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Libération - 28.01.2019-1

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11713
LUNDI 28 JANVIER 2019
www.liberation.fr
ENFANCE
EN DANGER
Michel Legrand vers 1970. PHOTO MICHAEL OAKS. GETTY IMAGES
L’ÉTAT
RÉPOND
ENFIN AUX
APPELS
Michel
Legrand
Chef de
bandes
PAGES 28-31
Gilets jaunes :
la blessure de trop ?
PAGES 18-21
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
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MARTIN COLOMBET
Sollicité depuis des mois par tous
les professionnels du secteur,
le gouvernement dévoile ce lundi
un plan très attendu pour
la protection de l’enfance. PAGES 2-6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
C’est une évidence mais
mieux vaut le rappeler,
car beaucoup ont tendance
à l’oublier : les enfants
d’aujourd’hui sont les
adultes de demain. Et,
comme le souligne l’enquête que nous publions,
les mineurs en danger courent de grands risques de
devenir délinquants s’ils
ne sont pas sortis à temps
d’une famille dysfonctionnelle. «Aujourd’hui, je pose
malgré moi les graines de la
délinquance», déplore
ainsi cette éducatrice rongée par la culpabilité d’être
arrivée trop tard pour aider
un mineur avant qu’il ne se
retrouve impliqué dans un
trafic de drogue, faute de
moyens pour le protéger,
et notamment d’une structure d’accueil. Phrase accablante qu’il faudrait graver
sur les frontons de tous les
établissements publics
chargés de la protection de
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Prioritaire
l’enfance. Et qui devrait
rendre ce secteur hautement prioritaire. Car le
constat est terrible pour le
mineur concerné, mais
aussi pour l’éducateur impuissant et, au-delà, pour
la profession tout entière,
qui suscite de moins en
moins de vocations tant le
métier est devenu impossible. C’est un cercle vicieux
sans fin. Et l’on ne parle
même pas de ces jeunes de
18 ans soudain à la rue car
considérés comme des
adultes. Il aura fallu plu-
Libération Lundi 28 Janvier 2019
sieurs manifestations et
appels au secours de travailleurs sociaux et de juges des enfants pour que le
gouvernement prenne la
mesure du drame. La nomination en urgence, vendredi, d’un secrétaire
d’Etat à la protection de
l’enfance parviendra-t-elle
à limiter la casse ? On en
aura un aperçu ce lundi
avec le plan que doit dévoiler le gouvernement. Le
temps presse car, parallèlement, le nombre de mineurs étrangers en déshérence ne cesse de croître et
les moyens manquent là
aussi cruellement. «Il y a
toujours, dans notre enfance, un moment où la
porte s’ouvre et laisse entrer
l’avenir», disait Graham
Greene. Aujourd’hui, beaucoup de ces mineurs en
souffrance aimeraient surtout qu’une porte s’ouvre et
laisse entrer l’enfance. •
La protection
de l’enfance
abandonnée
à elle-même
Confrontés à un grave manque
de moyens, les travailleurs sociaux
ne sont plus en capacité d’assurer la prise
en charge ni le suivi des mineurs
en danger. Le gouvernement annonce
enfin une «stratégie nationale».
Lors d’une manifestation de travailleurs socio-éducatifs à Lille, le 6 novembre. PHOTO
Par
ANAÏS MORAN
E
ffet d’annonce ou véritable réveil tardif?
Après plusieurs mois d’attente ponctués de rendez-vous manqués, le gouvernement doit dévoiler ce lundi sa «stratégie
nationale pour la protection de l’enfance et de
l’adolescence» (lire ci-contre). Le député de La
République en marche Adrien Taquet, nommé
vendredi secrétaire d’Etat chargé de la Protection de l’enfance auprès du ministère des Solidarités et de la Santé, aura la mission de la
mettre en œuvre. Voilà plus d’un an que le
principe d’une «stratégie nationale» avait été
évoqué: un an durant lequel les professionnels
de la protection de l’enfance, qui s’occupent
à l’heure actuelle d’environ 330000 mineurs
en France, ont informé, alerté, puis protesté
face au naufrage de leur secteur. «Est-ce que
c’est un soulagement de voir le gouvernement
se préoccuper des enfants que nous n’arrivons
plus à protéger correctement ? Il est trop tôt
pour se prononcer», commente Marie Mon-
treau, éducatrice à l’unité territoriale de prévention et d’action sociale de Tourcoing-Mouvaux (Nord). «Tout ce que je peux dire, c’est que
nous sommes épuisés et que nous attendons le
gouvernement au tournant.»
Car depuis cet été, ça gronde de partout. En
juin, des centaines de travailleurs sociaux ont
manifesté à Nantes, lors des Assises nationales de la protection de l’enfance, pour dénoncer «un manque de moyens» engendrant une
«impossibilité de mener à bien [leurs] missions». Cet automne, ce sont leurs collègues
de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) du Nord qui
ont mené une grève de dix jours. Les quinze
juges des enfants de Bobigny ont rapidement
rejoint la contestation en lançant début novembre un «appel au secours» face à la «forte
dégradation des dispositifs de protection de
l’enfance» en Seine-Saint-Denis (lire pages
4-6); 183 autres confrères et consœurs de tout
le pays leur ont emboîté le pas. Le 7 décembre, une centaine de personnels de la protection de l’enfance d’Indre-et-Loire ont interrompu la session ordinaire du conseil
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
u 3
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Un plan pour
ne pas laisser
l’enfance en plan
Le gouvernement,
qui a annoncé
la création d’un
secrétariat d’Etat
spécifique, doit
préciser ce lundi
une série
de mesures.
«I
l est clair que nous devons faire mieux.»
Lors de l’annonce de
la création d’un secrétariat
d’Etat à la Protection de l’enfance, vendredi, le Premier
ministre, Edouard Philippe,
a souligné le «défi majeur»
soulevé par ce secteur et reconnu un «certain nombre de
dysfonctionnements à corriger». «L’enjeu est de faire en
sorte que notre dispositif, l’ensemble des partenaires qui interviennent en matière de
protection de l’enfance, la justice, les services sociaux, les
conseils départementaux, les
associations, l’Education nationale doivent pouvoir travailler collectivement à obtenir de bien meilleurs
résultats», a insisté le Premier
ministre en présence
d’Adrien Taquet, ce député de
la majorité chargé de porter la
future «stratégie nationale
pour la protection de l’enfance
et de l’adolescence».
Un plan d’action, dont le
principe avait été acté dès
janvier 2018 puis abordé de
manière plus concrète en novembre par la ministre des
Solidarités et de la Santé,
Agnès Buzyn, doit être annoncé ce lundi. Parmi les
pistes sur la table devraient
notamment figurer la revalo-
ANTOINE BRUY. TENDANCE FLOUE
départemental pour alerter sur la situation de
ce «secteur sous haute tension». Un coup de
gueule qui s’est amplifié le 11 décembre à
Lille, lorsque plus de 2 000 travailleurs des
Bouches-du-Rhône, de Haute-Savoie, du
Rhône, du Maine-et-Loire, du Nord et d’Ilede-France se sont réunis pour une «première
mobilisation nationale».
Parcours. Jusqu’alors, le gouvernement
s’était, en guise de réponse, déclaré prêt à réformer la justice des mineurs. Ainsi, le 23 novembre devant l’Assemblée nationale, la garde des
Sceaux, Nicole Belloubet, annonçait vouloir
«accélérer les délais de jugement des mineurs»
et créer vingt nouveaux centres éducatifs fermés (CEF). Ce projet de réforme clairement
orienté vers le «tout pénal» a été vécu comme
la provocation de trop. «On s’occupe du sort des
jeunes délinquants, mais les enfants en danger
dans leur famille, est-ce que l’Etat finira par
s’en soucier un jour? se désole Catherine Bailly,
cheffe d’un service socio-éducatif en SeineSaint-Denis. Plus personne n’a les moyens de
«Le manque de places en
structure nous conduit
à n’appliquer la décision
[de placement] que
des mois plus tard.
Nous sommes dans
l’illégalité la plus totale.»
Marie Montreau éducatrice à l’UTPAS
de Tourcoing-Mouvaux
s’occuper des gamins victimes de négligences familiales. On n’a ni le temps ni l’argent pour intervenir correctement à domicile. On est en
train d’abandonner des enfants vulnérables à
leur sort et ça tourne souvent mal.»
Les professionnels s’accordent sur une évidence: sans prévention digne de ce nom, les
mineurs en danger présentent de grands risques de se confronter par la suite à la justice
pénale. «Il y a un nombre extrêmement important de mineurs délinquants qui ont eu un antécédent en protection de l’enfance, ou un contexte familial qui aurait mérité une prise en
charge en protection de l’enfance», a ainsi réaffirmé Madeleine Mathieu, directrice de la
Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), lors
de son audition le 27 novembre par la mission
d’information sur la justice des mineurs (lancée cet été par les députés Jean Terlier et Cécile Untermaier). Avant d’insister: «La délinquance n’est manifestement pas liée aux
individus en tant que tels mais aux parcours
de vie.» Des parcours jalonnés d’écueils socioéconomiques et familiaux que les travailleurs
sociaux ne sont actuellement plus capables
de prendre correctement en charge.
Ballottés.Dans la majorité des circonscriptions sous tension, l’exaspération se cristallise
autour d’une seule question: l’argent. Dans le
Nord, par exemple. Réunis au sein du «Collectif dégradé», les travailleurs de l’ASE de ce département accusent son président, Jean-René
risation des moyens financiers attribués aux associations, la prise en charge
à 100 % des frais de santé
physique et psychologique
des jeunes confiés aux services sociaux, l’accompagnement financier pour les adolescents qui souhaitent
s’inscrire dans de longues
études ainsi que la problématique des «sorties sèches» subies par les jeunes majeurs
qui ont tout juste quitté l’Aide
sociale à l’enfance et se retrouvent parfois à la rue
quand leur prise en charge
cesse (lire page 6). Des axes
sur lesquels le gouvernement
s’appuiera pour organiser par
la suite une concertation avec
«l’ensemble des acteurs de la
protection de l’enfance» avant
d’élaborer la stratégie.
Philippe a également certifié
qu’une «mobilisation de
moyens supplémentaires» est
engagée dans le budget 2019
du gouvernement. Le budget
de la protection de l’enfance
avoisine les 8 milliards
d’euros annuels. De leur côté,
les parlementaires montent
aussi au créneau. Soutenue
par plusieurs collègues de la
majorité, la députée LREM
Perrine Goulet a demandé
vendredi l’ouverture d’une
commission d’enquête parlementaire sur le «fonctionnement de l’Aide sociale à
l’enfance». Mardi, ce sont
les sénateurs, menés par
Xavier Iacovelli (PS), qui se
réuniront afin d’officialiser la
constitution d’un groupe
de travail autour de cette
question.
A. Mo.
Lecerf (divers droite), d’avoir supprimé
700 places en foyer par mesure d’économie.
«Résultat, les enfants sont ballottés de lieux de
placement en familles d’accueil provisoires car
nous n’arrivons pas à trouver 700 solutions définitives», constate Marie Montreau. Or, rappelle-t-elle, «lorsqu’un juge des enfants ordonne le placement en lieu sûr pour un mineur
en danger, on doit pouvoir l’exécuter immédiatement. Malheureusement, le manque de places en structure nous conduit à n’appliquer la
décision que des mois plus tard. Nous sommes
dans l’illégalité la plus totale et cela semble être
le dernier problème du département». Cette
sortie de la légalité se retrouve dans la mise en
application des mesures éducatives à domicile ordonnées par la justice des mineurs. Trop
peu nombreux et submergés par l’accumulation des cas de détresse, les éducateurs ne
sont plus capables d’intervenir en temps et en
heure au sein des familles (lire page 4).
Autre conséquence de ces coupes budgétaires
locales: la mise en concurrence des structures d’accueil et des associa- Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
tions entre elles. Dans le
Maine-et-Loire, le conseil départemental a
décidé de lancer un appel à projets pour réorganiser – à moindre coût – la protection de
l’enfance. «C’est vrai que la situation financière du département est préoccupante. Mais
cet appel à projets a été raflé par des nouvelles
fondations ignorantes du passif des enfants
placés sur notre territoire, raconte Julien Gerland, éducateur à l’Arpeje 49 (Association
pour la réalisation du projet éducatif du jeune
et de l’enfant). Ces fondations ont proposé
leurs services à des prix défiant toute concurrence et les associations historiques, incapaSuite de la page 3
Libération Lundi 28 Janvier 2019
bles de s’aligner sur des budgets aussi bas, sont
passées à la trappe.» Les enfants sont les premiers à en souffrir. Ballottés de foyer en foyer,
coupés de leurs anciens éducateurs, ils attendent souvent depuis plus de six mois un nouvel hébergement pérenne.
S’ajoutent à cela la problématique du financement de la protection des mineurs isolés
étrangers et celle des «contrats d’accueil provisoire jeunes majeurs». Cette protection judiciaire permet de prolonger l’accompagnement de certains mineurs jusqu’à l’aube de
leurs 21 ans et d’éviter ainsi les «sorties sèches» (sans toit, sans argent et sans plus
aucune aide publique du jour au lendemain,
lire page 6). Par manque de moyens, cette protection judiciaire n’est que rarement accordée
par les départements.
«Bon vouloir». Alors, à qui la faute? Les travailleurs sociaux demandent des comptes à
leur département. Les départements rejettent
la responsabilité sur l’Etat. Dans les faits, si
le volet pénal de la justice des mineurs est financé par le ministère, les mesures civiles décidées par les juges (ordonnances de placement ou mesures d’action éducative) sont,
elles, prises en charge par les départements.
En Seine-Saint-Denis,
le système sature,
les enfants endurent L
Nicole Belloubet a d’ailleurs réaffirmé ce
principe en novembre: «Je ne nie pas la responsabilité de l’Etat, mais je dis que la mise en
œuvre des décisions de nature civile […] qui
concernent les enfants, cela appartient aux
départements.» Xavier Farys, secrétaire départemental de SUD Santé-Sociaux 86, dans
la Vienne, rétorque : «La protection des mineurs en danger dépend du bon vouloir des
présidents de département. Dans notre pays,
tant que la politique de la protection de l’enfance sera décentralisée, l’étiquette politique
aura autorité sur l’avenir des enfants les plus
vulnérables.» •
Le «cas Léa» est devenu tristement
banal en Seine-Saint-Denis. Car,
dans ce département, la durée
moyenne entre le premier signalement de la Crip et le début d’une
intervention éducative à domicile
est désormais de trois ans. Dixhuit mois s’écoulent entre la dee premier signalement a surgi mande d’une AEMO par un juge
quand Léa n’avait que 6 ans des enfants et sa mise en œuvre
mais la peau déjà marquée de concrète par un éducateur. Des rebleus visibles à l’œil nu. C’est tards aux conséquences désastreuMme Valette (1), sa maîtresse d’école ses : rien que pour l’Avvej, 229 acde Noisy-le-Sec, qui les a décou- tions éducatives ordonnées par
verts la première, en juin 2015. Elle la justice n’ont pas encore été
a alors décidé d’alerter la cellule de amorcées et 198 familles n’ont tourecueil des informations préoccu- jours pas vu l’ombre d’une évaluapantes (Crip) de Seine-Saint-Denis. tion. La file d’attente ne fait que
A la maison, Léa souffrait des coups s’allonger et les éducateurs
de son père et du silence ravageur spécialisés ne parviennent plus à
de sa mère. Du manque de sommeil la résorber.
et d’attention. Tout comme Victor, L’ensemble des acteurs de la protecDora et Aïda (1), les aînés de la fra- tion de l’enfance de ce territoire est
trie. La Crip a vite averti l’Aide so- au bord de la rupture. Début nociale à l’enfance (ASE), qui a saisi le vembre, ce sont les juges des entribunal pour enfants de Bobigny. fants du tribunal de Bobigny qui, les
Le juge a ordonné la mise en place premiers, ont lancé «un appel au
immédiate d’une
secours» face à cette situaaction éducative
tion «inadmissible de
VAL-D’OISE
en
milieu
réponse aux diffiTremblayouvert (AEMO),
cultés des faen-France
une alternative
milles». Dans une
SEINEau placement
tribune publiée
Saint- SAINT- SEINEETqui permet
par le Monde et
Denis
DENIS MARNE
d ’a c c o m p a France Inter, ils
St-Ouen
gner l’enfant et
déploraient être
Bobigny
ses parents à do«devenus les juPARIS
micile.
Proges de mesures ficblème : les éducatives». Le même
VAL-DE-MARNE
teurs spécialisés de
jour, le président du
3 km
l’Association vers la vie
conseil départemental,
pour l’éducation des jeunes
Stéphane Troussel, interpel(Avvej), débordés, n’ont pu interve- lait l’Etat et lui demandait «d’assunir au sein de la famille qu’à la ren- mer ses responsabilités face à une sitrée 2017. Entre-temps, Léa a décro- tuation devenue intenable».
ché du système scolaire, Dora,
14 ans, est devenue cheffe d’une «Paupérisme»
bande nourrie aux rixes, Aïda, Le 11 décembre, les trois associations
17 ans, a fugué et rompu tout chargées de réaliser ces mesures
contact avec les siens, et Victor, d’assistance éducative ont à leur
16 ans, s’est retrouvé devant la jus- tour manifesté pour dénoncer «les
tice pénale pour des histoires de manques de moyens humains et
violences volontaires. «Nous som- financiers» face «à l’avalanche de
mes arrivés bien trop tard, c’est une dossiers à traiter». Sur l’ensemble du
évidence. Ces enfants se sont enlisés département, le nombre d’AEMO en
dans des problématiques quasiment attente d’exécution a quasiment
indémêlables; il va falloir des années quintuplé entre 2013 et 2018, passant
pour réparer tout ça», déplore Lucie de 189 à 915. Les raisons sont multiVermot, psychologue de l’Avvej factorielles. D’abord, les moyens fichargée du dossier (il n’existe que nanciers alloués à la protection de
trois associations habilitées à exer- l’enfance semblent insuffisants malcer ces mesures judiciaires en Sei- gré les 250 millions d’euros mis anne-Saint-Denis). «Comment réussir nuellement sur la table par le conseil
à nouer un lien de confiance avec départemental, le plus gros budget
eux lorsqu’on les a ignorés pendant d’Ile-de-France hors Paris, qui deplus de deux ans ? On leur avait vrait augmenter de 20 millions
pourtant promis de leur venir en d’euros cette année. «La Seine-Saintaide à temps. Notre système de pro- Denis est l’un des départements les
tection n’est plus du tout crédible.» plus jeunes de France Suite page 6
Faute de moyens
humains et financiers,
le département peine
à venir en aide aux
mineurs en danger, sans
cesse plus nombreux.
Le 13 décembre, dans un établissement de l’Avvej. PHOTO NOLWENN BROD. VU
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6 u
ÉVÉNEMENT
et son explosion
démographique n’est pas prête de
s’arrêter. Selon les prévisions, notre
territoire gagnerait à l’horizon 2050
encore 300000 habitants du fait des
naissances. On sait que le département fait des efforts financiers pour
nous aider, mais cela reste insuffisant par rapport au nombre exponentiel d’enfants en danger, avertit
Catherine Bailly, cheffe de service à
l’Avvej. Et puis il ne faut pas oublier
que ce taux de natalité croissant s’entremêle à un paupérisme qui ne fait
que grignoter du terrain…» Selon
l’Insee, le taux de pauvreté dans le
département est désormais
de 28,6% (le double de la moyenne
nationale), soit 7,6 points de plus
qu’en 2008.
Autre problème de fond: la pénurie
de personnel au sein du circuit
classique de détection des familles
en détresse. Secteurs totalement sinistrés en Seine-Saint-Denis, la médecine scolaire et la pédopsychiatrie n’ont plus les capacités de
repérer en amont les mineurs potentiellement en danger. Impossible par conséquent d’arrêter la dégradation des situations et d’éviter
la judiciarisation qui s’ensuit.
«Nous avons des postes prévus et
budgétés pour développer notre médecine scolaire, mais personne ne
veut venir y travailler. On manque
cruellement d’attractivité. Sans la
présence de professionnels à l’école,
pas de dépistage», reconnaît Stéphane Troussel. De même, un enfant doit aujourd’hui attendre au
moins douze mois avant de pouvoir
être pris en charge par un pédopsy-
Suite de la page 4
Libération Lundi 28 Janvier 2019
chiatre ou un centre médicopsychologique. Une longue année
d’inaction qui ne fait qu’aggraver
son mal-être et les tensions intrafamiliales.
«On en vient
à prioriser
les dossiers,
à hiérarchiser
les enfants et
les situations
de danger.
C’est immoral,
c’est injuste.»
«Hiérarchiser»
Se pose en outre la question épineuse du recrutement des travailleurs sociaux. «Nous faisons face
à une crise de la vocation, résume
Julie Verepla, 34 ans, éducatrice à
l’Avvej depuis quatre ans. De moins
en moins d’éducateurs acceptent de
venir travailler en Seine-Saint-Denis car tout le monde sait que notre
boulot perd un peu plus de son sens
chaque année. Impossible de contredire ce constat. Il m’arrive
aujourd’hui de me demander si
j’améliore réellement la vie de ces
gosses. Certains jours, j’en doute.»
Au sein de l’association, les éducateurs (une trentaine, principalement des femmes) s’occupent chacun de 26 «situations», «soit
cinq heures par mois et par famille,
se désole Julie. On arrive avec un
retard honteux et, de surcroît, avec
un suivi superficiel. Personne n’est
dupe : cinq heures mensuelles avec
une famille ne suffisent pas à protéger un enfant des négligences ou des
violences parentales.» Catherine
Bailly : «On en vient à prioriser les
dossiers, à hiérarchiser les enfants
et les situations de danger. C’est immoral, c’est injuste. Mais quand il
y a une liste d’attente de deux ans, il
faut bien faire des choix.»
Ahmed, 17 ans aujourd’hui, aurait
dû être pris en charge par l’Avvej
en 2016. Orphelin de père et dé-
Catherine Bailly
de l’Association vers la vie
pour l’éducation des jeunes
Le 13 décembre, à l’Avvej.
laissé par sa mère, c’était un «gamin
abandonné à son sort et déscolarisé»
que le tribunal de Bobigny avait
choisi de secourir par le biais d’une
AEMO, raconte Emilie Pras, son
éducatrice de 37 ans. «A l’époque,
Ahmed avait même dit devant la
juge: “Faites quelque chose pour moi,
De l’ASE à la rue, les jeunes
majeurs laissés pour compte
Moins entourées socialement
et familialement, les personnes
issues de l’Aide sociale à
l’enfance se retrouvent souvent
démunies une fois adultes.
E
nviron 30 % des personnes nées en
France (ou arrivées avant leurs 18 ans)
qui ont déjà dormi dans un centre d’hébergement temporaire, ou pris un repas dans
un service de restauration gratuite, sont des
anciens de l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Ce
chiffre, tiré d’une enquête de l’Insee de 2016,
est d’autant plus frappant que, rapportés à la
population générale, les anciens enfants placés ne représentent que 2% à 3% de la population. Comment est-ce possible, alors que le but
de l’ASE est précisément de soutenir les familles en difficulté? Pourquoi ces enfants, une
fois devenus adultes, se retrouvent-ils si surreprésentés chez les précaires? Une première
explication tient à la nature même du sujet:
en cas de difficultés, les ex-enfants de l’ASE ne
peuvent, par définition, compter sur leur entourage de façon aussi solide qu’un enfant
dont la famille se porte bien. «La situation des
[jeunes majeurs issus de l’ASE] est paradoxale:
il leur est demandé plus d’autonomie qu’aux
autres jeunes de leur âge alors qu’elles et ils ont
moins de ressources (familiales, relationnelles,
psychologiques, financières, sociales)», pointait
en 2018 dans un rapport le Conseil économique, social et environnemental (Cese). En décembre, l’Institut national d’études démographiques (Ined) relevait en outre que «les jeunes
[issus de l’ASE] sont souvent amenés à changer
de lieu de vie durant leur parcours de protection, ce qui entraîne des risques de rupture
avec les sphères de l’entourage construites,
voire reconstruites, au fil des années. Ainsi,
à 17 ans, un jeune protégé sur cinq a déjà connu
au moins quatre lieux de placement».
