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Libération - 05.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MARDI 5 FÉVRIER 2019
www.liberation.fr
LA RÉUNION
Le nouveau
refuge des
Tamouls
RÉFORME DU LYCÉE
Questionsréponses sur
fond de manifs
BEAUBOURG
Vasarely,
éclectique
et art optique
PAGES 14-17
PAGES 12-13
PAGES 24-25
LOI ANTI-CASSEURS
UN PAVÉ DANS LES LIBERTÉS
Inspiré par la droite et sorti du chapeau après les violences perpétrées
lors des rassemblements de gilets jaunes, le texte examiné
au Parlement divise jusque dans la majorité.
PAGES 2-4
Retrouvez un supplément spécial de 4 pages avec les meilleurs articles
et éditoriaux du«New York Times», en anglais.
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
Des gendarmes mobiles lors de l’«acte XII» des gilets jaunes, samedi, place de la République à Paris. PHOTO BOBY ; PHOTO ADAGP (EN HAUT)
2,00 € Première édition. No 11720
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Divinatoire
On pourra donc interdire
de manifestation un individu dont «il existe des raisons sérieuses de penser»
qu’il constitue une menace
pour l’ordre public». Mais
qui pense et quelles sont
ces raisons ? La loi «anticasseurs» est claire : le préfet pensera ; les raisons seront celles de la police. Le
juge ? Eliminé, sauf en cas
de recours. Halte-là !, dit la
majorité : le texte est dirigé
contre les récidivistes, une
poignée de délinquants
bien connus des services,
abonnés aux violences et
aux dégradations, et personne d’autre. L’ennui,
c’est qu’une fois votée, une
loi s’applique dans toute sa
rigueur, sous ce gouvernement ou sous un autre.
Au fond, ce qu’on demande
aux députés – et aux
citoyens –, c’est de faire
confiance à la retenue, à la
sagacité, à l’élégance, à la
subtilité du ministre de
l’Intérieur. Voilà une locution quelque peu oxymorique… On l’a vu pour les dispositions de l’état
d’urgence. Edictées dans le
cadre de la lutte contre le
terrorisme, elles ont été
quelque mois plus tard utilisées pour cibler les zadistes de Notre-Dame-desLandes ou bien les militants qui protestent contre
le centre d’enfouissement
de Bure. Certes, ils sont
parfois violents, ce qui mérite sanction, mais ce ne
sont en rien des terroristes.
La macronie n’est pas l’antichambre du fascisme : on
le reconnaîtra bien volontiers. Mais imaginons un
gouvernement plus raide,
plus répressif, moins soucieux de la liberté de manifester : il aura à sa disposition un arsenal tout prêt
qui lui permettra, comme
dans le film Minority Report, d’intervenir contre
un délinquant avant même
qu’il ne le devienne. On jugera donc l’intention et
non le fait. Il s’agit d’une loi
divinatoire, parfaitement
contraire à tous les principes constitutionnels, avancée sous la pression des circonstances, qui divise la
majorité et heurte la plupart des défenseurs du
droit et des libertés. Pourtant, la majorité s’apprête
à la voter. Danger ! •
Libération Mardi 5 Février 2019
LOI ANTI-CASSEURS
L’exécutif
interpellé
Le texte répressif, initialement concocté
par Les Républicains avant le mouvement
des gilets jaunes, et qui doit être voté à
l’Assemblée ce mardi, est dénoncé par des
juristes et suscite des doutes chez certains
députés LREM.
Par
LAURE EQUY
C
ombien de voix manqueront au gouvernement, ce mardi, pour approuver son arsenal anti-casseurs et lui permettre d’afficher un «message fort» face aux débordements
en marge des manifestations de gilets jaunes ?
Avant le vote sur l’ensemble de la proposition de
loi visant à «prévenir et sanctionner les violences
dans les manifestations», quelques députés La
République en marche se tâtent et se comptent.
Qu’ils soient une quinzaine voire une bonne
vingtaine au sein de LREM et du Modem à songer
à s’abstenir –ou même pour une toute petite poignée à envisager de voter contre– n’empêchera
pas le texte d’être adopté sans peine avec le renfort probable des voix de la droite. Mais le fait
qu’une frange de marcheurs demeure réfractaire
malgré les détricotages de la version initiale de
cette réponse sécuritaire illustre de manière éclatante la gêne qui a saisi une partie du groupe majoritaire ces dernières semaines.
FRAGILITÉS JURIDIQUES
Au départ pourtant, la macronie semble à l’unisson des annonces faites début janvier par
Edouard Philippe. L’intervention du Premier ministre, appelant à ne pas laisser «le dernier mot
aux casseurs», se produit au surlendemain d’un
acte VIII particulièrement dur. Au cours de leurs
cérémonies de vœux, les députés ont, eux, entendu une forte attente de retour à l’ordre de la
part de leurs administrés. Pour gagner en temps
législatif, le gouvernement décide alors de recy-
cler une proposition de loi des sénateurs Les Républicains votée à l’automne par la Chambre
haute. Une première pilule à digérer. «S’inspirer
de Bruno Retailleau, c’est un poil connoté», soupire un député LREM.
En entrant dans le texte de LR, la majorité ne se
prive pas de faire comme chez elle et de trier les
dispositions qui ne lui conviennent pas. Avant que
le débat ne monte dans la société, les députés de
la commission des lois identifient les fragilités juridiques et se lancent dans «de la petite couture»,
dixit Alice Thourot, rapporteure LREM. Les premières tensions entre les marcheurs de cette commission et le ministère de l’Intérieur portent sur
la création de «périmètres de sécurité» à l’entrée
desquels les forces de l’ordre pourraient procéder
à des fouilles ou des palpations. Le gouvernement
y tient mais la majorité n’en démord pas: cette mesure, qui revient à poster des forces de l’ordre en
statique, ne correspond pas à des formes de manifestation de plus en plus mobiles. Les députés obtiennent la réécriture complète du dispositif.
Si cet article 1 péchait par son «inefficacité opérationnelle», l’article 2, qui constitue le cœur du
texte, est autrement plus problématique. C’est
sur lui que se pose de façon la plus aiguë la question de l’équilibre entre fermeté à l’égard des casseurs et protection des libertés fondamentales.
Il autorise le préfet à interdire de manifester
toute personne qui «constitue une menace d’une
particulière gravité pour l’ordre public» parce
qu’elle a commis, lors de précédentes manifestations, des «atteintes graves à l’intégrité physique
des personnes ainsi que des dommages importants
aux biens». L’interdiction pourra éventuellement
s’étendre à l’ensemble du territoire, pour un mois
maximum. De haute lutte, la rapporteure obtient
la possibilité de former un recours en urgence devant la justice administrative (lire aussi page 4).
ALARMES
Une garantie insuffisante aux yeux de certains
députés LREM, qui multiplient les propositions
d’encadrements. Ils seront même 14 à voter des
amendements visant à supprimer l’article 2. Tout
en «comprenant l’objectif» de la disposition, Martine Wonner, députée LREM du Bas-Rhin, avertit: «Qui sommes-nous si, pour protéger l’Etat de
droit, nous en affaiblissons les principes fondamentaux?» Pour Aurélien Taché, la formulation
laisse une marge d’appréciation qui ne lui inspire
«aucune inquiétude avec un gouvernement soucieux des libertés publiques». Mais le député
LREM du Val-d’Oise rappelle que le Parlement
légifère aussi pour l’avenir: qu’en serait-il si des
extrêmes «arrivaient demain au pouvoir» ?
Taché a été le premier à annoncer qu’il ne voterait pas le texte mardi, suivi de Matthieu Orphelin qui, tout en «saluant des avancées utiles, estime que l’article 2 pose toujours problème».
Vice-président de l’Assemblée nationale, Hugues
Renson prévoit lui aussi de s’abstenir, ainsi que
Barbara Pompili. Les alarmes de quelques grandes voix du barreau contribuent à faire flancher
des parlementaires mal à l’aise. L’un d’eux, après
le réquisitoire de l’avocat François Sureau dans
le Monde, reconnaît que «cette lecture a fini de [le]
convaincre». L’autre se souvient de la mise en
garde virulente, mercredi, de son collègue centriste Charles de Courson, qui avait fait gronder
la majorité en lâchant: «On se croirait revenu sous
Vichy.» «Une piqûre de rappel du vieux monde,
pas inutile», souligne ce député.
Certaines élues LREM, comme Delphine Bagarry,
Sonia Krimi ou Martine Wonner sont tiraillées
entre abstention et vote contre. «Si je suis seule
à voter contre, cela n’a pas de sens. Il faudrait une
expression collective», s’interroge Delphine Bagarry, qui hésite à se dresser contre son groupe
«dans une période où il faut se serrer les coudes».
Martine Wonner admet, elle, être «un peu fatiguée
de ces abstentions un peu tièdes». Allusion à son
abstention, avec 13 de ses collègues, sur le vote
de la loi «asile et immigration» au printemps. La
discussion sur la proposition de loi anti-casseurs
a d’ailleurs rouvert la fêlure entre des élus alertant sur la défense des droits et le reste du groupe
LREM se targuant d’avoir trouvé un équilibre.
«Sauf que Castaner, ce n’est pas Collomb: on peut
discuter, on est allé chercher des arbitrages», souligne un député LREM, qui votera pour. Chef de
file LREM pour ce texte, Jean-François Eliaou insiste aussi sur «le gros travail de négociation des
députés de la commission des lois».
Avant le vote, Christophe Castaner s’emploiera
de nouveau à rassurer ses troupes, se défendant
de porter une «loi de circonstances». Durant les
débats, le ministre de l’Intérieur n’a pourtant
cessé d’appeler à agir au plus vite contre une
«une minorité de brutes qui menace, vise, attaque, sévit en France, n’écoutant que leur soif de
chaos» chaque samedi. Une fois adopté par l’Assemblée, le texte doit retourner au Sénat. «Entre
les navettes avec le Sénat et les décrets d’application, il n’entrera de toute façon pas en vigueur
dans les prochaines semaines. Et cela ne changera
rien aux violences des samedis, s’agace un député. On envoie même aux Français des signaux
contre-productifs.» •
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Libération Mardi 5 Février 2019
«
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u 3
Boulevard de la Madeleine, à Paris, le samedi 8 décembre, lors de la manifestation des gilets jaunes. PHOTO STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
«Donner une satisfaction facile à des
secteurs non éclairés de l’opinion»
L
ongtemps proche du PS, intime de Ségolène Royal et
François Hollande, aujourd’hui proche d’Emmanuel Macron,
l’avocat Jean-Pierre Mignard met en
garde contre le vote de la loi anticasseurs, qu’il juge «dangereuse».
