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Causette N°95 – Décembre 2018-compressed

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PLUS FÉMININE DU CERVEAU QUE DU CAPITON
Autriche
Sexisme
et homophobie
chez les Insoumis
Les mamies
contre l’extrême droite
aussi…
CAUSETTE #95 • DÉCEMBRE 2018
Dossier
UNE MÉNOPAUSE
et ça repart !
Portrait
Christophe Galfard
LA SCIENCE
en mode stand-up
LES DARONS
#95 DÉCEMBRE 2018
L 16045 - 95 - F: 5,50 € - RD
L 16045 - 95 - F: 5,50 € - RD
FRANCE MÉTRO : 5,50 € - BEL/LUX : 6 € - DOM/S : 6,10 € - CH : 8,80 FS – CAN : 8,50 $ CAD
CHARGE MENTALE
MONTENT AU FRONT
+ Barcelone La bonne sœur qui atend Messi
ÉDITO
Je ne m’en
remets pas.
Ce moment qu’on a vécu, le 24 novembre, c’était quelque chose, quand même. Moi
à Paris avec certaines d’entre vous. Vous autres, à Lyon, Marseille, Rennes, Nantes
ou Toulouse. Une grande vague violette. On était belles. On était fières. On a chanté,
redoublé d’humour et d’inventivité pour créer des pancartes et des slogans efficaces.
Oui, ensemble, #NousToutes, nous étions fortes. Tous les âges étaient représentés.
Des jeunes filles très jeunes (et très motivées) aux femmes d’expérience-s (c’est pas
rien en la matière !). Et aussi de toutes les couleurs. Mais ça, heureusement, ça n’est
plus un sujet dans les manifs féministes... Et pourtant, avec toutes nos différences,
on était toutes de la même nuance : violette !
À notre immense joie, nous étions aussi #NousTous. Le nombre d’hommes, totalement inédit, qui a rallié la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles,
était historique. À vue de nez, ils étaient presque un tiers. Parfois même par petits
groupes de mecs uniquement, venus ensemble soutenir la cause. Ça réchauffe. Car
évidemment, rien ne changera sans eux. Je le crie depuis longtemps. Et figurez-vous
que, non seulement ils marchent avec nous, mais ils sont de plus en plus nombreux
à s’attaquer concrètement et frontalement à la charge mentale. Pour prendre leur
part, enfin ! Il y a ceux qui se battent ardemment pour un congé pater digne de ce
nom, ceux qui demandent à pouvoir changer les couches, peinards, dans les toilettes
des hommes, ceux qui bataillent pour prendre leur mercredi sans culpabiliser. Plein
feu sur ces darons qui montent au front. Au sommet de leur montagne, ils planteront
un fanion. Violet. U
Causette
Causette # 95
3
Couverture
Comédien·nes : Florian Spitzer et Madeleine
Photographe : Manuel Braun
Maquilleuse/coifeuse : Alice Dechavanne
Stylisme : Alexandre
RÉDACTION
47, rue de Paradis - 75010 Paris
Tél. : 01 84 79 18 70
redaction@causette.fr
(prenom)@causette.fr
Directrice de la rédaction
Isabelle Motrot
Rédactrice en chef
Sarah Gandillot
Rédactrice en chef technique
Sophie Jarreau
Responsable des enquêtes et de la politique
Virginie Roels
Conseiller éditorial
Éric la Blanche
Directeur artistique
Michael Prigent
Responsable photo
Magali Corouge
Journalistes
Aurélia Blanc, Anna Cuxac, Dr Kpote, Éric la Blanche
Ont participé à ce numéro
Ariane Allard, Maïwenn Bordron, Alexia Eychenne, Laurence
Garcia, Laëtitia Gaudin, Éric Hauswald, Christophe Karcher,
Joséphine Lebard, Lauren Malka, Maëlys Peiteado, Carine Roy,
Marie Roy, Cathy Yerle
Secrétaires de rédaction – correction
Pascale Catala (première secrétaire de rédaction),
Safa Bouda, Claire Diot
Illustratrice-teurs
Camille Besse, Gros, Michael Prigent
Maquette
Didier Valentin
Rédactrice photo
Laura Lafon
Gravure photo
Nazheli Perrot
Community manager
Anna Cuxac
No 95
78
28
DIRECTION, ÉDITION
Directeur de la publication : Reginald de Guillebon
Directeur exécutif : Laurent Cotillon
Responsable fnancier : Frédéric Texier
FABRICATION
Créatoprint - Isabelle Dubuc – 06 71 72 43 16
Suppléante : Sandrine Bourgeois
MARKETING
Directrice marketing et abonnements :
Pauline Parnière – 01 70 36 09 98
paulineparniere@leflmfrancais.com
RÉGIE PUBLICITAIRE
MediaObs – 44, rue Notre-Dame-des-Victoires – 75002 Paris
Tél. : 01 44 88 97 70 – Fax : 01 44 88 97 79
Tél. : 01 44 88 suivi des 4 chifres
Directrice de publicité : Sandrine Kirchthaler (89 22)
Studio/Maquette/Techniques : Cédric Aubry (89 05)
52
24
SERVICE ABONNEMENT
Causette Abonnements
Tél. : 03 88 66 86 37
de 8 h à 12 h et de 13 h à 17 h
causette@abopress.com
www.causette.fr/boutique
DIFFUSION KIOSQUE
Pagure Presse
Xavier Foucard, Éric Boscher, Valentin Moreau
Tél. : 01 44 69 82 82
Ce magazine est édité par : Causette Média SARL,
au capital de 10 000 €, 105, rue La Fayette – 75010 Paris
RCS Paris 837 835 156.
Provenance papier : Italie – Distance papeterie-imprimerie :
783 km. Qualité : Bulky Uno White, Tecno Gloss (couverture).
Taux de fbre recyclé : 0 % — Eutrophisation : 0,056 kg/TO et
00,21 kg/TO de papier. Papier certifé PEFC.
Ce numéro contient un encart jeté Rue du Monde
pour les abonné·es en France.
Les manuscrits et dessins ne sont pas renvoyés.
Veuillez ne pas nous faire parvenir d’originaux.
44
59
Causette # 95
© M. KOTLARSKI
OTLARSKI – S. PICARD – R. ANIS
C. FOHLEN
LEN – D. VISNJC – C. BESSE
VENTE DÉPOSITAIRE
ISSN 2100-9791. Tous droits de reproduction textes et photos
réservés pour tous pays sous quelque procédé que ce soit.
Commission paritaire : n° 0420 D 89819. Imprimé en France
par Maury Imprimeur, 45300 Manchecourt
Dépôt légal : à parution – Distribution MLP.
SOMMAIRE
DANS LA BOÎTE
AUX LETTRES DE CAUSETTE
6
LA TERRASSE
8
Entre béton et bitume
ON NOUS PREND
POUR DES QUICHES !
POLITIQUE
Rana Ahmad : l’évadée d’Arabie saoudite
ENQUÊTE
Sexisme, autocratie, homophobie :
chez les insoumis aussi…
9
Interview de Cécile Charlap, sociologue
60
Société : la pression de l’obsolescence
programmée
64
Ménopause précoce : y a pas de règles
66
Bienvenues au club !
67
LA CHRONIQUE DU DR KPOTE
68
PENDANT CE TEMPS-LÀ
70
BD
71
SANTÉ
74
Pleurez, vous êtes flmées !
14
Ça tourne sous les jupes des flles
18
Moins, c’est mieux
La France insoumise
les préfère soumises ?
19
LFI : tu l’aimes ou tu la quites
21
Nawak : une « pédale intoxiquée
par les médias »
Étudiant·es en médecine :
le théâtre pour apprendre l’empathie
23
LA CABINE D’EFFEUILLAGE
78
LA COPINE DE CAUSETTE
24
NOUVEAUX PÈRES
28
LE GROS MOT
82
CULTURE
84 « Désobéir, c’est choisir »,
83
Amal El Madade : les pieds dans le plat
Charge mentale :
les darons montent au front
Témoignages
30
Interview de Didier Let,
professeur d’histoire médiévale
42
REPORTAGE
44
Autriche : les mamies debout
contre l’extrême droite
FEMMES DU MONDE
Sœur Lucia Caram :
la nonne qui atend Messi
PORTFOLIO
La liberté au placard
CORPS & ÂME
Ménopause : cessons de nous cacher !
Christophe Galfard :
la physique en mode stand-up
Intérité
interview de la meteuse
en scène Julie Berès
87 Interview de Carey Mulligan
88 Les sorties cinéma
92 Musique
94 Livres
50
96 La pépite de Clémentine Beauvais
98 Le questionnaire de Woolf :
Caroline Vigneaux
52
CARTE BLANCHE
99
ABONNEMENT
58-77
à Louis Thomas
59
Causette # 95
5
DANS LA BOÎTE AUX LETTRES DE CAUSETTE
Camille
Claire
Même en plein désert du Danakil (Éthiopie), Causette me suit à la trace !
Splendide ! Belles aventures ! C.
À la suite de votre illustration sur le
beaujolais nouveau [« Carte blanche »,
Causette #94, ndlr], j’ai eu envie de vous
faire parvenir une photo de mes amies
d’enfance et moi, dans mes vignes. Chaque
année, le troisième jeudi de novembre,
elles m’aident à organiser la fête de ma
cave. Un grand merci, donc, à Coco,
Raphou, Clairon, Fanette et Marion. Je
sais que le beaujolais nouveau n’a pas
toujours bonne réputation, mais moi, je
le fais avec les tripes, avec le cœur, avec
de beaux raisins bio. Je ne vois pas mes
enfants durant presque deux mois tellement c’est prenant et stressant ! Mais la
récompense, c’est de découvrir ensuite
ma cave pleine à craquer de clients masochistes qui aiment se délecter de ce « vin
à la banane ». #WomenDoWine !
Elles ont l’air sacrément chouettes,
vos copines ! Si vous souhaitez une expertise
qualité gratuite de votre beaujolais,
n’hésitez pas à nous faire parvenir
une ou deux bouteilles à la rédaction,
ah ! ah ! ah ! Des bises. C.
Bonjour,
Je me permets de vous signaler la super création théâtrale Histoires d’elles,
lancée par deux copines qui sont également à l’origine d’un Planning familial dans le Morbihan. L’histoire ? Deux femmes qui se rencontrent dans
un lieu insolite, d’attente, qui se découvrent et se racontent. À travers leurs
histoires, ce sont les violences faites aux femmes qui sont abordées. Elles
vont donner une grande première avant la fin de l’hiver, donc si vos lectrices
sont dans le coin, je recommande ! Pour suivre l’actualité du spectacle,
rendez-vous sur la page Facebook Histoires d’elles-Spectacle sur les violences
sexistes. Et merci pour elles !
Comme le veut la tradition, il nous reste à leur souhaiter un grand m…
pour la première ! C.
6
Causette # 95
© DR X 3
Richard
MOTIVÉ·ES
VIOLET
DE
MONDE
Nous étions des dizaines de milliers de femmes et
© CAUSETTE – KONRAD K. /SIPA
d’hommes à battre le pavé, samedi 24 novembre,
pour manifester contre les violences sexistes et
sexuelles sous le mot d’ordre « Nous Toutes ». Selon
l’organisation du mouvement, #NousToutes a réuni
50 000 personnes, dont 30 000 à Paris.
Même les chiffres de la préfecture prolongent les
frissons ressentis dans les cortèges au son d’hymnes
féministes : 12 000 à Paris, 2 400 à Lyon, 1 500 à
Marseille, 950 à Rennes, 850 à Nantes, 600 à Toulouse…
« La plus grosse mobilisation [féministe] qu’on ait
connue en France », selon l’une de ses organisatrices,
Caroline De Haas.
Et maintenant ? Ne pas relâcher la pression, pour
que le gouvernement redouble d’efforts dans sa prise
en charge des femmes victimes de violences. U CAUSETTE
Causette # 95
7
PAR CATHY YERLE
Ma ville n’est ni grande ni petite. Elle a une mairie, une
église, une poste, un cinéma, une piscine, un stade, deux
collèges, huit écoles, deux banques, huit kebabs, un château
en ruine, un fort avec des espions dedans, des pavillons,
des petits immeubles et quatre grosses cités. Et aussi, une
immense forêt naturelle, sauvage et interdite à l’humain
parce qu’elle a poussé sur d’anciennes carrières de gypse
qui ont transformé le sol en gruyère. Sur la carte, ça fait
comme un gros poumon. Tout vert. Moi, j’habite près
d’une petite place où trône un bel arbre. L’été, il fait de
l’ombre aux vieux et aux clochards ; à l’automne, les
enfants le prennent en photo pour le sempiternel travail
sur le changement de saison et de couleur de la nature ;
en décembre, il devient notre arbre de Noël avec sa guirlande qui clignote, et les voisin·es viennent s’assoir sur le
banc, dessous, bien emmitouflé·es, pour papoter, fumer
et regarder passer le temps.
Souvent le matin, je pars courir dans ma ville, je sillonne
le long des ruelles, je fais le tour du gros poumon, j’y vois du
ciel, des feuilles, des oiseaux et en rentrant, je m’arrête sous
le bel arbre de ma place pour y faire quelques étirements.
Il paraît que ma ville est en plein essor. D’ailleurs, partout
des maisons, des immeubles sont démolis et d’autres, tout
neufs, poussent comme des champignons. De Paris. Ce sont
des nouvelles sortes d’immeubles, des barres rectangulaires
toutes blanches avec des volets très gais. Orange, violet,
vert. Et au dernier étage, des lofts avec terrasse et baies
vitrées. Plus on monte, mieux c’est. Plus c’est cher. Alors,
pour que beaucoup de gens aient envie de venir habiter ces
allégories de notre société, ma ville et sa copine, la région,
ont décidé d’offrir à tous ses chers et chères concitoyen·nes,
des loisirs. Pas des petits loisirs de rien du tout, comme
sous l’arbre de ma place, mais une immense base de loisirs,
pleine d’essor, pile dans le gros poumon vert.
C’est comme ça que les tronçonneuses ont pilonné la
forêt beaucoup moins vierge pour le coup. Et abattu des
arbres. Plein d’arbres. Des habitant·es ont résisté, argumenté, disant que si on coupait dans notre poche à oxygène,
les nouveaux bébés qui naîtraient dans nos pavillons, nos
cités, nos nouvelles boîtes rectangulaires, auraient des
bronchiolites perpétuelles, des petits yeux rouges et de
la morve verte au bout du nez. Beurk !
Depuis, pour ne pas assister au massacre, je cours au
stade. Sur du gazon en plastique. Tout autour, il n’y a pas
d’arbres, mais quatre poteaux métalliques. Avec, au bout,
des caméras. Qui me regardent tourner en rond comme
un hamster en collants noirs, au son des pelleteuses et des
marteaux-piqueurs qui fabriquent nos loisirs, plus loin,
dans la forêt déflorée. Madame la maire, elle dit que les
caméras, c’est pour nous protéger, même si je vois bien
qu’il n’y a aucun risque de se prendre une branche sur la
tête ou de se faire attaquer par un écureuil.
Et pourtant, hier, quand je suis rentrée de ma course,
rouge comme une fraise des bois, je me suis sentie fortement agressée : le bel arbre de ma place était à terre. Abattu.
Lui aussi gagné par l’épidémie. Je suis restée là, les jambes
coupées, avec tous mes voisin·es anéanti·es. Amputé·es.
Nous avons regardé partir notre géant tronçonné dans la
camionnette de « la voirie et des espaces verts ». Et ce matin,
en lieu et place, une prothèse métallique avait poussé. Un
poteau, comme au stade. Et tout en haut, un gros œil, qui
observe le quartier et ses nouveaux immeubles.
Cette année, nous n’aurons pas d’arbre de Noël.
Joyeux essor ! U
Causette # 95
© LANCASTER/PLAINPICTURE
La terrasse
8
ENTRE
BÉTON
ET
BITUME
Q
uiches !
ON NOUS PREND POUR DES QUICHES !
© EVERETT COLLECTION/SHUTTERSTOCK
on nous
prend
pour
des
Causette # 95
9
ON NOUS PREND POUR DES QUICHES !
PAGES COORDONNÉES PAR ANNA CUXAC
Il était une fois une incroyable success story : celle de Jacquie et Michel, un
petit site porno devenu grand, grâce à ses vidéos mettant en scène non
pas des stars du X, mais de « véritables amatrices et couples de France ». De
l’« authentique », dont les fondateurs, présentés dans les médias comme
un petit couple d’instituteurs à la retraite, ont su faire leur marque de
fabrique. Jusqu’à s’autoproclamer « numéro 1 du porno réalité ». Sauf que
cette réalité, le journaliste Robin d’Angelo vient d’y consacrer un livreenquête, Judy, Lola, Sofia et moi, fruit d’un an et demi d’immersion dans
le monde du « porno amateur ». Et ce qu’il raconte met sérieusement à
mal l’histoire officielle de Jacquie et Michel. « Il y a quelques femmes libertines qui font ça en couple, mais c’est assez marginal. Pour la plupart, ce sont
des travailleuses du sexe », nous confirme-t-il.
Pour rendre sa fable crédible, J&M demande donc à ses réalisateurs de
respecter une charte : filmer la personne dans une ville que l’on peut
identifier, l’interviewer sur sa vie… quitte à broder. « Au lieu de dire “Natacha,
27 ans, escort à temps partiel”, on va plutôt dire “Marie, 24 ans, secrétaire”,
illustre Robin d’Angelo. Il faut bien comprendre que l’“amateur” n’a rien de
différent du reste du porno. C’est juste une esthétique visuelle qui joue sur le
ressort érotique de la “girl’s next door”. C’est un produit qui plaît et qui, en
plus, ne coûte pas cher à produire. » Pas à un mensonge près, l’entreprise
n’a par ailleurs jamais été dirigée par une quelconque Jacquie. « En réalité,
ce n’est pas Jacquie et Michel, c’est Michel et Abel, deux mecs qui grenouillent
dans le porno depuis le début des années 2000 », poursuit le journaliste. Bien
joué ! Car si Jacquie et Michel sont un couple en toc, leur marque se décline
aujourd’hui sous forme de vidéos, de magazines, de soirées, de sex-shops
et même de bières (en vente chez Leclerc ! Si si, on ne vous ment pas).
De quoi générer, l’an dernier, un chiffre d’affaires de 25 millions d’euros…
bel et bien authentiques, ceux-là. U A. B.
10
Causette # 95
LE SEXE DE BÉBÉ
SUR COMMANDE
Envie d’un « mini vous » (sic), d’une
mignonne petite fille à votre image,
qui « quand elle sera grande, fera comme
maman » (pipi proprement et avec
le sourire, donc, à en croire cette annonce
publicitaire) ? Votre délire narcissique
peut être exaucé ! Testez la méthode
MyBuBelly, premier programme de
coaching pour la préconception qui booste
votre fertilité et vos chances de tomber
enceinte d’un garçon ou d’une fille,
en fonction de vos envies, et rien qu’avec
des méthodes naturelles.
Le programme, de 149 euros par mois
les six premiers mois, puis 120 euros
par mois, vous propose de vous guider
sur le chemin de la famille rêvée
en vous délivrant des conseils autour
du bien-être et de la nutrition. Comptez
aussi sur des « sexastuces » pour
maximiser la probabilité d’obtenir le sexe
désiré. Non, rien à voir avec des positions
astucieuses. Il s’agit là de conseils relatifs
à la date de conception. Un peu avant
l’ovulation, vous
misez sur une fille.
Le jour de
l’ovulation même,
c’est banco pour
un garçon ! Des
bons conseils,
visiblement, vu
les excellents
résultats affichés
par la start-up.
« 90 % des femmes
qui suivent la
méthode sont
satisfaites », se
réjouit Sandra Ifrah,
fondatrice de MyBuBelly. Celle-ci
a « tellement confiance » dans son
programme qu’elle vous veut « comblée
ou remboursée ». Vous étiez tellement
sûre de votre coup que vous avez
tout acheté en rose pour l’arrivée de
votre fille et, patatras, vous écopez
d’un mâle ? Séchez vos larmes, grâce
au remboursement, vous allez
pouvoir tout racheter en bleu. U V. B.
© MYBUBELLY.COM
SALADES
PORNOGRAPHIQUES
PLUS FORT QUE DIEU !
ON NOUS PREND POUR DES QUICHES !
La palme de la mauvaise foi
f
qui en a
marre, parce qu’un orang-outan s’est
incrusté dans sa chambre et saccage tout
ce qu’elle contient. « Rang-tan » lui
explique qu’il a trouvé refuge chez elle car
son habitat à lui n’existe plus : des hommes
ont détruit sa forêt d’Asie du Sud-Est à
coups de bulldozers pour y planter des
palmiers, tuant ses parents et l’obligeant
à fuir. La fillette lui promet alors de l’aider
pour que les humains cessent de ravager
sa maison et son espèce avec leur fichue
culture d’huile de palme.
Ce joli conte de Noël à vous tirer les
larmes est un court dessin animé réalisé
par Greenpeace, il y a quelques mois. Il a
été repéré par la chaîne d’alimentation
britannique Iceland, qui souhaite, « d’ici
à la fin de l’année 2018 », que les produits
vendus sous sa marque soient débarrassés
de l’huile de palme. L’enseigne a donc
voulu le diffuser à son compte, dépouillé
du logo Greenpeace, en guise de spot
publicitaire de Noël sur les chaînes du
Royaume-Uni. Sauf que Clearcast, l’instance chargée de rendre les réclames compatibles avec la loi, a émis un avis défavorable. La raison ? Depuis 2003, il est interdit
C’est l’histoire d’une petite fille
de diffuser toute publicité « dans laquelle
est introduit, par ou au nom d’une organisation, un sujet de nature politique ».
Sautant sur l’occasion de faire monter
la mayonnaise (certifiée sans huile de
palme) et de s’offrir une publicité pour
pas cher, Iceland a joué au martyr dans
un communiqué tonitruant, expliquant
avoir été « censuré par le régulateur de la
publicité ». Notons que Clearcast n’a pas
de pouvoir de censure et n’est pas non
plus régulateur. S’il a émis un avis défavorable, c’est parce que, se défend-il, « même
sans le logo Greenpeace, la publicité provient
de chez eux et l’ONG doit apporter la preuve
qu’elle ne fait pas de la politique ». Assez
décevant pour une instance qui claironne
sur son site que « la publicité ne vend pas
seulement un produit ou un service. Elle divertit. Elle éduque. Et donne à penser ». Au final,
ce sont les orangs-outans qui sont les
dindons de la farce… U A. C.
Presse jeunesse : de l’info à consommer avec modération
Il serait dommage de priver nos
rejetons de certaines belles
histoires. Heureusement que Vin & Société est là pour les faire
rêver ! Le lobby du vin est associé depuis plusieurs années aux
éditions jeunesse PlayBac pour parler en long, en large et en
travers de ce patrimoine-bien-de-chez-nous aux enfants dès
l’âge de 6 ans. Il a financé la parution d’un numéro spécial de
Mon quotidien, du Petit Quotidien et d’un éventail des Incollables
(mais si, vous savez, ces jeux de questions-réponses rigolos),
qui a récemment fait l’objet d’une nouvelle publicité sur les
réseaux sociaux. Au milieu de devinettes ou de petits articles
sur la culture et les métiers de la vigne se glissent des informations sur le vin qui vantent son goût, ses arômes et son
prestige. De là à penser que le lobby s’emploie à en donner une
bonne image aux plus jeunes pour faciliter leur consommation
quand ils seront plus grands, il n’y a qu’un pas. Mais prêter de
telles intentions à Vin & Société serait pure malice. « Nous ne
sommes pas du tout dans une démarche de prosélytisme », s’offusque
une de leurs communicantes. Non, leur objectif est de « décrypter le monde viticole pour les enfants ».
« Nous évoquons aussi le vin dans ces publications, admet-elle,
mais de manière anecdotique. Ce n’est pas tabou ! Les enfants
peuvent voir du vin à leur table et s’interroger sur le produit. »
C’est vrai ça, ce serait criminel de ne pas répondre à toutes
les questions sur la robe du bourgogne aligoté qui tournoient
dans ces petites têtes blondes. En revanche, pour éclairer les
gosses sur le nombre de morts ou de cancers dus à l’alcool en
France, il faudra repasser. « Nous disons aux enfants qu’ils ne
doivent pas goûter au vin, car il est dangereux pour la santé des
mineurs. Mais ils mémorisent, pour plus tard, que le vin est un
produit d’excellence », se félicite la porte-parole.
Concrètement, cela donne, comme dans ce nota bene des
Incollables : « Le vin contient de l’alcool. Cette boisson est donc
interdite aux enfants. Quand tu seras adulte, tu pourras observer
sa couleur, sentir ses arômes et le déguster avec modération. Il est
important de rappeler que l’abus d’alcool est dangereux pour la
santé. » Je sais pas vous, mais moi, j’aurais 10 ans, je serais
franchement attirée par cette promesse de délices des sens
qui m’est pour l’heure interdite. U V. B.
Causette # 95
11
ON NOUS PREND POUR DES QUICHES !
Quiches de Noël
À la recherche du cadeau parfait, qui allierait plaisir, quête de sens, consommation engagée, voire un poil
d’humour ? Ne cherchez plus, Causette vous a mâché lee travail. Y en aura pour tous les goûts !
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 LUXUEUSE LUXURE Choyez votre belle en la parant de cette délicate paire de boucles d’oreilles Saint Laurent en laiton doré patiné. Pour environ 240 euros,
elles afcheront avec rafnement les obsessions charnelles de leur propriétaire et lui rehausseront le teint. Probablement aussi celui des ingénu·es qu’elle croisera
sur son chemin !  SE PRÉPARER À LA MESSE Dans la digne lignée des vidéos YouTube de points noirs éclatés, cette bougie d’oreille comblera vos proches
hygiénistes. La chaleur de la famme vide les conduits auditifs pour seulement 95 centimes l’unité.  PASSION MARSEILLE 15 saisons, près de 3 700 épisodes :
Plus belle la vie nous enterrera tous ! Une évidence, donc, de lancer la revue ofcielle de la série, un trimestriel de « 112 pages d’articles, de photos et de goodies
papier », vendu 9,90 euros. Pour les ultra fans : l’abonnement à 38 euros par an pour 4 numéros.  JOUET ÉDUCATIF Orientez dès maintenant vos enfants, sans
diférenciation de genre, vers un métier prometteur avec les poupées infuenceuses Boxy Girl Doll à 12 euros. Munies de leurs colis à ouvrir face caméra, elles sont
prêtes à inonder Internet de leur sens de la fashion, dans de passionnantes séances d’unboxing (vidéos où des personnes se flment en train de déballer les produits
qu’elles viennent d’acheter).  RIEN NE SE PERD Poussez l’expérience goodies à son paroxysme avec Self, savon inspiré du flm culte Fight Club. Fabriqué par
l’artiste Julian Hetzel à partir de graisse humaine liposucée, c’est le cadeau idéal, à 32 euros pièce, pour votre pote qui s’attelle à une résolution « zéro déchet » le
1er janvier.  TRÊVE DES CONFISEURS Noël, c’est l’enfer parce qu’on est obligé d’ofrir des cadeaux à tout un tas de gens qu’on n’aime pas. Cet indispensable
mug doigt d’honneur à 14,90 euros a été créé pour emmerder les conventions sociales avec panache.  LA BO DE LA SAINT-SYLVESTRE Le nouvel album de
Damien Saez est intitulé #Humanité, et la chanson titre, P’tite pute, est une complainte misogyne à l’adresse des infuenceuses d’Instagram. À ofrir à votre amie
d’enfance qui a psalmodié durant vos années collège « Encore un jour se lève sur la planète France ». 16,99 euros.  POPOTUS Parce que ce bon vieux Donald n’a
pas peur de se salir les mains (ni les cheveux) pour rendre sa grandeur d’antan aux toilettes des personnes qui vous sont chères. Un accessoire engagé pour un
quotidien moins merdique. 21,30 euros.  LE MEILLEUR DU “HYGGE” Jusqu’à cinq prénoms diférents pourront former le cœur personnalisable de ce machin
molletonné mi-robe de chambre de jeune retraité dynamique, mi-couverture d’aspirante infuenceuse scandinave. 39,90 euros de confort régressif décomplexé.
© YVES SAINT LAURENT – AMAZON.COM – LESLIBRAIRES.FR – WALMART – BEN AND MARTIN
PHOTOGRAPHY – IDEECADEAU.FR – FNAC.COM – SPACEDOUTDESIGN/ETSY – CADEAUX.COM
6
4
ELEMIAH PRÉSENTE
&
Audrey
Corinne
Noémie
Déborah
LAMY
MASIERO
LVOVSKY
LUKUMUENA
un flm de
Sarah
SUCO
LOUIS-JULIEN PETIT
LE 9 JANVIER
Pablo
PAULY
POLITIQUE RANA AHMAD
L’évadée d’Arabie
saoudite
Elle aspirait à être libre, dans un pays qui ne reconnaît
ni liberté de conscience ni droits des femmes. Parvenue
à s’échapper du royaume saoudien, véritable prison
à ciel ouvert, Rana Ahmad se bat aujourd’hui
contre l’obscurantisme depuis l’Allemagne.
PAR AURÉLIA BLANC
saoudien Jamal Khashoggi défrayait la chronique, une autre
Saoudienne, Rana Ahmad, arrivait à Paris pour promouvoir son
livre, Ici, les femmes ne rêvent pas. Un ouvrage captivant dans
lequel cette pétillante jeune femme de 33 ans, qui vit aujourd’hui
sous pseudonyme, raconte ce qu’il en coûte d’habiter – et de
quitter – l’un des pays du monde les plus hostiles aux femmes.
Cette histoire, c’est la sienne : celle d’une gamine contrainte
de porter le niqab à 13 ans, qui s’est mariée à 17 ans, a divorcé,
a rompu avec l’islam et a fini par fuir clandestinement vers la
Turquie, la Grèce et enfin l’Allemagne, où elle est désormais
installée. « Ce pays est devenu le mien », dit-elle d’ailleurs volontiers, en allemand. Sans regret aucun pour la vie qu’elle a laissée
derrière elle. « À la fin, le choix était simple : soit je quittais l’Arabie
saoudite, soit je me suicidais », confie la jeune femme, qui craint
toujours que son frère aîné ne la fasse tuer.
Doublement “fautive”
Réfugiée politique, elle n’a plus aucun contact avec sa famille.
À l’exception de son père, cet homme qui l’a toujours soutenue,
qui a précieusement gardé ses affaires (qu’il trimballe dans
son coffre de voiture) et avec lequel elle continue régulièrement d’échanger, uniquement par mail. « J’ai peur qu’il soit sur
écoute », confie-t-elle. Car aux yeux des autorités saoudiennes,
Rana Ahmad est doublement fautive : coupable d’avoir quitté
le pays sans l’autorisation de son tuteur masculin, cette athée
est également devenue une fervente défenseure de la liberté et
des droits humains. De quoi la conduire tout droit à l’échafaud.
Et même si, depuis son arrivée au pouvoir, en 2017, le prince
héritier Mohammed ben Salmane fait mine de vouloir libéraliser
14
son pays, Rana Ahmad ne se fait aucune illusion. « Le pouvoir
saoudien fait énormément de propagande, mais je suis en contact avec
des femmes là-bas et je sais que non seulement les choses ne changent
pas, mais elles empirent, constate-t-elle. Toutes celles qui avaient
milité pour le droit de conduire sont aujourd’hui en prison. Ça exerce
une pression énorme sur les autres femmes, qui ont peur de connaître
le même sort. » Dans le royaume wahhabite, impossible de se
réunir pour échanger, débattre et encore moins militer, sous
peine de finir à Dar Aleraya, l’une de ces prisons pour femmes
qu’abrite l’Arabie saoudite. Seul Internet permet de contourner
(un peu) les règles, notamment grâce au hashtag #StopEnslavingSaoudiWomen, qui fait office de point de ralliement pour
les dissidentes.
Soutien aux athées réfugié·es
Parce qu’elle sait qu’il est quasiment impossible de faire bouger
les choses de l’intérieur, Rana Ahmad tente donc, depuis l’Europe,
de soutenir les femmes – et parfois les hommes – qui aspirent à
mener une autre vie. Outre son activisme sur les réseaux sociaux,
la jeune femme a créé, en janvier, l’association Atheist Refugee
Relief, pour venir en aide aux athées et/ou aux militant·es qui
débarquent en Allemagne, parmi le flot des réfugié·es de la
guerre et de la misère. Quant à elle, elle s’autorise aujourd’hui
à rêver en grand : à la rentrée prochaine, elle entrera à l’université pour suivre des études de physique et devenir chercheuse.
Résolument libre. U
Causette # 95
Ici, les femmes ne rêvent pas. Récit d’une évasion,
de Rana Ahmad, traduit de l’allemand par
Olivier Mannoni. Éd. Globe, 280 pages, 22 euros.
© C. FAUSTUS
Ironie du sort : au moment même où l’assassinat du journaliste
POLITIQUE
VIOLENCES CONJUGALES
La faible condamnation
du maire de Cabourg
le visage
tuméfié et quatorze jours
d’interruption temporaire de
travail (ITT) : Tristan Duval,
maire de Cabourg (Calvados),
a été reconnu coupable, le
21 novembre, de violences sur
conjoint et condamné à trois
mois de prison avec sursis. Il va
pouvoir continuer son mandat
de maire sans interruption : ni
le parquet ni le juge n’ont souhaité le condamner à une peine
supplémentaire d’inéligibilité.
