afrique
0,1
0,4
2,0
- 0,1
Pays neufs*
1,4
1,8
2,4
1,4
PIB
POPULATION
PIB PAR HABITANT
* Pays neufs : États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande.
50.
Un atelier d’ourdissage (pour le tissage) à Lyon vers 1900. RUE DES ARCHIVES/TALLANDIER
l’étranger tandis que le baby-boom assure, à
l’intérieur des frontières, une progression continue de la demande pour les entreprises françaises. Cette période dorée marquera profondément le pays. Les responsables politiques la
considéreront longtemps comme un idéal
à retrouver.
Cela est-il vraiment possible ? Dans les
années 1970, l’essor du commerce mondial, la
libéralisation des taux de change et la crise
pétrolière font entrer les pays occidentaux dans
une autre configuration. Un État seul ne peut
plus réguler sa propre économie. En 1971, les
États-Unis décrètent la fin de la convertibilité
du dollar en or, qui avait été décidée lors des
accords de Bretton Woods. Le taux de change
se fixe désormais librement entre les devises.
Cette décision a pour but de rétablir la vérité
des prix entre les pays et d’éviter des effets indésirables comme la multiplication de monnaies
faussement indexées sur le billet vert.
La mondialisation est le phénomène majeur
de cette époque, qui se poursuit aujourd’hui.
Hommes, objets, services, informations, argent,
JOHN MAYNARD
KEYNES
(1883-1946)
Économiste
et essayiste
britannique,
il est le fondateur
de la macroéconomie
keynésienne, qui
étudie les
politiques
économiques
des États. Opposé
au libéralisme,
il défend une
responsabilité de
l’État, notamment
dans sa politique
de relance. Il est
considéré comme
l’un des plus
influents
théoriciens de
l'économie du
XXe siècle, ayant été
le conseiller officiel
de plusieurs
hommes
politiques.
pollution, tout circule partout. Le degré de
coopération entre les pays s’impose donc
comme un élément primordial pour la poursuite d’une croissance régulière. La construction
européenne et la naissance de l’euro, les accords
du GATT qui créeront l’Organisation mondiale
du commerce (OMC), les négociations sur le
climat vont dans le sens de l’harmonie. On
tente de permettre à tous de profiter équitablement du progrès technique, de limiter les
risques et de juguler les crises. Et, pour les
nations les plus pauvres, de sortir de la misère :
la Chine et l’Inde accèdent au rang de grandes
puissances économiques. Mais ces bouleversements suscitent des contrecoups politiques
et sociaux dans les nations occidentales. Dans
la période la plus récente, la vague populonationaliste (Brexit, élection de Donald Trump,
victoires de l’extrême droite en Europe…) oblige
à repenser la coopération mondiale, tandis que
la notion même de croissance est parfois contestée. Menaces de repli et activisme citoyen pourraient laisser présager un ralentissement économique global.
.51
ÉCONOMIE
« Le PIB ne mesure
pas la destruction du
patrimoine naturel. »
La croissance est souvent
présentée comme le meilleur
remède aux maux de l’économie.
Est-ce une vérité scientifique ?
La croissance aide à résoudre
certaines difficultés économiques,
en apportant par définition un surcroît de revenus, associé à une
hausse de la production de biens et
de services. Mais elle n’est pas la
solution à tout. Sur le marché du
travail, par exemple, son impact
positif à court terme ne fait certes
pas débat. Une accélération de
l’activité réduit le taux de chômage
car les entreprises embauchent pour
répondre à de nouvelles commandes. Mais, à moyen terme, ce
lien n’est pas automatique. Le chômage sera durablement plus élevé
si les entreprises peinent à trouver
parmi les demandeurs d’emploi les
qualifications et les compétences
dont elles ont besoin ; ou bien si
certaines entreprises profitent de
leur situation dominante pour freiner voire empêcher l’entrée sur leurs
marchés de jeunes entreprises
concurrentes porteuses d’innovation. Le chômage dit structurel
dépend donc du bon fonctionnement du marché du travail, et plus
généralement du circuit économique dans son ensemble.
52.
Entretien avec
Fabrice Lenglart
Économiste et statisticien, commissaire général adjoint de France
Stratégie, organisme de réflexion et de prospective rattaché
à Matignon, après avoir dirigé plusieurs départements de l’INSEE
P R O P O S R E C U E I L L I S PA R
NICOLAS PRISSETTE
Et contre la pauvreté ?
Au niveau mondial, la croissance
économique a permis de sortir des
populations entières de la pauvreté.
C’est le fait majeur des dernières
décennies notamment en Asie et en
Amérique du Sud. Les inégalités de
revenus se sont ainsi réduites à
l’échelle de la planète. Mais dans le
même temps, elles se sont accrues
à l’intérieur de certains pays développés, comme les États-Unis,
l’Allemagne et même la Suède. Un
lien de causalité est établi entre la
montée en puissance de la Chine
dans le commerce international et
certaines destructions d’emplois
dans l’industrie outre-Atlantique.
Un autre élément a probablement contribué à la croissance des
inégalités de salaire au sein des pays
développés : le progrès technique
y a suscité davantage de besoin en
main-d’œuvre qualifiée, au moment
où les moins qualifiés se trouvaient
davantage mis en concurrence avec
la main-d’œuvre des pays émergents. Dans les pays où le système
socio-fiscal de redistribution n’a
pas suffisamment amorti cette
croissance des inégalités salariales,
la progression des niveaux de vie
s’est concentrée sur la partie la plus
aisée de la population. Ceci, en
retour, peut nuire à la croissance,
car la part de revenu épargné par
les plus aisés est très élevée, alors
que le taux d’épargne des plus modestes et des classes moyennes est
beaucoup plus faible. Sans compter
l’impact potentiellement dangereux
d’une montée des inégalités pour
la cohésion d’un pays si elle n’est
pas acceptée socialement.
L’activité économique est accusée
d’engendrer des effets pervers,
comme le réchauffement
climatique ou l’épuisement
des ressources naturelles.
Notre modèle est-il mauvais ?
Les critiques adressées au productivisme remontent aux années 1970. On proteste déjà, à
l’époque, contre la pollution. Et les
dangers liés à une intensification de
l’effet de serre sont bien identifiés.
Certains en ont déduit que c’était la
mesure même du PIB qu’il fallait
remettre en cause. Mais, en réalité, le
PIB mesure plutôt bien ce qu’on lui
demande de mesurer, à savoir la production de biens et de services sur
un territoire, et il n’a pas la prétention
de mesurer le bien-être : c’est ce que
rappelle le rapport Sen-StiglitzFitoussi de 2008 sur la mesure des
performances économiques et du
progrès social.
C’est une tout autre question que
celle de savoir si notre modèle économique est viable. Le PIB mesure
une production de richesse, mais il
ne mesure pas la destruction du
patrimoine naturel qui l’accompagne :
extraction de minerais et d’hydrocarbures du sous-sol, dégradation de
l’atmosphère… Or cela équivaut bel
et bien à un appauvrissement à long
terme puisque nous épuisons peu à
peu un capital naturel.
Dès lors, si l’on cherche à montrer l’absurdité de la croissance par
des arguments du genre « la multiplication des embouteillages sur le
périphérique parisien, ça fait comptablement de la croissance », on dit
une contre-vérité, mais on touche
aussi du doigt une vraie question.
L’extraction et le raffinage du pétrole,
comme la production d’automobiles, sont comptabilisés dans le PIB
avec raison, mais ils ne doivent pas
être confondus avec leur usage.
L’utilisation d’essence et de voitures
par les consommateurs peut être
utile, inutile voire néfaste. Cela ne
doit pas conduire à changer la mesure du PIB. Il faut plutôt compléter
le PIB, lui adjoindre d’autres indicateurs, tout aussi voire plus importants, pour connaître l’évolution de
notre patrimoine économique,
social et environnemental.
Un courant de pensée
environnementaliste prône
la « décroissance ». Comment
considérez-vous cette idée ?
Au terme de « décroissance », je
préfère celui de « changement de
modèle de développement ». Si on
parvient au bout de cette mutation,
la croissance restera tout aussi désirable car elle sera soutenable.
Aujourd’hui, les entreprises, les
consommateurs et les épargnants
n’ont ni la bonne information ni la
bonne incitation à faire des choix qui
ne soient pas dommageables sur le
plan environnemental. Pour favoriser
ce changement de modèle, il faut
basculer plus franchement dans un
modèle qui affiche les « bons » prix,
ceux qui font payer la dégradation
du patrimoine naturel. À dire vrai, la
France est engagée dans cette voie
d’un accroissement de la fiscalité
environnementale. Il faut poursuivre
et amplifier l’effort. Au passage, ceci
ne signifie pas que les impôts doivent
augmenter : d’autres impôts, en particulier ceux qui pèsent sur le travail,
doivent baisser dans le même temps.
Peut-on changer le
fonctionnement de l’économie
tout en conservant notre
niveau de confort ?
Nous savons qu’il faut changer
de modèle, nous savons que c’est
urgent. Nous pressentons que ce
changement ne nous permettra pas
de vivre comme aujourd’hui. En
réalité, nous ne savons pas si, au
terme du processus, le niveau de vie
de la population s’en trouvera plus
ou moins élevé. C’est davantage une
question d’ingénieur que d’économiste : disposons-nous des moyens
de substitution en matière énergétique qui garantiraient l’accès à un
ensemble de biens et services aussi
abondant qu’aujourd’hui ? Nul n’a
la réponse. Notre modèle actuel de
production est énergétivore. Dans
le futur, pourrons-nous consommer
moins d’énergie ? À défaut,
pourrons-nous développer les énergies renouvelables à un niveau équivalent ? Peut-être nos enfants
voyageront-ils moins en avion et
travailleront-ils davantage que nous
dans l’agriculture… Si c’est le cas,
en seront-ils pour autant plus malheureux ? Construisons un modèle
de développement durable pour
l’homme et la planète. Il continuera
de générer de nouvelles opportunités grâce aux progrès de la connaissance et des technologies.
Selon la science économique, les
nouvelles technologies créent-elles
ou détruisent-elles des emplois ?
Le progrès technique crée des
emplois et il en détruit d’autres, sans
qu’il en résulte un solde négatif à
moyen terme. Nous avons les
mêmes débats aujourd’hui autour
des robots et de l’intelligence artificielle qu’au xviie puis au xixe siècle,
quand l’arrivée de la machine à
vapeur ou de l’électricité suscitait
des craintes pour les activités vouées
à disparaître.
.53
ÉCONOMIE
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• La croissance est définie par l’évolution
du produit intérieur brut (PIB),
qui représente l’ensemble des richesses
produites par l’économie d’un pays.
Pour l’année 2017, le PIB est estimé
en France à 2.291,7 milliards d’euros
environ et sa variation par rapport
à 2016 est une hausse de 2,2 %.
Le calcul définitif du PIB nécessite
deux années de travail à l’INSEE, avec
une marge d’erreur de + ou - 0,2 %.
• La progression du PIB est synonyme
d’amélioration des comptes pour l’État
et de marges de manœuvre pour
le gouvernement. Elle génère des
recettes d’impôts, de taxes et de
cotisations supplémentaires. En
France, une progression de 1 % du PIB
rapporte 11 milliards d’euros
aux caisses publiques.
• Les théories économiques s’accordent
sur les ferments de la croissance :
la progression de l’activité s’explique
par la combinaison du capital, du
travail et des connaissances. Elles
divergent en revanche sur le meilleur
moyen de perpétuer la croissance
ou de relancer l’activité économique.
• Plusieurs grandes écoles de pensée
s’affrontent depuis le xviiie siècle :
les libéraux estiment que l’activité
humaine génère en soi un
enrichissement collectif, les marxistes
et les socialistes pensent que le partage
des richesses passe par un rapport
de force, les keynésiens insistent sur le
pouvoir de régulation de l’État, d’autres
louent le rôle moteur de l’innovation.
54.
Prolonger le dossier avec…
… DES LIEUX
• La Cité de l’économie et de la monnaie, un nouveau musée
qui doit être inauguré début 2019 à Paris. Au sein de l’hôtel Gaillard,
un magnifique bâtiment néogothique, ce site conçu par la Banque
de France mettra en lumière de façon originale l’histoire économique,
à travers le fonctionnement de la monnaie et des marchés financiers,
et les problématiques qui leur sont liées.
Citéco, 1, place du Général-Catroux, Paris 17e
• Le musée des Arts et Métiers, pour comprendre l’origine des
révolutions industrielles, depuis les métiers à tisser jusqu’à la machine
à vapeur de Watt (1789) en passant par l’automobile et l’aviation.
Une façon très concrète et accessible de suivre la façon dont les
inventions forgent les destins économiques et la vie quotidienne.
Musée des Arts et Métiers, 60, rue Réaumur, Paris 3e
• L’écomusée du Creusot Montceau : réparti sur cinq sites, cet ensemble
de musées évoque tant l’essor des techniques (maquettes
d’usines et de locomotives, produits de la cristallerie, céramique…)
que les conditions de travail (on descend dans une mine à Blanzy).
L’écomusée souligne aussi le rôle social de la famille Schneider,
grands industriels de la région.
Écomusée du Creusot Montceau, château de la Verrerie, Le Creusot
L’anecdote
La conjoncture économique est intimement liée à l’exercice du pouvoir politique. En 1996, la croissance en
France atteint 1 % seulement, alors que le gouvernement
d’Alain Juppé tablait sur 2,8 %. Les recettes fiscales sont
mauvaises. Les prévisions de Bercy pour 1997 et 1998
laissent craindre que les comptes de l’État ne restent
profondément dans le rouge. Or la France doit absolument réduire son déficit à 3 % du PIB pour pouvoir
passer à l’euro. Le président Jacques Chirac pense qu’il
va devoir appliquer une politique de rigueur, forcément
impopulaire, à la veille des législatives de 1998. Il décide
la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997, pour
avancer ce scrutin d’un an et s’éviter un revers électoral.
Las, la droite perd ces élections anticipées. L’échec est
d’autant plus cruel que les sombres prévisions de Bercy
ne se réalisent pas : le déficit revient bien à 3 % et la
croissance atteint des sommets en 1998.
En pleine croissance
Nombre de points
/10
Associez chaque citation et concept à son auteur.
B. Il a écrit : « La tendance invétérée des individus
à s’adonner aux délices de la société domestique
n’est freinée que par le principe de réalité. »
Il a développé la loi des rendements décroissants.
C. On lui doit le concept de destruction créatrice,
qui pour lui « constitue la donnée fondamentale
du capitalisme ». Il affirme en effet que
« la variable prix cesse d’occuper sa position
dominante. Car, dans la réalité, c’est bien
la concurrence inhérente à l’apparition
d’un produit, d’une technique, etc., qui compte.
C’est-à-dire la concurrence qui s’attaque
non seulement aux marges bénéficiaires, mais
bien à l’existence même des firmes existantes ».
D. Il défend l’intervention dans l’économie
de la puissance publique, capable d’accélérer
ou de ralentir l’économie par ses choix fiscaux
et budgétaires. Il déclare, pour appuyer
la nécessité de politiques conjoncturelles :
« À long terme, nous sommes tous morts. »
E. Il développe la théorie du capital humain,
selon laquelle l’allongement de la durée moyenne
de la scolarité est une cause importante
de la croissance économique d’un pays.
1. Joseph Schumpeter
2. John Maynard Keynes
3. Adam Smith
4. Gary Becker
5. David Ricardo
A-3 ; B-5 ; C-1 ; D-2 ; E-4.
A. Il a écrit : « Ce n’est pas de la bienveillance
du boucher, du brasseur ou du boulanger que
nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin
qu’ils apportent à la recherche de leur propre
intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur
humanité, mais à leur égoïsme. » Il a développé
le concept de « main invisible ».
.55
UN LIEU, UNE IDÉE
L’Opéra Bastille veut
démocratiser l’art lyrique
depuis trente ans
56.
L
PA R M É L O D Y M O U R E Y
e 13 juillet 1989, les grands représentants de la politique
internationale sont présents à l’événement mondain incontournable : l’inauguration de l’Opéra Bastille. George Bush,
Margaret Thatcher et une trentaine d’autres chefs d’État
ou de gouvernement sont réunis, cent quatorze ans après
l’ouverture du Palais Garnier. La date de l’inauguration, à la veille de la
fête nationale, a été choisie pour sa force symbolique, le nouvel opéra
s’érigeant sur la place de la Bastille, forteresse prise deux cents ans plus
tôt par les révolutionnaires.
Grande salle de l'Opéra Bastille. C. LEIBER/ONP
Populaire et moderne
Fraîchement élu, premier président de la République de gauche,
François Mitterrand décide au printemps 1982 de la création d’un nouvel
opéra, en accord avec sa politique de grands travaux et avec l’objectif de
démocratiser l’opéra public, qui traverse alors une crise. Non seulement
cet art souffre d’une image élitiste, mais les créations restent limitées :
en 1986, des historiens montrent que les deux tiers des représentations
mondiales d’art lyrique ne recouvrent qu’une centaine d’œuvres datant
majoritairement du xixe siècle.
Dans un rapport, l’inspecteur général des finances François BlochLainé pointe du doigt les coûts excessifs de l’Opéra Garnier et sa capacité
d’accueil insuffisante. La création d’un nouvel opéra apparaît alors comme
un moyen de désengorger le premier et d’abaisser le prix des places en mul-
Sur la très populaire
place parisienne, un écrin
moderne accueille
500 000 spectateurs
chaque année.
.57
UN LIEU, UNE IDÉE
tipliant l’offre de spectacles. L’idée de François
Mitterrand est de dédier le Palais Garnier
principalement aux ballets et l’Opéra Bastille
à l’art lyrique, en donnant à ce dernier une
vocation populaire et moderne. Et il souhaite
que la modernité s’inscrive dans l’architecture
elle-même de l’édifice.
Les rebondissements
Un grand concours international est alors
organisé. Il suscite un engouement international, 757 projets étant proposés – anonymement – puis étudiés par un jury composé
de vingt personnalités issues de différentes
disciplines. Six projets se voient retenus, et
l’anonymat est levé avant la présentation des
trois finalistes. Des membres du jury pensaient
reconnaître la patte du célèbre Richard Meier
derrière la candidature 222 qu’ils avaient sélectionnée, mais ils découvrent avec étonnement
qu’elle appartient à Carlos Ott, un architecte
uruguayo-canadien alors méconnu et qui a,
depuis, construit sept autres opéras en Chine.
Construction de l'Opéra Bastille. FELIPE FERRÉ
58.
Son projet s’impose comme celui qui répond le mieux aux impératifs. Il est choisi le
17 novembre 1983 par François Mitterrand.
La décision n’est pas accueillie avec enthousiasme, Le Figaro allant jusqu’à évoquer un
« triomphe de la banalité ». Car si l’intérieur
semble réunir toutes les conditions requises,
la façade déçoit de nombreux observateurs.
Dans un entretien avec Marguerite Duras à la
radio en 1986, le président de la République
lui-même ne cache pas sa tiédeur à l’égard
du projet en déclarant : « C’est un concours
international, donc il y a des règles et on m’a
soumis les six derniers projets. Aucun n’était
bien. C’est le plus grand concours qu’il y ait
eu au monde, 750 projets, et parmi les six
derniers, moi j’ai choisi celui-là car il me
paraissait le plus convenable… »
C’est à l’emplacement d’une ancienne
gare désaffectée depuis 1969 que l’opéra est
construit, après que de nombreux autres emplacements ont été envisagés, comme le quai
de Javel. Le terrain est étroit et l’édifice doit
tenir entre le canal Saint-Martin et la rue du
Faubourg-Saint-Antoine, les quais de Seine et
le métro. Cette exiguïté est mise en exergue
par Le Monde au lendemain de l’inauguration,
le journal titrant « Un rhinocéros serré dans
une baignoire ».
Après la démolition de la gare en 1984,
les travaux s’étendent sur cinq ans et sont
interrompus durant un mois en 1986 à la
demande de Jacques Chirac. Devenu Premier
ministre, celui-ci souhaite en effet mettre
un terme à la construction du nouvel opéra
pour utiliser autrement le terrain. Il se
laissera finalement convaincre. Christine
Desmoulins cite à ce propos dans son livre
L’Opéra Bastille un échange entre François
Mitterrand et l’architecte Carlos Ott, le premier déclarant : « Voyez-vous, Carlos, en
France, le président préside et le Premier
ministre gouverne. Vous allez donc faire ce
que demande le Premier ministre », avant
d’ajouter en partant : « Conformément à
votre contrat, vous allez terminer mon opéra
pour le 14 juillet 1989. »
Vue sur la scène et la salle. PATRICK TOURNEBOEUF/ONP
Un instrument de musique
Durant ces années, Carlos Ott travaille en
collaboration avec un acousticien, Helmut
Müller, ainsi qu’avec une équipe de recherche
du Centre scientifique et technique du bâtiment de Grenoble. Sur leurs conseils, il décide
de limiter à 2 700 places la salle principale afin
que la distance ne soit pas trop importante
entre la scène et les derniers rangs. Il choisit les matériaux et les formes avec l’objectif
d’éviter la réverbération néfaste à l’art lyrique
et conçoit l’édifice comme un instrument de
musique. Carlos Ott explique dans une interview accordée à Christine Desmoulins avoir
étudié pour cela « sur des maquettes plus ou
moins grandes, dont une de 3 x 3 mètres remplie d’eau, car le comportement de l’eau est
identique à celui du son ». Finalement, la salle
occupe 5 % du volume total de l’Opéra, l’édifice
est constitué de 200 000 tonnes de béton. À
l’intérieur, on retrouve du marbre d’Italie, et
dans la grande salle du granit gris au mur, du
velours noir sur les sièges et un plafond de
verre ondulant. Les couleurs harmonieuses et
discrètes permettent de ne pas contrarier celles
des décors de chaque production.
Si l’architecture de l’édifice avive les critiques,
sa raison d’être elle-même n’est pas non plus épargnée, Hugues Gall – qui quelques années plus
tard prendra la tête de l’institution – déclarant en
1990 : « L’Opéra Bastille est la mauvaise réponse à
un problème qui ne se posait pas. » Aujourd’hui,
tout le monde s’accorde pour reconnaître que
l’Opéra Bastille permet une augmentation du
nombre de spectacles et l’accueil de beaucoup
plus de grands artistes français et internationaux.
Chaque année, quinze opéras y sont montés,
contre cinq à l’Opéra Garnier, ainsi que deux à
trois ballets contre dix. En 2017, 282 représentations y ont eu lieu et 500 405 spectateurs y ont
été accueillis, dans la grande salle, dans l’amphithéâtre et au studio, l’opéra étant construit de
façon à ce que plusieurs productions puissent
avoir lieu simultanément, avec une scène entourée d’arrière-scènes aux dimensions identiques
pour conserver les décors. Aujourd’hui, l’Opéra
Bastille continue de développer sa politique de
démocratisation de l’art lyrique, avec des événements tels que « Ma première fois à l’opéra »,
créé lors de la saison 2017-2018, destiné à des
familles n’ayant jamais eu l’occasion de voir un
spectacle à l’Opéra de Paris.
.59
PALÉONTOLOGIE
ai qui étaie t
aime t le
mme
é i t ique
e i e ce qualificati
t e ima i ai e et de e é e tati
a
i a tai i te
t a
é
u e ima e a e
eu éali te
PA R A N T O I N E B A L Z E A U, PA L É O A N T H R O P O L O G U E ,
CHERCHEUR AU CNRS ET
AU M USÉU M NAT IONA L D’HISTOIR E NAT U R ELL E*
L
a préhistoire est à la mode ! Les médias rapportent régulièrement qu’une découverte
chamboule nos connaissances dans ce domaine. Car notre vision des hommes préhistoriques repose sur ce que nous avons appris
à l’école, vu dans les documentaires sur petit et grand écran,
lu sous la plume et entendu de la bouche des scientifiques.
Mais tout n’est pas aussi simple. Faisons un petit tour parmi
les idées reçues sur le sujet pour nous rapprocher, pour de
vrai, de la vie des hommes de l’époque. Le sujet est vaste,
nous ne pourrons tout traiter. Les éditeurs de ce journal n’ont
pas voulu, malheureusement, me donner l’ensemble de ce
numéro : j’aurais adoré ! Parlons donc de ce qu’est la préhistoire, puis développons sur l’Homme – hommes et femmes,
bien sûr – préhistorique.
60.
.61
Reconstitution en plastique de l’Homo habilis, par W.Schnaubelt et N.Kieser. Musée de
Darmstadt (Allemagne). AKG/ HESSISCHES LANDESMUSEUM
PALÉONTOLOGIE
Quiz
1. Comment appelle-t-on la science qui étudie
l’évolution de l’espèce humaine ?
Paléozoologie
Paléoanthropologie
Paléontologie
Paléosapienlogie
2. Lequel de ces indices ne permet pas d’attribuer
des ossements fossiles à l’espèce Homo sapiens ?
Un crâne volumineux
Une arcade sourcilière proéminente
Un menton saillant
Un crâne haut
1. La paléoanthropologie est l’étude de l’évolution de l’espèce humaine.
2.Homo sapiens a une arcade sourcilière réduite, contrairement aux autres espèces
du genre Homo.
Tous les manuels nous content que la préhistoire est découpée en cultures. Parmi les
termes employés, il y a évidemment le mot
« paléolithique ». Il vient du grec palaios,
« ancien », et lithos, « pierre » : tout est dit. Le
Paléolithique, c’est la période durant laquelle
les hommes ont fabriqué des outils. Cette
grande époque est divisée en Paléolithique
inférieur, moyen et supérieur, ce qui est simple
et efficace, et qui correspond à des changements culturels. La partie supérieure est ellemême redécoupée en subdivisions, toujours
liées à de nouvelles manières de casser des
cailloux. Le nom de ces subdivisions est généralement lié au premier lieu de découverte
des témoignages de l’époque. Tout est bien
rangé, semble-t-il. Mais il est judicieux de se
demander d’où viennent cet agencement et sa
signification. Cette structuration est comprise
comme des périodes consécutives dans le
temps, impliquant des humanités tout autant
successives les unes aux autres. Cela implique
aussi l’idée d’une amélioration des compétences et donc des concepteurs. Mais ces
Le Paléolithique,
c’est la période durant
laquelle les hommes
ont fabriqué des outils.
cultures correspondent-elles réellement à des
moments et à des gens différents, et sont-elles
universelles ?
Posons la première pierre. Elle est loin dans
le temps, le plus ancien outil
reconnu ayant 3,3 millions
L’HUMANITÉ A DE MULTIPLES
d’années – pour le moment.
NAISSANCES, AVANT
SAPIENS, AVEC SAPIENS,
Le Paléolithique inférieur
APRÈS SAPIENS, ET PEUT-ÊTRE
s’étend jus qu’à i l y a
PROMET UNE NOUVELLE
300 000 ans ; il est caractéNAISSANCE APRÈS NOUS.
edgar Morin
risé par des galets taillés, des
hachereaux, puis des bifaces.
Cette période concerne les Australopithèques
– même si toutes les espèces n’ont peut-être
pas taillé –, le début du genre Homo, et diverses
espèces à travers l’ancien monde.
62.
Le Paléolithique moyen (jusqu’à environ
45 000 ans) correspond en Europe à la période
de vie des Néandertaliens et à l’industrie de la
taille de la pierre nommée le Moustérien (parce
que les premiers éclats de cette époque ont été
trouvés au Moustier, en Dordogne). La période
contemporaine en Afrique s’appelle le Middle
Stone Age – ce n’est pas très original – et recouvre probablement la période des derniers
Homo erectus et des premiers Homo sapiens,
voire d’autres. Sans compter que, au ProcheOrient et peut-être même en Asie, les hommes
modernes se sont aussi mis au Moustérien
– c’était visiblement contagieux.
Enfin, le Paléolithique supérieur (jusqu’à
12 000 ans) comprend l’Aurignacien, le
Gravettien, le Solutréen, le Magdalénien et
autres. Ces cultures sont définies par des caractéristiques nettes, entre outils marqueurs et
styles artistiques. Mais ce qui fonctionne pour
l’Europe à cette époque, surtout de l’Ouest, n’est
pas universel : ce découpage ne s’applique pas
ailleurs. Ainsi, toutes ces divisions et subdivisions selon les outils sont utiles pour savoir de
quoi nous parlons. Et il faut être conscient que
ces cultures se chevauchent dans l’espace et le
À gauche : outil en pierre trouvé en Tanzanie et datant de 1,85 million d’années. AKG/SCIENCE PHOTO LIBRARY
À droite : lame de 19,8 cm de haut, datant du Paléolithique supérieur, trouvée dans les Hautes-Pyrénées. DIDIER DESCOUENS
temps, et qu’elles ne nous informent pas sur
l’identité de leurs artisans. Qui plus est, il n’y a
pas eu de « progression » des outils au cours
du temps : ce fut en réalité bien plus compliqué.
Une vie sans histoire
Autre interrogation récurrente sur la préhistoire : faisait-il bon y vivre ? Concernant
les risques naturels, les hommes ne fréquentaient pas les milieux extrêmes que nous nous
imaginons. Pourquoi se seraient-ils perdus
dans un désert brûlant ou glacé ? Ç’aurait été
idiot. Les volcans, eux, sont bien utiles pour
dater les couches géologiques, mais jamais les
hommes ne les escaladaient au point de se
retrouver les pieds dans la lave. La meilleure
associée du paléoanthropologue dans sa quête
de fossiles est l’eau, qui favorise les dépôts
sédimentaires susceptibles de préserver les os.
C’est pourquoi la plupart des fossiles viennent
d’anciens lacs ou de lits de rivière. Cependant,
HOMME DE
CRO-MAGNON
Ensemble de
fossiles d’Homo
sapiens découverts
en 1868 sur le site
de l’abri de
Cro-Magnon,
en Dordogne
(cros signifiant
« creux »
en occitan).
Il désigne parfois
les représentants
de l’espèce Homo
sapiens trouvés
en Europe
au Paléolithique
supérieur
(45 00012 000 ans),
mais l’expression
est aujourd’hui
désuète dans
le langage
scientifique.
cela ne signifie pas que tous les hommes que
l’on y trouve se sont noyés ! Quant aux prédateurs avec des griffes acérées et des dents
menaçantes, ils évitaient les hommes et préféraient s’attaquer à des proies plus faciles. Les
preuves de décès liés à des agressions par des
animaux sont rares dans le registre fossile,
même si bien sûr il ne reste que les os pour en
Quelle que soit l’espèce,
les hommes étaient bien
équipés, développant
des outils variés.
témoigner. Quelle que soit l’espèce, les hommes
étaient bien équipés, développant des outils
variés. Cro-Magnon, Néandertaliens et autres
Homo erectus étaient de bons chasseurs, utilisant divers armements. Le feu était aussi une
protection, éloignant les rôdeurs nocturnes,
.63
PALÉONTOLOGIE
les pathologies alimentaires et
les virus. Enfin, nous connaissons de nombreux indices
d’échanges entre groupes
humains de différentes
régions : le commerce a
certainement été inventé
avant la guerre, impliquant communication
plutôt que violence.
Si l’environnement a
changé durant la préhistoire, ce n’était pas à
l’échelle de la vie humaine.
Surtout, c’était dans des
proportions plus réduites
que ce que nous connaissons aujourd’hui. Finissons par
le menu de l’homme préhistorique : naturel, bio et sans produits transformés. La nourriture était
variée : viande du jour d’animaux nourris
naturellement, volailles certifiées de plein air,
baies garanties sans OGM, voire poissons
– toujours sauvages, jamais d’élevage – constituaient la base de menus divers. Les hommes
savaient où trouver de l’eau, fraîche, pure et
claire, et adaptaient leur mode de vie aux saisons. Tout n’était pas rose ; pénuries, mauvais
temps et accidents existaient, mais il est fort à
parier que Rahan se serait bien ennuyé dans
ces âges pas si « farouches » que cela.
Il ne me reste qu’à trouver une chute sur la
préhistoire : savez-vous quand elle se termine ?
La bonne réponse se trouve sous vos yeux…
Avec l’invention de l’écriture.
Un homme, un vrai
Pour discuter de ce qu’est un homme, il
faut s’entendre sur le vocabulaire. Les homininés
comprennent les fossiles attribués à Homo et
les hommes actuels, les Australopithèques,
Paranthropes, Ardipithèques et autres Orrorin
ou Sahelanthropus (voir l’éléphant no 19). Leur
point commun est la bipédie et les caractères
anatomiques qui en découlent. Le terme
« hominidé » réfère aux homininés, aux autres
64.
Vue de face d’un
crâne d’Homo
habilis trouvé au
Kenya, et datant
de 1,9 million
d’années. AKG/
SCIENCE PHOTO
LIBRARY
INDUSTRIE
LITHIQUE
Ensemble des
objets en pierre
transformés
intentionnellement
par les hommes.
Ce sont
habituellement
des armes et
des outils qui
sont utilisés
ou échangés,
excluant toute
production
purement
artistique.
Il s’agit souvent
du seul
témoignage de la
culture matérielle
préhistorique qui
nous est parvenu.
grands singes actuels (chimpanzés,
gorilles et orangs-outans) et aux
ancêtres communs à ce petit monde
depuis une vingtaine de millions
d’années. Le genre Homo est, lui,
le sparadrap dérangeant du
paléoanthropologue ; la chose qui
colle, ennuie, dont on ne sait quoi
faire. Au départ, il avait été défini
dans un élan de création comme
inauguré par le premier artisan, à
qui on offrait aussi capacités de
langage et raisonnement : Homo
habilis. Mais d’un point de vue
anatomique, les différences avec ceux
qui précèdent ne sont pas flagrantes.
Pour les capacités cognitives, rien de
plus évident. Ainsi, pour définir un
homme, le genre Homo n’est pas le
meilleur compromis. Essayons de voir
ailleurs : il nous reste une entité à visiter pour
tenter de définir l’homme, Homo sapiens. Voilà
deux mots qui désignent des êtres vivants dont
nous pensons tout savoir – et pourtant, lorsqu’il
Homo sapiens,
garant de la pensée
et du savoir, n’a
probablement pas
été le premier à mériter
cette appellation.
s’agit de décrire ce qui nous caractérise,
l’exercice est plus compliqué que prévu. Homo
sapiens est un animal, mammifère et primate,
parmi d’autres ; un représentant du genre Homo
aussi et évidemment le seul de l’espèce sapiens.
Très bien, mais qu’est-ce qui nous définit ?
Beaucoup pensent que nous sommes plus
« intelligents », mais cela pourrait faire débat !
Les outils ne sont pas l’apanage des hommes
puisque les grands singes savent aussi utiliser
ou fabriquer des objets selon leurs besoins, et
ils connaissent les vertus médicinales des
plantes qui les entourent. Et puis, Homo sapiens,
Représentation d’artiste d’un groupe d’Homo habilis. SCIENCE PHOTO LIBRARY/AKG
garant de la pensée et du savoir, n’a probablement pas été le premier à mériter cette appellation. Depuis des centaines de milliers d’années, les homininés ont sélectionné des pierres
pour leurs outils, parfois pour optimiser la
fabrication, d’autres à des fins esthétiques. Ils
ramassaient et conservaient à l’occasion des
curiosités de la nature pour des raisons non
utilitaires. Notre espèce n’a pas été non plus la
seule à avoir établi des usages vis-à-vis des
morts, puisque les Néandertaliens enterraient
leurs défunts, signe de valeurs partagées, d’une
marque de respect envers l’autre, peut-être de
croyances dans l’au-delà. Ces exemples suffisent
à montrer qu’Homo sapiens n’a pas été le seul
à développer une conscience réfléchie. Ainsi,
notre espèce ne se distingue que par quelques
caractéristiques anatomiques – le menton, par
exemple – et partage de nombreuses similarités physiques et comportementales avec
d’autres êtres vivants et les hommes préhisto-
NÉANDERTALIEN
Espèce éteinte du
genre Homo qui
vivait en Europe,
au Moyen-Orient
et en Asie centrale
durant le
Paléolithique
moyen (300 00045 000 ans).
Découvert en
1856, il était plus
robuste, avec un
cerveau plus
volumineux que
l’Homo sapiens,
avec lequel il
partage un ancêtre
commun.
riques. Bien qu’étant les derniers hommes sur
Terre, nous n’avons pas été uniques.
Au grand air et à poil
Posons maintenant la question de ce qu’est
un homme des cavernes, classique de l’imagerie populaire. La France métropolinaine, par
sa diversité géologique, topographique ou
environnementale, offre divers terrains de jeu
aux préhistoriens, qui correspondent à des
cadres de vie aussi variés pour les hommes du
passé. Des cavernes, boyaux, grottes ont effectivement livré des témoignages du Paléolithique.
Par exemple, la découverte de Lascaux en 1940
fut un tel événement qu’il est inutile de rappeler la magnificence de ses œuvres préhistoriques. C’est sur cette richesse que s’est
construite l’idée que les hommes vivaient à
l’époque dans des grottes. En réalité, ils ne
s’installaient presque jamais dans les parties
les plus reculées des cavités. De nombreuses
.65
PALÉONTOLOGIE
Grotte du Paléolithique supérieur avec peintures, en Espagne (province de Ciudad Real). AKG/ALBUM/PRISMA
régions sont dépourvues de grottes. La zone
qui fut plusieurs fois le berceau de l’humanité, l’Afrique de l’Est, n’en compte pas ; pas
le moindre Australopithèque, Homo habilis
ou erectus retrouvé dans un boyau. Pour les
périodes plus récentes, les Homo sapiens du
Paléolithique supérieur ont colonisé les
La préhistoire n’était
pas la période violente
dépeinte dans les films
et les BD.
plaines d’Europe de l’Est et de la Russie. Pas
une cavité à l’horizon pourtant. Parfois,
certes, les hommes ont profité des abris sous
roche ou des porches des grottes pour s’installer. Toutefois, il n’est pas agréable de résider longtemps au fond d’une grotte : il y fait
froid, humide et sombre. Et même s’il suffit
d’allumer un feu pour réchauffer et illuminer
66.
GENRE HOMO
Genre qui réunit
Homo sapiens et
quatorze autres
espèces
aujourd’hui
éteintes. Apparu
il y a 2,8 millions
d’années, il se
distingue selon
quelques critères
anatomiques :
une bipédie
permanente, de
petits bras et de
grandes jambes et
une dentition plus
gracile que ses
prédécesseurs.
Bien qu’il soit
constitué d’espèces
distinctes,
plusieurs
hybridations
ont eu lieu
entre elles.
l’atmosphère, le problème vient du fait que
la fumée a du mal à s’échapper. Il fait peutêtre plus chaud, mais il n’est alors plus possible
de respirer.
Enfin, en termes de caractéristiques, les
hommes préhistoriques étaient-ils brutaux,
poilus, égoïstes voire crétins, comme notre
imaginaire le laisse parfois supposer ?
