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Libération - 25.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 25 JANVIER 2019
Lors de la manifestation anti-Maduro, mercredi à Caracas. CRISTIAN HERNANDEZ. EPA. MAXPPP
AP
2,00 € Première édition. No 11711
www.liberation.fr
TENNIS
Lucas Pouille
prend
l’Australie
de court
EUROPÉENNES
Les gilets
jaunes
à un
carrefour
CINÉMA
Jonas Mekas,
disparition
d’un regard
à part
PAGES 18-19
PAGES 10-11
PAGES 30-31
VENEZUELA
UN PRÉSIDENT DE TROP
Après la démonstration de force
de l’opposition et l’autoproclamation
du député Guaidó comme chef d’Etat
par intérim, le pouvoir de Nicolás
Maduro se voit menacé.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
VENEZUELA
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Populisme
Inflation
présidentielle
à Caracas
REPORTAGE
Au lendemain des manifestations de l’opposition,
les habitants de la capitale vénézuélienne étaient
très divisés sur la décision du chef du Parlement qui
s’est autoproclamé président mercredi.
Mercredi à Caracas, des manifestants
Par
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
L
dans son appartement, effrayé par
le bruit des combats. «Honnêtement, c’est super la mobilisation
qu’il y a eue hier, que les barrios [les
bidonvilles, ndlr] soient descendus
avec l’opposition, explique Ramon.
Mais est-ce que c’était vraiment la
peine de foutre le bordel en s’autoproclamant président ?»
es rues sont un peu plus calmes qu’en temps normal ce
jeudi, la plupart des commerces ont rouvert. Mais les visages
sont crispés. L’inquiétude se lit dans
tous les regards. Sur la place Altamira, les stigmates des violents af«UNE VIE TRANQUILLE»
frontements, la veille, entre mani- L’homme fait référence au leader de
festants et forces de l’ordre sont à l’opposition, le président de l’Aspeine visibles. Un
semblée, Juan Guaidó, qui
couple s’y bas’est autoproclamé chef
Mer des
lade, main dans
de l’Etat par intérim
Caraïbes
la main. «On se
le 23 janvier, deCaracas
sent abattus»,
vant des supporsouffle Ramon,
teurs en délire.
le mari. Ni lui
Une excitation
ni sa femme,
que le couple ne
VENEZUELA
Marianela, ne
partage pas. «Ce
GUYANA
sont sortis la
genre de déclaraveille par peur de
tion, ça ne fait
COLOMBIE
BRÉSIL
la répression poliqu’exacerber les
cière. «On a eu trop
tensions avec Nicolás
200 km
peur d’y passer en 2014
Maduro, assure Mariaet en 2017, il n’était pas quesnela. Provoquer le Président,
tion de reprendre le risque», avoue ça n’amènera que la violence.» Déla quadragénaire. Le couple habite couragés par tant d’années de dividans le coin et a passé la soirée terré sions, leur rêve serait de voir les
n
éa ue
Oc ntiq
la
At
Le coup de force tenté par
l’opposant Juan Guaidó au
Venezuela n’est pas forcément le meilleur moyen
de restaurer la démocratie.
Pourtant, la situation tragique dans laquelle le régime
Maduro a plongé ce pays,
englué dans une misère
noire alors qu’il est assis
sur les plus grandes réserves mondiales de pétrole,
explique bien des choses.
On y trouve tous les maléfiques ingrédients du
«populisme de gauche»,
dont certains politiques et
intellectuels irresponsables continuent de faire un
modèle. Foin de la pensée
unique économique, a-t-on
dit, l’argent du pétrole sera
massivement distribué.
Progrès, à coup sûr, sur ces
périodes où la rente pétrolière était confisquée par
une mince oligarchie
«compradore». Mais,
comme toujours, excès
dans la mise en œuvre qui
a anémié l’investissement
et empêché le pays de diversifier ses exportations.
Moyennant quoi, la production pétrolière a chuté
– un comble – et l’intempérance monétaire a déclenché une crise inflationniste
qui a fait littéralement disparaître la monnaie, pulvérisé les salaires et poussé à
l’exil plus de deux millions
de Vénézuéliens. Le PIB
s’est réduit comme peau de
chagrin et les souffrances
sociales imposées au peuple ont décuplé. Le populisme consiste, pour un
parti ou un mouvement,
à se proclamer seul détenteur de la légitimité et à
traiter ceux qui sont en
désaccord, non comme
des adversaires politiques,
mais comme des ennemis
du peuple. Le régime chaviste se change en pouvoir
autoritaire et agressif,
incompétent et corrompu.
Bref, sous couvert de populisme, on organise une dictature sur le peuple. Il n’est
qu’une issue à cette crise,
si l’on croit vraiment au
peuple : c’est de lui rendre
la parole en convoquant
des élections libres et sincères, comme le demande
par exemple l’Union européenne. On verra alors si
le peuple, expérience faite,
aime vraiment le populisme. •
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
deux hommes s’asseoir à une table
et discuter : «On veut juste une vie
tranquille, se balader comme ça sans
être angoissés tout le temps.»
Assis sur un banc non loin de là,
Jordi n’est pas du tout du même
avis. «Négocier avec Maduro ? Impossible.» Le jeune homme a participé à la manifestation de l’opposition la veille, et se dit prêt à
retourner dans la rue dès que «son»
nouveau président, Juan Guaidó, le
demandera : «Il faut maintenir la
pression, que tout cela ne serve pas
à rien.» Il s’est même attardé dans
les rues de Caracas lorsque l’atmosphère est devenue électrique. «Je ne
suis pas du genre violent, assure-t-il.
Mais s’il faut en arriver là pour sortir de la misère dans laquelle Maduro nous a mis, dans ce cas je signe.» Les affrontements entre
manifestants et forces de l’ordre
mercredi auraient fait plus d’une dizaine de morts dans tout le Venezuela, en particulier dans les
quartiers populaires. C’est dans le
bidonville de Pétaré, dans l’est de la
capitale, que les combats ont été les
plus soutenus. Ils ont continué jusque tard dans la nuit.
Andres vit dans le barrio, il a tout
entendu. «C’était extrêmement violent, raconte-t-il. Mais, vous savez,
la violence à Pétaré, on connaît…»
Chaviste pendant des années, cet
homme de 60 ans soutient désormais l’opposition. «Ils ne m’inspirent pas grand-chose, mais l’autre
là, le moustachu, je ne peux plus le
voir en photo.» Andres n’était pas à
la mobilisation, en raison d’une
jambe de bois, mais ce n’est pas l’envie qui manquait. Sa jambe, il l’a
perdue à cause d’une infection qu’il
n’a pas pu traiter. La faute à une pénurie de médicaments. «Ce n’est pas
très grave, marmonne-t-il. En revanche, la pénurie, elle a embarqué
mon fiston, il y a deux mois. Une maladie bête, mais sans médicaments,
qu’est-ce que tu veux faire?» Le vieil
homme ne le cache pas, il a la haine
et espère que l’opposition ira jusqu’au bout pour changer le Venezuela, quel qu’en soit le prix.
A la sortie du métro Chacaito, où se
sont rassemblés les chavistes mercredi pour une contre-manifestation, José porte, lui, un tee-shirt
avec le M de Maduro. Ce fonctionnaire se dit fidèle à «200 %» à son
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
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u 3
partisans de Maduro. Mais le Vénézuélien Eduardo Rios Ludena, docteur en sciences politiques, n’y voit
pas qu’une déclaration symbolique : «Le pouvoir législatif existe
malgré tout, et l’initiative des députés est légitime en droit.»
Un président hors la loi est en principe en état d’arrestation. Guaidó
n’a pas les moyens de faire arrêter
Maduro, mais la réciproque est
possible. Une option ultrarépressive aurait cependant un coût politique (voire humain) élevé. Même
si l’incarcération a été la solution
choisie pour faire taire deux figures
de l’antichavisme : Antonio Ledezma, évadé et aujourd’hui réfugié en Espagne, ou Leopoldo López, placé en résidence surveillée
après une lourde condamnation.
Même en le traitant d’usurpateur,
le régime de Caracas devra bien
ouvrir une voie de dialogue avec le
nouveau chef de l’opposition.
Le désastre économique
assistent au rassemblement contre Nicolás Maduro durant lequel Juan Guaidó s’est autoproclamé président. PHOTO FEDERICO PARRA. AFP
président, qu’il estime légitimement
élu. «Les gens qui manifestaient pour
les impérialistes, on leur a lavé le cerveau, dit-il. Il paraît que dans les
barrios, ils payaient les pauvres 40 dollars pour les convaincre
de venir marcher avec Guaidó.» José
était au pied du palais présidentiel
mercredi lorsque Maduro s’est exprimé devant ses partisans.
«BLOCUS DES ÉTATS-UNIS»
Comme lui, il est convaincu que tout
cela n’est qu’une tentative de coup
d’Etat piloté par les Etats-Unis. Donald Trump a d’ailleurs directement
reconnu Juan Guaidó comme président légitime. «Moi, je comprends les
gens qui ont faim, explique-t-il. Mais
il faut bien qu’ils entendent que c’est
à cause de la guerre économique que
la crise étrangle le Venezuela. Nous,
les révolutionnaires, les gens conscients, ça fait longtemps qu’on a
compris que tout cela était lié au blocus des Etats-Unis et de leurs alliés
impérialistes.» José redoute une intervention de l’armée américaine
dans les jours qui viennent : «S’ils
font ça, je vous le dis, je prends les armes et je sors dans la rue…» •
Un pays aux prises
avec plusieurs crises
Réélection contestée
de Maduro, pauvreté,
hyperinflation, jeu des
grandes puissances…
le Venezuela cumule
les points de friction.
O
n disait l’opposition vénézuélienne exsangue, sonnée par l’échec de sa campagne de manifestations de masse
du printemps 2017, au bilan tragique : entre 130 et 150 morts. Mercredi, les adversaires du gouvernement socialiste de Nicolás Maduro
ont réussi une démonstration de
force : des dizaines de milliers de
citoyens dans les rues, en colère
contre un régime qui a mené le
pays au naufrage économique et
social et la consécration d’un nou-
veau chef de file des opposants, le
député Juan Guaidó, 35 ans, proclamé président par intérim et reconnu dans la foulée par une partie
de la communauté internationale.
Cette journée historique a bouleversé le jeu politique, mais son issue reste incertaine. Tout juste
peut-on examiner les différentes
pièces sur l’échiquier: le marasme
économique et l’hyperinflation, les
conflits autour des institutions et
la pression de l’étranger.
La bataille institutionnelle
Si la séparation des pouvoirs est
une condition de la démocratie, le
Venezuela en a sa propre version:
des pouvoirs séparés qui s’excommunient l’un l’autre. Réélu président l’an passé, Maduro n’accorde
aucune légitimité à l’Assemblée na-
tionale sortie des urnes en décembre 2015, où l’opposition est majoritaire. Une opposition qui voit en
Maduro un imposteur, élu selon
elle après avoir écarté de façon déloyale les principaux opposants.
L’article 355 de la Constitution, promulguée en 1999 par Hugo Chávez,
stipule : «Le peuple du Venezuela
[…] ne reconnaîtra pas tout régime,
législation ou autorité contraire aux
valeurs, principes et garanties démocratiques, ou qui porte atteinte
aux droits humains.» Fort de ce
principe, l’Assemblée, dépouillée
de ses prérogatives mais qui siège
contre vents et marées, désigne son
président, Juan Guaidó, chef d’Etat
par intérim, en attendant une nouvelle élection.
La réalité du pouvoir reste bien sûr
entre les mains des bolivariens, les
Tout aura été tenté : imprimer de
nouveaux bolivars souverains (la
devise du pays) en supprimant cinq
zéros derrière l’unité, multiplier
par 10, 20 ou 30 fois le salaire minimum, augmenter la masse d’argent
en circulation, contrôler le taux de
change du bolivar, le dévaluer… en
vain. Le supposé remède s’est toujours révélé pire que le mal. Avec en
prime, une hyperinflation qui dépasse le concevable. Selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international, le pays devrait
connaître cette année une valse des
prix qui pourrait tutoyer les…
10000000%.
On disait le Venezuela au bord du
gouffre; il est désormais tout entier
au fond. Cette crise économique,
faite de prix qui galopent plus vite
que l’imagination, de pénuries de
produits, d’effondrement de la production et de services qui n’ont de
publics que le nom, s’est aggravée
le 2 juin 2014, quand le gouvernement a assisté au plongeon du baril
de pétrole. De 107 dollars, il ne vaudra plus que 46 dollars début décembre 2014. Un séisme pour les
caisses d’un pays qui, bien qu’abritant les plus grandes réserves mondiales de pétrole, n’a jamais su diversifier son économie. Cette
manne pétrolière s’est donc transformée dès 2014 en «malédiction».
Car 96% des recettes budgétaires
du gouvernement Maduro, comme
des précédents, proviennent des
exportations du pétrole. Quand les
cours dévissent de 50 %, les programmes sociaux et autres dépenses publiques trinquent. Du coup,
Caracas a fait tourner la planche à
billets pour tenter de renflouer le
budget de l’Etat. Une fuite en avant
monétaire qui a mis le feu à l’inflation. D’un côté, une pénurie de
biens produits sur place ou importés, de l’autre de plus en plus d’argent en circulation. Les prix se sont
envolés. 1 000 %, 10 000 %,
1000000%, etc. Voilà des années
que le bolivar n’a donc plus la
moindre valeur. Seule solution
pour ceux qui en ont encore les
moyens : se procurer des dollars.
Certes, depuis le baril a repris de la
valeur, mais pas au Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
point de sortir
le pays de 32 millions d’habitants
de la pauvreté dans laquelle il ne
cesse de s’enfoncer, et qui a poussé
plus de 2 millions d’habitants à
l’exode depuis 2014. Le baril de
pétrole devrait se vendre à
de 250 dollars pour équilibrer les
comptes publics. A 60 dollars
aujourd’hui, on est loin du compte.
L’hyperinflation a donc encore de
beaux jours devant elle.
Suite de la page 3
Un enjeu international
Mercredi soir, Donald Trump a, le
premier, reconnu Juan Guaidó
comme président intérimaire.
«Les Vénézuéliens ont trop longtemps souffert aux mains du régime illégitime de Maduro», a justifié le locataire de la Maison
Blanche. Un florilège de réactions
internationales a suivi. Comme si
ce pays aux deux présidents était
tout à coup devenu le centre d’un
monde déjà clivé. Parmi les Etats
qui estiment Guaidó légitime, on
retrouve le groupe de Lima. Composé d’une dizaine d’Etats d’Amérique latine – dont le Brésil ou la
Colombie –, il appelait de longue
date au départ d’un président
qu’ils jugent mal élu. Olivier Compagnon, historien et directeur de
l’Institut des hautes études de
l’Amérique latine, s’étonne en revanche du soutien apporté par le
Canada, pourtant «toujours bienveillant envers les socialismes et
notamment Cuba».
Selon l’économiste vénézuélien
Manuel Sutherland, interrogé par
le site d’information Barril.info,
cette reconnaissance du pouvoir
de Guaidó n’est pas uniquement
formelle: «Il pourrait prendre possession des biens de la nation à
l’étranger, y compris le recouvrement des factures, des fonds publics
et des entreprises.» Le président
Maduro peut toutefois compter sur
un socle d’alliés traditionnels, Russie en tête : «Nous considérons la
tentative d’usurpation de pouvoir
au Venezuela […] comme une violation du droit international», s’est
insurgé le porte-parole du
Kremlin. En chœur, Mexicains,
Chinois et Russes ont pointé l’ingérence des Etats pro-Guaidó.
Autre soutien pour le président socialiste: la Turquie. Au téléphone,
le président Recep Tayyip Erdogan
a tenté de rassurer celui qu’il surnomme «frère Maduro».
Les Nations unies et les Etats européens ont, eux, opté pour une voie
plus médiane et davantage de neutralité. D’une même voix, ils ont
appelé le Venezuela à organiser
des élections «libres et crédibles».
Sur Twitter, Emmanuel Macron a
assuré que l’Europe soutenait «la
restauration de la démocratie […]
après l’élection illégitime de Nicolás
Maduro en mai». «Les Etats européens, qui avaient vu le coup d’Etat
manqué contre Chávez en 2002
comme un retour à la démocratie,
pourraient faire preuve de plus de
sagesse, estime Compagnon. Il
s’agit d’un coup d’Etat contre un
régime autoritaire.»
FLORIAN BOUHOT,
VITTORIO DE FILIPPIS et
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
Le président de l’Assemblée nationale de 35 ans, Juan Guaidó, lors de son autoproclamation à Caracas mercredi. FEDERICO PARRA. AFP
Juan Guaidó, l’opposant pressé
d’en finir avec le chavisme
Engagé en politique dès 18 ans,
l’ingénieur autoproclamé
président va devoir unifier un
pays très divisé s’il veut parvenir
à détrôner Maduro.
tion Jean-Jaurès. Mais comme tous les partis
d’opposition, le cœur de son programme est le
changement de régime.» En 2015, c’est comme
membre de ce parti qu’il est élu député de l’Etat
de Vargas, dont il est originaire.
L’arrivée de Guaidó à la présidence de l’Assemblée nationale répond à un vide politique, côté
homme qui porte les espoirs de millions opposition. Leopoldo López est toujours en réside Vénézuéliens opposés au régime de dence surveillée ; Henrique Capriles, ancien
Nicolás Maduro était encore un quasi in- candidat à la présidentielle de 2013, est conconnu au début du mois. En s’autoproclamant damné à quinze ans d’inéligibilité ; et Freddy
président par intérim du Venezuela le 23 janvier, Guevara, ancien vice-président de l’Assemblée,
Juan Guaidó a brusquement fait irrupest réfugié depuis plus d’un an à l’amtion sur la scène internationale. Le pre- PROFIL bassade du Chili. «Les députés ont misé
mier véritable fait d’armes du «gamin qui
sur une nouvelle tête issue d’un parti asjoue à la politique» –dixit Nicolás Maduro– re- sez radical pour donner un second souffle à l’opmonte au 5 janvier quand, à 35 ans, il est élu plus position en difficulté, poursuit Jean-Jacques
jeune président de l’Assemblée nationale. Cette Kourliandsky. En décembre, un sondage a moninstitution, la seule à avoir échappé à la main- tré que 80 % des personnes interrogées étaient
mise des chavistes, étant privée de tout pouvoir opposées à Maduro, mais 25 % seulement faidepuis 2017, la fonction lui confère essentielle- saient confiance à l’opposition.»
ment un rôle symbolique de chef de l’opposition. Depuis janvier, Juan Guaidó s’emploie à parler
à l’électorat populaire, n’hésitant pas à mettre
Vide politique. Le baptême politique de cet en avant ses origines –son père, chauffeur de
ingénieur de formation remonte à 2007 lors des taxi à Tenerife (Espagne), fait partie des nommanifestations étudiantes qui éclatent contre
Hugo Chávez, le prédécesseur de Maduro.
Deux ans plus tard, il cofonde le parti Volonté
populaire, avec Leopoldo López, un des principaux opposants qui va porter les espoirs antichavistes pendant les manifestations de 2014,
avant d’être emprisonné puis placé en résidence
surveillée. «Volonté populaire représente les classes moyennes et aisées, qui ont toujours été au
cœur de l’opposition, tout en affirmant une volonté sociale, explique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Iris et responsable de
l’observatoire de l’Amérique latine à la Fonda- Jean-Jacques Kourliandsky chercheur
L’
«Les députés ont misé
sur une nouvelle tête
issue d’un parti assez
radical pour donner
un second souffle à
l’opposition en difficulté.»
breux Vénézuéliens qui ont quitté le pays à cause
de la crise. A peine installé à son poste, il organise des meetings, qui attirent des dizaines de
milliers de personnes, pour libérer la gronde citoyenne, latente depuis les mobilisations
de 2017. Lui-même est brièvement arrêté
le 13 janvier par les services de renseignement.
Une «décision unilatérale» de certains fonctionnaires, immédiatement démis de leurs fonctions, se défend le gouvernement, tandis que
Maduro parle de «show médiatique» monté pour
dépeindre Guaidó comme une cible du pouvoir.
Jour symbolique. Ces derniers jours, les événements se sont accélérés pour le président de
l’Assemblée. Après la prestation de serment de
Maduro pour son second mandat, considéré
comme illégitime par l’opposition, Guaidó annonce le 11 janvier être prêt à assumer le pouvoir
dans un gouvernement de transition. Et convoque une manif pour le 23 janvier, jour symbolique de la démocratie au Venezuela depuis la
chute, en 1958, de la dictature de Marcos Pérez
Jiménez. La foule est au rendez-vous. Alors Juan
Guaidó se lance et jure «d’assumer formellement
les compétences de l’exécutif national comme président en exercice du Venezuela pour parvenir à
un gouvernement de transition». Sa plus grande
réussite est d’avoir récolté le soutien des ex-leaders de l’opposition. «Sa décision de s’autoproclamer président est une manière de relancer l’opposition, de lui donner une unité, en provoquant le
gouvernement. Ce qui pourrait ouvrir un cycle
de répression. C’est la création du consensus par
la force», conclut Kourliandsky. Après avoir fédéré l’opposition, Juan Guaidó va devoir démontrer qu’il est capable d’unifier le pays derrière lui.
NELLY DIDELOT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Par
ERIC DE
LAVARENE
Correspondant au Caire
«G
aza attend la guerre, af- dernières photos prises à Gaza: il s’agit
firme Mahmoud Abu Sa- du moment où les soldats israéliens tilama, assis devant son or- raient sur la foule venue manifester
dinateur dans un café du centre-ville contre le transfert de l’ambassade
du Caire. C’est pour ça que je
américaine de Tel-Aviv à Jésuis parti. Je ne voulais pas
PROFIL rusalem, lors d’une des
mourir. Autour de moi, tout le
«marches du retour» qui ont
monde s’armait et se préparait. On ne coûté la vie à près de 180 Palestiniens
veut pas la guerre, mais elle est inévita- depuis bientôt un an. C’était le 14 mai.
ble», ajoute-t-il en faisant défiler ses Autant dire une éternité. Depuis, Mah-
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
moud Abu Salama est parvenu à franchir une autre frontière, celle qui sépare son pays, Gaza, de l’Egypte. Un
passage unique, Rafah, ouvert de
temps en temps et désormais à nouveau fermé (lire ci-contre), pour lequel
il a dû se délester de l’équivalent
de 1400 euros à destination de douaniers égyptiens corrompus pour gagner la liberté. «Un passage définitif,
De Gaza à l’exil,
un regard déraciné
Photographe palestinien,
Mahmoud Abu Salama
avait pour ambition
de montrer un autre
visage du territoire géré
par le Hamas. Rattrapé
par la guerre, il est
désormais installé
à Istanbul où il espère
être rejoint par sa famille
restée dans l’enclave.
sans retour», lance-t-il aussi, avec tristesse. Le photographe a choisi l’exil. Il
ne rentrera plus jamais.
DÉTAILS
«J’ai laissé ma famille, ma femme et
mes deux fils âgés de 3 et 5 ans. C’est
une vraie déchirure, mais c’était la
seule solution pour espérer trouver une
autre vie et les faire venir, à terme, là
où je serai, explique-t-il. A Gaza, il n’y
a que quatre heures d’électricité par
jour, un chômage endémique, pas
d’avenir. On ne peut pas en sortir, ni
même voyager. On est prisonniers et on
a tous rendez-vous avec la mort. Ce
n’est pas la vie que je souhaite pour
mes enfants.» Mahmoud Abu Salama
est devenu photographe en 2012 pour
raconter le quotidien de Gaza, les petits détails de la vie, ceux qu’on ne distingue pas forcément dans une région
fermée et en quasi-insurrection quotidienne, une main, un visage souriant,
une vieille femme dans une rue, deux
enfants qui jouent. «Je souhaitais
montrer ce qu’il y a de beau et positif
chez nous, alors que le regard porté sur
Gaza est toujours lié à une catastrophe», résume-t-il, avant d’ajouter :
«Mais j’ai été rattrapé par la guerre.»