« Je laisse à chacun le soin de juger
si le fait qu’un homme tabasse son épouse sur la voie publique concerne
sa seule “vie privée”, comme j’ai pu l’entendre, ou également ses administrés », commente maître Stéphane Sebag, l’avocat de la victime.
Quand elle quitte son domicile le 7 août, Solène Duval a déjà
décidé d’aller déposer une main courante à l’encontre de son
mari, pour violences verbales et insultes par SMS. Tristan Duval
la saisit sur le trottoir et la moleste, jusqu’à la faire violemment
chuter contre un grillage avant de s’enfuir. « Durant l’audience,
la défense a affiché son mépris pour la victime, cherchant à la faire
passer pour une hystérique. C’est un mécanisme qu’on connaît hélas
trop bien, de la part de ce genre de personnages violents », soupire
maître Sebag. Et l’édile ne compte pas en rester là : il a fait part
de sa décision de faire appel et a osé, sur Twitter, le hashtag
#NousTous en interpellant la justice : « Et les violences faites aux
hommes, vous en faites quoi ? »
La faiblesse du sursis et l’absence de peine complémentaire
d’inéligibilité ont poussé à la création de deux pétitions sur
Change.org, par des personnes n’ayant aucun lien avec la victime.
L’une demande la démission du maire, l’autre sa destitution. Pour
l’heure, elles ont recueilli quelques milliers de signatures. U A. C.
Une côte fracturée,
GLYPHOSATE
© PJB / SIPA
L’ÉTONNANT PLAN COM
des pesticides
Peut-être avez-vous entendu parler de ces mouvements populaires
d’agriculteurs qui, sous la bannière « Agriculture et Liberté », ont feuri
en France et dans sept autres pays européens. S’ils disent s’être unis
pour défendre leur mode de vie, sur leurs pages Web, c’est surtout
le glyphosate qu’ils défendent. Une enquête menée par le quotidien
britannique The Independent et Greenpeace a révélé qui se cache derrière
ces gentils groupes d’agriculteurs. Tous ont été aidés et conseillés par
une boîte spécialisée en relation publique basée à Dublin (Irlande), Red
Flag Consulting. Celle-ci leur a même fourni des éléments de langage.
Et qui est le gros client de Red Flag Consulting ? Monsanto, en prise
avec 8 000 poursuites devant les tribunaux américains, dans des afaires
remettant en cause l’innocuité de ses désherbants à base… de glyphosate.
C’est ce qu’on appelle faire passer du lard pour du cochon, non ? U V. R.
Causette # 95
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POLITIQUE
IRLANDE
LA FIN d’une
icône
Aung San Suu Kyi est
défnitivement tombée de son
piédestal. Le 11 novembre,
Amnesty International retirait
à la dirigeante birmane sa
distinction la plus prestigieuse,
le prix Ambassadeur de la
conscience, lui reprochant de
ne pas avoir levé le petit doigt
pour empêcher les atrocités
commises contre les Rohingya.
« Nous sommes profondément
déçus que vous ne soyez plus un
symbole d’espoir, de courage et
de défense inlassable des droits
humains », lui a écrit le secrétaire
général d’Amnesty International,
Kumi Naidoo, à raison. U V. R.
ÉTATS-UNIS
L’ESPOIR
au Congrès
Pour la première fois de son
histoire, le Congrès américain
va accueillir des députées
amérindiennes. Ces trois
démocrates, militantes LGBT, ont
été élues en novembre sur un
programme de lutte contre les
inégalités touchant les minorités.
Autre symbole fort, l’élection
de deux femmes de confession
musulmane, dont l’une voilée,
Ilhan Omar, qui a fui la Somalie
avec ses parents, à 14 ans, pour
se réfugier aux États-Unis. À
l’heure où Trump verrouille les
frontières, le Congrès s’afrme
plus que jamais comme le dernier
bastion pour faire avancer les
droits des femmes, là où le Sénat,
lui, les fait reculer. U V. R.
NIGERIA
NESTLÉ se prend
le bouillon
Nestlé, l’une des plus puissantes
industries agroalimentaires
au monde, a dû plier devant les
Nigérianes. Fin octobre, un
nouveau spot de pub pour son
bouillon en cube Maggi montrait
une femme jonglant entre la
cuisine, les mômes et le boulot,
et déclarant, souriante, « aimer
tout ce qu’elle fait ». Sur les
réseaux, les Nigérianes ont
dénoncé la misogynie du spot,
créant un débat de société au
niveau national sur la répartition
des tâches. Ni une ni deux, Nestlé
a changé son slogan « avec
Maggi, chaque femme est une
star » en « avec Maggi, cuisinez
la diférence ». C’est un « bon »
début. U V. R.
16
Il a une gueule de
consentement, mon string ?
La députée irlandaise Ruth
Coppinger, durant une
manifestation de soutien aux
victimes de violences sexuelles,
à Dublin, le 14 novembre.
À l’appel de #NousToutes, des dizaines de milliers
de Français·es ont manifesté le 24 novembre,
brandissant des pancartes… et des strings. Des
strings, comme celui agité par la députée Ruth
Coppinger, en plein parlement irlandais, neuf
jours plus tôt. « Cela peut sembler embarrassant
[…], mais selon vous, que ressent une victime de
viol ou une femme lorsque ses sous-vêtements sont
exposés devant un tribunal ? » s’est indignée
l’élue, réagissant au verdict d’un procès rendu
le 6 novembre, à Cork. Accusé de viol sur une
IVG
LE ROCHER, ce
gros boulet
La principauté de Monaco possédait, en 2008, un
afriolant revenu national brut de 14 000 euros par mois
et par habitant, et, dans le même temps, une ofre
médicale digne d’un pays en voie de développement…
Du moins pour l’IVG. Drastiquement interdite
jusqu’en 2009, celle-ci n’est tolérée, aujourd’hui, qu’en cas
de viol, d’inceste ou de risques graves pour la santé de
la mère ou de l’enfant. C’est pourquoi Nathalie AmorattiBlanc, présidente de la Commission des droits de la
femme et de la famille au Conseil national (parlement
monégasque), a annoncé vouloir relancer le débat sur
sa légalisation au printemps prochain. Pas gagné, dans
un pays où le catholicisme est religion d’État… U A. C.
Causette # 95
adolescente de 17 ans, le prévenu a été acquitté
après que son avocate a enjoint aux jurés de
prendre en compte, dans leur jugement, la tenue
de la jeune fille : « Elle portait un string avec des
dentelles. » En d’autres termes : si elle avait de
la lingerie sexy, c’est qu’elle était consentante.
De nombreux internautes ont alors réagi en
postant des photos de strings accompagnées
du hashtag #ThisIsNotConsent (« ce n’est
pas un consentement »). Après la Journée de
la jupe, à quand la Journée du string ? U A. B.
NUIT DES RELAIS
MERCI pour
vos dons !
Grâce à votre générosité, Causette a collecté
1 000 euros au proft de la Fondation des
femmes, qui les reversera à plusieurs associations
aidant les femmes victimes de violences.
Depuis 2016, la Fondation a récolté 100 000 euros
avec l’organisation de la course Nuit des relais.
Une contribution salutaire puisque le Haut
Conseil à l’égalité vient d’estimer qu’il faudrait
investir au moins 506 millions d’euros pour
« permettre aux femmes victimes de violences
d’en sortir ». Alors que le budget de l’État
pour les dispositifs d’aide plafonne, lui,
à… 79 millions d’euros. U A. C.
© CARSON NIALL/PAPHOTOS/ABACA
BIRMANIE
“LE PORTR AIT CHALEUREUX
ET VIBR ANT D’ UNE MÈRE ”
Causette
un film de
Gustavo Pizzi
AU CINÉMA LE 26 DÉCEMBRE
Convention
de La France insoumise
le 25 novembre 2017,
à Clermont-Ferrand.
Jean-Luc Mélenchon
suggère la création
d’« une cellule d’écoute
et de répression contre
les violences sexuelles ».
Sexisme,
homophobie,
autocratie
Militant·es, sympathisant·es, candidat·es, ils et elles ont cru dans les valeurs humanistes
de La France insoumise, mais confronté·es au sexisme, à l’homophobie, aux violences
et à l’absence de démocratie, ils et elles ont préféré jeter l’éponge. Plongée en apnée
dans le monde pas si rêvé de vrai·es « insoumis·es ».
PAR VIRGINIE ROELS
18
Causette # 95
© N. LIPONNE/NURPHOTO/AFP
CHEZ LES INSOUMIS AUSSI…
Sexisme
j’ai été candidate, un militant m’a glissé que
j’avais sûrement “couché pour être investie”,
un autre que j’étais “hystérique”, “extrémiste”, seulement parce que je lui avais fait
remarquer qu’il n’y avait que des “hommes
blancs” dans son cabinet. Puis, une fois que
je suis devenue corédactrice du livret Égalité
« La France insoumise est un mouvement c’est le fonctionnement patriarcal de LFI. Une
femmes-hommes, plusieurs militants se
bienveillant et inclusif. […] Les propos ou les poignée d’hommes décident de tout, avec toute
sont tournés vers moi pour dénoncer d’autres
comportements violents, sexistes, racistes, cette culture de la domination masculine héritée
comportements du même ordre. » Comme
antisémites ou LGBTphobes n’y ont pas leur du Vieux Monde. » Lorsqu’on interroge plus
cette jeune militante, passée du Parti de
place. » Voilà l’un des onze principes adoptés d’une dizaine de féministes insoumis·es,
gauche à La France insoumise en 2016, et
par les militant·es de La France insoumise le moins que l’on puisse dire est qu’elles
qui, dorénavant, préfère militer de « loin » :
« En soirée, un responsable, aujourd’hui député
(LFI), il y a de cela un peu plus d’un an. Au sont raccords. Elles se disent « épuisées »,
même moment, en novembre 2017, en plein « fatiguées » de lutter en interne contre le
LFI, s’est précipité sur moi bourré, m’a collée
#MeToo, Jean-Luc Mélenchon suggérait, sexisme. « Les principes annoncés ne sont
de façon très tactile et m’a balancé : “T’es dans
devant 1 500 militant·es rassemblé·es à tout simplement pas appliqués », explique
mon cœur.” Il a fallu que d’autres militants
l’occasion de la convention des insoumis·es, Amandine Fouillard, figure du féminisme
interviennent pour le “décoller”. » Toujours
la création d’« une cellule d’écoute et de répres- dans le mouvement. Ancienne candidate
à propos du même homme, une autre
sion contre les violences sexuelles » dans LFI. aux législatives dans la 6e circonscription
sympathisante confirme que ses dérapages
sont connus et courants : « Aux universités
Autant de signes forts pour les féministes du Nord, cette jeune femme de 24 ans a
d’été, j’ai été son jouet le temps d’une soirée,
qui y ont vu l’occasion de faire partie d’un coanimé, au niveau national, pendant près
mouvement où ni le sexisme ni les com- de deux ans, le livret Égalité femmes-hommes
il ne me lâchait pas, c’était infernal, il avait
portements déplacés n’auraient
la main baladeuse sur mes fesses, mes
droit de cité. Au sein du mouvebras, me prenant par la taille. Je lui
ment, certaines s’organisent même “Je me dis aujourd’hui que
ai demandé de se calmer, mais, alors
en groupes d’action Féministes l’organisation à laquelle j’appartiens qu’on a tous été dans une boîte de
insoumis·es, répartis dans toute
nuit, il a continué à m’envoyer toute
la France. Toutes participent aux empêche les femmes de parler”
la soirée des SMS, insistant pour que je
Militante de LFI
campagnes, présidentielle et légispasse la nuit avec lui : “Je t’attends” ;
latives, tractent, collent, se réu“Je t’emmène à mon hôtel.” Pas
nissent, réfléchissent à une nouvelle façon de LFI. Après y avoir cru dur comme fer,
des SMS insultants, mais une insistance à la
de faire de la politique. Tout semble bien elle a, le 10 octobre, posté un long mot sur
limite du harcèlement. Quand j’en ai parlé à
aller aux pays des « Bisounours », le surnom son mur Facebook pour expliquer pourquoi
d’autres filles, elles m’ont dit qu’il faisait cela
que se donne le chef d’orchestre de LFI, elle jetait définitivement l’éponge : « Je ne
avec toutes les nouvelles ! »
Manuel Bompard, directeur des campagnes me sens plus capable de rester dans un mouvede Jean-Luc Mélenchon et potentiel tête de ment dont certaines méthodes dérogent à mes
La crainte de parler
liste aux européennes. « Semble », seule- valeurs, écrit-elle. Ce qui est agressif, ce sont
Si une dizaine d’insoumises ont accepté
ment. Car très vite, certaines déchantent. les milliers de propos sexistes, transphobes,
de nous raconter le sexisme ou les déraracistes, homophobes, qui sont perpétrés, que
pages au sein du mouvement, c’est contre
Un fonctionnement patriarcal
la promesse de rester anonymes. D’autres
ce soit en réunion, dans les médias, en action
« Toutes ces annonces sur la cellule d’écoute, militante ou sur les réseaux sociaux, par des
ont carrément préféré se taire, de peur « de
c’était que de la com », souffle aujourd’hui militants, des responsables, des candidats et
ternir l’image du mouvement », mais aussi de
Ninon Gillet. À 29 ans, « féministe insou- des élus de La France insoumise. »
finir « ostracisées comme Sandrine Rousseau,
mise » à Toulouse, elle était aussi l’une des
Les mots ont-ils dépassé sa pensée ?
celle qui avait dénoncé Baupin ». C’est un
plus jeunes candidates de LFI aux élections « Non, c’est le fruit d’un épuisement moral
fait, même après #MeToo, même chez les
européennes où elle portait un programme intense. Il y a d’abord eu la dévalorisation
insoumis·es, la parole ne s’est pas libérée.
« écologiste et féministe » : « J’aime notre pro- de notre combat. Le sentiment qu’on passe
Par contre, sur les réseaux sociaux, la
gramme et ce mouvement, mais aujourd’hui, pour la féministe chiante de service dès qu’on
parole sexiste, elle, est en roue libre : « Là,
c’est d’une violence à laquelle je ne m’attenj’ai du mal à me dire que le combat féministe pointe un problème. Quand, lors d’un meeting
dais pas de la part de militants LFI. Certains
peut se faire à la France insoumise. » Début à Tourcoing, en janvier 2017, j’ai demandé à
septembre, elle a préféré démissionner Jean-Luc Mélenchon pourquoi il n’avait pas
ont traité les députées d’un autre parti de
de la liste aux européennes. Une autre mis son programme en écriture inclusive, il
“chiennes”, de “connasses”, de “femelles
« féministe insoumise » confirme, ano- m’a répondu que lui “était un littéraire”.
aux ordres du Medef”, c’est intolérable »,
nymement, le diagnostic : « Le problème, Circulez, y a rien à voir ! Ensuite, lorsque
souligne Ninon Gillet. Ces propos, comme
LA FRANCE INSOUMISE
LES PRÉFÈRE SOUMISES ?
Causette # 95
19
Des chiffres très flous
Bompard et Danielle Simonnet, conseillère
de Paris, évoquent donc un « prégroupe
de travail » qui plancherait sur une « précellule d’écoute », qui, de l’aveu même de
la conseillère, navigue aujourd’hui à vue,
« sans vraiment de légitimité ». « Il y a un
mois et demi, on a été confrontés à un cas
extrêmement grave, qui relève selon moi du
harcèlement sexuel et, à ce moment-là, on a
compilé les témoignages de femmes, essayé de
les convaincre de porter plainte. D’emblée, fin
octobre, on a procédé à l’éviction de cet homme,
qui était candidat aux élections européennes. À
chaque fois, il nous faut suivre les femmes, les
souffrances dont elles sont victimes et éviter les
pressions. Traiter ces cas demande du temps
et de la réflexion. » Excepté cet individu,
combien d’autres sont restés ? Sur les dix
à vingt cas évoqués par Manuel Bompard,
combien ont été réellement exclus ? Le
chiffre exact n’existe pas, car ils ne sont
tout simplement pas comptabilisés. C’est
bien pratique, ainsi rien ne permet de mesurer l’étendue du problème, qui reste flou,
informel, donc secret.
Pourtant, voilà des mois qu’une proposition ambitieuse est fin prête et aurait
permis de faire le ménage dans les rangs
des insoumis·es. Mais de façon incompréhensible, elle n’a jamais été mise en œuvre :
« On avait prévu de mettre en place une cellule
écoute et vigilance à l’échelle nationale, avec
des personnes référentes, insiste Amandine
Fouillard. Le but était de pouvoir recevoir la
parole des victimes, de mener une enquête et
d’établir des sanctions. Celles-ci allaient de
20
la discussion à l’exclusion, pour les faits les
plus graves. Ambre Froment et moi-même
avons eu une réunion à ce sujet avec Manuel
Bompard, courant avril 2018. J’ai demandé
des moyens pour que les personnes référentes
aient une formation pour apprendre à recueillir
la parole, ainsi que la mise à disposition d’une
ligne téléphonique. » Ses demandes sont
restées lettre morte, faute de budget, lui
dit-on alors. Pour pallier l’absence d’une
telle cellule, en collaboration avec Charlotte
Girard (qui vient, elle aussi, de se retirer
de la liste aux européennes), Amandine
Fouillard avait proposé la mise en place
immédiate d’une charte : « En la signant,
les militants, les responsables comme les élus,
s’engageaient à ne pas tenir de propos discriminants. En y dérogeant, ils risquaient donc
de perdre leur poste. »
À ce jour, ni la cellule d’écoute et vigilance, au niveau national, ni la charte n’ont
abouti, provoquant incompréhension et
questionnements chez les militantes :
« Cette putain de cellule est fondamentale »,
s’inquiète une militante en poste à LFI.
« Pour moi, ils tardent, car ils ont peur que des
noms sortent. Mais on ne demandait pas à faire
une liste d’agresseurs, juste qu’on puisse appeler
un numéro vert ! Je me dis aujourd’hui que
l’organisation à laquelle j’appartiens empêche
les femmes de parler », ajoute-t-elle. Le sort
réservé à Amandine Fouillard leur donne
raison : le 18 septembre, après deux ans
de bons et loyaux services, à titre gratuit,
elle recevait un appel, via la messagerie
Telegram, de la part d’un coanimateur du
mouvement qui l’informait qu’elle n’était
plus « coanimatrice du livret sur l’égalité »,
arguant qu’elle était « trop agressive ». Sans
même consulter les militants et militantes
des Féministes insoumis·es, on avait, en haut
lieu, décidé de lui retirer ses responsabilités. « Amandine était contestée par l’équipe
d’animation du programme, assume Manuel
Bompard. Ses prises de parole et de position sur
les réseaux sociaux n’étaient pas compatibles
avec les principes de La France insoumise. »
Ce n’est pas ce que disent les féministes
insoumises que nous avons interrogées
et qui voient dans cette mise à l’écart un
très mauvais signal… Aux dernières nouvelles, une version édulcorée de la fameuse
cellule d’écoute devrait être remise sur le
tapis à la convention de LFI à Bordeaux,
début décembre. En attendant, de possibles
agresseurs passent entre les mailles du filet.
Quant à Amandine Fouillard, trois semaines
après avoir été écartée et dépossédée de sa
mission, elle quittait le mouvement, pour
rester « insoumise », justement. U
Affiche de campagne pour les élections législatives de 2017, dans le Nord. Amandine Fouillard, corédactrice
du livret Égalité femmes-hommes de LFI, s’est vu retirer en septembre – après deux ans de bons et loyaux services
à titre gracieux – ses responsabilités de coanimatrice du fameux livret, car jugée « trop agressive ». Quasiment
dans la foulée, la figure du féminisme au sein de LFI a quitté le mouvement.
Causette # 95
© CAPTURE D’ÉCRAN TWITTER/PHIMINISTE
ces comportements ont, pour beaucoup, été
signalés, par mail ou oralement, à plusieurs
député·es et responsables de La France
insoumise. Et en premier lieu à Manuel
Bompard : « Nous sommes bien conscients
que, dans un mouvement comme le nôtre, il y
a encore des propos et des actes sexistes. On les
combat et cela prend du temps. Un prégroupe
de travail a constitué une précellule d’écoute
qui a été confrontée à un certain nombre de
cas. De dix à vingt cas qui, pour certains, ont
donné lieu à des sanctions, comme l’exclusion de la plate-forme insoumis. Mais vous ne
pouvez pas demander à une organisation, qui
rassemble 500 000 signataires, d’échapper aux
mécanismes de domination qui existent dans
la société », justifie-t-il.
Ninon Gillet, féministe insoumise
et candidate de LFI pour les européennes,
avec Manuel Bompard, directeur
des campagnes, en juillet 2018, à Luchon.
Depuis, elle a retiré sa candidature.
Lors d’une conférence de presse
à Paris, le 14 mai. De gauche à droite :
Manuel Bompard, Jean-Luc Mélenchon et
Alexis Corbière, député de Seine-Saint-Denis
et figure centrale du mouvement.
Début 2018, ces insoumis·es impatient·es, font une tribune
pour demander un « débat national sur la démocratie interne du
mouvement », qui récolte six cents signatures. Pour se faire
entendre, mais aussi un peu par provocation, certain·es vont
même aller tracter à la sortie de l’assemblée représentative de
LFI, au Parc floral de Vincennes, le 7 avril 2018. L’accueil qui
leur est réservé est plutôt musclé : « Un homme en civil est venu
nous dire qu’on n’avait pas le droit de distribuer nos tracts et qu’il
« Le projet que l’on a devant nous, c’est de réformer le pays, mais
allait appeler la police, raconte le militant Christophe Lepicier.
avec son accord, avec sa participation » ; « Le peuple doit être sans Puis quatre gros bras sont venus à leur tour, ils m’ont dit faire partie
cesse renforcé dans l’exercice de la démocratie. » Ça, ce sont les de LFI. Ils se sont mis autour de nous, nous pressant, nous poussant
propos tenus par Jean-Luc Mélenchon en pleine campagne pré- un peu. C’était tout de même assez violent comme intimidation.
sidentielle. Naturellement, la campagne passée, des militant·es Ils nous suivaient pas à pas, manifestement pour nous faire peur.
se sont dit : « Maintenant,
Cela a duré vingt minutes
on va construire une sorte
au bout desquelles, à chaque
de mini VIe République pour “ ‘Tais-toi et colle’, c’est le slogan qui
fois qu’on donnait un papier,
l’un d’eux hurlait : “Ne preprouver aux Français qu’on convient parfaitement aux insoumis qui
est capable de s’organiser
nez pas ces papiers, c’est
démocratiquement. Cela nous doivent être soumis à Manuel Bompard.
l’extrême droite.” » À
Magalie Barrère, ancienne représentante de LFI en Tunisie
motivait, on avait des étoiles
l’été 2018, n’ayant pas eu
gain de cause, ils créent
dans les yeux », se rappelle
Clémentine Langlois, ex-candidate de La France insoumise (LFI) une association : le Collectif des insoumis démocrates, qui
aux élections législatives. Elle et une poignée de militant·es se regroupe 276 participant·es. Les mesures de rétorsion vont
mettent donc à plancher sur la mise en place d’une démocratie tomber comme un couperet. Fin octobre, les fondateurs et
interne au mouvement. Rien de bien compliqué, ils aspirent à fondatrices du collectif reçoivent un courrier non daté, non
ce que « les militants puissent voter les budgets, les orientations signé, qui les accuse, entre autres, d’avoir récupéré frauduleupolitiques et élire les responsables. Si possible en présence d’un huis- sement « un fichier d’adresses mails », et les informe qu’ils ne
sier, puisque beaucoup de votes sont numériques », précise Magalie sont plus membres de LFI. « Cette lettre est un avertissement pour
Barrère, ancienne représentante de LFI en Tunisie et militante les autres militants : être rebelle entraîne des sanctions, regrette
Magalie Barrère. “Tais-toi et colle”, c’est le slogan qui convient
du groupe d’action Français de l’étranger.
Autocratie
© V. ISORE/IP3 – P. TIAN
LFI : TU L’AIMES
OU TU LA QUITTES
Causette # 95
21
Dans une pétition signée,
début 2018, des insoumis·es
réclament davantage
de démocratie au sein
du mouvement.
Les pétitionnaires créent,
à l’été, le Collectif
des insoumis démocrates, puis
se voient adresser un courrier,
fin octobre, leur signifiant
leur exclusion de LFI.
mouvement. » En clair, penser LFI comme un parti, c’est limite
ringard. Dans un parti à l’ancienne, les militant·es élisent leurs
responsables, votent les budgets et les orientations politiques.
Ringard cela aussi ? « Il y a des votes pour déterminer les campagnes et les engagements budgétaires qui correspondent. Il y a des
Un parti politique ? Trop ringard pour LFI
documents adoptés sur les principes de LFI, poursuit Bompard,
Quel est le pouvoir réel des quelque 500 000 militant·es de La noyant gentiment le poisson. Ainsi que pour déterminer le proFrance insoumise sur ces questions de démocratie interne ? C’est gramme des élections européennes et la liste des candidats, avec
tout simple, sur le papier, ils n’en ont pas. Comme la grande un comité électoral dont 50 % de gens tirés au sort. C’est sûr que
majorité d’entre eux se sont inscrits d’un clic sur la plateforme ce ne sont pas des modalités classiques où on élit les candidats par
de La France insoumise, ils ne sont pas « adhérents », mais un vote de tous les insoumis. Ces processus sont différents, mais ne
simples « signataires ». Dans une discussion sur les réseaux me paraissent pas moins respectueux de l’ensemble des signataires
sociaux, Manuel Bompard, le directeur des campagnes de de LFI », se défend le responsable LFI.
La France insoumise,
Ninon Gillet, candidéfinit en ces termes
date démissionnaire de
“ La France insoumise n’est pas un parti, il n’y a
la situation : « La
la liste LFI aux euroFrance insoumise n’est pas d’adhésion et pas de cotisations. Donc il est
péennes, n’est pas
pas un parti, il n’y a difcile d’identifer juridiquement les membres ”
tout à fait de cet avis :
pas d’adhésion et pas
« Des personnes que l’on
Manuel Bompard, directeur des campagnes de La France insoumise
de cotisations. Donc il
ne connaissait pas appaest difficile d’identifier
raissent dans la liste des
juridiquement les membres. » Quand des militant·es ont com- candidats aux européennes, sans accord de la part des insoumis·es. »
pris qu’ils et elles n’avaient pas forcément voix au chapitre, Du coup, elle et d’autres militant·es sont en train de s’organiser
que cela soit pour désigner leurs représentant·es aux euro- dans l’espoir de sauver les meubles : « Avec des orateurs nationaux,
péennes ou pour cautionner ou non un rapprochement avec d’anciens candidats aux élections, des militants, nous avons mis en
d’ancien·nes du Parti socialiste, par exemple, certain·es ont ligne, début novembre, notre propre plateforme intitulée “Préservons
envoyé une demande d’« adhésion », par lettre recommandée, l’avenir en commun”, pour ceux qui ont cru en ce programme. Vingtau siège de l’association La France insoumise. Seulement, elle quatre heures après, huit mille personnes nous avaient rejoints. En
est restée sans réponse. « Nous sommes dans un processus de clair, on envoie des bouées de sauvetage à ceux qui veulent partir… »
mise en place des modalités de fonctionnement collectif où tout est
En octobre dernier, Jean-Luc Mélenchon, député de Marseille,
à inventer, nous répond Manuel Bompard. On essaie d’avancer, président de son groupe à l’Assemblée, parlait, à propos de la France
convention après convention, sur les modalités démocratiques du d’« une démocratie malade ». Un mal contagieux, sans doute. U V. R.
parfaitement aux insoumis
i quii ddoivent
i t être
êt soumis
i àM
Manuell
Bompard. C’est inutile de faire remonter des réflexions, cela ne les
intéresse pas, on doit être des petits soldats et accepter les décisions
qui viennent d’en haut », conclut-elle.
22
Causette # 95
Homophobie
UNE “PÉDALE
INTOXIQUÉE
PAR LES
MÉDIAS”
Ce type d’insultes, il en a reçu
à la pelle sur les réseaux sociaux.
En cinq ans de dessins de presse,
Nawak s’était fait à l’idée de
déchaîner la haine homophobe
à l’extrême droite – dont il combat
ouvertement les idées.
Mais cette fois, les coups sont
portés par son propre camp :
celui des insoumis·es.
PROPOS RECUEILLIS PAR VIRGINIE ROELS
CAUSETTE : Dans
la soirée du 17 octobre,
alors que les insoumis sont en pleine
tempête judiciaire, que Jean-Luc
Mélenchon a posté une vidéo
pour commenter les perquisitions,
vous publiez un dessin qui montre
le leader de ce mouvement dans un
théâtre de guignol en train de menacer
un policier…
Il n’y a que les réseaux sociaux
qui me permettent d’être connu. Celui-là a
bien fonctionné, avec plus de quatre mille
partages. C’est là que j’ai commencé à voir
apparaître, sur ma page, des commentaires
que, pour la première fois de ma carrière,
j’ai censurés. Mais aussi des messages privés via ma messagerie Facebook : « Allez
bien vous enculer bandes de vendus… on va
s’occuper de vous aussi, vous inquiétez pas » ;
« Fout ton aspirateur de merde dans le cul
et lâche la FI » ; « Pédale intoxiquée par les
médias » ; « Je quitte ta page, sale facho »…
J’ai eu aussi des centaines de messages
complotistes, homophobes, me traitant
de traître. Avant, ce genre de commentaires venaient du FN, des fillonnistes.
Là, les coups les plus violents sont venus
de militants de gauche, prenant la défense
de La France insoumise. Moi, j’avais cru
aux insoumis, j’avais cru au programme.
Et ce jour-là, pour la première fois, j’ai
censuré des messages venant de gens de
mon propre camp. Je suis ensuite allé
dans un commissariat pour envisager de
porter plainte.
NAWAK :
Par peur ?
Oui, il y a eu des menaces. J’ai
peur, car cela commence par des mots,
mais peut-être qu’un jour cela finira par
des actes, par de la violence physique. Et
comme je ne fais que 1,70 m et que je n’ai
pas envie de me battre… À force d’exploiter
la colère des gens, Jean-Luc Mélenchon a
fait venir à La France insoumise des militants extrêmes. Cette colère, il la flatte, il
l’attise, il la provoque. Même s’il n’a pas
le même programme que le FN, pour moi,
les méthodes sont les mêmes. J’ai même
prévenu mon éditeur que les séances de
dédicaces de ma nouvelle BD pourraient
mal tourner.
NAWAK :
Causette # 95
D’où votre message posté
le 24 octobre en matinée, annonçant
que vous alliez faire une pause
dans le dessin d’actualité ?
C’est ma santé mentale que je
préserve en arrêtant le dessin politique.
Moi, cette tempête de merde, je n’en veux
pas. J’ai décidé d’arrêter à la suite du dernier mail que j’ai reçu. Je me suis rendu
compte que certains militants de FI avec
qui je discute depuis pourtant longtemps
ont changé de discours, ont vrillé complotistes. On retrouve dans leurs propos ces
discours du type : « Les médias mentent »,
« La justice est aux ordres », et tous ceux
qui ne rentrent pas dans ce schéma sont
des traîtres à la cause. Il n’y a plus de
place pour la nuance ni la bienveillance.
Je lève le pied. U
NAWAK :
Nawak est un dessinateur de presse en ligne connu pour
ses dessins d’actualité. Ils ont notamment fleuri sur
la Toile au moment des manifs contre le Mariage pour
tous, en 2014. Résolument engagé contre la discrimination
et du côté de la défense des droits humains, Nawak
considère ses dessins comme « décapants mais jamais
méchants ». Sa deuxième bande dessinée, Le Journal intime
de Siri, vient de paraître aux éditions Tut Tut.
23
LA COPINE DE CAUSETTE
Amal
El Madade
LES PIEDS
DANS LE PLAT
La cuisine est un pilier de la culture marocaine, réservée aux femmes.
À condition qu’elles n’aient pas l’ambition d’en faire un outil
d’émancipation et de transgression… Amal El Madade, chroniqueuse
culinaire sur le Web et à la radio, a franchi la ligne rouge. Depuis
Casablanca, elle invite les Marocaines à s’affranchir des traditions
et suggère aux hommes de porter le tablier.
PAR LAËTITIA GAUDIN – PHOTOS CORENTIN FOHLEN/DIVERGENCE POUR CAUSETTE
Amal El Madade, 34 ans, reçoit dans l’appar-
tement où elle vient de s’installer avec
une colocataire, dans un joli quartier de
Casablanca. Niveau de transgression sur
l’échelle de la société marocaine traditionnelle qui assigne les jeunes femmes
célibataires au domicile de leurs parents :
rouge carmin. Le lieu, nouveau, est pour
l’instant vierge d’une mémoire collective. Déjà, pourtant, le parfum de l’hospitalité : elle a préparé un quatre-quarts.
24
Dans le salon, accroché au mur dans un
caisson de bois, elle a en priorité rangé
ses beaux livres de cuisine. Mais l’essentiel est ailleurs. Dans une boîte à gâteaux
en fer, rouillée, cabossée, pleine d’une
impressionnante collection de photos.
Amal, 10 ans, dépassant d’une tête une
pièce montée. Amal, 8 ans, soufflant sur
les braises du méchoui. Amal, 7 ans, le
nez dans le décolleté des cheikhates, ces
artistes marocaines rétribuées pour animer
Causette # 95
les soirées chez des particuliers. Amal à
tous les âges, les genoux plantés dans
le potager. Déjà gamine, son truc à elle,
c’est la cuisine. Le menton au-dessus des
casseroles. Les doigts dans la semoule. Le
miel aux lèvres.
