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Le Monde Diplomatique Manière De Voir N°163 – Février-Mars 2019-compressed

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MDV163Intro_Mise en page 1 09/01/2019 17:05 Page2
Le Monde diplomatique
Manière de voir
Numéro 163. Bimestriel. Février - mars 2019
Akatre /////
Image créée pour
ASTRID542018
Drogues.
Changer la donne
Numéro coordonné
par Jean-Michel Dumay
Édition : Olivier Pironet
Conception graphique :
Boris Séméniako
Photogravure :
Patrick Puech-Wilhem
Cartographie : Cécile Marin
Correction : Astrid54
Sommaire
Éditorial
4
Une dose d’hypocrisie ///// Jean-Michel Dumay
1. Substances, addictions et ravages
7
Denis Darzacq ///// « Hyper no 14 », 2007
12
14
Épidémie d’overdoses aux États-Unis ///// Maxime Robin
Toxicité de l’austérité ///// Mohamed Larbi Bouguerra
Cités en déshérence, deal en abondance /////
Hacène Belmessous
18
20
23
26
Partir en fumée avec le crack ///// Dillah Teibi
À Gaza, le comprimé du désespoir ///// Olivier Pironet
Le pays de la barbarie ordinaire ///// Sergio González Rodríguez
Aux sources du trafic... la couronne d’Angleterre /////
AGENCE VU
Christian de Brie
29
« Pinard » à foison pour chair à canon ///// Christophe Lucand
33
Le dopage au service de l’idéologie dominante ///// C. de B.
36
Accro à Internet ? ///// Virginie Bueno
MDV163Intro_Mise en page 1 09/01/2019 17:32 Page3
2. Commerce, trafics et lois du marché
À petites doses
40
Le capitalisme débridé du cannabis ///// Cédric Gouverneur
46
Les bonnes affaires du cartel des Templiers ///// Ladan Cher
11
49
Narcotrafic, une hydre à trois têtes ///// C. de B.
17
54
Toujours plus avec la chimie psychédélique /////
Thibault Henneton
56
60
Aux bons soins des médicaments psychotropes /////
8
22
24
32
Olivier Appaix
35
Les cigarettiers américains à la conquête du monde /////
38
Hal Kane
38
43
3. Interdire ou réguler ?
45
51
64
Boire ou non, là n’est pas la question ///// Patrick Fouilland
53
67
Prohiber la prohibition ///// Johann Hari
59
74
Écouter le toxicomane ///// Claude Olievenstein
69
77
La coca : une mise au ban discutée ///// Johanna Levy
81
Inefficace politique du désherbant ///// Benjamin Sèze
85
80
82
Au Mexique, une guerre sans fin ///// Jean-François Boyer
87
Au Brésil, la dérive d’une loi floue ///// Anne Vigna
86
89
Héroïne ou « blanche »
À Glasgow, la « société brisée »
Mortel engrenage
Les appâts de « Madame Courage »
Cocaïne ou « coke »
Alcool ou « bibine »
Cannabis ou « beuh »
Tabac ou « trèfle »
Et les femmes fumèrent...
Le kif est dépassé
Les alcooliers sont à l’affût
Al Capone, ce capitaliste...
Avec les excuses de HSBC
Fortune d’apothicaire
Une prescription radicale
En 2000, le Plan Colombie...
Méthode forte aux Philippines
Intarissables routes de l’opium
Les prisons dopées par la drogue
Bande dessinée
Voix de faits
90
Chronologie, cartographie, chiffres-clés, citations…
Les articles publiés dans ce numéro – à l’exception de cinq inédits – sont déjà parus dans
Le Monde diplomatique. La plupart ont fait l’objet d’une actualisation, et leur titre a souvent été
modifié. La date de première publication ainsi que les titres originaux figurent en page 98.
71
Guillaume Barou
À la recherche d’un sujet ///// Mazen Kerbaj
Documentation
Olivier Pironet
Bibliographie
12, 57, 79
Sur la Toile
37, 47, 70
Le Monde diplomatique
Édité par la SA Le Monde diplomatique, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance. Actionnaires :
Société éditrice du Monde, Association Gunter Holzmann,
Les Amis du Monde diplomatique
Directoire : Serge HALIMI, président,
directeur de la publication
Autres membres : Astrid54, Bruno LOMBARD, Pierre
RIMBERT, Anne-Cécile ROBERT
Secrétaire générale : Anne CALLAIT-CHAVANEL
1, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris
Tél. : 01-53-94-96-01. Télécopieur : 01-53-94-96-26
Courriel : secretariat@monde-diplomatique.fr
Site Internet : www.monde-diplomatique.fr
Akatre ///// Image créée pour le magazine « Neon », 2015
Iconographie
Les images qui accompagnent ce numéro sont l’œuvre du collectif Akatre
(Valentin Abad, Julien Dhivert et Sébastien Riveron) www.akatre.com
et de Denis Darzacq www.denis-darzacq.com (www.agencevu.com).
Les documents d’archives, sauf mention contraire, proviennent de l’agence
Bridgeman www.bridgemanimages.com/fr.
Directeur de la rédaction : Serge HALIMI
Rédacteur en chef : Philippe DESCAMPS
Rédacteurs en chef adjoints :
Benoît BRÉVILLE, Martine BULARD, Renaud LAMBERT
Commission paritaire des journaux et publications :
1020 I 87574. ISSN : 1241-6290
Imprimé en France - Printed in France. Reproduction interdite de tous
articles, sauf accord avec l’administration.
Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0 %. Ce magazine est imprimé
chez Maury, certifié PEFC. Eutrophisation : Ptot = 0,018 kg/t de papier
MDV163Intro_Mise en page 1 09/01/2019 17:13 Page4
A
Une dose d’hypocrisie
Alors que la « communauté internationale », par ses conventions et traités, a fortifié
depuis un siècle le dogme de la prohibition des stupéfiants, voilà environ une décennie que les positions ont commencé de changer. Des scientifiques engagés dans la
lutte contre le sida ont d’abord appelé à reconsidérer l’approche répressive de la
politique menée, trop souvent réduite à une « guerre contre les usagers ». Des responsables des Nations unies, comme le rapporteur spécial du droit à la santé, ont
plaidé « pour un changement fondamental », soit une dépénalisation de l’usage et de
la détention. Puis, la Commission globale de politique en matière de drogues – un
panel international de personnalités politiques, économiques et culturelles – a
appelé sans relâche à « encourager l’expérimentation par les gouvernements de
modèles de régulation légale des drogues [sur le mode de ceux appliqués à l’alcool
et au tabac] afin de réduire le pouvoir de la criminalité organisée et de protéger la
santé et la sécurité de leurs citoyens » (1).
Trois de ses membres, anciens chefs d’État, dont le Colombien César Gaviria, qui
fit la guerre à Pablo Escobar, viennent de redire qu’«il est largement temps de réparer
les échecs monumentaux du passé (2)». La prohibition, estiment-ils, aggrave la situation. Imaginer un monde sans drogues est aussi «illusoire» et «idéologique» qu’imaginer un monde sans alcool l’était aux États-Unis dans les années 1920. Et les chiffres
leur donnent raison : en une dizaine d’années, autour de 100 000 morts ou disparus
liés à la répression et aux trafics au Mexique, 30 000 aux Philippines depuis 2016...
à rapprocher des 168 000 décès annuels directement imputables aux stupéfiants
sur la planète (3). Et les productions ne cessent de croître.
Imaginer un monde sans drogues est aussi
Comprenant que la guerre contre la drogue axée sur le « tout
« illusoire » et « idéologique » qu’imaginer répressif » est perdue depuis longtemps, les Nations unies,
un monde sans alcool l’était depuis 2016, assurent donc désormais vouloir redimensionner
aux États-Unis dans les années 1920 les termes du « combat ». Pour gagner en efficacité, elles
recommandent, par exemple, d’accroître la coopération en vue
d’« une politique équilibrée de contrôle des drogues axée sur le développement » (4).
Cela suppose de réduire durablement la pauvreté et l’insécurité alimentaire dont
ne peut être dissociée la diminution des cultures illégales dans les pays producteurs
– en tous cas, moins artificiellement que lorsque le dogme sécuritaire conduisait à
mener des opérations relevant, au mieux, de l’alibi humanitaire ou, au pis, du prétexte à des interventions à visée géopolitique. Cela invite aussi à regarder l’incidence
qu’ont sur la consommation de drogue les politiques libérales. Ce à quoi le président
(1) Pour un exposé des avantages de la légalisation, cf. « Comment
légaliser les drogues, propositions pour aller de l’avant », Vacarme, n° 57,
américain Donald Trump ne semble pas enclin : s’il déplore les 70 000 overdoses
Paris, automne 2011.
annuelles de son pays (plus que les morts de GI au Vietnam), il a spectaculairement
(2) César Gaviria, Olusegun Obasanjo et José Ramos-Horta, « Contre
les cartels, les États doivent prendre le contrôle du marché de la drogue »,
réaffirmé, au point de maintenir le blocage de l’administration fédérale (shutdown),
Le Monde, 29 novembre 2018.
que la solution au fléau passait par l’édification d’un «mur» à la frontière mexicaine,
(3) Chiffres pour 2016. Source : Office des Nations unies contre la drogue
supposé protéger les États-Unis, pêle-mêle, des trafics et de l’immigration (5).
et le crime, « Rapport annuel 2018 ».
(4) Cf. Déborah Alimi, « Drogues et développement : vers de nouvelles
Ainsi, en ordre dispersé, des États ont ouvert des brèches : les Pays-Bas ont
perspectives ? », Drogues, enjeux internationaux, n° 11, Observatoire
assoupli
tôt leur arsenal répressif à l’encontre des « fumeurs de joints » ; une
français des drogues et des toxicomanies (OFDT), juin 2018.
dizaine d’États américains contredisent, de même, la loi fédérale sur ce terrain ;
(5) Discours du 8 janvier 2019.
de son côté, le Portugal a décriminalisé l’usage de toutes les drogues depuis 2000
(6) Selon le docteur João Goulão, coordinateur des politiques de lutte
contre la dépendance et les comportements addictifs au Portugal.
– constatant moins de toxicomanie, moins de décès par surdose, moins de crimi(7) Sondage Ifop, juin 2018.
nalité, de problèmes dans les prisons, moins de violence (6)... Et une consomma(8) Enquête Santé publique France, mai 2017.
tion de drogue parmi les plus faibles de l’Union européenne. Là, le problème n’est
(9) « Les politiques de lutte contre les consommations nocives d’alcool »,
plus la substance, mais la relation du toxicomane à celle-ci. Le regard sur les usaCour des comptes, juin 2016.
gers s’est transformé.
(10) Source : OFDT.
PAR JEAN-MICHEL DUMAY
4 //// MANIÈRE DE VOIR //// Éditorial
MDV163Intro_Mise en page 1 09/01/2019 17:03 Page5
D’autres sont allés plus loin avec,
toujours, la conviction que d’une
meilleure santé publique découle
une meilleure sécurité publique, et
non l’inverse. La Suisse autorise
avec succès la prescription médicale d’héroïne depuis 1994. L’Uruguay a légalisé non seulement
l’usage, mais aussi la production et
la distribution de cannabis, en 2013.
Ce que vient de faire le Canada,
depuis octobre 2018... C’est peu de
dire que la donne a changé.
Et la France ? Au cours d’un
débat mené à la sauvette le
23 novembre 2018 autour de
minuit, vingt-huit députés (contre
quatorze) ont voté la possibilité de
délivrer une amende forfaitaire de
200 euros aux consommateurs de
stupéfiants pour éteindre les poursuites, sans rien toucher aux fondamentaux législatifs datant de
1970. Une mesure éloignée des
enjeux et « inutile » pour les associations de prévention et les soignants. La loi française demeure
très restrictive et... peu efficace.
Car, avec 800 000 usagers quotidiens, le pays reste le premier
consommateur de cannabis de
l’Union européenne ! Quatre Français sur dix l’ont testé ; 51 % seraient
d’ailleurs favorables à son autorisation régulée, 82 % à son usage thérapeutique (7),
dont l’Agence du médicament annonce une expérimentation pour la fin de l’année.
La France est aussi dans le peloton de tête pour la consommation d’alcool ou de
tabac, dont les études montrent l’impact sur les plus pauvres (8).
Akatre ///// Image créée pour
le Centre Pompidou, 2017
Et c’est là que le bât blesse. Si elle reste intraitable avec les drogues illicites, elle
l’est beaucoup moins avec l’alcool, qui concentre 60 % des addictions. Sur celui-ci,
la Cour des comptes relève que, depuis vingt-cinq ans, par comparaison avec d’autres pays, « c’estd’unepolitiqueaffirmée,cohérenteetcontinuequelaFranceamanqué », faisant preuve « d’unecertaineindiférence » (9) : il en coûte à la collectivité
douze fois plus avec l’alcoolisme (soit 120 milliards d’euros) ou le tabagisme
(120 milliards aussi), respectivement responsables de 49 000 et 73 000 décès
annuels, qu’avec les drogues dures (10 milliards et moins de 400 décès tous stupéfiants confondus) (10). En matière de substances psychoactives, on ne pourra longtemps faire l’économie d’un débat.
■
Éditorial //// MANIÈRE DE VOIR //// 5
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 10:55 Page6
L’être humain a toujours cherché
à modifier ses états
de conscience en consommant
des drogues. Licites pour
certaines – tabac, alcool,
médicaments –, illicites pour
d’autres – stupéfiants –, celles-ci
entraînent cependant violence
par l’argent qu’elles font brasser
au marché noir et désolation
par les addictions qu’elles
entretiennent. Selon les Nations
unies, 275 millions de personnes
useraient d’un stupéfiant
au moins une fois dans l’année.
Une trentaine de millions
souffriraient de troubles.
1
Substances,
addictions
et ravages
6 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
Akatre ///// Image créée par le collectif
Akatre à l’occasion de son
cinquième anniversaire, 2015
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 10:43 Page7
ÉPIDÉMIE D’OVERDOSES AUX ÉTATS-UNIS
deuxième place au palmarès américain des
En 2017, les drogues ont causé le décès de 70 000 Américains, soit plus que les GI
ravages de la drogue, derrière la Virginie-
morts au Vietnam... En cause : les opiacés, qui déciment désormais les banlieues
Occidentale. En 2015, les Blancs comptaient
pour 89 % des victimes, tandis que les Noirs et
pavillonnaires de la petite classe moyenne après avoir ravagé les ghettos noirs
dans les années 1990. Un fléau né sur ordonnance : ce sont les antidouleurs prescrits
par leur médecin qui ont provoqué la dépendance des patients.
les Hispaniques (16,5 % de la population de
l’État) étaient sous-représentés : 10 % (1). À
Lorain County, le port d’un antidote aux overdoses, le Narcan, s’est généralisé parmi les
PAR MAXIME ROBIN *
I
l existe des dizaines de manières de mou-
quelque 500 agents de police et au sein des
rir, mais, à la morgue de Lorain County,
services de premiers secours. « On a été pion-
un comté périurbain de l’Ohio, on en
niers dans ce domaine », se souvient le shérif
répertorie cinq : « mort naturelle, homicide,
adjoint Dennis Cavanaugh, qui estime à 350
suicide, accident, cause indéterminée ». Les
le nombre de vies sauvées depuis la mise en
overdoses sont considérées comme des acci-
place de ces kits, en 2013. Administré par voie
dents. Ici, elles ont triplé en quatre ans, pour
nasale aux victimes en arrêt respiratoire, le
atteindre 132 morts en 2016. « Des cocktails
produit est également distribué gratuitement
contenant des opiacés dans 95 % des cas », fait
dans les supermarchés, pour que tout un cha-
savoir le médecin légiste Stephen Evans, qui
cun puisse ranimer une victime. À l’échelle du
classe parfois une overdose en suicide, quand
pays, l’épidémie d’overdoses a contribué à la
les doses relevées sont particulièrement importantes. « Mais d’au-
Selon un shérif,
baisse de l’espérance de vie en
2016, pour la deuxième année d’af-
tres comtés les classent en homi-
entre 80 et 90 %
cides quand les dealers vendent
des crimes de son
en 2016, « soit davantage que la
une poudre coupée au fentanyl, un
comté sont liés au
totalité des GI morts au Vietnam »,
narcotique cent fois plus puissant
trafic de drogue ou
rappelle le docteur Evans, les déri-
que l’héroïne. Les toxicomanes
à des délits commis
vés de l’opium tuent davantage que
pensent qu’ils se piquent avec de
l’héroïne, mais encaissent cent fois
pour s’en payer
filée (2). Avec près de 65 000 décès
les accidents de la route (37 000
morts) ou que les armes à feu
la dose... » En 2017, la plus vieille victime du
(38000). En comparaison, 243 personnes sont
comté était un homme de 75 ans, qui parta-
mortes d’overdose en France en 2014, 2655 au
geait la seringue avec son petit-fils.
Royaume-Uni la même année et 1226 en Alle-
L’entité administrative de Lorain County,
magne en 2015 (3).
qui regroupe environ 300 000 habitants, se
Le shérif adjoint Cavanaugh chapeaute la
situe dans l’aire d’influence de Cleveland. Déli-
Drug Task Force, la brigade des stupéfiants,
mité au nord par les rives du lac Érié, le terri-
qui compte quinze agents. Selon lui, entre 80
toire devient plus rural à mesure qu’il s’étend
et 90 % des crimes du comté sont liés « au
vers le sud. Lors d’un premier pic d’overdoses,
trafic de drogue ou à des délits commis pour
en 2012, la police avait d’abord pensé à un pro-
s’en payer ». Sur le plan pénal, la situation est
blème de drogue frelatée, mais les analyses
devenue assez critique pour qu’un magistrat
toxicologiques n’avaient rien révélé de surpre-
local obtienne, en 2015, l’aval de la Cour
nant. Les consommateurs d’opioïdes par voie
suprême de l’Ohio pour créer une cour spé-
intraveineuse étaient simplement devenus
ciale, réservée aux toxicomanes. Ce mardi
plus nombreux dans le comté. Le problème
matin de fin novembre, avant-veille de la
☛
n’était plus circonscrit aux quartiers pauvres
et aux ghettos noirs de Cleveland et de Cincinnati, mais touchait désormais les petites localités de la classe moyenne blanche.
Avec plus de 4 000 morts par overdose en
2016 (contre 296 en 2003), l’Ohio occupe la
* Journaliste.
(1) « Opioid overdose deaths by race/ethnicity », The Henry
J. Kaiser Family Foundation, Menlo Park (Californie),
www.kff.org
(2) Elle est passée de 78 ans et 9 mois en 2014 à 78 ans et
7 mois en 2016. Cf. « Soaring overdose deaths cut US life
expectancy for a second consecutive year, CDC says », Los
Angeles Times, 20 décembre 2017.
(3) Selon les derniers chiffres officiels publiés par les observatoires français et européen des drogues et des toxicomanies.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 7
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:33 Page8
la vague d’opiacés des années 1970. La mort
ÉPIDÉMIE D’OVERDOSES AUX ÉTATS-UNIS
frappe l’Amérique des lotissements et des
fête de Thanksgiving, la trentaine de partici-
campagnes, celle qui possède un garage et
pants se retrouvent devant la chambre 702
parfois deux voitures. Le drogué, c’est le fils
du tribunal pénal d’Elyria, rebaptisée « tribu-
du voisin qui passe la tondeuse pour de l’ar-
nal de la drogue ». Ces jeunes adultes – des
gent de poche, la pom-pom girl de l’équipe de
hommes et des femmes en proportions quasi
football du lycée. La consommation d’héroïne
égales – se connaissent bien à force de se croi-
a explosé dans toutes les catégories sociales,
ser lors de cette convoca-
mais la plus forte augmentation (77 %
tion hebdomadaire.
entre 2002 et 2013) est relevée dans les foyers
Par leur puissance, les produits actuels
sont sans commune mesure avec ceux
Ils donnent un visage
de la petite classe moyenne, aux revenus
du passé. Pour échapper à l’engrenage,
à cette épidémie que la
compris entre 20 000 et 50 000 dollars par
il faut une force surhumaine
presse nationale, s’épui-
an (entre 16 000 et 40 000 euros) (4).
sant en superlatifs, qua-
Une fois aux mains de la justice, les jeunes
lifie de plus grave de l’histoire : le visage d’une
cabossés de Lorain County sont baladés de
personne blanche, périurbaine ou rurale, qui
centres d’hébergement pour toxicomanes en
dispose d’un toit pour dormir et d’une struc-
maisons d’arrêt. Le marché que leur propose
ture familiale. Le portrait-robot d’un drogué
le juge John Miraldi est simple : s’ils décro-
n’est pas celui d’une star du rock’n’roll ou
chent, la justice passe l’éponge sur leurs
d’un Noir pauvre de Harlem, comme lors de
délits. Ils éviteront l’incarcération et reprendront une vie normale. Ils échapperont aussi
à la roulette russe des opiacés de contrebande et à la perspective de gonfler les sta-
Héroïne ou « blanche »
• Noms : diacétylmorphine ou acétomorphine (souvent abrégé en diamorphine), autrement appelée « héro », « schnouf » (utilisé aussi pour
désigner la cocaïne), « poudre », « dreu », « brown sugar » (ou simplement « brown »), « came », « meca », « meumeu », « rabla », « cheval »,
« black tar », etc.
• Origines et composition : opiacé obtenu à partir de la synthèse de la
morphine, un alcaloïde extrait du pavot (opium).
• Aspects : le plus souvent, se présente comme une fine poudre blanche ou brune (plus
granuleuse) ; existe aussi sous forme de pâte ou crème collante de couleur noire ou grise
(« black tar »). Astrid54
tistiques de la morgue du docteur Evans.
Cela semble clairement le choix le plus
rationnel. Mais la dépendance aux opioïdes
crée sa propre logique. « Le consommateur ne
peut littéralement plus fonctionner sans sa
dose. Les crises de manque sont très violentes », relate M. Stuber, qui, après trentehuit ans dans le métier, affiche un pessimisme profond. Il voit des femmes enceintes
abandonner le sevrage et replonger : « La
drogue prend le contrôle total de l’individu, la
structure du cerveau se modifie. » Par leur
• Modes de consommation : injection intraveineuse, voie nasale ou fumée.
puissance, les produits actuels semblent sans
• Effets : sensation d’apaisement, euphorie, poussée de plaisir intense et orgasmique
(« flash », « rush », obtenu par injection intraveineuse).
commune mesure avec ceux du passé. Pour
• Risques : à court terme : nausées, vertiges, démangeaisons, troubles de la tension,
ralentissement de la respiration, baisse du rythme cardiaque, contraction d’infections
diverses (liées à la prise par injection), œdème pulmonaire, overdose, surdose mortelle ;
à long terme : forte accoutumance physique et psychique se traduisant par des symptômes de manque (sueurs, frissons, vomissements, diarrhées, insomnie, crampes musculaires, irritabilité, angoisses, dépression, parfois hallucinations), confusion, baisse du
désir sexuel, constipation, troubles de la mémoire, etc.
humaine, et « on n’en sort jamais vraiment
• Prix au détail (France) : en 2016, le gramme d’héroïne brune s’achetait en moyenne
40 euros.
La plupart des victimes n’ont pas découvert
• Usage (France) : par 0,2 % des 18-64 ans (2014), 180 000 personnes bénéficiant d’un
traitement substitutif aux opiacés (2015). Décès : une soixantaine d’overdoses annuelles
directement liée à la substance (2014).
médicaments obtenus sur ordonnance.
Les données de la présente fiche et de celles des pages 24, 32, 35 et 38 sont tirées de : Denis Richard, Jean-Louis
Senon et Marc Valleur (sous la dir. de), Dictionnaire des drogues et des dépendances, Larousse, Paris, 2004 ;
Drogues Info Service, « Le Dico des drogues » (en ligne) ; Fondation Aide Addiction, « Rave it safe » (en ligne) ;
Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
échapper à l’engrenage, il faut une force surguéri », commente M. Ed Barrett, ancien toxicomane et dirigeant du Primary Purpose
Center, un centre d’hébergement à Elyria.
« C’est une dépendance à vie. »
Première dose prescrite par un médecin
les opiacés par une injection, mais par des
L’épidémie a démarré dans les cabinets
médicaux, camouflée derrière la meilleure
des intentions : faire disparaître la douleur
des patients en leur délivrant des analgésiques très puissants. « Très peu de toxicomanes ont démarré directement à l’héroïne,
8 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 10:45 Page9
confirme M. Stuber. C’est souvent un médecin
qui a prescrit la première dose, pour n’importe quelle petite douleur. Les patients
deviennent dépendants et, ensuite seulement,
basculent vers la prise d’héroïne. » Lors des
précédentes épidémies d’overdoses, dans les
années 1970 et 1990, environ 80 % des
consommateurs de drogues dures étaient
des hommes. Dans la crise actuelle, le ratio
est presque à l’équilibre. Garçon ou fille,
« tout le monde va chez le médecin. Parce que
l’addiction commence par une visite chez le
médecin de famille, le dentiste, chez un médecin du sport. On traite beaucoup de femmes
qui ont fait du sport au lycée et à l’université ».
Campagne de lobbying agressive
La boîte de Pandore a été ouverte voici vingt
ans par plusieurs laboratoires pharmaceutiques américains. En particulier par Purdue
Pharma (lire l’encadré page 59) et sa pilulevedette, l’OxyContin, jugée responsable de la
catastrophe par tous les professionnels
interrogés. Analgésique classé dans les antalgiques opioïdes les plus forts (de niveau III)
par l’Organisation mondiale de la santé,
l’OxyContin est composé d’oxycodone, un
dérivé de synthèse de l’opium. Il était à l’origine réservé aux malades du cancer en phase
terminale et à la chirurgie lourde. Un marché
très limité. Pour l’étendre, le laboratoire
lance en 1995 une campagne de lobbying
agressive : il entend repenser totalement le
rapport à la souffrance du patient. La douleur, quelle que soit son intensité, devient le
nouvel ennemi du corps médical. Des études
financées par l’entreprise recommandent
aux praticiens de la considérer comme un
« cinquième signe vital », au même titre que
le pouls, la température, la pression artérielle
et la respiration.
Akatre ///// Image créée pour le lieu artistique
pluridisciplinaire Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2008
L’année suivante, Purdue lance l’OxyContin
les ventes d’OxyContin lui rapportent 45 mil-
sur le marché avec le feu vert de la Food and
lions de dollars. Quatre ans plus tard, elles
Drug Administration (FDA), l’autorité sani-
s’élèvent à plus de 1 milliard de dollars et sur-
sants que l’OxyContin pour soulager des dou-
taire américaine. Le laboratoire déploie une
passent les recettes du Viagra. Du sommet à
leurs en ambulatoire. À la fin des années 1990,
armée de plus de sept cents représentants de
la base, des bureaux de Washington au cabi-
on a commencé à prescrire des narcotiques
commerce pour en vanter les mérites aux
net du médecin de campagne, tous les garde-
pour l’extraction de dents de sagesse, pour
praticiens du pays. Il publie des vidéos, des
fous ont sauté.
des chevilles foulées... Des douleurs mineures
brochures, des chansons consacrées au
La double carrière du docteur Evans – il fut
vous donnaient droit à un OxyContin ou à un
remède miracle, et imprime 34 000 coupons
urgentiste avant de devenir légiste – lui offre
Percocet. » Les patients américains dévelop-
offrant des prescriptions gratuites. En 1996,
une perspective historique sur le phéno-
pent une tolérance rapide à ces doses de
mène. « Quand je suis sorti de la faculté de
cheval. Le docteur Evans raconte une époque
médecine, au début des années 1980, jamais
délirante où M. et Mme Tout-le-Monde, « vic-
on n’aurait donné des analgésiques aussi puis-
times de petits bobos », accouraient aux
(4) « Today’s heroin epidemic infographics », Centers for
Disease Control and Prevention, Atlanta.
☛
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 9
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 10:46 Page10
ÉPIDÉMIE D’OVERDOSES AUX ÉTATS-UNIS
Akatre ///// Image créée
à l’occasion de la Fête
de la musique 2012
aux urgences, compte aujourd’hui les morts.
Depuis 1999, plus de 200 000 Américains
urgences pour réclamer des pilules comme
sont morts d’overdoses liées à l’abus d’Oxy-
des bonbons. « Si on ne leur donnait pas un
Contin ou de médicaments équivalents.
Percocet, ils menaçaient de vous dénoncer ! Ils
L’OxyContin s’est remarquablement bien
feignaient d’être malades. Certains se cou-
enraciné dans l’Ohio dans le courant des
paient les veines pour des pilules. » Entre les
années 2000. Dans certaines municipalités
injonctions des pouvoirs publics, les exi-
déprimées par les fermetures d’usines, le
gences des patients et la politique de « satis-
commerce de ce médicament a brièvement
faction client » de son hôpital, « la pression
ranimé les centres-villes, grâce à la multipli-
venait de partout ». Le docteur Evans, qui,
cation des points de distribution. Des com-
hier, prescrivait des opiacés à tour de bras
bines se sont généralisées à travers un
dévoiement de l’aide sociale. Des citoyens
pauvres bénéficiaires de l’assurance-maladie se fournissaient gratuitement en pilules
dans des cliniques de complaisance, les pill
mills (« moulins à pilules »), puis les revendaient au marché noir, enrichissant au passage des praticiens complices avec l’argent
du contribuable. Dans plusieurs villes du sud
de l’Ohio, comme à Portsmouth, l’« Oxy »
était devenu une monnaie d’échange courante : on troquait avec son voisin une pilule
contre toutes sortes de biens (5).
L’essor des cliniques de complaisance
Le nombre d’ordonnances pour des opioïdes
a fini par atteindre des sommets absurdes.
Pour l’année 2012, les praticiens de l’Ohio ont
prescrit 793 millions de doses, soit 68 pilules
par habitant (6). Pour se développer, Purdue
Pharma aurait agi à la manière d’un cartel,
en identifiant les régions les plus vulnérables du pays, là où se concentrent le chômage des « cols bleus », les accidents du travail et la pauvreté. Outre les prescriptions de
praticiens honnêtes mais inconscients des
addictions potentielles au produit, des fuites
de documents internes ont révélé que l’entreprise avait sciemment encouragé l’essor
de cliniques de complaisance, des établissements fantoches uniquement destinés à
écouler de l’OxyContin (7).
Les pouvoirs publics ont tardé à réagir, la
petite classe moyenne blanche, première victime du phénomène, ne figurant pas parmi
les priorités des dirigeants politiques. Le
temps
que
le
gouvernement
prenne
conscience du problème et démarre la
chasse aux ordonnances de complaisance, de
nombreux citoyens privés de pilules étaient
déjà partis soulager leur dépendance dans la
rue. « Une fois le patient accro et sa période de
prescription terminée, il doit bien trouver sa
10 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:33 Page11
dose quelque part, explique le docteur Evans.
Un Percocet au marché noir, c’est 50 dollars
le comprimé. Un sachet d’héroïne, 5 ou 10 dol-
À Glasgow, la « société brisée »
lars. Moins cher qu’un pack de bière. Voilà
comment on a converti toute une population
à l’héroïne. »
À
62 ans, en cette année 2010, M. Jim Doherty est un retraité hors normes.
Il réside à Parkhead, un quartier de l’est de Glasgow (Écosse) où l’espé-
rance de vie moyenne des hommes culmine à 53,9 ans. Rescapé d’un acci-
« C’est comme commander une pizza »
Le basculement de la consommation de
médicaments vers l’héroïne s’est fait progressivement et furtivement. Les vendeurs
dent du travail, il touche une indemnité de 560 livres (660 euros) par mois
et fume cigarette sur cigarette. « Regardez, dit-il en écartant les rideaux. Là,
il y avait une usine métallurgique. Elle employait huit mille personnes. Juste
d’héroïne mexicaine – souvent originaires de
derrière, trois mille ouvriers travaillaient dans l’usine de pièces automobiles.
la région de Xalisco, spécialisée dans la cul-
Derrière, encore une aciérie : sept mille ouvriers licenciés. Tout a foutu le camp
ture du pavot – ont investi cet immense mar-
en Asie et en Europe de l’Est dans les années 1970-1980. » M. Doherty, lui, a tra-
ché rural, modernisé leurs techniques de
vaillé toute sa vie comme ouvrier dans un domaine qui n’a pas connu la
vente et agi beaucoup plus discrètement que
crise : la démolition. « J’ai détruit des quartiers entiers, des ghettos où vivaient
les trafiquants des grandes villes. Malgré une
les ouvriers qui ont été retransformés en nouveaux ghettos pour leurs fils chô-
forte concurrence, qui explique le prix au
meurs. J’ai détruit des lignes entières d’assemblage dans les usines qui fer-
détail si bas de l’héroïne, les dealers des cam-
maient les unes après les autres. C’était ma vie. »
pagnes n’ont guère recours aux armes à feu
pour régler leurs comptes ou défendre leur
Autour de sa maison s’élèvent les ruines du monde postindustriel, quartiers où les rares boutiques sont bardées de grilles et d’interphones, où la
territoire.
La poudre se commande par SMS et la
drogue abonde, où les gangs pullulent. A Glasgow, la désindustrialisation
livraison est assurée en voiture par les ven-
menée par le gouvernement de Margaret Thatcher (1979-1990) est un suc-
deurs, qui ont intégré le concept de « satis-
cès. Il y a plusieurs années, M. Doherty a créé l’association Gallowgate Family
faction client » et distribuent des cartes de
Support Group : une trentaine de militants aident financièrement et mora-
visite, des points de fidélité... « Au tout début,
lement les familles de drogués. « Durant les dix dernières années, on a enterré
peut-être que tu dois te risquer à aller dans
ici cinq mille de nos jeunes garçons. » Tous victimes d’overdose ou de mort
des endroits louches. Mais, une fois que les
violente. « Aujourd’hui, entre l’industrie des soins médicaux et psychiatriques,
connexions sont faites, que tu es un bon client,
c’est comme commander une pizza », explique M. Barrett. Si le consommateur tente un
sevrage et n’appelle plus, le dealer le relance
par téléphone, ou sonne chez lui pour lui
offrir des doses.
Depuis la mise sur le marché de l’OxyContin, les vagues de drogues se superposent
comme des sédiments sur les rives du lac
Érié, sans que l’une chasse jamais complètement l’autre. Aux pilules sur ordonnance
comme l’OxyContin, puis à l’héroïne, s’ajoutent désormais d’autres substances synthé-
les frais de personnel carcéral, les programmes de méthadone ou de seringues,
les salaires des travailleurs sociaux et des travailleurs spécialisés dans la
drogue, des employés des associations, des pharmacies, des prisons ou des
asiles, sans compter le fric amassé par les dealers, l’industrie de la drogue est
sans conteste la plus prospère de Glasgow. »
Jim sait mieux que quiconque ce que le chômage généralisé peut causer.
« Mes deux fils ont été dépendants à l’héroïne pendant plus de vingt-cinq ans.
Je suis en train d’essayer de sauver mes petits-enfants », explique, les mains
dans le pot de tabac, cet homme qui a « ému » l’ancien chef des conservateurs, M. Iain Duncan Smith, et lui a inspiré un slogan politique, celui de la
« société brisée ».
tiques à la puissance terrifiante. Les autorités
En 2007, M. Smith est même venu, sans convoquer la presse, assister aux
sont confrontées à un monstre à plusieurs
funérailles d’un jeune homme après avoir appelé le retraité. « Il m’a demandé
têtes, dont aucune n’a encore été coupée.
Maxime Robin
(5) Sam Quinones, Dreamland : The True Tale of America’s
Opiate Epidemic, Bloomsbury Publishing, Londres - New
York, 2015.
(6) « Opioids prescribed to Ohio patients decrease by
162 million doses since 2012 », Board of Pharmacy, État de
l’Ohio, 25 janvier 2017.
(7) Harriet Ryan, Lisa Girion et Scott Glover, « More than
1 million OxyContin pills ended up in the hands of criminals and addicts. What the drugmaker knew », Los Angeles
Times, 10 juillet 2016.
comment faire revenir le vote conservateur dans des quartiers comme Parkhead, se souvient M. Doherty. Je lui ai répondu que, tant que Margaret Thatcher serait encore en vie, le Parti conservateur n’aurait pas une seule voix dans
ces quartiers. Toute cette situation est la conséquence de son action à la tête
du gouvernement britannique. Sans délocalisations, sans fermetures d’usines
et sans licenciements massifs, on n’en serait pas là aujourd’hui. »
Astrid54
Journaliste.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 11
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:34 Page12
TOXICITÉ DE L’AUSTÉRITÉ
dis et ses collègues ont prélevé des échan-
Le programme de rigueur imposé, depuis 2010, par Bruxelles pour « redresser »
tillons dans les stations d’épuration de la
la Grèce a entraîné le déchirement du tissu socio-économique du pays et fait bondir
capitale grecque, qui collectent les eaux rejetées par 3 700 000 habitants, soit plus du
la pauvreté. Mais il a également provoqué une grave crise sanitaire, comme en
témoigne la forte augmentation de la consommation de stupéfiants, de psychotropes
et d’antidépresseurs, vers lesquels beaucoup de Grecs se sont tournés.
tiers de la population de la Grèce. Ils y ont
recherché 148 médicaments, stupéfiants et
substances illicites, ainsi que leurs métabolites – les produits de leur transformation
PAR MOHAMED LARBI BOUGUERRA *
L
’austérité radicale imposée à la Grèce
dans l’organisme.
depuis 2010 n’a pas seulement aggravé
Ces scientifiques notent que, si la présence
la situation de l’économie et l’endette-
de ces substances dans les eaux usées est cou-
ment du pays, avec une chute de la produc-
ramment vérifiée, seul un nombre limité
tion et une envolée du chômage. Chez les
d’études ont été consacrées à la corrélation
habitants d’Athènes, elle aurait aussi provo-
entre les concentrations trouvées et les phé-
qué une augmentation phénoménale de la
nomènes sociaux. Ce travail met en lumière
consommation de psychotropes
(multipliée par 35 entre 2010
L’usage
et 2014), d’anxiolytiques à base de
de nombreuses
la réponse de la population au
stress généré par l’austérité qu’a
imposée la « troïka » (Commission
benzodiazépines (multipliée par substances – légales européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire inter19) et d’antidépresseurs (multiet illégales – est
pliée par 11). Ces données provien-
monté en flèche
nent d’une étude originale menée
à la suite du plan
dans les eaux usées de la ville (1).
Des chercheurs de l’Université
européen de 2010
national) – et singulièrement l’Allemagne. L’usage de nombreuses
substances – légales et illégales –,
en particulier les psychotropes et
nationale et capodistrienne d’Athènes ont
les antidépresseurs, est monté en flèche à la
étudié méthodiquement les manifestations
suite du plan européen de 2010. En juil-
de l’« angoisse quotidienne » décrite par le
let 2018, selon Eurostat, le chômage atteignait
premier ministre Alexis Tsipras (2). Chaque
19 % de la population active (après un pic à
semaine, de 2010 à 2014, Nikolaos Thomai-
27,8%, en août 2013); les dépenses publiques
ont été réduites, les impôts augmentés. En
* Chimiste et physicien tunisien.
2019, les pensions de retraite seront diminuées (de 18%), pour la douzième fois (3).
Bibliographie
Moins de soins, plus d’expédients
COLLECTIF, Dictionnaire des drogues
MICHAEL MOSS, Sucre, sel et matières grasses.
Les chercheurs ont également observé une
et des dépendances, Larousse, Paris, 2009.
Comment les industriels nous rendent accros,
Calmann-Lévy, Paris, 2014.
augmentation de la consommation des
Ce dictionnaire de référence passe en revue
les substances illicites (cannabis, héroïne,
cocaïne, etc.) mais aussi les drogues licites
(tabac, alcool...) et les addictions sans
drogue (jeux, Internet, sexe, etc.). Il réfléchit
également aux mécanismes des
dépendances, aux pratiques addictives et à
la place des drogues dans la société.
Comme le révèle cette enquête très
documentée, l’industrie agroalimentaire
consacre des millions de dollars à trouver
la combinaison entre graisses, sel et sucre
qui sera la plus apte à rendre dépendants
les consommateurs et à conquérir davantage
de parts de marché.
ARNAUD AUBRON, Drogues Store, Don Quichotte,
JEAN-FRANÇOIS BOURG ET JEAN-JACQUES GOUGUET,
Paris, 2012.
La Société dopée. Peut-on lutter contre le dopage
sportif dans une société de marché ?, Seuil, Paris, 2017.
Sous-titré « Dictionnaire rock, historique et
politique des drogues », cet ouvrage propose
une approche décalée de l’univers des
drogues au travers de multiples entrées
thématiques – de A comme «Abstinence » à Z
comme « Zoo », en passant par « Café », etc. –,
au croisement de la médecine, de l’histoire
culturelle et des politiques publiques.
Économistes hétérodoxes, les auteurs
montrent comment le sport professionnel,
organisé autour de la compétition généralisée
et du culte de la performance, piliers
de la société de marché, engendre
mécaniquement le dopage, « conséquence
des conditions du travail sportif ».
médicaments destinés au traitement de l’hypertension, des ulcères et de l’épilepsie (4). À
l’inverse, la présence des antibiotiques et des
anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS)
a baissé, vraisemblablement du fait des
coupes draconiennes dans les dépenses de
santé et de la chute du pouvoir d’achat. Ainsi,
pour les anti-inflammatoires de la famille
des acides fénamiques (comme Ponstyl ou
Niflugel en France), on a observé une baisse
vertigineuse (divisés par 28). Le budget de la
santé publique a été plafonné à 6 % du produit intérieur brut (PIB), selon leur étude,
celui de l’hôpital public amputé de 26 %
entre 2009 et 2011, et les achats de médica-
12 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 10:57 Page13
ments sont passés de 4,37 milliards d’euros en 2010 à 2 milliards d’euros en 2014.
Dans le même temps, l’équipe
de Thomaidis a mis en évidence
un doublement des niveaux de
méthamphétamine illicite (drogue psychostimulante, très addictive, neurotoxique, appelée
speed, meth ou crystal meth).
Celle-ci est associée à une substance locale bon marché (de type
drogue de rue : hallucinogène,
stimulant) appelée « sisa » et
appréciée des marginaux. Les
drogues euphorisantes, cocaïne
et cannabis, n’ont pas suivi une
tendance claire, mais connaissent des pics de consommation
en fin de semaine. La consommation d’ecstasy (MDMA), cependant, a fortement augmenté.
Pour Thomaidis, ces résultats
suggèrent que la santé de la
population en Grèce, et en particulier sa santé mentale, s’est fortement détériorée au cours de
cette période. Si ce type d’analyses n’est pas nouveau (5), son
équipe est la première à mener
un travail sur une aussi longue
période, sur une population aussi
importante, et à avoir analysé
autant d’échantillons. Son constat
est sans appel : « Tous les indicateurs socio-économiques sont fortement corrélés avec la somme des
antidépresseurs et des benzodiazépines. Le chômage, l’aggravation de la situation économique
et l’impact du fort endettement
des gens peuvent provoquer des
problèmes de santé mentale ou
les accentuer. »
■
(1) Nikolaos S. Thomaidis et al., « Ref lection of socioeconomic changes in wastewater : Licit and illicit drug use
patterns », Environmental Science and Technology,
vol. 50, n° 18, Société américaine de chimie, Washington,
DC, 2016.
(2) Alexis Tsipras : « Donnons un nouvel élan à la croissance
européenne », Le Monde, 15 juin 2017.
(3) Helena Smith, «Greece will avoid default after bailout deal
- but faces more austerity», The Guardian, Londres, 2 mai 2017.
(4) Katherine Gammon, « Drug use in Athens rose dramatically after economic crisis », Chemical & Engineering
News, vol. 94, n° 37, Washington, DC, 19 septembre 2016.
Akatre ///// Image créée pour le lieu
artistique pluridisciplinaire Mains
d’Œuvres, Saint-Ouen, 2009
(5) Cf. Christian G. Daughton, « Illicit drugs in municipal
sewage », « Pharmaceuticals and care products in the environment », ACS Symposium Series, vol. 791, Société américaine de chimie, 2001.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 13
Denis Darzacq ///// « La Chute no 3 », 2006
CITÉS EN DÉSHÉRENCE, DEAL EN ABONDANCE
élections législatives. Les candidats en lice
Au début des années 1990, des quartiers populaires deviennent les places fortes
feignent la surprise. Surtout, ils refusent
du trafic de drogue. Celui-ci s’enracine d’autant mieux qu’il constitue une manne pour
d’envisager le fait que les drogues ont fait
des populations frappées par la précarité et le chômage, en particulier
les jeunes. Placés en première ligne, les travailleurs sociaux sont dépassés,
et les familles se taisent. Certaines, cependant, refusent de baisser les bras.
leur nid dans les quartiers de la commune,
rangeant cette saisie au rang d’un simple fait
divers. « Les hommes politiques ne veulent pas
parler de drogues car ils estiment que le fait
d’en discuter, c’est admettre leur existence et
PAR HACÈNE BELMESSOUS *
n mars 1993, la police saisit à Vaulx-en-
donc considérer les actions qu’ils ont entre-
Velin (en banlieue lyonnaise) 750 kilos
prises comme des échecs. C’est pourquoi ils
de haschisch. Acheminée par camion,
continuent d’éviter le sujet en le présentant
la marchandise provenait du Maroc. La prise
comme un épiphénomène », assure alors un
fait l’effet d’une bombe dans la cité. Elle sur-
travailleur social de Vaux-en-Velin (1).
E
vient au beau milieu de la campagne des
L’importance de cette prise policière, ajoutée à la multiplication des overdoses par
* Journaliste.
14 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
héroïne constatées, apporte à l’époque la
AGENCE VU
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:54 Page14
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 10:58 Page15
preuve que l’Est lyonnais est devenu un lieu
visitent une fois par jour leurs lieux de vente
privilégié du trafic de drogue. Jusqu’en 1987-
à bord d’une Mercedes, d’une Audi ou autre
1988, ces banlieues ne tiraient que sur une
grosse voiture allemande et, tels des
substance : le shit. Acquise pour une centaine
proxénètes, s’assurent que les revendeurs
de francs (15 euros) la barrette, elle se fumait
sont à leur poste. Ces chefs n’habitent pas en
en bande, dans les caves des immeubles, à
banlieue. Grâce à leurs hauts revenus, ils
l’abri des regards. Son commerce était
achètent des appartements dans des quar-
davantage l’affaire de quelques individus
tiers bourgeois. « Les dealers ne vivent jamais
que de réseaux savamment organisés. Les
sur les lieux de leur commerce parce que c’est
drogues dures, tenues par des gangs mafieux,
pas leur monde », souligne, railleur, un ani-
étaient commercialisées à Lyon. Les Ter-
mateur du Mas-du-Taureau. Sur le terrain,
reaux, dans le premier arrondissement, ali-
ils sont relayés par les jeunes gagnés à leur
mentaient la clientèle bourgeoise de la ville.
cause. À la fois consommateurs et vendeurs,
La place du Pont, secteur populaire du troi-
ces derniers préfèrent aux caves ou aux
sième arrondissement, était le point de
allées d’immeubles d’autres lieux de rencon-
départ du second trafic. Lorsque la ville
tre pour se livrer au trafic. « Les centres
décida de réhabiliter la place, les familles
sociaux, les MJC [maisons des jeunes et de la
« lourdes » de ce lieu furent déplacées en
culture], les maisons de quartier, tous les lieux
direction de trois communes de l’est du
publics sont devenus leur point de deal. Para-
département : Vénissieux, Bron et Vaulx-en-
doxalement, ce sont pour eux des espaces plus
Velin. Sollicité auparavant pour les accueillir,
sûrs », témoigne un autre animateur.
l’opulent Ouest lyonnais les avait repoussées.
Le produit des ventes est difficile à évaluer.
Les sommes récoltées sont généralement
Un salaire à la clé
blanchies, grâce à l’acquisition de commerces
Avec les individus, c’est tout un marché
en tout genre (restaurants, bars, laveries, etc.).
qu’on déménageait. En quelques mois, les
Une partie des fonds est parfois destinée aux
dealers recréaient leurs réseaux de vente en
actions de bienfaisance en faveur des enfants
s’appuyant sur plusieurs quartiers de ce
et des adolescents des quartiers. Et ces
sous-département : le Mas-du-Taureau, la
bonnes actions, émanant de trafiquants, sont
Thibaude et Écoin-sous-Lacombe à Vaulx-
relatées avec admiration par ces mineurs qui
en-Velin, la cité Tase et le Terraillon à Bron,
les évoquent tels de nouveaux pères.
le Charréard et les Minguettes à Vénissieux.
Face à ce fléau, les travailleurs sociaux
Autant de sites qui regroupaient des popula-
apparaissent désorientés et démunis. « On en
tions percevant l’ensemble des prestations
parle tous les jours, de la drogue. C’est même
familiales et où les gangs n’ont rencontré
devenu un sujet inévitable. Mais que faire ? On
aucune difficulté pour se trouver des alliés
ne lutte plus contre des
parmi les jeunes. Le taux élevé de chômeurs
jeunes qui fument du shit.
L’Est lyonnais s’est retrouvé quadrillé
dans ces cités, jusqu’à 50 % parfois, a consti-
L’adversaire est, cette fois,
par des trafiquants qui ont réussi
tué leur premier atout. Sans diplôme ni qua-
une fantastique machine
à monter un formidable circuit
lification, les jeunes sont les premières vic-
de guerre qui a ses pro-
d’économie parallèle
times de l’irrésistible ascension du chômage.
pres règles », déclare un
Beaucoup n’ont jamais travaillé. C’est pour-
intervenant vaudais. Et de souligner que les
quoi, lorsque les chefs de gang leur ont pro-
drogues « ont complètement transformé les
posé un « boulot » de revendeur avec un gros
banlieues et les comportements des jeunes.
« salaire » à la clé, ils ont foncé.
Avant,
ils
se
cachaient
pour
fumer.
