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Challenges N°593 Du 17 au 23 Janvier 2019-compressed

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1.
Confidentiel
La France et l’Allemagne vont travailler ensemble
à une réforme visant à aligner leurs droits des faillites.
Discussions au sommet
entre Altice et Iliad-Free
Jean-Pierre Clamadieu,
président du conseil
d’administration
de l’Opéra de Paris,
va mettre en place,
sous l’autorité du
ministre de la Culture
Franck Riester, un
comité de nomination
afin de trouver
un nouveau directeur.
Les enchères sur la 5G devraient débuter en avril, et les manœuvres reprennent
dans les télécoms. Dexter Goei, président d’Altice (SFR), est venu de New York
pour rencontrer à Paris lors d’un déjeuner, le 10 janvier, Thomas Reynaud, directeur général d’Iliad-Free. Le bras droit de Patrick Drahi – principal actionnaire
d’Altice – veut démontrer qu’il reprend l’initiative. Même si la cession des parts
de l’Etat dans Orange n’est pas d’actualité et si Martin Bouygues répète qu’il n’est
pas vendeur, tout comme Xavier Niel (Iliad-Free).
•
L’UIMM veut changer
sa communication.
Il a été mis fin
au contrat avec Havas.
Le PMU perd des adeptes
La Garde des Sceaux,
Nicole Belloubet,
et Isabelle de Silva
(Autorité de la
concurrence)
se sont rencontrées
le 14 janvier pour
se coordonner face
aux professions
réglementées.
Bruno Delessard/Challenges
L’Etat cible le temps de
travail des fonctionnaires
L’Inspection générale des finances
boucle pour le ministre Gérald Darmanin un rapport sur le temps de travail
des agents de l’Etat. Certains travaillent
moins de 35 heures : les sapeurs-pompiers de Paris, les douaniers, les
contrôleurs aériens et une partie du
personnel administratif de l’Education
nationale et des musées.
Le Medef étudie les inégalités
« Agir ensemble pour une croissance
responsable », la « raison d’être » du
Medef n’est que le début des réformes
voulues par Geoffroy Roux de Bézieux,
qui a mis en vedette de son dernier
conseil exécutif Emmanuel Faber (Danone), défenseur de l’économie inclusive. Signe des temps, l’université d’été
du Medef ne se tiendra plus sur le campus d’HEC et aura pour thème « les
inégalités ».
Bernard Spitz
publiera en mars
Merci l’Europe !
(Grasset), qui se
présente comme
une « riposte
aux mensonges
populistes », notamment sur l’immigration. Spitz, président de la Fédération française de l’assurance, est
aussi cofondateur et animateur du
mouvement des Gracques. Il reconnaît toutefois que « les critiques sont
légitimes ».
Nunez place ses hommes
Frédéric Maigrot/Rea
La célèbre clinique
Cedars-Sinaï
de Los Angeles
va collaborer à l’étude
de faisabilité du cœur
artificiel de Carmat
aux Etats-Unis.
Pascal Sittler/Rea
Jean-Pierre Sbraire,
directeur financier
adjoint de Total,
sera le prochain
directeur financier
du groupe.
Il remplacera Patrick
de La Chevardière,
atteint par la limite
d’âge en mars.
Les administrateurs
judiciaires
Frédéric Abitbol,
Christophe Thevenot
et Benjamin Tamboise
ont jusqu’au 4 février
pour trouver des
repreneurs pour trois
sites d’Arjowiggins
(Sequana), avec
quelque 900 emplois
en jeu dans la Sarthe.
Spitz combat
le populisme
En 2018, la baisse des enjeux du PMU
devrait être de 3 %, à un peu moins de
800 millions d’euros. Soit un recul de
15 % depuis 2012. Cyril Linette, le nouveau directeur général, n’a pas le droit
à l’erreur avec son plan de relance.
Le secrétaire d’Etat à
l’Intérieur, Laurent
Nunez, a obtenu
qu’Eric Arella et JeanMarie Salanova, qu’il
a connus à Marseille
quand il était préfet
de police des Bouches-du-Rhône,
soient respectivement nommés à la direction centrale de la police judiciaire
et de la sécurité publique.
Le funéraire intéresse
la Cour des comptes
Le rapport annuel de la Cour des
comptes début février comportera un
chapitre sur la gestion des services funéraires. Une première. Il n’intégrera
pas les dysfonctionnements dans la
gestion de SEM locales, déjà pointés
par plusieurs chambres régionales.
Getlink a commandé
19 locotracteurs de
chantier fonctionnant
sur batteries, et
6 en option auprès
de Socofer. Montant :
environ 25 millions
d’euros.
Au 9 janvier, seuls
61 députés (sur 577)
avaient strictement
rempli leurs obligations
auprès de la Haute
Autorité de la
transparence de la vie
publique.
Une dizaine de
livres sur les « gilets
jaunes » sortent d’ici
à avril, dont celui
d’Edwy Plenel :
La Victoire des vaincus
(La Découverte).
Plus de 50 agences de
la Société générale
ont été dégradées par
des « gilets jaunes ».
EDF et Engie ont été
choisis pour mener
à bien deux projets de
coopération entre Paris
et Pékin dans le cadre
des Nouvelles routes
de la soie.
Pierre Tattevin quitte
Lazard, où il était
associé-gérant
depuis 2010.
La nouvelle secrétaire
générale de la
Francophonie (OIF),
la Rwandaise Louise
Mushikiwabo, aura
comme directeur
de cabinet un haut
fonctionnaire français :
Nicolas Groper.
Le français O’Tacos
(restauration rapide)
veut passer de 220
à 300 restaurants
en 2019.
Sommaire en pages 16 et 17
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
5
Politique
Par Ghislaine Ottenheimer
Faute de candidat miracle, le Premier secrétaire du Parti socialiste
Olivier Faure n’exclut pas de mener lui-même la liste PS aux européennes.
C’est un peu comme
les états généraux,
les Grenelle et autres
consultations :
les grands débats,
à l’image de celui
lancé par Emmanuel
Macron, ont pour
vocation première
de faire baisser
la pression. Cette
méthode a déjà été
utilisée par le chef
de l’Etat pour mettre
fin à l’impasse
sur l’aéroport de
Notre-Dame-desLandes. Consultation,
décision, exécution…
Là, c’est plus
compliqué, car
personne ne connaît
les revendications
exactes des « gilets
jaunes », si ce
n’est la démission
du président ! D’où
la difficulté. Mais
si les Français se
saisissent de cette
opportunité, ils
pourraient avoir
le sentiment d’avoir
été acteurs. De quoi
faire redescendre
la température.
Le 21 janvier, pour la deuxième année consécutive,
Emmanuel Macron accueillera le gotha économique
mondial à Versailles lors
d’un sommet intitulé
« Choose France ». L’an
dernier, il y avait reçu les
dirigeants de grands groupes, comme Coca-Cola, JP
Morgan, Goldman Sachs,
de géants du numérique,
comme Facebook, Google,
Alibaba… Une façon pour
le chef de l’Etat de souligner qu’il ne
change pas de cap, que son objectif est
toujours de favoriser l’investissement,
de renforcer l’attractivité de la France
pour en faire une « start-up nation ». Et
d’ailleurs, dans sa « lettre aux Français », il dit clairement : « Je n’ai pas
oublié que j’ai été élu sur un projet,
sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. Je pense toujours qu’il faut rendre à la France sa
prospérité pour qu’elle puisse être
généreuse. » Toute sa démonstration
en découle, puisqu’il demande aux
Français de trouver de meilleures idées
pour atteindre cet objectif.
Mais le choix de Versailles, symbole s’il
en est de la « monarchie républicaine »
LE CHIFFRE
11%
La cote d’avenir de
Laurent Wauquiez
a encore chuté
de 3 points…
– et la réception de tous ces patrons qui
incarnent la mondialisation –, risque
d’accentuer son image de « président
des riches »… Et le ton très directif de
sa lettre, sans aucune remise en cause
de sa propre pratique du pouvoir, peut
donner le sentiment qu’il n’a pas entendu la contestation populaire. La seule
concession faite par le chef de l’Etat
consiste à renouer avec l’écoute, qui
était au cœur de sa campagne. Emmanuel Macron veut rester concentré sur
son objectif : renforcer l’économie
française. Comme dit l’un de ses
conseillers : « A la fin, c’est sur les résultats qu’il sera jugé. » La crise des
« gilets jaunes » n’aura-t-elle été qu’un
spasme ? C’est son pari.
•
… dans un climat de
défiance généralisée
– sur les quelque
40 personnalités
testées par KantarSofres, aucune ne
dépasse 25 %, sauf
celle de Nicolas
Hulot. Mais c’est
surtout dans son
propre camp que
Laurent Wauquiez
peine à convaincre,
puisque sa cote
d’avenir n’est que
de 34 % au sein des
sympathisants LR
(- 6 points). Ses rivaux
Xavier Bertrand et
Valérie Pécresse
le devancent de peu
(39 %). C’est Nicolas
Sarkozy qui inspire le
plus confiance dans
son camp (54 %).
En comparaison,
Emmanuel Macron
est plébiscité par les
pro-LREM, avec 80 % !
Les zinzins coûtent symboliquement cher à la République
Après la polémique sur la
mission de Chantal Jouanno,
présidente de la Commission
nationale du débat public, les
Français ont découvert qu’elle
bénéficiait d’un salaire annuel
brut de 176 518 euros, un niveau
de rémunération proche
de celui du président de la
République ! Sur les 26 autorités
administratives, elle émarge à
la neuvième place : les patrons
de la Cnil, de l’AMF, de
l’Autorité de sûreté nucléaire,
JS/AFP
C. Lebedinsky/Challenges
Débat
Sipa
EDITORIAL
Emmanuel Macron veut
renouer avec son récit initial
de la Haute Autorité de santé
ou le Défenseur des droits,
notamment, gagnent davantage.
Mais au-delà du montant des
rémunérations se pose
la question de l’utilité de
nombre de ces structures. Qui a
entendu parler du Haut Conseil
de l’évaluation de la recherche
et de l’enseignement supérieur,
de l’Autorité de régulation
de la distribution de la presse,
de la Commission du secret
de la défense nationale ? A quel
moment ces « autorités »
ont-elles démontré leur utilité ?
Quant à la fameuse commission
présidée par Chantal Jouanno,
elle a pour mission de « veiller
au respect de la participation
du public au processus
d’élaboration des projets
d’aménagement ou
d’équipement d’intérêt national
de l’Etat, des collectivités
territoriales, des établissements
publics et des personnes
privées, relevant de catégories
d’opérations dont la liste est
fixée par décret en Conseil
d’Etat… » Une machine
à « emmerder les maires »,
résume un élu. Inventée
par Michel Barnier.•
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
7
Confidentiel
SERVICE
DES ABONNÉS
Tél. : 01-55-56-71-47
Sylvain Maillard, député LREM, veut durcir le régime
de la rupture conventionnelle.
Pour joindre la rédaction
Tél. : 01-58-65-03-03
Pour avoir un poste en direct : 01-58-65 suivi
du numéro de poste. Fax : 01-58-65-03-04.
Challenges, 41 bis, avenue Bosquet,
75007 Paris. E-mail : redaction@challenges.fr
ou, directement, tapez l’initiale du prénom,
le nom puis @challenges.fr
En toute indiscrétion
Par Nicolas Domenach
DIRECTION-RÉDACTION
Directeur Claude PERDRIEL.
Directeur de la rédaction
Vincent BEAUFILS (03-01).
Directeur délégué de la rédaction
Pierre-Henri de MENTHON (03-08).
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Couverture Dominique PASQUET.
Conseillers de la rédaction Patrick FAUCONNIER,
Airy ROUTIER, Nicolas DOMENACH.
Lecornu sait aussi parler
aux journalistes
RÉDACTION
Anne-Marie ROCCO - grand reporter (03-30).
France David BENSOUSSAN (09-76),
Laurent FARGUES (03-21), Florian FAYOLLE
(09-96), Alice MÉRIEUX (03-23).
International Sabine SYFUSS-ARNAUD
- chef de rubrique (03-15),
Jean-Pierre DE LA ROCQUE - grand reporter (09-91).
Industrie - Finance Vincent LAMIGEON
- grand reporter (03-19), Nicolas STIEL
- grand reporter (03-32), Alain-Gabriel VERDEVOYE
- grand reporter (03-31).
High-tech - Médias Marc BAUDRILLER
- chef de rubrique (03-51), Véronique GROUSSARD
- chef de rubrique (01-44-88-35-95), Delphine
DÉCHAUX (03-20), Léa LEJEUNE (09-97),
Paul LOUBIÈRE - grand reporter (03-22).
Services - Grande consommation
Jean-François ARNAUD - grand reporter (09-72),
Claire BOULEAU (03-28), Pauline DAMOUR (03-11).
Finances privées Eric TRÉGUIER - chef de rubrique
(03-34), Virginie GROLLEAU (03-27),
Damien PELÉ (03-26).
Affaires privées
Bertrand FRAYSSE - chef de rubrique (03-18).
Correspondant Philippe BOULET-GERCOURT
(New York).
Assistantes
Isabelle JOUANNY (03-01), Marina RÉGENT (03-06).
Jadot préfère ignorer
royalement Ségolène
La socialiste Ségolène Royal, avant de jeter
l’éponge pour les élections européennes, a
tout essayé pour rencontrer le député écologiste Yannick Jadot. Un de ses proches, le député Guillaume Garot, a tenté de prendre le
relais, et lui a laissé des messages, afin de discuter. Mais rien à faire. L’eurodéputé et future
tête de la liste verte n’a même pas répondu…
Il est vrai qu’il n’a jamais caché qu’il n’avait
guère besoin de l’ancienne candidate à l’élection présidentielle.
CHALLENGES.FR
Thiébault DROMARD - rédacteur en chef (03-07),
Isabelle DE FOUCAUD - rédactrice en chef adjointe
(09-78), Marion PERROUD - responsable d’édition
(03-09), Rémi CLÉMENT (01-55-35-56-71),
Laure CROISET (01-55-35-56-74), Antoine
IZAMBARD (09-98), Héloïse DE NEUVILLE
(03-10), Adrien SCHWYTER (09-92), Valérie XANDRY
(01-55-35-56-72) et la rédaction de Challenges.
Automobile : Eric BERGEROLLE (01-55-35-56-68)
et Nicolas MEUNIER (01-55-35-56-69).
Vidéo : Nolwenn MOUSSET (09-90).
EDITION
Pour Roux de Bézieux,
« il faut bouger »
NUMÉRIQUE
Directrice numérique déléguée Marion WYSS
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Chef de projet Clémence BAUDOUIN (03-17).
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(01-55-35-56-70).
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Paris. Tél. : 01-44-88-97-70.
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avec Céline CLAMAGIRAND (89-17),
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Marketing direct Xavier PERSONNAZ (97-76).
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ADMINISTRATION
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Directeur commercial et numérique
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Ventes aux entreprises Joëlle HEZARD.
Fabrication Christophe PERRUSSON,
Thibault QUÉRÉ.
Imprimerie Roto France, Lognes.
Marc Bertrand/Challenges
Secrétariat de rédaction
Stéphanie IONNIKOFF - secrétaire générale
de rédaction, Christophe BAZIRE - premier secrétaire
de rédaction, Emmanuelle HAMOU.
Chef de studio Dominique CONTENT.
Maquette Isabelle ATLAN, Armelle DUBREIL,
Arthur KNOR, Corine POULARD.
Photo Isabelle PACOREL (03-57),
Laurent VERDIER (03-50).
« Pour l’instant, la colère
n’est pas dirigée contre le
patronat, mais gare à la
suite », relève, lucide, le
président du Medef Geoffroy Roux de Bézieux. En
conséquence, « il faut bouger », ajoute-t-il. Il s’est
ainsi entretenu à plusieurs reprises avec son
homologue de la CFDT Laurent Berger (lire
aussi page 19), « dans l’intérêt du bien commun ». Avec une ambition : « Etre les acteurs
d’une croissance responsable. » L’un et l’autre
s’étonnent de ne pas être consultés par Emmanuel Macron.
Michel Barnier @MichelBarnier (5 janvier).
Now is not the time for defeatism.
8  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
AFP
« Il est bien Sébastien. » Ministre des Collectivités territoriales, et maintenant du grand
débat en duo avec la secrétaire d’Etat à la
Transition écologique Emmanuelle Wargon,
Sébastien Lecornu a la cote aussi bien à l’Elysée et à Matignon qu’au sein du groupe parlementaire LREM. L’élu de l’Eure fascine par
son expérience de terrain, sa capacité à dialoguer, y compris et surtout avec les adversaires
et… les journalistes. Ce qui est souvent devenu la même chose.
LREM verrait bien un tandem
Pesquet-Poirson aux européennes
Le spationaute Thomas Pesquet est le rêve
étoilé de nombreux responsables LREM pour
prendre leur tête de liste aux élections européennes. Le jeune quadra est populaire, vient
de la société civile, et l’Europe réussit dans ce
domaine spatial où il plane. Certains poussent
même pour un duo avec Brune Poirson, secrétaire d’Etat à la Transition écologique, ce qui
permettrait de verdir la liste.
Borgel se dit effaré par le saccage
des permanences
Les élus socialistes aussi avaient été victimes
d’agressions contre leurs permanences murées ou dévastées lors de la loi travail. « Mais
jamais nous n’avions connu semblables violences et menaces physiques », relève l’exdéputé Christophe Borgel, à l’époque secrétaire national aux élections du PS.
Macron pense à Brigitte
« Ça ne m’atteint pas », répète Emmanuel
Macron, lorsqu’on l’interroge sur la violence
verbale dont font preuve les « gilets jaunes » à
son encontre. « Je suis toujours aussi déterminé que pendant la campagne présidentielle, jure le chef de l’Etat. Mais je pense à
Brigitte, c’est tellement injuste. »
Olivier Faure @faureolivier (14 janvier).
@EmmanuelMacron ne veut pas du retour
de l’#ISF ? Il ne veut pas qu’on en parle ? Imposons
lui un référendum sur son rétablissement. Médias
Par Marc Baudriller
Face à Isabelle Falque-Pierrotin, soutenue par Matignon, le ministre de
la Culture Franck Riester pousse Martin Ajdari à la présidence du CSA.
La société coopérative
de Nice Matin et le
tribunal de commerce
ont accepté l’entrée
d’Iskandar Safa,
propriétaire de
Valeurs actuelles et
du chantier naval CMN
à Cherbourg, au capital
du quotidien. Safa
rachèterait notamment
les 34 % du belge
Nethys et viserait
la majorité des parts.
L’accord doit être
entériné le 29 janvier.
Dans le cadre de
la « prime Macron »,
M 6 versera
1 000 euros pour
les salaires inférieurs
à 25 000 euros brut
annuels. Mais,
contrairement à TF 1
et Canal +, le groupe
élargit la mesure
aux alternants
et aux stagiaires.
L’ARPP (Autorité
de régulation
professionnelle
de la publicité)
va créer un nouvel
observatoire sur
les pratiques
des agences
d’influenceurs, en plus
de celui dédié au
digital. Objectif : faire
de la pédagogie sur les
meilleures pratiques
et sur la déontologie.
Quatre-vingt-trois millions d’euros. Révélée par le PDG du groupe Les EchosLe Parisien, Pierre Louette, la recapitalisation fin 2018 du quotidien Le
Parisien, acquis par LVMH en octobre
2015, témoigne de l’ampleur du défi.
L’enveloppe représente plus de 40 % du
chiffre d’affaires annuel du titre (autour de 200 millions en 2017). La moitié de la somme,
soit 40 millions
d’euros, est
engloutie dans
les déficits accumulés depuis
2015. L’exercice
2017 s’est soldé
sur une perte de
24 millions d’euros. Le groupe a dû
financer le départ des journalistes au
moment du changement d’actionnaire,
ainsi que trois plans de départs dans
les services supports – la rédaction
conserve ses 430 journalistes –, un
déménagement au centre de Paris et
un gros investissement informatique.
Il s’agissait de découpler Le Parisien
de L’Equipe (tous deux propriétés du
groupe Amaury jusqu’en 2015) pour
rapprocher Le Parisien de l’autre quo-
David Morganti/Orange Mediatheque
La jeune start-up
Patrivia, qui gère
en ligne les visites
de monuments,
rachète le site J’aime
mon patrimoine, créé
par l’ancien président
de France Télévisions
Patrick de Carolis,
son fils Florent et
Jean-Luc Orabona, le
réalisateur historique
de Des Racines et
des Ailes sur France 3.
Le Parisien mise sur
le numérique pour rebondir
tidien de LVMH, Les Echos. En attendant, de 2015 à novembre 2018, Le Parisien-Aujourd’hui en France a perdu
50 000 ventes, à 303 000 exemplaires
payés selon l’ACPM, et son revenu
publicitaire a reculé.
Mais, pour le groupe, la page noire est
tournée. « Le journal n’a pas vocation
à perdre, ce n’est sain pour personne », expliquait Pierre Louette le
9 janvier devant l’Association des journalistes médias. Cap, donc, vers le numérique. La directrice générale Sophie
Gourmelen veut doubler le nombre
des abonnés numériques en 2019
(11 800 en novembre 2018).
Longtemps tiré par ses ventes au numéro, le titre est aujourd’hui poussé par
les abonnements. Le Parisien se dote
d’outils logiciels de pointe, comme celui du Washington Post pour réduire le
temps de chargement des pages sur le
Web ou le logiciel Piano pour gérer le
paiement des articles. Enfin, Sophie
Gourmelen entend élargir les activités
(festivals, prix) avec une référence
ambitieuse : « Les grands médias
anglo-saxons tirent de 30 à 40 % de
leurs revenus de la diversification »,
relève-t-elle.
•
GroupM rafle les prix
de l’Agence de l’année
Au pays de Havas et de Publicis, c’est
le britannique WPP qui s’empare de
l’essentiel des « prix 2019 de l’Agence
média de l’année en France by Offremedia ». Ces prix, dont Challenges est partenaire, distinguent les agences de
conseil et d’achat d’espaces les plus
performantes. Mediacom, désignée
« Agence média de l’année France
2019 », reçoit aussi les prix « de la progression », « des régies et des prestataires » et « de la stratégie ». GroupM
emporte le « prix du groupe de l’année »
et le « prix de la progression groupe »
10  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
(avec IPG Mediabands). Enfin, KR Wavemaker, filiale de GroupM, décroche le
« prix de la relation client agences média ». WPP revendique deux atouts
maîtres qui lui ont permis de subtiliser
en 2018 les budgets PSA à Havas et Richemont à Publicis : « Des équipes très
françaises pilotant un réseau international très puissant », dit Mathieu
Morgensztern, CEO de GroupM et de
WPP en France. Et l’effet des « 7 milliards de dollars investis sur les huit
dernières années » dans les outils de
gestion de la publicité en ligne.
•
Publicis réorganise
ses implantations
à Paris. Un nouvel
immeuble du
XXe arrondissement,
baptisé NeXXt,
accueillera Sapient,
Relaxnews et
PublicisLive. Publicis
Consultants intègre
le siège aux ChampsElysées et Publicis
Conseil, les agences
médias à Bastille.
Prisma Média devrait
afficher pour la
première fois sur 2018
un résultat net négatif
d’une dizaine de
millions d’euros, lié
à ses diversifications
dans la publicité
numérique. Ses filiales
Advideum et Mobvalue
vont être fermées.
La chaîne pour enfants
Nickelodeon va lancer
dans les cinémas CGR
des séances où seront
projetés des dessins
animés inédits
(5 euros la place).
Au total, 800 séances
sont prévues.
RMC profite de la crise
des « gilets jaunes »,
mais deux émissions
reculent sur un an :
M comme Maïtena
(14 à 16 heures),
animée par Maïtena
Biraben, et Team Duga,
de Christophe Dugarry
(18 à 20 heures).
Retrouvez la
chronique économique de
Gilles Fontaine
Chaque jeudi à 6h48 dans
LE 5/7 DE
MATHILDE MUNOS
Fréquence Paris : 87,8 MHz
Le graphique
Boeing sauve de justesse
sa couronne face à Airbus
Le coup n’est pas passé loin. A la faveur
d’un mois de décembre ébouriffant (127 livraisons), Airbus a effectué une remontée
spectaculaire face à son rival Boeing, pour
échouer à un cheveu de l’avionneur américain (800 livraisons sur l’année, contre 806).
Le géant de Chicago conserve donc de justesse son titre de numéro un mondial de
l’aviation, détenu depuis 2012. Pour autant,
Airbus peut se féliciter de son année 2018.
L E Ç O N N O 1
Malgré les retards des motoristes de la famille A 320neo (notamment Pratt & Whitney), le champion européen a tenu son objectif de 800 livraisons, soit une hausse de
11 % par rapport à 2017. Guillaume Faury,
nommé patron des avions commerciaux en
février, a donc réussi son premier test grandeur nature. De bon augure avant de succéder à Tom Enders à la tête du groupe en
avril prochain.
V. L.
En nombre d’appareils
2000
AIRBUS
Décollage
En dix ans, la
production cumulée
d’Airbus et de Boeing
a augmenté de 60 %, à
plus de 1 600 appareils
livrés en 2018. Et ce
n’est pas fini : « Airbus
et Boeing devraient
atteindre une production
de 1 900 avions
à l’horizon 2021-2022 »,
estime Richard
Aboulafia, vice-président
du cabinet Teal Group.
L E Ç O N N O 2
Partage
BOEING
Si Airbus reste
intouchable sur les
monocouloirs, avec près
de 57 % de part de
marché pour sa famille
A 320neo
(6 500 commandes),
Boeing conserve le
leadership sur le
segment rémunérateur
des long-courriers.
L’américain a décroché
218 commandes de
long-courriers en 2018,
trois fois plus que son
rival européen (71).
2017
Airbus signe la plus
grosse commande
de son histoire :
430 A320neo pour
Indigo Partners.
Boeing réplique
avec 225 737 MAX
pour FlyDubai.
2013
Salon de Dubaï historique
pour les deux avionneurs :
225 commandes de 777X
pour Boeing, 50 commandes
d’A380 pour Airbus.
1500
L E Ç O N N O 3
Rattrapage
1000
COMMANDES*
LIVRAISONS
500
2012
Grâce au décollage de
ses livraisons de longcourriers 787 Dreamliner,
Boeing déloge Airbus de
la première place
mondiale.
LIVRAISONS
0 COMMANDES*
2009
2010
2011
2012
SOURCE : SOCIÉTÉS
12  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
2013
2014
2015
2016
2017
2018
* défalquées des annulations
Leader mondial sur
le critère des livraisons
d’avions depuis 2012,
Boeing a conservé
de justesse son titre
en 2018. L’année
2019 pourrait voir
un croisement des
courbes : l’avionneur
toulousain pourra
s’appuyer sur
la cadence record de
l’A 320 (60 appareils
par mois), mais aussi
intégrer à ses chiffres
les livraisons de
l’A 220, l’ex-gamme
CSeries rachetée au
canadien Bombardier.
Regards
PIB de la Chine en 2030 : 64 000 milliards de dollars. L’Inde atteindra
les 46 0000 milliards et les Etats-Unis suivront, à 31 000 milliards.
1,5 million de Vénézuéliens ont fui leur pays en 2018.
En 2018, les Indiens ont renvoyé 80 milliards de dollars au pays,
une augmentation de 60 % en 10 ans.
650 millions de personnes dans le monde sont obèses.
31 % des propriétaires agricoles en Italie sont des femmes.
C’est 21 % en France, 10 % en Allemagne, 5 % aux Pays-Bas.
Nombre de dentistes pour 100 000 habitants : 64 en France, 51 en Suisse,
53 au Royaume-Uni, 123 en Grèce.
L’Espagne représente 21 % des capacités de pêche en Europe.
C’est 12 % pour le Royaume-Uni, 11 % pour la France.
Plafond du paiement sans contact : 30 euros en France, 128 euros en Chine,
88 euros aux Etats-Unis.
Sur les 10 plus grands ports mondiaux, 7 sont situés en Chine.
© James - Dargaud/2018
En direct de mon Open Space, par James
14  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
N° 593 - 17 janvier 2019
Dossier
La ruée vers l’herbe
Evénement
Le coup de gueule
de Laurent Berger
Le leader de la CFDT entre dans le « grand
débat » en dénonçant les dérives des « gilets
jaunes » et la gouvernance Macron.
p. 18
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Ed Kashi/VII/Redux-Réa
Bruno Levy pour Challenges
La légalisation du cannabis dans
certains Etats américains et au
Canada aiguise les appétits. p. 46
Avant-premières
Confidentiels Rencontre au
sommet entre Altice et Iliad.
7 Politique Macron veut renouer
avec son récit initial.
8 En toute indiscrétion
10 Médias Le Parisien mise sur
le numérique pour rebondir.
12 Graphique Boeing reste de
justesse numéro un en 2018.
14 Regards En direct de mon
Open Space, par James.
Evénement
18 Les premières idées du « grand
débat » Fiscalité, pouvoir
d’achat, institutions… Ce que
réclament les Français.
A l’affiche
22 La rencontre Thomas Gomart
Challenges est édité par Les Editions
Croque Futur SNC au capital de
3 500 000 euros.
RCS Paris : 325 033 298.
Siège social : 41 bis, avenue Bosquet,
75007 Paris.
Directeur de la publication :
Claude PERDRIEL.
Commission paritaire :
0622 C 81826.
ISSN : 0751-4417.
Dépôt légal : janvier 2019.
Fondateurs : Patrick FAUCONNIER
et Cécile AYRAL.
Balva (Blockchain Partners).
5
Voir liste des postes page 8
Origine du papier : Finlande
Taux de fibres recyclées : 0%
Eutrophisation : PTot = 0,000 kg/tonne
de papier
Ce magazine est imprimé chez
Rotofrance (France), certifié PEFC
29 Le Club Entrepreneurs Claire
23
24
26
28
(Ifri).
Les bruits du village
Le duo de choc Marlène
Schiappa (gouvernement) et
Benjamin Bianchet (Leetchi).
La révélation Sabine Thillaye
(LREM). Il l’a dit, l’a-t-il fait ?
Jean-Laurent Bonnafé (BNP).
Bonne semaine, mauvaise
semaine. Le carnet.
Ce numéro comprend un encart MediaObsChallenges, un encart Voyages Plaisir
et un encart Paris Match jetés sur couverture
en diffusion partielle des abonnés.
16  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Analyses
30 Au Salon Maison & Objet,
la French Touch fait fureur.
32 Les PME dénoncent des reculs
boursiers excessifs.
33 Vinci préfère les aéroports
34
35
36
37
38
39
aux autoroutes. Les radars
font les frais de la colère
des « gilets jaunes ».
Saint-Barth s’est plus vite
reconstruit que Saint-Martin.
Le Negresco, palace convoité.
L’économiste Philippe Martin.
L’homéopathie se porte bien
grâce à la grippe. MacKenzie
Bezos, future femme la plus
riche du monde ?
Le livre Les Amnésiques,
de Géraldine Schwarz.
Les éditorialistes
Sciences
International
40 Aux Etats-Unis, un mur s’érige
entre Trump et Wall Street.
42 Les jeunes Chinois dictent leur
loi au monde du luxe.
Notre sélection The Economist
44 La Turquie pourrait entrer
en récession cette année.
Cuba durcit les règles du privé.
45 Leaders
Traduction : Gilles Berton.
Avant-propos
par Vincent Beaufils
La lettre de Macron aux Français
Premières réponses
En couverture
Les secteurs qui recrutent,
les spécialités recherchées,
les formations efficaces. p. 54
Meigneux/Sipa
Spécial emploi
Stratégie
Avec l’Alpine,
Renault prend
son temps
Olivier Martin Gambier/Groupe Renault
Reportage à l’usine
de Dieppe, où est
assemblée la berlinette
relancée par la firme
au losange.
p. 66
64 Recourir aux migrants reste
Dossier
un tabou.
46 Le business du cannabis
La révolution de la légalisation.
49 La France brise timidement
l’omerta sur l’usage
thérapeutique.
50 Les barons français du trafic.
52 Au Colorado, un marché
au bord de la saturation.
Stratégies
66 Renault carbure à l’artisanal
avec l’Alpine.
68 SoftBank accélère sa mue.
69 Nanobiotix lève des fonds aux
Etats-Unis pour mieux préparer
son entrée sur le marché.
En couverture
54 Emploi : le grand gâchis Les
58
60
62
Coulisses
72 Portrait Sébastien Soriano,
président de l’Arcep.
76 La vérité sur le business
des ex-ambassadeurs.
Finances privées
79 Anticiper une année boursière
compliquée
81 Le conseil de Marc Fiorentino.
Affaires privées
82 Tendances Des jumelles Leica,
Relations abonnés
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4 rue Mouchy
60438 Noailles Cedex
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Abonnement France : un an, 58 €
(44 numéros) Etranger : nous consulter
84
87
88
90
un whisky Ceros, une montre
Alpina, un détecteur d’air Flow.
Pour le plaisir Plumassier,
brodeur, plisseur… ces petites
mains de la haute couture.
Livres par Maurice Szafran.
Tentations Maisons
d’architecte.
Double je, de Pierre-Henri
de Menthon et Airy Routier.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
17
B. Delessard/Challenges
55
entreprises peinent à recruter
malgré un chômage de masse.
« Notre but : former 2 millions
de chômeurs et de jeunes »
L’interview de Muriel Pénicaud,
ministre du Travail.
50 métiers sous haute tension
6 façons de recruter en jouant
les atouts du public et du privé.
Voies royales pour l’insertion
professionnelle.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE,
Destinataire depuis dimanche soir, comme 67 millions
de mes compatriotes, de votre lettre, je me permets
de vous faire parvenir quelques éléments de réponse,
préliminaires au « grand débat » auquel Challenges
se fera un plaisir de participer ces prochaines semaines.
D’abord, merci d’avoir résumé en trois phrases le
fondement de notre pacte social : « Chez nous, ceux qui
travaillent financent les pensions des retraités. Chez
nous, un grand nombre de citoyens paye un impôt (…)
qui réduit les inégalités. Chez nous, l’éducation,
la santé (…) sont accessibles à tous indépendamment
de la situation et de la fortune. » Vous omettez
d’en mentionner le coût : 34 % de notre PIB est consacré
aux dépenses sociales, ce qui fait de notre pays
le champion mondial (5 points de plus que l’Allemagne).
Mais au moins cette solidarité, jointe à une tradition
redistributrice, fait-elle de la France, comme vous
le soulignez, « de toutes les nations, une des plus
fraternelles et des plus égalitaires ». Conséquence : seuls
14 % de nos compatriotes vivent sous le seuil de pauvreté,
alors qu’ils seraient 22 % sans la prise en compte de ces
« transferts ». Cela aussi, vous auriez pu le rappeler,
à destination des irréductibles protestataires du samedi.
Quant aux nombreuses questions que vous nous posez,
le manque de place de cette colonne m’en fera
sélectionner trois : « Comment rendre notre fiscalité
plus juste ? » Vous avez raison de ne pas remettre
en cause les choix courageux de votre début de mandat
en faveur de l’investissement. Encore faut-il trouver
une mesure symbolique qui permettrait d’en finir avec
cette qualification injuste de « président des riches » :
par exemple, une tranche exceptionnelle d’impôt sur les
revenus ou sur les successions des très aisés – ces 0,1 %
qui ont largement profité de vos premières orientations.
« Quelles sont les économies prioritaires à faire ? »
Votre Premier ministre a installé un comité (CAP 22)
fort de 40 experts en « transformation » de l’Etat, qui a
remis un rapport aboutissant à 20 milliards d’euros de
dépenses publiques en moins. Même si c’est largement
insuffisant, c’est le début d’un chemin : foncez ! « Faut-il
supprimer certains services publics qui seraient
dépassés ? » Il y a 100 000 lits d’hôpitaux en trop
en France : il serait temps pour le public de s’inspirer
des établissements privés de santé, qui réduisent
efficacement les jours d’hospitalisation et développent
en parallèle des services d’urgence capables d’accueillir
les patients en moins d’une demi-heure.
Je laisse enfin à Laurent Berger le soin de répondre
(p. 18) à votre question sur le recours au référendum :
« C’est un piège pour la démocratie. » Il sait de quoi
il parle, et il parle d’or.•
Evénement
Les premières idées
du « grand débat »
Pour désamorcer la crise, Emmanuel Macron a lancé une large
consultation nationale. Le tri entre les milliers de propositions qui vont
émerger, comme leur traduction en réformes, est une vraie gageure.
P. Wojazer/Pool/AFP
J
upiter est redescendu de
l’Olympe. Après vingt mois
d’exercice vertical du pouvoir, Emmanuel Macron joue
la carte de la participation
citoyenne pour apaiser la colère des
« gilets jaunes ». La transition est
quelque peu chaotique. Après la démission surprise de l’organisatrice
pressentie Chantal Jouanno pour
cause de salaire mirobolant (lire
page 7), la nomination de deux ministres – Emmanuelle Wargon et
Sébastien Lecornu – pour piloter les
échanges a jeté le doute sur l’impartialité du grand débat, lancé le
15 janvier. Même si cinq personnalités indépendantes doivent garantir
la restitution fidèle des contributions des Français.
Plusieurs représentants des « gilets
jaunes » dénoncent un enfumage.
« Circulez y a rien à voir, nous dit
Emmanuel Macron », a vite réagi
Benjamin Cauchy, porte-parole des
« gilets jaunes libres » à la lecture de
la Lettre aux Français du président.
Les plus farouches opposants, de
Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, bouderont le grand débat.
Même les trois grandes associations
d’élus locaux – maires, départements et régions – ont marqué leur
distance avec l’exercice. Dans ce
climat de scepticisme généralisé, le
fait que près d’un Français sur deux
envisage d’y participer, selon un
sondage OpinionWay, est une bonne
surprise pour le gouvernement.
Reste à savoir comment Emmanuel
Macron et Edouard Philippe feront
le tri entre les milliers d’idées qui
ont commencé à émerger. Florilège
des premières propositions et avantgoût de la consultation menée dans
les mairies rurales.
FISCALITÉ
La hausse de la taxe sur les carburants a été l’étincelle du mouvement
des « gilets jaunes ». Pas étonnant
que la fiscalité soit au cœur de leurs
revendications. « Que les gros
payent gros et que les petits payent
petit », réclamaient-ils dès novembre dans leurs « directives du
peuple » envoyées aux députés. En
tête des demandes, le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF).
Las, Emmanuel Macron a d’emblée
écarté toute remise en cause de ses
réformes de la taxation du capital,
tout en promettant une évaluation
par le Parlement « de manière
transparente et avec le recul indispensable ». La taxation des Gafa, en
revanche, souvent réclamée par les
« gilets jaunes », est sur les rails.
Après avoir échoué à obtenir un
impôt européen, le ministre des Finances, Bruno Le Maire, promet une
taxe franco-française dès 2019.
Plus largement, c’est une « remise
à plat de la progressivité de l’impôt » qui émerge des milliers de
doléances recueillies par l’Association des maires ruraux de France
18  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Emmanuel
Macron, lors
d’un meeting
réunissant
600 maires,
à GrandBourgtheroulde
(Eure),
le 15 janvier.
Après sa Lettre
aux Français,
le président
donne le coup
d’envoi d’un
« grand débat
national »
qui s’achèvera
à la mi-mars.
(AMRF) depuis décembre. Dans les
rangs de la majorité présidentielle,
des voix s’élèvent pour y répondre
en instaurant une nouvelle tranche
d’impôt sur les plus hauts revenus,
comme l’avait fait François Hollande en 2012. Une piste également
prônée par le secrétaire général
de la CFDT, Laurent Berger, qui
plaide pour « une grande réforme
fiscale » (lire ci-contre). Autres
idées fréquemment émises : le renforcement de la taxation sur les
transactions financières, qui existe
depuis 2012, et la baisse de la TVA
sur les produits de première nécessité (alimentation, eau, fioul, etc.),
qui représenterait un manque à gagner de plusieurs milliards d’euros
pour l’Etat.
POUVOIR D’ACHAT
Même s’il n’est pas l’un des quatre
sujets officiels du grand débat, le
pouvoir d’achat est sur toutes les
lèvres. « Tout augmente, sauf les
salaires », lâche un citoyen dans
une contribution à l’AMRF. « Avec le
coût de la vie en permanente augmentation et des minima sociaux
en permanente stagnation, il est
évident que de moins en moins de
gens peuvent vivre correctement »,
déplore un autre.
