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Transfuge N°125 – Janvier 2019-compressed

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Janvier 2019 / N° 125 / 6,90 €
Choisissez le camp de la culture
ANGÉLICA
LIDDELL
« Je n’aime pas ce monde
où les femmes ont cessé
d’aimer les hommes »
M 09254 - 125S - F: 6,90 E - RD
3’:HIKTMF=YU[^U^:?a@l@c@f@q";
CINÉMA
Border
Asako I & II
Une jeunesse dorée
LITTÉRATURE
Mike McCormack,
plus grand livre de la rentrée
Houellebecq populiste ?
SCÈNE
Nina Simone
réinventée par
David Lescot
ART
Jan Van Imschoot
dadaïste
du XXIe siècle
SCÉNARIO EVA IONESCO ET SIMON LIBERATI IMAGE AGNÈS GODARD SON PAUL MAERNOUD, INGRID RALET ET OLIVIER GUILLAUME DÉCORS KATIA WYSZKOP COSTUMES JÜRGEN DOERING ET MARIE BELTRAMI CASTING MOLLY LEDOUX ASSISTANT MISE EN SCÈNE JÉRÔME BRIÈRE
SCRIPTE VÉRONIQUE HEUCHENNE MAQUILLAGE MARGARIDA MIRANDA ET THI LOAN NGUYEN COIFFURE FRÉDÉRIC SOUQUET DIRECTION DE PRODUCTION JÉRÔME PÉTAMENT RÉGIE BENOÎT BAVEREL MONTAGE JULIE DUPRÉ ET BASILE BELKHIRI DIRECTION DE POST-PRODUCTION EUGÉNIE DEPLUS ET BÉNÉDICTE POLLET
PRODUIT PAR MARIE-JEANNE PASCAL ET MELITA TOSCAN DU PLANTIER UNE COPRODUCTION MACASSAR PRODUCTIONS, NJJ ENTERTAINMENT, DILIGENCE FILMS ET SCOPE PICTURES AVEC LA PARTICIPATION DE CANAL+, CINÉ+ ET TELESCOPE FILM DISTRIBUTION AVEC LE SOUTIEN DU CENTRE NATIONAL DU CINÉMA ET DE L’IMAGE ANIMÉE,
DE LA RÉGION ÎLE-DE-FRANCE ET DU TAX SHELTER DU GOUVERNEMENT FÉDÉRAL BELGE VIA SCOPE INVEST DISTRIBUTION FRANCE KMBO VENTES INTERNATIONALES PLAYTIME/BE FOR FILMS
© 2018 MACASSAR PRODUCTIONS - NJJ ENTERTAINMENT – DILIGENCE FILMS - SCOPE PICTURES
Liddell
guerrière de la beauté
par
D
Vincent Jaury
écidemment la littérature irlandaise se porte
bien. On ne compte plus les écrivains irlandais
qui chaque année occupent les pages littéraires de
Transfuge : Colm Toibin, Hugo Hamilton, Robert
McLiam Wilson, Joseph O’Connor, Paul Lynch, Colum
McCann, John Banville, ou encore le prix Nobel de
littérature 1995 Seamus Heaney. Il faut croire que
d’avoir James Joyce et Samuel Beckett comme figures
tutélaires inspire. S’ajoute un nom à cette longue liste
pour cette rentrée d’hiver, Mike McCormack. Dont,
sauf erreur, on traduit pour la première fois un roman
en français, D’os et de lumière. Il a obtenu le prix irlandais le plus prestigieux, l'International Dublin Literary
Award 2018. Comme il nous l’a expliqué dans la longue
interview qu’il nous a accordée, la force de ce livre et
le défi qu’il s’est donné, est de raconter la vie d’un
homme ordinaire, le plus commun possible. En une
seule phrase sans ponctuation, (notons immédiatement
que le livre se lit très facilement) le lecteur entre dans
l'intimité de cet homme, confronté au vieillissement (la
cinquantaine), aux enfants qui quittent la maison et
qui n’évoluent pas tout à fait comme il l’aurait pensé, à
l’adultère, à la maladie de sa femme, à son travail d’ingénieur du génie civil. Marcus Conway se remémore les
différentes étapes de sa vie sous forme de monologue
intérieur. Et une surprise attend le lecteur à la fin du
livre mais no spoil. C’est en tout les cas le grand livre
de la rentrée pour nous, sans commune mesure avec le
nouveau Houellebecq, Sérotonine, dont on va nous rabâcher les oreilles, et qui pour ma part m’a laissé très las.
Ses petites stratégies pour faire scandale commencent
sérieusement à me gonfler.
En cinéma, là aussi un premier film iranien a la
faveur de Transfuge, Border d’Ali Abbasi, qui a obtenu
le prix Un certain regard à Cannes. Nous l’avons
longuement rencontré lors de son passage à Paris.
Ce film très dérangeant conte une histoire d’amour
passionnelle entre deux êtres monstrueux. Et travaille
et représente ce sujet qui hante tant notre époque,
notre part d’animalité. Ali Abbasi est de cette famille
de cinéastes dont Lars von Trier fait partie, qui aime
aller dans les zones d’ombres de l’humanité, et qui
n’hésite pas à camper des personnages antipathiques.
Côté scène, c’est une scandaleuse (de Figueras) que
Transfuge met en avant et en couverture. Elle s’appelle
Angélica Liddell, et fait beaucoup parler d’elle depuis
quelques années. On la retrouvera sur la scène de la
Colline en janvier. Il faut la voir lire sur scène des textes
dont elle est l’auteur, qui lorgnent du côté d’Artaud,
le Artaud des excréments. Il faut la voir, l’écouter,
dans sa dernière pièce, The Scarlett Letter, adaptation
de La Lettre écarlate de Hawthorne, s’en prendre à la
méchanceté de certaines femmes vieillissantes. Sujet,
on en conviendra, peu traité voire pas du tout traité en
art, ce qui est déjà un mérite en soi. Un courage même,
dans l’ambiance #MeToo du moment. Car Liddell
articule bien sûr cette idée à ce mouvement récent
et planétaire, pour en explorer les zones d’ombre.
Le puritanisme #MeToo est frontalement attaqué,
et sa « justice de salon de coiffure ». Les puritains de
gauche vont détester, la droite conservatrice aussi car le
spectacle est pornographique et blasphématoire. Nous
on adore. Dans cette France devenue insupportablement
militante, et sa bêtise corollaire (ce qui pèse), nous
avons plus que jamais besoin d’art (ce qui nourrit).
D’artistes comme Liddell qui osent donner un bon coup
de pied dans la fourmillère, créer du désordre dans la
pensée, de l’ambivalence salvatrice.
Enfin en art, il ne s’agit pas d’une découverte à
proprement parler, mais d’un grand artiste hélas trop
négligé. Jan Van Imschoot, qui fait partie de cette
génération très talentueuse de Flamands, aux côtés
par exemple de Tinus Vermeersch et Hans Op de Beeck.
Il se qualifie lui-même d’anarcho-baroque.
Une exposition aura lieu chez Daniel Templon, à
la galerie de Bruxelles. C’est l’artiste le plus littéraire
de notre époque.
Heureuse année 2019 non populiste à vous, chères
lectrices et chers lecteurs.
ÉDITO / Page 3
N°125 JANVIER 2019
24
MIKE MCCORMACK
P.
P.
03 News
03 Edito général
06 J’ai pris un verre avec Quentin Dolmaire
08 Chronique : le nez dans le texte
10 Interview extra : Stéphane Bouquet
52
ALI ABBASI
Page 22
12 Interview extra : Valérie Nègre
14 Interview extra : Jérôme Correas
16 Interview extra : Aurélie Van Den Daele
18 L’homme pressé
20 En coulisse : Galin Stoev
LITTÉRATURE
22 Edito
24
30
34
38
48
livre
L’interview : Mike McCormack, D’os et de lumière
Reportage : La fermeture de General Motors à Janesville, par Amy Goldstein
Portrait : Bruno Gay
Critiques : Transfuge vous choisit le meilleur de la rentrée d’hiver
Poches
Page 50
CINÉMA
50 Edito
52
58
64
68
76
ciné
L’interview : Ali Abbasi, Border
Reportage : rencontre avec l’équipe d’Une jeunesse dorée
Portrait : Ryusuke Hamaguchi
Sélection des films du mois
DVD
Page 78
78
80
86
P.
80
ANGÉLICA LIDDELL
P. 106
JAN VAN IMSCHOOT
SCÈNE
Edito scène
Reportage : Angélica Liddell, The
Scarlet Letter. l’évènement anti-puritain
L’interview : David Lescot, Portrait
de Ludmillla en Nina Simone
Page 104
90 Portrait : Olivier Dubois
94 Sélection des meilleurs
spectacles du mois
ART
104 Edito
art
106 L’interview : Jan Van Imschoot,
Amore Dormiente, galerie Daniel
Templon, Bruxelles
112 Portrait : Daïchi Mori et Nieto,
galerie Da-End
130
En route ! Va devant !
116 Reportage : plongée
120
à l’Aquarium
de Paris dans l’univers de Maki
Ohkojima
Sélection Transfuge des
meilleures expos du mois
um_CV.indd Toutes les pages
Rentrée d’hiver
2019
Né en 1949, Philippe de la Genardière est l’auteur d’une quinzaine de
livres. Couronné pour l’ensemble de son œuvre par la SGDL, il a notamment publié chez Actes Sud Morbidezza (1994), Gazo (1996), Legs
(Babel no 223, 1996), Simples mortels (2003) et Roma/Roman
(2013), et aux éditions Sabine Wespieser, L’Année de l’éclipse (2008).
www.actes-sud.fr
DÉP. LÉG. : JANV. 2019 / 21 e TTC France
ISBN 978-2-330-11787-0
9:HSMDNA=VV\]\U:
Mare Nostrum
Photographie de couverture : © Bernard Faucon / VU’
Adelphe, la soixantaine, vit seul à Paris. Épris de littérature,
il travaille depuis de nombreuses années dans une maison
d’édition réputée. Mais le soir, chez lui, c’est à son clavecin
qu’il se consacre.
Dans les livres, dans la musique, et dans cette ville qu’il
arpente la nuit, Adelphe recherche fiévreusement la beauté,
dont il attend la lumière et une forme de révélation, ce qu’il
appelle la “formule du monde”. Les mots, les sons, comme
les monuments de la ville, sont autant de figures tutélaires
qui lui servent de remparts contre l’érosion que provoquent
en lui les profondes mutations de l’époque.
C’est alors qu’une jeune femme vient briser son fragile
équilibre. Noire, et d’une autre histoire, elle trouve en lui un
être riche de tout un monde lointain qui l’attire et la heurte
à la fois. Stagiaire aux éditions, elle ne tarde pas à le troubler, à l’envahir et à l’aimer. Mais au cœur de leurs nuits, de
vieilles blessures se réveillent : entre les bras de l’homme
blanc, l’orpheline d’une Afrique rêvée s’enflamme jusqu’à la
fureur. Celle de peuples brisés par la domination coloniale.
Face à cette violence, Adelphe quitte Paris pour les rivages de
la Méditerranée dans l’espoir de repousser les fantômes du
passé.
Plongeant tour à tour dans le sombre héritage de notre
mémoire collective et les abîmes de la déraison, l’écriture de
Philippe de la Genardière, portée par un lyrisme puissant,
confère à cette quête brûlante l’exacte distance que la littérature impose au réel.
Philippe de la Genardière
Le point de vue des éditeurs
PHILIPPE
DE LA GENARDIÈRE
Mare
Nostrum
roman
11/10/2018 15:24
J’AI PRIS UN VERRE AVEC… QUENTIN DOLMAIRE
par A ntoine
du Jeu, P hoto
L aura Stevens
C
’était, avec Lou-Roy Lecollinet, sa
partenaire dans Trois souvenirs de
ma jeunesse, la révélation de 2015.
Comme Jean-Pierre Léaud, pour
citer un illustre grand-frère, il s’est imposé dès
son premier rôle comme une valeur sûre du
cinéma français. Il partage avec lui une gouaille
intemporelle, à la fois surannée et pourtant
toujours en prise avec l’époque. Mais voilà, trois
années se sont écoulées et Quentin Dolmaire,
vingt-quatre ans maintenant, a peu donné de
nouvelles depuis.
C’est donc avec un plaisir évident que je le
retrouve dans un café à Châtelet pour parler
d’Un violent désir de bonheur, premier film
« Je ne suis pas punk
dans l’âme »
fulgurant de Clément Schneider dans lequel il
tient le rôle principal. Le récit se déroule en 1792
alors que le pays est ébranlé par la Révolution
française. Lui campe Gabriel, un jeune moine
dont le monastère est réquisitionné par les
forces républicaines. Pas vraiment préoccupé
par les aspirations révolutionnaires au départ,
il laisse peu à peu tomber la tonsure au contact
des soldats et d’une Marianne noire et mutique.
Jusque-là pas grand-chose à voir avec Trois
souvenirs donc… Mais pourtant : dans les deux
films, Quentin s’affirme par la parole et s’en sert
pour persuader et se persuader. Il confirme la
similitude même s’il y avait aussi pour lui « une
Page 6 / TRANSFUGE
vraie découverte du corps dans le film. Avant je
me tenais de la même façon quand je jouais et
dans la vie. » Il confesse, tout en riant, être une
« bille en cinéma d’auteur avant Desplechin »,
plus fasciné par « les amerloques qui se
transforment ». Son visage s’illumine quand il
aborde les différences de jeu : « en France, ta
façon de jouer devient ton identité alors que ça
n’est pas la même chose à la base. Aux EtatsUnis, les stars sont plutôt des caméléons. J’ai ce
fantasme d’un jour fabriquer un personnage
dans le moindre détail. » Mais s’il revient sans
cesse à la place que le cinéma peut ou non offrir
aux acteurs, se corrigeant pour mieux préciser
sa pensée, son premier choc esthétique vient de
la musique. Plus particulièrement du metal :
« je ne suis pas punk dans l’âme. On croit
que le metal est une musique qui veut tout
casser mais il est fait par de très bons musiciens
qui connaissent bien leurs gammes ». Luimême a joué, un temps, dans un groupe de
hardcore . « On a fait un concert dans les
champs mais on avait pas le même accordage,
on était ivre ». Qu’il s’intéresse aussi à la
manière dont s’expriment Foucault ou Lacan
n’étonne guère. Leur recherche du mot
juste n’est pas si éloignée de celle des grands
comédiens : « quand tu regardes une interview
de Mastroianni ou de Jean-Pierre Marielle, ils
ont un côté philosophe, ils s’accrochent aux
mots. » Le titre d’un de ses prochains films que
j’attends avec impatience est ainsi tout trouvé :
Synonymes. Pour Nadav Lapid, l’un des cinéastes
les plus importants de ces dernières années,
il interprète un jeune écrivain parisien. Belle
façon de décliner et perpétuer ce travail sur
la langue.
La vie est une parataxe
A propos de Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu,
Actes Sud Par François Bégaudeau
T
rois lignes de la première page de Leurs enfants
après eux en donnent le ton : « Anthony venait
d’avoir 14 ans. Au goûter il s’enfilait toute une
baguette avec des Vache qui rit. La nuit il lui
arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs
sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. A la
rentrée ce serait la troisième. » En donnent le ton
et le style. Le style ce n’est pas exactement l’homme,
comme Buffon nous a habitués à le croire, mais la
façon dont l’homme raconte la vie.
Ici, les cinq informations lâchées pêle-mêle et
comme puisées au petit bonheur dans le quotidien
du personnage principal donnent l’impression que,
pour cette esquisse de portrait, cinq autres auraient
aussi bien fait l’affaire. Aussi bien aurait-on pu écrire,
à ce stade, qu’Anthony aime les Danette au chocolat
et que son père est ouvrier paysagiste. Ces éléments
d’existence ou d’autres composent à parts égales
un individu. Les faits (la prochaine rentrée en
troisième, 14 ans) sont mis sur le même plan que les
jugements affectifs (parents cons), les goûts (écrire
des chansons). La vie est un fleuve qui avance dans
son lit en charriant tout ça, sans trier. Elle avance
par succession de sentiments, de gestes, de postures,
de faits, de mots, de pensées, dont le lien est cette
succession même. Si le lecteur jadis hypokhâgneux
se souvient que la parataxe est une juxtaposition
de phrases sans liaison ni coordination, il pourra
demain proclamer dans un dîner que l’existence est
parataxique. Et illustrer la proclamation d’extraits
du dernier Goncourt, offert par sa soeur : « Il avait
le temps. Il avait la dalle » ; « Elle se détestait d’être
comme ça. Elle avait mis sa plus jolie robe ».
Centrale de commande de l’existence, le cerveau
ne hiérarchise pas. Anticipant l’effet que la balle du
M5 d’Anthony fera dans le crâne d’Hacine, son
vis-à-vis arabe, Nicolas Mathieu livre encore une
remarque décisive : « A partir de ce point d’entrée
d’un diamètre approximatif de dix millimètres, le
projectile brûlerait une part non négligeable des tissus
gélatineux, qui permettaient à Hacine de respirer, de
manger des Big Mac, et de tomber amoureux. » Les
trois infinitifs sont mis sur le même plan, parce que
les trois actes qu’ils nomment sont sanguins. C’est
bien le même sang, indécomposable, qui irrigue la
centrale nerveuse. Le sang d’un individu indivisible
prénommé Hacine capable de tous ces sentiments,
calculs, sensations. Capable d’amour et de Big Mac.
Un individu abrite non des contradictions mais
Page 8 / TRANSFUGE
LE NEZ DANS LE TEXTE
des contigüités. Les sentiments filiaux d’Anthony
sont parataxiques : « Sa mère avait pensé tout. Elle
l’énervait. Il était touché ». Mathieu excelle dans les
énumérations hétérogènes, où trouve à se dire la
chimie composite d’une situation, d’un état. Ainsi
de certaines paroles du père : « c’étaient des paroles
de plomb, lourdes, sincères, sans valeur ». Ou du
même personnage au faîte de son ivresse : « il jouissait
maintenant de son état, beurré, amer, tout-puissant ».
La falsification de la morale tient à ce qu’elle
sépare ce que le vivant unit, et simplifie les corps
complexes. La morale ne veut pas savoir qu’Anthony,
à telle seconde, « se sentit l’âme d’un assassin et ce
n’était pas si désagréable ». Dans ses filets à grosses
mailles, elle n’attrape aucun des microaffects qui
pullulent dans un être, qu’il soit moineau ou dealeur
de quartier. Et rien non plus du bordel affectif qui
tonitrue à bas bruit en Stéphanie à propos du cruel
Simon qui lui en fait voir : « elle n’avait cessé de
le haïr et de le vouloir, concomitamment le plus
souvent ». Rien de son envie, non de se suicider mais
de « faire rissoler sa peine » - « au fond elle n’aurait
voulu penser qu’à ça toute la journée ». Joie de la
peine. Euphorie de la victime.
Dans Leurs enfants après eux, tout le monde s’aime
et se déteste, l’un étant l’envers ou la variante de
l’autre. « Ses parents étaient des cons » est une
variante de « ses parents étaient des anges ». Une
famille, ce sont « des années à s’aimer sans rien
se dire, à se détester pareil ». Anthony veut tuer
son père violent, mais aime aller à la pêche avec lui.
Il veut s’en distinguer et lui ressembler. Lorsque sa
mère lui dit qu’il se comporte comme son père, «
curieusement cette parole flatta le garçon ». Curieux,
oui, mais ce qui est curieux ne laisse pas moins d’être.
On peut vouloir se barrer et vouloir rester. On peut
chérir et haïr le bled où l’on zone. C’est la subtile
ambivalence d’une formule comme « qu’est-ce qu’on
pouvait espérer de mieux ? », propre à dire à la fois le
bonheur (que demande le peuple ?) et la résignation
(espérer mieux serait s’illusionner). C’est l’étrange
communion des gens à priori incompatibles de
la foule du bal du 14 juillet : « épouvantablement
divers, irréconciliables et pourtant côte à côte, et bien
copains finalement ». C’est « l’effroyable douceur
d’appartenir » qui achève superbement le récit. Le
familier m’enserre et me protège. Le livre est juste
d’ainsi se tenir au coeur de cette chose impossible à
vivre et néanmoins vécue qu’on appelle la vie.
INTERVIEW EXTRA
Je cherche un cinéma de la matière L’écrivain et critique Stéphane Bouquet est à la barre du prochain
Parlons cinéma de la Cinémathèque française. Rencontre.
P ropos recueillis par Damien Aubel
S
t épha ne B ouquet e st u n de ce s
hommes universels dont on croyait
le moule détruit depuis beau temps.
Poète, traducteur, critique et auteur
de plusieurs livres sur le cinéma, notamment
un Sergueï Eisenstein en 2008, scénariste
(pour Sébastien Lifshitz ou Valérie Mréjen),
et même brièvement danseur chez Mathilde
Monnier, il évolue dans cette zone fertile où
les arts se croisent. Témoin ce Parlons cinéma,
à la Cinémathèque, et les quatre films qu’il a
retenus : Ces rencontres avec eux, de Jean-Marie
Straub et Danièle Huillet, La Ligne générale
de Sergueï Eisenstein, Sayat Nova de Sergueï
Paradjanov et Stromboli de Roberto Rossellini.
Quatre films qui composent comme un portrait
du programmateur…
Les choix ont-ils été évidents ?
A partir du moment où je me suis dit que ce qui
m’intéressait, c’était de travailler sur un cinéma de
la matière, ces films se sont assez vite imposés. C’est
l’axe lui-même que j’ai mis du temps à trouver…
PARLONS CINÉMA
avec Stéphane Bouquet,
Cinémathèque française,
les 10 et 24 janvier,
les 14 et 21 février
« Cinéma de la matière », mais Ces rencontres
avec eux, le film de Jean-Marie Straub et Danièle
Huillet, d’après Pavese, cherche à capter quelque
chose qui dépasse le visible, le sensible…
Je trouvais amusant que dans ce film des
cinéastes marxistes revendiqués, matérialistes,
qui défendent plutôt l’immanence, se soient
retrouvés face à un texte où il s’agissait de
figurer les dieux. Ce qui est intéressant, c’est
qu’ils avaient déjà fait un premier film, De la nuée
à la résistance, autour du même livre de Pavese,
mais dont ils n’avaient gardé que les dialogues
entre les humains. Dans Ces rencontres avec eux,
ils prennent les dialogues entre les humains
et les dieux ou entre les dieux eux-mêmes. Ils
proposent ainsi une autre représentation du
divin que celle dont nous avons l’habitude,
un divin plutôt païen. Un divin qui est dans
la matière, qui est là, autour de nous. Le
paganisme, c’est vraiment l’idée que tout peut
être de l’ordre de la divinité…
Autre question de représentation soulevée par
Sayat Nova : comment montrer au cinéma la
Page 10 / TRANSFUGE
parole du poète arménien auquel le film est
consacré ?
Très souvent, on assimile la poésie à quelque
chose d’un peu oraculaire. Mais la solution de
Paradjanov, qui consiste à incarner la parole par
des miniatures, par des histoires de matière, de
couleurs, d’objets, suggère qu’il n’y a pas d’invisible
ou d’irreprésentable. Il n’y a que des choses qui
seraient concrètement devant nos yeux.
Passons de la poésie à la propagande. La Ligne
générale en relève-t-il ?
La dimension idéologique de La Ligne
générale est assez compliquée. Le film a été
interdit, parce qu’il ne correspondait pas à la
ligne au moment où il est sorti. Il y obéissait au
moment de l’écriture du scénario, mais entretemps la ligne avait changé… C’est un film
qui s’interroge sur la puissance du religieux.
il commence avec un épisode de sécheresse,
un moine vient pour faire pleuvoir, ça échoue.
Mais ce qui sera efficace, ce sera le retour à
une autre forme de religion, beaucoup plus
primitive. La religion de la vache, du taureau,
des figures qui ramènent encore une fois au
paganisme. Et le choix d’Eisenstein, à travers
des procédés comme la surimpression, consiste
à donner à voir cette puissance. Ce n’est pas
très « politiquement correct » dans le cadre de
l’idéologie stalinienne de l’époque…
GIRLS
AND
BOYS
DE
DENNIS KELLY
MÉLANIE LERAY
CONSTANCE DOLLÉ
MISE EN SCÈNE
AVEC
SCÉNOGRAPHIE VLAD TURCO - LUMIÈRES FRANÇOIS MENOU
TRADUCTION PHILIPPE LEMOINE - ©L'ARCHE ÉDITEUR
P R O D U C T I O N T H É ÂT R E D U P E T I T S A I N T- M A R T I N E N PA R T E N A R I AT AV E C L A C O M PA G N I E 2 0 5 2
S O U T I E N S L A C I T É D U M O T, C E N T R E C U LT U R E L D E R E N C O N T R E , P R I E U R É D E L A C H A R I T É ;
T H É ÂT R E L’A I R E L I B R E , S A I N T- J A C Q U E S D E L A L A N D E
01 42 0 8 0 0 32
p eti t st m ar ti n.co m
L O C ATI ON :
F I M A L AC
C U LT U R E
M AGA S INS FNAC, F N AC.C O M E T S UR L'AP P LI TI CK&LI V E
INTERVIEW EXTRA
Lewis Wickes Hine, Icare, tout en haut de l’Empire State, 1931.
© The New York Public Library
Le chantier est un objet esthétique Le bruit et la poussière ne sont pas tout. Les chantiers sont aussi des
enjeux de représentation. Ce que montre avec brio une expo à la Cité de
l’architecture et du patrimoine. Rencontre avec la commissaire Valérie
Nègre. Propos recueillis par Damien Aubel
L
es villes ont une vie : elles naissent,
meurent, renaissent de leurs gravats. Ces
cycles de la fécondité urbaine ont leur
lieu privilégié : le chantier. Là où les édifices
se font et se défont. Comment le montrer ? En
assemblant, comme autant de matériaux, les
perspectives et les thèmes : grands travaux ;
ouvriers héroïques ou victimes ; politiques se
pavanant sous les objectifs ; artistes fascinés
par ces mondes en gestation. Mais avant de
franchir la palissade, on écoutera Valérie Nègre
(co-commissaire avec Marie-Hélène Contal et
Diane Aymard).
L’ART DU CHANTIER,
CONSTRUIRE ETE
DÉMOLIR
(XVI XXIE SIÈCLE)
Exposition Cité de
l’architecture et du
patrimoine, jusqu’au 11 mars
Le chantier apparaît souvent sous des couleurs
mythiques. On pense à la photo de cet ouvrier
dans les airs de Lewis Wickes Hine, Icare…
Un des motifs récurrents, c’est l’image de
l’ouvrier qui domine le vide et ne semble pas avoir
peur. Là, on est dans l’ordre de l’imaginaire.
Lewis Wickes Hine a d’ailleurs dit avoir voulu
montrer « a brave man », et ce au moment où les
Etats-Unis connaissent la Dépression, vers 19301931. Il s’agit de dire qu’on peut s’en sortir, et
même bâtir de grandes choses. De telles images
sont porteuses d’idéologie.
En parlant d’idéologie, on peut aussi voir un
Mussolini pioche en main, lançant le chantier de la
via dei Fiori, en couverture d’un journal italien…
L’exposition montre que les dictateurs
s’emparent de la figure du constructeur,
comme nombre d’hommes politiques. Mais eux
n’hésitent pas à se transformer en ouvriers, à
Page 12 / TRANSFUGE
prendre la pelle et la pioche. C’est une façon
de traduire leur puissance, leur capacité
de donner du travail à tous, à entreprendre
de grands projets, tels Hitler sur le chantier
d’une autoroute, ou Mussolini oeuvrant au
dégagement de Rome, c’est-à-dire à la création
d’une capitale comparable à celle de l’Antiquité.
Peut-être le plus frappant dans cette exposition,
ce sont les ex-voto offerts par des ouvriers.
Les ouvriers prennent peu l’appareil-photo
pour se représenter. C’est pourquoi ces ex-voto
sont si émouvants : on a le sentiment qu’ils agissent,
dictent aux artistes la scène à représenter.
Sur un ex-voto de la fin des années vingt, on
voit un homme chuter. Mais les représentations
d’accidents sont rares. C’est un tabou ?
Il y a de belles pages de Fernand Pouillon,
un des grands architectes de l’après-guerre,
sur le sujet. Il raconte qu’un ouvrier s’est
tué sur son chantier et qu’on y a enfoui des
objets lui appartenant. Ni les entreprises ni les
artisans n’en parlent volontiers. On a certes des
descriptions littéraires : la chute de Coupeau,
dans L’Assommoir. Mais les représentations
visuelles sont plus rares.
Enfin, le motif du chantier a retenu l’attention
des artistes, et pas des moindres, je pense à
Fernand Léger. Pourquoi ?
Le chantier est un objet esthétique, on le
retrouve chez Hubert Robert, chez le peintre
parisien Demachy. Mais au XXe siècle, ce n’est
plus seulement un objet de représentation, il met
en question les catégories de l’art. Songez à la
dimension collective du chantier, par exemple,
au fait qu’il n’y a pas un créateur unique. Des
artistes comme Hirshhorn revendiquent l’idée
que l’œuvre est avant tout l’occasion de créer
ensemble, de créer un lien.
8e ÉDITION
17 I 18 I 19 I 20
JANVIER 2019
MAGIC MIRRORS
Le Havre
Ville du Havre - 10/18
Les littératures
des voyages
FestivalLeGoutdesAutres
festival-legoutdesautres.fr
INTERVIEW EXTRA
Haendel exprime des
émotions primaires Evènement lyrique, l’opéra Amadigi d’Haendel est mis en scène à
l’Athénée, par Bernard Levy, sous la direction de Jérôme Correas.
Rencontre avec un chef d’orchestre grand connaisseur de baroque,
à la tête de l’ensemble Les Paladins.
Vous avez déjà monté quelques pièces d’Haendel,
dont ses cantates ou duos. Pouvez-nous nous
expliquer pourquoi Amadigi ?
C’est le premier opéra de Haendel que je
monte mais j’en avais envie depuis mes débuts.
Quand on se spécialise dans le baroque, c’est
une évidence mais j’avais vite été découragé
parce que c’est un répertoire très pratiqué qui
ne permet pas à un jeune chef d’orchestre de
se démarquer. Amadigi a la réputation d’être
une oeuvre magnifique musicalement mais
peu mise en scène en raison de son caractère
coûteux. Il s’agit en effet d’un spectacle à effets
avec nombre d’apparitions et de disparitions
surnaturelles (trappes et tiroirs, traversées
aérienne et fumigènes) qui peut effrayer les
producteurs mais j’avais d’autant plus envie
de voir comment musicalement cette machine
fonctionnait.
Il s’agit d’un opéra assez intime qui tourne
autour de quatre personnages, comment avezvous envisagé la distribution ?
C’est cette dimension de huis clos qui
m’intéressait où éclate pleinement la violence
de la passion. Haendel demande une qualité
vocale particulière, à la fois de la souplesse, de
virtuosité mais aussi une certaine théâtralité.
Je ne cherchais pas juste de bons chanteurs ou
de bonnes chanteuses mais surtout des acteurs
complets.
AMADIGI
d’Haendel, direction musicale
de Jérôme Correas, mise en
scène Bernard Levy, avec
Les Paladins. Du 25 au 30
janvier, à l’Athénée, Théâtre
Louis-Jouvet.
Vous vous attachez à montrer chez Haendel
l’importance du parler-chanter. En envisageant
la voix sous tous ses aspects, ne vous placez-vous
pas entre la direction musicale et la direction
d’acteur ?
Chez Haendel, il est nécessaire de prendre
en compte ce double langage à la fois lyrique et
récitatif. Du point de vue de l’action, le récitatif
joue vraiment un rôle trop souvent négligé qui
se traduit par des moments de flottement. J’ai
voulu les travailler de manière à rendre les
Page 14 / TRANSFUGE
© FLORENT DRILLON
P ropos recueillis par H enri Guette
airs évidents. Les sous-titres à cet égard ont
réellement été intégrés à la scénographie,
avec un jeu sur la typo et leur disposition dans
l’espace. Nous avons développé un travail très
proche avec le metteur en scène Bernard Levy
et nous nous sommes mutuellement influencés.
Séparer la musique et la mise en scène n’a pas de
sens à l’opéra, la musique influe sur le plateau
et le plateau sur la scène.
Esprit vengeurs, fontaines magiques, deus ex
machina, comment avez-vous travaillé avec le
metteur en scène pour rendre les effets de cet
opéra à machine ?
Bernard Levy a eu l’idée de travailler avec
les possibilités infinis de la vidéo. Il joue de
manière abstraite avec la lumière, les couleurs
et les formes pour suggérer des mouvements.
Nous avons aussi procédé à certaines coupures
pour resserrer le rythme, comme cela se faisait
à l’époque. Je me suis efforcé pour ma part
de souligner les multiples rebondissements du
livret et les revirements qui agitent la psyché
des différents personnages. Il y a malgré toute
cette magie des obsessions très humaines. Le
compositeur exprime de façon sophistiquée des
émotions primaires et intenses et nous espérons
faire ressentir cela, pas seulement la beauté
des mélodies mais aussi la force des situations
dramatiques.
franceculture.fr/
@Franceculture
la culture
c’est comme
la confiture:
c’est
parfait pourLE
RÉVEIL
le petitCULTUREL.
déjeuner.
DU LUNDI
AU VENDREDI
DE 6H 2
À 6H3
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logo Noir et Blanc
© Radio France/Ch. Abramowitz
En
partenariat
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L’esprit
d’ouverture.
INTERVIEW EXTRA
La pièce montre la fin
d’un système politique Dans un monde où la politique spectacle a pris le pas sur les convictions,
la metteure en scène Aurélie Van Den Daele monte L’Absence de guerre de
David Hare, le récit cynique des dessous d’une campagne électorale britannique.
Pourquoi avoir choisi de monter un texte sur le
pouvoir politique ?
Au sortir d’Angels in America, j’ai cherché
un texte qui pouvait avoir la force d’éclairer
notre présent en questionnant le monde
d’aujourd’hui afin d’essayer de comprendre ce
qui pouvait modifier en profondeur nos sociétés
démocratiques. Je suis retombée sur cette pièce
de David Hare, qui, lorsque je l’avais lue, il y a
quelques années, m’avait interpellée, car elle
montrait la fin d’un système vu de l’intérieur.
C’est d’autant plus captivant que l’auteur s’est
inspiré de faits réels. Il est vraiment entré au
Parti travailliste pour suivre la victoire attendue
de Neil Kinnock aux élections de 1992. Tout
est réuni pour qu’enfin la gauche accède au
pouvoir. Rien ne se passe comme prévu. Il
va être le témoin privilégié d’une défaite,
de la fin de tout un système politique qui va
faire place à de toutes nouvelles stratégies de
communication, empruntant à l’image, au
spectacle, ses ressorts. C’est notamment ce que
l’on a vu avec l’arrivée de Trump au pouvoir.
Ce qui est aussi très intéressant avec ce texte,
c’est sa langue, son écriture. On est vraiment
dans quelque chose de typiquement anglais, qui
existe peu chez nous, entre le documentaire
et le naturalisme. C’est très Loachien. Je
trouvais intéressant d’interroger cette tradition
théâtrale différente de la nôtre pour lui donner
une nouvelle dimension.
L’ABSENCE
DE GUERRE
de David Hare. Mise en scène
d’Aurélie Van Den Daele. Du
8 janvier au 3 février au
théâtre de l’Aquarium, La
Cartoucherie, Paris.
Comment avez-vous travaillé ce sujet ?
Le but n’était pas de faire une analyse
géopolit ique. Ma is plutôt d ’es sayer de
comprendre comment on en est arrivé là. C’està-dire comment à un instant T, le combat des
idéaux, des idées est passé après la victoire à
tout prix, la conservation du pouvoir coûte
que coûte. Après, il se trouve que nous avons
commencé les répétitions du spectacle le jour
de la défaite des travaillistes au Brésil. On a
pu, ainsi, voir en temps réel les conséquences,
les modifications sociétales qu’engendre la fin
d’une époque. C’est aussi ce qui se passe en
Page 16 / TRANSFUGE
© MARJOLAINE MOULIN
Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’A more
France aujourd’hui, où on a l’impression que
le système est à bout. Avec la compagnie, on
s’est nourri de tout cela d’autant que nous avons
commandé une nouvelle traduction du texte à
Dominique Hollier pour l’inscrire dans le temps
présent et le faire résonner avec l’actualité. Il est
construit comme une fable, dont la singularité a
fini par s’étendre à la plupart des démocraties.
Il était important d’en respecter la trame tout
en soulignant les spécificités qui peuvent faire
écho à notre propre vécu. Par ailleurs, David
Hare fait le lien entre politique et théâtre.
Pour lui, les protagonistes sont des figures qui
entrent en scène, dans l’arène du pouvoir, des
personnalités qui aiment se comparer à des
références héroïques, mythiques, historiques.
Comment avez-vous conçu la scénographie qui
met en perspective deux espaces distincts ?
David Hare écrit beaucoup avec la notion
de champ, hors-champ, il a une dramaturgie
très cinématographique. Les décors changent
à chaque scène. Il était donc important qu’au
plateau, on puisse avoir cette double vision. Au
devant de scène, nous sommes dans les locaux
du Parti travailliste, c’est une antichambre
de guerre. En second plan, c’est l’extérieur,
le lieu de représentation publique, que l’on
entraperçoit de la salle et dont les images seront
reliées sur grand écran via une caméra. Cela
permet une vraie mise en abyme du texte, une
confrontation entre la théorie et la pratique.
EXPOS
FILMS
RENCONTRES
AT E L I E R S
création
du 17 janvier au 3 février 2019
BeReNICe
STÉPHANE
BOUQUET
de
Jean Racine
mise en scène
isabelle Lafon
L’ÉCRIVAIN PARLE
DES FILMS DE SA VIE
PROJECTION + DISCUSSION
Grands mécènes de La Cinémathèque française
Réservations : 01 48 13 70 00
www.theatregerardphilipe.com
www.fnac.com – www.theatreonline.com
Le Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis est subventionné par le ministère
de la Culture (Drac Île-de-France), la Ville de Saint-Denis, le Département de la Seine-Saint-Denis.
En partenariat avec
Théâtre
Gérard Philipe
Centre dramatique national
de Saint-Denis
Direction : Jean Bellorini
CINEMATHEQUE.FR
Dans les villes – illustration Serge Bloch
© Portrait de Stéphane Bouquet © DR
La Ligne générale de Serguei M. Eisenstein
et Grigori Alexandrov (10.01, 19H)
Stromboli de Roberto Rossellini (24.01, 19H30)
Sayat Nova de Serguei Paradjanov (14.02, 19H30)
Ces rencontres avec eux de Jean-Marie Straub
et Danièle Huillet (21.02, 19H30)
LE JOURNAL DE
L’HOMME PRESSÉ
« L’âme de l’homme est comme un marais infect : si l’on ne passe vite,
on s’enfonce » disait Stendhal.
Chaque mois, suivez au pas de course les aventures de notre envoyé spécial
en embuscade dans le tout-Paris...
Les bourre-pifs de la comtesse
aux pieds nus et les confidences
assaisonnées de Bernard Cazeneuve
«Q
uand Claus von Bülow a débarqué dans mon club de
New York, après avoir été acquitté du meurtre
de son épouse Sunny, les fêtards présents l’ont
longuement applaudi. En règle générale, les
gens aiment bien les battants même s’ils ont tué leurs
femmes pour empocher l’héritage », souligne avec
un certain bon sens Régine. Je lui paie un coup à boire
au Plaza, pour fêter la sortie de Gueule de nuit, son
nouveau livre de mémoires. Mon père m’avait souvent
parlé de ses pasta parties chez elle à trois heures du
matin. Une façon d’entretenir habilement les liens de
cette confrérie de joyeux noceurs et de leur fournir des
pansements aux féculents contre les ravages de l’alcool
au volant. « Je nourrissais ma clientèle pour qu’ils vivent
longtemps, la vie c’est de l’argent, enfin pour moi ! »
Régine vient de sortir un nouveau livre dans laquelle
elle déroule une galerie de portraits et d’anecdotes
épatants. Qui savait que Johnny avait passé une soirée à
la Calavados avec Elvis, en permission ? Pas Johnny qui
regretta toute sa vie de ne pas avoir rencontré le King.
Mais Régine qui n’a jamais bu, oui. « Ce pauvre Johnny
n’a jamais cru avoir assisté à l’évènement qu’il regretta
toute sa vie de ne pas avoir vécu. Vous me suivez ? »
Régine avait le bourre-pif facile. Lorsqu’Ava Gardner,
ivre morte (son état normal), essaya de la griffer au
visage chez Françoise Sagan (ivre morte), elle lui rendit au
centuple la monnaie de sa pièce. « Je connaissais Ava
depuis longtemps. On avait en commun la passion
horizontale pour les toreros. Je lui ai lancé, après l’avoir
assaisonnée : « ne joue plus jamais à ça avec moi ! »
Françoise était un personnage extraordinaire. On a
passé ensemble des soirées diaboliques. Contrairement
à ce qu’on a dit, ce n’était pas quelqu’un qui aimait
spécialement les femmes, elle couchait souvent juste
pour emmerder les familles de celles qu’elle sautait.
Page 18 / TRANSFUGE
Mais c’était fait avec tellement d’humour que ça passait
très bien. » Comment expliquer que le milieu n’ait jamais
mis la main sur l’empire de Régine ? Le regard change,
comme si ses yeux étaient soudain chargés de balles.
« Regardez-moi bien, vous croyez qu’un malfrat aurait
osé s’attaquer à moi ? Je connaissais bien les Zemmour.
Ils tapaient le carton avec mon père dans l’arrièresalle de La lumière de Belleville ». J’étais quelqu’un
de sacré pour eux. Mon père lui aussi était un costaud.
Il avait gagné sa vie en commercialisant une marque
de confitures. Un jour, j’écrirais un livre très méchant,
enfin très vrai, parce que lorsque je vois pérorer à la
télé tous ceux que j’ai connus lorsqu’ils n’étaient rien,
j’ai vraiment envie de gerber. Il y a deux ans, Shirley
MacLaine m’a confié : « Régine, je te dois les trois nuits
les plus extraordinaires de ma vie. J’ai rencontré Peter
O’Toole dans ton club et enchaîné avec lui trois jours
et trois nuits de sexe inoubliables. » Je vous raconte ma
vie mais en fait, tout ça c’est rien en face de la mort de
mon fils. Mon mot préféré, c’est je m’en fous. »
Ce jour-là, les Néron en gilets bruns, jaunes
et rouges ( ce qui revient au même pour un daltonien
pacifique comme moi ) avaient envie de faire rôtir Paris
« pour le fun », comme me l’avait expliqué un jeune
homme cagoulé croisé près de chez moi. Qu’on fasse
brûler Paris en s’inspirant des rêves nazis de 44, soit,
mais quelle indigence dans le langage ! Les généraux
du Führer avaient au moins du vocabulaire. Face
au manque de culture de ces rôtisseurs en capuche
noire, j’avais estimé plus raisonnable de replier à la
maison la petite assemblée prévue pour un dîner
dans un restaurant du Palais-Royal. Pendant que des
déflagrations rapprochées me donnent une idée assez
juste de l’ambiance des combats pour la Libération de
Paris, l’impassible Lady Venetia Wimborne, qui fut la belle-soeur
L’HOMME PRESSÉ CHRONIQUE
de Peter Sellers, se mit à dérouler quelques anecdotes sur
l’inspecteur Clouzot. « J’avais rendez-vous au Blake pour
déjeuner avec Peter. Lorsque je suis arrivée dans le
bar, je l’ai trouvé en train de faire le poirier devant des
clients imperturbables. Il aimait pratiquer n’importe
où des exercices de méditation. Je me suis baissée et lui
ai demandé si un bloody mary lui ferait plaisir puisque
j’en avais aussi envie. Il acquiescé et nous avons bu ainsi,
lui la tête à l’envers, moi plus traditionnellement dans
un bon vieux fauteuil. Peter était quelqu’un d’assez
curieux. »
Le lendemain, dans le XVIe, l’éditeur Carl van
Eiszner recevait à dîner. Soudain un petit homme aux
yeux vifs et candides à la fois fit son entrée, accompagné
de sa femme. L’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve
qui fut aussi ministre de l’Intérieur sous les massacres
islamistes de Paris en avait vu, des horreurs. Pourtant
cet homme à la voix onctueuse de prélat amidonné
sentait venir un vent terrible. Macron l’apprenti-sorcier
soufflait, selon lui, les braises de la discorde haineuse :
« En se faisant élire sur l’idée fausse de la disparition de
la gauche et de la droite, il n’a rien créé d’autre qu’un
grand vide. Un trou noir qui va tout absorber dans une
sorte de néant autodestructeur. Pouvez-vous me dire
ce que l’on peut mettre à son crédit jusqu’à présent »,
demande-t-il à son voisin de table vaguement favorable
au président, « ne cherchez pas, rien. Rien du tout. Ce
que fait Macron est aussi inquiétant qu’irresponsable.
Je ne m’exprime pas pour l’instant dans les médias
pour ne pas en rajouter. Je sais à quel point le poste
de Castaner est difficile. Je n’ai pas digéré la sortie de
Gérard Collomb affirmant qu’il ne serait pas le ministre
de l’Intérieur des enterrements, insinuant par là que
je n’avais rien fait ou pas assez pour éviter les morts. »
Déjeuner chez Prunier avec Jean-Claude Lamy qui sait
tant de choses depuis tout le temps qu’il est sur Terre.
J’ignorais que la dame fouetteuse Catherine Robbe-Grillet avait
récemment épousé en Normandie à 88 ans sa fidèle amie
l’actrice et metteur en scène Beverly Charpentier, occasion
d’une fête mémorable sur une péniche. Qu’en a pensé
Alain Robbe-Grillet, le barbu à col roulé pelliculé, tapi
derrière les Jalousies de l’enfer ? Ou du paradis, sait-on
jamais.
Petite sauterie-vernissage organisée par Emmanuel Perrotin
dans une suite du Crillon où plusieurs de ses artistes
exposent dont Sophie Calle et Jean-Michel Othoniel en
long conciliabule mystérieux. « Le principe est simple :
on peut tout acheter sauf le lit », m’explique le curator
(quel mot pompeux) qui m’emmène visiter la suite Karl
Lagerfeld que le créateur a décorée en venant chaque jour
surveiller le travail des peintres afin d’obtenir l’absolue
perfection murale souhaitée. A côté, la chambre de
Choupette dans laquelle nul n’a le droit de pénétrer en
son absence. Chatte de Karl Lagerfeld, voici un beau
plan de carrière pour l’homme pressé, de ne rien faire.
Saut à Nice au vernissage des œuvres mathématiques
et donc très absconses de Bernar Venet. Au dîner qui suit,
reparties au bazooka entre mes voisins de table qui
n’ont pas beaucoup d’atomes crochus. « Vous êtes plus
intelligent que vous en avez l’air », lance le perfide à ma
gauche. Ce à quoi lui répond son vis-à-vis : « c’est drôle,
chez vous, c’est exactement l’inverse. » Un partout, balle
au centre.
