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Oran Feuilleton du Journal LA France

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Feuilleton du Journal LA France du 29 avril 1869 1
ÉLIE DE MOBTMADR
I A l’époque ou eut lieu la guerre de Crimée, c’est-à-dire dans le cours de l’année 1854, une jeune femme,
veuve d'un officier du 2e régiment de zouaves, qui s’est acquis an Orient line si belle renommée, habitait
Oran, en Algérie. Cette ville, la plus étrange que l'on puisse voir, n’a rien d’homogène ; sa configuration est
complètement dépourvue d’harmonie, et ses constructions disparates semblent avoir été édifiées par des gens
plus soucieux de se créer promptement un abri, qu'amoureux de la forme et de la régularité des lignes.
Adossée d’une part à la haute montagne Santa-Cruz qui doit son nom au cardinal Ximenès, fermée de l'autre
par ses vieilles fortifications espagnoles, divisée en trots parties distinctes, formant trois étages superposés
les uûs au-dessus des autres, dont le premier se baigne dans la mer et semble lui poser, comme un éternel
défi de la volonté humaine aux forces de la nature, cette question menaçante : laquelle de nous fera reculer
l’autre? La ville, que l’on embrasse pourtant d’un seul coup d’œil, étonne et inquiète le regard par ses
sinuosités et ses escarpements abrupts. La population, aussi hétérogène que la cité, se compose en grande
partie d’Espagnols et de juifs indigènes, les deux peuples qui se haïssent le plus, non sans rai son de la part
des juifs, chez lesquels pal pite encore le souvenir des persécutions qu’ils ont subies sur la péninsule
ibérique, d’où leurs pères furent expulsés jadis avec tant de cruauté. Ils se mesurent du regard avec leurs
anciens ennemis, dont ils sont heureusement séparés par le quartier qu’habitent généralement les Français,
groupés dans le centre de la ville. Chacun garde ainsi ses mœurs, ses usages, la physionomie qui lui est
particulière, et semble vivre à mille lieues de son voisin. Aussi peut-on demeurer à Oran parfaitement ignoré
et isolé; c’est ce qui arriva à la veuve du capitaine Aguilar. Tué à l’Alma dès le début de la campagne, celuici laissa sa femme et sa petite fille, âgée de sept à huit ans, sans autre fortune que la modeste pension
accordée par l’Etat aux veuves des membres de l’armée, morts devant l’ennemi. Encore, et grâce aux
lenteurs que nécessite la régularisation de ces sortes de choses, fallut-il que Mme Aguilar attendit longtemps
cette ressource si modique. Dans ces tristes circonstances la jeune femme ne perdit point courage, elle
songea, au contraire, à utiliser son habileté dans les ouvrages d'aiguille que l’on apprend aux pensionnaires
de toutes les institutions féminines, et elle se mit résolument à travailler; mais, écrasée par la concurrence
des gens du métier, elle ne pouvait vendre son travail qu’à bas prix aux marchands et aux belles dames qui
ne se doutaient guère que les broderies et les colifichets dont elles discutaient le prix avec tant d'âpreté,
étaient souvent arrosés des larmes de la veuve. Les travaux de femme sont peu lucratifs ; on a écrit de gros
ouvrages sur l’in suffisance du salaire des ouvrières. Ils ont été lus et admirés, mais ils n’ont rien modifié :
c’est l’habitude. Quand ce travail est savamment exploité par la cupidité d’une part, la coquetterie de l’autre,
il ne peut subvenir aux besoins d’une seule personne, de deux, à plus forte raison. La misère, que l’on
repousse et qui ce pendant sait entrer sans frapper, entre bâillait la porte de la veuve. Habituée à certaines
recherches élégantes dues à son éducation première, et dont elle ne parvenait que difficilement à se dé partir,
son constant labeur arrivait à peine à lui procurer les premières nécessités de la vie. Courageuse et fière,
Mme Aguilar supportait ses peines avec résignation et sans se plaindre. D’ailleurs, ne connaissant personne,
elle vivait fort solitaire, ce qui sauvait à son amour-propre bien des blessures. Partout la contagion du
malheur parait redoutable, et l’on s’éloigne de ceux qui souffrent, autant par instinct que par égoïsme
raisonné. De là l’isolement de la jeune femme. Cependant, si le hasard ou quelques anciennes relations
amenaient de rares visiteurs chez la veuve, à l’ordre qui régnait dans son petit intérieur, à la propreté qui y
brillait, il n’était guère possible à des yeux indifférents de sonder la profondeur d’une détresse si soigneuse
ment déguisée. Un regard ami no s’y fût point mépris, peut-être, mais Mme Aguilar n’avait plus d’amis, et
sa position lui imposait la plus étroite retenue dans une ville où la médisance et la calomnie s’exercent
comme dans toutes les colonies, sans aucun frein. La veuve se consacrait exclusivement à sa fille Hélène,
une enfant adorable, ainsi que la plupart des enfants dont on s’occupe beaucoup, blonde, rose, belle comme
une fleur en bouton, mais déjà douée dé la précocité réfléchie des êtres qui vivent dans l'isolement. Hélène se
rappelait très bien son père dont elle ignorait la mort. — Se doute-ton seulement de ce que peut être la mort à
cet âge heureux où l’on ne songe même point au lendemain et où l’on est tout à l'heure présente. Elle
demandait souvent à sa mère quand reviendrait le capitaine, et la pauvre femme, contenant sa douleur, lui
répondait qu’elles le reverraient toutes deux lorsque la guerre serait terminée. Les naïves questions d’Hélène
navraient sa mère et la jetaient dans de véritables crises de désespoir dont elle ne voulait point rendre son
enfant témoin, afin de ne point gâter sa vie en l’initiant trop tôt aux douleurs dont l’existence est semée. Elle
se hâtait alors d’appeler Rose, — de qui le nom était une véritable antithèse : jamais parchemin ne fut plus
jauni et plus ridé que le visage de la vieille servante dévouée qui avait refusé de quitter sa maitresse au
moment de son désastre et la servait con amor, sans aucune rétribution. —Mn,e Aguilar lui ordonnait
d’emmener Hé
lène, et se mettait à pleurer en songeant amèrement, malgré son grand courage, à l’avenir de sa fille et au
sien. Un soir, encore plus triste que de coutume et prévoyant le moment où elle allait se trouver sans pain,
car elle ne recevait aucune nouvelle au sujet de sa pension, elle se décida à écrire à un ancien collègue de son
mari, devenu commandant et alors en résidence à Kamiesch, pour le prier de faire quelques démarches afin
qu elle pût toucher dans le plus bref délai le premier trimestre et l’arriéré de sa misérable pension.
II En recevant la lettre de la veuve, le commandant Féval comprit sa détresse et ses angoisses. En vain
MU1C Aguilar avait-elle adouci l’expression de son découragement, l’officier supérieur le devina, et comme
il était bon et nourrissait en secret une pro fonde tendresse pour la femme de son cama rade, il s’empressa de
chercher les moyens de réaliser promptement le vœu de celleci. Il y avait en ce moment à Kamiesch, un
jeune homme d’une trentaine d’années que l’on savait être parent du chef d'état-major du ministre de la
guerre. Le commandant s’adressa à lui, sut l’intéresser à la position de la veuve et fit si bien qu’Elie de
Montmaur écrivit â son cousin d’une manière pressante au sujet de la pension de Mme Aguilar. • Le
commandant lui voua dès lors une reconnaissance profonde pour un si léger service; ils devinrent intimes et
se virent presque chaque jour, ce qui n’est pas précisément facile au camp, où l’on demeure à des distances
considérables les uns des autres, sans avoir la ressource du fiacre parisien ; mais le commandant Féval et
Elie, étant ipontés tous deux, la difficulté de se rencontrer à des heures convenues se trouvait aplanie. La vie
des camps a cela de particulier qu elle devient fastidieuse et monotone dès que l’on ne se bat pas. C’est triste
à pen ser, mais qu’y faire? La guerre est une chose exceptionnelle à laquelle il faut de sauvages émotions et
le bruit du canon tonnant sans cesse au tour de soi, pour s’entretenir dans l'état d’exaltation indispensable au
soldat qui veut remplir son devoir. * Comme les officiers, comme l’armée tout entière, Elie de Montmaur
s'ennuyait donc à Kamiesch où il était venu sans que l’on sût pour quel motif, puisqu’il n’était pas militaire
et ne se livrait à aucune spéculation scientifique ou (commerciale, deux branches d’industrie qui fleurissent
généralement à la suite des expéditions guerrières. Très froid, éludant les questions avec un tact exquis et
une politesse parfaite, on ignorait tout de lui, si ce n’était qu’il dé pensait beaucoup d’argent avec une grande
insouciance et un dédain superbe pour ce vil et nécessaire métal que nous aimons tous et auquel on prodigue
tant de secrètes adorations. • Pierre CŒUR, (La suite à demain.)
Feuilleton du Journal LA France du 30 AVRIL 1869 2
ÉLIE DE MODIIÀÜB
II — Suite — N’ayant plus aucune raison pour prolon ger son séjour à Kamiesch où il ne se plai sait plus.
Elle de Montmaur parla de son prochain départ â ses amis les officiers, qui formèrent aussitôt une ligue pour
le retenir. A force de supplications, ils obtin rent de lui qu’il leur accorderait encore quinze jours, mais il leur
déclara que ce laps de temps écoulé, rien au monde ne pourrait l'empêcher de partir. — Où allez-vous donc ?
lui demanda un soir le commandant Féval. — A vrai dire, je l'ignore, répondit Elie. — Comment, répliqua lé
commandant, vous ne savez pas où vous irez après nous avoir quittés ? — Non, vraiment ! Féval le regar a
avec un tel ébahisse ment qu’Elie ne put retenir un sourire, g— Mais vous êtes une vivante énigme, dit
Féval. — Cette idée a été émise quelquefois, ré pondit Elie avec un calme un peu rai lie uy, Voir le numéro
du 89 avril.
cependant, pour satisfaire votre curiosité, je vous avouerai, mon cher commandant, qu’il m’importe peu
d’aller d’un côté ou de l’autre, pourvu que ce soit loin de Paris. — Loin de Paris ! quand on est comme vous
jeune et riche, je ne vous comprends pas. — Je n’aime point cetle ville, repartit Elie d’un ton qui devait
couper court à toute question importune. Féval comprit l’intention de son ami et lui dit : — Connaissez-vous
l’Algérie? — Non. — Eh bien, c’est vers ce pays que vous devriez vous diriger. Nous aurions au moins la
chance de nous y retrouver après la guerre, si quelque boulet ne m’em porte comme le pauvre Aguilar. —
Au fait, autant l’Algérie que l’Asie, cela m’est indifférent, répondit Elie, et je vais jouer à pile ou face, si je
commence rai mon voyage par l’est ou par l’ouest, Bône ou Oran. Il prit une pièce de monnaie, la jeta en
l’air, tandis que le commandant s'écriait : — Face pour Bône! Ils se penchèrent pour regarder la pièce
tombée. Elle présentait son revers. — Soit! va pour Oran! dit Elie avec une indifférence complète. Je
m’embarquerai sur le premier paquebot, et si vous avez à me donner des commissions, je m’en char gerai
volontiers. — Certes! répondit Féval, je vols remetIrai une lettre pour M0*8 Aguilar et de l’argent pour
acheter à Marseille un jouet à sa petite fille. Je voudrais bien aussi en voyer quelques colifichets de
Constantino ple ou de Smyrne à la veuve, mai» cette
maudite campagne m’a ruiné. Je suis à sec. — Ma bourse est à votre disposition, mon cher ami, dit
obligeamment Elie. Le commandant rougit un peu, et, sans répondre ù l’offre d’Elie, qu’il feignit de ne point
entendre, il reprit : — Vous verrez Mme Aguilar : c’est une créature très digne et très courageuse, et si vous
pouvez lui être utile pendant votre séjour à Oran, vous le ferez, je l’espère, en souvenir de moi d’abord, et
ensuite pour Mn,e Aguilar elle-même, car vous l’appré cierez : elle le mérite. — Je serai toujours disposé à
vous être agréable, répondit affectueusement Elie, et si l’occasion s’en présente, peut-être seraije assez
heureux pour obliger la veuve de votre ami. J’ai à Oran, j’oubliais de vous le dire, un parent fort éloigné, il
est vrai; c’est l’intendant militaire de la division d'Oran et, bien que nous ne nous soyons pas vus depuis huit
ans, je ne serai pas entièrement dépaysé dans votre garnison africaine. Les derniers quinze jours accordés par
Elie de Montmaur à ses amis, passèrent vite dans les réunions et les repas qui, en tre jeunes gens, précèdent
habituellement les séparations. L’heure des adieux arriva trop tôt, au gré des officiers du 2e régiment de zoua
ves,* réellement attachés à leur camarade d’aventures. Chacun d’eux le chargea de ses commis sions pour
ôran. Celui-ci y avait sa mère, celui-là sa femme, cet autre sa maîtresse ou sa sœur. Elie promit d’étre fidèle
à tou» ses man dats et de voir personnellement celles à
qui il devait porter des nouvelles des chers absents. Puis on le conduisit à bord où il reçut encore de bonnes
et cordiales poi gnées de main. Le commandant Féval quitta le dernier l’échelle du bateau à va peur qui allait
emporter son ami, et lui recommanda encore M,n0 Aguilar. — Voyez-la tout en arrivant, lui dit-il. Elle a
grand besoin de conseils et d’appui; tâchez de lui donner un peu de courage. C’est une bonne action que
vous ferez-là et qui ne vous coûtera pas beaucoup, bien que vous ne me paraissiez pas très visi teur par
nature. Mais Mm0 Aguilar vous plaira, j’en suis certain, et vous trouverez du charme dans sa conversation.
