close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Néon N°69 – Février-Mars 2019-compressed

код для вставкиСкачать
Barbecue vs vaisselle
COMMENT
DÉGENRER
SON COUPLE�?
p.��82
MODE JETABLE
Enquête sur
le gaspillage
vestimentaire
p.��42
Frontière USA-Mexique
ILS CHERCHENT
LES DISPARUS
DANS LE DÉSERT
p.��36
Réalité
augmentée
Scannez
avec l'appli
SnapPress
FÉVRIER - MARS BEL : 4,40 € - CH : 5,90 CHF - CAN : 7,99 CAD - D : 5 € - Esp : 5 € - LUX : 4,40 € - DOM : 4,50 € - Maroc : 40 DH - Zone CFP : Avion : 1500 XPF - Bateau : 650 XPF.
#69�·�Février-Mars 2019
M 04187 - 69 - F: 3,70 E - RD
�POURQUOI NOTRE ÉPOQUE EST ANGOISSANTE
�AIMER AVOIR LA FROUSSE, C'EST GRAVE ?
�ANXIÉTÉ, TRAUMAS�: ENFIN LES DÉPASSER
Popo où t'es ? L'incroyable aventure d'un journaliste qui a suivi son
p.��50
PLUS DE
8000 AGENTS
DÉDIÉS À VOTRE
BIEN-ÊTRE*
VOYAGEZ AVEC VOTRE TEMPS
RENDEZ-VOUS SUR
, EN GARES, BOUTIQUES, AGENCES DE VOYAGES AGRÉÉES SNCF ET PAR TÉLÉPHONE.
* D’ici 2020, la SNCF transforme les TGV en TGV INOUI. Télépaiement obligatoire sur Internet et par téléphone au 3635 (0,40 € TTC par minute + coût de la communication). Une équipe à votre écoute du début à la fin du voyage
(en gares et boutiques, à quai et dans les trains) ainsi que des services exclusifs pour continuer votre voyage (chauffeur, bagages à domicile...). Offre valable uniquement sur les trains éligibles TGV INOUI. TGV INOUI est une marque déposée
de SNCF Mobilités. Tous droits de reproduction réservés. SNCF Mobilités – 9, rue Jean-Philippe Rameau – CS 20012 – 93200 Saint-Denis Cedex – R.C.S. BOBIGNY B 552 049 447.
L
A
V
I
E
N
E
O
N
A TABLE !
Ça y est, la cuisine du Café NEON est ouverte !
Et c’est Bastien de Changy, 30 ans, qui s’est installé aux
fourneaux. Présentation par le menu.
PHOTO COUVERTURE : GETTY IMAGES. PHOTOS EDITO : NEON�; CAFÉ NEON.
Entrée :
école de commerce
« Je suis un autodidacte.
J’ai d’abord fait une école
de commerce, puis monté
une société d’évènementiel
en deuxième année. Au
bout de sept ans, j’ai saturé.
J’ai tout plaqué, je me suis
enfermé chez moi et je me
suis mis à cuisiner. Quelques semaines plus tard, je
me suis inscrit à MasterChef
et j’ai commencé à franchir
les castings les uns après les
autres. On était 11 000 au
début, et j’ai fini 10e. J’avais
25 ans. Deux ans plus tard
je suis parti au Québec
créer une entreprise de traiteur qui a cartonné. Je suis
revenu en France en septembre. Je vais avoir 30 ans
et je vais pouvoir les fêter
au Café NEON ! »
Plat :
et la lumière fut
« J’ai tout de suite adoré le
concept du café. Je veux
défendre une cuisine de
saison. Pour moi, c’est la
base. Je veux que ce soit
abordable, et qu’on fasse
vivre l’économie du quartier, où on trouve de super
commerces : du bio, du local, du bon. »
La première carte de Bastien de Changy
pour le Café NEON
Entrées
Velouté de butternut
Tartine de saison, ricotta à l’érable,
courge rôtie, pleurotes
Dessert :
le boss du labo
« Je vais proposer une carte
réduite qui sera renouvelée
toutes les deux semaines.
C’est un parti pris fort. Ce
sera simple, mais avec une
touche d’originalité. Ma
cuisine, c’est de l’expérience. Je teste, je goûte, je
modifie. Ce sera un labo. Le
fait que ce lieu soit lié à un
magazine apporte un certain état d’esprit. On va tenter des choses, surprendre
les gens, ne pas s’imposer
de limites. Ce sera à la fois
divertissant et profond. Et
ça, c’est NEON. »
COUPON DE
RÉDUCTION
Œuf parfait et crémeux de panais vanillé
Plats
Poke bowl du marché
Butternut rôti végétarien
Filet de poulet et garniture de saison
Desserts
-��10�%
SUR LA CARTE EN
PRÉSENTANT CE COUPON.
(HORS FORMULE ET BOISSONS)
Granolat maison
Poire pochée aux épices,
crumble cacao
3
OFFRE VALABLE JUSQU’AU 3 AVRIL 2019.
W W W. I Z I P I Z I . C O M
SOMMAIRE
LES SAVOIRS INUTILES
Le cornichon est un fruit.
p.�8
QUELLE EST VOTRE
PLUS GRANDE PEUR�?
« Finir le mois en positif. »
p.�10
1 QUESTION, 3 EXPERTS
UNE MODE PRÊTE
À JETER
LE HASHTAG
#mydeadfriend
p.�17
WHAT THE FAKE
Le ministre japonais de la
Cybersécurité n’a jamais touché
un ordinateur. Vrai ou fake�?
p.�18
L’équivalent d’une benne
de vêtements est jeté chaque
seconde dans le monde.
p.�42
POPO OÙ T’ES�?
4 milliards et demi
de personnes
dans le monde n’ont pas
de toilettes chez eux.
p.�50
SAVOIR
Comment fera-t-on
des enfants dans le futur�?
p.�12
FAUT QU’ON PARLE
« Nous, femmes autistes,
sommes doublement
invisibilisées. »
p.�14
L’HISTOIRE FAIR GRR
LA FRANCE
DÉCHIFFRÉE
42�% des femmes inscrites
sur un site de rencontre
ont déjà reçu une « dick pic »
non-sollicitée.
p.�16
LES AMITIÉS INÉGALES
« La moustache était réservée
aux grands de ce monde. »
p. 34
Près de la moitié des amitiés
ne sont pas réciproques.
p.�56
LES AIGLES DU DÉSERT
CHANGER DE SEXE
POUR SURVIVRE
Un adolescent sourd et muet
s’est perdu, la famille ne sait
pas où il est, le passeur
ne répond pas au téléphone.
p.�36
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
« On doit être homme
ou femme et respecter
les codes imposés. »
p.�60
NEONMAG.CLUB
5
MARIE ROUGE ; ALEXANDRE DEBIEVE/UNSPLASH ; PIERRE POUX.
LA PEUR
« L’ignorance mène à la peur,
la peur mène à la haine,
la haine conduit à la violence. »
Bien vu Averroès.
p.�22
SAVOIR
FAIRE
LE TUTO
Comment dégenrer
son couple�?
p.�82
SE RENCONTRER
« J’étais en train de la serrer
dans mes bras et hop�!,
bisou surprise. »
p.�94
SE REPRODUIRE
« Kiki veut une tatine
de crottes de nez�?? »
p.�96
SE CULTIVER
Et faire des selfies.
p.�98
CONSOMMER
Si vous avez envie de
gagner une montre
connectée, c’est par là�!
p.�102
NOUVELLES
DU CORPS
Peut-on guérir
d’une allergie ?
p.�66
VOYAGER
Au menu, espaces naturels
aux légendes millénaires
et scènes de tournage
de Priscilla, folle du désert.
p.�106
PLANÈTE MARS
COSPLAY
N’EST PAS JOUET
« Dans le milieu, si vous
interprétez un personnage
sexy, certains le considèrent
comme une incitation. »
p.�76
BOIRE
« Un vin, c’est comme
un tableau d’art moderne�:
on y sent ce qu’on veut. »
p.�90
MANGER
L’AP-HP sert 22,5 millions
de repas par an.
p.�92
GEOFFROY MONDE
« Vous direz au chef
que, pour une fois, sa purée
a du goût. »
p.�114
S’ABONNER
Votre NEON à domicile.
p. 100
NEON EST DÉSORMAIS EN RÉALITÉ AUGMENTÉE�!
6
Ce magazine comporte une lettre ADI 2019 sur une sélection d’abonnés.
ALEXANDRE HAEFELI�; GEOFFROY MONDE.
« Des rouleaux
compresseurs sont passés
sur la ville.
J’ai voulu enregistrer
ce qui disparaissait. »
p.�70
cluse.com
&KLF7HQGDQFH,QWHPSRUHêH
Montre : CLUSE La Bohème Mesh Rose Gold/White.
L
E
S
�
S A V O
I
R
S
�
I
N
U
T
I
L
E
S
d o n c � � t o t a l e m e n t � � i n d i s p e n s a b l e s
Les hommes
de Néandertal
utilisaient
de la colle
Aux Etats-Unis,
les employés de Disneyland
ont le droit de porter
une moustache ou
une barbe depuis 2012
En japonais, les adjectifs
se conjuguent
Lors d’un mariage, un couple dépense
en moyenne 8�260 € et reçoit 3�874 €
1�% des cancers
du sein concernent
les hommes
Le premier logo
d’Apple montrait
Isaac Newton
sous un pommier
Les arcs-en-ciel
peuvent être
blancs
La syllogomanie
est un trouble
consistant à ne
jamais se séparer
d’aucun objet
Une musique obsédante s’appelle
un ver d’oreille
Le cornichon
est un fruit
SCANNEZ LA PAGE
AVEC L’APPLI
SNAPPRESS
8
Indiana Jones
tient son prénom
du chien
de son scénariste,
George Lucas
A l’origine,
Darty vendait
des costumes
Les écrevisses
sont sensibles
au stress
Retrouvez plus de Savoirs Inutiles sur
neonmag.fr et notre appli Les Savoirs Inutiles NEON sur iOS et Android.
QUELLE EST VOTRE
+
Anthony Micallef/Haytham-Rea pour NEON
CHLOÉ, 21 ANS, CHAMBÉRY
« Le regard des autres, le jugement. »
MÉLISSA, 27 ANS, BERLIN
« Me faire opérer en urgence parce
qu’un médecin me dit : “c’est une question
de vie ou de mort”. »
BAPTISTE, 19 ANS, VIENNE
« Les poules. »
ROMANE, 22 ANS, AIX-EN-PROVENCE
« Ma plus grande peur serait de subir
une humiliation publique. Que tout mon
entourage l’apprenne, ma famille, mes amis
voire même ma sphère professionnelle. »
KEVIN, 31 ANS, PARIS
« Les flics, surtout dans la rue ou sur la route. »
LAURE, 33 ANS, MONTBRISON
« La peur de mourir. Chaque jour. Attaques
de panique. Troubles anxieux invalidants. »
FANNY, 29 ANS, SALON-DE-PROVENCE
« L’eau. »
ANNE-SOPHIE, 22 ANS, LILLE
« La nuit, la lune. »
PHILINE, 20 ANS, PAMIERS
« A mon âge, normalement, on n’y pense pas,
mais comme je bosse là-dedans… J’ai peur
de la vieillesse. »
MALOU, 32 ANS, MALTE
« Via ferrata. Vertige level mille. »
VANESSA, 40 ANS, BORDEAUX
« Finir le mois en positif. »
CLAIRE, 18 ANS, PARIS
« Répondre au téléphone. »
10
SABRINA, 20 ANS, MARSEILLE, ET LIAM, 25 ANS, TOULOUSE
« Je monte souvent sur les toits,
donc ce serait de tomber d’un toit
particulièrement haut ! »
« Ne pas pouvoir réaliser mes rêves.
Notamment celui de chanter. »
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
PLUS GRANDE PEUR�?
MEHDI, 30 ANS, MARSEILLE
« L’état du monde dans dix ans :
écologie, social… C’est un ensemble
de choses qui effraie ! »
LUCILE, 39 ANS, LYON
« La foule. J’ai peur de mourir
écrasée par une horde d’inconnus
qui ne me voient même pas. »
CLAIRE, 35 ANS, LYON
« La routine…
J’aime quand ça chante
dans ma tête ! »
LÉO, 24 ANS, MARSEILLE, ET SAMUEL, 19 ANS, THIONVILLE
« Que les gens restent fascinés par leur
moi-même. Qu’ils n’osent plus devenir. »
« Qu’un jour la musique ne soit plus reconnue
comme un art. »
11
1 QUESTION, 3 EXPERTS
Michel Cosson enseigne la gynécologie obstétrique à la faculté de Lille.
“
Notre société ne permet plus aujourd’hui de dérouler des grossesses
de façon totalement « naturelle »,
donc nous entrons de fait dans une
ère de contrôle et de techniques.
Dans le domaine de la gestation, la
greffe utérine se développe dans le
nord de l’Europe et en Turquie – pas
encore en France – et ouvre des
questions éthiques�: à qui peut-on
prendre un utérus�? Des articles ont
aussi été publiés sur des gestations
artificielles�: on garde en couveuses
Sociologue au CNRS, Martine Gross
est l’auteure de Idées reçues sur
l’homoparentalité (éd. Le Cavalier
bleu, 2018).
“
Familles recomposées, adoptives,
recourant à un tiers pour procréer�: il
est probable que de nouvelles formes
de famille continueront de se multiplier. Si dans l’idéal avoir un enfant
est un projet parental de couple, des
femmes atteintes par le risque d’infertilité liée à l’âge se tourneront plus
vers la PMA à l’étranger, au lieu d’attendre l’homme qui partagera l eur
projet. Le plus souvent, il s’agira de
recourir à un don de sperme, ou à un
Marc Roux est président de l’Association française transhumaniste et
chercheur associé à l’Institute for
Ethics and Emerging Technologies.
“
La procréation a changé au XXe
siècle avec l’IVG et la contraception.
Les technologies en cours de développement vont dans cette direction,
mais il faut en distinguer deux�: l’ingénierie génétique et l’utérus artificiel.
Dans le domaine de l’ingénierie, un
ensemble de techniques est déjà au
point ou en cours, comme le diagnostic préimplantatoire [qui détecte une
maladie ou anomalie dans l’ADN des
COMMENT FERA-T-ON
FERA-T-ON DES
DES ENFANTS
ENFANTS DANS
DANS LE
LE FUTUR�?
FUTUR�?
COMMENT
“
12
double don si la femme n’a pas pu
conserver ses ovocytes.
De leur côté, les homosexuels·les
renoncent de moins en moins à fonder une famille. Il y aura une tendance accrue à la PMA et à la GPA,
amorcée depuis une dizaine d’années déjà�: leurs projets sont des projets de couple et les pères gays
veulent être pères à temps plein, dès
le plus jeune âge de leur enfant.
Si la PMA est ouverte à toutes avec
une réforme de la filiation, on réduira
aussi la confusion entre procréation
et filiation. Les représentations des
parents s’appuieront davantage sur
l’engagement et la responsabilité et
non sur le seul lien biologique. En
dissociant les deux, il sera aussi plus
facile de légiférer pour permettre
aux enfants issus d’un don d’accéder
à la connaissance de leurs géniteurs
sans crainte que ceux-ci fassent de
l’ombre aux parents.
“
des nouveau-nés animaux prématurés, imergés dans du sérum. Est-ce
que cela pourrait ouvrir la porte à des
grossesses implantées, voire débutées, hors utérus�?
Concernant la procréation, des recherches ont lieu sur des trompes artificielles et sur des techniques pour
les déboucher. La greffe d’ovaires se
pratique en France et des morceaux
d’ovaires peuvent être prélevés, vitrifiés et réimplantés après une maladie.
Mais à chaque fois qu’une technique est développée, la société s’en
empare pour d’autres raisons. Il y a le
temps de la recherche et celui des
questions qu’elle produit. Des femmes
de 30 ans célibataires doivent-elles
pouvoir vitrifier leurs ovocytes�? Cela
doit-il être remboursé�? Est-ce moral�?
Idem pour la GPA, la césarienne… cela
va bien au-delà de la question de
l’homoparentalité, cela concerne
toute la fertilité en général.
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
gamètes, par exemple avant une FIV,
ndlr]. Ou on pense à ce chercheur
chinois qui affirme avoir modifié le
code génétique d’embryons de jumelles pour les rendre résistantes au VIH.
L’utérus artificiel n’est pas si nouveau�: quand on met un embryon
dans une pipette, on y est déjà. Il
reste des questions, on connaît mal la
relation de la mère à l’embryon par
exemple. L’ingénierie génétique peut
être réalisée avec un utérus artificiel
comme naturel, mais l’utérus artificiel nous fera passer un cap supplémentaire dans la séparation entre
procréation et sexualité.
Comme l’IVG ou le préservatif, ces
techniques seront reçues différemment et avec des crispations. Mais de
manière globale j’ai tendance à penser qu’elles finiront par être intégrées. Il ne faut pas aller trop vite car
on peut commettre de graves erreurs, avec de graves préjudices.
NEONMAG.CLUB
“
PHOTOS PERSONNELLES
Mathias Chaillot
14
SCANNEZ
LA PAGE
AVEC L’APPLI
SNAPPRESS
Constance-Louise Gauriau, étudiante en informatique, a découvert
à l’âge de 23 ans qu’elle était autiste. Aujourd’hui, elle milite pour
un meilleur accès au diagnostic, en particulier pour les femmes.
Marie Rouge pour NEON
e vertige. C’est ce que j’ai ressenti l’an dernier
quand j’ai reçu le diagnostic qui indiquait que
j’étais atteinte d’un trouble du spectre autistique (TSA) sans déficience intellectuelle, ou
syndrome d’Asperger. Enfin, j’avais la preuve
que je n’étais pas folle. Depuis toute petite, je me sens en
décalage. A l’école, c’était la galère pour m’intégrer. Vers
15 ans, j’ai fait une grosse dépression. Aujourd’hui, je sais
pourquoi : je ne suis pas câblée de la même manière. Ce
qui est inné chez les autres est pour moi un apprentissage. Le « small talk » ne m’intéresse pas, voire me fatigue, et je ne comprends pas toujours l’implicite, pourtant
au cœur des relations sociales. Par exemple, les points de
suspension dans les textos me rendent dingue ! A l’inverse, je suis très sensible à mon environnement.
J’ai eu des histoires avec plusieurs personnes mais ça ne
collait jamais, on ne se comprenait pas, je m’ennuyais.
Jusqu’à ce que je rencontre un mec, il y a deux ans, avec qui
la communication passait parfaitement. Deux ans plus tard,
nous nous sommes mariés. Entre-temps, je me suis intéressée à l’autisme par curiosité, sans faire le lien avec moi. Un
jour, il m’a offert la BD de Julie Dachez1, qui a découvert son
autisme tardivement. Je me reconnaissais totalement.
Quelques mois plus tard j’ai rejoint l’Association francophone de femmes autistes (AFFA)2, convaincue qu’en
tant que femmes autistes, nous sommes doublement invisibilisées. Pour des raisons sociologiques, les petites
filles se fondent mieux dans la masse et les gens acceptent
plus qu’elles aient des « intérêts restreints ». On va trouver normal qu’une petite fille timide soit passionnée par
les chevaux alors qu’un garçon réservé absorbé par l’électronique est regardé avec suspicion. Et puis, l’autisme a
longtemps été considéré comme un trouble uniquement
masculin, ce qui est faux. Du coup, des femmes sont soignées pour des pathologies qui en sont la conséquence,
comme l’anxiété ou l’anorexie. On compte seulement
une femme pour neuf hommes diagnostiqués.
Il faut que le regard sur le TSA évolue. Il ne s’agit pas
d’une maladie mais d’une particularité qu’il faut accompagner. On peut avoir une vie classique, des ambitions
personnelles, et trouver un cercle social composé de personnes qui nous comprennent. Malheureusement, les
préjugés sont tenaces et je redoute toujours de dire à mon
généraliste que je suis autiste. Comparée aux pays anglosaxons, la France est à la ramasse. Pour faire mon diagnostic, j’ai dû débourser 600 euros dans le secteur privé.
Ceux qui n’ont pas les moyens attendent en moyenne
« Nous, femmes autistes, sommes
doublement invisibilisées. »
trois ans pour un rendez-vous auprès d’un des centres
régionaux publics chargés de détecter l’autisme. Au-delà
de la libération psychologique, être diagnostiqué peut
permettre de bénéficier de la reconnaissance de la qualité
de travailleur handicapé (RQTH). C’est important car le
monde professionnel peut être particulièrement déstabilisant. J’étudie en ce moment le développement informatique à domicile mais j’appréhende les entretiens d’embauche et mon arrivée dans la vie active. J’espère trouver
un milieu bienveillant. Pourtant, les autistes sont des
gens passionnés par ce qu’ils font, fiables et indépendants. Mon conseil aux neuro-typiques : faites confiance
aux gens différents !
“
“L
Lina Rhrissi
1. La Diff érence invisible, de Mademoiselle Caroline et Julie Dachez,
éd. Delcourt, 2016.
2. femmesautistesfrancophones.com
15
L A � F R A N C E � D É C H I F F R É E
Parce que de bons chiffres valent souvent mieux
qu’un long discours, nous avons glané dans des études récentes
ceux qui racontent l’Hexagone.
22�%
C’est l’augmentation du prix
de vente d’un gilet jaune
sur Amazon entre le 1er et le 30 novembre 2018.
Source�: BFM TV, décembre 2018.
93�000
Le nombre de victimes
de violences sexuelles
en 2017.
Elles étaient 58�000 en 2016.
42�% des femmes inscrites
sur un site de rencontre ont déjà reçu
une « dick pic » non-sollicitée.
Le chiffre monte à 65�% chez les femmes
de moins de 25 ans.
Source�: enquête Ifop pour UfancyMe, novembre 2018.
Source�: Observatoire national de la délinquance
et des réponses pénales, Insee, décembre 2018.
45�% des plus de 70 ans
se connectent à internet tous les jours.
Soit 7 points de plus qu’en 2016.
Source : Baromètre du numérique, Credoc, décembre 2018.
22 rapports
sexuels vs 5
Les Français estiment que les 18-29 ans
ont 22 rapports sexuels mensuels.
En réalité, ils en ont 5.
Source�: étude Ipsos « Perils of Perception », décembre 2018.
46,6
36,7
46,6 millions
d’hectolitres
La production de vin en
France en 2018, soit +�27�%.
2017 2018
Source�: ministère de l’Agriculture,
novembre 2018.
Il y a 1�648 salles d’escape game en France.
Source : Escape Game Paris, décembre 2018.
4 mètres 30
C’est la longueur de la charentaise géante fabriquée
par la société Rondinaud pour le Téléthon 2018.
Elle pèse 90 kilos et mesure 1 mètre 30 de hauteur.
Source�: Téléthon, décembre 2018.
16
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
SCANNEZ LA PAGE
AVEC L’APPLI
SNAPPRESS POUR
VOIR D’AUTRES DATA
#mydeadfriend
Certains ne se résolvent pas à laisser partir leurs colocataires à poils
ou à plumes. Une selection d’adieux numériques.
MYDEADOGANDME
Mitch n’a pas laissé la mort
le séparer de Phoebe.
AVEC SNAPPRESS,
DÉCOUVREZ
PLUS DE PHOTOS
#BARTJANSEN
Artiste hollandais
volant non identifié.
ARTOFMAQUENDA
Des rites funéraires pour
les dépouilles des bas-côtés
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
COMRADEANIMAL
Les zoomorphismes
les plus fous.
17
Cinq fake news se cachent parmi ces
dix infos récemment parues sur le web.
Saurez-vous les retrouver�?
SCANNEZ POUR
DÉCOUVRIR
LES RÉPONSES
2
1
Près de Lyon, un proviseur a été
aspergé d’essence par des élèves.
Un ancien
policier russe a été
reconnu coupable
de 78 meurtres.
Le président du Nigeria a démenti être
un clone après des rumeurs sur sa mort.
3
5
4
La Russie a sommé la France
de mettre fin au franc CFA.
Dans la Manche, un réfugié
a été acquitté d’un viol car il n’avait
pas « les codes culturels ».
6
Des avocats défendent gratuitement les Gilets jaunes interpellés.
L’Assemblée de Corse a voté
un budget de 52�800 euros pour
la création d’un émoji Corsica.
7
FACEBOOK
Dans les Bouchesdu-Rhône,
une école primaire
a interdit Noël.
2
9
il y a 1 min
Le ministre de la Cybersécurité
japonais a avoué n’avoir jamais
touché un ordinateur de sa vie.
Solutions page 112.
18
8
10
Un jeune Marseillais est arrivé à
l’examen du permis de conduire
au volant d’une voiture.
TTC
REMBOURSÉS(1)
POUR REMPLACER
VOTRE CHAUDIÈRE
FIOUL
(1) Offre valable jusqu’au 31/03/2019 inclus, réservée aux clients particuliers résidant en France métropolitaine (hors Corse)
pour l’achat et la pose par un professionnel RGE d’une chaudière gaz à condensation/haute performance énergétique
(hors chaudière hybride). Offre valable uniquement dans le cadre de la souscription à un contrat Primaconfiance avec un
changement d’énergie fioul ou électricité vers le gaz propane, avec engagement de 5 ans et pour une consommation annuelle
minimum d’1 tonne de gaz. Offre limitée à une seule demande par foyer (même nom, même adresse, même numéro client).
Détails et conditions sur www.primagaz.fr rubrique : « conversion énergie ». (2) Pour l’acquisition d’une chaudière gaz à
condensation/haute performance énergétique (hors chaudière hybride) et certains travaux de rénovation thermique engagés
après le 1er septembre 2014, le taux unique de réduction d’impôt de 30 % des sommes investies s’applique dès la première
opération et sans condition de revenus. Conditions sur www.impots.gouv.fr et article 200 quater du code général des impôts.
Parce que votre énergie est précieuse,
changez simplement pour le gaz propane.
Cumulable avec les 30 % de crédit d’impôt
transition énergétique(2).
L’énergie est notre avenir, économisons-la !
CGP PRIMAGAZ – SA au capital de 42 441 872 € - 542 084 454 RCS NANTERRE TVA FR 685 420 844 54. Crédit photo : Getty Images
1�000�€
SAVOIR
Le dossier
La peur p.�22
L’histoire fait grr
Une grève au poil p.�34
Reportage
Les aigles du désert p.�36
Enquête
Une mode prête à jeter p.�42
Un manifestant lors du rassemblement des Gilets jaunes, le 12 janvier 2019 sur la place de l’Etoile à Paris.
Photo�: Lewis Joly�/�Sipa
21
R
22
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
L
E
D
O
S
S
I
E
R
Menace terroriste, apocalypse climatique, leaders populistes
qui raflent la mise, futur pas très désirable… La tentation est grande
de se laisser envahir par l’angoisse collective.
D
u cancer dans le paquet de cigarettes, une vague migratoire aux
frontières, une grippe H1N1 dans
les poumons, des pesticides cachés
dans le yaourt bio, du chômage à la
porte, des ondes meurtrières dans le smartphone, une apocalypse climatique à venir. A
chacun de piocher ses peurs personnelles dans
cette litanie potentiellement infinie. Si l’on en
croit le psychanalyste Ali Magoudi1, « La société
actuelle est caractérisée par les peurs. Les peurs
sont devenues des normes sociales. »
Comment appréhender une épidémie ? En
interrogeant les médecins qui la voient émerger
au quotidien. Les mieux placés pour parler de
l’angoisse qui infecte notre société, ce sont les
psys. Un jour, une patiente d’Ali Magoudi se retrouve obsédée par l’idée d’acheter une résidence secondaire en Islande. Seul endroit sur
terre, selon ses informations, où on trouvera
encore de l’eau potable dans vingt ans.
GETTY IMAGES
La peur, une émotion nécessaire
mais paralysante
Des histoires de ce calibre, le psychanalyste
assure en entendre à la pelle. « Les discours de
fin du monde ont toujours existé, mais ce qui
n’existait pas avant, c’est ce cumul, cette sommation des peurs, résume-t-il. C’est très gênant
parce que cela ne permet pas de réfléchir correctement. La société finit par adopter des comportements irrationnels, comme le régime sans gluten sans intolérance au gluten ! »
La technologie n’arrange rien : quand on
traque en temps réel sa progéniture pour s’assurer qu’elle respire toujours, on n’est pas exactement dans une démarche de lâcher-prise. « Il
faut avoir peur de se faire écraser. Mais j’ai une
patiente qui a peur de traverser la rue même au
feu rouge. La peur est utile jusqu’au moment où
elle paralyse », distingue le psychanalyste
Rodolphe Oppenheimer2.
A l’origine, il y a pourtant un sentiment naturel qui tire ses racines d’un réflexe primaire du
monde vivant : la survie. Chez nous comme chez
les autres mammifères, la structure-clé des émotions est logée dans une partie du cerveau qu’on
nomme l’amygdale. Cyril Herry, chercheur
primé pour ses travaux d’exploration des mécanismes de la peur au Neurocentre Magendie de
Bordeaux, déroule un exemple concret : « Vous
vous promenez dans la forêt et vous voyez
quelque chose qui ressemble à un serpent. Une
connexion directe à l’amygdale s’établit. On
Pauline
Grand
d’Esnon
« Les discours de fin du monde ont
toujours existé, mais ce qui n’existait
pas avant, c’est ce cumul. Cela
empêche de réfléchir correctement. »
appelle cette connexion “sous-corticale”, c’est-àdire qu’elle n’est pas conscientisée. Votre corps
se prépare alors à fuir, à se cacher ou à combattre, soit les trois réactions qui existent dans la
nature. » Dans un second temps, notre rationalité prend le relais, explique le chercheur. Notre
cerveau passe la menace au scanner. Bilan : c’est
un bout de bois. Le cortex envoie un contrôle
vers l’amygdale pour lui ordonner de se calmer.
Comme toute émotion, la trouille s’avère nécessaire : elle « permet, [quand on est] confronté à
une situation de doute ou de décalage par rapport à l’environnement, de produire du sens, et
de s’adapter », explique un article somme sur le
sujet, coordonné par la chercheuse Denise
Jodelet3. La peur de la mort est un moteur efficace : on finit en général par se résigner à modérer le tabac. Quand j’arrête la procrastination
pour rédiger ces lignes, la menace de la deadline
de mardi prochain y est pour beaucoup.
Imaginons maintenant dans cette forêt virtuelle
un quidam dénué d’amygdale confronté à un
serpent venimeux (ça existe vraiment) (les gens
1. N’ayons plus
peur�!, d’Ali
Magoudi, éd.
La Découverte,
2018.
2. Peurs, angoisses,
phobies, par
ici la sortie�!,
de Rodolphe
Oppenheimer,
éd. Marie B, 2017.
3. « Dynamiques
sociales
et formes
de la peur », 2011,
disponible
sur cairn.info.
23
SCANNEZ
AVEC
L’APPLICATION
SNAPPRESS
sans amygdale, je veux dire). Le malheureux n’a
qu’une chance de survie limitée. L’évolution a préservé ce signal d’alarme niché dans notre cerveau
reptilien. « Nos prédécesseurs qui n’avaient pas
peur n’ont pas eu de descendants, c’est la sélection
naturelle », résume Antoine Pelissolo, psy spécialisé dans le traitement des phobies.