L’Est lyonnais s’est retrouvé quadrillé par
Aujourd’hui, ils le font n’importe où, devant
ces trafiquants, qui ont réussi à monter un
tout le monde.» Signe révélateur de cette crise,
formidable circuit d’« économie parallèle ».
les éducateurs de prévention désertent le ter-
Au sommet de la pyramide, les gros bonnets,
rain, se terrant dans des bureaux ou dans des
en général des clandestins. La trentaine, ils
réunions au cours desquelles ils théorisent
une banlieue dont ils ne connaissent plus les
(1) Les personnes rencontrées au cours de cette enquête, à
l’exception d’une seule d’entre elles, ont toutes désiré
conserver l’anonymat. La drogue est un sujet qui, certes,
inquiète mais qui aussi effraie.
réalités. « Il n’y a plus d’éducateurs dans le
quartier du Mas-du-Taureau depuis bientôt
trois ans », regrette alors un animateur.
☛
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 15
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:54 Page16
à lui dire. » Cette confidence d’un animateur
CITÉS EN DÉSHÉRENCE, DEAL EN ABONDANCE
traduit amplement le décalage croissant
À Vaulx-en-Velin, à Bron, à Vénissieux, les
Sans statut, les animateurs sont aussi sans
animateurs sont les seuls acteurs sociaux
armes pour contrecarrer la marche des dea-
À l’impuissance des travailleurs sociaux
présents au pied des immeubles. Ils sont
lers. Très souvent, ils connaissent les jeunes
s’ajoute celle des familles. Traumatisées par
dans
d’origine
revendeurs, qu’ils ont vus grandir,
maghrébine, peu qualifiés, souvent issus du
grande
majorité
puis sombrer dans la galère. « On
« On en parle tous
finalement couronnée par un
quartier dans lequel ils travaillent. Les
ne peut pas les balancer aux flics,
les jours,
retour au pays, découragées par les
municipalités les ont engagés en supposant
c’est impossible. Le problème, c’est
que leur identification au même groupe que
qu’on ne peut pas non plus les rai-
celui des jeunes en difficulté facilitera leur
sonner. On leur a tellement fait de
C’est même devenu
action. La persistance des problèmes et l’ins-
morale qu’ils en sont gavés pour la
un sujet inévitable.
« Elles ont peur pour leurs enfants.
tallation rapide des gangs mafieux ont
vie. Même les discours alarmistes
Mais que faire ? »
Elles ont aussi honte de dire qu’ils se
révélé la simplicité de ce raisonnement. Et
sur les drogues dures et les risques
l’on observe chez eux un « ras-le-bol » crois-
mortels qui découlent de leur consommation
sant qui prend corps chaque jour. « On en a
ne leur font pas peur. Quant aux critiques
Ce déchirement rend les parents aphones.
marre d’être au front. On ne veut plus inter-
qu’on leur fait des dealers qui s’enrichissent
Ainsi, lorsqu’un de leurs enfants rentre avec
venir par rapport à une identification mais
sur leur dos, elles leur passent par-dessus la
des objets de valeur, ils ne le questionnent
davantage par rapport à une probléma-
tête. Quand un jeune te dit que grâce à ces
pas. S’il a des liasses de billets dans la poche,
tique », dénonce une animatrice.
types il vit beaucoup mieux, tu ne trouves rien
ils ne l’interrogent pas. « Ce sont les mères qui
Denis Darzacq ///// « La Chute no 16 », 2006
16 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
une immigration qui ne sera pas
de la drogue.
échecs scolaires et professionnels
de leur progéniture, elles sont
prises dans l’étau du désarroi.
droguent. Il y en a même qui se voilent cette réalité », lâche une adolescente.
AGENCE VU
leur
entre ces jeunes et la société.
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:35 Page17
vivent seules qui ferment souvent les yeux. Il
faut les comprendre, elles ont peu de ressources. Pour elles, ce fric ramené par un de
Mortel engrenage
leur fils, c’est comme une bouffée d’air », tente
d’expliquer un psychologue.
Il faut toutefois tempérer ce constat. Ainsi,
dans le quartier des Flamants, situé dans le
nord de Marseille, une association créée au
À partir de la fin des années 1970, l’héroïne se diffuse en masse dans
les quartiers populaires français, bientôt confrontés à une épidémie
de toxicomanie, comme le raconte un ouvrage de référence consacré
à la question.
début des années 1990 tente à l’époque un
pari encore unique en France : réduire l’influence de la drogue dans la cité. Des mères
de famille, les Amies de l’espoir, se réunissent
chaque mardi après-midi dans une salle du
centre social du quartier. Autour d’une table,
ces femmes, dont la plupart ont perdu un,
voire deux enfants, essaient de « casser le
silence ». À leur tête, Mme Hadda Berrebouh,
une Algérienne qui habite aux Flamants depuis
leur construction en 1972. « Ç’a été un gros
travail pour faire venir les mamans. Aujourd’hui, elles viennent plus facilement, elles parlent, elles se posent des questions sur l’avenir
de leurs enfants. Elles sont très soucieuses de
ce qui leur arrive », déclare-t-elle alors. Dans
cette cité de trois mille âmes, le premier décès
par overdose date de l’année 1985. « C’était un
jeune qui avait 22 ou 23 ans. Sa disparition
nous avait surprises et choquées, car on ne
l’avait pas comprise », se souvient-elle.
Ici, il n’y a rien pour les jeunes
Depuis, d’autres victimes ont été dénombrées. « Beaucoup disent que c’est à cause du
chômage, que les jeunes n’arrêtent pas de
tourner. Il y en a qui disent que c’est parce
qu’il n’y a pas assez de dialogue entre les
parents et leurs enfants. C’est difficile de donner la bonne raison. Ce qui est sûr, c’est qu’ici
il n’y a rien pour les jeunes. Il y en a qui ne
quittent jamais la cité. Ils n’ont dû voir le
Vieux-Port qu’une ou deux fois dans leur vie. »
L’association finance donc les voyages de
jeunes désireux de quitter les Flamants
comme pour mieux se préserver. La recette
n’est cependant pas toujours miraculeuse.
« Un jour, explique Mme Berrebouh, un jeune
héroïnomane est venu nous demander de
l’aide. Il avait assisté à plusieurs de nos réunions en compagnie de ses parents. Il nous
raconta ses souffrances et combien il étouffait
ici. Il rêvait d’Algérie. On lui a payé son voyage.
Il est resté un mois là-bas. Quelques semaines
après son retour, il est mort d’une overdose. »
’héroïne est apparue dans certaines communes de la banlieue parisienne
à partir des années 1976-1977, lorsque « quelques grands de la cité ont commencé à la ramener pour ceux qui étaient plus jeunes ». Elle n’était pas visible
comme à Belleville, Pigalle, rue Montmartre, l’îlot Chalon, ou encore de façon
moins médiatique, aux portes de Paris, à Vanves, Malakoff, Sèvres. Mais on
peut en déduire qu’elle a progressé par capillarité à la fin de cette décennie,
avec des points de fixation : dans le nord, dans les cités du Luth et du Port à
Gennevilliers et le quartier des Mourinoux à Asnières ; dans le centre, à la
Défense, au Petit Nanterre, aux Canibouts ou à la cité des Marguerites ; dans
le sud, dans les cités U d’Antony et des Tertres à Bagneux.
L
Certains de ces micro-quartiers sont depuis les années 1950, avant même
la construction des HLM, des lieux de mauvaise réputation où se côtoient biffins, ferrailleurs, petits voyous, prostitués, etc. Ils comprennent aussi des
bidonvilles dont les habitants seront relogés dans ces cités. Vingt ans plus
tard, ce ne sont plus des bars clandestins mais des lieux où l’on se shoote et
où l’on deale qui perturbent la vie quotidienne. Ces détails de la continuité
historique seraient anecdotiques si l’ambiance des quartiers et les relations
entre les habitants, les familles, les groupes de pairs ne s’étaient pas dégradées
avec la montée du chômage, le rejet de la condition ouvrière des pères, le discrédit des familles.
La circulation de produits, de masses d’argent considérables, d’usagers,
transforme les rapports sociaux. « Au début, les mecs qui ont ramené la “came”
n’étaient pas des toxicos, c’était ceux qui étaient les plus malins : ils ont compris
qu’il y avait de l’oseille à prendre. Et c’est eux qui ont empoisonné tout le
monde !» La démultiplication de l’offre par l’autofinancement de la consommation et les effets de la répression rendent le deal plus visible dans les
années 1982-1983. Les années 1980 correspondent à l’explosion des lieux de
[revente] (...). Le rayon d’action du marché s’élargit en quelques années aux
autres départements, en Seine-Saint-Denis (Le Blanc-Mesnil, La Courneuve,
Saint-Denis, Bobigny, Bondy), dans les Yvelines (Mantes-la-Jolie, Sartrouville, Houilles) et le Val-d’Oise (Argenteuil, Sarcelles, Villiers-le-Bel). Dans
certaines cités, racontent certains, « ça venait de partout et 24 heures sur 24,
jour et nuit, ça tournait ». Astrid54
Les parents sont dépassés par la situation, pas informés des dangers, sans
recours, sans tiers. Ils tentent de sauver les enfants qui ne sont pas « accros »,
les envoient au pays, lorsqu’ils n’invoquent pas le mektoub (destin). Les structures de prévention et d’accueil font défaut, les projets étant jugés trop coûteux. (...) Toute une génération a été prise dans cet engrenage mortel. Un tel
processus fera sentir ses effets bien au-delà des années 2000. Aujourd’hui
encore, les acteurs de cette histoire oubliée continuent de se voir à la morgue
et au cimetière...
Michel Kokoreff, Anne Coppel et Michel Peraldi (sous la dir. de), La Catastrophe invisible. Histoire
sociale de l’héroïne (extraits), Éditions Amsterdam, Paris, 2018.
Hacène Belmessous
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 17
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:36 Page18
Sylvie : Je viens d’un monde normal, d’un
monde « Bisounours », d’une famille normale, tu vois. La violence... même si j’ai vu
mon père alcoolique, je n’ai pas vu vraiment
de vraie violence, directe. Ma mère, c’est elle
qui nous a élevés. Mon père était électricien,
ma mère secrétaire de direction.
DT : La classe moyenne, quoi ?
Tout à fait. (...) [En 2010], j’ai commencé à prendre des drogues... enfin, on va dire dures, plus
ou moins, mais c’était des drogues festives. J’aimais bien la musique électronique, je sortais
beaucoup en festival, à l’étranger, tout ça. Et je
prenais du LSD, des tazes [de l’ecstasy]... [de la]
kétamine aussi [un anesthésique utilisé en
médecine humaine et vétérinaire]. Mais tu vois,
c’était des produits que je gérais, c’était juste
pendant la teuf [fête], quoi, en gros. En semaine
après, petit à petit, ouais, j’en prenais aussi.
Mais j’étais pas dépendante physiquement,
rien du tout. À part, si, le bédo [cigarette de
haschisch], que je fumais déjà en bande.
Le shit ou l’herbe ?
Le shit. L’herbe, ça me faisait tousser tout le
temps.
Tu travaillais en même temps ?
Ouais, je travaillais. À l’époque, je travaillais
dans le tourisme en tant que réceptionniste
dans un hôtel quatre étoiles, je parle plusieurs langues en fait. Je travaillais dans le
textile. Je travaillais dans la bijouterie : responsable boutique. Enfin, dans les assurances. Serveuse aussi...
Donc, tu avais plein de boulots, tu avais une
activité régulière...
Ouais, à l’époque, la coke, ça s’est fait comme
ça. Comme j’en prenais, je n’étais pas du tout
addict [dépendante]. Après j’ai commencé
aussi à avoir des potes qui la fumaient.
En soirée, en appartement ?
Voilà, en appartement, ouais, en after [soirée]
Akatre ///// Image créée pour l’agence Costume 3 Pièces, 2012
autour de teufs, tout ça. Donc du coup, je
savais même pas que c’était du crack. Je me
suis dit : « Bon... que je la sniffe ou que je la
Partir en fumée avec le crack
fume, qu’est-ce que ça peut changer ? Je vais
tester aussi. » J’ai suivi un peu le rythme.
Mais en fait, au début, c’était que de temps en
temps, tu vois. Après (...), c’était dès le matin.
En France, le crack, puissant dérivé fumable de la cocaïne, était consommé par 10 000
On commençait à prendre le petit déj et
à 20 000 personnes en 2010 (1). À l’origine baptisé « drogue du pauvre », il toucherait
après, voilà, il y a des gens comme moi, mal-
toutes les couches sociales aujourd’hui. À Paris, régulièrement chassés mais toujours
heureusement, qui sont accros de ça, donc
là, les plus précaires errent place Stalingrad, où le reporter radio Dillah Teibi, du site
Là-bas si j’y suis, a rencontré Sylvie, 44 ans, dépendante depuis huit ans. Extraits.
18 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
(1) Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:37 Page19
qui consomment ça pratiquement tous les
à ça, quoi. » Mais pareil, tu sais, le truc tout
jours (...). Au début j’avais encore ma vie, je
con : les gens qu’en ont marre d’aller travail-
sortais, je voyais mes vrais amis, ma famille,
ler tous les jours, cette routine-là, eh bien moi,
tu vois, j’allais danser.
j’aimerais bien l’avoir, pour te dire. Mais tu
Ta vie, aujourd’hui c’est quoi ? C’est tout tourné
vois, je suis incapable aujourd’hui toute seule
sur la consommation du crack ?
d’aller chercher un boulot, faire mon CV, tu
Ouais. J’essaye, enfin... mais alors là, vrai-
vois, faudrait un petit truc par connexion, tu
ment, au ralenti. Je suis enlisée dans ça. Si j’ai
vois. Ou un suivi. Qu’on m’accompagne, quoi.
pas ça, je suis déprimée aussi. Faut savoir que
Parce que le temps, il n’est pas suffisant. Entre
le corps, il s’habitue à ça, tout ça. Même
le temps, plus l’état dans
quand j’ai un truc à faire, des papiers, c’est
lequel t’es : pour être pré-
« Je suis incapable aujourd’hui toute
rare que j’aille le faire directement. Faut que
sentable, faire les trucs
seule d’aller chercher un boulot, faire
je gère ça, quoi.
correctement, enfin être
mon CV, tu vois. Faudrait un suivi,
Sylvie raconte alors qu’elle boit également, de
concentrée sur ce que tu
la sangria, de la bière « strong » à 8°, des
dois faire, c’est pas évi-
flasques de rhum ou de vodka – deux ou trois
dent, quoi. Donc avec ce produit, c’est un pro-
par jour – « pour avoir un équilibre, sinon
duit fort, hein ! Les premières taffes, on les a
après tu pars en parano », car « le produit ne
appréciées, on a toujours envie mais on n’a
qu’on m’accompagne, quoi. »
te met pas bien ». Elle dit consommer quoti-
jamais assez, tu vois. Et en fait, pourquoi ? Je
diennement plusieurs « galettes » de crack
sais pas : il y a quelque chose qui se passe
pour un montant de 80 à 100 euros, qu’elle
dans le cerveau quand même, je pense, non ?
finance en se prostituant, chaque jour, une ou
Si, si, c’est sûr, parce que c’est pas un manque
plusieurs fois, pour 15 euros « minimum » – le
physique, c’est pas physique du tout, c’est
prix d’une galette.
psychologique, tu vois. Et donc, c’est que ça
Sylvie : On le fait toutes. Pas toutes ! Moi je le
va pas là, déjà. La plupart, on a des problèmes
fais, c’est juste pour fumer mon crack. J’ai
psychologiques. La plupart, ils sont schizo-
commencé avec des dealers, comme ça. Et
phrènes, bipolaires, tout ce que tu veux. Il y a
après ils se passent le mot. Puis tu dis non,
tout. Il y a nettement moins de gens normaux
non. Puis quand t’as plus rien, voilà. Donc au
que de gens anormaux, on va dire. Moi y com-
début tu choisis les mignons, moi, je te le dis
prise, hein ! Moi y comprise.
franchement. Ceux qui te plaisent, puis après
tu fais la tournée, excuse-moi de parler
comme cela, mais j’assume. Et après malheureusement ce n’est pas que les dealers, et là
tu prends des risques (...). En gros, je dirais,
99 % des filles, elles se prostituent. Et les
mecs, en gros, ils volent. Dans les magasins,
ou pickpocket, ou des vélos, ou ceci cela. Tout
le monde fait à sa sauce. En tout cas, il faut
ramener l’argent. Tous les jours. Et ce qu’on
pense quand on se réveille, c’est quand
même gérer l’argent pour ça. Pour une
femme, on a notre corps au moins. C’est
rapide et tu vas pas voler quelqu’un au
moins. Tu prends d’autres risques (...). J’assume mais je suis pas fière du tout. Mais
aujourd’hui c’est ma vie (...).
Pourquoi tu fumes du crack ?
Je ne sais même plus aujourd’hui. Parce que
quand je prends d’autres produits, quand je
fume un joint, que je suis trop bien, je me dis :
« Ça coûte moins cher tout ça. Je suis trop
conne à fumer du crack. » Ou même quand je
Le site Là-bas si j’y suis (http://la-bas.org), animé par Daniel Mermet, diffuse un
dossier (textes, radio, dessins et vidéo) en ligne sur les drogues. Outre le reportage
radio en trois volets de Dillah Teibi place Stalingrad, où sont interrogés dealers,
consommateurs et responsables d’association, il propose des entretiens, avec le professeur João Goulão, addictologue, coordinateur des politiques antidrogues au Portugal, où l’achat, la détention et l’usage des stupéfiants ont été décriminalisés en 2000 ;
avec des policiers français qui militent pour la dépénalisation des drogues ; et les réactions politiques de la Mairie de Paris.
Ainsi, s’agissant du crack, on peut entendre le docteur en pharmacie Grégory Pfau
dire : « Les pistes qu’on a aujourd’hui [pour sortir du crack], c’est plutôt vers un accompagnement global : une dimension médicale, une dimension psychologique et une dimension sociale. Si on n’a pas ces trois pistes-là en même temps, on a du mal à obtenir des
résultats. Et aujourd’hui, c’est vrai qu’on est en déficit de moyens pour pouvoir mener les
trois de front. On a un réseau de centres de soins en ville, de centres de réduction des risques,
mais au niveau accompagnement psychothérapeutique, ou même des thérapeutiques
médicamenteuses, on n’a pas de réponses, spécifiques au crack. On traite juste les désagréments liés aux arrêts de consommation. On a peu de moyens médicaux. Et il en faut davantage au plan social (...) pour permettre un accompagnement des stratégies de santé. Ce
n’est pas parce qu’ils consomment des drogues, dans des usages les plus durs qui soient,
que [les consommateurs] n’ont pas de préoccupation de leur santé, bien au contraire. »
bois, je me dis : « Mais pourquoi je m’arrête pas
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 19
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:38 Page20
Akatre ///// Image créée
pour le lieu artistique
pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres,
Saint-Ouen, 2008
À GAZA,
LE COMPRIMÉ
DU DÉSESPOIR
Soumis au blocus instauré par Israël
en 2007, les habitants de la bande
de Gaza sombrent chaque jour un peu
plus dans la misère et le désarroi. Pour
combler leurs angoisses ou agrémenter
le quotidien, beaucoup d’entre eux
se « défoncent » au tramadol, un opioïde
facilement accessible sur le marché noir.
Les autorités de l’enclave palestinienne
tentent, non sans mal, de contrer
le trafic de ce narcotique.
Astrid54
D
epuis plus d’une dizaine d’années, un
son de la couleur caractéristique – le plus
médicament détourné de son usage
souvent rouge ou rose – des comprimés qui
initial et ingéré à des fins récréatives
circulent sous le manteau, le tramadol, par
par une partie de la population de Gaza,
sa consommation abusive, est devenu un
notamment les jeunes, inquiète les autorités
problème de santé publique dans la bande
sanitaires du petit territoire palestinien. Sur-
côtière dirigée par le Hamas, comme en
nommé faraoula (« fraise », en arabe), en rai-
témoigne la campagne de sensibilisation
20 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 14:20 Page21
lancée il y a cinq ans par le gouvernement.
siège militaire imposés à la bande côtière par
Une loi érigeant le narcotrafic au rang de
Tel-Aviv, en représailles à la prise de contrôle
menace nationale, et ciblant essentiellement
de Gaza par le Hamas, en juin 2007, aux
la vente illicite de tramadol, a même été édic-
dépens de son rival du Fatah. Fin 2008, selon
tée en 2016. Les ravages causés par cette
les estimations – parmi les rares disponi-
drogue qui affecte le système nerveux cen-
bles – du professeur Mazen Al-Sakka, phar-
tral constituent un défi de plus pour une
macologue à l’université Al-Azhar de Gaza,
population qui a déjà subi quatre
30 % des hommes de l’enclave
guerres de la part d’Israël en l’es-
La consommation
pace de huit ans (2006, 2008-
de tramadol
prenaient du tramadol de façon
2009, 2012 et 2014) et doit faire
a explosé depuis
régulière, tandis que des milliers
face à une situation humanitaire
la mise en place
d’entre eux y étaient dépendants (1),
catastrophique.
du blocus total et
sans compter les consommatrices,
Conçu par un chimiste allemand en 1962, puis mis sur le marché en 1977 par le groupe phar-
du siège militaire
israélien
palestinienne âgés de 14 à 30 ans
dont le nombre est difficile à évaluer. On recensait à l’époque un million et demi d’habitants à Gaza,
maceutique Grünenthal, le tramadol est un
contre deux millions aujourd’hui, parmi les-
puissant analgésique dérivé de l’opium, pres-
quels 70 % ont moins de 30 ans.
crit généralement pour lutter contre les dou-
De fait, la toxicomanie au tramadol semble
leurs articulaires et musculaires. Utilisé à
s’être ancrée durablement dans la société,
forte dose, il possède des vertus euphori-
comme le souligne un récent rapport du
santes et stimulantes. Mais ses effets secon-
ministère de la santé palestinien, qui évoque
daires peuvent s’avérer très dangereux – trou-
un « usage abusif et à grande échelle » de
bles du sommeil, dépression, problèmes
l’opioïde dans la bande de Gaza (2). L’isole-
rénaux ou intestinaux, lésions neurolo-
ment du territoire, les attaques récurrentes
giques, etc. – et provoquer une importante
de l’armée israélienne, le chômage massif
addiction.
– plus de la moitié des actifs et 65 % des
jeunes sont sans emploi –, l’absence de pers-
Très populaire parmi les jeunes
pectives d’avenir sur les plans politique et
Il est apparu dans la bande de Gaza au milieu
social sont autant de facteurs qui expliquent
des années 2000, sous l’appellation com-
le recours à la drogue en guise d’échappatoire.
merciale Al-Tramal. Administré à l’origine
D’après une enquête
dans un cadre postopératoire, pour soulager
conduite en 2016 par le
en particulier les Gazaouis blessés lors d’at-
journal en ligne Al-Moni-
un consommateur fréquent de cette
taques ou de bombardements menés par
tor, à l’appui de sources
drogue, et les usagers se déclinent par
l’armée israélienne, cet opioïde a rapidement
officieuses présentes sur
centaines de milliers
été adopté par de nombreux jeunes, séduits
le terrain, « quasiment
par ses propriétés narcotiques, pour « trom-
chaque foyer compte un consommateur fré-
per le désespoir ». Sa version générique,
quent de cette drogue », et les usagers se décli-
copiée en Chine et en Inde, qui abritent des
nent par « centaines de milliers » (3)...
Quasiment chaque foyer compte
laboratoires spécialisés dans sa fabrication,
Devant l’ampleur du phénomène, les auto-
contient un dosage de principe actif souvent
rités de Gaza ont interdit dès 2008 la vente
cinq fois plus fort (225 milligrammes) que la
sans ordonnance du tramadol. D’impor-
normale. Importée principalement depuis
tants stocks clandestins ont été saisis et les
l’Égypte voisine, où elle s’est répandue au
pharmacies réfractaires fermées. Cela n’a
point d’avoir supplanté le cannabis, elle est
pas suffi, pour autant, à en endiguer la
☛
aisément accessible sur le marché noir
gazaoui, à un prix oscillant entre 15 et 50 shekels (entre 3,50 et 12 euros environ) l’unité
– une somme importante, quand le salaire
mensuel dans la bande de Gaza plafonne en
moyenne à 400 dollars (environ 350 euros).
La consommation de faraoula a explosé
depuis la mise en place du blocus total et du
(1) Cf. «Besieged and stressed Gazans fall victim to black market painkiller», The Guardian, Londres, 15 décembre 2008.
(2) « Illicit drug use in Palestine : A qualitative investigation », Palestinian National Institute of Public Health
(PNIPH), ministère palestinien de la santé, Ramallah,
novembre 2017.
(3) Shlomi Eldar, « Is Gaza facing an opioid epidemic ? »,
Al-Monitor, 5 août 2016.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 21
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:38 Page22
À GAZA, LE COMPRIMÉ
DU DÉSESPOIR
Les appâts de « Madame Courage »
circulation. Les tunnels de contrebande souterrains qui ont fleuri entre Gaza et l’Égypte
après l’instauration du blocus israélien,
pour approvisionner la bande côtière en
marchandises de tout type, ont également
servi à acheminer des quantités importantes
d’opioïdes – au plus fort du trafic souterrain,
près d’un demi-million de comprimés
Un médicament destiné à traiter la maladie de Parkinson est
fréquemment utilisé comme euphorisant par la jeunesse algérienne.
E
n mars 2015, la direction générale de la sûreté nationale algérienne
organise à Alger un séminaire sur l’aggravation du trafic de drogue
dans le pays. Les chiffres fournis témoignent de la gravité du problème. En
étaient revendus chaque jour sur le territoire
2014, les services de sécurité ont saisi 135 tonnes de résine de cannabis et
palestinien (4).
800 000 comprimés de psychotropes tout en procédant à l’arrestation de
plus de 12 000 personnes, la grande majorité d’entre elles étant de jeunes
Un seul centre de désintoxication
La plupart des tunnels ont été détruits
en 2014 et 2015 par l’armée égyptienne, qui
adultes ou des adolescents (85 %). Un intervenant lance un cri d’alarme :
« Madame Courage tue notre jeunesse. »
contrôle le point de passage de Rafah, au sud
Madame Courage ? C’est à la fin des années 1990, alors que l’Algérie sort
de la bande de Gaza. Mais certains sont tou-
peu à peu de la guerre civile, que cette expression apparaît. Elle désigne
jours en activité, tandis que d’autres modes
une substance prise par les forces spéciales de l’armée pour trouver la force
d’acheminement ont été élaborés. En jan-
d’aller au combat contre les maquis islamistes. Il s’agit, le plus souvent, de
vier 2017, les autorités du Hamas annon-
l’Artane, un trihexyphénidyle fréquemment utilisé pour lutter contre la
çaient ainsi avoir saisi en un mois autant de
maladie de Parkinson, mais dont l’association avec l’alcool ou d’autres pro-
pilules de tramadol qu’au cours de toute l’année 2016, pour un montant évalué à 2 millions de dollars (1,7 million d’euros). Le
duits (amphétamines, cannabis ou benzodiazépines) génère un sentiment
d’euphorie et favorise le passage à l’acte violent.
22 octobre dernier, ce sont encore près d’un
Dans son livre-témoignage La Sale Guerre (La Découverte, 2001), l’ancien
million et demi de comprimés, interceptés
sous-officier Habib Souaïdia raconte comment cette substance désinhi-
depuis le début de l’année 2018, qui ont été
bante crée un sentiment d’invulnérabilité et de surpuissance chez celui qui
brûlés par la brigade antidrogue de Gaza. En
mars 2017, par ailleurs, soucieux d’apporter
une réponse musclée au trafic de stupéfiants
la prend. Plus important encore, elle provoque aussi l’amnésie – ce qui peut
s’avérer bien utile quand on a commis des actes sanglants.
sur son territoire, le Hamas a condamné à
Depuis la fin de la « décennie noire » (1990-2000), l’usage de l’Artane,
mort deux dealers – une première –, les tra-
appelé aussi « ecstasy du pauvre », s’est répandu dans toute la jeunesse
fiquants étant désormais passibles de la cour
algérienne, dont une partie chante ses louanges dans les stades : « Nous ava-
martiale et non plus traduits devant des tribunaux civils.
Malgré la « guerre totale à la drogue »
lerons Madame Courage et nous aurons la force de traverser la mer [pour
fuir l’Algérie]. » Aucune étude globale n’a été menée sur les conséquences
décrétée par le mouvement islamiste, le tra-
de l’usage de cette drogue, notamment chez les militaires. Mais, de manière
madol continue de sévir parmi la population
régulière, des psychiatres ainsi que la Fondation nationale pour la promo-
de la bande côtière, qui ne compte qu’un seul
tion de la santé et le développement de la recherche (Forem) tirent la son-
centre public de désintoxication, pourvu
nette d’alarme en mettant en cause des réseaux mafieux liés à des phar-
d’une douzaine de lits. « La consommation de
maciens indélicats ou à des laboratoires étrangers peu regardants quant à
drogue est encore pire maintenant », affirmait
l’identité de leurs clients.
même l’été dernier un usager « accro » à
l’opioïde, pour qui « l’aggravation du pro-
Sorti en 2015, le film Madame Courage, du cinéaste Merzak Allouache,
blème de la toxicomanie est liée directement
décrit avec justesse l’itinéraire d’un jeune drogué vivant dans l’Ouest
à la détérioration de la situation à Gaza » (5).
algérien. Dans un polar du même nom publié en 2012, l’écrivain Serge
Olivier Pironet
Quadruppani met en scène en France et au Maghreb une intrigue mêlant
le trafic de cette drogue, des réseaux islamistes et les services secrets
(4) Ibid.
(5) Cité in « Gaza’s opioid crisis : Desesperate Palestinians
under brutal siege turn to drugs », The National, Abu Dhabi,
25 juin 2018.
22 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
algériens.
Akram Belkaïd
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:54 Page23
LE PAYS DE LA BARBARIE ORDINAIRE
de chair convulsée. Les tueurs accomplissent
Au Mexique, les actes de torture, les massacres et les disparitions se sont multipliés
leur tâche en quelques secondes et montrent
dans le sillage du narcotrafic au fil des ans. Une violence extrême à laquelle
à la caméra la tête tranchée de la victime. Le
l’État n’est pas étranger, comme l’ont dénoncé plusieurs organisations. Invité
cou dégouline de sang. Les images se dissolvent dans un fond noir. Le silence s’installe ;
à en regarder des images lors d’une émission politique, l’écrivain Sergio González
l’épreuve est terminée. (...)
Rodríguez témoigne de ce que lui inspire cette éprouvante réalité.
J’ai rapporté dans mon livre L’Homme sans
tête (1) une entrevue avec un sicaire spécia-
Denis Darzacq
et Anna Lüneman /////
« Double mix no 62 »,
France, 2015
L
orsqu’un fait violent brise le quotidien
lisé dans les décapitations. Nous avions pu
d’une personne, il se produit une « ana-
nous rencontrer par le biais d’un intermé-
morphose », dans le sens où sa vie est
diaire que tous deux nous connaissions. Le
altérée et où une modification perverse de la
résultat est un témoignage saisissant sur les
réalité s’impose : la chute dans l’abjection.
usages rituels de la violence sous la protec-
(...) En 2015, la guerre contre le trafic de
tion de la Santa Muerte, un culte populaire
drogue au Mexique avait fait entre 70 000 et
adopté par des trafiquants de drogue, des
120 000 morts et disparus (l’incertitude sur le
militaires, des criminels, des marginaux et
chiffre fait partie intégrante du problème).
des pauvres dans les zones périphériques du
Chacune de ces victimes donne à la notion
pays. Dans le cas précis de ce sicaire, comme
d’anamorphose sa signification particulière.
lui-même me l’a raconté, après la décapita-
La torture que j’observe avec attention [sur
tion, un échantillon de sang est recueilli dans
l’écran] n’a rien à voir avec la littérature : je
un flacon comme offrande pour la cérémo-
suis le témoin d’un rituel barbare qui a pour
nie dite « à la Santa Muerte », en compagnie
but de propager un état de panique et d’exhi-
du chef du groupe criminel.
ber une suprématie vengeresse. Je reste
En octobre 2014, dans un kiosque à jour-
impassible. Dans la scène projetée, les
naux, je tombe sur une revue qui annonce en
sicaires décapitent la victime avec une tron-
« une » : « Âmes sensibles s’abstenir ». Je me
çonneuse ; son corps n’est plus qu’une masse
procure un exemplaire et, une fois à mon
bureau, la revue ouverte devant moi, je
contemple les images de violence extrême
* Essayiste. Ce texte est adapté de « La violencia extrema : yo
dentro », publié par la revue espagnole Carta (2015).
qui s’étalent dans ses pages.
Têtes tranchées alignées sur le capot
Ciudad Juárez, État de Chihuahua : trois
hommes et une femme gisent morts au bord
d’une avenue, entourés par les médecins
légistes. Cuernavaca, État de Morelos : un
homme est étendu sur le sol, le visage et les
mains attachés avec du ruban adhésif, ses
mains jointes semblant imiter le geste de la
prière. Uruapan, État de Michoacán : sur le
flanc d’une montagne, près d’une route, une
dizaine de corps ensanglantés forment une
sorte de tumulus. Culiacán, État de Sinaloa :
sur un escalier près d’un trottoir, deux
hommes ont été retrouvés abattus ; leur posture indique qu’ils ont tenté de fuir, et leur
chair a été déchiquetée par des balles de gros
calibre. Boca del Río, État de Veracruz :
AGENCE VU
PAR SERGIO GONZÁLEZ RODRÍGUEZ *
☛
(1) Sergio González Rodríguez, L’Homme sans tête, Passage
du Nord-Ouest, Albi, 2009.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 23
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 10:09 Page24
1. L’exécution d’au moins quinze per-
LE PAYS DE LA BARBARIE ORDINAIRE
sonnes dans un prétendu affrontement entre
une vingtaine d’hommes et de femmes ont
vingt-deux délinquants supposés et l’armée
été exécutés ; ils ont été retrouvés sur une
mexicaine à Tlatlaya, État de Mexico, le 30 juin
avenue, nus ou à moitié déshabillés, les mains
et le 1er juillet 2014. L’enquête s’oriente vers
et les pieds liés par du ruban adhésif. Torreón,
la responsabilité présumée d’un officier et de
État de Coahuila : quatre têtes tranchées sont
trois soldats (sur les sept impliqués) ;
alignées sur le capot d’une voiture. Mérida,
2. L’enlèvement, la torture et l’assassinat
État du Yucatán : dans un amas de cadavres,
de six étudiants à Iguala-Ayotzinapa (2), État
des corps décapités se mêlent à d’autres enve-
de Guerrero, et la disparition de quarante-
loppés dans des couvertures; les tatouages des
trois étudiants les 26 et 27 septembre 2014,
victimes se confondent
œuvre de policiers et de criminels ayant des
avec les motifs des tissus.
complicités parmi les élus locaux.
La violence extrême des règlements
de comptes entre criminels et
Oaxaca, État d’Oaxaca :
3. Au cours de l’été 2014, quarante-six corps,
trafiquants est fortement liée à la sous-
la tête d’un homme a été
parmi lesquels ceux de seize femmes, ont été
culture de la violence de l’État
posée au milieu d’un pont
découverts lors du drainage d’un canal à Ecate-
piétonnier au-dessus du-
pec, État de Mexico, tout près de la capitale du
quel on lit un message menaçant à l’encontre
pays. En l’apprenant, les autorités ont tenté de
d’un groupe rival. Chair déchirée, sang qui
minimiser les faits ou de les passer sous silence.
coule, mutilations, abjection.
La violence extrême des règlements de
Sous la torture des forces armées
comptes entre criminels et trafiquants de
Chacun de ces cas présente des particularités
drogue est fortement liée à la sous-culture de
qui méritent d’être brièvement examinées.
la violence de l’État lui-même, qui suppose
Au Mexique, les forces armées ont l’habitude
corruption, inefficacité, ineptie et irrespon-
de pratiquer la torture et de violer les droits
sabilité.
humains, comme l’ont dénoncé diverses
Je réfléchissais à tout cela quand les
organisations internationales ou civiles. Un
médias ont rapporté presque simultanément
bataillon de soldats peut tirer sur un groupe
trois faits qui confirment l’ancrage de l’ana-
de présumés délinquants et faire croire que
morphose dans mon pays :
leur mort est la conséquence d’un affrontement ; il peut falsifier la scène du crime, placer des armes dans les mains des victimes,
Cocaïne ou « coke »
• Noms : érythroxyline (élément actif de la coca), benzoylméthylecgonine (principe actif de la cocaïne) ; appelée aussi « coco »,
« CC », « cesse », « schnouf », « poudre », « Caroline »...
• Origines et composition : alcaloïde extrait des feuilles du
cocaïer, un arbuste d’Amérique du Sud. Au moyen d’adjuvants chimiques, elle est transformée en pâte-base (ou basuco), puis en poudre blanche ou jaunâtre (chlorhydrate de cocaïne).
• Aspects : se présente sous forme de poudre ou de cristaux (on parle alors de « crack » ou
de « free base »).
• Modes de consommation : le plus souvent par voie nasale, mais aussi par injection intraveineuse ou fumée, parfois ingérée.
déplacer les corps et menacer de mort les
survivants ou les témoins. (...)
La mort violente donne surtout à voir le
spectacle de la barbarie que beaucoup veulent fuir ou qu’ils ne veulent ni regarder ni
entendre. On optera pour la censure, le
silence, le voile beau ou trivial posé sur la
cruauté, tel un précepte éthique et esthétique, ce qui revient à collaborer avec cette
barbarie en assurant sa perpétuation. (...)
Lors de l’enlèvement, du passage à tabac, de
la torture, de la disparition et de l’assassinat
• Effets : euphorie, élévation du rythme cardiaque, agitation, disparition de la faim et de
la fatigue, confiance en soi, excitation intellectuelle, désinhibition...
des étudiants d’une école normale de l’État de
• Risques : troubles du sommeil, irritabilité, dépression, paranoïa; à long terme, dépendance
physique et psychique en cas de consommation chronique, infarctus, dégradation des
muqueuses et de la cloison nasale, atteintes aux reins, au foie et au système respiratoire...
dragón a retenu mon attention. Ce jeune
• Prix au détail (France) : le gramme de cocaïne s’achète en moyenne entre 60 et 85 euros.
s’était mis à courir désespérément, pour tom-
• Usage (France) : par 1,1 % des 18-64 ans (2014). En 2018, 2,2 millions de personnes
l’avaient déjà expérimentée et 450 000 en consommaient au moins une fois par an. Décès
par complications : quelques dizaines par an.
ber finalement entre les mains d’autres poli-
Guerrero, le cas de Julio César Fuentes Monhomme, terrifié par les policiers qui tiraient
sur lui et ses compagnons à l’arme de guerre,
ciers. On a découvert son corps quelques
heures plus tard dans une zone industrielle
d’Iguala. On lui avait arraché un œil, on lui
24 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:55 Page25
avait arraché la peau du visage et il était mort
d’une fracture crânienne. L’anamorphose est
le rébus sauvage qui crée et signale la victime
et le victimaire : je t’arrache les yeux pour que
tu ne me voies pas, ni ne voies ce que j’ai fait
de toi, pour que toi-même tu ne puisses même
pas te voir à ton dernier instant, ni comprendre ce que je suis sur le point de te faire. Mon
anonymat est le tien, je te sépare de ton visage
et je te transforme en moi-même.
L’architecture abjecte du pouvoir
Depuis des années, il m’apparaît évident que
la vie publique mexicaine se déroule sous
l’architecture abjecte mise en place par ses
pouvoirs économique et politique. La crise
actuelle trouve sa genèse dans la modernisation de l’économie et de l’État des années
1980. Au début de l’année 1982, douze corps
ont été découverts dans le bassin principal de
la station d’épuration du fleuve Tula, dans
l’État d’Hidalgo, près de la capitale du pays.
Les victimes appartenaient toutes à un
réseau d’origine colombienne qui faisait du
trafic de cocaïne à Mexico tout en commettant des attaques à main armée dans des
banques. Sous la direction du chef de la police
de la ville, des agents ayant reçu le même type
de formation que la police fédérale ont arrêté
vingt délinquants. Ils en avaient libéré huit
contre de l’argent. Quant aux douze autres, ils
les avaient tabassés et torturés pendant plusieurs jours, avant de les exécuter et de jeter
leurs corps dans les eaux usées.
Trente ans plus tard, ce même modus operandi se répète jour après jour au Mexique.
Des dizaines de milliers de personnes, Mexirique centrale, ont disparu sans que les autorités
aient
établi
un
fichier
officiel.
Denis Darzacq
et Anna Lüneman /////
« Double mix no 4 »,
France, 2015
AGENCE VU
cains ou ressortissants d’autres pays d’Amé-
L’architecture abjecte du pouvoir attire ses
victimes, les soumet par avance, les plonge
gré les changements opérés récemment dans
l’État de Guerrero ; et, en 2015, on a appris
dans ses anfractuosités, les efface totalement
la police et la justice, des atrocités continuent
l’existence de soixante cadavres en état de
sans qu’il reste, la plupart du temps, la moin-
de se produire. L’impunité projette sa lumière
décomposition dans un crématorium laissé à
dre trace. La collusion entre l’appareil insti-
grise ou noire, et le non-respect des droits
l’abandon dans la ville d’Acapulco. À nouveau,
tutionnel et le crime organisé extermine tout,
humains est permanent (3).
ces deux événements nous obligent à repenser
y compris la mémoire. La découverte de qua-
La situation mexicaine ne relève pas d’un
et à dénoncer énergiquement la transgression
rante-six corps dans un canal de drainage
scénario qui opposerait les bons aux méchants,
de toutes les limites de la part de l’État et du
pendant l’été 2014 établit une certitude : mal-
les policiers aux voleurs. Tout l’État est impli-
gouvernement mexicains : leur permissivité et
qué, et la gravité des faits a une portée généra-
leurs négligences face au crime organisé, leur
tionnelle que les classes dirigeantes et même de
tolérance devant l’extermination. Au Mexique,
nombreux intellectuels préfèrent ignorer. (...)
depuis une dizaine d’années, une personne
(2) Lire Rafael Barajas et Pedro Miguel, «Au Mexique, le massacre de trop », Le Monde diplomatique, décembre 2014.
(3) Lire l’article page 82.
En 2014, une centaine d’ossements ont été
découverts dans des fosses clandestines dans
disparaît toutes les deux heures.
Sergio González Rodríguez
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 25
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 14:30 Page26
DANS LES ARCHIVES //// OCTOBRE 1989 //// PAR CHRISTIAN DE BRIE *
Aux sources du trafic...
la couronne d’Angleterre
C’est l’Europe expansionniste puis les États-Unis qui
Au XIXe siècle, le commerce mondial des stupéfiants naît
vont développer, avec les moyens de leur puissance
de la volonté de l’Angleterre victorienne d’asseoir de force
le trafic de l’opium en Chine. Depuis, les grandes puissances
industrielle, la production, le commerce et le trafic, à
l’échelle du monde, du tabac, de l’alcool, de l’opium (1), du
imposent leur ordre aux nations : d’un côté, les « bonnes
haschisch et même de la cocaïne, via la feuille de coca,
drogues » – tabac, alcool, psychotropes – produites au Nord ;
qu’un industriel français déverse à flots, mêlé au vin,
dans tout l’Occident jusqu’à la guerre de 1914-1918, avec
de l’autre, les « mauvaises » issues du tiers-monde.
la bénédiction spéciale du pape Léon XIII et les chaleureuses félicitations du futur maréchal Philippe Pétain.
epuis des millénaires, les hommes consomment
C’est l’Europe, l’Angleterre victorienne soutenue par la
des drogues, pour le plaisir qu’elles leur procu-
France, qui a imposé de force le libre trafic de l’opium en
rent. Sans en méconnaître les risques d’accou-
Chine, où l’usage n’en était pas répandu. En un demi-siècle,
tumance ni les dangers d’intoxication, les sociétés tradi-
des milliers de tonnes – six mille caisses en 1820, cent mille
tionnelles se sont appliquées à les apprivoiser, à en
en 1880 – achèvent de désintégrer le pays le plus peuplé
maîtriser l’usage en les intégrant dans leur culture, sou-
et le plus civilisé du monde. Sourde aux demandes de l’em-
mettant leur pratique occasionnelle à des règles et cou-
pereur, qui en prohibe l’importation et la consommation,
tumes plus ou moins contraignantes, un rituel religieux,
Sa Gracieuse Majesté, considérant « inopportun d’aban-
D
(1) La Régie indochinoise
de l’opium, qui finançait
jusqu’à 20 % du budget
de la colonie, est restée
en activité jusqu’en 1936 ;
la Régie des kifs et tabacs,
jusqu’en 1933 en Tunisie
et 1934 au Maroc.
Cf. Francis Caballero,
Droit de la drogue, Dalloz,
Paris, 1989.
médical ou convivial lié à certains événe-
tion ni maîtrise, la drogue provoque des
moderne de la drogue-
(2) Christian Bachmann
et Anne Copel, Le Dragon
domestique, Albin Michel,
Paris, 1989.
ravages. L’Europe en a fait l’expérience au
marchandise,
reconverties depuis dans des activités
XIXe siècle avant d’y entraîner le monde.
rouage du système
plus honorables. Au reste, rassurait le
En Angleterre et en France, le gin frelaté
économique mondial
premier ministre de l’époque, lord Pal-
(3) La première guerre de
l’opium a été déclarée et
conduite par l’Angleterre
en 1839, la seconde par
l’Angleterre et la France
en 1856.
(4) Le Dragon domestique,
op. cit.
(5) NDLR. La convention
internationale de l’opium,
signée à La Haye (PaysBas), le 23 janvier 1912,
marque la naissance
du contrôle mondial des
drogues. Ratifiée par
113 États le 30 mars 1961,
à New York, la convention
unique sur les stupéfiants,
quant à elle, unifie en
un seul texte l’ensemble
des règlements
internationaux.
ments de la vie sociale.
Lorsque les structures communautaires sont bouleversées et se décomposent, lorsque des substances toxiques
nouvelles sont répandues sans acclimata-
donner une source de revenus aussi
Des guerres
importants » (2), livre deux guerres à
de l’opium menées
l’empire du Milieu (3), force ses portes et
au XIXe siècle
se fait concéder Hongkong, restée depuis
par l’Europe date l’ère
et l’absinthe achèvent de détruire la fraction la plus misérable d’un prolétariat déraciné que le
la capitale de la mafia et du trafic asiatique, tandis que les vieilles compagnies
britanniques, toujours sur place, se sont
merston, « l’opium n’est pas plus meurtrier que l’alcool (4) ».
capitalisme triomphant a jeté des campagnes dans les
Ainsi les premières guerres de la drogue – dites guerres
sinistres cités industrielles. Le même alcool, en Amérique
de l’opium – ont-elles été engagées et gagnées par le plus
du Nord, tue plus d’Indiens que les « tuniques bleues ». Au
grand trafiquant de l’histoire contemporaine — non pas
milieu du siècle, les chimistes allemands, tirant la cocaïne
un quelconque baron des narcodollars, mais la couronne
de la coca, la morphine et l’héroïne de l’opium, inventent
d’Angleterre. De cette époque date l’ère moderne de la
les drogues dures d’aujourd’hui, considérées comme les
drogue-marchandise, produit essentiel du commerce
plus dangereuses. Or les Indiens des Andes consom-
mondial, rouage du système économique et financier
maient sans dommages la coca, plante sacrée, depuis plus
international, instrument de la géopolitique des États.
de deux mille ans, et l’Orient pratiquait l’opium depuis
plus longtemps encore.
Restait à en fixer les règles. Sous l’impulsion jamais
démentie des États-Unis, subissant la pression des ligues
prohibitionnistes, les grandes puissances, de la conven-
* Journaliste.
26 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
tion de La Haye en 1912 à la convention unique sur les
BRIDGEMAN IMAGES
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:55 Page27
stupéfiants de 1961 (5), vont imposer leur ordre à la com-
directement intéressées à la disparition des secondes. En
munauté des nations.
dépit du fait qu’elles font beaucoup plus de victimes. En
Parmi toutes les substances agissant sur le système
France, le tabac est la cause directe de 60 000 décès
nerveux central, susceptibles de créer une dépendance
annuels et l’alcool de 35 000, tandis que la consomma-
physique ou psychique et des dommages sanitaires et
tion de médicaments psychotropes a été multipliée par
sociaux, une distinction est faite entre les drogues licites
cinq depuis 1970 (6), quand les drogues illicites font
– essentiellement tabac, alcool et produits pharmaceu-
moins de 200 victimes par an. Aux États-Unis, c’est l’al-
tiques, dont l’usage est accepté mais les abus combat-
coolisme, et non le crack, qui est le problème majeur de
tus – et les drogues illicites – plus de cent cinquante
santé publique des adolescents (7).
substances naturelles et synthétiques dont l’héroïne, la
cocaïne, le LSD –, soumises à une prohibition générale
et absolue, leur usage étant censé dégénérer nécessaire-
Monnaie d’échange pour populations pauvres
Les drogues illicites les plus consommées sont tirées de
ment en abus, menaçant la santé et la sécurité publiques.
substances naturelles – pavot, coca, cannabis – qui, sauf
D’un côté, les « bonnes drogues », produites dans l’hémi-
exception, sont cultivées dans des régions isolées, sur des
sphère Nord par les grands pays industrialisés ; de l’au-
terres déshéritées, par des populations faiblement inté-
tre, les « mauvaises », produites dans le tiers-monde. Les
grées, ressortissantes de pays parmi les plus pauvres du
premières sont contrôlées par les puissantes multinatio-
tiers-monde. Quand elles s’en servent comme monnaie
nales du tabac, de l’alcool et de la pharmacie, qui très
d’échange, elles ne tirent de leurs produits que de faibles
légalement inondent le marché du nord au sud et sont
revenus. Au total, moins d’un pour mille du chiffre
☛
« Contrebandiers
d’opium », illustration de
couverture d’une bande
dessinée, Rome, 1950
(6) « La santé en France.