— Il y a longtemps que je n’en trouve plus à rien, répondit Elie. N’importe, je ferai ce que vous souhaitez.
Au moment où Elie achevait sa phrase, le commandant Féval sautait dans la cha loupe qui devait le ramener
à terre. On leva l’ancre et le bateau s’inclina pour quitter le port. III. Un mois après son départ de Kamiesch,
Elie de Montmaur débarquait à Oran. Il prit un logement dans le centre de la ville, à l’hôtel de l’Univerç où,
par parenthèse, l’univers a toujours été peu et assez mal représenté. Mais l'intendant de la division, pavent de
Montmaur, ainsi qu'on l’a vu plus haut, lui offrit avec une telle insistance un apparte ment dans sa maison,
que le jeune homme ne put décliner cette offre et se vit con traint de s’installer à l’intendance, ce qu’il
fit avec l’indifférence qu’il apportait à tou tes choses. Lorsque les deux cousins, qui avaient passé bien des
années sans se voir, eurent refait connaissance, l’intendant se mit à interroger Elie, à lui parler de leur famil
le de Paris, qu’il avait perdue de vue pen dant son long séjour en Afrique. — Et votre mère, Elie, votre mère,
lui dit-il tout à coup, vous ne m’en parlez pas? Montmaur pâlit affreusement et répondit d’une voix
entrecoupée ; — Ma mère ? je l’ai perdue depuis cinq ans ! Ce fut tout, car, lorsque l’intendant pa raissait
vouloir commencer le chapitre de la famille, Elie s’arrangeait toujours de manière à l’éluder ; de sorte que
son cou sin finit par comprendre qu’il commettrait une indiscrétion en le pressant davantage sur un sujet
d’un intérêt médiocre; il n’y revint donc plus. Peu de jours après son installation à l’in tendance, Montmaur
songea un beau ma tin, en s’éveillant, qu’il était temps qu’il s’acquittât des commissions dont il s’était
chargé à Kamiesch. Il fit sa toilette en conséquence et se dirigea, dans l’aprèsmidi, du côté de l’habitation de
Mae Agui lar. Celle-ci occupait à dix minutes de la ville, dans une espèce d’oasis située dans une
anfractuosité de la montagne SantaCruz, appelée le jardin Welsfort, du nom d’un consul d’Angleterre qui fut
le pre mier à démasquer la beauté du site et à s'y établir, une maison fraîche et coquette, précédée d’un
parterre enclos de mure et d’où l'on jouissait d’une vue splendide et fort étendue.
De même que tous les esprits élevés et cultivés, Elie comprenait les beautés de la nature et jouissait
passionnément de leur charme et de leur harmonie. En longeant la route sinueuse adossée à la montagne, et
qui de la ville conduit au jardin Welsfort, il contemplait avidement le paysage qui se déroulait devant ses
yeux et dont les splendeurs sont sans égales dans leur âpre sauvagerie. En face de lui, le haut mont SanfaCruz, surmonté de sa forteresse crénelée, de sa chapelle qui, par un contraste original et sur un autre
mamelon, a pour vis-à-vis up marabout arabe. Un peu plus bas, presque penché sur le sommet d’une colline
aride et dénudée, le fort Saint-Grégoire et ses tourell m mas sives, dominant le bastion r^mgiin qui se penche
sur les flots. BPuis se déroulant comme un serpent ou une ceinture sur le flanc escarpé de la montagne, un
étroit petit chemin tranche par sa teinte poussiéreuse et uniforme avec les couleurs, tantôt sombres, tantôt
éclatantes, d'une végétation alpestre et les nuances variées des roches de nougat et de marbre portor. Tout
près, les ombrages verts et les mai sons blanches de la cité Welsfort, proté gés contre le vent par les
murailles gra nitiques naturelles qui les entourent des deux côtés. Au-dessous, la Calère, quartier populeux,
parsemé de huttes et de maisonnettes de pauvre apparence, où la population espa gnole indigente vit, grouille
et s'agite comme un essaim d'abeilles. Pierre CŒUR. (La suite à demain.)
Feuilleton du Journal I^A FRANCE du 1er mai 1869 3
ÊL1E DE I0HT1ADB
111.
— Suite —
Un peu à droite, au premier plan, Oran avec ses étages de grandes bâtisses, de spacieuses maisons, son
clocher, son mi naret, son étendue, ses vastes places, sa belle et verdoyante promenade de l’Etang, pour
rétablissement de laquelle il a fallu creuser dans l’épaisseur de la montagne des allées sinueuses, grimpant en
labyrin thes, rapporter des terres végétales, les y maintenir à l’aide de contreforts, y plan ter des arbres,
construire des bassins et des cascades, et en faire ainsi l'une des plus ravissantes oasis que l’on puisse rê ver.
Elle touche aux flots par sa base et monte par des pentes douces jusqu’à l’élévation la plus haute. Couronnée
par le Château-Neuf, immenVuir tes numéros depuis le 26 avril.
se citadelle, — tour à tour résidence des beys turcs et des gouverneurs espagnols, — dont les hautes
murailles, les tours épaisses, regardant la ville, semblent à la fois une protection contre toute tentative
extérieure et une menace en cas de ré bellion. Déchu de sa splendeur primitive, le Châ teau-Neuf qui, par
antithèse, est la plus ancienne construction d’Oran, sert de de meure au général de division et renferme
plusieurs casernes. A l’horizon, la mer, la Méditerranée per fide, aux ondes d’émeraude et de lapis-lazuli. La
vaste rade, où se balancent les vaisseaux et les felouques, est enserrée par la montagne des Lions, faisant
ellemême face à Santa-Cruz. Les deux monts, se regardant ainsi, semblent mutuellement défier leurs
altitudes et leurs formes étranges. Puis là-bas, là-bas, dans le lointain où l’œil se perd, la mer, encore la mer,
se confondant avec les nuages sans qu’il soit possible de distinguer où finit la terre et où commence le ciel.
Tout en contemplant ce spectacle et en marchant lentement, Elie arriva devant la porte peinte en vert du
jardin de la veuve et tira le cordon de la sonnette. La vieille Rose vint ouvrir et introduisit, non sans une
défiance comique, le visiteur inconnu. Elle le fit passer à travers une foule de petites allées proprettes et bien
ratissées, dont les bordures de violettes exhalaient un doux parfum. Des roses, des chèvrefeuilles, grimpaient
au mur en mariant leurs lianes et leurs branches. Des grappes d'aristoloches en
fleurs se penchaient, enguirlandant les fe nêtres entrouvertes, à rideaux blancs. Le silence le plus complet
régnait dans cette demeure. Toujours précédé de Rose, Elie monta deux marches en pierre, et se trouva dans
une pièce arrangée en salon. Rose lui avança un fauteuil et lui dit qu’elle allait prévenir M,,,e Aguilar; mais
Montmaur n’aimait point sans doute se présenter lui-même, car tirant de sa poche la lettre du commandant
Féval et une car te de visite qu'il plia méthodiquement, il les remit à la servante, en lui recomman dant de les
porter à sa maîtresse. Demeuré seul, Elie se mit à examiner l’appartement avec l’attention scrupuleuse d’un
homme qui prétend former son juge ment sur une femme, par les objets dont elle aime à s’entourer. Sans
discuter ce qu’il peut y avoir de vrai ou de faux dans l’opinion d'Elie, nous allons le suivre dans son
investigation. Un canapé de damas bleu, deux fauteuils, six chaises semblables, des rideaux de même étoffe
aux deux fenêtres donnant sur la ville et la mer; un guéridon d’ébè ne, une garniture de cheminée de
pacotille, dont l’aspect fit faire la grimace à Montmaur. Quelques menus objets de femme, une table à
ouvrage, des vases remplis de fleurs, une énorme et pansue majolique du Maroc, dans laquelle s’étalait un
gros bou quet de chèvrefeuilles, qui laissait pendre ses brindilles de çà et de là, composaient l’ameublement
aussi peu luxueux que con fortable du retrait de la veuve. — Hum! murmura Montmaur, tout cela est
vulgaire, malgré quelques prétentions •d'élégance. Elle doit être amusante l’amie
de Féval ! Au même instant, il aperçut un affreux pastel accroché à la muraille, en face de la glace, et
représentant un officier de zoua ves, aux traits communs, mais à l’air con quérant, ce qui amena sur les
lèvres de l'observateur malicieux un fugitif sourire de moquerie dédaigneuse ; mais son visage reprit presque
aussitôt sa placidité habi tuelle. Il se jeta dans un fauteuil en faisant un geste marqué d’ennui. Ses yeux
errèrent à l’aventure de la glace au portrait, du por trait à la glace, et se fermèrent malgré lui. Il dormait. A
quelques minutes de là, et tandis qu’Elie, plongé dans les douceurs d’un sommeil probablement sans
remords, ou bliait le monde et la vie, une main blanche entrebâilla doucement la porte, et M™ Aguilar parut
sur le seuil. En voyant l’étranger, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, les yeux fermés, en entendant la
respiration sonore qui s’exhalait également et sans secousse de sa poitrine, la jeune femme rougit légère
ment et toussa un peu pour réveiller le dormeur. Elie ne bougea point. — Décidément, il a le sommeil dûr,
pen sa-t-elle, et elle se mit à remuer le guéri don sans plus de succès. Elle attendit un peu, mais, embarrassée,
ne sachant plus que faire, elle se retira discrètement en appelant Rose qui sem blait, dans les circonstances
difficiles, être moins sa servante que son oracle et sou conseil. — Que faut-H faire, ma bonne? lui de
manda-t-elle à demi-voix. Il dort comme un loir. — Attendez, répondit Rose, je vais faire dans le jardin un
tel tapage, que ce mon sieur, fût-il un des sept dormants, se ré veillera. — Gomment, Rose, dit MtoC Aguilar
avec une nuance d’étonnement, vous connaissez les sept dormants? — Je crois bien. Je vous ai entendu ra
conter leur histoire, Mme Aguilar sourit et Rose se mit en de voir de gronder le chien qui, ne compre nant
pas le motif de l’algarade qu’on lui faisait subir, répondit en japantet en bon dissant autour de sa maîtresse.
Elle le calma du geste et revint erftrebâiller de nouveau la porte du salon. Cette fois, Elie, assis dans
l’attitude de quelqu’un qui attend, lissait avec ses mains sa chevelure qu’une union trop intime avec le
fauteuil avait beaucoup compro mise. Il se leva en apercevant la jeune femme, qui ne put s’empêcher de lui
dire, avec une petite pointe d’ironie assez fine : — Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir fait
aussi longtemps atten dre... — Je vous assure, madame, répondit avec une aisance de grand seigneur Elie,
qui comprit l’intention de la veuve, que je ne me suis point aperçu de la longueur de l’attente. Je me suis
endormi sur ce fau teuil comme un véritable malotru, ce dont je vous fais mes excuses ; mais je suis peu
habitué à la chaleur de ce climat : elle est de moitié au moins dans mon inconve nance. Ce fut au tour de la
veuve d’être embar
rassée. Elle rougit. Pour Elie, il souriait de Tem* barras très visible de la jeune femme, qui ne savait plus
comment renouer la converj sation. Montmaur lui vint enfin en aide : — Vous avez, je le suppose, lui dit-il,
madame, pris connaissance de la lettre du commandant Féval ? Vous savez donc qui je suis et d’où je viens.