Papa aux fourneaux
La fillette grandit au rythme des saisons,
dans un petit village à l’est du Maroc.
« Nous avons vécu à la campagne, entourés
LA COPINE DE CAUSETTE
d’animaux domestiques, de poules, de lièvres.
On mangeait ce que l’on récoltait ou ce que
l’on achetait auprès des agriculteurs », se
souvient-elle. Dans la famille d’Amal,
contrairement à la plupart des foyers
marocains, c’est le père, un universitaire
érudit, qui lui transmet le goût de la cuisine. « J’adorais l’observer. Il accommodait les
carottes selon l’humeur du jour et ses influences
du moment : snackées, moulinées, mijotées,
confites, sucrées. Le couteau à la main, il me
racontait son travail. J’étais friande de ces
moments ensemble. » Pour sa mère, issue
d’un milieu plus modeste, la cuisine n’est
pas une option pour son enfant. « Pour elle,
c’était une activité réservée aux domestiques »,
explique Amal. Par revanche sociale, elle
voulait le meilleur pour sa fille. Et dans sa
tête, la réussite ne pouvait passer par ça.
Parce que, au Maroc, les femmes cuisinent
oui, mais derrière leurs fourneaux. Plus
rarement à la tête de grands restaurants.
Causette # 95
“ J’adorais observer
[mon père]. Il accommodait
les carottes selon l’humeur
du jour et ses infuences
du moment. Le couteau
à la main, il me racontait
son travail ”
25
LA COPINE DE CAUSETTE
Amal a 14 ans. Ses parents décident
de rejoindre Rabat, la capitale, pour lui
permettre d’intégrer un « bon collège ».
« Le choc culturel ! J’étais une fille de la campagne débarquée à la ville. » Son temps libre,
elle le passe derrière le plan de travail
pour confectionner des pâtisseries. Elle
se rêve aux commandes d’une brigade,
ceinte dans un tablier blanc brodé de ses
initiales. Elle n’a pas le temps de confier
son projet aux oreilles de son père. « Il est
mort l’année de mes 18 ans. C’est mon plus
gros chagrin… » Avec lui, elle enterre son
enfance et l’avenir qu’elle s’était dessiné.
« Mon père, c’est sûr, m’aurait encouragée
dans cette voie. Il aurait compris… », affirmet-elle. L’adolescente oublie les fonds de
casseroles. Ce sera donc une prestigieuse
école américaine de commerce à Rabat,
« pour faire plaisir à maman ». Du marketing et de la com. Un anglais parfait pour,
plus tard, travailler comme assistante
marketing du directeur de la Caisse de
dépôt et de gestion du Maroc. Un poste
à forte responsabilité. Au micro, le jour
de la remise du diplôme, la jeune femme
interrompt la cérémonie. « J’ai dit devant
toute l’assemblée : “Ce diplôme n’est pas
le mien. C’est celui de ma mère. Je souhaite que vous le lui remettiez.” » Itto,
émue, a quitté la cérémonie avec « son »
Bachelor ; Amal l’a suivie, le cœur lourd,
les mains vides. Aujourd’hui, Itto formule
des regrets : « Amal a toujours été une artiste.
Elle cuisinait, elle peignait, mais comme toutes
les mamans, j’avais peur de la jeter dans la
précarité. J’étais conservatrice. Pour moi, un
bon diplôme, c’était la sécurité. J’ai eu tort.
Je lui ai fait perdre du temps… »
De plongeuse à cheffe
Amal a presque 30 ans. Après avoir turbiner
quelques années entravée dans son tailleur
et chemise blanche, en déséquilibre sur ses
escarpins à talons hauts, elle craque. Un
midi, au centre culturel russe de la capitale,
où elle déjeune, la moutarde lui monte au
nez. Pétage de plombs en direct devant
son assiette de blinis ! « J’ai demandé au
chef du restaurant s’il y avait une place pour
moi en cuisine. Il m’a regardée. Il m’avait vue
arriver avec un chauffeur. Il m’a lancé : “Oui,
mais à la plonge.” J’ai dit : “Je prends.” »
Elle plaque son boulot avec chauffeur
et démarre. Elle accède au métier par la
26
“ Au Maroc, la cuisine n’est transmise qu’aux flles.
Moi, je m’adresse autant aux femmes qu’aux hommes.
Ça déplaît ! Vous vous rendez compte, je mets en péril
l’équilibre de la société ”
petite porte. De resto en resto, elle sera
plongeuse, commis, puis cheffe. « L’ascension est rapide, sans obstacle véritable. J’étais
déterminée et je bossais comme une dingue. »
En 2014, elle crée son entreprise de service
traiteur à Rabat.
En 2016, Amal cède à la pression familiale et sociétale et finit par accepter de
se marier. Elle insiste pour en parler. « Au
petit déj, régulièrement, j’entendais ma mère
dire, en parlant d’une telle ou d’une autre :
“Ce n’est pas une fille bien, mais, elle, au
moins, elle est mariée…” Même si tu es féministe jusqu’au bout des ongles, c’est quelque
chose qui t’atteint au bout d’un moment.
J’étais la déception. Celle qui avait fait des
études, mais n’avait pas vraiment de carrière
ni de mari. » Elle se résout à épouser l’un
de ses meilleurs amis. « Mon entourage
insistait : “Amal, pourquoi refuses-tu un
mec aussi sympa ? Il t’aime tellement…”
Je me suis dit, c’est peut-être le moment de
lâcher prise. J’épouse alors cet homme que
je respecte énormément. C’est un féministe.
Une tronche. Le premier à militer devant le
Parlement pour le droit à l’avortement. »
Quinze jours pour se marier, neuf mois
pour divorcer un an plus tard. « C’était un
mec en carton. L’archétype du Marocain qui
veut le changement, milite, mais n’a aucun
respect pour les femmes dans la sphère privée.
Il me voulait à son service. »
Entre-temps, Amal s’est installée à
Casablanca. Elle a laissé son entreprise de
traiteur pour vivre dans cette ville qu’elle
sait ouverte aux initiatives. L’envie de faire
autre chose la démange. Elle se rapproche
de JawJab, un incubateur marocain de
talents sur le Web. Son idée : dépoussiérer la cuisine marocaine engluée dans ses
traditions, redonner aux jeunes le goût de
cuisiner et lutter contre la malbouffe : « Je
n’en pouvais plus de voir mes amis se nourrir
Causette # 95
le soir, après le travail, de chawarmas [sandwichs libanais, ndlr] achetés dans la rue. Je
voulais réunir les gens autour d’un bon plat. »
En 2017, Amal se lance devant la caméra.
Les premières vidéos sont timides. Mais
Nabil Ayouch, célèbre réalisateur du film
Much Loved et créateur du studio JawJab,
la repère. Il a un coup de cœur pour la
jeune femme. Ensemble, ils vont professionnaliser et tailler les vidéos au cordeau. « Amal m’a été présentée il y a deux
ans. Elle est arrivée avec plein d’idées, une
passion pour la cuisine et une envie d’en
parler différemment. Nous avons travaillé
son personnage, avec une volonté partagée
de bousculer les codes. Sa fraîcheur, son
humour, sa spontanéité ont immédiatement
séduit le public », rapporte le réalisateur
franco-marocain.
Une bonne dose d’autodérision
Le personnage gouailleur, déluré, looké,
maquillé, un peu foutraque, bien dans
ses baskets, fait sauter les verrous de la
cuisine chérifienne. Devant la poêle à
paella posée sur le plan de travail, Amal
s’amuse à singer la crevette tropicale tigrée
ou la danseuse de flamenco habitée par
le sentiment contrarié. « Elle a un féroce
sens de l’autodérision, confie son amie
journaliste Ayla Amret. Elle n’a aucune
gène à assumer qui elle est, ce qu’elle fait
et ce qu’elle dit. Elle maîtrise les codes de la
tradition et de la modernité. Elle voyage de
l’une à l’autre. Ça lui permet d’être accessible
au grand public. »
À l’écran, Amal partage ses conseils
dans un langage populaire, jamais vulgaire,
toujours bienveillant. Une recette, trente
minutes montre en main, boulettes kefta
comprises, c’est la promesse de Tyab el Qalb
(« La Cuisine du cœur »). La sauce a pris
très vite, mais le couscous de cinq heures y
LA COPINE DE CAUSETTE
a laissé des plumes. Les plus attachées aux
traditions ont crié au blasphème. Sur les
réseaux sociaux, certaines ont dégommé,
façon ball-trap, la profane. Des insultes.
Des volées de noms d’oiseaux empruntées au vocabulaire de la misogynie. « Au
Maroc, la cuisine appartient aux femmes.
Aux mères en particulier. Et quand elle est
transmise, elle n’est transmise qu’aux filles.
Moi, je m’adresse autant aux femmes qu’aux
hommes. Ça déplaît ! Vous vous rendez compte,
je mets en péril l’équilibre de la société ! Si les
recettes ne sont pas exécutées dans les règles
de l’art, et par les gardiennes du temple ellesmêmes, elles montrent les dents ! Dans ce
pays, parfois, le premier ennemi des femmes,
ce sont les femmes… », ironise Amal. Cela
n’empêchera pas 2M, la deuxième chaîne
de télévision généraliste semi-publique
marocaine, de racheter le concept pour
son site 2M.ma et son application My2M.
« C’était ma victoire. Et un message pour ma
famille : “Vous avez eu tort de me marier.”
Enfin, j’étais heureuse ! »
Liberté de ton
Depuis septembre, les auditeurs de Radio
2M, la station d’infotainment, retrouvent
Amal, à 9 h 30, dans une chronique quotidienne nommée Hashtab (« Qu’est-ce
qu’on cuisine ? »). Une capsule également
filmée, diffusée sur le créneau horaire le
plus écouté pour décortiquer, en moins de
trois minutes, un plat ou un produit. « La
directrice de la radio m’a dit : “Amal, éclatetoi. Parle comme tu l’entends pour faire
passer tes messages.” » Youssef Ksiyer,
animateur de la matinale, dit de sa collègue
et amie : « Elle fait partie de ces jeunes qui
vivent leur rêve et refusent de courber l’échine
devant les conventions sociales. » Le langage
de la chroniqueuse, cru, est celui d’une
blédarde qui a débarqué à la ville. « Ce
dialecte, on en rigole. Mais personne ne l’a
jamais utilisé pour parler de choses sérieuses
et s’adresser au plus grand nombre. Je ne
joue pas vraiment la comédie. Je suis cette
fille, mais aussi la nana raffinée des dîners
en ville ! » Amal est le fruit de son histoire
et de ses convictions.
Si sa cuisine s’adresse aux deux genres,
ses messages sont destinés aux femmes.
« À la télé, on n’a pas eu de modèles auxquels
s’identifier, de femmes qui osent dire : “J’ai
commencé de rien, je me suis battue,
regarde où je suis aujourd’hui.” C’est ce
que j’essaie de faire. C’est vrai, dans la rue,
c’est difficile. Au niveau des lois pour l’égalité,
c’est difficile. L’avortement, tous ces sujets
fondamentaux, ça reste très compliqué au
Maroc. Mais je souhaite déjà aux femmes de
mon pays du courage et plus de liberté. Au
moins dans leur tête. » La sienne de tête
foisonne de projets. Une émission sur le
Net pour transmettre le goût des choses
aux gamins. Une autre, avec une mamie
cordon-bleu, superstar de YouTube, « pour
réconcilier les générations ». La cuisine pour
cimenter les brèches, c’est son souhait. U
Causette # 95
1984
2007
Naissance
à l’est du Maroc
Diplômée d’une grande
école de commerce
2012
Démissionne de son poste
dans le marketing pour rejoindre
le domaine de la cuisine
2016
Divorce
2018
Émission quotidienne
à Radio 2M
27
© MANUEL BRAUN POUR CAUSETTE
En couverture
CHARGE MENTALE
LES DARONS
MONTENT AU FRONT
DOSSIER RÉALISÉ PAR AURÉLIA BLANC ET ÉRIC LA BLANCHE
Il suffit parfois de peu de chose pour faire palpiter les
machos. Mi-octobre, le célèbre présentateur britannique Piers Morgan a failli s’étouffer en découvrant
une photo de l’acteur Daniel Craig, alias James Bond,
en train de – accrochez-vous bien – se balader avec sa
fille dans un porte-bébé. « Oh 007… pas toi aussi ?!!! »
s’est-il exclamé sur Twitter, publiant le fameux cliché
avec le hashtag #EmasculatedBond (« Bond émasculé »). Ce à quoi des centaines de pères, célèbres ou
inconnus, ont riposté, en s’affichant fièrement sur les
réseaux sociaux en portant leurs enfants de la même
façon, et invitant ce bon vieux Piers Morgan à aller
se faire voir. Lequel, pour avoir le dernier mot, leur
a répondu que, de toute façon, « Internet tout entier
[était] secrètement d’accord avec [lui] ». Nananère !
L’anecdote a peut-être de quoi faire sourire (ou
pleurer, c’est selon), mais elle montre à quel point
la figure des « nouveaux pères », comme on les
appelle depuis quarante ans, en défrise encore plus
d’un. Remarquez, on comprend ces rétrogrades : en
remettant en question le modèle du pater familias
d’antan, en investissant un terrain toujours perçu
comme « féminin », les darons nouvelle génération
donnent à voir une autre image de la virilité et des
rapports hommes-femmes. Alors que la parentalité
reste marquée par les inégalités entre les sexes (seuls
4 % des congés parentaux sont pris par les pères,
qui consacrent en moyenne 44 minutes par jour aux
activités parentales, contre 1 h 33 pour les mères),
certains se mobilisent pour obtenir un congé paternité digne de ce nom, d’autres militent pour que les
« espaces nurserie » soient mixtes, ou battent en
brèche les stéréotypes sur les pères… Qu’est-ce qui
les a conduits à rebattre ainsi les cartes ? Comment
la paternité peut-elle devenir un champ de bataille
pour l’égalité ? Causette a voulu donner la parole à
ces hommes qui font trembler le patriarcat à coups
de couches et de petits pots. U A. B.
En couverture
L’APÔTRE
DU CONGÉ PATER
Frédéric Amiel a 34 ans. Chercheur parisien, il a deux enfants de 8 mois.
Membre du collectif Congé ParentÉgalité, il milite pour que les
pères s’arrêtent obligatoirement, et aussi longtemps que les mères.
les courses, le rangement… Le fait de passer cinq mois à la
s’est posée, c’était d’abord parce que je voulais passer du maison, ensemble, m’a en partie amené à changer.
temps avec mes enfants. J’y pensais en termes de paternité
Quand j’ai annoncé à mes employeurs que je voulais
et non d’égalité. Avec ma compagne, on était assez d’accord m’arrêter un peu longuement parce que j’allais avoir des
sur le fait qu’on n’était pas obligés de reproduire les schémas enfants, ils m’ont répondu : “Bien sûr, ça arrive souvent que
traditionnels. Malgré ça, on s’est rendu compte que, malheu- les gens prennent quatre ou cinq semaines.” Et lorsque je leur
reusement, je ne pourrais pas m’arrêter aussi longtemps que ai dit : “Moi je veux prendre quatre ou cinq mois”, ils ont super
nous le souhaitions, car j’ai un salaire plus important que le bien réagi, mais j’ai senti un petit moment de flottement. Je
sien et que le congé parental est très peu indemnisé. Mais, à crois qu’il faut qu’on multiplie ces moments de flottement,
l’échographie des trois mois, on a appris qu’on attendait des qu’on fasse en sorte qu’il y ait de plus en plus de pères qui
jumeaux : entre la sortie de l’examen et l’arrivée à la maison, disent : “Je vais m’arrêter cinq mois.” Petit à petit, ça peut
on avait décidé que, quoi qu’il arrive, on le ferait ! À partir amener un changement de perception dans le monde du
de là, on a commencé à réfléchir à l’organisation qu’on allait travail. C’est pour ça qu’avec le collectif Congé ParentÉgalité,
pouvoir mettre en place.
on mène depuis cette année
Le fait d’être tous les deux à la
une campagne de sensibilimaison pendant cinq mois nous “ Le fait de passer cinq mois ensemble sation, accompagnée d’une
a permis de nous caler davantage a changé la conduite de la maison
pétition “N’enterrez pas
sur le rythme des enfants, de
le congé paternité”, sur la
récupérer des nuits difficiles. et des tâches ménagères ”
nécessité de l’aligner sur
Mais ça a aussi changé plein de
le congé maternité et de le
choses pour moi, sur ma perception de la maternité, de l’édu- rendre obligatoire. Mais en attendant un changement de loi,
cation… J’étais déjà convaincu que la capacité à s’occuper des on souhaite rassembler de l’argent et créer une structure,
enfants n’était pas plus naturelle chez les femmes que chez associative ou privée, qui pourrait compenser la perte de
les hommes. Mais cette expérience m’a permis de comprendre salaire de certains hommes pendant cette période.
d’où venait cette idée reçue, quel était le processus social
On sait que l’allongement du congé paternité, c’est un
qui avait conduit à cette situation. Et puis, ce qui a changé combat de longue haleine. Notamment pour des questions
aussi, c’est la conduite de la maison et des tâches ménagères. financières et culturelles. Sur le volet de l’égalité profesJ’étais conscient – et ma compagne me le rappelait – que sionnelle, cela mettra fin à la distinction entre les hommes
malgré les discours, j’avais encore du retard sur cette répar- et les femmes quant au “risque maternité” identifié par les
tition, qu’elle avait toujours un temps d’avance sur moi. Par employeurs lors de l’embauche. Et ça va également obliger
exemple, quand j’entrevoyais la possibilité d’une pause – en les pères à se confronter à la sphère domestique, à susciter
rentrant du travail, à la fin du repas –, je m’asseyais sur le une réflexion sur leur rapport à l’éducation, mais aussi à la
canapé et je prenais une pause sans me demander s’il y avait gestion des tâches ménagères. C’est important pour faire
d’abord des tâches à faire. Quand on a deux enfants, on ne évoluer les mentalités et, à terme, faire avancer la culture
peut pas se permettre de laisser traîner le linge, la vaisselle, de l’égalité. » U A. B.
30
Causette # 95
© SERGE PICARD POUR CAUSETTE
« Au départ, quand la question de prendre un congé parental
En couverture
L’ENVOYÉ SPÉCIAL
DES PAPAS
© SERGE PICARD POUR CAUSETTE - AU CENTQUATRE-PARIS
Hugo Gaspard, 46 ans, a trois enfants. Journaliste
à Montpellier (Hérault), il a lancé le magazine Daron,
pour que les pères soient enfn représentés dans la presse.
« Quand j’ai commencé à réfléchir à Daron, il y a deux ans, je de montrer qu’être papa ce n’est pas seulement s’amuser
venais d’accepter un poste de directeur opérationnel dans avec les enfants et les emmener au foot le samedi, il faut
une start-up. J’arrivais à un tournant de ma vie, j’étais en aussi mettre les mains dans le cambouis… ou plutôt, dans
quête de sens dans mon travail. Et puis ma femme était les couches !
enceinte, on allait avoir un bébé, une petite fille. C’était
En avançant dans le projet, je me suis rendu compte
quelque chose de nouveau pour moi qui viens d’une famille que ce qui était au départ une démarche personnelle était
où il n’y a quasiment que des garçons. C’était un moment aussi un levier d’égalité. À notre niveau, on essaie de lutter
où je me posais pas mal de questions.
contre les stéréotypes, on prend la parole sur des sujets de
J’ai commencé à regarder la presse parentale – ce que je société (l’allongement du congé paternité, par exemple).
n’avais jamais fait avant. Et là, je suis tombé des nues ! J’ai On a la possibilité de s’adresser aux pères et de leur dire :
réalisé qu’il n’y avait pas de place pour les pères, ou très “Oh ! les mecs, regardez, il y a d’autres discours possibles sur la
peu. C’était une page dans le
paternité.” Dans Daron, on s’emmagazine Parents – où, en gros,
pare des questions de santé, par
le père est soit fantastique, soit “ Pourquoi est-ce que les sujets
exemple. Pourquoi est-ce que ces
un tocard. Les questions d’édu- de santé devraient être réservés
sujets devraient être réservés
cation sont évoquées, mais sur
aux magazines féminins ? Les
aux magazines féminins ? ”
un mode tronqué et partiel, sans
pères qui s’investissent dans
la vision des pères. Et puis, de
l’éducation de leurs enfants sont
l’autre côté, il y a la presse masculine… où tu n’es pas père. aussi confrontés à ces questions. Et puis, pourquoi est-ce
Tu es censé vouloir une belle caisse, de belles fringues et qu’on cantonnerait les mères à ce rôle ? Pour moi, la place
une super montre. Les sujets liés à la paternité – mais aussi du père, c’est aussi d’aller dans le sens d’une société plus
à la santé ou à l’éducation – sont tout simplement absents. égalitaire. Et quand on fait un sujet sur les perturbateurs
Je ne me reconnaissais ni dans l’un ni dans l’autre. Et sur- endocriniens ou sur “comment parler du clitoris à sa fille”
tout, je me suis dit : “Mais pourquoi les pères sont aussi mal dans un magazine masculin, je crois qu’on y participe.
représentés ? Pourquoi ce que je vois me semble si différent de
Pour l’instant, on a sorti trois numéros. Le quatrième
ma réalité et de celle de mes potes ?”
paraîtra le 12 décembre. À partir de mars, on publiera quatre
Avec Daron, j’avais envie de traiter des sujets qui m’inté- numéros thématiques et un hors-série par an. On prévoit
ressent et qui, sans doute, intéressent d’autres hommes. aussi de développer notre site daronmagazine.com, avec
Par exemple, comment réagir quand un enfant fait pipi une newsletter, des pastilles vidéo, un podcast, une veille
au lit ou a des terreurs nocturnes ? Le fait d’avoir un côté sur l’actualité… On est encore au tout début de l’aventure,
pop et décalé permet d’aborder les choses de manière mais l’ADN est là : nous faisons un magazine de presse
décomplexée, avec humour. Mais c’est aussi une façon parental, mais masculin. » U A. B.
Causette # 95
33
En couverture
L’INDIGNÉ
DES TABLES
À LANGER
Donte Palmer, 31 ans, en avait marre
que ce soit la galère pour changer
son bébé dans les toilettes
des hommes. Ce professeur à Saint
Augustine, en Floride (États-Unis),
père de trois enfants, a donc créé
le hashtag #SquatForChange.
langer dans les toilettes des hommes, c’est comme si on n’existait
pas ? Regardez comme mon fils est à l’aise ! C’est clairement parce
qu’on fait ça souvent. C’est la routine pour lui. Réglons ce problème.”
C’est avec ce message, que j’ai posté sur les réseaux sociaux le
23 septembre, que l’aventure a commencé.
Je déjeunais en famille dans un restaurant de Saint Augustine mes enfants, de prendre soin d’eux et de changer leurs couches.
et, comme à mon habitude, je suis allé changer mon fils de 1 an Je suis comme ça grâce à mon père, que j’ai toujours vu particiaux toilettes. Faute de tables à langer dans celles des hommes per aux tâches ménagères. Je me rappelle de lui s’occupant de
[leur installation dans tous les bâtiments publics – accessibles aux ma plus jeune sœur et lui disant qu’il l’aimait. Il a vraiment été
femmes comme aux hommes – est pourtant inscrite dans la législation un exemple pour moi. Maintenant que j’ai une famille, je fais
fédérale depuis 2016, ndlr], j’ai dû une fois de plus m’accroupir pareil avec mes enfants, je leur montre que grandir – relax ! –,
[to squat, en anglais] et le changer sur
ce n’est pas correspondre à un rôle
mes genoux. Mon fils aîné, qui vient
genré et s’enfermer dans une boîte.
souvent m’aider puisque nous savons “ Partagé par beaucoup
Avec mes fils, on se met à la cuisine,
qu’il n’y a quasiment jamais d’installa- de pères de famille, le message
ils préparent à manger avec leur mère,
tion adaptée, a pris quelques photos.
avec moi, ils nettoient leur chambre.
a vite fait le tour du monde ”
Ça le faisait rire de me voir dans cette
On ne leur dit pas que c’est le travail
position. Ma femme les a regardées,
de maman ou de papa, mais que c’est
s’est indignée, et j’ai décidé de les mettre en ligne.
le leur. Et ça les rend meilleurs. Surtout, je les écoute et je leur
Le message, partagé par beaucoup de pères de famille, a parle et ça m’apprend à être meilleur moi aussi, comme homme
rapidement fait le tour du monde. Et nombre d’entre eux ont et comme père. J’ai été très honoré de recevoir des messages
posté des photos d’eux dans la même position. C’est là que d’Australie, du Japon, de France, à propos de #SquatForChange,
j’ai créé le hashtag #SquatForChange en ajoutant : “Nous nous qui me disent que je suis un papa qui fait changer les choses
accroupirons jusqu’à ce que cela change !” Pour moi, c’est une – waouh ! –, c’est génial. Mais en fait, je suis juste un père
question d’égalité ! Je trouve ça intéressant de m’occuper de attentif et conscient des choses… » U É. L. B.
34
Causette # 95
© JENSEN HANDE POUR CAUSETTE
« “C’est un message sérieux ! Pourquoi ne pas avoir de tables à
LE DADDY
DÉGENRÉ
Le Canadien Mike Reynolds, 39 ans,
est le papa (féministe) de deux flles.
Chargé de communication à Ottawa, il a
créé le site Everyday Girl Dad, pour faire
évoluer les représentations sur la paternité.
© TONY FOUHSE POUR CAUSETTE
« Je me définis comme un père féministe. Cela signifie que j’essaie
d’en apprendre chaque jour un peu plus sur ce que vivent les
autres (les femmes ou les personnes non binaires notamment)
et sur la manière de soutenir mes filles face aux changements
que leur corps peut subir, par exemple. J’aborde aussi la question de la masculinité et de la paternité avec d’autres hommes,
je collecte des fonds pour des organisations qui aident les victimes de violences domestiques ou qui font des dons de produits
menstruels. Et je crois que c’est aussi mon rôle de parler de ces
sujets avec les hommes qui m’entourent.
J’ai créé la ligne de tee-shirts Everyday Girl Dad parce que je ne
supportais plus de voir circuler tous ces messages pourris sur la
paternité, sans qu’aucun homme les remette en question. Vous
savez, les messages du type “Les 10 règles pour sortir avec ma
fille” ou “Dads against daughters dating” [“Les pères opposés aux
rendez-vous galants de leurs filles”, ndlr], qui laissent entendre que
les filles sont la propriété de leur père. Ces discours reviennent cette mentalité protectrice que nous sommes beaucoup à avoir,
à traiter les jeunes femmes et les jeunes hommes comme s’ils mais soient davantage vécues comme un partenariat. Comme
étaient indignes de confiance et de respect. Et c’est extrême- une relation où elles peuvent partager leurs préoccupations
ment préjudiciable pour eux, qui sont justement en train de avec nous, et nous les nôtres.
construire leur vision de la masculinité.
Contrairement aux idées reçues, être le père d’une fille ne se
Everyday Girl Dad est à la fois une ligne de vêtements féministes résume pas à jouer à se mettre du vernis, du rouge à lèvres ou à
[ses tee-shirts affichent des slogans tels
essayer de nouvelles coiffures – même
que “Je cours comme une fille”, “Dads “ J’aimerais que les relations
si je n’ai absolument rien contre ça.
for daughters dating… and other choices
Personnellement, j’aime que mes
they make for themselves” 1 ou “Not my entre les papas et leurs flles ne
filles me fassent les ongles. Mais il est
body, not my choice” 2] et un média, soient plus envisagées à travers
beaucoup plus probable qu’on passe
mais aussi le fruit des conversadu temps ensemble à travailler sur un
une mentalité protectrice, mais
tions que je peux avoir avec les gens.
projet de science ou à dessiner des
Parfois, ça prend la forme d’un tweet, plus comme un partenariat ”
images d’Hermione Granger ou de
parfois celle d’un vêtement. Toutes
Raven [personnages de Harry Potter et
les informations que je partage ont le même objectif : explorer du dessin animé Teen Titans Go]. Les pères peuvent aussi discuet, je l’espère, changer les représentations sur la masculinité ter d’école, de règles, de copains ou de copines avec leurs filles.
et sur ce que signifie être le père d’une fille. Par exemple, j’ai Ils ne devraient pas se sentir mal à l’aise d’aborder ces sujets. Et
remarqué que, souvent, les expériences que vivent les filles et les s’ils le sont, alors ils doivent apprendre à ne plus l’être. » U A. B.
femmes ne deviennent importantes aux yeux des hommes que 1. « Pères favorables aux rendez-vous galants de leurs filles… et à tous les choix
lorsque ceux-ci deviennent pères. J’aimerais que les relations qu’elles font pour elles-mêmes. »
entre les papas et les filles ne soient plus envisagées à travers 2. « Pas mon corps, pas mon choix. »
Causette # 95
35
En couverture
LE MILITANT
DU “PÈRECREDI”
Pour que cessent les inégalités professionnelles, les entreprises doivent changer
leur façon de gérer les hommes, affrme Antoine de Gabrielli, 59 ans. Ce patron parisien,
père de six enfants, a créé le réseau Happy Men Share More et Mercredi-c-papa.
Happy Men Share More sert à faire comprendre aux hommes
mec qui réussit au travail, il faut sacrifier sa vie perso. Un qu’il faut en finir avec cette idée qu’un homme, ça doit bosser,
jour, j’ai réalisé que quelque chose n’allait pas dans mon rentrer tard le soir et s’engueuler avec sa femme à cause de
mode de vie et dans celui des couples autour de moi. Je suis ça. Je connais une société où les dirigeants avaient réuni leur
une sorte de repenti [rires]. Ce qui m’a frappé, c’est que les réseau féminin pour leur demander ce qu’ils pouvaient faire
hommes autour de moi pensent qu’ils n’ont pas le choix, de plus pour elles : une femme s’était levée et avait dit : “Pour
que “c’est comme ça la vie”. Pas parce qu’ils sont sexistes, nous, rien, mais pour nos maris, beaucoup !” Notre modèle est la
mais juste parce qu’ils sont enfermés dans un système néo- cause d’un incroyable gâchis de talents : de femmes qui arrêtent
libéral magnifiquement construit pour aliéner leur vie pri- de travailler ou qui optent pour des jobs moins engageants,
vée. Les boîtes qui traitent les questions d’égalité préfèrent mais aussi d’hommes démotivés, stressés, usés, carbonisés.
se concentrer sur l’empowerment des femmes. C’est très Ce que j’affirme aux entreprises, c’est que si vous gâchez
bien, mais c’est à cause de ça que
massivement les talents, vous
l’égalité n’avance pas : ça ne sert
gérez mal votre boîte, donc vous
“ Il faut en fnir avec cete idée
souvent qu’à arrondir les angles
êtes un mauvais patron, point.
qu’un homme, ça doit bosser,
sans résoudre le problème.
L’autre idée fausse, c’est que
Tant qu’on ne changera pas rentrer tard le soir et s’engueuler
ce serait aux femmes et à elles
la façon de gérer les mecs, ça
seules de changer pour résoudre
ne bougera pas ; tant que les avec sa femme à cause de ça ”
les problèmes d’inégalité profesdirigeant·es considéreront qu’un
sionnelle. En creux, cela signifie
homme engagé dans son travail ne prend pas son mercredi, qu’on considère qu’elles sont responsables des inégalités
on peut faire tout ce qu’on veut, les femmes qui prennent qu’elles subissent, c’est faux ! Il faut modifier notre manière
leurs mercredis seront majoritairement sacrifiées. Demandez de gérer et partager le temps dans la vie professionnelle :
à un cadre sup ce qui se passe si son collaborateur préféré déplacements et mobilités, organisation de séminaires, heures
lui annonce qu’il va désormais prendre ses mercredis ! de réunions tardives, ponctualité aux réunions ou temps
Le modèle du “bon” collaborateur, c’est une personne à sociaux, par exemple, désavantagent presque toujours les
la disponibilité en temps et à la mobilité géographique femmes. Car ça ne sert à rien de changer de regard si c’est
maximales : statistiquement, à 90 % il s’agira d’un homme la structure et la mécanique du système qui bloquent en
dont la femme assure l’intendance !
enfermant les hommes et en excluant les femmes. » U É. L. B.
36
Causette # 95
© SERGE PICARD POUR CAUSETTE
« Mon objectif, c’est de lutter contre l’idée que, pour être un
En couverture
LE ROI
DU PAF
Une femme qui bosse et un homme père au foyer (PAF),
pour Benjamin Buhot, 42 ans et deux enfants,
ce modèle fonctionne. Depuis onze ans, à Andé (Eure),
il partage son expérience sur le blog Till The Cat.
mère m’a rapidement appris à me débrouiller et
me renseigner sur les forums de grossesse. J’ai mon père – malheureusement décédé avant que
pris le nom de mon chat. Puis, comme je voulais je sois papa – n’a jamais été dans les stéréotypes
raconter mon expérience, j’ai ouvert un blog. Ça a de genre. Il n’y avait pas de sexisme de son côté.
commencé comme ça, il y a onze ans. Père au foyer Être père au foyer n’a jamais entamé mon rap[PAF, ndlr], c’est un choix de vie que nous avons fait port à la virilité et ma femme ne m’a jamais dit
conjointement, mon épouse et moi : c’est elle qui “va bosser feignasse !” [rires]. Je suis féministe
travaillerait. Avec une clause : si ça ne convenait par la force des choses, surtout en tant que père
plus ni à l’un ni à l’autre, on changerait de modèle. de deux filles, même s’il m’est arrivé de me faire
Quand j’ai commencé, j’étais considéré comme rejeter par certaines [rires].
un pionnier, mais plus maintenant. Tant mieux !