Faits majeurs et
tendances »,
La Documentation
française, Paris, 1989.
NDLR : l’Observatoire
français des drogues
et des toxicomanies a
réajusté à 49 000 le
nombre de décès liés à
l’alcool (2009) et à
73 000 celui des décès
liés au tabac (2013).
(7) US News and World
Report, Washington, DC,
11 septembre 1989.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 27
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:56 Page28
Aux sources du trafic... la couronne d’Angleterre
nelles, accélérés depuis le début des années 1980 par le
fardeau de la dette, les plans d’ajustement structurel du
d’affaires global du marché de l’héroïne et de la cocaïne.
Fonds monétaire international (FMI), la politique des
Si faibles soient ces revenus, misère, chômage et sous-
grands pays industriels dont l’attitude, sous couvert du
développement drainent vers la culture de nouveaux
discours sur la lutte contre le trafic de stupéfiants, pro-
venus, paysans chassés de leurs terres et privés de toute
voque le développement de la production.
ressource. Malgré le climat d’insécu-
Tandis que le prix de la cocaïne f lambe (8), le cours
rité et de violence qui les attend. Pris
du café s’effondre. Un pays, la Colombie, exporte mas-
des termes de l’échange inégal
dans l’étau, entre la répression poli-
sivement l’un et l’autre, qui fournissent l’essentiel de
entre le Nord et le Sud peut
cière et militaire, d’une part, les
ses devises. Entre les deux, la main invisible du marché
arrêter et résorber la production
exactions des trafiquants et des
vient de faire son choix. En bonne logique capitaliste,
bandes armées, d’autre part, qui
les planteurs sont encouragés à abandonner la culture
accaparent le butin ou taxent le prix
de l’arabica pour celle de la coca. La simultanéité des
de leur protection. Pour survivre, ils sont des dizaines de
deux événements illustre mieux qu’une caricature l’une
millions prêts à courir tous les risques si aucune autre
des principales causes de l’extension de la production
perspective ne leur est ouverte.
et du commerce de la drogue : la baisse continue du
Seule la remise en cause
des drogues illicites
L’extension des cultures de drogue est une consé-
prix des matières premières, la détérioration des
quence directe de l’appauvrissement de vastes zones du
termes de l’échange, l’absence de plan de développe-
tiers-monde et de la destruction des structures tradition-
ment intégré ne laissent guère de choix à des millions
de paysans du tiers-monde
Couverture du no 221
de « Police Magazine »,
France, 1935
abandonnés à leur sort.
Elle met aussi en évidence la
duplicité des pays occidentaux,
à commencer par les États-Unis,
premiers importateurs de café
comme de cocaïne. Washington
n’a rien fait pour assurer le
renouvellement et la rénovation
de l’accord international sur le
café, devenu caduc en juillet 1989, qui, par un système de
quotas, empêchait tant bien que
mal la chute des cours. Au
contraire, il l’a délibérément
torpillé avec un objectif clair :
payer encore un peu moins
cher une denrée produite massivement par des pays latinoaméricains exsangues et criblés
de dettes.
Seules la résolution des conflits
régionaux et la remise en cause
des termes de l’échange inégal
entre le Nord et le Sud peuvent
arrêter et résorber durablement
la production des drogues illicites. Si la première a connu
quelques succès, la seconde est
28 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
BRIDGEMAN IMAGES
rien moins qu’acquise. C’est
(8) Sous l’effet d’annonce
du plan antidrogue lancé
en septembre 1989 par le
président américain
George H. W. Bush, le
prix de gros de la cocaïne
est passé de 12 000 à
23 000 dollars le kilo.
d’abord à l’aune des rapports
Nord-Sud que se mesure la
volonté politique de « faire la
guerre à la drogue ».
Astrid54
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« PINARD » À FOISON POUR CHAIR À CANON
chands ambulants, de profiteurs de guerre
Au cours de la première guerre mondiale, les soldats français envoyés sur le front
ou, plus largement, livré par l’intendance des
furent approvisionnés en vin dans des proportions qui augmentèrent à mesure que
armées et ses milliers de wagons-réservoirs,
il abreuve presque sans limite des millions de
le conflit s’enlisait. Pour les responsables politiques et le commandement militaire,
soldats, qui lui donnent son heure de gloire
le « pinard » devait permettre de réchauffer le cœur du poilu mais aussi lui insuffler
en le baptisant parfois « saint Pinard » ou
l’ardeur au combat. Le mythe du breuvage patriotique était né.
« père Pinard ». Jusqu’à la fin du conflit, il est
omniprésent sur le front et, si le poilu man-
L
es historiens se sont peu interrogés sur
que souvent d’eau et de nourriture, il n’est
la fonction du vin durant la Grande
jamais à court de vin. Produit de très gros
Guerre, sur les conditions de sa
débit qui répond parfaitement aux standards
consommation, sur son influence dans les
du ravitaillement à l’échelle industrielle, le
violences et leur acceptation. Ce dernier
pinard s’impose comme le breuvage de la
thème, omniprésent dans l’historiographie,
guerre de masse. Ainsi que l’écrit Henri Lave-
a animé de vifs débats entre historiens. Cer-
dan dans L’Illustration (13 octobre 1917), « il
tains expliquent la violence individuelle et
surpasse encore le café ; c’est le grand jus,
collective des soldats par l’existence d’une
numéro un, le régime des régiments ».
« culture de guerre » latente parmi les
Acheminé d’Algérie par les « cargos pinar-
populations ; d’autres cherchent à sonder les
diers » qui alimentent quotidiennement le
multiples formes de contrainte pesant sur
port de Sète ou issu des vignobles du Portugal,
eux. Pourtant, au-delà du
de l’Espagne et surtout
débat sur l’articulation
du Languedoc, le vin est
entre consentement et
transporté en vrac par
contrainte, l’étude du vin
convois ferroviaires jus-
permet de mieux com-
qu’à la zone des armées.
prendre l’engagement
Il s’agit d’un vin rouge de
durable des hommes au
qualité très médiocre,
combat. Dans un con-
tantôt âpre, rêche, ra-
texte de guerre totale,
boteux, tantôt aigrelet,
mobilisant les corps et
acerbe, piquant. Souvent
les esprits d’une nation
dénigré par les soldats,
tout entière, où seule
qui, faute de mieux, s’en
HISTORIAL DE PÉRONNE
PAR CHRISTOPHE LUCAND *
compte la victoire pour
des autorités politiques
et militaires constamCarte postale éditée
pendant le conflit
ment hantées par la
défection des troupes,
l’approvisionnement
accommodent, le pinard
mouillé, frelaté, bromuré, trafiqué, empesté est
un gros vin rude, bourru, sans distinction, couramment coupé et « re-
massif des soldats français en « pinard » a
monté » par adjonction de potions chimiques
revêtu une importance stratégique capitale.
susceptibles de lui redonner certaines des
Dès les premières semaines de combats, en
caractéristiques d’une boisson naturelle.
août 1914, le vin devient un produit indispen-
Mais, purée saumâtre ou petit ginguet sans
sable, dont les hommes au front sont appro-
consistance, il s’impose par ses effets, qui lui
visionnés dans des proportions réellement
rallient les soldats du rang comme les plus
stupéfiantes. Acheté à l’arrière aux habitants
hautes autorités politiques, militaires et
demeurés à proximité de la zone des com-
même scientifiques. « Le vin convient particu-
bats, vendu par une foule de petits mar-
lièrement à ceux qui ont à fournir un travail
puissant et rapide, et plus spécialement au sol-
* Historien, enseignant-chercheur à l’université de Bourgogne.
Auteur de l’ouvrage Le Pinard des poilus. Une histoire du vin en
France durant la Grande Guerre (1914-1918), Éditions universitaires de Dijon, 2015.
dat qui se bat, observe, dès 1915, le docteur
Armand Gautier dans l’un de ses mémoires à
l’Académie des sciences. Donner du vin à
☛
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 29
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:56 Page30
Le désordre engendré par l’enchaînement
« Pinard » à foison Pour chair à canon
des défaites menace toutes les unités. Épuisés
nos hommes, à la dose très modérée de 50 à
physiquement et psychologiquement par des
75 centilitres par jour, dans les conditions
semaines de combats terrifiants, les hommes
habituelles ou aux combattants, c’est leur évi-
ont un moral très instable. Leurs nouvelles
ter bien des maux (refroidissements, bron-
conditions de vie et la prise de conscience de
chites, pneumonies, diarrhées, etc.), c’est épar-
la précarité de leur existence exacerbent les
gner à l’État beaucoup de journées d’hôpital,
tensions, notamment avec leurs supérieurs.
c’est conserver nos combattants, c’est entrete-
Les actes de désobéissance se multiplient.
nir leur force et leur bonne humeur. »
Cette dégradation de la discipline inquiète en
Au combat, le pinard réchauffe les cœurs,
haut lieu, même si on lui attribue le plus sou-
donne du courage et suspend, un temps,
vent des causes politiques pour mieux dissi-
l’épouvante qui s’empare de chacun au
muler l’évidente défiance qui s’empare de
moment de l’assaut. Dans un conflit marqué
tous à l’égard du commandement. La peur
par une extrême brutalité et par l’expérience
d’un retournement brutal des troupes, pré-
quotidienne de la mort (1),
lude à une révolution, est d’autant plus crédi-
la transgression rendue
ble que la masse des fantassins engagés au
considérables à l’échelle du pays, le vin
nécessaire par les nou-
combat dans le nord et l’est du pays est large-
est perçu comme un parfait dérivatif
velles formes de guerre
ment issue des couches les plus populaires.
aux troubles vécus par les combattants
implique un état de dés-
Produit dans des volumes
Politique d’alcoolisation massive
l’alcool. Sa consommation devient également
Restaurer la discipline s’impose donc comme
pour les hommes un moyen de tenir dans
une priorité. Au-delà des châtiments très
l’inaction, en palliant la perte de sens d’une
sévères prévus par le code militaire, des
guerre de plus en plus perçue comme absurde.
mesures immédiates sont envisagées pour
Boire renforce la cohésion des groupes, leur
améliorer le moral des troupes. Il s’agit sur-
solidarité et leur identité même. C’est encore
tout d’empêcher la dislocation du front en
autour du pinard que se forge parfois l’osmose
maintenant coûte que coûte la logistique qui
de combattants aux origines
alimente les hommes en vin. Boisson de faible
sociales, culturelles et géogra-
teneur en alcool (de 8 à 9 degrés) et produite
phiques distinctes. Le pinard
dans des volumes considérables à l’échelle du
encourage des pratiques, des
pays, celui-ci est d’emblée perçu comme un
valeurs et un discours communs.
parfait dérivatif aux troubles vécus par les
Dans les tranchées, il donne du
combattants. Il participe aux dispositifs de
cœur à l’ouvrage et maintient par-
micronégociations qui permettent aux sous-
fois les hommes en vie. Dès la fin
officiers placés au contact direct des hommes
du mois d’août 1914, la situation
de maintenir l’ordre et le moral.
BRIDGEMAN IMAGES
Suzanne Ferrand ///// Affiche
pour le Comité national
de prévoyance et
d’économies, France, 1918
inhibition entretenu par
30 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
désespérée de l’armée française
Dès l’automne 1914, l’appareil d’État prend
s’avère déterminante dans les
donc directement en charge l’ensemble du
choix opérés ensuite par le haut-
prélèvement, du transport et du ravitaille-
commandement. Sur le champ de
ment des troupes sur tout le front, et encou-
bataille, dans l’est du pays, la puis-
rage une consommation à grande échelle.
sance de feu allemande écrase en
Sous l’impulsion de l’état-major, les pre-
quelques semaines les fantassins
mières augmentations de rations sont récla-
français. Un déluge d’obus hache
mées à la fin de l’année. L’abondance de la
des régiments perdus dans des
récolte 1914 et les généreux dons des viticul-
offensives stériles. En quelques
teurs du Midi offrent l’occasion de doubler
jours, les pertes atteignent des
les rationnements au début de l’année 1915.
niveaux jusqu’alors inconnus. Le
Le « quart » quotidien prévu dans la ration
22 août, 27000 soldats français
réglementaire du poilu laisse place au demi-
sont tués. À la fin du mois, on
litre fourni par l’administration militaire. Sur
dénombre déjà 84500 morts et
le front, pourtant, les moyens laissés aux
plus de 150000 blessés du seul
hommes pour s’approvisionner leur permet-
côté français.
tent d’obtenir souvent sans difficulté un litre
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:57 Page31
à un litre et demi par jour. Avec l’enlisement
du conflit et l’installation de la guerre dans la
durée, la menace grandissante d’un effondrement du consentement et d’une désintégration du front conduit les autorités à entretenir une politique d’alcoolisation massive.
Malgré la «crise du pinard», à partir de 1916,
et la chute de la production nationale, le front
ne manquera jamais de vin. Hantées par la
défaite jusqu’en 1918, les autorités politiques et
militaires françaises sont toujours parvenues
à mettre en œuvre les moyens nécessaires
pour fournir les gigantesques volumes exigés
par leur armée : de douze à dix-sept millions
d’hectolitres chaque année, de 1914 à 1918.
Durant tout le conflit, l’enivrement devient
un phénomène répandu, qui n’épargne personne, même si les hommes de troupe semblent infiniment plus touchés que leurs sousofficiers ou officiers. La consommation
excessive de vin est relatée par les innombrables témoins de ces «pratiques massives attestées». «Je bois mon litre à chaque repas, je suis
devenu soiffard depuis la guerre », constate
Marcel Papillon, un soldat du 356e régiment
d’infanterie (2), tandis qu’Albert Meurgey, un
autre poilu, négociant en vin de profession,
s’étonne dans une lettre du 13 septembre 1917 :
«Je ne me savais pas encore aussi capable
Accroître le niveau d’agressivité
Après les grandes tueries de Verdun et de la
Somme, le poids de la guerre devient insoutenable pour les hommes, saturés d’injustices et de souffrances. Pour la ration régle-
BRIDGEMAN IMAGES
d’avaler tant de pinard.»
mentaire du soldat, ils obtiennent des
autorités militaires au moins un litre de vin
imminents, le vin habituel est donc complété
par jour et par personne, auquel s’ajoute une
par la « ration forte » et par l’eau-de-vie.
ration d’alcool (6,25 centilitres par homme),
Associé à la gnôle, parfois coupé avec de l’al-
distribuée quotidiennement à l’aube à toutes
cool à brûler, voire de l’éther, le pinard joue
les troupes stationnées dans les tranchées.
alors le rôle attendu d’excitant et de désinhi-
Dans les faits, les rations, loin d’être réparties
bant : « On nous donnait une espèce de goutte
de manière homogène, sont laissées à la libre
avant l’attaque, ça nous rendait fous », se sou-
appréciation des généraux, selon l’impact
vient le poilu Maurice Guilloteau (3).
attendu au regard de la situation de chaque
L’utilisation du vin s’inscrit dans la
unité au combat. Lorsque les assauts sont
recherche par le commandement d’une aug-
Pierre Abadie ///// « Le Pinard », lithographie tirée
de la série « Les Joies du poilu », Paris, 1917
mentation artificielle du niveau d’agressivité
(1) Lire Jacques Bouveresse, « Le carnaval tragique », Le
Monde diplomatique, novembre 2014.
et de violence des hommes au combat, et
(2) Marthe, Joseph, Lucien et Marcel Papillon, « Si je reviens
comme je l’espère ». Lettres du front et de l’arrière. 1914-1918,
Grasset, Paris, 2003.
l’individu. Une relation directe s’établit entre
(3) Cité dans François Roux, La Grande Guerre inconnue. Les
poilus contre l’armée française, Éditions de Paris-Max Chaleil, coll. « Essais et documents », Paris, 2006.
dans une perspective d’ensauvagement de
la consommation d’alcool et le niveau de violence attendu chez les soldats. Faute de pouvoir remporter le combat par l’apparition
☛
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 31
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:40 Page32
Les premiers cas ayant entraîné la mort
« Pinard » à foison Pour chair à canon
sont répertoriés dès la fin de l’été 1914. À l’au-
d’un armement supérieur ou d’une innova-
tomne, les services de santé du ministère
tion technique radicale, l’armée s’adapte en
comptabilisent déjà quelques milliers de cas
faisant peser l’essentiel des efforts sur les
d’« excitation déréglée de l’activité mentale »
hommes, considérés comme la seule variable
liés à l’ingestion excessive d’alcool. Mais c’est
d’ajustement dans l’environnement straté-
le potentiel addictif du vin qui alarme certains
gique bloqué d’un combat symétrique.
officiers du corps de santé, et certains soldats
La multiplication des cas de « délire alcoo-
eux-mêmes. « Ils nous donnent beaucoup
lique », entraînant des actes d’indiscipline en
d’eau-de-vie, je crois qu’on va devenir alcoo-
chaîne, jusqu’aux grandes mutineries de
liques », écrit Élie Vandrand dans une lettre à
1917, préoccupe toutefois l’état-major. « Des
son épouse en 1915 (4). Hallucinations, insom-
soldats s’échappent du
nies, vomissements et pertes d’appétit sont les
À l’automne 1914, les services de santé
poste de police dans les
symptômes les plus évidents. Certains
du ministère comptabilisent déjà
cantonnements ou même
hommes sont envoyés à l’arrière pour de véri-
quelques milliers de cas d’« excitation
des classes d’instruction
tables cures de désintoxication. Le comman-
déréglée de l’activité mentale »
et reviennent, une demi-
dement signale des cas de consommation
heure après, complète-
associant des substances euphorisantes, lau-
ment ivres. Les militaires blessés trompent la
danum ou opium, dissimulées dans les colis
surveillance pour aller boire à l’extérieur ou
envoyés de l’arrière. La fréquence et la variété
rentrent ivres quand ils sont autorisés à sortir.
des troubles observés stupéfient d’ailleurs les
Les poursuites pour le délit d’ivresse mani-
observateurs, comme les médecins mobilisés
feste et publique sont fréquentes, les ivrognes
sur le front ; mais rares sont ceux qui établis-
rencontrés dans les rues ou égarés au retour
sent alors un lien direct avec la consomma-
d’un congé, d’une permission ou d’une absence
tion excessive de vin et d’alcool par les
illégale sont nombreux », signale ainsi le
hommes. De l’alcool et de l’alcoolisme, il est
général Vautier dans un courrier au ministre
très peu question dans les rapports du service
de la guerre, le 1er juillet 1915.
de santé des armées. Quant au vin, boisson
saine et « hygiénique » par nature, il ne peut
raisonnablement pas être mis en accusation
Alcool ou « bibine »
au moment de sa gloire nouvelle.
• Noms : alcool éthylique, désignant l’éthanol, autrement appelé
« jaja », « picrate » ou « pinard » (pour le vin), « mousse » (pour la
bière), « antigel », « casse-poitrine », « gnôle » ou « tord-boyaux »
(pour les eaux-de-vie).
La victoire acquise, il n’est pas question de
• Origines et composition : éthanol obtenu par fermentation du sucre de fruits (raisin,
pomme, poire, betterave, canne à sucre) et/ou de céréales (orge, riz, pomme de terre).
• Aspects : boissons, avec divers taux d’alcool : 3 à 7 % (bière), 11 à 14 % (vin), environ 40 %
(vodka, whisky) et jusqu’à 80 % (rhum).
• Modes de consommation : en boisson, parfois ajouté à des plats ou à des aliments.
• Effets : excitation et désinhibition, sédation. À des doses plus élevées, ralentissement de
la capacité de réaction, surestimation de soi, loquacité, irritabilité et agressivité.
• Risques : après une consommation excessive : nausées, maux d’estomac et de tête; troubles
de l’équilibre, de la vue et de la parole; accidents, par surestimation de ses capacités, notamment de réaction. À très hautes doses : hypo ou hyperthermie, sommeil profond, thrombose,
dépression respiratoire, coma, mort. À long terme : possibilité de dépendance avec symptômes psychiques et physiques; dommages aux organes, troubles du système nerveux et de
la mémoire. Renforce l’action cancérigène d’autres substances (comme le tabac).
• Prix au détail (France) : en moyenne, par litre, de 2,50 euros (bières, cidres) jusqu’à plus
d’une centaine d’euros (whiskies, eaux-de-vie).
• Usage (France) : quotidien pour 10 % des 18-75 ans, en 2015, dont 3,4 millions de personnes considérées à risque ; 500 000 hospitalisations directement liées à l’alcool (hors
cancers) en 2011 ; 49 000 décès annuels attribuables en 2009. Astrid54
32 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
Le « pinard de la victoire »
faire ombrage au « pinard de la victoire ».
L’image du breuvage patriotique, qui a porté
les poilus français durant les cinq années du
plus terrifiant conflit que le pays ait connu, a
d’ailleurs constamment été entretenue par
une production intense d’articles, de poésies,
de chansons et d’illustrations de toutes origines. Le regard porté alors sur le vin prolonge une mémoire culturelle nationale et
patriotique transcendée par les origines
mythiques de la boisson. La Grande Guerre
achève donc la nationalisation du vin en lui
ouvrant les portes de tous les foyers, désormais conquis par l’extension continue de sa
consommation durant le conflit.
Christophe Lucand
(4) Marie-Joëlle Vandrand, Il fait trop beau pour faire la
guerre. Correspondance de guerre d’Élie Vandrand, paysan
auvergnat (août 1914-octobre 1916), La Galipote, Vertaizon,
2013 (1re éd. : 2000).
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 10:19 Page33
Akatre ///// « Soccer
poster », 2016
LE DOPAGE
AU SERVICE
DE L’IDÉOLOGIE
DOMINANTE
PAR CHRISTIAN DE BRIE
Longtemps tu, sous peine d’exclusion,
le dopage a toujours été intimement lié
aux sports de compétition. Car, mue par
un mercantilisme effréné, la grande
fabrique des champions reste indissociable
de la quête de performances,
de rendement et d’argent qu’induit,
au plan mondial, un haut niveau
de concurrence et de performance.
Analyse du phénomène quand il apparut
au grand jour, dans les années 1990.
omme les crimes de la Mafia, le dopage
ses révélations, il meurt deux ans plus tard
noncé. L’a-t-il été à la légère ? » Il est temps de
des sportifs a longtemps obéi à
sur les pentes du mont Ventoux lors d’une
« ramener le bon ordre moral ».
l’omerta, la loi du silence. Rares sont
étape du Tour de France, victime d’un excès
Quelques mois plus tard, c’est le cycliste
ceux qui la transgressent, à leurs risques et
d’amphétamines. Les deux directeurs du
Roger Rivière, recordman du monde de
périls. En 1965, le champion cycliste britan-
Tour d’alors, Félix Lévitan et Jacques Goddet,
l’heure, qui avoue s’être dopé pour réaliser sa
C
nique Tom Simpson confie au journal The
feignent d’ignorer que, dans tous les pelotons,
performance. En 1980, Yannick Noah con-
People son expérience des courses truquées
l’on parle de « charger la mule », « mettre de la
fie (1) : « Des mecs “chargés”, j’en vois dans tous
et des pratiques généralisées de dopage aux-
Blédine dans le biberon » au risque de faire
les tournois, et de plus en plus » ; avant de
quelles il s’adonne lui-même sans prescrip-
« péter la chaudière ». Ils jouent la surprise
tion médicale. Mis à l’index par le milieu pour
indignée : « Le terrible mot de doping a été pro-
☛
(1) Rock and Folk, Paris, septembre 1980.
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 33
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 14:46 Page34
LE DOPAGE AU SERVICE DE L’IDÉOLOGIE DOMINANTE
des individus entièrement voués et asservis à
une discipline déterminée pendant une période
se rétracter sous la pression menaçante des
de leur vie. Dans un grand nombre de pays, des
responsables fédéraux du tennis. Un an aupa-
dizaines de laboratoires et centres de recher-
ravant, c’est l’un des plus grands joueurs de
che travaillent à la mise au point de nouveaux
l’histoire du football, l’Allemand Frantz
outils du sport auxquels le champion devra
Beckenbauer, qui explique à l’hebdomadaire
s’adapter dans le seul but d’augmenter les per-
Stern : « Les performances des footballeurs
formances ; mais aussi à l’amélioration tech-
ouest-allemands doivent beaucoup au dopage.
nique du geste sportif en utilisant les résultats
(...) Dans la Bundesliga [le championnat alle-
fournis par les capteurs sensoriels ou les simu-
mand], on se pique et on avale des cachets de
lations par intelligence artificielle, ainsi qu’à
toute sorte (2). » Pour avoir, en 1987, tenu des
l’étude de la fatigue musculaire par résonance
propos similaires dans son autobiographie,
magnétique en vue d’en repousser les limites
son compatriote Harald Schumacher avait
et d’en contrôler les effets (3).
perdu sa place de gardien de but de l’équipe
Akatre ///// « Ball », 2016
nationale. Car le dopage est intimement lié
« Le premier champion bionique »
aux sports de compétition, auxquels il est
Le niveau de la concurrence et le degré de
indispensable pour, au moins, trois raisons.
compétitivité sont tels que les contraintes de
Tout d’abord, la fabrication des champions.
fabrication de plus en plus rigoureuses
Elle est de plus en plus intégrée dans une
aboutissent à produire des « pièces » spor-
chaîne de production mettant en jeu des tech-
tives à la fois très performantes et extrême-
niques de sélection et d’entraînement vouées
ment fragiles. La cohorte grossie d’anciens
à l’optimisation des capacités physiques et
champions devenus handicapés physiques et
psychiques à réaliser des performances à un
parfois mentaux, et de nouveaux, frappés en
moment donné. L’objectif est de programmer
pleine ascension, témoigne des dégâts.
« Ben Johnson, je l’ai fabriqué gramme par
gramme. Il est le premier champion bionique»,
s’exclamait ainsi, ravi, le docteur Jaime Astaphan, médecin du sprinteur canadien déchu
et de dizaines d’athlètes de haute compétition,
dealer à plusieurs milliers de dollars le traitement. Adepte, parmi beaucoup d’autres, du
trafic de l’équilibre hormonal de sportifs qui
n’ont qu’une connaissance très approximative
des risques qu’ils encourent, voire du contenu
des traitements, quand ils ne sont pas simplement traités en objets et laissés dans l’ignorance. Ainsi, la fabrication programmée des
athlètes, la rentabilisation des investissements qu’elle exige rendent inévitable le
recours à des techniques de dopage de plus en
plus scientifiques et médicalisées (4).
Mais il est une deuxième raison : une fois
fabriqué, à coût sans cesse plus élevé, il faut
tirer du champion le meilleur rendement – en
performances et en argent – sur le marché
concurrentiel des compétitions sportives. Dans
tous les sports médiatisés, on assiste à une
inflation vertigineuse du nombre d’épreuves,
rencontres, tournois, coupes, championnats...
Un mercantilisme effréné a envahi le milieu
sportif de haut niveau : entraîneurs, dirigeants,
responsables nationaux, organisateurs, fournisseurs et sponsors, médias... et bien évidem-
34 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 15:26 Page35
ment les champions eux-mêmes, tous sont
intéressés – financièrement et professionnel-
Cannabis ou « beuh »
lement – à cette exploitation. Jusqu’à la Fédération internationale d’athlétisme, qui, avec
la complicité du Comité international olympique, double le rythme du championnat du
monde d’athlétisme, devenu bi au lieu de quadriennal à partir de 1991. Soumis à ce rythme
épuisant, le champion est contraint au dopage.
« Lorsqu’on fait de la compétition, il est pratiquement impossible de se passer de ce genre
de produits, reconnaissait il y a plusieurs
années le cycliste Jean-René Bernaudeau.
Notre réputation se fait sur les grandes courses.
Mais l’on tire plus de la moitié de nos revenus
des critériums. J’en fais jusqu’à dix-huit en
• Noms : de l’assyrien quannabu, puis du grec ancien kannabis, qui
ont donné en latin cannabis (ou cannabus) et en français chanvre ;
appelé aussi « marijuana », « haschisch » (ou « hasch »), « weed »,
« shit », « kif », « teuteu », « zetla », « chichon », « taga »...
• Origines et composition : issu initialement des contreforts de l’Himalaya, ce végétal herbacé de l’ordre des urticales est une plante dioïque (dont les fleurs mâles et femelles ne
poussent pas sur le même pied) aujourd’hui cultivée aux quatre coins du globe, en extérieur et sous serre. Ses principaux éléments actifs sont le tétrahydrocannabinol (THC), aux
effets psychotropes, et le cannabidiol (CBD), doté de propriétés relaxantes. Ils sont produits
essentiellement par les plantes femelles.
• Aspects : se présente sous forme d’« herbe » (un mélange de fleurs et de feuilles séchées),
de résine (obtenue à partir de la sécrétion glandulaire de la plante femelle, appelée généralement « haschisch ») ou d’huile.
on utilise des artifices pour tenir le coup (5). »
• Modes de consommation : le plus souvent fumé (mélangé au tabac ou à l’état pur), mais
aussi mangé ou bu.
Des hommes prêts à tout
• Effets : sensation de détente voire de sérénité, euphorie, stimulation de l’appétit, modulation de la perception du temps, désinhibition, volubilité, etc.
vingt jours, juste après le Tour de France. Alors
Enfin, dernier facteur de développement du
principal, sinon le seul, vecteur des valeurs de
• Risques : baisse de la vigilance, ralentissement des réflexes, accélération du rythme cardiaque, vertiges, nausées, déclenchement de troubles mentaux ; à long terme, risque de
dépendance psychique, bronchite, inflammation des voies respiratoires, cancers.
l’idéologie dominante. Comme l’a bien montré,
• Prix au détail (France) : le gramme de résine ou d’herbe s’achète en moyenne 10 euros.
entre autres, Michel Caillat, « le système sportif
• Usage (France) : régulier pour 3% des 18-64 ans (2014), dont 800000 fumeurs quotidiens.
Décès par complications : une vingtaine par an.
dopage : le sport de haut niveau est devenu le
est une redoutable machine à opprimer, éliminer, trier», conduite par une «logique profonde
de l’exclusion » (6) exaltant en permanence,
donnant à voir à des centaines de millions
hommes sont prêts à tout. Selon un son-
d’humains les vertus de la compétition, de la
dage effectué en 1992 auprès de 198 athlè-
sélection des meilleurs, du dépassement de soi
tes de niveau mondial âgés de 16 à 35 ans,
pour le succès individuel obtenu au détriment
52 % étaient prêts à utiliser une drogue
des autres. Y compris dans les sports collectifs,
qui les tuerait au bout de cinq ans, mais leur
où l’équipe est toujours celle d’un leader. Avec
garantirait d’ici là des
un vocabulaire adapté à chaque discipline et
performances victo-
« Le système sportif est une redoutable
à son public, du populaire – football ou
rieuses (7).
machine à opprimer, éliminer, trier »,
cyclisme – à l’élitiste – tennis ou golf.
C’est dès le plus jeune
conduite par une « logique
Pour atteindre la gloire que procure le
âge que s’entretient l’in-
sport, ces sommets de la vertu, de la recon-
citation à vendre son
naissance et de la fortune, au parcours
âme au diable : « Nous ne permettons plus à
ouvert à tous, sans distinction de naissance,
nos enfants de jouer pour le plaisir, constate
de fortune, de race ou de religion, des
M. Charles Yésales, professeur de politique
profonde de l’exclusion »
de la santé à l’université de Pennsylvanie.
(2) Le Monde, 18 mai 1979.
(3) Cf. « La recherche et le sport au CNRS », CNRS-Info,
numéro spécial, Paris, juin 1992.
(4) Cf. le supplément « Sport et science » publié dans La
Recherche, Paris, juillet-août 1992.
(5) Le Monde, 31 octobre 1990.
(6) Michel Caillat, L’Idéologie du sport en France, Éditions de
la Passion, Paris, 1989.
(7) Time, « The road to Barcelona », numéro spécial, New
York, été 1992.
(8) US News and World Report, Washington, DC, 1er juin 1992.
(9) Cf. « Anthropophagie du sport », Quel corps ?, n° 1-2,
Paris, 1990.
Nous leur prêchons que Dieu s’inquiète vraiment de savoir qui va gagner vendredi
soir (8). » Nos sociétés aux relents totalitaires
ne laissent aucune échappatoire et tentent
de tout réduire au diktat de la compétition
productiviste.
Ce que veulent les responsables sportifs, ce
n’est pas agir sur les causes profondes de la
marchandisation du sport et des corps (9),
mais garantir un dopage bien propre.
Christian de Brie
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 35
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 15:27 Page36
«P
assez-vous plus de temps sur
Internet que vous ne l’auriez
pensé initialement ? Y a-t-il
des sites que vous ne pouvez éviter ? Trouvezvous difficile d’être déconnecté durant plusieurs jours ? » Ces questions extraites du
test d’Orman, repris par la presse magazine,
permettraient de diagnostiquer une dépendance à Internet (1). En suivant ce type d’évaluation, près de la moitié de la population
connectée serait atteinte. Et la plus formidable pandémie de l’histoire serait en
train de se répandre sur la planète. La
Chine a déjà fait de cette « pathologie » une
priorité de santé publique. Des réseaux
internationaux travaillent d’arrache-pied à
élaborer des diagnostics standardisés, des
protocoles de traitement et des campagnes
de prévention.
Parodie de diagnostic clinique
C’est un fait : un nombre croissant d’internautes peinent à se déconnecter. Leur activité en ligne déborde peu à peu sur les
autres secteurs de leur existence, au détriment de leur sociabilité, de leur travail, de
leurs études. S’agit-il pour autant d’une
maladie ? Le caractère pathologique du
phénomène est loin de faire consensus au
sein de la communauté scientifique. En
2008, l’inclusion de la dépendance à Internet dans la cinquième édition de son répertoire des maladies mentales (Diagnostic and
Statistical Manual of Mental Disorders ou
DSM-5) (2) a été rejetée faute d’éléments
convaincants. Mais le débat s’est poursuivi,
notamment au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Akatre ///// Image créée pour le lieu
artistique pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2009
L’histoire de la cyberdépendance remonte
aux années 1970 lorsque Joseph Weizenbaum, ingénieur à l’Institut de technologie du
Massachusetts (MIT), constate chez ses col-
ACCRO À INTERNET ?
lègues un « acharnement à programmer »
caractérisé par un temps de connexion élevé,
une hygiène de vie négligée ainsi qu’une désocialisation (3) – tableau typique, selon lui, d’un
L’heure est à voir des drogues partout. Par exemple : un nombre croissant d’internautes
peinent à se déconnecter. Mais passer sa vie en ligne, est-ce pour autant pathologique ?
Le concept de cyberdépendance divise la communauté scientifique.
D’autant qu’au-delà de la controverse médicale la caractérisation de l’addiction
à Internet nourrit une critique plus directement politique.
Astrid54
36 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
« trouble mental ». Dans les années 1990, les
craintes et l’enthousiasme qui accompagnent
le développement d’Internet encouragent les
recherches sur l’expérience du monde virtuel
et sur ses propriétés potentiellement addictives : anonymat, évasion, accessibilité et
* Ingénieure d’études dans le domaine du numérique.
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 08/01/2019 17:41 Page37
interactivité. La cyberdépendance se décline
son écran pourrait se ranger dans une nou-
alors selon trois sous-dimensions : le jeu
velle catégorie générique, celle des « troubles
vidéo, le cybersexe et la sociabilité. Mais,
liés à une substance et addictifs (6) ». L’idée
avant d’être prise au sérieux, la pathologie fut
suscite aussitôt la controverse : Allen Frances,
d’abord introduite comme une farce. C’est
rédacteur de la précédente version du DSM,
pour critiquer la multiplication des troubles
et Stanton Peele, théoricien des dépendances
répertoriés dans le DSM – de cent six en 1952
comportementales, dénoncent la biologisa-
à quatre cents en 1994 – que le psychiatre
tion du concept d’addiction (7). En effet,
new-yorkais Ivan Goldberg imagine en 1996
remplacer le profil de « dépendant » par celui
un désordre qu’il désigne comme « ridicule »,
d’« addict » (léger, modéré ou sévère), et ajou-
celui de l’addiction à Internet (4). Il poste sur
ter au tableau le symp-
un forum de thérapeutes une parodie de diag-
tôme de « désir irrésisti-
Selon cette approche controversée,
nostic clinique.
ble», implique l’existence
les individus diagnostiqués comme
d’un risque biologique
cyberdépendants pourraient recevoir
Biologisation du concept d’addiction
commun à l’addiction à
La même année, cette maladie entre dans le
Internet, au jeu et à la
un traitement pharmacologique antidésir
lexique médical par une voie plus orthodoxe :
drogue. Le symptôme de « désir », causé
Kimberly S. Young, psychologue à Pittsburgh,
théoriquement par un dérèglement dans la
applique le diagnostic reconnu du «jeu patho-
production de dopamine, est diagnostiqué
logique » aux pratiques en ligne. Dorénavant,
par une simple question posée au patient :
le mécanisme psychologique de l’«impulsion»
« Avez-vous déjà eu tellement envie de prendre
– caractérisé par le contrôle malaisé, voire
de la drogue que vous ne pouviez penser à
impossible, d’un comportement pourtant
rien d’autre (8) ? »
identifié comme nocif – sera identifié comme
L’enjeu est crucial : selon cette approche, les
la cause des problèmes psychologiques et
individus diagnostiqués – à tort ou à raison –
sociaux liés à l’utilisation d’Internet : incapa-
comme cyberdépendants pourraient recevoir
cité de résister au désir de connexion et sen-
un traitement pharmacologique antidésir.
sation de manque, avec leurs conséquences
Mais la difficulté à se déconnecter durant une
sociales négatives (divorce, difficultés profes-
semaine est-elle le symptôme d’un besoin
sionnelles, scolaires et financières).
physiologique, ou celui d’une société où les
En 2013, les rédacteurs du DSM-5 suppri-
activités sociales, scolaires et professionnelles
ment le « jeu pathologique » de la catégorie
passent toutes par l’intermédiaire de la Toile ?
des « troubles du contrôle de l’impulsion » (5).
Selon eux, la disposition à ne pas décoller de
(1) Marc Valleur et Dan Velea, « Les addictions sans
drogue(s) », Toxibase, n° 6, Lyon, juin 2002.
(2) Lire Gérard Pommier, « La bible américaine de la santé
mentale », Le Monde diplomatique, décembre 2011.
(3) Joseph Weizenbaum, Puissance de l’ordinateur et raison
de l’homme : du jugement au calcul, Éditions d’informatique, Boulogne-Billancourt, 1981.
(4) Cf. David Wallis, « Just click no », The New Yorker, 13 janvier 1997.
(5) Ting-Kai Li, Charles P. O’Brien et Nora Volkow, « What’s
in a word ? Addiction versus dependence in DSM-5 », American Journal of Psychiatry, vol. 163, no 5, Arlington (Virginie), 2006.
(6) Nancy M. Petry et Charles P. O’Brien, « Internet gaming
disorder and the DSM-5 », Addiction, vol. 108, no 7, Hoboken (New Jersey), 2013.
(7) Allen Frances, Saving Normal : An Insider’s Revolt Against
Out-of-Control Psychiatric Diagnosis, DSM-5, Big Pharma,
and the Medicalization of Ordinary Life, HarperCollins, New
York, 2013 ; Stanton Peele, « Politics in the diagnosis of
addiction », Huffington Post, 15 mai 2012.
(8) Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5th
ed., Association américaine de psychiatrie, Arlington, 2013.
Au-delà de la controverse médicale, la
caractérisation de l’addiction à Internet
☛
Sur la Toile
Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC)
Cet organe de l’Organisation des Nations unies établi à Vienne publie chaque année le « Rapport mondial
sur les drogues », un document de référence qui dresse l’état des lieux des usages et du marché des
stupéfiants à l’échelle de la planète. La version anglophone de l’édition 2018 se décline en ligne sous la
forme d’une base de données étoffée, divisée en cinq sections thématiques.
www.unodc.org
Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT)
L’OFDT diffuse des informations, des données chiffrées et des analyses sur le phénomène des drogues
– licites comme illicites – et des addictions en France. Son site, très fourni, contient notamment une
rubrique de statistiques et d’infographies, un portail documentaire et une section regroupant ses diverses
publications (« Tendances », « Notes », « Rapports », « Drogues, chiffres-clés », etc.).
www.ofdt.fr
Santé publique France
Le site de l’Agence nationale de santé publique, issue de la fusion, en 2016, de l’Institut national
de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), de l’Institut de veille sanitaire (InVS) et
de l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), propose de nombreuses
ressources sur l’alcool, le tabac, les drogues illicites et le jeu pathologique (accessibles depuis
la section « Espaces thématiques »).
http://inpes.santepubliquefrance.fr
Substances, addictions et ravages //// MANIÈRE DE VOIR //// 37
MDV163Chapitre1_Mise en page 1 09/01/2019 12:49 Page38
ACCRO À INTERNET ?
nourrit une critique plus politique. Les rédac-
Tabac ou « trèf le »
teurs du DSM-5 ont retenu le diagnostic du
• Noms : terme apparu au XVIe siècle, de tabago,
psychiatre chinois Tao Ran, lequel repère l’ad-
cornet de feuilles de maïs entourant le tabac
fumé par les Indiens ; autrement appelé « perlot », « gros cul »...
diction à partir de « six heures de connexion
quotidiennes durant plus de trois mois, hors
élabore-t-on un diagnostic scientifique qui
• Origines et composition : plante de la famille des solanacées, originaire d’Amérique, riche en nicotine, un alcaloïde
addictif.
hiérarchise des pratiques sociales en fonction
• Aspects : cigarettes, cigares, tabac à pipe, à priser, à chiquer.
de leur productivité économique ? Quand il
• Modes de consommation : fumé, rarement reniflé ou
mâché.
activités scolaires et professionnelles». Mais au
nom de quelles normes et de quelles valeurs
retranche de l’addiction à Internet le temps de
travail et d’apprentissage, le docteur Tao sou-
• Effets : stimulant ; à doses plus élevées, calmant et relaxant
sur les muscles ; atténuation de la faim, de l’anxiété et de
l’agressivité.
ligne en creux l’impensé de cette notion. Dans
un univers marqué par l’injonction professionnelle et éducative à la connexion perma-
• Risques : lors de la première prise, nausées, maux de tête,
vertiges ; puis, limitation du sens de l’odorat et du goût ; utilisé
régulièrement : augmentation de la pression artérielle et de
la fréquence cardiaque, forte dépendance ; à long terme, via
les sous-produits de la fumée : ulcère gastrique, maladies cardiaques et pulmonaires (asthme, bronchite chronique, crise
cardiaque, accident vasculaire cérébral, thrombose, cancer du
poumon), mort.
nente, une frontière morale séparerait pratiques saines et pratiques pathologiques en
fonction d’un critère implicite d’utilité économique. Il serait normal de rester huit heures
par jour au bureau les yeux rivés sur un tableur;
mais six heures quotidiennes devant un jeu
vidéo appelleraient un traitement médical...
Le seul prisme neuroscientifique réduit le
• Usage (France) : quotidien pour 33% des hommes de 18-75 ans
et 26% des femmes. Plus de deux millions de fumeurs ont
recours à des traitements d’aide à l’arrêt du tabac. Environ
73000 décès sont imputables chaque année au tabac, principalement par cancer.
champ de recherche et les solutions possibles. À ce jour, la gestion des usages excessifs
d’Internet demeure sociale, culturelle et politique. Et ne fait l’objet d’aucun consensus
international.
Virginie Bueno
Et les femmes fumèrent...
En préface du livre du publicitaire austro-américain
Edward Bernays « Propaganda », l’universitaire canadien
Normand Baillargeon explique comment celui-ci amena
les femmes américaines à fumer.
N
ous sommes toujours en 1929 et, cette année-là, George Washington Hill (1884-1946), président de l’American Tobacco Co.,
décide de s’attaquer au tabou qui interdit à une femme de fumer en
public, un tabou qui, théoriquement, faisait perdre à sa compagnie la
moitié de ses profits. Hill embauche Bernays, qui, de son côté, consulte
aussitôt le psychanalyste Abraham Arden Brill (1874-1948), une des
premières personnes à exercer cette profession aux États-Unis. Brill
explique à Bernays que la cigarette est un symbole phallique représentant le pouvoir sexuel du mâle : s’il était possible de lier la cigarette
à une forme de contestation de ce pouvoir, assure Brill, alors les
femmes, en possession de leurs propres pénis, fumeraient.
La ville de New York tient chaque année, à Pâques, une célèbre et
très courue parade. Lors de celle de 1929, un groupe de jeunes
femmes avaient caché des cigarettes sous leurs vêtements et, à un
38 //// MANIÈRE DE VOIR //// Substances, addictions et ravages
signal donné, elles les sortirent et les allumèrent devant des journalistes et des photographes qui avaient été prévenus que des suffragettes allaient faire un coup d’éclat. Dans les jours qui suivirent, l’événement était dans tous les journaux et sur toutes les lèvres. Les
jeunes femmes expliquèrent que ce qu’elles allumaient ainsi, c’était
des « flambeaux de la liberté » (torches of freedom). On devine sans
mal qui avait donné le signal de cet allumage collectif de cigarettes,
qui avait inventé ce slogan [et] qui avait alerté les médias.
Le symbolisme ainsi créé rendait hautement probable que toute
personne adhérant à la cause des suffragettes serait également, dans
la controverse qui ne manquerait pas de s’ensuivre sur la question
du droit des femmes de fumer en public, du côté de ceux et de celles
qui le défendaient – cette position étant justement celle que les cigarettiers souhaitaient voir se répandre. Fumer étant devenu socialement acceptable pour les femmes, les ventes de cigarettes à cette
nouvelle clientèle allaient exploser.
Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie,
Zones - La Découverte, Paris, 2007.
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 14:11 Page39
Avec une production de cocaïne
et d’opium en augmentation,
un développement des produits
de synthèse et des opiacés, le marché
mondial des stupéfiants prospère
dans l’ombre et se diversifie. Il opère
dans le sillage de l’industrie
pharmaceutique ou des marchés
de l’alcool et du tabac, à l’affût
des évolutions législatives sur
le cannabis. Et il emprunte
au capitalisme ses mécaniques
les plus cyniques et les plus rentables.
AGENCE VU
2
Commerce,
Denis Darzacq /////
« Hyper no 20 », 2007
trafics
et lois du marché
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 39
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 14:55 Page40
LE CAPITALISME DÉBRIDÉ DU CANNABIS
des affichettes dès la sortie du métro ou de la
Alors que la France, premier consommateur de cannabis de l’Union européenne,
gare RER.» À défaut, des rabatteurs guident le
persiste à réprimer son usage, le marché noir, évalué à 1 milliard d’euros par an,
client égaré. «Certains fours sont même signa-
irrigue l’ensemble du territoire. Une offre transitant par les cités urbaines, avec ses
stratégies marketing et ses produits adaptés à la demande. Mais dont s’écartent de
plus en plus d’usagers qui se tournent vers l’autoproduction.
lés par Google Maps, comme un temps celui de
Bagatelle, à Toulouse.» Le marché n’est pas
qu’urbain : la demande est telle que le trafic
irrigue l’ensemble de l’Hexagone. Il n’existe
guère de communes rurales sans dealer. Les
PAR CÉDRIC GOUVERNEUR *
«E
n matière de stupéfiants, c’est la
clients sont issus de toutes les classes sociales :
demande qui crée l’offre, et non
«Lors de planques autour de la Défense,
l’inverse», analyse M. Fabrice
raconte Jules, on voit des cadres en costume-
Olivet, directeur de l’association Auto-support
cravate venir à la pause-déjeuner acheter leur
des usagers de drogues (ASUD). La France, qui
barrette de shit» (environ 2 grammes de
réprime depuis 1970 le simple usage de stupé-
haschisch, vendus 10 euros). Ces privilégiés
fiants, est le plus important consommateur de
n’ont rien à craindre en se hasardant dans un
cannabis de l’Union européenne : 41% des
«quartier sensible» : «Au contraire, signale
adultes y ont fumé «au moins une fois du can-
l’OPJ, des représailles ultraviolentes attendent
nabis au cours de leur vie» (contre 27 % en Alle-
ceux qui oseraient dépouiller un client.» Le
magne et 11 % au Portugal, où l’usage de tous
marché n’aime pas le désordre.
les stupéfiants est pourtant dépénalisé) (1). Plus
d’un jeune sur cinq (21 % des 15-34 ans) déclare
Livraison à domicile à scooter
avoir fumé «ces douze derniers mois» (contre
Comme n’importe quelle boutique, le four dis-
13% des jeunes en Allemagne et 8% au Portu-
pose d’horaires (souvent de midi à minuit) et
gal). Près d’un million et demi de Français
de congés (annoncés courtoisement par affi-
disent fumer «régulièrement» et la moitié de
chettes). Le client est choyé par des cadeaux :
ceux-ci, «tous les jours». «Cette consommation
longues feuilles à rouler, grinders (machines à
est probablement sous-estimée, souligne M. Oli-
émietter l’herbe), blunts (feuilles à cigare utili-
vet, du fait de son illégalité : combien de gens
sées pour rouler le joint), bonbons, jeux à grat-
n’osent pas avouer au sondeur
ter, etc. «J’ai même vu des cartes de fidélité !
qu’ils commettent un délit ?»
poursuit Jules. Ce sont des commerçants. Avec
« Il existe au moins un “four” [point
de vente] par ville d’Île-de-France,
L’Office des Nations unies
des stratégies marketing. La dernière mode : la
parfois indiqué par des affichettes dès
contre la drogue et le crime
livraison à domicile à scooter.» Via l’applica-
la sortie du métro ou du RER »
(ONUDC) estime que près de
tion WhatsApp, les dealers envoient aux
4% de la population mondiale
clients réguliers des publicités pour leurs pro-
fume du cannabis (soit environ 292 millions de
duits : nouveautés, promotions...
personnes). Il observe même une hausse de
« Aux quatre coins de la cité, poursuit Jules,
16% entre 2006 et 2016. Et, compte tenu du
des guetteurs alertent des descentes de police.»
volume des saisies (1600 tonnes en 2016), nos
Afin d’éviter des saisies trop importantes, «un
diverses sources estiment que, chaque jour en
four ne contient en permanence que 100 ou 200
moyenne, une à deux tonnes de cannabis sont
grammes». Il est réalimenté par des coursiers.
fumées dans l’Hexagone.