A partir de juillet 2014, l’offensive terrestre d’Israël sur Gaza le pousse à do-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
cumenter le conflit. Il perd de nombreux amis et son frère devient
tétraplégique après avoir reçu une
balle israélienne. Lui-même est blessé
trois fois. «Je ne pouvais plus trouver
de beauté dans le quotidien de Gaza.»
Ce changement engendre également
un malaise, profond: «J’ai commencé
à me dire que je ne pouvais plus rester
chez moi, qu’il fallait absolument que
je parte.»
Mais en tant que photographe palestinien, Mahmoud Abu Salama ne peut
quitter son pays en passant par Israël.
Il est fiché par les autorités qui le
mettraient alors immédiatement en
prison. Reste l’Egypte, dont la frontière avec Gaza n’ouvre qu’au comptegouttes. «J’ai tenté de la franchir
plusieurs fois, mais le passage est réservé aux blessés, aux malades et aux
diplomates.»
Parce que les autorités égyptiennes
n’apprécient pas non plus les journalistes étrangers, Mahmoud Abu Salama a laissé ses appareils photo chez
lui. Il les a confiés à ses enfants. «Mais
de l’autre côté de la frontière, ce n’est
pas simple. C’est le nord du Sinaï où
l’armée égyptienne combat l’organisation Etat islamique. C’est une zone militaire. On a été acheminés en bus par
des militaires. Et arrêtés puis fouillés
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une dizaine de fois avant de franchir
le canal de Suez et rouler plus tranquillement jusqu’au Caire.» Sur les
bords du Nil, il goûte pour la première
fois à une certaine quiétude, le regard
tendu vers l’horizon, un peu étourdi
par le vacarme lointain et le mouvement permanent de cette ville qui
compte dix fois plus d’habitants
que Gaza.
DIASPORA
«Je me sens soulagé d’être ici. Il n’y a
pas d’occupation israélienne pour
nous asphyxier et nous tuer, pas d’occupation qui nous prive de nos droits
humains les plus élémentaires. Je suis
partagé entre la tristesse et la joie.
Mais aujourd’hui, si tu as des rêves et
des espoirs, tu dois partir. Quitter
Gaza, c’est quitter l’enfer», dit-il avant
de se rendre au consulat de Turquie,
non loin de là, pour y empocher un
visa, porte d’entrée, selon lui, vers
une Europe qui pourrait ensuite
l’accueillir. «A Istanbul, je dois recevoir un prix pour mon travail de photographe que je ne pouvais pas
recevoir chez moi parce que les autorités israéliennes l’ont bloqué. Un prix
remis par National Geographic», explique le jeune homme avec un brin
de fierté. Mahmoud Abu Salama doit
également y exposer ses dernières
photos.
Au Caire, il retrouve de vieux amis
qui, comme lui, ont quitté Gaza et font
désormais partie de la diaspora palestinienne en Egypte, forte d’environ
70 000 exilés. Certains n’ont plus de
passeport et sont considérés comme
apatrides, souvent malmenés par les
autorités égyptiennes qui ne voient
pas toujours d’un bon œil cette
population critique envers Israël, pays
qui aide Le Caire en sous-main dans
sa traque des jihadistes et vient de signer des accords gaziers historiques
avec l’Egypte, portant sur plusieurs
milliards d’euros. «C’est mon passeport, soupire Mahmoud Abu Salama
en montrant un document vert foncé
frappé des lettres Palestine. C’est la
raison de tous nos problèmes. J’espère
qu’un jour le monde respectera ce
passeport, et fera attention à celui qui
le détient.»
Il espère que ses premiers pas dans un
monde sans mur et sans soldats hostiles lui permettront de construire un
avenir meilleur pour les siens. Cet
avenir passe désormais par Istanbul
et la Turquie vers lesquels Mahmoud
Abu Salama vient de s’envoler. Une
autre halte sur le long chemin de
l’exil. •
Ci-contre :
Mahmoud
Abu
Salama,
à Gaza au
printemps
2018.
PHOTO DR
A gauche
et en bas :
des photos
prises
par le
Palestinien
lors des
«Marches
du retour»
à Gaza,
en mai.
PHOTOS
MAHMOUD
ABU SALAMA
A Gaza, un
jeune
homme,
tué par un
sniper
israélien le
14 mai, est
porté par la
foule.
PHOTO
MAHMOUD
ABU SALAMA
u 7
Rafah, point
de passage
et de tension
C’est par cette ville
que les Gazaouis tels
que Mahmoud Abu
Salama rejoignent
l’Egypte. L’ouverture
du poste-frontière,
comme sa fermeture,
dépend des agendas
politiques.
R
afah, mi-décembre.
Lors de notre rencontre
dans son petit bureau
au cœur du vaste et déserté
poste-frontière entre Gaza et
l’Egypte, Nahed al-Tartouri
évoquait un peu gêné les «complications politiques» inhérentes à son job. Le chef de la
police douanière de l’Autorité
palestinienne (la sulta, en
arabe), moustache poivrée et
costume crème, uniforme à
épaulettes sous clé derrière
une belle vitrine, avait moult
maux de crâne.
Les Egyptiens qui, d’après lui,
traitaient indignement ses
compatriotes qui revenaient
«avec des larmes sur les joues et
des valises pleines de sable». Les
hommes du Hamas, le mouvement islamiste au pouvoir à
Gaza, qui lui interdisaient de
porter son uniforme de loyaliste au président Mahmoud
Abbas en dehors du poste-frontière et lui tendaient chaque
jour une liste de Gazaouis autorisés à sortir du territoire, ramenant son rôle à celui de factotum symbolique. Et puis
aussi Abbas, son président, qui
menaçait de faire s’abattre de
nouvelles sanctions sur l’enclave, dans le bras de fer qui
l’oppose au Hamas. Parmi les
mesures envisagées, le retrait
d’Al-Tartouri et ses seconds de
la sulta, qui avaient pu reprendre leurs quartiers en novembre 2017 et rouvrir sporadiquement le poste-frontière,
à l’occasion d’un rare geste
de détente en vue d’une réconciliation intrapalestinienne
restée sans suite.
Trafic. Finalement, le 6 janvier, Abbas, pour se venger de
l’arrestation de plusieurs responsables du Fatah à Gaza,
donna l’ordre à ses fonctionnaires d’abandonner leurs
postes à Rafah. Entraînant de
facto la fermeture de l’unique point de sortie de l’enclave, l’Egypte d’Al-Sissi ne
souhaitant pas collaborer trop
ouvertement avec le Hamas,
lié aux Frères musulmans.
Entre mars 2018 et janvier 2019,
les Egyptiens avaient consenti
à ouvrir la frontière cinq jours
par semaine, laissant entrer
environ 300 personnes quotidiennement afin de faire baisser les tensions liées à la «Marche du retour». Rapidement,
un trafic s’était mis en place.
Des agences palestiniennes
bien connectées avec les douaniers égyptiens proposaient
des forfaits exorbitants pour
gruger les listes d’attente. «Un
trafic à 300 000 dollars par
jour, qui arrangeait bien tout le
monde», raconte un journaliste
gazaoui sous couvert d’anonymat. Sur toute l’année 2018,
55 000 Palestiniens avaient
ainsi pu sortir de l’enclave sous
blocus. «La moitié ne sont pas
revenus, concédait alors Nahed
al-Tartouri. Ici, pas de touristes : les gens qui partent, c’est
soit pour se soigner, soit pour
fuir vers une vie meilleure.»
Précipice. Les dernières semaines ont vu de légères améliorations. Grâce aux
livraisons en fioul payées par
le Qatar, l’électricité est revenue dans l’enclave, environ
seize heures par jour, confort
que les Gazaouis avaient perdu
depuis des années. Le Qatar
s’est aussi engagé à payer les
salaires des fonctionnaires du
Hamas à hauteur de 15 millions de dollars par mois. Des
versements transitant par Israël et donc soumis à leur bon
vouloir. Ce «cash pour du
calme» (dixit la presse israélienne) est devenu l’enjeu de
toutes les pressions. Les opposants au Premier ministre
Benyamin Nétanyahou y
voient un racket intenable à
long terme. Et quand «Bibi»
met un veto sur la livraison
des valises de billets, la
réponse des groupes armés palestiniens est immédiate.
Mardi, deux soldats israéliens
ont été la cible de snipers gazaouis à la frontière. Ont suivi
des tirs d’artillerie sur des postes d’observation du Hamas,
tuant un militant, et un raid
aérien sur un camp d’entraînement. Le précipice de la guerre
n’est jamais loin. Et reste dans
toutes les têtes. En témoigne la
campagne du général Benny
Gantz, ex-chef de Tsahal et rival de Nétanyahou dans les
sondages, dont les vidéos virales vantent la destruction qu’il
avait infligée en 2014 à Gaza,
renvoyée «à l’âge de pierre».
Son slogan ? «Seul le fort
gagne»…
GUILLAUME GENDRON
(à Tel-Aviv)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Non, les Gafam n’ont pas sponsorisé un
événement niant le dérèglement climatique
Repérée par notre site CheckNews, l’information, publiée par le site
Clubic, prétendait que Facebook, Google et Microsoft roulaient pour les
climatosceptiques. En réalité, ils ont seulement parrainé une conférence
annuelle destinée aux étudiants (laquelle ne portait pas que sur le climat)
qui était également sponsorisée par des associations et lobbys militant
contre la réalité du réchauffement planétaire. «Cela ne veut pas dire que
nous soutenons l’ensemble du programme», a expliqué Google.
Ngaïssona, 51 ans, avait été nommé il y a un an au sein du bureau exécutif de la Confédération africaine de football . PHOTO FADEL SENNA. AFP
Centrafrique: les chefs anti-balaka
rattrapés par la justice internationale
Le transfert,
mercredi à la CPI,
de l’ex-leader des
milices chrétiennes
Patrice-Edouard
Ngaïssona pour
crimes de guerre
marque une
avancée sur le front
judiciaire, alors que
le pays reste englué
dans une profonde
crise politique.
Par
MARIA
MALAGARDIS
C
ette semaine, le
Centrafricain PatriceEdouard Ngaïssona
est devenu le huitième détenu de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, où
il doit certainement méditer
sur les étranges tours que à connotation musulmane,
réserve le destin. Début dé- venue du nord de cet imcembre, cet homme de 51 ans mense pays enclavé au cœur
circulait encore librement de l’Afrique. Œil pour œil,
entre Bangui et la banlieue dent pour dent : aux exacparisienne, où rétions des rebelles
side une partie de
ANALYSE qui ont conquis
sa famille. Certaila capitale en
nement assuré que sa nomi- mars 2013 répond, neuf mois
nation, il y a près d’un an, au plus tard, une chasse aux
sein du bureau exécutif de la musulmans, considérés colConfédération africaine de lectivement comme «comfootball, le protégeait contre plices» de la Séléka par les
les errements du passé.
anti-balaka.
Mais qui aurait pu oublier
que celui qui est également Instabilité. Leur «Saint
président de la Fédération Barthélémy» démarre le
centrafricaine de football a 5 décembre 2013, à la veille
joué un rôle majeur dans l’in- de l’opération Sangaris, l’incroyable bain de sang dé- tervention française censée
clenché fin 2013 dans son remettre de l’ordre dans cette
pays ? Lui qui fut le «coor- ancienne colonie. Malgré la
donnateur général» des «an- présence des forces françaiti-balaka», milices d’auto- ses, le chaos le plus total va
défense chrétiennes alors durer plusieurs mois. Depuis
opposées à la Séléka, une son quartier de Boy-Rabe
coalition rebelle hétéroclite à Bangui, Patrice-Edouard
Ngaïssona en est alors l’un
des chefs d’orchestre. Et c’est
pour «crimes contre l’humanité et crimes de guerre» qu’il
a été arrêté le 12 décembre en
banlieue parisienne, avant
d’être transféré mercredi à la
prison de Scheveningen à
La Haye. Il y retrouvera son
compatriote Alfred Yekatom,
autre chef local des anti-balaka, arrêté fin octobre à
Bangui pour avoir sorti son
arme et tiré au sein de l’Assemblée nationale, et transféré à la CPI deux semaines
plus tard.
Yekatom était parfois considéré comme un «petit poisson». Avec Ngaïssona, la
prise est plus importante. Et
permettra peut-être d’en
savoir plus sur les vrais ressorts de l’offensive des antibalaka en 2013. «Ngaïssona,
c’est le chaînon manquant
entre les milices des tueurs et
l’ex-président Bozizé», s’était
félicité le jour de son arrestation le responsable Afrique
de la Fédération internationale des droits de l’homme,
Florent Geel. Il faisait allusion à l’implication possible
–derrière l’offensive des antibalaka– de l’ancien président
François Bozizé, chassé du
pouvoir par la Séléka et qui
vit désormais en exil.
Poker menteur. Hasard du
calendrier, le timing de ce
transfert à la CPI tombe à
point : jeudi s’est ouvert à
Khartoum, au Soudan, une
conférence réunissant tous
les acteurs, ou presque,
de cette crise qui se solde
encore aujourd’hui par
une instabilité persistante
et meurtrière, près de
650000 déplacés internes et
une économie en ruine, avec
des risques de famine dans
un pays pourtant fertile.
Laborieusement organisée,
sous les auspices de l’ONU et
de l’Union africaine (UA), la
réunion ne suscite pourtant
guère d’espoirs chez les Centrafricains, habitués aux
accords de paix sans suite,
aussitôt démentis à peine signés. «Les protagonistes de
cette crise, souvent impliqués
dans de fructueux trafics de
diamants et de minerais, ont
plutôt intérêt à ce que l’instabilité demeure», se désolait déjà en novembre un
entrepreneur local à Bangui.
La plupart des chefs de
guerre ne représentent en
effet que leurs intérêts, et
s’accrochent à la revendication d’une amnistie générale. Et pour certains, le
soupçon d’un agenda caché
concerne aussi le gouvernement de Faustin-Archange
Touadéra, aujourd’hui allié aux Russes. Lesquels
auraient finalement imposé
le choix de Khartoum,
contre celui d’Addis-Abeba,
en Ethiopie, longtemps suggéré par l’UA.
Face à ce jeu de poker menteur, la justice offre peut-être
un espoir. La Centrafrique,
qui a saisi la CPI dès 2014, dispose en principe d’un arsenal
judiciaire assez complet :
outre la justice internationale, représentée par la CPI,
le pays abrite une juridiction
ad hoc, la cour pénale spéciale, censée enquêter sur les
cas les plus graves, ainsi que
deux cours de justice ordinaires, à Bangui et à Bambari,
qui reprennent lentement du
service et ont déjà jugé certains responsables de la crise
de 2013-2014. Même si les
chefs de l’ex-Séléka, retranchés sur leurs territoires, restent pour l’instant difficiles à
appréhender.
En attendant la paix, la justice est bien en marche. Et
lors de l’ouverture des sessions ordinaires, fin novembre, le procureur du tribunal
de Bangui a tenu à mobiliser
les futurs membres du jury
sur l’importance de leur
mission : «Vous devez être
toujours à l’heure avant le
démarrage des audiences.
Et obligation vous est faite de
ne pas dormir pendant que
vous suivez les débats!» a-t-il
sermonné. En cette fin de semaine, le réveil sera en tout
cas assez rude pour celui qui
loge désormais dans une prison face à la mer du Nord. •
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
u 9
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LIBÉ.FR
Menacé de mort, le seul député brésilien
ouvertement gay quitte la politique et s’exile
Dans un entretien exclusif paru jeudi dans la Folha de
S. Paulo, Jean Wyllys, seul député brésilien ouvertement gay, annonce quitter la politique en raison des menaces qui pèsent sur sa vie. Opposant du
président Jair Bolsonaro, sur qui il avait craché le jour de la destitution de
Dilma Rousseff, en 2016, après des propos homophobes, Wyllys avait été
placé sous escorte policière après l’assassinat, en mars, de sa camarade
du PSOL Marielle Franco, elle aussi activiste noire et bisexuelle. PHOTO AP
En RDC, une passation de pouvoir
sous le signe de l’apaisement
HUMAN RIGHTS WATCH
jeudi
L’Angola a décriminalisé l’homosexualité en retirant de son
code pénal une clause interprétée «comme une interdiction
de tout comportement homosexuel», s’est réjoui jeudi Human Rights Watch. «Le gouvernement a également interdit
toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle. Et
toute personne qui refuse d’employer une personne ou de lui
fournir des services en raison de son orientation sexuelle encourra une peine de prison de deux ans maximum», a ajouté
l’ONG. Ces modifications ont été validées à la faveur du
vote, mercredi par le Parlement de Luanda, d’une réforme
de son code pénal, vestige de la colonisation portugaise.
Depuis 2017, l’Angola est dirigé par João Lourenço, qui a
succédé à José Eduardo dos Santos et à ses trente-huit ans
de règne autoritaire. Bien qu’issu du même parti, Lourenço
fait souffler un vent nouveau sur le pays. Human Rights
Watch a appelé «les 69 autres pays dans le monde qui criminalisent encore les relations homosexuelles à suivre l’exemple» de Luanda.
tion de l’alternance démocratique». Il a toutefois promis
que le nouveau gouvernement allait «recenser tous les
prisonniers politiques en vue
de leur libération».
Le président élu a aussi témoigné de son «profond respect et [de sa] sincère administration» pour le «soldat
du peuple» Martin Fayulu,
«un exemple pour la vitalité
de notre démocratie». L’opposant, qui conteste les résultats officiels de l’élection
du 30 décembre –des fuites
de fichiers électoraux le
donnent vainqueur avec
60 % des voix –, n’était pas
présent à la cérémonie.
CÉLIAN MACÉ
JAPON
ALLEMAGNE
La Cour suprême du Japon
a confirmé l’obligation pour
les personnes trans de se
faire stériliser afin de pouvoir changer de sexe à l’état
civil. Rendue publique jeudi,
la décision répondait à l’appel déposé par un homme
trans souhaitant modifier ses
documents officiels. Pour la
plus haute instance judiciaire
de l’archipel, la loi n’est pas
contraire à la Constitution,
bien qu’elle ait des «doutes»
sur son adéquation avec la
société actuelle. En France, la
stérilisation avait été supprimée en octobre 2016.
La ville de Berlin a décidé
jeudi de faire de la Journée
internationale des droits
des femmes, le 8 mars, un
jour férié dès cette année.
Le conseil municipal a ainsi
adopté un texte présenté par
la majorité de gauche (SPD,
Die Linke, Verts). Les élus
berlinois débattaient de cette
mesure depuis de longs mois,
le maire SPD, Michael Müller,
plaidant pour le 18 mars et le
printemps des révolutions
en 1848, et la gauche radicale
Die Linke pour le 8 mai, date
de la capitulation nazie
en 1945.
Images
Ecosse Alex
Salmond mis
en examen pour
tentatives de viol
L’ancien Premier ministre
écossais Alex Salmond,
64 ans, a été mis en examen
jeudi pour deux tentatives de
viol et neuf agressions
sexuelles, a annoncé le parquet écossais dans un communiqué. «Je suis innocent
de tout crime, quel qu’il soit»,
a clamé celui qui a dirigé
pendant vingt ans le Parti
national écossais (SNP), à
l’issue de sa comparution
devant un tribunal d’Edimbourg. Le père du référendum –perdu– sur l’indépendance de l’Ecosse, en 2014,
est accusé de divers abus
sexuels par deux membres de
son équipe à l’époque où il
était Premier ministre de la
province (2007-2014). Les
faits remonteraient à 2013, et
auraient notamment eu lieu
dans la résidence officielle
des Premiers ministres écossais. PHOTO AFP
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 27
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Pages 32-33 : Plein cadre / Vivian Maier, angles de rue
Page 34 : Art / Strasbourg, place Net
Page 35 : Ciné / Ross McElwee, portraits et autoportraits
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
u 37
Page 39 : La découverte / Pi Ja Ma
Page 40 : On y croit / The Dandy Warhols
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Didier Tronchet
La setlist d’un concert de Trust, 2018. DALLE APRF
«L’Angola a
finalement retiré
de sa législation
la clause des
“vices contre
nature”.»
«Comprenez mon émotion»:
le nouveau chef de l’Etat faisait référence à une phrase
prononcée par le dictateur
Mobutu Sese Seko le 24 avril
1990, inaugurant le multipartisme au Zaïre au bout de
vingt-cinq ans de règne.
Après avoir prêté serment,
Félix Tshisekedi a insisté sur
la «réconciliation» du pays.
«Nous avons été votre fervent
adversaire, monsieur le président. Nous n’oublions rien
de nos combats politiques»,
a-t-il précisé, avant de rendre hommage à son prédécesseur –dont le parti reste
majoritaire à l’Assemblée nationale–, décrit comme «l’un
des acteurs de la matérialisa-
A Kaili, après le «Grand Voyage»
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Morceaux
de choix
u 43
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
Page 46 : David John / L’espionne de la péninsule
Page 47 : Leonardo Padura / Le retour de Mario Conde
Page 50 : Jacques Tardi / «Comment ça s’écrit»
Goliarda Sapienza. PHOTO ARCHIVES GOLIARDA SAPIENZA. ANGELO PELLEGRINO
Sur une estrade face à la tribune, Joseph Kabila souriait
derrière ses lunettes d’aviateur. A l’occasion de cette cérémonie retransmise en direct à la télévision nationale,
le président sortant, qui
quitte le pouvoir après dixhuit ans à la tête de l’Etat,
avait rasé sa barbe poivre et
sel. Jamais depuis son indépendance, en 1960, le Congo
n’avait connu pareille alternance pacifique. En plein
soleil, des milliers de partisans de Tshisekedi étaient
massés sur la pelouse, dans
les arbres et autour du palais, pour hurler leur joie, la
clameur recouvrant par moments sa voix.
Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. PHOTO SHAM ZUOLONG. DAMMAI FILMS
«Un célèbre président de notre pays avait dit en son
temps : “Comprenez mon
émotion.”» Par ces mots,
Félix Tshisekedi, nouveau
président de la république
démocratique du Congo, a
repris jeudi le fil de son discours d’investiture, interrompu à cause d’un soudain
malaise. Après une dizaine
de minutes de panique au
palais de la Nation, à Kinshasa, pendant lesquelles le
pays tout entier a retenu son
souffle, l’élu de 55 ans est
remonté sur scène, débarrassé de son encombrant
gilet pare-balles qui l’a
«étouffé» au milieu de cette
allocution historique.
La joie dans l’âme
Les «Carnets»
de Goliarda Sapienza
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
A
u trop plein peut succéder l’impression de vide total. Peut
alors l’emporter cet «esprit gémissant en proie aux longs ennuis» du spleen baudelairien. Goliarda Sapienza s’est dédiée entièrement pendant
dix ans à Modesta, l’héroïne de l’Art de la joie,
et de manière encore plus prégnante les cinq
dernières années. Avec affres et joie justement. «Travailler à ses aventures m’enfermait
dans un coffre-fort chaud et adoré ; enserrée
dans ces pensées la maudite réalité restait à
distance. Maudite réalité.» L’atterrissage pour
l’ancienne comédienne née à Catane en Sicile
en 1924 dans une famille socialiste anarchiste,
qui a décidé d’arrêter théâtre et cinéma pour
écrire, va être rude. Ce gros roman qui dit «je»
va désormais devoir trouver son éditeur. Ce
sera un véritable chemin de croix, sur lequel
elle revient de temps en temps dans ces Carnets qui viennent d’être traduits au Tripode.
Non seulement elle craint l’exposition au
grand jour que suppose la publication («c’est
quelque chose d’horrible pour moi»), mais en
plus, personne n’en voudra, les grandes maisons d’édition italiennes que sont Rizzoli et
Einaudi en tête. Ce chef-d’œuvre ne sera publié que très tard, deux après la mort de son
auteure en 1996, et grâce à l’obstination de
toujours de son mari, Angelo Pellegrino.