J’ai vite eu conscience de faire changer les choses,
Mes deux filles ont aujourd’hui 11 et 13 ans. Bien et peut-être même le monde, oui ! J’ai la sensation
sûr, à l’époque, je n’étais pas le seul PAF, mais que mon choix fait réfléchir les autres, notamment
comme j’avais un blog,
les hommes, qui me posent
j’étais un peu plus visible
plein de questions. Quant
que les autres. Je dépen- “ Mon choix fait réféchir
aux femmes, c’est impordais financièrement de les autres, notamment
tant de leur montrer qu’il
mon épouse, mais, de fil les hommes, qui me posent
y a des hommes qui s’enen aiguille, j’ai repris une
gagent dans cette voie-là.
activité professionnelle plein de questions ”
Afin qu’elles aussi puissent
via le blog et l’écriture de
se dire que c’est un modèle
livres* sur mon expérience. J’ai aussi développé possible. La première chose à faire pour que ça
d’autres compétences : je donne des conseils déco, change, c’est observer, dialoguer, témoigner et,
bricolage, recyclage, cuisine. Financièrement, je ne surtout, préparer ses enfants à aborder un monde
suis donc plus uniquement père au foyer.
difficile. Je rêve d’un futur dans lequel les filles
J’ai expliqué très vite à mes filles que la situa- n’auraient pas à se battre pour avoir 20 % de salaire
tion était un peu originale par rapport aux autres en plus et ne se sentiraient pas menacées dans la
familles. Mais pour elles, c’était naturel que papa rue. C’est ça mon idéal. » U É. L. B.
vienne les chercher, leur prépare à manger ou leur * Les Recettes drôles et savoureuses de Papa et Le Journal de moi…
fasse faire les devoirs. Mon éducation a joué : ma Papa. Éd. Larousse.
© SERGE PICARD POUR CAUSETTE
« Au départ, j’avais besoin d’un pseudo pour aller
Causette # 95
39
En couverture
LE
YOUTUBEUR
DE LA GAY
PATERNITÉ
Avec sa chaîne YouTube Chez papa papou, depuis Reims (Marne), Émil, 30 ans,
père d’un petit Arsène de 2 ans, aborde les parentalités LGBT. Il a aussi produit le Tour
de France des familles, des vidéos où il donne la parole à ces parents et leurs enfants.
s’amuser à habiller une poupée… Bref, quel que soit son genre,
parents d’un petit Arsène. On trouvait qu’il y avait très peu de on peut prétendre à tous les jouets, toutes les activités, tous
médias-ressources sur l’homoparentalité en France. C’est pour les vêtements et surtout à tous les rêves d’enfant.
ça qu’on a décidé de lancer notre chaîne YouTube. Une sorte
Ce qui peut faire du mal aux petits issus de familles homode mix entre les magazines Parents et Têtu, en vidéo ! En nous parentales, c’est le regard des autres. La méconnaissance,
appuyant sur notre expérience, nous parlons de la gestation la bêtise, les préjugés… C’est pourquoi il faut être visible,
pour autrui éthique, telle qu’elle fonctionne depuis des décen- se montrer en famille, et ce dès la rencontre de nouvelles
nies aux États-Unis. C’est très important de faire preuve de personnes. Pour éviter les questions d’autres parents, les
pédagogie sur ce sujet trop souvent
non-dits, les ambiguïtés. Dès le
caricaturé en France. On souhaitait
début d’une activité, par exemple.
reprendre une parole confisquée “ C’était important à nos yeux
Nous avons toujours fonctionné
et instrumentalisée depuis 2013
ainsi, à trois, aussi bien quand nous
de casser les préjugés, en
par les opposants au mariage pour
sommes allés aux ateliers de massage pour bébé, que maintenant
tous. C’était important à nos yeux montrant simplement la réalité
aux bébés nageurs, et demain à
de casser les préjugés en douceur, de notre famille homoparentale ”
en montrant simplement la réalité
l’école. Ainsi nous disons : “Voilà,
de notre famille homoparentale.
c’est notre famille et nous l’assumons
Oui, notre fils a deux papas. Deux papas qui sont amoureux. parfaitement.” C’est ainsi qui nous donnerons les clés à notre
Et il n’a pas de maman. Mais que ceux qui critiquent l’absence fils pour se construire et être fier de sa famille, et savoir
d’une maman, une personne douce qui lit des histoires, donne répondre et se défendre, le cas échéant.
le bain, fait les câlins et change les couches – ça fait beaucoup
Pour changer le monde, il faut sensibiliser les enfants, le
de stéréotypes d’un coup [rires] – se rassurent : nous avons plus tôt possible, au respect de toutes les différences et à la
toutes ces cordes à nos arcs !
tolérance. Ainsi, ces potentiels futurs parents pourront demain,
À la maison, tout est très fluide. Les prétendus rôles paternels à leur tour, transmettre instinctivement des valeurs plus safe.
et maternels se répartissent en fonction des jours, des humeurs Il faut également repenser en France le sens même du mot
et des affinités, et chacun s’y retrouve très bien. Par nos lectures “parent”. Un gamète n’est pas suffisant pour faire un bon
d’albums et de contes, nous sensibilisons déjà notre fils au parent. Ce sont la responsabilité et l’engagement qu’on met
fait que, par exemple, une fille peut devenir une vaillante jour après jour qui devraient sceller, à mon sens, la filiation
chevalière, qu’un garçon a le droit de porter du rose ou de avec son enfant. » U É. L. B.
40
Causette # 95
© SERGE PICARD POUR CAUSETTE
« Je m’appelle Émil. Avec mon mari, Yo, nous sommes les heureux
En couverture
“LES NOUVEAUX PÈRES
EXISTAIENT DÉJÀ
AU MOYEN ÂGE”
Les « nouveaux pères », qui apparaissent dans les années 1970, sont-ils si nouveaux que ça ? Que nenni ! répond
Didier Lett, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris-Diderot. Pour lui, les pères d’hier n’étaient pas
forcément distants et autoritaires : au Moyen Âge, ils changeaient les couches et s’occupaient des enfants.
CAUSETTE : Où en est-on de l’histoire de
la paternité ? Est-ce un objet d’étude
que l’on maîtrise ou qui reste méconnu ?
DIDIER LETT : On a fait de gros progrès, mais
on a beaucoup moins étudié l’histoire de la
paternité que celle de la maternité. À partir
des années 1970-1980, celle-ci a fait l’objet
de nombreux travaux, au sein d’une histoire
des femmes, du corps et de la parenté.
On a été quelques-uns à travailler sur le
sujet, à partir des années 1990, mais c’est
un champ qui reste relativement nouveau.
une très grande autorité sur l’ensemble des
gens de sa maisonnée – y compris celle
de punir et de battre. Le problème qui
se pose pour nous, historiens, c’est celui
des sources : pendant longtemps, on a
surtout travaillé sur des textes juridiques,
des textes de droit où, évidemment, le
père apparaît toujours très autoritaire.
De la même manière que, si on étudiait
aujourd’hui les textes juridiques, on aurait
une vision de la paternité très différente
de celle qu’on observe dans la réalité.
Vos travaux ont justement montré
1792
La loi réduit la
« puissance paternelle »,
héritée du droit romain
Le père d’hier est généralement
que le père du Moyen Âge n’était pas
seulement un « chef de famille »
autoritaire, mais aussi un être empreint
de tendresse et investi dans les
soins aux enfants. Concrètement,
de quelle manière s’impliquait-il ?
Dans le milieu paysan, où l’on vivait
parfois de manière très isolée, sans femmes
dans les environs, le mari pouvait très bien
participer à l’accouchement, et ensuite
aux soins du nouveau-né. Les récits de
miracles* des XIIe-XIIIe siècles mettent
aussi en scène des pères partant travailler
aux champs ou réparer un bateau, accompagnés de leur enfant de 2 ou 3 ans, jouant
avec lui, s’occupant de lui, sans présence
maternelle. Ce qui montre bien qu’il y avait
des relations très étroites, de tendresse,
entre le père et l’enfant.
1804
Le Code civil napoléonien
restaure pleinement la notion
de « puissance paternelle »
(et, au passage, celle de
« puissance maritale »)
D. L. :
Peut-on parler de « paternage »
(soit un maternage au masculin) à
cette époque-là ?
présenté comme un être autoritaire
et distant, par opposition aux
« nouveaux pères » d’aujourd’hui.
Comment étaient ceux du Moyen Âge ?
On a effectivement cette image très
forte du « père souverain » d’hier. C’est
vrai qu’au Moyen Âge, le droit lui donnait
D. L. :
42
“ On atend du père médiéval qu’il ait de la
piété, de la compassion, et que son comportement
chrétien se manifeste dans sa paternité ”
Causette # 95
Tout à fait. Même s’ils le font moins
que les femmes, les hommes pratiquent
aussi la puériculture. Et d’autant plus après
la naissance, pendant ce qu’on appelle
les « relevailles » – les quarante jours qui
suivent l’accouchement, à l’issue desquels
la femme peut à nouveau mener une vie
normale. Cet usage a perduré longtemps,
sans doute jusqu’au XIXe siècle. Et durant
cette période, les pères jouaient un rôle
particulier. Après, leur implication dépend
aussi du milieu social. Pendant très longtemps, les historiens ont eu tendance
à travailler sur des sources – beaucoup
plus nombreuses – issues de milieux aristocratiques et bourgeois, où le père est
moins présent. Les « nouveaux pères »
du Moyen Âge se trouvent sans doute
davantage dans les milieux populaires.
D. L. :
1970
Dans la loi, l’« autorité
parentale » remplace
la « puissance paternelle »
“ L’image très forte du père distant, qui laisse
tout le travail à la mère, c’est le père bourgeois,
c’est Victor Hugo, c’est le père du XIXe siècle ”
« Les nouveaux pères » et la question
de l’autorité faisaient-ils déjà débat
au Moyen Âge ?
Oui. Pour une même période, on a
des pédagogues qui prônent la manière
forte et leur disent : « Ne vous laissez pas
marcher sur les pieds. » On retrouve souvent
dans les archives la même petite histoire :
celle d’un enfant qui commence à faire des
bêtises et que le père, laxiste, ne reprend
jamais. Progressivement, le gamin commet des crimes de plus en plus horribles
et finit par être pendu. Au moment où on
l’emmène à la potence, il demande à voir
son père une dernière fois et… lui arrache
le nez ! Autrement dit, l’enfant lui montre
qu’il n’a pas utilisé sa paternité virile pour
l’éduquer comme il le fallait. C’est une histoire qui était souvent citée dans les traités
de pédagogie. Mais, au même moment,
d’autres pédagogues invitaient au contraire
les pères à être plus doux, plus laxistes.
Donc le sujet faisait déjà débat.
D. L. :
Comment l’image et les modalités
de la paternité ont-elles évolué au long
du Moyen Âge ?
Rappelons déjà que, par rapport à
l’époque romaine, des limites beaucoup
plus importantes sont mises à l’autorité
paternelle. Le père romain a vraiment le
droit de vie et de mort sur son enfant. Au
contraire, on attend de celui de l’époque
médiévale qu’il ait de la piété, de la compassion, et que son comportement chrétien
se manifeste dans sa paternité. Ce qui a
mis un frein à sa toute-puissance. Et il
semblerait qu’il y ait une affection des
pères plus grande à la fin du Moyen Âge
qu’au début. On le voit, par exemple, à
travers des témoignages poignants, dans
certains journaux intimes italiens des
XIVe et XVe siècles, où ils racontent la
perte de leur enfant. C’est très émouvant.
D. L. :
2002
Création du congé paternité
qui laisse tout le travail à la mère, c’est le
père bourgeois, c’est Victor Hugo, c’est
le père du XIXe siècle. D’où l’intérêt de
remonter un peu plus loin dans l’histoire,
et notamment au Moyen Âge, où l’on en
a une image très différente.
Vous expliquez que les historiens du
XIXe siècle ont contribué à créer cette
image du père autoritaire et distant…
Ce qui est intéressant, c’est qu’en
travaillant sur les représentations de saint
Joseph [qui incarne au Moyen Âge l’archétype
du père, ndlr] on s’aperçoit que beaucoup
d’images ont été occultées par les historiens du XIXe siècle. Ces derniers avaient
tendance à montrer un seul Joseph, très
lointain, distant, détaché. Ils n’ont pas
voulu montrer Joseph en train de sécher les
langes de son fils, de préparer la bouillie…
Pourtant, ces images existent en grand
nombre. Mais elles ont été cachées ou
rejetées parce que ça renvoyait une image
du père qui n’était pas très valorisante à
leurs yeux. Les « nouveaux pères » existaient, mais on n’avait peut-être pas envie
de s’y intéresser. Autrement dit, c’est le
regard de l’historien qui a changé. U A. B.
D. L. :
* Drames médiévaux tirés de la vie des saints
et qui commencent généralement par une scène
de la vie quotidienne.
Finalement, les « nouveaux pères »
dont on parle beaucoup depuis
les années 1970 sont-ils vraiment
nouveaux ?
D. L. : Non, pas tant que ça. L’idée contem-
poraine des « nouveaux pères » est surtout
née en réaction à celle d’un père très souverain, très autoritaire et plein de pouvoir,
qui est plutôt celui issu du Code civil.
Cette image très forte du père distant,
Causette # 95
« Les pères et la paternité au
Moyen Âge », de Didier Lett. Chapitre
publié dans Histoire des pères
et de la paternité, sous la direction
de Jean Delumeau et Daniel Roche,
éd. Larousse, réédition 2000.
43
REPORTAGE
Autriche
LES MAMIES
DEBOUT CONTRE
L’EXTRÊME DROITE
44
Causette # 95
REPORTAGE
Depuis l’arrivée au pouvoir de la droite
et de l’extrême droite, il y a un an,
un collectif de mamies pas piquées
des hannetons, les Omas gegen Rechts,
a décidé de s’opposer pacifquement
au gouvernement. Elles font des émules
dans tout le pays et même à l’extérieur.
PAR MARIE ROY - PHOTOS DAVID VISNJIC POUR CAUSETTE
quelques personnes
commencent déjà à se rassembler près de la place
Albertina, à Vienne. Comme tous les jeudis soir,
des milliers de manifestant·es défilent dans les
rues de la capitale autrichienne, proclamant leur
hostilité au gouvernement. Parmi eux, un petit gang
de mémés commence à sortir des pancartes sur
lesquelles on peut lire, en lettres noires : « Omas
gegen Rechts. » Comprendre : les mamies contre
la droite. En Autriche, depuis décembre 2017, un
gouvernement de droite et d’extrême droite est au
pouvoir. L’ÖVP, le parti des conservateurs chrétiens,
est en effet arrivé en tête de l’élection législative
d’octobre 2017. Sebastian Kurz, jeune homme de
31 ans et leader de l’ÖVP, a été chargé de composer
un gouvernement. Pour cela, il a fait alliance avec le
FPÖ, le parti d’extrême droite. Sebastian Kurz est
devenu chancelier et Heinz-Christian Strache, le chef
du FPÖ, connu pour avoir été proche des milieux
néonazis pendant sa jeunesse, a reçu la charge de
vice-chancelier. Depuis, un groupe de grands-mères
a décidé d’entrer en résistance. Elles sont quatrevingts membres actives à Vienne. Et le phénomène
a largement débordé le cadre de la capitale pour se
propager à travers toute l’Autriche : cinquante-sept
à Salzbourg, quatre-vingts à Graz, deux cent quatre à
Linz et sa région, vingt-six à Steyr et quatre-vingt-six
dans la région Vorarlberg-Tirol. À ce jour, leur page
Facebook est suivie par 7 340 personnes. Ce soir, les
Omas gegen Rechts de Vienne seront fidèles au poste
et défileront pour crier haut et fort leur désaccord
avec la politique du chancelier Kurz.
Ce 1er novembre, à 17 h 30,
Manifestation contre
l’extrême droite à Vienne, le
er
1 novembre. Au centre,
Susanne Scholl (bonnet
rouge) et Monika Salzer
(tirant un cabas à roulettes).
Causette # 95
“Nous avons une position
privilégiée dans la famille, mais
aussi dans la société. Les gens
ont confance en nous”
Monika Salzer, 70 ans
45
REPORTAGE
“Nous avons connu
1968, nous avons
luté pour les droits
des femmes.
Et là, c’est comme
si on n’avait rien fait”
Gabriele Waach, 70 ans
Gabriele Waach fait partie
du groupe de Salzbourg.
Monika Salzer se rend à la
manifestation de Vienne avec les
pancartes « Omas gegen Rechts »,
dans son cabas à roulettes.
Doris a rejoint
le groupe dès
le début, en souvenir
de son grand-père.
46
Susanne Scholl
a structuré le
collectif avec
Monika Salzer.
Causette # 95
REPORTAGE
Monika Salzer, 70 ans, théologienne à la
retraite, est présente à la manifestation. Il
ne s’agit pas de n’importe quelle mamie :
c’est elle qui est à l’origine de ce collectif.
« Quand j’ai vu que Kurz allait former une
alliance avec l’extrême droite pour composer
le gouvernement, je me suis dit que les choses
allaient vraiment mal. Ils sont très agressifs
et ont un discours haineux. Alors j’ai allumé
mon ordinateur et mon regard est tombé sur la
photo de ma mère et de ma grand-mère, deux
femmes fortes, qui ont toujours été impliquées
alors que les temps étaient durs. Je me suis dit
que c’était à mon tour d’être courageuse et
j’ai créé un groupe sur Facebook, Les Mamies
contre la droite, un nom assez explicite sur
ce que je voulais faire. » Susanne Scholl,
69 ans, ancienne journaliste et écrivaine,
rejoint très vite Monika dans son combat.
Ensemble, elles structurent les Omas gegen
Rechts. Un genre de club de mamies badass.
Sur tous les fronts
Défense de la démocratie parlementaire, lutte pour le maintien des acquis
sociaux – en particulier en matière d’égalité
homme-femme –, opposition au racisme
et au discours haineux à l’encontre des
étrangers : voici les messages que portent
ces grands-mères autrichiennes.
Dans la manifestation, les Omas se
repèrent au premier coup d’œil : toutes
portent un bonnet de laine aux couleurs
vives. « C’est un clin d’œil au Pussy hat, le
bonnet rose que portaient les femmes qui
ont manifesté contre Trump », explique
Monika, qui pouffe en ajoutant : « Ils ne
sont pas très beaux, mais c’est très efficace,
tout le monde nous voit grâce à cela. » Les
grands-mères sont rodées à l’exercice
de la communication. Manifestations,
conférences, ateliers, interventions dans
les écoles, elles se mobilisent pour faire
passer leur message. « Nous avons une
position privilégiée dans la famille, mais aussi
dans la société. Les gens ont confiance en nous,
et en nous voyant protester dans la rue, ils se
disent que quelque chose ne tourne pas rond »,
souligne Monika.
Manifeste des Omas gegen
Rechts, qui se conclut par
ces mots : « Nous sommes
les Mamies contre la droite
et nous nous battons pour
nos enfants et petits-enfants
– et pour vous tous. »
En ce soir de 1er novembre, la foule
grossit, car tous et toutes sont invitées à
manifester, et bientôt six mille personnes
commencent à marcher. Pour ce rassemblement, la consigne a été donnée de rester
calme et de ne pas faire trop de bruit, car
ce jour férié sert d’abord à honorer les
morts et, par correction, le silence est de
rigueur. Néanmoins, lorsque le cortège
arrive devant le Parlement, les sifflets se
déchaînent et la foule hue le bâtiment,
symbole de la politique autrichienne. Les
mémés ne sont pas les dernières. Dans
les rangs des Omas, Doris, 65 ans : « Je me
suis engagée en novembre, dès le début. Je l’ai
fait parce que mon grand-père a été anéanti
par le système nazi. Il a d’abord été envoyé
au camp de concentration de Buchenwald,
où il a survécu pendant deux ans et demi.
Ensuite, ils l’ont ramené à Vienne où il est
passé entre les mains de la Gestapo. Peu de
temps après, il a été déplacé à Auschwitz,
nous pensons qu’il est mort sur le trajet qui
l’y menait. Si je raconte tout cela, c’est que j’ai
l’impression que nous vivons exactement la
même chose en ce moment. Seulement, ceux
qui sont responsables, et en particulier le FPÖ,
agissent de manière beaucoup plus subtile. »
Doris marque une pause et passe la main
dans ses cheveux couleur argentée pour
“On est bien dans la politique des ‘Autrichiens
d’abord’, appliquée au sens propre”
Jérôme Segal, universitaire spécialiste de l’extrême droite allemande
Causette # 95
reprendre : « Ils lancent de petites bombes
politiques, mais juste avant un jour férié ou
des vacances, de manière à ce que personne
ne fasse attention et ne s’oppose. La dernière
action de ce genre était l’annonce du retrait
du pacte de l’ONU sur les migrations. Le
gouvernement a dit ça hier, veille de jour
férié. » De fait, le 31 octobre, le gouvernement autrichien a annoncé vouloir se
retirer de ce pacte, un guide de bonnes
pratiques pour mieux gérer le chaos des
migrations irrégulières et combattre le
trafic d’êtres humains, et dont la signature aura lieu en décembre, à Marrakech,
au Maroc. Doris ajoute : « Je les appelle les
nazis des caves, parce qu’ils sont longtemps
restés dans la cave, tapis, mais maintenant,
ils pensent qu’ils ont le droit de donner leur
avis… Comment peut-on être aussi inhumain
et penser que la “race autrichienne”, comme
ils disent, vaut mieux que les autres ? »
Une politique xénophobe
En effet, le gouvernement mène depuis un
an une politique favorisant largement les
Autrichien·nes, au détriment des étrangers.
« Il y a eu une série de mesures dans ce sens
autour du Mindestsicherung, l’équivalent
du RSA français. Ici, le RSA est de 863 euros
pour une personne seule. Le gouvernement
a décidé que, même pour un ressortissant
européen, une personne non autrichienne
qui n’aurait pas passé au moins cinq ans sur
le sol autrichien ne toucherait pas ce RSA »,
analyse Jérôme Segal, universitaire installé
à Vienne depuis quatorze ans et spécialiste
47
REPORTAGE
dans le cadre de pensée du FPÖ. Pour eux,
c’est l’homme qui doit rapporter l’argent à la
maison. C’est aussi pour ça que l’État a augmenté les allocations pour les femmes seules,
c’est cette idée que s’il n’y a pas d’homme à la
maison pour gagner de l’argent, l’État prend
le relais. À partir de là, les femmes n’ont pas
besoin de travailler parce que l’extrême droite
considère que ce n’est pas leur rôle. Qu’elles sont
mieux à la maison », détaille Jérôme Segal.
Les Mamies de Salzbourg réunies au jardin Mirabell.
De gauche à droite : Gabriele Waach, Sieglinde Leitl,
Marilly Loebell, Maria Golser et Gerlinde Ausweger.
Un mouvement contagieux
Mais les grands-mères ne lâchent rien, et
quand on leur demande si c’est vraiment
leur rôle de battre le pavé, voilà ce que
Marilly Loebell, 73 ans, répond : « Les jeunes
n’ont pas le temps de manifester. Ils doivent
déjà travailler, s’occuper de leur famille. Mais
nous, en tant que grands-mères, nous pouvons avoir un rôle dans la société. Nous ne
de l’extrême droite. La deuxième mesure pour éviter la castagne. Les policiers n’osaient sommes pas juste là à attendre que le temps
est « l’instauration du contrôle du niveau de pas agir contre les black blocs de peur de nous passe, à ne pas exister aux yeux de la société.
connaissance de la langue allemande. C’est- blesser. » Car, à Salzbourg, manifester est un On a un vécu, nous avons connu plusieurs
à-dire que si une personne ayant obtenu le peu plus compliqué que dans la capitale : gouvernements, nous avons l’expérience, et
droit d’asile ne parle pas suffisamment bien « La ville est conservatrice, plus petite, moins maintenant, nous nous opposons à ce que
l’allemand, elle ne touchera que 563 euros. mixte que Vienne. La composition sociale est nous voyons. » Pour l’avenir, les grandsParallèlement à ces deux mesures, le gouver- très différente, il y a moins d’étrangers, moins mères ne sont pas très confiantes, mais
nement a décidé qu’une femme autrichienne d’artistes et d’intellectuels, et l’opposition est comptent bien continuer à botter les fesses
au RSA qui élèverait seule ses deux enfants, moins présente. Donc, c’est plus difficile pour du gouvernement : « Nous serons là pour
par exemple, toucherait 1 383 euros plutôt nous », indique Sieglinde Leitl, 65 ans. Ce dire non, encore et encore. Jusqu’à ce qu’ils
que 1 174 euros comme précédemment. Donc qui ne les empêche pas de s’activer et de s’en aillent », proclame Monika.
on est bien dans la politique des “Autrichiens participer efficacement aux manifs.
Et le courage de ces mamies a fait tache
d’abord”, appliquée au sens propre », conclut
Toutes les Omas soulignent également d’huile jusqu’en Allemagne où l’extrême
Jérôme Segal.
leur volonté de défendre l’égalité des droite gagne doucement du terrain. Des
hommes et des femmes : « Nous avons groupes de Omas gegen Rechts s’y sont
Défendre l’égalité homme-femme
connu 1968, nous avons lutté pour les droits également formés. « Nous aimerions constiÀ Salzbourg, une ville de 151 000 habitants, des femmes. Et là, c’est comme si on n’avait tuer un réseau européen, explique Monika.
les mamies, motivées par leurs copines rien fait. Nous voulons l’égalité homme-femme Car c’est toute l’Europe qui va mal et qui est
viennoises, se sont, elles aussi, organi- et garder nos acquis. La droite et l’extrême gagnée par le populisme. Nous avons laissé
sées. Gabriele Waach, 70 ans,
mourir tellement de réfugiés dans la
grand-mère de huit petits-enfants,
Méditerranée. C’est à ce moment-là que
raconte : « Nous n’étions que six à “L’extrême droite considère que les
l’Europe a perdu son âme. Et quand
la première réunion. Maintenant,
mes petits-enfants me demanderont :
femmes sont mieux à la maison”
nous sommes cinquante-sept. Notre
“Mamie qu’est-ce que tu as fait pour
Jérôme Segal, universitaire spécialiste de l’extrême droite allemande
groupe s’est formé très vite après celui
ces gens ? Alors que tu savais pour
de Vienne. Je me souviens m’être dit
la Seconde Guerre mondiale et les
que je ne pouvais pas ne rien faire, rester pas- droite voudraient nous renvoyer chez nous, nazis ? Comment tu as pu accepter ça ?” La
sivement chez moi, il fallait que je réagisse. » nous donner la place de servantes des hommes. Hongrie, l’Italie, l’Autriche sont tombées dans
Et, bien que les hommes soient admis Ce n’est pas ce que je veux pour ma fille et ma les mains des extrémistes. Il faut s’opposer. »
chez les mamies, ces derniers restent petite-fille. Et j’espère que le gouvernement
Ainsi, coûte que coûte, comme deux
très peu représentés. Gabriele l’explique s’inquiète, parce qu’elles suivent mes traces et rochers contre la tempête, Monika et
avec un clin d’œil : « Parce que Who run qu’elles manifestent elles aussi ! » s’exclame Susanne défilent et défileront encore,
the world ? Girls*. » Ici, les mémés ne Gabriele. Car même si le gouvernement et encore, avec les autres mamies. Avant
sont pas là pour pouponner leurs petits- n’a (pour l’instant !) pas fait passer de de se quitter, l’une d’elles nous souffle :
enfants. Elles préfèrent aider les black lois visant en particulier les femmes, c’est « Au fait, vous n’auriez pas une grand-mère
blocs : « Ça nous est arrivé en septembre, sa conception même de leur rôle dans la en France qui serait intéressée ? » U
on s’est mis entre les black blocs et la police société qui pose problème : « Ça rentre * Chanson de Beyoncé.
48
Causette # 95
FEMMES DU MONDE
Sœur Lucia Caram
LA NONNE
QUI ATTEND
MESSI
Elle est ultra fan du célèbre attaquant du FC Barcelone
et du pape, argentins… comme elle. Et n’hésite pas à donner son avis,
tranché, sur l’avortement, le foot ou la politique à la télé
ou à ses 200 000 followers sur Twitter. Causette est allée à la rencontre
de cette dominicaine pas très catholique dans son couvent en Catalogne.
Elle ne s’est pas fait prier pour se raconter.
PAR MAÏWENN BORDRON
50
Causette # 95
FEMMES DU MONDE
Sœur Lucia Caram remonte à pied une
rue
étroite de Manresa, une commune près de
Barcelone. Un habitant, posté à l’entrée de
sa maison, la voit passer et la salue avec
un grand sourire. « Quand tu passes à la
télévision, les gens croient souvent qu’on est
amis après », dit en rigolant la religieuse
de 52 ans, tunique blanche, voile noir et
sandales grises à scratch, qui ne compte
plus les fois où elle a été arrêtée pour un
selfie. Une notoriété qui n’a pas que des
bons côtés. « Un jour, alors que je sortais
de ma voiture, un homme m’a attrapée par
le cou en me disant : “Tu te tais ou je te
fais sauter la cervelle.” », raconte-t-elle.
Depuis qu’elle a intégré le couvent de
Santa Clara, à Manresa, il y a vingt-cinq
ans, sœur Lucia Caram s’est fait de nombreux ennemis, notamment au sein de
l’Église. Cette religieuse d’origine argentine fait partie de la congrégation des
sœurs dominicaines contemplatives,
qui consacrent leur vie à la prière.
Un isolement qu’elle a expérimenté
pendant cinq ans dans un monastère
de la province de Valence, avant de
s’installer en Catalogne. Mais qu’elle
n’a pas supporté. « C’était comme une
machine à remonter le temps. » Sœur
Lucia Caram a donc décidé d’interpréter la contemplation à sa manière,
« car un chrétien qui n’est pas au service
des autres ne sert à rien ». Tous les jours,
elle sort donc du couvent Santa Clara,
où elle vit avec trois autres sœurs, pour
gérer l’ensemble des programmes sociaux
qu’elle a lancés à Manresa : une banque
alimentaire, une résidence et des douches
pour sans-abri, un hôpital de jour pour des
personnes atteintes de troubles mentaux
et, récemment, une maison de l’enfance
destinée aux familles défavorisées.
© M. RUIZ
Des interventions polémiques
Pour donner de la visibilité à ses actions,
sœur Lucia Caram n’hésite pas à faire parler d’elle. En février 2017, elle a accepté de
participer à un face-à-face avec un acteur
porno pour un spot publicitaire en faveur
d’une fondation qui lutte contre la pauvreté
infantile. Dans cette vidéo, ils discutent à
bâtons rompus de religion et de sexualité.
Dans une Espagne encore très conservatrice, tous les ingrédients sont réunis
pour qu’une polémique éclate. Sœur Lucia
Caram en rit encore : « La nonne et l’acteur
porno, la vidéo est devenue virale ! L’entreprise
à l’origine de cette opération s’était engagée à
reverser, à chaque vue, 15 centimes d’euro à
la fondation. Et en un jour et demi, la vidéo a
été vue par 7,5 millions de personnes. » Une
publicité qui n’est pas du goût du diocèse
de Vic, dont dépendent les sœurs dominicaines de Manresa. Quelques semaines
avant, sœur Lucia Caram avait déjà créé
la polémique sur un plateau de télévision,
en affirmant que Marie, la mère de Jésus,
avait eu des relations sexuelles avec Joseph,
comme « un couple normal ».
« J’ai une incontinence verbale », se justifie sœur Lucia Caram, en riant. Elle a été
convoquée plusieurs fois au Vatican, mais
le pape François continue, selon elle, de la
soutenir. « Il a dit à tous ceux qui voulaient
ma tête que je m’étais excusée et qu’il fallait me
laisser en paix », affirme la religieuse, qui
voue une admiration quasiment sans faille
“ Je serai toujours favorable
à la vie. Mais si [une
femme] décide d’avorter,
ce n’est pas moi qui
la condamnerai ”
à ce pape, de la même nationalité qu’elle.
Elle reconnaît toutefois être en désaccord
avec lui sur « beaucoup de choses ». Elle n’a
pas compris les propos qu’il a eus sur le
recours à la psychiatrie pour les enfants
homosexuels. « Il a déjà fait un effort important en disant : qui suis-je pour juger ? Il a
81 ans, mais en évoluant, il devra également,
je pense, se demander : qui suis-je pour dire
que c’est une pathologie ? Si on lui explique
avec des arguments scientifiques que ce n’est
pas le cas… » Elle marque une pause et
lève la voix : « Pour moi, ce qui relève de la
pathologie, ce sont des adultes qui abusent de
mineurs… » Le message est clair ?
Sœur Lucia Caram vient d’une famille
très croyante, mais a toujours eu du mal
à se conformer aux dogmes de l’Église.