Le problème, c’est quand ce système de détection s’emballe et qu’on se retrouve pétrifiés face
à une cacophonie de prétendues menaces. On
est alors moins victime de la peur, ce réflexe
adaptatif, que de sa cousine plus perverse : l’anxiété. « La peur, c’est la réponse physiologique
face à la présence physique d’un danger, alors
que l’anxiété est une construction mentale vis-àvis d’un événement stressant qui n’est pas présent, distingue Cyril Herry. Ces circuits se chevauchent dans le cerveau. »
Le premier phobique de l’histoire�?
Adam, qui avait peur de Dieu
4. Le Terrorisme,
une arme
psychologique,
de Pierre
Mannoni et
Christine
Bonardi,
éd. Ovadia, 2011.
24
L’anxiété, ou angoisse, c’est ce sentiment poisseux et diffus qui infecte notre représentation du
monde quand on se sent en insécurité. Et qui
prospère sur la ruine des cadres traditionnels :
l’Etat, les syndicats, la famille, Dieu. « Le premier phobique de l’humanité c’est Adam, il a
peur de Dieu, commente Ali Magoudi. Il fut un
temps où les religions étaient les gestionnaires
collectifs des peurs. En échange de l’obéissance
à Dieu, on était tranquilles. Dans une société où
tout est autorisé, la liberté suscite la crainte. »
Même la science a failli. Hier promesse d’immortalité, elle n’annonce aujourd’hui que montée
des eaux et gaz à effet de serre.
Il y a la perte de repères, les contours fumeux
d’une modernité désespérante et, comme si ça ne
suffisait pas, une source d’effroi plus concrète s’est
invitée il y a quelques années. Le terrorisme ne
porte pas son nom par hasard : ses adeptes cherchent à distiller la terreur pour rompre l’harmonie
sociale. Et ils y parviennent. Peu importe que le
nombre de victimes du terrorisme en France reste
bien inférieur aux ravages causés par le cancer du
poumon ou par les accidents de la route. On vous
le dit : c’est reptilien, pas rationnel.
Le chercheur Pierre Mannoni4, aujourd’hui
retraité, a durant toute sa carrière étudié les
effets du terrorisme sur la société. Il appelle cet
effet la « névrose obsidionale » : « un trouble
mental collectif qui se manifeste par une sensation d’encerclement, d’être assiégé. C’est la peur
Quand ils pensent aux
migrants, 54�% des Français
ressentent de la peur
ou de l’inquiétude.
45�% éprouvent de la
compassion et de la sympathie.
84�%
des Français pensent
que le pays va dans
la mauvaise direction.
A la question
« Qu’est-ce qui vous fait
le plus peur aujourd’hui�? »,
les Français répondent�:
Autres 16�%
28�% Le terrorisme
Armes nucléaires 5�%
Religion 5�%
Ecologie 8�%
11�%
Violences et agressions
21�% La guerre
55�%
des Français ont peur
de tomber dans la pauvreté.
40�% des Français
évitent de passer
sous une échelle.
Sources�: Ipsos, novembre 2018�; Odoxa�; Ifop pour
Atlantico, juillet 2018�; Occurence janvier 2018.
qui monte quand l’ennemi est parmi nous. Le
Rassemblement national opère la même action
psychologique avec l’idée du “grand remplacement”, et ça marche. »
Pierre Mannoni a mené en laboratoire une
étude visant à évaluer la persistance du lien
social quand on est soumis à une menace. La
conclusion, vous l’avez sans doute pressenti,
n’est pas jojo. « La rumeur nous rebat les oreilles
avec la solidarité, mais ce n’est pas la réalité.
Confrontés à la possibilité d’annuler une menace
pour eux-mêmes ou pour les autres, les individus ne pensent qu’à se préserver. »
Quand on a les chocottes sans savoir à quoi les
attribuer, on finit par reporter cette angoisse sur
la cible la plus facile : autrui. Selon de nombreuses études de psychologie sociale, les personnes en proie à une anxiété diffuse deviennent
plus xénophobes et manifestent plus de sympathie envers les leaders nationalistes. Ça vous
rappelle quelque chose ? Comme le résume
Constantina Badea, maître de conférences en
psychologie sociale à la fac de Nanterre : « Le
sentiment de menace à l’identité nationale peut
créer une réaction défensive chez les membres
du groupe majoritaire français, réaction qui
peut prendre la forme des préjugés et de la discrimination à l’égard des minorités. »
« La culture de la peur »
a gagné la politique et les médias
Le résultat de cette panique générale se lit partout : les populistes récupèrent la mise. C’est ce
que le chercheur américain Barry Glassner qualifiait de « culture de la peur » dans un ouvrage
prophétique publié en 1999. « Donald Trump et
les autres populistes actuels exploitent et misent
sur les peurs pour leur profit politique, dit-il. Ils
savent que les gens qui ont peur cherchent des
solutions toutes prêtes pour les rassurer. Et ils
semblent les offrir en se présentant comme forts,
avec des solutions claires, et en partageant l’hostilité de leurs adeptes à l’encontre des migrants. »
La manœuvre n’a rien de nouveau. Charles de
Gaulle disait déjà : « C’est moi ou le chaos » ; la
différence, c’est qu’aujourd’hui aucune autre
posture ne semble audible. Et là, c’est le moment
de l’examen de conscience pour nous, les
médias, qui avons encore prouvé avec la révolte
des Gilets jaunes que nous préférons la photogénie violente d’une poubelle qui brûle à une
« Donald Trump et les populistes
actuels savent que les gens qui ont
peur cherchent des solutions
toutes prêtes pour les rassurer. »
approche analytique et nuancée. Ce faisant, on a
probablement alimenté le brasier.
L’effet pervers, c’est que ça marche. Les
chaînes d’info continue, gourmandes en spectacle apocalyptique, n’ont jamais été aussi critiquées et regardées simultanément que pendant
les manifestations des Gilets jaunes. Insurpassable pouvoir hypnotique d’une avenue parisienne ravagée par les déflagrations. « On a un
certain goût paradoxal pour le pire, pour la
mort, pour les choses qui nous dépassent, estime
Pierre Mannoni. Toutes les images de catastrophes sont fascinantes, elles correspondent à
notre besoin de transcendance. »
Se méfier des discours anxiogènes
et alarmistes
Comment s’extraire de cette chape de peur ?
Constantina Badea évoque la solution de l’autoaffirmation pour lutter contre la discrimination.
« Nous avons demandé aux participants de réfléchir à des valeurs importantes pour eux et
d’écrire un essai pour montrer comment ces
principes les guident. Plusieurs travaux ont
montré que cet exercice rappelle aux individus
ce qui est important au-delà d’eux-mêmes. » Elle
souligne la nécessité de repères pour pallier le
béant manque existentiel qui caractérise notre
siècle. « L’éducation joue un rôle important dans
cette transmission des valeurs, dans la redéfinition de ce que “nous, les Français” représentons
et souhaitons laisser pour héritage. »
Plus directement, on doit lutter contre notre
infinie capacité à voir le pire en toute chose. « Il
faut apprendre à pointer ces discours mortifères
comme ce qu’ils sont, des preuves du caractère
illogique du cerveau humain dans des situations
de panique, rappelle Ali Magoudi. Quand un
parent n’arrive pas à se séparer de son enfant,
l’enfant ne va pas prendre les risques nécessaires
pour appréhender la réalité du monde. » Il est
temps de réhabiliter la maxime préférée de Papy
réac : « J’ai fait ça et j’en suis pas mort ! » Soufflez. Vous n’êtes pas mort·e, la preuve, vous êtes
arrivé·e au bout de cet article.
25
L
E
D
O
S
S
I
E
R
Phobiques sociaux, agoraphobes, anxieux�: deux fois par mois, ils
bravent la menace du monde extérieur pour se réunir et se soutenir.
Pauline
Grand
d’Esnon
B
onnes fêtes ! » Dans un généreux
brouhaha, des Tupperware remplis
de roulés à la saucisse circulent, les
gobelets s’entrechoquent, les bulles
pétillent en chœur. Impossible de
deviner que la vingtaine de personnes présentes
ce samedi matin souffrent d’un trouble qui les
empêche régulièrement de sortir, de se socialiser ou de travailler.
Deux fois par mois, dans cette vaste salle de la
MJC de Rouen, les membres du groupe de parole
Médiagora trouvent un refuge où ils peuvent
déverser ce qu’ailleurs ils subissent seuls : phobie sociale, agoraphobie, dépression, anxiété.
Sur la vingtaine de personnes présentes, on
compte un peu plus de femmes que d’hommes,
conformément aux statistiques connues sur la
« Dans la rue, on marche très
vite, en apnée. On réfléchit
à l’heure où il y a le moins
de monde au supermarché. »
*Ce prénom
a été modifié.
Le titre de cet
article a été
piqué à un joli
film de 2010 qui
traite de la
phobie sociale.
26
phobie. David, le président de l’antenne de
Rouen, s’y investit depuis 1999 et lutte encore
aujourd’hui contre son agoraphobie. Ton doux,
regard ferme, c’est lui le chef d’orchestre. Il
anime, relance, passe le flambeau de la parole.
Si les maux divergent, les sensations exprimées autour de la grande table de réunion se
ressemblent et se répondent. L’angoisse des
feux rouges, des caisses de supermarché qui
n’avancent pas, du jugement d’autrui. « C’est
la peur d’avoir peur », résume Dominique, agoraphobe sévère qui redoute aussi bien le
monde extérieur que le fait de demeurer seule
chez elle, et qui reste près de la porte dans
n’importe quel magasin.
Plus que la honte ou l’incompréhension, la
conséquence la plus saillante de ces angoisses
récurrentes, c’est la fatigue. La phobie exige un
contrôle de tous les instants. « Dans la rue, on
marche très vite, en apnée. On réfléchit à
l’heure où il y a le moins de monde au supermarché, éclaire David, on a le cerveau constamment en éveil. » Isabelle, élancée, cheveux
sombres au carré, arrive de nouveau à prendre
le bus toute seule grâce à l’association. Mais
elle garde les yeux fixés sur le marteau derrière
le chauffeur « Comme ça je sais que s’il y a un
problème je peux m’échapper. » Cet épuisant
enchaînement de combines et de stratégies, il
n’y a qu’ici que les participants peuvent le livrer
sans crainte du jugement.
Cyrille, 49 ans, souffre d’une très forte anxiété
depuis un burn-out en 2007. Il officie alors
comme consultant informatique à France Télécom. C’est le moment où l’entreprise procède à
une impitoyable casse sociale. Il est sursollicité,
débordé, on lui refuse les effectifs nécessaires
pour mener à bien sa mission. Les dossiers
s’accumulent. Et un jour, dans son bureau
« quelque chose a lâché en moi ». Dans son regard
voilé, presque hanté, on devine l’abîme traversé.
« C’est comme si vous étiez poursuivi par un lion.
Ce sont des angoisses qui ne s’arrêtent pas, en
2017 c’était pire que tout, ça ne m’a pas quitté de
l’année. » Sa terreur le terrasse dès qu’il tente de
travailler à nouveau. « Depuis que je suis passé
par une clinique en mai dernier, ça va mieux. » Il
profite de ce répit pour tenter d’aider les autres.
« La clé, c’est de rester toujours en action. » Il a
fini par se séparer de sa compagne. « Elle en avait
assez que je ne puisse plus faire des choses, plus
faire des courses. J’ai moins d’amis qu’avant,
comme s’ils avaient peur que ça s’attrape. »
Le professeur Antoine Pelissolo*, chef
du service de psychiatrie au CHU
Henri-Mondor de Créteil, nous explique
les mystérieux ressorts de la phobie.
ALEXANDRE DEBIEVE/UNSPLASH
Entre 5 et 10�%
de la population
souffre ou a souffert
de phobie sévère
Le scepticisme de l’entourage revient souvent
dans les récits. La phobie ne se voit pas. « Mon
ex-mari me disait que je me faisais des idées »,
raconte Liliane*, retraitée qui n’a jamais pu monter les échelons dans sa carrière, faute d’envisager sereinement de passer un oral. Son compagnon actuel ne se montre guère plus conciliant
vis-à-vis de son trouble. « Il me dit : “Tu vas chez
tes dingues”. Mais ici, je me sens comprise. »
L’entraide semble faire son œuvre. Martial
endure une phobie sociale si sévère que le nœud
de son ventre l’a un jour conduit à l’hôpital.
« J’ai toujours des appréhensions, et la surdité
et la timidité ne sont pas trop copains », dit ce
discret monsieur qui fuit les regards. Mais il parvient aujourd’hui à « rapporter en magasin
quelque chose qui ne marche pas », et à se
rendre à Paris seul en train. Ses camarades le
félicitent. Par réflexe défensif, il croise les bras.
Doucement, Liliane les lui décroise.
C’est quoi, la phobie�?
Toutes les capacités humaines dérapent dans certaines situations. La peur, c’est le sixième sens qui
permet de réagir vite et bien aux dangers, mais parfois la réaction est disproportionnée et persiste longtemps après que le moment est passé. L’un des principaux moteurs du trouble anxieux, c’est l’anticipation.
On est comme traumatisé par ses propres émotions,
on a l’impression qu’on va mourir de la situation. A la
moindre variation du rythme cardiaque on est à
l’affût, on déclenche des attaques de panique, c’est
un cercle vicieux.
D’où viennent les phobies�?
Les phobies les plus fréquentes sont « naturelles » et
correspondent à des situations potentiellement dangereuses. La peur des chats, très fréquente, est une
transposition de la peur des plus grands félins. La
phobie du sang nous fera éviter les blessures, idem
pour celle des hauteurs. On sait que ça peut être
génétique. On sait aussi qu’elles touchent plus souvent les femmes, comme la plupart des troubles émotionnels. Mais on n’a pas la réponse pour les phobies
les plus graves, celles qui paralysent complètement.
Chez certains patients, il y a un événement traumatique impliqué, pour les autres ça reste mystérieux.
L’époque actuelle favorise-t-elle la phobie,
notamment la phobie sociale�?
Il est impossible de dire si ça crée des phobies, mais il
est certain que les personnes sensibles sont mises en
difficulté. Il y a la pression professionnelle qui exige
l’affirmation de soi, la pression de l’image sur les
jeunes. Le fait de montrer ses émotions est considéré
comme un signe de faiblesse. A l’inverse, la famille
n’est plus aussi protectrice qu’avant.
* Il a publié Les Phobies�: faut-il en avoir peur�?, éd. Le Cavalier bleu.
27
L
E
D
O
S
S
I
E
R
Pauline Grand d’Esnon
DUET POST SCRIPTUM/STOCKSY
P
28
as un bruit dans la maison. Le garçon sort de son lit, descend dans le salon, où il tombe sur le cadavre carbonisé de
son père. Gros plan sur son visage terrifié ; en arrière-plan,
on distingue la silhouette d’une vieillarde cramponnée comme
une araignée blafarde au plafond. Toute la fin chaotique et sauvage du film Hérédité, je l’ai vue à travers mes doigts, une toute
petite fissure d’horreur pure. Crispée, dents scellées, respiration
suspendue. Pourquoi me suis-je infligé ça ?
Margee Kerr, sociologue américaine, a tenté de comprendre les
bénéfices de ces décharges volontaires de terreur. Elle a examiné
l’activité cérébrale de 262 visiteurs d’une maison hantée, avant et
après leur passage. « On constate que la réactivité du cerveau
diminue après l’expérience, notamment chez les gens les plus
stressés, raconte-t-elle. Cette baisse d’activité cérébrale montre
que dans un contexte où les gens choisissent de se faire peur en
toute sécurité, ils se sentent mieux. »
Quand je suis sortie respirer l’air frais à la fin d’Hérédité,
la boule de stress surgie dans mes entrailles s’est évaporée. Ça
bourdonnait dans ma tête. Après la salve de sensation hardcore,
on apprécie la douceur du monde banal, de la même manière
qu’on chérit la terre ferme après un tour de montagnes russes.
Bizarrement, je me sentais fière. « Notre système interne nous récompense d’avoir survécu à quelque chose de stressant », souligne Margee Kerr.
Pourtant, tout le monde n’apprécie pas ces mises en danger
pour de faux. Placés devant un film d’horreur, mes potes insensibles à ce type de ficelle s’ennuient ferme, tandis que ma collègue
Armelle éprouve une terreur qui n’implique, selon elle, pas la
moindre molécule de plaisir. Derrière le kif de l’horreur que partagent les deux auteures de ce dossier, il y a une part de génétique, un pan de personnalité et une touche de culturel (génération Scream plutôt que Twilight). La meilleure justification de ce
hobby déviant est à lire chez le maître du genre, Stephen King :
« Nous nous réfugions dans des terreurs pour de faux afin d’éviter
que les vraies nous terrassent. »
Anne-Laure Pineau
J
e suis fascinée par l’horreur, les faits divers, les livres affreux,
les films angoissants. J’aime m’abîmer dans ces récits car ils
me donnent curieusement l’impression d’être protégée. La
peur est jubilatoire car, dans ma vie de coton, j’en suis spectatrice :
elle est déconnectée de moi. Du moins, je le croyais jusqu’il y a peu.
Cette année, pour les vacances, je m’étais mis de côté une enquête en épisodes sur l’affaire du petit Grégory et tous mes podcasts de faits divers à réécouter dans l’avion (Court Junkie, Teacher’s Pet et les indécrottables Affaires sensibles). J’avais aussi
glissé dans ma valise l’investigation de Steve Hodel sur le
meurtre très connu du Dahlia Noir et le dernier roman de JeanChristophe Grangé, La Terre des morts. Deux pavés avec des
personnages de femmes dont le sourire grimaçant avait été dessiné au couteau. Les jours ont passé et, depuis ma serviette de
plage, je me suis tout enfilé comme des barres de chocolat.
Jusqu’à la nausée.
Soudain, la description d’un corps supplicié dans le livre de
Grangé a été de trop. J’étais mal à l’aise, et pas gentiment effrayée
comme j’aime. Les expressions « lardée de coups de couteau »,
« tranchée en deux » sont devenues d’un coup trop réelles. J’ai
fait un cauchemar, puis deux, où je devenais la victime… ou pire
encore, un témoin, avec l’odeur du sang dans les narines.
L’innocent petit Grégory, le Dahlia noir humilié dans la mort,
les disparues martyrisées de la gare de Perpignan, la maman
australienne assassinée par son mari, les étudiantes américaines
coupées en morceaux, toutes ces histoires vraies de femmes (le
plus souvent) étaient trop près de moi. Mon petit système de
« c’est pas à moi que ça arrive » avait pris du plomb dans l’aile. Le
réel avait pollué mon appétence pour l’horreur, le mur entre les
deux – que je croyais infranchissable – avait cédé. J’avais fait un
burn-out de l’horreur.
Depuis, je vous rassure, j’ai fait ma petite thérapie. J’ai lu des
livres drôles (Fabcaro, si tu nous lis…), des bandes dessinées
magiques, j’ai regardé des séries positives (oui, je considère que
The Haunting of Hill House est une série positive). J’ai appris que
l’horreur c’est comme le foie gras, c’est pas parce que tu aimes
que tu dois t’en gaver.
29
Chocottes
Chocottes et
et pépètes�:
pépètes�:
les
chiff
res
de
les chiffres de la
la peur
peur
Les conseils de Stephen King,
71 ans, maître de l’horreur
Bien que persuadé que « faire un film d’horreur réussi,
c’est aussi difficile que de piéger un éclair dans une
bouteille », Stephen King donne dans Anatomie de
l’horreur les clés de son champ d’expertise.
“
“
L’horreur fonctionne sur deux niveaux, le premier
est celui du haut-le-cœur pur et simple (...). [Et il y
en a] un autre, beaucoup plus puissant, où l’horreur peut être comparée à une danse. L’objet de la
quête, c’est le lieu où vous-même, lecteur ou spectateur, vivez à votre niveau le plus primitif.
Fun fact : l’auteur de Carrie, de Shining et de Cujo a tellement flippé devant Le Projet Blair Witch, un film sans
monstre ni explosion d’effets spéciaux qui suit des
jeunes dans une forêt hantée de légendes sinistres, qu’il
a demandé à son fils d’arrêter le film. Il a particulièrement adoré la phrase que chuchote un des personnages
dans un halètement paniqué « J’ai peur de fermer les
yeux et j’ai peur de les ouvrir. »
Anatomie de l’horreur, de Stephen King, éd. Albin Michel, 624 p., 24,90 €.
Son nouveau et terrifiant roman, L’Outsider – qui remonte le fil
du meurtre d’un petit garçon – vient de paraître.
Ed. Albin Michel, 576 p., 24,90 €.
1 livre sur 5 publié en France
est un polar. Romans noirs,
policiers, d’espionnage
et thrillers cumulent plus de
20 millions d’exemplaires
vendus par an.
En 2017, le remake de Ça,
inspiré du roman de Stephen
King, a rapporté plus
de 700 millions de dollars.
A sa sortie, L’Exorciste
a engrangé 193 millions
de dollars de recettes
sur le marché américain.
Sorti en 1999, Le Projet
Blair Witch n’a coûté que
60�000 dollars et en a
rapporté 248 millions. Ce qui
en fait l’un des films les plus
rentables de l’histoire.
Depuis huit ans, cet antre parisien propose une déambulation aussi inconfortable que trépidante dans un monde
hanté de créatures plus flippantes les unes que les autres.
“
GETTY IMAGES
“
La peur doit survenir non-stop dans le parcours. Nous
cherchons à créer un univers complet pour que les
spectateurs ressentent l’immersion, explique le jeune
homme. Le secret, c’est de varier les émotions pour
qu’ils ne sachent pas à quelle sauce ils vont être mangés. On fait en sorte que le client soit surpris, que son
attention soit détournée par une blague par exemple,
pour l’attaquer alors par-derrière. Le parcours, c’est
comme un électrocardiogramme.
Le Manoir de Paris, 18, rue de Paradis, 75010 Paris. Entrée de 20 à 37 €.
30
Sources�: Syndicat national de l’édition, Box offi ce Mojo.
Les conseils d’Adrien Brusorio,
31 ans, manager du Manoir de Paris
Accident, attaque, agression, attentat… Des événements
se sont inscrits durablement dans leur quotidien. Mais le traumatisme
peut se vaincre. Ces témoins nous racontent comment.
A
lexandre n’avait que 12 ans quand
il a pénétré dans les rouleaux déchaînés de l’océan Indien et a repéré deux enfants en train de se
noyer. Il a d’abord ramené le plus
petit, 6 ans, sur le rivage. Lorsqu’il est retourné
sauver le deuxième de 7 ans, il a failli y passer.
Son corps était faible, la noyade était proche,
personne n’avait remarqué son absence. Aujourd’hui âgé de 23 ans, le jeune Lillois raconte
les terreurs qui ne l’avaient plus lâché : des cauchemars qui lui faisaient boire la tasse à nouveau, des perceptions qui disjonctent. Et la sensation de n’avoir pas de substance dans le
monde. « J’avais failli mourir, il n’y avait plus
rien et ce rien c’était devenu moi. Je voyais les
choses de façon éveillée : pas des images claires
mais le sentiment fort d’être seul. »
Les états de choc post-traumatique
se soignent, mais lentement
Après de longues psychothérapies, Alexandre
commence il y a quelques mois à regarder des
vidéos motivationnelles sur internet. Celles
d’un certain David Goggins l’encouragent à tenter de maîtriser son récit. Un matin, il décide de
« régler ce problème une bonne fois pour
toutes » : pendant quatre heures, il raconte tout
à sa petite amie. La respiration du garçon sur
son épaule, son dos qui lui faisait mal, le fracas
de l’océan. « J’ai su exactement ce que j’avais
vécu, pourquoi j’en avais voulu à tous. Je ne
subissais plus les trucs qui remontent par bouffées. Ça m’a permis de me sentir vivant. » « Le
trauma, c’est la réactivation d’un état de frayeur
initialement déclenché par un danger qui n’a
plus lieu d’être, explique Samuel Lemitre, docteur en psychologie, président du centre Eido à
Paris, qui traite les traumatismes et les violences. La victime ne parvient plus à s’extraire
d’un sentiment de péril imminent. La gravité de
cette exposition lui donne l’impression très
AnneLaure Pineau
« Le trauma, c’est la réactivation
d’un état de frayeur initialement
déclenché par un danger qui
n’a plus lieu d’être. »
déprimante d’être seule, abandonnée et insignifiante. » Selon le psychologue, s’ils provoquent
tous les deux le syndrome de choc post-traumatique, il faut distinguer les traumas simples (le
fait d’être soudainement exposé à un danger
unique) des traumas complexes et développementaux, qui résultent d’une exposition de l’enfant à une succession de situations génératrices
de détresse qui altèrent peu à peu le fonctionnement de sa personnalité.
Samuel Lemitre pratique l’ICV (intégration
du cycle de vie), « une psychothérapie du
trauma venue des Etats-Unis qui vise à réparer
les expériences antérieures d’insécurité et de
détresse pour renforcer la réponse “Je ne suis
plus en danger”, et les lignes de force du patient
(l’attachement, le tempérament, le caractère…) ». Grâce à cette méthode, il faut entre
un et trois ans pour traiter un adolescent. Pour
l’adulte le temps de traitement varie en fonction
du parcours de vie, des zones « à réparer ».
31
E
D
O
S
S
Une vie de trauma, c’est ce que supporte Emilie, 27 ans. La monitrice d’équitation s’est
construite avec la peur des autres. Elle a vécu
quatre ans d’amnésie traumatique suite à des
violences sexuelles vécues à l’adolescence. Après
« J’ai énormément de flash-backs,
des souvenirs qui reviennent toujours.
Je me suis progressivement dissociée
du réel pour ne pas ressentir tout ça. »
avoir enduré une tentative de meurtre, Emilie a
subi un viol. « J’ai énormément de flash-backs,
des souvenirs qui reviennent toujours. Je me
suis progressivement dissociée du réel pour ne
pas ressentir tout ça. Dans la vie de tous les
jours, c’est la peur, les angoisses, les phobies : j’ai
besoin de contrôler ce qui est autour de moi, et
quand je n’y arrive pas je panique. J’ai un syndrome de choc post-traumatique avec modification durable de la personnalité. J’aurai des
séquelles à vie ». Cette peur viscérale, elle la travaille depuis la chambre d’un hôpital suisse.
Quand le traumatisme terrorise
et détraque votre vie
Le 13 novembre 2015, Max, un cuistot de
55 ans, était à la terrasse du bar A la Bonne Bière,
à Paris, quand une voiture est arrivée en trombe,
tirant sur la foule. Dans ses bras, une femme a
rendu son dernier souffle. Pour la première fois
de sa vie il a vu des morts. « Après ça, je ne parvenais pas à retrouver mes repères. Normalement
très souriant, très jovial, je n’arrivais pas à trouver ma place, je faisais du “mauvais manger”. Les
choses faciles n’étaient plus à ma portée. Je pensais toujours aux gens que j’avais vus, j’étais terrorisé. » Dans un premier temps, le monsieur
costaud croit qu’il peut s’en sortir tout seul, mais
la peur ne le quitte pas. « Quand vous avez vu ces
choses, la terreur surgit partout. Vous buvez une
bière, vous prenez le métro, vous marchez dans
la rue et soudain quelqu’un met un stop à votre
vie parce qu’il met la main dans sa poche. »
Quand il commence à songer au suicide, il
décide d’en parler aux psychologues. « Ils m’ont
expliqué que quelqu’un viendrait avec quelque
chose de nouveau qu’il faudrait tester. » Au
printemps 2016, Max va devenir le premier
patient du protocole Paris Mémoire vive (Paris
32
I
E
R
MEM), mis en place par le professeur Alain Brunet. Le praticien québécois était étudiant à l’université de Montréal quand un terroriste masculiniste a abattu 14 étudiantes à l’Ecole
polytechnique, en 1989. Il a vu l’hôpital universitaire gérer tant bien que mal la crise. Devenu
docteur, il a voulu travailler sur le trauma à
grande échelle. En décembre 2015, le médecin
traverse l’Atlantique. Face à la crainte de nouvelles attaques, les services hospitaliers français
cherchent des méthodes rapides pour traiter les
survivants·es. Alain Brunet a mis au point une
méthode révolutionnaire basée sur le fait de
perturber la consolidation du souvenir traumatique. Non pas l’effacer, mais le déconnecter.
Une thérapie pour atténuer
l’intensité du souvenir
« La thérapie que je propose consiste à repenser à un souvenir traumatique sous l’influence
d’un bloqueur de la reconsolidation, le propranolol. C’est comme si, sur un ordinateur, on ouvrait un fichier (le souvenir) sans backup, que
l’on travaillait (se remémorait) dans le fichier
original, et qu’au moment de le réenregistrer
une interférence (le médicament) dégradait le
fichier. Le .doc ne contiendrait plus que des
bribes de phrases. » Fort de ses résultats, bluffants en phase test (70 % des patients·es ne souffraient plus de troubles de stress post-traumatique), et après avoir formé plus de 200 médecins
en France, le chercheur en est sûr : « Si cette
méthode se généralise, on pourrait éradiquer
ces troubles en six séances. »
Le protocole que suit Max est simple : il commence par prendre une pilule de propranolol
puis écrit le récit de son traumatisme. Durant les
six séances qui suivent, il gobe à chaque fois une
pilule, puis lit sa propre histoire à voix haute à
un psy. Progressivement, la méthode fait son
œuvre. Aujourd’hui, il doit toujours s’endormir
avec un casque sur les oreilles, mais il parvient à
dormir. Il peut sortir dans la rue. Le bégaiement
qui l’affligeait est presque vaincu, il peut parler
et veut le faire, pour lui et aussi pour les autres.
« Ce soir-là, j’ai vu des personnes qui regardaient
depuis leurs fenêtres. Je pense souvent à elles :
se pensent-elles victimes ? ont-elles été prises en
charge ? ont-elles quelqu’un qui les protège ? On
se croit costauds, mais seul, je pense qu’on ne
peut pas s’en sortir ».
GETTY IMAGES
L
33
L ’
H
I
S
T
O
I
R
E
F A
I
T
G
R
R
SCANNEZ AVEC
SNAPPRESS
POUR DÉCOUVRIR
LES ÉPISODES
PRÉCÉDENTS
Une grève au poil
Dring�! C’est l’heure du cours d’histoire très particulier de Klaire fait grr.
Elle nous raconte aujourd’hui comment, en 1907, les serveurs de café
bousculèrent l’ordre social en luttant pour le droit de porter la moustache.
+
34
Klaire fait grr
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
35
R
36
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
R
E
P
O
R
T A G
E
On a accompagné
une association qui cherche
les migrants perdus
ou disparus entre Mexique
et Etats-Unis. Et leur offre
souvent une sépulture.
+
Laure Andrillon
L
es marcheurs font une prière, se
chargent de cinq litres d’eau, d’un bâton
et d’une radio. Le soleil se lève sur le
désert de l’Arizona et les cactus n’ont
pas encore d’ombre. Le groupe s’aligne,
et chacun mémorise le nom des compagnons à ne
pas perdre de vue, à droite et à gauche. Le Mexique
est à une centaine de kilomètres au sud. Il n’y a ni
ville, ni route, ni mur, juste du sable et des rochers.