Attaquons-nous d’abord à la notion de brute
épaisse. La préhistoire n’était pas la période
violente dépeinte dans les films et les BD, et
ancrée dans nos idées. Quelques pistes le
laissent supposer. D’abord, les petits groupes
humains étaient disséminés à travers un vaste
monde ; il n’y avait pas trop de raison, donc,
de se battre pour la place. Au contraire, les
preuves d’échanges, de diffusion des connaissances dans la durée et l’espace sont légion.
Comme il est peu probable qu’un savoir survive au massacre de ses détenteurs, mieux
vaut échanger plutôt que tuer, c’est plus courtois et plus durable. Les traces d’agression
sont rares au Paléolithique. Cela se dégradera par la suite, mais c’est un autre sujet. Au
sujet du poil, différentes théories ont été
proposées pour justifier l’apparition du caractère glabre. Il est probable que cela fasse entre
1 et 2 millions d’années que l’humanité se
balade sans poils, et donc, en quelque sorte,
à poil. Si nous avons pu penser – imaginer,
plutôt – que les hommes préhistoriques
étaient particulièrement poilus, c’est par une
association d’idées avec la bestialité – notamment celle du singe – qu’on leur prêtait.
L’homme préhistorique n’était pas égoïste,
il existe pléthore de données scientifiques pour
le montrer. Par exemple, on voit chez plusieurs
Néandertaliens des blessures, ou des traces
des années, qui ont impliqué des soins, parfois
une immobilisation et, évidemment, le temps
de guérir – enfin, un petit coup de main pour
satisfaire à leurs besoins. Les hommes préhistoriques étaient bien altruistes et fraternels.
Étaient-ils intelligents ou crétins ? Ce n’est
pas facile à dire, tant ces notions sont relatives.
QUELQUES REPÈRES
Paléolithique inférieur
3,3 millions d’années
à 300 000 ans
Apparition du
genre Homo
2,8 Ma
Homo habilis
2,3 Ma à 1,4 Ma
Homo erectus
1,8 Ma à
150 000 ans
Paléolithique moyen
300 000 ans
à 45 000 ans
Homo sapiens
depuis
250 000 ans
Paléolithique supérieur
45 000 ans
à 12 000 ans
Difficile d’estimer depuis quand les hommes
pensent, conceptualisent, réfléchissent. Ces
compétences sont impossibles à quantifier et
ne se fossilisent pas. Peut-on lier ce phénomène
à l’apparition des premiers outils, à la diffusion
hors du continent africain, aux premiers rites
funéraires, à l’apparition de l’art… ? Si, aujourd’hui, je suis capable d’écrire ce texte sur
Notre « modernité »
aujourd’hui est surtout
le fruit de notre
capacité à sauvegarder
et à échanger
les connaissances.
mon ordinateur et de l’envoyer à l’éditeur de
votre revue préférée grâce à Internet, ce n’est
pas uniquement grâce à moi. Si je devais récupérer les matériaux, fabriquer mon portable,
créer un réseau de communication mondial
et faire toutes les découvertes archéologiques
nécessaires à cette synthèse, vous n’auriez jamais l’opportunité de me lire. Notre « modernité » aujourd’hui est surtout le fruit de notre
capacité à sauvegarder et à échanger les
connaissances, pas la preuve de nos capacités
individuelles. Je ne pense pas avoir des compétences cognitives plus importantes qu’un
homme de Cro-Magnon ou un Néandertalien :
ils faisaient à l’époque des choses aussi compliquées que ce que je suis capable de faire.
Ainsi, ce qui nous distingue des autres animaux
aujourd’hui est notre conscience accrue de
nous-mêmes. Notre espèce a su aussi compiler et mutualiser les connaissances, c’est indéniable, plus que les autres espèces humaines.
C’est l’occasion d’arrêter de détruire la nature,
dont nous faisons aussi partie.
* Antoine Balzeau est l’auteur de 33 idées reçues sur la
préhistoire (Belin, 2018), et de Qui était Néandertal ? L’enquête
illustrée, réalisé avec Emmanuel Roudier (Belin, 2016).
HOMO HABILIS
Espèce éteinte
du genre Homo
qui vivait en Afrique
il y a 2,3 à
1,4 millions
d’années.
Littéralement
« homme habile »
en latin, son premier
fossile est découvert
en 1960. Il maîtrisait
la bipédie
permanente mais
disposait d’une
capacité crânienne
peu développée.
HOMO ERECTUS
Espèce éteinte du
genre Homo qui
vivait en Asie il y a
1,8 million d’années
à 150 000 ans.
Littéralement
« homme dressé »
en latin, un de
ses fossiles est
découvert en 1891.
ll est plus robuste
qu'Homo sapiens,
en particulier son
crâne, et son corps
a les mêmes
proportions que
le nôtre.
HOMO SAPIENS
Seul représentant
actuel du genre
Homo apparu
il y a 250 000 ans,
il se distingue des
autres homininés
par de discrets
caractères
anatomiques.
Il se reconnaît à
la complexité de ses
relations sociales,
à son langage
élaboré, à ses
fabrications,
à sa maîtrise
du feu, ainsi qu’à
son aptitude
à l’abstraction,
à l’introspection et
à la destruction de
son environnement.
.67
PALÉONTOLOGIE
Les mystères
de l’art préhistorique
PA R A N T O I N E B A L Z E A U
Q
u’est-ce que l’art ? Voici une question qui en
soulève d’autres, dont une tous les ans au bac
philo. L’art est important car c’est une partie de ce qui
nous fait hommes. Le concevoir, le réaliser, l’admirer,
le commenter sont des passe-temps inconnus des autres
animaux. La communication n’est pas le propre de
l’homme, pas plus que la vie en société, l’outil ou la
bipédie. Toutefois, je vous l’accorde, notre langage est
unique, car il est dit articulé. D’autant qu’il l’est même
doublement, articulé. Il permet
en effet, avec un nombre
limité de phonèmes, les sons
en quelque sorte, de composer
une grande quantité de monèmes : ce sont les plus petites
associations de sons ayant un
sens ; s’il faut mettre un nom
sur cela, disons qu’il s’agit de
mots. Les données archéologiques suggèrent que les
hommes préhistoriques disposèrent très tôt d’un mode
de communication complexe, que sapiens ne fut pas le
premier à parler. Alors, que dire sur l’art ?
sont en grotte, mais la porte est ouverte à d’autres lieux
et cieux, et notamment à l’art en plein air ! Une
explication plausible pour justifier la rareté des
représentations artistiques à l’extérieur est qu’elles ont
moins de chances de se conserver. Certains ont proposé
que l’art n’existait pas en Afrique ou en Asie ; d’après
eux, seul l’homme européen aurait eu des dispositions
artistiques. Mais l’art en grotte se faisait dans des
régions où il y a des grottes. Cela semble une lapalissade.
Il y en a beaucoup dans
l’ He x a gon e , m ai s c’e s t
l’exception ! Pour achever de
tuer ce mythe, de quand date
la plus ancienne représentation
artistique connue dans une
grotte, et d’où vient-elle ? Elle
a 39 000 ans, c’est une empreinte
de main. Elle est à côté d’une
peinture de cochon qui a
quelques milliers d’années de
moins. Un cochon ? C’est en fait une sorte de babiroussa,
peint dans la grotte de Timpuseng, en Indonésie. Bien
loin de l’Ardèche, donc. L’art fut ainsi mondial, et
– caractère non moins important – il se faisait sûrement
partout ! Le début de l’art n’est pas évident à situer ; il
concerne peut-être même d’autres humanités. Divers
matériaux colorants sont retrouvés en quantité dans
les sites néandertaliens. Des traces sur les parois de
grottes espagnoles leur seraient même contemporaines.
Soyons humbles : nous ignorons une grande partie de
ce que nos prédécesseurs ont pu accomplir. Continuons
à développer nos méthodes pour identifier des traces
inattendues de matériaux périssables ou des colorants
disparus sur tous les supports que nous trouvons. L’art
contemporain est parfois très surprenant, alors il n’est
pas de raison que son pendant préhistorique ne l’ait
pas été tout autant !
Le panorama
de l’art préhistorique ne
se limite pas, bien qu’ils
soient très beaux, aux
chevaux de Lascaux.
Un art mondial
Nous avons une vision biaisée de l’art préhistorique,
du moins une représentation partielle. Entre Lascaux,
Chauvet-Pont d’Arc ou la grotte Cosquer, nous avons
intégré l’idée que l’art préhistorique se faisait dans les
grottes. Notre méconnaissance de ce qui a pu se faire
d’autre a induit que nous croyons qu’il ne se faisait que
dans les grottes. Pourtant, le panorama de l’art préhistorique ne se limite pas, bien qu’ils soient très beaux,
aux chevaux de Lascaux !
L’expression d’« art rupestre » désigne les peintures,
gravures ou sculptures faites sur des rochers. La
définition est large : une partie de ces représentations
68.
Peinture d’un bœuf asiatique dans une grotte à Lubang Jeriji Saléh en Indonésie.
Il s’agirait de la plus ancienne peinture figurative (près de 40 000 ans). DR
Des connaissances anatomiques
prodigieuses
Il existe bien quelques certitudes, par exemple que
ces figurines, gravures, peintures que faisaient nos
ancêtres Homo sapiens il y a quelques milliers d’années
méritent le nom d’« art ». Mais pourquoi faisaient-ils
cela ? Sont privilégiées des pistes symboliques, entre
tableau de chasse et dualité homme/femme, à destination d’une élite, imaginée préférentiellement masculine. L’idée que l’art servait à préparer la chasse est
raisonnable. Les hommes représentaient des animaux
vivant autour d’eux avec une grande précision, leurs
connaissances anatomiques étaient prodigieuses.
Pourtant, dans chaque grotte, le bestiaire figuré ne
correspond ni à la faune alentour, ni aux proies les plus
courantes. Cela n’empêche probablement pas qu’il y
ait un lien, mais en tout cas cela exclut que ce soit
l’unique raison d’être des réalisations.
Autre évidence, il y a une structuration des œuvres
dans les grottes. Le scientifique peut compter les figures,
les décrire, les mesurer, calculer où elles se positionnent.
Mais ces données reflètent-elles la conception et l’objectif de l’artiste au moment de la création ? Il n’est pas
possible de savoir si l’ensemble des représentations
d’un lieu sont le travail d’un seul homme, si elles sont
contemporaines – à l’échelle de la durée de vie de notre
aïeul, j’entends. La « toile », ou plutôt les parois, support
de l’art, a évolué au cours du temps. La théorie structuraliste propose aussi une supposée confrontation
entre bisons ou aurochs, symboles féminins, et chevaux,
étalons masculins. L’art préhistorique varie selon les
régions, entre les périodes, et même entre grottes
contemporaines. Les animaux figurés ne sont pas toujours les mêmes, leurs proportions divergent. Et
puisqu’il est question de sexe, cela fait beaucoup de
nuances pour résumer cela à une simple dichotomie
femme/homme. Des vagins, des phallus sont représentés dans le catalogue artistique du Paléolithique :
nul besoin de cacher cela derrière un bison ou un
cheval. Pire, il faudrait alors trouver un sens du même
genre aux peintures de mammouths, d’insectes ou de
phoques – car il y en a.
Mais l’art préhistorique avait aussi d’autres formes
qui nous sont plus ou moins parvenues. Nous savons
aussi de mieux en mieux que femmes et enfants visitaient les grottes, contribuaient aux représentations.
Tout cela pour conclure que l’art préhistorique n’était
peut-être pas si privé que cela : il faisait peut-être partie du quotidien de tous.
.69
PALÉONTOLOGIE
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
L’auteur vous conseille
• La préhistoire n’a pas vraiment de début
puisqu’elle précède l’histoire. Certains
optent pour la dater pour l’apparition
des hommes bipèdes (7 millions
d’années), des outils taillés (3,3 millions
d’années), du genre Homo (2,8 millions
d’années), mais ces jalons sont discutés
et sont susceptibles d’être modifiés
par la découverte d’occurrences
plus anciennes. La préhistoire se
termine en revanche il y a 5 500 ans,
avec l’apparition de l’écriture.
• Antoine Balzeau, 33 idées
reçues sur la préhistoire
(Belin, 2018)
Vous pourrez ainsi en savoir
beaucoup plus sur le sujet !
Je m’y amuse avec mon ami
illustrateur Olivier-Marc
Nadel à démêler le scientifiquement juste
du moins rigoureux.
• Jérôme Coignard, avec Antoine Balzeau,
et Betty Bone, Néandertal et moi (Éditions
courtes et longues, 2018)
Un livre jeunesse intelligent et beau auquel
j’ai eu l’immense plaisir de contribuer.
• La bipédie et l’ensemble des
transformations anatomiques qui
lui sont liées constituent le seul trait
distinctif des hommes préhistoriques.
Les homininés comprennent ainsi
les fossiles attribués aux genres
Sahelanthropus, Orrorin, Ardipithecus,
Australopithecus, Paranthropus, Homo
et les hommes actuels.
• Éric Le Brun, L’Art préhistorique en
bande dessinée (Glénat, 2012-2018)
Une approche totalement inédite,
un dessin délicat et précis pour nous
montrer comme si nous y étions
les artistes préhistoriques.
Accessible à tous, en plusieurs tomes
pour faire durer le plaisir.
• Homo sapiens se distingue uniquement
par de petites particularités
anatomiques. La fabrication d’outils,
le langage, les soins envers les malades,
le traitement des morts, l’art sont
des comportements apparus avant
notre espèce.
• L’explication la plus simple n’est pas
toujours la meilleure en préhistoire.
Si les données sont trop peu
nombreuses, la part d’interprétation
devient prépondérante. Il n’est pas non
plus question de dire que l’on ne sait
rien, mais il faut savoir tempérer son
enthousiasme. Au scientifique de
préciser ce qui se fonde sur des données
solides et ce qui ressort de
l’extrapolation, voire du conte.
Prolonger le dossier avec...
… UN SITE WEB
• www.hominides.com : le site
français le plus complet sur
la préhistoire, tenu par un amateur
éclairé, qui sait dissocier le fond
scientifique des extrapolations.
Une excellente source d’information
pour suivre l’actualité de ce
domaine.
… UN LIEU
• Le musée de l’Homme, à Paris : car
c’est bien sûr le meilleur endroit pour
tout savoir sur nous ! Notre
préhistoire, notre planète, entre hier
70.
et demain… Vous pourrez peut-être
m’y croiser car j’y ai mon bureau.
Voir aussi le site : www.
museedelhomme.fr.
…UNE CHANSON
• « L’homme fossile » de Serge
Reggiani : cette chanson est une
merveille d’humour et de justesse.
Ce que Reggiani y décrit est
tellement proche de la réalité des
sciences préhistoriques… Les
chercheurs content aussi des
histoires. À écouter ici : www.ina.fr/
video/I07088857.
Vieil humain
LE GENRE HOMO
Nombre de points
4
1. Homo ergaster (homme artisan)
2. Néandertalien
3. Homo sapiens
4. Homo habilis
Je suis une île d’Asie sur laquelle a été découverte
la plus ancienne peinture rupestre, datant de plus
de 40 000 ans. Elle représente un animal qui
ressemble au banteng, un bœuf sauvage asiatique.
Découverte en 1990 par le Français Luc-Henri Fage,
elle confirme que l’art rupestre n’est pas une
invention purement européenne. Qui suis-je ?
A. 450 000/30 000 ans
B. 1,9/1 million d’années
C. 2,3/1,4 millions d’années
D. 250 000 ans
4
DR
QUI EST QUI ?
LES ANIMAUX DE CHAUVET
2
La grotte Chauvet, en Ardèche, découverte en 1994,
est connue pour ses milliers de peintures rupestres,
dont la représentation de quatorze espèces animales.
Dans cette liste, trouvez les deux intrus :
Rhinocéros
Ours
Singe
1
LA GROTTE SECRÈTE
Associez chaque espèce à sa période chronologique
(datée avant le présent) :
/13
Panthère
Cheval
Loup
A
B
C
D
1. Homme de Cro Magnon
2. Homo habilis
3. Homo erectus
4. Homme de Néandertal
QUI EST L’HOMME DE NÉANDERTAL ?
2
1. Les premières sépultures connues sont l’œuvre
des Néandertaliens.
VRAI
FAUX
2. L’homme de Néandertal n’avait aucune
préoccupation esthétique.
VRAI
FAUX
Le genre Homo : 1-B ; 2-A ; 3-D ; 4-C.
Les animaux de Chauvet : à Chauvet, aucun singe ni loup n’est représenté.
La grotte secrète : il s’agit de l’île de Bornéo, dans le Sud-Est asiatique, qui
est partagée entre le Brunei, la Malaisie et l’Indonésie. La grotte se trouve
dans la partie indonésienne, nommée Kalimantan.
.71
Qui est qui ? A-2 ; B-3; C-1 ; D-4.
Qui est l’homme de Néandertal ? 1. Vrai : les plus anciennes datent de
100 000 ans avant le présent et ont été réalisées au Proche-Orient. 2. Faux :
les Néandertaliens collectionnaient les fossiles rares et pratiquaient la
gravure sur des os ou des pierres.
72.
PHYSIOLOGIE
L’ODORAT
Sens subtil
C’est le sens le plus instinctif et
le plus intime. Il nous permettrait
de percevoir des milliards
d’odeurs différentes.
PA R S O P H I E VO , J O U R N A L I S T E S C I E N T I F I Q U E
ILLUST R AT IONS JULIET TE BOULBEN – ENSA D
S
ens refoulé, négligé, l’odorat a longtemps eu une mauvaise
réputation. On l’accuse dès l’Antiquité d’être un sens primitif,
lié à l’animalité et inutile à la connaissance. Aujourd’hui
encore, il n’est pas bon de trop le mettre en avant et c’est à
grand renfort de savons et de déodorants qu’on cache les
effluves inconvenants des corps. Comparé à la vue et de l’ouïe, il termine
bon dernier dans la hiérarchie des sens. Notre désintérêt se reflète d’ailleurs
dans le langage puisque le nez, sans mots pour se raconter, en est réduit à
emprunter son vocabulaire aux autres sens : on dira d’un citron qu’il est
frais ou d’un muguet qu’il est vert. « Notre langage ne vaut rien pour décrire
le monde des odeurs », écrit Patrick Süskind dans son roman Le Parfum.
Or, loin d’être un sens inférieur, l’odorat est bien plus important qu’on
ne le croit. Il nous sert à déguster, à nous souvenir, à aimer ou à sentir
le danger. L’odeur nous relie aux autres de façon essentielle, dans les
premiers moments de la vie, lorsque le bébé se guide par l’odorat vers
le sein maternel, mais aussi chez les adultes, où les odeurs corporelles
influencent nos relations à autrui et notre intimité. Ne dit-on pas : « Je
ne peux pas le sentir » ? Plus que tout autre sens, l’odorat ravive nos
souvenirs les plus lointains et a le pouvoir de nous submerger dans un
bain d’émotions. Le nez est aussi dédié à notre plaisir puisqu’il intervient
dans nos préférences alimentaires et qu’il influence notre humeur.
.73
PHYSIOLOGIE
Sur le plan scientifique, l’idée que notre odorat soit considérablement affaibli date du
xixe siècle. L’hypothèse que ce sens a décliné
quand nos ancêtres ont opté pour la position
debout a notamment été avancée. Le neuroanatomiste Paul Broca observait, lui, que chez
l’homme la région du cerveau traitant les odeurs
est plus petite que chez les autres mammifères.
Ce n’est qu’au tournant du xxie siècle que la
science a ravivé son intérêt pour ce sens mystérieux, dont le fonctionnement est directement
lié à notre inconscient et à nos émotions.
Quiz
1. Vous vous penchez sur un bouquet de jasmin
et sentez son parfum. Comment est-ce possible ?
Les deux cents molécules de cette fleur libèrent chacune
une odeur dont le mélange produit le parfum suave
Votre nez détecte ces molécules et les transmet
au cerveau, qui va en faire une odeur
perceptible par l’homme
La personne qui vous tend le bouquet s’est un peu
trop aspergée de fragrance Jardin d’Orient
2. Alors que trois photorécepteurs nous suffisent
pour percevoir l’infinité des couleurs,
Un cheminement
combien de récepteurs olfactifs possède-t-on ?
du nez au cerveau
Quand on s’approche d’une fleur pour la
Quatre
sentir, une myriade de molécules odorantes
Quarante
flottant dans l’air vient chatouiller notre nez.
Quatre cents
Une odeur de jasmin, par exemple, se compose
de plus de deux cents molécules, chacune ayant
son rôle à jouer dans la composition de l’odeur.
Chez la rose, c’est le géraniol qui apporte une
note florale et fruitée, tandis qu’un légume en
décomposition va libérer des composés soufrés
à la senteur d’œuf pourri. Invisible et volatile,
la molécule odorante ne porte pas elle-même
d’odeur puisque celle-ci n’existe qu’à travers
mènent au système olfactif : la voie orthol’individu qui la sent : une même odeur peut
nasale, par le nez, et la voie rétronasale, par
l’arrière de la bouche.
être perçue différemment par deux personnes,
même si celles-ci n’ont aucun problème d’odoLorsque la molécule odorante s’aventure
rat. Bien que ce soit le nez qui la détecte, c’est
dans le fond des cavités nasales, elle arrive au
le cerveau qui fait de la molécule une odeur,
niveau de la couche de cellules qui en tapisse le
plafond : il s’agit de l’épithélium olfactif. Si cet
nous permettant de percevoir l’arôme gourendroit est humide et glissant, c’est parce qu’il
mand d’un chocolat ou la fragrance boisée
d’un cèdre.
est protégé par un mucus destiné à éliminer les
On pense souvent que sentir se fait uniindésirables et à laver le tout, mais aussi à soluquement par les narines ; c’est
biliser pendant quelques instants les molécules
oublier qu’odorat et goût sont
odorantes, pour qu’elles ne ressortent pas tout
QUI MAÎTRISAIT LES ODEURS
intimement liés. Si les prode suite du nez. C’est après avoir traversé ce
MAÎTRISAIT LE CŒUR
duits odorants peuvent être
mucus que la molécule odorante rencontre le
DE L’HUMANITÉ.
neurone olfactif, qui, avec d’autres cellules, fait
inhalés par le nez, ils peuvent
Patrick SüSkind
aussi naître dans notre
partie intégrante de l’épithélium olfactif. De
bouche : lorsqu’on mange un
cette rencontre vont naître les signaux qui permettent la perception de l’odeur.
aliment, la mastication libère des molécules
Du côté du nez, l’extrémité de ce neurone
qui vont passer à l’arrière du palais et remonter pour chatouiller le fond de nos cavités
forme des touffes de cils immergées dans le
mucus et recouvrant l’épithélium olfactif
nasales. Il existe ainsi deux chemins qui
1. Invisible et volatile, la molécule odorante ne porte pas elle-même d’odeur. Bien que
ce soit le nez qui la détecte, c’est le cerveau qui fait de la molécule une odeur, nous
permettant de percevoir l’arôme.
2. Nous possédons 400 types de récepteurs olfactifs pour sentir la palette des odeurs
qui nous entourent.
74.
comme un tapis. C’est là, à la surface de ces
cils, que sont logés les récepteurs olfactifs, qui
vont reconnaître et se lier à des molécules odorantes spécifiques, un peu à la manière de ser-
De la rencontre d’une
molécule odorante et
d’un neurone olfactif
vont naître les signaux
qui permettent la
perception de l’odeur.
rures où vont s’insérer des clés. De l’autre côté,
les neurones olfactifs se prolongent par un
axone, comme un long câble qui accède directement au cerveau. Une fois que la molécule
odorante se lie à son récepteur, le neurone
ainsi stimulé génère un signal électrochimique
qui passe dans le cerveau pour amorcer la
PATRICK SÜSKIND
(Né en 1949)
Écrivain et
scénariste
allemand, il est
notamment connu
pour son premier
roman, Le Parfum
(1985). Ce livre
raconte l’histoire
d’un meurtrier
à l’odorat
exceptionnellement
développé, qui tue
des jeunes filles
pour leur dérober
leurs effluves
et ainsi créer
le parfum absolu
de l’amour.
Ses autres œuvres
reconnues sont
la pièce de théâtre
La Contrebasse
(1981) et le roman
Le Pigeon (1987).
représentation mentale de l’odeur. Ce n’est que
tardivement, en 1991, que la nature des récepteurs portés par les cils des neurones olfactifs
a été identifiée, par Linda Buck et Richard
Axel ; leurs travaux leur ont valu le prix Nobel
2004 de physiologie ou médecine, réveillant
l’engouement des scientifiques pour l’odorat.
Par la suite, il a été établi que nous possédons
quatre cents types de récepteurs olfactifs pour
sentir la palette des odeurs qui nous entourent
– alors que trois photorécepteurs nous suffisent
pour percevoir l’infinité des couleurs. On sait
aussi qu’un neurone olfactif donné ne porte
sur ses cils qu’un seul type de récepteur parmi
ce répertoire. Ainsi, un neurone n’est sensible
qu’aux molécules odorantes reconnues par un
unique récepteur. Un récepteur olfactif reconnaît en effet plusieurs molécules ; ces molécules,
elles, peuvent s’attacher à plusieurs types de
récepteurs, comme si elles étaient constituées
d’un trousseau de clés pour plusieurs serrures.
.75
PHYSIOLOGIE
LE CHEMINEMENT DES ODEURS
Bulbe ollfactif
Bulbe olfactif
Cellule mitrale
Épithélium olfactif
Glomérule
Nerf olfactif
Neurone olfactif
Mucus
Cil olfactif
Épithélium olfactif
Tout cela permet une multitude de combinaisons. Selon une étude menée par Andreas Keller
(Science, 2014), le nez humain pourrait percevoir mille milliards d’odeurs différentes. Même
si ce nombre vertigineux reste encore controversé, il remet en question les dix mille odeurs
avancées depuis des décennies. Il est aussi à
noter que, chez l’homme, l’épithélium olfactif
recouvre environ 2 centimètres carrés de la
fosse nasale et contient 5 millions de neurones,
alors que, chez certains animaux, son étendue
est beaucoup plus grande. Elle atteint ainsi
chez le berger allemand jusqu’à 200 centimètres
carrés, ce qui lui permet d’abriter beaucoup
plus de neurones (environ 200 millions).
La première structure du cerveau à collecter l’information venant de l’odeur est le bulbe
olfactif. C’est là, au-dessus de chaque cavité
nasale et en avant de notre cerveau, que se
dessine une sorte de carte d’identité chimique
de l’odeur. Les axones, par lesquels est acheminé le signal, se regroupent en nerfs olfactifs
et traversent l’os du crâne séparant la cavité
76.
PAUL BROCA
(1824-1880)
Médecin,
anatomiste
et anthropologue,
il découvre
l’« aire de Broca »,
une zone
du cerveau
responsable
du traitement
du langage.
Les relations
entre l’anatomie
du crâne et celle
du cerveau
déterminent selon
lui des capacités
mentales.
Constatant
la petite taille
du bulbe olfactif
de l’homme,
il en déduit que
son odorat est peu
développé.
nasale du cerveau (dans le langage courant, on
parle souvent d’un nerf olfactif ; il s’agit en fait
d’un faisceau de nerfs olfactifs). Ils atteignent
le bulbe olfactif, qui accueille les terminaisons
Le nez percevrait mille
milliards d’odeurs. Une
remise en cause des dix
mille odeurs avancées
depuis des décennies.
des neurones dans des structures en forme de
bulles : les glomérules. Cette répartition ne se
fait pas au hasard. Un glomérule donné ne
recueille que les neurones qui ont en commun
de porter le même récepteur donc de recevoir
les mêmes odorants – rappelons qu’un neurone
n’exprime qu’un seul type de récepteur. De ce
fait, chaque molécule odorante va activer une
combinaison unique de différents types de
glomérules. Le dessin des glomérules activés
forme donc comme une carte olfactive propre
à chaque odeur. Au niveau des glomérules,
quelques dizaines de milliers d’axones entrent
en contact avec quelques dizaines de cellules
dites mitrales, qui prennent le relais pour transporter le message nerveux de façon ordonnée
aux différentes zones du cerveau.
Une odeur peut faire
jaillir une sensation de
déjà vécu, bien avant
que le souvenir luimême refasse surface.
Du parfum de l’être cher à l’arôme d’un
gâteau d’enfance, certaines odeurs éveillent
des souvenirs d’une forte intensité nous transportant dans une bulle d’émotion, comme
l’illustre si bien cette citation de Victor Hugo :
« L’odorat, le mystérieux aide-mémoire, venait
de faire revivre en lui tout un monde. » Si
l’odorat a un tel pouvoir, c’est parce que les
aires cérébrales qu’il active sont intimement
liées au système limbique, un groupe de structures liées aux émotions et à la mémoire.
L’amygdale, siège de la peur et des réactions
émotionnelles, distingue une odeur plaisante
d’une odeur désagréable, tandis que l’hippocampe range les épisodes de notre vie et participe à la formation de souvenirs. Ces derniers étant multisensoriels, l’hippocampe
établit le chemin parcouru entre différents
réseaux de neurones associés à l’ouïe, à la
vue, etc. C’est la reconnexion de ces circuits
qui fait resurgir un souvenir complexe, à l’instar de la célèbre madeleine de Proust, dont
la saveur ravive chez le narrateur les moments
passés à Combray chez sa tante Léonie.
Par ce système limbique, les émotions et souvenirs sont déclenchés avant même que l’individu en ait conscience. Cela explique qu’une
odeur puisse faire jaillir une sensation de déjà
vécu, bien avant que le souvenir lui-même refasse
surface. Parallèlement, c’est par le cortex piriforme
que se crée un concept derrière l’odeur. Cette
LINDA BUCK
ET RICHARD AXEL
Respectivement
biologiste
et médecin,
ces deux
Américains
sont lauréats
du prix Nobel
de physiologie
ou médecine 2004
pour leurs travaux
sur le système
olfactif. Ils ont
montré qu’il
existait un millier
de gènes différents
codant les
récepteurs olfactifs
chez les
mammifères.
Buck étudie
actuellement
la réception des
odeurs par le nez
et le cerveau.
ANDREAS KELLER
Chercheur au
laboratoire de
neurogénétique
du comportement
à l’université
Rockefeller
(New York), il est
spécialisé dans
l’étude des odeurs.
Dans son livre
Philosophy of
Olfactory
Perception (2017,
non traduit),
il réinterprète
la perception en
se fondant sur
l’olfaction plutôt
que sur la vision.
Il travaille
actuellement
pour l’industrie
des arômes et
des parfums.
région cérébrale stocke les informations olfactives
comme elle apposerait une étiquette sur un bouquet d’odeurs. Les différents odorants majeurs
du café, par exemple, s’inscriront sous l’étiquette
« café ». Plus tard, si quelques-uns ou même un
seul de ces produits odorants sont sentis, ils suffiront à nous rappeler l’image du café.
C’est un peu plus tard, au bout d’une demiseconde environ, que le message olfactif atteint
le cortex orbitofrontal, lieu où le cerveau traite
l’odeur de façon consciente mais aussi où
s’amorce la prise de décision et où s’exprime
l’imagination. C’est là qu’on juge si l’odeur nous
est familière et que se fait l’association avec
d’autres stimulations sensorielles, la vue par
exemple. En dialoguant avec l’amygdale, le
cortex orbitofrontal juge également si l’odeur
nous plaît ou non – si on a une aversion pour
une odeur, il va fortement s’activer.
La perception d’odeur se fait donc en plusieurs temps. Quand l’odeur est détectée par
le nez, un message est envoyé au bulbe olfactif qui le traduit pour l’encoder dans le cerveau.
Celui-ci le décrypte et l’identifie tout en éveillant les souvenirs et les émotions. Tout le processus ne prend pas plus d’une seconde.
L’odorat encensé
L’odorat humain garde encore une large part
de mystère, mais il est bien plus puissant qu’on
ne le pense. En 2007, une étude menée par
Noam Sobel, chercheur en neurosciences à
l’Institut Weizmann (Israël), a montré que des
étudiants aux yeux bandés et aux mains gantées
suivaient parfaitement une trace de chocolat
en la flairant à travers une prairie. Et bien que
le chien soit connu pour avoir le flair plus affûté, l’homme n’aurait rien à lui envier car il
serait, lui, bien plus sensible aux arômes du
vin ! Si leurs capacités olfactives diffèrent, c’est
parce qu’elles s’adaptent à l’environnement et
aux besoins de chacun.
Parfois, nous sommes incapables d’identifier une odeur, par exemple celle du romarin, que nous appelons « thym » ou « herbes
de Provence » : le cerveau généralise et inclut
dans la catégorie « herbes de Provence »
.77
PHYSIOLOGIE
différentes senteurs. Sans être spécialiste, on
sait ainsi reconnaître des odeurs d’épices, de
fleurs, d’animaux… Mais, comme la musique,
l’odorat est un art qui se cultive. Les parfumeurs, qui sont régulièrement en contact
avec des odeurs, des parfums et des mélanges,
mémorisent un maximum d’informations
olfactives. Non seulement ils sentent, mais
ils mettent des mots sur leurs perceptions.
C’est après des années de pratique qu’ils
seront capables de composer des mélanges
dans leur imaginaire. On dit souvent des
parfumeurs qu’ils sont des « nez » – en réalité, leur outil de travail est davantage un
cerveau bien entraîné.
Longtemps dévalorisé, l’odorat a peu à peu
conquis ses lettres de noblesse. En médecine,
les odeurs ont toujours raconté des histoires.
Hippocrate, quatre siècles avant notre ère, avait
déjà émis l’hypothèse que les maladies modifiaient les odeurs corporelles. Les médecins se
devaient donc de sentir l’haleine, les selles, la
LE NEZ ET LE GOÛT
S
ans la participation de l’odorat, il n’y a point
de dégustation complète , écrit le magistrat
et gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin dans
sa Physiologie du goût. Goût et odorat sont en effet
intimement liés. Sur la langue, les papilles
gustatives reconnaissent les saveurs que sont
le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami
(une cinquième saveur mise au jour au début
du xxe siècle, qu’on retrouve dans le bouillon
de poulet ou la sauce soja) ; cette sensation en
bouche est désignée par le terme de « gustation ».
Mais c’est avant tout l’odorat qui permet d’apprécier
le goût des aliments – ce sont des sens distincts
mais très liés – puisqu’au cours de la mastication
les molécules volatiles montent dans le nez à travers
l’arrière de la bouche. Si bien que, lorsque notre
nez est bouché, nous ne sentons plus le goût
de la nourriture. Une troisième sensibilité
correspond aux sensations recueillies par
un nerf qui innerve le visage, le nerf trijumeau,
qui nous fait sentir le piquant de la moutarde
ou la fraîcheur de la menthe.
78.
sueur, l’urine… et toute sécrétion du corps donnant des indices sur l’état du patient. Une haleine
au relent d’œuf pourri, par exemple, peut dévoiler un diabète ou une insuffisance hépatique.
Les odeurs, un temps oubliées au profit d’autres
Les odeurs, un temps
liées a p fit d a t es
méthodes, redeviennent
des outils de diagnostic
non invasifs.
méthodes, redeviennent des outils de diagnostic non invasifs ; à l’Institut Curie, des chiens
ont été entraînés à dépister le cancer du sein,
avec des résultats prometteurs. Les nez artificiels
mimant le flair animal sont une autre piste pour
les scientifiques en quête d’indices odorants.
Parfois aussi, on se sert de l’odeur non pas pour
détecter mais pour guérir : les parfums s’invitent
ainsi dans les hôpitaux pour raviver la mémoire
des patients ou les apaiser.
Grâce à leur grand pouvoir évocateur, les
odeurs deviennent également des instruments
de marketing utilisés par les industriels et commerçants pour créer une signature olfactive.
La diffusion d’effluves de pain chaud devant
une boulangerie aiguise notre gourmandise,
tandis que des parfums de mer répandus dans
une agence de voyages nous incitent à prendre
le large ; d’autres enseignes misent sur les huiles
essentielles et fragrances boisées pour évoquer
la nature et le bien-être. Dans le domaine de
l’art, l’odorat a fait son entrée pour nous immerger dans des œuvres multisensorielles : les
parfumeurs travaillent en association avec des
artistes pour proposer des concerts odorisés,
comme ceux du groupe Jazz on Riviera, ou
créer des voyages olfactifs, à l’instar du musée
Tingueley de Bâle et de son exposition Belle
haleine en 2015. La floraison de musées et
d’expositions sur le thème de l’odorat révèle
une reconnaissance culturelle et nous prouve
que l’odorat n’a pas volé son titre de sens « le
plus voluptueux », comme disait Diderot.
NOAM SOBEL
Chercheur en
neurosciences,
il enseigne
à l’Institut
des sciences
Weizmann (Israël).
Il s’intéresse
aux mécanismes
cérébraux
du système
olfactif humain,
en élargissant
son rôle
aux interactions
sociales,
aux émotions
et aux souvenirs.
Il étudie
notamment
comment son
dysfonctionnement
est le symptôme
de maladies
dégénératives
comme Parkinson
ou Alzheimer.
HIPPOCRATE
(- 460/- 377)
Médecin et
philosophe grec,
il est considéré
comme le père
de la médecine.
Il a inventé
la théorie
des humeurs,
selon laquelle
le sang, la lymphe,
la bile jaune
et la bile noire
doivent s’équilibrer
pour que le sujet
soit en bonne
santé. Il est
le premier
à imposer
une médecine
rationnelle,
s’écartant du divin.
« Perdre l’odorat est tellement
gênant que la personne peut
entrer en dépression. »
Entretien avec
Directeur de recherche en neurosciences au CNRS
PROPOS R ECUEILLIS
PA R S O P H I E VO
Quelle proportion de la population est affectée
par les troubles de l’odorat ?
Il est difficile d’estimer exactement ce chiffre car
peu de personnes se plaignent d’une diminution de
leur capacité olfactive : elles n’iront pas voir le médecin
en disant qu’elles sentent moins ce qu’elles mangent,
par exemple. C’est davantage au cours du vieillissement,
à partir de 60-65 ans, et lorsque les troubles olfactifs
sont intenses que les gens consultent. En s’appuyant
sur des études comme Défi Sens au CNRS, dirigée en
2015 par Moustafa Bensafi, nous pouvons cependant
dire qu’il y a 10 à 15 % de la population générale qui
ont un trouble de l’odorat. Le plus fréquent de ces
problèmes est d’abord l’hyposmie, la diminution de la
sensibilité olfactive, suivie de l’anosmie, qui est la perte
totale de l’odorat. Finalement, il y a beaucoup plus de
personnes qui souffrent d’hyposmie qu’on ne le pense.
Existe-t-il d’autres troubles ?