Notre ami m’a chargé d'une foule de compliments pour vous et d’un million de caresses pour M1** Hélène,
que je ne vois pas. — Elle est à l’école et rentrera vers cinq heures. — Tant mieux! repartit Elie; j’ai des
jouets à lui remettre de la part de Fé val. C’est un heureux précédent qu’une telle mission, pour se lier avec
un enfant, et je me promets de devenir l’ami de M1* Hélène. — Le commandant doit vous dire, madame,
que pendant mon séjour à Oran, je suis entièrement à votre disposition : vous avez le droit d’user de moi
comme de lui-même. Ne suis-je pas son mandataire auprès de vous ? La veuve, en termes simples et dignes,
remercia Elie, et la conversation chan geant de tour, le jeune homme parla de la guerre de Sébastopol, de
Kamiesch, de Constantinople, et surtout du deuxième ré giment de zouaves, dont Mee Aguilar con naissait
l’état-major.
Pierre CŒUR.
{La suite à demain )
Feuilleton du Journal E.A frange DU 2 Mai 1869
4
ÉLIE DE noimuoB
111.
— Suite —
Tout en causant et malgré son apparente indifférence, Elie étudiait un à un les fraits de la veuve, son langage
et ses manières. Un jeune homme n’est jamais si détaché des choses humaines, n'a jamais une pré occupation
assez intense ou un chagrin assez profond, pour ne point faire, — à moins qu’elle n’ait cinquante ans, — de
re marques sur une femme avec laquelle il entre en relations. Or, sans être précisément jolie. M“# Aguilar
avait ce je ne sais quoi d'attrayant que l’on nomme charme, et le charme pro duit souvent plus d’effet que la
beauté la plus régulière. Sa taille moyenne, bien prise, possédait une rondeur que le regard d*un peintre eût
caressée ; il eût apprécié également l’opu lence de son corsage. Ses yeux bleus très
Voir les numéros depuis le $9 avril.
doux, ornés de cils noirs comme ses che veux, n’étaient pas fort ouverts, mais bien fendus; sa bouche, un peu
charnue, aux lèvres rouges bien dessinées — évidem ment trop grande, — montrait des dents blanches
parfaitement rangées. Sa peau satinée et d’une blancheur ex trême formait un contraste agréable avec sa robe
de veuve réglementairement noire; mais ce qu’il y avait d’exquis chez cette femme, c’étaient un pied et une
main dont la forme irréprochable eut fait pâmer d’ad miration tous les sculpteurs qui se sont succédé en ce
bas monde, depuis Praxi tèle et Phidias. Le petit pied cambré agitait mutinement et sans intention coquette le
bas de la robe de deuil. La main de fée, sans la moindre prétention, reposait sur un coussin. Cependant Elie
contemplait sans se las ser ces deux merveilles, dont une reine eût été glorieuse. Son regard allait tour à tour
de la fine attache du poignet aux on gles polis et roses taillés en amande ; puis il revenait aux doigts effilés,
aux fossettes gracieuses, et descendait aux pieds mi gnons avec de muettes caresses et de sin cères
admirations. Une femme sait toujours par où elle brille; la plus sotte et la moins vaniteuse est renseignée sur
un chapitre de cette importance. La veuve n'étant pas moins fille d’Eve qu’une autre, comprit à merveille le
ma nège des yeux d'Elie, et, retirant ses petits pieds sous sa robe, elle posa sa main sur ses genoux, croyant la
dérober ainsi en la rapprochant d’elle, à l'attention du jeune homme. C’était tomber, hélas! de Charybde en
Scylla, car la couleur sombre du vêtement donnait, par un attrayant contraste, un nouvel éclat, un charme
plus vif, à cette main merveilleuse si divinement moulée. Elie, malgré sa contemplation, n’en con
tinuait pas moins à parler. Lorsqu’il eut épuisé tous les sujets de conversation qui lui vinrent à l’esprit, il fut
bien obligé de prendre congé, en demandant toutefois la permission de revenir. Il ajouta, lisant quelque
hésitation sur le visage de la veuve, que, n’ayant point vu Hélène, il n’avait pu s’acquitter que d’une partie
de sa mission, et tenait à la remplir tout entière. Se voyant devinée, et craignant peut-être de passer aux yeux
de ce brillant jeune homme pour une provinciale timide et manquant d’usage, Mmo Aguilar, piquée dans son
amour-propre féminin, répondit avec dignité à Elie qu’elle lui permettait de revenir sans prétexte. Celui-ci se
retira après avoir salué pro fondément la veuve, qu’il laissa plongée dans des réflexions peu flatteuses pour
lui et que ne justifiait nullement sa manière d’agir. Mais il en est souvent ainsi, lorsqu’une femme est
impressionnée dans une pre mière entrevue avec un homme qui lui plaît; elle commence, pour tranquilliser
sa conscience, par se mettre sur la défensive en cherchant à constater les côtés défec tueux de celui dont elle
se croit le droit de s’occuper ainsi sans danger : — Voilà un jeune homme très fat, très sûr de lui, pensait
Mme Aguilar. Il croit me faire beaucoup d’honneur en daignant ve nir chez une petite bou rgeoise comme
moi, •et il me suppose bien fi ère de son admira tion pour ma main et mon pied. La pre mière fois qu’il
viendra, il me trouvera gan tée... Quel aplomb en me disant qu'il venait de dormir ! Et moi qui m’amusais en
secret de son embarras ! Comme il m’a devinée. Il est aimable, mais qu’à l’occasion il doit être impertinent!
Il est beau. Ses yeux «ont superbes, et cependant ils ont un re gard qui ne me plaît 7>as ! Est-ce du dé dain?
de la tristesse? Bai ! ni l’un ni l'au
tre peut-être. Et puis qu’est-ce que cela me fait? Sa figure a une expression de mélan colie qu’il se donne
bien du mal pour dé guiser. Je gagerais qu'il n’est pas heureux. Pas heureux! Mais le commandant le dit
riche, spirituel, bon, et... Les réflexions de la veuve furent arrê tées par Rose, qui, entrant familièrement,
selon son habitude, demanda à brûle-pour point à sa maîtresse : — Qui est donc ce monsieur? Comment
s’appelle-t-il? — Il s’appelle le marquis Elie de Montmaur. — C’est un marquis! reprit Rose avec un respect
non affecté. Un marquis! Je n’en avais jamais vu, moi. Alors il est noble. — Assurément! dit Muie Aguilar
en riant. — Il est joliment poli toift de même. Il m’a saluée comme une dame quand je suis allée lui ouvrir la
porte du jardin, et ce pendant il me fait l’effet d’être fier et tris te, ce marquis. — Fier, c’est possible, reprit
Mroe Agui lar, mais triste,pourquoi le serait-il? Il est immensément riche. — Ah! est-ce que l’on sait? Ces
gens-là, c’est si heureux que ça doit se faire de grands chagrins pour des bêtises... Est-ce qu’il ne reviendra
plus ? — Si, il reviendra. — Tant mieux! Et votre voisine, Mme Hugo, va joliment enrager quand elle sau ra
que nous recevons un homme comme ça, un marquis! du si beau monde! Elle qui se rengorge tant quand le
préfet vient la voir!... Moi, voyez-vous, je lui dis que, puisque ça se paye, c’est des hommes comme les
autres, un peu plus galonnés, voilà tout. — Oh ! l’on sait que vous êtes une grande philosophe et une grande
démocrate, Rose, repYit M*"0 Aguilar; mais, si vous voulez m’être agréàble, vous ne parlerez pas de la
visite de M. de Montmaur, c’est inutile,
car Mme Hugo est si méchante qu’elle trou verait tout de suite quelque histoire à bâtir là-dessus. Ayant dit
ces mots, Mme Aguilar fit deux ou trois fois le tour de son jardin, mar chant d’un air pensif, la tête penchée
sur sa poitrine, — ce qui, on le sait, est l’in dice d’une forte préoccupation morale. — Puis elle rentra dans sa
chambre, et le plus profond silence se fit dans la petite maison de la cité Welsfort. Le chien lui-même,
couché dans une at titude de sphinx devant la porte de la cui sine, où Rose travaillait à quelque ouvrage de
couture, s’endormit du sommeil paisible d’un honnête chien dont la conscience n’a rien à se reprocher.
Quant à la veuve, elle continuait à se li vrer dans sa chambre à ses réflexions sur le marquis, dont la visite, si
naturelle, prenait, dans une vie aussi isolée que la sienne, les proportions* d’un événement dont rien ne
pouvait lui faire prévoir les fatales conséquences.
IV.
En parcourant, pour retourner à Oean, le petit chemin que nous avons décrit il y a un instant, le marquis de
Montmaur ne songeait plus à admirer le paysage Ce qui préoccupait sa pensée, -ce qu’il admi rait de
souvenir, c’étaient ô mon Dieu ! il faut bien l’avouer, un pied et une main. Il eût volontiers fermé les yeux et
suivi sa route à tâtons, pour mieux revoir dans sa mémoire les ongles roses, les fossettes, la blancheur de
cette petite main, et ce pied si mignon, si cambré, si mutin, un pied spirituel, intelligent,—s’agiter dans sa
bottine noire. De temps en temps, sans songer à ce qu’il faisait, Elie s’arrêtait, regardait dis
traitement la mer et l’horizon et reprenait sa course en avançant lentement dans la direction d’Oran. — Pour
une petite bourgeoise, cette fem me n’est pas mal, se disait-il à part lui, ses yeux sont beaux, sa figure
aimable, l’en semble est satisfaisant. Elle ne manque pas d’un certain savoir-vivre; elle possède de l’aplomb,
car elle s’est moquée de moi, m’ayant probablement trouvé endormi dans ce qu’elle nomme un peu
pompeusement son salon. Ce pied et cette main sont dignes d’une duchesse. Il faut que M*# Aguilar ait du
sang espagnol dans les veines, car jamais une Française de cette classe ne fut douée de deux échantillons
pareils de la beauté de la forme. Elie, habituellement, n’aimait point à parler des femmes, il se laissait
rarement entraîner sur ce sujet, et comme il était très froid et savait se contenir, il sem blait difficile de
connaître son sentiment sur la plus charmante moitié de l’espèce humaine, dont il ne disait jamais de mal.
Néanmoins, le ton qu’il employait en ac centuant le mot femme, laissait deviner un grand mépris, une sourde
colère, peut-être le souvenir de quelque ancienne trahison ; mais comme il ne se mettait en scène en aucune
circonstance, qu’il ne parlait pas plus de son passé que de son avenir, on en était réduit aux conjectures, et
l’on ne pouvait se former une opinion certaine sur sa manière de voir à l’égard du petit sexe.
Pierre CŒUR.
(La suite prochainement.)
Feuilleton du Journal LA FRANCE Du 4 mais 1869 5
ÉUE DE IOHTEÀUB
IV.
— Suite — Une heure après la sortie d’Elie de la maison de la veuve, un commissionnaire, porteur d'un
volumineux paquet, s’y pré senta, remit à Rose ce dont il était chargé, et comme elle cherchait dans sa poche
quelque menue monnaie pour payer cet homme, il dit qu'il était soldé et se re tira. Les femmes sont
généralement curieu ses, et depuis la blonde déesse qui ouvrit le coffret mystérieux d'où sont venus tous nos
maux, et notre mère Eve, que je soup çonne n'étre qu’une même personne, dua lité* par le» trahisons de la
légende, et dont le désir de connaître nous a été si fatal, ce défaut est allé en augmentant dans le monde, car
je connais bon nom bre d'hommes qui le possèdent au même degré que la gent féminine. Mw Aguilar et sa
servante ne faisaient point exception â la réglé commune, aussi se hâtèrent-elles de déficeler et
désempaqueter l'envoi de M. de Montmaur. Ainsi qu'il l’avait dit à la veuve, il «'était permis d’ajouter
quelques jouets destinés
Voir les numéros depuis le t» avril.