Mais en cet été 1976, Goliarda se retrouve pleinement dans sa vie, comme elle dit. Un passage qu’elle sait malaisé après tant d’années
de cohabitation avec son presque alter ego
fictionnel. «Mais je sais également que si Modesta ne prend pas la clef des champs, “a strata
di fora”, et ne s’en va pas vivre sa vie, il ne me
sera pas facile de sortir de cet état de repos,
d’attente et de sérénité que j’ai appelé interrègne.» L’énergie furieuse déployée pour animer
cette vita de femme libre, féministe, bisexuelle, communiste, antifasciste, née pauvre paysanne sicilienne grimpée dans la
haute société, la laisse sans objet immédiat,
l’ouvrage terminé.
Séjour en prison
Sa sensibilité dépressive pousse son mari à lui
offrir des carnets. Pour qu’elle continue à occuper sa plume et, de fait, son esprit. Elle entame alors cette sorte de gymnastique personnelle qu’elle n’a jamais voulu pratiquer
jusque-là: se confier à une page blanche sans
vocation éditoriale, seulement pour s’épancher soi-même. La confession intime lui avait
paru jusque-là d’une vacuité nombriliste de
bourgeoise individualiste, et de surcroît possiblement dangereuse une fois révélée publiquement. A 52 ans, elle va commencer à noircir des carnets et le fera au fil des années qui
lui restent à vivre. Il y aura une longue interruption entre 1980 et 1988, parenthèse qui
correspond au moment où elle écrit et parvient à faire publier l’Université de Rebibbia
(1983), sur son séjour dans la prison de Rome,
que réédite aussi Le Tripode, et les Certitudes
du doute (1987) sur sa relation passionnelle
avec une ancienne codétenue.
Il est d’abord hors de question que ces écrits
soient un jour dévoilés. «Il faut que je me souvienne, si je devais tomber malade, de détruire
ces carnets, se promet-elle en février 1979,
alors qu’elle s’y adonne depuis presque
trois ans. Dans ce qui est personnel, si personnel, on peut créer involontairement des mythes
(l’amitié, dans mon cas) qui, comme tous les
mythes, peuvent faire plus de mal que de bien
à un lecteur naïf ou trop jeune. Me souvenir de
les détruire ou faire une note dans mon testament.» Cela est déjà devenu une mécanique
formelle; quand un carnet se termine, elle a
besoin d’être réalimentée. Fin 1977: «Quand
le carnet sera fini, je m’en ferai acheter un
autre par Angelo.» En 1979 : «J’accepte cette
nouvelle manie et je demande tout de suite à
Angelo de m’acheter un autre carnet. S’il
n’était offert par lui il n’aurait pas la valeur
qu’il a.» Il y en aura quarante au total.
«Ne laisse pas entrer le matin.»
Plus tard, bien plus tard, elle acceptera de
laisser à Angelo le soin de gérer leur publication éventuelle, signe que sa position vis-à-vis
d’eux a évolué avec le temps. Ils ne sont plus
voués à la destruction et ont acquis une forme
de considération de sa part. «Ces pages ne doivent être rendues publiques qu’après ma mort,
et uniquement avec l’autorisation de mon
mari, Angelo Pellegrino, mon légataire universel, du plus misérable livre ou tableau que je
possède à tous mes écrits édités et inédits.»
Près de quarante ans après la rédaction de
cette formule testamentaire incluse dans les
Carnets, Angelo Pellegrino achève avec maestria en 2019 l’édition posthume de l’œuvre de
Goliarda Sapienza en Italie (lire page suivante). C’est la publication en 2005 de l’Art de
la joie de ce côté-ci des Alpes par Viviane
Hamy, qui a permis de révéler le talent de
l’écrivain. En 2008, l’éditrice a sorti aussi le Fil
d’une vie, qui rassemble Lettre ouverte (1967)
et le Fil de midi (1969), les deux premiers
ouvrages de son cycle
Suite page 44
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Européennes
Fritures sur
la liste jaune
Lors d’un rassemblement des gilets jaunes à Bourges, le 12 janvier. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Les candidatures portées
par Ingrid Levavasseur sont
massivement décriées par la base
d’un mouvement qui rejette
la démocratie représentative,
incapable selon eux de répondre
à leurs griefs.
Par
VINCENT GLAD
V
ous voulez briser la quiétude d’un rond-point? Parlez donc des élections européennes. C’est un sujet hautement
inflammable chez les gilets jaunes,
qui dessine une ligne de fracture
entre deux camps irréconciliables:
d’un côté, les radicaux, dont l’objectif est de renverser le gouvernement
dans la rue et qui montrent une
grande défiance envers les élus; de
l’autre, les modérés, qui pensent
que les gilets jaunes doivent se
structurer et investir le champ
politique.
L’annonce mercredi d’une liste
menée par Ingrid Levavasseur (lire
ci-contre) a mis le feu aux poudres
sur les groupes Facebook de gilets
jaunes, traditionnel lieu de délibération du mouvement. Très énervé,
l’influent Maxime Nicolle a réagi
dans un live, estimant que Levavas-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
seur les avait «trahis». «Les européennes, c’est rester dans le système
actuel, rentrer dans un jeu dans
lequel nous ne faisons pas les règles,
a-t-il expliqué à ses suiveurs. Ne
croyez pas qu’en passant par des
élections, vous arriverez à changer
quoi que ce soit. Parce que si c’était
le cas, ça ferait longtemps qu’on
aurait changé les choses.»
COIN DE TABLE
Présenter une liste aux européennes va contre certaines des valeurs
fondamentales du mouvement.
C’est d’abord accepter une forme
de leadership, ce qui est un mot
tabou chez les gilets jaunes. C’est
aussi et surtout devenir une femme
ou un homme politique dans un
mouvement qui se dit sans cesse
«apolitique» (même si le mot
«apartisan» serait un terme plus
approprié). C’est en outre accepter
de jouer le jeu de la démocratie représentative à laquelle beaucoup
ne croient plus. «Mme Levavasseur,
pour qui vous prenez-vous ? Vous
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
volez l’identité des gilets jaunes !
accuse un visuel très partagé. Faites une liste, mais pas au nom du
peuple, pas au nom des gilets jaunes.» L’usurpation d’identité va
plus loin pour les personnes mobilisées. La liste annoncée ose toucher à un totem du mouvement, le
RIC. «Déjà que je suis contre cette
liste, écrit une gilet jaune, mais en
plus, ils ont nommé leur liste RIC
(Ralliement d’initiative citoyenne).
Je trouve ça scandaleux, c’est une
grosse manipulation.»
La liste d’Ingrid Levavasseur a bafoué une autre valeur chère aux
gilets jaunes: la transparence dans
le processus de décision. L’impression générale est que cette liste a été
décidée sur un coin de table. Certes,
Hayk Shahinyan, aujourd’hui directeur de campagne, déclare depuis
la mi-décembre qu’il veut monter
une liste aux européennes. Mais
l’annonce formelle de la liste, avec
la publication de dix noms, a pris
tout le monde par surprise. Sur la
page Facebook de Shahinyan, un
membre du mouvement résumait
le malaise : «Hayk, je vous suis depuis le début et apprécie ce que vous
faites. Mais là, vous ne pratiquez
pas l’horizontalité. Y a-t-il eu un
vote à ce sujet ? Nous sommes nombreux à penser que ça va tout simplement tuer notre mouvement et
faire le jeu de la LREM.» Sous le feu
de la critique, Shahinyan a supprimé sa page Facebook jeudi.
Pour pallier ce manque de démocratie interne, Eric Drouet, qui
appelle, lui, à un «blocage général»
du pays à partir du 5 février, s’est
empressé de lancer un sondage sur
la question sur son groupe «La
France en colère !!!» : «Voulez-vous
d’une liste aux européennes ?» Les
résultats sont sans appel : 98 % de
non sur 19000 votants. Le sondage
n’est pas représentatif de tout le
mouvement, mais montre l’ampleur de la défiance envers
Levavasseur et ses colistiers. Sans le
soutien de cette base qui pourrait
très vite devenir haineuse, il sera
difficile de faire un bon score aux
européennes. Au départ, l’aide-soignante de 31 ans était pourtant très
populaire chez les gilets jaunes, qui
appréciaient beaucoup ses passages
télé. Son nom revenait alors très
souvent parmi ceux susceptibles
de devenir les porte-voix du
mouvement.
BRIGITTE MACRON
Mais Levavasseur a progressivement pris ses distances avec la ligne
dure. Le 17 décembre, elle postait
sur sa page Facebook un message
très critiqué, appelant les gilets jaunes à «se reposer quelques jours»
pendant les fêtes et donc à suspendre les blocages. Début janvier, elle
avait de nouveau suscité l’ire du
mouvement en acceptant de rejoindre l’ennemi, BFMTV, comme chroniqueuse. Autant annoncer son adhésion à La République en
marche… Elle avait alors subi une
violente campagne de harcèlement
sur Facebook, avant de renoncer.
En acceptant d’être tête de liste, Levavasseur savait sans doute à quoi
s’attendre: les gilets jaunes ne sont
jamais aussi cruels qu’avec ceux
qu’ils estiment les avoir trahis. Jacline Mouraud, héroïne des tout débuts, est devenue la tête de turc du
mouvement, symbole de la trahison
au nom des ambitions personnelles.
Chaque gilet jaune qui fait un pas
vers le système est immédiatement
désavoué, voire excommunié.
Dans la liste des dix noms annoncée mercredi, un autre profil retient
l’attention des gilets jaunes: un certain Marc Doyer, jusque-là totalement inconnu. Des captures de ses
comptes Facebook et Twitter ont
vite circulé sur les réseaux. On y
voit notamment cet ex-membre
d’En marche offrir un brin de muguet à Brigitte Macron en 2017. On
le voit aussi, début décembre, poser
avec un tee-shirt bleu «Emmanuel
Macron président»… et un gilet
jaune. Un profil singulier qui n’a
fait que confirmer les intuitions des
gilets jaunes: seuls des opportunistes peuvent se présenter aux européennes. •
«Ralliement d’initiative citoyenne»:
trois profils dans l’arène
I
ls franchissent le pas et
promettent de s’inscrire
durablement dans le paysage politique. Même s’ils ne
sont qu’une dizaine pour
l’instant, des personnalités
issues du mouvement des
gilets jaunes ont décidé de
présenter une liste de «Ralliement d’initiative citoyenne» («RIC») lors des
européennes du 26 mai. En
annonçant leur démarche,
qui a reçu un accueil glacial
dans les cercles toujours mobilisés, les têtes pensantes du
dispositif ont expliqué qu’ils
réfléchissaient aussi aux
élections municipales et
législatives.
Illico testée par l’institut de
sondage Elabe, une liste de
gilets jaunes récolterait, à
quatre mois du scrutin,
13 % des intentions de vote,
taillant en premier lieu des
croupières au Rassemblement national, qui se retrouverait nettement distancé par
la liste de La République en
marche. Il n’a d’ailleurs fallu
que quelques heures aux cadres lepénistes pour dénoncer un traquenard politique
téléguidé par l’Elysée mais
voué à l’échec.
Cette liste n’est qu’un premier jet. «On pourrait très
bien avoir 79 candidats dès
aujourd’hui, mais on a choisi
d’ouvrir au participatif. Il y
aura une votation interne entre les candidats actuels pour
désigner les autres places»,
a assuré Hayk Shahinyan,
autopropulsé directeur de
campagne. Pour pouvoir
déposer officiellement sa
liste, le RIC a l’intention de
lancer un appel aux dons –le
financement d’une campagne par cagnotte en ligne est
cependant interdit–, avec
l’objectif de récolter les centaines de milliers d’euros
manquants pour atteindre
les 700 000 à 800 000 euros
nécessaires au dépôt de
candidature.
Ingrid Levavasseur
Figure de
proue
Se lancer concrètement
dans l’arène
politique,
Ingrid Levavasseur, une des
figures à avoir rapidement
émergé médiatiquement
dans le mouvement des gilets jaunes, avait pourtant affirmé ne «pas du tout» en
avoir envie. Le 25 novembre,
sur le plateau de France 5,
elle déclarait ainsi vouloir
«juste être entendue». Aidesoignante de 31 ans résidant
dans l’Eure, Levavasseur
s’est donc laissé convaincre
et devient carrément tête de
liste. Parmi les dix autres
noms révélés mercredi, des
Français de 29 à 53 ans, aux
professions variées : cariste,
fonctionnaire, chef de petite
entreprise, juriste… Une
mère au foyer est également
sur les rangs.
Hayk Shahinyan
Le stratège
Si Hayk Shahinyan ne
sera
pas
candidat aux
européennes, il occupera le poste stratégique de directeur de campagne. C’est d’ailleurs lui et
non Ingrid Levavasseur qu’on
a vu mercredi soir sur le plateau de BFM TV faire le service après-vente après l’annonce de la liste RIC. Son
objectif affiché: montrer que
les gilets jaunes sont «indépendants» des partis et qu’ils
ont «la capacité de porter
[leurs] idées seuls». Avec à la
clé de possibles eurodéputés
gilets jaunes qui seront, eux,
«à la disposition des citoyens».
Cofondateur de «Gilets jaunes, le mouvement», Shahinyan avait réuni son collectif
début janvier dans des locaux
de la Provence avec la
bienveillance du propriétaire, Bernard Tapie. De quoi
alimenter un procès en
instrumentalisation par
LIBÉ.FR
Le RN parie
sur un essoufflement
de la liste de gilets jaunes
aux européennes.
A quatre mois du scrutin,
le parti de Marine Le Pen,
principal perdant dans
les sondages, tente de
masquer sa fébrilité face
à ce nouveau concurrent.
l’homme d’affaires. A 29 ans,
ce restaurateur est passé
rapidement par le Mouvement des jeunes socialistes,
le temps de comprendre «que
la façon dont les partis politiques sont structurés ne [lui]
convient pas». Avec son
aisance habillée d’un blouson en cuir et sa dialectique
bien rodée, il avait crevé
l’écran lors d’une soirée
consacrée aux gilets jaunes
début décembre. Rompu aux
relations presse et amateurs
de formules, il déclarait quelques jours plus tard: «Je ne
suis pas le Jupiter des gilets
jaunes.»
noncés, dans une vidéo publiée fin décembre: en pleine
radicalisation du mouvement et face à la réponse
sécuritaire du gouvernement, Christophe Chalençon
y faisait part de son souhait
de voir l’armée prendre le
pouvoir pour permettre l’installation d’un «gouvernement
de transition», seul moyen,
selon lui, d’éviter «la guerre
Christophe Chalençon
Le radical
Il ne fait pas
partie de la
dizaine de
noms dévoilés mercredi
mais cette figure controversée des gilets jaunes est partie prenante du lancement de
la liste RIC. Le 20 décembre,
Christophe Chalençon avait
annoncé –avec Ingrid Levavasseur et Hayk Shahinyan–
la création d’une «coordination nationale des gilets jaunes», comme un embryon de
la future liste. Alors que le
mouvement se structure
avec des postes définis,
Chalençon a, lui, expliqué
se lancer dans un tour de
France des villages, histoire
d’allonger la liste des doléances.
Originaire du Vaucluse, cet
artisan forgeron avait tenu
des propos, largement dé-
civile». Accusé par ailleurs
de propos islamophobes,
celui qui avait surgi sur les
plateaux de télévision dès la
naissance du mouvement
des gilets jaunes s’était, ces
derniers temps, fait plus
discret dans les médias
traditionnels.
JONATHAN BOUCHETPETERSEN
et LAURE BRETTON
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
La liste de gilets
jaunes pour
les européennes,
lancée mercredi,
ne serait
qu’un premier jet.
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Le sénateur Julien Bargeton. PHOTO OLIVIER LEJEUNE.MAXPPP
D
ans la bataille de Paris, les
francs-tireurs prennent le
mors aux dents. Bien décidés à attirer un maximum de lumière et engranger des points de
notoriété avant que La République
en marche (LREM) ne désigne le
champion qu’elle opposera à la
maire PS sortante, Anne Hidalgo.
Pour ces électrons «libres» mais surtout macro-compatibles, la fenêtre
de tir pourrait se refermer après les
européennes en l’absence de percée.
Sur la rampe de lancement, il y a
Gaspard Gantzer. En pleine structuration de son association de
conquête «Parisiennes, Parisiens»,
l’ex-communicant du président
Hollande a présenté ce jeudi ses
124 «relais de quartiers», pariant sur
leur prosélytisme pour doper le
nombre de ses adhérents (1500 actuellement) et les dons nécessaires
au financement de sa campagne.
«AVENTURE»
C’est que le temps presse. L’ancien
porte-parole de Bertrand Delanoë
à la mairie de Paris et camarade de
promotion d’Emmanuel Macron à
l’ENA a prévu d’officialiser sa candidature «fin mars, début avril» :
«Ma décision est prise mais je suis
capitaine d’équipe, et c’est une aventure collective», précise l’ancien
socialiste, convaincu de pouvoir
séduire un électorat progressiste
déçu par Hidalgo: «On se présentera
ensemble avec les 17 chefs de file
d’arrondissement. On est en train
de finaliser la liste.»
Autre cavalier seul dans les startingblocks: Pierre-Yves Bournazel. Le
député (Agir) du XVIIIe arrondissement met ces jours-ci la dernière
main au livre à paraître chez Fayard
en mars et qu’il consacre à sa «vision
de Paris». Façon pour lui, un an tout
juste avant les élections municipales, de «poser un acte fort» avant une
déclaration de candidature lll
Le député Agir Pierre-Yves Bournazel. ALBERT FACELLY
Le porte-parole Benjamin Griveaux. DENIS ALLARD
MAIRIEDEPARIS
Les ambitieux
se mettent
en Seine
ANALYSE
A un an des municipales, les candidatures
se multiplient pour doubler la maire socialiste,
Anne Hidalgo, sur sa droite. Au menu:
des hommes prêts à se ranger derrière LREM
pour s’accorder les faveurs du Président.
Par
NATHALIE RAULIN
lll en bonne et due forme. Lui
non plus n’a l’appui d’aucun appareil. Pour cause, l’ancien porte-parole d’Alain Juppé lors de la primaire de la droite n’a pas renouvelé
sa carte chez LR après la prise de
pouvoir de Laurent Wauquiez.
Conseiller de Paris depuis 2008, où
il siège au sein du groupe Républicains et indépendants, Bournazel
conserve l’amitié de plusieurs barons de la droite parisienne, à l’instar de Philippe Goujon, maire LR du
XVe arrondissement, Claude Goasguen, député LR du XVIe ou JeanFrançois Legaret, maire du Ier.
Début décembre, ces derniers ont
tenté de convaincre Wauquiez
d’épargner à Bournazel une candidature concurrente à droite. En
vain. Elu député en 2017 avec le soutien affiché d’Edouard Philippe
dans un arrondissement populaire
acquis de longue date à la gauche,
Bournazel n’en a cure. Persuadé
tout comme Gantzer que «Paris est
une ville fondamentalement modérée», celui qui a aussi fait sien le leitmotiv macronien du «dépassement»
des clivages se dit déterminé à
«construire une offre politique inédite» susceptible «de rassembler des
Parisiens qui aiment Paris» pour
construire une «alternative» à Hidalgo. En réalité, Gantzer et Bournazel partagent la même analyse
stratégique. L’un comme l’autre
sont persuadés que le chef de l’Etat
pourrait ne pas confier à l’un des
siens le soin de conduire la liste
LREM dans la capitale. «L’objectif de
Macron à Paris, c’est de sortir Hidalgo qui, sans cela, sera extrêmement forte», fait valoir Bournazel :
«Pour cela, il lui faut un vote pour ou
contre Hidalgo plutôt qu’un vote
pour ou contre le gouvernement. Il
n’aura pas forcément intérêt à soutenir un profil national, un ministre,
même s’il est étiqueté LREM.» Encore faut-il avoir «créé une dynami-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Le secrétaire d’Etat Mounir Mahjoubi. DENIS ALLARD
que», admet le député du XVIIIe qui,
en décembre, a fait tester sa candidature par l’institut Harris Interactive. A la clé, un score «plutôt encourageant» : «Seul, en risque
maximum, je fais de l’ordre
de 9-10 %, sourit-il. Et avec LREM
derrière moi, je sors au même niveau
que Griveaux ou Hidalgo dans les
intentions de vote…»
GAGNABILITÉ
Au sein du parti présidentiel, ces
amorces de grande manœuvre
dérangent. Et Benjamin Griveaux,
empêché par son actuelle fonction
de porte-parole du gouvernement
d’assumer pleinement son ambition
de conduire la liste LREM sur Paris.
A défaut d’avoir le soutien explicite
de Macron, le porte-parole du gouvernement a obtenu le blanc-seing
de l’Elysée pour superviser la campagne dans la capitale. Ce qui, en
interne, lui vaut un statut de favori
du pouvoir mais «d’une courte tête»,
précise un dirigeant du parti. Son
avantage, Griveaux entend le conserver. Le 17 janvier, prenant prétexte de ses vœux aux marcheurs, le
ministre a donc à son tour rappelé
son calendrier pour Paris: «Je donnerai ma réponse au printemps. Et
j’ai une bonne nouvelle pour vous: le
printemps approche!» Selon ses proches, la carte postale n’a pas suffi à
lui rendre sa sérénité. «Si Bournazel
se déclare, la future tête de liste
LREM aura du mal à rassembler
derrière lui au premier tour, analyse
un marcheur influent. En plus, Griveaux est positionné sur le même créneau de centre droit, en matière de
sécurité, de logement ou de politique
environnementale.»
Aux menaces externes s’ajoutent les
dangers internes. C’est que d’autres
que Griveaux convoitent la tête de
liste LREM sur Paris. Mezzo voce à
l’instar du sénateur Julien Bargeton,
du député de Paris Hugues Renson
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le député LREM Cédric Villani. JÉRÔME BONNET
ou du secrétaire d’Etat au numérique, Mounir Mahjoubi, qui, chapeauté par le Premier ministre depuis le dernier remaniement, évite
de parler de Paris dans les médias.
Preuve pourtant qu’il ne renonce à
rien, l’élu du XIXe arrondissement
soigne son capital sympathie
comme en témoigne sa prestation
le 12 janvier chez Laurent Ruquier
(On n’est pas couché), dans un registre beaucoup plus rond et moins
cassant que celui de Griveaux.
La concurrence de Cédric Villani apparaît, elle, ouvertement. Vendredi
25 janvier, le député LREM de l’Essonne, dont le désir d’être «maire de
Paris» ne s’est heurté à aucun feu
rouge de l’Elysée, entame le
«deuxième acte» de sa campagne,
soit vingt-quatre heures de déambulation non-stop dans la capitale. Récit de ses premiers pas en politique,
l’ouvrage que le mathématicien publie en mars chez Flammarion, Immersion, devrait donner du relief à
sa démarche. Soit une nouvelle
épine dans le pied de Griveaux. «La
question, c’est moins Villani que la
multiplication des candidatures en
interne : ça nuit à son leadership,
analyse un député LREM influent.
Le Président est très attentif à la gagnabilité de la capitale. Le rassemblement, c’est la clé. Avant les Parisiens, Griveaux doit prouver qu’il
rassemble les macronistes. Sinon il
risque d’être bloqué…»
Pour conserver la main et refréner
les ardeurs de ses compétiteurs, le
porte-parole du gouvernement en
appelle à la méthode, à «faire les
choses dans l’ordre»: caler le projet
avant de parler des hommes. Et fixe
rendez-vous à tous le 28 janvier pour
exposer les principaux enseignements de l’opération de démarchage
des Parisiens réalisée cet automne
par les marcheurs, Paris & Moi.
Histoire de valoriser le collectif. Et
gagner un peu de temps. •
u 13
L’ex-communicant Gaspard Gantzer. RÉMY ARTIGES
Hidalgo organise la
riposte pour son trône
La maire de Paris et la candidate
LFI Danielle Simonnet sont au
cœur d’une polémique: toutes
deux utilisent le nom «Paris en
commun», pour leurs associations
et slogans respectifs.