«Violence». Une autre piste est celle des
moyens de l’ASE, régie par les départements,
et de la justice, dépendante de l’Etat. Là où ils
sont insuffisants, les délais pour mettre en
place une mesure éducative ou de protection
peuvent s’allonger, au point que les enfants
sont pris en charge trop tard. Cela peut hypothéquer leurs chances d’arriver à leurs 18 ans
avec les ressources nécessaires pour s’en sortir. «Voir des gens qui demandent de l’aide et
des enfants en danger, et ne pas pouvoir donner
cette aide, c’est une violence énorme, explique
Anaïs Vrain, juge des enfants et secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. On fait
un métier qui n’a plus aucun sens: on prononce
une mesure, on revoit la famille, rien ne s’amé-
liore et on doit alors prendre des mesures de
placement…» Mais surtout, les contrats jeune
majeur (CJM), qui concernent les anciens de
l’ASE âgés de 18 à 21 ans (censés depuis 1974
éviter les «sorties sèches» du système de protection de l’enfance), sont très inégalement
accordés sur le territoire.
A l’origine, les CJM (conclus entre jeunes et
départements pour une durée moyenne de six
mois) ont été mis en place après que l’âge de
la majorité est passé de 21 à 18 ans, lequel n’est
«pas un âge où on est complètement autonome,
ni financièrement ni dans la façon dont on agit
en société, pointe le vice-président du Cese,
Antoine Dulin. Surtout qu’il y a maintenant
un allongement de la période de transition entre l’enfance et l’âge adulte: le premier emploi
stable est à 27-28 ans, contre 20 dans les années 70. C’est une double peine pour les anciens
de l’ASE: c’est déjà compliqué affectivement,
et on leur dit “vous avez 18 ans, débrouillezvous”». Les CJM sont pourtant d’une importance majeure pour renforcer l’autonomie des
jeunes : «Les jeunes adultes ayant bénéficié
d’un CJM connaissent de meilleurs taux d’emploi. Plus le CJM est long, meilleur est le taux
d’emploi», écrit l’Ined, qui note aussi que si un
bénéficiaire de CJM sur deux n’a aucun diplôme à 17 ans (contre moins d’une personne
sur cinq dans la population), la majeure partie
je vais finir à [la prison de] Villepinte.” Malheureusement, je n’ai pu
démarrer la mesure éducative que
quatorze mois après la décision judiciaire. Beaucoup d’autres enfants attendaient avant lui…» Emilie Pras
est arrivée «trop tard» : impliqué
dans un trafic de drogue dès 2017,
Ahmed a été déféré le mois dernier
en centre éducatif fermé (CEF). «Le
premier jour de notre rencontre,
Ahmed m’a dit :“Je ne vous attendais plus, donc je me suis débrouillé
tout seul, je n’ai plus besoin de votre
aide.”» L’éducatrice impuissante
culpabilise : «J’ai échoué dans ma
mission, c’est un sentiment terrible.
Aujourd’hui, je pose malgré moi les
graines de la délinquance.»
ANAÏS MORAN
Photos NOLWENN BROD. VU
(1) Les prénoms ont été modifiés.
d’entre eux en ont obtenu un à 20 ans, la plupart du temps professionnalisant. «Les jeunes
les plus en difficulté scolaire tendent à être exclus de cette aide car elle est largement orientée vers la poursuite ou la reprise d’études», explique en outre l’institut. Or tous les contrats
n’ont pas la même durée : «Les contrats de
trois mois, c’est comme une épée de Damoclès
sur la tête du jeune. C’est comme si on demandait aux parents de dire à leurs enfants: “On
va voir tous les trois mois si on continue à
t’aider”», analyse Antoine Dulin.
«Souffrance». Dans certains départements,
comme à Paris, les jeunes qui demandent un
CJM l’obtiennent généralement: 1300 contrats y sont en cours, sur un total de 20000
pour le pays. Antoine Dulin: «A partir du moment où le CJM est facultatif, certains départements ne le mettent pas en œuvre. Parfois, ils
se disent “je suis responsable de la protection
de l’enfance jusqu’à 18 ans, et du RSA à partir
de 25 ans, donc entre les deux, ce n’est pas à moi
de m’en occuper”. Mais c’est aussi une problématique de financement des collectivités locales, avec de moins en moins de moyens.»
En juin, la députée LREM du Pas-de-Calais
Brigitte Bourguignon a fait une proposition
de loi visant à généraliser les contrats jeune
majeur. «Au-delà de la souffrance individuelle
des jeunes concernés, il s’agit de lutter contre
le gâchis économique et social et le non-sens
éducatif qui en résulte, en termes d’insertion
et de perte potentielle de motivation pour ces
jeunes, mais aussi pour les professionnels qui
les accompagnent», précise l’exposé des motifs. Renvoyé à la commission des affaires sociales, le texte y a été adopté le 11 juillet, mais
n’a pas encore été voté dans l’hémicycle.
KIM HULLOT-GUIOT
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8 u
MONDE
Mer des
Caraïbes
n
éa ue
Oc ntiq
la
At
Caracas
VENEZUELA
GUYANA
COLOMBIE
BRÉSIL
200 km
Par
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
D
ans le quartier populaire de
la Parroquia, une marche en
soutien à Nicolás Maduro se
prépare. Une scène a été installée
dans une rue en hauteur, plusieurs
rangées de chaises en plastique
pour les personnes âgées, et des enceintes bon marché desquelles
s’échappe un punk rock grésillant.
Les maisons sont colorées, comme
pour masquer leur état de délabrement. Derrières elles, une jolie vue
sur le centre historique de Caracas.
«Ici c’est 100% chaviste, anti-impérialiste, et maintenant antieuropéen», affirme Jorge, le prêtre de la
paroisse la plus proche, âgé d’à
peine 23 ans. Car samedi, la France,
l’Espagne, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont lancé un ultimatum à
Nicolás Maduro: s’il n’annonce pas
des élections dans les huit jours, ils
reconnaîtront Juan Guaidó comme
président par intérim. Emmanuel
Macron publie même l’annonce sur
Twitter, en Français et en Espagnol.
L’opposant Juan Guaidó partage la
publication, sans manquer de le
remercier. Cette initiative européenne est loin de faire l’unanimité
dans les rues de Caracas, comme
à la Parroquia où officie Jorge.
Libération Lundi 28 Janvier 2019
A Caracas, le non
à «l’ingérence»
face au oui
à «la liberté»
La France, l’Allemagne, l’Espagne et le Royaume-Uni
se sont dits samedi prêts à reconnaître l’opposant
Juan Guaidó président par intérim si Maduro
n’annonce pas d’élections sous huit jours. Dans la
capitale vénézuélienne, chacun défend son camp.
bon espoir que l’UE reconnaisse Juan
Guaidó comme une partie de la communauté internationale l’a déjà
fait.» Remerciement poli, presque
gêné, d’un élu qui avoue préférer se
concentrer sur la loi d’amnistie.
«COCKTAILS MOLOTOV»
Derrière lui, la façade de la maison
de la culture Robert-Serra est noire
de suie. Au travers des fenêtres, les
poutres calcinées tranchent avec le
ciel bleu. Le toit est parti en fumée
il y a moins d’une semaine, lors des
émeutes provoquées par la mutinerie d’une caserne militaire dans le
quartier voisin. 100 % chaviste le
quartier ? «Non ça n’a rien à voir,
se justifie l’homme d’église. C’est
l’œuvre de terroristes du parti
Voluntad Popular, le parti de Juan
Guaidó. Ils sont arrivés dans la nuit
avec des capuches et des cocktails
Molotov pour mettre le feu.»
Autour de lui, les militants sont peu
nombreux, «parce qu’il est encore
trop tôt», assure l’un d’eux. En
revanche, ils sont très déterminés.
«Un peu plus à chaque fois qu’un
pays nous menace d’ingérence
comme les pays européens ce weekend», s’insurge un vieillard, appuyé
sur une canne tordue. «Nous sommes fatigués de leur demander d’arrêter de se mêler de nos affaires,
soupire le prêtre. Ils veulent des élections? Soit, mais nous allons les gagner, ça fait vingt ans qu’on gagne les
élections!» Plusieurs personnes, toutes vêtues d’un polo rouge, se rapprochent pour exprimer leur colère.
«Ils veulent changer le Venezuela en
huit jours? interroge l’un. Je les mets
ÉQUIPE DE FOOT
Un pro-Guaidó samedi à Caracas. PHOTO FEDERICO PARRA. AFP
au défi de régler leurs propres problèmes en huit jours…» Une autre s’en
prend au président français: «Macron avec les gilets jaunes, ce n’est un
exemple pour aucun pays. Il a tout
un peuple contre lui et il ne fait que
réprimer les personnes qui manifestent. Il devrait nettoyer son propre
linge sale avant de donner des leçons
de démocratie.» La foule se fait toujours attendre. Masquant leur déception, les manifestants se mettent
en marche vers le palais présidentiel, donnant de la voix pour faire
entendre leurs slogans d’allégeance
à la République bolivarienne.
Plus loin, dans un quartier plus
cossu de Caracas, un rassemblement
de l’opposition se tient. Plusieurs
centaines de riverains écoutent les
députés expliquer la fameuse loi
d’amnistie censée convaincre les militaires de rejoindre l’opposition.
L’ambiance est plus festive. Des pan-
cartes sont brandies à la gloire de
Guaidó et d’autres qui réclament «la
liberté» et le départ de Maduro. Leonardo Regnault, député de l’opposition, descend de la scène sur laquelle il vient de tenir un discours
enflammé. Un doute assombrit son
visage lorsqu’on lui parle de l’ultimatum européen. «C’est bien, bredouille-t-il. Nous remercions tous les
pays qui vont dans le sens du changement au Venezuela, et nous avons
Dans l’assistance, l’embarras est palpable. Il y a les modérés qui ont «toujours cru en l’Europe et la démocratie», et puis il y a ceux qui ne cachent
pas leur agacement. Ricardo porte la
traditionnelle casquette aux couleurs du drapeau vénézuélien. Il en
veut aux Européens: «Je ne les comprends pas, ça fait longtemps qu’ils
auraient dû reconnaître Guaidó
comme l’ont fait tant d’autres pays
[les Etats-Unis et, dimanche, Israël,
ndlr]. Je trouve qu’ils font preuve de
lâcheté. Ça ne fait pas honneur à la
démocratie dont ces pays se réclament.» Vanessa porte le maillot couleur pourpre des vinotinto, l’équipe
de foot vénézuélienne, symbole que
revendiquent l’opposition comme
les chavistes. «Pourquoi donner un
ultimatum dont on connaît l’issue?
s’interroge-t-elle. Ils savent bien que
Maduro n’annoncera pas d’élections
dans les huit jours, c’est ridicule.
Tout ça pour reconnaître Guaidó une
semaine après tout le monde…» Les
atermoiements de l’UE à s’accorder
sur une position commune ont une
conséquence inhabituelle dans un
pays aussi fracturé: mettre tout le
monde d’accord. •
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
u 9
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Lors d’un
rassemblement
de soutien
à Maduro,
samedi
à Caracas. PHOTO
CARLOS GARCIA
RAWLINS. REUTERS
«
«Le régime de Maduro n’a plus
rien à voir avec le chavisme»
E
x-ministre de Salvador Allende, Pedro
Felipe Ramírez, 77 ans, a été emprisonné peu après le coup d’Etat militaire de 1973, avant de s’exiler au Venezuela.
De retour au Chili quelques années plus tard,
il doit quitter la direction de son parti,
Izquierda Cristiana («gauche chrétienne»)
après que la police politique du régime
d’Augusto Pinochet (1973-1990) a menacé de
révéler son homosexualité. Lors de son
second mandat, la présidente socialiste
Michelle Bachelet (2014-2018) le nomme
ambassadeur au Venezuela. Admirateur de
la révolution bolivarienne, il est rentré au
Chili cette année, sans illusion sur le régime
de Maduro, qu’il considère comme une dictature. Il a reçu Libération chez lui, à Santiago.
Considérez-vous légitime l’autoproclamation de Juan Guaidó comme président
par intérim du Venezuela ?
Je ne suis pas constitutionnaliste, mais le
débat est selon moi politique plus que juri-
dique. De ce point de vue, oui, Juan Guaidó d’Etat du 11 septembre 1973, la dictature de
est légitime. Il représente l’opposition à Nico- Pinochet a mené toutes les recherches qu’elle
lás Maduro, mieux que d’autres figures dans a pu, et elle est arrivée à la conclusion que
le passé, et il doit y avoir une négociation nous n’avions pas détourné un seul centime
entre les deux camps.
d’argent public. La situation est loin d’être la
Nicolás Maduro a dit qu’il était disposé même sous le gouvernement de Maduro.
à rencontrer Juan Guaidó. Pensez-vous Vous définissez le Venezuela de Maduro
qu’il soit prêt à négocier ?
comme une dictature, mais vous contiDeux négociations ont eu lieu entre le gouver- nuez de vous déclarer chaviste…
nement et l’opposition quand j’étais ambassa- Je suis toujours chaviste, même si je recondeur, en 2014 et l’an dernier. En
nais que Chávez a fait des erréalité, Maduro n’a voulu négoreurs. Le régime de Maduro n’a
cier sérieusement dans aucun de
plus rien à voir avec le chaces deux cas. Reste à voir si, cette
visme. C’est une dictature, mefois, il s’agit d’une déclaration
née par un groupe de personnes
sincère.
qui ont pris le contrôle de l’Etat
«Nous ne voulons pas revenir
pour leur bénéfice personnel et
au XXe siècle, aux intervenont ruiné le pays, l’ont plongé
tions américaines et aux
dans la faim et provoqué un
INTERVIEW exode historique à l’échelle du
coups d’Etat», a affirmé Maduro, après avoir fait l’éloge
continent. Il ne s’agit pas seuledu gouvernement de Salvador Allende… ment de la situation économique catastroQue Maduro se compare à Salvador Allende, phique, ou des atteintes répétées aux droits
c’est une insulte à sa mémoire. Il n’y a pas eu de l’homme. L’état du peuple, notamment les
un seul prisonnier politique sous le gouverne- pauvres, qui soutenaient largement le
ment d’Allende. Sous Maduro, il y en a des chavisme, est dramatique. Ce gouvernement
centaines. Jamais nous n’avons tiré une seule n’a plus rien de gauche. Son seul programme
balle sur des membres de l’opposition alors est de tout faire pour se maintenir au pouqu’ils ont tué plus d’une centaine de person- voir, y compris par des actes relevant de la
nes lors de manifestations. Après le coup criminalité.
DR
Pour l’ex-ambassadeur chilien
Pedro Felipe Ramírez,
le président vénézuélien
n’a encore jamais réellement
voulu négocier avec
l’opposition.
Les partis de gauche ont-ils été aveugles,
ou du moins trop silencieux, sur le
régime de Nicolás Maduro ?
Une grande partie de la gauche latino-américaine n’a pas osé condamner les dérives autoritaires du gouvernement de Maduro et la
violente répression menée par Daniel Ortega
au Nicaragua. Est-ce parce qu’ils reçoivent,
ou ont reçu dans le passé des financements
du gouvernement vénézuélien? Si la gauche
prenait clairement ses distances vis-à-vis de
ces deux régimes à l’agonie, elle pourrait
se défendre bien plus facilement face
aux attaques de la droite. Le silence nuit
énormément aux gauches latino-américaines.
En l’espace de trois ans, la gauche a perdu
les élections présidentielles au Brésil, en
Colombie, au Chili, en Argentine… Seule
exception : l’élection d’Andrés Manuel
López Obrador au Mexique. Comment
analysez-vous ce recul des gauches en
Amérique latine ?
Les politiques menées par la gauche au
Venezuela et au Nicaragua ont fait peur
à l’opinion publique latino-américaine.
La droite a su tirer profit de la situation au
Venezuela pour attaquer les candidats de
gauche : au Brésil, au Chili, ou encore en
Colombie, où le prétendant à la présidentielle
Gustavo Petro a été accusé par son rival Iván
Duque d’être financé par Caracas et de vouloir
entraîner la Colombie dans une situation
analogue à celle du Venezuela. D’autre part,
au-delà de l’insécurité, la corruption a joué un
rôle crucial dans les dernières présidentielles
au Brésil et au Mexique, où, paradoxalement,
des raisons similaires ont porté Andrés
Manuel López Obrador et Jair Bolsonaro
[extrême droite, ndlr] au pouvoir. Tous deux
ont bénéficié d’un vent de dégagisme et du
rejet des autres partis englués dans des affaires de corruption, qui ont touché notamment
la majorité sortante du Parti révolutionnaire
institutionnel (PRI) au Mexique, et le Parti des
travailleurs (PT) au Brésil.
Pourquoi, selon vous, une droite très
libérale économiquement, populiste,
sexiste et raciste comme celle que représente le président brésilien, Jair Bolsonaro, parvient-elle à convaincre ?
La situation économique est extrêmement
difficile au Brésil, l’insécurité est très importante, la corruption a atteint des sommets.
Elle a frappé tous les partis politiques, même
si la droite a bien géré ses affaires. Jair Bolsonaro n’avait aucun programme, mais il a tenu
un discours fort et centré sur ces enjeux, en se
présentant comme un candidat anticorruption qui allait apporter au Brésil la sécurité,
et résoudre les problèmes économiques en libéralisant encore plus le pays. En Colombie,
les raisons sont assez similaires, à une
différence près: l’accord de paix signé en 2016
avec les Forces armées révolutionnaires (Farc)
a été très mal perçu par les Colombiens,
et cela a eu une influence capitale sur la
campagne pour l’élection présidentielle
ensuite.
Recueilli par JUSTINE FONTAINE
Correspondante à Santiago
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10 u
MONDE
Libération Lundi 28 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Embargo : l’Europe
s’apprête à tendre
la main à Téhéran
En dépit des sanctions américaines, l’Union
européenne devrait «dans les jours qui
viennent» instaurer le SPV («Support Purpose
Vehicule»), un mécanisme financier protégeant
les acteurs qui souhaitent commercer
avec l’Iran.
Le taliban Baradar
converti en négociateur
pour la paix
Cofondateur
du mouvement
fondamentaliste
afghan, le mollah
avait été arrêté
en 2010 par la CIA
avant de revenir
en grâce pour diriger
les discussions avec
les Etats-Unis.
Infructueuses
depuis 2012, elles
pourraient avancer
pour la première fois.
Par
LUC MATHIEU
C’
est peut-être le
signe le plus révélateur que les négociations entre les talibans et
les Etats-Unis progressent. Le
mollah Abdul Ghani Baradar,
l’un des poids lourds du mouvement islamiste, arrêté par
la CIA et les services de
renseignement militaires
pakistanais en 2010, libéré en
octobre 2018, vient de prendre la direction des discussions. «Cette mesure a été
prise pour renforcer et gérer
correctement le processus de
négociations en cours avec les
Etats-Unis», a indiqué le
porte-parole des talibans
dans un communiqué publié
sur Internet. Le mollah Baradar, ex-cible prioritaire de
Washington, est désormais le
chef du bureau politique des
talibans à Doha, au Qatar. Il
discutera avec l’émissaire
américain Zalmay Khalilzad.
En février 2010, l’arrestation
de Baradar avait secoué
l’Afghanistan. L’homme était
alors un dirigeant taliban de
premier plan. Chef militaire
de l’organisation, il était
aussi considéré comme son
numéro 2, juste derrière
l’invisible mollah Omar. Les
deux hommes étaient intimes. Nés dans la même
province de l’Orozgan, dans
le sud du pays, ils avaient
créé le mouvement en 1996.
Baradar faisait partie de la
choura de Quetta, la principale instance de direction
des talibans.
C’est aussi au Pakistan, aux
abords de Karachi, qu’il sera
arrêté le 11 février 2010. Sa
capture, révélée quelques
jours plus tard, sera autant
critiquée par le président
afghan de l’époque, Hamid
Karzaï, que par le représentant spécial de l’ONU, Kai
Eide. Baradar était le contact
de Karzaï au sein de la choura
de Quetta et avait accepté
de discuter avec Kaboul.
D’autres canaux avaient
été ouverts, mais seuls des
commandants de second
plan, ou d’anciens dirigeants,
y participaient. Baradar avait,
lui, la carrure et pouvait se
permettre de parler au nom
de l’organisation.
«Surge». Pourquoi dès lors
l’arrêter? A l’époque, les versions avaient divergé. Pour
certains, le Pakistan et ses
services militaires de renseignement (ISI, Inter-Services
Intelligence) avaient voulu
bloquer des discussions qui
se tenaient sans eux. Mais
d’après des sources interrogées par Libération, c’est
la CIA qui avait été à la
manœuvre, n’associant les
services pakistanais qu’au
dernier moment. Washington refusait que des négociations s’entament aussi rapidement. Barack Obama
venait de décider d’en-
Chef militaire
des talibans,
il était aussi
considéré
comme son
numéro 2, juste
derrière
l’invisible
mollah Omar.
voyer 30000 soldats en renfort dans le pays et préférait
attendre de voir s’ils parvenaient à affaiblir suffisamment les talibans pour les
contraindre à plus de concessions lors des négociations.
Mais le surge (envoi de renfort), comme disait Washington, n’a pas fonctionné. Les
talibans n’ont pas été vaincus. A partir de 2012, l’Otan
et les Etats-Unis réduisent
leur contingent et passent le
relais aux soldats et policiers
afghans. Peu formés, souvent
mal équipés et très peu
payés, ils sont devenus les
premières cibles des talibans.
Plus de 45 000 d’entre eux
ont été tués depuis septembre 2014, selon Kaboul. Les
dirigeants occidentaux et
afghans affirment désormais
que seule une solution politique permettra de sortir
d’une guerre qui dure depuis
plus de dix-sept ans. C’est la
plus longue à laquelle ont
participé les Etats-Unis. Elle
leur a coûté plus de 930 milliards de dollars (815 milliards d’euros).
Les tentatives de négociations n’ont pas cessé
depuis 2012. Elles se sont
tenues entre autres au Qatar,
au Japon, au Pakistan ou en
France. Mais elles n’ont
jamais abouti, restant le plus
souvent au stade de «discussions à propos des discussions». Sauf depuis la
semaine dernière. Le 21 janvier, dirigeants talibans et
émissaires américains se sont
rencontrés à Doha.
Les discussions se sont poursuivies jusqu’à samedi. Et
pour une fois, elles semblent
avoir permis d’avancer. «Les
rencontres ici ont été plus productives qu’elles ne l’avaient
été par le passé. Nous avons
fait des progrès importants
sur des enjeux cruciaux», a
écrit sur Twitter samedi le
représentant spécial de
Washington, Zalmay Khalilzad. «Nouvelles encourageantes. Les Etats-Unis s’impli-
Le mollah Abdul Ghani Baradar (photo non datée). PHOTO CATERS NEWS AGENCY. SIPA
quent pour trouver la paix, en
empêchant l’Afghanistan
d’être encore un refuge du terrorisme international et en
ramenant nos soldats à la
maison», a ajouté, toujours
sur Twitter, le secrétaire
d’Etat, Mike Pompeo. Donald
Trump n’a jamais caché qu’il
souhaitait rapatrier les
14000 militaires américains
déployés en Afghanistan.