à Hélène, à ceux dont il s’était muni â Marseille pour le compte du commandant. Ledon de l'officier
supérieur, il faut le reconnaître, brillait peu à côté de celui d’Elie; néanmoins, il représentait pour lui une
somme de privations assez fortes, tandis que le riche Montmaur ne pouvait, après son acquisition très
insignifiante au point de vue de ses finances, s’apercevoir d’aucun vide dans sa bourse. Mais les deux
femmes n’eurent guère le loisir de se livrer à de telles réflexions, absorbées qu’elles étaient dans la
contemplation d’une poupée splendide, dont le trousseau, à lui seul, valait mieux assurément que toutes les
hardes de celle à qui elle était destinée. Venait ensuite un de ces lilliputiens servi ces de table, délices du
jeune âge, et mille autres bagatelles dont l’énumération serait fastidieuse. La veuve n’ayant jamais rien vu de
pa reil ne connaissait point le prix de ces ob jets, mais son instinct féminin le devina. Elle eut scrupule de
recevoir un tel don d’un étranger, et, fort embarrassée sur ce qu’elle devait faire, elle consulta Rose, son
oracle habituel. Celle-ci aimait Hélène, qu’elle avait éle vée comine si elle eut été sa propre fille ; elle ne
pensait qu’à la joie de l’enfant en recevant de telles richesses; aussi employat-elle toute son éloquence à
persuader sa mai tresse de ne point refuser le présent du marquis. — Quoi! lui dit-elle, pour une fois que
notre pauvre petite, si souvent privée dé tons les plaisirs de son âge, peut avoir une satisfaction, vous voulez
la lui refuse fl ne comprends pas cela, moi. Et puis que pertsera-t-ll, ce marquis, «1 vous ffihren*
voyez ces objets? Il est très riche, n’est-ce pas, et ce qui vous parait une chose impor tante, n’est sans doute
rien pour lui ?Enfin, pourquoi répondre par une grossièreté à une politesse ? — Mais, ma bonne, objecta la
veuve qui ne paraissait pas convaincue, s’il est riche, mol, je ne le suis pas, et l'on ne doit point accepter ce
qu’à l’occasion on ne saurait rendre. Rose, sans en attendre plus long, mit fin aux hésitations de Mme
Aguilar en allant chercher Hélène, à qui elle raconta che min faisant les merveilles qui l’attendaient à la
maison. L’enfant franchit la porte du jardin avec la rapidité d'une bombe, se précipita tout essoufflée dans le
salon, et, commençant par s’emparer de la poupée, la couvrit de baisers en l’appelant des plus doux noms.
En présence de l’exaltation de sa fille, que la vue de ses jouets rendait presque folle de joie, les scrupules de
la veuve cé dèrent à l'amour maternel, et il ne fut plus question de rien. Cependant, M'”" Aguilar, elle, dormit
peu pendant la nuit qui suivit la visite d’Elie. Les manières élégantes et simples du jeune homme, son
langage choisi, son extérieur distingué, avaient produit sur elle une vive impression qu’elle no s’a vouait
point encore. Elle, assez régulièrement beau, était pâle, grand, mince. 11 sentait la race com me un cheval (le
prix Ses traits fins, sa tète blonde avaient de la noblesse. Ses yeux noirs, lorsqu’il s'animait, lançaient des
éclairs. Son front large et blanc, sans rides, contenaifttes pensées qu'il ne trahis sait point. Nerveux â
centupler au besoin
ses forces, on devinait en lui une énergie sauvage et une audace à tout oser, tempé rées néanmoins par
l’éducation et la scien ce du monde. Sa bouche fine, un peu dédaigneuse, mé prisante même, prenait souvent
une ex pression singulièrement haineuse, pres que méchante. Mais il savait assez dissi muler pour changer
en sourire cette ex pression qui aurait mis en garde contre lui. En somme, c'était un beau cavalier et un
parfait gentilhomme. Pendant son insomnie, Mme Aguilar se retraça à plusieurs reprises le porlrait d’Elie,
puis elle finit par être contrariée de cette pensée qui l'obsédait. Elle voulut la chasser, c'était un excellent
moyen pour la rendre plus intense, il réussit et ce ne fut que vers le matin que, fatiguée et irritée contre ellemême, la pauvre femme parvint à goûter un peu do repos. Quand elle se réveilla, il ne lui restait d’Klie qu'un
souvenir vague, mal défini, pénible, mêlé à celui de son insomnie. Mais, dans la journée, elle songea trop à
lui et s’en alarma. — Que vient-il donc faire dans ma vie? se disait-elle. Pourquoi songé-jo, malgré inoi, à
cet homme, à peine entrevu, que le hasard m’a amené et qui ne reviendra peut-être jamais, A moins qu’il ne
se croie obligé de rno faire encore de rares visites, par pure politesse? Lorsqu'une idée s’infiltre malgré nous
dans notre cerveau, nous ne l'on chassons pas selon notre bon plaisir; elle y demeure, ainie ou ennemie, y
accomplit un mysté rieux travail dont le sens nous échappe, dont nous sommes Inconscients et que
nous subissons tant qu’il lui plaît de de meurer. La veuve en fit l'expérience. Elle eut beau se révolter, se
contraindre, s’attris ter, la pensée d’Elie la hantait et la rendait mélancolique, sans qu’elle sût pourquoi. Elle
se prenait souvent à répéter à demivoix, comme poussée par une force supé rieure : — Elie de Montmaur!
Quel singulier nom! D’ailleurs, on s’entretenait de lui sans cesse dans l’ermitage du jardin Welsfort. Rose ne
tarissait pas en éloges sur le mar quis, auquel son enfant devait tant de bon heur. La petite Hélène, do son
côte, acca blait sa bonne de questions sur le mysté rieux ami qui disposait en sa faveur de si belles choses, et
Rose lui répétait quelque fois : — Pense donc, Hélène, un marquis!c’est quelque chose, çc. Alors Hélène
venait à sa mère et, se couant sa blonde chevelure, lui demandait avec impatience : — Mais enflnJRpre, dismoi donc ce que c’est qu’un mai^iis ? — Va. ma fille, répondait tristement la veuve, c'est un horqine comme
un autre!
L’intendant de Bessières voulut faire à son parent les honneurs de la ville d\>ran. Ils la parcoururent dans
tous ses dé tails, qui n'excitèrent nullement l’admira tion de Montmaur, peu enthousiaste natu rellement ou
très blasé. Il no remarqua que des immtées et de»
descentes dans cette cité si singulièrement bâtie pour le malheur des piétons et des chevaux. Cependant, pour
être agréable à l’inten dant, force lui fut de faire quelques visitesJ On le reçut dans l'aristocratie de l’endroit,
chez le préfet, le général et les autres no tabilités. Tout le monde lui déplut et il ne plut à personne. D’abord,
il eut la maladresse de recon naître dans la femme d’un haut fonction naire militaire delà province, une
ancien ne écuyère du Cirque. Lee mariages de ce genre sont la cause de bien des expatria tions dans la
colonie. Le marquis connais sait l'histoire de la dame depuis l'alpha jusqu’à l'oméga. Et comme quelqu'un lui
vantait son intrépidité d’amazone : — Parbleu ! répondit-il, elle a lutté avec les meilleurs cavaliers de France
dans le temps où elle était l’émule de Rosalie. Ces paroles imprudentes, provoquées par l’air hautain de
l’ancienne pensionnaire de Franconi, eurent un retentissement ter rible. Elles furent citées, commentées,
répétées partout, et Montmaur acquit, sans le soup çonner, une célébrité complète au delà du pourtour des
fortifications. Une autre fois, il dit que le maire res semblait à un huissier de La Châtre. Le hasard voulut que
ce fonctionnaire fût du département de l'Indre. Il n'en faut pas tant, dans une ville de province, pour prê ter à
rire et donner naissance A des bavar dages insensés. Or, les Algériens n’ont rien A envier, sous ce rapport,
aux plus méchants bourgs de Franc#. Pierre CŒUR. (La suite A demam.)
Feuilleton du Journal LA FRANCE Du 6 mai 1969 7
ÉLIS DE MOHTHiOR
IV.
SuiteQuelles pouvaient être ces raisons? Cela intriguait Mee Aguilar, mais prévenue comme elle l’était en faveur
d’ffliu, elle supposa 4e la part des femmes en ques tion, des avances non aperçues, repous sées peut-être, des
frais dédaignés..T En faut-il davantage pour allumer certaines colères, pour armer la calomnie et la mé
disance? et quelle est la femme disposée à pardonner une injure aussi mortdBe que celle (fayoir été
dédaignée?... Ces supposition*-rendfAitTîlas tillègre le pas de M** Aguilar, pt^çHe arriva à la porte de sa
maison dÂi* dés dispositions de satisfaction et de bonne buiueuruqu'elle ne cooiutiaeait plus depuis sou
veuvage/ Rlle m mit à.fulâtcerdans le jardin avec Hélène, étonnée et raVie de voir ü mère partager ses jeu*
et rire avec elle. Cela ne lui était pas arrivé, depuis «4 longVuir le* numéros depuis le * avril. - , • •**#
temps ! La vieille Rose elle-même en fut surprise. — Ah! mon Dieu, madame, lui dit-elle avec la familiarité
qu'autorise le dévoue ment chez ceux qui nous servent, sur quelle herbe avez-vous donc marché ce matin?
vous semblez rajeunie de dix ans. Vous avez l’air presque aussi enfant qu’Hélène aujourd’hui. — J’ai
beaucoup prié le bon Dieu, Rose, répondit jésuitiquement la veuve. — Hum! murmura Rose entre ses dents,
habituellement, ça ne la rend pas si joyeuse. •Cependant Mm# Aguilar cueillait sans pitié les plus belles
fleurs de son parterre : roses,lilas, clématites, chevre-feuilles, tom baient pêle-mêle sous ses ciseaux. Elle fit
de gros bouquets dont elle orna ses vases et sa potiche du Maroc. Pour qui donc ces préparatifs? Pourquoi
ces airs de fête? — Elle n’attendait per sonne; mais une voix confuse, à peine distincte, murmurait dans son
cœur : Il viendra! Il ne vint point pourtant. Pressentant sans doute qu'on l'attendait, il était trop habile pour ne
pas se faire souhaiter en vain. S’il voulait séduire cette femme, ne fallaitil point lui.laisser le trouble de
l’attente? lui faire connaître l'amertume de la dé ception et aiguillonner ainsi son désir? Peut-être aussi ne
pensait-il nullement à •Ui<êt ne se doutait-il guère de l’impres sion qu'il avait produite. Comment aurait-il
démêlé ce qui se pas sait d’insolite et d’inusité dans un cœur qui l'iguorait lui-même. Quoi qu’il en fut, la
journée se passa Àtmtiar. A chique
pas qu’elle entendait retentir dans la ruelle, le long du mur du jardin et sous ses fenê tres, elle tressaillait
involontairement. Mais quand vint le soir, quand le soleil s'éteignit, après avoir illuminé la rade do larges
ondes de pourpre et d’or, la veuve, accoudée à sa croisée et regardant la mer eut un accès de si profonde
mélancolie, que deux grosses larmes jaillirent de ses yeux, coulèrent lentement sur son visage et allèrent se
perdre sur le corsage noir de sa robe.
VI
Le lendemain, Mme Aguilar se leva sous une impression de tristesse cruelle. Chaque fois que nous avons
une peine, tout le cortège de nos douleurs se présente à notre esprit et se met à défiler devant nous en lugubre
procession. La jeune femme avait de grands et légimes sujets d’inquiétude. Le règlement de sa pension
n’arrivait pas et, malgré son travail, malgré l’économie prodigieuse qu'elle apportait dans la direction de son
giénage, elle commençait à s’endetter. S’endetter, c’est-à-dire savoir que quel qu'un n le droit de vous
surveiller comme un malfaiteur, d'épier chacune de vos (Dé marches, de supputer h* prix du vêtement que
vous portez et de le trouver trop cher pour vous! S’endetter, penser que le morceau de pain que vous mange*
n’est pas à vous, le . trouver aussi amer que s’il avait été volé. Ne point oser former un projet, ni faire un
voyage, de crainte d'être accusé d'in délicatesse. Avoir le désir de se dérober à la vue do son créancier,
craindre de fran
chir le seuil de sa maison,, ou ne point passer dans tel endroit de peur de l'y ren contrer. Trembler et rougir
en lui parlant. Eprouverd’inexprimables angoisses et sen tir battre son cœur en entendant le bruit de ln
sonnette ou le pas d’un étranger dans le corridor. Ne plus s’appartenir! Songer qu’à toute heure du jour on
peut venir vous poser la main sur l’épaule et vous dire : —Rendezmoi ce que vous me devez. S’endetter! Ne
pas dormir en pensant au moyen de s'acquitter,ou faire des cau chemars do papier timbré et d’huissier. —
Rêver d’une pluie d’or et se réveiller pauvre et devant toujours ! Seuls, les riches’qui n’en ont pas besoin,
ont le droit de faire des dettes pour satis faire leurs luxueuses fantaisies. Ils parlent de ceux à qui ils doivent,
s’en moquent, les raillent, les nomment M. Dimanche, tandis que le pauvre, rien qu’à la pensée des
obligations qu’il a contractées, sent la sueur de la honte lui monter au front. Tout en faisant ces réflexions
doulou reuses, la veuve sejdemandait avec anxiété ce qu’elle allait devenir, s’il lui fallait at tendre encore
cette pension si ardemment souhaitée. Vendre quelque chose? Elle n’avait plus rien. Ne s’étolt-elle
pas,depuis longtemps, défaite de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur dans sa pauvre maison? Hélène
vint jouer et faire du bruit au tour d’elle. Pour la première fols, elle la repoussa presque brusquement.