Il existe des troubles quantitatifs, de confusion
olfactive, qui concernent beaucoup moins de personnes.
La parosmie est une confusion dans la perception des
odeurs : en sentant du café, la personne sent une odeur
© ROMAIN BASSENNE
Hirac Gurden
de brûlé, par exemple. La fantosmie est la perception
d’une odeur alors qu’il y a très peu voire pas d’odeur
dans l’environnement. Il y a aussi, dans les cas rares de
cacosmie, l’impression d’une forte odeur nauséabonde.
L’hyperosmie, qui est l’exacerbation de l’odorat, est
extrêmement rare. Actuellement, seule la parosmie
pourrait avoir une explication liée à un problème de
connexion entre neurones olfactifs et bulbe olfactif,
première structure cérébrale de représentation des
odeurs dans le cerveau.
Quelles sont les causes d’une perte de l’odorat ?
Le plus souvent (30 % des cas d’hyposmie), il s’agit
d’inflammation chronique dans la muqueuse olfactive,
c’est-à-dire dans le nez : rhinites, sinusites, problèmes
d’allergies… Ces problèmes font que les odeurs ne vont
pas bien pénétrer dans la cavité nasale. Il y a une obstruction nasale avec du mucus parfois très épais qui
empêche l’interaction des molécules odorantes avec
les récepteurs olfactifs, coupant ainsi l’information
destinée au cerveau dès la source.
.79
PHYSIOLOGIE
Dans 15 à 20 % des cas d’hyposmie, l’origine est
infectieuse. En effet, la muqueuse olfactive est au contact
de l’air, mais elle a la fragilité qui en découle : elle peut
être attaquée facilement par des virus. Lors d’une infection des voies respiratoires supérieures, l’épithélium
olfactif est décapé et perd des neurones pour qu’ils ne
soient pas infectés et que l’infection ne puisse pas se
propager jusqu’au cerveau. Il y a alors des soucis de
détection des odeurs, mais qui restent transitoires
puisque les neurones olfactifs ont cette propriété extraordinaire d’être renouvelés. Malheureusement, quand
l’attaque du virus est forte, elle peut entraîner une
hyposmie chronique.
Les traumatismes crâniens représentent 10 à 20 %
des cas. Le nerf olfactif, qui relie le nez au cerveau,
est très fragile et peut être sectionné, lors d’un accident de voiture par exemple. L’information ne peut
donc pas cheminer des neurones olfactifs au cerveau.
Les causes génétiques sont minoritaires, entre 3 et
5 %, mais dramatiques car ce sont les gènes à l’origine
de la synthèse des récepteurs olfactifs qui ne sont
pas fonctionnels : la personne aura des neurones
olfactifs comme tout le monde, sauf qu’ils ne pourront pas détecter les odeurs. Pour finir, dans 20 %
des cas, on n’a aucune idée de l’origine de l’hyposmie,
qui est dite idiopathique.
Qu’en est-il des conséquences au quotidien ?
On pense souvent que perdre l’odorat n’est pas si
gênant. Or, chez tous les mammifères, l’odorat permet
de détecter les dangers. Sans cette information, les
personnes hyposmiques ont un sentiment d’insécurité puisqu’elles ne sentent pas l’odeur de brûlé, de
gaz, ou encore celle qui se dégage des aliments avariés.
Ces personnes perdent aussi la capacité de savoir si
elles sentent bon ou mauvais, ce qui les gêne dans
leurs interactions sociales. Et la catastrophe, pour
beaucoup de femmes, est de ne plus pouvoir sentir
leurs enfants. Plus globalement, il peut y avoir des
pertes d’appétit puisqu’on sent beaucoup moins ce
qu’on mange. Et, évidemment, c’est gênant de perdre
la connexion avec l’environnement, de ne plus pouvoir
sentir les fleurs, le printemps, les saisons qui
changent… Ce panel de problèmes, que ce soit sur
la perception des bonnes choses ou celle des mauvaises
odeurs, fait que la personne ne se sent pas bien et
peut souffrir d’une dépression.
80.
Quels symptômes sont liés à la perte
de la sensibilité olfactive ?
Quand on part des neurones olfactifs dans le nez
et qu’on remonte jusqu’au cerveau, on arrive très vite
dans les structures limbiques, qui s’occupent des émotions et de la mémoire. Si on coupe l’entrée olfactive,
qui est l’entrée sensorielle privilégiée de ces structures,
les émotions s’en trouvent affectées – et une personne
qui ne ressent plus ses émotions peut verser dans la
dépression. Il y a donc un lien fort si on regarde les
circuits cérébraux entre odeurs et émotions, et, en
consultant pour des états dépressifs, certaines personnes
découvrent qu’elles ont un trouble olfactif.
Comment peut-on soigner une perte de l’odorat ?
Pour les inflammations chroniques, il y a la possibilité de prescrire des corticoïdes. Sinon, seul l’entraînement olfactif peut être bénéfique : il s’agit de stimuler les personnes pour restaurer, au moins partiellement,
des capacités olfactives. Même si l’on n’a pas d’étude
quantitative sur le sujet, il apparaît que ces personnes
regagnent ainsi une partie de leurs interactions avec
leur entourage. D’ailleurs, plus on s’entraîne, même
sans problème olfactif, mieux c’est pour la préservation
de notre odorat dans l’avenir, à un âge plus avancé.
Stimuler l’odorat est-il également bénéfique
dans d’autres pathologies ?
Dès qu’on nous présente une odeur qui nous est
agréable, notre cerveau est fortement stimulé : on le
voit très bien en IRM. Dans ce sens, on trouve dans les
hôpitaux de plus en plus de programmes qui stimulent
le sens olfactif, comme chez les patients souffrant de la
maladie d’Alzheimer. La mémoire des odeurs est l’une
des plus fortes et elle peut être préservée avec l’âge.
Notamment la mémoire d’odeurs plaisantes, qui, préservée à long terme dans le cerveau, peut être utile pour
accéder à des émotions et à des mémoires. On observe
ainsi que la stimulation olfactive permet une meilleure
concentration, facilite les échanges verbaux et conduit
à un mieux-être, avec une augmentation des sourires
par exemple. En conclusion, pendant longtemps, l’odorat a été un sens ignoré, mais l’on sait aujourd’hui que
ce sens est très important pour l’activité cérébrale. Des
ateliers de stimulation olfactive se mettent en place
progressivement dans les milieux de soin. Reste à encourager la curiosité olfactive dès l’enfance.
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• Une odeur est composée de multiples
molécules odorantes. Celles-ci sont
inhalées par le nez lorsqu’on inspire,
mais elles peuvent aussi naître dans
la bouche quand on mange et passer
à l’arrière du palais pour atteindre
le système olfactif.
• La perception d’une odeur se fait
en plusieurs temps. L’odeur est d’abord
détectée par les neurones olfactifs
au fond des cavités nasales, puis
un message est envoyé au bulbe olfactif,
qui transmet les informations
à différentes zones du cerveau.
• Si l’odorat n’a pas son pareil pour
éveiller nos souvenirs, c’est parce que
la perception de l’odeur met en jeu
le système limbique, siège des émotions
et de la mémoire.
• La perte d’odorat entraîne des
difficultés au quotidien et s’accompagne
souvent de dépression. L’entraînement
se révèle bénéfique pour restaurer
au moins partiellement les
capacités olfactives.
Prolonger le dossier avec…
• L’association Asquali à
Montégut-Lauragais (HauteGaronne) organise des
événements (conférences,
animations, ateliers, formations)
sur les odeurs. Visites guidées
de l’Explorarôme, laboratoire
pour comprendre comment
fabriquer certaines odeurs.
• Le musée du Parfum (Paris)
propose une visite sensorielle sur
la thématique du parfum. On y
trouve des meubles d'époque,
des anciennes bouteilles de
parfum, des conteneurs, des
nécessaires de toilette, des
alambics pour la distillation à la
vapeur d’extraits de parfum.
L’histoire de la fabrication des
parfums et de leurs emballages y
est décrite.
• Le Parfum, roman de Patrick
Süskind (1985) : le personnage
principal, Grenouille, s’empare
de l’odeur de jeunes femmes qu’il
assassine pour créer un parfum
capable d’inspirer l’amour aux
êtres humains. Une adaptation
cinématographique a été réalisée.
L’auteure vous conseille
• Roland Salesse, Faut-il sentir bon
pour séduire ? 120 clés pour
comprendre les odeurs (Quae, 2015)
À travers des questions simples,
ce livre nous dévoile de façon ludique
le fonctionnement de l’odorat et son
influence dans notre vie quotidienne.
De la madeleine de Proust à la question
des odeurs corporelles, le lecteur découvrira
tous les secrets de ce sens essentiel dans
nos interactions sociales.
• Robert Muchembled, La Civilisation
des odeurs (Les Belles Lettres, 2017)
De la puanteur des villes du Moyen Âge
aux parfums musqués de la Renaissance,
les odeurs ont toujours eu un rôle social
considérable. L’historien Robert
Muchembled nous emmène avec ce livre
dans un grand voyage olfactif au cours
duquel on découvre les mutations de
l’odorat à travers les époques et les cultures.
L’anecdote
Le système olfactif est l’un des premiers sens à se
mettre en place. Dès le septième mois de grossesse,
le fœtus peut percevoir les odeurs du liquide amniotique dans lequel il baigne, celui-ci contenant
les traces chimiques de ce que la mère consomme.
Ainsi peut se créer une accoutumance à l’anis ou
à l’ail, par exemple. Avant même la naissance,
l’expérience olfactive peut influencer les préférences
alimentaires du bébé.
C’est l’éléphant qui a le nez le plus performant du
règne animal puisqu’il possède le plus grand
nombre de gènes relatifs aux récepteurs olfactifs :
près de deux mille ! À titre de comparaison, l’être
humain n’en possède qu’environ quatre cents et
le rat mille.
.81
PHYSIOLOGIE
HISTOIRE
Les doigts dans le nez
LES TROUBLES
2
1
LE BON MOT
1. Comment appelle-t-on le trouble olfactif
correspondant à une perte d’odorat ?
Comment s’appelle le nerf qui innerve
le visage et nous fait sentir le piquant
de la moutarde ?
L’anosmie
L’agnosie
L’atrophie nasale
Nombre de points
Le nerf _ _ _ _ _ _ _ _ _
2. Qu’est-ce qui caractérise le trouble de l’odorat
appelé cacosmie ?
Le fait de ne sentir que certaines odeurs
La perception erronée d’une odeur nauséabonde
d’origine infectieuse, neurologique ou hallucinatoire
La perception décuplée de toutes les odeurs
LE PORTRAIT
1
Qui est l’homme représenté ci-dessous par
Antoine-Jean Gros et qui utilisait des dizaines
de litres d’eau de Cologne chaque mois ?
Vous pouvez reformer ce mot avec les lettres suivantes :
RUJIUMTAE
LE VERS
1
Dans quelle œuvre peut-on lire à propos d’un nez :
« Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Le Parfum de Patrick Süskind
Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand
Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare
________ _________
Les troubles : 1. l’anosmie ; 2. la perception
d’une odeur désagréable.
Le portrait : il s’agit de Napoléon Bonaparte.
Le bon mot : trijumeau.
Le vers : il s’agit d’un extrait de la « tirade
du nez » dans Cyrano de Bergerac d’Edmond
Rostand.
82.
/5
HORS-SÉRIE L A MÉMOIRE
La mémoire
sous toutes
ses formes
- Une affaire d’émotions
- Ce que transmettent nos gènes
- Quand l’oubli est nécessaire
- L’œuvre d’art entre conservation
et restauration
- Mémoires, des vies couchées
sur le papier
- Nos souvenirs dans le cloud
- Construire l’histoire
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PETITE HISTOIRE
DES INVENTIONS
TRANSFERT DE MÉMOIRE
INVENTIONS
MÉMORABLES
Des chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles ont réussi
à transférer de la mémoire entre deux escargots de mer. L’équipe de
scientifiques dirigée par le professeur David Glanzman a en effet soumis
ces escargots à des chocs électriques légers provoquant chez eux une
contraction de la queue, d’abord courte (une seconde), puis, après une
série de chocs, bien plus longue (environ cinquante secondes). Ils ont
ensuite extrait du système nerveux de ces mollusques de l’ARN – les
molécules utilisant l’information héréditaire de l’ADN pour synthétiser
des protéines – qu’ils ont injecté dans d’autres escargots n’ayant pour
leur part subi aucun choc. Selon les résultats de cette étude, publiés
le 14 mai 2018 dans la revue eNeuro, le réflexe défensif aux chocs de
ces escargots a été alors d’une trentaine de secondes, comme si les
mollusques avaient déjà subi la série de chocs et s’en souvenaient.
PAR MÉLODY MOUREY
L’
éléphant porte son nom en référence à
la mémoire réputée colossale du pachyderme. La revue a en effet été fondée en collaboration avec un laboratoire de sciences
cognitives de l’université Lyon 2 pour élaborer
une formule facilitant la mémorisation des
connaissances par le jeu, l’alternance des formats longs et courts, la répétition, etc.
Depuis cinquante ans, la recherche a largement fait avancer les connaissances sur la
mémoire, tant dans le domaine des neurosciences que sur le plan physiologique. À cet
égard, les techniques d'imagerie médicale ont
permis de décrypter le fonctionnement du
cerveau et de ses dizaines de milliards
de neurones.
La mémoire reste aujourd’hui encore un
mécanisme complexe et mystérieux à bien
des égards et les scientifiques ne cessent d’en
découvrir de nouvelles particularités, certaines techniques récemment développées
semblant sorties tout droit d’un film futuriste.
Elle intéresse aussi toute une génération de
chercheurs qui voient dans l'intelligence
artificielle l'un des outils pour en repousser
les limites, l'externaliser ou la dupliquer. On
s’intéresse ce trimestre à quelques inventions
ayant marqué les avancées scientifiques des
dernières années concernant cette faculté
du cerveau.
84.
ALCOOL ET MÉMOIRE
Des scientifiques de l’université de Picardie Jules Verne ont
étudié les effets du binge drinking, cette pratique consistant à
ingérer rapidement une importante quantité d’alcool. Ils ont
soumis des rats adolescents (50 jours) à deux administrations
d’alcool espacées de neuf heures aboutissant au final à
un taux d’alcoolémie de 2 grammes par litre. Des tests de
mémoire effectués quarante-huit heures après l’ingestion de
l’alcool montrent que les performances des rongeurs étaient
affaiblies, comme en témoignent les résultats de l’étude,
publiés le 6 août 2015 dans la revue International Journal of
Neuropsychopharmacology. La transmission de l’information dans
le cerveau est en effet amoindrie par l’ingestion d’alcool et
son efficacité pleine n’est récupérée qu’au terme de huit jours.
Si de nombreuses études ont déjà prouvé que les expositions
chroniques à l’alcool pouvaient atteindre la mémoire,
ces résultats montrent en plus que la perte de capacité
concerne la mémorisation de la nouveauté et la flexibilité
mentale, c’est-à-dire l’adaptation à l’environnement.
PROTHÈSE DE MÉMOIRE
C’est à l’université de Californie du Sud qu’une équipe de scientifiques
dirigée par le docteur en ingénierie biomédicale Dong Song a mis
au point un implant cérébral, présenté en novembre 2017 comme
une « prothèse de la mémoire », permettant de mieux mémoriser
et d’apprendre plus vite. Des patients souffrant d’épilepsie et disposant
déjà d’un implant lié à leur maladie ont été soumis à plusieurs tests
destinés à évaluer leur mémoire à court terme et leur mémoire de
travail. Les chercheurs ont constaté une augmentation significative
des capacités des individus grâce à des stimulations électriques de leur
hippocampe, organe jouant un rôle majeur dans la mémorisation.
Ces stimulations n’étaient pas administrées de façon aléatoire mais
venaient renforcer des schémas d’activité cérébrale observés auparavant
par les scientifiques. Une telle prothèse de mémoire pourrait,
selon les scientifiques, être d’un grand secours pour les personnes
atteintes de maladies telles qu’Alzheimer.
EFFACER UN SOUVENIR
Peut-on effacer un souvenir, comme dans le célèbre film Eternal
Sunshine of the Spotless Mind ? Pour le moment, c’est impossible.
En revanche, des scientifiques de l’université de San Diego ont
réussi, en 2014, à supprimer l’émotion négative accompagnant un
souvenir – du moins chez des rats. Plus exactement, les chercheurs
ont conditionné les rongeurs pour qu’ils ressentent la peur en étant
confrontés à un stimulus (en utilisant des décharges électriques
lorsque les cellules nerveuses étaient stimulées avec de la lumière
à haute fréquence), puis ils les ont entraînés à ne plus avoir peur
(avec des stimulations à basse fréquence affaiblissant la mémoire
des rats). Ensuite, ils ont réussi à réactiver le souvenir de nouveau.
Ainsi, en stimulant les nerfs avec des fréquences qui renforcent ou
affaiblissent les synapses, ils ont fait disparaître puis réapparaître
le souvenir et l’émotion affiliée.
LA MÉMOIRE DES PLANTES
Selon une étude menée par une équipe scientifique canadienne,
le cerveau est capable de garder des traces d’une langue
maternelle entendue pendant les premiers mois de la vie même
si la langue a été oubliée depuis. Elle reste dans le cerveau, qui
réagit lorsque l’individu l’entend, alors même qu’elle n’a jamais
été parlée – par exemple dans le cas de personnes adoptées dès
leur plus jeune âge. L’équipe de scientifiques a comparé les IRM
du cerveau de quarante-huit individus répartis en trois groupes :
francophones, bilingues français-chinois, individus nés dans une
famille chinoise avant d’être adoptés et ne parlant que français.
Ils ont observé que, lorsque les individus adoptés entendent du
chinois, les mêmes zones du cerveau que celles des bilingues
s’activent sans qu’ils comprennent pourtant le sens de ce qu’ils
écoutent. Ainsi, le cerveau construit des représentations des sons
entendus et les garde en mémoire. L’étude publiée dans le Science
Daily précise que nous aurions ainsi la capacité de retrouver
des compétences oubliées.
Des biologistes ont découvert que les plantes, elles aussi, étaient
dotées d’une forme de mémoire. Des molécules dites « de type
prion » ont été mises en évidence par la scientifique Susan
Lindquist (étude publiée en 2017) et seraient selon elle impliquées
dans des mécanismes de mémorisation permettant aux plantes
de s’adapter à leur environnement en stockant des informations
notamment sur des changements de température. Lorsqu’une
plante se trouve soumise à une contrainte environnementale,
elle doit en effet allouer ses ressources à différentes activités et la
mémoire peut lui permettre de choisir les fonctions prioritaires. Ce
n’est pas le stimulus qui est mémorisé (par exemple le froid) mais
davantage la réponse à ce stimulus (la façon de réagir au froid).
Il a notamment été observé que des plantes victimes d’attaques
de pathogènes étaient capables de transmettre les informations
concernant la manière d’y répondre à leur descendance. Comme
l’évoque la généticienne Deborah Bourc’his (voir notre horssérie La Mémoire de novembre 2018), des pissenlits ont été mis
en contact avec une eau trop salée, créant un stress avec des
modifications d’expression de certains gènes : les scientifiques
ont alors observé chez la génération suivante les mêmes marques
épigénétiques liées à ce stress.
FOTOLIA
LA LANGUE AU CHAT
.85
PHILOSOPHIE
La métaphysique
bouge-t-elle encore ?
Le questionnement – sans réponse –
est l’objet de la métaphysique. Même
il e t di ficile de c m e d e
u qu i
il e i te quelque c
e lut t que ie
PA R A N N E - E M M A N U E L L E M O N N I E R ,
PROFESSEUR E DE PHILOSOPHIE
I L LUS T R AT IONS GA BR I E L L E KOU R DA DZ E – E NSA D
L
a métaphysique consiste à essayer de prouver l’incroyable
en faisant appel à l’inintelligible : c’est avec cette formule
lapidaire que le penseur H. L. Mencken, surnommé le
Nietzsche américain, résumait sa vision de ce qu’est la
métaphysique. Il est alors dans la veine de Voltaire, qui
écrivait deux siècles plus tôt environ : « Quand un homme parle à un
autre homme qui ne comprend pas, et que celui qui parle ne comprend
pas non plus, ils font de la métaphysique », qualifiant la métaphysique
de « roman de l’esprit ». L’on pourrait ainsi remplir une pleine page des
sarcasmes dont la métaphysique, souvent considérée comme une discipline vaine et inutile, est l’objet : on qualifie même par extension de
« métaphysique » tout concept dont le fondement semble douteux ou
non prouvé. C’est que la métaphysique pose des questions apparemment
bien éloignées des préoccupations pragmatiques qui semblent faire
avancer le monde. « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? »,
« quel est le sens de l’être ? », « Dieu existe-t-il ? », « sommes-nous libres ? »,
« pourquoi vivons-nous ? » : autant d’exemples de questions dont le point
commun semble d’être insolubles. Pourquoi alors s’interroger, s’il faut
86.
.87
PHILOSOPHIE
Quiz
1. Quelle est la signification étymologique
du mot « métaphysique » ?
Ce qui dépasse la physique
Ce qui se limite à la physique
Ce qui est causé par la physique
2. Pourquoi les objets de la métaphysique ne peuvent
être objets de connaissance, selon Kant ?
Parce qu’ils sont inexistants
Parce qu’ils ne peuvent pas être appréhendés
par l’expérience
Parce qu’ils proviennent d’une cause divine
Un peu d’histoire
Tout homme, dès qu’il manipule le langage,
se pose des questions que l’on peut qualifier
de métaphysiques. « Que se passe-t-il quand
on meurt ? », « d’où vient-on ? » sont des interrogations que l’on trouve dans la bouche des
enfants, avant que les adultes ne les fassent
taire le plus souvent. Et pour cause : chacun
serait bien ennuyé pour répondre – tout comme
nous le serions si on nous demandait la définition du terme « métaphysique ». Même les
plus avertis ne peuvent le définir en quelques
lignes, et l’étymologie pose question. Meta
signifie-t-il « après » – dans ce cas, la métaphysique n’aurait été nommée ainsi que parce
qu’elle vient après l’autre ouvrage d’Aristote
qu’est la Physique – ou « au-delà » – ce qui
induirait une certaine suprématie de la discipline ? Physica désigne-t-il l’ensemble du
monde matériel, ou bien la nature, ou plus
précisément ce qui relève de l’expérience ? Si
la métaphysique doit s’entendre par opposition
à la physique, qui, elle, étudie la
nature, qu’est-ce qu’un savoir
LES TROIS QUARTS
construit sur ce qui ne relève pas
DE LA MÉTAPHYSIQUE
CONSTITUENT UN SIMPLE
de la sensibilité et qui veut parCHAPITRE DE L’HISTOIRE
ler non du monde donné mais
DU VERBE ÊTRE.
de ce qui lui serait au-delà ?
Paul valéry
Revenons aux origines : la
naissance du mot est souvent associée à
Aristote, de par l’existence de sa célèbre
Métaphysique. Pourtant, le terme est postérieur,
probablement inventé par Andronicos de
88.
1. Ce qui dépasse la physique, meta signifiant « au-delà » en grec.
2. Parce qu’ils ne peuvent pas être appréhendés par l’expérience.
d’ores et déjà renoncer à la réponse ? Faut-il
alors, avec Voltaire, Mencken ou même
Borges, qui la qualifie de « littérature fantastique », remiser la métaphysique et les métaphysiciens dans le grenier de la philosophie,
là où l’on range les choses que l’on ne veut pas
jeter mais qui ne servent à rien ? Ou faut-il
passer outre les moqueries pour découvrir
en quoi la métaphysique est toujours actuelle
et son étude aussi passionnante que nécessaire,
en partant du principe qu’une question sans
réponse n’est pas nécessairement une question
sans signification ?
Rhodes au ier siècle avant notre ère. Mais si le
mot n’est pas aristotélicien, de quoi est-il question dans la Métaphysique d’Aristote ? Voici ce
que l’on peut lire dans le livre gamma : « Il y a
une science qui étudie l’Être en tant qu’être et
les attributs essentiels. Elle ne se confond avec
aucune autre des sciences dites particulières
car aucune de ces autres sciences ne considère
en général l’Être en tant qu’être. » Cette expression d’« Être en tant qu’être » a de quoi interroger. Que faut-il entendre par là ? Avant
d’entrer un peu dans les détails, précisons qu’il
ne faut pas comprendre ici le mot « être »
comme un sujet particulier, ou rabattre ce mot
sur une quelconque connotation existentielle.
Que veut dire Aristote en inaugurant ici
une science qui n’existe pas en tant que telle à
son époque, une science qui ne se confond pas
avec les autres sciences particulières ? Si les
mathématiques, la physique, la biologie, la
logique et toutes les autres sciences étudient
le réel sous un certain angle (les mathématiques
étudient par exemple la grandeur, les
nombres…), la science de l’être en tant qu’être
n’a qu’un objet : l’être. Quel est en effet le point
commun à tous les objets des sciences ? Un
être qui n’est pas perçu, qui fait que Socrate
est, que Callias est. Cet être commun est l’objet de la recherche, que nous appellerions
aujourd’hui une ontologie. Il n’y a pas de
science qui s’en occupe, voilà ce à quoi Aristote
veut remédier : l’être est ce principe premier,
antérieur à tout, ce qui fait de la métaphysique
une science fondamentale, une connaissance
ultime et nécessaire.
Certes, l’être se dit en de multiples sens,
mais cela n’est possible que parce qu’il y a un
terme premier, un terme de référence qui est
La métaphysique est une
science fondamentale,
une connaissance ultime
et nécessaire.
la substance, le but étant ici d’étudier cet être
commun. Je ne peux pas dire que quelque
chose est petit ou grand, beau ou laid, homme
ou animal sans d’abord dire qu’il existe. Les
différents sens de « être » se disent donc à partir d’une unité qu’est la substance, et c’est cette
universalité qui est l’objet de la métaphysique.
La préoccupation d’Aristote est donc la suivante : quel est le principe des réalités matérielles, quel est l’être de cette substance ?
Mais, encore au-delà de la description des
propriétés de l’être, Aristote entend en chercher
les principes et les causes, car connaître vraiment, expliquer ce qui est – et c’est là la définition même d’une science –, c’est connaître
les causes : « Et, puisque nous recherchons les
principes premiers et les causes les plus élevées,
il est évident qu’il existe nécessairement
quelque réalité à laquelle ces principes et ces
causes appartiennent, en vertu de sa nature
propre. […] C’est pourquoi nous devons, nous
aussi, appréhender les causes premières de
l’Être en tant qu’être » (ibid.).
Ainsi, en voulant rendre compte du monde
sensible, du monde physique, Aristote se met
en quête de la cause première de tout ce qui
ARISTOTE
(384-322 av. J.-C.)
Philosophe grec
de l'Antiquité, il est
l’un des penseurs
les plus influents
de la philosophie
occidentale.
Empiriste,
il défend une vérité
de l’ici-bas,
qui l’oppose au
platonisme.
Par son étude
des phénomènes
naturels,
sa philosophie
répond à son désir
de connaissance,
partagé en trois
domaines :
la science théorique
(technè),
pratique (praxis)
et productive
(poièsis).
est, car c’est seulement ainsi que la connaissance
peut se dire fondée. Idée que l’on retrouve dans
les Principes de la philosophie de Descartes
lorsqu’il fait de la métaphysique le fondement
de la connaissance, ou encore les racines de
l’arbre de la philosophie, lorsqu’il décrit la
métaphysique comme « la première partie »
de « la vraie philosophie », elle « qui contient
les principes de la connaissance. […] Ainsi,
toute la philosophie est comme un arbre dont
les racines sont la métaphysique, le tronc est
la physique et les branches qui sortent de ce
tronc sont toutes les autres sciences ».
Aller vers le premier principe, ou encore
la cause première, relève donc d’une exigence
scientifique : c’est ainsi qu’Aristote en arrive à
remonter jusqu’au premier moteur, premier
principe de tous les êtres, sans qu’il ne s’agisse
ni de révélation ni de théologie au sens où on
l’entendrait aujourd’hui. Le but d’Aristote est
.89
PHILOSOPHIE
de rechercher les premiers principes, la substance première, les causes du monde physique.
Pourtant, la postérité ne s’en tiendra pas là, et
la question du premier principe, qu’Aristote
lui-même qualifie de divin, bifurquera vers
celle de l’Être suprême, c’est-à-dire Dieu, tel
que les religions monothéistes l’entendent. Du
suprasensible, de la substance première immobile, l’histoire de la philosophie a par la suite
envisagé la question de l’être comme la question
de l’être le plus haut. Vont ainsi voir le jour
(dans une optique chrétienne) des démonstrations de l’existence de Dieu, et plus généralement une science des choses immatérielles,
telles que l’âme, la liberté ou encore l’Être.
Une « illusion » pour Kant
La métaphysique devient ainsi une activité
purement spéculative, sans rapport avec l’expérience. Mérite-t-elle alors encore le titre de
science ? C’est la question que pose Kant, notamment dans la Critique de la raison pure, en s’en
prenant à la métaphysique dogmatique, c’està-dire celle qui prétend connaître le suprasensible. La question posée dans le célèbre ouvrage
est la suivante : quelles sont les conditions de
possibilité de notre connaissance des choses ?
C’est là l’axe majeur de la méthode critique kantienne : où les métaphysiciens prétendent pas-
ANDRONICOS
DE RHODES
(Ier siècle av. J.-C.)
Philosophe
aristotélicien,
il aurait été le
dernier scholarque
(directeur)
du Lycée. Il est
probablement
l’éditeur des
œuvres d’Aristote,
ayant réuni dans
certains ouvrages,
comme la
Métaphysique,
des leçons
données par
le philosophe.
On lui attribue
un traité sur les
passions intitulé
De passionibus.
ser par concepts du sensible au suprasensible,
Kant montre au contraire que les objets de la
métaphysique ne peuvent être objets de connaissance, car ils ne peuvent être appréhendés par
l’expérience, dans un cadre spatiotemporel. Dieu,
par exemple, ne peut être objet d’expérience, ce
qui fait que sa connaissance reste problématique : ni son existence ni son inexistence ne
pouvant être prouvées, il ne peut en ce sens être
objet de vérification et excède les limites de
toute expérience possible. Nous voilà bien éloignés de la possibilité d’une connaissance scientifique. Contre l’idée, que l’on trouve par exemple
chez Leibniz, que la métaphysique peut apporter des certitudes, Kant est celui qui en affirme
le caractère non scientifique et met au jour ce
qu’il nomme « l’illusion métaphysique », qui
consiste à imaginer que l’on peut atteindre l’Être,
Dieu ou l’âme, alors qu’ils se situent au-delà de
toute expérience.
Mais Kant ne s’en tient pas à ce constat
d’échec. Si la raison ne peut atteindre ces objets,
c’est pourtant bien elle qui produit ces « illusions transcendantales », peut-être parce qu’il
s’agit d’une activité qui lui est nécessaire.
Autrement dit, Kant n’est pas tant celui qui
dénonce les prétentions d’une certaine métaphysique (celle qui méconnaît nos limites
cognitives) que celui qui va orienter le
Blaise Pascal, Mémorial
D
ans son
Mémorial, petit
texte rédigé dans la
nuit du 23 novembre
1654 et que l’on
retrouva cousu dans
son habit, Pascal oppose le « Dieu
d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » au
Dieu « des philosophes et des savants ».
Le Dieu des philosophes est aussi celui
des métaphysiciens, qui prétendent en
prouver l’existence par la raison, ainsi
que le firent notamment saint Anselme
90.
ou Descartes. Dieu devient ainsi
un principe métaphysique, établi
par une raison prétentieuse qui ignore
ses limites et se ridiculise dans
l’irrationalité. Voici ce qu’écrit Pascal
dans les Pensées (B267) : « La dernière
démarche de la raison est de
reconnaître qu’il y a une infinité de
choses qui la surpassent ; elle n’est que
faible, si elle ne va jusqu’à connaître
cela. » Aux prétentions de la
métaphysique et à ce Dieu abstrait,
Pascal oppose une foi révélée, une
vérité connue par « le cœur », un Dieu
vivant. C’est aussi le cœur qui nous
permet de connaître les « premiers
principes, comme qu’il y a espace,
temps, mouvement, nombres », ou
encore de savoir que nous ne sommes
pas en train de rêver. La métaphysique
s’identifie ici à une raison dogmatique
qui voudrait tout prouver :
voici comment la raison se
critique elle-même pour mieux
admettre qu’elle ne peut pas
tout comprendre. questionnement métaphysique dans une autre
direction. Il est ainsi le premier à formuler
l’idée que les questionnements métaphysiques
sont naturels à l’être humain, émanant d’un
besoin de la raison qui ne peut faire autrement
que de s’interroger et de poser des objets audelà de toute connaissance possible. Il est légitime de se demander ce qu’il y a après la mort,
si Dieu existe et si nous devons notre existence
à un être suprême. Mais Dieu ne peut être
objet de science, et il est totalement illégitime
de prétendre le connaître, partant du principe
que nous ne l’avons jamais vu. En revanche,
« abolir le savoir pour laisser la place à la
croyance » a un effet pratique fondamental,
celui de donner un sens à l’action humaine.
C’est parce que je postule (et non connais)
Dieu, l’immortalité de l’âme ou la liberté que
je peux agir conformément au bien ou librement : ces croyances rationnelles offrent des
idéaux sans lesquels il serait compliqué d’établir des normes morales. Dieu, par exemple,
EMMANUEL KANT
(1724-1804)
Philosophe
allemand, il est
le fondateur
du criticisme
et de l’idéalisme
transcendental.
Grand penseur
de l’Aufklärung,
équivalent
allemand du
courant des
Lumières, il
compose son
œuvre autour
de trois Critiques
questionnant des
questions éthiques,
esthétiques,
métaphysiques
et politiques.
Il élabore une
théorie de
la connaissance
fondée sur
la raison et
la croyance.
représente un idéal de perfection que je peux
poursuivre, la liberté peut être cet horizon qui
guide mon action. Ainsi, la véritable vocation
des objets de la métaphysique n’est pas d’être
connus, mais d’offrir des normes à l’action, ou
encore de l’espoir. Voilà pourquoi Kant écrit
Kant montre que les
objets de la métaphysique
ne peuvent être objets de
connaissance, car ils ne
peuvent être appréhendés
par l’expérience.
que ce qu’on ne peut pas connaître, on peut au
moins le penser, car ces questionnements ne
sont ni sans raison ni sans effet. Le questionnement métaphysique s’inscrit ainsi au cœur
même de l’homme et ces postulats de la raison permettent d’agir de façon cohérente.
.91
PHILOSOPHIE
La métaphysique est donc immédiatement
pratique, efficace, ce dont on ne se serait pas
douté de prime abord : c’est son questionnement, constitutif de notre pensée, qui est porteur de sens et donne des normes à l’action.
MARTIN
HEIDEGGER
(1889-1976)
Philosophe
allemand, il est
l’élève d’Edmund
Husserl, qui
l’initie à la
phénoménologie.
Dans Être
et Temps (1927),
il s’interroge sur
le « sens de
l’être », cherchant
à éviter tout
enfermement de
la pensée dans
la métaphysique.
Il invente le
concept de Dasein,
tentant de
thématiser
l’essence même
de l’être dans
son rapport à un
monde qui ne lui
est pas toujours
intelligible.
e ec e c e
éte elleme t i ac e ée
Plus que Dieu, l’âme ou la liberté, c’est donc
l’homme qui est central lorsqu’on se penche
sur la métaphysique : il est celui dont tout part
(le besoin de s’interroger) et à qui tout revient
(le sens de l’action et de l’existence). Cette
place fondamentale est aussi au cœur de la
philosophie de Heidegger, mais dans une
optique différente. L’homme est un étant, mais
il est un étant particulier, car il est celui qui
s’interroge sur l’être. Un étant, c’est tout ce qui
est : un arbre, un stylo, un homme. L’étant a
donc différents modes d’être possibles. Mais
l’être humain est un étant dont le mode d’être
est différent de tous les autres (ce que Heidegger
appelle le Dasein), puisqu’il est cet étant qui,
dans son mode d’être, s’interroge sur l’être. Un
chat, une feuille ne s’interrogent pas. L’homme
est celui qui se demande pourquoi et dont la
capacité de questionnement est infinie.
Et c’est sur le sens de l’être que l’homme
s’interroge : le Dasein est un être métaphysique
(voir encadré page 93). Pour le dire plus simplement, l’être humain est l’être pour lequel
être ne va pas de soi. Ainsi, la métaphysique
n’est pas pour l’homme une simple réflexion
comme une autre : elle est son être même, et
l’être même se dévoile dans la métaphysique,
lors notamment de l’expérience de l’angoisse,
dans laquelle l’homme se révèle
à lui-même comme un être fini
SI L’EXPRESSION
qui, dès qu’il naît, est assez vieux
« EXIL MÉTAPHYSIQUE »
N’AVAIT AUCUN SENS, MON
pour mourir. Cette angoisse n’est
EXISTENCE À ELLE SEULE
pas simple peur, mais mise en
LUI EN PRÊTERAIT UN.
présence du néant. Elle est poseMil cioran
sibilité de notre propre impossibilité. Et c’est à ce moment que surgissent
les questions métaphysiques, comme celle
évoquée au début de l’article : « Pourquoi y
a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », ou
92.
encore « quel est le sens de l’existence ? »,
questions omniprésentes dans les moments
de désespoir où l’homme est confronté à
lui-même.
Loin d’un discours « sur » la métaphysique,
qui resterait à l’extérieur de la question, il faut
comprendre la métaphysique comme faisant
partie de la nature de l’homme. Il s’agit d’une
attitude bien éloignée des spéculations théoriques, où penser l’être dans sa vérité succède
à l’exigence de penser la vérité de l’être, c’està-dire de cet homme pris dans le temps.
Ainsi, la métaphysique serait à la fois une
tendance de la raison humaine, une disposition, mais qui ne doit pas être prise pour une
connaissance sous peine de devenir un discours vide de sens. En même temps, ce n’est
pas parce que la métaphysique n’est pas une
science qu’elle est illégitime. Il importe en
effet de souligner deux choses en guise de
La métaphysique serait
une disposition de la
raison humaine, mais
qui ne doit pas être prise
pour une connaissance.
conclusion : tout d’abord, et sans nous en
apercevoir le plus souvent, nous fonctionnons
au quotidien avec les concepts que la métaphysique a forgés, même si les sciences les ont
fait évoluer. Par exemple, il nous semble aller
de soi que le psychisme, l’identité de la personne, la liberté existent. Pourtant, ces représentations ne sont pas universelles (ni intemporelles), nous les devons à une certaine
histoire de la pensée. Il est courant aujourd’hui
d’« aller chez le psy », démarche qui dépend
pourtant d’une certaine représentation de
l’intériorité, tout comme affirmer la liberté du
sujet dans ses actions relève d’une certaine
influence philosophique.