Les kilos sont entreposés dans des sacs – cade-
Afin de satisfaire cette colossale demande
nassés – chez des «nourrices», souvent des
s’est mise en place une offre, tout aussi illégale
mères célibataires, voire des retraités, qui
et tout aussi massive. Un trafic que Jules (2),
arrondissent ainsi leurs fins de mois. Dans le
officier de police judiciaire (OPJ) en Île-de-
hall d’immeuble où se déroulent les transac-
France, s’efforce de combattre. «Il existe au
tions, un portier filtre les entrées, parfois muni
moins un “four” [point de vente] par ville d’Île-
d’un détecteur de métaux. «Une capuche ou
de-France, Ces fours sont parfois indiqués par
une cagoule sur la tête», le vendeur reçoit les
clients. Dans la cité rôde le gérant. «La tête de
*Journaliste, scénariste de la bande dessinée Légal. La fin de la
prohibition (avec Amazing Améziane, Casterman, 2014).
40 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
réseau tire les ficelles, parfois depuis sa cellule,
avec son téléphone portable.»
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 14:12 Page41
Denis Darzacq ///// « Sans titre
(Biarritz) no 12 », 2006
jour.» Saisie par la police à Marseille, la comptabilité d’un dealer faisait état d’un bénéfice
net mensuel de plus de 100 000 euros (3).
Profits inégalement répartis
Attention, cependant, à ne pas extrapoler :
« Les chiffres avancés par ce policier sont
exacts, commente Christian Ben Lakhdar,
professeur d’économie à l’université de Lille (4),
mais précisons que les profits du cannabis sont
très inégalement répartis. Les gains faramineux relèvent du mythe urbain. Car ceux qui
se trouvent en bas de l’échelle sont payés à la
journée, ils travaillent douze heures par jour,
sans bien sûr cotiser à la Sécurité sociale ou à
la retraite. Le niveau de leurs gains montre une
proximité assez troublante avec le salaire
minimum légal. En clair, ce sont des smicards.»
« Plus le trafic est structuré, plus il est pyramidal, moins l’argent descend et plus les hauts
revenus se concentrent en haut de l’échelle »,
relève à son tour M. Stéphane Gatignon, maire
écologiste de Sevran de 2001 à 2018, une ville
de Seine-Saint-Denis devenue un tel supermarché du cannabis qu’en 2011 l’édile en
AGENCE VU
appela à l’intervention de l’armée (5). « C’est
une économie de débrouille : des courses
payées en liquide, plutôt que par carte bancaire, confie M. Gatignon. Des arriérés de
loyer, parfois de 20 000, 30 000 euros, aussi
De grosses cylindrées – les fameux « gofast » – ou des camions de fruits et légumes
Lorsque l’année se termine, ordre est donné de
payés en liquide ! Et les bailleurs ne bronchent
pas... » Au contraire, confirme Jules : « Les
s’activer pour améliorer les chiffres ! »
approvisionnent les villes en transportant
L’Institut national de la statistique et des
bailleurs ne sont pas contents quand on
jusqu’à des centaines de kilos de haschisch,
études économiques (Insee) estime le mar-
démantèle un réseau : ils savent que les arrié-
produit au Maroc (lire l’encadré page 43) et
ché total des stupéfiants en France à 2,7 mil-
rés de loyer vont s’accumuler. »
débarqué en Zodiac autour de Malaga. « Des
liards d’euros, dont un « gros » milliard pour
La violence est omniprésente là où sévit le
le cannabis. Des chiffres si impor-
trafic : « Dans les années 2000, à Sevran, il y a
tants que l’organisme les intègre
eu sept ou huit règlements de comptes mortels»,
depuis janvier 2018 dans le calcul
se souvient M. Gatignon. À Marseille,
semi-grossistes peuvent mutualiser leurs moyens pour acheter plu-
Comme des semi-
sieurs tonnes, souligne Jules. Ils ont
grossistes, « ils ont
une logique d’entreprise : convoyer
une logique
du produit intérieur brut (PIB)
de grosses quantités permet de
d’entreprise :
(pour 0,1 %). Pour autant, quanti-
réduire les coûts. » Les douanes et convoyer de grosses
la police interceptent régulière- quantités permet de
fier l’économie d’un four n’est pas
ment des chargements aux péages
1 500 à 2 500 euros selon la qualité
autoroutiers, « parfois grâce au
réduire les coûts »
aisé. « Un kilo de shit est acheté
et revendu jusqu’à 5 000 euros,
tuyau d’un indic, lui-même trafiquant et sou-
détaille Jules. Guetteurs et portiers sont payés
cieux de se débarrasser d’un concurrent ». Flic
80 à 120 euros par jour. Le vendeur, 100 à 140.
de terrain critique envers sa hiérarchie, Jules
Le gérant, 150 à 200. Le conducteur de go-fast
invite à « se méfier des saisies record » présen-
– très risqué – 2 000 à 5 000 euros. Le boss
tées comme des succès : «Les plus importantes
touche évidemment bien plus. Un four qu’on a
ont lieu comme par hasard en décembre.
démantelé engrangeait 10 000 euros par
☛
(1) « Rapport européen sur les drogues. Tendances et évolutions 2018 », Observatoire européen des drogues et des
toxicomanies, Luxembourg, 2018.
(2) Le prénom a été modifié à la demande du fonctionnaire
de police, tenu au devoir de réserve.
(3) « Les incroyables comptes d’un dealer marseillais », Le
Figaro, Paris, 29 décembre 2011.
(4) Christian Ben Lakhdar, « Le trafic de cannabis en France :
estimation des gains des dealers afin d’apprécier le potentiel
de blanchiment », Observatoire français des drogues et des
toxicomanies (OFDT), Saint-Denis, novembre 2007.
(5) M. Gatignon a préfacé la bande dessinée écrite par l’auteur. Plusieurs maires de villes touchées par le trafic de cannabis n’ont jamais donné suite à nos demandes d’entretien.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 41
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 14:12 Page42
ter : « Ils auraient sans doute fait autre chose
LE CAPITALISME DÉBRIDÉ DU CANNABIS
s’ils en avaient eu l’opportunité, s’ils n’avaient
vingt-neuf meurtres liés au trafic ont été
de la cité, demandaient leurs papiers aux loca-
pas été privés de capital social, culturel et éco-
recensés en 2016, une vingtaine en 2018.
taires, les fouillaient.» Le deal accentue la pau-
nomique ».
« C’est souvent après le démantèlement d’un
périsation du quartier, faisant fuir tous ceux
réseau qu’ont lieu les règlements de comptes »,
qui ont les moyens de vivre ailleurs. À Sevran,
Le blanchiment se professionnalise
précise Jules. La nature a horreur du vide :
les réseaux ont fini par être démantelés, «mais
L’argent du cannabis est transféré à l’étran-
le problème n’a été que déplacé, pré-
ger ou « blanchi », via des prête-noms, dans
« Comme la demande persiste, l’offre se recrée : le marché est à prendre... En fait, le trafic est une caricature
du
capitalisme
le
plus
débridé », résume le policier.
Ainsi, poursuit-il, «une faute professionnelle est sanctionnée par des
représailles violentes : perdre sa
« Les plus malins
cise M. Gatignon. Le deal a bougé
l’immobilier ou des commerces : « Le grand
quittent à temps
vers des communes limitrophes de
classique, explique Jules, est le petit resto vide.
le business et
Paris. Ce qui est même plus pratique
Ils truquent la comptabilité en gonflant le nom-
s’embourgeoisent.
Ils mettent
leurs enfants en
école privée »
bre de clients. » Cependant, depuis la loi dite
pour les consommateurs».
Seuls les grossistes et les semi-
Warsmann du 9 juillet 2010, qui permet de
grossistes tirent véritablement
geler les biens mobiliers et immobiliers des
profit du trafic. « Les plus malins
personnes suspectées de trafic dès le début de
quittent à temps le business et
l’instruction, le blanchiment se professionna-
sage, brûlures de cigarette), puis l’esclavage
s’embourgeoisent, témoigne M. Gatignon.
lise. Les trafiquants font appel à des réseaux
pour dette... » Aux violences entre trafiquants
D’anciens dealers ont investi dans des PME.
structurés impliquant des intervenants socio-
marchandise, c’est la torture (tabas-
s’ajoute l’intimidation du voisinage : «Les gens
Pères de famille, quadragénaires, ils aspirent
logiquement fort éloignés de la « banlieue » :
vivaient dans la terreur, se souvient l’ex-maire
à la respectabilité. Ils vivent en pavillon et met-
en 2012, l’opération dite «Virus » – le déman-
de Sevran. Les dealers contrôlaient les entrées
tent leurs enfants en école privée. » Et d’ajou-
tèlement d’un réseau franco-suisse de blanchiment – a montré que l’argent du cannabis
transitait par les sociétés-écrans et les comptes
bancaires de fraudeurs fiscaux et de banquiers occultes (6) : le capitalisme débridé des
quartiers sensibles rejoint alors celui des élites...
Le cannabis fumé dans l’Hexagone provient
en grande majorité du Maroc, où les puissants
plants hybrides ont remplacé le kif (lire cicontre). Par conséquent, les taux de THC ont
grimpé dans les échantillons de cannabis saisis en France et analysés en laboratoire. Alors
qu’en 2009 les teneurs moyennes en THC
tournaient autour de 10 %, elles atteignaient
en 2017 des valeurs de 20 % à 30 %. Écoulés
depuis peu à Toulouse, des moon rocks (de
l’herbe qui a mariné dans de l’huile de cannabis) affichent même 70 % ! Cette hausse du
THC n’est pas sans impact sanitaire. « On
observe de nouveaux symptômes incluant des
vomissements à répétition, incontrôlables »,
constate le docteur en pharmacie Grégory
Pfau, qui travaille au service addictologie de
l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, ainsi
qu’à l’association Charonne, qui accompagne
les usagers de drogues. « Des fumeurs expérimentés arrivent aux urgences et expliquent
n’avoir jamais enduré ça. Ils souffrent aussi
parfois d’accidents psychiatriques aigus :
impression de suffocation, bouffées délirantes.
AGENCE VU
Ces accidents psychiatriques aigus semblent
42 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
aller de pair avec la hausse du THC dans les
Astrid54 ///// « La Chute no 20 », 2006
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:54 Page43
résines de cannabis. » Et de préciser : «Tout comme
face à l’alcool, les sujets ne sont pas égaux face aux
drogues. Ces nouveaux symptômes complexifient le
Le kif est dépassé
discours prohibition-légalisation en faveur d’une
régulation du marché. Les autorités ont diabolisé le
cannabis afin de protéger la jeunesse. Mais cela ne
fonctionne pas, parce que c’est faux, dénué de sens :
non, la consommation de cannabis ne pose aucun
problème chez la plupart des usagers ; non, ils ne
tombent pas mécaniquement dans l’héroïne. »
Graines de cannabis de… collection
Avant d’envahir le Rif, les variétés hybrides ont
conquis nombre de fumeurs européens. Des entreprises, pour la plupart néerlandaises et espagnoles,
vendent en ligne des dizaines de variétés de graines
de cannabis et informent sur la teneur en THC des
produits. Traduits en une demi-douzaine de
langues, leurs sites internet s’adressent notamment
aux résidents de pays où l’usage du cannabis est illicite. «Nous vendons de 600000 à 700000 paquets
de graines par an », explique par courriel, depuis
Amsterdam, M. David Duclos, directeur commercial de Sensi Seeds, qui propose en ligne « une
soixantaine de variétés », auxquelles s’ajoutent
« un total d’environ cinq cents dans notre banque
génétique ». La France, confirme le Néerlandais,
est « l’un de nos marchés les plus importants, avec
l’Allemagne et le Royaume-Uni. Ce n’est pas que le
marché français ait grossi, précise-t-il, mais plutôt que l’hypocrisie du modèle prohibitionniste
actuel encourage les gens à prendre leurs affaires
en mains. »
À noter qu’en France quelques boutiques écoulent discrètement des « graines de collection »,
sous certaines conditions : l’acheteur est censé les
« collectionner », non les faire germer. Nuance.
« La vente de graines de cannabis ne peut être
interdite, puisqu’elles ne contiennent pas de THC »,
précise le gérant d’une de ces échoppes parisiennes. La vitrine est explicite : vêtements et posters à l’effigie de Bob Marley ou de feuilles de
cannabis, matériel à rouler, grinders, chiloms,
pipes à eau... Dans son catalogue est présentée
toute une gamme d’hybrides. Lorsque le chaland
lui demande, faussement naïf, « les taux de THC
des plants de cannabis issus de ces graines », le
vendeur répond, gêné : « Pour ce genre d’infos,
cherchez sur Internet. Je ne donne aucun conseil.
e cannabis fumé dans l’Hexagone provient en grande majorité du Maroc,
plus précisément du Rif, région montagneuse du nord du royaume. « Dans
les années 1960, le Maroc était une destination privilégiée des hippies européens,
écrit le géographe Pierre-Arnaud Chouvy. Et c’est la demande européenne qui
a transformé l’industrie traditionnelle du cannabis local, le kif, en celle, plus
moderne, de haschisch (1). » Afin de répondre à cette demande, les paysans du
Rif ont cultivé le cannabis à grande échelle. De 2 000 hectares à la fin des
années 1960, les surfaces sont passées à 25 000 dans les années 1980 et
jusqu’à 134 000 en 2003, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et
le crime (ONUDC). « Ce chiffre a fait scandale, précise Chouvy. Le bureau de
l’ONUDC dans le royaume a été fermé. » Au Maroc, « à la différence de l’Afghanistan et de la Colombie, aucun conflit armé n’y remet en question le contrôle
politico-territorial et ne permet d’expliquer que de telles superficies soient
consacrées à une production agricole illicite » (2).
L
« Le Maroc est un État policé, quadrillé administrativement, rappelle Chouvy.
Que les autorités ignorent la situation est inconcevable. Mais il est compliqué
pour Rabat d’intervenir dans cette zone, rétive au pouvoir central. » Jusqu’à l’indépendance, le Rif se trouvait sous protectorat espagnol (1912-1956). La
région a pris les armes à moult reprises contre les forces marocaines, françaises et espagnoles. Au XIXe siècle, c’est afin de pacifier le Rif que le sultan
Moulay Hassan Ier y a toléré la culture du kif. Depuis, les Rifains y voient un
« droit » historique inaliénable. « La tolérance du cannabis est une alternative
à un sous-développement contre lequel les autorités ont peu ou pas agi », écrit
donc Chouvy. Il génère sept à seize fois plus de revenus que l’orge. En 2003,
selon l’ONUDC, il permettait aux deux tiers des familles paysannes du Rif,
soit 800 000 personnes, de subvenir à leurs besoins.
Cependant, les surfaces cultivées auraient diminué de deux tiers depuis 2003,
selon les chiffres officiels marocains (même si ceux-ci laissent perplexes : en
2012, les quantités saisies avoisinaient la production estimée...). Parallèlement,
l’empaquetage du haschisch a changé – les «savonnettes» de 250 grammes ont
laissé place à des « olives » de 100 grammes –, tandis que doublait le taux
moyen de THC, le principe actif du psychotrope.
L’explication réside dans un bouleversement de l’offre : les cultivateurs marocains produisaient de grandes quantités de haschisch de basse qualité, ayant
mauvaise réputation. Or, vers 2005, influencés par leurs « partenaires » européens, qui leur ont fourni graines et équipements, les Rifains ont opté pour « des
variétés de cannabis à haut rendement, des pratiques agricoles modernes, des
techniques de production modernes de haschisch», selon le géographe. Cette évolution s’est accélérée du fait du succès des premiers cultivateurs d’hybrides
et de leur communication sur les réseaux sociaux. L’offre marocaine s’est
adaptée à la demande des fumeurs européens de produits plus puissants. Le
kif au faible taux de THC (2,4 %) et au rendement de 30 à 60 grammes d’herbe
par plant a notamment laissé place à de la Clementine Kush, un hybride au
fort taux de THC (21 %) et au rendement optimal de 200 grammes d’herbe
par plant. À raison de 10 000 plants par hectare, la production à l’hectare de
300 à 600 kilos d’herbe relativement légère a fait place à deux tonnes d’herbe
forte. « Une significative amélioration des rendements qui compense la réduction des surfaces cultivées », conclut le géographe.
C. G.
C’est la loi. » D’aucuns, cependant, savoureront
l’incohérence grotesque d’un cadre légal qui
(6) Trente-cinq personnes ont été condamnées dans cette
affaire en octobre 2018.
☛
(1) Pierre-Arnaud Chouvy « Production de cannabis et de haschisch au Maroc : contexte et
enjeux », L’Espace politique, n° 4, janvier 2008.
(2) Kenza Afsahi et Pierre-Arnaud Chouvy, « Le haschisch marocain, du kif aux hybrides », Drogues
enjeux internationaux (revue de l’OFDT), juin 2015.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 43
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 14:13 Page44
rité des personnes interpellées pour infra-
LE CAPITALISME DÉBRIDÉ DU CANNABIS
ction aux stupéfiants, dont le nombre a qua-
tolère la vente de graines de cannabis, mais
culture en intérieur, sous lampes UV, et dyna-
siment triplé en deux décennies (7). « Chaque
interdit d’informer quant à leur potentiel
misé par l’apparition de graines génétique-
année, plus de 200 000 personnes sont inter-
psychotrope ! Avec un sourire complice, le
ment plus adaptées.» Ces cultivateurs urbains,
pellées pour infraction à la législation sur les
vendeur nous confirme qu’« il y a de plus en
observe M. Pierné, « sont généralement des
stupéfiants (ILS), constatait, en 2015, l’OFDT (8).
plus de collectionneurs... ».
consommateurs réguliers et avertis, qui préfè-
Dans neuf cas sur dix, cela concerne la con-
Étudiant en master 1 en anthropologie et
rent avoir un produit sûr et ne plus avoir de
sommation de cannabis. »
ethnologie à l’École des hautes études en
contacts avec des réseaux mafieux. Mais cela
Ouvert, le 4 septembre 2016 sur France
sciences sociales (EHESS), M. Vivien Pierné
requiert un logement stable et un capital de
Inter, à l’idée de légaliser le cannabis, alors
prépare un mémoire universitaire sur « L’ap-
départ pour l’achat du matériel ».
proche ethnologique des cultures matérielles
Jules, l’officier de police judi-
et immatérielles du cannabis en France » :
ciaire, voit cette tendance à l’au-
« Dans certaines localité du sud de la France,
nous explique-t-il, on cultive le cannabis
depuis des décennies pour sa consommation
« J’encourage
qu’il était ministre de l’économie,
M. Emmanuel Macron, élu prési-
les fumeurs
dent, a finalement opté pour la
toculture comme un moindre
de joints que
répression : fumer un joint est
mal : « J’encourage les fumeurs de
j’interpelle à faire
désormais passible d’une amende
joints que j’interpelle à faire pous-
pousser [du
forfaitaire de 200 euros. Quatorze
associations dénoncent dans un
personnelle, celle de l’entourage, et éventuelle-
ser chez eux, admet-il. Acheter le
ment pour revendre à des connaissances,
matériel et les graines est facile et
puisque la demande est constante. Les gens
légal, les risques de se faire attra-
préfèrent fumer leur herbe plutôt que du
per sont minimes. Qu’ils cessent de financer
annoncé ». À l’opposé, le 17 octobre 2018, le
haschisch douteux. L’autoculture en milieu
des réseaux criminels, ultraviolents et ultra-
Canada a opté pour la régulation de l’usage, de
urbain est un phénomène plus récent, rendu
capitalistes ! Quelqu’un qui fait pousser chez
la vente et de la production du cannabis
possible grâce à la diffusion des techniques de
lui et fume chez lui ne pose aucun problème
récréatif (10). L’Uruguay avait légiféré en ce
de sécurité publique. » Pourtant, les fumeurs
sens en 2013, tout comme ces dernières
de cannabis représentent l’écrasante majo-
années dix États américains, dont le Colorado,
(Jules, policier)
Livre blanc (9) un « combat d’arrière-garde », voué à un « échec
AGENCE VU
Denis Darzacq ///// « Hyper no 14 », 2007
cannabis] chez eux »
44 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 15:05 Page45
la Californie et – dernier en date – le Michigan.
« La France est en position de citadelle assiégée en
Europe », analyse M. Benjamin Jeanroy, ancien
Les alcooliers sont à l’affût
consultant de l’ONUDC au Laos et en Amérique
centrale, cofondateur du lobby citoyen Expertises citoyennes horizontales (ECHO), qui entend
faire avancer le débat sur la question. « Elle perpétue une politique répressive structurée par des
forces présentes au sein des administrations et des
milieux de santé. »
Expert en géopolitique des drogues, M. Michel
Gandilhon distingue la mise en place des modèles
uruguayen et américain : « Le Colorado a éludé les
risques pour la santé publique. Des sociétés privées
vendent des produits concentrate, avec des taux
de THC pouvant atteindre 65 % ! Un lobby capitaliste du cannabis est né. Et ce ne sont pas des philanthropes... » Aux États-Unis, l’indice boursier
qui rassemble les sociétés du secteur, The North
American Marijuana Index, a triplé entre septembre 2017 et janvier 2018. Selon le cabinet spécialisé Arcview, le marché du cannabis devrait
peser 40 milliards de dollars d’ici à 2021.
Reconversion dans la vente légale
Aux États-Unis, « cette légalisation libérale est différente de la légalisation uruguayenne pilotée par
les pouvoirs publics, souligne M. Gandilhon. Là,
seules deux entreprises sont autorisées à produire
pour les pharmacies, et le taux de THC est fixé à
15 % ». Quels sont les impacts de la légalisation sur
le crime organisé ? « Les cartels mexicains sont
polycriminels et ont su amortir le choc, explique
M. Gandilhon. Si les saisies de marijuana ont chuté
de moitié à la frontière sud des États-Unis entre
2011 et 2016, la hausse récente de la consommation
de cocaïne et d’héroïne dans ce pays, sur fond de
crise des opioïdes, a compensé les pertes. » En
France, qu’adviendrait-il des revendeurs du trafic?
M. Jeanroy invite à ne pas négliger la question : « Il
faudrait envisager leur reconversion dans la vente
légale, comme cela se fait à Oakland, en Californie. » Car, « si les petites mains du trafic, le lumpenprolétariat de ce marché illicite, se trouvent exclues
de ce marché devenu légal, prévient-il, une explosion sociale de ces espaces sera prévisible ».
Cédric Gouverneur
n mai 2018, avant même la légalisation du cannabis dans le pays, la
banque canadienne CIBC estimait les ventes au détail du psychotrope à
4,27 milliards d’euros pour 2020 – soit davantage que le marché canadien
des spiritueux et presque autant que celui du vin. Aux États-Unis, en 2030,
le marché du cannabis légal pourrait ainsi peser 66 milliards d’euros (1). Il
empiète déjà sur celui de l’alcool : le cabinet Cowen & Co constate qu’en 2016
l’alcoolisation festive (binge drinking, sept verres ou plus) a été inférieure de
13 % dans les États américains ayant légalisé la plante psychotrope.
E
Les alcooliers sont donc aux aguets : « Nous regardons de près ce marché,
confiait en août 2018 aux Échos M. Alexandre Ricard, président-directeur
général de Pernod Ricard, deuxième groupe mondial de vins et spiritueux
(Absolut Vodka, Chivas Regal...) (2). Le numéro un mondial, le britannique
Diageo (Guinness, Smirnoff, Johnny Walker...), discuterait avec trois producteurs de cannabis canadiens. Brown-Forman (Jack Daniel’s) et AnheuerBusch InBev (Budweiser) surveillent aussi ce nouveau marché. D’autres ont
déjà sauté le pas, comme le néerlandais Heineken, deuxième brasseur du
monde (Pelforth, Affligem...). Via sa filiale Lagunitas et la société locale d’huile
de cannabis ABX, il a lancé en Californie, en juillet 2018, une boisson gazeuse
enivrante au tétrahydrocannabinol (THC) : Hi-Fi Hops, avec 5,5 ou 10 mg de
THC par cannette, mais « sans calorie ni gluten ». « La plupart des “comestibles”
[edibles, aussi connus sous le terme édifiant de space cakes] doivent être digérés
avant que vous soyez “perché” [high] », explique le site d’ABX (3). C’est pourquoi
un surdosage est si facile. » Aucun risque avec Hi-Fi Hops, dont ABX assure
qu’elle fait effet « dix minutes » après avoir été bue !
Les brasseurs américains Constellation Brands (distributeur de la bière
mexicaine Corona) et Molson Coors se sont, chacun de son côté, associés à
des producteurs canadiens (Canopy Growth pour le premier et Hexo pour le
second) qui planchent sur l’élaboration de boissons au THC. La faible teneur
en calories devrait faire figure d’argument de poids. Les petites et moyennes
entreprises (PME) s’y mettent également : M. Keith Villa, brasseur dans le
Colorado, promet une bière sans alcool, mais au THC.
L’industrie du tabac n’est pas en reste. En décembre 2018, Reuters révélait
qu’Altria Group (Marlboro, Philip Morris...) négociait avec le canadien Cronos.
Coïncidence ? Un mois auparavant, la CDC, l’agence fédérale de santé américaine, constatait un tabagisme historiquement bas : désormais, aux ÉtatsUnis, 14 % des adultes fument, contre 42,5 % en 1965. Face à la disparition de
leur clientèle, les cigarettiers doivent diversifier leurs activités.
À noter que les industriels n’ont guère attendu la légalisation pour rôder
autour du cannabis : OCB, célèbre marque française de papier à cigarette dont
les (longues) feuilles sont vendues bien au-delà des seuls bureaux de tabac
– et si populaire auprès des rouleurs de joints qu’en 1993 les musiciens rennais de Billy Ze Kick et les Gamins en Folie lui consacraient un tube hilarant (4) –, appartient... au groupe Bolloré.
C. G.
(7) « Interpellations et condamnations pour ILS. Évolution depuis
1995 », OFDT, actualisation juillet 2017.
(8) Ivana Obradovic, «Trente ans de réponse pénale à l’usage des
stupéfiants », OFDT, octobre 2015.
(1) Rapport du cabinet Cowen & Co, avril 2018.
(9) Parmi ces associations, Aides, Médecins du monde, ASUD, la
Ligue des droits de l’homme (LDH).
(3) www.abx.org
(2) Les Échos, Paris, 30 août 2018.
(4) Le refrain est explicite : « OCB, occis carton blindé, OCB, faites tourner, faites tourner ! »
(10) Lire Ivana Obradovic, « La légalisation du cannabis au
Canada : genèse et enjeux de la réforme », OFDT, octobre 2018.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 45
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LES BONNES AFFAIRES DU CARTEL
Au Mexique, une organisation criminelle a régné durant une décennie sur un grand
port de la côte occidentale. Contrainte de diversifier ses activités à la suite
de la « guerre contre la drogue » lancée par le pouvoir, elle a mis la main sur le
secteur minier de la région. Fort des emplois créés, le cartel, qui avait aussi soudoyé
les autorités locales, a pu prospérer en tirant parti de l’incurie de l’État.
«B
ienvenue à Lázaro Cárdenas, un
port sûr ». Impossible d’échapper aux panneaux placés aux
portes de cette petite ville située dans le sud
du Michoacán, un État de la côte ouest du
Mexique. Mais le message formule moins
une description qu’un espoir. Celui de voir la
région affranchie de la menace qui la hante
PAR LADAN CHER *
depuis des années : l’insécurité.
Entouré d’abondantes ressources en fer, le
port ouvre aux marchandises locales diverses
voies maritimes du Pacifique, notamment
vers la Chine. La ville de Lázaro Cárdenas (du
nom du président qui nationalisa le pétrole
en 1938) dispose des plus importantes installations de la côte occidentale mexicaine. Au
début des années 2000, le port est tombé
entre les mains des Chevaliers Templiers, un
cartel présent dans l’État du Michoacán. En
novembre 2013, une opération conjointe de
l’armée et de la police fédérale a été menée
pour les en chasser.
Adaptation du « modèle économique »
Le commerce de l’acier ne vient pas immédiatement à l’esprit lorsqu’on évoque les
organisations criminelles. Pourtant, la «guerre
contre la drogue » lancée par l’ancien président Felipe Calderón (2006-2012) (1) a
contraint les cartels à diversifier leurs activités. Pendant des années, les Chevaliers Templiers avaient utilisé le port de Lázaro Cárdenas comme centre d’importation de produits
chimiques chinois destinés à la production de
méthamphétamine. La destruction d’une
grande partie des laboratoires où ils fabriquaient la substance les a sensibilisés aux
attraits du minerai de fer. Simple adaptation
de leur business model, résume pour nous
Carlos Torres, journaliste spécialiste de la criminalité : « Les Chevaliers Templiers connaissaient bien cette région ainsi que les mécanismes d’approvisionnement en fer, dont le
processus est dans l’ensemble similaire à ce
qu’ils avaient mis en place pour les produits
chimiques. Or, dans ce domaine-là, le cartel
disposait d’années d’expérience. »
La prise de contrôle du port n’a constitué
que l’une des étapes de la stratégie des CheAkatre ///// Image créée pour le lieu artistique pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2008
46 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
* Journaliste.
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:06 Page47
DES TEMPLIERS
valiers Templiers pour s’ancrer dans le secteur minier. Par un cocktail efficace d’intimidation, de diplomatie et de corruption, ils se
sont ensuite assuré le soutien de fonctionnaires en mesure de couvrir chacune de leurs
opérations, de l’extraction du minerai dans
les montagnes entourant Lázaro Cárdenas
jusqu’à son expédition par bateau, en passant
par le transport entre les mines et l’embarcadère. Selon M. Salvador Jara Guerrero (Parti
révolutionnaire institutionnel, PRI), ancien
gouverneur du Michoacán, près de la moitié
des mines de cette région avaient basculé
dans le giron des Chevaliers Templiers au
moment de l’apogée de leur empire de l’acier,
en 2013. Dans certains cas, les narcotrafiquants conduisaient eux-mêmes les opérations d’extraction. Au cours d’un entretien
avec la chaîne d’information britannique
Sur la Toile
European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA)
L’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies a récemment publié un rapport, réalisé
conjointement avec l’agence Europol, consacré aux tendances et au marché des substances psychotropes
sur l’Internet caché : « Drugs and the darknet : perspectives for enforcement, research
and policy », novembre 2017.
www.emcdda.europa.eu
Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS)
Cet organe d’experts des Nations unies a pour mission le suivi de la mise en œuvre des traités internationaux
de contrôle des drogues par les gouvernements. Son dernier rapport annuel revient entre autres sur
la crise des opioïdes. L’édition précédente s’intéressait quant à elle à la situation des femmes face
à la toxicomanie et invitait les pouvoirs publics à les prendre davantage en compte dans leurs programmes
de lutte contre la drogue.
www.incb.org
Arte
La chaîne franco-allemande propose en ligne un dossier multimédia sur le rôle central joué par l’Afrique
occidentale, depuis plusieurs années, dans le trafic de cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe,
à la faveur des nouvelles routes d’acheminement mises en place par les « narcos » et des complicités
politiques locales (« L’Afrique de l’Ouest, nouvelle plaque tournante du narcotrafic »).
https://info.arte.tv/fr
Channel 4, diffusé en 2014, M. Servando
Gómez Martínez, le dirigeant du cartel arrêté
cartel avec des armes à feu, mais cela ne résol-
en février 2015, se vantait d’avoir compté de
vait pas le problème à sa source », analyse
nombreux clients chinois, qui revendaient le
Torres, suggérant que la multiplication des
minerai mexicain dans leur pays (en s’oc-
bains de sang n’entamait pas le pouvoir des
troyant au passage d’amples profits).
gangs, ni leur proximité avec le pouvoir poli-
Non content de s’être emparé des mines et
tique. « Même la police n’était pas fiable »,
d’avoir mis en place des circuits de commer-
nous confie M. Jara Guerrero. Selon lui, la cor-
cialisation réguliers, le cartel a infiltré tous
ruption au sommet avait rendu les autorités
les étages de l’appareil d’État local, de façon
locales parfaitement impuissantes : « Une
à obtenir les autorisations administratives
opération militaire était la seule solution. »
nécessaires à son activité. Les tentacules de
Elle est organisée le 4 novembre 2013. En
son réseau s’étendaient des douanes au
l’espace de quelques jours, l’armée de terre,
bureau de l’ancien maire de Lázaro Cárde-
la marine et la police fédérale évincent l’en-
nas, M. Arquimides Oseguera, lequel a été
semble des autorités por-
arrêté pour son implication dans divers cas
tuaires, suspendent tou-
Non content de s’être emparé
d’enlèvement et de chantage en avril 2014.
tes les activités minières
des mines et d’avoir mis en place
« Le système des pots-de-vin fonctionnait
de la région et placent le
des circuits commerciaux réguliers,
d’autant mieux que chacun comprenait les
port sous contrôle militaire : « Nous avons sécu-
le cartel a infiltré l’appareil d’État local
termes de la proposition : accepter l’argent et
collaborer, ou mourir », nous explique un
risé un environnement dans lequel le com-
fonctionnaire du port. La célèbre « offre
merce légal peut reprendre sans subir les
qu’on ne peut pas refuser » du film Le Parrain
menaces du crime organisé », se félicite alors
(Francis Ford Coppola, 1972).
M. Jorge Luis Cruz Ballado, un ancien général
Les Chevaliers Templiers prospéraient sous
à la tête des opérations.
les yeux des forces de l’ordre locales, qui ont
M. Pedro Tapia tient un magasin de vélos
vu leurs efforts pour contenir le problème se
depuis plus de cinquante ans. Selon lui, la
fracasser sur le granit de l’organisation du
nouvelle « sécurité » de la ville ne serait qu’il-
cartel : « La police s’attaquait aux camions du
lusoire : « Malheureusement, les cartels ne
disparaissent pas si facilement. Sécuriser le
(1) Lire Jean-François Boyer, « Mexico recule devant les
cartels », Le Monde diplomatique, juillet 2012.
port ne suffit pas à éradiquer la corruption. Si
le gouvernement n’investit pas également
☛
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 47
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 15:54 Page48
actes illicites, mais nous respectons les gens qui
LES BONNES AFFAIRES DU CARTEL DES TEMPLIERS
travaillent dur [et nous sommes là pour] veil-
dans les programmes sociaux, alors le cartel
ler aux intérêts des habitants du Michoacán. »
va revenir dès que l’armée aura le dos
À travers ses activités dans le secteur légal
tourné. » Lutter contre l’insécurité physique
de l’exploitation minière, le cartel souhaitait
impliquerait de se battre également contre
renforcer son image de bon père de famille.
l’insécurité sociale ? Le raisonnement ne
N’était-il pas parvenu à faire décoller l’activité
semble pas avoir convaincu les autorités.
économique, là où le gouvernement mexicain
Pour les Chevaliers Templiers, s’intéresser
avait échoué avec ses méthodes commer-
aux mines s’est avéré une opération lucrative.
ciales « traditionnelles » ? Dans son entretien
Sous leur égide, les exportations vers la Chine
avec la chaîne britannique Channel 4 (2),
ont explosé, passant d’un million et demi à
M. Gómez mettait en avant sa flotte et son
quatre millions de tonnes entre 2012 et 2013.
portefeuille de clients étrangers pour se pré-
Faut-il pour autant saluer ce coup de pouce à
senter non pas comme un criminel, mais
la croissance ? Le cartel y semblait tout à fait
comme un homme d’affaires habile...
favorable. Leur chef Gómez,
« Ils ont gagné beaucoup d’argent et engen-
qui se présentait comme un
dré une certaine forme de développement éco-
qui se présentait comme un Robin
Robin des Bois, se vivait
nomique dans la région du Michoacán en
des Bois, se vivait davantage comme
davantage comme un bien-
créant des emplois dans le secteur minier »,
un bienfaiteur que comme un meurtrier
faiteur que comme un
concède Carlos Vilalta, criminologue au Cen-
meurtrier. Celui qu’on sur-
tre de recherches et d’enseignement écono-
nomme aussi « la Tuta » (« le Professeur »)
miques (Centro de Investigación y Docencia
parcourait les villages en serrant la main des
Económicas). Avant de préciser : « Mais, pour
citoyens et en distribuant de l’argent. Il était
prospérer, les cartels doivent enfreindre des
apparu dans plusieurs vidéos semblables à des
lois et corrompre les pouvoirs publics. À la
spots de campagne politique, destinées à pro-
longue, ce système s’avère autodestructeur. Le
mouvoir l’action des Chevaliers Templiers. En
cartel est à la fois un prédateur et un parasite
août 2013, par exemple, il s’exprimait dans un
qui finit par saper l’État. »
Le chef des Chevaliers Templiers,
film de trente minutes tourné dans une forêt.
Ladan Cher
Entouré d’hommes armés et encagoulés, l’homme plaidait : «Les Chevaliers Templiers sont un
mal nécessaire. Certes, nous commettons des
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À renvoyer, accompagné de votre règlement, à l’adresse suivante :
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■
(2) Guillermo Galdos, « Knights Templar link to Mexico iron
ore arrests », Channel 4, Londres, 7 mars 2014.
Manière de voir, service abonnements, A 2400, 62066 Arras Cedex 9
Tél. : 03-21-13-04-32 (numéro non surtaxé)
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48 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
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MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 15:05 Page49
Akatre ///// Image créée
pour le lieu artistique
pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres,
Saint-Ouen, 2008
NARCOTRAFIC,
UNE HYDRE
À TROIS TÊTES
La réponse au défi des drogues ne peut
se réduire à un combat manichéen entre
le bien et le mal. Elle impose d’embrasser
toutes les composantes cachées
du commerce mondial des stupéfiants,
dont le crime organisé n’est
qu’un des partenaires. En 1990,
Christian de Brie en détaillait ainsi
l’éternel jeu à trois voix : entre
le milieu des trafiquants, celui
des affaires et le monde politique.
PAR CHRISTIAN DE BRIE
L
e commerce mondial des stupéfiants fait
pays concernés se sont avisés d’engager une
partie intégrante de l’économie mon-
action concertée. Pourquoi si tard ? Est-ce
diale depuis plus d’un siècle, et les bases
parce qu’ils ont découvert, pour reprendre
de son organisation actuelle remontent aux
l’expression du président François Mitterrand,
années 1960. Or il a fallu attendre le milieu
que « la puissance meurtrière des trafiquants
des années 1980 pour que juges et policiers
s’installe en pouvoir concurrent des États (1) » ?
comprennent la structure internationale des
La réponse au défi ne peut se réduire à un
organisations, commencent à échanger des
combat manichéen entre le bien et le mal. Car
informations par-delà les frontières et
le commerce international des drogues illi-
conduisent des enquêtes parallèles. Et c’est
cites est un trafic trilatéral. À trois titres.
☛
seulement à la charnière des années 1990 que
les responsables politiques des principaux
(1) Le Monde, 29 août 1989.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 49
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 10:26 Page50
culture artistique, pratiquent offices religieux
NARCOTRAFIC, UNE HYDRE À TROIS TÊTES
et prélats (2).
Tout d’abord, il concerne essentiellement
(village, commune, quartier urbain) qu’elles
Les profits tirés du trafic de drogue, s’ils n’ont
trois produits : héroïne, cocaïne, cannabis, qui
mettent en coupe réglée sous couvert d’assis-
supprimé aucune des activités traditionnelles
pourraient si nécessaire être remplacés
tance et de protection : rackets, vols et trafics,
qui perdurent, ont engendré une série de
demain par d’autres aussi dangereux. Ensuite,
usure, jeux et prostitution, rançons, marchés
guerres meurtrières, jamais terminées, entre
au début des années 1990, le trafic est dominé
publics, corruption ou liquidation physique
les familles pour le contrôle des filières et des
par trois grandes organisations criminelles qui
des opposants, y compris les responsables
réseaux. En général, ceux qui maîtrisent la
contrôlent la transformation, le transport et le
politiques, les juges et les policiers ;
commerce de gros : les cartels colombiens de
jusqu’à la soumission. Avec des
Les investissements
Medellín et Cali pour la cocaïne, les triades chi-
variantes, on retrouve les mêmes
réalisés par
phine-base en héroïne) assurent
noises de Hongkong pour l’héroïne du Triangle
structures dans les triades chinoi-
les trafiquants
leur domination et utilisent les
d’or d’Asie, la Mafia sicilienne pour l’héroïne du
ses, les mafias siciliennes, corses,
peuvent même
autres familles mafieuses comme
Croissant d’or au Proche-Orient. Le marché du
américaines, les cartels colom- peser sur la balance
biens. Plus on s’élève dans la hiécommerciale et
cannabis reste très ouvert et concurrentiel.
Enfin et surtout, le commerce de la drogue
rarchie des familles, plus on
celle des paiements
transformation du produit de base
(« pasta »-base en cocaïne, mor-
sous-traitants dans le transport et la
commercialisation des produits.
L’intégration est verticale et les
fonctionne sur la base d’un partenariat entre
s’éloigne de l’action criminelle
trois participants : le milieu des trafiquants, le
directe : on commandite, gère les profits,
Les fantastiques accumulations de capitaux
milieu des affaires, le milieu politique.
zones strictement partagées.
entretient les relations nécessaires avec les
permettent d’intervenir à des niveaux de plus
Le premier est, depuis peu, partiellement
pouvoirs légaux en présentant toutes les
en plus élevés : ministres, parlementaires,
connu. À la base, des organisations fermées,
apparences de la respectabilité. Les plus
maires, juges, policiers, personnel péniten-
voire secrètes, constituées en familles (stricte
grands criminels des mafias ne touchent
tiaire. Les moyens : corruption, chantage,
hiérarchie, code de conduite, apprentissage
jamais une arme ; ils vivent dans les rési-
menace ou liquidation physique. Les investis-
de la violence, loi du silence sanctionnée par
dences et hôtels des quartiers huppés, font des
sements réalisés pèsent sur des secteurs
la mort) prennent le contrôle d’un territoire
affaires, fréquentent la jet-set, se piquent de
entiers de l’économie nationale : finance et
Akatre ///// Image créée
pour le magazine
« Neon », 2015
50 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:57 Page51
Bourse, immobilier, tourisme et loisirs, showbusiness et marché de l’art, transports, industries (textiles, automobile...) – voire, on l’a vu
Al Capone, ce capitaliste...
en Bolivie et en Colombie, sur la balance commerciale et celle des paiements. Ils rendent
possible la conduite d’une stratégie à l’échelle
mondiale en utilisant et diversifiant au maximum les moyens juridiques et techniques de
transfert, d’implantation, de communication.
Flottes aériennes et maritimes, aéroports privés, immenses propriétés refuges, réseaux de
télex et de fax, équipements électroniques et
informatiques sophistiqués, entreprises d’import-export, de transit douanier, de location
de conteneurs, norias d’avocats et de conseils
en tout genre, sont répartis à travers le monde.
En deçà, des milliers de passeurs, « mules »
et « fourmis », de toutes nationalités et de
toutes apparences, transportent chaque jour
quelques dizaines de grammes de drogue
d’un point à un autre, dissimulés dans leurs
bagages, leurs vêtements, sur leurs enfants
ou dans leurs corps « farcis » de boulettes de
drogue avalées dans des petits sachets en
En juin 1990, à la suite de l’article ci-contre, M. Jean-Pierre Berlan, alors directeur
de recherches à l’université d’Aix-Marseille, nous avait adressé ce courrier :
e viens de trouver un texte de [l’économiste britannique] Joan Robinson. Ce ne sont pas
seulement les banquiers qui sont complices du trafic, mais un système économique
qui fait du profit l’ultima ratio de l’organisation économique et sociale. « Si la poursuite
du profit, écrit Joan Robinson, est le critère d’un comportement approprié, il n’est pas possible de distinguer l’activité de production et le vol. [Claud] Cockburn [journaliste britannique] raconte ainsi son interview du “milliardaire criminel” Al Capone. Lorsque Cockburn
émit des remarques de sympathie sur les dures conditions de l’enfance d’Al Capone dans les
taudis de Brooklyn, ce dernier se fâcha. “Écoutez, dit-il, laissez tomber cette idée que je suis
l’un de ces f... radicaux. Laissez tomber l’idée que je cogne sur le système américain. Le système américain...” Comme si un PDG invisible lui avait demandé de dire quelques mots, il se
mit à prononcer une oraison sur le thème. Il loua la liberté, l’entreprise et les pionniers. Il
parla de “notre héritage”. Il se référa avec une répugnance méprisante au socialisme et à
l’anarchisme. “Mes rackets, répéta-t-il plusieurs fois, sont conduits strictement en accord
avec les règles américaines, et ils le resteront. Ce système américain qui est le nôtre, hurlat-il, appelez-le américanisme, appelez-le capitalisme, appelez-le comme vous voudrez, mais
il donne à tous et à chacun d’entre nous d’immenses opportunités si nous savons les saisir
avec nos deux mains et en tirer le plus possible.” »
J
(Joan Robinson, Freedom and Necessity. An Introduction to the Study of Society,
George Allen and Unwin, 1970.)
latex. Ils transitent par des circuits aériens
compliqués, noyés dans la foule des passagers. Plus loin, d’autres milliers de semi-gros-
rateur, tissant ses réseaux à travers l’Europe,
sistes, détaillants, revendeurs, petits dealers,
puis le monde, ingénieuse, créatrice, stratège,
eux aussi de toutes nationalités et de tous les
puissante, agissant au mieux de ses intérêts
milieux, qu’il faut approvisionner, surveiller
et de ses ambitions, pour le meilleur et pour
et contrôler, faire payer et restituer l’argent.
le pire. Pendant des siècles, elle a financé les
Sans oublier les centaines de tueurs, prêts à
conquêtes coloniales, la traite des Noirs, les
assassiner, piéger à la bombe, enlever, tortu-
guerres les plus fratricides et meurtrières; par
rer, décapiter, dissoudre dans un bain d’acide
comparaison, la drogue
ou immerger dans un bloc de béton n’im-
n’est qu’un marché par-
La banque et la finance étaient depuis
porte quelle personne sur simple demande.
mi d’autres. Au cours des
longtemps préparées à accueillir
années 1970 et 1980, un
l’argent de la drogue,
Un marché parmi d’autres
flot d’argent facile s’est
Deuxième partenaire, le milieu des affaires,
déversé avec les pétro-
en l’occurrence le réseau bancaire et finan-
dollars. Il s’est amplifié avec la déréglemen-
cier international, dont on a du mal à penser
tation néolibérale, la mondialisation des ac-
qu’il puisse collaborer avec le précédent. Son
tivités financières, l’« économie casino », la
rôle effectif et son implication sont moins
rapacité, la frénésie de spéculation et de pro-
connus. Quelle que soit l’activité, à partir d’un
fit déchaînées partout, l’encouragement
certain seuil, rien n’échappe aux banquiers,
donné aux responsables de faire de l’argent
pas même le denier du culte. Depuis la
sans s’embarrasser de scrupules ni de règle-
Renaissance, la banque est au cœur de la civi-
ments et contrôles gouvernementaux. La
lisation matérielle et de l’économie capita-
banque et la finance étaient depuis longtemps
liste (3). Elle en a été le promoteur et l’inspi-
préparées à accueillir l’argent de la drogue,
psychologiquement et techniquement
psychologiquement et techniquement.
Depuis des lustres, elle blanchit et recycle
(2) Cf. Fabrizio Calvi, la Vie quotidienne de la mafia de 1950 à
nos jours, préface de Leonardo Sciascia, Hachette, Paris, 1986.