La vingtaine d’hommes, tous vêtus d’un même
haut jaune, s’élancent pour une marche de plusieurs heures. Ils se fraient un passage entre les
cactus, s’arrêtent de temps en temps pour retirer
les épines accrochées à leurs vêtements. Quand
ils fatiguent, il y en a toujours un pour raconter
une blague sur leur fréquence radio : « Un Mexicain et un Américain sont sur un bateau… » commence une voix essoufflée. Quelqu’un jure cinq
fois de suite pour l’interrompre, puis lance en
riant : « Les mecs, la radio c’est en cas d’urgence ! »
Ils reviennent alors à leur tâche : chercher des
traces de pas, glaner des indices laissés çà et là.
Dans les sacs à dos,
bidons d’eau et croix en bois
Les bénévoles d’Aguilas del desierto, les Aigles
du désert, une association basée à San Diego en
Californie, parcourent une fois par mois les zones
actives de la frontière pour chercher les migrants
disparus pendant leur traversée. Ils partent avec
de l’eau supplémentaire et l’espoir de sauver une
vie. Mais embarquent aussi des masques d’hôpital
et des croix en bois accrochées à leur sac à dos.
Tous savent que leur expédition est avant tout
Lors d’une opération de recherche de migrants disparus
menée par l’association Aguilas del desierto, au sud
de la ville d’Ajo, dans l’Arizona, le 20 octobre 2018. Alex,
immigrant guatémaltèque devenu citoyen américain,
porte une croix dans l’espoir de pouvoir rendre hommage
à un migrant mort pendant sa traversée.
37
R
Dans la réserve
indienne de
Tohono O’odham,
Mario tombe
sur ces os.
Jennifer Vollner,
médecin légiste
à la morgue
de Tucson,
confirmera qu’il
s’agit d’un bras
humain.
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
une marche macabre, et ils s’efforcent de la faire
dans la bonne humeur. Option 1 : ils reviennent
avec la peine de n’avoir rien trouvé. Option 2 : ils
ramènent les coordonnées GPS des corps. Leur
manière de contribuer à la comptabilisation et à
l’identification des migrants morts dans le désert.
Eli Ortiz, le fondateur d’Aguilas del desierto,
connaît la douleur d’être sans nouvelle. Son frère
et son cousin ont disparu en tentant de le rejoindre depuis le Mexique en 2009. Il a arpenté le
désert armé d’indices donnés par le passeur, pour
finalement trouver leurs squelettes quatre mois
plus tard, troquant un peu de paix contre « le prix
de voir leurs mâchoires ouvertes sur le sable, au
milieu de rien ». Aujourd’hui, la trentaine de
membres réguliers de l’association organise des
opérations pour apaiser d’autres familles.
Souvent venus illégalement du Mexique dans
les années 1980 et 1990, ils ont été amnistiés sous
Reagan ou régularisés parce que leurs enfants
sont nés sur le sol américain, et travaillent désor-
La veille un adolescent sourd
et muet s’est perdu, la famille
ne sait pas où il est, le passeur
ne répond pas au téléphone…
mais en Californie comme jardinier, plombier, électricien… Deux Guatémaltèques les ont rejoints. Il
y a aussi un Américain, l’« aigle gringo » : un ancien militaire, expert des cartes et des terrains
hostiles, qui bafouille quelques mots d’espagnol.
Ce matin de novembre, les « Aigles » sont à la
recherche d’Óscar Josué Sarmiento, qui avait
38
A
B
A
R
I
T
19 ans le 11 mai 2017, quand il est parti du Honduras pour concrétiser son rêve américain. Le
27 juin, il a envoyé à Daysi Funez, sa mère, une
photo : il y pose, tout sourire, une casquette
« LA » sur la tête, le pouce levé. Il allait entamer
la dernière partie du voyage : la traversée du
désert par Caborca, avec sept à huit jours de
marche pour rejoindre la route 86. Daysi n’a plus
eu de ses nouvelles. Un migrant l’a appelée pour
annoncer que le passeur avait perdu la trace de
son fils « près de la colline de l’Eléphant », quand
le groupe s’est mis à courir en pleine nuit pour
fuir la patrouille frontalière. Daysi a appelé le
consulat, qui a appelé la prison et les hôpitaux du
coin. Elle a répété que son fils n’avait pas de
papier d’identité, mais une bague en fer à la main
gauche et un grain de beauté au-dessus de la
lèvre, côté droit. Un an et demi plus tard, hantée
par l’image du squelette anonyme d’Óscar Josué
perdu en plein désert, Daysi ne réclame plus que
son corps, pour le rapatrier auprès des siens.
Gerardo, un fleuriste fluet de 56 ans, communique avec les familles de disparus au quotidien.
Il reçoit en moyenne cinq nouvelles demandes
par jour, jusqu’à dix entre mai et août, lorsque
les nuits dans le désert sont réputées moins
froides. C’est le plus blagueur de la bande, mais
il s’éteint un peu quand il raconte certaines de
ses « missions impossibles ». La veille un adolescent sourd et muet s’est perdu, la famille ne
sait pas où il est, et le passeur ne répond pas au
téléphone. L’année dernière, une épouse le suppliait d’aller chercher son mari, répétant qu’il
s’était arrêté « juste au-dessous de la lune ».
1
4
2
5
Les Aguilas
vérifient toujours
les grottes,
où les clandestins
se cachent (3)…
et fuient
les serpents
à sonnette (4).
3
Gerardo reçoit parfois des appels anonymes de
« coyotes » (les passeurs), qui lui disent où chercher. Ils désignent les rochers, seuls points de
repères, par leurs surnoms. Le bénévole doit deviner quelle est la colline de Bouddha ou des Nénés.
Il a fallu plus d’un an pour que Gerardo puisse
remplir sa promesse à Daysi : la trace de son fils a
été perdue en pleine réserve indienne de Tohono
Ood’ham, où on ne peut pénétrer que muni d’un
permis et escorté de membres de la réserve. Un
couple d’Indiens a fini par convaincre les chefs
d’accepter la venue de l’association en dépit des
coutumes, au nom de « la douleur d’une mère ».
Ici on peut mourir de froid ou de soif,
tué par un serpent ou un trafiquant
Les objets abandonnés se ramassent par dizaines : des sacs à dos éventrés, des chaussures
défoncées, des bouts de moquette que les
migrants fixent à leurs semelles pour ne pas laisser de traces. Quantité de bidons noirs : les bouteilles transparentes sont proscrites car elles reflètent la lumière du soleil et attirent l’attention.
Les familles des migrants ne peuvent assister
aux opérations de recherche. La plupart vivent
encore en Amérique centrale, d’autres sont sans
Sur les traces
des migrants,
les objets perdus
sont autant
d’indices�:
un sac d’enfant
« tellement petit »,
des chaussures
amorties
de moquette
ou en lambeaux,
des photos,
un téléphone
sans numéro
enregistré,
des bidons noirs…
(1, 2, 5 et 6).
6
papiers aux Etats-Unis, beaucoup ont de toute
façon peur du désert. On peut s’y perdre, s’y
épuiser, y mourir de soif, de chaud ou de froid,
et même s’y faire tuer. On croise des serpents à
sonnette – « s’il te mord et que tu n’as pas l’antidote sous quelques heures, tu meurs », résume
Ricardo. A chaque expédition depuis 2009, il
emballe discrètement une machette dans du tissu,
résigné à couper une jambe en cas de besoin.
Mais ce qui l’inquiète le plus, ce sont les cartels
de la drogue, qui empruntent les mêmes passages que les migrants : « ils guettent le jour et
marchent la nuit », affirme Ricardo en montrant
la colline. Par groupe de quatre ou cinq, les Aigles
fouillent toutes les grottes, car il arrive que les
migrants, en quête d’ombre, s’y abritent. Ils
tombent régulièrement sur des paquets de
drogue qu’ils prennent soin de ne pas toucher.
39
1. Cette tour
d’urgence
installée par
la patrouille
frontalière
américaine
permet
aux migrants
en détresse
de demander
de l’assistance.
Amovibles, les
tours suivent
les itinéraires
des passeurs.
Une association
y a déposé
des bidons d’eau.
2. Marcos
a découvert
ce qu’il pense être
un repère des
passeurs ou des
narcotrafiquants.
3. Avant que
le groupe
ne commence
à marcher, Lázaro
prononce une
prière. Il demande
à Dieu de les
aider à trouver
le corps d’Óscar
Josué Sarmiento,
Hondurien
de 19 ans porté
disparu depuis
juin 2017.
En marchant dans le désert, ces hommes se
remémorent leur propre traversée, bien avant la
construction du mur. « Je ne me souviens même
pas de mon arrivée, j’avais 4 ans, confie timidement Roberto. Aider ces familles aujourd’hui,
c’est un peu ma thérapie. » La traversée de
Ricardo à Tijuana, en 1988, fut « un jeu d’enfant » : deux heures de marche et 200 dollars
pour qu’on le récupère en voiture de l’autre côté.
Il a même fait l’aller-retour plusieurs fois, « juste
pour voir la famille ».
Gerardo ne peut s’empêcher de rire en racontant son histoire : « La première fois en 1983, un
copain m’a dit d’aller à la frontière de Mexicali
habillé en hippie et de dire “US citizen”… Je me
suis raté sur l’accent, on m’a attrapé par le pantalon et on m’a renvoyé. La deuxième fois, j’ai poussé une voiture en panne au poste-frontière et,
hop !, je suis passé avec. Je n’ai duré que trois
jours à San Diego parce que, comme un idiot, j’ai
voulu prendre un avion pour Los Angeles… La
troisième fois fut la bonne. C’était le 31 mai 1984
et j’ai dit “US citizen” à la perfection. J’avais un
sac plastique avec de la porcelaine mexicaine, ça
faisait touriste. J’ai même retraversé plus tard
pour ramener mon frère : 50 dollars pour passer
en camionnette à San Ysidro. »
Aujourd’hui, les migrants paient de 5 000 à
8 000 dollars pour des traversées bien plus dangereuses en plein désert. Pour emprunter un tunnel, il faudrait compter 19 000 dollars ; pour corrompre un garde-frontière, 30 000. « Il y a
beaucoup moins de migrants qu’avant, poursuit
Gerardo. Mais il y en a bien plus qui meurent. »
Parfois, en cherchant un mort, on trouve un
vivant. Quand j’accompagne les Aigles pour la
première fois, mi-octobre, on progresse péniblement sur de la pierre qui s’effrite sur la colline de
2
40
1
la Molaire, pendant huit heures d’affilée, dans le
parc naturel d’Organ Pipe Cactus. Un migrant a
disparu il y a trois semaines, et Lázaro – qui, à
55 ans, dit à chaque expédition que c’est sa dernière – avoue chercher le corps « à l’odeur ». Il
guette aussi les rapaces : « Quand ils tournent en
rond, il y a peut-être un corps, explique-t-il. S’ils
ont l’air de suivre quelque chose, il y a peut-être
un migrant qui n’en a plus pour longtemps. »
Seuls les morts trouvés par les autorités
sont recensés officiellement. Pourtant…
On tombe alors nez à nez avec un homme trébuchant, le pantalon déchiré : « Bonjour, tu as
de l’eau ? » Luis*, 46 ans, marche dans la mauvaise direction quand les Aigles le croisent. Son
passeur l’a abandonné il y a trois jours parce
qu’il avançait trop lentement. Il veut rejoindre sa
famille, installée en Arizona. Les bénévoles
déposent de l’eau à ses pieds en lui conseillant
de ne pas la boire trop vite. Ils proposent d’appeler le numéro d’urgence, lui expliquant qu’il en a
pour trois jours de marche jusqu’à la route, six
jusqu’à sa destination.
Luis refuse : il a déjà été reconduit à la frontière et dit risquer la prison. Il demande à appeler son fils, qui ne reconnaît d’abord pas sa voix :
« c’est parce que j’ai soif, ma gorge s’est fermée »,
répond-il, alors que son fils en pleurs le supplie
de se rendre. Les Aigles lui suggèrent de se reposer jusqu’à ce que la chaleur tombe – « la lune est
bonne en ce moment, frère ». Ils précisent qu’en
cas de besoin il peut s’orienter grâce au visnaga,
un cactus en forme de boule qui penche toujours
légèrement vers le Sud. Ils ne peuvent rien faire
R
E
de plus : leur association ne survit que parce que
tous respectent scrupuleusement la loi, et n’assistent aucun migrant au-delà d’une stricte aide
humanitaire. Il faut les voir, ces grands gaillards,
d’habitude si rieurs, serrer tour à tour la main de
Luis et s’éloigner en faisant un signe de croix,
épaules enfoncées, tête baissée.
Dans la réserve indienne, le groupe atteint le
creux de la colline de l’Eléphant, où la trace
d’Óscar Josué a été perdue. Chema s’arrête par
deux fois, en soupirant : ici il trouve un sac de
petite fille, là un short de jeune femme. Puis Mario fait sonner son sifflet, le signal pour se regrouper au plus vite : il vient de tomber sur un tas d’os
qui semblent humains. On prend les coordonnées GPS, fouille alentour à la recherche de
papiers d’identité – peu de migrants en portent,
surtout s’ils ont déjà été arrêtés. Environ deux
kilomètres plus loin, Alex trouve d’autres ossements : « probablement un bras ». Toujours pas
de papier d’identité. Il presse le pas, décidé à
chercher davantage. « Faut rentrer cousin, dit
Chema en lui donnant des tapes dans le dos. On
reviendra. » Il est temps de rejoindre les pick-up
pour six heures de route, et de compter ses
piqûres de cactus : le gagnant voyagera à l’avant,
le perdant finira assis sur la glacière.
Ces morts ne figureront pas dans le rapport des
autorités américaines dénombrant les corps repérés à la frontière : le bilan officiel ne prend en
compte que ceux trouvés par la patrouille fronta-
P
O
R
T A G
E
lière, même si cette dernière ne les cherche pas
activement. Selon les chiffres officiels, 72 corps
de migrants ont été recensés dans le secteur de
Tucson en 2017. L’association Humane Borders,
qui collabore avec la morgue pour établir des
« Il y a beaucoup moins de migrants
qu’avant. Mais il y en a bien plus
qui meurent. »
chiffres plus précis, en compte 128. Les bénévoles
ne sont pas en mesure de publier un bilan pour
toute la frontière : il faudrait ajouter les corps
trouvés dans les autres zones d’Arizona, en Californie, au Texas et au Nouveau Mexique, mais également du côté mexicain. Il resterait de toute façon
tous ceux qui reposent encore dans le désert.
Jennifer Vollner, médecin légiste au chef-lieu
de Tucson, confirme que les os découverts à
Tohono sont humains. Un échantillon sera prélevé pour comparer l’ADN avec celui de la mère,
du père et du frère d’Óscar Josué, restés au Honduras. Le tout devrait prendre de huit à dix mois.
« C’est bientôt l’anniversaire de mon fils », rappelle sa mère au téléphone, comme si cette idée
pouvait magiquement accélérer la procédure.
Elle espère que l’année prochaine, elle pourra
enfin participer aux traditions de la fête des
Morts, en préparant le plat préféré de son fils, et
en lui apportant des fleurs au cimetière.
* Le prénom a été modifié.
3
41
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
UNE MODE
PRÊTE-À-JETER
42
I
T
E
N
Q
U
Ê
T
E
Black Friday, promos sur Internet, ventes privées�:
désormais, les soldes, c’est toute l’année. Mais que deviennent
les innombrables invendus de la fast fashion�?
A
ujourd’hui, « les gens achètent deux
fois plus de vêtements qu’il y a
quinze ans, mais les portent deux
fois moins », dénonce Lu Yen Roloff,
à l’origine de la campagne Detox My
Fashion de Greenpeace. La course aux prix bas ne
s’arrête pas, avec un rythme de promotions qui ne
ralentit plus. En 2002, on soldait pour un milliard
de dollars de vêtements ; en 2015, on arrivait pratiquement au double, selon les chiffres de l’ONG.
Et aujourd’hui, on estime à plus de 40 % les vêtements qui sont vendus à prix cassés.
Frais de stockage, coût fiscal…
Les invendus coûtent cher aux marques
Les soldes, dans leur définition, sont censés
être le déstockage des invendus. Au XIXe siècle,
ils font leur apparition grâce à Simon Mannoury,
propriétaire d’un « magasin de nouveautés », Le
Petit Saint-Thomas, dont l’un des employés fondera Le Bon Marché. Ce temps semble révolu.
Dans son rapport annuel, en juillet 2018, la
marque de luxe Burberry a convenu avoir brûlé
pour 31 millions d’euros d’invendus. L’idée ? Ne
pas être copié ni laisser des habits de « haute
qualité » être portés par le grand public… Une
technique loin d’être réservée au luxe : le prêt-àporter détruit aussi ses stocks.
Dans le documentaire Soldes, tout doit disparaître, diffusé sur France 5 en 2015, on découvre
Frédéric, agent de destruction. Avec son camion
broyeur, il se rend dans les entrepôts des
marques de vêtements et peut détruire jusqu’à
cinq tonnes par jour… Qui pourtant n’avaient
jamais été portés par personne. Pourquoi un tel
gaspillage ? D’abord en raison des frais de stockage, à partir de 1 000 euros les 100 mètres carrés. Ensuite à cause du coût fiscal des invendus.
Inscrits au bilan de l’entreprise en tant que stock,
ils engendrent des impôts supplémentaires.
Alors que pour l’incinération d’une tonne de
vêtements, les marques ne déboursent que
100 euros : c’est bien plus rentable. « Elles n’ont
pas vraiment d’intérêt à le faire, mais cela ne
leur coûte presque rien », commente Nayla Ajaltouni, du collectif Ethique sur l’étiquette.
Au Danemark, une émission d’investigation a
révélé que H&M aurait incinéré près de 12 tonnes
de vêtements par an depuis 2013. Nous les avons
contactés pour savoir ce que deviennent leurs invendus après les soldes. « Il y a chez H&M France
très peu d’“invendus”, au sens de produits qui ne
trouveraient pas preneurs, puisque les périodes
de soldes et de promotions nous permettent de
liquider les éventuels stocks de vêtements, avec si
besoin des prix très intéressants pour nos clients
en fin de soldes. C’est le cas pour la France, et
dans la quasi-totalité de nos marchés de vente en
fonction des réglementations locales sur les prix
et promotions », nous a-t-on expliqué. Ce qui voudrait dire qu’après les promotions, presque 100 %
de leurs stocks sont liquidés.
� Aurore
Esclauze
Marguerite
Bornhauser
pour NEON
Au Danemark, une émission
a révélé que H&M aurait incinéré
près de 12 tonnes de vêtements
par an depuis 2013.
Mais alors, quid des vêtements défectueux,
ceux qui leur restent sur les bras même après les
rabais ? « Pour H&M France, la gestion des produits non vendables passe par notre département Qualité basé dans l’un de nos entrepôts
logistiques, en Belgique. Depuis plusieurs années déjà, notre entité logistique a un partenariat avec l’association Les Petits Riens en Belgique [un équivalent belge d’Emmaüs, ndlr] pour
le don de ces produits non vendables mais utilisables. Les vêtements que nous donnons sont
triés par l’association, puis proposés à la vente
43
E
44
N
Q
U
Ê
T
E
à leur profit dans leur réseau de boutiques de
seconde main (les fonds récoltés leur permettent
de financer des programmes sociaux), soit recyclés selon leur état », nous a-t-on répondu.
La quinzième mesure proposée par le Premier
ministre Edouard Philippe pour « le développement de l’économie circulaire en France » est
l’interdiction de jeter les textiles invendus. Pour
rappel, notre pays compte 8,9 millions de pauvres
(Insee, 2015). Toutes ces personnes ont besoin
d’être habillées. Aujourd’hui, elles peuvent profiter des invendus grâce à des associations comme
l’Agence du don en nature (ADN). Dans son bureau du 9e arrondissement de Paris, Victoire
Scherrer, chargée de la communication, explique : « Nous avons 850 associations partenaires. Nous, on fait l’intermédiaire avec les
marques. Elles nous donnent leurs invendus et on
les redistribue aux associations, qui ne payent
qu’une “contribution solidaire”, environ 5 % de la
valeur du produit. » L’agence a un entrepôt près
d’Orléans, où les donateurs déposent leurs stocks.
Ensuite, l’ADN les publie sur son catalogue en
ligne, et les associations – de la petite asso au Secours catholique – commandent selon leurs besoins. « Notre but, c’est de répondre aux besoins
des plus démunis. Notre seul critère, c’est que les
associations luttent contre l’exclusion. »
Le don, une démarche rentable pour
les entreprises du textile
Bien sûr, il serait naïf de penser que les firmes
de prêt-à-porter font des dons désintéressés. « Le
don a un triple impact pour les entreprises, analyse Victoire. Un impact économique (en se soustrayant aux frais de stockage ou de destruction et
en obtenant un crédit d’impôts grâce à cette
bonne action) ; un impact social (l’aide aux plus
démunis) et environnemental (en évitant la destruction et les déchets). » Elles redorent aussi leur
image, surtout si elles ont connu un scandale.
Qu’importe, l’Agence du don en nature réussit à
aider 900 000 personnes par an, et espère monter
au million. Mais Victoire précise : « On ne prend
pas n’importe quoi, comme des vêtements importables ou troués. On tient à aider nos bénéficiaires
à avoir de l’estime de soi. » Mi-août 2018, Celio
leur a fait don de 700 000 invendus.
Stéphanie Calvino, de l’Anti-Fashion Project,
n’est pas convaincue par la conscience écologique et solidaire des enseignes de prêt-à-porter.
« H&M nous dit : ramenez-nous n’importe quel
vêtement, on le recyclera et pour votre geste écolo,
on vous donne un bon d’achat de cinq euros à
consommer chez nous. » Elle marque une pause.
« Même économiquement, ce n’est pas possible
qu’ils reprennent tous les vêtements, les trient et
les recyclent à leur charge. C’est juste une manière déguisée de faire acheter dans le magasin. » Comment la marque se débarrasse-t-elle de
ce dont les gens ne veulent plus ? « La plupart des
invendus finissent dans les marchés ou les friperies en Afrique », explique Nayla Ajaltouni. En
« On trouve normal de payer
quatre euros un tee-shirt soldé. Alors
que c’est un prix dérisoire par
rapport à sa chaîne de fabrication. »
tout cas, son écoresponsabilité semble être devenue un argument marketing puissant. Dans son
dernier rapport Développement durable, H&M
évoque son engagement pour la planète, et assure utiliser moins d’électricité lors de la production, par exemple. Pourtant, les vêtements sont
rarement faits de coton, mais plutôt de polyester,
textile moins cher. Cette matière perd des microfibres à chaque lavage et finit par polluer les
océans et, par extension, l’eau que nous buvons.
3 % des émissions de gaz à effet de serre de la
planète sont émises par l’industrie textile. Produire un vêtement coûte cher en eau, en dioxyde
de carbone, en plantes… Sans compter que le
géant des pesticides Monsanto arrose les principales productions de coton. Mais alors, pourquoi les marques de prêt-à-porter produisentelles trop ? « Aujourd’hui, on trouve normal de
payer quatre euros un tee-shirt soldé, parfois
même trois euros. Alors que c’est un prix complètement dérisoire par rapport à la chaîne
nécessaire pour fabriquer le vêtement », affirme
Stéphanie Calvino. Economies sur la maind’œuvre, sur les matières… « Pour les maisons
de prêt-à-porter, produire 5 000 ou 45 000
pièces revient pratiquement au même », indique
Nayla Ajaltouni. Finalement, les gens achètent
plusieurs hauts à quatre euros en solde plutôt
qu’un seul, écoresponsable, à quinze euros.
« Tant que les marques ne seront pas juridiquement responsables de leur impact environnemental, notre rapport à la mode ne pourra pas
évoluer », regrette-t-elle. Elle évoque quand 45
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
Ces photos ont été réalisées dans l’établissement et service
d’aide par le travail (Esat) Jean-Pinaud, près d’Orleans. Une
centaine de personnes en situation de handicap, encadrées
par 12 moniteurs, y accomplissent des missions pour l’Agence
du don en nature (ADN) notamment. Cette association collecte des produits neufs non-alimentaires de nécessité courante et les redistribue à des associations de lutte contre
l’exclusion. Pour l’ADN, les salariés de l’Esat trient des centaines de milliers de produits par an (fournitures scolaires,
chaussures et vêtements dégriffés, jouets, vaisselle…).
46
4�%
de l’eau potable disponible
dans le monde est utilisée
pour l’industrie vestimentaire.
même une « loi révolutionnaire » : depuis
mars 2017, les multinationales ont un devoir de
vigilance. Elles doivent dire les risques d’atteinte
aux droits fondamentaux et à l’environnement
qu’elles engendrent, et quelles mesures elles
prennent pour les prévenir.
De nouvelles tendances pour absorber ce surplus laissé par les soldes se développent, comme
l’upcycling, qui permet d’économiser l’eau et
l’énergie grâce à la fabrication de pièces à partir
de fibres recyclées. On a aussi imaginé la location de vêtements invendus, qui passeraient
ainsi de main en main jusqu’à ce que les utilisateurs se lassent. « La frénésie des soldes commence à retomber, se réjouit Stéphanie. Les
clients étouffent sous le nombre d’offres, de nouvelles collections. Ils veulent autre chose. »
Pour fabriquer un tee-shirt�:
50 douches
Pour fabriquer un jean�:
200 douches
L’habillement est
le deuxième émetteur
de gaz à effet de serre
derrière l’industrie
du pétrole.
Développer une alternative
écoresponsable
600�000 tonnes de
vêtements sont mis en vente
chaque année en France.
En moyenne, un Américain
achète un vêtement
par semaine.
C’est 5 fois plus
qu’il y a vingt ans.
100 milliards
de vêtements sont vendus
chaque année dans le monde.
Un chiffre qui a doublé
entre 2000 et 2014.
L’équivalent d’une benne
de vêtements est jeté chaque
seconde dans le monde.
4 millions de tonnes
de vêtements sont détruits
chaque année en Europe.
Sources�: Moral fibres, Fashion Revolution, Ademe.
La marque de sneakers Veja s’est imposée sur
le marché de l’écoresponsabilité. Le modèle est
simple : la marque est équitable et éthique. « Les
paires invendues des soldes passent dans l’outlet ou sont remises en vente la saison suivante.
Mais comme on produit tout sur commande,
80 % des paires sont vendues directement »,
nous a expliqué la marque. Chez Veja, on n’est
pas fans du concept de soldes, et la marque
envisage même de les réduire considérablement. Chaque paire est produite intégralement
au Brésil, puis transportée par bateau jusqu’à la
France pour réduire son impact CO2. En Amérique du Sud et pas en Europe ? Normal, nous
répond Stéphanie Calvino. « En France, nous ne
produisons pas de coton, mais plutôt du lin et
du chanvre. Il faut aller chercher la matière où
elle est. On ne devrait pas manger des tomates
en décembre, tout comme on ne devrait pas dire
“coton made in France”. »
Depuis 2014, des négociations sont en cours à
l’ONU pour que les marques de vêtements
cessent de polluer la planète en toute impunité.
Nous serons 8 milliards d’habitants sur terre en
2020 : autant de personnes qu’il faudra habiller.
Avec les soldes, nous avons inventé la mode jetable. Même en doublant nos capacités de recyclage, nous ne pourrons pas gérer tous ces
déchets. Pourtant, nous produisons déjà largement assez pour habiller les générations futures.
Peut-être est-il temps de ralentir ?
47
À SUIVRE
Expérience
Popo où t’es ? p. 50
Psycho
Amitiés inégales p.�56
Reportage
Changer de sexe pour survivre
p.�60
Les nouvelles du corps p.�66
Photos
Planète Mars p.�70
Enquête
Cosplay n’est pas jouet p.�76
Le 9 janvier 2019, la synagogue Adas Israel, la plus ancienne de Washington, est déplacée via une plate-forme
télécommandée vers son nouvel emplacement. Elle fera bientôt partie du Musée juif de la capitale.
Photo�: Reuters�/�Kevin Lamarque.
49
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
POPO
POPO
POPO
POPO
POPOOÙ
OÙ
OÙ
OÙ
OÙT’ES
T’ES
T’ES
T’ES
T’ES?????
50
E
X
P
É
R
I
E
N
C
E
On tire la chasse en lui jetant un regard dédaigneux, on se lave
les mains, et on pense à autre chose. Pourtant, à ce moment, la vie
de popo ne fait que commencer. Pour savoir ce qui l’attend,
nous l’avons suivi à la trace.
J
eudi, 20 h 45 : carbos, comté, mandarine, mousse au chocolat. Vendredi
9 h 23, toilettes de la mairie d’Orléans,
j’envoie le faire-part : mon intestin
grêle et moi-même sommes fiers de
vous présenter Polo le popo, 150 grammes (c’est
la moyenne française*, je n’ai pas pesé). Et non,
ce n’est pas sale : je viens de faire comme 7 milliards de personnes (moins les constipés), qui
produisent environ, en extrapolant les chiffres
français, 1 050 000 tonnes d’excréments chaque
jour. Près de 385 millions de tonnes par an. Un
continent d’excréments que personne ne veut
voir ni sentir, bien que Polo ait beaucoup à nous
apprendre sur nous-mêmes et notre société.
Ecoutons le mien.
Devant la porte des toilettes m’attend Cédric
Morio, chef de service exploitation à la Direction
du cycle de l’eau et des réseaux d’énergie d’Orléans Métropole. C’est lui qui gère cette énorme
industrie qu’est l’assainissement et qui va m’aider
à suivre les premiers pas de Polo. Il me montre les
plaques d’égout devant la mairie. « L’eau a déjà
rejoint ce collecteur et va suivre la Loire jusqu’à la
station en contrebas. » Assez logiquement, la plupart des systèmes d’évacuation ont été pensés en
utilisant au mieux la loi de la gravité, qui veut
depuis Newton que toute pêche lâchée en haut
finisse dans une station en bas. Mais parfois, il lui
faut un coup de pouce : 200 pompes sont installées sur les 2 000 kilomètres de réseau orléanais.
Seul, dans le noir, Polo navigue sur les eaux de
pluie et de douche, accroché à sa feuille de PQ.
« Dans cette partie de la ville, le réseau est unitaire, c’est-à-dire qu’il mélange les eaux de pluie
et les eaux usées des habitations ou des commerces, explique-t-il. C’est souvent le cas dans les
villes anciennes, car ces réseaux ont été créés
dans les années 1940-1950 et les reconstruire
serait hors de prix, et parfois techniquement
impossible. Il a fallu attendre les années 1970
pour qu’on commence à les séparer, les eaux de
pluie nécessitant moins de traitement. »
Notre système d’assainissement est à la fois
totalement neuf et vieux comme le monde. Lisez
donc les Saintes Ecritures : « Tu prévoiras hors
du camp un endroit retiré [...] Dans ton équipement, tu auras un piquet. Tu t’en serviras pour
creuser un trou avant de t’accroupir. Puis tu
recouvriras tes excréments. » (Deutéronome
23:13) Deux mille ans avant notre ère, dans la
vallée de l’Indus (l’actuel Pakistan) les habitants
des citées d’Harappa rejetaient déjà leurs eaux
usées dans des fosses au pied des maisons, d’où
elles rejoignaient un système de canalisations
sous les rues. Au IVe siècle avant J.-C., Rome
s’enorgueillissait de sa fameuse cloaca maxima,
le premier « égout moderne », qui rejetait les
eaux sales dans le Tibre. Après, ça se gâte : pas
entretenus, trop chers, puants, ces systèmes sont
progressivement abandonnés. On évacue tout
avec les ordures ménagères, dans la rue, jusqu’au
XIXe siècle. C’est là qu’intervient John Snow.