En rejoignant En marche en
2017, vous parliez de Macron
comme d’un espoir «pour ceux
qui ont le goût de la liberté et de
la démocratie». Alors que la majorité s’apprête à voter la loi anticasseurs, qu’en pensez-vous?
La révolte des gilets jaunes n’était
pas prévue dans l’agenda présidentiel ! C’est l’événement qui décide
des choix et nous sommes aujourd’hui dans la situation classique
d’un pouvoir confronté à une
épreuve solide et qui réagit de manière banale, sans que l’efficacité
des mesures qu’il prône ne soit établie. Or, quand une mesure n’est pas
efficace, elle corrode les libertés et
les droits gratuitement. Le risque de
dommage sur les libertés individuelles est très important.
Quand le député centriste Charles de Courson a évoqué «Vichy»
à propos des interdictions administratives et préventives de manifester, ou quand le député
LREM Aurélien Taché pointe le
risque de voir tomber de telles dales ou qui est mal conseillé ?
dispositions entre les mains C’est typiquement une réponse
d’un pouvoir autoritaire, les ci- d’un pouvoir qui agit sous la prestoyens ont-ils des raisons de sion et dans l’urgence. Je suis sidéré
s’inquiéter ?
que l’on adopte ce texte
Le texte que va voter
aussi rapidement. Il n’y
l’Assemblée fait baisa pas eu de vrai débat
ser les défenses imau Parlement. La transmunitaires. Créer un
cription des disposiprécédent sur lequel
tions de l’état d’url’adversaire peut s’apgence dans le droit
puyer, c’est lui donner
commun nous avait
des munitions. Un
déjà inquiétés, et
problème similaire
aujourd’hui le pouvoir
INTERVIEW veut restreindre le
s’est posé au moment
de la déchéance de
droit de manifester de
nationalité sous Hollande. certaines personnes sans savoir sur
N’oublions pas que la gauche est quels critères on va décider de les
tombée par la guerre d’Algérie et priver de ce droit fondamental. Le
qu’il lui a fallu des années pour se ministre de l’Intérieur parle de
refaire une crédibilité après avoir «brutes», ce qui ne figure pas dans
cautionné la torture.
la terminologie pénale classique. La
Ce texte est-il le signe d’un pou- brutalité peut se constater, se vérivoir qui a peur, qui perd les pé- fier. Mais là, on confie au préfet la
CHRISTOPHE MAOUT
L’avocat Jean-Pierre Mignard, pourtant proche
de Macron, pointe une loi inefficace, décidée dans
l’urgence et qui donnera un pouvoir exorbitant aux
préfets. Une «aberration» symptomatique d’un
pouvoir qui se durcit en se rétrécissant politiquement.
responsabilité de déterminer si une
personne qui n’a pas été condamnée pour ces brutalités peut être interdite de manifester en raison de la
brutalité qu’elle pourrait exercer…
Le droit actuel suffit-il ?
C’est même le seul qui permet de
parvenir à un résultat. Je ne comprends pas que les amendements
qui limitaient aux personnes déjà
condamnées les mesures prises par
les préfets n’aient pas été retenus.
Le Modem approchait pourtant là
de la vérité en exigeant une décision
judiciaire avant de passer à l’interdiction administrative. Ce qui détermine un Etat de droit et des mesures conformes au principe de
légalité des délits et des peines, c’est
l’objectivité des critères. Là, quelle
est-elle ? On ne le sait pas.
C’est une dérive autoritaire?
C’est la définition d’un pouvoir
laissé à la discrétion des préfets, qui
vont s’en remettre à des dossiers des
renseignements territoriaux. L’autorité qui pourra prendre les mesures de restriction de manifestation
ne contrôlera pas la valeur des infos
sur lesquelles elle se basera pour
prononcer ces mesures. C’est dangereux. Nous sommes face à un
pouvoir qui laisse la Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 porte ouverte à
l’aléa. Or en démocratie on doit précisément tout faire pour restreindre
l’aléa et avoir l’objectivité la plus
complète.
Pourquoi aller aussi loin, au risque de la fracture politique et de
la censure constitutionnelle ?
Ces mesures visent à donner une
satisfaction facile à des secteurs
non éclairés ou particulièrement répressifs de l’opinion publique. C’est
aberrant. Je ne m’explique pas la situation dans laquelle nous sommes
aujourd’hui, avec un texte imaginé
par LR au départ. Est-ce que c’est
une bonne idée d’aller piocher dans
les textes des autres auxquels ils ne
croyaient pas eux-mêmes et de
créer un tel malaise dans la majorité? In fine, il ne reste que des mots
qui peuvent certes plaire mais qui
ne tiennent pas en droit.
Le gouvernement justifie le niveau de la réponse policière par
la violence qui serait une caractéristique des gilets jaunes…
Sauf que l’évolution du mouvement
ne va pas du tout dans le sens d’une
amplification de la violence. Cela a
été le cas les trois premiers samedis
mais l’exécutif vit sur cette analyse
et dans le cerveau du ministre de
l’Intérieur, le mouvement n’existe
que par la volonté politique de quelques centaines de radicaux d’extrême droite ou d’extrême gauche.
Entre mesures pour le pouvoir
d’achat et nouvelle loi sécuritaire, comment analysez-vous la
réponse de l’exécutif ?
Pour le gouvernement, ce mouvement a dérangé le bel ordonnancement de réformes auxquelles il fallait soit adhérer soit se plier. Une
société, ça ne fonctionne pas
comme ça. Je m’étonne que des ministres, de surcroît venant de la gauche, puissent commettre de pareilles erreurs. C’est énigmatique
pour moi. Le gouvernement et la
majorité ont fait preuve d’une sorte
de bonne conscience des centresvilles, celle des populations confortables porteuses de valeurs qui se
Libération Mardi 5 Février 2019
sentiraient menacés par des Jacques 2.0. Il y a à l’origine une erreur
politique, une méconnaissance de
la réalité sociale du pays qui n’a fait
qu’empirer sur plusieurs dizaines
d’années – la hausse des loyers, la
baisse des salaires, les taxes sur l’essence. Et puis il y a eu un regard dédaigneux sur les gilets jaunes, ces
personnes qui n’auraient rien compris aux politiques fiscales, aux
choix industriels ou au réchauffement climatique. On a tout cela qui
fabrique une révolte qui couvait. De
nombreux députés ont essayé
d’alerter, de prévenir, de mettre en
garde le pouvoir exécutif. En vain.
C’est de la surdité ?
Il y a eu des décisions mécaniques
et malencontreuses. Je ne suis pas
convaincu qu’il fallait mener la
baisse des APL, la hausse de la CSG
ou la désindexation des retraites
comme cela a été fait. Il y a surtout
trop de lois : cela a suscité des incompréhensions, des fractures, des
peurs. On a pu aussi considérer que
si ces gens n’avaient pas bougé depuis trente ans, ils continueraient
à ne pas bouger. Macron et sa majorité ont été élus sur un souffle dégagiste et sur l’idée qu’il pouvait redonner confiance dans la politique.
La promesse présidentielle originelle était de lutter contre les assignations à résidence et d’aider chacun à reprendre le contrôle de sa
vie. Aujourd’hui, ce que les gilets
jaunes nous disent, c’est qu’ils n’ont
plus le contrôle de leur vie et que
jusqu’ici tout le monde s’en est
foutu. Cela ne peut plus durer.
Après le soulèvement des banlieues
en 2005, c’est le deuxième mouvement périphérique. Cela fait du
monde et c’est le signe d’une société
qui risque de se détacher bloc par
bloc. Et l’opinion publique continue
à soutenir globalement le mouvement : la dialectique des casseurs
n’a donc pas fonctionné. Cela en dit
long sur les malaises qui agitent les
Français. Ils étaient présents en
2017, ils ressurgissent de la pire manière. La rue succède aux urnes,
cette fois c’est le dernier avertissement et il est très lourd.
Comment expliquer le gouffre
entre les promesses et la réalité
vingt mois plus tard?
L’analyse de Macron péchait à l’origine par un optimisme exagéré sur
ce que la volonté politique pouvait
réaliser seule. Comme Hollande qui
aurait dû appeler Bayrou à Matignon ou davantage comme Chirac
qui en 2002, après avoir fait 82 %
face à Le Pen, aurait dû proposer au
PS un programme d’unité nationale, chaque pouvoir pense que lui
pourra gouverner avec une base politique très fragile. Macron n’a pas
tenu compte du fait que beaucoup
de ses électeurs du deuxième tour
n’avaient pas adhéré à son programme. Il ne fallait pas se contenter d’une large victoire législative en
trompe-l’œil pour affirmer que son
Lors de la manifestation des gilets jaunes à Bordeaux, samedi. PHOTO THIBAUD MORITZ
projet était bel et bien validé. Il fallait faire de la po-li-ti-que et trouver
le moyen d’inclure ce large spectre
qui a fait sa victoire finale, de Hamon à Juppé.
Le chef de l’Etat a encore lancé le
grand débat en rappelant qu’il
avait été élu sur un projet…
L’enjeu pour lui, c’était a minima de
devenir le président de tous ses
électeurs et pas seulement celui de
son camp du premier tour. Avec la
victoire, la majorité s’est convaincue qu’à elle seule elle pouvait réformer. A l’évidence ce n’est pas le cas.
Comme le disaient Mitterrand et
Rocard en 1988, les majorités trop
larges sont des catastrophes car elles empêchent de faire de la politique au-delà du programme originel
perçu comme les tables de la loi.
Un pouvoir qui se rétrécit politiquement se durcit-il forcément?
Oui car il se rétracte. Dans ces moments-là, le message est: «C’est une
épreuve. Il faut tenir et faire la tortue romaine. Silence dans les rangs
car le premier qui parle fait le jeu de
l’ennemi.» Tout débat devient
d’abord une potentielle faille que
l’opposition va exploiter, etc. Cette
dynamique est un risque redoutable : depuis sa création la majorité
a un fonctionnement très réglementaire empêchant tout débat.
