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Les Cahiers De Science et Vie N°183 – Janvier 2019-compressed

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Cerveau
N° 183 JANVIER 2019 - BEL: 6,95€ - ESP: 6,95€ - GR: 6,95€ - DOM S: 6,95€ - DOM A: 7,95€ - ITA: 6,95€ - LUX: 6,95€ -PORT CONT: 6,95€-CAN: 9,50$CAN - MAR: 72DH - TOM S: 850CFP - TOM A: 1450CFP-CH: 9FS - TUN 18DTU
Câblé pour croire
ou pour savoir ?
histoire et civilisations
LA“VÉRITÉ”
DES ÉVANGILES APOCRYPHES
AUX FAKE NEWS
VAMPIRE
VOUS AVEZ
DIT VAMPIRE?
Les mises au jour de
sépultures étranges
se multiplient…
M 02281 - 183 - F: 6,50 E - RD
VESTIGES
DU GRAND
DES SITES
CLASSÉS
De nouvelles
fouilles réécrivent
l’histoire de ce
puissant empire
africain.
49 sites classés à
l’Unesco à l’épreuve
de la montée des
eaux dans le bassin
méditerranéen.
ZIMBABWE MENACÉS
EN 2019, 3 CROISIÈRES "GRAND NORD" !
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MAGAZINE
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SPITZBERG ET LES ILES LOFOTEN DU 2 AU 14 JUILLET 2019
Véritables trésors de la planète, l’archipel des LOFOTEN et le SPITZBERG, paradis de la faune arctique
au nord du cercle polaire... un ITINÉRAIRE D'EXPLORATION !
Les espaces immaculés et les glaciers du GROENLAND, les volcans ISLANDAIS et les vertes collines IRLANDAISES,
un ITINÉRAIRE PASSION.
O Des conférences passionnantes de naturalistes, historiens des régions arctiques, ethnologues, marins...
pour éclairer vos découvertes et la présence de la rédaction* de Science&Vie au Spitzberg.
INFORMATIONS & RÉSERVATIONS
01 41 33 59 59
du lundi au vendredi de 9h à 18h
en précisant le code CAHIERS DE SCIENCE&VIE
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GROENLAND, ISLANDE ET IRLANDE DU 14 AU 27 AOÛT 2019
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ESSENTIELLE
ET INSAISISSABLE
I
l y a ceux qui ne croient que ce qu’ils voient. Ceux qui ne jurent que par les
preuves chiffrées. Ceux qui disent qu’ils l’ont lu sur Internet. Ceux qui l’ont lu
dans le journal. Vu à la télévision. Ceux qui n’écoutent personne puisque tout
le monde ment. Ceux qui s’en remettent à leur femme, leur voisin, la franchise
des enfants, la colère des autres ou leur maître de yoga. Les humains ne sont
pas d’accord sur la méthode pour trouver la vérité, mais ils cherchent tous, un
jour ou l’autre, à mettre la main dessus.
Sauf que la vérité a tout d’une anguille insaisissable.
Le jeu en vaut néanmoins la chandelle : est-il vrai que ce fruit peut nourrir la tribu ?
Voilà une question cruciale pour l’éclaireur du Néolithique à qui le membre d’un clan
inconnu offre une grappe de baies encore jamais rencontrées. Comment savoir ?
Au fil du développement humain, la capacité de l’homme à discerner le vrai du faux,
à mettre à l’épreuve ses convictions, à s’assurer de sa capacité à engager sa parole,
s’est structurée, raffinée. Philosophies, religions, sciences ont, chacune, creusé leur
sillon. Des critères pour s’accorder sur ce qui peut être reconnu comme vrai se sont
répandus, diffusés, à des échelles toujours plus grandes, contribuant à fédérer les
hommes et les femmes.
Mais le langage est truffé de pièges, les religions se prêtent à des interprétations insondables, et la science bute, plus souvent qu’on veut bien le croire, sur des mystères ou
des contradictions insolubles. Si bien que l’anguille glissante semble, parfois, rester
éternellement hors d’atteinte. La quête – l’enquête, devrait-on dire – est difficile et le
découragement rapide.
François Lassagne
Voilà un terrain fertile pour ceux que la vérité indiffère, ceux qui lui tournent le dos.
Les producteurs de « fake news » – aux intérêts aussi variés que contradictoires – en
font partie. La fascinante adéquation entre la dynamique des réseaux numériques et le
privilège accordé par nos facultés mentales, héritage de notre évolution, à tout énoncé
venant d’un groupe familier, leur confère une puissance redoutable. Et peut-être même
la capacité de défaire la trame de la confiance, indispensable aux affaires humaines,
que d’inlassables chasseurs d’anguilles ont patiemment tissée au fil des siècles.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
3
SOMMAIRE//N°183
JANVIER
2019
ACTUALITÉS
6
10
14
COUVERTURE :ILLUSTR. BRUNO MALLART/ PROD DB-ALLPIX – AURIMAGES/PPF-WENN.COM-SIPA/ B.RIEGER-HEMIS.FR/CORBIS VIA GETTY IMAGES
18
En bref // Petits soldats
pour un grand homme //
La tour de Pise se redresse
toute seule // L’aiguille à
coudre, outil de conquête…
En question // Menaces sur
le bassin méditerranéen
Insolite // Vampire, vous avez
dit vampire ?
(Re)découverte // Grand
Zimbabwe, un site enfin
rendu à l’Afrique
EN COULISSES
92
96
Muséologie // Moïse de
Camondo, l’art de vivre
à la française // Magiques
licornes // Meubles à
secrets, secrets de
meubles // Les Nadar, une
légende photographique…
Livres & idées // Camisards
et Vendéens // Qu’est-ce
que l’art préhistorique ? //
Comment l’Empire romain
s’est effondré…
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se trouve en page 89, la vente par correspondance en pages 90-91. Vous pouvez
aussi vous abonner par téléphone au 01.46.48.47.87 ou par Internet sur
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DOSSIER // PAGES 26 À 88
LA VÉRITÉ
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86
À la recherche de la vérité
PAROLES
Aux sources de la liberté d’expression
La fabrique de l’histoire
La preuve par le signe
RÉVÉLATIONS
Le dogme en versions alternatives
La vérité aux mille facettes
Cent mille hadiths pour une seule
parole ?
Deux vérités pour un seul but
Le voir pour le croire
SCIENCE
Interview // Stéphane Van Damme,
professeur d’histoire des sciences
Les limites de la méthode
Des étoiles au social : naissance
de la vérité statistique
Changement de perspectives
Contrefaire !
INDIVIDUS
Gourous,chamans : la parole libre
L’homme aux deux cerveaux
Leur vérité assassinée
Interview // Sebastian Dieguez
« L’indifférence à l’égard de la vérité est
incompatible avec la démocratie »
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
5
ACTU//EN BREF
ARCHÉOLOGIE
PETITS SOLDATS
POUR UN GRAND HOMME
I
tail, des figurines représentant des
porcs. Un pavillon de théâtre où se
tiennent des musiciens révèle par
ailleurs un défunt éclairé.
« Il s’agit d’une représentation d’un univers de cour dans lequel évoluait ce hautdignitaire avant sa mort, tous ces éléments
indiquent son important statut social et
militaire, explique Chengmin Wei, l’un
des auteurs du rapport 1 de fouilles de
cette sépulture unique en son genre
tout juste traduit en anglais…
DES FIGURINES À LA
PLACE DE SACRIFICES
Publiée dans la revue Chinese
Cultural Relics, la nouvelle ne passe
pas inaperçue hors des frontières
chinoises : le matériel archéologique
décrit et photographié fait en effet
écho à l’impressionnante armée de
terre cuite, en taille réelle celle-ci,
de Qin Shi Huangdi, premier empereur de Chine, découvert en 1974
dans la ville de Xianyang. Bien qu’il
s’agisse d’une version miniature
d’un style un peu plus tardif que
celui des gardiens de l’éternité de
Qin Shi Huangdi, cette sépulture
ref lète des croyances religieuses
similaires, souligne l’archéologue :
« Comme dans le mausolée du premier
empereur, il s’agit de Mingqi dédiés à
accompagner le défunt dans l’au-delà.
À l’origine, de véritables sacrifices humains étaient pratiqués, mais ils furent
progressivement remplacés par des figurines. Sous la dynastie des Han qui succède à celle des Qin, et dont l’ancienne capitale, Qi, se trouvait à proximité du site,
on perpétua cette tradition… mais avec
des figurines beaucoup plus petites. »
Pour quel Han cette exceptionnelle
maquette a-t-elle pu être créée ?
« La chambre funéraire, qui renfermait
le tombeau du défunt, est hélas inaccessible, pointe le chercheur. Elle se trouvait probablement en haut de la colline
qui dominait autrefois le site, mais qui
a été rasée par des travaux ferroviaires
dans les années 1960-1970… » En témoignent des photos d’archives
japonaises, retrouvées par les auteurs. Toutefois, grâce à l’analyse
des éléments vestimentaires parfaitement réalistes des figurines,
comme les casques des soldats, les
chercheurs pensent avoir identifié
le propriétaire des lieux : Liu Hong,
fils de l’empereur Wu, décédé il y a
EAST VIEW PRESS AND CHINESE CULTURAL RELICS
ls ne font pas plus d’une trentaine de centimètres, mais ils
occupent une fonction majeure :
servir et protéger dans l’au-delà
un défunt de premier plan, et assurément bien entouré ! Disposées en
ordre de bataille, plus de trois cents
sculptures moulées en terre cuite
à l’effigie de fantassins et de cavaliers, accompagnés de leurs chars et
destriers, ont été exhumées d’une
fosse funéraire de plus de deux
mille ans découverte en 2007 non
loin de la ville de Zibo, située à l’est
de la Chine. L’impressionnante mise
en scène militaire, dont les deux
tours de guet miniatures renforcent
le réalisme, s’étend côté nord du
site. Dans la partie sud de la fosse,
reliée par un étroit passage, deux
cents autres petites moulures minutieusement exécutées complètent
cet exceptionnel tableau en trois dimensions : l’équipe chinoise a ainsi
retrouvé plusieurs bâtisses miniatures, ainsi qu’une représentation
en ronde-bosse de petits fours, de
greniers à grains et de mangeoires
près desquelles ont même été placées, dans un grand souci du dé-
6
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Émilie Rauscher et Aimie Eliot
UNE ARMÉE POUR
L’ÉTERNITÉ
deux mille cent ans. « Les textes anciens racontent que ce jeune prince fut
installé tôt sur le trône, mais serait mort
de manière prématurée », explique
l’archéologue. Un destin tragique
expliquant, entre autres, la grandeur de la sépulture. Aujourd’hui
conservées dans deux musées locaux de la région, les figurines sont
pour les chercheurs l’occasion de
mieux comprendre le quotidien
sous les Han : « La minutie et la précision avec laquelle ils ont été représentés nous permettent d’avoir accès
à différents aspects de la vie de tous
les jours, mal connus », précise l’archéologue. ◗
Aimie Eliot
Tout l’attirail d’une
armée en
campagne a été
représenté, y
compris le bétail.
Au centre de la
scène s’imposent
trois cents
fantassins d’une
taille oscillant
entre 22 et 31 cm,
mais aussi des
cavaliers (ci-contre
et page de gauche).
Cette reproduction
en terre cuite
aurait été conçue
pour accompagner
un dignitaire de
haut rang dans
l’au-delà.
1 www.eastviewpress.
com/Journals/Details/62
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
7
ACTU//EN BREF
INGÉNIERIE
LA TOUR
DE PISE SE
REDRESSE
TOUTE SEULE
C
ÉPIGRAPHIE
DE L’ÉCRITURE
CHEZ LES PICTES
c’est sur le site
de Dunnicaer
qu’ont été trouvées
les plus anciennes
stèles pictes.
’est un chef-d’œuvre du gothique italien,
une merveille de marbre digne de la place
des Miracle où elle se dresse… Et pourtant, c’est son défaut, il est vrai un peu voyant,
qui fait sa célébrité quasiment depuis sa
construction en 1173 : la tour de Pise, distinguée
par l’Unesco, penche du côté sud. Elle penchait
même tant (de plus de 5°) qu’en janvier 1990, elle
fut fermée au public par crainte d’un effondrement que des calculs prévoyaient à l’horizon
2030. Toute une palette d’experts fut convoquée
et des travaux lourds entrepris entre 1993 et 2001
pour sauver le campanile toscan : excavation de
ses fondations et leur renforcement par une forêt
Des câbles ont
été tendus pour
solidifier l’assise
de la tour.
8
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
L
es Pictes, redoutables tribus
guerrières qui occupèrent le
nord et l’est de l’Écosse entre
le IIIe et le VIIIe siècle, sont
célèbres tant pour avoir repoussé les
Vikings que l’Empire romain. Preuve
de leur singularité dans le monde antique, ils développèrent leur propre
écriture. Mais ce qu’elle raconte reste
un mystère, car bien que de nombreuses inscriptions aient été retrouvées, leur signification est perdue.
En attendant de mettre la main
sur une pierre de Rosette locale, la
science cherche d’autres moyens de
décoder les symboles de ce fascinant
« peuple tatoué », tel que décrit par
les auteurs anciens.
Longtemps appréhendée par le seul
prisme de l’histoire de l’art, une
série de stèles gravées du fort écossais antique de Dunnicaer vient
de faire l’objet d’une nouvelle analyse, cette fois archéologique. Et il
s’est avéré que les inscriptions sont
bien plus anciennes qu’estimé révèle
Gordon Noble, archéologue de l’université d’Aberdeen (Écosse) en charge
de l’étude : « Des datations par carbone
14 menées sur place nous ont permis de
faire remonter les remparts au IIIe ou
IVe siècle », explique le spécialiste. Soit
le tout début de ce peuple ! De quoi
mieux comprendre ses connections
avec le reste du monde : « On a ainsi
réalisé que le langage picte est apparu à
la même époque que d’autres systèmes
d’écritures nordiques, influencé notamment par l’écriture runique de Scandinavie », souligne Gordon Noble. Les
Pictes étaient donc plus connectés
à leurs voisins que ce que l’Empire
romain racontait… En témoigne
par exemple l’importation d’objets
en verre provenant de l’ouest de la
France ou du vin de Méditerranée.
« Les Pictes échangeaient avec le reste de
l’Europe, appuie le chercheur. Et ils
ont probablement inventé leur propre langage pour nommer, marquer des sites importants et conserver leurs particularités
culturelles à une époque où leur monde est
éclairer l’origine de leur écriture et
en train de changer. » ◗
A.E.
ASABLANCA VIA GETTY IMAGES/GORDON NOBLE/WWW.BRIDGEMANART.COM
de piliers implantés à 15 m de profondeur ; injection de centaines de tonnes de béton ou drainage
de l’eau souterraine pour fixer le sol trop mou
pour les 14 500 tonnes de la belle ; dépôts de
contrepoids et prélèvement de sol côté nord pour
aider au redressement… Aux grands maux les
grands remèdes donc, et les premiers résultats !
L’édifice était bientôt stabilisé. En 2008, il ne penchait ainsi plus que de 4°, regagnant 50 cm. Et à la
grande surprise (et satisfaction) des ingénieurs,
les effets bénéfiques de leurs interventions… ont
repris ! Roberto Cela, de l’Opa (en charge des monuments de Pise), soulignait ainsi fin 2018 qu’en
trois ans la tour s’était encore redressée de 4 cm.
Les spécialistes pointent qu’il lui faudra encore
quelques années pour trouver son inclinaison définitive. Moqueur, ou rassurant, Roberto Cela précise toutefois que la tour ne perdra jamais totalement son penchant inimitable… ◗
É.R.
ÉGYPTOLOGIE
LE SECRET DU
CHANTIER DE LA
GRANDE PYRAMIDE
ENFIN DÉVOILÉ?
L’AIGUILLE À
COUDRE, OUTIL
DE CONQUÊTE
Cette inscription
mentionnant Khéops,
trouvée sur le site, prouverait que cette rampe
(ci-dessous) était déjà
utilisée à son époque.
L
B. TOUCHARD ET Y. GOURDON - IFAO/F. D’ERRICO -UMR PACEA- ET L..DOYON -UNIVERSITÉ DE SHANDONG ET UMR PACEA
ANTHROPOLOGIE
es amateurs de théories
farfelues à propos des
techniques de construction des tombeaux des
haraons vont encore être déçus.
ne équipe franco-anglaise d’égyplogues vient de mettre au jour, lors
e fouilles menées dans la carrière d’alâtre de Hatnoub en Moyenne Égypte, une
technique de transport des pierres qui a pu être utilisée pour bâtir
les pyramides. Encadrée de deux escaliers munis de trous de poteaux de 80 cm de diamètre, une rampe intacte de trois mètres de
large et des traces d’outils témoignent pour la première fois de la
manière dont les ouvriers déplaçaient les blocs lourds de plusieurs
tonnes : « On tirait probablement les pierres posées sur des traîneaux via un
système de cordages enroulés autour des poteaux, ce qui augmentait la force
de traction », explique Yannis Gourdon (Institut français d’archéologie orientale), codirecteur de la mission de fouilles. La rampe, qui
a la particularité d’être très raide – « elle présente une pente de 20 % »,
note le chercheur –, ne se limitait pas à cet usage. Elle aurait aussi
pu permettre de hisser les blocs de granit, particulièrement denses,
au sommet des pyramides. Telle celle de Khéops, qui culminait alors
à 146 mètres : « On pensait qu’une rampe droite d’une pente de 5 à 10 %
avait été utilisée pour y monter les blocs… mais cela implique une structure
de près de 2 kilomètres de long, précise le chercheur. On peut à présent envisager qu’une ou plusieurs rampes en briques crues aussi pentues que celle
découverte à Hatnoub, et donc bien plus courtes, aient été construites sur les
flancs des pyramides, puis démontées, à la manière de nos échafaudages. »
Deux inscriptions mentionnant Khéops sur une paroi de la rampe
prouvent que la technologie était bien utilisée à cette époque. Plus
de deux tiers de la structure restent encore à dégager. L’occasion
peut-être de mettre la main sur d’autres indices, et ainsi mieux comprendre les prouesses architecturales à l’œuvre derrière les dernières Merveilles du monde antique encore debout. ◗
lle ne mesure que quelques centimètres, mais souligne notre infinie capacité d’innovation. Grâce à
l’aiguille, l’homme a en effet pu confectionner des
vêtements et ainsi occuper des latitudes alors interdites par le froid. Si les premiers poinçons en os retrouvés
en Afrique du Sud dépassent les 70 000 ans, aucune étude
ne s’était penchée sur l’histoire globale de cette minutieuse
technologie. C’est désormais chose faite ! À la suite d’une
exceptionnelle découverte de plusieurs aiguilles sur le site
de Shuidonggou dans le nord de la Chine, une équipe internationale a rassemblé les données de plusieurs milliers
d’exemplaires retrouvés sur plus de deux cents sites en
Europe, en Amérique du Nord et en Asie, afin d’esquisser
les contours, jusqu’ici incertains, de 30 000 ans de couture.
Les premières analyses montrent que l’aiguille à coudre est
apparue il y a plus de 40 000 ans en Chine et en Sibérie.
« Leurs différences de taille semblent indiquer des inventions
indépendantes », détaille l’archéologue Francesco d’Errico.
Autre élément de distinction : « Les aiguilles chinoises vont
évoluer à partir de -26 000 pour devenir plus petites et plus
fines, probablement pour la confection de broderies, de parures de coquillages ou de dents cousues sur les vêtements », souligne-t-il. L’Europe confectionne ses premières
aiguilles à coudre au Solutréen seulement, 15 000 ans plus
tard ; la variété qui suit témoigne de la diversité des technologies qui se mettront en place, elles-mêmes possibles reflets des styles et modes se développant dans les différentes régions. Des spécificités qui se retrouvent jusque
chez les chasseurs-cueilleurs qui colonisent l’hémisphère
nord-américain : « Ceux-ci mettent au point de très fines aiguilles, reflet d’une grande maîtrise de production », renseigne le chercheur. Une extrême finesse marquant peutêtre, également, le besoin de réaliser de petits ouvrages,
« comme des sous-vêtements, pour mieux affronter les rudes
A.E.
conditions climatiques du détroit de Béring… » ◗
A.E.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
9
10 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
M. SECCHI-CORBIS VIA GETTY IMAGES
TOUJOURS PLUS
D’« ACQUA ALTA »
Ces montées des eaux
qui noient régulièrement Venise (ici,
le 24 décembre 2010)
vont aller en s’amplifiant et toucher
de plus en plus
de régions.
ACTU//EN QUESTION
MENACES
SUR LE BASSIN
MÉDITERRANÉEN
Fabienne Lemarchand
C’est le berceau millénaire de notre culture, et de bien d’autres… Mais
aujourd’hui, sa situation géographique particulière lui vaut d’être au
premier rang des victimes à venir des événements climatiques extrêmes,
comme le détaille l’étude de 49 sites majeurs classés à l’Unesco.
AGF-LEEMAGE
L
Le bassin méditerranéen a des airs de
musée archéologique.
Des grottes de Gorham, à Gibraltar,
occupées voici quelque 40 000 ans
par des Néandertaliens, à la ville
blanche de Tel-Aviv, en Israël,
construite entre les années 1930 à
1950, en passant par les monuments
paléochrétiens de Ravenne et la
cité lacustre de Venise, en Italie,
mais aussi le site antique d’Éphèse,
en Turquie, ou encore la ville médiévale de Rhodes, en Grèce… les
quelque 46 000 kilomètres de littoral de ce bassin qui ont vu éclore
tant de civilisations racontent une
histoire plurimillénaire. Ce patrimoine culturel unique, qui a jusqu’à
présent réchappé aux ravages des
guerres, des pillages et des catastrophes naturelles, est désormais
menacé par le changement climatique et la hausse du niveau de la
mer qui en résulte.
Cette digue mobile en cours de
construction à l’entrée du port
du Lido est censée empêcher
les inondations de Venise dans
le cadre du projet Mose.
En 2014, deux climatologues allemands, Ben Marzeion et Anders Levermann, avaient déjà tiré la sonnette d’alarme au niveau mondial.
Selon leurs calculs, près de 20 % des
sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco disparaîtraient sous les eaux en cas de
hausse de 3 °C de la température
moyenne au cours des deux prochains millénaires. Une nouvelle
étude internationale publiée récemment dans Nature Communications
précise la situation pour le pourtour
méditerranéen, et assombrit un peu
plus le tableau. Les chercheurs ont
évalué pour la première fois les
risques d’érosion côtière et de submersion marine, c’est-à-dire d’inondation temporaire du littoral lors de
grosses tempêtes dites centennales
(qui reviennent en moyenne une
fois par siècle), qui pèsent sur les
49 sites culturels se trouvant dans
les zones les plus basses du pourtour méditerranéen. Et le constat
est sans appel : si les hausses de
températures se confirment, en
l’absence de mesures de protection,
la plupart de ces sites pourraient se
retrouver les pieds dans l’eau d’ici
la fin du siècle… voire disparaître
pour les plus exposés.
Car sa configuration même fait
de la région l’une des plus vulnérables au monde face au dérèglement climatique. La température
y augmente plus vite qu’ailleurs :
+1,4 °C par rapport aux températures préindustrielles, contre
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
11
ACTU//EN QUESTION
immédiat (urbain ou non, etc.) ou
encore la nature des terrains géologiques sur lequel il est implanté. Les
chercheurs ont ensuite confronté
cet indice aux quatre scénarios
principaux du Giec (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du
climat) correspondant aux évolutions les plus probables des concentrations de gaz à effet de serre d’ici
à 2100.
12
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Ensemble archéologique
de Tarragone
DES JOYAUX MENACÉS
Premier constat : sur les 49 sites,
37 sont d’ores et déjà susceptibles
d’être submergés lors d’une tempête centennale. En tête de liste se
trouvent quelques-uns des joyaux
de l’Adriatique. En Italie : Venise et
sa lagune ; Ferrare, chef-d’œuvre de
la Renaissance italienne situé dans
la plaine du Pô ; les édifices religieux aux éclatantes mosaïques de
Ravenne, la basilique patriarcale
d’Aquilée… En Croatie: la cathédrale
Saint-Jacques de Šibenik, la basilique
euphrasienne et le centre historique
de Porec… L’érosion côtière menace
quant à elle 42 sites. Les plus ex-
ÉROSION ET SUBMERSIONS :
LES DEUX FACES D’UN MÊME
PHÉNOMÈNE
sieurs kilomètres. C’est ce phénomène qui est à l’origine des inondations catastrophiques enregistrées
le 1er janvier 2010 sur la Côte d’Azur
et la façade occidentale de la Corse.
Et les experts sont formels : l’élévation du niveau de la mer va aller en
s’accélérant d’ici à 2100, amplifiant
encore les risques. Le phénomène
s’autoalimente, avec un sol et des
roches toujours plus érodés par les
eaux, donc fragilisés et rabaissés –
donc davantage sujets à des submersions futures…
Pour évaluer la sensibilité des
49 sites culturels du patrimoine
mondial à ces deux risques, l’équipe
de Lena Reimann, de l’université de
Kiel (Allemagne), a développé un
indice permettant de caractériser
chacun d’eux. Il prend en compte
sa qualité (monument, ensemble archéologique…), son altitude, sa distance à la côte, son environnement
Monuments romains
et romans d’Arles
posés sont ceux qui se trouvent directement sur la côte et/ou sur un
socle meuble. Parmi eux, le Pythagoréion et l’Héraion de la petite île
grecque de Samos ; l’antique cité de
Tyr, au Liban ; la vieille ville d’Acre,
en Israël ; Éphèse… et encore une
fois Venise et Ferrare. À l’horizon
2100, le tableau se noircit encore.
Dans le scénario le plus pessimiste,
celui où les émissions de gaz à effet
de serre échappent à tout contrôle,
le risque de submersion pourrait
croître de 50 %, celui d’érosion de
13 % sur l’ensemble du bassin méditerranéen. Le premier concernerait alors 40 sites, le second 46 ! Au
total, ce sont 47 sites de l’Unesco sur
49 qui seront exposés à au moins un
des deux aléas d’ici la fin du siècle.
Seuls la Médina de Tunis, en Tunisie,
et l’ensemble archéologique de Xanthos-Létoon, en Turquie, datant de
l’âge du fer, seraient épargnés.
Serra de Tramuntana
de Majorque
Grottes de
Gorham
Et pour Ben Marzeion de l’université de Brême (Allemagne), la situation pourrait être plus grave encore. « Actuellement, les brusques
élévations du niveau de la mer interviennent lorsqu’il y a conjonction
de plusieurs facteurs. Par exemple
lorsque des vagues de tempêtes
coïncident avec de forts coefficients
de marées. Mais avec la montée des
eaux induite par le changement climatique, des combinaisons jusque-là
non problématiques le deviendraient
brutalement, souligne le spécialiste du climat. Ainsi, la conjonction
d’une forte marée et d’une petite tempête pourra avoir l’effet qu’avait précédemment l’union d’une très grande
marée et d’une forte tempête. En
d’autres termes, ces événements extrêmes vont croître dramatiquement
avec l’élévation du niveau marin…
La fréquence des inondations risque
ainsi d’être plus élevée encore que
celle trouvée par Lena Reimann et
ses collègues. » Sans compter les
activités humaines qui sont également susceptibles d’aggraver certaines situations. Venise et sa la-
Casbah d’Alger
DES MILIEUX FRAGILES
Les îles (ci-contre l’île
d’Ortygie à Syracuse),
les deltas (vieille ville
d’Arles à droite, à l’embouchure du Rhone),
les lagunes, les côtes…
autant de lieux à
risques qui pourraient
être inondés, voire
rayés de la carte d’ici
la fin du siècle.
LIRE
erranean UNESCO
World Heritage at Risk from
Coastal Flooding and Erosion
Due to Sea-Level Rise »,
L. Reimann et al., Nature
communications, 2018.
• « Loss of Cultural World
Heritage and Currently
Inhabited Places to Sea-Level
Rise », B. Marzeion &
A. Levermann, Environmental
Research Letters n° 9, 2014.
• « 22e rapport du patrimoine mondial, changement
climatique et patrimoine
mondial », Centre du patrimoine de l’Unesco, 2007.
E.G. REIMANN ET AL. 2018, NATURE COMMUNICATIONS-(DOI.ORG/10.1038/S41467-018-06645-9)
+1,1 °C à l’échelle du globe. Et si la
mer monte en moyenne moins vite
qu’ailleurs (+2,5 millimètres par
an depuis 1993 contre +3,3 millimètres à l’échelle planétaire), les
effets en sont démultipliés. Du fait
de la faible amplitude des marées
et surtout de la topographie escarpée des côtes, près de la moitié
de la population des pays du pourtour méditerranéen et nombre de
centres urbains, d’infrastructures
et de bien culturels sont en effet
concentrés sur les littoraux amenés
à être bouleversés. Les premières
conséquences sont déjà perceptibles : plages et falaises grignotées
par l’érosion, zones les plus basses
(deltas des grands fleuves, lagunes,
etc.) noyées lors des grosses tempêtes… Car la hauteur de la mer est
aussi étroitement dépendante des
caprices de l’atmosphère. Une forte
dépression peut ainsi soulever temporairement les eaux de plusieurs
dizaines de centimètres supplémentaires. Résultat : des vagues de
submersion déferlent sur les côtes
et les envahissent parfois sur plu-
Bassin méditerranéen : sites menacés à l’horizon 2100
Basilique patriarcale
d’Aquilée
Venise
Gênes Cinque
Terre
Basilique euphrasienne
de Porec
Ferrare
Cathédrale Saint-Jacques
de Sibenik
Ravenne
Split
Cathédrale
de Pise
Vieille ville
de Dubrovnik
Naples Pompéi
Quartiers historiques
d’Istanbul
Côte amalfitaine
Vieille ville
de Corfou
Kerkuane
Médina de Tunis
Nécropole
de Pantalica
Syracuse
Délos
Éphèse
Phytagoreion et
Héraion de Samos
Site archéologique
de Carthage
Cité médiévale
de Rhodes
La Valette
Xanthos-Letoon
Paphos
Byblos
Tyr
Site archéologique
de Leptis Magna
Vieille ville
d’Acre
R. MAZIN - EPICUREANS/M.COLIN-HEMIS.FR
Ville blanche
de Tel-Aviv
gune subissent ainsi à la fois les
effets de la montée des eaux et
d’un affaissement du sol dû, entre
autres, au pompage massif des
eaux souterraines. Résultat : bon
an mal an, la Sérénissime pâtit de
quelque 60 acqua alta, cette montée
des eaux lors des grandes marées,
contre 4 seulement en 1900 ! Dernier épisode en date : le 29 octobre
2018, 70 % de la ville a été inondée
alors que l’eau a atteint un niveau
historique de 156 centimètres.