A la fête donnée par le décorateur Vincent Darré, on
me présente à une vilaine jeune femme. Comment
vous appelez-vous ? » « Comme la femme de Tarzan ! »
« Cheet a ? » C’est mon premier shampoing au
champagne depuis longtemps. Jane, pardonne-moi !
C’était le temps où les guitaristes mouraient.
Je me souviens de celle de Paul Kossoff, le merveilleux
musicien de Free mort en avion d’un abus d’alcools
de drogues et de somnifères, ce qui fait sans doute
beaucoup pour un seul homme, aussi junkie soit-il. Je
tombe à Deauville sur Philippe Manœuvre, tête de gros chien
aveugle immuablement coiffé de lunettes sombres. Le
« rock-critic » (quel mot ridicule) publie ses mémoires.
Nous évoquons la prédilection de certaines rock-stars
pour une fin originale dans quelques palaces parisiens,
à croire qu’elles rêvent du raffinement sépulcral du
Père-Lachaise. Je songe en particulier au regretté
Robert Palmer. Manœuvre, lui, a une pensée émue pour
la disparition très cinématographique de Henry Vestine,
guitariste de Canned Heat. Henry Vestine le « Guitar
Gangster » surnommé aussi « Le Tournesol », était assis
dans un fauteuil de sa chambre d’hôtel, ses yeux de
reptile mi-clos, une cigarette à la main. A quoi pensait-il
en contemplant la vue de sa fenêtre ? Les matins sont
parfois beaux à Paris. « Un membre de son staff lui
a tapé dans le dos en lui lançant un dubitatif « ça va
mon vieux ? » suivi d’un énergique « faut y aller, mec ! »
Henry Vestine s’est affaissé en avant. De la fumée de
clope continuait de lui sortir des narines. Foudroyé
à cinquante-deux ans. Parce qu’il était le fils d’un
physicien célèbre ayant découvert un cratère lunaire,
ses cendres iront un jour sur notre satellite troué. » Une
fin rock’n roll idéale.
Vernissage de l’artiste Laure Prouvost dans l’ancien studio
de photos des Acacias très fréquenté à l’époque du Lui
de Daniel Filipacchi. Je marche sur une motte de terre et
me fait sévèrement rabrouer. C’est, m’apprend-on, une
installation d’une valeur inestimable. Un couple d’un
certain âge, tout à fait perdu, vient à ma rescousse, les
parents de l’artiste qui me demandent si je comprends
quelque chose. Moi non plus.
NEWS / Page 19
© TSVETELINA BELUTOVA
EN COULISSE
A
Nomade
rt iste en mouvement.
à en pas comprendre le sens, alors
Galin Stoev vient de prendre la direction du
A rtiste nomade. Voici
que mon ventre en ressentait les
ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie, qu’il
comment Galin Stoev
moindres variations, émotions.
souhaite à son image, toujours en quête
raconte son enfance entre
Tout cela était très intuitif. J’ai
la Russie et la Bulgarie : « J’étais
immédiatement ressenti une
d’expériences. Et il présente à la Colline,
un petit garçon turbulent. Afin
connexion organique qui dépasse
Insoutenables longues étreintes d’Ivan Viripaev.
de canaliser mon énergie, ma
la raison. » Il décide de le monter
par Olivier Frégaville -Gratian d’A more
mère m’a inscrit à des cours de
pour le grand festival de théâtre
comédie pour enfants. J’avais
qui se tient tous les ans à Varna.
le droit d’y faire tout ce que je
« Ça a été une sacrée aventure,
voulais tant que je suivais, un
se remémore-t-il. A quelques
minimum à l’école. Très vite,
jours de la première, lors d’un
j’ai compris que j’étais dans un lieu où l’imaginaire filage, je me rends compte que tout sonne faux, que je
régnait sans partage. Très paradoxalement, cet endroit me suis trompé, qu’il faut tout revoir. Après une pause, je
me paraissait plus réel que ce qu’on essayait de me vendre leur propose de dire juste le texte, d’être dans le moment
comme authentique. » Sous le charme de sa professeure, présent sans essayer de le jouer. Je n’avais jamais vu ça. En
une passionnée de théâtre, le petit Galin lit énormément deux heures, j’ai vu le spectacle naître littéralement devant
et se passionne pour les classiques. Logiquement, à dix- mes yeux. » C’est à l’occasion de la générale du spectacle
huit ans, il intègre l’Académie nationale de cinéma et de que les deux hommes se rencontrent et deviennent amis.
théâtre, à Sofia.
Par la suite, Galin Stoev monte plusieurs de ses pièces,
Nourri aux méthodes strictes de Constantin toujours avec la même exaltation, la même fougue. « Pour
Stanislavski, Galin Stoev a été préparé, durant tout son ma première création en tant que directeur, confie-t-il,
cursus à travailler les œuvres classiques. « J’ai commencé c’était très important que ce soit une œuvre d’Ivan. Je
en tant que comédien, explique-t-il. Passage obligé et ne voulais pas faire comme tout le monde, mettre en
nécessaire, comme me l’a répété mon mentor Krikor scène un classique, qui aurait été fédérateur, mais qui ne
Azarian, pour enfin faire ce qui me plaisait vraiment, m’aurait pas ressemblé. Il fallait que cela s’inscrive dans
la mise en scène. » Le mur de Berlin vient de tomber, le projet que j’ai pour le lieu, une maison d’artistes pour
entraînant avec lui tout un système économique, social les artistes. » Après avoir parcouru l’Europe, découvert
et politique. Le metteur en scène en devenir n’a pas vingt chaque subtilité, confronté les différentes logiques,
ans et tout semble possible. Repéré par le directeur de la souvent contradictoires, vu comment se déploie cette
scène municipale de Silven, une petite ville, située à quatre passion du théâtre dans d’autres cultures, de Londres
heures de Sofia, il est encore au conservatoire quand il crée à Stuttgart, en passant par Bruxelles, Liège ou Paris,
sa première pièce, une variation sur L’Illusion comique de animé toujours de la flamme, il est grand temps pour
Corneille. « J’étais jeune, terriblement arrogant, raconte- l’éternel jeune homme de grandir, de se positionner, de
t-il. Je n’avais peur de rien. J’ai foncé sans savoir où aller et s’enraciner. « Très étonnamment, explique-t-il, je me suis
comment faire. Soutenu par les comédiens, permanents rendu compte, il y a peu, que je me suis construit, que j’ai
du lieu, en Bulgarie chaque théâtre a sa troupe associée, trouvé ma stabilité dans le déplacement, le mouvement
parti du texte original traduit en bulgare, je l’ai totalement incessant. C’est assez paradoxal. Le moment était donc venu
réadapté en m’inspirant notamment de L’Insoutenable de poser mes valises, de ne plus être un passant et d’essayer
Légèreté de l’être de Kundera, que j’étais en train de lire. » de faire coexister en un lieu tous les modèles que j’ai pu
Intitulé Illusion, le spectacle est un vrai succès. Galin Stoev expérimenter, qui ressembleraient un tant soit peu à mon
vient de se faire un nom qui lui ouvre toutes les portes.
théâtre idéal, en un lieu où j’aimerais être accueilli en tant
qu’artiste. » Entièrement repensé,
rebaptisé ThéâtredelaCité, le CDN
INSOUTENABLES
Après avoir monté plusieurs classiques de Strindberg en de Toulouse Occitanie s’inscrit
LONGUES ÉTREINTES
passant par Shakespeare au Théâtre national de Sofia, il dans un projet de vie au cœur de la
d’Ivan Viripaev. Mise en scéne
de Galin Stoev. Création
découvre en 2000 les textes d’Ivan Viripaev. « J’ai d’abord lu ville, un incubateur de créations où
ThéâtredelaCité, Toulouse. Du
Les Rêves, explique-t-il. Texte qui m’a totalement bouleversé. il est possible de faire des erreurs, de
18 janvier au 10 février 2019
au Théâtre de la Colline, Paris.
C’était très étrange comme sensation. Mon cerveau n’arrivait se planter pour mieux rebondir.
Eternel jeune homme
NEWS / Page 21
LITTÉRATURE
Houellebecq populiste ?
Par Oriane Jeancourt Galignani
U
n demi sur le zinc, et on a l’âme du pays. On
le répète assez en ce moment, c’est sur le zincle rond-point étant un dérivé du bar- à boire
un demi- la canette de 1664 étant un dérivé de
la pression- qu’on côtoie le peuple. Alors, il faut lire
Houellebecq, nous dit-on, parce que Houellebecq
c’est le comptoir, et le comptoir, c’est le peuple. Nous
y sommes en effet : le prix du lait, Bruxelles, YouPorn, la
colère des agriculteurs… A certaines pages du dernier
opus houellebecquien Sérotonine (Flammarion), nous
vient parfois la pénible impression d’apercevoir
l’écran bleu de BFM au fond du bar, et d’entendre les
glapissements avinés du narrateur à nos côtés. Ainsi
page 140, une phrase typique de comptoir : « j’avais eu
raison à l’époque, les filles sont des putes si on veut, on
peut le voir de cette manière, mais la vie professionnelle
est une pute bien plus considérable ». Une nouvelle
tournée, elle est pour lui, il a fait sa formule, elle n’est
pas des plus subtiles mais bon, elle est gonflée hein les
gars ? Comme lorsqu’il tape, de manière désormais
rituelle, sur Libération, les écolos, les femmes, encore
les femmes, toujours les femmes. A force de s’intéresser
à la culture japonaise, il cultive un minimalisme : la
majorité des femmes dans le livre sont réduites à leur
vagin. Certaines pages sur certaines femmes ont le goût
de la pisse froide qui arrose les cacahuètes sur le zinc.
Personne ne sera surpris par ce Houellebecq-là,
comme personne ne devrait être surpris de ses
déclarations de soutien à Trump : on connait le
narrateur, on le lit depuis vingt ans, on s’est familiarisé
avec sa nature alcoolique, solitaire, obsédée sexuelle
et anar, ce Droopy sous antidépresseurs qui fréquente
Page 22 / TRANSFUGE
les partouzes et les monastères avec le même zèle, ce
refoulé de mâle blanc français hargneux, (qui s’avère
de moins en moins refoulé ) qu’il exprime avec ferveur,
et qui a fait en partie son succès. Non, tout cela ne
nous étonne pas. Et même lorsqu’il va loin dans ses
curiosités pornographiques, et qu’il s’offre un chapitre
sur un pédophile, dont on ne sait ce qu’il vient faire
là sinon instiller un peu plus d’abjection, on identifie
sans problèmes cette avidité du scandale qui soutenait
Soumission, et l’abîmait.
Mais Sérotonine n’est pas Soumission. L’écrivain
Houellebecq revient dans Sérotonine. L’auteur des
Particules élémentaires, de La Possibilité d’une île, ce si
juste contempteur du couple, du désir, des apothéoses
sexuelles et des solitudes qui les suivent, réapparaît
dans ce livre. Et se réaffirme comme un très juste
écrivain de l’amour.
Parce qu’il y a Camille. Le dernier tiers du livre, le
plus écrit, et le plus habité, nous lance à la poursuite
de cette femme, aimée passionnément dix ans plus
tôt, et qui a disparu. Dans ces chapitres d’attente, et
de léger délire, Houellebecq assume son romantisme,
notamment dans sa description des paysages normands,
forêts et petites villes, jusqu’à la maison de Camille,
nichée dans l’obscurité, qu’elle partage avec son fils.
Le narrateur va alors l’épier, et dans cette attente,
du crime ou de la passion, céder à la nostalgie d’un
bonheur perdu : « Mais pourquoi m’entraîner vers
ces scènes passées, comme disait l’autre, je veux
rêver et non pleurer, ajoutait-il comme si l’on avait le
choix, il me suffira de dire que notre histoire dura un
peu plus de cinq ans, cinq ans de bonheur c’est déjà
ÉDITO LIVRES
considérable, je n’en méritais certainement pas tant, et
qu’elle prit fin d’une manière effroyablement stupide,
des choses comme ça ne devraient pas avoir lieu, elles
ont lieu pourtant, elles ont lieu tous les jours. » Par une
phrase comme celle-là, par ses références à Nerval qui
a doublé Huysmans dans ce livre, et l’on s’en réjouit,
par ces anaphores qui sont caractéristiques du style de
Houellebecq, frôlant l’incantatoire, par cette tristesse
mise à nue, l’écrivain révèle le romantisme qui l’habite.
Cette certitude obstinée d’un amour lié à la mort, d’une
mort liée à l’amour : d’un idéal qui persiste, même dans
son effondrement. Chute dont il est le chroniqueur
obstiné, mais jamais résigné à ne plus aimer. Même
l’antidépresseur qui promet l’anesthésie du cœur, ne
parvient pas à lui faire oublier Camille.
Mais Camille n’est pas un cas isolé du livre. Même
à d’autres passages, lorsqu’il évoque d’autres femmes,
elles sont à l’évidence le sujet premier de Sérotonine,
même au cœur de sa virulence, ce romantisme perdure,
et livre une singulière lutte avec le premier Houellebecq,
du comptoir et de BFM.
On nous annonçait un livre sur les riches. On
se réjouissait ici et là que le mage, après avoir senti
l’islam, sentirait l’autre colère française : la haine des
riches. Ce n’est pas faux. Les propriétaires, et plus
précisément, les propriétaires parisiens sont bien
ciblés. Au-delà du parcours professionnel du narrateur,
ingénieur agronome, et de sa réminiscence sexuelle
et affective, c’est son parcours immobilier qui donne
la structure du livre. Une grande partie de Sérotonine,
peut se lire comme les pages immobilières du Point :
un appartement dans une tour de Beaugrenelle, avec
suite parentale, un loft dans le XXe, acheté au bon
moment, une maison à poutres en Normandie, tout cela
accompagné d’analyses attendues sur la spéculation
de la pierre qui a fait de ces propriétaires, pour la
plupart, des nantis.
Notamment une femme, une ancienne amante du
narrateur, figure crucifiée du livre.
Claire est actrice, a joué dans des théâtres
subventionnés mais rêvait de passer dans des films à
succès. Sa plus grande joie a été le jour de la mort de
sa mère, lorsqu’elle a hérité de son appartement, un
loft ultrasécurisé dans le XXe. Claire, à quarante et
quelques, n’a plus espoir d’être relevée par « une bite
dans sa chatte », elle est quasiment morte puisqu’elle
est laide, sauf bien sûr à héberger des hommes dans
son appartement. Houellebecq ne fait preuve d’aucun
scrupule, le zinc applaudit, Claire est une petite rentière
qui a fait du théâtre subventionné, elle est riche et
fréquente la gauche, bref une « bobo » qui ne mérite
même pas notre pitié. La cible est facile, et à la mode.
Werther des agriculteurs
Mais à bien s’y pencher, ce que Houellebecq attaque
chez Claire, au-delà de sa logique rentière, c’est le
mensonge qu’elle incarne. Elle gagne sa vie en lisant
Blanchot à la radio, mais elle écume les castings des
blockbusters. Elle n’a connu qu’un succès dans une
adaptation de Georges Bataille, mais elle méprise toute
cette littérature, ne s’intéresse à rien, à part à elle-même.
L’appartement est toute sa vie, parce qu’il incarne ce
dont elle rêve. Lui, l’anarchiste nihiliste Houellebecq,
pointe chez cette femme le vide tonitruant qui l’habite
et la condamne au narcissisme. L’absence d’idéal.
Contrairement à une autre figure essentielle,
Aymeric. Le saint et le martyr du livre. Après de hautes
études, il reprend un château et une exploitation
agricole dans la Manche. Il n’a pas trente ans au
début du livre, écoute Jimi Hendrix, rêve d’une
ferme responsable, de porter le projet avec sa famille.
L’écrivain n’émet aucune satire de l’idéal du jeune
homme, aucun rire gras sur sa naïveté, sur son rêve
bio… Aymeric finira mal, bien sûr, mais par son
geste ultime, sur une autoroute, il deviendra le héros
romantique par excellence, le Werther des agriculteurs.
Camille, Aymeric mais aussi K ate, l’avocate
londonienne qui s’engage dans une ONG, les
personnages juvéniles et idéalistes ne manquent pas
dans ce livre, et l’écrivain ne dissimule pas le mélange
d’admiration, de tendresse et de fascination qu’il
éprouve pour ces figures romantiques.
Ne doutons pas que beaucoup chercheront à
récupérer Sérotonine, à en faire un étendard de je ne
sais quelle furie politique, sans doute populiste. Mais
dans ce livre, Houellebecq vaut mieux que ses meilleurs
supporters, de Valeurs actuelles à RMC. Parce qu’il est
plein d’amertume et d’ironie, d’amours avortés et
d’idéaux trahis, de suicides et de révoltes vaines, de
satires qui sont autant de colères inavouées, de pensées
de la solitude et de l’amour soudainement justes,
Sérotonine sauve Houellebecq de lui-même.
LITTÉRATURE / Page 23
L’INTERVIEW LIVRE
« Il y a dans ce livre
une crise de la paternité »
C’est l’un des plus beaux romans de la rentrée, D’os et de lumière, signé d’un Irlandais jusqu’ici
inconnu, Mike McCormack. Plongée en une seule phrase incantatoire dans la vie d’un homme
d’aujourd’hui : son métier, son mariage, ses enfants. D’une grande humanité. Rencontre.
P ropos recueillis par Oriane Jeancourt Galignani
LITTÉRATURE / Page 25
LIVRE L’INTERVIEW
E
veryman, disait-on de Bloom. N’importe
qui. Le plus commun du commun des
mortels. Marcus Conway est de ceux-là. Un
ingénieur civil, qui inspecte les écoles, les
piscines, les bâtiments public d’une petite ville
du comté de Mayo, à l’ouest de l’Irlande. Région
de Mike McCormack, paysages océaniques
de falaises, de villages et de petites parcelles
agricoles, qu’il fait vivre dans chacun de ses
livres. Son personnage y est né. Il y mourra.
Un homme d’une cinquantaine d’années,
marié depuis trente ans à une professeure
d’université, père de deux jeunes adultes.
L’un est parti en Australie, et n’apparaît dans
le livre que par Skype, l’autre est une artiste,
plasticienne troublante. La femme est réservée,
attentive, bientôt alitée, et soignée par son mari.
Marcus, au centre de tout cela, est la voix unique
qui porte le roman, en une longue phrase
sans ponctuation scandée
par un rythme lancinant,
celui du questionnement,
du regret, de l’amour,
de l’étonnement. Cette
musique intérieure du
roman, est entamée dès la
première page par la cloche
de l’Angélus qui nous
annonce le jour des morts :
« la cloche/ la cloche ainsi/
entendre la cloche ainsi/
entendre la cloche ainsi en
étant debout ici/ la cloche
entendue alors que je suis
debout ici ». Ce beat initial se développera au
gré de la remémoration de Marcus, assis dans
sa cuisine, qui guette le retour de sa femme,
et de ses enfants, en ce jour de célébration
et de convocation des morts. Ce rythme
circulaire permettra à la mémoire de Marcus
de s’étirer, de se répéter, de s’interroger.
Plusieurs scènes offrent ainsi au roman sa
puissance introspective. Ainsi Marcus et sa
femme se rendant au vernissage de la première
exposition de leur fille, ravis jusqu’au moment
où ils découvrent que la jeune fille a peint
une partie de l’oeuvre avec son sang. Marcus
se voit alors accusé dans un tribunal intérieur
qui mène le procès de sa paternité, avec « la
conviction intime de plus en plus forte que le
fait d’avoir vécu une vie décente n’était peut-
être pas en soi suffisant- ou une vie que j’avais
crue alors décente-car il y avait à présent des
charges et des accusations incontestables dans
l’air, qui révélaient que rien n’avoir fait de mal
n’était pas suffisant ». La rigueur formelle va de
pair avec une finesse morale, Marcus s’ausculte,
et se juge, fouillant dans sa vie si lisse pour en
faire voir les aspérités : le malaise muet d’une
jeune fille, la dégénérescence d’un père à la fin
de sa vie, la fondation bancale d’un couple...
C’est la vie sans aventure, qui devient l’aventure
d’une vie, pour paraphraser celui qui plane sur
ce livre, James Joyce.
Par bien des aspects, Marcus Conway est un
frère de Leopold Bloom. Un homme qui essaie
de mener sa vie correctement, très imprégné
de son éducation catholique et par une vision
morale de la famille, du couple, et de son rôle
d’ingénieur civil. Un homme qui a parfois
échoué, mais qui cherche à
être accepté, reçu, dans la
communauté qui l’entoure.
Un homme de devoir qui
en tant que mari, père, fils
tente de comprendre ceux
qui l’entourent. La fin du
roman est une apothéose,
esthétique, et humaine. Je ne
la raconterai pas ici, tant elle
transforme le livre, et invite
à sa complète relecture (et
pour ceux qui n’ont pas lu la
fin, je les invite à ne pas lire
la dernière réponse de Mike
McCormack). Je dirais simplement que ce livre
est hanté par une présence surnaturelle qui offre
à sa forme incantatoire sa justesse.
Mike McCormack a connu un vaste succès
avec ce livre, en Irlande, mais aussi aux EtatsUnis. En juin dernier, il a remporté un des prix
les mieux dotés au monde, le Dublin Literary
Prize, de cent mille euros. Pour la première
fois de sa vie, à cinquante-trois ans, il peut vivre
sereinement de sa plume.
Lorsque je lui téléphone à Galway, il est
chaleureux, et ouvert à une longue discussion. Il
insiste à la fin pour me dire qu’il vient d’achever
Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, qu’il a
trouvé exceptionnel. Manière sans doute de se
réjouir que le penchant formaliste dépasse les
frontières irlandaises.
« J’ai voulu
écrire un
hymne aux
ingénieurs »
Page 26 / TRANSFUGE
L’INTERVIEW LIVRE
D’os et de lumière est-il porté par l’ambition de
dresser un portrait total, aussi psychologique,
politique que métaphysique, d’un homme
d’aujourd’hui ?
Oui, c’est ce que la voix voulait. La voix qui
un jour a commencé à me parler, la voix de
Marcus Conway. C’était une voix qui me parlait
de sa vie professionnelle, de sa vie privée, de
son engagement dans la sphère publique, dans
les lieux qu’il habite. C’est bien cela qui m’a
intéressé en tant qu’écrivain : cet homme était
prêt à parler de tout ce qui l’avait constitué,
tout au long de sa vie. Il voulait parler de sport,
de religion, d’art, et surtout de cet enrôlement
dans le monde qui a marqué son entrée à l’âge
adulte. Voilà ce qui m’a retenu auprès de lui au
cours des cinq années d’écriture de ce livre.
Diriez-vous que Marcus Conway est un homme
honnête, simple, droit ? Est-ce de ce point
de vue moral, aussi, que vous l’avez abordé ?
Oui, je pense que c’est quelqu’un de bien,
placé par son travail dans l’obligation de veiller
au bien public. En tant qu’ingénieur civil, il
se retrouve entre les hommes politiques qui
veulent au plus vite que les choses soient bâties
et qui répartissent les fonds publics tels qu’ils
l’entendent, et la population, qui mérite des
infrastructures solides. Dans sa vie privée, les
choses sont complexes, puisqu’il a trompé sa
femme une fois alors qu’elle était enceinte de
leur premier enfant, ce qui en fait quelqu’un
de plus ambigu qu’on le croit au premier
abord, et peut-être plus proche de nous. Ce
qui m’intéressait surtout chez lui c’était sa
capacité de surprise, d’émerveillement à être
au monde, dont il est encore capable, malgré
ses cinquante ans.
La séparation entre la sphère publique et la
sphère privée est vite abolie dans votre livre,
la femme va tomber malade, contaminée par
l’eau de la ville voisine qui a été au centre de
politiques hasardeuses....
J’ai toujours été marqué par l’absurdité
de certains scandales sanitaires. Je me faisais
toujours la même remarque : que des politiciens
aient cherché à s’enrichir, je le comprenais
sans peine, mais les ingénieurs, qu’avaient-ils
réellement à gagner, et à perdre là-dedans ?
Les risques étaient immenses, ils le savaient.
Comment se débrouillaient-ils avec leur
conscience en accomplissant ces mauvais
projets, foncièrement dangereux pour les
individus ? Je voulais explorer cette question.
J’ai pris conscience à vingt ans, au cours de
mes études, que les ingénieurs construisent
le monde. Je ne pense pas que les poètes, les
écrivains, et les musiciens font le monde. Je crois
que ce sont les ingénieurs. Je crois qu’il faut
se débarrasser de ce mépris snob qui verrait
en eux de purs mécaniciens, terre-à-terre. Je
crois que les ingénieurs soutiennent le monde,
et je voulais donc en faire entendre un dans
mon livre. J’ai été étonné, lorsque la voix de
Marcus s’est mise à me parler, qu’il ne soit pas
un ingénieur de projet pharaonique, mais un
simple ingénieur civil dans une petite ville,
un ingénieur qui fait des routes et des écoles.
J’ai voulu écrire un hymne aux ingénieurs.
Un personnage m’a vraiment marqué avant
l’écriture de ce livre, Peter Rice, un ingénieur
irlandais très connu. C’est lui qui a notamment
construit l’opéra de Sydney, avec Norman
Forster qui a dit de lui qu’il était le meilleur
ingénieur qu’il ait jamais connu. Il était si plein
d’humilité, et de poésie, que la plupart des gens
qui travaillaient avec lui disaient qu’il citait bien
plus souvent des références littéraires, comme
Joyce, que techniques. J’ai voulu que le livre
soit immergé dans cette imagination poétique
et sensible de Peter Rice, il est la figure que je
poursuis dans le livre.
Le livre s’ouvre sur l’Angélus du Jour des
morts. Est-ce une manière de placer d’emblée
la voix de Marcus entre le monde des vivants
et le monde des morts ?
Je suis sur la côte ouest d’Irlande, et ma mère
vit dans le comté voisin. Dans cette région du
monde, il y a une tradition folklorique qui offre
la possibilité aux morts de retourner dans leurs
maisons le jour de la Toussaint. On prépare
d’ailleurs de la nourriture et des boissons
pour eux. C’est une tradition folklorique
que j’ai respectée enfant. Et j’ai voulu qu’elle
apparaisse dès le début du livre, entre la cloche
de l’Angélus à midi, et les infos de treize heures
qui sont ici les plus importantes de la journée.
D’OS ET DE
LUMIÈRE
Mike McCormack,
traduit de l’anglais
par Nicolas Richard,
Editions Grasset.
349p., 20,90 e
La cloche de l’Angélus n’annonce-t-elle pas
aussi le rythme central du livre, qui va offrir
LITTÉRATURE / Page 27
LIVRE L’INTERVIEW
une structure à l’ensemble du roman, à cette
unique phrase lancinante?
Oui, c’est un rythme systolique qui permet
au roman d’avancer. Je sais qu’on a comparé
mon livre à un poème. Ce n’était pas mon idée
à l’origine d’écrire un poème en prose, peutêtre plutôt une chanson. La cloche de l’Angélus
descend dans le texte, et ne le quitte plus, lui
offrant son coeur rythmique jusqu’à la fin.
Le roman est ponctué de longues scènes de
discussion, parfois heurtées, entre le père
et son fils, ou sa fille.
Da ns quel le mesu re
l’incompréhension
qui peut naître entre
pa rent s et enfa nt s
adultes se révèle être
l’u ne de s que st ion s
centrales du livre ?
Les gens sont souvent
étonnés d’apprendre
q u’ à l ’ é p o q u e où
j’écrivais ce livre, je
n’a v a i s p a s e n c o r e
d’enfant, j’ai donc tout
inventé. J’ai un fils, il a le
même âge que ce livre.
J’ai envoyé le roman à
deux heures trente du
matin, nous sommes ensuite partis en voiture
avec ma femme, et je suis devenu père huit
heures plus tard. La naissance de mon fils a
d’ailleurs effacé le souvenir des cinq années de
travail passées sur le livre.
Mais pour revenir à la paternité, j’ai assez
observé autour de moi des hommes qui avaient
faits du bon travail en tant que père. J’ai voulu
décrire un homme qui avait fait du mieux qu’il
pouvait, parce que j’ai admiré ces hommes, et qui
se retrouve face à ses enfants adultes, dépourvu
de réponses, et frustré de ce qu’ils sont devenus.
Sa fille est une inquiétude permanente pour lui,
il ne pouvait pas l’imaginer lorsqu’il l’a élevée.
inscrit dans une communauté, et a trouvé là
une nouvelle foi. Mais au moment du livre, il
est inquiet parce qu’il craint que ses enfants
ne poursuivent pas cette foi, qu’ils ne croient
pas comme lui au travail, à la famille, au bien
de la communauté. Voilà la crise qu’affronte
Marcus, son fils a fui à l’autre bout du monde,
pour voyager sans but, si ce n’est le voyage, et sa
fille ne cesse de critiquer l’idée qu’il se fait de
la famille, de la communauté. Que reste-t-il de
ce qu’il leur a transmis ? Je crois en effet qu’il
y a dans ce livre une crise de la paternité et de
la masculinité, puisque
Marcus cherche à saisir
quel amant, quel mari,
quel fils, quel père, quel
ingénieur il a pu être.
« Mon travail est
devenu de plus en
plus expérimental
grâce à la tradition
irlandaise »
Est-il déçu par ses enfants ?
Un jour à une lecture de ce livre, une
femme dans le public m’a pris à partie, et m’a
dit, voici comment je lis votre livre, je pense
qu’il s’agit d’un homme qui a cru lorsqu’il était
jeune qu’il avait une vocation, mais Dieu lui
a tourné le dos. Alors, il est rentré chez lui, a
fondé une famille, s’est voué à son travail, s’est
Page 28 / TRANSFUGE
La relation qu’il
ent ret ient avec sa
fille, Agnès, est
particulièrement
forte. Elle est artiste
plasticienne radicale
et romantique. Atteintelle dans son art une
forme de pureté qui
vous intéresse ?
Elle est très jeune,
elle commence, elle a
du talent, et de la technique. Mais elle est encore
en recherche de quelque chose qui lui échappe.
Je crois que je la préfère lorsqu’elle avoue ne
pas être encore parvenue à être elle-même dans
son oeuvre, mais qu’elle y travaille, et ne dois
pas abandonner ce processus. De mes vingt à
mes vingt-huit, vingt-neuf ans, je ne pensais pas
encore à être écrivain, je passais ma vie auprès
de peintres, photographes et de plasticiens,
dans les galeries, lieux d’expositions, bars.
J’étais passionné par l’art visuel, j’ai d’ailleurs
épousé une plasticienne ! J’ai placé beaucoup
d’artistes visuels dans mes livres, je crois qu’ils
m’intéressent beaucoup. Et cette jeune fille qui
s’apprête à se lancer dans la vie sans véritable
garantie, profession, ni salaire, pour faire son
art, est une figure qui me touche, bien sûr. Je
sais ce qu’elle est prête à affronter !
Lorsque vous vous êtes lancé dans la littérature,
étiez-vous aussi romantique et radicale qu’elle ?
Non, si ce n’est que j’étais comme elle très
solitaire, et isolé dans le monde littéraire.
L’INTERVIEW LIVRE
« Une histoire avec un héros banal,
sans antagonismes. Voilà l’expérience centrale du livre »
Je ne me retrouvais pas dans ma génération
littéraire irlandaise, et me sens désormais
bien plus proche de la génération qui m’a
suivi, qui a aujourd’hui quarante ans, ( j’en
ai cinquante-trois) et qui renoue avec une
tradition expérimentale irlandaise à laquelle
je crois appartenir.
Est-ce important pour vous de vous inscrire
dans cette tradition expérimentale irlandaise,
qui part de Joyce et de Beckett ?
Oui. Même s’il faut en parler avec beaucoup
d’humilité. La tradition expériment ale
irlanda ise est l’un de nos plus g r ands
héritages, Beckett et Joyce oui, mais aussi Flann
O’Brien...J’ai toujours admiré l’insouciance,
l’indépendance d’esprit, le courage personnel,
qui leur a permis de faire ce qu’ils ont fait. Mon
travail est devenu de plus en plus expérimental
grâce à la tradition irlandaise qui est pour moi
une habilitation à prendre des risques, une
licence pour se lancer dans l’expérience. D’os
et de lumière est expérimental de deux manières :
d’abord par sa forme, la continuité d’une phrase
ininterrompue d’à peu près quatre-vingt-dix
mille mots, mais aussi par son sujet, ce qui a
été moins remarqué. Cette expérience du sujet
me semble d’ailleurs la plus radicale : raconter
l’histoire d’un homme d’âge moyen, de classe
moyenne, marié depuis longtemps, qui aime sa
femme et ses enfants, et qui désire le meilleur
pour eux. Il n’y a aucun conflit apparent, aucun
drame. Allez le proposer à Hollywood, je crois
qu’ils n’en reviendraient pas : une histoire avec
un héros aussi banal, sans antagonismes. Voilà
l’expérience centrale du livre.
Comme la jour née d’u n simple citoyen
irlandais et juif dans le Dublin de 1904...Votre
Marcus Conway est-il un lointain parent du
Leopold Bloom d’Ulysse ?
Il est vrai que les deux sont des hommes
ordinaires, qui ont une famille, une femme
qu’ils aiment, et les deux ont un travail qui
compte beaucoup. Ce qui est essentiel dans
mon livre, Marcus est un homme au travail,
qui se rend chaque jour à son bureau et pour
qui ce travail garde un sens fort. Souvent, dans
la littérature d’aujourd’hui, les personnages
ne travaillent plus, comme s’il n’y avait plus
d’intérêt à raconter la vie professionnelle.
Mais pour revenir à Leopold Bloom, oui,
je pense qu’ils ont en commun beaucoup de
choses, mais je veux être prudent, parce que ce
petit personnage ordinaire concentre l’essence
de la littérature irlandaise contemporaine....
Une dernière question sur vos paysages, qui
sont jusqu’à la dernière page, portés par une
poésie constante et lyrique. Cette vision de
la nature irlandaise est-elle d’autant plus
onirique qu’elle est décrite par une voix qui a
quitté les lieux ?
N’oublions pas qu’il s’agit d’un ingénieur, il
vit donc dans le regard, il doit observer ce qui
l’entoure, le paysage, les routes, les ponts. Il a
développé depuis l’enfance cette capacité à saisir
les formes, les lieux. Je décris une nature dans
laquelle j’ai grandi, celle du comté de Mayo. Et
des petites villes et villages, des communautés
que je connais, et qui essaient de lier les gens
ensemble. Le village de Louisburgh qui apparait
dans le livre est là où j’ai vécu, bien que je sois
aujourd’hui à Galway, ma famille demeure à
Louisburgh. Les routes qu’il décrit existent,
jusqu’à la scène finale, et cette route de la scène
finale. D’autre part, il a passé sa jeunesse dans
un séminaire, il est donc familier des Ecritures,
et je crois que dans ses descriptions il y a cette
dimension biblique, notamment dans ce pouvoir
d’émerveillement qu’il a gardé. La scène finale,
lorsqu’il meurt dans le paysage qui l’a vu grandir,
a eu réellement lieu : j’ai subi un infarctus, dans
les mêmes circonstances que Marcus.
LITTÉRATURE / Page 29
LIVRE REPORTAGE
Déclassés d’Amérique
C’est un des grands livres de la rentrée, Janesville, une histoire américaine. A l’heure où des usines General Motors ferment leurs portes
aux Etats-Unis, Amy Goldstein livre un reportage sur les conséquences humaines de la fermeture de l’une d’entre elles en 2008.
Par Clémence Boulouque
«L
JANESVILLE,
UNE HISTOIRE
AMÉRICAINE
Amy Goldstein, traduit
de l’Anglais (EtatsUnis) par Aurélie
Tronchet, Christian
Bourgois, 336p., 23e
a prospérité n’a pas toujours été
chose aisée. Mais à travers les
temps difficiles et les meilleurs, à
travers les grands défis et les grands
bouleversements, la promesse de Janesville
a incarné la promesse de l’Amérique. » C’est
ainsi que Barack Obama a décrit la ville du
Wisconsin lors de sa visite à l’été 2008 : une
page d’Amérique. Obama n’était alors que le
sénateur de l’Illinois, candidat à la MaisonBlanche, et la ville n’avait pas encore plongé
dans la Grande Récession et fait sombrer
sa classe moyenne dans le chômage et la
précarité. Janesville était l’un des fleurons
de General Motors, dont la production de
Chevrolet dans les usines de la ville avait
commencé à la Saint-Valentin de 1923, mais
aussi de la marque de stylos Parker, fondée à
la fin des années 1880 et qui fabriquait aussi
à Janesville. Lorsque la production des SUV
Chevrolet a été arrêtée, quelques jours avant
Noël 2008, la cité a été frappée de stupeur,
puis le tissu social a commencé à s’étioler. Et
Parker, racheté par un grand groupe, n’a pas
tardé à délocaliser ses usines au Mexique.
C’est cette chronique d’une cité en
souffrance, vue par ses habitants, en cinquantecinq brefs chapitres et trois cents pages
remarquables de minutie et d’empathie, que
signe Amy Goldstein, journaliste au Washington
Post, co-récipiendaire du Prix Pulitzer en 2002.
Janesville, sorti aux Etats-Unis à l’automne 2017,
Page 30 / TRANSFUGE
a reçu un accueil enthousiaste, amplement
mérité. La précision et le sens du détail qui
caractérisent l’écriture de Goldstein se révèlent
aussi dans son expression orale, ce qui la pousse
lorsque nous nous rencontrons à s’interrompre
parfois (« Attendez, je souhaiterais reformuler
ce que je viens de dire ») à la recherche de
l’expression la plus juste.
Interrogée sur la genèse du projet, Amy
Goldstein se souvient : « Pendant la Grande
Récession, il y a un peu plus de dix ans, au
moment où tant de gens perdaient leur
emploi, beaucoup de bons articles analysaient
l’aspect macroscopique de la situation- quelles
politiques économiques pourraient permettre
de sortir de la crise. Mais je ne voyais pas de
reportage sur ce que cela signifiait vraiment
pour les communautés affectées par cette crise.
Et je voulais écrire quelque chose qui soit une
métaphore, une approche microscopique de
l’impact de cette récession. Je ne connaissais
pas Janesville avant mais la ville présentait des
aspects intéressants à étudier : une ville qui n’a
jamais fait partie de la Rust Belt (« la ceinture
de la rouille, » qui s’étend du Delaware au
Midwest, surnommée, jusque dans les années
soixante-dix, la « ceinture de l’industrie ») mais
qui a été frappée de plein fouet par le recul de
l’activité et a perdu neufs mille jobs en 20082009. Je voulais saisir l’impact de cette mauvaise
conjoncture sur une telle communauté. »
Et en effet Amy Goldstein fait la chronique,
REPORTAGE LIVRE
© AP PHOTO/PAUL SANCYA
sur une période de cinq ans, d’une prospérité
qui se retire. L’ouvrage est divisé en chapitres
courant de 2008 à 2013, avec un épilogue
en 2 016 , au lendem a i n de s élect ion s
présidentielles. Chacun des chapitres est
raconté par un des protagonistes : politiciens,
enseignants, employés du secteur automobile
et leurs familles- les Vaughn, les Whitteaker,
les Wopat- deviennent des connaissances au fil
des pages. Sur le procédé utilisé pour créer ce
kaléidoscope, la journaliste explique :
« Je voulais que le livre permette de se
sentir proche des gens. J’ai été très lente à
décider qui serait dans le livre, quels seraient
les protagonistes principaux de l’histoire. Il
fallait évidemment des individus qui avaient
perdu leur emploi, et donner à voir leurs
décisions. J’ai rencontré beaucoup de monde.
De nombreuses familles à Janesville comptaient
plusieurs générations qui avaient chacune
travaillé à l’usine ou chez les sous-traitants.
Et parmi ces générations, celle des aînés avait
pu prendre sa retraite confortablement et se
sentait coupable que leurs enfants adultes
aient perdu leur emploi. Je voulais aussi
faire figurer au moins une famille dont les
enfants entraient dans l’âge adulte pendant
cette période pour que l’on saisisse l’effet de
ricochet pour la génération d’après et pour le
tissu local. Et je souhaitais m’assurer que toutes
ces personnes se sentent à l’aise avec l’idée
que j’utilise leur véritable nom car pouvoir
nommer me semblait important. J’ai parlé avec
elles tout au long de ces années et certaines
étaient initialement hésitantes. Elles savaient
que c’était pour un livre mais je voulais être
respectueuse des limites de chacun et de ce
qu’ils étaient prêts à partager. Entre le moment
où j’ai commencé le livre et la publication, près
de six ans se sont écoulés, donc cela fait un
LITTÉRATURE / Page 31
LIVRE REPORTAGE
certain nombre de conversations. »
Le réalisme cinglant du livre est le résultat
des liens tissés au fil du temps : « Parfois j’avais
une conversation avec un protagoniste et je le
recontactais ensuite pour lui poser plus de
questions. Il fallait que
je sois capable de décrire
les choses de manière
précise. Et tout le monde
a été très patient avec
moi. Je pense au moment
où Matt [ancien employé
de GM] s’apprêt e à
quitter sa fa mille et
partir travailler dans
l’Indiana. Nous avons
eu de nombreuses
conversations sur ces
q u i n z e m i nu t e s d e
sa vie.» Cette scène est l’une des multiples
occasions du livre où les individus sont pris
de vertige face au tour pris par leur propre
existence et où les causalités qui leur ont été
inculquées, une certaine éthique du travail,
sont brisées : « Un tour de clé de contact et
Matt sent le ralenti familier du vieux pick-up.
Sa main dérive vers le levier de vitesse, mais il
ne se résout pas à passer la marche arrière. Et il
sait pourquoi. Un poids l’oppresse, le genre de
poids qui pèse lourd sur un homme, à l’aube de
sa cinquième décennie, quand il découvre que
tout faire comme il faut ne suffit pas. »
La prouesse de Goldstein est d’autant plus
remarquable que la honte d’avoir perdu leur
emploi et une grande pudeur définissent ces
êtres. « Il était difficile pour tous ces gens
d’imaginer un futur qui ne ressemblait pas à
leur passé. Penser que les choses reprendraient
leur cours n’était pas du déni. Il était déjà arrivé
qu’une production de véhicule s’arrête et qu’un
autre type de véhicule la remplace », mais pas
cette fois. Encore solidement ancrés dans la
classe moyenne quelques mois auparavant,
les anciens employés vivent mal. « Une des
choses qui m’a frappée en arrivant à Janesville
est la conscience qu’avaient les habitants de
leur propre résilience et de leur ingéniosité.
Ce n’était pas le genre d’endroit où les gens
lâchent prise. » Mais, dans les tableaux que
peint Amy Goldstein, la lassitude menace, le
taux de suicide s’envole, et le quotidien s’inscrit
dans une stratégie de survie : les réticences
avant d’accepter des aides sociales, un gardemanger mis à disposition de certains lycéens
qui se cachent pour aller chercher des vivres
devenus inaccessibles et les rapporter chez
eux, des adolescents dont les salaires de petits
boulots accumulés sont glissés dans la poche
de leurs parents pour leur permettre de régler
des courses de première nécessité, des familles
et amis emménageant
les uns chez les autres
après avoir perdu leur
maison, faute d’avoir
pu honorer les traites de
leur prêt. La chronique
n’e s t p o u r t a nt p a s
misérabiliste. Les faits
suffisent. Show don’t
tell. C’est ce qui a poussé
Dominique Bourgois à
publier le livre après
avoir lu une critique
dans le New York Times
qui l’avait intriguée. Elle a eu parfois les larmes
aux yeux devant tant de détresse et de pudeur
nous confie-t-elle.
« Cet homme
découvre que tout
faire comme il faut
ne suffit pas »
Page 32 / TRANSFUGE
L’Amérique déboussolée
Goldstein a immédiatement compris que ce
serait de la narrative nonfiction qui, donnant
l’impression d’une histoire mais en réalité
ancrée dans des faits et dans le reportage,
donnerait le ton juste à cette histoire- un
genre littéraire très américain dont « Florence
Aubenas et Ariane Chemin sont les rares
représentantes en France » note Dominique
Bourgois. S’il est souvent dit que ce genre est
né à la fin des années soixante, avec, en figure
de proue, Joan Didion et Slouching towards
Bethlehem, qui se livrait à une démystification
de la Californie en technicolor en allant à
la rencontre de ses démunis et junkies, il est
possible de faire remonter cette technique
narrative à la fin du dix-neuvième siècle - et aux
brèves esquisses naturalistes de Stephen Crane
qui saisissent le résultat de l’industrialisation à
New York, et ses bidonvilles. Dans tous les cas,
il s’agit de vérités inconfortables, de couteaux
plantés dans le rêve américain. Voici les livres
parus depuis la fin 2016 qui dépeignent la
désindustrialisation du pays : Strangers in Their
Own Land de Arlie Hochschild, Dopesick de Beth
Macy dans l’état de Virginie sur l’épidémie
d’addiction aux opiacés, ou encore, dans un
registre un peu différent car il s’agit d’un récit
autobiographique, Hillbilly Elegy (« élégie du
péquenaud ») de J.D. Vance sur des familles
du Kentucky.
Le succès de ces récits coïnciderait-il avec
REPORTAGE LIVRE
la prise de conscience, par une partie du pays
sonnée par la victoire de Trump, de cette autre
Amérique qui s’est révoltée, de la revanche dans
les urnes de l’Amérique blanche et paupérisée ?
Amy Goldstein acquiesce : « Il y a eu un ensemble
d’ouvrages qui sont sortis plus ou moins au
même moment mais les auteurs écrivaient
leurs livres lorsque j’écrivais le mien et je n’avais
aucune idée de ce qu’ils préparaient. Chacun,
avec des approches différentes, analyse ce qui
est en train de se passer pour la classe moyenne
aux Etats-Unis, et le changement de la nature
du travail. »
En effet, les protagonistes de toutes ces
récentes chroniques de l’Amérique déboussolée
ne sont nullement les white trash (les « déchets
blancs ») qui peuplent les romans de Russell
Banks et vivent dans leur trailers, leurs caravanes
sur des terrains vagues, mais bien des déclassés.
Pourtant, les raccourcis qui voudraient
que des cités comme Janesville tombent dans
l’escarcelle populiste ne sont pas de mise.
Comme le souligne l’auteur, « une des raisons
pour lesquelles je pensais que Janesville serait
aussi intéressante est l’environnement politique.
C’est une ville à la tradition syndicale ancienne.
Mais son représentant au Congrès est Paul Ryan,
qui a été élu speaker du Congrès. Il y avait donc
une tension entre ce politicien conservateur et
la ville qui ne l’est pas tant que cela. En 2016, le
Wisconsin a certes voté
pour Donald Trump –
la première fois depuis
les années 1980 que le
Wisconsin votait pour
un Républicain lors
des présidentielles et le
jour de l’élection, j’étais
très impatiente de voir
com ment Ja nes v i l le
avait voté. Mais la ville
s’est prononcée, avec
une courte majorité,
pour Hillary Clinton.