En réponse, nombre de « gilets
jaunes » réclament le retour de l’indexation des salaires sur la hausse
des prix – abandonnée en France
depuis 1983 – et une forte progression du smic jusqu’à 1 500 euros net
par mois. Une deuxième mesure
rejetée par l’économiste Pierre Cahuc : « La France est l’un des pays
de l’OCDE où le salaire minimum
est le plus élevé. Un coup de pouce
sur le smic aurait un effet uuu
choisi un mode de gouver­
nance trop vertical en consi­
dérant les partenaires so­
ciaux comme des membres
de « l’ancien monde » qui
bloquent ses réformes. Ré­
sultat, lorsque vous mettez
de côté tous les acteurs inter­
médiaires (syndicats, asso­
ciations), vous êtes en prise
directe avec des gens qui ne
sont pas organisés et qui ne
veulent surtout pas l’être.
Bruno Levy pour Challenges
Pourtant, vous aviez
interpellé le président sur
les fractures de la société…
LAURENT BERGER, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE LA CFDT
« Le gouvernement doit organiser
un “Grenelle du pouvoir de vivre” »
E
n colère. Laurent
Berger a des mots
très durs sur la
façon de gouverner
d’Emmanuel Macron, mais
aussi sur les dérives des « gi­
lets jaunes ». Tout en voulant
participer au grand débat.
Entretien exclusif.
pays scandinaves, pour
construire autour de proposi­
tions. Et, dans un second
temps, le gouvernement doit
organiser, avec les syndicats
et les associations, un « Gre­
nelle du pouvoir de vivre »
pour mettre en œuvre ces
mesures.
Challenges. Avez-vous été
Comment allez-vous
participer ?
convaincu par la Lettre aux
Français d’Emmanuel Macron
pour lancer le grand débat ?
Laurent Berger. La lettre met
beaucoup de questions sur la
table et surtout précise qu’il
n’y aura pas de sujets inter­
dits. Dont acte. Nous appor­
terons donc d’autres sujets
aux discussions, comme le
pouvoir d’achat.
Quelles sont les conditions de
la réussite du grand débat ?
Il faut prévoir les conditions
de sortie pour ne pas laisser
planer le doute d’une instru­
mentalisation par le pouvoir.
Il y a deux possibilités, com­
plémentaires : on peut mettre
en place des panels citoyens
tirés au sort, comme dans les
La CFDT va inviter ses mili­
tants à faire des propositions
sur le pouvoir d’achat, la
fiscalité, les services pu­
blics… Nous voulons être
leader dans la promotion des
idées humanistes. Il est hors
de question de laisser le mo­
nopole à des groupes extré­
mistes qui voudraient suppri­
mer, par exemple, le mariage
pour tous ou rétablir la peine
de mort. Nous allons propo­
ser des initiatives au collectif
« Les places de la Républi­
que », regroupant des syn­
dicats (CFTC, UNSA) et des
associations (ATD Quart
Monde), au sein duquel nous
travaillons depuis quatre
ans.
Vous avez des mots
très durs sur les dérives
des « gilets jaunes »…
Ce mouvement est l’expres­
sion d’une colère sociale légi­
time qui traduit une fracture
sociale et territoriale. Je la
comprends. Mais il faut dé­
noncer les pratiques aux re­
lents totalitaristes de certains
« gilets jaunes », qui ont obli­
gé, par exemple, les automo­
bilistes à signer des pétitions
pour pouvoir circuler. Sans
parler des violences, inadmis­
sibles, à l’encontre de dépu­
tés et de journalistes. Il faut
le dire : ce mouvement est
instrumentalisé par l’extrême
droite, et sans doute par l’ex­
trême gauche, pour tenter de
déstabiliser la démocratie.
J’en ai assez de l’incroyable
complaisance de certains res­
ponsables publics.
Quelle est la responsabilité
de l’exécutif dans cette
crise ?
Il a péché par suffisance. Le
mouvement des « gilets jau­
nes » marque une défiance
vis­à­vis d’un président qui a
Juste après son élection, je
lui ai envoyé une lettre pour
l’alerter sur l’état de la
France. Je lui enjoignais, no­
tamment, de tenir compte
des corps intermédiaires
pour trouver des solutions
aux grands défis, notamment
les effets de la mondialisa­
tion sur l’économie et l’em­
ploi. Faire face à ces change­
ments suppose de l’écoute et
de l’empathie pour les plus
fragiles, les premiers tou­
chés. Depuis dix­huit mois,
cela n’a pas été suffisamment
le cas.
Le président a-t-il manqué de
capteurs ?
Oui. Aucun pouvoir ne peut
gouverner seul en considé­
rant qu’il détient les solutions
à tous les problèmes. En
choisissant de mettre de côté
les corps intermédiaires,
Emmanuel Macron s’est pri­
vé de ces capteurs de la so­
ciété. Les syndicats, les asso­
ciations et les élus locaux
sont implantés dans les terri­
toires et observent tous les
jours les difficultés des Fran­
çais. La situation actuelle, on
ne la découvre pas.
Avez-vous des contacts
avec lui depuis le début
de la crise ?
Depuis le 10 décembre der­
nier, nous n’avons pas eu
l’occasion d’échanger. Nous
discutons avec des ministres
sur différents sujets. Pas
avec le président.
u
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
19
Evénement
u Le mouvement des
Laurent Berger. Ce mouvement est populaire. Et il est
tellement violent qu’il a
contraint le gouvernement à
céder sur un certain nombre
de sujets. En clair, il questionne la capacité des syndicats à apporter des solutions
concrètes aux problèmes des
citoyens. Le syndicalisme est
mortel s’il ne se renouvelle
pas. Nous devons imaginer
des modes d’actions alternatifs aux traditionnelles pétitions et manifestations dans
la rue.
l’impôt diminue année après
année car les contribuables
le jugent injuste. Or, c’est ce
qui permet d’avoir un
système social efficace et
protecteur.
Bruno Levy pour Challenges
« gilets jaunes » met aussi
en cause les syndicats,
jugés incapables
de les défendre…
Les « gilets jaunes » vous
ont-ils ringardisé ?
Lorsque la CFDT sort un livre
sur les difficiles conditions
de travail des agents publics
comme les infirmières, il n’y
a malheureusement aucune
reprise dans les médias.
Mais quand une personne
va sur un rond-point avec un
gilet jaune sur les épaules,
tout le monde parle de ses
difficultés quotidiennes. Ils
ont su incarner leurs revendications.
uuu défavorable sur l’emploi. »
La hausse de la prime d’activité, en
décembre, a d’ailleurs permis d’augmenter les revenus des smicards de
100 euros sans peser sur les entreprises, mais avec un coût de 2,5 milliards pour l’Etat.
De même, si le gouvernement accédait à la demande de renoncer au
quasi « gel » des retraites décidé à la
fin de l’été, il lui en coûterait 1,8 milliard d’euros par an. La fixation de la
pension minimum à 1 200 euros,
contre 630 euros actuellement, se
chiffrerait aussi en milliards. Quant
au revenu minimum universel, porté
par Benoît Hamon durant la présidentielle et remis au goût du jour
par certains « gilets jaunes », il reviendrait à pas moins de 179 milliards pour un revenu de 465 euros,
selon le Mouvement français pour
un revenu de base. Astronomique !
« L’impôt de solidarité sur la fortune
n’est pas un totem pour la CFDT »
Etes-vous favorable au
référendum d’initiative
citoyenne ?
Non, c’est un piège pour la
démocratie, car nous entrerions dans une ère où le référendum serait permanent.
Cela ne permet pas l’émergence de diagnostics et de
solutions construites dans le
dialogue pour répondre aux
aspirations des citoyens.
Mais il faut réinterroger la
façon dont on écoute les
Français et dont les élus
rendent compte de leurs actions durant leurs mandats.
Faut-il rétablir l’ISF pour
calmer le sentiment
d’injustice des Français ?
L’impôt de solidarité sur la
fortune n’est pas un totem
pour la CFDT. En revanche,
Inattendue,
la
proposition
d’une autre
Assemblée,
formée de
citoyens
tirés au
sort, est
défendue
par le
collectif
« La France
en colère ».
20  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
nous appelons à une grande
réforme fiscale pour créer un
impôt plus progressif et plus
juste. Je plaide pour une suppression de la flat tax (le prélèvement forfaitaire unique)
et une imposition plus forte
des revenus du capital. Enfin,
il faut créer une nouvelle
tranche d’impôt sur le revenu
pour les plus aisés.
L’exécutif juge l’ISF
inefficace car il ferait fuir
les investisseurs. Faut-il
privilégier l’efficacité ou
l’équité ?
Une société doit d’abord être
juste pour être efficace. Dans
une entreprise, lorsque vous
partagez équitablement les
richesses, les salariés sont
plus productifs. Plus généralement, le consentement à
INSTITUTIONS
Vingt mois après l’élection d’Emmanuel Macron, les « gilets jaunes » lui
rappellent sa promesse d’instaurer
une démocratie plus participative.
Avec une revendication phare : la
création d’un référendum d’initiative citoyenne. Dans sa Lettre aux
Français, le chef de l’Etat reprend la
balle au bond en évoquant un élargissement du recours aux référendums. L’idée n’est pas neuve : elle
était inscrite dans la Constitution de
1793, même si elle a vite été évacuée
par le régime de la Terreur.
Plusieurs pays l’ont adoptée. En
Suisse, en Italie et dans plusieurs
Etats américains, un groupe de citoyens – dès lors qu’ils sont suffisamment nombreux – peut soumettre une question au vote de leurs
compatriotes. Les Italiens ont ainsi
rejeté le nucléaire en 1987, les
Les « gilets jaunes »
demandent moins d’impôts
mais plus de services publics.
Incohérent ?
Depuis dix ans, il y a eu un
basculement de la fiscalité
des entreprises vers les ménages. Or, dans le même
temps, nombre de services
publics de proximité ont fermé dans les zones rurales. Du
coup, beaucoup de ménages
modestes vivant dans ces territoires ont l’impression
d’être lésés. D’où la chute du
consentement à l’impôt.
Faut-il laisser filer la dépense
publique pour calmer la colère
des Français ?
Non. D’ailleurs, la CFDT
plaide depuis vingt ans pour
une maîtrise de la dépense
publique. Mais cela doit se
faire dans la justice et de façon intelligente sans pratiquer la politique du rabot
budgétaire, beaucoup utilisée
par les gouvernements successifs. Propos recueillis par
Thierry Fabre et Florian Fayolle
Suisses ont voté contre l’« immigration de masse » en 2014 et les Californiens se sont prononcés pour la
légalisation du cannabis en 2016.
Parmi les autres pistes de réformes,
l’introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives est déjà
prévue dans la réforme institutionnelle à hauteur de 15 %. Le curseur
sera-t-il revu à la hausse ? Les adversaires de la mesure alertent contre
le retour de l’instabilité gouvernementale, qui avait plombé la IVe République. Plus inattendue, la proposition d’une autre Assemblée,
formée de citoyens tirés au sort,
« qui défendrait les intérêts des citoyens face au gouvernement », est
défendue par le collectif « La France
en colère ». Elle est aussi prônée par
des politologues, qui y voient un remède à la « fatigue démocratique ».
Laurent Fargues
#paillepaillelespailles
Actualité à l’affiche
Rencontre avec
Thomas Gomart,
directeur de l’Ifri,
à Paris, le 14 janvier.
Ce qui se
cache derrière
le Brexit
L’auteur de L’Affolement du monde
(éd. Tallandier) explique en quoi
le référendum britannique et l’élection
américaine de 2016 ont provoqué
un emballement de l’histoire, voire
un sentiment de perte de contrôle.
Making of
On retrouve
Thomas Gomart
à l’aube au café
Wallace (Paris XVe)
à deux pas de l’Ifri,
qu’il dirige depuis
2015. Fondé en
1979 par Thierry
de Montbrial,
l’institution s’est
imposée comme
l’un des principaux
think tank
internationaux.
Alors que
la pensée
géostratégique
se « polarise » et
que « l’ignorance
devient un
argument », il ne
désespère pas
de comprendre
– et de faire
comprendre –
la complexité
du monde. Le choix de la coexistence
Pourquoi avoir rencontré Gomart ce
matin ? Car on commence à s’affoler. Et cela tombe très bien, le patron de cet important think tank
– une cinquantaine de salariés, dont
beaucoup de chercheurs – publie
22  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Stephane Lagoutte / M.Y.O.P pour Challenges
A
Londres, à quelques
heures du vote sur le
Brexit au Parlement, le
chaos politique est déjà là.
Personne ne sait ce qu’il se passera
fin mars, date à laquelle doit en principe entrer en vigueur l’accord obtenu à Bruxelles organisant une sortie
ordonnée du Royaume-Uni de
l’Union européenne. Quand nous
rencontrons, à Paris, Thomas Gomart, le directeur de l’Institut français des relations internationales
(Ifri), on est dans la même expectative politique proche de la sidération en France. Des journalistes se
sont fait tabasser ce week-end et
Emmanuel Macron, après avoir lâché une dizaine de milliards d’euros,
tente de reprendre la main avec une
lettre très « techno » pour lancer un
curieux « grand débat national »
(lire page 18). Le Financial Times
relate l’affaire en illustrant l’article
d’un portrait de Louis XVI, le malheureux souverain qui accéléra sa
perte et celle de la monarchie en
lançant le processus des cahiers de
doléances et des Etats généraux.
chez Tallandier L’Affolement du
monde. Carré, intelligent, posé, le
presque jeune homme – il a quelques
années de plus que l’Ifri, qui fête ses
quarante ans – fait en 300 pages un
tour géostratégique de la planète et
de ses « lignes de front » de moins
en moins rectilignes. L’affolement
n’est jamais une bonne solution. Le
constater est une autre affaire. Celle
de Thomas Gomart. « Pour ne pas
céder à l’affolement, il faut bien
apprécier les principaux enjeux
géopolitiques. Oui, le tragique de
l’histoire et la violence politique
sont de retour. Le Brexit et Trump,
en 2016, ont provoqué une rupture,
puis un emballement qui donne
une impression de perte de
contrôle. »
Il fait encore sombre dans le café
parisien où nous discutons, alors on
y va franco sur les scénarios. Peut-
on imaginer, si cela tourne mal au
Royaume-Uni, une accélération de
l’emballement, une désagrégation
de l’Europe ? Une mutation des tensions en vraies confrontations ? On
se calme : « La bonne nouvelle, c’est
que personne ne songera plus à sortir de l’Union sur un coup de tête. »
Autre motif de relative satisfaction :
l’Union européenne « n’a pas perdu
sa raison d’être : parvenir à maîtriser les passions politiques entre
ses membres. Même si de vives tensions peuvent exister, ces pays ont
fait le choix de la coexistence. Le
principal bénéfice de l’Union, c’est
la paix. Ce n’est pas le cas partout
en Europe : il suffit de rappeler la
situation de l’Ukraine ». Troisième
bon point, Gomart aime s’exprimer
en parties et sous-parties, ce qui
aide à la compréhension du chaos :
« Du côté de l’Union, le process de
négociation du Brexit a été conduit
de main de maître par Michel Barnier, qui a su maintenir l’unité des
27. » Le problème est que cette négociation « a consommé, de part et
d’autre, des ressources politiques
considérables ».
liées à l’ex-boxeur castagneur de
gendarmes qui apparaissent ! Quelques
« contre-cagnottes » montées en soutien
aux forces de l’ordre et beaucoup de
grand n’importe quoi : l’une émanant
d’un « gilet jaune » se réclamant du
« gitan de Massy », d’autres baptisées
« Pourquoi pas moi », « Devenir riche »
ou « Faire comme Christophe Dettinger
qui a lancé la mode » n’ont pas récolté
un euro. Des canulars, sans doute.
Hélène sur un plateau
Boris sans peur Elisabeth, les trottinettes
et le gilet jaune
Les start-up
de trottinettes
électriques sont
aussi agacées
qu’amusées par le
décret que prépare
la Délégation à la
sécurité routière.
Lime, Bird, VOI
et Taxify ont été conviés au ministère
des Transports pour discuter ce texte
qui doit déterminer si ces engins ont
droit de circuler sur les trottoirs ou
si le port du casque est recommandé.
Mais l’équipe d’Elisabeth Borne
a eu une autre idée farfelue : obliger
les conducteurs à porter un gilet jaune
pour améliorer leur sécurité.
A quelques jours de l’Acte 10…
Les émules de Christophe
Quand on tape le nom de la nouvelle
star des « gilets jaunes » Christophe
Dettinger sur la plateforme de
cagnottes Leetchi (lire aussi page 24),
ce n’est pas une, mais 37 tirelires
Pour les dix ans de son concours
de cuisine à succès Top Chef, M 6 met
les petits plats dans les grands : une
équipe de production de 120 salariés,
17 caméras, pas moins de 50 jours de
montage par émission et 900 jours de
montage sur une saison ! Il faut parfois
jusqu’à onze versions du premier
M6
Invité le jeudi 10 janvier à Dublin
à la conférence économique Pendulum
Business Summit, Boris Johnson
s’est montré plus optimiste que
jamais. Très fâché contre le « Project
Fear », surnom qu’il donne aux
prédictions des Cassandre anti-Brexit :
« Tout ira bien au Royaume-Uni et
en Irlande. Personne n’aura faim »,
a martelé l’ancien ministre
des Affaires étrangères, assurant
qu’on ne manquerait « ni d’eau potable,
ni de chips oignon-fromage, ni de barres
chocolatées Mars ». En plein divorce
et à 54 ans, lui, en tout cas, n’a peur
de rien, et surtout pas de s’afficher
au bras de sa nouvelle compagne,
Carrie Symonds, 30 ans.
L. Marin/AFP
Avant même le début de l’épreuve,
les batteries sont à plats, les acteurs
fatigués. Comme l’étaient les élites
des années 1780 ? Des années 1930 ?
Un ange passe, doté d’un gilet jaune,
en l’occurrence il ne s’agit que d’un
bobo à vélo prudent aperçu par la
fenêtre. Gomart embraye : « Le populisme est une technique de prise
ou de pratique du pouvoir utilisé
par des représentants des élites
politiques pour se maintenir ou le
conquérir. Le Royaume-Uni du
Brexit en fournit un bon exemple
avec David Cameron et Boris Johnson. En France, Marine Le Pen et
Jean-Luc Mélenchon appartiennent complètement aux élites politiques et sociales en dépit de leur
discours. C’est d’ailleurs ce que
leur reprochent de nombreux “gilets jaunes”. » Alors, 1780 ou 1930 ?
Au jeu des réminiscences, très à la
mode, l’historien Gomart sort une
carte originale : « L’Europe ressemble à l’Italie de la fin du XVe,
avec des cités convaincues de leur
supériorité, mais divisées, devenues objet de prédation des Etats
monarchiques. »
A Florence, au couvent San Marco,
le jeune Nicolas Machiavel (14691527) venait écouter les imprécations de Jérôme Savonarole (14521498) pour mieux construire, en
opposition, sa pensée. « Aujourd’hui, pour schématiser, il y a,
d’un côté, les Savonarole qui
veulent convertir, imposer leurs
idées, y compris par la force et qui
exploitent l’ignorance. De l’autre, il
y a les Machiavel, qui ont une
conscience aiguë du tragique de
l’histoire et qui veulent transmettre
leur compréhension des mécanismes du pouvoir. » Ce goût de la
complexité nous fait penser à un
étudiant en philosophie de l’université Paris-X qui consacra un mémoire à l’auteur du Prince. Devenu
président de la République, il paraît
perdu face aux Savonarole.
A. Widak/Nurphoto/AFP
L’Italie de la fin du XVe siècle
épisode pour que la chaîne et sa filiale
de production Studio 89 tombent
d’accord… Et pour lancer la nouvelle
saison, M 6 n’a pas lésiné, en
réunissant le 8 janvier autour de
l’animateur Stéphane Rotenberg
quelques journalistes à la nouvelle
table de la chef étoilée et membre du
jury Hélène Darroze, Joia. Un festival.
Carlos dragué par Detroit
quatre fois
Le numéro de janvier de Fortune donne
quelques précisions sur les multiples
offres des Big Three à Carlos Ghosn,
largement à la source de l’inflation des
rémunérations du toujours PDG de
Renault. Bill Ford a ainsi tenté par deux
fois de lui faire franchir l’Atlantique,
non sans faire une gaffe à sa première
tentative, en 2003, en ne lui proposant
qu’un job de directeur général. « Dîtes à
Bill que je suis son homme seulement
pour être PDG », aurait répondu Carlos.
En 2006, c’est Kirk Kerkorian, le
milliardaire actionnaire à 10 % de GM,
le plus chaud partisan des discussions
Ghosn-GM. Sans oublier le rentrededans d’Obama himself en 2009…
Pierre-Henri de Menthon
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
23
Actualité à l’affiche
Duo de choc
Les « gilets jaunes » attisent
la guerre des cagnottes en ligne
Pour la secrétaire d’Etat
Marlène Schiappa,
la collecte pour le « gilet
jaune » et ex-boxeur
Christophe Dettinger, est
une « cagnotte de la honte ».
la haine et à la violence, sont bien
respectées. La start-up, suivie de
près par Tracfin – la cellule de renseignement financier de Bercy –, a
néanmoins procédé à un recadrage :
elle a contacté l’instigateur de la collecte pour demander un fléchage de
l’argent, qui servira exclusivement à
payer les frais de justice de l’exboxeur, factures d’avocat à l’appui.
Et, au vu de la somme récoltée,
Leetchi a fermé la collecte.
Respect des règles de la Cnil
Photos : P. Sittler/Réa - SP
Leetchi « n’a pas à porter
de jugement moral »,
estime Benjamin Bianchet,
le directeur général
du leader européen
des cagnottes en ligne.
M
arlène Schiappa n’a pas
mâché ses mots en découvrant qu’un fonds de
soutien à Christophe
Dettinger avait recueilli plus de
100 000 euros sur Leetchi. Cet ancien boxeur, qui a frappé deux gendarmes lors d’une manifestation de
« gilets jaunes » le 5 janvier à Paris,
attend son procès en prison. La secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité
entre les femmes et les hommes et
de La lutte contre les discriminations a fustigé sur Twitter une « cagnotte de la honte » et affirmé sur
France Info : « Leetchi devrait suspendre cette cagnotte. Elle est illégale dans la mesure où elle soutient
un acte délictueux. »
« Je comprends que la cagnotte ait
pu choquer, dans le contexte d’un
débat national très virulent », rétorque le directeur général de
Leetchi, Benjamin Bianchet. Mais,
pour lui, l’entreprise n’a pas « à
s’exprimer sur ce qui est politique » ni à « porter de jugement
moral ». Or, dans ce cas précis, les
conditions générales d’utilisation
(CGU), qui interdisent l’incitation à
24  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Annoncées dès le 8 janvier, ces mesures ont été décidées sans pression
externe, assure Leetchi. Et non,
comme l’a affirmé Marlène Schiappa, à la demande du Crédit mutuel
Arkéa, son actionnaire. Mais, pour la
secrétaire d’Etat, il aurait fallu aller
jusqu’à dévoiler les noms des donateurs. « Qui finance les violences contre les forces de l’ordre républicaines ? », s’est-elle indignée. Un
vœu pieux : contrôlée par la Cnil, la
plateforme est tenue de respecter
l’anonymat des donateurs.
En attendant, le leader européen
des cagnottes en ligne, qui prélève
une commission de 1,9 % à 4 %, a vu
son audience multipliée par six en
une semaine et profite d’une guerre
des tirelires. L’appel au « soutien
des forces de l’ordre » lancé par Renaud Muselier, le président LR de la
région Paca, a récolté plus d’1 million en 48 heures. Et un groupe de
« gilets jaunes » du Cambrésis, dans
le Nord, en a ouvert une « pour que
Schiappa se taise ». Elégant. Leetchi
s’est contenté d’exiger que les fonds
aillent à du matériel de camping
pour ces « gilets jaunes ». Les CGU
de Leetchi sont-elles assez robustes
pour gérer les débordements de
haine ? « Nous allons les affiner
pour que nos positions soient
mieux comprises », promet son directeur général. Delphine Déchaux
Actualité à l’affiche
Il l’a dit
Jean-Laurent Bonnafé,
directeur général de BNP Paribas.
Sabine Thillaye, députée LREM franco-allemande.
P. Sittler/Réa
J. Demarthon/AFP
« La banque de demain
doit être plus fluide »
La révélation
Une des chevilles ouvrières
du traité d’Aix
L’a-t-il fait ? Ce propos tenu par
le dirigeant dans le rapport annuel 2017 de BNP
Paribas s’est heurté à un gros pépin informatique,
ce 8 janvier. A la veille des soldes, les services
de paiements par carte, virements, retraits et
consultations de compte de la banque sont
tombés en panne à 11 heures.
La reprise progressive n’a pu
être engagée qu’à la fin de
l’après-midi. Le bug a touché
les clients de l’établissement
en France, mais aussi
ceux de sa filiale Fortis
en Belgique et de sa banque
mobile, Hello Bank. Les internautes n’ont pas
tardé à réagir. « Et ça [survient] le dernier jour
des ventes privées chez Clarins », se plaignait
une cliente sur Twitter. « Commerçant équipé
d’un TPE de chez vous, comment on fait pour
travailler aujourd’hui et encaisser les CB de nos
clients ??? », lançait un autre. La banque évoque
26  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
S. Audras/Réa
L
e 22 janvier, Emmanuel Ma- cent a toujours été impliquée dans la
cron et Angela Merkel signe- vie associative, mais elle n’avait jaront à Aix-la-Chapelle un nou- mais goûté à la politique avant d’adhéveau traité pour renforcer
rer à En marche !. Arrivée
l’intégration entre la France
au Palais Bourbon, elle a eu
Repères
beaucoup à apprendre et
et l’Allemagne, cinquante-six
Née 1959
en Allemagne,
parfois « manqué de sens de
ans jour pour jour après le
elle étudie
traité de l’Elysée entre le gé- leoùdroit,
la
stratégie », selon un
Sabine
néral de Gaulle et Konrad
député. Lors de la réforme
Fuchs devient
Française en
Adenauer. Cheville ouvrière
constitutionnelle, elle n’a
de cette avancée, Sabine épousant Olivier
pas réussi à obtenir un statut
Thillaye, avec
Thillaye préside la Commispermanent pour la Commisqui elle fonde
en 1987
sion des affaires europésion des affaires européenune agence en
ennes à l’Assemblée. Elle est
nes. Mais elle s’accroche.
communication.
« C’est une bosseuse, pointe
aussi coprésidente du groupe
Elle se lance
l’élue du Bundestag Frande parlementaires français et
en politique
en 2016.
ziska Brantner. Elle a aussi
allemands qui, pendant neuf
un excellent sens du
mois, ont travaillé tantôt à
Berlin, tantôt à Paris, pour définir contact. » Dans sa circonscription,
comment mieux coopérer.
Sabine Thillaye est allée discuter avec
L’élue sait de quoi elle parle. Elevée des « gilets jaunes » sur un rond-point.
en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, « A leur invitation, précise-t-elle.
elle a franchi le Rhin par amour. Ins- Ça a été tendu, avec de la violence
tallée en Touraine, cette mère de trois verbale, mais on a dialogué. » Elle
enfants a été chef d’entreprise trois reconnaît « des revendications écodécennies durant, tout en assurant, nomiques justifiées » et « un besoin
entre 2012 et 2016, des cours d’alle- de lien social ». La discussion s’est
mand juridique à l’Université de terminée au coin du feu autour d’une
S. S.-A.
Tours. Celle qui a gardé un zeste d’ac- soupe.
Agence BNP Paribas, à Bruxelles. Le 8 janvier,
les services de paiements par carte, de virements
et de retraits de la banque sont tombés en panne.
« un incident informatique exceptionnel lors
d’une mise à jour courante de nos serveurs » et
assure qu’il ne s’agit pas d’une attaque extérieure.
Cette panne s’ajoute toutefois à celle, de
moindre ampleur, qui avait impacté en juin 2017
les services aux professionnels. Mais aussi
à des bugs chez Compte Nickel : par deux fois
cette année, cette filiale a essuyé des retards
importants dans l’exécution de virements.
Autant d’événements contrariants, alors que
Jean-Laurent Bonnafé a fait de l’agilité
informatique et de la digitalisation du groupe l’un
des points centraux de sa stratégie. Il y a un an, le
dirigeant annonçait ainsi dans Les Echos : « Nous
avons déjà investi près de 900 millions sur
les 3 milliards d’euros que nous avons prévu de
mobiliser sur quatre ans pour ce chantier. » G. P.
Actualité à l’affiche
Le carnet
Bonne semaine
En partenariat avec
Michel Houellebecq
ragaillardit l’édition
Sipa
Alice de
Brem,
43 ans,
Paris-X, est
nommé
directrice
commerciale
et marketing et membre
du comité exécutif d’Euler
Hermes France. Reinold Geiger étend son empire
Le PDG et actionnaire majoritaire du groupe de cosmétiques
L’Occitane a annoncé avoir racheté le britannique Elemis, spécialiste
des soins de peau haut de gamme, pour 900 millions de dollars
(784 millions d’euros). « Il s’agit de la plus grande acquisition
de L’Occitane depuis son introduction en Bourse », a-t-il souligné.
Le groupe français est coté à Hong-kong depuis 2010.
Bertrand Gosselin, 49 ans,
ESCP Europe, master 2
en gestion publique de
l’université Paris-Dauphine,
sera CEO de Thalys.
Marie-Charlotte Familiadès,
37 ans, Toulouse BS, devient
directrice retail de Dalloyau.
Bruno Bergoend, 60 ans,
autodidacte, devient
directeur programmes
Airbus et ATR pour le groupe
Safran et directeur des
relations institutionnelles
en Occitanie. Vous avez changé
de poste ?
Publiez l’info sur challenges.fr/
emploi /nomination
Dassault Aviation, dont il est
PDG, bénéficiera d’un nouveau
programme de Rafale
au standard F4 d’un montant
de 2 milliards d’euros, dont
les premiers seront livrés dès
2023, une deuxième tranche
étant prévue entre 2027
et 2030. L’annonce a été faite
le 14 janvier par la ministre
de la Défense Florence Parly
en visite à l’usine Dassault
de Mérignac, où l’avionneur
emploie 1 400 personnes.
Mauvaise semaine
Steve Salom se
pourvoit en cassation
Le modèle économique d’Uber,
dont il est directeur général
pour la France, l’Autriche et la
Suisse, pourrait être remis en
cause si l’arrêt du 10 janvier de
la Cour d’appel de Paris était
confirmé en dernière instance.
Les juges d’appel ont en effet condamné la
plateforme à requalifier en contrat de travail
le contrat commercial l’ayant lié à un chauffeur
indépendant entre octobre 2016 et avril 2017.
28  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Jacques-Antoine
Granjon doit se justifier
Sipa
Lionel Christolomme,
51 ans, ESTP, devient
président du directoire
de Léon Grosse. Eric Trappier remplit
ses carnets
B. Decout/Réa
David Nowicki, 49 ans,
Centrale Paris, Engref,
est nommé membre du
directoire, en charge de la
banque de détail à la Caisse
d’épargne Ile-de-France. G. Rolle/Réa
Laurent Cazelles, 53 ans,
Télécom Bretagne, mastère
spécialisé en finance
internationale de HEC,
DESS fiscalité internationale
de HEC-Paris XI, prend
la direction générale
de Crédit agricole
Consumer Finance France. AJ/AFP
SP
Alain Van Groenendael,
57 ans, Ichec, université
Saint Louis - Bruxelles,
devient président
et CEO du groupe Arval.
Sérotonine, le dernier opus
du Prix Goncourt 2010, dont
le titre évoque une substance
parfois appelée « hormone du
bonheur »,
réjouit son
éditeur,
Flammarion.
Numéro un
des ventes
de livres
en France
depuis
sa parution
le 4 janvier, l’ouvrage, tiré
à 320 000 exemplaires, sera
réimprimé à 50 000 exemplaires.
Soumission, son précédent
roman, s’était vendu
à 800 000 exemplaires.
Le site Vente-privee.com,
dont il est fondateur et PDG,
a été renvoyé devant le parquet
de Bobigny par la Direction
générale de la concurrence,
de la consommation et
de la répression des fraudes
pour « pratiques commerciales trompeuses ».
Le leader des ventes événementielles aurait
gonflé le prix d’origine des produits pour afficher
des ristournes supérieures à la réalité.
le Club Entrepreneurs Challenges - Grant Thornton
et avons réalisé 1,2 million d’euros
de chiffre d’affaires en 2018. Par
exemple, nous avons développé
pour le canton de Genève un outil
de certification des extraits numériques de son registre du commerce
pour lutter contre la fraude. En
2019, nous lançons TIM, le token
d’entreprise, un instrument pour financer des projets de collaborateurs. Un groupe du CAC 40 le teste.
Mahema Productions
La blockchain sera-t-elle la révolution
annoncée ?
Blockchain Partner est
devenu le leader français
auprès des entreprises
Claire Balva, cofondatrice du cabinet de conseil, accompagne
les projets utilisant cette technologie de stockage et de transmission
de données. Une évangélisation lente mais prometteuse.
Challenges. Pourquoi avez-vous créé
Blockchain Partner ?
Claire Balva. Blockchain Partner est
né en 2017 de la fusion de Blockchain France, cabinet de conseil que
j’avais créé deux ans plus tôt avec
trois camarades de l’ESCP Europe
pour éviter à la France de rater le
train de la blockchain, et de Labo
Blockchain, spécialisé dans le développement technique. Nous nous
sommes rapprochés après avoir
remporté un appel d’offres de la
Banque de France sur ce sujet. Nous
sommes aujourd’hui le leader français de l’accompagnement des entreprises sur la blockchain, une
La vidéo sur
Challenges.fr
Propos
recueillis par
Laure-Emmanuelle
Husson
technologie de stockage et de transmission d’informations.
Quelle expertise apportez-vous ?
La blockchain est une technologie
complexe qui évolue vite. Il n’est
pas surprenant que les grands
groupes et institutions publiques
aient du mal à l’aborder. Ils se sont
tournés vers nous car nous étions
alors le seul cabinet spécialiste en
France. Nous dispensons des formations à leurs collaborateurs et les
accompagnons dans la mise en
œuvre de projets.
Elle va révolutionner plusieurs secteurs d’activité, mais ça prendra du
temps. La technologie en est encore
au stade de la recherche protocolaire et il existe plein d’applications
que nous n’imaginons pas encore.
Dans un premier temps, il y a un intérêt évident pour les secteurs de la
finance et de la logistique à l’utiliser
pour des questions d’optimisation
des flux et de traçabilité.
Est-elle toujours bien utilisée ?
On peut se poser la même question
pour l’intelligence artificielle ou le
deep learning ! Il nous est arrivé de
devoir tempérer les ardeurs de nos
clients, qui voulaient à tout prix
faire de la blockchain pour imiter
leurs concurrents. Néanmoins, elle
amène nos clients à réfléchir sur
leur organisation interne.
Que pensez-vous des levées de fonds
en cryptomonnaies (ICO) ?
L’explosion des cours a permis de
lever des montants très importants
sans forcément que les projets
soient pertinents. Aujourd’hui, on
assiste à un retour à la raison des
investisseurs. C’est un mode de financement prometteur mais qui
avait besoin d’un cadre réglementaire. La mise en place d’un label par
l’Autorité des marchés financiers
pour les émetteurs de jetons est
vraiment une bonne chose.
Quel est votre rêve de croissance ?
D’ici trois à cinq ans, j’aimerais bien
que Blockchain Partner soit présent
en Europe et travaille sur des projets de plus grande ampleur pour
qu’ils aient plus d’impact sur le
grand public.
•
UN PARTENARIAT
Que demandent vos clients ?
Nous avons mené une trentaine de
projets pour différentes industries
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
29
Actualité analyse
La French Touch réinvente
le meuble et la décoration
Anneemmanuelle Thion/SP
Au Salon Maison & Objet, les éditeurs et créateurs français sont
à l’honneur. Notre art de vivre rayonne mondialement.
I
l n’y a pas qu’au CES de Las
Vegas que la créativité française
est à la fête. Du 18 au 22 janvier,
Maison & Objet met l’inventivité de nos designers à l’honneur.
Cette manifestation biannuelle a
d’ailleurs choisi le thème de la
French Touch pour sa nouvelle édition. « Il y a une dynamique autour
de l’art de vivre à la française avec
de nouveaux éditeurs, de belles
marques, des jeunes créateurs et
des manufactures qui constituent
un écosystème », explique Philippe
Au Salon
Maison & Objet
de janvier 2018.
Cette année,
80 000 visiteurs
sont attendus.
Brocart, le directeur du salon professionnel qui attend, en quatre jours à
Villepinte, plus de 80 000 visiteurs,
dont la moitié d’étrangers.
Car, ici comme partout dans le
monde, le marché du meuble et de
la décoration affiche une belle santé. Selon l’institut Xerfi, il pèse plus
de 27 milliards d’euros en France,
avec une croissance attendue de
2,7 % par an d’ici à 2020. Certes, en
2018, il y a eu un trou d’air lié aux
incertitudes sur le pouvoir d’achat.
Mais la quête d’inspiration est immense sur les réseaux sociaux. En
particulier sur Instagram et Pinterest, où des millions d’anonymes
mettent en scène leur vie, à la maison comme au travail.
Explosion de l’offre en ligne
C’est toute une industrie qui se réinvente. Comme dans la mode, la révolution est d’abord technologique :
grâce à Internet, décoration et design deviennent accessibles au plus
grand nombre. En quelques années,
des sites de vente se sont imposés,
comme Made.com avec ses meubles
modernes et accessibles, livrés en
quelques jours, ou Selency, ex-BrocanteLab, qui propose plus de
L
es enceintes connectées
ont le vent en poupe.
Selon Canalys, elles ont
connu une croissance
de 137 % en 2018, avec
75 millions d’unités vendues
dans le monde. Amazon a pris
la tête de ce marché avec 32 %
de part de marché, talonné
par Google Home (30 %).
Les enceintes connectées sont
surtout vendues aux Etats-
Unis, en Chine et en GrandeBretagne. En France, elles
peinent encore à percer. « Je
suis très technophile, reconnaît
Pierre Quettier, enseignantchercheur en information
et communication à Paris-8,
j’adorerais avoir une machine
de ce genre. Mais je ne veux
pas passer par Google ou
Amazon, qui risquent d’aspirer
mes données personnelles. Je
30  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
n’ai pas d’études précises sur
la question, mais cette crainte
constitue un frein à l’adoption
des enceintes connectées
en France. Les Américains sont
moins sensibles à cet aspect. »
En outre, beaucoup de Français
utilisent une box pour se
connecter à Internet et à la
télévision. Et le dernier modèle
de Free intègre une fonction
« enceinte connectée ». P. L.
Enceinte Alexa. Amazon
est leader mondial avec
32 % du marché.
Sp/Amazon
En France, les enceintes connectées tardent à percer
Matali Crasset
TROIS OBJETS TENDANCE
Lampe PS, de
Matali Crasset,
pour Ikea.
Virginie Ovessian Photographe
Gamme Soupe
Populaire, de
Marco Marino, pour
Tournevire Lab.
Studiojmj
100 000 pièces uniques de 10 à
20 000 euros. Sur son smartphone,
chacun a accès désormais à une
offre infinie de canapés, tables,
lampes, miroirs, vases que l’on peut
examiner et évaluer grâce à l’avis
d’autres acheteurs. Depuis quelques
jours, le géant Amazon, qui a lancé
ses propres marques dans ce rayon
en forte croissance, teste un nouveau service baptisé Showroom. Il
permet d’insérer meubles et accessoires de son catalogue dans la
photo d’un salon, tout en changeant
les couleurs des murs et le revêtement du sol.
De nouveaux outils, comme les
images en 3D, transforment la relation avec les consommateurs.
« Nous venons de mettre au point
une application qui permet à nos
équipes de vente d’utiliser la réalité
augmentée pour présenter les collections de meubles, explique Bernard Reybier, le PDG de Fermob.
Elle sera mise à disposition de nos
clients dans le courant de l’année. »
Ikea a déjà la sienne. Sur les réseaux
sociaux, de gigantesques communautés se construisent, parfois plus
fortes que les marques. L’enseigne
Maisons du monde compte, par
exemple, 1,4 million d’abonnés sur
Instagram qui aiment, commentent
et partagent chaque nouvelle photo
publiée.