Au-delà de ce constat, se pose la
question des solutions pouvant
être mises en œuvre pour protéger
les sites les plus menacés avant
qu’il ne soit trop tard. Pour les auteurs de l’étude, les édifices paléochrétiens de Ravenne ou la cathédrale Saint-Jacques de Šibenik
pourraient, techniquement parlant, être déplacés et relocalisés. Et
citent l’exemple du phare du cap
Hatteras, sur la côte est des ÉtatsUnis, construit au XIX e siècle sur
un banc de sable et transporté entier sur des rails en 1999 sur près
de 900 m vers l’intérieur des terres.
Mais quid des centres urbains ou
des sites archéologiques entiers ?
De grands, et coûteux, travaux
s’imposeraient. Le projet pharaonique « Mose » destiné à protéger
Venise et sa lagune par d’immenses barrières mobiles, qui devrait être opérationnel dans les
mois à venir, a coûté plus de 5 milliards d’euros… Une somme prohibitive pour de nombreux pays. La
solution la plus efficace et globale
pour éviter que ce patrimoine mondial ne disparaisse reste donc de
maîtriser notre impact sur le changement climatique… ◗
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
13
DU MYTHE À LA RÉALITÉ
PROD DB - ALLPIX - AURIMAGES/PPF-WENN.COM-SIPA
Le nombre croissant
des sépultures dites
« déviantes » (ici, une
dépouille du Moyen
Âge exhumée à Sofia,
le cœur percé d’un pieu)
ouvre un nouveau
champ d’études pour
les archéologues.
14
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
ACTU//INSOLITE
VAMPIRE
VOUS AVEZ DIT
VAMPIRE?
Marielle Mayo
Un enfant « vampire » du Ve siècle vient d’être découvert en Italie. De
plus en plus, les archéologues dévoilent des traitements inhabituels
infligés aux morts. Entre fantasmes, folklore et réalité historique,
comment interpréter ces découvertes ?
LUISA RICCIARINI-LEEMAGE
L
Les chasseurs de vampires ne sévissent pas
que sur le petit écran :
les archéologues traquent aussi les
créatures horrifiques ! En octobre
dernier, était ainsi annoncée la découverte de la tombe du « vampire
de Lugnano », un enfant d’une dizaine d’années enterré sur le flanc,
une pierre dans la bouche. D’autres
tombes étranges ont également
livré de macabres surprises : des
morts ont été retrouvés empalés
sur un pieu, décapités, attachés ou
lestés de pierres… Ces « sépultures
déviantes » témoigneraient de pratiques superstitieuses destinées
à empêcher que les « vampires »
et autres sorcières ne reviennent
d’entre les morts pour tourmenter
les vivants. Mais qui étaient donc,
ces défunts pour mériter un tel traitement? Les faire parler s’avère ardu.
Le « vampire » de Lugnano in Teverina, en Ombrie (Italie), a été décou-
Les mythes (ci-dessus, Vlad
Tepes, qui aurait inspiré le
personnage de Dracula) ont pu
influencer des inhumations…
ainsi que leur interprétation.
vert durant la dernière campagne
de fouilles de la Necropoli dei Bambini, un cimetière établi au Ve siècle
lors d’une épidémie de paludisme
pour accueillir bébés et enfants en
bas âge. Les chercheurs supposent
que l’enfant d’environ 10 ans avait
contracté la maladie et que la pierre
glissée entre ses dents, pour des raisons encore inexpliquées, devait
permettre d’éviter qu’il ne revienne
contaminer les vivants. « Des cas similaires ont été trouvés en Italie ou encore
en Irlande. Dire qu’il s’agissait de vam-
pires les rend sans doute plus “rock’n
roll”… en réalité, on reste un peu démuni
quant à la signification », s’amuse l’anthropologue Bruno Boulestin, spécialiste des pratiques autour de la
mort dans les sociétés anciennes.
De nombreuses découvertes de sépultures témoigneraient d’une
crainte largement répandue des
suceurs de sang. Avec sa brique fichée dans la mâchoire, le crâne du
« vampire de Venise », exhumé dans
la lagune en 2006-2007, appartenait
à une femme d’une soixantaine d’années morte à la fin du XVIe siècle. En
juin 2012, deux squelettes de 700 ans
étaient découverts en Bulgarie empalés sur des morceaux de fer, les
dents brisées… Pour les empêcher de
nuire? Dans le même pays, le squelette d’un homme cloué par quatre
agrafes de fer a aussi été retrouvé
dans un monastère. En Pologne,
quatre morts du XVIe siècle, mis au
jour en 2013 à Gliwice, leur tête décaLES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
15
ACTU//INSOLITE
pitée placée entre les jambes, ainsi
que six autres découverts à Drawsko
en 2014 avec une lame de faucille sur
le cou, auraient eux aussi subi un enterrement vampirique…
Les amateurs d’histoires de vampires n’ont pas manqué de se faire
les dents sur ces nouvelles insolites. L’archéologue Anastasia Tsaliki, qui prépare un livre sur les
tombes déviantes, regrette que certaines tombes aient été « mal fouillées
et instrumentalisées pour le sensationnalisme médiatique » et n’hésite pas
à qualifier la publication sur le prétendu vampire de Venise de « mauvaise science ». « Les auteurs ont tenté
d’utiliser le folklore balkanique et allemand pour interpréter une sépulture italienne, regrette-t-elle. En outre, d’un
point de vue médico-légal, leur explication est fausse ! »
« Lorsqu’on trouve un individu inhumé
avec un pieu dans le cœur en Europe centrale, il est plausible qu’il ait été considéré
comme un vampire, remarque Bruno
Boulestin. Le problème, c’est qu’on a tendance à transposer le folklore connu sur
des populations qui n’entretenaient peutêtre pas les mêmes croyances. » Dans les
fictions modernes, les « saigneurs de
la nuit » sont peu ou prou inspirés
du Dracula de Bram Stoker, paru
en 1897. Le roman lui-même s’est
nourri de la légende noire du prince
Vlad Tepes (XVe siècle), surnommé
Vlad III l’Empaleur, et de la sanguinaire comtesse hongroise Elizabeth
Bathory (XVIe siècle). Toutefois, si
ces deux figures ont pu contribuer
à l’émergence des vampires dans
l’imaginaire collectif, le mythe n’a
pris corps qu’au XVIIIe siècle. On
ne sait même pas comment ils ont
été enterrés, l’emplacement exact
de leur tombe n’étant pas connu : la
dépouille du prince Vlad dormirait
dans le monastère de Snagov ou de
Comana (Roumanie), voire à Naples
(Italie), tandis que la comtesse Bathory aurait été enterrée à l’église
de Cachtice (Slovaquie).
DES CROYANCES
SÉCULAIRES
Le mythe des vampires dispose cependant d’autres croyances dans
lesquelles s’enraciner. Le nonmort pourrait ainsi être un lointain descendant de créatures mythologiques antiques se repaissant
de la substance vitale des vivants,
telles que les lamies, les stryges ou
les goules… « De nombreuses cultures
ont en effet légué une riche tradition et
des coutumes ayant trait aux superstitions entourant la mort et à la peur
des morts », indique Anastasia Tsaliki. Dans le monde gréco-romain,
on pratiquait des rituels dits apotropaïques pour conjurer le mal,
comme le dépôt d’os de chiots dans
les tombes. La peur que de « mauvais morts » – sorciers, criminels
ou malades – ne reviennent tourmenter les vivants (nécrophobie)
se perpétue dans tout l’Occident
médiéval. « À partir du XII e siècle,
l’interprétation chrétienne selon laquelle un démon se glisse dans le corps
des morts et les anime se greffe sur
des croyances païennes », indique
Claude Lecouteux, professeur de
littérature et civilisation germaniques du Moyen Âge (université
de Paris IV-Sorbonne). Ces « revenants » prennent diverses formes :
certains sont affamés, mais un
unique texte anglais du XIIe siècle
mentionne une « sangsue » – soit
un suceur de sang. Les allusions
aux « morts mâcheurs », mastiquant leur linceul dans leur cercueil, sont plus fréquentes. Ainsi,
dans le manuel d’inquisition Le Marteau des sorcières (XVe siècle), une épidémie est provoquée par une sorcière qui dévore son linceul dans sa
tombe. « Au XVIIIe siècle, un traité en
latin sera même entièrement consacré à
la mastication des morts dans leur tombeau », précise Claude Lecouteux.
Les vampires en tant que tels auraient émergé tardivement parmi
ces affamés, dans les Balkans et en
Europe centrale.
Outre les mythes et légendes, d’où
viendrait leur représentation ? Peutêtre d’une interprétation erronée de
phénomènes observés lors de la réouverture de tombes: gonflement du
cadavre, bouche sanglante… liés à la
décomposition normale des corps,
mais dont les superstitions se sont
emparées faute, alors, d’explication.
Croiser les données archéologiques
avec les récits folkloriques et sources
historiques pourrait aider à mieux
les cerner. « Mais il est difficile de
passer des faits à l’interprétation », estime Bruno Boulestin. Selon lui, qualifier de « déviante » toute sépulture
qui paraît sortir de la norme, c’est
oublier que les façons d’inhumer
varient d’une culture à l’autre, et
au sein d’une même culture selon
la position sociale du défunt, voire
les circonstances de son décès. « Un
enfant mort avant le baptême ou un suicidé était exclu du cimetière, rappelle-til. Le condamné à mort n’était pas non
plus enterré dans le caveau familial ! »
Se protéger des morts,
toute une histoire !
S
pécialiste de la mythologie populaire, Claude Lecouteux recense de nombreux traitements
infligés aux morts suspects ou dangereux pour s’en prémunir, à commencer par le ligotage
et la mutilation attestés dès le XII e siècle. Les stratagèmes employés sont très imaginatifs.
– En 1196, une chronique anglaise rapporte le cas d’un revenant malfaisant. La tombe est rouverte et une charte d’absolution déposée sur sa poitrine.
– Au XIII e siècle, en Islande, un cadavre est déposé « là où nul être humain ne passe ».
– Au XII e siècle, en Bohème, une sorcière est empalée sur un pieu lorsqu’on croit qu’elle mange
son linceul. Comme ça ne suffit pas, on finit par la brûler…
– En 1725, les villageois de Kisolova (Bosnie) ouvrent la tombe de Peter Plogojovic, soupçonné
d’avoir causé la mort de neuf personnes. Peu altéré par la mort, son corps est lui aussi empalé.
– On peut aussi enclouer les cadavres, les enterrer face contre terre, planter des ronciers ou
déposer des herses pointes en bas ou de lourdes pierres sur les tombes…
16 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
MATTEO BORRINI
En l’absence de données sur le
contexte du décès, on en est réduit aux suppositions. Évoquer
un vampire pour un enfant enterré au Ve siècle avec une pierre
dans la bouche est en tout cas anachronique… Une fillette d’environ
13 ans découverte sur le site de
San Calocero à Albenga (Italie) en
2014 a reçu le même traitement au
XVe siècle. La considérait-on alors
comme une sorcière, comme ça a
été supposé ? « C’est aussi une coutume de la mafia lorsqu’elle exécute
une “balance”… », remarque Bruno
Boulestin. La plupart des gestes
funéraires peuvent ainsi avoir de
multiples explications – un corps
enterré à l’écart, les mains liées
dans le dos, peut juste avoir été
victime d’un assassin. « Lorsque des
squelettes sont retrouvés en position
anormale, par exemple sur le ventre, il
est possible que les cadavres aient simplement été gérés à la hâte, notamment
en cas d’épidémie. »
Dans plusieurs sépultures atypiques, les études bioarchéologiques
ont toutefois relevé des traces de violence qui désignent les dépouilles
comme celles de réprouvés. Des pathologies ont aussi été identifiées
sur plusieurs revenants présumés :
le paludisme chez le vampire de Lugnano, le scorbut pour la sorcière de
San Calocero, etc. Elles ont pu jouer
un rôle dans leur stigmatisation, ce
qui reste à prouver. L’hypothèse que
des migrants aient parfois servi de
boucs émissaires est elle aussi plausible. « Les tombes fouillées donnent
un éventail des possibles, pas de certitude, conclut Bruno Boulestin. Et le
décalage géographique et temporel est
souvent trop grand pour établir la filiation d’une tombe dite déviante avec
des pratiques connues. » Quoi qu’il
en soit, la découverte de ces sépultures est propice à nourrir l’imaginaire des amateurs de vampires et
autres revenants, et ouvre un champ
d’études fascinant. ◗
UNE PIERRE POUR EMPÊCHER DE MORDRE?
La controversée « vampire de Venise »,
une femme d’une soixantaine d’années, a été
inhumée avec une brique fichée dans la
mâchoire lors de la peste vénitienne de 1576.
À LIRE
•Histoire des vampires,
Claude Lecouteux, éditions Imago, 2009.
•Fantômes et Revenants
au Moyen Âge, Claude
Lecouteux, éditions
Imago, 2009.
•The Odd, the Unusual,
and the Strange:
Bioarchaeological
Explorations of Atypical
Burials, Anastasia Tsaliki,
Tracy Betsinger et Amy
Scott, à paraître en 2019.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
17
ACTU//(RE)DÉCOUVERTE
Les impressionnantes ruines de
Grand Zimbabwe sont le témoin d’un
puissant empire médiéval d’Afrique
australe. Son organisation sociale et
politique restait cependant obscurcie
par un siècle d’archéologie coloniale.
De nouvelles fouilles réécrivent
désormais la compréhension du lieu.
Aimie Eliot
18 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DEAGOSTINI-LEEMAGE
GRAND
ZIMBABWE
UN SITE
ENFIN RENDU
À L’AFRIQUE
LE GRAND ENCLOS
Daté du XIVe siècle,
il est délimité par des
murs en blocs de granit
taillés qui enserrent une
tour conique de
10 mètres de hauteur.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
19
ACTU//(RE)DÉCOUVERTE
D
epuis Harare, la capi-
tale, il faut rouler près de 4 heures
en direction du sud pour découvrir
les impressionnantes enceintes de
granit qui serpentent entre deux
collines de la partie orientale du
plateau zimbabwéen. Onze mètres
de haut à certains endroits pour six
d’épaisseur, elles délimitent trois
grands ensembles architecturaux
qui s’étendent sur près de 80 hectares : le Complexe de la colline au
de pierre savamment agencés sans
aucun usage de mortier, les fantasmes se sont multipliés. Pour les
premiers découvreurs, il n’y a pourtant pas de doute : le monument ne
peut être que l’expression du génie
d’une civilisation étrangère au continent africain… Karl Mauch, qui l’explore le premier en 1871, déclarait
ainsi dans ses notes : « Le bois retrouvé
à Grand Zimbabwe, c’est du cèdre et il ne
peut venir que du Liban. Seuls les Phéniciens ont pu l’apporter ici. » Différentes origines seront ainsi suggérées au fil des décennies, listées par
l’historien et archéologue FrançoisXavier Fauvelle dans son ouvrage Le
Rhinocéros d’or : « À ce qu’on a pu en dire,
ce sont les ruines d’un comptoir antique
phénicien, ou égyptien, ou encore arabe.
Ou encore celles de la capitale du pays
d’Ophir, ou de la reine de Saba… »
Le XX e siècle s’appliquera toutefois
à déconstruire progressivement ce
mythe. Dès les premières années, de
nouvelles générations de chercheurs
vont s’interroger sur l’identité des
constructeurs du site (voir chrono-
logie page de droite). Dans sa thèse,
l’archéologue et anthropologue américain David Randall-MacIver à l’au-
dace d’avancer que les ruines ne sont
pas le fruit d’une antique civilisation
exotique, mais bien celles d’une civilisation médiévale d’origine proprement africaine. Le propos mettra
plusieurs décennies à s’imposer… du
moins dans les esprits occidentaux
(voir encadré ci-dessous). Car dans la
région, les populations bantoues sont
familières de ces structures. Grand
Zimbabwe n’est « que » le plus grand
et le plus majestueux des zimbabwe,
nord du site ; en contrebas le Grand
Enclos qui enserre une tour conique
de 10 mètres de haut ; et de l’autre
côté de l’enceinte, les ruines de la
vallée, constituées de vestiges d’habitats en pierre et de constructions
en pisé. Ce sont là les traces d’une
vaste et prospère cité ancienne, qui
est aussi le plus grand site archéologique d’Afrique subsaharienne.
Dès sa découverte à la fin du
XIX e siècle, Grand Zimbabwe fait
couler beaucoup d’encre et donne
lieu à de nombreuses interpréta-
Découvrant ces ruines
magnifiques (à dr., Grand
Enclos), les Occidentaux
n’envisagent pas dans
leurs études du XIXe s.
que les populations locales en soient les auteures (ci-contre, illustration d’un rapport de la
Royal Society). Le
Zimbabwe se réapproprie
désormais ses symboles,
tel cet oiseau (à g.) placé
sur son drapeau.
tions… Devant la grandeur de l’imposant ensemble constitué de blocs
Des ruines au service
de l’idéologie coloniale
20 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
B.RIEGER - HEMIS.FR/ABC-ANDIA.FR
S
i la paternité africaine du site est évoquée dès le début du XXe siècle, il faudra attendre
la fin de l’apartheid pratiqué par la Rhodésie du Sud pour que le débat soit définitivement clos. Car pour le régime colonial, clamer que Grand Zimbabwe est une construction
phénicienne permet de légitimer son idéologie raciste: la population africaine ne devait être
ni assez développée ou sophistiquée pour produire ce type de merveille. Sous le gouvernement de Ian Smith, Premier ministre de la Rhodésie du Sud jusqu’en 1979, des guides touristiques officiels montrent ainsi des images d’Africains se prosternant devant des étrangers qui
auraient construit la fascinante cité. En dépit du discours imposé par le régime, l’archéologue
zimbabwéen Peter Garlake (1934-2011), premier archéologue noir spécialiste du site, consacrera une large partie de ses travaux à prouver l’origine africaine du site. Une résistance qui
lui vaudra plusieurs années d’exil au Nigéria. Il rentrera après l’indépendance, et il obtiendra
une chaire d’histoire à l’université du Zimbabwe.
CHRONOLOGIE D’UNE
REDÉCOUVERTE
•
Milieu du XVIe siècle
•
1871
•
1902
•
1906
•
1928
•
1958
•
1973
•
1986
•
Fin des années 1990
•
2014-2018
L’historien Joao de Barros rapporte les
propos de commerçants portugais sur
l’existence d’une ville en pierre en Afrique
australe.
L’explorateur allemand Karl Mauch
découvre Grand Zimbabwe.
Richard Nicklin Hall, conservateur britannique du site, fait disparaître 4 mètres de
couches de dépôts archéologiques,
affirmant « supprimer la saleté et la décadence de l’occupation africaine du site ».
David Randall-MacIver publie Medieval
Rhodesia dans lequel il avance que le site
est bantou et médiéval.
– maisons de pierre » en shona, une
des nombreuses langues bantoues –,
un type de structure architecturale
dont on répertorie plus de deux cents
modèles entre le Limpopo et le Zambèze. Mais comment interpréter ces
ressemblances ? Quelle histoire cet
ensemble raconte-t-il ? De nouvelles
fouilles dans les années 1950, puis un
regain d’intérêt pour l’archéologie
africaine dans les années 1980 font
avancer la recherche. Progressivement, s’esquissent les contours d’une
ancienne puissance africaine, l’Empire shona, dont la figure de proue,
Grand Zimbabwe, rayonna sur tout
le sous-continent entre le XIe et le
XVe siècle. Son activité décline alors,
sans doute affaiblie par l’émergence
d’un nouveau pouvoir régional.
GEORG GERSTER-GAMMA-RAPHO
UNE SITUATION EN OR
À LIRE
• Le Rhinocéros d’or,
histoires du Moyen Âge
africain, François-Xavier
Fauvelle, Folio Histoire,
Gallimard, 2014.
La découverte de milliers de mines
dans la région l’atteste : « Grand Zimbabwe tient son pouvoir du contrôle de
l’approvisionnement en or destiné à l’exportation vers la côte swahilie », explique François-Xavier Fauvelle.
L’Empire shona est un pôle régional
connecté aux grandes routes commerciales de l’Orient et l’une des
plaques tournantes du commerce
de l’or en provenance de l’Afrique
intérieure, entre le continent africain et le Proche-Orient. Ses élites
exportent le précieux minerai,
échangé contre des objets venus de
toute l’Afrique, comme des gongs en
fer, mais aussi des pièces raffinées
importées d’Europe et d’Asie : perles
de verres vénitiennes, précieux céladons et fine vaisselle en porcelaine
chinoise retrouvés par Richard Hall
en 1903. Autant de témoignages de
l’importance de Grand Zimbabwe
dans ce vaste commerce intercontinental. De quoi faire la fierté des habitants de la Rhodésie du Sud qui, au
moment de la prise de leur indépendance le 17 avril 1980, décidèrent de
baptiser leur nouvelle nation « Zimbabwe » en hommage au site, et d’apposer sur leur drapeau la figure de
l’oiseau qui décore les six poteaux
en stéatite dominant le Complexe de
la colline.
Reste que la nature du site et ses
fonctions sont f loues. De nombreuses hypothèses sont avancées :
« Grande ville commerciale, forteresse
royale ou centre cérémoniel », énumère François-Xavier Fauvelle, sans
L’archéologue anglaise Gertrude CatonThompson confirme la thèse de David
Randall-MacIver.
L’archéologue zimbabwéen Roger
Summers mène un grand chantier de
fouilles sur l’ensemble du Grand Enclos.
L’archéologue zimbabwéen Peter Garlake
publie Great Zimbabwe.
Le site est classé au patrimoine mondial
de l’Unesco.
Un moratoire est imposé sur le site, les
recherches se concentrent sur la grande
enceinte.
Série de campagnes de fouilles portant
sur la grande enceinte et sa périphérie
(intérieure et extérieure).
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
21
ACTU//(RE)DÉCOUVERTE
que les avis puissent être tranchés.
D’abord parce qu’aucune trace écrite
ne nous est parvenue pour éclairer
la vie qui s’y déroulait, bien que les
récits de commerçants portugais,
premiers Occidentaux à avoir eu
connaissance du site, évoquent de
mystérieuses inscriptions. Ensuite
parce que les fouilles réalisées entre
la fin du XIX e siècle et le début du
XX e
siècle n’ont guère laissé de don-
nées scientifiques, obligeant les ar-
DES DONNÉES IGNORÉES
L’équipe décide alors d’exploiter
des données jusqu’ici ignorées. Les
chiffres des registres démographiques historiques, notamment
coloniaux, attestent une faible densité de population dans la région du
XVIIe au XXe siècle – en contradiction
donc avec les estimations jusqu’ici
retenues pour Grand Zimbabwe.
L’analyse géomorphologique du ter-
De plus, les centres du pouvoir sont
traditionnellement divisés géogra-
phiquement et les habitations de ces
éleveurs de bétail sont très disper-
sées. Autant d’indices qui amènent
les chercheurs à réduire considérablement le nombre d’habitants :
« La population n’aurait pas dépassé les
10 000 personnes à l’apogée de Grand
Zimbabwe, avance l’archéologue. Les
chiffres précédents étaient influencés par
l’idée de “cité antique”, avec Rome comme
modèle… Sauf que ces cités avaient une
importante bureaucratie, une organisation qu’on ne retrouve pas à Grand Zimbabwe. » Ce qui ne rend que plus
remarquable son importance commerciale et son monumentalisme,
édifié avec une force de travail plus
réduite qu’on ne le pensait.
L’approche ethnographique a également éclairé la fonction de la grande
enceinte. Ou plutôt remis en cause
CHANGEMENT
D’ANGLE
Contrairement aux
premières conclusions réalisées sans
tenir compte des spécificités de la culture
shona, les concentrations démographiques n’étaient pas
circonscrites à l’intérieur des enceintes,
ainsi que le démontre
la carte des fouilles
(en bas, à droite).
Toute l’organisation
du site est en train
d’être revue.
UNE APPROCHE QUI REMET
LE CONTEXTE LOCAL AU
CENTRE DES DÉCOUVERTES
rain, elle, ne fait ressortir aucune
empreinte humaine sur le territoire,
« ce qui aurait pourtant dû être le cas si
20 000 personnes avaient peuplé le site »,
pointe Shadreck Chirikure. L’étude
des pratiques sociales dans la culture
shona vient également confirmer
l’hypothèse : « L’ancien calcul reposait sur le principe qu’une maison contenait une famille composée de quatre personnes… inadapté à la culture shona :
par exemple, dans le cas de familles polygames, chaque femme dispose de sa
propre cuisine et sa propre chambre. »
celle qu’on lui attribuait. Paradoxalement, elle était l’élément architectural le moins étudié du site, souligne
Shadreck Chirikure. Sans preuve
particulière, on y a vu une frontière
physique et symbolique entre élites,
vivant à l’intérieur, et roturiers, installés à l’extérieur. Or, les nouvelles
fouilles menées de part et d’autre de
l’enceinte révèlent plusieurs points
communs importants des zones intra
et extra-muros. Ainsi, « si on ne trouve
pas de céramiques importées à l’extérieur
du mur, on y a décelé des objets précieux
UNE TECHNIQUE
PARFAITE
Les enceintes,
vieilles de plusieurs siècles mais
admirablement
préservées, sont
le fruit d’un remarquable travail de
taille des pierres
en granit, assemblées ensuite sans
mortier.
B.RIEGER -HEMIS.FR
chéologues à travailler sur des objets
récupérés auprès de pilleurs, et donc
sans relevé précis ni contexte exploitable. Enfin, le moratoire bloquant
les fouilles sur place, imposé à la fin
des années 1990 par les autorités locales, freinera la recherche : les spécialistes estiment que 2 % à peine du
site a été excavé. Mais aujourd’hui,
les choses changent…
De nouvelles fouilles d’archéologie
préventive autour de la grande enceinte, associées à une étude pluridisciplinaire, éclairent un aspect
jusque-là inédit de Grand Zimbabwe : son organisation sociale et
politique. Des avancées majeures
dues à l’archéologue Shadreck Chirikure et son équipe de l’université du
Cap (Afrique du Sud).
Dans leur ligne de mire, un chiffre
étonnant qui peuple la littérature
spécialisée : à son apogée, le site aurait abrité 20 000 habitants concentrés sur moins de 3 km2. Le calcul,
réalisé par l’archéologue Thomas
Huffman dans les années 1970, est
basé sur le nombre de foyers identifiés sur le site – aucune tombe n’ayant
jamais été retrouvée. Une estimation
qui ne convainc pas Shadreck Chirikure, « car cela correspond à une den-
sité de population comparable aux régions
les plus peuplées du monde au XXIe siècle,
comme Hong Kong. Pourquoi alors ne retrouve-t-on pas plus d’infrastructures ? Et
comment une telle population aurait-elle
disparu si vite, sachant qu’aucune catastrophe naturelle n’est à ce jour connue à
cette période ? Et puis, une telle concentration démographique aurait forcément
eu un impact sur la santé publique », souligne le scientifique.
22
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
comme des perles de verre, des objets en
or et en bronze », remarque l’archéologue, par ailleurs bien présents
à l’intérieur. Autre similarité : les
plans des habitats sont identiques.
UIG VIA GETTY IMAGES/SHADRECK CHIRIKURE
Ce qui amène l’équipe de Shadreck
Chirikure à envisager autrement
l’organisation des lieux, avec une
grande enceinte possiblement perméable. Encore une fois, l’ethnographie offre des pistes : « Dans l’organisation sociale traditionnelle shona, la ville
est organisée selon plusieurs centres de
pouvoir et le pouvoir est dispersé sur plusieurs noyaux d’habitations dispersées.
On est loin d’un système où le pouvoir est
centralisé et concentré. » Autre supposition : les critères d’appartenance à
l’élite n’étaient peut-être pas économiques. « Dans la culture shona, il est
possible de ne pas faire partie de la classe
dirigeante, mais pourtant d’exploiter ses
compétences et ses savoir-faire pour accumuler des richesses. » En témoigne
un célèbre proverbe local : « kupfuma
ishungu », soit « la richesse est le fruit
d’un dur labeur » !
Une autre découverte pousse l’équipe
à remettre en question ce qui distinguait les élites du commun des mor-
tels. On sait que dans la vallée vivaient
des orfèvres, des potiers, tisserands,
forgerons et tailleurs de pierre, qu’on
imaginait être la classe besogneuse
de la cité ayant ses propres quartiers.
Or, la découverte d’outils à l’intérieur
des enceintes – fusaïoles ou épreuves
utilisées pour la fabrication d’objets
en or – montre que des activités économiques étaient aussi menées intramuros. Étaient-elles donc pratiquées
par les élites ? Le savoir-faire artisanal des groupes au pouvoir est en
tout cas une pratique ancrée dans la
culture shona.