Je pense que cela
signifie que l’identité
syndicale de la ville s’est
prolongée bien après que les emplois syndiqués
ont été perdus. »
ce qui se passe lorsque les bons emplois
disparaissent, comment les gens peuvent
reconstituer leurs moyens de subsistance et
comment on peut encourager les gens. Et la
formation apparaît comme un remède -l’une
des rares politiques sur lesquelles Démocrates
et Républicains s’accordent, avec quelques
nuances. L’université locale a connu un
déluge d’employés de l’usine qui ont reçu de
l’argent fédéral pour reprendre leurs études.
Et quelques-uns m’ont confié leurs expériences.
J’ai aussi travaillé avec des économistes pour
voir de façon statistique si ces programmes de
formation se révélaient utiles. L’échantillon
portait sur les gens qui ont perdu leur travail
dans le sud du Wisconsin. Quelques années
après avoir été licenciés, il s’avère que ceux
qui avaient suivi une formation étaient moins
susceptibles d’avoir retrouvé un emploi, de
travailler tout au long de l’année et d’avoir
un meilleur salaire que ceux qui n’avaient pas
repris leurs études. Je ne pense pas que ce que
nous avons appris soit une condamnation sans
appel de la notion même de formation mais il
s’agit d’aborder la question avec précaution car
il n’y a pas de formule automatique. »
Ultime mirage, l’espoir de la reprise comme
un retour à la normale : « Au cours des dernières
années, le taux de chômage a certes baissé mais
les salaires ne sont jamais revenus au niveau de
ce qu’ils étaient », note
Goldstein – une tendance
de fond à travers le
pays. L’impact n’est
pas seulement matériel,
il est psychologique.
cette incertitude des
lendemains, a laissé de
profondes marques et
l’optimisme par lequel
la ville aime pourtant à
se définir a chancelé.
Baromètrede l’Amérique désindustrialisée,
Janesville a des échos
universels- ceux des
promesses effritées. Et
telle était aussi l’ambition d’Amy Goldstein :
« J’ai pensé que l’histoire que j’écrivais était une
histoire américaine mais tout au long de l’écriture, il m’a semblé que cette histoire était aussi
pertinente ailleurs, là où d’autres sortes d’emplois
sont partis – en France, en Europe. Janesville est
un gros plan et un microcosme qui résonne
au-delà des Etats-Unis. »
« Il était difficile
pour tous ces gens
d’imaginer un futur
qui ne ressemblait
pas à leur passé »
Baromètre de la désindustrialisation
Janesville s’attaque aussi, sans idéologie, à
d’autres solutions réconfortantes, telles que
l’efficacité des programmes de formation ou
le fantasme d’une reprise. « Je voulais regarder
LITTÉRATURE / Page 33
PORTRAIT LIVRE
GARÇON,
remettez-nous ça !
C’est une révélation de la rentrée littéraire
française. Retenez ce nom, Gay. Bruno Gay.
Portrait d’un écrivain garçon de café.
Par A rnaud Viviant
photo Jean -Luc Bertini
LITTÉRATURE / Page 35
LIVRE PORTRAIT
D
ieu sait si j’en ai fait des rencontres avec
des écrivains de tous poils, de tous sexes,
mais à la fin de celle-ci, je me suis dit :
« C’est l’une des meilleures ». Il est vrai
que Bruno Gay sort du cadre sociologique
habituel de la littérature française. Ce garçon
de café de cinquante-six ans, qui officie dans
une brasserie de la rue de Rennes (75006),
publie un premier roman, No Zone, étonnant
et beau, aux éditions Léo Scheer. Avant d’en
parler, continuons un peu les présentations.
Je ne sais pas si, en suivant le célèbre axiome
de Sartre, Bruno Gay joue au garçon de
café lorsqu’il travaille (sans doute que oui),
mais une chose est sûre : pour ce qui est très
vraisemblablement sa première interview
avec un journaliste, il joue parfaitement
à l’écrivain. Et pas n’importe lequel. A
l’écrivain confirmé. Au sens de : qui a fait sa
confirmation.
Bruno Gay est né à Paris. « Dans le XIVe
a r rond i s sement , com me de nombreu x
Parisiens, puisqu’une majorité des cliniques
se trouvent là » m’apprend-il au passage. Je ne
serais pas venu pour rien. Ses parents sont
justement pour son brassage de population.
Garçon de café, avec de la classe, est un lieu
idéal d’observation. « Et puis, ajoute-t-il, servir,
ça me plaisait. Je me suis donc condamné au
lumpenprolétariat ». Il me raconte qu’il aurait
pu être publié à vingt et un ans. Son manuscrit,
un roman, avait été accepté par une maison
d’édition, mais c’est lui qui y a finalement
renoncé. « Je ne voulais pas être un écrivain
précoce » dit-il avec une telle simplicité qu’on
le croit absolument. « Ensuite, je n’ai rien lu
ni écrit pendant quinze ans. Diète complète. »
C’est en emménageant enfin avec sa famille
« dans un logement décent », en quittant sa
chambre de bonne donc, que Bruno Gay
recommence à écrire. D’abord, de la poésie.
Qu’il montre alors à un de ses amis, écrivain.
On aimerait bien savoir qui. Mais quand je
pose la question, le sympathique Bruno se
ferme à double tour. On s’en fout. Toujours
est-il que l’ami écrivain lui lance en matière
de défi : « C’est bien, mais tu ne tiendras pas à
la longue. » Quelques temps plus tard, Bruno
Gay lui amène une nouvelle. L’écrivain la
lit et la lui rend en lui disant juste, d’un ton
« Servir ça me plaisait. Je me suis donc
condamné au Lumpenprolétariat »
NO ZONE
Bruno Gay, Editions Léo
Scheer, 120p., 17 e
des bourgeois qui l’emmènent au concert,
à l’opéra, au théâtre. Mais ce qui n’est pour
eux qu’un environnement culturel est pour
lui la source de nombreuses illuminations,
m’analyse-t-il aujourd’hui. Très vite, il prend
conscience que s’il possède une chambre de
bonne et trois oeuvres d’art, il ne pourra
jamais rien lui arriver. C’est exactement ce
qu’il va faire. Il collectionne de l’art et vit dans
une chambre de bonne (y compris, pendant
un temps, avec sa femme et trois enfants, me
dit-il dans un souffle) et « effectivement, il ne
m’est rien arrivé », ajoute-t-il en souriant, avec
sa bonne tête de bienheureux. Il a fréquenté
la Sorbonne mais il ne voulait pas devenir
enseignant. « Je voulais être rentier mais mes
parents s’y sont opposés » dit-il finement. Alors
il a choisi garçon de café. D’une part à cause de
sa grand-mère qui lui disait : « Avoir la classe,
c’est être à l’aise dans tous les milieux et mettre
à l’aise tous les milieux ». Bruno aime Paris
Page 36 / TRANSFUGE
qu’on imagine, celui de l’amitié faussement
blessée : « Salaud! » Depuis, Bruno Gay a
écrit trois romans et un recueil de nouvelles.
L’une d’elle, intitulée « Samsung », l’histoire
d’un four à micro-ondes, paraîtra d’ailleurs
dans le numéro de janvier de la Revue Littéraire,
toujours chez Leo Scheer. « J’ai une trentaine
de lecteurs qui réclament après moi, j’ai mon
lectorat », dit le primo-romancier. Dont sa fille
qui, après avoir lu No Zone lui a déclaré : « Au
bout de vingt pages, je t’avais complètement
oublié ». Beau compliment. « Quand j’ai fini
mon boulot de serveur, raconte son père, je
n’ai aucune charge psychique, je ne ramène
pas de travail chez moi, contrairement à un
ingénieur par exemple. Je n’ai pas de télé,
pas de voiture. Alors voilà, je suis entré en
littérature comme on entre en religion. » No
Zone, ce court roman de cent vingt pages a été
écrit il y a deux ans et demi en trois semaines, à
raison de six jours par semaine et de 12 heures
PORTRAIT LIVRE
« Seule la pratique du goût permet
de vivre en harmonie »
par jour, durant les vacances de l’auteur chez
ses parents. Il semblerait que ce soit le dernier
sorti de l’usine invisible. Il se déroule dans le
futur, contrairement aux deux précédents dont
l’un se passe dans le présent et l’autre dans le
passé (et pas la peine d’insister, c’est tout ce que
j’en saurai). Des militaires et des scientifiques
sont envoyés en expédition dans une zone qui
a été contaminée par une explosion atomique.
Charge à eux de découvrir ce qu’il est resté de
faune, de flore et peut-être aussi d’humanité…
On pense à Stalker, moins d’ailleurs au film
(« que je n’avais pas vu avant d’avoir écrit le
livre » me dit Gay) qu’à l’excellent roman des
frères Strougatski dont il est adapté. Sous le
titre, aucun genre n’est indiqué, ni roman ni
récit, car dans l’esprit de son auteur, il s’agit
d’un « manifeste esthétique ». Pourquoi pas?
Le narrateur de No Zone ne dit-il pas au début
de son histoire : « Je me frappe d’être moimême d’un tempérament trop spéculatif, et,
à plus de quarante ans, ma tête n’est jamais
close. Rendu à ce point de ma réflexion, je
suis, malgré tout, arrivé à la conclusion que
seul le goût, je veux dire la pratique du goût,
l’estimation permanente et le jeu de perception
active que nécessite son exercice permet la vie
en harmonie ».
Quand on le questionne sur ses influences,
Bruno Gay commence par dire fièrement
la langue française. Puis, comme il me voit
dodeliner un peu de la tête, il parle de Swift,
de Shakespeare, de Jacques Abeille qu’il
vient de découvrir. Il cite aussi Monsieur Teste,
Le Rivage des Syrtes et le Dernier des Mohicans,
autre récit d’expédition qu’il trouve d’un
« désespoir absolu ». Il a lu Houellebecq.
« La question du style ne m’intéresse pas
du tout » dit-il au passage. « En revanche, je
me pose la question du lecteur. Tout mon
livre est un défi à la lecture ». Là, Bruno Gay
exagère un tout petit peu. « Je voudrais que
le lecteur avance dans sa lecture comme ces
explorateurs en terre inconnue, calcinée. Je
ne cherche pas à provoquer du suspense mais
de l’attente chez le lecteur ». Là, en revanche,
il dit juste. Reste maintenant à percer un
dernier mystère : pourquoi avoir accepté de
publier, alors qu’il s’y était jusqu’à présent
toujours refusé à moins qu’il n’y ait jamais
songé ? Bruno Gay me raconte alors qu’un
ami (toujours le même écrivain? M’agace,
celui-là…) a passé son manuscrit à Richard
Millet, qui a trouvé refuge chez Léo Scheer
après avoir été viré de chez Gallimard. « Je
ne cherchais pas à me faire publier, mais à
me faire éditer. Je cherchais un édit. » Et
puis, avec ce demi sourire avec lequel il sert
sans doute les demis pression, il m’ajoute
doucement : « Ma mère a quatre-vingt-deux
ans. Mes trois enfants ne me prenaient pas
trop au sérieux. Alors… »
SALINGER
CENTENAIRE DE SA NAISSANCE
LE CHEF-D’ŒUVRE
INTEMPOREL
Édition bilingue
Édition classique
Édition collector
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toute l’œuvre
de J. D. Salinger
LIVRES CRITIQUE
Balance ton cochon
Quand le jeune Oscar Coop-Phane réécrit le procès d’un cochon au
XVe siècle, c’est Le Procès du cochon, une fable sur le puritanisme.
Et l’un des meilleurs romans français de la rentrée.
Par Oriane Jeancourt Galignani
E
LE PROCÈS DU
COCHON
Oscar Coop-Phane. Editions
Grasset. 128p., 12e
crire sur le présent n’implique pas d’être
contemporain. On commence à le savoir,
tant un certain pan de la littérature
française excelle à couler les sujets les
plus brûlants dans des formes désuètes. A
l’inverse, les vieilles histoires ne garantissent
pas des romans conservateurs. Oscar CoopPhane reprend un récit fameux et grotesque,
de la France médiévale : le procès de la
truie de Lavegny, qui eut lieu au XVe siècle.
Parce qu’elle avait dévoré un enfant, elle fut
condamnée à mort. Ce n’est pas l’évêque
Cauchon condamnant Jeanne d’Arc, mais une
assemblée de clercs condamnant le cochon.
Nous voilà dans un Moyen Age délirant,
fameux âge de l’irrationnel. Il y a dix ans,
Céline Minard imposait sa version médiévale
truculente dans Bastard Battle. Du monde
de François Villon, elle tirait une langue
outrageusement vive, et neuve. Oscar CoopPhane aussi a une belle langue. Sobre, concise.
Sans arrière-fond. Son Moyen Age n’a rien de
Villon, il est plutôt kafkaïen. Ou Handkien.
Et bien proche de notre époque. Son Procès
du cochon est une satire fine et absurde de
la justice humaine. En trois parties, le récit
nous est conté : le cochon tue, le cochon est
emprisonné, le cochon est condamné. CoopPhane joue sur les points de vue et les formes.
La deuxième partie, le procès, la plus virtuose,
est même écrite sous forme théâtrale. La
cruauté au fil du livre bascule de l’animal à
l’homme.
Et c’est là que ce livre trouve sa puissance.
Le Procès du cochon est un livre sur le règne du
puritanisme. Il y a de La Lettre écarlate dans
cette condamnation d’un être qui ne peut pas
se défendre. D’un porc silencieux et haï. Dans
cette peinture d’une justice qui s’écoute, et se
congratule, au nom de la morale et de l’ordre.
Ce discours puritain culmine dans le plaidoyer
de l’avocat des victimes, qui demandent
l’exécution du « criminel » : « la menace n’est
pas une figure de style, elle se tient face à vous,
elle est là, attachée par des cordes. Elle pue. Tue
sans vergognes, sans remords. Elle ne donne
Page 38 / TRANSFUGE
pas d’explication car elle est née pour détruire,
pour brûler tout ce qui est pur. » Merveille de ce
discours fumeux, fondé sur une vague mystique
du « mal », qui forge un puritanisme guerrier.
Voilà bien de quoi le cochon est réellement
coupable : d’être cet être sale, abruti, sans
conscience qui s’invite parmi les hommes. Que
lui oppose la société décrite par Coop-Phane ?
Sa propre version de la violence, au centre de
la troisième partie : celle du bourreau. Bien
sûr, on ne lui serre pas la main, « comme un
tatouage au visage, Jean ne porte pas son nom
mais ses outils, ses fers, ses cordes et ses lames. »
Les bourreaux comme les cochons, cristallisent
les pulsions irrationnelles de cette société nette
et rigide. Ils sont les monstres nécessaires que
la foule vient voir mourir. Il faut lire la scène
de mise à mort, la précision du supplice, pour
saisir l’extrême cruauté d’une société qui se
paie de mots pour s’offrir une conscience. Nul
doute qu’Oscar Coop-Phane est un écrivain de
notre époque.
CRITIQUE LIVRES
Sidération
Yasmine Chami signe un des romans les plus sensibles
de la rentrée, Médée chérie ou la superbe élégie d’une
femme quittée.
Par Oriane Jeancourt Galignani
M
édée est abandonnée dans un
aéroport. C’est mieux qu’au seuil du
trône, dans un pays étranger, comme
sa célèbre homonyme. L’héroïne de
Yasmine Chami, la Médée chérie du titre- à la
résonance cruelle, puisqu’elle est quittée dès
les premières lignes- est cette épouse rejetée
par un mari parti « acheter le journal ». Elle
nous est donnée ainsi, en statue de sel, figée
dans sa transition, d’un avion à l’autre. Chute
immobile qui fait récit. Et la Marocaine
Yasmine Chami, qui signe là son troisième
roman, sait faire vivre ce basculement d’une
femme dans la douleur.
Lorsqu’elle se remettra en branle, elle va
choisir de ne pas tourner le dos à l’affront, mais
de se plonger dans la douleur, pleine, entière.
Contre les supplications de ses enfants, adultes,
venus lui annoncer le départ définitif de leur
père- pourquoi est-il parti ? On l’ignorera
jusqu’au bout- elle s’installe dans l’hôtel de
l’aéroport. Et dans une chambre laide, libérée
des regards inquiets de ses enfants, elle se
laisse dévorer par l’abandon, et les souvenirs
de l’amour : « tout ce qu’elle peut vouloir, c’est
le silence gris d’une chambre étroite, son corps
abandonné comme une dépouille inutile sur
le lit où tant de corps se sont succédés. (…) Il y
a en elle un monstre enchaîné qui attend une
brèche pour se libérer et tout emporter dans
une dévastation radicale. ». Dans une langue
onirique et lyrique, elle nous plonge donc
dans son récit : la rencontre avec cet homme,
si violemment attiré par elle, ce chirurgien,
la naissance de leurs trois enfants, la vie ces
trente dernières années à Rabat, le travail, les
nécessités des enfants. La beauté inlassable de
la ville marocaine, la présence radieuse de la
mer, et de la sensualité de l’été. Elle ausculte
son existence avec le détachement de celle
qui a tout perdu. Choix proustien de relater
un monde du point de vue de sa destruction.
Dans ce voyage introspectif que lui impose la
douleur, elle tente de définir ce qu’elle est, et
qu’elle a toujours été, au-delà de l’amante et
de la mère ; une artiste, sculptrice, dont les
créatures s’alignaient au dernier étage de leur
maison, figures hirsutes masquées par des fils
de fer qui les entenaillaient, ce qu’elle appelle
« ses explorations menées dans la pierre et la
terre, la colle et le fil, l’acier et le verre, le latex,
le caoutchouc… » Son autoportrait d’artiste se
dessine par vagues, au gré de la douleur qui la
terrasse dans cette chambre où Médée s’affirme
en Médée, non pas criminelle mais irréductible
magicienne.
L’autre vibration de ce texte s’avère la relation
qu’entretient Médée avec son fils, Adam, qui
l’appelle à chaque heure, pour s’assurer qu’elle
tient bon. Avant de l’accepter, la mère refuse
d’abord ce soutien, livrant un combat contre
elle-même qui ne tolère aucun témoin : « elle
va errer seule, et réapprendre une vie pas à pas,
(…) au cœur du souffle qui lui manque, dans
une sorte de sidération protectrice. » Elle est
sidérée, au sens médical, de « mort apparente ».
Ce mot « sidération » revient en leitmotiv tout
au long du texte, d’une comparaison guerrière,
le chirurgien de mari devenant l’avion aveugle
qui accomplit des « frappes chirurgicales »,
jusqu’au silence, à l’immobilité statuaire. A
croire que la sculptrice Médée n’a rien fait
d’autre que sculpter, trente années durant, la
statue douloureuse qu’elle allait devenir.
De ce livre, s’élève le chant d’une morte qui
réapprendra à vivre, grâce à un, deux visages
qui se tourneront vers elle. Des individus qui
comme elle, ont tout perdu, mais sont prêts à
poursuivre, au-delà de la sidération.
MÉDÉE CHÉRIE
Yasmine Chami, Actes
Sud, 144 p., 15,80 e
LITTÉRATURE / Page 39
LIVRES CRITIQUE
« Salaud potentiel » sous l’Occupation, un flic-poète d’Anvers purge ses
peines. Roman fort du Belge Jeroen Olyslaegers
Par Clémence Boulouque
U
TROUBLE
Jeroen Olyslaegers. Traduit
du néerlandais (Belgique)
par Françoise Antoine. Stock,
448 pages, 22.50 e
n vieil homme s’adresse à son arrièrepetit-fils et passe aux aveux. Anvers, 1940.
Wilfried, vingt ans, fils de comptable,
devient auxiliaire de police pour
échapper au travail obligatoire en Allemagne.
Désormais exécuteur de basses œuvres dans la
Belgique occupée, il cache ses inclinations de
poète et une personnalité dédoublée : il abrite
en lui son alter-ego, Angelo, « contraint de
traverser la vie dans la peau de Wilfried Wils »
un « salaud potentiel », et donc un salaud tout
court, un homme qui s’est souillé pour feindre
la normalité sous l’occupation, et qui en boira
le poison, des décennies plus tard. Le ton est
cru, les mots giclent, et Jeroen Olyslaegers
flingue les faux-semblants, dans l’adresse de ce
vieillard indigne à sa descendance : « personne,
pas même toi, n’est cohérent ; il n’y a que les
fous à l’asile qui le soient, enfermés dans leur
tête, agrippés comme des forcenés à leur
vision du monde, que personne à part eux ne
comprend. » Olyslaegers contourne les écueils
du récit-confession, un peu conventionnel
et fané, par une véritable ampleur narrative
et par une chronique du ressentiment, « ce
sentiment banal qui vient pleurnicher et
tirer sur ton pantalon comme un enfant
grincheux », comme modalité du tragique.
L e roma n est au s si u n t ableau au x
personnages suffocants. Il y a là Barbiche
teigneuse, le professeur de lettres qui donne
à Wilfried des livres de Rimbaud, qui tente de
le convertir à son antisémitisme sauvage et à
son goût des prostituées. Karel, l’ancien brave
écolier devenu un fier SS qui parviendra à
échapper à toutes les sentences et à vivre un
après-guerre de nanti et de patriarche. La belle
Yvette, l’amoureuse qui se rêve cantatrice et qui
finira en épouse mutique. Lode, le collègue
et futur beau-frère de Wilfried, qui protège
un Juif mais pour des motifs peut-être moins
nobles qu’il n’y paraît puisqu’Anvers est aussi
une capitale de diamantaires. La sidération
devant le mal, qui secoue Wilfried et surtout
cet Angelo qui veille en lui, ne se transforme
jamais en héroïsme : « Si tout cela est possible...
Nous qui sommes là en tant que... quoi ? En
tant qu’assistants dans un monde à l’envers où
Page 40 / TRANSFUGE
le blanc devient noir, lors d’une nuit éclairée
comme un jour infernal. »
L e s col l a b or at eu r s de s rom a n s de
Modiano - la torpeur de Lacombe Lucien, ou
cette identification aux objets de l’abjection
chez Serge Alexandre dans les Boulevards de
ceinture - viennent à l’esprit et s’effacent. Le
récit d’Olyslaegers ne cesse en revanche d’être
parcouru par la figure de Margot la folle, la toile
apocalyptique de Brueghel l’Ancien, inspirée
par Jérôme Bosch- et les descriptions des
meutes à l’assaut du quartier juif impriment
cette dimension hallucinée. « La terreur règne
sans fard sur ce pillage à la bouche de l’enfer
(…) Elle se démène dans un paysage de folie,
en proie à la guerre et aux souvenirs, dans des
tons rouge vif, bruns et noirs. Ses yeux sont si
écarquillés qu’elle voit tout et rien à la fois. » Et
Margot retourne scander le récit, pour visiter
Wilfried, comme une hantise, et peut-être
son véritable double : « Qui suis-je, parmi ces
collègues qui ne veulent plus de moi ? Un moins
que rien, un fantôme casqué ? Suis-je la folle
Margot du tableau, qui traverse l’enfer, les yeux
écarquillés et l’épée au poing ? Est-ce elle qui
a provoqué le chaos ou en fait-elle seulement
partie, poussée à la folie par ce qu’elle est forcée
de voir ? »
© KOEN BROOS - AFGEKOCHT
La bouche de l’enfer
CRITIQUE LIVRES
Atrides un jour,
Atrides toujours
Le virtuose écrivain irlandais Colm Toibin revient avec
sa version de la tragédie des Atrides, Maison des rumeurs.
Par Oriane Jeancourt Galignani
R
éécr ire les my t hes impose une
performance d’équilibriste à l’écrivain
contemporain : il faut à la fois se pencher
sur le récit d’origine, enfin les récits que
l’on croit premiers, puisque le mythe n’a,
par définition, aucune origine, et s’en tenir
à distance. Certains s’en tirent avec facilité,
comme David Vann qui, lorsqu’il réécrit Médée,
semble évoquer une femme de sa connaissance,
d’autres avec lourdeur comme Anouilh, et son
Antigone récitante et incantatoire. Et voilà Colm
Toibin. On ne l’attendait pas à cet endroit du
mythe, ce si fin romancier de l’Irlande et de son
histoire, ce si délicat chroniqueur des amours
masculines, dont Le Maître nous avait fait
suivre les derniers soubresauts de l’existence
d’Henri James. Toibin approche le récit des
Atrides, avec la même fausse désinvolture
qu’il adoptait pour écrire sur Henri James.
Fournissant les détails historiques minimum,
les costumes, les maquillages des femmes,
les visages blancs et yeux cerclés de noirs, la
nourriture, les habitats. Cadre sobre pour une
intrigue psychologique, sexuelle, politique.
En quatre parties, on redécouvre le rouage
précis de la violence. A l’origine, la religion et
ses rites barbares. Ou plutôt, le prétexte de la
religion pour assouvir le goût du sang, éternel,
chez le peuple avant la guerre. Un personnage
apparaît, qui se révèlera le plus puissant du
livre : Clytemnestre. Reine traitée en esclave,
femme trahie par un roi lointain et cruel, mère
dont on assassine la fille. La première partie
nous plonge dans un univers aussi archaïque
que constitué, où la dictature règne, et détruit
les liens familiaux. La scène de mise à mort de
la jeune Iphigénie, sur un autel ensanglanté
par les génisses sacrifiées, est une prouesse
du romancier Toibin : « Je respirais l’odeur
du sang figé, il y avait des vautours dans le
ciel, partout ce n’était que mort, et ce chant
solitaire qui s’élevait, repris en écho par les
zélés serviteurs des dieux, puis par des milliers
d’hommes répondant d’une seule voix ».
Abrutissement de la foule par le rituel
religieux. Toibin fait voir la tyrannie, et ses
manœuvres. Pour cela, il s’offre la liberté de
modifier le mythe : ainsi de la place importante
laissée au personnage de Léandre, rebelle
du royaume et amant d’Oreste, qui devient
une figure libre, héroïque d’un soulèvement
populaire qui met fin aux carnages des Atrides.
Cette approche politique de Toibin permet à
la tragédie de quitter le huis clos étouffant et
irréel du palais, pour devenir l’affaire d’un
peuple, placé entre les mains de ces figures ivres
de sang et de sexe, néroniennes et décadentes,
que sont Agamemnon, Clytemnestre, Egisthe,
et même Electre. Comme si la malédiction
n’était pas celle d’une famille, mais d’un
peuple tel qu’il apparaît dans le roman, figures
de gardes, d’enfants enlevés, de familles
massacrées. Ces crimes créent un climat de
méfiance permanente, extrêmement fort dans
la deuxième partie du livre, lorsqu’Oreste est
envoyé dans une prison de jeunes garçons. Un
ordre militaire et injuste y règne, pasolinien
dans ses humiliations et son silence : le système
d’écrasement de l’individu propre à ce royaume
gouverné par des criminels. Les Atrides, l’autre
nom de la dictature selon Toibin.
MAISON
DES RUMEURS
Colm Toibin. Traduit de
l’anglais (Irlande) par
Anna Gibson. Robert
Laffont, collection
Pavillons, 288 p., 21 e
LITTÉRATURE / Page 41
LIVRES CRITIQUE
L’effacée
L’Enigme Elsa Weiss, ou le récit d’une survie brisée, couronné par le plus
prestigieux prix littéraire israélien. Par Clémence Boulouque
T
L’ENIGME
ELSA WEISS.
Michal Ben-Naftali, Actes Sud,
traduit de l’hébreu par Rosie
Pinhas-Delpuech. 208p., 21 e
el Aviv, 1982. Une femme se défenestre.
Et des générations d’élèves sont saisis de
stupeur. Elsa Weiss enseignait l’anglais
dans un grand lycée de la capitale.
Impénétrable et tyrannique, attentive mais
sans instinct maternel envers ses élèves, elle
ne se pliait à aucun des codes de la jeune
société israélienne. « Nous ne lui servions pas
de famille. C’était sans équivoque. Sa solitude
ne nous implorait pas. » La romancière évoque
cette mystérieuse « qualité qu’elle possédait et
mettait au cœur de nos existences : l’exception.
Non pas comme un miracle inattendu mais
comme une possibilité brillante. L’exception
était de l’ordre du possible. »
La première partie du livre est un tombeau
pour un être dont l’effacement « au profit
d’une chose qui n’était ni un message ni une
vision» scellait une inflexible présence, et qui
avait « l’orgueil et l’obstination de ceux qui ne
parlent à personne. » Son quotidien était exécuté
avec une précision mécanique : une excursion
chronométrée à la piscine, des repas au menu
immuable, et une attention minutieuse à un
corps minuscule qu’elle tentait d’allonger par
des talons et une coiffure en hauteur.
Des années plus tard, désormais ellemême enseignante, la narratrice, dans un jeu
spéculaire, tente de comprendre cette énigme
qui n’offre qu’une poignée de dates pour toute
trace. Née en 1917.
Mor te en 1982.
Parents quittés à
l’été 1944.
A lors Michal
Ben-Naftali brise sa
propre narration et
invente la vie d’Elsa
Weiss : son enfance
dans une petite
ville de Hongrie,
de s p a rent s au
judaïsme libéral
et un frère sioniste
parti pour la
Palestine avant la
Shoah, un mariage
avec Erik, un
homme choisi sans
Page 42 / TRANSFUGE
entrain parce qu’il semble être sans opinion.
Puis la guerre. Et la survie comme brisure à
retardement. La famille d’Elsa la presse de
monter à bord du fameux train Kastner pour
échapper à l’extermination massive de Juifs
Hongrois dans les derniers mois du conflit.
Elle sera l’une des 1684 Juifs clandestinement
exfiltrés à bord de wagons affrétés après les
tractations de l’avocat Kastner avec les nazis
en échange d’argent et de diamants. Censé
conduire ses passagers en Suisse, le train les
abandonne au camp Bergen Belsen où le typhus,
dans les quelques mois précédent la libération,
abat les survivants. Elsa Weiss, rescapée, rejoint
son frère à Tel Aviv mais Ben-Naftali décrit une
femme à qui la vie échappe. Et pour qui le procès
de Kastner, émigré en Palestine après la guerre,
accusé de collaboration en 1953, avant d’être
assassiné et disculpé de façon posthume, a sans
doute fait écho à son lancinant constat : « La
victime avait sa part dans cette négociation qui
l’avait sauvée. » Devoir sa vie à une telle tractation
rend-elle Elsa complice? En fait-elle une victime
impure ? Ces questions sur les survivants
moralement flétris par leurs bourreaux, et sur
la possible immoralité de la survie, qui se sont
faites stridentes lors du procès Eichmann en
1963, hantent Israël, et sont l’une des raisons
invoquées par le jury lors de l’attribution du prix
Sapir, la plus haute distinction littéraire du pays,
à la romancière en 2016.
Universitaire, spécialiste de Derrida, BenNaftali signe la déconstruction d’une vie
mutique, mais se fait parfois trop diserte dans
l’écriture de cette existence marquée par un
refus de laisser des traces. Elle laisse toutefois
en partage les mots de Simone Weil : « Chaque
être crie en silence pour être lu autrement. »
CRITIQUE LIVRES
Les vaincus
de La Havane
Un nouveau Leonardo Padura est toujours une bonne
nouvelle. Et à plus forte raison lorsqu’il signe ce qui est
peut-être son maître livre… Par Damien Aubel
«L
es plus désespérés sont les chants les
plus beaux » : si le vers de Musset est
un marronnier poétique bien vivace,
c’est sans doute parce qu’il pousse sur
une terre richement arrosée de pleurs. Ceux des
perdants de l’Histoire, des éclopés de la marche
du temps. Dont les voix s’élèvent dans le chœur
douloureux des grandes épopées de la défaite.
Et dont les modulations à la fois poignantes
et grandioses, les tableaux hantés de visions
suppliciées, ne se réverbèrent pas seulement
en vers, mais aussi dans la prose d’un héritier
aussi digne qu’inattendu : Leonardo Padura.
Qui a su convertir, d’oeuvre en œuvre, le polar
en parole épique, jusqu’à cette Transparence du
temps. Un roman qui pourrait bien être le faîte
de ce temple décrépit que l’écrivain dresse, à
son île, Cuba, à travers les tribulations de son
ex-flic, passé au négoce à la petite semaine de
livres rares, Mario Conde.
Odyssée des vaincus, donc, que ce dernier
Padura. Les compagnons du Conde, l’Ulysse
en pleine crise de la pré-soixantaine de cette
Havane, quelque part entre champ de ruines et
« far west » ? De vieux amis des fidèles lecteurs de
l’écrivain cubain : Carlos, cloué à son fauteuil
roulant ; le « Conejo », incapable de combler
le vide qu’a laissé sa fille partie à l’étranger ;
Tamara, qui titille toujours la libido de Mario ;
Manolo, toujours flic, avec qui Mario formait
un tandem au temps où il était en activité. Un
petit groupe qui tente d’atténuer dans le rhum
et les plantureux repas, la conscience de vivre,
ou plutôt de survivre « par pur miracle, dans la
dèche permanente. » Et dont les pérégrinations
dans Cuba condensent, comme dans toute
épopée, l’esprit d’une société, d’un peuple :
« Conde se dit qu’en réalité, il y avait deux villes
invisibles dans la ville visible : la fourmilière
agitée des malheureux et les fabuleuses
propriétés des bienheureux politiques et
économiques. »
Grand chroniqueur de la frater nité
épicurienne des cabossés de Cuba, Padura
est aussi un maître du mystère. Cette fois, le
catalyseur est une statue de vierge noire, dérobée
à un ancien camarade de lycée, et qui traîne
dans son sillage du sang et des morts violentes.
Mais aussi tout une histoire. Une autre odyssée,
celle qui au cours des siècles, a fini par conduire
la statue jusqu’aux rives de l’île. Une odyssée
partie d’Europe, tissée, celle-ci aussi, de déroutes
et de fuites, au fil du temps long de l’Histoire.
Peste noire médiévale ; chute de Saint-Jean
d’Acre et de l’ordre des Templiers ; absurdités
fratricides et criminelles de la guerre d’Espagne.
Les temporalités s’entrelacent, l’Histoire devient
un feuilleté d’histoires, une vue éclatée des
événements. Car on est chez les perdants : pas
de destin linéaire qui mènerait confortablement
à une victoire, mais le zigzag capricieux, boiteux,
du cours des choses qui vont empirant…
Mais cette odyssée en miettes n’est telle que
dans l’horizon, borné, du temps terrestre. Non
que Padura, ni Conde, ne vivent dans l’espoir béat
d’un Royaume hors du monde. Ce sont ne sont
pas des dévots. Ou, plus exactement, leur credo
n’a rien d’orthodoxe, mais il est bien là. Moins
une foi stricto sensu, qu’une foi dans la foi si on
ose dire. Qu’il s’agisse des « pressentiments »
récurrents de Conde, ou des discussions sur la
croyance, quelque chose se profile. La possibilité
sinon d’un salut, au moins d’un autre ordre des
choses. Ca s’appelle l’espoir.
LA TRANSPARENCE
DU TEMPS,
Leonardo Padura, traduit
de l’espagnol (Cuba) par
Elena Zayas, Métailié, 448
p., 24 e
LITTÉRATURE / Page 43
LIVRES CRITIQUE
Une chanson pas si douce
Deuxième roman de la Portoricaine Mayra Santos-Febres traduit sous nos latitudes,
La Maîtresse de Carlos-Gardel se lit comme un chant magique. Et dangereux…
Par Damien Aubel
C
LA MAÎTRESSE DE
CARLOS GARDEL
Mayra Santos-Febres, traduit
de l’espagnol (Porto Rico)
par François-Michel Durazzo,
Zulma, 320 p., 22,50 e
hez la Portoricaine Mayra Santos-Febres,
les voix sont des fluides, des liquides. Elles
s’infiltrent et s’écoulent sans cesse, passent
des uns aux autres, les personnages ne
sont pas des contenants étanches, plutôt des
canaux ou des voix d’eau, aucune voix n’est
singulière.
La narratrice, Micaela, au déclin de sa vie,
tente de restituer, malgré les incertitudes et les
épanchements de cet autre fluide capricieux
qu’est la mémoire, un épisode de sa jeunesse.
Ces quelques jours où la petite Portoricaine,
étudiante infirmière, assistante occasionnelle
d’une grand-mère guérisseuse, fut la maîtresse
d’une grande voix, Carlos Gardel, l’étoile
internationale des chanteurs de tango. Qui,
au cours d’un presque mois de voluptés,
restituées dans une langue à la sensualité
crue et fiévreuse, dévide son histoire à la
narratrice. L’enfance à Buenos Aires du petit
Français, natif de Toulouse ; la mère, toujours
en filigrane, présence sacrée et obsédante ; le
jeune homme qui fraye avec toute une faune
interlope ; l’ascension de l’immense chanteur
de tango ; Paris, New York, le cinéma, mais aussi
les compagnons de scène, l’usure, les rivalités…
Les voix de Micaela et de Carlos se fondent
et s’entremêlent pour raconter l’histoire de
l’homme.
Cette biographie à deux voix, comme un
canon, est le premier versant de La Maîtresse de
Carlos Gardel. Mais Mayra Santos-Febres ne s’y
limite pas. Le livre semble se dédoubler, devenir
une rêverie sur la science, sur la botanique.
Et sur le « cœur de vent », cette plante aux
mirifiques propriétés, salutaire contre les
symptômes de la syphilis dont souffre Gardel.
Mais pour que sa vertu opère, il faut une prière.
Une parole, qui là encore n’est en propre à
personne, mais circule le long des rameaux
des générations. Ecoutons la grand-mère,
Clementina, psalmodier, s’adressant à la plante
merveilleuse : « Ta gardienne, Clementina de
los Llanos Yabo, fille de Clementina Yabo, petite
fille-de Julia Yabo, descendante de Maria Luisa
Yabo, te demande de t’éveiller et d’agir ». Les
voix de toutes les aïeules, les prières qu’ellesmêmes ont prononcées, confluent dans les mots
Page 44 / TRANSFUGE
proférés à ce moment.
A ce savoir littéralement ancestral s’oppose
un autre mode de connaissance que Micaela,
nourrie de ses études, de ses lectures, fait
entendre. C’est la science occident ale,
médecine et biologie, avec ses taxinomies, sa
rigueur rationnelle qui pèse, mesure, compte.
C’est une autre voix, impersonnelle, neutre.
Foncièrement étrangère lorsque Micaela la fait
retentir dans les pages du livre. Cette science-là,
incarnée par la doctoresse pour qui Micaela
travaille, cherche à s’emparer des savoirs
traditionnels. A soutirer à la grand-mère le
mode de préparation qui fait du « cœur de vent »
une telle panacée. Quel rapport avec Gardel ?
Il tient en un mot : aliénation. Car la voix de
Gardel est à l’image de la science occidentale,
elle s’approprie l’auditeur : « Gardel a chanté
Yira. Il a chanté Caminito et Rencor, il a chanté
El dia que me quieras. Leur écho grandissait
étrangement dans ma poitrine, qui était à la
fois celle de Gardel, sa gorge, son souffle. »
CRITIQUE LIVRES
Drôle de tram
Découverte d’un très grand auteur russe, Vladimir
Maramzine, au fil de nouvelles qui conjuguent satire et
angoisse métaphysique. Par Damien Aubel
I
l y avait la pulsation irrépressible de
Cendrars, lancé sur les traverses du
Transsibérien. Mais ce n’est pas une
raison pour ignorer une voie parallèle,
plus modeste, mais qui n’a rien d’une voie de
garage : la prose du tramway de Leningrad.
Celle du grand Vladimir Maramzine, né en
1934 et pourtant encore cantonné, en France,
à cette première classe de privilégiés qui est
celle des happy few. Un réseau sinon ferré, au
moins fervent, qui s’étendra largement avec la
publication de ce recueil de nouvelles. Cellesci s’égrènent comme autant de stations dans
le flux d’une écriture tour à tour étrangement
inquiétante, façon Gogol ou Boulgakov,
trompeusement naïve et franchement satirique
avec ses intonations de fable voltairienne,
ou tout simplement touchante comme une
confession mélancolique. Car, à l’image de
l’ample récit qui donne son titre au recueil,
et qui radiographie la vie de son héros, mais
aussi Leningrad et l’histoire russe au gré des
trajets en tram, styles et genres défilent dans
l’élan d’un mouvement perpétuel. La Russie,
ou pour mieux dire, les Russie, se succèdent
sous des regards tantôt ingénus, tantôt sévères.
Compromission sans vergogne de l’Eglise, qui
profite de l’appel d’air de la désagrégation
du communisme pour prospérer, et devient
le relais odieux de l’idéologie nationaliste;
incursion chez les émigrés russes parisiens
de naguère, tristes fantoches impuissants,
vaniteux et racistes ; Russie mythique, aussi,
celle qu’un ample tissu de références et de
citations dessine, et qui n’échappe pas plus à
la causticité de Maramzine…
Mais ce n’est pas la bile qui lubrifie les
roues du tram littéraire de Maramzine : rien
d’acerbe, rien de recuit dans ces nouvelles.
Parce que l’humour mâtiné d’une douce
loufoquerie n’est jamais loin. Ainsi ce Kouper,
écrivain féru de jogging et à qui une simple
coïncidence homophonique et onomastique
v aut d ’êt re pr is pou r Ja mes Fenimore
Cooper… « Coïncidence », mais aussi accidents,
rencontres inopinées : tout ce que permet une
rame de tram, qui brasse et rebrasse la foule des
voyageurs qui auraient, sinon, statistiquement,
une chance avoisinant le néant de se croiser.
Le hasard, le destin et l’Histoire, et comment
ces trois termes interfèrent, se recoupent ou
s’annulent, tel est le noyau dur, existentiel,
la gare centrale si on préfère, d’où partent
et reviennent tous les textes de Maramzine.
Prédestination : Lena, dont tombe amoureux
fou le héros de la nouvelle-titre, lui prédit sa
mort. Possibles avortés, à l’image du premier
récit, où un bébé-éprouvette, condamné par
la maladresse d’un médecin à ne jamais voir le
jour, devient un spectre obsédant. Loi morale
du talion : la mort d’un chat, dans un récit qui
lorgne sur Edgar Poe, revient hanter l’assassin
de l’animal, comme si tout obéissait ici-bas à
une loi d’universelle analogie. Ce sont toutes
ses modalités, toutes ces inflexions de la fatalité
et du libre-arbitre, que parcourt le recueil.
Sans jamais s’arrêter à une hypothèse ou à une
conviction. Comme un tram qui n’en finirait
pas de circuler. Attention à la fermeture des
portes, on repart…
UN TRAMWAY LONG
COMME LA VIE
Vladimir Maramzine, , traduit
du russe par Anne-Marie
Tatsis-Botton, Noir sur Blanc,
156 p., 16 e
LITTÉRATURE / Page 45
LIVRES CRITIQUE
Pas si sérieux
Gaëlle Obiégly est de retour avec Une chose sérieuse.
Un livre très drôle et toujours aussi foutraque. Cartésiens
s’abstenir. Par A lice A rchimbaud
C
UNE CHOSE
SÉRIEUSE.
Gaëlle Obiégly. Éditions
Verticales. 192 p. 17 e
’est l’histoire d’un drôle de type,
embarqué dans une drôle d’affaire.
Gare, il faut accepter au début de ne pas
comprendre tout ce qui se trame dans
l’univers où nous plonge le dernier livre de
Gaëlle Obiégly. A la fin non plus, d’ailleurs.
Une chose sérieuse est une plongée à pic
dans l’esprit alambiqué de Daniel, trentesept ans, écrivain à ses heures perdues,
visiblement atteint de quelque chose qui
ressemble à un trouble autistique. Récemment
recueilli à l’ermitage, une espèce de secte
survivaliste, il obéit aux ordres et aux désirs de
Chambray, patronne richissime et tyrannique.
Persuadée que la catastrophe n’est pas loin,
elle finance l’entraînement à la survie post
apocalyptique d’une petite équipe de bras
cassés, et aussi d’inquiétantes recherches
sur le transhumanisme. De Daniel, elle a fait
son cobaye, mais aussi son esclave sexuel, et
surtout son nègre, chargé d’écrire à sa place les
mémoires de sa vie. Rendu ultra performant et
docile comme un agneau par une petite puce
implantée dans son cerveau, Daniel s’adonne
très sérieusement à ce travail d’écriture du
lundi au samedi. Du lundi au samedi seulement,
car le dimanche, la puce est désactivée, et il
peut alors vaquer librement à ses occupations,
lesquelles consistent essentiellement à noircir
le cahier qui fournit la matière de ce livre.
Là se déploient toutes sortes de réflexions
éparses, sur sa sexualité déréglée, ses souvenirs
d’enfance, ses expériences de gardien de nuit
dans les parkings, ses aventures à l’ermitage,
aussi. Un lieu dont on n’apercevra rien d’autre
que les habitants, peuple de marginaux et de fous,
choisis, dit Chambray, pour leurs « instincts »,
censés les doter d’un talent particulier pour
la survie. L’occasion de croiser une galerie
de personnages de paumés fascinants, parmi
lesquels André, compagnon des escapades
nocturnes et des trips à l’opium, mais aussi
la troublante Jenny, bossue magnifiquement
belle, que le narrateur avait rencontrée dans
l’enfance et marquée d’une morsure au front.
Pas romanesque pour deux sous, ce livre est
une pérégrination bizarre dans un esprit mal
fagoté. Il faut se plier au rythme cabossé de ses
Page 46 / TRANSFUGE
phrases et aux sauts de puce de sa pensée, qui
parfois se mue en de lumineuses réminiscences.
« Mon livre rumine, il a tout d’un cerveau »,
dit le narrateur. « Dedans c’est labyrinthique
apparemment et infini comme un chien ».
Sinueux comme un réseau synaptique, percé
de moments de grâce, Une chose sérieuse livre
surtout une déroutante réflexion sur l’écriture
comme zone de résilience. Inadapté au monde,
dépossédé de son corps et de son esprit, réduit
à accepter les contraintes d’une communauté
ultra surveillée, le narrateur s’épanouit en
retrait du monde et cherche sa liberté dans
les marges, les cachettes : un cahier, rempli
clandestinement le dimanche, ou une cabine
WC, où il se dissimule pour lire à sa guise, au
mépris du règlement de l’ermitage. On retrouve
chez lui beaucoup de la narratrice du précédent
opus de Gaëlle Obiégly, N’être personne, recueil
des réflexions d’une hôtesse d’accueil coincée
tout un week-end dans les toilettes de son
entreprise. Pour elle comme pour Daniel, il
s’agit de chercher ce « livre qui ne ressemble
à rien », d’inventer cette langue qui tienne
debout face aux délitements et aux assauts du
monde extérieur. Une façon, dit Daniel, de
« jouir ainsi de la liberté qu’il me reste ».
CRITIQUE LIVRES
Vive les riches !
Joyce Maynard se rend chez les nantis pour un mélo à
la Douglas Sirk.