Sur certains textes, des amendements LR ou PS n’étaient pas idiots
mais ils ont été systématiquement
retoqués. Même le Modem a fait les
frais de cette capitis deminutio. Le
risque pour LREM si le parti n’arrive
pas à faire cohabiter un pôle de gauche et un pôle de droite, c’est de devenir l’UNR [le parti créé en octobre 1958 pour le seul soutien du
général de Gaulle, ndlr] ! Si une
quinzaine de députés LREM ont la
possibilité de s’abstenir sur la loi anti-casseurs sans être sanctionnés, ce
sera un premier pas. Plus il y aura
de débats au sein du parti présidentiel, mieux ce sera pour le pays.
Recueilli par JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
et LAURE BRETTON
Des mesures qui piétinent la rue
Parmi les dispositions du projet
de loi, l’article 2, qui confère
aux préfets le pouvoir
d’interdire la participation
à une manifestation,
est vivement critiqué.
A
près des débats expéditifs à l’Assemblée nationale, et à la faveur de la crise
provoquée par le mouvement des gilets jaunes, c’est l’essence même de la proposition de loi «anti-casseurs» soumise en octobre au Sénat par Les Républicains qui a été
conservée par le gouvernement et sa majorité.
Le texte, dont le vote est prévu ce mardi à l’Assemblée, comprend une panoplie de dispositions jugées liberticides par des associations
de défense des libertés publiques.
Arrêté. La pierre angulaire du texte que les
députés s’apprêtent à adopter est l’interdiction administrative de manifester, en dehors
de toute procédure judiciaire. Cette disposition, prévue à l’article 2, mêle ce que l’état
d’urgence avait rendu possible et le mécanisme d’interdiction de stade existant pour le
foot. Elle permettra à un préfet de prononcer
un arrêté portant interdiction de participer à
un rassemblement contre «une personne [qui]
constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public». Cette «menace» doit
être étayée par la constatation lors d’une précédente manifestation «d’agissements […]
ayant donné lieu à des atteintes graves à l’intégrité physique des personnes ainsi que des
dommages importants aux biens» ou de la
«commission d’un acte violent».
Le gouvernement a étendu la durée possible
de cette interdiction à un mois, tandis que le
texte de la droite prévoyait qu’elle ne pouvait
excéder le temps d’une manifestation. Une
obligation de «pointage» dans un commissariat ou une caserne de gendarmerie a également été ajoutée. Face au risque d’une censure du Conseil constitutionnel, l’exécutif a
simplement retranché au texte initial la défi-
nition des personnes pouvant être visées :
il ne suffit plus d’appartenir à un groupe ou
même simplement d’entrer en relation avec
ces personnes pour être concerné.
Fichier. Le texte distingue enfin les manifestations déclarées des autres. Dans le premier
cas, le préfet doit prononcer sont arrêté au
moins quarante-huit heures avant le début de
l’événement. Ce délai permet à la personne
visée de contester l’acte devant un tribunal
administratif. Dans le cas où la manifestation
n’a pas été déclarée –cela a souvent été le cas
avec les gilets jaunes–, les autorités peuvent
notifier l’interdiction le jour même, par exemple lors d’un contrôle d’identité sur place.
L’outil à disposition des préfets pour procéder
à ces interdictions administratives de manifester est prévu par l’article 3 du texte: il s’agira
d’une sous-catégorie au sein de l’actuel fichier
des personnes recherchées (FPR). La création
d’un fichier dédié a été écartée.
L’article premier, qui avait été supprimé en
commission, est finalement réapparu à l’issue
des débats en séance plénière. Sur réquisition
du procureur de la République, les forces de
l’ordre pourront procéder à des contrôles et
des fouilles «sur les lieux d’une manifestation
sur la voie publique et à ses abords immédiats»
pour rechercher des armes ou tout objet pouvant être utilisé comme une arme.
De nouvelles dispositions pénales ont également été adoptées. L’infraction de dissimulation du visage deviendrait un délit (un an de
prison et 15 000 euros d’amende) alors que
c’est aujourd’hui une contravention
(1500 euros d’amende). Cela concernerait le
fait de masquer «tout ou partie de son visage
sans motif légitime». Il appartiendra donc aux
personnes poursuivies d’apporter la preuve
de cet éventuel «motif légitime».
Enfin, l’article 7 prévoit que l’Etat pourra engager une action civile contre les personnes
à l’origine des dégradations. Cette possibilité,
déjà rendue possible par la jurisprudence, est
peu mise en œuvre dans les faits. Elle gagnerait simplement un caractère légal.
ISMAËL HALISSAT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 5 Février 2019
u 5
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ÉDITOS/
Par ALAIN AUFFRAY
Journaliste au service France
@alainauffray
Pour l’exécutif, l’agenda de ce premier semestre 2019
est un inextricable casse-tête. Deux échéances politiques se télescopent: d’une part, le grand débat national, qui doit durer jusqu’au 15 mars et se poursuivre avec un travail de synthèse qui devrait prendre
plusieurs semaines; d’autre part, une campagne
pour les élections européennes du 26 mai qui sera
lancée début mars avec la désignation des candidats
de la liste LREM. A grand renfort de paroles fortes,
les dirigeants de la majorité soulignent l’importance
cruciale de ces deux échéances. Le grand débat serait, à les entendre, une entreprise inédite, une première mondiale qui montrera la voie d’un «renouveau démocratique». Quant au renouvellement du
Parlement de Strasbourg, il sera le rendez-vous de la
dernière chance pour une Europe en voie de délitement, menacée de l’intérieur par les nationalistes
démagogues et, de l’extérieur, par des empires qui
ont intérêt à la voir se défaire.
Comment répondre à ce double défi? Emmanuel
Macron a entamé lundi matin une série de consultations avec les présidents des groupes parlementaires. Aux premiers reçus, les chefs de file des groupes LREM et LR à l’Assemblée, Gilles Le Gendre et
Christian Jacob, le chef de l’Etat a certifié qu’il
n’avait rien décidé. Il n’écarte pas le scénario d’un
grand rendez-vous électoral qui viendrait clore
six mois d’effervescence politique et sociale.
Le 26 mai, les électeurs seraient invités à élire leurs
eurodéputés et à répondre, par référendum, à des
questions censées changer la République.
Profiter d’une échéance électorale pour faire valider
des réformes par référendum? L’idée n’est pas nouvelle. En 2016, pendant la primaire de la droite, Nicolas Sarkozy avait envisagé de demander aux électeurs d’approuver une réforme institutionnelle à
l’occasion des élections législatives. Mais, en sortant de l’Elysée lundi matin, Christian Jacob a dénoncé «une manœuvre politicienne pour étouffer le
débat européen». Sans attendre l’arbitrage de Macron, plusieurs leaders de la majorité, notamment
le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves
Le Drian, ont dit leur hostilité à ce projet. Au risque
de contrarier l’Elysée, ils mettent en garde contre
une bataille référendaire qui viendrait étouffer le
débat sur la souveraineté de l’UE. Les macronistes
tiennent à mener cette campagne. Il serait dommage de les en priver. •
Nicolás Maduro à Turiamo (Venezuela) dimanche. PHOTO REUTERS
La farce tragique
de Maduro
Par LAURENT JOFFRIN
Directeur de la rédaction
@Laurent_Joffrin
Six pays européens, dont deux dirigés
par des coalitions de gauche, l’Espagne
et le Portugal, ont donc reconnu Juan
Guaidó, principale figure de l’opposition vénézuélienne, comme président
par intérim chargé d’organiser une nouvelle élection présidentielle. On dira: de
quoi se mêlent-ils? Pourquoi emboîter
le pas, d’un continent à l’autre, à Donald
Trump, qui a le premier proclamé la
légitimité de Juan Guaidó ? Lui qui a
ressuscité par sa balourdise éléphantes-
que le vieil imperium que les EtatsUnis, depuis le président Monroe, se
sont abusivement attribué sur les affaires de l’Amérique latine, ranimant ainsi
le spectre de l’impérialisme yankee ?
Ils se mêlent en fait des affaires de la démocratie.
L’Union européenne avait en son temps
émis de très sérieux doutes sur la validité de l’élection du président en titre,
Nicolás Maduro, organisée à la va-vite
par une commission électorale aux ordres du régime, boycottée par l’opposition et marquée par toutes sortes de
fraudes. Or la Constitution vénézuélienne, un peu comme en France, pré-
voit qu’en cas d’empêchement du président en titre, celui de l’Assemblée –Juan
Guaidó en l’occurrence– exerce un intérim avant l’organisation d’un nouveau
scrutin. Guaidó est en quelque sorte un
Poher un peu expéditif, qui prend acte
de l’illégitimité de Maduro et presse le
pas vers de nouvelles élections, régulières, celles-ci. D’où la reconnaissance
européenne.
Les soutiens du régime vénézuélien
crient au coup d’Etat manipulé depuis
Washington. C’est oublier le contexte.
Successeur de Chávez, plus terne et
plus répressif, Maduro a ruiné son pays.
Assis sur les plus grandes réserves de
pétrole au monde, il a réussi en quelques années à diviser par deux le PIB du
Venezuela, à réduire son peuple à la misère et à provoquer l’exil forcé de plus
de deux millions de ses compatriotes.
Appuyé sur l’armée, gangrené par la
corruption, le régime a résisté à toutes
les protestations en usant d’une répression multiforme et brutale. La France
insoumise, toujours rangée derrière
Maduro, dénonce en France, à raison,
la répression trop brutale des gilets jaunes qui a occasionné de nombreuses
blessures graves. Elle oublie de critiquer la répression vénézuélienne, qui
a causé la mort de dizaines de personnes en quelques semaines. Politiquement daltonienne, elle soutient avec la
même ferveur les gilets jaunes et les
uniformes kaki des sbires de Maduro.