L’approche proposée par l’équipe
sud-africaine, qui remet au centre
des découvertes le contexte local,
est ainsi en train de redéfinir complètement la compréhension du pouvoir à Grand Zimbabwe… et ouvre
de nouvelles questions : était-il fondé
sur des critères sociaux, politiques,
économiques ? À mille lieues de ce
que l’on connaît et d’une approche
longtemps occidentale du site, un
autre Grand Zimbabwe s’ouvre
ainsi (enfin…) à la recherche. L’ar-
chéologie africaine reste décidément
à décoloniser. ◗
MILLE CINQ CENTS ANS DE PRÉSENCE
Murs et
enceintes
Enceintes
MARCHÉ
MONDIAL
Parmi les poteries retrouvées
figurait cette
théière chinoise
en jade (!), datée
du début du
IIe millénaire,
signe de la puissance économique de Grand
Zimbabwe.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
23
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INDIVIDUS p. 72
DOSSIER
LA“VÉRITÉ”
DES ÉVANGILES APOCRYPHES
AUX FAKE NEWS
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
27
À la recherche de la vérité
Qu’est-ce qu’une vérité? Voilà au bas mot deux mille cinq cents ans, depuis la
philosophie grecque antique, que la question est débattue. Et sans qu’aucun
consensus n’émerge. Tour d’horizon des différentes écoles de pensée.
Histoire
d’un mot
J « vérité »
Forme empruntée
à partir du Xe siècle
au latin veritas,
« le vrai, la vérité »,
« la réalité », « les
règles, la droiture ».
J Fin Xe
Opinion conforme
au réel (religion).
J XIIe siècle
Conformité de
l’idée avec son
objet, d’un récit
avec un fait et de
ce qu’on dit avec
ce qu’on pense.
J XVe siècle
Se dit avec une
valeur générale
pour désigner le
« réel » (acceptation abandonnée
en philosophie)
J XVIe siècle
Désigne une chose
vraie que l’on dit,
une proposition
vraie, qui mérite un
assentiment entier
(sens objectif) ou
qui l’emporte (sens
subjectif), sens
développé en
science et en
logique.
J XVIIe siècle
Expression sincère
de ce que l’on a vu,
de ce que l’on sait.
28
P
laton, blague-t-on, aurait
écrit toute la philosophie,
ses successeurs se contentant
d’ajouter des notes de bas de page.
Alors, que nous disait-il? Que la vérité est une valeur absolue, comme
le bien, que chaque esprit reconnaît
intuitivement. C’est un concept
dont aucune pensée ne peut se
passer. Il y a des propositions vraies
(« aujourd’hui, il pleut ») et des propositions fausses. Le vrai est un
concept universel, que partagent
tous les hommes, quelles que soient
leur culture et leur langue, et qui
est utilisé chaque jour, sans même
que l’on s’en rende compte. Un enfant apprend et comprend intuitivement que l’herbe est verte et la
neige blanche. Ce sont là d’indiscutables vérités, et non des opinions.
Cependant, cette conception se
heurte immédiatement à deux objections. La première consiste à se
demander ce que nous savons réellement de la couleur de l’herbe
ou de la neige. Peut-être nos sens
nous trompent-ils? Peut-être existet-il des êtres vivants qui ne perçoivent pas les couleurs, ou qui les
perçoivent différemment, à commencer, pour rester dans l’espèce
humaine, par les daltoniens? La
seconde consiste à s’interroger sur
le langage même. Quelle différence y a-t-il entre « la neige est
blanche » et « il est vrai que la
neige est blanche »? Aucune. Quel
sens supplémentaire vient donc
apporter l’affirmation de vérité?
Comme l’écrivait le logicien allemand Gottlob Frege (1848-1925),
le vrai « se distingue de tous les
autres prédicats par le fait qu’il est
toujours énoncé lorsque quoi que ce
soit est énoncé ». Or, si le vrai ca-
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
ractérise toute énonciation, comment définir ce que les philosophes
appellent des « critères de véridicité »? Dit autrement: comment
parvenir à la connaissance de ce
qui est vrai?
DES VÉRITÉS VRAIES?
Une première approche consiste à
se placer du point de vue de la logique. Est alors vraie toute proposition qui ne présente pas de contradiction interne. Si un carré fait 2 m
de côté, alors sa surface est de 4 m2.
L’exemple choisi est simpliste, mais
ce genre de raisonnement peut
être étendu à des considérations
bien plus complexes, en enchaînant les raisonnements du type « si
… alors ». C’est cette conception,
désignée par les philosophes sous
le nom de « vérité formelle » qui
fonde les mathématiques.
La difficulté de cette approche est
qu’elle restreint considérablement
le champ des vérités possibles, y
compris au sein des sciences. Une
proposition comme « des dinosaures ont vécu sur Terre il y a
200 millions d’années » ne remplit en aucun cas les critères de
la vérité formelle. Elle ne peut
pas être déduite progressivement
d’autres propositions. Ce que nous
savons de l’existence des dinosaures n’est pas la conclusion logique d’un raisonnement, mais le
fruit d’un assemblage complexe de
savoirs accumulés, tel le fait que
des fossiles témoignent de l’existence passée d’êtres vivants disparus. Or, à l’échelle de l’histoire,
ces savoirs sont nouveaux. Avant
le XIXe siècle, on ignorait l’existence de ces fossiles et du sens que
l’on pouvait leur donner.
La logique, malgré sa grande solidité, ne suffit donc pas à rendre
compte de la véracité (entendue
comme correspondant à quelque
chose qui s’est réellement produit)
de l’existence de dinosaures il y
a 200 millions d’années… et de
tout le reste! Les philosophes ont
dû trouver d’autres moyens, répartis en trois courants: rationalisme, relativisme et pragmatisme.
Nicolas Chevassus-au-Louis
Négationnisme, mode d’emploi
P
ar négationnisme, on entend tout discours cherchant à contester,
par des arguments d’apparence rationnelle, des faits incontestablement établis, comme la destruction des Juifs d’Europe par le
régime hitlérien ou l’actuel réchauffement de la planète dû à l’accumulation dans l’atmosphère de gaz à effet de serre. Les discours
négationnistes ont en commun avec les théories du complot leur structure argumentative. Ils reposent sur trois étapes. D’abord semer le doute
quant à ce qui est présenté comme « la version officielle » en montant
en épingle de minuscules détails, présentés comme des incohérences.
Puis suggérer une explication alternative en usant du vieil adage latin du
is fecit cui prodest (à qui profite le crime?). Et enfin accumuler les
pseudo-arguments pour défendre cette explication alternative.
L’approche rationaliste
E
lle pose comme vrai ce qui
est conforme à la réalité.
Par l’usage de sa raison, et
plus généralement par l’enquête
scientifique, l’homme est capable
d’arriver à des certitudes. C’est la
théorie de la « vérité-correspondance », qui pose l’existence de
vérités comme un fait objectif,
indépendamment de la manière
dont on les observe. « L’objecti-
2
L’approche relativiste
P
our cette approche est vrai
ce qui est tenu pour vrai à
une certaine époque, dans
un certain contexte, et selon
certains rapports de force internes à la société. Il n’existerait donc plus de vérité absolue,
mais des consensus fluctuants.
Un exemple est cher à ce courant. Quand Isaac Newton écrit
au XVIIe siècle que la Terre s’est
formée 3998 ans avant notre
ère, sur la base de savants calculs
fondés sur la généalogie des patriarches de la Bible, il ne fait
qu’exprimer une vérité de son
époque… que l’on sait aujourd’hui
être totalement fausse. Figure
contemporaine du courant relativiste, le philosophe Michel Fou-
3
vité de la vérité consiste dans le
fait que les pensées sont vraies ou
fausses, indépendamment de la
possibilité que nous avons de les
reconnaître comme telles lorsque
nous les appréhendons, c’est-à-dire
de l’indépendance de la vérité par
rapport au jugement », écrit
Jacques Bouveresse, professeur
émérite de philosophie au Collège de France.
cault (1926-1984) écrivait ainsi
« le problème, ce n’est pas de faire
le partage entre ce qui, dans un discours, relève de la scientificité et
de la vérité et puis ce qui relèverait
d’autre chose, mais de voir historiquement comment se produisent des
effets de vérité à l’intérieur de discours qui ne sont en eux-mêmes ni
vrais ni faux ». La pensée de Foucault s’inscrit dans un cadre plus
large visant à penser les implications politiques de la notion de
vérité. Pour lui, tout savoir procède d’un pouvoir (et c’est en ce
sens qu’il est relativiste), mais tout
pouvoir s’appuie en retour sur un
savoir, comme il le montre dans
ses études sur la médecine, la délinquance ou encore la sexualité.
L’approche pragmatique
E
lle est inspirée par des auteurs du XIXe siècle américain comme Charles
Peirce ou William James. Pour
eux, est vrai ce qui est efficace,
en particulier dans son efficacité à convaincre. Ce courant
s’affranchit donc de tout concept
de réalité extérieure qu’il s’agirait de décrire (rationalisme) ou
de critiquer en l’historicisant la
manière dont on le décrit (relativisme). Il ne s’agit pas là d’une
position cynique ou radicale-
ment sceptique, tendant à dire
que toute connaissance est impossible, mais d’une position…
pragmatique, qui veut se passer
de théorie sur ce qu’est la vérité.
« Dire simplement que la vérité
est notre but, c’est dire simplement
quelque chose comme : nous espérons justifier notre croyance devant un public aussi nombreux et
divers que possible », écrivait le
philosophe américain Richard
Rorty (1931-2007), figure majeure
de cette école de pensée.
Même les lois physiques
peuvent être différentes
P
our bien saisir la différence d’approche de
la notion de vérité, prenons l’exemple des
lois de la thermodynamique, formulées par
les physiciens au XIXe siècle.
Pour un rationaliste, les lois de la thermodynamique ont explicité les règles réelles de
conversion de l’énergie en force motrice, lesquelles préexistaient à leur formulation. Elles
formalisent donc, pour eux, ces vérités objectives
que sont les lois de la nature. C’est l’adéquation
au réel qui compte.
Pour un relativiste, les lois de la thermodynamique ont importé dans le vocabulaire de la
physique la notion de travail, alors au cœur de la
révolution industrielle, et se sont efforcées de lui
donner un sens scientifique. C’est le consensus
trouvé qui compte.
Pour un pragmatique, les lois de la thermodynamique ont décrit le fonctionnement des machines
à vapeur, permettant ainsi leur perfectionnement.
C’est l’efficacité, rhétorique autant que pratique,
du savoir proposé, qui compte
Simples nuances philosophiques? Pas seulement. La manière de voir la vérité a des
implications qui dépassent le débat philosophique. Prenons comme exemple le roman 1984
de George Orwell. Dans une scène fameuse, un
tortionnaire au service de l’État veut faire avouer
au héros que 2 et 2 font 5, étape ultime d’une réécriture de l’histoire qui autorise le pouvoir
totalitaire à décider de ce qui est. Pour les relativistes et les pragmatistes, cet exemple montre
que la notion de vérité est toujours au cœur d’un
enjeu de pouvoir. Dit le vrai celui qui est le plus
puissant. Pour les rationalistes, le récit de 1984
montre au contraire que l’existence de vérité indépendante de tous les pouvoirs est un point
d’appui pour ceux qui luttent contre l’oppression.
Comme disait le philosophe Alain: « Il n’est pas de
tyran qui aime la vérité. La vérité n’obéit pas. »
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
WHA-UIG-LEEMAGE
1
29
DEAGOSTINI-LEEMAGE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
PAROLES
e
DÉMOCRATIE
Aux sources de
la liberté d’expression
Il y a deux mille cinq cents ans, les orateurs se succèdent dans
les assemblées grecques lors de débats marqués par une liberté
de paroles presque totale. Celle-ci pouvait être mise au service
de la vérité, mais servait aussi à proférer mensonges et calomnies.
ns l’Athènes du Ve siècle av. J.-C.,
vant chaque assemblée, un héraut
rononçait une malédiction contre
out orateur qui induirait le peuple
n erreur. Était-ce efficace ? On peut
n douter. Beaucoup d’orateurs athéiens ne disaient pas la vérité. Mais ils
e mentaient pas non plus. Ils naviuvent sur la zone grise des approxides on-dit. Ils se laissaient porter par
Celle-ci n’avait pas le même statut
qu’aujourd’hui, comme le souligne Sophie Gotteland, spécialiste de langue et de littérature
grecque à l’université de Bordeaux-Montaigne :
« Pour un homme de l’Antiquité, la rumeur est non
seulement irréfutable, mais légitime, car elle reflète
l’unanimité des citoyens. Mais elle possède aussi
quelque chose de sacré, puisqu’elle s’incarne et se
manifeste dans une divinité, Phêmê. Douter de la
rumeur, c’est mettre en doute non seulement ses
concitoyens, mais la parole divine. »
Mais certains orateurs sortent de cette zone grise
pour proférer d’indubitables mensonges, parfois
sous la forme d’attaques personnelles. À Athènes,
les injures étaient un passage quasi obligé des
joutes entre orateurs. Dans ces moments-là, la
vérité est accessoire. Il n’est plus question d’arguments, mais d’estourbir l’adversaire. Ainsi, dans
le duel fameux qui oppose Démosthène à Eschine
dans la seconde moitié du IVe siècle av. J.-C.,
Eschine traite Démosthène de « fils d’une scythe
nomade » et de « battalos », ce qui signifie « celui
qui a des difficultés de prononciation », mais
aussi, plus prosaïquement, « petit cul ». Démosthène n’est pas en reste, puisqu’il traite la mère
d’Eschine de prostituée : « Il sait très bien que c’est
32
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
faux, car si tel avait été le cas, Eschine n’aurait pu
devenir citoyen. Mais il était courant de proférer des
choses énormes contre un adversaire. Il n’existait
aucune loi sur la diffamation pour s’en prémunir.
Et les citoyens athéniens étaient même friands de ces
joutes oratoires auxquels ils assistaient comme à un
spectacle », relève Sophie Gotteland.
QUELQUES RARES INTERDITS
Tout n’était pas permis cependant : étaient interdites les insultes envers les morts, contre certains
personnages officiels, et aussi celles concernant
la mémoire de deux héros de la cité, Harmodios
et Aristogiton, célébrés pour avoir tué le tyran
Hipparque. En dehors de ces modestes digues,
on pouvait absolument tout dire. Et l’on ne s’en
privait pas.
C’est que toute limitation de la parole aurait
heurté un principe essentiel à Athènes, celui de
la parrêsia : le franc-parler, la liberté de ton. La
parrêsia, c’est la volonté de dire la vérité quelles
qu’en soient les conséquences. Comme l’écrit la
philosophe Myriam Revault d’Allones dans La
Faiblesse du vrai, cette parole franche a un enjeu
existentiel, car « le diseur de vérité s’expose, court
le risque de compromettre sa relation avec ceux à qui
il s’adresse [...] la parrêsia c’est donc la vérité dans
le risque de la violence ».
Certains orateurs utilisent cette liberté de ton non
pour dire la vérité, mais pour flatter le peuple. Ils
encouragent les penchants de la foule à la violence, à l’émotion, à l’irréflexion. C’est là une
critique récurrente de la démocratie chez Platon.
Selon lui, les orateurs ne disent pas la vérité (aléthéia), mais plutôt le vraisemblable (eikos) pour
avoir l’oreille du peuple. Mais d’un autre côté,
DOSSIER//LA VÉRITÉ
WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM
Le temps n’a
pas effacé la
réputation de
grands orateurs
des Grecs (ici
Démosthène),
dont les débats
enflammés
étaient
appréciés
du public.
pouvait-on faire autrement ? « Certains témoignages nous laissent penser que les citoyens athéniens
n’aimaient pas ceux qui leur parlaient un langage de
spécialiste, et usaient de mots trop recherchés. Ils
étaient facilement moqués, accusés d’être hautains
et orgueilleux », relève Sophie Gotteland.
Était-il donc impossible de tenir un langage de
vérité à ce « peuple sous mandragore » (Démosthène) abreuvé de mensonges et d’approximations ? L’exemple de Périclès (qui dirige de facto
Athènes entre 460 et 429 av. J.-C.) prouve que
non. Périclès n’hésitait pas à parler au peuple un
langage de vérité, quitte à le rudoyer. Thucydide
note qu’« il ne parlait jamais en vue de faire plaisir ».
Et Eschine nous rapporte ce détail vestimentaire :
attentif à son maintien, Périclès s’exprimait en
laissant sa main sous un pan de vêtement, se dispensant ainsi de gestes pour appuyer ses propos.
Ensuite, après lui, l’éloquence semble se débrailler.
Cléon se frappe la cuisse, Démosthène se gratte
la tête. Les calomnies transforment l’assemblée
en spectacle. À aucun moment pourtant ne fut
remise en cause la liberté de ton des Athéniens,
comme si les citoyens étaient conscients que celleci, malgré toutes ses dérives, constituait une spécificité de leur régime démocratique. Comme le
disait Démosthène : à Athènes on peut encenser
Sparte et dénigrer Athènes, mais à Sparte on ne
peut que louer Sparte...
Jean-François Mondot
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
33
ANTIQUITÉ
La fabrique
de l’histoire
Longtemps transmis par les poètes, le passé devient sous
l’influence d’Hérodote et Thucydide l’enjeu d’une recherche
plus ou moins rigoureuse de la vérité. Nous sommes aux sources
de l’historia, c’est-à-dire l’enquête, chargée d’approcher le vrai.
Hérodote est souvent décrit comme le
ère de l’Histoire, on pourrait dire de
hucydide qu’il est le père des historiens.
epuis l’Antiquité, son nom est précédé
’une aura de rigueur et d’exigence. Il
urait inventé non seulement l’histoire
oderne, mais aussi sa déontologie. Il
asse pour le premier auteur à établir les
s d’une vérité dans un domaine que l’on
, bien après lui, de sciences humaines.
’à partir de la fin du XIXe siècle, les historiens n’ont cessé de s’incliner devant sa statue.
Jacqueline de Romilly, qui lui a consacré trois
livres, n’a jamais caché sa fascination. Dans La
Construction de la vérité chez Thucydide, elle loue
son « objectivité dirigée » et sa manière d’appliquer la rigueur médicale à la description des
passions humaines : « Thucydide écrit l’histoire en
clinicien », admire-t-elle.
Mais depuis trente ans, d’autres voix (notamment
celles de Nicole Loraux et de Catherine DarboPeschanski) nuancent ces éloges et reviennent
sur cette idée d’une vérité historique sortie tout
armée de la cervelle d’un seul homme, celle de
l’auteur de La Guerre du Péloponnèse.
Car Thucydide fait partie d’un mouvement initié
bien avant lui. À partir de la fin du VIe siècle avant
notre ère (environ cent ans avant sa naissance),
on commence à ne plus raconter le passé de la
même façon. La vérité n’est plus transmise par la
bouche d’un poète inspiré, tel Homère racontant
la guerre de Troie. Elle se construit par la réflexion
et l’examen, à travers une enquête, ce qui est d’ailleurs le premier sens du mot grec historia. Hérodote (né vers 485 av. J.-C.) est l’un des premiers
représentants de cette histoire-enquête. Lorsqu’il
34 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
tente d’expliquer les crues du Nil, par exemple,
il présente les hypothèses les plus fréquentes en
indiquant de qui il les tient et quel crédit il leur
attribue : « La vérité d’Hérodote est semblable à celle
d’un procès. Elle se construit par consensus. Il présente différentes paroles et les met en débat, laissant le
lecteur choisir. Les citoyens d’Athènes sont familiers
de cette procédure, puisqu’ils sont régulièrement tirés
au sort pour être jurés », analyse Catherine DarboPeschanski, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la pensée grecque.
EN QUÊTE D’OBJECTIVITÉ
Mais avec Thucydide (né vers 460 av. J.-C.), la
rigueur de l’enquête semble progresser de plusieurs
crans. D’abord parce qu’il se présente sous les traits
d’un enquêteur sérieux jusqu’à l’austérité pour qui
l’on doit choisir entre la vérité (en grec alètheia)
et la joliesse du récit. Ceux qui refusent ce choix,
il les qualifie de « logographes », rangeant sans
doute parmi eux son prédécesseur Hérodote.
Cette vérité qu’il poursuit n’est pas de consensus :
« Thucydide cherche à faire émerger la vérité de la
nature humaine. La guerre étant un accélérateur et
un amplificateur des passions humaines, l’affrontement entre Athènes et Sparte permet de faire surgir la
nature humaine éternelle, et c’est pour cela que Thucydide présente son œuvre comme un trésor acquis
pour toujours, expression restée célèbre », explique
Catherine Darbo-Peschanski.
Si Thucydide en impose autant, c’est parce qu’il
met en avant sa méthode, saisie en quelques lignes
d’une saisissante modernité : « Quant aux actes,
parmi ceux accomplis dans la guerre, ce n’est ni sur
le témoignage du premier venu que je les ai jugés
bons à écrire ni selon mon propre jugement, mais
DOSSIER//LA VÉRITÉ
COSTA-LEEMAGE
Souvent opposés,
Hérodote (à g.) et
Thucydide (à d.)
ont pourtant eu recours
aux mêmes outils:
l’exactitude et le débat.
quand j’y avais assisté moi-même ou si je les tenais
des autres, après avoir passé chacun d’eux en revue
avec le plus d’exactitude possible », écrit-il dans La
Guerre du Péloponnèse.
Voilà un beau et rigoureux programme, dont on
comprend qu’il ait fasciné les historiens. Sauf que
Thucydide n’entre jamais dans le détail de cette rigueur. Il ne nous dit jamais pour quelle raison il sélectionne tel acte, ou telle parole. Il demande qu’on
le croie sur parole. Ou pour reprendre l’éclairante
formule de l’historienne Nicole Loraux « Thucydide
ne nous fait jamais entrer dans son atelier. »
Thucydide l’objectif versus Hérodote le naïf...
On les a souvent opposés, et souvent en for-
çant le trait. Au-delà de leurs différences, les
deux auteurs font partie d’une même culture,
qui construit la vérité du passé sans recourir à
l’intervention des dieux. C’est le début d’un
long chemin, mais cela ne suffit pas à faire de
Thucydide ni d’Hérodote des historiens au sens
où nous l’entendons aujourd’hui. « Nous sommes
les héritiers des Grecs, mais pas en ligne droite. Il
est nécessaire, quand nous lisons ces textes, d’être
anthropologue pour réfléchir à ce qui nous relie à
eux et ce qui nous en sépare », conclut Catherine
Darbo-Peschanski.
À LIRE
•L’Historia,
commencements
grecs, Catherine
Darbo-Peschanski,
Folio-Essais, 2007.
•Le Discours du
particulier, essai sur
l’enquête hérodotéenne, Catherine
Darbo-Peschanski,
Seuil, 1987.
Jean-François Mondot
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
35
IDENTIFICATION
La preuve
par le signe
Le cachet royal posé sur
cette porte est demeuré
intact pendant 3249 ans…
jusqu’à la découverte
de la tombe de
Toutânkhamon en 1922.
Dès le VIe siècle
av. J.-C., les
Babyloniens
avaient recours
aux sceaux (prêtre
en prière devant
le dieu Mardouk
et son fils Nabu).
36 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
AKG-IMAGES/ E.LESSING-AKG-IMAGES/ JEAN VIGNE-KHARBINETAPABOR/IMAGNO - LA COLLECTION
Comment garantir l’exactitude ou la sincérité d’un écrit si
l’identité de son auteur n’est pas établie ? Les techniques mises
au point par les différentes civilisations pour authentifier
les déclarations témoignent de l’importance de la question.
C
Jean le Bon (13191364) disposait d’un
sceau (ci-contre),
mais il fut le premier
roi à utiliser officiellement sa signature
manuscrite.
omment matérialiser le vrai et le démêler du faux au regard de la loi ? Comment, pour
cela, identifier l’auteur d’une déclaration ? Ces questions, les hommes se les sont posées avant même
l’invention de l’écriture. Pour marquer et valider
leur identité, ils ont d’abord inventé le sceau. Dès
le IVe millénaire avant J.-C., les Sumériens faisaient
rouler des sceaux cylindres, ornés de motifs distinctifs, sur les tablettes d’argile où ils quantifiaient leurs
moutons ou leurs jarres de grains. Variante du sceau,
l’anneau à signer confère l’autorité à celui qui le
détient. Dans la Bible, le pharaon confie ce précieux objet à Joseph, fils de Jacob, pour en faire son
ministre : « Vois, je t’établis sur tout le pays d’Égypte.
Il retira de sa main l’anneau qu’il passa à la main de
Joseph. » (Genèse, 41-42.)
Les Égyptiens se servaient eux de la bague-scarabée qui pivotait sur son axe et présentait en
creux des hiéroglyphes. Autre manière de procéder : les empereurs chinois de la dynastie Qin
authentifiaient leurs documents officiels à l’aide
de sceaux de jade trempés dans la pâte de cinabre.
Les Grecs, les Crétois, les Romains, grands amateurs de gemmes, « validaient » leurs écrits à l’aide
de bagues sigillaires apposées sur des tablettes de
cire. Tous les citoyens avaient alors le droit d’en
posséder, les fonctionnaires et les marchands en
portaient même plusieurs à chaque doigt. Les
empereurs y faisaient graver têtes de divinités ou
emblèmes mythiques, tels le lion de Pompée ou le
sphinx d’Auguste, qui inspirèrent plus tard l’héraldique occidentale.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
37
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Sceau, signature et paraphe
L
e sceau (du latin
signum, sigillum)
La signature est une
marque personnelle
son support. Enfin,
le paraphe est une
désigne à la fois
la matrice gravée en
intentionnelle, composée d’une suite de
signature abrégée,
réduite à un trait de
creux et à l’envers
dans une matière
lettres, caractères,
chiffres ou tout autre
plume ou aux simples
initiales, qui a double
dure (pierre, bronze,
bois, corne…) et son
symbole doté d’une
signification intelli-
fonction dans un acte
officiel : assurer d’une
empreinte en relief
gible. Elle manifeste
part que chacun des
sur une matière malléable (cire, plomb,
l’identité de son
auteur et exprime son
signataires l’a lu en
entier et éviter d’autre
pâte de cinabre,
encre). On appelle
approbation au
contenu d’un docu-
part l’ajout ou la destruction de pages
sigillographie la
science des sceaux.
ment (lettre, œuvre,
acte), quel que soit
intermédiaires après
la signature.
À LIRE
La Signature, genèse
d’un signe, Béatrice
Fraenkel, Gallimard,
1992.
38
« Mais la multiplication de ces anneaux à signer n’a pas
tardé à poser le problème de l’identification de celui qui
appose le signum, l’empreinte sur les documents écrits.
Pour remédier à cette difficulté, le droit romain a imposé
d’ajouter les noms des auteurs et des témoins possesseurs de sceaux en regard du cachet », note Béatrice
Fraenkel, anthropologue de l’écriture à l’École des
hautes études en sciences sociales. Au Bas Empire,
quand le papyrus et l’encre remplacent la cire, cette
subscriptio consiste en une phrase à la première personne contenant les nom, titre et qualité du ou des
auteurs et exprimant leur adhésion au contenu de
l’acte. Les lettrés l’écrivent à la main, les ignorants
tracent devant une simple croix.
La pratique du subscriptio perdure du Ve au XIe siècle,
alors que l’Occident adopte l’écriture sur parchemin.
Les Archives nationales françaises conservent
ainsi des chartes royales mérovingiennes et carolingiennes où figurent les souscriptions des scribes
de Clovis III, Childeric II, Charlemagne, précédées
d’une croix. Entre les formules consacrées, sous l’apparente anarchie de traits et de lettres gothiques, les
spécialistes distinguent déjà des paraphes originaux.
Mais ce dispositif ne peut se concevoir sans l’usage
des sceaux royaux, qui deviennent la marque de
validation privilégiée des chartes et des documents
juridiques. Combinant image et inscription, ceux-ci
sont vénérés comme des reliques et incarnent réellement le roi (voir encadré ci-contre). « Les nombreux anneaux à signer découverts dans les cimetières
mérovingiens témoignent pourtant que leur usage s’est
maintenu chez les particuliers, mais en se restreignant
aux écrits épistolaires », précise Béatrice Fraenkel.
En France, c’est Henri Ier qui fixe vers 1035 le type
de sceau en majesté : le roi, assis sur un trône, y
porte couronne, sceptre et fleuron. À partir de cette
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
époque, la société médiévale se réempare de l’usage
juridique du sceau, momentanément devenu monopole royal. Son aspect se diversifie : fabriqué en
cire d’abeille ou en plomb, appendu au document
ou plaqué directement sur lui, il devient monnaie
courante. L’apposer engage la responsabilité de son
propriétaire, qu’il soit évêque, bourgeois ou paysan.
Pas question de le perdre ou de se le faire dérober !
Les faussaires ont remarqué que l’on peut détacher
cette empreinte de cire pour la reporter sur un autre
document ? « Pour parer à ces manipulations frauduleuses, la face inférieure du sceau est marquée d’une
empreinte différente, baptisée le contre-sceau. Lors des
déplacements sur les routes dangereuses, on évite aussi
de transporter sa matrice. Laquelle est brisée, dénaturée
à la lime ou encore fondue à la mort de son possesseur »,
précise le sigillographe Pierre Herbelin, chercheur
aux archives départementales de Bourgogne.
LA SIGNATURE PREND LE RELAIS
Longtemps modeste auxiliaire du sceau, la signature autographe s’apprête pourtant à le supplanter
en valeur sur le plan juridique. Jean le Bon (13191364) est le premier roi de France à signer de sa main
un document officiel ; c’est aussi le premier souverain dont on conserve le portrait, le célèbre profil
peint « au vif » du Louvre. Une mise en scène qui
permet d’affirmer le pouvoir encore contesté des
Valois. À la cour, certains chambellans habiles à
contrefaire l’écriture et la signature royale sont alors
officiellement employés comme « prête-main ».