Par A lice A rchimbaud
P
ortola Valley, à quelques kilomètres de San
Francisco. Là où voisinent souvent maisons
de grand standing et pavillons miteux. C’est
là que croupit Hélène, single mom au bord
du gouffre, quand commence le dernier roman
de Joyce Maynard. Pour l’instant, Hélène n’a
pas eu beaucoup de chance dans la vie. Enfance
cabossée, père absent et mère peu aimante.
Mariage raté avec un certain Dwight, parfait con,
qui l’a abandonnée juste après la naissance de
leur fils. Rajoutez là-dessus de sérieux problèmes
d’alcool, et Hélène a perdu la garde de son fils,
se retrouvant seule avec un job un peu minable
de photographe pour mariages et portraits
scolaires, et quelques brèves liaisons avec de
douteux individus rencontrés sur Match.com.
C’est dans cette situation déplorable qu’Hélène
fait la connaissance des Havilland, un couple
richissime tout droit sorti d’un roman de Scott
Fitzgerald : Swift, la soixantaine fringante, insolent
de joie de vivre et de charisme, qui s’avérera très
manipulateur, et Ava, élégante et majestueuse,
clouée dans un fauteuil roulant par un accident
de la route survenu dans des circonstances qui
resteront longtemps mystérieuses.
Vite, très vite, sans que l’on comprenne très
bien pourquoi, les Havilland ouvrent leur bras et
deviennent pour Hélène une planche de salut,
enfin, qui la sauvent de tout : la solitude, l’ennui
et le désespoir, multipliant les invitations dans leur
sublime villa de Folger Lane, offrant leur table,
leurs beaux vêtements, leurs conseils, et même
leur appui financier pour récupérer la garde de
son fils. Hélène devient à la fois meilleure amie,
fille adoptive, et expédient bien pratique à une
série de petits problèmes quotidiens.
On ne croit pas déflorer le plaisir du lecteur en
révélant que le titre est parfaitement ironique. De
si bons amis est l’histoire d’une amitié dévoratrice.
Tout l’art de Joyce Maynard réside dans l’habileté
de la construction, dans ce talent qu’elle a de faire
affleurer très lentement le monstrueux sous le
vernis lumineux de la banalité, qu’elle enserre dans
une phrase limpide, légère et délicate. Lentement
mais sûrement, elle dessine le portrait de ces êtres
inquiétants. Un couple brillant, aveuglant, trouble,
et leur admiratrice béate, les yeux écarquillés,
doigt sur le déclencheur de l’appareil photo : le
réceptacle parfait à leur narcissisme.
Sans doute le lecteur sera-t-il un peu au début
agacé par cette Hélène légèrement cruche, qui
tend à ressembler à l’un des toutous adorés d’Ava
Havilland, ne reculant devant aucune lâcheté
pour ne pas contrarier ses mentors et gourous.
Mais on verse peu à peu dans le même trouble
que la narratrice. Une sorte de fascination
hypnotique pour la vie de ce couple parfait,
reposant sereinement dans leur cocon doré,
exhibant sans pudeur leurs puérilités et leurs
audaces sexuelles. Dans tous ses personnages,
Maynard traque avec brio les mécanismes du
manque et de la frustration, pointant du doigt
le vice de tous les impuissants : la délicieuse
douleur de se laisser posséder.
On aurait tort de ne voir là qu’un conte
social cruel. Maynard sait l’art des personnages
à double fond, révélant leurs complexités, leurs
faiblesses et leurs forces là où l’on ne les attendait
pas. Et Hélène nous raconte aussi l’histoire
de la lutte besogneuse et persévérante d’une
femme blessée contre ses propres lâchetés.
L’apprentissage de la force et de la résistance.
Un beau roman d’émancipation.
DE SI BONS
AMIS
Joyce Maynard, traduit
de l’anglais (EtatsUnis) par Françoise
Adelstain, Éditions
Philippe Rey,
336 p., 22 e
LIVRES POCHES
LA CHATTE SUR UN
TOIT BRÛLANT
Tennesse Williams, adaptation
française de Pierre Laville,
introduction de Catherine
Fruchon-Toussaint, Editions
Robert Laffont, Pavillons
poche, 214 p., 8,00 e
Linge sale
Par Damien Aubel
A
l’occasion de l’anniversaire du patriarche,
Père, tout le clan est réuni. Brick, le fils
préféré, sa femme, la sublime Mae et
entre eux, le fantôme de Skinny, l’ami
mort, l’objet des désirs de Brick, inavoués, car
inavouables, dans cette Amérique de l’aprèsguerre. Face à eux, Gooper, l’autre fils, sa
femme Maggie, obsédés par l’héritage de Père.
La pièce orchestre une danse des désirs, des
frustrations et des mensonges. Et surtout une
danse du temps, qui file entre les mains des
personnages. Qui n’ont pas su, ou pu, comme
Brick, saisir l’amour. Que la mort guette,
comme Père, atteint d’un cancer irréversible.
Sans oublier Mae, hantée par la perspective
d’une vieillesse dans l’indigence.
Killer girl
Par Damien Aubel
C
LE MAÎTRE ET
MARGUERITE
Mikhaïl Boulgakov, , traduit
du russe par Claude Ligny,
Robert Laffont, Pavillons
poche, 704 p., 8,50 e
Au carnaval
A
vec Le Maître et Marguerite, Boulgakov
écrit la meilleure version de la légende
de Faust. Marguerite est là, le diable
aussi, rebaptisé Woland, autour duquel
s’entretissent trois récits. Boulgakov ancre ses
récits entre tragique et burlesque, entre abject
et sublime, allant des déboires d’un écrivain
dans le Moscou des années trente, avec une
cocasserie satirique et douloureuse à la Gogol,
à l’histoire de Ponce Pilate. Bienvenue dans le
monde carnavalesque de Boulgakov.
Page 48 / TRANSFUGE
elle par qui
DIRTY WEEK-END
le scandale
Helen Zahavi, traduit de
l’anglais par Jean Esch,
est arrivé, et
Libretto, 224 p., 8,90 e
a déclenché
un petit séisme
littéraire au début
des années quatrevingt-dix, s’appelle
Bella. L’héroïne
d’Helen Zahavi est
d’abord un atome
de poussière. Une
moins que rien,
ex-prost ituée,
vivant terrée dans
son appartement
de Brighton. Un beau jour c’est le déclic, et
par le fer, par le feu, elle prend sa revanche
sur les hommes : elle abat, elle éventre.
Ultraviolence. Mais le vrai scandale du
livre est philosophique. Car cette justice,
aux allures de vengeance divine, est à
la fois légitime et inacceptable. Juste et
injuste. Salutaire ironie qui ébranle nos
concepts.
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TOP DIX
CINÉ
L’équipe cinéma de Transfuge vous livre ses dix meilleurs films de l’année 2018.
Un classement général, et les choix de chaque critique. Et le grand gagnant est…
Le Coréen Lee Chang-dong, et son superbe Burning sorti en automne dernier.
La rédaction
• 1 Burning, Lee Chang-dong
• 2 Mektoub My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
• 3 The House That Jack Built, Lars von Trier
• 4 Roma, Alfonso Cuaron
• 5 Les Ames Mortes, Wang Bing
• 6 Silvio et les autres, Paolo Sorrentino
• 7 Phantom Thread, Paul Thomas Anderson
• 8 Le Poirier sauvage, Nuri Bilge Ceylan
• 9 Shéhérazade, Jean-Bernard Marlin
• 10 L’Héroïque Lande, la frontière brûle, de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval
Fréderic Mercier
François Bégaudeau
Jean-Christophe Ferrari
Damien Aubel
• 1 Le Poirier sauvage, Nuri Bilge Ceylan
• 2 Roma, Alfonso Cuaron
• 3 Silvio et les autres, Paolo Sorrentino
• 4 La Route sauvage, Andrew Haigh
• 5 Mektoub My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
• 6 La Douleur, Emmanuel Finkiel
• 7 Phantom Thread, Paul Thomas Anderson
• 8 Climax, Gaspar Noé
• 9 The House That Jack Built, Lars von Trier
• 10 Pentagon Papers, Steven Spielberg
• 1 Mektoub My Love : Canto Uno,
Abdellatif Kechiche
• 2 Les Ames mortes, Wang Bing
• 3 Burning, Lee Chang-dong
• 4 La Saison du diable, Lav Diaz
• 5 Seule sur la plage la nuit, Hong Sang-soo
• 6 Le Poirier sauvage, Nuri Bilge Ceylan
• 7 Mes Provinciales, Jean Paul Civeyrac
• 8 Frost, Sharunas Bartas
• 9 Shéhérazade, Jean-Bernard Marlin
• 10 Grass, Hong Sang-soo
Page 50 / TRANSFUGE
• 1 Roma, Alfonso Cuaron
• 2 Burning, Lee Chang-dong
• 3 The House That Jack Built, Lars von Trier
• 4 Shéhérazade, Jean-Bernard Marlin
• 5 Phantom thread, Paul Thomas Anderson
• 6 Silvio et les autres, Paolo Sorrentino
• 7 Les Ames mortes, Wang Bing
• 8 Paranoïa, Steven Soderbergh
• 9 Trois visages, Jafar Panahi
• 10 Budapest, Xavier Gens
• 1 Burning, Lee Chang-dong
• 2 The House That Jack Built, Lars von Trier
• 3 L’Héroïque Lande, la frontière brûle, de Nicolas Klotz
et Elisabeth Perceval
• 4 Mektoub My Love : Canto Uno, Abdellatif Kechiche
• 5 Thunder Road, Jim Cummings
• 6 Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré
• 7 England Is Mine, Mark Gill
• 8 The Happy Prince, Rupert Everett
• 9 Hotel Salvation, de Shubhashish Bhutiani
• 10 Winter Brothers, Hlynur Palmason
L’INTERVIEW CINÉ
« Je suis un
voyageur et voyeur »
Histoire d’amour passionnelle entre deux êtres
monstrueux à la lisière du monde animal, Border
est un des rares chocs du dernier festival de Cannes
et a remporté le prix Un certain regard. Rencontre
avec Ali Abbasi.
Par Frédéric Mercier
Photo et traduction de L aura Stevens
A
Cannes, la plus intense scène de
sexe vue depuis au moins La Vie
d’Adèle (2013), on la doit à Ali
Abbasi. Remercions donc pour
ces émotions ce jeune inconnu
dont Border est le deuxième film puisque le
premier (Shelley) n’a jamais été distribué en
France. Comment raconter un tel choc qui tient
moins à notre libido qu’à quelque chose de plus
profondément intime ? Disons que soudain,
au milieu des bois, sur un tapis de mousse,
un pénis pousse du corps d’une femme. Son
amant, lui, n’a pas de pénis. C’est donc sa
femme qui le pénètre. Elle hurle alors que
des larmes coulent sur ses joues écarlates dont
saillent soudainement des veines. Hurlements
et éléments telluriques sont à l’unisson.
Pour mieux comprendre le contexte, il faut
expliquer qu’ils se ressemblent : ils ont tous
deux un visage très disgracieux, des pommettes
beaucoup trop saillantes, un menton et des
mâchoires prognathes. Ils partagent aussi
un même don, celui de sentir littéralement
la peur, la culpabilité, la honte. De fait, elle
est devenue douanière pour flairer ceux qui
transportent des denrées illégales comme des
vidéos pédophiles qui fleurissent sur ces terres
du Nord.
La force de Border tient moins à son
histoire d’amour entre deux êtres à la lisière
de l’humain et de l’animal, qu’à la force de
chacun de ses plans. C’est l’intelligence de
son auteur, un jeune cinéaste iranien vivant
au Danemark, d’avoir campé une histoire
apparemment fantastique, avec sa cohorte de
monstres sortis de la mythologie scandinave,
dans un cadre réaliste, terne, gris et froid. Si
bien que chaque apparition de son héroïne
est un évènement visuel en soi, une manière
de captiver le regard, d’interroger notre
propre appréhension de l’altérité physique et
des genres sexués. Une oeuvre hors normes,
expérimentale, fantastique et réaliste sociale.
Alors qu’importe que le film souffre un peu
du déroulé de son scénario programmatique.
Ici chaque plan fait mouche, ce qui s’imprime
sur l’écran provoque le spectateur, le secoue,
le perturbe. A ce titre, son réalisateur, drôle
et provocateur, ressemble à son film : à la fois
juvénile et mature, déroutant et trivial.
BORDER
d’Ali Abbasi, avec Eva
Melander, Eero Milonoff,
Jörgen Thorsson…
Metropolitan Filmexport,
sortie le 9 janvier
Vous n’êtes pas danois ?
Non, je suis iranien. Je vis au Danemark
depuis plus de dix-sept ans. Et d’ailleurs mes
CINÉMA / Page 53
CINÉ L’INTERVIEW
cheveux sont en train de devenir jaunes.
Pourquoi avez-vous choisi de venir dans ce
pays ?
J’y suis venu parce qu’il me semblait que rien
n’était plus exotique pour un Iranien que la
Scandinavie. C’est exactement comme si j’avais
été un type blanc vivant à dos de chameaux
parmi les bédouins au Maroc. En tout cas,
cette façon d’appréhender le monde n’est pas
très politiquement correcte au cinéma depuis
la fin du colonialisme. Regardez comme on
reproche à un blanc de faire un film sur les
noirs. Et vice-versa. Tout le monde se demande
quelle légitimité il aurait à s’exprimer. Ce sont
des conneries pour moi. Cette manière d’être
extérieur à son sujet est à mon avis un moyen
crédible de créer des images.
Est-ce que cela vous rend plus objectif sur la
société que vous montrez ?
Pas seulement plus objectif. Ca renforce
aussi votre subjectivité. Voyez-vous, je me vois
comme un touriste permanent. Un étranger
au Danemark comme en Iran. Avant, cela me
dérangeait. J’avais l’impression d’avoir perdu
mes racines et mon identité. Et j’ai réalisé que
c’était ma position dans le monde et qu’elle
n’était ni pire ni meilleure qu’une autre.
Vous êtes en fait comme Werner Herzog auquel
Page 54 / TRANSFUGE
j’ai pensé en découvrant Border : un cinéastevoyageur ?
Je suis un voyageur et voyeur, les deux.
Peut-on dire pour autant que Border est un film
qui a quelque chose à voir avec la Scandinavie ?
Oh, vous vous doutez bien que oui.
Notamment tout ce qui concerne les liens
à la nature et aux mythologies, comme la
coexistence parmi nous d’êtres étranges, de
trolls, de monstres. Mais c’est délicat de réduire
une cinématographie, et encore plus une culture
à quelques aspects épars. Sinon, je dirai que le
cinéma français se réduit à des gros plans et des
scènes de repas. Le cinéma français est bien
plus que cela. Vous avez Philippe Grandrieux,
Gaspar Noé, Claire Denis... Et sauriez-vous me
dire ce qu’ils ont spécifiquement en commun ?
J’en serais incapable.
Il y a des cinéastes scandinaves qui vous
intéressent ?
Je suis inf luencé par Lars von Trier et
Susanne Bier. Mais j’espère que Border a sa vraie
spécificité.
Votre héroïne est différente des hommes parmi
lesquels elle a réussi à se construire une petite
place. Mais elle ne veut pas renoncer à son
identité, à ce qu’elle est profondément.
C’est exactement ça. Je me sens avec ce
L’INTERVIEW CINÉ
film comme Ang Lee filmant Ice Storm, un
cinéaste étranger dans une autre culture que
celle avec laquelle il a grandi. Peut-être qu’au
fond ce sont les étrangers qui réalisent les
meilleurs films. En France,
vous avez le plus incroyable
des exemples avec Bunuel
qu i a réa lisé da ns vot re
pays ses meilleurs films mais
aussi les meilleurs films sur
la France.
film, pourquoi était-ce nécessaire de raconter
cette histoire ? Cette idée très romantique
de devoir filmer absolument quelque chose,
c’est n’importe quoi. Ceux qui vous disent
qu’ils ont fait ce film parce
que ça leur été nécessaire
absolument vous mentent.
« Je suis
influencé
par Lars
von Trier
et Susanne
Bier »
Oui, mais ils étaient écrits
par le français Jean-Claude
Carrière et Belle de Jour était
inspiré de Kessel.
Je pense que le cinéma
se situe entre la littérature
et la pop. Ce n’est peut-être
pas aussi universel que la
musique pop, mais le territoire d’un film est
toujours plus grand que le lieu d’où il provient.
Mais vous vous êtes inspirés de John Ajvide
Lindqvist, un auteur scandinave très populaire
pour écrire Border ?
Oui c’est tiré d’une nouvelle de Lindqvist
qui a écrit Morse. Un auteur que je trouve
incroyable et qui est considéré avec raison
comme le Stephen King nordique. C’est donc
une adaptation mais je crois en avoir fait
quelque chose de très personnelle.
Quelle est la genèse du projet ?
Tout le monde me demande pourquoi ce
Que voulez-vous dire ?
Que rien ne se réduit à
une poussée, une envie. Tout
dans nos existences est une
combinaison de devoirs,
de désirs, de circonstances
et de chances. Ce que je
peu x vous d ire pour ce
film en terme de désir, c’est
que je suis fasciné par les
personnages antipathiques,
tous ces gens qui sont à la
lisière de la civilisation comme les monstres,
les terroristes, les tueurs. Toutes ces personnes
qui ont tendance à être considérées comme
autre.
Comment avez-vous imaginé les visages
hypnotisants de ces deux comédiens ?
J’ai pensé que ces personnages devaient
se situer entre deux pôles. Ils devaient être
suffisamment humains pour avoir une vie
normée, un petit ami, un job. Et aussi avoir
une vraie particularité physique assez étrange
pour vous saisir au premier coup d’oeil, pour
que vous compreniez instantanément qu’ils ne
sont pas comme vous et moi.
CINÉMA / Page 55
CINÉ L’INTERVIEW
Oui mais comment obtient-on ce visage à la
fois normal et totalement autre ? Aviez-vous
une référence en tête ?
Et bien en fait j’ai pensé à l’homme de
Néandertal sur le visage duquel on peut repérer
nos traces d’humanité mais qui instantanément
nous semble très différent de nous.
A Cannes, quand j’ai découvert le film, le public
riait énormément. Quand je l’ai revu ensuite,
plu s per son ne ne r i a it .
Comment expliquez-vous
cette différence d’approche
de ce film ?
Où l’avez-vous revu ?
voir sur l’écran, ils se sont mis à rire par
gêne, par surprise.
Mais considérez-vous possible l’approche
comique de cette histoire ?
C’est sans aucun doute une histoire
inhabituelle parce que les personnages le
sont. Mais les choses ont bien changé depuis
Cannes. Depuis que vous les journalistes
l’avez vu, depuis que le film a reçu un prix,
depuis qu’on a écrit dessus,
tout le monde pense qu’il
s’agit d’une allégorie très
sérieuse, très profonde sur
notre condition humaine. Je
ne crois pas, comme je vous le
disais, avoir pensé forcément
le film en ces termes mais
i l me pa r a ît i mpos sible
dorénavant d’obtenir une
réaction franche face à mes
images. Tout le monde se
met à réfléchir dessus alors
que j’ai cherché plutôt à provoquer des chocs
successifs, des émotions fortes. Border n’est pas
une comédie mais ce n’est pas un film aussi
sérieux que ce que certains veulent y voir. C’est
un peu triste car si Border est d’une certaine
façon un film sur la marge, il est déjà devenu
légitime et a perdu en pouvoir de fascination.
« Le cinéma
se situe entre
la littérature
et la pop »
Dans une projection pour la
presse.
Vou s avez l a rép on s e
à votre question. Le plus
i mp o r t a nt à p r o p o s d e
l a ré cept ion d ’u n f i l m,
c’est de comprendre ce à
quoi vous vous attendez. Quand vous avez
découver t le f i l m à C a n ne s , p er son ne
ne savait rien à son sujet. A la limite, on
devait se dire « oh c’est un encore f ilm
scandinave. Encore une histoire sans doute
de couple avec le t y pe qui baise avec sa
voisine. » L’anticipation des spect ateurs
a été t rompée. C omme les gens ne
savaient comment accueillir ce f ilm qui
ne ressemblait pas à ce qu’ils pensaient
Le film n’a pas perdu en fascination. Au
contraire, je réalise mieux que chaque séquence
L’INTERVIEW CINÉ
« Je suis fasciné par les personnages
antipathiques »
a été conçue comme un bloc.
Un film est une collection de moments,
comme un collier de perles. Chaque moment
peut être appréhendé de façon comique ou
sérieuse. Je ne me pose pas la question en ces
termes en tant que réalisateur. Je me fous du
cinéma de genre puisque tout le monde semble
vouloir absolument ranger Border dans une
catégorie cinématographique. Vous comme
les vendeurs du film. Moi, j’avais des situations
sous la main. Ce que je devais faire, c’était les
maximiser, obtenir le plus de choses de ces
situations. Pousser chaque séquence à son
paroxysme.
En ce sens, le film est toujours intéressant à
regarder. Je vous parle simplement de ce qui
se passe sur l’écran.
Je me fous de l’histoire. C’est l’excuse
pour obtenir la possibilité de faire un film.
Dans Border, vous avez d’abord un visage. Je
ne suis pas un raconteur d’histoires, je suis un
réalisateur. C’est bien autre chose.
Votre scène de sexe est mémorable.
Est-ce qu’elle vous a choqué ? Etonné ? C’est le
principal. Quelle tristesse si le sexe est banal
au cinéma, s’il est routinier. Dans cette scène,
la seule vraie question que je me suis posée
consistait à trouver le moyen de montrer
que le personnage découvrait la zone située
entre sa part animale et sa part humaine. Il
fallait montrer cela et donc montrer le sexe
lui pousser du corps et de la manière la plus
réaliste possible.
Comment en êtes-vous venu à faire du cinéma ?
Je voulais écrire. Mais je vous avoue que je
n’aimais pas trop le cinéma au début. En tout
cas, je n’ai jamais été un cinéphile, un dévoreur
de films. Et puis j’ai découvert très tard La strada
de Fellini et L’Âge d’Or de Bunuel et j’ai soudain
vu ce que je n’avais jamais imaginé. Quelque
chose d’autre de ce que la littérature pouvait
m’apporter. Soudain, je réalisais que le cinéma
avait sa raison d’être, qu’il avait son propre
langage, sa spécificité.
Laquelle ?
Peut-être de pouvoir montrer de façon très
concrète - et j’insiste sur le mot « concrète » - des
choses que vous ne pouvez pas voir.
CINÉMA / Page 57
CINÉ REPORTAGE
Eva Ionesco,
une héroïne
Pour le très beau film Une jeunesse dorée,
Transfuge a rencontré Eva Ionesco. Reportage.
Par Jean-Noël Orengo
Photo L aura Stevens
E
n deux longs métrages, My little
Princess (2010) et maintenant Une
Jeunesse dorée, Eva Ionesco a créé
une nouvelle héroïne du cinéma
français. Les f ictions actuelles
mettent en scène des histoires plus que des
personnages, on se souvient parfois des scénarios
qui fonctionnent comme des thèses, mais on
oublie les rôles, ils sont noyés dans la masse
du récit comme les céréales de Quaker dans
le lait tiède. Pas chez Ionesco. On se rappelle
parfaitement Violetta dans My Little Princess,
petite fille farouche trouvant dans la garderobe que sa mère photographe lui impose lors
de séances de plus en plus dénudées les attributs
d’une attitude cinématographique dans la vie
même. Les robes extravagantes, le maquillage
extrême, la démarche de star, la personnalité
redoutable, mélange d’amour absolu et de
mépris souverain, reviennent dans Jeunesse
dorée, avec Rose, plus vieille de quelques années,
mais toujours mineure. Ni femme-enfant, ni
Lolita, ni « bessbège », ni pute, ni scarlette ou
zoulette de banlieue, comment qualifier cette
figure inédite propre à Eva Ionesco ? Elle
emprunte à toutes un certain nombre d’aspects
sans s’y conformer. Elle semble pour toujours
appartenir au règne de l’adolescence féminine,
une sorte d’« éternelle fille » comme Goethe
parlait d’éternel féminin, et de fait, si on peut
Page 58 / TRANSFUGE
la raccrocher à un nom, ce serait à Fille, mais
dans le sens des Filles du feu de Nerval. Elle a en
commun avec ses sœurs lointaines plus douces
un sombre pouvoir mélancolique. Elles ont eu
peu de postérité au fond, sauf chez André Breton
avec Nadja, ou dans la pop, et bien entendu chez
Simon Liberati. Son Anthologie des apparitions est
l’art poétique capital de cette grâce, de cette
quête, de cette tradition très spéciale de la Fille
fonctionnant comme un Lied, où l’on trouve
la nuit, l’hiver des villes d’Occident, l’amour,
et où le voyage est la fugue, la disparition. La
vamp, la diva d’Hollywood et de l’Opéra servent
également d’exergues à Rose, mais elle ne s’y
caricature jamais. Si elle fréquente le Palace,
elle est plus proche du Dahlia bleu que du JT
de 20h d’Yves Mourousi. Elle est liquide en
ceci qu’elle échappe aux définitions. A peine
la tient-on qu’elle s’enfuit. Elle a une intuition
sans faille de la durée, de l’usure. Elle sait
quand ça doit se terminer.
C’est avec Violetta-Rose en tête que j’ai
retrouvé dans un café de Barbès Eva Ionesco,
pour l’interroger sur son nouveau film et son
art. D’elle, on connaît la créature. Mais on omet
trop vite la créatrice qu’elle est devenue, on
l’escamote. Les magazines adorent rappeler
encore et encore son passé de modèle enfantin
hyper sexualisé par sa mère, et aussi toutes ses
fêtes dans les clubs de la capitale, entre punk et
REPORTAGE CINÉ
disco, symbolisées par le Palace et des centaines
de photos disponibles en pagaille sur Google
Image. Il est vrai qu’elle fut l’une des dernières
Parisiennes, une fille de la nuit, de la rue, du
demi-monde, une inspiratrice, dans la tradition
des Liane de Pougy et Kiki de Montparnasse,
une fille incarnant un mode de vie, ou une
tentative d’exister dans l’instant et l’esthétique,
avec le scandale et les gazettes qui vont avec.
Quand elle arrive ce soir de pluie froide et de
gueules masculines banalisées par l’ennui et la
misogynie fadasse faisant regretter les bars de
Pattaya et la fureur des prostituées mafieuses
thaïes, on se dit qu’Eva c’est Paris et que rien
n’a changé. Elle n’affecte aucune nostalgie pour
l’époque d’Une jeunesse dorée. « Rose, c’est moi
et ce n’est pas moi »
dit-elle. « C’est moi, car
c’est mon passé, mais il
y a une retenue. Sinon,
ce serait impossible
de faire ces films. Ce
serait trop trash, tout
simplement. Il faut
comprendre ce que
ç a sig n i f ie. J’a i me
suggérer, mais je n’ai
pa s le choi x au s si.
J’avais d’abord écrit
un scénario plus vaste
portant sur les bandes
et les lieux de la fin
des années 1970. Les
boîtes, la Foire du
Trône, les puces, les
H a l le s , le s pu n k s .
Mais c’était trop cher,
trop compliqué à réaliser. Après, j’ai décidé
de faire quelque chose de plus intime. Avec
Simon (Liberati, co-scénariste ndlr), on a
centré le sujet sur une histoire d’amour au
temps du Palace. Mais ce n’est pas le Palace
le sujet ! C’est Rose, Michel, leur amour qui
comptent. Et bien sûr, leur rencontre avec ce
couple d’âge mur et riche, Lucille et Hubert
(Isabelle Huppert et Melvil Poupaud ndlr).
» L’une de ses marques de fabrique, c’est la
direction d’acteur. Pour le choix de Rose, elle
a vu pas mal de jeunes filles dit-elle : « Je ne
voulais pas quelqu’un de douceâtre, de gentil,
qui fasse la belle. Et Galatéa Bellugi m’a tout de
suite impressionnée. Avec Lukas, ça se passait
bien. On a fait de longues improvisations, en
y intégrant des dialogues, des objets, tout ça à
base de schémas comme dans les comédies, les
entrées, les sorties, que j’ai compliqué au fur et
à mesure. A partir de là, on a commencé à se
connaître, et je l’ai orientée. Je lui ai fait voir
beaucoup de films avec Gabin notamment. J’ai
travaillé sa diction. C’était ludique, même si
cela n’apparaît pas forcément dans le film qui
est très cadré, aussi parce qu’il a une tension
dramatique. »
Dans Une jeunesse dorée, Rose aime donc
Michel, joué par Lukas Ionesco, et vice-versa.
Michel est majeur, mais c’est encore un tout
jeune homme. Il veut réussir dans la peinture.
Il vient chercher Rose à l’assistance publique.
Elle est mineure et il devient son tuteur et
la ramène à Paris, dans leur bande, à base
de gigolos et de petits voyous sexys. Quand
ils font l’amour contre un arbre, éclairés par
les phares de voiture, à la façon dont Rose
appelle Michel, à son
intonation, on entend
le murmure du grand
cinéma codifié dont
les effets s’arrêtèrent
avec la Nouvelle
Vague. Il n’y a rien
de ce genre-là chez
Ionesco. Nul débraillé,
nulle dict ion cool,
nulle prosodie
socialo-misérabiliste,
nul pseudo-réalisme.
Les enfants du peuple
font les put a ins
d ’u ne m a n ière ou
d’une autre auprès
des plus riches, non
seulement pour ne
pas crever de faim et
de médiocrité, mais
pour accéder au beau. Pour eux, la seule vérité
sociale, c’est la Dolce Vita. « Dans la bande
de l’époque, quelques-uns ont brillamment
réussi, comme mes amis Vincent Darré ou
Christian Louboutin. Beaucoup ont échoué
et beaucoup sont morts. La grâce dans l’excès,
ça ne dure pas. On vous remplace. » Eva est
devenue cinéaste, romancière. « Faire un
film c’est chiant, écrire c’est douloureux. »
Elle travaille à son prochain livre. Elle aime
la campagne, où elle vit en partie, pour ce
calme studieux où elle peut avancer dans ses
projets. Elle est passée de l’autre côté de la
caméra et du papier, un renversement comme
celui de Rose s’habillant comme tout le monde
lorsqu’elle joue au théâtre alors qu’elle se sape
en actrice les jours ordinaires. En quittant
la créature qu’elle était pour devenir une
créatrice rigoureuse, Eva Ionesco a réalisé
un genre d’acte héroïque. Elle s’en est sortie.
« Dans la bande de
l’époque, certains ont
brillamment réussi
comme mes amis
Vincent Darré ou
Christian Louboutin.
Beaucoup ont échoué
et beaucoup sont
morts »
UNE JEUNESSE
DORÉE
Eva Ionesco, avec Melvil
Poupaud, Isabelle Huppert,
Galatéa Bellugi, Lukas
Ionesco, KMBO, sortie le
16 janvier.
CINÉMA / Page 59
REPORTAGE CINÉ
Un conte de fées
et de freaks
Suite du reportage avec les trois acteurs formidables d’Une jeunesse dorée,
Galatéa Bellugi, Lukas Ionesco et Melvil Poupaud.
Par Jean-Christophe Ferrari - Photos : L aura Stevens
C
’était l’époque où les clips commençaient
à tuer les stars de la radio. Celle où
la crise économique et le chômage
n’étaient encore, pour beaucoup,
qu’une abstraction. Celle d’avant le SIDA. Celle
où le punk avait viré des platines le rock adulte
et ronflant de Genesis, de Yes et de Pink Floyd.
Celle où Johnny Thunders, l’ex guitariste des New
York Dolls, chantait « Born to Lose ». Celle où le
disco avait fait naître d’autres façons de bouger
et habillait les corps de tenues pailletées. Bien
sûr ces modes différentes se mélangeaient peu.
Sauf au Palace qui, de 1978 à 1983, fut le haut
lieu de la nuit parisienne. Un espace utopique,
baroque, disparate où l’on pouvait croiser aussi
bien Grace Jones que Roland Barthes, Amanda
Lear qu’Andy Warhol, Karl Lagerfeld que Pascale
Ogier, Jean-Paul Gaultier que … la jeune Eva
Ionesco qui consacre aujourd’hui son second
long métrage à ce milieu et à cette époque. C’est
dans le dixième arrondissement à Paris, à l’Hôtel
Grand Amour qui – avec ses couleurs vives, ses
meubles datés d’époques différentes, son patio
marbré et sa terrasse pleine d’oiseaux - forme lui
aussi un territoire composite et bigarré, qu’on a
rencontré trois des acteurs auxquels la réalisatrice
a confié le soin de revivifier certains de ses
souvenirs, d’incarner certaines de ses fantaisies.
Galatéa Bellugi interprète Rose - personnage
fortement inspiré par le passé d’Eva Ionesco -,
une jeune fille de seize ans issue de la DASS qui
doit échapper aux contrôles de la police. Lukas
Ionesco est Michel, son compagnon, un peintre.
Quant à Melvil Poupaud, il joue Hubert, un dandy
opiomane et lettré, un peu loser, un peu vampire,
qui s’entiche de l’insaisissable orpheline.
Alors certes les trois comédiens n’ont pas
connu l’âge d’or du Palace. Mais Lukas a été
biberonné aux récits de sa mère. Et Melvil
eut un aperçu de ses derniers feux à la fin des
années quatre-vingt quand la plus célèbre boîte
parisienne était devenue le temple de la house : « en
1989, pour la sortie de La Fille de 15 ans de Jacques
Doillon, l’équipe avait organisé une fête pour moi
au Palace. Mais comme je n’avais que quinze ans
le videur m’a empêché de rentrer à ma propre
fête. Et puis ma mère, Chantal Poupaud, traînait
souvent avec la clique des années soixante-dix :
Edwige Belmore, Alain Pacadis, Maria Schneider,
Tina Aumont, etc. Elle était l’attachée de presse
d’un groupe de travestis : Les Mirabelles. Je me
souviens : je faisais la sieste dans leur loge. J’étais
plongé dans une sorte de conte de fée un peu freak.
Il existait alors une insouciance, une frénésie,
une disponibilité qui ont disparu. La crainte de
la mort était moins présente qu’aujourd’hui où
tout le monde, constamment, a peur de quelque
chose. Les gens se chargeaient comme des mulets,
faisaient la fête pendant cinq jours sans dormir,
etc. Je suis frappé à quel point les jeunes de 2018
ont plus d’appréhension par rapport à la fête. Le
jeu cynique avec l’argent et le sexe ne les fait plus
du tout rire. On s’autorisait alors des choses qu’ils
ne se permettraient jamais. C’est aussi le sujet du
CINÉMA / Page 61
CINÉ REPORTAGE
film : l’immense décalage entre la jeunesse d’alors
et celle d’aujourd’hui. » Lukas précise : « D’après
les récits de ma mère, les gens ne pensaient pas du
tout à construire une carrière. Ils croyaient qu’ils
pouvaient très bien mourir le lendemain. C’est ce
qu’ils disent d’ailleurs à un moment du film. Un
peu paradoxalement, ceux qui ont survécu sont
devenus des icônes (Christian Louboutin, Thierry
Mugler, Grandmaster Flash) ».
La réussite d’Une Jeunesse dorée est d’avoir réussi
à faire revivre quelque chose de cette époque-là, de
l’avoir rendu sensible, sans sensiblerie nostalgique.
En brassant les époques et les énergies, le film
parvient à se libérer de ce que les reconstitutions
ont souvent de malsain et de fétichiste. Si Rose a la
gouaille d’une pin-up des années soixante, Hubert
évoque plutôt une figure des années quarante
alors que Lucille, incarnée par Isabelle Huppert,
rappelle la comtesse de Noailles. Quant à la
musique composée par Lukas, elle s’inspire autant
de Johnny Cash que de Brian Eno. Que subsiste-t-il
alors à l’écran de la fin des seventies ? Et bien le plus
Galatéa Bellugi
Page 62 / TRANSFUGE
Melvil Poupaud
important, l’énergie. Un punch porté par l’ardeur
de son actrice qui, avec un naturel lumineux,
traverse le film à toute blinde, ouvrant les fenêtres,
claquant les portes, déplaçant les meubles, passant
en un clin d’oeil des rires aux larmes, de la petite
fille égarée à l’aguicheuse, assumant crânement
tous les changements d’humeur, changeant
sans cesse de costume, de coiffure, d’attitude.
On est d’autant plus saisi par la performance de
Galatéa Bellugi qu’on l’avait admiré en jeune fille
tourmentée et secrète, travaillée par l’aspiration
à la grâce et le rapport à la transcendance, dans
le dernier film de Xavier Giannoli. Galatéa en
sourit : « Dans L’Apparition, mon personnage
suivait scrupuleusement la règle de saint Benoît
selon laquelle il ne faut jamais se montrer. Ici, c’est
tout le contraire : il faut constamment s’exhiber.
Rose peut en faire trop parce qu’elle joue sans
cesse un rôle ». Quand on lui demande comment
elle est parvenue à se transformer ainsi, la jeune
fille posée et discrète qui se tient devant nous
hésite un peu avant de répondre : « Eva m’a
montré des photos, des livres. Elle me donnait
beaucoup d’indications sur ma façon de me tenir.
Elle décrivait des attitudes, expliquait comment
se crêper les cheveux, etc. Pour ce qui est de ma
façon de parler, j’ai travaillé à partir de certains
modèles : Brigitte Bardot, Isabelle Corey qui joue
dans Bob le flambeur, Mina (une chanteuse italienne
qui ressemblait à Dalida). Et puis je l’ai beaucoup
regardée, elle, Eva : ses regards, ses gestes, ses
façons de parler ». Alors que Galatéa détaille ces
jeux mimétiques, on ne peut s’empêcher de faire
le rapprochement entre l’histoire d’Une Jeunesse
REPORTAGE CINÉ
« C’est un film fidèle à un esprit un peu
bizarre qui s’est perdu» Melvil Poupaud
dorée – le récit de la transformation d’une jeune
orpheline en comédienne – et la façon dont le
film donne à son interprète principale l’occasion
d’affirmer magnifiquement une vraie nature
d’actrice. A cela, il faut ajouter, selon Melvil, qu’Une
Jeunesse dorée parle aussi de la manière dont une
jeune femme devient metteur en scène : « on sent
que le personnage de Rose a plus de distance
avec ce qu’elle vit que les autres. Elle observe, elle
emmagasine. Et on s’imagine qu’Eva était comme
cela, vu la précision et l’acuité avec laquelle elle a
retenu ces années-là ».
Devenir actrice, devenir metteur en scène,
en tout cas c’est bien de théâtre qu’il s’agit. Et
il est certain que le film se caractérise par sa
façon d’assumer sa théâtralité. Un exemple ? Le
décor qu’abrite le château où logent Lucille et
Hubert : ces tréteaux rococos où l’on se récite
Kleist et Vivant Denon. Mais qu’il suffise de
songer au château lui-même (le château de
Groussay à Montfort l’Amaury) ! Ce gigantesque
manoir juché au milieu d’une forêt dense. Cette
construction hétéroclite qui mélange les styles
russe, italien, anglais et français. Pendant les
scènes où la petite bande s’ébroue dans le parc
nuitamment, avec en arrière-plan les masses à
peine éclairées de l’immense gentilhommière,
on a l’impression d’assister à la rencontre de
Léautaud et du Freischütz ! Melvil fut aussi
sensible que nous à cette atmosphère particulière :
« C’était le château de Charles de Beistegui. Il
était issu d’une famille mexicaine qui y a fait
construire toutes sortes de folies dédiées à la
fête, dont une pagode. Elle y organisait des bals
costumés complètement décadents ». N’ayons pas
peur des mots : il y a quelque chose de viscontien
dans la manière dont Eva Ionesco fait dialoguer
théâtre et cinéma. Qu’on en prenne pour preuve
le grand soin apporté aux postures et aux gestes.
Mais aussi aux costumes, aux tissus, aux étoffes
qui circulent et s’échangent ici comme autant
de talismans et d’objets magiques. C’est un soin
d’esthète, pas une application de poseur. Melvil
raconte : « Marie Beltrami, une illustre du Palace,
a aidé pour les costumes. Et de manière générale,
toute la bande d’Eva a contribué en prêtant des
fringues. Elie Top, qui collectionne les vêtements,
nous a confiés des vieux costumes Lanvin et
Saint Laurent qu’on ne peut même
plus louer, qu’on ne trouve plus nulle
part». Galatéa ajoute, « Les costumiers
Lukas Ionesco
se plaignaient du fait qu’on ne sait
plus porter ces habits aujourd’hui.
Ils m’ont fait porter un corset, me
rappelaient sans cesse que je devais
serrer ces vêtements à la taille. Que
cela impliquait une certaine façon de
se déplacer ».
Certains d’ailleurs ne manqueront
pas de reprocher au film sa théâtralité.
Elle leur paraîtra factice et arty. Mais
ce sera passer à côté de ce qu’elle a de
sincère et de vibrant. De fragile et de
précieux. En effet, il se dégage du film
quelque chose d’entier qui touche.
Surtout, on sent, derrière le caractère
ludique de l’entreprise, derrière son
côté funambule, une vraie délicatesse
de sensibilité. Melvil, cela tombe bien,
est sur la même longueur d’onde. « Je
suis très admiratif de la façon dont Eva
a imposé son esthétique. Elle tenait
bon alors même que certains, autour
d’elle, lui disaient souvent, ça va être
trop ! Au final, cela donne un film hors
du temps. Un film fidèle à un esprit un
peu bizarre qui s’est perdu ».
CINÉMA / Page 63
PORTRAIT CINÉ
L’étudiant
Après le succès de Senses, Ryusuke Hamaguchi était au
dernier festival de Cannes avec Asako 1 et 2, subtile
romance sur les affres sentimentales d’une adolescente.
Rencontre avec un jeune cinéaste qui aime parler encore
plus de cinéma que de son film.
Par Frédéric Mercier Photo Franck Ferville
D
epuis qu’on a découvert il y a
un peu moins d’un an, Senses,
je rêvais de rencontrer Ryusuke
Hamaguchi. Celui que je retrouve
dans le hall d’un hôtel cossu du
VIe arrondissement n’a rien en apparence de
l’auteur japonais avec un grand A, comme par
exemple maître Kore-eda interrogé il y a peu. Les
jambes écartées sur un pouf, le visage en avant,
les yeux écarquillés, Hamaguchi regarde sans
comprendre ce qui est en train de se passer, le
personnel s’activer pour lui : un serveur dépose
sur un plateau la tasse, le sucre et les mignardises.
Il le remercie plusieurs fois avec la tête comme
s’il était en train de s’excuser. L’attaché de presse
vient le voir. Son interprète lui explique qu’après
la télévision, le prochain entretien est pour un
mensuel culturel. Alors que je m’avance vers lui,
craintif, il m’observe à son tour comme un étrange
animal. Manifestement, Ryusuke Hamaguchi, mon
quasi jumeau de trente-neuf ans, s’étonne toujours
de l’intérêt que nous lui manifestons. Au Japon,
malgré neuf films de fiction et documentaires
réalisés depuis maintenant dix ans, il demeure
encore un quasi inconnu. En France, il est déjà
un auteur respecté par la critique, l’institution et
auréolé d’un succès-surprise avec le pourtant très
long Senses, de plus de cinq heures. En mai, son
dernier film, le délicat et subtile Asako 1 et 2 était
en compétition à Cannes pour la Palme d’or. Une
place étonnante pour ce film modeste, sans tapeà-l’œil thématique, dramaturgique ou graphique.
« Je n’ai pas forcément besoin de grands effets
pour saisir le principal, c’est-à-dire ce qui se joue
à l’intérieur de mes personnages. » La délicatesse
chez Hamaguchi n’est pas une fragilité.
Pendant l’entretien, il posera à son tour quelques
questions mais en cinéphile. Il a manifestement
moins envie de parler de sa vie ni même d’Asako
1 et 2 que de cinéma en général. Il a dans son
maintien, son regard circonspect quelque chose
de l’éternel étudiant, à la fois gauche et sûr de
ses convictions. Il observe mon portable cassé et
me demande si je pense réussir à tout enregistrer
sans qu’il y ait un problème technique. A chaque
question, il paraît s’excuser alors que chacune de
ses réponses étonne par sa précision et sa réflexion.
Bien que né dans la province de Kanagawa, dans
un bourg près de Tokyo, Hamaguchi considère ne
pas avoir de ville natale. Il n’a cessé de déménager
tout au long de sa jeunesse pour accompagner
les déplacements de son père fonctionnaire. Il n’a
jamais pu rester plus d’un an ou deux quelque
part. Au moment de ses études, il ne savait trop
que faire : « Je devais choisir comme à peu près
tous les Japonais entre droit et économie. J’avais
plutôt le goût des arts alors je me suis inscrit en
cours de littérature et d’esthétique mais à vrai dire
je n’aimais pas spécialement la littérature ni grandchose d’ailleurs. » Dans ce département littéraire,
on l’imagine errer, sac à dos lâchement suspendu à
l’épaule, un peu hagard et perdu dans les couloirs
de la fac comme un personnage d’Asako 1 et 2, film
qui a l’air en apparence, vue de loin, d’une bluette
sur les amours d’une adorable minaudeuse qui
rêve d’éprouver à nouveau le grand amour après
ASAKO 1 ET 2
de Ryusuke Hamaguchi,
avec Masahiro Higashide,
Erika Karata, Koji Seto…
Art House, sortie le 2
janvier 2019
CINÉMA / Page 65
que celui-ci s’est envolé comme s’il n’avait existé
que dans ses fantasmes.
Le spectacteur-acteur
L’épiphanie se produit au ciné- club
universitaire quand Hamaguchi découvre
Husbands de Cassavetes et ses quadras américains
pris dans leurs tourments personnels. « J’ai eu
soudain l’impression que les vies décrites devant
moi, les vies sur l’écran étaient bien plus remplies
que la mienne. J’ai su immédiatement ce que je
voulais alors faire. » Mais comment y arriver ?
On l’imagine moins s’interroger sur les moyens
pour parvenir à la réalisation que sur ceux pour
réussir à faire aussi fort que Cassavetes. « Je ne
comprenais pas comment cela marchait. On
dit souvent qu’à travers ses films, on ressent des
émotions fortes. Comment susciter de telles
émotions, si vraies, à travers un écran ? C’était
cette simple question qui me hantait. Et je crois
que j’ai essayé d’y répondre, d’en comprendre
le fonctionnement à travers mes propres films. »
Pour décomposer le savant mélange cassavetien,
Hamaguchi consacre un volumineux mémoire sur
les rapports du réalisateur de Faces au temps et à
l’espace. J’ai beau vouloir lui parler d’Asako 1 et 2,
il me regarde et insiste pour s’expliquer comme
s’il allait me livrer un secret alchimique : « J’avais
une supposition qui s’est par la suite vérifiée : chez
Hitchcock, le suspense n’est pas forcément vécu par
les personnages. C’est le spectateur qui le ressent.
Page 66 / TRANSFUGE
Cassavetes, de la même manière, nous inclut dans
ses scènes. Nous devenons des acteurs. Et pour
devenir des acteurs, il doit travailler la durée. »
C’est avec Senses que nous avons découvert
Hamaguchi. Ses précédents films – et notamment
Passion, formidable histoire aussi d’une amitié au
long cours – n’ont pas été distribués en France.