« Je me rappelle que mes parents refusaient
de recevoir chez eux une cousine et l’homme
avec qui elle était en couple, parce qu’elle avait
divorcé. Selon eux, elle était dans le péché et
elle encourageait l’infidélité », retrace cette
Causette # 95
ancienne étudiante en théologie. Elle refuse
au contraire de « nier la réalité » et affiche
aujourd’hui des positions sur des sujets
sociétaux qui contrastent avec la rigidité
du Vatican. Même sur l’avortement : « Moi,
je serai toujours favorable à la vie. Mais je
pense que, dans tous les cas, ce qu’il faut faire,
c’est accompagner une femme qui souffre. Il
faut qu’elle soit libre dans sa prise de décision,
qu’elle choisisse de garder l’enfant ou non. Si
elle décide finalement d’avorter, ce n’est pas
moi qui la condamnerai, ce n’est pas à nous de
nous immiscer dans ce type de sujet », insiste
la religieuse, qui côtoie de nombreuses
adolescentes en difficulté à Manresa. « C’est
une sœur atypique », résume sœur Juana
Mari, d’un ton bienveillant.
Ça chauffe dans le couvent !
Une sonnerie de téléphone retentit dans
la salle à manger du couvent. Sœur Lucia
Caram décroche et s’éclipse du dîner.
« C’est comme ça tout le temps », soupire sœur Pilar, agacée. « Je lui ai dit
qu’elle pouvait le laisser à l’extérieur »,
renchérit sœur Juana Mari. Les deux
religieuses de 71 et 67 ans possèdent
également un smartphone, mais elles
en font un usage bien différent. Sœur
Lucia Caram, elle, est omniprésente
sur les réseaux sociaux, qu’elle manie
à la perfection : 200 000 abonné·es
sur Twitter et 16 000 sur Instagram. Elle
y parle notamment de politique et de
football, deux sujets qui suscitent de vifs
débats, même au sein du couvent. « Tout
cet argent dépensé dans le football, c’est horrible », lui lance sœur Pilar, les bras croisés,
enfoncée dans un vieux fauteuil. Sœur
Lucia Caram, supportrice de la première
heure du FC Barcelone, lui répond, avec
un clin d’œil : « Oui, mais voir Messi jouer,
ça n’a pas de prix ! »
Définitivement inclassable, elle est
capable à la fois d’analyser les choix d’un
arbitre lors d’un match FC BarceloneReal Madrid et de disserter sur l’indépendantisme en Catalogne. Elle se sent
aujourd’hui autant argentine que catalane
et a pris position en faveur des indépendantistes dans le débat houleux qui agite
actuellement la province. Quitte à se faire
de nouveaux ennemis, qui la surnomment
la « nonne séparatiste ». La sœur Lucia
n’a pas fini de faire jaser. U
51
PORTFOLIO
La liberté
au
placard
PHOTOS ROGER ANIS
Photojournaliste pour la presse internationale, l’Égyptien Roger Anis court le monde,
mais n’oublie jamais d’écouter ses amies. Il a été frappé par leurs réflexions amères,
qui revenaient trop souvent : « Cette robe, je l’ai portée une fois et j’ai été harcelée dans
la rue » ; « Ce tee-shirt, je l’adore, mais je n’oserais jamais le mettre, ce serait mal vu, trop
dangereux »… Dans ces minidrames intimes, Roger finit par trouver la marque d’une
tension politique. « Pour moi, dit-il, les vestiaires sont le symbole de la liberté dans notre
société. Si je peux tout porter, je peux penser et parler de tout. Mais si je ne peux pas tout
mettre, c’est que je ne peux pas tout dire. » Roger Anis entreprend alors une série, intitulée
Closet Full of Dreams, consacrée aux placards des Égyptiennes, remplis de vêtements
longuement convoités et jamais enfilés. Des fantasmes textiles de liberté, des rêves
d’indépendance en broderie. U ISABELLE MOTROT
Hana Elrakhawy, 22 ans
« La seule chose que j’ai toujours aimé
mettre, ce sont ces tee-shirts avec
des slogans révolutionnaires.
Mais je ne peux pas le faire. Si je portais
n’importe lequel d’entre eux dans
la rue aujourd’hui, je pourrais
être arrêtée immédiatement. »
Causette # 95
53
Shery Morkos, 33 ans
« Quand je suis entrée à l’université, je rêvais de me marier,
d’avoir des enfants. J’achetais beaucoup de lingerie,
des vêtements et des accessoires pour la noce. Ma mère aussi
m’offrait de la lingerie et la conservait pour le jour de mon
mariage. Elle se fâcherait si je la mettais avant. J’ai maintenant
33 ans et je suis toujours célibataire. Je rêve de porter
n’importe lequel de ces vêtements, pliés pendant tant
d’années dans mon armoire. Et si je ne me marie pas ?
Resteront-ils dans mon placard pour toujours ? »
54
Causette # 95
Eman Helal, 30 ans
« J’attends d’être invitée au mariage d’un ou d’une
de mes ami·es pour pouvoir mettre une robe et ressembler
à une vraie fille. Et même alors, je ne pourrai pas sortir seule
habillée ainsi, il faudra que je sois accompagnée,
de préférence par un parent ou par un ami. J’espère, peut-être
en vain, un prochain mariage pour enfin porter cette robe. »
Causette # 95
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Aleya Adel, 20 ans
« J’aime les couleurs et porter le niqab ne signifie pas
qu’on doit mettre uniquement des teintes sombres.
Je porte des vêtements amples et je couvre mon visage,
mais une fois, j’ai mis cette robe avec des papillons.
Un homme à vélo m’a arrêtée pour me lancer : “Est-ce que
le vrai islam vous autorise à porter des couleurs sous
votre niqab ?” Puis il m’a craché dessus et il est reparti.
Pour moi, les vêtements n’ont rien à voir avec
le harcèlement, on vous harcèlera, de toute façon.
Peu importe ce que vous portez. »
56
Causette # 95
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CORPS & ÂME
MÉNOPAUSE
CESSONS DE
NOUS CACHER !
La ménopause, c’est un peu comme les règles, c’est tabou et un peu dégoûtant. Comme beaucoup de choses
qui concernent le corps des femmes, en fait. Aujourd’hui encore, se faire traiter de ménopausée,
c’est franchement pas un compliment. Faut dire que ça sent la vieillerie, l’aigreur et la date limite de
consommation largement dépassée. STOP ! Arrêtons d’en faire un gros mot. Et pour mieux comprendre
comment on en est arrivé là, il est temps de décrypter la « fabrique de la ménopause », ce phénomène
qui ressemble de très près à une construction sociale. Une fois de plus… U
Causette # 95
59
CORPS & ÂME
CÉCILE CHARLAP
“ La ménopause
est encore présentée comme
une défcience ”
Chercheuse en sociologie et auteure d’une thèse sur la « fabrique de la ménopause »,
Cécile Charlap nous interroge sur l’invention de cette notion, sa construction comme « pathologie »,
la dramaturgie de sa mise en scène dans les médias et la représentation de la femme qui en résulte.
Et si on arrêtait de voir la ménopause comme une maladie ?
PROPOS RECUEILLIS PAR LAUREN MALKA - ILLUSTRATIONS CAMILLE BESSE
CAUSETTE :
Quelle est la vision de la
ménopause dans les pays occidentaux ?
J’introduis mon livre par
une anecdote que je trouve parlante.
En 2014, la comédienne Corinne Touzet
a été interviewée par un magazine après
la diffusion, sur France 2, d’un téléfilm
dans lequel elle interprète une femme
ménopausée *. Elle explique : « Que ce soit
clair, je ne suis pas ménopausée ! J’avoue
que voir en titre dans la presse sur Internet
“Corinne Touzet ménopausée” était un raccourci assez violent. » Cette prise de parole
publique illustre la violence avec laquelle
le fait d’être qualifiée de « ménopausée »
peut être ressenti dans notre société. J’ai
pu vérifier cela en réalisant mon enquête
et en observant la difficulté d’accéder
à des entretiens avec des femmes pour
parler de la ménopause. Par comparaison,
réaliser des entretiens avec des femmes
franc-maçonnes, lors d’une précédente
recherche, a été bien plus aisé. La ménopause est apparue plus secrète qu’une
société secrète.
CÉCILE CHARLAP :
Il est vrai que le fait d’associer le terme
« ménopause » aux désagréments
du vieillissement féminin est devenu
une évidence. Il nous est même
difficile, admettons-le, d’entendre
ce mot d’une autre façon…
C. C. : Quand on s’intéresse au vieillissement
60
féminin d’un point de vue sociologique,
ce qui est rare en France, on réalise que
la ménopause n’est pas une notion universelle, dont la définition serait stable
d’une époque ou d’un pays à l’autre. Cette
notion est culturellement et historiquement construite. En France, elle est essentiellement péjorative. On ne la présente pas
comme une transformation mais comme
une « déficience ». Tout cela vient nourrir
un stéréotype bien exprimé par Simone
Signoret lorsqu’elle disait : « Les femmes
vieillissent, les hommes mûrissent. »
Causette # 95
“ Dans certaines
sociétés traditionnelles,
la ménopause
va de pair avec un
accroissement des
possibles et des pouvoirs ”
CORPS & ÂME
Ailleurs, dans d’autres pays, d’autres
cultures, elle est perçue tout à fait
autrement. Comment par exemple ?
C. C. : Dans
certaines sociétés traditionnelles, la ménopause va de pair avec un
accroissement des possibles et des pouvoirs. Par exemple, dans la tribu des Baruya,
en Nouvelle-Guinée, le sang des règles est
perçu comme un flux menaçant pour les
hommes et les femmes menstruées sont
soumises à des interdits. À la ménopause,
elles en sont affranchies et leur autorité
s’accroît. Dès lors, des rôles politiques
s’offrent à elles et on les voit participer
aux décisions lors de conflits et de guerres.
Chez les Lobi, au Burkina Faso, les femmes
ménopausées acquièrent une position
sociale qui les rapproche de la communauté masculine : une femme ménopausée, ce n’est plus une véritable femme ;
« c’est comme un homme », disent les Lobi.
Françoise Héritier a noté que les Indiens
Piegan, au Canada, parlent des femmes
ménopausées comme des « femmes à cœur
d’homme » qui développent, dès lors, des
pratiques réservées aux hommes. On
observe des phénomènes similaires dans
de nombreuses cultures traditionnelles
où la ménopause constitue un facteur de
transformation en termes de statut social.
D’où le titre de votre livre :
La Fabrique de la ménopause. Qui est
à l’origine de cette fabrication ?
C’est un médecin français, Charles
de Gardanne, qui invente ce mot en 1821.
À l’époque, on est encore sous l’influence
de la médecine des « humeurs », qui associe la ménopause à un cortège de maux :
fièvres, inflammations (de la peau, de
l’œil, de la bouche, des amygdales), maladies des articulations, ulcères, furoncles,
hémorroïdes, ulcères de l’utérus, cancer de l’utérus, tumeurs aux mamelles,
épilepsie, hystérie, paralysie... Les livres
médicaux contemporains que j’ai étudiés
(ouvrages de médecine générale, encyclopédie médicale, traités de gynécologie)
montrent que cette conception déficitaire
de la ménopause est toujours à l’œuvre.
La ménopause est présentée sous l’angle
de la déficience et du risque : « insuffisance hormonale », « défaillance génétiquement programmée de la fonction ovarienne »
C. C. :
“ L’idée d’une femme
ménopausée ayant des
relations sexuelles
pose problème […] parce
que l’idée d’une sexualité
non fertile est considérée
comme déviante ”
s’accompagnant « généralement de troubles
fonctionnels immédiats qui altèrent la qualité de vie et de répercussions urogénitales,
osseuses, cardiovasculaires et neurologiques
pouvant, à moyen et long termes, entraîner des
complications graves et engager le pronostic
vital ». Les expériences des femmes sont
homogénéisées et les symptômes pathologiques ne sont pas présentés comme une
potentialité, mais comme l’essence même
de la ménopause. Les femmes sont ainsi
Causette # 95
réduites à leur fonction biologique et aux
questions de reproduction.
Comment la médecine aborde-t-elle
la question de la sexualité des femmes
ménopausées ?
C. C. : La
notion de « ménopause » a toujours interrogé de façon problématique
la « libido » féminine, en particulier à
l’époque où ce terme de « ménopause »
apparaît et où la psychiatrie se développe.
Certains médecins considèrent qu’elle rend
les femmes apathiques, d’autres estiment
qu’elle les rend obsédées. En 1901, des
psychiatres annoncent, par exemple, des
« fureurs sexuelles ». Quoi qu’il en soit,
l’idée d’une femme ménopausée ayant
des relations sexuelles pose problème.
Pourquoi ? Sûrement parce que l’idée
d’une sexualité non fertile est considérée
comme déviante. C’est une question qui
touche la place des femmes : une femme
61
CORPS & ÂME
ménopausée doit rester à sa place, qui
n’est pas nécessairement dans la jouissance sexuelle. Ce jugement moral, qui
influence le discours médical, est toujours
en vigueur. Un ouvrage plus récent, qui
croise les analyses de médecins et de psychanalystes sur la ménopause, prévient
que « la fonction sexuelle [des femmes
ménopausées, ndlr] est également altérée :
perte de la sensibilité mamelonnaire, aplatissement des reliefs du vagin, diminution
de sa souplesse, de sa vascularisation, de sa
trophicité. Comment ne pas s’inquiéter pour
sa vie sexuelle ? » demandent les auteurs.
La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le
genre en Occident [Gallimard, 1992], ouvrage
de référence, l’historien Thomas Laqueur
montre qu’avant le XVIIIe siècle le mode
de pensée était unisexe. Les médecins
pensaient le vagin comme un pénis inversé.
Les testicules et les ovaires étaient nommés
de la même façon. C’est seulement à partir
du XVIIIe siècle que se développe cette biologie de la différence et les représentations
sociales qui en découlent.
Pensez-vous qu’il y ait des intérêts
économiques liés à ce que
vous appelez la « pathologisation »
La « ménopause », telle qu’elle est
présentée dans les ouvrages médicaux,
contribue-t-elle donc à renforcer
une hiérarchie des sexes ?
Ma thèse, c’est que l’invention de la
catégorie médicale « ménopause » nourrit
l’ancrage « biologique » de la hiérarchie
des sexes. La différence entre les sexes
existait auparavant, bien sûr, mais elle
n’était pas soutenue par la biologie. Avec
la « ménopause », on peut soutenir « biologiquement » la représentation d’un
corps féminin soumis à l’instabilité, aux
cycles, aux troubles, par opposition à un
corps masculin stable et résistant. Dans
C. C. :
de la ménopause ?
C. C. : À partir des années 1920, on assiste à
l’essor de la conception « hormonale » de la
ménopause. Sa définition comme « maladie
carentielle » sera alors étroitement liée à
sa pharmacologisation, avec la production
nouvelle d’œstrogènes de synthèse. Les
traitements hormonaux, qui soulagent de
nombreuses femmes – comme j’ai pu le voir
à travers mon enquête –, reposent aussi
sur les intérêts économiques d’une série
d’acteurs : entreprises pharmaceutiques,
hôpitaux et médecins. Les discours pathologiques sur la ménopause servent donc
bien sûr les intérêts du marché économique
de l’industrie pharmaceutique, en pleine
expansion à partir des années 1960.
Vous avez étudié la façon d’énoncer
la ménopause, mais aussi la manière
de la vivre en rencontrant des femmes
de différents milieux. Pensez-vous
que les symptômes des femmes
varient en fonction des discours qui
les entourent ?
Évidemment ! Chaque individu est
socialisé dans une culture, une époque,
un milieu social. Les discours qui nous
entourent infiltrent nos corps, notre
manière de les sentir et de les vivre. L’anthropologue Margaret Lock s’est intéressée à la ménopause dans le Japon des
années 1980-1990 : elle montre que dans
la langue japonaise traditionnelle, le terme
« ménopause » n’a pas d’équivalent. Les
Japonaises qu’elle a rencontrées ne vivent
pas la ménopause dans un contexte médicalisé et emploient un terme plus général
qui prend aussi en compte le blanchiment
des cheveux, par exemple. Elles ne rapportent pas de bouffées de chaleur, mais
d’autres maux comme les migraines, les
problèmes de dos. Les symptômes ne sont
pas du tout les mêmes.
De mon côté, en interrogeant des
femmes de différents milieux sociaux
(sans prétention de représentativité), j’ai
noté des différences dans la perception
de leur ménopause. Les femmes urbaines
et de milieux aisés perçoivent plutôt leur
corps comme un outil de « performance »
qui doit rester silencieux dans le milieu
professionnel pour leur permettre de
rivaliser avec des hommes. Pour d’autres
femmes, le plus souvent dans des milieux
populaires ruraux, la ménopause est
perçue comme l’expression du corps et
de la nature. Dans ces milieux sociaux,
C. C. :
“ Les discours
pathologiques sur
la ménopause servent
bien sûr les intérêts
du marché économique
de l’industrie
pharmaceutique ”
62
Causette # 95
CORPS & ÂME
les thérapies hormonales sont alors vues
comme des agents chimiques qui nuiraient
à la « bonne » nature du corps.
Le rôle des médias ne serait-il pas
de montrer aussi les aspects positifs
de la ménopause, par exemple
le fait de ne plus avoir à gérer
ses menstruations ? Au contraire, selon
vous, ils dramatisent et accentuent
des fonctions cérébrales, troubles de l’humeur, risque de cancer, baisse de la libido.
Dans l’acte III, on assiste à une forme de
résolution de l’intrigue par les médias.
On nous explique qu’il faut transformer
nos pratiques selon une nouvelle morale
d’action. Il faut aborder cette période avec
enthousiasme, assurance, reprendre une
activité physique, choisir un bon traitement. Il faut apprendre à être ménopausée.
cette perception négative !
Les discours médiatiques reprennent
la rhétorique médicale en la dramatisant.
Pendant plusieurs années, j’ai fait une
recension exhaustive de ce qui passait
dans la presse sur la ménopause. J’y ai
perçu un vrai « théâtre de la ménopause »,
un grand récit médiatique en trois actes.
D’abord, la « rupture biologique » de la
périménopause : une période d’anarchie
qui entraîne « des états d’âme fluctuants,
une irritabilité, une tendance dépressive »,
comme l’explique un article de presse. Dans
l’acte II, les symptômes physiques : prise
de poids, bouffées de chaleur, déficience
C. C. :
L’humour donne-t-il l’espoir de voir
les lignes bouger ? Vous dites qu’il est
le versant hors médical « grand public »
de l’énonciation de la ménopause.
En sociologie, on fait sens de tout
et aussi des blagues. Je me suis rendu
compte que, en dehors de la perspective
médicale, reprise abondamment par les
médias, c’est à travers l’humour que la
ménopause est abordée. Je me suis appuyée
sur les blagues trouvées sur Internet, celles
des humoristes et des femmes que j’ai
rencontrées. Par exemple, celle-ci : « La
ménopause c’est quand la poussée des poils sur
C. C. :
Causette # 95
nos jambes ralentit. Ce qui nous laisse plus de
temps pour nous occuper de notre nouvelle
moustache. » Ou celle-ci : « Pourquoi les
femmes terminent toutes ménopausées ? Pour
garder assez de sang pour les varices. » Donc,
non, au contraire, ces blagues renforcent
les stéréotypes liés à la ménopause : celle
d’une virilisation du corps féminin, d’une
dégradation et d’une disqualification des
femmes ménopausées. Mais pour ce qui
est de voir les lignes bouger, il faudrait
réaliser la même recherche dans quelques
dizaines d’années, par exemple. Je serais
curieuse de voir si les représentations de
la ménopause et l’expérience des femmes
ont évolué ! U
* Un si joli mensonge, téléfilm diffusé sur France 2
le 28 mai 2014.
La Fabrique de la ménopause,
de Cécile Charlap. À paraître en
février 2019 chez CNRS Éditions.
Consultable sous forme de thèse sur :
Theses.fr/193035057
63
CORPS & ÂME
MÉNOPAUSE SOCIALE
LA PRESSION
DE L’OBSOLESCENCE
PROGRAMMÉE
Pas encore ménopausées, mais plus censées être mères : c’est le lot des femmes à partir de 40 ans,
l’âge où débute la « ménopause sociale ». Une règle qui ne dit pas son nom, mais qui influence les femmes,
leur rapport à la maternité et, plus encore, le regard qu’on porte sur elles.
PAR AURÉLIA BLANC
à 18 et 24 ans. À 42 ans, j’ai
eu envie d’en avoir un troisième. Mais j’ai eu peur que l’écart d’âge
dans la fratrie soit trop important. Et puis je n’avais pas envie de
faire “un enfant de vieux”, alors j’ai renoncé », confie Ghislaine,
aujourd’hui grand-mère. Ce qu’elle raconte là n’est ni singulier
ni anodin : c’est la parfaite illustration de ce que la sociologue
Cécile Charlap (lire page 60) appelle la « ménopause sociale »,
cette norme qui veut que, après 40 ans, les femmes ne sont plus
censées faire d’enfants, même si elles sont encore fertiles. « Un
bon usage du corps est enjoint aux femmes à partir de la quarantaine : elles passent du pouvoir de procréer au devoir de ne plus le
faire », explique Cécile Charlap dans sa thèse sur la ménopause.
Cet interdit, l’ethnologue Véronique Moulinié l’avait déjà
pointé dans son travail sur les opérations chirurgicales et leur
portée sociale 1 au début des années 1990. À l’époque, elle avait
enquêté dans le Lot-et-Garonne auprès de femmes qui, dans les
années 1960, étaient alors nombreuses à avoir subi une hystérectomie (une ablation de l’utérus) à l’approche de la ménopause.
Un acte qu’elles voyaient non pas comme une mutilation, mais
comme une « libération ». Libérées, oui, mais de quoi ? « Je me
suis aperçue qu’il existait un interdit, qui apparaissait lorsque le scandale éclatait : il ne fallait pas que la mère et la fille soient enceintes en
même temps. Quand la fille était en âge de procréer, la mère faisait
donc en sorte de ne pas pouvoir tomber enceinte. Si l’hystérectomie
a pu si facilement s’imposer, c’est qu’elle gravait dans le corps un
interdit social », détaille l’ethnologue. Traversant les époques et
les cultures, cette règle implicite repose sur un seul et même
principe : il faut que le « pouvoir génésique » (c’est-à-dire le
pouvoir de faire des enfants) passe d’une génération à l’autre.
« Il ne faut pas qu’il y ait de chevauchement. C’est vraiment une mise
en ordre de la succession des générations… qui vaut pour les femmes,
et uniquement pour elles », poursuit Véronique Moulinié. Et si
jamais elles dérogent à la règle… anarchie assurée ! C’est tout
l’objet du film Telle mère, telle fille (2017), dans lequel Camille
Cottin, 30 ans, et Juliette Binoche, sa mère de 47 ans, tombent
enceintes en même temps. Alors que la première est réfléchie
et responsable, la seconde apparaît comme une femme délurée
« J’ai eu mes deux premiers enfants
64
Causette # 95
CORPS & ÂME
et complètement immature.
Une inversion des rôles pour
le moins caricaturale, comme
pour mieux souligner l’incongruité de la situation.
médias traitent les « grossesses tardives » des stars.
« Ces stars maman à 40 ans
(et même plus !) », « Adriana
Karembeu : maman pour la
première fois à 46 ans ! »… « Ni
la grossesse ni l’accouchement ne
sont ici mis en exergue », pointe
la sociologue Cécile Charlap,
qui voit dans ce traitement médiatique « la désignation d’une transgression sociale ».
“Ce n’est plus un âge”
Reste que, enfants ou pas, toutes
celles qui envisagent d’enfanter
après la barre fatidique des 40 ans
sont mises en garde, parfois sévèrement. « Une grossesse après 40 ans, est-ce
raisonnable ? », « Grossesses tardives : la mise en
garde des médecins »… Aujourd’hui, c’est d’abord le
monde médical qui, en abordant les « grossesses à risques »
sous le seul prisme du risque et du danger, se fait le gardien de
la norme. Avec plus ou moins de succès. Selon l’Insee, même si
les grossesses tardives sont moins nombreuses qu’au début du
XXe siècle, elles ne cessent d’augmenter depuis les années 1980.
Une « tendance à la hausse » dont s’inquiétait déjà, en 2005, le
Haut Conseil de la famille, qui allait jusqu’à parler d’un « véritable problème de santé publique ».
Les mères quadras seraient-elles en passe de provoquer une
crise sanitaire et sociale ? En 2011, quatre chercheurs français ont
voulu savoir si ces discours alarmistes étaient scientifiquement
valables. Et leurs conclusions sont sans appel : si l’avancée en âge
(dès 35 ans) entraîne une augmentation des risques d’anomalies
chromosomiques (pour l’enfant), de diabète et d’hypertension
(pour la mère), ces grossesses sont aussi plus suivies et, de
l’aveu même du Dr Tournaire, « il n’existe pas de raison pour faire
de l’âge un seul critère de gravité ». Comme le souligne l’étude,
« le seul risque sur lequel les professionnels de santé sont unanimes
est celui de ne pas/plus pouvoir concevoir au-delà d’un certain âge,
car les risques d’infertilité augmentent avec l’âge » 2. Par ailleurs,
les chercheurs ont observé que ce discours sur les risques ne
s’adressait qu’aux mères, alors que les paternités tardives sont
plus nombreuses et génèrent tout autant de risques d’anomalie. Ce qui, étonnamment, n’a pas généré une pression sur les
hommes à obéir à leur « horloge biologique », soulignent-ils.
« Si le discours médical des grossesses tardives est aussi prégnant
aujourd’hui, c’est parce qu’il englobe le discours sur le scandale social
qui existait autrefois. Derrière ces propos, il y a l’idée que, quand
même, ce n’est plus un âge pour faire des enfants », analyse l’ethnologue Véronique Moulinié. Il n’y a qu’à voir la façon dont les
Date de péremption
Cette norme, les femmes l’intègrent elles-mêmes très tôt.
Dans son livre Sorcières (éd. Zones), la journaliste Mona Cholet
évoque ainsi, au détour d’un chapitre intitulé « Toujours déjà
vieilles », « ce sentiment d’obsolescence programmée, cette hantise de
la péremption qui marque toutes les femmes et qui leur est propre ».
Une hantise qui, selon elle, concerne pour bonne part leur
capacité à enfanter. Mais aussi leur apparence physique. Car
elles le savent : les femmes sont jugées « vieilles » bien avant
les hommes. C’est ainsi qu’à la quarantaine, elles commencent
à disparaître des écrans, comme l’atteste une étude américaine
portant sur sept cents films récents : après 40 ans, les actrices
n’incarnent plus que 21,7 % des rôles (contre 57 % entre 21 et
39 ans). « La quarantaine, c’est l’âge auquel les femmes commencent
à être confrontées au fait que les hommes recherchent des partenaires
plus jeunes », ajoute la sociologue Juliette Rennes, qui a récemment dirigé l’Encyclopédie critique du genre (La Découverte, 2016).
Aujourd’hui encore, observe-t-elle, « on invoque souvent le fait
que les femmes perdent en moyenne leur fertilité avant les hommes
pour justifier que leur “carrière sexuelle” dure moins longtemps ».
Mais à l’entendre, point de fatalité : « La maternité n’est plus
forcément au centre de la vie des femmes, et il est simpliste de penser que la séduction est directement liée à la capacité reproductive.
Rappelons-nous qu’au XIXe siècle, une femme était “vieille” à 30 ans.
Les normes d’âge et de genre liées à la séduction ont évolué et continuent de bouger. » Au point de remiser la « ménopause sociale »
dans les placards de l’Histoire ? U
1. La Chirurgie des âges, de Véronique Moulinié. Éd. de la MSH, 1998.
2. « Les maternités dites tardives en France : enjeu de santé publique ou dissidence
sociale ? », de Laure Moguérou, Nathalie Bajos, Michèle Ferrand et Henri Leridon, dans
Nouvelles Questions féministes, 2011/1, vol. 30.
Causette # 95
65
CORPS & ÂME
MÉNOPAUSE PRÉCOCE
Y A PAS DE RÈGLES
La ménopause n’est pas souvent accueillie avec allégresse. Alors, quand elle tombe bien plus tôt que prévu,
c’est carrément violent. Le travail d’acceptation est, dans ces conditions, d’autant plus nécessaire.
PAR ANNA CUXAC
« Vieille avant l’heure. » Voilà comment Virginie, 41 ans aujourd’hui,
s’est considérée à 38 ans quand elle a fait le lien entre ses règles
de plus en plus espacées, ses bouffées de chaleur nocturnes et la
périménopause * qu’elle traversait. Mêmes symptômes, mêmes
effets qu’une ménopause classique, située entre 45 et 55 ans.
Mais la ménopause précoce, qui touche 10 % des femmes avant
45 ans et 1 % avant 40 ans, provoque chez les femmes
qui en sont atteintes un sentiment vertigineux
de malchance et de fatalité.
Pour Caroline, 38 ans, « l’apprendre a été
d’une grande violence ». Elle a découvert son
état d’« insuffisance ovarienne précoce » à
30 ans, au moment où elle avait arrêté sa
pilule pour avoir un enfant. Au final, alors
qu’elle avait fait le deuil de concevoir avec ses
propres ovocytes et enclenché une procédure
de procréation médicalement assistée (PMA)
avec don en Espagne, elle tombe « miraculeusement » enceinte naturellement à 32 ans de
jumeaux. Cécile, elle, avait déjà un enfant
quand elle a cru qu’elle était à nouveau
enceinte à 35 ans. Mais ses intenses
douleurs aux seins et l’absence de
règles étaient en fait un signe de
périménopause. « Je ne l’ai pas vécu
comme un drame, car je n’avais pas
forcément envie d’un deuxième enfant.
Par contre, j’ai soudain compris pourquoi je provenais d’une lignée d’enfants
uniques du côté de ma mère. Je lui ai
posé la question et elle m’a expliqué que
ma grand-mère et elle avaient été aussi
ménopausées avant 40 ans. »
Un immense tabou
« Le facteur génétique est important, mais
ce n’est pas parce que votre mère a été dans
cette situation que ce sera votre cas également, puisque nous héritons des gènes de
deux parents, explique Alain Tamborini,
gynécologue spécialiste de la question. Nous
savons que les fumeuses seront ménopausées
66
quelques années plus tôt que prévu, mais il existe aussi des cas inexpliqués de ménopause précoce. » Cécile regrette que sa mère ne
l’ait pas avertie plus tôt. Elle aurait pu mieux anticiper. « Je l’ai
confrontée et elle m’a dit qu’elle ne voulait pas être alarmiste… Et
puis que c’était des choses dont on ne parlait pas ! »
La ménopause relevant encore pour beaucoup du secret
d’alcôve, celle qui arrive trop tôt est d’autant plus taboue…
Pourtant, elle n’est pas nécessairement une mauvaise
nouvelle, comme elle ne s’accompagne pas toujours
de conséquences néfastes. « Le travail d’acceptation
de cette nouvelle étape peut être l’occasion de découvrir une nouvelle sexualité, plus riche et épanouie
car débarrassée de la question de l’enfantement »,
analyse la gynécologue et auteure Danièle
Flaumenbaum. « Au début, mon compagnon était
un peu étonné, dit en souriant Cécile. Il était
persuadé qu’une femme ménopausée, ça n’avait
plus de libido et que ça s’énervait pour rien. Mais
pas du tout pour ma part ! »
Ce qui taraude Cécile, qui a vu sa mère et sa
grand-mère « devenir énormes », et les autres,
c’est plutôt la transformation de leur corps :
« Pour une grande sportive comme moi, la
prise de poids et les douleurs articulaires ont
été compliquées à vivre, soupire Virginie.
J’ai bon espoir que le traitement hormonal
que m’a prescrit, il y a quelques mois, ma
gynéco va calmer les choses. Mais j’ai quand
même réussi la course à pied pour laquelle
je m’étais entraînée malgré les symptômes. »
Danièle Flaumenbaum le martèle : « La
ménopause, d’autant plus aujourd’hui, n’annonce pas la fin de la vie, mais l’entrée dans
une nouvelle vie. La médecine chinoise la
conçoit d’ailleurs comme un deuxième
printemps. » Sans règles et donc plus
libres, peut-on dire. U
* La périménopause ou préménopause
est une période intermédiaire de
la ménopause qui dure en moyenne trois
à quatre ans. Ses signes annonciateurs :
l’irrégularité menstruelle et l’apparition
de bouffées de chaleur.
Causette # 95
CORPS & ÂME
BIENVENUES
AU CLUB !
Pendant des siècles, c’est dans des chuchotements honteux que les femmes s’informaient entre elles sur
la ménopause. Aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses à faire voler en éclats le tabou, grâce
à des groupes Facebook privés sur lesquels elles se serrent les coudes et même à des rencontres de groupes
avec des praticiens. Plutôt nerfs lâchés ou méthode Coué ? Suivez le guide, il y en a pour tous les goûts.
PAR ANNA CUXAC
MARRE DE LA MÉNOPAUSE
Ambiance sororité et sacs vidés
Pour intégrer ce groupe Facebook, comme les autres sur le même
thème, il faut montrer patte blanche : l’admission est à la discrétion
des administratrices, qui n’acceptent, pour des raisons évidentes
d’intimité, que des femmes. Ces groupes, où l’on peut publier des
textes, mais aussi des photos, des vidéos, des gifs, ont supplanté dans
les pratiques les sacro-saints forums Doctissimo et Au féminin, qui
ne sont plus guère courus. Sur Marre de la ménopause, le plus gros
groupe francophone – 1 700 membres –, on se raconte ses déboires et
on se conseille. « Tisane queues de cerise ! » répond du tac au tac une
membre à une autre envahie par des gonflements.