Banc Venice,
de Jean-Marc
Gady, pour Fort
Royal.
Différenciation des magasins
Mais toute la distribution n’a pas
pris la mesure du changement.
« Pour certains, le pronostic vital
est engagé, affirme Valentina Candeloro, directrice marketing de Mood
Media, spécialiste du commerce. Il
faut repenser les magasins en y
ajoutant une dimension émotionnelle. » Internet permet de créer une
relation durable avec les consommateurs, bien avant et après l’acte
d’achat. Chez Leroy Merlin, les
clients apprennent à bricoler dans
des ateliers avec des tuteurs. Dans
certains Monoprix, il est désormais
possible de louer des robots, planchas ou crêpières SEB, Moulinex et
Tefal. La Maison Sonos vend ses
enceintes dans un appartement, rue
de Clichy, à Paris.
« Les boutiques classiques ont tendance à souffrir, reconnaît Philippe
Brocart. Ce n’est pas le cas de celles
qui ont une offre différenciante,
très originale, comme les concept
stores Merci à Paris ou Trésor public à Nice. » On y achète des articles vintage façon brocante, des
séries limitées qu’on ne trouve pas
sur Internet, et des créations made
in France. Car, à côté de manufactures remarquables, comme Bernardaud dans les arts de la table, il
existe des éditeurs très innovants
comme Petite Friture, Moustache,
Hartô ou La Chance, qui cassent les
codes classiques du design.
La personnalisation de meubles et
d’accessoires a aussi le vent en
poupe. Selon une étude réalisée
pour l’Ameublement français, 73 %
des Français réclament du sur-mesure en termes de couleurs et de dimensions. C’est l’avènement des
makers, avec leurs fablabs et des
tutoriels en ligne. « La dynamique
CROISSANCE
TRANQUILLE
Ventes
d’ameublementdécoration
en France
(en milliards d’euros)
30
25
20
15
10
5
0
15 16 17 18* 19*
*prévisions
SOURCE : XERFI PRECEPTA.
est du côté du client, avec des
consommateurs qui deviennent des
créateurs, influencent et détournent
des objets », explique Pierre-François Le Louët, président de l’agence
NellyRodi. Un site comme Ikeahackers, créé par la Malaisienne
Jules Yap, a des émules aux quatre
coins du monde avec ses bibliothèques Billy transformées en
coffres à jouet et ses tiroirs Ekby
métamorphosés en étagères à outils.
Boom de l’occasion
A l’ère du collaboratif, la possession n’est plus un must. Et si la location de meubles ne décolle pas encore, les ventes de seconde main
explosent. Leboncoin propose plus
de 1,6 million d’annonces dans
cette rubrique… L’Ameublement
français, qui réunit les professionnels du secteur, estime que le marché de l’occasion pèse déjà 2,4 milliards d’euros. « Pourtant, quand
on regarde les annonces immobilières, on est toujours étonné de
voir que les intérieurs ne changent
pas beaucoup, avec tout un bric-àbrac de meubles », constate Philippe Moreau, son nouveau président, par ailleurs PDG de
TemaHome. « La France est le pays
des clichés dans le domaine de la
maison, reconnaît Pierre-François
Le Louët. Mais aussi celui qui révolutionne les clichés. »
Plusieurs siècles de savoir-faire et
de culture nourrissent la création
française. « N’attendez pas de délirantes extravagances [celles des
Italiens] ou des austérités calvinistes [celles des Scandinaves] »,
résume Philippe Starck. Le célèbre
créateur est le parrain de la première promotion du FD100, révélée
le 16 janvier, qui récompense une
centaine de projets de nos designers
à l’international. Quant à l’exposition itinérante, lancée en 2017 par le
VIA, l’association de valorisation de
l’ameublement, avec 40 pièces maîtresses du French Design, elle
connaît un immense succès à
chaque étape. En avril, le Los Angeles Times lui a consacré une
pleine page titrée « Style, as only
France can do » (le style, comme
seule la France sait faire). Comme le
dit Philippe Starck, « finalement,
nous ne sommes pas aussi mauvais que l’on croit ». Kira Mitrofanoff
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
31
Actualité analyse
Les PME ont mal à leurs cours
Au forum Oddo BHF Midcap, à Lyon, les dirigeants d’entreprises
ont regretté des corrections boursières injustifiées en 2018.
Valeurs trop peu liquides
Du côté des participants, pas de
résignation non plus. Si les performances boursières ont été décevantes pour nombre de sociétés
présentes, ce n’est pas le cas des
performances économiques, en
hausse dans la majorité des cas. Les
petites et moyennes valeurs
souffrent plus lors des crises boursières, en raison de leur plus faible
liquidité. « Un de nos fonds actionnaires a vendu ses 10 % du capital,
ce qui a fait fortement baisser le
cours », témoigne ainsi Jean Firome, le directeur financier d’Ymagis, un fabricant d’équipements
pour salles de cinéma. Avec la
chute des marchés cet automne,
l’action a baissé de plus de 80 % en
2018, mais elle figure dans le peloton de tête du début d’année, avec
64 % de hausse depuis le 1er janvier.
« Notre problème, c’est d’avoir assez de personnel pour notre hausse
d’activité. Une situation qui aurait dû entraîner une baisse de
10 % du cours », constate Guy Mamou-Mani, coprésident de la société de services numériques Groupe
Open, dont la capitalisation boursière a perdu 40 % en un an. « La
baisse nous donne une décote injuste, nous ne valons en Bourse
que deux fois le résultat annuel
d’exploitation, ce qui est très faible
pour une société rentable et très
peu endettée », se révolte le direc-
Photos : SDP
A
près les performances boursières calamiteuses des petites et moyennes capitalisations en 2018, on aurait pu imaginer
que le 22e forum Oddo BHF Midcap,
qui s’est tenu les 10 et 11 janvier à
Lyon, aurait moins de succès. « On
a 8 % de hausse de fréquentation
cette année : 277 sociétés présentes,
dont 155 françaises, 561 investisseurs et plus 6 500 rendez-vous »,
se réjouit Philippe Oddo, le patron
de la banque franco-allemande organisatrice de l’événement.
« Mon but est de gérer
l’entreprise, pas le cours
de Bourse.»
« Une baisse de 10 % aurait été
normale, mais le cours a perdu
40 % en un an.»
François Feuillet,
président de Trigano.
Guy Mamou-Mani,
coprésident de Groupe Open.
TENDANCE
BAISSIÈRE
- 26,8 %
en 2018 pour
le CAC Small
(200 entreprises
allant d’une
dizaine de
millions d’euros à
plus d’1 milliard
de chiffre
d’affaires).
- 21,6 %
pour le CAC Mid
& Small (valeurs
du CAC Small
et les 60 plus
petites
capitalisations
du SBF 120).
SOURCE : EURONEXT.
32  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
teur financier d’une autre entreprise de taille intermédiaire présente au Salon.
Après une année boursière compliquée, beaucoup préfèrent garder la
tête froide : « Le cours a perdu 20 %
en 2018, mais après une hausse de
80 % en deux ans. On est en Bourse
depuis 2006, on sait que ça baisse
et que ça monte, l’essentiel est de
garder le cap », temporise Jean-Paul
Siret, le PDG et fondateur de LNA
Santé, un groupe spécialisé dans la
prise en charge de personnes âgées
dépendantes. « Nous sommes des
actionnaires de long terme, qui
regardons au-delà d’un cycle boursier », ajoute Vincent Bastide, le directeur général et principal actionnaire, avec sa famille, de Bastide
Le Confort médical.
Opportunités de rachat
Ces conditions de marché poussent
même les entreprises à investir en
profitant des chutes de valorisations
des cibles : les fusions-acquisitions
se multiplient pour les PME françaises. Enensys Technologies, spécialiste de la diffusion vidéo numé-
rique, s’est renforcé avec Expway,
qui optimise des flux de données sur
les réseaux mobiles ; Bastide
Le Confort médical a annoncé le
9 janvier le rachat de deux entreprises dans le Sud qui apporteront
2 millions d’euros à son chiffre d’affaires ; et l’entreprise d’intérim Synergie vient de se payer une société
australienne pour renforcer sa présence internationale, et mise sur
l’ouverture d’un bureau en Chine.
Trigano, le leader européen du véhicule de loisirs avec 35 % de part de
marché en Europe, recherche également des cibles pour la porter à 50 %.
A Lyon, les investisseurs professionnels présents ont eux aussi un discours combatif : « On a eu une
baisse de nos encours avec la chute
des cours, mais il n’y a pas eu de
fuite massive des clients », constate
le patron d’une petite société de gestion française, venu rencontrer des
sociétés dont il est déjà actionnaire
mais aussi nouer des liens avec des
entreprises dont le cours a beaucoup baissé. En précisant que ces
nouvelles idées d’investissement
seront pour plus tard. Damien Pelé
Vinci préfère les
aéroports aux autoroutes
A
lors que le gouvernement
met la pression pour limiter
la hausse des péages au
1er février, Xavier Huillard ne se fait
pas d’illusions : le business des autoroutes va finir par s’assécher, notamment en France. Du coup, depuis une dizaine d’années, le PDG
de Vinci accélère sur un autre business de concessions : les aéroports,
où le trafic doit doubler d’ici à 2025.
Après avoir raflé la concession à vie
de l’aéroport londonien de Gatwick,
fin décembre, le groupe a signé, le
8 janvier, un accord avec le gouvernement portugais permettant de
doubler les capacités aéroportuaires de Lisbonne.
« Les aéroports disposent de leviers
de création de valeur bien plus
riches et nombreux que les autoroutes, expliquait à cette occasion
le PDG. On ne peut pas inventer le
trafic sur les autoroutes, alors que
l’on peut toujours convaincre les
compagnies aériennes de venir
dans nos aéroports. » Or, ces dernières n’ont pas besoin de se faire
trop prier, vu les chiffres du trafic
2018 publiés par Vinci Airports mijanvier : une hausse de 7 % par rapport à 2017, avec 195,2 millions de
passagers accueillis dans la cinquantaine d’aéroports gérés par le
groupe dans le monde. Un total qui
sera porté à plus de 228 millions
après l’intégration de Gatwick.
Rien qu’au Portugal, où Vinci est
propriétaire et gestionnaire des aéroports ANA privatisés en 2012, « la
croissance du trafic a été trois fois
plus rapide que ce à quoi nous
nous attendions, » se réjouit Nicolas Notebaert, le directeur général
de Vinci Concessions et président
de Vinci Airports. A l’issue de la
construction du second aéroport en
2022, la ville sera en mesure d’accueillir 65 millions de passagers.
Soit une dizaine de millions de
moins seulement que RoissyCharles-de-Gaulle aujourd’hui.
Objectif ? Faire grimper les revenus
de la branche des aéroports au niveau de celui des autoroutes (plus
de 5 milliards d’euros, contre
1,8 milliard de revenus consolidés
dans les aéroports aujourd’hui).
SDP
En attendant ADP, Vinci se renforce
à Londres et Lisbonne pour profiter de la hausse du trafic aérien.
Le futur aéroport de Lisbonne-Montijo. Vinci en a décroché
la concession début janvier, pour une ouverture en 2022.
RELAIS DE
CROISSANCE
Chiffre
d’affaires 2017
(en milliards d’euros)
Vinci Autoroutes
5,2
+ 3,2 %
Vinci Airports
1,4 + 33,5 %
Ebitda 2017
(en milliards d’euros)
Vinci Autoroutes
3,8
+ 3,8 %
Vinci Airports
0,81 + 43 %
SOURCE : SOCIÉTÉ
Vinci se place déjà au quatrième
rang mondial du secteur. L’an dernier, le groupe a également remporté la concession des aéroports de
Belgrade (Serbie), Kobe (Japon),
Salvador de Bahia (Brésil), et repris
les douze plateformes de l’américain Worldwide, dont celles d’Orlando (Etats-Unis), du Costa Rica, de
Belfast (Irlande du Nord) et de Stockholm (Suède).
D’autres pépites sont en ligne de
mire : Bruxelles, Marseille, Lille et,
surtout, Aéroports de Paris (ADP),
qui, fort de ses 3,8 milliards d’euros
de chiffre d’affaires, propulserait le
groupe au premier rang mondial.
Mais si le principe de la privatisation
est acté, les modalités et la date du
lancement ne sont pas encore très
claires. Certains acteurs du secteur
parient sur un report à début 2020
en raison du contexte de crise des
« gilets jaunes ».
P. Da.
La Sécurité routière en panne de radars
Les « gilets jaunes » auraient dégradé 60 % des équipements.
« par celles et ceux qui se revendiquent du mouvement ».
Combien vont coûter ces dégradations ? Selon les documents budgétaires, avec le
génie civil et le gros œuvre, il
faut compter entre 20 600 et
170 017 euros pour implanter Radar vandalisé en Illeet-Vilaine. Effacer un tag
un radar ; beaucoup moins coûterait 500 euros.
pour le remplacer ou le réparer. La Sécurité routière parle de
500 euros pour un tag à effacer. A la
remise en état s’ajoute le montant
des amendes non perçues. En 2017,
chaque cabine s’est déclenchée en
moyenne 17 517 fois, pour un total de 26,1 millions de photos,
dont 4 millions pour les radars
mobiles. Seuls 17 millions d’avis
de contravention ont été envoyés
en 2017, en hausse de 6,1 %. Prix
moyen payé par contravention ?
Seulement 60 euros en 2017, à en
croire le site Radars-auto.com.
Sachant que le nombre de flashs
varie avec les saisons et qu’il est traditionnellement au plus bas en décembre, bien malin celui qui saura
dire précisément ce qu’il en coûtera
E. B.
à la collectivité.
D. Meyer/AFP
D
epuis l’entrée en vigueur de
la limitation à 80 kilomètresheure, la Sécurité routière
aurait enregistré la dégradation de
2 500 radars, sur les 3 300 que
comptent les routes françaises. Le
phénomène s’est amplifié avec les
« gilets jaunes ». Le plus souvent de
manière temporaire, à coups de
bombe de peinture et de rouleau de
film plastique. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, ne donnera pas le chiffre précis. Mais il
confirme que près de 60 % des radars
automatiques ont été neutralisés
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
33
Actualité analyse
AFP
Saint-Barth est reparti,
pas Saint-Martin
Quinze mois après l’ouragan Irma, l’état des
lieux est bien différent entre les deux îles.
A
voir les yachts amarrés au
port de sa capitale Gustavia
et les façades flambant
neuves des boutiques, Saint-Barthélemy a retrouvé son éclat, quinze
mois après le passage d’Irma. L’ouragan a ravagé le « joyau des Antilles », villégiature prisée des stars
et riches Américains, et sa voisine
Saint-Martin, le 6 septembre 2017.
Les dégâts ont été chiffrés par les
assureurs à 1,17 milliard d’euros à
Saint-Martin et 823 millions à SaintBarth. Sans compter une année
blanche pour le tourisme, leur poumon économique.
« L’île n’a pas attendu les indemnisations des assurances ni l’aide de
l’Etat pour rebondir », se félicite
Bruno Magras, président de la collectivité de Saint-Barth. En soutien,
l’Etat l’avait exemptée de sa rede-
Sipa
vance annuelle de 2,9 millions d’euros pour 2018. Mais l’île a surtout pu
piocher dans sa trésorerie de 70 millions d’euros pour lancer très vite sa
reconstruction. Saint-Barth, où il ne
reste aucune trace d’Irma, a retrouvé presque toute son offre d’hébergement en villas et hôtels. « Les ré- SAINT-MARTIN
servations atteignent largement le
1,17 milliard
niveau d’il y a deux ans pour la
d’euros
Dégâts chiffrés
saison », selon Nicolas Rondelli,
par les assureurs.
directeur du 5-étoiles Villa Marie.
494 millions
A Saint-Martin, seule la moitié du
d’euros
parc hôtelier a rouvert et les collines
verdoyantes sont encore jonchées Aide financière de
l’Etat post-Irma.
de ruines. « Je vais mettre la pres35 000
sion parce qu’on met beaucoup
habitants
d’argent », s’est agacé Emmanuel
(côté français).
Macron lors de sa tournée aux An16 572 euros
tilles, fin septembre. L’Etat a déblo- PIB par habitant.
qué 494 millions d’euros pour l’île, SOURCES : CHALLENGES,
IEDOM.
où plus de 60 % de la population
SAINTBARTHÉLEMY
823 millions
d’euros
Dégâts chiffrés par
les assureurs.
2,9 millions
d’euros
Aide financière de
l’Etat post-Irma.
10 000
habitants.
38 994 euros
PIB par habitant.
SOURCES : CHALLENGES, IEDOM.
n’est pas assurée. La propriété immobilière souvent anarchique n’arrange rien. « Les terrains se transmettent sans que cela se fasse
toujours devant notaire », reconnaît Nathalie Longato-Rey, directrice de la communication de la collectivité. Saint-Martin, qui a diffusé
un guide pour une reconstruction du
bâti dans les normes et créé spécialement une police de l’urbanisme,
assume le fait de prendre son temps
pour tirer les leçons d’Irma.
I.F.
Le Negresco suscite toutes les convoitises
Après le décès de sa propriétaire, le palace est évalué à 400 millions d’euros.
P
Jeanne Augier
devant
le Negresco,
en 2011.
L’héritière du
palace l’a légué
à un fonds
de dotation
consacré
à la protection
des animaux.
Valery HACHE / AFP
ropriétaire de l’hôtel Negresco, à Nice, Jeanne Augier est
décédée le 8 janvier à l’âge de
95 ans. Avant d’être placée sous tutelle en 2013 et de ne plus quitter
son logement installé au sixième
étage, cette dynamique héritière a
dirigé elle-même pendant plus de
cinquante ans l’établissement le
plus prestigieux de la Promenade
des Anglais, avec des partis pris très
personnels qui ont renforcé la légende : voituriers en livrée et chapeau à plume, accueil VIP des animaux de compagnie, omniprésence
d’œuvres d’art…
Ainsi prend fin une triste période
marquée par des soupçons d’abus
de faiblesse et une enquête judiciaire à rebondissements. La dame
du Negresco s’est éteinte en léguant
son palace à un fonds de dotation
consacré à la protection des animaux. Mais cela n’éteint pas les
convoitises. « C’est plus qu’un hôtel,
c’est un trophée, une marque mythique connue dans le monde entier », explique Georges Panayotis,
du cabinet MKG. Déjà, Bill et Melinda Gates, conquis, avaient adressé
un chèque en blanc à Jeanne Augier,
en lui proposant d’inscrire la somme
de son choix pour leur vendre son
34  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
hôtel. Plus récemment, des émissaires du groupe JCDecaux y ont
séjourné pour réaliser un audit, persuadés qu’ils allaient l’acquérir.
Les candidats les plus sérieux s’activent discrètement. « Les investisseurs habituels du secteur, les fonds
qataris, asiatiques et princes
arabes lorgnent cette affaire depuis
longtemps, révèle le dirigeant d’un
grand palace. Eux seuls sont capables de payer 400 millions et d’en
ajouter autant pour la rénovation,
avec un retour sur investissement
de plusieurs décennies. » De tels
investisseurs ont récemment rendu
tout leur lustre aux Ritz, Crillon et
Lutetia, à Paris. Mais, pour mettre la
main sur le Negresco, il leur faudra
d’abord convaincre une poignée de
personnalités aux vues divergentes
(dont le curé de la paroisse) choisies par la défunte pour faire respecter ses dernières volontés. J.-F. A.
L’ÉCONOMISTE
PHILIPPE MARTIN, PROFESSEUR À SCIENCES-PO ET
PRÉSIDENT DÉLÉGUÉ DU CONSEIL D’ANALYSE ÉCONOMIQUE. Soirée du Wine & Business Club
Jeudi 24 janvier 2019
Les baisses de charges doivent
cibler les bas salaires
Hôtel Le Bristol
112 rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris
Parking : Rond-Point des Champs-Elysées
3 avenue Matignon – 75008 Paris
Les allègements de cotisations jusqu’à 1,6 smic ont fait
leur preuve en matière d’emploi. Au-delà de ce seuil, les effets
sur la compétitivité s’avèrent décevants.
E
n France, la politique de
baisses de charges est
controversée : son coût
annuel serait proche
de 60 milliards d’euros fin 2019 et son efficacité a été mise en doute, en particulier celle du Crédit d’impôt
pour la compétitivité et l’emploi
(CICE). Le Conseil d’analyse
économique (CAE) a donc fait le point
et apporte de nouveaux résultats.
Les baisses de charges poursuivaient
au départ un objectif de réduction
du chômage de la main-d’œuvre peu
qualifiée, en abaissant le coût du travail au voisinage du smic. Les allègements
récents, à l’instar du CICE et d’une
partie du Pacte de responsabilité,
répondent à une autre logique en
étendant les baisses de charges au-delà
de 1,6 smic. En couvrant mieux les entreprises exportatrices, ils visent
ainsi à soutenir la compétitivité.
L’instrument de la baisse de charges
est-il efficace pour atteindre ces deux objectifs à la fois, l’emploi
et la compétitivité ? Tout d’abord,
les travaux d’évaluations menés ex post,
y compris ceux nouveaux conduits
par le CAE à partir de données
d’entreprises très précises, convergent
pour indiquer que les effets sur l’emploi
sont positifs pour les mesures
d’exonération ciblées jusqu’à 1,6 smic, y compris les mesures du Pacte
de responsabilité de 2015. Les effets des baisses de charges deviennent en
revanche très faibles et peu significatifs au seuil de 2,5 smic. L’évaluation du CICE a montré que les baisses
de charges sur les salaires élevés
sont davantage utilisées pour
augmenter les salaires des plus qualifiés que pour augmenter l’emploi.
18 h 00
Conférence en partenariat avec
« La vitalité des cœurs de ville : un enjeu national
Perspectives du marché immobilier en 2019 »
en présence de
 Coût des allégements de charges sociales
en 2019 (en milliards d’euros)
Mesures 2015
et 2016 du
Pacte de
responsabilité
Allégements
« Macron »
sur les bas
salaires
3,5
8
24
Transformation
22
CICE en baisses
de charges
Total : 57,5 milliards d’euros
Franck Temim, associé fondateur du Groupe CIR
Luc Ferry, philosophe, écrivain, ancien ministre
19 h 00
Cocktail-dégustation
Allégements
« Fillon »
sur les bas
salaires
Château Lafaurie-Peyraguey, La Chapelle
Lafaurie-Peyraguey 2015, sauternes blanc
DR & Dürrbach, 2018, vin de France blanc
Champagne Pannier, Brut Sélection
Whiskey The BenRiach Distillery (Brown-Forman)
SOURCE : CAE
Pour doper l’emploi, les gouvernements
ont multiplié les mesures. Onéreux…
en présence de
David Bolzan,
directeur général des Vignobles Silvio Denz
François Dauvergne,
propriétaire du domaine Dauvergne et Ranvier
Qu’en est-il pour la compétitivité ?
Les entreprises exportatrices sont
directement peu bénéficiaires des mesures ciblées sur les bas salaires,
ce qui plaide pour une extension des
baisses de charges au-delà de 1,6 smic. Mais cet argument est moins solide si
l’on prend en compte le fait que
ces entreprises achètent des services et
des biens qui incorporent des salaires
faibles. Globalement, les résultats
des différentes baisses de cotisations
étudiées sont décevants sur les
performances en termes d’exportations.
La baisse des charges sur les bas
salaires est donc d’abord une politique
pour l’emploi, même si elle peut parfois
améliorer la compétitivité des
entreprises exportatrices. Mais les
baisses de cotisations sociales sur les
salaires plus élevés, au-delà de 1,6 smic, s’avèrent inefficaces : nous ne trouvons pas d’impact positif des mesures
du Pacte de responsabilité 2016 (entre 1,6 et 3,5 smic) sur les exportations, alors que c’était leur objectif principal.
Si les évaluations à venir confirmaient ces résultats décevants,
le gouvernement devrait donc remettre
en cause les dispositifs de baisses
de charges au-delà de 1,6 smic.•
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
19 h 45
Débats
en présence de
Christophe Germain, directeur général d’Audencia
Marc de Lacharrière, président et fondateur
de Fimalac
Nicolas Rousselet, président-directeur général
du Groupe Rousselet et auteur du livre « Urbanités –
Donner un sens à la ville », aux Editions Débats publics
20 h 45
Dîner-dégustation
Dîner réalisé par Eric Frechon
3 étoiles au Guide Michelin,
4 toques au guide Gault&Millau
& Julien Alvarez,
chef pâtissier de l’Hôtel Le Bristol,
champion du monde de pâtisserie
Les dégustations sont commentées par
David Cobbold, expert en vins
en présence de
Vincent Ferniot, Sud Radio
23 h 15
Clôture de la manifestation
La conférence et les débats sont animés par
Alain Marty,
président-fondateur du Wine & Business Club.
Pour tout renseignement :
01 42 89 70 01 ou
sylviechanel@winebusinessclub.fr
Retrouvez le programme
des prochaines soirées du club :
www.winebusinessclub.com
35
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération. Offre réservée aux personnes majeures. Dress code : city chic.
SP
COAUTEUR DE BAISSES DES CHARGES : STOP OU ENCORE ?
AVEC YANNICK L’HORTY ET THIERRY MAYER
Actualité analyse
Avec la grippe, l’homéopathie se porte bien
Ces remèdes naturels sont en plein boom, au moment où ils sont contestés.
Têtes de gondole des pharmacies
ron (617 millions d’euros en 2017).
En imaginant sans cesse de nouvelles formes galéniques, tel le Coryzalia en unidoses buvables pour
les plus petits, et même des cosmétiques, l’industriel étend le domaine
de la lutte. Ainsi, son Arnicagel, à
base d’arnica montana également
prescrit et vendu seul, pour éviter
les bleus et hématomes en cas de
coups, fait un tabac. Depuis l’été
2018, il existe en version pommade
pour les massages.
« Avec 24 % du chiffre d’affaires en
2017 pour les dépenses de promotion – et moins de 1 % pour les dépenses de recherche –, Boiron a les
mêmes ratios que les autres géants
de l’OTC », note Christophe Pouchoy, cogérant du fonds Trecento
Santé. Capitalisant sur le succès du
L52, Lehning multiplie lui aussi les
solutions sur d’autres pathologies.
Le tout à grand renfort de publicité
auprès des professionnels et du public. Plus que la R&D, l’avenir de ces
produits repose sur le marketing.
Sur le terrain, le patron d’un réseau
de pharmacies confirme : « Voilà
des années que ces laboratoires
orientent leur offre sur les spécialités de marque, pour la mise en
avant… comme pour négocier leurs
conditions commerciales. » T.-D. N.
Les médicaments non remboursés les plus vendus en France
MARQUE
(Laboratoire)
Oscillococcinum
Boiron
Humex
Urgo
Doliprane Tabs
Sanofi
Strepsil
Reckitt Benckiser
Lysopaïne
Boehringer Ingelheim
RANG
2012
RANG
2017
2
1
1
2
ND*
3
4
4
7
5
*Lancé en 2015.
SOURCE : AFIPA/OPENHEALTH.
nous développons des spécialités
aux côtés de nos médicaments de
prescription. Cela fait sens, car le
consommateur qui choisit l’homéopathie a besoin de différentes
portes d’entrée, et de formes galéniques adaptées, aux enfants notamment », plaide Bénédicte Sagnimorte, directrice des relations
professionnelles de Boiron.
Un filon creusé jusqu’au bout. Cocculine (mal des transports), Camilia
(poussées dentaires du bébé), Coryzalia (rhume)… Les spécialités de
marque – des produits combinant
plusieurs médicaments – représentent la moitié des ventes de Boi-
SDP
F
ièvre, frissons, courbatures…
La grippe se répand en
France, et les spécialistes des
remèdes naturels se portent bien :
l’Oscilloccocinum, lancée en 1944
par Boiron, pape de l’homéopathie,
est aujourd’hui sa première spécialité vendue au monde – et un passeport de taille pour conquérir l’étranger. Ses célèbres tubes jaune et
orange, dopés par des campagnes
de publicité dès les premiers frimas,
sont même les premiers médicaments vendus sans ordonnance
– les « OTC » – en France (voir tableau ci-contre). Devant Humex et
Fervex, concurrents allopathiques,
mais aussi des antalgiques (Doliprane Tabs et Nurofenflash), ou encore Nicorette (sevrage tabagique).
Autre star des officines l’hiver, le
L52 fait le bonheur du groupe familial Lehning depuis des décennies.
La grippe, la bonne affaire de l’homéopathie, dans le viseur des professionnels et autorités ? La Haute
Autorité de santé (HAS), chargée
par la ministre Agnès Buzyn d’évaluer le bien-fondé de rembourser
cette médecine, rendra son verdict
au printemps. Les ténors n’ont pas
attendu la menace pour faire du
business dans l’OTC. « Depuis toujours, à la demande des médecins,
Oscillococcinum
(Boiron) et L52
(Lehning).
Deux stars
de l’hiver… et
de la publicité.
Un divorce enrichissant
E
n annonçant son divorce sur
Twitter, le 9 janvier, Jeff Bezos, le patron d’Amazon et
homme le plus riche du monde, a
jeté un froid sur l’actionnariat du
géant de l’e-commerce, qui est devenu la plus grosse valorisation boursière, à près de 800 milliards de dollars. Les modalités du divorce des
Bezos, en particulier de la scission
de leur fortune estimée à 137 milliards de dollars, pèsent sur l’avenir
du mastodonte.
En effet, Jeff et MacKenzie Bezos,
qui se sont mariés en septembre
1993, ont créé Amazon ensemble à
Seattle l’année suivante. Jeff Bezos
possède environ 16 % du capital de
la société. Les époux n’auraient pas
pris le soin d’établir un contrat de
mariage. Or, entre la législation en
vigueur dans l’Etat de Washington,
où résident les Bezos, et les accords
fréquemment négociés en cas de
divorce à l’amiable outre-Atlantique, les biens du couple devraient
36  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Evan Agostini/Ap/Sipa
Avec une fortune de 69 milliards de dollars, MacKenzie
Bezos devrait devenir la femme la plus riche du monde.
MacKenzie
Bezos. Elle a
créé Amazon
avec Jeff Bezos
en 1994.
être divisés équitablement, spéculent les avocats.
Un scénario qui propulserait MacKenzie Bezos, née Tuttle, à la tête
d’une fortune de 69 milliards de dollars et du classement des femmes
les plus riches du monde. Elle détrônerait ainsi Françoise BettencourtMeyers, l’héritière de L’Oréal, dont
la richesse est estimée à 39,3 milliards d’euros (45 milliards de dollars) dans le dernier classement des
Fortunes de France de Challenges,
établi l’été dernier. La plupart des
66 femmes figurant dans le classement mondial de Bloomberg
doivent leur richesse à un divorce
ou un héritage. Seules six d’entre
elles auraient bâti elles-mêmes leur
I. F.
fortune en entreprenant.
le livre
Leçons allemandes
Le 3 mars 2018, à l’entrée du village
d’Aistersheim, en Autriche, un
château d’eau encadré de quatre
tourelles, posé comme un mirage
sur une eau glacée, semble attendre des invités de marque. Un panneau annonce :
« Kongress der Verteidiger Europas » (congrès des
défenseurs de l’Europe).
(…) Un parfum de révisionnisme hante ce congrès.
C’est le même parfum qui flotte quand Marine Le Pen
dit que Vichy « ce n’est pas la France » ou quand les
députés autrichiens du FPÖ n’applaudissent pas le
discours de commémoration de la Nuit de Cristal le
9 novembre 2017 ; lorsque la Hongrie de Viktor Orban rend hommage à l’amiral Horthy et à des écrivains fascistes ; et quand la Pologne du PiS (Droit et
Justice) vote une loi interdisant d’attribuer une responsabilité quelconque « à la nation ou à l’Etat
polonais » dans les crimes nazis. L’odeur est la
même lorsque Alexander Gauland, vice-président de
l’AfD, réclame « le droit d’être fier de la performance
de soldats allemands lors de la Seconde Guerre
mondiale » et que « Hitler et les nazis ne sont
qu’une fiente d’oiseau dans plus de 1 000 ans d’histoire allemande glorieuse ». Cela va encore plus loin
lorsque Björn Höcke, président du groupe parlementaire de l’AfD en Thuringe, qui aime bien comparer
les étrangers à des animaux et à des microbes, dans
la plus pure tradition nationale-socialiste, dénonce
avec virulence que les Allemands soient le seul
peuple à avoir « implanté un mémorial de la honte
au cœur de sa capitale » – ce qui d’ailleurs est faux,
dans le centre de Paris un jardin commémore la rafle
du Vel d’hiv menée par la police française.
LES AMNÉSIQUES, Géraldine
Schwarz, Flammarion,
352 pages, 20 euros.
Sp
L’Europe est en danger, les populismes menacent. L’Allemagne, qui a
acquis avec la dénazification de solides bases démocratiques, résiste pour
l’instant. Géraldine Schwarz sonne l’alarme. Extraits (pages 365 et 378).
« Ce qui fait
la force de
l’Allemagne :
avoir tiré de
la réflexion
sur le passé
un esprit
critique et un
discernement
moral. »
Géraldine Schwarz,
journaliste
franco-allemande
(Le Monde, Arte, etc.)
Notre avis. Le 5 décembre,
Les Amnésiques a reçu le prix
du livre de l’année au Parlement
européen. Fruit d’une enquête
sur trois générations, il traite de
ces millions d’Allemands sans
grade – dont les grands-parents
de l’auteure – qui ont suivi
aveuglément Hitler, puis
participé à la dénazification.
Laquelle a permis à la
Ces hommes diffament l’identité allemande à laquelle le travail de mémoire a grandement contribué. Ils humilient le travail tortueux, courageux et
souvent douloureux mené par des millions d’acteurs de la société allemande qui ont eux-mêmes
œuvré pour se libérer des racines du mal. Ils
veulent défaire ce qui fait la force de l’Allemagne et
que le monde entier lui envie : avoir tiré de la réflexion sur le passé des valeurs pérennes ayant
forgé chez les citoyens un esprit critique et un discernement moral indissociables de la force de la
démocratie allemande. Si l’on « tire un trait sur le
passé » comme certains l’exigent, c’est cet héritagelà qu’on mettra en danger, cette vigilance face aux
répétitions d’engrenages meurtriers, face à l’apathie. C’est cet éveil démocratique qu’on met en péril
pour les prochaines générations.
A qui profiterait cet affaiblissement ? A ceux qui
d’un bout à l’autre de l’Europe s’arrogent le titre
chevaleresque de « défenseur des valeurs occidentales » ? Mais quelle Europe défendent-ils donc ?
Celle d’un continent façonné au gré de civilisations
et de cultures multi-ethniques et multi-religieuses
qui léguèrent une richesse intellectuelle et artistique inégalée ? Ou bien celle d’un continent
que l’égoïsme national et l’intolérance transformèrent en une bête immonde destructrice de
culture et de civilisation ? Le chemin de l’un à
l’autre est celui d’un renversement de la morale.
Quand le bien devient le mal et le
mal devient le bien. Lorsque l’empathie est une faiblesse, et la haine
du courage. Quand les amnésiques
triomphent.
République fédérale d’asseoir
« les bases d’une démocratie
solide », capable (jusqu’ici) de
résister aux coups de boutoir
de l’extrême droite, mieux que
dans les pays voisins. Géraldine
Schwarz a eu l’idée de ce récit
en 2016, mue par « un
sentiment d’urgence », à
l’époque où le Brexit
s’enclenchait. Plus qu’aux
monstres du nazisme, elle s’est
intéressée aux Mitläufer, ceux
« qui marchent avec le courant »,
coupables d’« une accumulation
de petits aveuglements et de
petites lâchetés ». Publié en
France l’an dernier, le livre
sortira en poche en mars.
Traduit en sept langues, il vient
de paraître en Allemagne où
il fait un tabac. S. S.-A.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
37
Actualité
L’ÉDITORIAL DE PHILIPPE MANIÈRE
Non, Bruxelles n’est
pas un empêcheur de
fusions intelligentes
38  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
AFP
Schneider-Legrand il y a presque
vingt ans, le dogmatisme européen
ouvrirait grandes les portes de
nos vieux Etats à une concurrence
étrangère dévastatrice.
La vérité est un peu plus compliquée :
depuis 1990, la Commission a étudié
7 219 projets de mariage Et en
a bloqué 27, soit 0,4 %. Très souvent
(comme dans le cas de Pechiney),
le blocage venait du refus des
prétendants de faire les concessions
supplémentaires qui auraient permis
un feu vert. Et jamais les décisions
de la Commission n’ont abouti au
désastre annoncé – ainsi, Schneider et
Legrand ont-ils poursuivi des vies de
célibataire réussies. Ni Alstom (dont
les commandes représentent plus
de deux années de chiffre d’affaires)
ni Siemens Mobility ne traversent
une mauvaise passe qui justifierait
une fusion-sauvetage. L’opulence
d’Alstom, assis sur plus de 2 milliards
de cash, est même l’une des raisons
de sa hâte de se marier : sans cela,
il reste exposé à une OPA hostile.
Mais d’où viennent ces milliards ?
Ils sont le produit de la vente par
Alstom à General Electric, en 2014,
de sa branche énergie. Choisie par
l’Etat, cette opération imbécile privait
le groupe de l’un de ses deux pieds
Tout en faisant passer sous pavillon
américain la turbine « Arabelle » qui
équipe nos centrales nucléaires.
Le pire est qu’elle a alors été préférée
à un schéma concurrent qui aurait
permis à Alstom, au prix modique
d’alliances industriellement
prometteuses avec Siemens dans
le ferroviaire et Mitsubishi dans
l’énergie, de rester française
et majoritaire dans ses deux métiers.
Encore un très joli succès
de la « politique industrielle
à la française », qui ne donne guère
envie de donner à ceux qui
la promeuvent les clés de l’avenir
de ce qui reste d’Alstom !•
De la même façon qu’en
Italie le Mouvement
5 étoiles a pris la place
de la gauche et la Ligue celle de la
droite, ce sont désormais, en France,
La France insoumise et le Front
national devenu Rassemblement
national qui comptent le plus, l’une
à gauche, l’autre à droite. Marine
Le Pen et Matteo Salvini sont les
meilleurs amis du monde. Luigi Di
Maio et Jean-Luc Mélenchon, eux, ne
se fréquentent pas, car l’un vient de
l’Eglise et l’autre du trotskisme, mais
leurs convergences sont si patentes
qu’ils auraient intérêt à les explorer.
DENIS JEAMBAR
Sipa
a Commission
européenne dira si
elle autorise le mariage
des deux grands du
ferroviaire Alstom et
Siemens Mobility. L’opération est
soutenue par les Etats où ils ont leurs
sièges (France et Allemagne), tandis
que la Commission serait réticente.
Une fois de plus s’opposent ainsi
deux visions rivales – préservation de
la concurrence contre « champions »
européens. Mais ce dossier est
surtout l’héritage d’une décision
absurde prise par l’Etat il y a cinq ans.
A Paris comme à Berlin, on affirme
que la fusion est une nécessité pour
résister au géant chinois CRCC, fort
d’énormes commandes de Pékin
(125 milliards d’euros, soit huit fois
le chiffre d’affaires combiné d’Alstom
et Siemens Mobility !). CRCC a
commencé à tailler des croupières
aux Occidentaux en Amérique du
Nord. Mais la Commission, elle,
observe qu’il est encore à peu près
absent d’Europe et craint, si elle
donne son feu vert, une chute de la
concurrence. Elle n’est pas la seule.
Quatre pays (Royaume-Uni, Espagne,
Belgique et Pays-Bas) lui ont écrit
pour exprimer leur crainte : si Alstom
et Siemens cessent de se
concurrencer, alors le prix des rames
de train et de métro va s’envoler.
C’est bien sur la base de ce risque
de position dominante que l’Union
européenne tord le nez. « Analyse
obsolète ! », s’emporte Bruno
Le Maire, et avec lui une ribambelle
d’experts. Selon eux, la défense
du consommateur, boussole
de la Commission depuis 1958, lui
a fait perdre le nord : l’heure serait
à la préservation des producteurs,
c’est-à-dire des entreprises, de leurs
sites industriels et de leurs emplois,
dont nous avons grand besoin.