Une légère contradiction… Le président
vénézuélien a proposé d’organiser de
nouvelles élections législatives, ce que
certains ont interprété comme un geste
d’ouverture. En fait, il s’agit d’une mauvaise blague. C’est l’élection du Président qui est contestée, non celle du Parlement, qui s’est déroulée dans des
conditions honorables et qui a débouché sur la victoire de l’opposition. Maduro, élu illégitimement, propose de
rester en place et de dissoudre l’Assemblée légitime, privant Guaidó de son
point d’appui légal. A juste titre, cette
farce potentielle a aussitôt été récusée
par l’opposition. Il n’est qu’une issue à
la crise qui a plongé dans le malheur un
peuple longtemps abusé et qui se révolte aujourd’hui: l’organisation d’une
élection présidentielle sincère. Alors on
verra si ce régime populiste reçoit toujours l’assentiment du peuple. •
Lire aussi pages 6-7.
csuper.fr
Européennes
et référendum:
un délicat tempo
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6 u
MONDE
Libération Mardi 5 Février 2019
VENEZUELA Donald Trump
joue la carte «Guaidó First»
Par
ISABELLE HANNE
Soutien de la première heure du président
autoproclamé, le chef de l’Etat américain
a pris la tête de l’opposition mondiale à Maduro,
agitant la menace d’une intervention militaire.
Une réaction à contre-courant de l’isolationnisme
qu’il affiche depuis le début de son mandat.
ANALYSE
Correspondante à New York
A
des années-lumière de la doctrine «America First» de Donald Trump, les Etats-Unis
ont endossé le rôle de chef de file de
l’opposition internationale au président du Venezuela, Nicolás Maduro.
Ils n’avaient pas reconnu sa réélection controversée en mai, et le chef
d’Etat américain a critiqué son régime lors de ses deux discours à la tribune des Nations unies. Alors que les
Etats-Unis se sont désengagés de plu-
Juan Guaidó, le président autoproclamé et soutenu par les Etats-Unis, lors d’une manifestation samedi à Caracas. PHOTO JUAN BARRETO. AFP
sieurs organisations et accords multilatéraux, promettent le retrait de
troupes américaines déployées à
l’étranger et que Trump répète que le
pays ne peut pas être «le gendarme du
monde», son administration a immédiatement reconnu l’opposant et président de l’Assemblée nationale, Juan
Guaidó, dès que celui-ci s’est autoproclamé «président en exercice»,
le 23 janvier. Le Canada, le Brésil, la
Colombie et le Pérou ont suivi, ainsi
que quinze pays européens, dont la
France (lire ci-contre). «Les citoyens
du Venezuela souffrent depuis trop
longtemps aux mains du régime illégi-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 5 Février 2019
time de Maduro», a tweeté le chef
d’Etat américain le 23 janvier, annonçant son soutien officiel à Guaidó
comme «président par intérim du
Venezuela». Le secrétaire d’Etat, Mike
Pompeo, a, lui, appelé Nicolás Maduro à «céder la place».
Cinq jours plus tard, le 28 janvier,
Washington annonçait un durcissement inédit des sanctions financières contre la compagnie pétrolière
publique du Venezuela, PDVSA.
Celles-ci interdisent à la firme de
faire du commerce avec des entités
américaines et gèlent ses avoirs à
l’étranger, avec pour objectif d’empêcher «le détournement de davantage
de ressources» par Nicolás Maduro,
explique le Trésor américain. Ces
sanctions, qui devraient représenter
un manque à gagner de 11 milliards
de dollars (9,6 milliards d’euros) pour
l’économie vénézuélienne, ont été
taxées d’«unilatérales, illégales, immorales et criminelles» par Maduro.
«5 000 SOLDATS»
En parallèle, l’administration Trump
laisse planer la menace d’une intervention militaire à Caracas. «Toutes
les options sont sur la table», a répété
le Président dans une interview
diffusée par CBS dimanche. «Il se
passe trop de choses horribles au
Venezuela», a-t-il affirmé. Relançant
les spéculations la semaine dernière,
une photo a montré le conseiller à
la sécurité nationale, John Bolton,
dans la salle de presse de la Maison
Blanche, bloc-notes sous le bras
sur lequel on pouvait lire «5000 soldats en Colombie». «Vous faites des
erreurs qui vont vous mettre du sang
sur les mains, a lancé Nicolás
Maduro, interviewé dimanche par
la chaîne espagnole la Sexta, à
l’adresse de Donald Trump. Ne faites
pas un nouveau Vietnam en Amérique latine.» «Je ne crois pas qu’il y
ait un appétit réel pour une intervention militaire américaine au Venezuela, tempère Lisa Viscidi, du
think tank Inter-American Dialogue.
C’est plus un avertissement que quelque chose d’imminent, et l’administration Trump va d’abord regarder
les effets des sanctions.»
Signe de l’extrême tension entre les
deux pays, le Venezuela avait donné
soixante-douze heures aux diplomates américains pour quitter son
territoire, et Washington avait rappelé son personnel diplomatique
jugé «non essentiel». Leur expulsion
a finalement été suspendue et des
négociations ont été ouvertes avec
les Etats-Unis pour maintenir un niveau minimum de relations après la
rupture des liens diplomatiques.
Depuis la mort de Hugo Chávez,
en 2013, et l’arrivée au pouvoir
de Maduro (lire aussi page 5), le Venezuela, jadis l’un des pays les plus
prospères d’Amérique latine grâce à
sa manne pétrolière, s’enfonce dans
une crise économique et sociale
d’ampleur. Pénuries de produits alimentaires et de médicaments, inflation colossale, effondrement des
services publics: la population s’appauvrit et près de 3 millions de
Vénézuéliens ont fui le pays. La
prestation de serment de Maduro,
le 10 janvier, pour son nouveau mandat, a relancé de fortes manifestations, violemment réprimées. Selon
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Ce pays est sur
notre continent,
je pense que
nous avons
une responsabilité.»
John Bolton
conseiller à la sécurité
nationale des Etats-Unis
les organisations de défense des
droits de l’homme, 40 personnes ont
été tuées et 850 détenues au cours
des manifestations qui secouent le
pays depuis le 23 janvier.
L’engagement américain dans cette
crise vénézuélienne est aux antipodes de la rhétorique isolationniste
des Etats-Unis de Donald Trump,
sur la forme comme sur le fond. La
méthode, d’abord, a étonné les observateurs. Elle n’a même «jamais
été aussi peu trumpienne», a noté un
article du magazine The Atlantic.
Loin des coups de sang du Président
sur Twitter ou de ses négociations
bilatérales au lance-pierres, la reconnaissance de Juan Guaidó est le
fruit d’une coopération préparée en
amont par son administration avec
ses alliés régionaux. «Le secrétaire
d’Etat, Mike Pompeo, a consulté au
préalable ses partenaires du continent américain, et John Bolton s’est
assuré de la solidité des bases constitutionnelles pour reconnaître la
légitimité de Guaidó», rappelle Lisa
Viscidi. Même le tweet de Trump
adoubant Guaidó est venu après un
communiqué officiel de la Maison
Blanche. Une fois n’est pas coutume,
l’administration Trump a mené une
campagne diplomatique «bien orchestrée», insiste la spécialiste.
Sur le fond, l’attitude américaine visà-vis du Venezuela surprend également. Le communiqué présidentiel
évoque le nécessaire «rétablissement
de la démocratie», ou encore la «sécurité du peuple vénézuélien». Donald Trump n’a pourtant pas bâti sa
politique étrangère sur des considérations humanitaires, et n’a aucun
scrupule à afficher sa proximité avec
des dirigeants autoritaires, réaffirmant par exemple l’alliance avec
l’Arabie Saoudite après l’assassinat
du journaliste Jamal Khashoggi. «Le
Venezuela est sur notre continent, je
pense que nous avons une responsabilité particulière», a balayé John
Bolton.
LUTTE D’INFLUENCE
«L’administration américaine ne voit
pas d’un bon œil une crise économique et sociale dans “notre hémisphère”, comme le répète Bolton, et en
fait une question de sécurité nationale, analyse Lisa Viscidi. Il y a, de
fait, des pressions sur la question
humanitaire, venant surtout de Colombie, Etat qui héberge le plus gros
des 3 millions de Vénézuéliens qui ont
fui leur pays. Mais pour l’instant,
l’administration Trump n’a débloqué
que 20 millions de dollars pour y
répondre.»
Les pressions sur la Maison Blanche
seraient surtout nationales. Elles
émanent notamment du vice-président, Mike Pence, engagé en Amérique latine sur la défense des valeurs
religieuses; des faucons John Bolton
et Elliott Abrams, récemment
nommé émissaire des Etats-Unis
pour le Venezuela; et des élus républicains de Floride, le sénateur
Marco Rubio en tête, où vit une
grosse communauté vénézuélienne.
Rubio, qui appelle l’armée vénézuélienne à renverser Maduro, avait rencontré Trump la veille de sa reconnaissance officielle de Juan Guaidó.
«La différence principale avec l’administration Obama, outre la dégradation du contexte, c’est que l’administration Trump comprend de
nombreux partisans d’une ligne dure
contre Maduro, qui rangent le Ve-
nezuela et Cuba dans la même catégorie de dictatures socialistes», avance
Lisa Viscidi. Pour synthétiser sa doctrine, Bolton a même inventé la formule de «troïka de la tyrannie» pour
désigner La Havane, Caracas et Managua, la capitale du Nicaragua.
Car en toile de fond de la crise politique, économique et sociale que
subissent les 31 millions d’habitants
du Venezuela se joue une lutte
d’influence des grandes puissances
mondiales. Le pays de Maduro est en
effet le principal allié de la Russie en
Amérique latine. Moscou y a investi
des milliards de dollars, dans l’armement ou les hydrocarbures. En décembre, lors d’une visite de Maduro
à Moscou, la Russie a promis d’investir 6 milliards de dollars dans les
secteurs pétrolier et minier. Poutine,
qui a réaffirmé son soutien à Maduro, a déclaré que la reconnaissance de Guaidó par les Etats-Unis
était un acte «destructeur» d’ingérence étrangère «allant effrontément
à l’encontre des normes fondamentales du droit international». Quant à
la Chine, elle a su fermer les yeux sur
la dette colossale du Venezuela et est
devenue, ces dernières années, son
premier créancier. «Elle s’est rendue
indispensable : elle a accordé très
généreusement des milliards de dollars de prêts à taux bas, d’abord à
Chávez puis à Maduro, en échange de
l’export de pétrole», rappelle Lisa
Viscidi. La Turquie et l’Iran les ont
rejointes dans leur appel au maintien du statu quo.