F
ace au bal de plus en plus bruyant des prétendants à son fauteuil, Anne Hidalgo prépare
activement sa contre-offensive. Jeudi, la
maire de Paris a chargé son ex-directeur de campagne devenu son adjoint à l’urbanisme et au Grand
Paris, Jean-Louis Missika, de porter sur les fonds
baptismaux l’association «Paris en commun», futur
fer de lance de sa campagne. Tout en prenant garde
à conserver ses distances avec la structure. «Anne
continue de se consacrer pleinement à son mandat,
justifie Missika, désormais président de l’association. Elle ne déclarera sa candidature que lorsque
l’offre politique sera connue dans sa totalité. Pour
autant le moment viendra où l’exécutif devra faire
un pas de côté pour entamer avec les Parisiens un
dialogue préparatoire à l’élection.»
C’est en fait par une polémique que l’affaire démarre. Danielle Simonnet, candidate pressentie par
La France insoumise pour conduire la bataille de Paris, ayant décidé d’utiliser le slogan «Paris en commun» pour sa propre campagne. «C’est du braconnage!» s’emporte Missika, arguant que les services
d’Hidalgo ont déposé la marque à l’Inpi en janvier 2018, huit mois avant Simonnet. Et le même de
se dire «abasourdi» que la militante LFI se pique
«Hidalgo essaye d’expliquer
qu’elle pourra régler
des problèmes qu’elle a
largement contribué à créer.
Personne n’est dupe»
Pierre-Yves Bournazel député Agir
d’utiliser un terme en complète contradiction avec
la philosophie qu’elle prétend défendre. Pour
l’équipe d’Hidalgo, «commun» renvoie de fait à un
nouveau mode de gestion collaborative des ressources au-delà de l’antagonisme entre économie administrée et économie de marché. «Si Simonnet use de
“commun” dans son sens le plus trivial, à savoir “collectif”, qu’elle appelle son association “Paris ensemble” !» s’agace Missika, zappant un peu vite que le
livre-programme de Jean-Luc Mélenchon et LFI
s’intitule l’Avenir en commun. L’avocat Jean-François Mignard, membre du conseil d’administration
de l’association de précampagne d’Hidalgo, a été
chargé de régler la querelle.
Pour l’équipe Hidalgo, l’ambition de «Paris en commun» va bien au-delà du slogan. Après dix-huit ans
de gestion socialiste dont cinq sous la houlette de
l’ex-adjointe de Bertrand Delanoë, l’usure guette le
pouvoir en place. A moins d’un projet vraiment innovant, difficile d’espérer rassembler une majorité
de Parisiens en 2020. «Hidalgo essaye d’expliquer
qu’elle pourra régler, au cours de sa dernière année
de mandat et sur le suivant, des problèmes qu’elle a
largement contribué à créer: personne n’est dupe. La
pratique d’Hidalgo est trop verticale», tacle le député
Agir Pierre-Yves Bournazel. Autant dire que «Paris
en commun» a du pain sur la planche. Au cours des
prochains mois, l’association va se retrousser les
manches avec de nombreux débats et ateliers de travail sur les «enjeux de fond» de la métropole –qualité
de l’air, surtourisme, contrôle des données numériques d’intérêt général, etc. Le 13 février, sa toute première «conversation politique» portera sur la méthode, à savoir sur la «réhabilitation des experts dans
le débat démocratique». Façon d’inviter les aspirants
à l’Hôtel de Ville à réfléchir avant de parler. Ainsi,
de l’idée popularisée par Gaspard Gantzer de supprimer le périphérique: «Est-ce bien raisonnable quand
on sait que c’est un million de véhicules qui l’empruntent chaque jour? interroge Missika. Si on interroge
les experts, on comprend qu’un périph, ça ne se détruit pas en un claquement de doigts…»
N.R.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Foulards rouges : entre «majorité
silencieuse» et «peur du bide» ?
Combien seront-ils, dimanche, à marcher
contre le «désordre» et la «dérive factieuse» des gilets jaunes ?
Trois collectifs ont confirmé leur appel à «la majorité silencieuse
qui ne peut plus aller dans les centres-villes le samedi après-midi»
à aller manifester, dimanche, à Paris. Des élus LREM ont annoncé
qu’ils iraient défiler à «titre personnel». Car cet événement gêne
le camp présidentiel, en opération déminage via le «grand débat».
Hanouna et Schiappa sont sur un plateau
ALBERT FACELLY
L’animateur télé et
la secrétaire d’Etat
coaniment,
ce vendredi soir
sur C8, une
émission spéciale
sur le grand débat.
Derrière le mélange
des genres, une
stratégie gagnantgagnant.
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
et JÉRÔME
LEFILLIÂTRE
Roitelet. Le discours officiel
a été corrigé depuis, pour
amoindrir le rôle de la ministre : si celle-ci est à l’origine
de l’émission, elle s’en tiendra, précise son entourage,
au rôle de «courroie de transmission» vis-à-vis du public.
Le concept : des Français
sélectionnés par l’équipe de
Hanouna proposeront des
idées pour le pays ; les téléspectateurs voteront pour
sept d’entre elles, que Mar-
JOËL SAGET. AFP
E
ntre le macronisme et
les gilets jaunes, difficile de choisir pour Cyril Hanouna. A n’en pas douter, le patron millionnaire
d’une des plus grosses sociétés de production audiovisuelle du pays n’est pas insensible à l’esprit d’entreprise
du jeune chef de l’Etat. Mais
l’animateur d’émissions de
divertissement hyperpopulaires sait trop bien que son
public de «fanzouzes» énamourés rejoint, depuis plus
de deux mois, la France des
ronds-points en colère.
Dans une improbable tentative de médiation entre les
deux camps irréconciliables,
l’histrion de la chaîne C8 fera
de son hebdomadaire Balance ton post !, ce vendredi
à 22 h 10, un «spécial grand
débat national». Avec la
secrétaire d’Etat à l’Egalité
entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, en
coanimatrice, comme le
précisait le communiqué de
presse envoyé en début de
semaine pour annoncer
l’événement.
lène Schiappa promet d’aller
porter à l’Elysée.
Casque bleu médiatique d’un
pays déchiré, Cyril Hanouna,
qui a flairé le coup à même de
faire grimper les audiences,
a justifié ainsi cette initiative
d’organisation du dialogue
citoyen : «On doit être tous
unis, tous ensemble, tous soudés. […] Je me mets au service
des Français, des gilets jaunes, du peuple, de tout le
monde.»
Le roitelet du groupe Canal+
est tiraillé. Il a été l’un des
premiers à donner longuement la parole aux gilets jaunes. Dès le 20 novembre dans
Touche pas à mon poste
(TPMP), il en recevait plusieurs sur son plateau, dont
Maxime Nicolle, alias «Fly Rider». L’homme avait pris
toute la lumière ce soir-là, au
point de devenir l’un des leaders du mouvement. Dans la
même émission, Cyril Hanouna avait assuré, en par-
lant d’un Eric Drouet que tielle. L’animateur attrape en
personne ne connaissait en- direct le candidat marcheur
core: «Eric, il est super.» C’est à la sortie de TF1 et lui donne
à se demander si TPMP n’a le micro en disant «espérer»
pas été la rampe de lance- que le 7 mai, date du second
ment télévisuelle des gilets tour, soit une «belle
jaunes.
échéance». Ravi, Macron se
L’animateur, bien plus intelli- tourne alors vers la caméra et
gent que ses programmes appelle les téléspectateurs
peuvent le laisser penser, en à aller voter, de préférence
a-t-il pris conscience ? C’est pour lui. La bromance
bien possible, et
connaît un nouvel
LE DUO
c’est sûrement emépisode en décembêtant pour la veDU JOUR bre 2017, lorsque
dette qui n’a jamais
Cyril Hanouna apcaché son affection pour Em- pelle en direct «le Président»
manuel Macron. «Je m’en- pour lui souhaiter son annitends bien avec lui, il m’a dit versaire. Un coup de com éviqu’il regardait TPMP. J’aime demment monté en amont.
le côté fonceur qui casse les co- «La jeunesse vous suit et vous
des, il a tout explosé», disait regarde», avait alors indiqué
Hanouna dans le Monde Emmanuel Macron dans un
en juillet 2017. Entre le chef de drôle d’aveu de la fonction
l’Etat et lui, la «darka» (terme messagère de son hôte.
positif pouvant se traduire Le même argument est à
par «bonne ambiance») a dé- présent repris par Marlène
buté le 27 avril de la même Schiappa pour justifier sa
année, pendant l’entre-deux- participation à Balance ton
tours de l’élection présiden- post ! ce vendredi. «Il y a
beaucoup de gens qui regardent l’émission de Cyril Hanouna. Il faut les considérer
aussi et les faire participer à
ce grand débat», a-t-elle jugé
mardi.
Ambitieuse. Selon son entourage, l’initiative bénéficierait du «soutien absolu» du
Président. Mais pas de celui
des nombreux détracteurs de
l’élue du Mans, qui voient
dans l’exercice un curieux
mélange des genres et dans
l’animateur, aussi connu
pour ses canulars versant
dans l’homophobie ou le harcèlement, un parrain discutable pour le grand débat
national. C’est d’ailleurs l’une
de ces farces qui avait,
en 2017, ouvert le canal entre
Hanouna et la secrétaire
d’Etat. A une séance de réprimandes dans les locaux de la
seconde ont succédé, assure
un proche, de nombreux
échanges cordiaux.
On imagine volontiers les
deux personnalités, au fil des
discussions, s’accorder au
moins sur ce vieux principe:
il n’est pas de mauvaise publicité, ni pour le grand débat, ni pour l’animateur, ni
pour la secrétaire d’Etat. Réputée fort ambitieuse, l’élue
est l’un des rares nouveaux
visages du gouvernement à
échapper à l’anonymat. En
quête d’espace politique, elle
n’a pourtant pas obtenu, lors
du dernier remaniement, le
grand ministère social dont
elle était demandeuse. La
secrétaire d’Etat, qui est devenue jeudi l’une des responsables du pôle «Idées» de
LREM, explore d’autres voies,
dont celle d’une communication créative – et parfois
controversée. Après tout,
comme le résume un journaliste animateur du groupe
Canal+: «Toutes les opportunités sont bonnes et utiles, et
l’audience est prioritaire.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
La méfiance envers les médias
au zénith Selon le baromètre annuel
réalisé début 2019 par l’institut Kantar
pour la Croix, et publié jeudi, seuls 50 % des personnes interrogées – sur un échantillon représentatif de 1 024 individus – pensent que «les choses se sont passées comme le raconte» la radio. A 44 % de réponses positives, la presse perd,
elle, 8 points. Sale année pour la télévision, qui plonge de
10 points, à 38 %. Internet ne bouge pas, à 25 %. PHOTO AFP
«Je peux vous dire que nous
serons extrêmement vigilants,
comme actionnaires de référence,
sur les conditions de départ
de Carlos Ghosn.»
AFP
BRUNO LE MAIRE
ministre de
l’Economie, jeudi
Comme prévu, les 18 administrateurs de Renault ont porté
jeudi matin à la présidence de l’entreprise l’actuel patron de
Michelin, Jean-Dominique Senard, et à la direction générale
Thierry Bolloré, qui faisait le job par intérim depuis déjà deux
mois. Dans un timing bien réglé, la lettre de démission de Carlos Ghosn était arrivée dans la nuit de mercredi à jeudi. Mais
son solde de tout compte pour ses quatorze ans passés à la tête
du constructeur français n’est pas réglé. Si sa retraite (entre
700 000 et 800 000 euros par an) semble acquise, les 4 millions d’euros au titre de sa clause de non-concurrence seraient
compromis.
Manif des profs: «On se caille les
miches, dégelez le point d’indice»
Malgré le froid de janvier,
plusieurs milliers de professeurs ont répondu jeudi à
l’appel des syndicats contre
la réforme du lycée. La manifestation s’est déroulée dans
le calme jusque devant le
ministère de l’Education nationale.
Sous les ballons du syndicat
national des enseignants de
second degré, de nombreux
professeurs et leurs élèves
sont rassemblés à Paris. Suppression des centres d’information et d’orientation,
moyens insuffisants, mise en
concurrence abusive entre
profs titulaires et les autres:
leurs pancartes expriment
l’exaspération des manifes-
1,6 mil ion
Islam de France
L’essayiste
El Karoui lance
son association
Le consultant et essayiste Hakim El Karoui, réputé proche
de Macron, a mis sur les rails
son Association musulmane
pour l’islam de France (Amif).
«Ses statuts devraient être très
prochainement déposés», at-il assuré à Libération. L’Amif
se donne pour vocation de lever des fonds en assurant leur
traçabilité, afin que l’islam de
France acquière son indépendance vis-à-vis des financements étrangers. Par la suite,
le but est de financer la formation des imams et de gérer
leur rémunération. A travers
un conseil théologique, elle
souhaite aussi développer
une pensée islamique de tendance réformiste. Depuis
l’automne, El Karoui a rallié
des personnalités du monde
musulman, comme le recteur
de la grande mosquée de
Bordeaux, Tareq Oubrou.
PHOTO AFP
de femmes souffrent de l’absence de sagesfemmes dans leur environnement géographique proche en France. C’est l’un des nombreux
chiffres dévoilés jeudi par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques
(Drees), sur l’accessibilité de la population aux professionnels de santé. Malgré une réelle amélioration
ces dernières années du maillage territorial des sages-femmes (entre les 10% des habitantes les mieux
dotées et les 10% les moins bien loties, l’écart s’est
réduit de 27% entre 2013 et 2017) et une nette croissance des effectifs des sages-femmes libérales (+3%
par an entre 1999 et 2017), la problématique des déserts obstétriques subsiste et concerne encore
13000 communes et plus d’un million et demi de
Françaises. Selon la Drees, certaines femmes cumulent d’ailleurs les problématiques d’éloignement,
puisqu’elles sont 167000 à résider à la fois «dans
une commune sous-dense en sages-femmes» mais
aussi à «quarante-cinq minutes ou plus de la maternité la plus proche». Entre 1995 et 2016, le nombre
de maternités a diminué de 39%, passant de 816 à
517 en métropole. Cette addition de difficultés concerne surtout les communes hors aire urbaine, qui
rassemblent à elles seules 55% des personnes trop
éloignées de l’accessibilité aux soins obstétricaux.
tants, enseignants comme situation où, aujourd’hui, il
élèves. Au milieu de la foule, y a plus de postes à pourvoir
deux hommes se serrent la que de candidatures. C’est un
main. Nico, 17 ans, élève au métier qui n’attire plus, alors
lycée Victor-Hugo, vient de les collèges et lycées sont oblicroiser un de ses anciens gés de faire appel à des gens
profs d’histoire. «La réforme qui ne sont pas formés, redevrait être
grette -t-il,
tournée vers
pointant
REPORTAGE
une revalorisal’augmentation du statut de prof», af- tion des horaires. J’ai vingt
firme le lycéen, emmitouflé heures de cours par semaine,
dans sa doudoune.
mais nous devons aussi préLe cortège s’étend tout le parer nos leçons et corriger
long du boulevard Saint-Mi- des copies pour certains.
chel. Geoffrey, 27 ans, prof Tout ce temps-là n’est pas
d’EPS au Blanc-Mesnil, en pris en compte.» Derrière lui,
Seine-Saint-Denis, est op- un groupe mené par les proposé à la réforme du minis- fesseurs du collège Jeantre Jean-Michel Blanquer : Jaurès de Montreuil (Seine«Nous sommes dans une Saint-Denis) donne de la
voix: «On a froid, on se caille
les miches, dégelez le point
d’indice!» En tête de cortège,
une centaine de lycéens.
Haut perchées et déterminées, de jeunes voix appellent au micro à la démission
de Macron. Bruno, professeur au lycée professionnel
Pierre-Mendès-France de
Villiers-le-Bel (Val-d’Oise),
est, lui, venu seul : «Plutôt
que de nous proposer de faire
toujours plus d’heures supplémentaires, je préférerais
qu’on embauche des gens.»
Egalement gilet jaune, il
compte bien être présent à la
journée de grève nationale
prévue le 5 février.
CHARLES DELOUCHE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Menaces
sur Macron,
un projet
de «Barjols»
Suspectés d’avoir voulu assassiner
le Président lors des dernières
commémorations du 11 Novembre,
quatre hommes liés à l’ultradroite
ont été mis en examen pour «association
de malfaiteurs terroriste criminelle».
Par
WILLY LE DEVIN
et CLARISSE MARTIN
Illustration SANDRINE MARTIN
T
uer le président de la République. Un
projet insensé. Pourtant, à bien des
époques, plusieurs citoyens s’y sont essayés. Le plus connu, Maxime Brunerie, a
tenté d’assassiner Jacques Chirac lors du défilé militaire du 14 juillet 2002. Néonazi et suicidaire, le jeune supporteur du Kop de Boulogne avait glissé une carabine 22 long rifle dans
un étui à guitare. Entravé par des badauds, le
tir avait manqué Chirac. Bis repetita
quinze ans plus tard, le 28 juin 2017. Cette fois,
le locataire du Palais s’appelle Emmanuel Macron. Alertés par la recherche d’une kalachnikov sur un forum de jeux vidéo, les policiers
fondent sur Argenteuil (Val-d’Oise). Ils découvrent un homme de 23 ans, nationaliste, seul
et perturbé, ressemblant en tout point à
Maxime Brunerie.
Enfin, le 6 novembre dernier, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a interrompu le dernier-né de ces projets spectaculaires. A l’orée de la crise des gilets jaunes, six
personnes liées à l’extrême droite sont interpellées en Moselle, en Ille-et-Vilaine et dans
l’Isère. Quatre sont mises en examen pour
«association de malfaiteurs terroriste criminelle» et «détention d’armes non autorisées».
A nouveau, l’amorce de l’action se pare de
grandiloquence : profiter des commémorations du centenaire de l’armistice de 1918 pour
poignarder le Président. Ni plus ni moins…
Dans les premières heures, la presse s’alarme
de cette folle entreprise. La menace d’ultradroite paraît de plus en plus incandescente,
à tel point que la DGSI y prête désormais une
Présenté comme
le leader de l’opération
d’assassinat, JeanPierre B. décrit sa vie
sociale, «surtout
virtuelle», et parle
du dénuement d’amis
proches.
attention soutenue. Néanmoins, à la lumière ment l’Isère en direction de la Moselle, via des
des documents d’enquête consultés par Libé- routes secondaires. En garde à vue, le jeune
ration, le projet d’assassinat d’Emmanuel Ma- homme explique la raison de cet étrange péricron apparaît mal défini. Peu après les inter- ple: un stage de self-défense proposé «il y a
pellations, le Canard enchaîné avait souligné quelques mois» par Jean-Pierre B., car il vouleur concomitance avec la nomination du lait apprendre à se défendre à la suite d’un
nouveau directeur général du renseignement racket. En Moselle, les deux acolytes retrouintérieur, Nicolas Lerner –qui sucvent Mickaël I. et David G. Le doyen
cédait à Laurent Nuñez, devenu se- ENQUÊTE du groupe les a connus par l’entrecrétaire d’Etat auprès du ministre
mise des «Barjols», un groupuscule
de l’Intérieur, Christophe Castaner. Selon le d’extrême droite créé en septembre 2017. C’est
palmipède, une tradition maison veut que les également sur la page Facebook de ce groupe
espions de Levallois-Perret réservent une que Jean-Pierre B. a rencontré son jeune proaffaire à leur nouveau patron en guise de tégé Antoine D.
cadeau de bienvenue. Il n’en demeure pas Enième comète de la constellation d’ultramoins que l’enquête offre une plongée singu- droite, les «Barjols» sont nés dans la foulée de
lière dans les affres du nationalisme, sur fond l’élection d’Emmanuel Macron. Les policiers
de solitude extrême et de précarité.
de la DGSI décrivent l’entité ainsi : «Il s’agit
d’un groupe anti-institutionnel, dénonçant le
DÉSŒUVREMENT
péril islamique, annonçant une guerre civile
Lundi 5 novembre au matin, celui qui est pré- imminente et développant une forte appétence
senté comme le leader de l’opération d’assas- pour les techniques de survivalisme, paramilisinat d’Emmanuel Macron, Jean-Pierre B., taire, ainsi que pour l’armement.» Lors de
62 ans, prend le volant de son véhicule. Le l’audition de l’un des suspects, les policiers
préretraité embarque Antoine D., 23 ans, complètent le tableau: «Nous sommes en meancien plongeur chez McDo. Le duo, séparé sure d’affirmer que les “Barjols” voulaient s’atpar près de quarante ans, quitte soudaine- taquer aux migrants et à des mosquées.» Sur
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
u 17
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Les enquêteurs sont aussi particulièrement
intrigués par la réunion qui s’est tenue
le 5 novembre au soir chez David G. Un projet
d’attentat a-t-il été évoqué? Une action étaitelle réellement programmée, voire imminente ?
Entendus dans les locaux de la DGSI, les quatre suspects nient d’abord farouchement les
faits qui leur sont reprochés. Jean-Pierre B.
décrit sa vie sociale, «surtout virtuelle», et
parle du dénuement d’amis proches «car il n’y
a personne de [son] entourage à qui [il peut]
faire confiance». Il donne par ailleurs son avis
sur la situation en France, évoque son sentiment d’insécurité, dû selon lui à «une immigration non contrôlée», et au fait que «les cités
sont des zones de non-droit». Mais le sexagénaire, qui se dit «populiste mais pas d’extrême
droite», se décrit avant tout comme quelqu’un
qui «reste dans des choses pacifiques» et qui
comptait «faire des gros mouvements, comme
les gilets jaunes», car «il y a un moment où trop
c’est trop». Jean-Pierre B. louvoie au moment
de justifier son voyage en Lorraine. Selon ses
dires, il s’agissait d’abord de visiter, puis d’aller
voir sa famille, avant d’admettre que le déplacement visait à trouver des armes. «On a peur
de se faire agresser chez soi, peur de sortir»,
renchérit-il. Parallèlement, les perquisitions
menées au domicile de chacun des suspects
ainsi que dans la voiture de Jean-Pierre B.
s’avèrent fructueuses: des poignards, pistolets, carabine, fusil, munitions, couteaux, armes d’airsoft et matériels de survie sont saisis.
le groupe Facebook de l’organisation, il est
écrit que le nom «Barjols» est une allusion
à celui donné aux légionnaires lors de leur
arrivée au Mali, un «petit clin d’œil à nos militaires». Tous assurent avoir quitté la structure
aujourd’hui.
Outre la proximité idéologique, les quatre
protagonistes semblent partager un certain
désœuvrement. Antoine D. explique être au
chômage depuis environ un an, et ne pas faire
«grand-chose» de ses journées. Mickaël I. déclare, lui, vivre uniquement des allocations
familiales. David G., en arrêt de travail depuis 2014, s’occupe de sa fille à la maison.
Quant à Jean-Pierre B., sa carrière dans
l’exploitation du bois touche à sa fin.
LAME EN CÉRAMIQUE
C’est dans le cadre du suivi des mouvances
d’ultradroite que les enquêteurs s’attardent
sur le vieil homme. Il faut dire que l’individu
se montre virulent à l’endroit du président de
la République sur les réseaux sociaux. A
Henri A., un ami lui aussi placé en garde à vue
avant d’être relâché, il aurait confié souhaiter
s’en prendre physiquement au chef de l’Etat.
En outre, il aurait précisé vouloir passer
à l’acte avec une lame en céramique, indétec-
... accoste au Majestic
table aux contrôles de sécurité, à l’occasion
de «l’itinérance mémorielle» d’Emmanuel
Macron dans l’est de la France. Le 31 octobre,
la section antiterroriste du parquet de Paris
ouvre une enquête préliminaire, confiée donc
à la DGSI. Les policiers placent immédiatement Jean-Pierre B. sur écoute. Le 3 novembre, ils interceptent une conversation entre
ce dernier et une femme, Françoise P. –également interpellée puis laissée libre. Sur la
bande, ils décèlent «une action indéfinie envisagée dans l’est de la France», puis un «projet
d’assassinat dans la commune de La Mure
visant deux personnes non identifiées».