En interdisant la constitution de
« champions européens », comme
BERNARD GUETTA
La fracture qui divise
encore pays riches et pays
pauvres s’est aussi
installée dans les démocraties
et y déstabilise les classes moyennes
situées en dessous du revenu médian
(1 797 euros par mois en France
en 2015). Même si, dans l’Hexagone,
elles ont la sécurité sociale, elles
ne bénéficient ni de la libéralisation de l’économie ni de la redistribution,
contrairement aux plus riches
d’un côté et aux classes plus pauvres
de l’autre. Pour elles, le travail
ne paye plus assez pour espérer
encore en l’avenir.
SOPHIE DE MENTHON
SP
Benoit Cortet
L
Et nos éditorialistes
invités de Challenges.fr
Ne jetons pas la pierre
aux chaînes d’information
en continu, il faudrait être
commercialement suicidaire pour
aborder d’autres sujets, le samedi
entre autres, puisque les mêmes
qui protestent – les téléspectateurs –
sont au rendez-vous ! Tout le monde
participe à cette descente aux enfers
au détriment de chacun, y compris
des « gilets jaunes ». Nous paierons
cher cette addition et cette
addiction. Il faut lancer un appel
à la déontologie journalistique
et à l’éthique collective pour
une autodiscipline commune.
sciences
Expédition au cœur d’un nid à séisme
Des scientifiques japonais tentent de forer au cœur de la faille
de Nankai pour percer le mystère du déclenchement sismique.
’ici à 2049, il y a 70 à 80 % de proD
babilité qu’un séisme de magnitude 8 ou plus se produise au niveau
Jamstec
Bruno Bourgeois
de la faille de Nankai, dans l’océan
Pacifique. Le bilan pourrait alors
dépasser 300 000 morts. C’est pourquoi des scientifiques mandatés par
l’Agence japonaise pour la science
et la technologie marines et terrestres mènent une mission à bord
d’un navire équipé de techniques de
forage pétrolier. Objectif : creuser à
plus de 5 000 mètres et rapporter
des échantillons de roches de la
faille pour mieux comprendre cette
zone. Les scientifiques espèrent préciser les conditions de déclenchement d’un séisme grâce à la composition des minéraux ou de traces de
glissements passés et de réchauffement provoqués par le frottement
des plaques (voir schéma).
•
MATÉRIAUX
Créer rapidement et de manière automatisée
des modèles numériques 3D d’objets d’art
de toutes tailles : c’est l’ambition de Mercurio,
start-up issue du CNRS. Elle a déposé un
brevet pour une armature sphérique garnie
d’au moins 50 appareils photo. L’objet à
analyser doit être placé au centre de cette
sphère pour être capté sous tous les angles
en même temps. En le soumettant à des
sources lumineuses différentes, il est aussi
possible de faire apparaître des microdétails
permettant de reconstituer sa texture.
•
ETHOLOGIE
Emory University
Le cerveau des chiens différencie les mots
 En plaçant des chiens dans un
appareil à IRMf (imagerie à résonance
médicale fonctionnelle), une équipe
de chercheurs du New College of
Florida, de l’université Emory, et de
l’entreprise Comprehensive Pet
Therapy ont montré que ces canidés
possèdent bien une représentation
rudimentaire de certains mots. Et
contrairement aux humains, les
chiens témoignent d’une plus grande
activation neuronale pour les mots
inconnus.
•
Mercurio
Une sphère photographique
pour numériser le patrimoine
Le chewing-gum
qui ne perd
jamais son goût
imaginé par
Roald Dahl dans
Charlie et la
chocolaterie
pourrait devenir
une réalité grâce
aux travaux
d’une équipe
japonaise de
l’Université Meiji
de Tokyo. Leur
idée ? Stimuler
les récepteurs
du goût grâce
à un matériau
produisant
un courant
électrique sous
l’effet d’une
déformation.
Les 80 testeurs
ont décrit
un goût plutôt
salé et amer,
que certains
rapprochaient
du niboshi, jeune
sardine séchée.
OPTIQUE
Des lunettes contre
le mal des transports
 Ces curieuses lunettes sont la
réponse de la jeune entreprise française Boarding Ring au mal des
transports. Elles n’embarquent
aucun verre correcteur mais, dans
l’épaisse monture, un liquide bleu qui
matérialise la ligne d’horizon. Celuici permettrait de synchroniser plus
rapidement les informations visuelles reçues et celles en provenance de
Citroën
HIGH-TECH
l’oreille interne, sources de nausées
lorsqu’elles entrent en conflit. Selon
Boarding Ring, porter ces lunettes
innovantes durant une dizaine de
minutes suffit à atténuer les symptômes, avec un taux d’efficacité de
95 %. Le constructeur automobile
Citroën commercialise d’ores et déjà
ce dispositif sous le nom évocateur
de Seetroën.
•
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
39
Actualité international
Un mur s’érige entre
Trump et Wall Street
Guerre commerciale avec la Chine, conflit avec la Réserve
fédérale, impasse budgétaire… Le monde du business déplore
les excès du président américain et réclame de la clarté.
C
e n’est pas un divorce. Pas
encore. Mais cela ressemble déjà à une blague
éculée : « Pile, je gagne,
face, tu perds. » Donald Trump et
Wall Street forment le couple le plus
bizarre qu’ait jamais vu l’Amérique.
Quand la Bourse monte, le président s’en attribue tous les mérites ;
dès qu’elle chute, c’est la faute des
autres – les démocrates, le président
de la Réserve fédérale américaine,
on en passe et des plus improbables.
Wall Street, de son côté, n’a toujours pas trouvé le mode d’emploi
pour ce mari encombrant et parfaitement imprévisible.
Un jour, la Bourse panique après
que le secrétaire au Trésor annonce
par tweet (le 23 décembre dernier)
avoir « appelé individuellement au
téléphone les PDG des six plus
grandes banques ». Pour s’assurer
qu’ils ont assez de liquidités ? A
cause d’une rumeur inquiétante ? Le
lendemain, l’indice S&P 500 vit son
plus gros plongeon historique pour
une veille de Noël. Un autre jour,
c’est Trump lui-même qui demande
à son entourage s’il a le pouvoir de
virer Jerome Powell, le président de
DPA Picture-Alliance/AFP
Montagnes russes en Bourse
Donald Trump et Jerome Powell à la Maison blanche, en novembre 2017. La tentation du président
de se débarrasser du patron de la Réserve fédérale américaine inquiète les milieux d’affaires.
la Fed qu’il a nommé en novembre
2017. Du tac au tac, ce dernier précise qu’il ne démissionnera pas si on
le lui demande.
Comment cela finira-t-il ? Personne
ne peut encore le dire. Mais le stock
La croissance donne encore du crédit au président
 Evolution du PIB (en %)
2,8
2,8
2,2
 Taux de chômage (en %)
2,5
1,5
4,6
5,2
55
44
2015 2016 2017 2018 2019
prév. prév.
 Déficit public (en % du PIB)
66
33
4,8
3,1
4,3
3,7
3,9
4,9
3,8
3,4
2015 2016 2017 2018 2019
prév. prév.
SOURCE : FMI
2015 2016 2017 2018 2019
prév. prév.
Dopée par la hausse contenue du déficit public, l’économie américaine est loin de la surchauffe.
40  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
exchange a depuis quelques semaines des airs de montagnes
russes, avec des dégringolades suivies de remontées tout aussi impressionnantes. Ce qui n’est jamais bon
signe. Dave Donabedian, chief investment officer à CIBC Private
Wealth Management, décrit ainsi
l’année qui commence : « Cherche
clarté désespérément », dans un
« environnement politique volatile
qui rend difficile d’avoir un haut
degré de confiance… La guerre
commerciale avec la Chine reste la
plus grosse inconnue et, à notre
avis, la plus susceptible de causer
des dégâts à l’économie si les choses
empirent », estime-t-il.
Un accord avec Pékin ? L’une des
clés, ironiquement, est Wall Street.
Shutdown dévastateur
Même en cas d’accord avec la
Chine, d’autres dossiers risquent de
priver Wall Street de cette « clarté »
tant espérée. Prenez le shutdown,
cette paralysie partielle du gouvernement, faute de budget, qui a mis
au chômage technique quelque
800 000 fonctionnaires fédéraux. Il a
été le résultat de l’opposition entre
Trump et les démocrates du
Congrès, une division du pouvoir
que la Bourse aime bien, généralement, parce qu’elle empêche les réformes de fond risquant d’affecter
les profits des entreprises. Sauf que,
cette fois, la guerre de tranchées à
Washington est telle qu’elle risque
de provoquer de sérieux dégâts collatéraux sur l’économie.
Ou bien Jerome Powell : il se trouve
que Wall Street a détesté, tout autant
que Trump, la façon dont le président de la Fed a relevé les taux
d’intérêt et mis fin au quantitative
Une relation
trouble
avec Davos
I
ls pensaient voir Trump, ils
auront Mnuchin. Shutdown
oblige, Donald Trump a
« respectueusement » annulé
sa « visite très importante »
à Davos, et adressé
ses « meilleurs sentiments
et excuses » au Forum
économique mondial.
Du coup, il sera représenté
par Steven Mnuchin,
son secrétaire au Trésor.
Devant un tel assaut
de politesse, on se pince.
N’est-ce pas le même
Trump qui insultait,
pendant sa campagne,
un « establishment global
corrompu » dont Hillary
Clinton était « le vaisseau » ?
N’était-ce pas son stratège
Steve Bannon qui affirmait
que « les travailleuses
et travailleurs dans
le monde sont fatigués
de se voir imposer ce que
nous appelons “le parti
de Davos” » ?
AFP
Donald Trump ne se contente pas de
commenter les mouvements de la
Bourse comme s’il s’agissait d’une
course de chevaux, il leur accorde
réellement la plus grande importance. De l’avis général, il a été
ébranlé par le dévissage des indices
en décembre, avec un Dow Jones
qui a fini 2018 sur un recul de 5,6 %.
Depuis quelques semaines, il affiche
son impatience de conclure un accord avec les Chinois pour redonner
du tonus aux marchés financiers ;
mais prête aussi l’oreille aux faucons
comme Robert Lighthizer, son représentant au Commerce, qui exige de
Pékin des concessions majeures.
Problème : « Les Chinois perçoivent Trump comme quelqu’un
qui veut voir les choses arriver
maintenant, alors qu’eux sont préparés à observer les choses sur le
long terme », note Chris Bailey, stratège chez Raymond James Euro
Equities. D’un autre côté, même si
l’offensive protectionniste de
Trump n’est qu’un facteur parmi
d’autres, l’économie chinoise a ralenti dangereusement et ses dirigeants peuvent être tentés d’éviter
une guerre commerciale en bonne
et due forme. Le 2 mars, faute d’accord, l’administration Trump fera
passer les droits de douane de 10 à
25 % sur 200 milliards de dollars
d’importations chinoises.
Donald Trump, à Davos, en janvier 2018. En raison du
shutdown, le président fait cette année l’impasse sur le Forum
économique mondial et envoie son secrétaire au Trésor.
Ce serait oublier la visite
réussie de Trump l’an dernier,
premier président américain à
venir à Davos depuis Clinton
en 2000. « Trump était arrivé
avec une réputation de
gâcheur de fête ; il en repart
salué pour son pragmatisme »,
avait titré le New York Times.
En 2019, nul doute que
le président voulait refaire
le coup, faisant miroiter
la perspective d’un accord
possible avec la Chine.
easing (assouplissement quantitatif) mis en œuvre depuis 2009. Mais
la convergence s’arrête là. D’abord,
Powell a récemment indiqué qu’il
serait « préparé à ajuster la politique [de la Fed] rapidement et
avec flexibilité » si nécessaire et,
faute de surchauffe inflationniste de
l’économie, les marchés prévoient
une pause dans la hausse des taux.
Surtout, le spectacle d’un président
capable de virer comme un vulgaire
employé le patron de la Fed terrorise tous ceux qui, à Wall Street, imaginent sans peine les énormes dégâts qu’infligerait cette décision à la
réputation de la maison Amérique.
En filigrane de toutes ces incertitudes se dessine une relation « je
t’aime, moi non plus » dans le
couple Trump-Wall Street. Les financiers ne sont pas ingrats, ils
n’ont pas oublié l’énorme cadeau
des baisses d’impôts, qui ont dopé la
Bourse, l’an dernier, comme une
ligne de cocaïne : les rachats d’actions, selon Goldman Sachs, ont
augmenté de 44 %, à 770 milliards de
dollars, ce qui fait bondir le bénéfice
par action. Mais l’effet se fera sur-
La réalité ? Sous Trump,
l’image de l’Amérique s’est
dégradée spectaculairement.
En France, le pourcentage
d’opinions favorables est
passé de 63 % à la fin
du mandat Obama à 38 %
(57% à 30% en Allemagne).
Et, depuis sa visite de l’an
dernier, Trump revendique
ouvertement le fait d’être
« nationaliste ». En annulant
sa visite à Davos, il évite
d’avoir à se boucher le nez.
•
tout sentir au premier trimestre,
après quoi Wall Street commencera
à ressembler au cocaïnomane privé
de sa poudre…
Le divorce n’est pas encore acquis.
L’économie américaine continue de
bien se porter, dopée (là encore) par
le déficit budgétaire : en 2009, il avait
atteint près de 10 % du PIB, avant de
retomber à 2,5 % ; il est remonté à
4,6 % du PIB en 2018. A la Bourse, le
S&P 500 est valorisé à seulement
14,5 fois les bénéfices escomptés
pour les douze prochains mois, un
ratio aussi faible qu’en 2013. La
Bourse n’est donc pas en surchauffe,
l’économie non plus, et même si les
grandes banques ont revu leurs prévisions en baisse pour 2019 (les analystes tablent sur une hausse des
profits de 6,8 %, contre 20 % en 2018),
elles pronostiquent toujours une
hausse des indices.
Le couple peut donc continuer à
faire semblant de s’aimer, mais la
méfiance règne. Le bol de punch
et les agapes ne sont plus qu’un
souvenir. Demain, il faudra régler
l’addition. Philippe Boulet-Gercourt
(à New-York)
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
41
Actualité international
L’empire du Milieu représente désormais
un tiers des ventes de LVMH et consorts.
Mais la nouvelle classe moyenne, jeune
et branchée, est exigeante et versatile.
WWD/Rex//Sipa
Les jeunes Chinois
dictent leur loi
au monde du luxe
Défilé L’Oréal, à Paris, le 30 septembre 2018.
Organisé lors de la Fashion Week, l’événement a
généré un million de vues sur les réseaux chinois.
J
160 millions de touristes
Leurs craintes ont été renforcées, ce
8 janvier, par la publication du rapport de la Banque mondiale confirmant une baisse de ses prévisions
de croissance pour la Chine à 6,2 %
pour 2019, après les 6,5 % enregistrés en 2018 et 6,9 % en 2017. Ce ralentissement, même à un niveau de
croissance encore élevé, doit-il inquiéter les grandes marques de prêtà-porter de luxe, de parfums ou de
maroquinerie haut de gamme, fortement exportatrices ? Question essentielle. Car avec la montée en
puissance d’Internet, l’avènement
de la Chine est l’événement qui a le
plus transformé leur marché ces
vingt dernières années.
« La part de la clientèle chinoise est
passée de 1 % en l’an 2000 à plus de
30 % aujourd’hui », expliquait en
CB/Lim/Reuters
eudi 3 janvier, les géants du
luxe ont eu un moment de
frayeur. A la Bourse de Paris,
les cours de Kering, LVMH et
Hermès ont dévissé, de 3 à 4,5 %,
tandis que, sur d’autres places, Burberry, Swatch ou Richemont plongeaient. Responsable de ce coup de
semonce, touchant un secteur ultrarentable et en forte croissance :
l’alerte donnée par Apple sur les
perspectives de ralentissement de
ses ventes en Chine, assortie d’un
abaissement de ses prévisions trimestrielles. Une douche froide pour
les investisseurs, déjà inquiets des
conséquences de la guerre commerciale entre Washington et Pékin.
Boutique Vuitton à Shanghai. Les millennials chinois, « petits empereurs digitaux », ont des valeurs et
des exigences bien différentes de celles de leurs parents. Notamment un besoin d’immédiateté.
42  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
novembre, au Vogue Fashion Festival de Paris, Joëlle de Montgolfier,
directrice du pôle études et recherche du cabinet Bain & Company, qui publie tous les ans une étude
mondiale sur l’industrie du luxe. Un
calcul par nationalité, obtenu en
additionnant les achats effectués
par les Chinois en Chine et ceux
qu’ils font lors de leurs voyages
(voir graphiques). Selon une estimation de la banque d’investissement Bryan Garnier & Co, dans une
étude sur le luxe parue en octobre,
près de 160 millions de Chinois ont
séjourné à l’étranger l’an dernier, et
ils devraient être plus de 190 millions en 2020 ; ils étaient moins de
60 millions en 2010.
320 millions de millennials
Une nouvelle classe moyenne émergente est en train de s’imposer parmi ces consommateurs chinois enrichis par les réformes économiques
de Deng Xiaoping, dont le pays vient
de célébrer le 40e anniversaire.
D’après Bryan, Garnier & Co, les
millennials (nés entre 1980 et 2000)
représentent déjà 30 % des achats
d’infrastructures des années passées. Et le réservoir de consommateurs reste considérable : après
avoir ciblé les classes moyennes
supérieures des mégapoles comme
Shanghai ou Pékin, les marques de
luxe visent toutes les villes, que les
Chinois classent en catégories allant de 1 à 4, selon leur importance.
TSUNAMI
CHINOIS
Capture d’écran
Répartition
du marché
des produits
personnels du luxe
selon la nationalité
des clients (en %)
Stefano Gabbana et Domenico Dolce, le 23 novembre 2018. Après une campagne
montrant une Chinoise se ridiculisant en mangeant des spaghettis, les deux
créateurs ont dû s’excuser. Le boycott a été massif.
dans le luxe, et même plus pour
Gucci, Saint Laurent, Balenciaga ou
Vuitton. Soit une population de
320 millions de consommateurs !
Ces jeunes adultes très connectés,
appelés les « petits empereurs digitaux », sont des purs produits de la
politique de l’enfant unique, que
Pékin n’a abandonnée qu’en 2015.
Et ils ont des valeurs et des exigences bien différentes de celles de
leurs aînés, indique Bruno Lannes,
associé chez Bain & Company en
Chine. L’immédiateté est l’une des
tendances que les marques sont
sommées de suivre « ici et maintenant », résume l’expert , à laquelle
s’ajoutent la montée en gamme des
produits, ainsi que « la santé et le
bien-être, l’apparence, l’écologie »,
sans oublier la « China Pride ».
Cette fierté retrouvée d’être Chinois
incite les jeunes générations à bouder Apple au profit de marques
chinoises. Mais « pour le luxe, c’est
différent, explique Loïc Morvan, de
Bryan, Garnier & Co, car il n’existe
pas vraiment d’alternative
chinoise. » Les millennials ont en
revanche le choix entre les marques
occidentales si l’une d’elles a le malheur de leur déplaire.
Dolce & Gabbana l’a appris à ses
dépens. Le 18 novembre, la marque
italienne avait posté sur le réseau
Weibo une vidéo annonçant son
premier défilé en Chine, à Shanghai.
On y voyait une jeune et élégante
Chinoise se ridiculiser en tentant de
manger des spaghetti avec des baguettes. Humour ? Racisme et
manque de respect, ont jugé les internautes : colère sur les réseaux
sociaux, appels au boycott, disparition de la marque des sites d’e-commerce. Conséquence, le défilé a été
annulé et les cofondateurs, Domenico Dolce et Stefano Gabbana, se
sont excusés dans une vidéo. Trop
tard. Des semaines après, leurs boutiques étaient toujours vides.
Des villes classées de 1 à 4
Patience, persévérance et prudence
sont requises en Chine. Il a fallu des
années à L’Oréal avant de prendre la
première place sur le marché
chinois. « Il y a vingt ans, le PDG
Lindsay Owen-Jones a fixé pour
objectif de mettre un bâton de rouge
à lèvres entre les mains de chaque
Chinoise, rappelle Stéphane Rinderknech, directeur général du
groupe en Chine. Il a installé le
siège de la filiale chinoise à Shanghai et ouvert une première usine
à Suzhou. » Aujourd’hui, la filiale
emploie près de 10 000 salariés, avec
deux usines et 21 marques commercialisées dans le pays. Mais « le potentiel est encore énorme », estime
ce dirigeant à la tête d’un pays stratégique, entré l’an dernier au comité
exécutif du groupe.
Luxe, mode et beauté abordent un
nouveau tournant en Chine. La politique du gouvernement chinois, qui
a décidé en septembre de baisser les
droits de douane sur certains produits, dont les cosmétiques, l’habillement ou les chaussures, leur est
favorable. Face au ralentissement,
Pékin espère ainsi que la consommation deviendra le nouveau moteur de la croissance du pays, prenant le relais des grands travaux
65 % achètent en ligne
« En Chine, vingt villes disposent
de boutiques de luxe, expliquait Lili
Chen, directrice du Tmall Luxury
2018
Pavilion du groupe Alibaba, lors du
(260 milliards
Vogue Fashion Festival de Paris.
d’euros)
Les villes des catégories 3 ou 4 en
Autres
nationalités
ont moins, mais leurs habitants
d’Asie
voyagent aussi beaucoup moins.
21 % Reste du monde
Résultat, 65 % achètent en ligne, et
6%
Européens
ils seront de plus en plus nom18 %
breux. » Après sept années passées
en France, cette jeune dirigeante a
pris les commandes du site de luxe
créé par le géant du e-commerce il y
Pays
d’Amériques a dix-huit mois. Un espace dans lequel les groupes de luxe s’engagent
Chinois 22 %
33 %
d’autant plus volontiers que les livraisons se font en 24 heures sur
92 % du territoire ! Directeur du digi2025*
tal de Kering, Grégory Boutté expli(320-365 milliards
quait lors de la conférence Vogue
d’euros)
qu’il venait de « créer une équipe
Autres
nationalités
digitale en Chine ». Objectif, orgad’Asie
niser
la disponibilité des marques
18 % Reste du monde
du groupe (Gucci, Saint Laurent,
5%
Balenciaga) sur Alibaba, Wechat ou
Européens
JDCom.
14 %
« La technologie digitale amène
Paris en Chine ! », s’enthousiasme
Stéphane Rinderknech. Le 30 sepPays
d’Amériques tembre, à l’occasion de la Paris
17% Fashion Week, L’Oréal avait orgaChinois
nisé un défilé de ses égéries
46 %
« 5 étoiles », habillées par douze
A taux de change constants
créateurs invités. Un événement qui
*Prévisions
En
vingt
ans,
SOURCE
: ETUDE 2018,
a généré 1 million de vues en Chine
BAIN & COMPANY
la part de la
clientèle chinoise sur les réseaux sociaux. Et pour la
« fête des célibataires », un événesur le marché
du luxe est
ment créé par Alibaba qui génère
passée de 1 à
des ventes records tous les 11 noplus de 30 %.
vembre, Lancôme, marque de luxe
Et cette part
de L’Oréal, avait promis à ses achedevrait encore
teurs « un colis de Paris ». Un buprogresser.
reau d’expédition, à suivre sur Internet, avait été installé pour l’occasion
devant la Tour Eiffel. Efficace : deux
millions de paquets, dûment tamponnés en France, ont été expédiés.
Tant que Paris continuera de faire
rêver les « petits empereurs »…
Anne-Marie Rocco
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
43
Actualité international
La crise monétaire a fait des ravages dans l’économie
turque. Et les marges de manœuvre d’Erdogan sont minces.
MOYEN-ORIENT © The Economist
A
l’été 2018, la lire turque a
connu une spirale mortelle. Mais elle a rebondi récemment à ses plus hauts niveaux
depuis août, date à laquelle Washington a instauré des taxes sur les
importations d’acier et d’aluminium
turcs. Et l’inflation, qui en octobre
dépassait 25 % en glissement annuel,
a baissé de 5 points ces deux derniers mois, grâce notamment aux
hausses des taux d’intérêt. Pourtant, les conséquences de la crise
monétaire continuent de ravager
l’économie du pays. Au troisième
trimestre 2018, la croissance annualisée n’a été que de 1,6 %, contre
5,3 % pour les trois mois précédents.
Et une récession semble imminente.
En novembre, l’agence Moody’s an-
nonçait que l’économie turque se
contracterait de 2 % en 2019. De son
côté, le FMI n’envisage qu’une
maigre croissance de 0,3 %.
Malgré sa récente remontée, la lire
turque a perdu près de 30 % de sa
valeur face au dollar en 2018. Ce qui
pèse sur les entreprises ayant
contracté des dettes en devises.
L’an dernier, 846 compagnies ont
demandé à bénéficier de la protection de la loi sur les faillites. Selon
certains experts, plusieurs milliers
de sociétés seraient concernées.
Confrontées à une avalanche de
demandes de refinancement et à des
taux d’intérêt en forte hausse, les
banques ont du mal à fournir de
nouveaux crédits. « Nous sommes
encore solides et pouvons restructurer l’essentiel de la dette, explique
un banquier turc. Mais si une entre-
CHUTE
VERTIGINEUSE

Croissance
du PIB (en %)
7,4
6
3,1
3,4
0,3
15 16 17 18 19*
Prévision*
SOURCE : FMI
Amx/LP/Reuters
Après avoir favorisé la création d’entreprise,
le régime la bride par diverses règles.
E
n 2010, l’Etat cubain licenciait un demi-million de fonctionnaires et les encourageait
à monter leur propre affaire. Depuis,
près de 600 000 Cubains sont
devenus cuentapropistas, ou autoentrepreneurs, ouvrant restaurants,
boutiques et bars. Ils ont ainsi créé
400 000 emplois… Beaucoup
gagnent bien leur vie, alors que le salaire moyen officiel est de 25 euros
par mois : un taxi privé possédant un
véhicule correct peut gagner dix fois
plus. Or, une nouvelle réglementation risque de mettre à mal ce timide
secteur privé. La mesure la plus
dévastatrice est l’interdiction pour
un individu de posséder plus d’une
licence d’entreprise privée. Cuba
n’accorde des licences que pour
123 activités. Le système ne brille
pas par sa logique : il n’existe, par
exemple, qu’une seule licence pour
toutes les activités liées à l’informatique, de la vente des logiciels aux
services commerciaux en ligne.
D’autres licences sont bien plus restrictives : vendre des livres et servir
des cafés exigent deux licences et
rendent donc illégaux les caféslibrairies.
L’explication officielle à ces réglementations ? Lutter contre le marché noir, l’évasion fiscale et l’accroissement des inégalités. Des
problèmes apparus ces dernières
44  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Recep Tayyip Erdogan, à Istanbul, le
23 décembre. Le président a besoin
que les banques relancent leurs prêts.
prise ne nous règle pas les intérêts
sur ses emprunts, nous ne pouvons
pas prêter à d’autres. »
Le président Recep Erdogan pourrait mettre la pression sur les
banques afin qu’elles relancent leurs
prêts avant les élections locales de
mars. Sa marge de manœuvre est
mince. Un net relâchement de la discipline budgétaire ou un abaissement prématuré des taux par la
banque centrale provoquerait un
nouvel effondrement de la lire. « Erdogan doit jongler avec ses électeurs, la géopolitique et l’économie,
analyse le responsable Turquie de la
banque espagnole BBVA. Mais, en
dernier ressort, il devra tenir
compte de la réaction de la lire.
C’est le principal contrepoids à son
pouvoir. »
•
© The Economist - London 2019
Cuba siffle la fin de l’état
de grâce pour le privé
AMÉRIQUES © The Economist
AP/Sipa
Pour Ankara, 2019 sera-t-elle
l’année de la récession ?
Miguel
Diaz-Canel.
Le président
veut interdire
aux Cubains
de posséder plus
d’une licence
d’entreprise
privée. Objectif
affiché : lutter
contre le marché
noir, l’évasion
fiscale et
la hausse
des inégalités.
années avec l’extension de l’entrepreneuriat privé. Mais les solutions
adoptées par le gouvernement cubain risquent de les exacerber. La
plupart des petites entreprises se
fournissant dans des magasins
d’Etat n’offrant qu’un maigre choix
de produits, elles doivent en réalité
recourir au marché noir. L’Etat a
par ailleurs trouvé un nouveau
moyen de limiter la concentration
des richesses : les restaurants ne
pourront accueillir plus de
50 clients. Et tout cuentapropista
souhaitant employer plus de vingt
personnes doit s’acquitter de
lourdes taxes pour tout poste supplémentaire.
Ces mesures freineront l’embryon
d’économie privée apparue sur l’île.
« Etre un cuentaproposta est notre
seule possibilité d’avoir une vie
meilleure sans quitter le pays, observe la propriétaire d’une boutique
de produits artisanaux du centre de
La Havane. S’ils nous enlèvent cela,
que nous restera-t-il alors ? » •
© The Economist - London 2019
LEADERS
©The Economist
La zone euro a un besoin urgent de solidarité
Lors de la dernière crise, les Etats ont montré leur engagement à sauver l’euro. Mais, sans politique
budgétaire contracyclique, les vingt prochaines années ne seront pas meilleures que les vingt dernières.
A
u début des années 2000, Milton Friedman prédisait qu’un
ralentissement de la croissance mondiale pourrait
mettre à bas la monnaie unique européenne. La crise des dettes souveraines
après 2010 a failli lui donner raison.
Mais l’euro ne s’est pas effondré, grâce
à des mesures d’urgence proposées par
des politiques qui ont montré un engagement inflexible pour leur monnaie.
Le soutien de l’opinion à l’euro reste
fort, même si ces pays n’ont jamais
semblé appartenir à la même union
monétaire. Les dirigeants ont beau tenir à l’euro, ils ne sont pas d’accord sur
la façon d’en assurer la stabilité.
La crise a mis à nu la fracture entre
pays débiteurs et pays créanciers. Le
Nord ne veut pas payer pour la désin-
volture latine. Or, du fait de la lenteur
des réformes, une nouvelle crise pourrait éclater. La solution pour un euro
stable serait pourtant simple. D’abord,
faire en sorte que les banques et les
Etats ne s’entraînent pas dans une
crise. Les banques européennes préfèrent détenir de la dette de leur propre
pays. Or, quand un Etat connaît des
problèmes d’endettement, ses banques
se trouvent, elles aussi, en difficulté.
C’est pourquoi elles devraient être encouragées à acquérir des actifs composés de dettes de plusieurs Etats
membres. De même, les Etats doivent
être protégés contre les crises bancaires. L’Union européenne a créé un
fonds de recapitalisation, qui doit être
complété par une assurance collective
des dépôts. Le principe en a été accep-
té, mais les Etats divergent sur le
rythme de la transition.
La zone euro devrait, comme l’a
conseillé Emmanuel Macron, se doter
d’une politique budgétaire contracyclique. Elle pourrait prévoir des investissements ciblés, ou une assurancechômage commune en cas d’aléas pour
éviter une répétition des restrictions
budgétaires qui ont grippé l’activité
après la dernière crise. Ce partage des
risques impliquerait certes plus de
transferts que ce que les Européens du
Nord souhaiteraient. Mais, sans cela,
les vingt prochaines années de l’euro
ne seront guère meilleures que les vingt
dernières. Et en cas de crise, les dirigeants européens pourraient découvrir
que même une grande volonté politique ne suffit pas.
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Dossier
La ruée
vers l’herbe
C A N N A B I S
Du Canada aux Etats-Unis, le nouveau marché légal
de la marijuana suscite les appétits des people, des majors de l’alcool
et du tabac et de nombreuses start-up. La France évolue très lentement,
s’ouvrant tout juste aux usages thérapeutiques de la plante.
«
P
étard », « bédo »
« cône »… Les
accros français
ont-ils raison d’y
croire ? Pas sûr !
Depuis la légalisation du cannabis au Canada, le
17 octobre 2018, et dans onze Etats
américains, les millions d’adeptes du
joint rêvent que cette vague de libéralisation s’étende jusqu’à l’Hexa-
gone. Beaucoup s’imaginent déjà en
train de faire leur shopping au coin
de la rue – sans passer par un dealer –, comme au Colorado (lire
page 52). Mais pour le moment, les
autorités françaises restent inflexibles. Pas question, en effet, pour
le président Emmanuel Macron de
marcher dans les pas de son ami et
Premier ministre canadien Justin
Trudeau. Opposé à la légalisation, le
chef de l’Etat a opté pour une
46  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Si la France
se hâte
lentement,
le tempo
s’accélère
dans
d’autres
pays.
amende forfaitaire pour les consommateurs d’herbe en petite quantité,
sans pour autant renoncer à la possibilité de poursuites pénales. Fini,
l’époque ou l’ex-ministre de François Hollande s’interrogeait, en septembre 2016, sur « l’efficacité » de la
légalisation du cannabis sur sa
consommation et son trafic. « Je ne
suis pas contre mais je laisse le
sujet ouvert », estimait-il alors au
micro de France Inter.
Planet 13
Tandis que l’Allemagne et la GrandeBretagne ont autorisé l’usage du
cannabis à visée thérapeutique,
l’Agence française de sécurité du
médicament (ANSM) vient juste de
la juger « pertinente ». Pourtant, si
la France se hâte lentement, le tempo s’accélère dans d’autres pays.
« La régulation du cannabis a plus
évolué dans le monde ces cinq dernières années que lors des trois
décennies précédentes », soulignait
récemment Ivana Obradovic, directrice de l’Observatoire français des
drogues et toxicomanies (OFDT).
« Face aux réticences politiques, à
l’hostilité d’une partie des milieux
judiciaires et au conservatisme de
l’Académie de médecine, la légalisation du cannabis en France
pourrait bien prendre dix ans ! »,
déplore le juriste et militant de cette
cause Renaud Colson.
Opportunité fiscale
Selon ses partisans, la légalisation
constituerait un remède miracle
contre le marché noir et présenterait
aussi des vertus en matière de santé
publique : alors que la hausse de la
consommation serait limitée, les
produits mis sur le marché seraient
moins dangereux car réglementés.
Mais pour ses opposants, l’existence
Planet 13
Ed. Koshi/VII/Redux-Réa
Culture
de chanvre
au Colorado. Cet
Etat américain
a le premier
légalisé la
consommation
récréative du
cannabis, suivi
notamment
par le Canada.
d’un marché officiel du « shit » ne
ferait pas disparaître comme par
enchantement trafiquants et criminalité. Tandis qu’elle exposerait une
fraction psychologiquement fragile
de la population à l’utilisation addictive d’une drogue, et à ses lourdes
conséquences : risque de psychose,
crises de paranoïa, dommages neuronaux irréversibles chez les moins
de 25 ans. Le débat n’est pas clos.
Nul doute que l’expérience canadienne – une première dans un pays
du G7 –, si elle est concluante, pourrait faire bouger les lignes plus vite
que prévu en France et en Europe.
Seule certitude, la libéralisation du
commerce de marijuana fait saliver
les Etats, qui y voient une nouvelle
source de taxation, et plus encore
les investisseurs du monde entier.
D’après les estimations d’Arcview
Market Research et de BDS Analytics, le marché mondial pourrait être
multiplié par deux fois et demie d’ici
à 2022 (voir graphique ci-contre)
pour atteindre 32 milliards de dollars. Encore plus optimiste, Eight
Capital table sur 63 milliards de dollars rien que pour les Etats-Unis en
2022. En France, le trafic de cannabis représenterait un chiffre d’affaires de l’ordre du milliard d’euros
(lire page 50).
Robert
Groesbeck,
fondateur
des magasins
Planet13.
Cette entreprise
de Las Vegas
fait partie
des pot stocks,
ces sociétés de
cannabis cotées
en Bourse.
MARCHÉ
FLORISSANT
u Ventes légales
de cannabis dans
le monde (en milliards
de dollars)
Canada
Etats-Unis
32
27,8
Pas étonnant, avec de telles perspectives, que tout le monde s’y mette,
jusqu’aux people ! De l’ancien
boxeur Mike Tyson, cultivateur de
feuille étoilée dans son ranch californien, à l’ancien Premier ministre
israélien Ehud Barak, reconverti
dans la marijuana thérapeutique, en
passant par le réalisateur Francis
Ford Coppola, fondateur de la Coppola Cannabis Company, ou par les
rappeurs Snoop Dogg et Wiz Khalifa,
qui développent ensemble une
marque de cannabis dans le Colorado, le secteur devient très hype.
Comme pour Internet à ses débuts,
les start-up se sont multipliées à une
vitesse hallucinante. Et la Bourse de
Toronto compte désormais une centaine de pot stocks (entreprises de
cannabis cotées). Du coup, le secteur a déjà connu une flambée spéculative et encaissé un premier
mini-krach boursier en l’espace de
six mois. Après s’être envolé de 40 %
entre août et mi-octobre, le fonds
d’investissement indiciel Alternative Harvest a décroché de 35 % dans
la foulée de la légalisation officielle
du cannabis au Canada. Tilray, spécialiste de la marijuana à usage thérapeutique, quant à lui, a vu sa capitalisation boursière divisée par
deux, après avoir bondi de 1 100 %
entre la mi-juillet, date de son introduction en Bourse, et la mi-septembre 2018.
Structuration en cours
23
18,1
12,9
9,5
2017 18 19 20 21 22
PRÉVISIONS
SOURCE : ARCVIEW MARKET
RESEARCH/BDS ANALYTICS
La libéralisation
du commerce
de marijuana
fait saliver les
investisseurs
du monde entier,
malgré un
minikrach
des valeurs
du secteur
à la Bourse
de Toronto
en 2018.
Plus prosaïquement, la croissance
de ce business va dépendre de plusieurs paramètres. Premier facteur
clé : l’extension plus ou moins rapide de sa légalisation dans le
monde, et surtout aux Etats-Unis,
premier consommateur mondial de
weed (herbe). Dix Etats américains
ont franchi le pas et 33 ont autorisé
la marijuana à usage thérapeutique.
Mais la légalisation au niveau fédéral constituera un point de bascule
déterminant. Faire sauter ce verrou
permettrait à cette industrie d’avoir
accès au financement bancaire et de
lutter à armes égales avec ses
concurrents canadiens.
Deuxième ingrédient indispensable : l’émergence de poids lourds
rentables. Si le secteur de l’alcool a
mis plusieurs décennies à se
concentrer, après la fin de la prohibition aux Etats-Unis en uuu
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
47
Dossier
1933, le même mouvement
pourrait prendre quelques années
pour le cannabis. « Deux mois
après la légalisation, une dizaine
d’acteurs seulement se partagent
l’essentiel du marché canadien,
analyse Mark Whitmore, vice-président de Deloitte Private Canada et
coauteur d’une étude sur le sujet. Et
ce chiffre devrait être divisé par
deux. » En outre, le développement
du cannabis va avoir des conséquences positives sur d’autres domaines d’activité, qu’il s’agisse de
l’agriculture (terres agricoles, immobilier industriel et hangars dédiés à sa culture), de l’e-commerce,
du marketing, des métiers juridiques ou de la finance.
O. Polet/Reporters-Réa
uuu
Alexandre Ricard, PDG de Pernod Ricard, est bousculé par la concurrence.
Alexandre Ricard tâte le terrain
L
a fumette ou l’anisette ?
Le pétard ou le Ricard ?
Alexandre Ricard s’en
amuse : « Depuis six mois,
on me demande si c’est un relais
de croissance. Mais la première
question, c’est de savoir si la
légalisation dans un nombre
grandissant de pays, et
dernièrement au Canada, peut
nuire à nos activités actuelles. »
Le PDG de Pernod Ricard
n’a encore rien à annoncer,
mais en attendant que ses
équipes lui fournissent les
éléments lui permettant de
prendre position, « d’ici douze
à dix-huit mois », prévoit-il, cet
excellent communicant instille
habilement le mot cannabis dans
son discours. C’est un sujet
porteur qui a le don d’attirer
les micros et d’affoler les cours
de Bourse. Les paradis artificiels
lui permettent de faire la
démonstration de sa lucidité,
un joli paradoxe comme les
aimait Paul Ricard, le fondateur
du groupe, qui a su saisir avant
les autres les subtilités de la
législation qui interdisait en
France la vente d’apéritifs anisés,
jugés trop proches de l’absinthe
dans les années 1930. Mais
la pression est forte. Plusieurs
concurrents ont déjà franchi
le pas, tels l’américain
Constellation Brands (Corona)
et le néerlandais Heineken.