(3) Cf. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et
capitalisme, Armand Colin, Paris, 1979.
l’argent de la fraude fiscale ; des transferts illicites de capitaux ; des trafics d’armes, de denrées, de tabac, d’alcool, de marchandises ;
☛
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 51
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 15:06 Page52
façade. Aussi grossier soit-il, l’argument,
NARCOTRAFIC : UNE HYDRE À TROIS TÊTES
bien orchestré, porte. En réalité, non seule-
des pots-de-vin et commissions occultes ; des
On connaît les arguments des banques,
ment les banques ne fuient pas l’argent de la
fausses factures ; des fortunes pillées par les
soucieuses de respectabilité. Tout d’abord :
drogue, mais elles se livrent à une concur-
dictateurs et tyrans du monde entier... Blanchir
pas d’État ni de bureaucratie dans les affaires,
rence acharnée pour le capter.
et recycler, c’est précisément le problème des
qui doivent rester sous la responsabilité des
trafiquants. Les milliards de devises, produit
banquiers, seuls professionnels
de la vente, arrivent en petites coupures qui ne
compétents et par ailleurs soumis
Non seulement les
tiennent ni dans des valises ni même sur des
au contrôle des gardiens publics.
banques ne fuient
Palerme et à Catane, en Sicile, à
palettes. Il faut les déposer par petits paquets
L’expérience a amplement dé-
pas l’argent de la
Miami et Los Angeles, que les
sur des comptes ouverts (car la loi américaine,
montré qu’en cas de difficultés
drogue, mais elles
enquêteurs italiens et américains
par exemple, oblige les banques à déclarer les
c’est toujours l’argent public qui
se livrent à une
ont acquis la conviction que ces
dépôts en espèces supérieurs à 10 000 dol-
vient au secours des banques
lars), les regrouper sur d’autres comptes au
défaillantes, parfois après que les
nom d’intermédiaires complaisants (avocats,
responsables se sont volatilisés,
consultants, agents de change, courtiers, entre-
C’est en constatant l’extraordinaire prolifé-
concurrence acharnée
pour le capter
fortune faite.
ration, en quelques années, de
banques de toutes nationalités, à
places
étaient
devenues
des
plaques tournantes du trafic de
l’héroïne et de la cocaïne. Dans les
moindres villes des zones de coca, en Bolivie,
preneurs de services), puis les virer dans des
Ensuite, deuxième argument : les banques
au Pérou, en Colombie, on trouvait des suc-
établissements protégés par le secret, les laver
fuient les affaires criminelles, en particulier
cursales de banques américaines, britan-
par une circulation intensive de virements
celles de la drogue. S’il leur arrive, rarement,
niques, néerlandaise, allemandes, suisses,
entre de multiples places à travers le monde,
d’être impliquées, c’est à leur insu ou en rai-
françaises. Pour quelles affaires et quel
les regrouper enfin pour les ventiler au nom de
son de l’indélicatesse d’un responsable qui
argent, sinon ceux de la drogue ?
sociétés de façade, les «coquilles d’huîtres», qui
sera sanctionné. Au reste, elles ne sont pas
investiront dans des activités légales ou accor-
armées pour contrôler l’origine des dépôts,
La trilatérale des grands trafics
deront des prêts sans retour à l’envoyeur dépo-
l’identité réelle des déposants qui se cachent
sitaire d’origine, pour financer ses opérations.
derrière des comptes ou des sociétés de
Quant à dire qu’elles ne sont pas équipées
pour enquêter sur l’origine des dépôts et
Akatre ///// Image créée
pour le lieu artistique
pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres,
Saint-Ouen, 2008
l’identité des déposants, c’est une plaisanterie pour quiconque connaît les minutieuses
investigations personnelles, familiales et
patrimoniales, les prudentes garanties que
ces mêmes établissements sont en mesure
d’accumuler sur quiconque sollicite un prêt,
même modeste. Partout à travers le monde,
un nombre considérable de banques et de
succursales acceptent tous les jours le dépôt
ou le retrait en liquide de millions de dollars,
les opérations sous un compte numéroté ou
un prête-nom, derrière le double écran d’un
avocat et d’une société fiduciaire dont elles
ne veulent connaître ni l’origine ni la destination, pas plus que l’identité et l’activité
réelle des clients, en vertu de normes
qu’elles se sont elles-mêmes fixées. Astrid54
Enfin, les paradis fiscaux sont leur domaine
d’élection. Au début des années 1990, ils
étaient principalement regroupés dans trois
zones géographiques correspondant à la trilatérale des grands trafics de «la face cachée de
l’économie mondiale» (4). En Europe, la Suisse
dominait et jouait sans doute le rôle de capitale mondiale ; mais aussi le Luxembourg, le
Liechtenstein, l’île de Man, Jersey et Guernesey, Monaco, Andorre, Gibraltar, le Vatican...
En Amérique, dans les Caraïbes, on comptait
les Bermudes, les Bahamas, les îles Caïmans,
52 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:57 Page53
la Jamaïque, le Panamá, le Belize, les Antilles
néerlandaises, les îles Turques-et-Caïques,
Saint-Barthélemy, Antigua, la Barbade, etc. En
Avec les excuses de HSBC
Asie-Pacifique : Hongkong, Macao, Taïwan,
Singapour, le Vanuatu, Nauru, les Tonga...
Au sein de l’appareil d’État
P
our lutter contre la fraude, le fisc rejoue à l’infini la scène où le mari de
La Dame de Shanghaï (1947) poursuit son épouse dans le palais des glaces
imaginé par Orson Welles. À chaque fois qu’il pense l’abattre d’un coup de
Reste le troisième partenaire : le pouvoir poli-
revolver, c’est un miroir du labyrinthe qui s’effondre ; les amants s’enfuient
tique et l’appareil d’État, sans lesquels milieu
par une porte dérobée. Les limiers de l’affaire SwissLeaks n’ont probablement
criminel et milieu des affaires ne pourraient
pas échappé à ce scénario. Déclenchée à la suite de la soustraction par l’in-
à long terme maintenir leurs activités com-
formaticien Hervé Falciani de fichiers appartenant à la HSBC Private Bank
munes. Laxisme, complicité ou participation
(filiale suisse de l’établissement britannique), cette affaire fut toutefois inédite
active ? La plupart des États ont tardé à pren-
par son ampleur.
dre conscience du poids des organisations et
des circuits mondiaux du commerce et du
financement de la drogue. Les multiples services de police et de justice compétents ont été
longtemps mis en concurrence les uns les
autres, privés de collaboration internationale,
cantonnés dans la répression des petits dealers et des consommateurs, découragés de
Qui trouve-t-on sur les listes saisies par Bercy en 2009 et transmises
ensuite à plusieurs administrations étrangères ? Des capitaines d’industrie,
des dirigeants politiques, des monarques (les roi du Maroc et de Jordanie), des
vedettes du spectacle ou du sport, mais aussi des trafiquants d’armes et de
stupéfiants, ainsi que des financiers soupçonnés d’accointances terroristes.
Une intention commune dans la plupart des cas : échapper à l’impôt.
Devant l’ampleur de la fraude, HSBC, dont le siège se trouve à Londres,
longues, fastidieuses et incertaines investiga-
reconnaît quelques « manquements passés », mais invoque une époque révo-
tions susceptibles de mettre en cause des per-
lue où « la culture du respect des règles et les standards de la diligence raison-
sonnages importants. Petites affaires, petits
nable étaient, chez HSBC, nettement moins élevés qu’aujourd’hui » (1). D’ailleurs,
problèmes, grosses affaires, gros problèmes,
affirme-t-elle, un grand ménage a été fait, en 2008 et en 2012. En somme, la
selon l’adage des professionnels. Grossir le
banque présente ses excuses « les plus sincères » et jure que désormais ses ser-
nombre d’arrestations et de saisies, gonfler les
vices ne sont plus utilisés pour frauder le fisc ou blanchir l’argent sale.
statistiques, assez pour que la pression d’une
menace d’extension du fléau justifie des crédits supplémentaires, pas trop pour que les
résultats de la répression n’apparaissent, par
comparaison,
dérisoires.
Cette
logique
bureaucratique est encore dominante.
Complicité, lorsque le milieu criminel a
réussi au fil des ans à tisser sa toile au sein de
l’appareil d’État, à corrompre ou tenir par la
menace ou le chantage ministres, parlementaires, hauts fonctionnaires, maires, policiers,
juges, personnel pénitentiaire, soigneusement choisis et placés à des postes-clés, dont
on contrôle la carrière. Lorsque le pouvoir
politique renonce à sanctionner les milieux
d’affaires impliqués, autrement que par des
mesures symboliques, à prendre les moyens
et les dispositions qui s’imposent. Complicité
encore, lorsque, en définitive, il préfère composer, accepter et gérer un compromis pour
un partage tacite d’une partie du pouvoir,
Peut-on la croire ? Deuxième au palmarès mondial des banques détenant
le plus d’actifs financiers, l’établissement britannique se distingue par sa tendance à la récidive et par la relative impunité dont il bénéficie. Pasteur anglican qu’on disait féru d’éthique, M. Stephen Green présidait HSBC entre 2006
et 2010, pendant les détournements mis au jour. Loin d’être sanctionné, il fut
anobli par la reine d’Angleterre en novembre 2010. Deux mois plus tard, il
devenait ministre du commerce du gouvernement de M. David Cameron.
Même quand la foudre s’abat sur la vénérable banque, les dégâts demeurent limités. En 2012, par exemple, une commission du Sénat américain l’accuse d’être impliquée dans le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et le
financement du terrorisme (2). Les régulateurs américains lui infligent une
amende de 1,9 milliard de dollars, une peine presque symbolique au vu des
bénéfices engrangés par les procédés sanctionnés. Ainsi, ni les clients ni le
« marché » ne semblent frémir à la vue des déboires de leur banque. Comme
l’a noté le Financial Times : « Les moralistes et les politiques ne voudront pas
l’entendre. Mais l’impact du scandale sur l’action HSBC peut se résumer en un
mot : aucun (3). »
Ibrahim Warde
Professeur associé à la Tufts University (États-Unis).
violant ainsi les principes institutionnels qui
fondent sa légitimité.
Christian de Brie
(1) « HSBC’s response : “ Standards of due diligence were significantly lower than today ” », The
Guardian, Londres, 8 février 2015.
(2) « US vulnerabilities to money laundering, drugs, and terrorist financing : HSBC case history »,
US Senate, Permanent Subcommittee on Investigations, Washington, DC, 17 juillet 2012.
(4) Titre du livre de Jean-François Couvrat et Nicolas Pless,
La Face cachée de l’économie mondiale, Hatier, Paris, 1989.
(3) « HSBC : current accountability », Financial Times, Londres, 17 février 2015.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 53
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:14 Page54
TOUJOURS PLUS AVEC LA CHIMIE
des écrans et des applis de rencontre. On parle
Fruits d’une inventivité chimique sans limites, les nouveaux produits de synthèse
de réunions à dix mecs, du samedi au lundi
(NPS) se sont multipliés ces dix dernières années, notamment dans les milieux
matin, où l’on s’injecte des produits très addic-
festifs alternatifs. Moins chers que la cocaïne, ils restent difficiles à cerner tant
pour les autorités que pour les usagers, incapables d’en connaître à l’avance les
effets véritables, dont certains mènent aux hôpitaux, désarmés pour les traiter.
togènes, les cathinones, préférés depuis une
quinzaine d’années à la MDMA. Or les mecs
n’ont pas la culture de l’injection comme les
injecteurs d’opiacés il y a vingt ans. » D’accord
avec la nécessité de catégoriser par impé-
PAR THIBAULT HENNETON
P
lacés récemment sous les projecteurs,
ratifs sanitaires, M. Chouque se méfie des
les nouveaux produits de synthèse
angles morts des raccourcis médiatiques :
(NPS) inonderaient le marché des
« J’ai l’impression d’entendre “cancer gay” à
stupéfiants. Dans son dernier rapport annuel,
nouveau. Là où je suis tout à fait d’accord, c’est
l’Observatoire français des drogues et des
sur l’apparition de nouvelles drogues. Mais
toxicomanies (OFDT) relativise, tant « il
encore une fois, quelle révolution a été l’appa-
demeure impossible d’évaluer l’étendue de ce
rition de l’ecstasy ? »
phénomène en l’absence de campagne d’analyse d’envergure ». Il souligne cependant que
Des copies mille fois plus puissantes
« le large écho accordé par les médias à l’inter-
Dans les années 1990, le principe actif de
diction de la méphédrone en 2010 a participé
l’ecstasy, la MDMA, était déjà bien répandu
à alimenter un intérêt croissant pour ces pro-
dans les campus. C’est aussi à ce moment-là,
duits». La bascule dans l’illégalité de la méphé-
note la sociologue Anne Coppel, que « le “tox”
drone, appelée aussi 4-MMC, a paradoxale-
est devenu un “usager de drogue”, aussi res-
ment popularisé la famille des cathinones
ponsable de ses actes que tout un cha-
de synthèse, double chimique de la cathi-
cun (1) ». Depuis, les technologies numé-
none, un stimulant dérivé du qat (un
riques ont facilité son information, mais
arbuste de la Corne de l’Afrique et de la
aussi l’approvisionnement et les échanges,
péninsule arabique). Les effets de ces pro-
au point qu’aux États-Unis le développement
duits qui coûtent, sur Internet, cinq fois
du trafic de drogue n’est plus toujours cor-
moins cher que la cocaïne ou la MDMA
rélé à la hausse de la criminalité (2). Internet
empruntent à l’une et à l’autre, favorisant l’ex-
a aussi rapproché l’« usager de drogue » du
citation, l’envie de toucher et d’être touché.
« designer » féru de chimie. Au tournant des
Cette notoriété, les cathinones la doivent
également au développement du chemsex
(contraction de chemical
Cette notoriété, les cathinones la doivent
années 2000 apparaissent ainsi de nouvelles
substances psychoactives... ou NPS.
Les NPS sont des drogues dont les structures
marathons
moléculaires imitent celles des substances tra-
au développement du « chemsex »,
sexuels pratiqués surtout
ditionnelles – qu’elles soient d’origine natu-
des marathons sexuels pratiqués surtout
dans la communauté gay.
relle, comme le cannabis ou la cocaïne, ou syn-
dans la communauté gay
Étiquette commode pour
thétiques, comme les amphétamines, le LSD
sex),
des
journalistes en quête de
ou la MDMA. Des copies parfois mille fois plus
modes ? « Cette idée de pratique nouvelle
puissantes que l’original, comme dans le cas
m’embête », confie M. Tommy Chouque,
des opiacés de synthèse, qui ravagent les États-
adepte occasionnel de chemsex. « J’ai des
Unis (lire l’article page 7). Concevoir des NPS
images des communes de San Francisco dans
s’apparente à de la recherche – on parle alors
les années 1970, où clairement l’idée c’était
de research chemicals – et les vendeurs se
“défonce” et “baise”. Est-ce qu’on en a fait un
défaussent en indiquant : « impropre à la
mouvement circonscrit sur lui-même ? Non,
consommation humaine» sur les emballages.
on a parlé de contre-culture. »
En consommer permet de conserver un temps
Addictologue au sein de l’association
d’avance sur la loi – on parle alors de legal
Aides, M. Fred Bladou refuse d’être alarmiste,
high, euphorisants légaux, un euphémisme
mais insiste : « Ce qui est nouveau, ce sont ces
pour indiquer que ces substances ne sont pas
rapports sexuels très ritualisés, liés à l’usage
encore interdites.
54 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 18:13 Page55
PSYCHÉDÉLIQUE
Akatre ///// « Djeff », 2018
comme pour les usagers, incapables d’en
connaître à l’avance les effets véritables. Et,
quand la loi finit par en encadrer l’usage,
généralement en les interdisant, les NPS basculent vers des sites souterrains, inaccessibles via Google, où ils côtoient alors les produits illicites classiques, et où l’on paie plus
volontiers en bitcoins que par carte bancaire : 62 % des échanges sur les marchés
des darknets (des réseaux d’anonymisation)
concernent des drogues et autres composés
chimiques, d’après des chiffres d’Europol (3).
Microdoses pour la créativité
En France, les hôpitaux se disent désarmés
pour traiter des consommateurs de NPS de
plus en plus variés. Le Réseau européen des
urgences liées aux drogues (Euro-Den) estime
qu’environ 15 % des consultations sont concernées. Et les histoires tragiques sont là, nombreuses, pour rappeler le danger. Celle par
exemple de Maxime, diffusée récemment sur
France Culture (4) : après avoir pris une goutte
de NBOMe en pensant consommer du LSD, le
jeune homme de 25 ans a quitté ses amis pour
aller arrêter un train qui ne s’est pas arrêté.
Si le problème principal des NPS réside
dans leur composition interne, qui complique leur repérage autant que leur dosage,
d’autres usages des substances hallucinogènes sont possibles, qui permettent de sortir
d’une concurrence chimique parfois funeste.
Ainsi des microdoses de LSD ou de champignons, particulièrement en vogue dans la
Silicon Valley, où elles favoriseraient la créativité tout en diminuant l’anxiété. Alors que
les études sur le sujet se multiplient, le chercheur Vittorio Biancardi évoque « une véritable Renaissance psychédélique » et invite,
contre tout usage productiviste, à renouer
avec une tradition ancestrale (5).
L’originalité des NPS ne tient donc pas au
du phénomène, en 2014, le système d’alerte
S de « synthèse ». Pendant la seconde guerre
précoce (EWS) de l’Union européenne a
mondiale, l’armée allemande agrémentait
compté... 101 nouvelles catégories ou subs-
déjà de méthamphétamine les tablettes de
tances, soit une tous les trois jours. C’est cette
(1) « D’un univers à l’autre, les drogues de passage », ASUD
journal, n° 52, Paris, avril 2013.
(2) Nick Mirrof, The Washington Post, 28 janvier 2018.
■
chocolat distribuées à ses soldats. Quant au
inventivité chimique qui rend ces produits
LSD, il date des années 1930. Ce qui change
aux emballages chatoyants et aux noms exo-
avec les NPS tient plutôt au N de « nou-
tiques (depuis le pionnier Spice, un cannabi-
veaux » : c’est le perpétuel renouvellement de
noïde de synthèse) si accessibles et en même
(4) Épisode 4 d’« Une odeur de poudre », « Les pieds sur
terre », décembre 2017.
ces produits qui les caractérise. Au plus fort
temps si difficiles à cerner pour les autorités
(5) Chimères, n° 91, Toulouse, janvier 2017.
(3) « Drugs and the darknet », 2017.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 55
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 15:07 Page56
Akatre ///// Image créée
pour le Centre
Pompidou, 2018
« Vous avez besoin de médicaments,
comme le diabétique a besoin
de l’insuline » : tel est en substance
le discours des médecins aux patients
atteints de troubles mentaux, aux ÉtatsUnis, pour justifier le recours massif
aux neuroleptiques. Inventés
il y a cinquante ans, ces derniers,
pourtant contestés, se sont imposés
sur le marché des maux de l’âme, faisant
la joie des laboratoires pharmaceutiques.
AUX BONS SOINS DES
MÉDICAMENTS PSYCHOTROPES
C
réée en 2008 à Denver (Colorado), l’entreprise d’imagerie médicale CereScan
prétend diagnostiquer les troubles men-
taux à partir d’images du cerveau. Diffusé sur
la chaîne Public Broadcasting Service (PBS) (1),
un documentaire montre le mode opératoire.
PAR OLIVIER APPAIX *
Assis entre ses parents, un garçon de 11 ans
attend, silencieux, le résultat de son IRM (2) du
cerveau. L’assistante sociale lui demande s’il
est nerveux. « Non », répond-il. Elle montre
alors les images à la famille : «Vous voyez, là
c’est rouge, ici orangé. Or, ça aurait dû être vert
et bleu. » Telle couleur signale la dépression,
* Économiste de la santé et du développement.
56 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:58 Page57
telle autre les troubles bipolaires ou les formes
Laborit sur le paludisme, la tuberculose et la
Passés maîtres dans l’art de communiquer,
pathologiques de l’angoisse.
maladie du sommeil. Le médecin français
les laboratoires ne révèlent souvent pas tout
CereScan satisfait aux demandes croissan-
constate la « quiétude euphorique » provo-
ce qu’ils savent des effets des médicaments.
tes d’une société américaine qui semble de plus
quée par la prométhazine. En 1951, il parle de
Le message adressé aux parents, aux enfants
en plus mal supporter les signes de déviance.
« lobotomie médicinale », en référence à l’in-
ou aux jeunes adultes affectés par un épisode
L’entreprise affirme qu’un Américain sur sept
tervention chirurgicale qui détruit les
de « trouble mental » se résume à ceci : «Vous
âgé de 18 à 54 ans souffre d’un « “désordre” ou
connexions du cortex préfrontal (5) inventée
avez besoin de médicaments, comme le dia-
“trouble” pathologique lié à l’angoisse », soit
par le neurologue portugais Egas Moniz, Prix
bétique a besoin de l’insuline. »
plus de vingt millions de personnes (3).
Nobel de médecine-physiologie en 1949.
L’usage du premier neuroleptique (nommé
Engrenage infernal
« Lobotomie médicinale »
plus tard Thorazine) se répand bientôt dans
Ayant bénéficié pendant des années des lar-
Les normes qui définissent le comportement
les asiles psychiatriques, puis franchit l’Atlan-
gesses de l’industrie pharmaceutique, dont il
attendu ne sont pas clairement établies, mais
tique, de même que la lobotomie. On introduit
a été l’un des plus fidèles promoteurs, le doc-
les critères de diagnostic des déviances ou
alors l’idée que les troubles mentaux résul-
teur Daniel Carlat dénonce à présent son
des troubles considérés comme patholo-
tent d’un déséquilibre chimique du cerveau.
emprise (6) : « On dit aux patients qu’ils ont un
giques, tel le « déficit d’attention », sont, eux,
Dès lors, les effets « miraculeux» du lithium et
déséquilibre chimique dans le cerveau, parce
très précisément énoncés et classés par le
des formulations qui lui succèdent, du Prozac
qu’il faut bien accréditer médicalement à
Manuel diagnostique et statistique des trou-
(mis sur le marché en 1988) au Zoloft en pas-
leurs yeux le fait qu’ils sont malades. Mais on
bles mentaux (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disor-
sant par le Zyprexa, sont chantés
Passés maîtres dans
ders, DSM). Référence absolue des l’art de communiquer,
L’apparition des neuroleptiques
praticiens aux États-Unis – et de
les laboratoires ne
donne aux psychiatres, puis aux
plus en plus ailleurs dans le
révèlent souvent
personnels d’infirmerie et d’assis-
monde –, ce manuel leur permet
pas tout ce qu’ils
tance sociale, un statut de prescrip-
d’identifier les « troubles patholo-
savent des effets
teurs de médicaments dont ils
giques » à des âges de plus en plus
précoces. Aux États-Unis, depuis le
des médicaments
sait que ce n’est pas prouvé (7). »
Toutes les études longitudinales (qui ne
par l’ensemble des médias.
sont pas menées par les laboratoires)
☛
(1) The Medicated Child, documentaire de l’émission
« Frontline », janvier 2008.
étaient encore largement dépour-
(2) Imagerie par résonance magnétique. Aux États-Unis, une
IRM du cerveau coûte de 1500 dollars à plus de 3000 dollars
pour une procédure qui dure de quarante à soixante minutes.
vus, marginalisant la réponse psy-
(3) « Anxiety disorder », CereScan Imaging, 2009.
début des années 2000, des « troubles bipo-
chothérapeutique et les nombreuses autres
laires » ont été diagnostiqués chez plus d’un
solutions possibles : exercice, meilleure nutri-
million d’enfants. D’un peu moins de 16 000
tion, socialisation, etc. Depuis, c’est l’escalade
en 1992, le nombre d’autistes chez les 6-22 ans
pharmacologique. On étend et on densifie le
est passé, lui, à 293 000 une quinzaine d’an-
champ de la pathologie avec le DSM, et on
nées plus tard, et même à 338000 si on ajoute
intensifie la réponse pharmaceutique, avec la
les enfants de 3 à 6 ans – une catégorie d’âge
bénédiction des autorités sanitaires.
(4) La dyskinésie se caractérise par des mouvements incontrôlables du visage.
(5) La lobotomie visait à soigner les patients souffrant de
certaines maladies mentales, comme la schizophrénie. Elle
est désormais interdite dans la plupart des pays.
(6) Daniel J. Carlat, Unhinged. The Trouble with Psychiatry.
A Doctor’s Revelations about a Profession in Crisis, Free
Press, New York, 2010.
(7) Interview de Daniel Carlat dans « Fresh air », National
Public Radio, 13 juillet 2010.
apparue en 2000 dans les statistiques.
Dans la population générale, chaque jour
plus d’un millier de personnes (dont un quart
d’enfants) s’ajoutent à la liste des bénéficiaires
de l’aide financière fédérale pour cause de
trouble mental sévère. Les mailles du filet se
resserrent sans cesse. Pourtant, les essais cliniques réalisés chez les adultes se révèlent
assez peu concluants quant aux bénéfices à
long terme de la réponse pharmacothérapeutique aux affections mentales. Si, pendant
quelques semaines, des réactions positives
peuvent apparaître (généralement équivalentes, toutefois, à celles provoquées par des
placebos), les effets sur une plus longue
période incluent des altérations irréversibles
du cerveau et des dyskinésies tardives (4).
La réponse pharmacothérapeutique aux
Bibliographie
MOISÉS NAÍM, Illicit : How Smugglers, Traffickers,
ROBERT N. PROCTOR, Golden Holocaust.
and Copycats Are Hijacking the Global Economy,
Cornerstone Digital, New York (États-Unis),
2010 (rééd.).
La conspiration des industriels du tabac,
Équateurs, Sainte-Marguerite-sur-Mer, 2014.
Comment, à la faveur de la mondialisation,
d’Internet et de la corruption, les « réseaux
de trafiquants apatrides », spécialisés en
particulier dans la drogue, « sont en train de
changer le monde autant que les terroristes
et probablement davantage ».
S’appuyant sur les millions de pages saisies
lors des procès intentés entre 1980 et 2010
contre les géants américains du tabac,
l’historien Robert Proctor dévoile
les stratégies cyniques développées par
les cigarettiers pour créer une addiction
généralisée à leurs produits.
IOAN GRILLO, El Narco. La montée sanglante des
cartels mexicains, Buchet-Chastel, Paris, 2012.
JOHN VIRAPEN, Médicaments effets secondaires :
Fruit de dix années d’enquête, cet ouvrage
raconte « la transformation radicale [des]
trafiquants de drogue en escadrons de la
mort paramilitaires » au Mexique. Selon
l’auteur, « les échecs de la guerre contre la
drogue menée par les États-Unis, ainsi que
les remous de la politique et de l’économie
mexicaines », expliquent cette évolution.
L’ex-patron pour la Suède d’Eli Lilly,
l’un des plus grands laboratoires
pharmaceutiques américains, qui
commercialise notamment le Prozac,
dénonce dans ce livre-témoignage l’usage
injustifié d’antidépresseurs encouragé par
« Big Pharma », notamment pour les enfants.
la mort, Cherche Midi, Paris, 2014.
affections mentales est apparue dans les
années 1950, à partir des travaux d’Henri
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 57
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 15:09 Page58
AUX BONS SOINS DES MÉDICAMENTS PSYCHOTROPES
santé qui pousse à la surconsommation médicale et même au surdiagnostic, avec la multi-
montrent que les effets des neuroleptiques
centaines de conférences. Un ancien directeur
plication des catégories de « troubles ». Il en-
s’estompent avec le temps, que les crises
de l’Institut américain de la santé mentale (Na-
courage en outre une prise en charge moins
réapparaissent, souvent plus fortes, et que les
tional Institute of Mental Health, NIMH) avait,
personnalisée (on «fait du chiffre», particuliè-
symptômes s’aggravent, plus encore que chez
lui, perçu 1,3 million de dollars entre 2000
rement dans les systèmes de paiement à l’acte),
les patients traités avec des placebos. Les
et 2008 pour promouvoir les « stabilisateurs
le recours à des tests de diagnostic lourds et à
praticiens en concluent que les doses sont...
d’humeur » pour le compte de GlaxoSmith-
une réponse chimique automatique.
insuffisantes, ou la thérapie inappropriée ; on
Kline. Il animait aussi une émission très
passe donc à quelque chose de plus fort. Les
populaire sur la radio publique (National
Des législations très favorables
troubles s’aggravent et le handicap s’appro-
Public Radio, NPR). Interrogé sur ces pratiques,
Pourtant, les études longitudinales s’accu-
fondit. Des millions de personnes aux États-
il avait répondu au New York Times que « tout
mulent pour établir la supériorité du traite-
le monde [faisait] pareil [dans sa
ment des affections mentales sans produits
spécialité] (10) »... Si la déclaration
pharmaceutiques, y compris de la schizo-
des sources de financement et des
phrénie – sauf dans des cas très minoritaires
montants reçus est obligatoire, du
Face à ces constats qui dérangent, établir la supériorité moins pour les scientifiques, les
et de façon limitée dans le temps (11). À la
Unis subissent cet engrenage
infernal, qui s’apparente souvent
à ces « lobotomies médicinales »
décrites par Laborit dès 1951.
Les études
longitudinales
s’accumulent pour
laboratoires et chercheurs n’hési-
du traitement des
tent parfois pas à biaiser les essais
affections mentales
cliniques ou la présentation de
leurs résultats, voire à mentir par
sans produits
pharmaceutiques
fraudes sont nombreuses.
longue, l’exercice, la socialisation, le travail
rendent la vie des personnes affectées par
Les laboratoires, et à leur suite
des troubles mentaux bien plus supportable.
bon nombre de prescripteurs,
La rupture du lien social, la discrimination
encouragent une consommation
au sein de la famille ou de la communauté
toujours plus intense, prolongée et
sont les premières causes de folie. Des
sité du Texas a ainsi publié de faux résultats
diversifiée de psychotropes et autres neuro-
études transculturelles menées par l’Orga-
sur le médicament Paxil, administré à des ado-
leptiques. Novartis a ainsi été condamné à
nisation mondiale de la santé (OMS) dans les
lescents, en omettant de rapporter la très forte
verser une amende de 422,5 millions de dol-
années 1970 à 1990 sur la schizophrénie et
augmentation du risque de suicide des patients
lars pour avoir, entre 2000 et 2004, poussé à
la dépression à travers le monde ont montré
étudiés. La profession a suivi, louant la tolé-
recourir au Trileptal, un
rance du médicament par les adolescents.
médicament contre l’épilep-
GlaxoSmithKline, le fabricant, avait pourtant
sie, pour le traitement des
reconnu dans un document interne que son
troubles bipolaires et des
médicament ne valait pas mieux qu’un placebo.
douleurs nerveuses – des
omission. Une équipe de l’univer-
applications non approuvées
Conflit d’intérêts
Assignée en justice pour promotion fraudu-
par la Food and Drug Administration (FDA).
leuse, l’entreprise a préféré s’acquitter d’un
Sont ainsi monnaie cou-
dédommagement : un procès risquait de nuire
rante les conférences où des
fortement à son image et à ses profits (8). Une
médecins prescrivant beau-
pratique courante dans cette industrie, qui
coup un certain médica-
rappelle en cela celle du tabac. Certains cher-
ment sont grassement payés
cheurs ont démontré l’inefficacité des neu-
pour discourir devant des
roleptiques ou même leur contribution à
parterres de collègues eux-
l’augmentation des taux de suicide chez les
mêmes payés pour écouter
personnes traitées ; ils ont été marginali-
la bonne parole. Le coût
sés (9). Financés en grande partie par les
astronomique de ce marke-
laboratoires, les départements universitaires
ting est, in fine, répercuté
de psychiatrie vivent un conflit d’intérêts
sur celui des médicaments,
patent, et risquent de pâtir du discrédit jeté
et donc sur les malades.
sur les médicaments et leurs fabricants.
Comment fixer les fron-
Ainsi, entre 2000 et 2007, le chef du dépar-
tières de ce qui est considéré
tement de psychiatrie à l’école de médecine
comme pathologique ? La
de l’université Emory (Atlanta) avait perçu
modalité de la réponse illus-
– sans les déclarer – plus de 2,8 millions de
tre les excès d’un système de
dollars en tant que consultant pour les compagnies pharmaceutiques, en rétribution de
58 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
Akatre ///// Image créée pour
le Centre Pompidou, 2018
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:58 Page59
que les personnes non soumises à une pharmacothérapie bénéficiaient d’un « meilleur
état de santé général » à moyen terme comme
Fortune d’apothicaire
à long terme (12).
Mais les neuroleptiques ont très largement
contribué à la croissance faramineuse des
ventes et des profits des compagnies pharmaceutiques. Ce secteur est l’un des plus ren-
P
urdue Pharma, le groupe qui produit l’OxyContin, un opiacé synthétique
accusé d’être à l’origine d’une vague d’overdoses aux États-Unis (lire l’ar-
ticle page 7), et Mundipharma, le réseau d’entreprises qui commercialise ce
tables aux États-Unis depuis près de soixante
médicament en Europe, en Asie et en Afrique, appartiennent dans leur totalité
ans. Les législations en place lui sont très
à une seule famille : les Sackler. Accumulée en grande partie ces vingt der-
favorables. Lors de la discussion du projet de
nières années, la fortune de cette dynastie est estimée par Forbes à 13 milliards
loi de réforme du système de santé en 2009,
de dollars. Son plus grand tour de force, écrit le New Yorker, est d’avoir « dis-
544 millions de dollars ont été dépensés pour
socié le nom de la famille de celui des affaires (1) ». L’activité philanthropique
assurer auprès des législateurs les intérêts
des Sackler rayonne dans les plus grands musées du monde. Comme les
des assureurs, des entreprises pharmaceu-
grands industriels du XIXe siècle et les Médicis avant eux, la dynastie s’est
tiques et des fournisseurs de soins. Ceux qui
achetée une sorte d’immortalité par le mécénat.
gagnent bien leur vie voient d’un très mauvais œil l’intervention de la puissance
publique dans leur chasse gardée. La santé
mentale représentait le premier poste des
dépenses de santé, avec près de 148 milliards
de dollars en 2009, contre 183 milliards en
2017 (13).
Le commerce pharmaceutique des opiacés commence en 1827, quand les
laboratoires Merck introduisent la morphine dans le grand public. En 1853,
l’Écossais Alexander Wood conçoit la seringue hypodermique ; l’invention
le rendra dépendant aux drogues, de même que son épouse. Dès le début,
soulager la souffrance à l’aide d’opiacés sans entraîner d’accoutumance est
une gageure. Une drogue remplace l’autre. L’héroïne est ainsi mise en vente
dans les années 1890 pour « corriger les problèmes de dépendance rencontrés
Une prise en charge inégale
avec la morphine », une ironie que ne se lasse pas de raconter, aux États-
Paradoxalement, si la pharmacothérapie des
Unis, le docteur Stephen Evans, médecin légiste à Lorain County, comté de
troubles mentaux se massifie, des centaines
l’Ohio ravagé par les overdoses. Ce spécialiste tient Purdue Pharma pour
de milliers de personnes souffrant de ces
responsable de la catastrophe à l’œuvre dans le pays en l’ayant inondé
troubles ne bénéficient d’aucune sorte de
d’« héroïne en pilules ». Selon l’American Society of Addiction Medicine,
prise en charge : celles qui n’ont pas de cou-
quatre consommateurs d’héroïne sur cinq ont commencé par prendre des
verture médicale (12 % de la population) et
opiacés sur ordonnance.
celles qui sont incarcérées. On estime que
plus d’un demi-million de détenus auraient
besoin d’aide, d’autant que l’enfermement
et les conditions d’incarcération aggravent
les affections. Mais les institutions n’y sont
absolument pas préparées. Une fois libérés,
ces prisonniers se tournent vers l’usage de
drogues en guise de thérapie, et, dans un
cercle vicieux, retombent souvent dans la
délinquance.
Olivier Appaix
(8) « When drug companies hide data », The New York Times,
6 juin 2004. La même entreprise a payé 3 milliards de dollars pour mettre fin à une série de procès concernant ses
produits, dont Paxil. Cf. « Glaxo settles cases with US for
$ 3 billion », The New York Times, 3 novembre 2011.
Dès 2001, des États américains ont intenté des procès à Purdue, l’accusant d’avoir créé une crise de santé publique avec ses méthodes commerciales frauduleuses, et l’Ohio prépare actuellement une nouvelle poursuite (2). Le laboratoire dispose de moyens immenses pour assurer sa
défense. Jusqu’à présent, il s’est tiré d’affaire en versant de l’argent, dans
des règlements à l’amiable qui lui ont permis d’éviter des condamnations
pénales. Mais sa marge de manœuvre se réduit à mesure que les révélations s’accumulent. Une armée d’avocats prépare actuellement un procès
géant, une action collective (class action) qui effacerait les échecs judiciaires précédents. S’enrichir avec un produit qui tue : le cas de Purdue
Pharma n’est pas sans rappeler celui de Philip Morris dans les années 1990 (3).
À la tête de l’offensive contre le laboratoire, on retrouve même l’ancien
procureur général de l’État du Mississippi Mike Moore, connu aux ÉtatsUnis pour avoir fait condamner les fabricants de tabac à une amende de
246 milliards de dollars en 1998.
(9) Robert Whitaker, Anatomy of an Epidemic. Magic Bullets, Psychiatric Drugs, and the Astonishing Rise of Mental
Illness in America, Crown, New York, 2010.
(10) « Radio host has drug company ties », The New York
Times, 21 novembre 2008.
(11) Robert Whitaker, op. cit.
(12) Études citées par Whitaker. L’état de santé selon l’OMS
inclut la santé physique, mentale et sociale.
Maxime Robin
(1) Patrick Radden Keefe, «The family that built an empire of pain», The New Yorker, 30 octobre 2017.
(2) Jef Feeley et Jared S. Hopkins, « Ohio’s opioid suit should be thrown out, Purdue Pharma
argues », Bloomberg Businessweek, New York, 9 septembre 2017.
(3) Lire l’article page 60.
(13) Centers for Medicare and Medicaid Services.
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 59
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 09/01/2019 11:34 Page60
DANS LES ARCHIVES //// MAI 1997 //// PAR HAL KANE *
Les cigarettiers américains
à la conquête du monde
Dans les années 1990, le nombre de fumeurs chute aux
pays assurent le transit à destination des autres marchés
États-Unis, et les règlementations se resserrent. Les géants
européens. Les autres gros importateurs de tabac – ou
américains du tabac s’ouvrent alors de nouveaux marchés
à l’étranger pour écouler leurs cigarettes, à grand renfort
transitaires – sont loin derrière : Liban (10,7 milliards de
cigarettes), Arabie saoudite (9,7 milliards), Singapour et
Chypre (7,5 milliards chacun), Hongkong (6,7 milliards).
de publicité et de lobbying. Les pays du Sud et l’Europe de l’Est,
En valeur, les exportations américaines de cigarettes
représentent environ 5 milliards de dollars par an, aux-
notamment, font office d’eldorado.
quels il faut ajouter 1,4 milliard de dollars de tabac non
transformé, essentiellement vendu à l’Union européenne
es États-Unis ont fait découvrir la cigarette au
et au Japon. Si les États-Unis sont déjà champions du
reste de la planète. Puis, ils en ont assuré la pro-
monde des ventes à l’étranger – ils sont responsables de
motion en profitant à fond de l’impact mondial
25 % des exportations de cigarettes –, l’avenir semble
de Hollywood, de ses acteurs et actrices toujours une
pour eux plus souriant encore que le présent, éclairé à la
cigarette aux lèvres. En cette fin d’années 1990, les fabri-
fois par les perspectives qu’offrent certains États du Sud
cants américains de tabac sont déterminés à trouver à
et par l’ouverture de marchés autrefois protégés.
L
l’étranger les marchés qui compenseront le recul de leurs
Jusqu’au début des années 1990, les dirigeants améri-
ventes sur le territoire national. Découragées par l’effet
cains n’hésitaient d’ailleurs pas à qualifier de « protec-
des campagnes de sensibilisation médicale, conscientes
tionnistes » certaines des mesures de santé publique
prises par des États étrangers et à mena-
de la multiplication des poursuites et des
réglementations qui les visent, les grosses
Dans de nombreux
cer de représailles commerciales ceux des
sociétés de tabac tournent leurs regards
pays, Philip Morris
États qui les prenaient. Sur ce terrain
vers l’Europe, l’Asie du Sud-Est, l’ex-Union
soviétique, avec l’espoir de se refaire.
En 1997, l’Organisation mondiale de la
(1) NDLR. En 2018, le
nombre de fumeurs dans
le monde s’élevait
également à 1,1 milliard,
d’après l’OMS.
(2) La progression a
continué en 1996, mais à
un rythme plus lent
puisqu’on estime que le
chiffre de 235 milliards
de cigarettes exportées
aurait été atteint.
(3) Cf. Craig Smith,
« Western tobacco sales
are booming in China,
thanks to smuggling », The
Wall Street Journal Europe,
18 décembre 1996.
(4) Cf. «The ultimate
battleground », The
Washington Post National
Weekly Edition,
16 décembre 1996.
(5) Lire «The tobacco
pushers », The
Washington Post National
Weekly Edition,
25 novembre 1996.
santé (OMS) estime que le monde compte
1,1 milliard de fumeurs, dont 200 millions
de femmes (1). Depuis 1986, la consommation de cigarettes a cependant baissé
et consorts utilisent
comme sur beaucoup d’autres, il vaut
mieux ménager les intérêts américains.
les techniques
Jesse Helms, le président de la commis-
publicitaires qui
sion des affaires étrangères du Sénat
deviennent illégales
aux États-Unis
de près de 17 % aux États-Unis. Mais la
[1995-2001], n’est-il pas parfois prénommé « sénateur tabac » ? Si, en Caroline
du Nord, dont il est l’élu, ce sobriquet lui
sert de viatique électoral, ailleurs il incite
production de cigarettes américaines a continué à pro-
à la prudence les gouvernements étrangers exagérément
gresser. Car, entre 1986 et 1995, les exportations ont
soucieux de santé publique...
presque quadruplé, passant de 64 milliards de cigarettes
Dans de nombreux pays, Philip Morris (marque Marl-
à 231 milliards. Rien qu’entre 1994 et 1995 le nombre de
boro), RJR Nabisco (Camel et Winston) et Brown & Wil-
cigarettes exportées a augmenté de 70 milliards (2).
liamson utilisent aussi sans vergogne les techniques de
Pour une bonne part, cette progression s’explique par
promotion publicitaire (spot télé, parrainage de concerts
la libéralisation en 1986 du marché japonais. Le Japon est
et distribution gratuite aux enfants) qui deviennent illé-
en effet devenu le deuxième client des producteurs amé-
gales aux États-Unis. Puisque les taux de tabagie augmen-
ricains de cigarettes (61,7 milliards d’unités). Et, si l’en-
tent aussi vite dans les nations en développement qu’ils
semble Belgique-Luxembourg vient encore en tête
reculent dans les États riches, les pays pauvres deviennent
(71,4 milliards d’unités), c’est surtout parce que ces deux
chaque jour davantage la bouée d’oxygène des pourvoyeurs américains de nicotine. Infimes à la fin des
* Ancien directeur d’un centre de recherche écologiste de San
Francisco.
60 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
années 1980, les exportations destinées au Mexique, par
exemple, ont décuplé une décennie plus tard.
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 15:13 Page61
gères, par des cigarettes de contrebande.
La poursuite des « réformes » économiques
et de l’ouverture du marché chinois ne
peut donc qu’attirer les fabricants étrangers. En 1997, les sociétés Philip Morris et
RJR Nabisco ont déjà conclu avec la société
d’État China National Tobacco Corporation
(CNTC) des accords qui leur permettront
de produire sur le territoire chinois. La
production nationale de cigarettes a augmenté de 25 milliards d’unités en 1994,
puis de 20 milliards en 1995 ; et les fabricants américains aimeraient bien être partie prenante de cet essor. Une bonne
implantation en Chine leur permettrait en
effet de compenser (et au-delà) le recul de
la consommation aux États-Unis. Déjà,
dans la province de Fujian, une usine produit chaque année 2,5 milliards de Camel,
de Winston et de Golden Bridge (une
marque nationale). Et Philip Morris, qui
consacre 20 millions de dollars à la publicité en Chine, parraine des matchs de football, des tournois de tennis, des émissions
de radio.
Des marchés tous azimuts
Pendant les années Reagan-Bush [19811993], les efforts commerciaux déployés
par les officiels du ministère du commerce
en faveur des fabricants de cigarettes améhttp://tobacco.stanford.edu/
ricains étaient d’ailleurs tels que certains
évoquaient le souvenir des guerres de
l’opium. En 1986, le sénateur Helms fit la
« suggestion » suivante à M. Nakasone
Yasuhiro, alors premier ministre japonais :
« Je vous demande de vous engager sur un
calendrier qui offrira aux cigarettes amériMais c’est la Chine qui fait figure de Terre promise,
encore vierge, à l’aube des années 2000. Les fabricants
américains n’exportent pas encore grand-chose dans un
pays qui consomme 1 700 milliards de cigarettes par an,
« Soufflez-lui dans
le visage et elle vous
suivra partout »,
publicité pour la marque
américaine de cigarettes
Tipalet, 1969
caines une part donnée de votre marché. Puis-je suggérer
que l’objectif de 20 % soit atteint d’ici dix-huit mois (5) ? »
Suggestion retenue : en 1996, les sociétés étrangères
– surtout américaines – contrôlaient 21 % du marché
brûlant à lui seul un tiers de la production de la planète (3).
japonais de cigarettes et, en partie grâce à d’obsédantes
La Chine compte plus de fumeurs (300 millions) qu’il y a
campagnes publicitaires, le nombre de jeunes femmes
d’habitants aux États-Unis. Et, pendant les années 1980, la
qui fument s’est envolé.
consommation y a augmenté de 5 % par an ; 35 % des
En matière d’importation de cigarettes américaines,
enfants de 12 à 15 ans fument, tout comme 10 % de ceux
l’Union européenne vient juste derrière l’Asie du Sud-Est.
qui n’ont qu’entre 9 et 12 ans... L’OMS estime que le nombre
Mais alors que, de 1990 à 1995, la progression du marché
annuel de décès liés au tabac y quadruplera d’ici l’an 2020,
asiatique est restée modeste (77 milliards de cigarettes en
atteignant le chiffre de deux millions de victimes. Rien
1990, 86,6 milliards cinq ans plus tard), l’essor européen
qu’entre 1972 et 1992, la consommation a presque triplé,
paraît presque spectaculaire (53 milliards de cigarettes
passant de 730 à 1 900 unités par personne (4).
en 1993, 77 milliards en 1994, 85 milliards en 1995). Et,
Ce marché gigantesque demeure à 95 % alimenté par
des productions nationales et, pour les marques étran-
comme les campagnes antitabac inquiètent les fabricants
américains, Philip Morris a, en 1996, contournant
☛
Commerce, trafics et lois du marché //// MANIÈRE DE VOIR //// 61
MDV163Chapitre2_Mise en page 1 08/01/2019 15:15 Page62
de sa production (qui s’est effondrée en même temps
Les cigarettiers américains à la conquête du monde
que l’Union soviétique, en 1991) afin de répondre à un
les législations sur le sujet, lancé dans la presse écrite une
appétit intérieur de cigarettes aussi insatiable que
gigantesque opération publicitaire de défense des « liber-
celui des fumeurs d’Europe centrale et orientale. En Rus-
tés individuelles » des « 97 millions de fumeurs euro-
sie, les exportateurs américains ont enregistré en 1990 la
péens ». Cette société, qui a également prétendu que le
plus grosse vente groupée de leur histoire (34 milliards
tabac était moins nuisible à la santé des non-fumeurs
de cigarettes), puis ils ont vendu 7 milliards de cigarettes
que le pain ou le lait, n’a pas oublié d’organiser... un
en 1994 (contre moins de 2 milliards cinq ans plus tôt).
« concours d’écriture afin de sti-
Les budgets publicitaires des fabricants de tabac étran-
muler le débat parmi les journa-
gers alimentent largement le budget des télévisions et
listes et d’autres personnes sur
des radios russes, celui des métros de Saint-Pétersbourg
l’avenir de l’Europe ».
et Sofia (Bulgarie), celui des ampoules des feux de circu-
Les campagnes pour le tabac
sont tellement omniprésentes
à Kiev qu’on assimile cette ville
à « une version ukrainienne
L’agressivité commerciale des
lation de Bucarest (Roumanie)... Les pays d’Europe de
de Marlboro Country »
producteurs américains n’a pas
l’Est sont pourtant déjà champions du monde du cancer
épargné le Proche-Orient. Mais,
du poumon.
depuis trois ans, la progression des importations y a été
enrayée, celles-ci se stabilisant autour de 31 milliards de
cigarettes. Un niveau compris entre celui de la fin des
Margaret Thatcher en VRP
Lorsque, en 1995, le Parlement ukrainien a voté une loi
années 1980 (24 milliards d’unités) et celui, record, de
antitabac, Philip Morris a déployé toutes les techniques
1993 (36 milliards). Le Liban, l’Arabie saoudite et Israël
de lobbying dont cette société est experte aux États-Unis.
sont, dans cet ordre, les principaux marchés américains
Avec succès : la loi fut « revue » en juillet 1996. Depuis,
de la région.
les publicités en faveur du tabac sont devenues tellement
omniprésentes à Kiev qu’on assimile cette ville à « une
Asie du Sud-Est, Union européenne, Proche-Orient :
c’est donc vers ces trois ensembles géographiques que se
version ukrainienne de Marlboro Country (6) ». Au
dirigent, en cette fin d’années 1990, l’essentiel des ventes
Kazakhstan, c’est l’ex-première ministre britannique
de cigarettes américaines à l’étranger. Il ne s’agit pas
Margaret Thatcher en personne qui, par attachement au
pour autant d’abandonner les perspectives d’expansion
libre-échange – et moyennant la rétribution de 2 millions
en Europe de l’Est et dans les anciennes Républiques
de dollars pour l’ensemble de ses services à l’entreprise –,
soviétiques. Moscou cherche encore à rétablir le niveau
a accepté de convaincre les dirigeants kazakhs de faire le
meilleur accueil à Philip Morris, déjà devenu le premier
« Défense pour le pays,
tabac pour la société »,
affiche publicitaire pour
L’Union des vendeurs
de tabac du sud de Kyoto,
Japon, 1937
investisseur américain en Pologne.
En 1997, principaux exportateurs de cigarettes du
monde (235 milliards d’unités en 1996), les États-Unis ne
sont plus les seuls. L’Allemagne a vendu près de 85 milliards de cigarettes à l’étranger, suivie par les Pays-Bas
(82 milliards), le Royaume-Uni (73 milliards), la Chine
(66 milliards), le Brésil (65 milliards), Hongkong, Singapour et la Bulgarie (50 milliards chacun). Seuls les ÉtatsUnis consacrent cependant une partie appréciable de
leur production de cigarettes (environ le tiers) aux ventes
dans les pays étrangers. Les autres États exportateurs
ne font que commencer à convoiter les marchés extérieurs, notamment ceux des économies qui, volontairement ou non, s’ouvrent au commerce international. Et, si
une politique de délocalisation se met en place, le plus
gros de la production de tabac reste encore consommé là
où il est récolté.
(7) NDLR. En 2017,
selon l’OMS, le tabac
a tué sept millions
de personnes, dont
73 000 en France.
62 //// MANIÈRE DE VOIR //// Commerce, trafics et lois du marché
Dans l’affrontement qui se dessine, la publicité jouera son
http://tobacco.stanford.edu/
(6) « American Tobacco’s
seizure of Ukraine »,
International
Herald Tribune,
20 novembre 1996.
rôle. Les effets sur la santé publique ne devraient pas tarder.
En 1997, la consommation de cigarettes tuerait déjà quelque
trois millions de personnes par an. L’OMS prévoit que les
victimes seront dix millions dans les années 2020 (7). Dont
70 % dans les pays en développement...