EXUTOIRE
Au fil des interrogatoires, les langues finissent par se délier. Antoine D. avoue avoir été
au courant du projet visant Macron. Il affirme
surtout qu’«il n’y en a pas un qui hésitait» lors
de la soirée du 5 novembre. S’il n’a pas verbalisé son désaccord, c’est uniquement par peur
de représailles… L’hôte David G. confesse lui
aussi que «J.P. voulait s’en prendre au Président». Même tarif enfin du côté de Mickaël I.,
qui après avoir nié tout projet d’action violente, confirme «les déclarations des autres
gardés à vue» et détaille que Jean-Pierre B.
«souhaitait acheter des armes, obtenir de l’argent en s’attaquant aux riches, et s’en prendre
au chef de l’Etat». Avec des amis pareils,
Jean-Pierre B. est contraint de passer à table.
Prosaïque, il reconnaît du bout des lèvres que
le kidnapping de «gens riches avec des cartes
à débit non limité» a été évoqué sous le toit de
son compère David G.. Quant à assassiner
Emmanuel Macron, le sexagénaire jure qu’«il
s’agissait juste d’une solution balancée comme
cela, sans plus».
Tuer le chef de l’Etat, un remède aux maux de
la société? Jean-Pierre B. y croit-il seulement,
lui qui décrit un exutoire «à tous les problèmes
de la France, économique, sécuritaire, ce genre
de chose»? Tuer un président, une idée mégalomane pour sublimer une vie mélancolique,
et s’extraire de l’anonymat ? •
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18 u
SPORTS
Par ISABELLE MUSY
Envoyée spéciale à Melbourne
«J
e suis très heureux.» Ses
premiers mots sur le court
au micro de John McEnroe peuvent sembler banals. Mais
ils disent simplement l’évidence.
Celle d’un joueur qui a repris goût
au tennis. «On a retrouvé le Lucas
d’avant», souffle Léna, la maman,
émue. Mercredi à Melbourne, dans
les couloirs de la Rod Laver Arena,
entre les vestiaires et le salon des
joueurs, le clan Pouille est euphorique après la victoire de Lucas contre
le Canadien Milos Raonic, 17e mondial, au terme d’un match extrêment solide. Le Nordiste vient de
s’offrir un ticket pour le dernier
carré de l’Open d’Australie. Une
demi-finale – sa première dans un
tournoi du Grand Chelem – qu’il
dispute ce vendredi face à Novak
Djokovic, numéro 1 mondial. Rien
que ça! La performance est d’autant
plus notable qu’il n’avait jusque-là
jamais réussi à passer un seul tour
à Melbourne.
Cette victoire contre Raonic, tout
comme celle contre Borna Coric au
tour précédent, sont les signes
d’une renaissance pour Lucas
Pouille après une année 2018 désastreuse où il a sombré au classement
et moralement. «C’était très dur, dit
Clémence Bertrand, sa petite amie,
qui peine à sécher ses larmes. On se
demandait quand ça allait revenir.
On savait qu’il était capable de plein
de belles choses mais nous on ne pouvait rien faire. On avait beau lui dire
“t’es fort, ça va aller”, tant qu’il
n’avait pas le déclic…»
Couper le cordon
Le déclic est venu quand il a pris la
décision de se séparer d’Emmanuel
Planque, son entraîneur de longue
date. «La décision la plus difficile
qu’il ait jamais eu à prendre, poursuit son amie. Ensemble, ils ont vécu
quelque chose d’incroyable pour
toute la vie, mais c’était le moment
d’en finir. On retrouve enfin le Lucas
d’avant, cette combativité, ce mental
qui font sa force. Et ça fait du bien.»
Pour évoquer, la traversée du désert
par lequel Lucas Pouille est passé
l’an dernier, Clémence Bertrand
n’hésite pas à parler de «burn-out»:
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Open d’Australie
Lucas Pouille, de
revers en rebond
Après un «burn-out» en 2018, le Français
de 24 ans désormais entraîné par Amélie
Mauresmo est en pleine renaissance.
Ce vendredi à Melbourne, il affronte le numéro 1
mondial Novak Djokovic lors de sa première
demi-finale en Grand Chelem.
«Les joueurs ne sont pas des machines, ce ne sont pas des robots. Le circuit est très dur. Ce sont énormément de sacrifices et de fatigue.»
L’intéressé ne révoque par le terme.
Bien au contraire. «Burn-out, oui,
c’est ça. Je n’avais plus envie, dit-il.
J’avais perdu la joie d’être sur un
court, de m’entraîner dur. Et après,
c’est l’engrenage. Tu perds un
match, puis deux, puis trois, et tu
perds la confiance. C’est dur de revenir quand tu n’as plus de plaisir. J’ai
pris le temps de me regarder dans le
miroir, de me dire les quatre vérités
et de me demander ce que je voulais
vraiment pour les dix prochaines
années. Et quand j’ai compris que
c’était retrouver le plaisir de jouer
sur les plus grands courts du monde,
devant des foules incroyables et réaliser de belles choses, décrocher des
titres, je me suis dit qu’il fallait que
je me bouge. Et ça passait par la
prise de certaines décisions.»
Comme celle de couper le cordon
avec un entraîneur et une relation
qui, longtemps bénéfique, devenait
incompatible avec son besoin de se
construire en tant qu’adulte. Lucas
Pouille s’est pris en main pour mettre en place une nouvelle structure
qui semble plutôt bien lui convenir
avec Amélie Mauresmo (lire ci-contre), mais aussi Loïc Courteau, l’ancien entraîneur de la double vain-
queure en Grand Chelem. Et une
préparatrice mentale. Cette nouvelle équipe l’a remis sur les bons
rails. «Il a retrouvé un gros niveau de
jeu et il a l’air d’être heureux sur le
terrain, explique Courteau. Et la
confiance est revenue au fur et à
mesure qu’il gagnait ses premiers
matchs ici. Ça débride pas mal de
choses. Mais c’est lui qui s’est reconstruit tout seul en décidant d’un nouveau projet avec de nouveaux objectifs. Il avait envie de passer un autre
cap. C’est lui qui a été le moteur
de ce qui se passe là et, nous, on
l’accompagne.»
De toute évidence, son expérience
de vainqueure de Grand Chelem
et ancienne numéro 1 mondiale
confère à Amélie Mauresmo une légitimité naturelle auprès du Français. Elle a su trouver les mots pour
panser les maux. «Elle m’apporte
énormément de confiance. Au niveau de mon jeu, de ma personnalité
et de mon état d’esprit, admet
Pouille. C’est une grande championne. Elle sait ce que je peux
ressentir.» Le Français apprécie ce
regard nouveau porté sur lui et sur
son jeu. C’est pour ça qu’il récolte
déjà les fruits de cette toute récente
collaboration.
«Recoller les morceaux»
«Au-delà de son jeu qui se met en
place, on sent une force mentale qui
le rend imperturbable, souligne
Thierry Champion, directeur du
haut niveau à la Fédération française. Contre Raonic, il fait un mauvais début de match mais ne s’affole
pas. Il prend son temps. Dans les moments importants, il sait retrouver
sa respiration, son calme, sa frappe.
Et son envie retrouvée, il la met dans
les matchs, mais aussi à l’entraînement. C’est un très bon joueur. Il fallait juste qu’il recolle les morceaux.»
Pour retrouver le goût du jeu et de
la victoire. Et la satisfaction de pouvoir s’offrir les frissons des matchs
des grands soirs, en session de nuit,
devant les 15000 spectateurs de la
Rod Laver Arena, d’ores et déjà séduit par ce jeune Français maniant
parfaitement la langue de Shakespeare, ce joueur à la fois timide et
sûr de lui.
Lucas Pouille sait qu’il ne partira
pas favori vendredi face à Novak
Djokovic. Mais porté par l’euphorie
de ce parcours inespéré, il donnera
tout ce qu’il a dans sa raquette et
dans ses tripes pour tenter de déstabiliser le numéro 1 mondial. «J’ai
hâte de cette rencontre, annonce le
Serbe. Et même si c’est sa première
demi-finale en Grand Chelem, il
avait battu Nadal à New York il y a
quelques années. Il n’a pas peur de
l’enjeu et est capable de jouer à son
meilleur niveau sur les plus grandes
scènes.» Quoiqu’il arrive dans cette
demi-finale, le nouveau protégé
d’Amélie Mauresmo quittera Melbourne avec le sentiment d’avoir de
toute façon gagné la bataille. Contre
le Lucas d’il y a quelques mois. •
Lucas Pouille savoure sa victoire en quart de finale contre Milos Raonic, mercredi à Melbourne. Le tennisman nordiste l’a emporté 7/6 6/3 6/7 6/4. SONG. REUTERS ; CROCK. AFP
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
«
u 19
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Lucas Pouille, le nouveau protégé d’Amélie Mauresmo, à l’entraînement à Melbourne. PHOTO PIERRE LAHALLE. PRESSE SPORTS
Amélie Mauresmo:
«On voit qu’il s’éclate sur le court»
L’ancienne numéro 1
mondiale entraîne
Lucas Pouille
depuis le début de
la saison. Elle explique
le fonctionnement
de la cellule qui
entoure le joueur.
I
l croyait en «son expérience de
joueuse et entraîneure». Elle s’est
montrée convaincue par «sa
détermination à mettre toutes les
chances de son côté pour reprendre
son ascension après une période difficile». Lucas Pouille et Amélie Mauresmo ont topé après la finale de la
Coupe Davis perdue par la France
contre la Croatie fin novembre.
L’ex-numéro 1 mondiale, qui avait
coaché l’Ecossais Andy Murray pendant deux ans, revient sur l’évolution de son nouveau poulain.
Il vous fait plaisir, Lucas Pouille… rien, le nombre de semaines de
Oui, c’est clair mais je crois surtout préparation n’était pas énorme. Il a
qu’il se fait plaisir. Contre Raonic, accepté de continuer à Perth [penil a fait encore une fois un match dant la Hopman Cup, compétition
très solide, très constant du début par équipes mixtes, ndlr] à mettre
à la fin. Et je suis très contente car les choses en place. A Sydney
beaucoup de choses se mettent [défaite au premier tour contre le
en place. A chaque match, il y a des Russe Rublev] c’était vraiment très
progrès, des petites
compliqué, mais on a
évolutions. C’est super.
INTERVIEW continué à travailler
Pour l’instant, il assiau-delà du match et,
mile les choses rapidement, pres- petit à petit, ça se met en place.
que jour après jour. C’est très positif. C’est génial. Et il savait que face à
Face à Raonic, il a été impres- Raonic, il fallait évidemment bien
sionnant en retour de service. servir mais aussi le faire jouer un
Est-ce quelque chose que vous maximum au retour. Et c’est ce qu’il
avez travaillé ?
a réussi à faire.
Oui. Déjà sur le match précédent, il En quoi Lucas Pouille vous
a très bien retourné. Ce sont ses surprend-il le plus ?
deux matchs les plus accomplis sur Dans sa capacité à intégrer les choce coup-là. C’est vrai qu’on a modi- ses au fur et à mesure et aussi rapifié des choses et on continue à [les] dement. Chaque jour, il ajoute des
peaufiner un peu tous les jours. Il a choses dans plein de domaines.
vraiment bien géré ça car mine de C’est assez intéressant et bluffant.
Et puis, on voit qu’il s’éclate il est
hyperconcentré. C’est très construit.
On ne sort pas du match en se disant
qu’il a surjoué. C’est cadré, posé.
Il est solide aussi mentalement.
Contre Raonic, il ne s’est pas
laissé déstabiliser par la perte
du troisième set…
Absolument. Ce sont des choses
qu’on voulait mettre en place. Sur
des matchs en cinq sets, la constance est quelque chose d’extrêmement important. On en a parlé. Il le
travaille également avec une préparatrice mentale. Il met tout en place
pour être le plus performant possible sur le terrain. Ça aurait pu payer
plus tard. C’est fantastique que ça
arrive déjà maintenant.
Est-ce que vous collaborez avec
sa préparatrice mentale ?
Oui, tout le monde communique
avec tout le monde. Il n’y a pas
une personne qui fait son truc
d’un côté. Ce n’est pas cloisonné.
Pour moi, c’est important de
savoir ce qui se fait dans tous les
domaines.
Il dit pouvoir s’appuyer sur votre
expérience. Est-ce que le fait de
savoir que vous êtes capable de
vous mettre à sa place le rassure?
Oui, peut-être que ça le rassure
d’une certaine façon. Loïc [Courteau, ex-coach de Mauresmo et coentraîneur de Pouille] a aussi un
discours d’entraîneur qui a vécu
ces moments-là. Donc tout ça
fonctionne très bien.
C’est important qu’il se fasse
plaisir sur le court ?
Oui, on le voit. Il le dit. Ce qui fait
que derrière, il peut avoir cette
concentration, cette capacité d’assimiler et de produire quelque chose
de propre et de cadré.
Recueilli par
I.Mu. (à Melbourne)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
IDÉES/
Alexandre Benalla,
pour tout l’or du Tchad
Par
DR
THOMAS
DIETRICH
Ecrivain, ex-haut
fonctionnaire
français, ancien
porte-parole
d’un petit parti
de l’opposition
tchadienne
I
ls s’appelaient Galmaye
Derdimi et Hassan Kelle Lony.
Ce n’était pas des enfants de
chœur, loin de là. Il y a une dizaine d’années, ils avaient participé aux grandes rébellions qui,
de l’est du Tchad, avaient fondu
sur la capitale, N’Djamena. Leur
rêve de gloire et de richesse
s’était brisé à 300 mètres du palais présidentiel, sous le feu de
l’armée française venue à la rescousse du potentat local, Idriss
Déby. Après l’éparpillement de la
rébellion, ils s’étaient retrouvés
comme deux joueurs plumés au
arbatachar, le poker tchadien.
Alors quand ils avaient appris
l’existence de gisements d’or au
Tibesti, cette immense région
désertique et montagneuse de
l’extrême nord, ils n’avaient pas
hésité. Avec leurs dernières économies, ils avaient acheté un peu
de matériel artisanal, pas grandchose, juste de quoi extraire quelques pépites. Comme des centaines d’autres, ils s’étaient installés
à Kouri Bougoudi, une ville
minière non loin de la frontière
tchado-libyenne. Les conditions
de vie y sont rudes. Le vent souffle en rafales et le sable griffe les
visages. Le matin, un froid mordant engourdit les corps, avant
que ne tombe une insoutenable
chaleur, comme un couvercle sur
une casserole en fonte. Il n’y a
pas d’eau à Kouri Bougoudi, l’or
bleu est convoyé par citernes et
certains jours, quand le ravitaillement n’arrive pas, il se négocie
presque plus cher que l’or jaune.
Mais tout de même, pour les deux
comparses, c’était le Pérou. Les
pépites se trouvaient là, à portée
de main, il ne fallait pas creuser
bien profond pour les dénicher et
les vendre une petite fortune. Et
puis, il y eut cette aube terrible
du 13 septembre. Les orpailleurs
entendirent d’abord un bruit au
loin, un brassage d’air saccadé et
hypnotique, et quand ils comprirent enfin que c’était des pales
d’hélicoptères, c’était déjà trop
tard, les aéronefs étaient entrés
en action, ils mitraillaient le
camp des orpailleurs, on les avait
envoyés pour tuer. Quand enfin
les deux hélicoptères s’éloignèrent, les survivants relevèrent les
corps sans vie de Galmaye Derdimi et de Hassan Kelle Lony. Ils
avaient succombé à une attaque
surprise de l’armée tchadienne.
AU BORD
DE LA FAILLITE
Pour comprendre le bombardement de Kouri Bougoudi mais
aussi la visite d’Alexandre
Benalla au Tchad, il faut revenir
bien en arrière. Le président
tchadien, Idriss Déby, est arrivé
au pouvoir en 1990, avec l’appui
opérationnel de la DGSE. Déby,
ancien élève de l’Ecole de guerre
à Paris, s’est vite découvert des
talents d’autocrate, à tel point
que le magazine The Economist
le considère comme le pire dictateur du continent africain. Pourtant, le militaire aurait pu être
une sorte de Kadhafi sahélien et
offrir à son pays une prospérité
que l’exploitation des champs
pétrolifères de Doba permet, en
théorie. Il n’en fut rien. Déby et
son entourage, principalement
composé de Soudanais issus du
même clan zaghawa que lui, ont
fait main basse sur l’or noir,
comme le souligne un rapport de
Swissaid de 2017. La population,
quant à elle, continue de végéter
dans la misère. Le Tchad est
actuellement classé 186e sur 189
à l’indice de développement
humain des Nations unies.
Mais ce qui stupéfie encore
davantage, c’est qu’à l’heure actuelle, le régime tchadien ne tire
pratiquement plus aucun bénéfice de l’exploitation de son pétrole, qui se monte pourtant
à 170000 barils par jour. La faute
à un colossal imbroglio qui oppose l’Etat à Glencore, sulfureux
négociant anglo-suisse en matièKouri Bougoudi
LIB
YE
TIBESTI
Miski
TCHAD
NIGER
Lac
Tchad
SOUDAN
Quel était le véritable
objet du voyage
d’Alexandre Benalla
au Tchad ? La
question reste
entière, malgré
l’audition de
l’intéressé devant
une commission
sénatoriale lundi.
Et c’est peut-être
en direction de
la nouvelle manne
du pays, l’or du
Tibesti, qu’il faut aller
chercher la raison
de cette mission qui
a suscité le scandale.
D’autant qu’au Tibesti
se livre une guerre
secrète, que la France
préfère ne pas voir.
Voire cautionne
indirectement.
N’Djamena
NIGERIA
Doba
CAM.
E
QU
FRI
TRA
CEN
200 km
res premières. En 2014, Déby entend racheter les parts de l’américain Chevron dans le consortium
qui exploite le pétrole tchadien. Il
emprunte alors 1,36 milliard de
dollars (1,12 milliard d’euros) à
Glencore, qui doit se rembourser
«en nature», en prélevant une
part du pétrole exploité. Problème: le prix du baril chute drastiquement dans les mois qui suivent et les hydrocarbures extraits
ne suffisent plus à couvrir les
échéances de remboursement;
d’autant que les caisses publiques
demeurent désespérément vides.
Selon les Panama Papers, le clan
au pouvoir aurait détourné
10,76 milliards de dollars pour les
placer dans des paradis fiscaux.
Début 2018, le Tchad est au bord
de la faillite. Déby sabre le salaire
des fonctionnaires d’un tiers,
mais il ne récolte rien d’autre
qu’une grève générale. Glencore
ne desserre pas l’étau, réclamant
un remboursement immédiat de
l’argent prêté. C’est alors que la
France vole encore une fois au secours de Déby. Il faut dire que Paris a de tout temps considéré le
Tchad comme sa chasse gardée.
N’Djamena est le siège de l’opération Barkhane et Déby a rendu de
bons et loyaux services dans la
lutte contre les jihadistes au Mali.
L’ancien employeur d’Emmanuel
Macron, la banque Rothschild,
est missionné pour appuyer l’Etat
tchadien dans les négociations
avec Glencore. Le 23 février, au
plus fort de la contestation sociale, un accord est trouvé. Le soldat Déby est sauvé. Mais le coup
est passé près.
IMPITOYABLE
RÉPRESSION
Dès lors, l’homme fort du Tchad
se met en quête d’autres sources
de revenus. Et un rapport du
Bureau de recherches
géologiques et minières (BRGM)
va éveiller son intérêt. Pendant
trois ans, les experts de cet
organisme public français
ont cartographié les ressources
minières de l’ensemble du
territoire. Dans la région du
Tibesti, ils ont découvert des
quantités incommensurables
d’or. Certes, depuis 2012, des
orpailleurs creusaient de
manière artisanale les premières
couches du sous-sol mais
personne ne pouvait s’imaginer
les trésors que la terre aride
du Tibesti contient en son sein.
Dès lors, la fièvre de l’or ne quitte
plus le Palais rose, la présidence
tchadienne. Mais avant que des
multinationales ne s’installent
dans les zones aurifères et ne
puissent exploiter de manière
industrielle le précieux métal,
il faut chasser les orpailleurs
qui s’y sont installés. C’est
précisément à ce moment-là,
en août, que les bombardements
de l’aviation tchadienne commencent. Mais les orpailleurs
ne s’en laissent pas compter et
prennent les armes, s’alliant avec
les rebelles du CCMSR (Conseil
de commandement militaire
pour le salut de la République).
La population toubou, elle aussi,
se soulève, se fédérant en comités d’autodéfense. Des villes
comme Yebbibou ou Miski
chassent l’armée régulière
de leurs murs. Il faut dire que
le Tibesti, malgré sa faible
population (environ 30 000 habitants), est coutumier des
insurrections. Et les Toubous
ne veulent pas être les grands
oubliés de la ruée vers l’or,
réclamant leur part du butin,
mais aussi des routes, des centres
de santé, des écoles, tout ce dont
le pouvoir central les a toujours
privés. En face, le régime répond
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
u 21
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Alexandre Benalla, lundi, lors de sa seconde
audition devant le Sénat. Utilisant un passeport
diplomatique, l’ancien chargé de mission
d’Emmanuel Macron s’est rendu au Tchad début
décembre et a rencontré le président Idriss Déby.
PHOTO STÉPHANE LEMOUTON. BESTIMAGE
par une impitoyable répression.
Au cours des mois de novembre
et décembre, l’aviation
tchadienne bombarde à
de multiples reprises la ville
de Miski, ôtant indistinctement
la vie à des insurgés du comité
d’autodéfense mais aussi à
des femmes et des enfants.
Un convoi de mariage est même
attaqué. Le 12 janvier, des mercenaires soudanais sont envoyés
par le régime pour anéantir
les derniers orpailleurs de Kouri
Bougoudi. Pour Déby, il ne s’agit
pas seulement de faire taire des
doléances économiques, mais
bien de procéder à ce que
d’aucuns, sur place, n’hésitent
plus à qualifier d’épuration
ethnique. Quoi qu’il en soit,
le régime tchadien tente désespérément de reprendre pied dans
une région qui l’inquiète de par
ses velléités insurrectionnelles
et sa proximité avec la frontière
libyenne, un véritable triangle
des Bermudes en plein désert
où se croisent trafiquants,
mercenaires et rebelles.
DIPLOMATIE
DE L’OMBRE
Dans ce conflit secret, l’armée
française n’est jamais loin. Ses
drones fournissent aux forces
tchadiennes de précieux renseignements sur les mouvements
des comités d’autodéfense dans
une région qui ne compte pas un
seul jihadiste. La France approvisionne en carburant l’armée tchadienne, à hauteur de 4 millions
d’euros par an. C’est une information officielle, connue. Ce qui est
moins rendu public, c’est que ce
carburant alimente certainement
les hélicoptères qui s’en vont
massacrer des civils dans le Tibesti. A Faya-Largeau, à un peu
moins de 500 kilomètres de la ligne de front, un hôpital de campagne est tenu par des médecins
tricolores et les blessés des forces
régulières s’y font soigner. Et l’on
ne peut s’empêcher d’établir un
ABONNEZ
VOUS
parallèle avec les heures les plus
sombres de la Françafrique, lorsque Paris appuyait la répression
des insurgés camerounais de
l’UPC ou le génocide des Tutsis
au Rwanda, quand Paris oubliait
d’être, selon la formule de Clemenceau, «un soldat de l’humanité» pour fermer les yeux sur des
«La France
approvisionne
en carburant
l’armée tchadienne.
Et ce carburant
alimente
certainement
les hélicoptères qui
s’en vont massacrer
des civils dans
le Tibesti.»
crimes contre cette même humanité. Car l’Elysée sait ce qui se
passe au Tibesti, il n’ignore rien
de cette sordide guerre de l’or
auquel Alexandre Benalla va se
retrouver également mêlé.