Ensuite, la métaphysique ouvre un questionnement infini car sans réponse : « Dieu
existe-t-il ? », « quel est le sens de la vie sur
Arthur Schopenhauer,
Le Monde comme volonté
et comme représentation (1818)
«E
xcepté l’homme,
aucun être
ne s’étonne de sa propre
existence ; c’est pour tous
une chose si naturelle qu’ils ne
la remarquent même pas. […]
C’est seulement après que
l’essence intime de la nature (le vouloir vivre
dans son objectivation) s’est développée, avec
toute sa force et toute sa joie, à travers les deux
règnes de l’existence inconsciente, puis
à travers la série si longue et si étendue
des animaux ; c’est alors enfin, avec l’apparition
de la raison, c’est-à-dire chez l’homme, qu’elle
s’éveille pour la première fois à la réflexion ;
elle s’étonne de ses propres œuvres et
se demande à elle-même ce qu’elle est.
Son étonnement est d’autant plus sérieux que,
pour la première fois, elle s’approche de la mort
avec une pleine conscience, et qu’avec la
limitation de toute existence, l’inutilité de tout
effort devient pour elle plus ou moins évidente.
De cette réflexion et de cet étonnement naît le
besoin métaphysique, qui est propre à l’homme
seul. L’homme est un animal métaphysique.
Sans doute, quand sa conscience ne fait encore
que s’éveiller, il se figure être intelligible
sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps :
avec la première réflexion, se produit déjà
cet étonnement, qui fut pour ainsi dire le père
de la métaphysique. […]. De même, avoir
l’esprit philosophique, c’est être capable de
s’étonner des événements habituels et des
choses de tous les jours, de se poser comme
sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de
plus ordinaire ; tandis que l’étonnement du
savant ne se produit qu’à propos de
phénomènes rares et choisis, et que tout son
problème se réduit à ramener ce phénomène à
un autre plus connu. […] Sans aucun doute,
c’est la connaissance des choses de la mort
et la considération de la douleur et de la misère
de la vie qui donnent la plus forte impulsion
à la pensée philosophique et à l’explication
métaphysique du monde. Si notre vie était
infinie et sans douleur, il n’arriverait
à personne de se demander pourquoi
le monde existe. »
Terre ? ». Prétendre y apporter dogmatiquement une solution – c’est là l’enseignement
de la pensée kantienne – reviendrait à
confondre une connaissance scientifique et
une pensée purement rationnelle, ou encore
à ignorer les conditions du savoir, dans lequel
Nous devons renoncer
à atteindre une vérité
unique et absolue.
Il n’y aura pas de
réponse inébranlable
à nos interrogations.
l’expérience est déterminante : voilà pourquoi
il faut réfléchir aux conditions de la connaissance avant de connaître. Il n’y a donc pas de
vérités absolues en réponse aux questions
métaphysiques. Mais n’est-ce pas là le propre
même de la connaissance, si l’on considère
les progrès infinis de la science, qui ne va pas
vers une vérité absolue mais vers un horizon
qui recule toujours ? Ne pourrait-on pas
retirer de cette quête infinie un enseignement,
à savoir que toute recherche quelle qu’elle soit
demeurera toujours inachevée, incomplète,
et doit le rester sous peine de s’enfermer dans
des certitudes nocives ? L’enseignement de la
métaphysique est donc aussi celui-là : comprendre que nous devons renoncer à atteindre
une vérité unique et absolue, et qu’il n’y aura
pas de réponse inébranlable à nos interrogations, même scientifiques.
C’est cette renonciation à l’absolu qui doit
retenir notre attention. La métaphysique n’est
pas une vieille discipline datée qui parle de
choses incompréhensibles : elle est l’expression
d’un besoin pérenne qui doit être pris au sérieux, car il peut aussi être récupéré et exploité
par les discours dogmatiques et irrationnels.
Occuper le terrain de la métaphysique, avec
toute la lucidité sur ce qu’autorise une interrogation qui dépasse l’expérience, peut aussi
constituer un rempart contre l’obscurantisme :
rien n’interdit d’être optimiste !
.93
PHILOSOPHIE
« Comme toutes
les sciences, la métaphysique
a des objets, des méthodes
et des instruments. »
Entretien avec
Claudine Tiercelin
Professeure au Collège de France, titulaire de la chaire
de métaphysique et philosophie de la connaissance
P R O P O S R E C U E I L L I S PA R
ANNE-EMMANUELLE MONNIER
Philosophe, membre de
l’Académie des sciences morales et
politiques depuis fin 2017, Claudine
Tiercelin a fait entrer une « métaphysique scientifique et réaliste »
au Collège de France, où elle est
professeure depuis 2010*. Ses travaux s’organisent autour de trois
axes : Charles Sanders Peirce et
l’héritage pragmatiste en philosophie, la métaphysique et la philosophie de la connaissance.
Comment et pourquoi en vienton à s’intéresser spécifiquement
à la métaphysique dans
un parcours philosophique ?
Chaque philosophe a un parcours qui lui est propre. Dans mon
cas, l’intérêt pour la métaphysique
94.
s’est imposé progressivement et
par le truchement de plusieurs
rencontres : la découverte de
George Berkeley (1685-1753) par
un mémoire sur les signes ; celle,
ensuite, du logicien, savant, sémioticien et métaphysicien
Charles Sanders Peirce (18391914) – également fondateur du
pragmatisme, une sorte de Leibniz
américain, également grand
connaisseur de la philosophie
médiévale –, dont Jacques
Bouveresse m’a fait mesurer l’importance et la proximité aussi avec
Ludwig Wittgenstein (1889-1951).
Je lui ai consacré deux thèses, plusieurs livres, de nombreux articles,
et il continue d’être une source
d’inspiration très forte.
Au cours de ce long cheminement, j’ai trouvé des outils pour
mieux comprendre ce qui m’a
d’emblée intéressée en philosophie :
l’articulation entre les trois angles
de ce triangle d’or constitué par les
mots, les concepts et les choses. Les
mots ou signes, tout d’abord, dont
il faut, malgré les ambiguïtés du
langage ordinaire, et en s’aidant de
la logique, qui fut toujours le vestibule de la métaphysique, s’employer à montrer qu’ils renvoient
bien à des concepts et sont donc les
produits d’un jugement, avant de
déterminer si et comment ils se
rapportent au monde réel. Analyser
de façon stricte ces rapports, la philosophie ne fait rien d’autre, au fond,
depuis Aristote. C’est ce que l’on
appelle le problème des universaux,
depuis les médiévaux, qui n’ont
cessé de raffiner les instruments
déjà présents chez les Grecs. Mon
travail en métaphysique, telle du
moins que je la conçois, peut s’entendre comme une tentative de
reformulation et de résolution de
ce problème tout à fait classique.
Comment définir en quelques
mots l’objet propre
de la métaphysique ?
Selon les grandes classifications
scolaires, qui ont le mérite de dissiper des malentendus (en partie
hérités de l’aristotélisme), on peut
l’entendre soit comme la métaphysique générale (ou science de l’être
en tant qu’être), soit comme la
métaphysique spéciale (qui s’occupe
de l’Être suprême, « Dieu », et donc
en un sens proche de la théologie).
Pour ma part, je me concentre plus
sur ce qu’il est d’usage d’appeler, au
sein de la métaphysique générale,
l’ontologie, qui étudie les caractéristiques générales de la réalité
ainsi que la manière dont les choses
qu’il y a et leurs propriétés se relient
entre elles.
Pourrait-on dire du
questionnement métaphysique
qu’il constitue le premier pas
vers la science ? Comment
décririez-vous les rapports
entre la métaphysique
et la science aujourd’hui ?
La métaphysique ne saurait être
« le premier pas » vers la science,
puisqu’elle est elle-même, sinon « la
reine des sciences », parfaitement
scientifique. Elle ne vaudrait pas
une heure de peine sinon. Comme
toutes les sciences, la métaphysique
a des objets, des méthodes et des
instruments. Il n’y a pas lieu d’oppo-
Je revendique pour
la métaphysique la
possibilité de nous
faire parvenir à
une authentique
« connaissance ».
ser les « objets » des scientifiques
aux « significations », « concepts »
ou « structures » du métaphysicien,
comme on a pu le faire à une
époque, en tenant pour acquis que
la métaphysique est victime du langage ordinaire et ne peut, au mieux,
éviter les illusions de signification
qu’en décrivant des usages, ou en
construisant des systèmes formels
et des axiomatiques qui la mettront
une fois pour toutes à l’abri de
l’ambiguïté des mots mais aussi, du
même coup, de la réalité du monde.
Montrer que les catégories logiques
ne sont pas de simples catégories
grammaticales ni davantage de
simples catégories du jugement,
mais correspondent bel et bien à
des catégories de la réalité, c’est ce
que le métaphysicien digne de ce
nom a toujours, à mon sens, cherché à faire. Ses objets sont différents,
mais ce sont des objets.
Ce pourquoi je revendique pour
la métaphysique la possibilité de
nous faire parvenir à une authentique « connaissance ». Lorsque,
dans Le Ciment des choses, je décris
mon projet comme étant celui d’une
« métaphysique scientifique réaliste », c’est d’abord ainsi que je
l’entends, mais la science y occupe
naturellement aussi une grande
place ; car dans la phase proprement
a posteriori, une fois achevées la
phase thérapeutique de déblayage
(évacuer les pseudo-problèmes)
puis la phase d’analyse conceptuelle
(qui suppose aussi un massage énergique de nos intuitions), la métaphysique doit impérativement tenir
compte, dans ses hypothèses et sa
méthodologie, de la science. Pour
autant, cela ne signifie pas qu’elle
doive s’en laisser conter par elle, au
point de devenir, comme ce fut
parfois le leitmotiv en France, une
philosophie « silencieuse » ou,
comme le pensent encore certains
métaphysiciens aujourd’hui, une
« métaphysique naturalisée ». Si la
.95
PHILOSOPHIE
métaphysique peut et doit être
« scientifique », c’est parce qu’elle
doit se faire, au même titre que
n’importe quelle activité où se joue
du savoir, dans un état d’esprit non
systématique, de « laboratoire » et
d’« enquête », un état d’esprit qui
suppose l’attention au probable, aux
erreurs, aux approximations, à la
méthode des tests, et le recours
aussi à certaines méthodes (par
exemple, l’abduction et pas seulement la déduction ou l’induction),
aux expériences de pensée, etc.
À quoi s’intéresse un
métaphysicien en 2018 ?
Exactement aux mêmes problèmes que ceux auxquels pouvait
s’intéresser le premier d’entre eux,
Aristote : à la nature du temps, de
l’espace, de la causalité, du libre
arbitre, aux relations entre l’âme
et le corps, à la place (ou non) de
l’esprit dans la nature, à l’indidivu,
à l’examen des propriétés des
choses, à la classification des catégories et à leur priorité (subs-
Chacun fait
en un sens de
la métaphysique
« comme il
respire ».
tance ? qualité ? quantité ? relation ? etc.), des espèces naturelles,
aux différents niveaux de réalité,
à la question de savoir si ces classifications sont purement nominales ou correspondent bien à la
réalité des choses. D’où l’importance du choix entre nominalisme
et réalisme. Ce sont les mêmes
questions que depuis l’Antiquité,
96.
mais il faut continuer à s’y atteler
pour une raison fort simple : s’il
est vrai, comme j’aime à le dire à
la suite d’Émile Meyerson (18591933), que chacun fait en un sens
de la métaphysique « comme il
respire », il faut aussi, sauf à faire
de la métaphysique en apesanteur,
intégrer à la réflexion les acquis
réalisés dans la pensée, en logique
(laquelle a bien aussi une histoire),
dans les sciences, celles de la nature (physique, chimie, biologie)
mais aussi celles de l’esprit (anthropologie – y compris cognitive –, ethnologie, sans oublier le
spectre chaque jour plus large des
sciences cognitives et sociales).
Les temps sont-ils durs pour
la métaphysique ou se portet-elle au contraire plutôt bien ?
Pourquoi en faire encore
aujourd’hui ?
Après une durable désaffection
liée à divers tournants (néokantien, mais aussi linguistique,
positiviste, heideggerien, relativismes et idéalismes de tout poil),
depuis une cinquantaine d’années
à présent, la métaphysique au sens
exigeant qui doit être le sien (et
donc au contact des autres domaines de savoir) connaît une
vitalité extraordinaire, partout
dans le monde. En France aussi,
en dépit de résistances toujours
assez fortes, la situation a changé.
On peut le mesurer notamment
au nombre de jeunes philosophes
qui suivent désormais cette voie
dans nos universités. Je n’imaginais pas, en créant il y a peu un
groupe d’études en métaphysique
rattaché à ma chaire, que l’engouement serait aussi vif : aujourd’hui
pourtant, ce groupe compte près
de trente membres et fait preuve
d’un dynamisme extraordinaire.
Pourquoi faire de la métaphysique aujourd’hui ? Fondamentalement peut-être parce que, sans
être un métaphysicien de métier
passionné par toutes ces questions
que je viens d’évoquer, de la métaphysique, au fond, nous en faisons tous en permanence (et les
savants ne sont pas en reste) sans
nous en rendre compte ; ce pourquoi nous ne pouvons faire l’économie d’une analyse critique des
premiers principes sur lesquels
nous appuyons toutes nos idées
et croyances, si nous voulons nous
assurer que ces principes sont sinon fondés, à tout le moins justifiés, et ne se ramènent pas à de
purs et simples préjugés.
* La vidéo de la leçon inaugurale de Claudine
Tiercelin au Collège de France ainsi que
l’ensemble des cours sont visibles sur le site
de l’institution, www.college-de-france.fr.
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• On attribue souvent, à tort, la
paternité du terme « métaphysique »
à Aristote. Il aurait été inventé au
ier siècle avant notre ère,
par Andronicos de Rhodes.
• La métaphysique étudie « l’être en
tant qu’être », c’est-à-dire la substance
universelle commune à toute chose,
mais aussi les causes et principes de
son existence. Dieu, l’âme, la matière,
le temps, l’espace sont autant d'objets
pensés par les métaphysiciens.
• Selon Kant, aucune question
métaphysique ne peut trouver de
réponse certaine : l’expérience ne nous
permet pas de vérifier et prouver ce
que nous pensons. Toute affirmation
est une spéculation de la raison pure.
• Pour autant, la métaphysique n’est
pas inutile. Elle est une inclination
naturelle et nécessaire de l’esprit
humain à se questionner sur l’origine
et le sens de l’existence.
Prolonger le dossier avec...
… DES PODCASTS
• France Culture, Les Chemins de
la philosophie : « Qu’est-ce que
la métaphysique ? », une série
de quatre émissions consacrées
à l’histoire de la métaphysique et
à ses principaux penseurs, depuis
Aristote jusqu’aux débats actuels.
… UNE VIDÉO
• www.youtube.com/watch?v=-Qif-
1NIvIvc : « La métaphysique scientifique en quelques étapes-clés »
(Collège de France). Claudine
Tiercelin y explique en quoi le
questionnement métaphysique est
fondamental, et la façon dont il doit
intégrer à la fois les intuitions et les
croyances humaines, et l’évolution
des connaissances scientifiques.
… DES FILMS
• Matrix (1999) de Lana et Lilly Wa-
chowski. Et si notre réalité n’était
qu’une illusion ? À travers le concept de Matrice – ce programme
informatique donnant l’illusion du
réel –, le film propose une réinterprétation du mythe platonicien de
la caverne, et du doute cartésien.
La mission de Neo : détruire les apparences pour accéder au monde
tel qu'il est vraiment.
L’auteure vous conseille
• Claudine Tiercelin, Le Ciment des
choses. Petit traité de métaphysique
scientifique réaliste (Ithaque, 2011).
Réconciliant la métaphysique et la
démarche scientifique, Claudine
Tiercelin se penche dans cet ouvrage sur
la façon dont la métaphysique peut nous
apporter des certitudes sur le monde – à condition d’adopter la bonne méthode
de réflexion.
• Renée Bouveresse, La Métaphysique
(Ellipses, 2017). L’excellente Renée
Bouveresse propose un ouvrage
synthétique revenant sur l’histoire de
cette discipline inclassable, les façons
dont les philosophes se la sont appropriée
et dont elle a été enseignée.
• Christian Godin, La Métaphysique
pour les nuls (First, 2018). Cinquante
notions clés de métaphysique expliquées
pour se repérer dans ce labyrinthe
philosophique !
Le plus
Le concept de Dieu a été pensé différemment selon
les métaphysiciens. Pour Leibniz, il s’agit d’un être
ayant créé le monde dans le respect de règles et
de vérités indépendantes de lui, existant par ellesmêmes. Descartes le pense comme une entité
toute-puissante, créatrice de tout ce qui est, y compris des vérités mathématiques – qui auraient donc
pu être différentes s’il l’avait souhaité ! Spinoza
quant à lui – accusé d’athéisme en son temps –
privilégie une philosophie de l’immanence : son
Dieu n’a pas créé le monde selon son souhait, il
est le monde. Il contient en lui les principes et les
causes de la nature, se déploie sans volonté, sans
morale et sans but, selon ces règles nécessaires.
.97
PHILOSOPHIE
LE BON MOT 2
Vous pouvez compléter les deux citations suivantes
avec le même mot… Lequel ?
Heidegger : « Une _ _ _ _ _ _ _ _ _ c’est-à-dire
une compréhension de l’Être » (Kant et le problème
de la métaphysique).
Sartre : « L’_ _ _ _ _ _ _ _ _ nous paraît pouvoir
se définir comme l’explication des structures d’être de
l’existant pris comme totalité et nous définirons plutôt
la métaphysique comme la mise en question de
l’existence de l’existant » (L’Être et le Néant).
LE PHILOSOPHE 2
1. Complétez avec le nom du bon philosophe.
Dans les Méditations métaphysiques, parues en 1641
en latin, le philosophe _ _ _ _ _ _ _ _ _ se livre à la
recherche d’un fondement à la connaissance. Faisant
appel à la pensée sceptique, il soumet chaque idée
à un doute radical. Il atteint alors sa seule certitude
de la façon suivante : « Je pense, donc je suis. »
2. Comment cette conclusion se traduit-elle en latin ?
Alea jacta est
Cogito ergo sum
Nunc est bibendum
Ave Cesar
Le bon mot : il s’agit de l’ontologie, la théorie de l’être.
Le philosophe : 1. René Descartes ; 2. Cogito ergo sum.
L’œuvre : il s’agit de Critique de la raison pure. Le terme « critique » s’applique
à la méthode de Kant : il entend examiner, en répondant à une série de
questions, à quelles conditions on peut faire usage de la raison.
98.
Nombre de points
Les petits trous métaphysiques
L’ŒUVRE
/6
2
Complétez le titre d’un des ouvrages de Kant :
Critique de la raison…
Dure
Pure
Sûre
Chaussure
Pourquoi cet ouvrage s’intitule-t-il ainsi ?
Kant y critique la raison parce que l’homme
n’est guidé que par ses croyances.
Le mot « critique » est lié à la méthode de Kant
visant à poser de multiples questions pour tenter
de valider ou non la capacité de la raison
à produire des connaissances.
Le mot « critique » vient commenter les idées
des philosophes prédécesseurs de Kant qui ont
fait du raisonnement la forme première
de la philosophie.
POUR MÉMOIRE
Y a pas de sujet
PA R S A R A Q U E M E N E R
N
ormalement, le verbe « s’accorde » en personne et en
nombre avec le ou les sujets. Mais
cette formule simple cache de petits
cas particuliers : voici une sélection
des difficultés de l’accord sujet-verbe.
Sujet « collectif » :
réponse à choix
multiple !
Dit-on « la totalité des éléphants
s’en est allée vers de plus vertes
prairies » ou « s’en sont allés » ?
Avec ces substantifs collectifs
(« une foule de », « une armée de »,
« la majorité de », « une multitude
de »…), suivis d’un complément
au pluriel, on peut nuancer : si on
veut insister sur la collectivité, on
utilisera le singulier ; si on veut
porter l’accent sur les « individus »,
le pluriel. Cependant, « une infinité de » et « la plupart de » commandent toujours le pluriel, tandis
que « le plus grand/petit nombre »,
toujours le singulier. On a aussi le
choix pour les fractions au singulier avec complément au pluriel
(« le quart des pantalons a rétréci/
ont rétréci au lavage »), même si
l’usage tend au pluriel. Pour les
pourcentages, c’est encore selon la
nuance voulue : « 35 % de notre
récolte est exceptionnelle/sont
exceptionnels. »
Plus d’un, moins de deux
Étrangement, on dira généralement
« plus d’un matelas s’est vendu
aujourd’hui ! », mais « moins de
deux sommiers ont été achetés ».
Plusieurs sujets
juxtaposés
Quand le verbe a plusieurs sujets
séparés par des virgules, il se met
au pluriel ! Sauf… qu’on peut accorder le verbe avec le dernier sujet
exprimé dans certains cas : si les
sujets sont presque synonymes
(« L’envie, la convoitise, la jalousie
le consume »), s’ils forment une
gradation (« Une œillade, un geste,
un mot est parfois bouleversant »)
ou lorsqu’ils sont repris par un seul
mot (« L’enveloppe, la lettre, le cachet, tout désignait l’expéditeur »).
Ou, ni, comme,
autant que…
Lorsque les sujets sont séparés par
« ou » et par « ni », le verbe s’accorde
au pluriel si tous les sujets sont simultanément concernés par l’action.
C’est-à-dire le plus souvent au pluriel, sauf quand les sujets s’excluent
mutuellement, à cause de leur sens
ou du sens du verbe : « L’éléphant
ou le lion sera le roi de la jungle »,
« ni l’éléphant ni le lion ne sera le
roi de la jungle » (il ne peut y avoir
qu’un seul roi de la jungle). À noter,
la locution « l’un(e) ou l’autre » sera
toujours suivie d’un verbe au singulier. Avec les conjonctions de
comparaison (ainsi que/comme,
autant que/aussi bien que), il faut
se demander si les sujets s’ajoutent
(pluriel) ou non (singulier, car il y
a une vraie comparaison). Souvent,
quand ils ne s’ajoutent pas, le
deuxième sujet est encadré de deux
virgules : « L’arbre, comme la fleur,
est un végétal », « l’arbre comme la
fleur sont des végétaux ».
« On », le caméléon
Ce cas n’est pas exactement problématique pour l’accord du verbe
(toujours troisième personne du
singulier), mais il peut l’être pour
l’accord du participe passé ou de
l’adjectif qualificatif attribut de
« on » ! Car « on » peut désigner
une personne, connue ou inconnue,
ou plusieurs personnes. Par
exemple, vous pourriez écrire malicieusement à votre amie Martine,
qui vous semble un peu bougonne,
un lundi : « On ne s’est pas bien
réveillée, ce matin ? » Sans oublier
le « on » employé à la place de
« nous », fréquent ; bien que ce soit
considéré comme familier, on est
bien obligés de reconnaître que c’est
un usage !
.99
HISTOIRE
PA R É T I E N N E A U G R I S , P R O F E S S E U R D ’ H I S T O I R E - G É O G R A P H I E
I L LUS T R AT ION GA BR I E L L E ME IS T R E T T Y – E N S A D C A RT E S A L L I X PIOT
A
u cours de l’année 2018, l’Iran est revenu au cœur de l’actualité
internationale avec l’annonce par le président Donald Trump
du retrait des États-Unis de l’accord de 2015 sur le nucléaire.
Cette décision attendue replonge le pays dans une période
d’incertitude à laquelle ses dirigeants avaient voulu mettre fin
en acceptant de signer cet accord. Elle oblige surtout à se replonger dans la longue
histoire du rapport de l’Iran au monde et à rappeler que ses relations avec les ÉtatsUnis sont empreintes de méfiance et de tensions depuis le siècle dernier. Très liée
à ce rapport, la question de la légitimité du pouvoir politique au regard des aspirations démocratiques de la population et de sa compatibilité avec la religion est un
des fils conducteurs de l’histoire contemporaine iranienne.
Lorsqu’on se penche sur le riche passé du pays, on constate qu’il déborde des
frontières actuelles et embrasse de nombreux territoires, langues, populations et
religions, bien au-delà de l’image quelque peu monolithique et stéréotypée que
perçoivent les Occidentaux. Le nom même du pays reflète ce décalage. Si le mot
« Perse » a longtemps servi en Occident à désigner le pays avec tout ce qu’il charriait
d’exotisme, les Iraniens eux-mêmes utilisent le mot « Iran » (« pays des Aryens »)
depuis toujours. Il a pourtant fallu attendre 1935 pour qu’ils parviennent à l’imposer comme le nom officiel sur le plan international. Dans cet article, nous utiliserons
les deux termes. Revisiter l’histoire de l’Iran implique donc de montrer les évolutions
et la diversité de ses habitants, qui parlent plusieurs langues (seule la moitié de la
population a pour langue maternelle le persan, ou farsi), pratiquent plusieurs religions et s’identifient à différents groupes ethniques (Azéris, Kurdes, Baloutches ou
Arabes). La nation iranienne est donc plurielle, s’appuyant sur un passé prestigieux
et une dimension religieuse forte dont il convient de retracer l’histoire pour comprendre le pays d’aujourd’hui.
REPÈRES
Capitale
Superficie
Nombre d’habitants
Langues
Monnaie
Devise
Régime politique
Dirigeants
100.
Téhéran
1 648 195 kilomètres carrés
82 millions (densité : 50 hab/km2)
Persan (off.), azéri, kurde, baloutche
Rial
« Indépendance, Liberté, République islamique »
République islamique
Ali Khamenei (guide suprême),
Hassan Rohani (président)
6
ÉTAPES POUR
COMPRENDRE L’IRAN
.101
HISTOIRE
lga
Vo
Don
Syr-D
aria
D anube
lys
Ha
re
Tig
Tabriz
Téhéran
Indus
Ankara
Am
ou
-Da
ria
Eu
phr
ate Bagdad
Ispahan
Le Caire
Chiraz
N il
expéditions
sassanides
vers le Yémen
(570 environ)
500 km
Territoire perse
avant Cyrus le Grand
L’Empire achéménide
L’Empire sassanide
559-330 av. J.-C.
224-651
(559-530 av. J.-C.)
Extension maximale
Extension maximale
Régions conquises
Territoire dominé
mais non conquis
Territoire disputé
avec Rome puis Byzance
Capitales de l’empire
Capitales de l’empire
Limites de l’Iran
actuel
Tabriz
Villes actuelles
Sources : G. Duby, Grand Atlas historique, 2011
CHRONOLOGIE
- 559/- 330 Empire perse achéménide
- IIIe s./+ IIIe s. Les Parthes dominent la région
Empire perse sassanide
224-651
Conquête arabe
637-651
Début du califat abbasside de Bagdad
750
Le grand poète Ferdowsi écrit le Shah Name
1010
(« livre des rois »)
Gengis Khan envahit l’Iran
1219
Conquête par Tamerlan
1381
1501-1722
Empire perse safavide
Dynastie des Qadjars
1786-1921
1906-1909 Révolution constitutionnelle
Reza Khan s’empare du pouvoir
1921
puis fonde la dynastie pahlavi
102.
1941
1953
1963
1979
1980-1988
1989
2015
2018
Les Alliés occupent l’Iran et forcent
Reza Shah à abdiquer en faveur de son fils
Mohammad-Reza Shah
Coup d’État contre le Premier ministre
Mohammad Mossadegh
« Révolution blanche » voulue par le shah
Révolution et proclamation
de la République islamique
Guerre Iran-Irak
Fatwa de l’imam Khomeiny condamnant
à mort Salman Rushdie (voir page 20)
Mort de Khomeiny
Accord sur le nucléaire signé à Genève
Donald Trump retire les États-Unis de l’accord
1
LA PERSE ANCIENNE,
DES ACHÉMÉNIDES AUX SASSANIDES
LE PLUS VASTE EMPIRE DU MONDE ANTIQUE
L
es Perses, issus de populations indo-iraniennes,
s’installent au sud-ouest des monts Zagros
autour de l’an 1000 avant notre ère. La région,
appelée Fars, donne son nom à la langue, le farsi (ou
persan). À partir de Cyrus le Grand (r. - 557/- 530), ils
forment un empire qui deviendra le plus vaste du monde
antique, s’étendant de l’Égypte à la Bactriane (Asie centrale) et de l’Indus à la Grèce. Longtemps connu à travers
les seules sources grecques et leur regard condescendant,
ou le livre d’Esther dans la Bible, plus positif, l’Empire
perse a pu être reconsidéré grâce à l’archéologie. Celleci révèle une administration organisée, un État très
structuré, une vingtaine de gouvernements provinciaux
dirigés par un satrape (« protecteur du pouvoir ») et un
grand savoir-faire concernant les routes, les postes,
l’armée, les finances et les
impôts. Si le persan ancien est
la langue dominante, il s’accommode de langues complémentaires qui servent parfois
dans l’administration, comme
l’araméen, l’élamite ou le grec.
Au sommet, le « Grand
Roi », trace du nomadisme de
ses ancêtres, se déplace en une
caravane de plusieurs milliers de personnes de ville en
ville, parmi lesquelles se distinguent les capitales
Babylone, Ecbatane, Suse et bien sûr Persépolis (Parsa)
à partir de - 521. Elles abritent de vastes jardins clos
appelés pairi-daeza, terme qui a donné le mot « paradis ».
Quel est l’héritage de cette époque ? La célébration avec
faste du 2500e anniversaire de la fondation de la ville
par le shah en 1971 n’a suscité que le mépris de la population et la grandeur perse est rarement convoquée par
le régime actuel, qui insiste sur le passé musulman.
Sur le plan religieux, les anciens Perses pratiquent le
mazdéisme, dualisme positif dans lequel le bien l’emporte
sur le mal. Centrées sur le culte du feu et des dieux tels
Ahura Mazda, Anahita et Mithra, les pratiques sont
révélées par l’Avesta, mis par écrit sous les Sassanides,
dans lequel le célèbre Zarathoustra (« qui a de vieux
chameaux ») est l’acteur principal. Le mazdéisme a été
quasiment balayé par l’arrivée de l’islam, même s’il subsiste avec les Zoroastriens dans le Sud-Est et en Inde,
où ils sont appelés Parsis. Le Nouvel An iranien (Norouz),
que la République islamique a tenté en vain de supprimer,
est un des héritages actuels de cette religion antique.
L’Empire perse prend fin par la main d’Alexandre
le Grand qui, de - 334 à - 330, parvient à battre Darius III
et à prendre sa place dans une sorte de syncrétisme
politique qui entraînera pendant plusieurs siècles un
mélange original dans lequel langues et cultures
grecques et perses se complètent. Les successeurs
d’Alexandre se partagent son empire, éclaté en de nombreux États. Les Parthes,
peuple venu d’Asie centrale,
contrôlent ensuite l’Iran
(- iiie/+ iiie siècle) et fondent
Ctésiphon, qui sera la capitale
du pays pendant plusieurs
siècles sous les Sassanides.
Ces derniers se proclament,
comme les Par thes,
Shahanshah (« rois des rois »),
un titre qui sera repris par les dynasties suivantes. Ils
vont régner sur l’Iran de 224 à 651 en s’opposant à
l’Empire romain, à l’image de Khosro (r. 531-579).
Nombre de religions coexistent alors dans l’empire.
La religion officielle, le mazdéisme, n’est pas prosélyte
et tolère, même si des persécutions ont parfois lieu, les
autres religions : le judaïsme, présent sous les Achéménides
et qui compte de très nombreux adeptes en Perse, le
christianisme, dont les nombreuses variantes s’expriment
plus facilement hors de l’Empire romain, le manichéisme
enfin, persécuté par le clergé mazdéite car jugé très
proche (Mani est mis à mort en 276). La langue évolue
dans un moyen-persan qui utilise l’écriture pehlevi, un
terme repris par la dynastie pahlavi au xxe siècle.
Si le persan ancien
est la langue dominante,
il s’accommode
de langues
complémentaires.
.103
HISTOIRE
VIZIRS ET POÈTES
L
e combat sans
merci auquel se
livrent Perses et
Empire romain d’Orient
(dit byzantin) les épuise.
Les Perses prennent
Jérusalem en 614, qui est
reprise par l’empereur
Héraclius en 630. Cette
usure facilite la tâche des
conquérants arabes, qui
s’emparent de la ville en
641 avant de mettre fin à
l’Empire sassanide en 651.
Mais la Perse reste marginale dans le califat
omeyyade de Damas
(661-750). Dès le
viii e siècle, les Persans
soutiennent dans leur
majorité la prise du pouvoir par les Abbassides,
dynastie arabe qui règnera
de 750 à 1258. Ceux-ci
établissent leur califat
dans la ville nouvelle de
Bagdad et déplacent le
centre de gravité du
monde musulman vers
l’est. La Perse devient un
des foyers de rayonnement de l’islam. Après la conquête,
malgré une conversion rapide des
élites pour des raisons politiques
ou économiques – les musulmans
paient moins d’impôts –, il faut
trois siècles pour que l’islam s’impose dans la population. La culture
et la langue persanes se maintiennent néanmoins. Les califes
choisissent souvent des vizirs per-
104.
2
DANS LE DOMAINE DE L’ISLAM
Autour de l’an mille, le
poète chiite Ferdowsi écrit
en persan dari, la langue
littéraire classique née au
ix e siècle, le plus long
poème écrit par un seul
auteur, le Shah Name
(« livre des rois »). Il y
chante les mythes anciens
(le grand guerrier Rostam)
et la grandeur du passé
perse, et dresse un pont
entre les empires de
l’Antiquité et l’Iran musulman. Il l’offre à un souverain turc, qui, comme
beaucoup d’autres, adopte
le persan comme langue
de cour. C ’est donc
paradoxalement la victoire
des Turcs qui permet au
persan de s’imposer à la
cour des Ghaznévides
(Afghanistan), auprès des
Ottomans et, en Inde, chez
les sultans de Delhi puis
chez les Moghols. Après
Ferdowsi, Al-Biruni, Rumi
ou Hafez font du persan
La naissance de Rostam dans le Shah Name (1560-1580). DR
une langue du savoir et de
la poésie. La culture persans, même si le soupçon de fausse
sane se répand ainsi, quand bien
conversion pèse parfois sur eux.
même aucune dynastie perse ne
Les Arabes attribuent en effet aux
règne durablement entre la chute
Persans la maîtrise de l’art de goudes Sassanides (651) et l’avènement
verner les hommes !
des Safavides (1501). La beauté de
À partir du xe siècle, le persan
cette langue a sans doute favorisé
connaît un renouveau comme
sa stabilité. C’est toujours la langue
langue de cour et s’impose même
parlée aujourd’hui, avec des vaprogressivement à la place de
riantes, en Iran, en Afghanistan et
l’arabe dans l’Orient musulman.
au Tadjikistan.
3
LA PERSE SAFAVIDE
L’IRAN DEVIENT CHIITE
S
i des chiites vivaient en Iran
avant le xvie siècle, c’est
sous l’impulsion de la
dynastie safavide que le chiisme
devient une véritable religion « nationale » unifiant des peuples variés
dans un pays entouré de puissances
sunnites. Le chiisme est à l’origine
le « parti » – c’est le sens du mot – de
ceux qui se réclament des descendants du Prophète et donc d’Ali, le
premier imam, par opposition aux
sunnites, qui acceptent un pouvoir
légitime, le calife (successeur), hors
de sa descendance. La victoire des
sunnites au viie siècle entraîne des
persécutions et l’exécution des
imams jusqu’au douzième – lequel
aurait été « occulté » au début du
xe siècle et dont le retour est attendu,
aujourd’hui encore, par les chiites
duodécimains. Le principal de ces
martyrs est Hussein, fils d’Ali, tué à
Karbala en 680. Son tombeau en
Irak est un des hauts lieux du chiisme
et son martyre est commémoré
chaque année de manière spectaculaire lors de la fête de l’Achoura.
Prenant le pouvoir en 1501, les
Safavides jouent un rôle fondamental dans l’émergence d’une nation
iranienne. D’origine turque, ils se
rattachent au départ au soufisme
sunnite, donc à un mouvement
qui met en avant la mystique.
Choisissant le chiisme duodécimain
et s’appuyant sur les guerriers turkmènes qizilbash (« têtes rouges »),
ils prennent le pouvoir dans
l’Azerbaïdjan iranien avant de s’emparer du plate au iranien.
Probablement habités d’ambitions
plus vastes, ils se heurtent aux États
qui les entourent : l’Empire ottoman,
qui les défait à Tchaldiran en 1514,
les Ouzbeks au nord-est et l’Empire
moghol au sud-est. Tous sunnites,
ces adversaires limitent de fait l’em-
Place Royale et mosquée Masjid-i-Shah, vue de la cour. Œuvre de Pascal Coste (1840). DR
prise des Safavides à un territoire
dont l’unité va reposer sur le chiisme,
qui devient dès lors une sorte de
religion « nationale » dans un espace
largement multiethnique. La Perse
des Safavides compte en effet, outre
des Persans, des Arméniens, qui
jouent un rôle important d’intermédiaires commerciaux, des Azéris
et des Turkmènes (Turcs), mais
aussi des Arabes et des Juifs.
L’héritage safavide tient donc dans
l’association du pays avec le chiisme
et dans l’extension territoriale, qui
correspond grosso modo à l’Iran
actuel. Vers la fin de cette dynastie,
le persan est d’ailleurs progressivement abandonné hors de l’Iran, à
l’image des Ottomans, qui utilisent
de plus en plus le turc. Contre ces
Ottomans, l’Empire safavide fait
parfois figure d’allié de revers possible pour les Européens. Les
Habsbourg d’Autriche et les monarques espagnols tentent de les
approcher dans ce sens.
Une ville symbolise la grandeur
de l’Iran à cette époque : c’est
Ispahan, qui est transformée par
les successeurs de shah Ismaïl Ier
(r. 1501-1524), notamment shah
Abbas Ier le Grand (r. 1588-1629).
Située au cœur de l’empire, la capitale abrite plusieurs mosquées et
palais grandioses ainsi que le bazar
où s’échangent des produits venus
de loin dans ce carrefour commercial sur la route de la soie. Ispahan
est aujourd’hui encore appelée
Nesf-e Jahan (« la moitié du
monde ») par les Iraniens.