HAL KANE
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:18 Page63
Ancrée dans les conventions
internationales depuis des décennies,
l’interdiction des stupéfiants
est remise en cause par plusieurs
législations locales qui ont ouvert
la voie à la dépénalisation, voire
à la légalisation, des drogues,
contrôlées par l’État. Mettre en avant
la santé pour assurer la sécurité,
et non plus l’inverse : ainsi se résume
la philosophie novatrice qui soutient
ces politiques. Un pari sur l’éducation,
qui rappelle celui qui caractérisa
la fin de la prohibition de l’alcool.
AGENCE VU
Denis Darzacq /////
« Hyper no 24 », 2010
Interdire
ou réguler ?
3
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 63
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:21 Page64
BOIRE OU NON, LÀ N’EST PAS LA QUESTION
drait-il se rappeler le propos d’Albert Ein-
L’alcool est une drogue dure et elle est celle qui pèse le plus lourd sur la société
française. Partant de ce constat, en 2000, l’addictologue Patrick Fouilland s’attaque
à quelques malentendus persistants : si considérer l’alcoolisme comme une maladie a
marqué un saut qualitatif pour les dépendants, appréhender tous les comportements
problématiques avec l’alcool comme pathologiques n’aide pas à leur résolution.
stein : «Lorsque, malgré beaucoup d’efforts, un
problème résiste, c’est que ses fondements ont
été mal posés.» Or l’alcool «résiste» bel et bien.
Quand un médecin suédois, Magnus Huss,
a forgé en 1848 le néologisme « alcoolisme »,
transformant en maladie ce qui était alors
considéré comme un comportement répré-
«L
PAR PATRICK FOUILLAND *
’abus d’alcool est dangereux
hensible – l’ivrognerie –, il a probablement
pour la santé. » Tout le monde
rendu service aux intéressés. Ceux-là avaient
le sait... et personne n’y croit.
davantage besoin d’aide et de soutien que de
Répété à l’envi sur chaque bouteille, ce slo-
stigmatisation. Mais ce glissement séman-
gan a-t-il encore un sens ? L’abus, c’est pour
tique a eu d’autres conséquences, entre autres
les autres, quelques autres, les « alcooliques ».
celle de médicaliser un problème et d’ouvrir
Et pourtant... À l’aube des années 2000, on
la voie à plusieurs malentendus persistants.
dénombrait quelque quarante mille morts
En parlant de maladie, on pense traitement.
chaque année en France, conséquence
On recherche alors des solutions extérieures
directe ou indirecte de l’alcool. De cinq à six
au sujet et l’on considère tous les comporte-
millions de personnes étaient concernées
ments problématiques en relation avec l’al-
par le problème, de deux à trois millions
cool comme pathologiques. Or ils ne le sont
étaient dépendantes, près de 30 % des per-
pas tous, pas toujours, tant s’en faut. L’ivresse
sonnes hospitalisées ayant un problème d’al-
occasionnelle d’un jeune ou la conduite sous
cool important (1). L’alcool est une drogue
l’empire d’un état alcoolique, par exemple, si
dure, les spécialistes le disent (2) et semblent
elles sont problématiques, ne sont pas néces-
enfin entendus : en dépit de la levée de bou-
sairement pathologiques.
cliers du lobby des alcooliers, le gouvernement a en effet, en 1998, étendu à l’alcool le
Stratégies timides et inefficaces
champ de la Mission interministérielle de
Quand les conduites d’alcoolisation sont pro-
lutte contre la drogue et la toxicomanie
gressivement entrées dans le champ de la
(MILDT) [NDLR : devenue depuis Mission de
médecine, il y a une centaine d’années, deux
lutte contre les drogues
écoles ont vu le jour, irrémédiablement anta-
En 2000, l’alcool représentait plus
et les conduites addictives
gonistes, sauf pour quelques utopistes : une
de la moitié des dépenses sociales
(Mildeca)] – une vérita-
clinique du produit et une clinique du sujet.
liées à l’usage de l’ensemble
ble petite révolution. Non
La clinique du produit rend l’alcool respon-
des drogues licites et illicites
seulement l’alcool est une
sable des désordres sur la santé des indivi-
drogue dure, mais elle est
dus, sur leurs comportements et sur les
celle qui pèse le plus lourd sur la société fran-
conséquences sociales que cela entraîne.
çaise : en 2000, plus de la moitié des dépen-
Cette approche n’est pas sans argument. Elle
ses sociales annuelles, privées et publiques,
a inspiré bien des politiques visant à contrô-
liées à l’usage de l’ensemble des drogues licites
ler, à restreindre la production, la vente, la
et illicites (perte de revenus, frais médicaux
consommation, la promotion de boissons
non remboursables, dommage à des tiers,
alcooliques, mais n’a pas abouti à de grands
absentéisme, dépenses de Sécurité sociale,
changements (3). Cette clinique recherche en
perte d’impôts et de cotisations sociales, etc.).
priorité des solutions médicales, médica-
Si la dramatisation n’a jamais changé la
menteuses ou comportementales. La cli-
donne dans une situation problématique, le
nique du sujet considère l’individu davan-
silence et le déni ne font pas mieux. Pour espé-
tage que ses comportements. Quand l’alcool
rer résoudre cette question, peut-être fau-
devient source de problèmes pour un individu, celui-ci, pour s’en sortir, ne peut qu’en
* Médecin, formateur, ancien directeur du centre d’alcoologie du
Havre et ancien président de la Fédération française d’addictologie.
64 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
prendre la mesure et rechercher en lui les
moyens d’y faire face. La clinique du sujet se
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:21 Page65
Akatre ///// Image créée pour le lieu artistique
pluridisciplinaire Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2009
raissent à ses utilisateurs comme bien supérieurs aux risques encourus. D’où la difficulté à regarder le problème en face.
Les Français ont choisi d’utiliser couramment un produit à la fois gastronomique, psychotrope et toxique. Pourquoi pas ? Parmi ses
bienfaits, tout le monde admet ses aspects gastronomiques et conviviaux. Mais on néglige
trop souvent d’insister sur deux effets recherchés et bien souvent obtenus : l’effet psychotrope et l’ivresse, avec leurs deux volets positif
et négatif puissamment entremêlés.
Dépendance constituée à bas bruit
Car l’alcool est un psychotrope. Il agit sur le
système nerveux central et ce dès les premières gouttes. Il peut être, selon les personnes et selon les circonstances, anxiolytique,
calmant, hypnogène, antidépresseur, désinhibiteur, psychostimulant, euphorisant, etc.
L’usager de l’alcool-médicament en connaît
très exactement les indications et la posologie
adaptées. Il est capable de régler précisément
sa consommation, en fonction d’objectifs souvent inconscients. L’efficacité psychotrope de
l’alcool peut être longue avant que les inconvénients n’apparaissent. Si l’on n’admet pas
ces faits, on ne peut imaginer se retrouver un
jour pris au piège d’une dépendance qui se
sera constituée à bas bruit.
L’ivresse est une aventure aussi vieille que
l’humanité. Peut-être même est-elle indispensable à l’homme, à sa croissance, à sa survie. Il y a mille et un moyens d’y parvenir,
mais l’alcool est probablement le plus efficace, le plus sûr, en tout cas le mieux toléré,
tant physiologiquement que socialement.
Mais les contrôles sociaux existant autrefois
dans les sociétés qui ritualisaient – et rythmaient – les ivresses ont disparu. Celles-ci,
propose donc d’aider l’intéressé en l’accom-
d’abord un problème – c’est aussi un remède –
comme rites d’initiation et de passage,
pagnant dans un cheminement libérateur,
et le consommateur comme déjà un malade.
comme expériences d’ordre mystique,
jamais en lui apportant la solution.
☛
Aborder la question de l’alcool ne peut se
Le propre de la santé publique est de consi-
faire sous le seul angle de la santé publique.
dérer des populations et d’identifier les
Il s’agit d’une pratique culturelle solidement
risques qu’elles encourent pour conduire des
établie en France. Par conséquent, la réponse
actions de prévention et d’information. Bien
doit d’abord être culturelle. Si produire, ven-
timides en général, les diverses stratégies
dre, inciter à consommer de l’alcool (pour
employées se sont révélées inefficaces en
une société), en acheter, en utiliser (pour les
matière d’alcool. Il y a fort à parier qu’elles
personnes) comporte des risques, ces der-
continueront de l’être aussi longtemps qu’elles
niers ne sont jamais dissuasifs. L’alcool pro-
considéreront ce produit comme étant
cure un plaisir, rend des services qui appa-
(1) NDLR. Selon l’Observatoire français des drogues et des
toxicomanies (OFDT), en 2009, 49 000 décès pouvaient
être attribués à l’alcool et, en 2014, 3,4 millions de personnes étaient considérées comme des consommateurs à
risques. Cf. Drogues, chiffres clés, OFDT, Paris, juin 2017.
(2) Bernard Roques, La Dangerosité des drogues, rapport au
secrétariat d’État à la santé, Odile Jacob - La Documentation française, Paris, 1999.
(3) C’est le cas de la loi Évin, qui, en 1989, a tenté de réglementer la publicité sur l’alcool et le tabac. Objectif à peu
près atteint en ce qui concerne le tabac. Pour l’alcool, en
revanche, cette loi a été pratiquement vidée de sa substance, au fil des années, à force d’appels et de recours.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 65
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 17:18 Page66
ce qu’on fait (au sens propre du terme) quand
BOIRE OU NON, LÀ N’EST PAS LA QUESTION
on prend de l’alcool ? Que dire à ceux dont on
ont cédé le pas à des conduites d’anéantisse-
est plus ou moins responsable – enfants, entou-
ment, de dislocation physique et mentale de
rage familial, collègues, amis – quant aux ris-
l’individu. Devant la complexité d’un tel pro-
ques encourus ? Quelles réponses suis-je en
duit, notre propre ambivalence est démas-
mesure, personnellement, d’apporter ? Il fau-
quée, et peut-être, dans le fond, est-ce cela que
drait oser parler de l’ambivalence de ce produit,
nous ne supportons pas : côté docteur Jekyll,
faire en sorte que le sujet ne soit plus tabou.
le produit gastronomique, convivial, culturel, à l’aspect délibérément idéalisé, édul-
Comme une question civique
coré ; côté Mister Hyde, la personnalité chan-
On peut imaginer quelques propositions sim-
gée, les comportements
ples d’attitudes, celle-ci par exemple : si l’alcool
antisociaux,
l’homme
est une drogue dure, alors ne soyons pas dea-
sciemment usage d’un produit
ravalé au rang de la bête,
lers. N’insistons pas, n’encourageons jamais à
potentiellement stupéfiant. Il faudrait
bref, la caricature. Entre
boire quelqu’un qui n’en a pas envie. On devrait
oser parler de son ambivalence
ces deux extrêmes, il n’y
toujours avoir, à côté de boissons alcooliques,
a aucune représentation.
quelque chose d’autre à offrir. Si notre con-
Pourtant nous connaissons tous, entre l’usage
sommation devient automatique, répétitive,
simple et l’usage nocif, des situations où l’al-
interrogeons-nous. Si l’alcool est utilisé comme
cool constitue un problème, sans qu’il s’agisse
un médicament, et surtout s’il se révèle effi-
pour autant de maladie.
cace, méfiance ! Parce qu’il peut être dans cer-
Consommer de l’alcool, c’est faire
Boire ou ne pas boire, là n’est donc pas la
taines circonstances un médicament prodi-
question. Consommer de l’alcool, c’est faire
gieux (sur le trac, la petite déprime, la fatigue,
sciemment usage d’un produit dangereux, d’un
l’ennui...), le risque d’un recours habituel est
produit potentiellement stupéfiant. Ce n’est
majeur. S’il « rend service », l’alcool fait courir
donc pas, et ne sera jamais, anodin. Les vraies
un risque de dépendance beaucoup plus
questions devraient être les suivantes : qu’est-
lourd que s’il se contente de « faire plaisir ».
Pour prévenir les dommages de l’usage
abusif de ce produit psychotrope, il est possible d’agir avec efficacité sur plusieurs fronts :
la politique de santé, l’action publique, l’éducation et l’action citoyenne. En ce qui concerne
le premier point, à la fin des années 1990, un
espoir a surgi. Un rapport a enfin jeté les
bases d’une politique de santé (prévention et
soins) à l’égard de l’alcool (4).
En termes d’éducation, des solutions sont
également possibles. La question de la
consommation d’alcool étant l’affaire de
tous, elle l’est plus encore pour ceux qui éduquent, instruisent, forment. Chaque professeur d’école, de collège ou de lycée devrait
pouvoir en parler ; toutes les matières enseignées, ou presque, en donnent l’occasion. Il y
a moins de risques à parler de ce sujet qu’à
ne pas en parler. Il serait fondamental d’introduire cette question à l’école comme une
question civique et de cesser de considérer
qu’il s’agit d’une affaire de spécialistes.
Patrick Fouilland
(4) Michel Reynaud et Philippe-Jean Parquet, Les Personnes
en difficulté avec l’alcool, Éditions Comité français d’éducation pour la santé (CFES), Paris, 1999.
66 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:32 Page67
Denis Darzacq ///// « Sans titre no 13 », 2006
les cartels se disputent le contrôle des circuits de livraison (lire l’article page 82).
Comme le dit l’écrivain Charles Bowden, la
guerre contre la drogue se conjugue à la
guerre pour la drogue. Toutes deux sont
pareillement mortelles.
Échec du dogme répressif
Il y a quelques années encore, un certain fatalisme dominait, inspiré par le constat que la
sauvagerie ne pouvait être stoppée, seulement
déplacée. Mais, en 2012, des dirigeants d’Amérique latine, parmi lesquels le président
colombien de l’époque, M. Juan Manuel Santos, ont appelé publiquement à rompre avec le
dogme répressif et à mettre en œuvre une
politique différente – la seule, selon eux, qui
soit en mesure d’éradiquer le marché de la
drogue. C’est cette voie qu’a suivie l’Uruguay,
dont le président, M. José Mujica, à la tête du
pays de 2010 à 2015, a été un dirigeant atypique. Membre de la guérilla des Tupamaros
dans les années 1970, il est resté emprisonné
au fond d’un puits durant deux ans et demi.
AGENCE VU
Après son élection, en novembre 2009, il a
dédaigné les dorures du palais présidentiel
pour rester dans sa petite maison au toit de
tôle située dans un quartier populaire de Montevideo. Il reversait 87% de son salaire de chef
PROHIBER LA PROHIBITION
d’État à des organismes d’aide au logement
social et prenait volontiers le bus pour se rendre à ses rendez-vous.
En juillet 2013, les députés de sa coalition ont
Le Portugal a été pionnier en décriminalisant – avec succès – l’achat, la détention
fait adopter une loi autorisant la culture du
et l’usage de tous types de stupéfiants. En 2013, l’Uruguay votait, lui, le premier,
cannabis sur le territoire national et sa vente
une loi légalisant la culture et la vente de cannabis sous autorité de l’État.
aux adultes. Les amateurs peuvent depuis lors
Pour ses défenseurs, la politique de régulation des drogues constitue la seule manière
se procurer leur herbe préférée en pharmacie,
de combattre efficacement les réseaux de trafiquants. Elle a fait des émules…
dans la limite de quarante grammes par mois,
ou la cultiver eux-mêmes, à raison de six plants
par foyer. C’est la première fois qu’un pays
PAR JOHANN HARI *
S
elon l’organisation Human Rights
déroge frontalement aux traités de l’Organisa-
Watch, 200 000 Mexicains ont perdu
tion des Nations unies (ONU) prohibant l’usage
la vie dans la « guerre contre la
du cannabis (lire la chronologie page 90).
drogue » lancée en 2006 par l’ancien prési-
« Cela fait plus de cent ans que, d’une façon
dent Felipe Calderón. Ce bain de sang s’ali-
ou d’une autre, nous menons des politiques
mente à deux sources croisées : d’une part,
répressives sur la question des drogues, nous
les États-Unis charrient de l’argent et des
expliquait M. Mujica peu après l’adoption de
armes de l’autre côté du Rio Grande pour
la réforme. Et, après cent ans, nous avons
réprimer le trafic de stupéfiants ; de l’autre,
conclu qu’elles se sont soldées par un incontestable échec. » Son ministre de la défense de
*Journaliste, auteur de La Brimade des stups, Slatkine&Cie, Paris, 2016.
l’époque (il est décédé en 2016), Eleutorio
☛
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 67
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:33 Page68
blème bien plus grave que n’importe quelle
PROHIBER LA PROHIBITION
lence qui en découle : « En refusant de légali-
Le gouvernement uruguayen considère
aussi détenu durant plusieurs années au fond
ser la marijuana, on ne fait que remettre les
l’éradication du commerce de la drogue
d’un puits –, nous avait résumé en ces termes
bénéfices de ce marché entre les mains des
comme un vœu pieux. Le slogan de l’ONU
la prise de conscience qui a poussé son pays
criminels et transformer les trafiquants en
– « Un monde sans drogue. Nous pouvons le
à franchir ce pas historique : « Si nous ne fai-
une institution surpuissante. » Dans une éco-
faire ! » – lui paraît d’une absurdité confon-
nomie illégale, les litiges ne se
dante. Pour M. Diego Cánepa, secrétaire
règlent pas devant les tribunaux,
général de la présidence Mujica, l’altération
mais par la terreur. De même que
chimique de la conscience répond à un désir
sons pas cela maintenant, ce qui est
« La guerre
arrivé au Mexique finira par se
produire chez nous. Et nous serons
des États-Unis
dans de sales draps. » L’Uruguay se
contre la drogue
la prohibition de l’alcool a enfanté
consubstantiel à l’espèce humaine qui s’est
situe en effet sur l’une des princi-
cause infiniment
Al Capone et le massacre de la
manifesté dans toutes les sociétés connues.
pales routes continentales de la
plus de victimes et
Saint-Valentin (1), le gang des Zetas
Envoyer la troupe a pour seul effet de
drogue, empruntée par la cocaïne provoque infiniment
bolivienne et par le cannabis para-
et le carnage sans fin qui endeuille
déplacer le trafic de quelques centaines de
le nord du Mexique sont les fruits
kilomètres. Les spécialistes appellent cela
guayen avant leur acheminement
naturels de la prohibition des stu-
l’« effet ballon » : quand vous enfoncez le
vers l’Europe. Selon le député Sebastián
péfiants. « La guerre des États-Unis contre la
doigt dans un sac plein d’air, sa circonférence
Sabini, un homicide sur trois commis dans le
drogue fait plus de dégâts que la marijuana
augmente sous l’effet de la pression. Les sites
pays est lié au commerce des stupéfiants.
plus d’instabilité »
elle-même, estimait Huidobro. Elle cause infi-
de production attaqués en Colombie ont fait
C’est la politique prohibitionniste, insistait
niment plus de victimes, provoque infiniment
leur réapparition en Bolivie, les réseaux
Huidobro, qui a créé le narcotrafic et la vio-
plus d’instabilité. Elle pose à la planète un pro-
démantelés dans les Caraïbes se sont recons-
Denis Darzacq ///// « La Chute no 4 », 2006
68 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
AGENCE VU
drogue. Le remède est pire que le mal. »
Huidobro – un autre ex-Tupamaro, jadis lui
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:35 Page69
titués au Mexique, etc. On peut au mieux
repousser le problème, pas le supprimer.
Partant de ce constat, M. Mujica en a conclu
Une prescription radicale
que, « puisque le marché existe déjà, il faut le
réguler, le sortir de l’ombre pour en priver les
trafiquants ». Aux États-Unis, la légalisation
de l’alcool en 1933 avait mis fin au trafic de
tord-boyaux et aux assassinats entre concurrents. Le brasseur Budweiser n’est pas un
philanthrope, mais au moins ne défend-il pas
ses parts de marché en liquidant les employés
de Guinness. De la même façon, la légalisation du cannabis – et sa commercialisation
M
ise en œuvre dans presque tous les cantons suisses, testée timidement
au Canada et dans quelques pays d’Europe (Allemagne, Royaume-Uni,
Pays-Bas...), la prescription médicale d’héroïne est née d’une grave crise : celle
des scènes ouvertes de la drogue. Dans les années 1980, en Suisse, la consommation d’héroïne a bondi. Le pays était devenu un pôle d’attraction européen
pour les toxicomanes... Débordée, la police cherchait à limiter les nuisances
dans l’espace public – vols, violences, dépôts de seringues usagées... – en les
cantonnant à certains lieux. Astrid54
dans des boutiques détenant une licence –
Afin de limiter la propagation du VIH, la fondation Contact a ouvert à Berne
ôte le pain de la bouche au crime organisé. En
la première salle d’injection du monde, dès 1986. Mais l’existence de telles
outre, les taxes prélevées peuvent servir à
salles restait sans effet sur la délinquance liée à l’achat de stupéfiants. Quant
financer des centres de soins pour toxico-
aux traitements de substitution, « certains ne les supportaient pas », précise
manes et des programmes de prévention
le docteur Thilo Beck, psychiatre à la Communauté de travail pour une ges-
contre la consommation de stupéfiants.
tion des drogues à bas risque (ARUD), une clinique spécialisée en addictologie
à Zurich. « C’est alors que nous, acteurs de terrain, avons proposé une solution. »
Reprendre le contrôle du marché
Les adeptes sud-américains de la légalisation
n’entendent nullement promouvoir les bienfaits du cannabis ni encourager sa consommation – M. Mujica n’a pas hésité à qualifier
les usagers de drogues douces de nabos, un
terme injurieux signifiant littéralement
Et une solution radicale : prescrire de l’héroïne à ceux pour qui les traitements
de substitution sont sans effet.
Ainsi naquit la politique dite des « quatre piliers » : prévention, thérapie,
réduction des risques et répression. En 1994 ouvrent les premiers centres
d’injection médicalisée. On en compte désormais vingt-deux – dont un en
milieu carcéral –, gérés par des hôpitaux publics et des cliniques privées avec
« navets ». Ils ont estimé qu’un joint n’était
le soutien de l’État. Les effets positifs de cette politique sont flagrants. Déman-
pas plus nocif qu’un verre d’alcool et qu’il fal-
telées, les scènes ouvertes n’ont jamais réapparu. La criminalité liée aux stu-
lait donc s’en accommoder.
péfiants a connu une « réduction exceptionnelle », selon l’Institut de police
Les réformateurs uruguayens n’ignoraient
scientifique et de criminologie de l’université de Lausanne (1). Alors même
pas qu’ils se heurteraient à l’indignation des
qu’ils formaient une « population extrêmement ancrée dans la délinquance »,
prohibitionnistes. Depuis des décennies, ces
le nombre de toxicomanes ayant affaire à la police a été réduit de deux tiers.
derniers agitent le spectre d’une légalisation
synonyme de chaos et de débauche, qui inviterait les enfants à se ruer chez le marchand
de sucettes pour faire le plein de psychotropes. À quoi les Uruguayens rétorquent que le
chaos, c’est ce que leur continent subit en ce
moment même. La légalisation vise à l’exact
opposé : reprendre le contrôle du marché
pour pouvoir le maîtriser. Selon eux, les ado-
Crainte majeure des prohibitionnistes, la hausse de la consommation d’héroïne n’a pas eu lieu. Cette drogue n’attire pas les jeunes : la moyenne d’âge
des patients pris en charge dans les centres d’injection médicalisée est de
45 ans (2). Leur espérance de vie s’est accrue : « Nos patients ont accès à une
héroïne non coupée, explique l’addictologue Daniele Zullino. Ils ne meurent
plus à cause de l’héroïne, mais souvent à cause du tabac... » En Suisse, en 1995,
65 % des sondés considéraient la drogue comme un problème majeur ; ils ne
sont désormais plus que 15 % (3).
lescents en sont les principaux bénéficiaires.
Chez les moins de 35 ans, le nombre de morts liées à la drogue est passé de
La consommation régulière de cannabis chez
305 en 1995 à 25 en 2015. « La prohibition ne résout pas les problèmes : elle en
les mineurs peut altérer leurs facultés men-
est la cause, affirme le docteur Beck. C’est l’illégalité du produit qui détruit l’hé-
tales : il est donc vital de les en dissuader. Or
roïnomane, davantage que le produit lui-même. »
les jeunes Américains préfèrent se procurer
C. G.
de la marijuana plutôt que de l’alcool (2), car
un trafiquant demande rarement sa carte
☛
(1) Le 14 février 1929, à Chicago, la mafia du South Side, dirigée par Al Capone, tend un traquenard à celle du North Side,
dirigée par Bugs Moran, et assassine sept de ses membres.
(2) Tom Fieling, The Candy Machine : How Cocaine Took Over
the World, Penguin, Londres, 2009.
(1) Marcelo F. Aebi, Denis Ribeaud et Martin Killias, « Prescription médicale de stupéfiants et
délinquance : résultats des essais suisses », Criminologie, vol. 32, n° 2, Les Presses universitaires de
Montréal, automne 1999.
(2) « Traitement avec prescription d’héroïne en Suisse. Résultats de l’enquête 2016 », Institut suisse
de recherche sur la santé publique et les addictions (ISGF), Zurich, août 2017.
(3) « Baromètre des préoccupations », Crédit suisse, 2017.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 69
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:38 Page70
l’usage, la production et la vente de marijuana
PROHIBER LA PROHIBITION
– sept autres États et le district de Columbia
d’identité au client. Le pharmacien, en revan-
leur emboîteront le pas au cours des années
che, est plus enclin à respecter la loi, faute de
suivantes. Les autorités américaines sont dès
quoi il risque de perdre sa licence.
lors moins bien placées pour morigéner ou
Aux quatre coins du monde, nombre de
punir les pays tentés d’en faire autant.
législateurs et de policiers reconnaissent en
privé les avantages de la légalisation. En Uru-
Au tour des drogues dures ?
guay, ils le font à voix haute et agissent en
Enfin, la popularité et la détermination du
conséquence. Pourquoi eux, pourquoi ici ?
président uruguayen ont joué un rôle capital.
Pour quelles raisons les obstacles insurmon-
Quand on a survécu au fond d’un puits pen-
tables ailleurs – inertie, crainte de l’opinion
dant des années, on est sans doute mieux
publique, peur de déplaire aux États-Unis (3) –
armé pour résister aux pressions, intérieures
sont-ils plus faciles à vaincre en Uruguay
comme extérieures. Si M. Mujica et ses alliés
qu’ailleurs ? Plusieurs facteurs se combinent.
ont peiné à rallier à leur cause la majorité de
Le premier tient à la vigueur du mouvement
leurs compatriotes, la légalisation a suscité au
antiprohibitionniste, attisée
fil du temps une adhésion croissante, malgré
Aux quatre coins du monde, nombre
par une série d’injustices
les arguments avancés par les opposants.
de policiers reconnaissent en privé
retentissantes. En avril 2011,
Ceux-ci font valoir trois objections. En pre-
les avantages de la légalisation.
par exemple, une ensei-
mier lieu, l’effet d’aubaine : « Dès que vous
En Uruguay, ils le font à voix haute
gnante de l’Académie mili-
légalisez une drogue, les gens en consomment
taire âgée de 66 ans, M
Ali-
davantage », nous affirmait la députée Vero-
cia Garcia, est arrêtée pour avoir fait pousser
nica Alonzo (aujourd’hui sénatrice). L’argu-
chez elle quelques plants de cannabis. Elle
ment paraît de bon sens ; il est pourtant
risque vingt mois de prison pour production
contredit par les faits. Aux Pays-Bas, où la
illégale à usage commercial. Se tisse alors un
vente de cannabis dans les coffee shops est
vaste réseau de soutien, auquel les jeunes
autorisée depuis 1976 (les autorités ayant
parlementaires du Mouvement de participa-
renoncé à une légalisation formelle pour ne
tion populaire (MPP), le parti de M. Mujica,
pas enfreindre trop ouvertement les traités de
s’associent en militant pour la légalisation.
l’ONU), les consommateurs ne représentent
me
Au même moment, l’autorité des États-Unis
que 5 % de la population, contre 6,3 % aux
sur ce sujet se met à vaciller. Les États du Colo-
États-Unis et 7 % dans l’ensemble de l’Union
rado et de Washington adoptent en 2013 une
européenne (4). Le spectre d’une ruée sur les
loi approuvée par référendum qui légalise
pharmacies semble donc relever du fantasme.
La deuxième crainte est que la légalisation
Sur la Toile
du cannabis incite les usagers à se reporter
sur les drogues dures, en particulier la
« pasta »-base, un dérivé de la cocaïne com-
Anne Coppel
Spécialiste reconnue de la question des drogues, la sociologue Anne Coppel propose sur son site personnel
une foule de documents – articles, bibliographies, interventions, annuaire de ressources en ligne, etc.
À consulter notamment, le texte « Changements dans les politiques des drogues ? », paru dans la revue
Chimères en janvier 2018, et un article publié dans la revue Swaps en 2014, « Aux racines de la prohibition
des drogues ».
www.annecoppel.fr
« Vacarme »
La revue trimestrielle s’intéresse de près à la question des stupéfiants et de la toxicomanie. À lire sur son
site, entre autres, les articles en accès libre du dossier « Drogues : on légalise » (n° 57, automne 2011). « Face
à l’explosion actuelle des problèmes des drogues, il n’y a désormais plus d’autre issue que la légalisation
de toutes les drogues », estime la rédaction, qui formule une série de propositions en ce sens.
https://vacarme.org/rubrique370.html
parable au crack qui fait des ravages dans les
marges de la société uruguayenne. C’est la
théorie dite de la « porte ouverte » : un petit
vice conduit nécessairement à un vice plus
grave. Raquel Peyraube, médecin spécialiste
du traitement des toxicomanes, n’y croit pas
une seconde. Selon elle, c’est au contraire la
prohibition qui, par le monopole qu’elle
confère aux trafiquants, oriente les consommateurs de cannabis vers des produits autrement plus dangereux. « Au supermarché, vous
« Les junkies de Gengis Khan »
« Premier producteur mondial d’opium et d’héroïne, l’Afghanistan connaît également le plus fort
pourcentage de toxicomanes », rappelle CQFD (n° 108, février 2013). Le mensuel a réalisé un entretien croisé
avec un usager de drogue afghan et Olivier Maclet (ex-responsable de Médecins du monde dans le pays),
accessible sur son site.
http://cqfd-journal.org
achetez des choses dont vous n’avez pas besoin
parce qu’on vous les met sous le nez ou qu’on
vous les rend attrayantes, explique-t-elle. De
la même manière, les trafiquants vont tenter
de fourguer à leurs clients de la cocaïne ou
70 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 16:00 Page71
d’autres substances. La prohibition fait le lit
des drogues dures. » L’analyse est confirmée
par une étude de l’Open Society Foundations,
le réseau de fondations créé par le milliar-
Par la bande
daire George Soros : elle établit que les PaysBas connaissent le taux de toxicomanes le
À la recherche
d’un sujet
plus faible d’Europe, précisément parce
qu’ils ont privé le cannabis du voisinage des
drogues dures (5).
Création originale de Mazen Kerbaj
(texte et dessin) pour Manière de voir.
La docteure Peyraube récuse également
l’idée selon laquelle la légalisation provoquerait une hausse des cas de schizophrénie. S’il
existait un lien entre la marijuana et l’apparition de cette maladie, dit-elle, le taux de
schizophrènes aurait explosé au cours des
dernières décennies, puisque nul ne conteste
que la consommation de cannabis n’a cessé
de croître dans de très nombreux pays ; or il
est resté stable. Selon elle, il est possible en
revanche que les schizophrènes consomment plus fréquemment du cannabis que la
moyenne en raison de son effet relaxant, ce
qui expliquerait la corrélation.
À ces critiques s’en ajoute une autre, plus
sérieuse, qui ne laisse pas insensible l’administration uruguayenne. La légalisation du
cannabis réduit certes le marché des drogues
illicites, mais elle laisse intact le commerce
des produits les plus rentables. Pour ébranler vraiment le pouvoir des cartels, la cohérence imposerait d’aller plus loin et de réguler le circuit de toutes les drogues pour
lesquelles il existe une forte demande. Pour
certaines, comme l’ecstasy ou la cocaïne, cela
supposerait d’encadrer la vente ; pour d’autres, comme l’héroïne, une distribution sur
prescription médicale serait sans doute plus
azen Kerbaj est un musicien. Trompettiste autodidacte, il
exerce dans l’univers de l’improvisation libre, un style expérimental qu’il a importé aux alentours des années 2000 à Beyrouth,
où il a créé le premier festival consacré au genre dans le pays. « Dans
cette musique, l’important est le processus de création (...) plus que le
résultat final. Il y a une communion entre les musiciens, l’audience et
le lieu. C’est ce qui est important dans ce genre (1) », expliquait-il en
2016, alors qu’il était en résidence à Berlin.
M
Mazen Kerbaj est un dessinateur. Fils de la peintre libanaise
Laure Ghorayeb, il a eu comme elle – vingt ans après – l’occasion
de se révéler artistiquement au sein d’un conflit, celui de 2006
contre Israël. Beyrouth, juillet-août 2006, sorte de journal de guerre
intense, décalé et souvent très drôle, sera publié chez L’Association
la même année. Pionnier – à nouveau – de la bande dessinée au
Liban, il manie le crayon comme sa trompette, avec une rare
liberté, se jouant des styles et des influences.
Marqué par Ric Hochet vers ses 3 ans, en 1978, et dès lors nourri
de planches franco-belges, il s’engage dans une passion dévorante
qui ne le quittera jamais. Avec pour horizon l’immense Goossens,
point de jonction vers les bandes alternatives qu’il découvre à la
fin de son adolescence. Si une partie de son travail en dessin reste
relativement traditionnelle – pendant des années, il a publié dans
la presse libanaise des histoires humoristiques –, c’est par un trait
affranchi de tous les cadres qu’il est devenu un auteur majeur de
la bande dessinée contemporaine.
Guillaume Barou
avisée, comme le suggèrent les expériences
menées en Suisse (lire l’encadré page 69). «Cela
prendra du temps, reconnaissait M. Sabini,
(1) Entretien accordé à The Attic, 11 avril 2016.
l’homme du MPP qui s’est le plus engagé
pour la réforme. Mais quand ce sera au tour
des autres drogues, nous serons prêts pour
plaider notre cause devant le public. » Le
député s’est déjà prononcé pour la légalisation de la cocaïne.
Johann Hari
(3) Lire François Polet, «Vers la fin de la “guerre contre la
drogue” », Le Monde diplomatique, février 2014.
(4) « Dutch fear threat to liberalism in “soft drugs” curbs »,
Reuters, 10 octobre 2011.
➤
(5) « Coffee shops and compromise : Separated illicit drug
markets in the Netherlands », Open Society Foundations,
New York, juillet 2013.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 71
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72 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
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Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 73
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DANS LES ARCHIVES ////NOVEMBRE 1997 //// Astrid54
Écouter le toxicomane
Présentée comme une solution de rechange pour soigner
loi de 1838 (en vigueur jusqu’en 1992 en France) se sont
les toxicomanes, la prescription de produits de substitution,
construits des systèmes carcéraux soignants dont le plus
comme la méthadone, masque une crue réalité : elle répond
bel exemple est l’asile.
Au nom de la raison, qui cache mal la peur, on a ainsi
avant tout à un impératif sécuritaire et permet
créé, avec la meilleure bonne volonté possible, les hôpi-
de « domestiquer » le drogué en le plaçant sous camisole
taux-prisons dont nous avons hérité. Tout cela était car-
chimique. Un autre modèle thérapeutique est pourtant possible.
tésien, logique, un élément renvoyant à un autre. La
plus belle démonstration de cette raison délirante est le
plan de l’hôpital psychiatrique dû à Jean-Baptiste-Maxi-
O
sons l’affirmer : la création apparemment spon-
mien Parchappe, psychiatre français de la fin du
tanée d’institutions consacrées aux exclus mas-
XIXe siècle. De la porte d’entrée à la morgue, il existait
que un féroce désir de les éliminer, dans le but
(et existe encore) une hiérarchie des bâtiments et de la
très précis de protéger les classes moyennes et le centre
qualité des soins parfaitement lisible ; on commençait
des villes. Sur ce plan, il y a un lien entre l’attitude de
par des pavillons d’aigus, puis, au fur et à mesure, on
l’État à l’égard des sans-domicile-fixe (SDF) ou des sans-
aboutissait à des bâtiments réservés aux chroniques.
papiers et le sort réservé aux toxicomanes. La bonne
Puisque les fous n’étaient pas des hommes comme les
volonté des personnes n’est pas en cause. Certaines s’y
autres, le système était tel que même la sexualité s’en
investissent totalement, mais on peut se demander qui
trouvait exclue par la séparation entre hommes et
est l’alibi de qui, qui donne l’absolution
femmes – les fous ne pouvant donner
humanitaire à un contrôle social de plus
On peut se demander
naissance qu’à d’autres fous ! Avec les
en plus organisé, avec ses complices, ses
qui donne l’absolution
produits de substitution il n’y a plus ce
humanitaire
type de problème puisque, à dose suffi-
traîtres, ses arrivistes...
En ce qui concerne les toxicomanes, la
loi du 31 décembre 1970, malgré ses ambi-
à un contrôle social
sante, ils inhibent totalement la libido.
Il en va de même avec les toxicomanes.
guïtés et ses contradictions, donnait à ces
de plus en plus
On nous présente le traitement par la
exclus deux garanties : l’anonymat et la
organisé, avec
méthadone, produit de substitution,
gratuité. Ils pouvaient ainsi échapper aux
ses complices,
comme une nouvelle méthode, libératrice
mailles d’une organisation sectorisée dont
ses traîtres...
pour les individus et socialement efficace.
le but est toujours de réduire, coûte que
Or cette méthode n’est pas nouvelle : elle
coûte, l’« état de sauvagerie ». Pour comprendre, il faut
fonctionne aux États-Unis depuis des décennies. Elle a
relire ce que Michel Foucault a écrit sur l’enfermement
certes évité une certaine dangerosité mais n’a réglé en
des fous au XIXe siècle dans son Histoire de la folie à l’âge
rien le problème de la toxicomanie. La grande majorité
(1) Buprénorphine :
traitement substitutif des
pharmacodépendances
majeures aux opiacés,
utilisé uniquement en
France à titre
expérimental.
classique (1961). À cette époque, le statut anthropologique
des toxicomanes prennent des produits pour lesquels il
de la folie sortant à peine des pénombres du Moyen Âge,
n’y a pas de substitution. Les communautés minoritaires,
les fous étaient des malades chroniques inguérissables,
notamment noires, savent ce qu’est le piège du contrôle
stigmatisés par une certaine laideur agencée ou une
social. Elles prennent systématiquement d’autres pro-
esthétique effrayante, et l’aspect physique qu’on leur
duits, comme le crack, qui leur permettent de soutenir
(2) Lieux institutionnels
où les toxicomanes
« défoncés » sont
autorisés à tuer le temps
sans rien faire. Le café y
est offert avec possibilités
de douche, machines à
laver le linge, etc.
donnait justifiait qu’on les mette à l’écart. À partir de la
une revendication identitaire. Bien plus, certains, en
nègres marrons, osent revendre leur méthadone pour se
* Fondateur, en 1971, de l’hôpital Marmottan (Paris),
spécialisé dans le traitement des addictions, le psychiatre
Claude Olievenstein est mort en 2008.
74 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
procurer de l’héroïne ou bien mélangent héroïne et
méthadone. Quant au Subutex (1), censé réduire les
risques, de plus en plus d’usagers, non seulement le
AGENCE VU
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 17:51 Page75
mélangent avec d’autres produits mais, plus encore, se
De façon naïve ou cynique, certains ont vite compris
l’injectent, démentant la justification de sa diffusion par
quel parti on pouvait tirer de la substitution. Elle devient
la réduction des risques.
la pièce maîtresse d’un système peu onéreux, qui permet
Ce modèle ancien de traitement par substitution, pro-
le contrôle des toxicomanes avec une prise en charge qui
posé comme une nouveauté extraordinaire, a toujours eu
n’en est plus une, et dont la seule finalité est une appa-
une visée sécuritaire ; avec lui on ne s’interroge plus, ni
rente normalisation.
sur les motivations de la toxicomanie, ni sur les pro-
Bien sûr, les moyens précédemment attribués au sec-
blèmes familiaux, ni sur les problèmes culturels. Peu à
teur sanitaire de la prise en charge des toxicomanes
peu, les programmes d’échange de seringues sont relé-
sont restés ridiculement bas. Mais c’était encore trop,
gués au second plan, voire abandonnés, alors qu’ils
et l’augmentation des toxicomanies sauvages et de
constituent la meilleure protection, avec les préservatifs,
misère ne permettait plus de contrôler efficacement la
contre le sida, tant il est vrai que l’échange anonyme des
situation. D’où l’apparition sur le marché d’une série
seringues ne participe pas du contrôle social.
d’institutions refuges, boutiques (2), communautés
Denis Darzacq /////
« La Chute no 13 », 2006
☛
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 75
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:41 Page76
toxicomanie n’intéressent personne, et encore moins le
Écouter le toxicomane
centre qui admet la spécificité de la toxicomanie. Voici
thérapeutiques, dont chacune a sa justification en parti-
nos toxicomanes sous camisole chimique ; il faut leur
culier mais qui s’intègrent dans un système.
donner un statut qui dénie la situation clinique. Écartés
La bonne foi de ceux qui œuvrent dans de telles insti-
du savoir : la relation avec le plaisir, la révolte sociale, les
tutions ne peut ni ne doit oblitérer l’évidence : elles
raisons familiales et l’aspect affectif individuel. Le sida a
participent à un programme et poursuivent un but
permis cette réduction : une vraie maladie avec un vrai
commun. En ce qui concerne les toxicomanes – mais
virus, de vraies formes cliniques, un vrai traitement.
également les SDF, les clochards
Comme les toxicomanes attrapent le sida, c’est l’hôpital
et autres mendiants –, celui-ci
général qui a été choisi.
Contrairement à une légende,
beaucoup de toxicomanes
est clair : tout doit être fait pour
ou de simples usagers de drogue
protéger le cœur des cités bour-
sont incarcérés sous
geoises. Dès lors que l’on ne pou-
Démocratie psychique
Le système français prévoit une chaîne thérapeutique
vait pas les déporter (ce que font
dont les éléments travaillent d’une façon différente, mais
certaines institutions sectaires)
qui respectent la même éthique. Malheureusement, ces
et qu’ils envahissent le centre des villes, il devenait
chaînes thérapeutiques n’ont jamais vu le jour pour des
urgent de développer un système institutionnel qui, avec
raisons de moyens, mais aussi de lutte fratricide entre
la meilleure bonne foi du monde, permette de faire
spécialistes. Cette chaîne thérapeutique propose ces ins-
alliance avec les tenants de l’idéologie sécuritaire. Pour
titutions diversifiées avec, comme but, de fournir des
ceux-là, il y avait, et il y a encore, avant tout la prison.
modèles d’identification différenciés. La gratuité et sur-
Contrairement à une légende, beaucoup de toxicomanes
tout l’anonymat permettent d’organiser cette prise en
ou de simples usagers de drogue sont incarcérés sous de
charge différenciée non sectorisée qui apporte des
multiples prétextes.
réponses variées à la demande du toxicomane, tout en lui
de multiples prétextes
présentant des modèles qu’il peut choisir lui-même dans
Un système caricatural
Lorsqu’ils ne vont pas de pair avec une véritable chaîne
le cadre de la démocratie psychique. L’apprentissage de
thérapeutique, boutiques et refuges font la paire avec la
de devenir citoyens.
cette dernière est le seul moyen qui permette aux exclus
distribution de méthadone et de Subutex, comme le font
Pour ce faire, il faut prévoir une véritable lutte contre
les innombrables centres d’accueil dont la caractéris-
la déculturation qui empêche tant de jeunes de participer
tique essentielle est qu’ils ne s’occupent pas de soigner
à la modernité. Par exemple le système du tutorat, qui a
si bien réussi dans des pays voisins : un
mais de contenir les toxicomanes. Parce
qu’elles ne travaillent pas sur les redoutables motifs qui permettent l’entrée en
toxicomanie, parce qu’elles dénient aux
toxicomanes le droit au plaisir, ces institutions ne peuvent que s’accommoder de
situations de dépendance chronique.
Parcours-type du toxicomane « domestiqué » ? On pourrait le voir, le matin, courir après son produit, légal ou illégal, puis
aller, l’après-midi, faire un long stage
Le soin ou la sortie
de la toxicomanie
n’intéressent personne,
et encore moins
ancien qui a été lui-même en difficulté (3).
Soyons clair, il ne faut pas exclure la substitution, mais elle doit rester un outil
parmi les autres, anonyme et gratuit.
Surtout, il faut sortir de l’ambiguïté du
le centre qui admet
statut juridique des usagers de drogue. Le
la spécificité
débat sur la légalisation du cannabis ne
de cette toxicomanie
perts qui méconnaissent la réalité du ter-
peut pas se limiter à des rapports d’exrain, car il y a des millions de jeunes qui
dans les boutiques, sans aucune autre
(3) Cf. les travaux
de Diane Finkelstein,
sociopsychologue belge
qui a beaucoup étudié
la question du tutorat
chez les enfants en échec
scolaire.
enfant en difficulté est épaulé par un
obligation que celle de rester là, à cuver, sans trop se
transgressent la loi et apprennent à ne pas respecter la
montrer dans la rue. Le soir, venir dormir dans un refuge
démocratie. De même est-il plus simple de considérer le
qui, bien que modernisé, ressemble fort aux « dormi-
toxicomane comme un diabétique qui a besoin de son
toires » du XIXe siècle. S’il le faut, il aura droit au titre-res-
insuline, plutôt que comme un messager qui, dans son
taurant ou au repas gratuit. Enfin, il pourra consulter un
interprétation, nous dit que nos valeurs et nos vertus
médecin... Ce système est si caricatural que l’on peut voir
sont malades, qui vit un destin singulier où le sacré et le
de faux toxicomanes se baptiser ainsi pour bénéficier de
secret rencontrent la misère du monde. Nier la com-
l’ultra-assistance. Tu seras « chronique », mon fils ; c’est
plexité du problème peut être momentanément efficace ;
un bon métier d’avenir...
à terme, même les vaches deviennent folles... Ce système
En contrepartie, depuis que ce système s’est organisé,
il n’y a pratiquement pas eu d’ouverture de centres de
soins spécialisés ou spécifiques. Le soin ou la sortie de la
76 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
enfante d’autres monstres et crée d’autres toxicomanies
identitaires.
CLAUDE OLIEVENSTEIN
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Affiche publicitaire pour
le vin Blanjot,
France, 1895
LA COCA :
UNE MISE AU
BAN DISCUTÉE
PAR JOHANNA LEVY *
Matière première dont est extraite
la cocaïne, la coca est qualifiée
d’« illicite » par les organisations
internationales depuis 1961, date à partir
de laquelle la guerre lui est déclarée.
Au grand dam des pays andins
producteurs, qui peinent à faire valoir
pour la commercialiser hors de leurs
frontières. Bien que des études
scientifiques leur donnent raison.
BRIDGEMAN IMAGES
ses vertus thérapeutiques ancestrales
ous connaissez beaucoup de
production de coca sa principale source de
appelle de nouveau « la Bolivie et le Pérou à
plantes, vous, qui fournissent
subsistance. « Tous nos espoirs se fondent sur
envisager de modifier leur législation natio-
plus de calcium que le lait, plus
la possibilité de la commercialiser partout
nale pour supprimer ou interdire les activités
de fer que les épinards et autant de phosphore
dans le monde, précise M Mamani. Cela nous
contraires à la convention de 1961 (lire la
que le poisson ? » Mme Nieves Mamani est
assurerait non seulement une sécurité écono-
chronologie page 90), comme la mastication
membre de l’une des six fédérations syndi-
mique, mais aussi la garantie de ne plus être
de la feuille de coca et la fabrication de maté
cales du Trópico de Cochabamba, dans le
à la merci des narcotrafiquants. » Oui, mais...
de coca et d’autres produits contenant des
Chapare bolivien. Le chômage et le manque
En 2008, l’Organe international de con-
alcaloïdes pour la consommation intérieure
de compétitivité des autres produits agri-
trôle des stupéfiants (OICS), organisme quasi
coles l’ont contrainte, comme des centaines
judiciaire chargé de surveiller l’application
Pour le gouvernement de M. Evo Morales,
de milliers de paysans andins, à faire de la
des traités internationaux relatifs au
il s’agit alors d’un revers : depuis son élection
contrôle des drogues, a qualifié la coca
en décembre 2005, le président bolivien est
d’« illicite », dans son rapport annuel. Il y
en effet bien décidé à convaincre la
«V
* Journaliste, Caracas.
me
ou pour l’exportation ».