Constater l’influence de la Chine et
de la Russie dans «leur» hémisphère
n’est pas du tout du goût des EtatsUnis. «Il y a de vraies inquiétudes
d’ordre géopolitique vis-à-vis du
Venezuela, conclut Lisa Viscidi.
La Chine et la Russie, qui ont beaucoup investi au Venezuela, ne veulent pas perdre les bénéfices de ce
partenariat.» Les Etats-Unis, eux,
ne semblent pas prêts à leur céder
du terrain. •
Face aux deux présidents,
une Europe à double face
Lundi, quinze pays de l’UE
ont reconnu la présidence
par intérim de Juan Guaidó.
Mais, comme souvent,
les Vingt-Huit ont été incapables
de parvenir à un consensus.
Q
uinze Etats membres de l’Union européenne
(sur vingt-huit) ont «reconnu», lundi et en ordre
dispersé, le président du Parlement vénézuélien, Juan Guaidó, autoproclamé président par intérim:
l’Allemagne, l’Autriche, la France, l’Espagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Portugal, la Suède, le Danemark, la Finlande, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie,
le Luxembourg et la République tchèque. La Belgique,
elle, s’est contentée de le «soutenir». Cette reconnaissance fait suite au rejet par Nicolás Maduro de l’ultimatum lancé par Paris, Berlin, Londres, Madrid, Lisbonne
et Vienne lui enjoignant d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Ce mouvement international a été
lancé fin janvier par les Etats-Unis, le Canada et plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Brésil.
C’est généralement par des tweets forcément lapidaires
que les dirigeants européens ont pris position. «Les Vé-
nézuéliens ont le droit de s’exprimer librement et démocratiquement. La France reconnaît Juan Guaidó comme
président en charge pour mettre en œuvre un processus
électoral», a ainsi tweeté Emmanuel Macron. Le temps
des communiqués officiels où chaque mot était soigneusement pesé appartient manifestement au passé.
Mais, encore une fois, l’UE a été incapable d’adopter
une position commune, sa politique étrangère se décidant à l’unanimité des Vingt-Huit. Or, lundi, l’Italie et
la Grèce se sont opposées à un texte reconnaissant la
légitimité de Guaidó: pour ces deux pays, il faut privilégier le dialogue politique, ce qui, dans les circonstances
actuelles, revient à donner à Maduro la satisfaction
d’une Europe offrant au monde le spectacle de ses divisions. Le Parlement européen, qui peut adopter à la
majorité des positions de politique étrangère, mais non
contraignantes, a adopté une résolution dès jeudi demandant aux gouvernements européens de reconnaître Guaidó comme seul à même d’organiser une
élection présidentielle «libre et transparente». Les
eurodéputés ont ainsi montré qu’il existait une forte
majorité en Europe en faveur d’une ligne dure à l’égard
du régime vénézuélien. Mais majorité n’est pas unanimité, et l’UE se retrouve de facto marginalisée.
JEAN QUATREMER (à Bruxelles)
Carnet
SOUVENIRS
Mathias
BONNAURON
Mardi 5 février 2008, 3 heures.
Tu es mort seul dans le froid,
dans la montagne.Tu as lutté
et tu n’as pas survécu.
DÉCÈS
Julien et Marie-Blanche
THIOLLAY, ses enfants ;
Arthur et Lise,
ses petits-enfants
ont la tristesse de vous faire
part du décès de
Mme Pierre
THIOLLAY
née Dominique
GICQUEL
survenu le 30 janvier 2019
à l’âge de 65 ans.
La cérémonie religieuse sera
célébrée le mardi 5 février
2019, à 10H30, en l’église
Sainte-Marguerite
36 rue Saint Bernard
75011 PARIS.
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MONDE
Libération Mardi 5 Février 2019
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CENTRAFRIQUE
SOUDAN
DU SUD
Marches au cours desquelles des manifestants ont été tués
Autres manifestations ou incidents liés à la contestation
ÉTHIOPIE
250 km
Au Soudan,
«ce ne sont
pas les plus
pauvres
qui sont
dans la rue»
Au pouvoir depuis 1989, Omar el-Béchir
est confronté à des manifestations inédites.
Depuis plus de deux mois, les classes
moyennes et salariées bravent les tirs
de la police pour protester contre un régime
qui les oppresse et saigne l’économie.
Recueilli par
CÉLIAN MACÉ
ls n’ont connu que lui. Deux tiers des Soudanais sont nés dans un pays ayant Omar
el-Béchir pour Président. Seul chef d’Etat
en exercice recherché par la Cour pénale internationale (CPI), qui a émis deux mandats
d’arrêt internationaux et le poursuit pour
«crimes contre l’humanité», «crimes de
guerre» et «génocide» au Darfour, le maréchal
fait face à un mouvement de contestation populaire sans précédent depuis son accession
à la tête du pays, en 1989. Cela fait maintenant
quarante-neuf jours que, partout à travers le
territoire, des milliers de personnes bravent
quasi quotidiennement ses forces de sécurité
en descendant dans la rue.
Si l’étincelle a été économique, le feu est désormais politique. «Ta chute, c’est tout», chantent les manifestants. «Un changement de président ne peut se faire par WhatsApp ou
Facebook», leur a répondu El-Béchir jeudi.
Avant d’ajouter: «Nous allons concentrer nos
efforts pour satisfaire le peuple, particulièrement les jeunes.» Dans un geste d’apaisement,
la semaine dernière, le régime a promis la
libération de toutes les personnes arrêtées
depuis le début des protestations –au nombre
de 1000, selon les ONG. Le Président, en tournée dans les villages, a inauguré une nouvelle
autoroute de 340 kilomètres dimanche et a
fait miroiter la construction d’un hôpital, un
réseau d’eau potable… Mais les marches
continuent. «Le mouvement est inédit par son
ampleur et sa géographie», pointe Clément
Deshayes, chercheur à l’université Paris-VIII
et membre du think tank Noria Research. Il
revient sur les contours de cette révolte qui
a déjà fait 30 morts, selon un bilan officiel, 51 selon Human Rights Watch (HRW).
Quel a été le déclencheur de la révolte ?
C’est un engrenage qui a débuté par le triplement du prix du pain. A cause des problèmes
monétaires du Soudan, l’importation de blé
est devenue très coûteuse. Le taux officiel de
l’inflation est de 70% mais, selon les économistes, il serait en réalité plus proche
de 120 %. Le pays est aussi confronté à une
Des heurts entre manifestants et forces de
sévère pénurie d’essence. Mais le problème
le plus grave, au quotidien, est la crise de liquidités. Ce manque de cash met les familles Bleu) se sont montrées plus timides. Vu le nien difficulté, surtout celles qui dépendent veau de répression auquel elles sont habid’un salaire, car elles ne peuvent plus le reti- tuées, c’est compréhensible: une manifestarer ou pas entièrement. Les magasins se tion au Darfour, ça ne se conclut pas par un ou
vident, l’économie est à l’arrêt.
deux morts, mais par un village entier rasé…
Qui sont les Soudanais qui manifestent? Quelle forme prend la protestation ?
A la différence de 2013 [la répression de la ré- Le gros de la mobilisation a lieu quartier
volte avait fait au moins 170 morts, ndlr], par quartier. A Khartoum, c’est dans les quarce ne sont pas les plus pauvres, le lumpen, qui tiers que les rassemblements ont commencé.
sont aujourd’hui dans la rue,
Les jeunes bloquent les accès
mais les classes moyennes, les
et manifestent à l’intérieur. Déclasses populaires salariées. Le
sormais, l’APS appelle à des momouvement est inédit par son
bilisations «centrales». Les proampleur et sa géographie. La
testataires partent des quartiers
date que les Soudanais identipour converger vers le centrefient comme le début de la réville. La semaine dernière, l’APS
volte, le 19 décembre, est le moavait prévu 17 points de ralliement où la province se soulève:
ment simultanés à Khartoum.
ce jour-là, des bureaux du NISS
Mais les manifestants n’ont
INTERVIEW pas la possibilité d’occuper une
[les redoutés services de renseignement soudanais] ont été brûplace centrale, comme Tahrir
lés. La révolte a commencé de façon éruptive, au Caire. La police tire à balles réelles et les
populaire, non coordonnée. Aujourd’hui, les marches sont systématiquement dispersées.
villes de province mènent des marches «tour- Qu’est-ce que cette Association des pronantes». L’Association des professionnels fessionnels soudanais ?
soudanais (APS) a commencé à structurer le Elle n’existe que depuis quelques semaines.
mouvement par ses appels. Le pic des mani- On ne lui connaît pas de leaders… hormis
festations a eu lieu dans le nord du pays, qui ceux désormais en prison. Ce sont visibleest normalement le pré carré du régime. Des ment des individus qui ont une certaine exvilles comme Port-Soudan ou Atbara, bas- périence de la contestation, de la clandestitions du Parti communiste soudanais et de la nité aussi. L’APS a créé une application pour
classe ouvrière, sont traditionnellement une communiquer les mots d’ordre, les parcours
caisse de résonance des mouvements so- des manifs, etc. Elle n’est pas forcément en
ciaux. Mais des régions rurales et agricoles lien avec les comités de quartier sur le terrain,
comme la Jezira, au sud de Khartoum, ou des mais elle permet d’unifier le mouvement. Il
petites villes du Kordofan du Nord se mobili- est très difficile de mobiliser au Soudan. Les
sent aussi de manière inédite. Seules les ré- opposants risquent d’être arrêtés, torturés…
gions en guerre (le Darfour, le Kordofan, le Nil L’APS n’a pas beaucoup de membres en tant
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l’ordre, le 20 janvier à Khartoum. PHOTO MOHAMED NURELDIN ABDALLAH. REUTERS
que tels: le comité le plus important est sans
doute celui des médecins. En général, ce sont
des gens diplômés, des ingénieurs, des professeurs, etc. C’est assez différent des puissants syndicats du rail, des cimentiers, des
ouvriers des années 60, qui avaient été les déclencheurs des révolutions de 1964 et de 1985.