« Escripvez la lettre de ma main, ainsi que vous avez
accoutumé de faire, avant de l’envoyer incontinent »,
ordonne Louis XI (1423-1483) à son chambellan,
Imbert de Bartanay, dit Monsieur du Bouchage. À
cette époque, tout plaide en faveur de la signature
manuelle : l’adoption du prénom et du nom de famille transmis par hérédité, l’emploi de plus en plus
répandu du papier, l’alphabétisation, la diffusion du
droit écrit, l’établissement de l’administration…
Le pas est franchi en 1560, quand l’ordonnance
d’Orléans impose aux notaires de faire signer les
parties et les témoins de leur main, qu’ils sachent
écrire ou pas. Parachevant l’édifice, l’ordonnance
de Moulins, en 1566, rend obligatoire de passer des
contrats devant notaire « pour toute chose excédant
la somme de cent livres ». « La force de la signature
s’impose un siècle plus tard, quand il devient interdit
d’utiliser, en signe de validation, croix, marques ou
sceaux. Elle affirme une nouvelle conception de l’individu, reconnu comme un être singulier, unique, identifiable et capable de le prouver. Notre Code civil ne
fait que reprendre ces principes érigés au XVIe siècle »,
constate la juriste Isabelle de Lamberterie, direc-
Le contrat de
mariage entre
Louis XVI et MarieAntoinette fut scellé
par l’emblème de
la couronne.
Ce sceau chinois
en jade est
porteur de
quatre caractères (sceau
du Palais de
la félicité,
XVIIIe siècle).
CARLOS MUNOZ YAGUE-DIVERGENCE/M. RAVAUX-(MNAAG, PARIS)RMN-GP
L’AVÈNEMENT DE LA SIGNATURE
EST AUSSI CELUI DE L’INDIVIDU PERÇU
COMME UNIQUE ET SINGULIER
trice de recherche CNRS à l’Institut des sciences
sociales du politique.
Aujourd’hui, la signature manuscrite a gardé sa valeur
juridique. Mais c’est plus par habitude, par convention sociale, que nous continuons à l’apposer sur
toutes sortes de documents, car à l’ère du numérique
elle est devenue une piètre garantie d’identification...
Son bourreau annoncé? La signature électronique,
reconnue juridiquement comme preuve depuis 1999
et 2000 par les lois européenne et française. Reposant
sur un codage mathématique, elle se compose d’une
suite de lettres, de caractères, de chiffres ou de tout
autre signe et symbole défini de manière aléatoire
par un système informatique. La signature électronique simple, qu’on peut créer sur des logiciels du
type Adobe Reader, n’apporte cependant guère plus
de sécurité qu’une signature manuscrite, car il est
impossible de garantir qui est à l’origine de l’opération. Les autres niveaux de signature électroniques,
bien plus sécurisés, font appel à des organismes de
certification payants et labellisés, regroupés dans la
Fédération des tiers de confiance du numérique.
Et le sceau dans tout cela ? Contre toute attente,
il a survécu. D’abord sous la forme du « coup de
tampon » du postier, du notaire, du garde des Sceaux
– qui reste le titre du ministre de la Justice en France.
Mais aussi dans les « scellés » déposés sur les lieux
ou pièces à conviction, les conteneurs de marchandises, les compteurs de gaz... « Tantôt très fragiles,
tantôt très solides, les sceaux du XXIe siècle peuvent même
être actifs, comme les faisceaux lumineux passant dans
une boucle de fibres optiques ou les emballages à témoin
d’ouverture, provoquant une empreinte de couleur ou
une amorce de déchirure s’ils ont été ouverts », précise
Isabelle de Lamberterie. Chaque année, vingt à
trente traités internationaux sont également scellés
à l’ancienne par le service du Protocole des Affaires
étrangères. Simple résidu de formalisme ? Pour Françoise Janin, directrice des Archives nationales, « le
sceau traduit plutôt matériellement la haute valeur juridique de certains accords, en établissant une hiérarchie
entre les traités ordinaires et achevés. » Les symboles
ont la vie longue…
Pascale Desclos
Quand le poil faisait foi
C
hildebert III,
Pépin le Bref,
Charlemagne… Des analyses
menées en 2016 sur
des parchemins
royaux de l’époque
mérovingienne et
carolingienne,
conservés aux
Archives nationales,
révèlent que certains
ont été scellés avec
des cachets de cire
contenant des cheveux et des poils de
barbe. C’est le cas par
exemple d’un jugement de 751 signé par
Pépin le Bref ordonnant la restitution à
l’abbaye de Saint-
Denis de terres dont
elle avait été spoliée.
Hypothèse des chercheurs : cet ajout
aurait pu renforcer
le pouvoir exécutif
des actes juridiques
royaux, selon une
croyance médiévale
sur la puissance liée
à la pilosité.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
39
F.BARBAGALLO -HEMIS.FR
DOSSIER//LA VÉRITÉ
RÉVÉLATIONS
CHRISTIANISME
Le dogme en versions
alternatives
Réécrivant la tradition et jugés non conformes à la Vérité,
les textes dits apocryphes sont des compagnons parfois
encombrants pour l’Église. Appréciés de nombreux fidèles,
ils contribuent pourtant à asseoir la foi chrétienne.
ans eux, Marie n’occuperait probablement pas la place qui est aujourd’hui
la sienne dans le culte chrétien. Eux ?
Ce sont les écrits « apocryphes » (du
grec apokruphos, « caché »), qui n’appartiennent pas au canon des Saintes
Écritures dans lesquelles les Églises reconnaissent la vérité révélée de Dieu.
Mais, contrairement à une idée reçue,
as été écartés par elles pour occulter
-vérités ou des propos dérangeants.
« La frontière entre textes canoniques et apocryphes
a longtemps été poreuse. Anonymes ou pseudépigraphiques, tous pratiquent les mêmes genres littéraires
(évangiles, épîtres, actes, etc.) et mettent en scène
des événements ou des personnages des origines. Mais
les apocryphes le font généralement en jouant davantage sur l’anachronisme et la fiction. Si bien que les
Églises primitives, selon un processus complexe, les
ont jugés non conformes à leurs traditions », précise
Frédéric Amsler, spécialiste de littérature apocryphe chrétienne et d’histoire du christianisme
ancien à l’université de Lausanne. Résultat : des
textes rejetés d’un canon figurent parfois dans
un autre. « Jugée apocryphe par l’Église occidentale, l’Ascension d’Isaïe, composée probablement en
Syrie au IIe siècle et retraçant le martyre du prophète
et ses visions, est restée dans le canon des Éthiopiens
jusqu’au XIXe siècle », complète le chercheur.
Reste qu’au fil du temps, et suivant un processus
bien connu, ce sont les textes les plus conformes
au courant devenu majoritaire qui se sont finalement imposés.
Pour autant, les autres œuvres n’ont pas été
formellement condamnées, même celles qualifiées d’hérétiques. Seuls certains usages ont été
42
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
sanctionnés, comme leur lecture publique dans
les lieux de culte. « Mais au quotidien, moines
et copistes ont continué à les lire, les recopier, les
amender ou les abréger, et même à en produire de
nouveaux. Et ce, longtemps après la fixation du
Nouveau Testament à la fin du IVe siècle », insiste
Frédéric Amsler.
DES HISTOIRES PARFOIS SURPRENANTES
SUR LA VIE DE JÉSUS
Si de nombreux apocryphes sont tombés dans
l’oubli, le plus souvent faute de lecteurs, d’autres
se sont révélés comme de véritables succès populaires. Et pour cause. Ils regorgent d’histoires
édifiantes sur Jésus, son enfance, sa famille, ses
disciples, absents des Écritures canoniques. « Ces
récits correspondent à une certaine vérité des croyants
qui y trouvent de quoi nourrir leur foi et qui répond
aux questions qu’ils se posent », estime le chercheur.
Le Protévangile de Jacques (IIe siècle), qui relate
la naissance miraculeuse de Marie, sa jeunesse ou
encore la conception virginale de Jésus, a eu par
exemple une influence considérable puisqu’il a
inspiré le culte marial, mais aussi la liturgie et
tout l’art chrétien. Loin de renfermer des vérités
réservées à un cénacle restreint d’initiés, les apocryphes apparaissent ainsi comme de redoutables
instruments pour convaincre les fidèles, renforcer leur piété et, in fine, asseoir la propagation
du christianisme.
Toutes époques et traditions confondues, leur
nombre avoisine probablement quatre cents. « Si
les apocryphes écrits en grec sont bien répertoriés,
nous sommes encore loin d’avoir déniché tous ceux
des traditions slaves, irlandaises, éthiopiennes ou
arméniennes », note le chercheur. De nouvelles
DOSSIER//LA VÉRITÉ
KENNETH GARRETT-NATIONAL GEOGRAPHIC CREATIVE/BRIDGEMAN IMAGES
Les textes apocryphes (ici
l’Évangile de Judas, IIe siècle)
ont enrichi le culte officiel, et
notamment celui de Marie,
qu’on voit ci-dessous conduite
au temple par sa mère (huile sur
toile de Jacques Stella, 1640).
découvertes sont donc toujours possibles sur des
sites archéologiques ou dans des bibliothèques.
Pour preuve, la version copte d’un évangile de
Judas datant du IIIe siècle mise au jour en 1978,
en Égypte. Sans compter que les chercheurs ont
parfois des surprises. « Il arrive qu’en faisant la critique des sources d’un texte, de sermons ou autres,
on s’aperçoive que l’auteur a utilisé des apocryphes
perdus que l’on essaie de restituer par recoupements.
Ainsi, nous sommes en train de reconstituer dans des
textes irlandais un évangile de la naissance du Sauveur et de la sage-femme parallèle au Protévangile de
Jacques et à l’Évangile du pseudo-Matthieu. En ôtant
tout ce qui provient de ces deux écrits, une troisième
source apparaît. » La révélation par soustraction
en quelque sorte.
Fabienne Lemarchand
Vous avez dit
« apocryphes » ?
É
tymologiquement, le mot « apocryphe », issu
du grec apokruphos, signifie « caché ». Avant que
le canon de la Bible ne soit fixé, il désignait les
paroles divines cachées, dont il fallait découvrir le sens
au-delà de la lettre. Mais dès la fin du IIe siècle, le terme
va s’appliquer à des écrits non conformes à la tradition,
occultant la vérité, en d’autres termes : hérétiques.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
43
JUDAÏSME
La vérité
aux mille facettes
Dans le judaïsme, la parole de Dieu ne saurait être réduite
à une seule vérité. C’est le Talmud qui est chargé
d’interpréter cette parole et d’en révéler les innombrables
variantes. Une pluralité qui façonne l’histoire du peuple juif.
E
n hébreu la vérité se dit emet. Les maîtres
du judaïsme ont vite noté que ce mot
contient la première lettre (aleph, ici
« e »), la dernière (tav, « t ») et celle
(mem, « m ») située au milieu de l’alephabet hébreu. Autrement dit : des premiers vagissements à son dernier soupir,
en passant par l’âge de sa maturité, tout
homme doit fonder sa vie sur la vérité.
Oui, mais quelle vérité ? Apparemment, elle semble
d’un bloc. Sur le mont Sinaï, Dieu a transmis à
un prophète, Moïse, une Torah (la Loi). Et Moïse
l’a écrite telle que Dieu lui a révélée. Un Dieu,
une Torah, un prophète : guère de place apparemment pour l’ambiguïté.
La Torah
(ci-contre) est
le livre sacré
révélant la loi
de Dieu, que
le Talmud (page
de droite)
commente
et interprète
à l’infini.
Mais cette Torah (qui désigne les enseignements
contenus dans les cinq premiers livres de la Bible) ne
représente que le début d’un très long chemin. « Le
judaïsme n’est pas le peuple du livre, mais de l’interprétation du livre », souligne Armand Abécassis, spécialiste du judaïsme. Et c’est un autre livre, le Talmud,
qui va se consacrer à cette tâche immense et donner
de la vérité une vision plurielle. L’une des sentences
qu’il comporte livre un jeu de mots célèbre : « L’écrit
divin était gravé sur les Tables, dit l’Exode ; ne lis pas
harout, “gravé”, mais herout, « liberté ».
Pourquoi faut-il un livre pour interpréter la Torah ?
Parce que la Torah, comme tout texte, n’est pas
toujours explicite. Elle prescrit ainsi le shabbat,
l’obligation de ne pas travailler un jour par semaine.
Mais comment définir ce travail ? Est-ce un simple
effort ou une transformation du monde ? Le Talmud
(mot qui signifie « étude ») est cependant bien plus
qu’un mode d’emploi de la Torah. Il ne l’explicite
44
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
pas seulement, il l’interroge, la scrute, la mâche, la
remâche, la détaille, l’analyse. La Torah est un bloc
dense et compact que le Talmud va déplier dans
toutes les directions pour en révéler les richesses.
C’est à ce travail que des générations de juifs ont
consacré toute leur sagacité. Et leurs commentaires
furent à leur tour analysés et repris par les générations suivantes. C’est pourquoi l’on dit que le
Talmud a façonné les juifs autant que les juifs ont
façonné le Talmud.
Ce livre-monde (d’une vingtaine de volumes
aujourd’hui) est constitué d’un noyau double : la
Mishna (« répétition ») est un recueil de sentences
juridiques émises à partir de la Torah, mis par écrit
vers 200 de notre ère. La Guemara, son commentaire, fut rédigée plus tard, vers 500. À ce noyau se
sont greffés progressivement les commentaires de
chaque génération, par exemple celui d’un grand
maître du Moyen Âge, qui vécut au XIe siècle en
RUCHELA-ISTOCK
UN LIVRE POUR INTERPRÉTER LE LIVRE
BNF-HEBREU 311, FOLIO 174V - FOLIO 175
DOSSIER//LA VÉRITÉ
France, à Troyes : Rabbi Shlomo ben Itzhak Ha Tzarfati, plus connu sous son acronyme de Rachi.
La particularité de ces commentaires est de se livrer
à un questionnement tous azimuts qui se refuse à
trancher en faveur de telle ou telle interprétation.
« Le judaïsme est pétri de la certitude que la parole divine
ne saurait être réduite à une vérité unilatérale. C’est dans
l’infinité des interprétations que réside la vérité. Dans le
livre de Jérémie, la parole divine est comparée à un roc
qui fait jaillir une multitude d’étincelles », relève Julien
Darmon, spécialiste du Talmud. Et cette attitude
ne se fonde pas seulement sur une conception de
la divinité, mais sur un positionnement éthique :
« Dans le judaïsme, on ne peut avoir raison tout seul.
C’est pourquoi la Mishna stipule que si les juges d’un
tribunal prononcent une condamnation à l’unanimité,
celle-ci n’est pas valable. On estime qu’une telle unanimité est suspecte, et révèle peut-être une image tronquée
de la réalité », note le chercheur.
Dans le Talmud, toutes les questions semblent bienvenues. Y compris les plus farfelues : par exemple, lors
de la fête de Pessa’h, la tradition veut que la maison
soit vidée de toute pâte levée. Que se passe-t-il si
une souris entre dans la maison avec une miette de
pain ? De vénérables rabbins se penchent sur la question : « Le talmud aime ces exemples qui peuvent sembler extravagants, mais qui sont une manière de pousser
une logique jusqu’à sa plus extrême limite. Et c’est aussi
une manière d’embrayer sur des discussions métaphysiques profondes : par exemple ici, sur la définition de ce
qu’est un doute raisonnable », relève Julien Darmon.
Cette vérité, insaisissable et furtive comme une
petite souris, est typique de l’approche des maîtres
du Talmud, mélange de doute méthodique et de foi
profonde, qui aimaient terminer leurs discussions par
la formule Ve-dilma ifka (« Et peut-être le contraire
est-il vrai. »)
Jean-François Mondot
À LIRE
•Aux origines du
judaïsme, Julien
Darmon et Jean
Baumgarten, Les Liens
qui libèrent, 2012.
•L’Esprit de la kabbale, Julien Darmon,
Albin Michel, 2018.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
45
ISLAM
Cent mille hadiths
pour une
seule parole?
Rapportant les mots du prophète Muhammad, les
hadiths représentent un gigantesque corpus de textes,
dans lequel théologiens et chercheurs s’escriment
depuis des siècles à démêler le fiable du douteux.
46
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
collectés et mis par écrit qu’un siècle et demi après
la mort du prophète (en 632). Et dès cette époque,
les théologiens se sont posé la question de leur
véracité. « Un consensus s’est peu à peu établi parmi
les savants pour les classer en fonction de la fiabilité et de la force de leur chaîne de transmission. Les
témoignages perpétués de façon ininterrompue depuis
l’époque du prophète jusqu’à leur retranscription par
écrit par des croyants dignes de foi et/ou par plusieurs
chaînes de narrateurs différentes, sont ainsi considérés
comme « authentiques » ou « sains » (sahîh). Les
autres peuvent être « bons » (hassan), « malades »
(dha’îf), voire « inventés », poursuit le chercheur.
Ce système a permis d’opérer un tri parmi l’énorme
corpus disponible dans le monde musulman
(quelque 600 000 à 800 000 textes). Au total, six
recueils constitués au IXe siècle et rassemblant des
dizaines de milliers de hadiths jugés authentiques,
ou du moins fiables, restent aujourd’hui encore des
références incontestables.
DES CONTRADICTIONS AVEC LE CORAN
Pourtant, eux aussi sont sujets à caution. S’ils
sont dignes de foi pour les croyants, leur véracité
historique et scientifique est en revanche impossible à établir. « On y trouve des récits miraculeux
comme celui où Muhammad fend la lune en deux
parties qu’il recolle ensuite. Sans compter les nombreux anachronismes (propos mettant en scène des
personnes ou des événements survenus après la mort
du prophète) et les contradictions, que ce soit entre
ALAMY-PHOTO12
la source de l’islam, il y a le Coran,
c’est-à-dire la parole même de
Dieu telle qu’elle a été révélée
à Muhammad de son vivant, au
VIIe siècle. Mais il y a aussi les hadiths, de courts récits rapportant
les paroles, les faits et les gestes du
prophète. « Ces textes comblent les
lacunes laissées par le Coran. Ils en
ent et l’amplificateur », explique
ialiste de la mystique musulmane
à l’École pratique des hautes études. « Quand l’Empire islamique a dû, au cours des trois premiers siècles
de l’Hégire (entre le VIIe et le IXe siècle), élaborer un
système juridique et politique en accord avec les fondements de l’islam naissant, le Coran s’est révélé insuffisant, notamment en matière de droit. Les juristes et
théologiens musulmans mirent alors en avant les paroles de Muhammad. Le dogme sunnite considère que
s’il était un simple humain, il n’en parlait pas moins
sous l’inspiration constante de Dieu. » Les hadiths
servirent ainsi, avec le Coran, à l’instauration de
la loi islamique (charia) qui réglemente toutes les
sphères de la vie privée, familiale, sociale, économique et politique.
Mais si l’authenticité du Livre sacré n’est pas questionnée par les musulmans, il n’en va pas de même
de celle des hadiths. Recueillis en principe par
les compagnons du prophète, puis transmis oralement à travers les générations par une chaîne
de narrateurs (isnâd), ils n’ont commencé à être
DOSSIER//LA VÉRITÉ
M.BABEY-AKG-IMAGES/BRIDGEMAN IMAGES/BNF, DIST. RMN-GP/P.MAILLARD-AKG-IMAGES
Conservés dans
tous les musées du
monde, les hadiths
sont autant de
manuels d’histoire
de la religion
musulmane.
hadiths ou avec le Coran. Certaines séries semblent
même totalement incompatibles. Parfois, Muhammad
est présenté comme un homme sociable, bon vivant,
rieur. Ailleurs, il est dépeint comme un ascète rigoureux, implacable, ne riant jamais. À tel point que
les savants sunnites ont, dès le IXe siècle, rédigé des
traités afin de rendre les hadiths compatibles ; comme
pour expliquer l’interprétation à donner à tous les
hadiths décrivant Dieu sous des traits physiques, ou
doté de réactions humaines », souligne Pierre Lory.
Surtout, les critères utilisés pour authentifier les
témoignages se révèlent extrêmement fragiles.
Quel crédit accorder à chacun des narrateurs successifs ? D’une génération à l’autre, leur mémoire
a pu s’estomper et les textes dont ils étaient dépositaires s’altérer. Et rien ne les prémunit contre
une erreur ou une certaine partialité. Enfin, une
chaîne de transmission, aussi notoire et honorable
soit-elle, n’est pas forcément vraie. « Les théologiens
sunnites eux-mêmes se sont rendu compte que le recueil
d’al-Bukhârî (mort vers 870), considéré comme le plus
authentique de tous, en recèle de douteuses », note le
chercheur. Et de poursuivre, « l’approche critique et
historique de la tradition islamique entreprise en Occident au cours du XIXe siècle a montré que bien des
hadiths sont visiblement des faux, créés sur mesure pour
soutenir telle ou telle prétention politique (« obéir au
calife, c’est obéir à Dieu »), juridique, idéologique ou
partisane. Et pour qu’ils soient pris au sérieux, on les
a affublés d’une chaîne de transmission incontestable ».
En d’autres termes, garantir la véracité historique
d’un hadith est tout simplement impossible.
Fabienne Lemarchand
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
47
BOUDDHISME
Deux vérités
pour un seul but
Le bouddhisme a développé une approche originale de la vérité,
qui admet deux perspectives sur le réel. Une vérité relative issue
de notre expérience empirique du monde, et une vérité absolue
qui dit la vacuité de toute chose et nous délivre de la souffrance.
puis quelques décennies, on
nstate un engouement occiental pour le bouddhisme,
rincipalement tibétain. Il serait
ropice au dialogue interrelieux, ouvert sur les sciences…
a conception de la vérité, et
ême d’une double vérité – une
érité relative conventionnelle,
une vérité absolue, éprouvée
ignent « l’éveil » –, serait-elle
nte que celle d’autres religions
uand il s’agit de composer avec
la modernité ?
Le bouddhisme apparaît en Inde vers 556 avant
J.-C. grâce à l’enseignement de Siddharta Gautama, qui propose une voie spirituelle individuelle pour se libérer de la souffrance, laquelle
naît de l’ignorance, du désir, de l’illusion… Ni
prophète, ni dieu, il est le Bouddha, premier
être humain à atteindre l’éveil, c’est-à-dire la
connaissance de la vérité ultime. Si cette vérité
n’est pas la révélation de la parole d’un Dieu toutpuissant, mais le fruit d’un cheminement personnel, le bouddhisme n’en présente pas moins
les attributs d’une religion, avec sa doctrine, ses
pratiques cultuelles et ses livres sacrés.
« L’enseignement de Bouddha distingue les choses
comme elles apparaissent et les choses comme elles
sont », indique le philosophe Stéphane Arguillère (Inalco), spécialiste de l’histoire, de l’anthropologie religieuse et de la civilisation tibétaine.
Ce dispositif logique de double vérité, ou double
réalité, est formalisé par le philosophe indien
Nâgârjuna (IIe-IIIe siècle), qui influencera les
écoles bouddhiques du Nord (Chine, Corée,
Japon) et tantriques (Tibet, Mongolie). « Selon
48
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
lui, indéniablement, les choses sont, conventionnellement, superficiellement, mais en dernière analyse
elles ne sont pas. Et pourtant il n’y a pas de contradiction… », explique Stéphane Arguillère.
La réalité relative, superficielle, est celle de nos
perceptions trompées par l’ignorance. L’éveil
permet de changer de perspective et d’accéder
à la réalité absolue, qui est la vacuité de tout
phénomène : « quand on cherche les choses, on ne
les trouve pas. Elles existent du point de vue d’un
entendement non critique », indique Stéphane Arguillère. Au VIIe siècle, le sage Chandrakîrti utilisera la métaphore du char, un objet fait de pièces
qu’on assemble, qui s’usent et se remplacent,
et qui n’est en définitive qu’un concept. L’ego
aussi est illusoire, puisqu’il n’existe pas d’entité
durable sur laquelle reposerait notre identité – le
corps et la personnalité changent et subissent des
influences… Tout est impermanent et n’existe
qu’en interdépendance.
VIE CONCRÈTE ET VIE SPIRITUELLE
La vérité absolue est inexprimable alors que
la vérité conventionnelle est adaptée à la vie
« concrète », dans un monde intelligible. Et
l’enseignement du Bouddha joue sur les deux
tableaux. Il n’hésite pas pour cela à employer des
« énoncés d’opportunité », c’est-à-dire des « vérités provisoires », et admet les subterfuges – discipline, méditation, rites… – qui permettent de
progresser dans la voie de la spiritualité. Les codes
de conduite issus d’autres traditions peuvent également avoir leur utilité, et le Dalaï-lama, chef
spirituel du bouddhisme tibétain, promeut même
la morale laïque pour cultiver les valeurs humaines
de base. Une souplesse qui a cependant ses limites :
n’en déplaise au néo-bouddhisme occidental « à
DOSSIER//LA VÉRITÉ
SOTHEBY’S - AKG-IMAGES
Pour Bouddha,
une « vérité
provisoire » peut
être nécessaire
pour atteindre
l’« éveil » et
accéder à la
« vérité
absolue »
(art gandhara,
IIIe-IVe siècle).
la carte », en dernier ressort la vérité absolue est
unique. « Son critère ne peut être le bon plaisir »,
remarque Stéphane Arguillère.
L’originalité fondamentale du bouddhisme n’en
reste pas moins d’encourager à questionner la vérité. « L’autorité des textes sacrés ne peut surpasser une
compréhension fondée sur la raison et l’expérience »,
écrit ainsi le Dalaï-lama. Évoquant « certaines similarités entre la science et la pensée bouddhique dans
l’esprit d’investigation », il estime que « si l’expérience contredit la théorie, c’est alors la théorie qui
doit être adaptée ». Vérités bouddhique et scientifique se rejoignent parfois – les particules fugaces
de la physique quantique ne font-elles pas écho au
concept de vacuité ? Et en mettant l’accent sur le
détachement vis-à-vis des choses matérielles et sur
l’interdépendance des phénomènes, la double vérité bouddhique résonne avec des problématiques
modernes comme la critique du consumérisme ou
l’écologie. Sans doute une des clés du succès actuel
du bouddhisme…
À LIRE
•Tout l’Univers dans
un atome - Science et
bouddhisme, une invitation au dialogue, par
le Dalaï-lama, Robert
Laffont, 2006 ou
Pocket 2009.
Marielle Mayo
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
49
EN IMAGES
En illustrant l’horreur
du Jugement dernier,
l’Église affirme son
autorité ici-bas
(cathédrale d’Albi,
détail, 1474)…
50
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
H.GYSSELS-LEEMAGE
Le voir
pour le croire
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Au Moyen Âge, un flot d’images religieuses se déverse dans les lieux
de culte et les livres de prières. Illustrant des épisodes de la Bible, le sort
des âmes ou la vie des saints, elles sont toutes encouragées par le clergé
pour diffuser la seule vérité qui vaille, celle du dogme catholique.
… en rappelant
qu’elle seule est
capable de sauver
les âmes (crypte
de la cathédrale
d’Anagni, XIIIe siècle).
BODLEIAN LIBRARIES-COLL. DAGLI ORTI-AURIMAGES/DEAGOSTINI-LEEMAGE
D
ans les pages des magazines, les
couloirs du métro, sur les écrans des ordinateurs et
des smartphones, elles sont partout ! Nulle autre
civilisation que la nôtre n’a jamais connu un tel
bouillonnement d’images. Cet engouement de
l’Occident pour les séductions visuelles ne date pas
d’hier. Il prend ses racines dans un Moyen Âge chrétien où l’Église décide seule de leur statut. Après de
timides débuts, les figurations investissent les livres
et les lieux de prières, les fresques murales s’invitent
dans les nefs, les lettres ornées et les vignettes se
glissent dans les manuscrits, les monstres escaladent
colonnes et chapiteaux, les statues-reliquaires se
mussent dans les absides…
Une folle exubérance iconographique finit par irriguer les derniers siècles du Moyen Âge. Rien de
comparable à ce que nous subissons aujourd’hui :
l’homme médiéval voyait moins d’images dans sa
vie que nous n’en voyons en une journée. Mais
les siennes, contrairement à ces images-écrans
ubiquistes qui aplatissent le monde, ouvraient à
la contemplation de vérités supérieures. À cette
époque, « le vrai est ultimement la volonté divine, mais
aussi tout ce qui dans le monde sensible est interprété
pour se rapprocher d’elle, précise Jérôme Baschet,
maître de conférences à l’École des hautes études
en sciences sociales. L’image devient l’utile révélation
des vérités divines annoncées par l’Écriture. »
L’Église aura pourtant connu de nombreux atermoiements avant d’oser l’image et lui trouver une
justification théologique. Comme pour les deux
autres monothéismes, le christianisme originel
proscrit toute représentation de la divinité. Mais
l’Incarnation du Fils de Dieu change la donne. S’il
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
51
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Fréquemment illustrées, certaines scènes
clés assènent le
message de l’Église
(Le Baiser de Judas,
Giotto, détail, 1306).
voir – en l’élevant vers l’adoration du Seigneur. La
chrétienté occidentale évolue alors vers un monde
d’images dans les trois dimensions : les croix se transforment en crucifix, figuration tridimensionnelle du
Christ crucifié ; les reliquaires abrités jusqu’ici dans
des châsses prennent forme humaine en statues qui
deviennent objets de culte; la pierre des chapiteaux,
linteaux et tympans s’anime d’épisodes bibliques et
d’intrigantes figures. Au même moment, les vitraux,
recueil de récits dispersés, commencent à illuminer
l’intérieur des églises.
À LIRE
•L’Iconographie
médiévale, Jérôme
Baschet, Folio
Histoire, Gallimard,
2008.
•La Croisée des
signes, l’écriture et
l’image médiévale
(800-1200), Vincent
Debiais, éditions du
Cerf, 2017.
•Le Corps des images,
Jean-Claude Schmitt,
Gallimard, 2002.
s’est fait homme, pourquoi ne pas représenter Jésus ?