.105
HISTOIRE
4
DANS LE GRAND JEU IMPÉRIALISTE
ENTRE MODERNISATION ET INTERVENTIONS ÉTRANGÈRES
L’
Iran a été contraint de se
repenser à l’aune des
progrès exceptionnels…
et envahissants des puissances européennes. La dynastie qadjare (17861921) doit faire face aux appétits
russes et britanniques. Le besoin de
financement des souverains successifs, pour leurs dépenses au service
de la population ou… pour voyager
en Europe, les fait entrer dans un
cycle d’endettement qui permet aux
Européens d’empiéter sur la souveraineté du pays. Jamais colonisé,
l’Iran doit accepter les conditions
des prêteurs pour de nouvelles lignes
de crédit. Cette ingérence est parfois
plus directe lorsque le shah cherche
à défendre son territoire et qu’il se
heurte aux volontés expansionnistes
britanniques (pour étendre l’empire
des Indes) et russes (pour conquérir
le Caucase et l’Asie centrale). La multiplication des défaites conduit le
pays à renoncer à de nombreux territoires. Une grande partie du
xixe siècle est marquée par la volonté
d’assurer un équilibre négatif entre
la Russie et le Royaume-Uni, ne
souhaitant rien leur concéder. C’est
la politique suivie par le ministre
Amir Kabir. À partir de 1880, il s’agit
d’un équilibre positif dans lequel
l’Iran donne des concessions à l’un
ou à l’autre, au risque de susciter la
colère populaire ou celle des marchands du bazar, qui se retrouvent
ainsi marginalisés au profit d’étrangers qui échappent à la justice du
pays en vertu de traités.
106.
Ceux-ci impliquent en outre un
droit de regard des Russes et des
Britanniques sur la succession au
trône. Jusqu’en 1914, les véritables
lieux du pouvoir sont les représentations diplomatiques russe et britannique. Lorsque ces ingérences
vont trop loin, le peuple iranien
exprime sa colère, comme lorsque
des concessions sont accordées à des
compagnies étrangères. Les émeutes
à propos du tabac contraignent le
shah à reculer en 1890, un boycott
ayant été couronné de succès. Les
mécontentements s’agrègent parfois
entre laïcs et clergé chiite. Ainsi en
1906, lorsque le shah concède l’avènement d’une Constitution et d’un
Parlement : la question de la place
de la religion est déjà en jeu. Après
de vifs débats, l’article II du supplé-
ment à cette Constitution dit qu’aucune loi ne doit s’écarter des « préceptes vénérés de l’islam », signe de
l’équilibre entre les courants laïcs et
religieux. Le shah joue un rôle religieux, mais il est plutôt hors course
après la révolution. Le clergé, bien
qu'encore peu actif dans ce domaine,
a néanmoins fait un premier pas
vers un rôle plus politique.
Les interférences de Moscou
cessent dès 1905 avec la révolution
russe et la défaite de la Russie contre
le Japon. Les élites aspirent à une
modernisation. Le Royaume-Uni
prend l’ascendant sur le pays. Dès
1921, il voit d’un bon œil l’avènement
d’un régime instauré par un militaire,
Reza Khan, qui se proclame empereur et instaure la dynastie pahlavi.
Inspiré par son contemporain
Manifestation pro-Mossadegh à Téhéran en 1952. DR
Atatürk, il réduit le pouvoir des tribus et accroît les dépenses militaires.
Il tente une modernisation par le
haut de la société. Ses sympathies
pour l’Allemagne nazie font craindre
aux Alliés une alliance, ce qui les
pousse à envahir l’Iran en 1941,
contraignant Reza Shah à abdiquer
en faveur de son jeune fils.
La période qui s’ouvre est plutôt
favorable à l’expression des opinions
et à l’établissement d’un fonctionnement démocratique. MohammadReza Shah obtient le départ des
troupes américaines, britanniques
puis, avec difficulté, soviétiques en
1946, ce qui renforce sa popularité
auprès des Iraniens. Mais la question de la souveraineté revient sur
le devant de la scène avec le pétrole,
richesse exploitée par des compagnies étrangères. Le Premier ministre nationaliste Mohammad
Mossadegh, désigné par le
Parlement, décide de nationaliser
l’industrie pétrolière et s’appuie sur
le Toudeh, le parti communiste. La
CIA, à l’instigation des Britanniques,
organise un coup d’État en 1953 :
Mossadegh écarté, le shah s’octroie
les pleins pouvoirs et devient le plus
fidèle allié des États-Unis dans la
région. Poursuivant la modernisation du pays, il lance en 1963 sa
« révolution blanche » qui entraîne,
entre autres, une réforme agraire et
donne le droit de vote aux femmes.
Bien qu’approuvées par une partie
de la population, ces réformes aboutissent à un affaiblissement du régime, qui perd certains de ses soutiens traditionnels. Le clergé, grand
propriétaire foncier, est heurté par
la réforme agraire. Les élites occidentalisées sont plus attirées par les
idéologies en vogue et critiquent le
manque de liberté.
5
LA RÉVOLUTION
DE 1979
UNE RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE
S
urveillés par la Savak, la redoutée police
politique, et empêchés de s’exprimer, les
Iraniens sont nombreux à vouloir un changement, qui semble même souhaité par le nouveau
président américain Jimmy Carter, promoteur des
droits de l’homme. Paradoxalement, sa volonté d’inciter le shah à assouplir son régime agit comme un révélateur de ses faiblesses. Aux courants nationalistes,
démocrates, libéraux ou marxistes en plein essor s’ajoute
une contestation religieuse portée depuis les années 1960 par des membres du clergé chiite, dont l’ayatollah Khomeiny. Après avoir critiqué la laïcisation et
l’immunité accordée aux ressortissants américains,
celui-ci a dû s’exiler en 1964 en Irak, dans la ville sainte
de Nadjaf, puis dans le village de Neauphle-le-Château,
près de Paris, en 1978. Il affirme le primat du religieux
sur le politique en théorisant le « gouvernorat du juristethéologien » (velayât-e faqih). Il s’agit d’assurer une
supervision du pouvoir par les clercs en attendant le
retour de l’imam caché, le douzième imam occulté au
xe siècle, attendu tel un messie.
Concilier les urnes et la religion
Comme en 1906, les différents mécontentements
se fédèrent, au risque de malentendus parfois réglés
dans le sang. Les manifestations se multiplient tout au
long de l’année 1978, réprimées avec violence au prix
de nombreux morts. Le shah, malade, perd la partie
et s’enfuit en janvier 1979. Khomeiny rentre triomphalement en Iran en février juste avant que l’armée annonce, le 11, qu’elle se rallie à la révolution. Les événements s’accélèrent alors. Les électeurs approuvent
massivement la création de la République islamique
et une nouvelle Constitution qui tente de concilier les
deux sources du pouvoir : la légitimité démocratique
par les urnes et l’islam. Cette dualité persiste jusqu’à
aujourd’hui. Devenu « guide », Khomeiny dirige le
pays depuis la ville sainte de Qom. Il se félicite, le
4 novembre, de la prise en otage du personnel de
.107
HISTOIRE
l’ambassade des États-Unis. C’est un tournant qui
marque une rupture nette avec l’ordre international.
La soixantaine d’otages ne sera libérée qu’après quatre
cent quarante-quatre jours…
À partir de 1980, le nouveau régime se débarrasse,
parfois physiquement, de ses anciens alliés démocrates
et libéraux. L’attaque du pays par l’Irakien Saddam
Hussein en septembre fournit un prétexte utile pour
faire taire toute voix discordante. Seul contre tous,
l’Iran résiste malgré tout et repousse les Irakiens dès
1981 mais décide de prolonger la guerre. Le culte des
martyrs (500 000 morts iraniens), si important dans
l’islam chiite duodécimain, peut dès lors se déployer
et servir la propagande du régime dans un savant
mélange de nationalisme et de religiosité. Le corps des
Gardiens de la Révolution (les pasdaran) gagne sa
légitimité dans le combat contre l’Irak.
L’ayatollah Khomeiny à Neauphle-le-Château, près de Paris (1978-1979). DR
108.
6
L’IRAN DEPUIS 1979
UN ÉTAT PARIA ?
D
epuis 1979, l’Iran est passé du statut de
plus proche allié des États-Unis dans la
région à celui d’État paria. Dans ce domaine, la prise d’otages (1979-1981) a joué un rôle
considérable en radicalisant la révolution et en l’orientant vers une rupture nette avec le passé pro-américain
du pays et le shah, qualifié de « gendarme du Golfe ».
Le discours anti-américain contre le « Grand Satan »
est dès lors devenu une constante, réaffirmée par le
pouvoir dès qu’il a besoin de faire diversion. Les
Iraniens eux-mêmes nourrissent très certainement
des sentiments contre le gouvernement américain
mais aspirent sans doute aussi à une amélioration des
relations avec un pays qui fascine une partie de la
jeunesse. Pour l’Iran, les États-Unis ont pris la place
de la Russie et du Royaume-Uni comme puissance
impérialiste rognant sur sa souveraineté et comme
repoussoir dans l’imaginaire collectif.
L’autre constante, c’est le discours anti-israélien,
que le régime a développé très rapidement, comprenant
le surcroît de popularité qu’il pouvait gagner dans un
monde arabe déçu par les accommodements de ses
dirigeants avec Israël. Même s’il s’agit souvent plus de
rhétorique, les relations entre les deux pays sont marquées par des épisodes de conflit par alliés interposés
(le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais financés et soutenus par l’Iran). En 1980, l’invasion par
Saddam Hussein du Sud-Ouest iranien, à majorité
arabe chiite, unit le pays derrière le régime. Cette
guerre renforce son isolement. L’Iran est soutenu par
la seule Syrie – Hafez el-Assad est alaouite, une branche
dissidente du chiisme –, alors que l’Irak, majoritairement chiite mais alors dirigé par un sunnite, reçoit
l’appui financier et matériel de nombreux pays occidentaux (France et Allemagne de l’Ouest) et de tous
les autres pays du Moyen-Orient, trop heureux de
pouvoir se débarrasser d’un régime islamique qui les
critique. À l’issue de la guerre, la condamnation à mort
de l’écrivain britannique Salman Rushdie pour son
roman mettant en scène le prophète Mahomet accentue cet isolement. Prononcée par Khomeiny en 1989,
N
RUSSIE
Kazakhstan
Mer Noire
Ouzbékistan
Kirghizistan
Azerbaïdjan
TURQUIE
Mer
Méditerranée
Libye
IRAK
SYRIE
LIBAN
Damas
Hezbollah
Jérusalem
Gaza Hamas
Kerbala
ÉGYPTE
ÉTATS-UNIS
retrait de l’accord
sur le nucléaire iranien
en mai 2018
Meched
Afghanistan
Qom
Ispahan
Najaf
IRAN
Pakistan
Koweit
Golfe
Bahreïn
Médine
Rouge
Ryyad
Persique
Qatar É.A.U.
Oman
La Mecque
ISRAËL
Soudan
Érythrée
500 km
CHINE
INDE
Chiraz
ARABIE
SAOUDITE
Mer
Tadjikistan
Téhéran
Bagdad
Jordanie
ISRAËL
Turkménistan
Mer
Caspienne
Tabriz
Rebelles
Houthis
YÉMEN
Éthiopie
cette fatwa poursuit la volonté de l’Iran de se faire le
champion de l’islam (voir page 20).
Depuis 2003, la position internationale de l’Iran
s’est plutôt améliorée. Paradoxalement, l’intervention
américaine en Irak a libéré le pays de son principal
ennemi. Dorénavant dirigé par la majorité chiite, le
gouvernement de Bagdad s’est rapproché de l’Iran,
qui a envoyé ses pasdaran combattre Daesh. Cette
lutte se prolonge en Syrie en soutien au régime de
Bachar el-Assad. Et l’axe des alliés, souvent chiites,
se poursuit vers le Liban et la Palestine voire le Yémen
en soutien aux Houthis chiites. À cet axe s’oppose
un autre mené par l’Arabie Saoudite, qui joue la carte
sunnite et a fait de l’Iran chiite son principal ennemi.
Dénonçant ses interventions extérieures, les pays du
Golfe se liguent contre l’Iran et isolent ses alliés
potentiels (Qatar) en poussant les États-Unis à l’intransigeance. Entre les deux, la Turquie et la Russie
apparaissent comme des partenaires de l’Iran,
avec lequel elles n’hésitent pas à traiter ou à faire
des affaires.
L’accord de juillet 2015 signé à Vienne par les
membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU,
l’Allemagne et l’Iran a mis fin à deux décennies de
Océan Indien
L’Iran et ses alliés politiques
et militaires
Les pays partenaires
économiques et stratégiques
Les Émirats arabes unis,
partenaires économiques
mais adversaires politiques
Les pays hostiles à l’Iran
Principales bases militaires
américaines
Pays comptant une forte
proportion de chiites
Lieux saints pour les chiites
pressions et de sanctions qui avaient pour but de
dissuader le pays de mener à bien un programme de
fabrication de l’arme nucléaire entamé par le shah.
Voulu par les Européens et le président américain
Barack Obama, il avait été soutenu par la Russie et la
Chine. Le retrait américain par Donald Trump de cet
accord rouvre donc pour le pays une période d’incertitude, aux conséquences politiques et sociales imprévisibles. Économiquement, l’Iran est de nouveau
empêché de vendre son pétrole et son gaz (un des
objectifs des sanctions rétablies) mais peut compter
sur la Chine, qui devrait être le principal bénéficiaire
du retrait des entreprises occidentales. Pleines de
projets d’investissement (PSA dans l’automobile, par
exemple), celles-ci ont choisi finalement de plier
bagage suite au retour des sanctions américaines.
Un pays et une société
qui évoluent malgré tout
La République islamique a beaucoup changé depuis
quarante ans. Khomeiny, détenteur d’un pouvoir charismatique fort et perçu par certains comme le véritable
imam caché, meurt en juin 1989. Sa succession oblige
alors les dirigeants à des ajustements. Ali Khamenei, un
.109
HISTOIRE
clerc de rang inférieur, est désigné successeur et devient
le nouveau guide suprême, mais la fonction perd de sa
sacralité. Le système se complexifie, conservant l’élection
du Parlement et du président de la République au suffrage
universel direct mais aussi de nombreuses institutions
très indirectement élues et garantes de la conformité
avec l’islam. Même si les pouvoirs du président sont
renforcés (la fonction de Premier ministre disparaît),
celui-ci reste soumis au bon vouloir du guide suprême,
qui reste le décideur principal.
Tenter sa chance ailleurs
Les élections législatives et présidentielles donnent
lieu à de véritables campagnes mais sont contraintes
par le filtre important quant aux candidats autorisés.
Le conseil des gardiens de la révolution vérifie toutes
les candidatures et en écarte la majorité… Les débats
électoraux sont plus ouverts depuis 2009 et certains
sujets auparavant tabous
peuvent être abordés,
comme l’attitude envers les
États-Unis ou la politique
économique. Mais des lignes
rouges demeurent (la position vis-à-vis d’Israël) et les
scrutins sont parfois l’objet
de fraudes, comme en 2009.
La présidence continue
d’être détenue alternativement par des « conservateurs » et des « modérés/
réformistes ». Après huit années marquées par les
outrances de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013),
l’élection du modéré Hassan Rohani a constitué un
tournant indéniable, même s’il est contraint à la
prudence par le guide. C’est lui qui a fait le pari de
la négociation ayant abouti à l’accord sur le nucléaire.
Il pensait améliorer la situation économique du pays
en l’ouvrant aux échanges et investissements extérieurs. Mais la lenteur de la mise en œuvre de l’accord
(les sanctions n’ont été levées qu’en janvier 2016) et
l’élection de Donald Trump (en novembre de la même
année) ont limité la portée économique de
cette embellie.
La société évolue malgré tout dans ce cadre imposé.
Les Iraniens n’hésitent plus à se mobiliser lorsqu’ils
estiment que leurs droits sont bafoués. Le mouvement
vert de 2009 et la contestation sociale de la fin 2017 l’ont
démontré, même si la répression menée par les pasdaran
et les milices basidji est toujours sévère. Les femmes, qui
avaient été dévoilées de force en 1936 puis avaient obtenu
le droit de vote en 1963, ont été de nouveau contraintes
de porter le voile sous la République islamique. Le récent
mouvement de femmes l’arrachant en public est lui
aussi réprimé. Leur situation est néanmoins paradoxale
puisqu’elles sont maintenant plus nombreuses que les
hommes à l’université, sans pour autant avoir véritablement accès au marché du travail (moins de 20 % de la
population active). Elles sont quasiment absentes de la
scène politique nationale (6 % de députées) mais de plus
en plus élues au niveau local. Enfin, pour la première fois
depuis 1979, des femmes ont été autorisées en 2018 à
assister à un match de foot dans un stade… même s’il
s’agissait d’une retransmission télévisée ! Quant aux jeunes,
ils choisissent souvent d’émigrer, le régime ne fermant
pas les frontières : à l’émigration politique, nombreuse
après 1979, s’ajoute une émigration plus économique de
jeunes diplômés en quête d’un
emploi qualifié. L’importance
du chômage (supérieur à 25 %
entre 15 et 24 ans) et les
contraintes qui leur sont imposées les poussent à partir
tenter leur chance en Europe,
aux États-Unis ou dans les
pays voisins. La diaspora iranienne est ainsi estimée à quatre millions de personnes.
La décision de Donald Trump devrait, à court terme,
favoriser la reprise en main par les conservateurs dans
un contexte de retour du nationalisme blessé et de l’antiaméricanisme. D’autant plus que le président Rohani a
beaucoup promis en misant sur la croissance économique
engendrée par l’accord de 2015. L’inflation galopante
actuelle et la chute de la monnaie, le rial, fragilisent une
situation économique déjà préoccupante. L’impopularité
de l’administration Rohani pourrait ainsi conduire à un
renforcement des conservateurs aux élections législatives
de 2020. Au contraire, le mécontentement social et l’absence d’alternative dans le cadre du système actuel pourraient pousser les Iraniens à renvoyer dos à dos conservateurs et réformistes et envisager un changement de
régime… C’est sans doute le pari de l’administration
Trump. Mais le pouvoir semble pourtant assuré de son
emprise et ne pas être menacé pour le moment.
Les débats électoraux
sont plus ouverts depuis
2009 et certains sujets
auparavant tabous
peuvent être abordés.
110.
e s es
u n s es
e
n e u eu e
Entretien avec
Clément Therme
Chercheur pour le bureau Moyen-Orient de l’International
Institute for Strategic Studies (IISS), il a notamment contribué
à l’ouvrage L’Essor des nationalismes religieux*
P RO P O S R E C U E I L L I S PA R
ÉTIENNE AUGRIS
Comment le régime actuel se situe-t-il par rapport
à l’histoire du pays et de son rapport au monde ?
On peut distinguer plusieurs phases dans l’utilisation de l’histoire dans le discours politique, mais aussi
dans les manuels scolaires d’histoire. On est passé de
la négation de l’idée de nation au début de la révolution
par l’ayatollah Khomeiny à l’instrumentalisation de
cette notion afin de justifier l’isolement du pays aujourd’hui. Il y a toujours un débat au sein des élites
politiques islamistes pour savoir si la République islamique porte une idéologie nationaliste religieuse ou
plutôt une idéologie religieuse transnationale.
Dans le cas de la République islamique, le nationalisme religieux peut servir à justifier des interventions
régionales, au Levant, en Irak ou en Afghanistan par
exemple, puisque ce nationalisme se fonde sur une
cause divine et non sur un territoire dont les frontières
seraient figées. Cependant, malgré l’ambition de l’État
révolutionnaire de nier l’existence de l’idée de nation
(mellat-e irân) pendant la première décennie de la
République islamique (1979-1989), l’identité iranienne
ne se réduit toujours pas à sa seule dimension islamique
telle que définie par une partie des révolutionnaires
des années 1970 et 1980. Il y a également une dimension pré-islamique et une dimension moderne qui
mettent aussi l’Iran en relation avec le monde.
S’agissant de la dimension religieuse islamique, il
faut distinguer ici deux notions : être partisan de la
révolution islamique et/ou d’un État islamique d’une
part, être khomeiniste d’autre part. Cette dernière
notion signifie également, fondamentalement, être
convaincu de la légitimité religieuse du velâyat-e
faqih – la tutelle du juriste-théologien –, et même de
son caractère obligatoire en islam (vajib). En majorité, les révolutionnaires islamistes considèrent qu’une
civilisation est fondamentalement religieuse, ou que
rien ne construit davantage une civilisation que la
religion. À ce titre, le caractère fondamentalement
musulman de l’Iran n’implique pas pour eux, de
manière systématique, une négation de sa culture
dans un sens plus large.
Comment cela se traduit-il à l’école ?
Dans les manuels scolaires d’histoire de la République
islamique, la dimension religieuse rejoint la dimension
anti-impérialiste. Il y a également en creux une lecture
culturaliste des relations internationales en termes de
.111
HISTOIRE
choc de civilisations entre d’un côté « la civilisation de
l’Iran islamique » et de l’autre « l’Occident séculier et
donc décadent ». Avec l’arrivée de Rohani à la présidence, on note une inflexion du discours sur l’indépendance et l’auto-suffisance (khod kafai) de l’Iran. En
effet, ce dernier critique la confusion faite par les fondamentalistes entre indépendance et isolement. Selon
sa vision, c’est par l’entrée dans la globalisation que
l’Iran pourra s’affirmer comme une grande puissance ;
son discours nationaliste est fondé sur sa volonté d’affirmer la puissance économique du pays et non une
utopie révolutionnaire.
Après bientôt quarante ans de révolution islamique,
l’Iran semble se tourner à nouveau vers son héritage
nationaliste mais, pour réussir son retour comme puissance respectée sur la scène régionale et internationale,
un aggiornamento idéologique reste nécessaire. Cela
impliquera forcément une refonte des manuels scolaires.
Il semble en effet plus que jamais nécessaire d’insister
sur la troisième dimension, moderne, de l’identité
iranienne pour permettre une réalisation des idéaux
nationalistes de la majorité de la population ainsi que
le retour de la République islamique au sein de la « communauté internationale ».
L’idéalisme l’emporte-t-il sur le réalisme dans
la politique étrangère iranienne depuis 1979 ?
Cette tension entre idéaux révolutionnaires et imaginaire nationaliste se retrouve à la fois dans l’enseignement de l’histoire en Iran et dans les relations entre
l’Iran et son environnement régional. Dans le cas de
l’enseignement, on assiste à une relecture du passé qui
peut heurter l’imaginaire d’une partie significative de
la population, attachée par exemple au passé préislamique de l’Iran. Dans le second cas, le prosélytisme
révolutionnaire de l’Iran de Khomeiny puis de
Khamenei déstabilise certains voisins de l’Iran, qui
voient dans la République islamique un État qui hésite
entre la défense d’une cause révolutionnaire et celle
des intérêts nationaux du pays.
Depuis la révolution islamique, la politique étrangère de Téhéran ne reflète que partiellement les préférences de l’opinion publique iranienne, insistant plus
particulièrement sur la dimension islamique chiite. Il
apparaît ainsi difficile, pour les autorités de la République
islamique, de concilier les intérêts nationaux du pays
avec une diplomatie dont la dimension révolutionnaire
112.
demeure. Cela s’explique, en grande partie, par le poids
de l’idéologie dans la prise de décision. Cette idéologisation se retrouve aussi dans la sélection du personnel diplomatique. In fine, l’idéologie révolutionnaire
est un obstacle à la réintégration du pays au sein de la
communauté internationale, et ce malgré une application pragmatique (parfois cynique) des principes
idéologiques khomeynistes.
Comment les décisions en politique étrangère
sont-elles prises ?
Le système de prise de décision, qu’il s’agisse de
politique intérieure ou extérieure, confère à la superstructure révolutionnaire la supériorité sur les institutions issues des élections. Le guide suprême est le
principal décisionnaire en matière de politique étrangère, d’abord Khomeiny (1979-1989) puis Khamenei
(depuis 1989). Le charisme de l’ayatollah Khomeiny
se perpétue dans le débat politique. Toutes les élites
politiques de la République islamique se réclament de
son héritage ; ses paroles deviennent, dans le débat,
des arguments pour mettre en difficulté ses adversaires.
Si sa parole ne peut être contestée, son instrumentalisation est telle que sa pensée est souvent détournée à
des fins politiciennes. Les héritiers politiques de
Khomeiny ont ainsi préféré figer le charisme du fondateur de la République islamique plutôt que d’investir une nouvelle personnalité charismatique au sommet
de l’État, ce qui explique l’impossibilité d’une véritable
rupture dans la politique étrangère, par exemple un
dépassement de l’opposition idéologique à l’ennemi
(doshman) américain. C’est bien cette hégémonie des
instances révolutionnaires qui a conduit le régime à
une rupture progressive, depuis 1979, avec l’opinion
publique. Autrement dit, la révolution s’est figée et s’est
éloignée du peuple. Originellement, la légitimité des
institutions révolutionnaires provient pourtant d’un
mouvement éminemment populaire. Mais, désormais,
la conviction des élites révolutionnaires de leur légitimité populaire apparaît en décalage croissant avec la
réalité du pouvoir exercé. Ainsi, elles suscitent non
plus l’adhésion mais la crainte.
* Olivier Da Lage (dir.), L’Essor des nationalismes religieux (Demopolis, 2018).
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• La Perse a été le centre de vastes
empires dans l’Antiquité, des
Achéménides aux Sassanides,
berceau du zoroastrisme.
• Entrée dans le domaine de l’islam,
elle a été une grande pourvoyeuse
de vizirs et de poètes pour le califat
abbasside et de nombreux États
de la région avant de se tourner
vers le chiisme sous les Safavides.
• La montée en puissance des
Européens a entraîné une perte
de souveraineté pour l’Iran, convoité
par les Russes et les Britanniques
au xixe siècle et les Américains
au xxe siècle.
• La révolution de 1979 a engendré
une République islamique longtemps
isolée. La relation avec les États-Unis
s’est de nouveau dégradée en 2018,
ce qui pourrait déstabiliser le pays.
Prolonger le dossier avec...
• L’Aventure d’une demi-journée
(film iranien de Mohamadhosein
Mahdavian, 2017) : sur les
terreurs de l’Organisation des
moudjahiddines du peuple et les
événements après la destitution
d’Abolhassan Bani Sadr. Il
remporte le Simorgh de cristal du
meilleur film au Festival
du film de Fajr, à Téhéran, en 2017.
• Au revoir (film iranien de
Mohammad Rasoulof, 2011) :
dans la situation désespérée de
l’Iran d’aujourd'hui, une jeune
avocate à qui on a retiré son
permis d’exercer, est enceinte de
quelques mois. Elle vit seule car
son mari journaliste vit dans la
clandestinité.
• Iran, rêves d’empire ?
(documentaire Arte, par Vincent
de Cointet, 2018) : l’histoire
récente du pays jusqu’à sa
nouvelle position sur l’échiquier
géopolitique.
• Iran, empire perse achéménide
(musée du Louvre,
Paris) : présente le décor de
briques à glaçure polychrome
du palais de Darius Ier à Suse,
palais qui date de la fin du
VIe-début du Ve siècle avant notre
ère. L’immense chapiteau que
l’on peut voir au centre de la
salle provient d’une des trentesix colonnes hautes de la salle
d’audience du palais, appelée
l'Apadana.
L’auteur vous conseille
• Yann Richard, L’Iran de 1800
à nos jours (Flammarion, 2016)
Un ouvrage indispensable
par un spécialiste de l’Iran pour
comprendre les transformations
du pays depuis le début
du xixe siècle.
• Mohammad-Reza Djalili et
Thierry Kellner, Histoire de
l’Iran contemporain (La Découverte,
2017). Une petite synthèse très utile pour
comprendre l’histoire contemporaine
de l’Iran.
• Marjane Satrapi, Persepolis
Une BD (L’Association, 2000-2003)
puis un film (2007) par une auteure
ayant grandi en Iran avant de s’exiler
en France. Le regard subjectif d’une
adolescente, drôle et lucide, sur l’Iran
avant et après la révolution de 1979.
L’anecdote
Opposant au shah d’Iran, l’ayatollah Khomeiny
(1902-1989) est exilé en Irak puis expulsé vers la
France en 1978. Il s’agit, avec l’accord du président
Valéry Giscard d’Estaing, de l’éloigner de ses soutiens. Il trouve d’abord refuge dans un appartement à Cachan avant de s’installer en octobre dans
le village de Neauphle-le-Château (Yvelines). Tous
les jours, il traverse la rue pour aller s’installer sous
un pommier d’où il répond aux questions des journalistes et prêche la révolution, gagnant un écho
encore plus important… Ses discours sont enregistrés et circulent en Iran sur des cassettes audio.
Après le départ du shah, il peut rentrer triomphalement à Téhéran le 1er février 1979 et diriger, depuis
Qom, la révolution qui fait de lui le « guide suprême » de la toute nouvelle République islamique.
.113
HISTOIRE
Un petit tour en Iran
Nombre de points
/10
L’INTRUSE
1
LES DIRIGEANTS
Parmi les villes suivantes, laquelle ne
se trouve pas en Iran ?
Téhéran
Mechhed
Bassorah
Ispahan
LA RELIGION
1
Quelle religion monothéiste ayant marqué l’histoire
de la Perse associe le feu à ses rites ?
Indice : le prophète à l’origine de cette religion est considéré
comme le premier monothéiste de l’histoire. Son nom signifie
« celui qui a de vieux chameaux ». Il a été évoqué par Nietzsche.
EST-CE VRAI ?
2
A. Les Iraniens fêtent la nouvelle année
le premier jour du printemps. Il s’agit de la fête
traditionnelle Norouz.
VRAI
FAUX
5
Associez chacun de ces dirigeants iraniens
à la période durant laquelle il était au pouvoir :
1. 13 octobre 1981 - 3 août 1989
2. 3 août 1989 - 2 août 2005
3. 2 août 1997 - 2013
4. 3 août 2005 - 3 août 2013
5. 4 août 2013 - en cours
A. Hassan Rohani
B. Mahmoud Ahmadinejad
C. Mohammad Khatami
D. Hachemi Rafsandjani
E. Ali Khamenei
LA PHOTO
1
Lequel de ces dirigeants
est photographié ici ?
-------------------------------
B. Les Iraniennes ne peuvent pas accéder
aux études supérieures.
VRAI
FAUX
L’intruse : Bassorah est une ville irakienne.
La religion : il s’agit du zoroastrisme et son prophète est Zarathoustra.
Est-ce vrai ? A. vrai ; B. faux : les femmes sont plus nombreuses que les
hommes à faire des études supérieures.
Les dirigeants : 1-E ; 2-D ; 3-C ; 4-B ; 5-A.
La photo : il s’agit de Hassan Rohani.
114.
la vie est courte,
le monde est vaste
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Qu’ils soient lointains ou
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Ibrahim Maalouf en concert à Paris en décembre 2016. JOSEPH BAGUR
INFLUENCES
IBRAHIM MAALOUF
« Ce que je défends, c’est d’oser
autre chose que le classicisme. »
Le trompettiste virtuose n’aime rien tant que
le mélange des formes musicales, et rend ses lettres
de noblesse à l’improvisation.
P R O P O S R E C U E I L L I S PA R O D I L E L E F R A N C
116.
L
es sons d’une trompette s’élèvent
dans l’obscurité d’une salle de spectacle. D’autres sonorités s’invitent.
Les rythmes s’enchaînent et soudain
la musique convoque l’Orient, le funk, la pop, le
classique, le jazz et l’électro. Qui a écouté ses
arabesques peut imaginer la terre d’où il vient et
les parfums de son enfance… C’est l’invitation
au voyage d’Ibrahim Maalouf, né en 1980 au pays
du Cèdre, le Liban, trompettiste virtuose qui s’est
dessiné en une dizaine d’années une trajectoire
singulière dans le paysage musical.
De sa trompette microtonale, inventée par
son père dans les années 1960, à son talent de
concertiste classique qui a remporté les plus
prestigieux prix internationaux en passant par
ses collaborations internationales avec Sting,
Salif Keïta, Amadou & Mariam ou encore
Matthieu Chedid et Vanessa Paradis, jusqu’à
la composition de quinze albums et de musiques de films, il est devenu l’un des musiciens
incontournables de sa génération. De ses origines levantines, il a gardé des sonorités et des
rythmes ; de ses études classiques, le sens d’une
architecture symphonique ; du jazz, un art de
l’improvisation. De ses tournées, il est revenu
avec en sa besace des saveurs sonores, des
pépites de poésie qui ont épousé toutes les
musiques du monde. Ce musicien curieux des
autres s’affirme désormais comme un compositeur affranchi des genres et le revendique.
Son dernier opus, Levantine Symphony No 1,
sorti en septembre 2018, est une ode aux
cultures musicales du Levant et aux musiques
du monde. Retour en paroles et musique avec
Ibrahim Maalouf sur ce parcours hors norme.
Enfant, rêviez-vous de devenir musicien ?
À la maison, on écoutait beaucoup de musique classique et symphonique. J’ai grandi en
me rêvant chef d’orchestre. Je me rappelle de
cette époque où je mettais des symphonies
d’Anton Bruckner ou de Gustav Mahler que
j’aimais tant. Je fermais les yeux et m’imaginais
dirigeant l’orchestre avec les violons, les altos,
les violoncelles, les cuivres, les contrebasses.
Ensuite, j’ai étudié au Conservatoire de Paris,
IBRAHIM MAALOUF
EN QUELQUES
DATES
1980
Né le 5 novembre
à Beyrouth (Liban)
1987
Commence
la trompette avec
son père, inventeur
de la trompette
microtonale
1999-2003
Lauréat de plus
de quinze concours
internationaux
de trompette,
dont le Concours
international
de la Ville de Paris
Maurice-André
(2003)
2010
Victoire de la
musique dans
la catégorie
« révélation
instrumentale
de l’année »
2014
Victoire de
la musique dans
la catégorie
« musiques du
monde » pour
son album Illusions
2017
César de la
meilleure musique
de film pour Dans
les forêts de Sibérie
de Safy Nebbou.
Victoire du spectacle
musical tournée
ou concert pour
Red and Black Light
IBRAHIM MAALOUF
Ibrahim Maalouf est avant tout un artiste
de la scène. Pour fêter dix ans d’albums
et de tournées, le 14 décembre 2016,
il se produit à l’AccorHotels Arena, à
Paris, pendant quatre heures devant plus
de dix-sept mille spectateurs. Entouré
d’un orchestre symphonique et de son
groupe, d’un chœur d’enfants et d’artistes
prestigieux, il interprète des morceaux
issus de ses huit albums. Ce concert
unique dans l’histoire du jazz a remporté
la Victoire de la musique dans la catégorie
« spectacle musical » en 2017 et a fait
l’objet d’une sortie en double album et en
DVD à l’automne 2018.
Parallèlement à ses concerts, Ibrahim
Maalouf continue de composer.
Sa dernière création symphonique,
Levantine Symphony No 1, est un hymne
au Levant et aux musiques du monde.
Cette aventure musicale exceptionnelle
a été rendue possible grâce à une
organisation américaine, la New Levant
Initiative, basée aux Etats-Unis :
celle-ci a demandé à Ibrahim Maalouf
de composer une création pour l’une
de ses conférences au Kennedy Center
de Washington. Cette association
l’a encouragé à écrire une symphonie et
aidé à la concrétiser sur scène avec deux
cents musiciens dont un orchestre
symphonique, un chœur d’enfants et
le groupe jazz-rock d’Ibrahim Maalouf.
De cette création, le trompettiste a décidé
de faire un album, Levantine Symphony
No 1, qu’il a auto-produit. Ce rendez-vous
musical inspirant et inspiré réussit le pari
d’unifier les cultures musicales du Levant
sous un même hymne.
> Levantine Symphony No 1, album sorti
le 14 septembre 2018 (Mister Ibe)
> En concert à la Seine musicale
(Boulogne-Billancourt)
les 18 et 19 janvier 2019
.117
INFLUENCES
beaucoup joué en soliste et écrit des musiques
de films avec des orchestres symphoniques.
C’est ma culture.
Quelles sont les sonorités de votre enfance
qui se retrouvent aujourd’hui dans
vos compositions ?
À mon avis, ce qu’on retrouve le plus dans
ma musique, c’est la culture classique, baroque
et contemporaine, et bien sûr ma culture natale,
parce que je suis né au Liban et que j’ai beaucoup écouté la musique classique arabe, traditionnelle et folkorique. Ce sont mes deux
mamans, musicalement parlant. Après, en
grandissant, comme tous les jeunes, j’ai écouté
tout ce qui se faisait en rock, hip-hop et jazz.
J’ai joué dans de nombreux big bands. Et fait
beaucoup de rencontres à travers les musiques
du monde, ce qu’on appelle les musiques ethniques : j’ai collaboré avec des musiciens et des
chanteurs d’Inde, d’Afrique, d’Amérique du
Sud, d’Europe de l’Est. Ce sont des musiques
très inspirantes. Tout cela existe en moi quelque
part. Je pense être un musicien d’aujourd’hui.
Quelles sont les rencontres musicales
qui vous ont marqué ?
Maurice André a été quelqu’un de fondamental, au sens étymologique. Par deux fois,
il a sauvé la vie de mon père. C’était un paysan
dans la montagne libanaise. Quand il est arrivé en France, il ne possédait rien et voulait être
trompettiste. Maurice a été sensible à sa démarche. Il lui a offert un avenir en l’intégrant
au département ouvert aux étrangers au
Conservatoire. Quelques années plus tard,
quand la guerre a éclaté au Liban, où mon père
était revenu pour travailler, Maurice André l’a
aidé à trouver du travail en France comme
professeur au conservatoire d’Étampes. C’est
comme cela qu’il a construit sa vie. Il y a un
lien très fort. Je l’ai croisé durant mon enfance,
il m’a poussé à aller vers la trompette. Plus tard,
j’ai même remporté le concours de trompette
et d’ensembles de cuivres Maurice-André. C’est
une figure très importante. Je l’ai beaucoup
écouté jouer, il avait un son incroyable.
118.
LE LEVANT
Le Levant désigne
les pays bordant
la côte orientale
de la mer
Méditerranée,
entre la Syrie
au nord et
l’Égypte au sud.
Au carrefour
des grandes
civilisations de
l’Orient antique,
de la Mésopotamie,
de l’Égypte,
et de l’Europe
de l’Antiquité
classique, le Levant
a très tôt suscité
l’intérêt des
archéologues,
des historiens
mais aussi des
artistes, écrivains
et voyageurs.
Aujourd’hui,
il est désigné
par l’expression
« Proche-Orient ».
Était-il naturel pour vous de faire
de la trompette ?
Non, pas du tout. Je voyais mon père jouer,
je voyais qu’il aimait cela. Je crois que prendre
des cours avec lui m’a rapproché de l’instru-
Mon père était paysan
dans la montagne
libanaise. Quand il est
arrivé en France, il ne
possédait rien et voulait
être trompettiste.
ment. Un jour, je devais avoir 7 ans, je lui ai
demandé : « Papa, je peux jouer de la trompette
avec toi ? » Et il m’a dit : « Si tu veux jouer de
la trompette, alors tu vas devenir trompettiste. » Il m’a pris sous son aile et m’a tout
appris de cet instrument que je n’aimais pas
particulièrement. Le piano me passionnait
beaucoup plus : j’allais tout le temps pianoter
et composer sur le piano de ma mère.