L'eufunt. étonnée, s’en fut dans un coin de la cham bre et se mit à sanglotter. M1"* Aguilar l'en tendit,
courut à elle, et, la prenant dans ses bras, s'écria ;
— Oh ! mon cher trésor, qu'as-tu donc Pourquoi pleures-tu? — Mais tu m’as grondée, tu m’as chas sée
d’auprès de toi, répondit la petite fille, et pourtant je n’ai pas été méchante, je ne t’ai pas désobéi. Je ne sais
pas ce que j’ai fait de mal, moi? Sa mère l’eut bientôt consolée en la cou vrant de caresses. Les peines de
l'enfance durent si peu! Mais la veuve ne se consola pas si vite. — Quoi ! se dit-elle, le malheur m'aigri raitil au point de me rendre mauvaise mère? Moi, injuste, cruelle avec mon Hé lène. Ah ! mon Dieu ! Et elle se
mit à fondre en larmes. Puis elle pria : elle pria avec ferveur, humilité, et, se sentant raffermie, elle prit son
ou vrage après avoir envoyé sa fille à l’école. Le soir de ce jour, vers cinq heures, au moment où Rose
ramenait Hélène de sa pension, et où sa mère, venant de quitter son travail, assise dans le jardin, un livre à la
main, attendait l’heure du dîner, un coup de sonnette la lit tressaillir. — C’est lui, murmura-t-elle. Et pour se
donner une contenance, elle appela son enfant auprès d’elle. C'était effectivement lui. Il se présenta avec son
aisance accoutumée, le front haut, le regard assuré, et vint droit à la veuve : — Oh! ln charmante petite tille!
s'écriat-il, en apercevant Hélène. Il s'assit et ln prit sur ses genoux. Hélè ne le regardait curieusement. — Je
vois ce que c’est, dit-il, madame votre mère a oublié de voua parler de voire ami inconnu. Mais voyez
comme 11 pense A vous. Je suis venu A cinq heures
avec l'espoir de vous rencontrer, et par prévision, j’ai passé chez le confiseur A votre intention. Il tira de ses
poches une foule de frian dises et les donna à Hélène qui, déjà fa miliarisée avec lui, riait en les recevant et y
mordait à belles dents,— Jamais je ne croirai que cet homme soit méchant, se disait en elle-même M**
Aguilar. Les méchants ne s’occupent pas des enfants et ne les aiment guère. Elle voulut faire entrer le
marquis au salon, mais il n’y consentit pas et préféra demeurer au jardin sous les grands ar bres, en face de la
mer, ce jour-là calme et limpide comme un lac azuré. Il dit qu’il n’avait pas voulu revenir avant d’être
porteur d’une bonne nouvelle, que la veille il avait enfin reçu de son parent du ministère l’assurance que la
pension de Mme Aguilar allait être liquû déo et qu’elle en toucherait sous peu l'ar riéré. Puis s'apercevant
seulement alors, aux yeux rougis de la veuve, qu’elle avait dû pleurer, il s'arrêta tout interdit au milieu d’une
phrase commencée, resta un instant silencieux et s'écria d'une voix émue : — oh! madame, vous devez me
trouver indiscret. Je vous dérange, je vous ennuie. Vous étiez occupée peut-être? Vous avez de la peine. Je
vois que vous avez jüeuré. Pierre Gtk’UR.
{La suite A vendredi.)
Feuilleton du Journal LA FRANCE Du 8 mai 1800
8
ÉUE DE I0HTMAUB
IV. — Suite — Lorsqu’on a du chagrin et que l’on vit seul, obligé de refouler ses pensées en soimême, sans
pouvoir les communiquer à quelqu’un qui nous aime, le cœur trop plein déborde à la moindre preuve
d'iutérèt qui nous est accordée. Aguilar baissa la tète en silence et, malgré ses efforts pour les retenir, de
grosses larmes roulèrent sur ses joues. Elle s’essuya les yeux et répondit avec un accent assez ferme : —
Chacun a ses peines, monsieur. Je ne crois au bonheur complet de personne. Et il y a des instants où l'on est
moins cou rageux que d’habitude ; je suis dans un de ces moment» de faiblesse. Sans aucune affectation, et
avec un air simple et affectueux qui excluait toute idée de familiarité inconvenante, Élie prit dans la tienne la
petite main de la veuve en lui disant ; — Je remplace auprès de vous, ma dame, votre ami le commandant
Féval. Sans nul doute, vous lui confieriez vos
Voir les numéros depuis le 99 avril.
chagrins, conflez-les-moi donc, et si je puis vous être de quelque utilité, je suis tout à vos ordres. La veuve,
sans répondre, lit un signe de tète négatif. Elle reprit : — Vous me trouvez indiscret et pré somptueux, n’estce pas, madame ? Vous vous demandez de quel droit je viens sol liciter votre confiance, moi, un inconnu !
Cependant, je puis vous l’assurer, et Féval a du vous le dire, je ne suis point indigne de l’honneur d’ètre
votre ami. — Je n’en doute pas, monsieur, répondit M""’ Aguilar en levant sur le jeune homme ses beaux
yeux bleus. • Ce regard sincère, timide et voilé, enve loppant Elie, parut lui causer une vive im pression, et il
reprit non sans que sa voix trahit quelque émotion : — Je connais votre situation presque aussi bien que
vous-même. Le comman dant m’a mis au courant de tout ce qui vous concerne. Sans fortune, attendant
depuis longtemps cette pension qui n’ar rive pas, vous devez être en lutte à des en nuis momentanés, et il me
serait si facile de les alléger!... — Monsieur! s’écria la veuve avec un accent froissé. — Pardon ! madame,
reprit Monlmaur sans beaucoup s'émouvoir, vous ne me comprenez pas. Il est des démarches qui coûtent
toujours à une femme et dans les quelles je puis vous suppléer, si vous vou lez me le permettre. Le
commandant me parlait â Kamiesch d’une caisse de secours affectés aux veuves et aux orphelins des
officiers morts sans fortune. 11 me disait que certainement vous n'aviez Jamais dû
rien demander à cette caisse, sur laquelle vous avez d’incontestables droits. Je vou lais tout simplement être
autorisé à agir en votre nom dans celte occasion, vous débarrasser de l’ennui des formalités dont je vous
parlais tout à l’heure, et faire va loir vos droits. Montmaur avait appris à ses dépens à connaître certains côtés
du cœur humain. Il s’était dit que s’il allait, sanspréambulê, offrir à M'"* Aguilar de solliciter pour elle un
secours, elle commencerait par se ré volter et refuserait net. Tandis qu’en lui présentant la chose de manière
à ce qu'elle put se croire froissée par une offre qui, en réalité, ne lui était pas faite, il serait obligé de
s’expliquer, de lui faire voir qu’elle se trompait et pourrait ainsi l'amener, sans blesser sa fierté, à accepter
ses services. C’est ce qui arriva. Après quelques secondes de réflexion, M'"° Aguilar dit à Monlmaur, d’une
voix un peu troublée et avec un accent assez triste : — J’accepte votre intervention, mon sieur, et je vous
remercie. Il m’est pour tant cruel de recourir à un moyen de cette nature; mais je n’ignore malheureuse ment
pas les lenteurs qui précéderont en core 1 arrivée de mon brevet do pension. Ma fille est là, et je suis dans
une détresse profonde. Elie comprit ce que cet aveu devait avoir de pénible pour la Jeune fqmme; il ne put
s’empêcher d'admirer la dignité avec laquelle elle supportait une situation si difficile, et avec la délicatesse
d’un homme dont les instincts généreux sub sistent en dépit d’une existence orageuse, il sentit que sa visite
ne devait pas se pro
longer après cet incident. Il se leva pour sortir; mais au même instant, Hélène fit irruption dans le salon,
portant dans ses bras une moisson de fleurs qu’elle voulut donner à Montmaur. — Ali! dit-il, je ne
demanderais pas mieux que de les emporter. Et il ajouta avec un air de bonhomie qui excluait toute idée de
fatuité : — Mais que dira-t-on si l’on me voit sor tir de cette maison avec un bouquet ? — Eh bien, mettez
mes fleurs dans votre poche, répondit la petite fille qui n’avait compris qu’une chose : c’est que son bon ami
désirait emporter le bouquet et n’osait pas le faire pour un motif qu’elle ne savait point. — Aide-nous,
ajouta-t-elle en s’adressant à sa mère. La veuve se prêta de bonne grâce à la fantaisie do sa fille et glissa les
fleurs dans les poches du pardessus de Montmaur, qui prit Hélène dans ses bras pour l’embras ser, lui
recommanda d’ètre sage et de prier pour lui. Puis il baisa la main de M'"® Agui lar, comme il eut baisé celle
d’une reine, et se retira. Une fois hors de la maison, dans la rue, il se redressa comme un acteur se redresse
dans la coulisse après avoir débité son rôle, et jetant autour de lui un indéfinis sable regard, à la fois
mélancolique et triomphant, il murmura : — Cette femme m’aime ou m’aimera, j’en suis sûr. Montmaur, à
la rescousse! 11 s’appuya un instant ;ur le petit mur qui sert de garde-fou au chemin donnant à pic, de ce
côté, sur la ville basse, tandis que de l’autre il s'adosse à la montagne. Montmaur contempla lu mer, la petite
maison qu’il venait de quitter et où il ap portait à la fois le trouble et l’espérance, puis il s’éloigna du côté de
la ville en marchant à grands pas. Tandis qu’Elie s'en allait, et dès qu’elle n’entendit plus le bruit de ses pas,
M.*® Agui lar se hâta de rentrer dans le salon, où s’asseyant comme prise de faiblesse, et se couvrant le
visage de ses deux mains, elle se mit à fondre en larmes en s'écriant : — Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié
de moi ! Pourquoi cette supplication, cet appel, ce cri de détresse ? O vous qui avez aimé, ne vous souvient-il
pas qu’il fut une heure dans votre vie où, sentant tout votre être envahi par une invincible puissance, do miné
par un sentiment inconnu fondant sur vous avec une violence suprême, char més et désespérés à la fois, vous
aussi, vous avez crié dans lo silence, comptant les battements de votre cœur, écoutant en vous des voix
étranges, mystérieuses, dou ces et cruelles, qui vous révélaient qu’une phase nouvelle de votre existence
s’accom plissait sans la participation de votre vo lonté. La veuve en était là. Malgré son inexpé rience des
choses de la vie, elle ne pou vait plus se le dissimuler, le sentiment qui l’agitait depuis qu’elle (avait vu Moul
inai»* pour la première fois, son trouble, ses angoisses en l'attendant, sa tristesse lorsque, déçue dans son
espérance, elle n’osait plus l’attendre : ce devait être l’amour. Une femme plus expérimentée ne se se rait pas
si longtemps méprise et eût, dès les premiers jours, reconnu et analysé ce qui se passait en elle. Mais M"*
Aguilar,
veuve à vingt-quatre ans, n'avait pas en core aimé. Le mariage lui avait appris ce qu’est le mariage sans lui
faire compren dre ce qu’est l'amour. Les militaires, il faut l’avouer, ne sont point des maris fort tendres, ni
des initia teurs très délicats. Ils font un peu toute chose à la hussarde, et pour révéler à une femme les devoirs
du mariage, sans qu’elle se trouve dès l’abord blessée et froissée dans sa pudeur et ses instincts les plus se
crets, il faudrait une tendresse, des égards, une patience courtoise et des nuances de délicatesse dont peu
d'hommes sont sus ceptibles. Or, le capitaine Aguilar, un pen brutal, sans grande éducation, savait admirable
ment se battre, il l’avait prouvé de reste. Quant à l’art difficile de s’attacher un cœur, de se faire aimer
d’amour, il l'igno rait complètement, et on l’eût grandement étonné, si on lui eût dit que sa femme ne goûtait
pas auprès de lui un bonheur ab solu, unb félicité sans mélange. 11 l’avait bien parfois brusquée et humi liée;
mais les femmes doivent obéir. Le code le leur commande. D’ailleurs les al lures chevaleresques d’un
Amadis et d’un Galaor ne sont point les vertus d’un capi taine d'infanterie. Donc, en mourant, le capitaine
Aguilar avait eu la conscience tranquille ; il était certain d’avoir rempli son devoir envers la jeune femme
qu’il laissait et qu'il aimait de tout son cœur. Que d’hommes sont ainsi faits et raison nent comme le
capitaine Aguilar ! Pierrk CŒUR. (La suite à demain.)