La chrétienté tout entière est dès lors secouée par
d’incessantes querelles entre partisans et adversaires
des images. En 600, le pape Grégoire Ier écrit dans
une lettre à Serenus, évêque de Marseille qui a fait
détruire des images saintes, que l’image, loin d’être
une idole, édifie le fidèle et enflamme sa piété. « Ce
que l’écriture est pour ceux qui lisent, la pictura l’offre
aux ignorants, car en elle, ils voient ce qu’ils doivent
suivre. » Lorsqu’en 787, le concile de Nicée II rétablit
le culte des images, la cour de Charlemagne fait la
grimace. Dans les Libri Carolini, les clercs de l’empereur expriment alors toute leur méfiance envers
les icônes, incapables selon eux de donner accès au
divin. Trois siècles plus tard, Suger, l’abbé de SaintDenis, loue la profusion et la richesse des ornements
de sa basilique qui transportent l’esprit vers les
sphères célestes et conduisent à la contemplation
de Dieu. Et même si Bernard de Clairvaux s’insurge
encore contre le décor des cloîtres qui trouble les
moines dans leur recueillement, l’image finit par
s’imposer aux XIe et XIIe siècles en reposant sur trois
justifications : instruire, remémorer – en invitant
l’âme à la méditation et à revivre le passé – et émou-
52 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Selon Jérôme Baschet, il serait réducteur de penser
que ces images ne servaient qu’à enseigner l’histoire
sainte à ceux qui ne pouvaient pas lire. « La “Bible
des illettrés” est un lieu commun qui a permis de se débarrasser à bon compte de toute interrogation sur le statut
des images et sur leur place dans le monde médiéval. »
En effet, elles ne sont pas réservées aux seuls laïcs
puisqu’on les retrouve en grand nombre dans l’ornementation des livres liturgiques et dans les parties
réservées aux clercs des édifices monastiques. Par
ailleurs, leur importance croissante a sensiblement
modifié leur rapport au texte. « L’image médiévale est
rarement une illustration du texte, elle ne redit presque jamais ce qui est contenu dans l’écriture, elle est un discours
en soi, explique Vincent Debiais, chargé de recherche
au CNRS. Dans les églises, elles peuvent servir de support
à la dévotion et à la prière, à la contemplation et de façon
générale à un cheminement spirituel. Elles peuvent chercher à convaincre, à affirmer un dogme ou une pratique,
à démontrer par le visuel la vérité d’une croyance. » L’œil
prévaut ainsi sur l’oreille pour accéder à la Vérité.
Loin d’être un double de l’écrit, l’image fabrique un
autre discours qui, selon les cas, synthétise, enrichit
ou complète le texte original. Par exemple, la grande
procession de saint Grégoire contre la peste en 590
a donné lieu à une iconographie abondante. Mais
le pape portait-il vraiment le portrait de la Vierge
pour purifier l’air sur son passage? Aucun texte ne
mentionne ce fait. Même chose pour cet ange qui
aurait mis fin au fléau en essuyant un glaive ensanglanté au passage de la procession devant le mausolée
d’Hadrien. Tous ces éléments ne reposent sur aucun
écrit et semblent surgis de la seule imagination des
artistes. Alors que l’hagiographie d’un saint inspire
d’habitude son iconographie, dans ce cas précis, les
images deviennent le point de départ d’une nouvelle tradition. Le parti pris sur le physique de Jésus
en est un autre exemple: la Bible ne donne aucune
indication sur l’apparence du Christ. Était-il brun,
blond, beau, laid? Les peintres et les sculpteurs ont
vite tranché en faveur de la beauté, ce qui les arran-
RAFFAEL-LEEMAGE
IMAGES ET VARIATIONS
geait bien! L’iconographie finit donc par construire
sa propre vérité et par enrichir la théologie.
La question de l’image au Moyen Âge est bien celle
de la Vérité. Laquelle ne doit pas être confondue
avec le réel : les innombrables anachronismes qui
émaillent peintures, vitraux et miniatures sont tranquillement acceptés. Les vêtements des protagonistes
sont souvent ceux des contemporains de l’artiste,
comme ces soldats d’Hérode massacrant les Innocents en armure de chevaliers. Qu’importe, l’objectif
n’est pas de cultiver la réalité historique, ni même
l’esthétisme puisque l’art ne jouit encore d’aucun
statut à cette époque, mais bien de s’élever vers les
vérités célestes. L’image médiévale est vraie, car elle
contribue à rendre accessible le divin. « Elle explicite
visiblement le transfert de réalité que la liturgie met en
jeu de façon symbolique et invisible », souligne Jérôme
Baschet. Par exemple, une tribune de la basilique de
Vézelay où s’accomplit la liturgie funéraire montre
l’âme du mourant arrachée aux diables par les anges.
« Ici l’image rend visible l’effet escompté du cérémonial
orchestré par les clercs », précise le chercheur. Au fil
des siècles, se met en place un système de symboles
iconographiques capable de figurer le non-corporel,
comme les âmes ou le Saint-Esprit. Au XIIIe siècle,
Dieu lui-même finit par être personnifié sous les traits
d’un vieillard barbu dans des miniatures attribuées au
libraire Jean de Beauvais. « Une image de Dieu n’est
pas Dieu, la vérité réside dans ce qu’elle représente, à
savoir Dieu, et non dans les propriétés plastiques ou chromatiques de l’image », ajoute Vincent Debiais. Loin
d’être une limite, cette conception autorise les artistes
médiévaux à une extrême créativité, puisque rien dans
leur intervention sur le matériau ne produit du vrai ou
du faux; la vérité réside au-delà de l’image. » Dès lors,
le fertile imaginaire médiéval conçoit les monstres
et merveilles d’un surnaturel qui côtoie et perfuse
le quotidien. Le Mal est représenté par un cortège
d’êtres hybrides mi-hommes, mi-animaux, comme
les sirènes, tritons ou centaures, autant d’images
convoquées pour servir de moyen de médiation entre
les hommes et le surnaturel.
Même si la hiérarchie ecclésiastique ne donne
aucune directive sur les thèmes à illustrer, certains
recueillent plus souvent que d’autres les faveurs des
artistes, comme le discours sur les vices et les vertus
ou le Jugement dernier. L’essor de ces images angoissantes conjuguant figures de l’ici-bas et vérités de
l’au-delà renforce la position de l’Église en montrant
aux pauvres mortels qu’elle est la seule à pouvoir les
L’ICONOGRAPHIE LÉGITIME LE
PRESTIGE DE L’ÉGLISE ET EN
FAIT UN CENTRE DE POUVOIR
sauver. La justice terrestre rendue par les évêques
sous les tympans sculptés de jugements derniers est
justifiée par celle du Ciel. Au XIVe siècle apparaissent
les premiers portraits, pour beaucoup des dignitaires
du clergé qui se font représenter aux côtés du Christ.
L’iconographie légitime ainsi le prestige de l’Église,
en fait un vrai centre de pouvoir. Et celle-ci le lui
rend bien en invoquant son indispensable présence
pour contempler le mystère divin et sa Vérité. « Les
images ont servi à l’élaboration de discours de propagande
complexes mêlant l’influence politique, les enjeux sociaux
et l’élaboration théologique de la position de l’Église dans
le monde », résume Vincent Debiais. Une démarche
qui ne manquera pas d’inspirer les institutions
laïques. Aujourd’hui encore, le déploiement d’images
demeure l’un des meilleurs moyens d’affirmer une
« vérité » ou un pouvoir.
Christophe Migeon
L’image au service de la prédication
DOMINGIE & RABATTI - LA COLLECTION
À
partir du XIIe siècle,
la prédication
devient un outil de
conquête d’un nouveau
public urbain. Les ordres
mendiants, notamment, ont
alors de plus en plus recours
aux images – par exemple
des figures allégoriques
comme l’arbre de vie, la tour
de sagesse ou l’échelle des
vertus – pour illustrer les
Sienne (1380-1444) entré
chez les franciscains de
l’Observance en 1402 y a
régulièrement recours. À
partir de 1418, il prend l’habitude de brandir lors de ses
prêches une tablette peinte
portant le trigramme « IHS »
– « YHS » en lettres
gothiques –, abréviation du
nom de Jésus en grec, placé
au centre d’un soleil d’or
nom du Christ permet le
salut de tous, le soleil,
source de chaleur et de
lumière, exalte la justice et
l’illumination divine. La
tablette qui passe pour
guérir les malades et libérer
les possédés devient bientôt
l’objet d’un culte considérable. Bernardin de Sienne,
suspecté d’hérésie pour idolâtrie, sera convoqué par
doctrines développées dans
leurs sermons. Bernardin de
dardant ses rayons sur un
fond azur. Tandis que le
deux papes et échappera de
peu au bûcher.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
53
M.SOBREIRA-PLAINPICTURE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
SCIENCE
Les Lumières remplacent
l’ordre théologique par les
lois de la nature
Rompant avec la scolastique médiévale, l’Europe
de la Renaissance a fabriqué un savoir
scientifique porteur des idées de vérité et de
progrès. Une révolution qui l’a rendue dominante
à l’échelle mondiale, jusqu’à aujourd’hui…
Cahiers de Science & Vie : Comment se structure, entre
Renaissance et Lumières, un nouveau rapport à la vérité
de la Nature ?
Stéphane Van Damme : Il s’établit sur une crise, au
XVIe siècle, liée aux affrontements religieux. Au Moyen
Âge, la vérité était adossée à l’Église et aux universités
qui étaient elles-mêmes des institutions cléricales. Elle
reposait sur différents corpus et auteurs, en particulier
Aristote, qui définissaient des procédures pour établir
cette vérité, comme le syllogisme. Ces autorités sont remises en question par le schisme protestant, qui refuse ce
dogmatisme. La culture scolastique médiévale, fondée sur
la tradition et l’empilement des interprétations, s’effondre,
attaquée par des chrétiens, mais aussi par des sceptiques
qui doutent de l’universalité des religions. Au XVIIe siècle,
ces sceptiques et libertins érudits questionnent le fondement de cette autorité. Pas seulement sur le plan moral
ou politique, mais aussi sur le terrain des savoirs où il y a
bataille pour remplacer le vieil édifice aristotélicien par
un nouveau programme. C’est ce que fait Francis Bacon,
en Angleterre, dans les années 1620, ou des philosophes
de la nature comme Galilée en Italie.
un filtre qu’on va appeler l’objectivité. On construit des
objets de science. Et c’est sur ces objets intellectuels
qu’on va construire des savoirs. La seconde étape sera,
chez Galilée, de mathématiser. La nature serait écrite en
langage mathématique, qu’on n’aurait plus qu’à retrouver.
Pour travailler sur la chute des corps, on va faire rouler une
bille sur un plan incliné, mesurer la vitesse et les espacements, avec l’idée que les mathématiques ne dépendent
pas de la subjectivité de l’observateur.
CS&V : Cette nouvelle vérité est-elle acceptée par tout
le monde ?
SVD : Cela ne s’est pas fait en un jour. Le grand moment
de bascule se joue dans la seconde moitié du XVIIe siècle,
lorsque ces expérimentateurs créent leurs propres institutions, comme les Académie des sciences, qui sont
reconnues au même titre que les universités. C’est important, car pour qu’une expérience soit universelle, elle doit
être reproduite. Et pour qu’elle ne soit pas falsifiée, il faut
qu’elle se fasse devant un public composé non seulement
d’experts, mais aussi d’aristocrates, qui vont lui donner
un crédit moral. On sort de la logique des artisans fondée
sur le secret de fabrication.
CS&V : Sur quoi s’appuie ce nouveau programme ?
SVD : D’abord sur l’idée qu’il faut simplifier la nature. Ne
CS&V : Pourquoi s’impose, en particulier, le concept
plus l’observer sur un mode contemplatif, mais isoler des
phénomènes qu’on reproduit artificiellement, comme
la chute des corps. L’expérimentation devient le mode
dominant d’étude de la nature.
Pour caricaturer, la culture aristotélicienne valorisait les
savoirs fondés sur l’expérience ordinaire du monde. Les
visions baconienne ou galiléenne installent au contraire
de loi ?
SVD : L’idée de loi de la nature apparaît à la fin du
XVIIe siècle. On remplace l’ordre théologique par un ordre
naturaliste fondé sur l’idée d’unité de la nature. Mais les
nouvelles institutions scientifiques partagent aussi l’imaginaire d’une conception absolutiste de la vérité. Nous
sommes sous Louis XIV, dans une société d’ordre! Les
56 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
STÉPHANE VAN
DAMME est
professeur d’histoire
des sciences au
département d’histoire et civilisation
à l’Institut universitaire européen de
Florence (Italie). Il est
l’auteur de À toutes
voiles vers la liberté –
Une autre histoire de
la philosophie au
temps des Lumières,
Le Seuil, 2014.
porté du droit. Bacon était lui-même un grand juriste. D’où
les concepts de faits et de lois. Les Lumières y rajoutent
la notion de Progrès, qui introduit un temps linéaire. Et
aussi l’idée de cumulativité, qui valorise l’innovation: la
nouveauté devient un critère positif.
Longtemps affaire
d’amateurs, les sciences se
professionnalisent à l’époque
de la Révolution française
CS&V : Cette recherche d’une nouvelle vérité traverse-
CS&V : il faut donc revoir le cliché d’une Europe livrant
t-elle toutes les strates de la population ?
SVD : C’est vrai qu’il y a un projet explicatif. On veut apporter à toutes les couches de la société la lumière de
la vérité. Chez Condorcet, Rousseau, vous avez cet idéal
éducatif. Mais c’est aussi un moment où de nombreuses
réformes sont menées, qui mobilisent des experts : réforme agricole, développement des manufactures, etc.
Les savoirs doivent être utiles. Ainsi, les expériences
publiques se transforment en spectacles de science
aussi bien dans les salons qu’au théâtre. Cependant,
pour assurer la bonne marche des sciences expérimentales, il y a un mouvement plus confiné d’une science liée
à l’exactitude, la précision, dans laquelle le laboratoire
devient au contraire un espace fermé. Longtemps affaire
d’amateurs, les sciences se professionnalisent sous la
Révolution française.
ses Lumières au monde ?
SVD : Oui et non. C’était au départ un projet politique qui
s’est confronté – et cela a été la grande surprise – à d’autres
pratiques savantes non-européennes. Quand les Portugais,
Français ou Britanniques arrivent en Chine ou au Japon, ils
ne débarquent pas en pays conquis. Ils doivent composer
avec des systèmes politiques dominants. Ils sont donc
obligés de comprendre la culture savante de ces pays. L’empereur chinois est curieux des sciences européennes, mais
les Européens sont aussi curieux des sciences chinoises.
Idem au Japon ou en Inde. Les Européens sont amenés à
négocier et à accepter d’autres systèmes de savoirs. Au
début du XVIIIe siècle, les Chinois ou les Ottomans vont aussi
essayer de diffuser leurs propres sciences en Europe. Au
début du XIXe siècle, on entre au contraire dans une phase
de conquête et de colonisation qui s’accompagne d’une
volonté de hiérarchisation. On va alors refuser à la Chine la
reconnaissance des sciences ou de la philosophie. L’Europe
va être le grand vainqueur. Mais la situation est en train de
se retourner : la Chine produit aujourd’hui plus de brevets
que le reste du monde. C’est l’ironie de l’histoire, qui doit
nous amener à rester prudents dans nos conceptions.
scientifiques utilisent donc beaucoup de vocabulaire im-
ASTRID DI CROLLALANZA
CS&V : Ce mouvement est-il propre à l’Europe ?
SVD : On retrouve des dynamiques naturalistes en Chine,
au Japon, en Inde… Sans compter le monde ottoman, où
il y a des sciences liées à l’héritage byzantin. Les sciences
arabes ne sont pas non plus complètement dépassées.
Ces différentes cultures naturalistes circulent et communiquent entre elles.
Propos recueillis par Emmanuel Monnier
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
57
OLIVIER ROLLER-/ M.SCHWAN-AGEFOTOSTOCK/DETLEV VAN RAVENSWAAY-SPL-COSMOS
SCIENCE
Les limites
de la méthode
58 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Au début du XXe siècle, émerge la volonté de construire une
science qui dirait le « vrai » et rendrait compte de la réalité
du monde sensible. Mais c’est l’impossibilité de cette quête
qui finira par s’imposer.
D
ans les années 1920, alors que la jeunesse oublie
dans les cabarets le traumatisme de la Grande Guerre,
le Cercle de Vienne nourrit une plus sérieuse ambition : concevoir une méthode qui nous assure d’être
dans le vrai, de fonder nos connaissances sur des bases
certaines. Ce petit groupe de savants et philosophes,
« empiristes logiques », s’appuie pour cela sur deux piliers. Le premier ? Utiliser nos sens pour recueillir, sans
théorie ni déformation d’aucune sorte, des faits bruts.
Foin de métaphysique, il s’agit d’être le plus concret
possible : le mercure monte-t-il, ou pas ? Là-dessus,
tout le monde peut s’entendre, puis proposer des
hypothèses, que d’autres expériences valideront, ou
pas. L’autre pilier est constitué des systèmes de logique
formelle, développés par des logiciens comme Frege,
Russell ou Whitehead, grâce auxquels ils comptent
extirper toute ambiguïté dans les raisonnements. Partant de faits certains et de raisonnements sans faille,
le Cercle de Vienne se lance avec assurance vers les
sommets de la vérité, persuadé qu’il sauvera la science
de la crise qu’elle traverse.
Car les scientifiques de ces Années folles ne savent
plus à quels saints se vouer. Ils ont d’abord assisté,
médusés, à l’écroulement de la mécanique newtonienne, remplacée par la relativité d’Einstein. Puis
cette première révolution à peine digérée, voici que la
physique quantique remet en cause, de façon encore
plus brutale, tous les fondements des sciences de la
matière. N’y a-t-il donc rien de certain ? Et faudra-til bientôt remplacer relativité et physique quantique
par d’autres échafaudages plus exotiques encore ? Les
épistémologues nagent en plein désarroi.
Pourtant, la science moderne avait suscité d’énormes
espoirs. Et ce grâce à ses méthodes tout à fait originales. Au XVIIe siècle, Francis Bacon propose ainsi
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
59
de « vexer la nature ». De raisonner non pas, comme
Aristote, sur la banalité du quotidien – tout le monde
sait que les pierres tombent quand on les lâche –, mais
sur des faits expérimentaux réalisés dans des conditions contrôlées : quelle pierre ? De quelle hauteur ?
Bref, précisons et caractérisons les faits sur lesquels
nous prétendons raisonner.
Galilée substituera ensuite au langage naturel celui
des mathématiques. On mesurera donc les distances
parcourues par la pierre qui tombe en des temps
définis, pour s’apercevoir que cette chute décrit
toujours une même accélération, exprimable sous la
forme d’une loi mathématique. Il s’agit donc d’interposer, entre soi-même et la réalité, un ensemble de
concepts reliés par des lois, elles-mêmes ordonnées
dans un ensemble cohérent qui forme une théorie.
Une démarche qui aboutit, en 1687, aux Principia de
Newton : pour la première fois, l’humanité dispose
d’un ensemble rationnel de lois qui prédisent avec
une précision d’horloger les mouvements des corps
célestes et une flopée de phénomènes terrestres.
Des progrès équivalents, dans l’étude de la chaleur
ou des phénomènes électromagnétiques, permettront
l’essor spectaculaire de la machine à vapeur, des premiers trains, du télégraphe… On se met à croire que
la science n’a aucune limite, qu’elle pourra tout expliquer. Lord Kelvin, à la fin du XIXe siècle, l’affirme
sans retenue : « La science physique forme aujourd’hui,
pour l’essentiel, un ensemble parfaitement harmonieux,
un ensemble pratiquement achevé. »
LA FIN DES CERTITUDES
Vingt ans plus tard, il n’en reste que des ruines. Les
notions d’espace et de temps absolus ont été pulvérisées par un espace-temps propre à chacun, relatif. Les
particules atomiques n’ont plus de trajectoire déterminée. Pire, mesurer l’état d’un système le modifie
radicalement. Comme si l’observateur n’était plus
dissociable de l’objet qu’il observait. Les physiciens
sont pilonnés dans leurs certitudes comme des poilus
à Verdun. Tout est à reconstruire.
Le Cercle de Vienne s’y emploie avec optimisme,
confiant de parvenir avec sa méthode infaillible à des
théories vraies. Las, sa belle détermination fera long
feu. Le philosophe des sciences Karl Popper ne tarde
pas à montrer – parmi d’autres – que le ver était dans
le fruit : prétendre récolter des faits bruts, expurgés de
toute théorie, est un mirage. Un « fait brut » n’existe
pas. Gaston Bachelard, juste avant lui, avait déjà écrit
qu’un instrument de mesure n’était qu’une « théorie
réifiée » : comment interpréter la déviation de l’aiguille d’un ampèremètre sans accepter la théorie de
l’électricité, sur laquelle l’appareil lui-même s’appuie ?
Notre cerveau, ajoute Karl Popper, n’est pas une
60
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
ardoise vierge sur laquelle les faits s’inscriraient en
toute innocence. Nous découvrons le monde avec
des raisonnements intuitifs préétablis (voir p. 80). En
respectant la logique mathématique, reste au moins
l’assurance de pouvoir tirer des conclusions irréfutables à partir d’hypothèses validées. Mais même cette
certitude tombera puisque Gödel montrera, en 1931,
que tout système logique contient des propositions
dont on ne peut démontrer ni qu’elles sont vraies ni
qu’elles sont fausses.
Alors quoi ? Les sciences doivent-elles renoncer à dire
le vrai ? Popper en fera son cheval de bataille : nous ne
pourrons jamais prouver qu’une théorie scientifique
est « vraie ». Car enchaîner une infinité d’exemples
NOUS NE POURRONS
JAMAIS PROUVER QU’UNE
THÉORIE EST « VRAIE »
qui la confirment n’enlèvera jamais la possibilité
qu’on découvre un jour un fait qui la contredise. Or,
un seul suffit à démontrer qu’elle n’est pas « vraie ».
La démarche scientifique ne consiste donc pas, selon
Popper, à démontrer qu’une théorie est « vraie », mais
au contraire à chercher à la mettre en défaut. Une
théorie ne sera scientifique que si elle livre elle-même
les expériences permettant de tester sa propre réfutation. Chaque tentative qui échoue à la contredire
renforce alors la confiance que l’on peut avoir en elle.
Elle renforce sa « vérisimilitude », représentant en
quelque sorte la quantité d’énoncés « vrais » et pertinents que cette théorie permet d’établir. La démarche
est modeste. Mais elle permet de progresser. Car en
sélectionnant les théories qui ont une plus grande
« vérisimilitude », il deviendrait possible, comme
pour les espèces vivantes soumises au darwinisme de
la sélection naturelle, d’obtenir des connaissances de
plus en adaptées au réel que l’on veut décrire. De quoi
se rapprocher toujours plus près de la vérité ?
Mais Thomas Kuhn, à la fin des années 1960, a
douché cet espoir, en montrant que dans les faits
les sciences n’avancent pas ainsi, par progrès successifs. Les scientifiques s’assemblent en communautés,
qui s’entendent sur ce que Kuhn appelle un « paradigme », soit un ensemble de faits, de lois et de problèmes à résoudre. L’historien des sciences décrit des
scientifiques occupés à conforter le paradigme qui les
unit, quitte à forcer les données. Jusqu’à ce qu’une
contradiction trop insoluble les pousse à adopter brutalement un nouveau paradigme qui n’a plus grandchose à voir avec le précédent. Ni meilleur ni pire, le
nouveau paradigme considère juste le problème autrement et répond à des questions différentes. « Aucune
Quelle vérité
peut représenter
la théorie des
cordes, qui se
propose d’unifier
toutes les interactions
fondamentales,
quand seule une
poignée d’individus peut la
comprendre?
DOSSIER//LA VÉRITÉ
théorie ne résout jamais toutes les énigmes auxquelles elle
se trouve confrontée à un moment donné; et les solutions
trouvées sont rarement parfaites. Au contraire, c’est justement le caractère incomplet et imparfait de la coïncidence entre la théorie et les données connues qui, à tout
moment, définit bon nombre des énigmes qui caractérisent
la science normale », écrit Thomas Kuhn. Ainsi, le
système héliocentrique de Copernic ne donnait pas
– au début – de meilleures prédictions que l’ancien
système géocentrique de Ptolémée.
Ce qui est un fait pour une théorie ne l’est pas forcément pour une autre. Un principe admis dans l’une
n’a aucun sens dans l’autre. La théorie de Newton
postulait que l’attraction entre deux corps varie selon
l’inverse du carré de leur distance, mais n’expliquait
pas pourquoi cette loi fonctionne ainsi. D’où son
rejet par les partisans de Descartes qui, recherchant
les causes premières, n’imaginaient que des actions
par contacts entre solides et pour qui cette loi, du
coup, n’expliquait rien.
Devant pareilles limites, la prétention de s’extraire
de toute métaphysique est restée un vœu pieux. Pour
l’historien des sciences Joseph Needham, c’est même
de la croyance en un dieu rationnel que découle le
premier fondement de la science : tout phénomène
a forcément une cause. Un principe qui n’est pas démontrable. Quant à la démarche d’objectivation, qui
consiste à interposer entre le réel et nous un ensemble
de faits objectifs ordonnés par des lois, elle est ellemême source de confusion. Formuler mathématiquement un objet, rappelle Pierre Kerszberg, philosophe
des sciences à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, n’en
fait pas pour autant une réalité de notre monde sensible. Quelle définition et quelle réalité donner par
exemple à l’énergie, au-delà d’un symbole dans des
équations ? Pour le physicien et essayiste Jean-Marc
Levy-Leblond, nos difficultés à interpréter la mécanique quantique viendraient en partie de notre tendance à nous encombrer de concepts qui, bien que
mathématiquement définis, n’ont peut-être aucun
sens physique, comme la position d’un électron.
Avons-nous trop mathématisé le monde ? Maxwell
s’écriait déjà, il y a plus d’un siècle, que « nos équations
semblent plus intelligentes que nous ! » Aujourd’hui,
quel non-spécialiste peut réellement comprendre la
théorie des cordes ? Conscient de ces redoutables limites, le physicien-épistémologue Hervé Zwirn invite
cependant à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
« Même si la science ne peut atteindre la perfection que
nous souhaiterions, elle reste la construction rationnelle
la plus efficace que nous possédons », conclut-il. Voilà
qui consolera peut-être des idéaux déçus du Cercle
de Vienne.
Emmanuel Monnier
À LIRE
•La Structure des
révolutions scientifiques, Thomas Kuhn,
Flammarion, 2008
(réédition).
•La Connaissance
objective, Karl Popper,
Flammarion, 1998
(réédition).
•Les Limites de la
connaissance, Hervé
Zwirn, Odile Jacob,
2000.
•Le Nouvel Esprit
scientifique, Gaston
Bachelard, PUF, 1934.
Des scientifiques qui trichent
TAKE 27 LTD-SPL-COSMOS
I
déal de rigueur, la méthode
scientifique reste appliquée par
des hommes et des femmes que
n’épargne pas la tentation. Pour
gagner honneurs et financements,
ils falsifient des résultats, comme le
Sud-Coréen Hwang Woo-Suk, qui
revendiquait le premier clonage d’un
embryon humain, alors que ses cellules provenaient d’une fécondation
in vitro classique. Ils produisent
aussi de fausses données, comme le
psychologue Diederick Stapel, aux
Pays-Bas, qui remplissait lui-même
les questionnaires confirmant ses
brillantes intuitions. D’autres
« oublient » de signaler qu’ils sont
financés par l’entreprise dont ils
étudient la toxicité des produits, ou
que de nouveaux résultats contredisent l’étude qu’ils ont publiée.
Sont-ils nombreux à tricher ? Difficile de le savoir, car les chercheurs
restent discrets sur les égarements
de leurs confrères. Le site internet
PubPeer, dans lequel chacun peut
– de façon anonyme – signaler toute
publication fallacieuse, ne fait pas
l’unanimité. Mais tous dénoncent la
pression d’un système qui pousse à
publier toujours plus de résultats
pour rester dans la course. Et la
publication d’articles scientifiques
reste un commerce lucratif pour les
sociétés qui les éditent. Les articles
douteux se comptent désormais, à
l’échelle mondiale, en centaines de
milliers. Pour limiter ces dérives, un
Office français de l’intégrité scientifique a été créé en 2017, et le CNRS
rendait public en novembre 2018 un
plan d’action contre la fraude.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
61
Nicolas Chevassus
Des étoiles au social :
naissance
de la vérité statistique
Adolphe Quételet (1796-1874) est aujourd’hui un savant bien oublié.
À tort. En développant l’analyse statistique du mariage ou du suicide,
il a contribué à créer la sociologie, qu’il baptisa « physique sociale ».
Q
uételet était un savant touche-àtout comme on n’en fait plus… et
comme on n’en faisait déjà
(presque) plus à son époque, tant la spécialisation disciplinaire était déjà avancée.
Tour à tour, on le voit donc mathématicien (il a laissé quelques théorèmes non
négligeables), astronome se dépensant
sans compter pour fonder un observatoire astronomique dans sa Belgique
natale, mais encore sociologue, psychologue ou météorologue. Cette étonnante
diversité de sujets de recherche s’explique, outre par l’ampleur de son
érudition, par son choix d’appliquer à
tous une seule et même méthode: celle
de l’analyse statistique.
L’intuition fondatrice de Quételet est la
suivante. Lorsqu’il observe plusieurs
dizaines de fois une étoile et en calcule la
position, il n’obtient jamais les mêmes
résultats. Ce n’est pas étonnant: toute
mesure a sa marge d’erreur. Lorsqu’il calcule la distribution des valeurs mesurées
(c’est-à-dire le nombre de fois où il trouve
telle valeur ou tel intervalle de valeur), il
62 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
obtient ce que l’on appelle aujourd’hui
une courbe en cloche (ou courbe de
Gauss) et que l’on appelait alors une
courbe en chapeau de gendarme: une
courbe symétrique organisée autour
d’une moyenne centrale. Or, constate
Quételet, c’est exactement la même
courbe qu’il obtient lorsqu’il étudie la
distribution des tailles mesurées chez
100000 conscrits français lors de leur
service militaire.
l’homme moyen
D’un point de vue statistique, la répétition d’une mesure sur un même objet (la
position d’une étoile) se comporte exactement de la même manière qu’une
mesure unique répétée chez des milliers
de sujets (les conscrits). Quételet en
déduit la notion de « l’homme moyen »,
lequel est « dans la société l’analogue du
centre de gravité dans les corps. Il est la
moyenne autour de laquelle oscillent les
éléments sociaux ».