☛
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 77
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:45 Page78
Transnational Institute, l’interdiction interna-
la CoCa : une mise au ban disCutée
tionale qui pèse sur le commerce de la feuille
« communauté internationale » que la feuille
– la cocaïne. Une accusation qui lui vaut
de coca est «le fruit d’une politique injuste, fon-
de coca n’est pas un stupéfiant. Cultivateur
d’être interdite par les Nations unies à la
dée sur des données scientifiques erronées qui
de la plante dans les Yungas, autre grande
commercialisation hors des frontières des
n’expriment que des préjugés culturels. ».
région productrice, M. Emilio Caero souligne
pays producteurs.
que jamais celle-ci ne serait stigmatisée
Pour les chercheurs du réseau Transnatio-
Confusion avec la « blanche »
comme elle l’est si les pays du Nord ne la
nal Institute, spécialisés dans l’analyse des
Depuis le milieu des années 1970, des études
consommaient pas sous forme de chlorhy-
politiques globales menées contre les drogues,
ont établi que la feuille de coca ne pouvait en
drate de cocaïne : « Sans les États-Unis, la
la feuille de coca a été victime d’une double
aucun cas affecter le système nerveux (2).
erreur : la confusion entre ses
Libéré lors de la mastication, le peu de
effets et ceux de la cocaïne ; son
cocaïne contenu dans la feuille serait entiè-
assimilation, avec la cocaïne, au
rement hydrolysé par le système digestif.
comme elle l’est
modèle de dépendance physique
Mieux : les bienfaits de l’arbuste ont été
Plante sacrée des Andes, la
si les pays du Nord
des opiacés. « On pourrait argu-
confirmés par des analyses scientifiques. Des
« mama coca » a en effet subi, au
ne la consommaient
menter qu’on pénalise la coca
chercheurs de l’université Harvard ont ainsi
pas sous forme
parce qu’elle est à la source de la
mis en évidence, en 1975, que la valeur nutri-
cocaïne. Mais que dire alors des dif-
tionnelle de la feuille de coca est comparable
coca n’aurait pas été assimilée à
une drogue. On paie le prix d’une
pratique totalement étrangère à
Jamais la coca ne
serait stigmatisée
notre culture. »
XXe siècle, les contrecoups du succès de ses nombreuses vertus. Uti-
de cocaïne
férentes espèces d’éphédra, dont
à celle d’aliments comme le quinoa, la caca-
rapeutiques pendant des millénaires par les
aucune n’apparaît dans les conventions inter-
huète, le blé ou le maïs (3). Outre ses proprié-
civilisations inca et préinca, et, depuis des
nationales, en dépit du fait que l’éphédrine est
tés alimentaires, ses vertus thérapeutiques
siècles, par les cultures amazonienne et guara-
la matière première d’un immense marché
et pharmaceutiques ont eu l’occasion d’être
nie, la petite feuille verte (Erythroxylon coca)
d’amphétamines ; ou encore de l’écorce de sas-
démontrées. Une analyse de trois de ses alca-
s’est fait remarquer pour ses effets énergisants.
safras, à partir de laquelle est extrait le
loïdes a en effet prouvé que la coca permet-
Certes, les évangélisateurs la considéraient
safrole, matière première de l’ecstasy (1) ? »
tait non seulement de « s’adapter à la vie en
lisée à des fins religieuses et thé-
« Il est vrai que la cocaïne peut être extraite
altitude », mais aussi de réguler le métabo-
une fois mastiquée – ce qui décuple les ren-
de la feuille de coca, admet M. Caero. Encore
lisme du glucose (4). Mais, identifiée à l’état
dements de la main-d’œuvre indienne sou-
faut-il, pour y parvenir, quarante et un pro-
naturel comme une plante psychoactive, la
mise au travail forcé dans les mines –, ou
duits chimiques dont les brevets appartiennent
feuille de coca est toujours victime de la
consommée sous forme d’infusion ou de
aux entreprises du Nord ! » Pour les experts du
confusion première avec la « blanche ».
comme un produit démoniaque. Pourtant,
maté, la coca fera la fortune des conquérants
Petit retour en arrière. En 1949, dans des
espagnols... avant d’assurer celle de la plus
conclusions hâtives, une commission des
célèbre boisson du monde, Coca-Cola !
Ce sont surtout ses propriétés anesthésiques et analgésiques qui la porteront
au pinacle de la science médicale : le
chimiste allemand Albert Niemann
Nations Unies accuse la mastication de la
coca de provoquer malnutrition et
« effets indésirables de caractère intellectuel et mental » chez les populations des régions andines. Puis,
découvre l’alcaloïde cocaïne en
en 1952, le comité d’experts en
1858. Il constituera le principal
pharmacodépendance de l’Or-
médicament de la pharmaco-
ganisation mondiale de la
pée moderne – utilisé comme
santé (OMS) conclut que l’ac-
anesthésiant local en chirur-
culico (mastication de la
gie ophtalmologique, mais
coca) « a toutes les caracté-
aussi pour le traitement de
ristiques d’une addiction »,
maladies respiratoires –, jus-
addiction définie ensuite
qu’à ce que la molécule syn-
comme «forme de cocaïnoma-
thétique créée par le biochimiste
nie» (5). Au regard de la « com-
allemand Richard Willstätter
vienne le remplacer en 1923.
La feuille de coca perd alors la
faveur du monde occidental. Pis, elle
sera tenue pour responsable de l’addiction de millions de consommateurs, partout
dans le monde, au chlorhydrate de cocaïne
78 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
munauté internationale », les
effets de la feuille de coca viennent d’être assimilés à ceux du chlorhydrate de cocaïne. Il n’en faudra pas
beaucoup plus pour qu’elle devienne une
Boîte pharmaceutique, pâte Mariani
à la coca, début du XXe siècle. © Bridgeman Images
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:45 Page79
cible de choix. En 1961, c’est chose faite : sous
la pression des États-Unis, le plus grand pays
consommateur de cocaïne du monde, la
feuille de coca est répertoriée par la convention unique sur les stupéfiants parmi les
« plantes psychotropes » du tableau n° 1,
c’est-à-dire capables de produire une drogue
à l’état végétal.
Evo Morales ne mâche pas ses mots, mais de la coca
Le 12 mars 2009, le président bolivien Evo Morales fait sensation devant les responsables
de la Commission des stupéfiants des Nations unies. En prononçant un discours, il sort
une feuille de coca et la mâche, tout en demandant son retrait de la liste des substances
interdites. Il en a lui-même consommé, dit-il, « pendant dix ans ». « Si les effets étaient tels
qu'on les décrit, je ne serais jamais devenu président de la République. Si c'est une drogue,
alors vous devez me mettre en prison. »
Un rapport fait scandale
Proscrite par toutes les instances internatio-
recherche des Nations unies sur la crimina-
nales, la feuille de coca se voit dès lors interdite
lité et la justice : le projet « Cocaïne OMS-Uni-
de production, d’industrialisation et de com-
cri ». Avec quatre années d’enquête, quarante-
mercialisation. Seul son usage traditionnel est
cinq chercheurs internationaux associés,
permis dans les frontières des pays où il existe
dix-neuf pays étudiés sur les cinq continents,
des preuves de sa consommation ancestrale
il s’agit de la plus grande étude jamais réali-
– en l’occurrence la Bolivie et le Pérou. Toute-
sée sur le sujet.
fois, deux acteurs de marque échappent à la
Soulignant les bienfaits pour la santé
règle commune et se voient curieusement
humaine de l’usage traditionnel de la feuille
protégés : l’industrie pharmaceutique améri-
de coca et préconisant la réalisation de nou-
caine – pour produire de la cocaïne à usage
velles recherches sur ses propriétés théra-
médical – et la célèbre société Coca-Cola.
peutiques, le rapport fait scandale lors de la
Tandis que la plante andine est associée à la
48e Assemblée mondiale de la santé réunie à
cocaïne, ses consommateurs à des toxico-
Genève, en 1995. Accusant l’étude de « plai-
manes, et ses producteurs, bientôt, aux narco-
der pour la cocaïne en argumentant que l’uti-
terroristes, la « communauté internationale »
lisation de la feuille de coca ne produisait pas
lui déclare la guerre. Partout, les pays produc-
de dommages perceptibles sur la santé phy-
teurs mettent en place des politiques d’éradi-
sique ou mentale », M. Neil A. Boyer, à
cation forcée. Pendant que le marché multi-
l’époque représentant des États-Unis auprès
milliardaire de la cocaïne, comme auparavant
de l’OMS, menace de suspendre le soutien
celui des anesthésiques ou encore de boissons
financier de son gouvernement si les conclu-
à base de coca, continue de faire la fortune de
sions du rapport sont officiellement adop-
l’étranger, les principales victimes de cette
tées. Celui-ci est aussitôt enterré...
politique sont les petits producteurs andins
Astrid54
(lire l’article page 80 ).
Les résultats des recherches menées par des
laboratoires indépendants sont ignorés. Les
demandes de révision du statut de la feuille de
coca déposées par les gouvernements bolivien et péruvien échouent. Un espoir naît
cependant dans les années 1990 avec le lancement par l’OMS d’un programme ambitieux,
en partenariat avec l’Institut interrégional de
(1) Drogas y conflicto, n° 13, Transnational Institute, Amsterdam, mai 2006.
(2) Cf., en plus des études citées, T. Plowman et A. Weil,
« Coca pests and pesticides », Ethnopharmacol, octobre 1979 ; Coca Médica, año 1, n° 1, Lima, septembre 2006.
(3) J. A. Duke, D. Aulik et T. Plowman, « Nutritional value of
coca », Botanical Museum Leaflets, vol. 24, Harvard University Press, Cambridge, 1975.
(4) E. Caceres, R. Favier et L. Guillon (sous la dir. de), « Coca
chewing for exercise : Hormonal and metabolic responses of
nonhabitual chewers», Journal of Applied Physiology, vol. 81,
n° 5, p. 1901-1907, Rockville (États-Unis), novembre 1996.
Bibliographie
CHRISTIAN BACHMANN ET ANNE COPPEL, La Drogue
dans le monde. Hier et aujourd’hui, Seuil, coll.
« Points », Paris, 1991 (rééd.).
Paru en 1989 sous le titre Le Dragon
domestique, ce livre devenu un classique
revient sur l’histoire de la drogue saisie sous
l’angle des rapports entre l’Occident et le
Sud. Il retrace notamment « les victoires et
les échecs de ceux qui mènent, depuis deux
siècles, le combat contre les drogues ».
PHILIPPE BOURGOIS, En quête de respect. Le crack
à New York, Seuil, Paris, 2001.
Pendant cinq ans, l’anthropologue Philippe
Bourgois a observé, échangé, interrogé la vie
d’une trentaine de dealers de crack dans
les rues de East Harlem, à New York. Il
reconstitue l’ensemble des relations sociales
qu’ils entretiennent entre pairs, avec les
femmes, avec les clients, la police, l’école, etc.
« Les drogues : un débat interdit ? », Après-demain,
n° 44, octobre 2017, Paris.
ED VULLIAMY, Amexica. La guerre contre le crime
organisé sur la frontière États-Unis - Mexique,
Albin Michel, Paris, 2013.
Le « journal trimestriel de documentation
politique » a fait appel à de nombreux
spécialistes pour ce dossier spécial. Avec
les contributions de la sociologue
Anne Coppel, du psychiatre-addictologue
Philippe Batel, de Fabrice Olivet, directeur
de l’association ASUD (Auto-support
des usagers de drogues), etc.
Cette enquête offre un éclairage sur
les rouages du trafic de drogue le long
d’une ligne classée parmi les plus
dangereuses de la planète. L’ouvrage dévoile
notamment comment la banque américaine
Wachovia s’est enferrée dans l’une des plus
grandes opérations mondiales de nettoyage
de fonds issus du narcotrafic mexicain.
(5) OMS, Technical Report Series 57, section 6.2, p. 10,
Genève, mars 1952. Et Series 76, section 6, p. 10, mars 1954.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 79
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:46 Page80
INEFFICACE POLITIQUE DU DÉSHERBANT
des Andes (2). Son calcul est simple : si, selon
En 2017, les cultures illicites de coca ont atteint une taille record en Colombie,
les chiffres de l’Office des Nations unies
premier pays producteur de cocaïne. Sous pression des États-Unis,
contre la drogue et le crime (ONUDC), la
le gouvernement a décidé de reprendre les épandages critiqués de glyphosate,
alors qu’un programme de reconversion des terres peine à se mettre en place.
culture de la coca en Colombie est passée de
163 000 à 48 000 hectares entre 2000 et
2013, durant la même période les pilotes
américains ont aspergé d’herbicide... 2,5 mil-
L
PAR BENJAMIN SÈZE *
BRIDGEMAN IMAGES
Affiche du film « Cocaïne,
le frisson qui tue »
États-Unis, années 1940
80 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
’arrêt en Colombie des aspersions
lions d’hectares. De fait, les cultures se dépla-
aériennes de glyphosate sur les champs
cent au gré de la répression.
de coca n’aura duré que trois ans. Le
9 mai 2015, deux mois après quel’Organisa-
Prise de conscience gouvernementale
tion mondiale de la santé eut classé l’herbi-
Responsable du contrôle des cultures illicites
cide comme « cancérogène probable », le pré-
au sein de l’ONUDC, M. Leonardo Correa est
sident colombien Juan Manuel Santos
moins catégorique sur l’inefficacité des épan-
(2010-2018) ordonnait de suspendre défini-
dages, mais convient que l’évolution du nom-
tivement les épandages aériens contre les
bre d’hectares cultivés obéit à des dynamiques
cultures illicites. Les États-Unis, fournisseurs
diverses. L’extension actuelle pourrait s’expli-
des avions et des pilotes pour les fumiga-
quer par l’augmentation du prix de la feuille
tions, et principaux financeurs de la lutte
de coca, par la nécessité de compenser la
contre la drogue menée par Bogotá, ont tou-
hausse des saisies de drogue par les autorités
jours désapprouvé cette décision.
colombiennes, par l’investissement par des
La pression de Washington, particulière-
groupes de narcotrafiquants des territoires
ment forte depuis l’arrivée de M. Donald
laissés libres par les Forces armées révolu-
Trump au pouvoir, a finalement eu raison
tionnaires de Colombie (FARC) à la suite de
des préoccupations environnementales et
l’accord de paix de novembre 2016...
sanitaires des autorités colombiennes. Le
Face à une telle complexité, nombre d’ob-
26 juin 2018, au lendemain de la publication
servateurs regrettent la stratégie répressi-
de chiffres par l’administration américaine
vedes autorités colombiennes, dont pâtissent
montrant que la culture de la coca en
principalement les cultivateurs, maillon fai-
Colombie atteignait un niveau historique
ble de la chaîne, sans que cela affecte réelle-
– 209 000 hectares en 2017 (1) –, M. Santos,
ment les narcotrafiquants.
qui arrivait en fin de mandat, a annoncé la
Il y a quatre ans, après l’annonce par
reprise des pulvérisations aériennes d’herbi-
l’ONUDC d’une hausse de la surface de coca
cide à l’aide de drones. Il a aussi garanti que
cultivée (de 44 % entre 2013 et 2014), le gou-
ces fumigations respecteraient les conditions
vernement de M. Santos avait compris la
sanitaires et environnementales nécessaires
nécessité de changer de politique. Cette prise
à leur utilisation. Début septembre, son suc-
de conscience s’est traduite en 2016 par la
cesseur, Iván Duque, a confirmé cette déci-
création, dans le cadre de l’accord de paix
sion. Grâce à cette méthode, le nouveau pré-
négocié avec les FARC, d’un Programme natio-
sident colombien envisage une réduction de
nal intégral de substitution des cultures d’usage
140 000 à 150 000 hectares de la culture de
illicite (PNIS). Le principe : accompagner les
la coca d’ici quatre ans.
cultivateurs de coca afin qu’ils se reconver-
Pourtant, l’efficacité des aspersions aérien-
tissent dans une culture licite. Une solution
nes est remise en cause depuis plusieurs
soutenue depuis des années par des acteurs
années. « Chères et dangereuses pour la santé,
de la société civile, pour qui la culture de la
elles n’ont un résultat probant que sur 3 % des
coca est le symptôme de problèmes structu-
surfaces traitées », soulignait en 2015
rels de pauvreté et de gouvernance. Les plan-
M. Daniel Mejia, directeur du Centre d’études
tations sont principalement, et historique-
sur la sécurité et les drogues de l’université
ment, concentrées dans quatre départements
du pays, pauvres, éloignés des centres de pou-
* Journaliste.
voir et où la présence étatique se limite sou-
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:50 Page81
En 2000, le Plan Colombie...
vent à la police et à l’armée. « Ici, l’État est
absent, les gens sont obligés de se débrouiller
par eux-mêmes », décrit M. Ediver Suarez, de
l’organisation paysanne Cisca, dans le Norte
de Santander. « Chez nous, pour les paysans,
produire de la coca résout un problème de
subsistance. Si on détruit leur culture sans rien
leur proposer de viable, ils replanteront. »
Sortir de la coca est une équation compliquée, comme le détaille M. Beyer Cardenas,
ancien cultivateur de coca dans la région du
Magdalena Medio, et responsable depuis
2010 d’Asocafe, une organisation qui réunit
deux cents familles reconverties dans la production de café : « D’un côté, vous avez une
culture qui nécessite peu d’investissements,
permet trois à quatre récoltes par an et dont
les débouchés commerciaux sont garantis. De
l’autre, vous avez des cultures comme le
cacao, le café, qui sont plus chères à produire
et que vous ne pouvez récolter qu’une fois par
an. Cela explique que des familles qui s’étaient
reconverties replantent finalement de la coca :
elles ne s’en sortent pas. »
Néanmoins, convaincre les familles cocaleras d’opter pour une culture moins lucrative
est possible, estime M. Cardenas : « Le gouvernement doit faire auprès d’elles un travail de
sensibilisation sur les méfaits de la culture de
la coca. Et il doit leur garantir la possibilité de
vivre d’une culture licite. Cela implique de les
conseiller et les aider à investir pour pouvoir
produire et transformer, et d’organiser un
réseau de commercialisation au niveau local et
vers l’international pour créer des débouchés. »
Le défi est ambitieux. Certains spécialistes
craignent que, par manque de volonté politique, les investissements du gouvernement
colombien ne soient pas à la hauteur. Alors
que les fumigations se poursuivent, le programme de reconversion se met difficilement
en place. En 2017, le gouvernement n’a pas
atteint l’objectif de 50000 hectares reconvertis qu’il s’était fixé. Et, en septembre 2018, seulement un tiers des 87 000 familles inscrites
au programme pouvaient compter sur l’assistance technique prévue.
■
(1) Bureau national de contrôle de la drogue (ONDCP).
(2) « La Colombie bannit l’épandage de glyphosates », Le
Monde, 16 mai 2015.
’est le 8 juillet 2000 que sont apparus les avions, entre brume et soleil, à six
heures et demie du matin. Puis les hélicoptères de la police colombienne
chargés de les protéger. Quatre « hélicos » qui volaient très bas. Ils ont fait le tour
du cerro Lerma, montagne étroite dressée au ciel comme un doigt effilé. Et, à la
mitrailleuse, ils ont tiré. Sur quoi ? Allez savoir, il n’y a rien sur le cerro. Ensuite,
plongeant comme des oiseaux de proie, remontant et plongeant encore, les
avions ont jeté leur venin. Un nuage chimique s’est abattu sur le café, les
bananes, le yucca. « La coca ? Quelle coca ? Où il y en a par ici ? Dites-le moi ! »
C
Deux cents habitants peuplent Santa Ines, vereda (hameau) perchée au
cœur du Macizo colombien. Mais à Santa Ines, la vie est un trou. Depuis Sucre,
la bourgade écrasée loin en contrebas, aucun véhicule ne peut monter. Il faut,
pour le faire, emprunter un sentier de chèvre et rattraper le camino real, chemin tellement royal qu’un cheval y avance à la vitesse d’une mule, qu’une
mule s’y traîne encore plus lentement. Pour dire : il y a huit mois que le
hameau n’a pas vu un médecin. Ici, il n’y a pas plus d’argent que d’électricité.
Dans les jours qui suivirent, les avions ont repris leurs épandages. Soidisant sur les cultures illicites. Chacun pourrait le jurer sur la tête de la
Vierge : il n’y a plus de coca. En tout cas, beaucoup moins qu’avant. Après que
l’armée, une première fois, eut arraché les cocaïers, tout le monde s’est mis
au café. Mais, avec cette pluie si peu naturelle, les caféiers s’assèchent. Le
yucca aussi, les bananes, le maïs et les haricots. La coca pareil, forcément.
Sur les hauteurs, dans la partie froide de la montagne existe un point d’eau.
À travers de fragiles canalisations, il alimente les veredas environnantes. Les
rapaces d’acier n’en ont tenu aucun compte. Et l’eau, qu’on le veuille ou non,
doit être consommée. Résultat : encéphalées, douleurs abdominales, diarrhées, vertiges, nausées. « Le virus qui est dans l’être humain, c’est à cause de
la fumigation », avance un paysan.
L’explication peut paraître empirique. Elle n’en recoupe pas moins celle de
M. Luis Eduardo Cerón, médecin de Sucre finalement monté au hameau le
18 juillet. « Il s’agit d’intoxications provoquées par des organophosphorés. » À
quelques pas de là, les deux poings dans les yeux, Marlène, 18 ans, confie son
désarroi. « J’étais là-haut quand ils ont épandu et j’ai bu de l’eau. J’étais enceinte
de sept mois, j’ai perdu mon bébé. » Elle explose en sanglots.
Qu’ils cultivent la coca ou le pavot, les paysans s’étranglent en entendant
le mot « narcotrafic ». Même cet austère presbytérien de Sucre : « Je suis opposé
aux cultures illicites. Nous sommes tous fils de Dieu et elles affectent d’autres
pays. Mais si personne ne doit pécher, personne non plus ne doit mourir de faim.
Nous sommes entre le mur et l’épée. Ces autres pays sont prêts à nous tuer plutôt
que de chercher des solutions aux problèmes des paysans. »
Même ici, on a entendu parler du Plan Colombie. Dans quelques jours, le
23 août 2000, le président William Clinton octroiera 1 600 millions de dollars
à Bogotá, afin d’en terminer avec le narcotrafic (et l’opposition armée, renommée, pour les besoins de la cause, « narcoguérilla »). Les paysans du Macizo
laissent éclater leur rage. « Au lieu d’investir ces millions dans des armes, pour
la guerre, pourquoi ne les destine-t-on pas à l’achat de terres pour en doter indigènes et paysans ? Le gouvernement fait toute une propagande sur le thème de
la paix... De quelle paix s’agit-il, avec cette misère ? » Sur le marché, et depuis
que les avions ont repris leur danse infernale, nul ne veut plus leur acheter
leurs produits, qu’on estime contaminés.
Maurice Lemoine
Journaliste.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 81
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:47 Page82
AU MEXIQUE, UNE GUERRE SANS FIN
qu’ils gouvernent de fait. C’est le cas de « la
En 2006, fraîchement élu, le président mexicain Felipe Calderón déclare la « guerre »
Familia » de la région de Tierra Caliente, dans
contre le trafic de drogue ; 400 000 policiers et 50 000 soldats sont mobilisés.
l’État de Michoacán, ou des Zetas dans le
Six ans plus tard, au terme de son mandat, non seulement la violence redouble, mais
les « narcos » menacent même l’État et les institutions. Analyse d’une stratégie
erronée et des faux semblants de la répression du crime organisé.
nord-est de l’État de Tamaulipas. Ces deux
organisations paramilitaires agissent le
plus souvent en représailles, après l’exécution ou l’incarcération d’un de leurs chefs.
La violence des affrontements démontre que
Q
PAR JEAN-FRANÇOIS BOYER *
uand, le 7 novembre 2011 à l’aube, les
le crime organisé dispose désormais d’un
policiers pénètrent dans la prison
armement lourd capable de tenir en échec
d’Acapulco, la grande station bal-
blindés et mitrailleuses et de systèmes de
néaire du Pacifique, ils n’en croient pas leurs
communications ultramodernes lui permet-
yeux : une vingtaine de prostituées dorment
tant de s’informer des mouvements de l’ad-
dans les cellules aux côtés des détenus. La
versaire. Comment les obtient-il ? Le plus
fouille qui suit réserve d’autres surprises : ils
légalement du monde dans les armureries
saisissent une centaine de kilos de marijuana,
du voisin du Nord ou, plus discrètement,
des téléviseurs, des lecteurs de CD, des coqs
auprès des marchands d’armes américains.
de combat et même deux paons royaux, animaux de compagnie favoris (avec le jaguar)
de narcotrafiquants célèbres.
Trente-deux maires assassinés
Le bureau de la procureure générale de la
L’anecdote est révélatrice. Lentement mais
République, Mme Marisela Morales, a dressé
sûrement grignoté par le crime organisé, le
le bilan des pertes enregistrées par les forces
Mexique ne contrôle plus ses prisons, ni de
de l’ordre de décembre 2006 à juin 2011 :
larges parties de son territoire. Les narcos (tra-
2 888 soldats, marins, policiers et agents des
fiquants de drogue) ne se contentent plus d’ali-
services de renseignement. Quarante-cinq
menter le marché américain en cocaïne (1),
pour cent d’entre eux étaient des policiers
méthamphétamine et marijuana, de cor-
municipaux, un chiffre qui suggère que les
La violence des affrontements démontre
rompre pour protéger leur
communes, cellules de base de l’organisation
négoce et de se massacrer
politique du pays, supportent l’essentiel du
que le crime organisé dispose
entre eux. Au terme de six
poids de la guerre. Car les mafias entendent
d’un armement lourd capable de tenir
ans d’une « guerre » contre
également imposer leur loi aux pouvoirs
en échec blindés et mitrailleuses
le trafic de drogue lancée
locaux – dans le sang, si nécessaire. Pour cela,
par le président Felipe Cal-
elles influencent chaque jour un peu plus le
derón (2006-2012) – soucieux de redorer
jeu démocratique et les processus électoraux.
son blason terni par les accusations de fraude
Trente-deux maires ont été assassinés
électorale lors du scrutin de 2006 –, qui mobi-
depuis 2006, la plupart par le crime organisé.
lise plus de 400 000 policiers et 50 000 sol-
Dans les régions qu’elle considère comme
dats, ils menacent l’État et ses institutions du
stratégiques, la mafia pèse aussi sur les élec-
nord au sud de la République.
tions des gouverneurs. Mme Morales a con-
Les premières victimes des mafieux sont
firmé en juin 2011 que le candidat à ce poste
les polices municipales, régionales (dépen-
dans l’État de Tamaulipas, Rodolfo Torre
dant des gouvernements des trente et un
Cantú, abattu en pleine campagne électorale
États fédérés) ou fédérale, car elles les pour-
en 2010, avait bien été exécuté par le cartel
chassent ou collaborent avec l’un ou l’autre
des Zetas, auquel il aurait refusé sa protection.
des cartels. Les embuscades se sont multi-
Les cartels assoient leur domination par la
pliées ces dernières années. Les cartels n’hé-
terreur. Dans les États du Nord et de l’Ouest,
sitent plus à affronter les convois de l’armée
les sicaires ont institué un macabre rituel : la
de terre ou de la marine dans les régions
décapitation. En 2011, le quotidien Reforma
a recensé 453 cas. Entre peur et résignation,
* Journaliste (Mexico), auteur de La Guerre perdue contre la
drogue, La Découverte, Paris, 2001.
82 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
le pays se lasse de compter ses morts : 55 671
depuis 2006, selon le quotidien La Jornada ;
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:49 Page83
Akatre ///// Image créée pour le lieu artistique
pluridisciplinaire Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2008
médias et des commentateurs autorisés
imputent la responsabilité de ce drame national au président Calderón. Les plus indulgents
(ou les plus condescendants ?) affirment qu’il
s’est lancé dans cette guerre de manière irréfléchie, sans avoir mesuré l’étendue du problème. D’autres, s’appuyant sur les témoignages d’anciens fonctionnaires complices du
trafic de drogue à l’époque où le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) dominait le pays
(1928-2000), suggèrent que la « croisade » de
M. Calderón consolide la domination du cartel
de Sinaloa – dont il serait l’affidé – sur ses
rivaux, en particulier les cartels du Golfe, de
Juarez, et les Zetas. La gauche dans son
ensemble, enfin, affirme que la militarisation
du pays constitue une menace pour les droits
humains et la jeune démocratie mexicaine.
Un petit retour en arrière s’impose pour
comprendre pourquoi la violence criminelle a soudainement éclaté au début des
années 2000, dans la foulée de la transition
politique qui a vu le (très long) règne du PRI
prendre fin avec la victoire de M. Vicente Fox,
issu comme M. Calderón du Parti d’action
nationale (PAN). Jusque-là, les grandes organisations criminelles liées au trafic de
drogue – comme les cartels du Golfe, de Guadalajara, de Juarez et de Tijuana – opéraient
à leur guise sans trop affecter la vie quotidienne du pays. Bénéficiant de la protection
offerte par l’État à son plus haut niveau, les
chargements de drogue gagnaient sans
encombre la frontière américaine.
Protection largement rémunérée
À la fin des années 1990, les enquêtes menées
par le procureur général, les principales agences antidrogue américaines et la juge suisse
65 000, selon l’hebdomadaire Zeta ; environ
pour s’installer aux États-Unis ou dans l’inté-
Carla Del Ponte – chargée d’enquêter sur le
47 500, selon Mme Morales. Des batailles ran-
rieur du pays. Le crédit du gouvernement se
blanchiment de capitaux déposés dans des
gées éclatent depuis deux ans au centre de
délite. Le trouble gagne quand la population
banques suisses par M. Raúl Salinas, le frère de
grandes villes. Le scénario est toujours le
apprend que les agences antidrogue améri-
l’ancien président – révèlent l’étendue inouïe
même : la force publique repère un groupe
caines – la Drug Enforcement Administration
de la protection dont jouit le crime organisé
de narcotrafiquants, se lance à sa poursuite
(DEA), en particulier – agissent sur le terri-
au cours des sexennats de MM. Carlos
et tire sans se préoccuper de la foule qui
toire national avec l’aval du gouvernement
vaque à ses activités quotidiennes... Les habi-
mexicain. La guerre contre les narcos réduit
tants se terrent alors chez eux.
de manière évidente la marge de manœuvre
Des dizaines de petits entrepreneurs ont
du Mexique face au voisin du Nord.
été séquestrés dans les États du Nord. Plus de
Dès le début de la campagne pour l’élection
200 000 personnes ont quitté Ciudad Juárez
présidentielle du 1er juillet 2012, la plupart des
☛
(1) Selon le département d’État américain, en 2011, 95 % de
la cocaïne consommée aux États-Unis étaient passés par le
Mexique. Et de 18 à 20 tonnes d’héroïne et 16 000 tonnes
de marijuana (chiffres de 2009) transitaient également par
le pays.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 83
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:56 Page84
comme le frère du président Salinas, Raúl –
AU MEXIQUE, UNE GUERRE SANS FIN
Akatre ///// Image créée pour le lieu
artistique pluridisciplinaire
Mains d’Œuvres, Saint-Ouen, 2009
font partie de ces réseaux. Un document du
Salinas (2) et Ernesto Zedillo. Les gouverneurs
renseignement militaire mexicain datant de
des États de Chihuahua, Morelos, Tamaulipas,
1995 confirme ces accusations (3).
Quintana Roo, Veracruz et Sonora, tous mem-
En contrepartie de cette protection large-
bres du PRI, sont soupçonnés ou mis en exa-
ment rémunérée, l’État impose aux mafieux
men, de même que plusieurs directeurs de la
de ne pas attaquer leurs rivaux et de respecter
police judiciaire, des généraux membres de
leurs territoires. Le PRI, le parti-État, contrôle
l’état-major de l’armée, des commandants de
alors suffisamment les rouages de l’adminis-
régions militaires, ainsi que des ministres. Cer-
tration et de la force publique pour imposer
tains narcos affirment que les secrétaires par-
un tel accord, et pour le faire appliquer du
ticuliers des deux derniers présidents – tout
gouvernement central aux communes, en
passant par les gouvernements régionaux.
La « guerre pour les places »
Tout change avec la victoire de M. Fox. Dans
la foulée de la défaite du PRI, la plupart des
hauts fonctionnaires complices du crime
organisé sont remplacés. Comme celles de
1997, les élections régionales et locales de
2000 portent au pouvoir des gouverneurs et
des maires n’appartenant plus au PRI. Pour la
première fois depuis vingt ans, les narcos se
retrouvent face à une multitude d’interlocuteurs politiques qui, pour des raisons diverses,
ne se sentent plus liés par les accords antérieurs. En attendant de reconstituer de nouveaux circuits de corruption dans les hautes
sphères de l’État, ils doivent trouver rapidement d’autres routes, dites «routes-fourmis»,
de façon à acheminer la drogue. Pour sécuriser ces voies, pas d’autre possibilité, à court
terme, que de corrompre les maires et les
policiers municipaux contrôlant les points
stratégiques des nouveaux itinéraires, de la
frontière du Guatemala à celle du Nord. Les
règles du jeu ont changé : les cartels s’affrontent pour s’approprier de nouveaux bastions.
Le Mexique découvre ce que l’on appelle la
« guerre pour les places ».
La première grande bataille de ce nouveau
conflit se livre à Nuevo Laredo, en 2003, à la
frontière entre le Tamaulipas et le Texas.
Pendant des semaines, les pistoleros du cartel du Golfe affrontent ceux du cartel de
Sinaloa, chaque camp comptant sur le soutien d’une partie de la force publique. Selon
Edgardo Buscaglia, expert en matière de
crime organisé auprès de l’Organisation des
Nations unies (ONU), en 2008, 60 % des communes du pays ont été « capturées ou féodalisées » par le narcotrafic (4).
L’apparition d’une nouvelle organisation
achève de rendre la situation ingouvernable.
84 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:56 Page85
Après l’arrestation en 2003 du dernier chef
incontesté du cartel du Golfe, les Zetas, son
bras armé, s’émancipent de sa tutelle. Dirigés
Méthode forte aux Philippines
par d’anciens membres des forces spéciales
de l’armée, ils adoptent « une stratégie plus
mafieuse que narcotrafiquante », nous explique Luis Astorga, l’un des meilleurs spécialistes du sujet. Éprouvant des difficultés à
s’implanter dans le commerce de la drogue,
ils se lancent dans d’autres activités (racket,
enlèvements, trafic de migrants et de prostitué[e]s,
jeux
clandestins,
contrebande,
contrefaçon...). Leur objectif est simple : étendre leur mainmise à l’ensemble du pays pour
maximiser leur chiffre d’affaires. Pour cela,
ils n’hésitent pas à attaquer les places fortes
des cartels traditionnels. Après la guerre pour
les « places », la bataille pour les « territoires ».
La généralisation de la violence n’est donc
pas directement imputable à la décision du
président Calderón, prise en 2006, de lancer
massivement l’armée dans la répression du
crime organisé. Elle est la conséquence d’une
restructuration rendue inévitable par l’alternance politique, et de l’émergence d’une
nouvelle forme de criminalité. En revanche,
la responsabilité de l’actuel président est évidente sur d’autres points.
Pour l’essentiel, rien n’a changé
Son gouvernement a opté pour une stratégie
erronée. La « guerre » n’a pas réduit le trafic
proprement dit : 22 des 37 chefs narcos identifiés par les autorités, arrêtés ou abattus durant
le sexennat de M. Calderón, ont été aussitôt remplacés. Mais, pour l’essentiel, rien n’a changé :
en 2011, la quasi-totalité de la cocaïne consommée aux Etats-Unis passait toujours par le
Mexique. Par ailleurs, M. Calderón ne s’est pas
attaqué à la corruption. Or là réside le problème de fond. Les confidences d’Ismael « El
Mayo» Zambada au directeur de l’hebdomadaire Proceso le confirment. À la question « Pourquoi la guerre contre le trafic de drogue est-elle
perdue ? », le plus ancien des meneurs de Sinaloa, sarcastique, répondait au journaliste, le
3 avril 2010 : « Il est incrusté dans la société de
la même façon que la corruption. »
☛
(2) Lire Renaud Lambert, « Un chevalier pas si blanc », Le
Monde diplomatique, janvier 2012.
(3) Cf. La Guerre perdue contre la drogue, La Découverte,
Paris, 2001.
(4) « El narco ha feudalizado 60 % de los municipios, alerta
ONU », La Jornada, Mexico, 26 juin 2008.
É
lu avant tout sur un programme de lutte contre l’insécurité et la corruption, le président des Philippines Rodrigo Duterte s’est lancé dans une
guerre antidrogue d’une intensité inédite. Baptisée « Double Barrel » (« double
canon »), cette campagne s’est traduite en six mois, entre juillet 2016 et janvier 2017, par la mort de plus de 7 000 personnes (dont 35 policiers). Près de
3 000 d’entre elles, selon la police nationale, auraient été impliquées dans des
affaires de drogue et tuées lors d’opérations policières. Les autres, soit
4 049 personnes, auraient été victimes d’exécutions sommaires menées par
des groupes de « vigilants » formés d’anciens policiers et militaires, voire d’anciens rebelles communistes et musulmans. Durant cette période, les forces
de l’ordre ont arrêté 44 070 personnes et visité plus de 6 millions de foyers.
Enfin, 1,6 million de personnes se sont rendues « volontairement » aux autorités locales, dont 940 000 consommateurs et 75 000 dealers.
Est-ce à dire que le pays est gangrené par la drogue ? Cette question est
extrêmement épineuse. Se comparant à Adolf Hitler – avant de s’excuser –,
M. Duterte a parlé de « trois millions de toxicomanes » qu’il serait « ravi d’abattre » (1). Cependant, selon la dernière étude de l’agence gouvernementale Dangerous Drugs Board, 4,8 millions de Philippins de 10 à 69 ans auraient
consommé de la drogue au moins une fois dans leur vie, dont 1,8 million régulièrement, soit 2,3 % de cette tranche de la population (2). Le cannabis figure
au premier rang des substances consommées, suivi par la méthamphétamine, appelée localement shabu.
M. Duterte dénonce aussi le risque d’installation d’une narcopolitique aux
Philippines. Peu de temps après son investiture, il lisait publiquement des
listes de noms de politiciens locaux, juges, policiers, militaires, hommes d’affaires, etc., soupçonnés de protéger le trafic de drogue et d’en tirer profit.
Cependant, à l’exception de Rolando Espinosa, maire de la ville d’Albuera
(province de Leyte), qui a été arrêté puis assassiné par des policiers dans sa
cellule, aucune personnalité n’a jusqu’ici fait l’objet de poursuites pénales.
Près de six mois après le début de cette violente campagne, 85 % des personnes interrogées par l’organisme de sondage Social Weather Stations
(SWS) se disaient satisfaites des résultats des opérations et 88 % pensaient
même que la drogue était en recul dans leurs communautés. Cependant,
elles étaient 94 % à penser qu’il était très important d’arrêter les suspects
vivants. De plus, 78 % des répondants exprimaient la crainte qu’eux-mêmes
ou une de leurs connaissances soient victimes d’exécutions extrajudiciaires
par des milices (3). L’ambivalence de la population rejoint les accusations de
violations des droits humains de la part de l’Organisation des Nations unies
(ONU), de l’Union européenne, des États-Unis et d’organisations non gouvernementales (ONG). De son côté, l’Église catholique dénonce les méthodes
violentes de l’administration et sa volonté de rétablir la peine de mort pour
les trafiquants ; celle-ci a été votée par le Parlement en mars 2017, mais pas
encore par le Sénat.
François-Xavier Bonnet
Géographe.
(1) Boying Pimentel, « Duterte, Hitler and the zeal to kill », Inquirer.net, 4 octobre 2016.
(2) Cf. Jodesz Gavilan, « DDB : Philippines has 1.8 million current drug users », Rappler.com,
19 septembre 2016.
(3) Helen Flores, Evelyn Macairan et Paolo Romero, « 8 of 10 Pinoys fear dying in drug war », The
Philippine Star, Manille, 20 décembre 2016.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 85
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:58 Page86
AU MEXIQUE, UNE GUERRE SANS FIN
Le gouvernement se défend de cette accu-
Intarissables routes de l’opium
sation de manière peu probante, rappelant
qu’en 2010 1500 fonctionnaires et 500 entrepreneurs ont été sanctionnées pour corruption. La procureure générale précise que 28 %
de ses effectifs ont été mis à pied depuis deux
ans. Mais rien n’a été fait qui puisse convaincre l’opinion publique, la classe politique et le
monde des affaires de la volonté gouvernementale de s’attaquer aux racines du mal. La
lutte contre le blanchiment d’argent n’a pas
donné plus de résultats, bien que de nouvelles
réglementations fiscales et bancaires aient été
adoptées pour le combattre. La Banco de
México a publié récemment des chiffres
inquiétants : au cours de l’actuel sexennat,
plus de 31 milliards de dollars (environ 25 milliards d’euros) d’origine illicite ont été identifiés par le système bancaire national, soit
106% de plus que sous la présidence de M. Fox
(2000-2006) (5). Le chef du renseignement
financier au ministère des finances, lui, rappelle que l’évaluation des sommes blanchies
chaque année au Mexique oscille toujours
entre 15 et 50 milliards de dollars, soit de 3 à
8 % du produit intérieur brut (PIB).
« Quand j’attrape un Zeta, je le tue »
Mais c’est sur le terrain des droits humains
que le bilan gouvernemental est jugé le plus
sévèrement. Les forces armées et la police
fédérale engagées dans la répression se rendent coupables de multiples bavures. Plusieurs civils ont été abattus par des militaires
parce qu’ils ne s’étaient pas arrêtés à temps
aux barrages de l’armée. Et le ministère de la
défense a peu fait pour mettre un terme à
l’impunité dont jouissent ses soldats. De 2006
à 2011, seuls 29 d’entre eux ont été condamnés, alors que le parquet militaire avait instruit 3 671 cas d’atteintes graves aux droits
humains. Bravache, un officier supérieur
détaché à la direction de la police de Torreón
a déclaré à la presse : « Quand j’attrape un
Zeta, je le tue. Pourquoi l’interroger ? L’armée
a son service de renseignement, elle n’a pas
besoin d’informations supplémentaires (6). »
Plus de 80 % de l’héroïne consommée en Europe a pour origine
les champs de pavot afghans. Choses vues au début des années 2000
en Iran, pays de transit qui peine à juguler les trafics.
ar la « route du Sud », après un crochet par le Pakistan, la drogue entre
en Iran via des sentiers connus des contrebandiers depuis des siècles. En
voiture, à moto, à pied, dans des convois de dizaines de 4 × 4 aux escortes équipées de téléphones satellites et de lunettes de vision nocturne, bardées de
kalachnikovs, de lance-roquettes et même de missiles, un flot intarissable de
stupéfiants déborde la frontière iranienne, par tous les moyens. Il existe
même des caravanes de dromadaires qui, dressés à connaître la route, n’ont
plus besoin d’accompagnateur humain.
P
La contrebande, ici, constitue pour les Baloutches une activité ancienne,
lucrative, et pour beaucoup la seule solution économique possible du fait de
la terrible sécheresse qui frappe la région depuis quelques années. « Ces
hommes sont hélas des gens ordinaires », reconnaît, dans la langue de bois de
circonstance, un haut responsable iranien de la lutte contre le trafic. Car, si
les chefs traditionnels baloutches condamnent la consommation de stupéfiants, qui gangrène d’autres secteurs de la société iranienne, ils sont moins
sourcilleux vis-à-vis du trafic, source de richesses pour des notables locaux.
Peu conscients des dégâts sociaux des produits qu’ils transportent, les passeurs risquent cependant la peine de mort si leur charge excède 30 grammes
d’héroïne ou 5 kilos d’opium. En 2000, 900 trafiquants ont ainsi été exécutés,
et plus de 80000 des 170000 détenus iraniens étaient incarcérés pour des faits
liés aux stupéfiants (1). «Après la révolution de 1979, l’Iran, qui était un vieux pays
producteur, a réalisé le tour de force d’éradiquer la culture de pavot en l’espace
d’un an et demi», confirmait au début des années 2000, M. Antonio L. Mazzitelli,
alors représentant à Téhéran du Programme des Nations unies pour le contrôle
international de la drogue (Pnucid). Depuis, la République islamique fait ce
qu’elle peut pour endiguer le flux de stupéfiants traversant son territoire.
« La frontière est tout simplement trop vaste. Des déserts, des montagnes, des
marais... Nous ne pouvons tout contrôler », expliquait l’un des responsables de
la lutte contre le trafic. Certes, mais les insuffisances du dispositif sont perceptibles au moindre point de contrôle. Au poste-frontière de Taybad, dans
le Khorasan, on peut observer une file ininterrompue de semi-remorques
afghans s’entasser pare-chocs contre pare-chocs, les routiers transvasant les
cargaisons d’une remorque à l’autre avant d’entrer sur le territoire iranien.
Totalement débordés, les soldats afghans et les gardes-frontière iraniens jettent un rapide coup d’œil aux papiers d’identité, à la cargaison et à la carrosserie. Et l’observateur de songer aux tentations que doit représenter pour un
fonctionnaire sous-payé la manne du trafic. Officiellement, aucun cas de corruption n’est signalé. Ce qui peut paraître surprenant quand, dans les jardins
publics de Téhéran, les petits revendeurs monnayent leur tranquillité 15 dollars par jour auprès de certaines patrouilles de police...
C. G.
Jean-François Boyer
(5) « BdeM : en 2 sexenios panistas el crimen lavó más de
46.5 mil mdd », La Jornada, 29 novembre 2011.
(6) « Si agarro a un zeta lo mato ; ¿para qué interrogarlo ? :
jefe policiaco », La Jornada, 13 mars 2011.
86 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
(1) En 2016, 567 personnes, dont la majorité avaient été condamnées pour des faits liés à la drogue,
ont été exécutées par les autorités iraniennes. Cinq mille prisonniers, incarcérés pour des crimes
similaires, se trouvent actuellement dans les « couloirs de la mort » en Iran. Cf. « Iran : Halt drugrelated executions », Human Rights Watch, 20 juillet 2017.
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 17:50 Page87
AU BRÉSIL, LA DÉRIVE D’UNE LOI FLOUE
le mandat du président Fernando Collor de
La réforme de la législation brésilienne sur les drogues, engagée il y a une dizaine
Mello (1990-1992), une nouvelle loi a défini
d’années sous le mandat de M. Luiz Inácio Lula da Silva, entendait offrir
la gravité des crimes dans le code pénal ; le
trafic de drogue a été rangé dans la catégorie
une solution de rechange à l’emprisonnement systématique des usagers. Mais les
la plus haute, avec le meurtre, l’enlèvement
failles juridiques qu’elle contient ont, paradoxalement, produit l’effet inverse : le
et le viol. Les peines augmentent et l’objectif
pays a vu s’envoler le taux d’incarcération, en particulier des Noirs et des femmes.
de développer les régimes ouverts (permettant au détenu de sortir pour travailler)
Denis Darzacq /////
« La Chute no 19 », 2006
C
s’éloigne de plus en plus.
omme souvent en Amérique latine,
quelques crimes dont les victimes
Les condamnés pour meurtre ont toujours
appartenaient à la classe dominante (1)
formé une minorité – 12 % de la population
ont fait beaucoup de bruit dans la presse bré-
carcérale –, car le taux d’élucidation des
silienne, laquelle a plaidé pour un durcisse-
homicides demeure très bas : entre 6 et 8 %.
ment de la législation du pays. En 1990, sous
La plupart des détenus ont été condamnés
pour vol (43,4 %) ou trafic de drogue (25,5 %).
« Les prisons sont remplies d’individus arrêtés
* Journaliste.
en flagrant délit par la police militaire, celle
qui, au Brésil, n’enquête pas mais patrouille.
Ceux qui se retrouvent en prison ne sont donc
ni des criminels dangereux ni de grands trafiquants, mais des pauvres : des auteurs de
petits délits ou des toxicomanes qui vendent
de la drogue pour assurer leur consommation », explique la sociologue Jacqueline Sinhoretto, spécialiste des prisons au Forum de
la sécurité publique, un institut de recherche
de São Paulo.
Des condamnations en hausse
En 2006, le président Luiz Inácio Lula da
Silva (2002-2011), confronté à l’augmentation du nombre de personnes détenues pour
trafic de stupéfiants, met en place une
réforme de la législation sur les drogues
jugée audacieuse par les spécialistes, car elle
aboutit à une dépénalisation des usagers.
Pour la première fois, ceux-ci sont considérés comme souffrant de dépendance, et non
plus comme des délinquants. Ils sont orientés vers des services médicaux et condamnés
à des travaux d’intérêt général plutôt qu’à
l’enfermement. Cette nouvelle loi comporte
pourtant une faille importante : elle ne précise pas la dose de stupéfiants à partir de
laquelle un usager doit être considéré
comme un trafiquant. Cette appréciation est
laissée au juge, en fonction de critères
AGENCE VU
PAR ANNE VIGNA *
☛
(1) Une « vague » d’enlèvements à São Paulo et à Rio de
Janeiro, puis l’assassinat de l’actrice Daniella Perez. Avec
l’aide de la chaîne Globo, la mère de celle-ci a réuni un million
de signatures pour durcir la législation sur les homicides.
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 87
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 14:59 Page88
organisation criminelle, puisque ces organisa-
AU BRÉSIL, LA DÉRIVE D’UNE LOI FLOUE
tions existent principalement dans les quar-
judiciaires (les antécédents criminels, la
nalisation, les consommateurs noirs ou les
tiers pauvres. Depuis cette loi, nous avons vu des
quantité de produit saisie), mais également
petits trafiquants voient leur peine augmen-
milliers de jeunes condamnés à plus de cinq ans
sociaux : l’activité professionnelle, le com-
ter. En conséquence, la proportion de Noirs et
de prison pour une petite quantité de drogue,
portement et... l’adresse du prévenu.
de métis en prison n’a cessé de croître pour
alors qu’il s’agissait très souvent d’usagers qui
trafiquaient pour leur propre con-
«Dans la pratique, la loi a provoqué une aug-
atteindre près de 70 % aujourd’hui,
mentation du nombre de condamnations pour
contre 50,6% dans la population du
trafic de drogue, alors qu’elle visait l’inverse »,
responsable du « programme de justice » de
pays (7,6 % de Noirs, 43 % de métis). un jeune Noir vivant Depuis l’adoption de la loi, le nomdans un quartier
La loi fait pourtant une distincbre de condamnés est passé de
tion entre «petits» et «grands» tra31 000 en 2005 à plus de 140 000
pauvre, il est
l’organisation non gouvernementale (ONG)
fiquants : les premiers bénéficient
Conectas. « Si le prévenu est un jeune Noir
d’une remise de peine (d’un sixième
vivant dans un quartier pauvre, il est automa-
à deux tiers), pas les seconds. Mais,
tiquement considéré comme un trafiquant par
là encore, les critères sont sujets à
des juges majoritairement conservateurs. En
interprétation. Pour relever de la catégorie des
La population féminine est encore plus
revanche, si, avec la même quantité de drogue,
« petits », le prévenu ne doit ni être récidiviste
touchée : en 2014 (derniers chiffres disponi-
il est blanc et appartient à la classe moyenne,
ni appartenir à une organisation criminelle.
bles), 63 % des femmes incarcérées l’ont été
il est souvent considéré comme un usager. »
« Or, pour un juge, un prévenu qui vit dans une
pour trafic de stupéfiants. Et leur nombre a
Tandis que les Blancs bénéficient de la dépé-
favela est automatiquement membre d’une
sextuplé entre 2000 et 2014 (3). Les groupes
Denis Darzacq ///// « La Chute no 15 », 2006
88 //// MANIÈRE DE VOIR //// Interdire ou réguler ?
sommation », ajoute Me Custódio.
automatiquement
en 2014 (2) – la population carcérale,
considéré comme
multipliée par sept en deux décen-
un trafiquant »
nies, s’élevant actuellement quant
à elle à plus de 726000 détenus.