MÉNOPAUSE-CAFÉ
Ambiance club de bridge
Nos voisins belges ont ce je-ne-sais-quoi d’avant-gardisme. On parle
tout de même d’un pays où le sujet PMA pour toutes est réglé depuis
belle lurette. La ménopause fait, elle, l’objet de rencontres gratuites et
ouvertes à toutes, organisées par la Société belge de ménopause (SBM) :
plusieurs fois par an, à Bruxelles ou dans les grandes villes du pays, les
professionnels de santé de la SBM accueillent, durant un après-midi,
des femmes souhaitant s’informer sur le sujet. « Elles se répartissent
par petits groupes et rencontrent pendant un quart d’heure un gynéco,
puis le groupe change de table et va poser ses questions à une sexologue,
par exemple », détaille Serge Rozenberg, secrétaire de la SBM. Qui
en profite pour marteler : « Car la ménopause n’est certainement pas
la fin de la sexualité ! » La collation offerte est financée par les laboratoires Mylan, partenaire dont le logo s’affiche sur le site de Ménopause-café *. Mais, assure Rozenberg : « Aucun placement de produit
n’est pratiqué. » Il y a quelques mois, les toubibs français du Groupe
d’étude sur la ménopause et le vieillissement hormonal (Gemvi) sont
venus assister à l’un de ces cafés pour voir si l’expérience peut-être
reproduite en France. À suivre…
* Menopausecafe.be
Causette # 95
MÉNOPAUSE SANS
COMPLEXES NI TABOUS
Ambiance alcôve et tasse de thé
Pour celles qui sont à la recherche d’une approche positive, le tout jeune groupe Ménopause sans complexes ni
tabous a l’avantage d’être encore à taille humaine : une
trentaine de membres seulement. Sa créatrice, Patricia
– 50 ans et commerciale dans le secteur des assurances –
a lancé la chaîne YouTube J’aime ma ménopause, où
elle vulgarise les données scientifiques qu’elle a glanées
et aide à « dédramatiser »… Ses futures clientes ? Pour
2019, elle souhaite lancer un « programme de formation »
afin que les femmes puissent « décider en connaissance
de cause de s’orienter vers un traitement hormonal ou des
approches naturelles ». Bankable, ma ménopause !
MENOPAUSE MISERY
Ambiance j’en profte pour
travailler mon anglais
Première publication sur laquelle on tombe dans ce groupe
Facebook, administré par trois Américaines et fort de
16 000 membres : la vidéo, relayée par une internaute, d’un
extrait de la série Grace et Frankie, qui réchauffe le cœur. On
y voit Jane Fonda (la Grace de la série) se retirer une épaisse
couche de maquillage, geste censé prouver à un certain
Nick qu’elle est trop défraîchie pour redevenir sa belle et
qui suscitera un baiser passionné de la part dudit Nick. Ici,
la ménopause se vit avec beaucoup de grandiloquence américaine, façon « tout est encore possible » ! Un « TOUT me
fait mal » douloureux d’une membre côtoie un drolatique :
« Nous savons toutes que les miroirs ne mentent pas, je suis juste
reconnaissante qu’ils ne rient pas non plus. » Parfait pour se
défouler quand les bouffées de chaleur ont pris le dessus. U
67
LA CHRONIQUE DU DR KPOTE
Militant de la lutte contre le sida, le Dr Kpote intervient depuis une quinzaine d’années dans les lycées et centres d’apprentissage
d’Île-de-France comme « animateur de prévention ». Il rencontre des dizaines de jeunes avec lesquels il échange sur la sexualité
et les conduites addictives. Plongeon en adolescence sur les rivages de la puberté, en période de forte inondation hormonale…
PLEUREZ,
vous êtes flmées !
Le type qui a eu l’idée d’intégrer un appareil
photo aux smartphones mériterait une
belle fessée postée dans l’onglet « amateur » sur PornHub, histoire de bien lui
mettre le nez dans la cam. En fouillant sur
le Net, j’ai pu découvrir que notre immense
bienfaiteur se nommait Philippe Kahn, un
ancien prof de maths grenoblois. Mais
ne cocoriquez pas trop vite, le type s’est
expatrié à San Francisco pour gagner un
pognon de dingue. En effet, depuis 2003,
il est PDG de Fullpower Technologies,
fournissant des solutions combinant biologie, nanotechnologies et une certaine
MotionX, ultra présente dans tous les
appareils connectés… Le genre de mec
qui, s’il avait été pote avec Dorcel, aurait
breveté le plug anal connecté aux satellites
pour grimper plus vite au 7e ciel. Parce
que c’est bien de cul qu’il faut causer : à
défaut de nous avoir simplifié la vie en
combinant deux outils, le Philou nous
a bien mis dans la mouscaille ! En effet,
aujourd’hui, à cause de son idée de petit
génie voyeur, on passe notre temps à surveiller nos devants et surtout nos derrières,
shootés en long, en large et en travers
(de porc), avec, comme nouveauté bien
relou, la mode de l’upskirt (lire page 70) :
le fait de filmer sous la jupe d’une femme
à son insu. Forcément, dans l’exercice, le
smartphone greffé à la main, les jeunes
ne sont pas manchots.
Dernièrement, un lycéen de Créteil
(Val-de-Marne) a fait le buzz en braquant
sur sa prof un faux gun pour qu’elle le
note présent. Le jeune Escobar en survêt
68
s’est mis en scène devant la caméra de
ses potes, sans imaginer que sa prestation ferait le tour des réseaux sociaux.
La « blague » a fait marrer ses pairs, mais
pas Blanquer ni Castaner. Élevé·es aux
séries et aux stories, certain·es jeunes, en
mélangeant fiction et réalité, ont du mal
à intégrer la portée de leurs actes. Mais
si les adultes « c’était-mieux-avantistes »
s’insurgent, force est de constater que le
hold-up de l’intimité face caméra n’est
pas une nouveauté. À ce sujet, les médias
Le tropisme de cete
génération pour
la matière focale avait
fait d’eux·elles de
véritables toxicomanes
totalement inféodé·es
aux opérateurs-dealeurs
ont récemment mis en lumière le terrible
destin de Maria Schneider, actrice malgré
elle d’un viol imaginé par Bertolucci dans
Le Dernier Tango à Paris, qui n’avait pas
daigné l’informer de la scène pour plus
de véracité. Contrairement aux jeunes de
Créteil, le réalisateur italien n’a pas fini
au placard, mais aux Oscars.
Aujourd’hui, on remplit la mémoire
vive de notre actualité d’images volées et
commentées, perdant à chaque nouvelle
vue, un peu de notre humanité. Pas étonnant alors que certains jeunes partagent
Causette # 95
pêle-mêle et sans discernement des photos
d’exécutions, des nudes de leur copine, les
derniers skins * de Fortnite ou des bastons
de quartier.
Dans le genre, je me souviens d’un jeune
qui avait tenu à nous exposer ses talents
de réalisateur, spécialiste de la musique de
chambre : « Avec mes potes, on est des musiciens. On se passe les meufs… » Comme je lui
signifiais mon étonnement quant à l’emploi
d’une métaphore musicale pour minimiser
ce qui avait tout d’un viol collectif, il s’est
fendu d’une explication : « On se passe les
meufs et on joue ensemble, comme un orchestre.
On dit ça dans notre bande. Mais attention,
c’est la meuf qui veut. On ne viole pas, nous. »
Et puisqu’il était dans l’instrumentalisation
de la relation, le type nous a raconté, sans
gêne, qu’il filmait la fille pendant l’acte à
son insu, partageait le live, invitant ses
potes à venir mater ou à participer.
Bien au-delà du consentement, c’était
la fille dans sa globalité qui était niée.
Pourtant, pour beaucoup d’élèves, il n’y
avait pas à tergiverser : une fille qui vient
pour baiser ne saurait se retirer. Fallait
anticiper ! Étonnement, que des mecs
puissent s’inviter dans un moment d’intimité ne semblait gêner qu’une minorité.
Peu se souciaient de la nudité de la fille,
exposée sans son accord aux regards du
groupe. On faisait fi des pièges de la séduction, d’une possible emprise de l’un sur
l’autre, de la complexité des émotions
qui nous traversent et de la difficulté à
les exprimer. L’éventualité d’une relation
multiple avait-elle été évoquée ? Comment
© ANTI-MATIÈRE/C. GUÉRARD
LA CHRONIQUE DU DR KPOTE
définir la moralité de celui qui a séduit et
filmé ? Se taire, est-ce donner son accord ?
J’ai balancé mes questions à la volée et,
du coup, la classe a mis du temps à tout
absorber. J’ai repris à l’adresse du caméraman : « Ce genre de situation m’évoque un
viol collectif. Sauf si la fille vous a clairement
exprimé son souhait de faire l’amour à plusieurs avant de subir la pression du groupe. »
Comme ils·elles se taisaient, je les ai
interrogé·es sur le droit à l’image. Bien
qu’ils·elles aient tous et toutes entendu
parler de cyberviolence, le cadre juridique
et les risques encourus restaient à éclaircir. Sur le site Stop-cybersexisme.com, du
Centre Hubertine Auclert, nous avons
lu ensemble que « c’était à celui·celle qui
avait diffusé un contenu de prouver que le
consentement avait bien été donné (inversement de la charge de la preuve) ». Des
peines lourdes allant jusqu’à 60 000 euros
d’amende et deux ans de prison pouvaient
être prononcées aux contrevenant·es. À la
lecture des risques, le jeune, un peu affolé,
a commencé par se rétracter arguant qu’il
s’était vanté sans être concerné. La classe
n’étant pas un prétoire, j’ai acquiescé sans
vraiment y croire.
Une fille au premier rang ne voulait pas
qu’on en reste là :
« Et la meuf filmée, tu penses à ce qu’elle
ressent ?
– Mais elle ne le sait pas quand on filme. Elle
ne voit pas…
– Mais tout le lycée le saura… Imagine, c’est
ta sœur qui se fait tringler et filmer… Et tous
tes potes la voient à oilpé. Si elle tournait sur
les réseaux, ça te rendrait ouf ? »
Comme le manque de réaction de la
victime les questionnait, j’ai donné des
explications sur les mécanismes de la
sidération, cet état de stupeur émotive,
dans lequel le sujet, figé, semble incapable
de réagir. Pour beaucoup d’ados, toujours
prompt·es à réagir dans l’immédiateté,
l’absence de réaction, déstabilisante,
est souvent traduite comme une forme
d’acceptation. J’en ai profité au passage
pour incriminer cette sale manie de tout
filmer et ils·elles m’ont assuré en être
conscient·es, mais que c’était devenu un
réflexe. Le tropisme de cette génération
pour la matière focale avait fait d’eux·elles
de véritables toxicomanes totalement
inféodé·es aux opérateurs-dealeurs.
« Mon copain me filme et balance mon cul sur
Snap, je le castre !, a ajouté une autre fille.
– Mais c’est les plans cul que tu filmes. Pas ta
copine, a tenté le mec incriminé.
– Mais un plan cul, c’est quand même un être
humain ! Avec toi, on dirait que la fille ne vaut pas
mieux qu’un Kleenex. Et encore, si je me mouche
dedans et que je te le passe, tu n’en voudras pas.
Alors que là, les mecs, ils font la queue. Un plan
cul, ça se respecte aussi », lui réplique-t-elle.
Sa démonstration sentait le vécu, mais
ce n’était ni le lieu ni le moment pour
Causette # 95
investiguer. À la sonnerie, ils·elles se sont
tous et toutes levé·es d’un bloc et ont filé en
se gondolant, sans même attendre le générique de fin. Pour eux, l’échange, comme
un vieux film en noir et blanc, appartenait
déjà au passé. Comme c’était ma dernière
séance, le rideau, sur l’écran, est tombé et j’ai
filé chez l’infirmière pour la lui résumer. U
DR KPOTE
(KPOTE@CAUSETTE.FR ET SUR FACEBOOK)
* Personnages et équipements que les joueurs de jeux
vidéo achètent ou débloquent dans un jeu.
69
PAR ANNA CUXAC
Dans Le Bureau des légendes, ils appelleraient ça un truc du
genre « concomitance de signaux faibles potentiellement
significatifs ». D’abord, il y a eu Marie 1, lectrice de Causette,
qui est tombée, dans le portable de son compagnon, sur une
vidéo filmant sous la jupe d’une femme dans un supermarché,
et elle a reconnu les chaussures de son jules. Ensuite, il y a eu
Léa 1, qui a mis fin à une relation parce qu’une copine avait
reconnu son propre corps sur un site porno. À chaque fois
qu’une « amie » passait chez elle, son ex filmait en caméra
cachée son décolleté et mettait les images en ligne. Enfin,
il y a ces cas qui ponctuent les rubriques faits divers des
journaux : poursuite pour voyeurisme aggravé en novembre,
à Toulouse, d’un type de 34 ans qui avait tenté de filmer
sous la robe d’une femme dans le métro ; ouverture d’une
enquête fin octobre, en Seine-et-Marne, à l’encontre d’un
homme de 46 ans chez qui la police a découvert plus de
sept cents images volées, certaines disponibles sur Internet. Mention spéciale à cet Américain qui, cet été, s’est fait
connaître à cause de l’incendie provoqué par la surchauffe
de la microcaméra qu’il avait fixée à sa chaussure pour violer
nos intimités avec moult efficacités.
Car il s’agit bien de cela : filmer contre sa volonté une
« fille anonyme », selon les mots de la journaliste Laureen
Ortiz 2, pour mieux bander : « L’image porno ne vient dans ce
cas non d’une professionnelle qu’on a payée, mais de n’importe
quelle fille piégée dans la rue, telle une proie. La rue est ainsi
définie comme le territoire de prédateurs où toutes les femmes
sont de potentielles prostituées. » Le journaliste et écrivain
Stéphane Rose 3 ajoute que c’est « l’interdit qui joue dans
l’excitation de la photo volée, car la peur de l’interdit, en général,
est le moteur de bien des fantasmes. Et aujourd’hui, en trois
clics, on peut voir des sexes et des anus de femmes pénétrés
par un ou plusieurs sexes. C’est trop simple, trop facile. Ce
qu’on veut, c’est imaginer, et un petit morceau de fesses volé
aux entrebâillements de tissu active ce truc merveilleux qu’est
l’imagination et qui est absent de la pornographie, où tout est
visible d’emblée. » Sauf que, comme l’ajoute Stéphane Rose,
il y a un monde entre le désir « souchonesque » de regarder
Sous les jupes des filles et « l’upskirt, illustration d’une culture
du viol persistante ». Les multinationales du porno ne sont
pas en reste dans l’élaboration du fantasme, puisqu’elles
jouent avec les codes du « gonzo ou style télé-réalité », décrypte
Laureen Ortiz, pour brouiller les pistes et les sens de leurs
clients. « Le paradoxe, analyse la journaliste, c’est qu’à force
de jouir sur des trucs “qui font vrai”, les garçons s’éloignent de
la réalité. » Et certains passent à l’étape de la transgression
en se payant le frisson eux-mêmes.
Alors, on fait quoi ? On sort en pantalon dans la rue
jusqu’à ce que la culture du viol ait été éradiquée de la
planète ? Autant vous dire que vos gambettes ne verront
plus jamais le soleil. Pour Stéphane Rose, les signaux faibles
relevés par Causette ne constituent pas un « phénomène ».
À défaut d’étude sociologique sur le sujet, on pourra
sans doute mesurer l’ampleur de l’upskirt dans quelques
années avec le nombre de mises en examen pour délit de
« captation d’images impudiques », créé spécialement contre
ce phénomène dans la loi Schiappa contre les violences
sexistes et sexuelles, qui prévoit jusqu’à un an de prison
et 15 000 euros d’amende. À bon entendeur ! U
1. Les prénoms ont été modifiés.
2. Auteure de Porn Valley, livre-enquête sur l’industrie du porno à Los Angeles,
publié en mars aux éditions Premier parallèle.
3. Auteur de nombreux ouvrages sur la sexualité, notamment
Comment rater sa vie sexuelle, publié en 2012 aux éditions La Musardine.
Causette # 95
© A. HOFMEYR
Pendant ce temps-là
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ÇA TOURNE
SOUS
LES
JUPES
DES
FILLES
Causette # 95
71
72
Causette # 95
Causette # 95
73
SANTÉ
Étudiant·es en médecine
LE THÉÂTRE POUR
APPRENDRE L’EMPATHIE
Distants, insensibles, trop techniques… Plus leur discipline se perfectionne, plus les médecins
se voient reprocher par les patient·es leur manque d’écoute et d’empathie. À Montpellier,
la faculté de médecine utilise le théâtre pour sensibiliser les étudiant·es à l’importance
de la relation humaine, face à des malades joué·es par des comédien·nes.
PAR ALEXIA EYCHENNE - PHOTOS ALEXANDRA FRANKEWITZ/TRANSIT POUR CAUSETTE
D’un pas raide, lors de jeux de rôle face à trois acteurs entre leurs disciplines. « Les médecins sont
le docteur Tran s’approche du lit de sa et actrices, aux annonces les plus éprou- tellement formés aux sciences et aux technipatiente, 50 ans, hospitalisée pour un vantes qu’ils auront un jour à délivrer : une ques qu’ils en oublient l’importance de la
cancer du sein. Les nouvelles ne sont maladie grave, une récidive ou un passage relation humaine, regrette le premier. Le
pas bonnes : des cellules malades ont en soins palliatifs. L’exercice se déroule manque de temps, dû au manque de médecins,
migré dans son corps, son traitement sous le regard croisé de Marc Ychou et aggrave encore cela. » Or, le déficit d’écoute
est désormais impuissant. Ça, madame d’un metteur en scène, Serge Ouaknine. du corps médical nourrit la défiance à
Hernandez l’ignore encore. Le docteur « Tu récites un discours médical, reproche son égard. « Erreurs techniques mises à
doit lui annoncer. Tee-shirt et baskets, le le premier au futur docteur Tran. Ce sont part, la plupart des plaintes sont liées à des
look du jeune homme détonne dans un des mots que l’on utilise entre nous, inappro- problèmes de communication avec l’équipe
moment si solennel. Mais sa voix se fait priés face à une patiente qui souffre. Il faut médicale », assure-t-il.
grave quand il tire une chaise près
Manifester de l’empathie envers
d’elle et se lance : « Nous avons réalisé
son patient, tout en conservant
un scanner pour apprécier l’étendue des “L’intimité avec le patient
sa distance clinique, relève d’une
métastases, afin de voir… » La patiente
« équation délicate ». La résoudre
vous fait peur, mais c’est aussi
gémit, toute en douleur rentrée :
est affaire de sensibilité, de voca« J’en peux plus d’avoir mal. Faut que ce qui peut vous sauver...”
bulaire, mais aussi de postures.
Serge Ouaknine, metteur en scène
vous me donniez quelque chose de plus
« Un médecin est en représentation,
fort. » « On a fait un bilan pour savoir
explique Marc Ychou. Une grande
comment ont évolué les métastases…,
partie de la communication passe par le
poursuit le soignant d’un ton égal. On lui dire qu’on ne va pas la laisser comme non-verbal. » C’est là que Serge Ouaknine
propose l’arrêt du traitement curatif pour un ça, que la chimio ne fait plus d’effet, mais entre en scène. « Avec le progrès, l’avènetraitement palliatif qui consiste… »
qu’il y a des traitements pour lui éviter de ment de l’imagerie et des analyses médicales,
« Merci, on va arrêter là ! » D’une voix souffrir. » « Prend-lui la main, encourage le médecin est devenu un intermédiaire entre
forte, le professeur Marc Ychou, directeur Serge Ouaknine. L’intimité avec le patient la technique et le patient, décrit-il. On me
de l’Institut du cancer de Montpellier vous fait peur, mais c’est aussi ce qui peut sollicite pour travailler le sensible et l’indicible.
(Hérault), interrompt leur tête-à-tête dans vous sauver... »
Parce qu’elle repose sur le geste, le silence et
un demi-sourire. « Madame Hernandez »
la distance, la mise en scène permet ça. » Le
se redresse d’un bond. En fait, c’est une Une “équation délicate”
travail des comédiens trouve ici tout son
comédienne… en pleine forme. Le futur Depuis 2013, ce cours de théâtre d’une sens, car « le rôle de l’artiste est de poser les
docteur Tran est étudiant en médecine. demi-journée est obligatoire pour les questions existentielles : la douleur, la perte
Dissipée, l’ambiance mortifère de l’hô- étudiant·es de quatrième année de la fac et la mort ». Dans l’Antiquité, le théâtre
pital : nous sommes à l’École nationale de médecine de Montpellier. Une première d’Épidaure n’accueillait-il pas les prières au
supérieure d’art dramatique (Ensad) de en France. Lors de leur rencontre, il y a dieu médecin Asclépios ? Brecht, Tchekhov
Montpellier. Cet après-midi d’automne, une quinzaine d’années, Marc Ychou et ou Boulgakov, rappelle-t-il, ont tous étudié
quinze futur·es médecins se préparent, Serge Ouaknine ont vite perçu la parenté la science d’Hippocrate.
« Madame Hernandez ? »
74
Causette # 95
SANTÉ
Lors d’un atelier de théâtre pour
les étudiant·es en médecine de quatrième
année à Montpellier. De gauche à droite :
Serge Ouaknine, le metteur en scène,
Quentin Gratias et Anne-Juliette Vassort,
comédien·nes qui endossent le rôle
de malades, et un futur médecin.
Marie, 23 ans, annonce à
sa patiente quelle est atteinte
d’un cancer du sein, sous
l’œil du Pr Ychou (à gauche),
initiateur de ces ateliers.
« C’est déstabilisant, mais très
utile de nous y confronter
maintenant », juge-t-elle.
Causette # 95
75
SANTÉ
En début de séance, chaque étudiant·e
pioche un scénario. Claire, la vingtaine,
déchiffre le sien : « Reçoit parents avec enfant
chez qui on a fait une IRM pour des céphalées
persistantes. On a décelé une tumeur qu’il va
falloir opérer. La guérison est possible, mais il y a
des risques de séquelles… » Rires nerveux dans
l’assistance : seule une minorité d’élèves a
déjà été témoins de cas aussi douloureux
lors d’un stage. « Jusqu’à aujourd’hui, je
n’ai réalisé des exercices pratiques que sur des
mannequins », constate Claire.
Un quart d’heure plus tard, ils et elles
endossent leur rôle chacun leur tour. Les
autres écoutent en arc de cercle, épaules
contre épaules, visages en clair-obscur
sous les projecteurs. L’apprentissage de
la juste présence commence à la poignée de main que le médecin adresse au
patient-comédien, qui l’attend dans la salle
d’attente fictive. Certain·es la rejouent
deux, trois fois. Interdits, les mains molles,
les bustes penchés à plus d’un mètre de
distance, comme si le médecin avait peur
du patient… « Prenez le temps de l’accueillir,
martèle Ouaknine. Ce premier contact est
déjà une parole. » Quand Éva, l’une des
étudiantes, commence à dérouler son
diagnostic derrière son bureau de consultation, le metteur en scène lui appuie sur
le menton pour ralentir son débit, l’inciter
à articuler et à puiser dans les graves. Sa
voix se fait plus douce, rassurante, ses
phrases plus intelligibles.
Gérer l’émotion
Au tour de Claire de se jeter à l’eau. Face
à elle, jouée par les comédien·nes, une
famille au complet : le père, la mère et
leur fille de 10 ans. Pour retarder l’annonce de la maladie, puis l’occulter, il et
elles bavardent, ne prennent ni Claire ni
ses paroles au sérieux. L’étudiante est
dépassée par leur énergie ostentatoire, qui
masque mal leur angoisse. Elle parle vite
sans parvenir à retrouver leur attention.
« Tu aurais pu faire un dessin à la petite
fille pour lui faire prendre conscience de la
situation », conseille Marc Ychou, après
coup. « Tu peux la faire venir à côté de toi
pour quitter la relation frontale qui est celle
du pouvoir », complète Serge Ouaknine.
« J’ai senti que je galopais, admet Claire, à
la sortie de la séance. J’ai encore tendance
à me laisser submerger par l’émotion. » À la
76
Le rôle de Serge Ouaknine,
metteur en scène, travailler
le sensible et l’indiscible.
Ici, il invite un étudiant
à créer une intimité avec
le patient par la gestuelle.
“On veut faire comprendre aux étudiants
qu’il n’y a pas deux patients pareils et que
c’est à eux de s’adapter”
Quentin Gratias, comédien
pause, Marie souffle aussi. Cette étudiante
de 23 ans, qui se verrait bien généraliste,
vient de faire face à une patiente si malmenée par la vie qu’elle a pris l’annonce
de son cancer du sein avec désinvolture.
Marie n’a pas réussi à créer une intimité
suffisante avec elle pour s’assurer qu’elle
reviendrait la voir et accepterait ses soins.
« C’est déstabilisant, mais très utile de nous
y confronter maintenant, estime-t-elle. Il
m’est arrivé, en stage à l’hôpital, de ressentir
un malaise en accompagnant des médecins
qui n’étaient pas intéressés par l’histoire des
patients, comme s’ils étaient seulement pressés
de passer à la chambre suivante… »
En quatre heures, Quentin Gratias
s’est fondu dans la peau d’une dizaine de
malades ou de leurs proches, improvisant
des bribes de leurs vies. « On veut faire
comprendre aux étudiants qu’il n’y a pas
deux patients pareils, et que c’est à eux de
s’adapter », glisse ce comédien diplômé
de l’Ensad, familier de ces ateliers depuis
trois ans. Une fois, c’est un homme qui,
à l’annonce d’une récidive, conteste la
légitimité du médecin et demande à « voir
quelqu’un d’autre ». Une autre, un quadra
terrorisé par une énième chimio, dont la
Causette # 95
voix se brise, après un silence glaçant : « Je
veux pas y retourner, docteur… » « Métastase ?
Je ne connais pas le mot », lance aussi le
comédien à un étudiant au verbiage trop
hermétique. C’est aussi Quentin Gratias
qui, dix minutes avant la fin de la séance,
joue « monsieur Georges », 35 ans, admis
aux urgences la veille pour douleurs abdominales. Un élève, cheveux en brosse et
surchemise, lui annonce de but en blanc
un cancer du pancréas – l’un des plus
redoutables : « La bonne nouvelle, c’est qu’on
le diagnostique à temps ! » Marc Ychou soupire : « Tu ne peux pas lui annoncer comme
ça, sans rien savoir de lui. Tu vas transformer sa vie. Il arrive que dans ce genre de cas,
des gens rentrent chez eux et se suicident.
Quelle est son histoire ? Est-ce qu’il vit seul ?
À qui va-t-il pouvoir en parler ? Votre métier
de médecin, c’est la prise en charge globale
du patient. » Une mission d’autant plus
cruciale que la technologie ne cesse de
grignoter du terrain sur les autres prérogatives des médecins. « Bientôt, prévient le
professeur, dans un dernier avertissement,
l’intelligence artificielle donnera le diagnostic
à votre place… » En attendant, la médecine
peut être… plus humaine. U
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LA CABINE D’EFFEUILLAGE
Christophe
Galfard
LA PHYSIQUE
EN MODE STAND-UP
Figure montante de la génération des scientifques médiatiques,
il a été l’élève frenchie du célèbre astrophysicien Stephen Hawking.
Depuis ses études à l’université de Cambridge, ce spécialiste
des trous noirs court le monde pour animer des conférences
aux allures de shows qui vulgarisent la physique.
PAR LAURENCE GARCIA – PHOTOS MARION KOTLARSKI POUR CAUSETTE
Rendez-vous aux aurores, aux premiers
rayons du fameux soleil qu’il aime tant
observer. Dans ses bureaux sous les toits,
avec terrasse ouverte sur le ciel clair, pas
loin de l’Opéra de Paris, le décor est minimaliste. Un tableau blanc accroché au
mur sur lequel est dessiné, en gros, un
cercle ouvert symbolisant l’univers sans
bord, percé de la flèche du temps. « Je
viens d’emménager, j’avais besoin d’un coin
calme pour réfléchir sans les enfants dans les
pattes. Le télétravail, ce n’est pas pour moi ! »
lâche, dans un grand sourire, Christophe
Galfard, ultra bavard sauf sur le terrain de
l’intime. « Je veux bien vous parler de moi,
mais pas de mes proches, ni de mes enfants
ni de mes parents. » Ça a le mérite d’être
clair. Le physicien est un pro de la com
scientifique. Pas de l’autopromo… Un café
serré, un bol de chouquettes, l’homme qui
aime explorer le temps long du passé à
travers les matières célestes court après
le temps terrestre. Son agenda de conférencier international est bourré à craquer.
La veille encore, il était à Hongkong pour
animer en anglais un show quantique dans
une salle bourrée d’effets spéciaux face à
dix mille étudiants chinois à la manière
d’un stand-up scientifique ! Sa spécialité : la physique quantique. Pour faire
simple, comprendre les phénomènes qui
nous entourent en explorant les grandes
théories scientifiques modernes comme
l’espace-temps.
Son dada : la transmission
À 42 ans, Christophe Galfard a une gueule
d’acteur british et fume une e-clope sans
nicotine. Rien à voir avec l’image austère du vieux docteur en physique (c’est
son titre) qui baragouine des équations
incompréhensibles derrière ses lunettes
loupes. Lui dépoussière le genre pour le
rendre accessible à tous, quitte à courir la
planète, tel « un conteur du monde global ».
Il a lâché les labos de recherche pour se
consacrer à plein temps à la transmission,
« c’est ma façon d’enseigner comme un prof ».
Quand il n’est pas à l’étranger, il anime
chaque mois, à Paris, des conférences
sur le big bang ou sur les extraterrestres
dans les cinémas MK2 *. « Mon public est
majoritairement féminin, alors que la physique attire peu les étudiantes. Dans les pays
anglo-saxons, les sciences sont moins genrées.
Chez nous, on est encore conditionné par le
vieux réflexe culturel : tu es un garçon, mon
fils, donc tu feras des maths et toi, ma fille,
des sciences humaines. Beaucoup d’adultes
reproduisent aussi leur propre blocage scolaire, comme s’ils restaient traumatisés à vie
par un zéro en math ! »
Le quadra adore écrire pour les enfants
et les ados. « Hier, j’ai reçu un mail d’une
jeune lectrice qui m’a confié que mes bouquins
lui ont donné envie de se lancer en prépa de
maths. Ça m’a ému. » Peut-être était-ce
L’Univers à portée de main, son livre de
vulgarisation sur les fondamentaux scientifiques – comme la théorie de la relativité
générale d’Albert Einstein –, vendu à plus
de 150 000 exemplaires. « Un road-movie
hollywoodien dans l’espace », comme noté
sur la couv. Ainsi écrit et parle Galfard.
Aux formules mathématiques, il préfère
les métaphores cosmiques. Et tant pis si
son langage défrise les vieilles barbes du
monde académique. « La vulgarisation et le
fait d’être médiatique provoquent de véritables
jalousies parmi nos confrères, surtout quand
on est beau et jeune comme lui ! commente
Étienne Klein, le physicien philosophe
chéri des médias. Et pourtant, plus on est de
vulgarisateurs, mieux c’est. Il y a mille et une
façons de parler de la physique selon les publics.
Galfard a un style bien nouveau, il parle de
cette science sur le registre du merveilleux,
comme une belle histoire pour s’endormir
ou se réveiller. C’est un mélange entre le Petit
Prince de Saint-Exupéry et Hubert Reeves ! »
Enfant, il rêve du futur
Partager son savoir, c’est une obsession chez le jeune prince de la physique,
quasi une mission, surtout avec les plus
allergiques aux sciences dites dures. « Il y
a une image simple que je donne souvent aux
“ Galfard, c’est un mélange entre le Petit Prince
de Saint-Exupéry et Hubert Reeves ! ”
Étienne Klein, physicien et philosophe
Causette # 95
79
LA CABINE D’EFFEUILLAGE
enfants, tu prends un verre d’eau et tu lances
l’eau sur quelqu’un. L’eau ne reviendra jamais
dans le verre. Ça semble logique à n’importe
qui, car nous avons tous l’intuition qu’il existe
des forces invisibles dans la nature et l’espace
qui s’attirent, sans même se l’expliquer. C’est
ce qu’on appelle la loi de la gravitation. » On
imagine les lancers de verre dans les classes
de physique pour mieux comprendre les
théories de l’attraction universelle.
Les lois invisibles de l’espace-temps,
ça le travaillait déjà quand il était gamin.
Ses parents ne gravitaient pas du tout
dans les sciences, mais Christophe n’en
dira pas plus. Ah si, quand même, il a un
frère prof de maths au lycée français de
Hongkong. Il y a une bosse des sciences
chez les frangins.
Dans la chambre du jeune Christophe,
pas de poster d’Einstein qui tire la langue,
mais des romans de science-fiction et
d’aventure. Jules Verne, forcément... Mais
surtout, « le spectacle extraordinaire du ciel
transparent quand la nuit tombe. J’avais l’impression de voir à travers l’espace, de récolter
des fils du passé de notre planète. Gamin, le
ciel me rassurait. Je rêvais du futur ».