Vous avez réussi à imposer une
dimension orientale dans le jazz grâce
à la trompette microtonale.
D’où vient l’idée de cet instrument ?
Mon père a eu l’idée de cette trompette dès
ses débuts. Il avait ce rêve de pouvoir jouer la
musique orientale, notammant les quarts de
ton, à la trompette. Comme ce n’était pas possible, il fabriquait des prototypes au Liban, mais
qui ne fonctionnaient pas. C’est Maurice André
qui l’a aidé à concrétiser cet instrument. C’est
un héritage que mon père m’a offert en me
mettant une trompette microtonale dans les
mains très jeune. Aujourd’hui, si je joue sur
une trompette normale, où il n’y a pas de quatrième piston, je la sens nue, je me sens nu.
C’est étonnant comme sensation. C’est un
héritage que je continue à faire vivre selon mes
goûts et mes envies. Ce n’est pas exactement ce
que mon père faisait, mais c’est très inspiré de
la musique arabe.
MAURICE ANDRÉ (1933-2012)
Le trompettiste Maurice André en 1992. LEBRECHT/RUE DES ARCHIVES
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Ce n’est pas la musique, ça ne l’a jamais été.
Plus jeune, j’écoutais énormément de musique,
c’était mon travail, mes études ; mais très rapidement, quand j’ai décidé de suivre un chemin
qui me ressemblait plus, j’ai cessé d’écouter trop
de musique. Si j’avais tout écouté, je n’aurais
rien fait. Freud n’aimait pas les artistes parce
qu’il trouvait qu’ils étaient trop centrés sur eux :
je pense qu’il avait raison. Créer, c’est une introspection, c’est une expression de soi. Si j’écoute
trop de musique, j’ai envie de copier ce qui
existe, et ce n’est plus moi. Ce qui éveille chez
moi la créativité, c’est d’aller ailleurs.
Quelles figures philosophiques ou politiques
vous accompagnent ?
J’ai beaucoup lu Lacan. On va vers ce qui
nous ressemble : ma façon de faire de la musique
se rapproche beaucoup de sa manière de faire
de la psychanalyse. C’est lié à une sorte de naturel, de spontanéité. Lacan accordait beaucoup
d’importance au lapsus. Il fait partie des gens
qui ont développé l’écriture automatique. Cela
ressemble beaucoup à ma manière de créer et
d’improviser. L’improvisation est une manière
Maurice André est considéré comme l’un des plus grands
virtuoses de l’histoire de la trompette. Ce fils de mineur, ayant
lui-même travaillé dans les mines, intègre le Conservatoire de
Paris en 1951, à l’âge de 18 ans. Il devient internationalement
connu lorsqu’il remporte le prestigieux concours international
de Munich en 1963. Ce succès lui ouvre les portes d’une
carrière de soliste, sous la baguette des plus grands chefs
d’orchestre, tels Herbert von Karajan, Riccardo Muti, Michel
Plasson, Leonard Bernstein et Karl Böhm, ou avec l’organiste
française Marie-Claire Alain. Porté par la volonté de partager
la beauté de son instrument, il est à son tour un professeur
pédagogue et généreux au Conservatoire de Paris jusqu’en
1978. À sa mort, le trompettiste laisse derrière lui plus de deux
cent cinquante enregistrements dans des registres variés, du
baroque au populaire, revisitant également le classique avec
une inspiration joyeuse.
de mettre en pratique – en musique – ce que
Lacan défend à travers la psychanalyse. Ma
thérapie, c’est de faire de la musique. Quand
j’écoute la musique que je crée, je repasse par
ces sentiments-là. C’est une sorte de bande originale de mon quotidien. En travaillant sur un
album, je ne suis pas en contrôle de tout ce qui
se passe. Je compose de manière automatique
et je réécoute pour comprendre ce que j’ai écrit.
Et du côté des poètes ?
Mon oncle, Amin Maalouf. Il existe forcément des liens littéraires, mais pas idéologiques ; c’est plutôt une recherche d’idéal
social. Lire ses livres a toujours été une source
d’inspiration. Son ouvrage Les Identités meurtrières a été pendant longtemps mon livre de
chevet et a une place dans la construction de
mon identité : il m’a donné les clés pour comprendre comment une identité peut exister,
non pas à travers une seule définition de ce
que nous sommes, mais à travers les multiples
existences que l’on a, par les rencontres, les
musiques, qui sont autant de couches qui se
superposent et définissent l’identité. C’est
aussi comme cela que je compose.
SIGMUND FREUD
(1856-1939)
Neurologue
viennois, il est
considéré comme
le fondateur
de la psychanalyse.
Notamment connu
pour son étude
sur la sexualité
infantile, il pense
que les pulsions
refoulées
déterminent
les névroses
de l’adulte.
Il théorise
l’existence
d’un inconscient
structuré en trois
instances (moi,
ça, surmoi).
Il a proposé une
thérapie fondée
sur le langage oral.
.119
INFLUENCES
Quelle collaboration artistique vous a le
plus marqué tout au long de votre parcours ?
Ma collaboration avec la chanteuse Lhasa
de Sela a été une grande source d’inspiration.
À l’époque, je travaillais dans le domaine de
la musique classique et c’était là que l’on me
connaissait. Au début des années 2000, je
passais encore des concours internationaux.
Par le biais de rencontres assez dingues – parfois la vie vous permet de croiser la route
d’artistes –, je fais la connaissance de cette
chanteuse moitié américaine, moitié mexicaine, Lhasa de Sela, qui malheureusement
nous a quittés beaucoup trop tôt après une
longue maladie, à l’âge de 37 ans. Elle a fait
trois albums. Dans le deuxième, intitulé
The Living Road, elle m’a laissé une place
extraordinaire, que personne ne m’avait offerte
auparavant. Elle m’a dit : « Fais ce que tu veux,
fais ce que tu aimes », dans des musiques qui
sont devenues pour moi les fondements de
ce que j’ai créé par la suite. D’ailleurs, mon
tout premier album, que j’ai construit avec
deux des musiciens qui travaillaient avec
elle, ressemble beaucoup à ce que j’avais fait
dans le sien.
LHASA DE SELA
(1972-2010)
Chanteuse
américanomexicaine, elle
interprétait dans
trois langues
(anglais, français,
espagnol) une
composition
éclectique,
influencée par
le folk, la chanson
française, la soul,
le rock et la
musique
mexicaine.
Elle est notamment
connue pour son
disque La Llorona
(1998), dont elle
a dessiné la
pochette.
JACQUES LACAN (1901-1981)
« L’amour, c’est offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose
que l’on n’a pas. » Cette célèbre citation de Jacques Lacan a
peut-être intrigué ceux qui n’en sont restés qu’à son personnage de
dandy et de séducteur. C’est en 1936, à un congrès de psychanalyse
où le psychiatre et psychanalyse présente « le stade du miroir
comme formateur de la fonction du Je », que ses idées commencent
à marquer le monde analytique et le panorama intellectuel
français. Si Lacan compare la structure de l’inconscient
à l’articulation linguistique, il envisage la construction du sujet
à travers des concepts tels que l’imaginaire, le symbolique
et le réel. Réhabilitant les théories freudiennes contre l’alternative
américaine, il devient l’un des plus grands psychanalystes à la fin
des années 1950, fonde en 1964 l’École freudienne de Paris (EFP),
commence ses « Séminaires » et fait publier ses Écrits.
Jacques Lacan à la Sorbonne en 1975. BRIDGEMAN IMAGES
120.
Comment composez-vous ?
Je ne commence jamais à composer assis
derrière un bureau, mais par des improvisations
spontanées. Ensuite, je reprends ces idées et
les travaille pendant des mois, parfois des
années avant de les faire aboutir. L’improvisation,
c’est l’art de construire ensemble un discours
alors que l’on n’a rien à voir les uns avec les
autres. Comme cela, de manière spontanée.
C’est une forme de résilience, dans la dialectique, dans l’art, et dans la vie. L’improvisation
n’est pas réservée au jazz. J’ai fait des expériences avec des orchestres symphoniques, en
particulier l’orchestre de Bretagne. J’ai formé
les musiciens à l’improvisation, et au départ
certains avaient peur. Je me souviens d’un violoniste qui disait : « Ça ne sert à rien votre truc,
je m’en vais ! » Finalement, on a fait un concert
d’une heure et demie d’improvisation. Et c’était
formidable.
Comment improvise-t-on
en musique classique ?
Une grande partie de ce qui existe en
musique classique provient de l’improvisation. Bach était un excellent improvisateur.
Oser, est-ce pour vous la condition
pour créer ?
Ce que je défends, c’est d’oser autre chose
que le classicisme. En jazz, je trouve admirable tout ce qui se fait, mais il y a toujours
une partie de moi qui se dit : « C’est dommage,
j’aurais aimé qu’ils aillent un peu plus loin,
qu’ils osent casser les codes. » Je suis d’une
autre école, celle qui a envie d’essayer des
choses, qu’on ose faire des albums qui ne
veulent rien dire. C’est le cas de mon deuxième
album, Diachronism, sorti en 2009.
PHILIP DUCAP
À une époque lointaine, on a fait des battles
d’improvisation, comme on en fait aujourd’hui en hip-hop, en free style. Dans
l’origine de la musique classique, il y avait
une part d’improvisation. Mozart, Beethoven,
Haydn, qui était aussi un très grand improvisateur, improvisaient seuls. L’improvisation
en groupe valait surtout en musique baroque
et en musique arabe, qui sont très proches.
Car la musique de la Renaissance et la musique arabe ont énormément de points communs. La musique classique vient de la
musique de la Renaissance, qui vient de la
musique du Moyen Âge. Dans la musique
classique occidentale comme dans la musique
arabe, on jouait de la darbouka [un instrument à percussion, NDLR]. Les inspirations
venaient de la musique improvisée, on n’écrivait pas la musique. On a commencé à écrire
la musique quand on a voulu l’enseigner pour
la transmettre.
L’improvisation est fondamentale dans le
dialogue entre êtres humains. C’est cette manière de relier les gens, les cultures les unes
aux autres, qui est mon inspiration principale.
LA TROMPETTE
MICROTONALE
Inventée dans les
années 1960 par Nassim
Maalouf, père d’Ibrahim
Maalouf, la trompette
microtonale a la
particularité de jouer
les quarts de ton, essentiels
à la musique arabe. Elle se
caractérise par la présence
d’un quatrième piston qui
permet de jouer ces quarts de ton et qui produit
un son très spécifique.
AMIN MAALOUF (Né en 1949)
« C’est notre regard qui enferme souvent les
autres dans leurs plus étroites appartenances,
et c’est notre regard aussi qui peut les libérer »,
écrit Amin Maalouf, écrivain franco-libanais
et oncle d’Ibrahim Maalouf. Il réussit à travers
une œuvre riche et érudite à bâtir des ponts
entre les hommes et les cultures. Journaliste
de profession, contraint de s’exiler durant
la guerre du Liban en 1976, il s’impose dans
le paysage littéraire avec son roman Léon
L’Africain en 1986. Le Rocher de Tanios, sorte
de conte oriental, lui vaut le prix Goncourt en
1993. Ses essais Les Identités meurtrières (1998)
ou Le Dérèglement du monde (2009)
interrogent les thèmes de l’exil et de l’identité,
mais aussi les rapports politiques et religieux
entre l’Orient et l’Occident. Amin Maalouf
a été élu à l’Académie française en 2011.
Amin Maalouf au Salon du livre de Paris en 2016. SIPA
Et si vous deviez vous classer dans
un genre musical ?
Je ne suis ni un jazzman ni un musicien
classique. Je suis un peu à contre-courant. Dans
la musique, j’aime tout ce qui existe, je peux
trouver du positif et du bon ; c’est la même
chose avec toute personne que je rencontre.
C’est l’improvisation qui apprend cela.
.121
PEINTURE
Léonard de Vinci
500 ans
de mystères
Peintre, dessinateur et
ingénieur, l’homme de génie n’a pas
fi i de li e t u e ec et
PA R É R I C M O N S I N J O N ,
P R O F E S S E U R D ’ H I S T O I R E D E L’A R T
L
a mort de Léonard de Vinci
survint le 2 mai 1519, à l’âge de
67 ans, au château du Cloux à
Amboise, aujourd’hui le Clos
Lucé. Trois ans plus tôt, Léonard
avait été invité à venir vivre en France par
François Ier, qui le considérait comme son père
spirituel et le comblait d’argent et d’honneurs.
Au soir de sa vie, le 23 avril 1519, sentant sa
fin prochaine, Léonard rédigea son testament
et désigna son fidèle élève Francesco Melzi
(1491-1570) comme seul exécutant testamentaire et principal héritier de son œuvre. Avaitil conscience qu’au-delà de léguer un patrimoine personnel, il offrait un héritage artistique
et scientifique sans précédent dans l’histoire
de l’humanité ? Probablement, lorsqu’il
122.
15 avril
1452
Naît à Vinci, en Toscane
1476
Peint son premier tableau, La Madone à l’œillet
(Neue Pinakothek, Munich)
1494
Peint La Cène durant quatre ans, une fresque située à l’église
Sainte-Marie-des-Grâces (Milan)
1503
Commence à peindre La Joconde, qu’il achève en 1519,
perfectionnant sa technique du sfumato, qui donne
un contour imprécis aux formes
1505
Effectue des recherches scientifiques sur le vol des oiseaux.
Échec d’un essai de machine volante
1508
Commence ses études sur l’optique, l’anatomie
et l’hydraulique
2 mai
1519
Meurt au manoir du Cloux, aujourd’hui appelé le Clos Lucé,
à Amboise, à l’âge de 67 ans
.123
La Dame à l‘hermine (1488-1490). Huile sur bois. Musée national de Cracovie (Pologne). DR
PEINTURE
déclarait : « J’ai l’intention de laisser un souvenir impérissable dans la mémoire des mortels. » Que reste-il de lui cinq cents ans après
sa mort ? Comment a-t-il réussi à révolutionner l’histoire de l’art avec seulement une vingtaine de tableaux à son actif ? Pour retrouver
le cheminement intellectuel de cet homme à
la recherche des lois secrètes de la nature, remontons dans le temps.
Quiz
1. Qu’est-ce que la technique picturale du sfumato,
utilisée par Léonard de Vinci pour créer l’illusion
d’un volume ?
Des contours imprécis
Des contrastes de lumière
Des couleurs vives
Des toiles cirées
Itinéraire d’un génie
2. Léonard de Vinci a peint cinq portraits de femmes
C’est le 15 avril 1452, dans la petite ville de
(hors les Vierges). Lequel de ces tableaux n’en fait
pas partie ?
Vinci, à trente kilomètres à l’ouest de Florence,
que Léonard de Vinci voit le jour. Fils illégitime
La Belle Ferronnière
de Piero da Vinci, notaire aisé et reconnu à
La Dame à l’hermine
Florence, et de Caterina, une humble fille de
La Jeune Fille à la perle
paysans, Léonard traverse une enfance solitaire.
Ginevra de’ Benci
Néanmoins, son grand-père Antonio da Vinci
lui donne l’affection qui lui manque et éveille
son regard sur le monde. « Ouvre l’œil ! », lui
répète-t-il souvent. Sans doute la passion de
sa grand-mère pour la céramique fait-elle naître
en lui un intérêt pour l’art. Son itinéraire ne
suit pas le parcours humaniste et érudit traditionnel. Léonard reçoit une éducation assez
libre pour l’époque ; on le laisse écrire de la
main gauche et développer une écriture en
pour accéder au savoir des Anciens. Léonard,
miroir. La vie dans la campagne toscane favoqui se définit lui-même comme « un homme
rise plutôt la contemplation de la nature, faisant
sans lettres », n’apprendra le latin que vers l’âge
de 35 ans.
de lui un éternel « disciple de l’expérience ».
Quand il n’observe pas les débordements des
Dès ses 15 ans, il entre à la Bottega, l’atelier
rivières ou le vol des oiseaux, il surprend pard’Andrea del Verrocchio, considéré comme le
fois les éclairs qui foudroient les vieux chênes.
plus renommé de Florence (voir l’éléphant
no 18). À ses côtés, le Pérugin, Ghirlandaio,
Très tôt, sa curiosité l’incline à vouloir comprendre la cause première derrière l’apparence
Lorenzo di Credi et Botticelli, tous futurs
des phénomènes. De 10 à 14 ans, il fréquente
maîtres de la peinture florentine. L’endroit
« l’école d’abaque », où il suit
fonctionne comme une véritable entreprise
LA PEINTURE EST
des cours de mathématiques
commerciale et artisanale, bien loin de l’atelier
UNE POÉSIE QUI SE VOIT
élémentaires pour les futurs
d’artiste d’aujourd’hui. Une émulation créatrice
AU LIEU DE SE SENTIR ET
marchands et artisans. Il détraverse le laboratoire de Verrocchio, ancien
LA POÉSIE EST UNE PEINTURE
couvre aussi les grands textes
élève de Donatello. Très vite, Léonard révèle
QUI SE SENT AU LIEU DE SE VOIR.
léonard de vinci
l’étendue de ses talents. Il dessine, sculpte, et
littéraires en langue vulgaire
– le toscan –, comme La Divine
participe à la réalisation de la monumentale
Comédie de Dante, qui le passionne. Son stasphère en bronze doré qui couronne le sommet
de la coupole du Duomo de Florence.
tut de bâtard ne l’autorisera cependant pas à
aller à l’université pour y suivre, entre autres,
À 20 ans, il s’inscrit à la corporation florentine des peintres de Saint-Luc. C’est l’époque
des cours de latin et de grec, alors essentiels
1. Le sfumato est une technique picturale donnant au sujet des contours imprécis
au moyen de glacis (une texture lisse et transparente). En lissant les contrastes,
cela donne l’illusion d’une profondeur. « Fumare » signifie vaporeux en italien
2. Il s’agit de La Jeune Fille à la perle, réalisée en 1665 par le Néerlandais Johannes
Vermeer et que l’on peut voir au musée Mauritshuis à La Haye (Pays-Bas).
124.
L'Annonciation (1472-1475). Huile et détrempe sur bois. Galerie des Offices (Florence). DR
des premières œuvres personnelles, comme
L’Annonciation (1472-1475). Dans ce chefd’œuvre de jeunesse, l’artiste représente un
ange agenouillé qui lève la main en signe de
salut vers Marie. Il annonce la naissance pro-
Léonard de Vinci
cultive une extravagance
vestimentaire et vit
entouré de beaux
jeunes hommes.
chaine de Jésus : un lis blanc dans sa main
gauche symbolise l’Immaculée Conception.
Si le tableau recèle des inexactitudes au niveau
de la perspective, la pureté du dessin de l’ange
et l’atmosphère brumeuse du massif montagneux restent des morceaux d’exception.
Léonard réalise également des Vierges à
FRANCESCO MELZI
(1491-1570)
Peintre italien
de la Renaissance,
il est l’élève de
Léonard de Vinci.
Seuls trois de ses
tableaux nous sont
parvenus, autrefois
attribués à son
maître. Il est
le principal héritier
de Léonard, étant
connu pour avoir
rassemblé
plusieurs de
ses manuscrits
sous le nom
de Traité de la
peinture (1651).
l’Enfant encore influencées par Verrocchio,
comme La Madone à l’œillet. Par ces œuvres,
le peintre affirme son indépendance artistique,
qui se traduit également par une certaine mise
en scène de lui-même.
Son comportement est volontairement
excentrique. Il cultive une extravagance vestimentaire, se déclare végétarien et vit entouré de beaux jeunes hommes, ce qui déclenche
en 1476 une accusation d’homosexualité dont
il sera finalement disculpé. De plus, contrairement aux autres artistes de son temps, habitués à enchaîner les commandes pour vivre,
Léonard élabore minutieusement ses tableaux,
les laissant parfois inachevés, et leurs commanditaires furieux. Il affiche l’image d’un
homme qui vit à sa guise, sans rendre de
comptes à personne. Un vicaire général des
carmélites rapporte que l’homme mène « une
vie imprévisible et capricieuse ; il semble vivre
au jour le jour ». Dans sa biographie consacrée
.125
PEINTURE
au maître, Giorgio Vasari (1511-1574) évoque
un homme d’une « immense gentillesse »
dotée d’une « intelligence hors du commun ».
À bientôt 30 ans, Léonard est un artiste convoité. En 1481, il signe un contrat pour L’Adoration
des Mages, une composition audacieuse qu’il
laissera inachevée. Malgré son aspect non finito, il affirme un style beaucoup plus personnel et une composition mêlant plusieurs
groupes autour de la Vierge.
Milan et le temps
des chefs-d’œuvre
En 1482, Laurent de Médicis décide d’envoyer Léonard de Vinci à Milan, au service de
son allié le duc Ludovic Sforza dit le More, de
manière à promouvoir l’art toscan à l’extérieur.
Pour s’y rendre, Léonard met une semaine à
cheval. C’est là que l’artiste réalise certaines
œuvres majeures : La Vierge aux rochers,
La Cène, La Dame à l’hermine. Sa
conception de la peinture
devient plus savante, il parle
de « cosa mentale », définissant une peinture
qui intègre ses découvertes scientifiques.
En effet, ces années
milanaises sont aussi pour lui celles
d’une réf lexion
constante dans tous
les domaines savants : Léonard étudie les mathématiques avec Luca
Pacioli, approfondit
ses connaissances en
hydrologie. À l’hôpital de Florence, pendant des années, il
étudie l’anatomie
par la dissection de
cadavres : le mystère
du corps humain le
fascine de plus en
plus. Car la frontière
126.
entre art et science n’existe pas réellement à
l’époque. Le duc sollicite également Léonard
sur des questions de génie civil et militaire.
Pendant onze années, Léonard travaille aussi
« Tu seras libre ici
de rêver, de penser
et de travailler. »
à un gigantesque monument équestre devant
représenter le père de Ludovic Sforza. Il réalise
d’abord un modèle de cire, puis une maquette
en terre cuite haute de huit mètres. La statue
de bronze ne sera jamais fondue : le duc utilisera le bronze pour fondre des canons. Cet
échec laissera un goût d’inachevé à Léonard.
La politique belliqueuse de Ludovic le More
vouée à l’échec, les Français envahissent Milan
en 1499. Pour Léonard, il est temps de quitter la ville et de retourner à Florence.
En 1502, Léonard entre au
service du prince César
Borgia en qualité d’architecte et d’ingénieur en
chef. Il l’accompagne
lors de ses campagnes
militaires en
Romagne. On raconte qu’il aurait
rencontré Machiavel,
envoyé par la seigneurie de Florence
p our sur vei l ler
Borgia. Finalement,
il rentre à Florence,
où la seigneurie lui
commande une
grande peinture
murale pour le
Palazzo Vecchio :
La Bataille
d’Anghiari. Léonard
y rencontre, en ce
début du xvie siècle,
l’autre grand artiste
d e s o n t e mp s ,
BOTTEGA
Au XVe siècle, atelier
où un maître
transmet son
savoir à de jeunes
artistes, donnant
parfois naissance
à des mouvements
artistiques.
Léonard de Vinci
a été formé dans
la bottega
d’Andrea
del Verrocchio,
l’atelier florentin
le plus renommé
de la Renaissance,
du fait de son
enseignement
éclectique mêlant
peinture, sculpture,
orfèvrerie,
encadrement
et dorures.
ANDREA
DEL VERROCCHIO
(1435-1488)
Sculpteur, peintre
et orfèvre italien
du Quattrocento,
il détient l’atelier
le plus important
de Florence. Il est
le maître de grands
peintres florentins
comme Botticelli,
le Pérugin et
Léonard de Vinci.
Il reçoit de
nombreuses
commandes de
l’homme d’État
Laurent de Médicis,
ce qui en fait un
artiste renommé
de son temps.
La Vierge
aux rochers
(1483-1486).
Huile sur
panneau.
Musée du Louvre
(Paris).DR
La Bataille d’Anghiari, étude préparatoire (1503-1505). Dessin. IMMAGINA/LEEMAGE
Michel-Ange, qui lui fera une vive concurrence
des cartons des peintres donnera lieu à des
en peignant La Bataille de Cascina dans le
pèlerinages artistiques pour admirer ces
même palais. Au même moment, le jeune
scènes de combats héroïques que certains ont
Raphaël d’Urbino, âgé de 21 ans, arrive pour
appelées « l’école du monde ». Sur pression
étudier l’œuvre de Léonard avec ferveur, et
du roi de France, Louis XII, le gouvernement
notamment La Joconde, que le peintre vient
florentin envoie Léonard à Milan, bien qu’il
de commencer. Les trois grands maîtres de
n’ait pas achevé La Bataille d’Anghiari. La ville
la Renaissance sont ainsi réunis à Florence.
est maintenant gérée par le gouverneur franSelon une rumeur, la rivalité entre Michelçais Charles d’Amboise. Léonard commence
alors à peindre sa Sainte Anne.
Ange et Léonard a même conduit les deux
Après le départ des Français, Léonard n’a
artistes jusqu’à une altercation en pleine rue.
Tandis que le premier prône la supériorité de
guère de perspective de travail à Milan. Âgé
la sculpture sur la peinture, le
de 61 ans, il est contraint de
second affirme l’inverse dans
déménager à nouveau et se rend
FAITES QUE VOTRE TABLEAU
ses écrits, réduisant la sculpture
alors à Rome. La Ville éternelle
SOIT TOUJOURS UNE
OUVERTURE AU MONDE.
à un « travail purement mécaconnaît un apogée artistique
léonard de vinci
nique ». Ni L a B ataille
sans précédent, les papes invesd’Anghiari de Léonard ni
tissent des sommes faramiLa Bataille de Cascina de Michel-Ange ne
neuses dans la commande
verront finalement le jour, car d’autres comd’œuvres d’art. Rome devient
mandes empêchent les deux artistes d’achever
une puissante ville d’art où
Michel-Ange et Raphaël
leur travail. Cependant, l’exposition publique
CÉSAR BORGIA
(1475-1507)
Seigneur italien
de la Renaissance,
il est le fils du pape
Alexandre VI.
Il tente d’élargir
le pouvoir
politique de
la papauté en
établissant sa
principauté dans
le centre de l’Italie.
Il est le mécène de
Léonard de Vinci
durant dix mois.
Il doit sa notoriété
à Machiavel, qui
le cite dans
Le Prince (1532).
.127
PEINTURE
entament leurs gigantesques programmes, la
chapelle Sixtine pour l’un, les Chambres de la
Signature pour l’autre. Mais aucune commande
à la hauteur du génie de Léonard ne tombe :
Rome sera une déception pour lui. En 1516,
le roi François Ier l’invite à le rejoindre en
France. Il faut imaginer Léonard traverser les
Alpes à dos de cheval avec quelques disciples
et ses trois précieux tableaux : la Sainte Anne,
La Joconde et le Saint Jean Baptiste. François Ier
lui offre le château du Cloux en l’accueillant
avec ces mots : « Tu seras libre ici de rêver, de
penser et de travailler. »
Depuis cinq cents ans, de nombreux mystères et légendes circulent sur l’œuvre de
Léonard. Sa peinture serait cryptée, ésotérique
La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne (1503-1519).
Huile sur bois. Musée du Louvre (Paris). DR
128.
et chargée de symboles. Vasari évoque le côté
quasi « divin » de l’artiste : « Il y a quelque chose
de surnaturel dans l’accumulation débordante
chez un même individu de la beauté, de la grâce
et de la puissance. » En réalité, l’œuvre de
Léonard est révolutionnaire parce qu’elle porte
la représentation de la réalité à un niveau supé-
Durant sa vie entière,
Léonard de Vinci
a voulu embrasser
tous les champs de
la connaissance, de la
peinture à l’ingénierie.
rieur, plus idéalisé. Sa peinture est de ce fait la
plus inventive de son époque : il introduit le
portrait de trois quarts en Italie, systématise la
composition pyramidale (par exemple la Sainte
Anne), intègre sa connaissance de l’anatomie à
ses figures. Et son invention majeure reste le
sfumato, ce procédé d’estompage des contours
et des transitions entre les ombres et les lumières
qui forme des modelés exceptionnels. Son travail d’artiste se nourrit de ses découvertes scientifiques, l’art devient pour lui une activité intellectuelle.
Durant sa vie entière, Léonard de Vinci a
voulu embrasser tous les champs de la connaissance, de la peinture à l’ingénierie, pour les
intégrer dans sa culture personnelle. Mais audelà de l’érudition, il a voulu créer, inventer et
révolutionner tous les champs disciplinaires,
comme personne avant lui et après lui. Avec
Léonard, nous sommes, à la fin du xve et au
début du xvie siècle, à une époque où les savoirs
se déploient, sans toutefois encore échapper à
la quête de connaissance d’un seul homme.
Après lui, la grande spécialisation des savoirs
des xviie et xviiie siècles rendra presque impossible une telle entreprise. Cinq cents ans après
sa mort, Léonard relance pour notre époque
la question des limites de la connaissance humaine et de notre capacité à inventer le monde
de demain.
Une œuvre révolutionnaire
L’ART DU PORTRAIT
Ginevra de’ Benci, La Dame à l’hermine, La Joconde
A
vant Léonard de Vinci, le portrait italien médiéval consistait à représenter le modèle de profil
sur un fond neutre, à la manière de Piero della Francesca.
Dans le portrait de Ginevra de’ Benci (vers 1474-1475),
Léonard assimile la formule flamande du portrait de
trois quarts et intègre un paysage dans le fond de la
composition. Ce portrait est l’un des premiers tableaux
florentins à fusionner de manière aussi magistrale la
figure et l’arrière-plan. Le visage opalin de la jeune
femme, orné de fines boucles dorées, se détache sur
un fond sombre de genévriers aux aiguilles piquantes.
L’artiste recherche l’unité en déployant un délicat sfumato sur le visage de la jeune femme. Enfin, en italien,
« genévrier » se dit ginepro, ce qui fait allusion au prénom du modèle, Ginevra.
Dans le portrait de Cecilia Gallerani, dit La Dame
à l’hermine (vers 1488-1490) (voir page 123), Léonard
innove à nouveau. Ce portrait milanais représente
vraisemblablement la maîtresse de Ludovic le More,
tenant tendrement une hermine dans ses bras : emblème du duc, sa présence évoque aussi un jeu de
mots portant sur le nom de Gallerani, gallé signifiant
« hermine » en grec. L’animal symbolise à la fois la
pureté de la femme et suggère, par la caresse de la
main, l’intimité avec son amant. Dans ce portrait,
Léonard saisit un instant : la jeune femme semble
tourner son visage vers une source de lumière probablement due à l’arrivée d’une personne ouvrant une
porte ou une fenêtre. Le suprême raffinement de
l’œuvre tient au traitement du modelé continu de la
lumière et des ombres depuis la joue jusqu’au décolleté. L’artiste décrit avec une extrême sensibilité les
ombres projetées de chaque perle du collier sur sa
poitrine et la légère coloration obtenue par la réverbération des couleurs environnantes. Le collier reçoit
ses reflets et projette ses ombres. Une telle finesse est
rendue possible par l’acuité du regard de l’artiste associée à l’intégration de ses recherches sur l’optique : la
science optique perfectionne ici le sfumato.
Portrait de Ginevra de' Benci (1474-1476). Huile et détrempe sur bois.
National Gallery of Art (Washington). DR
La synthèse des recherches de Léonard sur le sfumato et l’anatomie se cristallise dans le portrait de Mona
Lisa, dite La Joconde (1503-1519). Aucune autre œuvre
d’art ne possède une telle aura de mystère et de magie
(voir l’éléphant n°22). Les incertitudes demeurent : s’agitil du portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco
del Giocondo ? La Joconde est une œuvre capitale, qui
tente de rendre le « mouvement de l’âme » de cette femme,
ce qui confère au tableau une nature énigmatique incomparable. L’infinie attention avec laquelle Léonard a réalisé le modelé de la lumière et de l’ombre sur le visage
révèle une perfection du sfumato qui fait disparaître les
transitions entre les teintes. Plus qu’un portrait, l’œuvre
incarne une présence, une forme d’intelligence dans un
visage façonné par l’esprit. Avec ce sourire énigmatique,
Mona Lisa est une pure allégorie de la joie. La Joconde
est un portrait philosophique.
.129
PEINTURE
LES GRANDES COMPOSITIONS
La Vierge aux rochers, La Cène, Saint Jean Baptiste
A
près L’Adoration des Mages, laissée inachevée,
La Vierge aux rochers constitue l’un des premiers
chefs-d’œuvre de la période milanaise du peintre. La
version du Louvre (1483-1485) dévoile dans un décor
naturel rocheux une Vierge qui, sous le regard de l’ange
placé à sa gauche, présente saint Jean Baptiste enfant
à Jésus. Une atmosphère suspendue, presque onirique,
se dégage de cette scène. Le paysage est mis en valeur
par la lumière, qui définit les formes du premier plan
et estompe celles de l’ouverture brumeuse des lointains.
L’ange présente une originalité puisqu’il est peint de
dos avec le visage qui se tourne pour regarder le spectateur : une telle torsion de la figure est une première
dans l’histoire de l’art. La magie chromatique de l’œuvre
provient de l’emploi d’un sfumato d’or. Dans la seconde
version de la National Gallery de Londres (1506-1508),
le groupe sacré s’insère de manière architectonique
dans la grotte baignée par une lumière plus froide aux
accents argentés. Le sfumato ténébreux de Léonard
prend ici une portée plus philosophique, celui d’un
combat d’ordre spirituel s’engageant entres les ténèbres
et la lumière divine.
À Milan, Léonard réalise une peinture murale qui
va lui apporter la gloire : La Cène (1495-1498). Cette
œuvre est une sorte de chorégraphie de gestes expressifs et de sentiments. Il faut l’imaginer la réaliser à
sec sur la paroi du grand réfectoire aux moines du
couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, à Milan ; également se représenter les moines attablés côte à côte
devant cette apparition du dernier repas du Christ.
Une lumière limpide inonde la table et donne aux
figures un extraordinaire relief. Sans doute les moines
ont-ils d’abord été frappés par la vérité avec laquelle
chaque détail est rendu : les plats posés sur la table,
tout comme les plis des vêtements des Apôtres. Dans
la plupart des peintures antérieures à Léonard, les
Apôtres étaient disposés régulièrement le long de la
table et Judas apparaissait seul, laid et isolé des autres.
La Cène (1495-1498). Tempera sur gesso. Église Sainte-Marie-des-Grâces (Milan). DR
130.
Léonard casse ce code de représentation médiéval : rien ne permet de
distinguer le traître Judas au milieu
des Apôtres. Chez Léonard, il est beau
et situé à l’intérieur du groupe – le
troisième personnage à gauche de
Jésus, qui tend le bras pour se saisir
du pain. La peinture est un véritable
drame. Léonard a situé l’instant où
le Christ s’adresse aux Apôtres : « Je
vous le dis en vérité que l’un de vous
me trahira. » Une vague d’émotion
traverse les Apôtres affligés. Ils lui
demandent tous : « Seigneur, est-ce
moi ? » Les uns protestent de leur
amour et de leur innocence, d’autres
discutent gravement. Chaque Apôtre
adopte une attitude gestuelle et morale différente que Léonard rend
comme les tourbillons de l’eau qui le
fascinent à cette époque.
Beauté païenne
À la fin de sa vie en France,
Léonard ne se sépare jamais de trois
tableaux : La Joconde, la Sainte Anne
et le Saint Jean Baptiste (1513-1516).
La figure du saint est ici représentée
à demi-buste sur un arrière-plan
sombre. En 2016, la restauration a
permis d’amincir le glacis et de retrouver des détails, comme la peau de
bête, la croix et la chevelure du Jean
Baptiste. Ce qui est surprenant pour l’époque, c’est
l’extrême sensualité qui émane de lui alors qu’il est
supposé incarner une forme d’ascèse. La composition
se caractérise par la courbe dynamique du torse, dont
le mouvement semble bien équilibré par la position
de la main gauche appuyée contre la poitrine et par
le bras droit et l’index désignant le ciel. Le jeu des
lumières et des ombres met en relief une épaule puissante, tout en parvenant à faire émerger les volumes
de la pénombre sans l’aide du contour des formes. Le
saint tient la croix, symbole de la Passion du Christ,
mais est vêtu d’une peau de panthère qui évoque
Bacchus. Ce Saint Jean Baptiste, d’une beauté païenne,
renouvelle par son syncrétisme l’iconographie toscane
Saint Jean Baptiste (1513-1516). Huile sur bois. Musée du Louvre (Paris). DR
traditionnelle du saint patron florentin. La perfection
de son androgynie idéale, l’éloquence de l’index pointé
vers le ciel (Dieu) et de la main sur le cœur (siège de
l’esprit et des passions), l’ambiguïté du sourire en font
le chef-d’œuvre de la fin de la carrière de Léonard, et
le point culminant de ses recherches picturales et
spirituelles sur la lumière. Le sfumato est poussé à son
point ultime.
.131
PEINTURE
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• Léonard de Vinci n’a jamais reçu
d’éducation humaniste, en raison
de son statut de bâtard. Son parcours
est celui d’un autodidacte jusqu’à
son entrée dans l’atelier de Verrocchio
à Florence.
• Il élève la peinture à un niveau plus
intellectuel. Avec lui, l’artisan devient
un artiste.
• Il révolutionne la peinture en inventant
le sfumato et en y introduisant ses
découvertes scientifiques, telles que ses
recherches en anatomie ou en optique.
• Le génie italien finit sa vie en France,
à la cour de François Ier, entouré de ses
trois plus grands chefs-d’œuvre : Sainte
Anne, Saint Jean Baptiste et La Joconde.
Prolonger le dossier avec…
… DES SITES WEB
• www.louvre.fr :
le musée conserve six
chefs-d’œuvre du maître
italien : La Vierge aux
rochers, La Belle
Ferronnière, La Joconde,
Sainte Anne, Saint Jean
Baptiste et Bacchus
(attribution contestée).
À l’occasion du cinquième
centenaire de sa mort,
le Louvre lui consacrera
une exposition
exceptionnelle,
du 24 octobre 2019
au 24 février 2020.
• www.vinci-closluce.com :
le château du Clos Lucé fut
la demeure de Léonard
de Vinci à Amboise
jusqu’à sa mort le 2 mai
132.
1519. Ce lieu permet
de revivre les dernières
années du maître aux
côtés de François Ier et
de découvrir ses machines
reconstituées dans
le château et le jardin.
• www.legraziemilano.it :
La Cène est une œuvre de
Léonard qui ne pourra
jamais venir à vous !
Faites le voyage jusqu’à
Milan pour découvrir
cette grandiose peinture
murale située dans
le réfectoire du couvent
dominicain de Santa
Maria delle Grazie.