AGENCE VU
nous explique Me Rafael Custódio, avocat et
« Si le prévenu est
MDV163Chapitre3_Mise en page 1 09/01/2019 15:01 Page89
criminels utilisent de plus en plus leurs services, car elles sont moins facilement soupçonnées par la police, en particulier pour le
Les prisons dopées par la drogue
transport de la drogue. Or l’enfermement
féminin a un coût social bien plus important.
« Les femmes sont souvent abandonnées par
leur compagnon à leur entrée en prison, et
elles laissent derrière elles des familles qui
dépendaient d’elles. Les enfants sont donc les
premières victimes de la prison », estime la
juriste Maíra Fernandes, coauteure d’une
étude sur les femmes enceintes en prison à
Rio de Janeiro (4). Dans 70 % des cas, la prise
en charge des enfants est assurée par les
grands-parents, le plus souvent au prix de
grosses difficultés. Mais, dans près d’un cas
sur cinq, ils finissent dans les structures
publiques destinées à l’enfance, très précaires. « C’est d’autant plus injuste que beaucoup de femmes pourraient bénéficier de
mesures alternatives de punition, à commencer par les prévenues. Lors de notre enquête
dans les prisons féminines à Rio de Janeiro,
70 % des détenues n’avaient pas encore été
condamnées », ajoute Maíra Fernandes.
Les peines alternatives négligées
u début des années 1990, si le nombre de mandats de dépôt délivrés pour les crimes
graves – viols, vols, violences et cambriolages – a beaucoup progressé aux États-Unis
(la répression constituant là-bas un thème politique très en vogue), ce sont les délits directement liés à la drogue qui ont alimenté les prisons : 30,5 % des nouvelles incarcérations en
1993 (102 000 personnes), contre 6,8 % en 1980 (8 900 personnes). Lancée en 1982, la politique du président Ronald Reagan de « guerre à la drogue» a totalement échoué et n’a abouti
qu’à une escalade vaine dans la répression. En effet, en plus des infractions liées directement
au trafic, les délits et crimes de droit commun ayant une relation avec l’usage de drogue
constituaient une part importante de la délinquance.
A
Une enquête menée en 1991 dans vingt-quatre grandes villes américaines, grâce à un
entretien avec 30 507 personnes interpellées et à un dépistage volontaire de dix drogues,
a permis de quantifier la relation entre délinquance et prise de drogue récente (1). Les tests
détectaient des traces remontant à deux ou trois jours, sauf pour la marijuana et le PCP
(un hallucinogène), dont les traces peuvent remonter à plusieurs semaines après usage.
Chez les 22 267 hommes, le pourcentage global de tests positifs pour une drogue quelconque était de 59 %, et de 64 % chez les 8 240 femmes arrêtées. Par catégorie d’infractions,
chez les hommes, ce pourcentage était de 79 % pour détention ou vente de drogue – ce
qui veut dire, a contrario, qu’une part non négligeable de personnes liées au trafic ne se
drogue pas –, mais aussi 68 % pour cambriolage, 65 % pour vol, 59 % pour vol de véhicule,
48 % pour coups et blessures, 49 % pour les infractions à la législation sur les armes, le
taux le plus faible étant de 37 % en matière d’infractions à la législation sur les mœurs.
Chez les femmes, le pourcentage de tests positifs le plus important concernait la prostitution (85 %).
Jean-Paul Jean
Magistrat.
La situation des prévenus explique dans une
large mesure la surpopulation carcérale. Deux
cent mille personnes (femmes et hommes
(1) Bureau of Justice Statistics, Washington, DC, 1993.
confondus) attendent actuellement leur jugement : un nombre à peine inférieur à celui des
places manquantes en prison. Dans 37 % des
Cette loi sur les solutions de rechange à
cas, leur durée d’incarcération au moment du
l’emprisonnement, édictée en 2011, a été la
jugement dépasse la peine à laquelle ils sont
principale mesure du gouvernement de
condamnés. «Ce temps passé en prison est donc
Mme Dilma Rousseff (2011-2016) pour lutter
illégal et absurde, tempête M Custódio. Sans
contre l’augmentation de la population car-
compter que la loi prévoit que les personnes
cérale. Mais elle n’a guère eu d’impact. En
n’ayant pas fait usage de violence et qui ne
2015, le ministre de la justice José Eduardo
représentent pas un danger pour la société
Cardozo insistait à nouveau sur sa mise en
attendent leur jugement en liberté – une liberté
œuvre dans son « Plan national de politique
assortie de contrôles stricts, bien sûr. Encore
criminelle et pénitentiaire ». Le document
une loi qui n’est pas respectée par les juges.»
souligne la nécessité de punir moins sévè-
e
rement les délits comme le vol à la tire
(90 000 prisonniers concernés) et le petit
(2) Statistiques du département pénitentiaire national
(Depen), ministère de la justice, Brasília, 2015.
trafic de drogue. Mais ce plan est largement
(3) Il a augmenté de 567 %. Les quelque 45 000 femmes
emprisonnées ne représentent que 6,4 % de la population
carcérale.
sidence de la République (5), de nombreux
(4) Luciana Boiteux, Maíra Fernandes, Aline Pancieri et
Luciana Chernicharo, « Mulheres e crianças encarceradas :
um estudo jurídico-social sobre a experiência da maternidade no sistema prisional do Rio de Janeiro », Université
fédérale de Rio de Janeiro, 2015.
(5) « A aplicação de penas e medidas alternativas », Instituto
de Pesquisa Econômica Aplicada (IPEA), Brasília, 2015.
ignoré. Selon une étude réalisée pour la préjuges estiment que le trafic de drogue constitue la porte d’entrée vers une criminalité
plus grave. Ils le punissent donc plus sévèrement, estimant que les peines alternatives
équivaudraient à une forme d’impunité.
Anne Vigna
Interdire ou réguler ? //// MANIÈRE DE VOIR //// 89
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:23 Page90
4 000
Voix de faits
« Ah ! Quel dîner je viens de faire !
Et quel vin extraordinaire !
J’en ai tant bu... mais tant et tant,
Que je crois bien que maintenant
Je suis un peu grise... Mais chut !
Faut pas qu’on le dise ! Chut !
Si ma parole est un peu vague,
Si tout en marchant je zigzague,
Et si mon œil est égrillard,
Il ne faut s’en étonner, car...
Je suis un peu grise,
Mais chut !
Faut pas
qu’on le dise !
Chut ! »
Nombre de substances
chimiques dégagées par
la fumée de cigarette, dont
beaucoup sont toxiques
et 64 cancérigènes. Avant
combustion, le tabac
contient 2 500 composés.
Zombretto
En Algérie, de l’alcool médical (ou, à défaut, de l’eau de Cologne)
Agence nationale de santé
et de la limonade blanche ou du Selecto (célèbre soda local)
publique, « Anatomie
composent la recette du zombretto, boisson qui connut son heure d’une cigarette : que contient
de gloire dans les années 1970 et 1980 quand elle fut célébrée
la fumée ? », 2014.
par quelques chanteurs de raï transgressifs.
L’origine du nom de ce breuvage, longtemps
Ivresse fréquente
attribuée aux clochards et sans-abri vivant
aux abords de la grande gare centrale d’Alger,
Part de personnes ayant été ivres au moins
n’est pas clairement connue. Dans un pays
une fois par mois au cours des douze derniers mois,
en pourcentage
Hommes Femmes
musulman où la vente d’alcool a toujours été
sévèrement encadrée, sans être interdite, le
40 Lituanie
Islande
terme « zombretto » désigne aussi des
Norvège
35
spiritueux de mauvaise qualité, voire frelatés,
Royaume-Uni
Pologne
produits ou importés de manière clandestine.
30
Finlande
Autriche
Espagne
Bulgarie
Suède
Danemark
Croatie
Hongrie
Estonie
Portugal
Grèce
Roumanie
Italie
France
25
Consommation d’alcool
en Europe
20
15
Extrait du livret
La Périchole (1868), opéra
bouffe de Jacques Offenbach.
10
5
0
Source : « Standardised European Survey on Alcohol » (SEAS), 2015.
Consommation d’alcool
depuis 1960 en France
4,7 millions
de litres
Quantité d’alcool consommé
en litres équivalents d’alcool pur
par habitant de 15 ans et plus et par an
Quantité moyenne
de bière vendue en France
lors de chaque match
disputé par
l’équipe
nationale
pendant la
Coupe du monde
de football
2018,
organisée
en Russie.
1961 : 26 litres
1980 :
20,1
24
20
2000 :
14
16
2010 :
12,3 2017 :
11,7
Autres alcools
12
600 km
8
Vin
Quantité d’alcool consommé en 2016, en litres équivalents d’alcool pur
par habitant de 15 ans et plus et par an
4
0
1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015
Source : Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 2018.
6à8
8,1 à 10
10,1 à 12
12,1 à 14
14,1 à 16
Source : Organisation mondiale de la santé, « Global status report on alcohol and health 2018 ».
Le Point,
20-27 décembre
2018.
Chronologie
Le Pure Food and Drug
Act marque le premier
coup d’arrêt à la cocaïne
aux États-Unis.
1906
La première conférence internationale
sur les drogues, la Commission sur
l’opium, se réunit à Shanghaï, à l’initiative
de Washington : naissance de l’idéologie
de la prohibition des drogues.
1907
1908
France Création du service
des stupéfiants et de la
traite des blanches.
90 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits
1909
La première guerre
mondiale cause une
augmentation rapide
des taux de toxicomanie
dans plusieurs pays.
1912
Le premier traité international
sur le contrôle des drogues à
l’échelle mondiale, la convention
internationale de l’opium,
est conclu à La Haye, obligeant
les pays signataires à coopérer
à la lutte contre les drogues.
1914
La convention vise
à limiter les quantités
produites à celles requises
à des fins médicales
et scientifiques.
La Société des nations
(SDN) devient le dépositaire
de la convention
internationale de l’opium.
1919
1920
La convention internationale
de l’opium est intégrée aux
traités de paix de la première
guerre mondiale, amenant bon
nombre de pays à la ratifier.
1920
1925
La convention
de l’opium est
élargie au cannabis.
1931
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:26 Page91
MODÈLE
558 000 dollars
Prix d’une bouteille
de Romanée-Conti
millésime 1945,
adjugée par
Sotheby’s, à
New York, le
13 octobre
2018. Un
record mondial
pour ce grand vin
de Bourgogne.
En octobre 2016, le think tank Terra Nova
a imaginé un modèle de légalisation
du cannabis inspiré de celui qui régit
les jeux en ligne, avec, notamment,
la création d’une « Autorité de régulation
du cannabis (ARCA) » calquée sur l’Autorité
de régulation des jeux en ligne (Arjel). Selon
ce think tank, la problématique du cannabis
se rapproche de celle des jeux connectés,
les consommateurs ayant
des comportements similaires.
Les Échos, 14 octobre 2018.
6,4
JEU PATHOLOGIQUE
Montant dépensé
par l’industrie
pharmaceutique
américaine en
publicité pour
les médicaments
sur ordonnance
au cours
de l’année 2016.
Près de 75 % des Français âgés de 15 à 75 ans ont déjà joué au
moins une fois dans leur vie aux jeux de hasard et d’argent
(JHA) et plus de 56 % au moins une fois dans l’année. Les JHA
les plus prisés sont les jeux de loterie – de tirage ou
de grattage (plus de 60 % des cas) –, suivis par les paris
hippiques et sportifs, les jeux de casino et le poker (souvent
pratiqué en ligne). Parmi les joueurs, plus de 2 % (environ
1 million) présentent des risques modérés de développer
des problèmes liés à leur pratique, et 0,5 % (environ
200 000 personnes) sont considérés comme « joueurs
excessifs ». La plupart des centres d’addictologie prennent
en charge la dépendance aux jeux – ou « jeu pathologique ».
milliards
de dollars
Harper’s Index, janvier 2018.
OFDT, Observatoire des jeux (ODJ), hôpital Marmottan.
Frelaté
« La chaleur et la tabagie
épaisse nous donnaient
une soif inétanchable.
Il fallait sans arrêt
se relayer pour aller
battre les costauds, qui
maintenant apportaient
des bonbonnes,
des tonnelets, des jarres,
des seaux, tout cela plein
de l’espèce de tisane
que l’on pense. »
En décembre 2016, à Irkoutsk (Sibérie),
74 personnes sont mortes après avoir bu
de l’huile de bain vendue comme de l’alcool
« de substitution » au marché noir.
Les bouteilles de contrebande contenaient
du méthanol, une substance toxique utilisée
d’ordinaire comme antigel ou
solvant. En Russie,
la consommation de lotions et
d’eau de Cologne est en
recrudescence depuis la hausse
du prix de la vodka et des
spiritueux, ces dernières années.
« Death toll from alcohol poisoning rises
to 74 in Irkutsk », Radio Free Europe Radio Liberty, 23 décembre 2016,
et « En Sibérie, Irkoutsk pleure ses morts
empoisonnés par de l’alcool frelaté »,
Le Monde, 22 décembre 2016.
France Création
du service central
des stupéfiants, qui
remplace le service
des stupéfiants et de
la traite des blanches.
1933
Création de la Commission
des stupéfiants, principal
organe de l’Organisation
des Nations unies en ce
qui concerne les questions
liées aux drogues.
1936
La convention pour
la répression du trafic illicite
des drogues nuisibles est
déclarée. Il s’agit du premier
texte international
à criminaliser certaines
infractions liées à la drogue.
1946
Consommation de tabac en Europe
600 km
Usage quotidien de tabac parmi les 15 ans et plus, en 2017
en pourcentage
5
15 à 22
Les experts de l’OMS
condamnent la coca
pour son caractère
« addictif ».
1948
1952
1953
Adoption du « protocole
de 1948 », qui place
de nouvelles substances sous
contrôle international.
Création de l’Organisation
mondiale de la santé (OMS).
31 à 36
Fléau
«L’usage non médical de médicaments
sur ordonnance est en train de devenir
une menace majeure pour la santé
publique et pour les forces de l’ordre
dans le monde entier, les opioïdes
causant les dommages
les plus importants et
représentant 76 %
des décès impliquant
des drogues. »
ONUDC, communiqué
de presse, 26 juin 2018.
Consommation de tabac en France
Usage occasionnel ou régulier de tabac
parmi les 18-75 ans, en pourcentage
60
50
40
30
20
10
Hommes
René Daumal, La Grande Beuverie
(1938), rééd. Allia, Paris, 2018.
23 à 30
Source : Commission européenne, « Special Eurobarometer », no 458, mai 2017.
Femmes
Ensemble
0
1975
1980
1985
1990 1995
2000 2005 2010
2017
Source : Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 2018.
Signature du protocole
de l’opium, limitant
la production et
la marchandisation de l’opium
aux besoins médicaux
et scientifiques.
1953
France Création de l’Office
central pour la répression du trafic
illicite des stupéfiants (OCRTIS)
en France, issu du service central
des stupéfiants de 1933.
Convention unique sur les stupéfiants adoptée par
l’ONU. Elle dresse une liste de 108 substances
naturelles ou synthétiques contrôlées. Et déclare
universellement illégales le cannabis, le pavot
et la coca (sauf pour l’industrie pharmaceutique
dans ces deux derniers cas).
1961
(suite) La production de coca destinée
à la consommation « traditionnelle » de la Bolivie et
du Pérou bénéficie d’un sursis de vingt-cinq ans.
Création de l’Organe international de contrôle
des stupéfiants (OICS).
☛
Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 91
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:33 Page92
HILARANT
« Mais si je ne joue pas aux jeux
vidéo, j’ai dix heures pendant
lesquelles je ne fais
absolument rien ! Ils font
quoi les gens dans la vraie
vie, c’est quoi leurs
activités ? »
« Addicts sans substance », « Les pieds sur terre »,
France Culture, 10 septembre 2018.
Consommation de drogue en France
Usage régulier de cannabis
(au moins 10 consommations au cours des trente derniers jours)
parmi les 17 ans
En %
14
Le protoxyde d’azote est utilisé comme anesthésiant à
l’hôpital ou dans des aérosols alimentaires. Plus connu
sous le nom de « gaz hilarant » ou « proto », il fait l’objet
d’usages détournés depuis 1999 dans les « free parties »
(fêtes de musique électronique dépourvues de
restrictions), mais sa consommation s’est répandue à
partir de 2015, notamment lors des soirées pour
étudiants en médecine. Extrait de bonbonnes
industrielles, il est conditionné dans des ballons vendus
1 à 2 euros l’unité. Apprécié pour ses effets fugaces et
euphorisants, il est principalement utilisé pour
potentialiser ou moduler
les effets d’autres
produits consommés.
« Substances psychoactives,
usagers et marchés :
les tendances
récentes (20172018) », Tendances,
n° 129, OFDT,
décembre 2018.
parmi les 18-64 ans
12,3
12
10
10,6
10,8
10
7,3
7,2
6
6,5
4
3,6
3,1
1,9
0
2000
2,1
2,2
2005
2010
2014
Usage dans l’année des principales drogues illicites
(autres que le cannabis) parmi les 18-64 ans
En %
Cocaïne
MDMA, ecstasy
Champignons hallucinogènes
Amphétamines
0,9
Héroïne
1,5
1,0
Nielsen, 2018.
1,6
1,1
1,0
0,9
0,5
0,3
0,3
0,2
0,5
0,3
0,3
0,3
0,3
0,2
0,2
0,2
2010
2014
2017
0,2
0,2
0,1
0,2
0,1
1995
2000
2005
« La marijuana est un produit doux. Ça fait de mal
à personne. C’est illégal, mais à long terme on la légalisera.
La cocaïne, c’est une autre histoire. Elle fait peur aux gringos.
Ils pensent que ça les détruit. Avec le trafic de coke, vous
vous taillerez une réputation qui vous collera à la peau.
Vous deviendrez une cible. » Astrid54
Propos tenus par le personnage de Pablo Escobar dans la série Narcos,
produite par Netflix et inspirée de faits réels.
2017
0,6
0 0,1
1992
Progression
des ventes
de vodka
dans
l’Hexagone
depuis vingt
ans. Les
Français
ont acheté
274 millions de
litres de ce
spiritueux
en 2017, contre
36 millions
en 1997.
9,2
8
2
+ 660 %
1 600
En 2016, le tonnage
de cannabis saisi dans
le monde s’élevait à 1 600, dont,
pour la seule Union européenne,
424 tonnes de haschisch (résine)
et 124 d’herbe (sommités
florales, feuilles). En
France, 70 tonnes
de haschisch
ont été saisies
cette année-là.
Office des Nations
Unies contre la
drogue et le crime et
Observatoire
européen des drogues et
des toxicomanies.
Source : Observatoire français des drogues et des toxicomanies,
d’après Santé publique France, « Baromètres santé », 1992 à 2017.
France Adoption de
la loi du 31 décembre
1970, qui réprime
sévèrement le trafic
de drogues illicites
et prohibe l’usage
des stupéfiants.
1970
Les National Security Decision Directives (NSDD)
déclarent le trafic de drogue «menace mortelle» pour
la sécurité nationale des États-Unis. La loi 99-570
autorise les fonctionnaires américains à entraîner
et à appuyer les forces policières et militaires
étrangères dans les tâches d’interdiction.
La convention unique est
amendée par un protocole
mettant en avant l’importance
de l’accessibilité des services
de prévention, de traitement
et de réadaptation.
1971
1972
Convention de l’OICS sur
les substances psychotropes
(hallucinogènes,
barbituriques, amphétamines,
tranquillisants).
92 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits
Berlinois
1982
1986
France Création de la Mission
interministérielle de lutte contre
la toxicomanie (MILT) en France,
aujourd’hui appelée Mission
interministérielle de lutte contre les drogues
et les conduites addictives (Mildeca).
Si posséder
du cannabis est
toujours interdit
en Allemagne,
la Cour constitutionnelle
fédérale a toutefois établi
qu’il était possible d’avoir
quelques grammes sur soi
sans craindre
de poursuites. Exemple
de pragmatisme allemand :
la quantité « autorisée », ou plutôt
« non interdite », reste à la discrétion des autorités
locales. Si la plupart des Länder l’ont fixée
à 6 grammes, à Berlin, c’est 15.
Johanna Luyssen, « Les Allemands kiffent
le cannabis light », Libération, 13 novembre 2018.
Création du Comité européen de lutte antidrogues (Celad), directement relié au Conseil
européen. Création du Groupe d’action financière
(GAFI) sur le blanchiment des capitaux.
France La brigade des stupéfiants devient une
entité distincte de la brigade mondaine, qui reste
spécialisée dans la lutte contre le proxénétisme.
1988
Adoption de la convention
des Nations unies contre le trafic
illicite des stupéfiants et
des substances psychotropes, aussi
appelée « convention de Vienne
de 1988 ». Elle rend contraignante
l’adoption de mesures pénales.
1989
1990
Le GAFI émet 40 recommandations
pour lutter contre le blanchiment.
France Création de l’Office central
pour la répression de la grande
délinquance financière (OCRGDF).
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:34 Page93
Pour soi
La France compterait, selon les estimations,
entre 80 000 et 200 000 pratiquants de
l’autoculture de cannabis, principalement
pour leur usage personnel. Elle se fait
le plus souvent en indoor (dans une serre
à domicile dont la taille varie en fonction
du nombre de plants), mais aussi en outdoor
(en extérieur), dans un endroit
situé à l’abri des regards
(jardin, champ,
clairière,
etc.).
OFDT, 2017,
Le
Monde,
17 juin 2015,
et Drogues Info
Service.
10 %
Part de la population,
en Égypte (98 millions
d’habitants) souffrant
d’addiction aux
stupéfiants,
selon le
ministère de
la solidarité sociale égyptien.
Le tramadol, un puissant
opioïde, est le produit le plus
consommé (plus de 50 %
des cas), suivi par l’héroïne
(26 %) et le cannabis (23 %).
RICHESSE NATIONALE
Unités de cigarettes écoulées
en France au cours de l’année
2017. C’est moitié moins qu’en
1997, avec 82,9 milliards
d’unités vendues.
À la demande de son homologue européen
Eurostat, l’Institut national de la statistique
et des études économiques (Insee) intègre,
depuis mai 2018, le marché parallèle
des stupéfiants dans le calcul du produit
intérieur brut (PIB), accroissant celui-ci
d’environ 0,1 point.
Le Point, 24 mai 2018.
Investissement
Coke
Jusqu’à la première loi américaine sur
les drogues et les aliments (Pure Food and Drug
Act) de 1906, Coca-Cola incluait de petites
quantités de cocaïne dans sa boisson. Ensuite,
celle-ci a été remplacée
par de la caféine, mais
tous les autres
alcaloïdes de la coca
ont été conservés.
Cité par Johanna Lévy,
« Une petite
feuille verte
nommée
coca »,
Le Monde
diplomatique,
mai 2008.
1991
MORTELLES
Hécatombe aux États-Unis
Décès par surdose de stupéfiants
et de médicaments opiacés
Ensemble
des drogues
70 237
Soit une prévalence de 21,7
pour 100 000 habitants
60 000
50 000
« Egypt fights a losing battle against drugs »,
Arab News, 26 février 2018.
44,3 milliards
Création, à Vienne,
du Programme des Nations
unies pour le contrôle
international des drogues
(Pnucid).
SURDOSES
Après les cigarettes
électroniques, les géants
du tabac se lancent dans
le cannabis. Altria, numéro
un mondial, détenteur
de la marque Marlboro,
a ouvert le bal fin 2018 en
prenant une participation
de 45 % dans le groupe Cronos,
producteur de cannabis
établi à Toronto, moyennant
1,8 milliard de dollars
(1,6 milliard d’euros).
Les Échos, 10 décembre 2018.
Lors de la 48e Assemblée mondiale de la santé, sous la menace de lui retirer leur
financement, les États-Unis obtiennent de l’OMS qu’elle enterre une étude sur la coca.
Après quatre années d’enquête, quarante-cinq chercheurs internationaux associés,
ayant étudié dix-neuf pays sur les cinq continents, soulignaient les bienfaits pour la
santé humaine de l’usage traditionnel de la feuille de coca et préconisaient la réalisation
de nouvelles recherches sur ses propriétés thérapeutiques.
En Europe, l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies
est inauguré à Lisbonne.
1992
Lors de l’Exposition universelle
de Séville, le pavillon bolivien se voit
interdire d’exposer toute l’industrie
dérivée de la feuille de coca. Le président
Jaime Paz Zamora, qui refuse
de pénaliser la coca – avec pour slogan
« Coca n’est pas cocaïne » –, est accusé
de narcotrafic par les États-Unis.
1995
Aux États-Unis, fondation du Centre international pour
les politiques en matière d’alcool (ICAP), groupe de réflexion
soutenu par plusieurs marques d’alcool (Heineken, Coors,
Martini, Pernod Ricard...), qui associe les pouvoirs publics
et l’industrie sur des questions liées à la consommation
et à l’abus d’alcool.
France Création de la Mission de lutte anti-drogue (Milad).
40 000
Médicaments
opiacés1
28 466
Soit une prévalence de 8,8
pour 100 000 habitants
20 000
10 000
1985
1990
2000
1. Dont fentanyl et tramadol.
0
2017
2010
Source : « Drug overdose deaths in the United States, 1999-2017 »,
US Department of Health and Human Services, « NCHS Data Brief », no 329,
novembre 2018.
Stabilité en France
Décès par surdose de stupéfiants
et de médicaments opiacés
451
392
373
400
300
264
200
184
Soit une prévalence de 0,6
pour 100 000 habitants
100
0
1985
1990
1995
2000
2005
2010
2015
Source : Observatoire français des drogues
et des toxicomanies, d’après données CépiDc/Inserm.
Au Pérou,
le gouvernement
de M. Alberto Fujimori
réinstaure
l’éradication forcée
de la coca.
1996
1998
Le département Abus
de substances psychoactives
de l’OMS rejoint le
département Santé mentale
afin de mieux prendre en
compte les liens entre
les deux problématiques.
2000
Lancement de l’Initiative pour un monde
sans tabac par l’OMS. Lors d’une session
extraordinaire, l’Assemblée générale
des Nations unies décide de renforcer les
efforts des États membres en vue de réduire
la demande et l’offre de drogues. En Bolivie,
le général Hugo Banzer lance le plan Dignité
avec pour mot d’ordre « Coca zéro ».
☛
Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 93
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:35 Page94
« Et au milieu de l’après-midi,
je me retrouve dans une cabine
téléphonique à un coin de rue,
quelque part dans le centre, je ne sais
pas où, en sueur, avec une migraine
lancinante qui bat sourdement dans
ma tête, saisi d’une crise d’angoisse
de première catégorie, fouillant mes
poches à la recherche d’un Valium,
d’un Xanax, d’un Halcion qui
traînerait là, n’importe quoi, ne
trouvant que trois Nuprin que je me
fourre dans la bouche et que je fais
glisser avec un Diet Pepsi, et dont, ma
vie en dépendraitelle, je ne pourrais
dire ce qu’ils font là,
ni d’où ils viennent.
Oublié que j’ai
déjeuné et, plus grave
encore, où. »
Bret Easton Ellis,
American Psycho,
Seuil, Paris, 1993.
CARICATURE
Opération
« Poisson lion »
« Le junkie ne sait plus parler que drogue,
moyen de s’en procurer, réactions du corps,
vétilles telles une injection douloureuse ou
un réapprovisionnement héroïque. Tout ramène
à cet inépuisable sujet. N’est-ce pas la manière
de caricaturer les
conversations des gens
sains, qui roulent aussi
toutes sur des misères :
l’argent, le travail, la fesse,
les médias ? »
Une vaste opération menée par
Interpol à travers 93 pays, entre
le 17 septembre et le 8 octobre 2018,
a permis de saisir plus
de 55 tonnes de stupéfiants et
d’arrêter 1300 trafiquants présumés.
L’organisation internationale a
annoncé avoir intercepté 35 tonnes
de cocaïne, 15 tonnes de cannabis,
5 tonnes d’héroïne,
430 000 tablettes de Captagon
(une puissante amphétamine),
18 millions de cachets de yaba
(une drogue de synthèse très
populaire en Asie du SudEst) et démantelé un
important laboratoire
de fabrication
d’ecstasy.
Anonyme, Les Rêveries
du toxicomane solitaire,
Allia, Paris, 1997.
Lianes
L’ayahuasca est un breuvage à base de lianes
consommé traditionnellement par les chamanes
des tribus indiennes d’Amazonie. Purgatif et
hallucinogène, il entraîne une sorte d’ébriété, avec
des nausées et vomissements. Dans ses conseils aux
voyageurs, l’ambassade de France au Pérou (où il est
inscrit au registre des stupéfiants depuis 2005) met
en garde contre l’usage de cette plante utilisée « par
des individus peu formés ». « L’usage de l’ayahuasca
peut avoir des conséquences médicales graves, voire
mortelles, notamment pour les personnes présentant
des symptômes cardiaques ou sous antidépresseurs. »
Agence France-Presse,
17 octobre 2018.
www.diplomatie.gouv.fr
Évolution des infractions à la législation sur les stupéfiants en Europe
Possession, usage
Vente
Infractions Indice
en millions base 100
200
0,8
Infractions Indice
en millions base 100
0,8
200
0,6
150
0,6
150
0,4
100
0,4
100
0,2
50
0,2
50
0
0
0
2016
2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Cannabis
Cocaïne
Héroïne
3 190
0
2016
Amphétamines
2006 2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016
MDMA, ecstasy
ONUDC, « Rapport
mondial sur les
drogues 2018 », Vienne.
Autres substances
Source : « Rapport européen sur les drogues 2018. Tendances et évolutions », Observatoire européen des drogues et des toxicomanies.
En Bolivie, le décret
suprême 26415 rend
illégale la vente de feuilles
de coca. L’Office
des Nations unies contre
la drogue et le crime
(ONUDC) adopte
son nom actuel.
2001
2002
Directive sur
la réglementation
des produits de tabac
à la Commission
européenne.
L’ONUDC lance la première
phase de l’initiative du
pacte de Paris contre
l’héroïne afghane. Au Pérou,
manifestations de masse
des cocaleros, les cultivateurs
de feuilles de coca.
2003
En mai, à la 58e Assemblée mondiale de la santé, le président de
l’OICS fait état de l’augmentation des risques de cancer par la
consommation de narcotiques – ce qui la rend très inéquitable selon
les régions du monde. En juillet, au Conseil économique et social
des Nations unies, le président souligne la situation alarmante de
l’Afghanistan face aux drogues. Adoption de la convention-cadre
de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), approuvée par 40 États.
2004
La convention des Nations Unies contre
la criminalité transnationale organisée entre en
vigueur. Elle renforce la capacité internationale
de lutte contre le crime organisé, y compris
le trafic de drogue. Révisions
des 40 recommandations du GAFI afin de faire
face à l’évolution technique du blanchiment.
94 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits
2005
2006
France Mise en place nationale
de Tracfin, la cellule française
contre le blanchiment
de capitaux et le financement
du terrorisme, sous l’égide
du ministre de l’action
et des comptes publics.
Nombre
de décès liés
à la consommation
de stupéfiants
(principalement
héroïne et
morphine) en Iran,
au cours
de l’année 2016.
Ils s’élevaient déjà
à près de 3 000
en 2014.
Adoption par l’ONUDC de la « déclaration
politique et [du] plan d’action sur la
coopération internationale en vue d’une
stratégie intégrée et équilibrée de lutte contre
le problème mondial de la drogue » pour
donner une nouvelle impulsion à la lutte
internationale contre le trafic de stupéfiants.
2008
2009
Établissement par l’OMS du programme de lutte
antitabac, MPOWER, pour aider les pays à respecter
la convention-cadre de 2005. En mars, l’OICS enjoint
aux gouvernements bolivien et péruvien d’interdire
ou de supprimer la coca. L’Afghan Opiate Trade Project
est mis en place par l’ONUDC pour mieux comprendre
l’impact mondial des opiacés afghans.
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:35 Page95
Législation sur le cannabis
Canada
Consommation et production
légale depuis octobre 2018
États-Unis
Grande diversité
de législations
d’un État
à l’autre
Europe
Grande diversité
de législations
d’un pays à l’autre
Australie
Trois États ou territoires
sur huit ont dépénalisé
l’usage du cannabis en 2017
Consommation privée
de cannabis récréatif
Légale
ou partiellement légale
Illégale mais dépénalisée
Uruguay
Premier pays à avoir
légalisé le cannabis,
en 2013
Illégale mais avec sanctions
peu appliquées
Illégale
Afrique du Sud
Arrêt de septembre 2018
de la Cour constitutionnelle
invalidant l’interdiction
de la consommation à domicile
Prescription de
cannabis thérapeutique
Autorisée
(ainsi que dans les pays où
la consommation récréative est légale)
275 millions
EN SÉRIE
Composante imposante du commerce
mondial et des violences urbaines, le
trafic de stupéfiants a aussi envahi les
petits écrans ces vingt dernières années
pour constituer la trame de séries
télévisées à succès : The Corner (ÉtatsUnis, 2000), The Wire (États-Unis,
2002), Weeds (États-Unis,
2005), Skins (RoyaumeUni, 2007), Breaking
Bad (États-Unis,
2008), Gomorra
(Italie, 2014), Narcos
(États-Unis, 2015),
Cannabis
(France-Espagne,
2016), Ozark
(États-Unis, 2017),
El Chapo (ÉtatsUnis, 2017), etc.
C’est le nombre de personnes âgées de 15 à 64 ans
qui ont consommé au moins une fois de la drogue
dans le monde, au cours de l’année 2015. Environ
450 000 personnes sont mortes des suites de
l’usage de drogues illicites (chiffre incluant
notamment les contaminations par injection).
ONUDC, « Rapport mondial sur les drogues 2018 ».
« Mais la coco, c’est de l’électricité
dans le cerveau. En d’autres termes,
le crâne chargé de coco est comme
un billard électrique détraqué
qui éjacule ses petites lumières
bleues et roses. »
Approbation par l’OMS de la « stratégie mondiale visant à réduire
l’usage nocif de l’alcool », lors de la 63e Assemblée mondiale
de la santé. Celle-ci reconnaît que l’usage nocif de l’alcool et
le développement socio-économique sont étroitement liés.
France Création de la direction de la coopération
internationale (DCI) de la police nationale française afin
de mieux contrer le trafic de drogue.
2010
2012
Nouvelle stratégie antidrogue
de l’Union européenne avec
l’adoption d’un plan pour
les années 2013-2020 : réduction
de la demande, réduction de l’offre,
coordination, coopération
internationale, information,
recherche et évaluation.
Nouvelle-Zélande
Référendum
prévu en 2019
sur la légalisation
William Burroughs, Le Festin nu,
Gallimard, Paris, 1959.
Modifications importantes apportées
à la directive pour la réglementation
des produits de tabac de 2001, qui
visent à réglementer, notamment,
la vente à distance transfrontalière,
les ingrédients et émissions des produits
et la présentation du paquet, qui
ne doit pas inciter à la consommation.
2014
2015
Mise en place par l’OICS du système d’autorisation d’importation et
d’exportation internationale, une plate-forme en ligne consacrée aux
demandes d’autorisation d’importation et d’exportation de drogues
narcotiques et de substances psychotropes. Aux États-Unis, fondation
de l’Alliance internationale pour une consommation (d’alcool)
responsable, organisation à but non lucratif, soutenue par les
principaux producteurs mondiaux de bière, de vin et de spiritueux.
Conscience acide
« La conscience psychédélique
est l’une des formes de conscience
qui s’est développée le plus
fortement, en combinaison avec
les autres, dans les années 1968.
(...) Pour la conscience
psychédélique, la notion clé c’est
la plasticité de la réalité, donc
exactement le contraire de sa
fixité, de sa permanence ou
de son immuabilité, qui ne nous
laisserait le choix que de nous
y adapter, comme le veut
le réalisme capitaliste. »
Mark Fisher, « Acid communism : drogues
et conscience de classe », revue Période, en
ligne, février 2017.
Mise en place par l’OICS d’un projet de partenariats
opérationnels mondiaux visant à interdire la distribution
et la vente illicites d’opioïdes, qui associent
des gouvernements, des agences internationales
et le secteur privé afin de partager des informations
et des renseignements dans le but d’identifier et
d’interdire les fabricants, distributeurs et vendeurs illicites
d’opioïdes synthétiques, tels le fentanyl.
2016
2018
Visite de l’OICS en Bolivie à l’issue
de laquelle un accord est trouvé sur
la coca : en mâcher et en consommer
dans son état naturel à des fins
médicinales est autorisé dans le pays.
Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 95
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:37 Page96
LAUDANUM
Teinture alcoolique d’opium créée au
XVIe siècle, le laudanum était très utilisé
jusqu’au XXe pour lutter contre la douleur.
En vente libre au Royaume-Uni, où on le
diffusait jusque dans les pubs, il causa un
sérieux problème de santé publique dans
les milieux populaires au XIXe siècle pour sa
consommation addictive, dont Karl Marx
témoigna : « Les proportions prises par
le commerce et la consommation individuelle
de l’opium sont considérables, presque
comparables à
la fortune des bistrots
(...). Chaque village
des environs avait
une boutique
dans laquelle
les flacons
de laudanum
s’empilaient
par centaines sur
le comptoir, prêts
à être servis
aux foules ouvrières
sortant le samedi
de l’usine. »
« Mais ce n’est pas ici le lieu de
raconter les guerres de l’opium,
ni d’insister sur le fait que
l’histoire en question n’a pas
véritablement commencé le jour
où les Européens ont importé
d’Inde en Chine ce qu’Alexandre
le Grand avait introduit en Inde,
et qu’elle n’a pas non plus
commencé avec cette pipe,
si ancienne, de l’âge du bronze.
Lorsque Dieu approcha
Sa bouche des narines d’Adam,
il y avait
probablement
de l’opium
dans Son
souffle. »
Nick Toshes,
Confessions d’un
chasseur d’opium,
Allia, Paris, 2001.
Cité par Wolfgang
Schievelbusch, Histoire
des stimulants,
Le Promeneur, Paris, 1991.
Tours et détours
des routes
de la drogue
ÉTATS-UNIS,
CANADA
Mexique
Guatemala
Honduras
Nicaragua
Jamaïque
Panamá
Caraïbes
Venezuela
Équateur
Colombie
Guyana
Ce que dit la loi (trafic)
Pérou
La production ou la fabrication, le transport, la détention, l’offre, la cession,
l’acquisition ou l’emploi, l’importation ou l’exportation, mais aussi le fait
de faciliter, par quelque moyen que ce soit, l’usage illicite de stupéfiants,
de s’en faire délivrer au moyen d’ordonnances fictives ou de complaisance,
ou d’en délivrer sur la présentation de telles ordonnances en connaissant leur
caractère fictif ou complaisant, ou le fait de blanchir l’argent issu de ces crimes,
sont punis de peines allant jusqu’à dix ou vingt ans de réclusion criminelle
(ou à la perpétuité pour la direction ou l’organisation du trafic),
et de 7,5 millions d’euros d’amende. Peines aggravées jusqu’à trente ans
lorsque les faits sont commis en bande organisée. La cession ou l’offre illicites
de stupéfiants à une personne en vue de sa consommation personnelle sont
punies de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Peine portée à dix ans lorsque ceux-ci sont cédés à des mineurs.
Bolivie
Paraguay
Brésil
Argentine
Article 222-34 et suivants du code pénal.
Ce que dit la loi (usage)
L’usage illicite de stupéfiants est puni d’un an
d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende.
Cependant, « y compris en cas de récidive, l’action
publique peut être éteinte (...) par le versement
d’une amende forfaitaire d’un montant de 200 euros »,
précise un projet de loi adopté par l’Assemblée
nationale, le 23 novembre 2018. La provocation
à l’usage (ou au trafic) ou le fait de présenter ces
infractions sous un jour favorable est puni de cinq ans
d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Article L. 3 421-1 et L. 3 421-4 du code de la santé publique.
96 //// MANIÈRE DE VOIR //// Voix de faits
Mélange secret
- Que fumez-vous, don Juan ? (...)
De quoi est-ce fait ?
- Beaucoup de choses qu’il est très difficile
de rassembler.
Il faut aller loin. Ces petits champignons
(los honguitos) nécessaires pour préparer
le mélange ne poussent qu’en un certain lieu
à un moment de l’année.
- Existe-t-il un seul mélange pour les différentes
aides dont vous pourriez avoir besoin ?
- Oui. Il n’existe qu’une seule petite fumée,
et rien d’autre.
Carlos Castaneda, L’Herbe du diable
et la petite fumée (1968), 10/18, Paris, 1985.
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:37 Page97
Vers Amérique
du Nord
Japon
ASIE DU SUD-EST
Mongolie
AUSTRALIE,
NOUVELLE-ZÉLANDE
Philippines
Chine
Laos
Russie
Birmanie
Népal
Thaïlande
Bangladesh
Asie
centrale
EUROPE
Afghanistan
Caucase
Balkans
Inde
Pakistan
Turquie
Iran
Irak
Syrie
Liban
Pays de production
Cannabis (résine, herbe)
Maldives
Égypte
Maroc
Coca (cocaïne)
Opium (héroïne
et autres opiacés)
PAYS DU GOLFE
Libye
Algérie
Indonésie
Soudan
Routes de la drogue
Grandes zones de consommation
Principales routes terrestres,
maritimes et aériennes utilisées
« Plaques tournantes » du trafic
Principaux laboratoires de drogues de synthèse
Éthiopie
CapVert Sénégal
GuinéeBissau
Mali
Soudan
du Sud
Bénin
Ghana
Nigeria
Blog
Kenya
Tanzanie
GuinéeÉquat.
Mozambique
Sources : Office des Nations unies
contre la drogue et le crime, « World drug
report 2018 » ; Organe international
de contrôle des stupéfiants des Nations unies,
« Rapport 2017 » ; ministère des affaires
étrangères des États-Unis, « International
narcotics control strategy report », mars 2018.
Zwaziland
Vers Asie
Ancienne lieutenante de police, Mme Bénédicte Desforges a raconté son
quotidien d’officière dans un livre et tient désormais un blog : « L’usage
de stupéfiant est un délit mineur, sans victime, sans plaignant, sans
danger pour autrui, sans incidence sur la résolution des enquêtes de trafic,
explique-t-elle. Sa répression n’est pas dissuasive, mais elle constitue
néanmoins une proportion déraisonnable de l’activité policière. » Elle
poursuit : « La politique du chiffre est le moteur de l’activité de la police
(…). Au lieu de fabriquer de la sécurité, la police fabrique des infractions
et des délinquants » afin de revigorer les statistiques et de toucher
des primes d’intéressement. L’ex-policière a fondé, en novembre 2018,
le collectif Police contre prohibition (PCP), rassemblant des policiers
et des gendarmes (actifs ou retraités) favorables à une légalisation.
AFRIQUE DU SUD
NARCORRIDOS
Bénédicte Desforges, Flic. Chroniques de la police ordinaire, Michalon, 2007.
Et « Politique du chiffre et délit d’usage de stupéfiants », 6 octobre 2018,
http://police.etc.over-blog.net
Chants traditionnels d’Amérique centrale vantant les exploits des héros
de la culture populaire, les corridos célèbrent aussi les seigneurs de la
drogue : on parle alors de narcorridos. En 2011,
le gouverneur de l’État du Sinaloa, au Mexique, berceau
de l’un des cartels les plus puissants du monde,
a interdit leur diffusion dans les discothèques et
les bars. Entre 1992 et 2011, une dizaine de chanteurs
de corridos ont été tués, rapporte le journaliste
Raphaël Morán, citant une source gouvernementale :
« Le crime organisé ne se combat pas seulement par
la force. C’est également une lutte culturelle... »
Blog « Au cœur du Mexique », Médiapart.fr, 20 mai 2011.
Record
En France, les saisies de cocaïne
se sont élevées à 17,5 tonnes en
2017, un niveau record. La
pureté moyenne de
la cocaïne atteint 59 %
dans les saisies de rue,
plus du double de celle
de 2011, et les points
de vente se multiplient.
« Substances
psychoactives, usagers et
marchés : les tendances
récentes (2017-2018) »,
Tendances, n° 129, OFDT,
décembre 2018.
Voix de faits //// MANIÈRE DE VOIR //// 97
MDV163Voixdefaits_Mise en page 1 09/01/2019 15:38 Page98
DATES DE PARUTION DES ARTICLES
« Manière de voir » présente tous les deux mois un autre point de vue sur les enjeux
contemporains et les points chauds du globe. Il donne à lire : des articles tirés des archives
du « Monde diplomatique » ayant fait l’objet d’un minutieux travail d’actualisation et
de remise en contexte ; d’autres, inédits. À comprendre : des cartographies, infographies,
chronologies et compléments documentaires. À percevoir : ce que l’œil du photographe
et le trait du dessinateur savent seuls sentir et restituer.
Maxime Robin, « Overdoses sur ordonnance », février 2018.
Mohamed Larbi Bouguerra, « L’austérité au filtre des eaux usées », mai 2018.
Hacène Belmessous, « Drogue, le nouveau supplice des cités », juin 1993.
Dillah Teibi, « Partir en fumée avec le crack » (inédit).
Olivier Pironet, « À Gaza, le comprimé du désespoir » (inédit).
Sergio González Rodríguez, « Deux individus armés se sont approchés… », août 2015.
Christian de Brie, « Des cultures illicites imposées par la loi du marché », octobre 1989.
Christophe Lucand, « Le “pinard” ou le sang des poilus », août 2016.
Christian de Brie, « Comment on fabrique des “champions” », août 1992.
Virginie Bueno, « Le malade virtuel », juin 2015. Astrid54
Cédric Gouverneur, « Le capitalisme débridé du cannabis » (inédit).
Ladan Cher, « Un grand port aux mains d’un cartel », décembre 2014.
Christian de Brie, « Ces banquiers complices du trafic de drogue », avril 1990.
Thibault Henneton, « Toujours plus avec la chimie psychédélique » (inédit).
Olivier Appaix, « Florissant marché des “désordres psychologiques” », décembre 2011.
Hal Kane, « Les cigarettiers américains à la conquête du monde », mai 1997.
Patrick Fouilland, « Ces succès possibles contre l’alcoolisme », juin 2000.
Johann Hari, « Pourquoi l’Uruguay légalise le cannabis », février 2014.
Claude Olievenstein, « Le toxicomane domestiqué », novembre 1997.
Johanna Levy, « Une petite feuille verte nommée coca », mai 2008.
Benjamin Sèze, « Inefficace politique du désherbant » (inédit).
Jean-François Boyer, « Mexico recule devant les cartels », juillet 2012.
Anne Vigna, « Chaos pénitentiaire au Brésil », février 2017.
Information, prévention, soutien
- Mission interministérielle de lutte contre les drogues
et les conduites addictives (Mildeca), www.drogues.gouv.fr
- Alcooliques anonymes, www.alcooliques-anonymes.fr
- Drogues Info Service, www.drogues-info-service.fr
- Hôpital Marmottan, www.hopital-marmottan.fr
- Alcool Info Service, www.alcool-info-service.fr
- Association SAFE, www.safe.asso.fr
- Tabac Info Service, www.tabac-info-service.fr
- Auto-support des usagers de drogues (ASUD), www.asud.org
- Fédération française d’addictologie (FFA),
www.addictologie.org
- SOS joueurs, https://sosjoueurs.org
- Fédération Addiction, www.federationaddiction.fr
- Alcool Assistance, www.alcoolassistance.net
- Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), www.afld.fr
- Alliance contre le tabac, www.alliancecontreletabac.org
- Institut de recherche et d’enseignement des maladies
addictives (Irema), www.irema.net
- Société française d’alcoologie (SFA),
www.sfalcoologie.asso.fr
- Association française des équipes de liaison et de soins
en addictologie (ELSA), http://elsafr.wixsite.com/elsafrance
98 //// MANIÈRE DE VOIR //// Dates de parution des articles
220 PAGES
12 €
UN ATLAS EXHAUSTIF Pour chacun des 198 pays du monde, les
chiffres-clés (population, PIB, part du commerce avec la Chine et les
Etats-Unis...), une carte et une analyse politique et économique de
l’année par les correspondants du Monde.
UN PORTFOLIO 16 pages des meilleures photos d’actualité de l’année,
sélectionnées par le service photo du Monde.
INTERNATIONAL Le recul des démocraties face aux régimes
autoritaires et à la montée de l’extrême droite dans le monde ; les
guerres commerciales de Trump ; Mohammed Ben Salman en échec
face à l’Iran ; le jeu de dupes du Brexit.
230x285_BilanduMonde2019-pr MDV.indd 1
PLANÈTE Alors que la fréquence et les coûts des catastrophes
naturelles ont battu des records en 2018, les Etats ne sont pas parvenus
à s’accorder, à la COP24, sur les mesures à prendre.
FRANCE Emmanuel Macron, tout à ses réformes, n’a pas pris la mesure
de l’écart entre « les premiers de cordée » et « les invisibles » : la révolte
des « gilets jaunes » signe le retour de la question sociale.
IDÉES Catherine Deneuve, Roberto Saviano, Tony Blair, Yann ArthusBertrand, Laurent Gaudé.., les textes publiés dans Le Monde qui
ont marqué l’année 2018 .Astrid54
04/01/2019 10:51
MDV163P100_Mise en page 1 09/01/2019 16:22 Page1
TOUS LES DEUX MOIS CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
MANIÈRE DE
V
OIR
Un sujet d’actualité mis en perspective
par l’équipe du Monde diplomatique
Retrouvez les anciens numéros sur www.monde-diplomatique.fr/mdv
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