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Libération - 02.02.2019 - 03.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PAGES 14-15
PAGES 12-13
MATSUMOTO . SHOGAKUKAN
CHECKNEWS
Hausse
des prix, CICE…
Vos questions,
nos réponses
www.liberation.fr
Images
Taiyō Matsumoto,
un mangaka sorti
de l’enfance
PAGES27-30
REX . SHUTTERSTOCK . SIPA
CASANOVA
AGAMEMNON
Libéré après
toute une vie
en prison
Week-end
SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 FÉVRIER 2019
3,00 € Première édition. No 11718
EL CHAPO LA SAGA D’UN NARCO
Sang, drogue et trahisons… Après trois mois d’audience à New York,
le trafiquant le plus dangereux du monde attend son verdict.
Récit d’un procès hors-norme.
PAGES 2-6
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Trouble
C’est un des grands défis
géopolitiques du monde
d’aujourd’hui. Alimenté
par des espérances de profit gigantesques, fondé sur
un mépris total de la vie
humaine et l’usage de
moyens de violence sans
limite – assassinats à la
chaîne, enlèvements,
chantage, torture –, le trafic
de drogue a créé, en Amérique latine mais aussi dans
d’autres régions, des entités de fait qui sont comme
des Etats dans l’Etat.
Capables de contrôler des
régions entières, de corrompre fonctionnaires et
élus à tous les niveaux, de
faire exécuter qui bon leur
semble pour une poignée
de dollars, les cartels mafieux disposent d’un pouvoir exorbitant qui défie les
gouvernements légaux et
fausse par la terreur le jeu
politique. Le procès de
Joaquín Guzmán, dit
«El Chapo», aussi spectaculaire et instructif soit-il,
n’est qu’un épisode banal
dans cette saga cynique et
sanglante de la cruauté et
de l’avidité. Ce personnage
sans aveu, assassin de
masse, mérite cent fois son
sort. Mais sa condamnation, qui procède d’une logique élémentaire, ne saurait faire oublier que les
cartels continuent de prospérer en dépit de tous les
efforts déployés dans le cadre de la «guerre contre la
drogue» lancée il y a des
lustres par l’administration
américaine. Cette décourageante résilience repose
sur deux piliers : la corruption qui sévit toujours au
sein des appareils étatiques d’Amérique latine et
qui se prolonge parfois au
nord, assurant aux narcos
l’impunité relative sans laquelle ils ne pourraient
maintenir leur emprise ;
l’existence d’un marché juteux dans les grands pays
du Nord, qui implique
toutes les classes de la
société, à commencer par
les élites. Peut-être est-ce
un motif de réflexion : la
tolérance trouble des hautes sphères occidentales
envers les produits stupéfiants, la cocaïne en particulier, a pour corollaire
la prospérité insolente
des assassins et des tortionnaires des cartels. •
ElChapo
Un narco
jugé par
les gringos
RÉCIT
Le procès fleuve de Joaquín Guzmán s’est achevé
cette semaine à New York. Retour sur trois mois
d’audience hors-norme, à la mesure du parcours
de l’ex-chef sanguinaire du cartel de Sinaloa.
El Chapo lors de sa recapture, en
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
I
l fallait arriver au tribunal fédéral de Brooklyn avant 6 heures
du matin, jouer des coudes,
abandonner son téléphone à l’entrée et passer deux contrôles de
sécurité pour espérer assister au
spectacle. Pendant trois mois, du
lundi au jeudi, des dizaines de journalistes et de curieux ont patienté
dans la nuit glaciale pour s’inscrire
sur une liste et enfin, peut-être,
atteindre les bancs de la salle
d’audience 8D, celle du juge Brian
M. Cogan. Car depuis mi-novembre
s’y est jouée une ébouriffante et
féroce narconovela : le procès de
l’ex-baron de la drogue mexicain
Joaquín Guzmán Loera, 61 ans, dit
El Chapo («le courtaud») en raison
de sa silhouette trapue, arrêté en
janvier 2016 et extradé l’année suivante aux Etats-Unis. Après l’accusation mercredi, la défense a
présenté son plaidoyer final jeudi.
Les jurés devraient commencer à
délibérer dès lundi.
Le verdict de culpabilité ne fait
guère de doute, tant les procureurs
fédéraux ont mené les trentehuit journées d’audience à la fois au
bulldozer et au bistouri, résultat
d’une décennie d’enquête (lire
page 4) : écoutes téléphoniques,
interception de messages, saisies de
drogue, d’armes et de registres,
informateurs… Et dépeint méthodiquement El Chapo comme le leader
incontesté et sanguinaire du cartel
de Sinaloa pendant un quart de siècle, approvisionnant les gros dealers de New York, Chicago, Atlanta,
Miami ou Los Angeles de tonnes de
cocaïne, d’héroïne et de méthamphétamine. En tout, l’accusation a
appelé à la barre 56 témoins,
dont 14 anciens membres de l’organisation criminelle pour la plupart
incarcérés aujourd’hui aux EtatsUnis. D’anciens associés, sicarios,
employés ou une maîtresse, qui ont
accepté de coopérer avec la justice
américaine dans l’espoir d’une
réduction de peine. «Ces témoins
ont été des criminels, a rappelé
l’accusation lors de son plaidoyer
final à l’adresse des jurés. Nous ne
vous demandons pas de les aimer.»
«BEAU TROPHÉE»
La légende d’El Chapo, faite de dollars et de sang, d’alliances et de trahisons, a été quasi exclusivement
narrée par les témoins de l’accusation, la défense n’ayant présenté…
qu’un seul témoin à la barre, et ce
pendant moins d’une demi-heure,
mardi. Guzmán, qui avait plaidé
non coupable, n’a pas ouvert la bou-
che, sauf pour déclarer au juge de sa
voix nasale qu’il ne témoignerait
pas. La moustache rasée, il est resté
stoïque et concentré pendant tout
le procès, adressant parfois un
sourire à sa femme, l’ancienne reine
de beauté Emma Coronel Aispuro,
29 ans, présente au tribunal presque
tous les jours. Sous le coup de
dix chefs d’accusation –outre trafic
de drogue, enlèvements, possession
d’armes et blanchiment d’argent, il
est accusé d’avoir commandité «des
centaines d’actes de violence, y compris des meurtres, agressions, kidnappings, assassinats et actes de
torture»–, Guzmán encourt la prison à perpétuité. Mais pas la peine
de mort, exclue par l’accord d’extradition passé avec le Mexique.
La défense a bien tenté de présenter
El Chapo comme un subalterne du
cartel, victime d’un coup monté par
l’un de ses anciens associés en fuite,
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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u 3
Fin 2011, à Culiacán, des victimes des cartels dans un véhicule carbonisé. PHOTO FIDEL DURAN. REUTERS
janvier 2016 à Los Mochis. PHOTO PLAZA DE ARMAS. AFP
Ismael «El Mayo» Zambada, qui
aurait corrompu les autorités mexicaines. «Il n’est leader de rien, a
tenté l’un de ses avocats, Jeffrey
Lichtman. Une condamnation de
Guzmán serait le plus beau trophée
dont l’accusation peut rêver, puisqu’ils l’accusent d’être le plus gros
trafiquant de drogue du monde.
C’est faux.» La preuve, selon lui :
pendant ses années d’incarcération
au Mexique, le trafic de cocaïne vers
les Etats-Unis n’a pas ralenti. Mais
l’accusation, avec l’appui du juge, a
vite mouché cette théorie, jugeant
que rien ne la corroborait.
En même temps que les pastels
virtuoses des dessinatrices
d’audience, l’accusation a brossé
depuis novembre le portrait
d’El Chapo, né en 1957 dans une famille pauvre d’un village des montagnes du Sinaloa, zone de production
du pavot et de marijuana dans le
Le tunnel par lequel El Chapo s’est échappé de sa prison d’Altiplano en juillet 2015. PHOTO MARIO VAZQUEZ. AFP
nord-ouest du Mexique. Elle a fait
raconter aux témoins son ascension
de vendeur à la sauvette devenu petit trafiquant, puis l’un des hommes
les plus riches de la planète, avec sa
flotte de bateaux, de jets privés, de
sous-marins, ses villas luxueuses
partout au Mexique. Et les extravagances de la richesse, comme ce
ranch abritant un zoo privé avec
petit train pour promener ses invités
entre les crocodiles et les lions.
Mégalomane, au point de flanquer
ses initiales, «JGL», sur la crosse sertie de diamants de son pistolet, ou
de vouloir réaliser son propre biopic,
invitant un producteur colombien
dans l’une de ses planques pour discuter scénario. Paranoïaque, au
point d’installer des logiciels
espions sur les téléphones de ses associés et de ses conquêtes, pour les
traquer, lire leurs SMS et écouter
à distance leurs conversations.
De 1989 à 2014, pour l’exportation de
plus de 155 tonnes de cocaïne vers
les Etats-Unis, Joaquín Guzmán
aurait empoché 14 milliards de
dollars. Le chiffre d’affaires annuel
du cartel de Sinaloa est, lui, estimé
à 3 milliards de dollars.
Un ancien pilote et gérant des affaires du trafiquant, Miguel Angel
Martinez, a témoigné qu’El Chapo
pouvait réceptionner jusqu’à
trois avions par jour venus des EtatsUnis et remplis de dollars. Dans
l’autre sens, des tonnes de cocaïne
colombienne arrivaient par bateau
jusqu’au Mexique, changeant de pavillon une fois dans les eaux internationales. Une cargaison de 16 tonnes appartenant au cartel, une des
plus grosses saisies de l’histoire des
gardes-côtes américains, a par
exemple été interceptée en mai 2007
sur un navire marchand au large du
Panamá. Une fois au Mexique, la
cocaïne, a expliqué Miguel Angel
Martinez, est ensuite exportée aux
Etats-Unis, dissimulée dans des véhicules empruntant les postes-frontières (pendant des années, la poudre du cartel de Sinaloa était cachée
dans des boîtes de conserve de piments; plus récemment, dans des
bananes en plastique), par avion ou
via des dizaines de tunnels creusés
sous la frontière. N’en déplaise à Donald Trump et à son mur, qui ne
pourraient pas y faire grand-chose.
LINGE SALE
Les témoignages ont livré leur lot de
révélations tonitruantes. Un procès
à tiroirs dont sont sorties des révélations inouïes, comme cette accusation d’un pot-de-vin de 100 millions
de dollars versé par le cartel à l’ancien président mexicain Enrique
Peña Nieto (il nie). Ou celle de la
complicité de la femme de Guzmán,
Emma Coronel, dans sa seconde
évasion de prison (elle était assise
dans la salle). En 2001, il s’échappe
de sa première geôle mexicaine,
dissimulé dans un chariot de linge
sale poussé par un employé pénitentiaire. En 2015, via un tunnel
d’un kilomètre et demi creusé pendant huit mois sous sa cellule (des
détenus se sont même plaints du
bruit), dans lequel l’attendait un
homme de main monté sur une mobylette, elle-même montée sur des
rails. Pour que l’air y soit respirable,
une soufflerie avait été installée
dans le tunnel, et le générateur qui
l’alimentait, dissimulé à la surface
par… un barbecue. Selon l’ancien
bras droit d’El Chapo, Damaso
Lopez Nuñez, Coronel aurait fourni
à son mari une montre GPS pour
localiser sa cellule et coordonné la
fuite avec les Chapitos, les fils du
trafiquant. Révéla- Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 tions qui, a posteriori, ont expliqué les mesures
draconiennes imposées par la justice américaine: Coronel n’a pas obtenu le droit de visiter son mari
dans la prison de haute sécurité de
Manhattan où il était incarcéré en
attente de son procès. Le juge
Cogan a refusé tout contact physique entre eux – une motion pour
qu’ils puissent s’embrasser avant le
début du procès avait été déposée à
cet effet par ses avocats.
CHIMÈRE CABOSSÉE
Des anecdotes à peine croyables ont
ponctué presque quotidiennement
les audiences. Comme cette fois où,
en 2014 à Culiacán, El Chapo a
échappé de justesse à un raid mexicain au petit matin, s’enfuyant par
un tunnel dissimulé sous sa
baignoire, et qui rejoignait les
égouts. «Nu», nous apprend sa maîtresse, qui a dû patauger avec lui
dans l’eau saumâtre. Ou cette fois où
l’un des pilotes du cartel a crashé
son hélicoptère qu’il avait fait
décoller dans un hangar. El Chapo
a ensuite voulu s’en débarrasser du
haut d’une falaise (de l’hélico, pas
du pilote) pour frauder l’assurance.
Ou encore, ces 20 tonnes de cocaïne
coulées au large du Mexique par un
capitaine qui avait cru, à tort, voir
approcher les gardes-côtes américains. Cette histoire, c’est Juan
Carlos Ramírez Abadía, ex-leader du
cartel colombien de Norte del Valle
et partenaire clé de Guzmán, qui la
raconte. Avec son visage de chimère
cabossé par de multiples chirurgies
plastiques pendant ses années de
cavale, Chupeta («sucette»), ainsi
qu’il est surnommé, valait à lui seul
le déplacement. Au passage, il a
reconnu avoir ordonné l’exécution
d’«environ 150 personnes».
Rajoutant une épaisseur au
storytelling El Chapo qui n’en manquait pourtant pas, l’interrogatoire
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
de l’une de ses maîtresses, l’ex-élue
locale Lucero Guadalupe Sanchez
Lopez, a captivé l’audience. Dans la
salle, Guzmán et son épouse. A la
barre, la maîtresse, dans sa tenue
grise de prisonnière – elle a plaidé
coupable l’an dernier pour complot
de trafic de drogue. «Encore
aujourd’hui, je suis troublée, je
croyais que nous avions une liaison
sentimentale», a-t-elle sangloté. Elle
rencontre El Chapo en 2010, et leur
relation est révélée au public par
une photo publiée dans les médias
mexicains quelques années plus
tard. Projetée sur un grand écran
face aux jurés, on la voit, enceinte,
venue visiter Guzmán en prison.
L’image sera suivie par d’autres vignettes de ce roman-photo judiciaire, SMS et lettres d’amour, où
El Chapo l’appelle «ma reine». Mais
parle aussi business : elle achetait
pour lui des centaines de kilos de
marijuana dans les montagnes de
Sinaloa, puis avait créé une entreprise bidon à Mexico pour blanchir
l’argent du cartel.
La success-story cynique, les évasions épiques, l’inventivité et la résilience d’El Chapo ont longtemps
semblé sans limites. Les surnoms de
ses compagnons – «El Gordo» («le
gros»), «El Negro» («le noir»), «Fantasma» («fantôme»)– ont ajouté au
folklore. Ces ingrédients font de
l’histoire de Joaquín Guzmán Loera
une matière de choix pour les
narcocorridos –ces ballades mexicaines qui racontent les faits d’armes des chefs de cartel–, les journalistes ou les séries Netflix. Les
derniers jours du procès ont
d’ailleurs connu une mise en abyme
spectaculaire. Venu étudier son personnage, l’acteur mexicain Alejandro Edda (lire page 6), qui interprète Guzmán dans la série Narcos:
Mexico, a assisté à l’audience. L’accusé, averti par l’un de ses avocats,
l’a accueilli avec un franc sourire.
Autre moment clé de ce métaprocès, l’évocation de l’assassinat du
journaliste mexicain Javier Valdez
Cárdenas, abattu à Culiacán en 2017,
a fait tressaillir ses collègues présents au tribunal pour couvrir le
procès. Le cofondateur du journal
de Sinaloa Ríodoce, qui chroniquait
sans concession le cartel et ses exactions, a été l’une des victimes collatérales de la guerre de succession
entre le fils de Damaso Lopez Nuñez
et ceux d’El Chapo après l’arrestation de ce dernier. Si les tireurs sont
aujourd’hui connus, il n’en est pas
de même du commanditaire. Et lors
de son interrogatoire, Lopez Nuñez
a accusé les Chapitos.
«BRÛLÉ AU FER»
Certains témoignages ont permis de
sortir du romanesque facile de la
geste d’El Chapo, pour se confronter au réel d’un Mexique ensanglanté, corrompu et pris en otage
par les cartels. Et l’implication
personnelle dans ces violences du
narcotrafiquant lui-même. Des
témoins ont déclaré l’avoir vu
ordonner enlèvements et assassinats de rivaux ou de policiers qui refusaient de se laisser acheter. Un extueur à gages de Guzmán, Isaias
Valdez Rios, a sans doute livré fin
janvier le témoignage le plus accablant à l’encontre du patron déchu.
Cet ancien des forces spéciales
mexicaines a raconté, devant un
tribunal médusé et un Guzmán
imperturbable, l’avoir vu torturer et
exécuter trois narcotrafiquants de
cartels rivaux. L’un d’eux, au torse
«tellement brûlé au fer que son
tee-shirt était soudé à sa peau», a été
enterré vivant. Les deux autres ont
eu les os brisés «comme des poupées
de chiffon», s’est-il souvenu, avant
d’être abattus et leurs corps jetés
dans un brasier. El Chapo aurait ensuite lancé à ses sicarios: «Il ne doit
rester aucun os.» •
Des moyens colossaux pour une
justice qui ne nuit guère aux cartels
L’audience, basée sur dix ans
de labeur des enquêteurs,
s’appuie sur des centaines
de milliers de documents
et des dizaines de témoins.
P
our sa plaidoirie finale mercredi, l’accusation a disposé, avant le début de
l’audience et près du box des jurés, un
gilet pare-balles, un lance-grenades, des fusils
automatiques et des pains de cocaïne. Parfaite synthèse de ces trois mois de procèsblockbuster du narcotrafiquant mexicain
El Chapo au tribunal fédéral de Brooklyn, qui
s’est achevé jeudi, en attendant le verdict.
Tout au long du procès, l’accusation a sorti les
grands moyens pour présenter aux jurés Joaquín Guzmán Loera, de son vrai nom, comme
le leader incontesté du cartel de Sinaloa, et
l’un des plus gros trafiquants de drogue du
monde, inondant les villes américaines de
tonnes de cocaïne, d’héroïne ou de métham-
phétamine, ayant fait des Etats-Unis, voisin
et premier pays consommateur de drogues au
monde, sa clientèle de choix. Après deux évasions spectaculaires de prisons mexicaines,
il avait été de nouveau arrêté en janvier 2016,
puis extradé un an plus tard aux Etats-Unis.
Pour tenter d’éviter qu’El Chapo, devenu
l’homme le plus recherché du pays à la mort
de Ben Laden, ne se fasse à nouveau la malle,
la justice américaine a mis en place une sécurité hors-norme autour de lui. Seules ses filles
jumelles étaient autorisées à le visiter dans sa
prison de haute sécurité du Metropolitan Correctional Center, à Manhattan, où il était confiné dans sa cellule 23 heures sur 24 en attendant son procès. Ses avocats ne pouvaient lui
parler qu’à travers une vitre en plexiglas. Une
fois sélectionnés, les jurés, dont l’anonymat
a été strictement exigé, ont bénéficié d’une
escorte armée.
Faux truand russe
Pour la justice américaine, l’enjeu de ce procès, «The United States of America v. Joaquín
Guzmán Loera», se mesure à l’aune des
moyens mis en place. Ce tour de force est le
résultat d’une coopération sans précédent entre les bureaux des procureurs de Chicago,
Miami, El Paso, San Diego et New York, et de
nombreuses agences fédérales, du FBI à la
Drug Enforcement Administration (DEA). Les
premiers actes d’accusation contre El Chapo
datent d’il y a plus de dix ans…
Conséquence de cette longue procédure judiciaire, l’épaisseur du dossier et la masse d’éléments de preuves: saisies records de drogue,
de livres de compte, photos de surveillances,
lettres, écoutes téléphoniques… Au dossier, 117000 enregistrements et 320000 pages de documents à charge ont été versés. A la
barre, 56 témoins ont été appelés par l’accusation, dont 14 anciens membres du cartel de
Sinaloa. Le bureau du procureur du Eastern
District de New York a également fait preuve
d’un sens inédit de la communication, mettant à la disposition des journalistes accrédités une dropbox sécurisée abondée quotidiennement par des dizaines de documents
sonores, photos ou vidéos, présentés au
procès.
Dans le cadre de l’enquête, le FBI a réussi un
véritable coup de maître en retournant le Colombien Cristian Rodríguez, concepteur pour
le cartel d’un vaste système de communication cryptée via Blackberry. En février 2010,
un agent du Bureau, se faisant passer pour un
truand russe, rencontre Rodríguez dans un
hôtel de Manhattan et se dit intéressé par un
système équivalent. Grâce à la coopération de
l’informaticien, en moins d’un an, le FBI parvient à intercepter 200 conversations téléphoniques entre le chef du cartel et ses associés, des tueurs à gages, et des responsables
mexicains corrompus, pièces maîtresses de
l’accusation.
Guerres de succession
Mais face à un tel déploiement de moyens,
quel résultat? En 2017, soit après l’extradition
de Joaquín Guzmán, le Mexique a connu un
nombre record d’homicides volontaires,
avec 29000 meurtres attribués aux organisations criminelles, en proie à de terribles guerres de succession. Quoique divisé, le cartel de
Sinaloa n’a jamais été aussi prospère et globalisé. Le procès d’El Chapo, choisi par le gouvernement américain pour incarner la nuisance des cartels, reste celui d’un seul
homme.
ISABELLE HANNE (à New York)
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Un pistolet à la crosse
frappée des initiales
d’El Chapo, des
bananes en plastique
ou encore des boîtes
de piment remplies
de drogue : quelquesunes des pièces
à conviction
présentées au procès.
Ci-dessous, un appel
à renseignements
diffusé par la DEA
américaine.
PHOTOS REUTERS / AP / AFP
Au gauche et au
centre : Juan Carlos
Ramírez Abadía, dit
«Chupeta», ancien
chef de cartel
colombien, avant
et après ses opérations
de chirurgie plastique.
A droite, Lucero
Guadalupe Sanchez
Lopez, une des
maîtresses d’El Chapo.
BROOKLYN FED. COURT.
AFP / EAST. DIST. OF NY. AP
Au Mexique, «les gens ont observé
ce procès avec distance et cynisme»
Les débats ont été suivis
avec détachement
dans le pays d’El Chapo.
Rien n’y a été dit que les
Mexicains ne sachent
déjà, et la responsabilité
américaine a été éludée.
L
e Mexique sur le banc des accusés et les Etats-Unis dans le
rôle de juge : vu du sud de la
frontière, le procès-fleuve de Joaquín «El Chapo» Guzmán laisse un
goût amer de caricature hollywoodienne. Il ne s’agit pas tant du portrait dressé du baron de la drogue,
personnage indéfendable à tous
points de vue selon les Mexicains.
Mais à travers l’accumulation de révélations truculentes sur les protections accordées au narcotrafic par
tous les échelons de l’Etat, le Mexique s’est vu dépeint comme le
royaume de la corruption dans les
récits des témoins préparés par les
procureurs américains et les avocats d’El Chapo. «Certes… mais, et
les gringos dans tout ça?» se demandent les commentateurs mexicains,
qui rappellent que le cartel de Sinaloa a un seul grand client: les EtatsUnis. «Durant ce procès, le Mexique
a été présenté comme le seul pays
corrompu, responsable d’inonder les
Etats-Unis de drogues, analyse Guadalupe Correa-Cabrera, chercheuse
à l’université George-Mason, à
Washington, et spécialiste du crime
organisé transfrontalier. Or, côté
américain, il existe les mêmes structures de corruption sans lesquelles
le narcotrafic ne pourrait s’expliquer. On parle beaucoup du cartel
de Sinaloa, mais qu’en est-il du cartel de Chicago, ou encore du cartel de
Houston ? Ils pensent juger le
narcotrafic en jugeant El Chapo,
un personnage surdimensionné.
Comme s’il n’y avait pas une police
et des autorités aux Etats-Unis qui
devaient forcément rendre ce trafic
possible.»
Culture d’impunité
Alors, comme à la vue d’un film au
scénario cousu de fil blanc, les
Mexicains se sont lassés du procès.
«Il n’y a pas eu d’engouement des médias mexicains pour cet événement,
plutôt une forme d’indifférence», dit
Guadalupe Correa-Cabrera. La partialité des débats orchestrés par la
justice américaine n’est pas la seule
en cause. En réalité, dans les déclarations des anciens associés mexicains ou colombiens d’El Chapo et
dans les arguments exposés par ses
avocats, visant des présidents, des
policiers, des généraux, des représentants du pouvoir judiciaire, les
Mexicains ont vu la culture d’impu-
nité qui règne dans leur pays déballée et exhibée aux yeux du monde.
«Malgré ces déclarations marquantes, les gens ont observé ce procès
avec une forme de distance et de cynisme parce qu’ils savent que rien de
ce qui s’y est dit ne fera l’objet d’une
enquête au Mexique», analyse José
Reveles, journaliste chevronné,
auteur de plusieurs livres sur le narcotrafic, la corruption et sur le cartel
«On parle
beaucoup du cartel
de Sinaloa, mais
qu’en est-il du
cartel de Chicago,
ou de Houston?»
Guadalupe Correa-Cabrera
spécialiste du crime organisé
u 5
de Sinaloa et son ancien leader.
Pots-de-vin aux ex-présidents, financement de campagnes, protections policières aux narcos… D’un
point de vue mexicain, ces révélations ne sont pas fracassantes.
«Tous ces éléments étaient déjà plus
ou moins connus et intégrés à l’imaginaire collectif, explique Martín
Gabriel Barrón, expert en crime organisé de l’Institut national des
sciences pénales, un centre d’études public. La corruption, liée à la
protection des cartels, génère l’impunité. Dans un système basé sur
l’impunité, il ne peut y avoir d’enquête pour valider ou invalider ces
affirmations. Sont-elles crédibles ?
Bien sûr. Mais dans la réalité du système politico-judiciaire mexicain,
on ne peut rien en faire.»
Ces dernières années, de nombreux
procès de narcos mexicains organisés aux Etats-Unis ont drainé une
masse considérable d’informations
sur les protections accordées par
des gouverneurs et responsables
mexicains. Sans conséquences judiciaires au sud de la frontière. Dans
le cas du procès d’El Chapo, l’absence de preuves étayant les accusations proférées par des criminels
qui ont négocié des réductions de
peine atténue la force de leurs témoignages. Ces informations s’en
trouvent diluées dans la mentalité
générale du «tous pourris» qui vise
la classe politique mexicaine. Pendant que Guzmán et ses anciens
complices déblatèrent, les Mexicains lèvent les yeux au ciel. Guadalupe Correa-Cabrera voit une autre
explication à cet «à quoi bon?»: «La
société mexicaine n’a pas l’expérience de grands procès qui ont un
impact sur la vie nationale. Nous
n’avions pas de système de justice
orale jusqu’à il y a peu, et donc pas
de cours où se jouent des pans de
l’histoire du pays. Ce qu’ils ont entendu lors de ce procès, les Mexicains
considèrent qu’ils le savaient déjà et
que rien ne changera.»
Changement de stratégie
Un homme, pourtant, à la tête du
Mexique, veut incarner le changement. Le président Andrés Manuel
López Obrador, entré en fonction il
y a deux mois, a mis un terme à la
stratégie de décapitation des cartels,
qu’il juge inutile. «La guerre contre
les narcos est finie», a-t-il lancé mercredi, devant un parterre de journalistes éberlués. Détaillant ses intentions, López Obrador a affirmé
vouloir rétablir la sécurité, au lieu de
monter des «opérations spectaculaires pour arrêter des capos», soit la
stratégie adoptée par ses prédécesseurs, qui a contribué à fragmenter
les cartels en de multiples organisations rivales, accroissant la violence.
Le président de gauche, qui se présente en pourfendeur de la corruption, évacue ainsi la «guerre contre
la drogue», qu’une large frange de la
société mexicaine juge importée des
Etats-Unis. Une guerre spectaculaire mais inefficace, comme ce
«procès du siècle» qui, vu par les
Mexicains, est seulement venu à
bout d’un narcotrafiquant, aussi
médiatique ou mythique soit-il.
EMMANUELLE STEELS
Correspondante à Mexico
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Alejandro Edda (au centre) incarne El Chapo dans la série Netflix Narcos : Mexico. PHOTO CARLOS SOMONTE. NETFLIX
Dans la Reine du Sud (à gauche), Kate del Castillo règne sur un cartel. Plus tard, elle campe une Première dame dans Ingobernable. PHOTOS TELEMUNDO NATIONALE ET NETFLIX
Comment El Chapo est devenu
le sombre héros de sa mythologie
Le narcotrafiquant a
parfois brouillé la limite
entre fiction et réalité
au point de fasciner
des acteurs et d’avoir
une influence sur
le paysage des séries.
On ne connaîtra pas, en revanche,
la réaction de Guzmán. Mais depuis
sa capture et son extradition, il a eu
le temps de méditer sur ce qui
sépare la réalité criminelle et son
reflet médiatique. Sur la frontière
qu’il n’a pas su tracer entre les deux,
ce qui a provoqué sa chute.
L
Naïveté. En 2011, l’actrice Kate
undi 28 janvier, les deux hommes se sont fait face : d’un
côté Joaquin Guzmán Loera,
alias «El Chapo», de l’autre Alejandro Edda, 34 ans, qui joue le rôle
du premier dans la série Netflix
Narcos: Mexico. A sa sortie du tribunal de Brooklyn, où l’attendait une
nuée de caméras, le comédien mexicain ne cachait pas son trouble :
«C’était surréel. Et quand Chapo m’a
fait signe de loin et adressé un sourire, encore davantage.»
del Castillo triomphait dans une des
premières séries sur le monde narco
au Mexique : la Reine du Sud,
d’après le roman de l’Espagnol
Arturo Pérez-Reverte. La comédienne, vedette des telenovelas de
la chaîne Televisa, avait alors
adressé un message via les réseaux
sociaux à «monsieur Chapo», où elle
l’implorait de mettre sa fortune mal
acquise «au service du bien»: traitements pour les malades, assistance
pour les enfants des rues… Il fallait
une bonne dose de naïveté et
d’inconscience pour transformer le
bandit moustachu en mère Teresa
de Culiacán, son fief dans les montagnes de Sinaloa. Kate del Castillo
devient la risée de la planète, mais
Chapo se sent touché au cœur. Pas
au point de réaliser le programme
demandé mais assez pour entamer
une correspondance secrète avec
l’actrice. Ces échanges, retrouvés
par les enquêteurs, vont rapidement prendre une tournure plus galante. Jusqu’à la rencontre entre la
belle et le parrain, le 2 octobre 2015.
Mais ce jour-là, la reine du Sud ne
vient pas seule. Elle apporte dans
ses bagages l’acteur-réalisateur
Sean Penn, qui rêve de consacrer un
documentaire à l’homme le plus
recherché de la planète. Un peu
dans le style de celui que son ami
Oliver Stone a tourné autour de
Chávez au Venezuela. La rencontre,
qui devait être une prise de contact
avant de revenir tourner, sera
longuement narrée par Penn dans
le magazine Rolling Stone.
Tanière. Le rendez-vous suivant
n’aura jamais lieu car trois mois
plus tard, la cavale de Joaquín
Guzmán prend fin quand les
troupes de la marine le cueillent
dans sa résidence de Los Mochis. Et
comment sont-elles parvenues
jusqu’à sa tanière ? Tout simplement en suivant la trace des célébrités d’Hollywood, dont la présence
dans la jungle de Sinaloa pouvait
difficilement passer inaperçue.
Curieusement, ni Kate del Castillo
ni Sean Penn n’ont été cités comme
témoins au procès d’El Chapo, et
l’actrice, naturalisée américaine
en 2015, n’a jamais répondu aux
convocations de la justice mexicaine qui souhaitait l’entendre. Sa
carrière se poursuit notamment
grâce à Ingobernable, autre série
Netflix où elle incarne la première
dame du Mexique.
Le brouillage entre réalité et fiction
aura duré jusqu’à la fin du procès.
En conclusion de leur plaidoyer
jeudi, les avocats de la défense ont
demandé aux jurés de ne pas confondre le Chapo élevé au rang de
mythe par les séries télé –dont celle
coproduite par Netflix, qui porte directement son nom et en est à sa
troisième saison – et le vrai, selon
eux un simple comparse dépassé
par la légende tissée autour de lui.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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u 7
ÉDITOS/
BILLET
A LFI, une
com tombée
du camion
Par RACHID LAÏRECHE
Journaliste au service France
@RachidLaireche
Jeudi soir, à Gennevilliers, La France
insoumise (LFI) a livré son dernier
secret: à quelques mois des
européennes, quatre camions avec
des hologrammes s’apprêtent à faire
le tour du pays, pour faire campagne
et tenter de créer une dynamique. Ils
portent un joli nom: les «Holovans».
Pour nous, une délivrance.
Pourquoi? Ces quinze derniers jours
ont été compliqués à gérer: pas une
rencontre avec un dirigeant
insoumis sans qu’il nous nargue avec
cette foutue question: «Vous serez là
le 31 pour notre surprise?» On a tenté
de déchiffrer «l’Opération 471», afin
de dissiper le brouillard. Rien à faire.
Le secret était aussi bien gardé que
l’Elysée un samedi après-midi, sous
la menace des gilets jaunes.
On s’est replongé dans le passé pour
tenter de trouver un indice : lors de
la dernière présidentielle, Jean-Luc
Mélenchon a fait fureur avec ses
hologrammes et son jeu vidéo,
Fiscal Kombat. Des tas de trucs nous
ont traversé l’esprit. Sophia Chikirou
qui lance un nouveau média avec
Alexandre Benalla ; Mélenchon qui
marche sur la Lune pour planter le
drapeau LFI ; Manuel Bompard qui
fume une chicha en dansant sur du
Cheb Khaled avec le maillot de foot
du Venezuela. Finalement, on ne va
pas mentir au peuple : c’est
décevant. On s’attendait à mieux.
Surtout avec le tapage sur les
réseaux sociaux.
Durant la campagne, on va tout de
même suivre la trajectoire des
camions qui traversent le pays. Et
guetter, avec gourmandise, la tête du
villageois, banlieusard ou citadin
lorsqu’un insoumis va lui glisser: «La
vérité se trouve au fond du camion.»
La bande à Mélenchon a l’air
heureuse, fière de son coup. «Une
première mondiale: des interventions
holographiques à partir de vans pour
une campagne électorale», écriventils. Jeudi soir, durant la présentation
des camions du futur, Manon Aubry,
la tête de liste LFI pour les
européennes, a soufflé un conseil:
«Je dis aux journalistes : intéressezvous à ce que font les insoumises et les
insoumis sur le terrain. Revenons au
fond.» Du camion. •
Laurent
Wauquiez
et Eric
Zemmour,
lors du
Rendez-vous
des idées de
LR, mercredi.
CAPTURE
D’ÉCRAN
En cédant à Zemmour,
Wauquiez trahit la droite gaulliste
Par
LAURENT JOFFRIN
Directeur de la rédaction
@Laurent_Joffrin
Le wauquiezisme est-il un humanisme ?
On en doute de plus en plus. Une affaire
d’apparence anecdotique livre un indice
éclairant. Mercredi, Eric Zemmour était
l’invité du Rendez-vous des idées, pincefesses intellectuel organisé régulièrement
par le parti LR pour se remuer les méninges en bonne compagnie. Jusque-là, rien
que de banal, Zemmour est le publiciste
vedette de la droite dure: la droite en principe moins dure peut bien frotter ses conceptions aux siennes.
Rock star. Tout change avec la posture
adoptée par Wauquiez, qui a tenu à accueillir en personne l’idole des réacs (à
connotation xénophobe), avec un sonore:
«Eric est ici chez lui.» Lequel Eric a attiré
quelque 700 personnes enamourées qui
lui font une ovation de rock star. Etonnante dérive. Rappelons tout de même
que le parti dirigé par Wauquiez est l’héritier –lointain désormais– d’une double filiation gaulliste et libérale, par Chirac et
Sarkozy interposés. Dire que Zemmour
«y est chez lui», c’est répudier d’un coup
soixante-dix années d’histoire politique,
même si Sarkozy, mais non Chirac, Balladur ou Juppé, avait déjà mordu la ligne
jaune sous l’influence de Patrick Buisson.
Cette fois, on change carrément de file.
Zemmour venait défendre son livre consacré à l’histoire de France, défense inutile,
puisque l’audience était acquise d’avance
à ses thèses. Que dit le livre, en effet? Que
l’histoire de France la plus traditionnelle est
la seule valable, honteusement déformée
par ces historiens de gauche voués à la «repentance» et à la glorification des faibles,
«les vaincus, les femmes, les colonisés». On
reprendra ici le compte rendu de lecture
déjà publié dans Libé, mais qui mérite d’être
rappelé pour bien mesurer la métamorphose de la droite officiellement républicaine, qui a tout oublié de ses origines. Destin français, l’opus zemmourien, ne livre
qu’un seul message: les libertés publiques
sont désormais un obstacle au salut de la
nation. Une phrase résume le livre (p.191):
«Ignorant les leçons du passé et oubliant les
vertus de son histoire, la France saborde son
Etat au nom des droits de l’homme et l’unité
de son peuple au nom de l’universalisme.»
La liberté: voilà l’ennemie.
Après une introduction personnelle, plutôt
bien troussée, Zemmour livre un essai
chronologique, de Clovis à nos jours. Le livre se présente comme une contre-histoire
qui dégonfle les mythes officiels –ce qui se
conçoit. Il déterre en fait l’histoire monarchiste nationaliste telle qu’elle fut diffusée
par Maurras, Bainville et quelques autres
entre les deux guerres. Une histoire cursive,
soigneusement écrite, mais une histoire à
œillères, outrageusement partisane.
Pour Zemmour, l’histoire de France commence avec Clovis. Choix significatif. Bien
sûr le roi franc a étendu par la guerre son
petit fief de Belgique à un territoire qui évoque l’actuel hexagone, il a choisi Paris pour
capitale et, surtout, il s’est converti au
christianisme. Pour le reste, le choix est arbitraire: Clovis n’a rien de français (il s’appelle Chlodowig et parle une langue à consonance germanique) et n’a aucunement
l’idée d’un pays qui pourrait s’appeler la
France. A sa mort, son royaume se désunit
et il faut attendre deux siècles pour que
Charles Martel reconstitue une entité hexagonale, elle-même englobée dans l’empire
de Charlemagne, puis de nouveau divisée
après le traité de Verdun de 843. A vrai dire,
les historiens s’accordent pour dater de
Bouvines, ou de la guerre de Cent Ans, l’apparition d’un royaume qui annonce la future France, avec un début de sentiment
patriotique. Le choix de Clovis n’a qu’une
seule origine: la volonté de célébrer «les racines chrétiennes» du pays.
Tout est à l’avenant: on met en scène un
peuple catholique par nature patriote opposé à des élites cosmopolites. Jeanne
d’Arc mobilise le camp Armagnac, plus
conservateur, contre les Bourguignons alliés aux Anglais, pourtant tout aussi «français» que leurs adversaires. Louis XIII et Richelieu ont cent fois raison de réprimer les
protestants, accusés de séparatisme; Catherine de Médicis tente la réconciliation
pendant les guerres de religion, mais bascule du côté des catholiques avec la SaintBarthélémy que Zemmour justifie à mots
couverts. Louis XIV, autre héros zemmourien, expulse les protestants, œuvre pie. Il
a pourtant ruiné son peuple et mené des
guerres incessantes et vaines. Pas un mot
sur le Code noir et l’essor de l’esclavage organisé par Colbert au nom du Roi-Soleil.
Les Lumières inoculent à la vieille France
l’illusion universaliste qui corrompt l’identité française. Robespierre bénéficie d’un
éloge paradoxal pour avoir incarné une République impérieuse et nationale. Sans
craindre la contradiction, Zemmour porte
aux nues l’insurrection vendéenne (classique de la littérature monarchiste) alors
qu’elle fut massacrée sans retenue sous
l’égide du même Robespierre. Bonaparte
est célébré pour avoir mis fin à la Révolution et étendu sur l’Europe une tyrannie
dont Zemmour passe sous silence les tares
les plus évidentes. Les Anglais puis les
Américains sont fustigés comme agents de
la mondialisation sans âme. Le Front populaire disparaît, comme sont effacées du
récit les conquêtes du mouvement ouvrier.
Pétainistoïdes. Pétain, enfin, est réévalué (réhabilité?) parce qu’il a opposé aux
Allemands son «bouclier» complémentaire
du «glaive» de la France libre, vieille thèse
maréchaliste qui revient à jeter aux orties
le travail des historiens contemporains. La
théorie du «bouclier» s’effondre d’ellemême quand on remarque que le maréchal a poursuivi la collaboration jusqu’au
bout pour finir à Sigmaringen après avoir
prêté la main à la déportation des Juifs.
Drôle de bouclier… Bref, Zemmour ressuscite la vieille histoire maurrassienne, autoritaire, traditionaliste et antisémite, se
contentant de remplacer la haine des Juifs
par la dénonciation de l’islam. Le livre
s’appelle Destin français. Il y avait un
meilleur titre : «Action française».
La droite républicaine fait donc un triomphe à un livre de facto monarchiste, aux
accents pétainistoïdes. Pauvre Général,
condamné à mort par Vichy, un régime
que ses héritiers réhabilitent désormais
presque sans y penser. •
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8 u
MONDE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Lors d’une manifestation anti-Maduro dans les rues de Caracas, mercredi. PHOTO ANDRÉ GARDAS
Caracas
prend la rue,
l’Europe pousse
«L
aux urnes
Alors que l’opposition compte
se mobiliser massivement ce
samedi, la coalition internationale
anti-Maduro avance en ordre
dispersé. L’UE a posé un ultimatum
mais espère un dialogue, tandis que
les Etats-Unis ne jurent que par
le départ de l’héritier de Chavez.