Tant que Quételet s’intéresse à la taille des
conscrits, son travail ne suscite que peu
d’intérêt. Mais voici qu’il l’étend à des
comportements comme la délinquance,
le suicide ou le mariage. Il découvre ainsi
que le penchant au crime augmente à
partir de l’adolescence pour connaître un
maximum autour de 25 ans, puis diminuer ensuite. La propension au suicide,
au contraire, augmente constamment
avec l’âge, mais avec un effectif total et
une répartition dans l’année, marquée par
un pic estival, d’une stabilité remarquable. « Une année reproduit si
fidèlement les chiffres de l’année qui l’a
précédée qu’on peut prévoir ce qui doit
arriver dans l’année qui va suivre », s’enthousiasme-t-il. Quant au mariage, il se
produit presque toujours aux mêmes
âges, toujours plus élevés chez les
hommes que chez les femmes. Synthétisant ces observations, Quételet écrit:
« Tout ce qui se rapporte à l’espèce
humaine considérée en masse est de
l’ordre des faits physiques. Plus est grand
le nombre des individus, plus la volonté
individuelle s’efface et laisse prédominer
les séries de faits généraux qui
DOSSIER//LA VÉRITÉ
N.VELYKANOVA-123RF/BRITISH LIBRARY BOARD-LEEMAGE
Cette courbe statistique, à la forme
en cloche chère à
Quételet, est tirée
de son livre
Anthropométrie
ou mesure des différentes facultés
de l’homme.
dépendent des causes générales par suite
desquelles la société existe et se conserve.
Ce sont ces causes que nous cherchons à
déterminer. » Il fixe là le programme d’une
science nouvelle: la sociologie, qui décrira
la société comme la physique décrit la
matière, en en recherchant les lois.
Quételet se trouve immédiatement critiqué, et de deux côtés. Pour les uns,
emmenés par Auguste Comte, ce projet
de science de la société est judicieux,
mais il ne doit pas se mener avec l’approche quantitative des mathématiques,
mais plutôt avec des approches qualitatives. Pour d’autres, en particulier parmi
les philosophes et plus encore parmi les
religieux, c’est le projet même de science
de la société qui est condamné en ce qu’il
détruit le libre arbitre de l’homme et son
choix individuel d’être délinquant, de
mettre fin à ses jours ou de se marier.
Quételet devient controversé, et même
scandaleux en ce qu’il présente le comportement des êtres humains comme
aussi déterminé dans le monde social que
l’est par exemple celui d’un corps dans un
champ gravitationnel, sapant ainsi toute
notion de morale.
D’une certaine manière, le débat initié par
Quételet se prolonge toujours
aujourd’hui. Il porte sur le bien-fondé de
ce que peut nous apporter la sociologie.
L’ex-Premier ministre Manuel Valls avait
ainsi déclaré en 2015, à propos des
auteurs d’attentats terroristes, « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».
Il était en cela l’héritier des critiques du
projet même de sociologie. Il s’était attiré
en retour de virulentes défenses de leur
profession par des sociologues, comme
Bernard Lahire, qui plaidait pour « les
sciences qui se donnent pour mission
d’étudier avec rigueur le monde social ».
du piédestal à l’oubli
Pourtant, Quételet est aujourd’hui
méconnu des sociologues, qui ont placé
au Panthéon de leur discipline Émile
Durkheim (qui reconnaissait pourtant sa
dette à son égard) et Max Weber. Comme
l’écrivait le socio-historien Alain Desrosières en 1986, Quételet est passé « du
piédestal à l’oubli ». Pourquoi? D’une part,
son projet de « physique sociale » apparaît aujourd’hui naïf et empli du
scientisme de son époque. La notion de
causalité ou de déterminisme étant beaucoup plus complexe dans le monde social
que dans le monde physique, vouloir
construire des parallèles est hasardeux.
D’autre part, Quételet, dans son utilisation
des statistiques étatiques sur la délinquance ou le mariage, ne se rendait pas
compte que ces chiffres étaient euxmêmes des constructions sociales. Les
chiffres de la délinquance dépendent par
exemple de l’activité policière ou de l’évolution de la législation. Ils ne peuvent
donc pas être tenus pour des mesures
fiables et objectives, au même titre d’ailleurs que la mesure de la position d’une
étoile. « Une étoile réelle existe en amont
de ses observations dispersées », poursuivait Alain Desrosières. « L’homme
moyen », dont Quételet affirme l’existence, n’est qu’une construction
intellectuelle… qui a cependant produit
une grande avancée de la pensée.
LES CAHIERS DE SCIENC
Changement
de perspectives
ATOMIC RODERICK-SHUTTERSTOCK/MINA92 - STOCK.ADOBE.COM
MATHÉMATIQUES
64 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Longtemps présentées comme détentrices
du vrai, car exemptes d’ambiguïté, les
mathématiques ont fini par révéler une face
plus tourmentée. Si elles ont bien à voir avec
la vérité, c’est la leur, pas celle du monde.
Sauf dans des cas
très simples, aucun
système mathématique ne peut
prouver la vérité
ou la fausseté des
propositions qui
le constituent.
’il est bien un domaine où la vérité jouit d’un
statut à part, ce sont les mathématiques. Déterminer si un énoncé est vrai ou faux par la voie
de la démonstration est au cœur de leur activité.
Plus que dans tout autre discours humain, le discours mathématique semble ne comporter aucune
ambiguïté : une fois la vérité d’un énoncé démontrée, celui-ci devient un théorème et demeure vrai
par-delà l’espace et le temps. N’enseigne-t-on pas
partout aujourd’hui que la somme des angles d’un
triangle vaut toujours 180°, une vérité démontrée
voici deux mille trois cents ans par Euclide ? Rien
de mieux donc que les mathématiques pour tenter
d’éclairer le concept de vérité. Mais le peuventelles vraiment ?
« Des Grecs anciens jusqu’au XVIIe siècle, on considère
la vérité en mathématique comme quelque chose de lié
à la réalité, au monde, explique David Rabouin,
mathématicien et philosophe des mathématiques
au laboratoire SPHERE (université Paris-7-CNRS).
Cette vérité s’exprime dans les axiomes de base, puis
elle se propage aux théorèmes via la démonstration :
les théorèmes héritent alors des mêmes caractéristiques
que les axiomes, ils deviennent des vérités du monde. »
Dans les mathématiques anciennes, la vérité est
donc vue comme émanant des axiomes : pour les
Grecs, les axiomes sont des énoncés simples et non
démontrés, mais indiscutablement vrais, car rendant compte de la réalité du monde. Ils servent de
point de départ au raisonnement (c’est-à-dire à la
démonstration). Par exemple, dans son ouvrage fondateur Les Éléments, Euclide énonce cinq axiomes
ou « postulats », comme le fait qu’un segment de
droite peut être tracé en joignant deux points quelconques, ou qu’il peut être prolongé en une droite
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
65
sans fin des deux côtés. Le mathématicien grec met
aussi en place son axiome des parallèles : par un
point on peut mener une et une seule parallèle à une
droite donnée (soit, deux parallèles ne se coupent
jamais). Pour Euclide, la vérité de ces axiomes est
naturelle, indiscutable. Le savant déroule alors un
raisonnement pas à pas qui ne fait intervenir que
ces axiomes, dans un certain ordre et avec certaines
règles d’enchaînement, pour construire son théorème sur la somme des angles d’un triangle… et 470
autres théorèmes !
EN MATHÉMATIQUE, UN
PARADOXE EST PIRE QU’UNE
CONTRADICTION !
•Le Théorème de
Gödel, Jean-Yves
Girard, Kurt Gödel,
Ernest Nagel, James
R. Newman, Le Seuil,
coll. Sciences, 1997.
66
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
XXe siècle, Einstein montrera que l’espace-temps
physique répond à la géométrie non-euclidienne !
La découverte de ces géométries conduira les mathématiciens à adopter peu à peu un point de vue
plus « axiomatique » sur les mathématiques, qui
changera le rapport à la vérité.
UNE VÉRITÉ INTERNE AU SYSTÈME
Selon la « méthode axiomatique », les mathématiques ont bien affaire à la vérité, mais c’est une
vérité interne au système, relative aux axiomes
choisis au départ. À condition qu’il n’y ait pas de
contradiction entre eux (exigence de cohérence),
le système qu’ils forment produit des vérités relatives. Ainsi les mathématiques se mettent-elles à
parler des vérités de tous les mondes possibles, d’un
« multivers ». La perte de la référence à une unique
vérité est un coup dur pour les mathématiciens du
XIXe siècle… Mais le pire reste à venir.
Nous sommes à Paris, en août 1900. Au deuxième
congrès international des mathématiciens, l’Allemand David Hilbert, sans doute le plus grand mathématicien de l’époque, prononce une conférence
« sur les problèmes futurs des mathématiques » où
il liste les 23 problèmes que ses collègues présents
et à venir devront résoudre (certains sont encore
irrésolus). Parmi eux, le deuxième problème est particulier, car il porte sur toutes les mathématiques :
montrer qu’on pourra toujours déterminer si un
énoncé mathématique quelconque est vrai ou faux.
« Certains raisonnements philosophiques ont fait naître
en nous la conviction, dit Hilbert dans son discours,
que […] tout problème mathématique déterminé doit
DEAGOSTINI-LEEMAGE
À LIRE
La méthode démonstrative est transparente, cristalline. Elle traverse le temps, l’espace et les civilisations grecque, romaine, arabo-musulmane,
européenne… « L’idée a toujours prévalu, résume
David Rabouin, que démontrer un théorème c’est
déterminer s’il est vrai ou faux. » Mais dans l’Europe
du XVIIe siècle, en pleine effervescence créative, les
mathématiciens se mettent à questionner les Anciens. Notamment le philosophe français Pascal,
qui aperçoit une faille : une vague correspondance
avec la réalité ne peut suffire à fonder la vérité des
axiomes d’Euclide, il manque une justification mathématique. En toute rigueur, il faudrait démontrer
les axiomes par d’autres axiomes, mais alors ceux-là
aussi devraient être démontrés… « Il est évident,
écrit-il dans De l’esprit géométrique (1658), que [les
axiomes] qu’on voudrait prouver en supposeraient
d’autres qui les précédassent et ainsi il est clair qu’on
n’arriverait jamais aux [premiers axiomes]. » Pascal a
bien vu la faille. Elle évoluera en crise au XIXe siècle :
des mathématiciens comme Lobatchevski, Bolyai,
Gauss, Riemann, Beltrami, Klein ou Poincaré, refusant la justification de « naturalité » des axiomes
d’Euclide, se mettront à jouer avec eux.
Ils découvrent alors qu’en évacuant l’axiome des
parallèles, on forme un système à quatre axiomes
où, par exemple, deux parallèles peuvent se couper
en un point, ou s’éloigner indéfiniment l’une de
l’autre sans jamais se couper… Il devient possible
de démontrer que la somme des angles d’un triangle
est supérieure à 180°, dans le premier cas, ou inférieure à 180° dans le second. Et ils ont beau dérouler
les raisonnements, ils n’aboutissent jamais à une
contradiction, une fausseté. Ces géométries « noneuclidiennes » ont la même cohérence interne
et rigueur démonstrative que l’euclidienne – au
DOSSIER//LA VÉRITÉ
EVERETT-BCA-RUE DES ARCHIVES
La géométrie euclidienne aura
régné pendant plus de deux
mille ans avant de succomber
sous de multiples coups de
boutoir, dont ceux d’Einstein
(à g.) et Gödel (à d.).
être forcément susceptible d’une solution rigoureuse.
[…] Jamais, en effet, mathématicien ne sera réduit à
dire : « Ignorabimus » [nous l’ignorerons] ». Il faut
dire que la discipline est sous pression : non seulement la méthode axiomatique a fragmenté et
multiplié les vérités relatives incompatibles entre
elles, mais depuis quelques années des paradoxes
ont surgi. Et en mathématique, un paradoxe est pire
qu’une contradiction. C’est le signe d’une pathologie profonde ! Il s’agit d’un énoncé qui n’est vrai
que s’il est faux que s’il est vrai… à l’infini. Le plus
ancien connu est celui du menteur, attribué au Grec
Eubulide de Milet (IVe siècle av. J.-C.). Même s’il
n’est pas équivalent aux paradoxes mathématiques,
il montre bien le problème : la proposition « je suis
un menteur » est-elle vraie ou fausse ? Il s’agit de
déterminer si l’énoncé E : « E est faux » est vrai. Le
problème est que si E est vrai, c’est que « E est faux »
est vrai, donc E est faux, donc « E est faux » est
faux, donc E est vrai… et ainsi de suite. Et de fait,
un paradoxe est apparu dans la nouvelle et très puissante théorie des ensembles de l’Allemand Georg
Cantor, qui permet d’exprimer un très large pan des
mathématiques accumulées depuis des millénaires
en un formalisme unifié.
Or, si la théorie de Cantor est malade, elle qui est
l’un des piliers assurant la solidité du précieux édifice patiemment construit par les mathématiciens,
alors toutes les mathématiques le sont. C’est la
crise. Hilbert demande donc d’assainir la reine des
sciences et de prouver que tout énoncé mathématique est démontrable (vrai) ou que sa négation l’est
(l’énoncé est faux).
S’ensuivront plus de trente ans de recherches sur les
« fondements des mathématiques », qui aboutiront
à un résultat aussi inespéré que traumatique : l’Autrichien Kurt Gödel réussira en 1931 à prouver que dans
tout système d’axiomes, s’il est cohérent, il existe des
propositions dont on ne peut prouver ni la vérité
ni la fausseté (les « indécidables ») – sauf dans des
systèmes très simples. Il y a bien un « Ignorabimus » !
Pire : Gödel prouve également que parmi ces énoncés
indécidables d’un système, il y en a qui sont vrais.
Il ne donne aucun exemple, car sa démonstration
est purement logique : elle se sert d’un énoncé de
type A : « La proposition A est vraie » (codée sous
la forme d’une formule arithmétique). Le contenu de
A n’intervient pas dans le raisonnement.
La logique, sous-domaine des mathématiques,
prouve donc que les mathématiques, conçues
comme des systèmes d’axiomes, sont incomplètes
vis-à-vis de la vérité : aucun, quel qu’il soit, ne peut
prouver toutes les vérités qu’il contient. À en perdre
la tête, mais c’est prouvé. « Si jusque-là les notions
de “vrai” et de “prouvable” se confondaient, dit David
Rabouin, ce résultat acte le décalage entre eux. » Dès
lors, les mathématiques apparaissent comme la
science de la démonstration d’énoncés décidables.
La question de la vérité, détachée du concept de
démonstration, les dépasse.
En somme, en 2500 ans, les mathématiques sont
passées d’une activité basée sur la démonstration
de vérités intemporelles (du monde), à une activité
centrée sur la démonstration de vérités internes à
chaque système d’axiomes – même si ces vérités sont
incompatibles entre elles –, puis enfin à une activité basée sur la démonstration, sans référence à une
vérité qu’on n’arrive plus à définir. « Même si dans
leur activité quotidienne, les mathématiciens continuent à
penser en termes de vrai ou de faux quand ils démontrent
leurs théorèmes, il n’est plus vraiment question de vérité
en mathématiques », conclut le chercheur. La vérité
demeure insaisissable.
Roman Ikonicoff
❖Axiome: proposition évidente qui n’exige aucune démonstration.
❖Postulat: contrairement à l’axiome, il n’est pas évident (il peut
s’agir d’une proposition mathématique complexe), mais le mathématicien le considère comme valide, pour pouvoir dérouler à partir de
lui un raisonnement et des résultats intéressants.
❖Théorème: proposition mathématique qui a été démontrée à
partir d’un raisonnement n’invoquant que les axiomes et les théorèmes déjà démontrés.
❖ Logique: définie anciennement comme la science du raisonnement correct, elle est devenue une science formelle intégrée aux
mathématiques. Son objet d’étude est la structure des langages
formels, dont celui des mathématiques et de l’informatique.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
67
Médicaments, vêtements, jouets, équipements électroniques…
la contrefaçon représente aujourd’hui une véritable économie
parallèle, pesant 5 à 9 % du commerce international. Mais la
fabrique du faux ne se limite pas aux biens manufacturés.
Monnaie, corps, armes ou œuvres d’art illustrent la féconde
imagination des faussaires de toutes les époques. Florilège.
68 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
COPIES D’ÉCRAN YOUTUBE - AP-SIPA
Contrefaire !
LA VÉRITÉ
par Pascale Desclos
←
Les vidéos truquées
de Deepfake
Gal Gadot, l’héroïne du film Wonder
Woman, en plein strip-tease.... Cette
séquence, mise en ligne en janvier 2018 sur
le forum Reddit, et retirée depuis, a été
créée de toutes pièces par un programme
d’intelligence artificielle (I.A.) nommé
« Deepfake ». Plus précisément, elle est
extraite d’un véritable film pornographique, où le visage d’une strip-teaseuse a
été déformé pour ressembler à celui de la
star. Comment? En nourrissant le programme de centaines de photos et vidéos
de Gal Gadot glanées sur le Web pour lui
apprendre à reproduire ses expressions
dans les moindres détails. Depuis un an,
ce genre de vidéos scabreuses se multiplie
sur Internet. Des chercheurs de l’université
de Washington ont aussi montré comment,
grâce à un programme d’I.A., on pouvait
aisément modifier une vidéo pour faire dire
n’importe quoi à Barack Obama ou
apposer le visage de Nicolas Cage sur des
journalistes (photos ci-contre). Si le droit
français interdit de publier ce type de
montages sans le consentement des individus représentés et punit les
contrefacteurs d’un an d’emprisonnement
et de 15000 € d’amende, la loi américaine
n’empêche pas clairement leur circulation
sur Internet. Cette technologie porte la falsification à un degré inédit.
Fausse monnaie
PROD DB - ALLPIX - AURIMAGES
←
En 1942, l’officier SS Bernhard Krüger
recrute une équipe de 142 fauxmonnayeurs parmi les prisonniers du camp
de Sachsenhausen, au nord de Berlin. Son
objectif: inonder l’Europe de fausses livres
Sterling, pour déstabiliser l’économie britannique. Jusqu’à la libération du camp, en
1945, sa « presse » clandestine va produire
des faux billets parfaitement réalisés sur le
plan technique. Gravés sur papier
« chiffon » filigrané, tous reproduisent les
« défauts » (en fait des sécurités) des vraies
livres Sterling et portent des numéros similaires à ceux générés par le code de la
Banque d’Angleterre, cassé par les Allemands. Plus de 8 millions de fausses
coupures, pour plus de 134000000 de
livres, sont blanchies en achetant des marchandises ou en rémunérant des agents
allemands. Malgré la découverte de la
supercherie, un billet sur vingt était un faux
en territoire britannique en 1944!
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
69
←
←
L’ancêtre fabriqué
En 1912, l’archéologue amateur Charles
Dawson contacte sir Arthur Woodward,
conservateur du Musée d’histoire naturelle
de Londres: il a découvert un crâne assorti
d’une mandibule à l’aspect simiesque près
de Piltdown, dans le Sussex. Vérifications
faites, le paléontologiste croit tenir les
restes d’un hominidé du Paléolithique, qu’il
présente à la communauté scientifique
comme le chaînon manquant entre le singe
et l’homme. L’Angleterre peut enfin rivaliser
avec l’Allemagne et la France, où des squelettes de Neandertal et de Cro-Magnon ont
été mis au jour à la fin du XIXe siècle. Durant
quarante ans, la théorie de l’Eoanthropus
(l’homme de l’aurore) va retenir l’attention
des experts… Mais en 1953, coup de tonnerre! Les analyses au fluor révèlent qu’elle
repose sur un grossier montage, réalisé
avec une mâchoire d’orang-outan et un
crâne du Moyen Âge, artificiellement vieillis
par oxydation. Londres doit reconnaître
son erreur. Si le rôle du conservateur s’est
borné à accréditer la théorie, celui de
Charles Dawson, dont la collection contient
d’autres nombreux faux, paraît plus suspect. Mais ni l’un ni l’autre, déjà décédés,
n’auront à pâtir de l’affaire.
L’œuvre de Rembrandt (1606-1669) a
longtemps été un casse-tête pour les historiens : le maître d’Amsterdam organisait
en effet lui-même la production de
« faux » en apprenant à ses élèves, qui
payaient pour suivre ses enseignements,
à réaliser des toiles reproduisant son style.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2016,
une équipe de spécialistes de l’université
de Delft et d’informaticiens de Microsoft
a en effet nourri un logiciel d’intelligence
artificielle avec quelque 300 images de
portraits réalisés par le peintre. Grâce à la
technique du deep learning, l’algorithme
a appris ses techniques et ses astuces.
À l’issue de cet « apprentissage », commande a été passée à l’ordinateur d’un
portrait d’homme barbu, portant col, chapeau et vêtements sombres. Composée à
partir de 160 000 détails prélevés sur de
vrais tableaux, l’œuvre a été imprimée en
3D en treize couches, pour suggérer le
relief de coups de pinceau. Le résultat : un
faux remarquable, à découvrir sur le site
www.nextrembrandt.com.
←
70
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
SCIENCE PHOTO LIBRARY - AKG-IMAGES/ J. WALTER THOMPSON AMSTERDAM-THE NEXT REMBRANDT
Le Rembrandt
postiche
←
L’armée factice
Dans les derniers mois de la Seconde
Guerre mondiale, une unité de l’armée
américaine est chargée de leurrer les
Allemands sur le lieu où aura lieu le
Débarquement, au printemps 1944. L’idée
consiste à installer dans le sud de l’Angleterre, face au Pas de Calais, des milliers
de faux avions, chars et autres véhicules
gonflables simulant une force d’invasion.
Le général Patton vient lui-même inspecter cette armée fictive. Pari gagné !
Les Allemands croient dur comme fer
au canular et maintiennent de précieuses
réserves dans la région...
RUE DES ARCHIVES-RDA- FINEARTIMAGES-LEEMAGE
Dimitri II,
l’imposteur
Qui était le tsar Dimitri II, qui occupa le
trône de Russie de 1605 à 1606? On sait
aujourd’hui que cet individu, du nom de
Gregori Otrepiev, travaillait au service de
la maison Romanov. En 1600, quand Boris
Goudonov, ancien régent devenu tsar, fait
emprisonner les membres de cette puissante famille, Gregori Otrepiev parvient à
s’enfuir, se réfugie dans un monastère, puis
se rend en Pologne. Là, il convainc le roi
Sigismond III qu’il est le fils et l’héritier
d’Ivan le Terrible et obtient son appui pour
reconquérir le trône russe, contre l’engagement de convertir la Russie au catholicisme.
Après des revers militaires, il arrive victorieux à Moscou, où il est reconnu par « sa
mère », la dernière épouse d’Ivan IV, et
couronné par le patriarche Ignace. Il entreprend alors de réformer le code des lois,
d’instaurer la liberté de commerce et de
favoriser l’instruction. Las. Contesté par la
noblesse orthodoxe pour ses pratiques
catholiques et son mariage avec une princesse polonaise, il mourra assassiné après
une seule année de règne...
←
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
71
BLVDONE - STOCK.ADOBE.COM
DOSSIER//LA VÉRITÉ
INDIVIDUS
C.GERMAIN-MUSÉE DU QUAI BRANLY - JACQUES CHIRAC, DIST. RMN-GP
Gourous, chamans :
la parole libre
74 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
HINDUSTAN TIMES VIA GETTY IMAGES
Les gourous et les chamans sont des figures folkloriques dans
la pensée occidentale. Ils restent pourtant dans de nombreuses
sociétés les représentants séculaires d’une parole religieuse
débarrassée de toute croyance en une vérité unique.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
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DOSSIER//LA VÉRITÉ
GOUROUS
Des êtres-Dieu
aux millions de fidèles
rononcer le mot « gourou », chez nous,
suscite immanquablement le courroux. Cela suggère un escroc mégalo
et parano pilotant une terrifiante
machine à décerveler à coups de
contre-vérités. Rien de tel en Inde
où le vocable n’est entaché d’aucune
nuance péjorative, ou presque, et où les pratiques
des guides spirituels sont pour la plupart inoffensives.
Qu’ils parlent hindi et s’adressent exclusivement à des
Indiens à l’instar de Baba Ramdev, proche du Premier
ministre Narendra Modi, ou s’expriment en anglais
pour capter une audience internationale comme
le maître yogi Sadhguru ou Sri Mata Amritanandamayi Devi, qui a fait du « darshan » (une étreinte de
quelques secondes) sa marque de fabrique, les gourous
sont légion dans le sous-continent. Et ce depuis des
lustres. Des mouvements sectaires (c’est-à-dire des
groupements religieux fondés sur l’adhésion volontaire, à la différence de la caste à laquelle on appartient
par la naissance) ont proliféré dès l’époque médiévale,
entre le Ve et le XVe siècle. Et ce foisonnement s’est
poursuivi jusqu’au XXe siècle où des communautés
construites autour d’un seul individu s’autoproclamant gourou se sont multipliées.
Appartenant à toutes les castes et parfois vénérés par
des dizaines de millions de fidèles eux-mêmes issus de
toutes les couches sociales, les gourous sont souvent
adulés comme des divinités incarnées (des représen-
LE GOUROU, QUI CONNAÎT
LES LOIS DE L’UNIVERS, PRÉSERVE
L’ORDRE DU MONDE
tants d’un dieu dans ce monde) ou des « hommes
accomplis » (des hommes devenus l’égal d’un dieu
à force d’ascèse). « Dans l’hindouisme, rien n’empêche
un gourou de se donner un statut divin, de se prétendre
homme-dieu », confirme Catherine Bros, maître de
conférences à l’université Paris-Est-Marne-la-Vallée.
Ce qui explique que moult gourous passent pour
posséder des pouvoirs supranormaux : matérialisation d’objets, omniscience, lecture dans les pensées
d’autrui, don d’ubiquité, guérison à distance… Mais
« on choisit d’abord un maître pour la qualité de son être,
parce qu’il vous touche, insiste l’ethnologue Raphaël
Voix, du Centre d’étude de l’Inde et de l’Asie du Sud.
76
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Le choix d’un gourou est souvent comparé à une sorte de
coup de foudre amoureux. Le lien affectif prime. Adhérer
à sa doctrine vient après coup ».
Mais quelle vérité un gourou distille-t-il à ses fidèles ?
« Un gourou, à proprement parler, ne fabrique pas de
vérité, explique le même chercheur. Il reproduit, réactive une vérité qui a toujours existé, celle présente dans
les Védas (mot sanskrit signifiant « savoir ») », les plus
anciens textes fondamentaux de l’hindouisme réputés
avoir été exhalés à l’origine des temps par Brahma luimême, le dieu suprême, et « entendus » par des sages
(rishi) qui les auraient ensuite transmis oralement à
leurs disciples, et cela jusqu’à aujourd’hui. Ce très riche
corpus révélé enseigne, entre autres, la création du
monde, les lois régissant le fonctionnement du cosmos
et le culte des dieux, les droits et devoirs des différentes
castes, les règles génératrices de paix, de concorde et
de prospérité, et ne suppose aucune espèce de discussion ou de doute de la part des hindous.
Toutefois, l’hindouisme ne possédant pas de clergé
unifié, de hiérarchie, de chef reconnu, « chaque gourou
interprète à sa façon cette vérité en la réactualisant, commente Raphaël Voix. Et comme il est admis que les
hommes n’ont pas tout entendu des Védas, un gourou
peut dire des choses tout à fait nouvelles et les attribuer
aux Écritures sacrées. Surtout, quelles que soient les différences doctrinales, liturgiques et organisationnelles qui
existent entre les sectes, la prise de conscience de la vérité
des Védas doit amener les adeptes à se détacher des contingences matérielles, échapper au cycle des renaissances et
des réincarnations auxquelles sont soumis tous les êtres
vivants et parvenir à un état de paix éternelle ». Le gourou,
qui se targue de connaître les lois qui sous-tendent
l’Univers et l’empêchent de sombrer dans le chaos,
est censé « permettre à ses adeptes d’accomplir les bonnes
actions pour ne pas perturber l’ordre du monde (dharma),
renchérit Catherine Bros. Il indique la conduite à tenir
pour mener une vie juste, ne pas sortir du rang où le sort
installe chaque homme à sa naissance, espérer un mieuxêtre dans d’autres vies et, in fine, se libérer du cycle des
renaissances ».
Reste qu’une large fraction des hindous qui revendiquent une appartenance sectaire cherchent moins
à connaître la vérité des Védas et trouver la voie qui
mène à la « libération » qu’à se protéger de la dureté
des relations sociales exacerbée par le décollage économique de l’Inde et la mondialisation. Beaucoup
d’Indiens des basses castes sont attirés par des gourous
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Jaggi Vasudev, dit Sadhguru,
est le fondateur de l’Isha
Foundation, qui compte près
de 200 centres dans le
monde consacrés au yoga
et à la méditation.
parce qu’ils éprouvent le sentiment d’être complètement abandonnés, notamment par l’État. Des gourous
très populaires, dont certains figurent parmi les plus
grosses fortunes du pays, satisfont les attentes de ces
laissés pour compte en leur distribuant de la nourriture, construisant des écoles, ouvrant des hôpitaux…
« Ils leur montrent aussi que quelqu’un venu du bas de
l’échelle sociale, comme eux, peut devenir riche et puissant, commente Catherine Bros. Plus que des vérités
métaphysiques, la secte et le gourou offrent un nouveau
lien social tant à ceux qui se sentent délaissés qu’à ceux
qui cherchent des opportunités d’accomplissement que la
société ne leur fournit pas. En leur offrant reconnaissance
et attention, le gourou parvient à créer une relation très
forte avec ses fidèles. »
Philippe Testard-Vaillant
Jésus, un gourou comme les autres?