Même Coca-Cola prépare des
projets précis. En outre, le
Canada, qui vient de légaliser
le haschich, est un gros marché
pour Pernod Ricard via sa filiale
Corby, qui représente 21 % du
marché local des spiritueux.
Si les ventes d’alcool étaient
cannibalisées par le cannabis,
cela pourrait lui faire très mal.
Enfin, depuis un mois, le groupe
français est attaqué par le fonds
activiste américain Elliott, qui lui
reproche entre autres son
manque d’audace. Voilà pourquoi,
en coulisses, le sujet est pris très
au sérieux. Au siège de la place
des Etats-Unis, à Paris, le service
innovation du groupe étudie la
question depuis déjà plusieurs
années, et les filiales concernées
remontent des tonnes
d’informations de marché.
La grande question à trancher
est d’abord éthique. Pernod
craint de troubler son image
en instillant, là où c’est légal,
des stupéfiants dans ses
boissons. Ne risque-t-il pas
de ruiner des années
d’investissements dans son
image responsable ? Le cannabis
est-il compatible avec sa
philosophie maison, qu’il résume
avec la formule de « créateur de
convivialité » ? Pour l’heure,
Alexandre Ricard n’a pas l’air de
vouloir franchir le pas. Mais il a
promis qu’il serait un jour leader
mondial des alcools. Dans un
métier très rentable, où la
différence se fait sur la capacité
à placer ses gains dans les
activités les plus prometteuses,
le cannabis agira soit comme un
poison, soit comme une potion
magique. J.-F. A.
48  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Diversification économique
Au Canada,
l’effet de
substitution
du
cannabis
au
détriment
des
boissons
alcoolisées
est
palpable.
Certains
poids
lourds
des vins et
spiritueux
ont anticipé
cette
tendance.
Troisième booster déterminant :
l’intérêt d’autres secteurs pour ce
business, comme les majors de
l’alcool, du tabac ou de l’industrie
pharmaceutique (lire page 49).
Moins de trois mois après sa légalisation, l’effet de substitution du
cannabis au détriment des boissons
alcoolisées est déjà palpable au
Canada. Certains poids lourds des
vins et spiritueux ont anticipé cette
tendance. Constellation Brands, le
propriétaire de la bière Corona, a
déjà investi 3,8 milliards de dollars
dans le producteur canadien de
weed Canopy Growth. Tout comme
le groupe Heineken, qui a récemment lancé une boisson gazeuse
infusée au cannabidiol, l’ingrédient
non psychoactif du cannabis. Alors
que le géant Coca-Cola envisagerait
lui aussi d’entrer dans la danse, le
français Pernod Ricard surveille de
près l’évolution du secteur (lire
encadré ci-contre).
Enfin, le marché des fumeurs de
joints constitue une opportunité de
diversification pour les géants de la
cigarette, désireux de s’imposer sur
le marché du vapotage via des produits à base de cannabis. C’est dans
cette perspective que s’inscrit le rachat par Altria, numéro un mondial
et détenteur de la marque Marlboro,
de 45 % du producteur canadien
Cronos pour 1,8 milliard d’euros, en
décembre 2018. Autrement dit, les
candidats pour dominer le marché
légal de la marijuana ne manquent
pas. La guerre ne fait que commencer.
Jean-Pierre de La Rocque
SDP
Dans le laboratoire israélien Cannasoul Analytics. Premier à avoir isolé
la molécule du THC, Israël compte 45 000 patients traités au cannabis.
La France fait sa
révolution thérapeutique
Timidement, l’Hexagone sort de l’omerta sur les vertus
médicales du cannabis. En retard sur le Canada
ou Israël, pays en pointe sur l’usage de cette plante.
médical. » Utilisée en pharmacopée
depuis l’Antiquité, notamment par
les Chinois et les Egyptiens, la marijuana combine des vertus anxiolytiques, antipsychotiques, anti-inflammatoires, antiépileptiques… Sur les
conseils d’une minorité de médecins
bravant l’omerta, des dizaines de
milliers de patients prennent déjà du
cannabis en vaporisation – plus sûre
que la combustion – pour traiter
toutes sortes de maladies : douleurs
chroniques, cancer, sclérose en
plaques, maladie de Crohn, épilepsie… Mais ils sont contraints de se
fournir sur le marché illégal, sans
garantie de qualité, ou d’aller dans
des pays où le cannabis médical est
autorisé, comme la Suisse.
Quant aux chercheurs, ils se
heurtent en France à deux limites :
les autorisations pour lancer un essai clinique sont octroyées au
compte-gouttes et les lots doivent
être importés avec une autorisation.
« Tout ce qui touche au cannabis
est stigmatisé », explique le profes-
« Plus de
200 000
patients
en France
attendent
l’autorisation du
cannabis
médical.»
Olivier Bertrand,
coordinateur
national de
l’association
Norml France.
Norml
Q
uelques lignes sèches de
l’Agence du médicament
(ANSM) ont ouvert la voie,
le 14 décembre 2018, à une
discrète révolution : un comité d’experts nommés par le gouvernement
a jugé « pertinent d’autoriser
l’usage du cannabis à visée thérapeutique […] dans certaines situations cliniques et en cas de soulagement insuffisant ou d’une
mauvaise tolérance des thérapeutiques » existantes. A terme, la
France pourrait donc rejoindre les
67 pays – Israël, Canada, 31 Etats
américains, 21 pays de l’Union européenne, Suisse, Norvège, Turquie… – qui autorisent le chanvre
indien pour se soigner.
Il était temps. « Les patients impatients sont nombreux, juge le médecin Olivier Bertrand, de l’association
Norml France (National Organization of the Reform of Marijuana
Laws). On estime qu’ils seraient
plus de 200 000 en France à attendre l’autorisation du cannabis
seur Philippe Jaury, à l’université
Paris-Descartes. Ce médecin addictologue ayant participé à la découverte du Baclofène (traitement de
l’alcoolo-dépendance) souhaitait
lancer un essai pour démontrer l’effet anti-métastatique du cannabidiol
(CBD) dans le cancer de la prostate.
Isolé, il a jeté l’éponge.
Pourtant, de 1880 à 1953, les phytocannabinoïdes étaient vendus couramment dans les officines françaises. Ils ont disparu des
pharmacies au moment où l’industrie pharmaceutique prenait son essor et où l’on supprimait le diplôme
d’herboriste. Or, la plante est pénalisée par sa complexité : elle contient
pas moins de 500 principes actifs,
dont plus de 140 substances dites
cannabinoïdes. « C’est une grosse
soupe moléculaire, dont les formes
isolées sont moins efficaces qu’un
extrait complet de la plante », résume Olivier Bertrand.
Des centaines d’essais
Pour la recherche, il s’agit donc
d’avancer dans la compréhension,
encore balbutiante, de ces 140 substances, d’explorer leurs « effets
d’entourage », c’est-à-dire leurs synergies, et enfin d’étudier leurs liens
avec les cannabinoïdes naturellement produits par le corps (endocannabinoïdes), qui régulent le sommeil, l’appétit, le stress. Depuis 2010,
plusieurs centaines d’essais cliniques ont été lancés dans le monde
pour mesurer l’efficacité du cannabis contre le cancer, la dépression,
l’épilepsie, la sclérose en plaques,
l’autisme sévère de l’enfant…
Beaucoup de travaux se concentrent
au Canada, mais surtout en Israël,
pays où quelque 45 000 patients
prennent de la marijuana sur ordonnance. Le pays a pris une longueur
d’avance grâce aux travaux du professeur Raphael Mechoulam, premier à avoir isolé la molécule du tétrahydrocannabinol (THC). En
février 2018, Cannasoul Analytics,
incubé par le Technion, (équivalent
israélien du MIT), a commencé à
proposer à l’industrie un outil d’analyse fondé sur les recherches du professeur Dedi Meiri. « Nous sommes
les seuls au monde à proposer le
profil complet d’une plante de cannabis », affirme Shmuel Mandel, son
cofondateur.
Delphine Dechaux
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
49
Dossier
Soufiane Hambli, à son arrivée
au tribunal de Mulhouse, en novembre
2012. Ce millionnaire de la drogue
et indic de la police est accusé d’avoir
mené un double jeu en poursuivant son
business malgré des remises de peine.
Le trafic millimétré
des millionnaires du deal
En France, le marché illégal du cannabis est évalué à plus
d’1 milliard d’euros, capté par les barons des cités. Internationalisé,
fonctionnant en petits réseaux, il reste difficile à détecter.
PHOTOPQR/L’ALSACE/SERGE/Max PPP
C
’est un scénario digne d’un
film de Scorsese. L’un des
plus gros trafiquants de
France était aussi l’indic de
l’ancien patron de l’Office de lutte
contre les stupéfiants (OCRTIS).
Sofiane Hambli, surnommé « la
chimère », a gravi tous les échelons,
depuis le deal de « shit » dans sa cité
de Mulhouse jusqu’aux grosses livraisons de résine sur la Costa del
Sol, en Espagne. Interpellé en 2009
alors qu’il s’achetait un yacht, il se
met au service du grand flic François
Thierry. Il obtient une remise de
peine en échange de tuyaux, et mène
grand train dans son penthouse avec
terrasse et piscine dans le XVIe arrondissement de Paris. Jusqu’à ce
que la découverte de 7 tonnes de
haschich dans des camionnettes garées à proximité ne dévoile le pot
aux roses fin 2015.
« Les vrais
capitalistes
du trafic
sont
connectés
aux
producteurs
marocains
et aux cités
pour
écouler
la marchandise.»
Nacer Lalam,
chercheur
à l’INHESJ.
50  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Hambli est accusé d’avoir joué
double jeu et continué à faire tourner son business, tandis que le boss
de l’OCRTIS est mis au placard,
poursuivi pour complicité. L’enquête judiciaire n’a pas encore livré
tous ses secrets. Mais elle illustre le
poids pris par ces « millionnaires
du cannabis », comme les appelle
Jérôme Pierrat dans son livre Parrains de cités. Ce sont les principaux bénéficiaires d’un business qui
tourne à plein régime.
Stockage en Espagne
La France est le plus gros consommateur d’Europe : 11 % des adultes
ont fumé du haschich au moins une
fois dans l’année et 3,6 % en consomment régulièrement. Le marché,
désormais intégré au PIB par l’Insee, est estimé à 1,1 milliard d’euros.
Les nouveaux barons de l’or vert,
souvent issus des cités, ont évincé
les figures traditionnelles du grand
banditisme à partir des années 1990.
« Ce sont les vrais capitalistes du
trafic, qui disposent de connexions
avec les producteurs marocains et
avec les cités pour écouler la marchandise », décrypte Nacer Lalam,
chercheur à l’Institut national des
hautes études de la sécurité et de la
justice (INHESJ), coauteur d’une
étude sur l’argent de la drogue. Ils
seraient quelques dizaines de trafiquants français à se répartir les filières d’importation.
Acheminée depuis la région du Rif
au Maroc, la résine est stockée temporairement sur la côte andalouse,
autour de Marbella. Puis elle est
expédiée vers la France en « go
fast », un véhicule roulant à grande
vitesse sur les autoroutes, ou en
« go slow », de petites cylindrées
Investissements au Maroc
Les réseaux sont constitués d’une
petite équipe de deux à cinq personnes ou peuvent former une vraie
PME. C’est le cas du « supermarché » de la Tour K, dans la cité marseillaise de la Castellane, qui a fait
l’objet d’un procès impliquant
28 prévenus en 2015. A la tête de
trois points de vente, le gérant, Nordine Achouri, dit Nono, encaissait
plus de 20 000 euros de bénéfice par
jour, pour un chiffre d’affaires de
48 000 euros (17,6 millions à l’année). Même en incluant les frais annexes (armes, avocat, protection),
les bénéfices restent plantureux. Ils
contrastent avec les salaires peu élevés des petites mains du deal (lire
ci-contre) : les charbonneurs, chargés de vendre le cannabis, les guetteurs, appelés chouffes, les nourrices, qui cachent les stocks dans
leur appartement, et les coupeurs,
qui taillent les barrettes.
Les profits du trafic sont généralement réinvestis dans l’immobilier au
Maroc, où les trafiquants peuvent
avoir des attaches familiales, plus
rarement dans les Emirats, voire en
Thaïlande. « Ils ont peu de patrimoine en France et prennent garde
à ne pas afficher un train de vie qui
attirerait l’attention du fisc ou de
Tracfin, la cellule de renseignement
Trois scénarios
pour une légalisation
I
l est rare qu’une étude
sur les drogues ait les
honneurs de la direction
du Trésor de Bercy. Dans un
numéro récent de la revue
du ministère, les
universitaires Christian
Ben Lakhdar et Pierre Kopp
ont publié un bilan socioéconomique du cannabis,
sur la base de travaux déjà
effectués pour le think tank
Terra Nova. Ils partent d’un
constat d’échec : la France
est l’un des pays les plus
répressifs, tout en étant le
plus gros consommateur
européen. Ils estiment
le coût social du cannabis
à plus de 900 millions
d’euros : 560 millions
de dépenses publiques,
dont à peine 36 millions
pour la prévention, le reste
étant consacré aux services
policiers et judiciaires ;
et 350 millions de « pertes »,
liées à la mortalité et
à l’emprisonnement.
Les auteurs envisagent
donc plusieurs réformes
possibles. Tout d’abord,
les autorités pourraient
dépénaliser l’usage
LES SALAIRES
D’UNE PME
DU CANNABIS
GÉRANT
20 000 euros
de bénéfice
par jour.
CHEF DE VENTE
535 euros
pour 16 heures.
VENDEUR
150 euros
pour 8 heures.
GUETTEUR
90 euros
pour 8 heures.
NOURRICE
700 euros
par mois.
COUPEUR
150 euros
par mois.
SOURCE : INHESJ (2016).
mais pas la vente. Cela
permettrait de réduire
les dépenses publiques
de 55 % en mettant fin aux
interpellations d’usagers.
Mais cela provoquerait une
hausse de 12 % du nombre
de consommateurs et de
16 % des quantités vendues.
« Ce serait un cadeau pour
les trafiquants, prévient
Christian Ben Lakhdar.
Une demande décomplexée
pourrait faire grimper les prix,
donc leurs profits. »
Autre option : la légalisation
complète du marché sur
un modèle concurrentiel.
L’impact serait positif pour
les finances publiques, avec
une baisse des dépenses
et une hausse des recettes
fiscales sur les ventes.
Mais elle entraînerait une
diminution des prix et ferait
exploser de 71 % le nombre
d’usagers et quasi doubler
les quantités consommées.
« Les réseaux criminels
se reporteraient sur d’autres
drogues, notamment
la cocaïne, s’inquiète
Vincent Le Beguec, patron
de l’office de lutte contre
de Bercy », explique Vincent Le Beguec. Des banquiers occultes – les
« sarafs » – collectent les espèces
issues du deal, paient les fournisseurs et réinjectent le reste dans
l’économie légale selon des circuits
de plus en plus élaborés. Dans l’affaire « Virus », jugée fin 2018, le cash
était remis à des cols blancs parisiens qui détenaient des comptes
suisses non déclarés et voulaient
rapatrier leur argent à l’abri du fisc.
En échange, ils effectuaient des virements vers les comptes des trafiquants à l’étranger, grâce à la complicité de banquiers d’HSBC. De
quoi blanchir à la fois l’argent de la
drogue et de la fraude.
Nouvelles filières
Depuis quelques années, cette économie du cannabis est en pleine
mutation. La lutte contre les filières
marocaines de résine et la demande
croissante pour des produits « naturels », jugés de meilleure qualité,
SDP
empruntant les routes secondaires.
« Les importateurs ne maîtrisent
pas toute la filière, poursuit Nacer
Lalam. Ils font de la revente aux
réseaux de distribution, sans qu’il
y ait de hiérarchie. » Selon ses
calculs, le prix de gros dépasse les
1 500 euros le kilogramme, ce qui
leur permet de dégager une marge
de plus de 40 %.
Les distributeurs vendent ensuite
aux consommateurs le produit
final à 7 euros le gramme (soit
7 000 euros le kilo). Leur marge
est équivalente à celle des importateurs, mais les quantités traitées
sont moindres. Ils sont aussi plus
nombreux. Rien qu’à Marseille on
compterait 150 réseaux. « Les gros
points de deal restent dans les
cités, souligne Vincent Le Beguec,
l’actuel patron de l’OCRTIS. En
région parisienne, il y a aussi des
centrales d’achat, qui permettent
de commander par téléphone et
d’être livré à domicile. »
Christian Ben Lakhdar pointe
l’échec du tout-répressif.
les stupéfiants. Or, sur ce
marché, la hausse de l’offre
entraîne celle de la
demande. » Pour concilier
lutte contre les trafics et
objectifs de santé publique,
Christian Ben Lakhdar
propose donc que l’Etat
garde la main et mette
en place une autorité de
régulation, semblable à
l’Arjel pour les jeux en ligne.
« Elle empêcherait tout
marketing favorisant
l’attractivité du produit
et pourrait agir sur les prix
à travers les taxes. » L’idée
serait, d’abord, de fixer
un prix assez bas pour
assécher le marché
parallèle. Puis l’agence
imposerait des taxes
de plus en plus élevées afin
de limiter la consommation,
comme pour le tabac. Une
tactique qui laisse toutefois
sceptique Vincent
Le Beguec : « Il faut attendre
d’avoir plus de recul sur les
expériences étrangères. »
•
ont fait grimper la part de marché
de l’herbe. De l’ordre de 10 % il y a
quinze ans, elle avoisinerait aujourd’hui 40 %, pour un prix de
vente en hausse, autour de 10 euros
le gramme. La « beuh » est majoritairement importée des Pays-Bas,
voire de Belgique ou d’Espagne.
« Les réseaux criminels des cités
produisent peu, ce sont des commerçants, pas des cultivateurs »,
précise Vincent Le Beguec. La
culture d’herbe en intérieur est plutôt le fait de « cannabiculteurs »
individuels, qui produisent de
faibles quantités pour leur usage et
celui de leur entourage. Mais la police a tout de même débusqué des
« cannabis factories », tenues par
le crime organisé, dans le Nord, où
les industriels néerlandais ont exporté leur savoir-faire. En 2016, elle
a ainsi découvert 4 000 pieds dans
un hangar désaffecté près de Roubaix. Une saisie qui reste exceptionnelle.
David Bensoussan
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
51
u
Dossier
Atterrissage à Denver,
capitale de la marijuana
Au Colorado, six ans après la légalisation et un boom économique,
la concurrence est rude dans le business du cannabis. Et les trafics subsistent avec les Etats voisins, où cette drogue reste illégale.
F. Fayolle
R
endez-vous est donné sur
un parking dans une zone
industrielle au nord de
Denver. Trois touristes
venues du Michigan embarquent
dans un van aux vitres teintées. Le
Colorado Cannabis Tour commence. Rapidement, les premiers
joints sont allumés, pour le plus
grand bonheur des participantes qui
ont payé 100 dollars pour consommer et visiter deux fermes de producteurs. Bienvenue dans le Colorado, le premier Etat américain
à avoir légalisé, en 2012, l’usage récréatif de la marijuana suite à un
référendum où le pour l’a emporté
à 54 %. Depuis, c’est la ruée vers
l’herbe.
Rien qu’en 2017 le business se chiffrait à 1,5 milliard de dollars, soit
0,55 % du PIB de l’Etat. On compte
plus de points de vente de cannabis
(520 fin 2017) que de Starbucks
(392) et de McDonald’s (208). Ce
boom économique a permis de créer
quelque 50 000 jobs. De quoi susciter
des vocations, comme celle de Michael Eymer, le fondateur du Cannabis Tour, un trentenaire au look de
hipster, barbe fournie et casquette
ornée d’une feuille de weed vissée
sur la tête. « J’ai commencé en
2014, et depuis ça ne désemplit pas,
explique-t-il au volant de sa berline
Audi flambant neuve. Je transporte
5 000 touristes par an. Je vis désormais très bien, même si je ne suis
pas millionnaire. »
« Je vis
désormais
très bien,
même si
je ne suis
pas millionnaire.»
Michael Eymer,
fondateur du
Cannabis Tour.
Empires de la « beuh »
D’autres ont vraiment réussi à créer
des petits empires de la « beuh ».
C’est le cas d’Arbeláez Norton, un
ancien avocat de 37 ans d’origine
colombienne, qui a démarré en 2009
52  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
son business avec seulement
800 dollars en poche. « Aujourd’hui,
j’emploie plus de 100 personnes
dans le Colorado et possède trois
magasins et plusieurs plantations,
détaille-t-il posément dans l’un de
ses établissements. Mais c’est devenu plus dur de faire de l’argent. Les
prix de vente de la marijuana ont
baissé car il y a beaucoup de producteurs. Bref, le marché est saturé. » Autre difficulté : « Il est très
difficile de réinvestir, car les
banques refusent de prendre notre
argent, la vente de marijuana étant
toujours un délit au niveau fédéral,
lâche-t-il. On se débrouille avec les
établissements locaux. » Cela ne l’a
pas empêché de lancer un business
dans le Massachusetts, où, depuis la
légalisation en 2016, il s’est lancé
dans la production et a ouvert quatre
points de vente. Au total, Arbeláez
Norton emploie 400 salariés.
Cet homme à l’allure apprêtée, aux
antipodes des stéréotypes des fumeurs de joint, est surtout devenu
au fil des ans la figure emblématique
de la légalisation dans le Colorado.
C’est lui qui est à l’origine de la création d’un groupe d’entrepreneurs
activistes, nommé le Marijuana Industry Group, qui a joué un rôle décisif. « En 2010, on a engagé des
lobbyistes pour préparer des textes
législatifs, raconte-t-il. On a organisé une grande opération de porteà-porte afin de récolter le nombre de
« 15,5 % de la population
fume régulièrement, c’est
moins que le binge drinking.»
F. Fayolle
« Le marché noir
représente encore 30 %
du business total.»
Courtesy of the Colorado Attorney General’s Office
Elise Contresas, épidémiologiste au
ministère de la Santé publique de l’Etat.
Cynthia H. Coffman,
procureure du Colorado.
signatures nécessaires pour provoquer un référendum. » Une fois la
bataille des urnes gagnée, ce groupe
a coconstruit avec l’Etat un cadre
pour organiser le marché. Avec, à la
clé, la création d’un département
administratif dédié à la régulation
du commerce de la marijuana.
Dans son bureau avec vue sur le
capitole de Denver, un grand bâtiment de granit blanc au dôme recouvert d’or, Michael S. Hartman,
directeur de ce service, détaille :
« Nous avons plusieurs missions, à
la fois de délivrer les licences pour
cultiver et vendre de la marijuana,
contrôler la production pour savoir
où et sous quelle forme l’herbe est
vendue et enfin garantir la qualité
des produits. » Une organisation
très bureaucratique qui semble
avoir fait ses preuves, puisque « les
Etats qui ont récemment légalisé le
cannabis copient notre système »,
poursuit-il.
Son département est financé grâce
aux 250 millions de dollars de taxes
sur la marijuana perçue par le Colorado. Cette manne est également
utilisée pour rénover les écoles
(90 millions chaque année) ainsi que
pour lancer des campagnes de sensi-
bilisation calquées sur celles de la
consommation d’alcool. Malgré ces
précautions, le marché noir n’a pas
disparu. « Suite à la légalisation, le
Colorado est devenu la capitale de
la marijuana aux Etats-Unis »,
détaille Paul Roach, un agent de la
DEA, l’agence fédérale antidrogue.
Nouvelle criminalité
Selon un rapport du Rocky Mountain High Intensity Drug Trafficking
Area, les arrestations liées au trafic
illégal ont explosé en trois ans, passant de 138 en 2013 à plus de 250 fin
2016. Quant aux saisies, elles ont
doublé : rien qu’en 2016, 3,5 tonnes
d’herbe, à destination de 36 Etats où
la consommation est encore prohibée, ont été interceptées par les autorités. « Le marché noir représente
encore 30 % du business total, commente Cynthia H. Coffman, procureure du Colorado. On retrouve cette
production illégale dans les rues de
New York ou Chicago. »
Même constat au sein de la police
de Denver. « La criminalité liée à
la marijuana n’a pas disparu, elle
a juste changé de forme, juge James
Henning, commandant de l’unité
d’investigation, en uniforme bleu
« Les
gens font
pousser
de grandes
quantités
de
marijuana
chez eux
pour la
revendre.
Cela suscite
la convoitise
et engendre
de la
violence.»
James Henning,
commandant à la
police de Denver.
marine, pistolet à la ceinture.
Avant, les dealers vendaient de
l’herbe au coin des rues. Avec la
légalisation, le problème est autre :
beaucoup de gens font pousser de
grandes quantités de marijuana
chez eux pour la revendre. Du
coup, cela suscite la convoitise et
engendre de la violence. Il y a aussi
le problème de voisinage : l’herbe,
ça sent très fort ! »
En revanche, la légalisation n’a pas
engendré de boom de la consommation. « Elle est stable depuis 2014 :
15,5 % de la population fume régulièrement, ce qui est moins que le
binge drinking, pratiqué par 20 % »,
affirme Elise Contresas, une épidémiologiste travaillant au ministère
de la Santé publique de l’Etat. Même
tendance chez les jeunes. « Il n’y a
pas eu de sursaut d’usage de la
marijuana chez les 15-25 ans,
avance Ashley Brooks, docteur à
l’université de Denver, qui a travaillé
sur cette classe d’âge. Les jeunes
étaient déjà exposés à ce produit,
facile à trouver sur le marché noir
avant 2012. »
Cette chercheuse dans la trentaine
travaille depuis peu sur un autre enjeu de santé publique : la marijuana
au volant. Sa mission : trouver un
test facile à utiliser par les forces de
l’ordre. « On préfère contrôler les
gens pour l’alcool car c’est plus facile et surtout cela coûte moins cher
et prend moins de temps », confie
un policier de Denver. « On n’a pas
encore réussi à déterminer scientifiquement à partir de quel seuil de
THC dans le sang un conducteur ne
peut plus prendre sa voiture », commente la chercheuse Ashley Brooks.
Du coup, lors des procès pour
conduite sous emprise de substance
cannabinoïde, les avocats de la défense démontent à chaque fois l’argumentation des forces de police. »
Les entreprises dans certains secteurs comme les travaux publics ou
le bâtiment sont aussi confrontées à
ce problème. « Beaucoup de sociétés exigent désormais que leurs
employés réalisent des tests sanguins pour s’assurer qu’ils ne fument pas, affirme la procureure
Cynthia H. Coffman. Le hic, c’est
que beaucoup sont positifs, ce qui a
engendré dans certains comtés de
l’Etat une pénurie de maind’œuvre. » Florian Fayolle (à Denver)
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
53
En couverture
EMPLOI
LE GRAND
GÂCHIS
Les « postes vacants » sont de plus en plus variés
et les entreprises peinent à recruter, le tout sur fond
de chômage de masse. Il est urgent de remettre en phase
l’offre et la demande sur le marché du travail.
U
buesque.
Alors que le
taux de chômage s’élève
à 9,1 %, le mal
qui ronge nos
entreprises
est... la pénurie de main-d’œuvre. Selon Pôle
emploi, les projets de recrutement
étaient en hausse de 20 % en 2018,
mais les patrons anticipent des difficultés pour 44,4 % de ces embauches, contre 37,5 % l’année précédente. En tout, entre 200 000 et
330 000 postes n’ont pas été pourvus
en 2017. Pis, quelque 150 000 offres
ont « conduit à un abandon de recrutement faute de candidats ».
Le constat est accablant. L’industrie française est-elle en déclin ?
Peut-être, mais il y a 32 000 jobs à
pourvoir dans le secteur, chiffre
en hausse de 20 % en un an ! La
liste des métiers « sous tension »
(voir pages 58 et 59) s’allonge. La
France manque de soudeurs et de
routiers, mais aussi de dentistes,
d’ingénieurs, d’agents immobiliers… Le tourisme et les métiers
de bouche fournissent des bataillons impressionnants d’emplois
vacants. Roland Héguy, président
confédéral de l’Union des métiers et
des industries de l’hôtellerie, parle
de « pénurie historique » : « Nous
avons créé plus de 20 000 emplois
en 2018. Pour autant, entre 50 000
et 100 000 postes ne sont pas pourvus. »
Les PME moins armées
Là comme ailleurs, les grandes entreprises sont les mieux armées.
« Le phénomène concerne surtout
des petites entreprises qui n’ont
pas de service en ressources humaines pour gérer les proces- 
Des gisements de postes en souffrance
 Répartition des emplois
 Nombre d’emplois vacants*
180
160
140
120
100 82 506
80
60
40
20
0
de recrutement (en %)
Industrie
148 338
21,5 %
Commerce
et services
* en données corrigées des variations
Administration
et santé
8%
SOURCE : DARES
54  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
11
80
10
40
Construction
8%
SOURCE : DARES
 Taux de chômage (en %)
100
60
62,5 %
08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18
saisonnières
 Entreprises rencontrant des difficultés
vacants (en %)
(échelle en milliers)
20
0
9,1 %*
9
Bâtiment
8
Industrie
7
Services
08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18
SOURCE : INSEE
6
08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18
* au troisième trimestre
SOURCE : INSEE
MURIEL PÉNICAUD, MINISTRE DU TRAVAIL
“ Notre plan va former
2 millions de chômeurs
et de jeunes d’ici à 2022 ”
C
hiffres de l’emploi décevants,
pénuries de main-d’œuvre et
réforme explosive de l’assurance
chômage… La ministre du Travail
détaille sa stratégie.
B. Delessard pour Challenges
Challenges. Un an et demi après l’élection
d’Emmanuel Macron, la situation de l’emploi
ne s’est guère améliorée. Est-ce un échec ?
Muriel Pénicaud. Pas du tout. Les
premiers signaux sont là. En un an, le
taux de chômage est passé de 9,7 % à
9,1 %. Certes, le gouvernement ne peut
pas se satisfaire de cette situation mais la
tendance est à l’amélioration. Pour
preuve, la France a créé 250 000 emplois
sur les douze derniers mois. Et les
embauches en contrat à durée
indéterminée ont augmenté de 10 % en un
an. Je comprends que les Français soient
impatients, nous le sommes aussi, mais
on ne peut pas résoudre trente ans de
chômage de masse d’un coup de baguette
magique.
Malgré ce chômage de masse, les pénuries
de main-d’œuvre s’aggravent…
Nous faisons face à un paradoxe : un
chômage élevé avec 2,6 millions de
demandeurs d’emploi et des entreprises
qui n’arrivent pas à recruter, faute de
compétences. C’est insupportable car
c’est la double peine. D’autant que les
pénuries de main-d’œuvre se sont
aggravées avec la reprise depuis 2017.
Que faites-vous pour y remédier ?
Nous menons des réformes de fond.
D’abord celle de l’apprentissage,
essentielle. C’est l’une des solutions pour
répondre aux pénuries d’emploi. La loi
« Avenir professionnel » a été votée en
septembre et les décrets viennent juste
d’être publiés. Mais on observe déjà un
frémissement : le nombre d’entrées en
apprentissage a augmenté de 5,6 % en
septembre-octobre. Les jeunes et les
familles commencent à comprendre que
c’est une voie de réussite.
Vous lancez aussi un grand plan de formation
des chômeurs, long à mettre en œuvre…
Le gouvernement met 15 milliards
d’euros sur la table pour financer le Plan
d’investissement dans les compétences,
qui devrait tourner à plein régime
en 2019. Il va former 1 million de
chômeurs et 1 million de jeunes éloignés
de l’emploi d’ici à la fin du quinquennat.
Contrairement au plan de formation u
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
55
En couverture
u
« 500 000 chômeurs » du précédent
quinquennat lancé à la va-vite et sans
exigence suffisante de qualité, nous
avons pris le temps de bâtir un dispositif
sur la durée qui donne plus de chances
aux chômeurs de retrouver un emploi.
Certaines régions ne jouent pas le jeu…
Muriel Pénicaud. Nous allons signer des
conventions avec la quasi-totalité des
régions. Mais certaines ne sont pas prêtes
à signer comme Auvergne-Rhône-Alpes,
dirigée par Laurent Wauquiez. En 2017,
cette région a diminué le nombre de
formations de chômeurs de 57 %. Or, nous
demandons aux régions de s’engager à
maintenir le nombre de formations avant
de leur apporter un financement
supplémentaire.
Qu’attendez-vous de votre réforme radicale
de la formation professionnelle ?
Nous transformons un système qui ne
fonctionnait pas car l’accès était trop
inégalitaire. Seul un salarié sur trois a
accès à une formation contre sept sur dix
dans les pays scandinaves. Il faut
reconstruire notre système de formation.
Cela demande du temps. Mettre en place
une application mobile pour 26 millions
d’actifs qui répertorie les droits de
formation de chacun et l’ensemble de
l’offre de formation de qualité ne se fait
pas en un jour. A l’automne prochain, la
réforme deviendra concrète pour les
Français, qui pourront visualiser leurs
sus de recrutement, parfois
complexes », explique Eric Heyer,
de l’Observatoire français des
conjonctures économiques (OFCE).
Et Vincent Donne, expert de la formation professionnelle à France
Stratégie, de compléter : « Les
structures à taille humaine ont du
mal à identifier leurs besoins en
compétence. Du coup, les annonces
sont peu précises, ce qui complique
le process de recrutement. »
Frédéric Brondello, dirigeant d’un
garage Feu vert à Lons-le-Saunier
(Jura), est confronté à cela quotidiennement : « Je suis obligé de
m’occuper moi-même des recrutements, le soir, une fois la journée de
travail terminée. Ce qui n’est pas
idéal car ce n’est pas mon métier. »
L’insuffisance de compétences des
candidats est le premier motif avancé pour expliquer les difficultés de
recrutement. « Beaucoup de chômeurs sont peu qualifiés et il y a un
uuu
56  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
B. Delessard pour Challenges
u
« On ne doit pas
gagner plus en cumulant
emploi et chômage
qu’en travaillant. »
droits en temps réel. Cette application
fait d’ailleurs des envieux : plusieurs pays
la regardent avec un grand intérêt.
Etes-vous déçu par l’effet de votre réforme
du Code du travail ? Beaucoup d’entreprises
n’utilisent pas cette nouvelle flexibilité…
Le besoin de pédagogie est encore très
important car beaucoup d’entreprises
sont saisies d’une sorte de vertige devant
les nouvelles opportunités de la loi pour
le renforcement du dialogue social
(référendum dans les petites entreprises,
nouvelle instance de représentation du
personnel...) Il y a les pionnières qui ont
compris l’avantage d’un dialogue social
novateur. Ensuite, il y a la grande
majorité, qui n’a pas encore fait son
changement culturel et que nous devons
convaincre. Enfin, il y a les récalcitrantes
qui considèrent le dialogue social comme
un boulet.
Sur l’assurance-chômage, êtes-vous prêt à
lancer une réforme radicale si la négociation
entre les partenaires sociaux échoue ?
J’espère que les partenaires sociaux
aboutiront dans leur négociation, sinon la
loi prévoit que c’est l’Etat qui fixe les
règles. Notre objectif est clair : favoriser
la reprise d’un emploi durable.
Actuellement, la règle du cumul emploichômage n’y incite pas. Une personne qui
travaille à mi-temps, au smic, qui gagne
740 euros brut par mois, touchera ainsi
une indemnisation mensuelle de
480 euros. Mais si elle alterne 15 jours de
travail et 15 jours de chômage dans le
mois, elle bénéficie d’une allocation
mensuelle de 960 euros. Cette situation
est injuste. On ne doit pas gagner plus en
cumulant emploi et chômage qu’en
travaillant. Par ailleurs, il n’est pas
normal que certains employeurs abusent
en maintenant les salariés dans la
précarité. Il faudra expliquer aux
Français pourquoi il faut changer ces
règles, qui enferment dans la précarité.
écart avec les qualifications attendues par les entreprises », estime
Emmanuel Jessua, directeur des
études de COE-Rexecode. « C’est
parfois décourageant, avance Elisabeth Ducottet, PDG de Thuasne, une
entreprise spécialiste des tissus
techniques qui compte plusieurs
usines près de Saint-Etienne. Il
n’existe plus de formations pour les
métiers du textile. Ce qui nous
oblige, comme beaucoup d’entreprises, à les faire nous-mêmes. »
Formation professionnelle
Et voilà pointé la première cause du
désastre : le système de formation
professionnelle. « Jusqu’à présent,
le dispositif était assez peu transparent et profitait davantage aux
cadres qu’aux peu qualifiés, analyse
Stéphane Carcillo, économiste à
l’OCDE. De plus, au regard des
sommes engagées, quelque 30 milliards par an, les résultats n’étaient
Propos recueillis par Thierry Fabre,
Florian Fayolle et Marion Perroud
pas au rendez-vous. Par exemple,
en France, seul un septième des
adultes réalisent une formation
professionnelle pendant l’année
contre 50 % aux Etats-Unis et 60 %
en Norvège. »
Pour remédier à ces maux, le gouvernement a lancé début 2017 une
réforme « copernicienne », selon
Muriel Pénicaud, la ministre du Travail (lire interview). Objectif : adapter les compétences à l’employabilité. Concrètement, via un compte
personnel de formation abondé en
moyenne à hauteur de 500 euros par
an, les salariés vont pouvoir contacter directement des organismes de
formation labélisés par une agence
indépendante. Pour Stéphane Carcillo, « cela va permettre d’adapter
l’offre de formation aux besoins des
entreprises ».
Enfin, il y a le big bang de l’apprentissage qui a remis au cœur du dispositif les entreprises qui vont co-
Embaucher ne rime pas
(toujours) avec payer plus
définir avec les syndicats le contenu
des formations. Une aubaine pour le
patronat qui compte sur cette réforme pour trouver les compétences qui lui manquent.
Autre facteur qui explique le phénomène : l’image de certains métiers.
« C’est un cauchemar, dans le Pasde-Calais, les gens associent encore
l’industrie à la mine ! », affirme
Jean-Marc Barki, patron du fabricant de colles Sealock, installé dans
ce département. « Lors de la crise,
les fermetures d’usines ont fait la
une des journaux, ajoute JeanChristophe Sciberras, le DRH de
Solvay. Du coup, les jeunes n’ont
pas voulu s’orienter dans ce secteur. Ce qui est dommage car on
propose des avantages sociaux très
intéressants. » Même constat dans
l’agroalimentaire : « Les Français
connaissent nos produits mais pas
les 80 métiers du secteur », témoigne Jérôme Breysse, directeur
économie et compétitivité de la fédération professionnelle Ania.
L
e bon sens voudrait que lorsque les
entreprises se battent pour
embaucher, les salaires augmentent.
Trop simple pour être vrai. Même en y
intégrant les primes et les heures
supplémentaires, ils ont été presque
rattrapés par l’inflation en 2018.
Anticipation des agents, segmentation
sectorielle, indexation sur les prix,
formations et conventions inefficientes,
réglementations délirantes : des milliers de
pages de manuels d’économies et de
rapports ont été
 Salaire moyen (glissement annuel, en %)
noircies pour
3
expliquer que
le niveau des
2
salaires
Salaire moyen
dépendait de
1
bien d’autres
facteurs qu’un
simple jeu de
0
Inflation
l’offre et la
demande. A
-1
l’arrivée, le
SOURCE : INSEE
marché de
14
15
16
17
18*
*au deuxième trimestre
l’emploi est l’un
de ceux où la pénurie ne rime pas toujours
avec l’augmentation des prix, en
l’occurrence des salaires. Selon une
récente étude de Françoise Drumetz et
Rémy Lecat, économistes à la Banque de
France, « des marges de manœuvre peuvent
être mobilisées afin de répondre à des
tensions. Il s’agit en particulier de
l’augmentation du taux d’utilisation des
capacités de production et
Enfin, pour certains, le système d’assurance-chômage – lui aussi en train
d’être réformé – n’est pas assez incitatif à la reprise d’un emploi. Pour
Denis Kessler, patron de Scor et exvice-président du Medef, « un
nombre croissant d’observateurs
s’accordent sur le constat que les
règles d’indemnisation, combinées
au fonctionnement déficient de Pôle
emploi, ne contribuent pas efficacement au retour à l’emploi ». Il est
vrai que, avec une durée d’indemnisation de vingt-quatre mois, le régime français est parmi les plus généreux. Il nuirait au retour à l’emploi,
car « l’employabilité est le sujet
principal, et elle se dégrade très vite
au fil des mois », insiste Serge Weinberg, président de Sanofi. Un sentiment confirmé par Thomas Le Barbanchon, auteur d’une étude pour
l’Institut des politiques publiques de
l’Ecole d’Economie de Paris : « Le
taux de sortie du chômage est diminué de 28 % lorsque la durée d’indemnisation est portée de sept à
quinze mois. » Un sujet tabou. En
1994, Denis Olivennes s’était rendu
célèbre en publiant un article sur
« la préférence française pour le
chômage ». Il s’agit de rompre ce
consensus inavoué. Florian Fayolle
ImageSource/REA
Système pas assez incitatif
de la baisse du chômage partiel ou du temps
partiel subi ». Une sorte de réservoir à maind’œuvre directement employable, qui était
estimé à 6 % des emplois en 2018.