Les négociations se poursuivront désormais avec le
mollah Baradar. En échange
du départ des troupes américaines, les talibans devront
s’engager à ce que des
mouvements jihadistes ne
puissent pas utiliser l’Afghanistan pour frapper à
l’étranger, comme Al-Qaeda
l’avait fait avec les attentats
du 11 septembre 2001.
«Marionnette». Mais un
autre point de la discussion,
la question des négociations
à mener avec le gouvernement afghan, reste à régler.
Les talibans les ont toujours
refusées, assimilant Kaboul à
«une marionnette» des EtatsUnis. De son côté, l’exécutif
du pays répète qu’il ne peut
être exclu des négociations,
sous peine de les rendre caduques. Selon nos informations, le Président, Ashraf
Ghani, serait prêt à laisser
plusieurs ministères aux talibans, dont celui des Affaires
tribales. L’élection présidentielle, prévue en mars, a été
reportée au mois de juillet. •
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12 u
MONDE
Libération Lundi 28 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Eric Duyckaerts, mort
d’un «funambule verbal»
Fin embobineur, acrobate du discours,
orateur farfelu et décortiqueur des mécanismes
du langage, l’artiste liégeois Eric Duyckaerts, génie
filiforme au phrasé et au cœur délicats, a élaboré depuis le
milieu des années 80 un travail insolite mêlant avec facétie
les arts plastiques et la vulgarisation des savoirs exogènes.
Il s’est éteint samedi à 65 ans. PHOTO ÉRIC DUYCKAERTS
Près de Brumadinho, samedi. PHOTO M. PIMENTEL. AFP
toxicité», alertait le journaliste spécialisé dans les
questions environnementales André Trigueiro, évoquant un risque de contamination du São Francisco,
long fleuve qui part du Minas
Gerais et alimente jusqu’au
Nordeste. «Ce n’est pas un accident, c’est un crime»,
gronde l’écologiste Marina
Silva, ex-ministre de l’Environnement. «C’est inexcusable», a reconnu le PDG de
Vale, Fabio Schvartsman. Ce
fleuron de l’économie brésilienne est un récidiviste.
Le 5 novembre 2015, son barrage de Mariana, dans la
même région, cédait : ses
39 millions de m3 de boue
200
C’est le nombre de postes qui vont être supprimés à Buzzfeed, le site américain d’information en ligne, lors d’une seconde vague de licenciements en quatorze mois, a-t-on appris vendredi.
Au total, 300 personnes –sur un effectif de 1700–
sont touchées. Au Huffpost, autre figure du secteur, 10% des journalistes ont quitté la rédaction
cette semaine, soit 20 personnes. «Ils ont été
construits sur l’idée de bâtir une large audience,
puis de s’appuyer là-dessus pour vendre de la publicité, explique Rick Edmonds, analyste pour l’institut Poynter. Mais Google et Facebook ont grandi et
sont meilleurs pour recueillir des données et cibler
les consommateurs.»
s’étaient déversés sur 650 kilomètres, faisant 19 morts et
détruisant maisons, champs
et écosystèmes, avant de se
jeter dans l’Atlantique… Les
poursuites engagées n’ont
toujours pas abouti et rien
n’a été fait depuis pour garantir la sécurité des barrages de rejets industriels, malgré la pression des ONG.
Aujourd’hui, ces barrages
sont bien trop proches des
zones habitées. C’est le cas
dans le Minas Gerais, où se
trouvent plus de la moitié
d’entre eux. Pour les experts,
ce système d’entreposage,
qui consiste à empiler les
rejets, est obsolète. Mais les
technologies plus modernes
sont plus coûteuses. L’industrie ne prendrait même
pas la peine de contrôler la
stabilité de ces montagnes
mouvantes. «Une entreprise
comme Vale doit honorer des contrats conclus à
l’avance», commente Maurício Ehrlich, professeur d’ingénierie géotechnique. «Les
entreprises minières continuent de faire ce que bon leur
semble, renchérit Carlos Barreira Martinez, professeur
d’ingénierie hydrique. L’Etat
laisse faire.»
Un effectif de 154 contrôleurs
est chargé de surveiller les
24000 barrages de tous types
recensés dans le pays –moins
de 60 % sont autorisés à
opérer. Même le Parti des
travailleurs (PT), qui a promis de «civiliser le capitalisme» et gouverné le Brésil
de 2003 à 2016, n’y a rien
changé. Cette tragédie
vient contrarier les desseins
du nouveau président brésilien Jair Bolsonaro (extrême
droite), qui parlait d’accélérer
les procédures d’octroi de
permis pour les grands
ouvrages, trop tatillonnes
à son goût.
CHANTAL RAYES
(à São Paulo)
SALVADOR
PANELO
porte-parole du
président philippin,
Rodrigo Duterte
Au moins 18 personnes ont péri dimanche dans un double
attentat contre la cathédrale de Jolo, sur une île du sud des
Philippines qui demeure un bastion de l’organisation islamiste Abou Sayyaf. Une première bombe a explosé pendant la messe dans la cathédrale de Notre-Dame du MontCarmel. Et une seconde explosion s’est produite sur le parking, quand arrivaient les militaires pour aider les blessés.
Cette attaque est intervenue deux jours après l’annonce
de l’approbation massive, lors d’un référendum, de la création dans le sud de l’archipel de la région autonome Bangsamoro, dans le cadre du processus de paix avec l’insurrection musulmane. Les autorités ont indiqué que l’attentat
pourrait bien être le fait du groupe Abou Sayyaf.
Open d’Australie: le monologue
de Djokovic face à Nadal
Le 53e chapitre tennistique
tant attendu du duel Djokovic-Nadal a tourné court dimanche, lors de la finale messieurs de l’Open d’Australie.
Le dialogue au sommet s’est
effacé au profit d’un monologue particulièrement bien enlevé de la part de Novak Djokovic. Dès les premiers
échanges, Rafael Nadal n’a
pas eu droit à la parole. Porté
par cette scène qu’il connaît
par cœur pour y avoir déjà
brillé à six reprises, le Serbe a
survolé le débat pour aller
cueillir un septième succès
record dans la Rod Laver
Arena, reléguant l’Espagnol
au rôle de figurant. Le numéro 1 mondial a expédié la
AP
Les sirènes ont déchiré l’aube,
dimanche à Brumadinho, semant la panique dans la ville
du «quadrilatère ferreux» du
Minas Gerais, située à 60 kilomètres de la capitale de cet
Etat du sud-est du Brésil. Depuis la rupture, deux jours
plus tôt, d’un barrage de résidus appartenant à la multinationale brésilienne Vale,
parmi les cinq plus grands
producteurs mondiaux de
minerai de fer, la région est
partiellement ensevelie sous
une coulée de 12,7 millions
de mètres cubes de déchets
industriels.
Dimanche matin, Vale alertait les habitants du risque
de rupture d’un deuxième de
ses barrages où elle stocke
ses rejets. Les équipes de
secours ont dû interrompre
leurs recherches, avant de les
reprendre une fois le risque
écarté. Le bilan provisoire
est de 37 morts et plus
de 250 disparus. Les chances
de retrouver des survivants
sont minimes. Quant à l’impact sur l’environnement et
la santé, il est encore difficile
à mesurer. «Parler de “boue”
pour décrire le magma qui
s’est déversé sur la région ne
rend pas compte de sa réelle
«Nous
poursuivrons
jusqu’au bout
du monde
les cruels
auteurs de ce
crime ignoble.»
AFP
Au Brésil, les barrages maillons faibles
de l’industrie minière
finale (6-2, 6-2, 6-3) en 2h04
de jeu, suscitant l’hystérie
auprès de l’importante communauté serbe de Melbourne
venue en masse assister au
match sur l’écran géant installé dans le jardin du stade.
«Je pense avoir livré ce soir
mon meilleur match contre
Rafael Nadal dans un tournoi
du Grand Chelem, a indiqué
le vainqueur. Le début de
match était, à mes yeux, capital. Je voulais trouver de l’intensité tout de suite. Il fallait
prendre un bon départ pour
ne laisser à aucun prix Nadal
faire la course en tête.» Mission accomplie. «Je n’aime
pas dire qu’il a joué incroyablement bien parce que ça
donne l’impression que je me
cherche des excuses», a dit de
son côté Nadal. Le numéro 2
mondial, pour qui l’Open
d’Australie marquait un retour à la compétition après
quatre mois d’absence dus à
une blessure, reste positif: «Ce
soir n’était pas mon soir. Mais
ces deux semaines ont été très
importantes pour moi après
des mois compliqués.» Des
mots qui parlent à «Djoko»:
«Je viens de vivre un voyage
extraordinaire. Il y a une année, j’avais dû subir une intervention chirurgicale en Suisse
pour soigner mon coude. Et je
gagne ensuite trois titres du
Grand Chelem à la suite…»
Ce nouveau succès laisse
augurer un long règne pour le
Serbe. Djokovic détient désormais quinze couronnes du
Grand Chelem. Mais peut-il à
terme égaler ou dépasser le
record absolu de vingt titres
du Grand Chelem, détenu par
Roger Federer?
ISABELLE MUSY
(à Melbourne)
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14 u
FRANCE
Libération Lundi 28 Janvier 2019
François-Xavier
Bellamy en 2017.
PHOTO ROMAIN
GAILLARD. REA
Les Républicains
Bellamy, le tradi
qui fissure le parti
Proche de la Manif pour tous, anti-IVG,
l’agrégé de philosophie de 33 ans, devrait
être désigné mardi tête de liste LR pour
les élections européennes. Mais ses
positions divisent jusque dans son camp.
Par
CHRISTOPHE FORCARI
G
érard Larcher dit les choses à sa façon.
Avec sa bonhomie coutumière. Mais
le président du Sénat ne les dit pas
moins. Pour lui, la probable désignation de
François-Xavier Bellamy comme tête de liste
LR aux européennes de mai ne constitue pas
le meilleur gage de «rassemblement». Cette
nomination devrait être officialisée par la
commission nationale d’investiture mardi.
Non sans susciter des débats en son sein.
«Pour le président du Sénat, Bellamy ne coche
pas toutes les cases», précise un de ses proches
conseillers. En début de semaine, le président
de la Haute Assemblée a d’ailleurs rencontré
en tête-à-tête Laurent Wauquiez pour lui faire
part de ses réserves.
Motif de cette défiance, les propos de ce normalien catholique, agrégé de philosophie et
premier adjoint au maire de Versailles, qui a
réaffirmé son opposition à l’avortement à titre
personnel, tout en précisant que, pour lui, il
n’était pas question de «remettre en cause la
loi Veil». «On a cherché à caricaturer mes positions», s’est-il défendu. Mais sa proximité avec
la Manif pour tous et le mouvement des
«veilleurs» est loin de faire l’unanimité au
sein de son propre camp. Pour imposer son
choix, Laurent Wauquiez argue non seulement du nécessaire renouvellement généra-
tionnel au sein du parti – Bellamy a 33 ans –
mais aussi de celui des idées. Reste que sa
personnalité, aussi brillante soit-elle, est jugée trop «clivante» par beaucoup au sein du
parti. Contacté à plusieurs reprises par Libération, Bellamy n’a pas donné suite.
«Rétrécissement»
Et le président du Sénat n’est pas le seul
à exprimer ses réticences. Eric Woerth, le président de la commission des finances de
l’Assemblée nationale, s’interroge sur «la stratégie du rétrécissement d’un parti de plus en
plus conservateur. Je n’ai rien contre FrançoisXavier Bellamy. Je ne le connais pas. Je suis
très heureux que l’on renouvelle le parti mais
Les Républicains doivent retrouver l’état d’esprit de l’UMP, celui d’un parti ouvert à toute
la droite». Le casting n’emballe pas plus le président du groupe LR à l’Assemblée, Christian
Jacob, selon lequel «François-Xavier Bellamy
fait partie des candidats qui peuvent tout à fait
représenter LR, mais il y a beaucoup d’autres
candidats possibles. Il est beaucoup plus
conservateur que je ne le suis ou que d’autres
le sont. Il y a une ligne rouge, pour moi, c’est la
défense de la loi Veil sur l’IVG».
Sauf que les plans B ne se bousculent pas au
portillon. Le nom de Geoffroy Didier, député
européen sortant et porte-parole du parti, a
été évoqué et soutenu par Bernard Accoyer
comme par l’ancien Premier ministre Edouard
Balladur. Celui d’Arnaud Danjean, député
européen et spécialiste des questions de
défense, a aussi été évoqué. Mais les deux
noms n’auront fait qu’un petit tour de piste.
Depuis le début, deux fidèles parmi les fidèles
de Nicolas Sarkozy, l’ancien ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux et le sénateur Pierre
Charon poussent quant à eux Laurent Wauquiez à conduire lui-même la liste. «Et ce n’est
pas un piège!» jure le sénateur de Paris la main
sur le cœur. «Il n’en est pas question», a toujours martelé le patron de LR. «Si tu n’y vas pas
et que l’on fait un mauvais score, ta tête risque
de sauter comme un bouchon de champagne»,
l’a prévenu, encore très récemment, son
conseilleur politique Brice Hortefeux sur un
ton sans appel. «Pour le moment, Bellamy,
comme un candidat à l’Académie française,
fait la tournée des hiérarques du parti. Mais
il faut vraiment faire attention à ce que ce ne
soit pas une fausse bonne idée», alerte quant
à lui Pierre Charon, qui glisse ne pas avoir été
consulté par l’impétrant. «Une faute quand on
connaît sa capacité de faire et de défaire», affirme un proche de Wauquiez.
A défaut d’être houleuse, la réunion de la
commission nationale d’investiture de LR
risque de donner lieu mardi à des débats non
seulement sur la ligne suivie par son président mais également sur la composition de
la liste elle-même. S’il ne fait pas un casus
belli de la désignation de François-Xavier Bel-
«Il est beaucoup plus
conservateur que je ne
le suis ou que d’autres
le sont. Il y a une ligne
rouge, pour moi, c’est
la défense de la loi Veil
sur l’IVG.»
Christian Jacob président
du groupe LR à l’Assemblée
lamy comme tête de liste, «Gérard Larcher a
bien précisé, lors de ses vœux à la presse au Sénat, qu’il serait très attentif à la manière dont
celle-ci serait échafaudée», rappelle la secrétaire générale de LR, Annie Genevard, députée du Doubs. Un souci partagé par Christian
Jacob qui tient à ce que l’équilibre entre «les
différentes sensibilités [du parti] soit respecté».
«Subtilité»
Pour Wauquiez, l’équation risque de se transformer non pas en casse-tête mais en supplice
chinois. Au vu des sondages qui créditent LR
de moins de 10% des intentions de votes, les
places éligibles vont être très chères. «Si, effectivement, le renouvellement est à l’ordre du
jour avec François-Xavier Bellamy, alors il ne
faut pas que Hortefeux, Dati et Morano soient
renouvelés», réaffirme un des jeunes députés
LR élu en 2017 malgré la débâcle. Ce petit
groupe, venu en délégation auprès de Wauquiez, lui avait déjà adressé la même requête.
Sans compter le renouvellement de quelques
députés sortants qui font autorité en leur domaine comme Danjean sur les questions de
défense. Un opposant interne au président de
LR fait part de son inquiétude: «La composition d’une liste génère toujours des mécontentements. C’est dans la nature de l’exercice. Après
encore faut-il savoir les gérer avec subtilité. Et
ce n’est pas dans ce domaine que Laurent Wauquiez sait se montrer le plus adroit.» •
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
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Carnet
SOUVENIRS
Il y a 21 ans,
le 28 janvier 1998,
Jean-Marie Brasier
disparaissait à l’âge de 40 ans.
Il manque toujours autant
à ses amis.
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un colloque,
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Wauquiez se débat pour exister
Dénigré par les gilets
jaunes et isolé à droite,
le patronde LR tente
de reprendre la main
en participant au grand
débat de Macron.
E
mmanuel Macron a fait la
faveur inattendue d’offrir un
petit peu de lumière à Laurent Wauquiez. A l’occasion de son
déplacement en Auvergne-RhôneAlpes à la rencontre des élus, dans
le cadre du grand débat, le chef de
l’Etat s’est entretenu pendant un
peu moins d’une heure avec celui
qui préside la région. Une première
pour les deux hommes depuis que
Wauquiez a pris les rênes de Les Républicains et multiplié les attaques
frontales à l’égard du Président.
A la veille de cette rencontre, interviewé sur France Info, le leader du
parti d’opposition de droite donnait
des leçons de conduite de débat au
locataire de l’Elysée, l’exhortant
à aller plus directement à la rencon- Pourtant, sous sa houlette, LR a été
tre des Français. Et Wauquiez d’af- le premier parti à protester contre la
firmer que LR souhaite qu’il s’agisse limitation à 80km/h, à mener camd’un «vrai débat avec les Français et pagne, avant même la rentrée, condirectement sur le terrain». Un vœu tre la hausse annoncée de la taxe sur
exaucé puisque, le soir
les carburants et à dénonmême, Emmanuel Ma- ANALYSE cer, milliers de tracts
cron jouait les invités surà l’appui, les hausses de
prises dans un débat citoyen à fiscalité décidées par le gouverneBourg-de-Péage, dans la Drôme, sur ment. Mais rien de cela n’a été mis
les terres du ministre de l’Agricul- au crédit de Wauquiez. Après un an
ture, l’ex-PS Didier Guillaume.
passé à la tête du parti, il ne parvient pas à décoller dans les enquêValeurs. Wauquiez, qui a finale- tes de popularité, où il figure bon
ment décidé que son parti se devait dernier des personnalités de droite
d’être utile en participant au grand préférées des électeurs comme des
débat national, se trouve un peu pris sympathisants de son bord –ils lui
dans la quadrature du rond-point. préfèrent à la fois Xavier Bertrand
Après une tentative plutôt mala- et… Marion Maréchal-Le Pen.
droite de poser en gilet jaune avec Le leader du parti Les Républicains
des figurants LR (sans l’assumer a a voulu remplir deux rôles. Le preposteriori), le chef de file du parti de mier était d’être le porte-voix des redroite s’est retrouvé cornérisé en vendications du petit peuple de
lisière du mouvement alors que la droite. Mais il n’a pas su se faire enmontée de la violence dans les cor- tendre. Le second était de se poser
tèges, qu’il a condamnée, rendait en défenseur d’un certain nombre
impossible de faire un pas de plus. de valeurs, toujours auprès de cet
électorat populaire de droite, sur
des questions comme l’immigration, l’identité nationale et, plus
concrètement, la place de l’islam.
Caution. Le résultat n’a guère été
plus probant. Sans relais auprès des
gilets jaunes, qui l’assimilent à un
représentant des partis du système,
le président de LR n’avait d’autre
choix que de participer au grand débat national. Au risque de servir de
caution à ce que certains dénoncent
déjà comme une opération de communication en vue des prochaines
élections européennes.
Macron avait, quant à lui, besoin de
remettre en selle une opposition
dite «républicaine» afin de récuser
les accusations de ceux qui lui
reprochent de ne chercher que la
confrontation avec le Rassemblement national ou La France insoumise. Et un proche de Wauquiez
de pointer, non sans raison, «le
risque de servir de faire-valoir».
C.F.
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
Forfait 10 lignes :
153 e TTC pour une parution
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Vous pouvez nous faire
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16 u
FRANCE
Libération Lundi 28 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Festival
d’Angoulême
Le formidable Moi,
ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris
a remporté le prix du meilleur album.
Retrouvez sur Libération.fr notre entretien
fleuve avec l’artiste américaine rencontrée
lors de sa première venue en France,
en septembre. PHOTO SAMUEL KIRSZENBAUM
Agora à Paris: les écolos profitent
du climat pour s’inviter dans le grand débat
Quelques centaines
de personnes ont
répondu dimanche
à l’appel des ONG
environnementales.
Rassemblées place
de la République,
elles ont réfléchi,
le temps d’un aprèsmidi, à la meilleure
façon d’alerter les
pouvoirs publics.
Par
FRANTZ DURUPT
Photo
ALBERT FACELLY
P
uisque le débat ne
vient pas à eux, ils
iront au débat. Reste à
voir comment. Malgré leur
capacité à mobiliser de nombreuses personnes lors des
récentes marches pour le climat, les militants écologistes
continuent de se sentir un
peu impuissants face à l’indifférence des hautes sphères économiques et politique s. Plutôt que de
déambuler dans les rues de
Paris, quelques centaines de
personnes ont donc décidé
dimanche de se poser place
de la République, sous des
tentes retenant tant bien que
mal la pluie et le vent, pour
tenter d’élaborer des réponses concrètes. L’appel avait
été lancé par différentes organisations, comme les Amis
de la Terre, Greenpeace, ou
encore WWF. Dans le même
temps, une centaine d’autres
événements étaient organisés partout en France à l’initiative du collectif Citoyens
pour le climat, tandis
qu’à Bruxelles, une marche
européenne a rassemblé
70 000 personnes.
Place de la République, cinq
commissions ont été mises en
place pour que les participants puissent phosphorer
sur différents sujets, comme
la jonction entre les luttes sociales et écologiques, les actions à l’échelle communale,
la désobéissance civile ou encore, justement, le «grand
débat national». Avec cette
Place de la République, à Paris, dimanche. Une centaine d’autres événements étaient organisés partout en France.
question : «Quelle action
concrète puis-je accomplir immédiatement pour imposer
l’écologie dans le grand débat?» Pas fastoche. Les groupes ont d’ailleurs du mal à
s’en tenir au sujet. Ici, un
lycéen évoque la possibilité
d’élire «des élus climat dans
chaque commune», qui seraient chargés de veiller à l’application d’un mandat précis
(par exemple l’installation de
panneaux solaires). «En quoi
ça aide à inclure l’écologie
dans le grand débat?» lui répond son interlocutrice. Un
jeune homme à lunettes suggère la création d’une sorte
d’«agence pour veiller à ce
que les annonces sur le climat
soient suivies d’effets».
«Cases». Dans le groupe d’à
côté, on a commencé par se
demander s’il fallait participer au QCM élaboré par le
gouvernement pour le grand
débat, dont les termes sont
cadrés pour coller à la ligne de
l’exécutif : «Répondre, c’est
déjà justifier ce que fait le gouvernement», lance un homme
aux yeux clairs et cheveux
gris longs. «Mais si on refuse,
ils diront “regardez, vous ne
participez pas, donc fermez
votre gueule”», lui répond une
femme. Puis un autre participant affirme qu’il faut «créer
une banque du climat» financée par un impôt sur les grandes entreprises: sauf qu’il faut
le faire au niveau européen.
Et l’un d’eux doute que l’UE
en soit capable.
La modératrice de la commission, qui circule avec une ardoise rappelant la consigne,
tente de recadrer les conversations. Un groupe finira par
soumettre cette idée: «Cocher
la réponse “autre” à toutes les
questions du QCM [du grand
débat], et utiliser les cases
d’expression libre pour mettre
l’écologie en avant.» La question de la médiatisation étant
aussi posée, un homme qui a
«le contact de C8» propose
de joindre la chaîne pour
tenter d’y faire programmer
une émission centrée sur
l’écologie, après le succès
d’audience du Touche pas à
mon poste de Cyril Hanouna
et Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les
hommes.