L
’hindouisme
n’est pas la
seule religion à
sécréter des mouvements sectaires. Au
Ier siècle de notre ère,
le judaïsme a enfanté
nombre de courants
dissidents comme
l’essénisme, le pharisaïsme, le
sadducéisme et…
le christianisme. De
tienne, fondée sur la
personne de Jésus et
devenue la première
religion du monde
avec 2,3 milliards de
fidèles, est originellement une simple
secte du judaïsme
dont elle s’est progressivement
détachée. Preuve,
selon la célèbre formule, qu’« une Église
réussi ». Un décollage
lié notamment, après
plus de trois siècles
d’indifférence, de
méfiance, voire de
persécution de la
part de l’État romain,
à la conversion
de l’empereur
Constantin en 312,
sans lequel le christianisme aurait
peut-être disparu
fait, la religion chré-
est une secte qui a
depuis longtemps…
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
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DOSSIER//LA VÉRITÉ
CHAMANS
Révélations dans
l’arrière-monde
tages, livres, cabinets de soins et autres festivals mystico-ésotériques… La promesse
de « réveiller le chaman qui est en vous » fait
florès sous nos cieux. Il faut dire qu’elle est
séduisante. Car qui dit chamanisme – cette
pratique mise sans vergogne à toutes les
sauces – dit conception duelle du monde et
recours aux esprits pour connaître la vérité.
C’est que, pour toute société chamanique,
outre le monde matériel que perçoivent nos
sens, existe un « arrière-monde » invisible
peuplé d’êtres surnaturels célestes ou chtoniens, amicaux ou malveillants (esprits des
animaux, des arbres, du ciel, des rivières, du vent,
du feu, âmes des ancêtres, des morts, des enfants à
naître, dieux…). « Ces deux mondes sont totalement
enchevêtrés, explique Charles Stépanoff, maître de
conférences à l’École pratique des hautes études et
spécialiste du chamanisme sibérien. Le chamanisme
ignore l’opposition entre nature et culture, contrairement
à l’Occident moderne qui conçoit les forêts, les montagnes,
la steppe ou les fleuves comme autant d’entités coupées de
l’humain. Hommes, plantes, animaux, matière inanimée,
esprits, défunts et divinités, loin d’appartenir à des réalités
séparées, font partie d’un ensemble plus vaste où sujets
humains et non-humains cohabitent intimement. »
Mais entrer à volonté en relation avec les êtres du
« monde-autre » n’est pas à la portée du premier venu.
Le chamanisme est « une forme de division du travail
entre ceux qui voient ce que les yeux des gens ordinaires
Chaman ou charlatan ?
C
omment être
sûr qu’un
chaman « dit
vrai » ? Les profanes,
dans une société chamanique, se montrent
très suspicieux vis-àvis des devins qu’ils
consultent. « Le chamanisme ne suppose pas
l’abandon à une autorité
charismatique, mais
repose beaucoup sur la
Charles Stépanoff.
Chez les Touvas, un
peuple turcophone de
Sibérie méridionale, les
clients, au début de la
séance, en disent le
moins possible sur eux
afin de vérifier si le spécialiste est capable de
produire par ses propres
moyens des informations exactes sur leur
origine, leur famille,
piège classique tendu
aux chamans pour
démasquer les charlatans : leur faire croire
qu’on les sollicite pour
retrouver un objet
perdu quand, par
exemple, on les
consulte en fait pour
une affaire de malédiction. Un devin
authentique est censé
s’en apercevoir immé-
défiance, explique
leurs activités… » Autre
diatement.
78 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
ne voient pas, entendent ce que leurs oreilles n’entendent
pas; entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas; entre
ceux qui peuvent donner sens aux événements et ceux qui
ne le peuvent pas, poursuit le même chercheur. Cette
division entre chamans et non-chamans est très stricte dans
ce que j’appelle le “chamanisme hiérarchique” où on ne
devient pas chaman, mais où on naît ainsi. Seuls le charisme et les talents personnels propres à quelques individus
et supposés acquis dès la naissance, leur permettent de
connaître la face secrète du monde. Dans le “chamanisme
hétérarchique”(du grec heteros, “autre”, et arkein, “commander”), au contraire, on peut devenir assez facilement
chaman, il ne faut pas un appareillage matériel complexe
pour établir un contact direct avec les entités invisibles… »
Don de naissance ou fruit d’un apprentissage, l’accès
aux vérités de l’arrière-monde est-il aussi ancien que
l’humanité ? Que les représentations animales, les
signes géométriques et les figurations humaines qui
ornent les parois des grottes paléolithiques constituent non seulement les plus vieilles images faites de
main d’hommes, mais aussi les plus anciennes traces
d’une religion fondée sur le voyage vers les esprits, est
une hypothèse alléchante. Mais pour l’heure, aucune
preuve scientifique ne permet de faire des grottes
ornées préhistoriques des lieux de pratiques chamaniques où des officiants auraient tenté d’établir pour
la première fois une médiation entre les hommes et le
divin et matérialisé leurs visions sur la roche.
Une chose, du moins, est sûre: le chamanisme, malmené par l’occidentalisation, est présent sur la quasi-totalité de la planète, tant en Sibérie qu’en Amazonie, en
Amérique du Nord, en Corée, en Laponie, en Océanie,
en Afrique… Et tant chez les Arawaks de l’Amazonie
que chez les Otomis du Mexique, les Inuits de l’Arctique, les Hmongs du Laos ou les Evenks de Sibérie,
la vérité délivrée par les chamans n’émane pas d’une
Loi fixée par une autorité supérieure transcendante,
comme dans les monothéismes où un seul Dieu et une
seule Vérité font foi. Le chamanisme ne connaît pas
de vérité officielle, de dogme indiscutable, de textes
sacrés. Les chamans ne constituent pas un clergé, n’appartiennent pas à une Église qui parlerait d’une seule
voix du vrai et du faux, des bonnes et des mauvaises
croyances, du licite et du déviant. « Au sein d’une même
communauté, les différents chamans tiennent des discours
très différenciés, très individualisés, dit Charles Stépanoff.
Ils sont entre eux dans des relations de rivalité permanentes
et peuvent se contredire les uns les autres. »
GETTY IMAGES-AFP
Une chamane
mongole bat son
tambour lors d’un
rituel du feu
célébré à OulanBator en juin 2018.
Surtout, les vérités produites en entrant en communication avec les esprits de la nature ne sont pas
des vérités d’ordre général sur le fonctionnement du
Cosmos, le destin de l’humanité ou la vie des dieux
célestes, mais des vérités répondant à une demande sociale: fixer le moment le plus favorable pour la chasse;
retrouver du bétail égaré; localiser une personne ou
un objet disparus; identifier les causes d’une maladie ;
déterminer si un patient est frappé ou non par un sort;
si la personne que l’on souhaite épouser est la bonne ;
s’il convient d’accepter tel ou tel emploi ou de se
lancer dans le commerce quand on réside en ville…
Transiter du monde visible au monde invisible se manifeste parfois par une transe. Et passe souvent par le
recours à des accessoires (coiffe, masques, tambours…)
et l’imitation d’un animal sauvage lors de rituels.
Dans certaines sociétés, la prise de drogues hallucinogènes comme le peyotl, un petit cactus sans épines,
chez les Indiens Huichols, au Mexique, peut favoriser
la rencontre avec les esprits et l’émergence de la vérité.
AU SEIN D’UNE COMMUNAUTÉ,
LES CHAMANS TIENNENT DES
DISCOURS TRÈS DIFFÉRENTS
Laquelle, toutefois, ne sort jamais toute chaude de la
bouche du chaman. L’officiant « signale par des gestes,
des mimiques, des chants, des dessins, des cris ou des silences, la façon dont se déroule son voyage et comment
évoluent ses rapports avec les esprits animaux, végétaux et
humains », indique l’ethnologue Michel Perrin dans
son ouvrage Le Chamanisme. « Le ou la chaman montre
au patient qu’il entend des esprits lui parler, qu’il les voit
bouger, qu’il peut agir sur eux, renchérit Charles Stépanoff. Mais il revient à celui-ci, placé en position de coacteur
de la séance, d’interpréter lui-même les informations que lui
transmet l’officiant, de deviner, par exemple, qui lui a jeté
un sort. La vérité n’a donc pas d’auteur défini. Elle émerge
de cette interaction. »
Philippe Testard-Vaillant
À LIRE
•Le Chamanisme,
Michel Perrin, PUF,
2017.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
79
L’homme aux
deux cerveaux
DONATAS1205-123RF/SCIENCE PICTURE COMPANY - BSIP
COGNITION
80 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
DOSSIER//LA VÉRITÉ
Notre capacité à admettre et reconnaître certains faits comme
vrais, indispensable à notre survie, est gravée dans nos gènes.
Mais nous avons également hérité d’une autre pensée, dite
collective, qui rend beaucoup plus fluctuante notre conception
de la vérité. Comment cohabitent ces deux rapports au monde ?
SALAJEAN-123RF
P
La pensée sociale
de l’homme, qui
a permis à l’espèce
le succès qu’on
connaît, risque paradoxalement de lui
être fatale face aux
nouveaux défis
(réchauffement,
démographie…)
qui requièrent
davantage de
pensée analytique.
lus de cinq mille ans d’histoire écrite.
Des dizaines de milliers d’années de préhistoire,
reconstituées à partir de représentations figuratives. Et l’impression, tenace, que la vérité
n’est qu’une illusion : chaque groupe culturel,
religieux, philosophique ou idéologique semble
définir la sienne. La déferlante des « fake news »
vient encore la renforcer : se pourrait-il que la
vérité ne soit, in fine, qu’un mot, que chacun remplit à sa guise ? Pas tout à fait, heureusement. « Si
nous n’étions pas tous d’accord sur un socle minimal
de vérités, nous ne pourrions pas communiquer »,
prévient d’emblée Sebastian Dieguez, chercheur
en neurosciences à l’université de Fribourg, en
Suisse (voir entretien p. 86).
De quoi est fait ce socle ? « Nous sommes tous
d’accord sur la plupart des vérités du quotidien, poursuit le chercheur. Il pleut, il n’y a plus de lait dans
le frigo, etc. Ces vérités empiriques renvoient à une
même interprétation de la réalité immédiate que personne ne songe à contester. » Évident ? Sans doute.
Mais fondamental. Cette capacité à admettre sans
discuter certains faits est indispensable à la survie
de l’espèce, et la sélection naturelle l’a inscrite
dans le marbre de nos cerveaux, via les gènes.
Selon le neuroscientifique Stanislas Dehaene,
professeur au Collège de France où il occupe
la chaire de psychologie cognitive expérimentale, les humains viennent au monde avec des
connaissances a priori formant une sorte de
« modèle interne » de la réalité : « dès la naissance, le cerveau des bébés est très organisé et connaît
déjà bien des choses sur le monde extérieur, écrit
le chercheur dans son ouvrage Apprendre ! Les
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
81
DOSSIER//LA VÉRITÉ
talents du cerveau, le défi des machines. En naissant, poursuit-il, [notre] cerveau sait déjà, de façon
implicite, que le monde est fait d’objets solides qui
se déplacent seulement lorsqu’on les pousse, sans
jamais s’interpénétrer – et aussi d’autres entités plus
étranges, qui se déplacent d’elles-mêmes en fonction d’intentions et de croyances, et qui parlent (les
personnes) ». Les nouveau-nés, rappelle le chercheur, reconnaissent la langue maternelle, ils distinguent entre un, deux, trois ou plus d’objets et
possèdent une « ligne numérique » pour évaluer
les quantités, et bien d’autres talents (certains
partagés avec d’autres animaux). Plus étonnant :
selon la théorie du « cerveau bayésien », explique
le neuroscientifique, même chez les bébés le cerveau procède à un calcul de probabilités sur la
réalité observée qui indique si « un événement [est]
impossible ou improbable ». Autrement dit : Homo
sapiens possède une sensibilité naturelle au vrai
et au faux.
L’architecture
même de notre
cerveau (ici,
des réseaux
de neurones)
explique notre
influence aux
« fake news ».
À LIRE
•Apprendre! Les
talents du cerveau,
le défi des machines,
Stanislas Dehaene,
Odile Jacob, 2018.
•Éléments de
Psychologie des
« fake news »,
Pascal Huguet,
in L’Information d’actualité au prisme des
fake news, Alexandre
Joux et Maud Pélissier
(dir.), L’Harmattan,
2018.
•Total Bullshit! Au
cœur de la post-vérité,
Sebastien Dieguez,
PUF, 2018.
82
Héritée de l’évolution, orientée sur la perception des phénomènes extérieurs, cette sensibilité
fonde la pensée « objective » ou « analytique » si
particulière aux humains (voir p. 26). Mais elle
n’est pas la seule à structurer nos jugements de
vérité. D’autres mécanismes cognitifs entrent en
jeu. Tout aussi fondamentaux, ils expliquent, notamment, le succès des phénomènes viraux et des
fake news. « L’espèce humaine possède une autre
capacité : la pensée collective ou sociale, affirme
Pascal Huguet, directeur du Laboratoire de psychologie sociale et cognitive (CNRS – université
Clermont-Auvergne). Notre vision du monde est
très influencée par les autres. » Et pour cause, la
cohésion de groupe chez Homo sapiens a été son
arme la plus puissante. Puisqu’il est un animal
plutôt chétif, ses stratégies collectives contre les
prédateurs et pour s’adapter à l’environnement
lui ont valu le succès qu’on connaît.
« Pour cimenter nos groupes d’appartenance, poursuit Pascal Huguet, l’évolution nous a dotés de
l’aptitude à créer un récit collectif qui, même parfois
dénué de vérité factuelle, acquiert la même “réalité”
que les faits du monde physique. » Ce phénomène,
systématique dans les groupes humains, nécessite
deux ingrédients : d’une part la communication
verbale et le partage d’informations, d’autre part
un mécanisme cérébral orienté cette fois non pas
vers les faits matériels, mais vers les « phénomènes » collectifs de sa tribu. Des dizaines d’expériences de laboratoire ont permis à la psychologie
sociale expérimentale d’identifier certaines règles
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
de cette pensée sociale, souvent mécaniques et
inconscientes. Notre cerveau n’ayant pas changé
depuis l’apparition de l’espèce voici 250 000 à
300 000 ans, ces études éclairent le passé tribal
de Sapiens… autant que ce passé instruit notre
présent techno-social. Par exemple, le cerveau
tend à croire en la vérité qu’énonce celui qui
nous parle au sujet d’un fait inaccessible directement. À l’origine, ce réflexe s’est installé pour
des raisons de survie : si un membre de ma tribu
m’avertit d’un danger ou de la présence d’une
source de nourriture éloignée, hors de ma vue,
mon cerveau le croit immédiatement. Éventuellement, dans un deuxième temps, une pensée
plus analytique se met en marche pour prendre
du recul par rapport à la réalité de la situation.
Cette règle « de confiance » explique aussi, plus
largement, la tendance à croire en la parole des
« experts » de son groupe : scientifiques, leaders
politiques, prêtres, idéologues, gourous...
La psychologie scientifique a identifié un autre
« rouage » mental de la vérité : la règle « de familiarité ». Elle dit qu’une information, vraie ou
fausse, augmente sa valeur de vérité pour l’individu quand elle est répétée plus de deux fois. Cet
J. GARTNER-SPL-COSMOS
STRATÉGIES COLLECTIVES
les deux armes de survie mises en place par l’évolution : les vérités analytiques et les vérités dérivées des interactions entre pairs.
Le psychologue Daniel Kahneman, prix Nobel
d’économie en 2002, a évalué ces deux logiques
en termes d’efforts cognitifs : la pensée analytique est lente et coûteuse pour le cerveau, car
elle demande un effort poussé de traitement des
informations, mais elle permet d’appréhender au
plus près la réalité. La pensée intuitive, nourrie
des interactions sociales les plus ordinaires, est
peu coûteuse, car elle ne nécessite pas d’approfondir les connaissances, mais elle permet de
prendre des décisions rapides. Ensemble, les deux
pensées ont conduit au succès de l’espèce en se
répartissant les rôles : en général la logique de
groupe domine en un premier temps, mais selon
le contexte et la situation, la pensée analytique
peut se mettre en marche. « Même si les réseaux
UNE INFORMATION,
VRAIE OU FAUSSE, AUGMENTE
SA VALEUR DE VÉRITÉ
QUAND ELLE EST RÉPÉTÉE
PLUS DE DEUX FOIS…
effet est bien connu, surtout des politiciens et
publicistes, mais une particularité a récemment
été mise en lumière par des chercheurs américains : l’individu tend à valider une information
fausse que son groupe lui transmet plusieurs fois…
même quand il connaît la vérité ! On nomme
cela l’« illusion de vérité ». « On observe que les
réseaux sociaux amplifient ce phénomène : les informations partagées par mes amis et amis d’amis (texte,
photos et vidéos) qui ont tendance à tourner et se
répéter deviennent plus crédibles que mes propres
connaissances et que les propos des gens n’appartenant pas à mon groupe, même s’ils sont des experts
reconnus », dit Pascal Huguet. Les « algorithmes
affinitaires » mis en place par Facebook, Twitter,
Google, qui nous suggèrent des informations ou
des contacts en accord avec nos profils renforcent
énormément cette tendance… Et si une fake
news devient l’illusion de vérité d’un groupe, on
constate, poursuit le chercheur, que « l’exposition
des membres à des informations contredisant leur
croyance, même adossées à des sources expertes,
renforce cette même croyance parce qu’elle renforce
la cohésion du groupe. » À l’intérieur d’un même
cerveau donc, il y a un évident antagonisme entre
sociaux permettent de communiquer en dehors des
groupes d’appartenance, le plus souvent nous ne
communiquons qu’avec ceux qui nous ressemblent.
D’où l’émergence sur ces réseaux, en dépit de leur
modernité, de nouvelles tribus certes différentes de
celles qui ont contribué à façonner notre cerveau
au cours de l’évolution, mais finalement elles aussi
assez limitées et limitantes », rappelle Pascal Huguet. En termes de communication, nous vivons
aujourd’hui dans un « village global » composé
de quatre milliards d’individus connectés (chiffre
Internet World Stats, 2017). Le morcellement de
vérités par tribus, phénomène ancien, dans un
contexte de communication globale et de défis
planétaires nécessitant une décision commune
(réchauffement climatique, croissance démographique, épuisement global des ressources et de
l’eau potable, pandémies) est une situation inédite pour Homo sapiens. « Notre espèce est menacée
de disparition du fait même de sa propre activité. Il
nous faut réagir à la fois vite et collectivement et cette
fois l’évolution, qui est un processus extrêmement
lent, ne nous aidera pas, conclut Pascal Huguet.
Le défi est culturel. »
Roman Ikonicoff
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
83
Philippe Testard-Vaillant
Leur vérité assassinée
Q
ue l’on soit philosophe, scientifique, artiste ou simple quidam,
faire valoir ce que l’on croit être
la vérité est un droit fondamental. Mais
« si la liberté d’exprimer librement ses
opinions reste très limitée sous bon
nombre de latitudes et dans toutes
sortes de contextes sociaux, c’est qu’elle
ne va jamais de soi », rappelle Michel
Grandjean, professeur d’histoire du
christianisme à l’université de Genève et
organisateur d’une série de conférences
« Pourquoi faut-il brûler les philosophes? »1 en 2017. « Penser et dire la
vérité, à tout le moins sa vérité, n’est pas
un acte innocent quand on n’appartient
pas au camp du pouvoir, quel qu’il soit. »
Les professionnels des médias en savent
quelque chose, comme le montre le
meurtre récent de la journaliste d’investigation maltaise Daphne Caruana Galizia,
qui enquêtait sur la corruption dans son
île, et celui de son collègue saoudien
84
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Jamal Khashoggi, « démembré » dans
son consulat en Turquie. À en croire le
tout nouvel Observatoire des journalistes
assassinés de l’Unesco, plus de 80 reporters ont été tués dans le monde entre
janvier et fin octobre 2018, et près de
1300 depuis 1993. Et seuls 13 % de la
population mondiale a accès à une
presse véritablement libre et indépendante selon le think tank américain
Freedom House.
Se taire ou mourir
Des exemples d’hommes et de femmes
ayant payé au prix fort la défense de leurs
idées, réduits au silence par un pouvoir
civil ou ecclésiastique, par la foule ou par
des particuliers, l’Histoire en regorge.
Ainsi, en 399 avant notre ère, Socrate,
dont la méthode pour accéder à la vérité,
via le dialogue et la contradiction, suppose la reconnaissance de sa propre
ignorance, est accusé par Athènes de ne
pas croire aux dieux de la cité et de corrompre la jeunesse. Il est condamné à
boire la ciguë. Un jour de mars 415, la
philosophe, mathématicienne et astronome grecque Hypatie d’Alexandrie est
lynchée par des chrétiens fanatisés qui
reprochent à cette intellectuelle
« païenne » d’enseigner Platon et Aristote à ses étudiants. Le 1er juin 1310,
Marguerite Porete, auteure du Miroir des
âmes simples et anéanties, un des chefsd’œuvre de la littérature médiévale, est
brûlée vive en place de Grève, à Paris.
Le crime de cette mystique? Avoir
recherché le contact direct avec Dieu,
« sans intermédiaire », c’est-à-dire sans
le clergé, ce que ne peuvent tolérer les
autorités religieuses. Le 16 février 1600,
les bourreaux ligotent le dominicain italien Giordano Bruno au poteau d’un
bûcher dressé à Rome sur ordre exprès
du pape. « Tout en répétant qu’il ne veut
pas rabaisser la foi, Bruno, dont les anti-
JOHN BORG-AP-SIPA
Philosophes, scientifiques, journalistes… leurs dépouilles
jalonnent le long chemin vers la liberté d’expression, dont l’usage
demeure une conquête fragile.
L'actrice et productrice Pia Zamit,
dont la pièce Stitching fut interdite
durant neuf ans par les autorités
maltaises, rend hommage à la
journaliste Daphne Caruana Galizia
assassinée un an plus tôt.
cléricaux feront plus tard leur maître à
penser, affirme entre autres que l’Univers
est composé d’une infinité de mondes,
tous équivalents au nôtre, commente
Michel Grandjean. Il revendique “les
lumières de [sa] propre raison”, au risque
de mettre en question certains dogmes.
L’Inquisition ne peut le lui pardonner. » Le
28 mars 1794, épris de justice et de vérité
(il s’élève contre les erreurs judiciaires,
l’esclavage des Noirs, les inégalités
homme-femme…), l’économiste, mathématicien et révolutionnaire Nicolas de
Condorcet, accusé de « conspiration
contre l’unité et l’indivisibilité de la République » par la Terreur, est retrouvé mort
dans sa cellule. Le 13 mars 1977, le philosophe tchèque Jan Patočka, lointain
disciple de Socrate, persécuté par les
nazis à partir de 1938, puis par les communistes à partir de 1948, meurt à Prague
d’une hémorragie cérébrale à l’issue d’un
interrogatoire policier de onze heures.
Dans nos sociétés occidentales, pouvoir
faire entendre sa voix et éclore la vérité,
dans tous les domaines, sans risquer
pour sa vie, est le fruit d’une longue
conquête indissociable de la liberté
de conscience et de la liberté d’expression. « Ces libertés ont été acquises
de haute lutte et puisent notamment
leur origine dans le courant humaniste
de la Renaissance et les idées des
Lumières, au XVIIIe siècle, rappelle
Michel Grandjean. Dans les années 1560,
par exemple, le théologien protestant
Sébastien Castellion, dont on a souvent
cité le nom au moment de l’attentat
contre Charlie Hebdo, dénonce la mise
à mort de ceux qui pensent et écrivent.
“C’est grande folie que de vouloir d’une
épée ou d’une hallebarde tuer la pensée
d’un homme”, clame cet érudit, faisant
écho au mot fameux du chancelier
Michel de L’Hospital: “Le couteau vaut
peu contre l’esprit.” Selon Castellion,
face à quelqu’un défendant des idées
que l’on estime contraires à la vérité,
la seule bonne façon de le contredire
est de lui prouver par le raisonnement,
la froide logique, qu’il est dans l’erreur.
De manière plus générale, « vérité doit
rimer avec pluralité, plaide encore
Michel Grandjean. Les tenants d’autres
vérités que celles correspondant au politiquement correct dominant sont
nécessaires à la santé d’une société. Il
faut accepter que des gens “pensent à
côté”, comme disait Einstein, remuent
le bâton dans la fourmilière. Avancer,
tant physiquement qu’intellectuellement, suppose d’affronter le
déséquilibre à chaque pas. Qui voudrait
adopter une position d’équilibre
constant n’a qu’une chose à faire: ne
plus bouger et renoncer à penser. »
1
www.unige.ch/theologie/actualites/pourquoifaut-il-bruler-les-philosophes
LES CAHIERS DE SCIEN
DOSSIER//LA VÉRITÉ
L’indifférence à l’égard de
la vérité est incompatible
avec la démocratie
PROPOS RECUEILLIS PAR ROMAN IKONICOFF - PHOTOS : OLIVIER ROLLER
86 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Alors que le recours aux mensonges, « fake news »
et autres « bullshits » est ouvertement pratiqué
jusque dans les plus hautes sphères d’États démocratiques, le concept de vérité a-t-il encore du sens ?
Oui, répond Sebastian Dieguez, puisque sa disparition pourrait entraîner celle de notre civilisation.
Cahiers de Science & Vie: Votre dernier livre porte le
Les théories et propos bullshits sont devenus visibles et
titre Total Bullshit! Qu’est-ce que ce « bullshit » que vous
recommandez d’étudier avec attention?
centraux. C’est typiquement un phénomène de dynamique
collective. Si dans certains cas, on peut retrouver à l’ori-
Sebastian Dieguez: J’ai repris la définition du philosophe
américain Harry Frankfurt, inventeur du concept en 1986: le
gine d’une fake news un troll [personne participant à des
débats internet dans le but de les perturber, NDLR], un
bullshit est « l’indifférence à l’égard de la vérité ». J’ai gardé
le terme anglais pour éloigner le lecteur francophone de la
propagandiste, un manipulateur, un politicien – Donald
Trump en est un exemple quasi caricatural –, ça marche
charge émotionnelle et des différents sens que les termes
« foutaise », « connerie », etc., pourraient lui évoquer, afin
très souvent comme les rumeurs: il est difficile d’en trouver
l’origine tout simplement parce que celle-ci est diffuse et
d’en faire un concept neutre sur lequel on peut réfléchir.
se construit collectivement.
Par exemple, on voit que le bullshit se distingue du mensonge: tandis que le « bullshitteur » répand des faussetés
Il n’y a donc pas en général un méchant bullshitteur et ses
victimes naïves (contrairement au cas du menteur), il n’y
en parlant de sujets qu’il ne connaît pas, le menteur parle
a que des bullshitteurs. Car le « récepteur » d’un discours
bullshit devient lui-même bullshitteur dès lors qu’il le pro-
de ce qu’il connaît pour en dire du faux, c’est très différent.
Plutôt qu’au mensonge, le bullshit est lié à la « post-vérité »,
concept du début des années 1990 défini comme des « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins
d’influence pour former l’opinion publique que l’appel à
l’émotion et aux croyances personnelles ». Une culture de
post-vérité émerge dès lors que le bullshit se généralise
dans la communication humaine. Enfin, le bullshit est lié aux
« fake news » (informations fausses ou « bidons »), soit la
propagation d’informations sans fondement factuel via les
réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram…).
CSV: Si le bullshit est le fait de dire des choses sans véri-
SEBASTIAN DIEGUEZ
est chercheur en neurosciences au Laboratoire
de sciences cognitives
et neurologiques à l’université de Fribourg, en
Suisse. Ses recherches
portent sur la psychologie
des théories du complot
et les croyances irrationnelles. Il a publié Total
Bullshit ! Au cœur de la
post-vérité (PUF, 2018).
Il écrit régulièrement pour
le grand public des chroniques mêlant littérature,
art et neurosciences.
fier si elles sont vraies, alors il arrive à tout le monde de
« bullshitter », non?
S.D.: Bien sûr, on peut tous se reconnaître dans cette description. Dans nos échanges quotidiens, nous ne cherchons
pas nécessairement à transmettre une vérité objective, ne
serait-ce que par politesse. Donc nous bullshittons tous
plusieurs fois par jour, c’est aussi vieux que l’humanité! Et
pour cause: des études ont amplement établi que l’objet
de la communication humaine est davantage orienté vers
le maintien ou le renforcement de la cohérence du groupe,
avec création d’un récit ou d’une vision du monde commune, que vers l’échange d’informations objectives sur le
monde extérieur (voir p. 80).
page en sachant pertinemment qu’il n’en maîtrise pas la
véracité. Il a donc une attitude cavalière vis-à-vis de la
rigueur et de la vérification des informations. Et il propage
le « fake » pour marquer son appartenance au groupe et
dorer son blason, répétant ce qui lui a plu et a fait sens
pour lui. Bref, il relaie un discours qu’il aurait pu lui-même
produire. Au-delà des discours, c’est le partage massif
d’une indifférence à la vérité qui crée le bullshit: Donald
Trump n’aurait pas pu prospérer si le terrain n’était pas déjà
bullshitté, et le bullshit qu’il produit véhicule beaucoup de
faussetés qui circulaient dans les réseaux avant lui. Il a su
capter l’air du temps… et du bullshit.
CSV: Vous dites que le bullshit se propage par les réseaux
S.D.: Nous bullshittons tous à l’occasion, mais nous assistons aujourd’hui à une agrégation et potentialisation du
bullshit via les réseaux sociaux. L’interaction entre beaucoup d’individus qui partagent la même indifférence à
l’égard de la vérité des faits dont ils parlent (même s’ils ne
partagent pas les mêmes récits) a transformé une attitude
individuelle en une force collective, et permis la génération
sociaux. En sont-ils la cause?