Feuilleton du Journal LA FRANCE du 9 mai 1869 9
ÉLIE DE MORTMAUR
IV. — Suite — Elevée par une mère d’une sévérité pro verbiale, et qui la faisait obéir du regard, MBe
Aguilar avait dû, en se mariant, se trouver dans des conditions relativement meilleures. Epousant fort jeune
un homme beau coup plus âgé qu elle,-elle lui obéissait na turellement, sans contrainte. Et quand, après
quelques années de mariage, elle finit par s’apercevoir qu’elle était traitée en petite fille sans conséquence,
dont le premier devoir est la soumission passivele pli étant pris, elle ne pouvait plus son ger à changer de
rôle et à se révolter. Nature timide, un peu indolente, elle ac cepta la situation sans se plaindre, et si elle en
souffrit, nul ne le sut jamais. Dans le commencement de son veuvage, obligée de prendre en main le
gouverne ment de ses affaires et d’agir, elle avait eu des accès de désespoir affreux, auxquels venaient
s’ajouter des préoccupations d’a venir et une gêne extrême ; elle se trouva donc fort malheureuse et
s'imagina sincè rement qu’elle regrettait beaucoup son mari, prenant aihsi très naïvement le change et l’effet
pour la cause. Jamais» aucun sentiment n’était entré — f L- L ' ' ' ' » j - Voir les numéros depuis le » avril.
aussi brusquement dans sa vie, que celui que la présence de Montmaur lui avait révélé. C’en était fait, aucun
doute ne lui était permis : elle aimait! — Elle aimait un homme qui, sans doute, ne soupçon nait point
l’amour qu’il inspirait, qui ne s’en souciait même pas et qui, riche et ti tré, ne l’aimerait jamais. Il ne
s'agissait donc plus que de cacher aux yeux de tous une passion insensée, irréfléchie, sans espoir, et de
l’étouffer s’il était possible. Mme Aguilar, la tète dans ses mains, fai sait ces réflexions. Tout à coup, par un
mouvement involontaire, découvrant son visage, elle appuya ses bras contre sa poi trine comme pour
empêcher son cœur de s’élancer vers celui qui l'occupait tant, et essuyant ses yeux, elle reprit courageuse
ment son ouvrage et se mit à travailler avec une activité fébrile. Hélène partageait la chambre de la veu ve et,
d'ordinaire, la causerie de la mère et de l'enfant se prolongeait jusqu’au moment où, vaincue par le sommeil,
la petite fille s’endormait au milieu de quelque phrase commencée. Le soir de ce jour-là, elle ne fit que par
ler d’Elie, qu’elle aimait avec un de ces enthousiasmes vifs, prompts, inexplicables, qui n’appartiennent qu'à
l’enfance et à la jeunesse. Vainement M*“ Aguilar essaya-t-elle de la ramener à d’autres sujets, l’enfant
s’obs tina, ne voulut parler que de son bon ami, et reprocha à sa mère de ne point l’aimer. Ainsi, tout
conspirait contre la veuve, même sa 11110/ D’ailleurs n'y pensait-elle pas malgré elle à cet homme qui
troublait son rttpos en occupant sans casse son ima gination et son cœur?
Elle s’étonnait curieusement de ce qui se passait en elle, de son agitation, de sa conscience alarmée. Elle
frissonnait en rougissant à l’idée que Montmaur lui avait baisé la main... Cette main, elle la regardait,
cherchant à se rendre comte de l’impression que ce baiser avait pu causer à Elie. Elle interro geait chaque
mouvement de son cœur avec une anxiété enfantine. Cet état était si nouveau pour elle! Ses pensées la
tinrent éveillée bien long temps, et si elle s’endormit, ce fut encore pour rêver de lui. Quelques jours se
passèrent sans que Montmaur reparût; mais un matin, au mo ment où Min* Aguilar venait do se lever, on
sonna à la porte du jardin. Ce coup de sonnette, qu’elle reconnais sait déjà, la fit tressaillir; cependant il était
peu probable qu’Elie se présentât à pareille heure, et Mee Aguilar, voulant se faire croire elle-même à son
courroux contre lui, s’il était capable d'un tel man que de bienséance, s’apprêtait à lui refu ser sa porte...
Mais avant qu’elle fût Infor mée de ce qui se passait, le galop d'un cheval retentissant dans la direction de la
ville, lui causa une déception qu’elle no voulut point s'avouer. Au même instant, Rose entra dans sa chambre
en lui disant : — M. de Montmaur vient d’apporter cette lettre. Il était à cheval et n’a pas vou lu descendre. Il
est déjà reparti. Il n’y a pas de réponse. La veuve décacheta le pli d’une main tremblante et lut tout bas ce qui
suit : « Madame, » J’ai vu hier le général, et je n’ai eu
qu’à vous nommer pour qu’il me remit la somme ci-jointe. Je suis heureux du succès de ma démar che, et je
vous prie, madame, d’agréer l’assurance de mon respectueux dévoue ment. * « ÉLIE DE MONTMAUR. *
Un billet de mille francs accompagnait cette lettre. Si la veuve eut été plus au cou rant des affaires, cette
circonstance aurait fait naître dans son esprit d’étranges soup çons. En effet, il est en dehors des habitu des
administratives qu’un secours soit ac cordé de cette manière. Pour justifier au Trésor de l’emploi d’une
somme quelconque, celui qui la reçoit est soumis à une foule de formalités et ne peut toucher son argent que
sur la présentation d’un mandat personnel qu’il est obligé de signer et qui tient lieu de reçu. Ici aucune des
formalités ne se trouvait remplie. Mme Aguilar ne réfléchit point à cela. Cependant en recevant cet argent,
qui la débarrassait pour longtemps de ses soucis de chaque jour, son cœur se serra. C’était la première fois
qu’elle avait re cours à un semblable moyen. Puis le billet de Montmaur, si officiel, si parfaitement
convenable, la rendait mal heureuse en lui prouvant clairement qu’il né partageait point sa folie; et, s’il l'eût
partagée, n’aurait-elle pas été forcée de ne plus le recevoir ? Quelles étranges contradictions ! quel
bouleversement dans les pensées d’un pauvre cœur qui aime ! La veuve se le dit tout bas et se rési gna à
rester encore quelque temps sans revoir Elle, car elle devinait bien qu'il ne
se présenterait pas avant plusieurs jours. Un matin, en revenant du marché, Rose dit à sa maîtresse qu’elle
avait rencontré le marquis. Il achetait des fleurs et ayant aperçu la vieille servante, il s’était appro ché d’elle
d'un air fort empressé. — Ah! madame, ajouta Rose avec ravis sement, il m’a fait, en m’abordant, un de ces
beaux saluts comme lui seul sait les faire. Il m’a demandé de vos nouvelles, m’a em menée de force chez le
confiseur Soubeyran, qui ne donne pas sa marchandise pour rien, et a acheté un gros paquet de dragées pour
Hélène. — Les voilà.— Comme il est poli, ce monsieur qu’on dit si fier et qui est si riche. Il ne méprise
cependant pas le pauvre monde. Dame ! on était si étonné de le voir marcher en causant à côté de moi, dans
la rue, que toutes les femmes nous regardaient. — Allez, il n’y en a pas beaucoup des hommes comme celuilà, et quand je pense à tous les porteurs d’épau lettes et d'habits brodés qui venaient ici du vivant du capitaine
et qui ne me re gardent plus à présent,—un las de meurtde-faim qui font leur embarras, — je suis flère, pas
vrai, d’avoir causé à leur nez avec un vrai marquis, moi! — Vous a-t-il dit quand il viendra! de manda Mu‘°
Aguilar, qui n’avait pu s’em pêcher de sourire pendant le récit lauda tif de sa vieille bonne. — Il ne m’en a
pas parié, répondit Rose, mais je pense qu’il ne tardera pas. Quand Hélène revint de l’école et qu’elle vit les
dragées envoyées par Montmaur, elle poussa des exclamations de joie, et comme toujours ne tarit pas
d’éloges sur le compte de son bon ami; Mmo Aguilar, occupée à écrire, pria l’en
fant de modérer son exaltation ou de la rendre moins bruyante : — Ma pauvre petite mère, que tu es donc
ingrate ! lui dit Hélène; et pourtant tu m’enseignes que l'ingratitude est un vi; lain défaut. M “'Aguilar
regarda sa fille d’un air stu péfait et lui dit : — Voyons, Hélène, explique-toi. Com| ment suis-je ingrate, et
envers qui ? — Envers quif répondit la petite fille, la bouche pleine de dragées qu’elle croquait à belles
dents. Envers mon bon ami. Tu ne me laisses jamais tranquillement parler de lui. On dirait que tu ne veux
pas qté je l’aime, lui qui nous aime tant ! -Est-ce qu'il t'a fait ses confidences à cet égard ? — Non ; mais s'il
ne m’aimait pas, il pe s’occuperait pas tant de moi. U ne m’en verrait pas des dragées, et s’il ne t'aimait pas,
toi, eh bien, il ne m’aimerait pas, oh ! mais pas du tout ! Les enfants sont de terribles logiciens. Hélène le
prouvait une fois de plus. Ses paroles firent réfléchir sa mère. — Au fait, se dit-elle, Hélène a raison, 11 faut
qu’il nous aime; car je ne pense pas que ce soit pour être agréable au commandant Kéval qu'il se montre si
gra cieux pour nous. — Hélène est gentille, elle lui plaît, et mol ?... Elle resta sur ce point d'intemigation
qu'elle n'osa résoudre; mais elle fut un. ( peu moins triste à dater de ce jour. Pierre CŒUR. {Ail suiie
prWoinem*nt-)-
Feuilleton du Journal LA FRANCE du 13 mai 1869 11
ÉLIE DE 10MMÀÜB
VII
— Suite —
Elle courut dans le jardin, et pendant 4*‘EUe parlait d'elle à sa mère avec adiniraHSfc, elle saccagea les
fleurs et revint triomphante, en portant plein ses bras. Elle fit respirer A M** Aguilar un bouton d’églantine,
et voulut ensuite l’attacher elle-même à l’habit de «on ami. II se prêta de bonne grâce au caprice de l’enfant ;
mais, au moment de sortir, il se ravisa, et, enlevant la fleur, il la mit avec précau tion dans sa poche. —11 ne
vous plaît donc pas, mon bouton d'églantine, que vous ne voulez pas le por ter I Moi qui le trouvais si joli en
le cueil lant pour vous, dit Hélène d’un ton cha grin. — Au contraire, répondit Montmaur. Je le trouve
charmant, et je vous promets qu’il ornera ma boutonnière demain toute
Voir les numéros depuis le 1» avril.
la journée. Si vous me rencontrez, vous verrez que je ne vous ai point trompée. — Oh! tant mieux reprit
Hélène avec joie. Et quand viendrez-vous ? — Quand madame votre mère voudra bien me le permettre, dit
Montmaur en le vant vers Angèle un regard rempli de muettes supplications. Elle aurait voulu lui répondre
qu’elle ne pouvait continuer à le recevoir; mais,quel prétexte donner à cette mesure rigoureu se? Elle savait
pourtant que s’il continuait à venir, il pourrait tôt ou tard, en dépit de ses efforts, deviner son amour.
Cependant, comme elle le trouvait triste, elle n’eut pas le courage de le renvoyer pour toujours; d’ailleurs, sa
fille lui dit : — N’est-ce pas, mère, que tu lui permets de venir tant qu’il voudra? — Certainement, réponditelle avec une certaine contrainte qui n'échappa point à Elie; M. de Montmaur sera toujours le bienvenu chez
moi. Elie remercia et, selon son habitude, ef fleura des lèvres la main d’Angèle et em brassa Hélène à pleine
joue. Quand il fut parti, la veuve prit sa fille sur ses genoux, et, l'entourant de ses bras, elle la pressa sur son
cœur en lui disant avec effusion : — Oh! mon enfant, que je t'aime! Elle disait vrai, car jamais sa tendresse
pour sa fille n'avait été plus sentie et plus vive; seulement, elle ne se l'expliquait point comme elle eût pu le
faire. N'auralt-elle pas pu lui dire ; — Je t'airne davantage parce que tu l’as engagé à revenir au moment ou
ma raison me faisait un devoir de l’éloigner. Je t'aime de l'amour que j’ai pour lui et de la sympa
thie qu’il t’inspire. Ma tendresse mater nelle s’augmente des sentiments nouveaux qui bouleversent mon
âme, me font com prendre et deviner l’existence sous un jour tout différent de ce que je la croyais. —
Assurément, elle m'aime, je ne puis plus en douter, se disait Elie en regagnant la ville, le front haut et dans
une attitude superbe, et il s’amusait à couper machina lement avec son stick, la tète de quelques pauvres
fleurs des champs qui bordaient la route, — Quant à moi, j'en suis au moins fort amoureux et très épris. —
Quant ù l'aimer... Sans achever son monologue, il pencha un peu la tête dans une attitude rêveuse, ses yeux
errèrent longtemps sur le paysa ge et la mer, et il continua à marcher pour regagner la ville.