Par
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
(avec AFP)
a plus grande marche du
Venezuela et de l’histoire de
notre continent.» C’est en
ces termes que le président autoproclamé du Venezuela, Juan Guaidó, a
RÉCIT
défini la manifestation qu’il a convoquée pour samedi, afin de réclamer
«des élections libres» au président en
titre, Nicolás Maduro.
«Nous devons tous descendre dans les
rues avec un objectif clair: accompagner l’ultimatum qu’ont donné les
membres de l’Union européenne», a
déclaré jeudi le président du Parle-
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
TENSION
Après la forte mobilisation dans les
rues le 23 janvier, la tension est
palpable dans le pays, à la veille de la
marche de ce samedi. Une quarantaine de personnes ont été tuées et
plus de 850 arrêtées selon l’ONU
depuis le début des actions publiques de l’opposition, le 21 janvier.
En 2014 et 2017, deux vagues de
protestations avaient fait quelque 200 morts. Juan Guaidó a
dénoncé jeudi des tentatives d’intimidation visant ses proches. «Ils ne
vont pas me faire plier», a-t-il déclaré
devant son domicile de Caracas, sa
fille de 20 mois dans les bras et son
épouse à ses côtés.
Parallèlement, cinq journalistes
étrangers qui avaient été arrêtés
–deux Français, un Espagnol et deux
Colombiens– ont été relâchés jeudi.
Les Français, détenus en compagnie
d’un collaborateur vénézuélien dont
le sort n’était pas connu vendredi
soir, ont été expulsés.
deux reporters chiliens, arrêtés
mardi soir près du palais présidentiel, avaient été reconduits à l’aéroport le lendemain. Ils étaient accusés
d’avoir pénétré dans «une zone de
sécurité» interdite d’accès. L’ONG
Reporters sans frontières (RSF) a
dénoncé «les violences des forces de
l’ordre à l’encontre des journalistes»
«
CONFISCATIONS
En revanche, les trois autres journalistes, envoyés par le bureau de
l’agence espagnole EFE à Bogotá, ont
été autorisés à rester sur place et à
poursuivre leur travail. Auparavant,
vénézuéliens et internationaux et dénoncé les confiscations de matériel
(caméras, téléphones portables…)
ainsi que la censure sur les radios et
télévisons locales. «[Les autorités]
ne pourront pas empêcher que le
monde sache ce qui se passe au
Venezuela», a réagi sur Twitter Juan
Guaidó. •
«Le Venezuela est
un facteur d’instabilité
pour toute l’Amérique»
Pour l’opposant
Henrique Capriles,
la sortie de crise passe
par de nouvelles
élections, contrôlées
par des observateurs
internationaux
comme l’UE.
A
ncien chef de file de l’opposition, Henrique Capriles, 46 ans, a affronté Hugo
Chávez puis Nicolás Maduro lors
d’élections présidentielles. Contre
le premier il a perdu en 2012. Et
en 2013, il est passé à peu de choses de gagner contre le second,
avec 49,12% des voix. Il n’a jamais
reconnu ces résultats entachés,
selon lui, de nombreuses irrégularités. Le 7 avril 2017, il a été
condamné à quinze ans d’inéligibilité pour des «irrégularités
administratives» liées à sa gestion
de l’Etat de Miranda entre 2011
et 2013. Avocat de centre gauche,
grand admirateur du programme
de développement brésilien mené
par Lula, il s’en remet à l’opposant
Juan Guaidó. Il explique que le
Venezuela ne sortira pas de la crise
qu’il traverse tant que Maduro
refusera de nouvelles élections.
L’opposition et le gouvernement maintiennent leurs positions. Comment voyez-vous la
suite ?
Il faut rappeler la situation économique et sociale que vivent les
Vénézuéliens. L’hyperinflation
pourrait atteindre 23 000 000 %
cette année. Plus de 90% des Vénézuéliens vivent sous le seuil de
pauvreté. Le salaire minimum,
touché par 70 % des travailleurs,
est de 6 dollars (un peu plus
de 5 euros) par mois.
C’est une tragédie économique et
sociale, approfondie par une crise
politique issue d’un processus
électoral du 20 mai duquel ont été
écartés les principaux partis et les
principaux candidats. Une élection
qui n’a été reconnue ni à l’extérieur
ni à l’intérieur. Nous sommes face
à une personne qui usurpe la présidence, qui n’a pas été élue par le
vote populaire. Le Venezuela est
devenu un problème, un facteur
d’instabilité pour toute l’Amérique. ques. Le rôle des militaires, ce n’est
Tout cela à cause d’un gouverne- pas de se mettre d’un côté ou de
ment qui s’est enfermé dans une l’autre, mais d’être du côté de la
politique, qui joue la victime et qui Constitution. Mais comme l’armée
ne cherche pas de solution. La est une institution verticale qu’il
solution passe par des élections dirige, Nicolás Maduro utilise sa
libres et démocratiques.
fonction de commandant en chef
Comment y arriver ?
pour soumettre les soldats par la
Il faut que Maduro accepte ces peur et la menace.
élections. Qu’il y ait un pouvoir Il a le soutien total des forces
électoral indépendant, des obser- armées ?
vateurs internationaux. Que ses Non, elles vivent la même fracture
amis et ses alliés viennent, mais il que le Venezuela. Il y a d’un côté
faut aussi qu’il y ait l’ONU, l’OEA les hautes instances, le haut comou l’Union européenne, qui ont mandement, et de l’autre les trouune expérience dans l’observation pes, les soldats. Moi, je peux vous
électorale et qui seront garants du assurer que les soldats réclament
fait que l’élection soit propre, un changement.
transparente et démocratique.
Celui qui tue, c’est le général, le
Maduro s’est dit prêt à négocier, soldat, c’est celui qui obéit. C’est
il se dit ouvert à la tenue d’élec- toute la complexité d’une institutions législatives anticipées… tion militaire verticale comme
C’est une blague. Le
celle-ci. Le haut comParlement, démocramandement, jusqu’à
tiquement
élu
aujourd’hui, a monen 2015, reconnu par
tré qu’il était engagé
les Vénézuéliens et
auprès de Maduro.
par toute une partie
Pourquoi? Une partie
de la communauté
des hauts dignitaires
internationale, c’est
de l’armée est corcelui-là qu’il veut réérompue, ils ont fait de
lire ? C’est la preuve
INTERVIEW grandes affaires avec
qu’il veut rester au
le gouvernement. Et
pouvoir, sans que les choses chan- ils ne veulent pas perdre leurs progent, sans organiser d’élection pré- fits, la contrebande d’essence, le
sidentielle. Mais on ne peut pas narcotrafic…
demander à des gens qui sont à Jusqu’où peut aller la presl’hôpital en train de mourir parce sion contre le gouvernement
qu’il n’y a plus de médicaments Maduro ?
qu’ils acceptent que rien ne Je crois que l’UE va reconnaître
change. Le gouvernement veut Juan Guaidó comme président par
faire traîner la situation. Il parle intérim. La pression sur les échande dialogue non pas pour trouver ges commerciaux va continuer. Le
une solution politique, mais pour gouvernement va parler de bloque rien ne change au Venezuela. cage, mais ce n’est pas un blocage,
Vous pensez que la clé pour sor- ce sont des décisions prises par les
tir de cette crise, c’est l’armée? Etats-Unis, qui choisissent à qui ils
Je pense qu’il faut être très pru- achètent du pétrole. Je pense que
dent dans les messages que l’on les sanctions ont été mises en
envoie aux soldats. On ne veut pas place au départ pour que Nicolás
d’un conflit armé. Les militaires Maduro prenne la communauté
doivent utiliser leur institution, internationale au sérieux. Parce
leur pouvoir, au service de la qu’il s’est moqué de beaucoup de
démocratie. C’est à eux de dire monde. Mais la communauté
à Maduro: «Nous n’allons pas utili- internationale l’a toujours répété:
ser nos armes contre le peuple, les sanctions seront levées le jour
nous exigeons que vous vous sou- où Nicolás Maduro acceptera des
mettiez à des élections.» Et les for- élections libres au Venezuela.
ces armées reconnaîtront le vainRecueilli par
queur des élections si ces
BENJAMIN DELILLE
dernières sont libres et démocrati(à Caracas)
AFP
ment, seule institution du pays contrôlée par l’opposition, qui siège et
légifère depuis 2015 malgré la confiscation de ses pouvoirs par le régime
socialiste.
Ce samedi, attendu par la population
avec un mélange d’espoir et de
crainte de la répression, est une date
symbole : il y a vingt ans, le 2 février 1999, avait lieu l’investiture du
président Hugo Chávez (1999-2013),
et le déclenchement de la «révolution bolivarienne», du nom du héros
de l’indépendance Simón Bolivar.
Six pays de l’UE (Espagne, France,
Allemagne, Royaume-Uni, Portugal,
Pays-Bas) ont donné à Nicolás Maduro jusqu’à dimanche pour convoquer des élections, faute de quoi ils
reconnaîtront Juan Guaidó comme
président. Soutenu par la Russie, la
Chine, la Corée du Nord, la Turquie
ou encore Cuba, Nicolás Maduro
rejette l’ultimatum européen et accuse les Etats-Unis d’orchestrer un
coup d’Etat.
Globalement, les 28 membres de
l’Union européenne ont menacé
Caracas «de nouvelles mesures» si une
élection présidentielle n’était pas
convoquée, et créé un groupe de
contact afin de faciliter une issue à la
crise, a annoncé la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, l’Italienne Federica Mogherini. Le groupe, que sont invités à
rejoindre des pays latino-américains
tels que la Bolivie ou l’Equateur, «se
donne quatre-vingt-dix jours pour
parvenir à un résultat positif», a
poursuivi la commissaire.
L’initiative n’est pas du goût des
Etats-Unis, si l’on en croit une confidence du chef de la diplomatie espagnole, le socialiste José Borrell :
«Nous avons de fortes pressions, je ne
vous dis pas de qui mais vous pouvez
le deviner, pour que nous votions
contre la création de ce groupe», a
affirmé le ministre vendredi à
Madrid, selon le quotidien El País.
L’administration Trump n’envisage
en effet qu’une unique issue pour le
Venezuela: le départ de Maduro. Et
le dialogue entre pouvoir et opposition n’est pas une option. D’après les
médias américains, le concepteur de
ce plan est Marco Rubio, sénateur
républicain de Floride et candidat à
l’investiture présidentielle battu par
Donald Trump en 2016.
u 9
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Carnet
DÉCÈS
Sameh MOHAMED,
son conjoint ;
Ivan BELLE et Dalila,
son fils et sa compagne ;
Yohan et Marvin BELLE,
Robin BELLE,
ses petits-enfants ;
Pierre BELLE,
le père de ses enfants ;
Anne DUSSAUD,
Michèle VALNET,
Romain LEFÈVRE,
ses sœurs et son frère ;
Sophie et Thomas DUSSAUD, Nicolas BOURGUE,
ses neveux, et leurs enfants ;
Patricia, Michèle, Maud,
Colette et Jean-Marie,
Ainsi que toute sa famille
et ses amis
ont la peine de vous faire part
du décès de
Mme Marianne
BELLE
née COUQUEBERG
survenu le samedi 26 janvier
2019 à l’âge de 83 ans.
Un recueillement aura lieu au
crématorium du Père
Lachaise le mercredi 6
Février 2019
à 15H30.
Cet avis tient lieu de
faire-part.
SOUVENIRS
Il y a 60 ans le 3 février 1959
disparassait :
BUDDY HOLLY
MAKE TRUE ROCK AND
ROLL GREAT AGAIN
De la part de George
COLLANGE
Pierre Chauraud
nous quittait le 2 février 1999.
20 ans déjà.
Tu es toujours avec nous.
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10 u
MONDE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Washington annonce son retrait du traité
de désarmement nucléaire avec Moscou
Les Etats-Unis ont annoncé leur retrait prochain d’un traité crucial sur les
armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI) avec la Russie. Washington
accuse Moscou de violer cet accord conclu lors de la guerre froide. «Demain, les Etats-Unis vont suspendre leurs obligations dans le cadre du traité
FNI et lancer le processus de retrait» qui «sera achevé dans six mois, à
moins que la Russie respecte ses obligations en détruisant tous ses missiles,
lanceurs et équipements qui violent le texte», a déclaré Trump. PHOTO AP
timé cet ancien haut cadre,
en dépit des dissensions internes qui secouent la formation politique. «Votre place
vous attend», lui a répondu
Simone Gbagbo, qui a été
amnistiée en août par Alassane Ouattara alors qu’elle
purgeait depuis 2015 une
peine de vingt ans de prison
en Côte-d’Ivoire pour «atteinte à la sûreté de l’Etat».
Galvanisé par l’acquittement
de son leader et le retour des
exilés, le FPI compte donc
peser plus lourd sur l’échiquier politique. Son secrétaire général, Assoa Adou,
fidèle parmi les fidèles de
Laurent Gbagbo, en est persuadé: «Le FPI est la première
force politique du pays.»
Laurent Gbagbo à la CPI de La Haye, le 15 janvier, jour de son acquittement pour «crimes contre l’humanité». PHOTO PETER DEJONG. AFP
Côte-d’Ivoire: Laurent Gbagbo
libéré, ses partisans galvanisés
Les juges de
la Cour pénale
internationale ont
autorisé vendredi
l’ex-président
à sortir de prison
«sous conditions».
A Abidjan,
ses fidèles revenus
d’exil préparent
déjà son comeback… sans savoir
quand il aura lieu.
Par
FLORENCE RICHARD
Correspondante à Abidjan
C
ette fois, la décision est prise : après
huit ans de détention,
Laurent Gbagbo va quitter
le pénitencier de Scheveningen à La Haye. L’ex-président
ivoirien avait été acquitté de frustration dans l’immédiat.
crimes contre l’humanité Mais c’est bien une page
le 15 janvier mais, dans un d’histoire qui se tourne pour
ultime recours, le bureau du les militants du Front popuprocureur avait fait appel de laire ivoirien (FPI), qui sont
la décision, demandant son toujours restés accrochés à
maintien en détention tant l’espoir de la libération de
que cette proleur leader, et
cédure d’appel
L'HISTOIRE restent convainn’était pas achecus qu’il est le
DU JOUR
vée. Vendredi,
vrai vainqueur
les juges en ont donc décidé de la présidentielle de 2010,
autrement: Gbagbo peut sor- officiellement remportée par
tir de prison. «Sous condi- son rival, l’actuel président,
tions», cependant : il devra Alassane Ouattara. La banotamment résider dans un taille entre les deux hommes
Etat tiers, le temps que tous avait suscité une violente
les recours contre lui soient crise postélectorale, faisant
épuisés. Ce sera vraisembla- plus de 3000 morts. Depuis,
blement la Belgique, où ha- chaque partie reste campée
bite sa deuxième épouse, Na- sur sa vérité.
diana Bamba.
A Abidjan, où ses partisans Zouglou. Alors que Gbagbo
attendaient son retour, la dé- attendait encore de savoir s’il
cision de La Haye suscite pouvait faire ses valises, une
évidemment une certaine véritable fête avait lieu jeudi
soir à Abidjan, dans la résidence de sa première épouse,
Simone Gbagbo. Accueillis
comme des rock stars, une
cinquantaine de dignitaires
du FPI, parmi lesquels quatre
anciens ministres, en exil
au Ghana voisin depuis
huit ans, rentraient pour la
première fois au pays. Immédiatement happés par des dizaines de sympathisants, encerclés d’appareils photo et
de caméras, noyés sous une
forte musique zouglou, ils
sont difficilement parvenus
à rejoindre le carré de chaises
qui les attendait.
Tout au long des festivités
planait l’ombre de Laurent
Gbagbo. «Nous sommes rentrés parce qu’il a été acquitté,
et c’est nous tous qui avons été
acquittés. Nous venons pour
reprendre notre place à la direction du parti et attendre
son retour», a ainsi assuré
son ancien ministre de l’Intérieur, Emile Guiriéoulou,
président de la coordination
du FPI en exil, sous les applaudissements des militants. «Notre combat a porté.
Le FPI est plus que jamais debout et même plus fort», a es-
«Nous venons
pour reprendre
notre place
à la direction du
Front populaire
ivoirien
et attendre
son retour.»
Emile Guiriéoulou
ex-ministre de l’Intérieur
Casting. Si l’échéance de la
présidentielle de 2020 n’a pas
été évoquée jeudi soir, comment imaginer qu’elle ne soit
pas dans toutes les têtes ?
A deux ans du scrutin, les
déclarations des acteurs politiques du pays nourrissent
quotidiennement les journaux locaux; sur les unes s’affichent des visages et des
noms qui rappellent étrangement le casting de 2010. Mais
depuis, les cartes ont été rebattues, les alliances ont volé
en éclats et les alliés d’hier
sont désormais adversaires.
Henri Konan Bédié, ancien
chef d’Etat et président
du Parti démocratique de
Côte-d’Ivoire (PDCI), fondé
par le père de l’indépendance
Félix Houphouët-Boigny, a
rompu cet été avec Ouattara,
son allié depuis la crise
de 2010. Et a récemment déclaré avoir obtenu l’accord de
Gbagbo pour une alliance
avec le FPI en vue de 2020. De
son côté, Ouattara a dit il y a
peu qu’il annoncerait l’an prochain s’il se présentait ou non
à la présidentielle.
Reste à savoir si Gbagbo
pourra être dans la course :
la procédure d’appel ne
sera peut-être pas achevée
avant 2020 et il reste
condamné à vingt ans de prison par une cour ivoirienne
pour «crimes économiques».
Dans l’immédiat, sa libération suffit à galvaniser ses
partisans, et peut-être aussi
à crisper le pouvoir : accusé
de divulguer de fausses nouvelles, Alain Lobognon, un
ancien ministre de Ouattara,
a été condamné mardi à un
an de prison ferme pour un
simple tweet. •
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
u 11
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LIBÉ.FR
Le Qatar remporte sa
première Coupe d’Asie
Sensation au stade Cheikh
Zayed, aux Emirats arabes unis : le Qatar a
remporté vendredi la première Coupe d’Asie
de son histoire face à des Japonais pourtant
favoris (3-1). A moins de quatre ans de sa
Coupe du monde, le Qatar montre ainsi qu’il
est prêt. PHOTO AFP
30°C
C’est la moyenne la plus élevée pour un mois de
janvier depuis qu’on enregistre les températures
en Australie (pays où c’est actuellement l’été).
Celles-ci s’accompagnent d’une sécheresse dévastatrice et de feux de brousse. Plus d’un million de
poissons sont morts à cause de la chaleur, a indiqué
l’AFP de source officielle. Selon Andrew Watkins, responsable du bureau de climatologie, les conséquences du changement climatique global, qui a vu les
températures en Australie croître de plus d’un degré
Celsius ces cent dernières années, «ont aussi contribué» à la vague de chaleur enregistrée en janvier. La
température la plus élevée en janvier, relevée le 24
dans le sud de l’Australie, a été de 49,5 °C.
L’Egypte affiche sa résistance
à Macron sur les droits de l’homme
Les militants démocrates
égyptiens se sont peut-être
réjouis trop vite de la
préoccupation d’Emmanuel
Macron pour les droits de
l’homme dans leur pays.
Après avoir appelé, au cours
de sa visite au Caire en début de semaine, les autorités
au «respect des libertés et de
la diversité des opinions», le
président français avait rencontré plusieurs Egyptiens
issus d’organisations de
défense des droits de
l’homme. Mais à peine
avait-il quitté l’Egypte
qu’une plainte a été déposée
contre quatre d’entre eux
pour «offense à l’Etat»,
«atteinte à la sécurité nationale», «atteinte aux intérêts
Iran: un mécanisme européen
pour contourner les sanctions
Le symbole est là. Jeudi soir,
la France, l’Allemagne et le
Royaume-Uni ont annoncé la
création d’un mécanisme
permettant de commercer
avec l’Iran, malgré les sanctions américaines. Implantée
à Paris, la bête s’appelle Instex, pour «Instrument in Support of Trade Exchanges». Les
Etats fondateurs ont fourni
3000 euros pour le capital de
départ, qui devrait rapidement passer à 100 000, puis
1 million d’euros, selon un diplomate participant aux négociations cité par l’AFP.
Les trois capitales signataires
de l’accord sur le nucléaire
iranien, adopté à Vienne
en 2015, sont donc allées au
bout de leur promesse. Ou
presque. Initialement, le mécanisme devait permettre
à Téhéran d’exporter son pétrole. Les Européens concrétisaient ainsi leur volonté de
préserver l’accord dénoncé
par le président américain,
Donald Trump, en mai 2018,
lorsqu’il a annoncé le rétablissement de sanctions, tout
en donnant espoir au gouvernement iranien, très dépendant de ses ressources
pétrolières. Un bon coup politique en somme, que la réa-
lité a vite rattrapé. Les Européens ont dû trouver un
consensus avant de regarder
dans les détails comment
fonctionnerait une telle machinerie. Cette laborieuse
conception a retardé de plusieurs mois le lancement
d’Instex, et accru l’impatience de l’Iran pressé d’obtenir une contrepartie à son
respect de l’accord.
Les mois de travail n’y auront
rien fait : Instex se limitera
finalement au commerce
«licite». Le ministre des Affaires étrangères français, JeanYves Le Drian, s’est fait plus
précis jeudi, citant «les domaines de la santé et de
l’agroalimentaire». «Cela ne
changera pas fondamentalement la situation, mais c’est
un message politique important adressé à l’Iran, pour
montrer que nous sommes
déterminés à sauver [l’accord],
et aussi aux Etats-Unis, pour
leur montrer que nous défendons nos intérêts malgré leurs
sanctions extraterritoriales»,
a plaidé un diplomate européen à Reuters.
Le fonctionnement d’Instex
est le même qu’initialement
envisagé : pour éviter les
transactions et les flux finan-
ciers, les entreprises feront
du troc. Un exportateur iranien qui vend en Europe
est payé par un importateur
iranien qui importe depuis
l’Europe. Et inversement.
Deux opérations sont donc
nécessaires là où il n’en fallait qu’une.
Téhéran a réagi avec flegme
à l’annonce des Européens.
Le vice-ministre des Affaires
étrangères y a surtout vu le
respect d’une parole donnée.
«C’est la première étape dans
le cadre des engagements pris
par les Européens vis-à-vis de
l’Iran, qui, je l’espère seront
intégralement mis en œuvre,
et non pas seulement en
partie», a déclaré Abbas
Araghchi, précisant qu’Instex
avait vocation à couvrir
«les biens sous sanctions»
à terme. Les dirigeants de la
République islamique sont
en revanche moins prolixes
sur une condition sine qua
non à la réussite du mécanisme. Une chambre de compensation, structure jumelle
de l’entité européenne, doit
être mise en place en Iran.
Jusqu’ici, les autorités iraniennes se font très discrètes
sur ce point.
PIERRE ALONSO
du pays» et «diffusion de
fausses informations».
Un avocat du Tribunal constitutionnel a porté plainte
auprès du procureur général
contre Mohamed Zaree,
Gamal Eid, Mohamed Lotfy
et Gasser Abdel-Razek, tous
membres d’organisations de
défense des droits et libertés. Il leur reproche d’avoir
«donné de fausses informations sur la situation politique en Egypte mettant en
cause la responsabilité des
institutions de l’Etat dans
certaines disparitions et prétendant que la torture était
pratiquée dans les prisons.
Et cela en totale contradiction avec la réalité» et dans
«l’intention de discréditer
l’Etat égyptien et de donner
une image déformée de
l’Egypte à l’opinion publique
internationale», selon le
texte de la plainte, cité par la
presse égyptienne.
Le document mentionne
aussi des «fonds suspects que
reçoivent ces personnes de la
part de parties étrangères,
dont l’organisation terroriste
des Frères musulmans».
L’assimilation de toute opposition aux Frères musulmans, formation considérée
comme terroriste par le pouvoir égyptien, est devenue le
moyen de faire taire les voix
dissonantes. «Au lieu de
combattre le terrorisme,
l’Etat égyptien s’attaque
aux défenseurs des droits
CLUB ABONNÉS
humains et aux opposants
politiques pacifiques, qu’ils
soient laïcs ou islamistes»,
indique Mohamed Zaree, du
Cairo Institute for Human
Rights Studies.
«Ces quatre interlocuteurs
sont des membres d’organisations qui font un travail
exceptionnel sur le terrain en
faveur du respect des libertés», estime-t-on à Paris en
indiquant que l’ambassade
de France au Caire restait en
contact étroit avec eux pour
assurer le suivi. «Nous
entendons poursuivre le
dialogue sur le sujet des
droits de l’homme avec
les autorités égyptiennes»,
affirme aussi l’Elysée.
HALA KODMANI
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
«L’Art du théâtre»
suivi de «De mes propres mains»
D’abord, l’acteur se lance dans une exploration féroce des métiers du théâtre. Puis
il donne sa voix à un homme au bord du
gouffre. Deux monologues opposés, complémentaires, forces de vie et de mort.
Du 6 février au 3 mars, au théâtre du Rond-Point
textes et mise en espace Pascal Rambert avec Arthur Nauzyciel et Elboy (dans «l’Art du théâtre»)
10 places (2x5) pour la représentation
du jeudi 14 février 2019, 20h30
«Paradoxal», thriller scientifique
Peut-on vraiment différencier le rêve de la
réalité ? Une jeune journaliste souffrant
d’insomnie intègre un programme médical de recherche à destination des rêveurs
lucides. Un thriller qui crée le doute et le
propage dans la tête du spectateur.
Du 3 au 19 février, au théâtre de Belleville, de et
avec Marien Tillet, compagnie Le cri de l’armoire.
20 places (10 x 2) pour les représentations des 4, 5, 10, 11, 12 février
(dim. à 17 h, lun. à 19 h, mar. à 21 h 15).
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
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26/01/2016 12:54
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
CheckNews.fr
François-Xavier
Bellamy a-t-il
déclaré que
«le christianisme
dit la vérité» ?
«Il n’y a qu’une seule bonne raison de croire
au Christ, et cette seule raison, c’est la certitude que le christianisme dit la vérité.» Ainsi
s’exprime la nouvelle tête de liste LR pour les
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 700 questions.
européennes, François-Xavier Bellamy, dans
une vidéo qui a fait surface cette semaine sur
Twitter. Cette déclaration est authentique.
Elle n’a toutefois pas été faite dans le cadre
des européennes, ni en 2019, mais en 2014.
Si la vidéo n’est plus disponible, on retrouve
la phrase dans le verbatim complet d’une
conférence intitulée «Faut-il défendre ses
convictions?» donnée par l’élu il y a cinq ans
à l’église Notre-Dame-de-Grâce de Passy,
dans le XVIe arrondissement de Paris. Le
philosophe normalien demandait à ses coreligionnaires de ne pas céder à une logique
selon laquelle il y a plusieurs vérités à défen-
dre: «Les valeurs sont relatives, contrairement
à la vérité.» Et développe : «Nous ne défendons pas le christianisme parce qu’il s’agit
de nos valeurs. […] Il n’y a qu’une seule bonne
raison d’adhérer au christianisme, une et une
seule. Il n’y a qu’une seule bonne raison
de croire au Christ, et cette seule raison,
c’est la certitude que le christianisme dit la
vérité. Le christianisme dit la vérité, et c’est la
seule raison que nous avons de croire au
Christ. […] L’adhésion au christianisme n’est
pas une affaire de valeurs, c’est une affaire de
vérité.»
JACQUES PEZET
De Bellamy
aux CRS
vos questions
nos réponses
Alimentation :
pourquoi
les prix vont-ils
augmenter ?
Depuis plusieurs semaines, une photo circule
sur les réseaux sociaux. Prise dans un Leclerc de Lanester (Morbihan), elle montre un
panneau indiquant que grâce une «nouvelle
loi de notre président Macron», «des centaines d’articles» vont voir leur prix augmenter.
«Le litre de Ricard se vendait à 18,22 euros et
passera à 20,02 euros. Le café Carte noire se
vendait à 5,69 euros et passera à 6,26 euros.»
Le coupable? La loi agriculture et alimentation, adoptée en octobre. Pour «permettre
aux agriculteurs d’avoir un revenu digne en
répartissant mieux la valeur», le texte prévoit
de relever le seuil de vente à perte de 10 %
«sur les denrées alimentaires, à titre expérimental […]. Il doit favoriser un rééquilibrage
des marges en faveur des agriculteurs et des
PME». Cette loi a ainsi autorisé le gouvernement à prendre des mesures permettant
pendant deux ans «d’encadrer en valeur et
en volume les opérations promotionnelles
financées par le distributeur ou le fournisseur portant sur la vente au consommateur
de denrées alimentaires».
Depuis le 1er février, les distributeurs qui
avaient l’habitude de vendre certains produits à prix coûtant vont donc devoir les
augmenter de 10%. Mais comme l’explique
l’UFC-Que choisir au Parisien, les prix ne
vont pas augmenter partout. «Pas dans les
petits magasins de centre-ville ou les Mono-
prix parisiens, en tout cas, car les marges
réalisées sur les produits y sont déjà supérieures à 10 %. En revanche, dans les hypermarchés qui se livrent à une guerre des prix,
comme chez les hard discounters, les hausses pourront être fortes.» Quels produits vont
augmenter? Surtout ceux de marque: Ricard
et Carte noire, pour reprendre ces exemples.
Car ce sont sur ces produits d’appel que les
distributeurs choisissent de ne pas faire de
marge, pour attirer le chaland. Et c’est pourquoi des distributeurs en profitent pour dire
qu’ils vont, à l’inverse, baisser leurs prix sur
les produits de marque distributeurs : car
leur marge y était déjà supérieure à 10%. Selon le gouvernement, seuls 7% des produits
alimentaires augmenteraient. Ce dispositif
assurera-t-il une plus juste rémunération des
producteurs? «Cela reste très théorique, car
si la loi prévoit d’augmenter les marges de la
grande distribution, elle ne dit pas du tout,
en revanche, comment faire pour augmenter
les marges des agriculteurs», estime l’UFC.
PAULINE MOULLOT
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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Trois policiers
ont-ils été
attaqués
«à coup d’acide»
au visage ?
Lors de «l’acte XI» des gilets jaunes samedi dernier, «trois CRS ont été attaqués
à coup d’acide au visage». Le ministre de
l’Intérieur, Christophe Castaner, est affirmatif, mardi 29 janvier sur le plateau
de BFM TV. Le soir même, il récidive et
précise, devant les députés face à qui il
défend le projet de loi «anticasseurs» :
«Samedi dernier, à Quimper, de l’acide
a été jeté au visage de trois CRS.» Problème: Castaner voit triple. La préfecture
du Finistère refuse d’en dire plus que ses
communiqués, qui font état de «jets de
projectiles, contenant notamment de
l’acide» sur les forces de l’ordre, mais renvoie vers une source policière requérant
l’anonymat. Selon celle-ci, il n’est pas
question de trois policiers touchés au visage, mais d’un seul, à la fin de la manif.
«La CRS 9 tentait, place de la Résistance,
de protéger la préfecture et a subi de nombreux tirs de projectiles, détaille notre interlocuteur. Ils ont alors reçu à leurs pieds
des bouteilles en plastique contenant de
l’acide chlorhydrique et des boulettes
d’aluminium. Quatre policiers ont eu des
projections sur leurs vêtements, et l’un
d’entre eux a été touché au visage et aux
yeux. Il a été soigné par un médecin de la
police et a pu garder son poste.» Il y a
donc, selon cette source policière, bien eu
un CRS touché au visage. Mais pas trois.
FABIEN LEBOUCQ
Coût, salaires,
emplois : quelle
évaluation a été
faite du CICE ?
En haut à gauche : FrançoisXavier Bellamy, lundi à Paris.
PHOTO C. ARCHAMBAULT. AFP
En haut à droite : Christophe
Castaner, en novembre 2017
à l’Elysée.
PHOTO DENIS ALLARD
Ci-dessus : dans l’usine Renault
de Maubeuge, en novembre.
PHOTO PASCAL BASTIEN
Ci-contre : Rachida Dati
en novembre 2015.
PHOTO ALBERT FACELLY
A gauche : dans un
supermarché, en 2008.
PHOTO LAHCÈNE ABIB. SIGNATURES
Les eurodéputés
devaient-ils
déjà rendre
publiques leurs
rencontres avec
des lobbyistes ?
France Inter, mardi matin. Léa Salamé interroge Rachida Dati à propos d’un texte examiné deux jours plus tard par le Parlement
européen. Texte qui ferait en sorte que «chaque député qui rencontrera désormais un
lobbyiste devra le faire savoir, le rendre public». «Ça a toujours été le cas, lui répond
l’eurodéputée. Le Parlement européen a été
très en avance sur les notions de transparence. Vous allez sur le site du Parlement,
vous trouvez nos rencontres. […] Je pense
qu’on va l’acter, mais c’était déjà le cas.» Sa-
Le crédit d’impôt pour la
compétitivité et l’emploi
(CICE) est un dispositif
mis en place en 2013 sous
François Hollande pour
favoriser la compétitivité
des entreprises françaises.
Il consistait en un crédit
d’impôt de 6 % accordé
aux entreprises sur la part
de leur masse salariale ne
dépassant pas 2,5 smic.
Au 1er janvier 2019, la mesure, qui a coûté 84 milliards d’euros depuis son
lancement, a été transformée en baisse de cotisations patronales. L’évaluation du CICE a été confiée
à France stratégie, organisme rattaché au Premier
ministre. Voici les résultats de son dernier rapport, d’octobre 2018.
Concernant l’emploi, le
comité de suivi, faisant la
synthèse de deux études
diamétralement opposées (l’une ne décelant
aucun impact, l’autre
255 000 emplois), retient
«un effet net qui serait
proche de 100 000 emplois créés ou sauvegardés [sur] 2014 et 2015».
Un chiffre auquel il faudrait ajouter «environ
20 000 emplois» liés aux
effets macroéconomiques
(financement de la mesure, répercussions sur la
consommation des emplois créés). Soit un effet
global – mais hypothétique – sur les premières années de quelque
120 000 empois.
Maigre et incertain bilan,
également, sur l’investissement, qui était un
des principaux objectifs
du CICE : «Alors que les
lamé faisait référence au vote du Parlement
européen, jeudi, sur un amendement déposé
par les Verts.
Le texte, adopté depuis (à quatre voix près),
prévoit de rendre publiques toutes les rencontres avec des lobbyistes de certains députés. Sont visés : «Les acteurs clés du processus législatif – les députés qui pilotent la
législation au Parlement (rapporteurs, rapporteurs fictifs et présidents de commission).» Ces derniers «devront publier toutes
les réunions prévues» «relevant du registre
déclarations initiales des
entreprises à l’égard du
CICE faisaient apparaître
des intentions importantes
en matière d’investissement, les travaux économétriques […] peinent à
identifier des effets significatifs jusqu’en 2015».
Autrement dit, difficile
d’identifier un effet réel
du CICE sur l’investissement des entreprises, du
moins pour les premières
années.
Pour les salaires, en revanche, le comité semble davantage sûr de lui: «Le comité tient pour robustes les
résultats des équipes qui
concluent à un effet positif
du CICE sur les salaires
moyens et la masse salariale.» Un phénomène repéré dès avril 2015 par
Libé, et qui constitue un
comble, puisque la mesure
avait justement pour fonction de ne pas augmenter
le coût du travail afin de favoriser la compétitivité.
Un bilan plutôt amer pour
l’une des mesures phares
du quinquennat Hollande.
LUC PEILLON
de transparence». Soit une «base de données» répertoriant 11000 «organisations qui
cherchent à influencer le processus législatif». Les autres sont «invités» à le faire, mais
n’y seront pas obligés. Contrairement à ce
que dit Dati, le texte va donc plus loin que la
situation existante : pour le moment, la publication des rencontres n’était pas obligatoire (sauf en cas de déplacement). Certains
le faisaient, comme les Verts. Mais pas Dati,
membre du Parti populaire européen,
VINCENT COQUAZ
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14 u
FRANCE
Par
JULIE BRAFMAN
S
on patronyme évoque un personnage
de roman, étrange mélange d’aventurier vénitien et de héros grec. Pourtant,
Casanova Agamemnon incarne seulement un
triste record: près de quarante-neuf ans derrière les barreaux, soit la plus grande longévité carcérale parmi les personnes encore
détenues en France. Ils étaient une poignée
à purger des peines presque éternelles. Par
exemple, Maurice Gateaux, accusé du meurtre d’un surveillant pénitentiaire, passé de la
prison à la maison de retraite en 2017, après
cinquante-deux ans de détention. Ou encore
Serge Lebon, condamné pour parricide,
oublié quarante ans à l’ombre, jusqu’à sa sortie en 2016. Vertige d’un abandon total, sans
aucun parloir, pour ce prisonnier qui a lentement sombré dans la folie. Reste Casanova
Agamemnon, presque 69 ans, devenu «le
doyen», comme on le surnomme au centre pénitentiaire du Port, à la Réunion, où il est incarcéré. Après de nombreuses demandes de
libération conditionnelle restées vaines, la
justice lui a accordé, jeudi, le droit de respirer
à l’air libre. «Bien sûr que, dans un sens, c’est
une victoire, une belle décision, souligne Me
Benoît David, son avocat depuis cinq ans.
Mais incarcérer un homme pendant près de
cinquante ans restera toujours un échec.»
COUTEAU
Le cas de Casanova Agamemnon incite à
s’interroger : jusqu’où la peine de prison
garde-t-elle un sens? A quel moment devientelle un obscur moyen de vengeance ? Comment un homme peut-il parvenir à regagner
la société quand il n’a connu que neuf mois
de liberté en cinquante ans? Il faut rembobiner jusqu’en 1969 pour comprendre l’histoire
de ce colosse au crâne chauve et aux yeux
bleu acier. Se replonger dans une France où
la télévision avait deux chaînes, le Concorde
faisait son premier vol et un communiqué
laconique venait de tomber de Colombey: «Je
cesse d’exercer mes fonctions de président de
la République. Cette décision prend effet
aujourd’hui à midi.» Signé Charles de Gaulle,
premier chef de l’Etat de la Ve République.
A l’époque, Casanova Agamemnon a 19 ans.
Issu d’un milieu modeste, il a grandi dans une
fratrie de cinq frères et sœurs et terminé sa
scolarité en CM1. Après avoir aidé son père
à cultiver ses terres, il quitte la maison familiale de Saint-Benoît à 16 ans pour travailler
comme serveur dans un restaurant de SaintDenis. En 1967, il est embauché dans un autre
établissement, le Cheval blanc, où il officie
comme cuisinier. C’est là que tout bascule :
son patron est retrouvé mort, en mai 1969, un
coup de couteau dans le cœur. Le meurtrier
n’est pas un virtuose de la dissimulation, il a
laissé «son imperméable et ses savates» sur les
lieux de son forfait, comme le précise le réquisitoire de l’époque, que Libération a pu
consulter. Résultat, Casanova Agamemnon,
qui vient d’être licencié pour vol, se retrouve
rapidement face aux policiers.
D’emblée, il avoue avoir agi «par vengeance».
Le procureur écrit: «De caractère emporté, la
colère facile, il avait déjà le jour de son renvoi
porté un coup de bouteille à la maîtresse de son
patron lors du paiement de ses gages qu’il estimait insuffisant.» Les psychiatres qui se penchent sur son cas ne décèlent aucune anomalie mentale, aucune addiction au jeu ou à
l’alcool. Ils voient seulement «un individu
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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CASANOVA AGAMEMNON
Un demi-siècle
de peine
Condamné à la prison à perpétuité pour meurtre alors qu’il était
âgé de 20 ans, ce Réunionnais a passé au total quarante-neuf
ans derrière les barreaux. Auteur d’un fratricide en 1986 durant
une première libération conditionnelle, il n’a obtenu qu’en 2014
le droit de purger sa peine sur son île. Après de nombreuses
demandes refusées, la justice vient de l’autoriser à sortir.
RÉCIT
dangereux dépourvu de toute émotivité»,
«désocialisé en profondeur». Ils avancent quelques explications, comme le «manque d’affection» durant son enfance ou «la sévérité excessive de son père qui l’aurait rendu agressif dès
l’âge de 15 ans». Le 16 octobre 1970, la cour
d’assises le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité. Une peine sévère quand on
se souvient qu’il n’a que 20 ans et n’est donc
pas encore majeur selon la législation de
l’époque… «La société locale est encore très
coloniale. Lui, c’est l’employé noir qui va tuer
le patron blanc», expliquait au Parisien la
journaliste Anaïs Charles-Dominique, qui a
réalisé un documentaire sur lui.