L’important stock de chômeurs explique
aussi la modération salariale. Souvent peu
qualifiés, lorsqu’ils réintègrent le marché de
l’emploi cela pèse naturellement sur le
salaire moyen. Même du côté des cadres,
ou pour le coup le stock de chômeurs est
minime, les hausses de salaires sont
réduites. D’après l’Argus Challenges-Efistat
publié en octobre dernier, elles se sont
limitées à 2,3 % en 2018 et ne devraient
pas dépasser 2,5 % cette année, sachant
que l’inflation flirte avec avec les…2 %.
L’objectif des entreprises est
« d’individualiser les rémunérations et ne pas
alourdir la masse salariale pour se mettre à
l’abri d’un nouveau retournement »,
décryptait alors Bruno Rocquemont,
directeur de la gestion des talents à Mercer
France. En trois mois, la donne n’a pas
changé. Bien au contraire. Le moral des
patrons vacille et rien ne les incite à lâcher
la bride sur les salaires. Primes Macron et
heures supplémentaires défiscalisées
suffiront bien à calmer les appétits.
D’autant que tout ou partie
de la dizaine de milliards d’euros
que l’Etat a accepté de prendre
à sa charge dans le combat
pour le pouvoir d’achat, sera sans doute
payé par les entreprises, sous forme
de suppression d’aides ou de nouvelles
taxes. P.-H. M.
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16/10/2018
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En couverture
50 métiers
sous haute tension
Mauvaise image, réglementation, manque de formation :
des dizaines de professions, plus ou moins
qualifiées, cherchent désespérément à recruter. Un frein
à la croissance que déplorent les employeurs.
BESOINS EN MAIN-D’ŒUVRE
PROJETS
DE RECRUTEMENT
DIFFICULTÉS
À RECRUTER
Charpentiers
1 605
86,3 %
Couvreurs
5 937
79,5 %
Chaudronniers, tôliers, traceurs,
serruriers, métalliers, forgerons
5 515
78,5 %
830
78,4 %
65 618
76,8 %
Plombiers, chauffagistes
9 923
74,9 %
Dessinateurs en BTP
3 581
74,4 %
Bouchers
4 239
74,0 %
Professionnels paramédicaux
6 160
73,4 %
Mécaniciens et électroniciens
de véhicules
9 588
72,9 %
Ouvriers qualifiés de la maintenance
en électricité et en électronique
4 084
72,9 %
Ouvriers qualifiés travaillant
par enlèvement de métal
5 189
72,1 %
Dessinateurs en mécanique et travail
des métaux
2 454
72,1 %
Chefs de chantier, conducteurs
de travaux (non-cadres)
7 730
71,8 %
Vétérinaires
1 557
71,6 %
29 603
71,5 %
1 335
71,3 %
10 564
70,8 %
4 991
70,5 %
MÉTIER
AIDES À DOMICILE
« Il suffirait que chaque
ménage consomme trois
heures de ces services par
semaine pour résorber
le chômage. » En 2005,
le ministre Jean-Louis
Borloo faisait un peu
naïvement du travail
d’aide à domicile la
martingale de la politique
de l’emploi. Pour 2019,
la « niche fiscale » est
évaluée à 5,5 milliards
d’euros et le chômage
n’a pas disparu. Toute
réforme entraînerait
un retour massif vers
le travail au noir.
ROUTIERS A lire les
statistiques, le manque
de main-d’œuvre française
est criant dans le
transport routier. Mais
seul un tiers des offres
de la profession arrive
à Pôle emploi, comme
si le secteur s’était
habitué à cette pénurie.
Les professionnels
considèrent que
l’administration est
en partie responsable de
la situation, notamment
en raison des délais
d’obtention des permis
de conduire.
Dentistes
Aides à domicile et aides ménagères
Conducteurs routiers
Géomètres
Ouvriers qualifiés de la maintenance
en mécanique
Soudeurs
58  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
DENTISTES La France
manque cruellement de
dentistes, une profession
très encadrée avec
un numerus clausus fixé
à 1 200 étudiants par an.
Sachant par ailleurs que
l’investissement pour
établir un cabinet est de
plus en plus conséquent,
des « déserts dentaires »
sont en train de se former.
Plusieurs régions offrent
des subventions à
l’installation, ou des
logements gratuits.
Réforme de la formation
et reste à charge zéro : la
profession est bousculée.
GÉOMÈTRES
Professionnels à forte
valeur ajoutée, les
1 831 géomètres-experts
inscrits au tableau de
l’Ordre, dont 88 % sont
des hommes, travaillent
généralement dans
des petites structures
indépendantes qui
emploient au total environ
10 000 salariés. L’Autorité
de la concurrence,
l’an dernier, a réclamé
une ouverture de ce
métier réglementé qui
jouit d’un monopole légal
de plus en plus contesté.
PROJETS
DE RECRUTEMENT
DIFFICULTÉS
À RECRUTER
Médecins
6 353
70,2 %
Techniciens en mécanique et travail
des métaux
3 134
69,3 %
10 323
69,1 %
Ingénieurs et cadres des télécoms
1 591
67,7 %
Chefs cuisiniers
7 719
67,6 %
Boulangers, pâtissiers
6 852
67,0 %
Ingénieurs et cadres, maintenance
en informatique
2 422
66,7 %
12 482
66,6 %
17 413
66,5 %
Maîtres d'hôtel
3 145
66,1 %
Conducteurs d'engins du BTP
5 937
65,4 %
Techniciens en électricité et
en électronique
3 898
64,9 %
Représentants auprès des particuliers
7 809
64,8 %
Ouvriers qualifiés du travail industriel
du textile et du cuir
1 260
64,4 %
Electriciens du bâtiment
9 131
64,0 %
Ingénieurs du BTP, chefs de chantier
et conducteurs de travaux (cadres)
7 105
63,1 %
Ouvriers qualifiés de la peinture
et de la finition du bâtiment
6 686
63,1 %
Pharmaciens
3 285
62,8 %
Employés de maison et personnels
de ménage
26 320
62,2 %
Ingénieurs d'étude, R&D et chefs
de projets en informatique
42 650
62,0 %
Techniciens et chargés d'études
du BTP
7 713
61,5 %
Spécialistes de l'appareillage médical
2 864
61,4 %
Techniciens et agents de maîtrise,
maintenance et environnement
18 041
61,1 %
Cuisiniers
46 666
61,0 %
Agents immobiliers, syndics
9 798
60,5 %
Professeurs du secondaire
4 908
60,2 %
Conducteurs de véhicules légers
12 690
59,0 %
Pêcheurs, aquaculteurs salariés
2 755
58,8 %
14 857
58,7 %
Ingénieurs et cadres de fabrication
et de la production
5 054
58,4 %
Ingénieurs et cadres d’étude, R&D
(Industrie)
15 250
MÉTIER
MÉDECINS Le concours de
médecine et son fameux
numerus clausus seront
supprimés en 2020.
Une réforme annoncée
en septembre dernier par
Emmanuel Macron, qui
vise notamment à mieux
équilibrer la demande
(importante) de médecins
et l’offre (réduite). Les
arbitrages sur la nouvelle
organisation des études
de santé – privilégiant
la polyvalence – sont
prévus en début d’année.
Menuisiers et agenceurs de l'isolation
Télévendeurs
COIFFEURS Avec
80 000 entreprises et
184 000 emplois
disséminés sur tout le
territoire, le secteur évolue
avec la montée en
puissance de la coiffure
à domicile, qui représente
aujourd’hui 25 % de
l’activité. Selon les
experts du ministère
du travail, le métier est
sous tension, mais
dispose d’un « large
vivier potentiel ».
20 500 professionnels
travaillent sous le statut
d’auto-entrepreneur.
AGENTS IMMOBILIERS
Sixième employeur
national, avec plus de 330
000 salariés en activité,
l’immobilier est un secteur
qui recrute. Les
commerciaux doivent
désormais s’accompagner
de compétences
juridiques, techniques et
environnementales. Les
métiers de la transaction
(négociation, location), de
l’administration de biens
(gestion locative, syndic)
et de l’expertise
immobilière sont très
prisés.
Coiffeurs, esthéticiens
Maçons
55 %
INGÉNIEURS
INFORMATIQUES Les
entreprises de services du
numérique, des éditeurs
de logiciels et des
sociétés de conseil en
technologies n’en
finissent pas de créer des
emplois. Selon le Syntec
numérique, le secteur
comptait 474 000 salariés
(+ 6,3 % sur un an) en
2017 et la hausse était
du même rythme en
2018. Mais l’organisation
déplore le manque de
talents : « Trois entreprises
du secteur sur quatre
déclarent avoir eu des
difficultés à recruter les
candidats adaptés aux
emplois qu’elles
proposaient. » Le cabinet
IDC indique de son côté
que près de deux
entreprises sur trois
considèrent que les
difficultés à recruter les
compétences dont elles
ont besoin limitent leurs
perspectives de
croissance. Guy MamouMani, vice-président
d’Open, conseil en
transformation numérique,
a engagé 500 ingénieurs
en 2018 mais « nous
avons de quoi embaucher
mille personnes de plus.
Impossible, il y a pénurie ».
La cause ? Un déficit
structurel de formation.
PROFESSEURS
Les professeurs
de maths, d’allemand ou
de lettres classiques ne
sont plus au rendez-vous.
Au dernier concours du
Capes de mathématiques,
il n’y a eu que 1 068 reçus
pour 1 183 postes ; ils
sont 151 reçus pour
275 postes en allemand
et 80 pour 183 postes
en lettres classiques.
Les grosses académies
de Créteil et Versailles
sont particulièrement
touchées. Avis aux
amateurs, on cherche
aussi des enseignants
en Guyane et à Mayotte.
u
SOURCE : PÔLE EMPLOI, 2018
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
59
En couverture
Six façons de recruter en jouant
Tester le cumul
RSA-salaire
Meigneux/Sipa
«
L
es saisonniers, on a toujours du
mal à les recruter, et même quand
on croit avoir trouvé, cela ne garantit
pas que tout le monde reste jusqu’à la
fin. Cette année, je suis même allée
jusqu’à mettre un panneau au bord de
la route indiquant qu’en plus du poste,
la cuisine était de qualité, c’est dire ! »,
raconte Nicole Bott, viticultrice à
Ribeauvillé (Haut-Rhin). Face à ce cassetête bien connu dans la profession, le
département a testé lors des vendanges
2018 un dispositif à destination des
bénéficiaires du RSA leur permettant de
cumuler leur allocation et les revenus
issus de la cueillette ou des vendanges.
Séance de recrutement par simulation. Le candidat est choisi après des exercices pratiques.
«
P
ostuler chez Safran ? Je n’aurais
jamais osé !, lâche Franck Brenot.
Mon CV est hors des clous pour eux. » A
42 ans, c’est pourtant bien chez Safran
Electronics & Defense à Dijon qu’il vient
de signer son CDI après quelques mois
d’intérim en tant qu’intégrateur
mécanique. Ce poste assez éloigné de
son ancien travail de conducteur de
ligne, il l’a décroché quand il était
chômeur, grâce à une approche atypique
de recrutement utilisée par Pôle emploi
– et son ancêtre l’ANPE – depuis le
milieu des années 1990 : la « méthode de
recrutement par simulation » (MRS). Le
principe : trouver des candidats pour
des postes en tension par des mises en
situation professionnelle basées sur des
exercices pratiques, sans tenir compte
des diplômes ni des expériences
passées. « Avec cette alternative, nous
répondons à des besoins précis
d’entreprises qui doivent gérer une
pénurie de main-d’œuvre, ou un fort
turnover », explique Pierre-Rémy Potte,
conseiller de Pôle emploi Côte-d’Or.
Quand elle en a entendu parler, Nathalie
Barbieux, directrice de l’établissement
de Safran Electronics & Defense de
Dijon (300 salariés), n’a pas hésité. « Les
compétences que nous cherchions, nous
ne les trouvions pas toutes dans les
délais souhaités. Alors, oui c’est un
risque d’aller chercher d’autres profils,
mais il y a la nécessité de sortir la
production qui, elle, s’intensifie »,
souligne celle qui a déjà commandé trois
sessions MRS depuis novembre 2017
pour quatre postes. Comme elle, en
2018, une douzaine d’entreprises a
recruté 130 personnes en Côte-d’Or
grâce à cette méthode. M. P.
Epauler les patrons de TPE-PME
C’est un paradoxe. La région Hauts-de-France enregistre le taux de chômage le plus
élevé de la métropole à 11,3 %, et pourtant les patrons peinent à recruter. Plus de 40 %
des projets d’embauches sont jugés difficiles en 2018 (+ 2 points par rapport à 2017).
Raison pour laquelle la région pilotée par Xavier Bertrand a inauguré en avril le dispositif
« Proch’Emploi Recrutement Entreprises ». Le principe : dépêcher dans les TPE-PME en
proie à une pénurie de candidats, des binômes d’agents de la région et de Pôle emploi
pour réaliser un diagnostic RH et un accompagnement sur mesure, allant de l’analyse
de poste au job dating en passant par le financement de formations. M. P.
60  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Mattes René/Hemis.fr
Zapper la case CV
Sur la route des vins d’Alsace. Le Haut-Rhin
va reconduire son dispositif en 2019.
« Ce programme gagnant-gagnant a
d’un côté permis à environ
170 allocataires de remettre un pied
dans l’emploi en augmentant leurs
revenus de 600 à 1 000 euros, sur
20 jours en moyenne. De l’autre, nos
viticulteurs ont pourvu 95 % de leurs
offres. Et ce, sans que la collectivité ne
dépense un centime de plus ! », se réjouit
Brigitte Klinkert, présidente du HautRhin. Reconduit en 2019, le dispositif ne
résoudra certes pas le problème de la
réinsertion professionnelle des quelque
18 000 foyers au RSA du département,
mais il est à l’origine de bonnes
surprises. « Le saisonnier au RSA qui a
travaillé chez nous était volontaire et
investi. Il n’y a rien eu à redire », salue
Nicole Bott. M. P.
les atouts du public et du privé
Miser sur la formation interne
Ian Hanning/Rea
L
A l’usine Eminence d’Aimargues. Le savoir-faire
est transmis par les ouvrières chevronnées.
e textile embauche en France.
Mais le savoir-faire s’est parfois
perdu et les bras manquent.
En ce début d’année, Eminence relance
ses recrutements : vingt personnes
vont rejoindre les deux usines
d’Aimargue et de Sauve, dans le Gard.
« On ne perd pas son temps à étudier
les CV, en tentant en vain de trouver
des opérateurs formés au tricotage
circulaire, explique Dominique Seau,
qui dirige le fabricant de sous-vêtements
masculins. Nous formons les personnes
par nous-mêmes. »
Pôle emploi prête main-forte pour
réaliser une première sélection d’une
centaine de personnes, en testant leur
dextérité. Peu importe leurs parcours
précédents. « On compte ainsi dans nos
équipes d’ex-assistantes maternelles et
SNDEC
Séduire via un jeu de rôle
Rencontres dans l’industrie. Avec le projet Smile, la filière décolletage mobilise les jeunes.
U
n jeu de rôle pour relancer
l’attractivité de l’industrie. Baptisée
Smile, l’idée est mise en œuvre depuis
dix ans par le secteur du décolletage.
Des collégiens et lycéens définissent en
cours les spécificités d’une lampe de
poche dont ils auront besoin pour une
expédition. Quelques mois plus tard, des
industriels leur expliquent in situ
comment fabriquer cet objet, en
détaillant chaque métier. Selon Jérôme
Akmouche, qui a lancé ce projet comme
directeur du syndicat du décolletage,
Smile a contribué à repeupler les
formations aux métiers de l’industrie en
Haute-Savoie, berceau du décolletage.
Smile fera étape à la Cité des sciences et
de l’industrie de Paris ce printemps. G. P.
d’anciens charcutiers », raconte
Dominique Seau. Suit, pour les profils
sélectionnés, une période de quatre
mois de formation dans les ateliers, afin
d’apprendre les différents métiers
auprès des ouvriers qui sont
généralement chevronnés, avec une
ancienneté moyenne de 22 ans. Un an
plus tard, ce sera le CDI.
Le groupe israélien Delta Galil, qui a
acquis Eminence il y a quelques mois,
n’a rien trouvé à redire à ce système,
estimant que la production française
était garante de qualité et de réactivité
sur le marché. Les méthodes de
recrutement d’Eminence doivent être
éprouvées : le groupe verra 20 % de
ses effectifs (480 personnes en France)
partir à la retraite dans les cinq ans
qui viennent. G. P.
Parier sur le stage
de troisième
La Fédération nationale des travaux
publics (FNTP), l’une des filières
les plus confrontées à la pénurie
de main-d’œuvre, déploie depuis octobre
dernier une campagne de séduction
auprès des potentielles recrues,
et ce dès leur plus jeune âge. Outre
l’incontournable communication sur
les réseaux sociaux, avec compte twitter
dédié et clip sur fond de musique rap,
la fédération invite les entreprises
à ouvrir leurs portes : « Nous voulons
doubler le nombre de stagiaires de
troisième accueillis par nos membres, pour
atteindre le chiffre de 16 000 collégiens.
Et pas question de les cantonner
à la photocopieuse, explique Bruno
Cavagné, président de la FNTP.
L’organisation est plus compliquée
dans les petites entreprises, mais il leur
faut prendre le temps de montrer
ce qu’est leur travail. »
Pour préparer cette orientation des
stagiaires, les responsables régionaux ont
demandé des rendez-vous aux recteurs
d’académie et sont chargés de veiller
à ce que leurs adhérents se mettent
en ordre de marche. Simultanément,
la FNTP affiche sa volonté de faire passer
de 8 000 à 12 000 le recrutement
annuel d’apprentis d’ici à 2023. G. P.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
61
u
En couverture
Voies royales pour l’emploi
Avec des taux d’insertion dépassant 80 %, l’enseignement supérieur reste
le sésame de la vie professionnelle. Les formations numériques aussi.
Les écoles d’ingénieurs font carton plein
 Taux d’insertion de la dernière promotion (en %)
90
Où sont embauchés les nouveaux diplômés ?
(promotion 2017)
Sociétés de conseil
85
Technologies, services
80
Industrie du transport
Construction, BTP
75
70
Energie
SOURCE : CGE
10 11 12 13 14 15 16 17 18
16,3 %
13,3 %
es écoles d’ingénieurs – la France
en compte plus de deux cents
habilitées – sont le meilleur passeport
pour l’emploi. Elles forment environ
35 000 professionnels par an, alors que
selon la Conférence des directeurs
des écoles françaises d’ingénieurs
il en faudrait 50 000 pour satisfaire
la demande. Les sociétés d’études,
bureaux d’ingénieurs et d’ingénierie sont
le premier secteur d’emploi des nouveaux
diplômés en 2018. « Cela confirme
(salaire brut annuel, hors primes, en euros)
Banque, assurance
Technologies, industrie
Technologies, services
13%
Industrie du transport
10,6 %
Industrie chimique
5,4 %
Agroalimentaire
4,2 %
Energie
SOURCE : CGE
L
Combien sont-ils payés ?
40 000
36 000
35 000
35 000
34 800
34 500
SOURCE : CGE
l’externalisation de plus en plus
fréquente de ce type d’activités »,
explique la Conférence des grandes
écoles. Côté salaires, la finance continue
de mener la danse, avec des contingents
beaucoup plus réduits et élitistes. D’une
manière générale, ils sont 60 % à être
embauchés par des entreprises de plus de
250 salariés, là ou les rémunérations sont
les plus élevées. La voie classique de
l’insertion reste le stage de fin d’études
(33 %) et cela se passe plutôt bien,
puisque 85 % des jeunes ingénieurs
sont satisfaits de leur premier job.
« Tous les voyants sont au vert, avec
des indicateurs d’insertion à leurs plus
hauts niveaux depuis 2010 », résume
Anne-Lucie Wack, présidente de la
Conférence des grandes écoles. Seule
ombre au tableau, les jeunes femmes
ingénieures restent minoritaires, moins
bien payées et relativement précaires
avec un taux de CDD plus important
que pour les hommes.
Les écoles de management cochent toutes les cases
 Taux d’insertion de la dernière promotion (en %)
90
Où sont embauchés les nouveaux diplômés ?
(promotion 2017)
Sociétés de conseil
85
Banque, assurance
80
Commerce
75
70
SOURCE : CGE
10 11 12 13 14 15 16 17 18
T
apis rouge. Les élèves des grandes
écoles de management sont
des jeunes gens courtisés. Plus de 63 %
d’entre eux décrochent ainsi un job
avant même l’obtention de leur diplôme.
Et ils restent mieux payés que leurs amis
issus des écoles d’ingénieurs,
tout en bénéficiant d’une belle ouverture
au monde avec 18,6 % des premiers
emplois à l’international, contre moins
de 10 % pour les diplômés d’écoles
d’ingénieurs. Selon la Conférence des
62  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
17,9 %
17,7 %
11 %
Technologies, services
8,1 %
Juridique, comptable, gestion
6%
Agroalimentaire
3%
SOURCE : CGE
grandes écoles, « les sociétés de conseil
ont rattrapé le secteur de la banque et
de l’assurance en tant que premier
employeur » des jeunes diplômés
en management.
Côté salaire, la finance est aussi rattrapée
par le conseil. La polyvalence est le
maître mot, sachant que 40 % des
nouveaux embauchés en conseil « n’ont
pas de secteur privilégié
d’intervention ». Un profil bien adapté au
cursus classes préparatoires-écoles de
Combien sont-ils payés ?
(salaire brut annuel, hors primes, en euros)
Sociétés de conseil
Banque, assurance
Industrie du transport
Technologies, services
Juridique, comptable, gestion
Textile, habillement
38 000
37 500
35 700
35 000
34 200
34 000
SOURCE : CGE
commerce – qui permet d’accumuler
les connaissances, d’expérimenter
les capacités de travail et de bénéficier
d’un réseau ouvrant des portes. Les
bachelors couplés à des masters
spécialisés, eux, ont l’avantage d’être plus
professionnalisant.
Mais l’offre est pléthorique. Bien vérifier
avant de faire le chèque – souvent élevé –
que l’établissement dispose d’une
accréditation internationale de qualité :
AACSB, EPAS ou EQUIS.
OÙ EN SONT LES DIPLÔMÉS 18 MOIS APRÈS ?
CURSUS
UNIVERSITAIRES
LICENCE
PROFESSIONNELLE
DUT
MASTER
Taux
d’insertion
Salaire net
mensuel*
Taux
d’insertion
Salaire net
mensuel*
Taux
d’insertion
Salaire net
mensuel*
Droit, économie,
gestion
91 %
1 400
92 %
1 500
90 %
1 900
Sciences humaines
et sociales
86 %
1 290
87 %
1 410
83 %
1 600
NS
NS
82 %
1 400
82 %
1 500
91 %
1 500
91 %
16 00
88 %
Lettres, langues,
arts
Sciences,
technologies, santé
*en euros
1 900
SOURCE : MESRI-SIES
L’université au rendez-vous de l’insertion
B
onne nouvelle pour l’université. Les
taux d’insertion des diplômés en
masters progressent. Selon le ministère
de l’Enseignement supérieur, plus de 90 %
des diplômés de 2015 avaient un emploi
fin 2017, soit « les niveaux les plus élevés
enregistrés depuis la mise en place des
enquêtes en 2009 ». A dix-huit mois, les
taux dépassent 80 % et varient selon les
filières, droit, économie, gestion étant la
plus « professionnalisante ». A noter que
la part des diplômés en licence
professionnelle poursuivant leurs études
est passée de 30 % à 36 % en un an. Le
rapport sur l’insertion publié en décembre
2018 note que « les écarts observés les
années précédentes sur le taux
d’insertion entre domaines
disciplinaires se réduisent ». Le taux
d’insertion à dix-huit mois des licenciés
en sciences humaines et sociales passe
par exemple de 83 % à 87 %. Mais les
emplois décrochés dans cette filière, qui
sont à 48 % dans le secteur public ou
associatif, demeurent nettement moins
rémunérés qu’en droit, économie, gestion.
De ce point de vue, la voie scientifique et
technologique reste la plus intéressante,
quel que soit le niveau du diplôme. Au
sein de l’université, des parcours
d’excellence, comme les masters,
permettent d’être embauché aux mêmes
conditions qu’en sortant d’une grande
école. On y trouve aussi les Instituts
d’administration des entreprises (IAE),
qui pratiquent la sélection sans complexe
pour former des futurs managers.
Les écoles du Web
prennent du galon
vec des formations de qualité
variable et des prix parfois élevés,
les écoles du Web ou du numérique
pullulent. Les universités et les IUT
proposent également des parcours
offrant de bonnes chances d’insertion,
comme la licence d’informatique de
Paris 8 ou l’IUT d’Orsay (Université ParisSud). La demande des entreprises est très
forte et variée, allant des métiers autour
des données numériques, comme celui de
data scientist, du développement ou de
l’expérience utilisateur. A la clé, un
travail et un salaire élevé.
Epitech met en avant une pédagogie
peu académique qui laisse beaucoup
d’autonomie. Outre l’expertise
informatique, elle se préoccupe du
développement personnel des étudiants
et dispose d’un incubateur pour start-up.
♦ CURSUS : cinq ans.
♦ PRIX DE LA FORMATION : 43 950 euros.
Gobelins, l’école de l’image propose
des formations de développeur interactif
et design interactif à un tarif raisonnable.
Elle compte un quart de boursiers.
♦ CURSUS : trois ans.
♦ PRIX DE LA FORMATION : 17 000 euros
La Web School Factory propose aux
élèves de travailler comme dans une
Soudan E./Andbz/Abacapress
A
Dans les locaux lyonnais d’Epitech. L’école laisse beaucoup d’autonomie aux étudiants.
entreprise avec des projets et des délais
réels. Elle dispose de trois majeures : le
design, le marketing et les technologies
numériques.
♦ CURSUS : cinq ans.
♦ PRIX DE LA FORMATION : 37 200 euros.
Hetic délivre trois diplômes reconnus
(expert en ingénierie de la
communication numérique, chef de
projet multimédia et expert en stratégie
digitale). L’école propose un mélange
d’apprentissage technique, de
management et de design pour aboutir à
des profils complets.
♦ CURSUS : cinq ans.
♦ PRIX DE LA FORMATION : 29 500 euros.
Sup’Internet se présente comme l’école
des hauts potentiels du Web et propose
trois formations Web : marketing, design
et développement. Le parcours mélange
cours, projets, stages et mises en
situation.
♦ CURSUS : trois ans.
♦ PRIX DE LA FORMATION : 35 000 euros.
L’Ecole 42, fondée par Xavier Niel, offre
une pédagogie entièrement nouvelle : pas
de cours, pas de profs. Elle représente
une alternative aux formations
académiques gratuites et aux écoles
professionnelles payantes.
♦ CURSUS : variable.
♦ PRIX DE LA FORMATION : gratuit.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
63
u
En couverture
Recourir aux migrants reste tabou
Sylvain Lefevre/Abacapress
La loi et un programme de formation facilitent l’insertion professionnelle des
demandeurs d’asile. Mais, dans les secteurs en tension, la réalité est tout autre.
I
l existe bien des métiers que les
Français ne veulent plus faire.
Elsa Darquier, DRH de Big
Mamma, en rit aujourd’hui,
mais elle n’est pas près d’oublier ce
jour où, faute de personnel dans l’un
de ses restaurants tout juste inauguré, elle a dû passer son week-end
à la plonge. Les conditions d’emploi
de ce groupe de restauration sont
pourtant alléchantes : postes en
contrat à durée indéterminée (CDI),
perspectives d’évolution, formation
interne… « Rien n’y fait. Nous mettons des mois à recruter en
particulier sur les métiers de la
plonge et de la préparation », regrette celle qui mobilise deux personnes rien que sur le recrutement.
Si bien que recourir aux travailleurs
étrangers sur ces postes est devenu
vital pour l’activité. « Moi j’ai la
chance d’avoir une équipe RH. Je
ne sais pas comment les petits restaurateurs s’en sortent ! »
Vincent Sitz, qui préside la commission emploi, formation, handicap au
sein du GNI-Synhorcat (syndicat des
hôteliers, restaurateurs, cafetiers,
traiteurs), confirme : « Le secteur
compte entre 100 000 et
130 000 postes non pourvus aujourd’hui ! » Le phénomène touche
bien d’autres domaines tels que le
BTP, le nettoyage ou les services à la
personne. « Il s’agit souvent de
postes à basse qualification, pas
forcément moins bien payés mais
moins attractifs car ils sont souvent plus pénibles, plus contraignants en termes d’horaires, et parfois plus dangereux, comme cela
peut être le cas sur les chantiers »,
constate Marilyne Poulain, qui coanime le collectif migrants à la CGT.
Délais réduits
Face à ce fléau, l’exécutif mise sur
l’insertion professionnelle des demandeurs d’asile et réfugiés, notamment avec la loi asile et immigration, promulguée en septembre.
« Désormais, le délai à partir duquel le demandeur d’asile peut travailler a été réduit de neuf à six
mois, plaide Aurélien Taché, député
LREM du Val-d’Oise, auteur de plusieurs propositions reprises dans la
64  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Cours de français
et de vocabulaire
technique
professionnel
dans le centre
Afpa de Cantin
(Nord). Le
dispositif Hope
(hébergement,
orientation,
parcours vers
l’emploi) va
former au moins
1 500 réfugiés à
plusieurs métiers
en tension
cette année,
contre 200
il y a trois ans.
loi. Nous avons également doublé le
nombre d’heures de cours de français pour les étrangers s’installant
légalement en France. » Problème,
les ordonnances et décrets d’application se font attendre.
Le programme Hope de l’Afpa
(Agence nationale pour la formation
professionnelle des adultes) est par
ailleurs musclé et va former au
moins 1 500 réfugiés à plusieurs
métiers en tension cette année,
contre 200 trois ans plus tôt. « Le
dispositif, expérimenté depuis
2016, prend en charge le logement
et la formation en alternance des
bénéficiaires en leur permettant de
décrocher un diplôme d’Etat sur
une période de neuf à douze mois,
explique Pascale Gérard, directrice
Insertion sociale de l’Afpa. A l’issue
du programme, 90 % sont diplômés
et 68 % ont trouvé un emploi. » Budget de l’opération : 30 millions d’euros par an. En 2019, 15 millions
d’euros sont aussi mis sur la table
dans le cadre d’un appel à projets du
plan d’investissement dans les compétences, ciblant là encore l’insertion des réfugiés.
Travailleurs « sous alias »
« Toutes ces mesures vont évidemment dans le bon sens, salue Marilyne Poulain. Mais elles ne prennent
pas en compte la réalité des travailleurs immigrés sans titre de séjour
qui occupent déjà illégalement ou
“sous alias” [identité empruntée à
une personne régularisée] ces emplois en tension. On ne peut pas
faire comme s’ils n’existaient
pas », insiste celle qui accompagne
plusieurs employeurs pris au dépourvu dans leurs démarches de
régularisation. Parmi lesquels Elsa
Darquier, qui a dû régulariser 11 salariés travaillant sous alias : « Cela
vous tombe dessus, et quand vous
essayez de régulariser la situation,
on vous traite comme un délinquant ! » Employer des migrants, et
surtout les déclarer, reste un parcours du combattant. Marion Perroud
Stratégie
Avec l’Alpine,
Renault carbure
à l’artisanal
Relancée dans le site dieppois en 2017, cette sportive
incarne le pari du Losange dans le sur-mesure
premium. Un domaine où le process manuel est roi.
suivi, malgré ses réticences initiales
sur la rentabilité. L’investissement
demeure relativement mesuré, un
peu inférieur à 300 millions d’euros,
mais la voiture (entre 54 700 et
58 500 euros, plus les options) est
vendue de 10 000 à 15 000 euros de
plus que le modèle rêvé par Tavares.
L’équation économique était impossible à trouver à moins.
Salariés multitâches
La fidélité est poussée à l’extrême, puisque l’A110 est fabriquée dans
l’usine de Jean Rédélé, le père des
Alpine championnes du monde des
rallyes en 1973. Dieppe est un Lilliputien à l’échelle du groupe tricolore, avec ses 76 000 mètres carrés
à peine (300 000 à Flins, 450 000 à
Douai). Ici, pas de travail en troishuit, mais une équipe présente
entre 7 heures et 15 h 30. Il est vrai
que la production dépassera tout
juste les « 3 000 voitures cette année, 4 000 à 5 000 en 2019 », pré-
DES HAUTS
ET DES BAS
1955
Naissance
d’Alpine.
1969
Inauguration du
site de Dieppe.
1995
Disparition de
la marque.
2012
Carlos Tavares,
alors numéro
deux de Renault,
annonce la
renaissance.
2017
Début des ventes
de la nouvelle
A110.
Sipa
R
enault bat des records…
de lenteur. L’usine Alpine
de Dieppe met ainsi une
vingtaine de jours en
moyenne pour fabriquer chaque
nouvelle berlinette A110. Un des
plus longs délais de l’industrie automobile. Logique : c’est du cousu
main, alors que le site Renault de
Flins (Yvelines) met seulement
quinze heures pour produire une
Clio. C’est tout le pari du groupe au
losange (actionnaire de Challenges) : quitter enfin la grande série pour une escapade dans l’artisanat
haut de gamme, apanage historique
des emblématiques marques italiennes ou anglaises.
Passionné de sport automobile, Carlos Tavares, aujourd’hui numéro un
de PSA, avait lancé le projet lorsqu’il
était directeur général délégué de
Renault (jusqu’à la mi-2013). Et Carlos Ghosn, toujours président de la
firme au losange mi-janvier malgré son arrestation au Japon, l’a pour-
cise Pierre-Emmanuel Andrieux, le directeur. Soit 8 voitures par salarié seulement à Dieppe, contre 47 à
Douai. Dans ce contexte, foin du taylorisme pour les 400 employés.
Chacun est multitâche. Il y a dixsept fois plus d’opérations à réaliser
par poste de travail qu’à Douai.
Dieppe est un site pensé pour les
petites séries. « On tourne trente
fois moins vite qu’une chaîne classique », assure Vincent Lasserre,
qui a piloté la mise en place de l’atelier de tôlerie, pour la création du-
Une usine bientôt cinquantenaire
Renault communication
E
L’Alpine A110, à Dieppe, en
1970. Les modèles souffraient
d’une fiabilité désastreuse.
n 1969, Jean Rédélé
crée une usine
moderne pour
produire sa berlinette
A110, bricolée jusqu’ici
dans un garage. Fin 1971,
il ajoute une voiture moins
spartiate, plus cossue,
l’A310, pour mieux lutter
contre les Porsche 911.
Un échec, dû notamment
à une fiabilité désastreuse,
66  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
qui ne permet pas d’absorber
le coût du site. Alpine
et Dieppe passent alors,
en 1973, dans l’escarcelle
de Renault, qui y lance une R5
Alpine, version sportive
de sa citadine. Pas assez
pour sauver le label. Après
la disparition de la dernière
Alpine A610 à moteur V6 turbo
en 1995, le site normand
survit en fabriquant les petites
séries de Renault, tels
des cabriolets Mégane,
un complément d’Espace et
les Clio sportives comme la
RS. Fin 2012, Carlos Tavares
annonce la renaissance
d’Alpine. Du coup, Dieppe
arrête en septembre 2017
la fabrication de la dernière
Renault, pour laisser place
nette à un coupé aux lignes
rétro à hautes performances.
•
Olivier Martin Gambier/Groupe Renault
Ligne de production de l’Alpine A110,
à Dieppe. Le site est pensé pour
les petites séries. « On tourne
trente fois moins vite qu’une chaîne
classique », explique Vincent Lasserre,
chef de projet tôlerie.
Contrôle qualité de l’Alpine A110.
Les véhicules subissent plusieurs
examens minutieux jusqu’à leur sortie
de l’atelier. Le client d’un modèle
premium ne tolère aucun défaut.
quel Renault a consenti 11 millions
d’euros (sur 35 millions d’investissements à Dieppe). Les emboutis
qu’il faut riveter et coller en sousensembles délicats arrivent d’Italie,
fournis par le transalpin Cecomps.
La caisse de l’Alpine est à 96 % en
aluminium, un matériau onéreux et
complexe à manipuler, mais dont la
légèreté est l’atout majeur. « Une
caisse nue avec les ouvrants pèse
240 kilogrammes, soit 100 de
moins qu’une Clio », souligne François Sautet, responsable aprèsvente et relations clientèle d’Alpine.
Une Alpine atteint à peine 1,1 tonne,
un poids inférieur de 250 kilogrammes à celui de sa rivale
Porsche Boxster. La colle doit ensuite polymériser à 180 degrés dans
deux fours, pendant 45 minutes.
Puis, la caisse refroidit durant une
demi-heure. On n’est pas pressés.
Contrôles approfondis
Dans une ambiance étrangement
calme, bon enfant, les opérateurs
assemblent la superstructure, les
ailes, les ouvrants. « Dans cet atelier de 25 personnes, il y a pour
50 heures de main-d’œuvre et deux
heures et demie d’utilisation des
robots », explique Vincent Lasserre.
Un pourcentage de travail manuel
surréaliste dans une usine européenne. Avant de sortir de l’atelier,
cet embryon de véhicule est soigneusement examiné. Le client d’un
modèle premium n’accepte pas la
moindre bosse ou rayure. Mieux,
« 1 véhicule sur 25 passe carrément par un contrôle approfondi
pendant huit heures, pour vérifier qu’il n’y a pas de dérive, contre
1 sur 300 dans les autres usines »,
selon Vincent Lasserre.
Deux jours de peinture
Au sortir de la tôlerie, la caisse est
envoyée à l’usine Renault de Sandouville, à 80 kilomètres, pour la
cataphorèse (traitement antirouille), un équipement cher. La
voiture revient ensuite à Dieppe
pour la peinture, dont l’atelier a
bénéficié de 13 millions d’euros
pour sa modernisation. Un processus ici aussi manuel, avec des « process empruntés à Mercedes », dit
Pierre-Emmanuel Andrieux. Le
ponçage est toutefois assuré par
des robots pour une meilleure régularité. La peinture prend deux jours.
Un processus pas encore abouti,
alors qu’Alpine vient d’ajouter trois
teintes à sa palette. Là encore, cet
atelier de 80 personnes est « manuel à 95 % », dit François Sautet. Il
n’y a qu’un seul robot pour coller le
pare-brise. Ici, sont intégrés les
moteurs (de 250 chevaux) venus de
l’usine Renault Samsung coréenne
de Busan, les boîtes allemandes
Getrag. En sortie de chaîne, un nouveau contrôle final est effectué dans
le local baptisé « premium ». Une
spécificité Alpine dans le système
de production Renault. Les voitures
y séjournent huit heures en théorie,
souvent bien plus. Aux essais sur
piste succède alors un test routier
de 25 kilomètres. « Un travail a
priori minutieux, ce qui a rarement été le cas chez Renault », admet un constructeur haut de gamme
européen. L’A110 est alors prête
pour l’envoi dans les 58 points de
vente en Europe, 14 au Japon, 2 en
Australie. En route, ou plutôt en
Alain-Gabriel Verdevoye
piste.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
67
Stratégie
Alessandro Di Ciommo/Nurphoto/AFP
SoftBank
accélère
sa mue
En introduisant en Bourse sa
filiale télécoms, le groupe
japonais devient un pur fonds
d’investissement doté de près de
100 milliards de dollars.
Masayoshi Son. Le credo du PDG de SoftBank : faire partie des tout premiers
investisseurs lorsqu’une technologie émerge.
L
’affaire a failli mal tourner.
Annoncée en fanfare, l’introduction à la Bourse de
Tokyo de SoftBank Mobile, la division télécoms du groupe
japonais, aurait dû séduire les
foules. Mais, à la fin de la première
journée de cotation, le 19 décembre,
le titre avait perdu plus de 15 %.