Les organisations de travailleurs ont été
détruites ou phagocytées par les islamistes.
Ces dernières années, pour contourner les interdictions, les activistes ont monté des associations, comme l’APS, ou des comités.
Quelles sont les revendications du mouvement ?
Il n’est pas limité à la sphère économique. Dès
le 19 décembre, les slogans ont été ceux des
printemps arabes: «Le peuple veut la chute du
régime», «A bas le gouvernement des voleurs»,
«Révolution, dignité, pacifisme»… C’est bien
le système (nizam) lui-même qui est visé, et
non simplement le gouvernement. Il y a cette
idée largement partagée dans la population
que le Soudan était un pays riche, à la pointe
de l’industrie pour le continent, qui a été appauvri par la mauvaise gouvernance. Dans les
années 70 et 80, l’Etat était pourvoyeur de
santé, d’éducation, d’infrastructures. Mais la
libéralisation des années 90 et l’isolement
croissant du régime ont cassé cette forme
d’Etat-providence.
Comment a été menée la répression ?
Des gens intelligents sont aux manettes de
l’appareil sécuritaire. D’après les exemples des
pays arabes voisins, ils sont très conscients
qu’un mouvement d’agitation généralisée
dans une période de faiblesse du régime peut
être dangereux. Ils ont commencé par couper
les réseaux sociaux. Il y a eu vingt morts le
premier jour, puis trois ou quatre à chaque
nouvelle journée de manifestation. Le régime
a pris peur quand il a vu, par endroits, l’armée
pactiser avec la foule: les militaires ont depuis
été retirés des points sensibles. A la radio de
l’armée, des haut gradés ont affirmé qu’ils
restaient loyaux au régime mais qu’ils ne
tireraient pas sur la foule. Des officiers de police ont aussi rappelé que leur rôle était de
protéger «tous les citoyens». C’est une nouveauté. Pour mater les manifestants, le pouvoir fait appel aux forces habituelles de
maintien de l’ordre, aux agents du NISS et aux
miliciens du parti. Ces derniers sont les plus
dangereux, ils sont responsables de la plupart
des morts. Les menaces ont été explicites: il
y a «des brigades de l’ombre qui vous attendent», a prévenu le régime.
Omar el-Béchir est-il menacé ?
Le système peut perdurer sans lui. Le régime
soudanais n’est pas construit autour de sa
seule personne. El-Béchir est un point
d’équilibre entre plusieurs tendances : l’armée, les islamistes, les renseignements…
Certains cadres veulent s’en débarrasser car
il est devenu un point de focalisation pour
la communauté internationale, ce qui est
mauvais pour la continuation du régime.
Mais lui ne montre aucun signe de nervosité.
Il se permet même de quitter ostensiblement
le pays [il a récemment voyagé en Egypte et
au Qatar] alors qu’en 1985, le coup d’Etat
s’est produit au moment où le président était
à l’extérieur.
Est-ce un coup dur pour les islamistes ?
Le Soudan est la seule expérience durable des
Frères musulmans dans le monde arabe et
u 9
c’est un échec complet. Aujourd’hui, une partie du régime estime que certaines pratiques
vexatoires auxquelles tiennent les islamistes
mettent en danger le régime pour rien. Par
exemple, ils rasent la tête des gens dans la rue,
ils font fermer les petits cafés de Khartoum…
Ils ont érigé une partie de la jeunesse en ennemie. Dans un enregistrement qui circule sur
les réseaux sociaux, Salah Gosh, l’ancien chef
des services de renseignement, parle de laisser davantage de liberté aux jeunes. Certains
envisagent carrément le retour des mariages
de masse car ils pensent que la révolte est
provoquée par la frustration sexuelle de la
jeune génération. Mais la révolte n’est pas
tournée contre les islamistes. Dans la rue, il
y a aussi des conservateurs. Or le régime a besoin du soutien de cette base conservatrice,
qui craint plus que tout l’Etat séculier.
Le gouvernement a-t-il amorcé une réponse politique ?
Sur le prix du pain, les autorités ont les mains
liées. Elles n’ont pas les moyens de faire baisser le coût. Le gouvernement a promis de
régler les problèmes de liquidités sous deux
mois et a proposé une augmentation des
salaires des fonctionnaires. Mais la hausse est
ridicule par rapport à l’inflation. Au Soudan, la guerre mange toutes les finances publiques. Les dépenses de défense et de sécurité représentent 80 % du budget de l’Etat.
La levée des sanctions américaines,
en octobre 2017, n’a pas aidé l’économie
soudanaise ?
Au contraire. Le pays n’était pas prêt, l’inflation a doublé à partir de ce moment-là.
Les gens ont immédiatement fait sortir leur
argent du pays, et la fuite des capitaux a
nourri cette inflation. Le Soudan n’est certes
plus sous embargo mais il est toujours sur la
liste des Etats terroristes: cet entre-deux est
terrible. L’argent du Golfe permet de maintenir le pays sous perfusion, mais l’économie
soudanaise est dans un état de mort clinique.
Khartoum peut tenir avec l’aide extérieure,
mais son problème de fond ne peut pas être
réglé rapidement.
Quels sont les alliés du régime sur la
scène internationale ?
Etrangement, beaucoup de monde le soutient. D’abord les pays du Golfe: le Qatar est
un vieil ami de Khartoum, l’Arabie Saoudite
et les Emirats arabes unis sont des parrains
plus récents. Les Chinois, à qui les Soudanais
doivent des milliards de dollars de pétrole,
veillent à obtenir leur dû. Le voisin égyptien,
Al-Sissi, engagé dans une restauration autoritaire, ne veut surtout pas d’un réveil du
printemps. Les Russes protègent leurs mines
et se sont récemment rapprochés de Khartoum – le NISS a été fondé sur le modèle du
KGB, cela crée des liens. Même les Américains se sont accommodés du régime. Depuis
le 11 septembre 2001, la CIA a noué un précieux partenariat antiterroriste avec les services soudanais alors que Khartoum a longtemps été le rendez-vous des jihadistes du
monde entier. Les Européens eux-mêmes,
obsédés par les migrants, ont signé un pacte
scandaleux avec l’Etat soudanais (le «processus de Khartoum») pour restreindre l’émigration illégale. Ce régime honni est en réalité
bien protégé. •
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LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
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10 u
LIBÉ.FR
MONDE
Libération Mardi 5 Février 2019
Au Japon, du cola à la pêche
pour se purifier avant l’arrivée du printemps
Dimanche, c’était le retour du printemps au Japon. Et pour
l’accueillir, il fallait d’abord se purifier. Comment? D’abord en achetant, dans
les cinq-six premiers jours de janvier, une flèche tueuse de démon. Puis,
à partir du 7, en buvant une boisson à la pêche. C’est pourquoi depuis cette
date, dans les supermarchés, il y a des promos sur… le Coca-Cola goût pêche.
Imbuvable mais très bue, la boisson a été lancée l’an dernier en édition limitée. Et était de retour cette année. A lire sur le blog Les 400 Culs.
critiques incessantes de l’action du président Sánchez
Cerén lui valaient de solides
inimitiés. S’il a les dents longues, Nayib Bukele peut
aussi se prévaloir d’un bilan
plutôt positif. Sous sa gestion, les travaux d’urbanisme
ont modifié le visage d’une
capitale qui gardait encore
des séquelles des tremblements de terre de 1986
(1500 morts) et 2001 (près de
1000 morts). Et son effort de
sécurisation a transformé le
centre historique en quartier
trendy, où on peut désormais
flâner sans risquer d’être
agressé.
Composer. Les difficultés
Nayib Bukele et sa femme, Gabriela Rodriguez, après leur vote dimanche à San Salvador. PHOTO MARVIN RECINOS. AFP
Avec Nayib Bukele, le Salvador
aussi a son président antisystème
Elu dès le premier
tour dimanche
à l’âge de 37 ans,
ce fils d’un
commerçant
originaire de
Palestine met fin
à près de trente ans
de bipartisme hérité
de la guerre civile.
Il promet de lutter
contre la corruption.
Par
FRANÇOIS-XAVIER
GOMEZ
«M
ange-bulletins» a encore
fait des siennes.
L’artiste conceptuel Victor
Hugo «Crack» Rodriguez a
mis en scène un happening,
comme à chaque grande date
de la vie politique du Salva- politique puisqu’il a été maire
dor. Pour la présidentielle de la capitale, San Salvador,
de 2014, il avait mâché et entre 2015 et 2018.
avalé des bulletins de vote. Pour la première fois depuis
Après avoir fait du hula-hoop les accords de paix qui ont mis
en 2018 avec les couronnes de fin en 1992 à une sanglante
fleurs déposées sur le monu- guerre civile (75000 morts en
ment aux victimes
douze ans), le préL'HOMME sident n’est pas
de la guerre civile,
cette célébrité loDU JOUR issu du partage du
cale est arrivée, dipouvoir entre
manche, à son bureau de vote l’Arena, parti de l’ex-extrême
enfermé dans un cercueil. droite armée, et le Front FaraD’où il a émergé, menotté et bundo Marti (FMLN), l’exen tenue de taulard, pour dé- guérilla marxiste. En proclaposer son bulletin dans l’urne. mant sa victoire dimanche
Les électeurs n’ont pas man- soir, Bukele l’a annoncé: «La
qué d’audace non plus à page de l’après-guerre est tourl’heure de choisir le succes- née, nous allons désormais reseur du président de gauche garder vers l’avenir.»
Salvador Sánchez Cerén. C’est Fils d’un commerçant origien effet dès le premier tour, naire de Palestine, figure
avec 54 % des voix, qu’a été respectée de la puissante
élu Nayib Bukele, publicitaire communauté arabe du pays,
de 37 ans, hors du système Nayib Bukele a mené campades partis mais pas novice en gne en citant en modèle An-
drés Manuel López Obrador, contre une kleptocratie qui a
le président mexicain, et en touché le monde politique :
jurant de combattre la les trois présidents de la pécorruption. Un exercice acro- riode 1999-2014 ont été pourbatique puisqu’il s’est suivis pour détournements.
présenté sous l’étiquette de L’équipe de Bukele compte
la Grande Alliance pour autant de transfuges de la
l’unité nationale
droite que de la gauche. Lui(Gana), parti de
même a longtemps
droite dont le
milité au FMLN,
fondateur, l’exqui l’a investi
HONDURAS
LA
président Elías
en 2015 pour la
A
M
TE
Antonio Saca, a GUA
mairie
de
voté dimanche
San Salvador.