Senses dure plus de cinq heures comme déjà
Intimacies dépassait les deux cent quarante
minutes en 2012. La durée sert à montrer tout ce
qui se joue dans chaque moment vécu ensemble,
notamment dans Senses une rencontre avec une
jeune écrivain, laquelle prend la parole pour lire
entièrement une nouvelle à l’assemblée avant de
débattre. Hamaguchi a filmé la lecture entière,
invitant donc son spectateur à se joindre au
parterre de spectateurs venus à la rencontre de
l’auteure. Exactement comme avec Cassavetes.
Dans Asako 1 et 2, il y a une scène de repas
où un jeune homme regarde une amie passer à
la télé et explique devant tous leurs amis qu’elle
n’a pas joué correctement et que ce programme
ne vaut rien. Un moment de gêne caractéristique
encore de Cassavetes : « Il y a souvent chez lui des
soirées très gênantes. Quelqu’un dit quelque chose
en public, prend l’assemblée à témoin. Dans tous
mes films, vous trouverez au moins une séquence
de ce type. Je m’étais promis de ne pas le faire
dans Asako 1 et 2 et puis je n’ai pas pu résister.
Ce sont ces moments caractéristiques où vous êtes
un spectateur actif. J’ai mis du temps là aussi à
PORTRAIT CINÉ
« Il y a des soirées gênantes chez
Cassavetes. Chez moi aussi »
comprendre comment les filmer. Généralement
ce sont des scènes de repas, il faut plusieurs
caméras pour filmer tous les visages. Le plus
important, ce ne sont pas les visages des deux
personnages qui se parlent et se disent des choses
terribles. Non, eux ils ne servent qu’à l’action. Ce
sont des moteurs. Ceux qui sont importants, ce
sont les autres. Eux, par leurs simples expressions
qui sont le reflet des vôtres, dévoilent des vérités
cachées. C’est ce qu’on vient aussi débusquer au
cinéma, ces vérités cachées ».
Oscillations de l’âme
Dans Asako 1 et 2, l’héroïne perd donc du jour
au lendemain son amoureux, un garçon creux et
superbe comme un cliché romantique. Quelques
années plus tard, elle rencontre son sosie. Elle
s’installe avec ce garçon qui est l’opposé de son
amour de jeunesse, moralement, intellectuellement
et même socialement. Il est aussi banal que le
premier était artificiel. Hamaguchi s’intéresse
aux infimes oscillations de l’âme d’Asako qui
comprend que tout amour est un succédané plus
ou moins fidèle de sa première passion, de son
premier émoi, lequel influe sur notre existence
entière. « Comme je vous le disais, dans un film,
l’intrigue principale n’est jamais ce qui est au
centre. C’est le périphérique qui compte, ce qui
se joue à côté comme ici la réaction des amies
d’Asako. » Dans Asako, ce qui l’a d’abord intéressé
c’est la « coexistence du réel et de l’irréel ». Une
coexistence qui affleurait comme ici, en filigrane,
de façon très douce dans ses précédents films.
Dans la dernière partie d’Asako 1 et 2, la jeune
héroïne retrouve une nuit son ancien amour
devenu mannequin et image mentale du passé
qui se rappelle à nous peut-être une dernière
fois avant de prendre une grande décision. « J’ai
voulu filmer ce moment irréel, de fantasme de
la manière la plus réaliste possible. » Tout dans
Asako 1 et 2 est question tatillonne de variations.
Par exemple, pour montrer Asako amoureuse,
Hamaguchi la filme se couchant tout doucement
sur un tatami. Par ce simple mouvement du corps,
on ressent tout le bien-être amoureux s’emparer
de son corps. Là aussi, il hausse les épaules, ne
comprend pas pourquoi je m’emballe : « Vous
n’êtes pas le premier Français à aimer cette
scène. C’est curieux car au Japon, quand on est
bien, on se couche sur un tatami car un tatami
c’est fait pour ça. Après, si elle se couche, cela
veut surtout dire qu’elle se sent rassurée. Son
sentiment amoureux la rassure.» En le saluant,
et alors qu’on est déjà en train de le guider dans
une autre salle, je lui demande ce qu’il pense
de Maurice Pialat, un autre génie des scènes de
repas gênantes : « Je ne devrais pas vous faire cette
réponse mais je n’ai jamais compris pourquoi
vous l’aimiez autant alors que vous avez de si
grands cinéastes comme Rohmer ou Grémillon.
Il y a si peu d’empathie chez lui. » Il file puis
se retourne en vitesse. C’est comme ça avec les
cinéphiles, ils ne peuvent s’en empêcher, il faut
aller au bout de son idée : « La force de Pialat,
c’est que chez lui les sentiments sont impossibles
à interpréter.» Eternel étudiant devenu cinéaste,
cinéaste de la douceur, Hamaguchi ferait aussi
un excellent critique.
CINÉMA / Page 67
FILMS CRITIQUE
MA VIE AVEC
JAMES DEAN
de Dominique Choisy, avec
Johnny Rasse, Mickaël
Pelissier, Nathalie Richard…
Optimale Distribution, sortie le
23 janvier
L’HOMME
FIDÈLE
de Louis Garrel, avec
Laetitia Casta, Louis
Garrel, Lily-Rose Depp…
Ad Vitam, sortie le 26
décembre
Pour son deuxième long-métrage,
L ou i s G a r r el i nve s t it a ve c
loufoquerie le rôle d’Abel, cocu
de service qui apprend, du jour au
lendemain, que Marianne avec qui
il vit est enceinte de son ami Paul,
qu’ils vont se marier et qu’il a la
chance de faire partie des invités.
Une ellipse nous conduit dix ans plus
tard à l’enterrement de Paul. Abel y
retrouve Marianne et ne tarde pas à
se réinstaller chez elle. Ce qu’Ève, la
petite sœur de Paul, ne voit pas d’un
très bon œil, amoureuse d’Abel
depuis l’adolescence. Avec cette
voix off introductive, ces intérieurs
parisiens et ces marivaudages, on
pense d’abord être en terrain connu
(Truffaut, Desplechin, Garrel
père). Mais Louis Garrel parvient,
avec habileté et fantaisie, à se jouer
de ses références (jusque dans les
prénoms des personnages) et à
affirmer un ton personnel. D’une
inquiétante légèreté, son film, écrit
avec Jean-Claude Carrière, porte
en lui une belle intensité comique,
registre dans lequel l’acteurréalisateur décidément excelle.
A ntoine du Jeu
Page 68 / TRANSFUGE
L’amour à la normande
Ma vie avec James Dean, de Dominique Choisy, a la grâce légère d’un jeu amoureux.
Une jolie fantaisie. Par Damien Aubel
B
elle gueule un peu rock, moulée
sur celle de Morrissey à la période
où celui-ci se prenait pour James
Dean. Air un peu hagard, comme
perdu dans une histoire qui le dépasse.
Géraud, jeune réalisateur venu présenter
son film, Ma vie avec James Dean, en
Normandie, a quelque chose de ces
chevaliers ingénus, Adonis candides, tel
Perceval égaré dans un royaume dont
il ne comprend pas les règles. Mais le
royaume où pénètre Géraud n’est pas
celui du Graal : c’est celui, battu par les
vents et le ressac marin, bien imbibé
d’alcool aussi, de la côte normande. Et
surtout celui d’Amour. Dès l’ouverture,
le film est placé sous le signe de Cupidon.
Bouille malicieuse, un gamin dérobe son
portable à Géraud. Comme l’angelot
de Vénus, dont les facéties plongent
les humains dans la douce irréalité, un
peu folle, de l’univers des sentiments,
les déconnectant, puisqu’il est question
de téléphone, du quotidien. Le film de
Dominique Choisy est l’héritier d’un
certain esprit français, de ces fantaisies
enjouées auxquelles se plaisaient les
romans classiques et baroques, où dans
un décor de convention, délibérément
artificiel, les mystères du cœur, les
oscillations des affections, étaient sondés,
captés, sur un mode gracieux, ludique.
Car ici, tout est artifice. Pétillement
pop, très Demy, des couleurs de la côte
normande : on se croirait dans une
rutilante bonbonnière. Trame qui
s’amuse à nouer, renouer et dénouer,
les couples, dans un chassé-croisé qui va
se raffinant en complexité et se soucie
bien peu de la vraisemblance. Le jeune
projectionniste, Balthazar, a les yeux
de Chimène pour Géraud. Lequel erre
comme une âme en peine : son film
ne fait pas courir les foules (Ma vie avec
James Dean vaut aussi comme chronique
tantôt désopilante, tantôt douce-amère,
des péripéties de la vie d’un film, du
circuit des festivals), et surtout sa vie
sentimentale est entrée dans une phase
de glaciation. Tant l’acteur de son propre
film, dont il est épris, semble le battre
froid. Premier schéma sur le mode du
relais : X aime Y qui aime Z qui n’aime
pas Y. Que Dominique Choisy étire et
ramifie en y superposant un autre : celui
des amours en montagnes russes, de
Sylvia, directrice de l’association qui a
invité le jeune réalisateur, et de Louise,
qui elle-même… Bref, on arrête là,
mais le film se plaît, lui, à tirer tout cet
écheveau et, de façon très théâtrale (la
réceptionniste de l’hôtel où loge Géraud
a d’ailleurs sans cesse du Tchekhov, voire
du Rostand à la bouche), orchestre
rencontres et croisements…
Tout ici est placé sous le signe du jeu,
comme si le casino local, où Géraud passe
une soirée solitaire, était, plus que les
salles de cinéma où il présente son film,
plus que l’hôtel ou le littoral, l’emblème
du film. Jeu de regards (la première
projection du film, avec son unique
spectatrice, Géraud et le projectionniste,
est une petite architecture complexe de
coups d’œil). Jeu de mains : celles qu’on
se prend, celle qu’on ose, ou pas, poser
sur le genou de l’autre. Jeux qui parfois
menacent de verser dans la gravité –
mais que l’élan de la comédie préserve
toujours d’y tomber. Ma vie avec James
Dean se regarde comme on pénètre
dans une bulle irisée, rappelant que le
royaume d’Amour n’est pas soumis à la
pesanteur de ce monde.
CRITIQUE FILMS
Seuls two
IN MY ROOM
Après Toni Erdmann de Maren Ade en 2016 et Western de Valeska Grisebach en 2017,
In My Room d’Ulrich Köhler confirme que le jeune cinéma allemand est décidément l
’un des meilleurs actuellement. Par A ntoine du Jeu
D
ans In My Room, la fin de l’humanité
a un début. Elle commence par
une disparition d’images. Armin
arpente les couloirs du Reichstag
pour filmer des interviews mais se
trompe dans l’enregistrement : il
éteint la caméra au lieu de l’allumer
pendant les échanges et inversement.
Si bien qu’il ne reste que des instants
saccadés, brinquebalés, mal filmés,
tous ces moments que l’on ne voit
jamais à l’écran. C’est donc avec des
plans manquants qu’Ulrich Köhler
démarre son très beau quatrième long
métrage. Avec malice, il précise ainsi
d’emblée le sort de son personnage,
laissant à chaque fois les choses, les
opportunités ou les personnes aimées
lui échapper.
Armin traîne la grise mine d’une
génération entrant dans la quarantaine
après avoir accumulé les désillusions
et les déceptions amoureuses. L’ordre
libéral n’a plus que des miettes à
donner et lui n’a plus faim de rien.
Il n’y a ironiquement qu’avec ce fil
dentaire qu’il passe et repasse entre
ses dents qu’il trouve un semblant
d’énergie. Pour ajouter de la tristesse
à la stagnation, Armin s’occupe avec
son père de sa grand-mère à l’agonie.
Mais Köhler ne tombe pa s dans
le misérabilisme comme il évitera
soigneusement le spectaculaire, par la
suite. Il s’attache au quotidien, prend
le temps d’accompagner les derniers
jours de la mourante avec tendresse
et empathie, de saisir l’intimité entre
le père et le fils avant que chacun ne
s’endorme dans le deuil.
Coupée en deux, la narration change
radicalement de cap quand, un matin,
Armin est le seul humain à se réveiller. Si
l’élan n’est plus le même, étrangement
plus solaire et vivifiant, Köhler continue
de suivre au plus près l’intimité de son
naufragé. Comme The Leftovers, son film
ne s’encombre d’aucune explication,
jouant de l’ellipse avec brio. La
disparition de l’humanité n’est pas ici un
sujet de deuil ou d’affliction mais plutôt
l’occasion de se libérer des contraintes
sociales et de partir à l’aventure. Armin
pourrait aller n’importe où, sillonner le
monde entier, défricher les plus belles
contrées, il choisit la sédentarisation
et se construit une maison dans une
campagne allemande. Physiquement
métamorphosé, il apparaît dorénavant
svelte et musclé (saisissant Hans Löw),
là où il était légèrement bedonnant et
fatigué. C’est le dernier homme mais
aussi le premier : il cultive un potager,
élève des poules et des chèvres, se
déplace à cheval. Ce retour aux sources
n’est en rien un repli sur soi, c’est une
attente de communauté, une ouverture
au monde et à l’autre. Puisque lorsque
débarque Kirsi, l’autre survivante qui
refuse d’être une Ève nouvelle, on
croirait qu’Armin a pensé sa ferme
afin qu’elle puisse abriter leur amour
naissant. Avec une réelle attention
aux corps et aux bruits de la nature,
rappelant le Joao Pedro Rodrigues de
L’Ornithologue, la fantaisie en moins,
Köhler met en scène ces lignes de
fuite, dessinant le trajet intérieur d’un
personnage soudainement épris de
liberté et de redécouverte de soi.
d’Ulrich Köhler, avec Hans
Löw, Elena Radonicich, Michael
Witteborn… Nour Films, sortie
le 9 janvier.
ULYSSE
ET
MONA
de Sébastien Betbeder,
avec Eric Cantona, Manal
Issa, Quentin Dolmaire…,
Sophie Dulac Distribution,
sortie le 30 janvier.
En manque d’inspirat ion
amoureuse et artistique, Mona,
étudiante aux Beaux-Arts, part à
la recherche de l’artiste disparu
qui lui sert de muse et dont
l’éloignement la perturbe. A la
recherche d’un sens à sa vie et
donc d’Ulysse, qu’elle retrouve
assez facilement dans son manoir.
Puis s’enclenche un road trip avec
ses petits désagréments.
Le f ilm a ses qualités et ses
défauts : le roc Cantona (Ulysse)
est trop prévisiblement secoué
par l’enthousiaste Manal Issa
(Mona) pour que tout cela sonne
juste. Mais on se laisse parfois
emporter par le film de Sébastien
Betbeder, comme dans les scènes
assez drôles de bar et d’hôpital.
Steve K rief
CINÉMA / Page 69
FILMS CRITIQUE
The show must go on
Deuxième partie du grand show théâtral de Patrick Wang sur une petite communauté regroupée autour d’un centre
culturel. Une ode ingénieuse à la liberté et à l’improvisation. Par Frédéric Mercier
A BREAD FACTORY
PART 2 : un petit
coin de paradis
de Patrick Wang, avec Nana
Visitor, James Marsters,
Jessica Pimentel… Ed
distribution, sortie le 2 janvier
Page 70 / TRANSFUGE
A
vec cette deuxième partie, Patrick
Wang a peut-être trouvé le moyen enfin
de donner un souffle nouveau à son
cinéma. Pour rappel, le premier opus de
cette Bread Factory contait les aventures d’un
petit théâtre, fabrique culturelle dirigée par
deux femmes – Dorothea et Greta - ayant des
idées bien arrêtées sur l’éducation populaire.
Pour mettre en scène ces allers-retours entre
théâtre et vie politique et associative, Patrick
Wang avait inventé la ville de Checkford, une
communauté qu’il prenait plaisir à mettre en
mouvement avec ses drôles de personnages,
ses adolescentes en plein questionnements
existentiels, les rivaux Sir Walter et Jean-Marc,
le jeune projectionniste et la traductrice.
Inventer cette deuxième partie est évidemment
l’occasion comme dans une série télé de
mieux découvrir tous ces personnages, de les
fréquenter de l’intérieur, de passer du temps
en leur compagnie et comme dans tous ses
films d’interroger les liens invisibles entre les
membres de cette communauté. D’explorer
ce qui se noue de profond entre eux, de
comprendre la manière dont ils ont besoin,
chacun pour des raisons diverses, de cette
famille réinventée. Wang prend acte de cette
donnée nouvelle du cinéma contemporain
sous influence de la série télé : la durée à tout
prix, celle qui permet une meilleure approche
des hommes pris dans le fil des évènements.
Il joue de cette durée moins pour intensifier
ses lignes dramatiques que pour aérer au
maximum son film. A la manière d’Hamaguchi
récemment dans Senses, il s’offre donc une
multiplicité de situations qui n’en sont pas,
mais créent seulement de grandes plages de
respiration où les personnages échangent leurs
propos sans que cela ait une grande influence
sur le récit. Très vite, le récit même n’existe
plus et le film devient une entrée dans un
monde imaginaire à parcourir en compagnie
de quelques personnages récurrents. Cela
lui permet surtout une plus grande liberté,
une émancipation des codes narratifs qu’on
ne lui soupçonnait pas jusqu’alors. Depuis
In The Family, Wang s’était distingué par
deux vertus. D’abord cette sensibilité aiguë
aux variations psychologiques qui donnait
au spectateur le rôle de détective de l’âme
humaine pour appréhender des personnages
assez insaisissables. Mais surtout une grande
maîtrise formelle du cadre pour composer
chacun de ses plans. Avec cette deuxième
partie de sa Bread Factory, avec cette durée
nouvelle, il transforme chaque situation en
numéro. Les frontières entre théâtre, vie et
reconstitution s’estompent, voire deviennent
invisibles. La comédie musicale s’invite sans
préambule au milieu d’une séquence : des
touristes s’adonnent à une chorégraphie
ingénieuse avec leurs perches à selfie tandis
qu’un homme enchante une scène de cafétéria
dans un surprenant et très long numéro de
claquettes. Par ce sens inattendu du spectacle,
de la durée, de la dédramatisation, Wang
enchante chaque moment de son film, rend
chaque instant de l’existence précieux comme
un tour de music-hall. Son cinéma y a trouvé
une vraie liberté. On attend avec impatience la
suite de cette œuvre parmi les plus stimulantes
de la scène indépendante américaine.
CRITIQUE FILMS
L’HEURE
DE LA SORTIE
de Sébastien Marnier, avec
Laurent Lafitte, Emmanuelle
Bercot, Pascal Greggory…
Haut et Court,
sortie le 9 janvier
Le grand Marnier
Dans L’Heure de la sortie, Laurent Lafitte affronte une classe d’enfants aussi surdouée
qu’inquiétante. Une nouvelle réussite du cinéma de genre à la française qui lorgne cette fois
du côté de Polanski. Par Frédéric Mercier
C
’est en train de devenir une
heureuse habitude : chaque
nouvelle année s’ouvre par la
découverte d’un drame français
ancré socialement et qui lorgne vers
le cinéma de genre. Il y a deux ans,
c’était Grave de Julia Ducournau qui
ouvrait le bal de façon horrifique et
cannibale. L’année dernière, c’était
Jusqu’à la garde de Xavier Legrand qui
empruntait les sentiers du thriller.
Cette année, Sébastien Marnier nous
convie à un autre programme avec
L’Heure de la sortie, celui du suspense
polanskien. Et de fait ce long métrage
s’appuie sur un canevas qui n’est pas
sans rappeler celui du Locataire de 1976,
d’après le roman de Roland Topor : un
professeur de collège privé et très collet
monté, pendant la classe, se défenestre.
Il est remplacé par un suppléant joué
par Laurent Lafitte, lequel découvre
la classe dont il a la charge en tant
que professeur principal : une petite
assemblée feutrée d’élèves surdoués et
aussi flippants que les mômes du Village
des damnés, du Ruban Blanc de Haneke
ou (mieux) des Révoltés de l’an 2000,
chef-d’œuvre du cinéma d’épouvante
enfantine et espagnol, réalisé sous
Franco par Narciso Ibáñez Serrador.
La première scène de rencontre entre
les élèves et le nouvel enseignant est
un grand moment de terreur. Le
pédagogue se retrouve face à des
bambins aussi stoïques et sérieux que
des décisionnaires d’une compagnie
d’assurances. Le premier lève la main
et pose sa question : « Pourquoi êtesvous encore suppléant alors que vous
avez quarante ans ? » La deuxième, plus
franche encore, redouble l’angoisse,
formulant l’obsession qui taraude
tout enseignant : « Vous vous croyez à
la hauteur ? » Dès lors, le malaise est
omniprésent. Celui de la compétence
professorale et adulte mise en doute,
celui qui émane d’élèves qui semblent
avoir une sorte de prescience sur les
évènements et notamment l’avenir de
l’humanité. Marnier filme sans effet
baroque, sans distorsions outrées du
réel. Tout est larvé dans L’Heure de la
sortie. Il suffit au cinéaste de jouer avec
des situations convenues à partir de
son postulat : un gamin de quatorze
ans se retrouve dans une boîte de nuit
où sont venus s’amuser ses professeurs.
Il leur parle comme à des amis
puisque sa famille est propriétaire de
l’établissement. Ce n’est pas tant le fait
qu’il fraye avec eux qui étonne mais cette
façon qu’il a de ne s’étonner de rien,
d’avoir de l’avance sur eux comme s’il
lisait en eux. L’élève sait tout et soudain
les adultes, les professeurs, ceux qui sont
censés avoir la connaissance, paraissent
dépassés par les évènements. A partir de
cette inversion fondamentale, Marnier
réussit des prodiges. Identifiés au héros
(Lafitte est formidable dans son attitude
hébétée et arrogante à la fois), nous
cherchons autant à savoir ce qui motive
leurs actes maléfiques, leurs attitudes
morbides ( jeux d’étouffement et de
noyade entre eux) qu’à en percer le
mystère fondamental. Si le final est un
peu moins bien négocié, faute peut être
d’une grande séquence un peu folle,
L’Heure de la sortie confirme que nous
vivons de belles années de cinéma de
genre français.
NUESTRO
TIEMPO
de Carlos Reygadas, avec
Carlos Reygadas, Natalia
Lopez... Les Films du
Losange, sortie le 6 février
Esther et Juan possèdent un ranch
dans la campagne mexicaine. Ils
sont libres, ils sont beaux, ils sont
sauvages. Et partagent tequila et
rails de coke avec leurs amis. Un
jour Esther commence à batifoler
avec l’un d’entre eux, Phil, un
éleveur de chevaux. Pas grave, ils
sont larges d’esprit. La preuve ?
Lui est un poète mondialement
reconnu. Grand espaces suda mér ica ins, r a nch, cocaïne.
Voilà un lieu et une atmosphère
inédits pour raconter une histoire
d’adultère. Cela aurait pu donner
un western contemporain, âpre et
psychédélique. Hélas le film verse
dans la métaphore ampoulée :
Nuestro Tiempo propose en effet
une pompeuse réf lexion sur
l’affrontement de deux grandes
forces primitives : le masculin
et le féminin (le film s’achève
littéralement par le combat entre
un taureau et un troupeau de
vaches !) A tout cela Reygadas
prétend donner une dimension
cosmique : plans anamorphosés,
vues de guingois sur le ciel et
la boue mêlés. Bref, l’ensemble
est boursouf lé, vain, artificiel.
Jean -Christophe F errari
CINÉMA / Page 71
FILMS CRITIQUE
AN ELEPHANT
SITTING STILL
de Hu Bo, avec Yu Zhang,
Yuchang Peng, Uvin Wang…
Les Bookmakers/Capricci Films,
sortie le 9 janvier
Nuit de Chine
An Elephant Sitting Still, de Hu Bo ou la Chine version élégiaque. Une splendeur mélancolique.
Par Damien Aubel
Q
DOUBLES
VIES
d’Olivier Assayas,
avec Guillaume Canet,
Juliette Binoche, Vincent
Macaigne… Ad Vitam,
sortie le 16 janvier
Olivier Assayas est un cinéaste
sérieux. Une vertu que l’on goûte
dans ces pages mais qui, hélas,
s’est retournée contre lui dans ce
Doubles Vies, où il s’aventure dans les
eaux traîtresses (faire rire est une
entreprise périlleuse) de la comédie.
Sur la scène du petit théâtre des
égos de l’édition parisienne, deux
couples évoluent : Alain, éditeur,
sa femme Séléna, actrice-phare
d’une série TV, Léonard, écrivain
au look fripé (Macaigne, plus «
macaignien » que jamais), et adepte
de l’autofiction, et Valérie, avec
qui il vit, assistante d’un homme
politique. L’ irrésistible ascension du
numérique ; les frontières du roman
et de la vie ; les rituels des rencontres
en librairie... Assayas porte un
regard satirique et panoramique sur
tout le spectre des interrogations,
us et coutumes, du Landerneau
éditorial. On lui sait gré d’avoir
voulu appliquer le grand précepte
d’Horace : « châtier les mœurs en
riant ». Mais, entre la critique et la
dérision, il ne parvient pas à choisir.
Le rire est toujours nimbé d’un
halo de sérieux, qui le désamorce.
Dommage. Damien Aubel
Page 72 / TRANSFUGE
uel est le point commun entre
deux lycéens rudoyés par la petite
brute de leur établissement, une
lycéenne qui a une liaison avec
le directeur adjoint, un vieil homme
devenu encombrant que son f ils
cherche à évincer de l’appartement
familial, un truand dandy mélancolique
accroché aux basques d’une femme
qui ne veut plus de lui, un grand chien
blanc, rôdeur canin aux allures et aux
réflexes de fauve ? Chez Prévert, il ne
manquerait plus qu’un raton-laveur, ici,
en l’occurrence, c’est le pachyderme du
titre, dont le barrissement sera le point
d’orgue du film. Entre eux se noue une
tapisserie complexe de relations, sur le
mode de l’attraction et de la répulsion,
chacun des personnages, comme autant
de particules élémentaires, ou de boules
de billard (on avait oublié une queue de
billard, autre McGuffin du film, dans
notre inventaire…) se carambolant
dans un mouvement incessant de
reconfiguration. On vous laissera
apprécier la finesse du maillage narratif,
qu’il serait trop long de détricoter ici. De
toute façon, le véritable liant est ailleurs.
Dans une couleur. Le gris. Le gris, délavé
comme une brume souillée d’une infinie
tristesse, ou à la rugosité terne des cubes
de béton décrépit des grands ensembles
qui dessinent le labyrinthe asphyxiant
d’une grosse ville chinoise. Le gris qui
devait aussi être la teinte dominante de
la météorologie intime du réalisateur Hu
Bo, qui, après avoir ainsi étiré une de ses
nouvelles sur près de quatre heures pour
le grand écran, a mis fin à ses jours. Mais
aussi et surtout le gris comme paradoxe
chromatique : ni noir, ni blanc, entre le
minéral et le liquide, bref, une nuance
indéfinissable, à la limite de l’invisible et
du visible, comme une vapeur.
C’est là que se situe le tour de
force du film, qui n’a rien, malgré la
durée et l’éléphant du titre, de pesant.
Mais qui, au contraire, cultive une
finesse de perception, de regard ou
d’écoute, qui lui permet de saisir et de
matérialiser l’irreprésentable. Ainsi de
la violence : comment donner à voir sa
substance intime – non pas les coups,
les cris, l’effervescence des corps – mais
l’événement temporel qu’elle constitue :
cette soudaineté, ce surgissement
brutal, paroxystique, qui déchire la
trame du temps ? La solution de Hu
Bo est aussi simple qu’élégante. Prenez
la confrontation des deux lycéens et du
« bully », sur les marches d’un escalier
de l’établissement : accumulation des
provocations verbales, montée de la
menace, comme une flamme court le
long de la mèche d’un explosif. Puis le
long dévidage des conséquences. Entre
les deux ? Quasiment rien. Comme
un trou, un blanc, un instant, rendu
encore plus bref, plus « instantané »,
d’être ainsi incrusté dans une épaisse
et complexe pâte narrative.
On l’aura compris, c’est cet autre
insaisissable par excellence qu’est le
temps, auquel Hu Bo donne consistance,
et même corps. Littéralement. Car à la
façon de Gus Van Sant dans Elephant, et
les embranchements des couloirs de son
lycée, Hu Bo filme toute une géométrie des
déambulations : trajectoires rectilignes,
avec personnages de dos, qui semblent
se composer les unes avec les autres pour
dessiner un uniquement déplacement.
Ou comment rendre sensible la marche
du temps, sa progression inexorable…
lieu infini d’art
de culture
et d’innovation
direction
José-Manuel Gonçalvès
Théâtre / Danse / Musique / Cirque
du 19 janvier au 16 février 2019
CENT
UATRE
PARIS
Festival Les Singuliers
Des artistes singuliers, des formes plurielles
Sébastien Barrier
Erwan Ha Kyoon Larcher
Olivier Dubois
Jacques Gamblin
Emmanuel Tellier
BAUM & invités
Mélissa Von Vépy
Clara Le Picard
Benoît Bradel
Rosemary Standley
& Dom La Nena
Johann Le Guillerm
présente
UN FILM SALUÉ PAR LA PRESSE
LES CAHIERS DU CINÉMA
LA SEPTIÈME OBSESSION
LES INROCKUPTIBLES
BONUS
Entretien de la réalisatrice Patricia Mazuy
Scènes coupées commentées par la réalisatrice
La Scarpa, court métrage de Patricia Mazuy
DISPONIBLE EN DVD ET EN VOD SUR
DÈS LE 2 JANVIER
FILMS CRITIQUE
SKATE KITCHEN
de Crystal Moselle, avec
Rachelle Vinberg, Taylor Gray,
Tashiana Washington…
Makadam Distribution, sortie le
30 janvier.
TROPPA
GRAZIA
de Gianni Zanasi, avec Alba
Rohrwacher, Elio Germano,
Hadas Yaron... KMBO, sortie
le 26 décembre.
Lucia (A lba Rohr wacher) est
géomètre et là, au milieu des
champs italiens où elle prépare la
construction d’un immense centre
culturel et commercial, la Vierge lui
apparaît, exigeant l’interruption
du projet et l’édification d’une
église. Une Vierge néanmoins pas
tout à fait comme celle de la Bible,
une figure plutôt symbolique du
nouveau combat que doit mener
Lucia, elle qui a découvert que
les cartes topographiques étaient
falsifiées et que la construction
du cent re commercia l ét a it
dangereuse. Le réalisateur de
cette belle fable joyeuse présente à
la Quinzaine cette année, Gianni
Zanasi, raconte avec humour la
lutte de cette femme forte tête et
maladroite, mère seule, pas du tout
prête à faire face, non seulement à
la corruption locale, mais surtout à
cette Madone tendre et tyrannique.
Troppa Grazia examine le besoin de
religion, la force de la croyance, le
besoin de croire, en soi et au-delà...
Dommage néanmoins que parfois,
la cocasserie et la facilité prennent
trop de place. Léocadie H andke
Page 74 / TRANSFUGE
« Il y a encore pas mal de dingues à New York »
Voilà le film rafraîchissant de ce début d’année, Skate Kitchen, signé Crystal Moselle. Ou l’histoire
de jeunes filles skateuses à New York. Propos recueillis par Philippe Nicol
A
près le succès de son documentaire
T h e Wolf pa c k , sélect ionné à
Sundance, Crystal Moselle revient
avec une première fiction sur le
skate, Skate Kitchen. On suit la trajectoire
d’une jeune fille solitaire de New York,
Camille, éprise de liberté, qui va intégrer
ce groupe de skateuses appelé Skate
Kitchen. Si ce film initiatique est une
fiction, il n’en reste pas moins que le
rapport au réel est très fort puisque les
actrices sont toutes des amatrices, de
vraies skateuses et que le film s’inspire
très largement de leurs vies. Il y a par
ailleurs de belles trouvailles de scénario
comme la mise en abyme remarquable
où l’on suit l’histoire des personnages
à travers leur Instagram. Skate Kitchen
est d’ores et déjà à classer dans les films
importants qui ont été tourné sur le
skate, les bons Trashin’ (1986), Skate
Rider (1989), Kids (1995), l’ovni Haggard
(2003), le bizarroïde Skate or Die (2007)
et l’incroyable Les Seigneurs de Dogtown
(2005). Rencontre.
New York est un personnage à part
entière de votre film, non ?
Oui, mon environnement m’influence
beaucoup, et en tant qu’habitante de
New York, je m’inspire de cette ville,
tout naturellement. Je cherche toujours
à dénicher des personnages originaux,
atypiques, et New York est une ville
particulièrement propice à cela. Il y a
encore pas mal de dingues ici…
Vous avez réalisé un court métrage
pour Miu Miu, intitulé That One Day, où
vous avez connu les filles du groupe Skate
Kitchen. Est-ce donc ce court métrage
qui vous a motivée pour faire ce long ?
Oui. Au départ, j’étais partie pour
plutôt réaliser un documentaire sur ce
groupe de filles, the Skate Kitchen. Mais
une fois que j’ai appris à les connaître
un peu mieux, j’ai décidé de faire une
fiction, mais inspirée de leurs vies réelles.
En fait, J’avais envie de passer à la fiction !
A-t-il été facile de jouer avec des
actrices non professionnelles ?
Oui, à partir du moment où j’ai eu à
faire à des filles vraiment très ouvertes
d’esprit. Aucune d’elles ne s’est jamais
braquée. Et pourtant je les ai poussées
en tant que personnage le plus loin
possible. Car même si les personnages
existent vraiment, les actrices doivent
apporter quelque chose de plus à leurs
propres personnages. Sincèrement, mon
travail de direction d’acteurs a été un
vrai plaisir.
Des films de skate vous-ont-ils
inspirée ?
Non pas vraiment, mais un film sur
des ados à Varsovie la nuit, All These
Sleepless Nights. Le réalisateur, Michal
Marczak, a une vision du cinéma,
entre docu et fiction, qui m’a beaucoup
inspirée. Je me suis dit en voyant ce film
qu’il fallait que j’utilise toutes mes tripes
et tout mon cœur, qu’il ne fallait pas que
je me bride. Qu’il ne fallait pas que je me
soucie trop de savoir si je devais rentrer
dans des cadres, mais juste faire les
choses simplement et à ma façon.
Quand on repense au K ids de
Larry Clark, un film de 1995, où l’on
voit le machisme du monde du skate
de l’époque, on prend conscience en
voyant votre film des changements de
mœurs. Les personnages masculins de
votre film sont plus tolérants, et les filles
très émancipées…
Oh vous savez au départ, c’était
juste une rencontre intéressante. Je me
contentais d’accompagner ce groupe
de filles dans leurs vies de tous les
jours. Mais c’est vrai que ce sont des
filles qui décident par elles-mêmes et
pour elles-mêmes de faire des choses
en s’affranchissant des contraintes que
la société ou leur entourage voudraient
leur imposer. On n’est plus en 1995, les
choses ont vraiment changé pour les
jeunes filles et les femmes !
DVD
Ruée vers la postérité
C’est une édition passionnante de La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin que
Potemkine nous invite à découvrir. Un immanquable. Par Frédéric Mercier
LA RUÉE
VERS
L’OR
de Charles Chaplin,
avec Charles Chaplin,
Mack Swain, Tom
Murray… DVD et
Blu-ray, Potemkine
PAUL SANCHEZ
EST
REVENU !
de Patricia Mazuy, avec
Laurent Lafitte, Zita Hanrot,
Philippe Girard…
DVD ou Blu-ray, Blaq Out
Sept ans de réflexion, peut-être,
pour elle, sept ans d’attente pour
nous : Patricia Mazuy est enfin
revenue sur les écrans après Sport de
filles en 2011. Paul Sanchez, a défrayé
la rubrique des chiens écrasés, aux
Arcs, dans le Var, voilà dix ans en
envoyant ad patres sa famille. Il
serait de nouveau dans les parages.
Retour du bon vieux thriller, avec
psychopathe en vadrouille (Laurent
Lafitte, avec une impeccable trogne
de détraqué), montée de la sauce
des angoisses et des fantasmes.
Mais Patricia Mazuy y injecte une
jolie dose de loufoquerie, avec sa
gendarmette, Marion, qui décide
de se lancer sur la piste du revenant
présumé. Il y a quelque chose des
Coen dans cette façon d’articuler
comédie et polar en év it ant
l’exercice stérile de pure et simple
« déconstruction des codes ». Et ça
tient surtout à un autre retour dans
ce monde qu’on aurait pu croire
de pur cinéma, de pure fiction. Un
retour du réel, tant Mazuy filme son
Sud moins comme une carte postale
que comme des zones commerciales
ponctuées de ronds-points et autres
joliesses paysagères. Damien Aubel
Page 76 / TRANSFUGE
D
écrit par Jack London
dans de nombreux
récits du Klondike,
le Chilkoot Pass est
un col de montagne situé
entre l’Alaska et la Colombie
britannique. C’est le passage
ardu et mythique par
excellence de la ruée vers
l’or qu’escaladèrent en 1897
et 1898 entre vingt mille et
trente mille aventuriers plus
ou moins bien préparés à
affronter ce col situé à 1067
mètres mais extrêmement
escarpé. Sa reconstitution en studio
fait l’ouverture du film de Chaplin.
Une longue ligne humaine de
figurants sombres, telles des ombres,
traversant le cadre, d’abord à
l’horizontale puis à la verticale de bas
en haut. Une image extraordinaire
par son ambition et que réinventera
des années plus tard André Malraux
à la fin de son Espoir, sierra de Teruel,
(1938), version cinématographique
de son propre roman, pour figurer ce
que Jorge Semprun appela « la fin de
l’illusion lyrique », c’est-à-dire l’échec
des républicains face aux troupes
franquistes. Le troisième plan du film
de Chaplin, où l’on voit les trappeurs
s’avancer vers nous, dans un couloir
entre deux goulets évoque quant à lui
l’ouverture célèbre d’Aguirre, la colère
de Dieu de Werner Herzog (1972).
L’ouverture de La Ruée vers l’or a donc
inspiré deux cinéastes qui ont fait
de leurs expériences du tournage la
matière même documentaire de leurs
films. C’est dire si Chaplin excelle dès
l’ouverture dans la contextualisation
documentariste. Si La Ruée vers l’or
est bien inspiré des récits de London
(ce qu’a toujours indiqué Chaplin),
cette nouvelle édition nous permet de
découvrir une autre inspiration, moins
fameuse en France : celle du poète
et écrivain anglais Robert W. Service,
aventurier vagabond, l’un des chantres
les plus inspirés des chercheurs d’or,
qui, bien que d’origine écossaise, fut
surnommé « le barde du Yukon » et
surtout « le Kipling canadien ». Dans sa
biographie, on apprend que ce poète,
ami de Joyce et de H.G. Wells, grand
héros de la Première Guerre mondiale,
avait loué pendant la ruée une cabane
de rondins à quelques mètres de celle
qu’habita London. Chaplin s’inspira
donc d’artistes aventuriers qui avaient
vécu les évènements mais également
d’une photographie représentant
cette file interminable sur le Chilkoot.
Pour le reste, dans sa filmographie, La
Ruée vers l’or est un cas quasi unique,
au genre partagé avec le Mécano de
la Générale de Buster Keaton (1926)
d’immense épopée comique. On peut
chercher, nulle autre comédie ne s’est
appuyée avec autant d’exactitudes sur
des faits historiques. Si bien qu’on
peut rapprocher cette critique lucide,
souvent cruelle, violente de l’avidité
humaine et américaine des Rapaces
de Stroheim, réalisé deux ans plus
tôt. Si Chaplin retrouve London, c’est
surtout dans l’idéologie darwiniste et
positiviste du struggle for life. Enfin,
autre particularité de cette édition
richement commentée, figurent côte
à côte les deux versions du film : celle
de 1926 donc, jadis plus grand succès
du cinéma muet et celle de 1942,
rééditée par Chaplin lui-même qui
avait supprimé les intertitres d’origine
et écrit à la place un commentaire
off. Car il convient de signaler que
c’est d’abord avec ce film-ci, cette
œuvre dont Chaplin disait qu’elle
était exactement conforme à ce qu’il
désirait faire, que le cinéaste rêvait
qu’on se souvienne de lui.
CLUB
CLUB
EXPOSITIONS
THÉÂTRE
CLÉOPÂTRE IN LOVE. Création de Christophe Fiat et Judith Henry
Nouveau Théâtre de Montreuil - 63, rue Victor-Hugo, 93 100 Montreuil
Le mercredi 30 janvier à 20h 4 x 2 places offertes
ÉBLOUISSANTE VENISE ! VENISE, LES ARTS ET L’EUROPE AU XVIIIE SIECLE
Grand Palais - 3, avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris
Exposition du 26 septembre 2018 au 21 janvier 2019 10 x 2 places offertes
ANGUILLE SOUS ROCHE D’après le roman de Ali Zamir. Mise en scène Guillaume Barbot
Théâtre Gérard Philipe - 59, boulevard Jules-Guesde, 93207 Saint-Denis
Le lundi 19 janvier à 20h30 2 x 2 places offertes
LES CONTES CRUELS DE PAULA REGO
Musée de l’Orangerie – Jardin des Tuileries, 75 001 Paris
Exposition du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019 20 x 2 places offertes
JEAN-JACQUES LEQUEU. BÂTISSEUR DE FANTASMES
Petit Palais – Avenue Winston Churchill, 75 008 Paris
Exposition du 11 décembre 2018 au 31 mars 2019 20 x 2 places offertes
BÉRÉNICE Texte Jean Racine. Mise en scène Isabelle Lafon
Théâtre Gérard Philipe - 59, boulevard Jules-Guesde, 93207 Saint-Denis
Le mercredi 23 janvier à 20h 5 x 2 places offertes
COMME DISAIT MON PERE & MA MERE NE DISAIT RIEN Texte Jean Lambert-Wild.
Mise en scène Michel Bruzat
Théâtre Les Déchargeurs - 3, rue des Déchargeurs, 75001 Paris
Le mercredi 9 et jeudi 10 janvier à 19h30
5 x 2 places offertes pour le mercredi, 5 x 2 places offertes pour le jeudi
DVD
LE CRI DU SORCIER
Un film de Jerzy Skolimowski 6 packs DVD + BR offerts - version restaurée
D’AMOUR ET DE SANG
Un film de Lina Wertmuller 8 packs DVD + BR offerts - version restaurée
LES SOLILOQUES DU PAUVRE Texte Jehan-Rictus. Mise en scène Michel Bruzat
Théâtre Les Déchargeurs - 3, rue des Déchargeurs, 75001 Paris
Le mardi 15 et mercredi 16 janvier à 21h30
5 x 2 places offertes pour le mardi, 5 x 2 places offertes pour le mercredi
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SCÉNE
Sauvez-nous de l’école !
Par Oriane Jeancourt Galignani
O
n pouva it dénombrer, r ien qu’au mois de
décembre 2018, pas moins de huit versions de
L’Ecole des femmes qui se jouaient en même temps
en France. Huit Agnès, huit Arnolphe qui au
même instant chaque soir, s’affrontaient sur la liberté
de la femme. Certains endossaient leurs rôles avec
talent, nous avons salué ici la performance de Suzanne
Aubert, d’autres moins.
A l’instant où j’écris, la pièce est sans doute étudiée
dans nombre de classes des lycées et collèges du pays.
Ce qui est une excellente nouvelle. Espérons que ce
texte pourra agir sur les consciences de ceux, encore
trop présents et actifs en France, qui nient l’égalité, la
liberté, et l’intégrité du corps des femmes. L’Ecole des
femmes, en touchant les jeunes garçons et jeunes filles
aura, peut-être, l’opportunité de travailler certains
esprits rétifs.
Quittons l’école, pour reparler théâtre : on peut
suggérer, par un calcul approximatif certes, que L’Ecole
des femmes a été au cours de ce dernier trimestre de 2018,
la pièce la plus jouée sur les scènes françaises. La presse
a salué « la brûlante actualité » de L’Ecole des femmes, son
caractère « explosif »… Oser dire aujourd’hui face à
un public de théâtre que la femme doit être libre, dans
la langue de cet outsider subversif qu’est Molière, c’est
explosif à ne pas en douter... On se demandera ce que
cette même critique dira de The Scarlet Letter d’Angélica
Liddell, « atomique » ? Ou restera sans mots, abasourdi
par la détonation ?
On préfèrera le titre du Parisien : « La leçon de l’Ecole
des femmes ». Voilà au moins qui est avoué, les fauteuils
de théâtre sont devenus par instant des chaises d’école,
où nous apprenons ce que l’immense majorité des
spectateurs de théâtre n’ignorent pas : la femme est
Page 78 / TRANSFUGE
l’égale de l’homme. Il y a quelque chose d’effrayant
dans le consensus d’une pièce classique saluée par
la presse entière, d’un «message» dont chacun se
réjouit, comme s’il n’y avait pas d’urgence autre que
de confirmer le progressisme dans sa bonne direction.
N’y-a-t-il donc pas de zones de troubles plus immédiats,
de textes plus ambigus sur le monde d’aujourd’hui
à jouer actuellement sur les scènes françaises ? Et à
adresser au public du théâtre qui est, comme on le
sait, un public prêt à la réflexion, à la complexité, prêt
à dépasser les thèmes imposés des leçons d’écoles et
des flux médiatiques. Le théâtre peut aussi être maître
des horloges.
En janvier, heureusement, un affrontement d’une
autre ampleur s’annonce sur les scènes nationales :
Falk Richter monte I am Europe au Théâtre national de
Strasbourg. Huit performeurs, acteurs, danseurs issus
de différents pays européens, pour tenter d’incarner
ce qu’est l’Europe d’aujourd’hui. La jeunesse du
continent. Ses faiblesses aussi. L’auteur et metteur en
scène allemand, qui nous avait déjà interpellé dans Fear,
il y a deux ans, cernant dans la montée du populisme
la responsabilité et la peur de tous, poursuit cette
radiographie acérée et virulente de l’esprit européen.
Au même moment, un ami de Falk R ichter,
Thomas Ostermeier, dont il est difficile d’oublier cette
superbe Nuit des rois d’automne, monte Retour à Reims
au Théâtre de la Ville, avec Irène Jacob en premier
rôle. Le texte d’Eribon qui avait eu tant de succès en
Allemagne, cerne lui aussi les racines du désarroi, et
de la peur européenne, ici dans les classes populaires.
Nul doute qu’il y aura là matière à réflexion, et pour
nous, spectateurs, à réflexion neuve, hors des bancs
de l’école.
24 JANVIER ▶ 3 FÉVRIER 2019
LESWIMAILES
DU
DÉSIR
WENDERS / MARIE BALLET
CRÉATION PLURIDISCIPLINAIRE POUR DEUX COMÉDIENS,
UNE TRAPÉZISTE ET UN MUSICIEN
Conception graphique, Cédric Gatillon © 2018 – Licence 1 n° 1045358 –Licence 3 n° 1043233
CIE OUI AUJOURD’HUI
Avec Christophe Laparra, Stéphane Léchit,
Paul Nguyen et Camille Voitellier
© SIMON GOSSELIN
REPORTAGE SCÈNE
Tant qu’il
y aura des
hommes
The Scarlet Letter marque le superbe retour d’Angélica Liddell.