Dans ce pan de l’affaire, l’homme-clé n’est pas l’ancien garde du
corps de Macron mais bien son
nouveau mentor, Philippe Hababou Solomon. L’homme d’affaires
israélien est un habitué du Palais
rose, où Déby le reçoit en ami. Et
Hababou Solomon le lui rend
bien: il a récemment joué les
missi dominici pour réconcilier le
Tchad avec deux Etats. Le Qatar
tout d’abord, pour qui Hababou
Solomon travaille en tant que
consultant, cultivant sa proximité
avec la famille de l’émir Tamim
al-Thani. Israël, ensuite. Même si
des mercenaires liés au Mossad
travaillent depuis 2006 au Palais
rose où ils sont affectés à la cellule d’écoutes téléphoniques, les
relations diplomatiques entre le
Tchad et l’Etat hébreu étaient
rompues depuis 1972. Le lien s’est
reconstitué à la faveur d’un séjour
de Déby à Tel-Aviv, fin novembre.
A cette occasion, le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a
consenti d’importantes ventes
d’armes au président tchadien,
notamment des véhicules blindés
RAM MK, indispensables à la «pacification» du Tibesti.
Fin novembre, moins d’une semaine après le retour du président tchadien en provenance
d’Israël, c’est au tour de Hababou
Solomon d’atterrir à N’Djamena,
en compagnie de Benalla. La visite est aussi courtoise qu’intéressée. Hababou Solomon vient
chercher sa rétribution pour ses
bons offices, sa diplomatie de
l’ombre au Qatar et en Israël. La
délégation de dirigeants de la société turque Sur International qui
les accompagne et qui vient vendre des uniformes militaires est
un leurre, une couverture. Hababou Solomon et Benalla ont des
ambitions de Rockfeller plutôt
que de fripiers. Au soir du 3 décembre, Hababou Solomon annonce à Déby que des investisseurs qataris proches de l’émir
sont prêts à se lancer dans l’extraction de l’or du Tibesti. Les Qa-
taris ne sont pas des néophytes en
la matière. En 2014, ils avaient
déjà participé à l’exploitation de
l’or du Batha, une région du centre du pays. Là, l’affaire promet
d’être encore plus juteuse. Le
montage est simple: une jointventure domiciliée en Turquie
mais à capitaux qataris, Barer
Holding, doit discrètement prendre le contrôle d’une société fantôme, Sogem SA, qui dispose déjà
d’un agrément étatique pour exploiter l’or depuis le 11 avril. Il faut
dire que la Sogem SA est contrôlée en sous-main par des proches
de Déby, notamment son neveu et
grand argentier, Abderrahmane
Mahamat Itno, alias «Bedey». En
échange, Barer Holding s’engage
à apporter la mise de fonds pour
démarrer l’exploitation aurifère.
La joint-venture pourra ensuite
s’approprier 65% des bénéfices,
35% allant au clan Déby.
ATOUT
MAÎTRE
Dans la négociation, l’ex-garde du
corps d’Emmanuel Macron a été
plus qu’un intermédiaire. Il s’est
révélé atout maître. Car Déby en
est persuadé: en s’adressant à
Benalla, il parle à l’oreille de Macron. Est-ce réellement le cas?
Macron a-t-il fait de son ancien
garde du corps l’instrument d’une
diplomatie parallèle? Pourtant,
l’Elysée a toujours affirmé tout
ignorer de l’équipée de Benalla en
terre tchadienne, passeports diplomatiques en poche. Quoi qu’il
en soit, les 22 et 23 décembre, le
président français s’est rendu à
N’Djamena et a affiché un soutien
indéfectible à Déby. Sans un mot
bien entendu pour la tragédie qui
se déroule dans le Nord, loin des
caméras. Pendant ce temps, la
ville de Miski n’a pas cessé d’être
assiégée, Kouri Bougoudi d’être
un théâtre d’affrontements et
chaque matin sur les montagnes
acérées d’un Tibesti-martyr,
d’une région bientôt envahie par
les pelleteuses des multinationales de l’or, se lève une aube encore
plus rouge que la veille. •
Contactés par Libération, Alexandre
Benalla et Philippe Hababou Solomon
n’ont pas donné suite.
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22 u
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
IDÉES/
S’incarner dans
un autre corps
Il est désormais (presque)
possible de s’incarner
de manière réaliste dans
un corps virtuel. Etat
des lieux des possibilités et
des risques avec les auteurs
d’un ouvrage récent
sur la réalité virtuelle
et la réalité augmentée.
Par
BRUNO ARNALDI
Professeur d’informatique à l’Insa-Rennes,
membre de l’Institut de recherche
en informatique et systèmes
aléatoires (Irisa) et du centre Inria Rennes
Bretagne-Atlantique
PASCAL GUITTON
Professeur d’informatique à l’université de
Bordeaux, membre du Laboratoire bordelais
de recherche en informatique (Labri)
et du centre Inria Bordeaux Sud-Ouest
GUILLAUME MOREAU
DR
DR
DR
Professeur d’informatique à l’Ecole
centrale de Nantes et membre du Labo
ambiances, architectures, urbanités
(AAU) et membre associé de l’Irisa-Inria
Rennes
Hand Illusion. Le participant voit une main
en caoutchouc devant lui, sa propre main lui
restant invisible. L’expérimentateur stimule
les deux mains de façon synchrone. Après un
certain laps de temps, le participant ne sait
plus réellement quelle est sa vraie main et
une stimulation forte (un coup) sur la main
en caoutchouc entraîne une réaction de retrait de la main réelle comme si le participant
était agressé.
Q
ui ne s’est jamais imaginé avec le De nombreuses questions éthiques…
corps d’un autre ? Cette expérience Du point de vue éthique, ces approches ne
étrange semble aujourd’hui à portée sont pas sans soulever quelques questions
de la main avec les techniques dites d’incar- complexes. Grâce aux progrès techniques efnation virtuelle. En effet, si la réalité virtuelle fectués sur l’animation d’avatars, toutes for(RV) permet de changer de lieu ou de temps, mes d’illusions sont possibles: augmentation
elle peut également être mise à profit pour de la taille d’une jambe, ajout d’un sixième
altérer la perception qu’on a de son propre doigt, d’une queue virtuelle… Jusqu’à concercorps à travers une illusion sensorielle : cel- ner le corps dans son ensemble, avec l’incarle-ci correspond à l’interprétation la plus nation de participants adultes dans un corps
plausible effectuée par notre cerveau en pré- d’enfant, la modification de la couleur de la
sence des stimuli sensoriels reçus, en fonc- peau, l’incarnation dans un corps obèse, etc.
tion de nos connaissances préalables du Mais ces transformations peuvent induire des
monde. Si la situation virtuelle est la plus modifications importantes de comporteplausible, l’utilisateur ressent alors la sensa- ment. Par exemple, le changement virtuel de
tion de s’incarner dans un autre corps, ainsi leur couleur de peau a conduit à une baisse
qu’un sentiment de présence au sein du des biais ethniques chez les participants à
monde virtuel dans lequel il peut interagir court comme à moyen terme. Quelques étucomme il le ferait dans la
des vont encore plus loin,
LES INÉDITS DU CNRS
réalité. De quoi faire rêver
encourageant le changeUne fois par mois, Libé
les fans de jeux vidéo ou
ment de comportement
publie, en partenariat avec le
des plus pédagogiques
dans des objectifs théramagazine en ligne de l’organisme peutiques (plus d’exerciserious game, mais pas
(lejournal.cnrs.fr), une analyse
seulement… Car le proces physiques, faciliter la
scientifique originale.
cédé se veut aussi d’intéprise de parole en public).
rêt thérapeutique – noDes essais cliniques restamment pour traiter les
tent à mener pour en conphobies et douleurs chrofirmer l’efficacité. Mais si
niques, améliorer la percelle-ci est avérée, jusception et l’estime de
qu’où sera-t-il acceptable
soi, etc.– et scientifique, pour l’étude de nos de modifier l’apparence virtuelle d’un indicomportements en fonction de notre appa- vidu et, par suite, son comportement? Ces exrence physique. Mais où en sommes-nous périences sont aujourd’hui effectuées à très
vraiment? Quid des verrous techniques et des court terme et le plus souvent après la validaquestions éthiques ?
tion d’un comité d’éthique, mais elles interrogent quant à leurs conséquences si elles deD’où ça vient ?
vaient être utilisées sur des périodes plus
Longtemps, les stimulations sensorielles en longues ou dans des structures moins encaRV ont été incomplètes et surtout conflictuel- drées. Ou dans le cadre d’expériences partiles, engendrant ainsi des situations inconfor- culièrement marquantes, comme celles
tables, comme le fameux mal des simula- récentes de Mel Slater sur les Near-Death
teurs. Certains chercheurs ont exploité ces Experience, consistant à incarner un corps
décalages en créant ce qu’ils ont appelé des virtuel en fin de vie et dont le but est d’attéressentis pseudo-sensoriels, en s’appuyant en nuer la peur de la mort.
général sur un sens dominant, le plus souvent
la vision. Un des exemples les plus connus est
celui du retour pseudo-haptique, où un sujet
comprime un ressort avec ses doigts en utilisant un retour visuel sur un écran. La raideur
du ressort lui semble différente alors que celui-ci n’a pas changé pendant l’expérience.
Ces travaux ont eu bien des suites, impliquant
différentes modalités sensorielles: audition,
toucher, goût… Sans oublier la proprioception, ce sens méconnu qui nous permet de
percevoir l’état statique et dynamique de notre propre corps. Ainsi, l’utilisation conjointe
de stimulations sensorielles non conformes
à la réalité et des visiocasques de RV qui masquent le propre corps de l’utilisateur permettent une nouvelle forme de pseudo-sensorialité appelée embodiment ou incarnation
virtuelle. L’un des exemples les plus célèbres
remonte à la fin des années 90 : la Rubber
Ces transformations
peuvent induire
des modifications
importantes de
comportement. Par
exemple, le changement
virtuel de leur couleur
de peau a conduit
à une baisse des biais
ethniques chez
les participants à court
comme à moyen terme.
Alors que l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement
et du travail (Anses) vient de lancer un groupe
de travail sur les effets sanitaires de la RV,
l’étude des conséquences de l’incarnation virtuelle sur la santé, le mode de vie, les comportements sociaux doit être une priorité. Car
demain, les dispositifs quitteront les laboratoires où des professionnels préviennent et
accompagnent les participants, et seront
accessibles à un très grand nombre de personnes hors de tout cadre. On peut faire l’analogie avec les casques de RV, confinés tout
d’abord à des utilisations professionnelles,
encadrées et limitées dans le temps, puis largement diffusés notamment auprès de jeunes
pratiquants de jeux vidéo. Pour cette
population, l’incarnation physique pourrait
démultiplier les risques déjà démontrés pour
les jeux vidéo, mêlant symptômes physiques
d’addiction et de désocialisation.
…et encore des verrous techniques
Si les questions éthiques sont de taille, les
obstacles techniques n’en sont pas moins
grands: la représentation du corps et sa déformation restent extrêmement difficiles. Dans
un temps très limité, il faut procéder à une acquisition de mouvement du corps complet du
participant, calculer les déformations éventuelles et réafficher le résultat. Tout délai ou
manque de plausibilité du résultat est susceptible d’atténuer le sentiment de «présence».
De plus, la stimulation sensorielle peut
dépasser le cadre purement visuel: une représentation plus âgée de l’utilisateur pourrait
induire également une modification de la
démarche. Or, de nombreux progrès restent
à faire, en matière de rendu graphique en
temps réel des expressions du visage ou
encore de la modélisation du comportement
humain.
Autre défi posé par le sentiment de présence:
comme ce ressenti est indispensable pour que
l’expérience virtuelle soit vécue de manière
réaliste par l’utilisateur, les scientifiques
cherchent des moyens de l’évaluer à chaque
instant et de manière plus objective que ne le
permettent les questionnaires utilisés jusqu’ici. Pour y parvenir, une piste explorée est
d’effectuer des mesures physiologiques, avec
des interfaces cerveau-ordinateur (basées sur
l’électroencéphalogramme). Si ces techniques
peinent encore à distinguer les signaux pertinents du «bruit», elles gardent la cote : certains envisagent même de les utiliser pour
capter «à la source» les mouvements que souhaite effectuer l’utilisateur, plutôt que d’utiliser les encombrantes combinaisons de capture du mouvement. L’incarnation virtuelle
concerne de nombreuses disciplines allant de
l’informatique à la mécanique, en passant par
les neurosciences, la psychologie, l’éthique
et la philosophie. Gageons que c’est en les rassemblant qu’on pourra mieux appréhender
cette notion fascinante… et en maîtriser les
risques éventuels. •
Lire aussi : Réalité virtuelle et réalité augmentée.
Mythes et réalités, sous la direction de Bruno
Arnaldi, Pascal Guitton et Guillaume Moreau,
éditions Iste (2018).
https://iste-editions.fr/products/realite-virtuelleet-realite-augmentee
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
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PHILOSOPHIQUES
Par
FRÉDÉRIC WORMS Professeur de
philosophie à l’Ecole normale supérieure
Le débat porte aussi
sur le fond
Il faudra plus d’un débat et sur plus d’un thème
pour répondre à la crise des gilets jaunes.
Une nécessité vitale pour reconstruire le cadre
de la politique, voire la politique tout court.
L'ŒIL DE WILLEM
I
l y a quelque chose de frappant
et de décisif dans la manière
dont l’idée d’un «grand débat»
a si vite «pris» face à la crise dite
des «gilets jaunes», mais il ne faut
pas pour autant que cela masque
le contenu de cette crise.
Qu’est-ce qui frappe en effet dans
l’écho immédiat que cette proposition d’un «grand débat» a manifestement recueilli, quelle que soit
l’opinion que chacune ou chacun
peut s’en faire ? C’est que l’idée
d’un «débat» semble répondre à un
aspect, au moins, mais crucial, de
la crise actuelle. Ou plutôt elle
semble le révéler : cette crise est
aussi, elle est peut-être même
d’abord, une crise du langage,
une crise de la parole. Tout se passe
comme si nous vivions aujourd’hui
une crise de la parole publique, au
sens d’abord d’une crise des dis-
Tout se passe
comme si
nous vivions
une crise
des discours
politiques,
ceux-là mêmes
qui structuraient
auparavant
nos conflits,
et finalement
nos «débats».
cours politiques, ceux-là mêmes
qui structuraient auparavant nos
discussions, nos oppositions, nos
conflits et finalement en effet nos
«débats». Les projets politiques
fondés sur des principes opposés
et qui assumaient leur opposition
dans un cadre commun, voilà ce
qui semble s’être effondré et avec
eux les repères de nos désaccords
et de nos antagonismes. Oui, nous
parlons de la «gauche» et de la
«droite», des idées d’égalité et de liberté, vous vous souvenez ? Il y a
un lien, à coup sûr, entre leur effondrement et le surgissement, le
déchaînement même de paroles
publiques qui retrouvent les accents de la guerre et de la haine, ces
«passions» qui, certes, sont toujours là de toute façon, mais que le
langage humain a pour fonction de
traduire et de contenir, de refouler
en les exprimant.
Une crise de la parole, donc. Les
«réseaux», auxquels on attribue ce
déchaînement (et on a, certes, en
partie raison), n’y auraient pas
suffi. Il y fallait aussi cet écroulement des discours. Et c’est pour
cela sans doute que l’idée de débat
s’impose aujourd’hui comme une
solution crédible et même, à certaines conditions, comme une
nécessité vitale. On espère qu’il
puisse reconstruire le cadre de la
politique ou plutôt, à vrai dire, la
politique, tout court.
Mais il y a pour cela une autre
condition, non moins capitale, et
sans laquelle le remède risque
d’échouer et d’aggraver le mal. Une
condition qui porte cette fois sur le
contenu du débat, et non pas seulement sur sa forme, sans pourtant
qu’on puisse les séparer puisqu’ils
renvoient l’un et l’autre au même
problème qui est celui de toute
société, et à la démocratie qui est
la seule à y répondre, qui est, insistons, la seule solution ! Ce problème, c’est celui de la division qui,
en effet, n’est jamais seulement
celle des discours, mais qui est
d’abord celle de la société, une division qui est, en son fond, sociale.
Or, c’est bien cette question sociale
qui fait retour aujourd’hui dans
cette crise. Une nouvelle question
sociale, transformée de mille façons, mais encore sociale pourtant. Et, de ce point de vue, elle offre, tout comme le cadre du débat
qui ne suffit pas à lui seul, une
chance à la démocratie de se
u 23
reprendre et de s’approfondir.
Qu’est-ce que «la démocratie», sinon justement le régime politique
qui affronte toutes les divisions internes d’une société, et dont les degrés se définissent par les progrès
qu’elle fait dans cette lutte jamais
achevée? Le suffrage universel et
les cadres multipliés d’un débat
critique en font partie, à coup sûr.
Mais aussi les réponses aux divisions et inégalités sociales, qui
n’en sont pas séparables, même si
on tend depuis trop longtemps à
les séparer alors même que ces inégalités dépassent toutes limites.
C’est ce lien qui peut faire retour
aujourd’hui, et c’est cette occasion
qu’il faut saisir, au risque sinon de
voir en effet les dangers revenir et
s’intensifier encore.
Car la guerre des discours n’a pas
lieu seulement «dans» la crise et
sur le terrain, mais «autour» d’elle,
dans les commentaires et les «récupérations», entre des discours
concurrents qui prétendent lui
donner sens, parmi lesquels des
discours de haine qui déplacent la
division interne de la société sur
d’autres terrains et entretiennent
à dessein les passions et la guerre.
Il importe donc de construire le
cadre du débat mais aussi, nettement et fermement son contenu
social, sur tous les sujets concrets
et vitaux. Car il ne suffira pas non
plus d’un seul et «grand» débat,
mais il faudra plus d’un débat et
sur plus d’un contenu en partant
des enjeux discutés sur le terrain
avec tous les acteurs concernés,
par exemple entre mille sur la
santé ou l’éducation. Et cela jusqu’au niveau international, donc
européen en particulier, de manière urgente. De fait, l’Europe est
traversée elle aussi de divisions
sociales enfin partagées. Elle a
construit, dans chaque pays de
manière différente, et entre eux de
manière si perfectible, des cadres
pour le débat de sorte qu’elle peut
représenter, dans un monde de
plus en plus antidémocratique, un
espace commun capable de traiter
les problèmes communs et de définir des limites communes. Mais
il faut pour cela ne pas se contenter de la promotion d’un débat
(dans le cas de l’Europe à l’occasion des prochaines élections)
dont le retour est, certes, un signe
majeur et à tous égards critique. Il
faut lui donner le contenu qui est
le sien, sans lequel il donnera lieu
aux pires dérives, par une forme
sans contenu ou à l’opposé un
contenu que certains enflammeront sans le discuter et qui risque
de tout emporter. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michael Fœssel,
Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
24 u
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Les paradoxes français
L’élitisme
du pouvoir
choque d’autant
plus notre
égalitarisme
que l’ascenseur
social est au
point mort.
Q
u’il s’agisse de la
France en fureur des
gilets jaunes ou bien
de la France en dialogue des
maires portant leur écharpe
tricolore, les revendications,
les frustrations, les exigences, les priorités convergent
largement. Voici de nouveau
le pays, ou en tout cas, une
large partie des citoyens, engagé dans une contestation
sociale aux formes atypiques
mais au contenu très clair :
pouvoir d’achat, fiscalité, inégalités, c’est le modèle social
français qui est mis en cause,
son injustice, sa lourdeur, son
inefficacité. La France,
comme souvent, remporte en
Europe la palme de la contestation sociale, de la confrontation spectaculaire. Les sondages, immuables, le
montrent régulièrement,
l’Hexagone est au sein du
Vieux Continent largement
en tête du mécontentement,
du pessimisme, de la contestation sociale.
Le paradoxe est que la France
se trouve être aussi le pays occidental qui, avec la Scandinavie, a le budget social le
plus élevé, le bouclier social
le plus large, la protection sociale la plus ambitieuse. Certes, le taux de chômage reste
important (9%), légèrement
supérieur à la moyenne européenne, certes, le taux de
pauvreté est encore de 14 %
(légèrement inférieur à la
moyenne européenne), certes, le pouvoir d’achat a stagné ou s’est érodé depuis la
grande crise économique
de 2008, certes, le succès du
mouvement des gilets jaunes
le démontre, tout une fraction de la population vit mal,
vit douloureusement, notamment les milieux populaires
au travail et la classe
moyenne des territoires déshérités. Reste qu’il existe une
contradiction permanente
entre l’ambition de la politique sociale et ses résultats.
La France dépense de plus en
plus d’argent pour protéger
des citoyens qui se sentent de
plus en plus abandonnés.
Cela s’explique en partie par
des maladresses ou des
erreurs gouvernementales
(augmenter la CSG des retraités avant de baisser les impôts, imposer la baisse de
cinq euros des APL, inefficace et provocatrice, ignorer
l’impact social de la politique
antidiesel, etc.). Cela tient
également à la prodigieuse
lourdeur bureaucratique
française, à la marée continue des normes et des circulaires, à la contradiction absurde entre l’augmentation
du nombre des fonctionnaires et la diminution des services publics depuis vingt ans.
Cela se complique inexorablement avec une croissance
modeste et une très lente
augmentation de la productivité qui rendent plus difficile
les augmentations de salaire
ou même le maintien du pouvoir d’achat.
De surcroît, l’entrée dans un
monde nouveau subi, celui
de la mondialisation et dans
un monde nouveau voulu, celui de l’Europe, multiplie les
craintes et les peurs. Une
large fraction des Français a
le sentiment d’en être la victime innocente, une autre
large fraction redoute d’en
devenir par le déclassement
la prochaine perdante. La
France est intrinsèquement
pessimiste mais rarement les
circonstances ont été à ce
point réunies pour l’inquiéter
et alimenter le déclinisme et
le sentiment de vulnérabilité.
On dira que l’Europe tout entière est bousculée par ces
craintes, ces colères et ces rejets, comme en témoigne la
poussée populiste générale.
Le caractère politique des
Français en accroît cependant l’impact dans notre
pays. La France est en effet la
plus égalitariste des nations
occidentales et, en pleine période de protestation sociale,
se trouve dirigée par le plus
élitiste des pouvoirs. Cette
contradiction accidentelle
explique largement non pas
la colère sociale – elle a ses
propres facteurs, on l’a vu –
mais l’intensité subite de
cette colère. L’égalitarisme, la
violence du sentiment d’injustice, la détestation des privilèges, la rancœur devant les
inégalités, la haine des riches, bien plus marquée que
dans les pays voisins, tout
cela traverse et colore notre
histoire.
Or le modèle de mobilité sociale qui jadis et naguère atténuait les effets de ce tempérament, ce modèle est bloqué
depuis une génération, et les
Français en ont conscience.
L’ascension culturelle et
sociale est encalminée, cela
se mesure, cela se sent, cela
La France
est la plus
égalitariste
des nations
occidentales
et, en pleine
période de
protestation
sociale, se
trouve dirigée
par le plus
élitiste
des pouvoirs.
choque à juste titre. Coïncidence imprévue, la victoire
d’Emmanuel Macron porte
au pouvoir la plus élitiste des
équipes depuis bien long-
temps. Le Président luimême est un symbole social,
l’image d’une réussite personnelle fulgurante, de dons
individuels spéciaux, le reflet
aussi d’un milieu social trop
heureux.
Cela s’offre aux caricatures,
aux polémiques et aux
outrances. L’originalité de
son équipe gouvernementale
est une concentration quasiment sans précédent de
grands experts, de hauts
technocrates en lieu et place
des équilibres savants entre
hommes politiques blanchis
sous le harnais. L’élitisme au
pouvoir en pleine crise sociale, en pleine extrémisation
politique, en pleine décomposition démocratique, en
pleine phase de fureur et de
peur, c’est un autre paradoxe
français, un paradoxe politique compliquant un paradoxe social. •
FORUM
LE POUVOIR
A-T-IL UN SEXE ?
UNE JOURNÉE DE DÉBATS
À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
VENDREDI 8 FÉVRIER
AVEC CLÉMENTINE AUTAIN, ANNE
HIDALGO, RICHARD FERRAND,
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SAMEDI 26
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côtes de la Manche avec quelques pluies
faibles. La neige pourr ait se mêl er à la pluie
temporairement à l'avant du front. Le ciel
s'ennuage à l'avant.