«Ça urge». Pendant ce
temps, non loin, Yannick
Jadot (EE-LV) et Raphaël
Glucksmann (Place publique)
sourient au milieu d’une
petite foule de micros et de
caméras.
En attendant les résultats des
commissions, des prises de
parole se succèdent à la tri-
bune. On y rappelle abondamment que «ça urge» et un
homme raconte qu’il a fait du
bateau à voile pendant un
an avec ses enfants, ce qui
lui a permis de prendre
conscience de la place modeste qu’il occupe face à la nature. Dans la foule, on rencontre un couple de trentenaires.
Antoine est fonctionnaire,
syndiqué à la FSU ; Amélie
est éducatrice spécialisée.
Comme beaucoup, ils ne sont
pas surpris que le grand débat
ne porte quasiment pas sur le
climat –pour l’heure, il a surtout donné à Emmanuel Macron l’occasion d’entretenir le
flou sur la fin du glyphosate.
Venir ici, c’est une manière de
répondre à cette absence :
«C’est important, surtout avec
la manif des macronistes en
face», lance Antoine en référence aux «foulards rouges»
(lire page 19).
Les commissions livrent
leurs conclusions: il est question d’entraver l’expansion
d’Amazon, d’apposer des
autocollants sur les produits
non éthiques, de récupérer
les logements vides, de développer la permaculture, de
taxer les entreprises polluantes, d’apprendre aux élèves à
cuisiner de bons produits…
Certains se demandent s’il
ne faudrait pas songer à un
mode d’action plus violent
pour se faire entendre. «C’est
vrai que quand les gilets
jaunes ont cassé les ChampsElysées et les quartiers riches,
ça a mis le doigt là où ça fait
mal», dit Antoine. Un peu
plus tôt, Claude, une professeure de lettres à la retraite,
se demandait «si l’on peut
se passer de la violence pour
obtenir quelque chose. L’histoire a peut-être démontré le
contraire». •
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
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Henry Chapier, animateur
du «Divan», est mort
LIBÉ.FR
Le critique de cinéma
ouvertement gay et célèbre animateur de télévision
qui accueillait ses invités, des personnalités
du monde de la culture ou de la politique, sur un divan
jaune, est mort à 85 ans, a annoncé dimanche
la Maison européenne de la photographie, qu’il avait
cofondée. PHOTO JEAN-MICHEL SICOT
BENJAMIN GRIVEAUX
porte-parole du gouvernement,
dimanche sur Twitter, en
réponse à la députée LREM
Agnès Thill sur la PMA
REUTERS
Six personnes sont mortes dans un Ehpad de la ChapelleSaint-Mesmin (Loiret). Parmi elles figurent deux membres
du personnel, «vraisemblablement en raison d’un syndrome
grippal», a indiqué dimanche l’Agence régionale de santé
(ARS) du Centre-Val-de-Loire. Six décès en un seul endroit
et en quelques semaines, c’est beaucoup, même si des épisodes de cette nature sont relativement fréquents dans les
maisons de retraite, d’autant qu’il arrive parfois que le personnel comme les résidents ne soient pas majoritairement
vaccinés. «Trois résidents sont morts dans le courant du
mois de janvier, un quatrième samedi matin, et deux cette
semaine parmi le personnel soignant», a ainsi expliqué un
porte-parole de l’agence. Selon la direction, trois des résidents morts avaient été vaccinés, le quatrième avait refusé.
L’ARS a précisé que les trois morts dans le courant du mois
de janvier «avaient plus de 90 ans». Comme le veut la règle,
les personnels et les patients ont été aussitôt mis sous traitement pour réduire la force des symptômes grippaux. Des
«mesures barrières» ont été mises en place, comme une
distribution de masques, ainsi qu’un confinement des résidents. Les familles n’ont plus accès à l’établissement. Cette
année, la grippe, relativement tardive, se montre assez virulente. En 2017-2018, la mortalité attribuable à la grippe
avait été évaluée à près de 13 000 décès en France,
dont 85 % chez les plus de 75 ans. É.F.
«La stratégie du pire, donc.
La provocation permanente
en méprisant des parents
et leurs enfants. Du bon usage
du principe de précaution:
partir peut-être?»
Le cas Agnès Thill, suite. Alors que pour justifier son opposition à l’extension de la PMA aux femmes célibataires, la
députée LREM de l’Oise a invoqué, telle une militante de
la Manif pour tous, le «principe de précaution […] tant qu’on
n’est pas sûrs que naître sans père est mieux pour l’enfant»,
le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, l’a
une nouvelle fois invitée à prendre ses cliques et ses
claques. Et donc à quitter LREM, ce à quoi l’élue se refuse.
La pression s’intensifie sur le président du groupe, Gilles
Le Gendre, et sur le patron du parti, Stanislas Guerini.
Au moment d’apprendre la mort de
l’écrivain Eric Holder, à 59 ans, ce
n’est pas la liste de ses œuvres qui
vient peu à peu à l’esprit. On pense
à deux réussites, bien distinctes :
d’un côté les livres ravissants
publiés au Dilettante, petit format,
textes courts, nouvelles et récits,
aquarelles heureuses dont cette
simple phrase nous semble résumer
l’espoir et l’ambition: «Une voix appelle à table, depuis la maison.» Restent d’autre part en mémoire, bien sûr, ses deux
grands succès : l’Homme de chevet en 1995, et Mademoiselle
Chambon l’année suivante, publiés par Flammarion. L’homme
qui s’occupe d’une tétraplégique dans l’Homme de chevet est
un alcoolique sans attache et sans le sou qui perd le goût de
boire cependant que l’infirme capricieuse qu’il materne reprend goût à la vie. C’est devenu un film en 2009 avec Sophie
Marceau et Christophe Lambert, qui ont moins marqué les
lecteurs d’Eric Holder que, la même année, le duo Sandrine
Kiberlain et Vincent Lindon, filmés par Stéphane Brizé. Un
homme marié, un maçon, trouve l’âme sœur qu’il ne cherchait
pas en la personne de l’institutrice de son fils, mademoiselle
Chambon. Holder, surtout dans ce roman-là, a travaillé sur
un érotisme en suspens parfaitement bouleversant. Cl.D.
TOUS LES MARDIS
Street-art: le Banksy
du Bataclan volé
«C’est une profonde indignation qui nous anime
aujourd’hui. L’œuvre de
Banksy, symbole de recueillement et appartenant à tous:
riverains, Parisiens, citoyens
du monde, nous a été enlevée»,
pouvait-on lire samedi en fin
d’après-midi sur les comptes
Twitter et Instagram du
Bataclan. Le pochoir,
découvert le 25 juin sur l’une
des issues de la salle de
spectacle, a été volé. Il représentait une femme, triste,
le visage couvert d’une mantille de coulures de peinture
blanche.
L’opération a été filmée
par les caméras de surveillance alentour et les bandes remises au 2e district de
la police judiciaire, chargé de
l’enquête. «On a l’impression
qu’on a vraiment affaire à des
pros. Trois hommes casquettés, cagoulés et gantés ont mis
moins de dix minutes à démonter la porte au pied-debiche, avant de la découper et
de l’emporter dans un camion», témoigne une source
proche du dossier.
L’alarme s’est déclenchée
au moment où la porte a été
enlevée, mais le groupe, dont
on peut supposer qu’il agis-
Littérature Disparition d’Eric Holder,
écrivain bouleversant
H. TRIAY. OPALE. LEEMAGE
Grippe Six morts dans une maison
de retraite du Loiret
accueille
EEKLY
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INTERNAT
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t © 2019
22, 2019
The New
York Time
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In collabo
Le pochoir dérobé vendredi soir. PHOTO C. ZANNETTACCI
sait sur commande, a pris
la fuite avant l’arrivée de la
police. «Une enquête de flagrance a été ouverte du chef
de vol avec dégradation», a
confirmé une source judiciaire à Libération. S’il est
d’habitude difficile de faire
valoir un préjudice en matière de street-art, par nature
illégal, le Bataclan va porter
plainte en tant que propriétaire de la porte et donc de
l’œuvre et permettre d’éventuelles poursuites.
L’art urbain, régulièrement
l’objet de détérioration – ou
de nettoyage, selon de quel
point de vue on se place– par
les services municipaux pour
lesquels un tag est un tag, est
de plus en plus souvent
la cible de voleurs très au fait
de la notoriété des street-artists. Les pochoirs de Banksy,
comme les œuvres de nombreux autres, valent en effet
des sommes folles dans
les plus grandes salles des
ventes comme sur des marchés moins officiels et plus
douteux.
Quelle est la valeur de l’hommage de Banksy aux victimes
des attentats de Paris ? Le
Bataclan avait souhaité le
«laisser, libre, dans la rue,
accessible à tous», «persuadé
que cette œuvre n’avait de
sens qu’à cet endroit-là». La
porte a été remplacée.
STÉPHANIE AUBERT
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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18 u
FRANCE
Libération Lundi 28 Janvier 2019
TOULOUSE «J’attendais
les gilets jaunes
depuis toujours»
REPORTAGE
TARNET-GARONNE
Toulouse
TARN
HAUTESPYRÉNÉES
GERS
HAUTEGARONNE
ARIÈGE
ESPAGNE
20 km
AUDE
Les contestataires sont restés mobilisés samedi
dans la ville occitane, alors que leur nombre
était à la baisse dans les autres villes. Dimanche,
tandis que les «foulards rouges» ont défilé
à Paris, le gilet jaune Jérôme Rodrigues, blessé
à l’œil, a été auditionné par l’IGPN.
Par
RAMSÈS KEFI
Envoyé spécial à Toulouse
Photos
ULRICH LEBEUF. MYOP
C
omme ça, même en le toisant, on ne dirait pas que
Ben, 20 ans, a rêvé très
grand samedi après-midi. Capuche
sur la tête, bouteille de jus à la main,
en solo dans le cortège comme un
chaton qu’on aurait déposé là. Parfois, il a essayé de chanter avec des
inconnus, mais il est beaucoup trop
timide. Alors il a donné du «tadam,
tadam, tadam» avec une voix qui ne
réveillerait pas un petit bout. Il arrive d’Albi, à 80 bornes de là. Les gilets jaunes y mènent bien des actions, mais il trouve ça trop
anecdotique. A Toulouse, érigée en
«capitale du mouvement», il y voit
plus clair parmi tous ces gens. Quoique, il s’y sent aussi à l’étroit. «Ça ne
suffit pas, il faut plus. Bloquer le
pays tout le temps, je ne sais pas.» Il
a ouvert sa sacoche pour montrer
un masque d’aide-soignant –sa panoplie anti-gaz lacrymogène– qui
ne le protégerait même pas de flatulences corsées. Le foyer, les loyers
impayés, la curatelle : bientôt, cet
employé aux espaces verts n’aura
plus droit qu’à quelques dizaines
d’euros par semaine. Au vrai, il ne
saurait même pas hiérarchiser ses
emmerdements.
Toulouse, fief de la contestation, est
devenue géante par la grâce des statistiques: plus de 10000 personnes
dans les rues cette semaine et celle
d’avant selon la préfecture, soit plus
qu’à Paris. Ce samedi, on aurait cru
à un jour férié, avec ses réflexes et
ses habitudes huilées – tout le
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Foulards rouges: pour la
«police» et le «dialogue»
La «marche républicaine»,
organisée dimanche
dans la capitale en réponse
aux gilets jaunes,
s’est tenue dans le calme.
H
monde sait à peu près ce qu’il doit
faire. Le matin : les emplettes en
centre-ville, avant la grande marche
qui peut déborder sur la nuit. Les
tracts indiquent les départs de manifestation à 13h30 et, aux points de
rendez-vous, des bonshommes conseillent à ceux qui honnissent le risque, même le plus minuscule, de filer paisiblement vers 16 heures.
Après, ça chauffe: le goûter en centre-ville est désormais servi avec du
gaz lacrymogène et des matraques
en cas de rab. Dans une rue, des gilets jaunes tentent ainsi, vers 15h30,
de dissuader une infime poignée
d’excités en civil en prenant le planning tacite à témoin: «Arrêtez, laissez marcher les pacifistes, ce n’est
pas encore l’heure.» La majorité
soupe. Son discours, ses revendications, ses questionnements: les parpaings balancés sur des carreaux
font plus de boucan. Beaucoup plus.
«CONVIVIALITÉ»
Le mythe lointain renvoie à une
ville génétiquement insoumise. A
un quartier général de l’anarchie, à
Jean Jaurès élu dans le département voisin du Tarn, à la diaspora
espagnole antifranquiste, aux villes
environnantes marquées par la culture protestante, au rugby viril ou
encore aux paroles de Claude Nougaro, qui rappelait qu’ici «même les
mémés aiment la castagne». C’est
dans le sang. Le mythe récent, lui,
se décline en fiction: et s’il n’y avait
pas Airbus, l’ogre pourvoyeur d’emplois et d’images d’une cité prospère, à quoi ressemblerait Toulouse,
où le prix de l’immobilier augmente
plus vite qu’à Paris? Dans son salon,
l’historien Rémy Pech insiste sur
deux points basiques. D’abord, per-
sonne n’a assez de recul sur le mouvement pour y accoler telle ou telle
mystique avec aplomb. Ensuite, il
explique: «Toulouse gagne des habitants chaque année [environ 6000,
ndlr], mais tous ne sont pas employés. Certains fuient une misère
noire dans les alentours et tentent,
à défaut de trouver un emploi, de se
rapprocher de services qu’ils n’ont
plus dans leur commune.» Il évoque
ces petites classes moyennes qui, il
y a quelques décennies, ont acheté
des maisons en périphérie. Entretemps, les boîtes qui les employaient se sont noyées. Le prix de
l’essence, point de départ de la mobilisation, les tabasse: si on les prive
de voiture, ils reculent encore d’un
cran dans l’isolement. Certains
d’entre eux réapparaissent les samedis pour crier à la révolution –on
trouve des variantes de la définition
dans la foule– et redeviennent des
fantômes de dimanche à vendredi.
Pech : «La convivialité occitane est
aussi à prendre en compte. Les gens
aiment discuter, se retrouver…»
Jimmy, 28 ans, est pelliste en intérim et jusqu’à l’acte X, il fut artiste
confidentiel. Sous le pseudonyme
de D1ST1, il a écrit un texte de rap
qui s’est superposé à un clip mêlant
des images de manifestations toulousaines. D’aucuns y voient un
propos résolument anti-flics,
d’autres un hymne raccord avec le
terrain et sa réalité. Sa séquence a
atteint les 3 millions de vues en une
semaine. On l’a croisé et il a commencé comme ça : «J’attendais ce
moment depuis toujours, les gilets
jaunes, le réveil des gens. On touche
à l’intouchable». A BFM TV, par
exemple. Il voit désormais la
chaîne, qu’il dé- Suite page 20
A Toulouse,
samedi, les
manifestants
étaient environ
10 000 selon
l’Intérieur,
comme la
semaine passée.
A droite, un
homme se fait
gazer malgré
son casque
«press».
ommages à la police, respect tatillon du parcours déclaré et du
mobilier urbain, dispersion
expresse à l’arrivée: le rassemblement se
voulait exemplaire, pour mieux souligner
les «violences» et même le parfum «fasciste» attribués aux gilets jaunes. Dix semaines après l’apparition de ces derniers,
une première contre-manifestation a
réuni, selon la préfecture de police, un peu
plus de 10000 personnes, dimanche à Paris.
Parti à 14h30 de la place de la Nation, régulièrement douché par les averses, le cortège a rejoint la Bastille en deux heures
sans incidents de parcours. Dans la foule,
composée surtout de personnes d’âge mûr,
peu d’accessoires: des drapeaux français,
quelques bannières européennes, une poignée de pancartes défendant le «dialogue»
ou la «démocratie». Mais aucun signe d’appartenance partisane, comme demandé
par les organisateurs. Les quelques élus
macronistes présents ne se mettent pas en
avant. Parfois silencieux, le cortège reprend régulièrement la Marseillaise ou
quelques slogans improvisés : «respect
pour nos institutions»; «on a voté»; ou encore «le fascisme ne passera pas».
«Guerre». Point commun de cette «marche républicaine des libertés» avec celui
des gilets jaunes: son organisation apparemment spontanée, prise en main par
trois collectifs informels nés sur Internet:
les «Foulards rouges» et les «Gilets bleus»,
qui ont rejoint l’initiative lancée en décembre sur la page Facebook «Stop, maintenant ça suffit!» tenue par un ingénieur
toulousain. Si plusieurs organisateurs sont
adhérents ou sympathisants de La République en marche, la manifestation se
veut, elle, «apolitique». Seul mot d’ordre
officiel: le refus de la violence. Même si les
slogans «Mélenchon démission» ou «Le Pen
t’es foutue», entendus ici et là, reflètent
l’hostilité générale envers les deux chefs
de parti, qui ont multiplié les déclarations
de soutien aux gilets jaunes.
Si certains manifestants interrogés par
Libé ne cachent pas leur soutien au chef
de l’Etat, d’autres ne se réclament que de
la «défense des institutions». «Au départ,
j’ai eu de la sympathie pour les gilets jaunes, témoigne Pierre-Jean, un kinésithérapeute de 35 ans installé près de Lens (Pasde-Calais), dont le petit ruban tricolore signale qu’il appartient au service d’ordre de
la manif. Mais l’attaque de l’Arc de Triomphe m’a choqué : pour moi, c’est comme si
une force étrangère nous déclarait la
guerre.»
«Tétanisée». Blouson de cuir et bonnet
de laine, Sophie assure n’adhérer «ni au
projet ni à la personnalité» du Président.
Mais «depuis deux mois, tous les samedis,
je me retrouve tétanisée devant BFM TV,
poursuit cette Parisienne de 30 ans. Je ne
reconnais plus ma ville, je ne suis plus à
l’aise de vivre ici, de ne plus pouvoir me déplacer librement le week-end».
Au fil du cortège, certaines pancartes
prennent la défense des journalistes, critiqués et parfois menacés par des gilets jaunes. Mais d’autres, persuadés de représenter une «majorité silencieuse», accusent les
médias d’avoir favorisé les gilets jaunes
par leur complaisance. «Ah, vous voilà,
grince l’un d’eux face à une caméra de télévision. Vous êtes les premiers qu’on voit, on
se disait qu’il faudrait brûler une poubelle
pour vous faire venir.» Postées le long du
parcours, les forces de l’ordre se voient
constamment célébrées: «police, gendarmerie, République, même combat»; «touche pas à mon flic». L’avis général, sur les
violences policières, est qu’elles représentent une réponse compréhensible face à
celles des gilets jaunes.
La manifestation se disperse rapidement
après son arrivée à Bastille. Une poignée
de gilets jaunes juchés sur les marches de
l’opéra narguent leurs opposants: pendant
trente minutes, on s’observe et on s’invective à distance, sans oser s’approcher.
Dans un autre coin de la place, les organisateurs se congratulent. Et n’excluent pas
d’appeler, dans les prochaines semaines,
à de nouveaux rassemblements, à Paris ou
ailleurs.
DOMINIQUE ALBERTINI
Photo DENIS ALLARD
Durant la marche des foulards rouges à Paris, dimanche.
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20 u
FRANCE
Suite de la page 19 peint comme
un symbole de pouvoir perché, s’intéresser aux modestes gens du SudOuest, comme lui et beaucoup
d’autres. «On les a infiltrés, d’une
certaine manière.» Sur la convivialité occitane, il a sa théorie: «Un bar
à Toulouse peut te servir du Oasis
Tropical quasiment au prix d’une
heure de boulot au chantier. Et on
s’étonne que les gens ne se rencontrent plus.»
TÉLÉFILM
Samedi après-midi, Jimmy a accepté des selfies avec flegme. Et la
BAC, jusqu’en début de soirée, a
coursé des manifestants dans des
petites ruelles. La devanture d’une
banque CIC a été dévastée par un
homme masqué tandis que l’information descendait de Paris: là-bas,
un homme qui filmait est en passe
de perdre un œil après un tir de grenade de désencerclement (lire cicontre). La nuit? Les forces de l’ordre, quand elles arrosent de gaz à la
vitesse de la lumière, renvoient
aussi, à leur façon, au planning tacite : il ne fallait pas être là, vous
connaissez désormais le programme de la journée. En matinée,
un menuisier engagé par le Crédit
agricole savourait le supplément de
boulot grâce au calendrier révolutionnaire. Vendredi, il recouvre partiellement de bois les vitrines des
Libération Lundi 28 Janvier 2019
«Un bar
à Toulouse
peut te servir
du Oasis
Tropical
quasiment au
prix d’une
heure de
boulot au
chantier. Et on
s’étonne que
les gens ne se
rencontrent
plus.»
Jimmy pelliste
en intérim
agences locales, samedi il termine
son œuvre et lundi, il retire toutes
les grandes plaques.
Blockbuster occitan : en décembre,
Jean-Luc Moudenc, le maire (LR) de
la ville, a enfourché une bécane
conduite par un cadre de la mairie.
L’édile a gardé son casque pour se
mêler aux casseurs. La fin relève
plus du téléfilm: il a vu de tout, ex-
trême gauche et extrême droite, en
quelques minutes d’immersion.
Avant «l’acte XI», une réunion entre
des gilets jaunes et lui était prévue.
Les premiers réclamaient une entrevue filmée, refusée par le second: impasse et donc grande marche. Un type d’une trentaine
d’années, visage camouflé et main
bandée : «Je ne peux pas imaginer
que ça se termine. Ça voudrait dire
qu’on a fait tout ça pour rien? Et que
des gens ont été embarqués pour
rien?» Des commerçants du centreville ont arboré un temps des pancartes de protestation. «A vendre»,
avec le numéro de la préfecture. Les
gilets jaunes ont défilé à Noël et
maintenant, en pleine période de
soldes. Des aides (en millions
d’euros) vont être débloquées par la
région. L’un d’eux souffle: «Certains
petits commerces ne finiront peutêtre pas le mois… Ils font le gros de
leur chiffre en décembre. Chacun a
son avis sur les gilets jaunes. Je ne
parle pas du fond, mais de rester raisonnable : 10 000 dans une ville
de 500000 habitants, ça représente
quoi ? D’autant que beaucoup de
personnes viennent de l’extérieur.»
LABORATOIRE
«Acte X», la semaine passée – et ses
suites : un Toulousain a lancé une
cagnotte pour «retrouver un sourire». Il affirme avoir croisé la route
de policiers, qui lui auraient décroché une dizaine de dents à coups de
matraque. En comparution immédiate, un agent commercial de
32 ans a quant à lui écopé d’un an de
prison ferme. Avec son laser, il avait
visé un hélicoptère de police qui, selon les autorités, a manqué de se
crasher.
«Acte XI» : Misha a caressé son
chapelet dans la foule. Il a prié Jésus pour que la manifestation ne
parte pas en vrille. «Mes quatre
enfants font pareil à la maison.»
Dans un petit village de l’Aude, il
fabrique des jouets en bois et
voyage à droite et à gauche pour les
présenter et les vendre – il ne se
plaint pas. Sur les réseaux sociaux,
il s’est aperçu d’un truc cet
automne : les gilets jaunes représentent un projet français commun
et venir à Toulouse le samedi est
une manière de le visualiser – la
ville rose est un laboratoire. Il sourit, radieux: «Ça fait très longtemps
que les Français, quel que soit leur
bord politique, ne voyaient plus
leurs points de convergence.»