Un conseil : réservez
un mois à l’avance !
L’auteur vous conseille
• Daniel Arasse, Léonard de Vinci.
Le rythme du monde (Hazan, 1997)
Ce livre permet d’aborder toute l’étendue de
l’œuvre artistique et scientifique de Léonard,
de l’artiste à l’ingénieur. Il retrace sa vision du
monde et analyse ses grands chefs-d’œuvre.
• Carlo Vecce, Léonard de Vinci
(Flammarion, 2001)
Une biographie rigoureuse qui, au-delà
du mythe Léonard, s’attache à reconstituer
sa vie à partir d’une étude minutieuse des
sources documentaires. Passionnant !
• Carlo Pedretti et Sara Taglialagamba,
Léonard de Vinci. L’art du dessin
(Citadelles & Mazenod, 2017)
Ce livre de Carlo Pedretti, éminent
spécialiste de Léonard, disparu en 2018,
propose, avec sa coauteure Sara
Taglialagamba, une étude
magistrale des dessins du maître,
démontrant au passage leur
importance aussi grande
que les tableaux.
L’anecdote
Lors de son séjour milanais à la cour de Ludovic Sforza,
Léonard travaille dès 1482 à la réalisation d’un monument équestre monumental – près de huit mètres de
hauteur – en l’honneur du fondateur de la dynastie,
Francisco Sforza. Malheureusement, ce projet ne
verra jamais le jour, pour trois raisons : d’abord,
Léonard tarde à livrer l’œuvre à cause de la difficulté
de fondre un bronze d’un seul tenant ; ensuite, Ludovic
Sforza réquisitionne le bronze pour fabriquer des
canons ; enfin, coup de grâce, l’artiste apprend, en
1500, que son modèle en argile vient d’être détruit
par les soldats français de Louis XII, qui viennent
d’envahir Milan.
Le tour des musées
CERCLE ET CARRÉ
1
LE MYSTÈRE MONA LISA
Je suis un célèbre dessin de Léonard de Vinci,
réalisé en 1490 à l’encre sur papier, qui représente
les proportions idéales du corps humain, inscrit
parfaitement dans un cercle (symbole de l’esprit) et
un carré (symbole du corps). Je suis inspiré du traité
antique De architectura rédigé par un architecte
romain dont je porte le nom. Je suis aujourd’hui
l’une des représentations les plus connues de
la Renaissance. Qui suis-je ?
QUI A PEINT QUOI ?
1
Parmi ces quatre portraits, lesquels ont été peints
par Léonard de Vinci ?
1. Portrait de musicien
2. Portrait de Maddalena Doni
3. La Belle Ferronnière
4. La Dame aux jasmins
CHERCHEZ L’INTRUS
2
Nombre de points
/6
1. Le modèle du tableau La Joconde est
probablement Lisa Monanetti.
VRAI
FAUX
2. Le peintre Pablo Picasso fut soupçonné d’être
responsable du vol de La Joconde au Louvre en 1911.
VRAI
FAUX
RETOUR VERS LE FUTUR
1
Léonard de Vinci revendiquait une cause qui fait
aujourd’hui débat, puisqu’il était…
Féministe
Végétarien
Eugéniste
Complotiste
1
Parmi ces personnalités de la Renaissance
italienne, laquelle n’était pas contemporaine
de Léonard de Vinci ?
Marsile Ficin
Le Caravage
Érasme
Nicolas Copernic
Cercle et carré : il s’agit de l’Homme de Vitruve, qui doit son nom au
célèbre architecte romain Vitruve (90-20 avant notre ère). Il incarne l’idéal
humaniste à travers la perfection symétrique du corps.
Qui a peint quoi ? Les portraits 1 et 3. Le Portrait de Maddalena Doni est
peint par Raphaël, La Dame aux jasmins (ou Portrait de Catherine de Sforza)
par Lorenzo di Credi.
.133
Cherchez l’intrus : il s’agit du Caravage, peintre qui fait partie du
mouvement baroque durant la seconde moitié du XVIe siècle.
Le mystère Mona Lisa : 1. faux, on pense qu’il s’agit de Lisa Gherardini,
épouse du marchand Francesco del Giocondo ; 2. vrai.
Retour vers le futur : Léonard de Vinci était végétarien, refusant de nuire
aux animaux.
134.
IDÉES
Histoire
des idées
Économiques, sociales
ou de genre, les inégalités
sont aussi complexes
que particulières.
LES INÉGALITÉS
Épisode 4
P A R S O P H I E D O U D E T, P R O F E S S E U R E
D E C U LT U R E G É N É R A L E À S C I E N C E S P O A I X
ILLUST R AT IONS LINE H ACHEM – ENSA D
P
rintemps 1789. Une gravure circule à Paris qui
résume la situation politique et sociale du
royaume à la veille de la tenue des États généraux. On y voit un modeste membre du tiers
état qui porte, confortablement juchés sur ses
épaules, un noble hilare et un prêtre fort replet. Le message
est clair : le peuple laborieux ploie sous la charge des nantis,
qui se sont « seulement donné la peine de naître ». La nuit
du 4 août, les privilèges sont abolis et c’est la fin de l’Ancien
Régime. Désormais, on clame au monde entier que « les
hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Dans la presse, on peut alors découvrir une autre gravure :
un homme du peuple, un aristocrate et un prêtre s’apprêtent,
une cuillère à la main, à partager un même œuf à la coque.
On se prend à rêver d’égalité parfaite et réelle : Olympe
.135
IDÉES
Qui considère
ces inégalités criantes
les relie intuitivement
à la notion d’injustice.
Quiz
1. Sur la question des inégalités, quel courant
s’oppose au déterminisme ?
Le réalisme, qui promeut l’égalité pour tous
Le libéralisme, qui promeut la méritocratie
Le naturalisme, qui promeut l’hérédité
2. Qu’est-ce que la peur du déclassement,
théorisée par Éric Maurin ?
La peur de descendre de l’échelle sociale
La peur de ne pas être classé dans un concours
La peur de la disparition des classes sociales
1. C’est le libéralisme, qui s’oppose à l’idée que tout sujet est déterminé par
des facteurs d’environnement.
2. La peur de descendre de l’échelle sociale.
de Gouges s’imagine parler au nom de toutes
les femmes à l’Assemblée nationale, et dans
les îles les esclaves espèrent leur affranchissement. Il leur faudra pourtant être patients…
Automne 2008 : la crise des subprimes
plonge dans la tourmente l’économie mondiale
et met à la rue huit millions de familles américaines. Par la suite, Indignés espagnols, occupants de Wall Street et militants de Nuit debout
se réunissent sous la même bannière, « Nous
sommes les 99 % », expression popularisée par
le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz :
le 1 % le plus riche de la population mondiale
possède en effet plus que les 99 % restants. En
2007, soit à la veille de la crise, poursuit Stiglitz,
le revenu des plus riches des riches – que le
journaliste Robert Frank désigne comme formant la nation virtuelle du Richistan – représentait 2 220 fois le revenu moyen des 90 %
inférieurs. Dix ans plus tard, le magazine Forbes
dénombre 2 043 milliardaires dans le monde.
En 2018, ils sont 165 de plus, tandis que
800 millions d’individus vivent toujours avec
moins de deux dollars par jour.
Qui considère ici ces inégalités criantes les
relie intuitivement à la notion d’injustice. Ce
n’est pourtant pas toujours le cas : la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen citée plus
haut prend ainsi le soin de préciser qu’une
distinction entre les individus
peut se fonder sur l’utilité puLA LUTTE CONTRE
LES INÉGALITÉS SOCIALES
blique, ce qui revient à séparer
EST LE GRAND DESSEIN
l’inégalité de la différence. La
COLLECTIF QU’UNE NATION
première est étymologiquement
DEVRAIT SE DONNER.
JacqueS de BourBon BuSSet
ce qui n’est pas égal (aequalis en
(Tu ne Mourras pas)
latin), que ce soit en nature, en
quantité, en qualité ou en valeur.
Elle croise ici le concept de justice : alors que
ce qui est juste est droit, équilibré et conforme
à une norme, ce qui est inégal est souvent dis-
136.
proportionné, déséquilibré et marqué par le
manque. L’inégal est bancal et dessine en creux
l’idéal brisé d’une règle ou d’un ordre. C’est ce
fossé intolérable parce que jugé excessif entre
les riches et les pauvres, c’est la différence injustifiée entre les sexes, les âges ou les origines…
Cependant, même si elle est souvent dénoncée
et combattue, l’inégalité semble être en pratique
la règle plutôt que l’exception, précisément
parce que nous sommes tous différents et que
les tentatives de mise en place de l’égalité absolue entre les hommes se sont à la fois soldées
par la résistance du réel et de terribles dérives
totalitaires. Même la justice légitime l’inégalité quand elle cherche non plus à donner à
chacun la même chose (justice arithmétique,
qui vise l’égalité) mais à chacun ce qu’il mérite
(justice proportionnelle ou distributive, qui
vise l’équité). En corollaire, il y aurait deux
sortes d’inégalités : celles qui sont contestables
parce qu’elles nient l’égalité fondamentale entre
les individus et empêchent leur libre épanouissement ; et celles, acceptables voire justifiables
puisqu’elles viennent rééquilibrer une situation
Part de patrimoine des 1 % les plus aisés dans le monde. 1913-2015 : déclin et inégalités de patrimoine entre les ménages
Source : World Inequality report (2017)
70 %
Part dans les patrimoines des ménages en %
Chine
60 %
France
Russie
50 %
Royaume-Uni
40 %
États-Unis
30 %
20 %
10 %
0%
1920
1930
1940
1950
1960
1970
1980
1990
2000
2010
Par exemple, pour lire ce graphique : en 1970, les 1 % les plus aisés en France détenaient 20 % du patrimoine.
injuste ou bien permettent à chaque individu,
par une dynamique concurrentielle, de continuer à progresser et à rechercher le meilleur
pour lui-même.
Mais, dès lors, où fixer le seuil de tolérance
des inégalités et comment les définir
puisqu’elles semblent varier d’une personne,
d’une époque ou d’une situation à une autre ?
Les variables d’âge, de sexe, de vulnérabilité,
d’origine sociale doivent en effet être prises
en compte pour chaque individu afin de peser
les inégalités qui le concernent et ensuite espérer les réduire. La question de l’accès concret
aux biens et aux services semble dès lors
cruciale : il y a ainsi inégalité, explique
l’Observatoire des inégalités, « quand une
personne ou un groupe détient des ressources,
exerce des pratiques ou a accès à des biens et
services socialement hiérarchisés ». Enfin, la
complexité de l’appréhension des inégalités
se heurte à leur accentuation et leur diversification contemporaines. Le Rapport sur les
inégalités mondiales 2018, rendu par cinq économistes de renom (Facundo Alvaredo, Lucas
Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et
Gabriel Zucman), est ainsi sans appel : les
inégalités ont fortement augmenté depuis les
années 1980 en Amérique du Nord, en Chine,
en Inde et en Russie tandis qu’elles stagnent
à un très haut niveau au Moyen-Orient, en
Afrique subsaharienne et en Amérique du
Sud. L’augmentation est moins forte en Europe
en raison de l’intervention de l’État-providence,
mais les chercheurs font le constat de « la fin
du règne égalitariste post-45 ». Partout, la
richesse privée croît et la richesse publique
stagne ou diminue. Si les effets de la mondialisation sont très divers d’un pays à l’autre,
l’écart entre les plus riches et les plus pauvres
ne cesse de se creuser en raison notamment
de l’essor des nouvelles technologies, qui reconfigure le marché du travail, de l’affaiblissement des syndicats et de la financiarisation
de l’économie. L’enjeu, concluent les auteurs
du rapport, n’est pas seulement économique
ou même social, il est avant tout politique : le
lourd prix à payer de l’inégalité risque d’être
celui de la dissolution du vivre-ensemble. JOSEPH STIGLITZ
(Né en 1943)
Économiste
américain,
il reçoit le prix
de la Banque
de Suède
en sciences
économiques (prix
Nobel d’économie)
en 2001. Il est
l’un des fondateurs
du « nouveau
keynésianisme »,
qui rejette la loi
de l’offre
et de la demande
et dénonce
les imperfections
de l’information.
Il s’intéresse
également
à l’économie
du
développement.
Son livre Le Prix
de l’inégalité
(2012) est
une critique du
capitalisme actuel.
CRISE DES
SUBPRIMES
Crise financière
qui a concerné
le secteur des prêts
hypothécaires
à risque aux
États-Unis à partir
de juillet 2007.
Les subprimes
sont des crédits
immobiliers à taux
variables, qui ont
provoqué des
faillites après la
baisse inattendue
des prix de
l’immobilier.
Elle a entraîné
la crise bancaire
et financière
de 2008,
déclenchant
ainsi une crise
économique
mondiale.
.137
IDÉES
LE PRINCIPE DE L’INÉGALITÉ
Le point de vue des économistes
De CORRADO GINI à AMARTYA SEN
L
es inégalités économiques se mesurent
grâce à un indice établi au début du
xxe siècle par un statisticien italien
nommé Corrado Gini. Ce coefficient varie
entre 0 et 1. Plus il se rapproche de 0, plus la
situation rejoint l’égalité parfaite. Plus l’indice
de Gini augmente sur une période donnée,
plus les inégalités ont augmenté dans le même
temps. Ajouté à d’autres facteurs comme l’étude
de l’évolution de la consommation des ménages
ou de l’accès aux soins ou à l’éducation, il permet de dessiner une histoire des inégalités dans
les sociétés modernes.
Dans son ouvrage Le Capital au xxie siècle
(2013), Thomas Piketty montre notamment
que la compression des inégalités en France a
eu lieu essentiellement à partir du choc des
deux conflits mondiaux. Le chaos humain et
économique provoqué par la guerre explique
en partie la chute des inégalités, mais ce sont
bien davantage les réactions face à ces bouleversements tragiques qui ont conduit à réduire
les écarts entre les plus riches et les plus pauvres.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la
solidarité nationale est ainsi organisée sous
l’égide de l’État-providence et les pouvoirs
publics misent sur l’éducation, la santé et le
bien-être des populations pour reconstruire
le pays. Le marché du travail s’ouvre aux
femmes, diminuant de ce fait les écarts de
salaire, tandis que les politiques sociales intègrent les plus fragiles et améliorent leurs
conditions d’existence. La démocratisation de
l’éducation hausse enfin le niveau de qualification dans une période de plein emploi. Dans
le même temps, explique Piketty, les taux
d’imposition demeurent élevés et surtout progressifs afin de financer les aides sociales. Selon
138.
CORRADO GINI
(1884-1965)
Statisticien,
démographe,
ethnologue
et sociologue
italien,
il est l’inventeur
du « coefficient
de Gini », qui
permet de mesurer
l’inégalité
de revenu dans
une société
donnée, ainsi
que l’inégalité
de richesse ou
de patrimoine.
Son indice
a permis d’estimer
les pays les plus
inégalitaires
à l’échelle
mondiale.
l’économiste français, rejoint sur ce point par
le Britannique Anthony Atkinson dans son
ouvrage Inégalités (2015), ce processus aurait
pris fin dans les années 1980 (très exactement
en 1984, quand Ronald Reagan est réélu à la
présidence des États-Unis alors que Margaret
Thatcher brise la grève des mineurs en GrandeBretagne) : sous l’effet conjugué de la crise et
de politiques libérales qui réduisent l’engagement de l’État, baissent la part des salaires et
interrompent la redistribution de la fortune,
les inégalités repartent à la hausse dans tous
les pays de l’OCDE. Par exemple, le coefficient
de Gini passe en Angleterre de 0,293 à 0,309
entre 2007 et 2011.
Inégal, mais en quoi ?
S’il permet de quantifier l’évolution des
inégalités, l’indice de Gini ne suffit pas à en
éclairer la nature et surtout la diversité. Dans
son livre Repenser l’inégalité (1992), le Prix
Nobel d’économie Amartya Sen montre ainsi
que, pour saisir les inégalités dans toutes leurs
dimensions, il faut se poser la question de leur
contenu : inégalité de quoi ? Le débat est ainsi
pour lui moins idéologique (opposition des
communautariens et des libéraux sur la légitimité de l’intervention étatique, choix entre
l’égalité ou l’équité, défense de l’inégalité financière par la théorie du ruissellement, intervention tout au long de la vie ou seulement ciblée
au départ de celle-ci…) que pratique. Face à
la diversité des êtres humains, il faut cibler la
nature des inégalités (revenu, droits, liberté,
bonheur, réussite) et surtout la situation des
individus (handicap, maladie, sexe, origine
sociale ou ethnique). C’est ce qu’il appelle les
« capabilités » : la justice sociale se définit en
termes de possibilités offertes à chacun de
façon à la fois à être efficace et à préserver sa
liberté. Mais si les inégalités sont aussi complexes que particulières, elles ont en revanche
des conséquences multiples et collectives.
Atkinson montre ainsi qu’elles font non seulement souffrir les populations dans le présent
(baisse du niveau de vie, précarité et pauvreté,
chute de l’espérance de vie, érosion de la classe
moyenne…) mais hypothèquent aussi l’avenir.
Les inégalités se cumulent entre elles et s’alimentent via les déterminismes sociaux notamment : on naît pauvre et on fait des enfants qui
le seront aussi. Or, si le phénomène touche le
niveau de vie comme la santé, il a aussi un
impact sur la criminalité et l’insécurité sociale.
« L’envergure des écarts, poursuit Atkinson, a
THOMAS PIKETTY
(Né en 1971)
Économiste, il est
directeur d’études
à l’EHESS. Il est
spécialisé dans
l’analyse des
inégalités
économiques
d’un point de vue
historique et
comparatif,
développant le sujet
dans Le Capital au
XXIe siècle (2013).
Il a reçu le prix du
Meilleur Jeune
Économiste de France
en 2002. Il est
professeur à l’École
d’économie de Paris
depuis 2014.
des effets profonds sur la nature de nos sociétés. » Les inégalités favorisent la montée des
populismes et nourrissent la crise de la participation démocratique. Elles sont également
à l’origine des questionnements identitaires
contemporains. Pour Stiglitz, le prix de l’inégalité est celui de la déréglementation des systèmes sociaux mais aussi des désastres environnementaux. La « grande fracture » est pour
lui celle du corps social atomisé et déchiré
entre le monde à part des riches et celui des
exclus. Les classes moyennes sont, de leur côté,
parcourues par ce que le sociologue Éric
Maurin nomme « la peur du déclassement » :
elles peuvent alors faire l’étrange et contreproductif pari de l’inégalité dans l’espoir de
conserver leurs avantages. .139
IDÉES
LES INÉGALITÉS SOCIALES
Le cas d’école
de l’école
De PIERRE BOURDIEU
à ÉRIC MAURIN
E
n France, l’égalité est au cœur du système républicain et la IIIe République
a pensé l’école laïque, gratuite et obligatoire comme l’une des institutions (avec
l’armée et l’impôt) destinées à fabriquer la
cohésion sociale et le vivre-ensemble.
Conjuguant (sans contradiction à l’époque)
l’élitisme, le mérite et l’égalité, l’école de Jules
Ferry a créé un mythe puissant : celui de l’ascension sociale et de la réussite pour tous par
le savoir. Pourtant, dès la fin de la Seconde
Guerre mondiale, des études statistiques soulignent l’inégalité foncière des parcours à
l’intérieur d’une institution scolaire très hétérogène et clivée socialement. Les études supérieures (lycée et post-bac) restent alors réservées aux classes les plus élevées tandis que, en
dépit de l’existence de bourses et de passerelles
scolaires, les individus issus des classes populaires sortent de l’école avec au mieux le brevet
pour entrer dans la vie professionnelle. Dans
les années 1950-1960, l’école sélectionne en
effet encore ses élites en reproduisant la hiérarchie sociale dominante, avec seulement 5 %
de bacheliers par an, soit trente mille lauréats.
Avec la création du collège unique en 1975 (loi
Haby), on espère que l’harmonisation de l’offre
scolaire, rendue identique jusqu’à 16 ans, réduira les inégalités et limitera les phénomènes
de reproduction sociale que les sociologues
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron analysent dans un ouvrage qui fera date :
La Reproduction (1970).
De fait, l’éducation se massifie et se démocratise à partir des années 1980, et aujourd’hui
140.
le taux de réussite au baccalauréat est de plus
de 88 %. Cependant, les enquêtes PISA
(Programme international pour le suivi des
acquis), menées au sein de soixante-dix-neuf
pays de l’OCDE, classent non seulement les
résultats des élèves français de 15 ans à un rang
très moyen (le vingt-sixième), mais soulignent
surtout les profonds écarts entre les meilleurs
et les plus faibles. Alors que le système scolaire
se veut égalitaire, il est en pratique très discriminant pour les élèves issus des classes les plus
défavorisées, dans un contexte global de dévaluation des diplômes et de chômage de masse.
Sur les 18 % des jeunes qui sortent de l’école
sans qualification, la majorité est issue des
classes les moins favorisées ; ils auront plus de
difficultés à trouver un emploi, qui sera de
JULES FERRY
(1832-1893)
Homme d’État,
il est ministre
de l’Instruction
publique et des
Beaux-Arts.
Il est connu pour
ses lois sur l’école
publique, rendue
laïque, gratuite
et obligatoire
en 1881-1882.
Il défend
la méritocratie,
la réussite
des élèves
ne dépendant
selon lui que
de leur mérite.
surcroît précaire. L’écart se creuse également
entre les garçons et les filles, qui réussissent
davantage et mieux. L’accès aux classes préparatoires ou aux grandes écoles (ENA, ENS)
reste de même très fermé aux enfants d’ouvriers
ou d’employés tandis que la proportion d’enfants de cadres et de professions libérales n’a
cessé d’y augmenter depuis une génération.
Classe moyenne
recherche inégalité
Ces inégalités scolaires et sociales sont
redoublées par une fracture géographique : le
contournement de la carte scolaire et le refus
d’intégrer des établissements situés en zone
sensible ou prioritaire (REP et REP+) par l’inscription dans le privé accroissent l’écart entre
ÉRIC MAURIN
(Né en 1962)
Économiste,
il analyse
le phénomène
de gentrification
des villes comme
une forme
de ségrégation
dans son livre
Le Ghetto français
(2004). Il définit
la société française
comme
fragmentée
en classes sociales
menant des
stratégies pour
s’exclure ou
se rapprocher.
Il montre que
ces habitudes
reposent sur de
réelles inégalités,
provenant du
milieu scolaire.
des stratégies volontaires d’entre-soi et des
communautarismes imposés. Éric Maurin a
tout particulièrement analysé ces phénomènes
de séparatisme social et spatial dans Le Ghetto
français (2004). Les plus précaires sont en
effet repoussés dans des quartiers ou « banlieues » qui cumulent les manques et handicaps
(logements collectifs mal entretenus ou insalubres, absence de services publics, manque
de transports en commun, chômage…) tandis
que les plus riches se regroupent consciemment
dans des zones privilégiées.
Écartelées entre l’exclusion et la gentrification, les classes moyennes se concentrent
dans les zones périurbaines, où les loyers sont
moins élevés que dans les centres-villes, ou
s’agrègent dans des zones pavillonnaires et
résidentielles parfois fermées et sécurisées.
Principales bénéficiaires de la démocratisation
scolaire et culturelle, elles craignent de plus
en plus d’être touchées par la dévalorisation
des diplômes et par le chômage : c’est la peur
du déclassement. À l’instar des plus riches,
elles adoptent en conséquence des stratégies
de distinction et de séparatisme afin de conserver leurs avantages et leur situation dans la
hiérarchie sociale. Visibles dans la géographie
de moins en moins mixte des villes et palpables
dans les stratégies scolaires (choix de l’enseignement privé ou d’options rares), se dessineraient « un choix médité de l’inégalité »
(Patrick Savidan, Voulons-nous vraiment
l’égalité ?, 2015) ou une « préférence pour
l’inégalité », selon l’expression du sociologue
François Dubet. Théoriquement solidaires,
les individus feraient en pratique des choix
préférentiels et égoïstes dans leurs pratiques
quotidiennes, ainsi qu’en témoigne le succès
grandissant des classements d’établissements
scolaires ou sanitaires, ou bien le culte contemporain de la performance dans le monde du
travail. Pour sécuriser une position sociale
jugée fragile dans un contexte de doute à
l’égard des politiques et des moyens étatiques,
on cherche ainsi à conforter sa situation, quitte
à ignorer ou même à renforcer la précarité
des plus faibles. .141
IDÉES
LES INÉGALITÉS DE GENRE AU TRAVAIL
Du plafond de verre à la charge mentale
De CHRISTIAN BAUDELOT et ROGER ESTABLET à DOMINIQUE MÉDA
E
n France, les femmes gagnent encore
aujourd’hui en moyenne 16 % de
moins que les hommes si l’on considère le travail à temps plein. On passe à 24 %
pour les temps partiels, sachant que 30,6 %
des femmes y sont contre 7,7 % des hommes.
Malgré des législations nationales – en France,
l’égalité salariale est affirmée par la loi à partir
de 1972 et n’a cessé par la suite d’être rappelée,
en 1983, 2001, 2006, 2012 et 2014… – et européennes, un plafond de verre bloque l’ascension
142.
des femmes vers les postes occupés par les
hommes et les salaires qui leur correspondent.
L’association Les Glorieuses a ainsi montré
qu’en 2016 les femmes en France avaient commencé à travailler bénévolement à partir du
6 novembre à 15 heures 36. Majorité des temps
partiels choisis et surtout subis, majorité des
emplois non qualifiés, majorité des SMIC,
répartition inégale dans l’accès aux professions
considérées comme les plus prestigieuses ou
du moins mieux rémunérées (informatique,
cadres supérieurs, finance), retard dans les
carrières que des grossesses ne suffisent pas à
justifier, déséquilibre d’investissement dans le
temps familial (les femmes accomplissent 71 %
des tâches parentales et ménagères, soit
4 heures 38 par jour pour 2 heures 26 pour les
hommes)… Les inégalités sont criantes et souvent intériorisées par les femmes elles-mêmes.
Les trajectoires scolaires des filles et des
garçons en témoignent : les analyses de
Christian Baudelot et Roger Establet dans
leurs ouvrages intitulés Allez les filles ! (1992)
puis Quoi de neuf chez les filles ? (2007)
montrent que, malgré de nets progrès, les
stéréotypes de genre et d’orientation ont la
vie dure : à tous les niveaux de formation, les
filles ont en effet de meilleurs résultats scolaires que les garçons (31,3 % des femmes de
25 à 34 ans ont un diplôme post-bac pour
26,4 % des garçons, six étudiants sur dix sont
des femmes), mais elles demeurent moins
nombreuses dans les filières scientifiques et
technologiques, souvent considérées comme
plus élitistes et conduisant à des métiers socialement valorisés (ingénieur).
L’autolimitation féminine
La répartition homme-femme selon les
professions se polarise depuis une vingtaine
d’années malgré l’ouverture aux femmes de
certains métiers longtemps réservés aux
hommes (l’armée, par exemple). Aujourd’hui,
les filles se destinent majoritairement à des
emplois dans la fonction publique, dans les
secteurs d’aide à la personne, du social ou de
la santé. Encore est-il plus fréquent d’être
infirmière que chirurgienne, professeure des
écoles que professeure d’université. Finalement,
les femmes se révèlent moins ambitieuses que
leurs pairs masculins, elles s’autolimitent et
finissent par perpétuer plus ou moins
consciemment les discriminations qui les
pénalisent. C’est la charge mentale : intégrant
les tâches éducatives dans leur parcours, elles
privilégient des professions dont elles estiment
qu’elles leur permettront de les assumer au
détriment d’un plan de carrière.
Ce que la sociologue Dominique Méda
appelle Le Temps des femmes. Pour un nouveau
partage des rôles (2001) est le nerf de la guerre
pour l’égalité – car même le temps libre est
inégal puisque davantage occupé par les loisirs
pour les hommes et consacré en grande partie
aux tâches ménagères pour les femmes.
Conscientes des inégalités, celles-ci transigent
davantage, négocient moins leurs salaires,
acceptent d’effectuer des missions subalternes
que leurs collègues masculins refusent et de
fait participent à la précarisation de leur propre
statut. Le nombre des femmes qui travaillent
n’a pourtant pas cessé de croître depuis l’aprèsguerre, mais il reste très difficile d’estimer et
de comparer les équivalences des niveaux de
qualification et des parcours particuliers. Ici
comme ailleurs, la différence et l’inégalité se
mêlent : la notion de travail égal est complexe
et les singularités de chacun aboutissent à des
discriminations. Si bien que, au bout du parcours professionnel, on observe finalement
42 % d’écart dans les droits à la retraite des
hommes et des femmes.
Dès lors, que faire ? Appliquer sans doute
les lois qui, de la parité en politique à la féminisation des noms de métiers, de l’égalité salariale dans les entreprises à l’exigence de transparence concernant l’attribution des primes et
les salaires, se multiplient faute d’être réellement
mises en œuvre – les actions en justice sont
ainsi de plus en plus fréquentes, ainsi que les
plaintes auprès du Défenseur des droits. Mais
aussi limiter les temps partiels subis et restructurer les heures supplémentaires, éduquer
encore et toujours dès le plus jeune âge les
filles à être ambitieuses et les garçons à refuser
le sexisme sous toutes ses formes, regarder
enfin ailleurs sans préjugé et peut-être s’en
inspirer : l’Islande semble être le pays le plus
paritaire du monde, le Rwanda a l’Assemblée
nationale la plus féminisée (56 % d’élues) tandis que la Norvège accorde quatorze semaines
de congé de paternité.
CHRISTIAN
BAUDELOT
(Né en 1938)
Sociologue,
il est spécialiste
des sciences
de l’éducation
et de la sociologie
du travail. Il est
professeur émérite
de sociologie
à l’ENS. Il a publié
en collaboration
avec le sociologue
Roger Establet
de nombreux
ouvrages sur
les inégalités
sociales à l’école
(L’École capitaliste
en France, 1971)
et entre les genres
(Allez les filles !,
1992).
DOMINIQUE MÉDA
(Née en 1962)
Philosophe
et sociologue,
elle est
normalienne,
énarque et
inspectrice
générale
des affaires
sociales. Elle a
notamment écrit
sur le thème
du travail,
des femmes
et des politiques
sociales.
Elle montre
l’importance du
travail en société,
qui devrait selon
elle être réduit et
mieux partagé,
notamment entre
les sexes.
Les données chiffrées proviennent du site de l’Observatoire
des inégalités (www.inegalites.fr).
.143
IDÉES
LUTTER CONTRE LES INÉGALITÉS
Demain, tous égaux ?
De Jean-Jacques Rousseau
à l’affirmative action
PA R S O P H I E D O U D E T
L
a lutte contre les inégalités repose tout à la fois
sur une vision philosophique (ou idéologique)
de la justice et sur une réflexion sur la mise en œuvre
et l’évaluation des solutions ou des moyens choisis pour
les traiter. Sur le plan philosophique, l’acceptation ou
le refus des inégalités suppose une conception de la
société qui diffère d’un système à l’autre. La vision libérale (Adam Smith puis Friedrich Hayek) postule que
la recherche privée de l’intérêt personnel est favorable
au bien-être de tous grâce à un rééquilibrage supérieur
nommé « main invisible ». Les inégalités sont dans ce
cas non seulement tolérables, puisque la progression
individuelle profite au bien commun, mais surtout
elles sont indispensables à la société, dans laquelle elles
introduisent une dynamique concurrentielle, facteur
de progrès et de profit. Pour Smith, toutefois, si les
mobiles privés et collectifs venaient à trop diverger,
l’État pourrait être amené à les corriger ponctuellement.
Mais, le plus souvent, le marché se régule seul et de
façon bien plus efficace que lorsque l’État intervient.
La vision développée par Karl Marx est totalement
opposée : seule l’égalité parfaite et réelle entre les individus réalise l’idéal social de justice grâce à une intervention radicale de l’État. Marx hérite des théories que
Jean-Jacques Rousseau a développées au xviiie siècle
dans son Discours sur l’origine et les fondements de
l’inégalité parmi les hommes (1755) : tout le malheur
des hommes vient de l’introduction dans l’état de nature
de la propriété privée, qui a déclenché des jalousies et
des violences terribles entre eux (esclavage, exploitation
économique, guerres…).
Toutefois, entre l’option qui tolère les inégalités en
pariant sur une mystique quasi providentielle du marché et celle qui prône l’égalité absolue en sacrifiant la
144.
liberté individuelle, se dégagent des orientations bien
plus réalistes et surtout composites qui interrogent
tout à la fois la légitimité et l’efficacité de l’action étatique
et les moyens de fixer un seuil acceptable d’inégalité
dans une société.
Une justice proportionnelle,
pas arithmétique
Dans sa Théorie de la justice (1971), John Rawls
montre ainsi, en s’appuyant sur la notion aristotélicienne
d’équité, que toutes les inégalités ne sont pas injustes :
chacun doit, selon lui, pouvoir progresser à son niveau
et s’inventer un destin en développant ses possibilités
ou ses chances de réussite. Dès lors, la différence entre
les plus riches et les plus pauvres est moins problématique que la nature de cet écart, qui doit pouvoir continuer de permettre l’évolution de tous à des degrés
divers. L’État a dans ce cas toute légitimité à venir limiter les situations inégales les plus graves et donc injustes
qui viendraient bloquer l’ascension commune et désespérer les plus défavorisés. Rawls prône ainsi la mise
en place de politiques de rééquilibrage ou de discrimination positive : donner plus à ceux qui ont moins
pour corriger par exemple les défauts de la naissance
et de l’origine sociale, les aléas de l’existence ou les
déterminismes sociaux. On renonce alors à la justice
arithmétique, qui donne à chacun la même chose, pour
opter pour la justice proportionnelle, ou équité.
Introduite sous le nom d’affirmative action aux ÉtatsUnis mais aussi en Inde et en Afrique du Sud pour
sortir de systèmes de ségrégation raciale et sociale, la
discrimination positive favorise l’accès de catégories
d’individus discriminés, essentiellement en raison de
leur ethnie, à l’université puis à des postes à responsabilité
afin de rééquilibrer leur présence dans une société
profondément clivée. Cette démarche a porté ses fruits
dans la mesure où elle a fini par modifier, sinon en
profondeur les stéréotypes racistes, du moins en apparence la représentation de certaines communautés
(intouchables, communauté noire) dans des pays historiquement marqués par la ségrégation.
La discrimination positive n’est pourtant pas sans
poser des problèmes théoriques (renoncement au
modèle capital de l’égalité au profit de l’équité, question
de savoir s’il faut intervenir seulement à la naissance
ou bien tout au long de la vie, efficacité discutable de
l’effacement d’une dette historique et mémorielle parfois très ancienne par des politiques actuelles) et surtout
pratiques (discrimination inversée pour les personnes
désignées comme étant favorisées, stigmatisation des
populations définies comme pénalisées, choix de cellesci pour leurs origines, leur genre ou leur handicap et
non pour leurs compétences, mise en place d’une
société de la revendication, normalisation implicite
selon un modèle blanc-masculin-sain…). En France,
l’idée de fonder des différences de traitement sur des
origines ethniques se heurte au principe fondamental
d’égalité devant la loi (les statistiques ethniques sont
interdites). La discrimination positive se fonde donc
davantage sur des critères « objectifs » d’âge, de genre,
d’inégalité sociale ou géographique. Dans l’institution
scolaire (zones d’éducation prioritaire puis réseaux
d’éducation prioritaire, places réservées dans les
concours ou les grandes écoles), dans le monde du
travail (places réservées pour les personnes handicapées), en politique (exigence de parité), dans l’espace
public (tarifs progressifs selon l’origine sociale ou le
lieu de résidence, zones franches dans les quartiers
défavorisés), la discrimination positive s’est développée,
mais elle paraît souvent encore insuffisante. Elle pose
aussi la question de son caractère provisoire ou de sa
pérennisation, qui impliquerait le changement profond
d’une société qui opterait pour un modèle équitable
mais aussi communautariste.
La discrimination positive n’est cependant pas la
seule option pour réduire les inégalités. Sur le plan
économique, des penseurs comme Stiglitz ou Piketty
préconisent depuis la crise de 2008 de limiter les pouvoirs – qu’ils jugent exorbitants – du secteur financier
(faire un effort de transparence, supprimer les paradis
fiscaux, limiter le crédit, encadrer le pouvoir des grands
Manifestation en faveur de l’affirmative action à Berkeley (Californie)
en septembre 2017. PAX AHIMSA GETHEN
PDG, réformer la fiscalité de la succession et de la
propriété, mettre en place un impôt progressif sur le
capital) mais également d’investir dans les domaines
de l’éducation, de la santé, de l’environnement et dans
le développement afin de réduire la fracture entre le
Nord et le Sud. Ici, l’économie touche à la politique et
ne se contente plus de réfléchir sur les modalités d’une
intervention étatique : puisque les inégalités minent la
cohésion sociale, l’idée de rendre le vote obligatoire afin
de renforcer la participation citoyenne et d’ajuster la
représentation sociale dans les choix collectifs est souvent avancée, liée à l’exigence de pluralisme du discours
médiatique. Finalement, c’est tout le modèle des sociétés futures qui se dessinent dans cette lutte cruciale :
ainsi que le dit assez brutalement l’économiste Atkinson,
il faudra peut-être urgemment choisir entre un modèle
qui privilégie les voyages individuels dans l’espace et
celui qui estime capital de faire disparaître la queue des
plus fragiles devant la banque alimentaire.
.145
IDÉES
LES 4 POINTS
ESSENTIELS DU DOSSIER
• Souvent jugées injustes parce qu’elles
introduisent un déséquilibre dans un
ordre qu’on imagine idéal et originel,
les inégalités sont cependant la règle
plus que l’exception tant les individus
et leurs trajectoires sont différents.
• Les inégalités concernent en effet des
situations aussi diverses que le revenu,
le genre ou l’origine ethnique ou sociale,
l’état de santé, l’éducation ou
l’implantation géographique…
Mais elles sont dans leur globalité
définies comme un différentiel d’accès
aux biens et aux services qui se
fonde sur la hiérarchie sociale.
• Pourtant, quand le simple écart devient
fracture, les inégalités, qui pouvaient
constituer une dynamique progressiste
entre des individus mis en concurrence,
se creusent dramatiquement et peuvent
mettre en péril la cohésion
et la solidarité sociales.
• D’où la nécessité de les repérer
et d’en comprendre les ressorts afin
de les réduire : les politiques sociales,
la discrimination positive, la réforme
de l’impôt ou le rééquilibrage
des revenus font partie des solutions
envisagées depuis la crise financière
de 2008.
Prolonger le dossier avec…
… UN SITE WEB
• www.inegalites.fr : l’Observatoire des inégalités propose
régulièrement des articles de fond et des statistiques
sur les inégalités en France.