L’auteure, metteure en scène et actrice espagnole s’inspire du
roman d’Hawthorne, pour en faire un spectacle habité sur le
puritanisme contemporain. Reportage.
Par Oriane Jeancourt Galignani
SCÈNE / Page 81
SCÈNE REPORTAGE
U
ne déclaration de guerre peut cacher
une déclaration d’amour. Et cette
même déclaration d’amour peut cacher
un combat sourd, viscéral, essentiel
au théâtre. Chez Angélica Liddell, on ne
démêle pas le désir et la violence, l’agression
et la beauté. L’humiliation et l’adoration.
Cet écheveau est sa puissance, ce dédale,
sa justesse. Créature bondissante sur scène,
oeuvrant à la chorégraphie sensuelle et
poétique qui domine le spectacle, Angélica
Liddell déclare son amour des hommes. Elle
n’a jamais été aussi proche de l’elfe orgiaque
qu’elle rêve d’être. Cet enfant caché de Pasolini
et d’Artaud trouve dans The Scarlet Letter, le
point précis d’équilibre entre sa pensée et son
esthétique. Le point d’orgue de vingt ans de
création, de mise en jeu
de son corps et de ceux de
ses acteurs. Elle condense
en à peine deux heures de
spectacle ce débat qu’elle
mène en permanence
avec la sexualité, la
transgression, et la morale
contemporaines.
Ce jour de décembre
où je découvre le spectacle
su r la v a ste scène du
Théâtre d’Orléans, la salle
reçoit avec calme ce que
Liddell a à transmettre.
Une pastorale ouvre le
spectacle, Adam et Eve,
jeunes et beaux, surgissent nus, et viennent se
recueillir, sans doute avant de faire l’amour,
sur la tombe de Nathaniel Hawthorne. Fragile,
kitsch, ce couple est la promesse d’un amour
que Liddell s’apprête à défendre à sa manière
féroce, intransigeante, grotesque.
L’auteur de La Lettre écarlate fixe le point de
départ et d’arrivée de ce spectacle qui use de
mille détours pour raconter la chute d’un monde
innocent dans le puritanisme. Angélica Liddell
s’adresse vite à nous : « Celle qui vous parle tue,
vole, pervertit. Sans juge, l’art n’existerait pas.
Sans hypocrisie l’art n’existerait pas. Bref, sans
vous l’art n’existerait pas. Je vous remercie donc
de me mépriser. » Le masochisme délictueux
de Liddell diffuse une onde de plaisir dans
la salle. L’écriture est solennelle et le ton est
rare. Personne ne s’offusque de la présence
de ce groupe d’hommes nus sur scène, chœur
actif autour d’Angélica. On ne découvre pas le
goût de Liddell pour les hommes, ni pour leurs
corps, le chœur masculin était déjà présent, il y
a quatre ans, dans son spectacle sur la violence
et la souffrance masculines, You Are My Destiny.
Son costume met plus mal à l’aise : elle apparait
double, de face une robe noire de puritaine
classique, en Hester, héroïne d’Hawthorne, et de
dos faussement dénudée, couverte d’une coque
de blessures et de lacérations, en Angélica. Tout
au long du spectacle, elle va alterner entre les
deux femmes. D’une part, elle s’adresse à nous
en Angélica, nous provoquant en parlant de
la méchanceté des femmes qui vieillissent,
monologue hilarant qui ne pouvait être écrit
que par une femme de plus de cinquante ans.
D’autre part, elle endosse le rôle d’Hester face
à Arthur, le pasteur hypocrite qui la condamne
à sept ans d’ostracisme. Si l’alternance peut
sembler complexe pour celui qui ne connait
pas le livre d’Hawthorne,
la salle peu à peu
s’abandonne au rythme
de la pièce. « Je travaille
c o m m e u n p e i nt r e »
répète souvent Angelica
Liddell en répétition. Elle
qui fournit beaucoup de
croquis à son équipe avant
de commencer le travail
fait partie de ces metteurs
en scène, comme K atie
Mitchell, Robert Lepage et
bien d’autres, qui pensent
A.L.
en tableaux.
Wajdi Mouawad qui la
programme à la Colline
et qui l’admire depuis longtemps la compare
même à Gaudi élaborant la Sagrada Familia
lorsque nous l’évoquons avec lui : « La Sagrada
familia est comme un tas de merde qui est
en train de fondre au soleil des inepties, des
violences de ceux qui dictent la morale, or il
y a comme une forme invisible qui va contre,
quelque chose qui est la réelle élévation, qui
tente de lutter contre ce visible macabre.
Angélica est du même instinct, elle met en scène
un effondrement de la merde pour mieux faire
ressentir le spirituel, la puissance d’élévation
qui est en nous et que nous ne cessons pas
d’injurier ».
Quelques jours plus tard, je demande
à rencontrer Angélica Liddell. Elle refuse,
comme toutes les demandes d’interview qui
lui sont adressées. Je rencontre Borja Lopez,
son assistant et comédien, qui fait partie
de ce chœur masculin composé d’acteurs
portugais et espagnols qui œuvre sur scène.
Il me confirme qu’Angélica Liddell vit dans la
« Sans juge, l’art
n’existerait pas.
Je vous remercie
donc de me
mepriser »
Page 82 / TRANSFUGE
© SIMON GOSSELIN
REPORTAGE SCÈNE
réclusion, refuse toute
interview en France et en
Espagne, et ne lit aucune
critique. Elle écrit dans
la solitude, puis au cours
de workshops avec les
comédiens. Son premier
réflexe, en effet, est de
penser la d i mension
visuelle de ses spectacles.
« Il y avait par exemple
pour ce spect acle un
tableau de Zurbaran,
Agnus Dei, un agneau
a u x p a t t e s f i c el é e s .
Je crois que les corps
sont des mét aphores
p ou r el le qu i p eu à
peu se transforment en
discours. Voilà pourquoi
elle organise le spectacle
en abécédaire, pour faire
le lien entre les corps et
les discours. » Des corps
qui sont parfois là pour
illustrer la violence des propos. Mais ici de
manière très tenue.
Si quelques spectateurs sont partis au
cours de la scène de fellation orchestrée en
communion à l’avant de la scène, Angélica
Liddell ouvrant la bouche, et les hommes
avançant leurs sexes comme ils tendraient
l’hostie, ils seront finalement assez peu à juger
le spectacle insoutenable. Borja Lopez s’en
réjouit, « Nous recherchons bien sûr l’amour
de la salle, que croyez-vous ? » Je ne crois rien
et écoute avec intérêt ce jeune homme me
raconter comment Angélica Liddell, au cours
de ses rigoureuses répétitions, les exhorte à
demeurer « fidèles à la beauté ». « Elle répète
souvent cette expression de Jan Fabre, vous êtes
des guerriers de la beauté, je crois que c’est ça
le plus important pour elle, la beauté, comme
moyen aussi de se réconcilier avec l’existence. »
Fabre, bien sûr, le chorégraphe flamand qui
allie si finement provocation et grâce, doit
être une figure familière pour Liddell. Ceci
dit, pour ce spectacle, ce fut Les 120 Journées
de Sodome comme me raconte Borja Lopez qui
fut une des influences esthétiques majeures.
Si l’empreinte pasolinienne est moins
évidente qu’à Avignon il y a trois ans, dans Qué
haré yo con esta espada?, écrit au lendemain du
13 novembre et qui plaçait une série de jeunes
filles blondes, peu à peu dénudées, et jouant
sexuellement avec des poulpes, c’est parce que
cette fois-ci Liddell agit bien plus en sémiologie
et ritualisation.Un spectacle qui dit son
amour des hommes, et son aversion pour un
phénomène qu’elle exprime ainsi : « Je n’aime
pas ce monde où les femmes ont cessé d’aimer
les hommes ». Le pavé est lancé, la mare est
offerte, on la reconnaît facilement, #MeToo et
ses possibles dérives. Plus tard, elle épinglera
une « chasse à l’homme », puis une « justice
de salon de coiffure ». Voilà chose acquise,
elle souffre avec les hommes de ce qu’elle voit
comme une résurgence du puritanisme parmi
les femmes contemporaines. Angélica Liddell
distille l’amour sur les braises d’une guerre des
sexes. Mais elle est une femme, et c’est bien de
là qu’elle s’offre la liberté d’expression qui est
la sienne. Une position que Wajdi Mouawad
comprend parfaitement : « Je trouve sain de s’en
prendre parfois à sa tribu, de la questionner. »
En attaquant les femmes, nul doute qu’Angélica
Liddell s’attaque elle-même.
Et si son dos est une plaie vive, comme s’il
venait d’être fouetté au sang, c’est bien parce
qu’elle se donne, par le scandale, à punir. Dans
la salle d’Orléans, chacun s’est demandé jusqu’à
la fin du spectacle jusqu’où ira cette femme
dans son expiation.
Un art de l’expiation
Angélica Liddell poursuit un dialogue avec
ses auteurs fétiches. Jusqu’à un des derniers
THE SCARLETT
LETTER
texte, mise en
scène Angélica
Liddell. Du 10 au
26 janvier à la
Colline.
SCÈNE / Page 83
SCÈNE REPORTAGE
Adam et Eve
Page 84 / TRANSFUGE
et leur jeu ensuite s’ouvre à autre chose : « C’est
une scène difficile, et qui mène à l’épuisement,
raconte Borja Lopez, mais grâce à cette fatigue,
des images jaillissent dans nos esprits, pour moi
des images personnelles, familiales, de mon
enfance, qui me font lâcher prise, et atteindre la
métamorphose qu’Angélica veut que j’atteigne ».
Ces groupes d’hommes nus qui arpentent
la scène sont des projections des fantasmes de
Liddell, oui, mais aussi d’Arthur, le deuxième
personnage de la pièce, le pasteur du roman,
père de l’enfant qu’Hester protège par son
silence. Il est comme tout puritain, obsédé par
le sexe. Foucault, et sa pensée d’une sexualité
contrôlée par le pouvoir et conçue comme une
menace rôdant est cité plusieurs fois, accentuant
le rôle symbolique d’Arthur. Le personnage
est sur scène incarné par Antonio Pauletta en
soutane rouge. Il ne dévoilera jamais son visage.
Comme nous le raconte d’Italie l’acteur
qui avait déjà joué dans You Are My Destiny, il a
accepté le rôle sans hésiter, pour le plaisir de
jouer avec Liddell : « J’aime sa manière d’être
artiste, j’aime sa précision, elle sait parfaitement
ce qu’elle veut, elle commence à travailler alors
© SIMON GOSSELIN
monologues, où elle nous prend violemment
à partie, attaque l’idée d’un monde où la
sexualité serait ordonnée : « Quelles œuvres
dégénérées éliminerez-vous des musées et des
bibliothèques ? C’est que vous voulez ? Genet
sans Genet / Nietzsche sans Nietzsche / Sade
sans Sade/ Nabokov sans Nabokov/ Le Titien
sans Titien… » Liddell écrit beaucoup par
anaphores et listes, permettant à ses monologues
d’agir en incantations. Nous plongeant dans
son cerveau, elle nous place au centre des
interférences culturelles qu’elle reçoit, assimile
et réinfuse, transformant la scène en messe
poétique et païenne. Au centre, un désir de
commune expiation des corps. Dans sa vision
si imprégnée de catholicisme, l’ensemble des
personnages portent l’invisible marque de leur
faute, individuelle ou collective.
Ainsi, un tableau récurrent : les hommes nus
portent des tables sur leurs dos et traversent la
scène sous leurs poids. Ils semblent traverser
une épreuve herculéenne, au nom de je ne sais
quelle faute commise, et non dite. Cette épreuve
physique n’est pas seulement un rituel de scène,
les comédiens en sont eux-même transformés,
qu’elle a déjà une structure très claire
du spectacle en tête. L’ambiance est
donc très détendue et sereine lors des
répétitions. Elle est d’un tempérament
très calme. Elle nous voit comme des
collaborateurs, elle est dans un perpétuel
dialogue avec nous, les acteurs. Elle n’a
aucun autoritarisme. Nous avons même
beaucoup ri quelquefois en répétant nos
scènes ensemble. Arthur est l’incarnation
de l’hypocrisie, oui mais c’est aussi un
homme parmi les hommes. Ces hommes
nus autour de lui sont les projections du
péché qu’il a commis, et qui le hante.
Je suis d’ailleurs moi aussi nu sous ma
soutane ! »
Ode à la fragilité
© SIMON GOSSELIN
REPORTAGE SCÈNE
Hester qui porte la lettre rouge cousue à sa
robe, un grand A comme adultère, est une femme
forte par la grandeur de son sacrifice, mais
fragile par l’amour qu’elle exprime. Ce dialogue
de la force et de la fragilité est présent dans toute
la pièce. Ainsi lorsqu’elle s’adresse à un homme
noir et lui lance : « Je ne veux pas de ton corps
de noir, je veux ton âme de noir. » Le lieu de la
blessure de l’esclavage
raconte-elle ensuite.
La faiblesse, elle la fait
entendre aussi dans la
musique : les youyous
d’Angélica répondent
à u ne cha nson de
Blondie. Ou dans la
chorégraphie. Ainsi
une scène qui voit
un des hommes nus
les plus corpulents
retenu par une corde,
et soudain réduit à
l’impuissance. Cette
fragilité masculine
révélée s’avère une des scènes les plus
dérangeantes du spectacle. Liddell ne recule
devant rien pour faire voir les effets de nos
furies collectives qui arnachent les corps. Wajdi
Mouawad y perçoit une rage créatrice, «cette
colère qu’Angelica, instinctivement, ressent
contre toute morale dictée par ce que l’on
pourrait appeler l’indignation vertueuse du
groupe, un groupe qui se pose comme juge
au détriment de la justice». Et l’on repense à
l’Agnus Dei de Zurbaran, à cet agneau aux pattes
nouées qui semble bien plus un bouc, du genre
émissaire, à qui l’on tranche la gorge pour calmer
l’opinion publique. Les cordes qui enserrent les
Antonio Pauletta en Arthur
corps nus, les cordes qui empêchent ces mêmes
corps de danser, dans la joie, comme ils le font
à un moment marquent le choix de Liddell de
se placer du côté des créatures livrées aux rages
collectives. Pauletta confirme : « Arthur vis-à-vis
d’Hester est dans une position de faiblesse, il
sait que grâce à elle il a pu demeurer le pasteur
du village, et sans elle il aurait tout perdu.
Angélica a donc voulu que je sois essentiellement
faible et perdu. Je n’ai
même pas de visage
p ou r m’ex pr i mer.
C’était la partie la
plus choquante du
personnage. On ne
p eut p a s , en t a nt
q u’a c t e u r, f a i r e
abstraction du visage,
me suis-je dit. J’ai donc
beaucoup travaillé la
voix, et le corps. J’ai
W.M.
pensé au théâtre de
masques. »
C el le qu i a i me
citer Artaud, et « la
morsure concrète » que doit devenir le théâtre
use d’images fortes, brutales pour certains, mais
en vue de l’apaisement. Même dans ses superbes
monologues dits avec des airs de Giulietta
Masina, elle se moque de la méchanceté des
femmes avec une drôlerie qui abolit la violence.
« L’expression est au-dessus de l’offense »,
répète-t-elle en paroles rituelles, cherchant à
faire advenir un monde. Il s’agit bien de cette
croyance : proposer une alternative au monde,
des corps libres, des fragilités avouées, des fautes
expiées. Le visage d’Artaud clôt le spectacle en
fond de scène. La splendeur, l’éternité de ce
jeune homme, intouchable, adoré et adorable.
« Je trouve sain de
s’en prendre parfois
à sa tribu, de la
questionner »
SCÈNE / Page 85
SCÈNE L’INTERVIEW
Page 86 / TRANSFUGE
© TRISTAN-JEANNE VALES
L’INTERVIEW SCÈNE
« Nina Simone s’est
affranchie par la musique »
Auteur, metteur en scène et fou de jazz, David Lescot fait revivre Nina Simone sur scène, grâce à la superbe Ludmilla Dabo.
Rencontre avec un homme de théâtre et de musique. Propos recueillis par Alice Archimbaud
R
ares sont les dramaturges qui se sont
saisis de sujets aussi divers et éclectiques,
piochés dans l’histoire récente, l’actualité
brûlante ou encore l’histoire de la
musique : le parcours d’un saxophoniste de
jazz dans L’Instrument à pression en 2010, les
dérives de la finance dans Le Système de Ponzi
en 2012, le dérèglement climatique dans
Les Glaciers grondants en 2015, ou encore la
Commune de Paris dans La Chose commune,
créé en 2017 et repris cette saison. Au
printemps dernier, David Lescot montait avec
la troupe de la Comédie-Française Les Ondes
magnétiques, passionnant et délicieux spectacle
sur la libéralisation de la bande FM, la fin des
radios libres et l’avènement des radios privées.
Un ovni dans la salle du Vieux-Colombier,
dont on espère qu’il sera bientôt repris…
Il poursuit, ce mois - ci, ce parcours
d’exploration théâtrale nourrie incessamment
de musique et de sons, avec ce court Portrait de
Ludmilla en Nina Simone présenté au Théâtre
de la Ville. Tout part d’une commande de
la Comédie de Caen qui, en 2016, propose à
huit metteurs en scène de réaliser le portrait
d’un artiste ou penseur du XXe siècle. Lescot
détourne un peu la consigne, puisque c’est
un double portrait qu’il propose. Celui de
l’immense chanteuse de jazz et militante des
droits civiques, mais aussi celui de son actrice,
Ludmilla Dabo, qui entretient elle-même un
rapport tout particulier à Nina Simone – une
histoire qu’on ne révélera pas ici, pour ne pas
déflorer le plaisir du spectateur.
Et c’est d’abord elle, l’extraordinaire
découverte de la pièce. Lumineuse, extrêmement
PORTRAIT
DE LUDMILLA
EN NINA SIMONE
Du 9 au 27 janvier au
Théâtre de la Ville – Espace
Cardin. Le 11 mai au Théâtre
Louis-Aragon de Tremblayen-France. Du 22 au 24
mai à La Filature, Scène
nationale de Mulhouse.
SCÈNE / Page 87
SCÈNE L’INTERVIEW
puissante, incarnant alternativement Simone et
elle-même, Ludmilla Dabo habite littéralement
la scène, et le coffre de sa voix semble repousser
les murs de la minuscule salle où nous l’avons
vue cet été dans le Off d’Avignon – la foule,
alors, s’écharpait devant le théâtre de la
Manufacture, et il fallait littéralement vendre
père et mère, ou coucher avec l’ouvreur, pour
poser une fesse sur un strapontin.
Excellente chanteuse – « d’un niveau assez
rare pour une actrice en France », dit David
Lescot, Dabo ne cherche jamais à singer
Simone. Ce n’est que son corps, sa voix que
l’on entendra ici, accompagnée par Lescot luimême, à la guitare. C’était la condition pour
que puisse naître ce personnage chimère,
mi-Nina mi-Ludmilla, dont les parcours croisés
offrent de stimulantes résonances, d’un bout à
l’autre du siècle. L’une, pianiste classique noire
dans l’Amérique de la ségrégation, à qui l’on
refusa l’entrée de la Juilliard School of Music
de New York, ce qui lui permit
de devenir l’une des plus
grandes chanteuses jazz du
monde. L’autre, actrice noire
dans une société en France,
dite égalitaire, à qui l’on ouvrit
la porte du Conser vatoire
national supérieur de théâtre,
mais qui suscita les rires nourris
de ses congénères lorsqu’elle y
annonça sa volonté très ferme
de jouer Agnès dans L’École des
femmes.
De ce sujet très grave, avec un tabouret et un
morceau de scène, David Lescot fait un spectacle
enlevé, musicalement puissant, haletant et
parfois très drôle : une forme brève pour du
grand théâtre et une très grande actrice.
Y a-t-il chez vous un désir de conquérir des
territoires dont le théâtre ne parle pas du tout ?
Oui, bien sûr ! J’aime bien ce défi qu’il y a à
traiter des sujets qui ne sont a priori pas taillés
pour le théâtre. C’est pourquoi j’ai très peu écrit
sur la famille, qui est le domaine privilégié du
théâtre. Je préfère les sujets un peu inadéquats :
le climat, les instruments à vent… Plus c’est
incongru, plus ça m’intéresse, parce que ça veut
dire qu’il y a une équation à faire. Et j’ai une
grande confiance dans le théâtre : je crois qu’il
est capable d’exprimer beaucoup de choses et
que c’est là que s’exerce l’imagination.
Pour vous, la musique est inséparable de
l’écriture dramatique ?
Oui, quasiment toujours, Je faisais de
la musique avant de faire du théâtre, j’ai
continué à en faire après, et j’ai beaucoup
aimé faire de la musique au théâtre. J’adore les
métissages, mélanger le texte et la musique, les
instrumentistes et les acteurs,
les faire changer de rôle, et
créer une espèce de troupe qui
échange aussi ses savoir-faire.
Donc ma pulsion, souvent,
est musicale et rythmique. Le
rythme est une obsession chez
moi : même quand j’écris, je
pense à des mises en place
rythmiques, ça me passionne
complètement.
« Plus c’est
incongru,
plus ça
m’intéresse »
Vos pièces s’emparent toujours de sujets très
variés. Qu’est-ce qui guide vos choix ?
Une espèce de cur iosité univer selle
permanente. Pour moi, le théâtre, c’est
quelque chose qui parle du monde, qui parle
de tous les aspects du réel, les plus intérieurs et
les plus extérieurs. J’ai été nourri de ça, d’un
théâtre social et politique en même temps. Et
ce que j’aime chez Brecht, chez Edward Bond
ou chez Armand Gatti, qui ont aussi abordé
des sujets très variés, c’est leur poésie. J’aime
leur approche parce que j’aime un théâtre
transitif, qui parle des choses, qui n’est pas
seulement rivé au mouvement intérieur de
ma conscience.
Page 88 / TRANSFUGE
Comment en êtes vous venu à Nina Simone ?
L’idée venait de la Comédie de Caen. Mais
initialement, je ne connaissais pas très bien
Nina Simone. Je me suis plongé dedans et j’ai
complètement revu ma position, j’ai trouvé que
c’était une musicienne extraordinaire. J’ai tout
de suite pensé à Ludmilla Dabo pour le rôle.
J’en ai discuté avec elle, et je me suis rendu
compte qu’elle avait à Nina Simone un rapport
très étroit, presque charnel. Ç’a été pour elle un
modèle qui lui a permis de devenir l’interprète
qu’elle est aujourd’hui. Et puis elle a eu une
mésaventure au Conservatoire au sujet de Nina
Simone. Forcément, je ne pouvais pas passer
à côté de ça. Je me suis donc dit qu’on allait
raconter à la fois Nina et Ludmilla.
Que vouliez-vous raconter, d’abord, la figure de
la musicienne ou celle de la femme militante ?
Au début, je ne savais pas trop, je me suis
laissé porter, j’ai laissé faire Ludmilla surtout.
J’ai écrit le texte à partir de ce qu’elle avait
© TRISTAN-JEANNE VALES
Ludmilla Dabo
envie de chanter. Elle m’a parlé de « Be My
Husband », et je me suis dit qu’on allait faire
la galerie de ses relations très brutales avec
les hommes. Avec « Sinnerman » venait la
question de la religion, et la figure de la mère.
Et puis, on est conduit nécessairement aux
droits civiques. Là, c’est passionnant, parce
que Nina Simone est une figure de cette lutte,
et que Ludmilla est aussi
très investie dans ces
combat s - là, da ns un
autre contexte bien sûr.
Et puis, l’engagement
de Nina Simone pour
les d roit s civ iques
est i nd i s soc iable de
sa musique, qu’elle a
mise au ser vice de ce
combat. Je crois aussi
qu’elle s’en est ser vie
pour s’émanciper ellemême. Se libérer elle, de
toutes ces dominations
auxquelles elle était soumise, de son mari et
manager, qui était un esclavagiste. Il y a là
un affranchissement personnel très poignant.
lequel elle s’entendait, c’est un guitariste, Al
Schackman. Elle avait un rapport télépathique
avec lui. Donc c’est un hommage à ce musicien
méconnu, qui était son alter ego. Et bien sûr,
le piano, c’était le grand drame de sa vie,
puisqu’elle n’a pas pu devenir concertiste
classique pour des raisons raciales. Il était donc
très important qu’il n’y ait pas de piano dans
le spectacle.
« J’adore les
métissages, mélanger
le texte et la musique,
les instrumentistes
et les acteurs »
Pourquoi choisissez-vous de l’accompagner à
la guitare, et non pas au piano ?
Ça m’intéressait de donner une autre
couleur aux morceaux en les arrangeant pour
la guitare. Il y avait aussi quelque chose qui
me plaisait bien, c’est que le musicien avec
Vous avez l’impression
de fa i re u n t héât re
politique ?
J ’e s p è r e . A p r è s ,
j’aime bien aborder la
politique de manière
pa r t icu lière. Pa s de
ma n ière f ront a le,
mais en pointant des
cont r ad ict ion s. Je
crois que c’est ce que
le théâtre peut faire.
Mettre au jour des idées,
les confronter devant le regard du public. Il y
a un moment très fort dans le spectacle, où
Ludmilla harangue la foule, comme Nina
Simone le faisait, en appelant à un embrasement.
Ça donne le frisson, c’est dangereux. Mais en
même temps, on est sur une scène de théâtre,
dans le domaine du symbolique : qu’est-ce
que ça veut dire de faire ça ? Ça m’interroge
toujours. Je n’ai pas de réponse, mais j’ai un
questionnement qui n’en finit pas.
SCÈNE / Page 89
© PIERRE GONDARD
PORTRAIT SCÈNE
O
n n’échappe pas à son humanité. Olivier
Dubois poursuit de spectacle en spectacle
un même cycle et pour ainsi dire une
même interrogation. Qu’est ce qui nous
constitue en tant qu’hommes et femmes ?
Nos passions, notre finitude, peut-être. En
tant que chorégraphe, et notamment avec
Tragédie, sa pièce la plus connue du grand
public, il aime à jouer des limites et à pousser
ses danseurs jusqu’à l’épuisement physique.
Il y a des larmes, de la sueur, du sang. Il ne
recule pas lui-même devant la performance et
le solo. Pour sortir au jour en est la meilleure
démonstration. Rythmé par son souffle, ses
halètements et sa voix, le spectacle met en
scène un homme qui cherche à se dépasser
d’ajouter un chapitre à ses recherches sur
l’humain en considérant tout particulièrement
sa mortalité. Il se tient seul face au public en
hémicycle autour de lui, prêt à recevoir le
jugement, à être mis à nu. Le passage dans l’audelà est conditionné, selon les hiéroglyphes, à
la pesée des âmes. Ici le danseur nous invite à
mesurer la trajectoire d’un corps et la carrière
d’un interprète.
Il y a quelque chose d’impressionnant à
se dire qu’Olivier Dubois amène à chaque
représentation une sélection de soixante-dix
spectacles qu’il a joué pour lui-même ou pour
d’autres. Le public mène le jeu en tirant au
sort les titres et les musiques quand lui-même
s’exécute comme dans un peep-show. Le
Le corps en offrande
Le chorégraphe Olivier Dubois présente lors du festival Les Singuliers du Centquatre son nouveau spectacle Pour sortir
au jour. Avec ce solo charnel et intime, il retrace le parcours d’un corps très particulier, le sien. Par Henri Guette
par son art mais est sans cesse rattrapé par
son corps. Il avoue sa fatigue, va au bout de
ses forces et atteint un état de transe avant de
finalement s’écrouler. La danse est révélation,
elle exprime la vérité d’un corps mais aussi
une tension vers l’éternité.
Nous nous sommes rencontrés au Centquatre,
alors que son spectacle venait d’être présenté
de manière confidentielle. Encouragé par des
premiers retours positifs et un calendrier de
tournée déjà bien rempli, Olivier Dubois se livre
en confiance. C’est au Livre des morts des anciens
Egyptiens que le solo emprunte son titre. « Pour
sortir au jour » est une formule rituelle qui
permet aux morts d’accéder à la renaissance et
d’échapper à l’oubli. Le chorégraphe a eu l’idée
de ce spectacle alors qu’il était en résidence au
Caire au printemps 2018, comme une manière
spectacle se reconfigure tous les soirs mais
suit un même déroulé prévu en amont avec
son rythme et sa conclusion.
A la différence des pièces qu’Olivier Dubois
conçoit pour plusieurs danseurs, où il s’efforce
de créer des sociétés organiques et sensibles
sans lui-même en faire partie, le solo confiet-il lors de notre rencontre, constitue un
laboratoire de recherche. Il retrouve dans ces
propositions « le plaisir de danser en même
temps que la terrible solitude de la création ».
Il danse d’ailleurs sans retenue, cherchant plus
qu’une complicité avec le public, un moment
où se donner, proposer une offrande. Il entre
en scène sans répétition préalable, assumant
la prise de risque pour mieux revendiquer
l’authenticité de sa performance. Parfois
surpris par les choix du hasard, il cherche à
POUR SORTIR
AU JOUR
de et avec Olivier
Dubois, au
Centquatre-Paris,
dans le cadre
du festival Les
Singuliers, du 22
au 26 janvier
SCÈNE / Page 91
« Ne suis-je pas une oeuvre d’art,
un monstrueux chef-d’oeuvre ? »
se rapprocher des souvenirs plus ou moins
loint ains des chorégraphies qu’il porte
en lui. En 1h30, voire 2h, le danseur laisse
apparaître une sensibilité particulière qui l’a
poussé à endosser toute sa carrière des rôles
très musclés. Le corps change et l’on voit
ses formations et déformations au gré des
morceaux choisis.
L’interprète est le véhicule d’oeuvres qui
peuvent exister en dehors de lui et pourtant il
est marqué par chacune des pièces à laquelle
il donne corps. « Ne suis-je pas la somme de
différentes interprétations, une oeuvre d’art,
un monstrueux chef-d’oeuvre? » interroge
Olivier Dubois qui souligne ce déséquilibre.
Page 92 / TRANSFUGE
© PIERRE GONDARD
SCÈNE PORTRAIT
Il évoque les angoisses qui peuvent assaillir
l’interprète comme celle de ne pas laisser
d’œuvre derrière soi. Les « porteurs d’œuvres »
ou encore les « porteurs de trésors » n’agissent
qu’à l’échelle d’une vie et posent la question
dans le temps de la pérennité même des
oeuvres. En tant que chorégraphe, Olivier
Dubois a très vite appliqué à tous ses spectacles
l’épreuve de la notation ; la problématique
de la mémoire, et par extension de la mort,
le hante. Pour sortir au jour lui permet en
recomposant ses souvenirs de se réapproprier
des mouvements et d’établir un parcours,
des correspondances. On pourrait parler de
palimpseste et de bout en bout c’est d’écriture
PORTRAIT SCÈNE
qu’il s’agit, la dimension orale de la
pièce n’est ainsi pas à négliger alors
que le danseur prend la parole.
Tordre l’ossature
© PIERRE GONDARD
Toute chorégraphie nécessite une
ossature, explique Olivier Dubois,
une structure capable de porter
un propos mais surtout susceptible
d’être tordue. Les interventions qui
bordent le spectacle, manifestations
de son état de fatigue et de son état
de conscience en direct, sont ainsi
réfléchies en termes dramaturgiques
et r ythmiques. Elles forment le
canevas qui permet de mettre le
corps en valeur. Elles donnent
surtout au spectacle des allures
de tribunal où la faculté de juger
est partagée par le public et le
danseur. N’importe quel spectateur
peut évaluer un mouvement, mais
le danseur peut aussi bien être
conscient de ses erreurs et les avouer.
Cette authenticité sur scène instaure
une circulation des pouvoirs et invite
à l’intimité. Intus et in cute promettait
Rousseau en tête de ses Confessions,
à l’intérieur et dans la chair, et sans
doute la formule pourrait-elle être
ici reprise. L’entreprise est d’explorer
les émotions et de donner à voir la
peau nue et vibrante ; le danseur
procède à sa propre vivisection. Un
exercice ô combien personnel et
douloureux au fur et à mesure que le
spectacle continue, et doit continuer
malgré tout.
Comme s’il fallait se donner
entièrement pour renaître, Olivier
Dubois se livre au public comme à une cérémonie
cannibale, sans arrière-pensée. « L’art, déclaret-il, ne peut être une pensée car une pensée
dicte. » Il envisage un rapport de transmission
totale et préfère faire appel à l’intelligence de
la sensation plutôt qu’à celle de la raison. Le
danseur et chorégraphe rejette le concept au
profit d’une conception plus instinctive de l’art,
plus terrienne peut-être. Il envisage la création
de façon viscérale et entend bien « s’éventrer »
pour laisser surgir la vérité de l’émotion. Il faut
ouvrir la plaie développe-t-il et ne pas avoir peur
de creuser, de ne pas en sortir indemne. Pour sortir
au jour ne pourra sans doute pas être transmis à
un autre danseur, cela ne serait pas pareil sans le
vécu d’Olivier Dubois, mais elle éclaire le rapport
du chorégraphe à l’interprète, au spectateur et sa
manière de travailler, aussi affective qu’intense.
Il faut partir de l’intime pour arriver au cosmos
déclare-t-il, alors qu’il touche une fois de plus à
ce qu’il y a de plus humain dans l’homme. Une
philosophie du tremblement et des écorchures
qui assure sa singularité dans le paysage
chorégraphique actuel. D’autres chorégraphes
cherchent des états de corps extrême, l’on pense
par exemple à Jan Fabre, mais Dubois est peutêtre le plus brut en ce sens qu’il se concentre sur
les corps plutôt que sur la scène. Olivier Dubois
ne craint pas la dépense physique, il danse en
force et suit son instinct.
SCÈNE / Page 93
SCÈNE
Geoffroy Rondeau et Vanessa Fonte
Science sans substance
Trissotin, c’est ainsi que Macha Makeïeff renomme Les Femmes savantes, subtilement recentrée sur le personnage du
pédant, gourou d’une famille en guerre. Par Oriane Jeancourt Galignani
M
TRISSOTIN OU
LES FEMMES
SAVANTES
de Molière. Un
spectacle de
Macha Makeïeff.
Du 8 au 20
janvier à la Criée
de Marseille. Et
du 10 avril au 10
mai à la Scala.
olière abhorre deux choses, l’hypocrisie
et la prétention. Lorsqu’il réunit les
deux traits en un seul personnage,
il l’appelle Tartuffe, ou Trissotin. Ils
sont les frères secrets du théâtre de Molière,
les petits-maîtres fats qui permettent à son
comique et son acuité psychologique d’exceller.
Poète, penseur, latiniste et pédant, Trissotin est
le rouage central des Femmes savantes. Comme
Tartuffe, il s’est installé au cœur d’une famille
pour mieux la diviser. Comme Tartuffe, il est un
beau parleur qui forme une secte autour de lui.
Comme Tartuffe, il a fait de ses propres mots,
religion. Ici religion des livres, et non de l’autel.
Il exerce son influence non sur le patriarche,
mais sur la mère, femme savante en chef à
qui Marie-Armelle Deguy offre une présence
presque démoniaque. Parce qu’elle prétend à
la haute culture, elle se laisse illusionner par
cet homme qui parle « trois mots de latin » et
rôde chez elle. Sommes-nous dans la France
du XVIIème, à l’orée des Lumières ? Macha
Makeïeff nous transpose dans un monde qui lui
est plus familier, la France des années soixantedix, reconnaissable aux jupes courtes, bottes
de skaï, et pattes d’eph de velours grenat, telles
que les porte Geoffroy Rondeau, chevelure à
la taille. Il joue avec ambiguïté et grotesque ce
Trissotin aux mots rares qui, à cette époque
où l’on adule les penseurs, jusqu’aux plus
opaques, domine les esprits de la plupart des
femmes de la famille par son latin érigé en
noblesse, ces sonnets précieux et creux, son
plus-que-parfait, cet « art du langage » dont il
fait rituel. Toutes sont sous son charme…Sauf
Page 94 / TRANSFUGE
une. Henriette, la cadette, délicate Vanessa
Fonte, qui a l’audace, dans cette famille où l’on
ne jure que par l’esprit-ce qui peut faire dire à
la mère, « le corps, cette guenille » - de tourner
le dos au gourou Trissotin. Nous voilà au cœur
de la colère moliéresque, cette haine du corps
que les pédants érigent en preuve suprême de
grandeur d’âme, et qui les fait si proches des
puritains, et de Tartuffe.
Macha Makeïeff en évacuant les femmes
du titre, détourne la question féministe posée
par la pièce, équivoque puisque la diatribe de
libération des femmes est dite par la mère,
personnage le plus détestable, pour placer au
cœur de sa mise en scène la question de cette
guerre à la liberté des corps. Le savoir devient
paradoxalement le moyen pour ces femmes
de poursuivre la tyrannie patriarcale, en
organisant un mariage forcé, entre Henriette
et Trissotin. Molière, dans cette pièce qui
semble une comédie familiale, nous mène
loin dans l’esprit de pouvoir et d’aliénation
qui peut agir dans une famille. Ainsi, ces
«femmes savantes» traversent la scène portant
des animaux empaillés, signe de la morbidité
d’une pédanterie qui chercherait à figer le
langage et les corps. Molière nous plonge dans
une étrange société alternative, où la culture
dicterait les lois, et sélectionnerait les êtres, une
société où l’on renvoie une bonne parce qu’elle
met en pièces Vaugelas. Un monde glacé où le
savoir/pouvoir énoncé par Foucault érige une
nouvelle religion, castratrice pour le mari,
aliénante pour la jeune fille. Trissotin, ou la
rage de dompter les vivants.
CRITIQUE SCÈNE
« Anguille arrache
son droit à la parole »
Pour son premier rôle au théâtre, Déborah Lukumuena incarne Anguille, le personnage éponyme du roman
d’Ali Zamir Anguille sous roche. Personnage gouailleur et fantasque, naufragée d’aujourd’hui, Anguille offre à la
révélation du film Divines un défi d’actrice. Rencontre. Propos recueillis par Henri Guette
Parlez-nous un peu de votre personnage, de la
façon dont vous l’avez appréhendé ?
Anguille est un beau personnage qui oscille
entre assurance et fragilité. C’est avec ce rôle la
rencontre entre deux personnalités, la mienne,
ma peur d’être agressive en tant qu’actrice et
celle de ce personnage qui ne s’excuse jamais,
qui n’a pas le temps de s’excuser. L’expérience
de jouer une jeune fille aussi affirmée est
libératrice. Du haut de ses dix-sept ans, elle a
quelque chose de touchant, à la fois immature
émotionnellement et par d’autres points
totalement mature. Je l’ai appréhendé de
façon ouverte et naïve, hors d’une contrainte
sociale. Elle est révoltée mais elle ne se plaint
pas, elle assume ses choix. Elle se révèle par
une langue magnifique, mélange de vulgarité
et de préciosité verbale. La pièce nous place
au moment de sa vie où elle arrache son droit
à la parole.
Comment avez-vous travaillé avec le metteur
en scène pour rendre la particularité de ce
monologue ?
On a travaillé à obtenir un souffle continu,
irrégulier, varié qui puisse créer un sentiment
de proximité. C’est comme une confidence
d’une heure vingt, au seuil de la mort où les
souvenirs se bousculent. Le style d’Ali Zamir
est dense, riche, et c’est un point sur lequel
j’ai buté au début pour me placer entre le soin
de cette parole et la puissance de ce discours
revendiqué. C’est aussi l’histoire d’une jeune
fille qui devient migrante.
La dimension politique est-elle importante
dans ce spectacle ?
C’est l’une des raisons pour laquelle j’ai
accepté ce rôle. J’aimerais que mes choix de
carrière reflètent un engagement. Il ne s’agit
pas simplement d’un vernis politique, d’une
coloration superficielle. La question de la
migration fait partie intégrante de l’oeuvre
qui évoque avec justesse l’envers du problème.
A vos côté s su r s cène, de s mu s ic ien s
accompagnent le monologue…
La musique traduit encore quelque chose
de différent du texte. Elle a influé sur notre
manière de travailler, puisqu’elle a été écrite
au plateau, en dialogue avec nos répétitions.
ANGUILLE
SOUS ROCHE
d’Ali Zamir.
Mise en scène
Guillaume
Barbot. Avec
Déborah
Lukumuena. Du
10 au 27 janvier
au Théâtre
Gérard-Philipe de
Saint-Denis.
SCÈNE / Page 95
SCÈNE CRITIQUE
Adieu jeunesse
Reprise d’un spectacle culte de Wajdi Mouawad, Seuls, solo initiatique d’un homme à la fin de sa jeunesse.
Par Oriane Jeancourt Galignani
SEULS
C
isolement aussi, de son désintérêt pour les
couleurs de ses murs, de sa frayeur de sortir.
Harwan tourne en rond dans sa chambre
sans l’habiter, il appelle sa sœur, son père, la
femme perdue. Il appelle aux quatre coins du
monde, on devine le Liban natal, mais aussi
le Québec. Ce jeune homme nerveux qui ne
sait pas quoi faire de lui-même oscille entre
Bartleby et Raskolnikov, l’énergie criminelle et
ambitieuse en moins. L’on entend à plusieurs
reprises la voix de son directeur de thèse, qui
l’appelle à ne pas se perdre. En vain, Harwan
parle mécaniquement, marche voûté, son corps
est une chambre à air qui fuit. La mélancolie
défile en une succession d’images projetées en
fond de scène, photos d’enfance, de jeunesse.
Recueil de traces qui ne dit rien sur le malaise
de cet homme. Lorsqu’Harwan dort, un ballet
d’ombres se met en branle, l’une se couche sur
lui, l’autre brandit un couteau. En quelques
secondes, Mouawad nous fait basculer dans
l’univers tragique et spectral de Sophocle et
de Shakespeare, qui lui est si familier. Cette
peuplade de fantômes intérieurs s’insurge
au cours d’une conversation avec le père au
téléphone, Harwan ne se domine plus, il hurle
que non, il n’a pas connu la guerre, non, il ne
sait pas ce que c’est, mais pourquoi son père
lui reproche-t-il-tant de choses ?
Et le père a un accident, un AVC,
il tombe dans le coma. Harwan
vient à son chevet, essaie de lui
parler. Il ne trouve pas les mots,
ni en arabe, langue maternelle, ni
en français, langue de l’exil qui est
aussi celle de son enfance. Mais il y
parviendra, parce qu’il s’adresse à
celui qui lui a confié le langage. La
posture douloureuse de Mouawad
sur scène, recroquevillé sur une
chaise, dans la lumière bleue d’un
hôpital, ou du jugement imminent,
nous annonce qu’il meurt un
peu dans le corps agonisant
de son père. Mort nécessaire,
nous révèlent les jeux d’ombres,
d’hologrammes, de peintures
dans le cadre arrière de la scène,
transition d’un imaginaire sur le
point de renaître.
© THIBAUT BARON
de et avec Wajdi
Mouawad. Théâtre
Firmin Gémier, la
Piscine, ( ChâtenayMalabry) http://www.
theatrefirmingemierlapiscine.fr/ Du 16 au
20 janvier
ommençons par la fin : le corps rouge
et extatique, la peinture qui explose
sur scène, la lumineuse folie de Wajdi
Mouawad dansant. L’excès de plaisir du
spectateur. A cet instant, nous comprenons
pleinement ce que nous sommes venus
faire dans cette salle de théâtre : assister à
l’épiphanie d’un être qui réinvente sa vie. Un
fils prodigue qui, après une longue absence à
lui-même, retrouve le chemin de son existence.
Seuls s’avère la grande œuvre de jeunesse de
Wajdi Mouawad : au sens historique, puisqu’il
la joue depuis près de onze ans, et au sens
littéral. Seuls met en scène les adieux d’un
homme à sa première vie, au jeune homme
qu’il fut. Adieux hilares, la jeunesse est ici une
pénible et grotesque errance.
Lorsqu’on le découvre, en caleçon sur scène,
Harwan est un trentenaire qui cherche à finir
sa thèse sur Robert Lepage, maître esthétique
de Mouawad, et la « notion de cadre » dans
son œuvre. Lepage qui vient d’achever un
texte autour du Fils prodigue, de Rembrandt.
L’on rit dès les premières minutes de l’intitulé
ronflant de la thèse, du jargon et des manies
du vieil étudiant, de son aveu d’impuissance ;
la conclusion ne vient pas, même après mille
cinq cents pages d’écriture. L’on sourit de son
Page 96 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE
Peur de rien
La comédienne Constance Dollé se frotte pour la première fois à l’exercice du seul-en-scène dans un
monologue de Dennis Kelly, Girls and boys. Un texte sur le couple, la masculinité contemporaine et le
basculement dans la violence. Rencontre.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’A more
V
oix douce, chantante, regard perçant,
Constance Dollé traverse les rôles avec
une telle légèreté, une telle intensité
qu’il semble qu’ils ont été créés pour
elle. Résistante communiste dans Un village
Français, militante au Parti socialiste dans
Baron Noir, elle est aussi Laurence Lacour
cette journaliste engagée qui dénonce les
dérives de la presse dans L’Affaire Vuillemin.
Un nouveau déf i galvanise toute son
énergie. Elle pousse à nouveau les portes du
Théâtre de la Porte Saint-Martin qui a vu, il y a
vingt ans, ses premiers pas de comédienne, aux
côtés de Robert Hirsch, qui faisait à l’époque
son grand retour sur la scène parisienne.
« C’est très étonnant de se retrouver ici,
dit-elle émue. J’étais partie pour faire des
études de philosophie. Le destin a chamboulé
mes plans. J’ai intégré successivement le
conservatoire du 10e arrondissement de Paris
et la classe libre des cours Florent, tout en
continuant les cours à l’université. » La passion
du jeu a pris le dessus.
Très rapidement, les rôles s’enchaînent,
d’abord au théâtre, puis à la télévision. Sa
nature joyeuse, comique, fait mouche. « Comme
on le dit dans le milieu, s’amuse-t-elle, on a des
emplois. Le mien était plutôt celui de jeunes
impertinentes. Si j’ai beaucoup travaillé des
rôles de soubrettes, d’irrévérencieuses jeunes
femmes, à Florent, on m’a appris à faire fi des
étiquettes. J’ai donc commencé à m’intéresser à
des personnages plus sombres, plus tragiques. »
S’attachant aux histoires, aux rencontres,
elle suit son chemin avec une acuité qui charme.