L’opération constitue malgré tout la
plus importante entrée en Bourse
jamais réalisée au Japon, et la deuxième au monde, juste derrière le
chinois Alibaba, en 2014, dont l’un
des principaux actionnaires est…
SoftBank. Le titre a depuis repris
des couleurs, mais reste en dessous
de son cours d’introduction.
Pour les analystes financiers, rien
d’étonnant. Ils avaient pris leur distance avec une entreprise surévaluée dans un contexte économique
morose. « L’environnement des télécoms mobiles devrait être plus
difficile en raison de la pression du
gouvernement pour que les tarifs
baissent », a reconnu Ken Miyauchi,
directeur général de la filiale mobile. L’affaire Huawei pèse également : le groupe chinois est dénoncé par les autorités américaines et
européennes pour espionnage via
ses équipements de réseaux. « Les
investisseurs craignent que nos
coûts augmentent en raison de la
décision de ne plus utiliser du
matériel Huawei », moins cher que
celui de la concurrence, a précisé le
dirigeant.
Masayoshi Son, le PDG de SoftBank, la maison mère, balaye les
FORCE
DE FRAPPE
Principaux
investissements
de Vision Fund
depuis 2016
Uber
9,3 milliards
de dollars.
ARM
8,2 milliards.
Nvidia
5,08 milliards.
WeWork
4,4 milliards.
Flipkart
2,5 milliards.
GM Cruise
2,3 milliards.
One97
1,2 milliard.
SOURSCE : SOCIÉTÉ.
68  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
critiques d’un revers de tableur : en
novembre dernier, il annonçait un
bénéfice net semestriel de 6,7 milliards d’euros, en hausse de 500 %
sur un an ! En oubliant de préciser
que l’augmentation des gains vient
essentiellement de la vente à Walmart de ses parts dans Flipkart, spécialiste indien d’e-commerce.
La cotation séparée des télécoms
permettra au groupe de réduire sa
dette. Surtout, elle signale une
transformation radicale : SoftBank
n’est plus une entreprise de télécoms ou de high-tech, mais un
conglomérat qui prend des participations partout dans le monde, dès
qu’un secteur semble prometteur.
D’après S&P Global Ratings, l’introduction en Bourse « soulignera
davantage la transition de SoftBank vers une société de portefeuilles d’investissement appartenant à un groupe diversifié ».
Choix contestés
SoftBank a créé Vision Fund en
2016, un fonds qui réunit un capital
de 100 milliards de dollars. Apple ou
Qualcomm ont rallié le projet. Mais
le reste de l’argent n’est pas sans
odeur : 45 milliards viennent d’Arabie saoudite, un pays fortement
contesté en Europe et aux EtatsUnis, notamment après le meurtre
du journaliste Jamal Khashoggi. Plusieurs analystes craignent que les
start-up de la Silicon Valley se
montrent réticentes à accepter
l’argent de Vision Fund pour des
motifs éthiques. Or, la stratégie de
Masayoshi Son est de faire partie
des tout premiers investisseurs
quand une technologie commence à
décoller. Il est ainsi entré tôt au capital d’Alibaba ou d’Uber. En 2018, il a
investi plus de 30 milliards de dollars
dans des start-up comme Slack (travail collaboratif), GM Cruise (voiture autonome), Grab ou Fair (autopartage).
Les emballements de Masayoshi
Son sont diversement appréciés : il
a investi 4,4 milliards de dollars
dans WeWork, spécialisé dans la
location de bureaux partagés, mais,
selon le Wall Street Journal, ses associés auraient refusé d’augmenter
la mise dans cette start-up qui devrait perdre quelque 2 milliards de
dollars cette année. « C’est un visionnaire » résume Dan Baker, analyste à Morningstar, qui a fait grossir
sa société en investissant dans des
pépites. Au contraire, il est trop enthousiaste et surévalue la valeur de
ses participations, estime le Financial Times. Les plus hostiles
pointent le désastreux rachat de
l’américain Sprint pour 20 milliards
de dollars en 2012. Criblée de dette,
la pépite est devenue un boulet.
SoftBank espère s’en débarrasser
en la fusionnant avec T-Mobile, si
l’opération est approuvée par les
autorités américaines. Bref, le boulimique Masayoshi Son doit encore
prouver que son flair est infaillible.
Un pari difficile pour qui s’aventure
Paul Loubière
dans le high-tech.
Nanobiotix soigne son entrée
Pionnier dans le recours aux nanoparticules contre le cancer, le frenchy vient
de lever des fonds américains. De quoi financer des essais et doper sa notoriété.
Bruno Levy/Challenges - SP/Nanobiotix
R
évolutionner le traitement
du cancer grâce à des nanoparticules : l’ambition
affichée par Nanobiotix
prend corps. Fondée par le physicien Laurent Levy et cotée en
Bourse depuis 2012, la société française vient de signer avec le plus
célèbre centre anticancéreux américain, le MD Anderson. Annoncée le
7 janvier, cette collaboration accélèrera son développement, tout en
asseyant sa notoriété auprès du gotha médical. L’hôpital testera l’efficacité du traitement sur 9 formes de
cancers auprès de 340 malades. Il
prendra à sa charge l’essentiel des
coûts, estimés à 50 millions d’euros,
Nabiobiotix n’investissant « que »
12 millions.
Laurent Levy, docteur en physique chimie et fondateur de Nanobiotix. Principe
de son traitement ? Agissant comme un piège à radiations, les nanoparticules
libèrent de l’énergie qui, sous l’effet des rayons X, détruisent les cellules malades.
Etudes concluantes
Trois mois plus tôt, Nanobiotix obtenait aussi un prêt de 40 millions
d’euros de la Banque européenne
d’investissement (BEI). Comment
a-t-il convaincu les radiologues
américains ou les financiers européens ? A ces deux questions, Laurent Levy apporte la même réponse,
efficace : « Ils ont vu nos résultats. » Car Nanobiotix fait partie des
rarissimes biotechs ayant achevé
avec succès le parcours du combattant des études cliniques. En juin
dernier, la société a publié d’excellents résultats pour la dernière
phase d’essais de son produit. Réalisée sur 180 patients atteints de sarcome des tissus mous, une forme de
cancer rare et difficile à soigner,
l’étude a démontré un taux de réponse deux fois supérieur chez les
malades traités avec Nanobiotix
qu’avec une radiothérapie classique.
Le couronnement de dix ans de développement.
Docteur en physique, Laurent Levy,
son taiseux fondateur, avait participé aux premières recherches sur les
nanoparticules à l’université américaine de Buffalo. Convaincu que ces
objets minuscules peuvent contribuer à soigner le cancer, il a quitté le
EN PLEIN
ESSOR
150 millions
d’euros levés
depuis
sa création
en 2003.
16
essais en cours.
10
familles
de brevets.
95
salariés.
3
filiales
aux Etats-Unis,
en Espagne et
en Allemagne.
SOURCE : SOCIÉTÉ.
monde académique et créé Nanobiotix en 2003. Protégée par 10 familles de brevets, son innovation
consiste à injecter dans une tumeur
cancéreuse des nanoparticules cristallines, d’un diamètre plus de cent
fois inférieur à celui d’un cheveu.
Agissant comme un piège à radiations, elles libèrent de l’énergie, qui,
sous l’effet des rayons X, détruisent
les cellules malades. Permettant de
maximiser la dose de rayons sans
atteindre les tissus sains, la technologie ouvre de nouveaux espoirs
pour la radiothérapie. Un traitement
ayant très peu évolué depuis des
décennies, alors qu’il est préconisé
à plus d’un patient sur deux.
Vers le marquage CE
Son ambition ? Permettre au plus
grand nombre d’accéder à cette radiothérapie améliorée. Le labo a
ainsi lancé des études pour sept
autres formes de cancers, notamment celui du foie et « tête et cou »,
qui touche les fumeurs. Signe de
l’intérêt croissant de l’industrie, une
des études est menée en partenariat
avec le taïwanais PharmEngine.
Aux portes du marché, Nanobiotix
attend dorénavant le « marquage
CE », sésame qui permet la commercialisation. Parallèlement, la jeune
société entend prouver que son produit peut doper la réponse immunitaire du corps s’il est associé à un
médicament d’immunothérapie, ces
traitements qui ont changé la donne
en oncologie depuis trois ans.
A quel prix sera vendu le produit ?
« Il sera négocié en fonction de la
valeur thérapeutique », rétorque
Laurent Levy. « Si la technologie est
très chère, cela freinera la commercialisation », craint Jamila El Bougrini, analyste chez Gilbert-Dupont.
Nanobiotix fut longtemps le premier au monde à utiliser les nanoparticules pour lutter contre le cancer. Depuis trois ans, il est talonné
par un autre français : créé à Grenoble, NH TherAguix injecte par
intraveineuse des particules dix fois
plus petites que celles de Nanobiotix, capables d’atteindre des zones
profondes, notamment le cerveau.
Cette concurrence confirme le potentiel de la voie ouverte par ce
Delphine Déchaux
pionnier.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
69
COMMUNIQUÉ
Réussites à la Française
YOOMAP
Leader Français des
logiciels de management
de l’Innovation
Start-up française, pionnière dans l’édition de logiciels
de management de l’innovation, Yoomap accompagne
les grands groupes dans leur démarche d’innovation et
de co-innovation. Explications avec Mathieu Lafaye,
Richard Biquillon et Samuel Nakache, co-fondateurs.
CAIRN GROUP
Au service des entreprises
et des entrepreneurs
Management de transition, portage salarial,
investissement : avec ses trois structures CAIRN
Experts, OUREA Portage et CAIRN Invest,
CAIRN Group accompagne les entreprises et les
entrepreneurs à toutes les étapes de leur vie et de
leur activité. Rencontre avec Stéphane Valet, son
Fondateur et Président.
Quelles sont les activités de CAIRN Group ?
Nos activités se répartissent
sur trois structures : CAIRN
Experts, spécialisée dans le
management de transition ;
OUREA Portage, une
société de portage salarial ;
et CAIRN Invest, en cours
de développement, qui a
pour objet d’investir de façon
majoritaire dans des entreprises, avec une première
acquisition prévue pour cette
année.
WWW.YOOMAP.FR
Vous accompagnez aujourd’hui plus de 80 grands groupes...
EDF, Total, Safran, CASA, BNP, Carrefour… C’est très intéressant de constater que nos
clients proviennent de tous les secteurs ! Industrie, finance, grande distribution, SSII,
Conseil, Services publics… Tous ceux qui font le choix de nos solutions sont animés par
la même volonté : renforcer leurs capacités de génération et de pilotage de l’innovation. Et
nous partageons avec eux une conviction : les plus grands groupes doivent se constituer
un écosystème centré autour de la démarche d’innovation, qui inclut aussi bien leurs
collaborateurs que des acteurs externes, plus mobiles, plus réactifs. L’open innovation est
une nécessité pour les grands groupes, et cela constitue souvent une révolution dans leur
approche stratégique ! Nous les accompagnons en leur fournissant les logiciels qui leur
permettent d’y voir clair et de piloter leurs projets tout en restant orientés « résultat ».
Justement comment contribuez-vous à la réussite de vos clients ?
Nous proposons deux logiciels, totalement adaptables aux environnements, aux
contraintes et aux besoins de nos clients en matière d’innovation. Le SURM (Start-Up
Relation Management) est notre solution pour gérer un écosystème de partenaires innovants (startups, PME, centre de R&D, universités…). SMI (Système de Management des
Idées) est une plateforme qui permet de centraliser et de faire émerger les meilleures idées
de vos collaborateurs pour le futur de votre entreprise et d’accompagner le processus
d’innovation jusqu’à la mise en œuvre. Les deux outils sont parfaitement associables et
se complètent très efficacement. En 5 ans nous sommes devenus leaders sur ce créneau,
et nous sommes aujourd’hui les seuls sur ce marché à couvrir toute la chaîne de valeur.
Nos logiciels s’adaptent totalement à l’environnement de nos clients, à leurs processus.
En matière d’innovation, il ne doit pas subsister le moindre écart entre les attentes de nos
clients et les solutions que nous mettons à leur disposition ! Leur point de vue sur nos
solutions, ce qu’ils apprécient le plus, ce qu’ils utilisent plus ou moins… nous sommes
très attentifs à leurs retours et ajustons sans cesse nos solutions.
C’est une belle success story. Quelles sont désormais vos ambitions ?
Nous avons dépassé aujourd’hui les 100 000 utilisateurs pour nos plateformes. En 2017
nous avons été récompensés par le Label Excellence de la BPI et ces 18 derniers mois, tous
nos métriques ont doublé : collaborateurs, nombre de clients et chiffre d’affaire.
Notre premier objectif est bien sûr de consolider notre place de leader en France, et nous
comptons nous internationaliser en Europe à partir de 2019. La réputation de Yoomap
s’est essentiellement faite grâce au bouche à oreille ; si nos clients sont nos meilleurs commerciaux, c’est sans doute aussi parce qu’ils sont notre principal actif !
A l’image des écosystèmes innovants de nos clients, notre réussite est résolument collective. Nos 33 collaborateurs participent pleinement à nos succès : ils nous aident à grandir
en nous apportant leur énergie, leurs idées, et Yoomap a
à cœur leur épanouissement et leur évolution. C’est un
cercle très vertueux qui se crée entre Yoomap, ses collaborateurs et ses clients.
WWW.YOOMAP.FR
Comment est né CAIRN
Experts ?
Notre activité a commencé
WWW.CAIRN-EXPERTS.FR
en 2013. Avec le manageWWW.OUREA-PORTAGE.FR
ment de transition, je souhaitais apporter une réponse aux
besoins temporaires des entreprises qui se trouvent dans des situations exceptionnelles et dont les ressources spécifiques pour les résoudre ne sont pas présentes en
interne. Nous avons aujourd’hui un réseau de plus de 2 500 cadres et dirigeants
référencés sur toute la France, dont 20 % sont mobiles à l’international. Ces managers de transition peuvent intervenir dans une entreprise dans un délai très court,
de 4 à 5 jours. Ce sont des professionnels à la recherche de challenges qui ont une
compréhension rapide et exacte des enjeux et des missions. Mais outre leurs compétences purement techniques, ce sont leurs qualités relationnelles qui sont pour
nous les plus importantes. Il s’agit d’un point capital. Et comme nous connaissons
bien à la fois nos managers et les entreprises clientes, nous pouvons nous assurer
qu’ils ont la même agilité relationnelle et qu’ils peuvent travailler ensemble.
En juillet dernier, vous avez lancé OUREA Portage. Quelle est sa
spécificité sur le marché du portage salarial ?
Bien que cette activité soit indépendante de CAIRN Experts, elle est complémentaire de notre offre préexistante. En effet, OUREA Portage s’adresse aux indépendants, et notamment aux managers de transition, qui sont nos premiers clients.
Nous leur proposons la liberté de l’entrepreneur avec la sécurité du salarié dans
le cadre d’une relation tripartite entre le travailleur indépendant, ses clients et
OUREA Portage.
Avec cette structure, nous avons fait le choix d’une différenciation très importante,
qui porte sur l’accompagnement. Ainsi, nous mettons à la disposition de nos salariés portés des bureaux pour recevoir leurs clients, nous leur proposons du conseil
opérationnel pour les aider à faire grandir leur activité, nous organisons des rencontres pour qu’ils développent leur réseau. Nous sommes des entrepreneurs au
service des entrepreneurs.
RÉDACTION : GABRIEL BERNARD, EMILIE ESNAUD, CLAIRE LINDA, LAURE MARTIN-SOUTENET
WWW.CAIRN-EXPERTS.FR - WWW.OUREA-PORTAGE.FR
PRODUIT PAR GROUPE SCP
Portrait Sébastien Soriano, président de l’Arcep
Communicant
Très présent dans les médias, le patron du gendarme des télécoms agace.
Lui assume son style direct, et n’hésite pas à sortir de son rôle
pour parler de régulation des Gafa et de transformation numérique.
CV prestigieux
Persuadé des vertus de la communication, il a réservé plus de deux
heures à cet entretien préparé minutieusement. Il y voit l’occasion de
réexpliquer ses positions auprès des
acteurs des télécoms. C’est le premier portrait de lui depuis sa nomination en janvier 2015. Quand il a
pris ses fonctions, les articles étaient
dithyrambiques sur ce fin connaisseur du secteur au CV prestigieux.
L’un d’entre eux titrait même sur « le
chouchou des opérateurs ». Depuis,
Sébastien Soriano a secoué le cocotier et s’est attiré quelques inimitiés.
En pleine guerre des prix, il a maintenu le cap sur le dossier le plus
chaud : la consolidation du secteur.
Jusqu’en juin dernier, il a été le fervent défenseur d’un marché des télécoms à quatre opérateurs. Ravi que
la France pratique « des prix parmi
FIBRE
PUBLIQUE
1975
Naît à Paris.
2001
Diplômé de
Télécom ParisTech
et d’une licence
d’administration
publique
à la Sorbonne.
2001
Entre à l’Autorité
de la
concurrence.
2004
Chef de l’unité
mobile puis fibre
à l’Arcep.
2009
Rapporteur
général adjoint
à l’Autorité de
la concurrence.
2012
Directeur de
cabinet de Fleur
Pellerin, alors
ministre déléguée
à l’Economie
numérique.
2015
Président
de l’Arcep.
2017
Président du
Berec, l’organe
européen de
régulation
des télécoms.
Portrait
Sébastien Soriano,
photographié dans
son bureau de l’Arcep,
le 15 décembre 2018,
par Stéphane
Lagoutte
pour Challenges.
72  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
les plus bas d’Europe » pour les
abonnements téléphoniques fixes et
mobiles. Tant que cela ne conduit
pas à la baisse des investissements
dans les réseaux. « Grâce à notre
impulsion, l’investissement est
passé de 7 à 9,6 milliards d’euros
l’an dernier. Le vrai sujet de 2019,
c’est l’investissement dans la 5G et
la fibre, pas la consolidation », affirme-t-il, à rebours des patrons français. Pourtant, en mai dernier,
lorsque le quatrième opérateur Free
annonce ses premiers résultats en
baisse, Soriano surprend. Le message de fermeture totale à une fusion
dans les télécoms ne peut plus être
pertinent, dit-il : « La porte de l’Arcep s’entrouvre. » Les discussions
reprennent.
La patte de Soriano passe ensuite
par la « régulation par la data » et
repose sur une alliance avec les
consommateurs. « Certaines dispositions de la loi pour une République numérique sur un service
public de la donnée auraient pu
être stériles s’il n’en avait pas assuré le respect », se félicite Axelle Lemaire, ex-secrétaire d’Etat au Numérique. Premier exemple, il a mis à
disposition des cartes pour comparer la qualité des réseaux des quatre
opérateurs partout en France et permettre bientôt de localiser les immeubles équipés de la fibre. Second
exemple ? Le service « J’alerte l’Arcep », qui a recensé 34 000 remontées de clients déçus et pointe du
doigt le mauvais élève de la bande,
SFR. Cette sortie n’a pas plu au PDG
d’Altice France, Alain Weill, qui s’est
fendu d’une lettre d’agacement. Mais
Sébastien Soriano assume et nie pratiquer le « name and shame ». « Ma
présentation ne visait aucun opérateur en particulier, la presse l’a
repris comme elle voulait. »
Son leitmotiv, c’est de penser « la
transformation numérique » sans
béatitude ni angoisse. Il a contribué
à la création du réseau French Tech
avec Fleur Pellerin, une première
piste contre la toute-puissance des
Gafa. En voulant réguler les plateformes, il sort des plates-bandes de
son poste. Il défend la sacro-sainte
neutralité du Net afin qu’aucun
contenu ne soit privilégié sur un
autre par le débit que les opérateurs
y consacrent. Cette position figée lui
a causé du tort quand il présidait le
Berec, l’organe de régulation des
opérateurs en Europe. « On m’a
traité de communiste parce que
j’avais osé dire qu’Internet est un
bien commun. J’ai senti des hostilités, les discours de ces fonctionnaires sont emprunts des idées des
lobbys », s’explique-t-il.
« Il parle à tort et à travers »
Mais sa touche personnelle, c’est de
miser sur la communication, des
médias aux réseaux sociaux. Il répond à des interviews pleines pages
dans la presse économique. Trop,
parfois. « Il a toujours su raconter
les histoires, note l’ex-président de
l’Autorité de la concurrence, Bruno
Lasserre. Prendre la parole dans les
médias, il adore ça. »« Au cabinet,
déjà, il savait comment utiliser les
médias pour obtenir des arbitrages », rappelle Fleur Pellerin. Efficace ? Pas pour tous. « Il parle à tort
et à travers, regrette un cadre supérieur des télécoms. Ça nous pousse
à prendre des décisions court-termistes pour éteindre les feux uuu
Stephane Lagoutte pour Challenges
V
êtu de son élégant costume gris, il fait visiter les
nouveaux locaux de l’Arcep à la secrétaire d’Etat à
l’Economie, Agnès Pannier-Runacher, le 11 décembre dernier. Car
l’autorité indépendante de régulation des télécoms vient d’emménager dans un immeuble moderne du
XIIe arrondissement parisien, rue
Gerty-Archimède. Dans ce lieu au
mobilier moderne, doté d’une salle
de pause à la mode start-up, d’open
spaces séparés par des isolateurs
sonores stylés, le président Sébastien Soriano a prôné le « management libéré » dans l’administration
et « plus de sérendipité ». Pour s’y
conformer, il s’est lui-même privé de
bureau fermé et reçoit dans une
salle cubique et vitrée à part.
Portrait
qu’il allume. » Son prédécesseur à la tête de l’Arcep, JeanLudovic Silicani, se désole qu’il ait
« supprimé le colloque annuel de
l’Arcep et le comité de prospective.
Comme si c’était plus efficace de
passer sur BFM TV que de se parler
directement ». Cette façon de se
mettre en avant serait un trait
de personnalité. « C’est un peu ego
Soriano, s’amuse un fin connaisseur
des télécoms. Il est saisi par le vertige du pouvoir. Quand il publie les
chiffres de l’investissement, il s’autocongratule, alors que l’effort vient
du privé. Si un panel d’invités à un
événement ne lui semble pas de son
niveau, il envoie un membre du collège à sa place. »
2.
Denis Allard/Réa
1.
Hamilton/Réa
uuu
Soriano, expert
ès télécoms
1. En 2012, alors directeur de
cabinet de Fleur Pellerin, ministre
déléguée à l’Economie numérique.
« Il avait une vue panoramique sur
tous les sujets. Au cabinet, c’était
Shiva », dit son ex-patronne.
2. En 2015, nouveau président de
l’Arcep, avec le commissaire
européen Pierre Moscovici, son
mentor. Ils ont travaillé ensemble
lors de la campagne de François
Hollande de 2012. Son nom aurait
été cité pour lui succéder à la
Commission européenne.
3.
3. En janvier 2017, lors des 20 ans
de l’Arcep. Facile d’accès, le
président de l’Arcep se comporte
à l’antithèse de son prédécesseur,
jugé plutôt raide.
4.
5.
74  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
SP
5. En mars 2018, en Bourgogne. Le
président se veut proche du terrain.
Denis/Réa
4. En janvier 2018, avec les patrons
des opérateurs français, aux vœux
de l’Arcep. D’abord défenseur
d’un marché à quatre, Soriano s’est
récemment montré plus ouvert
à une consolidation du secteur.
SP
Rôle très politique
Autre exemple. En octobre, l’Arcep
met en demeure Orange d’améliorer
la qualité de ses réseaux cuivre pour
ne plus faillir au « service universel ». « On ne paiera aucune
amende », répond le secrétaire général d’Orange, Nicolas Guérin. Soriano passe par un tweet et un smiley :
« Je ne sais pas vous mais perso,
quand je me fais contrôler par un
gendarme sur la route, j’évite de lui
dire qu’il peut toujours causer et
que je ne paierai aucune amende. »
Nicolas Guérin riposte dans un
tweet : « Je ne paie une amende que
si j’ai commis une infraction. »
L’échange fait le buzz. « Un régulateur ne devrait pas parler de cette
façon à des grands patrons », juge
un confrère outré. « Nous pouvons
nous exprimer ainsi en prenant de
la hauteur. Nous représentons l’intérêt général », répond Sébastien
Soriano. Ce crédit ne lui est pas toujours accordé. « Les autorités indépendantes, c’est de la fumisterie »,
rouspète un dirigeant d’un groupe
télécoms. « L’Arcep de Soriano est
un petit Etat dans l’Etat qui parle
sur tout parce qu’il n’y a pas de vrai
ministre des Télécoms dans ce gouvernement ! »
Face aux critiques, Sébastien Soriano assume choisir ses combats.
« Sur Twitter, le ton peut paraître
familier, tout le monde est au même
niveau, ça fait partie du jeu. » Il
assure cependant respecter les opérateurs français « très puissants, de
très belles réussites industrielles ».
Le « tweet clash » avec Orange,
c’était pour mettre fin au déni et provoquer un déclic de la direction.
Sans conteste, l’Arcep version Soriano a un rôle très politique. « Il s’y est
révélé et a redoré le blason de cette
autorité, lance Laure de La Raudière, députée UDI. Il inscrit dans
l’actualité certains sujets qui lui
tiennent à cœur. Il est à la limite du
rôle politique du gouvernement ou
des parlementaires. » Et cela donne
des résultats.
Ce qu’ils disent de lui
Didier Casas, président de
la Fédération française des
télécoms (FTT) : « Il connaît le
secteur sur le bout des doigts,
il sait aussi bien comment
fonctionne la technologie que la
concurrence. Sur la consolidation, il s’est
toujours montré d’une grande prudence. »
Bruno Lasserre, ex-président de l’Autorité
de la concurrence : « Il a un grand sens
tactique. Il savait quand négocier ou
poursuivre une démarche coercitive.
Il arrivait à anticiper des situations. »
Né en 1975 à Paris, ce fils d’une magistrate et d’un psychanalyste a
grandi à Dôle, dans le Jura, dans une
famille cultivée qui porte la justice et
la « chose publique » en valeurs fondamentales. Polytechnicien, il n’a
rien des geeks fans de code de la
bulle Internet. Plus matheux qu’ingénieur, il s’est rêvé médaillé Fields
comme Laurent Schwartz ou Cédric
Villani. « A l’école, j’étais dans une
situation schizophrénique. J’ai démarré dans la botte, décidé à intégrer les grands corps, mais j’organisais aussi les gags dans les défilés
militaires avec l’association étudiante la Khômiss. J’ai terminé
l’école avec 10 kilos en plus et sans
petite amie, et sans le rang de sortie
que je voulais. » Ce sera donc les
télécoms.
Soriano se passionne pour le sujet
au Conseil de la concurrence, devenu Autorité de la concurrence,
comme rapporteur en charge de
l’unité mobile, puis de la fibre. « Il
m’a plu tout de suite grâce à une
très bonne connaissance des technologies. Il travaillait à fond, était
intrépide », se souvient Bruno Lasserre. Il rejoint ensuite l’Arcep
comme responsable des réseaux
fixes. « Il était compétent sur ce
poste, mais plutôt discret. Il a appris la ligne que je défendais à
l’Arcep et l’a conservée », analyse
Jean-Ludovic Silicani. Puis, il repart
à l’Autorité de la concurrence, en
tant que rapporteur général adjoint.
« Il s’est montré bon manager,
il laissait la bride assez large à son
équipe, il était apprécié », affirme
Lasserre. A la tête de l’Arcep, il
adopte un comportement aux antipodes de celui de son prédécesseur
Jean-Ludovic Silicani, qu’on dit « assez raide » et « peu collaboratif ». Le
polytechnicien est un chef d’équipe
Meigneux/Sipa
Chef d’équipe apprécié
Pierre Moscovici, commissaire européen
aux Affaires économiques et financières :
« Ce n’est pas un énarque, il a l’esprit
IL AIME
Le yoga.
Cuisiner
des ceviches.
La sémiologie.
Les soirées
alcoolisées.
Les rites religieux.
Les challenges.
IL N’AIME PAS
Les a priori
sur les
fonctionnaires.
Les monopoles.
Les montres
de luxe.
L’expression
« aligné avec
moi-même ».
pragmatique et innovant, ne s’embarrasse
pas des règles technocratiques. Il a le
contact facile, est très à l’écoute et n’a pas
les tics de la classe politique ou financière. »
Benoît Thieulin, ex-président du Conseil
national du numérique : « Il est à l’écoute
des opinions opposées, il a toujours
respecté le CNNum, même si certaines
conclusions ne lui plaisaient pas, fait rare
dans la technocratie française. »
Alain Weill, PDG de SFR : « L’Arcep n’a
pas vocation à être le représentant des
consommateurs. Certaines de ses
initiatives consistent plutôt à dénoncer
le travail ou les difficultés des opérateurs
sans les encourager en parallèle. »
facile d’accès. Il prend beaucoup la
parole en réunion, davantage
pour lancer des idées et provoquer
des brainstormings que pour brider
ses collaborateurs. « Il est doté
d’une vision managériale, il implique ses équipes, comprend qu’il
n’y a pas d’action sans elle », rapporte Axelle Lemaire.
Il a gardé de ses jeunes années un
goût pour la psychanalyse – il en est
à sa seconde – et une envie de décortiquer tout, d’être à l’écoute de ses
contradictions. Dans la salle du rendez-vous trône une photo de Lacan,
à côté d’un portrait de Mao façon
Andy Warhol. Mao, son quatrième
prénom, donné par un père péruvien
castriste et une mère française de
gauche qui ont pourtant vite abandonné la politique.
Avenir politique ?
Politiquement, son cœur penche
toujours à gauche, mais tendance
sociale-démocrate et modérée. Il a
fait ses premiers pas en politique en
2007 avec Benoît Thieulin, alors en
charge de la campagne Web de Ségolène Royal, et s’est impliqué dans les
débats participatifs pour casser son
image techno. En 2010, il propose
ses services à Pierre Moscovici, le
directeur de campagne de François
Hollande, devenu son mentor. Mais
c’est Fleur Pellerin, ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à
l’Economie numérique, qui lui offre
la direction de son cabinet. « Il avait
une vue panoramique sur tous les
sujets, du déploiement, une
connaissance d’ingénieur, une vision politique et une capacité de
synthèse. C’était Shiva », résume
son ex-patronne. En haut fonctionnaire modèle, il est alors effacé derrière sa ministre. C’est sûrement à ce
moment-là qu’il a fait connaissance
avec les enjeux politiques et eu envie
de briller à son tour.
La suite de son parcours fait déjà
jaser. Certains voient bien cet ambitieux monter en politique. « Il a baigné dans des environnements militants, il a de bonnes intuitions, ce
serait un bon candidat », imagine
Fleur Pellerin. Mais lui dit avoir
« tiré un trait sur la politique ministérielle. Le cabinet m’a plu ; les
élections et les jeux d’appareils
moins ». D’autres le voient bien rebondir dans le privé. Il aurait été
approché par un fonds d’investissement tech. Il n’en veut pas. Restent
les autres postes de hauts fonctionnaires au service de son cher bien
commun. Son nom aurait été cité
pour succéder à Pierre Moscovici au
poste de commissaire européen
pour la France. « Ça m’intéresse,
mais je ne fais pas de plan sur la
comète », assène Soriano. Il lui reste
deux ans de mandat et deux challenges : la 5G et la régulation des
Gafa. Il l’assène par texto après le
rendez-vous, comme un communicant qui veut être certain que son
message est bien passé. Léa Lejeune
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
75
La vérité sur…
le business
des ex-ambassadeurs
Une vingtaine d’anciens diplomates se sont récemment
reconvertis dans le très lucratif conseil aux entreprises.
C
’est un poids lourd du Quai
d’Orsay qui a franchi le
Rubicon le 7 janvier. Après
quarante et un ans de maison, dont quatre comme ambassadeur au Qatar puis neuf – un record – en Arabie saoudite, Bertrand
Besancenot a pris sa retraite pour
mieux se lancer dans le grand bain
du privé. Le « diplo » préféré des
cheikhs arabes, qui échange sur
WhatsApp aussi bien avec l’émir de
Doha que le prince héritier saoudien, a décidé de créer sa société de
conseil : Palmelys, contraction de
palmier et de lys, l’emblème des rois
de France.
« A travers mes connaissances et
mon réseau au Moyen-Orient, je
vais essayer d’aider nos sociétés,
notamment en les mettant en relation avec les bonnes personnes »,
confie-t-il. Des palais de la République aux salons business des hôtels cinq étoiles du Golfe, ce changement de vie est loin d’être un
exemple isolé. Challenges a recensé
une vingtaine d’ex-ambassadeurs
ayant décidé, ces dernières années,
de se reconvertir dans le conseil aux
entreprises. Un business qui peut
s’avérer très lucratif.
Le pantouflage n’est certes pas un
phénomène totalement nouveau. Le
Quai d’Orsay avait déjà l’habitude
de détacher une poignée de diplomates chevronnés dans les grands
fleurons de l’industrie tricolore.
Marion Paradas a ainsi quitté récemment son poste en Slovénie pour
devenir vice-présidente de Thales,
tandis que George Serre est parti de
Côte d’Ivoire pour rejoindre le géant
du transport maritime CMA-CGM.
« Il est plus rare qu’ils rejoignent
un groupe étranger, le départ de
Gérard Errera, ex-ambassadeur à
Londres, vers le fonds américain
Blackstone avait fait grincer des
dents », note un diplomate.
Mais, aujourd’hui, ce sont bien les
activités de conseil qui ont le vent
en poupe. Un mouvement concomitant à la montée en puissance de la
diplomatie économique sous Laurent Fabius, qui a dépoussiéré
UN QUAI BIEN
REMPLI
431
conseillers
des affaires
étrangères
hors classe
et ministres
plénipotentiaires.
163
ambassades.
16
représentations
permanentes.
17
ambassadeurs
thématiques.
14
conseillers
diplomatiques
en région.
SOURCE: MINISTÈRE DES
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Des postes pour les diplomates sans ambassade
L
’écrivain-diplomate
Olivier Poivre d’Arvor
les a surnommés
les ambassadeurs « fantothématiques ». Pour occuper
ses ouailles désœuvrées,
le Quai d’Orsay a créé
des postes sur des sujets
transversaux, allant
du numérique aux pôles Nord
et Sud, en passant par
les migrations ou l’action
culturelle. Le ministère
en a compté jusqu’à 28.
Aujourd’hui, il n’en a plus
« que » 17 après s’être fait
taper sur les doigts par un
sénateur lors d’un contrôle
budgétaire. Sept de
ces postes sont attribués
à des ex-ambassadeurs
à l’étranger. Depuis 2016,
ces derniers peuvent aussi
devenir « conseillers
76  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
diplomatiques auprès
des préfets de région ».
Une fonction qui peut servir
de sas avant de pantoufler
dans le privé. Après son
départ des Pays-Bas, Pierre
Ménat a ainsi officié, un an,
en Occitanie avant
d’effectuer des missions
de conseil pour la PME de
Dominique de Villepin et le
cabinet de lobbying Lysios.
•
Guez/AFP - Witt/Chamussy/SIPA - Sia Kambou/AFP - Fethi Belaid/AFP - Iliya Pitalev/ RIA Novosti/AFP
Coulisses
Alain Azouaou
(Alain Azouaou Advisors)
Dernier poste :
Emirats arabes unis.
Chiffre d’affaires :
1,73 million d’euros.
Résultat net :
722 000 euros.
l’image des ambassadeurs auprès
des entreprises. Le phénomène
tient aussi à l’embouteillage des
carrières pour les cadres supérieurs
du Quai. On compte pas moins de
431 hauts fonctionnaires pouvant
prétendre diriger l’une de nos
163 ambassades. Nombre de diplomates proches de la retraite n’ont
alors d’autres choix que de devenir
ambassadeurs thématiques ou régionaux (lire encadré ci-dessous).
La troisième voie, plus rentable,
mène au privé.
Spécialisation géographique
Certains cabinets se sont fait une
spécialité de recruter ces « VRP de
la marque France », comme aimait
les appeler Laurent Fabius. C’est le
cas de l’Adit, leader français de l’intelligence économique (détenu à
34 % par l’Etat), qui a monté une filiale spécialisée, Entreprise et Diplomatie, pilotée par l’une des anciennes gloires du Quai, Bruno
Delaye, passé par Madrid et Brasilia.
« Nous faisons du “business to government” (B to G), nous assistons
les entreprises dans leurs discussions avec les autorités étrangères,
notamment pour la résolution de
litiges », explique l’ex-conseiller
Afrique de François Mitterrand, qui
a embauché trois anciens collègues.
La société, qui dégage 3 millions
Jean-David Levitte
Jean-Marc Simon
Serge Degallaix
Jean de Gliniasty
Dernier poste :
Etats-Unis.
Chiffre d’affaires :
866 000 euros.
Résultat net :
432 000 euros.
Dernier poste :
Côte d’Ivoire.
Chiffre d’affaires :
572 000 euros.
Résultat net :
194 000 euros.
Dernier poste :
Tunisie.
Chiffre d’affaires :
338 000 euros.
Résultat net :
70 000 euros.
Dernier poste :
Russie.
Chiffre d’affaires :
106 000 euros.
Résultat net :
60 000 euros.
(JDL Conseil)
(Eurafrique Stratégies)
d’euros de chiffre d’affaires, fait, par
exemple, du lobbying à Bruxelles
pour Air France et a aidé le fabricant de satellites Eutelsat pour ses
projets en Afrique.
L’un des concurrents de l’Adit, ESL
Network, s’est, lui, adjoint les services de Didier Le Bret, ex-ambassadeur à Haïti, et de la star du secteur
Jean-David Levitte, qui travaillait
déjà pour le cabinet américain Rock
Creek. Passé par Washington, celui
que l’on surnomme « Diplomator » a
été sherpa de deux présidents,
Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy,
et dispose d’un des plus gros carnets d’adresses de la diplomatie
française. Il a mis en relation ESL
avec certains chefs d’Etat africains
tels que le Guinéen Alpha Condé et
plaidé la cause d’un de ses clients, le
constructeur naval DCNS, auprès
du Pentagone.
D’autres ex-ambassadeurs ont préféré ne pas se lier à un cabinet ou à
une entreprise et se concentrer sur
leurs pays de prédilection. JeanMarc Simon a ainsi monté sa PME,
Eurafrique Stratégies, juste après
son départ d’Abidjan, plutôt que
d’accepter un poste à CMA-CGM
– « ils me payaient nettement
moins », précise-t-il. Outre la Côte
d’Ivoire, il est aussi présent au Gabon et au Cameroun, où la stabilité
des clans Bongo et Biya assure la
(SDCP)
pérennité de son carnet d’adresses.
Idem pour Jean de Gliniasty. Après
avoir quitté son poste à Moscou, il
est devenu directeur de recherche à
l’Iris sur la Russie et a, dans le même
temps, monté sa société de conseil
et démarché des patrons du CAC 40.
Son créneau : faire le lien entre les
entreprises françaises et l’entourage
de Vladimir Poutine, avec qui il a
gardé de bonnes relations, malgré
un contexte diplomatique tendu
depuis la crise ukrainienne.
Souplesse déontologique
Ce type d’activité peut générer de
confortables revenus, cumulables
avec une retraite à taux plein d’ambassadeur, de l’ordre de 5 000 euros.
Le recordman en la matière est
Alain Azouaou, ex-ambassadeur
aux Emirats arabes unis, qui s’est
versé 900 000 euros de dividendes
en 2017. Installé près de Lyon, il
conseille aussi bien des clients français, comme l’Olympique lyonnais
ou le fonds d’investissement Ardian
que des groupes émiratis désireux
de s’implanter dans l’Hexagone.
Mais, en théorie, les anciens ambassadeurs ne peuvent pas tout se permettre. La Commission de déontologie autorise leur pantouflage tant
qu’ils n’ont pas de contacts avec les
autorités du pays où ils étaient en
poste, et ce durant les trois années
(JDG-Conseil)
suivant leur départ. Jusqu’à une
période récente, la jurisprudence
était tout de même assez flexible.
Daniel Parfait, ambassadeur à
Mexico, avait ainsi pu prendre la
tête de la filiale de Thales au…
Mexique. Un autre diplomateconsultant, qui a vendu ses services
dans le pays de son dernier poste,
raconte qu’il s’était interdit de rencontrer des ministres. Mais il ne
voyait aucun problème à fréquenter
leurs conseillers et les directeurs
d’administration.