– Oh c’est marrant, y a Jon Snow dans un article
sur le caca ?
– C’est quoi le rapport ?
Pas Jon Snow le pourfendeur de Marcheurs
blancs, mais John Snow le médecin britannique,
épidémiologiste à ses heures, le premier à avoir
suspecté que le choléra n’était pas dû aux odeurs
nauséabondes qui assaillaient Londres mais plutôt à la source de ces odeurs : les déjections qui
polluent l’eau. Certes, il n’a pas sauvé les Sept
Royaumes, mais convaincu la population que
manger la fange n’est pas tip top pour le teint et
la survie. L’été 1858, c’est le pompon : « la Grande
Puanteur » oblige une partie de la population à
quitter Londres et le Parlement à fermer. Les
capitales décident d’enterrer ces rigoles et imaginent nos « réseaux modernes ». Quatre mille
ans de civilisation pour arrêter de chier dans un
trou. Et encore. Quatre milliards et demi de personnes n’ont pas de toilettes. Près de deux milliards utilisent des points d’eau contaminés par
des matières fécales, et un milliard défèquent à
l’air libre, rappelle-t-on du côté de Solidarités Mathias
Chaillot
Pierre
Poux
NEON
* Société
nationale
française de
colo-proctologie.
51
E
X
P
É
R
I
E
N
International. « 272 millions de journées
d’écoles sont manquées en raison du manque de
sanitaires, rappelle Aude Lazzarini, responsable
du pôle Eau, hygiène et assainissement de l’ONG.
L’ONU estime que les femmes et filles qui n’ont
Je retrouve Polo un peu plus loin,
dans une grande piscine couverte,
prêt à se faire décapiter. Schlack�!
1. Plouf. Ayéééé !
2. En cas de fortes
précipitations,
les eaux usées
peuvent être
stockées dans
des « bassins
d’orage »,
en attendant
d’être traitées,
ou déversées
en milieu naturel,
comme ici. Chaque
collectivité gère
cela comme
elle l’entend, en
respectant le
plafond de rejets.
3. Dégraissage�:
huiles de cuisine,
savons et
hydrocarbures
sont raclés
et envoyés
à l’incinérateur.
1
pas accès à des toilettes passent 97 milliards
d’heures par an à chercher un endroit pour faire
leurs besoins. Sans compter les 842 000 morts
par diarrhée par an, principalement à cause du
manque d’assainissement et d’eau potable. » Partout, Polo tue avec la précision d’un sniper.
Avec Cédric Morio, nous prenons la voiture et
remontons la Loire jusqu’à la chambre à sable,
premier arrêt pour Polo. Derrière un rideau métallique, en contrebas de la route, 16 000 mètres
cubes d’eau souillée transitent chaque jour par
ce bassin. Le sable charrié par les eaux de pluie
retombe au fond, alors que les plus gros déchets
flottent. Puis vient le « dégrillage ». Une grosse
grille remonte jusqu’à une benne tout ce qui
dépasse : rats, paquets de cheveux, objets divers
et… lingettes, qu’on récupère par paquets filandreux. Chaque Français en jette en moyenne
34 kg par an, souvent dans la cuvette. Chaque
fois que vous nettoyez le popotin de bébé avec,
vous faites trembler un employé municipal.
« C’est un scandale, soupire Cédric Morio, elles
bloquent les pompes et bouchent les infrastructures. Même celles que l’on dit biodégradables
n’ont pas le temps de se décomposer, nous en
incinérons 600 tonnes par an. » D’après nos
calculs, et en raison des fortes pluies de la veille,
Polo, du moins ce qu’il en reste, devrait déjà être
là, à tourbillonner dans le bassin avant de partir
2
Km 0
52
C
E
vers la station d’épuration (dite aussi Step). Si je
lui avais donné vie dans un autre quartier, il aurait pu finir dans un bassin d’orage, qui stocke
les eaux en cas de précipitations abondantes
pour éviter de (trop) en rejeter dans la nature.
Cédric Morio me montre un petit bouillon dans
la Loire, survolé par les mouettes venues chercher leur pitance. C’est le trop-plein, quelques
chasses d’eau qui vont directement nourrir les
poissons. La loi française interdit de rejeter plus
de 5 % des eaux usées dans la nature. Au niveau
mondial, nous sommes toujours à 80 %.
Les bactéries passent à l’attaque
Mon étron a navigué 7 km quand je le retrouve
à La-Chapelle-Saint-Mesmin où m’accueille Vincent Gremmel, le responsable de la station. Nous
entrons dans de vastes salles grises où des machines ronronnent comme des grosses chaudières
qui, à intervalles réguliers, régurgitent des déchets
alors que, sous nos pieds, Polo se mange grilles et
tamis. Je le retrouve un peu plus loin, dans une
grande piscine couverte, prêt à se faire décapiter.
Schlack ! Un bras racle la surface de l’eau pour
retirer les « graisses » (savon, hydrocarbures : direction l’incinérateur). Maintenant, on passe aux
choses sérieuses : Polo va se faire bouffer.
On aurait pu imaginer que nos colombins se
font dissoudre dans un bain d’acide façon trempette dans Roger Rabbit, mais en réalité, ce sont
des bactéries qui se chargent du travail : Betaproteobacteria, Trichococcus, et Microthrix parvicella
vont boulotter sucres, graisses et azote dans ce
bassin biologique à l’air libre (voyez ça comme
un spa à caca). Digéré, Polo est recomposé,
notamment en phosphore et en nitrates.
Tout beau, tout neuf, je l’imagine ragaillardi,
peignoir sur le dos et tongs aux pieds, se diriger
vers le clarificateur, un dernier bassin où on le
3
Km 5
Km 7,3
laisse tranquillement décanter. Au fond viennent
se poser les dernières matières solides alors que
les mouettes se posent sur la surface de l’eau
enfin purifiée, qui peut rejoindre la Loire. Au
fond, sous l’eau dormante, Polo agonise. J’agite
mon bras au-dessus du canal de sortie pour un
dernier au revoir, mais il ne faut pas être triste :
peut-être qu’en contrebas, à Blois qui tire son
eau potable du fleuve, quelqu’un ouvre son robinet et se sert un grand verre de jus de Polo.
« D’un point de vue physico-chimique, l’eau à
la sortie de la station est moins polluée que le
fleuve », me rassure Vincent Gremmel. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser : toute
cette industrie, tout cet argent, pour… alimenter des rivières ? C’est le destin, en Europe, de
98 % des eaux usées. L’autre solution, c’est le
« re-use », m’explique Nicolas Condom, dont la
société Ecofilae fait du conseil en réutilisation
des eaux usées. « Nos eaux sont chèrement traitées pour être renvoyées dans la mer », regrettet-il, rappelant qu’entre la source et l’estuaire,
l’eau de la Seine est bue, traitée, rejetée, rebue,
retraitée… 13 fois. « En France, nous sommes
très en retard. Au Japon, on traite les eaux sur
place, dans les bâtiments, et ça sert pour le nettoyage, la clim, les espaces verts… Plus vous
travaillez près de la source des eaux usées, plus
la qualité de l’eau est bonne, et moins c’est
cher. Malheureusement, c’est en porte-à-faux
avec la logique française, qui préfère les grosses
stations [il y en a 20 000 en France, ndlr]. Et puis
il y a des enjeux économiques énormes… »
L’Organisation mondiale de la santé estime
pourtant qu’un taux de re-use de 100 % permettrait de réduire d’un tiers la consommation mondiale de fertilisants. Et nous, nous continuons
gaiement à déféquer chaque jour dans 9 litres
d’eau potable et préalablement traitée.
4
Et Polo ? Son corps fumant, raclé au fond du
bassin et renvoyé dans un bassin couvert, compose ce qu’on appelle maintenant « les boues »,
qu’on pourrait décrire comme un bon gros tas de
merde. A ce stade de décomposition et de tortures, dans un film de gangster, on coule normalement le mec dans le béton ou on l’enterre. On va
faire les deux. D’abord, un « chaulage » : la boue
est centrifugée pour en extraire un maximum
d’eau (imaginez Polo qui fait les tasses magiques
de Disney, mais très très vite, donc ça éclabousse)
puis mélangée à la chaux pour tuer les derniers
éléments pathogènes. Je ne le reconnais plus. Sa
composition chimique a changé, sa forme, son
odeur aussi. Du Polo transformé, la station en
évacue trois camions-bennes par jour. Lors de
notre balade sur le site, Vincent me montre un tas
séché. Plonge la main dedans. L’effrite comme un
paysan le ferait avec sa terre. « C’est une ressource, une vraie richesse », insiste-t-il. Signe de
croix. Larme à l’œil. On va enterrer Polo.
Phosphore, vitamines, oligoéléments,
magnésium… Tout est bon dans le popo
Je monte dans la voiture de Joël Le Guen, technicien d’exploitation de SEDE environnement,
sous-traitant chargé de la « valorisation des
boues », et nous voilà en route pour la plateforme
de Villemurlin, à 45 km d’Orléans. C’est là que
mon Polo séché et ses congénères patientent.
« Dans une tonne de boues, résume Géraldine
Gayraud, responsable de l’agence Centre-Val-deLoire de la SEDE, il y a en moyenne 660 kg d’eau.
Ensuite, 150 kg de matière organique [résidus
végétaux, invertébrés en décomposition et
micro-organismes, ndlr]. Et plus vous en avez,
plus vous avez de vie : elle va minéraliser le sol,
fixer les éléments nutritifs… Elle diminue d’année
en année à cause de l’intensification des 4. On laisse
décanter
pour extraire
les dernières
matières solides
de l’eau.
Les oiseaux
se régalent.
5. Trois camions
de boues partent
chaque jour
de la station.
6. Mais... c’est
de la merde�?
Non. Mais ce
n’est pas kloug
pour autant,
juste des boues
stockées sur
la plateforme
de Villemurlin :
18�000 tonnes
par an.
5
6
Km 45
53
R
U
B
R EI
X
Q P
U ÉA RG IE E� N
G
« Les agriculteurs sont tellement
mal vus par les riverains qu’ils
préfèrent des engrais industriels,
blancs et inodores. »
modes de production agricole » Puis vient le calcium qui consolide le « squelette » de la plante,
rend les oligoéléments absorbables, et empêche
l’acidification des sols. En dessert, 15 kg d’azote,
autant de phosphore, du magnésium, du soufre,
des oligoéléments… Bref, de l’engrais, des vitamines, de quoi aider au développement de la
plante et lutter contre les maladies. Du pain béni
pour les paysans, à qui Géraldine et ses employés
présentent chaque année les qualités nutritives du
produit. Mais ils ne se bousculent pas au portillon.
Des boues transformées en biocarburant,
en neige artificielle… ou en burger
« On part du principe que les boues sont sales,
qu’elles puent. Et les agriculteurs sont parfois tellement mal vus par les riverains qu’ils préfèrent
renoncer à cette matière, même si elle est bien
plus naturelle qu’un engrais industriel. Sauf que
ce dernier est tout blanc, inodore, alors… »
Quand on contemple cette fosse d’un hectare
remplie d’une couche de merde de 1,50 mètre de
haut, on les comprend un peu. « Depuis le dernier
épandage fin septembre, on en a reçu environ
5 000 tonnes », explique Joël. Pourtant, pas
d’odeur agressive, juste un léger fumet. Quand la
plateforme sera pleine et les terres prêtes, au
printemps, un ballet de camions ira répartir ce joli
petit monde dans les champs environnants. « On
a un plan d’épandage très strict, validé par la préfecture. Par exemple, dans le département, on a
des niveaux assez élevés d’azote, donc on ne peut
pas trop en mettre. » Un moyen d’éviter de se retrouver avec la même situation qu’en Bretagne,
avec ses algues vertes. Encore une histoire de
caca. De porc, en l’occurrence : en s’infiltrant dans
le sol, les lisiers (l’eau chargée de déjections d’animaux) perturbent l’équilibre naturel. Si nous
avions continué à déverser nos eaux usées comme
des cochons, la totalité des côtes françaises seraient peut-être envahies d’algues vertes.
Bien utilisé, c’est pourtant une mine d’or, certes
marron mais quand même, que nous tenons entre
nos fesses. Et si l’épandage est la technique la plus
utilisée et la moins coûteuse, les boues ont bien
54
C
A E
B
A
R
I
T
d’autres potentiels. « Sur certaines plateformes,
nous en transformons en compost », ajoute Géraldine Gayraud. Partout dans le monde, scientifiques et décideurs réfléchissent à la manière de
valoriser nos eaux usées. Veolia imagine des bioplastiques produits par les bactéries coprophages.
En Suède, le caca de Steps devient de la neige
artificielle de steppes. On en extrait du biogaz, en
France pour alimenter des stations d’épuration
(voire des villes), en Grande-Bretagne pour faire
rouler des popo-bus au méthane. Au Japon,
Mitsuyuki Ikeda, à qui Tokyo avait demandé de
réfléchir au recyclage, a inventé un « caca-burger » avec des protéines extraites de nos déjections (il a ajouté un peu de soja, sympa). Et à San
Francisco, les services municipaux traitent leurs
eaux usées à l’intérieur du building, en partie
avec des roseaux, des joncs ou des jacinthes qui
font joli tout plein dans les couloirs. A l’autre bout
du tuyau, l’eau est assez claire pour revenir…
dans la chasse d’eau. TADAM ! Las, point de tout
ça ici. Mon Polo sera peut-être épandu dans le
champ de colza de Patrick, juste en face. De là, au
printemps, sa récolte partira à l’usine d’agrocarburants du Mériot. Après avoir été broyé, torturé,
mangé, dilué, Polo fera rouler des véhicules. Ayez
une pensée pour lui la prochaine fois que, sur la
route, vous verrez des traces de pneu.
T’as pris tes médocs�?
Les bactéries qui décomposent nos déjections ne digèrent pas les hormones de synthèse que l’on trouve dans les contraceptifs, les antidépresseurs et antibiotiques,
qui finissent donc dans les eaux usées.
Conséquences�:
* 20�% des poissons d’eau douce mâles seraient devenus hermaphrodites à cause
des œstrogènes et perturbateurs endocriniens, leurs capacités reproductives s’en
trouvant impactées.
* Des chercheurs britanniques ont donné
la molécule du Prozac à des crevettes (aux
mêmes doses que celles enregistrées à la
sortie des stations)�: elles sont cinq fois
plus susceptibles d’avoir des « comportements à risques », comme s’approcher des
sources lumineuses ou errer à découvert.
* Chez les humains, les répercussions
seraient moindres (l’eau est traitée avant le
robinet et les doses sont infinitésimales),
mais aucune étude n’a été réalisée.
55
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
Les amitiés
inégales
Qu’il s’agisse de temps consacré à l’autre
ou de sentiments, l’amitié n’est pas toujours symétrique.
Et ça n’a rien de catastrophique.
56
P
U
ne de mes amies m’a demandé
d’être témoin à son mariage. Ça m’a
vachement surprise. » Ce jour-là
Michèle*, 42 ans, salariée dans
l’édition, s’est dit que cette relation
était inégalement investie. « Je pensais “elle va
m’inviter”, mais je ne m’attendais pas à ce truc
honorifique. » Cette déclaration d’amitié a fait
office de détonateur. L’avant-veille de la cérémonie, son chat, hospitalisé un mois plus tôt, retombe malade ; il faut lui administrer un traitement trois fois par jour et le surveiller de près.
« C’était soit le mariage, soit mon chat. Je n’ai pas
hésité longtemps. Je suis restée avec mon chat. »
Si les deux femmes sont toujours en contact, « ça
n’a plus rien à voir avec ce que ça a pu être ».
Penser qu’on pourrait éviter de s’accidenter
dans ce fossé sentimental en choisissant mieux
ses amis est une erreur. En 2016, une étude parue dans la revue Plos One révélait que près de la
moitié des amitiés n’est pas réciproque. Aïe. On
y apprenait que dans 47 % des cas le degré
d’affection n’est pas similaire des deux côtés :
certaines personnes considérées comme des
amis proches par Untel l’appréciaient en retour,
mais juste comme un bon copain, pas un de ceux
qu’on compte sur les doigts de la main. « I think I
love you more / than you like me », chantait The
Streets. Signe que la réciprocité n’est pas vraiment ce qui définit l’amitié.
L’amitié nous expose à la perte
et à la déception
Pourtant, c’est normal de vouloir y croire.
« J’ai l’impression qu’on est tous un peu obligés
de se mentir et de se protéger. Dans les relations
amoureuses, il y a de la violence : savoir où on en
est, dire “je ne t’aime plus”, analyse Laura,
24 ans, photographe. Si on faisait pareil avec
l’amitié, tout deviendrait trop violent. » Logique.
Comme l’amour, « l’amitié rend vulnérable : elle
expose à la perte ou à la possibilité de voir ses
attentes rembarrées », remarque Anne M. Cronin, maîtresse de conférences en sociologie à
l’université de Lancaster (Angleterre). Il s’avère
S
Y C
H
O
plus confortable de faire l’autruche et de penser
que l’on prend le même risque émotionnel que
l’autre. Cela « rend les amis plus sécurisés ».
C’est pourquoi il y a une « présomption de
réciprocité », détaille le professeur de psychologie sociale à l’université Paris-Descartes Lubomir Lamy, coauteur de l’ouvrage Psychosociologie de l’amitié (PUF, 1993) : « On imagine que les
gens qu’on aime ont les mêmes sentiments envers nous que nous à leur égard. » D’autant
qu’on ne verbalise pas nos camaraderies aussi
explicitement qu’avec un enfantin « Dis, tu veux
bien être mon ami ? » et qu’il n’existe pas d’institution venant ratifier l’engagement amical.
Un non-dit générateur de ressentiment
lorsque, épreuve de réalité oblige, les actes soulignent le déséquilibre existant. Longtemps,
Laura ne s’est pas sentie à la hauteur d’une proche plus organisée qu’elle : « Je n’arrivais jamais
à lui donner un jour précis pour se voir. Je culpabilisais. J’avais l’impression d’être une mauvaise
amie. » Les amitiés d’Anna*, 28 ans, journaliste,
ont amené leur lot d’amertume. Elle a, par
exemple, prêté de l’argent « avec grand plaisir »
Daphnée
Leportois
Norman
Konrad
pour NEON
Dans 47�% des relations amicales,
le degré d’affection n’est
pas similaire des deux côtés.
à une amie qui, pour la remercier, devait l’inviter
à dîner. Ça fait un an, elle attend toujours. « Ce
n’est pas le geste de payer qui m’importait mais
celui de me réserver une soirée… J’ai globalement la sensation que je donne plus aux gens »,
accuse-t-elle, un peu lassée.
C’est bien la preuve que, dans les faits, on n’en
finit pas de regarder si la jauge de l’amitié est au
« bon » niveau. Et que l’on souffre du déséquilibre constaté. « L’amitié est avant tout considérée comme un échange – d’émotions, de temps,
de soutien –, donc se développe une conviction
profondément enracinée que le degré d’investissement doit être le même d’un côté comme de
l’autre », appuie Anne M. Cronin.
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
57
P
S
Y C
H
Laura a réussi à ne plus voir son incapacité à
organiser des rendez-vous amicaux comme un
mauvais signe : « Je n’ai pas de problème à tout
bousculer, à dire “on change de programme et on
reste ensemble parce qu’on rigole trop.” C’est
dans ce côté instantané que je suis capable d’être
une bonne amie. » Elle comprend aussi qu’elle
reçoit plus de présents qu’elle n’en offre mais que,
chez elle, c’est portes ouvertes amicales : tous les
mois, des proches y séjournent trois ou quatre
jours. « Heureusement que je ne me demande pas
si mes amis m’accueillent chez eux et qu’ils ne se
demandent pas si je leur offre des cadeaux ! »
Comme le résume la sociologue et coach américaine Jan Yager, auteure de La Force de l’amitié
(Payot, 2009), « seule l’envie de devenir et de rester amis.es doit être partagée, mais ce qui est partagé n’a pas à être identique ni symétrique ».
Chercher à tout prix du donnant-donnant n’a pas
de sens. « L’amitié est un troc perpétuel, énonce
Cyril, 32 ans, architecte. Mais ce n’est pas un resto
contre un resto, un verre contre un verre. »
Anna a une amie qui la « plante souvent » et
dont elle se dit, quand ça arrive, que c’est une
« mauvaise pote ». Celle-ci a beau manquer de
fiabilité, Anna ne la considère pas non plus
comme une vulgaire connaissance : « On se parle
« Plus on est proches, moins la
réciprocité joue dans la satisfaction
procurée par la relation. »
* Ces prénoms
ont été modifiés.
58
tous les jours sur Messenger, je suis au courant
très vite de toute sa vie. Elle m’a invitée à son
anniversaire avec son cercle proche, quatre ou
cinq personnes seulement. » Question de caractère ou de temps disponible. Laura voit rarement
une amie, sportive de haut niveau dont l’emploi
du temps est rythmé par les entraînements et les
pauses musculaires. « Je sais à quel point c’est
énorme pour elle de me consacrer un après-midi
de temps en temps. Cette preuve d’amour me suffit. » Se détacher de la prescription qu’un ami
doit être prêt à tout donner permet de mieux
vivre cette relation intime. En fait, « plus on est
proches, moins la réciprocité, en matière de soutien moral ou de choses faites pour l’autre, joue
dans la satisfaction procurée par la relation »,
étaye Rebecca G. Adams, professeure de sociologie et de gérontologie à l’université de Caroline
du Nord à Greensboro (Etats-Unis) et spécialiste
de l’amitié. C’est qu’il est question de confiance
plus que de retour sur investissement.
O
Reste que, parfois, la non-réciprocité n’est pas
juste une impression. L’un ressent plus que
l’autre. Ainsi de Cyril : « En soirée, je présentais P.
comme mon meilleur ami ; lui, jamais. C’était
blessant. » Un peu comme dans l’épisode 65 de la
série Bref., où le personnage principal partage de
si géniaux moments avec un mec, Charles, qu’il
en vient à la considérer comme un ami. Jusqu’à
ce qu’il réalise que leurs échanges n’ont rien de
privilégié. « Il faisait la même chose avec tout le
monde. En fait, c’était juste un pote. » Dur.
Don Juan de l’amitié versus
Mère Teresa
Laura, elle, s’est retrouvée de l’autre côté de la
balance sentimentale. Elle s’est demandé si elle
n’était pas une « allumeuse de l’amitié » en raison de sa « facilité à devenir très proche des
gens ». Comme avec son ancienne colocataire,
qui la considérait comme sa meilleure amie
alors que Laura, même si elle l’appréciait, ne tenait pas plus que ça à passer les vacances d’été
en sa compagnie. « J’avais ce sentiment du “oh,
merde, je suis allée trop loin”. » Pas évident. Surtout qu’elle se sentait obligée d’entretenir toutes
ces petites relations. Après s’être perçue comme
« un Don Juan de l’amitié », elle incarnait à reculons le rôle de Mère Teresa. Là encore, nul besoin de culpabiliser. « Que vous soyez d’un côté
ou de l’autre de l’équation, cela ne veut pas dire
automatiquement que vous devez mettre un
terme à l’amitié », insiste Jan Yager. Tant que le
lien développé reste plaisant et que l’on se focalise sur le moment présent, on peut passer outre
ce déséquilibre. Et en amitié comme dans le
reste de la vie, rien n’est figé. « Les circonstances
peuvent changer. Les sentiments peuvent changer. Des proches peuvent devenir des meilleurs
amis, des meilleurs amis devenir des copains, et
ce n’est pas un problème. » Finissons-en avec cet
« idéal irréaliste et inatteignable des amitiés parfaitement réciproques », martèle la sociologue
américaine. L’important est de savoir comment
on considère chaque personne ici et maintenant.
Cyril va mieux depuis qu’il a revu la topographie de sa carte de l’amitié. D’un côté, les amis,
pour lesquels il fait plus d’efforts sans que ça lui
coûte et avec qui il est plus patient ; de l’autre, les
potes, « interchangeables » : « Le principal, c’est
de faire le distinguo, tout en laissant aux potes la
possibilité de devenir des amis, et de profiter des
gens. » En s’autorisant à avoir des coups amicaux sans lendemain.
59
R
E
P
O
R
T A G
E
Changer de sexe
pour survivre
L’opération ou le reniement. Tel est le dilemme des homosexuels·les
iraniens·nes, vivement incités·es à changer de sexe pour
ne pas mettre en péril une société basée sur les rapports
hommes-femmes. Ils et elles nous racontent.
A
Basile Legrand
Mahka Eslami pour NEON
ssise en tailleur au centre du groupe,
Fatemeh* sent la dizaine de paires
d’yeux tournés vers elle. Fatemeh a
20 ans, le visage poupin, les yeux
soulignés de khôl noir, les cheveux
blonds coupés court. Dans la semi-obscurité de
cette pièce, au dernier étage d’un immeuble gris
du centre de Téhéran, homosexuels·les et transgenres se retrouvent une fois par semaine. Ici,
Fatemeh peut l’affirmer, il est un homme. Et l’a
toujours été. Mais avant de débuter le processus
de changement de genre, il est venu chercher
conseil auprès de membres de la communauté
LGBT. Ses parents aussi sont là. Troublés, ils ne
cachent pas la honte que suscite « leur fille aux
allures de garçon ». « Que devons-nous faire ? »
murmure la mère au visage cerclé d’un tchador
sombre. Une femme du groupe, la quarantaine,
rompt le silence. Née dans un corps d’homme,
elle a depuis longtemps terminé sa transformation physique. « Cette situation est dure, mais
vous devez rester auprès de votre fille. Faute de
soutien, beaucoup d’entre nous se suicident. »
Puis un autre, plus jeune, interpelle calmement
Fatemeh. S’il est un homme, pourquoi ses cheveux sont-ils teints, ses ongles colorés et ses
jambes rasées ? « T’es-tu demandé si tu étais lesbienne ? » Mal à l’aise, Fatemeh baisse les yeux.
Une fatwa édictée par l’ayatollah
Khomeini en 1985
En Iran, l’homosexualité est un péché grave et
un crime. Contre les relations sexuelles entre
personnes du même sexe, le code pénal prévoit
des sanctions allant des coups de fouet à la peine
de mort si récidive. Alors, en cas d’attirance pour
des personnes du même sexe, les sites internet
60
Comédienne et transgenre,
Mana, 34 ans, joue dans
dans la dernière création
de Saman Arastoo, Kalbod
Shekafi (L’Autopsie).
61
R
E
P
O
R
T A G
autorisés conseillent de se rapprocher de Dieu,
de prier, de faire du sport puis, si le sentiment
persiste une fois la majorité passée, de consulter.
Et d’envisager une opération chirurgicale.
Oui, la République islamique d’Iran reconnaît
les transgenres. Pour ces personnes « aux troubles de l’identité sexuelle », considérées comme
malades, il existe un « traitement » : la prise
d’hormones avant de procéder à l’opération du
sexe biologique. Comme en France, le processus
est long, coûteux, douloureux. En 2008, un article du quotidien britannique The Guardian présentait l’Iran comme le deuxième Etat pratiquant
le plus d’opérations de changement de sexe après
la Thaïlande. Une particularité loin de faire l’unanimité au sein du clergé chiite et de la société.
« L’Etat se targue d’autoriser
le changement de sexe, mais
en vérité on n’a pas le choix. »
A droite :
Après avoir
été actrice pour
le cinéma et
la télévision,
Saman Arastoo
réalise
sa transition de
genre en 2008.
Aujourd’hui
il écrit et met en
scène des pièces
engagées pour
les droits LGBT.
62
A l’origine de cette fatwa, ou disposition juridique : feu l’ayatollah Khomeini, leader de la
Révolution islamique devenu le premier Guide
suprême du pays. En 1985, il édicte un texte qui
permet aux personnes « nées avec des attributs
masculins ou féminins, mais intimement
convaincues d’être du genre opposé », d’affirmer
leur véritable identité en changeant de sexe.
Mais depuis, et même si cela n’a jamais été dit
officiellement, la fatwa sert avant tout à nier
l’homosexualité. Azadeh Kian, professeure de
sociologie franco-iranienne à l’université ParisDiderot, précise : « Cette fatwa n’a rien de révolutionnaire. Elle évite que l’homosexualité ne se
développe. Il est d’abord question de renforcer
l’hétérosexualité dans notre société. »
Dans son groupe de parole lancé il y a trois ans,
où Fatemeh est venue chercher conseil, Saman
Arastoo est souvent confronté à cette problématique. Le metteur en scène, la petite cinquantaine, promène sa silhouette ronde aux abords
du Théâtre de la ville, dans le centre de Téhéran.
Avant d’afficher des mains robustes, des joues
parsemées d’une barbe brune, Saman Arastoo
était une célèbre actrice de cinéma et de séries. Il
y a douze ans, il décide de réaliser sa transition
de genre. Son choix, sa liberté. Mais autour de
lui, il le voit bien, les motivations sont diverses,
les décisions parfois hâtives, les conséquences
souvent lourdes. « Beaucoup de jeunes sont pres-
E
sés de faire l’opération. Ils ne se connaissent pas
bien et pensent qu’il sera plus simple de s’intégrer à la société une fois leur identité changée. »
Il remarque : « Cela concerne principalement les
hommes. Lorsqu’ils sont efféminés, c’est très mal
vu. Ils souffrent beaucoup des moqueries. »
Niloofar peut en témoigner. Au volant de sa
voiture, sur fond de pop à faire trembler l’habitacle, la coiffeuse à domicile de 31 ans file à plus
de 400 kilomètres de Téhéran. Elle n’a pas toujours été cette blonde exubérante et apprêtée.