146.
L’auteure vous conseille
• Sur les inégalités scolaires et sociales,
on peut lire les romans à dominante
autobiographique d’Édouard Louis
(En finir avec Eddy Bellegueule, Le Seuil,
2014 ; Qui a tué mon père, Le Seuil,
2018) et d’Annie Ernaux (La Place,
Gallimard, 1983).
• Dans le registre cinématographique,
on peut regarder Ressources humaines
(1999) de Laurent Cantet, qui évoque
la prise de conscience sociale et
économique d’un jeune étudiant d’une
grande école de commerce en stage dans
le service des ressources humaines de
l’entreprise où son propre père est ouvrier.
• Enfin, Bamako (2006), film
d’Abderrahmane Sissako, met
en scène le procès imaginaire de
la Banque mondiale et du FMI
fait par la société civile africaine.
L’anecdote
On trouve parfois dans les églises datant de la période
médiévale une singulière représentation : un squelette
qui danse entraîne à sa suite une ribambelle de gens, tous
destinés à une mort certaine. Rois et pauvres, papes et
simples membres du clergé, femmes et hommes, vieillards
et enfants, corps vigoureux ou décharnés : tous se tiennent
la main et nul n’échappera à la Faucheuse. « Je vous tue
tous », grimace-t-elle, suggérant que, face à Dieu, les
hommes sont tous égaux. Et pourtant, en dépit de la
morale chrétienne de la « danse macabre », nous sommes
encore aujourd’hui inégaux dans la vie comme dans la
mort : à 35 ans, l’espérance de vie d’un ouvrier est de six
ans moindre que celle d’un cadre, de dix ans si l’on ajoute
le critère capital d’une existence sans incapacité physique.
Présents dès la naissance, les déterminismes sociaux ne
s’arrêtent ainsi pas non plus aux portes du cimetière.
Jouer l’égalité
1
LE DÉCRET QUI COMPTE
Le 27 avril 1848, Victor Schœlcher, sous-secrétaire
d’État à la Marine dans le gouvernement provisoire,
signe un décret important. Que prévoit-il ?
L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises
L’instauration du suffrage universel
L’égalité en droits des hommes et des femmes
L’interdiction de klaxonner en ville pour
tous les chauffeurs, quel que soit leur véhicule
LUMIÈRE !
Nombre de points
/8
ÉGALITÉ ENTRE LES SEXES
1
Replacez ces avancées majeures en faveur
de l’égalité entre les hommes et les femmes
dans l’ordre chronologique.
1907
1924
1944
1946
1965
1985
6
Quel philosophe des Lumières écrit dans
un ouvrage paru en 1755 les phrases suivantes ?
« Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes
d’inégalités ; l’une que j’appelle naturelle
ou physique, parce qu’elle est établie par la nature,
et qui consiste dans la différence des âges,
de la santé, des forces du corps et des qualités
de l’esprit, ou de l‘âme ; l’autre qu’on peut appeler
inégalité morale, ou politique, parce qu’elle dépend
d’une sorte de convention, et qu’elle est établie,
ou du moins autorisée par le consentement
des hommes. Celle-ci consiste dans les différents
privilèges, dont quelques-uns jouissent, au préjudice
des autres, comme d’être plus riches, plus honorés,
plus puissants qu’eux, ou même de s’en faire obéir. »
A. Une loi accorde aux femmes
mariées la libre disposition de
leur salaire
B. Le congé d’éducation parentale
est accordé à l’un ou à l’autre des
parents salariés
C. Le droit de vote et d’éligibilité est
accordé aux femmes
D. Les femmes sont autorisées à
exercer une profession sans
autorisation maritale et à gérer
leurs propres biens
E. Le principe de l’égalité entre les
femmes et les hommes dans tous
les domaines est inscrit dans le
préambule de la Constitution
F. Les programmes de l’enseignement
secondaire ainsi que le baccalauréat
deviennent identiques pour les filles
et les garçons
Indices :
– Il est né à Genève
– Il s’est brouillé avec Voltaire
– Il est l’auteur d’une œuvre célèbre sur l’éducation,
Émile ou De l’éducation
Le décret qui compte : l’abolition de l’esclavage
dans les colonies françaises.
Lumière ! Il s’agit d’un extrait du Discours sur
.147
l’origine et les fondements de l’inégalité parmi
les hommes de Jean-Jacques Rousseau.
Égalité entre les sexes : 1907-A ; 1924-F ;
1944-C ; 1946-E ; 1965-D ; 1985-B.
REMUE-MÉNINGES
Énigmes à partager
Pour stimuler son esprit logique,
l’éléphant aime jouer… avec vous !
PA R M É L O DY M O U R E Y
Jeu, set et paradoxe
Le compte est bon ?
Jeanne et Serge ont arrêté le volley-ball. Ils sont mariés depuis quatorze ans et s’aiment encore énormément (mais le paradoxe n’est pas là). Comme
chaque lundi, il se rendent au club de tennis qui
se trouve à quelques pas de chez eux et jouent trois
matchs. Chacun d’eux en gagne deux.
Vous avez gagné 5 000 euros à la loterie. Vous souhaitez en profiter pour acheter des meubles et des
petits objets pour votre cuisine. Cette course aux
biens matériels ne vous rendra peut-être pas plus
heureux mais peut vous permettre de vous adonner
à un exercice de calcul mental.
Comment pouvez-vous l’expliquer ?
Petit calcul au téléphone
6
5
8
9
1
2
7
3
4
Hamlet doit passer un appel téléphonique de la plus
haute importance. Avec un mélange d’anxiété et
d’excitation, il se saisit de son smartphone dernier
cri mais, alors qu’il s’apprête à composer le numéro
sur le clavier, une interrogation le
foudroie. « Être ou ne pas être »,
telle n’est pas sa question…
Non, il se demande plutôt :
« Quel nombre obtiendraisje si je multipliais tous les
chiffres de ce clavier téléphonique ? »
148.
Hamlet trouve la solution
très vite. Et vous ?
Pour calculer le total de vos dépenses, ajoutez 1 000 à
40. Puis additionnez encore 1 000 et ajoutez 30. Ajoutez
cette fois 1 000 puis additionnez ce résultat à 20 et
encore à 1 000. Additionnez cela à 10 de plus.
Combien vous reste-t-il sur les gains de la loterie ?
Le mystère de l’orange
Un soir d’hiver, deux pères et deux fils se retrouvent
assis autour d’une table. Au centre de cette table, un
plat contient quatre oranges. Pris d’une envie soudaine,
chacun en prend une, à la suite de quoi ils décident
d’aller se promener. Finalement, il ne restera qu’une
orange sur la table.
Contrairement à ce que vous pourriez croire,
il n’y a pas de contradiction. Comment cela
est-il possible, selon vous ?
Les syllogismes
Votre nouveau job à New York
Vous vous appelez Rachel et vous êtes serveuse à
New York. Vos amis souhaitent passer une commande.
Lisez très attentivement la conversation une fois, puis
préparez votre plateau…
Laquelle (ou lesquelles) de ces conclusions est (sont) vraie(s) ? Il ne s’agit
pas de trouver celles avec lesquelles
on peut être d’accord, mais celles qui
découlent de façon logique des deux
propositions.
Monica : Je vais prendre un lait chaud !
Chandler : Pour moi, ce sera un thé.
Phoebe : Qu’est-ce que tu as comme jus pressés ?
Vous : Gingembre, goyave, orange.
Phoebe : Je vais prendre une eau gazeuse, alors !
Ross : Je n’aime pas l’eau gazeuse.
Janice : Je vais prendre un cappuccino.
Phoebe : Super idée, je vais prendre ça aussi !
Ross : C’est beaucoup mieux.
Phoebe : Merci, Ross.
Janice : Non, en fait, un café crème !
Joey : Moi, je vais prendre une tisane.
Ross : Et un chocolat chaud, s’il te plaît !
A. Ni la richesse ni le pouvoir ne nous rendent heureux.
Or Jacques et Gilles n’avaient ni richesse ni pouvoir.
Conclusion : donc ils étaient heureux.
B. Les pauvres n’ont ni pouvoir ni richesse.
Or beaucoup de pauvres sont heureux.
Conclusion : donc les pouvoirs et la richesse ne font
pas le bonheur.
C. Les pauvres n’ont ni pouvoir ni richesse.
Or beaucoup de pauvres sont heureux.
Conclusion : donc on peut être heureux sans richesse
ni pouvoir.
Que placez-vous sur votre plateau et à
qui attribuez-vous chaque boisson ?
D. On peut avoir le pouvoir sans richesse.
Or on peut être heureux sans richesse
Conclusion : donc le pouvoir rend heureux.
Un héros caché
Dans cette suite logique, les cinq lettres manquantes forment le nom d’un personnage
mythique. Saurez-vous trouver ces lettres ?
J F M A M J _ _ _ _ _ D
Indice : descendant d’Éole, il est connu pour sa quête de la laine d’un animal sacré.
Jeu, set et paradoxe : ils jouaient dans la même équipe, ou jouaient
des matchs différents.
Petit calcul au téléphone : le résultat est 0.
Le compte est bon ? il reste 900 euros : 1 000 + 40 + 1 000 + 30 +
1 000 + 20 + 1 000 + 10 = 4 100.
Le mystère de l’orange : Il y a effectivement trois personnes à
table : le fils, le père et le grand-père (le père jouant à la fois le
rôle de père et de fils).
Les syllogismes : seule la conclusion C est bonne.
.149
Votre nouveau job à New York : un lait chaud pour Monica, un thé
pour Chandler, un café crème pour Janice, un cappuccino pour
Phoebe, une tisane pour Joey, un chocolat chaud pour Ross.
Un héros caché : Il s’agit de Jason, en quête de la Toison d’or.
Chaque lettre était l’initiale de chaque mois de l’année (juillet,
août, septembre, octobre, novembre).
DÉFENSE
La vraie
« guerre des étoiles »
va commencer
La Terre est devenue
trop petite pour les espions
et les militaires. Leur nouveau
terrain de jeu s’est déplacé
dans l’espace.
150.
Le satellite de télécommunications Eutelsat 8 West B en 2015. EUTELSAT
PA R J A C Q U E S M A S S E Y, J O U R N A L I S T E
L
evez la tête vers le ciel et dites-vous que pas
moins de 1 700 satellites de toute nature y circulent, dont plus de 800 positionnés en orbite
basse, jusqu’à 2 000 kilomètres d’altitude. Et ce
n’est qu’un début : selon des estimations d’experts d’Airbus Defence & Space, leur nombre devrait être
porté à 7 000 en 2025. Pourquoi ? Parce que les projets de
constellations d’engins dédiés aux communications et à la
géolocalisation sont de plus en plus nombreux.
L’emploi de satellites détermine aujourd’hui l’accès aux
échanges économiques mondiaux ultrarapides et concourt à
la sécurité des États qui en possèdent. Conséquence directe :
comme ce fut le cas sur les mers et les océans par le passé,
l’espace fait désormais l’objet d’une véritable course aux armements, à l’initiative d’États soucieux de s’imposer dans la
compétition entre puissances spatiales. Un état de fait qui
augure d’une confrontation inédite depuis la guerre froide.
Dans les années 1980, le président américain Ronald
Reagan avait promis d’engager une « guerre des étoiles »
.151
DÉFENSE
Quiz
1. Quel est le nombre de satellites en fonction
actuellement ?
350
1 500
2 800
Thomas Pesquet n’a pas fini de les compter
2. Un traité international sur l’utilisation
de l’espace extra-atmosphérique interdit…
L’emploi d’armes de destruction massive
L’exploration des planètes
Le prélèvement de matériaux
L’emploi des sabres laser
1. De 2012 à 2017, le nombre de satellites en fonction est passé de 994
à près de 1 500.
2. Ce traité international, signé en 1967, permet de réguler les activités dans l’espace,
en interdisant l’utilisation d’armes de destruction massive.
contre l’URSS, mais il s’agissait surtout d’une
vaste manœuvre de déstabilisation de l’équilibre
nucléaire entre les deux superpuissances
d’alors. Ce qui s’annonce aujourd’hui est d’une
tout autre nature : des nations comme les ÉtatsUnis, la Chine et la Russie veulent clairement
se donner les moyens de contrôler, si nécessaire,
les activités spatiales de pays tiers. « Nous
savons très bien que de très grandes puissances
spatiales déploient en orbite des objets intrigants, expérimentent des capacités potentiellement offensives, conduisent des manœuvres
qui ne laissent guère de doute sur leur vocation
agressive », précise un conseiller de la ministre
française des Armées, Florence Parly.
Parce que le recours aux satellites pour
communiquer et échanger d’un continent à
l’autre constitue un facteur décisif de développement et de puissance, garantir leur fonctionnement est devenu un enjeu stratégique.
Pour cela, les constructeurs s’emploient d’ores
et déjà à mieux protéger leurs charges utiles
(l’électronique embarquée notamment) et leurs
systèmes de transmission. À l’avenir, les satellites seront par exemple programmés pour
accomplir des « manœuvres d’évasion » afin
d’échapper au piratage informatique voire à
d’éventuelles agressions directes. Et pour cause :
à l’instar des biens économiques terrestres, les
satellites, civils comme militaires, peuvent
désormais faire l’objet de véritables attaques
pour s’approprier leurs secrets.
Espions russes, chinois
et américains
Ainsi, les registres du Centre opérationnel
de surveillance militaire des
objets spatiaux de Lyon-MontTELLE EST LA TÂCHE
Verdun ont consigné au moins
DE L'HOMME :
trois approches du satellite miliCONQUÉRIR L'ESPACE
ET SANCTIFIER LE TEMPS.
taire français de télécommunia BrahaM heSchel
cations Syracuse 3 B ces dernières
années : à chaque fois, un engin
d’origine indéterminé s’est positionné près de
lui durant plusieurs mois. En 2017, ce sont les
évolutions d’un satellite russe officiellement
dédié aux télécommunications civiles près
152.
d’appareils des opérateurs Intelsat et Eutelsat
qui ont été repérées. Un incident de même
nature a été dénoncé publiquement par la
ministre Florence Parly le 7 septembre 2018 :
un appareil de trois tonnes de type LoutchOlymp lancé en 2014 se serait approché « d’un
peu trop près » du satellite franco-italien
Athena-Fidus, dédié aux communications
militaires. De telles manœuvres ont été analysées comme des entraînements de surveillance
ou d’interception de données. « On pourrait
penser qu’il tentait de capter nos communications », a précisé la ministre lors d’une visite au
Centre spatial toulousain du CNES. Avant de
rappeler à l’ordre son homologue moscovite :
« Tenter d’écouter ses voisins, ce n’est pas seulement inamical. C’est un acte d’espionnage.
Nous avons pris les mesures qui s’imposaient.
Nous le surveillons attentivement. »
Les Kosmos 2519, 2521 et 2523, lancés le
23 juin 2017 depuis Plesetsk, à 800 kilomètres
au nord de Moscou, pourraient pareillement
La station terrestre de communications par satellite d’Eutelsat à Rambouillet. EUTELSAT/ADRIEN DASTE
remplir des opérations intrusives. Des missions
d’espionnage sont a priori aussi assignées à un
autre appareil, chinois celui-là, identifié lors
de sa mise à poste fin 2016 par 163° de longitude est. Dans le même temps, les essais de tirs
laser se multiplient depuis des stations au sol
américaines, russes et chinoises. Objectif :
tester les meilleures manières de neutraliser
des satellites. Plus sommairement, la Chine a
procédé en janvier 2007 à la destruction d’un
de ses vieux appareils à 800 kilomètres d’altitude par un intercepteur à énergie cinétique.
Le tir exécuté depuis une base terrestre a doublé au passage la pollution spatiale en générant
des dizaines de milliers de débris. Et les ÉtatsUnis ont répondu en faisant de même en 2008,
entraînant toutefois moins d’effets néfastes…
En quoi consistent ces menaces nouvelles ?
Il y a donc ces satellites « butineurs », capables
de se placer près des cônes d’émission d’autres
satellites pour tenter de capter leurs communications. Autre risque : l’emploi de satellites
RONALD REAGAN
(1911-2004)
Acteur et homme
d’État, il est
président des
États-Unis durant
deux mandats
(1981-1989). Rallié
au parti
républicain, il
ordonne lors de
son mandat
l’invasion de la
Grenade et
soutient les
mouvements
anticommunistes.
En pleine guerre
froide, il se lance
dans une course
aux armements
avec l’Union
soviétique.
capables d’en désorbiter d’autres, pour les
rendre inutilisables, grâce à des bras mécaniques semblables à ceux que les navettes spatiales utilisaient à l’origine pour remplir leurs
Des satellites sont
capables de se placer
près des cônes d’émission
d’autres satellites
pour tenter de capter
leurs communications.
missions scientifiques. Des analystes de la
Direction générale de l’armement (DGA)
évoquent également des lasers capables de
saturer les capteurs des satellites, des brouilleurs
de télécommunications ou encore des armes
de destruction à impulsions électromagnétiques, des missiles antisatellites… Bref, toute
une panoplie serait en cours de conception
.153
DÉFENSE
pour pirater l’espace. À titre expérimental, les
États-Unis disposent déjà de tels systèmes – au
sol et en orbite – visant à dénier l’accès à l’espace
à un adversaire. Pour sa part, Pékin s’est lancé
dans des programmes comme celui de l’avion
spatial Shenlong, semblable au X 37B américain
– doté d’une soute, destiné à placer une petite
charge en orbite basse mais aussi à inspecter
voire à récupérer des satellites. La Russie travaille de même sur une doctrine incluant un
volet offensif et un volet dissuasif. Et cette
dynamique s’accélère alors qu’au titre des financements étatiques 100 milliards de dollars sont
investis tous les ans dans le secteur spatial
civil et militaire, dont la moitié par les ÉtatsUnis (20 milliards pour la NASA, 20 milliards
Derniers préparatifs pour le lancement d’Ariane à Kourou en 2016.
CNES-ESA-ARIANESPACE
pour le département de la Défense et 10 milliards pour d’autres agences). Ce qui place ce
pays loin devant la Chine (10 à 11 milliards),
la Russie (4 milliards) et la France (2 milliards).
C’est dans ce contexte que Donald Trump
a décidé la création d’ici 2020 d’une « Space
Force », une armée vouée aux opérations spatiales, à l’instar de la Navy ou de l’Air Force
pour les opérations navales et maritimes. D’ici
2022, Washington veut être en mesure de relever le défi que constitue l’identification rapide
d’une intrusion contre un satellite. Pour cela,
les Américains développent depuis 2014 le
Geosynchronous Space Situational Awareness
Program, destiné à contrôler des engins évoluant en orbite géosynchrone, c’est-à-dire au
même rythme et dans le même sens que la
Terre. En décembre 2017, pendant une semaine, l’US Air Force a mené à cet effet depuis
le Colorado un exercice grandeur nature. Une
première. Des alliés ont été invités à ces travaux
confidentiels. La France a envoyé une forte
délégation du Commandement interarmées
de l’espace, placé sous la tutelle directe du chef
d’état-major des armées. Des organismes privés et parapublics de télécommunications
Donald Trump a décidé
la création d’ici 2020
d’une « Space Force »,
une armée vouée aux
opérations spatiales.
comme Eutelsat, PanAmSat et SES ont été
conviés en observateurs. Mais le Pentagone
assortit désormais ces procédures défensives
d’une capacité de représailles, la space deterrence, qui recourra aux nouvelles armes spatiales en cours de conception.
Il existe bien sûr un traité international
censé régir depuis 1967 l’utilisation de l’espace
extra-atmosphérique, notamment en y interdisant l’emploi d’armements de destruction
massive (nucléaires). Mais ce document n’est
pas à la hauteur de la nouvelle donne alors que
154.
se renforcent les tensions entre les pays refusant
d’instaurer un régime assimilable à un contrôle
et ceux préconisant un comportement responsable dans l’espace, avec des mesures de transparence et de confiance.
Le satellite Eutelsat 9B en phase de test. AIRBUS DEFENCE & SPACE
Quelques chiffres
D
e 2012 à 2017, le nombre de satellites en
fonction est passé de 994 à près de 1 500,
tandis que les revenus financiers tirés de ce secteur
progressaient de 113,5 à 127,7 milliards de dollars.
La forte augmentation prévue dans la décennie à
venir s’explique par l’arrivée d’engins miniaturisés,
d’un poids inférieur à 500 kilos, et de « nanosats »
de moins de 3,5 kilos. OneWeb mettra ainsi en orbite
une constellation de 900 satellites conçus par Airbus
pour renforcer l’accès mondial à Internet. De 2004 à
2014, les industriels privés ont placé 817 satellites en
orbite, dont 41 % dédiés aux télécommunications et
21 % à l’observation terrestre – géolocalisation,
agriculture, prévention des catastrophes, surveillance
environnementale, etc. (Euroconsult, 2015). La part
des organismes gouvernementaux et étatiques
utilisateurs représentait les trois quarts des
382 satellites lancés en 2016 (selon Bryce Space and
Technology, 2017).
S'agissant d'activités civiles, les matériels utilisés sont
répertoriés dans les registres d’agences spatiales
nationales et internationales. Il en va différement
pour les activités liées à la sécurité et à la défense
nationale. En 2016, par exemple, quatre-vingt-cinq
lancements de satellites ont été effectués (par les
États-Unis, la Chine, la Russie, des pays membres
de l’UE, l’Inde, le Japon, Israël et la Corée du Nord),
mais seulement vingt et un avaient un statut
commercial clairement identifié. D’où l’incertitude
pesant sur l’identité et les missions de certains engins
opérant dans l’espace, comme les Kosmos 2519, 2521
et 2523 cités plus tôt, ou encore sur des contrats «
secret défense » conclus par l’Américain SpaceX.
Fixer des règles du jeu
Les diplomaties ne sont pas moins résolues
à promouvoir de nouveaux instruments de
régulation. C’est dans ce contexte que l’Institute of Air and Space Law de l’université
McGill (Canada) s’est vu récemment confier
par l’administration américaine une étude sur
d’éventuelles règles d’engagement dans l’espace,
une sorte de droit de la guerre adapté. D’autres
pistes sont explorées. Une proposition russe
présentée en juin 2016 lors de la cinquanteneuvième session du Committee on the
Peaceful Uses of Outer Space, destinée à créer
une plate-forme d’information alimentée par
les États et les opérateurs privés, est considérée à Paris comme une initiative utile pour
élaborer un catalogue exhaustif des objets en
orbite et donc pour repérer à l’avenir des postures agressives. Ce document pourrait constituer un préalable à la négociation d’un traité
de non-prolifération et/ou de non-déploiement de moyens antisatellites (ASAT), assorti de mesures telles qu’un accès transparent
aux infrastructures spatiales des États et la
mise en œuvre d’un suivi international. Mais
rien ne dit que les forums internationaux
conduiront rapidement à trouver un terrain
d’entente. Comme ce fut le cas avec l’arme
atomique, les armes risquent de précéder les
tentatives d’en limiter l’usage, même si les
dirigeants mondiaux ont tout intérêt à fixer
des règles du jeu.
Du côté français, le dossier est aujourd’hui
devenu prioritaire. Un groupe de travail rassemblant le Commandement interarmées de
l’espace, la DGA, la Direction du renseignement militaire et l’ONERA s’active sous l’égide
du directeur de cabinet de la ministre des
Armées. Et un grand discours présidentiel sur
le sujet est prévu en 2019… Outre ses satellites
scientifiques, la France dispose en effet d’im.155
DÉFENSE
portants moyens militaires qu’il faut songer
à protéger, soit onze satellites au total. Leur
apport est souvent décisif : en 2016, quelque
47 000 images terrestres de toute nature ont
ainsi été transmises aux autorités qui en ont
l’usage. Mais les failles de sécurité de ces engins
conçus pour la plupart dans les années 1990
posent problème. À commencer par les satellites d’observation optique Helios 2, destinés
à être remplacés par trois nouveaux supports
formant la Composante spatiale optique (CSO)
du programme franco-allemand MUSIS, dont
En 2016, environ
47 000 images terrestres
de toute nature ont
été transmises
aux autorités françaises
qui en ont l’usage.
le lancement depuis Kourou (Guyane) est
prévu à partir de la fin 2018. Des satellites
d’interception électromagnétique CERES,
mieux protégés, les épauleront en 2020. Par
ailleurs, trois satellites de télécommunications
Syracuse 4 se substitueront à partir de 2021
aux deux Syracuse 3 utilisés par les forces
françaises en opération.
Un premier document d’orientation générale « relative à la défense dans l’espace » a
été proposé à la mi-2017 à l’état-major des
armées pour renforcer la protection de la
flotte spatiale nationale – en l’occurrence, le
« durcissement » de son autoprotection,
notamment en matière de
cybersécurité. Une mesure à
ILS SONT RÉSOLUS
compléter par l’amélioration
À CONNAITRE CHAQUE
CONVERSATION ET CHAQUE
des capacités « manœuTYPE DE COMPORTEMENT
vrantes » des satellites en cas
DANS LE MONDE.
de menace, le développement
edward Snowden
des constellations de microsatellites capables de se substituer les uns
aux autres, mais aussi l’élaboration d’une
stratégie de riposte à une agression et donc
le développement des capacités d’identifi-
156.
cation d’une éventuelle intrusion dans le
voisinage d’un satellite. Des objectifs intégrés
à la loi de programmation militaire 20192024, qui prévoit un investissement de
3,6 milliards d’euros pour le spatial, tous
équipements et recherches confondus.
Des budgets à revoir
L’amélioration des capacités de réaction à
des postures équivoques ou menaçantes passera notamment par la modernisation du
système de surveillance GRAVES, conçu par
l’ONERA (Office national d’études et de recherches aérospatiales) – dont les observations
font déjà l’objet d’échanges avec les services
américains du NORAD, en charge de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.
DONALD TRUMP
(Né en 1946)
Homme d’affaires,
animateur de
télévision et
homme d’État,
il est président des
États-Unis depuis
janvier 2017.
Rattaché au parti
républicain,
il mène
une politique
nationaliste,
isolationniste
et populiste.
Il a pris des
décisions
controversées,
dont le retrait
des États-Unis
de l’accord de Paris
sur le climat
et celui sur
le nucléaire
iranien.
Salle de contrôle des satellites de la National Oceanic and
Atmospheric Administration (États-Unis). NASA
Cet équipement radar, opéré depuis un site
d’émission basé près de Dijon et un site de
réception sur le plateau d’Albion qui abrite
une centaine de petites antennes omnidirectionnelles, permet pour l’instant de repérer
« au jour le jour » jusqu’à trois mille objets
de plus d’un mètre carré circulant en orbite
basse. La détection s’opère en mesurant le
décalage en fréquence de signaux renvoyés
par un objet spatial, à l’exception des trajectoires les plus basses sur l’équateur, qui ne
survolent pas la métropole. À l’issue de sa
modernisation, ce système pourra en suivre
quelque six mille. Pour leur part, les ingénieurs d’ArianeGroup/Safran ont conçu des
télescopes geotrakers capables eux aussi d’observer depuis la Terre des incidents en suivant
FLORENCE PARLY
(Née en 1963)
Femme politique
et haute
fonctionnaire,
elle est nommée
ministre des
Armées en 2017,
sous la présidence
d’Emmanuel
Macron. Elle est
chevalier
de la Légion
d’honneur.
Elle a travaillé
auparavant
à la direction
de grandes
entreprises comme
Air France et
la SNCF. Elle a
également été
secrétaire d’État
au Budget
(2000-2002) dans
le gouvernement
de Lionel Jospin.
des objets en orbite géostationnaire (à
36 000 kilomètres de la Terre). Mais ces
moyens seront vite insuffisants pour surveiller un trafic spatial en forte croissance et
exercer une veille permanente. « Pour être
réellement efficace, souligne-t-on au ministère
des Armées, il faudra observer l’espace depuis
l’espace. » À l’avenir, des charges utiles secondaires – comme des caméras de surveillance
dédiées à l’observation de leur proche environnement – seront ainsi installées sur certains satellites. Ce sera le cas pour les pro-
À l’avenir, tout reposera
sur les capacités
d identifi ati n de
l’intrus et d’attribution
de la responsabilité
de l’acte hostile.
chains Syracuse 4. Pour autant, prévenir un
tir, empêcher un piratage et dissuader un
agresseur demeurera un exercice complexe.
Tout reposera sur les capacités d’identification
de l’intrus et d’attribution de la responsabilité de l’acte hostile.
Reste une question à ce jour sans réponse
claire à Paris : la France pourrait-elle un jour
recourir elle aussi à des armes spatiales offensives, comme des lasers au sol ? « Toutes les
options sont sur la table, l’objectif étant d’éviter toute surprise stratégique », élude Florence
Parly. Un tel programme aurait en tout cas
un coût autrement plus élevé que celui des
ajustements prévus pour développer des
moyens de brouillage et de cyberdéfense. Les
budgets prévus dans la prochaine décennie
n’y suffiront pas. Il faudra pour cela une enveloppe bien supérieure aux 500 millions d’euros annuels consacrés actuellement au segment militaire spatial. À partir de « briques
technologiques » existantes, cet effort impliquera inévitablement d’associer des partenaires et alliés, à commencer par l’Allemagne
et l’Espagne.
.157
DÉFENSE
« Les débats sur l’emploi
d’armes spatiales restent
pour l’instant bloqués. »
Entretien avec
Xavier Pasco
Directeur de la Fondation pour la recherche stratégique*
PROPOS R ECUEILLIS
PA R J AC Q U E S M A S S E Y
Les puissances spatiales sont ambiguës.
Elles dénoncent les projets et les expérimentations
d’armes spatiales chez leurs rivaux, mais en même
temps chacune développe, ou imagine de recourir à,
des engins offensifs dans l’espace. Cette contradiction
ne diminue-t-elle pas les chances d’un accord pour
limiter la dynamique de militarisation en cours ?
L’attitude des principales puissances spatiales visà-vis du développement des armes spatiales s’est modifiée depuis quelques années. Il y a encore vingt ans, le
milieu spatial était perçu comme un sanctuaire. Alors
que les puissances nucléaires s’observaient, personne
n’avait intérêt au désordre en orbite et à la destruction
des satellites. Après tout, ces satellites permettaient aux
deux grandes puissances de s’espionner mutuellement,
ce qui garantissait une dissuasion réciproque et contribuait à la stabilité. Depuis, les satellites ont aussi été
utilisés pour d’autres missions militaires, avec une
implication plus directe dans les batailles. Cela a été
de plus en plus le cas depuis la première guerre du
Golfe, notamment aux États-Unis. La Russie et la Chine
misent aussi davantage sur leurs moyens spatiaux
158.
militaires pour moderniser leurs forces armées. Les
satellites ont été progressivement perçus comme des
cibles de choix dans les conflits futurs, et les grandes
puissances spatiales ont renforcé leurs expérimentations
antisatellites. Dans ce contexte, la tension s’est accrue
entre, d’un côté, une diplomatie multilatérale qui prône
la paix dans l’espace et appelle à la retenue et, d’un autre
côté, des postures militaires souvent plus martiales,
destinées à renforcer les politiques de défense nationales. Cette ambiguïté reste la cause essentielle de la
lenteur des progrès réalisés pour promouvoir la sécurité collective dans l’espace.
Peut-on imaginer un réel encadrement des futures
armes spatiales, conçu sur le modèle des accords
passés dans les années 1980 et 1990 sur les armes
nucléaires et les matières fissiles ?
On peut imaginer un accord général sur un texte
qui régulerait la course aux armements dans l’espace.
Un mécanisme de négociation existe d’ailleurs à Genève
pour en prévenir les effets. Pour autant, à la différence
de ce qui s’est passé pour les armes nucléaires, la dimension stratégique de l’espace n’est sans doute pas encore
pleinement perçue et les débats sur l’emploi d’armes
spatiales restent pour l’instant bloqués. Seul le déploiement d’armes de destruction massive est interdit en
orbite par le Traité sur les utilisations pacifiques de
l’espace extra-atmosphérique signé en 1967 par les
puissances spatiales. Les propositions récentes de rénovation du traité ou de mesures politiques visant à promouvoir plus de transparence dans les politiques spatiales militaires pour encadrer le développement de la
militarisation de l’espace sont restées sans suite jusqu’à
présent, mais elles forment le socle de discussions
diplomatiques actives.
Une première étape passe-t-elle par la création
d’un registre international répertoriant précisément
tous les satellites placés en orbite par les États
et les industriels privés, pour identifier d’éventuels
engins agresseurs ? Quels seraient les meilleurs
forums pour lancer des négociations sur ce sujet ?
En vertu d’une convention internationale entrée en
vigueur en 1976, les Nations unies sont déjà dépositaires
d’un registre d’immatriculation des objets spatiaux :
chaque pays doit ainsi procéder à leur enregistrement
à chaque lancement. Ce registre d’immatriculation
permet notamment d’établir la responsabilité des États
en cas d’accident en orbite (collision entre deux satellites, par exemple) ou lors de la rentrée sur Terre d’objets qui pourraient s’écraser au sol. Ce registre tient
aujourd’hui lieu d’instrument officiel permettant d’établir les responsabilités des États, y compris bien sûr si
des agressions avaient lieu en orbite. Il reste que tous
les objets ne sont sans doute pas immatriculés, notamment ceux à destination militaire, pour des raisons de
préservation du secret.
Par ailleurs, il reste difficile dans l’état actuel des
techniques de comprendre les causes d’un éventuel
accident en orbite ou d’en déterminer le caractère éventuellement intentionnel. À la faveur de l’apparition de
grandes constellations de satellites comprenant des
centaines voire des milliers d’objets, il sera pourtant
nécessaire d’adopter des règles de comportement très
strictes qui devront sans doute être prises au niveau
des Nations unies, par exemple sous l’égide du Comité
sur les utilisations pacifiques de l’espace extraatmosphérique (CUPEEA).
Quelles alliances diplomatiques les États européens
pourraient-ils passer pour créer une dynamique
vertueuse dans ce domaine ? La Russie,
les États-Unis et la Chine y ont-ils intérêt ?
Par le biais de l’Union européenne, les principaux
États européens ont fait valoir la nécessité d’instaurer
des mesures de confiance et de transparence pour
l’espace. Cette initiative, née en 2008 et soutenue par
les États-Unis, n’a pas rencontré l’adhésion de beaucoup
d’États, qui ont critiqué une absence de concertation.
À terme, un effort plus inclusif de mise en place d’un
code de conduite pourrait redémarrer avec un soutien
renouvelé de la diplomatie européenne. L’objectif est
d’élargir l’assise de cette initiative et de proposer une
négociation qui puisse impliquer aussi bien les ÉtatsUnis que la Chine ou la Russie. Soulignons simplement
que les politiques nationales dans le domaine de l’espace
militaire ne laissent pas beaucoup d’espoir pour une
mise en place rapide de telles mesures multilatérales.
Même si elle est acceptée au niveau international, une
telle entreprise pourrait donc prendre plusieurs années
avant de se traduire en résultats concrets.
* Xavier Pasco est l’auteur de Le Nouvel Âge spatial : de la guerre froide
au New Space (CNRS Éditions, 2017) et de Espace militaire : l’Europe entre
souveraineté et coopération, avec François Heisbourg (Choiseul, 2011).
.159
DÉFENSE
La tête dans les étoiles
Nombre de points
/12
1
CENTRES DU MONDE
Je suis le tout premier satellite artificiel de l’histoire.
Mesurant 58 centimètres de diamètre et pesant
moins de 84 kilos, j’ai été lancé par les Soviétiques
le 4 octobre 1957. Après avoir tourné quelque
1 400 fois autour de la Terre, je me suis désintégré
dans l’espace le 4 janvier 1958. Quel est mon nom ?
________
OSS DANS L’ESPACE
2
1. En quelle année le premier satellite français
de surveillance militaire a-t-il été envoyé ?
En 2005
En 1995
En 1985
Au ve siècle avant notre ère
2. Quel était son nom ?
Helios
Ouranos
Jupiter
Patrick
Centres du monde : 1-F ; 2-H ; 3-G ; 4-D ; 5-A ; 6-C ; 7-E ; 8-B.
En harmonie : faux. Certains satellites décrivent par exemple une orbite
héliosynchrone et conservent toujours la même orientation par rapport à la
direction du Soleil.
160.
8
Associez chaque centre de lancement spatial
à son pays :
1. Cape Canaveral
2. Musudan-ri
3. Kourou
4. Jiuquan
5. Alcântara
6. Baïkonour
7. Satish-Dhawan
8. Palmachim
A. Brésil
B. Israël
C. Russie
D. Chine
E. Inde
F. États-Unis
G. France
H. Corée du Nord
EN HARMONIE
1
Pour qu’un satellite se maintienne dans l’orbite
terrestre, son mouvement doit nécessairement être
géosynchrone, c’est-à-dire épouser la vitesse
et le sens de rotation de la Terre.
VRAI
FAUX
Premier-né : il s’agit de Spoutnik.
OSS dans l’espace : 1. Il est envoyé en 1995. 2. Son nom est Helios 1A.
Entre 1995 et 2009, quatre satellites Helios se sont envolés dans l’espace, et
deux sont encore opérationnels.
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L’APPLI L’ÉLÉPHANT ÉGALEMENT DISPONIBLE SUR :
Les anciens numéros sont également disponibles en librairie
.
En lisant ce numéro, vous découvrirez que…
CROISSANCE
IRAN
Lorsqu’on parle
d’un « point de PIB »
en France, cela
correspond à
23 milliards d’euros.
Le mot « paradis » vient
de pairi-daeza, nom
persan des vastes
jardins clos de Babylone
et de Persépolis.
ODOR AT
Le nombre d’odeurs
détectées par le corps
humain serait de mille
milliards, selon une
nouvelle étude.
DÉFENSE
PEINTURE
Il existe aujourd’hui
des satellites capables
d’espionner d’autres
satellites appartenant
à des puissances
étrangères.
Léonard de Vinci
n’a peint qu’une
vingtaine d’œuvres
dans sa longue vie.
ARCHITECTURE
LIT TÉR AT U R E
Près de 800 projets furent
déposés lors du concours
international organisé
pour la construction de
l’Opéra Bastille en 1982.
Marius, première pièce
de Marcel Pagnol,
est montée à Paris
en mars 1929.
M É TA PH YSIQU E
Il est humain
de se demander
pourquoi
il existe quelque
chose plutôt que rien.
…et bien d’autres choses encore !
16€
ALL : 16.40€. BEL : 16.90€. CAN : 21.50 $CAN. ESP/ITAL/GRÈCE : 17.00€.
LUX : 16.90€. SUISSE : 27.00 CHF. PORT : 17.00€. TOM SURFACE : 1900.00 XPF.
DOM SURFACE : 16.90€. MAROC : 155 MAD.
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