Aujourd’hui, la Commission se
montre plus tatillonne, empêchant
aussi certains pantoufleurs d’avoir
des relations avec leur successeur à
l’ambassade ou avec les services du
Quai en charge du pays. « Il ne faut
pas introduire de confusion dans
les esprits des responsables politiques locaux ni dans ceux des
agents de l’ambassade », justifie son
président Roland Peylet, qui n’a toutefois pas les moyens humains de
vérifier que ses avis sont respectés.
« La Commission n’a pas autant de
scrupules avec les militaires ou les
inspecteurs des finances, peste un
diplomate. Ces règles sont hypocrites, elles nuisent aux intérêts
des entreprises françaises. » Et surtout à ceux des ambassadeurs businessmen.
David Bensoussan
et Antoine Izambard
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
77
Le Family office pour tous
Anticiper une année
boursière compliquée
Après un millésime 2018 difficile, les gérants restent sur leurs
gardes pour 2019. Leurs conseils et leur sélection de titres pour
investir sur les marchés avec un minimum de sérénité.
Disparités régionales
Mais après un millésime 2018 particulièrement secoué, la prévision se
révèle plus difficile : des nuages
s’amoncellent sur la croissance
mondiale, certains craignant même
une récession à venir. « La croissance mondiale est encore forte et
au-dessus du potentiel pour 2019,
mais c’est vrai qu’elle va se désynchroniser, avec des disparités régionales », anticipe Patrice Gautry,
chef économiste d’UBP. Les inves-
tisseurs craignent que le resserrement des politiques monétaires des
différentes banques centrales (Fed,
BCE, Banques du Japon et d’Angleterre) n’entraîne un ralentissement
marqué. « Dans cet environnement,
mieux vaut privilégier les sociétés qui ont le pouvoir de fixer leurs
prix, des moteurs de croissance
mesurables et un endettement
faible », conseille Christophe Donay, de Pictet AM. A suivre aussi, la
douzaine de valeurs du CAC 40 qui
est restée dans le vert l’an dernier,
dont des valeurs du luxe (Hermès,
« En Europe,
pour 2019,
nos gérants
vont
préfèrer les
valeurs de
rendement
à celles de
croissance.»
Vincent Juvyns,
de JP Morgan.
Guerre Pékin-Washington
L’autre facteur d’inquiétude des
marchés, apparu depuis l’an dernier
et toujours d’actualité, c’est le
risque de guerre commerciale entre
les Etats-Unis et la Chine, alimentée
par les tweets intempestifs de Donald Trump. Les premiers effets
économiques commencent à se
faire sentir en début d’année : les
valeurs technologiques américaines, grandes gagnantes de 2018
et qui semblaient inattaquables,
commencent elles aussi à souffrir.
Apple a ainsi dû annoncer le 2 janvier une révision en baisse de ses
prévisions de résultats pour ce trimestre, une première pour le géant
américain depuis 2002 ! Le 
Frédéric Verheyde, enseignant.
« Pour lisser la volatilité,
j’investis chaque mois »
« Je possède un PEA
à La Banque postale, une
assurance-vie chez
Linxea et je m’intéresse à
nouveau à la Bourse depuis
une dizaine d’années.
Je tiens d’ailleurs un blog
sur les placements.
J’investis en Bourse chaque
mois, pour lisser la
volatilité. Mon portefeuille
est composé de plusieurs
poches : des actions qui
versent un bon dividende,
car elles offrent un
rendement régulier
(comme Axa ou Sanofi),
des petites et moyennes
capitalisations, plus
dynamiques mais aussi
plus volatiles (elles ont
ainsi beaucoup baissé
en décembre) et aussi
des trackers qui permettent
de se diversifier facilement
et à frais réduits. Cette
année, je ne compte rien
changer à ma méthode
d’investissement
– à moins d’un gros krach
boursier – pour profiter
des opportunités sur
les marchés. »•
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
Collection personnelle
P
atatras ! Malgré des prévisions dithyrambiques début
2018, l’année écoulée n’aura
pas été à la hauteur des espérances
boursières. Loin de là. A Paris, le
CAC 40 a terminé en baisse de
10,95 %, sa pire performance depuis
2011 – et cela été encore pire pour
les petites et moyennes capitalisations. Sur toutes les places boursières, les actions ont souffert,
comme pratiquement toutes
les autres classes d’actifs : obligations, or, matières premières… Dans
ce contexte difficile, les sociétés
doivent se livrer depuis quelques
semaines à un exercice périlleux,
mais imposé : établir les perspectives économiques pour la nouvelle
année, et les allocations d’actifs qui
en découlent.
LVMH et Kering) et quelques belles
défensives, comme L’Oréal et Air
liquide. « Tant que les incertitudes
associées aux banques centrales ne
sont pas levées, ces valeurs restent
bonnes », précise Marc Riez, directeur général de Vega IM.
79
Finances privées
Notre sélection de valeurs à mettre en portefeuille
NOM DE LA VALEUR
(Code mnémonique)
COURS*
(en euros)
PERFORMANCE
1 AN
3 ANS
COMMENTAIRE
Fiat Chrysler
(FCA)
14,14
- 26,1 %
93,7 %
Le constructeur automobile coté à Milan a subi comme les autres la
tempête financière de fin d’année, mais il a maintenu ses prévisions
de résultats pour cette année et lancé un plan d’investissement.
Eli Lilly
(LLY)
116,20
dollars
33,6 %
44,6 %
Le laboratoire américain a vu son cours s’envoler l’an dernier,
mais conserve un bon potentiel d’appréciation puisqu’il a relevé
ses prévisions 2019 grâce à ses rentables blockbusters.
Scor
(SCR)
41,55
15,6 %
34,4 %
Le premier réassureur français a publié de bons résultats lors des
neuf premiers mois de l’année et l’offre de rachat de Covéa
proposée l’été dernier constitue un bon coussin de protection.
L’Oréal
(OR)
197,95
7,3 %
32,4 %
Grâce à son bilan et ses excellents résultats, le premier groupe
cosmétique a tenu son rôle de valeur défensive et devrait continuer
à rassurer les investisseurs dans des marchés volatils.
Orpea
(ORP)
93,28
- 7,1 %
28 %
Le groupe européen de maisons de retraite a un peu souffert
en 2018 malgré un bilan solide et des perspectives de croissance
peu sensibles à la conjoncture économique mondiale.
Air liquide
(AI)
103,25
- 3,9 %
23,3 %
Dans un environnement tourmenté, la valeur de bon père de famille
par excellence reste une valeur sûre et elle offre un rendement
pérenne et satisfaisant.
Euronext
(ENX)
52
- 4,8 %
13,5 %
Après avoir racheté la Bourse de Dublin fin 2017, l’opérateur
paneuropéen continue sa croissance avec une nouvelle cible :
la Bourse norvégienne, pour 625 millions d’euros.
Atos
(ATO)
73,46
- 40,6 %
2,6 %
Le groupe de services informatiques a payé très (trop ?) cher son
avertissement sur résultat en octobre et subit une décote
intéressante, vu le dynamisme de son secteur.
Orange
(ORA)
13,77
- 4,2 %
- 10 %
Après plusieurs années de vaches maigres, le premier opérateur
télécoms français offre un rendement de 5 % et pourrait profiter
d’une consolidation du secteur, à nouveau d’actualité.
Pirelli
(PIRC)
6,05
- 23,1 %
ND
Introduit en Bourse en 2017, le fabricant italien de pneumatiques
a souffert l’an dernier. Mais son cours au tapis pourrait rebondir
au printemps.
* Cours et performances arrêtés au 11-01-2019
SOURCE : BOURSORAMA
time Maxime Alimi, responsable de
la stratégie d’investissement d’Axa
IM. Autre facteur d’inquiétude, les
élections européennes de mai et la
montée du populisme.
PDG Tim Cook explique que
l’environnement chinois a été affecté par la montée des tensions commerciales avec les Etats-Unis. Et
toutes les valeurs exportatrices,
quel que soit leur secteur, risquent
de voir baisser leurs ventes.
uuu
A NE PAS FAIRE
Incertitudes européennes
Même si l’Europe semble devenue
bon marché après la dégringolade
des cours en fin d’année, les analystes préfèrent attendre encore avant d’y revenir massivement,
à cause d’incertitudes futures : le
Brexit, évidemment, où rien ne
semble fixé à moins de trois mois de
l’échéance, mais aussi l’Italie, avec
sa dette colossale (130 % du PIB)
et son bras de fer en cours avec
l’Union européenne. « C’est le
risque le plus important en Europe
pour cette année, mais nous
sommes confiants sur un compromis entre Rome et Bruxelles », es-
A FAIRE
Adapter son
portefeuille
Vu la dégringolade
des marchés financiers
depuis octobre, il est
trop tard pour tout
vendre et attendre des
jours meilleurs pour
revenir. En revanche,
un investisseur peut
passer en revue son
portefeuille pour vendre
ou réduire certaines
lignes et en acheter
d’autres plus
prometteuses.
80  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Revenir trop vite sur
les titres massacrés
Les petites et
moyennes
capitalisations ont
beaucoup perdu
en 2018, parfois
injustement car il y a
de belles opportunités.
Mais vu la faible
liquidité de ces titres,
mieux vaut attendre
un climat plus serein,
à moins d’être prêt
à rester investi
longtemps.
De nombreuses sociétés de gestion
ont donc décidé fin 2018 de réduire
– au moins temporairement – leur
exposition ou d’être extrêmement
sélectives. « En Europe, vu les
écarts de valorisation ridicules,
nos gérants préfèrent des valeurs
de rendement que des valeurs de
croissance », analyse Vincent Juvyns, responsable de la stratégie
chez JP Morgan AM. Mais les professionnels restent toutefois investis sur des grandes valeurs et espèrent un retour en grâce des
actions européennes une fois ces
incertitudes levées.
Fort de tous ces avis et conseils,
Challenges a préparé une liste d’actions à privilégier : un mélange de
valeurs de « rendement », qui offrent
un coussin d’amortissement dans
les périodes de baisse, et de solides
valeurs de croissance, qui résisteront mieux que les autres. En attenDamien Pelé
dant le rebond.
Patrimoine
Marc Fiorentino
Monfinancier.com
Quels fonds choisir
pour 2019 ?
« Première
résolution pour
2019 : ne plus
laisser 1 euro
dormir ! »
Un Comité de 50 experts a
répondu à cette question
Illustration : Richard Phipps
L
’année 2019, pas si simple pour les
épargnants… particulièrement s’ils font
partie de la classe « aisée », nouvelle cible
des « gilets jaunes » et donc du gouvernement.
Il va falloir relever un double défi : obtenir
une rémunération décente de ses
placements (au moins supérieure à l’inflation)
et éviter de prendre des risques inconsidérés.
Ce n’est pas mission impossible, mais c’est une
tâche extrêmement difficile car la plupart des
placements sans risque, comme le Livret A ou
une majorité des fonds en euros de l’assurancevie, versent un intérêt inférieur à l’inflation. Il
faut donc prendre des risques. Mais lesquels ?
Surtout après l’année boursière que nous
avons connue en 2018 : un CAC en baisse de
près de 11 %, des valeurs moyennes en chute
libre de plus de 20 %, un climat d’incertitude
et de volatilité qui s’est propagé à ce début
d’année. Pour 2019, quel conseil ? D’abord,
se donner un objectif simple : ne plus laisser
un seul euro dormir. Rapatriez tout ce qui
stagne sur vos comptes courants vers des
placements sûrs, même mal rémunérés. Mieux
vaut les 0,75 % du Livret A ou, mieux, les 1,80 %
de l’assurance-vie, que les 0 % de votre compte
courant. Non ? Autre conseil : voyez loin.
A cinq, voire dix ans. Si, sur cet horizon, vous
ne pouvez pas vous permettre de perdre de
l’argent, privilégiez les placements sans risque.
Tant pis pour le rendement. Mais si vous
avez une marge de manœuvre, commencez
à instiller une dose de risque, à travers des
fonds spécialisés ou des unités de compte,
dans votre portefeuille. Doucement.•
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
Actions Internationales
1er
2ème
3ème
Comgest Monde
H2O Multiequities
Sextant Autour du Monde
Actions Européennes
Toutes Capitalisations
1er
2ème
3ème
Comgest Growth Europe Opportunities
Alken Fund European Opportunities
Eleva European Selection
Actions Européennes
Petites et Moyennes Capitalisations
1er
2ème
3ème
Oddo BHF Avenir Europe
Quadrige Europe Midcaps
Comgest Growth Europe Smaller Cies
Le Grand Prix de la Finance distingue les fonds dans différentes
catégories en réunissant 50 experts représentatifs de l’investissement :
institutionnels, conseillers financiers, banquiers privés, multi-gérants
et plateformes internet.
Avant tout investissement, contactez
votre intermédiaire financier habituel.
81
Affaires Privées
17 janvier 2019
Horizon de
luxe
V
confort appréciable et l’on est étonné par la largeur de
champ offerte. Les nouvelles jumelles de Leica
s’adaptent à tous les usages, aussi bien la chasse que
l’observation d’animaux dans la nature. Demeure un prix
élevé, contrepartie d’une finition impeccable. A. S.
Leica Ultravid HD-Plus customisée. Poids : 750 grammes.
Prix : de 2 165 à 2 470 euros.
Sp/Leica
oir loin sans oublier le style. Leica lance une
nouvelle mouture de ses luxueuses jumelles. Pour
cette édition « customisée », parée d’un habillage
en cuir de veau marron sur un corps en aluminium
de couleur titane, la marque centenaire marie
habilement sobriété du design et optique performante.
La fidélité chromatique à longue distance assure un
contraste pertinent. La netteté de la vision offre un
Horlogerie, mode, design et coordination : Bertrand Fraysse.
Vins, spiritueux : Jean-Pierre de La Rocque.
High-tech : Adrien Schwyter.
82  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Cuvée
au sommet
P
roduite par le Domaine des
Hautes Glaces, une fermedistillerie de montagne située
à Saint-Jean-d’Hérans en Isère,
cette cuvée confidentielle
(1 200 bouteilles par an) régalera
aussi bien l’amateur que le
néophyte. Fabrication à base de
seigle et élevage en fûts de vin
jaune : ce whisky se caractérise
par ses arômes citronnés, ses
senteurs de pain d’épices et sa
longueur en bouche. J.-P. L. R.
Sp
Lavinia
Domaine des Hautes Glaces, Ceros.
70 cl, 56 %. Où le trouver ? Lavinia.fr.
Prix : 145 euros.
Détecteur
d’air
Aiguilles
de montagne
M
C
Sp
Alpina Startimer Pilot Heritage GMT.
Boîtier : acier inoxydable. Diamètre :
42 x 40,75 mm. Etanchéité : 100 mètres.
Cadran : bleu marine, bleu clair, cuivre ou
gris anthracite. Mouvement automatique.
Réserve de marche : 38 heures.
Prix conseillé : 1 295 euros.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.
on air intérieur est-il
pollué ? Quel itinéraire
prendre pour aller
travailler ? La start-up
française Plume a développé
durant plusieurs années son
capteur connecté.
A chaque instant, le Flow est
capable de détecter la qualité
de l’air qui vous entoure et de
vous en informer avec une
couleur simple, de vert à
violet. Utile pour respirer à
pleins poumons. A. S.
ette nouvelle montre rend
hommage à la tradition
aéronautique de la marque
suisse, pionnière dans le domaine
des montres d’aviation. Robuste,
elle a été conçue pour résister à
des conditions extrêmes,
telles celles de la Grande Odyssée
Savoie Mont Blanc, la grande
course de chiens de traîneaux qui
se déroule jusqu’au 23 janvier et
dont Alpina est le chronométreur
officiel. B. F.
Flow, de Plume. Application mobile
iOS et Android. Détecte la
concentration de dioxyde d’azote
(NO2), de composés organiques
volatils (COV) et des particules fines
PM2.5 et PM10. Prix : 179 euros.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
83
Affaires privées pour le plaisir
Bruno Legeron, fleuriste et plumassier. Il dirige la dernière entreprise indépendante spécialisée, depuis 1727, dans
la fabrication de fleurs artificielles (soie, velours, satin, cuir…) et de parures en plumes (autruche, coq, oie…). Artisans pour la haute couture
Patrimoine
vivant
Parurier floral, brodeur main, maître plisseur : ces trois métiers d’art contribuent
à la création des plus beaux modèles signés par les couturiers. Avant la semaine des
défilés parisiens, reportage dans les dernières maisons indépendantes françaises.
Par Bertrand Fraysse
84  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Photos : Bruno Levy pour Challenges
A
vec son sweat à capuche
et son tablier noir
constellé d’épingles à
nourrice, Bruno Legeron n’a pas précisément
l’allure d’une victime de
la mode et son lieu de
travail est loin d’évoquer le luxe immaculé des boutiques
de l’avenue Montaigne. C’est pourtant dans ses ateliers qu’auront été
fabriqués nombre des plumes et des
fleurs ornant les robes présentées
pendant la semaine des défilés de
haute couture, du 21 au 24 janvier.
La visite des établissements Legeron, installés dans deux anciens
appartements de la rue des PetitsChamps, près du Palais-Royal à Paris, s’apparente à une exploration
poétique et hors du temps. De
vieilles boîtes en carton et de petits
meubles à tiroirs, en bois ou en métal, s’amoncellent du sol au plafond,
emplis de milliers d’échantillons.
Au troisième étage, on déniche des
plumes de toute provenance, autruche, coq, oie, faisan, perroquet
ou oiseau de paradis ; à l’étage du
dessous, on trouve des fleurs de
toute forme et de toute matière,
soie, velours, satin, cuir, tweed ou
rhodoïd. Sur un mur sont suspendus
d’antiques outils appelés « boules »,
des billes de métal montées sur des
manches de bois. Et, sur des étagères, des centaines d’emportepièces : des feuilles de rose, muguet,
noisetier, violette ; des pétales de
jasmin, hortensia, dahlia, gardénia… Ils serviront à découper, à
l’aide d’une presse, les feuilles et les
pétales qui seront teints à la main
par le maître des lieux puis confiés
aux savoir-faire des ouvrières.
Celles-ci les « gaufreront » à chaud
pour leur donner leur forme définitive, et les assembleront autour
d’une fine tige. Une opération joliment appelée « floraison ».
A 62 ans, Bruno Legeron dirige la
dernière entreprise indépendante
spécialisée dans la fabrication de
fleurs artificielles et de parures en
plumes. S’il existe encore quelques
plumassiers – le plus fameux étant
Lemarié, propriété du groupe Chanel –, les « paruriers floraux » ont
presque tous disparu et aucun ne
peut prétendre à la vénérable ancienneté de Legeron. « Fondée en
1727, la maison a été reprise en
Grégoire Hittner, patron de l’Atelier Safrane.
Spécialisée dans la broderie main, la maison a
été créée par sa mère en 1989. Les brodeuses
y utilisent l’aiguille et le crochet de Lunéville.
1880 par mon arrière-grand-père, couture et de prêt-à-porter, parmi
explique l’actuel dirigeant. Mon lesquelles Dior, Givenchy, Chanel,
grand-père lui a succédé, puis ma Dries Van Noten et Jimmy Choo. Le
mère. J’ai d’abord travaillé avec fleuriste plumassier fournit aussi
elle et, à sa mort, j’ai repris le flam- l’Opéra de Paris et l’industrie du cibeau. » Nostalgique, Bruno Legeron néma. C’est Legeron qui a ainsi fanous montre l’annuaire de la briqué toutes les fleurs de tous les
Chambre syndicale des « fleurs et chapeaux de Marie-Antoinette, le
plumes pour mode et décoration » film de Sofia Coppola.
de 1946. « Il y avait alors des centaines de fleuristes à Paris, au- «
ous sommes les petites
jourd’hui je suis le dernier, soumains de l’ombre », résume
pire-t-il avec un accent de Paname
Grégoire Hittner, 38 ans, paégalement en voie de disparition.
tron de l’Atelier Safrane CorToutes les femmes avaient un chatambert. Installée dans le
peau et tous les chapeaux avaient XVIe arrondissement de Paris, non
des fleurs. A l’époque de mes loin du Trocadéro, cette maison
grands-parents, il y avait 70 ou 80 spécialisée dans la broderie main a
employés. Aujourd’hui, on n’est été créée en 1989 par sa mère, Isaplus que neuf. » Ses principaux belle Hittner-Schmidt. Safrane a
clients restent les maisons de haute pour clients la plupart des uuu
N
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
85
Affaires privées pour le plaisir
grands noms de la mode mais
applique aussi son exceptionnelle
compétence à l’ameublement et à la
décoration. L’atelier étant situé au
rez-de-chaussée, les curieux
peuvent observer de la rue le travail
minutieux des brodeuses. Penchées
sur leur métier, celles-ci mettent en
pratique avec une patience d’ange
un savoir-faire ancestral. Deux techniques sont utilisées, l’aiguille et le
crochet de Lunéville. « C’est un travail extrêmement délicat et qui
demande beaucoup de temps,
jusqu’à plusieurs centaines
d’heures pour une robe », assure
Grégoire Hittner.
Une multitude de matériaux sont
employés, fils de soie, cannetilles,
rubans, strass, sequins ou perles.
Dans les centaines de boîtes qui
s’empilent le long des murs sont
conservés plus de 5 000 échantillons, chacun faisant l’objet d’une
fiche où sont indiqués les matières
utilisées et le temps de broderie nécessaire. « Le client choisit l’échantillon qui lui plaît, que l’on répétera
dans une autre couleur ou une
autre matière, explique Grégoire
Hittner. Il peut aussi nous confier
un dossier d’inspiration, avec des
photos, des gammes de couleurs et
des idées de matériaux, dont se serviront nos dessinatrices. » En toute
discrétion, les créations de l’Atelier
Safrane illumineront ainsi les robes
présentées sur les podiums.
uuu
«
L
e plus difficile, c’est d’interpréter les souhaits du
client », affirme Karen
Grigorian. A 53 ans, ce
maître plisseur travaille
pour les plus grandes
maisons de couture (Valentino, Fendi, Givenchy, Martin Margiela, etc.) mais
aussi pour des architectes d’intérieur, des artistes ou des boutiques
de luxe. Après quatorze ans passés
chez Lognon – célèbre plisseur depuis le Second Empire, appartenant
aujourd’hui au groupe Chanel –, cet
Arménien débarqué à Paris en 1980
a fait le pari en 2014 de se mettre à
son compte, aidé par son fils et une
de ses filles. Dans son atelier, sur les
hauteurs de Belleville, un grand établi au rez-de-chaussée et deux
étuves au sous-sol constituent l’essentiel du mobilier. Contre les murs
86  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Karen Grigorian, maître plisseur. Il dessine et fabrique les moules en carton qui
permettront de réaliser des « plissés » pour la haute couture ou la décoration.
sont rangés des moules en carton,
dits « métiers », tous en deux exemplaires faits pour s’encastrer l’un
dans l’autre. Ils illustrent l’infinie
variété des plissés – « soleil », « accordéon », conique, etc. – que l’on
retrouvera sur les robes de haute
couture. Karen Grigorian nous fait
la démonstration. Il étale un métier
sur son établi, et glisse avec minutie
une pièce de tissu – qui peut être
aussi de cuir ou de plastique – entre
les deux feuilles de carton, puis les
replie avec précaution. Le moule
sera chauffé à la vapeur dans une
étuve entre 80 et 110° pendant une
heure, puis mis à sécher cinq à six
heures. Le plisseur, enfin, retirera le
tissu du métier, comme un pâtissier
un gâteau de son moule.
Sur le grand établi, à côté d’une
Bible en arménien, est posé un jeu
d’échecs. Karen Grigorian y joue
parfois avec son fils, ancien champion de France cadet. « Mon père
me disait : si tu ne sais pas quel
coup jouer, prends la place de ton
adversaire, mets-toi de l’autre côté
du jeu, observe-t-il. C’est la même
chose pour un moule : pour trouver
la solution, il faut faire un pas de
côté. Parfois, il me faut deux ou
trois jours de réflexion pour y parvenir. » A voir la lueur qui brille
dans ses yeux, on se dit que sa satisfaction est comparable à celle d’un
mathématicien ayant résolu un problème de géométrie. Avec la fierté
de contribuer à une création d’une
exquise beauté.
•
livres
Mémoires
Biographie
L’ami
Une femme
d’exception
Historienne du féminisme,
Michelle Perrot ne pouvait que
s’intéresser à l’écrivaine sans
doute la plus importante de
la littérature française, tant par
son œuvre
que par son
influence
culturelle et
politique.
Elle nous
raconte donc
Sand
à Nohant,
dans sa
maison et
son jardin avec ses domestiques
qu’elle tient à alphabétiser.
Sand en son royaume, mais
aussi Sand la graphomane, la
républicaine, la socialiste, la
bouffeuse de curés. Après avoir
lu cet essai biographique, nous
savons tout d’elle (ou presque),
l’historienne ne laissant passer
aucun détail. Un travail aussi
exceptionnel que le personnage.
et le politique
Le ministre de l’Economie signe un beau livre sur l’amitié
et la mort, avec sensibilité et sans pathos.
un moment, Bruno Le
Maire eut la volonté
d’être élu président de la
République ; il échoua.
Depuis l’adolescence
sans doute, il prétendait
au rang d’écrivain ; texte
après texte, il y est parvenu. Des hommes d’Etat, publié en
2008, est sans aucun doute le meilleur livre « littéraro-politique » de la
dernière décennie. Il fait encore référence pour qui veut comprendre
le romanesque et le cynisme de
ceux qui prétendent nous gouverner. Mais tel n’est pas le sujet du
nouveau livre de l’actuel ministre de
l’Economie. Celui-ci aborde cette
fois la littérature par une face plus
ardue : le récit de la mort d’un ami.
Sur un tel sujet, le risque du ridicule
et du pathos n’est jamais éloigné.
Précisons d’emblée que Bruno Le
Maire a su s’en préserver, avant tout
parce qu’il a été capable de retenir
sa plume.
Ce livre est un objet littéraire précieux et étrange. Précieux parce
qu’en raison de la mort qui approche, l’amitié entre deux
hommes – Paul, haut fonctionnaire,
et l’auteur, homme politique – tend
ses ultimes ressorts, notamment à
travers leur commune passion de la
littérature, mais aussi de la médecine et des soins, inutiles et omniprésents. Etrange parce que Bruno
Le Maire poursuit sa mission « républicaine » auprès des « grands », des
« puissants », qu’il vole, court, discourt, porte le poids de la France
pendant que Paul est à l’hôpital,
chaque jour plus exténué, face à son
sort, inéluctable. Comme une lutte
désespérée entre privé et public,
service de l’Etat et sens de l’amitié.
Certains n’ont pas manqué de repro-
George Sand à Nohant, Michelle
Perrot, Seuil, 464 pages, 24 euros.
Biographie
Nicolas Messyasz / Sipa
A
Par Maurice Szafran
Bruno Le Maire. Son texte est à la fois un
hommage et une libération après une lutte
désespérée face à un sort inéluctable.
Paul, une amitié,
Bruno Le Maire,
Gallimard,
160 pages,
15 euros.
cher à Bruno Le Maire de jouer avec
la corde sensible, de mettre en
quelque sorte l’écriture de cette tragédie au service de son marketing
personnel. Attaque d’autant plus aisée que les hommes de pouvoir sont
par avance et par définition soupçonnés des arrière-pensées les plus
ignobles. On est même allé jusqu’à
soupçonner le ministre d’avoir
« pris sur son temps de travail »
pour écrire. Mesquinerie sans limite.
Il suffit pourtant de lire, pour
constater qu’il n’en est rien, que ce
texte est à la fois un hommage et
une libération. N’est-ce pas l’une
des missions de la littérature ? •
Molière de
l’intérieur
Aucun écolier, lycéen ou
étudiant n’a échappé à Molière.
Et c’est tant mieux. Mais
comment le comédien et
dramaturge écrivait-il ?
Comment ont
été créés
Tartuffe,
Le Malade
imaginaire,
L’Ecole des
femmes ?
C’est à ce
processus
d’explication
que s’est attelé l’historien
Georges Forestier dans un livre
fascinant. Une tâche ardue dans
la mesure où Jean-Baptiste
Poquelin, dit Molière, a laissé
fort peu de documents.
Pour contourner cet obstacle,
l’auteur utilise un savoir
(immense) sur la vie de son
« héros » et une capacité à faire
« parler » les textes.
Molière, Georges Forestier,
Gallimard, 560 pages, 24 euros.
17 JANVIER 2019 - CHALLENGES N°593 
87
Affaires privées tentations
Maisons d’architecte
Art déco ou moderniste, les biens d’exception affirmant un
style singulier sont recherchés. Ils ont aussi une cote, à
mi-chemin entre celles de l’immobilier et de l’œuvre d’art.
V
Par Virginie Grolleau
ous souvenez-vous de
votre premier dessin ? Le
trait était peut-être irrégulier, les angles aléatoires,
mais il y a fort à parier
qu’il s’agissait d’une maison. Celle de votre enfance, celle de vos rêves
ou, une fois grand, celle destinée à
devenir votre futur chez-vous. « La
maison d’architecte, c’est le meilleur moyen de ne pas avoir la maison de monsieur Tout-le-Monde,
remarque Julien Haussy, fondateur
du réseau immobilier Espaces Atypiques. En béton, métal, brique ou
bois, elle permet de se démarquer
par son style et son originalité. »
De plus en plus d’acquéreurs se
tournent vers ces édifices singuliers,
nés à partir du début du xxe siècle.
Les premières villas Art déco se
sont affranchies des riches ornementations Art nouveau, moquées
en « style nouille ». Après-guerre,
les architectes du courant moderniste ont développé des logements
fonctionnels, débarrassés de certaines contraintes techniques par le
béton, et redonné la part belle à leur
intégration dans l’environnement.
La maison d’architecte est vue
comme une « extension » de ses
propriétaires. L’affirmation de soi a
la cote, et aussi une cote, à michemin entre celle de l’œuvre d’art
et celle de l’immobilier. Certains
styles sont plus prisés, tels ceux
d’un hôtel particulier Art déco aux
lignes épurées ou d’une villa californienne au toit plat souligné d’une
élégante casquette pour adoucir les
effets du soleil. Les constructions
expérimentales des années 1960 et
1970 ou les maisons à pans en diagonale des années 1980 sont moins
demandées. Elles peuvent être accessibles aux budgets plus modestes, selon leur emplacement,
règle immuable de l’immobilier. •
« Une telle maison peut
être une extension de soi »
SP
Aurélien VernAnt, directeur
de l’Agence
Architecture
de
collection
« Les maisons d’architectes se démarquent par leur qualité,
le travail effectué sur les formes, les matériaux, l’intégration dans
leur environnement. Pour les acquéreurs de ce type de bien,
la maison est une véritable extension de soi et de son image,
une forme de personal branding. La demande s’est diversifiée
au-delà des artistes ou collectionneurs d’art fortunés. Les clients
d’Architecture de Collection ont en commun un goût pour l’atypique,
l’envie d’investir et d’habiter autrement. Pour eux, dans une époque
de flux et d’images, la maison est un point d’ancrage. »
88  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
Géométrique
Maison contemporaine (Croix)
Quartier Beaumont, sur un terrain arboré
en fond d’allée privative de 2 400 m²,
cette maison offre 300 m² habitables sur
deux niveaux. Entrée ouverte avec
un escalier hélicoïdal au centre, salon
avec cheminée, salle à manger, cuisine
équipée et arrière-cuisine, suite
parentale avec dressing et salle de
bains. A l’étage, bureau ouvert en
mezzanine sur le séjour, deux chambres
dont une avec terrasse, salle d’eau,
et bureau/salle de billard, pouvant
être divisé en deux. Terrain « piscinable »
(permis déposé et accepté).
Prix demandé : 1 320 000 euros.
Architecte : Christophe Louchard.
Date de construction : 2009.
Agence : Barnes Lille.
Architecture de collection/SP
de l’ego
SP/Barnes
Constructions
Artistique
Hôtel Art déco (Paris, XIVe)
Cet hôtel particulier de 322 m² (93 m²
d’espace commercial au RDC en sus)
compte trois étages. Au 1er,
une réception de 80 m² avec cheminée
et cuisine ouverte et une terrasse de
22 m². Au 2e, 3 chambres, une salle de
bains, une salle d’eau et une buanderie.
Au 3e, une suite parentale avec salle de
bains, un bureau et une terrasse filante
de 19 m². Un toit-terrasse arboré
de 37 m² et un sous-sol aménagé avec
spa et cave à vin complètent le tout.
Prix demandé : 3 600 000 euros
(2 950 000 sans le local commercial).
Architecte : André Lurçat.
Date de construction : 1925.
Agence : Architecture de Collection.
Panoramique
Espaces Atypiques/SP
Villa « corbuséenne » (Marseille)
Dominant la mer depuis le Roucas-Blanc,
cette villa de 320 m² s’inscrit dans
le mouvement brutaliste initié par
Le Corbusier dans les années 1950.
Entièrement conçue en béton banché,
elle comporte 8 pièces principales
dont une suite parentale et 5 chambres.
L’espace à vivre, avec son salon en
arène placé devant une cheminée
centrale, est bordé de baies vitrées
ouvertes sur une terrasse suspendue
avec vue mer. Terrain arboré de 1 350 m²
avec piscine à débordement.
Prix demandé : 2 100 000 euros.
Architecte : inspiration Le Corbusier.
Date de construction : années 1950.
Agence : Espaces Atypiques.
Historique
Prix demandé : 722 000 euros.
Architecte : Georges Lacaze.
Date de construction : 1956-1959.
Agence : Architecture de Collection.
Idyllique
Villa moderniste (Hyères)
Espaces Atypiques/SP
Maison sur pilotis de 320 m² avec
piscine intérieure et vue sur la Dordogne,
inscrite aux Monuments Historiques
depuis 2008. Aménagement modulable
conçu par René Fray. Les pièces de vie
sont à l’étage : salon avec cheminée,
salle à manger, cuisine américaine
donnant sur une terrasse, suite
parentale et chambre d’amis. Le rez-dechaussée abrite le garage, l’entrée et la
piscine avec mur de verre rétractable
donnant sur une terrasse décorée d’une
fresque émaillée de Paul Corriger.
Architecture de collection/SP
Maison années 1950 (Bergerac)
Au sommet du Mont des oiseaux,
sur un terrain de 1 625 m² avec vue sur
la rade et la chaîne des Maures, villa
moderniste de 4 pièces (dont salon
et cuisine équipée), comprenant
3 chambres et 2 salles de bains sur
110 m², avec terrasse sur le toit de
60 m², une piscine de 21 mètres de
long, restanques en pierre de Bormes, et
jardin avec essences méditerranéennes.
La propriété comporte aussi un studio
indépendant offrant tout le confort et
une terrasse privée.
Prix demandé : 865 000 euros.
Architecte : M. N’huyen.
Date de construction : années 1970.
Agence : Espaces Atypiques.
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89
Menthon
Routier
Double je
LUNDI 14
JEUDI 10 JANVIER
Ben Smith veut faire s’envoler
Air France vers le haut de gamme
J
n haut dirigeant d’Air France nous rapporte une conversation impromptue avec Ben Smith, son nouveau patron, à
propos de l’abandon de Joon et du transfert des 600 hôtesses
et stewards au sein de la compagnie mère, alors qu’ils avaient
été embauchés à des coûts inférieurs de 40 %. Pour le Canadien,
outre la nécessité de simplifier marques et flottes, cette décision
s’inscrit dans un contexte clair : mettre l’accent sur l’augmentation des recettes plus que sur la réduction des dépenses.
Ben Smith considère en effet qu’il y a très peu de compagnies de
prestige dans le monde – il n’y en a aucune en Amérique – et
qu’Air France fait partie de celles-là, avec Singapore Airlines. Il
s’agit de valoriser cet actif en augmentant la recette moyenne et,
dans les avions, la place dédiée aux passagers à haute contribution en renouvelant les sièges et équipements de cabine. Ce
choix du haut de gamme, légitime en France, pays des grandes
marques de luxe, a l’avantage de mobiliser toutes les catégories
de personnels. Dans les négociations en cours, Ben Smith a
renoncé à de vaines tentatives d’économies salariales et se focalise sur une meilleure organisation du travail, autre source de
réduction de coûts.
A Astorg, Thierry Timsit trouve
à temps 4 milliards pour investir
U
VENDREDI 11
La justice démêle l’affaire Noctis
A
C. Lebedinsky/Challenges
Pour Jean-Louis Beffa,
le macronisme survivra à Macron
près avoir piloté une perquisition de grande ampleur, le
19 décembre dernier au siège de Noctis (une société d’événementiel rebaptisée Paris Society), dans l’appartement de
Laurent de Gourcuff, son président, ainsi que dans les locaux
de France Galop, Jérôme Marilly, premier vice-procureur de
Paris, très motivé, a commencé ses auditions pour tirer les fils
de cette affaire pouvant conduire jusqu’à la mairie de Paris,
cette dernière ayant attribué plusieurs concessions. Un salarié
de France Galop est suspecté dans le cadre de l’attribution, à
Noctis, de la restauration et de l’animation sur l’hippodrome de
Longchamp. Du cash et des documents compromettants ont été
saisis.
L’attention de Jérôme Marilly sur les pratiques de Laurent de
Gourcuff a été attirée par un article de Challenges qui évoquait,
fin 2017, les conditions suspectes de l’attribution à Noctis d’une
boîte de nuit parisienne, Le Showcase, puis, en juillet 2018, par
une dénonciation circonstanciée d’Addy Bakhtiar, le rival lésé.
Ce dernier a été auditionné, ainsi que l’administrateur judiciaire
des Jardins de Bagatelle, un autre lieu récupéré par Noctis.
L’audition de certains cadres de Noctis est prévue.
ean-Louis Beffa, ex-patron de Saint-Gobain, a gardé des
postes d’observations chez Lazard et à la Caisse des dépôts
en passant par la présidence du conseil de surveillance du
Monde. Immergé dans l’establishment, il nous avoue lors d’un
déjeuner amical qu’il n’a pas vu venir la révolte contre les élites :
« Seul mon ami Robert Pistre m’avait alerté. » Pistre ? Un
homme de l’ombre qui a longtemps organisé les carrières du
corps des Mines, dont est issu Jean-Louis Beffa.
On lui demande si l’inspecteur des finances Macron est, lui,
outillé : « Oui, il a beau être énarque, il n’aime pas les compromis boiteux, il a la rationalité pragmatique des ingénieurs. »
Le questionnaire un peu froid du « grand débat » lui va bien et il
propose en vrac l’élection du Sénat à la proportionnelle, l’obligation pour les PDG de payer leurs impôts en France et la création d’une tranche marginale rehaussée pour les gros revenus.
Emballé, Jean-Louis Beffa nous raconte qu’il s’est mis à noircir
des pages pour décortiquer le macronisme qui, selon lui, « n’est
pas une philosophie, mais une doctrine économique tout à fait
cohérente, qui lui survivra ».
O
n s’avale une bière avec le financier Thierry Timsit, qui vient
de lever 4 milliards d’euros, faisant entrer Astorg dans le
Top-14 des fonds d’investissement européens non cotés. Les
investisseurs ont-ils été refroidis par les « gilets jaunes », le
chaos du Brexit et le retournement de la conjoncture ? « Il est
certain que cela sera compliqué pour ceux qui cherchent de
l’argent en 2019. Il y a deux mois, j’ai dit aux équipes : “winter
is coming”. Comme le train était parti, on a mis le turbo et
mobilisé 22 avocats pour tout boucler avant fin décembre. »
Comme il le fait depuis une quinzaine d’années, Timsit va maintenant investir dans des « champions européens », les faire grossir en les endettant, et les revendre en récupérant en moyenne
2,7 fois la mise. Sebia (équipement médical), Trescal (métrologie), IGM (chimie), Aries (métallurgie) : le secret de la maison
est de s’intéresser à des leaders mondiaux méconnus dans des
niches, « là où il y a le pricing power ». Le prix du crédit sur
lequel s’appuient ces acquisitions, lui, est lié aux taux de la
Banque centrale européenne. Si la conjoncture s’assombrit, ils
n’augmenteront pas. Le leverage buy out – acquisition couplée
à de la dette – est moins risqué qu’il n’y paraît.
•
A la semaine prochaine
90  CHALLENGES N°593 - 17 JANVIER 2019
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