VIII.
Le lendemain matin, Angèle s’habillait pour aller à la ville où quelques affaires nécessitaient sa présence. —
Si j’allais lu rencontrer! pensait-elle en arrangeant son voile et en lissant ses épais bandeaux avec plus de
soin qu'elle n'en accordait autrefois à ces sortes do choses. — Eh bien, oui, je suis forcée de ine l’avouer,
j'aurais pu remettre cette course. Je sors parce que j'espère le voir, l'apercevoir seulement. — Ah! c'est delà
folie ! Tout en constatant cette folie, elle s'y li vrait pourtant sans combat, puisqu'elle sor tit dès qu’elle fut
prête.
Il faisait un de ces temps splendides, inconnus en France. Le ciel ressemblait â une coupole d’azur, l’air était
embaumé et tiède. La brise marine répandait dans l’at mosphère ses senteurs vivifiantes et fortes. Le soleil
éclairait largement l’horizon, et les grandes montagnes, projetant leurs ombres grandioses, estompaient leur
base de nappes sombres s’étendant au loin. La veuve se dirigeait doucement vers la ville, contemplant le
spectacle qui s’olTrail à ses yeux et rêvant. Rêver est la plus constante et la plus douce occupation de ceux
qui aiment... Quand Mu,° Aguilar fut entrée dans la ville, elle s’empressa de voir les personnes auxquelles
elle avait affaire, et s’en lut dans les magasins faire quelques emplet tes. Comme elle allait s’en retourner au
jardin Wolsfort, sans avoir rencontré ce lui qu’elle cherchait toujours, elle l’aperçut descendant au pas, sur
un grand cheval noir, la rue Philippe, si accidentée par son terrain inégal et si dangereuse aux ca valiers.
Montmaur, le bouton d'églantine d'Hé lène ù la boutonnière, paraissait de très bonne humeur, et s’amusait de
temps en temps à faire caracoler sa monture, nu grand ébahissement des passants, qui uo pouvaient
s'empêcher d'admirer sa bonne mine. Quant ù M,,,e Aguilar, elle l’avait vu et n’en demandaib-pas davantage.
Pour éviter de le rencontrer face à face, elle entra chez, un libraire, et tandis que celui-ci achevait de servir
les acheteurs venus avant elle, elle resta le visage collé aux vitres, regardant toujours celui qui ne la voyait
pas.
En ce moment, le cheval de Montmaur effrayé par une charrette, lit un violent effort et se cabra, cherchant à
désarçonner son cavalier qui se maintint facilement en selle. Mais la bête, furieuse de son impuis sance, se
cabra de nouveau en sautant et ruant tour â tour, et dans ses bonds désor donnés faillit atteindre une vieille
femme qui passait, portant dans ses bras un en fant en haillons comme elle ; elle évita le choc en se jetant de
côté, mais l’enfant ayant peur, se mit à pleurer pendant que Montmaur achevait de calmer son cheval. Dès
que ce fut fait, il mit pied à terre et s’approcha de la vieille, lui adressa des excuses, et, tirant une pièce d’or
de son porte-monnaie, il la donna à l’enfant, et se remit en selle sans écouter les remercie ments de la vieille,
qui ne s’attendait point â une telle aubaine. Mme Aguilar n’avait perdu aucun des in cidents de cette scène
rapide. Elle avait été sur le point de jeter un cri au moment où la monture d'Elie s’était cabrée; elle avait pu
se contenir, mais elle avait pâli tant son émotion intérieure était profonde. Quand Elie remit le pied â l’étrier,
le boulon d'églantine, brisé par la violence des secousses imprimées au cavalier par son cheval, tomba â
terre. Elie se baissa pour le ramasser, le mit dans son portemonnaie avec un air de regret, et partit enfin au
petit trot. Il avait disparu depuis longtemps qu*Au gé le cherchait encore â l'apercevoir. Elle ne fut tirée de
sa contemplation que lors que la voix du marchand lui demanda ce qu elle désirait. Elle termina
promptement ses achats et reprit lu chemin du jardin Wolsfort. Elle
avait besoin d'être seule ; le bruit d'ûran l’avait fatiguée : la solitude est si douce peuplée de la pensée de ce
qu'on adore. Les moindres actes de ceux que nous ai* nions prennent à nos yeux des proportions
extravagantes. Leurs gestes, leur accent, l’expression de leur visage à tel moment, l'altération de leurs traits à
tel autre, com mentés par notre tendresse, deviennent pour nous des faits d’unehaute importance, auxquels
nous rattachons les causes les plus étranges, et quelquefois, il faut en convenir, les plus étrangères. Mm<
Aguilar se plut à interpréter selon son cœur la petite scène dont Elie venait d cire l'aeteur principal. Ce n’était
pas une action bien méritante pour le jeune hom me riche et inoccupé que d’ètre descendu de son cheval
pour faire l’aumône à une femme pauvre qu’il venait d'effrayer. La veuve le trouva sublime et ne put s’empê
cher de comparer Montmaur à tous les hé ros des romans qu’elle avait lus. Son ca ractère lui parut le plus
noble et le plus séduisant. Son air ennuyé, souvent triste, lui prêta encore un charme. Angèle avait
décidément une passion réelle et indomptable pour lui. Lorsqu’elle fut de retour chez elle. Rose lui dit que
M. de Montmaur était venu, sans vouloir s'arrêter, apporter des dragées à Hélène, et qu’il était reparti
aussitôt. Le lendemain, M“e Aguilar, indisposée,, resta au lit tout le jour. Vers le soir, Elie se présenta et ne
put être reçu. ViKiutK CtKUR. (La suite à demain.)
—
Feuilleton du Journal E.A frange du 15 MAI 1800 1 3
ÉUE DE ÏOMÏADB
VII — Suite — Ce chemin, peu fréquenté, est si étroit que, dans certains passages, deux person nes ne
pourraient s*y engager de front; il longe la montagne Santa-Cruz à une hau teur de quelques centaines de
mètres, et donne à pic sur la ville basse qu’H domine. Il est dangereux même pour les piétons qui
craindraient le vertige ; un léger faux pas suffirait pour les précipiter dans l'ablme, canon n’est même pas
retenu par un mur garde-fou de cinquante centimè tres de hauteur,, qui n'existe pas sur tout le parcours de ce
sentier dangereux, que Montmaur longeait au trot de son grand cheval noir, si méchant qu’il était réputé
comme tel dans toute la ville. La première fois que Montmaur exécuta ce tour de force équestre, tout Oran
fut en émoi. La secopde, on s’en occupa moins, et, on s'y habitua si Lien, que l'on n’y fit plus aucune
attention. Mais Angèle pensait que c’était pour elle, pour la voir un Instant sans la compro Veir Iw numéro»
depuis le 8» utrii.
mettre, ou passer seulement devant sa maison, qu’il exposait ainsi sa vie. Rien n’augmente l’amour comme
de telles prouesses, et généralement les femmes ad mirent d’autant plus le courage qu’elles sont
pusillanimes. Le fait est pourtant que Montmaur ne s’exposait nullement. Excellent cavalier, sûr de son
cheval comme de lui-même, il savait très-bien ce qu’il pouvait en exiger sans courir le moindre risque.
Lorsqu’il passait la soirée chez Mœe Aguilar, ne voulant point que les stations de ce cheval devant la porte
donnassent prise à la médisance, Montmaur venait à pied. Cette précaution délicate n’é chappa point à
Angèle; elle en sut gré à Elie. Tout ce qui rehaussait les mérites de son idole la rendait heureuse. Elle en ar
riva enfin à l’aimer au point d’attendre les instants où elle le voyait comme les seuls qui pussent compter
dans son exis tence. Lui, de .son côté, s’occupait beaucoup de Mu,e AgUilar et passait une partie de son
temps auprès d'elle; mais il évitait soi gneusement de laisser échapper aucune allusion qui eut trait à l'avenir
et à son amour. On aurait pu croire, à le voir ainsi, que le bonheur de vivre auprès d’elle lui suf fisait et qu’il
ne souhaitait pas autre chose. Mais l'excessive mobilité de ses traits, ses pâleurs soudaines, les étranges agi
tations qui s'emparaient de lui à chaque instant, paraissaient à celle-ci la preuve évidente d'une passion réelle
qu'il ne tar derait plus longtemps à déclarer. Pour Rose, elle continuait à carrosser ses idées de mariage entre
le marquis et sa
maîtrdsse, A force de répéter son thème favori, à force de se bercer de son rêve, elle faisait passer une partie
de sa con fiance et de son espoir dans l’esprit d’An gèle, à qui cette chimère était trop douce pour qu'elle pût
la repousser sincèrement. Cette intimité charmante entre les habi tantes du jardin Welsfort et Elie, s’était
établie tout naturellement par la force des choses et celle de l’habitude. Mme Aguilar ne songeait plus à
trouver trop fréquentes les visites de l’ami de sa fille. Lorsqu’il passait quelques jours sans venir, on lui
adressait, au contraire, de tendres repro ches, et Rose elle-même osait le gronder un peu. Il était si bon
enfant! Il paraissait si heureux de cette familiarité qui lui ou vrait le ciel dont Rose était le portier. Ces
relations, si calmes en apparence, douces et tranquilles comme ces belles soirées d’automne qui précédent de
terri bles orages, durèrent environ cinq mois, pendant lesquels Elie semblait moins triste; son amer sourire
qui, si souvent, avait effrayé et fait réfléchir la veuve, s'é tait adouci; son front, moins pâle, ne se contractait
plus que rarement sous l’ob session de secrètes et douloureuses pen sées, et Angèle, flère de ce changement
qu'elle s'attribuait, l'imprudente! en jouis sait silencieusement avec délices, quand, tout à coup et sans cause
apparente, Mont maur redevint plus sombre que jamais. Il eut des mouvements d'une brusquerie iucroyable
qu'il réprimait, mais trop tard pour que la tendresse d'Angèle ne fut point en alarmes. Il ne venait plus aussi
souvent à la villa, et Rose raconta qu’en se rendant à la ville elle l’avait rencontré une fois, monté sur son
grand cheval noir, se
livrant à une course furieuse et faisant, sous l’éperon, saigner les flancs de sa mon ture. IX Quinze jours
s’écoulèrent sans que parût Montmaur. Mme Aguilar s’inquiéta d’abord, puis elle l’accusa, s’accusa ellemême, et, arrivée au paroxysme de toutes les crain tes, se mit à chercher dans sa tète un moyen de découvrir
ce qu’il était devenu. Vingt fois pendant celte quinzaine, elle avait parcouru la ville en tous sens sans
résultat. Rose elle-même, qui rencontrait souvent Montmaur au marché aux fleurs, ne l’apercevait plus. Qu’y
avait-il donc ? Etait-il parti sans le dire, sans faire ses adieux ? C’était impossible. Angèle passait ses
journées dans de mor telles angoisses; le galop d’un cheval la faisait tressaillir. Elle attendait sans cesse,
mais aucun bruit inusité ne troublait le si lence de la petite habitation sur laquelle semblait avoir passé le
souffle de la mort. Un matin, une idée lumineuse traversa l’esprit de la pauvre désolée. C’était d’aller
s’informer auprès de l’intendant de Bessière de ce qu’était devenu son cousin. Elle ne réfléchit point à ce que
celle dé marche pouvait avoir d’étrange, aux inter prétations malignes auxquelles elle allait donner lieu. Elle,
si timide d’ordinaire qu’elle rougis sait sous le regard d'un étranger, elle allait s’adresser à un inconnu pour
s’enquérir d’un jeune homme, pareequ'il ne venait plus chez elle. — C'étuit le comble de l’im prudence. Elle
n'y songea point pourtant, s’habilla et arriva à ta porte de l'Inten dance, sans se donner le temps de la ré
flexion. Introduite auprès de M. de Bessière, elle lui dit simplement le but do sa visite. Celui-ci possédait une
habitude du mon de assez complète, pour avoir l’air de no s’étonner de rien. Cependant, tandis que la veuve
lui parlait et qu’il paraissait lui ac corder la plus entière attention, il se disait en soi-même. — Voilà donc
pourquoi Montmaur pro longe indéfiniment son séjour ici. Le sour nois! C’est qu’elle est jolie, cette pauvre
petite femme! Comme elle parait l’aimer, l’heureux coquin ! — Madame, répondit-tl tout liant à An gèle,
lorsqu’elle eut achevé de parler, M. de Montmaur a été saisi subitement par la fièvre du pays, et connue il a
pensé que chez un garçon, tel que moi, il serait mal soigné, je l’ai fait entrer à l’hôpital mili taire, où il
occupe une chambre d’officier. Elie à l'hôpital! Cette pensée fit pâlir Angèle. Cependant elle eut assez de
présence d’esprit pour dire à M. do Bessière, que M. de Mont maur ayant bien voulu s'occuper d'elle d’une
manière toute particulière, et étant parfaitement au courant "de sa position et de ses affaires, elle aurait
absolument be soin de le voir, si lui, M. do Bessière, n’y trouvait pas d’inconvénient. — Aucun, madame,
répondit galam ment l’intendant, et comme vos affai res peuvent vous appeler plus d’une fois auprès démon
cousin, je vais vous donner, pour entrer à l’hôpital, une permission permanente sur laquelle je «‘Inscrirai
point votre nom, afin d’éviter du la part du portier et dos gens de service des inter prétations désagréables.