Née Dariush, « comme le roi perse », elle sait
qu’elle est une fille dès son plus jeune âge. Ses
manières lui valent insultes et humiliations tout
au long de sa scolarité entourée de garçons. Cette
première vie dans le corps d’un homme lui laisse
un goût amer. « Je me rasais le corps et bandais
mon sexe, mais je faisais tout pour contrôler mon
attitude. J’allais contre ma nature pour être acceptée. » A 15 ans, Dariush veut comprendre. En
cachette, elle consulte un psychologue qui
l’amène à débuter un processus de changement
de sexe. Quatre ans plus tard, c’est la délivrance :
elle obtient du juge compétent le permis l’autorisant à se faire opérer. Et note vite un changement. Sa relation avec Saleh, son petit ami
d’alors, devient possible. « Mes voisins m’avaient
toujours regardée de travers. Lorsque je suis devenue une femme, ils m’ont apporté des gâteaux
et m’ont félicitée. »
Depuis trente ans, des milliers d’Iraniens
sont passés par la table d’opération
C’était il y a dix ans, onze heures sur la table,
120 points de suture, neuf heures dans le coma,
la sensation de mourir. « Je savais que c’était une
opération très dure, je ne regrette pas », jure
Niloofar qui se remémore le cas d’un homme rencontré à l’époque. Lui aurait préféré ne pas faire
l’opération, avait-il reconnu. « L’Etat se targue
d’autoriser le changement de sexe, mais en vérité
on n’a pas le choix. Nous devons être homme ou
femme et respecter les codes imposés. Une fois
que nous entrons dans le moule, on ne peut compter sur aucune aide psychologique. Il faut être fort,
car nous restons en marge de la société. »
Combien sont passés par le bistouri depuis
trente ans ? Difficile de le savoir. Dans un rapport
paru en 2016, l’organisation de défense des
droits LGBT OutRight Action International cite
les chiffres d’une ONG active auprès des trans-
genres iraniens : entre 1 000 et 3 000. Interviewé
dans les mêmes pages, un chirurgien spécialiste
de l’opération de changement de sexe dans le
pays évoque, lui, 120 000 à 150 000 personnes.
Parisa, 25 ans, a évité le pire. Pour se raconter,
l’étudiante en psychologie donne rendez-vous au
nord de Téhéran. Dans une Peugeot blanche, elle
revient sur son adolescence. Une période passée
« à broyer du noir », longtemps tue. Il y a dix ans,
ses allures masculines et son penchant pour les
filles la poussent à consulter un confrère de sa
mère, psychologue. « Lorsque tu entends qu’aimer les filles n’est pas normal, que tu es coupable
de crime et mérites de mourir, tu as peur. Je me
demandais : pourquoi moi ? On nous rabâche
que seuls sont possibles les relations hétérosexuelles et le mariage. » Elle se sent « seule au
monde ». Pendant ses séances de psy, jamais
l’homosexualité n’est évoquée. Parisa est d’abord
sommée d’enterrer son désir pour les filles et de
se féminiser. Aux injonctions de son psychologue
s’ajoutent celles de sa mère. Alors, pour prouver
sa bonne volonté, elle se fait les ongles, se
maquille. « J’étais jeune, je faisais ce qu’on me
demandait, je pensais régler mon problème. »
Une séance continue de la hanter. Celle où tout
aurait pu basculer. « Un jour, mon psychologue
est venu avec une consœur. J’ai dû me mettre nue
pour qu’ils inspectent mon corps. » L’humiliation
dure près de trente minutes. « Je me sentais tellement mal, je ne comprenais pas ce qu’ils cherchaient. Mon médecin a fini par dire que, physiquement, j’étais bien une fille, mais que je
pouvais procéder à l’opération de changement
de sexe. Il connaissait un bon chirurgien à me
conseiller. » Terrorisée par le bloc opératoire et
ses implications, Parisa se force un temps à jouer
les filles « normales et hétérosexuelles », enchaîne les histoires avec des garçons. « J’étais
dans un entre-deux inextricable. Je ne voulais ni
devenir un homme ni faire honte à mes parents. »
Pour mettre ses idées au clair, elle rejoint un
temps sa sœur en Inde, qui y fait ses études. Le
voyage la sauvera : c’est sur place, par l’intermédiaire d’une psychologue américaine, qu’elle entend parler d’homosexualité pour la première
fois. Elle a 17 ans, elle ne connaît pas le terme.
« Je n’arrivais pas à y croire. Elle m’a donné des
liens sur le sujet, m’a parlé des droits des homosexuels à l’étranger. J’étais choquée ! » Choquée,
mais sauvée. Depuis, elle a rencontré l’amour.
« La majorité de nos psychologues condamnent
l’homosexualité ou, pire, n’en ont pas connaissance, regrette Mina, sa petite amie. Ils nous
expliquent que notre attirance envers les personnes du même sexe est un symptôme de transidentité. Ils veulent nous persuader que nous
sommes nés dans le mauvais corps. Certains
finissent par douter. Psychologiquement, c’est
très dur. » Kevin Schumacher, chercheur au sein
de l’organisation OutRight Action International,
qui a travaillé auprès des transgenres d’Iran, « Mes voisins m’avaient toujours
regardée de travers. Lorsque je suis
devenue une femme, ils m’ont
apporté des gâteaux et félicitée. »
63
R
64
E
P
O
R
T A G
E
précise : « La communauté médicale est mal
informée, notamment sur les différences entre
homosexualité et transidentité. Cela impacte
leur discours. Et les patients, parce qu’ils vivent
dans un environnement confiné sans liberté
sexuelle, sont eux aussi confus sur ces sujets. »
Mina évoque le cas d’une amie rencontrée après
que celle-ci a débuté le processus, irréversible, de
changement de genre : « J’étais la première lesbienne avec qui elle parlait. Elle me posait plein
de questions et semblait très surprise. J’en suis
certaine, ses choix auraient été différents si elle
avait eu ces informations plus tôt. » Parisa et
Mina en ont gros sur le cœur, mais savent qu’elles
sont passées entre les gouttes. « Les pressions
sociales et familiales sont très fortes. Nous comprenons celles et ceux qui finissent sur une table
d’opération suite à de mauvais aiguillages. » Le
couple souhaite partir en Turquie voisine, puis
envisage de demander l’asile en Europe. « Nous
sommes faibles car la société nous rend faibles.
Nous ne pouvons pas être nous-mêmes. »
Près de la moitié des Iraniens opérés
seraient simplement homosexuels
Les trans d’Iran, Ali connaît bien le sujet. En
2009, ce réalisateur indépendant décide de leur
consacrer un film, censuré par les autorités. Pour le
Téhéranais, la fatwa de l’ayatollah Khomeini est
une position de façade : le texte tend à « normaliser » une population qui fait désordre dans une société où l’organisation sociale repose sur l’hétérosexualité et la définition stricte des genres
féminins et masculins. « Les transgenres et les
homosexuels ébranlent les règles établies où
chaque sexe a des droits et des devoirs distincts.
Dans les années 1980-1990, après la Révolution
islamique de 1979, beaucoup de personnes mal
informées étaient encouragées à changer de sexe et
se sont suicidées, déplore-t-il. Les autorités
cherchent à exclure ces personnes ou à les faire
entrer dans le rang avec cette histoire d’opération. »
Une étude réalisée en 2004 par l’organisation
Iranian Railroad for Queer Refugees, basée à
Toronto, estimait que 45 % des Iraniens opérés
sont en fait simplement homosexuels. Arsham
Parsi, à la tête de cette organisation active auprès de la communauté LGBT iranienne, analyse : « Quand vous êtes en recherche d’identité,
il est parfois rassurant de penser que vous êtes
malade et qu’il existe un traitement. »
Ce « traitement », Elaheh l’a longtemps espéré.
Quand elle s’attable devant une limonade dans un
bar du centre de Téhéran, sa gestuelle animée
fend les volutes de fumée. Les mots se pressent
dans sa bouche. Sa colère n’a pas disparu. « Pour
moi, aimer les filles était quelque chose de pervers, de sale. Je pensais que j’avais un problème. »
Agitée, elle ajuste son voile, laisse apparaître une
partie de ses cheveux teints en bleu. « C’est une
référence au film La Vie d’Adèle », précise-t-elle. Il y
« Nous sommes faibles car la société
nous rend faibles. Nous ne pouvons
pas être nous-mêmes. »
a encore trois ans, Elaheh pensait être un homme.
Elle avait 21 ans. Pour preuve, l’étudiante évoque
ce corps formé qu’elle déteste, ses amitiés masculines d ont elle partage l’attrait pour la gent féminine. « J’avais lu sur internet que c’étaient des
signes de transidentité. » Un constat rapidement
confirmé par son psychologue. Lui non plus ne
mentionne jamais l’homosexualité. « Il disait que,
dans mon cas, aimer une femme était un crime. »
Après quelques séances et la certitude qu’elle
souffre de troubles d’identité sexuelle, Elaheh est
invitée à suivre une thérapie de groupe avec des
transgenres. Elle singe les femmes sur le point de
débuter le processus de transition. Se masculinise. Aucun faux pas n’est accepté. « Lorsque je
portais des boucles d’oreilles, mon psy me rappelait à l’ordre et me demandait de me comporter
comme un homme. » « Au fond, c’est ce que tu
es », lui répète-t-il. Ces sessions en groupe la
troublent. « Je ne savais plus qui j’étais ni ce que
je voulais. » A cette époque, Elaheh est pourtant
prête à se faire opérer. « Guérir » pour ne plus
faire honte à son entourage. Sur les conseils de sa
mère, elle s’accorde un temps de réflexion. Alors,
pour la première fois, elle confie ses tourments à
des amies de lycée. Elle entend de nouveaux
mots. Ces discussions la poussent à se rapprocher de la communauté LGBT de Téhéran, très
active sur les réseaux sociaux. Elaheh ne reverra
plus jamais son psychologue. Soulagée de savoir
qui elle est, elle s’assume… tout en retenue. « Il
m’a fallu plusieurs mois pour admettre mon
homosexualité. Cela a été très dur. Je n’ai rien dit
à mes proches », reconnaît-elle. « Mais depuis,
j’ai compris. J’ai compris que je ne faisais rien de
mal. Et qu’il n’existe pas de traitement. »
Hamid Reza
et Morteza jouent
dans la dernière
pièce de Saman
Arastoo au
Théâtre de la ville
de Téhéran.
*Tous les prénoms
ont été modifiés.
65
NOUVELLES
DU CORPS
Aurélie Darbouret
Alexandre Haefeli pour NEON
EN��LARMES,��ETC.
Joyeux ou lubrifiants,
tous nos pleurs
ne se ressemblent pas.
Larme 1 : les larmes basales
Elles servent à lubrifier l’œil en permanence et ainsi à le
protéger des frottements. Autre avantage, elles nourrissent
et oxygènent la cornée. On ne les voit pas, pourtant elles
sont toujours là, sécrétées dès que nous clignons des yeux.
Larme 2 : les larmes réflexes
Elles sont produites pour éliminer
de l’œil les substances irritantes pour la cornée, type
fumée de cigarette, giclure
d’oignon, jus de citron,
gaz lacrymogène ou saletés. Elles contiennent
des anticorps qui protègent des germes et
bactéries. Le processus : une contraction
des glandes lacrymales due au système
nerveux parasympathique, celui qui régule
les fonctions automatiques du corps (comme
ralentir le rythme cardiaque
ou augmenter les sécrétions
salivaires pour faciliter la digestion, par exemple).
Larme 3 : les larmes émotionnelles
Appelées aussi larmes psychiques, elles seraient propres à
l’espèce humaine. Générées par les émotions fortes – joie,
tristesse –, les larmes émotionnelles libèrent des molécules
antalgiques et antidépresseurs. Elles auraient pour but de
soulager mais aussi d’attirer la compassion. Elles sont causées par une contraction des glandes lacrymales, elle-même
due au système parasympathique et au système sympathique
(antagoniste du système parasympathique, c’est lui qui
accélère le rythme cardiaque ou dilate la vessie).
66
D’OÙ
VIENNENT
LES CRAMPES�?
Nous avons posé la
question à Jean-Christophe
Berlin, kinésithérapeute,
responsable du pôle
médical de l’Association
Stade français et auteur
de Souple comme un chat*.
“
Une crampe est une contraction involontaire,
irréductible, puissante et douloureuse, d’un
muscle ou d’un groupe de muscles. Pour fonctionner normalement, c’est-à-dire se contracter
et se relâcher, le muscle a besoin de magnésium,
de potassium, d’oxygène, d’eau et de sucre.
Lorsque ces éléments manquent, c’est comme s’il
n’y avait plus d’essence dans le moteur : le muscle
arrête de fonctionner et se met en crampe. Le plus
fréquent est que cela se produise durant un effort
musculaire prolongé, c’est-à-dire supérieur à quarante minutes. Une des solutions est de s’alimenter et de boire pendant l’effort – c’est pour cela
qu’on a créé les mi-temps ! Quand une crampe
apparaît, il faut faire un relâchement et un étirement dans le sens opposé de la contraction puis
s’alimenter et s’hydrater. Les crampes peuvent
aussi être provoquées par des déficits métaboliques chez les personnes déshydratées, qui
souffrent de carences alimentaires, ou manquent
de magnésium et de potassium, en particulier les
personnes âgées. Enfin, des crampes peuvent être
dues à un manque d’activité, par exemple lorsque
les muscles restent immobiles de façon prolongée en position courte (non étirée). C’est pour ça
que les gens qui sont assis toute la journée et ne
s’étirent pas suffisamment peuvent voir leurs
muscles se contracter spontanément durant la
nuit. Pour l’instant, on ne sait pas vraiment expliquer ces réflexes nocturnes.
“
Ed. Le Courrier du livre, 2017.
COLD
CASE
Pourquoi le pénis rétrécit-il
quand il fait froid�?
O
n plonge dans la mer du Nord et voilà que popol se
planque dans les plis de peau. Cette réaction est un
réflexe normal du corps pour lutter contre le froid.
Quand le thermomètre chute, il concentre ses ressources sur
les organes vitaux – le cerveau et le cœur notamment. La vasoconstriction (la diminution du diamètre des vaisseaux sanguins) permet de diriger l’afflux sanguin au centre du corps au
détriment des extrémités comme les doigts ou les pieds, qui se
retrouvent soudainement gelés. La rétractation de la verge (dite
aussi invagination) obéit au même mécanisme. Quand il fait
froid, l’organe reproducteur, pénis et testicules, se rapproche
du corps pour se réchauffer. La diminution du flux sanguin resserre les corps caverneux du pénis. Quant au scrotum (la peau
qui entoure les bourses), il se plisse suite à la contraction des
deux muscles qui forment la couche intérieure et protègent les
testicules : dartos et crémaster. Ce mouvement de yoyo permet
de maintenir ces dernières à température constante, une condition indispensable à la spermatogenèse. Toutefois, ces mécanismes de protection ont des limites : avec une exposition prolongée au grand froid, vous risquez des gelures du pénis très
douloureuses. Avis aux amateurs de basses températures, pensez à protéger le bazar, car il ne risque pas que de rétrécir.
67
EN BOUCLE
Comment font
les patineurs pour ne
pas avoir le tournis�?
T
PEUT-ON GUÉRIR
D’UNE ALLERGIE�?
La réponse du docteur Olivier Michel,
professeur d’allergologie à Bruxelles,
auteur de Tous allergiques�?*
“
Non. Les maladies allergiques sont liées à notre patrimoine génétique et il faut battre en brèche l’idée selon laquelle on pourrait les
détecter et les prévenir. Les tests de détection ne sont réalisés que
s’il y a un problème. De plus, on recommande d’éviter les régimes
d’éviction : on sait qu’une exposition précoce induit la mise en place
d’une réaction de tolérance. Le système immunitaire est comme le
cerveau : si on le stimule tôt, il se développe de façon plus puissante
et harmonieuse. Evidemment, si un enfant est allergique avec des
symptômes sévères, c’est trop tard, il faut supprimer l’allergène.
Ensuite, certains traitements désensibilisants par des techniques
d’injection ou sublinguales (gouttes placées sous la langue) peuvent
faire diminuer les allergies. Les mauvais anticorps (IGE) disparaissent car ils sont remplacés par d’autres (les IGG), qui ne provoquent pas de réaction, mais en réalité la rémission est très souvent partielle. Des états de tolérance peuvent être induits chez des
enfants qui ont déjà fait des réactions. Par exemple, l’arachide est
réintroduite avec des doses minimes, en millionièmes de gramme,
que l’on augmente peu à peu pour favoriser une tolérance. Cela
marche assez bien pour les fruits à coque et l’arachide, mais ces traitements, potentiellement dangereux, doivent être très encadrés.
68
“
Ed. Mardaga, 2017.
riple pirouette, avec le sourire et
sans vaciller ! Si, pour les patineurs et les danseurs, le monde
ne tangue pas (ou peu) lorsqu’ils enchaînent les rotations, c’est qu’ils ont
bien entraîné leur cerveau et leur système… vestibulaire. Ce dernier, situé
dans l’oreille interne, détecte les mouvements de la tête, notamment sa direction et sa vitesse de déplacement, à partir des mouvements oculaires. Ainsi,
quand nous pivotons la tête, le corps
corrige naturellement le déplacement
en envoyant le regard dans la direction
opposée. Cela nous permet de fixer
notre concentration sur un point immobile même en étant en mouvement,
comme un système de balancier. Sauf
que, si le même mouvement se répète,
une oscillation automatique et involontaire du globe oculaire appelée nystagmus s’installe et cause le tournis. Les
patineurs et les danseurs s’entraînent
donc à limiter ces réflexes en bloquant
le mouvement de leurs pupilles durant
les rotations. Mais le geste n’est pas
tout : chez les professionnels du pivot,
l’adaptation se passe aussi dans le cerveau. Selon une étude menée par des
chercheurs du Collège impérial de
Londres auprès de ballerines et dont les
résultats ont été publiés dans la revue
Cerebral Cortex en 2013, l’entraînement
induit carrément la réduction de la
taille du cervelet vestibulaire et de certaines connexions neuronales afin de
limiter le vertige.
Le mot�:
MISOPHONIE
C
rounch crounch… Votre voisin de table fait du
bruit en mangeant et vous êtes à deux doigts de
l’étrangler ? Vous souffrez peut-être de misophonie. C’est le cas de Sarah qui, à 32 ans, éprouve de
grandes difficultés à dîner avec ses parents. « Le pire, c’est
lorsque mon père aspire sa soupe chaude. Hiiii ! Le son
me hérisse. Je le ressens au niveau de l’estomac. Mon
ventre se noue, je n’arrive plus à me concentrer sur la
conversation. » Les personnes qui souffrent de misophonie sont extrêmement dérangées par des bruits d’origine
humaine, produits par les autres de façon contrôlable.
Les bruits de bouche répétitifs – déglutition, mastication,
reniflements, aspiration bruyante, toux – ou encore les
articulations qui craquent deviennent de véritables tortures.
Les sons sont associés à des émotions intenses – colère,
anxiété – très difficiles à supporter. Ce phénomène peu étudié résulterait d’un désordre neurophysiologique lié à une
hyperactivité du cortex insulaire, une partie du cerveau impliquée dans les processus émotionnels, notamment dans le
dégoût. Actuellement, il n’y a aucune estimation du nombre
de personnes souffrant de misophonie, ni de traitement probant pour la soigner.
69
P
H
O
T
O
Planète��Mars
Depuis 2009, Yohanne Lamoulère photographie les « quartiers
Nord » marseillais. Un travail réuni dans son premier livre,
Faux Bourgs, qui raconte une ville et des vies en chantier, entre
transformations urbaines, poésie bétonnée et parades amoureuses.
70
Aurélien
Defer
Yohanne
Lamoulère
Bouli (à gauche)
« A Saint-Louis,
les racistes
appelaient les
jeunes du coin
“les Indiens”.
Kader – un de mes
“frères” – et moi
avons imaginé
cette photo,
un bel Indien et
sa coiffe, fier,
planté au milieu
de sa réserve.
Kader est mort
et je l’ai réalisée
seule, à la
Gavotte-Peyret. »
Allée Sacoman
« Je remonte
ma rue, remarque
les claquettes
Armani, les
jambes écartées
du garçon. Ils
sont gênés, mais
je leur dis que
j’habite en face.
Proximité, pas
de crainte à avoir.
Ils acceptent. »
Pourquoi avoir choisi de travailler
sur les quartiers Nord ?
J’habite à Marseille. Et je n’ai jamais vécu en
centre-ville, donc ce sont ces zones que je connais
le mieux. Je préfère d’ailleurs parler de « quartiers populaires » ou « périphériques », car l’appellation « quartiers Nord » est un peu décriée.
A quoi renvoient ces quartiers périphériques
dans votre imaginaire ?
J’ai été assez nourrie par des films qui y ont été
tournés, comme Un, deux, trois, soleil de Bertrand Blier. Et par un pur hasard, quand je suis
arrivée à Marseille, c’était à Saint-Antoine, un
des lieux du tournage. Instinctivement, ces
quartiers populaires me font penser à ce film,
mais je les vois aussi comme des endroits en
mutation. Dans le film de Blier, on le perçoit
déjà. Ce sont des quartiers assez bordéliques : un
mélange de noyaux villageois, de grosses cités
HLM, d’axes de circulation intense, de terrains
en friche, d’anciennes usines… Ça bouge tout le
temps, ce sont des chantiers permanents. Dans
les années 2010, des rouleaux compresseurs
« La manière dont ces jeunes
positionnent et mettent en valeur
leur corps dans l’espace est très
intéressante à photographier. »
sont passés sur la ville. Sur quatorze projets de
rénovation urbaine (PRU), onze concernaient
les quartiers Nord. Et en 2013 la ville, déclarée
« capitale européenne de la culture », a subi des
transformations extrêmement lourdes. J’ai
voulu enregistrer ce qui disparaissait. Je photographie Marseille depuis dix ans maintenant, et
une grande partie des lieux fixés dans le livre
n’existent plus aujourd’hui.
Travailler sur un endroit où l’on vit
au quotidien influe-t-il sur votre regard
de photographe ?
D’abord, cela change le rapport qu’on entretient
avec les gens. On ne se pose pas les mêmes questions, on ne cherche pas les mêmes réponses et
on n’agit pas avec l’autre de la même manière,
parce qu’on sait qu’on le reverra.
71
P
H
O
T
O
L’effondrement
des Créneaux
« La cité
des Créneaux est
une toute petite
cité, mais certains
y trouvaient le
trafic trop dense.
Sans consultation,
elle sera rasée.
Ou plutôt grattée.
Une pince vient
manger les blocs,
un par un.
A l’arrière-plan,
le symbole de
la future skyline
marseillaise,
la tour CMA/CGM
de l’architecte
Zaha Hadid,
voit le jour. »
« Ici ça bouge tout le temps.
Des rouleaux compresseurs sont
passés sur la ville. J’ai voulu
enregistrer ce qui disparaissait. »
Comment choisissez-vous ces personnes ?
Ce sont généralement des jeunes que je ne
connais pas. Souvent c’est fugace : j’arrête la personne dans la rue, discute avec elle, je lui dis que
je la trouve belle et je la photographie. Et il y a
ceux que je suis depuis plusieurs années. J’ai
besoin de ces deux types de rencontre.
Parfois aussi des jeunes me contactent, parce
qu’ils veulent faire un book par exemple. Là, on
entre dans une sorte de troc. Je fais la photo qu’ils
espèrent et leur demande ensuite si je peux en
réaliser une pour moi.
72
La thématique des relations amoureuses
est centrale dans Faux Bourgs.
Pourquoi vouliez-vous la traiter dans
ces quartiers en particulier ?
Après avoir questionné les transformations urbaines, dues pour la plupart à des volontés politiques, j’ai voulu immortaliser la façon dont les
Marseillais s’adaptent à l’espace public. Je me
suis rendu compte que la manière dont ces
jeunes positionnent et mettent en valeur leur
corps dans l’espace est particulièrement intéressante à photographier. Et entre 15 et 25 ans, la
question fondamentale, c’est le positionnement
face à l’acte amoureux. Je ne suis pas de leur
génération [Yohanne a 38 ans, ndlr] et j’avais
envie de les interroger sur la façon dont ils perçoivent cet acte, sur leur envie d’être amoureux,
la manière dont ils y arrivent, leurs galères…
Kada et Chaïma
« Sur la plage
des Catalans,
de mon poste
d’observation,
je vois Chaïma.
Elle se baigne
habillée et tourne
autour d’un
garçon. La scène
est fabuleuse.
Je les regarde
longtemps, et
trouve le courage
d’aller les voir.
Je veux vraiment
cette photo.
Je parle d’abord
avec un de leurs
amis, m’approche
du couple
et arrive à faire
l’image espérée. »
Comment raconter des relations
amoureuses en photos ?
L’acte amoureux n’est pas forcément visible sur
les images mais le but de cette série de photos,
intitulée Gyptis & Protis [le mythe fondateur racontant la naissance de Marseille, ndlr], était de
travailler sur le positionnement intime. Je me
suis intéressée à la façon dont ces jeunes mettent
en scène leur recherche amoureuse, à travers
leurs vêtements, les lieux qu’ils fréquentent,
mais aussi leur crainte de l’amour. Nombre
d’entre eux sont effrayés à l’idée de tomber
amoureux. Il y a chez eux à la fois de la pudeur
et la peur absolue d’être trompé, d’avoir mal, de
tomber de haut, et les images deviennent alors
des espèces de métaphores de ce qu’ils me
confient. J’ai aussi pris des photos sans personne, des paysages, des lieux de rencontre. Une
des particularités des quartiers populaires, voire
de la ville en général, c’est que tout se sait. D’où
la question : comment se met-on à l’abri pour
vivre ce moment très intime ? Et quels espaces la
ville laisse-t-elle en jachère pour concrétiser cet
acte amoureux ? On se rend compte que, dans la
société contemporaine, les lieux de rencontre
sont de plus en plus des lieux privés : les centres
commerciaux et les bars à chicha, par exemple.
Une rencontre vous a particulièrement
marquée ?
Toutes ! Ce serait vraiment pingre de choisir.
Abdou, Bouli, Cheyreen, Cécilia, Youcef, Anatole… Chaque rencontre est un moment privilégié et c’est aussi pour ça que l’image reste. Néanmoins, je me souviens très bien de certaines
séances, comme celle avec Abdou, le garçon
73
R
Abdou
« Pour cette
allégorie
de la parade
amoureuse, j’ai
trouvé Abdou,
son regard bancal
et son scooter. Il
ne veut pas faire
la photo dans son
quartier, nous
allons à Bassens.
Il pleut, donc pas
de roue arrière,
mais la grâce
de le voir poser
ses mains et son
visage de
manière si douce,
sur le guidon. »
74
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
avec un tutu sur le scooter. Depuis longtemps
je voulais capturer la métaphore de la parade
amoureuse des garçons en scooter, quand ils
font des roues arrière. L’idée initiale était donc
qu’Abdou fasse une roue arrière, mais il pleuvait
ce jour-là et nous sommes restés à l’arrêt. Abdou
s’est ensuite allongé sur le scooter, mais ce
n’était pas du tout l’image escomptée au départ.
Que signifie le titre Faux Bourgs ?
Indirectement, Faux Bourgs fait référence aux
émeutes de novembre 2005. On a beaucoup dit
depuis que Marseille n’avait pas brûlé parce
que c’est une ville sans banlieues, ou du moins
parce que les banlieues font partie de la ville.
D’ailleurs la légende marseillaise raconte que
la cité est constituée de 111 villages, dotés chacun d’une identité propre, mais que tous ces
quartiers sont unis par une espèce de foi
A
B
A
R
I
T
marseillaise qui ferait qu’on s’aime tous. J’ai
toujours eu du mal avec cette idée. J’ai donc
voulu appeler ce livre Faux Bourgs parce que je
pense que, malgré toutes ces belles histoires, il
existe bel et bien une banlieue et qu’on l’a complètement abandonnée. Effectivement, il subsiste des quartiers populaires dans le centre de
Marseille. Mais si un immeuble d’une copropriété pourrie des quartiers Nord s’était effondré – ce qui aurait tout à fait pu se produire –
Faux Bourgs,
éd. Le Bec en l’air,
128 p., 35 €.
20 millions pour la Plaine�/�Rue d’Aubagne
« En centre-ville de Marseille, sur la place Jean-Jaurès, appelée la Plaine
par ses usagers, la Soleam a fait bâtir un mur à 390�000 euros afin de
protéger son chantier de rénovation, un projet stupide et décrié qui
est-ce qu’on aurait connu le même réveil, le
même sursaut ? Autrement dit, sommes-nous
tous égaux dans la ville ?
Faux Bourgs est un travail de très long
terme. Quel rapport entretenez-vous avec
l’actualité immédiate ? Comment avez-vous
réagi, par exemple, à l’effondrement
des immeubles de la rue d’Aubagne ?
Après ce 5 novembre, je suis restée tétanisée
pendant trois semaines, photographiquement
parlant. Depuis, on sent ici comme un mélange
de fatalité, de colère, d’évidence, qui fait que les
Marseillais se réveillent. Il y aura un avant et un
après, la catastrophe de la rue d’Aubagne est
comparable à une cicatrice post-attentat. En
tant que Marseillaise, je vis une souffrance immense et en même temps l’espoir que ma ville
réagisse enfin. En tant que photographe, ça va
coûtera aux Marseillais 20 millions d’euros. A quelques encablures de là,
rue d’Aubagne, trois immeubles se sont effondrés le 5 novembre 2018,
faisant au moins huit morts. La Soleam était propriétaire d’un de ces trois
immeubles, et elle a pour charge de lutter contre l’habitat indigne… »
être compliqué désormais de travailler sans évoquer la rue d’Aubagne. Cet événement va entrer
dans mon travail, même si je ne peux pas encore
dire de quelle manière. En termes de photographie, je ne sais pas vraiment comment on raconte les choses quand on est en colère…
C’est assez bizarre mais j’ai eu besoin d’aller
chercher les gravats des immeubles, par
exemple. Mon obsession pour ces gravats a duré
une semaine : il fallait que je sache où ils étaient
et j’ai fini par les retrouver dans les quartiers
Nord. En fait, à Marseille, on entend actuellement des rumeurs selon lesquelles il y avait
d’autres personnes, des sans-papiers, dans un
des immeubles. Beaucoup de gens disent : « Mais
lui, il est où ? On ne le voit plus. » Personne ne
sait vraiment ce qu’il s’est passé. Et ça, comment
le raconter ? Il faut arriver à donner un sens à
tout cela à travers la photographie.
75
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
Cosplay
n’est pas jouet
76
E
N
Q
U
Ê
T
E
On admire leurs costumes sophistiqués, qui donnent vie
à des personnages de manga ou de jeu vidéo. L’envers du décor�:
mains baladeuses, commentaires déplacés voire agressions
sexuelles. Face au harcèlement, des cosplayeuses disent stop.
LAURENT KOFFEL/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES
D
ans les conventions, ces grands
raouts annuels qui célèbrent la pop
culture, ils sont faciles à repérer. Il
suffit de suivre du regard une des
cosplayeuses, ces jeunes femmes
qui arborent les costumes, souvent faits main,
d’héroïnes de manga, de comics ou de jeu vidéo.
Non loin d’elles, il arrive qu’un type rôde. Il reluque ou profite d’une photo ensemble pour laisser
sa main s’égarer. Cibles régulières de harcèlement physique et numérique, les cosplayeuses
commencent à se mobiliser pour répliquer.
Il y a de quoi faire. L’an dernier, à la Japan
Expo, un homme a été surpris en train de photographier sous les jupes des cosplayeuses, arrêté et
placé en garde en vue. « La première fois que je
suis allée en cosplay à la Paris Games Week en
2013, j’étais mineure, j’ai pris des mains aux
fesses, dépeint Lisandra, 21 ans, alias Bewi’Chan.