L’ado qui grandit au début des
années 1990 est convaincu que les esprits
humanistes vont changer le monde. « Avec
tous les progrès de la recherche, je pensais
qu’on allait trouver un vaccin contre le sida
et le cancer, et conquérir d’autres planètes
dans l’espace. Et puis le propos scientifique
a été récupéré et détourné par des grandes
industries du tabac, de la pharmacie et du
pétrole pour faire du profit. J’espère que cette
page est bien tournée. »
Galfard dit avoir longtemps été nul en
physique. On a du mal à le croire. « Je vous
assure, je n’y comprenais rien ! L’apprentissage
par cœur me semblait trop terre à terre. Ça
manquait d’imaginaire. » Étienne Klein,
qui était son prof de physique quantique à
l’École centrale de Paris en 1996, confirme :
« Il avait des problèmes de sigma [calcul de
sommes de suites arithmétiques, ndlr].
À la fin de l’année, il s’est présenté à moi,
tout tremblant et intimidé. Au lieu de redoubler, je lui ai conseillé de faire un stage au
Commissariat à l’énergie atomique, où je
travaillais et où il s’est pris de passion pour
la cosmologie avant d’aller à l’université de
Cambridge. » C’est en 1999, dans cette
prestigieuse université britannique, que le
80
jeune frenchie fait LA rencontre de sa vie
avec son directeur de thèse qui n’est autre
que Stephen Hawking. Le célèbre astrophysicien a notamment démontré que la
théorie de la relativité générale d’Einstein
implique que l’espace et le temps ont eu
un commencement, le big bang, et une fin,
les trous noirs (ces astres si compacts qui
ne laissent échapper ni matière ni lumière
et qui sont donc invisibles). En 1963, il
révèle aussi que certains trous noirs ne
seraient pas si noirs que cela, car ils seraient
capables d’émettre une radiation, depuis
lors appelée le rayonnement de Hawking.
Malgré la maladie neurodégénérative
de Charcot qui l’a paralysé et cloué à un
fauteuil, ce génie qui a inspiré le film Une
merveilleuse histoire du temps (en référence
à son livre best-seller Une brève histoire du
temps) n’a jamais cessé de travailler sur
l’infiniment petit et grand. « Grâce à lui,
j’ai découvert le lien entre la logique des maths,
l’intuition et l’application au réel. C’est dans
cet esprit qu’on a imaginé les premiers avions,
par exemple. C’est presque de la magie ! »
s’emballe Galfard.
“ La parole scientifque
est bien plus éclairante
que celle de tous
ces faux experts
médiatiques qui ont
un avis sur tout et
qui agitent les peurs
collectives ”
Christophe Galfard
D’étudiant à poulain
Quand le jeune étudiant entame ses six
années de thèse, il ne se rend pas compte
de la notoriété de son prof, considéré
pourtant par les Anglais comme un demidieu. « On ne vivait que pour la recherche à
raison de seize heures par jour. Je voyais bien
des caméras le filmer dans nos cours, mais
ça me passait au-dessus. Si on ne travaillait
pas assez, on se faisait engueuler, y compris
par Hawking. Il savait être très drôle, witty
comme disent les Anglais, mais il était aussi
extrêmement exigeant », raconte Christophe
Galfard, qui se souvient encore du regard
noir de son prof quand il a eu le culot de
lui demander quinze jours de vacances.
« Je ne lui ai jamais reposé la question ! »
Au fil des années, l’étudiant devient son
poulain. Celui qui accompagne le boss
durant ses vacances (autorisées) en Californie et ses innombrables conférences
aux quatre coins du monde. « La veille au
soir, il me demandait de l’aider à écrire ses
shows. J’y passais ma nuit ! Il était fascinant
sur scène. Il fallait voir ces milliers de gens
l’écouter, accrochés à ses paroles qu’un ordinateur décryptait. Il ne parlait plus depuis
bien longtemps et communiquait en cliquant
Causette # 95
sur un boîtier. Je ne suis pas Hawking, je n’ai
pas son aura, mais je tente de prolonger la
diffusion de son œuvre. »
Le 14 mars dernier, jour anniversaire
de la naissance d’Einstein, Hawking
s’éteint à l’âge de 76 ans (alors que ses
médecins lui avaient prédit une espérance de vie de trente ans maximum).
Galfard tweete : « Tu nous as montré que
même les trous noirs n’étaient pas éternels.
Étonnamment, je pensais que toi tu l’étais.
Merci de m’avoir rendu fier d’appartenir à
l’humanité, en nous montrant le meilleur de
LA CABINE D’EFFEUILLAGE
1976
Naissance à Paris
1996-2000
École centrale Paris
1999-2006
Thèse de physique
théorique sous la direction
de Stephen Hawking
2007
Coauteur, avec Stephen
et Lucy Hawking, de Georges
et les Secrets de l’univers
(éd. Pocket Jeunesse)
2015
L’Univers à portée de main
(éd. Flammarion)
nous. Stephen, tu seras toujours mon maître,
et mon ami. » Un maître convaincu que le
partage du savoir est la meilleure réponse
à toutes les peurs irrationnelles exploitées
par les extrémistes d’aujourd’hui et de
demain. « Comme disait aussi l’astronome
Carl Sagan : “La science, c’est une bougie
dans le noir.” J’ajouterai que la bougie, c’est
le savoir, et le monstre dans le noir, c’est
l’ignorance”. » Les scientifiques seraient
les nouvelles boussoles du monde nouveau en panne de sens ? Pour Christophe
Galfard, « la parole scientifique est bien
plus éclairante que celle de tous ces faux
experts médiatiques qui ont un avis sur tout
et qui agitent les peurs collectives. Depuis
les années 1970, les scientifiques du monde
entier ne cessent d’alerter les politiques sur
la réalité du réchauffement climatique. Leur
parole est enfin relayée aujourd’hui, même
si elle pèse peu face aux lobbys financiers ».
Le physicien dit regarder la vraie vie
sous l’angle de la logique des chiffres,
même si ça le rend parfois « un peu fou ».
« Regardez l’Aquarius, ils sont 58 réfugiés sur
un bateau et nous sommes 500 millions en
Causette # 95
Europe ! Et même si certains manipulateurs
d’émotions prétendent que sur ces cinquantehuit, il y a peut-être un terroriste, oui, c’est
possible, mais il y a peut-être aussi LE futur
génie qui trouvera une solution au cancer ou
à la maladie d’Alzheimer. » Avec Galfard, les
chiffres peuvent être humanistes aussi. U
* Conférences au cinéma MK2 Quai de Loire, à Paris.
Le 15 décembre : quelles sont les grandes découvertes
scientifiques de 2018 ? Le 12 janvier : le temps existe-t-il ?
Tarifs à l’unité : 9 euros (– de 26 ans) et 15 euros.
81
LE GROS MOT
Chaque mois, Causette vous fait découvrir un nouveau mot, petit ou gros,
pour mieux nommer le monde qui nous entoure.
INTÉRITÉ
PAR ÉRIC LA BLANCHE – ILLUSTRATIONS JULIEN PHOQUE POUR CAUSETTE
C’est la caractéristique de ce qui est « entre » les choses.
L’intérité est le propre des interlignes, des interprètes, des interludes,
des intermédiaires, des interstices, etc.
Regarder l’intérité, c’est une autre façon de voir le monde. C’est apprendre
à regarder dans les intervalles, à apprécier les entre-deux, à remarquer
ce qui relie ou ce qui sépare.
En tant qu’humains, nous sommes plus souvent « entre » que « dans » :
entre plusieurs cultures, plusieurs influences, plusieurs endroits, plusieurs
histoires. Nous sommes, surtout, le produit d’une intérité sexuelle.
Ce qu’il y a entre les choses est parfois plus important que les choses elles-mêmes.
Pensez-y la prochaine fois que vous aurez le c…, pardon, l’intérité entre deux chaises. U
82
Causette # 95
THÉÂTRE - CINÉMA - MUSIQUE - LIVRES - LE QUESTIONNAIRE DE WOOLF
© ZANELE MUHOLI, COURTESY OF STEVENSON AND YANCEY RICHARDSON
CULTU
-RE
Autoportrait
MILITANT
Si vous ne connaissez pas le travail de Zanele Muholi, il ne vous reste
plus qu’à filer vers la Belgique. Le Fotomuseum d’Anvers consacre
une exposition à trois autoportraitistes qui mettent en scène les
questions de genre. Le « transformiste » Samuel Fosso ; Claude
Cahun, l’une des premières artistes transgenres, qui jouait déjà avec
son identité au début du XXe siècle ; et puis Zanele Muholi. Né·e en
1972, cet·te artiste sud-africain·e, qui a grandi dans un ghetto de
Durban, se définit comme « activiste visuel·le ». Son travail entend
rendre visible une communauté lesbienne marginalisée. Pour la série
Somnyama Ngonyama (photo), il·elle se met en scène pour questionner la race, les inégalités sociales, les droits humains et les représentations contestées du corps noir. U S. G.
Claude Samuel Zanele, jusqu’au 10 février 2019 au Fomu, Fotomuseum d’Anvers
(Belgique). Informations sur fotomuseum.be
CULTURE
“ Désobéir,
c’est
choisir ”
La metteuse en scène Julie Berès a recueilli les témoignages de jeunes
femmes issues de l’immigration. Elles évoquent la radicalisation,
la misogynie et le racisme qu’elles subissent au quotidien
dans un spectacle fort et édifant, intitulé Désobéir.
PROPOS RECUEILLIS PAR CARINE ROY
Créée en novembre 2017 dans le cadre de la
quatrième saison des « pièces d’actualité »
initiée par Marie-José Malis, directrice du
Théâtre de la Commune, à Aubervilliers
(Seine-Saint-Denis), Désobéir, pièce de
Julie Berès, ne devait durer qu’une soirée. Mais devant l’engouement massif
pour ce « spectacle documentaire », il
entame une grande tournée à travers la
France. Ces portraits de jeunes femmes
réalisés à partir de témoignages d’habitantes d’Aubervilliers et des communes
alentour questionnent leur place dans la
société. On suit avec émotion leur combat
contre le poids de la tradition, le sectarisme, tout en partageant leurs rêves et leur
désir d’émancipation… Pour Julie Berès,
le théâtre est une tribune, un endroit où
l’on peut se poser les bonnes questions.
Avec sa compagnie, Les Cambrioleurs,
fondée en 2001 à Brest (Finistère), elle a
développé un programme d’actions culturelles en milieu scolaire et universitaire,
dans les maisons de retraite, les prisons et
les hôpitaux. Ses créations, en prise avec
le réel, sont régulièrement programmées
au Théâtre de Chaillot, à Paris, et sur de
nombreuses scènes nationales. Désobéir
ne fait pas exception.
84
CAUSETTE : La
pièce commence par
le témoignage d’une jeune fille en
jilbab (vêtement qui couvre la tête
et l’ensemble du corps à l’exception
des pieds, des mains et du visage)…
JULIE BERÈS : Le point de départ de ce spec-
tacle était la radicalisation. À partir d’un
témoignage réel, je souhaitais montrer
comment une jeune femme choisit de
se radicaliser pour se construire, puis
comment elle se libère… Et montrer aussi
qu’il existe plein d’autres modèles de
construction possible. Avec mes collaborateurs, Kevin Keiss et Alice Zeniter,
nous avons collecté, grâce à l’aide d’associations, de nombreux témoignages de
jeunes filles entre 18 et 25 ans en voie de
déradicalisation. Je les ai enregistrées
pour comprendre le processus. Quand
elles se radicalisent, elles sont, en général,
dans un moment de grande fragilité, de
doute sur l’existence, sur leur identité, la
valeur de la vie. Et puis elles rencontrent,
souvent sur Internet, un homme qui leur
dit : « Je comprends ta souffrance, elle est
normale ; et ta lutte et ta colère, tu peux
en faire quelque chose, et nous, on a besoin
de toi. » Pour elles, au départ, c’est d’un
romantisme absolu.
Causette # 95
La collecte de ces témoignages
a-t-elle été difficile ?
Oui, très difficile. Ces jeunes femmes
ne révèlent pas leurs vraies identités et
il y a beaucoup de secrets autour d’elles.
J’ai fait la connaissance d’une jeune fille
partie en territoire islamiste et qui a réussi
à revenir. Je pensais qu’elle allait suivre le
processus de création et, finalement, elle
a disparu du jour au lendemain. Elle n’a
pas assumé le fait de donner son témoignage. Cela m’a mise en colère. C’était très
J. B. :
© W. VAINQUEUR
Les quatre comédiennes choisies
par Julie Berès pour Désobéir ont
résisté au poids de la tradition et aux
injonctions sociales. Ici, Séphora Pondi,
issue d’une famille camerounaise.
compliqué ! Je me disais : « Qu’est-ce que
l’on va dire à la jeunesse d’Aubervilliers ? » Et
puis mon sujet a commencé à s’élargir. J’ai
laissé tomber l’idée de faire un spectacle
uniquement sur la radicalisation. Je me suis
intéressée à d’autres jeunes femmes issues,
pour la plupart, de la troisième génération
de l’immigration. Par ce spectacle, je tente
de comprendre comment autant de jeunes
se disent qu’ils n’ont pas leur place dans
cette société. Je raconte l’échec de la société
française, les inégalités, le racisme…
Avec l’aide de l’association Femmes
sans voile d’Aubervilliers, la Brigade
des mères de Sevran, les élèves de
l’option théâtre du lycée Le Corbusier
d’Aubervilliers, l’association
1 000 Visages, le dispositif 1er Acte…
vous avez pu gagner la confiance
de ces jeunes filles. Elles vous ont livré
ce qu’elles avaient sur le cœur…
J. B. : Elles nous ont raconté leurs détresses,
leurs solitudes… La double misogynie à
laquelle ces jeunes femmes sont confrontées
Causette # 95
est terrifiante ! Celles qui vivent dans un
milieu familial très traditionnel n’ont pas
les mêmes droits que leurs frères. L’extrême
autorité du père et des frères est considérée
comme une valeur. C’est même une fierté et
l’éducation passe par ça ! Je parle de toutes
formes de traditions, pas de la religion. Et
il y a la misogynie plus pernicieuse d’une
France qui dit que le problème des femmes
est réglé alors qu’il y a une disparité de
salaires, de postes, un plafond de verre
présent à peu près dans tous les domaines.
85
CULTURE
Les quatre comédiennes
Charmine Fariborzi est
d’origine iranienne, Hatice
Ozer est franco-turque,
Lou-Adriana Bouziouane est
d’origine algérienne et
Séphora Pondi est issue
“ Chacune, à sa manière, raconte,
de façon crue ou non, son rapport
au mariage, à la sexualité,
sa lecture du Coran… ”
Julie Berès, metteuse en scène
d’une famille d’immigrés
manière, raconte, de façon
crue ou non, son rapport au
mariage, à la sexualité, sa
lecture du Coran, sa vision
des religions, sa position
sur le voile pour apporter la
contradiction, car il n’y a pas
de réponse unique.
camerounais. Comment
Des parties dansées
les avez-vous choisies ?
ont été chorégraphiées
J. B. :
en collaboration avec
Parmi toutes les jeunes
femmes que j’ai rencontrées,
j’ai décidé de construire le
spectacle avec quatre d’entre
elles. Elles ont accepté de nous
raconter comment elles se sont
construites dans un monde
où cela reste plus violent
d’être une femme. Elles ont
un humour extraordinaire et
sont assez exemplaires. Chacune a trouvé un territoire de
résistance : Charmine avec la
danse, Séphora et Lou avec la
littérature et Hatice avec le
théâtre et les beaux-arts. Elles
ont connu des moments très
durs : la précarité extrême, la
violence des pères, des frères…
J’apprécie leur capacité à
dénoncer des choses, mais en
ayant dépassé un certain niveau
de colère. Il n’y a plus de haine.
Grâce à une grande spiritualité
et tolérance, chacune à sa façon
a dit non ! Non à la tradition,
à des injonctions sociales qui
auraient pu les tirer vers le
bas. Elles sont courageuses et
témoignent à visage découvert.
C’est une mise à nu. Mais la
mise en scène évite tout effet de
téléréalité, le public ne sait pas quand c’est
leur propre témoignage ou celui d’autres
jeunes femmes. Cela crée une ambiguïté.
travail de montage, comme en vidéo. À
partir de ce matériau, on a inventé une
forme fictionnelle, onirique…
L’écriture de cette pièce a duré un an.
Il y a des moments drôles et ironiques :
Comment avez-vous procédé ?
lorsque les filles revisitent avec leur
J. B. :
gouaille L’École des femmes, de
On a conservé les témoignages qui
nous ont le plus touchés, on a travaillé sur
la transversalité des thèmes en restant très
proche du langage de ces jeunes femmes.
C’était très important. Alice, Kevin et moi,
on a voulu disparaître. Ce fut surtout un
86
Jessica Noita…
J. B. : Dans la vie, elles font des
battle, c’est une façon de s’affronter, de se connaître. Je n’ai
jamais vu des échauffements
comme ça dans mes équipes !
Charmine, elle, enseigne le
popping [contraction et décontraction des muscles en rythme,
ndlr]. Elle nous raconte en dansant des fragments d’histoires
vécues : les renvois des lycées
« pour attitude pathologique
d’indiscipline chronique », les
menaces avec un couteau face
à un père violent, les séjours en
pédopsychiatrie… Et sa performance est incroyable !
Leurs familles sont-elles
venues voir la pièce ?
J. B. : Pour l’instant, leurs pères
n’ont pas été invités. Elles
m’ont dit qu’ils ne peuvent pas
entendre leurs propos. Seule la
mère de Charmine est venue
et elle a été très touchée par
le spectacle. U
Molière, ou quand elles disent qu’elles
mouillent devant un beau mec et qu’à
lui on ne demande pas de se voiler…
J. B. : Ce
sont leurs mots, elles parlent
comme ça dans la vie ! Chacune, à sa
Causette # 95
Désobéir, de Julie Berès.
Avec Lou-Adriana
Bouziouane, Charmine
Fariborzi, Hatice Ozer,
Séphora Pondi. Jusqu’au
8 décembre au Théâtre
de la Cité internationale,
à Paris ; du 13 au
21 décembre à La
Commune d’Aubervilliers
(93), puis en tournée.
Soleil blanc, de Julie Berès.
En tournée. Infos
sur Lescambrioleurs.fr
© W. VAINQUEUR – DR X 2
ont grandi à Aubervilliers.
CARRÉMENT
CAREY !
Scène de Wildlife,
avec Carey Mulligan.
On l’a découverte dans Orgueil et Préjugés. Elle nous a scotché·es dans Drive ou Shame.
Avant de nous emballer dans Les Suffragettes. Carey Mulligan, subtile actrice anglaise, est toujours juste,
quelle que soit sa partition. Elle emporte à nouveau le morceau dans Wildlife. Un flm rare, à la fois beau,
cruel et honnête, qui place l’émancipation d’une femme américaine au cœur de son récit implosif.
Raison de plus pour la rencontrer. Tout aussi éloquente en live…
PAR ARIANE ALLARD
CAUSETTE :
Jeanette, votre personnage dans Wildlife, est une
femme au foyer américaine à la fois typique et atypique.
Drôlement complexe, non ?
Au début, oui, elle ressemble à la femme au foyer
typique des années 1950. Elle semble tout faire à la perfection. En
réalité, je pense que ça lui demande un effort considérable. Pour
moi, Jeanette a noué un contrat tacite avec son mari. À charge
pour lui de se conduire comme un brave type et d’avoir un boulot,
à charge pour elle de le soutenir et de faire en sorte que les choses
restent parfaites. Les premières fissures surviennent quand il
refuse de reprendre son job, puis quand il part travailler loin : à
ce moment-là, elle ne peut plus faire semblant. Tout s’effondre.
C’est cette implosion, précisément, que raconte Wildlife. C’est
si rare un personnage féminin aussi bien écrit !
CAREY MULLIGAN :
Vous auriez dit à Paul Dano, réalisateur et coauteur du film
Oui, c’est arrivé lors d’un débat à New York, après une
projection. Un homme, un peu bizarre, a été agressif. Je lui
ai répondu que je comprenais sa réaction, vu la façon dont,
d’ordinaire, le cinéma représente les personnages féminins !
C’est simple : soit ce sont des saintes, soit elles se situent à
l’extrême opposé. Avec peu de marge de manœuvre entre ces
deux stéréotypes. Voilà pourquoi, lui ai-je dit, vous avez été
autant dérangé par Jeanette. Parce qu’elle est juste une femme
normale qui tente de s’en sortir ! Pendant le Festival de Cannes,
trois journalistes, tous des hommes, l’ont également qualifiée
de « mère déplorable », me demandant ce que j’en pensais.
Intéressant qu’en cette période post #MeToo, ce genre de
questions émerge, non ? Le plus fou, c’est qu’on trouvait des
rôles féminins d’une grande complexité dans les années 1940,
1950, 1960 et 1970. Puis les blockbusters sont arrivés dans les
années 1980 et tout cela s’est perdu…
C. M. :
© ARP SELECTION X2
avec Zoe Kazan, que ce personnage résonnait
particulièrement en vous en tant que mère…
Pensez-vous pouvoir faire évoluer les choses,
C. M. :
en tant qu’actrice de premier plan ?
Disons que je peux partager avec elle un même sentiment
d’injustice… De fait, quand on vit en couple et qu’on devient
parent, les hommes, dans la plupart des cas, gardent une liberté
que les femmes n’ont plus. Voyez dans le film : le mari de Jeanette
s’absente pendant des mois. Elle, elle ne peut pas. C’est hors
de question. Cette impossibilité de s’échapper, je l’ai ressentie
quand j’allaitais mes enfants. Par ailleurs, mon compagnon est
très impliqué. Mais, malgré tout, un sentiment de déséquilibre
s’installe entre l’homme et la femme.
Il semblerait que vous ayez dû, à plusieurs reprises,
Dire les choses ne suffit pas. Ce qui compte à Hollywood,
c’est l’argent. Qu’est-ce qui détermine les studios à financer des
projets ? Le nombre d’entrées ! Donc si
les gens veulent qu’il y ait davantage de
réalisatrices et de scénaristes femmes,
qui donnent à voir davantage de personnages féminins intéressants, il faut qu’ils
se mobilisent pour voir leurs films. En
clair, qu’ils achètent des tickets ! Ça n’est
pas plus compliqué que cela. U
défendre Jeanette face à des spectateurs qui la jugeaient
Wildlife. Une saison ardente, de Paul Dano.
sévèrement. Surprise ?
C. M. :
Sortie le 19 décembre.
Causette # 95
87
CULTURE
Monsieur, premier
long-métrage de
l’Indienne Rohena Gera.
Un petit bijou d’intelligence
et d’humanité.
MONSIEUR
AMOURS CLOISONNÉES
au cinéma, il est possible de les raconter délicatement. C’est le
choix qu’a fait Rohena Gera pour son premier long-métrage et
elle a eu raison. Monsieur, qui dépeint la relation sentimentale,
totalement taboue, entre Ashwin, un fils d’une riche famille de
Bombay, et Ratna, sa domestique issue de la campagne, est un
petit bijou d’intelligence, de pudeur et d’humanité. S’inscrivant
dans le sillon délectable de The Lunchbox, son film oscille avec
sûreté entre drame social et comédie romantique. Bien vu !
Huis clos subtil
Le public occidental s’immergera d’autant mieux dans les codes
de cette société indienne, très hiérarchisée, que la réalisatrice
de Monsieur a choisi de dérouler son intrigue dans un espace
intime. À savoir le grand appartement d’Ashwin, pour l’essentiel. L’effet de proximité est saisissant, d’autant que la caméra
utilise toutes les ressources du lieu (cloisons, portes, fenêtres)
pour dénoncer cette vie commune placée sous le signe de la
séparation (système de castes oblige).
Autre talent du film : celui d’avoir su dépasser le manichéisme
induit par son histoire. Ses deux protagonistes échappent aux
stéréotypes habituels (la « pauvre fille » non éduquée est fine et
a un vrai projet professionnel ; le beau et
riche garçon est beaucoup moins libre
qu’il n’y paraît). Ultime raison de faire
honneur à ce Monsieur classieux : ses
comédiens, singulièrement Tillotama
Shome. Avec son allure faussement
ordinaire, elle enchante doucement
mais sûrement le personnage moteur
de Ratna. U ARIANE ALLARD
Monsieur, de Rohena Gera. Sortie le 26 décembre.
LETO
UNE DOUCE IVRESSE
UNE AFFAIRE DE FAMILLE
DES PERDANTS MAGNIFIQUES
Mais quelle merveille, ce flm ! En nous plongeant dans l’histoire du rock
russe, à la mi-temps des années 1980, donc à l’aube de la perestroïka, Kirill
Serebrennikov s’autorise de magnifiques libertés. Tellement bienvenues
quand on sait que le cinéaste est assigné à résidence depuis plus d’un an
dans son pays ! Fort d’un noir et blanc idéalement rêveur, d’une mise en
scène étourdissante de mouvements, de
séquences tour à tour caustiques et mélancoliques et de chansons éblouissantes d’énergie
(dûment influencées par Bowie, le Velvet
Underground et la musique new wave), son
faux biopic ne consacre pas seulement deux
figures clés de la scène underground de
Leningrad. À travers eux, Leto (qui signifie
« l’été » en russe) entonne surtout un hymne
au romantisme, à la jeunesse, à la liberté. La
douce ivresse qui enveloppe son récit et ses
comédiens est bouleversante. Surtout quand
on connaît la fn… U A. A.
De l’art de la litote… Kore-eda est un cinéaste japonais qui a toujours su
tricoter des films engagés quoique subtils. On se souvient de la douce
descente aux enfers des enfants perdus de Nobody Knows (2004). Une afaire
de famille s’inscrit dans ce même sillon puisqu’il interroge une fois encore
l’esprit… de famille, clé de voûte a priori de la société nippone. Sauf que cette
nouvelle chronique s’avère, in fne, plus corrosive. Sa première partie, tendre,
empathique, nous embarque d’abord dans le quotidien joyeux d’une tribu
recomposée, aussi solidaire que gentiment amorale (ça chaparde, glandouille,
bosse dans un peep-show, mais ça recueille aussi une
petite fille battue par ses parents). Tandis que la
seconde, plus froide, donne à voir comment ce foyer
hors norme est démantelé, au nom de la loi et du politiquement correct. C’est alors que Kore-eda se révèle
critique. Il lui suft d’un plan sur la fllette, déchirant,
pour nous faire comprendre qu’il sera toujours du
côté des perdants. Autant dire que sa Palme d’or est
archi méritée. U A. A.
Leto, de Kirill Serebrennikov. En salles.
Sortie le 12 décembre.
88
Une afaire de famille, de Hirokazu Kore-eda.
Causette # 95
© INKPOT FILMS – DIAPHANA DISTRIBUTION
BAC FILMS – LE PACTE
Même si les amours interdites sont les plus piquantes, en tout cas
CULTURE L’excellent et très british
Bill Nighy dans The Bookshop.
THE BOOKSHOP
L’AMOUR DES LIVRES
La littérature donne des ailes. Mais elle peut faire peur aussi. Voilà
ce que raconte – entre autres – cette adaptation d’un best-seller
anglais, plus féroce qu’il n’y paraît…
Deux romans grinçants
Pas besoin d’être bilingue pour comprendre que l’amour des
livres anime The Bookshop (« La Librairie », en français) ! Dès
l’origine, puisque ce film est l’adaptation d’un très bon roman
anglais signé Penelope Fitzgerald, traduit sous le titre L’Affaire
Lolita en référence au brûlot littéraire de Vladimir Nabokov. De
fait, son intrigue se concentre autour d’une veuve sympathique
qui, en 1959, ouvre une librairie dans une bourgade anglaise sur
la côte sud. Déclenchant, par là même, les foudres des notables
du coin, toujours prompts à bannir ceux (et celles, surtout) qui
font preuve de curiosité et de courage…
Une réalisatrice inattendue
Une histoire féroce, qui ne pouvait que retenir l’attention
d’Isabel Coixet, grande lectrice. Certes, cette cinéaste espagnole,
auteure notamment de Ma vie sans moi, surprend quelque peu
dans un contexte aussi british. Pour autant, son adaptation de
The Bookshop s’avère plus personnelle que prévue. Dépassant
le seul enjeu tragicomique de ces petites « scènes de la vie provinciale », Coixet a su leur insuffler une forme de détachement
triste et, pour tout dire, étrange. Intéressant.
© SEPTIÈME FACTORY X 2
Deux acteurs au top
Reste que si The Bookshop nous touche,
c’est d’abord grâce au talent de ses deux
acteurs principaux. À savoir Emily Mortimer
(révélée dans Match Point de Woody Allen,
remember ?) et Bill Nighy (génialissime
dans Love Actually). La crème de la crème
anglaise, en somme ! U ARIANE ALLARD
The Bookshop, d’Isabel Coixet.
Sortie le 19 décembre.
Causette # 95
CULTURE
LA VIE COMME ELLE VIENT
LA FORCE EST EN ELLE
Un film de Gutavo Pizzi où la maturité féminine est vécue comme un nouvel
élan. Karine Teles y interprète une mère courage au charme juvénile.
La vie comme elle vient, le deuxième long-métrage de
La vie comme elle vient, de Gustavo
Pizzi. Sortie le 26 décembre.
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LES CONFINS DU MONDE
AU CŒUR DES TÉNÈBRES
Les Confns du monde s’impose comme l’une des œuvres
les plus puissantes de l’imprévisible Guillaume Nicloux (Valley
of Love, La Religieuse). Sinon la plus étonnante. Déjà par le choix
de son cadre : la jungle indochinoise de 1945 ! Un flm de guerre
donc ? Un flm antiguerre plutôt, qui n’hésite pas à se placer
sous la houlette hallucinée d’Apocalypse Now de Francis Ford
Coppola (donc de Joseph Conrad). S’il suit pas à pas la quête
(vengeresse) d’un soldat français, seul survivant d’un massacre où son frère a péri, ce
long-métrage raconte surtout le confit… intérieur de cet homme blessé (sobrement
incarné par Gaspard Ulliel). Son errance, construite comme une boucle, s’apparente à
un voyage initiatique. À moins qu’il ne soit post-mortem ! Décor, son, images, mise en
scène : tout concorde pour favoriser cette ambiance spectrale. Jusqu’au motif de la
castration, qui parcourt ce mâle récit de bout en bout… si l’on peut dire. U A. A.
Les Confns du monde, de Guillaume Nicloux. En salles.
Gaspard Ulliel et Gérard
Depardieu dans
Les Confins du monde.
Causette # 95
© CONDOR DISTRIBUTION X 2 – AD VITAM X 2
Gustavo Pizzi, nous immerge dans le quotidien chaotique
d’une famille brésilienne, aussi fauchée que chaleureuse.
Au cœur de ce foyer hyper attachant, l’exubérante Irène
virevolte. Épouse d’un mari rêveur et mère de quatre
garçons (dont l’un s’apprête à partir étudier en Allemagne), cette quadra trouve encore le temps de passer
l’équivalent du bac, d’accueillir sa sœur (violentée par
son mari) et d’arrondir les fins de mois en vendant des
nouilles à l’arrière de son break familial. En clair, elle
colmate les brèches comme elle peut. Notez qu’il ne
s’agit pas seulement d’une métaphore puisque sa maison
prend l’eau, littéralement !
Bien sûr, ça n’est pas la première fois que le cinéma
dresse le portrait d’une mère courage. Sauf que celle-là
exhale un charme singulier, très frais, quasi adolescent. Eh
oui ! Il n’y a pas que les enfants qui grandissent ici : Irène
aussi, qui apprend à réinventer sa vie tandis que son fiston
s’émancipe. La vie comme elle vient donne à voir la maturité
féminine non plus comme une
épreuve mais comme un nouvel
élan. Doublement impulsé par
la comédienne Karine Teles…
Formidable interprète d’Irène,
cette brune aux yeux clairs a
également coécrit le scénario du
film. Tiens donc ! U ARIANE ALLARD
CULTURE Une ado tiraillée
entre vivre
sa propre vie et
s’occuper d’une
sœur handicapée.
Intense mais
sans pathos.
MARCHE OU CRÈVE
PETITE SŒUR
Comme beaucoup de premiers longs-métrages,
Marche ou crève raconte une expérience personnelle,
celle de sa réalisatrice, qui a grandi au côté d’une sœur
handicapée. Vous voilà prévenu·es : ce flm très réaliste raconte l’âpre quotidien d’Élisa, tiraillée entre son
désir de vivre pleinement sa vie de jeune fille, et
Manon, sa sœur polyhandicapée dont elle est
coresponsable avec son père. Lourdes tensions, bien qu’allégées par quelques
instants de grâce. Précisément : le talent de Margaux Bonhomme réside dans
sa façon de montrer, sans pathos, les sentiments contradictoires d’Élisa. Même
si les séquences dans le chalet familial s’avèrent plus fortes (quoique plus
périlleuses) que celles consacrées à ses atermoiements adolescents (plus
convenus), on est saisi. Notamment par l’intensité de Cédric Kahn (dans le rôle
du père) et de Diane Rouxel (Élisa). Quant à Jeanne Cohendy (Manon), elle est
juste… blufante d’authenticité. U A. A.
Marche ou crève, de Margaux Bonhomme. En salles.
L’HOMME FIDÈLE
LOUIS GARREL PERSISTE ET SIGNE
Fidèle, Louis Garrel l’est à plus d’un titre. Et d’abord
à la thématique du triangle amoureux. Déjà présente
dans Les Deux Amis, son premier film tendrement
cocasse, elle est au cœur de L’Homme fdèle, deuxième
et nouvel opus. Plus grave et plus étrange que le
précédent, il conte les amours compliquées d’Abel
(Garrel himself, irrésistible) et Marianne (capricieux
personnage digne de Musset, joliment saisi par Laetitia Casta), après dix ans
de séparation. D’autant plus aléatoires qu’Ève, la jeune belle-sœur de Marianne
(Lily-Rose Depp), pointe le bout de son nez. Classique, direz-vous ? Oui mais
non, car Louis Garrel est un réalisateur multi-inspiré, qui s’abreuve aux sources
du théâtre comme à celles de la nouvelle vague ou des comédies de Woody
Allen (époque Annie Hall). En cela, il reste… fdèle à son style : vintage, intime,
faussement nonchalant. Libre. U A. A.