En 1971, Casanova Agamemnon joue les passe-muraille et parvient à s’échapper avec une
poignée de détenus. Pas pour longtemps. Il
est rattrapé une semaine plus tard (ce qui lui
vaudra une peine de deux ans d’emprisonnement) et transféré vers la métropole. Désormais considéré comme «particulièrement
dangereux» ou «détenu à haut risque», il visite
une dizaine de maisons centrales (Fresnes,
Saint-Maur, Clairvaux…) et se trouve embastillé dans les quartiers de haute sécu-
rité (QHS) jusqu’au 2 juin 1984, lorsqu’il
obtient une libération conditionnelle. L’histoire aurait d’ailleurs pu s’arrêter là, au moment où il foule à nouveau le sol de son île natale. Mais Casanova Agamemnon se retrouve
en pleine tourmente familiale. Ses parents
sont morts quelques années plus tôt et ses frères et sœurs ont hérité de terrains et de la maison de Saint-Benoît, dans le quartier de BrasFusil. Son avocat raconte: «Son frère Joseph
lui a dit qu’il le liquiderait s’il revendiquait sa
part d’héritage. Il a pris les devants.» Selon le
réquisitoire, consulté par Libération, l’accusé
occupait seul la maison familiale et refusait
apparemment d’en être délogé. «L’information a parfaitement établi que tous les parents
du condamné libéré vivaient dans la crainte
de ses réactions autoritaires et violentes», est-il
écrit. La situation s’envenime jusqu’à ce jour
fatidique de 1986. Casanova Agamemnon enfourche son cyclomoteur bleu et roule jusqu’au chantier où travaille Joseph. Ce dernier
est assis sur une planche en train de prendre
son goûter. Il reçoit une balle en plein cœur.
«Le malheureux», selon cette formule joliment désuète du procureur, s’effondre et dé-
cède quelques minutes plus tard. «C’était lui
ou moi», se défendra l’accusé lors de l’instruction.
BALLES
Reparti sur sa bécane après son geste, Casanova Agamemnon disparaît dans la nature.
Il parviendra à rester caché pendant près de
trois mois alors qu’une chasse à l’homme bat
son plein sur l’île. Jusqu’à ce que les enquêteurs finissent par le localiser dans une
maison de Saint-Benoît. Lorsqu’ils débarquent, le suspect se tire deux balles dans la
tête «qui ne traverseront pas la boîte
crânienne». Ainsi s’achève la cavale de Casanova Agamemnon. Ainsi reprennent ses péripéties judiciaires. Désormais, l’homme doit
répondre du meurtre de son frère et du viol
d’une jeune femme qu’il est accusé d’avoir
commis durant sa fuite. «C’est une bête
féroce», va même jusqu’à lâcher l’avocat général dans son réquisitoire. Les avocats de la
défense, eux, demandent aux jurés de «ne pas
enterrer vivant l’accusé une seconde fois». Le
22 avril 1988, après deux jours de procès et
deux heures de délibération, il est con- lll
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
u 15
lll damné à dix ans de réclusion criminelle pour le meurtre et acquitté pour le viol.
Retour derrière les barreaux. Casanova
Agamemnon se trouve dans une étrange
situation pénale car son second crime ayant
été commis pendant sa libération conditionnelle, il réactive de facto la perpétuité
prononcée en 1970. Quant à la lisibilité de la
peine, elle n’est pas évidente: il a écopé de la
perpétuité pour un meurtre commis alors
qu’il était encore mineur, mais de dix ans
de réclusion criminelle pour un autre
alors qu’il était en récidive… Difficile de s’y
retrouver.
Casanova Agamemnon, à gauche, lors de son procès pour meurtre et viol devant les assises en 1988. PHOTO JIR
«COMBATIF»
Dans le dossier de sa seconde affaire, les psychiatres avaient écrit : «Il est réadaptable et
demande à être réadapté.» Il aura donc fallu
une ellipse de cinquante ans. Comment expliquer que cet homme soit resté si longtemps dans les geôles françaises, cette
«condamnation à une peine de mort lente»,
comme il la qualifie lui-même? Parmi la vingtaine de demandes de libération conditionnelle qu’il a présentées depuis les années 90,
pas une n’a abouti. Pourtant, il n’a écopé
d’aucune période de sûreté et, selon l’administration pénitentiaire, il a effectué une détention sans accroc. Son ancien avocat,
Me Etienne Noël, dénonce une insoluble situation, une sorte de tautologie: «Les juridictions rejetaient systématiquement ses demandes de libération au motif qu’il fallait d’abord
un transfert vers la Réunion pour qu’il prépare son projet de sortie. Sauf que la justice refusait à chaque fois le transfert à la Réunion
en disant que l’établissement n’était “pas
adapté”. Sans que l’on sache ce que cela signifie.» Après «trente ans d’attente», Casanova
Agamemnon s’est finalement envolé pour
l’île en 2014, grâce au feu vert donnée par la
garde des Sceaux Christiane Taubira. Si cela
lui a permis de se rapprocher des siens, son
avenir carcéral ne s’est pas éclairci. «Ses demandes étaient rejetées car on lui reprochait
son manque d’empathie, sa façon de décrire
ses actes très froidement, rationnellement»,
explique Me Benoît David.
En prison, Casanova Agamemnon a défié le
temps en faisant beaucoup de sport et en
regardant la télévision, surtout des reportages. Durant sa longue détention, deux de
ses amis d’enfance ont maintenu le lien, lui
rendant visite chaque année. Me Etienne
Noël, qui ferraille également aux côtés
d’autres détenus frappés de longues peines,
se souvient : «Quand je parlais avec Serge
Lebon, on échangeait deux ou trois minutes
et son esprit s’envolait. Avec Casanova Agamemnon, c’était différent. Il est impressionnant, il est resté très affûté au long des ans,
très combatif.» A la Réunion, l’homme dont
la vie s’écoule par décennies derrière les murs
semble être devenu une figure locale. «Il bénéficie d’une incroyable aura médiatique.
A tel point qu’il y a les pro et les anti-Agamemnon», commente-t-on à l’administration pénitentiaire. Le 27 novembre 2017, il a épousé
Nadège, 46 ans, la fille d’une de ses cousines.
Quand il va sortir –d’abord pour des permissions puis sous bracelet électronique–, c’est
auprès d’elle qu’il va vivre. Comme il n’a pas
d’obligation de travailler en raison de son âge,
Casanova Agamemnon a prévu de mener une
«vie de paisible retraité», de cultiver un potager. Reste à trouver comment reprendre le
cours d’une existence interrompue à 19 ans,
un jour de 1969. •
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
LIBÉ.FR
Gilets jaunes : la révolution
sera Facebook-livisée
Pour commenter les évolutions de la situation,
relayer les actions ou montrer ce qui se passe, le direct vidéo
retransmis sur les réseaux sociaux est devenu un incontournable
du mouvement, notamment via des personnalités influentes en son
sein, comme Eric Drouet et Maxime Nicolle. Pour les gilets jaunes,
c’est l’outil par excellence de la transparence et de l’authenticité.
A lire dans notre chronique «l’Âge de réseaux» sur Libération.fr.
Acte XII: les
violences policières
dans le viseur
Les gilets jaunes
se mobilisent ce
samedi pour leurs
«gueules cassées».
La veille, le Conseil
d’Etat a rejeté
la demande de
suspension des
lanceurs de balles
de défense.
Par
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
U
n «acte XII» sous le signe des «gueules cassées» et de la dénonciation des violences
policières. Avec la triplette
Eric Drouet-Priscillia Ludosky-Maxime Nicolle, dont les
liens s’étaient distendus ces
dernières semaines, de
nouveau réunie ce samedi
à Paris. «Il faut qu’on avance
et qu’on continue sur notre
première pensée : le mouvement. Il faut qu’on arrête de se
séparer parce qu’on n’a pas les
mêmes idées», a lancé le premier sur YouTube.
Samedi dernier, le ministère
de l’Intérieur avait dénombré
69000 gilets jaunes mobilisés, 15 000 de moins que la
semaine précédente. Pour
poursuivre la mobilisation, la
CGT appelle à une «grève générale» mardi –un appel notamment relayé par Eric
Drouet, Jean-Luc Mélenchon, Olivier Besancenot (NPA) et le PCF.
Le Conseil d’Etat
valide l’usage
des LBD
Plus de 9200 tirs de lanceurs
de balles de défense (LBD) ont
été recensés par le ministère
de l’Intérieur depuis le début
du mouvement, en novembre. Saisi en urgence par la Ligue des droits de l’homme
(LDH) et la CGT, alors que les
blessés par LBD se sont multipliés, le Conseil d’Etat a refusé
vendredi de suspendre leur
usage pour le maintien de l’or- rieur, Laurent Nuñez, a réafdre, estimant que le risque de firmé combien les forces de
violences rendait «nécessaire l’ordre faisaient un usage prode permettre aux forces de l’or- portionné des LBD: «Ce sont
dre de recourir à ces armes». des personnels formés, habili«Arme mutilante», doute sur tés. Ils le font quand il y a des
les «conditions légales d’utili- agressions, quand il y a des atsation», «formation insuffi- taques.» Saluant une «sage désante» : les arguments des cision», Frédéric Lagache, du
anti-LBD ont été
syndicat de polibalayés par la
L’HISTOIRE ciers Alliance (siplus haute juritué à droite), a afDU JOUR
diction admifirmé, à l’instar
nistrative. «Il est regrettable du ministre Castaner, que
que le Conseil d’Etat constate sans cette arme non létale, le
la gravité des blessures et n’en risque serait, «compte tenu de
tire aucune conclusion immé- la violence de certains casdiate», a réagi Me Patrice Spi- seurs, de voir des fonctionnainosi, pour la LDH.
res de police contraints d’utili«Le Conseil admet qu’il n’est ser leur arme de service en
pas établi, aujourd’hui, que légitime défense».
les victimes “se trouvaient Sur les 116 enquêtes ouvertes
dans une situation justifiant par l’Inspection générale de la
cet usage”», veut pour sa part police nationale (IGPN) après
retenir Me Hervé Gerbi, l’avo- des plaintes de manifestants,
cat de plusieurs victimes. plus du tiers viseraient à déSoulignant que la responsa- terminer si le LBD est en
bilité personnelle des agents cause. Selon le comptage du
et de leurs supérieurs est plus journaliste David Dufresne,
que jamais engagée. «Cette 14 personnes ont été ébordécision me surprend. Je suis gnées par cette arme jugée
quand même le vingtième œil «dangereuse» par le
qui tombe dans ce mouve- Défenseur des droits et que de
ment. C’est aberrant, incom- nombreux pays européens
préhensible», a pour sa part n’utilisent pas pour le mainlancé Jérôme Rodrigues, tien de l’ordre, et avec laquelle
figure des gilets jaunes bles- le tireur n’est censé viser que Un policier avec un LBD le 8 décembre, lors de l’acte IV. PHOTO MARC CHAUMEIL
sée samedi dernier à Paris le torse ou les membres.
(lire aussi page 36).
La blessure de Jérôme Rodri- déterminer), a placé le débat cins pour dénoncer les dégâts pants potentiels autour de
gues, atteint à l’œil samedi sur l’usage de la force par la physiques causés par les tirs trois mots d’ordre: «Justice
L’exécutif défend
dernier place de la Bastille par police au même niveau que de LBD ont aussi vu le jour. pour les blessés, hommage aux
les forces de l’ordre l’éclat d’une grenade de dé- celui sur la loi anticasseurs «Extrêmement déçus» par la victimes, interdiction des greInterrogé par Libé à la veille sencerclement ou par un tir examinée cette semaine décision du Conseil d’Etat, les nades et du Flash-Ball (sic).»
de la décision du Conseil de LBD (il appartiendra à à l’Assemblée. Plusieurs ini- requérants ont aussitôt an- Devenu un symbole, Rodrid’Etat, Macron avait jugé «dif- l’IGPN et à la justice de le tiatives prises par des méde- noncé le dépôt d’un nouveau gues parle désormais de «blesficile de trancher à chaud»,
recours –au fond et non plus sures de guerre» : «Il y a
sans prétendre «purger» un
en urgence. Il sera examiné eu 14-18 et aujourd’hui on va
débat qui doit, selon lui, se tedans plusieurs mois.
faire quoi? Les nouvelles gueunir. Cesser d’utiliser le LBD?
les cassées de 2018 et 2019?»
Ce serait «une drôle de responHommages aux
Des défilés dédiés aux
Il y a une semaine à Paris, des militants du NPA
sabilité» au moment où des
«gueules cassées»
1 900 blessés officiellement
ont été agressés par le groupuscule d’extrême
gens «viennent pour tuer»
Sur son groupe Facebook «La recensés depuis le début du
droite héritier du GUD, les «Zouaves». «Ils sont un
dans ces manifestations du
France en colère !!!», Eric mouvement et contre les viodes multiples groupuscules de droite radicale qui
samedi, que le chef de l’Etat
Drouet a lancé un appel à la lences policières sont annonapparaissent régulièrement et qui disparaissent
considère comme étant
mobilisation samedi dernier, cés ce week-end dans plusouvent assez vite, dont l’objectif semble n’être
d’abord le fait de plusieurs dialors que Jérôme Rodrigues, sieurs autres villes comme
que la bagarre de rue, relève Jean-Yves Camus,
zaines de milliers de militants
directeur de l’Observatoire des radicalités
un proche, était encore hospi- Nancy, Marseille ou Nantes.
de l’extrême gauche violente
politiques de la Fondation Jean-Jaurès, dans une
talisé. Intitulé «Acte 12 L’Im- A Valence, la préfecture dit
et de l’ultradroite brutale.
interview à lire sur Libération.fr. Leur fond
PaCt!», il réunissait vendredi attendre entre 6 000 et
Vendredi, le secrétaire d’Etat
idéologique est absolument inexistant, d’une
plus de 10 000 personnes 10 000 manifestants, dont
auprès du ministre de l’Intépauvreté affligeante.»
intéressées et 2500 partici- «10 % de casseurs». •
QUI SONT LES «ZOUAVES» ?
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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LIBÉ.FR
Macron
et les couleurs
Lors d’un déplacement dans la Drôme, une dame a
encouragé le Président à changer de
cravate. Moins anecdotique qu’il n’y
paraît : quoi que fasse Macron, c’est
la déception. A lire dans notre chronique «Un peu de tenue». PHOTO REUTERS
de viande frauduleuse polonaise ont été recensés par les services sanitaires du ministère de l’Agriculture dans neuf entreprises
du secteur agroalimentaire, a annoncé le ministre Didier Guillaume, vendredi sur CNews.
Sur ce total, «plus de 500 kilos» ont été retrouvés
et détruits vendredi, a précisé la Direction
générale de l’alimentation. Une enquête a été
ouverte mercredi en Pologne sur l’abattage et
la commercialisation de bovins malades par un
abattoir local, dont une partie a été distribuée
dans l’Union. «C’est une fraude terrible, économique et sanitaire», a jugé Didier Guillaume.
A Sarcelles (Val-d’Oise), certains élus d’opposition ont une
conception particulière des priorités politiques. Il est ainsi
apparu urgent à Chantal Grolier (UDI) et David Grandon
(LREM) de dénoncer auprès de la justice le non-respect des
règles de parité imposées par le code général des collectivités
territoriales, puisque parmi les 14 adjoints au maire Patrick
Haddad (PS), on compte 8 femmes pour 6 hommes. Saisi, le
tribunal de Cergy-Pontoise a donc rappelé que dans les communes de 1000 habitants et plus, le principe de parité «impose
l’obligation de présenter une liste où chaque sexe est représenté
à parité, à au plus une unité près». Et de conclure à l’annulation du scrutin, en invitant le conseil municipal à procéder
à une nouvelle élection «dans le délai de quinzaine». «Je me
demande ce que pense Marlène Schiappa [la secrétaire d’Etat
chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes] du fait
qu’un élu LREM saisisse la justice et utilise la loi sur la parité,
destinée à promouvoir la présence des femmes en politique,
pour contraindre une femme à démissionner de ses fonctions»,
a ironisé Haddad auprès de l’AFP, assurant qu’il se mettrait
en conformité avec la loi le 11 février, lors du prochain conseil
municipal, où un homme prendra la place d’une des adjointes.
Schiappa a réagi vendredi en affirmant ne pas s’associer à la
démarche des élus: «16% seulement des maires en France sont
des femmes. Nous devons lutter pour plus de femmes au pouvoir
politique, pas se servir de la loi sur la parité pour en exclure!»
«La prétention
des néodéputés
me gêne.»
AFP
785 kg
Parité Il y a trop d’adjointes à la mairie
de Sarcelles, selon un tribunal
Dans notre newsletter «Chez Pol», les «Chroniques de l’ancien
monde» interrogent des hommes et femmes politiques actifs
avant l’élection de Macron. Cette semaine, Bernard Debré, fils
et frère de, ancien ministre de Balladur, ex-député de Paris,
évoque ceux de son camp qui ont rejoint la macronie. «J’ai
été très sarkozyste, et je m’en suis voulu un peu. Puis j’ai été très
fillonniste, et je m’en suis voulu un peu. Dans tous les combats,
j’ai vu des revirements. Cette facilité de revirement me gêne.
Et aussi la prétention des néodéputés.» A lire sur Libération.fr.
Et maintenant… l’entretien
d’embauche à l’aveugle
Un entretien dans le noir à Nice, le 1er février.
La première fois qu’on a vu
ça, c’était en 2011 sur TF1. Des
candidats de télé-réalité «se
rencontrent dans la chambre
noire, une pièce plongée dans
l’obscurité», expliquait la voix
off de L’amour est aveugle.
Objectif, séduire. C’est ce
concept qu’ont expérimenté
trente chômeurs vendredi à
Nice. Les couples ont simplement été remplacés par des
demandeurs d’emploi et
leurs recruteurs. Pour la métropole Nice-Côte d’Azur, il
s’agit de «favoriser l’égalité
des chances, lutter contre les
a priori à l’embauche».
Une femme passe le sas qui
garantit une obscurité totale.
Guidée par un non-voyant,
elle s’assoit face à son recruteur qui ne connaît rien
d’autre qu’un pseudonyme.
Le nom, le CV ou l’âge ne sont
pas révélés. «Excusez-moi, je
bégaye un peu», s’excuse-telle d’emblée. Très vite, elle
se détend, énumère ses compétences, précise ses disponibilités et son moyen de locomotion. A 31 ans, cette
Niçoise vient de passer par
deux ans d’inactivité, un cancer l’ayant éloignée de l’emploi. Depuis décembre, elle
participe à une formation
pour se préparer à ce recrutement atypique. «C’est plus facile dans le noir. Il y a moins
de jugement et j’arrive à parler plus facilement. D’habitude, quand je dis que je suis
en rémission, les gens lèvent
les yeux en l’air, raconte celle
qui espère décrocher un
poste d’hôtesse de caisse.
C’est un plus aussi par rapport à mes origines. Un jour,
on m’a demandé lors d’un entretien si j’étais maghrébine.
Oui, je suis d’origine marocaine, et alors ?»
«Au début, l’expérience est déroutante, décrypte une recruteuse. D’habitude, involontairement, on a un avis sur
la personne dès qu’elle passe
la porte. Là, tout ça est
gommé.» Elle s’est basée sur
la voix du candidat, ses moments de silence…
Nicolas Delaire, délégué syndical CFDT section Pôle Emploi, est lui très critique sur le
concept. «Le chômage n’est
pas un gadget ni un jouet.
C’est une situation dramatique. On n’est pas obligé d’enfoncer les gens. Après, ce sera
quoi? Se présenter nu, des entretiens dans la jungle et un
concours de bilboquet ?»
MATHILDE FRÉNOIS
(à Nice)
Photo LAURENT CARRÉ
Lire le reportage sur Libération.fr
BERNARD
DEBRÉ
ancien député LR
CETTE SEMAINE
LE MAL-LOGEMENT
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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18 u
FRANCE
FÉMINICIDE
Par
VIRGINIE BALLET
Photo LUDOVIC CARÈME
«Tout, mais
pas lui
donner un
centime»
C’
était le 21 novembre. Françoise
Le Goff se souviendra longtemps de
cette soirée. En rentrant du travail,
cette documentaliste angevine de 49 ans
épluchait son courrier, quand elle s’est trouvée brutalement propulsée trente-six ans en
arrière. En cause: une lettre signée du département du Maine-et-Loire, concernant la
situation de son père. A 74 ans, celui-ci ne dispose pas des ressources suffisantes pour
financer son hébergement en Ehpad. Alors,
comme la loi le permet, le département a
adressé une «requête en obligation alimentaire» à ses trois enfants, pour déterminer leur
capacité éventuelle à payer pour leur paternel. Sauf que la fratrie s’efforçait de faire abstraction de lui depuis des années. Françoise:
«Avec cette lettre, tout est remonté d’un coup:
les images, les cris, les sensations.»
Les images, ce sont celles du 11 décembre 1982,
quand leur père, Daniel, a tué leur mère, Josiane. Daniel, serrurier de profession, vient
d’être convoqué à une réunion de conciliation
en vue du divorce. C’est décidé: Josiane, agent
hospitalier, ne veut plus de cette vie commune
de violences et de terreur, entamée vingtcinq ans plus tôt. Non, cette fois, elle ne reviendra pas. Et n’en déplaise à son mari, cette
passionnée de judo est bien décidée à recouvrer son indépendance. D’ailleurs, depuis
quelques jours, elle et ses trois enfants, âgés
de 15, 13 et 10 ans, se font héberger chez des
proches, après avoir été chassés, une fois de
plus, par l’homme colérique et porté sur la
bouteille. Une situation si fréquente que Laurence et Françoise se souviennent s’être parfois couchées chaussées et habillées, au cas où
il aurait fallu déguerpir en pleine nuit. Avec
toujours un cartable bouclé, et l’habitude de
«faire comme si de rien n’était à l’école».
«PARTIE EN VRILLE»
Mais ce samedi 11 décembre, c’est la Saint-Daniel, et Françoise parvient à convaincre sa
mère de retourner au domicile familial, à Angers, le temps d’offrir un cadeau à son père.
«Je faisais ma crise d’ado. Et puis, du haut de
mes 13 ans, je ne voyais pas qu’elle avait peur,
parce qu’elle nous protégeait.» Sa sœur Laurence, 46 ans, agent d’accueil au Cannet (Alpes-Maritimes), se revoit jouer dans le jardin
avec le chien. «Et puis mon père a dit à ma
mère: “Attends, moi aussi j’ai un cadeau pour
toi.” Il est allé à l’intérieur, dans le couloir, et
a sorti un fusil.» Sous les yeux de Françoise,
Daniel tire d’abord dans le ventre de sa
femme, puis en pleine tête. Françoise :
«Ensuite, c’est un brouillard monstrueux.»
En 1983, leur père a écopé de quatorze ans de
prison pour cet assassinat. La fratrie a pour sa
part été éparpillée chez différents membres de
la famille, dans toute la France, avec instruction expresse de ne plus parler de ce qu’ils
avaient vécu. Laurence : «On a mis trentesix ans à se reconstruire, et l’administration,
dix secondes à nous détruire. J’avais enfin exorcisé, réussi à faire le deuil de mes parents.»
Avec ce courrier a jailli un ressac de souvenirs,
de questions, d’incompréhension. Françoise:
«Jamais je n’aurais pensé qu’on oserait venir
nous chercher, vu le contexte. En lisant cette
lettre, je suis partie en vrille: j’avais envie de renoncer à tout, de me rendre insolvable… Tout,
mais pas lui donner un centime.» La fratrie
n’aura pas eu à aller jusque-là, l’administration
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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RÉCIT
Trente-six ans après l’assassinat de leur
mère, des enfants ont été sollicités pour
aider financièrement l’auteur du crime,
leur père. L’administration a depuis fait
marche arrière. Mais les deux sœurs ont
lancé une pétition pour mieux protéger
les enfants de parents «indignes».
a finalement fait marche arrière et renoncé à
faire appel de l’obligation alimentaire, à l’issue
d’un examen plus attentif du dossier en commission. Interrogé sur cette affaire, le conseil
départemental du Maine-et-Loire explique
avoir adressé cette requête en obligation alimentaire avant d’avoir connaissance de la situation particulière de la famille, et assure
avoir rétropédalé dès que cela a été le cas. «Une
première recherche auprès du service de l’aide
sociale à l’enfance n’avait pas permis de savoir
si les enfants de M. Le Goff avaient bénéficié
d’une telle prise en charge par le département.
Or dans le règlement départemental d’aide sociale, seule une telle circonstance permet d’exonérer les enfants de leur obligation alimentaire», précise le directeur général adjoint du
conseil départemental, Antoine Danel.
ÉVOLUTIONS
Mais la colère des deux sœurs n’est pas
retombée pour autant. «Il fallait faire pour ne
pas se défaire», dit Françoise. Alors les brunes
quadragénaires ont décidé d’alerter l’opinion
sur ces «enfants devenus grands» dont on sait
finalement peu de chose. Difficile, en effet,
de déterminer précisément combien ils sont.
Selon un rapport sénatorial de 2016, en 2014,
140000 enfants évoluaient dans un foyer où
la mère était victime de violences. Cette
même année, 35 de ces enfants ont trouvé la
mort, et 110 sont devenus orphelins de père
ou de mère. Comment se construisent-ils? Et
que savent-ils de l’obligation alimentaire? Si
Françoise et Laurence Le Goff bataillent
aujourd’hui, c’est autant pour alerter les insti-
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u 19
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Françoise
et Laurence
Le Goff, à Paris
le 14 janvier.
pour violence sur l’autre parent.» Pour autant,
cette déchéance de l’autorité parentale,
qu’elle soit totale ou partielle, ne concerne
que les mineurs, et n’éteint pas l’obligation
alimentaire, ce que déplorent les deux sœurs.
«La justice se doit de prendre ses responsabilités en instaurant un droit à l’oubli pour les enfants devenus grands. Cela pourrait passer
par la création d’une banque de données sécurisée dans laquelle seraient inscrits ces parents
indignes», suggèrent-elles. C’est là le cœur de
leur combat. Car en vertu de l’article 205 du
code civil, les enfants se doivent d’aider leurs
parents dans le besoin en vertu de cette «obligation alimentaire» qu’elles abhorrent. Toutefois, il leur est possible d’en être exonéré, si le
«créancier a lui-même manqué gravement
à ses obligations envers le débiteur». Mais dans
ce cas, c’est à la descendance d’argumenter
pour contester, et à un juge aux affaires familiales de décider d’une éventuelle exonération. «C’est à nous, victimes, de nous justifier,
une fois de plus», s’indigne Laurence.
MISSIVE
tutions que pour informer les premiers
concernés. Laurence : «C’est pour les autres
qu’on se bat, pour que cesse cette violence institutionnelle. Et pour qu’on ait enfin un droit
à l’oubli.» Car, certes la démarche du département était tout à fait légale, mais peu soucieuse de l’impact psychologique qu’elle pouvait susciter. Le mantra de Laurence et
Françoise Le Goff ? Que les grands enfants
comme elles ne puissent tout bonnement être
sollicités pour venir en aide à ces parents
défaillants. Dans la pétition qu’elles ont lan-
cée en fin d’année, désormais signée par plus
de 4 000 personnes, le binôme réclame le
retrait systématique de l’autorité parentale
aux parents maltraitants ou «indignes».
Rien de tout cela n’a été décidé pour leur père.
«A quel moment est-ce qu’on est déchu de ses
droits parentaux? Ton père assassine ta mère,
et ce n’est pas le cas?» s’agace Laurence. «Dans
le cas d’une infraction pénale, comme des
violences conjugales ou un féminicide, c’est la
cour d’assises qui se prononce sur le retrait ou
non de l’autorité parentale, mais ce n’est pas
systématique», détaille Edouard Durand, juge
des enfants au tribunal de grande instance de
Bobigny (Seine-Saint-Denis) et auteur de
Violences conjugales et parentalité: protéger
la mère c’est protéger l’enfant (l’Harmattan,
2013). Il salue toutefois des évolutions en matière de protection des enfants évoluant
dans ce type de contexte : «Depuis la loi
d’août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, les juges sont tenus de se
prononcer sur cette question de l’autorité parentale lorsqu’un des parents est condamné
Françoise, elle, souligne l’«énorme choc» subi
à la réception de cette enquête d’obligation
alimentaire : «C’est le genre de nouvelle qui
peut achever quelqu’un. Heureusement qu’on
est tous plus ou moins stables dans nos vies
désormais.» Outre l’aridité de la demande administrative, la missive reçue a obligé la fratrie à connaître le devenir de ce père dont elles étaient sans nouvelles depuis plus de
vingt ans. «A priori, il est dans un état de
déchéance totale. Moi, je ne voulais absolument pas savoir comment il vivait, par peur
d’être brisée. Je n’aurais rien su s’il avait été
inscrit dans un fichier, quelque part, qu’au vu
de la situation, on ne devait pas être contactés», lâche Françoise, en larmes.
Sa sœur, elle, n’a découvert les coupures de
presse relatives au meurtre que très récemment, en parcourant les archives pour
appuyer le refus de la fratrie de payer pour son
géniteur. «Juste après les faits, j’ai été envoyée
chez un oncle près de Cannes. Je vivais coupée
du monde, à tel point que je n’ai connu l’issue
du procès qu’à l’âge de 19 ans. Du coup, j’ai vécu
longtemps dans la peur, ne sachant même pas
s’il était sorti de prison», déroule-t-elle. Françoise aussi s’est replongée dans les articles de
l’époque par la force des choses. «Je ne supporte pas d’y lire l’expression “meurtre passionnel”. Dans ma tête d’enfant, ça a en quelque sorte induit l’idée qu’il l’aimait tellement
qu’il l’a tuée. Et que du coup, je pouvais moi
aussi encore l’aimer. C’est ce qui m’a conduite
à l’héberger un temps à sa sortie de prison. En
fait, ça m’a donné une vision déformée de
l’amour», réalise-t-elle, prônant plutôt l’usage
du terme «féminicide». Depuis le lancement
de leur pétition, Françoise et Laurence Le Goff
ont reçu de nombreux témoignages d’adultes
au passé fracassé inquiets de se voir à leur tour
sollicités au nom de cette fameuse obligation
alimentaire. Elles exhortent: «Cette souffrance
qui se manifeste autour de nous donne d’autant
plus de légitimité à nos revendications. On ne
peut plus l’ignorer.» •
Long format :
des vies derrière
les chiffres Chaque
année, plus de 100 femmes sont tuées
par leur conjoint, leur mari ou leur ex.
Derrière ce chiffre, il y a des prénoms,
des histoires, des vies…
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20 u
FRANCE
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
1910 : Galles-France en ouverture
du Tournoi des six nations
Chaque semaine, avec RetroNews, le site de presse de
la BNF, Libé revient sur un épisode de l’histoire du sport tel que l’a raconté
la presse française. A l’occasion de l’entrée en lice de la France dans le
Tournoi des six nations, vendredi soir contre le Pays de Galles (résultat
non parvenu), retour sur le premier match des Bleus dans ce qui était
alors le Tournoi des cinq nations, le 1er janvier 1910, contre le XV du
Poireau. Le match s’était soldé par une nette victoire galloise (49-14).
Il ne le sait pas mais il vient
de mettre la main sur une pépite sans avoir conscience de
la valeur historique de son
achat. Sur les vieilles cires,
l’étiquette indique simplement: «Présidence du conseil.
Administration de la radiodiffusion nationale». Suit une
annotation à l’encre bleue, en
allemand.
Après quelques vérifications
auprès d’historiens, ce jeune
businessman plutôt porté sur
l’époque napoléonienne se
rend compte qu’il détient le
seul enregistrement connu
de la négociation entre Allemands et Français pour sceller l’armistice de 1940. «Cet
objet était porté disparu, cloisonné, scellé dans un mur. Il
faisait partie de ce que l’on
appelait les “malles Pétain”
lors de son départ à Sigmaringen. Jamais je ne me serais
attendu à trouver cela.»
Bruno Ledoux fera don de
ces enregistrements aux archives nationales.
Marché. Hitler, accompa-
La signature de l’armistice, dans le wagon de Rethondes, le 22 juin 1940. A gauche, le général allemand Wilhelm Keitel. PHOTO AKG IMAGES
On a retrouvé la bande-son
de l’armistice de 1940
Au cœur d’un
documentaire
diffusé dimanche
soir sur France 5,
un enregistrement
inconnu et
miraculeusement
réapparu
de la signature
de la capitulation
française.
Par
CHRISTOPHE
FORCARI
A
u-dessus de la forêt
de Compiègne, dans
l’Oise, pas un bruit
d’oiseaux, pas un pépiement.
Cet été 1940 est particulièrement chaud. Sans doute se
sont-ils mis à l’abri de la cha-
leur. A moins que ce ne soit le
bruit de chasseurs allemands
qui survolent sans relâche la
clairière de Rethondes qui les
ait effrayés.
Défaite, vaincue, la France va
signer là, le 22 juin 1940, l’armistice avec l’Allemagne.
Une capitulation et une humiliation. Non seulement
Hitler va exiger que cette
convention d’armistice soit
actée dans le wagon même
où l’Allemagne du Kaiser
avait signé sa défaite en 1918,
mais, pour garder témoignage de cette revanche, les
négociations entre les
délégations allemande et
française seront enregistrées
secrètement dans les conditions techniques de l’époque.
La bande-son d’un moment
d’histoire dont personne ne
connaissait l’existence.
Sous le saphir, les disques vaincus. «Je tiens à vous dire
grésillent, les voix sont par- qu’il y a certaines conditions
fois aigrelettes et l’interprète que nous n’accepterons pas
allemand traduit sans relâ- quoi qu’il arrive»: la voix mal
assurée du généche. Sur ces disques, le bruit des
L’HISTOIRE ral Charle s
Huntziger traavions, celui du
DU JOUR
duit le malaise
souffle court des
hommes qui savent qu’ils de la délégation française.
sont en train décrire une Des bruits, des paroles enrepage d’histoire, celui aussi gistrées sur 45 disques d’aludes planches du vieux wagon minium 78 tours d’une épaisqui crissent sous la botte lé- seur proche du centimètre,
gère des vainqueurs et des conservés dans une vieille
pesants des brodequins des boîte ronde piquetée de
«Ces enregistrements faisaient
partie de ce que l’on appelait les
“malles Pétain” lors de son départ
à Sigmaringen. Jamais je ne me
serais attendu à trouver cela.»
Bruno Ledoux collectionneur
rouille. Quarante-cinq «galettes» d’un autre temps pour
trois heures d’enregistrements : en cet été 1940, la
France, par cette convention
d’armistice, entrait dans ce
que l’on allait appeler la collaboration.
Pépite. Un document sonore inédit. Une trouvaille de
collectionneur au nez fin.
Bruno Ledoux, promoteur
immobilier, passionné d’histoire, collectionneur éperdu
(et ancien propriétaire de
Libération), repère sur une
vente aux enchères à Munich
un ensemble d’enregistrements des années 40. Il s’en
porte acquéreur pour «quelques milliers d’euros», raconte-t-il : «Un lot d’enregistrement des années 40. J’ai pris.
Ça parlait de Compiègne.»
gné des hiérarques du régime, a fait le déplacement
pour une journée à Rethondes. Il y esquissera même un
pas de danse. Il s’éclipsera
après que Wilhelm Keitel,
haut commandant en chef
des armées allemandes, a lu
le préambule de la convention d’armistice. Côté français, le général Huntziger,
qui allait signer cette paix de
la défaite, lâche qu’il n’y avait
«aucun déshonneur à tout
cela». Même quand la France
accepta de «rendre» aux Allemands tous les réfugiés politiques allemands, autrichiens et juifs qui avaient
trouvé refuges au sein de la
République. Sur une de ces
galettes, Huntziger demande
à l’armée allemande de ne
pas poursuivre son avance
sur Bordeaux où est réfugié le
gouvernement en exil.
La trouvaille presque hasardeuse de Bruno Ledoux fait
l’objet d’un documentaire
diffusé dimanche soir à
22 h 45 sur France 5. Le contenu de l’enregistrement secret sera révélé pour la première fois dans le deuxième
volet du documentaire 1940,
les Secrets de l’armistice. Une
plongée inédite qui raconte
comment la France a négocié, comme au marché, pour
sauver ce qui pouvait l’être.
L’honneur du drapeau n’en
sort pas grandi. •
FORUM
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
LIBÉ.FR
u 21
Janvier dans la vie
des femmes
Chaque mois, Libération
fait le point sur les histoires qui ont fait l’actualité
des femmes, de leur santé, leurs libertés et
leurs droits. Dans ce 41e épisode : une loi sur
l’«upskirting» au Royaume-Uni, des assistantes
maternelles qui enfilent des gilets roses, ou encore une technique pour éviter les épisiotomies.
Prostitution: les «sages» valident
la pénalisation du client
Vendredi matin, les «sages»
du Conseil constitutionnel
ont tranché : non, la pénalisation des clients ne porte
pas atteinte aux droits et
libertés des personnes prostituées. Et non, cette mesure
centrale de la loi «visant
à renforcer la lutte contre le
système prostitutionnel» ne
sera pas abrogée (lire Libération de vendredi).
Depuis son adoption
controversée en 2016, «l’infraction de recours à l’achat
d’actes sexuels» (les clients
encourent une amende de
1500 euros, 3750 euros en cas
de récidive) est au cœur d’un
bras de fer entre ses défenseurs et ses détracteurs. Il y a
deux mois et demi, ces derniers ont ainsi déposé une
question prioritaire de constitutionnalité au nom de la
non-conformité de cette disposition législative au «droit
à la vie privée et à l’autonomie personnelle», au «droit
à la liberté d’entreprendre»
ainsi qu’au «principe de nécessité et de proportionnalité
des peines». Des arguments
qui n’ont pas convaincu l’institution.
«Le législateur a assuré une
conciliation qui n’est pas
manifestement déséquilibrée parties intervenantes dans
entre, d’une part, l’objectif cette procédure, «se réjouisde valeur constitutionnelle de sent» de la décision du
sauvegarde de l’ordre public et Conseil constitutionnel «qui
de prévention des infractions, voit la loi abolitionniste
de la sauvegarde de la dignité confortée». De son côté,
de la personne humaine et, Médecins du monde (l’une
d’autre part, la liberté person- des associations à l’initiative
nelle», ont jugé les membres de cette QPC) dénonce «une
du Conseil constidécision dangeDROIT
tutionnel. Ils jusreuse et politique»
tifient ainsi leur
DE SUITE et réitère son indécision: «Le légistention «d’alerter
lateur a considéré que, dans sur les conséquences délétèleur très grande majorité, les res» de cette mesure pour les
personnes qui se livrent à la prostituées, «qu’elles soient
prostitution sont victimes du travailleuses du sexe ou victiproxénétisme et de la traite et mes de réseaux».
que ces infractions sont ren- Lors de l’audience du 22 jandues possibles par l’existence vier devant les juges constid’une demande de relations tutionnels, les parties requésexuelles tarifées. En faisant rantes (Médecins du monde,
le choix par les dispositions mais également le Planning
contestées de pénaliser les familial, Aides, le Syndiacheteurs de services sexuels, cat du travail sexuel, etc.)
le législateur a entendu […] avaient dénoncé une disposiassurer la sauvegarde de la tion législative inefficace,
dignité de la personne hu- voire contre-productive, qui
maine contre ces formes d’as- ne ferait que fragiliser davanservissement et poursuivi tage les personnes prostil’objectif de valeur constitu- tuées. A contre-courant des
tionnelle de sauvegarde de associations propénalisation,
l’ordre public et de prévention qui voient dans cette mesure
des infractions.»
le seul de moyen de lutter
Dans un communiqué publié concrètement contre les rédans la foulée, le Mouvement seaux de proxénétisme.
du nid et Osez le féminisme,
ANAÏS MORAN
Droit de réponse de L’Oréal
Nomination
Une nouvelle
tête pour la Cnil
Ex-membre de l’Autorité
de régulation des communications électroniques et
des postes (Arcep), MarieLaure Denis prend ce samedi la présidence de la
Commission nationale de
l’informatique et des libertés (Cnil), selon un décret publié au Journal officiel. Née en 1967, cette
conseillère d’Etat a également été membre du CSA
de 2004 à 2010, après plusieurs postes en cabinets
ministériels. PHOTO AFP
L’Oréal souhaite rétablir les nombreuses inexactitudes contenues dans l’article «L’Oréal : ils ont tout fait pour que je parte
après ma grossesse» de M. Renaud Lecadre, paru le 29 janvier
2019. Plus de trois ans après son retour de congé maternité,
la salariée en question a été licenciée pour insuffisance professionnelle. Son licenciement n’a aucun lien avec son retour de
congé maternité et repose sur des raisons objectives. L’Oréal
tient à préciser que celle-ci a vu sa rémunération augmenter
avant, pendant et après son congé maternité. A son retour elle
a été promue et a bénéficié de l’augmentation significative de
sa rémunération de 14,6%. Elle a en outre également bénéficié
d’actions gratuites avant, pendant et après son retour de
congé maternité. L’Oréal nie catégoriquement toute allégation
de discrimination en raison de la maternité ainsi que la récurrence des plaintes de salariées à laquelle il est fait allusion sans
fondement dans l’article. L’Oréal, qui conteste les allégations
de la salariée, rappelle enfin que le Conseil de prud’hommes
n’a pas encore statué, l’affaire ayant été mise en délibéré.
La réponse de «Libération». La direction de L’Oréal tient
en préambule à corriger les «nombreuses inexactitudes» contenues dans l’article de Libération, mais sans préciser lesquelles.
Et pour cause: il n’y en a aucune. Son droit de réponse ne fait
que réitérer divers éléments de langage qu’elle nous avait préalablement signifiés au téléphone avant publication et qui ont
été intégrés dans l’article, dans le respect du contradictoire.
FORUM
LE POUVOIR
A-T-IL
UN SEXE ?