L’Aude : l’un des départements
de France les plus pauvres. Dans
son coin, Misha, au doigt mouillé,
estime que deux tiers des maisons
sont inoccupées : «Le tourisme
anglais ne peut pas tout régler.»
Sur zone, des personnes ont envoyé
au diable le prix dingue du mètre
carré dans la ville et rappellent
qu’une vieille dame est récemment
morte de froid. Pas d’électricité, pas
de chauffage.
Chacun a sa théorie sur ceux qui
cassent. Des marginaux bourrés,
des désœuvrés, des anciens de Sivens et de Notre-Dame-des-Landes
rompus à l’exercice. Samedi soir,
des policiers sont passés tout près
du restaurant l’Entrecôte, dans un
coin de rue d’où émanait une chanson d’une douceur à attendrir une
hyène et adapter cela au théâtre. On
en oublierait presque le fond, décrit
succinctement au feutre sur un gilet jaune par un trentenaire tout
blond : «Plein le cul.» Ou par une
connaissance de Jimmy, qui s’est
excusé si d’aventure, il ne pouvait
se rendre à un concert de soutien
aux gilets jaunes incarcérés à la
prison de Seysses. Il n’a pas assez
de sous pour mettre de l’essence. •
LIBÉ.FR
A voir sur Libération.fr,
un diaporama des images
prises par nos photographes
samedi à Toulouse et ailleurs
en France lors de l’«acte XI»
des gilets jaunes
À COMMERCY, UNE
AG DES AG DE GILETS
Plus de 400 gilets jaunes venus
de toute la France ont répondu
ce week-end à «l’appel de
Commercy», lancé en décembre
pour créer une coordination au
niveau national sur le modèle
des assemblées quotidiennes
pratiquées dans la Meuse.
Organisée dans la salle
polyvalente de Sorcy-Saint-Martin
(Meuse), non loin de là, l’initiative
étonne par son succès. «On est
passé du statut de trou du cul du
monde à celui de nombril de la
France», s’amuse Dominique,
ancien agent municipal. Pour
la déléguée de l’assemblée
Strasbourg République, «le vrai
débat national, c’est ici», alors que
de nombreuses prises de parole
ont été l’occasion d’un rejet massif
de la concertation proposée par
l’exécutif. «Dans les grandes villes,
les réunions ne permettent pas
de se mettre d’accord. Avec des
assemblées de trente ou quarante
personnes, on peut s’écouter et
prendre des décisions», souligne
Ladislas, ancien prof de philo.
«En refaisant la démocratie, des
gens qui souffraient reprennent
espoir», témoigne, quant à lui,
Guy, retraité et bénévole dans
plusieurs associations. La journée
de dimanche a été consacrée
à la mise en commun des travaux
des différentes commissions et
au lancement d’un nouvel appel.
G.Kr. et K.Z.
Retrouvez nos reportages sur place
et une galerie de portraits en textes
et photos sur Libération.fr.
Un groupe de travail lors du rassemblement des gilets jaunes à Commercy (Meuse), dimanche. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
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taient clairement le danger
de la GMD, «même dans le
cadre d’une utilisation normale, rigoureuse et préconisée». La course des galets en
caoutchouc n’est effectivement pas maîtrisée par les
forces de l’ordre, et ce, même
si le lancer est bien effectué.
Détonation. Samedi, les
Jérôme Rodrigues, figure pacifiste du mouvement, samedi place de la Bastille à Paris. PHOTO MARTIN COLOMBET
Jérôme Rodrigues
gravement blessé, le
mouvement remonté
Après avoir été touché à l’œil samedi à Paris, probablement par
une grenade de désencerclement, cette figure du mouvement
a été entendue par la police des polices à l’hôpital.
Le diagnostic définitif n’est toujours pas connu.
U
ne blessure de plus,
une blessure forcément de trop. L’une
des figures emblématiques
du mouvement des gilets jaunes a été gravement blessée
au visage lors de l’acte XI, à
Paris. Samedi, vers 16 heures,
Jérôme Rodrigues s’effondre
alors qu’il filme et diffuse en
direct la manifestation. Ses
images documentent cet instant. Il converse calmement
avec des street medics, ces
secouristes parfois amateurs
qui interviennent dans les
cortèges. Il invite aussi des
gilets jaunes encore présents
sur la place de la Bastille à
quitter les lieux. «On était
proche du rond-point, il était
venu pour essayer de calmer
les tensions et il s’est retourné
pour filmer la ligne de forces
de l’ordre», raconte Billale Hizoune, ami de Jérôme Rodrigues, rencontré lors du lancement du mouvement.
Soudain, une grenade lancée
par les forces de l’ordre atterrit à ses pieds et explose. C’est
à ce moment précis que Jérôme Rodrigues tombe. Son
œil droit est gravement atteint. Moins d’une minute
plus tard, alors que le manifestant est à terre et saigne,
les forces de l’ordre envoient
du gaz lacrymogène vers le
groupe qui est autour de lui.
Il est hospitalisé et opéré en
urgence. Le diagnostic définitif n’est toujours pas connu
mais le militant pourrait bien
perdre la vue.
Tutélaire. Cette blessure
d’un leader des gilets jaunes,
qui s’ajoute à une longue liste
depuis le début du mouvement, possède une forte portée symbolique. «La haine
des gens, c’est vous qui l’avez
créée», a accusé dimanche
le vidéaste Ramous, depuis
l’hôpital où est soigné Jérôme
Rodrigues. Il cible bien évidemment la hiérarchie policière, et en premier lieu le
ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Toujours
coiffé d’un bonnet, Ramous
est, au même titre que Rodrigues, un incontournable
du mouvement, notamment
pour son suivi en direct des
mobilisations parisiennes.
Autre figure tutélaire des
gilets jaunes, le routier Eric
Drouet a appelé de son côté
à un «soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles
et nécessaires pour que plus
personne ne soit victime de ces
blessures de guerre».
Fait inédit depuis le début du
mouvement – et ses nombreuses blessures graves –,
Christophe Castaner a réagi
presque immédiatement à la
situation de Jérôme Rodrigues. Jusqu’ici, le ministre de
l’Intérieur avait plutôt opté
pour la posture du déni.
Samedi, il a assuré que la police des polices, l’Inspection
générale de la police nationale (IGPN), saisie par le préfet Michel Delpuech, «fera
toute la lumière sur les incidents qui se sont produits
place de la Bastille». Dimanche après-midi, Jérôme Rodrigues, qui a annoncé avoir
déposé plainte, a justement
été auditionné par les enquêteurs sur les circonstances de
sa blessure.
Dangerosité. S’il est encore
trop tôt pour connaître avec
certitude la nature de l’arme
qui a touché Rodrigues
à l’œil, la «grenade à main de
désencerclement» (GMD) qui
a explosé à ses pieds pourrait
avoir causé ces blessures. Sur
sa vidéo, l’arrivée de cette petite munition noire est nettement visible. Composée de
18 galets en caoutchouc propulsés à près de 150 mètres
par seconde, la GMD est mise
en cause pour sa dangerosité
depuis plusieurs années. La
blessure à l’œil correspond
notamment aux dégâts que
peut causer un galet de cette
arme qui atteindrait une telle
zone.
Lors du mouvement contre la
loi travail du printemps 2016,
par exemple, cette grenade
avait causé deux très graves
blessures. Au mois de mai,
Romain Dussaux, 28 ans à
l’époque, avait été touché à la
tête. Opéré en urgence et
placé dans le coma, il souffrait d’une fracture et d’un
enfoncement de la boîte crâ-
nienne, d’un hématome
sous-dural et d’une hémorragie méningée. Quelques mois
plus tard, c’est Laurent
Theron, un syndicaliste de
46 ans, qui avait été atteint au
visage, engendrant la perte
d’un œil. Libération avait
alors révélé que les expertises
balistiques réalisées dans le
cadre de ces enquêtes poin-
images filmées par des personnes se trouvant autour de
Jérôme Rodrigues permettent d’entendre le bruit d’un
tir de lanceur de balle de défense (LBD 40, une arme de
type Flash-Ball) quelques
instants après la détonation
de la grenade. La victime
elle-même estime avoir été
touchée par un tir de LBD.
Billale Hizoune pense aussi
que c’est une munition de
cette arme, également en
caoutchouc semi-rigide, qui
l’a atteint à la tête : «L’un des
policiers en uniforme a pris le
temps de viser puis de tirer.»
Ce témoin dit d’ailleurs avoir
«ramassé le projectile juste
à côté de Jérôme». Dimanche
après-midi, le secrétaire
d’Etat auprès du ministre de
l’Intérieur, Laurent Nuñez, a,
lui, réfuté sur LCI l’hypothèse d’un tir de LBD 40,
jugeant «qu’aucun élément»
n’allait dans ce sens.
Avant son audition par la
police des polices, dimanche,
Jérôme Rodrigues a posté
une photo de lui sur les
réseaux sociaux. Bandage
à l’œil et poing fermé, le gilet
jaune interpelle: «Tu pourras
m’enlever un œil, un bras, une
jambe… On lâchera rien la
famille !»
ISMAËL HALISSAT
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AVIS DIVERS : 21. Jan 2019 - 16:10:16
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Ouverte par la délibération 2018 DU 69 du Conseil de Paris en
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FORUM
LE POUVOIR
A-T-IL UN SEXE ?
UNE JOURNÉE DE DÉBATS
À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
VENDREDI 8 FÉVRIER
AVEC CLÉMENTINE AUTAIN, ANNE
HIDALGO, RICHARD FERRAND,
AURÉLIE FILIPPETTI, BENOÎT HAMON,
ELSA FAUCILLON, DAVID CORMAND,
DOMINIQUE MÉDA, RÉJANE SÉNAC,
CAMILLE FROIDEVAUX-METTERIE,
MATHILDE LARRÈRE...
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
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À LA TÉLÉ CE SOIR
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Mathis. Avec Natacha
Lindinger, Fred Testot. 23h10.
New York, unité spéciale.
Série. 3 épisodes.
21h00. Famille d’accueil.
Série. Dommage collatéral.
Le plus beau jour de ma vie.
22h40. Famille d’accueil.
Série. 3 épisodes.
FRANCE 2
FRANCE 5
21h00. Appels d’urgence.
Magazine. Samu de choc sur
les routes de l’Est. Fous du
volant et délits de fuite : la
grande traque des chauffards.
23h00. Appels d’urgence.
21h00. Alex Hugo. Téléfilm.
La dame blanche. Avec
Samuel Le Bihan, Caroline
Baehr. 22h35. Stupéfiant !.
Magazine. La révolte.
20h50. Le temps de la
désobéissance. Téléfilm. Avec
Daniel Russo, Martin Lamotte.
22h35. C dans l’air. Magazine.
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Divertissement. Spéciale 150e.
23h15. La revue de presse.
Divertissement. Spéciale 150e L’après.
21h00. Invincible. Biopic.
Avec Jack O'Connell,
Garrett Hedlund. 23h20.
Soir 3. 00h00. Qui sommesnous ?. Documentaire.
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Série. Épisodes 7 & 8. Avec
Volker Bruch, Peter Kurth.
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globe-cooker. Documentaire.
Les Polonais et les Mexicains.
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silence. Drame. Avec William
Hurt, Marlee Matlin. 22h50.
Le paradis des bêtes. Film.
21h00. Dr House. Série. À la
recherche du bonheur. Crise
de foi. 22h35. Dr House. Série.
2 épisodes.
6TER
21h00. Criminal : un espion
dans la tête. Science-fiction.
Avec Kevin Costner, Gary
Oldman. 23h05. Braven. Film.
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2 épisodes. 22h40. Hawaii 5-0.
Série. 4 épisodes.
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Le flic de Beverly Hills. Film.
21h00. Espion(s). Thriller.
Avec Guillaume Canet.
23h00. Hiver rouge. Téléfilm.
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NRJ12
M6
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le pré. Divertissement. Présentation des nouveaux agriculteurs - 1re & 2e parties. 23h25.
L’amour est dans le pré :
Que sont-ils devenus ?.
Documentaire. Partie 1.
20h55. Révélations.
Magazine. Vol, recel et traque
en hélico. 22h40. Révélations.
21h00. Crimes & faits divers :
la 100e en direct. Magazine.
23h25. Crimes. Documentaire.
Crimes en Île-de-France.
LCP
20h30. Droit de suite - Le
documentaire. Documentaire.
Les 112 jours de Khomeyni en
France. 21h30. Droit de suite Le débat. Débat. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
C8
21h00. Le dernier rempart.
Action. Avec Arnold Schwarzenegger, Forest Whitaker.
23h20. Sans issue. Film.
LUNDI 28
Des giboulées de neig e se produisent dans
le nord-est. A l'autre extrémité du pays, des
pluies ou averses arrosent les plaines du
sud-ouest et la neige tombe abondamment
sur les Pyrénées à basse altitude.
L’APRÈS-MIDI Le risque de giboulées se
maintient du nord-est au centre-est avec de
la neige parfois jusqu' en plaine. Mistral et
tramontane soufflent fort en Méditerranée.
MARDI 29
Le temps sera froid avec quelques flocons
dans l'est et des averses dans l'ouest. Le ciel
se voilera près de la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI Une perturbation atlantique
apportera des pluies dans l'ouest alors qu'un
temps plus sec devrait concerner l'est du
territoire.
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de la rédaction
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(France), Lionel Charrier
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Éclaircies
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Fort
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Couvert
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Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
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Grille n°1127
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. HABSBOURG. II. YEU. ALLIA. III. PREND. VAR.
IV. Œ. DATE. V. KEHL. OSCE. VI. URDU. AC. VII. AAA. IRISH.
VIII. GRIPS. RÉA. IX. NÉNUPHARS. X. ÉVANOUIES. XI. SANISETTE.
Verticalement 1. HYPOKHÂGNES. 2. AÉRÉE. AREVA. 3. BUE. HUAINAN.
4. NDLR. PUNI. 5. BADA. DISPOS. 6. OL. TOUR. HUE. 7. ULVES. IRAIT.
8. RIA. CASERET. 9. GARDE-CHASSE. libemots@gmail.com
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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GORON
VERTICALEMENT
1. Attention, un adverbe 2. Ira droit dans le mur # Bus d’une traite 3. Bien
plus qu’une simple dame 4. Découverte sauce Curie # Johann, Carl et
Anton, musiciens de Bohême 5. Plantes grasses # Il arrête les balles
perdues 6. Elle ne mérite que mépris # Cours longtemps 7. Elle travaille
sur plans # On y trouve une larve # Fis de la langue de bois 8. Il prend
aux tripes 9. Coupe court après un autre mot vertical # Comme Courbet
3
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Chez elles, pas de trace
d’humilité II. Tout n’est pas
rose entre elle et les Anglais #
Quand on marche sur des
œufs, elle paie notre imprudence III. Misérable personnage IV. Etoile bleue sur fond
bleu et blanc # De droite, il est
d’extrême droite V. Michele ou
Drucker à la télé # Plusieurs
pièces en musique ou à l’hôtel
VI. Avant les Lettres pour les
honneurs # Le dernier le fera
bien VII. Il essaime les coups #
Premier mot d’un pays San capitale VIII. Langue d’Asie # Un
peu d’argent avant IX. Aperçus sur un territoire X. Nous
menant en bateau XI. Problème dans un conduit d’aération
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24 u
Libération Lundi 28 Janvier 2019
IDÉES/
Au Mémorial du
génocide de Kigali,
au Rwanda,
en 2014. PHOTO
NOOR KHAMIS. REUTERS
Vincent
Duclert
«La recherche
permet de fermer
la porte au
négationnisme
en révélant
l’entreprise de
dissimulation
du génocide»
Recueilli par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
DR
Q
ue sait-on aujourd’hui des génocides?
Les recherches les plus récentes ontelles renouvelé la manière d’aborder
les crimes de masse? Comment les enseigner
et lutter contre le négationnisme ?
En mai 2016, Najat Vallaud-Belkacem, alors
ministre de l’Education nationale et de la Recherche, lançait la «mission génocides».
Soixante-quatre chercheurs (historiens,
anthropologues, sociologues, etc.), français
et étrangers, ont travaillé durant près de
deux ans pour faire un bilan des savoirs sur
la question. Leur rapport, rendu en février 2018, vient d’être mis en ligne par la
Documentation française et publié, sous une
forme allégée, par les éditions du CNRS, avec
une préface de la sociologue Dominique
Schnapper et une postface de l’historien
Henry Rousso. Le rapport revient sur les
avancées de la recherche et sur la place croissante prise par la question génocidaire dans
l’enseignement depuis les années 90. Entretien avec l’historien Vincent Duclert, spécialiste de l’affaire Dreyfus, qui a présidé la mission.
Qu’enseigne l’école actuellement sur les
génocides ?
Les programmes des collèges et lycées intègrent l’étude de la Shoah et du génocide des
Arméniens. Les professeurs des écoles peuvent aborder l’extermination des Juifs d’Europe dans leur enseignement de la Seconde
Guerre mondiale. L’enquête souligne l’investissement remarquable des professeurs : ils
réalisent des dossiers avec leurs élèves, montent des «semaines de la mémoire» dans leur
établissement, travaillent collectivement sur
la question des témoignages.
Le génocide des Tutsis ne figure pas dans
les programmes ?
Pas pour l’instant, mais certains enseignants
choisissent d’en parler à leurs élèves. L’écrivain franco-rwandais Gaël Faye, auteur de
Petit Pays (Grasset, 2016), a joué un rôle essentiel en se déplaçant dans les classes. L’objectif est de pallier cette absence. Jean-Michel
Blanquer souhaite alerter le Conseil supérieur
des programmes sur l’importance de cet enseignement. Nous avons souligné par ailleurs
l’erreur qui consisterait à réduire ce génocide
à la case «conflits interethniques en Afrique»,
nourrissant la chaîne des préjugés qui font le
lit du négationnisme. Nous avons affaire à un
génocide en bonne et due forme.
Les recherches actuelles sur la Shoah
peuvent-elles encore apporter du neuf?
Oui, c’est un domaine de recherche qui se renouvelle, particulièrement en France. Il existe
une école française sur la Shoah. La présidence de Jacques Chirac lui a donné une forte
impulsion en reconnaissant, en 1995, la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du
Vél d’Hiv, puis en mettant en place, en 1997,
la mission Mattéoli sur la spoliation des Juifs
de France. L’ouvrage pionnier de Raul Hilberg, la Destruction des Juifs d’Europe (1961),
centrait son analyse sur la machine exterminatrice nazie. Désormais, les angles se modifient et s’élargissent: l’historien Christian Ingrao montre que le nazisme, ses élites et ses
territoires se sont pensés dans la destruction
des Juifs d’Europe. De son côté, Johann Cha-
Alors que les études sur la Shoah se renouvellent,
le génocide cambodgien reste un angle mort de
la recherche, et les massacres
du Rwanda sont peu enseignés
dans les écoles. Sous la direction
de l’historien Vincent Duclert,
64 chercheurs ont fait le bilan
des connaissances sur ces tueries
de masse et sur la motivation
de leurs auteurs, qui s’inspirent
les uns des autres.
poutot [chroniqueur à Libération, ndlr] a
mené un travail sur l’obsession de pureté raciale des nazis. Ils étaient persuadés que s’ils
ne détruisaient pas les Juifs, la race allemande périrait.
Existe-t-il de la même façon une spécificité française sur le génocide cambodgien ?
Non, c’est un angle mort que pointe le rapport. La recherche se heurte à des freins
culturels et idéologiques, au premier rang
desquels figure la complaisance, assez taboue, de l’extrême gauche à l’égard des
Khmers rouges, cette même extrême gauche
qui se félicitait de la Révolution culturelle chinoise. Un autre obstacle réside dans la culpabilité française à l’égard de la colonisation, at-
titude honorable, mais qui empêche de
regarder certaines réalités, comme les violences raciales à l’œuvre dans la société cambodgienne. Ces deux facteurs ont pesé dans l’absence de recherche collective en France. Ceux
qui travaillent actuellement sur les crimes des
Khmers rouges sont isolés. L’une des vertus
de notre mission aura été de faire émerger un
groupe de travail international sur les génocides qui s’institutionnalisera demain avec
les moyens du CNRS.
Que révèlent les approches comparées
des génocides ?
Les paysages sont les mêmes, des paysages de
mort, totalement vides. Il ne reste souvent
rien pour témoigner. Ce phénomène est au
cœur du film de Wang Bing les Ames mortes
sur les survivants des camps de rééducation
chinois: aucun monument qui rappellerait les
camps ne doit voir le jour. Le même silence et
la même invisibilité traversent le livre de
Yang Jisheng sur la grande famine en Chine,
Stèles (Seuil, 2012). A Auschwitz, il ne restait
rien ; des baraques, point final. Il en va de
même avec le génocide des Tutsis: les corps
furent jetés dans les fosses septiques. Ces vides ont longtemps ouvert la porte au négationnisme. Aujourd’hui, leur étude permet de
révéler la dissimulation qu’implique l’entreprise génocidaire.
Les bourreaux se sont-ils inspirés les uns
des autres ?
Absolument. Ce que nous considérons
comme le premier génocide est celui des
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u 25
RAPPORT DE LA
MISSION GÉNOCIDES
Préface de DOMINIQUE
SCHNAPPER, postface
d’HENRY ROUSSO.
éd CNRS, 328 pp., 20 €.
Héréros et des Namas perpétré en 1904 en
Namibie. Le colonisateur allemand construit
des centres de mise à mort par le travail, où
sévit Eugen Fischer, un jeune scientifique
obsédé par les thèses raciales, futur inspirateur de Hitler et professeur de Mengele. Les
Allemands ont également observé la façon
dont les Jeunes Turcs, responsables du massacre des Arméniens, les mènent à la mort
dans le désert syrien grâce au chemin de fer
et avec une planification dont les nazis s’inspireront. Autre point où un génocide inspire
le suivant: le négationnisme. Tout en veillant
à ne pas tomber dans le systématisme, il faut
prêter attention à ces circulations.
Le génocide des Tutsis s’appuie-t-il aussi
sur ces modèles ?
Inventons
la souveraineté
mondiale
Les enragés de la
souveraineté française,
qui diabolisent le traité
d’Aix-la-Chapelle,
ne voient pas
qu’une souveraineté
humaine, vivante
et spirituelle, est
à réinventer. Et ce ne
sont pas des identités
nationales dévitalisées
qui peuvent s’en charger.
Par
JEAN-LUC NANCY
DR
Les Tutsis furent victimes d’une obsession de
la race qui a pu prendre modèle sur l’antisémitisme: les Hutus considéraient les Tutsis
comme des envahisseurs, des «juifs» venus
d’Ethiopie. Pour les identifier, les Hutus ont
utilisé l’héritage colonial des Belges, qui
avaient forgé une ethnie pour les besoins de
leur administration. Comme les enfants
n’avaient pas de papiers, c’est le voisinage qui
décidait s’ils étaient ou non tutsis. Les Hutus
pensaient qu’ils mourraient s’ils n’éliminaient pas les Tutsis: c’est exactement ce que
les nazis disaient des Juifs.
Les chercheurs de votre équipe ont-ils
travaillé sur les motivations des génocidaires ?
Plusieurs d’entre eux se sont interrogés sur
l’avènement de ce que l’on appelle les «violences extrêmes», notamment sur l’hypothèse de
la «fracture cognitive», avancée par le neuroscientifique Itzhak Fried. Elle expliquerait
pourquoi des êtres humains perdent toute
conscience morale et s’acharnent sur d’autres
humains, leurs voisins souvent, comme si
c’était un travail comme un autre. Lors de
cette bascule, que Fried attribue au fameux
«syndrome E», le bourreau perd à son tour son
humanité et commet des actes dégradants
pour lui-même.