Il y a beaucoup d’irrespect, de réflexions salaces,
dans les conventions et sur internet. » Quand
Nana Atsuaki, 25 ans, s’indigne contre le passant
qui la photographie sans son accord à la Japan
Expo, ce dernier lui rétorque que les cosplayeurs
sont là pour ça et qu’il a payé son billet d’entrée.
Jessica Assayag, la programmatrice du Comic
Con Paris n’oubliera pas de sitôt la première édition de 2015 : « Un journaliste avait fait un geste
déplacé envers un cosplayeur [une main aux
fesses devant la caméra, ndlr]. On a très vite
mesuré l’ampleur du sujet. Le harcèlement, tous
les organisateurs l’ont en tête, on fait de la sensibilisation en amont de la convention. »
Alice, 24 ans, alias Ecila, analyse : « Dans le
milieu, si vous interprétez un personnage sexy,
certains le considèrent comme une incitation.
Que faire quand vous avez 17 ans et que des
hommes adultes posent la main sur votre hanche
en demandant “tu fais quoi ce soir ?”» Décidée à
faire sauter la digue de silence et de honte qui
pèse sur les victimes, la jeune femme est aux
manettes de Cosplay is not consent (« Cosplay
ne veut pas dire consentement », en français),
un mouvement officiel de lutte contre le harcèlement et les discriminations qu’elle défend dans
un stand au sein du festival Paris Manga & Sci-Fi
Show. Le mouvement est représenté sur un
stand de l’événement, une première en France.
A l’origine, Cosplay is not consent est un projet
photographique de l’Américaine Sushi Killer ;
elle fait poser des cosplayeurs·ses avec un panneau affichant l’expression, et les interroge sur
les expériences déplaisantes qu’ils ont subies.
L’expression devient un hashtag et permet à certaines de témoigner sur les réseaux sociaux, puis
s’invite dans des conventions américaines avant
d’atterrir chez nous. L’idée ? Rappeler au public
des consignes élémentaires de courtoisie. Qu’il
vaut mieux demander l’autorisation à la personne en cosplay avant de la prendre en photo, ne
pas tripoter ses accessoires, respecter son espace
personnel. Et éviter les remarques blessantes.
Bien plus que leurs confrères, les femmes essuient régulièrement une bonne dose de body
shaming. Gare à celle qui arbore une tenue jugée
trop légère (ou « cosplay fan service » dans le
Pauline
Grand
d’Esnon
« J’ai tout entendu�: que je faisais
du porno parce que je fais
du cosplay sexy, que j’étais trop
maigre, que j’étais trop grosse�! »
milieu), elle sera accusée de chercher des
« likes ». « On ne dit rien contre les garçons torse
nu, note Nana Atsuaki, amère. Une fille en jupe
courte, par contre...» Et celle qui n’affiche pas le
physique aux formes irréelles escompté s’expose
aux sarcasmes. Lisandra résume : « Depuis que
j’ai commencé, j’ai tout entendu : que je faisais du
porno parce que je fais du cosplay sexy, que j’étais
trop maigre, que j’étais trop grosse ! » Pour certains, le port d’une minijupe équivaut à mettre sa
plastique à disposition. C’est un des symptômes
de ce que les féministes appellent la culture du
viol, soit le fait de rejeter la responsabilité d’une
agression sur celle qui en est la cible.
77
E
N
Q
U
Ê
T
« Il y a deux types d’incivilités, le harcèlement
mais aussi la discrimination, dépeint Laurent
Tanguy, créateur et organisateur de la Paris
Manga & Sci-Fi Show. On entend parfois “t’as vu
ses cuisses, elle aurait mieux fait de s’abstenir”.
N’importe qui peut se cosplayer, il n’est pas
nécessaire de ressembler à un mannequin. »
L’organisateur a également eu vent de remarques
racistes ou homophobes quand les hommes ont
le malheur d’incarner un personnage de manga
jugé trop efféminé. Il assure que la convention
dispose d’une équipe de sécurité en civil qui
patrouille, et qui reconnaît rapidement les profils qui posent problème. « Normalement on les
reconduit gentiment à l’extérieur, sauf si le geste
est allé trop loin. Dans ce cas on retient la personne et on contacte le commissariat du XVe arrondissement de Paris. »
LAURENT KOFFEL/GAMMA-RAPHO VIA GETTY IMAGES
« Il s’amusait à m’envoyer
des images pornographiques
alors que je disais “non”. »
78
Ça, c’est pour le volet officiel de la lutte contre
le harcèlement. L’autre aspect, c’est la prévention antirelous au sein même de la communauté,
dans la lignée du mouvement mondial antiharcèlement #MeToo. Le photographe Haïssam
Razouk a publié un post Facebook qui a fait du
bruit dans le milieu. Il dénonce les agissements
d’un photographe amateur connu dans le milieu, appelé Pepin Nutts. Selon les témoignages,
il envoie des messages répétés à de multiples
cosplayeuses. Il leur suggère lourdement des
shootings en lingerie, multiplie les allusions
sexuelles et, occasionnellement, leur envoie des
captures d’écran de films X voire, selon un témoignage, une photo de son pénis. Quelles que
soient les réactions – silence, dégoût, évitement… – il ne se décourage pas.
Des dizaines de témoignages affluent, en commentaires et par messages privés. Ce qu’il en ressort : depuis des années, le photographe semble
avoir une technique rodée. Si son comportement
demeure correct en face-à-face et lors des
conventions, il se fait tendancieux et insistant
par message. Y compris avec des mineures. Nous
avons contacté l’une d’entre elles, qu’on appellera Julia*, 20 ans. Les échanges sur Facebook
avec Pepin Nutts débutent lorsqu’elle a 14 ans.
E
Très vite, le ton dérape. « Pendant les premiers
mois, il n’y avait pas de problèmes, c’était purement professionnel, même s’il posait des questions pour savoir si j’avais passé une bonne journée, sur les devoirs… Puis il a commencé à faire
des remarques déplacées sur mon physique, sur
ma poitrine, ça me gênait terriblement, d’autant
plus qu’il était conscient de mon âge. » Elle raconte son insistance, des années durant, pour
qu’elle pose nue ou en lingerie. Elle n’ose rien
dire, il est reconnu dans le milieu. « Il faut rappeler qu’à 14 ans on est naïve et on ne voit pas forcément le mal partout. Je pensais que c’était des
blagues, mais j’ai très vite été mal à l’aise, j’ai
essayé de l’éviter en convention, et arrêté de lui
parler. » Le photographe n’hésite pas non plus à
lui envoyer des images obscènes, malgré le
dégoût affiché de sa destinataire. « Il s’amusait à
m’envoyer des images pornographiques alors
que je disais “non”, je le répétais en disant que ça
ne m’intéressait pas car j’étais jeune et que je ne
comprenais pas l’intérêt. Il disait “OK”, pour
recommencer une ou deux semaines plus tard. »
Haïssam Razouk explique : « On voulait frapper un grand coup pour que ça s’arrête. On
connaissait ses pratiques, et on a enfin réussi à
convaincre une de ses victimes de laisser publier
les captures d’écran de leurs échanges. Ça a marché, l’info est passée que c’est une personne à
éviter. C’est ce qu’on voulait. »
La photo et le mécénat servent
de prétextes
Julia a bon espoir que ces révélations poussent
les cosplayeurs à dénoncer promptement les
dérives dont ils sont cibles ou témoins, et appelle
à plus d’indulgence pour les victimes. « J’ai vu
beaucoup trop de personnes dire “Oui, mais la
fille ne le repousse pas clairement…” Or, même
lorsque l’on dit clairement “non”, des gens continuent encore et encore. Ce n’est en aucun cas la
faute des victimes. » Minée par une dépression,
angoissée par les répercussions potentielles, elle
n’envisage pas de porter plainte, mais certaines
autres cibles du photographe se sont rapprochées d’associations de victimes pour prévoir
une action en justice. Les accusations ont en tout
cas fait mouche, et poussé Pepin Nutts au repli.
Il a supprimé son compte Facebook et n’a pas
répondu à nos demandes de réaction.
Ce cas n’est pas une dérive isolée. Ils sont plusieurs à profiter du prétexte de la photo pour
dépasser les bornes. « Certains photographes
cherchent des excuses pour toucher notre poitrine, ou zooment dessus », raconte Julia. Un
post Facebook destiné à « balancer les porcs » du
milieu du cosplay a recueilli un grand nombre
de commentaires, noms à l’appui. Le système de
mécénat est également source de comportements abusifs. Certaines cosplayeuses sollicitent
une aide financière par le biais du site Patreon,
un portail participatif de rémunération pour les
artistes. Nana Atsuaki y a recours depuis un an,
pour financer un loisir cher pour une étudiante.
La plupart des donateurs sont des amis et des
fans de ses costumes d’héroïne du jeu vidéo
League of Legends. « Certains donnent de l’argent
et pensent que cela leur confère le droit de faire
des propositions bizarres aux cosplayeuses. Je
bloque la personne. C’est pas parce qu’on a
donné qu’on a un pouvoir sur quelqu’un. »
Un milieu très féminin…
mais des jurys très masculins
On arrive à la question qui fâche : y aurait-il
quelque chose de pourri dans ce monde rose
pailleté ? La plupart de nos sources tempèrent :
les attaques sexistes et les attitudes prédatrices
existent comme partout dans la société, mais le
milieu ne se résume pas à cela. Certains, néanmoins, parlent de « fortes rivalités » dans cette
sphère de passionnés bénévoles, qui a émergé en
France à partir de 1998, via les concours de cosplay. Pauline, alias Popette, 34 ans, a récemment
raccroché ses costumes, mais continue de donner des conférences sur un monde qu’elle a pratiquement vu naître en France, en 2000. La jeune
femme, effeuilleuse burlesque, prône davantage
de bienveillance dans un univers qu’elle estime
miné par les guerres d’ego et la course aux likes,
où les stars du milieu préfèrent garder le silence
« et ne pas faire de vagues » au lieu de dénoncer
les abus. « Les cosplayeurs en France ne se respectent pas assez les uns les autres. C’est un milieu qui ne grandit pas. C’est l’effet microcosme,
comme dans le club de timbres du Loiret. » Sa
relation de dix-huit ans avec le cosplay a connu
une fin brutale. En juin dernier, elle poste un
message Facebook qui mentionne un cosplayeur
italien soupçonné de harcèlement. « J’ai dit qu’il
fallait qu’on se réveille avant de se retrouver avec
notre Harvey Weinstein. Résultat, mon site de
burlesque et mon blog ont subi une attaque informatique. Mes photos Facebook et Instagram
ont été signalées en masse. J’en ai eu marre. »
Le monde de la pop culture, traditionnellement imbibé de sexisme, n’est pas le dernier à
véhiculer de la violence patriarcale et misogyne.
Certains épinglent les mangas pour leurs per-
« Je refuse que trois keums qui
ne savent pas dans quel sens
poser une machine à coudre me
disent comment faire. »
sonnages féminins ultrasexualisés et leurs dynamiques narratives fréquemment axées sur le
non-consentement sexuel. Au sein de ces univers au marketing structuré par et pour ces messieurs, les créatures en tenue moulante et échancrée n’ont longtemps eu qu’à se taire et exister
pour le regard masculin.
Et même dans le très féminin milieu du cosplay français, on retrouve des hommes aux
manettes, dans le jury des concours ou à la tête
de certaines associations. Une cosplayeuse qu’on
appellera Fanny* nous raconte avoir assisté à
une scène déplaisante dans le cadre d’une
convention : dans une chambre d’hôtel, des
organisateurs mâles de 35 à 40 ans faisaient
boire abondamment des cosplayeuses à peine
majeures. Elle a fini par claquer la porte à deux
heures du matin, écœurée. « Ce sont des mecs qui
nous encadrent, nous photographient, décident
qui va poser, qui va être prise en photo…, énumère Pauline. Alors que les mecs représentent à
peine 20 % des cosplayeurs. C’est malsain. Je
refuse que trois keums, qui n’ont jamais fait de
cosplay et ne savent pas dans quel sens poser une
machine à coudre, me disent comment faire. »
Une évolution est-elle possible ? Aujourd’hui,
les représentations semblent tendre vers davantage de diversité, et moins de nudité gratuite. Le
Comic Con Paris a dévoilé pour la première fois
une affiche intégralement féminine. Après la
mise au ban publique de Pepin Nutts, Julia est
formelle : « Aujourd’hui, si quelque chose de ce
genre m’arrivait, je n’hésiterais pas. Je le dénoncerais tout de suite. »
* Les prénoms ont été modifiés.
79
SAVOIR FAIRE
Le tuto
Comment dégenrer son couple�? p.�82
Boire Fût maison p.�90
Manger Pourquoi mange-t-on
si mal à l’hôpital�? p.�92
Se rencontrer Le blind date p.�94
Se reproduire
La chronique de Daddy Gaga p.�96
Se cultiver Self culture p.�98
Voyager L’Australie en série, ép. 1 p.�106
Soft Cut. Extrait de la série The Nature of Things de Sarah Illenberger.
81
L
82
E
T
U
T
O
COMMENT DÉGENRER
SON COUPLE
SCANNEZ
LA PAGE
AVEC L’APPLI
SNAPPRESS
Elle lance le lave-linge. Il offre les fleurs. Elle fait les gâteaux.
Lui, le barbecue. Elle s’inquiète, il rassure. Est-il possible de se défaire
totalement des stéréotypes de genre�? Notre plan d’action en 6 étapes.
Armelle Camelin
Geoffroy Monde
FAIRE LE POINT
Découvrez où vous vous situez sur l’échelle du couple genré.
Un test à faire à deux, si possible.
1
3
20 janvier. Dimanche soir. 23 h 38.
– 2 °C. Massif central. Tempête de
neige. Pas de chaînes. Voiture qui
n’avance plus. Ce retour de weekend en amoureux s’annonce galère.
Au bord de la route, un refuge, ouf !
A l’intérieur, une paillasse et une
cheminée. Que faites-vous ?
�Lui allume un feu. Elle tend le bras
en l’air, cherchant un peu de réseau.
��Vous tombez dans les bras l’un de
l’autre. Vous allez mourir cette nuit,
vous en êtes tous les deux certains.
��Lui n’en mène pas large : il y a forcément des araignées ici. Elle le
serre contre elle puis préserve la batterie de leurs portables en éteignant
la torche malgré ses protestations.
De retour à la maison, vous avez du
courrier. Dont une effrayante lettre
des impôts à propos du prélèvement
à la source. Que faites-vous ?
��Tout ce qui concerne la thune,
c’est l’homme qui s’en charge, évidemment !
��Taux personnalisé, taux barème… Tout ceci est obscur. L’un de
vous s’en occupera plus tard.
��Chez vous, c’est chacun sa tâche
domestique. Les impôts, c’est lui /
elle. Le lave-vaisselle, c’est l’inverse.
Et vous ne dérogez jamais à la règle.
2
La nuit se passe très bien. Le lendemain, le redoux fait fondre la neige.
En sortant du refuge, que faites-vous ?
��Elle prend le volant. Il prépare le
GPS. En voiture Simone !
��Un selfie devant la cabane dans laquelle vous avez vu la mort en face.
��Il confectionne un balai de fortune avec trois branches. Elle balaie.
4
Attention, question de rapidité !
Quelle est la date de naissance de sa
mère à lui ?
��Elle a répondu la bonne date. Il ne
savait plus.
��Vous avez hésité tous les deux.
��Il a répondu la bonne date. Elle ne
l’a jamais su.
5
Vous vous posez enfin ensemble
dans votre canapé. Le téléphone
sonne. Il décroche. C’est pour elle.
Au bout du fil : « Oui, bonjour, c’est
la crèche. Il faudrait venir chercher
Sidonie, elle a de la fièvre. » Que
faites-vous ?
��Pourquoi c’est toujours la mère
qu’on prévient quand l’enfant est
malade ?
��Elle va la chercher parce qu’il est
trop occupé à vérifier l’état de la voiture suite à cet épisode neigeux.
��Vous jouez à shifumi pour savoir
qui ira à la crèche.
6
Le lendemain matin, vous prenez
votre petit déj. Dans le coltard, vous
constatez qu’une paire de chaussettes sales traîne dans le salon. Que
se passe-t-il ?
��En vous préparant, chacun passe
plusieurs fois à côté desdites chaussettes, avant que ce soit finalement
elle qui les ramasse.
��Elle les ramasse. Envisage de les
renifler. Se ravise. Les jette dans le
panier de linge sale.
��Vous passez tous deux à côté plusieurs fois, avant que celui d’entre
vous qui range un peu ne les ramasse.
Résultats page suivante
83
L
E
T
U
T
O
Les résultats
Pour chaque réponse , comptez 20 points. Pour les réponses , 10 points et pour les réponses ,
zéro point. Faites le total, vous obtiendrez votre score sur l’échelle du couple genré.
0
40
Vous n’êtes pas un couple
genré. Vous partez du principe
que l’un de vous deux n’est pas
meilleur que l’autre pour laver
les chiottes.
La question qu’on se pose�:
comment avez-vous fait pour
en arriver l�
80
Vous essayez de vous partager
les tâches, mais parfois ça ne
fonctionne pas. Elle a tendance
à en faire plus.
La question qu’on se pose�:
dans quelle mesure agissezvous ainsi parce que ça vous
plaît ou parce que c’est la
société qui vous l’a soufflé�?
120
Vous vivez dans les années
1950. Pour Noël, il reçoit du
whisky et des cigares, elle un
aspirateur sans fil et une nappe.
La question qu’on se pose�:
trouvez-vous cette situation
satisfaisante�? Si oui, en êtesvous sûr�?
SE DÉTENDRE
Vous n’êtes pas seuls
A
h non ! Là, je commence à en avoir marre !
Ce n’est pas parce que le foot est un truc
de mecs que je ne vais pas regarder le
match du PSG pour ton article ! » Le ton est donné. Ce papier inquiète mon mec. Nous vivons en
couple depuis plusieurs années. Je nous qualifie
sans hésiter de progressistes et féministes. Pourtant, nous sommes souvent rattrapés par des stéréotypes de genre. Par exemple, je lui ai déjà
offert des fleurs – et j’en suis très fière – mais c’est
plus souvent lui qui rentre avec un bouquet. C’est
Selon la journaliste Titiou Lecoq,
nous devons à nos ancêtres
« l’héritage invisible des gestes ».
aussi lui qui ouvre la porte si quelqu’un sonne à
22 heures alors qu’on n’attend personne. C’est
encore lui qui console et moi qui ai peur. Je n’ai
rien d’une femme d’intérieur, et pourtant je
ramasse ses chaussettes sales, qu’elles soient restées au pied du lit, dans les draps ou même à dix
centimètres du panier de linge sale. Je ne crois
pas être plus disposée que lui aux tâches domestiques et pourtant je craque souvent avant lui
quand il s’agit de ranger ou nettoyer.
D’après Titiou Lecoq, la romancière féministe,
journaliste et blogueuse, je le dois à mes ancêtres
et à leur « héritage invisible des gestes ». Elle rappelle dans son livre Libérées, le combat féministe se
gagne devant le panier de linge sale (éd. Fayard)
que « avant, on entrait dans une relation conju84
gale sur la base du genre. En se mariant, la femme
devenait une ménagère. Au XIXe siècle, elle devait tenir ce rôle et intégrait alors les gestes qui
allaient avec, elle apprenait sa partition. » Vous
avez peut-être trouvé dans la bibliothèque de vos
grands-parents des manuels pour devenir une
femme parfaite. J’ai chez moi l’un d’entre eux,
L’Ecole du bonheur, enseignement ménager total
par Mme Foulon-Lefranc, paru aux éditions
Magnard. L’ouvrir, c’est faire un bond en arrière.
Olfactivement d’abord, puisque ses pages exhalent cette singulière odeur de vieux papier. Psychologiquement ensuite, dès la préface : « Notre
but (…) est non seulement d’apprendre mais
encore de faire comprendre et aimer à la femme
son travail dans la maison et son rôle dans la famille et la société. » En 1941, date de parution du
livre, faire en sorte que la maison soit « une escale
physique et morale » pour l’homme courageux
qui ramène la thune est le travail de la femme.
Nous sommes donc les héritiers malheureux
d’une époque où l’épouse devait être dévouée,
patiente et d’un caractère égal, quand l’époux
était autoritaire, viril et courageux. C’est à cause
de ce manuel que je frissonne de plaisir quand
mon salon est impeccablement rangé et que mon
copain a des chatouillis dans le bas du dos quand
il fait de belles braises. Pardon mamie, mais changer une roue n’est pas l’apanage des hommes ni le
repassage celui des femmes. En théorie du moins,
car en pratique c’est plus compliqué. Il est temps
de dépoussiérer les vieux clichés.
85
COMPRENDRE POURQUOI
C’EST COMME ÇA
Nous avons demandé à Emma, la dessinatrice
féministe auteure de la BD sur la charge mentale
des femmes, de nous expliquer pourquoi
on retombe toujours dans nos travers genrés.
Elle a identifié quatre raisons principales.
FAIRE LES COMPTES
Voici quelques chiffres
très énervants qui prouvent que
les stéréotypes ont la peau dure.
Chez les couples qui repassent, c’est à
93�%
les femmes qui en ont la charge.
Parce que c’est ce qu’on nous apprend
dès notre naissance
« Les femmes grandissent éduquées dans l’idée que leur
domaine de compétences c’est le privé, l’intérieur, le soin,
le care. Alors que les hommes grandissent éduqués dans
l’idée que leur domaine de compétences, c’est l’extérieur, le
leadership, l’action, le management. »
Parce que notre cerveau ne peut pas tout gérer
« Dans ces conditions, une femme qui entre dans une cuisine videra le lave-vaisselle, quand un homme n’y pensera
même pas. Le cerveau ne peut pas tout traiter : il élimine les
informations qu’il considère comme ne le concernant pas
et stocke celles qui l’intéressent. En l’occurrence, vider le
lave-vaisselle n’existe que dans le cerveau de la femme, et
c’est ce que j’appelle la charge mentale. »
Parce que toute la fiction est genrée
« Dans l’univers imaginaire, que ce soit les livres pour enfants, les films, les jeux de rôle, etc., les couples ont des
rôles très très genrés. Il y a un livre de temps en temps qui
ne reprend pas les stéréotypes de genre, mais ce n’est pas la
majorité. Les modèles parentaux peinent à évoluer. »
En moyenne, les femmes
passent 95 minutes
à prendre soin des enfants
chaque jour. Les hommes, 42.
Les femmes de 18 à 30 ans
s’occupent de
68�% des tâches
domestiques.
75�% des femmes font les courses
pour le barbecue.
Elles sont 48�% à préparer
les aliments à cuire.
Mais ce sont les hommes, à 82�%,
qui s’occupent de les griller.
9�% des femmes offrent des fleurs
à leur compagnon, alors que
41�% d’entre eux l’apprécaieraient.
Parce que le « travail gratuit » n’est pas glamour
« Tout ce vers quoi on veut tirer les hommes – prendre du
temps partiel, partir plus tôt du travail, allonger le congé
paternité… – n’est valorisé ni socialement ni monétairement. Alors que si on propose à une femme de prendre de
la responsabilité au boulot par exemple, ce sera plus facile
à tenir pour elle parce que c’est bien vu. A mon avis, et ce
n’est pas forcément conscient, dans un contexte où aucun
être humain n’a la certitude de pouvoir subvenir à ses besoins jusqu’à sa mort, ce n’est pas évident pour un homme
de s’investir dans le domaine du privé alors que cela implique de prendre des risques financiers et donc de mettre
en péril sa dignité à venir. »
86
74�% des femmes
déclarent s’être déjà masturbées,
contre 95�% des hommes.
Pour information, en 1970, elles
étaient 19�% et les hommes, 70�%.
Sources�: enquête Ifop pour Le Plaisir féminin, juin 2017�;
enquête OpinionWay pour Campingaz, 2015�; enquête
Ipsos pour lajoiedesfleurs.fr, juillet 2015�; enquête Insee
sur l’évolution du temps domestique, octobre 2015.
L
E
T
U
T
O
S’INSPIRER DES AUTRES ?
Jamie* et Claire*, 35 ans tous les deux,
deux enfants de 5 et 8 ans
Johanne, 28 ans, en couple depuis
neuf ans avec Jérémie, 30 ans
Jamie « Pendant cinq ans, c’est moi qui étais
majoritairement à la maison. Je faisais la bouffe
et m’occupais des trajets chez la nounou et à
l’école. Un vrai petit homme au foyer. Depuis
septembre, patatras, je suis en CDI. Ma femme a
pris le relais sur de nombreux points. Un beau
retour en arrière. Quand j’explique à mon boss
que je veux rentrer à l’heure pour participer, on
me dit que j’ai un esprit de “fonctionnaire”
(youpi). Je me suis toujours dit que je voulais
donner plus de présence à mes gosses que mon
père, qui était dans un modèle très classique
type “le chef de famille rapporte l’argent à la
maison”. Maintenant que je suis en CDI, j’ai
beaucoup moins cette angoisse du “père de
famille”. J’ai même l’impression d’être plus cool
avec les enfants en étant moins présent… On a
toujours voulu être non-genré. Rien ne nous
énerve plus que les jouets roses pour les filles
(notre aîné est d’ailleurs très fan des « jouets de
filles »). Après, le fait que je soulève des trucs
lourds et qu’elle s’occupe du linge sale est un peu
caricatural… J’imagine que même si on essaie
de ne pas reproduire ces rôles, on y revient de
manière plus ou moins naturelle. »
« Je fais la paperasse et monsieur le ménage et le
rangement. Je mets les machines en route. Lui
range la vaisselle et étend le linge. Il se charge des
poubelles et des repas – sauf les desserts, je garde
la main. Quand il y a une ampoule à changer ou
l’évier à déboucher, c’est pour moi. Quand je
rentre après le sport, la plupart du temps, le repas
est prêt. Ça perturbe nos parents (surtout nos
papas) qui ont du mal à comprendre qu’il fasse ça.
Ça nous est égal d’être “dans la norme” ou
non. Nous sommes heureux ainsi. Par contre, ça
nous amuse de voir la réaction des gens. Quand
on a signé notre bail, mon copain a dit à la fille
de l’agence immobilière que c’était moi qui allais
gérer la paperasse. La fille a dit : “D’accord, et
vous ne dites rien madame ?” J’ai répondu : “Ben
non, il fait tout le reste à la maison !” »
Claire « Quand Jamie a décroché un CDI, ça a
changé toute notre organisation. J’ai récupéré un
certain nombre de tâches. Ça n’a pas été facile et
je suis plus stressée. C’est aberrant que la société
ne permette pas à tous les parents d’aller chercher leurs enfants à l’école. Peut-être que cette
société pense toujours que les femmes ne travaillent pas et gèrent les problématiques de la
famille. Depuis son CDI, mon mari gagne plus
mais nous sommes devenus un couple genré. »
Emilie 28 ans, en couple avec son copain
de 30 ans, un chat
« Quand la BD d’Emma sur la charge mentale est
sortie, mon copain m’a d’abord demandé de la
lire. Ensuite, il m’a dit : “Tu vois cette charge
mentale. Bah c’est comme dans notre couple,
mais à l’envers.” »
Adrien*, 36 ans, en couple depuis sept
ans avec Isabelle*, 32 ans, un enfant
« Pendant longtemps, j’ai fait beaucoup de choses
à la maison parce que ma compagne n’a aucune
fibre “femme au foyer”. Elle ne faisait rien, voire
foutait le bordel, faisait des tâches partout, ne rangeait rien et ignorait le fonctionnement de la machine à laver. Avec la naissance de notre fille, une
quantité folle de taf nous est tombée dessus. Le
gosse, c’est vraiment l’épreuve du genre dans un
couple : c’est facile pour un mec de considérer que
ce n’est pas tout à fait son rôle et de laisser ça à la
mère. J’ai essayé d’en faire un maximum, notamment par compensation, parce que j’avais un peu
l’impression au départ d’être un étranger au milieu de la relation mère-fille, et que mon père a été
très absent durant mon enfance. Dans un premier
temps, ça m’allait très bien. Ça m’a permis de trouver mon rôle et ma place, mais j’ai fini par m’épuiser. Heureusement, dans le même temps ma compagne a aussi fait sa révolution, et a compris que je
demande une plus grande répartition. On avance
encore aujourd’hui sur ce chemin-là, en équilibre,
parfois instable, mais en équilibre tout de même. »
* Ces prénoms ont été modifiés.
87
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
METTRE EN PLACE DES STRATÉGIES POUR S’EN SORTIR
Voici trois pistes à expérimenter pour dégenrer son couple.
Se forcer à penser différemment
Pour nous faciliter la vie, nous simplifions. Nous
avons trop d’informations à gérer, alors nous classons les individus dans des boîtes. Cela nous aide
à nous souvenir des gens, mais grossit les traits et
crée des stéréotypes. « Par exemple, quelqu’un
d’extrême droite sera perçu comme méchant ou
agressif, décrit Guillaume Gronier, docteur en
psychologie au Luxembourg Institute of Science
and Technology. C’est l’effet de halo : à partir d’un
trait catégoriel, par exemple le sexe, on attribue,
88
malgré nous, des caractéristiques. » C’est comme
ça que les femmes sont automatiquement considérées comme plus fragiles et sensibles.
L’avis du psychologue Guillaume Gronier
« Il faut réussir à changer de mentalité : décristalliser ce qui a été mis en place pour reconstruire autre chose. Revoir son jugement et se
désengager de la culture installée. Il faut regarder son conjoint et tous les hommes et femmes
de la manière la plus brute possible. »
Changer soi-même
Arrêtez de vous cacher maintenant, je vous
vois un peu kiffer, bien installé·e dans vos
stéréotypes. C’est quand même agréable de
le laisser porter le pack d’eau et monter la
valise dans le train. C’est pas mal non plus de
la laisser ramasser les tickets de caisse qui
traînent et gérer les cadeaux de Noël de vos
parents, non ? De mon côté, je ne descends
jamais les poubelles. Je fais diversion. Je les
oublie. Je prétexte que je suis trop chargée.
Je me débrouille. En vrai, je déteste le local à
poubelles. Tout me dégoûte là-dedans, la
poignée de porte, l’odeur, les murs, l’interrupteur, soulever le couvercle…
L’avis du psychologue Guillaume Gronier
« Il faut réussir à ne pas faire de soi un stéréotype. L’autre n’attend pas de nous que l’on
colle aux clichés sur les hommes et les femmes.
Il s’agit de discuter ensemble de ce que chacun
a envie de faire et de ses compétences. »
Répartir les tâches à la maison
Prenez une feuille et définissez qui fait quoi.
Qui s’occupe des factures, qui se charge de la
vaisselle, qui emmène Sidonie à la boxe, qui
prépare la pâte à crêpes, qui change les draps ?
L’avis d’Emma, l’illustratrice féministe
« Dans les contextes de vie actuels, nous
avons très peu de temps libre et il est plus
efficace d’avoir des zones de responsabilité
précises. Par exemple, je ne gère pas du tout
les factures de l’école. Alors quand je vais
chercher le courrier et que je vois qu’elle est
arrivée, je la pose sur la table et puis c’est
tout. C’est très agréable de ne plus y penser.