UNE JOURNÉE DE DÉBATS
À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
VENDREDI
8 FÉVRIER
AVEC CLÉMENTINE AUTAIN,
ANNE HIDALGO,
AURÉLIE FILIPPETTI,
BENOÎT HAMON,
ELSA FAUCILLON,
GEOFFROY DIDIER,
DAVID CORMAND,
FRÉDÉRIQUE MATONTI,
RÉJANE SÉNAC,
MANON AUBRY, CAMILLE
FROIDEVAUX-METTERIE,
MATHILDE LARRÈRE...
À suivre en live toute la journée
sur liberation.fr ou Facebook
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22 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
IDÉES/
Recueilli par
ERWAN CARIO
Dessin FANNY MICHAELIS
Q
ui a écrit: «Les femmes sont devenues
si puissantes que notre indépendance
est compromise à l’intérieur même de
nos foyers, qu’elle est ridiculisée et foulée aux
pieds en public» ? Non, pas Eric Zemmour,
mais Caton l’Ancien, en 195 avant J.-C., alors
que les Romaines se mobilisaient contre une
loi leur interdisant de conduire des chars et
de porter des vêtements colorés. Le polémiste
réac, lui, constatait en 2006, dans son ouvrage
le Premier Sexe, que «face à cette pression féminisante, indifférenciée et égalitariste,
l’homme a perdu ses repères». Vingt-deux siècles n’ont donc pas suffi pour que l’homme,
le pauvre, trouve sa place dans une société par
trop féminisée. Dans son dernier essai la Crise
de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace,
qui sortira jeudi en France (Editions du remue-ménage), Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du
Quebec à Montréal, est remonté aux origines
de ce discours pour mettre en lumière ses
rouages antiféministes.
Comment cette crise de la masculinité se
définit-elle à travers les âges ?
C’est tout à fait cyclique, avec une intensification en période de crise politique ou économique. Mais elle a toujours à peu près le même
canevas et elle est portée par des hommes qui
occupent des positions privilégiées. Il y a cinq
siècles, par exemple, au sein des cours royales, en Angleterre et en France, le roi, des évêques et des intellectuels considèrent que les
hommes de la cour commencent à avoir des
comportements efféminés. En parallèle –et
c’est toujours comme ça avec ce discours de
crise–, les femmes ne restent pas à leur place.
Elles empiètent sur des domaines qui sont
considérés comme masculins. C’est très élastique, cela va des modes vestimentaires et des
coiffures aux métiers réservés aux hommes,
en passant par la vie intime, et comment se
comportent les conjointes. Cette crise
concerne donc, à une époque donnée, la perception des hommes et la perception des
transgressions des femmes. A partir de là, on
déclare que les hommes sont déstabilisés, en
danger, désespérés, perturbés, perdus, parce
qu’ils n’auraient plus de modèle. C’est une
rhétorique qui porte fondamentalement sur
DR
Francis
Dupuis-Déri
«Les hommes
sont en crise dès
que les femmes
avancent
vers plus d’égalité
et de liberté»
Quelle que soit l’époque, quel que soit
le lieu, la règle semble immuable: dès
que les femmes s’affranchissent un tant
soit peu des rôles qui leur sont assignés,
les hommes se déclarent perdus,
déstabilisés, en danger… Le chercheur
québécois déconstruit ce mythe qui est
avant tout une manipulation rhétorique
pour préserver la domination masculine.
la différence entre les sexes, elle réaffirme
une opposition sociale, une opposition économique, une opposition politique. On veut
surtout réaffirmer une suprématie masculine
dans ces domaines.
La crise de la masculinité, c’est donc
avant tout une mécanique d’autodéfense
pour la domination masculine ?
Tout à fait. On pourrait faire l’exercice avec
d’autres discours de crise. D’une manière générale, quand on dit qu’il y a une crise, on appelle à l’aide et on identifie la source du problème qui doit être neutralisée. Quand c’est
un incendie ou une inondation, il n’y a pas de
débat politique quant à la nature de la menace, mais quand il s’agit d’un sujet social,
culturel, économique ou politique, ça oppose
des groupes, des catégories ou des classes entre elles. Dans ce cas-là, donc, les hommes appellent les autorités à agir en leur faveur.
Le problème n’est donc pas la masculinité
en crise, mais les femmes qui cherchent
à s’émanciper…
C’est un des multiples registres des discours
antiféministes. Certains vont parler de l’ordre divin qui impose telle répartition des rôles, d’autres auront un discours plus nationaliste, axé sur la natalité, comme à la fin du
XIXe et au début du XXe où, en France, il fallait des enfants pour la prochaine guerre. On
peut aussi avoir de l’antiféminisme à l’extrême gauche, quand on établit que l’ennemi
principal, c’est le capitalisme et que le féminisme divise les forces syndicales ou ouvrières. Ma thèse, c’est donc que la crise de la
masculinité est une forme rhétorique spécifique qui s’exprime quand les femmes avancent collectivement vers plus d’égalité et de
liberté.
Ce discours de crise connaît-il une grande
variation dans le temps et selon les pays?
Je suis politologue et, au quotidien, je travaille surtout sur des pays comme la France,
le Québec, un peu les Etats-Unis. Quand j’ai
projeté d’approfondir le sujet, je suis allé voir
les collègues en histoire et j’ai voulu sortir de
l’Occident pour voir ce qui se passe ailleurs.
Et, des deux côtés, cela a été pour moi une découverte, basée sur le travail d’autres chercheuses et chercheurs. J’ai été complètement
éberlué par ce que je trouvais : ça se répète
presque toujours à l’identique, dans l’histoire
et sur toute la planète. Sur cinq cents ans, en
Occident, à des époques où l’égalité n’était pas
d’actualité, et aujourd’hui dans des pays où
on ne peut soupçonner une prise de contrôle
par les féministes, comme la Russie, le Qatar,
ou certains pays d’Amérique latine ou d’Asie,
le masculin est toujours en crise. Cela peut
presque suffire pour établir qu’il y a quelque
chose de fallacieux là-dedans.
Comment est définie cette masculinité en
crise ?
Ce sont toujours un peu les mêmes clichés et
les mêmes raisonnements circulaires. Ce sont
d’immenses généralités qui cherchent des références hors contexte, que ce soit Dieu qui
nous a faits comme ça, ou la nature, avec la
chasse au mammouth et la préhistoire, ou la
biologie, avec la taille des crânes. Selon qui
parle et où on se trouve, il y aura toujours une
bonne explication. Et les femmes sont toujours comme on veut qu’elles soient: douces,
passives, attentives, attentionnées, surtout
pas combattantes, car la compétition est évi-
demment une caractéristique masculine. Ce
qui est inquiétant dans cette conception, c’est
que s’il y a un conflit entre les deux sexes, on
annonce déjà qui va gagner, puisque le combat et la force ne sont que d’un seul côté. Le
comble de l’absurde, c’est qu’on va finir par
associer le principe même de l’égalité à la féminité et celui de la hiérarchie et de la structuration organisationnelle à la masculinité.
Donc l’égalité provoque mécaniquement une
crise de la masculinité, ce qui est incroyable
au niveau politique, et ce qui ne laisse pas
beaucoup d’espoir.
Vous expliquez que le discours actuel de
la crise de la masculinité prend naissance
dans les années 60 avec l’apparition de
groupes d’hommes proféministes…
C’est surtout en termes de réseaux et d’organisation que ça se passe, ce ne sont pas nécessairement les mêmes individus. A cette
époque, les féministes radicales s’organisent
en groupes de conscience où elles se retrouvent, en non-mixité, à déconstruire leur
propre socialisation. Elles commencent
d’ailleurs à critiquer sérieusement les réseaux d’extrême gauche comme étant machistes et sexistes. Mais dans ces réseaux, il
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y a des hommes solidaires qui se
divorcés en conflit au sujet de la
disent «qu’est-ce qu’on peut faire
garde de leur enfant.
pour soutenir ce mouvement ?».
Sur quoi se base le discours de
Par effet de mimétisme, ils vont
crise aujourd’hui ?
créer des groupes, non mixtes,
Les époques induisent des prod’hommes très progressistes en
blématiques particulières. Dans
solidarité avec le mouvement féma recherche, j’ai isolé quatre
ministe. Le problème c’est que,
axes. Le premier, c’est que les
rapidement, ils commencent à
hommes ne peuvent plus séduire
développer des discours de moins
car les femmes ont pris le conen moins solidaires avec les femtrôle de la sexualité. Le deuxième,
mes et de plus en plus préoccupés LA CRISE DE LA
c’est la question du suicide des
par leur nombril. Ils commencent MASCULINITÉ de hommes qui est, par exemple,
par retourner la réflexion sur eux- FRANCIS DUPUIStrès présente au Québec depuis
mêmes, dans une perspective an- DÉRI, Editions
dix ou quinze ans. Le troisième
tisexiste, en parlant du système du remue-ménage, concerne les difficultés scolaires
d’oppression des normes patriar- 320 pp.,22 €.
des garçons, et on termine avec la
cales sur les hommes. Rapidequestion de la pension alimenment, ils vont parler de leurs ex, de leurs taire et de la garde des enfants qui est direcconjointes, de leurs mères, etc. Les hommes tement liée à la question des violences conjuproféministes vont finalement se retrouver gales. En effet, certains prétendent que les
minoritaires. A partir de ce moment, certai- femmes «instrumentalisent» ces violences
nes organisations vont commencer à parler pour obtenir la garde et affirment qu’il y a
uniquement de la question de la paternité. une symétrie dans la violence entre les sexes,
On finit, dans certains congrès, par avoir des même si celle des femmes serait avant tout
ateliers pour trouver un bon avocat ou un «psychologique et verbale».
bon détective privé destinés aux pères Comment expliquer la facilité avec
laquelle ce type de discours se propage?
On a l’impression, en surface, que tout ça relève du sens commun. Les gens sont convaincus qu’il y a une crise de la masculinité.
On le voit sur les blogs, sur les commentaires
d’articles en ligne, ce sont toujours les mêmes arguments qui reviennent. Il est possible
très facilement de les déconstruire. Sur l’éducation, par exemple, les inégalités économiques jouent un rôle beaucoup plus important
sur la réussite que le sexe des élèves. J’ai découvert, par ailleurs, une citation de John
Locke au XVIIe siècle qui se plaint que les
garçons réussissent moins bien en apprentissage des langues que les filles…
Concernant le suicide, on peut remonter à la
fin du XIXe siècle et l’étude de Durkheim, où
il trouvait, déjà à l’époque, un taux de suicide
environ trois fois plus élevé chez les hommes
que chez les femmes.
Vous écrivez que ce mythe est «ridicule et
risible, absurde et faux, scandaleux et
dangereux»…
Je voudrais appuyer le terme «dangereux», car
c’est un mot que j’ai pesé quand je l’ai écrit. Ce
discours de la crise de la masculinité peut aller dans certains cas jusqu’à la glorification de
u 23
l’assassinat et des meurtres de masse de femmes pour se venger de cette crise qu’elles feraient subir aux hommes, comme avec les attentats en Amérique du Nord des involontary
celibats, les incels (1), qui vont jusqu’à tuer car
ils n’auraient pas eu une sexualité qui leur reviendrait de droit. Il faut aussi toujours déconstruire ces discours sur la symétrie des
violences, car on voit même, aux Etats-Unis,
des plaintes déposées contre les refuges pour
les femmes victimes de violences, en expliquant que c’est discriminatoire car il n’existe
pas d’équivalents pour les hommes, et demandant la fin des subventions.
Finalement, vous dénoncez le mythe et
le discours, mais vous l’attendez, cette
crise…
Si on est dans une société injuste, inégalitaire,
dominatrice, si on veut mettre en acte des
principes de solidarité, d’égalité et de liberté,
on ne peut qu’espérer une crise. Et une vraie,
cette fois ! •
(1) Le dernier en date remonte au 23 avril 2018, à Toronto. Il a fait 10 morts et 14 blessés. Son auteur, Alek
Minassian, a publié sur Facebook un message évoquant «la rébellion des incels».
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IDÉES/
A CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
Aimant comme
une «Mule»
Est-ce que ce sont les sentiments que nous
éprouvons pour les autres ou les preuves que
nous pouvons en fournir qui comptent ?
C
eux qui croient encore que
les vieux ne sont bons que
pour Alzheimer ou le
diabète gagneraient à aller voir
la Mule, le dernier film de Clint
Eastwood. L’acteur-réalisateur
mythique de presque 90 ans incarne ici un papy de son âge, Earl
Stone, qui, après avoir fait faillite
comme horticulteur, se met à
transporter de la drogue pour
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
un redoutable cartel mexicain.
Cela rapporte beaucoup plus qu’il
ne pourra en dépenser –son espérance de vie étant terriblement
courte – et lui permet de devenir
généreux avec sa famille et ses
amis.
Mais, contrairement à l’image d’un
être détaché du monde qui nous
viendrait à l’esprit en entendant
un tel récit, pour Earl Stone, cette
aventure sera l’occasion d’une
radicale remise en question de
lui-même. Les valeurs qui avaient
jusqu’alors structuré son existence, notamment la réussite professionnelle, lui semblent désormais stupides au regard des liens
familiaux qu’il avait négligés, au
regard de l’amour qu’il avait toujours éprouvé sans être néanmoins
en mesure de le montrer.
Ce renversement de personnalité
n’est pas sans risque. Earl Stone
désobéit aux mafieux qui l’avaient
embauché au risque de sa vie pour
se rendre au chevet de son ancienne épouse mourante et lui dire
à quel point il l’aime, et ce depuis
le premier jour. Cet acte lui coûtera
très cher, il le sait. Mais il assume
presque joyeusement cette fatalité.
Pour celui qui n’a plus le temps
nécessaire pour montrer tout
l’amour qu’il éprouve envers ses
proches, après une vie d’abandons
répétés, y a-t-il quelque chose de
plus «démonstratif» que le fait de
se faire assassiner par un cartel ?
Vouliez-vous des «preuves» de
mon amour envers vous ? Voilà
mon corps trituré sans pitié.
Certes, le hasard qui est incarné ici
par la police ne permettra pas à
Earl de montrer ses sentiments de
cette manière. Mais cela n’est au
fond qu’un détail sans importance.
Ce qui compte avant tout, c’est la
question ironique que le réalisateur pose et que l’on pourrait formuler ainsi: est-ce que ce sont les
sentiments que nous éprouvons
pour les autres ou les preuves que
nous pouvons en fournir qui
comptent? Que sont ces maudites
preuves sinon des actes vides de
toute substance que la coutume
impose, tels qu’être présent au mariage de sa fille ou rentrer tôt? C’est
si facile de respecter ces conventions tandis que les sentiments
authentiques, comme ceux que
Earl éprouvait, sont si rares.
Pour des êtres comme Earl Stone,
chez qui les sentiments sont si
profonds, ces conventions peuvent
paraître futiles. Ces sentiments ne
se révèlent que dans des situations
les plus inattendues.
On pourrait même postuler que
ces conventions ont été inventées
pour cacher l’absence de sentiments véritables. Mais comment
montrer l’existence des vrais
sentiments ? Il suffit au fond de
«contempler» ceux et celles qui
nous entourent pour le com-
prendre. Un homme comme Earl
Stone, dont le métier consistait à
travailler toute l’année pour que
ses fleurs s’ouvrent un seul jour, ne
pouvait pas vivre à côté d’êtres
qu’il n’aimait pas sincèrement. Il
était trop délicat pour cela.
On dirait que les gens n’ont rien à
faire des vrais sentiments. Tout ce
qu’ils demandent, ce sont des
preuves, c’est-à-dire leur simple
expression sociale. Mais la vie ne
deviendrait-elle pas trop incertaine si nos rapports les plus proches dépendaient de nos vrais sentiments? C’est possible. Mais si par
hasard vous êtes en couple avec
quelqu’un qui vous aime mais qui
ne sait le montrer, ne lui en faites
pas le reproche, comme le fit constamment l’épouse d’Earl Stone.
Car, désespéré par vos accusations,
il cherchera à vous convaincre de
son amour, comme le héros de
la Mule, par les voies les plus
inattendues ou les plus dangereuses. Et dites-vous soulagé si,
parfois, on doit se contenter de
l’amour seul et renoncer définitivement à en avoir les preuves. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Paul B. Preciado et Marcela Iacub.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
ÉCRITURES
Par
SYLVAIN PRUDHOMME
Saisir le monde
P
armi les souvenirs que
je garde de mes années d’études, il y a ce
sujet de philo que nous avait
donné un professeur toujours soucieux de relier son
cours à nos vies : «Faut-il
être de son temps ?» Nous
avions senti que la réponse
devait se loger, comme
d’habitude, dans une équa-
tion subtilement normande : être de son temps,
mais sans l’être tout entier,
sous peine de passer irrémédiablement avec lui, comme
tout passe. La question se
pose toute la vie, sur tous les
fronts. Personne ne veut
être ringard, décroché, has
been. Personne ne veut non
plus se consumer tout entier
dans l’éphémère, le transitoire, épouser la mode au
point de se périmer avec
elle. Le problème se pose
plus encore dès lors qu’on
entend faire œuvre.
Qu’écrire? Que raconter qui
vaille la peine d’être lu ici et
maintenant ?
J’ai peu d’appétence pour
«l’actualité». Je la suis. Je lis
les journaux. Je m’informe
chaque jour des grands titres
qui la construisent. Mais je
la méprise un peu aussi. Je
suis assez intimement convaincu, au fond, qu’elle ne
raconte pas grand-chose de
l’essentiel. J’aime l’Infra-ordinaire de Perec qui affirme
que les journaux racontent
tout, sauf le journalier. Que
les dépêches AFP ratent le
vrai présent, passent à côté
de sa matière vécue, sensible
– présente, au sens le plus
littéral du terme. Je suis persuadé que si nous pouvions
prendre du recul, nous élever très haut dans le ciel,
faire un bond de mille ans
dans le futur et nous retourner pour examiner l’époque
que nous vivons, nous serions surpris : que, vus de
loin, Apple, Al-Qaeda,
Trump, Bolsonaro, Orbán,
les murs aux frontières, les
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
L’Europe, c’est du
tiramisu ou du kouglof ?
On paraît devoir pousser les candidats dans
l’arène à grands coups de pied dans le cul.
Est-ce si terrible de siéger à Bruxelles ?
S
i j’ai bien compris, c’est très
important, l’Europe, mais
quand même pas au point
d’être candidat à ses élections.
Avant de briller par leur absentéisme au Parlement européen
lui-même, les hommes et femmes
politiques français s’absentent
déjà des listes. Pourquoi donc
personne d’important ne veut-il y
aller ? Parce que l’Europe, c’est Perpète-les-Oies, on passe sa vie dans
le train ? C’est plein d’étrangers
dont on ne parle pas la langue? On
nouvelles technologies, les
réseaux sociaux, les fantasmes d’humanité augmentée,
tout ce qui frappe et nous
semble indubitablement
d’aujourd’hui perdrait de
l’importance. Que ça ne
serait plus que des symptômes parmi d’autres d’un
mode de vie occidental du
début du XXIe siècle avant
tout caractérisé par un
ensemble d’habitudes plus
ténues à décrire: un certain
rapport à l’espace et au
temps. Une certaine relation
à la nature. A autrui. Au
travail. A l’effort. A l’argent.
Un certain rapport au risque. A l’espérance. Au renoncement.
Il en va du contemporain
comme du temps chez
Saint-Agustin: «Si personne
ne me demande de le définir,
je sais ce qu’il est; et si on me
le demande et que je veuille
l’expliquer, je ne le sais
plus.» Et pourtant, cela nous
arrive à tous : rencontrer
une œuvre et sentir au
premier regard qu’elle attrape le monde mieux
qu’une autre. Avec son
épaisseur. Ses aspérités. Sa
densité. Son grain.
Je me rappelle avoir eu ce
sentiment en lisant jadis la
a du mal à se distinguer et on passe
moins souvent à la télévision vu
que leur parlement, là-bas, c’est le
métro à 6 heures du soir? Avec tout
ça, il y a plein d’Hongrois et de
Luxembourgeois qui n’ont jamais
entendu parler de vous, on est
dilué dans cette foule et, quoi
qu’on fasse, tout le monde s’en fiche en France, loin des yeux loin
du cœur. On a beau dire, on se sent
manifestement moins chez nous
en Europe qu’en France, on ne sait
pas ce qui se trame dans notre dos
chez soi pendant qu’on y est, ce
n’est pas l’idéal pour l’avancement.
En outre, quand on est soi-même
député européen, c’est plus difficile de dire que c’est la faute à
l’Europe. Et quand les toilettes
sont indiquées en 27 langues, on a
le temps de s’oublier avant de
mettre le cul dessus.
L’Europe, c’est un idéal. C’est la
paix et la fraternité. Bon, quand on
passe d’une réunion sur la conformité des robinets à une autre sur la
taille minimale des maquereaux
avant de se précipiter à celle sur les
quotas d’ours bleus (en prenant
Vie secrète des jeunes de
Riad Sattouf. Bonheur de reconnaître mon époque, de la
retrouver captée dans sa
vitalité, son humour, ses
contrastes, sa vulgarité, sa
vacherie, ses accents, sa
tchatche, des strapontins du
métro aux tables du McDo
de Nation, des allées d’un
Salon du livre de province
aux trottoirs de Paris XVIe.
J’ai éprouvé le même genre
de joie il y a une semaine en
lisant Monde parallèle de
Clément Charbonnier-Bouet
(l’Association, 2019) , soliloque dessiné d’un zoneur à
capuche englouti dans la
forêt de béton d’une ville
d’aujourd’hui. Pas de grands
mots sur l’époque. Encore
moins de discours sociologisants. Mais des sensations.
La traversée d’un certain
bloc d’espace-temps. La
frayée d’un ombreux à travers un certain agglomérat
de matières – coupantes,
industrielles, peu faites pour
caresser. «Petit déjà, je
butais sur les angles, les
plans, les structures tubulaires. Le ballon roulait peu sur
l’herbe.» Le mot de banlieue
n’est jamais dit, pas plus que
celui de cité, ni de barre, ni
même de quartier, ni aucun
soin de ne jamais perdre de vue
que si vous êtes de gauche, vous
devez voter comme ça ici et
comme ci là, pendant que la droite
fait l’inverse et qu’il faut négocier),
on se rend mieux compte comme
une grande idée est faite d’une
infinité de petites choses dont on
finit par se dire qu’on est soi-même
l’une. Sans compter les lobbys :
huit repas par jour plus trois
cocktails où il faut se cacher pour
éviter de rencontrer en même
temps les représentants du lobby
des slips et ceux du lobby des
boxers alors qu’on a promis monts
et merveilles, humm, aux uns et
aux autres. C’est aussi le risque de
se retrouver avec des enveloppes
plein les poches, un courrier de
ministre. Alors, c’est plus de la
tarte, l’Europe, c’est une farandole
de desserts : du tiramisu agrémenté de crème catalane avec un
soupçon de forêt noire recouvert
de kouglof accompagné de dame
blanche, alors que la crème anglaise file comme son nom l’indique. Après ça, tout le monde
devrait comprendre qu’on a du
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
u 25
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Guillaume Erner et la rédaction
des «gros mots» dont les livres sur la banlieue d’ordinaire regorgent, «gros» parce
que surchargés, encombrés
d’un tel fatras de clichés que,
sitôt prononcés, ils bouchent la vue, empêchent de
plus rien voir. Le livre de Clément Charbonnier-Bouet,
lui, colle au bitume. Colle au
trottoir. «J’ai lustré tous les
bancs, tassé tous les murets,
tenu tous les murs, gratté
tous les crépis, goûté tous les
revêtements bitumeux. […]
Partout je regarde et ça
coupe. J’écoute et ça coupe.
Je pense et ça coupe. Alors je
tourne dans la grille.» Grille
de la ville moderne toujours
plus maniaquement découpée, fonctionnalisée, zonée.
Grille de la page aux cases
géométriques, aux lignes
droites, aux traits épais qui
emprisonnent. Renversement de Saint-Augustin: si
on me demande ce qu’est le
contemporain, je suis bien
incapable de répondre. Mais
si on me montre un livre qui
l’est pour de bon, aussitôt je
le sais. •
Cette chronique est assurée en
alternance par Thomas Clerc,
Camille Laurens, Tania de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
mérite à ne pas piquer du nez à
chaque séance et qu’il serait inhumain de participer à toutes les
sessions.
Il arrive cependant que ce dévouement ait ses avantages. «J’ai deux
amours, mon pays et Bruxelles»
peut se décliner au sens propre.
Pour qui a l’ambition de vivre pleinement sa vie européenne, c’est-àdire de mener une double vie
transnationale, le cul entre deux
foyers, l’Europe est un merveilleux
alibi permanent. Tout le monde
sait en outre qu’il n’y a pas mieux
que le brassage des populations
pour apprendre les langues et les
cultures et tisser des liens. «Depuis
que j’ai un mari lituanien en plus
de ma femme autrichienne, je suis
plus sensible à certaines questions, moi qui jusqu’à présent ne
regardais l’Europe que par le petit
bout de ma lorgnette nationale (ce
qui était toujours mieux que plaquer mon œil sur le gros bout de
cette lorgnette à travers lequel je
ne voyais rien).» Si j’ai bien compris, on ne comprend pas pourquoi
les candidats boudent. •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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26 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Répertoire
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TOUS LES MARDIS
L’amour
s’écrit dans
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SAMEDI 2
DIMANCHE 3
Le temps sera bien lumineux dans l'Ouest.
Entre le Grand-Est et la région PACA, le
temps restera nuageux avec quelques
faibles chutes de neige possibles. Les gelées
seront nombreuses, avec du froid généralisé.
L’APRÈS-MIDI Le soleil gagnera du terrain
par l'Ouest avec des températures de saison.
À l'Est, temps gris avec quelques flocons
possibles entre le Jura et le nord des Alpes.
1 m/8º
Lille
2,5 m/10º
Lille
0,3 m/10º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
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sur notre site
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rubrique entre-nous
Les averses de pluie voire de neige en
montagne, se poursuivent. Le froid lui aussi
se maintient, surtout au Nord-Est avec de
nombreuses gelées.
L’APRÈS-MIDI Peu d'évolution avec le
maintien d'un temps à giboulées et des
températures basses au nord-est. Il fait plus
doux en direction de la Nouvelle-Aquitaine
et des Pays de la Loire.
Paris
Orléans
Dijon
Dijon
Nantes
Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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Toulouse
Bordeaux
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Montpellier
Toulouse
Marseille
Oui,
1/5°
6/10°
11/15°
Marseille
Nom
N°
1,5 m/13º
16/20°
21/25°
26/30°
31/35°
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Sunny (2011) de Taiyō Matsumoto. MATSUMOTO TAIYO · SHOGAKUKAN
Page 31 : DVD / «Road Games», thriller sur la route
Page 32 : BD / Ago au Togo
Pages 34-35 : Plein cadre / Christopher Nunn, désert glacé
Taiyō Matsumoto,
au revoir les enfants
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28 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
«Il se creusait une distance entre moi
et ces enfants qui habitent mon œuvre»
Trajet en tête-à-tête avec
le mangaka Taiyō
Matsumoto, invité
d’honneur du festival
d’Angoulême qui lui
consacre une superbe
rétrospective. Il évoque
le tournant qu’il s’apprête
à prendre après
avoir épuisé la figure
de l’orphelin et son propre
passé dans «Sunny».
Recueilli par
MARIUS CHAPUIS
Envoyé spécial à Angoulême
S
ur un quai de Montparnasse,
l’un des auteurs de bandes
dessinées les plus importants
de sa génération patiente, dans
l’attente que soit levée une alerte au colis
suspect. Océan de quiétude, Taiyō Matsumoto, 51 ans, reste aussi imperturbable que le
petit garçon qu’il a dessiné pour l’affiche du
festival d’Angoulême, si profondément absorbé par la lecture d’un manga qu’il ne remarque pas le pigeon juché sur sa tête. Depuis le
début des années 90, le Japonais façonne une
œuvre d’une cohérence rare, écrite quasi exclusivement à hauteur d’enfant. Des rondeurs
furieuses du cirque punk Amer Béton (1993)
au trait tremblé et réaliste des fantasmagories
de GoGo Monster (2000) en passant les échanges acérés de Ping Pong (1996), Matsumoto n’a
eu de cesse de parcourir le boyau noueux qui
sépare l’enfance du monde des adultes. Ses colonies d’orphelins et de déracinés y étant en
guerre plus ou moins ouvertes contre des
adultes aveugles, contre eux-mêmes, contre
un réel trop lourd à porter.
Résistant à la calcification qui va avec le poids
des ans, le Japonais a toujours ébloui par sa
façon de renouveler son langage graphique
à chaque série, s’inscrivant dans les cadres du
manga tout en refusant une partie de sa grammaire, l’enrichissant du souffle de liberté de
la bande dessinée européenne qu’il a découvert à 26 ans lors d’un étrange reportage sur
le Paris-Dakar. Après avoir longtemps évoqué
ses blessures intimes en des paraboles aux
contours mouvants (sport, science-fiction,
chroniques scolaires ou urbaines), Matsumoto les a abordées frontalement dans Sunny
(2010-2015), où il saisissait la vie des enfants
d’un foyer du Kansai, similaire à celui où sa
mère l’a laissé à l’âge où l’on apprend à lire.
Bouleversant témoignage et clé de voûte de
son œuvre à partir de laquelle tous ses livres
pouvaient être revisités. Partageant son trajet
jusqu’à Angoulême, où une splendide rétrospective permet de contempler plus
de 200 originaux et d’approcher son œuvre
avec intelligence, on ne pouvait évacuer de
Amer Béton (1993). Noiro et son comparse Blanko sont les premiers orphélins de Matsumoto. MATSUMOTO TAIYO.SHOGAKUKAN
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
notre esprit cette appréhension: assistait-on
à la tournée d’adieu de Taiyō Matsumoto ?
Sunny constitue un point de rupture dans
votre œuvre, bouclant ces récits d’enfants
que vous racontiez depuis des décennies.
Avez-vous envisagé de mettre un terme
à votre carrière après pareille mise à nue?
Je suis étonné que vous me posiez cette question. Je me demande comment vous avez su
cela… Effectivement, cela m’a traversé l’esprit. Il me semblait très possible que Sunny
marque la fin de ma carrière. Mes amis me
mettaient en garde : «Si tu t’attelles à cette
histoire, tu ne pourras plus dessiner après
cela…» Effectivement, c’était une idée que
j’avais en tête. Mais c’était pour moi le bon
moment pour dessiner cette histoire. Après
l’avoir réalisée, il est vrai que beaucoup de
choses ont changé pour moi. Il n’y a quasiment eu aucune rupture entre Sunny et le
projet du Louvre [les Chats du Louvre, son
dernier manga en date et une œuvre courte et
assez mineure, ndlr]. Ma motivation n’était
pas au plus haut. Je travaille depuis vingt ans
avec mon épouse et c’est grâce à elle que je
suis parvenu au bout de ce projet. Après cela,
j’ai passé un an et demi sans dessiner de
manga. Une vraie pause avant de pouvoir m’y
remettre. Ma prochaine série doit être lancée
au printemps.
Vous dites que c’était le bon moment pour
réaliser Sunny. A quoi faites-vous référence, à une maturité artistique, à une
évolution personnelle ?
C’est un peu des deux. En grande partie, mon
équilibre psychologique. Et puis je me faisais
régulièrement la réflexion que si je m’attelais
à ce sujet après mes 60 ans, cela risquait de
devenir une simple histoire de nostalgie, de
souvenirs d’enfance. Qu’il manquerait un élément important. C’est pour cela qu’il était essentiel que je réalise Sunny avant mes 60 ans.
Quel est cet élément important dont vous
parlez ? Une urgence ? Une douleur qui
reste à vif ?
C’est une question d’impression, il m’est difficile de mettre des mots dessus. Mais jusqu’alors je dessinais des enfants sans me dire
qu’il s’agissait d’enfants. Cela ne me demandait aucun effort. A mesure que je vieillis, je
réalise qu’il se creuse une distance entre ces
enfants qui habitent mon œuvre et moi. Au
moment de me pencher sur ce récit très personnel, je craignais que cet éloignement ne
produise une œuvre trop détachée, où plus
rien ne serait naturel. Qu’on y voit des enfants
dessinés par un adulte qui a trop réfléchi à la
façon de représenter des enfants. Je ne souhaitais pas que l’enfance soit passée au
prisme de l’âge adulte.
Pourtant une des grandes forces de vos
œuvres tient justement à ce qu’elles sont
écrites à hauteur d’enfant…
J’ai toujours senti que, petit à petit, j’arriverais
à un âge où il ne me serait plus possible de
dessiner ce type d’histoires. Je n’y voyais rien
de dramatique. Mais j’ai toujours voulu raconter l’histoire de Sunny et quand j’ai senti que
«Dans “Sunny”, il était
très important pour moi
de ne heurter personne,
dans la mesure où
je parlais de situations
réelles […]. Bien entendu,
avant la série, j’ai
demandé à ma mère
si elle m’autorisait à
dessiner cette histoire.»
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Le Samouraï Bambou (2006), l’œuvre la plus audacieuse graphiquement
de Taiyō Matsumoto. MATSUMOTO TAIYO· SHOGAKUKAN
la limite arrivait, il m’a semblé urgent de m’y
mettre. Aujourd’hui, cette page est tournée
et la série que je prépare n’est plus une
histoire d’enfants.
Vous étiez-vous posé des barrières dans
ce que vous pouviez raconter dans
Sunny ?
La plus importante des limites était de ne pas
exprimer les choses de façon rancunière.
C’était très important pour moi de ne heurter
personne, dans la mesure où je parlais de
situations réelles et que les gens pouvaient se
reconnaître. Bien entendu, avant la série, j’ai
demandé à ma mère si elle m’autorisait à dessiner cette histoire. Comme elle est aussi
auteure de livres pour enfants, elle a immédiatement accepté. Mais je suis intimement
persuadé qu’au fond d’elle, c’était un moment
douloureux. Nous ne parlons jamais entre
nous de cette œuvre-là.
Votre prochaine série parle du monde de
l’édition. Comment est née cette envie ?
Lorsque j’ai commencé à réfléchir à cette
nouvelle série, j’avais en tête un homme en
particulier : mon ancien éditeur de la
Shogakukan que j’aime beaucoup. J’ai même
envisagé de lui confier le scénario et puis le
projet a évolué. Ce qui a débuté comme un
récit très documentaire, nourri de faits réels,
s’est transformé en quelque chose de plus fictionnel qui mettra en scène les acteurs de ce
petit village qu’est l’édition avec les auteurs,
les éditeurs, les graphistes, les imprimeurs…
Quel regard portez-vous sur le monde de
l’édition au Japon ? Est-ce que cela a
beaucoup changé depuis vos débuts, il y
a trente ans ?
La différence n’est pas si grande que cela. Ce
qui me marque le plus, c’est à quel point la
relation entre l’éditeur et l’auteur se transforme et est de moins en moins… peut-être
pas fusionnelle, mais proche. Avant, c’était
vraiment un duo constitué autour d’une série.
Ce lien se dilate au fil des ans et il y a,
aujourd’hui, moins d’intimité. Il me semble
que c’est une affaire de génération: autrefois,
les auteurs étaient plus enclins à communiquer entre eux, à débattre et polémiquer, tandis que les jeunes sont plus repliés et souhaitent moins impliquer les autres dans leur
travail. Je dis cela, mais cela n’est pas exclusif
au milieu du manga et ce n’est qu’une tendance. Il y a toujours des auteurs qui apprécient les contacts avec leur éditeur.
Vous-mêmes, vous recherchez cette
proximité ?
J’ai besoin de créer mon œuvre avec l’éditeur.
Je montre tout, il m’est important d’avoir ce
retour pour construire mes séries.
La mangaka Saho Tōno, votre épouse,
joue un rôle-clé dans votre œuvre. Elle a
été votre muse du temps d’Amer Béton,
avant de prendre un rôle de première
éditrice…
Comme vous l’avez dit, à l’époque d’Amer
Béton, je dessinais pour attirer son attention.
Je faisais le beau. Elle est auteure et j’étais fasciné par son travail. Elle a fait l’université des
Beaux-Arts et à une base bien plus solide que
moi. Au début de notre relation, elle m’a vraiment appris à choisir le matériel, m’a enseigné des techniques de colorisation, des règles
de base du dessin. Elle était comme une
coach pour moi et m’a permis de m’améliorer.
u 29
Ping Pong (1996) et sa séquentialité
survoltée. MATSUMOTO TAIYO·SHOGAKUKAN
On nous a soufflé qu’elle joue toujours un
rôle important, vous aidant notamment
à approcher les personnages féminins.
Pendant très longtemps, je n’ai pas dessiné de
femmes. Après Ping Pong [série réalisée entre
1996 et 1997, ndlr], l’importance d’en introduire m’est apparue et, effectivement, elle a
joué un rôle-clé dans ce cheminement,
m’apprenant la façon de les faire parler, de les
faire bouger. Pour les Chats du Louvre, elle est
intervenue autant sur le dessin que sur le
scénario. Elle était le moteur de cette œuvre,
c’est même elle qui l’a accepté. Nos rôles dans
ce tandem évoluent sur cha- Suite page 30
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
30 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Illustration de Taiyō Matsumoto inspirées de l’univers de Sunny.
que série, mais là c’est
vraiment elle qui dirigeait. Mais elle insiste
pour ne pas être créditée.
Qu’entendez-vous lorsque vous dites que
c’est elle qui a accepté le projet ?
La proposition du Louvre est arrivée pendant
que nous travaillions sur Sunny. C’était inattendu. Mais ni elle ni moi ne pensions qu’après
Sunny, ma motivation pour poursuivre dans
le manga allait baisser. Et mon épouse tenait
beaucoup au projet des Chats du Louvre…
Inversement, vous mettez votre nez dans
ses projets à elle ?
Non, dans les faits pas vraiment. Elle me
Suite de la page 29
MATSUMOTO TAIYO·SHOGAKUKAN
«“Samouraï Bambou”
est mon œuvre la plus
expérimentale. Je
souhaitais atteindre une
forme de représentation
inhabituelle pour
le manga, quelque chose
qui tire davantage vers
la peinture.»
demande bien mon avis, mais je n’ai pas
l’impression qu’elle suive mes conseils.
Avec l’exposition d’Angoulême, la publication de vos premières œuvres s’est accélérée en France. Vous vous opposez toujours à la publication de Straight, votre
première série?
Effectivement. Même au Japon, je refuse
toute republication. C’est une série qui n’est
pas aboutie, sur laquelle j’ai échoué à déployer
tout mon potentiel, et je n’en suis pas fier.
Un autre ouvrage reste inconnu du public
français: Kunai Kun. Pouvez-vous parler
de ce travail d’illustrations qui, sans être
un manga, s’intègre de façon très organique à l’ensemble de votre œuvre en explorant le deuil d’un enfant ?
Le texte de Kunai Kun est l’œuvre de
Shuntarō Tanikawa, le plus grand poète japonais. Son éditeur cherchait quelqu’un afin
d’illustrer cette œuvre et il a pensé que je serais cette personne. J’admire tellement le travail de Shuntarō Tanikawa que lorsqu’on me
l’a proposé, je ne pouvais refuser. Dans les
faits, c’était un texte extrêmement difficile à
travailler pour tout ce qu’il recèle de souterrain. Je suis touché que vous pensiez que
Kunai Kun s’intègre à mon œuvre.
Le livre est entièrement en couleur. Est-ce
devenu quelque chose d’important pour
vous, la peinture ?
Ma réflexion sur la couleur vient de ma rencontre avec la bande dessinée. Au Japon, c’est
perçu comme quelque chose de secondaire.
C’est un domaine que j’aimerais davantage
explorer car pour les auteurs que j’admire, David Prudhomme ou Nicolas de Crécy, la couleur est constitutive de leur œuvre. J’aimerais
parvenir à la même chose.
Votre œuvre a connu des mues graphiques importantes. C’est un cheminement
conscient ou cela tient à l’influence de
lectures, de découvertes, d’un processus
de maturation moins contrôlé ?
Il y a un peu de tout ça. L’influence de mes
lectures et découvertes du moment est évidemment très importante, dans leur façon de
me pousser à explorer de nouvelles formes
d’expression. Le scénario de chaque œuvre
appelle aussi un renouvellement du style, ou
au moins une réflexion graphique. Il me semble essentiel de conserver une fraîcheur dans
le traitement graphique, de ne pas tomber
dans des tics ou des réflexes. Ces mues sont
donc le résultat d’un processus à la fois
inconscient et travaillé.
Vous êtes en paix avec vos œuvres plus
anciennes ?
[Il marque son hésitation d’un long grognement]. Pour être honnête, je ne suis pas en
paix. Le dessin, pris isolément, n’est pas du
tout satisfaisant. De même que le texte. En revanche, si l’on considère l’interaction entre
le dessin et le texte, il me semble que j’étais
dans le juste. Il m’est toujours difficile
d’appréhender de vieux dessins autrement
que comme une source de frustration. Seuls
le Samouraï Bambou et Sunny me satisfont
pleinement.
Pouvez-vous justement revenir sur le traitement graphique du Samouraï Bambou,
série dans laquelle vous vous êtes brièvement écarté de la question de l’enfance?
C’est mon œuvre la plus expérimentale. L’influence des estampes était alors très forte sur
moi, tout comme celle de l’artiste américain
Ben Shahn. Je souhaitais atteindre une forme
de représentation inhabituelle pour le manga,
quelque chose qui tire davantage vers la
peinture.
Le fait de confier le scénario à un proche
vous a libéré ?