S.D.: Il est vrai que les nouvelles technologies sont le véhicule par excellence du bullshit, car elles permettent sa massification. Mais dans la mesure où ces mêmes technologies
aident aussi à mettre en commun toute la connaissance
humaine, créant des conditions inédites d’un partage et
d’une amélioration du savoir, le bullshit généralisé reste de
notre responsabilité. La cause, c’est nous. Sans compter que
ce travail de sape de la vérité a démarré avant les réseaux,
dans les décennies 1970-1980. À l’époque, on voit émerger
les « théories du soupçon » et un relativisme vis-à-vis de
la vérité, dans le cadre très select des penseurs « postmodernes » parisiens (Jacques Derrida, Gilles Deleuze,
Jacques Lacan, Bruno Latour et d’autres). Attention, je ne
dis pas que Trump a lu tout ça! Mais les idées, ou du moins la
« musique » de leurs propos a été diffusée outre-Atlantique
(sans doute par snobisme) via les universitaires, les journalistes, les artistes et d’autres milieux instruits américains. Ce
qui a été retenu est qu’il n’y a pas de vérité, qu’il n’y a que
des interprétations. Que la science, la philosophie, l’histoire
et la propagation massive de faussetés dans les réseaux.
et toutes les activités prétendant rechercher une certaine
CSV: Alors, pourquoi parler d’un « phénomène bullshit »?
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
87
DOSSIER//LA VÉRITÉ
renforcement. On le voit chez les partisans de la non-vacci-
nation des enfants: puisque les arguments en faveur de la
vaccination, pourtant issus d’études scientifiques, viennent
du côté des firmes pharmaceutiques, de l’ordre des médecins ou du ministère de la Santé, le bullshit est immunisé.
Néanmoins, ceux qui contestent systématiquement toute
autorité sont minoritaires. Il y a donc de la marge pour réta-
Le « bullshitteur »
répand des faussetés sur des
sujets qu’il ne connaît pas
vérité se réduisent à des jeux de pouvoir, à de la politique.
Pensez donc, si même l’activité scientifique n’a pas de lien
avec la vérité, quelle activité humaine l’a!
blir la confiance envers le discours des autorités, à condition
que celles-ci fassent également leur « révolution culturelle ».
Comment? Peut-être en communiquant sur la base non
plus d’un « prestige social » qu’elles n’ont plus, mais d’une
nouvelle transparence et clarté dans la présentation des
faits, même si l’on sait que le bullshit parvient toujours à
singer la connaissance, la sagesse – ce n’est pas très compliqué de faire semblant d’être sage, scientifique, historien…
Il y a aussi les solutions technologiques. Les grandes firmes
propriétaires des réseaux sociaux ont tenté de mettre en
place des mécanismes automatiques d’identification (et
d’élimination) des réseaux produisant du fake. Cela a plus
ou moins marché… Du coup, l’autre fenêtre possible est
la réglementation : faire des lois anti-fake [le Parlement
français a adopté en novembre la loi contre la « manipulation de l’information » en période électorale, NDLR], mais
là encore on se heurte au même problème : le risque de
restreindre la liberté d’expression… Inciter les firmes à la
vigilance et produire des lois limitatives sert, mais ne résout
pas le problème.
CSV : Le bullshit a donc une portée politique ?
S.D. : Oui, et je vois un lien fort entre lui et le populisme.
Car les discours des populistes de tout bord ont un point
en commun : ils passent outre la vérité des faits relayés
par les experts, vus comme une invention des élites pour
« tromper et dominer le peuple », et favorisent les « faits
alternatifs » – qui sont plutôt des « vérités alternatives »
sur les faits. Le populisme est également en accord avec le
bullshit dans la mesure où les deux valorisent la « sincérité »
du discours au détriment de sa vérité : on sait aujourd’hui
que beaucoup d’électeurs de Trump savent pertinemment
qu’il ment et… ils s’en fichent ! Pour eux, le fait de mentir
ouvertement signale qu’on « ne joue pas le jeu » des élites.
Voilà pourquoi le bullshit est, à mon avis, incompatible avec
la démocratie. Quelle que soit la définition qu’on donne
de celle-ci, son fonctionnement relève de la décision en
commun sur la base d’une réalité partagée et accessible.
Du moment qu’on rejette les informations fournies par les
journalistes, scientifiques, intellectuels, etc., et que chacun
adhère à des « vérités alternatives » différentes, personne
ne vote sur la base d’une conception commune. Le vote
continue à déterminer mécaniquement des majorités et des
minorités, mais aucune ne renvoie à une vision de la réalité
partagée. Elles résultent plutôt d’une agrégation statistique
de visions hétéroclites et atomisées. Le vote ne reflète donc
plus une décision commune, il ne signifie plus rien. Et cela
vide de son sens le principe même de la démocratie.
CSV : Comment alors combattre ce phénomène ?
S.D.: La question des solutions est embarrassante parce
que personne ne sait vraiment comment agir. Le bullshit
a une capacité extraordinaire d’adaptation: toute mesure
cherchant à le contrer provoque la méfiance et conduit à son
88 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
CSV : Sommes-nous donc condamnés au bullshit ?
S.D.: Je ne sais pas, cela ressemble à une course aux armements où les armes de part et d’autre s’adaptent dans une
sorte de crescendo de feux/contre-feux. Prenons le cas
emblématique du réchauffement climatique. On a bien
d’un côté une vérité énoncée par une autorité compétente,
un collège international de climatologues du GIEC qui regroupe 193 pays membres, d’un autre côté les États-Unis,
deuxième plus grand émetteur de CO2 (après la Chine),
qui a élu un président dont l’attitude est au mieux une
indifférence à l’égard de cette vérité.
Peut-être Trump est-il un véritable climatosceptique, mais
je pense que ses électeurs sont bien dans cette attitude
d’indifférence qui caractérise le bullshit. En tout cas, même
si cette vérité scientifique est complexe, le réchauffement
pour cause humaine est avéré. Sur la base des connaissances actuelles, et sauf survenue d’une solution inespérée,
elle entraînera des déplacements massifs de populations,
des guerres, de grandes épidémies… Bref, beaucoup de
morts et d’instabilité. Et ce à un horizon non pas de cent
ans, mais de trente à quarante ans. Soit après-demain ! Le
bullshit peut-il aller jusqu’à mettre en danger, si ce n’est
notre espèce, du moins notre civilisation ? Tout ce que
Homo sapiens a su créer par la force de son intelligence
collective peut se retourner contre lui à cause de son aveuglement narcissique et du bullshit. Aurons-nous le temps
de prendre conscience collectivement de la nécessité de
faire confiance aux vérités énoncées par nos semblables
qualifiés? La réponse dans quelques décennies…
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EN COULISSES//MUSÉOLOGIE
MOÏSE DE CAMONDO
L’ART DE VIVRE
À LA FRANÇAISE
92
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
UNE VÉNÉRATION POUR
LE XVIIIe SIÈCLE
Plus que la rareté de ses acquisi-
tions, c’est la volonté de reconstituer
un XVIIIe siècle idéal qui caractérise
Moïse de Camondo en tant que collectionneur : « Chaque œuvre acquise est
partie d’un tout, et révèle le souci d’aboutir
à un ensemble cohérent, harmonieux et de
qualité », explique Sophie d’AigneauxLe Tarnec, attachée de conservation
au musée Nissim-de-Camondo.
Peu à peu, l’exceptionnelle collection
devient une référence. Mais Moïse
de Camondo ne s’arrête pas là. Il lui
L’art de vivre selon
Moïse de Camondo
−
MUSÉE NISSIM DE CAMONDO
63 RUE DE MONCEAU, 75008 PARIS
MADPARIS.FR
lement celui de la fin des règnes de
Louis XV et Louis XVI. À partir des années 1880, il réunit meubles et objets
d’art typiques de l’esthétique néoclassique qui s’épanouit à l’époque : de la
table chiffonnière en auge de la reine
Marie-Antoinette au service d’argenterie offert par la Grande Catherine à
son favori Orloff, en passant par les
tapisseries des manufactures royales
des Gobelins.
31 Oct
— 10 Mars
E
n bordure du parc Monceau, dans le huitième
arrondissement de
Paris, la splendide résidence de Moïse de Camondo semble figée par le temps.
Elle donne un témoignage unique de
ce que fut un hôtel particulier français
au début du XXe siècle. Tout est resté
intact. C’était la première condition
imposée par Moïse de Camondo pour
que sa demeure devienne un musée
après sa mort survenue en 1936. Il y
en avait une seconde : que ce musée
porte le nom de Nissim, son fils adoré,
mort en 1917 en combattant pour la
France. Cette exposition permet de
mieux comprendre la personnalité
éclectique de Moïse de Camondo, esthète, collectionneur passionné par
l’art de vivre du XVIIIe siècle, mais
aussi homme de son temps, à la pointe
de la modernité.
Qui était Moïse de Camondo ? D’abord
un homme né avec une cuillère
d’argent dans la bouche, héritier d’une
puissante famille juive passée par
l’Espagne, l’Italie, l’Empire ottoman,
où elle avait fait sa fortune en devenant au XIXe siècle banquiers des sultans. Puis les Camondo s’établirent à
Paris en 1869. Moïse a alors 9 ans. Normalement tout le destine à prendre la
suite des fructueuses affaires familiales. Mais ce qui le passionne, ce
sont moins les registres de compte
que l’art décoratif français, spécia-
L’ART DE VIVRE SELON
MOÏSE DE CAMONDO
MUSÉE NISSIM-DECAMONDO, PARIS
Jusqu’au 10 mars 2019
CE COLLECTIONNEUR
PASSIONNÉ EST
ÉGALEMENT FASCINÉ PAR
LE PROGRÈS TECHNIQUE
L. BOEGLY -MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS- MUSÉE NISSIM DE CAMONDO -PARIS
Par Martin Saumet
Voiture, yacht sortant
du port de Deauville,
chasse à courre,
gastronomie…
l’exposition fait
revivre la (très)
grande bourgeoisie
de ce début
de XXe siècle.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
93
EN COULISSES//MUSÉOLOGIE
Un art de vivre
illustré par les pièces
d’art, le mobilier et la
riche salle à manger
(à g.) où Moïse de
Camondo recevait le
club des Cent pour de
somptueux repas.
œuvre. À la mort de sa mère, en 1910,
il fait raser la demeure paternelle,
située en bordure du parc Monceau,
et confie à l’architecte René Sergent
le soin de construire un hôtel dont
le style et la surface s’accorderont à
sa précieuse collection. Si l’architecture du bâtiment est directement
inspirée de celle du Petit Trianon de
Versailles, la demeure n’en est pas
moins parfaitement fonctionnelle et
conforme aux exigences de confort de
ce début de XXe siècle. Dans les appartements lambrissés de boiseries du
XVIIIe siècle, se cachent systèmes de
chauffage à air filtré et de nettoyage
par le vide, ascenseur à air comprimé
et salle de bains dernier cri.
Derrière le collectionneur passionné
par le siècle des Lumières se devine un
précurseur fasciné par le progrès technique. L’exposition permet ainsi de découvrir un homme féru de yachting et
de sports mécaniques. En digne ambassadeur de son temps, il achète sa
première voiture en 1895 et aménage
dans son hôtel un garage et un atelier
capable d’accueillir cinq autos. Il prévoit même des logements dédiés à ses
chauffeurs et mécaniciens, avec qui il
sillonnera les routes de France et d’Europe. Un art de vivre moderne et inattendu chez un homme qui avait décidé
de vivre dans une demeure typique du
XVIIIe siècle.
94
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
« L’exposition dévoile des facettes de la
personnalité de Moïse de Camondo que
pire ottoman, berceau de la fortune
le visiteur ne peut deviner en visitant le
musée », souligne ainsi Sophie d’Aigneaux-Le Tarnec.
mille affichent en effet un patriotisme
exacerbé. Son fils Nissim se jette corps
et âme dans le conflit. D’abord mitrailleur dans les tranchées, puis observateur aérien et enfin pilote, le jeune
homme s’illustre par son engagement, alors que les enfants des riches
industriels français sont généralement
maintenus à l’écart des combats. Son
courage lui sera fatal : il est tué lors
d’un combat aérien, à l’âge de 25 ans.
Le drame bouleverse Moïse de
Camondo. Il consacre le reste de son
existence à parfaire la collection et
l’hôtel qu’il destinait à son fils. Il décide d’offrir à la France l’œuvre de sa
vie et lègue ses collections à l’État en
1924. Sophie d’Aigneaux-Le Tarnec
souligne combien il eut « une confiance
totale en la France, pour conserver la mémoire de son fils et du nom des Camondo
désormais éteint ».
Par la suite, l’Histoire ne va pas épargner les derniers membres de la famille. Sa fille Béatrice, son unique héritière, disparaît à Auschwitz à la fin
de la Seconde Guerre mondiale. Seules
les collections paternelles, devenues
propriétés de l’État français, échapperont au pillage des familles juives
orchestré par les nazis. Ce sont elles
que les visiteurs peuvent découvrir et
se replonger ainsi dans deux siècles
d’histoire de France.
PLAISIRS DE TABLE
Le comte de Camondo se révèle par
ailleurs un fin gourmet, comme l’attestent les vastes et modernes cuisines de sa résidence. Un homme
dont le train de vie, rythmé par les
voyages, la gastronomie et les parties de chasses, est conforme à celui
de la haute société de l’époque, dans
laquelle il a parfaitement su s’intégrer. Chacun de ses voyages est l’occasion pour lui de rédiger de précis
comptes rendus à l’attention du club
des Cent, un groupe composé d’influents esthètes de la table, mais aussi
du monde de l’art et des musées. Dès
1930, ces messieurs sont régulièrement conviés à l’hôtel Camondo, où
ils partagent les plaisirs culinaires les
plus raffinés, comme l’attestent les
plans de tables et menus présentés
dans l’exposition.
« La demeure et les collections de Moïse de
Camondo montrent à quel point il se sentait à l’aise dans cet art de vivre de la très
haute bourgeoisie française », commente
Sophie d’Aigneux-Le Tarnec. Au point
de prendre fait et cause pour son pays
d’adoption durant la Grande Guerre,
qui oppose pourtant la France à l’Em-
familiale. Moïse de Camondo et sa fa-
MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS- MUSÉE NISSIM DE CAMONDO - PARIS
faut un écrin digne d’accueillir son
AUTRES EXPOS À NE PAS MANQUER
MÉCANIQUE
DES MEUBLES
C
’était l’une des passions
que partageaient José-
phine et Napoléon Bonaparte : les meubles à secrets. Le temps d’une exposition,
secrétaires à double fond et autres
mobiliers à tiroirs cachés dévoilent
leurs mécanismes au château de Malmaison, où vécut le couple mythique.
L’origine de l’exposition est la restauration par les jeunes talents de l’école
Boulle d’un secrétaire conçu par
l’ébéniste Martin Guillaume Biennais, orfèvre attitré de l’empereur.
L’exposition se penche ainsi sur les
chefs-d’œuvre d’ébénisterie d’hier et
aujourd’hui. Accompagné d’un important support multimédia, le visiteur découvrira les insoupçonnables
cachettes et les ingénieux procédés
de fabrication d’une quarantaine de
meubles et objets à secrets.
MEUBLES À
SECRETS,
SECRETS DE
MEUBLES
MUSÉE
NATIONAL DU
CHÂTEAU DE
MALMAISON
Jusqu’au 18
février 2019
À LA RENCONTRE
DES LICORNES
O
n la connaît sous la forme
d’un cheval à la robe immaculée, au front orné
d’une corne dont la taille
n’a d’égale que la rectitude : vous aurez
reconnu la licorne ! Le musée de Cluny
consacre une exposition au légendaire
animal, avec pour point de départ la
célèbre tapisserie La Dame à la Licorne,
tissée vers 1500. Depuis sa place importante et symbolique au sein du bestiaire
médiéval, jusqu’aux représentations
contemporaines plus décalées, enluminures, sculptures et vidéos témoignent
de la manière avec laquelle les artistes
se sont emparés du mythe de la licorne.
LUMIÈRE SUR LES NADAR
D
’Alexandre Dumas à Sarah Bernhardt, en passant par Gustave
Doré : nombreuses furent les célébrités qui défilèrent dès 1850
devant l’objectif des Nadar. Derrière ce célèbre atelier, pionnier de la photographie, se
cachent Félix Tournachon, dit Nadar, son
frère Adrien et son fils Paul. À la fois photographes, dessinateurs et inventeurs, ils révolutionnèrent l’art et la technique du portrait, au point d’en faire une industrie. À
travers quelque 300 épreuves photographiques originales, dessins ou objets, l’exposition retrace la tumultueuse épopée de
l’entreprise Nadar.
F. RAUX-MN – GP/TOMI UNGERER - DIOGENES VERLAG AG ZÜRICH, SUISSE ,TDR
LES NADAR,
UNE LÉGENDE
PHOTOGRAPHIQUE
BIBLIOTHÈQUE
NATIONALE DE
FRANCE, PARIS
Jusqu’au 3 février 2019
MAGIQUES
LICORNES
MUSÉE
DE CLUNY
Jusqu’au 25
février 2019
LA SPLENDEUR
RETROUVÉE DE LA
BASILIQUE SAINTDENIS – FRANÇOIS
DEBRET (17771850) ARCHITECTE
ROMANTIQUE
BASILIQUE
CATHÉDRALE DE
SAINT-DENIS
Jusqu’au
24 novembre 2019
www.saint-denisbasilique.fr/
L’HOMME QUI RESSUSCITA LA BASILIQUE SAINT-DENIS
P
arce qu’elle abritait la nécropole royale, la basilique Saint-Denis fut vandalisée pendant la Révolution. Dès 1813, l’architecte François Debret entreprend de lui rendre
sa splendeur. Il ressuscite l’art du vitrail et des peintures murales, plongeant la
basilique dans un monde de couleurs et de lumière. Ce travail de restauration lui
valut cependant de nombreuses critiques. En 1846, il démissionnera après avoir été accusé
un peu vite d’avoir provoqué l’effondrement de la flèche nord de l’édifice. Ce pan méconnu
de l’histoire de la basilique est à découvrir à travers cette exposition du Centre des monuments nationaux, présentant une série d’esquisses, dessins préparatoires et créations originales de l’architecte-restaurateur, qui réhabilitent au passage sa réputation.
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
95
À L’ÉPREUVE DE LA CENTRALISATION
L
’Histoire n’a pas pour
temples, enlèvements d’enfants et
fonction de prédire
conversions forcées. Ces persécutions
provoquèrent un exil massif: quelque
l’avenir, mais d’éclairer le présent en défrichant le passé. Il
arrive cependant que
des études viennent
percuter l’actualité immédiate: tel est
le cas de l’ouvrage en deux parties rédigé par Philippe Joutard, spécialiste
du protestantisme et de ses développements cévenols, et Jean-Clément Martin, professeur émérite à la Sorbonne,
fin connaisseur de la Révolution française et des guerres de Vendée. Cet ouvrage attrayant, accessible aux non
spécialistes, abondamment illustré,
décrit avec précision les deux mouvements populaires erratiques et imprévisibles qui ont pour le premier inauguré et pour le second clos un
XVIIIe siècle français fécond en bouleversements. Et leur évocation pointe
les traces toujours vivaces que l’un et
l’autre ont ancrées dans l’imaginaire
des régions concernées. Déclenchée en
1702, la guerre des Camisards est la
conséquence d’une décision funeste du
Roi-Soleil: la révocation en 1685, à Fontainebleau de l’édit de Nantes, qui avait
mis fin, en 1598, à quasiment un siècle
de guerres de religion. Louis XIV entendait ainsi établir son pouvoir absolu et
éradiquer des implantations huguenotes trop favorables selon lui à des nations ennemies, comme l’Angleterre et
les Pays-Bas, mais aussi la Prusse. Tous
les moyens furent bons pour chasser
les hérétiques : enquêtes, dénonciations, destructions d’écoles et de
96
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
200 000 personnes quittèrent le
Royaume, dont une bonne part de
l’élite intellectuelle qui apporta ses
compétences aux pays limitrophes et
ennemis.
GUERRES DE RELIGION
Les Cévennes et le Bas-Languedoc
étaient des lieux de haute densité protestante, et d’anciens bastions huguenots pendant les guerres de religion.
Dans les premiers temps, la politique
du monarque y fut apparemment efficace. Les dragonnades, à savoir le logement des troupes royales chez les habitants (en ayant sur eux tout pouvoir, à
l’exclusion du viol et du meurtre)
jusqu’à ce qu’ils se convertissent, semblèrent porter leurs fruits. Succès en
trompe-l’œil: les nouveaux convertis
restent protestants de cœur. Privés de
leurs pasteurs, ils vont entre laïcs célébrer clandestinement leur culte au
« Désert », à savoir dans des vallons reculés, sous l’égide de «prophètes » autoproclamés, prêcheurs millénaristes
et autres apôtres de la Fin des temps.
Le pouvoir y répond par une répression
féroce, qui met le feu aux poudres.
En 1702, un commando délivre des protestants en fuite et tue celui qui les
avait arrêtés, l’abbé du Chayla. Cela
marque le début d’une escalade sanglante du conflit qui durera jusqu’en
1710, fit des milliers de victimes et débouchera sur la défaite des Camisards.
Cette défaite fut néanmoins compen-
PHILIPPE JOUTARD
JEAN-CLÉMENT MARTIN
CAMISARDS ET
VENDÉENS
DEUX GUERRES
FRANÇAISES
DEUX MÉMOIRES
VIVANTES
CAMISARDS ET VENDÉENS
DEUX GUERRES FRANÇAISES
DEUX MÉMOIRES VIVANTES
PHILIPPE JOUTARD,
JEAN-CLÉMENT MARTIN
Alcide éditions, 144 pages, 19,90 €
sée par l’héritage d’une tradition aussi
orale qu’héroïque, puisque les récits sur
les Camisards sont restés vivaces
jusqu’à aujourd’hui. À l’autre bout du
siècle, en 1793, la guerre de Vendée com-
BEAUTÉ CACHÉE
mence elle aussi par une escarmouche.
La Convention, cernée de toutes parts
Q
QU’EST-CE QUE L’ART
PRÉHISTORIQUE?
L’HOMME ET L’IMAGE
AU PALÉOLITHIQUE
PATRICK PAILLET
CNRS éditions, 2019, 24 €
RELEVÉ H. BREUIL
par les ennemis de la jeune République,
entend procéder à une levée en masse
dans tout le pays. Le 19 mars, un groupe
très organisé s’oppose aux troupes de la
Révolution qui entendaient enrôler
300 000 hommes depuis La Rochelle
sous le nouveau drapeau. La Guerre de
Vendée commence: elle va durer six ans
et causera plus de 200000 morts. JeanClément Martin en décline toutes les
péripéties, dressant çà et là des portraits
saisissants de ses héros, tout en montrant clairement les lignes de force et les
motifs du conflit: l’interdiction forcée
des pratiques religieuses et surtout l’intransigeance d’un État-nation qui s’impose par la violence. L’historien se livre
aussi à un « itinéraire mémoriel », relève
les traces laissées par le conflit, braises
jamais vraiment éteintes et périodiquement rallumées jusqu’à nos jours, soit
dans des manifestations artistiques
spectaculaires comme le spectacle du
Puy du Fou, soit dans le refus de la mondialisation au profit d’un ancrage rural
et catholique. Pourquoi réunir dans un
même livre deux mouvements apparemment diamétralement opposés, l’un
protestant, l’autre catholique? Certainement parce que, au-delà de ces différences, s’exprime la résistance acharnée de deux cultures aux diktats d’un
pouvoir centralisé. Alain Dreyfus
ue s’est-il donc passé il y a quelque 40 000 ans
pour qu’Homo sapiens soudain découvre la représentation symbolique, l’image, bref l’art ? Comment rendre compte de ce « big bang culturel » ?
C’est à ces questions que le préhistorien Patrick Paillet, maître
de conférences au Muséum national d’histoire naturelle, entreprend de répondre dans ce livre richement illustré, qui offre
une excellente synthèse du savoir actuel sur l’art pariétal. On
connaît aujourd’hui plus de 400 grottes ornées à travers le
monde, dans lesquelles ont été réalisés des dizaines de milliers
de relevés. La recherche progresse aujourd’hui de manière collective, ne serait-ce que parce qu’un seul chercheur ne peut
maîtriser toutes les techniques mobilisées pour l’étude des
grottes ornées. Patrick Paillet montre que les différentes interprétations qui se sont succédé depuis un siècle doivent beaucoup au contexte de leur genèse : au XIXe siècle, époque triomphante de la doctrine de l’art pour l’art, on pensait que nos ancêtres n’avaient orné les grottes que pour leur plaisir esthétique ; au début du XXe siècle, apogée de la domination coloniale européenne, on développe l’idée d’une fonction magique
de ces images, inspirée des travaux des ethnologues ; puis
vient, dans la seconde moitié du XXe siècle, marquée par la
forte influence du marxisme, une interprétation en termes de
structures sociales. Sans nier l’intérêt de ces discussions, Patrick Paillet a pour sa part une position que l’on pourrait qualifier d’agnostique. « Le sens de l’art préhistorique, écrit-il, nous est
résolument caché, pire encore inaccessible, et ce pour une raison assez
simple : nous ne sommes pas les destinataires de ces œuvres et de fait
elles ne nous sont pas reconnaissables. » Et d’inviter à un autre regard, plus contemplatif : « À force de chercher à leur donner un âge
et à leur trouver du sens, nous en oublions parfois le simple plaisir de
les admirer. » Nicolas Chevassus-au-Louis
LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
97
L’HUMANITÉ MARCHE AU DÉFI
D
L’AUDACE DE SAPIENS
Comment l’humanité
s’est constituée
MARCEL OTTE
Odile Jacob, 2018, 23 €
ans son dernier livre
l’historien Marcel
vêtir, créer un véritable réseau
social, l’entourer de mytholo-
Otte, professeur à
l’université de Liège
gies, les immortaliser dans des
gravures, les raconter orale-
(Belgique), tente de nous
ment, puis les consigner dans un
convaincre que les prouesses de
nos ancêtres Sapiens, à leur
code alphabétisé… Un héritage
précieux qui a façonné le présent
échelle, valaient bien celles de
l’homme moderne, et qu’ils sont
et continue sans doute à tracer
notre futur. Car pour Marcel
reliés à nous par une même qualité, porteuse de tous les boule-
Otte, nos prouesses technologiques actuelles, que l’homme
versements et de toutes les révolutions : l’audace. Au fil de douze
de Cro-Magnon n’aurait probablement jamais pu imaginer,
chapitres richement illustrés,
sont dans l’exacte continuité de
nous remontons donc à travers
les âges pour explorer les réali-
l’audace de nos prédécesseurs :
sations humaines les plus bouleversantes depuis un million
d’années : construire un habitat
solide, le protéger et en délimiter
le territoire, se nourrir et se
« Les actes de percuter, de scier, de
racler contiennent en réalité ceux qui
nous ont portés au fond des océans
et dans le cosmos », écrit le paléoanthropologue.
Intissar el-Hajj Mohamed
Une publication du groupe
PRÉSIDENT Ernesto Mauri
RÉDACTION 8, rue François-Ory, 92543 Montrouge
Cedex. Tél. : 01 46 48 19 88.
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assisté de Bénédicte Orselli
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PREMIER SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Bruno Levesque
ICONOGRAPHE Sophie Dormoy
ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO
Thomas Bellour, Nicolas Chevassus-au-Louis, Pascale
Desclos, Alain Dreyfus, Intissar el-Hajj Mohamed, Aimie
Eliot, Roman Ikonicoff, Fabienne Lemarchand, Marielle
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Rauscher, Martin Saumet, Philippe Testard-Vaillant.
SERVICE LECTEURS sev.lecteurs@mondadori.fr
DIRECTION-ÉDITION DIRECTION PÔLE : Carole Fagot
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BOUTIQUE ET VPC
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MARKETING
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Giliane Douls.
PUBLICITÉ. TÉL. 01 41 33 51 16
L’ÂGE DE GLACE
L
COMMENT L’EMPIRE
ROMAIN S’EST EFFONDRÉ
Le climat, les maladies et la
chute de Rome
KYLE HARPER
La Découverte, 2019, 25 €
98 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
a discussion sur les causes de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident est un classique de l’historiographie. Le tour
de force du livre de Kyle Harper, professeur à l’université
d’Oklahoma, est d’apporter du nouveau à ce vieux débat, en
soulignant l’importance des causes environnementales.
L’apogée de l’empire a ainsi coïncidé avec un optimum climatique
– entre 200 avant notre ère et 150 après – qui, en augmentant les rendements agricoles, a permis de nourrir la population. Mais une succession d’éruptions volcaniques, culminant dans les années 530 et 540 de
notre ère, entraîne un refroidissement, synonyme d’effondrement de la
production vivrière, et donc de famines.
À ces aléas climatiques s’est ajoutée la pression des pathogènes, en
particulier le paludisme et la peste. Au cours du VIe siècle, la population de l’empire est divisée par trois, passant de 30 à 10 millions d’habitants. L’organisation même de la vie sociale contribuait en effet à la diffusion des maladies. Les réserves de grain étaient ainsi pleines de rats
(dont les puces sont vecteurs de la peste) ; les thermes, emblèmes de la
civilisation romaine, étaient pour leur part de véritables bouillons de
culture et l’intense circulation de marchandises au sein du bassin méditerranéen favorisait la diffusion des maladies.
Un livre qui souligne l’importance des liens des sociétés avec leur environnement. « Loin d’être le point final d’un Ancien Monde irrémédiablement perdu, la
rencontre romaine avec la nature pourrait constituer le premier acte d’un nouveau
drame qui n’est pas terminé », souligne l’auteur. Une leçon à méditer en ces
temps inquiétants d’urgence climatique. Nicolas Chevassus-au-Louis
Directeur exécutif : Cécile Chambaudrie
Contacts Publicité : Virginie Commun (50 28),
Lionel Dufour (50 19)
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