A la suite de Clémentine, téléfilm de Denys
Granier-Deferre, où elle joue une prostituée,
elle se lie d’amitié avec une autre comédienne,
Mélanie Leray. Toutes deux avaient l’envie de
retravailler ensemble. « Mais rien nous semblait
adéquat, raconte Constance Dollé, jusqu’à
l’année dernière, où au cours d’un déjeuner
informel, elle me parle de la dernière pièce
de Dennis Kelly, Girls and Boys, que les éditions
L’Arche lui ont envoyée. Je l’ai lue dans l’aprèsmidi. Ça a été un tel choc, tellement ce texte
est fou, que j’ai rappelé Mélanie dans la foulée
pour savoir ce qu’on pouvait faire pour le
monter au plus vite. »
Pour avoir l’exclusivité des droits, il faut
aux deux artistes une salle à Paris prête à les
produire. La comédienne qui n’a peur de rien
appelle, de la part de François Berléand, avec
qui elle est en tournée, Jean Robert-Charrier
qui la reçoit dans la foulée. Conquis par la
jeune femme, il est prêt à la suivre. Le temps
de faire traduire le texte qui n’est alors qu’en
anglais, il décide de programmer la pièce
en janvier 2019. A peine le spectacle vient-il
d’être joué à Londres avec Carey Mulligan,
que déjà l’adaptation française est dans les
starting-blocks. « C’est assez rare pour être
souligné, plaisante la comédienne. » Pour la
première fois, Constance Dollé s’apprête à
affronter, seule, ce texte singulier qui s’inscrit
parfaitement dans l’exploration des tréfonds
psychologiques et des rapports au sein du
couple, de la famille, propre au dramaturge
anglais qui passionne les scènes européennes
depuis quelques années.
GIRLS AND
BOYS
de Dennis Kelly.
Mise en scène
de Mélanie
Leray. A partir
du 15 janvier au
Théâtre du Petit
Saint-Martin.
SCÈNE / Page 97
SCÈNE CRITIQUE
Génération désenchantée
Galin Stoev s’empare avec maestria d’une pièce cosmique de l’auteur russe Ivan Viripaev.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’A more
INSOUTENABLES
LONGUES ÉTREINTES
D
un passage obligé, nécessaire pour mieux se
retrouver et enfin être heureux. Ainsi, Monica
est enceinte, mais avorte. Charlie est fou d’elle,
mais couche avec son ex. Libre, orpheline
depuis longtemps, la très perchée Amy (Pauline
Desmet) accepte le bien, le mal comme un
cadeau du ciel et voit en Christophe (Sébastien
Eveno), un touriste de passage, l’ultime homme
de sa vie. Face à la banalité du quotidien, à
l’incapacité de combler le vide, nos quatre
protagonistes, dont trois viennent d’Europe de
l’Est, tous reliés par un fil invisible, vont devoir
traverser un certain nombre d’épreuves, toutes
plus douloureuses, plus violentes, pour enfin
trouver la paix intérieure.
Bousculant les codes du théâtre classique,
Ivan Viripaev invite à un bien insolite voyage
initiatique d’un eldorado à l’autre, d’un
monde occidental fait de plastique nonrecyclable à un Est fantasmé portant en lui
un élan d’espoir déjà moribond. Dépassant les
frontières du tangible, il esquisse le portrait
d’une génération désenchantée broyée par
une société de surconsommation qui se perd
dans d’illusoires palliatifs comme le sexe, la
drogue, le véganisme ou la croyance mystique
en une dimension parallèle.
S’appuyant sur la scénographie ultracontemporaine et
m o d u l a b l e à l ’e n v i
d ’A lban Ho Van et le
jeu per formatif, ciselé
des quatre comédiens,
Galin Stoev ancre le texte
cosmique, poétique du
dramaturge russe dans
une réalité relative qui
déstabilise, intrigue et
force le spectateur à une
attention de tout instant.
Récipiendaire de la parole
de chacun des personnages,
il doit accepter de participer
à l’expérience collective
d’un théâtre qui refuse tout
carcan, toute limite et qui
se nourrit des artistes autant
que du public. Une aventure
scénique surprenante à
tenter sans tarder.
© FRANÇOIS PASSERINI
d’Ivan Viripaev. Mise
en scène de Galin
Stoev. Création
Théâtredelacité,
Toulouse. Du 18 janvier
au 10 février au Théâtre
de la Colline, Paris.
ans un espace gris, quatre trentenaires
dos au public se chuchotent quelques
mots à l’oreille tout en jetant de temps à
autre un regard amusé vers le public qui
s’installe. L’un d’entre eux disparaît dans les
coulisses avant de revenir. Puis, c’est au tour
d’un autre de faire de même. Ce singulier
prologue donne le ton à ce qui va suivre. Loin
d’une pièce de théâtre classique, Galin Stoev
nous convie à un spectacle expérimental qui
fait fi des convenances, des règles, qui passe
outre le quatrième mur.
C’est de façon informelle que Charlie
(Nicolas Gonzales) prend la parole. Il est
heureux. Il vient de rencontrer Monica (Marie
Kaufmann). Elle est la femme de sa vie. Il le
sent, il le sait. Ils vont se marier, fonder une
famille. Le plus naturellement du monde, il
se raconte à la troisième personne et elle lui
répond de la même façon. Au début, le public
est dérouté. Très vite, le style de récit indirect
choisi par Ivan Viripaev prend tout son sens. Il
donne à l’ensemble une distanciation presque
surnaturelle qui sied parfaitement à son
propos, celui d’une génération en perdition,
qui cherche par tous les moyens à exister.
Tout est loin d’être simple. L’amour se perd
dans bien des méandres. L’enfer semble être
Page 98 / TRANSFUGE
CRITIQUE SCÈNE
Les invisibles
Aux Déchargeurs, Michel Bruzat questionne l’état du monde, à travers trois seuls-en-scène.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’A more
COMME DISAIT
MON PÈRE / MA MÈRE
NE DISAIT RIEN
de Jean Lambert-Wild. Mise
en scène de Michel Bruzat.
Du 8 janvier au 9 février
2019 aux Déchargeurs, Paris.
LES SOLILOQUES
DU PAUVRE
de Jehan-Rictus. Mise en
scène de Michel Bruzat. Du
8 janvier au 9 février 2019
aux Déchargeurs, Paris.
T
out commence par une rencontre
au dernier festival d’Avignon avec
Ludovic Michel, le directeur artistique
du lieu. « Lecteur passionné, aimant
le verbe, la langue française, la littérature
contemporaine, s’émeut Michel Bruzat. Il a
été touché par mon travail et ma démarche,
de donner vie à trois textes forts qui parlent
du risque d’exister dans un monde de plus
en plus angoissant, de ne pas être aimé tout
simplement. » Depuis qu’il a créé au cœur
du Limousin il y a trente ans, le Théâtre de
la Passerelle, l’homme s’intéresse aux gens
qui souffrent, aux invisibles, aux exclus
de la société, aux handicapés de l’amour
comme disait Bergman, et s’attache avec
une ferveur jamais démentie à leur offrir
une tribune, à leur donner une visibilité, à
mettre dans la lumière ceux finalement qui
ne sont que des ombres. « Comme disait mon
père / Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-
© FRANCK RONCIERE-CDMP
MA CHANSON
DE ROLAND
d’Ariane Dubillard. Mise en
scène de Michel Bruzat.
Du 7 janvier au 4 février
2019 puis du 28 mai au 15
juin 2019 aux Déchargeurs,
Paris.
Wild, Les soliloques du pauvre de Jehan-Rictus
et Ma chanson de Roland d’Ariane Dubillard,
explique-t-il, sont trois monologues qui me
touchent tout particulièrement. D’un parce
qu’ils sont proches de mes ressentis, de mes
réflexions, et de deux, ils sont tous nés de
rencontres humaines avant d’être artistiques.
Que ce soit Nathalie (Royer), Pierre-Yves (Le
Louarn), Ariane (Dubillard) ou Sébastien
(Debard) l’accordéoniste, il y a eu avant tout
un coup de foudre. Je ne peux pas travailler
sans être amoureux des personnes que je
dirige. » Michel Bruzat met en esprit, en chair
et en joie un fils qui n’entend pas la douleur
de sa mère, un pauvre qui s’insurge contre
une société qui le nie, une fille écrasée par
l’omniprésence d’un père à la personnalité
flamboyante. Il permet à ces trois êtres, en
mal de vie, de renaître pour enfin devenir
eux-mêmes. Trois textes poétiques à apprécier
dans leur humanité fracturée.
SCÈNE / Page 99
SCÈNE CRITIQUE
Pina forever
Dix ans après la disparition de Pina Bausch, Alain Platel reprend son spectacle-hommage Out of context for Pina avec
les danseurs d’origine. Par Henri Guette
OUT OF
CONTEXT FOR
PINA
D
© CHRIS VAN DER BURGHT
es gradins au plateau, un homme arrive
sur scène, un autre homme le suit, puis
une femme. Ils sont neuf danseurs à ainsi
prendre place sur le plateau dépouillé.
Du 17 au 19
janvier à la MC93 Pareille entrée en matière étonne chez Alain
de Bobigny.
Platel qui avec orchestre et décor a habitué
Conception et
le spectateur a un vocabulaire plus chargé.
mise en scène
En sous-vêtements, drapés de couvertures
Alain Platel
rouges, les interprètes révèlent leur fragilité.
Ils claquent des dents, grimacent et sont agités
de spasmes. Out of Context for Pina, tout comme
avant lui Vsprs ou Pitié ! explore le langage du
trouble physique et s’inscrit dans l’exploration
de la marge. Les tics, les expressions
indésirables et autres gestes involontaires
forment ainsi un vocabulaire très spécifique.
Le chorégraphe, un temps orthopédagogue
auprès d’enfants handicapés, reste préoccupé
par la question du déséquilibre. Il travaille avec
des danseurs professionnels des mouvements
désordonnés et développe tout au long de la
pièce un travail de contrastes et de tensions.
Entre l’homme et l’animal, comme le suggère
les grognements qui servent tout d’abord de
fond sonore, mais aussi entre l’harmonie de la
musique de Bach et le désordre de fragments
Page 100 / TRANSFUGE
discos repris par les interprètes dans des cris,
des plaintes.
Dans cette pièce, Alain Platel travaille sans
doute plus qu’ailleurs le silence. Les refrains sont
isolés les uns des autres et les interprètes jouent
du micro comme d’un accessoire non seulement
pour déclamer mais aussi pour amplifier le
bruit d’un mouvement. La parole est lacunaire
tout comme la structure du spectacle, elle crée
une absence palpable, donne des contours au
vide. La figure tutélaire de Pina Bausch plane
sur le spectacle sans pour autant l’alourdir
ou peser stylistiquement. Il s’agit plutôt de
rappels au travers de ses thèmes comme le
désir d’amour ou de clins d’oeil plus concrets à
certaines gestuelles. Le chorégraphe privilégie
les solos et petits groupes au
mouvement d’ensemble. Il
rejoue à certains moments des
tableaux classiques en divisant
ces danseurs par deu x ou
trois, et rappelle des pietà ou
autres scènes religieuses qui
instaurent une ambiance grave
et disons-le, de deuil.
Out of Context n’est pas un
spectacle triste pour autant, au
contraire la pièce, bien rythmée,
est capable d’évasions burlesques
ou de moments comiques. Lors
d’une introduction champêtre,
deux danseurs reprennent
les mouvements d’un cheval
qui s’ébroue dans une volonté
de retrouver quelque chose
de l’instinct. De nombreux
autres moments viennent ainsi
distraire le regard alors que naît
sur le plateau une impression de
fourmillement. Dans une scène
de discothèque, l’un des moments les plus forts
du spectacle, les interprètes se défoulent. Chacun
reprend une phrase d’un tube populaire, se laisse
aller à des mouvements inconscients comme pour
incarner une musique intérieure. Ils continuent
la danse, seuls mais ensemble. Alain Platel sait
laisser la place à des personnalités comme Kaori
Ito ou Rosalba Torres Guerrero. C’est toute la
force d’un spectacle qui, traitant de la marge,
offre une vraie liberté aux danseurs.
I am Europe
CRÉATION AU TNS
© Jean-Louis Fernandez
Falk Richter
15 | 24 janv
03 88 24 88 24 | tns.fr | #tns1819
DÉCOUVREZ AU TNB
16 01
—25 01 2019
Théâtre National de Bretagne
Direction Arthur Nauzyciel
1 rue Saint-Hélier
35000 Rennes
© Céline Gaudier
THÉÂTRE CRÉATION
LA COLLECTION
HAROLD PINTER
LUDOVIC LAGARDE
01 02
—08 02 2019
© Koen Broos
DANSE CRÉATION / ARTISTE ASSOCIÉ
SESSION
COLIN DUNNE
& SIDI LARBI CHERKAOUI
02 99 31 12 31
T-N-B.fr
SCÈNE CRITIQUE
Sur les flots du jazz
Au théâtre de la Porte Saint-Martin, André Dussollier, auréolé du Molière 2015 du meilleur comédien, reprend les
commandes de Novecento et donne vie en musique aux mots de l’écrivain Alessandro Baricco.
Par Olivier Frégaville-Gratian d’A more
NOVECENTO
d’Alessandro
Baricco, Mise
en scène,
adaptation
française et avec
André Dussollier.
Théâtre de la
Porte SaintMartin, Paris.
Du 9 janvier au
31 mars
A
u pied du Virginian, immense paquebot
qui, en cette année 1920, relie le vieux
continent à la jeune Amérique, un
homme s’agite. Trompettiste de jazz,
survivant de la Première Guerre mondiale, il
rêve de monter à bord. Sans emploi, sans un
sou vaillant, sa seule chance pour ne pas rester
à quai est d’impressionner Danny Boodmann
T.D. Lemon Novecento, pianiste de génie, né
sur les flots, élevé par l’équipage du navire
qu’il n’a jamais quitté. Face à ce monstre sacré,
il va devoir se dépasser, donner le meilleur de
lui-même, faire preuve d’ingéniosité afin de
le surprendre. C’est chose faite grâce à un
morceau virtuose et endiablé. De cet instant
unique, va naître une belle amitié, une
complicité musicale intense, bouleversante.
Se remémorant cette rencontre unique bien
des années plus tard, il va nous guider dans
les coursives de ce géant des mers, aux faux
Page 102 / TRANSFUGE
airs de Titanic, afin d’esquisser le portrait
d’un homme extraordinaire qui fascine, qu’on
envie, qui le défie musicalement.
Embarquant les passagers-spectateurs dans
une folle farandole qui mène des couchettes
de troisième classe aux salons des premières,
André Dussollier, dandy à la voix si particulière,
si envoûtante, que souligne avec malice
un quartet de musiciens jouant en direct,
s’approprie l’onirique et fantastique texte
d’Alessandro Baricco. D’anecdotes amusantes
en histoires fantasmagoriques, en passant par
le duel musical d’anthologie entre Novecento,
l’artiste imaginaire, et Jelly Roll Morton, un des
pères autoproclamés du jazz, il fait vibrer toutes
les cordes du sensible. Porté par la mise en
scène élégante, virevoltante de Pierre–François
Limbosch, le charismatique comédien livre une
fantaisie délicate, un bœuf théâtral à savourer
sans modération.
L’ABSENCE DE GUERRE
de David Hare ///////////////////////////////////////////
traduction Dominique Hollier / mise en scène Aurélie Van Den Daele
8 janvier > 3 février 2019
Tél. 0 1 4 3 7 4 9 9 6 1
t h e a t re d e l a q u a r i u m . co m
La Criée PASCAL COLRAT assistante Mélina Faget
Théâtre national de Marseille
Photo et installation
Reprise exceptionnelle !
THRILLER POLITIQUE SHAKESPEARIEN
CRÉATION
MAISON
Aurélie Van Den Daele propose une traversée
onirique et philosophique des coulisses d’une
campagne électorale haletante et sans pitié.
C’est l’heure des élections en Angleterre et la gauche a
enfin toutes ses chances grâce à son leader, George Jones.
Homme de conviction, il passe pour un « pur ». Seulement,
une fois dans l’arène, les règles du jeu électoral changent
la donne… Compromis(sions) pour draguer les électeurs de
tous bords, stratégies de com’ qui substituent aux idées des
« éléments de langage », obsession du sondage, rivalités
internes…
Inspiré de faits réels, L’Absence de guerre est un thriller
politique à dimension shakespearienne, qui nous entraîne
en temps réel dans les coulisses d’une campagne électorale
haletante et sans pitié. Quand l’image médiatique supplante
le débat politique, quelle place reste t-il au citoyen ?
production DEUG DOEN GROUP. Coproduction Théâtre de l’Aquarium, Théâtre les Îlets-CDN de Montluçon, Faïencerie
de Creil, Ferme de Bel Ebat-Théâtre de Guyancourt, Fontenay-en-Scènes. Avec le soutien d’Arcadi Île-de-France, de la
SPEDIDAM, de l’ADAMI et l’aide à la résidence de la Mairie de Paris. L’auteur est représenté par Renaud & Richardson
pour les pays francophones, en accord avec Casarotto Ramsay and Associates London.
MolièreTrissotin ou Les Femmes Savantes
Un spectacle de Macha Makeïeff
Du 8 au 20 janvier 2019
Avec sa brillante approche des Femmes
Savantes, transposée dans les années 70, entre
baroque et pop, Macha Makeïeff dépoussière
la pièce de Molière. Une adaptation burlesque
et feministe portée par une troupe électrisée.
Jubilatoire !
! Et aussi en tournée
10 avril > 10 mai à La Scala-Paris
www.theatre-lacriee.com
ART
Croire aux images
Par Damien Aubel
C
’est le cliché fétiche des commentateurs apocalyptiques à la petite
semaine : on baigne dans le « fake ».
Dans l’image vaine, pure surface,
illusion inconsistante. Vite, défaisonsnous des squames trompeurs du mensonge, de ces images aussi superficielles
que dangereuses. Résultat de ces admonitions : on se méfie de l’image, on
doute… Bref, tout se passe comme si on
assistait à la naissance d’un iconoclasme
contemporain, comme si un anathème,
ou à tout le moins un grave soupçon,
était jeté sur la représentation visuelle.
Mais certains, dans cette moderne
querelle des images, gardent la foi. La
conviction que, sur la toile, le papier ou
les écrans, quelque chose peut se dévoiler,
une révélation se fait jour. Prenez Jan Van
Imschoot, le peintre belge, exposé à la
galerie Daniel Templon, à Bruxelles, que
nous avons rencontré, et qui inaugure
nos pages ce mois-ci. L’homme n’est pas
dupe, sait que la peinture est artifice, mise
en scène, qu’elle n’est pas le décalque
d’une réalité qu’il suffirait de copier
pour la retranscrire à l’identique. Mais
le refus de cette naïveté n’est pas synonyme de gratuité, d’un art qui existerait
dans le ciel raréfié de l’œuvre pure, sans
contact avec le monde. Au contraire. Les
toiles de Jan Van Imschoot manifestent
tout ce qui nous hante, toutes les métamorphoses qui travaillent en profondeur
notre monde. Ainsi, la modification des
rapports de force entre les genres. Telle
toile montre, avec crudité, le cadavre
d’un homme décapité, rappelant ainsi
Judith et Holopherne, et se faisant l’écho
de la contestation féministe toujours plus
vive de la domination masculine, de cette
transformation des mœurs qui est en train
de rendre caduque l’expression « sexe
Page 104 / TRANSFUGE
faible ». Autre transformation, rendue
visible, celle des catégories biologiques.
Voici un portrait de courtisane, mais certains éléments du corps n’obéissent pas
aux conventions classiques, aux canons
de beauté et de proportion, et semblent
venir d’un corps d’homme. L’estompage
des frontières entre les sexes, l’indétermination, le jeu toujours croissant,
aujourd’hui, dans les identités sexuelles,
se donne littéralement à voir. Il y a là une
force des images, ce que la rhétorique
ancienne appelait « énargéia », et qui
consistait à mettre les faits sous les yeux.
Oui, à l’heure de la manipulation des
images, celles-ci conservent toujours leur
pouvoir initial, ce qui les définit : la capacité de montrer les choses. De faire voir.
Maki Ohkojima, à l’Aquarium de
Paris, avec ses peintures qui ignorent
allègrement les frontières des règnes,
donne, elle, à voir que nul être, nulle
créature, n’est une île, mais que tout est
relié, réticulé. John Cage, à la galerie
Thaddaeus Ropac, à Londres, avec ses
dessins à la déroutante simplicité zen,
quelques traits sur un fond vide, fait
apparaître un autre type de réalité, qui
n’est plus sociale ou biologique comme
chez Van Imschoot, ou écologique
comme chez Maki Ohkojima, mais
métaphysique. Il faut du rien, du blanc,
du vide, pour que quelque chose, une
forme, un contour, apparaisse. Cage,
comme Van Imshoot ou Ohkojima, a
confiance dans les pouvoirs de l’image.
Une confiance telle qu’il lui assigne la
tâche de « fouiller au sein de la nature »
pour paraphraser Joachim du Bellay,
de remonter jusqu’à ses origines en
montrant le moment de la Création,
le moment où quelque chose naît du
néant.
10, rue Saint-Marc, 75002 Paris
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Jean-Jacques Lequeu, Il est libre, 1798-1799, Bibliothèque nationale de France © BNF | Graphisme : Romain Hisquin
DU 11 DECEMBRE 2018
AU 31 MARS 2019
Tasting the colour red, 2018 Huile sur toile
Oil on canvas
80 x 100 cm ; 31 1/2 x 39 3/8 in. ©Dirk Pauwels
ART L’INTERVIEW
« Duchamp est un petit-bourgeois
médiocre »
Les grands maîtres flamands ne sont pas morts.
Au contraire. La preuve avec le peintre provocateur
Jan Van Imschoot, dont on pourra voir la nouvelle
exposition, Amore Dormiente, consacrée à la violence.
Propos recueillis par Damien Aubel
Photo L aura Stevens
ART / Page 107
ART L’INTERVIEW
J
an Van Imschoot est ce qu’Arthur
Cravan aurait appelé un « grand
vivant ». Il en a la carrure, avec son
allure à mi-chemin entre le personnage
rabelaisien et le dandy punk qui n’a pas
renoncé aux anneaux dans les oreilles.
Il en a le rire, aussi, qui, lorsqu’il le fait
résonner avec son accent de Gantois, qu’il n’a pas
perdu même s’il vit désormais en France, pourrait
sortir d’un tableau de ripailles flamandes. Mais
attention : sa truculence n’a rien de pittoresque,
rien de folklorique. « Grand vivant », il l’est parce
qu’il vit aujourd’hui, ici et maintenant, dans notre
temps et notre monde.
C’est un dévorateur de peinture impénitent,
un regardeur à l’oeil insatiable, qui de Rubens
aux peintres belges contemporains, comme Luc
Tuymans ou Michaël Borremans, ingère tout. Une
fringale qui s’étend à la littérature, des références
à la mythologie classique, à Houellebecq. La vie,
on le sait, n’aime pas les cadres précontraints, les
lignes trop droites, trop nettes. Aussi, nous confiera
l’homme, né en 1963 qui est passé par l’Académie
royale des Beaux-Arts de Gand au milieu des
années quatre-vingt (« je n’y ai rien appris en
peinture, mais beaucoup en histoire de l’art, en
philosophie »), il n’est pas quelqu’un de très linéaire.
Il n’évolue pas, sauf sur le plan technique, mais
tente des choses, y revient plus tard. Qu’il s’agisse
de relectures de la mythologie classique ou du
portrait d’un transsexuel, un Jan Van Imschoot est
pourtant toujours reconnaissable : c’est un figuratif
qui ne croit pas à la reproduction servile du réel.
Un peintre qui, comme les
grands maîtres d’antan puise
dans le passé, mais sait allier
la rare sophistication d’un
travail léché sur la matière et
la lumière avec un réjouissant
sens de la provoc.
L’expo que lui consacre
la galerie Daniel Templon à
Bruxelles en ce début d’année
est sans doute la meilleure
introduction qui soit à cette peinture érudite et
explosive, raffinée et anarchiste. Car l’énergie
vitale qui anime la peinture de Jan Van Imschoot
est celle de la vie aveugle, brute. L’énergie d’une
forme de violence, de cruauté. Voilà quelques
toiles qu’on y verra. Un angelot aux formes pleines,
Amore Dormiente, qui donne son titre à l’exposition,
lisant un billet : superbe travail de la chair, de la
matière picturale du corps, qui donne l’impression
d’irradier, comme chez Rubens ou le Tintoret. Mais
il y a ce rictus, cet air de cruauté et de dédain : comme
une façon d’infliger une violence à la peinture, une
violence aux clichés de l’enfant innocent. Même
Daphné ou la vengeance de l’amour, 2018 Huile sur toile
Oil on canvas
100 x 80 cm ; 39 3/8 x 31 1/2 in.
brutalité dans Salomé’s Gender Equality : un badigeon
rose en fond, le corps d’un homme décapité sur
ce qui ressemble à un plateau de morgue, la tête
coupée… et la blessure au cou qui a le rouge
carmin des muqueuses d’une vulve. Inutile de
gloser plus : c’est la violence d’une insurrection de
la femme contre le corps masculin. Ou encore ce
portrait d’homme (Tasting the Colour Red) à la mise
aristocratique, sur fond noir, cigarette à la main,
volute de fumée se dissipant, nous regardant avec
arrogance. Mais il y ces éclaboussures de rouge vif
qui lui dégoulinent de la bouche, comme s’il venait
de se livrer à un acte cannibale. Violence sociale,
celle des possédants, que dénonce la violence de
la peinture, cet éclat de rouge
comme un jet de pigments
jeté par un vandale sur un
tableau. Rencontre avec un
esthète chaleureux qui n’a
pas sa langue dans sa poche.
« J’adore Bunuel,
c’est le seul vrai
surréaliste »
Page 108 / TRANSFUGE
L’e x p o s i t i o n A m o r e
Dormiente est placée sous
le signe de Caravage, porteétendard de la peinture
baroque. Vous-même avez participé à l’exposition
Sanguine/Bloedrood, et le commissaire et peintre
Luc Tuymans, que vous connaissez bien a pu dire
que vous allez « tout droit au cœur du baroque ».
La cause est entendue, vous êtes un baroque ?
Non ! j’ai écrit dans un petit texte que le
baroque n’existe pas. J’ai aussi eu une discussion
avec Luc, un très bon ami, mais nos avis sont
opposés (il s’interrompt pour saluer d’un « bonjour
madame, ou monsieur », le chat du café qui se love
sur son manteau et y sommeillera tout au long de
l’entretien). Le terme a été inventé au XIXe et, à
mes yeux, l’idée qu’on en a n’est pas juste. Caravage
et Rubens sont les derniers
peintres de la Renaissance,
des pei nt res encore
humanistes. Le baroque vient
des jésuites, qui ont déclaré
que « less is more ». Plus de
symboles, un fond sobre,
bref moins d’interprétations
possibles. Mais Rubens,
comme Caravage, s’en fout.
Leurs tableaux sont pleins
de sy mboles, ouvert s à
l’interprétation.
« Je suis
anarchiste,
mais je ne vais
pas changer la
société ni jeter
des bombes ! »
Vous vous inscrivez dans cette filiation renaissante,
humaniste ?
Oui. Celle du Tintoret, un humaniste aussi.
Le Tintoret, c’est le père de la peinture moderne.
Il peignait vite, brutal. Il s’est placé en-dehors de
la société, a vu que Venise, c’était le Titanic, la
décadence. Alors que les autres peintres, comme
Titien, c’était encore la vie, la richesse, la religion…
Et les personnages du Tintoret ne sont pas de vraies
personnes, ce sont des modèles, sa peinture est
un théâtre. Il fait aussi une peinture très plate,
sans souci de la profondeur, de la perspective, de
l’illusion…
Daphné ou la Vengeance de l’amour, qu’on peut
voir dans l’exposition Amore Dormiente détache
un visage soigneusement travaillé sur une simple
surface grise…
Oui, c’est très plat. L’illusion optique ne
m’intéresse pas. C’est trop de travail…
Ca ne vous a pas empêché de figurer, dans La
Beauté innacessible, un intérieur très détaillé…
C’est un intérieur de la bourgeoisie des
années soixante-dix, un mélange de modernité
et d’accessoires classiques. J’ai combiné ça avec
des fragments de films de Bunuel, Tristana ou
Belle de jour, en ajoutant un portrait de Catherine
Deneuve. J’adore Bunuel, c’est peut-être le seul vrai
surréaliste.
ART L’INTERVIEW
Qu’est- ce que dit cette
Daphné sur notre temps ?
C et t e D aph né n’e st
p lu s v ic t i me, el le e s t
« untouchable », on ne peut
pas l’atteindre. C’est une
autre image de la femme.
AMORE
DORMIENTE
Exposition Jan Van
Imschoot, galerie
Daniel Templon,
Bruxelles, du 10
janvier au 23 février
C’est important de montrer
une autre image de la femme ?
Oui, surtout aujourd’hui.
Avec les transsexuels, les
travestis, le spectre de la
sexualité s’est élargi et nuancé. Sur La belle courtisane
Noncourtoise, aussi accrochée à l’exposition, les
grandes mains pourraient être celle de l’homme
qui la viole, mais aussi ses propres mains, et ce
serait un transsexuel, un travesti…
Vous avez d’ailleurs représenté un transsexuel
sur votre toile Ladyboy-Curleyman…
J’en ai fait six ou sept. Ce sont des filles, des
garçons, ils sont bien dans leur peau, il y a quelque
chose de très positif. On vit une nouvelle liberté
de la sexualité, prenez le film The Girl, sur ce jeune
garçon qui veut devenir danseuse de ballet.
« Liberté », dites-vous. Le terme « anarchiste »
revient souvent, à votre propos, et même dans
vos propos. Qu’entendez-vous par là ?
C’est ma vision de l’histoire de l’art que je décris
ainsi, la façon dont j’en prends le contrepied. Mais
sinon, « anarchiste », c’est un mot qu’on utilise
La belle courtisane
Noncourtoise, 2018
Huile sur toile
Oil on canvas
100 x 80 cm ; 39
3/8 x 31 1/2 in.
Revenons sur Daphné… L’épisode mythologique
vient d’Ovide, des Métamorphoses. Quelle est
l’importance de la culture classique pour vous ?
Il m’arrive de choisir des thèmes classiques.
Il y a vingt-cinq ans, j’ai eu une discussion avec
un galeriste. Il me disait qu’on ne pouvait plus
peindre de thèmes classiques ou de Christ. Mais
il y a toujours une raison, même si on n’est pas
religieux, de faire un portrait du Christ. L’imagerie
classique permet de porter un regard sur notre
temps.
ART / Page 109
ART L’INTERVIEW
trop souvent, comme avec les casseurs. Mais je n’ai
rien à voir avec cet anarchisme-là, chez moi c’est
plutôt une attitude qui consiste à ne pas croire
tout ce qu’on dit. Je ne vais pas changer la société,
ni jeter des bombes !
Non, votre vocation c’est manifestement la
peinture…
J’essaie de peindre tous les jours. En 1978, à
l’âge de quinze ans, j’ai dit : je veux être peintre.
Je ne connaissais pas la peinture, ni le monde de
l’art, mais c’était une forme de liberté. Une illusion
de liberté, si vous voulez, mais être libre dans ma
tête, ça me suffisait.
Qu’est-ce qui à quinze ans vous pousse à
emprunter cette voie ?
Je suis né à Gand, dans l’ombre de L’Agneau
mystique, de Van Eyck. Je l’ai vu quand j’avais dix
ans, dans sa petite chapelle. Je ne suis pas croyant,
mais je me suis dit : « ça doit être un dieu ! ». Le
guide nous a dit qu’il avait travaillé seize ans sur
le tableau, plus qu’une vie pour moi qui avais
seulement dix ans ! La peinture a commencé à
Van Eyck, et personne n’a fait mieux. C’est une
des rares choses sur laquelle je suis d’accord avec
Luc Tuymans…
Parlons un peu du monde de l’art. Vous avez
pu dire qu’exposer en galerie, c’est un mal
nécessaire… Pourquoi ?
Je n’aime pas exposer. Mais là, à Bruxelles,
j’ai beaucoup travaillé, et je suis très curieux des
réactions des gens, c’est peut-être aussi le moment
de devenir plus ambitieux. Mais exposer, c’est
quelque chose d’artificiel.
Salomé’s gender equality, 2018
Huile sur toile
Oil on canvas
80 x 200 cm ; 31 1/2 x 78
3/4 in.
Comme le marché de l’art ?
Depuis quinze ans, les choses ont énormément
changé, ce sont les lois du marché qui règnent.
Alors que dans les années quatre-vingt, il n’y
avait presque rien en Belgique, mais c’était un
laboratoire, avec une foule de jeunes peintres, et
puis dans les années quatre-vingt-dix, mon époque
et celle de Luc Tuymans, il y avait de jeunes critiques
d’art, de jeunes galeries, une nouvelle génération
était là. Luc voulait changer la peinture avec moi.
Venons-en justement à Luc Tuymans...
J’ai vu une de ses expos en 1990, je ne le
connaissais pas, c’était un choc. Il travaillait sur
la Seconde Guerre mondiale, moi sur la Première.
Qu’est-ce qui vous intéressait, dans ce pan de
l’histoire ?
Le fait que tous ceux qui ont connu l’événement
disparaissent, qu’il ne reste que leurs paroles. Mais
aussi le contraste entre les cimetières, très beaux,
et le chaos, ces douze mille jeunes hommes qui
ont perdu la vie dans les Flandres. C’est terrible…
Dans les années quatre-vingt, il y avait le peintre
René Daniëls…
Les « Neue Wilde » (les « Nouveaux fauves »), ces
peintres des années quatre-vingt, en Allemagne
et en Belgique, c’était moche, ennuyeux, sans
inspiration. C’était (il fait un grand geste de la
main, fouettant l’air devant lui) de la maçonnerie.
Mais Daniëls !!! Il jouait avec la langue, il connaît
bien Magritte, Broodthaers, ça donnait un nouvel
élan à la peinture. Et puis Luc est venu, avec ses
petits tableaux, la perversion de ses couleurs où
il met beaucoup de blanc. Ils séduisent mais on se
dit, je ne peux pas les aimer, tant les sujets, qu’il
peut emprunter à la propagande nazie, sont durs.
Je reviens à ce que vous disiez sur les années
quatre-vingt-dix, cette volonté de « changer
la peinture ». Vous faites le choix du mode de
représentation visuel le plus ancien, la figuration,
et non l’abstraction, par exemple. Ce n’est pas un
peu paradoxal ?
ART
Jan Van Imschoot
La peinture est toujours
abstraite. La figuration, c’est
un masque. Ce sont les traces
qui vous restent dans la tête de
ce que vous avez vu.
« Je m’inscris
dans la tradition
humaniste d’un Tintoret, en dehors de la société »
Autre horreur, l’antisémitisme
de la Seconde Guerre
mondiale. Vous avez fait un
portrait de Céline, avec la
menorah, le chandelier juif.
Pour rappeler la face noire de
Céline…
J ’a dor e C él i ne, m a i s
comment peut- on écr ire
si bien, et être, comme lui,
un véritable antisémite. C’est toujours la
même question : c’est inacceptable, mais c’est
mon écrivain favori. Avec Paul Léautaud, et
aujourd’hui aussi Houellebecq. Il y a vingt ans,
les racistes disaient qu’ils aimaient Houellebecq,
sa vision de l’islam, blablabla… Pendant vingt
ans j’ai refusé de le lire, car trop de salauds
l’aimaient. Et puis il y a quelques années, lorsque
je me suis installé en France, je me suis mis à
le lire.
Pourquoi vous êtes-vous installé en France ?
Oh c’était par hasard. J’ai un petit bateau,
et avec ma femme, on a fait toutes les écluses
de la France. On s’est dit que si on déménageait
on pourrait continuer. Et puis on habitait
dans le centre-ville de Gand, très agréable,
avec beaucoup d’étudiants, mais (il rit) je suis
devenu trop vieux, la période rock’n’roll c’est
fini ! On a trouvé une belle maison dans la
Haute-Marne. C’est le centre intellectuel de
la France.
?!?!?
Diderot est de Langres,
Voltaire s’est exilé en HauteMarne, la famille Goncourt a
ses racines là-bas aussi, et puis
il y a de Gaulle à Colombey-lesDeux-Eglises…
Vous êtes un « anarchiste » qui
s’intéresse à de Gaulle…
J’ai visité dix fois le musée
qui lui est consacré. Avant je
ne le connaissais que comme
caricature, mais quand on se
penche dessus, c’était un grand
visionnaire. Et puis il allait à
contre-courant… comme lorsqu’il est allé à Moscou,
c’était de la provocation contre les Etats-Unis ! On
n’oserait plus faire ça aujourd’hui… Macron tente
de l’imiter, mais il est trop petit.
La France, c’est aussi la Révolution : vous avez
peint Olympe de Gouges, qui fut guillotinée …
Les révolutionnaires français n’étaient pas des
féministes, au contraire ! Même en 68, c’était un
truc de garçons. La révolution sexuelle, c’était
pour baiser gratuit… Mai 68, c’était une révolution
de jeunes bourgeois. C’est Pasolini qui disait qu’il
avait beaucoup de sympathie pour les flics, parce
que c’étaient eux les travailleurs.
S’il fallait vous définir d’un mot, ce serait quoi ?
Je suis comme Picabia, un peu dadaïste !
Contrairement à Duchamp, qui n’était pas
dadaïste, c’était un médiocre…
Vous n’aimez pas Duchamp ?
Non. C’est un petit bourgeois très médiocre.
ART / Page 111
ART PORTRAIT
Page 112 / TRANSFUGE
PORTRAIT ART
Double je
Nieto est synonyme de surprise, de folie selon certains, de mauvais goût pour d’autres.
Exposé en ce moment chez Da-End, il nous présente son travail en binôme avec Daïchi Mori.
Par H enri Guette - P hotos L aura Stevens
A
la galerie Da-End où il expose actuellement
avec Daïchi Mori, Nieto parle pour deux.
D’une part parce que le mangaka japonais
avec lequel il s’est associé refuse toute
publicité et d’autre part parce qu’il a conçu
seul cet accrochage où dessins, vidéos et
installations se répondent dans une expérience
immersive. La collaboration est pour l’artiste
franco-colombien une forme naturelle. Il
l’annonce d’emblée et avec un ton provocateur,
qu’il travaille à la mise en scène d’opéra avec
l’ensemble Le Balcon ou à la réalisation de
publicité, il n’a pas un
univers récurrent mais
aime créer à partir d’un
cadre précis. Lorsque sa
galerie lui a proposé une
deuxième exposition
solo, il n’a ainsi pas hésité
une seconde à inviter
Daïchi Mori. Il parle de
son univers graphique
comme d’une évidence
et sa lecture vidéo et
plastique de l’oeuvre
témoignent de grandes
affinités, comme s’ils
étaient f inalement la même personne…
pourtant à l’en croire, ils ne se sont jamais
rencontrés.
de ce travail d’enquête l’objet de deux vidéos
aux allures de documentaires montrées dans
l’exposition. Témoignages surjoués et voix off
omniprésente, images banales et reconstitutions
peu crédible, Nieto use de tous les procédés du
genre pour mieux s’en moquer. Qu’est-ce qui
rend un artiste légitime, a-t-il l’air de demander,
sa cote de popularité ou la presse qui lui a été
consacré ? Il poursuit là une interrogation qui
l’avait déjà poussé à lancer à Paris et en jouant
de ses origines le mouvement artistique latinoaméricain du « perversionisme» où il avait
tenté de faire croire à
l’existence d’un groupe
d’artistes aux pratiques
extrêmes tot alement
fictif. Sans avoir l’air
d ’y t o u c h e r, N i e t o
s’intéresse au système de
l’art actuel qu’il cherche
à remettre en question,
en créant le buzz ou en
brouillant les pistes.
Quel autre personnage que Daïchi Mori,
artiste mystérieux et
sans v isage, qui t ravaille dans le secret de sa chambre sans jamais
exposer aurait pu trouver Nieto pour cette
collaboration? A la limite de l’artiste brut, le
japonais vit en reclus, assisté de sa grand-mère
qui aurait servi d’intermédiaire. Nieto aimerait voir dans cette dévotion à cet art, que l’on
pourrait aussi qualifier d’obsession, la figure
de l’artiste artisan médiéval qui ne signe pas,
tout appliqué à de plus grands desseins. Fasciné
par la période qui précède l’humanisme et la
Renaissance, il rêve à un art qui ne renierait
pas son caractère sacré et renouerait un rapport
à la théologie. La mention d’art religieux que
« L’art occidental
connait une crise
aprés des siècles
de progrès »
Rocambolesque
C’est lors d’un séjour au Japon il y a quelques
années que Nieto découvre le travail de Daïchi
Mori et l’histoire est rocambolesque. Au travers
de discussions, il entend parler d’un dessinateur
maniaque qui dans son coin aurait noirci des
centaines de carnets et des milliers de pages.
Sa curiosité est éveillée quand bien même
personne n’a jamais rien vu de ses dessins. Il fait
ENGLOUTIR
L’UNIVERS,
EXCRÉMENTER
UNE FOURMI
Daïchi Mori et Nieto
Jusqu’au 12 janvier
à la Galerie Da-End
17 rue Guénégaud 75006 Paris
ART / Page 113
Engloutir l’univers, courtesy
galerie Da-End
l’on utilise pour qualifier les oeuvres de cette
époque est impropre ajoute-t-il, puisqu’il n’existait pas dans cet horizon de pensée d’autres
formes d’art. Plus plastiquement, il voit aussi
dans les oeuvres de Nieto une exception aux
mangas contemporains et un retour aux
anciennes codifications, à l’usage du rouleau
plutôt que du codex, à l’absence de perspectives
en passant par les larges aplats et les cadrages
qui renvoient à des représentations très symboliques.
Développé dans les rouleaux et repris par
des détails sur d’autres formats, un récit sert
de fil rouge à cette exposition, celui d’Emiko
un jeune garçon qui se retrouve perdu dans
la jungle à la suite d’un accident de voiture
où ses parents trouvent la mort. L’enfant au
très beau visage suscite la convoitise des autres
animaux qui livrent bataille pour s’emparer
de lui. La même scène se répète alors sans
cesse sans que l’on ne voie jamais le beau
visage, qui se soulève tel un masque pour
laisser apparaître un orphelin écorché. Nieto
signale le parallèle entre le personnage et son
dessinateur lui aussi orphelin et lui aussi sans
visage ; il a d’ailleurs conçu en marge de la
vidéo un petit autel comme ultime témoignage
Page 114 / TRANSFUGE
de Daïchi Mori. Il s’est efforcé de donner vie
à cette mythologie personnelle, en animant
certains épisodes en vidéo, en exécutant des
sérigraphies fluorescentes de certains dessins et
en scénographiant la galerie comme une maison
hantée. Un travail qui pose la question de la
collaboration avec un artiste réputé asocial...
Mystère
Nieto considère en raison de cette réputation
Daïchi Mori comme son alter ego, et se permet
des libertés avec la façon dont il montre son
travail, « trop important pour ne pas être
montré ». Ils partagent de fait une même
réticence face aux institutions, lui-même a été
renvoyé des Beaux-Arts de Paris, un exploit
plus difficile que d’être diplômé ironise-t-il en
le revendiquant sur son CV. A trente-neuf ans,
Nieto n’entre pas dans les cases et est plus que
le vidéaste auquel on aimerait le réduire. Si l’art
n’a jamais été éloigné de son parcours, il a étudié
de nombreuses disciplines, de la linguistique à
la psychanalyse en passant effectivement par le
dessin, avant d’arrêter son parcours universitaire
en France. Son voyage au Japon a été pour lui
une confirmation, un déclic qui permet de
penser hors d’une culture humaniste. Le shinto
PORTRAIT ART
qui influe sur la culture quotidienne en donnant
une âme à chaque chose peut nous permettre
d’envisager l’irrationnel. Ne plus intégrer le
mystère dans nos modes de vies, c’est fausser
l’équation, réduire l’inconnu, supprimer le zéro
raisonne-t-il. Sa définition de l’art a en effet
partie liée à la fois avec le mystère et la révélation
comme il l’a prouvé par le passé en revisitant
avec des outils numériques l’Apocalypse selon
saint Jean.
« Dans le besoin pathologique qu’a l’homme
de comprendre le monde, de répondre aux
questions primordiales, l’engagement artistique
relève de l’expression lyrique ». Les déclarations
emportées de Nieto n’en font pas un illuminé, lui
qui a commencé sa carrière au séminaire, mais
un Don Quichotte conscient de l’impossibilité
et de la beauté de son combat. L’art occidental
connaît une crise après des siècles de progrès,
précise-t-il. Il entend revenir à un art lié à une
tradition, fût-elle asiatique, puisque, comme
il l’observe, le rapport au passé, au collectif
n’est pas du tout le même dans ces pays où la
notion même de propriété intellectuelle n’a
pas le même sens. La façon dont il utilise le
numérique relève selon lui d’un bricolage,
d’une observation attentive des techniques
et de leurs limites. C’est à tâtons qu’il règle
les ventilateurs qui viennent révéler un visage
en jouant des transparences, à tâtons qu’il
règle la fumée qui permet à un hologramme
de prendre forme, à tâtons encore qu’il règle
les voiles où se fixent ses projections. Nieto en
magicien ne révèle pas ses trucs et répugne à
confier son making-of. Son documentaire à
cet égard pervertit le système, il ne s’agit pas
d’éclairer mais au contraire d’ajouter une
couche supplémentaire de récit, de produire
des fausses preuves sur Daïchi Mori...Existe-t-il
d’ailleurs cet alter-ego ?
Intitulé L’Art d’inexister, la vidéo sur Daïchi
Mori pousse au doute. Nieto semble nous dire
que l’art peut exister au-delà de l’artiste, tel que
nous l’entendons aujourd’hui. Il ne s’intéresse
pas aux sujets actuels mais creuse dans son
oeuvre des interrogations plus métaphysiques
et théologiques. Sa fascination pour le corps ou
le visage, parfois violente ou prosaïque, renvoie
à une volonté de redéfinir l’humain dans son
rapport à la mort et à l’invisible. Nous ne sommes
que chair et sang quand le monde nous dépasse.
Nieto se plaît à se définir comme un enlumineur
dont le travail tour à tour grotesque et grave est
d’enrichir un mystère déjà présent.
ART REPORTAGE
REPORTAGE ART
Maki Ohkojima
fait parler les baleines
Elle peint des baleines monumentales pour raconter l’histoire de la terre. Leurs corps contiennent les traces
de la vie animale, minérale et végétale. Plongée dans un univers foisonnant et symbolique pour penser le futur.
Par Aude de Bourbon Parme photo L aura Stevens
D
issimulé derrière une butte de la colline
de Chaillot, l’Aquarium de Paris s’enfonce
dans d’anciennes grottes calcaires. A la
tombée de la nuit, ses lumières brillent
au milieu du jardin, échos aux tours Eiffel
lumineuses miniatures vendues plus haut sur
le parvis du Trocadéro. La visite des lieux
prend ensuite l’allure d’une descente suivant
un parcours circulaire. Tout au long de cette
plongée qui mènera finalement au grand
bassin des requins et à l’exposition de Maki
Ohkojima, des vidéos guident et informent
le visiteur. Elles présentent l’artiste japonaise
invitée par l’Aquarium pour une carte blanche,
la deuxième de l’année après Aki Kuroda. Lui
est né en 1944 à Tokyo, mais installé de longue
date à Paris. Elle est née en 1987 à Tokyo où
elle vit encore. Tous deux s’inspirent de la
nature. Lui pour réaliser des peintures, un
spectacle et une cérémonie de thé, elle, pour
exposer des baleines monumentales peintes,
dessinées, suspendues et surtout habitées
d’un foisonnement d’éléments symboliques.