Que pensent les historiens ou les sociologues de ce moment de bascule ?
Ils pensent que le lent mécanisme de racialisation et de déshumanisation de l’autre
s’opère en amont du génocide. Cette «fracture» peut aussi résulter du conditionnement
social, politique, religieux et culturel qui
s’étend sur des années. Il ne faut pas se
contenter d’enseigner le seul paroxysme,
mais aussi ce qui le précède. Dans ce temps
dilaté, il est possible d’intervenir. La destruction des Tutsis aurait pu être arrêtée.
Certains signes annoncent-ils un génocide ?
Une façon notamment de considérer la nature. J’aime beaucoup l’écrivain turc Sait Faik
Abasiyanik (1906-1954), qui écrivit sur les îles
des Princes, situées en face d’Istanbul. Il fut
frappé de constater que sur cet archipel paisible et cosmopolite, certains propriétaires
avaient tué des oiseaux et arraché l’herbe. Il
en fit une nouvelle, car il y voyait l’annonce
de catastrophes. En 1910, le régime ottoman
décida d’éliminer les très nombreux chiens
qui peuplaient les rues de Constantinople et
de les déporter sur une île. Cette poussée de
violence ne concernait pas a priori les Arméniens, mais elle créait, sous le vernis de la civilisation, une logique destructrice. Les Khmers
rouges aussi ont éliminé les animaux domestiques avec une violence incroyable.
Que permet l’enseignement des génocides ?
Réfléchir avec les élèves à la reconstruction de
sociétés anéanties par les génocides, au rôle de
la justice dans la reconnaissance de la vérité,
au négationnisme et aux moyens de le combattre. Il permet aussi de montrer que l’antisémitisme est une matrice de la racialisation, ellemême moteur de tous les génocides. Un génocide est un projet idéologique: il commence
lorsque s’installent la violence et la destruction
et que la société se reconnaît peu à peu dans
ces valeurs. Une société démocratique, civilisée, ne doit accepter ni la violence ni la destruction. C’est très actuel ce que je dis là. •
Philosophe
I
l y a peu, je publiais un billet sur
la souveraineté considérée de
l’intérieur d’un peuple ou d’un
Etat. Je négligeais la souveraineté
envers les autres peuples ou Etats
car je voulais distinguer les registres.
Lorsque je vois maintenant comment est accueillie l’initiative franco-allemande d’Aix-la-Chapelle,
je n’en crois pas mes yeux : au moment où les interdépendances techniques, économiques, écologiques,
culturelles et morales ont atteint à
l’échelle mondiale des intensités
jamais connues – mais engendrées
et développées depuis des siècles et
non surgies d’on ne sait quels caprices récents –, au moment où il crève
les yeux que le sort de l’humanité est
plus que jamais l’affaire de l’humanité tout entière, en ce moment,
il est non seulement grotesque,
mais pernicieux et malfaisant, de
s’indigner de mesures au demeurant
très limitées.
Nos fiscalités, nos régimes sociaux,
nos équipements énergétiques,
notre commerce et nos entreprises,
l’avenir de nos jeunes, sont d’ores et
déjà insérés dans des réseaux complexes qui rayonnent largement
hors des champs d’exercice de la
souveraineté française. Comment
peut-on faire semblant de l’ignorer ?
On croit rêver… ou plutôt on sait
bien, hélas, qu’on ne rêve pas. On in-
voque 1789: la Révolution fut d’abord
et d’emblée internationaliste avant
qu’elle soit forcée de se défendre
contre les assauts des souverains
étrangers et des émigrés. La souveraineté du peuple permet justement
que le peuple se choisisse lui-même
et modifie les modalités de ce choix.
Mais ce qui est le plus désolant, c’est
que les enragés de la souveraineté ferment à ce point les yeux sur l’état réel
du monde. Il ne s’agit pas de se soumettre à l’internationale déjà si bien
établie des puissances techno-économiques: il s’agit justement de reprendre sur elle non pas une souveraineté
nationale mais une souveraineté humaine –voire plus qu’humaine, vivante et spirituelle. Tout est à réinventer: ce ne sont certainement pas
des identités nationales usées, dévitalisées, qui peuvent s’en charger.
J’ai entendu employer le mot de
«résistance» pour parler d’opposition au supposé démantèlement de
la souveraineté. Ce serait donc le
fascisme qui nous menacerait dans
la mondialisation ? Il y a déjà quelque temps que ce pauvre discours
circule. Certes, ladite mondialisation charrie d’énormes injustices,
des dangers de taille, des enjeux
inquiétants – d’une nature et d’une
taille que le fascisme, de toute façon,
ignorait. Les penser, mobiliser nos
énergies civiles, sociales, morales,
intellectuelles, pour inventer l’inédit sans lequel tout suivra son cours
pathétique, voilà ce qu’on pourrait
appeler «résister» : résister aux
réflexes, aux conformismes,
aux ressassements et aux ressentiments, voilà ce qui serait souverainement «résister». •
Nos entreprises,
l’avenir de nos jeunes,
sont déjà insérés
dans des réseaux qui
rayonnent hors des
champs d’exercice
de la souveraineté
française. Comment
peut-on faire
semblant
de l’ignorer?
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26 u
Libération Lundi 28 Janvier 2019
IDÉES/
Campagne d’affichage
«Laissez-nous étudier», en
soutien aux mineurs étrangers
isolés, à Paris le 7 septembre.
PHOTO ÉDOUARD CAUPEIL
Mineurs isolés étrangers:
la Croix-Rouge réaffirme
son engagement
D
ans une lettre ouverte publiée dans
Libération le 23 janvier, vous m’interpellez, et à travers moi l’ensemble de la Croix-Rouge, sur notre mission
dans le cadre du dispositif d’évaluation
des mineurs isolés étrangers de la mairie
de Paris (Demie). Avant d’évoquer ce qui
semble nous opposer, rappelons ce qui
doit nous unir : l’engagement qui nous
anime, quelle que soit notre organisation
d’appartenance. Celui de se tenir aux côtés
des plus fragiles d’entre nous, de les
accueillir et de les accompagner, quelles
que soient leur histoire ou leur origine.
Cet engagement, c’est celui de chacun
des 60 000 bénévoles et 18 000 salariés qui
portent l’action de la Croix-Rouge partout
sur le territoire. Des femmes et des hommes qui, pour servir la dignité humaine
et lutter contre toutes les vulnérabilités,
parlent peu et agissent beaucoup. Je n’accepte pas que vous les mettiez injustement
en cause. Humanité, impartialité, indépendance et neutralité. Vous évoquez ces
principes fondateurs de notre organisation, qui font notre spécificité depuis plus
de cent cinquante ans. Sur le territoire
français, et partout dans le monde, nos
équipes interviennent, en application de
ces principes, avec une compétence reconnue par tous. Partout dans le monde
comme au Demie 75, où nous intervenons
depuis 2016 comme opérateur de la mairie
de Paris pour émettre un avis sur la minorité des personnes qui se présentent. Les
mineurs isolés étrangers, avant d’être des
migrants, sont des enfants et doivent donc
être protégés. Pour leur permettre d’avoir
accès à cette protection adaptée à leur âge,
une évaluation doit être faite. Cette mission, après d’autres acteurs associatifs,
nous avons fait le choix de l’accepter, car
notre priorité est d’assurer la protection de
ces enfants. C’est une mission exigeante,
que nos équipes assurent avec professionnalisme dans un contexte compliqué.
En effet, depuis 2017, le dispositif de Paris
connaît un afflux très important de jeunes
en demande de reconnaissance de minoPar JEAN-JACQUES
ELEDJAM
DR
Le président de
l’organisation répond
à la lettre ouverte
d’associations et d’ONG
publiée dans «Libération»,
qui dénonçait sa gestion
des jeunes migrants à Paris :
la priorité est d’assurer la
protection des enfants dans
un contexte compliqué.
Président de la Croix-Rouge française
rité. Est-ce que nos équipes ont pu gérer
cet afflux dans de bonnes conditions ?
Non. C’est pour cela que nous échangeons
en permanence avec le département, pour
trouver des solutions et adapter les
moyens nécessaires à un accueil digne et
un meilleur traitement des demandes.
Nous avons été entendus et, outre le doublement de nos effectifs, nous ouvrirons
prochainement un troisième lieu sur Paris
qui nous permettra d’améliorer les conditions d’accueil. Est-ce que la majorité des
jeunes qui se présentent au Demie 75 sont
mineurs ? Là encore la réponse est non.
C’est un fait, que vous feignez d’ignorer,
beaucoup de jeunes majeurs tentent d’intégrer des dispositifs pour mineurs car les
canaux de protection et d’intégration pour
les majeurs n’existent pas ou sont très difficiles d’accès. Qui le leur reprocherait ?
Ne ferions-nous pas de même si, isolés,
sans ressources et souvent brisés par un
parcours long et violent depuis le pays
d’origine, nous nous retrouvions sans protection dans un pays étranger ? Est-ce que
ce nombre croissant de jeunes majeurs qui
se présentent complique et ralentit le travail de nos équipes dédiées à la protection
de l’enfance ? Oui. Et c’est là que nous
avons une responsabilité commune : celle
de mieux les accompagner, de mieux les
orienter vers des dispositifs adaptés et
d’œuvrer ensemble pour leur développement. Enfin, je regrette que sur un sujet
aussi sensible, vous ayez fait le choix de
l’instrumentalisation en nous interpellant
par voie de presse, privilégiant la polémique au dialogue constructif et à la recherche de solutions concrètes, dont nous
aurons pourtant grandement besoin dans
les mois qui viennent. Et puisqu’elles ont
été injustement mises en cause, vous me
permettrez ici de conclure en parlant de
l’action de nos équipes qui s’engagent avec
humilité et dévouement auprès des personnes exilées. Par exemple, pendant
l’été 2018, des 600 repas par jour distribués
à Nantes, des 200 kits d’hygiène distribués
en Gironde, des 353 paniers de fruits et légumes distribués à Metz. Dans les Hautsde-France, des 2 000 personnes prises en
soin en 2018 et des 2 000 passages sur nos
activités de soutien psychosocial. De vous
parler encore des 1 000 personnes que
nous aidons actuellement à retrouver
leurs proches dans le cadre de notre activité de rétablissements des liens familiaux, des 4 500 personnes migrantes
accompagnées sur les accueils «santé-social», des 3 500 bénéficiaires de cours de
français dispensés par nos bénévoles, ou
encore des 4 300 places d’hébergement et
d’accompagnement que nous dédions aux
personnes migrantes sur l’ensemble du
territoire. Nous comprenons parfaitement
le souhait de vos organisations d’appeler
l’attention des pouvoirs publics sur la
situation des personnes migrantes, et tout
particulièrement sur celles des mineurs
isolés et des jeunes majeurs, nous le faisons nous aussi, mais cela ne peut se faire
au mépris de la vérité et de l’action de nos
milliers de bénévoles et salariés qui agissent tous les jours auprès des personnes
en situation de vulnérabilité. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 28 Janvier 2019
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL
SCHNEIDERMANN
Les parleurs
et les crieurs
Depuis deux mois,
on dirait que le vrai
fossé est celui qui
sépare deux clans
qui ne s’entendent
pas : ceux qui
crient leur colère
parce qu’on ne leur
a jamais donné la
parole, et les beaux
parleurs qui ont
l’habitude de
parler à leur place.
S
ur la place de Saint-Sozy (Lot),
Emmanuel Macron épluche la
feuille de paie d’un artisan retraité. Dans quelques heures, il va
participer à un «grand débat» avec
des centaines de maires en écharpe.
Pour l’instant, il s’est posé sur un
tout petit morceau de France en colère, cette feuille de paie d’un retraité de Saint-Sozy, à laquelle il
manque 100 euros. Et tandis que
l’autre tente de l’attirer sur son terrain, il sèche. «1,7 sur le salaire brut,
ça fait 27 euros. Vous êtes d’accord
avec moi ?» «Oui» «Alors, pourquoi
j’ai 100 euros de moins ?» «A mon
avis, vous avez autre chose.» Les caméras de la télé en continu sont là,
qui le regardent sécher en direct.
Hors champ, s’amorce un petit cri
de colère. «Nous, ce qu’on compte,
c’est des euros et des centaines
d’euros. C’est pas des milliers ou des
millions !» A cet instant, tout peut
basculer. Tout peut surgir, Carlos
Ghosn, la banque Rothschild, les
milliardaires, la guillotine. Mais
Macron désamorce. «Moi, non
plus.» Et, s’adressant habilement à
la crieuse potentielle, il la rabat
vers la feuille de paie problématique: «Regardez avec moi…» Il désamorce la colère par les vrais problèmes des gens. Des chiffres contre
les cris. Au retraité lésé: «Vous avez
la fiche de janvier 2017 ?» Ah non,
flûte, pas sur lui. «Vous pouvez me
le laisser ?» Il va l’étudier tranquillement, à la maison, à tête reposée.
«Est-ce que vous me répondrez ?»
«Je ferai mieux que vous répondre,
je vais régler.»
Même s’il n’a pas résolu le mystère
de la feuille de paie, Macron a remporté une minuscule grande victoire: pour la première fois depuis le
début du mouvement des gilets jaunes, il a réussi à parler à des gens.
Comme avant le 17 novembre,
quand il pouvait tester sur des foules
paisibles ses réparties et sa compétence. Accroché à chaque ligne de la
feuille de paie, avouant même qu’il
y a quelque chose qui cloche, il a
réussi à étouffer les cris dans l’œuf.
Avec davantage de succès que son
ministre des Collectivités locales,
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Sébastien Lecornu, dans les HautesAlpes, face à une dame lui assénant
que le gouvernement avait recruté
des gendarmes étrangers, et qui
n’avait trouvé d’autre réponse que
l’énervement.
Une victoire après l’autre. Toujours
un peu plus loin, pas à pas. Quelques
jours plus tard, à Bourg-de-Péage
(Drôme), il se trouve devant plusieurs encolérés à la fois. Retraits de
permis, allocations d’adulte handicapé, voix éraillées, colères à fleur de
peau, qui se retiennent. Et là encore,
des chiffres, de la considération, des
«on ne va pas se mentir». Et là encore, il sort vivant.
Depuis deux mois, on dirait que le
vrai fossé est celui qui sépare les
parleurs et les crieurs. «Les belles personnes», comme disait jadis Mélenchon, et ceux qui crient de colère, de
rage, de douleur, ou tout à la fois. Qui
crient parce qu’on ne leur a jamais
donné la parole. Parce que ça fait des
décennies que les beaux parleurs
C’est sa fonction,
au «grand débat»:
noyer les cris,
les ensevelir sous
un flot de paroles.
Elle est là,
la fracture, entre
ceux qui annoncent
leur plan à l’avance,
et ceux qui
déversent en vrac.
parlent à leur place, paroles paroles
paroles, bonbons et chocolats.
C’est sa fonction, au grand débat :
noyer les cris, les ensevelir sous un
flot de paroles. Des paroles en
écharpe tricolore, qui tombent bien
droit, comme un costume de nota-
L'ŒIL DE WILLEM
u 27
ble habitué à parler, avec un plan
construit, je serai bref, je vais développer deux points. Rugueuses
éventuellement, fielleuses s’il faut,
insolentes, elles ont le droit, mais
construites. Elle est là, la fracture,
entre ceux qui annoncent leur plan
à l’avance, parce que le terrain leur
appartient, et ceux qui déversent en
vrac, où ils peuvent.
Parleurs contre crieurs, c’est la ligne
de front. Sur le plateau de France 2,
Ingrid Levavasseur est dans le
no man’s land, en transit, transfuge
du camp des crieurs, de ceux qui exhibent leur feuille de paie à la caméra, vers celui des parleurs, où
l’attendent Marlène Schiappa, JeanMichel Blanquer, Léa Salamé, et tous
les autres beautiful, tandis que la
poursuivent les insultes de son
camp, traîtresse, vendue, retire donc
ton gilet. Le crieur n’entend pas le
parleur. Le parleur n’entend pas le
crieur. Deux langues, deux camps,
deux mondes. •
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28 u
Libération Lundi 28 Janvier 2019
Legrand,
le seul,
l’unique
Compositeur de thèmes
mondialement célèbres
(«les Parapluies de Cherbourg»,
«Un été 42»…), Michel Legrand
laisse une œuvre monumentale,
portée par la joie infatigable
d’un hédoniste du swing.
Par
JACQUES DENIS
«S
ans jamais revoir une
seule image, je vous écris
une heure et demie de
musique. Je laisserai courir ma
plume sans contrainte de durée, exclusivement portée par les impressions que j’ai reçues. Ensuite, nous
ferons ensemble le montage des images sur la musique.» Telle fut la proposition de Michel Legrand, mort
samedi à l’âge de 86 ans, au réalisa-
teur Norman Jewison qui venait de
lui montrer un premier montage
–plus de cinq heures!– de l’Affaire
Thomas Crown (1968). Deux mois
plus tard, l’affaire est dans la boîte.
Tout juste débarqué aux EtatsUnis, le Français doit ce premier
job à Hollywood à son ami Henry
Mancini himself. A l’écran, plus
encore que le split screen, s’impose
un couple d’anthologie : Steve
McQueen, le gentleman voleur, et
Faye Dunaway, la privée magnétique. Entre eux, un jeu de séduc-
tion que résume à merveille la célèbre partie d’échecs, plus de cinq
minutes qui se terminent par l’un
des plus longs baisers de l’histoire
du cinéma. Un sommet de sensualité ponctuée d’un jazz haute couture, tout en ruptures rythmiques
et suspension érotique. Rarement
le mot «bande originale» n’aura été
aussi approprié, tant l’audacieuse
partition fournit le diapason de ce
thriller novateur. «C’est une inspiration qui est venue du ciel. Toute
l’organisation artistique du film,
sa narration, était contenue dans
la partition», résumait Michel
Legrand en 2013. A l’image de ce
long plan-séquence du planeur qui
fait des ronds dans le ciel, avant de
disparaître sous un bosquet… et de
ressurgir pour se poser à la dernière note de The Windmills
of Your Mind, le thème phare interprété par Noel Harrison, qui vaudra à son auteur un oscar (et un
Golden Globe) en 1969. Legrand
vient d’imposer son empreinte
de géant à Hollywood.
UNIVERS ENCHANTÉS
Ce n’était pas la première fois que
le Parisien s’illustrait au cinéma.
Depuis 1955, date de son premier
coup d’essai pour Henri Verneuil,
le nom de Michel Legrand figure
au générique de plus d’un classique français. A commencer par les
films de Jacques Demy, pour lequel
il ne fera jamais les choses à moitié.
«L’une de mes plus belles rencontres», résumait-il au micro de Stéphane Lerouge, concepteur d’une
anthologie (onze volumes avec inédits et tout le toutim) dédiée à cette
paire d’experts. Au tournant des
années 60, leur rencontre est là encore le fruit d’un heureux concours
de circonstances : Quincy Jones
avait été pressenti pour mettre en
musique Lola, premier long métrage du Nantais. Lequel n’a vraiment pas perdu au change tant ces
deux univers enchantés, deux visions d’un monde qui se reconstruit sans faire table rase du passé,
furent illico synchrones.
Tout à fait raccord, ils partagent
une esthétique faussement
désuète, vraiment moderne, à
l’image de la chanson-titre écrite
par Agnès Varda et interprétée par
Anouk Aimée… L’un prolongera en
musique le geste poétique de
l’autre, et l’autre mettra en lumière
la classe transartistique de l’un.
Ensemble, ils vont poser deux
jalons essentiels de la bande-son:
les Parapluies de Cherbourg et les
Demoiselles de Rochefort. A la clé,
des chansons qui, sous leurs airs de
ne pas y toucher, sont emportées
par un swing éblouissant et communicatif. Il y aura aussi la Baie
des anges, une sobriété plastique
du noir et blanc qui contraste avec
le thème principal de la bande originale, et Peau d’âne, qui va bercer
des générations de petits Français.
«Avec Demy, on ne s’est pas toujours
entendus, mais on s’est toujours
compris», résumera Legrand,
coutumier d’un sens de la formule
qui fait tilt.
Sur «l’écran noir de ses nuits
blanches» (chanson coécrite avec
Claude Nougaro), Michel Legrand
aura composé plus de 200 bandes
originales. Au hasard d’une carrière superlative, on relève les
noms des plus grands metteurs en
scène, des cinéastes sur tous les
registres, à l’image des partitions
que Legrand leur propose : JeanLuc Godard (Une femme est une
femme, Bande à part, Vivre sa
vie…), Agnès Varda (Cléo de 5 à 7),
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 28 Janvier 2019
Michel Legrand
enregistre
la bande-son
des Demoiselles
de Rochefort
en 1966.
CULTURE/
PHOTO JEAN-PIERRE
LELOIR. GAMMA-RAPHO
Jacques Deray (la Piscine), Joseph
Losey (Eva, le Messager), sans
oublier Louis Malle, Clint Eastwood, Costa-Gavras… et même Orson Welles, pour l’étrange F for
Fake et l’inachevé The Other Side
of the Wind: le cinéaste avait écrit
«call Legrand for the music», nous
apprend la lecture de J’ai le regret
de vous dire oui, autobiographie
rédigée avec l’aide de Stéphane
Lerouge, déjà coauteur en 2013 de
Rien n’est grave dans les aigus.
En 2018, Legrand aura eu le temps,
malgré une santé défaillante, de
voir enfin cette musique écrite et
enregistrée, le film de Welles ayant
été parachevé par Peter Bogdanovich et mis en ligne sur Netflix.
La liste ressemble à un véritable
who’s who du septième art, qui aura
honoré le talent d’orfèvre de ce
metteur en sons à sa mesure :
Michel Legrand va glaner trois
oscars, notamment pour Un été 42
avec son fameux thème interprété
par Barbra Streisand… avec laquelle Hollywood le récompensera
de nouveau en 1983 pour la bande
originale de Yentl.
La musique de films restera la matière où il aura laissé éclater son
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
talent en mode panoramique: être
tout à la fois orchestrateur, arrangeur, compositeur, pianiste, maître
chanteur à ses heures… «Je me suis
beaucoup amusé au cinéma : j’ai
toujours cherché à être original,
à ne jamais faire ce qu’on attend.
Dans une histoire d’amour, pas de
violoncelle; dans une course de voiture, pas de boum boum…» C’est
ainsi qu’il paraphe en 1964 l’aventureux Archi-Cordes, un twist ternaire qui relativise à sa manière le
phénomène yéyé, des plus binaires… Deux ans plus tôt, il innovait
avec le Joli Mai de Chris Marker,
qui lui proposait de passer deux
jours en studio avec toutes sortes
de claviers (piano, orgue Hammond, clavecin…) pour accoucher
d’une partition au diapason. «Sacrée méthode d’enregistrement! Je
devais réagir sur des formats courts
à des phrases que Chris me lançait:
“Un jour de printemps, il fait tellement chaud que les gens marchent
tout doucement dans la rue.” Et
hop, j’improvisais. Chris, que
j’avais connu lors du documentaire
l’Amérique insolite sur lequel il
avait écrit un sublime commentaire, était un esprit extrêmement
brillant, totalement iconoclaste.»