L’Homme fdèle, de Louis Garrel. Sortie le 26 décembre.
© NOUR FILMS X 2 – AD VITAM – STUDIO CANAL
PUPILLE
ON L’ADOPTE !
Le sujet est fort, incontestablement. Pupille,
deuxième long-métrage de Jeanne Herry après Elle
l’adore, est un flm courageux qui témoigne au plus
près du processus d’adoption, par une femme célibataire, d’un bébé né sous X. Pas gagné, donc. Le flm
raconte avec précision toutes les étapes du processus
et les professionnels de l’enfance qui font en sorte que
la rencontre advienne. Hyper documenté sur le fond,
voire scolaire, le flm (qui frôle le téléflm sur la forme) est pourtant traversé
par des séquences d’une belle intensité. Bien aidé, il est vrai, par une troupe
de comédien·nes remarquables (dont Gilles Lellouche, Sandrine Kiberlain et
Olivia Côte en professionnels de l’enfance) et la trop rare Élodie Bouchez en
future maman. C’est par ce biais de l’humain que Pupille fnit par happer, puis
franchement par bouleverser. U A. A.
Pupille, de Jeanne Herry. En salles.
Causette # 95
l’aventure des
impressionnistes
en bande dessinée
“
néjib parvient à nous faire partager
l’incertitude, les trépidations et l’enthousiasme
d’une époque que l’on croyait connaître.
”
Télérama
ARETHA FRANKLIN
LES DÉBUTS D’UNE DIVA
Aretha Franklin (1942-2018) a connu un
immense succès dès sa signature chez Atlantic
Records en 1967. Aujourd’hui encore, elle reste
l’artiste féminine ayant vendu le plus de
disques vinyles au monde (75 millions).
Respect, Chain of Fools ou Think l’ont installée
au frmament de la soul et, plus généralement, de la musique américaine.
On sait moins qu’Aretha fut une enfant star dont le père (un révérend très
célèbre pour ses prêches) était devenu le manager alors qu’elle n’avait que
12 ans et qu’elle était déjà la chanteuse soliste dans la chorale de l’église. La
maison de disques Frémeaux & Associés publie l’intégrale des enregistrements « pré-Atlantic », où l’on découvre cette voix chargée d’émotion, tout
d’abord à travers des gospels enregistrés à l’église, puis dans des morceaux
plus blues et soul. Quarante-sept titres sur deux CD, où l’on sent qu’Aretha
est déjà une chanteuse exceptionnelle dont l’intensité compense des arrangements parfois chargés. Une belle réalisation artistique accompagnée d’un
livret très documenté signé Bruno Blum (qui, pour la petite histoire, avait
remixé en Jamaïque les albums reggae de Serge Gainsbourg). Un très beau
cadeau pour les fêtes. U ÉRIC HAUSWALD
The Indispensable Aretha Franklin-. Intégrale 1956-1962,
2 CD. Frémeaux & Associés.
MUDDY MONK
ÉCHAPPÉE BELLE
Rosalia n’a plus le temps pour les concessions. À 24 ans, la jeune
Barcelonaise reprend les symboles traditionnels de son pays et
les dépoussière dans des clips ultra-modernes et urbains. Pourquoi choisir ? Dans El Mal Querer, où les motos remplacent les
taureaux face aux toreros, il est surtout question d’émancipation.
Tout en réinventant le flamenco (rythme, instruments, voix...
tout y est), elle revisite Flamenca, un roman du XIIIe siècle, façon
R’n’B. L’histoire, en plusieurs volets, d’une jeune femme qui se
retrouve prisonnière de son amour, plus précisément de son
mari, qui l’enferme par jalousie. À travers son nouvel album, la
chanteuse imagine donc les différentes étapes de son émancipation. Chanson après chanson, elle mûrit et tourne les pages de
son histoire (Disputa, Lamento) pour s’envoler vers des horizons
plus heureux (Extasis, Poder). Rosalia revendique l’indépendance,
l’empowerment et la sexualité féminine. De sa voix puissante et
enchanteresse, elle étrille le machisme
et la violence orgueilleuse des hommes.
À noter, une reprise discrète de Cry
Me a River, de Justin Timberlake, et
la voix de l’actrice Rossy de Palma qui
s’invite dans une tirade sur les relations
toxiques. Définitivement actuelle. U
Longue Ride, de Muddy Monk. Half Awake Records.
MAËLYS PEITEADO
El Mal Querer, de Rosalia. Sony Music.
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Causette # 95
Longue Ride,
de Muddy Monk.
Un premier album
comme une évasion
douloureuse
et salutaire.
© SONY MUSIC – H. COMTE – DR X 3
ROSALIA
HASTA LA LIBERACION
Muddy Monk a deux passions. Foncer sur
des littoraux sinueux sur une moto de collection
et... la passion elle-même. Les escapades à deuxroues qu’il décrit entre deux lacets de sérénades
sonnent comme un exutoire à une relation qui
s’efrite et à un quotidien morne. Longue Ride,
son premier album, suit une route dangereuse où des paroles sensuelles,
sensibles et désespérées accompagnent notre fuite en avant. La voix stratosphérique du jeune Suisse fend les synthés tragiques dont la signature vintage
rend le tout encore plus brumeux et nostalgique. Paradoxalement, à mesure
que les larmes coulent dans les textes, un sentiment d’amour intense bombe
le cœur. Muddy Monk, c’est comme une relation impossible, on sait qu’on va y
laisser des plumes, pleurer trois fois notre poids au cours de l’aventure, mais
c’est irrésistible. À vif, à découvert, on n’a pour limite que l’horizon dans cette
évasion douloureuse et salutaire. Mais au moins, on se sent vivant. U M. P.
CULTURE Un album hommage à la muse
et mécène de quelques grands
noms du jazz, parmi lesquels
Thelonious Monk (photo extraite
du livre-CD Pannonica).
GRAND
BIEN
VOUS
FASSE !
ALI REBEIHI
10H / 11H
PANNONICA
PAPILLON DE NUIT
Ce disque et le luxueux livret-photos qui
l’accompagne sont un hommage à Pannonica de
Koenigswarter, personnalité hors norme, dont
la vie fut une incroyable aventure. Fille d’un
baron anglais, née Rothschild, Pannonica (du
nom d’un papillon) ft des études d’art à Vienne,
notamment, avant de devenir pilote d’avion au
Touquet. Pendant la guerre, elle s’engage dans les Forces françaises libres avant
de rejoindre l’Afrique équatoriale pour suivre son mari, qu’elle quitte à 39 ans.
Ce qui lui vaut d’être exclue de la famille Rothschild. Elle s’installe alors à
New York, fréquente les clubs de jazz et devient « Nica », mécène et muse protectrice de musiciens qu’elle découvre à longueur de nuits. Amie de Duke
Ellington, Bud Powell ou Miles Davis, dans une Amérique où la femme blanche
qui s’afche au bras d’un noir n’engendre que mépris, elle ouvre sa villa à
Charlie Parker, qui s’y réfugiera pour mourir et, surtout, à Thelonious Monk
qu’elle hébergera pendant les dernières années de sa vie. Pannonica propose
quelques-uns des nombreux thèmes inspirés aux musiciens de jazz par cette
femme excentrique et lumineuse, et plonge l’auditeur au cœur de la foisonnante
scène be-bop du New York des années 1960. U CHRISTOPHE KARCHER
Jeudi 6 décembre
changer de métier
avec Isabelle Motrot,
directrice
de la rédaction de
Pannonica, édition simple ou de luxe (livre et 2 CD). Cristal Records.
Les deux pieds dans la tradition, le chanteur et compositeur américain
Eric Bibb ouvre régulièrement le blues à d’autres chemins musicaux. Comme
son aîné (et infuence revendiquée) Taj Mahal, il fait évoluer son art au fl des
projets et des rencontres, d’un pas curieux et gourmand. S’il avait déjà croisé
l’Afrique lors de disques précédents, avec Global Griot, il pousse plus loin que
jamais la notion de « world blues ». Conçu entre Paris, la Suède, le Canada, les
États-Unis, la Jamaïque ou le Ghana, ce double album ambitieux et réussi,
invite à un merveilleux voyage coloré. Dans un mélange d’infuences qui puisent
dans le folk, le blues traditionnel, le gospel ou le folklore africain, ce troubadour universel transmet des histoires où l’humain est au centre de tout. Comme
le griot, le conteur africain que tout le monde
écoute, avec son timbre chaleureux et sa douceur éternelle, Eric Bibb magnétise l’auditeur.
Les arrangements vocaux ou instrumentaux
envoient un groove solaire et voluptueux. Ils
font de la découverte des vingt-cinq chansons
qui composent Global Griot un moment
intimement lumineux. U C. K.
DE LA PSYCHO
DU QUOTIDIEN
DU SOURIRE
Crédit photo : © Christophe Abramowitz
© DR X 2 - CRISTAL RECORDS
ERIC BIBB
BLUES VOYAGEUR
Global Griot, d’Eric Bibb. Dixiefrog.
Causette # 95
RETROUVEZ CETTE ÉMISSION
EN PODCAST
CULTURE
HORS CONCOURS
Le prix Hors Concours récompense, chaque année, un·e auteur·e publié·e
par une maison d’édition indépendante. Causette faisait partie du jury
qui a couronné Sonia Ristic pour son roman Des fleurs dans le vent.
Cette fresque foisonnante raconte, avec tendresse et
humour, la vie d’une « créature mêlée emmêlée », qui
possède trois têtes, six bras et six jambes. Cette
créature, elle naît le 10 mai 1981, alors que les
voisins d’un immeuble parisien se rassemblent,
retenant leur souffle devant la télé où apparaît
ligne à ligne le visage de François Mitterrand.
Pendant ce temps-là, dans le couloir, Jean-Charles
Da Silva, Summer Durand et Alain-Amadou Gueye,
3 ans chacun, commencent à se battre, se griffer,
se mordre, formant pour la première fois cette
étrange créature qui grogne, rit et pleure à la fois.
Ces trois-là ne se quitteront plus.
Sonia Ristic nous raconte vingt-six ans de
cette amitié triangulaire et comment, jusqu’en
2007, ils vont tracer leur chemin. Parallèles mais
distincts. Une fille qui se cherche une passion,
un fils de maçon qui veut devenir architecte,
un enfant métis qui se sent partout rejeté. Des
figures que l’on connaît, qu’on pourrait croiser,
mais qu’ici on déchiffre jusqu’au cœur. Jamais de
clichés, rien d’attendu dans leurs destins, pas une
observation qui tomberait à côté et des monologues intérieurs d’une justesse poignante. On les
entend, ces personnages. On les comprend sans
les juger. Ni eux ni leurs parents. Car le livre traite
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aussi, de façon subtile, de la destinée sociale et
de la façon dont on y échappe… ou pas.
Sonia Ristic est née en 1972, elle est pratiquement de la même génération que ses personnages. Elle réussit élégamment le portrait
des années 1980 et 1990, avec des notations
judicieuses, des airs, des expressions, des éclats
d’écrans (pub et télé), tout ça dans un parfum de
Je me souviens à la Perec. Bonne mémoire ? Non,
talent d’écrivaine ! Car l’auteure, née à Belgrade
(Serbie), a grandi en Afrique, au Congo Zaïre et en
Guinée. Elle ne s’installe à Paris qu’en 1991. Il faut
ajouter aussi, à ce sens de l’écriture qui résonne,
un appétit pour le théâtre. Elle écrit des pièces,
joue et dirige sa propre troupe. On sent bien au fil
des pages cette capacité à animer ses héros dans
l’espace, à leur fournir des mots, des dialogues, des
postures. Summer, JC et
Alain-Amadou gagnent
ainsi l’épaisseur qui fait
la différence, et donne un
cœur à ces personnages
de papier. U ISABELLE MOTROT
Des feurs dans le vent,
de Sonia Ristic.
Éd. Intervalles,
224 pages, 18 euros.
Causette # 95
AUGUSTIN
À UN QUART
D’HEURE
DE L’ARMISTICE
C’est le dernier, et du
coup le plus désolant.
Dernier mort de la
Première Guerre mondiale,
Augustin Trébuchon,
berger de Lozère, a
traversé quatre ans
d’horreur et d’efroi pour
échouer dans la boue
des Ardennes, à quelques
minutes de la fn de
l’enfer. Alexandre Duyck,
journaliste, collaborateur
de Causette et auteur
de plusieurs essais,
a « rencontré » Augustin
en 2008 et écrit un article
pour les 90 ans de sa mort.
Ému par ce destin,
il y découvre la fgure
universelle de tous ces
pauvres gars, ouvriers,
paysans, artisans, hachés
tout vif dans un confit
qu’ils ne comprenaient
pas. Écrit à la première
personne, romancé au
plus juste pour rétablir
les sensations de cette vie
modeste, Augustin est
bouleversant. Et dans
ce livre, récit intérieur
de sa dernière journée,
nous retrouvons tous
un aïeul dont le regard
nous cherche, au-delà
des tranchées. U I. M.
Augustin, d’Alexandre
Duyck. Éd. JC Lattès,
250 pages, 16 euros.
© B. FANTON – DR X 2
TRIANGLE AMICAL
CULTURE
LE GRAND ART
LES CONFESSIONS
Dans un style épatant de drôlerie
et de profondeur, ce livre nous
plonge dans le « journal [intime]
d’une actrice » et nous happe
sur près de 400 pages. Le plus
croustillant, c’est qu’il s’agit
du premier roman inédit, écrit
en 1901, de l’exploratrice Alexandra David-Néel, monument du
voyage, célèbre, notamment,
pour avoir pénétré la cité interdite de Lhassa, au Tibet, en 1924. À l’époque où elle écrit ce
livre, elle est chanteuse d’opéra, se passionne déjà pour l’Orient,
le bouddhisme et rêve de voyager. « Possédée » par la joie,
intrépide et lyrique, féministe et mutine, elle crée une héroïne
qui lui ressemble : Cécile Raynaud, comédienne sans le sou,
furieusement attachante. En attendant de mettre son œuvre
au monde et surtout le monde à ses pieds, Cécile se contente
de coucher avec les directeurs de cabaret pour jouer dans leurs
salles. Couverte de fleurs, de gâteries et d’injures, la narratrice
n’est jamais dupe du système qu’elle décrit. Inspiré de sa vie, ce
roman révèle avec quelle ardeur Alexandra David-Néel souhaitait
s’émanciper comme créatrice, non comme « objet de désir ». Il
révèle surtout le talent romanesque méconnu de cette insoumise
d’avant-garde qui – dans la lignée de Charlotte Salomon et de
Goliarda Sapienza, aussi exhumées par les éditions Le Tripode – a
sacrifié sa vie pour son œuvre. U LAUREN MALKA
PENSEZ-VOUS VRAIMENT
CE QUE VOUS CROYEZ PENSER ?
L’ANTIDOTE AUX PRÉJUGÉS
Comment faire entendre les enjeux de la bioéthique au milieu de la cacophonie ambiante ? « Un
livre dont vous êtes le héros. » C’est la réponse
audacieuse que la philosophe Marianne Chaillan
apporte à cette question devenue centrale.
Reconnue pour son approche « pop » de la philo,
cette prof atypique nous invite à retrouver calme,
simplicité et raison sur des questions aussi intimes
et essentielles que l’euthanasie, les embryons, la GPA, l’intelligence artifcielle,
la virginité mise aux enchères, l’assistance sexuelle pour les handicapés… Que
se passerait-il si, comme Phoebe dans la série Friends, l’un de vos proches vous
demandait de porter son enfant ? Que se serait-il passé, à l’époque des débats
sur l’IVG, si, comme Annie Ernaux, votre médecin avait refusé de vous avorter ?
À la manière des « expériences de pensées » de Wittgenstein, la philosophe
invente une série de mises en scène, souvent embarrassantes, et nous invite
à évoluer dans le livre en fonction de nos réponses. Elle parvient, le temps
d’une lecture, à calmer la panique collective autour d’un débat inaudible. Coup
de chapeau ! U L. M.
Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ?, de Marianne Chaillan.
Éditions des Équateurs, 192 pages, 18 euros.
Le Grand Art. Journal d’une actrice, d’Alexandra David-Néel.
Éd. Le Tripode, 380 pages, 23 euros.
RADIOSCOPIE
TRANCHES DE NOSTALGIE
© DR X 3
« Je sais écouter », disait Jacques Chancel. C’est
tout ? Oui, presque, mais c’est bien assez. Par son
génie de l’écoute, sa voix chaude et rassurante, ce
journaliste a créé une émission culte. Diffusée
chaque jour à 17 heures sur France Inter pendant
près de vingt ans – soit six mille émissions ! –,
Radioscopie a marqué plusieurs générations d’auditeurs et auditrices par les voix qui s’y croisaient et
qui jaillissent aujourd’hui sur les pages du beau
livre coloré édité pour le cinquantième anniversaire de l’émission. On entend,
entre les lignes, les doutes, les convictions, les phrases en suspension de toute
une époque. On se souvient de celle, enjouée et follement intelligente, d’Isabelle
Adjani, qui explique, à 18 ans, qu’avoir confance en elle est « une question de
vie ou de mort ». De la voix pudique de Brassens à qui Chancel doit un peu tirer
les vers du nez. De celle, sérieuse et boufonne, de Raymond Devos. De la voix
de fumeur et de « rimeur à la mode » de Gainsbourg, et celle, efrontée, de
Jane Birkin. La parole simple et limpide de Nathalie Sarraute ou encore celle,
tendre et ferme, de Françoise Giroud qui parlent de leur rapport à l’âge, à la
féminité, à la création. Jacques Chancel disait lui-même que son micro était
une bûche autour de laquelle ses invité·es se réunissaient comme au coin du
feu. Cinquante ans plus tard, le réconfort, la chaleur et l’émotion de ce coin de
vie restent intacts. U L. M.
Radioscopie, de Jacques Chancel. Éditions du sous-sol, en collaboration
avec l’INA et France Inter, 352 pages, avec CD incluant onze heures d’écoute
de l’émission, 49 euros.
Causette # 95
95
CULTURE
Chaque mois, un·e auteur·e que Causette aime nous confe l’un de ses coups de cœur littéraires.
La consigne : nous faire découvrir un·e écrivain·e, contemporain·e ou pas, inconnu·e au bataillon.
Ce mois-ci, Clémentine Beauvais joue le jeu… Sa pépite à elle ? Les Pérégrins, d’Olga Tokarczuk.
de Clémentine Beauvais
qu’ils
aiment un livre de « littérature internationale » (c’est-à-dire pas écrit en anglais), et
alors tout un chacun s’écrie : « Extraordinaire
découverte ! Quand on pense qu’il est resté
si longtemps dans l’obscurité ! » Après, on
enquête cinq minutes et on s’aperçoit que
ledit livre obscur s’est vendu à 10 millions
d’exemplaires dans son pays d’origine, où
l’auteur a un parc d’attractions à sa gloire.
C’est presque ça pour Olga Tokarczuk et
Les Pérégrins : impossible de parler d’obscurité pour cette auteure superstar en Pologne,
ni pour le roman, sorti il y a dix ans, bestseller multiprimé. Yet, comme mes compatriotes britanniques, je n’ai découvert ce livre
qu’à la faveur de sa victoire au prestigieux
Man Booker International Prize, dans une
traduction anglaise de Jennifer Croft à tomber à la renverse d’élégance et de justesse.
Le jury est séduit, le roman gagne et, donc, atterrit direct sur la
pile à lire des lecteurs disciplinés comme moi qui lisent toujours
les vainqueurs des grands prix. Et voilà, love at first sight.
Les Pérégrins, de quoi s’agit-il ? Alors, c’est un livre de voyage.
Mais non. De voyages, pluriel. Mais non. C’est un livre sur le
corps. Mais non. Sur les corps. Enfin, les organes. Leur concrétude,
leurs sécrétions. Ce qui se passe quand ces organes se déplacent
dans l’espace : la matérialité implacable des corps dans le monde.
Entiers ou coupés, disséqués, taxidermisés, tronçonnés. Où se
trouve la douleur d’une jambe amputée ? Les lieux aussi sont en
pièces : on arrache des rivières à leur lit, c’est marrant, on dirait
des radicelles. Ah oui, il y a des images, des cartes, des schémas !
Parfois, les Anglo-Saxons décident
Liés, ou pas, au texte. D’ailleurs, le texte luimême est en fragments. Ah, c’est un livre de
nouvelles ? Oui. Mais non, pas du tout. Des
morceaux juxtaposés. Certains composent
des microhistoires : une mère et son enfant
disparaissent sur une île croate (inquiétante
étrangeté) ; le cœur de Chopin voyage ; dans
une croisière, une femme, son mari, dont
le cerveau se remplit de sang (celle-là, j’ai
pleuré). D’autres sont des miettes, une idée,
une phrase, une anecdote, un envol. OK,
donc c’est de la prose poétique ? Oui oui.
Enfin non, absolument pas. Pensées sur les
sacs à vomi. Un svastika active les glandes
salivaires de la narratrice. Des Américains
trop lourds pour des balades à dos d’âne.
Mon Dieu ! ça a l’air terriblement postmoderne. Oui ! Mais attention : pas ennuyeux ;
faites-moi confiance, je suis auteure jeunesse, je n’ai aucune patience pour les livres
ennuyeux. Il y a une vraie unité dans ce fatras d’histoires, une
voix qui crée un personnage tranquillement perplexe, qui voyage,
rencontre, observe, s’égare, en perte existentielle perpétuelle
et joyeuse. Et nous aussi on se perd et se
retrouve, notre cerveau cherche des liens
entre ces fragments et génère – miracle – sa
propre glu narrative. C’est palpitant, addictif
et, il faut absolument le dire, extrêmement
drôle. Quand on pense qu’il est resté si longtemps dans l’obscurité… U
Les Pérégrins, d’Olga Tokarczuk, traduit du polonais par
Grazyna Erhard. Éd. Noir sur blanc, 380 pages, 24,35 euros.
L’amour est-il soluble dans un vaste débat économico-politique agitant l’Union européenne ? Vous avez quatre heures.
Ou plutôt 456 pages, celles qui composent Brexit Romance, le dernier livre de Clémentine Beauvais. Dans le Londres post-référendum
sur le Brexit, l’écrivaine suit la folle cavalcade de personnages terriblement attachants : Justine, l’étudiante francophile qui monte
une étrange start-up pour faciliter les mariages blancs entre Français et Britanniques ; Marguerite, jeune soprano candide bien
résolue à venir à bout d’une aria de Gounod récalcitrante ; Pierre, son professeur, plus adepte de la lecture du Capital que des
Fragments d’un discours amoureux ; Cosmo, lord moins paisiblement cynique qu’il n’y paraît. Comme dans une comédie de Jean-Paul
Rappeneau, de Putney aux landes de la côte en passant par la City, tout ce petit monde se court après, bute sur ses sentiments
comme sur les mots de la langue « adverse ». Le roman de Clémentine Beauvais ne pourrait être qu’un habile marivaudage. Mais,
en creux, il aborde une question fondamentale : sur quoi repose une identité européenne commune ? U JOSÉPHINE LEBARD
Brexit Romance, de Clémentine Beauvais. Éd. Sarbacane, 456 pages, 17 euros.
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Causette # 95
© A. DUFER – DR X 2
Brexit Romance… EN LIBRAIRIE
À PICORER
SPECTACLE
JEU DE DIVAN MUSICAL
Peut-on être pire qu’un cordonnier mal chaussé, une psy dévouée mais
déglinguée ? Josiane Pinson le prouve dans la dernière séance de sa
psychothérapie théâtrale en trois volets, PSYcause(s). Toujours seule
en scène, la psy anticonformiste revient tourner autour de son divan
et des névroses de ses patients, en s’installant tour à tour dans la
peau de chacun d’entre eux. Une fillette perturbée, une grand-mère
dévote en crise de foi, un amant endeuillé, une lacanienne illuminée,
une coache sexuelle adepte de tantrisme et de frigidité. Au milieu de
tout cela, notre sexagénaire ne sait plus bien où donner de la tête et
commence à laisser sa vie privée infiltrer doucement les murs de son
cabinet. D’abord, sa mère, une psy excentrique elle aussi, qui a décidé,
quelques jours après sa mort, de s’installer dans son cerveau pour
commenter tout ce qu’elle fait (par la voix off de l’irremplaçable
Judith Magre). Puis son ex-mari, qui cherche tout à coup à renouer.
Enfin, ses trois enfants, qui ouvrent son procès… Sans compter sa
maîtresse, une ex-patiente dont elle est tombée
folle amoureuse, qui pousse un peu loin le
concept de « polyfidélité ». Dans ce jeu de
divan musical aussi barré que réaliste, Josiane
Pinson s’amuse elle-même à désaccorder
chaque instrument de sa propre partition
millimétrée. Par pur plaisir de se démultiplier
ou de devenir cinglée ? Un peu de tout cela,
mais surtout pour nous ressembler. U L. M.
PSYcause(s), de Josiane Pinson. Jusqu’au 10 mars 2019
au Studio Hébertot, à Paris.
ESSAI
GUIDE
« J’ai enfn compris le conte de la princesse au petit pois : ce n’était pas
un prince que la princesse cherchait, mais un petit pois. » Et Vivian Gornick,
que cherche-t-elle ? Un peu (beaucoup, passionnément) de tout cela à la fois !
La grande féministe américaine, que l’on connaît en France depuis la
traduction de son best-seller sur sa mère, Attachement féroce, a remarqué
que les écrivains fâneurs n’étaient jamais des femmes. Qu’à cela ne tienne,
elle a embarqué son « ami idéal », Léonard, pour arpenter les rues de New
York et pour écrire, déterminée à trouver le moindre détail qui puisse l’aider
à comprendre sa place de femme, son rapport à l’amour, au sexe, à l’amitié.
Au pas de course, de bibliothèques
en théâtres, en passant par les cinémas,
les brunchs chez ses amis, elle ponctue
ses promenades de coups de coude,
de réfexions profondes et d’éclats de rire.
Sur les pas des écrivains qu’elle adore
– Victor Hugo, Baudelaire, Walter
Benjamin… –, cette emmerdeuse
magnifque, adolescente de 83 ans, nous
ofre un mélange d’instantanés, de
méditations sur la vie et accomplit le pari
fou de sa jeunesse : « Mener de front cette
double vie d’agent de la révolution et de
dévote de l’amour. » Jubilatoire. U L. M.
Le mouvement #MeToo a défnitivement ouvert les yeux
de beaucoup. Sur les violences faites aux femmes, sur les agressions,
le harcèlement et puis, plus largement (on veut le croire en tout cas !),
sur les droits des femmes et les inégalités toujours vivaces. Et c’est là,
tadam !, que le guide Beyoncé est-elle féministe ? apparaît. Pour
« transformer l’indignation de la jeunesse en action », l’association Osez
le féminisme ! a mis au point ce guide de décryptage et de lutte contre
le sexisme, didactique, drôle
et furieusement positif. Le point
sur des questions basiques mais
nécessaires (la construction
du genre, l’image des femmes
dans la pub, la parité, le
cybersexisme…), des portraits
de femmes oubliées par l’Histoire
alors qu’elles l’ont marquée,
des conseils pratiques et judicieux
pour aller plus loin, s’informer,
s’engager. Bref, c’est le livre
à ofrir aux féministes, et à celles
et ceux qui ne le sont pas. Donc
à tout le monde, quoi… U I. M.
La Femme à part, de Vivian Gornick,
de Margaux Collet et Raphaëlle
Rémy-Leleu. Éd. First, 192 pages
14,95 euros.
© F. RAPPENEAU – DR X 3
ÉCRIVAINE FLÂNEUSE
traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.
Éd. Payot Rivages, 200 pages, 17,80 euros.
OSEZ LE CADEAU PÉDAGO RIGOLO !
Beyoncé est-elle féministe ?
Causette # 95
97
LE QUESTIONNAIRE DE WOOLF
Chaque mois, Causette détourne le mythique questionnaire de Proust pour en faire son questionnaire de Woolf,
inspiré de la vie et de l’œuvre de la grande Virginia.
n’aurait pas pu la condamner à être soumise à son mari… Et ainsi, aucune religion
n’aurait imposé la domination de l’homme
sur la femme.
Vous créez votre maison d’édition.
Qui publiez-vous ?
C. V. : Olympe de Gouges, qui fut décapitée
pour avoir affiché, sur les murs de Paris, la
Déclaration des droits de la femme et de la
citoyenne, qu’elle a rédigée pour rappeler
aux rédacteurs de la fameuse Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen qu’ils
avaient oublié la moitié de l’humanité.
Caroline
Vous tenez salon. Qui invitez-vous ?
C. V. : Gisèle
Vigneaux
Dans son nouveau spectacle, celle qui a quitté le métier d’avocate pour
se consacrer au stand-up revient sur les fondamentaux du féminisme
avec pédagogie et grands éclats de rire. En commençant par débiner
la plus misogyne des légendes : celle d’Adam et Ève.
Halimi, Robert Badinter,
Kylian Mbappé, Nicolas Bedos, Albert
Dupontel, Michelle Obama, Julien Doré,
Juliette Armanet, Virginie Despentes,
Alexis Michalik, Maïwenn, Agnès Varda,
Emmanuelle Bercot, Kery James… hétéroclite et paritaire.
Le secret d’un couple qui fonctionne ?
C. V. : Quand vous l’aurez trouvé, n’hésitez
pas à me le donner… ça m’intéresse !
PROPOS RECUEILLIS PAR SARAH GANDILLOT
Le deuil dont vous ne vous remettrez
Les livres marquants
de la « bibliothèque » de vos parents ?
Ma mère avait toujours
des bouquins d’une épaisseur décourageante… Quant à mon père, il lisait des
SAS… beaucoup moins épais et avec des
couvertures vraiment très féministes !
CAROLINE VIGNEAUX :
Que faites-vous dans vos périodes
jamais ?
de dépression ?
C. V. :
C. V. : Que
du classique : musique qui fait
chialer et position du fœtus sous la couette.
En revanche, pas de Nutella ! À cause de
l’huile de palme !
Que faites-vous dans vos périodes
Les lieux de votre enfance ?
Mon grand-père, Robert Schneider.
Et aussi George Michael...
Que trouve-t-on de particulier
dans votre « chambre à vous » ?
C. V. : Un grand lit souvent plein de miettes,
j’adore manger au lit !
d’excitation ?
saoule tout le monde ! Je parle,
je parle, je parle, je parle… Et je chante,
et je danse, et je sors… Je dois trouver le
moyen de brûler au plus vite ce trop-plein
d’énergie… avant de n’avoir plus d’ami·es.
Qu’est-ce qui occupe vos pensées
Avec qui aimeriez-vous entretenir
Votre remède contre la folie ?
Vous démarrez un journal intime.
une longue correspondance ?
C. V. :
Quelle en est la première phrase ?
Les Vosges, région peu connue et souvent décriée, alors que c’est magnifique : les
forêts, les montagnes, la neige… On peut
même skier à La Bresse. Enfin skier… Si
tu as peur de la vitesse, skie à La Bresse !
C. V. :
Jacqueline Maillan. J’ai passé mon
enfance à entendre : « Chut, Caroline, tu
fais trop de bruit ! » Et puis, un jour, j’ai vu
la pièce Croque-Monsieur. Et c’est là que
j’ai appris qu’on avait le droit d’être exubérante et drôle et qu’on pouvait même
en faire un métier. Je rêve de pouvoir lui
dire merci.
C. V. :
98
C. V. : Je
Confucius. Chaque jour, je me rappelle
que je vais mourir. Car, comme il le dit, on a
deux vies et la deuxième commence quand
on se rend compte qu’on n’en a qu’une.
« nuit et jour » ?
C. V. : Mes
enfants. Ils sont ma raison de
vivre… ma joie, mon bonheur… mes cernes
et mes peurs.
« Si tu lis ces lignes, c’est que soit je suis
morte, soit que tu vas mourir si j’apprends
un jour que tu as lu mon journal intime. » U
C. V. :
Une grande histoire d’amour
avec une personne du même sexe ?
C. V. : Ève.
Si j’avais été en couple avec
Ève quand elle a croqué la pomme, Dieu
Causette # 95
Caroline Vigneaux croque la pomme,
au Palais des glaces, à Paris, jusqu’au 5 janvier
et en tournée au printemps.
© H. MATENAER
CAUSETTE :
CARTE
BLANCHE
Noël, vu par Louis Thomas.
L’AVENIR, C'EST
QUAND DES FEMMES
FONT AVANCER TOUT
UN CONTINENT
Nous soutenons les
femmes entrepreneurs
en Afrique, avec Women
in Africa Philanthropy.
S o c i é t é G é n é r a l e , S . A . a u c a p i t a l d e 1 0 0 9 8 9 7 17 3 ,7 5 € – 5 5 2 1 2 0 2 2 2 R C S PA R I S – S i è g e s o c i a l : 2 9, b d H a u s s m a n n , 7 5 0 0 9 PA R I S . C r é d i t p h o t o : To m C r a i g – N o v e m b r e 2 01 8 .
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