Effectivement. J’avais pleine confiance en
Issei Eifuku, qui est un ami de longue date et
est particulièrement doué pour écrire des
histoires simples. Le fait que son scénario soit
si peu alambiqué m’a donné davantage de
latitude pour explorer le dessin.
Vous prenez encore plaisir à dessiner ?
Oui, c’est toujours une grande joie. Avant de
venir, je travaillais sur le découpage de ma
nouvelle série. C’est une étape qui reste
douloureuse et l’ambiance s’en ressentait à la
maison. Mais je me suis fixé l’objectif de
dessiner et d’encrer ces pages en revenant
d’Angoulême, et je suis impatient. •
DESSINER L’ENFANCE, RÉTROSPECTIVE
TAIYŌ MATSUMOTO au Musée
d’Angoulême, jusqu’au 10 mars.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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Art/ Les beaux grains
de Grossmann
Guidé par les
matières, le
dessinateur dresse
ses compositions
aux formes
onctueuses où
l’homme et la
nature sont faits
de la même chair.
L
Pat Quid (Stacy Keach), routier curieux.
DVD/ «Road Games»,
embûches dans le bush
Malgré l’immensité des paysages
australiens, Richard Franklin
parvient à provoquer un
sentiment d’enfermement dans
ce thriller inspiré de «Fenêtre sur
cour» qui ressort restauré.
C
onducteur de poids lourd américain échoué au cœur de
l’Outback australien, Pat Quid
(Stacy Keach) fait la route de
Melbourne à Perth où il doit livrer une cargaison de viande de porc. Au volant, le routier
fantasque trompe l’ennui et le sommeil menaçant en observant les rares automobilistes
qu’il croise, imaginant leurs vies dans un soliloque incessant qu’il partage avec son dingo
apprivoisé. Un matin, ayant passé la nuit dans
son véhicule garé devant un motel, des sacspoubelle que renifle son chien et l’étrange
manège d’un autre camionneur attirent son
attention. Il le soupçonne bientôt d’être le fameux tueur en série qui, depuis quelques semaines, sévit dans la région. Pat décide alors
de le traquer pour le confondre, avec l’aide
d’une intrépide auto-stoppeuse – qu’il surnomme Hitch comme hitch hiker, mais aussi
comme Hitchcock–, qu’interprète avec une
cool ironie Jamie Lee Curtis, sacrée, peu
auparavant, scream queen après ses performances chez John Carpenter.
C’est donc sous le haut patronage de Sir
Alfred, croisant la route du Spielberg de Duel,
que Richard Franklin, petit maître de la
ozploitation –cinéma d’exploitation australien qui connut une poussée particulièrement
féconde dans les années 70 et 80, de Wake in
Fright à Mad Max – place son Road Games
(1981), un thriller insolite aux allures de roadmovie vénéré par Tarantino, que l’excellente
collection Make My Day !, de Jean-Baptiste
Thoret, a l’heureuse idée de ressusciter en
copie HD. La consigne donnée au scénariste
Everett de Roche, qui avait déjà signé Patrick
(1978), huis-clos horrifique du même Franklin,
ne laissait aucun doute: reprendre à grands
traits le concept de Fenêtre sur cour, transposé
en extérieurs sur les plaines arides du Nullarbor, où l’horizon se perd sous un soleil de
plomb. On peut s’étonner de la démarche :
quel intérêt de rebattre à l’identique les motifs
hitchcokiens, à savoir un observateur-enquêteur, dont l’état (chez Hitchcock la jambe cassée, ici le manque de sommeil) le condamne
à une forme d’impuissance que son voyeurisme compense ? – Franklin privilégiant,
comme son illustre mentor, le suspense et
l’humour macabre à l’horreur gore.
Précisément parce qu’en déplaçant le propos,
de la chambre confinée de Fenêtre sur cour à
la traversée du bush australien sur les traces
d’un tueur, Road Games dit quelque chose
d’un pays dont les grands espaces, le cadre panoramique rappellent le cinémascope, mais
renvoient néanmoins, comme dans le film
d’Hitchcock, à une réflexion sur la position du
spectateur, soulignant l’idée d’un paysage
conçu comme pure altérité. Un pays dont l’immensité traduit paradoxalement une forme
d’enfermement, qui se ressent jusque dans la
bizarrerie de ses autochtones. Ces rednecks,
à la fois cocasses et inquiétants, se défiant des
étrangers (la scène dans le diner par exemple),
traduisent la crise identitaire que l’Australie
traversait alors. In fine, le film prend moins la
forme d’un road-movie ouvert (nulle quête de
la frontière), que d’une course circulaire, avec
ses visages récurrents qui se retrouvent dans
un finale aussi virtuose que terrifiant.
NATHALIE DRAY
ROAD GAMES de RICHARD FRANKLIN
(1981) DVD+Blu-ray, Studiocanal.
es dessins de Corentin Grossmann ont ce don
de caresser la
feuille dans le sens du poil.
On dirait qu’ils la font frémir, qu’ils l’excitent et qu’ils
la font bander –sinon pourquoi distinguerait-on aussi
nettement le grain du papier
se soulever et percer sous les
couches de graphite que
l’artiste a appliquées pour
tracer ses innocents paysages, qui peinent d’ailleurs
eux-mêmes à se remettre de
se voir si beaux, si gros, si
moelleux et si sexy? Grossmann a ce doigté qui implique de réussir l’entremise
entre la matière (le graphite,
mais aussi les crayons de
couleurs ou des encres) et
son support, le papier, qui
n’attend jamais qu’une
chose: qu’on couche sur lui
ce qu’on veut, ce qu’on voit,
ce qu’on a en tête et sous la
main, sans le prendre pour
une banale surface dénuée
de pores ou d’organes. Dans
ces dessins, le papier sue et
transpire. Il bouillonne à la
même température (chaudasse) que les paysages peuplés d’un bazar indescriptible qui l’habitent.
A l’image de celui-là, fraîchement déballé, achevé la
veille du vernissage: il figure
une paire de fesse et son slip
blanc, posés là comme des
collines, et une vallée sous
un croissant de Lune, avec,
au centre, un avocat coupé
en deux. Corentin Grossman
remonte le fil, encore frais,
de cette composition sans
queue ni tête. Tout découle
ici de la couleur et de la ma-
Le papier sue
et transpire.
Il bouillonne
à la même
température
(chaudasse)
que les
paysages.
Avocado Fantasy (2019). C. GROSSMANN. ART:CONCEPT,
tière, de ce crayon de pastel
vert tendre, virant jaune sur
les bords, choisi au préalable. Un peu grasse, onctueuse, glissante, la substance impose que soit posé,
au centre du dessin, le motif
du fruit dont le noyau est insaisissable et qui vous glisse
systématiquement entre les
mains. C’est la matière qui
décide ce qu’il convient de
dessiner. C’est elle qui
pousse l’artiste au crime et à
ces mises en scène absurdes
où tout est cul par-dessus
tête: les fesses au-dessus des
avocats donc, mais aussi les
cotons-tiges au bord du précipice, des tongs vert nucléaire au pied d’un bassin
où flotte une gondole vénitienne chargée d’une meringue coiffée d’un turban de
chantilly, le tout dans le cadre d’un paysage rocailleux
dont les pierres, étrangement roses, ressemblent à
des marshmallows. La composition procède par empilement comme dans un jeu
de construction. Grossmann
ajoute une pièce et voit si le
dessin veut bien d’elle : s’il
peut mettre des yeux à une
pyramide vaguement maya
et l’affubler de feuilles dorées. Et ainsi de suite, jusqu’à plus soif. Mais le dessin
en redemande. Dit autrement, cet art-là n’atteint pas
le point de rupture où son
érotisme plus que suggéré
deviendrait lourdingue et
ses motifs fantaisistes, trop
surréalistes. Si ça tient, c’est
grâce à la rondeur des formes (tout est dodu), à la touche, vaporeuse, et puis
quand même à cette capacité à représenter un monde
où l’homme et la nature sont
faits de la même chair, de la
même terre. D’où ces quelques céramiques figurant de
joviales et primitives silhouettes, debout ou couchées, qui, dans l’expo, font
office de guides bouffies de
leur bien-être.
JUDICAËL LAVRADOR
IMADI MUNGO de
CORENTIN GROSSMANN
à la galerie Art : concept,
à Paris (75003),
jusqu’au 26 février.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
OBJETS AUTONOMES de LOUIS MATTON
Editions Poursuite, 96 pp., 25 €.
Tous les mardis sur Libération.fr, la
chronique «T’as le look photobook»
s’arrête sur un livre photo. Cette semaine,
les Objets autonomes de Louis Matton qui
a photographié de curieuses installations
à Notre-Dame-des-Landes, entre outils de
fortune et armes de guerre. Devant son
objectif, matraque, herse de clous rouillés
et bouclier-bidon forment un arsenal de
bric et de broc, entre Manuel des Castors
juniors et stigmates de Man vs. Wild.
PHOTO LOUIS MATTON
BD/ Ago, un super-héros au Togo
La première maison d’édition
de bandes dessinées du pays,
lancée par le passionné Paulin
Assem, fait figure d’exception
sur le continent africain, où il
n’existe ni circuit de diffusion
ni politique publique.
ment: on faisait du troc, c’était très populaire,
raconte-t-il. Dans les années 90, avec la crise
économique et politique, la source s’est tarie.
Certains ramenaient des albums de France, on
les dévorait, on les apprenait par cœur, on les
redessinait… Mais notre référence restait
Marvel. Pas que stylistique, mais culturelle. On
rêvait de les copier.»
Intenable. Au Togo, Paulin Assem veut es-
L
a serveuse a posé un carré de
carton en équilibre sur sa bouteille de bière pour barrer le passage aux mouches. En accompagnement, Paulin Koffivi Assem a commandé
une poignée de brochettes de bœuf. Le directeur des éditions Ago Média, épaules carrées,
chemise à motifs imprimés, est obligé de
forcer sa faible voix pour se faire entendre: les
baffles de la buvette, au bord du goudron d’un
quartier excentré de Lomé au Togo, font trembler la mousse dans les verres.
«J’ai longtemps cru que Spider-Man avait une
tête en pierre», s’amuse-t-il. Enfant, Paulin
Assem a «lu des BD avant de savoir lire» : sa
sœur inventait les histoires à partir des
dessins. Elle racontait parfois «n’importe
quoi», personne ne pouvait la contredire. Les
adultes, à Lomé, ne lisaient pas de bandes
dessinées. Son père comptable menaçait
même d’en déchirer les pages s’il surprenait
le fiston avec un album entre les mains. La
méthode paternelle a apparemment échoué.
Paulin Assem, 38 ans, a créé la première maison d’édition de BD de l’histoire du Togo –et
l’une des rares du continent – en 2011.
Page tirée de
Mythes et
légendes
africains.
La Muraille
d’Agokoli de
Papi Daté
Adomayakpo
et Assem
Koffivi.
ÉDITIONS TOGO
Paulin Assem, le 15 novembre
à Paris. PHOTO MARIE ROUGE
«J’ai passé des centaines d’heures à discuter
avec des amis des moyens de financer la production de BD au Togo. C’était une obsession,
et ça m’obsède encore», dit-il. Le problème est
simple, commun à toute l’Afrique de l’Ouest:
les auteurs sont rares, il n’existe aucun circuit
de diffusion, aucune aide publique à la création, et les solutions d’impression locales sont
extrêmement coûteuses. Le «marché» était
inexistant, résume l’éditeur. «A Lomé, dans les
années 80, il y avait une seule librairie qui vendait des comics. Mais on n’en achetait pas vrai-
sayer ce que personne n’a fait avant lui. Passer
des calculs enfiévrés au monde réel. Sa première intuition est de viser un public de jeunes adultes, «peu éduqués», avec un petit pouvoir d’achat et beaucoup de temps à perdre:
il lance un magazine à destination des conducteurs de taxis-moto, les «zed» dans le jargon de Lomé, qui contient une histoire dessinée par numéro. Zed Magazine est vendu
300 FCFA (50 centimes d’euro). «On a complètement loupé notre cible : Zed se retrouvait
dans les cours d’école, or c’était souvent des
histoires avec des filles à forte poitrine, les
établissements étaient scandalisés.»
L’entreprise n’est pas rentable, la périodicité
intenable et l’impression horriblement imprécise, mais la machine est lancée. Paulin Assem s’essaye à un «format plus adapté pour les
ados», Ago Fiction, qui dure quatre numéros,
puis à «des histoires à l’eau de rose, façon Harlequin, en BD de poche» –«encore un échec».
Il finance ce feu d’artifice de fanzines sur ses
fonds propres, tout en travaillant dans une
maison d’édition littéraire, Graines de pensées. «J’ai voulu créer ma propre maison,
spécialisée en BD, et apporter ce savoir-faire
commercial à une bande de dessinateurs,
certes passionnés mais qui n’avaient jamais été
organisés.»
Pour le premier livre publié par les éditions
Ago, Haïti, mon amour, Paulin Assem écrit
le scénario. «En termes de ventes, ça a été un
ratage supplémentaire. Mais l’ouvrage était
propre, on nous considérait enfin comme de
vrais éditeurs.» Le «tournant» a été la sortie
de Chroniques de Lomé, en 2013, au moment
où il s’y attendait le moins. «Jusque-là, je ne
pensais pas écrire sur le Togo, ça ne m’intéressait pas. Mais on a décroché une subvention alors on s’y est mis, avoue-t-il. Je suis allé
à Angoulême avec 20 exemplaires mal imprimés sous le bras – ça me rendait malade. A
ma grande surprise, on a tout vendu, on a
reçu des compliments, on a dû lancer des
réimpressions.»
«Scénario». Six ans plus tard, la santé économique d’Ago Média reste fragile. La vingtaine de titres de son catalogue est désormais
imprimée en Pologne et à Dubaï. En l’absence
d’un réseau de distributeurs au Togo, la maison d’édition compte sur les festivals pour
écouler ses albums. Les recettes tirées des
ventes sont loin de suffire à l’équilibre financier d’Ago. «Notre modèle reste adossé à la
communication : on bosse en grande partie
pour des entreprises, des ONG, des ambassades. Je suis dépendant de leurs commandes.»
Mais la grande fierté de l’éditeur est d’employer cinq salariés, dont trois à mi-temps.
«Mon but, c’était que mes auteurs n’aient pas
de boulots alimentaires à côté, je tiens à les
payer tous les mois.» Un statut rarissime en
Afrique pour un dessinateur. «On a des gars
vraiment doués, la plupart du temps autodidactes. Le problème, c’est souvent le scénario,
dit-il. Un bon scénario peut rattraper un mauvais dessin, mais l’inverse n’est pas possible.
Certains auteurs viennent me voir avec des
histoires de superhéros qui font du karaté et
qui explosent des méchants: je leur dis que ça
ne suffit pas… Dans ce domaine, il y a une
grosse marge de progression.»
A Lomé, l’éditeur se déplace toujours sur sa
vieille moto chinoise, un lourd sac noir plein
d’albums sur le dos. Dès qu’il en a l’occasion,
il étale ses publications sur un coin de table.
Il refuse pourtant de parler d’«identité visuelle» d’Ago et encore moins d’une hypothétique «ligne africaine». C’est l’une des seules
choses qui peuvent le faire sortir de sa réserve
polie. «Je veux que ce soit beau, quelles que
soient les influences. Si on commence à imposer
un style, on va fausser les choses: il faut accepter ce foisonnement. Je sais que les Européens
veulent quelque chose de différent, une sorte
d’artisanat, des trucs inspirés de la tradition.
Mais qu’on ne nous dise pas ce qu’est l’art africain! C’est artificiel, s’énerve-t-il. L’avenir de
la BD africaine, c’est de créer un modèle et un
environnement économique en Afrique, pas de
figer un pseudo-dessin africain.»
CÉLIAN MACÉ
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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TROTTINETTES, ON AURA TA PEAU compte BIRD GRAVEYARD sur INSTAGRAM
INSTANTANÉS
INSTA
Lors des différents actes de manifestations
des gilets jaunes, on a pu voir de nouveaux
usages des trottinettes électriques qui étaient
plus que jamais en «free floating», jetées sur les
CRS ou transformées en bélier pour défoncer
les DAB. En fait, tout cela n’est pas si créatif
car le compte Instagram Bird Graveyard
rassemble les photos et vidéos de trottinettes
en flammes, jetées en tas à la poubelle,
renversées par un landau, ou par un sans-abri,
trottinettes avec caniche en chaleur agrippé
à la roue arrière ou transformées en réceptacle
à vomi. Complément idiot et parfaitement
contemporain. PHOTO INSTAGRAM
Art/ Pêches
à la lignes
A
lors que vient de
paraître sa monographie aux
éditions Cercle
d’art, le corrézien Olivier
Masmonteil expose pour
la première fois à Paris. A
travers une quinzaine
d’oeuvres, l’artiste pêcheur et globe-trotter
plonge et replonge dans le Horizon, 2017. O. MASMONTEIL
paysage, son obsession GAL THOMAS BERNARD
depuis vingt-cinq ans. Interrogeant la mémoire de la peinture, en revisitant ses toiles
ainsi que celles des autres, il nous immerge dans d’hallucinants
horizons multicolores, où se lit le prisme de la photographie.
CLÉMENTINE MERCIER
PAYSAGE d’OLIVIER MASMONTEIL à la Galerie Thomas
Bernard-Cortex Athletico (75003).
Jusqu’au 28 février.
LES WEEK-ENDS
Pause à la tisanerie. PHOTO COMEDY CENTRAL
DE LA PHILHARMONIE
Série / «Corporate»,
C O N C E R T S - A C T I V I T É S E N FA M I L L E - E X P O S I T I O N S
Trou. C’est exactement le genre de
non-travail qu’accomplissent quotidiennement les deux antihéros de Corporate, le naïf Matt et le sardonique
Jake –interprétés par les cocréateurs du
show, les humoristes Matt Ingebretson
et Jake Weisman – deux larbins employés par une multinationale sans
âme. Dirigée par un machiavélique PDG
(l’intense Lance Reddick, vu dans The
Wire et Lost), Hampton DeVille produit
absolument tout, des bananes et écrans
télé jusqu’aux armes de guerre. Dans la
9 & 10 mars
SYRIE
S P E C TA C L E
Routine. Le pessimisme drolatique de
DE DAMAS À ALEP
la série rappelle l’œuvre du satiriste
Mike Judge, créateur du cartoon azimuté Beavis et Butt-Head et réalisateur
d’Office Space en 1999 –35 Heures, c’est
déjà trop en France, un titre «maxpécasien» vestige des enjeux de l’époque–,
qui s’attaquait déjà à la routine dérisoire de la vie de bureau. Comme le relevait récemment Time Magazine, Corporate s’inscrit dans une vague de
comédie américaine anticapitaliste, en
compagnie de la farce boursière Black
Monday sur Showtime ou de la dystopie absurde Sorry to Bother You, sortie
en salles mercredi. Il en est la vision déprimée et dérangée, amère comme un
mauvais expresso de la machine à café.
ADRIEN FRANQUE
DERVICHES TOURNEURS DE DAMAS
CORPORATE sur Comedy Central.
ORCHESTRE SYRIEN DE PARIS
CONCERT
ORPHEUS XXI,
JORDI SAVALL
S P E C TA C L E
LA DÉCLARATION
NAÏSSAM JALAL
SYLVAIN GROUD
RYTHMS OF RESISTANCE
PHILHARMONIEDEPARIS.FR
01 44 84 44 84
PORTE DE PANTIN
Photo : Cyril Zannettacci / Musée du quai Branly
lointain: la satire nihiliste sur l’aliénation du travail fonctionne, car Corporate choisit toujours d’aller directement
au surréalisme désespéré plutôt que
d’empiler les références bénignes à la
monotonie de la vie de bureau. Ainsi,
la série sort également de l’open space:
ce sont aussi les conséquences des jobs
à la con sur la vie privée qui sont tournées en dérision, à l’instar du mythe du
week-end comme sempiternel exutoire
des frustrations de la semaine.
Réalisation graphique : Neil Gurry
«B
ullshit jobs», serait-on tenté de renommer Corporate, création de la
chaîne américaine Comedy Central qui
vient d’entamer sa deuxième saison.
Dans son fameux essai Bullshit Jobs
de 2013, l’économiste et anthropologue
américain David Graeber définissait le
job à la con comme «une forme d’emploi
rémunéré qui est si inutile, superflue ou
néfaste que même le salarié ne parvient
pas à justifier son existence».
famille des séries comiques sur la vie de
bureau, il y a les références totémiques:
The Office, versions anglaise et américaine. L’une, créée par Ricky Gervais,
faisait du lieu de travail un creuset de
malaises entre collègues tandis que
l’adaptation américaine, menée par
Steve Carell, rassemblait des personnages dysfonctionnels mais attachants.
L’entreprise était alors un simple prétexte pour constituer un groupe de caractères disparates obligés de se côtoyer. Corporate, elle, prend le sens du
travail comme son axe principal.
L’humour est noir et, à l’image, les teintes sont ocres, comme un écho au
brown-out –le syndrome de la perte de
sens du travail– vécu par ses protagonistes. Le générique donne le ton: des
reconstitutions de photos de banques
d’images sur le monde de l’entreprise,
de salariés en costards souriant bêtement, sur un riff charbonneux signé Ty
Segall. «J’essaye depuis si longtemps
d’améliorer mes compétences pour
grimper les échelons dans cette
entreprise, alors que pendant tout ce
temps, j’aurais plutôt dû essayer d’enfoncer les autres», lance Jake, l’air perpétuellement au fond du trou. Quand
Matt doit composer le meilleur PowerPoint de sa vie, c’est pour le présenter
à la CIA qui cherche à armer un groupuscule dissident dans un conflit
Conception graphique : BETC
Satire nihiliste sur
l’aliénation du travail,
la série s’attaque à la
routine dérisoire
en entreprise.
Licences E.S. n°1-1083294, E.S. n°1-1041550, n°2-1041546, n°3-1041547.
vide de bureau
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IMAGES / PLEIN CADRE
Procession
de froid
Par
JÉRÉMY PIETTE
U
n paysage fantôme se dresse-là, tout
d’impérieuse lactescence, désert blême enseveli sous la neige et parsemé de faux palmiers fabriqués en bouteilles et rebuts de
plastique. Outre les quelques paillotes dépeuplées, un
agencement de bâtisses et artifices, implacablement ordonnés, témoigne du passage de l’homme, ainsi que la
présence d’une étrange cavité creusée dans la glace… en
forme de croix. Est-ce un simili décor de film abandonné
ou un petit site touristique excentrique qui n’aurait pas
tout à fait gagné le cœur des pêcheurs sur glace ?
Nous sommes dans la ville minière de Bilytske, en janvier 2015, dans la grande région industrielle du Donbass
(Ukraine), meurtrie par une guerre d’attrition entre séparatistes prorusses et forces ukrainiennes depuis le printemps 2014. En regard de ce contexte, le cliché réalisé ici
par le Britannique Christopher Nunn oscille entre
étrange quiétude et atmosphère postapocalyptique. La
percée en crucifix, généralement effectuée à la
tronçonneuse, précède une traditionnelle célébration
de l’épiphanie orthodoxe –où nombreuses sont les personnes qui viennent s’immerger dans l’eau glacée bénie
par les popes.
Christopher Nun, né en 1983 dans le Yorshire, commence
en 2013 à parcourir l’Ukraine afin d’en apprendre plus
sur les origines de sa grand-mère née à Kalouch, ville qui
a appartenu un temps à la Pologne. Depuis ce voyage,
l’homme multiplie les allers-retours d’Ouest en Est,
témoin et œil-capteur des soldats au front, tanks, corps
sans vie et bâtiments en ruines, et il s’attache tout autant
à livrer des portraits intenses et intimistes d’une jeunesse
au beau milieu d’un pays en mutation. Nunn aime à faire
des images qu’il appelle «plus tranquilles», dans les
zones en périphéries et durant les instants d’accalmie.
Se distingue donc cette photographie au cœur troué, où
seraient venues s’immerger par trois fois – au nom du
Père, du Fils et du Saint-Esprit – des âmes vives prêtes
à tout oublier. Le «silence» de cette image a quelque
chose de doux, mais également d’inhospitalier, comme
si la brèche dans ce sol, semblable à un paradis blanc, se
démarquait là, unique porte disponible pour s’éloigner
des bombes, de la haine, en somme de la cruauté des
hommes. Le travail de Christopher Nunn rejoint le projet
les Utopies rouges, aux éditions Essarter : un ensemble
de trois livres faisant dialoguer les photographies et les
textes de dix auteurs et photographes européens autour
de la thématique des utopies politiques en Europe, suite
à la chute de l’URSS. •
LES UTOPIES ROUGES (Ed. Essarter)
Lancement à la Cité internationale des arts,
le 5 février et à la librairie le Volume (75003), le 8 février.
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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u 35
CHRISTOPHER NUNN
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
AU REVOIR
Art/ Du balai!
A Dijon, Emily Mae Smith fait valser
les préjugés sur la peinture et s’empare notamment de l’image du balai
pour une série de tableaux pleins
d’humour. En faisant de l’ustensile
la vedette de ses toiles et le totem de
sa peinture, Emily Mae Smith a
ouvert les vannes : la marée est
montée sur ses tableaux, en vagues
de désir intense.
EMILY MAE SMITH
au Consortium, à Dijon (21).
Jusqu’au 14 avril.
Art / Rodin tout
MARTIN COLOMBET
en dessins
Histoire
de l’œil
et stupéfiant, ringardisant instantanément tout le corpus connu de
films d’effroi américains mimant
le vérisme du found footage: alors
que l’on vient de distinguer le jet
d’une grenade en direction de l’objectif, une détonation se fait entendre, Rodrigues s’effondre et nos rePar
gards chavirent à la renverse avec lui. Soudain,
JULIEN GESTER et DIDIER PÉRON
c’est la toile uniforme d’épaisse grisaille du ciel
qui remplit le cadre, tout juste grignotée, en bas
n plein œil, en plein œil! Ils lui de l’écran, par le bout de la colonne de la Basont crevé un œil ! Appelez les tille, et s’improvise une image inouïe, à mesure
medics !» Ce cri étouffé se que les silhouettes bleutées de gilets jaunes se
dépose sur l’écran devenu courbent au-dessus du blessé, grièvement atnoir. Le filmeur a chuté au sol et, dans l’attente teint à l’œil, composant le tableau subjectif
des soins, on l’a retourné sur le dos, interven- d’une assemblée d’ombres inquiètes et prévetion qui a achevé d’occulter totalement l’objec- nantes, tenant aussi bien de Tarantino (les vues
tif de sa caméra, comme aveuglé à son tour, de coffres et autres mallettes), Kubrick (et cette
privant les spectateurs d’images.
propension à partager le point de vue de la moJérôme Rodrigues, figure fameuse du mouve- quette, notamment dans Shining), ou Shyamament des gilets jaunes, se trouvait place de la lan (Adrien Brody au fond de son trou dans
Bastille samedi, lors de l’acte XI de la mobilisa- le Village). Puis l’obscurité s’impose.
tion. Il documentait en vidéo le déploiement Depuis, les diagnostics prédisent à Jérôme
policier qui s’y opérait à la suite d’un assaut de Rodrigues des dommages irréversibles de la
Black Blocs, diffusant, en direct sur Facebook, vision, et peut-être la perte totale de son œil,
ses allées et venues entre des camarades qu’il tandis qu’une enquête cherche à déterminer s’il
enjoignait d’évacuer la place et
a été victime seulement d’un galet
de prendre la direction de Répude grenade de désencerclement ou
blique dans un souci de sûreté et
aussi d’un tir de balle de défense.
d’apaisement. Jusqu’à la neuLa photographie ci-dessus, signée
vième minute de la vidéo, les
Martin Colombet et parue dans
images évoquent ces innombraLibé lundi, figure le même homme,
Jérôme Rodrigues
bles flux à fleur de manif qui
une fois pris en charge par les fagravement blessé, le
mouvement remonté
éclosent sur les réseaux tous les
meux «street medics» et pompiers,
U
samedis. Mais la diffusion basalors qu’il s’apprête à être évacué à
dans 28 minutes
cule alors que l’on assiste, depuis
l’hôpital. Il y apparaît étrangement
le centre de la place, à une charge
encadré par les boucliers de la podes forces de l’ordre, et le doculice, dans une station ambiguë, enment prend alors un tour terrible Libé du 28 janvier.
tre individu sous haute protection
REGARDER VOIR
«E
Libération Lundi 28 Janvier 2019
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
taient clairement le danger
de la GMD, «même dans le
cadre d’une utilisation normale, rigoureuse et préconisée». La course des galets en
caoutchouc n’est effectivement pas maîtrisée par les
forces de l’ordre, et ce, même
si le lancer est bien effectué.
Jérôme Rodrigues, figure pacifiste du mouvement, samedi place de la Bastille à Paris. PHOTO MARTIN COLOMBET
Après avoir été touché à l’œil samedi à Paris, probablement par
une grenade de désencerclement, cette figure du mouvement
a été entendue par la police des polices à l’hôpital.
Le diagnostic définitif n’est toujours pas connu.
ne blessure de plus,
une blessure forcément de trop. L’une
des figures emblématiques
du mouvement des gilets jaunes a été gravement blessée
au visage lors de l’acte XI, à
Paris. Samedi, vers 16 heures,
Jérôme Rodrigues s’effondre
alors qu’il filme et diffuse en
direct la manifestation. Ses
images documentent cet instant. Il converse calmement
avec des street medics, ces
secouristes parfois amateurs
qui interviennent dans les
cortèges. Il invite aussi des
gilets jaunes encore présents
sur la place de la Bastille à
quitter les lieux. «On était
proche du rond-point, il était
venu pour essayer de calmer
les tensions et il s’est retourné
pour filmer la ligne de forces
de l’ordre», raconte Billale Hizoune, ami de Jérôme Rodrigues, rencontré lors du lancement du mouvement.
Soudain, une grenade lancée
par les forces de l’ordre atterrit à ses pieds et explose. C’est
à ce moment précis que Jérôme Rodrigues tombe. Son
œil droit est gravement atteint. Moins d’une minute
plus tard, alors que le manifestant est à terre et saigne,
les forces de l’ordre envoient
du gaz lacrymogène vers le
groupe qui est autour de lui.
Il est hospitalisé et opéré en
urgence. Le diagnostic définitif n’est toujours pas connu
mais le militant pourrait bien
perdre la vue.
Tutélaire. Cette blessure
d’un leader des gilets jaunes,
qui s’ajoute à une longue liste
depuis le début du mouvement, possède une forte portée symbolique. «La haine
des gens, c’est vous qui l’avez
créée», a accusé dimanche
le vidéaste Ramous, depuis
l’hôpital où est soigné Jérôme
et arrestation, et une posture qui
convertit l’énergie de la revendication en fragilité du martyre.
Par-delà la relative notoriété du
pris pour cible et la diffusion en
direct de son agression, tout
concourrait depuis quelques jours
à ce que cet œil en moins soit l’œil
de trop. Le 1er décembre, l’irruption de gilets
gaunes à l’intérieur de l’Arc de triomphe laissait
le moulage en plâtre d’un buste de Marianne sévèrement attaqué au marteau, le côté droit du
visage béant, un œil enfoncé. Les actes hebdomadaires de la révolte sociale ont, depuis, multiplié les occurrences d’yeux mutilés avec une
tout autre gravité, car de chair cette fois – le
comptage du journaliste David Dufresne en recense entre quinze et vingt. Bien plus que toutes les autres blessures nombreuses qui ont pu
être décrites, l’énucléation focalise la radicalité
d’une confrontation où quelque chose se joue
les yeux dans les yeux, entre pouvoir et manifestants, via l’opposition de ces derniers aux
forces de l’ordre. Endossant le gilet d’alerte fluo
afin de sortir d’un régime d’invisibilité où ils
s’estimaient politiquement séquestrés, les gilets
jaunes se sont aussi, de facto, offerts comme cible au moment même où ils naissaient sous la
forme d’un corps social et revendicatif totalement neuf. Ce corps ne pouvait garder son intégrité, semble-t-il, et dans le cortège de mutilations diverses répertoriées en un peu plus de
deux mois, d’yeux en membres explosés, celles
qui frappent le plus l’imaginaire sont sans
doute les premières, en ce qu’elles reconduisent
d’ancestrales lois du talion et toute une tradition horrifique de châtiment par l’amputation
du regard des impudents se faisant juges ou
voyeurs d’un ordre des choses à la violence
aveugle. •
Rodrigues. Il cible bien évidemment la hiérarchie policière, et en premier lieu le
ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Toujours
coiffé d’un bonnet, Ramous
est, au même titre que Rodrigues, un incontournable
du mouvement, notamment
pour son suivi en direct des
mobilisations parisiennes.
Autre figure tutélaire des
gilets jaunes, le routier Eric
Drouet a appelé de son côté
à un «soulèvement sans précédent par tous les moyens utiles
et nécessaires pour que plus
personne ne soit victime de ces
blessures de guerre».
Fait inédit depuis le début du
mouvement – et ses nombreuses blessures graves –,
Christophe Castaner a réagi
presque immédiatement à la
situation de Jérôme Rodrigues. Jusqu’ici, le ministre de
l’Intérieur avait plutôt opté
pour la posture du déni.
Samedi, il a assuré que la police des polices, l’Inspection
générale de la police nationale (IGPN), saisie par le préfet Michel Delpuech, «fera
toute la lumière sur les incidents qui se sont produits
place de la Bastille». Dimanche après-midi, Jérôme Rodrigues, qui a annoncé avoir
déposé plainte, a justement
été auditionné par les enquêteurs sur les circonstances de
sa blessure.
Dangerosité. S’il est encore
trop tôt pour connaître avec
certitude la nature de l’arme
qui a touché Rodrigues
à l’œil, la «grenade à main de
désencerclement» (GMD) qui
a explosé à ses pieds pourrait
avoir causé ces blessures. Sur
sa vidéo, l’arrivée de cette petite munition noire est nettement visible. Composée de
18 galets en caoutchouc propulsés à près de 150 mètres
par seconde, la GMD est mise
en cause pour sa dangerosité
depuis plusieurs années. La
blessure à l’œil correspond
notamment aux dégâts que
peut causer un galet de cette
arme qui atteindrait une telle
zone.
Lors du mouvement contre la
loi travail du printemps 2016,
par exemple, cette grenade
avait causé deux très graves
blessures. Au mois de mai,
Romain Dussaux, 28 ans à
l’époque, avait été touché à la
tête. Opéré en urgence et
placé dans le coma, il souffrait d’une fracture et d’un
enfoncement de la boîte crâ-
nienne, d’un hématome
sous-dural et d’une hémorragie méningée. Quelques mois
plus tard, c’est Laurent
Theron, un syndicaliste de
46 ans, qui avait été atteint au
visage, engendrant la perte
d’un œil. Libération avait
alors révélé que les expertises
balistiques réalisées dans le
cadre de ces enquêtes poin-
Détonation. Samedi, les
images filmées par des personnes se trouvant autour de
Jérôme Rodrigues permettent d’entendre le bruit d’un
tir de lanceur de balle de défense (LBD 40, une arme de
type Flash-Ball) quelques
instants après la détonation
de la grenade. La victime
elle-même estime avoir été
touchée par un tir de LBD.
Billale Hizoune pense aussi
que c’est une munition de
cette arme, également en
caoutchouc semi-rigide, qui
l’a atteint à la tête : «L’un des
policiers en uniforme a pris le
temps de viser puis de tirer.»
Ce témoin dit d’ailleurs avoir
«ramassé le projectile juste
à côté de Jérôme». Dimanche
après-midi, le secrétaire
d’Etat auprès du ministre de
l’Intérieur, Laurent Nuñez, a,
lui, réfuté sur LCI l’hypothèse d’un tir de LBD 40,
jugeant «qu’aucun élément»
n’allait dans ce sens.
Avant son audition par la
police des polices, dimanche,
Jérôme Rodrigues a posté
une photo de lui sur les
réseaux sociaux. Bandage
à l’œil et poing fermé, le gilet
jaune interpelle: «Tu pourras
m’enlever un œil, un bras, une
jambe… On lâchera rien la
famille !»
ISMAËL HALISSAT
Retrouvez
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
A l’hôtel Biron, une exposition
dévoile la quasi-totalité des dessins
découpés du sculpteur. Une pratique novatrice pour son époque, à
laquelle l’artiste s’adonnera durant
toute sa carrière. Dans sa quête pour
saisir le mouvement des corps dénudés, Rodin savoure la légèreté et
la malléabilité du papier et s’affranchit avec audace de la gravité.
RODIN, DESSINER, DÉCOUPER
au musée Rodin (75007).
Jusqu’au 24 février.
Ciné/ Marx brother
Cash, jeune homme noir, découvre
la clé du succès, dans le centre où il
travaille, sans être payé, en échange
de la promesse d’une promotion juteuse: un don magique qui lui permet de parler à ses clients d’une voix
blanche, c’est-à-dire d’une voix de
Blanc. Boots Riley, cinéaste et acteur
de cette fable speedée et mordante,
est aussi rappeur dans le groupe
marxiste-léniniste The Coup.
SORRY TO BOTHER YOU
de et avec BOOTS RILEY (1 h 51).
Ciné/ Attraits parallèles
Léa, guide à Paris, quitte Martin, apprenti cinéaste en quête de son premier film. Après la rupture, l’un et
l’autre font la rencontre d’un nouveau colocataire et amant. L’Amour
debout tient en équilibre sur des
jeux d’attraction et d’hésitation.
L’enjeu se situe dans la différence
entre la liberté d’aller vers telle personne et la soumission à la force
magnétique qui nous entraîne vers
telle autre.
L’AMOUR DEBOUT
de MICHAEL DACHEUX (1 h 23).
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Page 40 : Cinq sur cinq / Zoo musical
Page 41 : On y croit / Folamour
Page 42 : Casques t’écoutes / Olga Kurylenko
CAT O’NEIL
Centre national
de la musique :
le grand serpent
de mer
u 37
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38 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
CNM, huit ans de réflexion
Maintes fois enterré, le projet d’un Centre national
de la musique, censé défendre la diversité artistique
et faire rayonner la musique française, est dans les
cartons depuis… 2011. Le ministre de la Culture
vient d’annoncer son lancement pour janvier 2020.
Et si cette fois, c’était la bonne?
Par
LUCAS MINISINI
Dessin CAT O’NEIL
D
ans son catalogue,
Isabel Dacheux rassemble désormais
plus de 400 partitions. Des titres signés par des artistes comme les rockeurs de Livingstone ou les poppeux de Molécule G,
tous signés chez Scherzo Productions, basée dans le IXe arrondissement de Paris. Une boîte d’édition
et de production discographique
vieille d’une vingtaine d’années et
toujours en quête de nouveaux projets à défendre et faire tourner à travers la France et au-delà. Pas forcément évident car actuellement,
«c’est le bordel, résume Isabel, mais
on s’accroche». Un effort de chaque
instant qu’elle poursuit avec «un
employé et demi», recrutés grâce à
de nouvelles subventions, face à
une industrie musicale toujours
plus inégale : Sony Music, Warner
Music et Universal Music, soit les
«majors», rachètent des catalogues
«de partout» et côté tournées, les
surpuissants Live Nation ou Fimalac Entertainment font la loi. Et le
reste? «C’est devenu un marécage»,
souffle la gérante. Elle en a la
preuve: «Un troisième chiffre après
la virgule a été créé pour pouvoir
nous payer pour les écoutes de nos
chansons.»
Pourtant, la professionnelle l’affirme, sa musique n’a jamais été
autant diffusée, et pas seulement
en France. «Certains de mes titres
sont écoutés par des chercheurs en
Antarctique», sourit-elle. Une raison parmi d’autres de continuer à
se démener pour ses artistes, et de
trouver des solutions pour faire
tourner la boutique. Comme sa fédération, Eifeil (Editeurs indépendants fédérés en Ile-de-France),
mise sur pied dans un restaurant
un soir de 2011 avec quelques amis
et qui rassemble désormais plus
d’une centaine de membres. Ou
alors la création du CNM. Le Centre
national de la musique. A vrai dire,
cette option-là serait «un besoin vital» pour Isabel Dacheux et l’ensemble de la filière musicale. «Sans
le CNM, on va rapidement manquer
de financement, soupire-t-elle.
Alors on continue de se battre pour
que ça se fasse.»
Un projet né sous
Sarkozy
Encore ministre de la Culture, Françoise Nyssen avait annoncé 5 millions d’euros pour lancer la ma-
chine (les professionnels en
espéraient une vingtaine) et demandé à deux parlementaires, Emilie Cariou et Pascal Bois, respectivement députés LREM de la Meuse et
de l’Oise, de préciser la gouvernance et le fonctionnement du futur CNM en rédigeant un rapport.
Les deux parlementaires l’ont rendu
le 24 janvier. Emilie Cariou évoque
la mise en place d’un établissement
pilote pour 2019. Le ministre de la
Culture, Franck Riester (qui n’a pas
trouvé le temps de nous répondre
malgré nos nombreuses sollicitations), a même annoncé une date de
lancement officiel : le 1er janvier 2020. Toujours derrière son bureau, Isabel Dacheux hausse les
épaules, et ose un sourire: «Ça fait
deux fois que le CNM est sur les rails,
on n’aura pas de troisième chance
après celle-ci.»
Si la productrice ne semble pas tout
à fait sûre de croire à sa création,
c’est parce que ce projet aux allures
de CNC (Centre national du cinéma)
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
de la musique aurait dû voir le jour
il y a déjà bien longtemps, en 2011.
A l’époque, le monde de la musique
a brutalement perdu dans les affres
de la transition numérique près
de 70% de son chiffre d’affaires en
moins de dix ans. Résultat, une
«menace pour les artistes et la création» et un «moment de panique»
chez les professionnels selon RochOlivier Maistre, rapporteur général
de la Cour des comptes et auteur
d’un rapport sur le CNM. Pas le
choix, il faut absolument sauver la
filière musicale d’une manière ou
d’une autre. C’est décidé, pour le
gouvernement de François Fillon
sous Nicolas Sarkozy, ce sera le
CNM: un centre rassemblant la très
grande majorité de la filière musicale, de l’édition (des partitions) aux
concerts (le «spectacle vivant») en
passant par la «musique enregistrée»
et les syndicats.
Reprenant une idée ébauchée par
Marcel Landowski, quand André
Malraux était ministre de la Culture dans les années 60, cette première mouture du CNM agrégerait
plusieurs missions parmi celles du
ministère de la Culture en matière
de musique et celles du CNV (Centre national de la chanson, du jazz
et des variétés) dédié au soutien du
spectacle vivant depuis 1986. Avec
notamment une augmentation et
une meilleure gestion des subventions pour commencer, mais pas
seulement. Serait aussi inclus un
pilotage du rayonnement des artistes français à l’international (à
l’aide du Bureau Export), la création d’un centre de recherche et de
statistiques sur l’industrie, en intégrant l’Irma (Centre d’informations et de ressources sur les musiques actuelles) et leur large base de
données. Sans oublier des fonds
dédiés à l’éducation musicale et artistique.
«Tout a été saboté»
Pour imaginer ce grand projet, il a
fallu trouver une forme d’«union sacrée» à en croire David Morel, dit
«Monsieur Mo», patron du label indépendant Jarring Effects, basé à
Lyon. Pour ça, il monte régulièrement à Paris à l’occasion de différents groupes de travail. Un
moment aussi nécessaire que symbolique car c’est la toute première
fois que tous les acteurs de cette industrie se font face. «Les majors
étaient toutes présentes, se rappelle
David Morel, mais il y avait aussi
des gens de petits labels, de petites
structures, qui pour certains n’arrivaient même pas encore à vivre de
leur métier !» Des structures qui
n’ont ni les mêmes objectifs, ni les
mêmes intérêts mais qui gagneraient tout à se parler directement
à l’en croire. Après des désaccords,
des accrochages, des plans de long
terme et une année et demie de
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boulot, tout est là. Entre 90 et
130 millions d’euros sont prévus, la
préfiguration peut commencer,
pour un lancement dans la foulée.
Enfin, c’est ce qui aurait dû se passer: «C’est un paradoxe, mais à l’arrivée de François Hollande à la présidence, tout a été saboté», explique
Monsieur Mo.
La création du CNM était en effet
notée dans le programme du futur
président. Pourtant, dès la fin
mai 2012, le CNM disparaît des missions du ministère de la Culture,
alors géré par Aurélie Filippetti.
Pourquoi mettre fin à un projet durement négocié pendant plus d’un
an? «Le CNC a eu la trouille de perdre une partie de son financement»,
raconte un participant aux discussions à l’époque. Le CNM prévoyait
de se financer en partie grâce au revenu de la taxe sur les fournisseurs
d’accès à Internet qui bénéficiait
à 100 % au Centre national du cinéma, lui rapportant environ
800 millions d’euros annuels au début des années 2010. «Les gens du cinéma sont ultraforts, raconte ce
connaisseur du dossier. Quand ils
vont négocier, si c’est un gouvernement de droite ils emmènent Gérard
Depardieu et Christian Clavier, et si
c’est un gouvernement de gauche les
frères Dardenne, par exemple.
Et quand il y a Depardieu à une table, même au niveau européen, personne ne bronche. Ce que nous, on
n’a jamais été capable de faire au niveau musique.» Un freinage brutal,
à cause du blocage des pontes de la
cinéphilie française pour certains,
mais aussi de tensions internes
pour d’autres.
«On veut juste vivre
de notre musique»
Aline Renet dirige les relations institutionnelles du Prodiss, le Syndicat national du spectacle musical et
de variété, et elle a vu certains organismes comme la Sacem et l’Adami
(en charge des droits des artistes)
rejoindre le projet «à marche forcée». Explication: «Chaque petit tas
d’argent est un petit tas de pouvoir,
donc personne ne veut lâcher ce qui
lui appartient, et certains préfèrent
que rien ne bouge.» L’industrie musicale et son (trop) grand nombre
d’acteurs ne parvient pas à ressusciter l’ambition du CNM. Le passage
successif au ministère de la Culture
de Fleur Pellerin puis d’Audrey
Azoulay n’y change rien. Et dans le
programme de campagne du candidat Emmanuel Macron, pas de trace
du fameux centre. Jusqu’au
25 avril 2018, et l’annonce de la ministre de l’époque, Françoise Nyssen, au Printemps de Bourges,
qu’elle aimerait voir le projet de
CNM aboutir, et ce dès 2019. L’industrie musicale est aujourd’hui
sortie de ce «moment de panique»,
la fréquentation des concerts aug-
u 39
mente et le streaming est devenu le
moyen privilégié d’écouter de la
musique.
Pour autant, la filière n’est pas tout
à fait sortie d’affaire. Loin de là, selon certains. «Pour compenser nos
pertes physiques, il faudrait qu’on
cumule 100 millions d’écoutes sur
Spotify et les autres plateformes, explique Monsieur Mo, de Jarring Effects. J’ai fait les calculs, on est à
15 millions d’écoutes cumulées pour
l’instant, donc il nous reste du travail.» Une façon de bosser elle
aussi bien différente du début des
années 2010. Le patron de label explique comment le succès de ses titres est maintenant lié à des «algorithmes» et des «posts sponsorisés»:
«J’ai besoin d’un technicien qui
m’explique comment dépenser de
l’argent intelligemment sur les réseaux sociaux, pour que ça m’en
rapporte à la fin sur mes écoutes.
C’est un cercle infernal ! Nous, on
veut juste vivre de notre musique.»
Pour ça, il attend beaucoup de la
nouvelle mouture du CNM, espérant enfin des décisions prises en
fonction de «l’intérêt général» avec
l’Etat comme garant du rétablissement d’un certain équilibre entre
tous les acteurs du monde de la
musique. Et si une fois encore tout
tombe à l’eau ? «C’est la diversité
musicale qui est menacée», explique David Morel. On a besoin de ce
soutien.» •
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
PLAYLIST
LITTLE SIMZ
101FM
En ouverture d’un fracassant nouvel
album, à paraître en mars, la jeune
rappeuse britannique surdouée offre
ce track autobiographique où elle
raconte ses débuts sur fond de beat
minimal et d’une mélodie qui semble
sortir tout droit du delta du Mékong.
MONOLITHE NOIR
By Twos, feat. Peter Broderick
Quasiment aussi intrigant que le bloc
sombre, symbole de 2001 Odyssée
de l’espace, d’où Antoine Pasqualini a
tiré son pseudo. Electronica spatiale
(logique) éclairée par une voix qui
donne envie de regarder les étoiles.
Définitivement space.
mier album en 2007 à 29 ans. Son
dernier essai en date, Pops (2017),
révèle un style personnel fondé sur
la luxuriance d’une pop sophistiquée à l’écriture maligne. Et papa
dans tout ça? En cherchant bien, on
peut leur trouver la même sensibilité espiègle. Ours n’est pas si ours
que ça puisqu’il n’aime rien tant
que participer aux projets des
autres. On l’a entendu en duo avec
Lily Allen ou Ornette, donner ses
chansons à Pauline Croze, HollySiz,
Zaz et même Grand Corps malade.
Mais Nounours a également élaboré de nombreuses musiques pour
le théâtre en compagnie d’un certain Lieutenant Nicholson. Un
pseudo derrière lequel on trouve
Nicolas… Voulzy. On n’échappe pas
à la famille.
4 La Fouine
Il porte le nom d’une espèce disparue, le loup de Tasmanie, mais Thylacine est bien vivant et son album Roads Vol. 1 passionnant. F. TIJOU
Animal on est mal
Ils se cachent
derrière des
pseudos de
mammifères.
O
n ne compte plus les
artistes anglo-saxons
à pseudo animalier,
des Beatles à Panda
Bear en passant par les Eagles ou
Gorillaz. Et en France ? C’est plus
rare, mais on a quand même déniché cinq exemples au poil… ou pas.
1 Thylacine
On connaît plus ce carnivore
sous l’appellation de loup de Tasmanie. L’espèce au pelage tigré est
supposée éteinte depuis 1936,
même si des spécialistes de la question ont été enquêter aux antipodes
en 2013 pour dénicher les traces de
thylacines survivants. A ce jour, on
est sans nouvelles à fois des scientifiques et des animaux. Mais pas de
l’Angevin William Rezé, dont le
pseudo exotique colle bien à ses expérimentations sonores voyageuses. Après avoir enregistré un album de techno nomade à bord du
Transsib érien, le producteur vient
de sortir le
passionnant
Roads Vol. 1,
entièrement conçu lors d’un périple
en Argentine, à bord de la fameuse
caravane américaine Airstream en
aluminium qu’il a transformée de
ses mains en studio. Le résultat, très
convaincant, mélange avec habilité
sons dénichés sur place et fiévreuses poussées électroniques.
2 Chaton
Avec ceux d’Angèle et d’Eddy
de Pretto, son album Possible fait
sans conteste partie des disques clivants de 2018. Une qualité à une
époque où la musique ressemble
trop souvent à un filet d’eau tiède.
Donc soit on adore cette chanson française
électronique
hybride, entre
hip-hop et reggae, soit on
vilipende
l’usage intensif de l’autotune et le
minimalisme des compositions. Un
peu comme pour les rappeurs de
PNL dont Simon Cohen, le vrai nom
de ce Parisien plus que trentenaire,
est un farouche admirateur. On
CINQ SUR CINQ
avoue sans peine que l’on compte
parmi ceux qui ont craqué pour ses
titres touchants, entièrement autobiographiques, dans lesquels il raconte sans pathos, mais non sans
humour, un parcours artistique sinueux. De la chanson ragga-dub
sous le pseudo Simeo, à l’écriture
pour Lorie ou Jenifer en passant par
clavier derrière Yannick Noah, ce
chaton a déjà largement vécu neuf
vies. La dernière étant de loin la
plus passionnante.
3 Ours
Quand on est un fils de,
mieux vaut avancer caché. Histoire
de ne pas mettre en avant un patronyme célèbre. C’est bien le cas de
Charles Souchon, rejeton d’Alain,
qui est sorti de sa tanière déguisé en
plantigrade. Assez tardivement
d’ailleurs, puisqu’il réalise son pre-
A l’heure du clash permanent
entre les deux poids lourds (dans
tous les sens du terme) du rap game
tricolore Booba et Kaaris et des
poussées linguistiques du hip-hop
pour ado des Jul ou Sch, on a oublié
qu’il y a pile dix ans, l’album Mes repères de Laouni Mouhid, alias la
Fouine, était consacré disque de
platine. Loin des yeux, loin du
cœur, et les exils successifs à Miami
et à Marrakech, après l’élection de
Trump, de ce natif de Trappes un
soir de Noël 1981, l’ont éloigné des
champs de bataille hexagonaux.
Son originalité tient dans sa tendance à aller fouiner (forcément) du
côté de la chanson française pour
trouver l’inspiration. Le rappeur à
la remarquable pilosité verticale
s’étant déclaré fan de Jacques Brel,
Georges Brassens ou Léo Ferré bien
avant que les liens entre chanson
française et rap ne soient devenus
une évidence. Enfin, pas pour tout
le monde.
5 Elephant
Hommage à la grosse bébête
à trompe, hélas en voix d’extinction,
ou clin d’œil à l’album des White
Stripes avec le fameux Seven Nation
Army ? On n’a pas tranché. Indice :
la pop électronique (très) légère du
duo Lisa Wisznia et François Villevieille semble aussi copine avec le
rock brutal de Jack White qu’un pachyderme avec une famille souris
croisée sur la route de la savane.
Piégeux. Couple à la ville comme
sur scène lors de leur premier album, Collective mon amour (2013),
Lisa et François se sont séparés
avant leur second essai, le justement nommé Touché coulé (2016).
Depuis cette sortie, Elephant s’est
donc éteint. Ce qui n’est heureusement pas encore le cas de l’animal.
Résiste ! comme dirait l’autre.
PATRICE BARDOT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
FASTLANES
Go On Tour
L’union transcendante entre deux
producteurs parisiens et deux rappeurs
américains. On y entend autant du hiphop que de la house. Mélange jouissif
imaginé avec une grande cohérence.
Il faut jeter plus d’une oreille sur les
trois autres titres du EP.
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MONTEVIDEO
Funhouse
Produits et signés par l’électronicien
Joakim Bouaziz (Tigersushi),
ces Bruxellois emmenés par le
charismatique chanteur Jean Waterlot
poussent loin sur le dancefloor le
bouchon d’une pop flamboyante
et décadente.
LA RÉÉDITION
SWERVEDRIVER
The Lonely Crowd Fades in the Air
Est-ce à cause de leur nom difficile à
prononcer pour des Français que ces
Anglais sont trop souvent les oubliés du
shoegaze ? Ce titre à la mélancolie
hypnotique, annonçant un nouvel
album, prouve en tout cas qu’ils n’ont
pas perdu la main depuis les années 90.
u 41
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
Green River «Dry as
a Bone» /«Rehab Doll»
E
DR
picentre du rock tellurique entre le milieu des années 80 et le début des années 90, Seattle (et ses environs) a engendré une flopée de groupes dont le
son rageur mélangeait punk et heavy metal dans
des versions plus ou moins expérimentales. On appelait ça le
«grunge». Un terme qui, selon la légende, aurait été utilisé pour
la première fois dès 1981, par Mark Arm le chanteur de Green
Dry as a Bone
River, et plus tard de Mudhoney, à l’occasion d’une lettre à un
et Rehab Doll
fanzine de la ville de l’Etat de Washington.
(Sub Pop)
Logiquement, il resurgit lorsqu’il s’agit de décrire la musique
de son groupe dont sont réédités le très stoogien EP Dry as a
Bone (1986) augmenté de l’ensemble de leurs singles, et l’unique album Rehab Doll
(1988), lui accompagné de démos inédites. Un disque sorti alors que la formation
avait déjà splitté, Arm et Steve Turner (guitare) partant créer Mudhoney, tandis que
Stone Gossard (guitare) et Jeff Ament (basse) lançaient l’aventure Mother Love Bone,
et surtout Pearl Jam. Le son de Seattle à la conquête du monde.
P.Ba.
Fou d’amour pour
Folamour
LA DÉCOUVERTE
le passé. A la fois DJ et producteur, ce Lyonnais
à l’éternel bob vissé sur la tête nous avait déjà séduits, il y a un an et demi, par la grâce d’Umami,
un second album aux samples charnels (Earth,
Wind & Fire ou D’Angelo notamment), très fidèle
a deep house: existe-t-il une appella- à la dimension funk de la house.
tion musicale plus dévoyée? Si l’on re- Sorti sur son propre label, ce nouveau Ordinary
monte quinze ans en arrière, le terme Drugs s’affranchit résolument du patronage des
regroupait des merglorieux anciens. Le côté «pastiveilles à danser gorgées de soul,
che» (pour être méchant) ou «homavec un petit parfum jazz, et leurs
mage» (pour être gentil) qui pouauteurs se dénommaient Theo Parvait un peu trop suinter de ses
rish, Moodymann ou St Germain.
compositions antérieures prend ici
Très loin de ce que signifie désorla forme de clins d’œil ludiques
mais le qualificatif, que l’on pourmais jamais encombrants. En
rait définir comme une sorte de
ouvrant sa maison à des guests vomusique électronique très comcaux comme le soulman berlinomerciale, à grosses ficelles mélodinigérian Wayne Snow (Underwater
ques et vocales, dominée par des FOLAMOUR Ordinary
Memories), la délicieuse Elbi (After
envolées de saxophone. Par charité Drugs (FHUO Records)
Winter Must Come Spring) ou le
pour les «artistes» se réclamant de
chaleureux Londonien Mark Borcette «deep soupe», nous nous garderons bien de gazzi (I Only Remember You When I Sleep), Folales citer, mais ils se seront reconnus.
mour se permet d’ajouter une vraie dimension
Bruno Boumendil, alias Folamour, a le courage, pop à sa production, sans pour autant vendre son
en 2018, de se replonger dans les racines du âme au diable à coup de saxophone dégoulinant.
genre, mais pour en livrer une magistrale inter- Pour paraphraser l’André Breton de l’Amour fou:
prétation, élégante et surtout personnelle, où le «On lui souhaite d’être follement aimé.»
futur semble largement autant dans le viseur que
P.Ba.
BENJAMIN GUILLONEAU
Avec son troisième album,
le Lyonnais redonne à la deep
house ses lettres de noblesse.
Jeremie Whistler
is coming
I
l a beau étreindre un cactus qui cache la moitié de son visage sur la
pochette de The Dawn, son premier album, pour les plus attentifs,
Jeremie Whistler n’est pas un total inconnu. Mais ce candidat malheureux,
en 2014, au défunt radio-crochet organisé par France Inter a fait du chemin (et
des progrès) depuis son premier EP, Flakes. Restant dans la lignée «mélange de
chanson mélancolique et de production
électronique», évoquant aussi bien le
Français Woodkid que le Britannique James Blake, le premier album de ce Parisien d’adoption (il a grandi dans un village d’Alsace) est bien plus convaincant
que ses précédentes tentatives.
The Dawn, le morceau qui donne son titre à l’album, en est sans doute la
meilleure illustration, même si les arrangements de chansons comme Amber ou
Smoke Signals font aussi leur petit effet.
Lyrique mais jamais larmoyant, précieux
sans être trop maniéré, Jeremie Whistler
se cache souvent derrière la langue anglaise. Pourtant, quand il ose utiliser sa
voix (dont Jean-Daniel Beauvallet écrivait qu’elle pourrait «faire fondre les icebergs») dans sa langue natale sur Dans le
sable (une référence au film d’Ozon?), sa
sincérité se fait plus troublante.
Graphiste de formation, toujours attentif
à l’univers visuel qui accompagne sa musique (clip, pochette, costume de
scène…), Jeremie Whistler a probablement aussi beaucoup écouté Björk ou le
crooner suédois Jay-Jay Johanson, dont
on ressent parfois l’influence. A suivre.
JACQUES DRUJON
JEREMIE WHISTLER
The Dawn (Bu Production)
L
Vous aimerez aussi
RON TRENT
Primitive Arts (1999)
DISCLOSURE
Settle (2013)
FLOATING POINTS
Elaenia (2015)
Ce légendaire Chicagoan est
l’un des pères de la deep
house qu’il aime pousser vers
le jazz, sans négliger les nappes techno. Maestro.
Les deux frères Lawrence ont
placé le curseur très haut en
matière de chansons pop
house sachant être accessibles et dignes. Inégalé.
Une étrangeté. Quand le Britannique Sam Shepherd,
docteur en neurosciences,
invente une jazz-house organique. Fascinant.
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42 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
L’OBJET
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Olga Kurylenko
actrice
«Mick Jagger est un copain»
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Alexandra Stan, Mr. Saxobeat.
Dès que je l’entendais, je chantais
comme une folle et je me mettais
à danser. Mais bon, ce n’est pas
du Bach (rires) !
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Je ne supporte pas le heavy metal! Je ne comprends pas, c’est du
bruit, ce n’est pas possible. Des
groupes comme Metallica, plus
mélodieux, sont quand même
des exceptions.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Les œuvres de piano de Chopin.
C’est à la fois, calme, agressif,
triste… c’est parfait.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
If You Want Me, de Marketa Irglova et Glen Hansard, extrait du
film Once.
Savez-vous ce que c’est que le
drone metal ?
Je sais ce qu’est qu’un drone, ce
qu’est le metal, mais le drone metal pas du tout !
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
La musique live c’est plus sympa.
On voit les artistes, les talents.
Et puis, c’est un événement à
chaque fois. Malheureusement,
je manque de temps pour les
concerts.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Les Rolling Stones à Londres l’été
dernier. Mick Jagger est un copain
mais je ne l’avais pas encore vu sur
scène. C’était génial, il est incroyable, quelle énergie de dingue!
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la
musique sur un bon soundsystem ou n’allez-vous jamais
en club ?
Je n’y vais plus. Mais à l’époque,
c’était pour danser. J’étais en
sueur tellement je bougeais.
J’adorais la dance et la techno,
tout ce qui a du rythme.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Allez venez, Milord / Vous asseoir à ma table / Il fait si froid dehors / Ici, c’est confortable / Laissez-vous faire, Milord…», Edith
Piaf, Milord.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Les disques de Frank Sinatra.
Le morceau qui vous rend
folle de rage ?
N’importe quel morceau de heavy
metal, quand ça crie «wouaahahhahahah»! Je n’entends pas la
voix, qui est mélangée aux instruments, ni les mélodies…
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Habibi, de Tamino, que j’ai rencontré avant Noël lors d’une
émission. Il m’a donné son disque, il est juste incroyable et sa
voix est magnifique. Une vraie
découverte.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les Rolling Stones, pour sauter
sur scène avec eux.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Say Something, d’A Great Big
World et Christina Aguilera.
Recueilli par DAVID MICHEL
SES TITRES FÉTICHES
PATSY CLINE
Crazy (1961)
LANA DEL REY
Young and Beautiful (2013)
NICO & VINZ
Am I wrong (2014)
L’homme derrière Bowie
Pour détailler la vie de David Bowie, le
journaliste Dylan Jones, rédacteur en
chef du GQ britannique, a adopté le
principe de l’histoire orale, multipliant
les verbatims d’entretiens durant
700 pages, à la manière des livres
Please Kill Me, sur le punk américain,
ou Edie, écrit par Jean Stein sur le triste
destin d’Edie Sedgwick. Une technique
qui rend ce pavé très agréable à dévorer, d’autant que les témoignages frappent par leur (apparente) franchise. On
en apprend sans doute plus sur
l’homme et sa vie que sur sa musique
et ses disques mais, en refermant cette
histoire orale, David Bowie nous semble beaucoup moins mystérieux. Pas
certain qu’il aurait aimé ça. Nous si.
David Bowie: A Life par Dylan Jones,
éditions Ring, 23,50 €.
L’AGENDA
2–8 février
DR
JACQUES BENAROCH/SIPA
M
annequin à
succès au début des années 2000,
Olga Kurylenko est devenue en
un temps record une actrice bankable avec, au compteur, déjà une
trentaine de films en un peu plus
de dix ans. La brune ukrainienne
a vite séduit Hollywood au point
d’être propulsée James Bond girl
dans Quantum of Solace (2008).
Depuis, elle a notamment tourné
avec les cultissimes Terrence Malick (A la merveille) et Terry
Gilliam (l’Homme qui tua Don
Quichotte). Actrice protéiforme et
volubile, elle est actuellement à
l’affiche de l’Intervention, avec
Vincent Perez.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescente
avec votre propre argent ?
Un album d’Infected Mushroom,
un groupe israélien qui faisait de
la trance psychédélique.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Désormais j’écoute tout sur
Spotify.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Je n’achète plus rien. Mais le dernier c’était les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach
en MP3.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Quand je vivais entre Miami et
Los Angeles, j’adorais écouter la
musique dans la voiture. Je pouvais mettre à fond ce que je voulais. Et je chantais très fort !
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ?
Quand je lis un scénario, j’ai besoin de calme. La musique est
alors trop perturbante.
Un titre pour bien commencer
la journée ?
Michael Jackson, Billie Jean.
n C’est une habitude canadienne.
Danser en plein air lorsqu’il fait
-20°C dehors. Un festival comme
l’Igloofest a même bâti sa réputation
là-dessus. Alors que l’on pouvait
penser que Charleville-Mézières
voire Besançon reprendraient l’idée,
c’est la cité phocéenne qui crée l’événement en plein hiver à coup de raclette et de beats dancefloor. Par 5°C
minimum. Avec Klingande (photo),
Mozambo, Supermassive… (Ce samedi à Marseille, Esplanade J4.)
n En compagnie de ses camarades
de micro Lomepal et PNL, PLK est
au sommet d’un triumvirat qui domine le rap français pour la frange
des 15-20 ans qui a reçu une certaine
éducation musicale. Comprendre :
qui ne se nourrit pas uniquement
«de guns, de toys, de bandes».
Comme disait NTM. (Jeudi à Lyon,
Transbordeur.)
n Le parcours est intéressant. Deux
DJ et producteurs britanniques qui
signent sur Brainfeeder, le label du
scientifique de la soul électronique
Flying Lotus. Ross From Friends
a livré l’an dernier avec Family
Portrait l’album le plus passionnant
de la house d’aujourd’hui. (Vendredi
à Paris, La Bellevilloise.)
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 46 : Evgueni Vodolazkine / Réveil après le Goulag
Page 47 : Jean-Baptiste de Froment / La «Vieille» et la fourche
Page 50 : Shelby Foote / «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
GUILLAUME LECAPLAIN
Pierre Vinclair, en juin 2018. PHOTO GUILLAUME ORSONNEAU
L
umineux et réflexif, intime et
contemporain, le livre de poésie
le plus enthousiasmant de ce début d’année est donc un recueil de
sonnets. Pierre Vinclair, bientôt 37 ans, publie
Sans adresse – 77 poèmes et quelques pages
de notes – chez Lurlure, un éditeur de Caen
à qui l’on doit aussi des ouvrages de Boris Wolowiec, Ivar Ch’Vavar et la réédition de Jean
Le Houx, un poète normand du XVIe siècle
amateur de vin et de chansons.
Dans Sans adresse, Vinclair dresse le portrait
d’un écrivain connecté à son monde, composant des poèmes à partir d’un dialogue avec
ses proches –ou dialoguant avec ses proches
à partir de ses poèmes. Il écrit à ses filles pour
quand elles auront grandi –projet d’un livre
qui finalement ne se fera pas –, imagine un
sonnet à partir du texte de Sénèque sur lequel
les étudiants qu’il surveille au même moment
sont en train de plancher, annonce à ses amis
son déménagement, fait son discours d’adieu
à ses collègues, s’excuse de ne pas avoir répondu plus vite à un proche… Dans les notes
qu’il ajoute à son livre, il donne à voir sa cuisine: explication des références littéraires ou
des private jokes, extraits de sa correspondance. Sans adresse est aussi un recueil qui
interroge la démarche même de la poésie: il
est traversé en sourdine par Prise de vers, un
essai de théorie littéraire non publié à ce jour
mais que Vinclair écrivait en même temps
que ses sonnets, et où il défend la position
d’un art «antiréaliste». La dernière partie du
livre s’ouvre sur une dispute à deux voix à propos de l’essai: la littérature a-t-elle vraiment
pour mission de désigner les choses, ou bien
est-elle d’abord une torsion de la langue ?
Pierre Vinclair et Laurent Albarracin argumentent et se répondent, en sonnets encore.
Les fleurs, par exemple, seraient irréductibles
à leur nom? «L’orchidée en tout cas se fiche des
idées/ Elle se les fiche en plein là où vous pensez», répond Albarracin. Vinclair: «Nous sommes des souris s’excitant dans des roues/ de
mots». Mais, dit plus loin Albarracin: «Quelquefois, dans les sons, quelque chose s’enclenche» et le poème le fait alors Suite page 44
«Le sonnet, un objet artisanal
qu’on peut offrir sans honte»
Entretien avec Pierre Vinclair
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
LIVRES/À LA UNE
Rencontre ave’c
Pierre Vinclair
apparaître «dans le
réel». Réponse de Vinclair: «Le poème, comme
en aviron,/ ne pêche rien, il surfe.» Il aura le
dernier mot: «Notre oreille/ ne cherche pas la
vérité mais la merveille».
Tôt édité chez Gallimard (l’Armée des chenilles, roman, 2007) puis Flammarion (Barbares, poésie, 2009), Pierre Vinclair a été lauréat
en 2010 de la Villa Kujoyama à Kyoto. A l’issue
de la résidence, lui et sa compagne prennent
la tangente: ils décident de s’installer à Tokyo,
puis finissent par trouver du travail en Chine.
Vinclair est alors pendant six ans professeur
de philosophie au lycée français de Shanghai.
En 2018, sa compagne est mutée à Singapour:
Vinclair suit. Ayant renoncé au roman, c’est
là qu’il se consacre désormais à l’écriture et
à l’édition à travers Catastrophes, la revue de
poésie en ligne qu’il coanime et dont une version papier vient de sortir.
En quoi le fait de vivre dans une autre langue influe-t-il sur votre travail de poète?
D’abord, il y a la découverte de la littérature
locale. Ainsi, je viens de finir la traduction du
Shijing chinois, qui paraîtra dans quelques semaines. Le Shijing est un ensemble de
305 poèmes écrits il y a 3000 ans; c’est la première anthologie de poésie chinoise, celle qui
a donné les bases de l’édifice culturel confucéen. Dans ces poèmes, la langue est parfaitement claire. C’est une sorte d’épure. Et pourtant, la signification des poèmes est
infiniment complexe, et a donné lieu à des
siècles et des siècles d’interprétation. Découvrir, dans l’intimité de la traduction, un tel alliage de simplicité et de profondeur, est vraiment une expérience.
A quoi ressemble la scène poétique
locale ?
C’est extrêmement enrichissant, parce que les
postures n’y sont pas du tout les mêmes qu’en
France. La poésie singapourienne a à peine
50 ans, elle a subi les influences croisées des
traditions anglaise, chinoise et malaisienne,
et du spoken word. Les poètes y sont très jeunes, plein d’énergie, et n’ont pas les mêmes
référentiels en tête. Par exemple, en France,
beaucoup de poètes sont fascinés (et à raison)
par Rimbaud, qui a légué toute une grammaire de gestes poétiques : le poète voyant
mais maudit, la bohème, la drogue, l’illumination hermétique, l’adieu à la poésie, etc. A
Singapour, personne n’a jamais entendu parler de Rimbaud. Leurs références sont plutôt
Yeats, T. S. Eliot, Seamus Heaney. Cela ne produit pas du tout la même sorte de poésie, ni
la même idée de ce que doit être un poète. Et
puis, comme ils écrivent en anglais, ils sont
en dialogue avec la poésie contemporaine
américaine, anglaise, indienne.
Loin de l’image du poète guidé par son
seul génie, dans Sans adresse vous annoncez écrire pour vos proches, ou avec
eux…
Ponge rapporte une citation de Picasso qui
me plaît bien : «Nous voulons montrer notre
travail, et non faire des œuvres.» L’œuvre, c’est
l’idée de l’art sacré, clos sur lui-même et qui
éclaire le récepteur qui s’élève jusqu’à lui. Le
travail, ça veut dire qu’on va dans le texte
comme on va bêcher son jardin ; parfois on
demande un coup de main au voisin, un outil,
ou même une graine, etc. Le grand Ivar Ch’VaSuite de la page 43
var, à la fin des années 90, avait une revue qui
s’appelait le Jardin ouvrier. Composer un livre, à ce moment-là, ça ne signifie pas «faire
une œuvre», mais simplement trouver un espace de visibilité qui permet de montrer le
travail artisanal accompli par ailleurs. Alors
bien sûr, en réalité, les deux sont un peu mêlés, et quand on travaille un texte, on a forcément un peu en mire, ce serait hypocrite de
dire le contraire, l’idée du texte fini, tel qu’il
pourra être lu par un lecteur. Mais disons que
c’est une question de priorité : est-ce que tu
écris parce que tu as quelque chose à écrire,
ou est-ce que tu prétends «faire une œuvre»?
En ce qui me concerne, l’écriture est surtout
un moyen de comprendre, de mettre en forme
et de faire résonner ma vie (et la vie en général), et secondairement seulement la volonté
d’avoir une œuvre à léguer à je ne sais quelle
postérité. Ecrire n’est pas séparé de la vie,
c’est une manière de vivre. La conséquence
de cela, c’est qu’il n’y a pas de frontière franche entre les coulisses et la scène.
Cela explique l’intégration de poèmes de
vos amis dans votre recueil ?
Oui, si j’écris un poème en écho à un poème
de Laurent Albarracin, ou réciproquement,
le plus simple est encore d’intégrer son sonnet! Si en réalité on travaille ensemble, pourquoi faire croire qu’on a œuvré seul? Réciproquement, quand Guillaume Condello vient
me voir en Chine et que nous escaladons les
montagnes, je me retrouve comme un personnage, dans son poème «Ascension». Tout cela
me semble très naturel.
Pourquoi avez-vous abandonné le roman ?
J’ai écrit mon premier roman, l’Armée des chenilles, il y a treize ans maintenant, sans trop
y réfléchir. Sur un coup de tête, alors qu’il
n’était pas vraiment fini, mais je voulais m’en
débarrasser, je l’ai envoyé par la poste à Gallimard qui m’a appelé trois jours après pour
l’accepter. Cela m’a évidemment encouragé
à poursuivre dans cette voie, et je me suis proposé d’écrire quelque chose de plus difficile.
J’ai donc, à partir de 2007, commencé un roman sur la Commune de Paris et les attentats
anarchistes en France des années 1893-1894.
J’ai beaucoup travaillé, c’était un roman assez
ambitieux, à la fois historique, poétique et politique, qui voulait valoir comme une épopée
moderne. Ambition absurde pour un débutant. L’idée de départ était que la Commune
de 1871 était l’origine tragique de la modernité, le moment où les hommes se rendent
compte de la nature du bien (la justice, au
sens politique, disons, et non plus la religion)
et en même temps que c’est impossible à mettre en place car il existera toujours une classe
sociale armée et décidée à empêcher l’avènement de cette justice. Or ce roman a été très
difficile à publier: deux grandes maisons l’ont
accepté puis, au dernier moment, refusé. On
le trouvait trop écrit pour un roman moderne
et trop moderne pour un roman historique.
Après neuf ans de travail, écriture, réécriture
et désillusion éditoriale, le roman a fini par
paraître en 2016 grâce à Charles Briseul, au
Corridor bleu, de manière confidentielle.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à
trouver absurde de dépenser autant d’énergie
(neuf ans !) à écrire une «œuvre» qui tombe
Pierre Vinclair en mai 2016 en Chine. PHOTO PATRICK WACK
dans un vide presque absolu, et que j’ai commencé à imaginer ce que pourrait être une
écriture uniquement adressée à des gens (et
non au lecteur inconnu). Ça m’a semblé
d’autant plus nécessaire que j’avais eu l’impression, en écrivant la Fosse commune, d’être
gêné dans mon écriture par beaucoup de
conventions tacites du genre romanesque: il
faut que les personnages aient une certaine
consistance, qu’ils soient attachants, que l’intrigue soit cohérente, ne pas faire d’anachro-
nismes… Mais pourquoi, au fond? Quel rapport avec l’origine tragique de la modernité,
qui elle m’intéressait? Toutes ces choses me
semblaient relever d’une espèce de tyrannie
du lecteur inconnu: c’est pour lui complaire,
au fond, qu’on brosse des personnages avec
une psychologie fine, alors qu’on pourrait
juste n’en faire qu’à notre tête et écrire ce
qu’on a besoin d’écrire. Si, en plus, on ne parvient pas à atteindre ce fameux lecteur inconnu, faute d’être publié, cela ne devient-il
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u 45
PIERRE VINCLAIR
SANS ADRESSE
Lurlure, 136 pp., 16 €.
COLLECTIF
(sous la direction
de Pierre Vinclair)
CATASTROPHES
. Le Corridor bleu, 256 pp., 20 €.
pas complètement absurde ? Je me disais :
imagine-toi sur ton lit de mort, tu auras passé
quarante ans de ta vie à écrire des romans
pour le lecteur inconnu, en avalant toutes les
couleuvres du genre, en courbant l’échine à
tous ses désirs, et finalement personne n’a jamais voulu lire tes livres ? (rires) C’est horrible ! Et pendant ce temps-là, les gens qui
auraient éventuellement été intéressés par
discuter avec toi (ta femme, tes enfants, tes
copains, tes collègues, etc.) tu ne leur as pas
parlé parce que tu étais occupé à écrire ton
«œuvre» ! Impossible.
D’où les poèmes «adressés», à votre famille ou à vos amis, réunis ici ?
Oui, à la place d’écrire au «lecteur inconnu»
qui n’en demande pas tant, j’ai décidé de le
faire pour ceux à qui j’ai quelque chose à dire.
Le fait d’écrire un poème plutôt qu’un simple
mail correspond alors à une ritualisation minimale, qui redonne à l’écriture le sens qu’elle
avait chez les anciens, avant l’invention de la
«littérature». Par exemple, un mail d’adieu à
ses collègues, qu’on envoie à «all-employees»,
il faut que ça soit chouette, c’est un moment
important. C’est comme lire un poème à un
enterrement. Voilà, j’ai voulu renouer avec ça,
la poésie de circonstance. Après, on peut toujours dire: mais si tu les réunis dans un livre,
c’est bien que tu penses au «lecteur inconnu»
et à ton œuvre! Oui, si l’on veut, mais dans un
deuxième temps (d’où l’appareil de notes,
pour recontextualiser les textes), et je crois
que ça change tout. Un texte qui a été pensé
pour quelqu’un qu’on connaît peut ensuite
toucher un inconnu, et de plus en plus de
monde de proche en proche, mais la réciproque me semble hasardeuse. S’adresser d’emblée à l’humanité! «Frères humains, qui après
nous vivez !» N’est pas Villon qui veut.
Pourquoi avoir choisi la forme du sonnet ?
Elle m’est apparue comme idéale: c’est un petit objet artisanal bien foutu qu’on peut offrir
sans honte à quelqu’un. Ça se lit vite, ça fond
dans la bouche. C’est vraiment une machine
poétique diablement efficace. La tradition
nous a légué, avec cette forme, un vrai petit
dispositif de pensée. L’opposition quatrains/
tercets, et le blanc qui sépare les deux tercets,
sont des espaces vraiment dramatiques (pour
moi en tout cas) ou qui permettent de dramatiser le poème. Je vois chaque poème comme
une petite pièce de théâtre dont les personnages sont divers (les mots, les significations, la
ponctuation…) Un sonnet offre le squelette
d’un drame bien rôdé, comme un 100 mètres
en athlétisme. Les règles sont connues, on
sait à quel moment ça devient intéressant, où
est-ce que ça coince, qu’est-ce qu’il ne faut
surtout pas louper.
Au-delà de cette question, c’est une forme que
la plupart des gens qui sont passés par l’école
savent reconnaître, donc quand vous écrivez
un poème à des non-poètes, ce n’est pas trop
intimidant pour eux, ils arrivent à comprendre à peu près comment ça marche. Les gens
comprennent tout de suite que c’est un
poème qu’on est en train de leur donner. Si
j’écris un sonnet à tous mes collègues le jour
de mon départ, ils me trouvent peut-être
bizarre ou lourd, mais ils savent que c’est un
poème et le lisent (ou ne le lisent pas) comme
tel.
En revanche, vous semblez plus réservé
sur la rime…
Un sonnet est une petite machine à produire
de la musique, de la signification et des émotions. La rime peut être une des fonctionnalités de cette machine, mais il faut bien voir
quel rôle elle remplit: parce qu’elle est à la fois
très visible, très contraignante, et ça peut être
très raté si c’est trop «gros».
C’est un peu comme le maquillage : c’est
réussi si ça ne se voit pas trop. Si les rimes sont
trop «grosses», ça fait des chevilles, c’est ridicule. Tout l’art de la rime est donc de parvenir
à donner (alors même que c’est tout sauf naturel) l’impression du naturel, et que le vers
aurait été tel qu’il est même si ça ne rimait
pas, parce qu’il devait de toute façon dire ce
qu’il dit – que ça ne rime que par hasard, en
quelque sorte. Quand je n’ai pas recours à des
rimes «explicites», le poème est toujours, de
toute façon, un lieu de musicalité, travaillé
par des rimes internes, des allitérations, des
assonances, des effets de rythme… La rime
n’est qu’un cas particulier, un peu scolaire, de
cette musique.
Vous expliquiez avoir lancé Catastrophes
pour offrir un support aux nouvelles explorations littéraires. Pourquoi chaque
génération a-t-elle besoin de redéfinir la
poésie ?
Ce n’est pas que je veuille «offrir» quoi que ce
soit à ma génération. Je suis dedans et je ne
la regarde pas de haut. Mais en effet, chaque
génération a besoin, me semble-t-il, à la fois
de comprendre ce qu’a fait la génération précédente, pourquoi, comment, et de proposer
sa propre vision du poème. En fait, je pense
que chaque poème, d’une certaine manière,
est une promesse de recommencement, de
première parole. Un poème c’est comme une
Genèse, en miniature : une proposition, à
l’adresse de ses frères, de ce que serait le
monde s’il était réduit au verbe du commencement. Je pense au beau livre de Marc Cholodenko, Cent chants à l’adresse de ses frères– mais chacun met ce qu’il veut derrière
«ses frères». Imaginez que vous êtes Dieu, et
que vous parlez pour la première fois. Voilà,
c’est ça pour moi un poème. Vous faites advenir du sens, et un sens inédit, inouï, sur le
chaos de la vie. Vous la mettez en forme pour
la première fois. Chaque poète doit donc faire
ce travail immense de parler pour la première
fois, et comme c’est un travail et qu’il est immense, on a besoin de l’aide de ses camarades, à qui on fait lire des textes (voire à qui on
adresse ses textes), demande des critiques, etc. Il y a donc des constellations, des
nébuleuses d’auteurs, et une revue comme
Catastrophes sert de garage, en somme. C’est
un lieu où on se retrouve, on se lit, on se commente. Une fois par mois on ouvre le garage
sur la rue et les badauds jettent un coup d’œil.
Vous proposez de «tout recommencer»
dans l’introduction du recueil Catastrophes. Quels sont les murs à faire tomber?
J’aurais tendance à dire qu’il faut «tout recommencer», mais dans les deux sens de l’expression : il faut repartir à zéro, mais il faut
aussi savoir refaire tout le parcours. Avant de
jeter quoi que ce soit à la poubelle, il faut comprendre pourquoi ça a existé, et comment ça
fonctionnait. Pour le dire autrement, tous les
murs sont déjà tombés dix fois et je suis un
peu las de la posture avant-gardiste qui rejoue
pour la énième fois la révolution rimbaldienne. La poésie est bien à terre, pas la peine
de tirer sur l’ambulance. Quand je dis «tout
recommencer», je ne pense pas à «tout détruire»: ce n’est pas un projet nihiliste. C’est
au contraire un projet joyeux, collectif, d’exploration de tout, de création tous azimuts.
On n’est pas là pour se regarder en train de
claquer la porte, ni pour jeter des oukases sur
telle ou telle manière de faire. On est quelques-uns dans notre garage, on invente des
nouveaux mondes bizarres qui pendent au
bout des mots qu’on traficote comme des Rubik’s Cube. Parfois, des copains font des trucs
très beaux et c’est renversant. •
Pierre Vinclair sera en résidence à la maison de la
poésie de Nantes du 18 février au 4 mars (http://maisondelapoesie-nantes.com/pierre-vinclair/)
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46 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
SUR LIBÉRATION.FR
La semaine littéraire Lisez un peu de
poésie le lundi, par exemple des vers de Hans
Limon, tirés de son recueil Poéticide (Editions
Quidam) ; vivez science-fiction le mardi,
avec BonheurTM de Jean Baret (Le Bélial) ;
feuilletez les Pages jeunes le mercredi avec
le roman l’Homme qui voulait rentrer chez lui
d’Eric Pessan (l’Ecole des Loisirs) ; le jeudi,
c’est polar avec la réédition de la totalité des
enquêtes du commissaire Maigret pour le
30e anniversaire de la mort de Georges Simenon (Omnibus) ; vendredi lecture, recommandations du cahier Livres et coups de
cœur des libraires d’Onlalu. Enfin, podcast
le samedi : Charif Majdalani lit le début des
Vies possibles (le Seuil).
Galère solaire
Rasades de nuit
de deux amoureux
à Paris, un roman
à quatre mains
De l’autre côté de la mémoire
Evgueni Vodolazkine redonne
ses souvenirs à un homme
cryogénisé à l’époque du Goulag
Par ANTONIN IOMMI-AMUNATEGUI
Par VERONIKA DORMAN
«O
I
CAPUCINE ET SIMON JOHANNIN
NINO DANS LA NUIT Allia, 288 pp., 14 €.
Ermite. En Russie, Evgueni Vodolazkine était attendu au tournant. Le précédent roman de ce spécialiste de littérature médiévale russe, Lavr (les
Quatre Vies d’Arseni, Fayard 2015), épopée cristalline et rafraîchissante
d’authenticité sur la vie d’un ermite du
Moyen Age, lui a valu des prix prestigieux et d’être comparé à un «Umberto
Eco russe». Cette fois, l’écrivain-historien né à Kiev en 1964 et qui fut l’étudiant du grand slaviste Dmitri Likhatchov (ex-prisonnier aux Solovki),
s’attaque à une époque beaucoup plus
récente, et moins poétique, –le pénible
XXe siècle –, et fonde son intrigue sur
une fable dystopique presque galvaudée. En résulte une œuvre aboutie et
puissante, qui peut prétendre à une
place dans la grande tradition du roman russe.
Les souvenirs de la vie passée d’Innokenty Platonov surgissent d’abord
comme des images informes, désincar-
n est à Paris ici, pas là où ça pourrait
mieux se passer.» Surgissent Nino et
Lale, beau et belle comme une tragédie, attachés au piquet éblouissant de
leurs 20 ans et irrémédiablement accros l’un à l’autre, malgré les failles, la vie qui tache et qui trébuche. Paumés volontaires comme il se doit à cet âge-là, ils vivent d’amour
et de weed fraîche. De fauche, de combines, de quelques
tristes jobs aussi. Et s’enfilent de longues rasades de nuit,
colorée de produits et de son, avec la belle bande des
comme eux: Malik qui «enfile sa tenue d’actrice des nuits
aux néons», Charlie et les autres; «des copains tous partisans de la fête, juste des gens qui volent quelques heures sous
des lumières moins blanches que celles que nous sert le jour.
[…] C’est la liberté, c’est beau et ça dure pas mille ans». Enivrés et électriques, glissant parmi «les corps au milieu de
la fosse, [ils commencent] à dessiner dans l’air les symboles
du grand n’importe quoi». Une réponse en forme de fuite
au grand drame diurne; cette mauvaise pièce jouée par des
milliards d’acteurs ratés ou aveuglés, plus ou moins soumis
à son scénario débile. «J’ai autour de moi la preuve que le
meilleur moyen d’attraper une sale gueule c’est de se lever
tous les jours trop tôt pour aller bosser. […] Je me console
comme je peux en me disant que je suis pas assez riche pour
tomber là-dedans, l’Internet permanent, la fausse vie et les
pubs ciblées de capote parce qu’à ce qu’il paraît maintenant
les téléphones nous écoutent baiser.»
En mode sobre, le beat lucide, Nino cherche du net dans
le flou, une place pure au soleil pour Lale et lui, mais ne voit
que la «jeunesse qui brûle au lieu de bronzer, qui cherche la
vérité au sommet de la montagne des mensonges». D’autant
que lui-même souvent se crame, cède à la fringale des feux
artificiels, qu’on lui propose à tous les coins de nuit, avec
sa gueule d’ange. Nino Paradis, c’est son nom. «Pourquoi
je fais ça? […] On dirait une sale expérience, je ressemble à
l’ours polaire placé à l’entrée d’un supermarché en Chine,
dans le mal profond. […] Je tremble comme un putain de
camé et tout en moi me dit plus jamais ça mais je sais déjà
que c’est pas vrai, qu’un jour ou l’autre je vais me jeter sur
le délicieux croche-patte qui me fera retomber au pays des
gogoles.» Avec Lale, puissante et fragile comme lui, ils se
soutiennent à bout de forces, se cocoonent à l’intérieur des
frontières tendres et impénétrables de leur amour. «Tout
ça c’est rien que la première époque du jeu vidéo de ma vie»,
se rassure Nino, qui sait pourtant clair comme les yeux de
Lale que «c’est le destin de ce monde que de rattraper ceux
qui fuient trop vite les choses». Roman de galériens magnifiques filant au vent de leur jeunesse, écrit à quatre caresses
par un couple de vingtenaires –Capucine et Simon Johannin, à peine plus âgés que leurs protagonistes– Nino dans
la nuit c’est du brut générationnel, une nouvelle lutte
contre les lois de l’attraction du béton, ponctuée de longs
shoots poétiques; un clair-obscur à lire façon livre-éclipse,
phénomène toujours assez rare pour être captivant. •
nnokenty Platonov, né en 1900 à
Petrograd, se réveille dans une
chambre d’hôpital en 1999, à
Saint-Pétersbourg, la tête vide.
En consignant ses moindres pensées
dans un journal, il tente de lutter
contre l’amnésie, se réapproprier son
passé, qui commence à sortir peu à peu
des brumes de la mémoire: les promenades en landau dans la ville de son enfance, la maison de campagne et les
douces soirées d’été entouré de ses parents, ses premiers cours de dessin, sa
fascination pour les aviateurs, et puis
l’appartement communautaire, la délation, la torture, le camp de travaux forcés des Solovki… Aidé par le médecin
qui l’a sorti du coma, Geiger, Innokenty
découvre peu à peu que, dans le cadre
d’une expérimentation menée dans le
terrible goulag soviétique, il a été cryogénisé, en 1932, et décongelé avec succès dans la Russie postcommuniste, au
tournant du XXI e siècle. Le roman l’Aviateur est le carnet de bord
d’une convalescence mémorielle, dans
lequel les entrées rédigées par Innokenty se mêlent progressivement à celles de Geiger et de Nastia, la petite-fille
du premier amour du héros, dans sa
première vie, le tout se fondant finalement dans un récit polyphonique.
nées, tantôt douces –l’enfance, le premier amour –, tantôt désagréables
– l’incarcération, la souffrance au
camp. Puis ils reviennent, prennent
chair, les contours se précisent. La parole, le mot, joue un rôle déterminant
dans la conjuration de l’oubli. Innokenty en prend tôt conscience, quand
il commence, d’abord à contrecœur, à
tenir son journal. «Les mots sont précisément le petit fil par lequel on arrivera
un jour à faire ressortir tout ce qui a
été», écrit-il. En tirant ce fil, la réminiscence prend forme, émerge de l’opacité
de l’oubli, comme un organe conservé
repêché dans le formol. La réappropriation réelle d’un souvenir advient
quand Innokenty en retrouve l’odeur,
le son, la sensation (ce qui le frappe le
plus, à son réveil, ce ne sont pas tant les
avancées technologiques que le changement radical du fond sonore, ce que
précisément des mots ne peuvent pas
rendre). Vodolazkine restitue, à travers
une langue fluide et juste (rendue fidèlement par la traductrice Joëlle Dublanchet), la chaleur de la lumière
d’antan, la densité odorante de l’air estival, la légèreté de la buée, la transparence luisante de la poussière dans un
faisceau de lumière, le crissement délicieux du sucre sous la dent. Et la puanteur fétide du cachot, l’insoutenable
morsure du froid au bagne, qui ronge
la chair et la conscience…
En se densifiant, les souvenirs s’entremêlent, se font écho, et finissent par
former la trame de la vie de Platonov.
L’Aviateur est un récit sur la souvenance, la victoire sur l’amnésie, les mécanismes de la mémoire qui se régénère, souvent dans la douleur, victime
de fulgurances et de ses propres latences. C’est aussi, et surtout, peut-être, un
roman sur le sens de l’histoire, ses attributs fuyants, et l’impossibilité fondamentale – et tragique – de conserver
réellement le passé. Il n’existe pas
d’azote liquide capable de préserver les
bruits, les senteurs, les intonations
d’hier, tels que les ressuscite Platonov
par la force du souvenir –et que Vodolazkine transmet par la puissance de
son art littéraire–, tout ce qui ne peut
pas vraiment être consigné dans un livre d’histoire. L’histoire est d’ailleurs
explicitement congédiée du roman,
Dans le camp de travaux forcés des îles
dans lequel les bouleversements historiques sont réduits à un élément flou
du décor. De la révolution d’Octobre,
qu’il n’avait pas autrement remarquée,
Innokenty se rappelle qu’il avait eu
froid ce jour-là, sous la pluie devenue
neige, il était sorti sans écharpe. C’est,
du reste, l’objectif assumé de l’historien qu’est aussi Vodolazkine: «les sensations, les événements insignifiants»
qu’il consigne pour «montrer que le
passé, quand il était présent, était aussi
vivant que le temps actuel».
Unité de mesure. Revenu de l’audelà par le corps, tel Lazare (Vodolazkine en fait l’acronyme, en russe, de
«Laboratoire de cryogénisation et de ré-
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
ALICE ZENITER
L’ART DE PERDRE
J’ai lu, 606 pp., 8,50 €.
u 47
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«Il peine à trouver les mots justes en
arabe pour traduire la langue officielle mais Ali et Yema comprennent
rapidement ce dont il s’agit et se décomposent. La lettre leur demande
de céder les oliviers, les figuiers, les
maisons et les entrepôts à Hamza […].
La Révolution considère qu’il n’existe
plus de propriété hors de l’usufruit.»
«La mosquée, j’y venais depuis que le
frère était parti. J’y trouvais des réponses.
Ça me faisait du bien. Au fond, si le père
avait fait le job, peut-être que le frère ne
serait pas parti. Le vieux a mis la religion
de côté, il en a jamais parlé. C’était le monopole de ma grand-mère. Et encore, elle
nous a appris le minimum syndical pour
ne pas froisser son fils.»
MAHIR GUVEN
GRAND FRÈRE
Le Livre de poche,
320 pp., 7,90 €.
«De la colère au fond du ventre»
Une farce politique opposant
technocrates et France du bas,
premier roman prémonitoire
de Jean-Baptiste de Froment
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
L
capacité de Barbara à saisir l’esprit du temps» ou
«C’est de la colère qu’ils ont conservée au fond du
ventre». Jean-Baptiste de Froment ne tourne pas
ces slogans en ridicule, il en respecte le fond de
vérité. Parfois, sa manière de détourner une formule rebattue rapproche son texte des bulles
d’une bande dessinée comique: Claude rapporte
que dans ce climat pré-insurrectionnel, «il y avait
à Paris un type qui se baladait avec une fourche
dans la rue». Il l’avait achetée pour jardiner, tout
simplement. Des passants ont vu rouge et ont appelé les flics: «J’ai dû y aller de mon petit couplet:
“Surtout, pas d’amalgame.”»
Le romancier ne force pas le trait de la caricature,
et de cette élégance ne jaillit que plus efficacement l’aspect piteux de ses personnages. Arthur
Cann l’est particulièrement, ce «chantre de cette
petite secte écologique qui a élu domicile dans le
département» de la Douvre, territoire fictif et
pauvre sur le point de fusionner avec son riche
voisin. En Arthur Cann se
dessine Julien Coupat :
«Comme Marx aurait trouvé
plus conforme à la doctrine et
au sens de l’histoire que la Révolution éclatât dans l’Angleterre industrielle plutôt que
dans la Russie des moujiks,
Arthur aurait préféré que les
événements récents fussent
moins le fait de péquenots en
colère et davantage celui de
l’avant-garde écologiste, consciente des enjeux du futur, qui
s’était, sous sa férule, implantée dans le département.» Arthur aime les situationnistes
et le corps de Barbara avec laquelle il s’envoie en l’air dans
une scène qui frôle la parodie
de la passion sexuelle, mais ne s’y vautre pas, si
bien qu’elle reste jolie. Etat de nature ignore le
sentimentalisme et marche sur une corde raide
pour entretenir son atmosphère crispée et apocalyptique.
Agé de 42 ans, Jean-Baptiste de Froment est normalien et agrégé de philosophie. Le tragique, à
la fois genre littéraire et condition humaine, ne
lui est sûrement pas étranger puisque c’est le motif qui se dégage de son roman. Si Etat de nature
touche juste, c’est qu’il met en scène des êtres qui
gesticulent au-dessus d’un abîme, comme nous
le faisons tous dans un moment de crise. •
Arthur aime
les situationnistes
et le corps de
Barbara avec
laquelle il s’envoie
en l’air dans une
scène qui frôle la
parodie de la
passion sexuelle,
mais ne s’y
vautre pas.
Solovki, vers 1924. PHOTO CREATIVE COMMONS
génération»), Platonov lutte pour la résurrection de son esprit. Et celle-ci
passe par la mémoire intime, personnelle. Son unité de mesure, ce n’est ni
le pays, ni le peuple, mais l’homme, et,
ayant survécu à toutes les tempêtes
historiques de son siècle, il refuse de
résonner «d’un point de vue historique». L’autre alter ego de Platonov est
Robinson Crusoé, un des héros de son
enfance, dont le rapproche radicalement sa propre robinsonnade d’échoué
solitaire au milieu d’une époque dans
laquelle il doit réapprendre à vivre, tout
en restant péniblement coupé du
monde et du temps par son anachronisme. En se fondant sur ces deux figures-clés, Vodolazkine érige son œuvre
a France qui s’agite dans Etat de nature est «cul par-dessus tête», un
magma à deux doigts d’exploser.
Jean-Baptiste de Froment a composé
sa fiction politique avant que n’émergent les gilets jaunes, mais «cette espèce de gigantesque foirade à tiroirs» qu’est la vie politique du pays depuis une quarantaine d’années, comme le déplore
l’un de ses personnages, a pu l’inspirer. Que cet
auteur, dont c’est le premier roman, ait été conseiller de Nicolas Sarkozy et soit actuellement
conseiller de Paris explique aussi l’aisance avec
laquelle il orchestre les coups bas de ces hommes
et femmes de pouvoir courant après on ne sait
quoi : un surcroît de pouvoir et d’emmerdements ? Relativement absents de cette fable caustique, les «gouvernés» préparent une insurrection.
Nous sommes en 2019, la France est une République que préside depuis deux septennats une
femme surnommée «la Vieille». Elle tient de la
mère maquerelle qui pelote
sans vergogne les formes
d’une nouvelle recrue et du
grand méchant loup déguisé
en mamie. Elle a aussi quelque chose en elle de Liliane
Bettencourt. Cependant Etat
de nature, et c’est l’une de ses
vertus, n’est pas un roman à
clés. Il tricote une maille plus
subtile, plus compliquée : il
se décale toujours un peu, et
un peu seulement, de la réalité. A l’occasion d’une élection législative partielle, un
projet de fusion entre deux
départements déclenche la
colère des habitants. La seule
qui pourrait calmer le jeu est
la préfète Barbara Vauvert,
populaire, sans foi ni loi, et figure montante de
la scène politique. Si bien que la Vieille, qui l’a
repérée, souhaite remplacer Claude, son «régent»
et ersatz de Premier ministre, par Barbara. Celle-ci dispose de trois atouts : la trentaine, un instinct très sûr et un physique de «bombe atomique». Tous les hommes ou presque, et la Vieille
elle-même, lui mettent la main aux fesses. Barbara se laisse faire, il faut ce qu’il faut, elle le sait,
elle le vaut et ne mérite pas mieux.
L’intrigue seule ne suffirait pas à nous tenir en haleine, mais elle est relevée par la nervosité glaciale
de la langue dans laquelle elle est racontée. Etat
de nature court du pastiche d’une fable de
La Fontaine à l’évocation d’une publicité kitsch
des années 80 pour un déodorant féminin. Il utilise les expressions du moment, «l’extraordinaire
autour d’un thème fondamental de la
littérature russe, hérité de Dostoïevski:
peut-il y avoir un châtiment sans
crime, et un crime sans expiation? Platonov, le rescapé du Goulag, qui y a
subi le martyre, est convaincu que derrière toute punition, il y a une faute originelle. A l’opposé, Geiger, le médecin
d’origine allemande, considère que
l’époque soviétique fut inhumaine, de
bout en bout, échappant donc aux catégories morales de la culpabilité et de
l’innocence. •
EVGUENI VODOLAZKINE
L’AVIATEUR Traduit du russe par
Joëlle Dublanchet. Editions des
Syrtes, 272 pp., 22 €.
JEAN-BAPTISTE DE FROMENT
ÉTAT DE NATURE
Aux forges de Vulcain, 272pp., 18€.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
POCHES
NINA LEGER
MISE EN PIÈCES
Folio, 174 pp., 6,80 €.
ROMANS
BÉATRICE LECA
L’ETRANGE ANIMAL
Editions Corti, 117 p., 14 €.
Un animal étrange dans une
cave, ombre noire qui dort
les yeux ouverts, la fourrure
parcourue de frissons, et rêve
parfois qu’il se métamorphose en dauphin. Un petit
garçon malade dans sa
chambre à New York regarde
par la fenêtre le monde du
dehors, les gratte-ciel, une île
et ses animaux, et entend un
chant qui monte. «L’enfant
sent la plainte qui s’élève et se
cogne dans sa petite cathédrale d’os, échos nus comme
certaines prières très anciennes, et solitaires.» Il va à la
rencontre de l’étrange animal, enfermé dans la cave,
comme on part en voyage et
en terre inconnue, ouvrant
des horizons merveilleux.
Poétique et comme ouaté, le
texte de Béatrice Leca, son
quatrième livre, restitue une
sorte d’immobilité creuse du
réel où se déploient la musique intérieure et l’onirisme.
Il fait palper les sensations
de l’enfance, joie et gravité
mêlées, où se joue la vie
même. F.Rl
GABRIELLA ZALAPI
ANTONIA
Editions Zoe, 103 pp.,
12,50 €.
Palerme, milieu des années 60. Antonia, une jeune
femme effacée, dont le destin
s’est tracé sans qu’elle en
maîtrise la trame, tente de
trouver sa place entre un
mari odieux et un enfant que
sa nurse accapare. Elle tient
un journal auquel elle confie
son désœuvrement, la déception que représente sa vie de
couple et de mère, ses rêves
d’autre chose –mais de quoi?
Et aussi ses affres familiales.
Elle commence à comprendre l’étau dans lequel elle se
trouve quand elle découvre,
dans des documents légués
par «nonna», sa grand-mère,
l’histoire mouvementée de
sa famille éparpillée par les
tragédies du début du
XXe siècle, de Vienne à Nassau. Et s’éveille peu à peu à la
possibilité d’une autre vie.
Un très joli premier roman,
écrit avec une grâce et une
douceur qui contrastent avec
la violence des mots et des
sentiments, et illustré au fil
du texte de photos d’époque
qui, sur des pages couleur sépia, donnent une vraie réalité au propos. A.S.
PHILIPPE JOANNY
COMMENT TOUT
A COMMENCÉ
Grasset, 252 pp., 19 €.
A l’hôtel de Bourgogne, rue
d’Austerlitz, près de la gare de
Lyon, la mère «porte la culotte». Le père, fonctionnaire
des postes, un vrai beauf,
déçu par Georges Marchais,
est de plus en plus épaté par
Jean-Marie Le Pen. Ils ont
deux fils, le livre est dicté par
le point de vue de l’aîné. Il est
encore gamin quand il découvre que dans une revue
porno, ce sont les hommes
qui l’intéressent, pas les femmes: il est de ces «sales pédés»
que vomit son père. Ils n’ont
rien de commun, il ne veut
pas devenir comme lui. «Ces
Noirs et ces Arabes que son
père aimerait voir brûler en
enfer, lui au contraire s’abandonnerait volontiers dans
leurs bras.» «Le garçon» a
14 ans en 1982, sa sexualité
s’affirme sur un fond de détresse sans nom, et sans
plainte. On est dans la France
mitterrandienne mais aussi
dans les débuts du sida. Cl.D.
«Elle regarde Jeanne avec
l’œil mouillé d’une dévote
assistant au baptême d’un
nouveau-né. Elle tend une
main multiplement
baguée vers le sex-toy et
murmure, Il est
formidable, il ne m’a
jamais déçue.»
SAMY LANGERAERT
MON TEMPS LIBRE
Verdier, 96 pp., 12,50 €.
Il y a un peu de l’Homme qui
dort de Perec dans ce premier
ouvrage. Le narrateur se rappelle par exemple le bruitage
d’une scène répétitive : la
porte du vieux voisin claque,
ses grognements diminuent
«à mesure qu’il s’éloign[e] vers
l’ascenseur» et même chose
au retour des courses. Il faut
dire que le «je» du livre peut
bien prendre le temps de retenir ce genre de micro-informations. Français venu à
Berlin pour oublier une
femme, il s’abandonne à la
vie immédiate, aux sensations, à l’étrangeté d’une ville
plus obscure que Paris, explore la «matière» de ses journées. «Je ne veux pas être
utile», clame-t-il encore,
même s’il donne quelques
cours. Un roman à l’atmosphère tremblée où l’on voit
passer des bêtes efflanquées:
«Et le silence aussi devient
plus manifeste : c’est comme
si les renards le libéraient
ou l’étoffaient en tirant sur
les rues une couverture de
feutre.» F.F.
MADELEINE THIEN
NOUS QUI N’ÉTIONS RIEN
Traduit de l’anglais
(Canada) par Catherine
Leroux. Phébus, 510 pp.,
24 €.
Ils étaient trois jeunes musiciens de Chine, trois virtuoses que la Révolution culturelle allait séparer et réduire
au silence: en 1966, le conservatoire de Shanghai a été
fermé, cinq cents pianos ont
été détruits. Kai était pianiste, Pinson, son ami et professeur, compositeur, et la
cousine de ce dernier, Zhuli,
violoniste. Mais le roman
commence à Vancouver, au
Canada, après Tiananmen.
La narratrice est une enfant
de 10 ans qui vit avec sa mère.
Arrive une jeune fille, Aiming, qu’on leur demande
d’aider. Leurs familles sont
liées, comme va le découvrir
l’enfant au fil des récits d’Aiming. Plus tard, elle mènera
sa propre enquête en Chine.
Un livre mystérieux, le Livre
des traces, calligraphié par
Wen le Rêveur, un homme
sur qui le Parti se sera
acharné particulièrement,
circule entre les générations,
ainsi que la musique de Bach
enregistrée par Glenn Gould.
Comment croire à la liberté
intérieure et à la solidarité
dans un pays où tout est contrôlé, est un des thèmes de
cette épopée. Cl.D.
GREGOR SANDER
RETOUR À BUDAPEST
Traduit de l’allemand par
Nicole Thiers. Quidam,
256 pp., 20 €.
Le père était un homme à qui
on donnait son cœur «tout en
sachant qu’il en ferait de la
chair à pâté». Le fils, Julius,
qu’Astrid rencontre à 19 ans
dans une fête alternative en
République démocratique allemande, semble bien de la
même veine. Le titre original
du roman «Was gewesen
wäre», «ce qui serait advenu», met le doigt sur un
moment fatal pour cet
amour de jeunesse : Julius a
réussi à fuir l’Allemagne de
l’Est mais Astrid, en vacances à Berlin-Ouest, rentre
dans sa patrie communiste.
Vingt-cinq ans plus tard, des
retrouvailles à Budapest où
Astrid se rend avec son nouveau compagnon font remonter le passé, inextricablement lié à la grande
histoire, celle de la RDA et de
la Réunification. Gregor Sander joue avec les strates temporelles, revient subtilement
en arrière, reprend une discussion là où elle avait été interrompue, et élucide une bizarrerie : comment la jeune
Astrid avait-elle pu décrocher un permis pour se rendre à l’Ouest ? F.F.
PHILOSOPHIE
ESSAI
STEVEN LEVITSKY,
DANIEL ZIBLATT
LA MORT DES
DÉMOCRATIES
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis)
par Pascale-Marie
Deschamps.
Calmann-Lévy,
342 pp., 20,50 €.
FRANCIS MÉTIVIER
LA JOIE DES LARMES.
UNE PHILOSOPHIE
DES PLEURS
Pygmalion, 242 pp., 18 €.
Il y a quelques années,
Adriano Celentano avait fait
exploser les audiences de la
Rai en tenant le micro pendant des heures pour dire ce
qui, dans les faits sociaux ou
les comportements individuels, était «rock» ou ne
l’était pas. Francis Métivier
est très rock. Philosophe,
professeur à Paris-IV-Sorbonne, musicien et leader
du group e p op ro ck
la Chouette, il montre ici que
«pleurer est rock’n’roll», citant Rousseau et Nietzsche,
Aristote et Hume, Schopenhauer et Obama, Derrida ou
Jimi Hendrix, qui surnommait sa pédale wah-wah «Cry
baby». Comment pleurer, qui
était jadis «retour déplacé à
l’enfance», faiblesse et mièvrerie – du moins aux yeux
des «gros durs» – est-il devenu délivrance, «écoulement de l’âme au travers du
corps qui accompagne nos
impuretés affectives hors de
nous», liquidation des
«poids» qui entravent le chemin vers la liberté et le bonheur ? Pleurer seul, pleurer
en public, pleurer dans la
foule, pleurer au cinéma,
pleurer avec autrui – de joie
ou de chagrin – pleurer
autrui, pleurer pour autrui,
compatir, consoler… A quelles conditions une «morale
du pleurer» peut-elle être
bâtie ? R.M.
Tous deux professeurs de
sciences politiques à l’université de Harvard, Steven
Levitsky et Daniel Ziblatt
étudient depuis des années
les causes, les circonstances
et les façons dont meurent
les démocraties. Ils ont analysé les morts violentes, celles qui incluent les coups
d’Etat et les tanks dans les
rues. Ils n’auraient jamais
imaginé qu’un jour ils
auraient à se demander comment peut mourir la démocratie de leur pays, les EtatsUnis d’Amérique, lesquels
semblaient immunisés par
leur Constitution, leur richesse, la solidité de leurs
classes moyennes, l’étendue
et le poids du secteur privé,
les contre-pouvoirs. Les
auteurs reviennent sur les
cas des démocraties qui se
sont éteintes «entre les mains
d’hommes en armes» (Argentine, Brésil, République dominicaine, Ghana, Nigeria,
Thaïlande, Turquie, Uruguay…), mais mettent surtout en évidence les symptômes de maladies plus
subtiles, qui se manifestent
lentement avant de former
un «populisme» menaçant
les institutions démocratiques, tentant d’«affaiblir les
garde-fous institutionnels»,
malmenant la presse indépendante, attaquant le travail des magistrats, comme
on le voit en Hongrie, en Pologne, au Brésil, en Italie…
Cet ouvrage a été un best-seller aux Etats-Unis, à l’heure
des «dérives illibérales de
Trump». R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
«Les animaux qui font le plus horreur à
l’homme, qui l’inquiètent parfois jusque
dans ses pensées, le chat, la pieuvre, le reptile, l’araignée… sont ceux dont la figure,
l’œil, les allures, ont quelque chose de psychologique. Ils agissent sur les nerfs par je
ne sais quel charme sinistre et quel aspect
énigmatique, comme s’ils étaient eux-mêmes de hideuses arrière-pensées.»
PAUL VALÉRY
MÉLANGE
Rivages poche,
256 pp., 8 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Le masque. Le rire. La folie. La mort. Tous
les chemins de l’Occident mènent à Pirandello : à première vue (qui est le sens critique le plus répandu), à un cul-de-sac.
L’homme naît masqué, grandit masqué,
meurt masqué. Titre d’ensemble du théâtre
pirandellien : Masques nus. L’autre comme
miroir, dans un labyrinthe de glaces : la folie comme invincible minotaure.»
JEAN-NOËL
SCHIFANO
DÉSIR D’ITALIE
Folio essais,
544 pp., 10,50 €.
Décès
de Mijolla
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
La femme est l’avenir
de l’homme antique
Alain de Mijolla, psychiatre,
psychanalyste, né
le 15 mai 1933 à Paris, est
mort le 24 janvier à 85 ans.
Fondateur de l’Association
internationale d’histoire
de la psychanalyse et de la
Revue internationale d’histoire de la psychanalyse
(1988-1993), il s’est passionné pour l’historiographie de la psychanalyse
française, publiant Freud et
la France, 1885-1945 (2010,
PUF) et la France et Freud
1946-1964 (deux volumes,
2012), sommes de référence.
Par CLAUDINE MONTEIL historienne, femme de lettres
L’
année 2019 commence avec de belles perspectives sur la place des femmes dans l’histoire de l’humanité. Nicolas Mietton, historien, auteur
de plusieurs ouvrages, nous offre une perspective inédite sur l’Antiquité. Il rend une visibilité et une juste place à ces femmes dans l’esprit des revendications d’aujourd’hui à travers les continents. Un beau livre en
ce XXIe siècle encore jeune.
On connaît les noms des hommes qui ont été empereurs ou conquérants, on se souvient moins de ceux des femmes qui ont régné sur la cité antique. En se penchant
sur les textes anciens, et en apportant une expertise sérieuse et vivante, Nicolas Mietton nous plonge dans la vie extraordinaire de ces femmes qui ont détenu les plus
hauts pouvoirs politiques. Certaines ont gouverné indirectement, lorsqu’elles étaient
conseillères, épouses ou régentes. D’autres ont vécu en tant qu’impératrices, reines
ou pharaonnes.
Les historiens antiques n’ont pas pardonné à certaines d’entre elles d’avoir «agi
en homme», note Nicolas Mietton. Néanmoins ils reconnaissent le courage de certaines: Plutarque avec le suicide de Cléopâtre, Tacite avec la mort d’Agrippine, Procope
avec Théodora face à la foule déchaînée. A contrario, les historiens antiques accablent Messaline, censée mourir en lâche. Ce qui frappe, c’est que nous ne connaissons
l’histoire de ces femmes qu’à travers des observations d’hommes, dont beaucoup
ne cachent pas leurs points de vue misogynes.
Celles qui ont réussi sont celles dont le nom est le moins cité aujourd’hui. Nicolas
Mietton leur redonne leur vraie place politique et d’influence, comme Gala Placidia,
notamment, ou Théodora si courageuse qui a réussi à être l’alter ego de son mari,
avec sa pleine approbation. L’intelligence, la ruse, la finesse de ces grandes politiques
éclatent dans ce livre et nous révèlent qu’elles furent des femmes d’Etat.
Amante ensorceleuse comme Cléopâtre, dévote comme sainte Hélène ou séductrice
comme Théodora, mère excessivement dévouée comme Agrippine ou belle-mère
abusive comme Hatchepsout… A travers les destinées hors du commun de ces figures
féminines fortes, vous redécouvrirez, dans un style vif, les aventures passionnantes,
la stratégie et le sens des situations de ces femmes qui ont vécu à Babylone, dans
l’Egypte antique, connu les intrigues de Rome et les fastes de l’Empire byzantin! •
NICOLAS MIETTON FEMMES DE POUVOIR DE L’ANTIQUITÉ.
10 PORTRAITS DE CLÉOPÂTRE À THÉODORA Prisma, 239 pp., 19,95 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 25 au 31/01/2019)
ÉVOLUTION
1
(1)
2 (12)
3
(2)
4 (21)
5
(7)
6
(6)
7
(3)
8
(0)
9
(4)
10
(0)
TITRE
Sérotonine
A nous la liberté!
La Guerre des pauvres
La nuit se lève
Réflexions sur la question antisémite
Sagesse
Leurs Enfants après eux
Guide rouge France 2019
Le Lambeau
Katanga t.3
Trois hommes victimes d’un déficit capillaire partiel ou
total vous regardent en souriant. Ils sont franchement
contents. A nous l’argent, ont-ils l’air de dire, par ici la
monnaie! Mieux, ils clament sans vergogne: A nous la liberté! «Comment se libérer de nos peurs, de nos préjugés,
de nos dépendances…» est le sous-titre de leur ouvrage.
Ils ont suivi le programme, ça leur a réussi. Christophe André, Alexandre Jollien et Matthieu Ricard sont de retour.
Regardez-les bien. Ils se payent votre tête.
Prix de
saison
La Mort de Cléopâtre, par Jean-André Rixens. DE AGOSTINI.AKG
AUTEUR
Michel Houellebecq
André, Jollien et Ricard
Eric Vuillard
Elisabeth Quin
Delphine Horvilleur
Michel Onfray
Nicolas Mathieu
Michelin
Philippe Lançon
Nury et Vallée
ÉDITEUR
Flammarion
L’Iconoclaste/Allary
Actes Sud
Grasset
Grasset
Albin Michel
Actes Sud
Michelin
Gallimard
Dargaud
Dans La nuit se lève, la journaliste Elisabeth Quin évoque
son glaucome (lire son portrait dans Libération du 28 janvier), si cela peut inciter ses lecteurs à veiller sur leur tension intraoculaire, elle aura atteint son but. Il reste un livre
à écrire sur le glaucome de James Joyce, début de ses ennuis et d’opérations à répétition. Il est mort presque aveugle. Mais c’était une autre époque. On n’en est plus là.
De la littérature, mais peu de fiction dans les lectures en
vogue. On guette février. Cl.D.
SORTIE
04/01/2019
23/01/2019
04/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
22/08/2019
25/01/2019
12/04/2019
25/01/2019
VENTES
100
75
68
30
29
28
27
26
22
22
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 260 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
88 692 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes
d’A nous la liberté ! représentent
75 % de celles de Sérotonine.
L’historien Emmanuel
de Waresquiel a été récompensé par le 86e prix des
Deux Magots pour son livre
le Temps de s’en apercevoir
(Iconoclaste). Le prix Mémorable 2018, décerné par
les librairies Initiales, salue
la réédition de la Peau dure
de Raymond Guérin (Finitude) à l’écriture «juste,
dure et libre». Antoine Wauters est le lauréat du prix du
Deuxième Roman, décerné
par l’association Lecture en
tête, pour Pense aux pierres
sous tes pas (Verdier).
Rendezvous
Catherine Coquio présente
Disgrâce couronnée d’épines de Mécislas Golberg
(Editions Pontcerq) à la librairie Michèle Ignazi
mardi à 19 heures (17, rue
de Jouy, 75004). Rencontre
avec Bruno Gibert autour
des Forçats (l’Olivier)
mardi à 19 heures à la Maison de la poésie (157, rue
Saint-Martin, 75003). Antonio Lobo Antunes présente
Jusqu’à ce que les pierres
deviennent plus douces que
l’eau (Bourgois) mercredi
à 18 h 30 à Compagnie
(58, rue des Ecoles, 75005).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
La guerre de Sécession
en désordre de bataille
Par MATHIEU LINDON
S
hiloh est la première
sanglante bataille de
la guerre de Sécession,
les 6 et 7 avril 1862, et la
guerre de Sécession la grande affaire
de Shelby Foote, né en 1916 et mort
en 2005, même s’il était difficile pour
les lecteurs français de le savoir. Si
quatre livres de l’écrivain du Sud ont
été traduits (dernières éditions de
l’Amour en saison sèche et Septembre
en noir et blanc chez 10.18, Tourbillon
et l’Enfant de la fièvre en Imaginaire),
Shiloh, roman de 1952, paraît
aujourd’hui pour la première fois,
tandis que The Civil War: A Narrative
(Récit de la guerre de Sécession), son
grand œuvre de trois mille pages publié en trois volumes de 1958 à 1974,
demeure inédit en français.
Shelby Foote décrit Shiloh comme
«une tentative de montrer une bataille de l’intérieur», dans la lignée de
la Chartreuse de Parme et de la Conquête du courage de Stephen Crane
(roman de 1895 ultra-célèbre aux
Etats-Unis). Le récit
est divisé en sept
chapitres ayant chacun son narrateur
(sudiste pour les impairs, nordiste pour
les pairs), le premier
et le dernier héritant du même personnage à l’état cependant dégradé en cent cinquante
pages. Il est au début aide de camp du
général Johnston et participe à l’ordre de bataille en y mettant «moimême les virgules et les points-virgules qui le rendaient plus clairs». «Sa
qualité, sa magnifique simplicité, me
coupèrent le souffle. Certes, j’en avais
déjà conscience alors, tous les ordres
de bataille produisent cet effet-là
–tous sont conçus pour mener à la victoire si on les suit. […] Tout était si
commode sur le papier –le papier plat
et propre.» Rien ne va rester propre.
Dès la fin de ce premier chapitre: «La
bataille a commencé, messieurs, dit-il
[le général Johnston, ndlr]. Il est trop
tard pour changer nos plans.» Dans
le chapitre final: «Je m’étais pris pour
un nouveau Shakespeare parce que j’y
avais mis les virgules et les points-virgules» mais «les divisions, les régiments, les compagnies, même,
s’étaient tellement mélangés que les
commandants d’unités avaient perdu
le contact avec leurs hommes et
s’étaient retrouvés à diriger des inconnus qui n’avaient encore jamais entendu le son de leur voix. […] A ce stade-là, la bataille n’en était même plus
une; c’étaient cent petites escarmouches acharnées, échelonnées le long
d’un front sinueux.»
Avant la bataille, les soldats eux-mêmes ne savent rien de la guerre, leurs
rêves nocturnes les renvoient à leur
existence précédente: «C’était l’avantage de l’armée, il n’y avait pas de vaches à traire.» Mais les avantages font
long feu. Vite, c’est la terreur et le carnage. «Ils affichaient face à la mort
une attitude contre-nature, quant à
leurs cris, aigus et chevrotants, haut
placés dans la gorge, ils n’avaient rien
d’humain, comme s’ils n’étaient pas
commandés par un cerveau.»
Les blessés, les fuyards quittent le
champ de bataille. «Plus qu’échapper
aux combats, ils voulaient carrément
s’extraire de la race humaine, du
moins c’était mon impression.» Un
autre narrateur avait mieux fait de
s’engager dans la marine. «Je préférais
combattre sur l’eau; cela me semblait
plus propre.» Mais là c’est l’horreur et
même souvent l’horreur sans solidarité. «Nous détestions l’armée, nous détestions la guerre (sauf pendant les
combats –dans ces moments-là, on n’a
pas le temps), et nous nous défoulions
les uns sur les autres.» Les cadavres
pourrissent, ceux
des «Rebelles» plus
vite. «Ils devenaient
plus noirs, aussi.
Une différence dans
le contenu des rations, peut-être. Ou
simplement la méchanceté
qu’ils
avaient en eux.»
«Qui étais-je pour dire pourquoi?» se
demande le narrateur, seul survivant
parmi ses camarades.
Pour Shelby Foote, la guerre de Sécession est la guerre de Troie des sudistes
et l’Iliade un modèle pour l’écriture de
The Civil War: A Narrative dont Shiloh fut un avant-goût. Il tenait à ce que
les personnages célèbres de son roman ne disent ou ne fassent rien dont
on ne sache qu’ils l’aient dit ou fait. La
vérité devait être la même, qu’on y accède par les moyens de la fiction ou de
l’histoire. Les Américains lui reprochent un parti pris pro-sudiste qu’il
ne récuse pas, prétendant, cite Wikipédia en langue anglaise, que «la Résistance française fit des choses bien
pires que le Ku Klux Klan, qui ne fit jamais dérailler de train ni sauter des
ponts» (et «qui ne lynchait pas», à ses
débuts). Mais la défense des confédérés est aussi la défense des vaincus,
des «Invaincus» au sein même de la
défaite selon le titre de William Faulkner. Shelby Foote, capitaine en poste
en Irlande du Nord, passa en cour
martiale en 1944, fut dégradé et expulsé de l’armée pour avoir utilisé
frauduleusement un véhicule militaire afin de rendre visite à sa future
femme. •
«C’était l’avantage
de l’armée,
il n’y avait pas
de vaches
à traire.»
SHELBY FOOTE SHILOH
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Olivier Deparis. Rivages, 202 pp.,
20 €. (en librairie mercredi).
Bernhard Schlink, en 2018. PHOTO LEONARDO CENDAMO. LEEMAGE
POURQUOI ÇA MARCHE
La faute à Bismarck
Quatre-vingt-dix ans de la
vie d’une femme par Schlink
Par CLAIRE DEVARRIEUX
O
n pense au Liseur
(1996) chaque fois
que paraît un
nouveau roman
de Bernhard Schlink. Et sans
doute le succès d’Olga –premier
titre de littérature étrangère
dans les ventes de Datalib– est-il
dû en grande partie au rapprochement, cette fois justifié, qui
s’opère d’emblée. Le bandeau
choisi par Gallimard, quasiment
grand comme une jaquette, arbore la mention «Par l’auteur du
Liseur» en rouge comme le titre,
et comme l’illustration, une
jeune femme qui tourne le dos à
une rangée de pupitres. Il s’agit
d’une protagoniste féminine,
mais à l’inverse de celle du Liseur, elle n’est pas illettrée. Olga
est institutrice. Née dans les années 80 du XIXe siècle, tôt orpheline, elle meurt nonagénaire.
Elle aura eu le temps de souffrir
deux guerres et d’approuver la
révolte estudiantine en 1968,
tout en reprochant à la jeunesse
de vouloir changer le monde :
«Vous voyez les choses trop en
grand, tu ne t’en aperçois pas?»
dit Olga au narrateur.
1 A qui la faute ?
La clé d’Olga pour comprendre la marche de l’histoire,
c’est la folie des grandeurs. Pour
elle, tout est de la faute de Bismarck, le «chancelier de fer»
dont son amoureux, Herbert, fait
sienne la devise : «Nous Allemands, craignons Dieu et sinon
rien au monde.» Fier de servir le
jeune empire, Herbert s’engage
en Afrique, où il massacre les
Herero. Quand, devenu grand
voyageur, il monte une expédition vers le Grand Nord, il en est
sûr: «L’avenir de l’Allemagne est
dans l’Arctique.» Olga vote pour
les sociaux-démocrates. Elle a
été déplacée dans tant de territoires que la notion de patrie est
chez elle liée à l’endroit où elle se
trouve plus qu’à une vaste entité;
tout ce qui est «grand» lui paraît
nocif. «Elle avait dès le début été
contre le national-socialisme: il
s’agissait que l’Allemagne devienne à nouveau trop grande,
après que Bismarck déjà l’avait
voulue et faite trop grande.» Pas
de roman de Bernhard Schlink
sans un point de vue sur l’origine
des tragédies du XXe siècle.
2 Quel est le point
commun entre Olga
et l’auteur ?
Schlink et son héroïne portent le
même intérêt à un tableau de
Manet qui se trouve au musée de
Mannheim, l’Exécution de Maximilien –un des tableaux préférés
d’Olga. Le romancier lui a consacré un chapitre de son recueil
d’essais, Vérifications faites («A
la fin il n’était plus que luimême»).
comme Hanna dans le premier
livre, appelle le narrateur «garçon». Un enfant malade, une
femme qui se porte à son secours : le lien se forme de la
même manière. La différence
étant que, dans Olga, la relation
n’est pas érotique. L’entente
passe par la conversation. Rôle
inédit de la lecture: sourde, Olga
lit sur les lèvres.
C’est avec Herbert qu’elle a
connu l’amour et le plaisir. Pages
magnifiques que celles de la jeunesse d’Olga. Le narrateur intervient plus tard, apparition surprenante qui clôt la première
partie, lorsque l’ancienne institutrice entre comme couturière
dans «notre famille». Il est à noter que le portrait d’Olga ne s’arrête pas sur la mort du personnage. Comme dans le Liseur,
Bernard Schlink prolonge l’histoire, aménage des surprises. Le
«garçon» n’en a jamais fini avec
la première femme de sa vie. •
3 Et entre Olga
et le narrateur ?
Comme dans le Liseur, il se noue
dans Olga une relation très forte
entre une femme plus âgée et un
jeune garçon. D’ailleurs, Olga,
BERNHARD SCHLINK
OLGA Traduit de l’allemand par
Bernard Lortholary. Gallimard,
268 pp., 19 €.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
CARNET D’ÉCHECS
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Vendredi, tout est
permis avec Arthur. Divertissement. Présenté par Arthur.
23h15. Vendredi, tout est
permis avec Arthur.
Divertissement. La suite.
20h50. Rugby : France /
Pays de Galles. Sport. Tournoi
des 6 Nations féminin 2019.
22h50. Best of Montreux
Comedy Festival 2018.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine. Affaire
Lomoro : complot familial
ou règlement de compte ?/
Un meurtre sans cadavre.
22h40. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
21h00. Taratata 100 % live
au Zénith. Divertissement.
Présenté par Nagui.
23h40. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec
Jean-François Copé, Lambert
Wilson, Jérémy Frerot….
FRANCE 3
21h00. Cassandre. Téléfilm.
Fausse note. Avec Émilie
Gavois-Kahn. 22h40. Cassandre. Téléfilm. L’école est finie.
CANAL+
21h00. Hurricane. Action.
Avec Toby Kebbell, Maggie
Grace. 22h45. Selon Thomas.
Magazine.
ARTE
20h50. Du pain et des jeux.
Documentaire. Les courses
de chars à Rome. 22h25.
Monuments éternels.
Documentaire. Les secrets
du Colisée.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. Représailles.
Marché noir. 22h50.
NCIS : Los Angeles. Série.
Le retour d’Anna. Les souvenirs du passé. Reznikov, N.
Un train peut en cacher
un autre.
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Magazine. Week-end en Sicile.
22h25. La vie extraordinaire
de Fernand Legros, roi des
faussaires. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Grossesses
nerveuses. Théâtre. Avec
Henri Guybet, Julien Beramis.
22h55. Alors on s’aime !.
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
Exercice fatal. Avec Peter Falk.
22h50. 90’ Enquêtes.
W9
20h55. Les Simpson. Dessins
animés. À la recherche de
Mister Goodbart. Au nom du
grand-père. Mariage en sinistre. Mini minette Maya Moe.
22h25. Les Simpson.
NRJ12
21h00. The Big Bang Theory.
Série. La réverberation de la
locomotive. Les zones d’intimité. Le comic-con de situation. Flashbacks. 22h40.
The Big Bang Theory. Série.
C8
21h00. Football : Reims /
Marseille. Sport. Ligue 1
Conforama - 23e journée.
23h10. Michel Leeb : 40 ans !.
CSTAR
21h00. Supergirl. Série.
L’un d’entre nous.... L’ADN
des Luthor. 22h40. Supergirl.
Série. 3 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Le combat
de l’ange. 22h45. Joséphine,
ange gardien. Téléfilm.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
2 épisodes. 22h40.
Rénovation impossible.
CHÉRIE 25
21h00. Mr. Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier du
shopping. Série. 2 épisodes.
22h55. Les enquêtes
impossibles. Magazine.
RMC STORY
20h55. Petits meurtres en
famille. Série. Épisode 3.
22h40. Petits meurtres en
famille. Série. Épisode 4.
LCP
21h00. L’hôpital à fleur de
peau. Documentaire. 22h00.
Un monde en docs. Magazine.
22h30. La bataille de Washington - Trump face à la justice.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Radin !. Comédie.
Avec Dany Boon, Laurence
Arné. 22h55. Les experts.
Série. Temps mort. 23h55.
Football américain :
Los Angeles Rams /
New England Patriots. Sport.
Super Bowl - Finale.
21h00. Le papillon. Comédie.
Avec Michel Serrault, Claire
Bouanich. 22h20. La jeune
fille et les loups. Film.
20h55. Destination finale 5.
Film d'horreur. Avec Nicholas
D'Agosto, Emma Bell. 22h40.
Chroniques criminelles.
Magazine.
FRANCE 2
21h00. Gone Girl. Thriller.
Avec Rosamund Pike, Ben
Affleck. 23h30. The Game.
Film.
FRANCE 3
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Faites entrer les
clowns. Avec Neil Dudgeon,
Annette Badland. 22h30.
Inspecteur Barnaby. Téléfilm.
Les meurtres de Copenhague.
CANAL+
21h00. Football : OL / PSG.
Sport. Ligue 1 Conforama 23e journée. 22h55. Canal
football club le débrief.
Magazine. 23h15. J+1.
ARTE
20h50. Le grand McLintock.
Western. Avec John Wayne,
Maureen O'Hara. 22h55. Bette
Davis – La reine d’Hollywood.
Documentaire.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Vivre et travailler
sur une île au soleil : des
Français réalisent leur rêve !.
23h10. Enquête exclusive.
Magazine. Malaisie : un paradis menacé par l’islam radical.
FRANCE 5
20h50. Le boum de la
grenade. Documentaire.
21h40. Noix ce coco : le fruit
du paradis ?. Documentaire.
22h40. 1940, les secrets de
l’armistice. Documentaire.
Les enregistrements cachés.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 01h20. The Americans.
Série. 2 épisodes.
TMC
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Histoire de
prof. Les écoles de la liberté.
22h40. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
W9
21h00. Parker. Thriller.
Avec Jason Statham, Jennifer
Lopez. 23h10. Air Force One.
Film.
NRJ12
21h00. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Kevin et Sandrine.
22h45. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
C8
21h00. Un secret. Drame.
Avec Patrick Bruel, Cécile de
France. 23h10. Discount.
Film.
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CSTAR
21h00. Chicago Fire.
Série. Perpétuer leur œuvre.
Emporte-moi. Piège mortel.
23h30. La quête du plaisir.
Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Cartel. Thriller. Avec
Michael Fassbender, Penélope
Cruz. 23h05. La plage. Film.
6TER
21h00. Twilight chapitre 5 :
Révélation - Partie 2.
Fantastique. Avec Kristen
Stewart, Robert Pattinson.
23h05. Twilight chapitre 4 :
Révélation - Partie 1. Film.
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RMC STORY
20h55. Dragon Blade. Film de
guerre. Avec Adrien Brody,
John Cusack. 22h55. Crimes
et pouvoir. Film.
LCP
21h00. Rembob’ina.
Magazine. Présenté par Patrick
Cohen. 23h00. Droit de suite Le documentaire.
Documentaire. Che Guevara,
la naissance d’un mythe.
GRAVAGNA
Maxime Vachier-Lagrave, le n°1 français, réalise une incontestable contre-performance, au très fort tournoi de
Gibraltar. Classé à la première place, il termine 13e avec
7 points. Mais le Français peut sans doute, se réjouir
d’être aussi mal classé que plusieurs grands maîtres du
top 15 mondial : Hikaru Nakamura, Wesley So, Yu Yangyi, tous les trois à 7 points, ou encore Levon Aronian à
6,5 points ! Quant au vainqueur du tournoi, il va falloir le
suivre avec attention : né le 5 mars 1998 à Omsk, Vladislav Mikhaïlovitch Artemiev remporte, en janvier 2014, le
mémorial Andranik-Margaryan, ce qui lui permet d’obtenir la troisième norme de grand maître international.
Il est alors âgé d’à peine15 ans. En 2015, il finit 2e de
l’open de Moscou, remporté par Ernesto Inarkiev. La
même année, il s’impose dans la ligue supérieure du
championnat de Russie. En 2016, il remporte le tournoi
d’échecs du lac Sevan et la médaille d’argent au championnat du monde junior.
Fort joueur de blitz et de
partie rapides, Artemiev
est 15e mondial en parties
rapides et 6e mondial en
blitz.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
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2, rue du Général Alain
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Légende du jour : Les Noirs
jouent et gagnent. Joué cette
année par Artemiev à Gibraltar.
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Solution de la semaine dernière :
Ding joua Tç8, prit un gros
avantage et remporta la partie.
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Horizontalement I. PROSPECTS. II. HARNACHÉE. III. OIL. SHOTS.
IV. NS. IDOLE. V. OSSUE. ENM. VI. GOA. CISTE. VII. RUILANT.
VIII. MALVENU. IX. PRIMAIRES. X. HERBIVORE. XI. ÉMISSOLES.
Verticalement 1. PHONOGRAPHE. 2. RAISSOU. REM. 3. ORL. SAÏMIRI.
4. SN. IU. LAMBS. 5. PAS-DE-CALAIS. 6. ÉCHO. IN VIVO. 7. CHOLESTÉROL.
8. TÊTENT. NÉRÉ. 9. SES. MÉDUSES. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3888 DIFFICILE
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GORON
(030/
VERTICALEMENT
1. Sa vie suit son cours près du Don 2. Terme de l’échange # Chefs du Golfe
3. Symbole de la France qui se lève tôt # Travailleuses du sexe 4. Roi Arthur
(Wimbledon, 1975) # En décomposition 5. Demeure au froid # Une poule
mouillée n’a pas cette force d’âme 6. 0,00001 bar # Il est sur Coran continu #
Entreprise qui fabriqua des bombardiers allemands 7. Fit bloc # Belle bête
en noir et blanc 8. Fait opposition # Comptable 9. Qui viennent de bouger
◗ SUDOKU 3888 MOYEN
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Par
1BS GAËTAN
("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Petit dont il faut se méfier
II. Il connaît la croissance,
bientôt le chômage ? # Faire
tache III. Du noir autour des
yeux # Filière pour futurs polyglottes IV. La plus abondante
des terres rares # Ville aujourd’hui marocaine où est né Galabru V. Grant acteur # Leurs
feuilles font partir loin VI. Il est
gentil chez Hergé # Quand les
effets commencent à se voir
VII. Proche de Trump avant le
premier quatre horizontal # Au
nord de Vienne VIII. Comme
une petite orange # Rimbaud
voit le A noir, lui rouge IX. On
l’associe à l’éthique et à Aristote X. Qui fait enfler le larynx
XI. Dont on a fait le tour
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Grille n°1132
Petites annonces. Carnet
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CHÉRIE 25
21h00. Une femme
d’honneur. Téléfilm. L’ange
noir. 22h55. Crimes en haute
société. Documentaire.
Par PIERRE
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Peyrassol
l’art jusqu’à
plus soif
Au milieu des vignes situées sur les contreforts
du massif des Maures, la Commanderie fondée
au XIIIe siècle par l’ordre des Templiers et rachetée
par un mécène en 2001 est devenue un véritable
musée à ciel ouvert où se côtoient les grands noms
de l’art contemporain.
SÉBASTIEN CARAYOL
Envoyé spécial
à Flassans-sur-Issole (Var)
Photos
.
AR
M
SPE
L
ongtemps, il a hésité. Dilemme du mécène. Et si
c’était too much ? Mais
l’homme d’affaires, d’art
et de terroirs Philippe Austruy a fini
par oser le geste artistique le plus
épique en laissant carte blanche à
Daniel Buren, qui ne s’est pas fait
prier pour greffer un gigantesque demi-cylindre-préau, structure de métal aux fenêtres multicolores, entre
deux bâtisses historiques. C’était
en 2017, et c’est ainsi que le maître
des lieux fit définitivement basculer
son vénérable domaine datant du
XIIIe siècle, la Commanderie de Peyrassol (Flassans-sur-Issole, dans l’arrière-pays varois), dans le monde de
l’art contemporain. Depuis son rachat de Peyrassol, en 2001, Austruy
exposait certes ici son époustouflante collection de commandes in
situ ou d’acquisitions permanentes
(dernières en date: Rondinone, Varini, Rückriem, Vasconcelos), mais
le Buren fut son passeport pour le
cercle très restreint des lieux qui
comptent où se convoque la trinité
vin-architecture-art contemporain
de haute volée.
Avec son parcours d’une grosse
soixantaine d’œuvres de land art à
travers vignes, restanques et forêt,
et la trentaine de créations issues de
sa galerie, Peyrassol s’offre, sous
Austruy, une énième vie où se croisent Templiers, renaissance des rosés, mais aussi caïds de l’art contemporain : Bernar Venet, Alexander
Liberman, Arman, Lee Ufan, César,
Bertrand Lavier, Gavin Turk, Xavier
Veilhan… Parfait week-end œno-artistique dans un domaine fraîchement récompensé du grand prix de
l’œnotourisme 2019 de la Revue du
vin de France, Peyrassol se déguste
de trois façons.
paraphraser Cavanna. Clément (nom
Depuis Flassans, un simple de la sculpture) lance le jeu de piste
panneau vous dirige vers des jeux de consistant à débusquer toutes les
lumière rasante en sous-bois. Cris- autres incongruités tranchant avec
ce paysage d’arrière-pays mésements de glands sous
ALPESDE-HAUTEditerranéen. Au fil des
la semelle au sortir de la
PROVENCE
vignes qui se font forêt,
voiture, puis trouée de
s’égrènent les pièces au
lumière aveuglante. A
VAR
sens du placement très
perte de vue, un océan
sûr : le Floating Red
de vignes en vallon.
Peyrassol
Toulon
Form de Keiji Uematsu
Campé dans l’horizon,
scintille de tout son
un templier géant, signé
Mer Méditerranée
rouge dans la lumière du
Jean-Jacques Tosello, sur10 km
matin, un Vasarely détonne
veille son territoire, ces océans
de vignes aux sarments nus, tendus sur le fond monochrome vert, un
vers le ciel hivernal, «comme les palmier de pneus (Black Palm de
doigts noueux d’un prophète», pour Douglas White) s’est évadé lll
AL
KATIE CALLAN
1 Parcours extérieur
BOUCHESDU-RHÔNE
Par
Triangular Pavilion With Circular Cut-out Variation H de Dan Graham.
Disques dans le triangle de Felice Varini.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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Cylindre ouvert et aux couleurs
de Daniel Buren au domaine
de la Commanderie de Peyrassol,
le 26 novembre.
Brosserie, le bâtiment qui héberge
l’exposition permanente est punaisé
au sol par les monumentaux 2 Angles 17.5” et 15.5”, de Bernar Venet,
qui en hérissent le toit-terrasse et y
créent un puits de lumière. Surprise
qui nargue les codes architecturaux
(où sont le toit, l’entrée, les fenêtres ?), cette galerie-musée signée
Charles Berthier est élégante avec
son sol de béton en restanques aux
arêtes métalliques.
A l’intérieur, l’espace en clair-obscur
ouvre sur un mobile de Xavier
Veilhan pour descendre vers des
pièces de Franck Stella (celle pour
qui la galerie fut construite en 2016),
de Jean-Pierre Raynaud, de quelques
nouveaux réalistes (Nikki de
Saint-Phalle, Jean Tinguely)… Cette
profusion pose l’inévitable question:
quelle différence avec Château La
Coste, qui officie dans un même registre en faisant cohabiter vin de
Provence et art contemporain depuis 2008 ? Neveu d’Austruy et gérant de ses vignobles, Alban Cacaret
avance : «Nous ne sommes pas en
concurrence. A Peyrassol, la balade
est moins organisée, nous n’avons pas
de boutique… Nous sommes peut-être
plus sur l’authenticité d’un vignoble
historique que sur l’idée d’un musée
à ciel ouvert.»
Sculpture P & T de Victor Vasarely.
3 La Commanderie
templière
Univers de Vladimir Skoda.
VOYAGES/
des rives de la Salton Sea (Californie)… La force de Peyrassol n’est
pas que dans cette litanie, elle l’est
aussi dans une ouverture totale au
public. Ici, Austruy a fait poser des
œuvres partout, jusque dans ses
propres quartiers privés, où le spectateur se mue en vieil ami. Le parcours extérieur se termine ainsi sur
quantité d’œuvres qui pimentent
jardins et piscine – du Vivre libre de
Ben surveillé par la Maman hippo de
Philippe Fleury, au cube réflectif de
Dan Graham, en passant par les glo-
lll
bes Univers de Vladimir Skoda… La
balade extérieure se termine ou se
commence par le Cylindre ouvert et
aux couleurs de Daniel Buren, qui
projette ses réflexions colorées sur
les pavés pour le bonheur indifférent d’un chat oisif.
2 L’exposition permanente
Un écrin couvert abrite les
œuvres trop fragiles pour l’extérieur.
Triangle de métal singulier de béton
à spectaculaire plissure d’acier Corten, rehaussé d’une fresque d’André
Un vignoble à ne pas oublier, car lui
aussi a une histoire… En 2001, Philippe Austruy tombe amoureux de ce
domaine, premier d’une belle lignée
(des vignes dans le Haut-Médoc, au
Portugal, en Italie ensuite). Commanderie templière depuis 1204, devenue état-major de l’ordre de Malte
en 1308 jusqu’à la Révolution française, la propriété est ensuite aux
mains de la mythique famille Rigord
jusqu’en 2001. Mythique surtout
grâce à sa dernière propriétaire
avant Austruy, Françoise Rigord,
pionnière du rosé en France.
C’est tout naturellement vers ces
flacons-là que se tendent les palais
en pensant à Peyrassol. Même douzaine de cépages (mourvèdre, cinsault, ugni blanc… et une parcelle
d’antédiluvien tibouren, celui des
chevaliers, dont seulement 300 ha
subsisteraient en France) mais une
vinification modernisée sous l’ère
Austruy offre un blanc opulent et
deux très beaux rouges, même si le
rosé de la gamme Commanderie
reste le classique absolu.
A son arrivée, le maître des lieux
appelait Peyrassol «sa belle endormie». Sa campagne artistique et son
redressement viticole, en cours depuis presque vingt ans, nécessiteront
sûrement un nouveau surnom. •
Repos et exploration
Y aller
Véhicule de location depuis la gare ou l’aéroport
de Hyères. Rens. : Peyrassol.com.
Visite libre : 8 €. Visite guidée : 15 €.
Y dormir
Chambre d’hôtes La Rouvière
au confort rustique.
Rens. : 04 94 69 71 02.
Domaine du Lac
Rens. : Hotel-domaine-du-lac.com
Y manger
La Terrasse, une adresse qui n’a
pas le luxe de la prétention.
2, rue de la République à Besse-sur-Issole.
Rens. : 04 89 67 99 14.
Prolonger
la visite
La Villa Noailles, le chef-d’œuvre moderne
de l’architecte Robert Mallet-Stevens.
Rens. : Villanoailles-hyeres.com
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Au Moulin Taron, à Chaussin (Jura), le 22 janvier. De g. à dr. : au rez-de-chaussée, le système d’engrenages entraîne les meules situées à l’étage ; le maïs torréfié sortant du
Oh my
gaudes !
Principalement franc-comtoise, cette spécialité culinaire
à base de farine de maïs torréfié mélangée à du lait fut
un aliment de base peu onéreux pendant des générations.
Elle ressuscite à la faveur d’une association, d’un moulin
jurassien et de chefs qui la cuisinent de l’entrée au dessert.
Par
JACKY DURAND
Envoyé spécial
à Chaussin et Dole (Jura)
Photos
MARC CELLIER
C’
est un souvenir enfoui dans
la mémoire d’un sac à dos:
les petits gâteaux du dimanche soir rangés dans
un sachet à congélation usagé. Parfois ronds,
parfois carrés, au gré de l’humeur de la main
cuisinière. Couleur entre le jaune poussin et
l’or des blés murs suivant la vaillance du four.
Quelquefois parsemés d’un reste de raisins
secs. Il fallait les grignoter rapidement entre
le déchiffrage du Cid et la dégustation des romantiques allemands. Sinon, oubliés dans
leur sac plastique, ils devenaient intraitables
comme le pain dur. Mais toujours persistait
un parfum entêtant et rassurant comme la
gueule ouverte d’un fournil matinal: celui des
gaudes, autrement dit, celui de la farine de
maïs torréfié qui hantait ces petits gâteaux,
détrônant l’ingrédient principal: le froment.
Dans la famille madeleines de Proust et
balade remémorative sur les chemins sinueux
des papilles, les gaudes sont l’enfant turbulent qui joue à cache-cache avec l’oubli. Un
jour, on moque leur ringardise, un autre, on
célèbre leur résurrection dans la cuisine des
étoilés. Elles sont un peu comme ces vieux
films qui nous régalent autant par le crépitement de leur bande-son que par l’intemporalité de leur histoire. «Aucune région particulière n’a le monopole des gaudes. De la
Haute-Marne jusqu’à Lyon et l’Isère, elles s’enracinent principalement dans le patrimoine
de la Franche-Comté, du val de Saône et de la
Bresse. Loin de n’appartenir qu’au monde
paysan d’autrefois, elles entrent aujourd’hui
dans la haute gastronomie», peut-on lire
dans 100 Recettes de gaudes (1), écrit par les
Alwati, une association franc-comtoise qui
explore patrimoines et mémoires.
Légende. Les gaudes seraient donc un peu
comme le chiendent qui pousse partout mais
avec de sacrées racines. Pour nous, elles sont
pourtant indissociables d’un territoire, aussi
onirique que géographique, sillonné par trois
rivières gigognes: la Loue qui se jette dans le
Doubs qui lui-même se jette dans la Saône.
C’est là-bas, sur cette grande plaine du finage,
plate comme la Puszta hongroise, que les gaudes nous murmurent autant à l’oreille qu’elles
peuplent nos mirettes comme le maïs cultivé
sur la terre noire depuis la mondialisation
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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FOOD/
version Christophe Colomb, «découvreur» de
l’Amérique et de l’épi d’or au XVe siècle. En ce
temps-là, on l’appelait «blé de Turquie» du
côté de Venise, comme le racontent les
Alwati. D’ailleurs, c’est fou ce que les mots ont
la vie dure. En famille, on disait encore «le
turquie» quand on en contemplait un champ
alors que l’homme marchait déjà sur la Lune.
En Italie, le maïs a donné la polenta. Après
avoir traversé les Alpes, il s’est posé à Louhans
(Saône-et-Loire) en 1625, à Dole (Jura) en
1640, à Champlitte (Haute-Saône) en 1664.
Là-bas, on a eu l’idée de faire sécher, dans le
four à pain, les épis qui étaient encore verts
à la récolte. Parce que rien ne devait se perdre
mais que tout se transformait ainsi. Surtout
quand, un jour, le maïs grilla dans un four
trop chaud, raconte la légende. Moulu, il devint «les gaudes», qui désignent tout à la fois
la farine et un potage qui a nourri autant de
générations entre Doubs, Saône et Rhône que
le maïs a gavé de poulets de Bresse.
La recette est modeste mais elle ne supporte
pas l’à-peu-près: il faut choisir une casserole
à fond épais ; diluer la farine dans de l’eau
chaude et porter à feu vif en remuant avec un
fouet. On y verse du lait chaud et puis on
laisse cuire sans se hâter. On sucre ou on sale,
on ajoute de la crème, selon son envie.
«Catons». C’est bien connu, la cuisine nourrit autant la bouche qu’elle la fait parler. Ainsi
les gaudes ont leur langage. Quand on les prépare en potage, il faut les «roûger» (remuer)
avec soin pour éviter la formation de «catons»
(grumeaux). Quand elles épaississent, les
Au restaurant la Chaumière (Dole), une «Tatin liquide» et son sablé aux gaudes.
connaisseurs aiment se régaler de la «peau» une grande vertu prolifique. Il y a plus d’enqui se forme à la surface et de la «rasure», la fants dans une mesure de gaudes que dans
croûte qui colle sur les parois de la casserole. deux muids de vin, suivant un vieil adage du
Dans leur opus, les Alwati ont rassemblé tout pays.»
ce que les gaudes ont pu faire couler d’encre Si vous passez par la Bresse, on vous dira
et chanter dans le folklore et dans la littéra- peut-être que «vous remuez les gaudes» si
ture. «Cette bouillie brûlante qui “faisait la vous vous retournez dans votre lit avant de
peau” et sur laquelle nous versions du lait froid trouver le sommeil. Mais, il faut bien l’avouer,
était un régal. Par les temps les
à l’ère du Big Mac, les gaudes se sont faites
plus rigoureux, il arrivait
rares, sauf pour les irréductibles qui
même que ma mère m’en
persistaient à les «roûger» dans
Dole
prépare un grand bol que
leur caquelon. Pourtant, le
je mangeais avant de me
Moulin Taron (4), à ChausDOUBS
rendre à l’école. Pour elle,
sin (Jura), continue de torc’était une joie, mais j’ai
réfier au feu de bois le
Chaussin
compris trop tard que cette
maïs et à le moudre. Il se
JURA
joie l’obligeait à se lever
targue d’être le seul à proSAÔNEETune heure plus tôt», raconcéder encore ainsi en
LOIRE Lons-le-Saunier
tait l’écrivain Bernard ClaFrance, ce qui lui vaut revel (1923-2010) dans les Peconnaissance mais aussi
AIN
tits Bonheurs (2). Frédéric
d’incarner une forme de résurBataille (1850-1946), poète comrection des gaudes.
10 km
tois, chantait les gaudes : «Les gens
d’chez nous portent des biaudes / Boivent du «Additif naturel». On découvre sa haute
vin, mangent des gaudes / Ont-ils pour ça le silhouette un matin frisquet dans le Jura
cœur moins chaud / L’esprit moins droit ? bressan. Le bâtiment est posé sur le canal de
Nenni, ma foi.»
dérivation de l’Orain, un affluent du Doubs,
Les croyances populaires ont aussi prêté des qui fournissait autrefois l’énergie motrice névertus aux gaudes qui, il est vrai, ont calé pas cessaire au moulin, dont les premières traces
mal de ventres creux quand les récoltes remontent à l’an 943. En poussant une porte
étaient maigres. Dans les Secrets de la cuisine discrète, un parfum entremêlé de pop-corn
comtoise, publié pour la première fois et de noisette grillés vous emplit les naseaux.
en 1927(3), l’historien Pierre Dupin rapporte Dans le hall, un arbre généalogique rappelle
les propos, certes empreints de scepticisme, que les Taron sont minotiers depuis cinq géd’un certain docteur Perron : «On prétend nérations et préservent jalousement leurs
même vulgairement que les gaudes auraient tours de main pour fabriquer les gaudes, issus
SU
IS
SE
torréfacteur ; un sac de farine de maïs torréfié.
d’un mélange savant de maïs sans OGM et
aussi de maïs bio pour la farine biologique.
«Le maïs aime l’eau, mais il ne lui faut pas trop
de pluie pour éviter d’y retrouver des champignons microscopiques», explique Gérard Taron, mémoire du moulin. Séché, le maïs est
ensuite torréfié. On découvre l’opération
après avoir traversé un dédale de poulies, de
courroies, d’engrenages et de planchers dont
certains remontent à la révolution industrielle.
Une fournée de maïs vient de sortir du torréfacteur, semblable dans le principe à celui
d’une brûlerie de café. Trois pales brassent les
grains qui ont viré du jaune au brun sous l’action de la chaleur et qui embaument cette
pièce vitrée donnant sur le canal. «Mon père
a acheté son premier torréfacteur au bois
d’occasion en 1976, avec lequel il traitait 30 kilos de maïs à chaque fournée. Avec la machine
actuelle, nous passons 150 kilos de maïs à chaque tournée», explique Gérard Taron. Pour lui,
tout l’art des gaudes réside dans la torréfaction au bois de chêne qui «va amener de la
couleur et des arômes au maïs. C’est un procédé très délicat. Si vous le grillez trop, il devient amer, sent le brûlé». Les grains sont ensuite moulus sous d’antiques meules de pierre
cerclées de fer qu’il faut retailler chaque année. «Ce sont des meules de moulins anciens
car il n’y a plus de fabricant aujourd’hui en
France», affirme Gérard Taron. Quand son
père fabriquait six tonnes de gaudes par an,
le moulin en produit aujourd’hui 3 tonnes par
jour car, analyse le meunier, la farine de maïs
torréfiée est aujourd’hui prisée par l’industrie
agroalimentaire «où elle remplace des ingrédients chimiques. C’est un additif naturel pour
la fabrication des pains: elle apporte de la couleur et des arômes».
Menacées de disparition il y a trente ans, les
gaudes ont aussi repris du poil de la bête grâce
à des chefs qui les utilisent de l’entrée au dessert. A une vingtaine de kilomètres du Moulin
Taron, Joël Césari, le chef de la Chaumière(5),
à Dole (Jura, une étoile au Michelin), a toujours travaillé les gaudes avec lesquelles il
pane son sandre aux oignons confits, prépare
des croustilles aux noisettes accompagnant
les escargots et confectionne le pain d’épices
de la Chaumière. Dans la cuisine du restaurant, Alexandre, le pâtissier, part d’un sablé
aux gaudes pour réaliser sa «Tatin liquide» où
le côté puissant et torréfié du maïs accompagne la pomme sous différentes déclinaisons.
Du petit gâteau planqué dans un sac à dos au
dessert de la gastronomie étoilée, les gaudes
ne meurent jamais. Peut-être parce qu’elles
ont l’humilité des ingrédients à tout faire. Il
parait que nos aïeux s’en servaient aussi
comme talc pour les fesses irritées de bébé.
De quoi avoir le cul jaune… •
(1) 148 pages, édité en 2013. Rens. : alwati.com
(2) Ed. Albin Michel, 1999.
(3) Ed. Arts et Littérature, 1998.
(4) Moulin Taron, 2, rue du moulin,
Chaussin (39). Rens. : Gaudes-de-chaussin.com
(5) La Chaumière, 346, avenue du Maréchal-Juin,
Dole (39). Rens. : 03 84 70 72 40
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
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Neptune vintage
Jean-Luc Van Den Heede A 73 ans, le marin,
à la barbe fleurie et à l’optimisme inoxydable, vient
de remporter un tour du monde à la voile, à l’ancienne.
«J
e suis bien content d’être là !» lance dans un grand
éclat de rire Jean-Luc Van Den Heede lorsqu’il accoste en héros, chez lui, aux Sables-d’Olonne
le 29 janvier au matin. Si le tableau arrière crasseux de son bateau couvert d’algues et les boiseries délavées portent les stigmates de 211 jours et 23 heures de mer, «VDH» a bien meilleure
mine que les centaines de personnes venues l’acclamer. Tous
veulent toucher ses énormes pognes intactes qui semblent sortir d’une manucure. Après sept mois sans toucher terre,
son entourage est surtout préoccupé par
ses premiers pas hésitants sur le ponton bondé. Pas lui. Odile,
sa compagne, retrouve son colosse de 1,90 mètre pour 90 kilos
«à la fois fatigué, mais épanoui et hyper tonique». Cette ingénieure le décrit «optimiste, serein et d’une grande lucidité, mais
parfois fataliste».
VDH occupe une place à part dans le Landerneau de la course
au large. Il a une approche pragmatique, mène des bateaux
économiques, spartiates, simples et inconfortables, mais remarquablement marins et préparés. Son authenticité et cet
enthousiasme de gamin étonnent mais séduisent. Il a 73 ans!
On le verrait assez bien en robe de bure dans l’abbaye cistercienne de Sénanque. A moins qu’il ne soit Ernest Hemingway
écrivant le Vieil Homme et la mer ou Victor Hugo achevant
les Travailleurs de la mer. Avec sa barbe blanche, la comparaison est tentante.
VDH a disputé six tours du monde en course, franchissant
dix fois le cap Horn en solitaire. Paradoxe. «Autant j’aime les
défis et être en mer, autant la solitude me
pèse, explique-t-il les yeux encore rougis
par le sel. Nous étions six bateaux identiques au départ [sur dix-sept, ndlr], et je
pensais que nous allions naviguer groupés. Après l’Atlantique,
je me suis retrouvé complètement seul. J’ai traversé l’océan Indien puis le Pacifique sans rencontrer quiconque, sans échanger avec mes concurrents. C’est en virant le cap Horn que j’ai
enfin pu papoter avec le gardien du phare par VHF.»
Matmut, son robuste voilier de croisière de 10 mètres, est un
Rustler 36 construit en Angleterre en 1990. Ce père de deux
grands enfants l’a acheté d’occasion à un couple de Britanniques, avant de le peaufiner. A bord de ce bateau aux formes
rassurantes mais totalement dépassées, les effluves caractéris-
LE PORTRAIT
tiques de moisi lui rappelaient «ses premières sensations de
croisière», quand à 17 ans il effectuait son apprentissage aux
Glénans.
Van Den Heede n’a quasiment rien modifié. Le règlement de
course l’interdisait lors de ce tour du monde «à l’ancienne»
sur ces bateaux de croisière d’un autre âge, sans équipement
électronique ni moyens modernes de positionnement ou de
communication. VDH s’est quand même débarrassé des coussins en crochet qui ornaient les épaisses banquettes. Il a installé une cloison étanche à l’avant, mais n’a pas changé les hublots qui, fuyant, lui ont pourri la vie. Le réveil rouillé
«années 70», le baromètre, les cartes marines humides raturées, et le journal de bord sur un cahier d’écolier 21×29,7 criblé
de calculs astronomiques trônent sur la table à cartes. Trois
petites peluches genre «doudou» dont l’une l’a accompagné
dans tous ses tours du monde, plus des photos de ses proches
collées sur les cloisons en teck massif, apportent une petite
touche intime et ce zeste de superstition bien connu des
marins.
Jean-Luc Van Den Heede est né un 8 juin 1945 à Amiens, loin
de la mer, un mois pile après la capitulation de l’Allemagne
nazie. Son grand père est flamand, mais son père a opté pour
la nationalité française. Enfant, il passe des heures à rêvasser,
seul au fond du jardin, sur un esquif constitué d’une caisse en
bois muni d’un manche à balai et
1945 Naissance
d’un drap usagé. Adolescent, il
à Amiens.
dévore les récits des pionniers, de
1990 3e du Vendée
Slocum à Moitessier, de Gerbault
Globe Challenge.
à Tabarly… «J’ai embarqué tous
1993 2e du Vendée
ces bouquins, mais je n’ai finaleGlobe.
ment pas eu le temps de tous les re2004 Record du tour
lire.» En revanche, il a demandé
du monde à l’envers.
à l’un de ses copains de lui confier
29 janvier 2019
les deux dernières années du CaVainqueur de la
nard enchaîné, qu’il dit avoir lu
Golden Globe Race.
«avec grand plaisir et le recul sur
l’actualité». Il voulait écrire, mais
n’y est pas parvenu. Il est monté sept fois dans son mât, n’a pas
du tout suivi l’actualité, faute de liaisons internet… sauf un peu
la Coupe du monde de foot, mais sans se rappeler contre qui
la France a gagné. «Si Macron n’était plus président, je ne
l’aurais même pas su. Mais je me considère comme un bon citoyen. J’ai voté à toutes les élections, sauf quand j’étais en mer.
J’essaye de m’informer en me désintéressant de la partie communication, en essayant de voir le fond des choses… Ce qui est
très difficile.» On ne saura pas pour qui il a voté.
Derrière ce rire aussi caractéristique que communicatif se cache un marin bienveillant et solidaire. En 1986, il capte une
vacation radio et entend un concurrent italien se plaindre
d’une grave infection au bras. Inquiet, il se détourne pour aller
à sa rencontre. VDH lui lance alors un seau étanche. Peniti
Salmi raconte: «La première chose que j’ai vue, c’est la photo
d’une superbe fille nue montrant des fesses généreuses! C’était
ça son médicament? Non, il s’agissait seulement du mode d’emploi car une seringue était dessinée à l’endroit où je devais me
piquer. Neuf jours plus tard, je pouvais me servir de mon bras
normalement. J’ai gardé pour Jean-Luc une grande reconnaissance… et aussi la photo de la fille !»
VDH aime la vie et les femmes. Avec un humour bien à lui,
il a baptisé «du», son sextant lui permettant de se positionner
chaque jour. On cherche. «Mais si, c’est “sexe tendu” !» Toujours d’humeur égale, l’ancien enseignant à Lorient, dont on
dit qu’il est parvenu à faire aimer les mathématiques aux plus
réfractaires, est aussi précis qu’un pied à coulisse quand il
s’agit d’évoquer l’incroyable réparation mise en œuvre pour
sécuriser son mât après avoir chaviré dans le Pacifique. Mais
il noie le poisson avec une certaine agilité lorsqu’il faut aborder des choses plus personnelles.
Alors que la tempête Gabriel fait tanguer son bateau jusque
dans le port, VDH, qui s’est régalé d’un plateau de fruits de
mer puis a piqué un petit roupillon, a convié ses amis pour
fêter sa première victoire dans un tour du monde. Il y a là son
groupe de rock, Globalement vôtre, et bien sûr son vieux pote
Hugues Auffray, sorte de mentor musical. Faut dire que le mélomane, amoureux de Pink Floyd au point d’avoir baptisé l’un
de ses 18 voiliers Eclipse, a besoin de se ressourcer. En
sept mois, il n’a quasiment pas écouté de musique sur le radio-K7, forcément d’époque, qu’il avait embarqué. •
Par DIDIER RAVON
Photo FRANCK TOMPS
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