On aurait pu retourner le compliment à Michel Legrand, capable de
sublimes grands écarts : celui qui
signera quelques cultissimes BO
recherchées par tout mélomane
averti – Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? aux limites du jazz spirituel,
Un homme est mort, une épatante
jam funk, la Dame dans l’auto avec
des lunettes et un fusil, tout est
dans le titre, ou encore Tendre
Voyou – est aussi l’auteur et chanteur du générique d’Oum le dauphin, de la Flûte à six Schtroumpfs,
et même de la série télévisée Il était
une fois dans l’espace. En clair, son
dessein était animé par un don
d’ubiquité comme rarement, capable de satisfaire tout autant les
grandes oreilles que les plus petites. Le facétieux personnage savait
composer avec toutes les gammes
multifacettes de son talent. Ce qu’il
résumait par une pirouette: «Je me
sens partout chez moi si j’ai du papier pour écrire et un piano pour
jouer.» Cela s’entend.
«Avant 10 ans, je m’ennuyais. Heureusement, je passais déjà beaucoup de temps sur un vieux piano:
je suivais des cours avec Geneviève
Joy, la future épouse de Henri Dutilleux, et j’écoutais les chansons à
la radio, dont je retrouvais les
thèmes, les harmonies, et puis j’en
faisais mes propres variations.
C’était marrant. Et puis je suis entré au conservatoire, une grande
maison où on ne faisait que de la
musique: c’était mon monde, là que
j’allais vivre», raconta-t-il un jour
de rendez-vous où l’entretien avait
commencé par «J’ai 11 ans et
demi!» et s’était conclu par cette affirmation: «J’ai 11 ans et demi, c’est
sans doute pourquoi je ne me suis
jamais emmerdé dans ma vie.»
«PLUS RIEN À CRAINDRE»
Né à Ménilmontant le 24 février 1932, il grandit dans un environnement prédestiné : à la maison, la musique est partout. Le
grand-père arménien joue du oud
et du saz, parle d’Oum Kalsoum
mais meurt bien (trop) vite, tandis
que le père, Raymond, auteur d’arrangements pour Ray Ventura
et futur collabo, quitte la maison
alors qu’il n’a même pas 4 ans. Restent sa grand-mère, sa mère Marcelle, sœur du chef d’orchestre Jacques Hélian, une femme forte
qui refuse de se faire appeler «maman», et sa sœur Christiane, son
aînée de dix-neuf mois qui deviendra plus tard une de ses voix préférées, doublant les actrices à l’écran,
et surtout talent tourneboulant
dans les Double Six. En attendant,
le gamin qui résumera dans son
autobiographie son enfance à une
couleur, «le gris», s’accroche à un
piano droit Pleyel dans son deuxpièces de Bécon-les-Bruyères. Et
quand le petit Legrand entre au
conservatoire, la vie commence.
Enfin.
Moins de quatre ans plus tard, il va
rencontrer une forte personnalité,
qui va déterminer tout le reste, ou
presque, de sa carrière: Nadia Boulanger, «celle qui entend tout», selon
«J’ai toujours
cherché à être
original: dans une
histoire d’amour,
pas de violoncelle,
dans une course
de voitures, pas
de boum boum.»
Michel Legrand
Stravinsky. «Nous avions des cours
de 9 à 13 heures, trois jours par semaine. Et Mlle Boulanger m’a collé
une heure en plus, au motif que je ne
travaillais pas assez. Je faisais la
fugue, l’harmonie, le contrepoint…
Elle était d’une telle exigence, elle
demandait une telle force de travail : j’ai appris avec elle la discipline et la rigueur, la capacité à
faire des efforts et la concentration.»
Reconnue aux Etats-Unis, méconnue en France, la sœur de la compositrice Lili Boulanger a ainsi pris
en main des bataillons de musiciens, dont Astor Piazzolla, Aaron
Copland, Lalo Schifrin, Quincy
Jones, John Eliot Gardiner, George
Gershwin… Michel Legrand prendra bonne note cinq ans durant.
«Quand on sort de l’âme de Nadia
après des années de travail, on n’a
plus rien à craindre. Je pouvais tout
faire: concertiste, chef d’orchestre,
compositeur, orchestrateur… J’ai
juste laissé le destin choisir dans
quel ordre tout cela allait se passer.»
En 1951, il quitte le conservatoire
avec toutes les cartes en main.
«Comme je m’inté- Suite page 30
En répétition avec Claude Nougaro, en 1963. S. WIEZNIAK. UNIVERSAL MUSIC FRANCE. GAMMA-RAPHO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
Libération Lundi 28 Janvier 2019
A gauche, Legrand avec
Deneuve au travail en 1966.
A droite, avec Nana Mouskouri.
PHOTOS GEORGES KELAIDITES.
ROGER-VIOLLET ; DALLE. APRF
ressais à l’orchestration, je me suis inscrit dans
toutes les classes en tant que simple
auditeur. Cordes, voix, vents,
cuivres, percussions… Je connais
l’usage de tous ces instruments,
leurs techniques, même si j’en joue
très mal.» Il sera dans un premier
temps orchestrateur, c’est-à-dire
l’homme de l’ombre capable de
s’arranger de toute bluette pour la
maquiller d’un autre éclat. C’est
ainsi qu’il se fait la main, alors
qu’il n’a que 19 ans, pour l’orchestre de son paternel, sorti quasi indemne de l’épuration aprèsguerre. Il va bientôt se faire un
prénom dans le monde de la chanson, devenant directeur musical
de Maurice Chevalier. En 1954,
Jacques Canetti, visionnaire vizir
de la variété, joue les entremetteurs auprès de Columbia pour lui
confier un disque de relectures
jazzy de refrains populaires dédiés
à Paris. I Love Paris sera un hit :
8 millions d’exemplaires, ça vous
change une carrière. Pour Legrand, ce sera le tremplin qui va
lui permettre de quitter sitôt son
strapontin.
Suite de la page 29
«QUELLES ANDOUILLES !»
En attendant le jour de gloire,
l’orchestrateur devient le premier
rockeur de France, par un coup du
hasard qui confine encore au
génie. A New York, alors qu’il fait
une télévision avec Maurice Chevalier, il découvre Rock Around the
Clock de Bill Haley. «Il s’agissait de
marquer très fort les temps faibles.»
En rentrant à Paris, il en donne sa
vision sous le nom de Big Mike :
quatre chansons en forme de blagues, du genre Rock and roll-mops
et Va t’faire cuire un œuf, man.
A ses côtés, son fidèle ami et un
temps directeur artistique Boris
Vian choisit le surnom de Vernon
Sinclair tandis qu’Henri Salvador
se rebaptise Henry Cording. «Mais
les Français ont pris tout ça au sérieux! Quelles andouilles!» Legrand
ne manquait jamais ses cibles
d’une phrase sibylline. Salvador,
qu’il fréquenta de près dans ces années-là, en prit d’ailleurs quelques
salves : «C’était un merveilleux
musicien mais pas un homme
formidable.» Voilà, c’est dit.
Moins de deux ans après cette
farce, Legrand remet les choses au
clair avec un disque sous son seul
nom qui éclaire une autre facette
de son génie. Et cette fois, c’est du
sérieux, puisque le voilà en 1958
à la tête de sessions new-yorkaises
où défile le gotha de la note bleue:
Ben Webster, Donald Byrd, Teo
Macero, John Coltrane, Miles
Davis, Bill Evans, Hank Jones, Paul
Chambers, Herbie Mann… Le tout
sur un répertoire composé de standards, de Fats Waller à Earl Hines,
en passant par Thelonious Monk
ou Django Reinhardt, arrangés par
ses soins. Il y varie formats et plaisirs, avec une sophistication qui
n’est pas sans rappeler les travaux
d’alors de Gil Evans. Du jazz, il a
conservé le swing de la rythmique
et la vigueur des chorus, qu’il
rehausse de son écriture plus «classique». Loin d’usurper son titre,
Legrand Jazz s’impose comme un
modèle du genre.
«Quand ça balance, on est deux, le
jazz et moi… Quand ça balance, je
suis chez moi», chantera-t-il
en 1964. Au micro comme au stylo,
le jazz restera une matrice de celui
qui jouait la musique au pluriel,
pour paraphraser un des nombreux coffrets cherchant à synthétiser sa monumentale carrière. Le
jazz, il le découvrit pour de vrai
le 28 février 1948 sur la scène de
Pleyel : «Dizzy Gillespie, pour moi
qui venais de fêter mes 16 ans,
c’était la révélation ! Le jazz, ça ne
s’apprend pas. On naît avec, ou
pas.» Le jazz, il y reviendra régulièrement, entre les lignes ou de façon plus explicite. Comme en 1968,
lorsqu’il s’associe au contrebassiste
Ray Brown dans un club de Los
Angeles, le Shelly’s Manne-Hole ;
comme dix ans plus tard, lorsqu’il
enregistre certains de ses thèmes
avec un big-band au casting sur
mesure (Gerry Mulligan, Ron Carter, Phil Woods…); comme quand
il fonde un trio avec le batteur André Ceccarelli ; comme au début 90, pour un Dingo cosigné avec
Miles Davis, puis en 1992 pour un
duo avec Stéphane Grappelli.
Comme encore, lorsqu’il signe un
ultime album avec Claude Nougaro, son ami.
Science du contrepoint et sens de
l’harmonie, cette touche classique
imprimera la marque de fabrique
du futur grand lorsqu’il travaillait
les œuvres des maîtres français
(Poulenc, Debussy, Ravel…). A cela,
il ajoute une qualité des plus complémentaires: «Pour moi, la mélodie a l’apparence d’une femme à laquelle je serai toujours fidèle»,
confiera-t-il. Certaines compositions de Michel Legrand, comme la
Valse des lilas (reprise en anglais
sous le titre de Once Upon a Summertime), la Chanson de Maxence
(You Must Believe in Spring) ou le
thème principal d’Un été 42 (The
Summer Knows), sont ainsi devenues des standards. Qui fit mieux
dans ce pays considéré comme le
fils cadet du jazz ?
«Je savais que si j’atteignais les
80 ans, j’écrirais de la musique
symphonique», prédit-il en ce jour
anniversaire. A l’hiver de son itiné-
En 1958, à la tête
de sessions newyorkaises, Legrand
varie formats
et plaisirs. Du jazz,
il a conservé
le swing de la
rhytmique et la
vigueur des chorus,
qu’il rehausse
de son écriture plus
«classique».
raire, un mot qu’il aura toujours
préféré à «carrière» – «pas dans
mon dictionnaire» –, il pleut des
anthologies et des concerts mémoriels, mémorables parfois (la soirée
du 4 février 2009 à la Cinémathèque célébrant ses 50 ans de carrière
restera, notamment pour ses duos
enchanteurs avec sa sœur Chris-
tiane), pour saluer ce destin hors
du commun. Lui en revient à ses
fondamentaux, dirigeant avec
doigté les requiem de Gabriel Fauré
et de Maurice Duruflé, entre
autres. Le classique ne l’a jamais
tout à fait quitté, même lorsqu’il a
pu s’égarer sur des voies d’une
variété un peu plus banale, ou sur
des bandes originales qui frisent le
musicomètre. A cet égard, mention
spéciale au thème phare du téléfilm adapté de la Bicyclette bleue,
chanté par Liane Folly. Au vu d’un
tel legs pour le monde de la musique, rien de bien grave pour cet
homme qui grimpe à sa main au
sommet des aigus.
«FUIR LA MONOTONIE»
Toujours est-il que le désormais
octogénaire va noircir des pages de
partitions, un concerto pour violon
et orchestre en deux mouvements,
un grand ballet de deux heures et
demie pour le chorégraphe allemand John Neumeier sur Liliom,
une histoire d’amour impossible
ou presque. Pour avoir vécu deux
divorces puis une séparation de la
harpiste Catherine Michel, avec
qui il entretint une étroite relation
artistique, Legrand connaît ces
choses de la vie. En 2014, il épouse
la comédienne Macha Méril, un
demi-siècle après avoir eu le coup
de foudre pour elle, lors d’un festival à Rio. A 82 ans, l’homme a de la
ressource : tout en ayant conquis
la voix de Natalie Dessay (une
union célébrée par l’album Entre
elle et lui fin 2013), il se met à l’écriture d’un concerto pour piano et
orchestre ! Trois ans plus tard,
en janvier 2017, il se présentera seul
au piano au théâtre du Rond-Point.
Plus qu’un défi, il s’agit là de
prouver que la légende demeure
vibrante. «Rétrospectivement, j’ai
le sentiment que j’ai pratiqué plusieurs disciplines pour réaliser mon
rêve, mais aussi parce que je voulais
fuir la monotonie: quand j’aborde
une discipline, je travaille, je fais
des progrès, je monte, j’atteins
mon meilleur et tout d’un coup, je
sens que ça m’ennuie, que j’en fais
trop. C’est le moment où il faut
partir, quitter quand on est au
sommet.» •
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CULTURE/
MICHEL LEGRAND EN CINQ THÈMES
MOINS CONNUS
«L’Affaire
Thomas Crown»
(1968)
Playing
the Field
Au service d’un
Norman Jewison
perdu avec plus
de cinq heures
de rushes, Michel
Legrand
met toute son effervescence en
marche pour composer des thèmes
qui structureront le montage. Outre
The Windmills of Your Mind qui fera
sa gloire à Hollywood, le Français
mouline les mélodies, les styles et les
ornements tout au long d’une bande
originale où sa virtuosité explose en
mille éclats éblouissants. En brodant
autour de l’autre thème saillant
du film (His Eyes, Her Eyes), il anticipe
presque les motifs répétitifs d’un
Philip Glass, encore inconnu et
donc peu susceptible d’avoir servi
d’inspiration. Le reste de ce morceau
étourdissant croise, comme souvent
chez Legrand, romantisme échevelé
et jazz sous tension.
«Le Cercle rouge»
(1970)
Une voiture
dans la nuit
(musique refusée)
En refusant en bloc
et avec une
condescendance
terrible la musique
composée pour le Cercle rouge, JeanPierre Melville fera subir à Michel
Legrand l’un des rares affronts
de sa carrière. Eric Demarsan sera un
brillant remplaçant mais on ne peut
s’empêcher de regretter ce rendezvous manqué lorsqu’on découvre les
bandes restées inédites et publiées
il y a une dizaine d’années. Pour ce
thème languide et élégant qui devait
ouvrir le film et aussi pour l’incroyable
Visions éthyliques, qui devait
accompagner la scène où Montand
est victime d’un delirium tremens
alcoolique. Melville avait pour
habitude de tenir les compositeurs
en laisse et de leur souffler ses propres
idées pour la musique, ce qui n’a
jamais été du goût de Legrand.
Michel Legrand salle Pleyel en 2009.PHOTO FRED TOULET. LEEMAGE
«Le Messager»
(1971)
Thème
Neuf ans après
leur première
collaboration
sur Eva, Legrand
retrouve Joseph
Losey pour un film
qui sera palmé d’or à Cannes, mais
dont la partition se résume
essentiellement à un thème.
Quatre notes qui descendent sur une
rythmique impassible, des chœurs
graves en filigrane et un orchestre qui
s’emballe en parallèle : rarement une
musique de Legrand aura été à la fois
aussi limpide et complexe, pop et
baroque. Un peu oubliée avec les
années, elle fera un retour fracassant
dans les mémoires pour ne plus
jamais s’effacer, en devenant le
générique du rendez-vous
sanguinaire du dimanche soir Faites
entrer l’accusé.
«La Dame dans
l’auto avec des
lunettes et un
fusil» (1970)
Générique
Pour ce dernier
film du
réalisateur
américain
d’origine russe Anatole Litvak, Michel
Legrand déballe le grand jeu, dans un
registre pop avec orchestre rutilant
déjà bien balisé par Burt Bacharach
sur Casino Royale. Fantastique de
bout en bout, avec ses cuivres qui
pétaradent et ses multiples
rebondissements jazz, jerk et
psychédéliques, cette BO dévoile
toute sa majesté dès le thème du
générique, dont il existe une version
chantée (en anglais et en français)
par la pétulante Petula Clark.
Le changement de tempo et le
chassé-croisé de styles dans un
même morceau sont alors la marque
de fabrique d’un Legrand au zénith.
«Portnoy
et son complexe»
(1972)
Thème
L’adaptation
au cinéma
du roman de
Philip Roth par
le scénariste de
Hitchcock, Ernest Lehman, n’a pas
laissé une trace inoubliable, et la
musique de Legrand en a donc fait les
frais, puisqu’il s’agit de l’une des moins
connues du compositeur. Toute la
partition est néanmoins un délice easy
listening haut de gamme, avec des
accents bossa et des touches baroques,
des voix qui chabadabadisent, des
guitares rythmiques flegmatiques et
du saxo érotomane comme dans les
productions américaines cossues
de l’époque. Ce thème principal,
notamment, mériterait bien une place
de choix dans les clubs lounge, avec un
Martini dry à portée de main.
CHRISTOPHE CONTE
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CULTURE/
Bertrand Belin
se concrétise
Par
SABRINA CHAMPENOIS
Photo LUDOVIC CARÊME
C
asquette et veste de costard,
écharpe et chemise à fleurs.
Un chic de bric et de broc,
charme du télescopage. Bertrand
Belin, un après-midi glacial de début janvier. Il aimerait fumer, las,
l’interdiction ne souffre pas dérogation dans les locaux de son label. Il
regrette mais s’y plie sans humeur,
se dirige vers les fauteuils en cuir
bien cosy. On leur préfère la table,
plus formelle mais plus propice à la
prise de notes. Pas de problème. A
un moment donné, le plafond-verrière fait comme entrer la pluie
dans la pièce, effet magnifique – il
le note aussi, apprécie, accepte la
parenthèse. Belin est fluide, zen. On
est pourtant à quelques encablures
de la sortie de Persona, son sixième
album très attendu, omniprésent
dans les listes des meilleures promesses de 2019 alors que longtemps, le «crooner-rockeur de Quiberon» (quoiqu’installé à Paris
depuis une trentaine d’années) n’a
surgi que par quasi-miracle, sur
France Inter ou FIP, ou n’était décrit
que par comparaison – à Bashung
notamment pour la voix de basse et
le lyrisme en dedans, retenu, mat.
En clair: à 48 ans, dont treize à son
compte comme auteur-compositeur-interprète après avoir été guitariste pour d’autres, Belin est en
train de passer de challenger à valeur certifiée.
EMBRASSER L’INTUITION
Qui dit Persona, dit Bergman (Ingmar). Film colossal, patrimonial, irréfutable Persona. S’emparer de pareil totem, il fallait oser, au risque
de se retrouver encalminé dans
l’équation «charmante sensation de
la chanson française» versus «légende planétaire de l’allégorie métaphysico-artistique». Belin, bonhomme: «Bien sûr, Bergman revient
Dans son album «Persona»,
comme dans son roman
«Grands Carnivores»,
le chanteur confirme sa
singularité de tailleur de mots,
en passant le réel, notamment
la fragilité sociale, au tamis
de son regard poétique.
souvent dans les questions, mais fais pas de plan. Ce qui relève de la
bon… On m’a dit qu’une exposition volonté, c’est la construction d’un
passée au Quai-Branly, sur l’ani- monde, la fabrication d’une forme
misme et le rapport de l’homme aux qui va me renvoyer à un sentiment
objets, s’intitulait aussi comme d’harmonie.»
ça…» Il nous apprend que persona Du Belin pur sucre, ces deux phradésigne également une pratique ses : très simples et raffinées à la
marketing qui consiste à créer un fois, limpides et abyssales en ce
être fictif pour donner corps à une qu’elles charrient de possibilités et
cible, à partir des desiderata d’un d’enjeux, carrément existentiels.
client. Et chez Jung, la persona est Les mots n’ont rien de particulier
un masque, l’image
mais il les agence et les
que se donne un indi- RENCONTRE prononce d’une façon
vidu et/ou que lui prête
qui sort de la torpeur,
la société. Persona est partout, en interroge, harponne. Du beau bisomme, alors pourquoi pas chez lui zarre qui caractérise ses propos et
qui, oui, a vu le film et le recom- surtout sa production, musicale et
mande.
littéraire. Tels Persona mais aussi
Bertrand Belin désamorce le lien Grands Carnivores, son troisième
écrasant en se plaçant sur un autre roman, qui paraît simultanément
plan, plastique : «Ce mot, persona, –tandis qu’arrive sur les écrans Ma
a des qualités graphiques et sonores, Vie avec James Dean de Dominique
c’est une belle coquille vide, comme Choisy, dont il signe la BO et où il
un ectoplasme.» Il rejoint en cela joue un petit rôle: sous ses airs nonBergman, qui prônait de ne pas chalants, Belin est un derviche
chercher à comprendre son film tourneur.
mais de vivre «une expérience émotionnelle». On met notre corps tout
FAUVES ÉCHAPPÉS
entier au feu que Belin pourrait Persona affirme une liberté, déploie
faire sienne cette invite, lui que l’ex- une singularité, que confirme
plicitation rebute, qui se réclame Grands Carnivores –et réciproqued’une «obédience poétique», qui crée ment. Les deux supposent d’ailleurs
ses chansons dans un work in pro- de l’apprivoisement. Car s’ils sont
gress simultané entre musique et mélodiques, c’est comme toujours
paroles, qui embrasse l’intuition : chez Belin étrangement, sans pro«Je suis mon besoin d’exprimer, je ne gramme ostensible et sans prévenir,
avec hoquets, ellipses, répétitions,
tangentes, voire tête-à-queue, «un
monde», effectivement. La porte est
grande ouverte, Belin ne se dit jamais «que musicien», surtout pas
théoricien. Encore faut-il passer le
premier palier. A commencer par ce
Bec aux échos de haïku qui introduit Persona, si concis qu’on peut le
citer en totalité: «Petit à petit/Petit
à petit / Petit à petit / L’oiseau /
L’oiseau fait son bec/Arrive un matin/Un matin/Il a son bec/Son bec/
Et quand vient le soir / Qui vient à
coup sûr / Il veut avoir dit quelque
chose/Avec/A-t-il eu le temps seulement/Est-il un volcan dormant/At-il eu le temps seulement/Est-il un
volcan dormant/ oh oh oh oh oh oh
oh.» L’orgue sépulcral renforce le
côté serment ou testament. A partir
de là, le récit et la rythmique (avec
synthétiseurs aux avant-postes,
nouveauté chez Belin) s’étoffent.
Glissé redressé est immédiatement
addictif, avec cette flèche programmatique qui se fiche en tête façon
mantra, «On annonce un été de Canadairs» et «J’ai glissé/ Dans la diagonale sioux / Dans la boue/ Dans
l’allure dieu des hiboux/Dans la rose
blanche de Corfou / Dans la tombe
marine de Portbou», qui s’enroule
comme le ruban d’une gymnaste
rythmique. Idem de Choses nouvelles, joyau sur l’absence de l’autre qui
nous perfore («La nuit/Je parle/Je
parle seul/Je te parle tout seul/Pour
te dire des choses nouvelles/Je chéris
ton cœur/Adoré») sur une assise basique, ce «banc mal gaulé». Sous les
lilas, qui lui succède, fait se croiser
fortuitement deux ex-amoureux et
tout y est : les sens réactivés, le
temps irrattrapable, la nostalgie
inutile, l’embarras («J’avale/Je respire/Comment te dire/Comment te
cacher / Ça doit se voir / Tu dois le
sentir»).