L’une d’elle investit discrètement l’entrée de
l’Aquarium. Les cinq autres, majestueuses, sont
suspendues devant et sur l’un des plus grands
murs de l’Aquarium. A travers ces œuvres, Maki
Ohkojima raconte l’histoire de la terre, de ses
origines à nos jours. Le corps des grandes
baleines est le théâtre de scènes complexes
où se mêlent enfants rayonnants, squelettes,
animaux, planctons et symboles scientifiques.
« Elles sont des messagers qui à travers les
millénaires, témoignent de ce qu’elles voient »,
explique l’artiste.
L’OEIL DE
LA BALEINE
Maki Ohkojima
Aquarium de Paris
jusqu’au 20 janvier
http://www.cineaqua.com
ART / Page 117
ART REPORTAGE
Plancton et explosions nucléaires
Ces nouvelles créations ont été réalisées à la
suite de l’expédition Tara en 2017. Maki Ohkojima
a été l’une des artistes en résidence sur ce bateau
acquis par agnès b. et son fils en 2003. Depuis, il
parcourt les océans, récupère des traces de la vie
aquatique afin « de mieux comprendre, mieux
agir et mieux sensibiliser », précise Sébastien
Ruiz du fonds de dotation agnès b. « Le regard
des artistes est indispensable pour transmettre
autrement nos messages »,
continue-t-il. Et agnès
b. de confirmer ce lien,
pour elle évident, entre
les arts et les sciences.
« Les découvertes
scientifiques me semblent
toujours éminemment
artistiques. Aujourd’hui
j’ai une robe avec du
plancton. » Elle montre
les motifs dessinés sur
son vêtement. « Ce sont
des photos de planctons
prises il y a six ans avec notre microscope. Le
plancton est une découverte insensée. Il est
à la base de tout. Tout cela est passionnant à
comprendre. Et surtout à protéger car nous avons
besoin de l’océan, non pas seulement pour nous
nourrir mais aussi pour la survie de la terre. » Maki
s’est elle aussi découvert une passion pour ces
organismes microscopiques à l’origine de toute
vie et auxquels elle donne une large place dans
ses nouvelles peintures. « L’expédition Tara était
une expérience incroyable. C’était très intéressant
de discuter avec les scientifiques et les marins.
Cette baleine, elle montre la baleine millénaire
grise, m’a été inspirée par une expérience vécue
pendant cette expédition. Le corps de l’une d’elle
flottait à la surface de la mer. Requins, poissons
et oiseaux étaient rassemblés pour le manger. »
Ses peintures sont narratives. Elles racontent
toutes des histoires liant passé, présent et futur.
L’une d’entre elles intègre des dessins d’explosions
nucléa i re s côtoy a nt
de s repré sent at ion s
de l ’A DN, des a i les
symboles de la puissance
américaine et plus loin
l’image d’un enfant,
l’avenir. Si Maki constate
les actions destructrices
de l’homme, elle montre
surtout qu’il est encore
possible de choisir un
M.O.
autre futur, où l’homme
vivrait en osmose avec
son environnement. Ses
œuvres associent, sans hiérarchisation, l’univers
minéral, végétal et animal pour révéler leurs
interconnexions. « Tout s’imbrique dans son
travail, que ce soit les univers et les temporalités,
et dans sa tête », confie Serge Koutchinsky,
commissaire de l’exposition. « Nous ne pouvons
vivre séparément. Nous sommes interdépendants.
Nous respirons grâce aux planctons et aux arbres.
Nous faisons partie de la nature », confirme
l’artiste. Depuis sa plus tendre enfance, elle vit
« Nous sommes
interdépendants.
Nous faisons partie
de la nature »
Page 118 / TRANSFUGE
ART
au plus près de la nature dans un
quartier de Tokyo très boisé et avec
beaucoup de rivières. Son grandpère, photographe de guerre,
l’emmenait souvent se promener.
Et tous les ans elle retourne dans la
région montagneuse de sa mère dans
le sud du Japon. « Nous, Japonais,
nous nous sentons très proches de
la nature. »
Tigres et forêt
S i M a k i de s si ne et p ei nt
depuis ses trois ans, elle ne se
limite pas en tant qu’artiste à une
technique particulière. Ses œuvres
monumentales ici exposées sont
réalisées à l’acrylique, au pastel, au
feutre sur des morceaux de cuir
recyclé. Le dessin s’échappe parfois
des bordures pour investir les murs
afin « d’aller au-delà du cadre et pour
leur permettre d’évoluer selon les
lieux d’exposition ». Elle y ajoute des
éléments tissés, d’autres en plastique
ramassés sur les plages japonaises, pour rappeler
la pollution maritime. Dans l’espace de projection
situé à l’étage supérieur sont présentées trois de
ses vidéos, elles aussi inspirées de l’expédition.
Elle réalise aussi des photographies et a édité un
livre titré Uold. Maki part alors à la recherche de ce
livre vert qu’elle souhaite absolument me montrer.
Serge Koutchinsky, qui collabore avec l’artiste
depuis plusieurs années en tant que commissaire
et artiste, vient à son secours. Elle ouvre l’ouvrage
et me le lit à haute voix. Il raconte en mots et en
peintures la vie de cinq tigres. Cinq pour cinq
éléments, comme les cinq baleines exposées
dans les tréfonds de l’aquarium. De page en page
apparaît son point de vue sur l’histoire de la terre,
l’évolution, l’apparition et la disparition, mais
aussi et surtout la transformation et la connexion
entre tous les éléments. Les tigres deviennent
arbres, puis forêt pour ne devenir qu’un seul
arbre qui trempe ses racines dans la mer. Les
mots, écrits et répétés, deviennent des formes qui
s’échappent pour créer un arbre qui raconte une
histoire. « Les mots sont comme des images et les
images sont aussi des langages. » Ils soulèvent les
questions existentielles de l’artiste. Où est l’ici ?
Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? Ils permettent
aussi à l’artiste de créer un nouvel espace, « entre
les mots et les images », lié à l’interprétation qu’en
fait chaque individu en fonction de son identité
et de ses connaissances. Maki montre alors la
peinture derrière elle. Prolongement de son
livre, elle représente un os se transformant en
plante. « J’aime l’idée de transformation. Pour
moi la mort n’est pas quelque chose de négatif.
Ce qui est mort se transforme et nourrit ce qui est
vivant », précise-t-elle. Son processus de création
est d’ailleurs en adéquation avec cette pensée.
Pour créer une baleine de plusieurs mètres, elle
réalise une esquisse de quelques centimètres.
« J’ai juste besoin de définir une direction.
J’ajoute ensuite des symboles, des formes inspirées
par des photographies ou des dessins que je fais
un peu partout. Mes peintures sont des machines
narratives, des créatures. Elles apparaissent et
évoluent pendant que je les peins. Je suis toujours
étonnée par le résultat. » agnès b. vient alors la
féliciter. Ces deux femmes ont en commun leur
enthousiasme et leur regard d’enfant non pas naïf
mais plein d’espoir. « Je n’ai jamais eu la nostalgie
de mon enfance, raconte la créatrice et mécène,
mais j’ai toujours voulu rester dedans, ne jamais
être une grande personne. Cela m’a marquée
pour toujours et j’ai d’ailleurs l’impression d’être
restée pareille. Je suis une optimiste. »
ART / Page 119
ART CRITIQUE
Terre des hommes
Redécouverte d’une grande figure de l’art contemporain, Gina Pane, à travers des œuvres de sa première période.
Où l’on s’aperçoit que les artistes n’ont pas attendu le XXIe siècle pour s’emparer de l’écologie… Par Damien Aubel
Gina Pane
Acqua alta / Pali / Venezia,
1968-1970
12 éléments en Duralinox,
bac métallique, eau boueuse,
lettrage peint sur le sol,
plafond et murs / 12 elements
in Duralinox, metal tray,
muddy water, lettering painted
on the floor, walls and ceiling
Sculpture : 250 x 600 cm
Vue de l’exposition /
View of the exhibition
« Terre protégée »,
kamel mennour (47 rue
Saint‑André‑des‑Arts), Paris
6, 2018-2019
© ADAGP Gina Pane
Photo. archives kamel
mennour
Courtesy Anne Marchand and
kamel mennour, Paris/London
TERRE PROTÉGÉE
Exposition Gina Pane,
galerie Kamel Mennour,
jusqu’au 12 janvier
P
anser le monde meurtri, cicatriser ses
blessures : la thérapie est-elle du ressort
de l’art ? Le débat est loin d’être vidé, la
tentation de faire le bien n’est jamais loin,
en particulier, rappelait Nathalie Léger dans un
récent roman remarqué, La Robe blanche, au sein
des adeptes de la performance. Figure tutélaire
de ces artistes de l’« action », la grande Gina
Pane, décédée en 1990, dont la galerie Kamel
Mennour expose un florilège d’œuvres conçues
à la charnière des années soixante, soixante-dix,
avant qu’elle ne marque les esprits en marquant
son corps, en mettant en scène ses blessures
volontaires. D’emblée Gina Pane se posait en
artiste de la compassion. Guérisseuse autant que
plasticienne, Gina Pane se penchait sur la Terre.
Sur les plaies que nous lui infligeons, sur
les « graves maladies », diagnostiquait-elle,
dont « l’environnement naturel est atteint ». Et,
pourrait-on rajouter, l’environnement urbain, cet
autre monde, artificiel, le nôtre, que nous avons
créé de toute pièce. La spectaculaire installation
Acqua alta/ Pali/ Venezia (1968-1970, mais recréée
pour l’occasion) qui occupe toute une salle de
la galerie, cristallise toutes ces inquiétudes,
les concentre en les réduisant à quelques
formes élémentaires, à la fois monumentales et
dépouillées. Au centre de la pièce, un bac où
stagne une eau viciée, et, fichés dans cette surface
trouble, des piliers gris, aux arêtes effilées. Tout
Page 120 / TRANSFUGE
autour, sur les murs, au plafond, au sol, comme un
débordement, une crue, les mêmes mots, répétés
de façon obsessionnelle, dans un lettrage froid,
purement fonctionnel, qu’on verrait bien courir
le long de baraques de chantiers : « Venezia »,
« acqua alta » (cette montée des eaux qui met
régulièrement en péril la Sérénissime), « pali »
(les fameux pilotis qui maintiennent littéralement
la ville à flots). Symbole de l’inondation, des
menaces naturelles qui guettent notre habitat,
bien sûr, mais sans rien de cette abstraction, de
ce détour métaphorique qui rend trop souvent
le symbole irréel. Car le visiteur est absorbé
dans cette Venise miniature, enseveli dans ce
débordement de mots, et peut faire le tour des
piliers. La prise de conscience de la fragilité de
notre environnement passe par le corps.
Et doit se traduire par une conversion de la
pensée et des représentations. Par un changement
de notre perception de la Terre, un réajustement
du regard que nous portons sur elle. Un montage
de photos couleur témoigne d’un « acte »,
précisément daté, à l’heure près (le 20 juillet 1969,
12 heures) : « Sur un terrain cultivable, j’ai enfoui
un rayon de soleil à l’aide d’un miroir. » Plonger
un rayon de soleil dans les entrailles de la Terre,
c’est renouer avec une immémoriale conception
de cette dernière comme être vivant. Terre
mère, Terre nourricière (le lieu choisi n’est-il
pas cultivable »?), à qui nous devons gratitude et
sollicitude. En réchauffant par exemple son sein
d’un éclat de cette source vitale qu’est le soleil.
Anthropomorphisme, plaquage abusif de
catégories humaines sur la Terre, au mépris de
ce qu’elle peut avoir de radicalement étranger,
de résolument non-humain ? Gina Pane n’est pas
naïve, loin de là. En octobre 1970, à Ury (Seineet-Marne), elle escalade la paroi d’une carrière
de sable, une « action » de trente minutes, que
rappellent deux grands clichés en noir et blanc.
Un corps minuscule, aux dimensions dérisoires,
comme collé contre une vertigineuse falaise de
sable. Immensité dangereuse (un éboulement est
toujours possible) versus petitesse de l’homme.
Comme une rencontre entre deux ordres, deux
règnes hétérogènes : le nôtre et celui des éléments
naturels. Et on pense à Tomas Saraceno, exposé
en ce moment au Palais de Tokyo, en sortant.
Comme lui, Gina Pane cherche une juste place
pour l’homme au sein de ce qui n’a rien
d’humain.
CRITIQUE ART
Les cailloux de Cage
John Cage, icône de la musique contemporaine, était aussi radical, et aussi génial, crayon en main.
La preuve avec cette passionnante expo londonienne. Par Damien Aubel
J
ohn Cage était peut-être le dernier
spécimen de l’espèce des Léonard de Vinci.
Irréductible au corset d’une pratique, au
matériau d’un médium, l’homme savait se
déployer tous azimuts. Compositeur, bien sûr,
mais passé par des études d’architecture lors de
son séjour en Europe à l’orée des années trente,
mais aussi peintre durant ces mêmes années
trente. A partir de la fin des années soixante-dix,
il s’adonne intensivement aux arts visuels. Mais
Cage n’est pas un hapax, un univers à lui tout seul
clos sur lui-même. Il a des maîtres, il reconnaît
ses dettes, sa gratitude. Ainsi raconte-t-il dans
un texte autobiographique, composé deux ans
avant sa mort, qu’il a eu « la chance de suivre
les cours de philosophie du bouddhisme zen de
Daisetz Suzuki à la fin des années quarante, à
l’université de Columbia. » Le Japonais Suzuki
occupe une place-charnière dans l’histoire des
idées du XXe : il fut la courroie de transmission
entre les conceptions zen et nombre d’intellectuels
occidentaux. On a surabondamment glosé sur le
zen et Cage, mais sans doute est-ce l’intéressé qui
formule le mieux les choses : « Nous avons fait de
notre égo un mur, et ce mur n’a même pas de porte
de communication entre l’intérieur et l’extérieur !
Suzuki m’a appris à démolir ce mur. »
Where R = Ryoanji (R)/7-8/83, 1983 pencils on handmade paper 25,4 x
48,3 cm (10 x 19,02 in) Frame dimensions: 43,18 x 66,04 x 3.18 cm
(17 x 26 x 1,25 in) Courtesy of the John Cage Trust
En 1962, Cage, accompagné entre autres de
Yoko Ono, visite pour la première fois le temple
Ryonaji : un sanctuaire zen, du XVIe siècle, abritant
un célèbre jardin de pierres. Quinze rochers sur
une surface sillonnée par le passage du râteau.
Vingt ans plus tard, entre 1983 et 1992, il crée 170
dessins au crayon sur papier artisanal inspirés par
ce chef-d’œuvre paysager, dont une dizaine sont
exposés à la galerie. Il compose également une série
de pièces, des solos accompagnés de percussions
ou d’orchestre, baptisée Ryoanji, qu’on entend
alors qu’on passe d’un dessin à l’autre. Des dessins
particulièrement zen, au sens où ils semblent tous
répondre à une même préoccupation : abolir l’égo
du créateur. D’une grande simplicité – il s’agit de
tracer, au crayon, les contours de pierres sur le
fond nu du papier – ils obéissent à un protocole qui
réduit au maximum la part de l’intention humaine.
La sélection des pierres (des galets ramassés au
bord de la New River, aux Etats-Unis), le choix de
la dureté des mines employées, le placement sur
la feuille : tout relève du hasard. Cage utilise ainsi
le Yi-King, ce recueil d’oracles chinois reposant sur
un jeu de combinaisons et de tirage au sort pour
déterminer quelles pierres seront retenues pour
tel ou tel dessin.
Intentionnalité, « projet esthétique », volonté de
l’artiste : tout cet appareil d’obédience romantique,
qui définit traditionnellement le «je » du créateur,
vole en éclats. Tout comme cette autre dimension,
qui définit l’artiste : sa mémoire
culturelle. Sa capacité à digérer
l’histoire de l’art, à s’approprier
la tradition pour y mettre son
estampille, sa patte propre. Rien
de tout cela ici. Pour la bonne et
simple raison que ces dessins,
réduits à ce qu’il y a de plus
élémentaire, le trait, la surface
du papier, ne sont littéralement
presque rien. A peine formés,
ils ne peuvent évoquer aucune
forme antérieure ; à peine
figuratifs, ils ne font surgir aucun
souvenir de figure antérieure. Et
c’est ainsi, à travers ces dessins,
que John Cage réalise ce qui fut la
grande ambition de la modernité,
de Mallarmé, de Beckett : la
disparition de l’auteur. Mais pas
de l’œuvre. Bien au contraire.
RYOANJI
Exposition John Cage,
galerie Thaddaeus
Ropac, Londres jusqu’au
26 janvier
ART / Page 121
Lequeu,
artiste fou ?
Jean-Jacques Lequeu fait partie de ces géniaux inconnus de l’Histoire de l’art.
Une première expo personnelle au Petit Palais permet de prendre la mesure de
cet architecte sans œuvre, mais artiste bien réel… Par Damien Aubel
Page 122 / TRANSFUGE
J
ean-Jacques Lequeu ou le cauchemar
des amateurs de classif ications bien
peignées. Une oeuvre si fantasque, si
érotique, si énigmatique, que certains
ont même pu jouer avec l’idée que Duchamp,
qui l’aurait connue, aurait pu y mettre la
main (voir Lequeu, une énigme, de Philippe
Duboy). Mais cette expo, solide, suit sans
spéculer outre mesure, le fil de la biographie.
Une biographie tortueuse, tant les étiquettes
valsent, à mesure qu’on tente de les coller au
fils du menuisier-charpentier, né à Rouen en
CRITIQUE ART
Bosquet de l’Aurore, BnF, département
des Estampes et de la Photographie.
Crédit: BnF
1757. Le jeune dessinateur prodige, pris sous
son aile par Soufflot, semblait prédestiné à
suivre la voie, socialement ascendante, d’une
brillante carrière d’architecte. Mais Soufflot
s’éteint en 1780, et avec lui les premiers espoirs
de Lequeu. Qui s’efforce, durant une décennie,
de se ménager les bonnes grâces d’une clientèle
aristocratique. Peine perdue, la Révolution
tranche net ses ambitions : l’aspirant-architecte
devra renoncer à ses rêves et se résoudre à
exercer ses dons de dessinateur au service du
cadastre et de l’Ecole polytechnique. Pour
autant, il ne baisse pas les bras : dorénavant,
c’est en solitaire, dans l’intimité de son temps
libre, qu’il laissera courir sa plume, traçant
notamment les architectures fantasmatiques
qui se succèdent au fil des pages de son grand
œuvre, Architecture civile. Un banal manuel
pratique dans sa conception initiale, mué en
anthologie de vues d’architectures rêvées.
Pour paraphraser du Bellay, Lequeu « rebâtit
au compas de la plume / ce que les mains ne
peuvent maçonner », transportant l’art de bâtir
dans les royaumes de l’imaginaire. Dira-t-on
alors qu’il est un rameau de cette lignée de
constructeurs utopiques, les Ledoux et autres
Boullée, ces visionnaires de l’équerre et du fil
à plomb ? Un coup d’œil suffit pour réfuter ce
cousinage putatif : l’horizon sociopolitique
d’une cité idéale n’est pas celui de Lequeu, qui
préfère arpenter ses propres paysages intérieurs.
Et tiens, pendant qu’on y est, Lequeu, qui a
connu (il est mort en 1826), Ancien Régime,
Révolution, Empire, Restauration, de quel bord
est-il ? Comme nombre de ses contemporains,
il suit le sens du vent. D’abord pourvoyeur de
projets à destination de l’aristocratie, il prend
ensuite les couleurs de 1789, et se voit chargé
de l’aménagement de certaines fêtes officielles.
Il émargera même à la Société populaire et
républicaine des arts, qui s’aligne avec l’idéologie
de la Terreur. N’empêche qu’au dos d’un projet
d’arc de triomphe du peuple, où il a agrégé tous
les symboles républicains, de l’Hercule gaulois
au coq, il note : « Dessin pour me sauver de la
guillotine », ce qui relativise à tout le moins son
adhésion… Alors, en désespoir de cause, reste à
l’entomologiste de l’art la ressource d’épingler
Lequeu dans la case « génie singulier », voire «
fou ». Mais, avertissent aussitôt les commissaires,
Lequeu ne relève pas de la catégorie de l’ovni.
Certes, il est friand de détails pittoresques et les
portraits qui ouvrent l’expo, leurs traits déformés
comme des masques de carnaval, battent en
brèche la bienséance rigide du néoclassicisme,
contreviennent à l’académisme bien huilé.
Mais c’est un homme de son temps, son bagage
culturel, tout composite qu’il soit, est ni plus ni
moins celui de ses pairs. Références antiques
et contemporaines, en particulier aux auteurs
de l’Encyclopédie ; grammaire architecturale
qui est celle de son temps. Prenez les jardins
qu’il agence au fil des pages d’Architecture civile .
Ils sont bien dans la mouvance des jardins à
l’anglaise, qui s’étaient imposés au goût à la fin
du XVIIIe siècle et qui congédient la régularité et
l’équilibre des jardins à la française au profit de
JEAN-JACQUES
LEQUEU,
bâtisseur de
fantasmes
Exposition, Petit Palais,
jusqu’au 31 mars
XXX
xxxy
ART / Page 123
ART CRITIQUE
«La porte de sortie du Parc des plaisirs, de la chasse et du prince» et
«L’étable vache tournée au midi sur la fraîche prairie», L’Etable et la
porte du parc des plaisirs de la chasse, BnF, département des Estampes
et de la Photographie. Crédit: BnF
l’accident et de la variété. Tout en étant perçus
comme un « miroir des âmes », l’équivalent
physique, paysager, du moral.
Eros architecte
Et c’est peut-être là, justement, la clef de
Lequeu. Dans sa façon d’infuser l’âme dans le
paysage, et dans ses architectures, de les doter
d’une étincelle de vie sensible et humaine.
Voici enfin Lequeu tel qu’en lui-même : un fils
de Pygmalion. Comme le mythique sculpteur
grec, il œuvre à l’intersection du vivant et
du minéral, prête vie aux matériaux inertes,
leur donne chair. A tous les sens du terme, et
surtout le plus érotique. Pygmalion encore :
c’est le désir, c’est l’Eros qui insufflent vie à la
sculpture légendaire. Car Lequeu a beau n’avoir
jamais accouché de réalisations concrètes, il ne
trace pas ses plans virtuels dans un empyrée
abstrait, puritain. Ce n’est pas pour rien que,
sur les dessins qu’il cèdera à la Bibliothèque
royale en 1825, certains iront grossir les stocks
sulfureux de l’« Enfer ». Prenez cette planche
60 d’Architecture civile, qui présente en regard un
salon de musique et un boudoir. Le boudoir est
consacré à « Vénus terrestre ». Approchez-vous,
plissez les yeux : Lequeu écrit beaucoup sur ses
dessins, l’écriture est petite mais très lisible, et
Page 124 / TRANSFUGE
l’architecte de papier a pris le soin d’indiquer
le nom des divinités sculptées : Cupidon, mais
aussi Volupté et autres « compagnons des désirs
lascifs ». Son architecture est placée sinon sous
le signe d’Amour, du moins sous l’invocation de
la sensualité, de la sensorialité même. Témoin la
planche 64 d’Architecture civile, toujours : L’Etable
et la porte du parc des plaisirs de la chasse. Instant
de stupeur cocasse devant cette étable en forme
de vache (il faudrait mentionner l’humour
quasi surréaliste parfois de Lequeu, la façon
dont certains de ses édifices ressemblent à des
blagues oniriques, comme si Magritte avait été
architecte au temps des Lumières finissantes).
Quant à la « porte du parc des plaisirs »,
désignation grandiloquente de l’entrée d’une
réserve de chasse, elle est hérissée de têtes
sculptées d’animaux, taillées dans de la pierre
de porc, laquelle, nous dit Lequeu, aurait pour
vertu d’exhaler une odeur « d’urine de chat ».
Exemple-limite, mais tout le reste, ce cabinet
de treillage, cette petite grotte, qu’il s’agisse
des références antiques invitant aux plaisirs de
Vénus, ou de ces espaces qui semblent tout droit
sortis d’un roman libertin du XVIIIe, invite à
l’exercice des sens, voire à la jouissance.
Celle que ressentait peut-être Lequeu
lorsque, dans son cabinet, comme un ermite de
CRITIQUE ART
Et nous aussi nous
serons mères ; car...,
BnF, département des
Estampes et de la
Photographie.
Crédit : BnF
la débauche, il peaufinait avec son habituelle
méticulosité, les dessins très « carré blanc » qui
clôturent l’expo. Ceux qu’effarouche encore
L’Origine du monde peuvent cesser de lire. Les
autres apprendront qu’on y voit sans fard le
plus intime des anatomies. Les titres sont
suffisamment éloquents : Autre cratère d’une
fille adolescente dont on voit la pureté virginale
et, juste à côté, Jeune con dans une attitude des
conjonctions de Vénus. On est quelque part
entre la planche d’anatomie, et l’exhibition
pornographique des organes de la jouissance.
Mais ce sont surtout ces portraits de femmes
que l’on retient, tel celui qui porte le titre de
Je promets : dans une embrasure ogivale, dans
une teinte gris-minéral, une jeune femme
nous fait coquinement de l’œil. Le décor,
la couleur de la chair : ce pourrait être le
détail d’un projet d’architecture, destiné à
agrémenter l’intérieur d’un libertin. Mais il
y a l’expression du visage, il y a ce sein que la
dentelle du corset comprime comme s’il avait
la consistance de la chair. La pierre devient
vivante. Pygmalion, encore et toujours.
ART / Page 125
ART
Kubin Hysteria, vers
1901, Encre et auqarelle,
24X33cm, © Vienne,
Leopold Museum
Freud : écoutons voir
Une belle expo au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme pour y voir plus clair sur le rapport
de Sigmund Freud aux images. Par Sarah Chiche
«P
SIGMUND FREUD.
DU REGARD À
L’ÉCOUTE,
jusqu’au 10 février,
musée d’Art et d’Histoire
du judaïsme, Paris 3e.
FREUD, DU REGARD
À L’ÉCOUTE,
ouvrage réalisé sous
la direction de Jean
Clair, coédition mahJ
Gallimard,
338 pages, 39 e
arfois, je crache par plaisir sur le
portrait de ma mère.» Cet aveu,
que l’on pourrait croire chuchoté
depu is le d iv a n d ’u n cabinet
d’analyste, se trouve en fait sur un dessin de
Salvador Dali caché dans un recoin du musée
d’Art et d’Histoire du judaïsme (mahJ). A
l’occasion de ses vingts ans, le lieu propose
deux cents peintures, dessins, gravures, livres,
bas-reliefs, et instruments scientifiques qui
viennent éclairer la démarche intellectuelle
et spirituelle de Sigmund Freud. On ne
s’étonnera donc pas d’y trouver ici l’urinoir
de Marcel Duchamp, là un dessin d’Antonin
A rt aud. En France, ce sont d’abord les
surréalistes qui font connaître la doctrine
freudienne. Si extraordinairement féconde
fut la façon qu’eurent André Breton et ses
amis de s’approprier la doctrine freudienne,
elle a quelque peu faussé la vision que l’on a
de Freud. C’est donc l’un des grands mérites
de cette exposition conçue par Jean Clair, à
qui l’on doit notamment la sublime Mélancolie,
génie et folie en Occident, au Grand Palais en
2005, aidé de la neurologue et historienne
des sciences Laura Bossi et Philippe Comar,
professeur à l’École nationale supérieure des
beaux-arts de Paris que de montrer qu’il y a
bien une rationalité toute scientifique dont se
réclame la doctrine freudienne.
Page 126 / TRANSFUGE
Un dessin à l’encre des ganglions spinaux et de
la moelle épinière de la lamproie marine fait
par Freud jeune homme vient nous rappeler
qu’il a débuté comme neuroanatomiste en 1876
chez l’un des fondateurs de l’anatomie microscopique, Ernst Wilhelm von Brücke, puis qu’il
étudiera la neurologie chez Theodor Meynert,
l’un des pionniers des localisations cérébrales.
Il a été profondément marqué par les théories
matérialistes de son époque, aussi bien que par
le darwinisme ou la généalogie des espèces de
Ernst Haeckel, un zoologue allemand dont on
pourra admirer des planches sur lesquelles des
coupes de méduse ressemblant étrangement
à des organes génitaux flottent sur un arrière
plan verdâtre comme dans nos rêves – ou nos
cauchemars.
De l’objectivisme scientiste à la rencontre
clinique avec les patients, il y a un pas, que
Freud franchit en se rendant à Paris en 1885. Il
n’a pas trente ans. Il assiste aux leçons du mardi
de Charcot à la Salpêtrière. Le peintre du XIXe
siècle André Brouillet a désormais sombré dans
l’oubli. En revanche, vous avez peut-être, naguère,
croisé son tableau le plus célèbre, Une leçon clinique
à la Salpêtrière (1887), dans un livre d’école ou
un manuel universitaire. Le voici, dans toute
sa majesté, accueillant les visiteurs à l’entrée de
l’exposition. Bras et main gauche rigides, doigts
repliés, cou déboîté vers la gauche, yeux fermés,
CRITIQUE ART
Blanche Wittmann, une patiente de Charcot, Sécession viennoise, à commencer par Gustav Klimt
déclenche dès que son médecin l’hypnotise, les ou Egon Schiele, dont on pourra admirer dans
symptômes d’une crise d’hystérie, se prêtant au l’exposition une très obscène mais très belle Jeune
jeu sous les yeux d’un public essentiellement fille brune à la jupe relevée de 1911. Plus loin, couchés
masculin, avec une docilité qui n’a pas échappé dans une vitrine, des exemplaires de littérature
au peintre : la patiente s’apprête à reproduire enfantine d’une si grande cruauté qu’aujourd’hui
la pose que l’on voit sur un dessin accroché au on les interdirait sans doute, soulignent le rapport
mur ; dessin réalisé par Paul Richer, représenté pourtant évident entre les images des contes pour
d’ailleurs assis à une table, en train de... dessiner. enfants et celles des rêves que font les adultes. Le
Nous voilà à notre tour spectateurs du théâtre temps de faire un selfie devant L’Origine du monde
d’un monde perdu, celui où les poses de l’Opéra de Courbet – c’est vraisemblablement l’une des
se retrouvent à la Salpêtrière – à moins que ça ne marottes des visiteurs de l’exposition, qui postent
soit l’inverse. Le jeune Freud sortira fasciné par ensuite ladite photographie sur les réseaux sociaux
ce qui est un topos de l’époque dans les tableaux pour narguer les algorithmes Facebook - et nous
comme dans la littérature (voyez Flaubert et voilà dans une autre révélation de l’exposition : le
Maupassant, puis, plus tard, Huysmans, Barbey rapport paradoxal de Freud à l’image ne peut se
d’Aurevilly ou Jean Lorrain) : la femme prise d’un penser en dehors de son rapport ambivalent au
mal dont on ignore la cause, et que l’on retrouve judaïsme.
somnambulique, cataleptique, démente, folle,
Il est né dans une famille liée à la Haskalah,
pâmée dans les bras d’un médecin. Aussi rentre- le mouvement juif des Lumières, mais a
t-il en Autriche convaincu d’une chose : pour toujours affirmé son athéisme comme sa
se débarrasser du théâtralisme qui menace de volonté d’affranchir la psychanalyse de toute
surgir dans la relation entre un.e patient.e et son identité religieuse. Pourtant, il le reconnaîtra
médecin (Freud ne parle pas encore de « transfert lui-même, la démarche psychanalytique et les
») et aller au cœur du symptôme hystérique, ça processus discursifs pratiqués dans le Talmud
n’est pas le regard qu’il faut privilégier, mais (géographie de la page talmudique, circularité
l’écoute. C’est précisément en mettant, grâce au du commentaire autour du texte lequel est la
dispositif du divan, le regard de l’analyste sur le répétition d’un texte absent-présent) ne sont
patient et du patient sur l’analyste au second plan, pas sans avoir des similitudes. Dans son dernier
que Freud va s’attacher au grand texte que chacun ouvrage L’Homme Moïse et la religion monothéïste,
porte en soi et aux façons
Freud s’ intéres ser a à
singulières que nous avons
Moïse, qui fit renoncer
Max Klinger Traüme (rêve), planche N3 pour
de nous mettre en récit.
tout un peuple au culte des
Ein Leben, opus VIII (Une vie), 1884. Gravure sur papier,
© Leipzig, Museum der Bildenden Künste
Il délaisse également les
images en leur proposant
schémas, les figures cotées
de privilégier la vie de
et numérotés et la volonté
l’espr it. L’exposit ion,
de réduire la vie de l’esprit
qui avait commencé par
à de stricts fonctionnement
les poses stupéfaites des
neuronaux. Il se met à
hystériques de Charcot,
chercher les traces de nos
des noyées de Max Klinger
conflits inconscients dans
ou de Carlos Schwabe,
les mythes comme dans les
s’achève sur, et on peut le
statuettes et les masques
regretter, la seule incursion
g recs, ég y pt iens ou
contemporaine que s’est
africains qu’il commence
autorisée le musée : un
alors à collectionner.
t ableau du maître de
l’abstraction Mark Rothko.
Manière de rappeler ce que
la traversée d’une cure
analytique suppose aussi
Au moment même où
de rencontre abstraite et
Freud publie, en 1905, ses
parfois même intraduisible
Trois essais sur la théorie sexuelle,
avec ces visages absents,
éros et thanatos sont au
ceux de nos dieux et de
centre des préoccupations
nos idoles comme de nos
de bien des artistes de la
monstres.
Selfie avec L’Origine
du Monde
ART / Page 127
ART CRITIQUE
Rêve de collectionneur
Une somptueuse expo, au Louvre, dévoile la collection du marquis Campana. Ou quand l’art devient le miroir de l’Italie...
Par Lucien d’A zay
UN RÊVE D’ITALIE :
LA COLLECTION
DU MARQUIS
CAMPANA
Exposition, musée du
Louvre, jusqu’au 18
février
Maître des Cassoni
Campana, Thésée et le
Minotaure
Peintre d’origine
française (?) du début
du XVIe siècle, ainsi
nommé d’après autre
panneaux décoratifs de
la collection Campana,
vers 1510-1515. Dépôt
du musée du Louvre
- Avignon, musée du
Petit Palais ©L’oeil et
la mémoire / Fabrice
Lepeltier
T
oute nation est d’abord un songe, c’està-dire une fiction, une construction de
l’imagination. Ainsi l’Italie, pays unifié
depuis cent cinquante ans seulement,
demeure, aujourd’hui encore, un impossible
patchwork de cultures disparates dont les racines
remontent à l’Antiquité. Alors que, au début
du XIXe siècle, malgré la convoitise étrangère
et de légendaires tensions intestines, la nation
cherchait tant bien que mal à se constituer, un
« antiquaire », comme on désignait à l’époque
les archéologues, s’est employé à réunir des
milliers de pièces à conviction, qui témoignent
de la cohérence culturelle de la péninsule
italique. Un assortiment emblématique de
cette prodigieuse collection nous est présenté
au Louvre.
Un rêve d’Italie, comme s’intitule à juste titre
cette exposition magistrale, organisée par le
musée du Louvre en collaboration avec le musée
de l’Ermitage, est la quintessence de la plus
importante collection privée du XIXe siècle,
que l’on doit au marquis Giampietro Campana.
Elle reflète la personnalité et l’idéologie de
ce personnage digne d’un roman de Balzac,
l’une des figures les plus brillantes de la
société romaine de son époque, collectionneur
boulimique, féru de pastiches et de faux.
Directeur du mont-de-piété de Rome,
comme son père et son grand-père, Campana
était d’ailleurs en porte-à-faux avec la future
Page 128 / TRANSFUGE
capitale du pays : il venait en aide au Vatican,
auquel il accordait des prêts, tout en soutenant
les partisans du Risorgimento – « résurrection »
ou plutôt « réveil » de la culture italienne –, un
mouvement qui militait, contre le pouvoir du
pape, en faveur de l’unité du pays. La contribution
de ce collectionneur compulsif relève dès lors
du geste politique. Le marquis s’appliqua, en
tirant profit de fouilles mal réglementées, à
dresser un portrait polymorphe de la jeune
nation pour montrer la continuité du génie
artistique italien de l’Antiquité préromaine à la
période moderne. À ce titre, par son important
apport à la définition culturelle du patrimoine
de l’Italie, cette collection incarne un momentclef du prestige artistique d’outre-Alpes, mais
aussi de la politique culturelle de Napoléon III
et de l’histoire des musées.
Campana a commencé sa collection, qui
compta plus de quinze mille objets d’art à son
apogée, en acquérant des tableaux de primitifs
italiens, des XIVe et XVe siècles surtout, avec le
souci de représenter les écoles régionales pour
faire valoir leur diversité ; ces œuvres constituent
le deux tiers de la collection de peintures, le
dernier tiers (plus de deux cents tableaux)
rassemblant des œuvres moins connues des
XVIe et XVIIe siècles : là aussi, Campana prend
soin de faire ressortir la variété typologique
de ces peintures et leurs différents formats, de
même qu’il s’intéresse aussi bien à des œuvres
CRITIQUE ART
Couvercle d’urne cinéraire,
Etrurie. Début du IVe
siècle av. J.-.C. Musée
de l’Ermitage. SaintPétersbourg. ©The State
Hermitage Muséum/V.
Terebenin A. Terebenin
minuscules comme une épingle à cheveux
étrusque qu’à des tableaux magistraux comme
La Bataille de San Romano de Paolo Uccello.
Capitaine de collection
Capitaine de collection comme on dit capitaine
d’industrie, cet aventurier se laissa entraîner
par sa passion pour l’accumulation d’œuvres
d’art. Accusé de détournement de fonds publics
qu’on lui avait confiés, il fut arrêté et condamné
à vingt ans de réclusion en 1857. Napoléon III,
que la famille de l’épouse anglaise de Campana,
Emily Rowles, avait aidé pendant son exil en
Angleterre, parvint à faire commuer la peine
du collectionneur en disgrâce et en relégation.
L’ironie, c’est qu’alors même qu’on proclamait le
Royaume d’Italie, le 17 mars 1861, la collection
de Campana, patrimoine symbolique de l’unité
du pays, fut confisquée par l’État pontifical,
mise en vente et dispersée à travers l’Europe. Le
musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le
Victoria & Albert Museum de Londres (qu’on
appelait encore South Kensington Museum) et
le Metropolitan Museum of Art de New York en
acquirent une partie ; mais l’essentiel, soit plus de
douze mille œuvres, fut acheté par la France, qui
les répartit entre le musée du Louvre et plusieurs
musées de province, à commencer par le musée
du Petit Palais d’Avignon, qui possède aujourd’hui
deux cent quatre-vingt-trois des tableaux, dont
la sublime Vierge à l’Enfant de Botticelli, et Noli
me tangere, une étonnante prédelle de retable
attribuée à l’atelier de ce même peintre, deux
œuvres majeures de l’exposition.
De son vivant, Campana n’eut jamais
l ’occ a sion de voi r u ne s y nt hèse au s si
représentative de son patrimoine que celle
que nous propose aujourd’hui le Louvre ; cette
collection foisonnante était « éclatée », comme
on dit qu’une perspective est éclatée : les milliers
d’œuvres étaient réparties en plusieurs lieux,
d’après douze Cataloghi, huit antiques et quatre
modernes. Outre l’histoire rocambolesque
de la collection, l’exposition comporte une
reconstitution des salles du musée Campana de
Rome, véritable Casa dell’Italia, pour parodier
l’expression de Mario Praz.
Casques d’hoplites, cuirasses anatomiques,
boucliers, vases, cratères, amphores, cippes,
majoliques, lampes à huile, brûle-parfums,
sarcophages, urnes, fibules, figurines, antéfixes,
terres cuites, briques estampillées, cassoni, bijoux,
pièces de monnaie et quantité d’autres objets
d’art viennent s’ajouter à la fabuleuse collection
de peintures et de sculptures. Cette accumulation
d’œuvres significatives, destinées à entrer en
résonance pour indiquer une filiation artistique
à travers les âges, fait inévitablement penser à
la méthodologie d’Aby Warburg qui, un demisiècle plus tard, s’efforça de retracer la lignée
de « formules de pathos », survivances d’images
archétypes transmises d’une époque à une autre.
Composée comme une chambre d’écho, la
collection de Campana dépasse d’ailleurs le cadre
italien pour préfigurer le XXe siècle : une fresque
romaine évoque les fulgurantes distorsions de la
peinture de Francis Bacon, tandis qu’un Portrait de
peintre de 1630, prétendument anonyme, semble
l’œuvre d’une vie antérieure de Salvador Dalí.
« L’esprit ne doit pas se laisser conduire par
la géographie ni par la topographie, écrivait
Roberto Longhi. L’unique a priori est l’histoire
de l’art ; l’épithète “italien” est un a posteriori. »
C’est précisément le contraire que Campana
a tenté de démontrer par sa démarche : il
existait bel et bien, à ses yeux, une ethnicité
culturelle italienne, et ce n’est pas un hasard
si une « certaine évolution historique de style
figuratif » a eu lieu dans la péninsule et non
ailleurs. Le spectateur jugera par lui-même
si ce panorama non exhaustif des richesses
archéologiques et artistiques du modèle culturel
italien n’est en définitive qu’un fantasme de
collectionneur.
ART / Page 129
EN ROUTE ! VA DEVANT !
J’ai sauté dans une pirogue
Par Tristan R anx
S
elon la formule choisie par l’Académie, ce qu’on
désigne sous le nom de roman est un long récit
en prose, qui met en scène des personnages de
fiction, engagés dans des aventures imaginaires,
parfois présentées comme réelles. Mais nous devons
vite inverser le postulat en ajoutant que le roman
propose aussi des aventures réelles présentées comme
si elles étaient imaginées. On ne saurait ainsi ranger
les grandes œuvres romanesques, celle qui vont
d’Homère à James Joyce, comme des purs produits
de l’imaginaire, mais plus spécifiquement, comme des
mises en fiction de la réalité.
Sur le blog de Pierre Assouline, La République des
livres, le commentateur Game of war avait pleinement
conscience que la conquête de l'espace, et son goût
pour l'art de la guerre chez Debord était aussi une
mise en abyme des épopées antiques revisitées à la
manière de l'Ulysse de Joyce : « Debord a insisté sur les
grands actes et les grandes paroles à vivre réellement,
dans la vie de tous les jours, sur le mode de l’épopée
(par exemple avec la dérive urbaine), par rapport à
laquelle la fixation dans une œuvre d’art serait déjà
une déchéance. La critique de l’art séparé et l’idée
de sa réalisation trouvent là une de leurs racines. »
Toutes les véritables expériences littéraires semblent
toujours posséder une apparence de vie propre et
l’aventurier, le premier romancier par définition,
existe donc dans ces espaces réels à l’entrelacement
narratif spécifique aux romans de chevalerie apparus
au Moyen Âge.
C'est en mars 1943, que le philosophe espagnol
Ortega y Gasset publie sa postface aux Mémoires du
Capitán Alonso de Contreras. Ce texte fondamental
synthétise ce qui différencie l'homme normal de
l'aventurier. Ainsi, chez l'homme commun, deux
forces sont sans cesse soumises au frein de la raison,
il s'agit de l'impulsion et de l'imagination. Ces deux
forces permettent d'élaborer nombre de projets,
mais c'est la vision de l'avenir qui retient nos actes,
car l'imagination vient nous mettre en garde contre
les périls qui nous attendent. Au contraire, nous dit
Ortega y Gasset : « L'aventurier, lui, naît déréglé. (...)
On le déclare emporté par une imagination fiévreuse,
Page 130 / TRANSFUGE
alors que c'est tout le contraire qui est vrai. L'aventurier
vient au monde avec une imagination atrophiée ; c'est
pour lui la marque du destin. Il est incapable de se
représenter son propre futur. Il ne voit rien de l'avenir,
même le plus proche. (...) il ne réfléchit pas. »
La différence ontologique entre deux phrases
similaires va ici donner tout son sel au gouffre
sémantique : « J’ai sauté dans une pirogue vers une
destination inconnue. » Que celle-ci fût rédigée par un
auteur avec de l’imagination ou un écrivain qui en est
dépourvu est aussi subtil que « Pierre Ménard, auteur
du Quichotte », la nouvelle de Borges dans Fictions.
Muni d’un simple stylo, un romancier, chantre de
l’imaginaire, avec une admirable économie de moyens,
pourra écrire « J’ai sauté dans une pirogue vers une
destination inconnue. » Cette phrase est d’apparence
légère et aristocratique, elle ouvre l’horizon et les
opportunités.
Le second est un ouvrier, un homme de main
qui devra traverser l’Atlantique, se perdre dans les
Caraïbes, prendre un avion à hélices vers le Guyana,
déambuler dans la cité-jardin de Georgetown, traverser
un pont flottant sur le Demerara, prendre un speed
boat à Parika, remonter l’Essequibo jusqu’à Bartica au
milieu des chercheurs d’or et sauter dans une pirogue
vers les terres sauvages où volent les aigles harpies.
Alors, l’auteur sans imagination, après des semaines
d’aventure pourra écrire laborieusement : « J’ai sauté
dans une pirogue vers une destination inconnue. ».
L’écrivain à l’imagination débordante, au contraire,
tranquillement affalé devant un feu de cheminée peut
sans crainte rêver aux confins. Depuis son trône, le
doigt levé vers l’imaginaire, il harponne une image
dans l’éther, et vite épuisé, il peut dire à la manière d’un
Cravan à bout de souffle : « Et pour effet admirable/
Je laissais pendre mon bras. »
Mais qui est donc ce merveilleux voyageur en
chambre ?
C’est lui, toujours lui, le « grand dépendeur
d'andouilles » qui désignait à la Renaissance, une
personne dont le seul mérite était d'être assez grande
pour dépendre, c'est-à-dire décrocher les andouilles
mises à fumer dans le haut de la cheminée.
Le roman graphique événement
« Je m’appelle Feurat Alani, je suis franco-irakien.
En octobre 1989, j’ai 9 ans et la guerre est finie.
Je vais enfin voir l’Irak ».
.
Rentrée d’hiver 2019
« Padura est le meilleur
auteur de roman policier
en espagnol, un digne
successeur de Manuel
Vázquez Montalbán. »
The Times
« Comme dans les grands
romans russes,
les personnages de Kelman
sont illuminés par leur
sensibilité et leur “âme”.
Encore un chef-d’œuvre d’un
de nos meilleurs écrivains. »
The Guardian
4O
ANS
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