L’APRÈS-MIDI La perturbation progresse vers
les régions centrales avec pluie et neige
mêlées. Le ciel est bien dégagé du sudouest au nord-est et pr ès de la M éditerranée.
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Horizontalement I. MATSUMOTO. II. INOX. OB. III. CGT. ALÈSE.
IV. KO. EXULTA. V. EUSCARIEN. VI. YMCA. EXPO. VII. MOÈRES. HL.
VIII. OINTS. MAO. IX. USAS. MING. X. SIR. PIE II. XI. ENSEIGNÉE.
Verticalement 1. MICKEY MOUSE. 2. ANGOUMOISIN. 3. TÔT. SCÉNARS.
4. SX. ÉCARTS. 5. AXA. ÈS. PI. 6. MOLURES. MIG. 7. OBÉLIX. MIEN.
8. STÉPHANIE. 9. OCÉANOLOGIE.
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GORON
VERTICALEMENT
1. Deuxième ville d’un pays d’Asie 2. Préfixe au palais # Fit avancer le train
3. Terres du milieu # Matière grasse # Deux voyelles et une troisième au
son 4. Du parquet, il fait son affaire # Il est ici seul avec ses flots de larmes,
d’autres flots emportant Virginie son aimée 5. Il vaut maintenant bien plus
qu’à l’époque # Précieux liquide 6. S’inspirer drôlement 7. Pas M., l’autre #
Doyenne des autos 8. Y aller, c’est notre pain quotidien 9. Mises à nu
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Taux de fibres recyclées:
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l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Ils avancent dans le vide
II. Equipage de personnage #
C’est le mot qu’il faut mettre
III. Peu soigné avant vite #
Tablier de cuisinier IV. Facilitera la prise en main # Le plus
léger des métaux, version allégée V. Tours de cou VI. Petit
halogène # Placé près du pis,
c’est dommage VII. Papier
emballant # Monnaie jamais
appréciée VIII. Le « démocratique » exista quatre ans
pendant lesquels un habitant
sur quatre est mort IX. Sans
contribution # Fruits, légumes
confits dans du vinaigre, du
sel… X. A l’intérieur, on se sent
à l’étroit # Grand Lac XI. Matrones que matent matons
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EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
Un faible front neigeux est présent du sudouest au nord-est en matinée. Il neige
toujours sur les Pyrénées. Le temps est bien
dégagé dans le sud-est et sur les Alpes.
L’APRÈS-MIDI Les nuages bas se
maintiendront à l'ouest alors que le soleil
devrait bien être présent de la région PACA
aux reliefs de l'est. Il neigera toujours
abondamment sur les Pyrénées.
Edité par la SARL
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«C’est mieux quand
l’envie de créer quelque
chose d’époustouflant
est partagée par tous»
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Simultanément
à l’affiche dans
trois nouvelles
productions à Paris et à
Lyon, Romeo Castellucci,
Dmitri Tcherniakov et
Krzysztof Warlikowski,
metteurs en scène stars,
radicaux et virtuoses,
détaillent leurs
démarches et leurs
inspirations.
Recueilli par
GUILLAUME TION
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Janvier 2019
I
CULTURE/
ROMEO
CASTELLUCCI
Le metteur en
scène italien de
58 ans débute à
Bologne au début
des années 80, en
créant la Societas
Raffaello Sanzio.
Il développe une
écriture scénique
radicale qui peu à peu quitte le champ
des performances arts plastiques et body
art pour s’intéresser au théâtre. Et, depuis
une dizaine d’années, à l’opéra. Immense
et indescriptible.
LUCA DEL PIA
PRÉPARATION
parle de cette culpabilité aux chanteurs. CerQuel déclic vous fait accepter de mettre tains commencent leur voyage intérieur.
en scène une œuvre ?
Autre influence, l’attentat contre le maire de
Romeo Castellucci: Quand un élément in- Gdansk, Pawel Adamowicz, qui a eu lieu il y
connu me touche. Je dois ressentir la possibi- a dix jours. C’était un homme politique apprélité de me perdre dans le sujet, mais aussi être cié. Il a été assassiné par un repris de justice.
victime de la musique, qui doit me toucher Le gars sort de prison et tue, pas du tout réinémotionnellement. Rien à voir avec l’in- tégré. Au contraire, il va plus loin encore dans
tellect. Je pense alors qu’il y a un parcours à son intention criminelle. Le système proaccomplir.
duit-il des criminels? Les questions que je me
Dmitri Tcherniakov: A chaque fois c’est dif- posais en lisant Michel Foucault reviennent.
férent. Mais il y a des titres dont j’ai toujours Il faut espérer que le théâtre et l’opéra puissent
rêvé et que j’ai proposés avec différents degrés changer la société, sinon on passe à la position
d’insistance. En principe, j’ai monté presque d’observateur. Et ce qu’on voit, c’est la chute,
tout ce que je voulais. A part deux opéras. Une les percées fascisantes, le peu de confiance en
Dame de pique qui devrait se faire à Paris. Et la politique. En Pologne, quand on est sorti du
le second, je ne le révèle pas, par superstition. communisme dont on avait honte, on se disait
Krzysztof Warlikowski : Le compositeur, qu’on allait construire un nouveau pays. Après
l’histoire, je cherche un élément auquel je les premiers échecs, on a commencé à chuter.
peux m’identifier. C’est mieux lorsque le hé- Et maintenant on se demande: est-ce qu’on
ros principal est déjà associé au compositeur. va mourir dans la chute?
Quand ce dernier s’identifie déjà à l’histoire
qu’il raconte.
CRÉATION
Comment abordez-vous le travail ?
La vidéo est-elle révolutionnaire ?
R.C. : Il est important de descendre dans ce R.C.: C’est une technique comme une autre.
champ de bataille en étant armé. L’arme est Je m’en suis servi pour Orphée et Eurydice,
la philologie. Le travail avec la dramaturgie mais c’était un film, pas un décor. Je n’utilise
est fondamental. Mon métier, c’est de maîtri- jamais la vidéo comme une prothèse scénoser le livret et à la fois de tomber dans le piège graphique. Elle enlève la flamme et apporte
de la musique. Je recherche l’oubli, l’amnésie, un autre vocabulaire, celui du cinéma.
à travers une écoute répétée mille fois, pour D.T. : Elle ne doit pas devenir une routine.
dépasser l’habitude, la fatigue de la tradition. Même si en principe, à Bruxelles en juin, pour
Je dois penser d’une manière enfantine que le Conte du tsar Saltan, je vais utiliser la vidéo
c’est moi qui invente même la musique. C’est d’une façon large. Cela m’inquiète. Mais je me
mégalomane et enfantin. C’est un rapport force à danser autrement.
schizo : être convaincu de tout connaître et K.W. : C’est une technique supplémentaire.
être perdu dans une forêt inconnue.
A la mode. La question reste celle de la nécesD.T.: Vous me demandez ça le jour du pic du sité des éléments. Quand j’utilise la vidéo
travail! Je ne pense pas de façon visuelle, ce performative dans la Voix humaine, c’est pour
qui m’importe, c’est capter le thème, l’extirper relier Bartók à Poulenc et Cocteau, circuler
de l’opéra. Quand j’arrive à formuler le thème, de l’opéra vers le théâtre lyrique et le film
tout ce que j’invente sert ensuite à raconter d’auteur.
ce sujet de façon forte et évidente. Il faut aussi Un chanteur est-il aussi un acteur ?
trouver une liaison organique entre cette idée R.C.: Les chanteurs doivent être des acteurs.
que j’ai de l’opéra et l’œuvre elle-même, pour C’est le problème. Bien chanter n’est pas suffiqu’on n’ait pas le sentiment qu’on colle du sant. Le chant est une discipline exigeante,
bois à du métal. Ensuite je réfléchis à l’esthéti- mais un chanteur doit avoir une conscience
que. Mais avant, j’ai des rituels. J’essaie de de l’espace et des corps, sinon le chant reste
tout lire, j’accumule les documents. Une dra- collé sur la musique. Dans un concert, tout va
maturge, Tatiana Vereshchagina,
bien, mais l’opéra est théâtre. Les
qui parle trois ou quatre langues, INTERVIEW
chanteurs doivent maîtriser leur
me les lit en russe et je fixe ce qui
corps pour être submergés par la
m’intéresse, tous les soirs, dans un café de vague émotive produite par le spectacle.
Moscou. On en sort à 3 heures du matin, cela D.T.: La comédie est un métier que les solistes
peut durer plusieurs mois. Mais il n’est pas dit n’ont pas appris. Quand je rencontre des
que le spectacle pousse à partir de ça. Souvent chanteurs avec un talent de comédien, c’est
il vient d’une pensée soudaine. Car je ne lis à chaque fois lié à leur personnalité. Ils n’ont
pas pour inventer, mais pour être légitimé pas fait d’école et ne possèdent pas de sysdans mes fantaisies.
tème de jeu. Mais si le chanteur est malléable
K.W.: Après avoir tout lu sur l’opéra et l’avoir et enthousiaste, alors on y arrive. Les solistes
entendu de nombreuses fois, je commence qui pensent que jouer est une charge de trop,
une recherche intérieure. Il faut vraiment je ne peux leur reprocher d’être paresseux,
fouiller en soi et trouver un univers dans le- mais je leur demande d’essayer de se laisser
quel on se sent fort et qui puisse s’associer à aller. Car jouer sur scène n’est pas une obligacelui du compositeur. Il y a aussi le cinéma. tion morne, c’est un énorme plaisir qu’il faut
Dans le cadre de Janacek, ce sont les films de se donner la chance de sentir.
prison. Vous voyez ce à quoi le cinéma arrive. K.W. : Chanteurs, acteurs, c’est toujours un
Ensuite il faut traduire cela et chercher com- défi. Je dis aux chanteurs: ce que tu fais, c’est
ment réussir une chose forte au théâtre. De la parfait, tu as réussi à faire un truc très fort.
maison des morts, c’est un univers masculin, Mais maintenant, il faut dépasser cela, aller
artificiel, d’enfermement. La culpabilité est plus loin avec tes émotions, sans nuire à
le premier sujet. Où se trouve ma culpabilité? l’opéra et en trouvant de nouvelles couleurs,
De quoi suis-je coupable dans le théâtre? Je en approfondissant. Cela les aide beaucoup.
DMITRI
TCHERNIAKOV
Le metteur en
scène russe de
48 ans est passé
par toutes les influences : danse,
cinéma et opéra. Il
fait ses débuts au
tournant des années 2000 en Russie. Ses productions, irracontables, peuvent tordre la narration des œuvres
jusqu’à en perturber le sens et provoquer
des polémiques, comme lors de la présentation de ses Dialogues des Carmélites en 2010 à Munich, ou Carmen à Aixen-Provence l’an dernier.
D. SPIEKERMANN-KLAAS
PHOTO BERTRAND STOFLETH
KRZYSZTOF
WARLIKOWSKI
Le metteur en
scène polonais
de 56 ans, ancien
assistant de Peter
Brook ou de Krystian Lupa, directeur du Nowy
Teatr, commence
sa carrière sur les
planches au début des années 90. Insaisissable et hypnotique, il fait figure de
précurseur à l’opéra, où il apporte depuis
une vingtaine d’années (Iphigénie en
Tauride, Don Carlos…) un style insaisissable et hypnotique proche du théâtre.
BARTEK WARZECHA
De la maison des morts,
de Leos Janacek, mis
en scène par Krzysztof
Warlikowski pour
l’Opéra de Lyon.
ls sont là. Romeo Castellucci, Dmitri
Tcherniakov et Krzysztof Warlikowski.
Trois des plus radicaux spécimens de metteurs en scène d’opéra se trouvent présents
en France au même moment, chacun à la
manœuvre sur une nouvelle production dont
les premières ont lieu cette semaine: le baroque Il Primo Omicidio, d’Alessandro Scarlatti,
pour l’Italien au Palais Garnier; le romantique
les Troyens, d’Hector Berlioz, pour le Russe
à Bastille ; et le moderne De la maison des
morts, de Leos Janacek, pour le Polonais à
Lyon. Le choc des titans.
Chacun de leur spectacle, attendu et multicommenté, déclenche des vagues de huées
indignées ou de félicitations éblouies, le jusqu’au-boutisme de la mise en scène semblant
dans leur cas se propager par contagion aux
réactions de la salle. Mais comment travaillent-ils? D’où viennent leurs idées? Quels
sont leurs rapports avec les chefs, les chanteurs, le public? Tous trois –de Lyon par téléphone pour Warlikowski, ou à Paris de visu
pour Castellucci et Tcherniakov– ont accepté
de répondre pour Libération à une série de
questions identiques sur la façon dont ils
conçoivent et pratiquent leur art et métier.
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A l’opéra, qui dirige? Le metteur en scène
ou le chef d’orchestre ?
R.C.: Pas de «prima la musica». Chef et metteur en scène doivent chercher un chemin
commun. L’opéra est une expression artistique
produite par une centaine de personnes. Le
tempo, la façon de diriger doit être imbriquée
dans la façon de faire bouger les acteurs. Nous
faisons des compromis, nous cherchons des
harmoniques entre nous. S’il y a de l’ego, cela
empêche tout travail et nuit au spectacle. Avec
René Jacobs, le rapport est idéal. J’ai plié certaines de mes attitudes et il a fait de même.
Parfois ce n’est pas facile, mais on partage le
même objectif, pas seulement Suite page 28
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
RÉCEPTION
Les Troyens, d’Hector Berlioz, mis en scène par Dmitri Tcherniakov pour l’Opéra Bastille. PHOTO VINCENT PONTET
sur le petit objet qu’on
crée ensemble, mais sur notre conception du
théâtre. René nous a fait découvrir en profondeur le livret de Primo Omicidio, qui n’est pas
qu’un support pour la voix, c’est un fil qui tient
la musique. J’observe chaque jour son travail,
monacal, avec une dévotion absolue pour la
musique et le théâtre. Car il ne faut pas oublier
que le baroque représente aussi le théâtre. Le
théâtre total était une invention baroque, redécouverte ensuite par Wagner.
D.T.: Cette hiérarchie, je m’en fiche. Mon ego
est sain. Ce qui m’importe, c’est que le caractère théâtral soit fort. Je n’ai pas pour objectif
que le théâtre doive vaincre la musique, car
il en vient. Moi-même je suis arrivé aux mises
en scène d’opéra car j’étais amateur d’opéra.
Je ne travaille que pour ce genre d’art et certainement pas contre. Ensuite, c’est mieux
quand l’envie de créer quelque chose d’époustouflant est partagée par tous.
K.W. : En réalité, ce sont des périodes différentes. Des créateurs arrivent, le chef est présent pendant les répétitions piano et rencontre cet univers. Est-ce que ça le fait
changer ? Cela lui donne-t-il des réponses
dans son propre travail? Plus tard, il revient
avec l’orchestre. Son état d’esprit est peut-être
différent. C’est un relais: chanteur, metteur
en scène, scénographe, costumier, pour à la
fin se retrouver avec l’orchestre et le chef qui
portent l’œuvre.
Y a-t-il davantage de femmes metteures
en scène ?
R.C.: Non, et c’est un manque. L’ambiance de
l’opéra est un peu trop… pas misogyne, mais
traditionnellement masculine. Je crois que
les choses sont en train de bouger. J’espère.
D.T. : Il y a toujours eu des femmes, moins
nombreuses que les hommes, mais je ne
crois pas que la proportion soit aujourd’hui
modifiée.
K.W. : Les femmes ont plus de mal que les
hommes pour s’imposer. Mais c’est aussi problématique de penser comme ça. Si je pensais
que j’ai plus de mal, ça provoquerait aussi des
choses en moi, une pression plus forte.
Avez-vous déjà connu des difficultés avec
des maisons d’opéra ?
R.C. : Certaines maisons de répertoire sont
pénibles. J’ai renoncé à une mise en scène im-
Suite de la page 27
«A l’opéra, tout doit être
préparé, il n’y a aucun
temps pour la recherche:
dès la première
répétition, c’est un train
lancé sans s’arrêter.»
Romeo Castellucci metteur en scène
d’Il Primo Omicidio de Scarlatti
portante dans une grande maison car nous
n’avions pas le temps de répéter. Pour eux, le
rapport à la création est secondaire, c’est le
volume qui compte. Mais je n’ai jamais subi
de censure. Ni même de «bons conseils». De
toute façon, je suis prêt à écouter les conseils
de tout le monde. Je ne suis pas convaincu
d’apporter la lumière. Un spectacle ne s’impose pas avec la force.
D.T.: Jamais de censure. Ça peut prendre la
forme d’un conseil, mais il n’y a pas eu de décision prise dans mon dos. Certaines productions ont été annulées, mais c’était au début
du processus. Cela pouvait aussi être de
ma responsabilité. A Vienne, pour Fidelio,
mon avidité de metteur en scène m’a affaibli.
J’ai voulu faire trop de choses complexes.
Je n’ai pas pu y arriver. J’étais brûlé
émotionnellement.
K.W.: Rien n’est donné dès le départ. Il y a un
dialogue, une lutte, du chantage, tous les
moyens sont bons ! Il faut découvrir la maison, à partir des ateliers, de la technique…
Même si elle n’est pas au niveau imaginé, on
conserve nos idées. Il faut alors être psychologue pour rallier les gens à son point de vue.
Avec une dévotion absolue pour les techniciens, les performeurs et le travail du chef,
bien sûr. Une bonne maison doit pouvoir satisfaire n’importe quelle idée excentrique et
lui donner la chance de s’exprimer. Ce n’est
pas évident au début, on ne sait pas trop où
on va. Ensuite, les idées sont plus claires. Patience, bonne volonté, et les compromis arrivent. Le soir de la première, je ne me dis pas
que j’aurais pu faire mieux. Lors d’une coproduction, on peut ensuite retravailler. La mise
en scène voyage, comme au théâtre. On peut
découvrir à Lyon ce qu’on n’a pas trouvé à
Bruxelles, par exemple.
Il Primo Omicidio, d’Alessandro Scarlatti, mis en scène par Romeo Castellucci
pour le Palais Garnier. PHOTO BERND UHLIG
Il vous arrive d’être hués. L’avis du public
change-t-il quelque chose?
R.C.: Non, je fais mon travail. Après, ce qui se
passe… c’est trop tard. Si ça va, tant mieux, si
ça ne va pas, tant mieux. Même si, selon moi,
il y a presque toujours quelque chose que je
n’aime pas. A l’opéra, tout doit être préparé,
il n’y a aucun temps pour la recherche: dès la
première répétition, c’est un train lancé sans
s’arrêter. De petites choses peuvent être corrigées mais tout doit être pensé avant les répétitions. On ne peut ni reculer ni faire une pause.
C’est la dimension la plus dangereuse de
l’opéra : on ne peut qu’avancer. Derrière toi,
100 personnes attendent des idées pour s’organiser. Il faut être préparé. Sur l’acte I de
Tannhäuser, j’ai avancé en laissant des problèmes subsister. Ça peut être fatal. Autre
danger: quelle que soit la longueur du spectacle, le temps de répétition est identique. Je
n’ai jamais compris pourquoi.
D.T.: Il est difficile de me plaire à moi-même,
je sais quand j’ai raté. Souvent je me rends
compte que je ne suis pas allé jusqu’au bout
de ma pensée, des éléments sont arrivés par
hasard. Et les gens me disent que c’est génial.
Alors je me sens très mal. Pour l’instant, je n’ai
frappé personne, mais qui sait dans dix ans
si je tiendrai encore tous mes centres de
contrôle (rires). Parfois, je suis content de
moi, mais la proportion est affreuse: 15% du
total, et ce n’est pas de la coquetterie. Tout le
reste, c’est peur, angoisse, douleurs : comment inventer, organiser, merde, ça j’ai foiré,
c’est pas la texture qu’il faut, la personne qu’il
faut, je manque de temps, mal à la tête, bientôt la première, qu’est-ce que je fous là, pourquoi cet opéra, cette ville, ce métier? Mais les
15% de satisfaction sont un dopant. Je me dis:
tel passage est si réussi que le reste n’est peutêtre pas si horrible, alors je vais essayer de
faire un autre opéra, et on verra. Au moment
où j’ai le sentiment d’avoir fait le maximum,
je pense tout de suite à autre chose, c’est un
mécanisme de défense, pour ne pas souffrir.
Car le postulat est faux: en vérité, j’aurais pu
faire mieux, toujours.
K.W.: On ne peut considérer les huées comme
une indication. Quand on a un peu d’expérience, on s’aperçoit qu’elles sont plus drastiques après la présentation d’une œuvre classique. Dans le contemporain, c’est un autre
public, une autre réception. Là, on peut se poser des questions, mais c’est rare. Je me sens
en tout cas partie du spectacle Je suis un des
seuls qui ont l’habitude de se présenter au public lorsqu’ils sont là. Pour Don Carlos, la
confrontation n’était pas très agréable, mais
je n’ai pas à reculer devant les huées. C’est
mon devoir d’avoir ce type de courage. •
IL PRIMO OMICIDIO d’ALESSANDRO
SCARLATTI m.s. Romeo Castellucci,
dir. mus. René Jacobs, à l’Opéra-Bastille
jusqu’au 23 février.
LES TROYENS d’HECTOR BERLIOZ
m.s. Dmitri Tcherniakov, dir. mus. Philippe
Jordan, au Palais Garnier jusqu’au 12 février.
DE LA MAISON DES MORTS de LEOS
JANACEK m.s. Krzysztof Warlikowski,
dir. mus. Alejo Pérez, à l’Opéra de Lyon
jusqu’au 2 février.
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
CULTURE/
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SCÈNES
Double deuil
à portée de voix
Réunissant deux
acteurs ayant vraiment
été confrontés à la perte
d’un enfant, «C’est
la vie» de Mohamed
El Khatib est une
superbe expérience
d’empathie.
psychanalytique. Sur ce point,
aujourd’hui que l’équipe enchaîne
à nouveau plusieurs dates en
France, il faut préciser : ils ne sont
pas liés uniquement par la perte
d’un enfant, mais aussi par la profession qu’ils exercent: ils sont acteurs. Et ça change tout.
C’
en tout cas Mohamed El Khatib à
pousser, derrière la porte documentaire et thérapeutique, une porte
dérobée, à double fond. C’est celle
du théâtre réfléchissant sur ce
qu’est le théâtre, poétisant ce que
les acteurs ont en commun –le jeu
et la douleur, le grand jeu de la douleur, jouer pour conjurer la douleur– , se demandant aussi ce qu’il
advient des masques sociaux lors
d’une expérience –la souffrance qui
terrasse – censée les détruire tous.
Peut-on jouer (avec) sa propre souffrance? A partir de quand Fanny et
Daniel, qui jouent ici le «rôle de leur
vie», sont-ils les personnages
autant que les acteurs malheureux
est la vie, c’est sublime,
mais pour l’heure la pièce
n’a pas bénéficié d’une
tournée phénoménale. Peut-être
parce que les spectateurs ne brûlent pas nécessairement d’aller
écouter deux personnes sur scène
témoignant de l’atrocité que fut
pour chacun la perte d’un enfant.
Ou parce que, si Fanny Catel et Daniel Kenigsberg ont accepté le projet que Mohamed El Khatib leur a
proposé à partir de leur triste histoire, ils n’aspirent pas non plus à la
ressasser sur les planches plus de
dix fois par an. Sans doute aussi
parce que tout le monde redoute le
misérabilisme, le voyeurisme, le
Masques sociaux. Ça autorise
Daniel Kenigsberg et Fanny Catel dans C’est la vie, de Mohamed El Khatib. PHOTO JOSEPH
de leur propre histoire ? Et nous,
spectateurs, a-t-on moralement le
droit de trouver que le comédien
qui souffre «pour de vrai» sur scène,
devant nous, joue bien ou mal son
propre rôle ?