Ce n’est pas ma responsabilité, si on paie en
retard, ce n’est pas de ma faute. »
TENIR BON ET ACCEPTER
LA DÉCHARGE MENTALE
C
hez moi, nous avons opté pour une répartition très équitable des tâches ménagères : je m’occupe de la lessive parce que
je suis psychorigide de l’étendage de linge, il
gère la cuisine et la vaisselle. Ça paraît simple,
mais ça ne l’est pas. Parfois, le panier de linge
déborde. Quand mon copain n’a plus de pull
propre, il ne dit rien, tient bon et repêche un
vieux sweat au fond du placard. De mon côté,
quand il n’y a plus de petite cuillère, j’en prends
une grande pour manger mon yaourt et je ne fais
pas de réflexion. Nous prenons sur nous parce
que nous avons accepté de décaler notre curseur
au niveau de celui de l’autre. Titiou Lecoq raconte dans une vidéo sur le site de L’Obs ne pas
avoir emmené son enfant chez le médecin parce
que son conjoint devait s’en charger. Il ne l’a pas
fait. L’enfant a fini avec le tympan percé. Elle
conclut : « Ce que j’ai fait, c’est horrible. Mais en
même temps, ce n’était pas mon tour. Je n’ai pas
lâché. Mais je pense que pour beaucoup de
mères, il y a quand même l’idée que si je ne le
fais pas et que mon gamin souffre, mon rôle de
mère est d’agir. Non, il ne le faut pas. » Maintenant, aucune visite chez le pédiatre n’est oubliée. En revanche, suite à cette vidéo, Titiou
Lecoq s’est retrouvée critiquée de toutes parts.
La décharge mentale n’est pas sans risque et elle
implique de se faire mutuellement confiance.
N’oubliez pas, c’est chacun sa sauce. Chez nous,
il va continuer à supporter le PSG et moi à chanter mon amour des films de Noël. Mais promis,
ce soir, je sors les poubelles.
89
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
Fût
maison
Nous avons
réalisé
notre propre
assemblage
pour composer
un Château
NEON unique.
90
B
U
ne pipette à la main, je dose le précieux liquide rouge et verse du poulsard, un cépage du Jura dont j’ignorais l’existence, dans un bécher.
Chez En Vrac, le bistrot qui propose
cet atelier d’assemblage, point de blouse ni de
paillasses, mais un zinc et des cuves en inox. Le
but : découvrir les particularités de chaque cépage et jouer à l’œnologue en essayant de créer
son propre équilibre. « Un vin, c’est comme un
tableau d’art moderne : on y sent ce qu’on veut »,
rassure Thierry Poincin, le patron du bar-cave.
Pour commencer, j’apprends à les déguster en
aspirant l’air dans ma bouche afin d’aérer le vin.
Avais-je déjà remarqué que le grenache est si
puissante et poivrée ? Je note les particularités
de ces cépages, sachant que je suis loin du
compte : dans le monde, il en existerait plus de
6 000. En France, les classiques merlot, grenache
noir, syrah, cabernet, carignan, pinot noir, ugni
blanc (le premier cépage blanc), chardonnay et
sauvignon blanc représentent les deux tiers des
surfaces de vigne cultivées, mais les viticulteurs
peuvent choisir parmi les 200 autorisés.
J’apprends que l’aligoté est un cépage et pas un
adjectif, ou encore que la folle blanche, acide et
légère, est utilisée dans le pays nantais.
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
L’œnologue et son cerveau bien rangé
L’assemblage est au cœur de la tradition vinicole française. Certains mélangent les jus lors de
la mise en cuve, d’autres les font vieillir séparément, tandis que les Alsaciens proposent uniquement des vins non assemblés, dits « de cépage »,
comme le gewurztraminer. Tout cela est contrôlé
par l’Institut national de l’origine et de la qualité :
chaque appellation a ses cépages. A Bordeaux le
merlot, en Bourgogne le chardonnay. Et pour
faire un madiran, c’est 40 à 80 % de tannat, pas
plus, pas moins, à compléter avec du cabernet
franc ou sauvignon. « Vous pouvez planter du
pinot noir dans le Roussillon... mais ça passera automatiquement en vin de table », précise Thierry.
Après différents essais, je termine mon expérience par 45 cl de grenache (mon préféré) ;
O
I
R
E
15 cl de pinot noir (plus râpeux) ; 12 cl de poulsard pour l’acidité ; et 3 de cabernet pour le fruit.
Il n’y a plus qu’à embouteiller, cacheter à la cire,
et préparer mon étiquette, ma cuvée NEON est
prête. Thierry prévient : « Les vignerons attendent toujours au moins un mois avant de commercialiser, car le mélange ne se fait pas tout de
suite. Il est en réalité impossible de connaître son
assemblage dans l’immédiat. » C’est là tout le
talent de l’œnologue : imaginer comment différents jus se marieront à terme. Et il faut avoir un
cerveau bien rangé et un palais bien préparé,
notamment si on bosse à Châteauneuf-du-Pape,
avec ses 13 cépages à assembler comme un immense jeu de construction gustatif.
Quelques mois plus tard, je savoure un vin que
mes potes qualifient de « populaire mais honnête ». Difficile de me souvenir s’il ressemble à ce
que j’attendais, mais la fierté du fait maison l’emporte. Si l’envie vous prend mais qu’aucun bar
Dorian
Ferron
NEON
Quelques mois plus tard, je savoure
un vin que mes potes qualifient
de « populaire mais honnête ».
n’organise d’atelier près de chez vous, il reste
l’assemblage en ligne. C’est le credo du Col rose,
qui propose un abonnement où il est possible de
composer son (ou ses) vin(s) avant de les recevoir par la Poste. Un questionnaire adapté à votre
niveau de connaissance du vin vous conseille une
série d’assemblages censés correspondre à vos
goûts, à nuancer au besoin via un système de
graphiques bien pensé. Je fais confiance aux propositions des œnologues de la boîte et ne touche
à rien. Après avoir customisé mon étiquette, me
voilà avec un Château Chaillot improvisé, composé de chenin (cépage-phare de la vallée de la
Loire) et chardonnay. Un test qui me permettra
d’affiner, mois après mois, l’assemblage ultime.
Attention, m’avait prévenu Thierry : le cépage ne
fait pas tout dans la complexité du vin, moins en
tout cas que le terroir dans lequel les racines ont
plongé. Mais ça ne change rien à la fierté d’avoir,
moi aussi, mis la main à la grappe.
OÙ RÉALISER SON ASSEMBLAGE�?
Le connecté
Le Col rose : 1 bouteille, 22,80 € ;
abo à partir de 15,90 €/mois.
lecolrose.fr
Le popu
En Vrac, Paris : atelier de 2 heures,
49 € avec dégustation et planches.
vinenvrac.fr
Le connaisseur
Les Caves du Louvre, Paris :
atelier de 2 heures, 75 €.
cavesdulouvre.com
91
M
A
N
G
E
R
PRINCESSE MARGOT
Pourquoi
mange-t-on si
mal à l’hôpital�?
Pauline
Grand
d’Esnon
NEON
92
A
La bouillie grisâtre sur un plateau beige estelle une fatalité�? Une association lutte contre
la malbouffe hospitalière. Un sacré chantier.
u menu du jour, au choix : saumon
aux petits légumes ou canard laqué
à la purée de patates douces. Couleurs vives, belles textures, dressage digne d’un restaurant étoilé.
Ça fait saliver. Et pourtant, on se trouve dans un
haut lieu de la malbouffe : l’hôpital. En ce jour
d’automne, l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière inaugure le projet « Repas toqué », piloté
par l’association Princesse Margot, qui soutient
les enfants atteints de cancer.
Le but : offrir aux jeunes malades cinq déjeuners préparés sous la houlette du chef cuisinier
Grégory Cohen. Autant dire que le résultat est à
des années-lumière de la pâtée habituelle. Les
aides-soignantes ajustent la disposition des plats
dans des assiettes en porcelaine et les apportent
sur un plateau à deux garçons alités en fendant
la trentaine de personnes qui engorgent le couloir trop petit. Le président de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), Martin Hirsch,
et toute la hiérarchie de l’hôpital assistent à
l’événement, car c’en est bien un. Faire bouger
quoi que ce soit au sein du mastodonte surchargé
et sous-staffé de l’AP-HP relève de l’exploit.
Depuis que sa fille a été emportée par une leucémie à l’âge de 18 ans, Muriel Hattab, la fondatrice de l’asso Princesse Margot, s’engage à améliorer l’ordinaire des jeunes patients. « Etre alité
cinq à six semaines sous chimio, ce n’est pas être
hospitalisé deux jours pour une jambe cassée, et
pouvoir demander un sandwich à des proches.
J’ai constaté que c’est une préoccupation importante pour le moral », développe-t-elle. Elle n’a
pas mâché ses mots devant la direction de la
Salpêtrière : « C’est dégueulasse ce que vous servez aux enfants. » Difficile de lui donner tort.
« Il a tout vomi ? », demande le médecin au
chevet d’un patient hospitalisé, en désignant
une soucoupe remplie d’une insondable bouillie. « Ah non, il n’y a pas encore touché », répond
l’interne. Tout est résumé dans ce dialogue issu
d’un sketch des Inconnus, pourtant vieux de
vingt-cinq ans. Textures mollassonnes, teintes
grisâtres, desserts gélatineux… L’alimentation à
l’hôpital ressemble à une punition supplémentaire dans un contexte déjà morose. La preuve
en chiffres : le plateau-repas est de très, très loin
l’aspect le plus critiqué lors des évaluations des
patients. A peine 50 % de satisfaction selon la
dernière étude de 2016 de l’AP-HP.
22,5 millions de repas par an
et 32 régimes différents
Raisons budgétaires ? Ce n’est pas un scoop, le
monde hospitalier déguste et rabote en permanence. Mais c’est un peu plus compliqué que ça.
« Le budget restauration augmente par rapport
aux années précédentes, recadre Joe-Pascal Saji,
responsable du pôle alimentation à l’AP-HP.
Mais le coût des matières premières augmente
également. » Un repas coûterait 2,50 euros en
moyenne : ça paraît minus mais, selon le responsable finances de la Salpêtrière, le tarif correspond à celui d’une brasserie de base.
Il ne s’agirait pas uniquement d’un problème
de matières premières, mais d’une combinaison
de petites insuffisances et de grosses contraintes.
« Les hôpitaux doivent s’adapter à des situations
très différentes. Il y a des repas “normaux”, et
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
plus de 32 déclinaisons, comme les régimes sans
sel, sans graisse ou diabétique », justifie JoePascal Saji. L’AP-HP sert 22,5 millions de repas
par an, et pour une telle gestion de volumes la
« liaison froide » s’avère nécessaire. Soit la congélation de plats à peine préparés, qui seront servis
trois jours plus tard. Un dispositif peu favorable à
la préservation des saveurs et des formes.
Antony Lee, chef du service restauration à la
Salpêtrière, et cuisinier pour l’AP-HP depuis
1991, ajoute : « Il faudrait améliorer les conditions de travail des agents. Ici les cuisiniers
débutent à 1 200 euros, ce n’est pas forcément
très attractif. Ils préfèrent aller dans le privé. »
Cerise sur le plateau, la vaisselle a disparu pour
éviter du temps de plonge au personnel : on n’est
pas vraiment dans le « dressage qui fait voyager » cher à Top chef.
Proposer du croustillant, du fondant,
du miam aux malades
Chef du service Adolescents et jeunes adultes
(AJA) à la Salpêtrière, Nicolas Boissel déplore :
« On a un hôpital de pointe qui fait des choses
formidables mais qui ne travaille pas assez la
sensorialité. Les odeurs sont terribles, les
chambres impersonnelles, et en plus les traitements chimiques décapent les organes olfactifs
des patients. L’adolescence, c’est une période
d’autonomisation du plaisir, c’est très important
de lutter contre cette mise entre parenthèses de
la découverte de ses sens. »
Le projet Repas toqué porte cette ambition. Le
chef Grégory Cohen a relevé le défi de proposer
du croustillant, du fondant, du miam, en restant
dans les clous des contraintes alimentaires des
patients. Il explique ses astuces : « En trois jours
de congélation, votre poisson va rendre son eau
et sécher. Mais si vous faites un plat en sauce,
c’est meilleur. Les marinades de viande, de poisson, les croûtes d’épices, les sauces survivent
mieux. Et il faut aussi rendre les aliments appétissants. Une carotte orange, pas caramélisée,
elle est pas très joyeuse. Il y a une grosse respon-
Les aidessoignantes ont
appris à dresser
les plats sur
des assiettes
en porcelaine,
façon grand
restaurant.
« On a un hôpital de pointe
qui fait des choses
formidables mais qui ne travaille
pas assez la sensorialité. »
sabilité des cantines des années 1980, où on
mettait tous les légumes dans le même faitout. »
Grégory Cohen a fourni des fiches techniques
détaillées à l’équipe de l’hôpital, avec temps de
cuisson, épices adaptées pour chaque plat. Et
tente de rester dans les clous du budget grâce à
des tours de passe-passe. Remplacer le blanc de
poulet par le blanc de dinde, un magret par une
cuisse... Tant d’efforts sont-ils transposables en
dehors de cette initiative pionnière, entièrement
financée et portée par une asso privée ?
A l’AP-HP, on assure qu’on tente d’optimiser les
fonctionnements pour dégager du budget et privilégier les produits durables. Le chef se montre optimiste. « Le coût de revient va baisser parce que
notre fonctionnement va rentrer dans les mœurs.
La capacité, les outils, la volonté sont là. Aujourd’hui, on se concentre sur le fait de bien manger. Il y a une prise de conscience de l’époque. »
93
S
E
R
E
N
C
O
N
T
R
E
R
le
BLIND DATE
PHOTOS PERSONNELLES
Dans chaque numéro, nous organisons un rendez-vous à l’aveugle
au Café NEON entre deux célibataires. Juliette et Joanne
se sont prêtées au jeu… puis chacune nous a raconté.
JULIETTE
JOANNE
25 ans, chargée
de recrutement, Paris
32 ans, office happiness
manager, Paris
Quelle a été ta première impression�?
Juliette : Quand Joanne est arrivée, je l’ai trouvée très
jolie et elle m’a semblé nerveuse. Du coup, ça m’a stressée
aussi. Mais comme je sentais qu’elle n’était pas super à
l’aise, je me suis dit : « Faut que je me détende, parce que
sinon, ça ne va pas être agréable. » J’ai joué la carte cool et
tout s’est bien passé.
Joanne : J’étais tellement stressée que j’ai pris un
shot de Suze en arrivant, pour me détendre ! Je ne
savais pas du tout à quoi m’attendre. Quand j’ai vu
Juliette, je l’ai trouvée mignonne et j’ai adoré parce
qu’elle était en train de lire un livre. J’ai pensé : « Si
elle lit, c’est que c’est quelqu’un de bien. »
Trois mots pour la décrire�?
Juliette : Sensible, fun et attachante.
Joanne : Des beaux yeux, douce, et une grande intelligence de discussion.
Qu’est-ce que tu as préféré chez elle�?
Juliette : Sa façon de communiquer : très enjouée, positive, ouverte et curieuse. C’est très agréable de discuter
avec elle.
Joanne : Elle a une très belle écoute. Quand tu
parles, elle t’écoute vraiment et elle a même l’air intéressée ! Elle m’a vite charmée.
94
A ton avis, quels mots a-t-elle donnés
pour te décrire�?
Juliette : Je pense qu’elle va certainement dire « drôle »
parce qu’elle a rigolé plusieurs fois, ou alors elle fait bien
semblant. J’espère qu’elle ne dira pas « alcoolique »… On
n’a pas bu tant que ça, mais moi un peu plus qu’elle. Puis
« bonne vivante » et « honnête ».
Joanne : Timide, parce que je l’étais au début. Pipelette, la pauvre, je l’ai un peu noyée sous les paroles.
Et je pense qu’elle dira que j’ai les cheveux roses.
Est-ce que tu as menti pendant le date�?
Juliette : Non, pas du tout. On s’est dit dès le début qu’on
serait transparentes, quitte à ce que ce ne soit pas forcément à notre avantage.
Joanne : Non, j’étais sincère et honnête. Je lui ai même
Si vous souhaitez participer à un blind date, écrivez à love@neonmag.fr.
dit que j’avais hésité à me maquiller avant de venir !
Si tu commences à mentir, après ça part en couille.
Tu la présenterais à tes potes�?
Juliette : Ouais, carrément. Ça matcherait plutôt bien.
Par contre, je pense que ça la stresserait parce qu’elle
m’a dit elle-même être assez timide de prime abord.
Joanne : Oui. Je pense que ça se passerait très bien
parce que Juliette peut parler de tout, elle a un
scope impressionnant de sujets de conversation !
Si tu pouvais changer quelque chose
à ce rendez-vous�?
Juliette : Rien, c’était bien comme ça. Je ne suis pas
trop du genre à modifier les choses. L’endroit était
chouette, le déroulement aussi, le timing parfait.
Joanne : Je voudrais qu’il dure plus longtemps.
Puis l’endroit où on a mangé était un peu bruyant,
et comme j’entends assez mal de l’oreille gauche,
c’était plus difficile pour moi.
Quand as-tu crâné pendant le rendez-vous�?
Juliette : Quand je lui ai montré un de mes tatouages,
une fleur. On a fait ce tatouage avec ma bande de copines, nous sommes sept à avoir le même. Ça fait quinze
ans qu’on se connaît et c’est une amitié dont je suis super
fière. Je crois qu’elle a trouvé ça cool. De son côté,
Joanne m’a beaucoup parlé de son travail, c’est très important pour elle, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle
ait crâné pour autant.
Joanne : Non. Mais je suis très fière de mon boulot
– je suis office happiness manager – et de la relation
que je crée avec les employés de l’entreprise dans
laquelle je travaille. J’espère que je n’ai pas trop
crâné à propos de ça… Juliette n’est pas la nana qui
en fait des tonnes. Elle rayonne juste en étant comme
elle est. Ça fait du bien. Elle ne se prend pas la tête,
contrairement à moi. Je me fatigue moi-même.
Vous vous êtes embrassées�?
Juliette : Haha, joker. Bon, si je dis joker… c’est que ça
veut dire oui. Je l’ai embrassée quand on s’est quittées.
Joanne : A la fin, oui. Je n’ai rien vu venir. Je suis très
câlins. J’étais en train de la serrer dans mes bras et
hop !, bisou surprise.
Vous vous êtes revues�?
Juliette : Pas encore, mais on a échangé nos numéros et je
pense qu’on va se revoir bientôt.
Joanne : Oui, hier soir. Et c’était trop bien. On est
allées voir le Why So Serious Comedy Club au Jardin
sauvage à Paris. Elle a rigolé et c’était trop mignon.
Des papillons, déjà�?
Juliette : Je n’irais pas jusque-là ! Je mets beaucoup de
temps à accepter de m’investir. J’ai très envie de la revoir,
mais j’attends qu’on se revoie plusieurs fois pour me positionner sur les papillons.
Joanne : Je sors d’une rupture, donc j’y vais très prudemment, même si c’est sûr qu’elle m’a charmée. Je ne
peux pas dire que j’aie des papillons mais ce n’est pas à
cause de Juliette, c’est juste que j’ai appris à me mettre
une carapace.
Quelle note pour ce rencard�?
Juliette : 9/10.
Joanne : 9/10.
SCANNEZ ET DÉCOUVREZ
LES 36 QUESTIONS À SE POSER
POUR TOMBER AMOUREUX
Des points communs�?
Juliette : Les tatouages, la lecture, les chats… et aussi
des choses un peu plus profondes, comme des valeurs
de transparence et de bienveillance.
Joanne : On aime toutes les deux le soleil, les tatouages, le relationnel humain et nous ne sommes pas de
Paris. Je crois qu’on partage la même vision des
choses, aussi : bouquiner assis à côté de quelqu’un,
sans parler, c’est quand même passer un bon moment
ensemble. On n’est pas obligé d’être à fond tout le
temps. Ah, et aussi, on aime bien manger. Par contre,
elle est sportive, je ne le suis pas du tout.
95
DADDY
L A
C H R O N I Q U E
D E
Quand tu emmènes
ton enfant au parc
Pour bien éduquer son rejeton, il existe
d’excellentes méthodes élaborées
par des éducateurs et des scientifiques.
Sinon, il y a Daddy Gaga.
M
Julien Chavanes
NEON
a merveille, ça te dirait d’aller au parc ? » Ce samedi
matin, emporté par une soudaine passion pour le
mobilier urbain à caractère ludoéducatif, vous proposez à l’être de lumière une virée dans sa contrée
préférée. Mais vous ignorez encore que derrière
cette phrase anodine se cache un furieux périple digne d’un trek
en Amazonie avec Mike Horn. Ça commence pourtant très bien :
« Oh oui, papa d’amour ! T’es le meilleur des papounets ! » Mais
vous le sentez : l’entourloupe a déjà commencé.
La préparation du trek
« Papa, je peux emmener Pinpinou ? » Une peluche borgne et mâchouillée, charriant des bactéries encore non découvertes par la
science, pourrait-elle vous être utile dans l’aventure qui vous attend ? Vous tentez de visualiser le brave Pinpinou dans l’Amazonie avec Mike Horn en train de trancher de la liane épaisse au
coupe-coupe… « Mon astre, le parc est formellement interdit aux
96
Pinpinous non pourvus d’œil gauche, oui, je sais,
c’est une scandaleuse discrimination. Il va
t’attendre sagement dans ta chambre. – Et ma
tétine ? Je peux prendre ma tétine ? – Non plus,
ma comète, c’est interdit aux Pinpinous et leurs
amies les tétines, et puis ce serait un peu la honte
pour papa qui sentirait le regard réprobateur des
autres parents qui ne manqueraient pas de juger
avec sévérité sa méthode d’éducation, et ses
fringues, sa barbe mal rasée, son début de calvitie, ses traits tirés par les nuits dans des quartiers
interlopes, et enfin l’ensemble de sa vie, son premier bac raté, ses soucis gastriques, son incapacité à réaliser des créneaux en voiture, et tu ne
veux pas ça pour ton papounet d’amour n’est-ce
pas ? – Et mon livre des contes de Noël ? – Celui
qui fait le même poids que toi ? Non plus. – Et ma
Barbie sirène ? – Celle dont tu as coupé les cheveux et qui a l’air d’avoir un cancer en phase
terminale ? Niet. – Et ma nouvelle chaise de
bureau ? Je veux la montrer à ma copine Nawell,
elle sera trop jalouse ! – Non, par contre tu peux
mettre ton manteau histoire qu’on arrive avant
la tombée de la nuit ? Merci. »
Mike Horn, nous voilà�!
C’est une nuée de morveux surexcités et de parents désespérés qui vous accueille dans le parc.
Pour un éthologue avisé, le jardin d’enfants
s’apparente à un point d’eau dans un désert, entouré d’une faune bigarrée. L’eau, c’est le toboggan, la balançoire, le mur d’escalade et autres
poulies BDSM. Les poissons, ce sont les marmots
qui s’ébrouent gaiement dans ce marécage ludoéducatif. Et nous, parents, nous sommes les
gnous. Des animaux mous, éprouvés, errant au
bord de la mare, attendant avec résignation le
prochain drame (un enfant qui s’éclate du haut
du toboggan = un croco qui saute à la gorge d’un
gnou). Mais votre analyse éthologique, votre
descendance s’en balance sacrément : elle fonce
dans la nuée et disparaît en un éclair.
No country for old men
Vous tentez de suivre l’animal dans le labyrinthe
ludoéducatif. Mauvaise idée. La première descente de toboggan sous le regard des autres
parents vous fait déjà douter. Arrivé en bas, vous
croyez voir apparaître votre N + 1, dont les yeux
disent « j’ai toujours su que c’était un demeuré, je
le vire lundi », mais c’est une hallucination due à
une chute d’altitude trop rapide. Pas le temps de
cogiter, votre enfant est déjà sur le tourniquet,
puis sur la balançoire, la poulie infernale, la toile
d’araignée redoutable, la rivière de lave en fusion,
etc. Vous suivez avec peine. C’est un Yamakasi,
vous êtes un Yamacassé. Vous rampez pour entrer dans la maisonnette sous le toboggan, mais
c’est le tour de reins. Vous êtes bloqué, le buste à
l’intérieur, le boule à l’extérieur ! Ça y est, la terre
entière vous juge, ou plutôt juge votre fondement. Dans la maisonnette, votre Yamakasi cuisine du sable mouillé à la salive avec deux autres
bambins. Ça commence très sage : « Vous reprendrez bien un peu de thé, très cher ? » dit celui qui,
malgré ses 5 ans, a l’air d’avoir un bac + 3 vaisselle et maintien. « Mais qui peut engendrer une
telle créature ? », pensez-vous. Pas vous en tout
cas, puisque votre ninja répond du tac au tac :
« Heu, moi z’veux un caca prout au pipi, hi hi
hi ! » Le troisième, en bon cuistot, fouille sa cavité
nasale et en extrait une huître bien juteuse :
« Kiki veut une tatine de crottes de nez ?? » Tous :
« Moi, moi, moi !!! » Vous n’appartenez pas à ce
monde ! Votre présence ici est une insulte aux
équilibres cosmiques ! Fuyez avant qu’ils ne vous
forcent à déguster leur plat signature !
Les survivants
Vous êtes avachi sur un banc, en compagnie de
votre tour de reins. Cela fait deux heures que
vous avez perdu toute trace de l’enfant. La dernière fois que vous l’avez croisé, il était pieds nus
et ramassait des vieux mégots avec une horde
d’autres sauvageons. « C’est notre trésor, papounet ! » Okay. Mais vous êtes serein depuis la mise
en place d’une nouvelle tactique : au lieu de surveiller la bête, vous surveillez les accès, et surtout
les sorties, du point d’eau ludoéducatif. Vous
l’avez compris: sur la poulie infernale ou dans la
maisonnette de l’horreur, c’est vous qui êtes en
danger, pas lui. Reste à veiller qu’il ne se carapate
pas dans le monde réel, là où les chauffards, les
sales types et les N + 1 font la loi. Un monde que
votre N – 1 génétique découvrira assez tôt. Vous
êtes bien, finalement, dans ce parc que vous maîtrisez enfin. De l’autre côté du toboggan, Mike
Horn vous fait un petit signe de la main. Pouce en
l’air pour papounet. Quelques minutes plus tard,
votre Mowgli émerge du point d’eau et s’ébroue
joyeusement dans vos bras. Sale, épuisé, mais
heureux et prêt à narrer ses exploits à Pinpinou.
Aucun doute : vous êtes un gnou parfait.
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
97
S
E
C
U
L T
I
V
E
R
SS ee ll ff � � cc uu ll tt uu rr ee
SPECTACLE
MÉMOIRES
Boy Erased, de Garrard Conley, éd. Autrement, 388 p., 21,90€. Sortie le 12 février.
A peine majeur, Garrard Conley, l’auteur est envoyé par ses parents chrétiens fondamentalistes en « thérapie de conversion » pour « devenir hétéro ». Son livre
raconte ces mois où il doit choisir entre la Bible et la littérature, ses potes et ses
parents, entre une vie dont il ne veut pas et une à laquelle il ne croit pas. Boy Erased
(adaptation au ciné le 27 mars) est un récit de doutes et de peurs, et un document
nécessaire sur un système qui formate des ados à la haine d’eux-mêmes. M. C.
Dry, de Neal et Jarrod Shusterman, éd. Robert Laffont, 450 p., 17,90 €.
Imaginez un lendemain de soirée. Le gosier desséché, vous tournez le robinet, et
là… rien. Pas une goutte. Dans le roman young adult de Neal Shusterman (La
Faucheuse) et son fils Jarrod, la Californie se réveille à sec. L’atmosphère paisible
dans laquelle vivent Alyssa, l’héroïne, et Kelton, son voisin survivaliste, tourne en
eau de boudin. La montée en tension est impeccablement menée par le duo
d’écrivains. Page après page, vous vous questionnez : et si ça vous arrivait ? A. C.
98
SCANNEZ
LA PAGE
AVEC L’APPLI
SNAPPRESS
Orchestra, Worakls, disponible le 15 février, en tournée avec l’Orchestre
de la Philharmonie Provence Méditerranée. Le DJ et producteur français sort
un premier et puissant album solo. Entre l’intensité d’une nuit berlinoise et la douceur d’un piano au coin du feu, Worakls continue son mix entamé il y a dix ans
pour fusionner classique et électro, en revendiquant une forte influence hollywoodienne, John Williams et Howard Shore en embuscade. Derrière les altos :
courses-poursuites de James Bond et paysages du Seigneur des anneaux. Epique. M. C.
Russian Doll, 8 épisodes sur Netflix. Ce soir, c’est l’anniversaire de Nadia Volvokov (Nicky Nichols de Orange is the New Black). Une soirée banale dans la vie de
cette développeuse new-yorkaise. Jusqu’au moment où elle meurt fauchée par
une voiture. On rembobine. Ce soir, c’est l’anniversaire de Nadia. Banal, jusqu’à
ce qu’elle meure en tombant dans les escaliers / dans un accident de voiture / etc.
Eternellement, elle meurt et revit sa soirée. Pourquoi est-elle bloquée ? A cause
du joint qu’elle a fumé ? De son chat ? Une série pensée et réalisée par des femmes
pour tous ceux qui aiment l’humour noir et les scénarios bien ficelés. A. C.
SERVICES DE PRESSE
SÉRIE
MUSIQUE
Chattologie, de Louise Mey, mis en scène par Karim Tougui avec Klaire fait
grr, le mercredi à 21 h au Café de la Gare à Paris, 20 €. Jusqu’au 6 mars. Le
premier spectacle sur les règles n’est pas vraiment un spectacle sur les règles.
Chattologie parle plutôt du regard que notre société porte sur le corps des
femmes. Blouse blanche, lunettes, jeu de cheveux ébouriffant : notre collaboratrice Kaire fait grr redouble l’humour du texte de Louise Mey. Un spectacle qui devrait être remboursé par la Sécu. Tout comme les protections hygiéniques. J. C.
ROMAN
Ecouter de la musique, lire un livre ou assister
à un spectacle, c’est avant tout ressentir des émotions.
Voici la tête qu’on a faite en faisant ces découvertes.
Découvrez toute la collection
Monsieur TSHIRT.com
-20% sur l’achat de 2 articles NEONogismes *
avec le code NEON20
*Offre valable jusqu’au 30 avril 2019, pour l’achat de 2 modèles de la marque NEONogismes sur monsieurtshirt.com ou madametshirt.com.
le magazine qui éclaire
Des témoignages
sans filtre
Des rubriques phares
Des dossiers éclairants
BON D’ABONNEMENT
Bon à renvoyer sous enveloppe affranchie à
Service abonnements - 62066 ARRAS Cedex 9
l’époque !
Offre à prix
canon !
2
€80
par numéro
1• JE CHOISIS MON OFFRE
Mei e ure
Offre Liberté (1) 6 nos / an
2 € 80 par numéro au lieu de 3 € 70*
o�re
Je renvoie mon coupon sans argent. Je recevrai l’autorisation de
prélèvement automatique à remplir. J’ai bien noté que je pourrai résilier
ce service à tout moment par simple lettre ou appel.