Dans Grands Carnivores, c’est une
société, la population d’une ville
sans nom mais avec un port, qui est
gagnée par le malaise après un fait
pourtant rituel, annuel : l’arrivée
d’un cirque en ville. C’est qu’une
douzaine de fauves se seraient
échappés, dit bientôt une rumeur
qui se répand comme une traînée
de poudre, avec la crainte collatérale d’être bouffé tout cru. Le «valet
de cage» en est pourtant certain, il
a fait son boulot. Il répète, à son employeur, à ses collègues, aux enquêteurs, à lui-même, en boucle: «J’ai
bâché, j’ai fait la paille, l’eau, un
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Bertrand Belin,
le 9 janvier à Paris.
coup de râteau sur la merde, j’ai regardé ce qui traînait comme os, j’ai
fermé, et après, comme il allait pleuvoir, je suis allé jusqu’aux billetteries
aider les gars à mettre d’aplomb le
plancher et je suis rentré manger ma
soupe, ce n’est pas possible autrement.» D’ordinaire anecdotique, invisible, le valet est celui par lequel
le chaos arrive, cette inquiétude qui
menace «l’ordre des choses» défendu
bec et ongles par «le récemment
promu nouveau directeur des entreprises de boulons». Celui-là, le notable, mène le livre, et il prend cher,
«asservisseur patenté» bouffi de
gras autant que de haine, notamment pour son propre frère, artiste
peintre («barbouilleur», «parasite»).
Fable et farce sise sans époque non
plus, Grands Carnivores résonne
avec l’actualité, les gilets jaunes,
mais aussi la question féministe
–ces pages sur l’épouse et la fille du
«récemment promu», qui les étouffe
de tout son patriarcat.
CONTEUR FANTASQUE
C’est ce que l’on constate à l’usage:
Bertrand Belin, qui peut apparaître
comme perché, expérimental, est
pourtant bien ancré dans le concret,
celui de l’humain au quotidien,
dans tous ses états de fragilité –isolement, rupture sociale, affective,
précarité, déclassement, violence.
Persona est d’ailleurs l’album le plus
ouvertement social du fils de pêcheur titulaire d’un CAP d’électricien. De corps et d’esprit évoque les
migrants («Quelqu’un de transi /
Quelqu’un qui fuit/Qui cherche un
pays / Pour vivre / Vivant»), Sur le
cul comme Grand Duc renvoient à
la rue, la vie dans la rue, à hauteur
de trottoir, Camarade pourrait servir de BO à son roman, écrit comme
les précédents dans les entre-deux
d’une tournée. Mais il n’y a pas manifeste, le chant n’est pas lamento,
et la mélancolie constitutive est traversée de cocasse, d’ironie, d’absurde. Belin : «A l’évidence, je suis
travaillé par ces questions, la hiérarchie sociale, le tableau social.
Mais je suis artiste, moi, pas sociologue ou historien. […] Des percées de
joie et de déconnade, c’est aussi mon
combat personnel, pour le rapport
de complicité que je voudrais engager avec les gens qui m’écoutent. C’est
quelque chose que Philippe Katerine
réussit formidablement, il a à la fois
un propos et s’est construit un espace
de liberté.» Sur scène, Belin le saturnien s’avère conteur fantasque, rigolo limite zigoto. Et dans ses clips,
qu’il réalise souvent lui-même, il
danse façon pantin plus ou moins
désarticulé. Il en dit, enthousiaste:
«Etre un danseur médiocre qui
danse peut créer un monstre avec
peu de moyens, ça montre des inaptitudes que j’ai et ça me fait du bien
de me voir un peu ridicule, ça me repose… C’est une expression qui n’est
pas contrôlée par une méthode ou un
savoir, c’est grotesque, carnavalesque, ça permet de faire parler une
autre personne que soi.»
S’exprimer, tous azimuts, oser
même sans avoir appris : c’est le
grand luxe de Bertrand Belin, autodidacte venu ado à la musique dans
le sillage d’un frère aîné, mais tard
au récit : «Il n’y avait pas de place
pour la lecture dans mon enfance,
les livres ne faisaient pas partie de
notre milieu.» La littérature est
venue par une amoureuse, en vacances à Quiberon. C’est vers elle et
sa famille parisienne qu’il s’est
tourné quand côtoyer son père alcoolique et violent n’a plus été tenable. Et de la lecture a découlé l’écriture. Parfois, il retombe sur des
carnets, s’afflige, de son orthographe notamment –«Ça me ramène à
des choses…» «Mais mes thèmes sont
déjà là, c’est frappant.»
Depuis deux ans, le tailleur de mots
jusqu’à l’os est «à fond dans Beckett», dont il loue «le maniement de
l’infernal et du comique, la tension
vers zéro, la portée des actes… Mais
bon, je m’y intéresse en profane,
comme ma mère à son jardin, à la
botanique… C’est un espace pour
respirer». Il est resté sur le cul
quand Paul Otchakovsky-Laurens
(feu P.O.L) a décidé de le publier,
après recommandation d’Eric Reinhardt. «Ça restera toute la vie, je
pense. En revanche, j’ai pris position: d’écrire quand même.» D’avoir
voix au chapitre, littéralement. •
BERTRAND BELIN
PERSONA (Cinq7/Wagram Music).
GRANDS CARNIVORES
P.O.L, 176 pp., 16 €.
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Suite en six mouvements
composée parAmbrose
Akinmusire, Origami
Harvest a été créée lors
de l’Ecstatic Music Festival
de Manhattan. PHOTO DR
SONS D’HIVER,
BULLES DE JAZZ
ET ALCHIMIE
Californien n’est pas le premier à relever le défi. Et comme souvent, le
pari d’y parvenir permet d’échafauder de saisissants chocs de culture.
Difficile de cerner une
programmation comme celle
de Sons d’hiver, résolument
ouverte au jazz et ses multiples
cousinages. Côté figures
historiques, il faudra surveiller
les (vieux) saxophonistes :
Evan Parker, en duo avec
le batteur Tyshawn Sorey ;
Peter Brötzmann convié par le
collectif Coax, Anthony Braxton
à la tête d’un sextet, puis
le lendemain en un solo
immanquable… Côté cadets,
outre l’indispensable Nicole
Mitchell précédée d’une autre
flûtiste (Naïssam Jalal en duo),
là encore quelques noms parmi
tant : le tromboniste Fidel
Fourneyron pour la sortie
de son cubano ¿ Que Vola ?,
le trio Das Kapital revisitant
le répertoire français, au sens
extralarge, la pianiste Eve
Risser, et pour finir en beauté,
le nouveau projet du batteur
Nasheet Waits, associé à des
Maliens, mais aussi à Ambrose
Akinmusire. J.Den.
Litanie. Sur un rigoureux cadre
Sons d’hiver, à Paris et dans
le Val-de-Marne. Du 1er au 23 février.
Ambrose Akinmusire,
conscience dépliée
Le trompettiste américain d’origine nigériane
invite un quatuor à cordes et un rappeur sur
«Origami Harvest», son album le plus ambitieux
et abouti autour de la réconciliation des extrêmes.
«A
merica ! Americana !
America-nah, le grand
monstre, Les porcs
tuent les hommes aux pigments
sombres.» Voix blanche, le rappeur
Kool A.D. décline ses mots, ton monocorde qui tranche avec les cordes
dissonantes du quatuor Mivos.
Dans ce texte elliptique et emblématique de son nouvel album – à
découvrir sur scène parmi les invités du festival Sons d’hiver (lire cicontre) – affleurent les probléma-
rica-nah» revient souvent, dès le
thème suivant, aux paroles un poil
plus explicites: «Je suis un monstre
né dans le ventre de la bête.»
Monument. Origami Harvest,
tiques qui hantent l’esprit du trompettiste Ambrose Akinmusire: des
fantômes d’une ségrégation qui apparaissent sous différentes formes,
de l’introductif solo de batterie,
comme le tambour bat le rappel des
ancêtres, à la conclusion portée par
la trompette bleu nuit du maître de
cérémonie, comme un retour au
blues mémoriel. Inutile d’être grand
clerc pour percevoir dans la chanson Miracle and Streefight un écho
à l’«America first» de Trump. «Ame-
suite en six mouvements enregistrée
dans la foulée d’un concert donné
lors de l’Ecstatic Music Festival de
Manhattan (l’un des deux commanditaires de cette création), est une
œuvre paradoxale. «J’avais envie
d’élaborer un projet autour de la notion d’extrêmes et de réunir dans un
même espace des choses apparemment opposées», explique Akinmusire, 36 ans, à propos de ce nouvel album, le quatrième en studio d’une
carrière solo entamée en 2008.
Comment tracer des ponts quand
trop de personnes persistent à
construire des murs ? L’enjeu dépasse le bon vieux disque de jazzrap et les clichés d’usage, et c’est
pourquoi l’ex-protégé de Steve Coleman a mis un an à bâtir sur la partition un monument qui devrait faire
date dans sa jeune carrière. S’il y
rassemble de nombreux éléments
qui composent son complexe autoportrait – cet émule de Clifford
Brown a joué avec Kendrick Lamar,
il est un érudit héritier de toute la
Great Black Music mais sait louer
les qualités de la folk américaine,
son père nigérian l’a biberonné
d’afrobeat et de jazz émancipé, sa
mère l’a abreuvé de soul et de gospel…–, le trompettiste s’interroge et
nous interpelle sur un monde réduit
à des visions binaires, en noir et
blanc. «J’ai beaucoup réfléchi à
l’équilibre entre valeurs féminines et
masculines. Entre art majeur et mineur. Improvisation libre et contrôle
de la forme. Richesse et ghettos américains. A l’origine, j’avais pensé relier tout ça de façon si étroite que ça
mettrait en évidence qu’il n’y avait
pas tant d’espace que ça entre ces extrêmes supposés, mais au final, je ne
sais pas si on arrive vraiment à cette
conclusion.» Comment concilier ce
que tout oppose sur le papier ? Le
théorique, Ambrose le virtuose
trompettiste s’affirme comme un
compositeur majeur, réussissant à
signer son œuvre tout à la fois la
plus ambitieuse et la mieux aboutie.
Certes, il y a encore des lignes de démarcation clairement établies, ces
dénonciations quant au régime
d’exception que subit toujours
en 2018 la communauté afro-américaine aux Etats-Unis : A Blooming
Bloodfruit in a Hoodie fait ainsi
référence à l’affaire Trayvon Martin,
un adolescent assassiné qu’Akinmusire avait déjà mentionné
en 2014 sur The Imagined Savior Is
Far Easier to Paint. De même, selon
un principe mis en place à chaque
album du trompettiste (un compteur des morts pour conter le quotidien d’Etats-Unis divisés), Kool A.D.
invoque la litanie des Afro-Américains flingués par les forces de sécurité, terminant par Oscar Grant,
jeune de la communauté abattu
le 1er janvier 2009 et à qui Akinmusire avait dédié l’année suivante un
titre sur son premier album pour
Blue Note. On n’est pas pour rien un
disciple de James Baldwin, qui plus
est ayant grandi à Oakland, épicentre historique des Black Panthers.
Mais au-delà des apparents contrastes, symbolisés par la confrontation
de deux traditions –le rap proto-urbain et la musique de chambre postmoderne, en schématisant à l’extrême –, cette «moisson» de sons
contemporaine permet finalement
plus de nuances, à l’image du jeu
élusif et onirique du trompettiste.
En prenant le temps de la réflexion,
en osant la complexité de l’imbrication, deux impératifs qui sont les
clés de la réussite d’un tel projet.
Aux polarités érigées en modèles
définitifs qui cherchent toujours
plus à exclure les uns des autres,
Ambrose Akinmusire parvient ainsi
à établir des points de conjonction,
pliant et tordant patiemment chacun des côtés pour reprendre la métaphore de l’origami, démultipliant
ainsi les perspectives. C’est toute la
force de cette heure de musique, ni
oratorio ni requiem, dont la transversalité nous incline à croire en la
complémentarité, pour paraphraser
Kool A.D. lorsqu’il cite entre deux
rimes le yin et le yang.
JACQUES DENIS
AMBROSE AKINMUSIRE
ORIGAMI HARVEST (Blue
Note / Universal). Le 1er février
au Kremlin-Bicêtre (94)
dans le cadre de Sons d’hiver.
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
u 35
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CULTURE/
MUSIQUE
Requin Chagrin, flots à la bouche
Première recrue
du label de Nicola
Sirkis d’Indochine,
dont elle a fait
les premières
parties à Bercy,
Marion Brunetto
sort «Sémaphore»,
un touchant
deuxième album
à fleur de peau.
L
a Varoise Marion Brunetto ne se jette jamais à l’eau sans une
lourde combinaison d’effets sur sa guitare et sa
voix, qui lui permettent de
plonger plus profond dans
les sentiments. En décrochant les premières parties
d’Indochine à Bercy, celle
qui a connu ses premiers
frissons live dans son salon
devant des DVD d’AC/DC
est sortie de la coquille indie pour accéder au grand
bassin pop, sans avoir besoin de compromettre le
son qu’elle affectionne et
qui est au départ de toutes
ses chansons. «Les effets de
modulation forment rien
que par l’onde sonore
comme des vagues, ce qui
donne le côté aquatique que
je recherche», explique-telle, vaporeuse, dans un
café du XIXe arrondissement de Paris où elle est
arrimée.
Requin Chagrin, qui fut un
projet collectif mais qu’elle
mène désormais seule, navigue entre deux Atlantides du rock 80’s : l’une,
shoegaze et anglophile qui
fait couiner les enceintes,
comme Ride ou The Jesus
and Mary Chain ; et l’autre,
new wave et française, à
tendance emo qui fait couler le khôl, incarnée dans
sa vague la plus populaire
par Indochine. Ce n’est
ainsi pas un hasard si ce
second album, titré Sémaphore, est aussi la première
signature du label KMS
de Nicola Sirkis, hébergé
chez Sony. Avant qu’il
arrive dans son filet,
le projet avait été soutenu
par la plateforme indépendante la Souterraine.
«Le seul fait que KMS ait
des bureaux était intimidant, au début, admet
Marion Brunetto. Le premier album est sorti peu
de temps après avoir été
Marion Brunetto est désormais seule à la tête de ce projet collectif. PHOTO ELLA HERME
terminé, et j’étais comme
paralysée chez moi. J’ai
passé deux semaines à jouer
à Red Dead Redemption,
j’ai fait un blocage. Alors
que celui-là a été terminé
en juillet et sort en janvier,
je me suis demandé ce que
j’allais devenir. Les textes
sont personnels mais je n’ai
pas spécialement peur de
les révéler au public, c’est
quelque chose qu’on lâche
et il faut plusieurs mois
pour s’en remettre.»
Elevée à Ramatuelle, pas
très loin du phare du cap
Camarat, Marion Brunetto
a appelé ce second album
Sémaphore en référence au
moyen de communication
marin utilisant toute une
symbolique qui nous paraît
bien limitée alors que nous
pouvons tant dire avec des
smileys. Adolescente, elle
est montée à Paris pour
prendre des cours de
dessin, où le spleen de la
déracinée ne la quittera
pas. Le titre Croisade qui
met à flot un album de
«vague à l’âme à l’infini»,
d’«envie de rien», fait une
grande place à sa voix,
autrefois difficile à décrypter, désormais limpide et
blanche. Sur Nuit, elle précipite autrement ses pensées dans un hululement
nocturne : «Somnifères,
sommes-nous seuls sur la
Terre ?» Avec son premier
groupe punk, The Guillotines, avec qui elle joue
toujours, Brunetto a pris
le goût de faire sonner
les guitares surf et les
planches d’effets – encore
une histoire de pieds dans
l’eau. «J’aime bien regarder
les pedal boards [agencement de pédales d’effets,
ndlr] des autres, même si
j’ai cru comprendre que ça
ne se faisait pas car certains pensent sérieusement
qu’on peut copier leurs
combinaisons», sourcille-telle, imperméable
aux conventions.
CHARLINE
LECARPENTIER
REQUIN CHAGRIN
SÉMAPHORE
(KMS Disques)
En tournée avec le festival
Les femmes s’en mêlent,
du 21 mars au 10 avril.
un buddy movie décalé et poétique
Le Voyage au Groenland
et 2 automnes 3 hivers
Éric CANTONA
Manal ISSA
un film de Sébastien BETBEDER
AU CINÉMA LE 30 JANVIER
© Dorian JUDE
Après
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Libération Lundi 28 Janvier 2019
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Un sens à sa vue
Elisabeth Quin Femme d’images, la présentatrice
du «28 Minutes» d’Arte raconte le double glaucome
dont elle souffre et qui pourrait dégénérer en cécité.
C
rever l’écran. Pour rencontrer Elisabeth Quin, il faut
s’enfoncer dans les entrailles des anciens studios de
Canal+, sur les quais hautement médiatiques du XVe,
et emprunter un dédale souterrain de couloirs, loges et plateaux qui ne voient jamais d’autre lumière qu’artificielle. Elle
nous accueille à l’heure où les studios sont
encore plongés dans le noir. Avec ces
iconiques cheveux gris cendré coupés
courts, sans maquillage, en jean brut et
sobre pull anthracite, loin des tricots fantaisistes qu’elle arbore
malicieusement sur le plateau d’Arte et qu’on retrouve suspendus dans sa loge.
Depuis sept ans (soit «une éternité en temps télé», relève son
«alter ego» de l’émission, Renaud Dély), l’ex-«madame cinéma» de Paris Première, 55 ans, présente tous les soirs de la
semaine le magazine d’actualité 28 Minutes sur la chaîne franco-allemande, avec un succès grandissant. Claude Askolovitch, qui a rejoint son équipe de chroniqueurs en 2013,
admire: «Cette nana qui vient de la culture et tient une émission d’actu… Il y a un côté déphasé: elle n’est pas là où elle devrait être, elle y est donc superbement.»
Elle dit: «Arte devait venir me chercher.» Comme une évidence
pour celle qui a commencé «par pur hasard» dans l’intimité
des radios et qui se vit aujourd’hui en pleine exposition.
«La télévision m’a aidée à dompter, peut-être même à violer ma
nature profondément solitaire, maladivement timide», analyse
la journaliste, néanmoins bien incapable
de se confronter à son image après plus de
vingt ans de télé : «Je ne peux pas me regarder, je hurle.»
La femme «pudique», selon le mot de tous ses «camarades»
de plateau interrogés, vient pourtant de publier un livre où
elle s’expose, bien plus radicalement qu’à l’écran. Dans La nuit
se lève, Elisabeth Quin, affolante de sincérité, désarmante de
justesse, explore sa vue déclinante autant que sa vie. Depuis
le diagnostic de son double glaucome posé tel un couperet
(«on a l’impression que l’air nous manque, d’être un poisson
hors de l’eau») en 2008 à l’aggravation brutale de la maladie
en 2017 et l’intervention laser longtemps redoutée, elle raconte, sans pathos, les effets secondaires des collyres, la relation «éplorée, désespérante» et «tragique» entre patient et
médecin, ses incursions dans le monde de l’invisible, du mer-
LE PORTRAIT
veilleux… Elle interroge l’avenir, sonde le regard de l’homme
aimé, un journaliste qui partage sa vie depuis huit ans et
auprès duquel elle joue à se projeter en aveugle, à l’opéra ou
en promenade, pour conjurer le sort. Dans ce «journal d’un
glaucome» écrit par fragments, «des notes de lecture et de réveil», elle convoque une cohorte de malvoyants et de nonvoyants, morts et vivants, célèbres ou anonymes, pour «éclairer» la cécité, dépasser l’angoisse. Et partager son expérience
d’un mal qui «touche 1,5% de la population de plus de 40 ans.
Après 70 ans, une personne sur dix est affectée». «Le glaucome
est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs
publics», écrit Elisabeth Quin.
Dans son cas, le mal est héréditaire, légué en silence par un
père qui a fini sa vie à moitié aveugle. Après sa mort, fin 2015,
au terme d’une décennie d’Alzheimer, la fille découvre l’héritage : «2016 a été l’année d’une forme de dessillement.
J’ai ouvert les yeux sur la cause de sa cécité, et surtout sur ce
lien génétique que ça fabriquait entre lui et moi.»
Plus complice avec un père «charmeur», qui avait «le goût du
nonsense» par sa filiation écossaise, qu’avec une mère originaire d’«un Jura taiseux de forêts sombres et de lacs profonds»,
l’enfant unique raconte avoir grandi «choyée» mais aussi
«asphyxiée» «sous les faisceaux obsessionnels» de ses parents:
«quatre yeux, deux regards» braqués sur elle, et qu’elle s’est
évertuée à fuir. A la mort du père, elle a dû trouver comment
prendre en charge cette mère
qui l’a «trop» aimée, d’un
«amour toxique», et qui bas23 mars 1963
cule alors dans la démence
Naissance à Paris.
sénile. Elle dit : «A un mo2008 Apprend qu’elle
ment donné, on se retrouve au
est atteinte d’un double
milieu du gué : des parents,
glaucome.
un enfant, et il faut solder les
Depuis janvier 2012
comptes de la colère.»
Présente 28 Minutes
Consolation, celle qui a fait le
sur Arte.
choix de ne «pas [s]e repro2017 Aggravation
duire» sait qu’elle ne transde sa maladie.
mettra pas la maladie à sa
Janvier 2019 La nuit
fille, adoptée au Cambodge
se lève (Grasset).
en 2003. «J’ai décidé de casser
une forme de malédiction.»
A cette enfant de 16 ans et demi, elle s’est contentée de faire
lire le passage de son livre sur leur «accroche» de regards à
l’orphelinat.
A défaut de pouvoir évacuer les débris qui encombrent ses
yeux et endommagent «irrémédiablement» son nerf optique,
Elisabeth Quin nettoie les pelouses au pied de son immeuble,
engraisse les oiseaux qui voisinent sa «bicoque» normande,
mange bio et fait la chasse au glyphosate. Très concernée par
l’environnement, elle signe des pétitions pour le climat et s’engage pour préserver la forêt de Romainville, «un corridor écologique» aux portes de Paris. La crise des gilets jaunes lui inspire une réflexion sur «la sécurité économique»: «C’est à ça que
sert le gilet jaune, à vous mettre en sécurité.»
Celle qui ne peut «plus conduire la nuit» mais a repassé son
permis il y a quelques années se dit «éberluée par la reculade»
de Macron sur les 80km/h, une mesure «qui était quand même
destinée à sauver des vies…» Elle relève: «Il y a quelqu’un qui
a eu le courage de le dire, c’est Benoît Hamon, qui s’est étonné,
scandalisé» de «cette renonciation». Et regrette: «Hamon n’imprime pas, c’est dommage. Sa pensée antinéolibéraliste, écologiste, ne prend pas. Wauquiez aussi ne prend pas, mais là tant
mieux !» Si le spectre de la cécité l’angoisse «de moins en
moins», elle s’affole des populismes, du «climat de haine» et
de «la surdité des uns par rapport aux autres».
«Old school à mort», la journaliste, qui fuit les réseaux sociaux,
évoque un «attachement viscéral au papier» et «une consommation fétichiste de la presse». Et se dit pleinement consciente
de «l’ironie», «la farce» que représente ce glaucome pour une
ancienne critique de cinéma : «Avoir été un regard actif qui
peut devenir un regard empêché…» De plus en plus éblouie
par le soleil, elle sait qu’elle devra peut-être se résoudre à une
opération qui pourrait lui faire perdre la vision d’un œil. Elle
dit: «Je tiendrai. Je fais tout pour voir le plus longtemps possible, voir avec ardeur, avec joie, avec plénitude, voir vraiment
les choses, les gens qui m’entourent.» La journaliste Nadia
Daam, qui partage tous les soirs son plateau sur Arte, la résume en un mot : «Badass !» Le cran avant l’écran. •
Par BÉNÉDICTE MAUDUECH
Photo AUDOIN DESFORGES
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