Fanny Catel nous détend car ellemême se la pose, cette indécente
question, lorsqu’elle admet devant
le public que, «quand tu joues ta vie,
forcément tu surjoues ta vie», et
qu’elle ajoute, sous la gouverne
d’El Khatib, dont la façon de virevolter sur les dangereuses crêtes de
l’esthétique et de l’éthique ne nous
a jamais paru si gracieuse et opportune : «Je me console en me disant
que toutes les actrices qui ont perdu
un enfant ne le feraient pas aussi
bien que moi […], porter cette parole
à la scène.» C’est la vie est donc une
fiction documentaire sur la notion
suspecte de «deuil» et c’est aussi un
petit traité métathéâtral futé, incisif, qui salue autant Diderot et son
Paradoxe sur le comédien que les
travaux sociologiques d’Erving Goffman sur la notion de «stigmate»
–peut-on regarder «normalement»
celui qui endure une perte qui nous
est donnée comme la plus abominable d’entre toutes ?
Sésame. Quant à la question de
l’«instrumentalisation», elle est dégoupillée comme une grenade puisque les intérêts sont entièrement
partagés: par les deux acteurs, pour
BANDERET
exorciser, par l’auteur, pour créer,
par les spectateurs, pour assouvir
leur curiosité. Autant admettre ce
drôle de jeu et rire de ses rouages, de
ce rire vachard qu’El Khatib voit
comme un sésame vers le pathos. Il
permet en tout cas que s’active,
dans cette petite salle, une mécanique magique mais rare aujourd’hui
au théâtre, celle qu’on appelait
autrefois la catharsis.
ÈVE BEAUVALLET
C’EST LA VIE de MOHAMED
EL KHATIB Du 30 janvier
au 8 février au Théâtre national
de Bretagne, Rennes (35).
Puis à Alfortville, Beauvais,
Douai, Chambéry et Paris.
«Ruine», champ d’investigations
Ex-coanimateur du collectif Ivan
Mosjoukine, Erwan Ha Kyoon Larcher
présente au CentQuatre un solo aussi
singulier que le festival qui l’héberge.
L
e monde, en général,
et les journalistes, en
particulier, exigeant
des repères, on a rangé
Erwan Ha Kyoon Larcher
chez les circassiens. Une
famille d’accueil aux nombreuses ramifications, d’où
l’intéressé se plaît pourtant
à fuguer. Donc, acrobate,
oui, mais aussi musicien,
chanteur, danseur et comédien. Ainsi se présente le
pedigree d’un artiste qui,
au gré de sa jeune carrière
a, mine de rien, déjà frayé
avec Christophe Honoré,
Cédric Orain, Philippe
Quesne, Pauline Simon…
Son sauf-conduit remonte
à 2012-2013, période durant
laquelle il coanime le collectif Ivan Mosjoukine qui,
le temps d’un spectacle clé,
De nos jours (Notes on the
Circus), réforme les canons
en vigueur. Depuis, les
quatre membres ont pris
des routes séparées : après
Vimala Pons et Tsirihaka
Harrivel prolongeant
en 2016 l’expérience avec
Grande (la première se faisant aussi un nom au cinéma), puis Maroussia
Diaz Verbèke tentant l’an
dernier un Circus Remix à
la fois érudit et plutôt raté,
place maintenant à Erwan
Ha Kyoon Larcher.
Créé au CentQuatre, dans
le cadre du festival justement nommé les Singuliers, Ruine prend la forme
d’un jeu de piste accidenté ;
sorte de Fort Boyard da-
daïste où, stricto sensu,
l’homme scie la branche
sur laquelle il est juché (au
sommet d’une potence) ; va
au paroxysme de la résistance physique en enlevant
un à un les blocs de ciment
où il se maintient en équilibre précaire sur les mains ;
ou, muni d’un arc, décoche
des flèches dans une cible
douée de parole qui, à chaque impact, lui répond
(«Démerde-toi», «Change
de peau quand ça ne te va
plus…»).
Complétons le chariot avec
des alvéoles garnis d’œufs
frais, des amphores, une
plante grasse, des sacs de
gravier et, en bréviaire, le
Yi King, ou Livre des mutations, ancestral manuel divinatoire chinois, et l’on
obtient l’agrégat résolument hétéroclite d’éléments à partir desquels
l’archer Erwan Ha Kyoon
exprime, sous une lumière
crue, une sincérité rêche,
Barrier, démontrant avec
brio que l’homme et le chat
sont félins pour l’autre, la
troisième édition des Singuliers s’étale jusqu’au
16 février. Malaxant théâtre, musique, danse et cirque, une douzaine de propositions jalonnent le
parcours, effectivement
aventureux. Du casting
haut de gamme, on extraira, entre autres, les
noms d’Olivier Dubois
(Pour sortir au jour),
Mélissa von Vépy
(Noir M1), Jacques
Gamblin (Mon Climat)
et Johann Le Guillerm
(le Pas Grand-Chose).
GILLES RENAULT
Erwan Ha Kyoon Larcher. PHOTO Y. LABROUSSE
tour à tour narquoise et tracassée (cf., égrenés en
voix off, les clichés plus ou
moins racistes liés aux
Asiatiques). De telle sorte
que l’échafaudage Ruine
tient autant de la perfor-
mance hardie que du spectacle au sens basique du
terme – qu’à l’évidence, il
n’a de cesse de chahuter
et pervertir.
Ouvert le 19 janvier avec la
reprise du Gus de Sébastien
RUINE d’ERWAN HA
KYOON LARCHER
CentQuatre, 75O19.
Jusqu’au 2 février.
Dans le cadre du
festival les Singuliers
(jusqu’au 16 février)
Rens. : www.104.fr
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Jonas Mekas, veilleur perdu
Par
JÉRÉMY PIETTE
I
l y a presque un an jour pour jour, un
homme très âgé à l’allure de berger –son
béret gris foncé, ses habits bleu roi– laissait résonner sa voix chantante, prédicateur
et cinéaste sans foyer, entre les murs de la
Cinémathèque française lors d’une rétrospective consacrée au cinéma lituanien :
«Vous pouvez réaliser un film avec n’importe
quelle caméra, voire pas de caméra du tout.
Ça ne fait pas grande différence.» Voici
les mots avisés d’un père du cinéma expérimental, d’un immense cinéaste tout court,
d’un «œil-caméra», capable d’attirer et
retenir des vies entières, œil qui vient de se
clore à jamais. Jonas Mekas s’est éteint
mercredi dans son sommeil, paisiblement,
à l’âge de 96 ans.
Filmeur de génie, poète, critique… Le
Lituanien fut l’un des plus grands cinéastes
qu’ait connu l’Amérique, vaillant compagnon
de la beauté aux côtés de Warhol, Lennon
ou Genet. Il est mort mercredi après 96 ans
d’une vie qui valait bien des romans.
Walden (1969), Lost Lost Lost (1976), Scenes
From the Life of Andy Warhol (1990), This Side
of Paradise (1999), As I Was Moving Ahead
Occasionally I Saw Brief Glimpses of
Beauty (2000) : pour toujours et définitivement légende, le cinéaste underground, critique (fondateur de la revue Film Culture, il
chronique pour le Village Voice) poète et écrivain, a filmé de sa caméra Bolex, haché, at-
trapé depuis 1949 les égéries d’une Amérique
pop, underground ou Fluxus (Andy Warhol,
Jackie Kennedy, John Lennon, Yoko Ono, Zefiro Torna, le Velvet Underground…) avec la
même force et la même délicatesse amoureuse et fragmentée que lorsque l’œil-caméra
retrouva sa mère en 1971, après vingt-sept ans
d’exil loin de sa Lituanie natale (Réminiscences d’un voyage en Lituanie, 1972). C’est enfin
avec des kilos de pellicules qui se sont déversées comme la lumière d’un phare qui ne voudrait plus s’éteindre qu’il captura Brooklyn la
nuit, des enfants qui se battent à l’aide de faux
pistolets, les acrobates vacillants et lumières
criardes d’un cirque (Notes on the Circus,
1966), ainsi qu’il se fit témoin des cris de manifestants pour la paix et autres chants des
communautés lituaniennes rassemblées…
Autant de séquences tremblotantes et discontinues, griffées, palpitantes comme un cœur
aux battements irréguliers, images et sentiments en patchwork, vies en fragments, surimpressions, rêves attrapés du bout d’un filet, en somme une fresque et un total
enregistrement du vivant.
«Le désespoir de l’exil»
Né le 24 décembre 1922 dans une famille protestante au cœur du village de Semeniskiai,
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
Jonas
Mekas à Paris,
en octobre 2000.
PHOTO BRUNO CHAROY
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CULTURE/
Jonas Mekas lit en douce –grâce à son oncle
et quelques voisins gauchistes – Dumas,
Hugo, Dickens, Gogol, Tourgueniev…
En 1944, lui et son frère Adolfas se voient
poussés à fuir un pays sous l’Occupation allemande. Fuite manquée vers le Danemark.
Tous deux connaissent les affres de la détention dans un camp de travail près de Hambourg, puis se réfugient dans une ferme allemande du Schleswig-Holstein, jusqu’à sauter
de trains bondés en camps de déplacés avant
d’atteindre un soir (Jonas Mekas est alors âgé
de 25 ans) le port de New York en 1949, scènes
qu’il décrit dans son bouleversant Je n’avais
nulle part où aller, journal écrit entre
juillet 1944 et août 1955.
«Une fois qu’on est parti de chez soi, on n’est
plus jamais chez soi.» Mais encore: «C’est ma
nature de filmer tout ce que je traverse»,
peut-on aussi entendre dans Lost Lost Lost
– l’un de ses fameux journaux filmés. Car
l’homme, avec son frère, sitôt le pied sur la
terre ferme, part s’acheter une caméra Bolex
pour une toute petite poignée de dollars et
commence à capter «des images et des sons
enregistrés par une personne en exil». De longues errances à travers Manhattan, des passants-fantômes qui grouillent dans les rues,
l’arrivée d’une nouvelle vague d’immigrants,
une promenade à travers Greenwich Village,
des policiers à cheval, les rushes datent
de 1949 à 1963 et sont rassemblés plus de
vingt ans plus tard sous ce titre qui entonne
trois fois sans ponctuation le mot «perdu».
Mekas invoque une figure qui lui sert, dans
un même mouvement, à donner corps et voix
à son errance : «Oh, chante Ulysse, chante le
désespoir de l’exil, chante le désespoir des petits pays ! Je vous ai vus, et j’ai pris des notes
avec ma caméra.» Vibrante de tristesse,
la voix off de l’homme prolifère, martèle
et caresse le long de la pellicule. S’intègrent
aussi des inserts rédigés à la machine à écrire
qui annoncent les scènes à venir («Quelque part dans le Connecticut», «Gambader
avec Arlène et Edouard», «Au New York Theater»).
«Je vis, donc je fais des films. Je fais des films,
donc je vis» : son mythique Walden de trois
heures, ramassé sous l’appellation ouverte
«diaries, notes and sketches» («journaux, notes
et croquis»), tourné en grande partie à New
York entre 1964 et 1968, est un autre parcours
du temps –on peut s’y glisser comme en sortir,
puis mieux y revenir– à la vie comme au sommeil, le temps s’effile sous les rayons du soleil.
On y perçoit l’ébullition d’une scène underground sixties –défilent là les saisons et les
icônes, Allen Ginsberg, Jack Smith, Nico, Peter
Kubelka… Gerard Malanga et Edie Sedgwick
avec leur fameuse «danse du fouet» à l’occasion d’un concert du Velvet. Mekas tournoie
dans cette incandescence avant-gardiste, et lui
qui connaît si bien les effets du rejet ou d’être
perçu comme «étranger», se fait fervent défenseur d’un cinéma marginal américain, d’autres
formes nouvelles ou expérimentales, tout en
luttant constamment contre la censure.
Anti-hollywoodien et critique passionné, il
participe au lancement de la revue Film Culture en 1954 et devient responsable de la rubrique «Movie Journal» dans le Village Voice
de 1958 à 1976 – là il y acclame entre autres
chefs-d’œuvre Pull My Daisy des cinéastes Robert Frank et Alfred Leslie, tout comme le travail de John Cassavetes. En 1959, il forme avec
d’autres compères et cinéastes (de Peter Bogdanovich à Lionel Rogosin en passant par
Frank et Leslie), le New American Cinema
Group à la recherche d’une nouvelle vague
américaine –puis la Film Maker’s Cooperative,
société de distribution «non discriminatoire».
Ce combat l’amène à défendre et projeter des
films jugés comme sulfureux tels Flaming
Creatures de Jack Smith ou, en 1964, Un chant
d’amour de Jean Genet, ce qui le conduira
deux fois à passer par la case prison, mais le
poussera d’autant plus à créer sa fameuse Anthology Film Archives en 1970, gigantesque cinémathèque du Lower East Side regroupant
de nombreux films avant-gardistes, passant
du ciné porno de Hoboken jusqu’aux fantaisies brûlantes d’un Kenneth Anger.
«Je n’étais qu’un passant»
Outre ses grandes fresques de vie, lorsqu’il
retourne en Lituanie en 1971, ou lorsqu’il assemble son grand As I Was Moving Ahead
Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty
(qui couvre une période de 1970 à 1999), ce
sont aussi ses petits films, ou mini-portraits,
très accélérés tels que Scenes from the Life
of Andy Warhol (1990) ou This Side of Paradise (1999) qui clignotent très fort en nous tandis qu’ailleurs la lumière s’éteint. Nous sommes en 1972 et l’été flamboie dans les
Hamptons. Lee Radziwill, sœur cadette de
Jacqueline Kennedy-Onassis, loue la demeure
d’été d’Andy Warhol à Montauk et les services
de Mekas afin que ce dernier enseigne aux enfants John F. Kennedy Jr et Caroline Kennedy,
la photographie et la vidéo. On y voit Andy
Warhol (que Mekas rencontra bien avant
en 1962 par l’intermédiaire de Naomi Levine)
y prendre en photo les adolescents qui se battent avec de la crème. Ils courent sur la plage,
se chamaillent encore, disparaissent dans le
temps, puis reviennent là.
Les couleurs déchirent le cadre, les étincelles
forment des abysses. Andy signe des Polaroid.
En insert : «La vie était simple et stupide»
This Side of Paradise, 1999. RE:VOIR
s’inscrit en lettres capitales. Les images clignotent comme autant de paupières qui papillonnent vivement, avec des souvenirs qui
s’échappent, menacés de filer pour toujours
dans l’oubli. Mais Mekas les secoue, joue avec
les photogrammes, rembobine, et de justesse
les ramène à la surface, les lovant dans des
boucles, leur soufflant de ne jamais partir.
Sa voix encore dans Lost Lost Lost: «Les vents
Scenes from the Life of Andy Warhol, 1990. JONAS MEKAS. COURTESY LIGHT CONE
m’ont amené ici, et je vous vois, et je vous enregistre. Je me demande si je vous ai jamais compris, si j’ai jamais vraiment compris ce que
vous représentiez, ce que vous avez enduré.
Mais j’étais là. Je n’étais qu’un passant, venu
d’ailleurs, de complètement ailleurs, observant
tout cela, avec ma caméra, et j’ai enregistré, j’ai
enregistré tout cela. Je ne sais pas pourquoi.»
L’échine de l’errance
Pourquoi chercher le pourquoi? Après avoir
vécu des années en captivité, et parcourant
d’autres années plus longues encore à se balader sur l’échine de l’errance, Jonas Mekas a
simplement fait de son regard de tous les
jours une caméra, comme certains lient des
amitiés par des biais divers, lui le faisait la Bolex greffée à l’œil –ou tout autre dispositif et
caméra cheap plus tard qui lui permit de
continuer à la volée ces petites vidéos qu’il archiva jusqu’en novembre 2018 (comme en témoigne son site): «J’étais avec vous. Je devais
l’être, vous étiez, vous étiez, le sang de ma ville,
le battement de son cœur. Je voulais prendre
son pouls, ressentir son excitation.» Mais tout
d’un coup, un pouls s’est arrêté. De nombreuses fois aussi (comme lors de son dernier passage à Paris), Mekas conseillait à toutes les
jeunes caboches de ne pas courir trop vite vers
les écoles de cinéma, parfois très dur: «Ce sont
des morgues.» D’autres fois plus expansif et
coquin : «Si vous commencez à étudier le cinéma, vous allez commencer à faire des films
comme tout le monde.» •
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Libération Vendredi 25 Janvier 2019
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Sabre au clair
Elise Arfi Avocate de MHD et de Ziad Takieddine,
cette fantassin du droit raconte dans un livre sa relation
judiciaire vibrante et vampirique avec un pirate somalien.
«E
crire comme on parle et on crie. Il nous restera ça.»
En son temps, Charles Aznavour louait ces mots
que l’on jette sur une page avec la satisfaction sincère (et naïve ?) d’avoir dit quelque chose. Dire pour expier,
malaxer, apprivoiser sa propre destinée. Avec Pirate n°7, histoire de son assistance homérique auprès de Fahran, un similicorsaire somalien, Elise Arfi s’essaie un petit peu à tout cela.
A ceci près qu’elle ne dit pas les choses, elle les hurle. Encensé
par le monde judiciaire, son récit narre
la rencontre vampirique que chaque avocat noue un jour ou l’autre avec un client.
Pourquoi celui-ci? Parce que le cœur a ses
raisons que la raison ignore, ni plus ni moins. Voilà la vie du
conseil soudain peuplée d’un être exogène, devenu objet de
félicité et d’affliction. Un être que l’on aime (à tout rompre)
et que l’on maudit (à temps plein). Un être qui sublime et
consume, qui attendrit et importune.
Elise Arfi est née à Dieppe (Seine-Maritime), une cité dont les
pirates domptaient la Manche à l’époque moderne. Fahran
vient de Kismaayo, une ville aux confins des côtes somaliennes.
Chez l’avocate, les canonnades des galions ornent désormais
les tapisseries. Chez son protégé, les skiffs se lancent toujours
à l’assaut de la marine marchande. Le 8 septembre 2011, l’abordage a été porté sur le Tribal Kat, un catamaran barré par un
couple de plaisanciers français. Eux cabotaient autour du
monde. Mais les pirates et leurs familles avaient l’estomac dans
les talons, la faute à un PIB desséché. En soi, l’attaque est sordide. Le navigateur toulonnais est abattu sous les yeux de sa
femme. La marine espagnole intervient violemment. Deux des
assaillants tombent à l’eau et se noient. Les sept autres, dont
Fahran, sont cueillis, embarqués dans un
avion et déférés au tribunal de Paris.
C’est ainsi qu’Elise a rencontré Fahran. Ou
plutôt «X SD», pour «X se disant», comme
dénommé sur les documents judiciaires. Pour les magistrats
français, le Somalien est alors un homme sans âge, sans document d’identité, les guenilles et les cheveux encore salés par
les eaux du golfe d’Aden. Elise Arfi, elle, est une jeune et mordante secrétaire de la Conférence du stage des avocats. A ce
titre, elle assure la défense d’urgence des plus démunis. Lorsque son confrère de perm l’appelle, elle ignore qu’elle va hériter du concubinage le plus éprouvant de sa vie.
Seul dans la souricière du palais de justice, Fahran pleure. De
la France, il ne connaît ni le nom, ni la langue, ni même l’exis-
LE PORTRAIT
tence. L’avion qui l’a extrait de la Somalie aurait pu le déposer
sur la planète Mars qu’il n’y aurait eu aucune différence. En
pénétrant dans le bureau du juge, croyant bien faire, Fahran
s’agenouille sous sa chaise. Colère immédiate du magistrat,
associant le geste à une grossière légèreté. Mais Elise Arfi n’est
pas au bout de ses surprises: au cœur du désespoir, Fahran se
retranche dans ses croyances ancestrales. Les premières semaines, il se méfie comme de la peste de son avocate. «Il pensait que j’étais mandatée pour l’empoisonner ou l’ensorceler»,
dit-elle. En détention, l’homme se mutile et dépérit.
Au fil du temps, Elise Arfi remarque qu’il porte des traces de
coups. Isolé dans la jungle de Fresnes, le jeune Somalien est
battu, racketté. La justice, sur la base de tests osseux à tout le
moins foireux, l’a déclaré majeur. Lui assure n’être qu’un adolescent. L’expert chargé de trancher dira des années plus tard
à l’audience : «J’ai dit qu’il avait 18 ans mais j’aurais pu
dire 17 et demi…»
Sorcière hier, Elise Arfi devient sa bienfaitrice. Fahran peuple
ses espoirs et ses peines. Heureusement, pour adoucir son
sacerdoce, elle peut compter sur Yusuf Khawaje, traducteur
haut en couleur, citant Montesquieu comme un livre. Mais
alors que tout allait déjà mal, l’invraisemblable se produit.
Malade de façon récurrente, Fahran est extrait de sa cellule
et subit… l’ablation d’un poumon. Personne n’est prévenu. Pas même son conseil.
28 novembre 1975
En l’apprenant, elle hurle
Naissance à Dieppe.
(encore) de rage: «Comment
5 février 2005
peut-on retirer l’organe d’un
Prestation de serment.
homme qui ne comprend pas
1er janvier 2011 Elue
ce qu’on lui dit?» La violence
6e secrétaire
carcérale ne l’étonne guère.
de la Conférence.
En prison, le corps échappe
14 avril 2016
presque toujours à son proCondamnation
priétaire. Toutes proportions
de Fahran.
gardées, elle aussi a subi
12 octobre 2018 Pirate
une humiliation physique.
n°7 (Anne Carrière).
Un jour de visites au parloir,
des surveillants lui font retirer son soutien-gorge. Les baleines métalliques fanatisent le
détecteur de métaux, qui bipe frénétiquement. La voilà poitrine à l’air, devant des fonctionnaires inquisiteurs : «Ils ne
m’ont rien épargné. Je leur ai dit: “J’ai un string, vous voulez
l’examiner lui aussi ?”»
Elise Arfi est un fantassin du droit. Outre Fahran, elle guerroie
désormais au côté du rappeur Mohamed Sylla, aka MHD, mis
en examen pour son implication présumée dans une rixe mortelle. Mais son client le plus grandiloquent demeure l’intermédiaire libanais Ziad Takieddine, qui accuse Nicolas Sarkozy
et les siens de s’être servi dans la bourse du colonel Kadhafi.
Avec lui aussi, elle a créé une relation particulière, entre tendresse et besogne: «Takieddine n’a plus rien. Sa procédure de
divorce l’a brisé, ses biens ont été saisis. Reste donc sa parole.
Le clan Sarko essaie de le faire passer pour un vieux dégénéré
mais 1) il s’auto-incrimine dans certaines infractions; 2) l’histoire lui donne peu à peu raison.»
Ziad et Elise, pain bénit pour les complotistes! Depuis les origines, l’affaire libyenne est chroniquée par le journaliste de
Mediapart Fabrice Arfi. Voilà comment Elise Arfi a été érigée
en femme de, accusée de rencarder en loucedé le pure-player
au nom des liens du mariage. En réalité, Elise Arfi et Fabrice
Arfi n’ont aucun lien de parenté – même si la vie a offert un
grand frère à Elise– qui s’appelle (si, si, c’est vrai) Fabrice! Fille
de médecins d’ascendance algérienne, l’avocate a grandi dans
une ZUP. Elle en conserve un sens de la démerde et de la combativité. Ses potes la dépeignent en Béatrice Dalle des prétoires, gouailleuse, parfois jusqu’à l’excès. «Elise est tellement
entière qu’elle se laisse parfois emporter. Pour elle, être avocate
signifie faire barrage de son corps», observe sa consœur Julia
Katlama. Situé près de la place de la République, l’appartement de l’avocate est à son image: un bordel assez rock’n’roll,
où les volumes de Rimbaud côtoient une fausse colombe figée
sur un perchoir. Une plante dévale le mur, le cendrier se remplit pendant que deux petits mecs (ses enfants) se réapprovisionnent en Pulco citron. Leur père est un amour passé,
cador de la finance londonienne. Dans cette vie vrombissante,
un être n’est jamais loin: un ex-naufragé somalien à qui Elise
Arfi a rendu sa dignité en dépit de sa condamnation, certes
légère, à six ans de prison : Fahran Abchir Mohamoud. •
Par WILLY LE DEVIN
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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