› 0 € aujourd’hui
› Sans frais supplémentaire
› Paiement tout en douceur
Offre Essentielle (2) (1 an / 6 nos)
20 € au lieu de 22 € 20*. Je choisis mon mode de règlement ci-dessous.
en
-5% supplémentaires
vous abonnant en ligne
2• JE M’ABONNE
En ligne sur prismashop.fr + simple et + rapide
1
RENDEZ-VOUS DIRECTEMENT SUR LE SITE WWW.PRISMASHOP.FR
2
CLIQUEZ SUR « CLÉ PRISMASHOP »
Clé Prismashop
Clé Prismashop
6 numéros par an
Clé Prismashop
Me réabonner
3
Clé Prismashop
SAISISSEZ LA CLÉ PRISMASHOP
INDIQUÉE CI-DESSOUS
Code Prismashop
Clé Prismashop
NEON69D
Paiement sécurisé en ligne
Par téléphone
0 826 963 964
Service 0,20 € / min
+ prix appel
Par SMS en envoyant NEON 69D au 32321 (sms non surtaxé)
Par chèque à l’ordre de NEON en complétant les informations ci-dessous :
Mes coordonnées
(obligatoire**)
:
Mme
M.
Nom : -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Prénom : --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Adresse : ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Code postal :
Ville : --------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
* Prix de vente au numéro. ** informations obligatoires, à défaut votre abonnement ne pourra être mise en place. (1) Offre Durée
indéterminée : Je peux résilier cet abonnement à durée indéterminée à tout moment par appel ou par courrier au service clients
(voir CGV du site prismashop.fr, les prélèvements seront aussitôt arrêtés. Le prix de l’abonnement est susceptible d’augmenter
à date anniversaire. Vous en serez bien sur informé préalablement par écrit et aurez la possibilité de résilier cet abonnement à
tout moment. (2) Offre Durée Déterminée : Engagement d’une durée ferme. Après enregistrement de mon abonnement, je serai
prélevé en une fois du montant de l’abonnement annuel. Photos non contractuelles. Offre réservée aux nouveaux abonnés de
France métropolitaine. Délai de livraison du 1er numéro : 8 semaines environ après enregistrement du règlement, dans la limite
des stocks disponibles. Les informations recueillies font l’objet d’un traitement informatique par le Groupe Prisma Media à des
fins d’abonnement à nos services de presse, de fidélisation et de prospection commerciale. Conformément à la loi informatique
et liberté du 6 janvier 1978 modifiée, vous disposez à tout moment d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, de limitation
du traitement, de portabilité des données qui vous concernent, ainsi qu’un droit d’opposition au traitement pour des motifs
légitimes, en écrivant au Data Protection Officer du Groupe Prisma Média au 13 rue Henri Barbusse 92230 Gennevilliers ou
par email à dpo@prismamedia.com. Dans le cadre de la gestion de votre abonnement ou si vous avez accepté la transmission
de vos données à des partenaires du Groupe Prisma Media, vos données sont susceptibles d’être transférées hors de l’Union
Européenne. Ces transferts sont encadrés conformément à la réglementation en vigueur, par le mécanisme de certification
Privacy Shield ou par la signature de Clauses Contractuelles types de la Commission Européenne.
MA CLÉ
PRISMASHOP
NEON69D
C
O
N
S
O
M
M
E
R
On remet les pendules à l’heure�?
LES PRIX SONT DONNÉS À TITRE INDICATIF.
Nouvelle année = bonnes résolutions�! En 2019, c’est décidé,
vous ne serez plus jamais en retard. Gagnez
une montre en trouvant les expressions en rapport avec le temps
et�/�ou l’horlogerie planquées dans ces images. NEON
7
U
Montre Clubmaster Vintage écaille de tortue, Briston, 240�€.
Chemise col fi n motif cachemire, Figaret, 125�€.
102
P
4
N
E
2
T T
6
Q
N
Indice�: synonyme de « penser à un truc ».
Montre Triple Love, édition limitée et numérotée à 5�143 exemplaires, Swatch, 70�€.
Chemise Jeux de fl échettes en viscose, Soi Paris, 105�€.
Vernis à ongles Mini color’s cyber chic collection, silver, 5 ml, Mavala, 5,50�€.
Bague Goa, Une à une, 88�€.
103
R
E
N
U
B
R
I
Q
U A G
N
E
�
G
A
A
N
Montre Seventy 6, étanche à 100 mètres, March LA.B, 295�€.
Bague Abda en laiton, recouverte d’or 24k brodée au raphia écru,Camille Enrico, 80�€.
104
B
A
R
I
T
1
N
LES PRIX SONT DONNÉS À TITRE INDICATIF.
Montre Inspiration, cadran blanc acier, Michel Herbelin, 550�€.
Pantalon jaune ⅞ en polyester, Arena, 50�€.
Baskets 996 en daim, beige et jaune fluo, New Balance, 95�€.
P
Q
P
3
5
N
Trouvez les 4 expressions et le mot mystère en rapport avec les montres�:
1
2
3
4
5
6
7
Reportez ci-dessus les lettres figurant dans
les cases numérotées des QUATRE PHOTOS.
À GAGNER : UNE MONTRE CONNECTÉE SKAGEN FALSTER 2
AVEC BRACELET EN CUIR D’UNE VALEUR DE 299�€.
Vous avez trouvé le mot mystère ? Jouez jusqu’au 2 avril 2019 à minuit
en envoyant le mot MONTRE par SMS au 74400 et laissez-vous guider.
(0,65 € par envoi + coût d’1 SMS / 3 SMS maxi). Jeu valable du 30 janvier au 2 avril 2019. La montre
est à gagner par tirage au sort. Visuels non contractuels. Extrait du règlement en page 112.
105
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
L’Australie en série
Episode 2�:
Le temps d’un rêve
Suite de notre périple australien, cette fois dans le Red Centre,
où les plaines désertiques sont habitées par les kangourous,
et les canyons luxuriants par les esprits. Le temps aussi de boire
quelques bières et de plonger dans des mythes millénaires.
SCANNEZ LA PAGE
AVEC SNAPPRESS
ET DÉCOUVREZ
DES BONUS
Mathias
Chaillot
Camille
McOuat
pour NEON
106
O
n dit que tout est différent dans le
désert. Les goûts, les odeurs, les
bruits. Je m’en rends compte installé auprès d’un feu de camp, à
chercher du regard la Grande
Ourse qui est, vue d’ici, ni dans le bon sens ni au
bon endroit. Nous remettons quelques bûches,
le bois brûle en silence. Trop sec pour crépiter.
Les deux prochaines nuits, nous les passerons
ici, dans des bivouacs en dur à proximité des
principaux sites touristiques, afin de découvrir
les terres brûlées du Red Centre, l’immense
région désertique qui occupe le centre du pays.
Au programme, un mix entre espaces naturels
aux légendes millénaires et scènes de tournage
de Priscilla, folle du désert.
Kata Tjuta et Uluru�:
sacrés rochers
Nous avons pris la route au petit matin depuis la
ville d’Alice Springs pour explorer les sites mythiques de la culture aborigène. Là, au cœur du désert rougeoyant, nous avons commencé par Kata
Tjuta, une formation rocheuse de 36 dômes étendue sur plus de 20 kilomètres. Les « propriétaires
traditionnels », c’est-à-dire les aborigènes, n’y
voient pas un tas de cailloux vieux de plus de
500 millions d’années, mais une terre mythologique liée aux origines de l’humanité, une ère
appelée Tjukurrpa, « Le temps du rêve ». Les
membres du peuple Anangu ne nous en diront
pas plus. Certaines légendes ne se partagent pas
avec n’importe qui, ou alors de manière très
1
1 et 2. Lézards et galahs (freed from desire�!),
une espèce de cacatoès endémique de la région, partagent
régulièrement notre petit déj. Laisse pas traîner ta chips.
3. Sexy lady dans une cattle station de la Stuart
Highway, la route qui coupe l’Australie du nord au sud.
Ici, les fermes (à bœufs, émeus, chameaux...) servent
aussi de restaurant�/�douche publique�/�boutique, souvent
l’unique lieu de vie sur des centaines de kilomètres.
édulcorée. Il s’agit d’ailleurs d’un « site culturel masculin » : même les femmes aborigènes n’en connaissent pas
les mystères. Alors les touristes, vous pensez bien.
En me faufilant entre les rochers qui culminent à
1 066 mètres, je suis écrasé par la grandeur majestueuse
des lieux. Le soir, nous nous éloignons d’une trentaine de
kilomètres pour rejoindre Uluru (dit aussi Ayers Rock),
la célèbre montagne sacrée, afin de savourer le coucher
de soleil et une coupette de champagne. Devant nous, un
immense iceberg du désert rouge. Derrière, 36 autres
orange. Devant… Tiens, c’est devenu orange. Derrière ?
C’est maintenant violet. Chaque minute lève le rideau
sur un nouveau décor, mais Uluru se savoure aussi au
petit matin, en une randonnée lever de soleil-coucher de
lune qui contourne le site. Certains affirment que le rocher monumental est une graine plantée par le Grand
Serpent arc-en-ciel, figure du Temps des rêves, qui
pionce toujours au sommet. Pff, balivernes : le serpent
est à Glen Helen Gorge, dans les West MacDonnell
Ranges, répondent d’autres. Ce qui est sûr (ou presque),
c’est que son passage a creusé les canyons et les vallées,
et que non loin de là reposent ses œufs, les Billes du
diable, autre curiosité géologique de la région.
Certains aborigènes affirment
qu’Uluru est une graine plantée
par le Grand Serpent arc-en-ciel.
2
Pour mieux comprendre ces croyances, nous faisons
appel à une guide locale, qui nous raconte quelques
mythes fondateurs. J’apprends que les boomerangs traditionnels n’ont jamais été conçus pour revenir (ils étaient
envoyés au ras du sol pour casser les pattes des émeus ou
des kangourous), et je prends quelques cours d’histoire
de l’art aborigène. Le dernier soir, en discutant autour du
feu, notre guide s’étonne que nous n’ayons pas encore
passé une nuit à la belle étoile. Les locaux s’en amusent :
dans leur pick-up, tous ont leur swag, une tente-duvet en
plastique épais et au toit transparent escamotable, équipée d’un mini-matelas en mousse, pour dormir à l’air
libre en toute occasion. Enfermé dans le sarcophage, je
m’endors, déjà dans un rêve, sous des étoiles que je ne
reconnais pas, devant un feu qui ne crépite pas.
Kings Canyon�: reine de l’éden
Si vous vous demandez à quoi ressemble l’éden, les
Australiens ont leur définition. Ce pourrait être quelque
chose comme : au milieu d’une végétation luxuriante, un
point d’eau auquel on accède après une randonnée autour d’un canyon millénaire où ont dansé les drag queens
les plus célèbres de la planète (OK, après Ru Paul). Pourtant, le Jardin d’éden n’est qu’une des attractions
107
3
1
de Kings Canyon, à un jet de pierre d’Uluru (pour un
Australien, 300 kilomètres à peine). Cette formation de
roches rouges (encore) n’a rien à voir avec ses « voisines » Uluru et Kata Tjuta. Déjà parce qu’ici l’escalade
n’est pas seulement autorisée, elle est obligatoire. Ensuite parce que d’ici, et seulement d’ici, vous pourrez
observer la Cité perdue, formation géologique aux airs
de village abandonné à en rendre jaloux Indiana Jones.
Après une grimpette de 500 marches creusées à même la
roche, nous nous appliquons un peu d’écorce de ghost
gum, ces eucalyptus noueux au tronc blanc, en guise
d’écran solaire, comme les aborigènes le font depuis des
millénaires. Rapidement, les paysages me donnent une
impression de déjà-vu. Et pour cause : ici ont été tournées
les scènes mythiques de Priscilla, folle du désert, une plongée dans la rudesse australienne et une ode à la tolérance
(l’histoire d’une bande de drag queens qui traversent le
désert). Alors que des touristes miment les scènes pour
leur compte Insta, j’entame un combat de regards avec un
wallaby qui nous observe à quelques mètres. Quand son
« Joey » (son petit, comme on dit ici) pointe sa tête de la
poche ventrale, je déclare forfait devant tant de mignonnitude et le regarde s’éloigner tranquillement.
Alice Springs et les MacDonnell
Ranges�: quand t’es dans le désert
2
1. Le Red Centre vu du ciel.
2. Nuit en swag, le duvet du baroudeur australien.
3. Si l’Australie est aujourd’hui une île, on y trouvait il y a
400 millions d’années des lacs et des mers intérieures qui
ont laissé des traces.
4. A Glen Helen Gorge, pause-baignade avant de reprendre
l’exploration des West MacDonnell Ranges.
5. Jimmy Cocking (à dr.), organisateur de festivals et conseiller
municipal écolo, passe un dimanche typique d’Alice Springs�:
bière, bronzette et barbecue à Telegraph Station.
3
108
Notre dernière escapade sauvage dans cette partie du
Red Centre aura lieu dans les MacDonnell Ranges, une
chaîne de montagnes coupée en deux par Alice Springs,
principale ville de la région. Je loue un vélo auprès de
Jenn, bien que je n’ose me lancer dans le Larapinta, un
trail de 220 km réservé aux plus audacieux, entrecoupé
de nuit au camping, au glamping (camping glamour, du
genre avec des toilettes et même du papier toilette), ou en
swag. Nous nous contentons d’une petite virée dans les
alentours. « Il y a l’embarras du choix. Des pistes dans le
désert, dans le bush, et le Black Bus, une piste noire plutôt
coriace », ajoute celle qui passe ses journées à vélo.
Nous préférons nous diriger vers Telegraph Station
pour voir à quoi ressemble un dimanche à Alice Springs.
Sur les hauteurs, où fut construit le poste de télégraphe,
toute la ville s’est donné rendez-vous. On y fête des anniversaires, on y boit, on y rit, pendant que les steaks
grillent sur les barbecues. Jenn parcourt la foule. « Ici,
tout le monde se connaît. Je reconnais quelques musiciens, des politiques. Oh, et là c’est un candidat à la mairie, qui a monté un festival de musique. » Alice Springs
vibre d’une étonnante énergie. Est-ce dû à la forte population aborigène, qui vend son art au bord de la route ou
dans les nombreuses galeries ? A sa dynamique communauté LGBT, qui planche au moment où j’écris sur un
Queen of the Desert Festival (avec shows de drags,
4
5
109
R
U
B
R
I
Q
U A G
E
�
G
A
B
A
R
I
T
A faire
> Crapahuter à Uluru et Kata Tjuta Impossible
de ne pas visiter ces deux somptueux sites. Mettez
le réveil tôt pour admirer le lever du soleil. Optez
pour un guide aborigène et faites une halte au
Centre culturel. adventuretours.com.au/
> Survoler le désert en montgolfière Pour voir
les kangourous d’en haut et perdre son regard dans
l’immensité du désert. outbackballooning.com.au
> Pédaler De la balade pépouze de 3 km au trail
hardcore de 220 km, il y en a pour tous les goûts et
tous les niveaux. outbackcycling.com
> Braver Kings Canyon Pour admirer les plus
beaux paysages de la région.
> Se balader à Ormiston Gorge, Ellery, Standley
Chasm… et 1 000 autres sites naturels, pour se baigner ou juste s’en mettre plein les yeux.
1
110
concerts, projos et représentations théâtrales) prévu
pour le week-end du 8 mars ? A sa douceur de vivre et à
son « NT Time » – traduisez par « relax, y a pas le feu » –
qui semble guider ses habitants ? Ou parce qu’il vient de
se passer un événement extraordinaire : hier, il a plu,
après plus de six mois de sécheresse. Quand on arrive ici,
repartir est difficile. « C’est assez simple de trouver du
boulot. A l’origine, je devais y passer quelques mois », se
souvient Jenn. Depuis, elle a été serveuse, coupé de
l’acier, vendu de la pub, avant de guider des touristes sur
les chemins de randonnée. Des opportunités qui attirent
par centaines les backpackers dans le Territoire du Nord.
Si partout ailleurs il faut travailler au moins trois mois
dans une ferme pour renouveler son visa annuel
vacances-travail pour une deuxième année, ici quasiment
n’importe quel job accorde ce droit. Après une visite des
carrières d’ocre et quelques pas de côté pour découvrir de
nouvelles gorges spectaculaires, nous finissons la journée
2
Alice Springs vibre d’une
étonnante énergie. Quand on
arrive ici, repartir est difficile.
à Ellery Creek Big Hole, la « plage » la plus populaire du
coin. Une plage au milieu des montagnes, normal. Après
tout, la veille, j’ai bien cru voir la mer (en réalité, un lac de
sel). L’eau y est glaciale. Dehors, il fait 35 degrés.
Direction le pub Monte’s. Sa tradition : les quiz, où les
locaux s’affrontent par équipe (ce soir, une équipe de
Minions) à coups de questions de culture générale et
d’éclats de rire, le tout saupoudré de pièces de bœuf (un
animal élevé en liberté, ça se sent). Je m’éloigne de l’agitation et discute avec quelques bushmen qui semblent
tout droit exfiltrés du Texas, chapeau en cuir sur la tête et
mousse de bière dans la barbe. Si Crocodile Dundee en
est la caricature, ils sont nombreux à se revendiquer de
cette identité, attachés à leurs terres et espaces sauvages,
riches des connaissances de la nature accumulées par les
aborigènes. En riant, nous trinquons une énième fois,
épuisés par le périple, en nous mettant, comme les étoiles
au-dessus de nous, sens dessus dessous.
3
1. Pour découvrir Uluru et les sites géologiques du Red
Centre, le mieux est de s’adresser à l’un des opérateurs
touristiques qui combinent excursions et logement
dans des « campings en dur ».
2. Rencontre surprise au détour d’une rando dans Kings
Canyon.
3. Au Monte’s d’Alice Springs avec des bushmen, des vrais.
4. L’art rupestre est partout dans le Territoire du Nord,
des simples empreintes de main aux démons menaçants.
4
Y aller
> Alice Springs est accessible par avion depuis
Darwin et toutes les grandes villes d’Australie avec
Virgin Australia (virginaustralia.com). Singapore
Airlines relie Darwin à Paris via Singapour, en
moins de vingt heures (singaporeair.com).
> Pour en savoir plus sur le visa vacances-travail :
northernterritory.com/fr/fr/plan/working-holidays
111
Les NEONogismes
Comme ces mots n’existaient pas,
il a bien fallu les inventer.
TÉL.�:
13, rue Henri-Barbusse / 92624 Gennevilliers Cedex
01�73��05�60�24 / INTERNET�: www.neonmag.fr / MAIL�: contact@neonmag.fr
RÉDACTION
PLANNING MANAGER
Rachel Eyango (4639)
RÉDACTEUR EN CHEF
Eve Angéliste, n. pr.
Chanteuse qui partage sa foi
et ses cordes vocales.
Etre fafigué, v. intr.
Etre au bout du rouleau, à force d’être
pressé comme un citron.
Se faire racletter, loc. verb.
Voir ses économies fondre durant
l’hiver à cause d’une consommation
excessive de fromage.
Merci beuhcoup, expr.
Quand on te passe enfin le joint.
Papéro, n. m.
Apéritif à base de châteauneuf-dupape et de Chaussée aux moines.
Mon gras sûr, expr.
Ton ami le petit bidou
qui ne te lâchera jamais.
Prendre la porte d’escampette, loc. verb.
Utiliser discrètement la sortie
de secours.
Poto-rentrant, n. m.
Sexfriend en plein action.
Smilaid, n. m.
Emoji à sale tête.
Julien Chavanes (4599)
ASSISTANTE COMMERCIALE
CHEFS DE RUBRIQUE
Catherine Pintus (6461)
Mathias Chaillot (6154),
Pauline Grand d’Esnon (5052)
DIRECTEUR DÉLÉGUÉ INSIGHT ROOM
Charles Jouvin (5328)
RÉDACTRICE
Armelle Camelin (4642)
FABRICATION
RÉDACTEUR GRAPHISTE
Eric Zuddas (4951)
et Jean-Bernard Domin (4950)
Jules Sérac (5014)
ICONOGRAPHE�/�PRODUCTION DIGITALE
Dylan Calves (5292)
ABONNEMENT
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION
SERVICE ABONNEMENTS
62066 ARRAS CEDEX 9
Laurence Fesquet (4819)
ASSISTANTE DE LA RÉDACTION
Katherine Montémont (5636)
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
TÉL.�SERVICE ABONNEMENTS�:
Rolf Heinz
ABONNEMENTS ET ANCIENS NUMÉROS :
neonmag.club
Tarif France�: 1 an — 6 numéros�: 22,20 €
DIRECTRICE EXÉCUTIVE PÔLE PREMIUM
Gwendoline Michaelis
MARKETING DIFFUSION
DIRECTRICE MARKETING ET BUSINESS
DÉVELOPPEMENT
IMPRESSION AGIR GRAPHIC
Dorothée Fluckiger
BP 52207 / 53022 Laval Cedex 9
www.agir-graphic.fr
DIRECTRICE DES ÉVÉNEMENTS ET LICENCES
Julie Le Floch-Dordain
Dépôt légal�: janvier 2019
Date de création�: mars 2012
Distribution�: Presstalis //
n°issn�: 2259-8499
Commission paritaire n° 0622 K 91389
© Prisma Média 2018
Provenance du papier�: Suède
Taux de fibres recyclées�: 25�%
Eutrophisation�: Ptot 0,001 Kg/To
de papier
CHEF DE MARQUE
Laure-Aymeline Poirier (5249)
DIRECTEUR COMMERCIAL RÉSEAU
Serge Hayek (6471)
DIRECTEUR DES VENTES
Bruno Recurt (5676)
DIRECTEUR MARKETING CLIENT
Laurent Grolée (6025)
DIRECTEUR DU MARKETING OPÉRATIONNEL
Charles Jouvin (5328)
DIRECTRICE DES ÉTUDES ÉDITORIALES
DIRECTEUR EXÉCUTIF PMS
La rédaction n’est pas responsable de la perte
ou de la détérioration des textes ou photos
qui lui sont adressés pour appréciation.
La reproduction, même partielle, de tout matériel
publié dans le magazine est interdite.
DIRECTRICE EXECUTIVE ADJOINTE PMS
ÉDITÉ PAR PRISMA MEDIA
Isabelle Demailly Engelsen (5338)
PUBLICITÉ
Philipp Schmidt (5188)
13, RUE HENRI-BARBUSSE / 92230 GENNEVILLIERS
Anouk Kool (4949)
DIRECTEUR DÉLÉGUÉ PMS PREMIUM
Thierry Dauré (6449)
BRAND SOLUTIONS DIRECTOR
Arnaud Maillard (4981)
AUTOMOBILE & LUXE BRAND SOLUTIONS DIRECTOR
Dominique Bellanger (4528)
ACCOUNT DIRECTOR
ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO
Florence Pirault (6463)
Marius François (community manager),
Aurélien Defer, Lola Dhers, Paola
Guzzo, Robin Hulin (stagiaires).
SENIOR ACCOUNT MANAGERS
Evelyne Allain Tholy (6424)
Sylvie Culerrier Breton (6422)
Règlement du jeu Montres p. 105
« Extrait de règlement Jeux Prisma Media : Le règlement est
disponible et peut être obtenu sur simple demande à l’adresse
du jeu : PRISMA MEDIA – service Partenariats et Jeux – 13 rue
Henri Barbusse 92230 GENNEVILLERS ou par mail à l’adresse
:reglementsjeux@prismamedia.com, en précisant les nom
et numéro du magazine, et le nom du jeu. Les informations
communiquées sont indispensables au traitement des participations aux jeux Prisma Media et sont transmises aux prestataires les traitant ainsi qu’aux partenaires commerciaux de
Prisma Media. À défaut, ladite participation ne pourra être
prise en compte. En application de la loi du 6 août 2004, les
participants ont le droit de s’opposer à ce que les données les
concernant soient utilisées à des fins de prospection commerciale. Ces données peuvent également donner lieu à l’exercice
du droit d’accès et de rectification auprès de Prisma Media. »
Société en nom collectif au capital
de 3�000�000 €, d’une durée de 99 ans, ayant
pour gérant Gruner +Jahr Communication
GmbH. Ses principaux associés sont
Média Communication SASU et Gruner + Jahr
Communication GmbH.
TRADING MANAGER
Tom Mesnil (4881) Virginie Viot (4529)
DIRECTRICE EXÉCUTIVE ADJOINTE INNOVATION
Virginie Lubot (6448)
DIRECTRICE DÉLÉGUÉE CREATIVE ROOM
Viviane Rouvier (5110)
DIRECTEUR DÉLÉGUÉ DATA ROOM
Notre publication adhère à
autorité de
régulation professionnelle
de la publicité
Et s’engage à suivre ses
Recommandations en faveur
d’une publicité loyale et
respectueuse du public.
11 rue Saint-Florentin
75008 Paris
Jérôme de Lempdes (4679)
AUX CONTRIBUTEURS DU CAFÉ NEON
Toutes nos excuses aux contributeurs du Café NEON que nous avons
oublié de remercier dans notre précédent numéro�: Aristi Belkacem,
Marie-Josèphe Chavanes et Arnaud Maillard.
LA PATATE DU NUMÉRO 68
Dans l’article « Sur la béquille », nous avons mal orthographié le nom de
Pierre Moulin, auteur du livre Infirmières et Sexualité. Qu’il nous pardonne.
Solutions de la page 18, « What the fake ? » :
les news 2, 3, 7, 9 et 10 sont vraies, les autres sont
fausses.
112
SORTIE DU PROCHAIN NUMÉRO
3 AVRIL 2019
PUBLICITÉ
ACTUALITÉS COMMERCIALES
Mrzyk & Moriceau x Vilebrequin
Les maillots signés Mrzyk & Moriceau
pourraient vous émoustiller et vous faire
tutoyer les étoiles. Le nouvel imprimé
pour homme et femme en version limitée
a été dessiné exclusivement pour la
marque. Fan du regard mutin que ces
deux artistes posent sur le monde, Vilebrequin est fier de vous présenter le résultat de cette collaboration : couleur rose
dragée, cet imprimé met à nu les secrets
de positions acrobatiques, à réaliser avec
ou sans maillot, des étoiles plein les yeux.
www.vilebrequin.com
Du baume au corps avec Clean Hugs
Clean Hugs, jeune marque française de soins
dédiés aux sportifs(ves), lance son Baume Réparateur. Un « baume du tigre à la française »
100 % naturel. Il contient des huiles de Noix
de Coco, de Jojoba, du beurre de Cacao, de
Karité, et des huiles essentielles de Menthe
Poivrée, Gaulthérie, Lavande, Sauge, Arbre à
Thé et Vétiver. Il contribue à la récupération
après l’effort et donne une peau douce, nourrie
et hydratée.
Prix du pot de 50 ml : 19 € sur www.cleanhugs.com
L’Or sublimé
Avec la collection Sublime, L’or pousse
l’expérience espresso à son paroxysme.
Véritables alchimistes du goût, les maîtres
torréfacteurs transforment en L’or les
meilleurs grains de Colombie, du Kenya,
Honduras, Brésil et autres pays providentiels. Des grains d’Arabica sélectionnés
pour leur profil organoleptique unique et
assemblés pour créer des espressos hors
du commun au profil contrasté, entre caractère et complexité. L’écrin de cette Sublime collection fait peau neuve pour se montrer sous ses plus
beaux atours dans un nouveau packaging.
Disponible en GMS au prix indicatif de 3,19 €
Crosscall Trekker-X4 :
le premier smartphone
à embarquer
une action-cam
La marque française de smartphones outdoor frappe fort avec son
nouveau modèle. Doté d’une action-cam et d’une application de
montage intégrée, vous pouvez filmer toutes vos activités de manière
immersive et les partager en
quelques clics. Étanche, résistant et
doté d’une autonomie hors norme,
il offre un grand confort d’utilisation
à tous ceux qui souhaitent relever
tous les défis du quotidien tout en
se démarquant.
À découvrir sur
crosscall.com
Prix indicatif :
699,90 €
Spartoo
Spartoo.com met toute la mode à vos pieds
et vous offre un choix de modèles de chaussures pour toute la famille. Découvrez nos
nouveautés, nos sélections et profitez de
nos promotions. De la plus petite à la plus
grande taille, colorée ou sobre, nous avons
pensé à vous. Que vous soyez Fashion
Victim, Classique ou Fan de baskets, avec
plus de 5000 grandes marques de chaussures, vêtements et sacs, le plus dur sera de
choisir. C’est facile et rapide, la livraison et
le retour sont gratuits.
www.spartoo.com
Geoffroy Monde a lu NEON
L’illustrateur livre sa vision, toute personnelle,
du sujet « Pourquoi mange-t-on si mal à l’hôpital�? », p. 92.
114
PAS ENCORE ABONNÉ�? C’EST PAR ICI
NEONMAG.CLUB
INSPIRÉE PAR
LÉGÈREMENT EXCENTRIQUE
CITROËN C3
AVEC 36 COMBINAISONS DE PERSONNALISATION
11 aides à la conduite*
9 teintes extérieures
3 teintes de toit
Mono ou bi-ton*
4 ambiances intérieures*
Avec ou sans Airbump®*
À PARTIR DE
129 €
/MOIS(1)
APRÈS UN 1ER LOYER DE 2 100 €
SANS CONDITION, LLD 36 MOIS/30 000 KM
3 ANS :
ENTRETIEN GARANTIE
Modèle présenté : Citroën C3 PureTech 82 S&S BVM Shine avec options Caméra de recul,
Système de surveillance d’angle mort, ConnectedCAM Citroën®, Jantes alliage 17’’ CROSS Black et peinture nacrée Noir
Perla Nera Toit Rouge Aden (206 €/mois après un 1er loyer de 2 100 €, sur 36 mois et 30 000 km, assistance, entretien
et extension de garantie inclus au prix de 19,50 €/mois au 1 er des deux termes échu). (1) Exemple pour la Location Longue
Durée sur 36 mois et 30 000 km d’une Citroën C3 PureTech 68 BVM Live neuve, hors option ; soit un 1er loyer de 2 100 €
puis 35 loyers de 129 € incluant l’assistance, l’extension de garantie et l’entretien au prix de 19,50 €/mois pour 36 mois
et 30 000 km (au 1er des deux termes échu). Montants exprimés TTC et hors prestations facultatives. Offre non cumulable, valable
jusqu’au 28/02/19, réservée aux particuliers, dans le réseau Citroën participant et sous réserve d’acceptation du dossier par
CREDIPAR/PSA Finance France, locataire gérant de CLV, SA au capital de 138 517 008 €, RCS Nanterre no 317425981, 9 rue
Henri Barbusse CS 20061 92623 Gennevilliers Cedex. *Équipement de série, en option ou non disponible selon les versions.
CONSOMMATIONS MIXTES ET ÉMISSIONS DE CO2 DE CITROËN C3 : 3,4 À 5,1 L/100 KM
ET DE 90 À 120 G/KM.
avis clients
CITROEN ADVISOR
citroen.fr
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
17
Размер файла
100 094 Кб
Теги
neon
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа