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Le Point - 10.01.2019

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La tragédie des Kurdes Ils se sont battus
pour nous et nous les abandonnons…
Mais quand est-ce
qu’on arrête ça !
La France sur un volcan
Grand débat : le guide des idées fausses
Paris, sur la passerelle
Léopold-Sédar-Senghor,
le 5 janvier.
BASTIEN LOUVET/PANORAMIC. DELIL SOULEIMAN/AFP
ALLEMAGNE : 5.70 € - BENELUX : 4.90 € - CANADA : 8,00 $CAN – SUISSE : 6.90 CHF - DOM : 4.90 € - TOM : 750 CPF - ESPAGNE/GRÈCE/ITALIE/PORTUGAL CONTINENTAL : 4.90 € - MAROC : 42 MAD – TUNISIE : 6.50 TND - CÔTE D’IVOIRE/CAMEROUN/GABON/SÉNÉGAL : 3 500 CFA.
www.lepoint.fr Hebdomadaire d’information du jeudi 10 janvier 2019 n° 2419
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L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération. Droits réservés PONANT. Document et photos non contractuels.
Crédits photos : © PONANT / Philip Plisson / François Lefebvre / iStock. * 0.09 €TTC/min.
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L’éditorial de Franz-Olivier Giesbert
Pour en finir avec la fièvre
du samedi soir…
Si, le mardi, c’est toujours raviolis, le samedi,
désormais, c’est révolution, ou tout comme :
les émeutiers déferlent sur les métropoles et, rongés par
leurs ressentiments comme par des puces, saccagent ou
laissent saccager tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin.
Certes, il y a gilets jaunes et gilets jaunes, ne confondons pas. D’un côté, les « historiques » qui cherchent à
s’organiser et plaident, à juste titre, la cause de la classe
moyenne inférieure, la grande oubliée des dernières décennies, taxée, pressurée, maltraitée, méprisée. Ensuite,
les autres, les récupérateurs, les extrémistes, les cégétolepénistes, tout cet univers qu’on appelle souvent la
« populace ».
Ce mot ne vous rappelle-t-il rien ? Ce sont les
quelques milliers de personnes, à la solde de Robespierre, qui ont semé la Terreur en 1793. Il suffit de relire ce chef-d’œuvre du XIXe siècle, « Les origines de la
France contemporaine », d’Hippolyte Taine (1), pour
être frappé par les similitudes entre ce que nous vivons
et ce qui précéda la Révolution française, quand « le troupeau écorché » a découvert avec stupeur « ce qu’on fait de
la laine ».
Et Taine de citer des « remontrances au roi » prémonitoires, formulées en 1764 par le parlement de Dijon : « Tôt
ou tard, le peuple apprendra que les débris de nos finances continuent d’être prodigués en dons si souvent peu mérités, en pensions excessives et réparties sur les mêmes têtes (…), en places
et appointements inutiles. » En matière de gabegie, quelque
chose a-t-il vraiment changé depuis ?
Un jour, prédit ce parlement, le peuple se
retournera contre « ces mains avides qui s’ouvrent et ne
se croient jamais pleines, ces gens insatiables qui ne semblent
nés que pour tout prendre et ne rien avoir, gens sans pitié
comme sans pudeur ». Ces gens-là se recrutaient alors
dans la cour du roi, l’aristocratie, le haut clergé. Aujourd’hui, c’est dans ce qu’on nomme les « élites », qui,
par définition dans notre France ultrajacobine, sont parisiennes. Sans oublier le secteur protégé derrière les
murailles de la fonction publique.
Comme en 1789, la révolte est montée des
tréfonds des provinces contre les impôts de toute
sorte, taille, gabelle, octroi, qui accablaient les classes
populaires. « Sous le régime ancien, raconte Taine, l’incendie couvait portes closes ; subitement, la grande porte s’ouvre,
l’air pénètre et aussitôt la flamme jaillit (…). Et voilà que la
force publique, insuffisante, dispersée, chancelante, trouve
ameutés contre elle non seulement les fureurs aveugles de la
faim, mais encore les instincts malfaisants qui profitent de
tout désordre, et les convoitises permanentes que tout ébranlement politique délivre de leur frein. »
Souvent, l’Histoire est du passé qui recommence. Du bégaiement, du radotage. Nous y
sommes en plein. Frappante est la sensation de déjà-vu
dans le feuilleton des gilets jaunes, sur fond de bris de
vitrines et de voitures qui brûlent. Cent fois la France a
été défaite. Cent fois elle a été recommencée. Contrairement à ce que nous annoncent les oiseaux de malheur, les gilets jaunes ne sont pas en train de tuer notre
pays. Lequel continue de descendre les marches qui le
mènent à la décadence, au déclassement économique,
parce que les gilets jaunes ne sont pas encore en mesure
d’ouvrir des perspectives.
Emeutière et dispendieuse, la France semble à son
affaire. Si la crise des gilets jaunes n’est pas vraiment
une révolution, c’est au moins une insurrection populaire, un grand cirque avec une seule représentation
hebdomadaire, sur les grandes avenues de préférence.
Dans l’intérêt du pays, même s’il est divisé, il est temps
que le mouvement se structure autour de ses figures
charismatiques et prenne ses distances avec les déprédations, les brigandages de la « populace ».
Il est temps aussi que le pouvoir ose faire
face, le bâton dans une main, la carotte dans l’autre,
pour que cesse la mauvaise plaisanterie des violences urbaines du samedi soir. Sinon, il sombrera dans le ridicule
si, chaque semaine, un membre du gouvernement comme
Benjamin Griveaux devra évacuer, façon fuite à Varennes,
son ministère pris pour cible par des gilets jaunes.
S’il veut éviter une victoire du Rassemblement national aux prochaines élections, il est temps
que le gouvernement change enfin de disque. Dans le
meilleur article de la semaine dernière, la chroniqueuse
du Monde Marie Charrel (2) ouvre une piste qu’Emmanuel Macron et beaucoup de dirigeants occidentaux seraient bien inspirés de suivre : mettre du Roosevelt dans
le moteur. Il y a le feu et ce feu est populiste. D’une certaine façon, l’ancien président américain, architecte du
New Deal, n’avait-il pas répondu au populisme politique par une sorte de populisme économique ? §
1. « Les origines de la France contemporaine », d’Hippolyte Taine
(Robert Laffont, collection « Bouquins », 1 792 p.).
2. Lire Le Monde du 3 janvier.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 5
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SOMMAIRE2419
Et si nous n’avions encore rien vu…
1. « Pile ou face », 1980.
6 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
26
Mais quand est-ce qu’on arrête ça !
40
La tragédie des Kurdes
68
Bientôt, la Déclaration des droits
des grands singes ?
86
Quatre destinations-hôtels au soleil
THIERRY/SIPA - KILIC/AFP - BARCROFT IMAGES/ABACA - REVIVO WELLNESS RESORTS
« La justice, docteur, c’est comme la Sainte Vierge : si elle n’apparaît
pas de temps en temps, le doute s’installe. » Cette fameuse
réplique de Michel Audiard (1) résonne particulièrement
bien en ces temps de grabuge. Il faut donc souhaiter
que ceux qui se croient tout permis lors des manifestations
de gilets jaunes aient à répondre de leurs actes. Car un peu
trop de laisser-aller, ajouté à une impunité quasi totale sur
les réseaux sociaux des adeptes de la menace de mort, de
l’insulte raciste, antisémite ou autre, serait le signe que la
loi de la jungle est de retour. Ramener le calme est d’autant
plus urgent que la liste des mécontentements – souvent
légitimes – pourrait bien s’allonger dans les prochains mois.
L’année 2019, annonce-t-on partout, devrait être celle de
l’« atterrissage » pour la croissance mondiale. Atterrissage ?
En principe, cela devrait se passer en douceur – soft landing,
en anglais –, mais qui sait ? Les économistes sont prudents,
et certains franchement inquiets.
Larry Summers, par exemple. L’ancien secrétaire au Trésor
de Bill Clinton et figure de l’Université Harvard assure dans
le Financial Times qu’il faut même « se préparer maintenant à
la probabilité d’une récession » aux Etats-Unis et à de sérieuses
secousses au niveau mondial. Outre les récents frissons sur
les marchés financiers, les nuages sombres qui s’accumulent
au-dessus de l’économie chinoise, le ralentissement
américain qui se profile et les risques de la confrontation
commerciale entre ces deux puissances suscitent des
inquiétudes. Quelques autres ingrédients y participent,
dont les risques politiques en Europe, ajoute Summers :
le Brexit, le gouvernement populiste italien, la transition
allemande et… les révoltes françaises. Le tout sur fond de
politique monétaire moins accommodante de la part de la
Réserve fédérale. Evidemment, le pire n’est jamais certain,
mais nous voilà prévenus.
Et c’est là que le planétaire et le périphérique se rejoignent.
Si l’économie mondiale faiblit, les perspectives françaises
ne s’amélioreront pas et les marges de manœuvre
d’Emmanuel Macron pour soigner les fractures du pays en
seront d’autant plus réduites. S’il faut se préparer à une
période agitée, il n’est pas inutile de réaffirmer les principes
d’une démocratie libérale digne de ce nom. Dostoïevski
pensait que « la raison et la science, dans la vie des peuples,
n’ont jamais eu, maintenant et depuis le début des siècles, qu’une
fonction secondaire et auxiliaire ». Peut-être. Un motif de plus,
pour Macron et Philippe, de faire revenir – et vite – un peu
de sérénité § Etienne Gernelle
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La tragédie des Kurdes Ils se sont battus
pour nous et nous les abandonnons…
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Mais quand est-ce
qu’on arrête ça !
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La France sur un volcan
Grand débat : le guide des idées fausses
Paris, sur la passerelle
Léopold-Sédar-Senghor,
le 5 janvier.
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BASTIEN LOUVET/PANORAMIC. DELIL SOULEIMAN/AFP
ALLEMAGNE : 5.70 € - BENELUX : 4.90 € - CANADA : 8,00 $CAN – SUISSE : 6.90 CHF - DOM : 4.90 € - TOM : 750 CPF - ESPAGNE/GRÈCE/ITALIE/PORTUGAL CONTINENTAL : 4.90 € - MAROC : 42 MAD – TUNISIE : 6.50 TND - CÔTE D’IVOIRE/CAMEROUN/GABON/SÉNÉGAL : 3 500 CFA.
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L 13780 - 2419 - F: 4,90 €
Ç
26
9
10
L’éditorial
de Franz-Olivier Giesbert
La chronique de Patrick Besson
Les éditoriaux de Pierre-Antoine
Delhommais, Luc de Barochez,
Gérald Bronner
14
LE POINT DE LA SEMAINE
Paris 2020 : Dati met le pied
dans la porte
26
31
32
38
EN COUVERTURE
Mais quand est-ce qu’on arrête ça !
Le vertige de Mélenchon
Le guide des idées fausses
Alain Minc : « Désormais,
c’est moi le rebelle »
5
40
44
48
50
54
56
60
64
68
MONDE
La tragédie des Kurdes
Boris James : histoire
d’un peuple indocile
Syrie : Erdogan recycle-t-il
des anciens de Daech ?
Afrine : le sang des oliviers
Turquie : la stratégie
de « l’ennemi intérieur »
SOCIÉTÉ
Abou Dhabi : la Sorbonne
au pays de l’or noir
ÉCONOMIE
Air liquide, une start-up de 116 ans
Succès français : Maxime
de Rostolan, le révolutionnaire
du légume
SCIENCES
Bientôt, la Déclaration
des droits des grands singes ?
86
90
94
95
96
97
98
CULTURE
Littérature : l’étonnant
M. Van Reybrouck
Livre (D. Bona) : les aveux
d’une biographe
Cinéma (« Glass ») : Samuel
L. Jackson, l’empereur du cool
Série télé : « Il Miracolo »,
prodige et crise de foi
Brèves
TENDANCES
Evasion : quatre destinationshôtels au soleil
Mode
Table : Piero, la fable italienne
de Pierre Gagnaire (à Paris)
Spiritueux : Fair
Auto : Mercedes GLE
Bridge & mots croisés
Le bloc-notes
de Bernard-Henri Lévy
LE POSTILLON
Et si on augmentait
notre QI démocratique…
par Sébastien Le Fol
99 Le peuple, quel peuple ?
par Pascal Bruckner
102 Qui veut faire taire Daoud ?
103 Michel Zink : pourquoi les enfants
savent mieux lire que nous
106 Macron, victime aussi de ses selfies,
par Kamel Daoud
99
A Nice les 15 et 16 mars.
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sur les extraordinaires pouvoirs
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Le Point is published weekly by Société d’exploitation de l’hebdomadaire Le Point-Sebdo – 1, boulevard Victor, 75015 Paris,
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Eloge de la queue
Patrick Besson
E
FRÉDÉRIC VIELCANET/ALAMY/HÉMIS
crire, c’est attendre. Attendre les mots. Mais
quand on écrit on ne fait pas la queue, parce
qu’on est seul. Ce qu’il y a de bien au Bouillon Pigalle (22, boulevard de Clichy, 18e), c’est qu’on
attend avec les autres. Et des choses plus comestibles que des mots. Je cite au hasard : œuf mayonnaise (1,90 €), blanquette de veau (10,50 €), fourme
d’Ambert (2,60 €), tarte au citron (3,60 €). Dans une
queue, les fumeurs peuvent fumer et les amants
s’embrasser sans gêner leurs voisins car ils n’ont
personne à côté d’eux, seulement des gens devant
ou derrière. Les uns ne les voient pas et ils ne voient
pas les autres. Dans une queue, le solitaire, entouré
de couples et de groupes, ne se sent plus seul. Son
smartphone le relie au reste du monde à qui il n’a
pas besoin de parler. La queue est l’endroit idéal
pour lire les informations sportives ou culturelles
qui intéressent surtout les personnes isolées. Mais
le plus agréable, ça reste de faire la queue avec un
vieux copain. Comme on ne vit pas avec lui, on a
beaucoup de choses à lui dire et on peut le faire
sans être dérangé par le menu qu’il faudrait lire, le
vin qu’on devrait choisir, la commande dont s’inquiéterait le serveur. Il n’y a rien d’autre, entre lui
et nous, que la queue. La conversation s’en trouve
à la fois allégée et enrichie. On s’amuse des passants
et aussi des passantes. On en vient à regretter que
la queue du Bouillon Pigalle avance si vite. On appréhende le moment où, à
l’invitation du maître d’hôtel bien rodé, il faudra la quitter pour s’installer à une table.
Le charme du restaurant et
la qualité des plats servis ne
suffisent pas toujours à faire
oublier le plaisir de la queue.
Pour les fans de grosses
queues, le mieux est de se
présenter au Bouillon Pigalle le samedi et le dimanche entre midi et demi et 14 heures. Ce sont
les jours et les heures de pointe. Tandis que les sexshops et les boîtes de strip-tease alentour montrent
une mine désolée en forme d’entrée déserte, le
Bouillon Pigalle affiche complet. Les clients s’agglutinent sur le trottoir du boulevard de Clichy
dans une bonne humeur et une décontraction qui
font plaisir à voir. Nul signe, chez eux, d’impatience. On sent même que c’est un peu pour la
queue qu’ils sont venus ici, sinon ils auraient choisi
un autre moment dans la semaine, voire un autre
restaurant. Ils retrouvent des habitués de la même
queue. Ensemble, ils comparent celle qu’ils font
aujourd’hui à celle qu’ils ont faite le week-end précédent. Leurs remarques et commentaires sont si
nombreux et si variés qu’ils oublieraient presque
d’entrer dans l’établissement pour déjeuner.
Les amateurs de petites queues, ou même – mais
ils sont rares – les phobiques de la queue, qu’elle
soit grosse ou petite, ont la possibilité de se présenter au Bouillon Pigalle au milieu de l’aprèsmidi, en semaine. Le personnel laisse alors se
former une queue minuscule, symbolique, dont
il extrait presque immédiatement le client, sachant
que s’il est venu ce jour-ci et à cette heure-là, c’est
qu’il ne s’est pas déplacé pour la queue mais pour
la bonne cuisine pas chère – mes conseils : agneau
de sept heures-haricots
blancs (11,50 €), boudin
basque-pommes de terre
(10,80 €), foie gras-confiture
d’oignon (8,80 €) – qui fait du
Bouillon Pigalle, avec Kod
Tece (≈), la Rughetta (≈) et
le Wepler (≈≈), le charme
gastronomique de mon
nouveau quartier §
Le Bouillon Pigalle, à Paris.
Ce qu’il y a de bien au Bouillon Pigalle (22, boulevard de Clichy,
18e), c’est qu’on attend avec les autres. Et des choses plus
comestibles que des mots.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 9
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ÉDITORIAUX
Houellebecq,
créateur de richesses
par Pierre-Antoine Delhommais
L
’année 2019 a plutôt bien commencé. Le mouvement des
gilets jaunes donne des signes d’essoufflement malgré ses
violences, ce qui permet d’espérer qu’on verra un peu moins
à la télévision quelques-uns de leurs inquiétants porte-parole ;
Emmanuel Macron, de son côté, a visiblement recouvré ses
esprits, déployant lors de ses vœux à la nation une communication offensive sans être offensante ; Michel Houellebecq,
enfin, nous a livré « Sérotonine », son dernier roman qui, en
dépit d’apparences trompeuses, constitue un antidépresseur
puissant.
On ne pense pas faire injure au président de la République
en affirmant que la pensée de Michel Houellebecq est autrement plus complexe que la sienne, notamment en matière économique. Comment, par exemple, interpréter ce propos de
l’écrivain tenu il y a quelques années dans nos colonnes ? « Il
faut arrêter cette course à la productivité qui empêche l’insertion des
imbéciles, dont le nombre est malheureusement incompressible. » De
gauche ? De droite ? Défendant de façon prémonitoire la cause
des gilets jaunes ou portant au contraire sur eux un jugement
sans pitié et peu amène ?
« Sérotonine » apporte en tout cas de nouvelles preuves de
cette pensée complexe. Révolté par l’élevage industriel et le
productivisme agricole, le héros du roman éprouve en même
temps une forte répugnance pour les « bourgeois écolo-responsables » parisiens et leur obsession du tri sélectif. Il se montre
peu inquiet des conséquences du réchauffement climatique et
roule joyeusement dans son 4 x 4 Mercedes diesel. Et, s’il fait
l’éloge des circuits courts de production et de distribution, il se
délecte des nombreuses variétés de houmous importées qu’il
trouve, pour son plus grand bonheur, dans sa supérette du
13e arrondissement.
Peu effarouché par le libre-échange des sexes, l’écrivain a en
revanche en horreur le libre-échange des biens et des marchandises, responsable à ses yeux du déclin de l’Occident en général et des difficultés du monde paysan français en particulier,
qui sert de toile de fond socialo-politique au roman. Mais parce
que, précisément, sa pensée est complexe, pleine d’humour
aussi, le rejet de la « mondialisation libérale » présente chez
Houellebecq le grand mérite de n’être jamais grincheux, haineux,
La qualité supérieure de
sa production permet à Michel
Houellebecq, à l’image d’Apple,
d’écrabouiller ses rivaux.
Un décret mit fin à l’autorisation de découvert
sur un compte offshore.
10 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
ILLUSTRATION : JEAN POUR « LE POINT »
Savoir-faire romanesque, adaptation au goût de
l’époque, marketing rondement mené : le modèle
économique houellebecquien est hypercompétitif.
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à l’inverse de celui qui inspire d’autres antimodernes notoires
(Onfray, Zemmour, Finkielkraut, Buisson, etc.). Son génie littéraire suffit d’ailleurs à prouver l’inanité d’une supposée décadence intellectuelle de l’Europe. Quant à son « antiéconomisme », il semble avant tout résulter de son « dégoût pour le
commerce et tout ce que s’y apparente », de ce mépris quasi aristocratique qu’éprouve tout ingénieur de formation, ce qui est le
cas du héros de « Sérotonine » comme de Houellebecq lui-même,
tous deux diplômés de l’Agro, pour le métier de marchand, bien
moins estimable, aux yeux du romancier, que celui de « pute ».
S’il lit par le plus grand des hasards ces lignes, Houellebecq
sera peut-être surpris de découvrir qu’à notre humble avis il a
écrit un livre à bien des égards macroniste. Porteur d’espoir
pour l’économie française grâce à cette conviction, partagée
avec le chef de l’Etat, que notre pays dispose d’innombrables
atouts et d’incroyables talents, malheureusement très mal exploités. Houellebecq juge ainsi aberrant que les excellents fromages normands ne s’exportent pas mieux et déplore que le
calvados, « alcool puissant, profond, injustement ignoré », ne
connaisse pas la destinée internationale glorieuse du cognac –
3 milliards d’euros de ventes dans 160 pays.
A titre individuel, Houellebecq indique aussi clairement la
possibilité d’un redressement économique national, portant bien
cachées sous sa parka les valeurs du libéralisme et les vertus de
la concurrence. Sur le marché du roman, où l’offre est pourtant
surabondante, la qualité supérieure de sa production lui permet,
à l’image d’Apple, d’écrabouiller ses rivaux et d’enregistrer des
ventes record. Tous les chefs d’entreprise français devraient aussi
s’inspirer, pour leur stratégie à l’export, du modèle économique
houellebecquien, qui se caractérise par son hypercompétitivité :
des produits haut de gamme, au style et à l’usinage parfaits, « à
l’allemande », ayant su se moderniser pour adapter le savoir-faire
français reconnu en matière romanesque (Balzac, Flaubert, Proust,
Céline) aux goûts nouveaux de l’époque et du lectorat, le tout
servi par des campagnes de marketing à l’efficacité redoutable
grâce à la personnalité singulière et captivante de l’écrivain.
Il est plaisant d’observer que Houellebecq, dénonciateur du
libre-échange, commercialise sans états d’âme apparents et
avec un grand succès ses livres à l’étranger (500 000 exemplaires
de « Soumission » vendus en Allemagne), où il exerce une
concurrence aussi rude et impitoyable sur les petits romanciers locaux que celle qu’exercent, dans « Sétononine », les pays
du Mercosur sur les producteurs d’abricots du Roussillon. Participant au rayonnement intellectuel de la France dans le monde,
son œuvre contribue en retour activement, par le biais des rentrées de devises et des recettes fiscales, au grand effort national
destiné à rééquilibrer notre balance commerciale et à assainir
nos comptes publics. Il est du coup fort logique que Michel
Houellebecq figure, au côté de Kylian Mbappé, dans la promotion de la Légion d’honneur de ce début d’année, hommage
d’un chef de l’Etat reconnaissant à ces deux faiseurs de rêves
surdoués qui sont aussi d’inégalables créateurs de richesses §
La face cachée de la Chine
La République populaire, 70 ans cette année,
a beau s’afficher toute-puissante, son économie
ralentit. La dictature n’en sera que plus brutale.
par Luc de Barochez
L
a Chine projette en ce début d’année une image de toute-puissance et de domination. En envoyant avec succès, le 3 janvier,
un robot explorateur sur la face cachée de la Lune, elle prouve
qu’elle a rejoint l’élite technologique mondiale ; en menaçant
Taïwan d’user de la contrainte pour réunifier le pays, elle manifeste son impatience devant la volonté de l’île rebelle de rester indépendante ; en testant une énorme bombe conventionnelle
antibunker ou en déployant un nouveau missile nucléaire intercontinental, elle montre qu’elle a, le cas échéant, les moyens
militaires de ses ambitions.
La Grande Stratégie mise en œuvre par le président Xi Jinping
vise à ravir aux Etats-Unis leur place de numéro un mondial,
autant que possible sans affrontement militaire. Le meilleur
général est celui qui soumet l’ennemi sans combat, expliquait
déjà il y a vingt-cinq siècles le stratège Sun Tzu. Dans le match
planétaire de l’autoritarisme asiatique contre la démocratie libérale, l’année 2019 est capitale à double titre pour les dirigeants
de Pékin. D’abord parce qu’ils vont célébrer, le 1er octobre, le
70e anniversaire de la République populaire – sa longévité a dépassé celle de l’Union soviétique, qui a duré à peine soixanteneuf ans. Ensuite parce qu’ils vont passer sous silence le
30e anniversaire du soulèvement de la jeunesse pékinoise ré-
primé dans le sang le 4 juin 1989 sur la place Tiananmen. Le
Parti communiste chinois est parvenu à se maintenir après le
massacre en garantissant à une classe moyenne de plus en plus
nombreuse une augmentation permanente de son niveau de
vie. Or le ralentissement économique menace ce pacte. Malgré
les mesures de relance décrétées par le gouvernement, l’économie souffre d’un déficit de réformes, du vieillissement de la population, d’une bulle d’endettement, du poids des grandes
entreprises d’Etat, de la corruption et de l’affairisme des cadres
du Parti et de l’armée, de l’affrontement commercial avec les
Etats-Unis. Les déboires d’Apple en témoignent. Le fabricant de
l’iPhone a secoué les marchés boursiers, le 2 janvier, en réduisant pour la première fois en seize ans ses anticipations mondiales de revenus du fait du marasme chinois.
Le professeur d’économie Xiang Songzuo, de l’Université du
peuple, à Pékin, s’est inquiété le mois dernier d’une surévaluation des chiffres de la croissance chinoise. Dans un discours, il
a révélé qu’au lieu des 6,5 % annoncés par les autorités la hausse
du PIB se situerait « au mieux autour de 1,67 % » pour 2018. « Tout
art de la guerre repose sur la duperie », disait aussi Sun Tzu. Les
critiques du professeur Xiang, que le pouvoir s’est empressé …
Dans le match planétaire
de l’autoritarisme asiatique
contre la démocratie libérale,
2019 est capital pour Pékin.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 11
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ÉDITORIAUX
de censurer, témoignent d’une contestation interne
persistante.
Plus l’économie ralentit, plus le Parti communiste, qui redoute une répétition de Tiananmen, renforce son emprise sur la
population. Le système de « crédit social » qu’il entend introduire
d’ici à 2020 vise à classer les citoyens en fonction de leur comportement, grâce à un contrôle vingt-quatre heures sur vingtquatre utilisant les techniques les plus avancées, tels la
reconnaissance faciale, l’espionnage numérique, les données
biométriques et un réseau d’au moins 200 millions de caméras
de surveillance. Là aussi, il s’agit de soumettre l’ennemi sans
combattre, au prix d’une dictature de plus en plus brutale.
Cependant, l’emploi croissant de la coercition entrave à son
tour le développement économique chinois et pèse sur les perspectives d’avenir. L’erreur des Occidentaux fut de croire que la
mort de Mao, en 1976, serait suivie d’une libéralisation. Il serait
tout aussi erroné de croire aujourd’hui que l’essor de la Chine se
poursuivra sur la lancée des quarante ans écoulés. Malgré les recettes éprouvées de Sun Tzu, la victoire du totalitarisme sur le libéralisme n’est pas acquise §
…
La pétition qui propose d’assigner l’Etat
français devant la justice pour qu’il respecte
ses « engagements climatiques » porte en elle
un mal qui dévore son noble objectif : l’idéologie.
par Gérald Bronner*
U
ne pétition lancée par quatre associations environnementalistes rencontre ces derniers jours un succès important : près
de 2 millions de personnes ont signé ce texte qui propose d’assigner l’Etat français devant la justice pour qu’il respecte ses « engagements climatiques ». Ces associations ont raison de tirer la
sonnette d’alarme sur un sujet qui nous angoisse mais semble
en même temps nous laisser curieusement apathiques. Les raisons
de cette apathie sont multiples, mais il se peut que ces vertueuses
associations aient leur part de responsabilité. En effet, les alertes
qu’elles émettent à tout propos ne favorisent pas la hiérarchie
raisonnée des risques. Le problème est que l’arborescence de la
peur qu’elles ont réussi à imposer fait surgir des propositions incompatibles entre elles et rend la défense de l’écologie irrationnelle. Si l’on prend au sérieux le risque climatique et son
imminence à l’échelle de l’histoire des hommes, par exemple,
faut-il vraiment demander, comme le fait cette pétition, d’abandonner le nucléaire ? Même si le débat est difficile, il est possible
de se souvenir que cette énergie est l’une des plus vertueuses en
matière d’émission de gaz à effet de serre. Le dernier rapport du
Giec – auquel ces associations se réfèrent constamment – ne l’oublie pas, lui, puisque dans les quatre scénarios qu’il envisage pour
limiter le réchauffement climatique il est toujours question d’une
augmentation de la part du nucléaire dans le mix énergétique.
Cette pétition, pour noble que soit son objectif, paraît porter
un mal qui dévore le combat écologique ; cette préoccupation
12 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
politique de premier ordre donne l’impression qu’elle est souvent défendue par des individus ayant un agenda idéologique
qui ne paraît pas compatible avec l’intérêt général tel qu’il peut
être compris rationnellement. Rationalité, le mot qui fâche est
lâché ! Pourtant, c’est bien d’une écologie rationnelle que nous
avons besoin, c’est-à-dire a minima d’un programme qui ne
contienne pas de contradictions.
Pour aller au-delà de la seule question de cette pétition, il n’est
pas certain que l’agriculture bio, si plébiscitée par cette écologie
irrationnelle, soit favorable au climat ; c’est même le contraire
qui semble vrai, si l’on en croit une récente étude de Nature sur
la culture du petit pois. Il ne paraît pas non plus raisonnable de
souhaiter une décentralisation énergétique et en même temps
d’inciter à une méfiance sanitaire (parfaitement démentie par
l’état de la science) envers les compteurs intelligents comme
Linky en France. Perdus dans cette nébuleuse de l’écologie irrationnelle, nos concitoyens ne se rendent pas toujours compte
qu’elle est traversée par des réseaux sectaires comme l’anthroposophie et se mettent à adorer des personnages tel Pierre Rabhi,
proche de ces réseaux. Son salmigondis spiritualiste a convaincu
nombre de nos politiques qui ont perdu la boussole qui devrait
les guider dans une démocratie : la défense de la rationalité, notre
bien le plus précieux. L’offre politique de l’écologie s’est piteusement engluée dans des récits idéologiques qui ont pour priorité
de mettre à bas le monde tel que nous le connaissons plutôt que
de sauver la planète. Dans leur désir passionné de faire advenir
une autre société, les idéologues de la peur foulent aux pieds les
connaissances scientifiques et attirent sans cesse notre attention
sur de nouveaux risques : les vaccins, les ondes, le gluten…, sans
se rendre compte qu’ils nous détournent de certains vrais enjeux.
Ils nous laissent apeurés mais incapables de faire quoi que ce
soit, si ce n’est peut-être de signer une pétition §
*
Sociologue. Dernier ouvrage paru : « Cabinet de curiosités sociales » (PUF).
Les alertes que ces associations
émettent à tout propos
ne favorisent pas la hiérarchie
raisonnée des risques.
ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR « LE POINT »
Pour une écologie
rationnelle
Messire, fuyez, le peuple s’est emparé
du Decathlon de la Bastille.
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Le point de la semaine
PAR MICHEL REVOL, FABIEN ROLAND-LÉVY ET LES SERVICES DU « POINT »
EN FORME
Marie-Claire Bergère
85 ans - Sinologue,
historienne et ancienne
professeure à l’Inalco
(Langues O), elle a été élevée
à la dignité de grand-croix
de la Légion d’honneur.
BUKAJLO/SIPA PRESS/RTL – ROBERT-ESPALIEU/OPALE/LEEMAGE - MORI/AP/SIPA – SIPA – RYUMIN/TASS/ABACA – VACCA – BALTEL/SIPA – ISORE/IP3
Jean-Luc Martinez
54 ans - Le Louvre, qu’il
dirige, est le musée le plus
visité au monde. Il a dépassé
les 10 millions de visiteurs en
2018, un chiffre inégalé pour
un musée international d’art.
Jean-Pierre Thomas
61 ans - L’ex-député UDF
des Vosges et ancien
conseiller de Nicolas Sarkozy
va prendre la tête de Rusal,
le premier producteur
d’aluminium au monde.
EN PANNE
Christophe Dettinger
37 ans - L’ancien boxeur
soupçonné d’avoir agressé
deux gendarmes samedi, lors
de l’acte VIII des gilets jaunes,
risque jusqu’à sept ans
d’emprisonnement.
Julien Lepers
69 ans - L’animateur a été
condamné en appel à plus de
500 000 euros de redressement fiscal pour « mauvaise
foi ». Il a minoré une large
partie de ses revenus.
Franck Ribéry
35 ans - Le footballeur a été
mis à l’amende par son club de
Munich pour avoir insulté des
internautes qui lui reprochaient d’avoir mangé de la
viande recouverte d’or.
14 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Florence Berthout (premier plan)
et Rachida Dati (à dr.), en 2014.
Paris 2020 :
Dati met le pied dans la porte
Présidente du groupe LR au Conseil de Paris, Florence
Berthout juge impossible que Rachida Dati soit la candidate de la droite aux municipales dans la capitale en
2020. « Si elle se présentait, il y aurait une vraie fronde contre
elle de la part de tous les autres élus Républicains », assure la
maire du 5e arrondissement au sujet de l’ancienne ministre de la Justice et maire du 7e, qui laisse, malgré tout,
de plus en plus pointer son envie de se lancer dans cette
bataille. Osera-t-elle franchir le pas malgré cette hostilité ? « Je suis déterminée à y aller, réplique Rachida Dati.
Mais je ne dirai rien avant les européennes. » Sortante,
elle attend surtout de savoir si elle sera reconduite sur la liste LR aux européennes... §
« Pourquoi pas ? »
Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale
et de la Jeunesse, à propos de l’idée de faire commencer
les cours à 9 heures au lieu de 8 heures aux lycéens
de la région Ile-de-France (RTL, 6 janvier).
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LE CHIFFRE
FONCER OU FREINER, IL
DE PIERRE-ANTOINE
DELHOMMAIS
« Il faut aller encore plus vite. »
100
50
AURORE BERGÉ, député LREM, novembre 2018, BFMTV.
200
100
50
« Il faut peut-être prendre plus de temps
sur certains sujets. » 200
MURIEL PÉNICAUD, ministre du Travail, janvier 2019, BFMTV.
100
50
« Plus loin, plus vite, plus fort, plus
radicalement dans les changements.»
200
BENJAMIN GRIVEAUX, porte-parole du gouvernement, janvier 2019.
« Peut-être peut-on prendre le temps
de regarder si la mesure fonctionne
et voir ensuite si on peut l’améliorer. »
100
200
Selon un rapport publié par
l’Académie chinoise des sciences
sociales, la population de la Chine
devrait culminer en 2029 pour
atteindre 1,44 milliard d’habitants.
Elle commencerait à diminuer à
partir de 2030, pour s’établir
à 1,36 milliard d’habitants en
2050 et à 1,25 milliard en 2065,
soit le niveau de sa population
en 1998. La Chine compte
aujourd’hui 1,39 milliard
d’habitants, contre 1 milliard
en 1982, 700 millions en 1964
et 558 millions en 1950.
Pour certains membres de la majorité, le gouvernement ne réforme pas assez vite ;
pour d’autres, il va trop vite. Mais que fait le maître des horloges ?
50
1,44
FAUT CHOISIR
BENJAMIN GRIVEAUX (sur l’ISF), porte-parole du gouvernement, France Inter,
janvier 2019.
100
50
200
« Dans une société qui ne promeut que
l’immédiateté (…) il est plus que jamais
nécessaire de fixer des points d’étape. »
MARC FESNEAU, ministre des Relations avec le Parlement, L’Opinion,
janvier 2019.
50
100
50
« Nous avons voulu aller trop vite
sans échanger assez, sur la taxe carbone
notamment. »
BRUNE POIRSON, secrétaire d’Etat à la Transition écologique, Twitter,
décembre 2018.
« Plus vite, plus fort. Oui, il faut renverser
la table. »
100
50
VILLARD/SIPA – KONARZEWSKI/SIPA – PIERMONT/AFP – WITT/SIPA (X 3) –
LIPONNE/NURPHOTO/IMAGEFORUM – DEMARTHON/AFP Pris d’assaut par des gilets
jaunes le 5 janvier,
le ministère de Benjamin
Griveaux avait déjà
été attaqué au début
BRUNO LE MAIRE, ministre de l’Economie, Le Point, janvier 2019.
200
Le truc pour calmer
les casseurs
100
200
Il existe un déçu de Florence
Parly (photo, à g.) ; pas de
chance, c’est Macron. Le chef
de l’Etat estime que la ministre des Armées est trop
discrète. « Personne ne sait
qu’elle est ministre ! Elle peut
traverser la rue, personne ne la
reconnaît. Mettre autour d’elle
quatre gardes du corps, c’est la
mettre en danger », a-t-il ironisé devant un habitué de
l’Elysée. Va-t-elle devoir
« traverser la rue » pour
trouver un nouveau job ?
« Nous allons trop lentement. »
200
On a retrouvé l’homme
que Florence Parly déçoit
ANNE-CHRISTINE LANG, député LREM, LCI, janvier 2019.
de décembre 2018. Mais
ce jour-là, alors que la porte
de l’hôtel particulier était
ouverte, les manifestants
avaient juste secoué la grille
avant de repartir à la suite
de l’intervention du gardien.
« Ne faites pas ça, sinon je perds
mon boulot », leur avait lancé
celui-ci, visiblement
convaincant.
Benalla persona
non grata au Sénégal
Alexandre Benalla, qui s’est
reconverti dans les affaires
en Afrique, n’est pas
le bienvenu à Dakar. Macky
Sall, le chef d’Etat sénégalais,
a fait discrètement passer
le message à l’Elysée.
L’ex-chargé de mission s’était
notamment rendu au Tchad
en décembre 2018, quelques
jours avant la visite
d’Emmanuel Macron aux
soldats français, déclenchant
une polémique sur ses
passeports diplomatiques.
S’il veut malgré tout tenter
d’atterrir au Sénégal,
Benalla devra donc passer
par la douane comme
un voyageur lambda…
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 15
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LE POINT DE LA SEMAINE
À L’AFFICHE
EN 2019, IL OSE LE CUIR
Quand les Français
se mettent à table
Après les fêtes, les Français
passent à « janvier sans alcool »
et au « lundi vert » sans viande.
Ils aiment pourtant ripailler !
Temps quotidien passé à manger
et à boire, en heures et en minutes
Les plus longs
France
2007
2 h 11
2010
Italie
2h5
Grèce
Juliette Binoche
Sale temps pour Juliette
Binoche ! C’est une
femme de plus de 50 ans,
donc pas désirable aux
yeux de Yann Moix, et
elle signe des pétitions à
tour de bras. Deux rien
que cette semaine ! L’une
contre la hausse des
droits d’inscription pour
les étudiants non communautaires et une autre
pour promouvoir les lundis verts, qui consistent à
bannir des assiettes le
poisson et la viande le
premier jour de la semaine. A Noël, elle avait
déjà posé son paraphe
sur le texte qui réclamait
une action en justice
contre l’Etat face à son
« inaction » dans la lutte
contre le dérèglement climatique. On imagine
l’actrice dix fois nommée
aux césars choisir ses
chevaux de bataille avec
autant de soin qu’elle
épluche les scénarios. Il
faut être grave sans verser dans le compassionnel, intégrer un casting
prestigieux sans écoper
d’un second rôle, servir
un propos sans que celui-ci vous desserve. Tout
un art ! Le onzième (après
le jeu vidéo) ? Se faire
autant entendre dans
notre société du bruit est
devenu un exercice de
haute voltige § J. B.
2h4
Espagne
2h2
Danemark
2 heures
Fini les combinés chemises et cravates ton sur ton qu’il
privilégiait lorsqu’il était député PS et maire d’Evry. Sur ses
affiches de campagne, Manuel Valls, candidat à la mairie de
Barcelone, arbore un blouson de cuir cintré, qui a électrisé
Twitter. Evitera-t-il la veste électorale ?
Mélenchon le « Pygmée »
Mobilisation générale
Entre François Hollande et
Jean-Luc Mélenchon, les rapports ont toujours été tendus.
Le député LFI reprochait souvent à l’ex-patron du PS de le
mépriser lors des réunions à
Solférino. Dans « Vieux renards et jeunes loups » (L’Archipel), Frédéric Métézeau
rapporte cette phrase de Hollande, qui ne va pas arranger
ses relations avec l’Insoumis :
« Quand je l’entends se moquer
des autres formations de
gauche, c’est le Pygmée qui se
moque des lilliputiens. » Les lilliputiens apprécieront aussi.
Dès le lendemain de l’intervention d’Edouard Philippe
sur TF1, la préfecture de police de Paris (PP) a décrété,
dans une note que Le Point a
consultée, un ordre de mobilisation générale des forces
de l’ordre du samedi 12 janvier 6 h 30 au lundi 14 à
6 h 30. Pour chaque service,
la PP exige la présence de
100 % des policiers. Avec le
renfort de spécialistes de la
police judiciaire venant des
services de lutte contre l’immigration illégale ou les violences dans les stades. A. Z.
16 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Les plus rapides
Suède
1 h 13
Pays-Bas
1 h 10
Afrique du Sud
1h8
Canada
1h4
Etats-Unis
1h1
Source : OCDE (2015), données concernant
les pays de l’OCDE et l’Afrique du Sud.
« Je n’ai pas
envie. C’est fini. »
Bernard Tapie, refusant
de revenir à la politique
malgré son soutien aux
gilets jaunes, auxquels il a
prêté un local (Le Journal
du dimanche, 6 janvier).
ILLUSTRATION : GOUBELLE POUR « LE POINT » – TWITTER – POUZET/SIPA – LEVY BRUNO/SIPA – JACQUES DEMARTHON/AFP – EMMANUEL DUNAND/AFP – DPA/ABACA, GRAPHISME CHRISTOPHE THOGNARD
2007
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CROISIÈRE
Australie, Nouvelle-Zélande
Nature grandiose du pays maori
Du 5 au 22 novembre 2019
Sylvain Mahuzier
Guide naturaliste
Jean-Charles Thillays
Directeur de croisière
AUSTRALIE
NOUVELLEZÉLANDE
1
Paris
18
2
16 17
15
TASMANIE
13 14
Hobart
Auckland
Mer de
Tasman
Sydney
12
3 4
Tauranga 5
Wellington 7
11
Milford Sound
Doubtful Sound
Dusky Sound
10
8
9
6
Akaroa
Milford Sound - Nouvelle-Zélande
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LE POINT DE LA SEMAINETECH&NET
LE MATCH DE LA SEMAINE
Quel jeu vidéo
pour 2019 ?
« The Last of
Us Part II ».
biance similaire pour son
concurrent, dans un Japon
médiéval fantastique
contrôlé par des monstres.
Vainqueur : « Sekiro : Shadows Die Twice ».
Fun
Affronter des zombies et des
fantômes avec un ninja immortel s’annonce réjouissant
au possible. Vainqueur :
« Sekiro : Shadows Die
Twice ».
« Sekiro : Shadows
Die Twice ».
Graphisme
Travail quasi cinématographique du studio Naughty
Dog, connu pour sa série
« Uncharted ». Vainqueur : « The Last of Us
Part II ».
Histoire
Le second opus de Naughty
Dog semble être aussi
sombre et traumatisant
que le premier. Vainqueur :
« The Last of Us Part II ».
Ce robot joue au boulanger
L’automatisation poursuit son chemin. Ainsi,
de l’innovation du Dr
Randall Wilkinson,
qui, avec la Wilkinson
Baking Company, dans
l’Etat de Washington,
veut ni plus ni moins
remplacer les boulangers : « J’ai mis au point
un robot capable de faire
du pain. La farine et l’eau
sont automatiquement
mélangées pour former la
pâte qui est ensuite pétrie,
avant d’être cuite dans
un moule qui se déplace
dans le four sur un tapis
roulant. » Sa machine de moins de 5 mètres carrés est capable
de produire une dizaine de fournées par heure, qui atterrissent
dans un distributeur automatique. « Des capteurs de température, d’humidité ou encore de formes contrôlent en permanence
la production », poursuit Wilkinson, qui a convaincu l’armée
américaine de louer son robot, et est « en discussion avancée
avec quatre des plus grandes marques de supermarché américaines ». Une menace pour nos artisans ? « C’est un boulanger
qui m’a expliqué qu’il en avait marre de se lever à 3 heures du matin.
Cela va leur permettre de se concentrer sur des choses plus amusantes », répond Wilkinson. S’il enchaîne les pains de mie,
Randall Wilkinson se mettra-t-il un jour aux baguettes ?
« Nous y arriverons, c’est sûr. » Pas de panique pour autant.
Le Point, qui a goûté au pain de la Wilkinson Baking Company,
n’a pas été transporté § PAGE DIRIGÉE PAR GUILLAUME GRALLET
18 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Voiture sensible
Le constructeur automobile
sud-coréen Kia présente son
concept READ – Real-time
Emotion Adaptive Driving –
(photo), développé en collaboration avec le MIT. Doté
d’intelligence artificielle, l’habitacle s’adaptera en fonction
de l’état émotionnel de ses
passagers. Muni de capteurs
pour lire le rythme cardiaque,
l’activité électrodermale et
les expressions du visage,
le véhicule pourra modifier
l’environnement intérieur
de la voiture pour une
expérience sensorielle
– sons, vibrations, etc. –
correspondant à l’humeur
des utilisateurs. HÉLOÏSE PONS
Bonne année !
Deux employés du géant
chinois du smartphone
Huawei ont été rétrogradés
après avoir posté un tweet
souhaitant une bonne
Verdict
Les créateurs de « Sekiro :
Shadows Die Twice » ont promis un jeu encore plus difficile que « Dark Souls ». Cette
ambition séduira les joueurs
avides de challenges alors que
le grand public se tournera
vers la suite tant attendue
d’un titre qui s’est écoulé
à 17 millions d’exemplaires.
Vainqueur : « The Last of Us
Part II » § LLOYD CHÉRY
année aux clients… depuis
un iPhone. Ils auraient
été obligés d’utiliser
temporairement cet appareil
d’Apple pour contourner
la censure de Twitter en
Chine. Mais l’entreprise n’a
rien voulu savoir, estimant
que son image avait été
« ternie ». GUERRIC PONCET
Retweet record
Le milliardaire japonais
Yusaku Maezawa (photo),
premier futur passager privé
de SpaceX en 2023, a été
retweeté près de 4,7 millions
de fois après avoir posté le
5 janvier un message dans
lequel il promet de distribuer
100 millions de yens –
800 000 euros – à cent de ses
followers qui l’auront retweeté
avant le 7 janvier au soir.
Tentant. H. P.
SP (X3) – YONHAP NEWS/NEWSCOM/SIPA – SIPA
Les forces en présence
« Sekiro : Shadows Die
Twice » (photo), conçu par les
Japonais de FromSoftware,
disponible le 22 mars sur
PlayStation 4 et Xbox One à
69,99 €. « The Last of Us
Part II », produit par Naughty
Dog, sortie prévue fin 2019.
Concept
« The Last of Us Part II » poursuit la tragique épopée d’Ellie
et Joel dans un monde postapocalyptique où des survivants tentent d’échapper à
des cannibales infectés. Am-
La Poste – SA au capital de 3 800 000 000 € – 356 000 000 RCS Paris – Siège social : 9, rue du Colonel Pierre Avia 75015 Paris – Getty Images –
–
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LE POINT DE LA SEMAINESCIENCES
Des cils dans le cerveau
LE MÉDICAMENT DANGEREUX DU MOIS
BIOLOGIE Notre cerveau baigne
NAUSÉES ET VOMISSEMENTS Un train peut en cacher de surdosage, de troubles neurologiques (tremun autre. Les risques – cardiaques, notam- blement, lenteur de mouvement ou augmenment – de la dompéridone, molécule destinée tation du tonus musculaire), de manifestations
à lutter contre les nausées et les vomissements allergiques, dermatologiques, rénales, hépapassagers, ont déjà été décrits dans cette chro- tiques, d’hypotension et de chute chez les pernique (lire Le Point du 9 avril 2015). Un autre sonnes âgées avec toutes les formes (gélule,
produit contre ces symptômes gênants au cours sirop, suppositoire, injection), des troubles card’une gastro-entérite est aussi, sauf exception, diaques sont là aussi soupçonnés. Des
à bannir, la métopimazine, un neuroleptique troubles du rythme ont été observés, mais sans
commercialisé sous les appellaqu’il soit possible d’établir, maltions Vogalène et Vogalib. Ces progré une enquête très sérieuse des
PAR PRUDENCE,
autorités de santé, que Vogalène
duits sont utilisés depuis 1970, à
L’AGENCE DU
ou Vogalib exposent les patients
une très large échelle, puisqu’en
2017 près de 5 millions de presà un risque accru d’arythmie grave
MÉDICAMENT
criptions de Vogalène ont été efou de mort subite.
A LIMITÉ À CINQ
Par prudence, l’Agence du méfectuées, auxquelles s’ajoute la
JOURS AU MAXIMUM
consommation libre de Vogalib,
dicament
a limité à cinq jours au
L’USAGE DE
disponible sans ordonnance.
maximum
l’usage de la métopiLA MÉTOPIMAZINE
L’utilisation de ces médicamazine
et
l’a
déconseillé chez l’enET L’A DÉCONSEILLÉ
ments est donc extrêmement bafant.
La
revue
Prescrire va plus loin
CHEZ L’ENFANT.
nalisée en France, et pourtant leur
et recommande de l’écarter de sa
pharmacopée. Elle rappelle que
efficacité n’est pas démontrée :
« Elle est incertaine au-delà d’un effet placebo », les nausées et vomissements des gastro-entéécrit la revue indépendante Prescrire ; « les don- rites sont des troubles bénins et passagers, qui
nées disponibles sont peu nombreuses », avance di- cessent spontanément en quelques jours sans
plomatiquement la Haute Autorité de santé. Et traitement chimique. La priorité est de préveleurs effets indésirables sont loin d’être négli- nir la déshydratation, en particulier chez les
geables. Au-delà des risques de malaise et de jeunes enfants et les personnes âgées, en donpossible perte de connaissance avec la forme nant à boire par de petites et fréquentes gorinjectable, et de la survenue récurrente de cas gées § JÉRÔME VINCENT
CHIFFRES
30 2 C’est l’espérance de vie
perdue par les chiens obèses.
L’étude a été menée par
l’université de Liverpool sur
50 000 chiens appartenant à
12 races (Journal of Veterinary
Internal Medicine).
C’est le temps qui nous sépare de
l’abordage de notre galaxie par sa
voisine le Grand Nuage de Magellan,
avec pour conséquence une stimulation du trou noir situé au centre
de la Voie lactée. Laquelle pourrait
expédier notre système solaire dans
le grand espace (Monthly Notices
of the Royal Astronomical Society).
mois
milliards d’années
20 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
40 %
C’est autant de perdu dans la
croissance des plantes cultivées
à cause d’une mauvaise
efficacité de la photosynthèse.
Des chercheurs de l’université
de l’Illinois proposent de corriger
ce défaut grâce à des
manipulations génétiques.
PAGE DIRIGÉE PAR FRÉDÉRIC LEWINO
ET GWENDOLINE DOS SANTOS
Pets de méthane
GLACIOLOGIE En fondant,
les glaciers du Groenland
relâchent dans l’atmosphère
de grandes quantités de
méthane produites par la vie
microbienne présente sous la
glace. Les chercheurs de l’université de Bristol estiment
à 6 tonnes (soit les émissions
de 100 vaches) le méthane
émis pour 600 kilomètres
carrés de glacier durant les
trois mois d’été (Nature).
Contrôle de la prostate
MÉDECINE Les soucis de
prostate pourraient bientôt
être résolus par un petit
dispositif déjà testé chez
le rat. Il est composé
d’une ceinture élastique qui
entoure la vessie pour
détecter son état, vide ou
pleine. Si elle se vidange trop
fréquemment, des leds placés
sur la ceinture envoient un
signal lumineux aux nerfs de
la vessie. Grâce à l’injection
d’opsine, une protéine
réagissant à la lumière,
ceux-ci interprètent
le signal pour supprimer
le besoin d’uriner (Nature).
GOUHOURY/ANDBZ/ABACA – ZEPPELIN/SIPA
Vogalène, Vogalib : vous pouvez vous en passer !
dans 140 millilitres de liquide
cérébrospinal (ou céphalorachidien), renouvelé quatre
fois par jour. Il sert à absorber
les chocs et à transporter
les nutriments, les déchets et
les hormones. Enfin, il isole
électriquement la moelle épinière. On vient de découvrir
que la régularité de sa
circulation est assurée par
les minuscules cils portés par
les cellules des membranes le
renfermant (Current Biology).
La Poste – SA au capital de 3 800 000 000 € – 356 000 000 RCS Paris – Siège social : 9, rue du Colonel Pierre Avia 75015 Paris – Getty Images –
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LE POINT DE LA SEMAINE
LE CARNET
Joana Vasconcelos,
invitée au Bon Marché.
Rami Malek, Golden
Globe du meilleur acteur.
Pierre Palmade de nouveau sur les planches.
Christopher Nolan,
distingué par la reine.
EN LICE
Lily-Rose Depp dans « L’homme
fidèle » et Jeanne Cohendy dans
« Marche ou crève » font partie des
révélations féminines présélectionnées pour les césars. Jules Benchetrit,
dans « Au bout des doigts », et Max
Baissette de Malglaive, dans « Monsieur Je-sais-tout », le sont pour les
révélations masculines.
CARTE BLANCHE
Joana Vasconcelos, qui a fait l’objet en
2018 d’une rétrospective au Guggenheim de Bilbao, va succéder à Ai
Weiwei, Chiharu Shiota et Leandro
Erlich comme invitée au Bon Marché.
L’artiste portugaise y exposera du
17 janvier au 17 février une Walkyrie
qui se déploiera du sol aux vitrines.
CONSÉCRATION
Deux des Golden Globes décernés par
l’Association de la presse étrangère à
Hollywood ont récompensé le film de
Bryan Singer « Bohemian Rhapsody »,
biopic sur Freddie Mercury, chanteur
du groupe Queen : le prix du Meilleur
Acteur pour Rami Malek et celui du
Meilleur Film dramatique.
EN SCÈNE
Pierre Palmade et Catherine Hiegel
se donneront la réplique à partir du
22 janvier au Théâtre du Montparnasse dans « Le lien », de François
Bégaudeau. Béatrice Dalle et JoeyStarr
seront en novembre à l’affiche des
Folies-Bergère dans « Elephant Man »,
mis en scène par David Bobée.
AUXILIAIRE
Le pape François a nommé évêque auxiliaire de Versailles (fonction qui n’était
plus occupée depuis cinquante-deux
ans) le père Bruno Valentin, 47 ans.
Prêtre dans le diocèse de Versailles depuis 2000, il appuiera Mgr Aumonier,
72 ans, titulaire du diocèse.
BUCKINGHAM
Parmi les 1 148 personnes distinguées
par la reine Elisabeth II sur sa liste du
Nouvel An figure le cinéaste Christopher Nolan, trois fois oscarisé pour
« Dunkerque » et fait commandeur.
PAGE DIRIGÉE PAR MARIE-CHRISTINE MOROSI
22 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Jeanne Augier
95 ans. Propriétaire du
palace niçois Le Negresco.
Figure légendaire de la Côte
d’Azur, « Madame » est décédée dans l’appartement
qu’elle occupait dans l’hôtel
à la coupole rose, fondé en
1913 par le Roumain Henri
Negresco et racheté par son
père. Fille unique, elle en hérite en 1957 et, avec Paul, son
mari, disparu en 1995, elle le
transforme en un lieu de villégiature unique, une sorte
de musée, riche en collections mêlant arts décoratifs
et œuvres d’art contemporaines. Sans enfant, elle avait
créé un fonds de dotation
pour que sa fortune, estimée
à plusieurs millions d’euros,
serve au « rayonnement de
l’art français » et à « soulager
la souffrance humaine et animale ». En 2012, elle avait
réuni ses souvenirs dans
« La dame du Negresco »
(Editions du Rocher).
Christine
de Rivoyre
97 ans. Romancière, membre du
prix Médicis depuis 1971. Née à
Tarbes, fille d’un écuyer du
Cadre noir de Saumur, elle
étudie le journalisme aux
Etats-Unis et devient attachée de presse des ballets de
Roland Petit avant d’entrer
au Monde en 1950 puis à
Marie Claire en 1955.
La même année paraît
« L’alouette au miroir »,
lauréat de deux prix. Parmi
les quinze romans suivants,
« Le petit matin » reçut le
prix Interallié en 1968, tandis
que « Boy », en 1973, fut un
best-seller. Retournée vivre
dans la maison familiale
d’Onesse-Laharie (Landes),
cette amoureuse de la nature
avait en 2014 donné à un dernier livre de portraits le nom
d’un crack, « Flying Fox »
(Grasset), son cheval favori.
Guy Charmot
104 ans. Doyen des
compagnons de la Libération
(quatre sont encore en vie).
Médecin militaire en HauteVolta, il rallie les Forces
françaises libres au
Cameroun en 1940 et
participe en août 1944 au
débarquement en Provence.
Joe Casely-Hayford
62 ans. Créateur de mode
britannique, ancien directeur de création du tailleur
Gieves & Hawkes, prisé par
la famille royale.
Moshe Arens
93 ans. Ancien ministre
israélien de la Défense.
Norman Gimbel
91 ans. Parolier américain,
auteur notamment de
« The Girl of Ipanema » et de
« Killing Me Softly ».
ABACA – LUIS TEJIDO/EFE/SIPA – JORDAN STRAUSS/AP/SIPA – BERZANE NASSER/ABACA – MMI/HSS/WENN.COM/SIPA – MAXPPP – AFP
Lily-Rose Depp, prête
pour les césars.
DÉCÉDÉS
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LE POINT DE LA SEMAINEVOTRE ARGENT
LAETITIA BALDESCHI
CPR Asset Management
Est-il trop tard
pour sortir des marchés ?
La correction a été forte alors
même que les fondamentaux
de l’économie ne justifiaient
pas une telle baisse. Et ces
mêmes fondamentaux ne
plaident pas pour une sortie
immédiate des marchés. Certes, l’économie américaine
ralentit, du fait, en partie,
d’un moindre impact des
mesures fiscales décidées par
Trump, mais on est loin de
la récession. Pour preuve, les
marges des entreprises sont
au plus haut et les profits
devraient continuer à croître
en 2019 (+ 9 % aux Etats-Unis,
+ 7,5 % en Europe). Enfin,
même moins favorables, les
politiques monétaires restent
accommodantes avec des
taux toujours bas. La baisse
des marchés a d’autres causes : le manque de confiance
des investisseurs, exacerbés
par les tensions commerciales et les menaces que représentent le Brexit, l’Italie,
les élections européennes.
Que faire ?
Rester en cash, car il n’y a
pas grand-chose à attendre
à court terme. Guetter
un signal positif des pays
émergents : la croissance de
la Chine devrait résister, les
valorisations sont attractives,
les tensions commerciales,
un peu moins âpres, et les
marchés pourraient profiter
d’une baisse du dollar §
Fiscalité, épargne : ce qui change en 2019
Et de trois ! Aux traditionnelles loi de finances Gel des pensions. Le Conseil constitutionet loi de financement de la Sécurité sociale sont nel a censuré pour des raisons de forme la pourvenues s’ajouter les mesures votées en qua- suite en 2020 de la désindexation de certaines
trième vitesse pour calmer la grogne des gilets prestations. Les pensions de retraite, les allocajaunes. Outre le coup de pouce au pouvoir tions familiales, les aides au logement n’augd’achat, le Parlement, parfois poussé par le menteront en effet que de 0,3 % cette année.
Conseil constitutionnel, a allégé la ponction Heures supplémentaires. Elles seront exofiscale en 2019.
nérées d’impôt dans la limite de 5 000 euros
Prélèvement à la source. Les retraités ont net par an.
ouvert le bal. Depuis le 9 janvier, ils perçoivent Epargne salariale. La disparition du forfait
leurs pensions amputées de leur impôt. Le pré- social (prélèvement de 16 %, voire de 20 %,
lèvement correspond au taux calculé par le fisc sur le montant distribué) devrait inciter les
à partir de la déclaration des revenus 2017 et sociétés à donner plus. Et, à enveloppe égale
envoyé aux caisses de retraite. Suivront à la fin pour l’entreprise, le montant perçu par le
du mois salariés du privé et fonctionnaires. Le salarié devrait être supérieur.
15 janvier, les contribuables ayant bénéficié en Indemnités kilométriques. Les contribuables
2017 de réductions d’impôt verront leur compte qui ont opté pour la déclaration au réel de leurs
bancaire crédité d’un acompte de 60 % du frais de transport bénéficieront d’un barème
montant de certaines réductions (services à la revalorisé de 10 % pour leurs véhicules de 3 CV
personne, immobilier…) à valoir sur le mon- ou moins et de 5 % pour les autres.
tant des réductions auxquelles
Assurance sur un crédit imils peuvent prétendre au titre de
mobilier. Pour tous les contrats
LE CRÉDIT D’IMPÔT
2018. Les 40 % restants serontsignés depuis le 1er janvier, l’assuversés en août.
rance décès-invalidité souscrite
SUR LE REMPLACEMENT
avec le prêt sera soumise à la taxe
Crédit d’impôt transition
DES FENÊTRES
spéciale sur les conventions
énergétique. A la demande des
A ÉTÉ RÉTABLI.
d’assurance de 9 %, ce qui devrait
sénateurs, le Cite a été rétabli pour
enchérir son coût.
le remplacement des fenêtres
simple vitrage par du double vitrage. La réduc- Plan d’épargne en actions. Depuis le 1er jantion d’impôt est égale à 15 % du montant des vier, les sorties anticipées (avant cinq ans de détravaux, mais ne pourra toutefois pas dépasser tention) sont soumises à la flat tax (impôt à taux
100 euros par fenêtre. Elle avait été supprimée unique) de 30 % et non plus aux taux forfaien juin 2018. A contrario, le gouvernement a taires autrefois en vigueur : 39,7 % si le retrait
durci les conditions pour en bénéficier sur le intervenait avant deux ans ou 36,2 % entre deux
remplacement d’une chaudière. Seules celles et cinq ans (prélèvements sociaux compris).
à très haute performance énergétique sont Exit tax. Mis en place en 2011, sous Nicolas
éligibles au crédit d’impôt.
Sarkozy, elle oblige les Français qui s’expatrient
Retraites. Hausse des cotisations (la part sa- à déclarer pendant douze ans les plus-values
lariale des cotisations passe de 38 à 40 %), fu- latentes (non encore réalisées) sur leur portesion des régimes Agirc-Arrco, application d’un feuille actions et obligations dès lors qu’il dérégime de bonus-malus pour ceux nés en 1957 et passe 800 000 euros et sur leurs participations
les années suivantes (décote de 10 % pendant au capital d’une entreprise supérieures à 50 %.
trois ans pour tous ceux qui partent, même à Et à payer la taxe de 30 % sur les plus-values
taux plein, à 62 ans et surcote de 10 à 30 % s’ils vendent des titres pendant ce délai. Cette
pendant un an pour ceux qui continuent à obligation est ramenée à deux ans et à cinq ans
travailler au-delà de 63 ans), indexation des pour les participations au capital supérieures
pensions sur l’évolution moyenne des salaires à 2,57 millions d’euros §
et non plus sur l’inflation (voir lepoint.fr).
PAGE DIRIGÉE ET RÉALISÉE PAR LAURENCE ALLARD
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24 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
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JORGE FIDEL ALVAREZ
BOURSE : L’AVIS DE…
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LE POINT DE LA SEMAINEURBANISME/IMMOBILIER
Conçue par l’agence
AIA, la verrière géante
de la nouvelle galerie
marchande du Grand
Hôtel-Dieu, à Lyon.
Fondé au XIIe siècle,
le monument
historique abrite aussi
cours et jardins.
Lyon, la renaissance
de l’Hôtel-Dieu
Le charme de l’ancien, le confort moderne du neuf. Commerces, bureaux, logements, centre de convention, Cité de la
gastronomie… Au cœur de la presqu’île
lyonnaise, le Grand Hôtel-Dieu, qui a
fermé ses portes en 2010, bat désormais
au rythme des activités d’un authentique quartier mixte aussi vaste que la
place des Terreaux. Ouvrir le site au public, redonner vie aux cours et aux jardins
d’antan, réécrire le passé dans le respect
d’un patrimoine datant d’époques différentes… Tel est le pari réussi de ce chantier (180 millions d’euros de travaux) porté
par Eiffage, qui signe ici la plus importante opération privée de reconversion
d’un monument historique en France :
40 000 mètres carrés de façades rénovées,
15 000 mètres carrés de toitures restaurées, 11 500 mètres carrés de charpentes
en bois réparées… Clou du spectacle, une
immense verrière imaginée par l’agence
Architectes ingénieurs associés. Reposant
sur six poteaux dont l’épaisseur varie selon les charges supportées, ce manteau
thermique qui recouvre la cour du Midi
illumine la nouvelle galerie marchande
d’une splendide lumière zénithale §
BRUNO MONIER-VINARD
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 25
THIERRY FOURNIER / MÉTROPOLE DE LYON (X2) – VINCENT RAMET
Reconverti en espace
d’activités, l’ancien
hôpital offre
huit points d’entrée.
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EN COUVERTURE
Mais quand est-ce
qu’on arrête ça !
Legende
26 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PAR SAÏD MAHRANE
C
hose vue : samedi 5 janvier, en fin d’après-midi,
près du boulevard Saint-Germain, à Paris. Une
colonne de fumée noircit le ciel, une forte odeur
de brûlé se propage. Au loin, on entend des clameurs,
on distingue des hommes en jaune, un hélicoptère
survole le périmètre. Le plus marquant, sans doute,
est le regard de ces clients qui ne savent s’ils doivent
rester ou sortir des magasins qui s’apprêtent à baisser leurs rideaux. Dans leur regard, de la peur. On est
dans Paris intra-muros et, pourtant, on se dit que
tout peut advenir. Règne une ambiance de chaos. Si
quelqu’un veut casser une vitrine, qu’il la casse et
qu’il se serve. Si quelqu’un veut brûler une voiture,
qu’il la brûle et qu’il célèbre tranquillement son forfait. Si quelqu’un veut lancer une grille d’arbre sur
un policier, qu’il le fasse et il restera impuni. Sur une
barricade du boulevard Saint-Germain, des gilets
jaunes jubilent, la rue est à eux, ils sont chez eux. En
Mai 68, ce carrefour était le terrain de jeu de …
Fureur. Violents affrontements entre gilets jaunes et
forces de l’ordre sur le pont
Léopold-Sédar-Senghor,
à Paris, le 5 janvier.
ISA HARSIN/SIPA
Escalade. Extrême violence,
menaces de mort contre des
élus, attaque de ministère…
Jusqu’où ira le déchaînement
de haine ? Alors que s’ouvre
le Grand Débat sur fond de
contrevérités économiques,
plongée dans une France à vif.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 27
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EN COUVERTURE
jeunes intellectuels qui défiaient déjà la police à coups de pavés. Ce samedi, pas de sorbonnards,
pas de Sartre, pas de tracts, pas d’élus, pas de leaders.
D’ailleurs, la barricade n’en est pas une, ils la brûlent
à peine montée. Ils ne veulent pas contrôler l’espace
public, ils veulent le marquer, le violenter. Montrer
de quoi est capable un homme « en colère », comme
ils disent. Dans ses « Choses vues », Victor Hugo –
qui n’est alors pas républicain – rapporte ainsi ce
qu’il voit de la rue parisienne, non loin de Saint-Germain-des-Prés, en pleine révolution de 1848 : « Au
moment où mon cabriolet prenait la rue de Lille, une colonne épaisse et interminable d’hommes en vestes, en
blouses et en casquettes marche bras dessus bras dessous,
trois par trois (…) Partout l’agitation, l’anxiété, une attente fiévreuse. Partout on travaille activement aux barricades déjà formidables. C’est plus qu’une émeute, cette
fois, c’est une insurrection. »
…
Vengeance. Les gilets jaunes, donc. De prétendus gilets jaunes, qui cassent, frappent, brûlent,
comme revenus à l’état de nature, sans filtres, sans
lois, sans civisme. Possédés par leur envie destructrice. Curieuse révolte qui perd de son intensité du
dimanche au vendredi pour reprendre de plus belle
le samedi, avec l’attirail du professionnel : du jaune
sur du noir. Certains, parmi les plus complaisants,
veulent y voir l’œuvre de l’Histoire « avec sa grande
hache » (Georges Perec), considérant la paix civile
comme un répit entre deux insurrections. D’autres
hurlent à la barbarie, à la fin de la république parce
qu’un policier a été tabassé par un boxeur ou parce
que la porte d’un ministère a été forcée à l’aide d’un
engin de chantier. La panique sur les boulevards,
dorénavant, on vit avec.
Mais que fait la police ? Elle est partout et nulle
28 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Intrusion. La porte
d’entrée du ministère
des Relations avec le
Parlement où exerce
le porte-parole du
gouvernement,
Benjamin Griveaux,
a été saccagée, le
5 janvier, par un engin
de chantier (en haut,
à dr.), obligeant le
secrétaire d’Etat à
quitter les lieux par
une porte dérobée.
A lire aussi
p. 99 dans
Le Postillon :
« Le peuple, quel
peuple ? », par Pascal
Bruckner.
part, tentant de nous protéger et de se protéger ellemême. A Toulouse, un policier en furie a roué de
coups un manifestant, ce qui ne le rend pas plus représentatif de la police que les incendiaires de Paris
le sont des gilets jaunes. Or, en l’espèce, qui touche
un camarade de lutte touche tous les camarades de
lutte. « Lui, c’est moi », écrit Tolstoï dans « Les insurgés ». Ça vaut pour les hommes en jaune comme
pour ceux en bleu, les policiers. On sait désormais,
et en dépit de nos âmes d’enfant, qu’un policier peut
avoir peur. Quand se présente devant lui une horde
de gaillards enragés, emmené par un boxeur professionnel de 1,92 mètre qui le pilonne de ses poings
gantés, un représentant de l’ordre, si équipé et aguerri
soit-il, a peur, et sa peur est contagieuse. Il sait que
tout, jusqu’à sa vie, peut basculer. Hugo parle du révolutionnaire Blanqui, mais cela pourrait être de
Christophe Dettinger : « A certains moments, ce n’était
plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre
dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines
nées de toutes les misères. » De son arme le policier ne
fera pas usage, parce qu’il est… français et qu’en
France, contrairement aux Etats-Unis, un policier
ne fait pas usage de son pistolet, même dans des cas
de légitime défense. Reste que sur Facebook le boxeur
– qui a fait son mea culpa – a été élevé au rang de héros, et une cagnotte lui a été consacrée. « A toutes les
victimes de répressions policières chez les gilets jaunes et
à tous les gilets jaunes, banlieusards, opprimés, ne lais-
L’ordre que ces contestataires violents
défient a les traits du policier à
2 200 euros par mois qui leur fait face.
SIPA DANIEL THIERRY/SIPA (X2) – BOIVIN SAMUEL/ABACA – BERTRAND GUAY/AFP
Un ministre exfiltré
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Menaces sur les élus
Cible. La députée LREM
Aurore Bergé insultée
et menacée par courrier.
AURORE BERGE/TWITTER – PATRICIA GALLERNEAU/FACEBOOK – DR – LUDOVIC MARIN/AFP – JACQUES DEMARTHON/AFP (X2)
Assignée. La députée LREM Patricia
Gallerneau soupçonne les gilets jaunes
d’avoir emmuré sa maison vendéenne
dans la nuit du 5 janvier.
sons pas Christophe Dettinger derrière les barreaux, c’est
notre héros, il nous a héroïquement protégés des forces de
l’ordre qui nous ont massacrés huit samedis consécutifs »,
lit-on sur un compte de soutien. D’où viennent ces
émeutiers ? Les comparutions immédiates montrent
des individus plutôt intégrés, chauffeurs routiers,
gardiens de prison, artisans, habitants de la Nièvre
ou de la Somme. A leurs côtés, des banlieusards qui
s’en prendraient davantage aux vitrines qu’aux policiers. Mais qu’il est dur de parler de cette France
en jaune sans se perdre dans des amalgames, tant
elle est composite. On s’étonne de voir un mouvement porter en son sein autant d’humanité et charrier une forme de déshumanisation qui autorise un
homme à porter le talon sur le visage d’un policier
à terre. Peuple contre peuple. Peuple jaune contre
« peuple maudit », comme l’on disait en 1789 des
contre-révolutionnaires chouans, paysans et curés
réfractaires. L’ordre que ces contestataires violents
défient a les traits du policier à 2 200 euros par mois
qui leur fait face. Les médias qu’ils conspuent, c’est
le pigiste casqué à 2 500 euros (les bons mois) qui
leur tend le micro. La finance, c’est cette conseillère
de la Société générale à 1 800 euros, empêchée de
travailler parce que son agence a été saccagée. « On
Intimidation.
Le député LREM JeanFrançois Mbaye a reçu
des menaces de mort
par un courrier
anonyme, le 4 janvier,
à l’Assemblée
nationale.
est désolés pour eux, qu’ils nous rejoignent », nous a répondu, un samedi, un gilet jaune énervé. Sa parole
était sincère, comme ses haines, toutes dirigées vers
le haut, ce haut dont il affirmait subir le mépris. Il
n’entendait rien, il était dans la vengeance. Selon
lui, il y aurait conflit de légitimités : chacun se défend de l’autre. « Pour moins que cela, on a coupé des
têtes », disait un tag sur l’Arc de triomphe, le 1er décembre. En attendant l’échafaud promis à nos dirigeants, un moulage de « La Marseillaise » a eu le
visage détruit. Vengeance. Une effigie de Macron a
été décapitée. Vengeance. A Nantes, la distribution
d’Ouest-France a été empêchée. Vengeance. Des menaces de mort ont été envoyées à des députés La République en marche…
Il y a chez ces casseurs sans leaders à la fois de la
préparation et de l’improvisation : ils marchent au
hasard dans un périmètre et se demandent sur qui
taper, quoi briser. Leurs yeux sont attirés par les logos, Chanel ou Gendarmerie nationale, c’est pareil,
ils cassent. Chez Benjamin Griveaux, rue de Grenelle, la chose a été facilitée par une plaque …
On s’étonne de voir un mouvement
porter en son sein autant d’humanité et
charrier une forme de déshumanisation.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 29
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EN COUVERTURE
La France sur un volcan
Puissance. Le 5 janvier, les gilets jaunes érigent une barricade
sur le boulevard Saint-Germain, à Paris.
Pulsions. Si la violence rebute, elle fascine aussi,
et d’abord ceux qui y ont intérêt, ceux qui confèrent
au peuple – que bien souvent ils méconnaissent –
de légitimes pulsions et une sacralité toute tactique,
électoraliste. Ce conflit a révélé de quoi Jean-Luc Mélenchon était capable, lui qui se présentait récemment, lors de sa perquisition, non tel un républicain,
mais telle la République ! L’ancien ministre de François Mitterrand, promeneur de la rue de Vaugirard,
n’ignore pas qu’il a toujours manqué à son électorat,
agrégat de gauchistes, d’Indigénistes, d’intellectuels
précaires, d’étudiants et de fonctionnaires de l’Education nationale, des représentants de cette France
périphérique. Il lui faut donc l’adhésion de ces gilets
jaunes, que Marine Le Pen lui dispute, d’autant plus
que ceux-ci, pour l’heure, refoulent le thème, sensible à gauche, de l’immigration. Il lui faut en profiter, au prix de reniements et de silences troublants.
Dans l’agression des policiers du pont Léopold-Sédar-Senghor, il a vu une « bataille au corps-à-corps » et
a demandé : « Est-ce un pouvoir républicain celui qui
donne de tels ordres ? » Il évoque la république, encore
une fois, et s’étonne qu’on le situe en dehors puisqu’il
n’est de république sans ordre. Jadis, on lui trouvait
du Clemenceau, une tenue très républicaine, qui le
conduisait à faire applaudir un opposant ou à honorer des invitations officielles, comme l’investiture
30 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Face-à-face.
A Bordeaux,
la manifestation
du 5 janvier, qui a
rassemblé près de
5 000 personnes, a fait
d’importants dégâts.
Hausse du
chômage…
technique
Selon la ministre
du Travail, Muriel
Pénicaud, près de
58 000 salariés ont
été mis au « chômage
technique » en raison
des manifestations
des gilets jaunes. Les
précédents chiffres
évoqués le 21 décembre faisaient
état de 43 000 personnes. Au début du
mois de décembre,
ils étaient moitié
moins nombreux.
En conséquence, le
gouvernement a débloqué en urgence
32 millions d’euros.
Haute tension. Au Puy-en-Velay, le 1er décembre, la préfecture
de Haute-Loire a été incendiée.
de Nicolas Sarkozy en 2007. Aujourd’hui, il répète
son admiration pour Eric Drouet, ce porte-parole des
gilets jaunes qui a dit vouloir entrer dans l’Elysée –
ce qui leur fait un point commun. Comme si, dorénavant, chez les Insoumis, se réclamer de la république
revenait à se réclamer du « système ». Car la république encadre, pose des principes à tous, a ses représentants, soit tout ce que brave aujourd’hui une
partie des gilets jaunes défendus par Mélenchon. Ces
élus rouges, comme ces quelques clercs ragaillardis
par cette « divine surprise » qu’ils n’attendaient plus,
rappellent cette phrase de Mona Ozouf au sujet de
la Terreur : « Il faut beaucoup forcer le sens communément partagé des mots de droit, de justice et de morale
pour parvenir à oublier l’odeur du charnier. » On a pourtant le souvenir, récent, d’un candidat à la présidentielle qui, arborant un rameau d’olivier sur une
estrade de Marseille, affirmait être le « candidat de la
paix », avant de réciter des vers du poète Yannis Ritsos où il est question de « mots d’amour sous les arbres »
et de « cicatrices qui se referment ». C’était, oui, JeanLuc Mélenchon §
La vie ressemble désormais
à Facebook : on peut tout dire,
tout faire, on est rarement inquiété.
AMEZ / ROBERT/SIPA – VINCENT JOLFRE/MAXPPP – SIPA THEO RENAUT/SIPA
… en bronze qui indique : « Secrétariat d’Etat –
porte-parole du gouvernement ». Ils ne se sont pas
fait prier. Sur des vidéos, on distingue une foule
joyeuse, rigolarde, des ballons jaunes, un homme
qui agite son gilet comme une muleta et cet engin,
char miniature, qui enfonce la porte du ministère
sous les vivats de la foule. Ils entrent dans Rome.
Certains vont jusque dans la cour, vandalisent des
véhicules puis s’en vont. Du jamais-vu. La vie ressemble désormais à Facebook : on peut tout dire,
tout faire, on est rarement inquiété.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Le vertige de Mélenchon
Cas pratique. « La République, c’est moi ! »
disait-il… Désormais, il
légitime les exactions.
PAR ERWAN BRUCKERT
MORITZ THIBAUD/ABACA
A
vec Jean-Luc Mélenchon, les manifestations se succèdent mais les indignations ne se ressemblent pas. Le 22 mars
2018, pendant la grève contre la réforme
de la SNCF, des centaines d’émeutiers vêtus de noir affrontent la police dans les
rues de Paris. Réaction échaudée du leader
Insoumis via Twitter : « Ras le bol des casseurs qui frappent les manifestants et saccagent
le parcours. » Lors du défilé du 1er mai, les
blacks blocs récidivent, multipliant dégradations et jets de projectiles. Mélenchon
dégaine son smartphone : « Insupportable
violence contre la manifestation du premier
mai. Sans doute des bandes d’extrême droite. »
Le lendemain sur RMC, admettant que la
gauche radicale s’y était également mêlée,
il réaffirme, avertissant « les plus jeunes »,
que les modes d’actions brutaux desservent
la lutte : « Personne ne peut croire que casser
une vitrine de McDo est une activité révolutionnaire. L’activité révolutionnaire consiste à
rendre conscients, organisés, disciplinés, des
millions de gens qui comprennent quels sont
les enjeux du moment politique. »
Mais les temps changent. Samedi 5 janvier, sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, à Paris, une manif sauvage teintée de
jaune fluo tabasse des gendarmes. Une
foule violente, à l’évidence peu organisée,
mais qui ne semble pas, aux yeux de « JLM »,
contrevenir à « l’activité révolutionnaire ».
Car, à l’heure du tweet, le député de la nation fait son choix : « Bataille au corps-àcorps sur les ponts de Paris. Est-ce un pouvoir
républicain, celui qui donne de tels ordres ? »
Alors que les crochets de Christophe Dettinger passent en boucle à la télévision,
Jean-Luc Mélenchon, sur les 280 caractères
dont il dispose, n’en réserve aucun pour
les forces de l’ordre. Pas plus pour Benjamin Griveaux et Marc Fesneau, qui ont vu
l’entrée de leur ministère se faire défoncer :
le tribun préfère manier l’ironie narcissique,
Corps-à-corps. Jean-Luc
Mélenchon rencontre des
gilets jaunes à Bordeaux,
le 8 décembre 2018.
« Pour la première
fois, Jean-Luc
assume de cohabiter
avec l’extrême
droite. » Julien Dray
comparant l’effraction avec les perquisitions qu’il a subies : « Griveaux veut plus de
respect pour la porte d’un ministère que Belloubet n’en eut pour celle de chez moi. Sa porte
est sacrée ? La République, c’est sa porte ? »
Procédure judiciaire, entreprise factieuse,
même combat. Pour couronner le weekend, il dresse le dimanche soir sur Facebook son bilan à froid : les condamnations
prononcées par l’exécutif – et par la quasi-totalité du spectre politique – ne sont
que des « jérémiades »…
Comment expliquer la ligne tenue à
dessein par Jean-Luc Mélenchon, glissant
dangereusement de L’avenir en commun
vers « L’insurrection qui vient » ? « De même
qu’on ne doit pas demander aux musulmans
de condamner les attentats de Daech, pourquoi
on devrait condamner des violences contre les
policiers ? », bafouille l’un des candidats LFI
en position éligible aux européennes. A la
recherche de bon sens, on interroge le dé-
puté Ugo Bernalicis, rapporteur du livret
Sécurité dans le programme et ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. « Ça
suffit d’aboyer avec tout le monde. Ceux qui
ont tapé se déshonorent, mais on veut pointer
la responsabilité du gouvernement. C’est insupportable de faire la part belle aux violences
des manifestants sans mettre en face les violences policières qu’il ordonne, avec des gens
qui perdent une main, un œil… » Et de poursuivre : « On essaie de se caler sur l’état d’esprit du pays, qui ne comprend pas ce deux poids,
deux mesures. » En d’autres termes, on
pousse encore un peu plus loin la stratégie du populisme de gauche adoptée par
les Insoumis avant la bataille présidentielle. On soutient sans bémol ce mouvement populaire inédit que Mélenchon
appelait de ses vœux dans son livre « L’ère
du peuple » (Fayard), dont les revendications sociales et démocratiques trouvent
un écho dans son programme. On embrasse sans réserve la cause du « peuple »
contre les élites, quitte à brouiller ses valeurs légalistes et républicaines. « Pour la
première fois, Jean-Luc assume de cohabiter
avec l’extrême droite qui essaie de manipuler
le mouvement. Dans son objectif de révolution
citoyenne, il joue à fond l’écroulement du
système », analyse l’ex-complice socialiste
Julien Dray. Seulement, en sortira-t-il gagnant ? Il est permis d’en douter §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 31
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EN COUVERTURE
Catalogue. Blocage
du dépôt pétrolier du
Mans, le 3 décembre.
Grand débat.
La consultation nationale ne
peut réussir que si les contrevérités qui circulent sont
rectifiées. Onze exemples,
chiffres à l’appui.
PAR PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS ET MARC VIGNAUD
«L
e débat national qui s’ouvre doit nous permettre
de parler vrai. Parler vrai, c’est parler de la
réalité. Le vœu de vérité, c’est celui qui doit nous
conduire, afin de demeurer une démocratie robuste, à
mieux nous protéger des fausses informations, des manipulations et des intoxications. On peut débattre de tout,
mais débattre du faux peut nous égarer. » Il n’est pas surprenant que le président de la République ait jugé
bon de placer la « vérité » au premier rang de ses
32 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
vœux pour 2019. La crise des gilets jaunes, qui fait
vaciller le pouvoir, s’était appuyée à l’origine sur une
réalité économique incontestable, celle d’une pression fiscale ayant atteint un niveau insupportable
dans notre pays, champion du monde des prélèvements obligatoires. Mais elle s’est très vite nourrie
d’innombrables rumeurs et infox. Tournant en boucle
sur les réseaux sociaux comme sur les ronds-points,
assénées à longueur de journée sur les plateaux de
télévision, des contre-vérités économiques alimentent
depuis deux mois, dans une sorte d’auto-empoisonnement psychologique, les colères, les frustrations
et les ressentiments, justifiant les revendications financières les plus fantaisistes et les plus irréalistes,
enfonçant un peu plus encore le pays dans ce déni
de la réalité où il est plongé depuis des décennies. Le
grand débat national voulu par le chef de l’Etat serait déjà une formidable réussite s’il permettait de
tordre le cou, dans l’opinion publique, à quelquesunes de ces infox dont voici une liste malheureusement non exhaustive.
EMERIC FOHLEN/NURPHOTO
Le guide des idées fausses
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INÉGALITÉS
publique, le déficit atteindra en 2019 le montant
record de 236,6 milliards d’euros, dont 130,2 milliards d’euros pour le seul remboursement d’emprunts venant à échéance. Autrement dit, ce sont
environ 20 milliards d’euros que l’Etat va devoir
emprunter chaque mois auprès des investisseurs
français et étrangers. Avec des conséquences sur le
dérapage du déficit budgétaire et l’augmentation de
la dette publique, dont le niveau pourrait du même
coup franchir dans les prochains mois le seuil symbolique des 100 % du PIB.
Or la dette publique, grande absente des débats,
est devenue l’un des principaux problèmes économiques de la France, atteignant des niveaux dangereusement inédits, alors même que le seul paiement
des intérêts sur la dette existante devrait représenter 42 milliards d’euros en 2019, soit 4 fois la somme
déboursée dans l’urgence en faveur du pouvoir
d’achat. Il est tout de même étonnant de constater
à quel point les gilets jaunes, obsédés, non sans raison, par leur propre pouvoir d’achat, se soucient
aussi peu de celui de leurs enfants et de leurs
petits-enfants, à qui incombera la tâche de …
« Il n’y en a jamais eu autant
dans notre pays »
Selon certains, la France serait devenue un pays extraordinairement inégalitaire, avec des écarts de niveaux de vie qui n’auraient jamais été aussi grands
et qui continueraient de se creuser. Les multiples
comparaisons internationales dont on dispose à ce
sujet, celles établies par l’OCDE, la Banque mondiale ou encore Eurostat, disent pourtant toutes
exactement le contraire. D’abord, la France y apparaît comme l’un des pays les plus égalitaires au
monde. Un peu moins égalitaire, certes, que les pays
scandinaves, mais beaucoup plus égalitaire que les
pays anglo-saxons, les pays d’Europe du Sud, sans
même parler des pays émergents. Le coefficient de
Gini, classiquement utilisé pour mesurer les inégalités de niveau de vie (il augmente avec celles-ci
en variant de 0 à 1), s’est établi à 0,289 en France en
2017. Soit un niveau plus élevé qu’au Danemark
(0,263) ou en Finlande (0,259), mais nettement inférieur aux niveaux observés en Espagne (0,341),
au Royaume-Uni (0,351), aux Etats-Unis (0,391) ou
encore au Chili (0,454) et en Afrique du Sud (0,620).
Non seulement la France reste donc fidèle à l’esprit de la Révolution en étant l’un des pays parmi les
plus égalitaires au monde, mais les inégalités de revenus, contrairement à ce qui a pu être observé dans
des pays comme la Suède ou l’Allemagne, y ont reculé au cours des dernières années : s’il se situe encore légèrement au-dessus de son plus bas niveau
historique atteint en 1998 (0,279), le coefficient de
Gini est en repli par rapport à son pic observé en 2011
(0,305). Enfin, contrairement à une idée très répandue et nourrie par les discours nostalgiques sur les
Trente Glorieuses, la France est aujourd’hui bien
moins inégalitaire qu’elle ne l’était il y a cinquante ans
(le coefficient de Gini s’établissait à 0,337 en 1970)
et infiniment moins qu’il y a un siècle (Gini était à
0,460).
DETTE
« Elle est artificielle »
C’est, pour l’essentiel, par l’emprunt et le recours
à la dette que vont être financées les mesures, d’un
montant estimé à environ 10 milliards d’euros, annoncées par le gouvernement pour répondre aux
revendications des gilets jaunes sur le pouvoir
d’achat. Résultat, le déficit budgétaire pour 2019,
initialement prévu, au mois de septembre 2018, à
98,7 milliards d’euros, devrait finalement s’élever
à 107,7 milliards d’euros, contraignant l’Etat à augmenter parallèlement, pour boucher ce trou plus
important que prévu, son programme d’émissions
obligataires sur les marchés financiers. Selon un
communiqué du 20 décembre 2018 de l’Agence
France Trésor, chargée de la gestion de la dette
IMPÔTS
« Les riches n’en paient pas » Un profond sentiment d’injustice fiscale anime depuis l’origine le
mouvement des gilets jaunes, né du refus d’une hausse de la taxe
sur les carburants venant grever le budget des ménages les plus
modestes contraints d’utiliser leur voiture pour aller travailler,
alors que le gouvernement s’était empressé de supprimer l’ISF.
D’où cette phrase souvent entendue dans les reportages effectués
sur les ronds-points : « Ce sont toujours les petits qui paient. » C’est
ignorer le caractère extraordinairement redistributif et solidaire
de notre système sociofiscal, dont l’Insee, dans son dernier
« France, portrait social », rappelle quelques données chiffrées. En
2017, avant la redistribution monétaire par le biais des impôts
directs et du versement des prestations sociales, le niveau de vie
moyen des 20 % de Français les plus aisés se situait à 56 130 euros
par an, soit 8,4 fois plus que le niveau de vie moyen des 20 % de
personnes les plus modestes (6 720 euros par an). Après
redistribution, ce rapport n’était plus que de 3,9, correspondant à
une augmentation de 72 % du niveau de vie moyen des 20 % de
personnes les plus pauvres et à une diminution de 20 % de celui
des 20 % les plus riches. Les prestations sociales (aides au
logement, minima sociaux, allocations familiales, etc.)
contribuent aux deux tiers à la réduction des inégalités des
niveaux de vie et l’impôt sur le revenu y participe à hauteur d’un
tiers. Ce dernier n’a été acquitté en 2017 que par 43,14 % des foyers
fiscaux, les 10 % de Français les plus aisés en ayant payé à eux
seuls 70 % (55 sur 78 milliards d’euros). On sait les gilets jaunes
très favorables à un référendum d’initiative citoyenne (RIC) pour
rétablir l’ISF, que tous les autres pays européens – même
scandinaves – ont pourtant choisi de supprimer en raison des
effets négatifs qu’il avait sur l’attractivité et la croissance et qui ne
représentait en France qu’une goutte d’eau dans l’océan des
prélèvements obligatoires (4 milliards d’euros sur 1 100 milliards).
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 33
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EN COUVERTURE
rembourser, avec leurs impôts, cette dette. Il
est vrai que cette dernière est présentée par certains
leaders du mouvement comme une « dette illégitime », créée intentionnellement et artificiellement
dans le seul but d’enrichir les banques privées et
qu’on pourrait, sans que cela pose la moindre
difficulté, ne plus rembourser du jour au lendemain. Il faudrait tout de même leur rappeler que,
sans les 107 milliards d’euros prêtés cette année par
nos créanciers pour combler notre déficit, c’est un
fonctionnaire sur trois qui ne pourrait plus être
payé. L’indifférence au problème de la dette est
symptomatique du haut degré d’intoxication à cette
drogue dure dont le pays use et abuse depuis des
décennies.
…
PIB
« La France est très riche »
« Il y a énormément de richesses en France » est probablement l’une des phrases qui revient le plus souvent dans le discours des gilets jaunes, qui entendent
avec cet argument justifier des mesures supplémentaires en faveur du pouvoir d’achat. C’est oublier que
la France connaît depuis une décennie une croissance économique très faible, qu’elle crée du même
coup moins de richesses que la plupart des autres
grands pays industrialisés. La comparaison avec l’AlPOUVOIR D’ACHAT
« Il ne cesse de se dégrader »
Voilà une évidence pour beaucoup de Français. Pourtant, les
chiffres – même arides et insensibles au ressenti des individus –
sont clairs. Non, il n’y a pas eu de baisse de pouvoir d’achat et ce
même après l’éclatement de la crise financière en 2008, sauf
ponctuellement en 2012 et 2013, et contrairement à d’autres pays
européens bien plus affectés comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal
et plus encore la Grèce.
Si l’on rapporte l’évolution du pouvoir d’achat à la taille des
foyers, réduite par les divorces et les décohabitations, le pouvoir
d’achat n’a pas non plus reculé. Mais c’est vrai qu’il a « quasiment
stagné » depuis 2008, détaille l’Insee dans une note de conjoncture
parue en octobre 2018. Et que certaines catégories de ménages, en
particulier les plus modestes, ont vu leur niveau de vie baisser. Ce
qui explique sans doute, avec la montée continue des dépenses
« pré-engagées » (particulièrement forte chez les ménages
modestes), l’impression que les statistiques officielles ne reflètent
pas la réalité.
Reste qu’il y a quelque chose de paradoxal à voir le mouvement
des gilets jaunes se constituer à partir d’octobre 2018, précisément
au moment où la politique fiscale d’Emmanuel Macron – après
avoir fait chuter le pouvoir d’achat au premier semestre avec la
hausse de la CSG ainsi que celle des taxes sur le carburant et le
tabac – commençait à le faire progresser avec la suppression d’un
tiers de la taxe d’habitation (sauf pour les 20 % les plus aisés) et la
montée en puissance des baisses de cotisations salariales, qui ont
augmenté le salaire net des salariés.
34 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
lemagne est à cet égard édifiante. Depuis 2006, date
à laquelle les deux pays avaient quasiment le même
niveau de PIB par habitant (29 500 euros en Allemagne, 29 100 euros en France), celui de l’Allemagne
a progressé de 34,2 %, pour atteindre 39 600 euros
en 2017, alors qu’il n’a augmenté en France que de
17,5 %, pour s’établir à 34 200 euros. L’écart de richesses par habitant a été multiplié par plus de 13,
passant de 400 à 5 400 euros.
En dehors de ses problèmes de compétitivité, une
des raisons pour lesquelles la France crée moins de
richesses que les autres pays est qu’on y travaille
moins qu’ailleurs, que ce soit à l’échelle de la semaine
(35 heures), de l’année (plus de jours de congés, de
RTT, d’absentéisme) ou de la vie professionnelle (âge
de départ à la retraite plus précoce qu’ailleurs). En
quarante ans, le volume d’heures travaillées a baissé
de 20 % en France alors qu’il est resté stable en
moyenne dans les pays de l’OCDE. Ce déficit de travail se trouve accentué par la persistance d’un chômage de masse en France (8,9 %) alors que presque
tous les autres grands pays industrialisés connaissent
aujourd’hui le plein-emploi : le taux de chômage
s’établit à 2,4 % au Japon, 3,3 % en Allemagne, 3,7 %
aux Etats-Unis, 4 % au Royaume-Uni.
COÛT DE LA VIE
« Tout est toujours plus cher,
il y a trop d’inflation »
L’opinion populaire selon laquelle « la vie est de plus
en plus chère, il y a beaucoup d’inflation », ne se trouve
guère étayée par les statistiques. Qui indiquent au
contraire que les pays occidentaux en général, et la
France en particulier, connaissent une période d’inflation exceptionnellement modérée. Depuis
seize ans, les prix à la consommation ont augmenté
de 1,4 % en moyenne par an, soit nettement moins
que le rythme moyen observé de l’après-guerre
jusqu’au milieu des années 1980 (+ 10,1 % par an).
Moins aussi qu’au cours des quinze années ayant
précédé l’introduction de l’euro (+ 2,1 % entre 1986
et 2001). Depuis 2002 et le choc psychologique qu’a
représenté l’introduction de l’euro, l’inflation n’a
même dépassé le seuil de 2 % qu’à quatre reprises
(2003, 2004, 2008 et 2011). En 2018, où de nombreux
Français ont eu le sentiment d’une flambée des prix
en raison de la hausse des prix de l’essence et du tabac, les prix à la consommation n’ont progressé sur
un an que de 1,6 %.
Cette faiblesse officielle de l’inflation ne manque
pas de nourrir les thèses complotistes selon lesquelles
l’Insee manipulerait les chiffres afin de minorer la
hausse des prix réelle. L’économiste Philippe Herlin
a développé ces accusations dans un livre, « Pouvoir
d’achat, le grand mensonge » (Eyrolles, 2018), qui lui
a valu une réponse longue, précise, détaillée, cinglante et surtout très convaincante du patron de l’Insee, Jean-Luc Tavernier, et de ses équipes.
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SALAIRES
« Il faut augmenter
le smic »
POLITIQUE PUBLIQUE
SEBASTIEN SALOM-GOMIS/AFP – ALAIN PITTON/NURPHOTO/IMAGEFORUM
« On paie des décennies
d’ultralibéralisme »
Selon le discours des leaders de La France insoumise
et du Rassemblement national, les difficultés économiques du pays résultent des « politiques ultralibérales » menées depuis plusieurs décennies dans notre
pays. Lesquelles, censées s’être traduites par un désengagement financier de l’Etat dans tous les secteurs, par des coupes claires dans les dépenses
publiques et les effectifs de fonctionnaires, expliqueraient tout à la fois la détérioration des services publics et la montée de la précarité sociale. Cette
interprétation apparaît fort éloignée de la réalité des
données qui indiquent, au contraire, que jamais le
poids de l’Etat dans la vie économique du pays n’a été
aussi élevé et que jamais l’Etat-providence n’a été
aussi développé qu’aujourd’hui. En trente ans, les dépenses publiques ont été multipliées par trois, passant de 416 milliards d’euros en 1987 à 1 294 milliards
d’euros en 2017 et de 50 % à 57 % du PIB. Quant aux
seules dépenses de protection sociale, qui représentaient 14,3 % du PIB en 1959, 24,5 % en 1981 et 29,6 %
en 2006, elles ont atteint 32 % du PIB en 2016 (714 milliards d’euros). Enfin, les effectifs de la fonction publique sont passés de 3,86 à 5,66 millions entre 1980
et 2017, soit une hausse de 47 %, à comparer avec une
hausse de 24 % de la population française (de 54 à 67 millions). Ils ont même
littéralement flambé dans la fonction publique territoriale (+ 93 %,
de 1,02 à 1,97 million de salariés)
mais aussi, contrairement à une
idée très répandue, dans la fonction
publique hospitalière (+77 %, de
671 000 à 1,19 million de salariés).
Fracture. Dans les rues
de Toulouse,
le 8 décembre.
Malheureusement, les travailleurs modestes, bien
souvent gilets jaunes, pourraient être les premiers
perdants d’une hausse du smic. Un groupe d’experts chargé chaque année de plancher sur le sujet
le répète inlassablement : « Le smic brut [cotisations
salariales et salaire net compris, NDLR] place la
France parmi les pays de l’OCDE où le salaire minimum, en proportion du salaire médian, est parmi les
plus élevés », aux alentours de 60 %. Autrement dit,
à ce niveau, il dissuade déjà les employeurs d’embaucher. Alors, pour éviter cela, les gouvernements
successifs se sont lancés dans une course ruineuse
à la baisse des cotisations patronales. C’est ce qui
explique qu’au final le coût total du travail au niveau du salaire minimum se situe tout juste au niveau moyen de l’ensemble des pays de l’OCDE (en
proportion du salaire médian). Quant au salaire minimum net payé aux salariés, il ne paraît pas scandaleux au regard de ce qui se pratique ailleurs. Loin
de là. En proportion du salaire net médian, le smic
français est le plus élevé parmi les pays de l’OCDE
et il a encore progressé en 2018 avec les baisses de
cotisations salariales d’Emmanuel Macron. Ce qui
ne veut pas dire qu’il est facile de vivre avec un smic,
quoique 1,2 million de salariés rémunérés « autour
du salaire minimum » appartiennent aux 30 % de
foyers fiscaux les plus aisés parce qu’ils ont d’autres
sources de revenus, a rappelé le Premier ministre,
Edouard Philippe…
L’augmentation de la prime d’activité (versée par
l’Etat aux travailleurs modestes en fonction des revenus de l’ensemble du foyer) apparaît donc comme
une meilleure alternative. Car jouer sur le salaire minimum reviendrait à augmenter le coût du travail
et menacerait l’emploi ainsi que la compétitivité
française, qu’il s’agit de renforcer. Il en va de la productivité des entreprises et donc de leur capacité, in
fine, à augmenter le niveau des salaires. Y compris
le salaire minimum.
CICE
« L’Etat donne trop d’argent
aux entreprises »
C’est une revendication que l’on entend de plus en
plus. Pour augmenter le pouvoir d’achat des Français, il n’y aurait qu’à se servir, notamment, dans la
poche des entreprises. Par exemple, en s’attaquant
au crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi
(CICE), instauré en 2013 par François Hollande. Sa
bascule en baisse de charges patronales pérenne,
cette année, est particulièrement visée. Celle-ci va
en effet entraîner un double coût pour les finances
publiques, en 2019 : celui du versement du …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 35
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EN COUVERTURE
crédit d’impôt accordé aux entreprises au titre
de l’exercice de l’année précédente, mais aussi celui
des baisses de cotisations. En renonçant à cette réforme, Emmanuel Macron pourrait donc récupérer
les 20 milliards d’euros de surcoût que cela va entraîner. Et s’en servir pour financer des mesures en faveur du portefeuille des Français.
C’est ce qu’a notamment réclamé Olivier Faure,
le premier secrétaire du Parti socialiste. Sauf qu’il
oublie de préciser que ce surcoût est exceptionnel.
Renoncer à cette baisse du coût du travail ne peut
donc pas financer des hausses durables de prestations. Imagine-t-on expliquer aux gilets jaunes que
le gouvernement va augmenter pendant un an leurs
allocations logement (par exemple) avant de les diminuer l’année suivante ?
Malgré ses défauts liés à sa complexité, le CICE
a d’ailleurs permis de reconstituer les marges des
entreprises françaises, durement touchées par la
crise financière et par l’augmentation du coût du
travail dans les années 2000. Un préalable indispensable à la modernisation de l’appareil productif et
à la survie de l’industrie française, grosse pourvoyeuse d’emplois en dehors des grandes métropoles françaises. Là où se concentre précisément la
colère des gilets jaunes.
…
ÉLUS
« Leur rémunération nous coûte
une fortune »
Il y a quelques semaines circulait, sur les pages Facebook des gilets
jaunes, une rumeur selon laquelle une prime de Noël de
8 000 euros avait été accordée aux députés et aux sénateurs. Cette
information erronée s’appuyait sur la reprise d’articles de presse
dénonçant le système mis en place jusqu’en 2014 par des
sénateurs UMP pour siphonner en leur faveur des crédits
théoriquement réservés à la rémunération d’assistants… Plus
inquiétant encore, on entend parfois dire que la rémunération des
élus et le coût des institutions suffiraient presque à expliquer où
est passé le « pognon » des Français, selon le mot devenu fameux de
la gilet jaune Jacline Mouraud, dans sa vidéo coup de gueule qui a
cartonné sur le Web. Les sommes en jeu restent pourtant très
modestes. Selon l’ancien député socialiste René Dosière,
spécialiste du contrôle des dépenses des élus, le budget de la
présidence de la République ajouté à celui de l’ensemble du
gouvernement (rémunération des ministres et des collaborateurs
comprise) mais aussi à celui de l’Assemblée nationale et du Sénat,
ainsi qu’à celui des deux chaînes parlementaires et du Conseil
constitutionnel, atteint 1,3 milliard d’euros. Un chiffre à
rapprocher des 1 345 milliards de dépenses publiques prévues en
2019… Cela représente 0,1 % du total, ou un gain de 19 euros par
Français et par an si tout était supprimé. Quant à baisser
arbitrairement la rémunération de l’ensemble des élus de la
nation de 10 %, cela rapporterait… 150 millions d’euros par an.
Une paille, même si le niveau de rémunération des élus a,
évidemment, une forte valeur symbolique.
36 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
ÉVASION FISCALE
« De l’argent, il y en a, il suffit
de lutter contre la fraude »
Il y aurait 100 milliards d’euros de fraude fiscale. Voilà
le chiffre magique susceptible de résoudre tous les
problèmes. En luttant mieux contre ceux qui refusent
de payer leurs impôts et leurs taxes, il serait possible
d’éradiquer le déficit de l’Etat et donc de dépenser plus !
La solution est un peu trop simpliste. D’abord, parce
que les estimations des fraudes fiscale et sociale sont
très fragiles. La preuve, c’est qu’elles varient selon les
organismes qui les produisent. Par définition, l’argent
soustrait des services du fisc n’est pourtant pas connu.
Mais aussi parce que la lutte contre la fraude, déjà très
efficace, nécessiterait d’engager de nombreux agents
à Bercy, ce qui coûterait cher, pour des rendements
décroissants, puisque ses services se concentrent déjà
sur les fraudes les plus importantes. C’est d’ailleurs
Solidaires finances publiques, un syndicat des agents
de Bercy, qui arrive au chiffre le plus élevé avec 100 milliards rien que pour la fraude fiscale…
Ensuite, si toutes les activités au noir étaient fiscalisées du jour au lendemain, certaines d’entre elles
n’auraient jamais lieu. Dans un post de blog éclairant, le professeur d’économie à Lille-1 Alexandre
Delaigue rappelle l’exemple de la fraude à la voiture
d’occasion achetée en Europe, très répandue il y a
quelques années. Les revendeurs de voitures qui la
pratiquaient ont largement disparu, car ils ne sont
plus rentables sans cette fraude, souligne-t-il.
Enfin, beaucoup confondent fraude et optimisation fiscale. Lutter contre l’optimisation nécessite
de changer les règles de la fiscalité internationale.
Ce qui suppose de mettre tout le monde d’accord. En
la matière, des avancées ont eu lieu. Depuis le 1er janvier, une bonne partie du plan d’action élaboré en
2015 par l’OCDE pour lutter contre l’érosion des
bases fiscales est entrée en vigueur dans l’Union européenne. Et, depuis peu, les Etats échangent automatiquement toutes les informations sur les comptes
bancaires (numéro et solde du compte, intérêts perçus, etc.) de leurs ressortissants à l’étranger §
FERDERIC SCHEIBER/SIPA
Acte VIII. A Toulouse,
le 5 janvier.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
EN COUVERTURE
Alain Minc : « Désormais,
c’est moi le rebelle »
Contrepied. Dans « Voyage
au centre du “système” »
(Grasset), l’essayiste raconte
quarante ans passés au sein
des élites. Interview
prosystème.
rainisme économique existe, c’est le degré zéro de
la pensée.
Vous plaidez pour une augmentation de nos
élus. Vous voulez remettre des gens dans la rue ?
La classe politique est mal payée. C’est très choquant
de dire ça, mais je ne vois pas pourquoi un ministre
gagne deux fois moins qu’un contrôleur de gestion
dans une grande entreprise. C’est une forme de
démagogie dont François Hollande a été le grand
propagandiste quand il a réduit sa rémunération, qui
n’était en fait que son argent de poche à l’Elysée. Il y
a une médiocrité grandissante de la classe politique
du fait qu’une carrière en politique ressemble de plus
en plus à un sacerdoce. J’ai connu une période où les
gens les plus brillants se mettaient au service de l’Etat.
Aujourd’hui, leurs successeurs vont dans le secteur
privé. La génération de Wauquiez n’est pas celle de
Georges Pompidou. Wauquiez est certes normalien,
mais il est la preuve que la grande éducation n’est pas
toujours synonyme d’intelligence politique.
PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS MAHLER
Le Point : Pourquoi avoir voulu raconter
quarante ans au cœur du « système » et des
« élites », ces mots désormais honnis ?
Alain Minc : Ce sont des mots honnis pour une par-
tie de la France, oui. Cette France-là est bruyante,
mais il ne faut pas faire abstraction de l’autre France,
qui est heureuse dans la mondialisation, qui ne vomit pas les élites, mais les accepte et peut y accéder.
Cela ne veut pas dire que j’oublie la France en colère,
puisque je me fais honneur d’avoir dit dans un entretien en juillet 2018 à Libération qu’il y aurait une
insurrection dans notre pays. Mais je pensais que
cette insurrection toucherait les banlieues. Je n’avais
pas idée que cette France oubliée se réveillerait en
dehors de son vote Le Pen.
Vous dites défendre le parti des « raisonnables ».
Mais cette raison est-elle audible face aux
angoisses identitaires, à la mondialisation
et aux mutations technologiques ?
La raison, c’est simplement accepter la loi de la gravitation. Et la loi de la gravitation, c’est notre système
économique tel qu’il fonctionne. Après, on peut vouloir plus de redistribution ou d’investissement public. Mais, face à cette réalité qu’est l’économie, on
oppose des perceptions et des fantasmes. Je ne parle
pas des gilets jaunes qui protestent sur les rondspoints. Je parle de personnages notoires, de réactionnaires d’un nouveau genre comme Michel Onfray
ou Emmanuel Todd. Je voudrais qu’ils nous expliquent
quel système ils proposent pour la France indépendamment de l’Europe. Ils n’ont pas de solutions.
Le souverainisme ?
Sortir de l’euro ? Regardez le Brexit, le Royaume-Uni
n’arrive déjà pas à sortir de l’Union européenne !
Que, culturellement, on veuille une forme d’identité, je le conçois très bien. Mais croire que le souve38 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Conseil. Alain Minc
dans son bureau,
avenue George-V,
à Paris, le 2 janvier.
Vous n’aimez guère le référendum, alors que
le référendum d’initiative citoyenne est dans
toutes les bouches…
Je suis par définition contre le référendum national.
En temps de populisme, c’est même de la folie pure.
Les citoyens répondent à une autre question que
celle qui leur est posée, et il suffit qu’un supposé
homme d’Etat, comme Laurent Fabius en 2005 ou
Boris Johnson à propos du Brexit, donne par cynisme
son blanc-seing pour qu’on aille à la catastrophe.
Quant au référendum révocatoire, c’est une pitrerie
absolue. Comment voulez-vous que l’Etat voie à long
terme si les élus peuvent se faire révoquer à la première difficulté venue ? En revanche, je suis pour le
référendum local. A Notre-Dame-des-Landes, les habitants ont quand même dit qu’ils voulaient un aéroport. Mais les a-t-on écoutés ?
Pourquoi défendre les institutions
de la Ve République, dont beaucoup assurent
qu’elles sont dépassées ?
Dans un pays éruptif comme la France, où les corps
intermédiaires sont si faibles – la France est le pays
de l’OCDE le moins syndiqué –, heureusement que
nous avons des institutions solides ! En régime parlementaire, nous aurions eu droit à une succession
de crises. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas
entendre les opinions publiques. Mais la Ve République est un corset dont ce pays a besoin, car ses syn-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Vous estimez que le populisme a moins d’armes
que le communisme d’antan…
Je ne suis pas de ceux qui considèrent sa victoire
comme inéluctable. Avant, le communisme avait
l’Union soviétique comme mère patrie. Salvini et
Orban, ce n’est quand même pas la puissance stalinienne des années 1950. Et la pensée du populisme
est chimérique, loin de la cohérence du marxisme.
Nous avons face à nous une pulsion qu’il faut combattre, mais ce n’est pas un système mondial comme
pouvait l’être le communisme. Arrêtons de perdre
pied intellectuellement face à n’importe quel individu qui dit « souverainisme, souverainisme ».
Que faudrait-il faire, alors ?
« La classe politique est mal payée.
Je ne vois pas pourquoi
un ministre gagne deux fois moins
qu’un contrôleur de gestion
dans une grande entreprise. »
dicats et ses partis politiques sont des nains. Nous
ne sommes pas l’Allemagne, où le compromis traverse toute la société.
KHANH RENAUD POUR « LE POINT »
Comment quelqu’un d’aussi intelligent que vous
n’a-t-il pas vu arriver la vague populiste ?
Je suis loin d’être le seul. Mais c’est embêtant de
n’avoir pas vu arriver son adversaire ! L’année 2002 aurait dû être une alerte, mais, d’une certaine façon,
Jean-Marie Le Pen nous rassurait, parce qu’il était
une résurgence protofasciste. Quant au populisme
d’extrême gauche qui a repris à l’extrême droite ses
antiennes sur le « tous pourris », il avive chez moi
une nostalgie du Parti communiste, qui savait être
respectueux des diplômes et du savoir. Même
aujourd’hui, dans ce qui reste du PCF, vous ne voyez
pas de propos dévalorisant les diplômes. Jamais.
L’écart entre le capital et le travail s’est accru aux dépens du travail dans des proportions considérables.
Les grandes divas de la télévision s’abaissent, sans
oser les contredire, devant trois gilets jaunes médiatiques qui nous expliquent tout et n’importe quoi.
Il est impossible d’augmenter massivement les salaires du fait de la concurrence internationale. On
peut en revanche faire participer les salariés au capital. Il faut massivement développer l’actionnariat
salarié, c’est-à-dire partager la plus-value. Je dis sur
ce sujet des choses plus à gauche que beaucoup de
gens de gauche. Le système capitaliste fabrique de
l’efficacité et de l’inégalité. Quand il tourne à pleine
vitesse, comme c’est le cas, les inégalités croissent à
un niveau insupportable. Et les inégalités culturelles
et éducatives se sont accrues encore plus que les inégalités monétaires. Quand il y a quatre fois moins
d’enfants d’ouvriers à l’Ecole polytechnique que
quand j’étais moi-même en classes préparatoires, je
me dis que le système défaille. Et ça, ce n’est pas la
faute de la mondialisation.
Se dirige-t-on vers une alliance rouge-brun ?
L’Italie a souvent été le laboratoire politique de l’Europe. Quand j’écoute François Ruffin et Marine
Le Pen, je me dis que cette alliance des héritiers de
Robespierre et de Joseph de Maistre nous menace,
bien sûr. Je table quand même sur les chromosomes
de gauche de Mélenchon pour ne pas accepter un
pacte avec l’extrême droite. Alors que Ruffin n’a aucune idéologie. C’est un populiste dur et il aurait dû
passer devant un tribunal pour avoir dit que Macron
terminerait comme Kennedy, ce qui est un quasiappel au meurtre.
Vos ventes sont modestes par rapport à celles
d’Eric Zemmour ou de Michel Onfray.
Le système ne fait-il plus recette ?
La pensée unique, c’est la leur, ce n’est plus la mienne.
Désormais, c’est moi le rebelle. Si ces gens accédaient
au pouvoir, ils disparaîtraient vite, car ils mèneraient
le pays droit dans le mur. Mais le problème, c’est
qu’on ne peut pas se permettre cela. Je pense cependant que, contrairement à Onfray, Zemmour n’aurait pas eu l’impudence de commettre un texte sur
la sexualité de Macron, d’une ignominie totale §
« Voyage au centre du “système” », d’Alain Minc
(Grasset, 192 p., 17 €). Parution le 16 janvier.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 39
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MONDE
La tragédie
des Kurdes
40 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
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Trahison. Les Kurdes
ont été en première
ligne dans le combat
contre Daech… et nous
les abandonnons.
Récit d’un lâchage.
PAR ROMAIN GUBERT
BULENT KILIC/AFP
R
Peshmerga. Une combattante kurde
des Forces démocratiques syriennes
à Raqqa, le 19 octobre 2017, deux
jours après que la ville a été reprise
aux islamistes de Daech.
edur Khalil n’est pas content. Ce commandant des forces kurdes du nordest de la Syrie a été trompé. Amertume.
Colère rentrée. Il y a encore quelques semaines, ce fier officier aux cheveux argentés et à l’uniforme chargé de médailles
accompagnait sur le terrain de la guerre
contre Daech l’envoyé spécial des EtatsUnis Brett McGurk. Il a montré à l’homme
de la Maison-Blanche les stigmates, les
amas de ferraille et de béton. Il lui a présenté des combattants devenus unijambistes après avoir sauté sur des mines
posées par les djihadistes. Des veuves.
Des orphelins. Les vies fracassées par la
folie des hommes.
Ce n’est jamais agréable de se rendre
compte qu’on a été abusé. Mais, lorsqu’en
plus on doit l’avouer à ses frères d’armes,
c’est encore plus cruel. Ceux qui ont perdu
un fils ou un frère dans la bataille vous
en veulent forcément. C’est humain.
Après tout, c’est lui, à l’état-major des
forces kurdes des Unités de protection
du peuple (YPG), qui était chargé d’entretenir le lien avec les alliés occidentaux. L’été dernier, c’est lui qui a été
désigné pour faire le voyage à Paris afin
de rencontrer Emmanuel Macron à l’Elysée. C’est lui aussi qui a fait le déplacement à Washington devant les
parlementaires, au Congrès américain,
pour raconter la bataille de Kobané et
celle de Raqqa.
Depuis quelques jours, le commandant Redur Khalil pense à ce qu’il dirait
à Donald Trump s’il l’avait en face de lui.
En annonçant, la veille de Noël, qu’il retirait les forces spéciales des zones kurdes
syriennes, 2 000 hommes très bien équipés et parfaitement entraînés, le président
américain a trahi les Kurdes. Ceux-ci n’ont
rien vu venir. En juillet, Trump faisait
pourtant encore l’éloge de ces combattants qui luttaient au sol contre Daech.
« Je pense que les Kurdes sont un peuple formidable. Ce sont des incroyables combattants. Ils sont chaleureux. Ce sont des alliés
intelligents. »
Au plus fort de la bataille contre Daech
et alors que ses hommes libéraient
Kobané, Tell Abyad et Raqqa de l’emprise
djihadiste, Redur Khalil rêvait ouvertement de l’autonomie du Kurdistan dès
la fin des combats. Tout était prêt. En
2016, une région fédérale avait été créée,
composée de trois cantons : Afrine (nordouest), Euphrate (nord) et Djezireh (nordest), chacun doté d’une assemblée locale
ainsi que de représentants au sein d’un
organe exécutif régional. Les Kurdes
s’étaient aussi dotés d’une sorte de Constitution. Des conseils municipaux avaient
été élus.
Mais le rêve s’est envolé. Il a suffi d’un
tweet : « Nous avons vaincu l’Etat islamique
en Syrie. Nous avons gagné. Il est temps que
nos troupes rentrent à la maison. Elles rentrent
toutes, et elles rentrent maintenant. » Un peu
plus tard, Donald Trump a ajouté ces
mots d’un cynisme confondant : « Nous
parlons de sable et de mort. La Syrie est perdue depuis longtemps. » Les Kurdes ont
compris que leur ancien allié les abandonnait à la fureur d’Erdogan, qui ne rêve
que d’une chose depuis des mois : envahir le nord de la Syrie et mater les Kurdes,
qui le défient avec leur rêve d’un Etat
autonome à ses frontières.
Lorsque, courant 2015, le Pentagone a
fait le choix d’équiper et d’assister …
Redur Khalil rêvait ouvertement de l’autonomie du Kurdistan dès la fin des combats.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 41
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
… les milices kurdes et leurs
alliés arabes pour mener l’assaut
contre Raqqa, la capitale du califat autoproclamé de Daech, Recep
Tayyip Erdogan avait aussitôt
allumé un contre-feu pour affaiblir les Kurdes en attaquant les
Unités de protection du peuple
sur leur front ouest. Mais les EtatsUnis veillaient et Erdogan n’aurait jamais pris le risque d’un
affrontement direct avec les
marines.
Avec le départ des forces spéciales américaines, Erdogan a carte
blanche. Il a d’ailleurs instantanément joué au matamore : « Nous
avons officiellement annoncé que nous
allions lancer une opération militaire
à l’est de l’Euphrate. Nous en avons
discuté avec M. Trump et il a donné
une réponse positive. Nous pouvons
enclencher nos opérations en Syrie à
n’importe quel moment. Comme je le
dis toujours, nous pourrions arriver
une nuit, soudainement. »
Colère. Pour justifier cet abandon, Donald Trump a accusé les
Kurdes, ses anciens alliés, de tous
les maux. Et notamment de faire
du trafic avec les ennemis de l’Amérique : « Ils sont nos partenaires et
vendent du pétrole à l’Iran. Cela ne
nous fait pas peur, mais le fait est que
je ne suis pas content de cela. » Quand
on veut tuer son chien… Ce qu’il
avait moins prévu, c’est la réaction de ceux qui, au Pentagone ou
au sein de son équipe, suivent avec
attention la situation de la région.
James Mattis, son secrétaire d’Etat
à la Défense, a démissionné en
poussant une colère mémorable :
« Mes points de vue sur le respect dû
à nos alliés et sur la nécessité d’être
lucides devant des acteurs néfastes et
des concurrents stratégiques proviennent de quarante ans d’immersion dans ces problématiques. »
Brett McGurk, le coordinateur
de la lutte contre Daech, a suivi,
plus discrètement. Nommé par
George Bush, confirmé par Barack
Obama et maintenu en poste par
Donald Trump, ce diplomate qui
porte aussi bien le costume que le
treillis était le pilier de la lutte
contre Al-Qaeda puis contre Daech
depuis plus de deux décennies.
42 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Il n’a pas digéré la sortie triomphante de Trump. Il partage l’analyse de ceux qui connaissent le
terrain syrien et irakien : Daech a
certes perdu des milliers de combattants, la quasi-totalité de son
territoire en Syrie et en Irak, ainsi
que la plupart de ses leaders, mais
beaucoup de djihadistes réfugiés
au sein des tribus sunnites
attendent de reconstituer leurs
cellules alors que plusieurs attentats ont déjà eu lieu dans les zones
libérées de l’Etat islamique.
La situation en Syrie
Rojava
Kurdistan
syrien
au 2 janvier 2019
Djarabulus
Afrine
Kobané
Manbij
TURQUIE
Qamishlo
Aïn Issa
Alep
Hassaké
Raqqa
Idlib
Mer
Méditerranée
Repli. Lors de sa visite
surprise sur la base
militaire d’Al-Asad, en
Irak, le 26 décembre
2018, Donald Trump
réaffirme le retrait des
forces spéciales américaines de Syrie.
SINDJAR
Tabqa
Hama
Deir ez-Zor
SYRIE
Homs
Euphrate
Palmyre
LIBAN
IRAK
Damas
0
ISRAËL
JORDANIE
100 km
Source : syria.liveuamap.com.
Armée syrienne et alliés :
Iran, Hezbollah, Russie
Forces démocratiques syriennes (FDS)
dominées par les Kurdes du YPG
Rébellion islamiste :
groupes modérés et
radicaux en partie
soutenus par la Turquie
Etat islamique
Plateau du Golan contrôlé par Israël
Les Kurdes ont d’ailleurs mis en
garde les Occidentaux sur ce terrain. Quand on a été trahi, on ne
fait plus de cadeaux. Ils détiennent
plusieurs centaines de djihadistes
étrangers et leurs familles. Or le
sort de ceux-ci constitue un vrai
casse-tête pour les pays d’origine
de ces prisonniers, qui ne souhaitent évidemment ni leur libération ni leur retour. Les leaders
kurdes connaissent la valeur de
leur rôle de gardiens de prison des
djihadistes étrangers. Ils ont signalé
qu’en cas d’offensive turque ils ne
seraient plus en mesure d’assurer
cette mission avec autant de soin.
La colère des experts américains et des Kurdes n’a pas été inutile. Depuis quelques jours, Trump
rétropédale. D’abord envisagé sous
trente jours, puis quatre mois, le
désengagement américain pourrait finalement s’étaler sur des
mois, voire des années. Le chef de
la diplomatie américaine, Mike
Pompeo, a aussi précisé à l’attention d’Erdogan qu’il devait se méfier, car l’Amérique fera en sorte
que les Turcs ne massacrent pas
les Kurdes.
Mais, quand la confiance est
rompue, quand on a été trompé,
on se console dans des bras accueillants. En laissant les mains
libres à Erdogan, Poutine, Bachar
el-Assad et à l’Iran en Syrie, Donald Trump a perdu tout crédit.
Les Kurdes se sont donc tournés
ANDREW HARNIK/AP/SIPA
MONDE
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Très majoritaire
Majoritaire
Minoritaire
Kurdistan
autonome
irakien
En millions
d’habitants
RUSSIE
BULGARIE
GRÈCE
GÉORGIE
Mer Noire
Istanbul
ARMÉNIE
Ankara
AZERBAÏDJAN
TURQUIE
Diyarbakir
Kobané
R OJAVA
SYRIE
CHYPRE
Mer Méditerranée
Mer
Caspienne
LIBAN
Damas
ISRAËL
JORDANIE
Mossoul
Erbil
Sinjar
Téhéran
re
Dupes. Pour les Kurdes, il n’est
plus question de se laisser instrumentaliser. Ils l’ont suffisamment
été depuis un siècle. Après la Première Guerre mondiale, lors du
démantèlement de l’Empire ottoman, le traité de Sèvres (1920) leur
avait promis un Etat. Les Français
et les Britanniques ont vite oublié
leurs belles promesses (lire l’interview de Boris James pages suivantes).
Chacun dans la région a utilisé
à son profit ce peuple qui rêve d’indépendance. Dans les années 1970,
l’Iran du chah, soutenu par les
Etats-Unis, apportait une aide directe aux peshmergas pour affaiblir l’Irak, allié de Moscou. Dans
les années 1980, Hafez el-Assad,
en Syrie, jouait la carte kurde afin
de fragiliser la Turquie rivale. Il
avait offert l’asile à Abdullah Öca-
Population kurde
Tig
vers Damas et Moscou. Entre les
Kurdes et le régime syrien, les
ponts n’avaient jamais été coupés.
En échange de la neutralité des dirigeants kurdes lors des manifestations pacifiques de 2011, le
régime syrien avait progressivement laissé une très grande autonomie aux zones où l’influence
des Kurdes du PYD (la branche syrienne du PKK) est prépondérante.
Après les déclarations de
Trump, les responsables de
l’état-major kurde ont donc fait le
voyage à Damas pour rencontrer
le ministre syrien de la Défense,
Ali Abdullah Ayyoub, le chef du
Bureau de la sécurité nationale en
Syrie, le général Ali Mamlouk, et
le chef du Renseignement militaire syrien. Dans la foulée, ils se
sont rendus à Moscou. Avec cet
objectif : s’offrir un rempart contre
les appétits turcs.
En guise de geste de bonne volonté, ils se sont retirés de la ville
de Manbij et accepté que le régime
syrien (ainsi que les Russes)
déploie des troupes dans les
zones kurdes, notamment pour
assurer le contrôle de la frontière
syro-turque.
IRAK
ARABIE
SAOUDITE
Bagdad
Eu
phr
a te
IRAN
0
200 km
NORD-EST DE L’IRAN
18,1
millions
TURQUIE
7,87
millions
7,16
millions
IRAN
IRAK
1,92
million
SYRIE
TURKMÉNISTAN
Achgabat
IRAN
Mechhed
Source : M. Izady, 2017.
lan dans la Bekaa libanaise contrôlée par l’armée syrienne. En 1988,
tandis que le régime irakien de
Saddam Hussein avait bombardé
au gaz moutarde la ville kurde de
Halabja, les Etats-Unis n’avaient
rien dit pour ne pas affaiblir leur
allié irakien alors en guerre avec
l’Iran. Lors de la guerre du Golfe,
en 1991-1992, au moment où la
coalition menée par les Etats-Unis
culbutait l’armée de Saddam
Hussein, George Bush avait refusé
de renverser le dictateur pour éviter l’effondrement du régime irakien. Les Kurdes, alors en pleine
révolte contre Bagdad, avaient une
Et si le prix du sang versé contre Daech
pouvait enfin changer le destin des Kurdes ?
nouvelle fois subi une terrible
répression.
Entre les Kurdes d’Irak (qui bénéficient d’une modeste autonomie vis-à-vis de Bagdad) et ceux de
Syrie, les rivalités restent tenaces.
Les luttes de clans, les influences
des grandes puissances continuent
à exacerber les passions au sein du
peuple kurde. Mais la guerre contre
Daech a changé beaucoup de
choses. La victoire à Kobané (menée avec l’appui des forces spéciales françaises) et les martyrs
tombés dans cette bataille contre
les djihadistes sont aujourd’hui
célébrés dans l’ensemble de la communauté kurde. Comme si le prix
du sang versé contre Daech allait
enfin changer le destin des Kurdes.
Malgré les trahisons de cet étrange
président américain §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 43
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MONDE
Boris James : histoire
d’un peuple indocile
Laissés-pour-compte. Connus dès les premiers siècles de notre ère,
les Kurdes ne sont jamais parvenus à faire du Kurdistan un Etat indépendant. Le chercheur Boris James retrace leur histoire mouvementée.
Le Point : A quel moment de l’Histoire entend-on
parler des Kurdes pour la première fois ?
Boris James : Dès les premiers siècles de notre ère,
pose comme souverain universel avec une finesse
politique et en utilisant l’islam pour régner sur un
empire qui va de la haute Mésopotamie à l’Egypte.
Mais évidemment, autour de lui, il impose des proches,
des membres de sa famille et certaines tribus kurdes
importantes. On trouve donc des Kurdes au plus
haut niveau de son administration et de l’armée.
Mais ils ne revendiquent pas du tout plus de pouvoir
ou de privilèges pour les Kurdes en tant que « nation » ou entité régionale. En fait, l’influence kurde
à ce moment-là relève davantage de la solidarité entre
clans. L’influence kurde est dissimulée. La mettre en avant aurait
généré des revendications chez
d’autres peuples de ce gigantesque
empire. Il fallait éviter les jalousies et mettre en avant le djihad,
qui, lui, est fédérateur.
les sources persanes, grecques ou arméniennes font
mention d’un peuple singulier installé en haute Mésopotamie. Mais sans le désigner officiellement
comme kurde. Au Ve siècle, on évoque un roi kurde,
mais l’organisation de cet éventuel royaume est floue.
En fait, c’est surtout à la période médiévale et lors de
la conquête musulmane que les
sources deviennent plus précises. Autour du Xe siècle, la rencontre avec l’islam est violente.
Les zones de peuplement kurde,
notamment dans l’arrière-pays
de Mossoul, sont décrites comme
des forteresses. Grâce à ces
Les Mamelouks mettent fin à la
sources arabes, on sait que les
dynastie des Abbouyides, et
Kurdes ou en tout cas ceux qui
donc au « pouvoir kurde ».
occupent les territoires auOui et non. Car les Mamelouks,
des combattants armés et payés
jourd’hui revendiqués par les
par les descendants de Saladin,
Kurdes sont des guerriers et des
vont certes les détrôner au milieu
éleveurs. Ce ne sont pas des nomades ; chez eux, la tribu tient
du XIIIe siècle, mais ils vont les utiBoris
James.
Directeur
de
l’Institut
une place centrale, leur organiliser comme combattants en leur
français du Proche-Orient à Erbil
octroyant des privilèges. Ils
sation est fragmentée, sans doute
(Kurdistan irakien) entre 2014 et 2017.
à cause de la géographie, et ils
poussent d’ailleurs les Kurdes à se
Auteur, avec Jordi Tejel Gorgas,
tiennent à préserver une singufédérer, à s’organiser pour contrede « Les Kurdes. Un peuple sans Etat
larité propre face aux Arabes. Ils
balancer l’influence des Mongols
en 100 questions » (Tallandier, 2018).
et prévenir les invasions. En fait,
sont déjà décrits par les sources
les Kurdes deviennent une sorte
arabes comme des rebelles à l’islam, à l’autorité politique. Ces mêmes sources
de rempart militaire. Les Ottomans feront, plus tard,
évoquent leur langue, non arabe et proche des lanla même chose.
gues iraniennes. Mais ces descriptions sont celles
C’est-à-dire ?
d’intellectuels de Damas ou de Bagdad. On comDès le début, l’Empire ottoman encourage les Kurdes
mence petit à petit à voir des poètes, des juristes et
à s’organiser pour contenir l’influence iranienne.
des membres de l’élite kurde qui ont intégré les sysL’empire distribue des privilèges qui permettent aux
tèmes politiques, notamment à Bagdad.
Kurdes de se renforcer et de tenir un rôle singulier.
Le personnage central de l’histoire ancienne
Au XVIe siècle, leur rôle de rempart est officialisé par
kurde, c’est Saladin.
Selim Ier (le père de Soliman le Magnifique) pour emSaladin ne s’impose pas en tant que Kurde. Il s’impêcher les invasions. Le « Kanunname », un …
44 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
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PROPOS RECUEILLIS PAR ROMAIN GUBERT
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MONDE
Après 1918, le mandat français sur la
Syrie et le mandat britannique sur l’Irak
ne comprennent pas de clause
spécifique concernant les Kurdes.
participation aux massacres, les Kurdes ont récupéré
des terres. Là encore, les Kurdes, dans l’esprit de l’Empire ottoman, constituent un rempart. Les Arméniens sont une menace ? Il faut donc utiliser les
Kurdes.
A l’issue de la Première Guerre mondiale et lors
du démantèlement de l’Empire ottoman, les
Kurdes voient presque se concrétiser leur rêve
de créer un Etat. Le traité de Sèvres leur en
accorde un. Mais, à Lausanne, ils sont oubliés…
Quand observe-t-on les premières
revendications nationalistes kurdes ?
Au XIXe siècle, au moment où l’Empire ottoman renforce sa centralisation, les résistances sont nombreuses, notamment au sein du monde kurde. A la
fin du XIXe siècle, des clubs et des journaux kurdes
sont créés à Istanbul et affirment que les Kurdes
doivent défendre leurs différences.
Les Kurdes ont activement participé au
génocide arménien.
C’est un fait. Si celui-ci a été pensé au plus haut niveau de l’empire, sur le terrain les Kurdes ont largement participé à l’extermination. Arméniens et
Kurdes vivaient côte à côte et, en échange de leur
« Les Kurdes.
Un peuple sans Etat
en 100 questions »,
de Boris James et Jordi
Tejel Gorgas (Tallandier,
378 p., 16,50 €).
En fait, au moment où l’Empire ottoman s’effondre,
les Kurdes parviennent, grâce à un lobbying subtil,
à convaincre les Alliés. Mais, petit à petit, Mustafa
Kemal rassure la France et la Grande-Bretagne, qui
oublient les Kurdes. Kemal a d’ailleurs joué cette
carte en intégrant très vite au sein de la nouvelle armée turque les combattants kurdes en leur accordant certains privilèges. Avec ce résultat que le
mandat français sur la Syrie et le mandat britannique
sur l’Irak ne comprennent pas de clause spécifique
concernant les Kurdes, alors que, deux ans auparavant, ils étaient à deux doigts de constituer un nouvel
Les Kurdes, de Saladin à la guerre contre Daech
1978
1915
Fondation du PKK
en Turquie.
Participation
des Kurdes au
génocide
arménien.
1961-1975
En Irak, guérilla
menée par Mustafa Barzani.
641
1171
1515
1920
Les armées musulmanes s’emparent des
citadelles
kurdes au nord
de Mossoul.
Après l’ascension de
militaires kurdes
dans le califat du
Caire, Saladin prend
le pouvoir et fonde
la dynastie ayyoubide. Ils sont renversés en 1230 par leurs
esclaves (les mamelouks).
Les principautés
kurdes d’Anatolie
de l’est et de
haute Mésopotamie se rallient à
l’Empire ottoman
contre l’Iran.
Elles conservent
pendant trois
siècles une certaine autonomie.
Le traité de Sèvres
prévoit la création
de deux Etats, kurde
et arménien. En
1923, le traité de
Lausanne met fin au
projet. Les Kurdes se
retrouvent divisés
entre la Syrie (sous
mandat français), la
Turquie, l’Irak (sous
mandat britannique) et l’Iran.
46 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
BRIDGEMAN IMAGES – RUE DES ARCHIVES/RDA – ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET – AFP
… ensemble de textes de lois datant du milieu
du XVIe siècle, annonçait la volonté de faire des
Kurdes le fer de lance de l’empire dans ses confins
orientaux contre l’Empire perse : « Dieu fit en sorte
que le Kurdistan agisse en protection de mon empire comme une barrière solide, comme une forteresse d’airain contre la sédition du démon Gog de
Perse. » Il faut noter aussi que de nombreux Kurdes,
à titre individuel, deviennent des membres de l’élite
au pouvoir. En fait, les Kurdes comprennent vite
qu’ils peuvent tirer profit de cette situation. Ils jouent
sur les rivalités des grandes puissances pour renforcer leurs privilèges. Puis, à mesure que l’Empire ottoman se renforce, les émirs kurdes jouent le jeu. Ils
se rapprochent de la cour, singent le sultan. Il apparaît alors une culture kurdo-ottomane assez riche
sur le plan littéraire.
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1988
Massacre à l’arme
chimique dans le
nord de l’Irak kurde
par Saddam Hussein.
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Mais justement parce qu’ils sont autoritaires.
C’est parce que les dirigeants nationalistes arabes
ont mis en place des dictatures qu’ils ne parviennent
pas à assimiler les Kurdes. Pour un jeune Kurde,
s’opposer au régime de Damas ou de Bagdad, c’est
évidemment participer à des mouvements kurdes
plus ou moins clandestins. Cela dit, en Iran, en Irak,
en Syrie, les régimes ont évidemment utilisé les
Kurdes. Saddam Hussein avait toujours dans son
gouvernement des personnalités kurdes qui le soutenaient. Le régime syrien accueillait des Kurdes
de Turquie pour affaiblir son rival. L’Iran encourageait les Kurdes d’Irak pour fragiliser Saddam, etc.
En Syrie, comme le pouvoir était aux mains de la
minorité alaouite, le régime a laissé un certain
espace – sur le plan culturel, pas sur le plan politique – aux Kurdes pour pouvoir s’appuyer sur eux
contre les éventuelles revendications de la majorité sunnite §
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Massacre de Yézidis par Daech. Les forces
armées du Kurdistan irakien prennent le
contrôle de Kirkouk. Bataille de Kobané
(photo) : les Kurdes syriens l’emportent
sur Daech. En Syrie, les Kurdes du PYD
(proche du PKK) contrôlent une entité
autonome, le Rojava.
s
BEHROUZ MEHRI/AFP – BULENT KILIC/AFP – MARC-ANTOINE PELAEZ/AFP
Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats,
souvent autoritaires, de la région (la Turquie,
l’Iran, la Syrie, l’Irak) qui comprennent de fortes
populations kurdes ne parviennent pas à faire
taire les revendications kurdes. Pourquoi ?
ldes
Les Bonnes Adresses du
Etat qui aurait, par ricochet, affaibli la « nouvelle
Turquie ». La réputation de rebelles de ce peuple indocile inquiétait aussi Paris et Londres, qui, dès le
début de leurs mandats respectifs, ont affronté plusieurs soulèvements. Et notamment celle de Cheikh
Mahmoud, qui s’autoproclama roi du Kurdistan et
leva une armée contre les Britanniques.
1991
A l’issue de la
guerre du Golfe,
création d’une
« zone de protection kurde ». En
2005, la Constitution irakienne
reconnaît l’autonomie du Kurdistan irakien.
2017
2015
La Turquie
met fin au
processus de
paix avec le
PKK lancé en
2013.
Les Kurdes doivent
rendre la ville de Kirkouk aux autorités
de Bagdad. Le référendum d’indépendance
du Kurdistan est un
succès (localement,
le oui l’emporte très
largement), mais le
gouvernement de
Bagdad s’oppose à
cette indépendance.
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MONDE
« Force chimérique ».
Des combattants syriens,
armés par la Turquie et à
sa solde, en entraînement
près d’Alep, en Syrie,
le 29 décembre 2018.
Révolutionnaires, djihadistes ou mercenaires,
ces groupes rebelles,
disparates, affichent des
motivations variées.
Erdogan recycle-t-il
des anciens de Daech ?
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL EN SYRIE,
JÉRÉMY ANDRÉ
C
’est la figure montante de la
« rébellion » syrienne : Seif
Boulad Abou Bakr, 30 ans, commandant de la Division al-Hamza,
omniprésent pour annoncer à la
48 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
presse l’opération que prévoit de
lancer la Turquie contre les Kurdes
du nord de la Syrie et critiquer ceux
qui les soutiennent, comme Emmanuel Macron. Pourtant, en 2013,
selon un portrait qu’en dresse l’analyste américain Nicholas Heras
dans une revue de la fondation Ja-
mestown, Seif Abou Bakr a été
membre de l’Etat islamique (EI).
Ce commandant incarne les
ambiguïtés des forces alignées par
Recep Tayyip Erdogan contre les
Kurdes : pour les uns, ce sont des
révolutionnaires voulant renverser Bachar el-Assad ; pour les autres,
NAZEER AL-KHATIB/AFP
Manigances. Sans être cataloguées comme terroristes par l’Occident, les
milices syriennes anti-Kurdes sont parfois liées aux groupes djihadistes.
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BULENT KILIC/AFP
des djihadistes liés à Al-Qaeda, à
Daech, ou des mercenaires à la
solde de la Turquie. Bien que ces
groupes armés soient souvent
éloignés des idéaux révolutionnaires de 2011, il serait réducteur
de tomber dans le « tous djihadistes ».
Pour Heras, cette incertitude
procède d’une stratégie délibérée
du régime turc. « Depuis que la Turquie a lancé l’opération Bouclier de
l’Euphrate, en août 2016, expliquet-il, elle s’est reposée sur une forme de
force chimérique de groupes rebelles
syriens disparates pour accomplir ses
objectifs, que ce soit pour s’emparer
de Jarablous, d’Al-Rai, d’Al-Bab ou
d’Afrine. » La Turquie maintient
donc à dessein le caractère hybride
et composite de ces forces.
Cocktail. Issue des premières
années de la révolution, l’Armée
syrienne libre (ASL), qui en regroupait une partie, n’a jamais
été tout à fait unifiée. « L’Armée nationale syrienne [qui a succédé à
l’ASL en 2017, NDLR] n’inclut que
certains éléments de la force chimérique soutenue par la Turquie et n’est,
au mieux, qu’une force de gendarmerie pour administrer les zones de la
Syrie sous contrôle de la Turquie »,
poursuit Heras.
Cette organisation décentralisée est plus flexible qu’un groupe
unique. Certes, bien plus puissant,
le Front al-Nosra (rebaptisé Front
Fatah al-Cham), classé comme terroriste du fait de ses liens avec AlQaeda, isolé, a perdu la possibilité
d’être appuyé par des partenaires
internationaux. La « chimère rebelle » permet au contraire de diluer les éléments les plus radicaux
aux côtés de forces plus modérées.
Et d’intégrer des groupes aux buts
variés : opposants au régime, islamistes, ainsi que mercenaires et
unités ethno-nationalistes, surtout des groupes turkmènes rêvant d’être rattachés à un nouvel
Empire ottoman.
Lui-même turkmène, Abou
Bakr appartient à cette dernière
catégorie. Dès 2014, il a quitté
Daech. Les médias turcs en font
alors un des visages de l’opération
turque pour reprendre sa région
natale d’Al-Bab à l’EI, fin 2016. Il
« La priorité affichée par ces groupes reste de
renverser le régime d’El-Assad. » Nicholas Heras
Victoire. Afrine, 18 mars
2018. Un occupant syrien
remorque des objets
volés aux habitants
après l’offensive des
forces proturques
contre les Unités de
protection du peuple
(YPG) kurdes.
en serait depuis le « gouverneur de
facto », selon Heras. Il a enfin participé à la conquête d’Afrine, ville
kurde du nord-ouest de la Syrie,
dont plus de 200 000 habitants
ont été chassés en mars 2018. Ce
fait d’armes lui vaut la faveur
des ultranationalistes turcs, qui
soulignent son identité turkmène.
Interviewé par Le Point début
décembre 2018, un civil kurde, qui
a vécu à Afrine dans une zone occupée par la Division al-Hamza,
décrivait le racket et l’expulsion
des Kurdes, l’emploi d’enfants soldats par les groupes armés et l’existence d’un camp d’entraînement
au djihad. Dans un rapport remis
en septembre 2018, la commission
d’enquête sur les droits de l’homme
« La priorité affichée par ces groupes reste de renverser le régime d’ElAssad », précise Heras. Elle n’est
pas de protéger l’Occident contre
les organisations terroristes. « La
Turquie essaie de vendre à l’équipe de
Trump un mensonge : que ses forces
seraient tout aussi aptes à éliminer
l’EI que les Forces démocratiques syriennes [FDS], menées par les Kurdes. »
Or la Turquie n’a que très peu combattu les organisations djihadistes.
« Son unique préoccupation, ce sont
les Kurdes syriens. » Quant à l’EI,
qui tient quelques villages le long
de l’Euphrate, près de Deir ez-Zor,
à plus de 200 kilomètres de la frontière turque, on voit mal comment
la Turquie et ses alliés pourraient
s’y attaquer dans l’immédiat.
en Syrie s’est inquiétée de ces multiples abus contre la population
kurde originelle de cette région.
Soucieuse d’éviter toute poursuite internationale comme force
occupante, la Turquie veille à ce
que ses supplétifs ne franchissent
pas la ligne rouge. Derrière son
apparence hétéroclite, la composition de cette coalition est millimétrée. Comme le résume Heras,
c’est une « horde organisée, tenue en
ligne ». Chaque groupe prône un
degré spécifique d’islamisme radical, d’application de la charia et
de djihadisme, mais sans afficher
un projet de djihad contre l’Occident : aucun n’est classé comme
terroriste par les Etats-Unis.
Fer de lance. Cependant, selon
Heras, le plus problématique n’est
pas cette relation à Daech ou à l’exFront al-Nosra, mais un groupe de
cette coalition chimérique : Ahrar
al-Charqiya. « Les groupes radicaux
djihadistes sont minoritaires dans
l’ensemble de ces forces, nuance-t-il.
Mais la Turquie a clairement indiqué
qu’elle souhaite faire d’Ahrar alCharqiya le fer de lance de son offensive contre les Kurdes syriens, en
particulier à l’est de l’Euphrate, au
prétexte que ses combattants seraient
originaires de la province de Deir ezZor et donc de la région. Or Ahrar alCharqiya est la décharge d’anciens
d’Al-Qaeda et de Daech ! »
Créé par un renégat de l’EI en
Irak et un des fondateurs du Front
al-Nosra, Ahrar al-Charqiya est décrit comme un groupe djihadiste
appliquant une loi islamique
stricte. Fin 2018, une vidéo figurait
un long convoi de ce groupe cheminant en direction des zones kurdes,
au son d’un nachîd (chant religieux)
de Daech. Dans une autre vidéo,
un combattant d’Ahrar al-Charqiya, en route vers Manbij, ville
contrôlée par les FDS, brandit son
couteau et annonce : « Nous venons
pour vous, Kurdes infidèles ! » §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 49
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MONDE
Le sang des oliviers
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
À QAMICHLI ET À KOBANÉ, JÉRÉMY ANDRÉ
S
i baptiser une opération militaire était un concours de cynisme, la Turquie aurait remporté la palme avec le nom Rameau
d’olivier, qui désigne l’invasion
d’Afrine. Quel meilleur symbole
de paix pour illustrer le nettoyage
ethnique de plus de 200 000 Kurdes
et la mainmise sur leurs biens et
leurs terres ? Afrine était en effet
réputée pour ses oliveraies à perte
de vue – 18 millions d’oliviers de
la variété al-zaït, d’une qualité incomparable (et aussi matière première du savon d’Alep). L’huile
d’olive est un véritable or jaune
dans la région depuis des siècles.
D’après des économistes et des
agronomes d’Afrine, la récolte 2018
vaudrait 130 millions d’euros. Occupants turcs et milices islamistes
syriennes se sont réparti le gâteau,
ne laissant que des miettes aux
rares familles kurdes restées vivre
sous l’occupation. Avec le pillage
du matériel agricole et des savonneries, plus les rançons, le butin
avoisinerait 90 millions d’euros.
Le 18 mars 2018, les images du
sac d’Afrine, véritables scènes de
razzia hystériques – rodéos sur des
tracteurs tirant l’un une remorque
chargée de motos, l’autre une Mercedes, combattants courant les
bras chargés de vivres, de chèvres…
– avaient secoué la planète. « Quand
ils sont entrés dans la ville, ils ont pillé
les magasins et sont allés dans les immeubles pour vérifier les identités de
tout le monde, se souvient Sara*, restée vivre plusieurs mois sous l’occupation avant de s’enfuir vers les
zones restées sous administration
50 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
kurde, à l’est de l’Euphrate. Au début, nous pensions que l’armée turque
et les groupes ne nous feraient pas de
mal. Tous les groupes n’étaient pas
aussi violents ou aussi stricts sur la
charia. Mais, quant au vol, ils étaient
aussi mauvais les uns que les autres. »
Dans les médias de l’opposition
syrienne et de Turquie, ces pillages
ont été minorés : on accusait des
malfaiteurs insubordonnés ayant
débordé le commandement turc
et l’Armée syrienne libre (ASL).
« Toutes les unités des groupes syriens
étaient accompagnées de soldats turcs
qui donnaient les ordres. Les groupes
ne pouvaient rien faire sans un ordre
des Turcs », réagit Sara.
Taxes. Sara décrit un système de
prédation impitoyable qui culmine
avec le vol de l’huile d’olive. « Ils
ont d’abord volé les terres et les pressoirs de ceux qui étaient partis », détaille-t-elle. Comme beaucoup
d’autres habitants du village de
Bulbul, Sara n’a pas été autorisée
à rentrer chez elle après la bataille.
Elle a loué un appartement en ville
avant de fuir les territoires occupés. L’administration kurde en exil
évalue ainsi à plus de 200 000 ceux
qui ont dû quitter la région. « Pour
ceux qui étaient restés dans leurs
fermes, la récolte a eu lieu après l’invasion et a été stockée jusqu’à l’été
poursuit-elle. Puis des camions sont
venus de Turquie et ont emporté l’huile
d’olive vers Azaz et Gaziantep. Ils
avaient des plaques minéralogiques
de Gaziantep. » La capitale économique du sud-est de la Turquie est
une des plaques tournantes régionales du commerce de l’huile
d’olive et compte une vingtaine
de grossistes. Mais le butin semble
Opération Rameau
d’olivier. Une famille
syrienne patiente
au point de contrôle du
village d’Anab, en Syrie,
le 17 mars 2018.
Les 200 000 civils ayant
fui le front meurtrier
lors de la prise d’Afrine,
dernier fief rebelle
kurde, par les forces
proturques, ont dû
abandonner leurs
précieuses oliveraies.
ensuite avoir été convoyé vers la
province de Hatay, à Antakya, siège
d’une quinzaine de sociétés d’import-export d’huile d’olive. Un
poste-frontière a été ouvert entre
Afrine et la province de Hatay le
8 novembre. La Turquie tenterait
d’imposer cette nouvelle voie et
aurait confié le monopole du trafic d’huile d’olive à un grand commerçant de la province de Hatay.
Les paysans restés malgré tout
ont été spoliés par tous les moyens :
vol, racket, enlèvement et extorsion de rançons, destruction des
oliviers, expropriations, en particulier des pressoirs à olive, et, surtout, prélèvement d’un tribut et
imposition d’un prix cassé aux
producteurs. « Vers le 10 novembre,
l’ASL est venue voler nos récoltes, indique Zinar*, jeune paysan plusieurs fois enlevé et torturé (voir
encadré). Ils nous ont obligés à don-
BULENT KILIC/AFP
Trafic. Après la conquête d’Afrine, la
Turquie et ses alliés ont pillé et revendu
en Europe sa récolte d’huile d’olive.
Une manne considérable.
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ner des bidons d’huile d’olive. La taxe
était de 500 bidons pour le village. »
Il semble s’agir de la taxe de
16 % levée par les conseils locaux
mis en place par la Turquie, révélée par des médias kurdes. Mais,
pour nombre d’observateurs, ces
conseils civils ne sont que des coquilles vides dont les revenus sont
détournés par l’occupant. A cela
s’ajoute un prélèvement de 5 %,
retenu par le pressoir. D’après
Omar Celeng, économiste originaire d’Afrine, les groupes armés
se seraient approprié 125 pressoirs
sur les 295 qui existaient. 109
d’entre eux ont été démontés et
revendus en Turquie, chacun
valant environ 200 000 dollars.
En outre, les grossistes d’une
entreprise de Turquie sont les seuls
autorisés à exporter. Ils font le tour
des huileries et emportent le reste
des récoltes à vil prix. « Un bidon
d’huile de la plus haute qualité destiné à l’Europe était vendu 33 000 livres
syriennes [56 euros] avant l’invasion,
détaille Mustafa Souleyman,
83 ans, ex-responsable du bureau
de l’agriculture de l’administration
kurde d’Afrine. Les Turcs nous l’achètent désormais14 000 livres syriennes
[24 euros]. Et un pressoir peut produire jusqu’à 3 000 bidons par jour ! »
L’homme a fui dès les premiers
jours dans des conditions abominables. Sa famille, qui possédait
450 oliviers, a tout perdu.
Les Turcs ont exproprié les paysans restés malgré
l’occupation ou leur ont imposé un prix cassé.
Reste pour les pillards à écouler cet or jaune. C’est plus complexe qu’il y paraît, car l’huile
d’Afrine, de très haute qualité, est
trop chère pour les tables du
Moyen-Orient. La production était
autrefois exportée par le port de
Lattaquié, en Syrie. « Deux grands
commerçants liés à la famille Assad
en achetaient chaque année environ
20 000 tonnes, qu’ils revendaient surtout en Espagne et en Italie », précise
un propriétaire d’oliveraies
d’Afrine, installé en France. Tout
commerce avec les zones contrôlées par le régime syrien étant interdit depuis mars 2018, l’huile
part donc vers la Turquie, puis est
exportée en Europe. Cela a déclenché la colère des grands producteurs turcs, à la merci d’une
concurrence déloyale et inquiets
que toute la production nationale
soit suspectée de dissimuler …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 51
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MONDE
l’huile d’Afrine est en effet probablement utilisée pour allonger à
peu de frais les huiles européennes.
Sur de nombreux produits vendus
en supermarché figure ainsi une
double origine : « UE et hors UE » !
Mais, selon des avocats consultés
par Le Point, ceux qui achètent
l’huile d’Afrine pourraient être
poursuivis pour complicité des
crimes commis lors de l’invasion
ou financement du terrorisme.
« Protocole » de pillage. « La
production d’huile vierge, cette année,
était d’environ 50 000 tonnes », évalue Celeng. Une récolte exceptionnelle. La valeur de la production
serait de 150 millions de dollars
(130 millions d’euros). Les 20 000
tonnes déjà été vendues en Turquie valent ainsi 60 millions d’euros. Mais, pour Celeng, le revenu
du pillage du secteur de l’olive va
bien au-delà : « Les groupes islamistes
et les autorités d’occupation turques
ont pillé plus de 100 millions de dollars [environ 90 millions d’euros]
de différentes manières. » Aux vols,
rackets, rançons, trafic d’huile
s’ajouteraient la revente des
presses démantelées, le pillage et
l’expropriation des usines à savon.
La répartition entre autorités
turques, intermédiaires et groupes
armés est inconnue. Mi-novembre,
l’agence de presse Firat, proche du
Parti des travailleurs du Kurdistan
(PKK), a publié un document explosif, véritable « protocole » de
pillage, signé par des représentants
des groupes armés syriens qui
tiennent la région d’Afrine. Le texte
est un accord entre ces groupes
pour régler l’exploitation des revenus de l’huile en 2018-2019. Ce
protocole place le secteur sous la
responsabilité des conseils locaux
chargés d’en collecter la production. Les autorités s’y engagent cependant à verser à l’Armée
nationale syrienne [coalition de
factions soutenue par la Turquie]
22 millions de dollars (19,3 millions d’euros) pour la « sécurité de
la région ». Une vraie poule aux
œufs d’or pour l’ex-ASL !
La manne durera tant que des
distributeurs occidentaux continueront à acheter cette huile
d’olive. Selon les spécialistes,
Le calvaire des paysans
Or jaune. Un soldat
turc en opération
de déminage dans
une oliveraie d’Afrine,
le 31 mars 2018. Après
la bataille, il s’agit
pour les occupants
de pouvoir gérer
leur nouveau butin
en toute sécurité.
témoigne Zinar. Les soldats turcs nous ont
pilonnés. » Lorsqu’ils ont compris qu’ils
avaient ciblé des civils, ils ont arrêté
Zinar, 22 ans, habite un village près
Zinar. « Comme ils avaient tué mon frère,
d’Afrine. Sa famille cultivait 700 oliils ont exigé que je dise publiquement que
viers. Il a tout perdu. Les milices proturques qui se sont emparées d’Afrine le PKK avait commis ce crime. » S’il avait
menti, Zinar aurait été libéré. Mais il
en mars 2018 l’ont enlevé et torturé,
tué son frère, estropié son père, obligé s’est entêté à défendre la vérité. Arrêté,
ses proches à payer des rançons et volé battu, il est ensuite emprisonné en
leurs récoltes. La famille de Zinar était Turquie, où il est torturé, puis en Syrie,
à Azaz. Il subit de nouvelles tortures :
restée plutôt que d’abandonner ses
terres. « J’étais avec mon père et mon frère, on l’accuse d’appartenir aux Unités de
52 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Crimes contre l’humanité.
Comme dans tout secteur, les
grands groupes sont censés
connaître la provenance de leurs
lignes d’approvisionnement. Pour
les acheteurs spécialistes de l’huile
d’olive, l’invasion d’une des régions
les plus réputées du monde n’a pu
passer inaperçue, pas plus que l’arrivée sur le marché turc de si gros
volumes à prix cassés. Réunies
dans un collectif, des familles originaires d’Afrine installées en
France préparent une plainte. Le
nettoyage ethnique des Kurdes
d’Afrine, la systématisation de la
torture et des enlèvements, les pillages et les destrutions pourraient,
par leur ampleur, être qualifiés de
crimes contre l’humanité. Et des
groupes signataires du protocole,
comme la Division al-Hamza ou
Ahrar al-Charqiya, qui recyclent
des anciens d’Al-Qaeda ou de
Daech, sont considérés par certains
services européens comme des
groupes terroristes. Si la Turquie
veille à ce qu’aucun de ceux qu’elle
soutient n’appelle au djihad contre
l’Occident, ceux-ci sont loin de ne
pas avoir de sang sur les mains §
*
Les noms des témoins ont été modifiés.
protection du peuple, les YPG kurdes.
Sa famille paie pour racheter sa vie.
Après 21 jours, il est remis en liberté,
puis à nouveau enlevé. Il est détenu un
mois, à Afrine. Sa famille doit encore
payer. Il est arrêté une 3e fois, avec son
père. Chacun doit encore payer pour
être libéré. Face à cet acharnement,
la famille de Zinar a finalement quitté
son village pour rejoindre la « zone
libre », encore gérée par l’administration kurde, à l’est de l’Euphrate § J. A.
EMIN SANSAR/ANADOLU AGENCY/AFP
l’huile d’olive d’Afrine, tachée de sang. Murad Narin, membre du lobby de l’olive en Turquie,
s’en est inquiété dans la presse :
« Cela nous met dans une position difficile sur la scène internationale. Notre
réputation est ruinée par les intérêts
à court terme de certaines personnes. »
Interpellé en commission par
l’opposition, le ministre turc de
l’Agriculture, Bekir Pakdemirli, a
reconnu la captation de cette
manne mais minore les faits :
« Nous voudrions que le revenu
d’Afrine vienne à nous dans les zones
que nous contrôlons. Mais, jusqu’à
maintenant, seules 600 tonnes de ce
produit sont parvenues de notre côté. »
Cependant, le site traitant de l’actualité du Moyen-Orient Al-Monitor contredisait début décembre
le ministre en affirmant qu’une
source au sein du lobby de l’olive
lui avait confirmé qu’entre 20 000
et 25 000 tonnes d’huile d’Afrine
ont déjà été transférées en Turquie.
…
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MONDE
La stratégie
de « l’ennemi intérieur »
DE NOTRE CORRESPONDANT À ISTANBUL QUENTIN RAVERDY
R
ecep Tayyip Erdogan a la rancune tenace. Pour le
compagnon de route politique comme pour l’opposant, menacer l’hégémonie du président, c’est
s’exposer à la fureur du « reis » accroché aux commandes de son pays depuis 2003. Et, à ce jeu, les Kurdes
de Turquie paient le prix fort.
Leur déconvenue commence au lendemain des
élections législatives en juin 2015. Ce jour-là, ils privent
le leader turc de sa majorité absolue au Parlement, acquise depuis 2002. Le Parti démocratique
des peuples (HDP) – la formation
majoritaire dans les régions du
Sud-Est à dominante kurde –
réalise une percée (13,2 % des
voix) et déclenche la liesse dans
les rues de Diyarbakir, la capitale
du « Kurdistan turc ». L’affaire ne
dure qu’un été.
En politicien roué, Erdogan
mûrit sa revanche. Le HDP est la
cause de ses déboires politiques ?
Il suffit de s’en débarrasser. L’ancien maire d’Istanbul se lance
alors dans une minutieuse opération de diabolisation du parti prokurde. Au cours
des trois mois suivants, il enchaîne à un rythme effréné des dizaines de meetings et de congrès. Il sait
aussi qu’il peut compter sur l’indéfectible soutien
d’une sphère médiatique devenue dans sa grande majorité le porte-plume dévoué de l’exécutif. D’une même
voix, ministres et éditorialistes accusent le HDP d’être
le « bras politique » du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la guérilla kurde en conflit ouvert contre
l’Etat central turc depuis les années 1980. Résultat,
des centaines d’attaques sont perpétrées contre les
locaux de la troisième force politique de Turquie.
« Moi ou le chaos », telle est la stratégie du « sultan ». Erdogan entend jouer sur les peurs viscérales
de la société turque. Or la crainte du sécessionnisme
kurde en est une. Et, s’il faut déclarer la guerre, il y est
prêt. En réponse à l’insurrection menée par le PKK
dans les villes du sud-est de la Turquie (après l’éclate54 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Chef de guerre.
Recep Tayyip Erdogan
lors d’une cérémonie
militaire, à Isparta,
le 12 octobre 2018.
ment en juillet 2015 du cessez-le-feu conclu avec
Ankara deux ans plus tôt), il lance ses chars contre la
guérilla. Un tournant selon Vahap Coskun, professeur de l’université Dicle, à Diyarbakir : « Dès lors, l’Etat
turc passe d’une politique de négociation sur la question
kurde à une vision militariste. » L’offensive est implacable. L’artillerie turque rase les centres-villes de plusieurs cités kurdes, et le couvre-feu étrangle la
population durant de longues semaines. Des milliers
de rebelles kurdes périssent, et plus de 400 000 personnes fuient la zone, désormais
quadrillée par l’armée.
Erdogan reprend la main et
lave l’affront. Lors des législatives
anticipées de novembre 2015, sa
formation, l’AKP (Parti de la justice et du développement), décroche à nouveau la majorité. Le
HDP, lui, est à genoux mais
conserve encore 59 sièges. Le leader turc n’en reste pas là. Il exige
une victoire totale. La tentative
de coup d’Etat du 15 juillet 2016
lui offre une occasion rêvée. Il
obtient la levée de l’immunité
parlementaire de plusieurs élus
du HDP et leur arrestation.
« Maintenant, ils vont payer pour ce qu’ils ont fait », lancet-il. Parmi eux, Selahattin Demirtas, le coprésident du
mouvement, l’homme à abattre. Car, lui, c’est le chouchou de l’Occident. Avocat de talent, défenseur des
droits de l’homme, père de famille modèle, il est surnommé l’« Obama kurde ». Surtout, il tient tête au leader islamo-conservateur – et rivalise avec lui dans l’art
de mobiliser les foules. Pour Erdogan, il est urgent de
l’écarter des caméras. La justice ouvre une dizaine de
procédures à l’encontre de Demirtas, l’accusant de
liens avec le PKK. Son dossier s’épaissit et l’expose à
une peine d’emprisonnement de plus d’un siècle.
Qu’importe, derrière les murs de sa prison, le tribun kurde poursuit son action politique. Il défie même
le président turc dans les urnes lors de l’élection présidentielle en juin 2018. Sa cellule se transforme en
bureau de campagne, les réseaux sociaux lui servent
de tribune, sa femme devient sa porte-parole. En dépit
AP/SIPA
Turquie. Erdogan utilise la « question kurde » pour renforcer
son pouvoir. Et tous les moyens sont bons.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
d’obstacles colossaux, il obtient 8,4 % des voix. En attendant, Erdogan savoure sa victoire. Il sait que l’absence de Demirtas prive le HDP de figure charismatique. Et il balaie les protestations de la Cour européenne
des droits de l’homme, qui demande la libération du
leader kurde. Sa priorité : le maintenir en prison. D’autant qu’en mars se profilent les élections municipales,
un test pour la popularité du chef de l’Etat.
Alors Erdogan met au pas les régions kurdes. Il démet de leur mandat plus de 90 maires affiliés à la
branche locale du HDP, « par souci de protéger l’argent
public des mains de la guérilla kurde ». Il y nomme ses
kayyum, des administrateurs aux ordres d’Ankara. Il
y interdit les manifestations, crée de nouveaux postes
de police et y dépêche des patrouilles militaires. Dans
le même temps, il tente de conquérir les cœurs en soignant son image de bâtisseur et en finançant des projets de reconstruction jusque-là refusés aux maires
destitués. Et en cas de revers électoral, Erdogan a déjà
tout prévu : « Si les personnes impliquées dans le terrorisme sortent des urnes, nous nommerons des administrateurs sans délai », menace-t-il. Enfin, comme il en a
désormais l’habitude avant chaque échéance électorale, Erdogan ressort l’épouvantail du mouvement
armé kurde. Le chef de l’exécutif annonce en boucle
le lancement imminent d’une nouvelle opération militaire contre les combattants kurdes en Syrie. Désormais, pour lui, le principal danger se trouve aux portes
de la Turquie. Il n’a plus qu’une urgence : pulvériser
« N’attendez pas un nouveau
processus de paix, cette affaire est
terminée. » Erdogan, à l’automne 2018
le terör koridoru (« couloir du terrorisme »), cette longue
bande située dans le nord-est de la Syrie, contrôlée depuis 2012 par le Parti de l’union démocratique (PYD)
et ses milices armées, les YPG, des forces kurdes considérées par Ankara comme l’émanation syrienne du
PKK. Dans un élan néo-ottoman, Erdogan se rêve en
père protecteur des peuples de la région. « Nous n’abandonnerons pas les Kurdes syriens à la merci de la persécution du PKK et du PYD », dit-il. Une vision très parcellaire.
« Erdogan craint surtout que le modèle d’autonomie des
Kurdes en Syrie n’inspire le mouvement kurde en Turquie,
souligne Nazmi Gür, un cadre du HDP. Voilà pourquoi
il bloque toute discussion en Turquie. »
De fait, Erdogan maintient les négociations au
point mort, soucieux de ne pas froisser une opinion
turque gagnée par le sentiment nationaliste. « N’attendez pas un nouveau processus de paix, cette affaire est
terminée », tranche-t-il à l’automne. Une position définitive ? « Tout dépendra des Kurdes de Syrie et du conflit
voisin, souligne l’universitaire Vahap Coskun. S’il est
satisfait de l’issue de la guerre, alors peut-être qu’il reprendra le dialogue avec les Kurdes de Turquie. » §
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SOCIÉTÉ
La Sorbonne au pays
Abou Dhabi. Chaque année, 250 professeurs
de l’université parisienne vont y enseigner.
Un vrai choc des cultures. Enquête.
PAR VIOLAINE DE MONTCLOS
U
n vendredi matin de novembre. Des limousines
tournent dans Paris et sa
proche banlieue, ramassant, au
pied de leur domicile, ici un professeur de géographie, là un professeur de philosophie, là encore
56 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
quelques enseignants de droit, de
lettres ou d’histoire de l’art. Tous
sont professeurs titulaires à la Sorbonne et tous sont emmenés en
voiture avec chauffeur à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Au lounge,
dans la foule des hommes d’affaires en costume, Financial Times
sous le bras, qui constituent l’es-
sentiel de la clientèle s’envolant
en première classe pour Dubai,
on repère sans difficulté les profs
à leurs épaisses lectures (thèses
de philosophie ou d’histoire de la
Renaissance, piles de copies à corriger). Suivront cinq heures de vol
durant lesquelles, se réjouit l’un
de ces beaux esprits, les hôtesses
proposeront « champagne, bordeaux grand cru et Coton- Tige à volonté », jusqu’à l’aéroport de Dubai,
où ils monteront, cette fois deux
par deux, dans d’autres limousines
qui les emporteront dans la nuit
ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR « LE POINT »
J’adore ce nouvel amphi, absolument parfait pour y enseigner Epicure.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
de l’or noir
IRAN
QATAR
Golfe Persique
Abou Dhabi
ÉMIRATS
ARABES UNIS OMAN
ARABIE SAOUDITE
0
200 km
Réplique. Edifiée en
2008 sur 90 000 mètres
carrés, la Sorbonne
Abou Dhabi accueille
1 000 étudiants.
sident des Emirats arabes unis, un
émir aux yeux duquel ces sorbonnards, ou du moins ce qu’ils représentent, valent de l’or.
Chaque année, 250 professeurs
de Paris-4 et de Paris-5 effectuent
cette migration vers Abou Dhabi
pour y donner durant deux semaines, dans l’enceinte de la petite sœur émirienne privée de leur
université, un concentré de leurs
cours parisiens. La première fois,
la vue des bâtiments, une kitschissime Sorbonne bis construite sur
l’île Al Reem, en périphérie de la
ville, les a tous fait marrer. « Ils ont
voulu imiter la coupole du Quartier
latin, c’est grotesque, raconte un
professeur d’histoire. Mais, passé
la surprise, c’est le bonheur. Vous avez
un problème de wi-fi ou besoin d’un
bus pour organiser une sortie avec
vos étudiants ? Il suffit de claquer des
doigts et vous obtenez tout ce que vous
SORBONNE ABU DABHI/DR
désertique des Emirats arabes unis.
Direction la capitale : Abou Dhabi.
Ils se sont réveillés ce matin
dans des appartements parisiens
trop étroits, aux étagères débordant de livres, enseignant dans
l’une des plus prestigieuses et des
plus anciennes universités d’Europe, mais payés pour la plupart
entre 3 000 et 5 000 euros brut en
fin de carrière : pas de quoi enfiler
un gilet jaune, peut-être, mais de
quoi songer tout de même avec
une certaine amertume aux longues années d’études qu’ils ont dû
accomplir et à cette France qui,
comparée à la plupart des pays
membres de l’OCDE, rémunère si
mal l’érudition et la transmission
du savoir. Et ils s’endormiront ce
soir dans les lits XXL du Beach Rotana d’Abou Dhabi, un hôtel
5 étoiles propriété du cheikh Khalifa ben Zayed al-Nahyane, pré-
« En plus de mon salaire parisien, je me fais
5 000 euros en deux semaines. » Un prof de lettres
voulez dans la seconde. Cela nous
change tellement de Paris, où il faut
se mettre à genoux pour obtenir qu’une
ampoule soit changée. » Le défraiement per diem, qui s’ajoute à leur
salaire parisien, contribue évidemment à la bonne humeur générale : 500 euros par jour pour les
professeurs titulaires, 400 pour
les maîtres de conférences. Jusqu’à
récemment, l’argent leur était distribué en billets à la fin du séjour,
et il fallait voir ces professeurs, un
peu changés en tontons flingueurs, reprendre l’avion pour Paris une précieuse enveloppe kraft
bourrée de billets de banque serrée contre leur cœur. Aujourd’hui,
leur salaire émirien est viré sur
leur compte en banque, mais il
reste, puisqu’il s’agit de per diem,
non imposable. « En plus de mon
salaire parisien, je me fais 5 000 euros en deux semaines, se réjouit un
professeur de lettres. L’année dernière, j’ai pu renflouer mon découvert
et m’offrir une porte blindée. »
Armes de compétition
massive. Retour en 2005. Dans
la guerre d’influence que se livrent
les Etats du Golfe pour s’inventer
un avenir post-rentes énergétiques, l’éducation et la culture
sont des armes de compétition
massive. Or un homme, Pascal Renouard de Vallière, genre d’intermédiaire autodidacte et de
facilitateur de contrats entre la
France et le Moyen-Orient depuis
des décennies, a l’oreille du prince
émirien ; et au cheikh Zayed ben
Sultan al-Nahyane, père du président des Emirats actuel, Renouard de Vallière souffle cette
idée géniale : s’offrir la vénérable
Sorbonne, car, beaucoup plus que
nos grandes écoles, l’université
parisienne fondée vers 1253 par
Robert de Sorbon est connue …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 57
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SOCIÉTÉ
dans le monde entier, son
nom fleure bon le Quartier latin,
la vieille Europe et une excellence
universitaire bientôt millénaire.
Renouard de Vallière, qui ignore
que de multiples universités parisiennes peuvent en réalité prétendre au nom de Sorbonne (voir
encadré), s’adresse uniquement à
Jean-Robert Pitte, le président tout
feu tout flamme de Paris-4, qui
voit vite l’intérêt, notamment financier, que son établissement
peut trouver à l’affaire. Les termes
du contrat ? Paris-4 assurera le volet pédagogique, avec garantie absolue, comme en France, de liberté
académique et de mixité ; en
échange, les Emirats s’occuperont
de la logistique, paieront rubis sur
l’ongle le salaire, les voyages, l’hôtel des professeurs et reverseront
surtout 15 % des droits d’inscription de chaque étudiant à Paris-4.
…
ris-4 qui enseignent lettres, philosophie et histoire », sourit Me François
Ameli, avocat de Renouard de Vallière. « Quant à l’idée de dispenser
les mêmes cours qu’à Paris, sans les
adapter et en les réduisant à quinze
jours intensifs au lieu d’une année,
c’était absurde », raconte un ancien
membre de l’équipe dirigeante de
Paris-4. « Louis XIV ? Pour certaines
de mes étudiantes émiriennes, il est
inconnu au bataillon. Quant au
cubisme, elles ignorent absolument
de quoi il s’agit », témoigne une professeure d’histoire de l’art. « Alors,
raconter que les cours et les diplômes
des deux Sorbonne sont équivalents,
d’autant que nos étudiants ont parfois appris le français en accéléré
avant de s’inscrire en licence, c’est
une plaisanterie. Cela ne veut pas
dire que le niveau est mauvais, beaucoup d’étudiants sont même excellents, mais nous devons nous adapter
à leurs références culturelles, et c’est
d’ailleurs pour nous un excellent exercice », ajoute-t-elle.
Etonnant choc des cultures
« Pour les ex-gauchistes que sont certains d’entre
nous, admettre que l’argent peut être un outil
d’émancipation, c’est un drôle de truc. » Une prof
58 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
entre ces professeurs issus de la
vieille Europe en crise et ces étudiants, pour beaucoup issus des
richissimes familles émiriennes,
qu’un bal ininterrompu de voitures avec chauffeur dépose le matin à la grille. 80 % sont des filles,
car les jeunes hommes sont plutôt envoyés étudier à l’étranger.
« On devine les sacs Vuitton et les
chaussures de marque sous les abayas,
leur monde nous est financièrement
inaccessible, constate une professeure de lettres. Quand je culpabilise d’enseigner dans un Etat non
démocratique, où on voit des ouvriers
immigrés bosser nuit et jour et par
50 °C, un peu comme dans la Grèce
antique, je me dis qu’au moins nous
contribuons à l’éducation des filles.
Mais, là aussi, pour les ex-gauchistes
que sont certains d’entre nous, admettre que l’argent peut être un outil d’émancipation, c’est un drôle de
truc. »
Aujourd’hui, douze ans après
son ouverture, la petite Sorbonne
privée du désert compte environ
1 000 étudiants. Leurs professeurs
parisiens gagnent désormais Abou
Dhabi par Air France, et ceux qui
ont connu la glorieuse époque où
l’administration émirienne les
transportait sur Etihad, l’une des
plus luxueuses compagnies du
ILLUSTRATION : TARTRAIS POUR « LE POINT »
La grande vie. L’affaire est
conclue en 2006. Tout va dès lors
à toute allure. Philippe Boulanger, géographe, se souvient d’avoir
été envoyé pour créer au pas de
charge le département de géographie. « On était six maîtres de conférences à partir, il y avait un esprit
start-up assez exaltant, raconte-t-il.
Je suis parti à Beyrouth, au Qatar et
à travers tous les Emirats arabes unis
pour recruter des étudiants. Il fallait
aussi convaincre des collègues d’accepter de venir enseigner. Or le projet soulevait des critiques. Puis, une
fois qu’ils ont compris leurs conditions de travail, ils ont demandé à venir le plus souvent possible. » Deux
ans plus tard, les bâtiments flambant neufs, un campus de
90 000 mètres carrés, un auditorium de 700 places et une coupole
absurde sont inaugurés. « Problème, les Emiriens se sont aperçus
qu’ils avaient acheté la mauvaise Sorbonne. Ils attendaient des cours d’économie, de finance, de droit, et ils ont
vu arriver les professeurs de Pa-
La promotion « Simone de Beauvoir », c’est vous ?
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
monde, en parlent encore avec
émotion. « On avait même le droit
de troquer son billet de première contre
un billet de couple, et certains venaient
avec leur conjoint », soupire l’un
d’eux. En général, le samedi est
une journée off pour se remettre
du voyage, et, dès le dimanche matin, une navette part du Beach Rotana avec à son bord un petit
groupe de profs qui regagneront
l’hôtel après leur trois à cinq heures
de cours quotidiennes. Chacun occupe ensuite son temps libre
comme il l’entend. Certains nagent
nonchalamment dans la piscine,
arpentent les éternelles mêmes galeries commerçantes de la capitale
émirienne. « Moi, je suis incapable
de travailler là-bas, l’atmosphère ficus-néons me rend complètement neurasthénique, raconte celui qui s’est
offert, grâce à ses émoluments, une
porte blindée l’an dernier. La vie
culturelle est quand même limitée, il
n’y a pas de librairie, pas de cinéma,
on s’emmerde. Heureusement, maintenant, il y a le Louvre. »
D’autres mettent à l’inverse à
profit ce temps loin de Paris pour
combler le retard pris dans leur
travail. « J’avance mes cours, je corrige des copies, c’est hyperrentable
pour moi… Vous verriez la bibliothèque de l’université, des Mac dernier cri, un personnel aux petits soins,
le rêve ! » Question quotidienne
d’importance qui préoccupe quand
même pas mal tout ce petit monde :
choisir le restaurant du soir. On
prend un taxi à plusieurs pour aller dîner dans un riad ou sur le
port, on pousse parfois jusqu’à
faire une virée en 4 x 4 dans les
dunes, on mène la grande vie, pour
une fois. L’un de ces professeurs
migrateurs se récrie tout de même :
« Il n’y a vraiment rien d’indécent
là-dedans, et je vous assure que, pour
préparer et adapter nos cours sur
place, on travaille dur, on ne rentre
pas avec la marque du maillot. » Beaucoup disent d’ailleurs que, si la motivation est essentiellement
pécuniaire, ils prennent plaisir à
sortir de leurs repères habituels, à
se laisser bousculer par un public
différent.
Conscience. Reste tout de même
à composer, en conscience, avec le
fait d’enseigner dans une monarchie réputée parmi les plus autoritaires de la région. En 2011,
l’arrestation pour ses écrits prodémocratiques de Nasser ben Ghaïth,
économiste et intervenant régulier à la Sorbonne d’Abou Dhabi,
n’avait pas suscité la moindre réaction de l’université française,
pas plus que sa condamnation en
2017 à dix ans de prison. Plus récemment, le cas de la chercheuse
et normalienne Lila Lamrani, sé-
L’exception
française
Il existe
90 institutions
d’enseignement
supérieur étranger
aux Emirats arabes
unis, 70 sont
américaines, une
seule est française :
la Sorbonne
Université Abou
Dhabi. 80 % de ses
étudiants sont des
femmes.
La mauvaise Sorbonne ?
En signant avec Paris-4, installée dans le
bâtiment historique de la rue des
Ecoles, les Emirats arabes unis
croyaient s’offrir la Sorbonne. Mais, depuis l’éclatement, au lendemain de
1968, de l’université de Paris en treize
entités distinctes, plusieurs de ces universités désormais spécialisées pouvaient légitimement prétendre au nom
de Sorbonne, qui n’appartient juridiquement à personne. Ce qui n’a pas empêché Abou Dhabi et Paris-4 de signer une
clause d’exclusivité interdisant à toute
autre Sorbonne de s’implanter au
Proche et au Moyen-Orient. Fin 2007, le
président de l’université de droit Paris-1
Panthéon-Sorbonne l’apprenait à ses dépens, quand, alors qu’il croyait pouvoir
signer à Doha l’implantation d’une antenne au Qatar, il fut sommé d’y renoncer par un Quai d’Orsay fort embarrassé
par cette clause émirienne. Le plus drôle
est que, les Emiriens étant ébaubis d’apprendre que Paris-4 n’était qu’une faculté de lettres, cette dernière a dû
rapidement aller frapper à la porte de
Paris-5 pour conclure un accord et envoyer des professeurs de gestion, d’économie et de droit. Et au cas, peu
probable, où les Emiriens comprendraient quelque chose à ce galimatias,
Paris-Sorbonne (Paris-4) a fusionné en
janvier 2018 avec Pierre-et-Marie-Curie
(Paris-6) pour former une seule
Sorbonne Université… Bienvenue
en France ? §
lectionnée fin juillet 2018 par la
direction de Paris pour diriger le
département de philosophie et de
sociologie de la Sorbonne d’Abou
Dhabi (Suad), et à qui le poste a été
retiré fin août par les Emiriens,
sans explication, interroge. Sur le
papier, ils n’ont pourtant pas voix
au chapitre concernant le choix
des enseignants et le contenu des
programmes. « J’ai été choisie après
avoir été auditionnée, comme cinq
autres candidats sélectionnés sur dossier, par un jury parisien en bonne et
due forme, explique la jeune femme,
qui tombe des nues quand le poste
lui est enlevé un mois plus tard,
alors qu’elle est déjà en train d’installer sa petite famille sur place.
J’ignore si ce sont mes origines
algériennes ou mon passé de militante
qui ont finalement déplu aux Emiriens, mais Paris n’est en fait pas
souverain. »
Répressif. Le cas de la chercheuse fit en octobre 2018 l’objet
d’une tribune signée dans Le Monde
par 137 intellectuels. « Les autorités émiriennes ont pris la mauvaise
habitude d’interférer avec les institutions universitaires qui se trouvent
sur leur sol, commente Stéphane
Lacroix, professeur à Sciences po
et spécialiste du Moyen-Orient.
Abou Dhabi est un des régimes les
plus répressifs de la région, les habitants y sont constamment surveillés
et la moindre opinion politique dissidente y est sévèrement réprimée. Je ne
dis pas qu’il ne fallait pas saisir cette
occasion de créer des liens et de former des étudiants, mais la Sorbonne
ne peut pas se coucher chaque fois que
les Emiriens violent la liberté académique. » Malgré nos demandes rép é t é e s , n i E r i c Fo u a c h e ,
vice-chancelier de la Suad, ni Jean
Chambaz, le président de la Sorbonne, n’ont, sur le cas de Lila
Lamrani comme sur les termes
exacts du contrat qui les lient aujourd’hui aux Emiriens, accepté
de répondre aux questions du Point.
Sur son site Internet, la petite Sorbonne du Golfe se prévaut sans
vergogne de « 760 années d’excellence académique ». Et affiche sa
toute fraîche devise : « Un pont
entre les civilisations » §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 59
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ÉCONOMIE
Air liquide, une start
Les gaz industriels
s’invitent partout
Sodas
Ils sont gazeux
grâce aux
bulles de gaz
carbonique.
Aliments
Maintenir fraîcheur
et goût des
aliments sous
cellophane
nécessite d’infimes
quantités de gaz.
Airbags
Dans les voitures,
ils sont remplis
à l’hélium.
Air liquide
20,3
milliards
d’euros
de chiffre d’affaires
2,3
milliards
d’euros
de bénéfice net
65 200
employés
60 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Impression 3D
Elle peut
se faire avec
de l’argon.
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-up de 116 ans
Valeur sûre. Des écrans de smartphones
aux bulles des sodas, Air liquide est
partout. La plus que centenaire se lance
désormais dans la transition énergétique.
Bouteilles d’oxygène
Considéré comme
un médicament, l’oxygène
à usage médical doit faire
l’objet d’une autorisation
de mise sur le marché.
PAR ANDRÉ TRENTIN
A
Fusée Ariane V
Automobile
Le plein d’une voiture
à hydrogène (avec 1 kg
on fait 100 km) s’effectue
très vite et son autonomie (600-700 km)
est supérieure à celle
des voitures électriques.
Ecrans de portables
La production de leurs
semi-conducteurs
nécessite des gaz vecteurs
(azote ultrapur) qui
« nettoient » le support
et des gaz spéciaux pour
déposer des composants aux
dimensions nanométriques.
Leader. Benoît Potier,
le PDG d’Air liquide.
CASTE/PHOTOCUISINE – ROLLE/RÉA (x3) – VU/SIPA – DESGRIEUX/PHOTOCUISINE – KHANH RENAUD POUR « LE POINT » – APPLE/SP – WITT/SIPA
Un mélange d’oxygène et
d’hydrogène liquides
dans le premier étage et
l’étage supérieur
contribue
à propulser la fusée.
ux Etats-Unis, on l’appelle le
mythe du garage. On aime à
rappeler que Hewlett et Packard, Steve Jobs (Apple) ou Sergey
Brin (Google) ont tous débuté en
bidouillant dans leur garage californien. En France, on le sait moins,
une invention décisive a eu lieu
non pas dans un garage mais dans
un hangar de bus, dans le nord de
Paris. L’histoire date un peu, elle
remonte au début du XXe siècle.
L’ingénieur Georges Claude, fils
d’instituteur, la trentaine, s’évertue à trouver le procédé de la liquéfaction de l’air, qui permet d’en
séparer les différents constituants
(oxygène, azote, argon, etc.) et à
terme autorise donc la « production » d’oxygène en grande quantité. Paul Delorme, business angel
de l’époque, lui installe un laboratoire dans un coin du dépôt de bus
de la Villette, propriété de la Compagnie des omnibus. L’homme est
obstiné, il travaille toutes les nuits
et les termine souvent, épuisé, sur
une banquette d’omnibus. Le chercheur parvient à ses fins, et les affaires commencent. Il fournit de
l’oxygène en quantité à l’industrie
métallurgique, alors en pleine expansion, et généralise la pratique
du soudage pour en finir avec les
rivets du genre de ceux qui, par
exemple, permettent encore à la
tour Eiffel de rester entière.
De la rencontre entre Georges
Claude et Paul Delorme naît la
société Air liquide en 1902. Une
start-up devenue l’une des valeurs
sûres du CAC 40 et un leader
mondial des gaz industriels, juste
derrière le couple issu de la fusion
entre l’allemand Linde et l’américain Praxair. Ce regroupement
tout récent n’a d’ailleurs pas fait
trembler les murs du très chic siège
de la vieille maison française situé
quai d’Orsay, en plein cœur de
Paris. « Cette fusion n’est pas une
surprise pour nous. Air liquide sera
coleader sur le marché des gaz industriels, loin devant les autres concurrents, et voilà tout », explique, serein,
Benoît Potier, 61 ans. Avant d’intégrer Centrale puis l’Insead, le PDG
d’Air liquide avait sérieusement
envisagé une carrière théâtrale. Il
a suivi des cours d’art dramatique,
joué plusieurs rôles et même fait
de la mise en scène dans le off d’Avignon. Le jour où il se confie au Point,
il n’est pas dans un rôle de composition. Il est seulement sûr de lui.
Il faut dire que l’entreprise n’a
jamais connu de pertes depuis sa
cotation en… 1913 ! Au cours des
quarante dernières années, l’action
Air liquide a affiché un rendement
moyen de 10 à 12 %. Et cela sans
faire de vagues. Depuis sa création,
il y a cent seize ans, elle n’a connu
que cinq dirigeants. Et, comme
l’actuel PDG, nombre de managers
ont effectué l’intégralité de leur
carrière dans la maison. Une drôle
d’exception que cette entreprise
discrète et méconnue… dont les
gaz industriels s’invitent partout.
Dans les bulles des sodas, les écrans
des smartphones, le conditionnement des aliments sous plastique,
les leds ou les panneaux …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 61
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ÉCONOMIE
Pression. En 1946, avec Cousteau, Air liquide lance Aqua Lung, premier
détendeur moderne de plongée. Cette activité est cédée en 2016.
solaires. L’oxygène, par Les clients d’Air liquide
exemple, s’utilise comme médica- Répartition du chiffre d’affaires
ment dans les hôpitaux, mais aussi
45 %
pour la combustion dans les verreIndustriel marchand
ries, le traitement des eaux usées,
(PME, artisans,
spécialités…)
le blanchissement de la pâte à papier… Quant à l’hydrogène, il per20,3
met d’enlever le soufre contenu
milliards
4%
d’euros
dans le pétrole ou le gaz naturel et,
Divers
26 %
combiné à l’azote, il fournit de l’amGrande industrie
8%
moniaque pour les engrais et sert
(pétrole, chimie,
Electronique
à la fabrication de peinture, de masidérurgie…)
(puces,
tières plastiques… Enfin, il y a aussi mémoires…)
17 %
Santé (hôpital, domicile)
l’hélium présent dans les airbags,
l’argon utilisé pour l’impression
3D, l’azote pour le transport frigo- nous fonctionnons toujours en mode
rifique, le silane pour la fabrica- start-up. » En témoigne une visite
au centre des technologies avantion de puces et mémoires…
cées de Sassenage, près de Grenoble,
Cryogénie. Présent dans 80 pays, l’un des endroits au monde où l’on Les géants
Air liquide fournit les géants de la maîtrise le mieux la cryogénie, la mondiaux
sidérurgie, de la chimie, de l’indus- science des basses températures, du gaz
trie pétrolière comme les PME ou indispensable à la liquéfaction des (chiffre d’affaires
le plombier du coin. On le trouve gaz. Une liquéfaction qui offre 2017, en milliards
aussi dans la santé. Le groupe se l’avantage de pouvoir réduire consi- d’euros)
1. Linde-Praxair
développe de plus en plus à domi- dérablement les volumes, ce qui (Allemagnecile en s’attaquant aux maladies facilite le transport en camion ou Etats-Unis) 27,260*.
chroniques complexes qui néces- en bouteille. Pour liquéfier l’oxy- 2. Air liquide
sitent l’usage de gaz (apnée du som- gène ou l’azote, il faut descendre à (France) 20,350.
meil, maladies respiratoires) ou – 180 °C. Pour l’hélium, il faut al- 3. Air Products
pas (diabète, Parkinson et demain ler bien au-delà et friser le zéro ab- (Etats-Unis) 7,625.
4. Messer
les douleurs et les maladies car- solu (– 273,15 °C). Air liquide sait (Allemagne) 1,230.
diaques). « Se trouver dans beaucoup faire. Après le circuit de refroidis- * Chiffre à corriger
de domaines nous oblige à être tou- sement de l’accélérateur de parti- à la baisse car les deux
jours plus curieux », souligne Potier. cules du CERN, à Genève, le centre entreprises devront
« Voilà longtemps que nous ne travaille sur celui du réacteur Iter. céder des activités
se conformer
sommes plus une start-up, explique Un projet à 18-20 milliards d’euros pour
aux recommandations
François Darchis, 62 ans, directeur qui réunit 35 pays, dont de nom- des autorités
innovation et développement, mais breux Etats européens, les Etats- de la concurrence.
…
62 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Unis, la Russie, le Japon, la Corée
du Sud et l’Inde, pour réaliser en
chambre la fusion nucléaire et trouver une nouvelle source d’énergie.
Depuis les origines, l’innovation est donc au cœur de la stratégie du groupe. Même si, pour un
chiffre d’affaires de 20 milliards
d’euros, les 300 millions par an
consacrés à la recherche et au développement paraissent bien modestes… Mais attention, prévient
Potier : « Il faut aussi prendre en
compte toutes les innovations intégrées
dans nos investissements industriels.
Ainsi, dans les 2 milliards d’euros que
nous investissons chaque année, la
part de l’innovation est très significative. » Depuis dix ans, le groupe
devance ses concurrents pour le
nombre de brevets déposés (300 par
an) et pour le nombre de publications dans les revues scientifiques.
Au sommet, le PDG et les têtes
chercheuses du groupe donnent
l’exemple. Depuis sept ans, chaque
année, ils voyagent une semaine
aux Etats-Unis, en Chine ou ailleurs pour sortir de leurs métiers
d’origine et étudier l’intelligence
artificielle, le cloud, les clean techs…
De ces voyages est née l’idée de
l’i-Lab et de la Factory, deux lieux
implantés à côté de Bastille, à
Paris. L’i-Lab détecte les grandes
tendances de la société : « C’est notre
fenêtre sur le monde », explique
Darchis. La Factory, elle, est la machine à penser la transformation
DR (x2)
Visionnaires. Georges Claude et Paul Delorme, les deux fondateurs
de la société Air liquide, qui voit le jour en 1902.
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GILLES ROLLE/RÉA
numérique du groupe. Les deux
laboratoires travaillent ensemble
sous la direction de celui qui les a
imaginés, Olivier Delabroy, 48 ans,
ex-patron de la R&D. L’originalité ?
Aux côtés des ingénieurs purs et
durs sont réunis des sociologues,
des designers, des codeurs, des data
scientists… Ce mélange détonnant
de chercheurs phosphore en mode
digital sur les nouveaux métiers,
les nouveaux rapports avec les
clients, les nouvelles façons de travailler. On leur doit, par exemple,
l’idée d’un centre à Saint-Priest, près
de Lyon, qui pilote en temps réel
les 22 usines de l’Hexagone, centre
dupliqué ensuite à Shanghai et à
Kuala Lumpur. Ou la refonte des
modes de distribution en Europe,
en prenant exemple sur la filiale
américaine d’Air liquide, Airgas,
rachetée en 2015, qui possède une
expérience inégalée dans le numérique. « Airgas, c’est l’Amazon du
gaz », s’amuse Delabroy.
Réseaux. La Factory a également
participé à la réinvention des méthodes de travail dans un groupe
de 65 000 personnes. « L’avenir n’est
plus dans une pyramide hiérarchique,
ni dans une décentralisation totale, il
est probablement dans le fonctionnement en réseaux », prédit Potier. Air
liquide prône une ouverture le plus
large possible. « Nous ne vivons pas
dans un château fort où les ponts-levis
sont levés. Ils sont clairement abaissés », insiste Potier. Les cinq centres
de recherche du groupe (Saclay,
Tokyo, Shanghai, Francfort et
Newark, dans le Delaware) travaillent avec des clients, des instituts de recherche, des universités,
d’autres entreprises et invitent à
leur table des start-up. « Elles nous
aident à aller plus vite, anticipent les
grandes tendances et facilitent la
rapidité d’exécution », dit Delabroy.
Ainsi, Air liquide a créé il y a
cinq ans Aliad, un fonds qui prend
des participations dans des start-up.
Le groupe est associé à l’antenne
parisienne de Techstars, un accé-
lérateur de start-up créé à Boulder
(Colorado) – « Des champions du
monde », dit Delabroy –, et va se
doter en janvier 2019 de son propre
incubateur. Toujours l’envie d’explorer de nouvelles frontières…
Dans le secteur de l’électronique,
l’effort porte sur la miniaturisation,
ce qui suppose la fourniture de gaz
spéciaux qui déposent avec une
précision nanométrique les atomes
composant les semi-conducteurs.
Dans le spatial, Air liquide alimente
les satellites électriques au xénon
et planche sur le projet de village
lunaire de l’Agence spatiale européenne en mettant l’accent sur la
fourniture d’énergie et le transport
sur la Lune. Le groupe travaille
aussi à la conception du premier
étage et de l’étage supérieur de la
future fusée Ariane VI, bien plus
imposants que ceux d’Ariane V,
qui contiennent, dans une coque
aussi fine qu’une canette de Coca,
un mélange d’hydrogène et d’oxygène liquides pour propulser le
lanceur. Dans la santé à domicile,
le projet Chronic Care Connect
vise à surveiller à distance l’état
des patients qui doivent quotidiennement remplir un questionnaire sur une tablette connectée
qui, demain, pourrait être remplacée par un bracelet transmettant
automatiquement les données.
Mais la grande affaire du groupe,
dans les années qui viennent, aucun doute là-dessus, sera la transi-
« Notre société est née avec l’oxygène,
elle va renaître avec l’hydrogène. »
Pionnier. Benoît Potier
lors de l’inauguration de
la première station de
recharge d’hydrogène
d’Air liquide, à Paris, en
décembre 2015. La station ravitaille les taxis
Hype, seule compagnie
au monde à posséder
une flotte composée
uniquement de
voitures à hydrogène.
Hydrogène
gris, bleu, vert
95 % de l’hydrogène
produit aujourd’hui
l’est à partir de gaz
naturel, ce qui provoque des émissions
de gaz carbonique.
On parle d’hydrogène « gris ». Si l’on
capte le CO2,
l’hydrogène devient
« bleu ». Pour
obtenir du « vert »,
il faut recourir à
l’électrolyse de l’eau
(H2O) effectuée
grâce à des énergies
renouvelables
(éolien, solaire),
ce qui est encore
plus coûteux que
les autres procédés.
tion énergétique. « Tout le problème
de la planète, résume Potier, c’est de
faire plus propre et plus efficace. » Air
liquide mise ainsi à fond sur le biométhane obtenu à partir de la fermentation de déchets agricoles ou
d’ordures ménagères. Il possède
déjà une dizaine d’unités d’épuration dans le monde qui, grâce à des
membranes maison, isolent le
méthane des gaz « impurs », dont
le gaz carbonique. Mais le gros des
espoirs réside dans l’hydrogène.
« Notre société, dit-on au siège, est
née avec l’oxygène, elle va renaître
avec l’hydrogène. » Techniquement,
combiné à une pile à combustible,
on peut tout faire avec ce gaz miracle et propre. Propulser des voitures, des camions, des bus, des
trains, des bateaux et pourquoi pas
des avions. On peut aussi fournir
en énergie les industries lourdes
(ciment, acier, papier…) et, surtout,
stocker les surplus d’énergie produits la nuit par des éoliennes et
le jour par des panneaux solaires.
Lobbying. On n’en est pas là,
car, pour l’heure, la filière hydrogène est plombée par son coût.
Pour qu’elle s’impose, les politiques
vont être contraints d’intervenir.
Pour convaincre les gouvernements d’agir, Potier s’est lancé l’an
dernier à Davos dans une vaste
opération de lobbying. Il est à l’origine de la création du Conseil mondial de l’hydrogène, qui réunit
gaziers, pétroliers, constructeurs
automobiles… Déjà quelques rares
pays semblent vouloir prendre le
grand virage de l’hydrogène, parmi
lesquels la Chine, le Japon et la Corée – la France, avec le miniplan
Hulot de 100 millions d’euros en
crédit de recherche, reste en retrait.
Pour montrer l’importance qu’il
accorde à l’hydrogène, le président
sud-coréen Moon Jae-in a trouvé
le temps, lors de sa récente visite
à Paris, de se rendre à l’unique station parisienne à hydrogène, place
de l’Alma, dans une Nexo, modèle
de Hyundai utilisé chez Hype, seule
compagnie de taxis au monde à
posséder une flotte exclusivement
composée de voitures à hydrogène.
Une entreprise que soutient, on
l’aura deviné, Air liquide §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 63
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ÉCONOMIE
Le révolutionnaire du légume
Bio. En Touraine,
Maxime de Rostolan a créé une
ferme qui revient
aux fondamentaux
de l’agriculture.
PAR ÉMILIE LANEZ
D
64 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Laboratoire. Maxime
de Rostolan dans les serres
de la ferme du château de
la Bourdaisière, à Montlouissur-Loire, le 10 décembre 2018.
Fermes
d’avenir, c’est
5
exploitations,
700 partenariats
avec des fermes,
100
fermes lauréates
du Concours
national pour
l’agroécologie.
efficaces que nos grands-parents »,
assène-t-il. Rostolan décide de
briser la spirale. Et de prouver que
notre système agricole, « sous perfusion de subventions publiques, épuisant nos ressources, polluant nos sols
et ne fournissant qu’une alimentation
bombardée de pesticides », est une
impasse suicidaire.
En août 2012, Maxime de
Rostolan quitte son poste chez
Deyrolle où, sous la tutelle de
Louis-Albert de Broglie, il a édité
pendant huit ans des planches
pédagogiques, non sans avoir prié
son ami patron de lui céder un lopin de sa propriété, un châteauhôtel de 21 chambres situé sur
une colline. Le « prince-jardinier »
a de l’amitié pour ce militant qui,
comme lui, veut prouver que l’impossible serait un modèle viable.
L’ancien banquier n’a-t-il pas en
son temps ressuscité, sous l’appel-
lation « conservatoire de la tomate », 670 variétés oubliées de ce
fruit rouge ? De Broglie lui donne
son parking, soit un bout de prairie, sans arbres, jamais cultivé.
Pendant un an, Rostolan, installé dorénavant avec sa famille
sur les bords de la Loire, retourne,
bêche et aère l’hectare-laboratoire.
S’étant formé au maraîchage bio,
il plante en 2014 ses premiers semis. « Mon objectif est de prouver
qu’un néorural travaillant entre 35
et 39 heures par semaine peut, avec
1 hectare cultivé sans chimie, dégager
une production suffisante pour se verser un ou deux smic. » L’exploitation
s’inspire de la permaculture, dont
elle n’épouse pas toutes les conventions, s’autorisant deux entorses :
une pompe à eau électrique et des
bâches en plastique. En revanche,
l’agroécologie – c’est son nom –
s’interdit tout engrais, …
JEAN CLAUDE MOSCHETTI/RÉA POUR « LE POINT »
es navets Noir long de Caluire,
des radis roses de Sézanne, des
ocas du Pérou, des aubergines
Black Beauty, des petits pois merveille de Kelvedon, de la ciboule
de Chine, de l’herbe à bison, des
crosnes du Japon et ces laides poires
de terre, dont on fait de délicieuses
purées. Sur l’hectare et demi de la
ferme de Montlouis-sur-Loire, en
Touraine, poussent quelque 80 espèces de légumes, déclinées en
250 variétés. Cette exploitation de
petite taille n’a pas pour autant le
dessein de faire découvrir à des
consommateurs citadins des légumes méconnus aux noms charmants ; sous ses airs modestes, elle
se veut la pionnière d’une « révolution alimentaire », dont le but est
de « bien nourrir tout le monde ».
A l’origine du projet Fermes
d’avenir, dont nous visitons ici la
cellule inaugurale, Maxime de
Rostolan, 37 ans. Ingénieur chimiste, marié et père de deux enfants, l’urbain en baskets de toile
est convaincu de deux choses.
Primo : la fin de notre monde est
pour demain. Secundo : la nature
dispose de toutes les solutions pour
sauver notre espèce et son habitat.
« La première brique pour changer
de paradigme, c’est l’agriculture. Songez qu’en 1940, avec une calorie d’énergie fossile, on produisait 2,4 calories
alimentaires. Aujourd’hui, pour une
calorie alimentaire, nous dépensons
entre 7 et 10 calories d’énergie fossile.
Nous sommes vingt-cinq fois moins
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ÉCONOMIE
« Transition alimentaire ».
Pari tenu ? Deux smics sans aucun
pesticide ? « Nous devons produire
en plus grande quantité pour que l’affaire soit vraiment rentable », concèdet-il. Entre-temps, le fondateur
idéaliste de Fermes d’avenir a fait
école. Cinq exploitations, salariant
au total 24 employés, suivent ses
principes et « beaucoup étudient notre
modèle. Nous devons ouvrir 10 000
fermes pour que la transition alimentaire se fasse », assure-t-il. Pour accélérer la conversion, Rostolan a
Viabilité économique.
Le fondateur de Fermes
d’avenir, ici avec son
équipe, veut prouver
qu’« un néorural
travaillant entre 35
et 39 heures peut, avec
1 hectare cultivé sans
chimie, dégager une
production suffisante
pour se verser
un ou deux smic. »
inventé un métier : le payculteur,
un « ingénieur de projet alimentaire
territorial. Il aide les néoruraux à
s’installer, leur trouve du foncier, de
l’argent, mutualise outils et techniques ; il est l’interface avec les élus ».
Cette profession, sorte de parrain
pour agriculteurs bio débutants,
a déjà séduit 37 personnes, installées sous cette étiquette en France.
Fermes d’avenir pousse et croît,
son ambition missionnaire a donc
aiguisé les appétits. En 2016, le projet alternatif est absorbé par SOS,
le groupe d’économie sociale et
solidaire que dirige Jean-Marc
Borello, un proche d’Emmanuel
Macron. « Nous avions besoin pour
grandir d’une colonne vertébrale
pour notre trésorerie et nos fonctions
supports », explique Maxime de
Rostolan, assurant conserver l’entière liberté dans la conduite de
L’agriculture biologique en France
134 500
emplois directs en 2017 (+ 16 500 en un an).
6,6 %
des surfaces agricoles sont bio.
17 %
C’est la hausse de la consommation bio en
un an (2017). L’offre en bio a augmenté de 10 %
et 4,4 % de la consommation alimentaire est bio.
69 %
des produits bio consommés en France
sont produits dans l’Hexagone.
Source : Agence Bio
66 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Si 25 000 fermes
agroécologiques,
de 1 à 4 hectares chacune,
ouvraient d’ici à 2030,
elles pourraient nourrir
33 % de la population
française.
Source : Fermes d’avenir
D’ici à 2025,
50 % de nos
470 000 agriculteurs
partiront à la retraite.
son utopie terrienne. Dans le même
temps, l’agroécologiste ne s’est pas
fait que des amis chez les puristes
du bio, car l’ex-Parisien est frappé
d’une tare : il ne déteste pas l’entreprise ni ses grands capitaines.
« Pour chambouler l’écosystème paysan, il faut bousculer l’industrie agroalimentaire », clame-t-il. Le militant
associatif siège en effet au « comité
de transition alimentaire », inauguré en octobre par le PDG de
Carrefour, Alexandre Bompard.
« Comptabilité triple ». Une
fois par mois, Maxime de Rostolan réfléchit chez le roi des hypers
aux bonnes pratiques agricoles
et aux ravages de la nourriture
transformée. Avec Emmanuel
Faber, le PDG de Danone, il discute
d’une autre de ses obsessions : « La
comptabilité en triple capital. »
Chaque entreprise doit tenir, outre
sa comptabilité financière, le registre de ses pertes et profits en capital naturel et en capital humain.
Combien de ressources fossiles
épuisées, combien d’hectares pollués, d’arbres coupés, de sols asséchés, de salariés malades, fatigués ?
« Les impôts devraient être indexés
sur cette comptabilité triple, nous
devons basculer vers le capitalisme
d’intérêt général. La révolution de
l’agriculture ne se fait pas que les
mains dans la terre », assume l’ingénieur militant, qui se baisse pour
cueillir une fraise dodue et sucrée.
Mi-décembre, elles jaillissent déjà
de la terre de Touraine. Mauvaise
nouvelle pour la saison… §
JEAN CLAUDE MOSCHETTI/RÉA POUR « LE POINT »
… pesticide ou apport mécanique. Les 80 espèces de légumes
sont plantées selon un écosystème
directement inspiré de la nature,
chaque plant apportant à son voisin ce qui lui manque ou le protège. « Nous travaillons avec les forces
du vivant et inventons des techniques
pour bosser moins. » Rostolan et son
complice Pierre Pageot ont ainsi
aménagé une grande cave, creusée dans le sol et recouverte d’un
torchis de paille. Un entrepôt réfrigéré dans lequel dorment pendant l’hiver – sans électricité – les
potimarrons, pommes de terre, citrouilles, toutes ces récoltes que le
froid naturel et l’absence de lumière conservent. La ferme de la
Bourdaisière vend ses légumes à
la supérette du village, à l’Ehpad,
à des restaurateurs, à des Amap et
à une Biocoop, dégageant 35 000
euros de chiffre d’affaires annuel
auxquels s’ajoutent 30 000 euros
dégagés grâce aux formations.
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Etat-major Voyages SNCF
Antoine de Rocquigny
Isabelle Bascou
Pierre Matuchet
Jérôme Laffon
Jean-Baptiste Guenot Gwendoline Cazenave
Eric Vande Gehuchte Tanguy Cotte-Martinon
Jean Rouche
start-up Optims, Pierre Matuchet (49 ans, Centrale PaVoyages SNCF est l’opérateur du voyage longue distance de SNCF Mobilités, avec TGV, Ouigo, Ouibus et
ris) est directeur production et système d’information
iDVROOM, et les offres internationales comme Eurodepuis mars 2018. Jérôme Laffon (46 ans, HEC), qui a
star, Thalys, TGV Lyria, etc. En 2017, Voyages SNCF a
débuté sa carrière à la SNCF en 2002 comme directeur
transporté plus de 133 millions de personnes. Rachel
opérationnel à Paris Nord, supervise le marketing.
Picard (51 ans, HEC) est aux commandes. Elle entre à
Jean-Baptiste Guenot (45 ans, DESS techniques fila SNCF en 2004. Dix ans plus tard, après une expérience
nancières et bancaires à Panthéon-Assas), ancien de
BNP Paribas et de Deloitte Corporate Finance, est direcd’un an à la présidence de Thomas Cook, elle devient
Rachel Picard
directrice générale de Voyages SNCF (6 milliards d’euteur Europe et développement international.
ros de chiffre d’affaires). A ses côtés, Antoine de Rocquigny Gwendoline Cazenave (49 ans, IEP Grenoble, université McGill,
(48 ans, HEC, IEP Paris, Ena), ancien de Bercy, est directeur fi- Neoma Reims) est directrice de l’axe TGV Atlantique. Depuis
nance, stratégie et juridique, après avoir occupé plusieurs postes 1999 à la SNCF, Eric Vande Gehuchte (44 ans, Mines Paris, IEP
opérationnels (directeur TER Nord-Pas-de-Calais, directeur de ré- Paris) est directeur de l’axe TGV Est. Tanguy Cotte-Martinon
gion Picardie, directeur des opérations et du service aux clients (44 ans, Insa Lyon et université Washington de Saint-Louis) diSNCF Voyages). Isabelle Bascou (50 ans, IEP Aix-en-Provence rige l’axe TGV Nord. Ces prochains mois, il aura à gérer le lanceet DESS de gestion à l’IAE) chapeaute le service et les relations ment d’Inoui sur Paris–Lille. Enfin, Jean Rouche (55 ans, Ponts
publiques, direction qu’elle a créée. Ex-Thomas Cook et de la et chaussées) dirige le TGV Sud-Est depuis 2016 § BEATRICE PARRINO
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SCIENCES
Bientôt,
la Déclaration
des droits des
grands singes ?
Cause animale. L’idée du statut de
personne non humaine fait son chemin…
68 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Maternité. Un gorille
des plaines orientales
femelle et son petit
au zoo de Melbourne.
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Généalogie des hominidés
PAR FRÉDÉRIC LEWINO
BARCROFT IMAGES/ABACA – ANDBZ/ABACA
A
Périodes d’apparition
BONOBO
des espèces d’hominidés
(De 30 000 à 50 000)
et, entre parenthèses,
estimation de
la population
HOMME
actuelle.
(7,5 milliards)
Entre – 1 et – 1,5 million d’années
Entre – 5,5 et
– 7 millions d’années
ORANG-OUTAN
Orang-outan
de Sumatra
(14 000)
Orang-outan
de Tapanuli,
Sumatra (800)
Ce que sait
Sabrina Krief
Vétérinaire de formation et maître
de conférences au
Muséum national
d’histoire naturelle
de Paris, elle étudie
l’automédication
des chimpanzés
du parc de Kibalé,
en Ouganda. Elle
a découvert que
ceux-ci ingéraient
des feuilles de
Trichilia rubescens,
aux vertus antipaludéennes.
Les chimpanzés
pratiqueraient donc
une « médecine »
curative, mais aussi
préventive.
CHIMPANZÉ
(De 150 000 à 250 000)
Orang-outan
de Bornéo
(100 000)
Entre – 9 et
– 13 millions d’années
le même pied que les êtres humains ni
de leur reconnaître les mêmes droits,
mais de leur façonner un statut s’inspirant de la personne morale dont
jouissent déjà les associations et les fondations », explique le juriste JeanPierre Marguénaud, dont c’est le
combat depuis une trentaine d’années. Et Sabrina Krief, primatologue
au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, de renchérir : « Aujourd’hui, le droit français distingue
les personnes et les objets, dont font partie les animaux captifs. En revanche,
l’animal sauvage n’a aucun statut. Ce
n’est plus tenable ! » Cependant, le
combat de la jeune femme ne s’arrête pas aux grands singes. « Il s’agit
pour moi d’espèces emblématiques d’un
écosystème indispensable à des milliers d’autres espèces animales et même
à l’homme. Le droit pour un chimpanzé
de vivre libre implique la protection de
tout un milieu naturel. » Bref, l’adoption du statut d’hominidé non humain ne serait qu’un premier pas
vers un statut pour toute la faune
sauvage qui, pour l’instant, n’en
possède aucun.
Lors d’une table ronde qui s’est
tenue en octobre 2018 à l’initiative
de la primatologue et de Yann Wehr-
« Il s’agit de façonner aux primates un statut
s’inspirant de la personne morale dont jouissent
les associations. » Jean-Pierre Marguénaud, juriste
H O M I N I D É S
ffalée sur sa mezzanine, Nénette, bientôt 50 ans, somnole.
Autrefois, elle adorait bricoler, défaire les boulons de sa cage,
installer un hamac en réalisant de
beaux nœuds, mais, maintenant,
la doyenne des orangs-outans sur
Terre se borne à rêver. Oui, elle rêve
de revoir une dernière fois sa jungle
natale de Bornéo avant de mourir.
Et si elle faisait comme la femelle
chimpanzé Cécilia, du zoo de Mendoza, en Argentine ? En 2016, celle-ci
a « engagé » un avocat de l’Association des fonctionnaires et des avocats pour les droits des animaux
qui a si bien plaidé sa cause de « personne non humaine » que le tribunal
a accepté sa remise en liberté dans
un sanctuaire brésilien.
D’autres libérations de grands
singes pourraient suivre aux EtatsUnis où, depuis une quarantaine
d’années, Steven Wise plaide, à la
tête de son association Nonhuman
Rights Project, pour la création du
statut de personne non humaine.
L’avocat s’appuie sur l’ordonnance
anglaise de l’habeas corpus qui, depuis 1679, dans les droits britannique et américain, interdit de
priver une personne de liberté sans
jugement. Or aucun texte ne définit le terme de « personne ». Pour
Wise, les capacités cognitives
des hominidés non humains
(chimpanzés, bonobos, gorilles et
orangs-outans) en font des personnes, certes non humaines, mais
des personnes quand même, à qui
devrait s’appliquer l’habeas corpus.
Française, Nénette ne pourrait
pas invoquer cette ordonnance.
Pour autant, elle peut compter sur
la mobilisation, depuis quelques
années, de primatologues, de juristes et de défenseurs de la cause
animale qui militent, eux aussi,
pour un statut juridique spécial applicable aux hominidés non humains. « Il ne s’agit ni de les placer sur
GORILLE
Gorille
des plaines
occidentales
(100 000)
Entre – 8,5 et
– 12 millions d’années
Gorille des plaines
orientales (3 800)
et gorille de
montagne (900)
ling, conseiller de Paris, la nature
de ce statut a été évoquée. Wehrling explique : « A partir du moment
où les hommes et les grands singes appartiennent à la même famille des hominidés, la question morale se pose de
savoir ce que nous avons, ou pas, le
droit de leur faire. Nous sommes un
certain nombre à penser qu’il faudrait
leur attribuer un statut juridique d’hominidé qui les mettrait entre nous et le
reste du monde animal. Un statut qui
nous interdirait de les tuer, de les faire
souffrir et de les priver de liberté. » Généreuse intention mais, que l’on
sache, gorilles et bonobos ne
courent pas les forêts françaises. A
quoi donc leur servirait ce statut ?
En Afrique ou en Asie du Sud-Est,
les braconniers ou les exploitants
de palmiers à huile en rigolent par
avance. Ils ne devraient pas, jure
Sabrina Krief ,« car ce statut se traduirait par l’interdiction d’importation de toutes les marchandises
participant à la destruction de leur habitat, comme le bois exotique et l’huile
de palme. »
Pour arriver à leurs fins, les partisans du statut comptent sur notre
empathie pour ces cousins de la forêt qui nous ressemblent tant. Si,
en malais, orang outan signifie
« homme de la forêt », ce n’est pas
par hasard. Il fallait voir avec quelle
tendresse Solok, le premier époux
de Nénette, s’occupait de leurs deux
enfants, alors qu’elle-même ne se
montrait pas trèsmaternelle. …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 69
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SCIENCES
Conscience et culture. Les
capacités sociocognitives des hominidés se révèlent de plus en plus
complexes. Il y a déjà une vingtaine
d’années, le test du miroir a prouvé
qu’ils ont conscience de leur propre
existence. Ce test consiste à déposer
une tache sur le front d’un grand
singe puis à le mettre face à son reflet. En général, il porte la main à
son front. Il comprend donc que
l’individu observé dans le miroir
est bien lui. Par conséquent, ces
animaux ont effectivement
conscience de leur propre existence. Par ailleurs, un test vient de
confirmer leur capacité d’attribuer
à leurs congénères des états mentaux comme un désir, une intention ou une croyance. Plusieurs
chimpanzés ont été mis en présence de deux hommes dont l’un
était déguisé en chimpanzé.
L’homme-singe cache une pierre
sous une boîte aux yeux de tous,
puis l’autre homme sort de la pièce
durant un bref laps de temps.
Profitant de son absence, l’hommesinge déplace la pierre sous une
autre boîte. Quand l’homme
revient, que font les chimpanzés ?
Ils regardent vers la première boîte,
supputant que l’homme qui n’a
pas pas observé le changement de
cachette va soulever celle-ci. Les
chimpanzés ont bien su se mettre
dans la peau de l’homme.
Plus fort encore, une étude publiée en novembre 2018 explique
que l’orang-outan est capable de
faire référence au passé pour éduquer ses enfants. Dans la forêt de
Sumatra, des chercheurs écossais
ont approché une femelle et son
70 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Conversation.
La primatologue Susan
Savage Rumbauch,
du Centre de recherche
sur le langage de
l’université de Géorgie
(Etats-Unis), est
notamment connue
pour avoir pu dialoguer
avec Panbanisha, une
femelle bonobo, au
moyen de symboles
appelés lexigrammes.
Les bons
gestes
Pour se faire comprendre, bonobos
et chimpanzés possèdent un répertoire
de plus de 70 gestes,
dont :
- Toucher son bras
tendu pour demander à l’autre de lui
monter sur le dos.
- Balancer vigoureusement le bras
vers l’extérieur pour
inviter l’autre
à s’enfuir.
- Se gratter le bras
pour inviter l’autre
à venir lui faire
sa toilette.
- Caresser la bouche
de son interlocuteur
pour lui réclamer un
cadeau ou à manger.
petit, déguisés en tigre. Devant le
danger imminent, la mère a agrippé
son enfant pour l’entraîner en haut
d’un arbre. Tant que le supposé prédateur est resté là, elle n’a pas émis
un seul cri pour éviter d’attirer son
attention. Ce n’est que de longues
minutes après la disparition du
faux tigre qu’elle a poussé des cris
d’alarme, faisant dire aux chercheurs qu’elle mettait son enfant
en garde contre le danger passé.
Les hommes n’ont pas non plus
l’apanage de la culture. Nous ne
parlons là pas d’art, mais de la capacité à développer, au sein d’une
même espèce, des comportements
différents dont la transmission se
fait d’individu à individu. Ainsi un
groupe de chimpanzés du Sénégal
affûte-t-il ses bâtons avant de partir à la chasse, une pratique inconnue du groupe voisin. En forêt
ivoirienne, le primatologue franco-suisse Christophe Boesch a
observé qu’une bande de chimpanzés se transmettait une technique
originale pour casser les noix depuis au moins quatre mille trois
cents ans, l’équivalent de 220 générations. Autre forme de culture :
l’automédication que Sabrina Krief
étudie en Ouganda. « A un moment
donné, certains singes sélectionnent des
plantes qui soignent et pas d’autres.
Quant à savoir s’ils ont conscience d’être
malades et de se soigner, c’est une étape
extrêmement difficile à objectiver en
milieu naturel. Ce qu’on constate, en
revanche, c’est que le choix des plantes
médicinales relève de l’observation
d’autres individus. Il y a donc transmission d’un savoir. Du reste, d’une
communauté à l’autre, ce ne sont pas
les mêmes plantes qui sont consommées. » On pourrait multiplier les
exemples de comportements humains observés chez les grands
singes. Après tout, nos espèces ne
sont-elles pas très voisines ? L’ancêtre commun à l’homme et au
chimpanzé remonte à « seulement »
sept millions d’années. Si bien que
nos génomes ne diffèrent que de
5 % (1,23 % pour les gènes possédés en commun). Les chiffres sont
légèrement supérieurs pour les gorilles et les orangs-outans. Il existe
donc peu de différences, mais elles
sont fondamentales pour expliquer
que cet article est écrit par un
homme et pas par un singe !
En Asie et en Afrique, les sept espèces de grands singes voient leurs
populations s’effondrer. Certains
prédisent leur disparition dès 2050.
La création d’un statut juridique
leur donnant le droit à la liberté
dans leur milieu naturel suffira-t-elle à les sauver ? Dans sa cage
du Jardin des Plantes, Nénette en
doute. Au fond d’elle, elle sait pertinemment qu’elle ne reverra jamais plus sa forêt natale, depuis
longtemps remplacée par une exploitation de palmiers §
Les génomes de l’homme et du chimpanzé
ne diffèrent que de 5 %.
LANTING FRANS/DPA/ABACA
… « Les grands singes font preuve
d’empathie, d’anticipation et même de
planification , confirme Sabrina
Krief, qui, depuis une quinzaine
d’années, observe une bande de
chimpanzés en Ouganda. Ils savent
fabriquer des outils, communiquer, se
soigner. Je ne suis pas en train de dire
qu’ils possèdent les mêmes capacités
que nous, mais elles s’en rapprochent
beaucoup. En fait, ce qui différencie
vraiment le grand singe de l’homme,
c’est que le premier reste inféodé à son
milieu naturel et vit au jour le jour sans
faire de provisions. »
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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L’étonnant M.
72 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
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Van Reybrouck
L’auteur belge de « Congo,
une histoire » s’impose comme
l’un des nouveaux penseurs
de la démocratie. Son cheval
de bataille : le tirage au sort.
Rencontre.
PAR VALÉRIE MARIN LA MESLÉE (À BRUXELLES)
JULIA M.FREE/REPORTERS/RÉA POUR « LE POINT »
S
on « Contre les élections » (Actes Sud, 2014) est
traduit en près de quinze langues. Un succès mondial et de fond pour ce manifeste prônant la démocratie délibérative par le tirage au sort de citoyens,
comme, déjà, chez les Grecs. Archéologue de formation, spécialiste de la préhistoire, David Van Reybrouck est aussi l’auteur d’un livre phénomène,
« Congo, une histoire » (publié en 2010 aux Pays-Bas),
qui révéla son grand talent pour relier littérature, histoire et journalisme. Plus de 600 pages pour raconter
quatre-vingt-dix mille ans d’histoire de cet immense
pays, ex-colonie belge. Paru chez Actes Sud, le livre a
notamment été couronné en France du prix Médicis
essai en 2012. Présent là où on ne l’attend pas, l’auteur belge néerlandophone, esprit encyclopédique
et éclairé, est un citoyen profondément engagé sur
un plan universel, un universitaire brillant qui a tout
plaqué pour l’écriture. Nous sommes allés rencontrer cet humaniste de 47 ans à Bruxelles, en fin de semaine… pour ne pas perturber l’écriture de son
nouveau grand livre en cours.
Au deuxième étage d’un bel immeuble bruxellois
des années 1930, David Van Reybrouck nous reçoit
chaleureusement chez lui au lendemain de la première de sa formidable nouvelle pièce, « Para » (Actes
Sud, 2018), monologue d’un parachutiste belge en
mission de pacification en Somalie. Notre hôte s’excuse de n’avoir à offrir que du café venant directement d’Indonésie : son nouveau livre a pour sujet la
décolonisation indonésienne (voir p. 76) et il ne boit
pas de café, sous peine de « sauter en l’air » ! En posant
les tasses sur la table décorée de bougies pour réchauffer ce grand appartement « encore un peu vide »,
l’écrivain est heureux de montrer la traduction en
arabe (avec Trump en couverture), tout juste arrivée, de « Contre les élections ».
« Je pense que c’est le livre le plus important que j’ai fait,
même si “Congo” est le plus littéraire, le plus poussé, …
« Je ne pense pas
que, sans amour
pour la montagne,
la nature,
le silence qui
l’entoure, ma
passion pour
l’humain aurait
été la même. »
David
Van Reybrouck
Activiste.
David Van Reybrouk
chez lui, à Bruxelles,
le 10 novembre 2018.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 73
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURELIVRES
Quand « Congo »
paraît aux Pays-Bas,
ses lecteurs
demandent à David
Van Reybrouck
pourquoi aucun
écrivain néerlandais
n’a fait un travail
semblable sur
l’Indonésie. «Je me
suis lancé. On a oublié
à quel point la décolonisation s’est nourrie
des événements
d’Indonésie, indépendante dès 1945,
et de la conférence
de Bandung de 1955,
qui a changé le monde.
C’est une histoire
mondiale. L’Indonésie
est le quatrième pays
le plus peuplé au
monde et il a la plus
grande communauté
musulmane : environ
220 millions
de fidèles. »
Monacal.
David Van Reybrouck
dans son atelier
d’écriture,
près de Molenbeek,
le 10 novembre 2018.
Depuis plus de trois
ans, il travaille sur
un livre consacré
à la décolonisation
indonésienne.
celui-ci est vraiment en train de provoquer, petit à
petit, un changement », dit David Van Reybrouck, qui
y raconte sa découverte du tirage au sort lors de son
premier cours d’histoire grecque, à l’université de
Bruxelles. A cette époque, l’étudiant en archéologie
de 18 ans ne sait pas encore qu’il en fera un cheval
de bataille, lui qui est devenu démocrate par défaut.
« Je défends la démocratie parce que c’est le meilleur compromis pour rester en paix, mais auparavant, pour moi,
démocratie rimait avec élections, et le fait d’en organiser
générait automatiquement une culture démocratique. »
Or, et sans même remonter à Hitler, il déchante en
observant le déroulement des élections au Congo en
2006, en2011, et la « démocratie » qui a suivi. Et déchante aussi dans son pays, en 2010, lorsque les élections ne parviennent pas à mettre en place un
gouvernement. L’impasse belge durera dix-huit mois…
« D’où mon engagement, par la suite, pour la démocratie
délibérative par tirage au sort. La démocratie, oui, mais
sans fondamentalisme électoral ! »
Il s’investit dans la fondation, en novembre 2011,
du mouvement citoyen belge G1000 (1 000 citoyens
tirés au sort pour débattre des grands enjeux de la société) et commence la rédaction de « Contre les élections ». Ce grand marcheur doit en réalité ce livre au
brouillard basque, raconte-t-il, toujours une histoire
à la bouche : « Après “Congo”, j’avais entrepris une randonnée dans les Pyrénées, d’Hendaye à Banyuls-sur-Mer.
J’arrive un jour de brume au Pays basque et, ne pouvant
plus avancer, je m’arrête dans un village où je trouve une
édition de l’essai de Rousseau “Du contrat social”, que je
n’avais jamais lu. Et qui parlait de tirage au sort ! » Le
G1000, qui existe toujours, augmenté d’un réseau de
spécialistes mondiaux en tirage au sort et démocratie délibérative, a été récemment contacté par les Nations unies pour une phase pilote. D’ailleurs, en
septembre 2017, lors du Forum mondial de la démocratie, quand Kofi Annan, prononçant le discours
d’ouverture, cite son « Contre les élections », l’auteur
se sent enfin conforté : « Ce fut la plus belle distinction de
ma vie ! On m’a tellement pris pour un fou avec ma “loterie en démocratie”… » En prime, le Prix Nobel sud-afri-
…
74 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
cain de littérature, J. M. Coetzee, appuie ses vues, mais
le plus important ce sont les effets concrets, dans des
villes de Hollande, d’Espagne, de Pologne, et puis la
rédaction, par ce groupe d’experts, d’une Constitution à laquelle il est fier d’avoir participé. Elle institutionnaliserait le tirage au sort à côté du système actuel :
c’est-à-dire un sénat composé de citoyens tirés au sort
et une assemblée conservant des élus. Engagé sans étiquette, refusant tout siège politique, David Van Reybrouck cite encore « l’Irlande catholique », où le mariage pour tous « a été voté sans émeutes grâce aux
délibérations citoyennes. Tandis que la France laïque, libertine, elle, a imposé le mariage homosexuel façon grandmère : nous les politiques on va décider pour vous ».
« Donner la parole ». Entre son travail d’activiste
démocratique et son « Congo, une histoire », l’écrivain établit clairement le lien. « Si l’on est convaincus
que l’histoire d’un pays se raconte à travers la voix des citoyens lambda, le même principe s’applique pour donner
la vision d’un pays au présent. La plupart de mes travaux
sont issus de ce geste simple : donner la parole. Or la démocratie délibérative crée du temps pour cela dans un monde
où l’on a oublié la patience de la conversation, l’écoute, où
l’on ne pose pas de questions. D’ailleurs, le point d’interrogation est le signe typographique le moins utilisé sur les
réseaux sociaux et le tchat l’opposé d’un dialogue patient.
Les élections sont mauvaises pour la culture démocratique
dans des sociétés dominées par les réseaux sociaux. La
démocratie délibérative, elle, permet de faire se parler entre
eux des gens qui ne se parlent plus. »
Il s’agit d’aller voir sous le capot ce que cachent les
voyants rouges du tableau de bord (la colère, la rage),
d’aller à l’inverse d’une époque binaire et polarisée
« où tout ce qui est au milieu se vide, les extrêmes s’opposant en deux camps, comme aux Etats-Unis. Je suis pessimiste pour un certain nombre de pays dont les dirigeants
démocratiquement élus deviennent des autocrates ». « Cela
dit, poursuit-il, j’ai aussi du mal avec ce parallèle un peu
trop vite fait entre le populisme européen de nos jours et le
fascisme des années 1930. Les électeurs populistes ne sont
pas forcément des fascistes, mais vont le devenir à force
d’être traités comme tels. La démonisation de l’électorat populiste me semble tragique pour le futur de la démocratie. »
Sa réflexion doit beaucoup à sa connaissance
d’autres cultures. « Toute ma pensée sur la nouvelle démocratie a été nourrie par deux instances africaines : la
Conférence nationale souveraine au Congo et la commission Vérité et Réconciliation présidée par Desmond Tutu
en Afrique du Sud. On impose toujours notre démocratie
aux autres en manipulant le robinet d’argent en fonction
de l’obéissance des Afghans ou des Africains à notre modèle,
comme si du jour au lendemain l’Afghanistan allait devenir le Danemark. Alors que ce pays a des modes de
consultation publique souvent beaucoup plus démocratiques
que notre modèle électoral. » Ses recherches sur l’histoire coloniale, dont il hérite par sa nationalité plus
que par sa famille – puisque son père est parti au
Congo comme ingénieur après l’indépendance – et
sur la décolonisation alimentent sa pensée
JULIA M.FREE/REPORTERS/REA POUR «LE POINT»
Le projet
Indonésie
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Promeneur.
David Van Reybrouck
au parc Josaphat,
à Bruxelles,
le 10 novembre 2018.
C’est en marchant qu’il
a eu l’idée d’écrire
« Contre les élections ».
Quand Van
Reybrouck
rencontre
Macron…
JULIA M.FREE/REPORTERS/REA POUR «LE POINT»
universaliste. Cette ouverture lui vaut de se réjouir
de l’existence d’un département d’études européennes
en Afrique du Sud. « Non pas pour contre-attaquer, mais
pour tourner le miroir et nourrir cette notion de fraternité
qui, des valeurs de la Révolution française, est la moins
bien servie. » Il verrait bien un musée européen du
colonialisme à Bandung ou à Pointe-Noire ! Le parcours de cet idéaliste, assumé comme tel, doit beaucoup à son enfance locale et globale à la fois, parce
qu’il a grandi dans la campagne de la Flandre profonde, avec des moutons brugeois et un chien nommé
Mwa (« chien » en swahili). « Mon père jurait dans ces
deux langues », résume-t-il dans son français parfait.
Son éducation francophile fut ouverte sur la nature
au sein d’une famille pré-écologiste et « postcatholique ». « En vacances, nous visitions la France, ses églises
romanes, et nous devions faire du naturisme. J’avais tellement honte – de cette honte enfantine – que je monnayais
avec mes parents une heure sans maillot contre une glace !
Maintenant, je ne suis plus contre du tout [rire]. »
Molenbeek. La nature, à commencer par le superbe parc sur lequel donne son appartement, est sa
« passion secrète » : « Je ne pense pas que, sans amour pour
la montagne, la nature, le silence qui l’entoure, ma passion pour l’humain aurait été la même. Le livre “Congo”
commence par une description du fleuve Congo qui se jette
dans l’océan et je reprends l’image de son cours imperturbable au jour de l’indépendance du pays. Voir comment
l’humanité se débat, mais à la mesure de l’Univers grandiose », confie-t-il en nous conduisant vers l’antre où
il écrit, à l’autre bout de la ville, un atelier clair situé
dans une ancienne usine réaffectée où il n’a pas d’accès à Internet, mais toute sa documentation sur l’Indonésie, le nouveau grand sujet qui l’occupe depuis
trois ans et demi. Son studio est à 100 mètres du quartier de Molenbeek, qu’il connaît bien – il s’y est d’ailleurs fait agresser lors du vol de sa voiture,
probablement, croit-il, par l’un des auteurs des attentats de Bruxelles, qu’on aurait pu éviter, assure-t-il,
si l’énergie politique investie en 2010 dans les disputes des leaders pour ce gouvernement belge introuvable l’avait été dans « la gestion des vrais thèmes
importants dans la société. Il ne faut pas être visionnaire
pour voir trois ou quatre générations de jeunes sans boulot dans un quartier déserté par l’Etat ». Et, sur ces thèmes,
l’écrivain s’est une nouvelle fois mis à l’écoute, recueillant les propos de Mohamed el-Bachiri, conducteur de métro belgo-marocain, musulman et
molenbeekois, qui a perdu son épouse, mère de ses
trois enfants, lors des attentats du 22 mars 2016 et
appelle, dans le livre issu de leurs entretiens, au « Jihad de l’amour » (JC Lattès, 2017).
Oui, la vie est violente, comme le raconte la tapisserie de Bayeux, que David Van Reybrouck considère
comme l’objet le plus beau d’Europe. Et si dans sa
carrière d’écrivain il y a un avant et un après « Congo »,
dans sa vie d’homme il y a un avant et un après
Cavalese. En 1998, David part avec une bande d’amis
skier dans cette station de sports d’hiver italienne.
En un instant, lors d’un tragique accident de téléphérique, il perd cinq de ses meilleurs amis. Il s’isole
pendant un mois à Leyde, sur le littoral. « Voir son
chagrin de face, ça vous transforme. » Il écrit d’abord
des poèmes, un premier roman, « Le fléau », du théâtre,
puis un second roman non traduit, où il habille son
chagrin d’une fiction. « Un livre mélancolique où il pleut
tout le temps, sourit-il, celui qui m’est le plus cher. » A
partir duquel il se consacrera à l’écriture, la décision
la plus importante de sa vie §
A l’université de
Louvain-la-Neuve,
lors de la visite
du président français
en Belgique, en novembre 2018, David
Van Reybrouck est
placé à sa grande
surprise à la table
des Macron pour le
déjeuner. Le chef de
l’Etat le connaît par
son avant-dernier
livre, « Zinc » (Actes
Sud). C’est le début
des manifestations
des gilets jaunes, uninvité présente l’écrivain comme « celui
qui veut révolutionner
la démocratie ».
« Je n’ai jamais vu une
telle attention à ce que
je racontais de la part
d’un politique, confie
Van Reybrouck.
Au bout de vingt minutes, je lui ai donné
“Contre les élections”.
Il voulait aussi lire
“Congo”. Je l’ai prévenu que c’était un
gros livre, mais il m’a
expliqué qu’il dormait
quatre heures et lisait
le reste de la nuit… »
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURELIVRES
Les aveux d’une biographe
Ce que Dominique Bona a découvert d’elle-même
en explorant les vies d’autrui – de Gary à Colette,
de Zweig à Clara Malraux et à quelques autres…
P
son premier héros biographé lui
révélait, avec tendresse, que le
bonheur est aussi fugitif que trompeur ; et qu’il faut se lancer sans
tarder à sa poursuite… Plus tard,
Colette et ses gousses d’ail matinales, Marie de Régnier et son triolisme bourgeois ou le vieux Paul
Valéry en transe devant sa dernière
maîtresse lui donnèrent le même
conseil : le bonheur n’attend pas,
chère Dominique, il faut lui donner
la chasse, en être gourmand…
uisque nul n’ignore, depuis
Cioran, que « le risque d’avoir
un biographe n’a jamais dissuadé
personne d’avoir une vie », qu’en
est-il, en vérité, du biographe luimême, de sa vie – et de son risque ?
Est-il possible d’explorer les secrets
d’autrui sans trahir un peu des
siens ? Ou d’enquêter sur les sentiments, les désirs, les vices d’un
être de chair devenu objet d’étude
sans laisser paraître ce qui, secrètement, hante le cœur et l’esprit
L’amour fou. Car qu’y a-t-il de
de l’enquêteur ? Telle est bien la
commun entre toutes les vies (de
Gala Eluard à Clara Malraux ou à
question que (se) pose Dominique
Jean Voilier) que, biographe, elle a
Bona : pourquoi a-t-elle choisi de
choisi d’explorer ? Entre tous les
se pencher, avec tant de soin, sur
Sous influence. La biographe Dominique Bona, en 1981.
êtres (de Simone Gallimard à
les destins de Berthe Morisot, de
Jean-Marie Rouart ou Michel Mohrt) qui l’ont guiZweig, de Colette ou des sœurs Heredia ? Quelle sorte
dée sur ce chemin d’écriture ? Chacun, à sa façon, lui
de rosebud personnel traquait-elle dans ces parages ?
aura conseillé de brûler (« gari, gari… », dit la chanPlus gravement : qu’est-ce que la biographie d’un
Et c’est là, sous son tsigane) ses préjugés, de sympathiser avec ses
biographe ? D’où ce livre, intelligentissime, d’une
sincérité absolue, et dont la première phrase – « Je
l’œil d’un Gary contraires, de capturer in vivo la douceur des êtres
suis nue » – dit, s’il en était besoin, que l’académides choses. Zweig l’a ainsi conduite « aux portes de
solaire, que la et
la dépression » ; Berthe Morisot fut son professeur de
cienne, officiellement pudique, va inviter son lecteur
jeune femme
droiture et de clarté ; Colette lui a enseigné le mépris
dans la zone périlleuse des aveux.
convenable
des conventions et des censeurs ; Clara Malraux l’a
« Nue » ? Façon de parler, bien sûr. En la circonstance, la très jeune Dominique se trouvait sur un
comprit qu’elle ironiquement convertie à l’amour fou ; Gala, la muse
bateau, au large des Baléares. Elle se préparait alors
l’a enveloppée de ses « ondes dynamiques ».
ne détestait pas «glacée,
à plonger dans l’âme slave de Romain Gary et avait
Les personnages, écrit Dominique Bona, ont tout
suivre à la trace pouvoir sur leur biographe. » Comme si la créature,
choisi de suivre le tourbillon alcoolisé de ceux qui
les
grands vivants, soudain, subjuguait, soumettait, hypnotisait son
avaient eu le privilège de connaître l’auteur de « La
promesse de l’aube ». Et c’est là, sans doute, sous l’œil
créateur. Expérience troublante et d’ordinaire réserles excessifs,
d’un Gary solaire, que la jeune femme convenable
vée aux romanciers. Mais les biographes ne sont-ils
les incendiés.
et trop bien élevée comprit qu’elle ne détestait pas,
pas, à leur façon, des experts en romans vrais ? §
au contraire, suivre à la trace les grands vivants, les
« Mes vies secrètes », par Dominique Bona,
(Gallimard, 320 p., 20 €).
excessifs, les incendiés. Ce fut sa première leçon. Et
76 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
SOPHIE BASSOULS/LEEMAGE
PAR JEAN-PAUL ENTHOVEN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Les meilleures ventes de la Fnac
Fnac/Le Point du 31 décembre 2018 au 3 janvier 2019
Rang
Nombre de semaines de présence continue
Genre
Classement précédent
Titre
Auteur
Editeur
1
R
Sérotonine
Michel Houellebecq
Flammarion
-
1
2
R
Leurs enfants après eux
Nicolas Mathieu
Actes Sud
1
9
3
E
Devenir
Michelle Obama
Fayard
2
8
4
E
Sapiens. Une brève histoire
de l’humanité
Yuval Noah Harari
Albin Michel
4
109
5
E
Le lambeau
Philippe Lançon
Gallimard
6
9
6
E
Qu’est-ce qu’un chef ?
Philippe de Villiers
Fayard
8
8
11
7
R
Le signal
Maxime Chattam
Albin Michel
7
8
R
Un hosanna sans fin
Jean d’Ormesson
Héloïse d’Ormesson
3
8
9
E
21 leçons pour le XXIe siècle
Yuval Noah Harari
Albin Michel
5
15
10
R
La disparition de Stephanie Mailer
Joël Dicker
Fallois
9
7
Jean-François Marmion
Ed. Sciences
humaines
10
8
10
11
E
Psychologie de la connerie
12
E
Idiss
Robert Badinter
Fayard
13
13
R
Cupidon a des ailes en carton
Raphaëlle Giordano
Plon
-
1
14
R
La vraie vie
Adeline Dieudonné
L’Iconoclaste
16
18
12
15
R
Je te promets la liberté
Laurent Gounelle
Calmann-Lévy
15
16
R
Félix et la source invisible
Eric-Emmannuel Schmitt
Albin Michel
-
1
17
R
My Absolute Darling
Gabriel Tallent
Gallmeister
17
6
18
E
Sorcières. La puissance
invaincue des femmes
Mona Chollet
Zones
28
13
8
19
R
Frère d’âme
David Diop
Seuil
12
20
R
A même la peau
Laura Gardner
Albin Michel
-
1
21
R
La jeune fille et la nuit
Guillaume Musso
Calmann-Lévy
32
9
22
E
La sagesse expliquée
à ceux qui la cherchent
Frédéric Lenoir
Seuil
33
8
23
R
J’ai encore menti
Gilles Legardinier
Flammarion
21
13
24
R
La boîte de Pandore
Bernard Werber
Albin Michel
24
15
25
R
Corruption
Don Winslow
HarperCollins
31
4
R : Romans et nouvelles
E : Essais et documents
Entrée ou retour dans la liste
La minute antique
DES CHINOIS SUR SÉLÉNÉ. La sonde Chang’e 4 vient de se
poser sur la face cachée de la Lune. Avec, à son bord, le robot explorateur « Lapin de jade », aux poches pleines de semences de
pommes de terre. Si les tubéreuses parviennent à pousser, nous
pourrons peut-être nous faire des frites quand le temps sera venu
pour nous de nous y établir. Un progrès qui fait rêver… Ou pas.
Depuis l’Antiquité, la Lune a fasciné par son mystère, désormais
compromis. Pour Aristote, elle était une force agissant sur la physiologie des femmes. Pour Plutarque, qui lui a consacré un traité
entier (« Du visage qui apparaît sur le disque de la Lune »), la demeure des âmes après la mort. La Lune a toujours eu, pour les
Grecs, partie liée avec l’immortalité. D’ailleurs, elle était à leurs
yeux une divinité, baptisée entre autres Séléné (σελήνη). L’un de
ses exploits fut d’avoir endormi pour l’éternité son amant Endymion parce qu’elle le trouvait trop beau les yeux fermés. Que
notre « Lapin de jade », roulant imprudemment vers les secrets
de la déesse, se le tienne pour dit… § CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT
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CULTURECINÉMA
Samuel L. Jackson, l’empereur du cool
PAR PHILIPPE GUEDJ
I
l allonge ses jambes et pose ses pieds chaussés de
baskets sur la table basse qui nous sépare, s’étire et
place son éternelle casquette à côté de lui, sur une
veste en peau de serpent. De sa voix de baryton toujours prête pour un bon mot ou une engueulade, il
expédie gentiment dehors l’attachée de presse. A
70 ans, Samuel L. Jackson n’usurpe toujours pas sa réputation d’empereur du cool. Ex-enfant bègue, étudiant victime de la ségrégation dans les Sixties, puis
adulte alcoolique et drogué au crack avant de devenir définitivement sobre en 1991, Jackson dégage la force tranquille d’un vétéran revenu de
toutes les guerres. Et conscient de son charisme.
Après avoir connu la célébrité à 45 ans, grâce à l’inoubliable monologue biblique du tueur à gages Jules
Winnfield dans « Pulp Fiction », en 1994, il enchaîne
les tournages, traînant sa dégaine ombrageuse dans
près de 150 films : blockbusters, drames adultes,
dessins animés… Ex-acteur de théâtre, Jackson
est devenu un boulimique multimédia. Complice de Bruce Willis dans « Une journée en
enfer », maître jedi Mace Windu dans la deuxième trilogie « Star Wars », Nick Fury dans
la série de films « Avengers », flic psychopathe dans « Harcelés », majordome collabo
d’esclavagistes dans « Django Unchained »…
Depuis vingt-cinq ans, c’est Hollywood qui
est devenu accro à Samuel L. Jackson.
Le jour où nous le rencontrons à New
York, par une froide journée de novembre,
la star cumulant plus de 5 milliards de dollars de recettes au box-office mondial est en
promotion pour « Glass », de M. Night
Shyamalan. Jackson y incarne pour la seconde fois le rôle de « l’homme de verre »,
Elijah Price, qu’il avait inauguré en 2001
dans « Incassable ». Relecture métaphorique des récits de super-héros, « Incassable » opposait un agent de sécurité à la
force surhumaine (David Dunn, incarné
par Bruce Willis) au machiavélique propriétaire d’une galerie d’art spécialisée
dans les comics, Elijah Price, atteint d’une
exceptionnelle fragilité osseuse. Jouant sur
le mystère qui entoure la nature exacte de
ces deux ennemis, « Incassable » reste l’un
78 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Franc-parler.
Samuel L. Jackson :
« J’ai commencé
à trouver des rôles
le jour où j’ai été
sobre. »
des essais les plus singuliers du genre « super-héroïque » et jouit d’un statut d’œuvre culte chez les
fans. Marquant les retrouvailles de Jackson et de Willis, « Glass » fusionne les univers d’« Incassable » et de
« Split » (2016), avant-dernier film de Shyamalan qui
ne révélait qu’à l’ultime minute sa parenté avec « Incassable ». Dans ce nouvel acte, David Dunn mène
toujours une double vie de sauveur, partant au secours de jeunes filles séquestrées par le monstrueux
schizophrène Kevin Wendell Crumb (James McAvoy,
héros/vilain de « Split »). Alors que les deux belligérants finissent par être capturés par les autorités et
enfermés dans le même asile pénitentiaire qu’Elijah,
une psychiatre (Sarah Paulson) essaie de convaincre
les trois détenus que leurs super-pouvoirs ne sont que
le fruit de leur imagination. Où est la vérité ?
Une vie à la Dickens. Un peu vexé de ne pas
avoir figuré dans « Split », Jackson a tout de même
rempilé sans se faire prier pour « Glass » : « Elijah Price
reste un de mes rôles préférés. J’aime cette dualité d’un méchant à la fois si intelligent et si fragile et qui a décidé en
toute connaissance de cause de faire le mal », nous dit Jackson, qui ne garde pourtant pas un bon souvenir du
tournage d’« Incassable ». « A l’époque, Night avait pris
la grosse tête après le succès de “Sixième sens” et il essayait de me dicter qui était Elijah, comment l’incarner au battement de cils près, plutôt que de
me laisser “être” le rôle, se souvient Jackson, réputé pour détester les réalisateurs qui multiplient les prises. C’était
étouffant. Heureusement, Night a beaucoup changé depuis “Sixième sens”. Il s’est
pris quelques claques salutaires qui ont
calmé sa toute-puissance. » M. Night
Shyamalan lui rend la politesse :
« En surface, Sam aboie mais il cache un
véritable artiste. On a eu des mots à
l’époque d’“Incassable” parce qu’il n’arrivait pas sur le plateau aussi bien préparé qu’il l’est aujourd’hui. Mais dix-huit
ans de vie sont passés par là. Sur “Glass”,
il connaissait le scénario par cœur, il est
devenu un meilleur acteur. C’est désormais
un maître qui peut réciter sans ciller deux
ou trois pages de monologue. »
La vie est passée par là… Et celle de Samuel L. Jackson, avant son éclatante réussite, ressemble davantage à un roman de
Dickens qu’à des comics de Marvel. Enfant
unique élevé par une employée d’usine à
Chattanooga (Tennessee), abandonné par
un père ivrogne, Jackson sera marqué par
la ségrégation sévissant dans les Etats du Sud.
Après avoir assisté aux funérailles de Martin
MICHAEL BUCKNER/VARIETY/SIPA
A l’affiche de « Glass », de
M. Night Shyamalan, la star
revient sur sa vie, ses galères,
ses succès. Rencontre.
JESSICA KOURKOUNIS/UNIVERSAL PICTURES
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Luther King, en 1968 à Atlanta, l’étudiant Jackson devient militant actif sur le campus de la
fac Morehouse et, en 1969, il participera même
à la séquestration de membres du conseil d’administration pour exiger plus de représentants
noirs. Viré de la fac et condamné avec sursis,
il choisira de canaliser ses colères sur scène.
Suivent de longues années de galère sur les
planches new-yorkaises de la Negro Ensemble
Company, dans les années 1970-1980, et le
plongeon dans la dope et la gnôle. Sa femme
et sa fille le découvrent, un jour de 1991, inanimé sur le sol de leur cuisine après la dose de
trop. Juste après, Jackson entame une cure de
désintoxication. « J’ai commencé à trouver des
rôles le jour où j’ai été sobre », résume celui qui
doit aussi beaucoup à Spike Lee, dont le « Jungle
Fever », la même année, vaudra à Samuel Jackson un prix d’interprétation cannois. Aujourd’hui, Jackson demande jusqu’à 10 millions
de dollars par film, joue au golf avec Obama et Clinton et se fait tailler des costumes sur mesure par Armani. Mais il n’a rien perdu de ses colères d’antan.
Très actif sur Twitter, l’acteur y exprime régulièrement ses opinions politiques : « Je suis parti de rien, j’ai
grandi dans la pauvreté et la ségrégation, nous dit-il. J’ai
connu un temps où je n’avais pas le droit de me rendre à
certains endroits, jamais je ne l’oublierai. Quand j’entends
“Make America great again” [le slogan de Donald Trump
Le retour. Samuel
L. Jackson reprend
son rôle d’Elijah Price,
dix-huit ans après
« Incassable ».
lors de la présidentielle de 2016, NDLR], j’ai
l’impression que ces gens veulent nous ramener
à cette époque de haine où les femmes et les personnes de couleur n’avaient pas accès aux mêmes
chances que le reste de la population. Les citoyens
doivent faire entendre leurs voix plus que jamais,
ils doivent lever le poing, exprimer leur mécontentement sur ce qui arrive à l’Amérique. Nous
sommes tous des agents du changement. » Les visions racialistes de l’art l’exaspèrent tout autant que le racisme, comme lorsque Spike
Lee conteste à Tarantino le droit d’user du
mot « nègre » dans ses films : « Non, mais quel
argument à la con, les auteurs sont des auteurs,
quelle que soit la couleur de leur peau ! “Django”
a bien mieux démontré l’horreur de l’esclavage
que “12 Years a Slave” [de l’Afro-Américain
Steve McQueen, NDLR]. En 1994, j’ai joué dans
“Fresh”, de Boaz Yakin, un réalisateur blanc à
qui l’on reprochait déjà de raconter l’histoire d’un
jeune Noir. Je répondais à ses détracteurs : “Les mecs, vous
avez une meilleure histoire à raconter ? Allez-y, vous gênez
pas !” Pareil lorsque Kathryn Bigelow s’est vu reprocher de
faire “Detroit”. Qui l’aurait fait si elle ne l’avait pas fait ? »
Ses mots coulent comme un flot de lave que l’attachée
de presse ose à peine interrompre à l’issue de l’entretien. Le volcan Jackson s’est sans doute assoupi, mais
il n’est certainement pas éteint §
« Glass », en salles le 16 janvier.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURESÉRIE
« Il Miracolo », prodi
A Rome, on découvre une
Vierge qui pleure des larmes
de sang. Un cadeau (du ciel ?)
maudit. La géniale série du
romancier italien Niccolo
Ammaniti arrive sur Arte.
Converti. Escroc en
soutane, le père Marcello
(joué par Tommaso
Ragno) va finalement
se mettre à croire.
PAR JULIE MALAURE
80 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
MONTESI ANTONELLO/SKY, WILDSIDE, ARTE FRANCE, KWAI (X2) – FRÉDÉRIC MORET/SKY, WILDSIDE, ARTE FRANCE, KWAI
V
ous ne croyez pas aux miracles ? Ça tombe bien,
le Premier ministre italien Fabrizio Pietromarchi,
personnage principal de « Il Miracolo », non
plus. Et c’est tout le nerf de ce petit bijou de minisérie en huit épisodes coproduit par Arte. Imaginez,
en effet, le contrecoup que produirait dans notre
société du XXIe siècle, raisonnable et raisonnante, la
découverte d’une statuette en plastique de la Vierge
dont s’écoulerait, de façon inexplicable, des hectolitres de sang. La science bottant en touche, ce serait
une onde de choc phénoménale dans les esprits, une
déstabilisation totale de l’ordre établi, un anéantissement des savoirs et des certitudes, le chancellement des pouvoirs.
Or voilà exactement la menace que perçoit le
beau et charismatique Premier ministre Fabrizio
Pietromarchi lorsque le problème de cette Vierge
de 2,5 kilos, 100 % plastique, qui suinte ses 100 litres
de sang, lui tombe du ciel et sur les bras. Car cette
apparition irrationnelle mais bien réelle se fait de
surcroît au moment où l’Italie est au bord de consommer sa rupture avec l’Europe par voie de référendum
et que la cote de popularité en chute libre du ministre
vient menacer sa prochaine réélection. Alors, cette
Vierge, dont il se serait bien passé et dont il ne sait
que faire, il va la cacher aux yeux de tous, la mettre
sous cloche, sous la haute surveillance de l’armée,
et la faire ausculter par une armada de scientifiques
pour en éprouver la divinité.
Ce sont les rares élus initiés au secret de ce prodige
que suit la série. Le ministre, au premier chef, qui
doit décider de son sort. Cartésien, sceptique, réfractaire aux bondieuseries, il se demande, comme le
téléspectateur, quel intérêt Dieu aurait à faire la
démonstration de sa puissance d’une façon aussi
grotesque, et cherche plutôt « le truc » de cette évidente
supercherie. Mais, déstabilisé, il en appelle au père
Marcello, curé supposé apporter ses lumières
d’homme d’Eglise. Hélas, sous la soutane, on découvre l’escroc. Sous couvert d’aide humani- …
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ge et crise de foi
Onirisme. Dans la
galerie de portraits
créée par Niccolo
Ammaniti, Monica
Bellucci en madone
aquatique (en haut)
et Jean-Marc Barr
en chanteur lyrique
(ci-dessus).
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 81
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURESÉRIE
Sceptique. Le Premier
ministre italien,
Fabrizio Pietromarchi
(joué par Guido
Caprino), face à une
Vierge en plastique.
Une apparition qui
tombe mal.
Ravagée. Pour Sandra
(Alba Rohrwacher),
biologiste toute
dévouée à sa mère en
fin de vie, la résolution
du mystère tourne
à l’obsession.
taire en Afrique, Marcello dépouille les vieilles
dames pour se vautrer dans les jeux à gratter. Rongé
par les vices du jeu et du sexe, cet esprit troublé va,
au contact de la Vierge, se mettre (enfin !) à croire,
avec la foi inébranlable d’un converti. Dans les arcanes, on trouve aussi Sandra, une jeune biologiste.
Docile, pour ne pas dire soumise, pourtant dotée
d’un faciès fort tout droit sorti d’une toile expressionniste, elle a délaissé son amante pour se dévouer
à la garde de sa mère en fin de vie. Dans l’aliénation
des soins et des cuillerées répétés trois fois par jour,
l’effet de la Vierge va être ravageur pour elle. Ses barrières morales valdinguent, l’éthique scientifique
s’évapore, Sandra rêve d’être en possession du sang…
du Christ. Le général Votta, en revanche, non. Celui-ci incarne l’armée, soit le quatrième côté du carré
que forment avec elle la politique, la religion et la
science. C’est un échassier, tout en imper et moustache, inflexible, jusqu’au-boutiste, qui part en croisade, solitaire, en quête d’une explication rationnelle,
sinon d’une solution pour régler la situation et revenir à cet ordre qui lui est si cher. Et pour reposer
les pieds sur terre.
…
Ammaniti impose
à ses personnages
les conséquences
grinçantes de
leurs actes sans
s’embarrasser
de la morale
onctueuse
des séries
américaines.
82 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Démiurge. On voit exploser le vieux monde politique face à la puissance des réseaux sociaux, l’image
écraser le bien collectif. On sent émerger l’Italexit
(le scénario a été écrit il y a trois ans), la crise des
migrants, inhumaine, la question des vieux, de l’hypermédiatisation, du couple en berne, de la cellule
familiale délitée, de la sacro-sainte figure de la mère
(nous sommes en Italie !) dont l’auréole est à terre…
et plus un refuge ne subsiste dans cette crise, plus
rien de tout ce que l’on prenait pour acquis – y compris la bonté naturelle des enfants… Rien ne résiste
à cette Vierge qui fait partir son monde à vau-l’eau.
Rien ne résiste non plus à Niccolo Ammaniti, qui a
su créer un univers singulier, antigenre, mêlant une
galerie de portraits, une politique vraisemblable,
une photographie de notre société, une pointe de
fantastique et pas mal d’interrogations existentielles.
Et où il parvient en plus à glisser des scènes oniriques
folles – telle celle avec Monica Bellucci en madone
aquatique, mi-Vierge, mi-poulpe, dans le délire malade
du père Marcello – ou cocasse, avec Jean-Marc Barr
en chanteur lyrique qui s’envoie furtivement l’épouse
du Premier ministre, Sole Pietromarchi, dans les
toilettes d’une réception officielle !
Enfin, Ammaniti s’impose en démiurge de la série,
lui qui ne croit pas en Dieu, parce qu’il maltraite
parfaitement ses personnages, leur impose les conséquences grinçantes de leurs actes sans s’embarrasser de la morale onctueuse dont les séries américaines
sont adeptes. La Vierge, dans cette série d’auteur
(comme on le dit du cinéma), est un poing qui tabasse
les vivants mais, miracle, comme dans la chanson
du splendide générique, « Il Mondo » (1965), du
crooner Jimmy Fontana, le monde, qui ne s’est pas
arrêté un instant, « girava come siempre », continue
de tourner §
« Il Miracolo », de Niccolo Ammaniti, à partir du 10 janvier sur
Arte, en DVD et Blu-ray le 5 février.
EXCLUSIF : 3 ÉPISODES SONT DISPONIBLES SUR lepoint.fr
MONTESI ANTONELLO/SKY, WILDSIDE, ARTE FRANCE, KWAI (X2)
Ne nous y trompons pas, malgré son titre, « Il
Miracolo » n’est pas une série sur la religion, sur les
miracles ou sur la foi. La Vierge, comme nous le dit son
créateur, de passage à Paris, n’est qu’un « pivot » entre
les personnages qu’il a voulu placer dans une situation précise ainsi formulée : « Comment réagiriez-vous
devant une situation inexplicable ? » Romancier à succès, récompensé en 2007 du Goncourt italien, le
prix Strega, pour « Comme Dieu le veut » (Grasset),
adapté (« Moi et toi ») par Bertolucci en 2012, le Romain de 52 ans s’est imaginé soumettre ses personnages à « quelque chose de plus grand que leur existence »,
« comme les anciens face à une éclipse, comme si vous vous
leviez le matin pour découvrir votre réveil en train de
léviter », poursuit-il. L’irruption de l’irrationnel est
un « déclencheur ». Sa création – il a écrit et coréalisé
« Il Miracolo » – est une série sur la crise, les crises.
De foi, de confiance, de valeur, vécues, éprouvées
selon le prisme propre à chacun des personnages.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURE
ET MOI, ET MOI,
ET MOI !
La nostalgie est toujours
ce qu’elle était
Roman. Ça commence dans une classe
Essai. On vit dans un drôle de monde. Un
monde où il y a des règles qu’il faut suivre
ou bien crever. Et la première de ces règles,
c’est qu’il faut se montrer, se dire, se poster. A tout prix. Sinon on n’est pas normal,
et donc malheureux. La question de Mathias Roux est simple : à quoi devons-nous
renoncer pour nous soumettre à cette nouvelle norme totalitaire de « l’hypertrophie
du moi » ? A nous, pour commencer. Car,
pour l’agrégé de philosophie, plutôt que
de le « libérer », comme promis – « sois toimême », « tu le vaux bien », « fais-toi plaisir » –,
l’obsession de l’individu finit par le négliger. Accros aux « likes » et aux « followers »,
nous en devenons des moutons dociles et
manipulables – et donc gouvernables. « Si
la politique, c’est s’interroger ensemble sur la
dimension commune des choses, alors le narcissisme participe à la dépolitisation de nos sociétés. » Et si la retenue, la pudeur, la
possibilité de se méfier de « tout ce bien
qu’on nous veut », bref toutes ces idées un
peu has been, voire suspectes, étaient les
premières marches vers l’émancipation
véritable de l’individu ? « A bon entendeur,
salut. » § MARINE DE TILLY
« La dictature de l’ego », de Mathias Roux
(Larousse, 220 p., 18 €)
de maternelle, deux gamins qui volent
« la guimauve des anniversaires » dans le
placard de la maîtresse car leurs anniversaires tombent pendant les vacances.
Et ça finit par une balade au musée où
l’un des deux presque quadras annonce
à l’autre sa double peine : il vient de se
faire virer et sa femme attend un enfant. « Qu’est-ce que j’ai loupé, franchement ? écrit Théodore Bourdeau. Qu’est-ce
que j’ai mal fait ? Où est-ce que je n’ai pas
été à la hauteur ? Pourquoi tout a foiré comme
ça ? » Au milieu coule un premier roman joli comme la nostalgie ; celui de
leurs vies. Onctueuse comme une gorgée de lait maternel, l’enfance. Ingrate
comme un premier chagrin d’amour,
l’adolescence. L’école des filles, bien sûr,
« l’escale du mensonge, l’auberge de la jalousie », mais surtout la découverte d’une
Histoire qui n’est pas dans les manuels
parce que c’est de l’actualité, dure, trash,
inédite, le genre « qui porte la dévastation
au cœur d’un groupe d’innocents sans donUne invitée
au Festival
de Cannes.
Châteaureynaud rêve d’un autre monde
84 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
bien son nom. Ses amours à sens unique,
sa non-appartenance aux clans dirigeants, ses amitiés fragiles avec Onagre,
Cambouis et F.deP. (comprendre « Fille
de personne ») font de lui un Holden
Caulfield magnifique en quête de sa place
dans l’Univers. Quant à Ecorcheville, ce
pourrait bien être le New York de Salinger, le Paris de Gavroche, le Londres d’Oliver Twist ou n’importe quelle mégapole,
pourvu qu’elle soit furieuse, excitante,
trop grande pour les adolescents solitaires. Réaliste et magique, Châteaureynaud use si bien de cette « faculté des
songes » qui, à grands coups d’extraordinaire, enseigne l’ordinaire. Démentiel §
M. D. T.
« L’autre rive », de Georges-Olivier Châteaureynaud (Zulma poche, 768 p., 9,95 €).
Théodore
Bourdeau
ner d’explications ». Et enfin vient l’ambition, la carrière, « l’âge d’homme », ce
« truc brutal et héroïque » disait le poète
Heredia, quand tout va bien au-dehors
mais si mal au-dedans. C’est l’histoire
d’une amitié qui donne envie entre deux
types et deux millénaires, le témoignage
singulier d’un destin pluriel, le roman
d’une génération à la fois gâtée, libre et
surexcitée, et rendue malade à en crever par les visages 2.0 de la violence §
M. D. T.
« Les petits garçons », de Théodore Bourdeau
(Stock, 256 p., 17,90 €).
GETTY IMAGES/AFP – ASTRID DI CROLLALANZA/STOCK
Poche. Le bout du
monde ; le dernier endroit où l’on puisse aller
sans tomber de la Terre.
Là-bas, les gratte-ciel
sont vides et des machines à se suicider proposent leurs services
pour 10 euros. Il pleut des salamandres,
on croise des centaures, des hommesoiseaux, des satyres et des sirènes tandis
que trois dynasties se disputent le pouvoir. La nuit, Charon le passeur réclame
l’obole aux âmes affranchies, et le fleuve
Styx charrie de nouvelles créatures,
mortes ou vives. Drôle d’endroit pour
avoir 17 ans. Orphelin recherchant son
père et ses origines sur les corniches de
cette Riviera délabrée, Benoît Brisé porte
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La bombe
qui venait du froid
« 3 secondes », de Roslund et Hellström. L’infiltration
Vladimir Cosma à la baguette
DIDIER-DOUSSIN/DR – CHARLES HUGO/MUSÉE VICTOR HUGO/AKG-IMAGES – KINOVISTA/BAC FILMS
Concert. « C’est un vrai défi de
jouer mes musiques dans des
conditions aussi optimales que
celles d’un concert symphonique »,
avoue Vladimir Cosma, qui
considère que « la bonne musique de film, c’est la bonne musique tout court, celle qui doit
pouvoir s’écouter sans images ».
Si elles sont réunies, pourtant,
chacune possède son identité.
« C’est comme mettre Schubert
sur des poèmes de Goethe ou de
Schiller. Chacun a sa propre
existence », ajoute-t-il.
Ce défi, Vladimir Cosma le
relève à nouveau sur la scène
du Grand Rex *, à Paris, où il va
diriger ses plus belles compositions, à la tête d’un orchestre
de 65 musiciens et d’un chœur
de 80 chanteurs. Sur 300 musiques de films, il n’a que l’embarras du choix, du « Grand
blond avec une chaussure
noire » à « Rabbi Jacob » (photo)
en passant par « Diva » ou
« La boum ».
De belles « partitions en
images » auxquelles cet ancien
élève de Nadia Boulanger, né
en 1940 à Bucarest, donne une
nouvelle vie. Parmi les invités
qui le rejoindront : l’accordéoniste Roland Romanelli, la
trompettiste Lucienne Renaudin Vary (Victoire de la musique 2016) et le duo électro
Polo & Pan § JEAN-LUC WACHTHAUSEN
*
de la mafia polonaise à Stockholm n’est rien pour Piet Hoffmann, informateur de la police suédoise, comparé à ce qu’il
va devoir affronter afin de contrôler son extension dans la
prison la plus sécurisée de Suède. Une histoire qui commence
par une livraison d’amphétamines ratée déclenchant un
meurtre et par la prise en charge de l’enquête
par un limier maniaque, l’inspecteur Ewert
Grens. Le démarrage est lent, mais le roman
prend ensuite un rythme qui lui donne une
efficacité tout américaine – esprit « 24 heures
chrono » ou « Jack Reacher ». Ce qui vaut sans
doute à ce page turner de 2009 d’avoir glané
un prix Dagger et d’être adapté au cinéma
pour ce début d’année, avec Joel Kinnaman (séries « The Killing » et « House of Cards ») et Rosamund Pike (la méchante
dans « Die Another Day » et « Gone Girl »). On attend la parution des tomes suivants, « 3 minutes » en mars et « 3 heures »
en mai, pour juger de l’effet de cette bombinette musclée
d’un duo annoncé en Suède comme les nouveaux Wahlöö
et Sjöwall § JULIE MALAURE
Traduit du suédois par Philippe Bouquet et Catherine Renaud
(Mazarine, 592 p., 22,90 €).
Les choix du « Point »
\ Cinéma
\ Expositions
Les 26 et 27 janvier, legrandrex.com.
L’histoire de France dans la poche
la guerre d’AlgéEssai. A mi-chemin entre une « Hisrie ou la Terreur.
« J’ai fait aussi aptoire de France pour
les nuls » et un atparaître des perlas historique, cette
sonnages que l’on
« Histoire de France
connaît peu, comme
minute » sélectionne
Yolande d’Aragon,
200 faits marquants
qui sauva la France
et de grands personau XVe siècle, ou
en intégrant une
nages. Pierre-Louis Victor Hugo photogradimension cultuLensel est un habi- phié à Jersey, en 1855.
tué de la synthèse : il
relle avec des pages
est auteur pour l’émission de sur Balzac ou Montaigne », exFranck Ferrand (« Au cœur de plique-t-il. Cet ouvrage donne
l’histoire », sur Europe 1, puis envie de lire 500 pages sur
« Franck Ferrand raconte », chaque fait marquant… §
sur Radio Classique). Mais il GUERRIC PONCET
s’est arraché quelques cheveux « Histoire de France minute »,
« pour ne pas être clivant » sur de Pierre-Louis Lensel (Editions
des sujets polémiques comme Contre-Dires, 416 p., 12,90 €).
« Leto » (photo). C’est « London
Calling » à Leningrad, un film
rock autant qu’une éducation sentimentale à l’époque
où la jeunesse russe s’essayait
à la musique occidentale en
rusant avec les autorités
communistes. Un film en noir
et blanc sur une période
rouge, mélancolique et
électrisante, oui, c’est
possible !
« Bienvenue à Marwen »,
de Robert Zemeckis. Le réalisateur de « Retour vers le futur »
imagine un homme sortant
d’un traumatisme grâce à des
figurines. Allumé, comme
toujours, et revigorant !
« Récits du monde ». Dans le
cadre de l’abbaye d’Ardenne,
cette expo conçue par Gilles
Tiberghien propose, à partir
des journaux, des dessins et
de la correspondance d’écrivains explorateurs conservés
dans les archives de l’Imec, un
voyage de Jules Verne à Jean
Rouch et de la Terre de Feu au
fleuve Niger.
Imec, abbaye d’Ardenne, SaintGermain-la-Blanche-Herbe.
Jusqu’au 17 février 2019.
« Tutto Ponti, Gio Ponti archidesigner ». L’œuvre éclectique
du père du design italien.
Jusqu’au 10 février 2019, musée des Arts décoratifs, à Paris.
\ Musique
« Jeannine », de Lomepal. Il a
26 ans, rappe dans les
vêtements de sa mère et dédie
son album à sa grand-mère.
Le deuxième album très réussi
de l’antihéros du hip-hop.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 85
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TENDANCESÉVASION
Tous les soleils
BALI
Retraite zen
Luxe et renoncement, deux notions incompatibles ? Pas au Revivo, qui a fait
sien ce précepte du moine bouddhiste
Matthieu Ricard : « Le bien-être n’est pas
seulement une sensation agréable. C’est une
profonde sensation de sérénité et d’accomplissement personnel. » Sous-entendu, l’atteindre nécessite de s’y impliquer. Dans
ce jardin tropical de 3 hectares, ponctué
de bougainvilliers blancs et de frangipaniers au parfum suave, l’effort n’a rien
d’insurmontable. Chaque hôte dispose
d’une splendide villa à l’esthétique bali86 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
naise, combinant chaume, bois et textiles,
conçue par les architectes des hôtels Aman.
Le groupe a en effet cédé seize suites de
son établissement de Nusa Dua, dans le
sud de l’île, au hongkongais Revivo – « je
renaîtrai », en latin –, qui, en avril 2018,
y a inauguré ses retraites bien-être. Quatre
jours durant, les résidents s’abstiennent
de consommer alcool, café, thé – remplacés par des tisanes d’hibiscus, des infusions de tamarin et des « shots » détox à
l’acidité déroutante –, pain – la farine de
banane, ça change de la baguette –, beurre
– ici, du ghee, le beurre clarifié de la cuisine ayurvédique, censée purifier l’orga-
nisme. Diététique est le premier pilier du
concept, yoga et méditation le deuxième.
Et pas question de buller : suivant l’emploi du temps élaboré à partir d’un questionnaire à retourner avant le séjour,
différentes pratiques sont enseignées, du
yoga vinyasa (enchaînement de postures)
à l’aérien (acrobaties effectuées dans un
hamac). Au cours de la méditation en
pleine conscience, on apprend à se concentrer sur sa respiration, à ne pas juger les
pensées qui viennent immanquablement
à l’esprit – « Quand même, je boirais bien
une pina colada au bord de la piscine »,
« Ma voisine est plus souple que moi » –,
REVIVO WELLNESS RESORTS (X2)
Parenthèses. De la plénitude balinaise à l’enchantement
d’un palais omanais… Quatre destinations-hôtels pour faire
le plein de vitamine D. PAR CÉLINE BAUSSAY, ALINE COCHARD, MARIE-CHRISTINE MOROSI ET JANE PUECH
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REVIVO WELLNESS RESORTS
Méditation, yoga,
diététique, spa…
le Revivo, à Nusa Dua,
invite au lâcher-prise.
mais à les observer et à les laisser filer
comme dans le courant d’une rivière. Jour
après jour, consigner ses expériences dans
son journal de retraite fait progresser sur
la voie de la sagesse… On se soumet sans
difficulté au rituel du spa, troisième volet
du programme, et le merveilleux massage aux pierres chaudes confirme tout
le bénéfice de ces « vacances bouddhistes ».
Tenté par l’idée ? Cette année, Revivo s’implante en Espagne et en Italie et ouvrira
en 2020 un centre en France, dans un château néoclassique, près de Toulouse § A. C.
Revivo. Retraite de 3 nuits, à partir
de 2 300 €, www.revivoresorts.com. …
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 87
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TENDANCESÉVASION
ÎLE MAURICE
88 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
clé et des tongs en matières végétales.
Dans la salle de bains, les produits d’accueil sont sans paraben et présentés
dans des flacons. Les Coton-Tige en bambou et coton bio sont emballés dans des
feuilles de pierre à base de calcaire. Mieux
que du papier ! Les peignoirs résultent
d’un drôle de mélange, à nouveau de coton bio et de… grains de café. Seule entorse au tout-local, les lits, car l’île n’en
fabrique pas.
Au restaurant, pas de buffet gargantuesque mais une carte réduite, la qualité
devant primer sur la quantité. Les déchets
sont traités en compost ou nourrissent
des animaux. Toute la vaisselle a été réalisée par une potière qui accueille les touristes pour des cours dans son atelier.
D’ailleurs, comme elle, les employés du
Salt, tous Mauriciens, invitent à partager
Une signature graphique et colorée
pour le Salt of Palmar, qui privilégie
tout ce qui est local et durable.
leur passion, y compris chez eux : Denis,
bartender, fait découvrir son jardin potager. Sharonne, responsable des ventes, enseigne le jujitsu brésilien… En cuisine,
tout est fait maison avec des produits
locaux. Pas de bœuf au menu (les vaches
sont sacrées pour les hindous, majoritaires sur l’île), mais des poissons pêchés
du matin, des légumes et des fruits bio.
La plupart seront bientôt fournis par la
ferme hydroponique de l’hôtel, apportant la touche finale à un concept global
bien ficelé § C. B.
Salt of Palmar. A partir de 520 € la nuit,
petit déjeuner inclus,
www.saltresorts.com/fr.
SP (X3)
Ethique chic
Supprimer les pailles en plastique ne suffit plus. Les hôtels doivent passer à la vitesse supérieure pour réduire leur impact
sur l’environnement et le Salt of Palmar,
qui vient d’ouvrir sur la côte est à l’initiative du groupe Lux, pourrait bien servir
de modèle : il privilégie le local, l’humain,
sans compromis sur le confort. En lieu et
place de l’hôtel La Palmeraie, dont il a
gardé l’architecture mauresque, ce nouveau 5-étoiles arbore couleurs vives et
fresques géométriques : un décor joyeux
et décalé signé de l’artiste française
Camille Walala. Dans les 59 chambres,
disposées autour de la piscine (comme
dans un riad !) ou en bord de lagon, pas de
télé mais des livres et un guide de bonnes
adresses écrit par des Mauriciens. Pas de
minibar mais des bocaux de chips
d’arouille ou de noix de coco et des bouteilles en verre remplies d’eau à la demande. Dans les placards, surprise : un
joli panier multicolore en plastique recy-
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MIAMI
SP (X2) – THIERRY DELSART/MELIÁ HOTELS – KEN HAYDEN PHOTOGRAPHY
Bouillon de culture
Face à la baie de Biscayne se dessine la
nouvelle skyline de Miami. Son architecture audacieuse accompagne la mutation
du secteur de downtown en un riche pôle
arty. Pour que ses clients expérimentent
la vie culturelle du quartier, l’hôtel Me
Miami s’est installé dans un immeuble
voisin de la magistrale tour résidentielle
signée Zaha Hadid. S’il n’a pas les pieds
dans le sable, comme ceux de South
Beach, ce 5-étoiles de 129 chambres n’a
rien à leur envier du point de vue de sa situation. D’abord parce qu’il bénéficie
d’une large vue sur la baie et surtout parce
qu’il s’ouvre sur un parc paysager reliant
le tout nouveau Frost Science Museum
au Pérez Art Museum. Non loin de là, on
rejoint le Design District où rivalisent les
marques de luxe, là où il n’y a eu longtemps que des plantations d’agrumes.
Puis voilà Wynwood, où des friches industrielles se sont muées en fief du street
art, célèbre pour ses fresques murales,
avec galeries, restaurants et cafés branchés. Quand vient le soir, après avoir profité de la piscine située sur le rooftop de
l’hôtel puis dîné au restaurant Cultura,
confié au chef star argentin Sebastian La
Chambre avec vue sur la baie de Biscayne au
Me Miami. A gauche, le restaurant Cultura tenu
par le chef star argentin Sebastian La Rocca.
Rocca, place au spectacle. A deux pas du
Me Miami, l’Adrienne Arsht Center propose un programme de concerts, de pièces
de théâtre et de ballets, tandis que l’American Airlines Arena accueille les matchs
de NBA. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard
si l’hôtel a adapté certaines chambres à
la taille des champions de basket § M.-C. M.
Me Miami. A partir de 400 € la nuit,
www.melia.com.
Le lobby du Al Bustan Palace évoque un
décor des « Mille et une nuits ». La piscine,
elle, semble plonger dans le golfe d’Oman.
OMAN
Parfums d’Orient
Un café et quelques dattes, c’est la tradition d’accueil omanaise. Le mythique
hôtel Al Bustan, tout juste rouvert à Mascate après dix-huit mois de travaux, n’y
déroge pas. Dès l’aube, un maître en la
matière prépare un petit noir serré servi
à l’arrivée des hôtes. Une jolie façon de
s’éveiller au décor des « Mille et une
nuits » du lobby, un dôme vertigineux
de 38 mètres de hauteur, habillé de loupiotes et d’un immense lustre de cristal.
Sous cette voûte céleste et dans des ef-
fluves d’encens, tous les rêves sont permis. Les tapis semblent voler jusqu’aux
250 chambres avec vue mer ou montagne
ou encore terrasse de plain-pied plongeant
dans l’une des piscines. Côté sable, la plage
privée d’un kilomètre de longueur résonne de notes de musique arabe. Laquelle
s’échappe des jardins de l’hôtel où un mariage en grande pompe est célébré – événement fréquent et petit bémol pour les
oreilles sensibles. Heureusement, ces mélodies s’arrêtent aux portes du spa Six
Senses doté, comme il se doit, d’un hammam. La nuit tombée, une silhouette élé-
gante surgit entre les palmiers. Drapée
d’une tunique en voile, elle laisse deviner
une robe de princesse, comme on n’en voit
plus, même à l’opéra. Est-ce Shéhérazade ?
Peut-être. On ne peut, alors, s’empêcher
de lever les yeux vers le 9e étage, réservé
au sultan Qabus ibn Saïd. Invisible dans
l’hôtel, sa présence se fait sentir partout
jusqu’à la salle de spectacles où l’orchestre
symphonique royal d’Oman se produit
quatre fois par an. Un autre chapitre des
« Mille et une nuits » de l’hôtel § J. P.
Al Bustan Palace. A partir de 296 € la nuit,
petit déjeuner inclus, www.ritzcarlton.com.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 89
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TENDANCESMODE
Par Fabrice Léonard Pages coordonnées par Marine de La Horie
L’adresse Couture
François Demachy,
parfumeur-créateur
chez Dior
Quelles seront les fragrances
stars de 2019 ?
D’abord, il y a le palo santo,
un bois sacré d’Amérique du
Sud aux notes aromatiques
et aux vertus chamaniques.
Puis l’oud, matière première
d’excellence au MoyenOrient de plus en plus présente dans les parfums
occidentaux, en particulier
les masculins pour sa facette
animale. L’avenir nous dira
comment les notes boisées
et florales s’inscriront dans
la durée et s’il y aura une lassitude vis-à-vis des accords
gourmands et trop sucrés.
Quelles sont les odeurs dont
vous ne vous sépareriez pas ?
D’abord le patchouli. Sa réputation sulfureuse apporte
mystère et profondeur.
Puis le citrus, à la fois frais
et complexe. Enfin, l’ambre
véritable et les fleurs,
notamment le jasmin et
la rose, avec lesquels on
compose presque n’importe
quel parfum.
Parlez-nous de Joy, votre
dernière création féminine ?
Plutôt que de travailler sur
la joie, je suis parti sur la
lumière, en mariant notes
jasminées, ylang-ylang pour
une évocation solaire
et marine, muscs pour
le confort, bergamote et
mandarine en tête pour
le plaisir et une pointe
de patchouli en fond § F. L.
90 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
Chanel a ouvert les portes d’une nouvelle boutique
parisienne regroupant trois bâtiments. Cet espace géant,
qui s’étend de la rue Saint-Honoré aux rues Duphot et
Cambon, s’appelle « 19 rue Cambon ». C’est l’architecte
Peter Marino qui a imaginé un décor mêlant pierre
calcaire couleur miel, tapis métalliques, parquet clair à
la Versailles, cabines d’essayage aux murs laqués, rideaux
brodés par Lesage, appliques en cristal et or par Goossens,
œuvres d’art, lions en marbre et un magnifique paravent
en laque de Coromandel.
Merveilles
La silhouette
Signée Off-White
Virgil Abloh,
le fondateur
de la marque
– également directeur
artistique de l’univers
masculin de Louis
Vuitton –, lance
la collection
« Basquiat » composée
de vêtements et
d’accessoires tels
que des coques pour
iPhone décorées
de détails du travail
de l’artiste.
La collaboration Made in USA
« Coolest Designers on the Planet », c’est le nom des sweat-shirts
imaginés par Gap en collaboration avec le magazine américain GQ.
De nombreux designers et griffes de mode (Balmain par Olivier
Rousteing, Dsquared2 par Dean et Dan Caten, Officine générale
par Pierre Mahéo ou encore Opening Ceremony par Humberto
Leon et Carol Lim) ont eu ainsi l’occasion d’incarner leur vision
de l’emblématique pièce de streetwear.
PHOTOS : SP
TROIS QUESTIONS À…
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La tendance
Ex-fan des Sixties
TALENT À SUIVRE
Chloé Stora
L’objet Précieux
Létrange, entreprise familiale de
haute maroquinerie dont l’histoire
a débuté en 1838, vient d’être
relancée par Sébastien Létrange,
membre de la 7e génération. Le
jeune homme a confié la direction
artistique à Mathias Jaquemet (exLouis Vuitton et Christian Dior),
qui a conçu plusieurs modèles dont
L’Empreinte, avec une poignée
en métal façon sculpture ornée
d’une feuille d’or. A découvrir
dans la première boutique, située
332, rue Saint-Honoré, Paris 1er.
Les années 1960
ne cessent
d’influencer
la mode.
- Sac à main en
cotte de mailles,
ligne Timeless,
Paco Rabanne.
- Mocassins en
cuir verni, Pierre
Hardy.
- Robe en soie
et strass et boots
en croco,
Saint Laurent
par Anthony
Vaccarello.
- Lunettes de
soleil à monture
en acétate
façon écaille,
Tom Ford.
Esprit boyish chic plein de
panache, coupes au cordeau
et pièces taillées dans de
belles matières… Telle est
la signature de Chloé Stora
(en médaillon). La jeune
femme, issue d’une lignée
de tailleurs, a grandi au milieu des belles étoffes. Outre
une solide culture mode,
cette brune stylée a hérité
d’un goût pour les pièces
raffinées et intemporelles
et d’un sens du détail qui
fait mouche auprès d’une
clientèle d’initiées. On aime
son style sans fioritures, ses
imprimés singuliers et ses
pantalons à porter oversize
et joliment ceinturés, pour
une dégaine masculinféminin assumée. Mais la
créatrice a aussi un talent
singulier pour choisir
la crème des tissus, comme
de fluides popelines et
des draps de laine
onctueux, des matières
souvent empruntées au vestiaire masculin. Sa boutique
parisienne, située à un jet
de pierre de Saint-Germaindes-Prés, est à son image,
pointue et racée § M. D. L. H.
21, rue Saint-Sulpice, Paris 6e.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 91
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TENDANCESMODE
FOCUS
Commandeur
La Seamaster Diver
300M, la dernière
« James Bond watch »
en date.
Icône
La Speedmaster
Professional accompagne
chaque pas de la Nasa, tel
ce modèle « Dark Side
of the Moon », hommage
aux astronautes d’Apollo 8.
Millésime
Un demi-siècle après
le premier alunissage,
Omega joue toujours
sur l’émotion.
C
ombien de montres peuvent se
targuer d’avoir côtoyé l’espace ou la
surface de la Lune ? Le 21 juillet
1969, Neil Armstrong métamorphosait
la Speedmaster Professional en
« Moonwatch ». La montre de la Lune,
l’unique, est ainsi devenue une pièce
culte, dont les évolutions passionnent
les collectionneurs, jusque sur Instagram, avec des séries limitées « Speedy
Tuesday » vendues en deux heures
chrono… « Cinquante ans après, le rêve est
toujours là, estime Raynald Aeschlimann, devenu PDG d’Omega fin 2016,
après avoir dirigé les ventes de la marque. Ce n’est pas du storytelling, c’est une
belle histoire et, surtout, une vision. La Speedmaster est une montre qui est allée très loin,
92 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
mais qui a aussi permis que cela se fasse. »
Ces deux dernières années, le nouveau
dirigeant s’est attaché à insuffler à la
marque un rythme et un dynamisme
nouveaux. « Le monde change, même dans
le luxe ou la mode. Le prix n’est plus le seul
critère d’achat. L’argument clé, en
sus de la bienfacture du luxe,
c’est l’émotion. C’est quelque chose
qui se construit, quelque chose
d’invisible. »
Justement, des histoires
d’émotion, Omega n’en
manque pas. Ainsi en
est-il avec ses décennies de collaboration
avec le top-modèle
Cindy Crawford ou
avec les montres portées par James Bond, depuis Pierce Brosnan.
« Avoir Daniel Craig lié à
Omega et qui porte la Seamaster 300 est magique ! Ensemble, nous mettons ces
histoires au goût du jour, sans être has been
ni old fashion. » La marque les fait évoluer aujourd’hui avec Kaia Gerber et, demain, avec les nouveaux modèles qui
seront présentés en 2024 aux Jeux olympiques de Paris, dont Omega est partenaire. « J’ai toujours eu la certitude
que si le produit est juste, le succès est
au rendez-vous, ajoute Raynald
Aeschlimann. Pour parler de nos
montres, je pense qu’il faut partir de leur ADN, du mouvement
coaxial qui équipe 95 % de
nos nouveautés. D’ailleurs,
nos pièces sont certifiées
Master Chronometer. »
§ JUDIKAEL HIREL
Fashion
La nouvelle Trésor
décline le style Omega
au féminin.
SP (x4)
De la Lune à la Terre
« Cinquante ans après,
le rêve est toujours là », estime
Raynald Aeschlimann, à
la tête d’Omega depuis 2016.
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TENDANCESJOAILLERIE
Fawaz Gruosi, l’atypique
Il est l’âme de la maison de haute joaillerie
De Grisogono, qu’il a fondée il y a vingt-cinq ans.
SES BIJOUX
« Je fonctionne à l’instinct et à
l’émotion. Je joue avec les compositions,
les volumes frôlant l’exubérance et les
gemmes en abondance. Aux références
historiques ou narratives, j’ai toujours
préféré le design, l’abstraction
et la mise en valeur des pierres. J’aime
me détacher de la joaillerie classique,
moderniser le passé, m’en inspirer
pour imaginer le futur. Pour les vingtcinq pièces créées lors de l’anniversaire
de la maison, les diamants sertis neige
qui ornent le collier servent de support
à sept magnifiques saphirs asymétriques. J’ai composé des pompons
de saphirs roses et de rubellites (en h.)
pour une paire de boucles d’oreilles
ou imaginé une bague en diamants
et émeraudes (en b.), en mélangeant
tailles navette, brillant et émeraude. »
SES PIERRES
ALEX CAVENDISH/NURPHOTO/AFP – CHRIS J RATCLIFFE/GETTY – FRANÇOIS GUILLOT/AFP
Son parcours
« Je dois mon succès au diamant
noir, gemme snobée de tous
à l’époque où j’ai commencé
à la travailler. C’est une pierre
romantique et sexy. N’ayant
jamais fait d’études de gemmologie,
je suis un joaillier atypique,
considérant toutes les pierres
comme précieuses car
elles proviennent de la terre :
du diamant blanc au noir,
en passant par l’émeraude, le rubis,
la turquoise et l’améthyste,
une des mes combinaisons
de pierres préférées. »
Fawaz Gruosi, né un 8 août en Syrie d’une mère
italienne et d’un père libanais, est élevé à Beyrouth
puis à Florence. Il quitte l’école à l’âge de 18 ans
pour se former comme aide à la vente chez un joaillier
florentin renommé. Sept ans plus tard, ce dernier
lui demande de partir à Londres pour s’occuper
de l’ouverture d’une nouvelle boutique. Gruosi
travaille ensuite pour Harry Winston puis Bulgari
avant de fonder sa propre marque, en 1993.
Il la baptise De Grisogono, en référence au nom
de jeune fille de la mère de l’un de ses deux associés §
FABRICE LÉONARD
SES ARTISTES
SON RÊVE
« Les œuvres de Botero, Monet
(photo) et Chagall me transportent
chaque fois que je les regarde.
Collectionneur dans l’âme
depuis mon adolescence,
je reste toujours aux aguets quand
il s’agit d’acquérir une antiquité,
florentine de préférence. »
« Adolescent,
SES DESTINATIONS
SA MUSIQUE
« Londres est une ville fantastique,
pleine d’énergie et très cosmopolite :
vous pouvez croiser au quotidien
Russes, Indiens, Chinois,
Américains, Italiens et Français.
Je m’installe à Porto Cervo, en Italie,
d’avril à septembre, c’est un endroit
fantastique ! Et j’ai un grand
faible pour la Toscane. »
« Ne le dites à personne,
mais je déteste la musique classique ;
elle me dérange ou me fait dormir.
Beaucoup de mes amis mélomanes
vont me détester pour avoir dit cela !
Je préfère les chansons avec
une mélodie et qui racontent
l’amour. Je suis un fan de Barry
White (photo) et de Lionel Richie. »
je voulais être
acteur. Ma seule
et unique
prestation fut
une catastrophe :
je suis resté muet
sur scène lors de
la répétition. »
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 93
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TENDANCESGASTRONOMIE
À LA CARTE par Thibaut Danancher
Carpaccio de saintjacques et navets
blancs, pâte de citron
confit, romanesco.
Pierre Gagnaire dresse
les spaghettonis
aux tomates de Sicile
récolte 2018.
Tarte au citron
meringuée.
I
l s’apprête à donner des airs de dolce vita
au petit frère du Gaya Rive Gauche, son
restaurant dédié à l’iode qu’il transféra
à l’automne à un pâté de maisons de là, rue
de Saint-Simon, à Paris. Epaulé par sa compagne, Sylvie Le Bihan, Pierre Gagnaire
ouvre le 12 janvier Piero, rue du Bac. Une
adresse estampillée 100 % italienne où le
chef à la constellation d’étoiles a confié les
fourneaux à Ivan Ferrara, talentueuse
pousse sicilienne de 28 ans qui a notamment roulé son tablier à L’Enoteca Pinchiorri chez Annie Féolde, 3 étoiles à
Florence. En provenance du navire amiral
de la rue Balzac, Gianluca Modafferi au
ballet du service et Michele Lella en sommellerie veilleront sur la salle.
Tables en marbre de Carrare, douillets
fauteuils et banquettes en cuir marron,
boiseries foncées, murs vert amande en
plâtre vieilli, étagères peuplées de livres
d’Elsa Morante, de Curzio Malaparte, de
Gabriele D’Annunzio…, l’architecte d’intérieur Richard Lafond a étiré l’influence
transalpine sur les 2 étages du lieu dont il
a entièrement revu le décor. Mais pas ques94 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
tion pour autant de transformer l’endroit
en pure trattoria. « Je ne veux pas qu’on joue
aux faux Italiens, la carte sera écrite en français, insiste Pierre Gagnaire. J’ai à cœur de
rendre hommage à ce fantastique pays fleurant l’amertume et l’aigre-doux à travers le
filtre de ma sensibilité. »
Carpaccio de
langoustines.
Cela débutera par un gressin maison,
des olives vertes à la ricotta, des crackers
au romarin, la focaccia du jour, de l’huile
d’olive. Ça se poursuivra avec une farandole d’antipasti – charcuteries, burrata,
poulpe… – et de poissons crus – thon
rouge, seiche, langoustine… Le clou de la
représentation ? Les renversantes variations autour des pâtes et du riz. Bucatinis
au fromage et au poivre ; spaghettis à la
guitare aux fruits de mer ; gnocchis rôtis,
crème d’épinard à l’ail doux, ricotta ; risotto à l’eau d’anchois, roquette, parmesan, il y en aura pour tous les goûts. Les
amateurs de viande succomberont au veau
à la milanaise escorté de ses artichauts épineux. Julie Bellier, l’artificière en chef des
douceurs, réinterprétera malicieusement
les célèbres signatures sucrées de la Botte :
baba au rhum, tiramisu, tarte au citron
meringuée… Côté liquide, d’emblématiques cocktails – Negroni, Bellini, Spritz,
Amaretto Sour – cohabiteront avec la cave
qui fera la part belle aux vins italiens §
Piero, 44, rue du Bac, Paris 7e. Plat du jour
et verre de vin : 28 €. Carte : de 30 à 70 €.
REPORTAGE PHOTO : ROMAIN GAILLARD/RÉA POUR « LE POINT »
Piero, la fable italienne de Pierre Gagnaire
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TENDANCES SPIRITUEUX
LES DÉGUSTATIONS de Jacques Dupont et Olivier Bompas
Fair, le plaisir durable
Ω NOTRE SÉLECTION
Alexandre Koiransky
a fait de Fair
la première marque
mondiale
indépendante
de spiritueux éthiques.
Succès. En dix ans,
Alexandre Koiransky
a réussi le pari de
conjuguer premiums
et commerce équitable.
T
SP
out a commencé aux Etats-Unis, dans
le ghetto de Chicago. Alexandre Koiransky vendait alors du cognac aux
Afro-Américains, qui ont fait de la grande
eau-de-vie de dégustation française l’emblème de leur différence par rejet du whisky,
la boisson de la classe dominante. « Vendre
des bouteilles à 40 dollars à des gens qui ne
pouvaient même pas se payer une paire de
chaussures, ça pousse à réfléchir », se souvient-il. Bientôt germe l’idée de concevoir
un produit haut de gamme destiné à une
clientèle sensible à l’idée du développement durable, basé sur une philosophie
juste et équitable, fair, en anglais. La marque
est lancée en 2009, avec une vodka élaborée à partir de quinoa. « Nous avons produit
à peine 1 000 bouteilles… et sans être vraiment
conscients de l’ampleur de la tâche. » Aujourd’hui, Fair propose également du rhum,
du gin et des liqueurs. « Ça ne me dérange
pas qu’on parle du Robin des bois des spiritueux, poursuit Alexandre Koiransky, mais
il faut garder la tête froide, financièrement la
démarche n’est pas anodine ; nous achetons le
quinoa 15 % au-dessus du prix du marché et
nous reversons 2,5 % de notre chiffre d’affaires
à l’organisme certificateur. » Le pari : proposer des produits respectueux de l’humain
dans la gamme des super premiums, nom
donné aux spiritueux très haut de gamme,
et ça marche. A Paris, l’Experimental Cocktail Club, temple de la mixologie, a beaucoup fait pour l’image de Fair Vodka et La
Maison du whisky est aujourd’hui le distributeur exclusif de la marque en Europe.
Tous les produits sont disponibles en
France, mais c’est à l’export que Fair trouve
l’essentiel de ses marchés : « Aux Etats-Unis,
le charity business est une institution et 60 %
des Anglais achètent régulièrement des produits du commerce équitable. En France, nous
en sommes encore loin. » § O. B.
Vodka Quinoa
A base de quinoa bolivien et de maïs
bio, note de céréales, fraîcheur végétale en bouche, citronnée, fruits exotiques, rondeur, finale épicée. 39 €.
Vodka Barrel Aged
Vieillie en fût de single malt,
complexe, notes de vanille, épices,
fleurs séchées, cire d’abeille, veloutée,
du moelleux en finale. 49 €.
Gin Juniper
A base de baies de genièvre d’Ouzbékistan bien présentes au nez, cardamome, coriandre, agrumes en bouche,
tonique, finale épicée. 35 €.
Gin Barrel Aged
Elevé en fût, notes un peu toastées,
moka, bouche épicée, fraîcheur, finale
cigare, original. 40 €.
Rum Belize XO
Assemblé et élevé en Charente, nez
capiteux, épicé, fruits à l’eau-de-vie,
cacao, bouche pure, onctueuse, finale
tonique, persistante, original. 40 €.
Rum Belize Cask Strength
Rhum de mélasse brut de fût (66,5°),
vieilli en fût de bourbon, nez puissant,
caramel, épices, bouche savoureuse,
banane flambée, original. 90 €.
Rum Muscovado
Rhum blanc de l’île Maurice à base
de sucre de canne non raffiné, nez prononcé de fruits blancs, notes végétales,
rond, délicat, frais, finale réglisse. 55 €.
Liqueur de café
Elaborée à partir de café arabica
du Mexique, nez de café grillé, nougatine, cacao, très gourmand, suave. 22 €.
Liqueur de cacao
A partir de fèves du Pérou infusées
dans une vodka, parfum très pur de
cacao, un peu moka, note toastée,
légère amertume. 22 €.
Liqueur de goji
Issue de baies du Tibet, nez de fruits
rouges, un peu sauvage, bouche surprenante, notes médicinales, finale
fruitée. 22 €.
Liqueur de kumquat
Originaire d’Asie du Sud-Est, le kumquat donne ici un nez délicat de mandarine, orange, fleur d’oranger, bouche
harmonieuse, finale épicée. 22 €.
Liqueur d’açaï
Cette baie brésilienne qui rappelle
la myrtille donne une liqueur aux
notes de fruits rouges, marmelade,
gourmande, idéale pour un kir. 22 €.
TOUTES LES DÉGUSTATIONS DE JACQUES DUPONT ET OLIVIER BOMPAS SUR lepoint.fr
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 95
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TENDANCESAUTO
ESSAI
Le nouveau SUV de Mercedes,
taillé pour les grandes traversées,
affiche un design puissant
et dynamique.
Le coffre peut offrir deux places repliables. L’interface, vocale, tactile et gestuelle, permet de chauffer, ventiler, bouger les sièges avant et d’activer la fonction massage.
Made in USA. Assemblé à Tuscaloosa, en
Alabama, le Mercedes GLE est taillé pour
les grands espaces d’Amérique du Nord.
Avec 4,92 mètres de longueur, il s’étire
sur 10 centimètres de plus que le modèle
précédent au profit d’une habitabilité
désormais suffisante pour accueillir, en
option, jusqu’à sept occupants grâce à
une troisième rangée de deux sièges
escamotables dans le plancher de son
immense coffre. Des caractéristiques
qui en font le rival direct des Audi Q7,
BMW X5 et Volvo XC90.
Façon moto. Sur le plan technique, la
principale originalité de ce nouveau GLE
réside dans sa suspension optionnelle
eABC (Electric Active Body Control) :
commandés, entre autres, par une caméra
qui scrute la route afin d’y détecter la
moindre irrégularité, des vérins hydrauliques, actionnés par des pompes électri96 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
ques, permettent non seulement d’effacer
les bosses du revêtement, mais aussi de
neutraliser, voire d’inverser, les traditionnels mouvements de la voiture, jusqu’à
lui permettre de se pencher vers l’intérieur du virage – comme une moto !
Sophistiqué. Oublié, l’intérieur un brin
rustique de gros 4 x 4 américain : l’habitacle du nouveau GLE est aussi bien fini
que celui d’une limousine Classe S et il
est encore plus sophistiqué. L’interface
est 100 % numérique, largement tactile,
Mercedes GLE 450 4 Matic
A partir de 78 000 euros
Moteur : 6 cylindres, 3 litres turbo essence, 367 ch
Transmission : automatique 9 rapports, aux 4 roues
L x l x h (m) : 4,92 x 1,95 x 1,77 – Coffre : 630 l
0 à 100 km/h et Vmax : 5,7 s et 250 km/h
Conso : 8,3 l/100 km – CO2 : 190 g/km (malus : 10 290 €)
vocale via l’interjection « Hey Mercedes ! »
et désormais gestuelle, comme ce que
propose BMW. Les sièges avant, chauffés,
ventilés et massants, peuvent même
bouger de manière imperceptible pour
éviter l’apparition de contractures sur les
longs trajets.
Tapis volant. Si la suspension standard à
ressorts pneumatiques apparaît déjà très
confortable, l’active eABC proposée sur
la version 450 se montre tout simplement
bluffante, donnant l’impression aux occupants de voyager sur un tapis volant.
En revanche, sur parcours sinueux, le
SUV Mercedes s’avère moins agile que
ses rivaux dotés de 4 roues directrices.
Performant mais plutôt gourmand en
raison de ses 2,1 tonnes, le GLE sera bientôt décliné en version hybride rechargeable ultrasobre dotée d’une autonomie
électrique de 100 kilomètres § YVES MAROSELLI
DAIMLER AG/SP – DAIMLERAG (x3)
Mercedes GLE, le confort tous azimuts
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JEUX
RETROUVEZ DÉSORMAIS SUR IPAD ET IPHONE
NOS MOTS CROISÉS SUR L’APPLICATION LE POINT
MOTS CROISÉS PAR ALBERT D’AUNAC
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
1
C
A
P
I
T
A
L
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S
2
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B
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R
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S
3
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7 8 9
U S E
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HORIZONTALEMENT I. Cet instrument à vent n’attire pas
spécialement les vaches. II. Vas conclure. III. « Rodinien » ? Morceaux
de barbaque. IV. Avec un mémo pour ne pas oublier. Le « cha-cha »
à sa mémère… V. Pour payer les videurs de boîte (sigle). Localité du
Rwanda. VI. Maintenant, elles brillent. VII. Toute rose, la mignonne.
L’entrée de l’usine. VIII. En 53. Bon à savoir. IX. Mis en orbite.
VERTICALEMENT 1. Particulièrement importantes. 2. Trop
chargés. Sont en rade. 3. Font des copies. 4. Tableaux. Expliquée
sans paroles. 5. Elle fait son trou en remontant. C’est relatif. 6. Coupe
de fruit (2 mots). 7. La fin du jour. Ne reconnaît pas. Du gigot en
gibelotte. 8. Ils font du mal. 9. A peine décrite.
Solution de la grille
du numéro 2418
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
1
2
3
4
5
6
7
8
9
C
A
P
A
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A
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H
A
I
K
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G
L
E
S
S
I
S
S
E
BRIDGE PAR MICHEL LEBEL
LE PROBLÈME DE LA SEMAINE
Voici les jeux de Nord-Sud :
¿ A94
• 962
\ RV76
±R72
N
O
E
S
¿ R8
• R87543
\ A 10 5
±A8
I. Enchères
Sud donneur.
Faites les enchères de Nord-Sud,
qui se déroulent dans le silence
adverse.
Réponse
La bonne séquence :
Sud
1•
4•
LE TEST D’ENCHÈRES
II. Jeu de la carte
Vous jouez 4 • en Sud.
Ouest entame du Valet de ±.
Le test d’enchères du Point
est fondé sur « La Majeure cinquième,
édition spéciale », de Michel Lebel.
Réponse
Vous risquez de perdre quatre levées :
trois à l’atout et une à \. Malgré un mort
qui possède une distribution 4-3-3-3
et seulement trois atouts, vous devez
essayer de profiter des avantages
de l’atout pour éliminer une perdante.
Il existe une ligne de jeu particulièrement
élégante et pratiquement à 100 %
– si les atouts ne sont pas 4-0. Prenez
le Valet de ± en main et jouez ±
pour le Roi et ± coupé. Encaissez ensuite
le Roi de ¿ et jouez ¿ pour l’As et ¿
coupé. Maintenant, jouez un petit •
de votre main ! Si Ouest fait la levée, il est
mis en main. Il est obligé de jouer \,
vous livrant l’impasse à la Dame, ou atout,
ou en coupe et défausse. Si Est fait la levée
et rejoue •, vous n’avez plus qu’à couvrir
pour gagner. Autrement, il doit jouer \
ou en coupe et défausse.
Le début des enchères a été :
Voici les quatre jeux :
Nord
2 SA
Quelques commentaires :
1 • : Sud ouvre de sa majeure
sixième.
2 SA : la réponse de 2 SA sur 1 •
ou 1 ¿ indique un soutien de trois cartes
et un espoir de manche.
4 • : avec une ouverture non minimum,
Sud demande la manche.
¿ A94
• 962
\ RV76
±R72
¿ V 10 6 3
• A V 10
\ D83
± V 10 9
N
O
S
¿ D752
•D
E
\ 974
±D6543
¿ R8
• R87543
\ A 10 5
±A8
LE POINT
1, boulevard Victor, 75015 Paris – Tél. : 01.44.10.10.10 – Fax : 01.43.21.43.24
Vice-président opérations
Président-directeur général
Vice-président
et directeur général délégué :
et directeur de la publication :
et directeur général délégué :
François Claverie
Etienne Gernelle
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Le Point, fondé en 1972, est édité par la Société d’exploitation de l’hebdomadaire Le Point - Sebdo.
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Dépôt légal : à parution - n° ISSN 0242 - 6005 - n° de commission paritaire : 0620 C 79739
Sud
2 • *
* 2 Faible.
Ouest Nord
?
Réponses
Est
B 2 SA = 20 ; contre = 15 ; passe = 5.
Intervenez à 2 SA avec 17 points H
réguliers et un double arrêt dans
le 2 Faible, même avec quatre cartes
à ¿ – l’autre majeure.
Vous êtes en Ouest (tous vulnérables).
Quelle doit être votre première enchère
avec chacun des cinq jeux suivants ?
¿
•
A A 10 9 4
B D 10 7 3
C A V 10 6 3
D D 10
E
A8
7
RV85
9
87
R 10 8
\
±
A D V 10 8
D98
AD
A V 10
A V 10 5
RV6
A R V 9 6 A R 10 7
A R D 10 9 7
98
Infos bridge
Les Championnats du monde
en Chine
Après Lyon en 2017, les prochains
Championnats du monde de bridge
se dérouleront bien en Chine,
du 14 au 28 septembre, mais à Wuhan
au lieu de Sanya, initialement prévu.
Seules deux équipes françaises
– dames et seniors – sur trois se sont
qualifiées, aux Championnats d’Europe
à Ostende (Belgique), pour ce mondial.
En marge des Championnats du monde,
un Transnational – ouvert à tous –
se déroulera du 23 au 28 septembre.
Impression : Maury Imprimeur SA (45330 Malesherbes).
A contre = 20 ; 3 \ = 10 ; passe = 5.
Contrez avec un singleton à •,
une distribution 5-4-3-1 – dont quatre
cartes à ¿ – et 13 points H. Il s’agit
d’un contre d’appel minimum,
mais obligatoire.
C 2 ¿ = 20 ; contre = 15 ; passe = 5.
Avec cinq cartes à ¿ et 14 points H,
donnez la priorité à l’intervention à 2 ¿,
même avec une distribution qui se prête
à un contre d’appel. Contrez d’appel
à partir de 17-18 points H.
D 3 \ = 20 ; contre = 10 ; passe = 5.
Intervenez à 3 \ avec 17 points H
et une belle couleur cinquième.
Evitez le contre d’appel avec un doubleton
à ¿.
E 2 SA = 20 ; 3 SA = 15 ; 3 \ = 10.
Vous ne posssédez qu’un seul arrêt à •
et 16 points H, mais vous devez revaloriser
votre très belle mineure sixième
et intervenir à 2 SA.
VOTRE RÉSULTAT :
- De 90 à 100 : un excellent résultat.
- De 70 à 85 : un bon résultat.
- De 50 à 65 : assez bien, travaillez
davantage vos enchères.
- Moins de 50 : lisez « La Majeure cinquième,
édition spéciale ».
Diffusion : MLP.
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Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 97
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Le bloc-notes
de Bernard-Henri Lévy
Qui viendra sauver les Kurdes du désastre annoncé ?
C
ela a commencé avec les Kurdes d’Irak que le monde,
en octobre 2017, au moment de leur référendum
d’autodétermination, lâcha en rase campagne face
aux milices à la solde de Téhéran.
Et c’est, quinze mois plus tard, au tour de leurs frères
kurdes de Syrie d’apprendre par un tweet de Donald Trump
que l’armée américaine bat en retraite et les livre aux chiens
de guerre d’Ankara.
Alors, bien sûr, devant l’indignation des opinions, le
conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, John
Bolton, a déroulé la langue de bois de rigueur et recommandé
aux Turcs de « ne pas entreprendre d’action militaire qui ne
soit pleinement coordonnée avec les Etats-Unis ».
Mais ce rétropédalage embarrassé, ce partage des rôles
entre le diplomate et le président, le good cop et le bad cop, ne
changent hélas rien à la terrible réalité.
Les Kurdes, que ce soit demain ou après-demain, sont bel
et bien abandonnés.
De Kirkouk à Manbij, ils se retrouvent cernés, pris en tenaille, attendant que, dans les palais de Moscou, Ankara et
Damas, l’on abaisse le pouce comme aux jeux du cirque.
Et ce Kurdistan héroïque, cette zone libre arrachée à Daech
par les peshmergas et les YPG, ce sas de résistance et de vaillance qui nous a, tous, protégés du terrorisme, a été, pas
même vendu, mais offert à nos adversaires.
Il y a là un Munich américain d’autant plus terrifiant qu’il
ne s’embarrasse plus de pactes hypocrites, de pantomimes
officielles et de décorum plénipotentiaire.
Il y a là un « Bon appétit, messieurs » lancé à des vizirs
turcs, des galonnés poutiniens et des ayatollahs iraniens qui
n’en croient pas leurs oreilles et leurs yeux – et qui, la lippe
gourmande, n’attendent qu’un dernier signe pour dépecer
la proie.
Et ce lâchage en bonne et due forme, cette trahison politique et morale, ce cynisme, glacent les sangs de tous ceux
qui, de par le monde, savent gré à ce peuple kurde, petit par
le nombre mais grand par l’héroïsme, qui est allé, pour nous
défendre, chercher les fous de Dieu jusque dans leurs bastions
réputés inexpugnables.
Cette décision, il faut le dire et le redire, est à la fois absurde,
inouïe et honteuse.
Absurde parce que Trump, qui avait désigné l’Iran comme
son ennemi numéro un, lui donne de la main gauche ce qu’il
lui retire de la main droite ; parce que la patrie de Jefferson
et de Roosevelt remet ainsi en selle, sur un monceau de cadavres, cet escogriffe dégingandé du meurtre, ce pompier
pyromane du terrorisme, qu’est Bachar el-Assad ; et parce
qu’une fois de plus, victime d’on ne sait quel chantage, la
puissante Amérique plie face à la Russie exsangue.
Inouïe parce que ce blanc-seing donné au dépeçage, hier
de la région kurde autonome d’Irak (KRG), aujourd’hui de
celle de Syrie (Rojava), est un cas unique d’imbécillité géopolitique et stratégique où l’on voit une grande puissance
98 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
essorer les larmes et le sang de ses meilleurs alliés avant de
les jeter aux chiens ; parce qu’il n’existe pas, dans l’histoire
des empires, d’équivalent de ce « let’s make America little
again » où un vainqueur, la nuque basse, tient obligeamment
la porte du festin où il invite ses ennemis ; ou plutôt si, il en
existe un, c’est celui de Carthage massacrant, au lendemain
de la première guerre punique, les mercenaires qui lui avaient
évité la débâcle face aux Romains – sauf que 1. le supplice
des mercenaires libyens de Mâtho se passe, non dans la vraie
vie, mais dans le « Salammbô » de Flaubert et 2. les Kurdes
ne sont pas des mercenaires mais des guerriers émérites qui
étaient nos frères d’armes.
Honteuse enfin, car cette retraite américaine, cet acte final d’une révolution syrienne à qui n’aura été épargnée aucune ignominie, ce coup d’arrêt donné au cheminement des
Kurdes vers une liberté qu’on leur offrait comme une carotte
mais qui, maintenant qu’on n’a plus besoin d’eux, se dérobe
tel un mirage, les bains de sang, enfin, qui en résulteront tôt
ou tard – tout cela sera la tache écarlate que Trump, tel un
autre roi fou, celui de Shakespeare, verra s’étaler sur sa main,
chaque soir et chaque matin de sa vie, « sans que tout l’océan
parvienne à la laver ».
Alors, il reste une petite chance pour ceux qui ne se résignent pas à ce sale goût d’amertume et de défaite – et cette
chance s’appelle l’Europe.
Le président Macron a eu des mots justes et beaux pour
dire son désaccord avec la décision solitaire et névrotique,
tweetesque et fantasque, de son « allié » américain.
Et il a su tenir tête, depuis son élection, aux puissances
révisionnistes qui entendent profiter de la retraite des EtatsUnis pour renouer avec leur passé impérial.
Eh bien, qu’il tente de faire partager cette indignation à
ses partenaires européens.
Que, fort de son aura internationale, il tâche de les
convaincre que l’intérêt de l’Europe serait de se souvenir que
la frontière par où les djihadistes sont venus tant de fois nous
frapper est tenue par un peuple qui croit dans les valeurs de
liberté, de laïcité et de fraternité.
Et qu’il soit dit que 27 pays européens envoyant, chacun,
une petite centaine de soldats de la paix assurant, les armes
à la main, que sont respectés le juste, le droit et l’honneur
remplaceraient haut la main les 2 000 Américains rapatriés.
L’Europe, pour une fois, ferait front.
Elle ne se contenterait plus, bovine et apathique, de regarder, depuis ses anciens parapets, passer les trains de la
honte et de la démission mais reprendrait le flambeau.
Et cette brigade multinationale serait peut-être – qui sait ? –
l’embryon de l’Europe de la défense que tous appellent de
leurs vœux mais sans avoir jamais su lui donner de contenu.
C’est un rêve.
Mais je le fais – car ce ne serait pas la première fois, après
tout, que la France viendrait au rendez-vous de sa part
singulière de grandeur et de songe §
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Le peuple, quel peuple ?
PAR PASCAL BRUCKNER
Le philosophe se montre sans concession vis-à-vis des gilets jaunes et de leurs soutiens médiatiques,
de droite comme de gauche, qui refusent de voir les travers d’un mouvement de plus en plus tyrannique.
D
ans un essai paru en 1921, « Psychologie des foules et
analyse du moi », Freud, analysant l’œuvre de Gustave
Le Bon, remarque combien l’individu isolé diffère de
l’individu en foule. Celui-ci, porté par une âme collective,
se sent invincible. Il est comme hypnotisé et transforme
toute antipathie en haine immédiate. Si pris isolément il
est raisonnable, dans le groupe il devient un barbare, livré
à ses instincts. La foule s’enivre de la puissance des mots
qui suscitent en elle de véritables tempêtes et réclame des
chimères auxquelles elle ne peut renoncer. Si elle veut
démolir le pouvoir en place, elle a soif d’autorité, elle veut
un chef qui la soumette, « veut être dominée par une puissance
illimitée ». Comment ne pas rapporter cette analyse, toutes
proportions gardées, au phénomène des gilets jaunes ?
Il y a quelques années, la gauche croyait avoir trouvé
le peuple dans l’alliance entre la jeunesse des banlieues et
les urbains des villes. Eux seuls portaient l’avenir et l’ouverture au monde. Une certaine droite s’émerveille depuis deux mois d’avoir retrouvé le vrai peuple de France
avec ces « hommes blancs de 30 à 50 ans » (Eric Zemmour)
qui incarnent ce cher et vieux pays, comme aurait dit le
général de Gaulle, et font les jacques sur les ronds-points.
Cette France-là ne veut ni de l’islam, ni de l’immigration,
ni de la mondialisation. Mais l’erreur est la même dans les
deux cas. Le peuple est partout où il y a des Français, dans
les cités comme dans les périphéries, il est aussi chez les
classes supérieures qui en font partie autant que les démunis (même si certains décroissants voudraient …
Et si on augmentait notre QI démocratique…
PAR SÉBASTIEN LE FOL
Jusqu’au printemps, la France va vivre au
rythme du « grand débat national » lancé par
le président de la République et le gouvernement. Une Commission nationale du
débat public (ça ne s’invente pas) veillera à
la bonne tenue des échanges. Rêvons un
peu : et si cette consultation se transformait,
pour une fois, en exercice d’intelligence collective ? Cela nous changerait des plateaux
de BFMTV et autres médias giletjaunis qui,
depuis un mois, offrent une tribune à la
bêtise la plus crasse. Dans un essai stimulant
recommandable à tous nos dirigeants,
« Supercollectif » (Fayard), Emile Servan-Schreiber explique comment en finir
avec le « culte du génie individuel »
qui irrigue pour le pire et le meilleur nos
méritocraties, nos hiérarchies, organisations
et systèmes éducatifs. Pour rendre nos
entreprises plus performantes et nos démocraties plus intelligentes, cet entrepreneur,
docteur en psychologie cognitive, célèbre,
études scientifiques à l’appui, les vertus de
l’expertise collective. L’enjeu, selon lui, est
d’« augmenter notre QI démocratique ».
Contrairement à Gustave Le Bon,
Servan-Schreiber croit à la « sagesse des
foules ». « L’ennemi de l’intelligence n’est pas
le nombre, c’est le conformisme, écrit-il.
L’amie de la sagesse n’est pas l’isolement,
mais la diversité. » L’essayiste croit à la
« prédictocratie », une forme de démocratie
reposant largement sur la prévision collective pour prendre des décisions politiques.
Sans aller jusque-là, il y a un creuset d’informations et d’idées dans son livre. On en
retiendra le principe essentiel : la qualité de
la communication entre les cerveaux compte
plus que la puissance des cerveaux euxmêmes. C’est la formule célèbre de Thomas
Woodrow Wilson, le 28e président des EtatsUnis : « Je n’utilise pas seulement tout mon
cerveau, mais tous ceux que je peux emprunter. » Avis aux mordantes mécaniques
intellectuelles qui nous gouvernent… §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 99
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IDÉES
déchoir les millionnaires de la nationalité française).
Ces deux France, celle de la gauche et celle de la droite, qu’on
oppose trait à trait, se ressemblent pourtant et se contaminent
l’une l’autre. Les émeutes à Paris, Bordeaux, Saint-Etienne, au
Puy-en-Velay se sont inspirées des soulèvements de 2005, de
ceux de 2007 à Villiers-le-Bel, mais aussi des actions des black
blocks, des anarchistes, des zadistes : montée aux extrêmes
instantanée, incendies de voitures, destruction des biens,
lynchage des policiers, avec cette différence que les gilets
jaunes les plus radicalisés sont entrés dans les villes pour
tout casser. La ville, cette Babylone impure, source de tous
les vices, de toutes les corruptions, il faut donc la terroriser
par une saine colère. Les hordes qui ont tout détruit sur leur
passage, à Paris ou ailleurs, rêvant de marcher sur l’Elysée
pour le mettre à sac et pour placer la tête du président sur une
pique, rappelaient les Khmers rouges entrant dans Phnom
Penh pour la nettoyer et la vider. Avec cette différence : les
réseaux sociaux, la manipulation des médias ont donné une
caisse de résonance instantanée aux vandales. « Sans casseurs,
pas de 20-heures », comme le dit un slogan.
Les mêmes qui s’indignent à
juste titre du « pas d’amalgame »
émis par la gauche islamophile
après les attentats de Charlie, de
l’Hyper Cacher ou du Bataclan
hurlent aujourd’hui à l’amalgame honteux quand on souligne le caractère douteux des
gilets jaunes, notamment les déclarations antisémites de certains de leurs membres. Par un
amusant télescopage, c’est un
journaliste qui a pratiqué les
deux genres qui crie le plus fort. Dans un article publié le
26 décembre sur Slate.fr et intitulé « La défense des juifs,
ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent »,
Claude Askolovitch, grand défenseur des islamistes, s’indigne que l’élite bourgeoise puisse voir la chemise brune
sous le gilet jaune au lieu d’admirer la chaude fraternité des
veillées et « l’humanité émouvante de ces désormais plus-querien ». Le même qui conteste tout antisémitisme dans les
banlieues ou chez les salafistes avait été révulsé par la pétition rédigée par Philippe Val, Elisabeth Badinter et moimême en avril 2018 sur le nouvel antisémitisme musulman.
Claude Askolovitch, maître en « dénégationnisme », refuse
que la France des provinces soit réduite à la haine de l’élite
et des juifs, lesquels ne doivent pas servir d’alibi ou d’otage
aux gouvernements en perdition, Macron aujourd’hui, Valls
hier. (Houria Bouteldja, fondatrice des Indigènes de la
République, explique pareillement que les juifs sont de nos
jours les supplétifs coloniaux que le pouvoir blanc utilise
pour écraser les musulmans.) Qu’importe que le héros des
ronds-points, Etienne Chouard, soit un grand ami d’Alain
Soral dont il partage les thèses sur le sionisme délétère.
…
Qu’importe qu’Eric Drouet, le routier putschiste qui fascine
Mélenchon, ait appelé à entrer dans l’Elysée pour tout casser. Qu’importe que Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle,
alias « Fly Rider », deux leaders de la mobilisation, aient
contesté le caractère terroriste de la fusillade de Strasbourg
et y aient vu un complot du gouvernement. Le peuple est
beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien
ne doit entacher sa réputation, écorner sa poésie. Ainsi s’expliquent les cris d’extase de certains intellectuels sur les assemblées des ronds-points, la merveilleuse solidarité des
aires d’autoroute, soupirs qui rappellent les exclamations
de leurs aînés face aux merveilles des régimes cubains,
maoïstes, etc. Ils ont enfin trouvé la vraie France comme nos
ancêtres partaient à la recherche de la vraie croix.
Brun-rouge-vert. Les gilets jaunes avaient tous les titres
pour devenir populaires à leurs débuts : symbole des classes
moyennes en déshérence, ils auraient pu prendre la tête
d’un vaste mouvement contre la folie fiscale française. Leur
coup de génie a résidé d’emblée dans leur uniforme : cette
chasuble fluo utilisé par les cyclistes, les piétons, les travailleurs, c’est personne et donc
potentiellement tout le monde.
Las, ils ont sombré presque tout
de suite dans le fracas, la sauvagerie, l’intimidation. Ce qui
a fait leur succès les a aussi discrédités. Les enfants de Pierre
Poujade et de Gérard Nicoud
ont fusionné avec l’ultragauche,
l’ultradroite et les jeunes des
cités dans un vaste amalgame
brun-rouge-vert qui risque de devenir le véritable étendard
politique de l’avenir. La crise des gilets jaunes est d’abord
une crise mimétique. On retrouve en eux toutes les dérives
des mouvements insurrectionnels. L’insulte systématique,
les menaces de mort, la demande d’allégeance absolue, malheur à qui ne klaxonne pas en passant les barrages, la censure des médias, on ne distribue pas tel journal, Ouest France,
par exemple, qui a eu le malheur d’émettre des réserves à
leur endroit, on veut aller régler son compte à BFM, Europe 1, France Télévisions qui leur ont pourtant servi la
soupe au-delà du raisonnable, la fureur destructrice, la
détestation pathologique de Macron, le vandalisme, la haine
de l’argent, surtout celui des autres, le complotisme,
l’antiparlementarisme. Qu’est-ce qu’un riche pour les gilets jaunes ? Quiconque gagne plus qu’eux, ne fût-ce que
quelques centaines d’euros de plus. Malheur aux députés
LREM qui ont dû déclarer leur salaire en public devant des
animateurs télé qui empochent pourtant des millions
chaque année et se joignaient au lynchage ! La haine des
élites n’est pas une preuve de clairvoyance mais l’expression du simple ressentiment, de l’envie impuissante. Les
Le peuple est beau,
émouvant, sincère
comme une chanson
de Piaf, et rien ne doit
entacher sa réputation.
100 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
ILLUSTRATION DUSAULT POUR « LE POINT »
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chemins de la servitude sont les mêmes à droite et à gauche.
Or le peuple est, comme Dieu, cette entité introuvable au
nom de qui parlent tous les despotes. Il n’existe comme
souverain qu’à condition d’être encadré par le processus électoral, la Constitution et l’édifice des droits. Il doit respecter
la séparation des pouvoirs et s’incliner devant les lois votées
par le Parlement. Qu’il faille doubler la démocratie représentative par une démocratie directe, le recours au référendum,
selon la doxa du jour, est vrai. Mais les votations ne fonctionnent en Suisse que parce que l’esprit civique et la loyauté
envers l’Etat et la nation y sont absolus. Il arrive au « peuple »
de se tromper, de s’égarer, les mésaventures du Brexit en sont
la preuve. Le peuple par nature est divisé, il ne sait pas toujours ce qu’il veut, il se transforme parfois en plèbe, en meute,
en commandos. La démocratie accouche naturellement de
son contraire ; d’où la nécessité de la protéger contre ellemême, comme le savait Platon, sous peine de voir le « gros
animal » sombrer dans l’anarchie ou embrasser la dictature.
S’il faut craindre la tyrannie de la majorité, il faut redouter
tout autant la tyrannie des minorités. Vous n’aimez pas le
peuple, objecte-t-on, vous n’aimez que les pauvres dociles.
Mais c’est confondre le peuple comme idéal avec le peuple
autoproclamé de quelques catégories qui en usurpent le nom.
Les milliers de commerces mis en faillite par les gilets jaunes,
les entreprises qui ferment, les salariés licenciés, les milliards
perdus, ce n’est pas la faute de Macron, de Rothschild, de la
mondialisation, mais c’est le peuple qui opprime le peuple
au nom du peuple. Merveilleux et terrible piège. On a souvent raison de se révolter mais on n’a pas raison sur tout
quand on se révolte, même si l’on prétend appartenir aux
« opprimés ». Au nom de quoi décrète-t-on que le peuple ce
sont les pauvres, et les pauvres uniquement, les souffrants,
à l’exclusion de tous les autres, à commencer par la bourgeoisie ? C’est un peuple totalement reconstruit et même reconstitué, un coup de force théorique injustifiable.
« Carrément méchant, jamais content ! » L’insatisfaction est la maladie démocratique par excellence puisque
ce régime enregistre un fossé entre ses promesses et ses
réalisations. Mais il vient un moment où il faut rappeler le
principe de réalité et ne pas céder aux revendications qui
relèvent du caprice et non de la justice. Les demandes des
jaunistes évoquent parfois la célèbre chanson d’Alain
Souchon : « Carrément méchant, jamais content ! » Voilà donc
notre nation bénie des dieux, l’une des plus protectrices en
Europe, décrite comme un bagne, une dictature abominable.
« Je me crois en enfer, donc j’y suis », écrivait Rimbaud. Les gilets
jaunes auront ajouté un chapitre à notre longue tradition
d’autodénigrement qui fait de la France un pays de Cocagne
peuplé de 66 millions de déprimés §
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 101
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SOCIÉTÉ
Qui veut faire taire Daoud ?
A la suite d’un article publié dans « Le Quotidien d’Oran », l’écrivain et journaliste Kamel Daoud a subi des
attaques sur les réseaux sociaux, notamment en France. Analyse d’une drôle de rhétorique.
PAR SAÏD MAHRANE
vain Rachid Boudjedra, fierté nationale
devenue histrion, qui n’hésite jamais à
exprimer sa haine de la France. « Daoud
Alger, il existe un terme pour les déen plein délire identitaire et islamophobe »,
signer : les « ritistes ». Rit’ signifie
dit de lui Twitter. La particularité des at« mur » en arabe. Il est donc permis
de parler de « muristes », qui sont ces intaques – qui se trouvent entre la fatwa
et la critique – subies par Daoud est
dividus, essentiellement jeunes, qui, parce
qu’elles proviennent souvent de Franqu’ils ne font rien de leur journée,
« tiennent » les murs de la ville. Ils sont là,
çais d’origine algérienne ou d’Algériens
entre eux, ardents et farceurs, qui baétablis en France, qui se font les gardiens
vardent, pianotent sur leur portable et
extérieurs d’une nation dont ils ignorent
échafaudent des projets de départ, de maen fait beaucoup et qui, par une étrange
loyauté, s’interdisent tout rapport obriage et d’appartement, qui, tristesse, verront difficilement le jour. La déploration
jectif au réel. Internationalistes en
de cet ennui pour qui a 20 ans dans un
France, nationalistes en Algérie. Ils sont
pays aux multiples traumatismes, où les
comme ces passagers d’un avion qui, du
terrains de foot et les salles de projections
ciel, voit la blancheur d’Alger, mais, une
clandestines servent souvent d’exutoires,
fois dans ses rues, constatent les fissures
quand la tentation de se laisser pousser la
Polémique. Kamel Daoud, à Oran.
et la noirceur des façades. Ils veulent,
barbe n’est pas grande, est une vieille reneux, rester en l’air, parler et juger d’en
gaine. Un ami algérois, un jour : « Chez nous, il ne pleut pas, il haut. De France. Leur réprimande première est la suivante :
pleure. » Il disait ça avec, dans son dos, la Grande Poste, le port parce qu’il dit devant d’autres ce qui ne devrait se dire qu’entre
d’Alger, en face de Bab el-Oued et de la Casbah. Il fallait com- Algériens, porte fermée, l’auteur de « Meursault, contre-enprendre à quel point, et en dépit du décor, il se sentait empê- quête » fait le jeu des racistes et des antimusulmans. Clasché. « Ce concept philosophique algérien qui consiste à s’adosser au sique. Critiquer Staline, c’était faire le jeu du bourgeois.
mur toute la journée et regarder passer la vie, c’est l’équivalent de Critiquer le président algérien, la censure dans les pays « dits
votre “existentialisme”. Je vis donc j’existe. “L’être et le néant”. Rien arabes » et s’inquiéter du sort des femmes dans ces mêmes
dans les poches, rien dans la tête. Tout dans le dos », dit Fellag, hu- pays, c’est faire le jeu de Marine Le Pen. Par confort, franco-franmoriste et, en vrai, grand intellectuel kabyle.
çais, de ne pas voir arriver au pouvoir l’extrême droite, il fauEn posant la question « Que faire de son temps en Algé- drait que l’intellectuel du Sud taise ce qui met en danger sa
rie ? » (lequotidien-oran.com), Kamel Daoud ne faisait rien liberté et jusqu’à sa vie. Qu’il cesse de pointer les travers et les
d’autre que reprendre cette idée banale et largement parta- pesanteurs de sa société, la tartufferie de ces hommes en cragée qu’il n’y a rien à faire quand on vit là-bas, en Algérie. Ça vate laïque ou en djellaba islamique, les pièges du discours
se discute, naturellement. Mais, et c’est désormais une habi- victimaire qui ne produit que du ressentiment dans le cœur
tude chaque fois que notre chroniqueur évoque les mœurs de ceux qui n’ont pas connu la guerre, quand, curieusement,
de son pays, sa culture ou la religion, il se trouve une escouade leurs aïeux moudjahidine, bien souvent, après 1962, ont préd’intellectuels, de sociologues, d’universitaires ou simple- féré l’avenir au passé. Ceux-là, ces identitaristes, semblent oument d’anonymes connectés pour le prier de se taire, de pen- blier un point cardinal : Kamel Daoud, avant d’être écrivain,
ser selon les standards dictés par l’idéologie tiers-mondiste et est journaliste, c’est son œil premier. Son article, il l’a publié
postcoloniale, laquelle promeut depuis des décennies une dans un journal local, Le Quotidien d’Oran, où il vit, lui, et travulgate revancharde et victimaire. Ce sont les enfants de l’écri- vaille, avec un salaire en dinars et un nœud à l’estomac §
Par confort franco-français, il faudrait que l’intellectuel du Sud
taise ce qui met en danger sa liberté et jusqu’à sa vie.
102 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
KHANH RENAUD POUR « LE POINT »
A
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LITTÉRATURE
Michel Zink : Pourquoi les enfants
savent mieux lire que nous
Alors que son rafraîchissant « Seuls les enfants savent lire » est réédité (Les Belles Lettres), l’académicien
et médiéviste regrette la perte d’exigence dans l’enseignement de la langue française.
M
ichel Zink n’est pas qu’un grand médiéviste, académicien et professeur au Collège de France ; il est aussi un
grand enfant, capable de raviver des impressions profondes de lecture de ses manuels scolaires et de romans
d’aventures, lus avec ignorance et passion, innocence et identification. Il en a tiré, il y a dix ans, un texte plein de magie
et d’enseignements, « Seuls les enfants savent lire », réédité
aujourd’hui par Les Belles Lettres avec une
postface. Mais, en le lisant, on est comme traversé par un sentiment de déclin. Comment
ne pas penser à nous, à ce que sont devenus nos
méthodes de lecture, nos livres jeunesse et
même notre littérature ? Entretien §
Le Point : Outre l’allusion au « Petit Prince »,
pourquoi prêtez-vous aux seuls enfants la
faculté de lire ?
Michel Zink : Dire que « seuls les enfants savent
petit monde, celui des parents, de la fratrie, de l’école, un petit monde où tout ce qu’ils expérimentent résonne extraordinairement. Et puis l’enfant fait confiance au livre. Sur ce
qu’il ne comprend pas comme sur ce que l’adulte jugerait
insignifiant, son imagination et sa pensée travaillent. Il médite comme devant un poème hermétique. Toute lecture est
pour lui poésie.
Régis Debray dit que « l’ancien est ce qui
remonte à la surface ». Est-ce le cas pour
vous ?
Ça l’est tellement que l’ancien est pour moi
toujours à la surface. Je vis beaucoup dans mon
enfance. Pas de quoi se vanter. Mais je me souviens très bien des livres de mon enfance, souvent par cœur, de livres mineurs comme de
livres majeurs, des romans scolaires d’Ernest
Pérochon comme des « Aventures de Huck
Finn », un des plus beaux romans qui soient.
Mon admiration pour la comtesse de Ségur
reste intacte. Ma mère me disait : « Si tu avais
vécu à l’époque de la comtesse de Ségur, tu aurais été le petit garçon du jardinier et non celui du château. » Vaine mise en garde.
lire » est évidemment excessif. Car la vivacité
des impressions n’est pas le seul critère d’une
« Seuls les enfants savent
bonne lecture. Mais elle en est un et elle est la
lire », de Michel Zink
(Les Belles Lettres, 162 p.,
marque de l’enfance. L’enfant vit tout avec intensité. Et il lit tout avec intensité. Le bon 17,50 €). Parution le 11 janvier.
comme le moins bon, mais il fait son miel
A vous lire, on a l’impression que l’âge
même d’un livre médiocre et aussi d’un grand livre dont il corrompt le lecteur…
ne comprend pas tout. Il ne comprend pas tout, parce qu’il Dans une bonne lecture, l’acuité des sensations et la fraîest des choses qu’il ne sait pas. Mais il comprend même ce cheur des sentiments ne sont pas tout. Une bonne lecture
qu’il ne comprend pas.
est aussi intelligente, réfléchie et cohérente. Et je ne parle
pas ici de lecture érudite ou philosophique. Mais Blanchot
C’est-à-dire ?
Les enfants comprennent sans comprendre qu’ils com- dit que la lecture littéraire « exige plus d’ignorance que de
prennent. Voyez comme il est difficile de leur cacher quelque savoir », qu’elle « exige un savoir qu’investit une immense
chose. Je ne suis pas psychologue et je m’exprime de façon ignorance ». Là est la force de la lecture enfantine.
fâcheusement impressionniste. Mais la sensibilité des en- Comment lisez-vous aujourd’hui ?
fants me semble liée à leur attention aux détails de ce qu’ils J’aime les livres courts et soignés. Je les trouve souvent longs
vivent comme de ce qu’ils lisent. Les enfants vivent dans un et négligés. Je suis vite rebuté par les fautes de français, …
« Les livres en usage dans mon enfance à l’école primaire ne
reculaient ni devant les temps du passé ni devant le subjonctif.
C’est une régression qui accentue les différences sociales. »
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 103
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LITTÉRATURE
N’avez-vous donc plus cette lecture ignorante que vous
évoquiez ?
Pour un adulte, elle est un artifice, mais un artifice nécessaire, comme de se laisser prendre par un spectacle.
Houellebecq, comment le lirez-vous ?
J’admire Houellebecq. Je suis impatient de le lire. Ses prédictions sur le futur proche se sont jusqu’ici, hélas, presque
toujours vérifiées.
Est-il le plus grand ?
Je n’ose le dire en ces termes, car je lis plus de romans du
XIXe siècle et en langue étrangère, comme je viens de le dire,
que de romans nouveaux. Je pourrais donc être injuste pour
un autre grand romancier dont je ne connaîtrais pas l’œuvre.
Vos manuels d’enfance s’intitulent « Petite maman et
ses trois enfants », « A l’ombre des ailes »… Quelle
poésie ! Nous en sommes loin aujourd’hui.
L’approche était en effet poétique, mais le contenu plus austère, plus exigeant. Très vite, on était supposé lire couramment. On faisait beaucoup de grammaire. On maîtrisait
rapidement des temps, des modes verbaux et des formes syntaxiques complexes.
Et la morale dans tout cela ?
L’éducation morale était essentielle. Il y avait des cours de
morale. Cette morale laïque était la même qu’au catéchisme,
mettant seulement plus l’accent sur le travail et sa valeur
sociale dans l’ordre individuel, sur le patriotisme dans l’ordre
civique. Les clivages tiennent aujourd’hui aux normes
« Blanquer n’est pas un vieux
scrogneugneu nostalgique.
Il voit ce qui est formateur
pour l’esprit. »
nouvelles imposées dans le domaine des mœurs, parfois de
façon agressive. On a parfois l’impression que certains sont
mus moins par l’amour de ceux qu’ils défendent que par la
haine de leurs adversaires. Cela n’encourage pas un apaisement, que l’on constate pourtant dans certains domaines,
comme l’acceptation de l’homosexualité, sans venir toujours du côté qu’on croit. Le principe évangélique de l’amour
du prochain et le précepte « ne jugez pas, vous ne serez pas
jugés » n’est pas perdu pour tout le monde. Pour en revenir
à l’instruction civique dans les années 1950, le souvenir de
la guerre était proche, mais le crime imputé à Vichy était,
jusqu’aux années 1960, la trahison avant l’antisémitisme.
En classe, on ne parlait pas de l’actualité immédiate. Il y avait
toujours une distance. Nos manuels exaltaient encore l’empire colonial après Diên Biên Phu alors que la guerre d’Algérie avait commencé.
Quand on considère la nature de nos manuels scolaires
aujourd’hui, parleriez-vous d’une régression ?
Dans l’apprentissage systématique de la grammaire, de l’orthographe, du maniement de la langue, l’exigence est moindre
aujourd’hui. Les livres de lecture courante en usage dans
mon enfance à l’école primaire ne reculaient ni devant les
temps du passé ni devant le subjonctif, et le récit lui-même
n’en était pas toujours simplet. Oui, c’est une régression qui
accentue les différences sociales, nuit au développement de
la pensée et de l’expression, prive de certaines joies de l’esprit. Dans les autres domaines, je ne peux pas juger.
A votre époque, les professeurs étaient-ils politisés ?
Nos professeurs, du moins jusqu’au bac, auraient considéré
Ce qui l’a enchanté dans les histoires et manuels de son enfance
Le plaisir de ne rien comprendre
et de tout comprendre en lisant
« Les aventures de Huck Finn »,
de Mark Twain.
104 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
L’esprit scout
de « Têtes folles
et cœurs d’or »,
d’Albert Hublet.
Le sens de la dramatisation
et le romantisme
de « L’oiseau bleu »,
de Mme d’Aulnoy.
La gaieté de son premier
manuel de lecture,
« En riant. La lecture sans
larmes », de R. Jolly.
RAKUTEN (X3) – ABEBOOKS – JULIEN FAURE/RÉA POUR LE POINT – AMAZON
un registre de langue inadapté, une inaptitude à jouer
des subtilités de la langue. Non que je recherche une langue
endimanchée, tout au contraire. J’admire Laurent Chalumeau, par exemple, d’avoir une telle oreille pour les nuances
de la langue parlée. Seule une telle oreille permet de saisir,
à l’inverse, ce qu’est une langue relevée sans apprêt. Je suis
meilleur public, je l’avoue, pour les livres écrits dans une
autre langue que la mienne, quand c’est une des rares langues que je lis sans trop de peine. Je suis plus indulgent. Tout
m’arrête et m’intéresse. Je me mets à l’école du livre. Je le lis
comme un enfant.
…
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instituteur, était aussi romancier et a eu le Goncourt pour
« Nêne ». « Le voyage d’Edgar », d’Edouard Peisson, a paru simultanément comme roman normal et comme livre de lecture suivie pour la fin de l’école primaire avec des notes en
fin de chapitre. Il a eu le Grand Prix du roman de l’Académie
française. Le donnerait-on aujourd’hui à un livre de CM2 ?
Il était question, dans ces manuels, de la ruralité. C’est
comme si les nôtres accordaient une place à cette
France périphérique qui se fait entendre aujourd’hui…
C’est très significatif. Cette France périphérique à laquelle
on ne s’intéresse pas, dont on ne sait pas quoi faire, est un
peu une France par défaut. Tandis que la France rurale, à
mon époque, était la fierté de la France. Dans les manuels,
elle était très présente, alors qu’elle s’étiolait déjà. La France
était fière d’être un pays riche par son agriculture, d’être
autosuffisante et exportatrice. La Grande Guerre avait été
la guerre des campagnes, l’homme abandonnant sa charrue
pour aller au front.
Que pensez-vous de Jean-Michel Blanquer ?
J’ai la plus vive admiration pour lui. Le principe général qui
l’anime est excellent. Ce n’est pas un vieux scrogneugneu
nostalgique. Il voit ce qui est formateur pour l’esprit. Il agit
avec courage et sans agressivité.
Etes-vous optimiste ? Sommes-nous toujours une
nation littéraire ?
Espiègle. Michel Zink, académicien, titulaire de la chaire des littératures
de la France médiévale au Collège de France.
comme une faute majeure de nous laisser entrevoir leurs
opinions politiques. Je crois, mais par d’autres sources, qu’ils
étaient majoritairement plutôt à gauche, mendésistes, sur
la ligne du Monde de Beuve-Méry. Peu de communistes, une
assez grosse minorité de droite. La grande affaire était alors
la guerre d’Algérie.
On retenait, jadis, le nom des auteurs des manuels
scolaires, quand les nôtres sont conçus par des
commissions totalement désincarnées…
… et écrits dans la novlangue du ministère. Ernest Pérochon,
Le ravissement devant ce
qui ne pourrait arriver dans
la vraie vie avec « Le trésor
des contes », d’Henri Pourrat.
La vie simple
d’une famille heureuse
dans « Joies d’enfants »,
de J. Combier.
Il est difficile d’être très optimiste. La littérature a perdu de
son importance. La poésie ne se lit plus, le roman moins. Le
nouveau roman, difficile à lire, refusant la séduction facile
du récit, a en son temps découragé les lecteurs. Pire, il les a
persuadés qu’ils n’avaient pas à exiger beaucoup des livres
agréables à lire, jugés inévitablement bas de gamme. Mais
on ne s’inquiétait pas. La marche triomphante des sciences
sociales dans les années 1970 allait tout sauver. Ce fut le premier secteur à s’effondrer. Pendant ce temps, l’apprentissage
de la langue et de la lecture devenait chaotique et celui de la
littérature, rebutant. Et c’est ainsi qu’on finit par se retrouver sans lecteurs. Mais gardons l’espoir. Comptons sur
Jean-Michel Blanquer § PROPOS RECUEILLIS PAR SAÏD MAHRANE
L’hypercorrection des dialogues,
à laquelle il prenait un « plaisir
pervers », de « Petite maman et ses
trois enfants », d’Aimé Souché.
La joie de ne pas être dupe
des leçons de morale
d’« A l’ombre des ailes »,
d’Ernest Pérochon.
Le Point 2419 | 10 janvier 2019 | 105
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CHRONIQUE
Macron, victime
aussi de ses selfies
PAR KAMEL DAOUD
V
ue d’ailleurs, d’un autre pays, du « Sud », l’affaire des gilets jaunes en France surprend par sa fureur. Voilà que
certains rejouent même la « décapitation révolutionnaire » et s’expriment par une violence si incroyable qu’on
en conclut que le cas Macron n’est qu’un prétexte. On ne
comprend pas aisément cette « haine », cette envie de tuer,
de lapider un président qui n’en est qu’à ses premières années de règne, qui n’a pas fait pire ou mieux que d’autres rois
comme Mitterrand ou d’autres. On a multiplié les explications sur ces « gilets », mais
on a aussi tenté de leur trouver une légitimité et on a versé dans l’abus et l’illusion intellectuelle. On a forcé l’analyse pour voir
une révolution dans des anarchies qui vont
crescendo. La réalité est que la France s’est
inventé, comme d’autres pays d’Occident,
un populisme et elle y basculera totalement
si elle continue. Ce pays qui résiste encore
à la vague mondiale va trouver son Trump.
De quoi Macron est-il si coupable pour que
cette démocratie en arrive à parler de coup
d’Etat, de guerre et de capture, comme s’il
s’agissait d’un Kadhafi à débusquer ? D’où
vient, mais surtout où va cette brutalité qui conduit certains
à détruire monuments et rues ? Existe-t-il des enfants gâtés
de la démocratie, comme il en existe en dictature ?
Nous, les observateurs extérieurs, on aime faire collection de quelques analyses, proches du préjugé, sur la France :
trop d’assistanat mène-t-il au gâtisme ? Trop de démocratie
fait-il rêver de l’utopie populiste ? Trop de « social » mènet-il au délire sur les « droits » ? Pourquoi y rêve-t-on de trouver un dictateur là où il n’existe pas, de le débusquer, de le
lapider et de le pendre vivant ? De quoi Macron est-il coupable dans l’univers des symboles français ?
Peut-être que Macron a été victime d’un curieux paradoxe
français : on affirme lui en vouloir pour avoir été le roi alors
qu’il a été victime de cette haine régicide justement parce
qu’il a mal incarné le monarchisme qui sécurise. Cette dis-
tance qui sacralise l’institution. On prétend que les Français
sont monarchistes et beaucoup de leurs présidents l’ont bien
compris, sauf les derniers. Ceux qui ne l’ont pas saisi, comme
Hollande ou Sarkozy, l’ont payé. Et dans le cas Macron ? L’opinion de ceux qui ne sont pas français aime évoquer cette explication de la jacquerie qui persiste : les selfies de Macron.
Sa tendance à se faire photographier sans complexe avec
tout le monde, d’en abuser et d’en faire l’expression, ratée,
de sa proximité. La photo avec un jeune
torse nu faisant un doigt d’honneur, aux
Antilles, est perçue, obscurément, comme
l’une des causes de cette « familiarité » des
frondeurs qui oseront même parler d’envahir l’Elysée. On a parlé de « mépris » mais
c’est son contraire qui est la cause. Ce sont
les frondeurs qui expriment leur mépris
pour une monarchie qui n’a pas su garder
mesure et souveraineté. C’est peut-être
aussi le maître mot : le selfie est le contraire
du sacré et de la souveraineté.
La tentation intellectuelle d’interpréter cette jacquerie comme une guerre urbaine de libération contre une féodalité
moderne est une vieille tentation de rattrapage chez des
élites dépassées. Et ceux qui, en France, crient leur passion
pour ce mouvement et croient en tirer profit politique n’ont
pas compris que, si le pays bascule, ils le paieront.
L’abus de selfies est-il donc coupable ? Oui, à force d’en
prendre, certains rêveront d’en faire avec votre tête tranchée.
Le selfie présidentiel est l’expression d’une fausse proximité,
d’une popularité qui va être victime du populisme, d’une
dégradation de l’image de la fonction présidentielle, d’une
« accessibilité » qui profitera aux prétentions des gilets jaunes.
Il faut réfléchir sur le faux effet miroir du selfie, son illusion
politique. Macron n’a pas su surmonter ce risque du numérique sur le politique et en fait les frais.
Le pouvoir est à moitié fait d’ombre, de distance ; à moitié de proximité, d’incarnation. La souveraineté se crée ainsi §
Le selfie est le contraire du sacré et de la souveraineté.
106 | 10 janvier 2019 | Le Point 2419
ILLUSTRATION : DUSAULT POUR « LE POINT »
Les Français voient en Macron un roitelet. Et si le président manquait de majesté ?
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