SALVADOR
derrière les barDeux ans plus
San Salvador
reaux : il purge
tard, il est exclu
une peine de
de la formation
Océan Pacifique
dix ans de réclupour violence ma25 km
sion pour avoir déchiste : il a agressé
tourné 300 millions de dol- une conseillère municipale
lars de fonds publics.
de sa propre majorité en l’insultant («traîtresse, sorcière»)
Exclu. Les électeurs n’ont et en lui lançant une pomme
pas fait le lien et ont donné au visage. De l’avis général,
crédit au jeune dirigeant de la le FMLN en a profité pour se
sincérité de son engagement défaire d’un trublion dont les
ne manqueront pas sur le
chemin de Nayib Bukele,
dans ce pays moins grand
que la Bretagne mais densément peuplé : plus de 6 millions d’habitants, auxquels
s’ajoutent 2,5 millions d’expatriés, en grande majorité
aux Etats-Unis. Il devra
d’abord composer avec une
Assemblée encore marquée
par le bipartisme traditionnel, où la Gana a peu de
sièges. Le combat contre la
violence endémique est un
autre défi. Le Salvador est
confronté à la puissance des
maras, les gangs qui contrôlent les trafics de drogue.
La justice et le système pénitentiaire sont débordés.
D’après des chiffres de la
Croix-Rouge datant de 2007,
le pays est septième dans le
classement mondial pour la
part de population emprisonnée: 492 pour 100000. Le
taux d’occupation carcérale
atteint 330 %.
La violence au quotidien et
le manque de perspectives
économiques poussent à
l’émigration. Les Salvadoriens constituent la
deuxième nationalité présente dans les caravanes de
migrants d’Amérique centrale qui tentent de gagner
les Etats-Unis. Mais le pays
est sous la menace de rapatriements en nombre. Début 2018, l’administration
Trump a mis fin au statut de
protection temporaire qui
accordait un permis de résidence aux migrants de pays
victimes de catastrophes naturelles ou d’instabilité politique. Et donnait entre douze
et dix-huit mois aux
400000 bénéficiaires, pour
moitié salvadoriens, pour
rentrer chez eux. •
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Libération Mardi 5 Février 2019
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LIBÉ.FR
u 11
Des cybermercenaires
américains à Abou Dhabi
Une enquête publiée mardi
dernier par Reuters a levé le voile sur la participation d’anciens des services de renseignement
des Etats-Unis à une unité secrète aux Emirats
arabes unis, chargée de pirater rivaux régionaux
et critiques du régime. A lire dans notre chronique
«WarGames». PHOTO AFP
Climat Les deux tiers des glaciers de
l’Himalaya pourraient fondre d’ici à 2100
Les deux tiers des glaciers de l’Himalaya et de l’Hindou Kouch
(une chaîne de montagnes située en Afghanistan et au Pakistan) pourraient fondre d’ici la fin du siècle si la planète restait
sur la même trajectoire d’émissions de gaz à effet de serre, risquant de déstabiliser les grands fleuves d’Asie, selon une étude
publiée lundi. S’étendant sur 3500 kilomètres, la région montagneuse de l’Hindou-Kouch-Himalaya est qualifiée de «troisième pôle» par les scientifiques pour ses gigantesques réserves de glace. Celles-ci alimentent dix cours d’eau majeurs
d’Asie, du Gange au Mékong en passant par le fleuve Jaune,
le long desquels sont structurés des bassins de populations.
Visite du pape: les Emirats arabes unis
se posent en champions de la tolérance
Somalie Un attentat fait neuf morts
sur un marché de Mogadiscio
Lundi dans la capitale somalienne, l’explosion d’une voiture
piégée sur un marché très fréquenté a fait neuf morts et
plusieurs blessés, a-t-on appris de source policière et auprès
de témoins. «L’explosion a eu lieu près du centre commercial
de Mogadiscio», a indiqué un responsable de la police, Ahmed
Moalin Ali. Le marché visé, Hamarweyne, est situé à proximité
des bâtiments de la municipalité de Mogadiscio. L’attentat
n’a pas été immédiatement revendiqué, mais les islamistes
radicaux shebab, affiliés à Al-Qaeda, ont l’habitude de mener
de telles opérations dans la capitale somalienne.
Disparition Un corps repéré dans
l’épave de l’avion d’Emiliano Sala
Des images vidéo ont permis de repérer le corps d’un «occupant» dans l’épave du Piper Malibu, l’avion qui transportait
le footballeur italo-argentin Emiliano Sala et le pilote David
Ibbotson, qui repose à 63 mètres de profondeur dans la
Manche. «Tragiquement, dans les images vidéo du ROV [véhicule télécommandé à distance, ndlr], un occupant est visible
dans l’épave», a annoncé lundi dans un communiqué le Bureau d’enquête britannique sur les accidents aériens (AAIB).
L’avion avait disparu le soir du 21 janvier au-dessus de la
Manche, à une vingtaine de kilomètres au nord de Guernesey.
Le pape avec l’émir de Dubaï.
Ecoles fermées, circulation
détournée, escadrilles de
l’armée de l’air traçant une
fumée jaune et blanche aux
couleurs du drapeau du Vatican… Même la météo exceptionnellement pluvieuse
ces deux jours participe à ce
moment sans précédent
à Abou Dhabi. Les Emirats
arabes unis (EAU) célèbrent
donc la visite du pape François, première d’un souverain pontife sur une terre
natale de l’islam, comme
une reconnaissance de leur
place internationale.
Les médias locaux sont mobilisés pour transmettre en
PHOTO VINCENZO PINTO. AFP
direct chaque étape et
chacun des instants «historiques» au programme.
Lundi, un entretien entre
le souverain pontife et le
prince héritier, Mohammed
ben Zayed Al-Nahyane,
homme fort des Emirats,
était placée sous le signe de
la «coexistence pacifique»
entre les religions.
Peu après, dans la mosquée
Cheikh-Zayed
d’Abou
Dhabi, le pape a retrouvé
l’imam d’Al-Azhar, haute
autorité de l’islam sunnite.
Les deux hommes qui
s’étaient déjà rencontrés au
Caire l’année dernière ont
signé «un accord historique»
pour le dialogue entre les
deux religions.
2019 a été décrété «année de
la tolérance» aux Emirats où,
depuis 2016, le poste de «ministre d’Etat à la tolérance» a
été créé. Quelques mois plus
tard, le projet d’un «institut
international de la tolérance» décernant un prix annuel a été mis sur les rails.
Aux Emirats, où 85 % des
9 millions d’habitants sont
des immigrés, on compte
environ 1 million de catholiques, essentiellement des
Philippins et des Indiens.
Avec huit églises catholi-
ques sur son sol, le pays se
distingue des autres Etats
du Golfe, dont l’Arabie Saoudite, où il n’existe pas officiellement d’autres lieux de
culte que musulmans. Le
pape doit célébrer ce mardi
une messe dans un stade
d’Abou Dhabi, un «événement quasi inespéré» pour
les fidèles selon le SaintSiège: 135000 billets ont été
distribués. L’extérieur aussi
devrait déborder de fidèles,
qui seront salués par François en «papamobile».
Mais parallèlement, dans les
Emirats «boussole de la tolérance», selon les mots de la
chaîne Sky News Arabia,
aucune sorte d’opposition
politique n’est tolérée. Le
pays, richissime, soutient
par ailleurs les régimes les
plus autoritaires au MoyenOrient. Et les Emirats, que le
pape a salués comme «une
terre qui cherche à être un
modèle de cohabitation»,
contrôlent les médias locaux, interdisent les partis
et emprisonnent leurs opposants, comme l’ont déploré
Amnesty et Human Rights
Watch. Qui ont demandé au
pape de soulever la question
des droits de l’homme.
HALA KODMANI
Au Tchad, les forces françaises
frappent aussi les rebelles
Dans le désert de l’Ennedi,
des bombes de l’armée française ont été lâchées dimanche soir pour arrêter une colonne de 40 pick-up. Elles ne
visaient pas une organisation
jihadiste mais un groupe rebelle tchadien, l’Union des
forces de la résistance (UFR),
venu de Libye. «Ils sont entrés
sur le territoire tchadien dans
la nuit de jeudi à vendredi»,
précise le porte-parole de
l’état-major français des armées, le colonel Patrik Steiger. Après que l’aviation nationale a échoué à stopper sa
progression, N’Djamena a appelé Paris à la rescousse. Une
patrouille de Mirage 2000
partie de la capitale tcha-
dienne a effectué «deux séquences de tirs avant la tombée de la nuit» et «dispersé la
colonne», affirme Patrik Steiger. En 2008, les troupes de
l’UFR, dirigées par Timan Erdimi, un neveu du président
Idriss Déby, étaient entrées
à N’Djamena au terme d’un
raid fulgurant mené depuis
le Soudan voisin. Le régime
avait réussi in extremis à repousser l’assaut rebelle.
Depuis, les combattants de
l’UFR «s’étaient installés dans
le Sud libyen, profitant de
l’absence d’autorité centrale
et tissant des alliances
changeantes avec les forces locales», explique un connaisseur de la région : «Ces der-
niers temps, le maréchal
Haftar [maître de l’Est
libyen, ndlr] a entrepris une
opération de nettoyage
du Sud libyen, ce qui a obligé
l’UFR à chercher une base
à l’intérieur du Tchad.»
Les véhicules des rebelles ont
été bombardés alors qu’ils se
trouvaient à «400 kilomètres
à l’intérieur du territoire»,
ajoute Patrik Steiger. Se dirigeaient-ils vers le Darfour, au
Soudan, qui a longtemps
constitué une de leurs bases
arrières? Ou bien étaient-ils
en mouvement vers N’Djamena ? «On progresse toujours, on est prêt à [affronter]
tout ce qui va se placer devant
nous, on n’a pas peur des
frappes aériennes françaises», a indiqué Youssouf Hamid, porte-parole de l’UFR,
interrogé au téléphone par
l’Agence France-Presse.