Angèle, tout en sachant gré à M. de Bessière de la délicatesse dont il faisait preu ve, ne put s’empêcher de
rougir, et après l’avoir remercié avec une vivacité qui fit intérieurement sourire le fonctionnaire, elle se
retira, emportant dans ses mains crispées par l'impatience, la bienheureuse permission. — Quoi ! se disaitelle en retournant chez elle, il était malade, et je l’ignorais ! Lui, habitué au luxe, au confort le plus* grand,
seul, abandonné dans une cham bre d’hôpital ! Soigné par des infirmiers militaires, comme un pauvre soldat!
Et je l’accusais ! Ah ! c’est lui qui serait en droit de m’accuser de la plus noire ingratitude ! Quand j’étais
malade, moi, ne venait-il pas chaque jour, et comme il était triste ! — Enfin : je le verrai ce soir. Quant à s
occuper d’elle, de ce qu’on pourrait dire si l’on apprenait qu’elle allait visiter Elie, des suites probables de sa
démarche auprès de l’intendant, à qui elle n'avait point recommandé la discrétion, (die n’y pensait guère,
vraiment. — Rose, dit-elle à la servante qui l’at tendait, sachant où elle était allée, r0Sc il est malade, à
l’hôpital. J’irai le voir ce soir. - Ah ! vous ferez bien, répondit celleci. Pauvre monsieur! combien il doit s’en
nuyer. Elle ne songeait pas plus que sa maî tresse à 1 inconvenance (tue cette dernière allait commettre.
Rose, dont l’intelligence n était pas développée, ne possédait qu’une vertu, le dévouement poussé il ses
limites les plus extrêmes. Pierre CŒUR. (La suite à demain.)
Feuilleton du Journal I.A. FRANCE do 25 mai 1869 19
EUE DE 10HTIAUB
X — Suite — Montmaur assigna à sa femme une pen sion de trente mille francs, car il ne vou lait pas que
Von put dire qu’elle avait re pris son ancien métier parce qu’elle man quait de pain. Puis il se retira dans une
de ses terres en Auvergne. LA il vécut avec sa mère d’une existence1 • atroce. Le bruit de l’inconduite de
SatilnèJ qui se faisait appeler dans les plus mau vais lieux, marquise de Montmaur, les poursuivait sans cesse
jusque dans leur retraite. C’était au point que ces infortunés n’o saient plus ouvrir un journal, dans la crainte
d’y lire leur nom voué à l'opprobre. Au bout de deux ans de cette vie, la mar quise mourut en bénissant Elie
qui s’ac cusait de la mort de sa mère. Quand il Veut enterrée, il vint à Paris, provoqua d’ossella et le tua
avant de par tir pour l’Italie. . Depuis il n’est pas retourné en France, et Von prétend que pour se venger de
Sa bine, il fait partout des victimes, qù*il abandonne toujours en vrai don Juan. Voilà pourquoi Montmaur ne
rit jamais,’ madame, dit le jeune officier eu achevant son récit. L'histoire que je viens de voue • 1 ■ . -j; y
11'w 7 h rrjrT*“j Voir leâ#numéroe depuis le 29 avril.
répéter nous a été racontée de la sorte par le comte de Villecourt, je n'y ai ni ajouté ni retranché une syllabe.
— Vous avez une excellente mémoire, je vous en félicite, capitaine, dit Angèle pâle comme la mort. — Ah!
mon Dieu ! reprit le capitaine en regardant l’heure à sa montre : Sept heu res ! Excusez-moi, madame, de
vous avoir si longtemps importunée. Il se leva et venant à Angèle, lui serra la main. Cette main était glacée.
— Qu’avez-vous, madame? demanda le jeune homme, qui alors seulement remar qua l’expression des traits
de la veuve. Vous souffrez? — Je crois que je meurs! répondit-elle en tombant lourdement sa chaise sur le
sable du jardin. Elle était évàhbiW — Diable ! diable! murmura l’officier en cherchant à la secourir et en
appelant Rose. Décidément, mes lauriers produisent de l’effet. Il remit Angèle aux soins de la vieille
servante et partit fièrement en frisant sa moustache, convaincu et charmé d’avoir fait une nouvelle conquête.
XI. Le lendemain du jour où le récit du ca pitaine avait porté un coup si cruel à Mu,e Aguilar, Elie de
Montmaur, qui s’ennuyait comme d’habitude, se promenait à cheval, vers quatre heures de l’après-midi, sur
la route" de la Sénia à Valmy. * JL1 était fort triste, très soucieux et pa raissait plongé dans de profondes ré
flexions. C’est que, malgré son mépris ha
bituel pour les femmes, qu’au dire du capi taine de zouaves il s’inquiétait peu défaire pleurer, il sentait bien
que son intrigue avec Angèle était une mauvaise action. Cette liaison ne ressemblait guère à celles qu’il avait
eues jusqu’alors et trai tées assez légèrement, en raison de la per fidie dont il accusait en général tout le sexe
féminin. Ici, il n’en était plus de même; il était aimé de la veuve à ne pouvoir en douter, elle lui en avait
vingt fois donné d’irréfragables preuves; il ne pouvait donc se dissimuler son crime. Pourtant, quand il avait
eu lu certitude de l’amour d’Angèle, il s'était promis de la respecter, il ne voulait pas ce qui avait eu lieu.
Mais pouvoir et s’abstenir, c’est une force qui n’est pas donnée à tout le mon de... A vrai dire, il ne savait
plus comment les choses s’étaient passées. Par quelle fa talité aussi, cette femme si craintive, si ré servée,
était-elle venue, presque de force, se jeter dans ses bras? L’amour d’une part, l'emportement de la passion de
l’autre, avaient tout fait. Savait-il seulement s’il l’aimait, lui qui n’avait plus de cœur? Il lui était assuré ment
reconnaissant de la tendresse qu’olle lui témoignait, mais cela allait-il au delà? Et maintenant qu’allait-il
faire? Comment sortir de cette impasse? Comment quitter Angèle et lui avouer la vérité? Dans le fond, Elie,
moins corrompu qu’il ne le croyait lui-même, ne parvenait point, en dépit de ses raisonnements à faire taire
sa conscience : elle lui criait bien haut : — Jamais tu ne fus aussi coupable ! Pour essayer d'échapper aux
pensées qui le faisaient souffrir, 11 mit son cheval au
galop et reprit le chemin de la ville. Il en était encore au moins éloigné de trois lieues, lorsqu’il aperçut sur la
route une voiture de louage, qui se dirigeait de son côté et qu’il allait croiser bientôt. Une femme se penchait
en ce moment à la por tière, il crut reconnaître la vieille Rose : — C’est impossible ! murmura-t-il. Où iraitelle ? Décidément, Mm8 Aguilar me trouble le cerveau. Cependant la voiture avançait toujours ; elle n’était
plus qu’à quelques pas d’Elie. Il s’en approcha vivement et, regardant curieusement à la portière, il s’écria :
— Vous, Rose ! Je ne m’étais donc pas trompé? — Monsieur le marquis ! — Comment se fait-il que vous
soyez ici? dit Elie en proie à une inquiétude étrange. — Madame m’a envoyée à Valmy pour une affaire
pressante, répondit la vieille bonne : une lettre à porter à un monsieur que je ne connais pas. Mais j’en ai une
pour vous également. Madame m’a bien recommandé de ne vous la donner que ce soir; cependant, puisque
vous êtes là, je ne vois pas d’inconvénient... Elle tendait la lettre à Montmaur qui, s’en emparant vivement,
la lut aussitôt, tandis qu’une pâleur livide couvrit son visage. Elle ne contenait que ces mots : « Je sais tout !
Vous êtes marié ! Je vais * mourir, et je vous pardonne. » Angèle. » — Rose, dit Elie d’un ton horriblement
câline, reprenez à l’instant le chemin du jardin Welsfort. Votre maîtresse a besoin de vous. Comme il faut
toujours que quelque chose de vulgaire et de trivial se môle aux
événements les plus graves, le cocher qui avait entendu s’écria. — Mais je suis engagé pour aller à Val my;
qui me paiera ma course, maintenant ? — Tenez, lui répondit Elie en lui jetant une pièce de quarante francs,
vous êtes plus que payé. Mais ventre à terre jusqu’au jardin Welsfort. Sans attendre de réponse, il éperonna
son cheval et partit au galop, en soulevant autour de lui un tourbillon de poussière. — Mon Dieu, se dit
Rose, que se passet-il donc ? Montmaur fit deux lieues en vingt mi nutes. Cependant la rapidité de sa course
ne put colorer son visage. Tout son sang affluait vers son cœur, quand il sonna à la porte du jardin de la
veuve. Personne ne répondit à son appel... Alors, sans perdre une seconde, il fit ap procher son cheval tout
coutre la muraille, et se dressant debout sur sa selle, il ap puya si fortement les mains sur la crête du mur,
qu’il parvint à se hisser au som met sans prendre garde aux morceaux de verre qui le garnissaient et lui
coupaient les doigts, malgré ses gants de daim. Il ne s’aperçut même point de ses bles sures. — Reste là !
dit-il à son cheval. Le docile animal ne bougea pas, et Elie, d’un bond prodigieux-, s’élança dans le jardin.
Le choc fut si violent que le jeune hom me tomba sur ses mains ; mais se relevant aussitôt, il courut droit à la
chambre d’An gèle. Elle était fermée en dedans. Il appela. On ne répondit point. Fou de terreur, il se
précipiià vers la
fenêtre, tira à lui le contrevent, et, don nant un vigoureux coup de poing dans les vitres, les fit voler en éclat.
Passant en suite son bras dans cette ouverture, il fit glisser l’espagnolette, monta sur l’appui de la croisée et
sauta dans la chambre. Une forte odeur de charbon rendait l’at mosphère étouffante. Élie ne voyait pas â
deux pas devant lui, tant était épaisse la fumée qui s’exhalait de deux réchauds po sés au milieu de cette
chambre de mort. Angèle, couchée sur son lit, toute vêtue, avait perdu connaissance. Montmaur l’aperçut
enfin et conservant son sangfroid, au lieu d’aller à elle il se hâta d’ouvrir la porte, de jeter les réchauds dans
le jardin, et de faire entrer de l’air par toutes les issues hermétiquement fer mées. Puis il s’approcha du lit et
appuya en tremblant son oreille sur la poitrine de la jeune femme. Il crut percevoir un faible son. — Elle vit !
murmura-t-il. Il trouvait que l'air ne se renouvelait pas assez vite et que l’odeur de charbon dominait
toujours; il prit Angèle dam* ses bras, la porta sur le canapé du salon, ou vrit le corsage de sa robe et
luidonna tous les soins que réclamait son état. Puis il s'agenouilla à côté d'elle et, lui tenant la main pour
surprendre en elle un nouveau signe de vie, il attendit anxieu sement qu'elle revint â elle. Il pleurait. Tout- à
coup Angèle poussa un profond soupir, qui eut un retentissement d’espé rance dans l’àme d’Elie. Pierre
CŒUR. (La suite à demain.)
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saba.carl
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