Le mandat de l’opération
française «Barkhane» au Sahel, dont le quartier général
est installé à N’Djamena, est
limité à la lutte antiterroriste.
Pilonner un groupe armé
d’opposants au régime
d’Idriss Déby rentre difficilement dans ce cadre… «Les
moyens de Barkhane ont été
utilisés, mais ce n’est pas
Barkhane, c’est la France qui
a été sollicitée», nuance le
porte-parole de l’état-major
des armées.
CÉLIAN MACÉ
Saut à ski Mort du fantasque champion
finlandais Matti Nykänen à 55 ans
Il était le genre d’athlète dont la biographie se partage entre exploits sportifs et déboires d’après-carrière: le légendaire sauteur à ski finlandais Matti Nykänen est mort
lundi à 55 ans. Son palmarès est aussi interminable que
ses sauts, avec son style à plat, skis serrés. Le quadruple
champion olympique a aussi été un chanteur pop dans
les années 90, strip-teaseur ou conseiller sur une ligne de
téléphone rose. Il avait passé quelque temps en prison ces
dernières années, notamment pour tentative de meurtre
sur sa compagne. PHOTO AFP
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12 u
FRANCE
Par
MARIE PIQUEMAL
Ç
a bouillonne dans les lycées. L’appel à la grève
lancé ce mardi dans la
fonction publique (lire
aussi page 18) pourrait rencontrer un certain succès auprès
des enseignants. Le ministre de
l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, serait-il tombé
sur un os? Jusque-là, ses réformes étaient adoptées comme
des fleurs. Mais voilà. La mise
en place concrète de la réforme
du lycée coince. Les profs découvrent tout à la fois les nouveaux programmes et l’architecture du lycée de demain. Les
filières S, ES et L disparaissent.
A la place, les élèves de seconde
sont invités à choisir pour la
première trois «spécialités»
parmi un éventail de douze (humanités-littérature et philosophie, biologie-écologie…). «En-
fin, c’est ce qui est écrit dans la
jolie brochure que l’on distribue
aux familles. La réalité est tout
autre. Nos élèves, dans les lycées
des petites villes ou ruraux,
n’auront pas la même offre»,
peste un prof de maths.
Le ministre a beau répéter que
l’équité territoriale est garantie,
même plus qu’aujourd’hui, la
fronde s’organise. Le mouvement est parti en dehors des
syndicats. Tout a commencé
en Bretagne, entre Dinan et
Saint-Malo. Le collectif d’Ille-etVilaine a tempêté à l’échelle de
son territoire, avant de trouver
un écho dans le sud de la
France. C’était peu de temps
avant les vacances d’automne.
Des profs de Colomiers, dans la
banlieue de Toulouse, vite rejoints par leurs collègues de
Gaillac, dans le Tarn, sont entrés dans la danse. Ils ont créé
une «chaîne des bahuts», reliant
environ 150 lycées (sur 4 200)
Libération Mardi 5 Février 2019
sur tout le territoire et des collectifs locaux déjà existants,
comme Touche pas à ma ZEP
(près de 100 établissements). La
mobilisation est encore limitée,
mais la mayonnaise pourrait
vite monter. «Chaque jour, des
lycées nous rejoignent dans la
lutte. On tient à notre mode de
fonctionnement très horizontal.
L’idée, c’est juste de mettre en réseau nos luttes, autour d’objectifs communs: l’abrogation de
cette réforme du lycée et de Parcoursup», dit un prof. Tous les
modes d’action sont envisagés
(y compris un Blanquer Quiz),
notamment pour faire de la pédagogie auprès des élèves et des
parents, un peu paumés.
Quatre profs expliquent dans
Libération leurs principales
craintes sur la réforme. L’universitaire Pierre Mathiot, qui a
pensé l’architecture de ce «lycée
des possibles» comme il dit, leur
répond. •
RÉFORME DU LYCÉE
Tohu-bohu
dans
les bahuts
Inégalité territoriale, fin des maths pour tous,
mise en concurrence des enseignants…
Des professeurs pointent certains effets
pervers de la refonte en cours, alors que
plusieurs syndicats et collectifs appellent
à manifester ce mardi. L’architecte du texte,
Pierre Mathiot, répond aux critiques.
LES INÉGALITÉS TERRITORIALES
CLÉMENT CORDIER, PROF
REMPLAÇANT EN S.E.S. DEPUIS SIX ANS,
À COMBOURG ET SAINT-MALO (ILLE-ET-VILAINE)
«On a vite su que cette réforme allait aggraver les inégalités territoriales. Bien
sûr, jusqu’ici, la situation n’était pas géniale, les élèves n’avaient pas les mêmes
chances selon leurs origines territoriales et sociales. On sait bien que dans
notre système éducatif, les différences
sociales déterminent la réussite. C’est
l’un des chapitres de mes cours de
sciences économiques et sociales (SES),
je l’enseigne à mes élèves. Mais quand
même. L’offre restait comparable, il y
avait un minimum de démocratisation.
Tous les jeunes, y compris dans notre
lycée rural, pouvaient choisir S, L, ES
ou STMG [sciences et technologies du
management et de la gestion, ndlr]. On
les préparait le mieux possible au bac,
pour leur ouvrir les portes de la fac au
moins. Avec la réforme, les élèves
n’auront le choix qu’entre sept spécialités maximum sur les douze existantes.
Les cinq autres, ils en sont privés. Le ministre dit qu’il suffira de suivre les spécialités manquantes dans des lycées
voisins. Ici, à Combourg, le plus proche
est à 40 km ! Il n’y a pas d’horaires de
bus adaptés. Même avec un chauffeur
privé, ce serait impossible. J’enseigne
aussi à Saint-Malo, et c’est pas mieux :
les deux lycées publics ne proposent
même pas à eux deux les douze spécialités. En revanche, les établissements
privés, si… D’après vous, que feront les
familles des milieux informés ?»
Réponse de Pierre Mathiot: «Jusqu’ici,
seuls 82% des lycées proposent les trois
séries S, ES et L. A la rentrée prochaine,
près de 85% d’entre eux présenteront au
moins sept spécialités. Il est donc faux
de dire que l’offre est plus faible ou que
la réforme accroît les inégalités territoriales. En tout cas, lorsque l’on regarde
le système dans sa globalité.»
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Libération Mardi 5 Février 2019
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LA CONCURRENCE ENTRE LES DISCIPLINES
ISABELLE REYNAUD, PROF DE FRANÇAIS DEPUIS
TRENTE ANS, À COLOMIERS (HAUTE-GARONNE)
L’ORIENTATION
SÉBASTIEN CANET, PROF DE SCIENCES INDUSTRIELLES
POUR L’INGÉNIEUR (S2I), À NANTES (LOIRE-ATLANTIQUE)
«C’est simple, dans chaque discipline, les
enseignants ont une diminution des
heures d’enseignement. Cela ne se voit
pas au premier coup d’œil car les élèves
gardent le même nombre d’heures au
total. Mais la qualité ne sera pas la même.
Par exemple, en français, en classe de seconde, j’avais six heures devant les élèves.
Je passe à cinq, soit du temps en moins
permettant les demi-groupes. Notre lycée
vient de recevoir son enveloppe annuelle
d’heures à se répartir… Et elle est maigre!
On se retrouve à faire des choix impossibles: préférer des demi-groupes en maths
ou maintenir le latin? Entre nous, les enseignants, c’est compliqué. On essaie de
ne pas jouer la carte de la rivalité, mais ce
n’est pas évident. Des postes sont supprimés. Surtout, on feint de nous associer à
la discussion, de «nous responsabiliser»
en nous mettant autour d’une table. Ils appellent ça “les conseils pédagogiques”. Ils
ont été créés en 2010 lors de la dernière
«On fait croire aux élèves et à leurs parents qu’ils vont avoir un accompagnement
en orientation. La réforme prévoit même
54 heures dédiées. Sauf qu’en réalité, c’est du
vent. Ils auraient pu écrire 812 ou 2,5 heures
à la place, cela aurait été la même chose :
aucun professeur n’a une heure d’enseignement allouée à l’orientation… Rien du tout.
C’est donc à l’établissement d’arbitrer entre
des heures d’orientation ou des cours en demigroupes ou des enseignements d’exploration,
que l’on sait très importants, notamment pour
les bacs technologiques : ils permettent aux
secondes de découvrir nos filières… Jusqu’ici,
ils faisaient partie des heures fixes. Demain,
ils seront facultatifs pour les établissements,
comme l’aide à l’orientation. Vous imaginez
la colère des familles quand elles vont se
rendre compte de l’entourloupe ? Ils croient
que leurs enfants vont avoir un vrai suivi individualisé, et en fait non. D’autant que le choix
va être plus dur. En supprimant les filières, le
panel des possibles semble plus large. Mais
réforme, mais c’est aujourd’hui qu’ils
prennent tout leur sens. J’en suis convaincue, l’un des objectifs, c’est de nous mettre en concurrence entre enseignants
pour mieux gérer la pénurie.»
Réponse de Pierre Mathiot : «Le tronc
commun, qui représente 60% des heures
chaque semaine, ne met absolument pas
les disciplines en concurrence. La gestion par les lycées de la dotation horaire
globale [l’enveloppe d’heures d’enseignement, ndlr] relève en effet de décisions
du proviseur, prises en concertation avec
le conseil pédagogique qui est composé
de représentants de toutes les disciplines
enseignées. Si la réforme permet qu’enfin
les acteurs du lycée discutent entre eux
de la meilleure manière de s’organiser, ce
sera une avancée remarquable. Il n’est
pas possible de demander aux recteurs
un “cadrage” de ce qui se passe dans tous
les lycées, les choses doivent se décider
au plus près des réalités.»
du coup, cela demande d’être bien informé pour prendre les bonnes décisions.
C’est comme devant un buffet à volonté, on
est vite perdu. Je vois très bien le truc venir :
le gamin qui croit bien faire en prenant la spécialité “sciences de l’ingénieur” en vue d’intégrer une école d’ingénieur ensuite… Et qui
s’entend répondre deux ans après: “Mauvaise
pioche, il fallait prendre telle et telle spécialité
en fait.”»
Réponse de Pierre Mathiot : «Dans le système actuel, personne ne peut sérieusement
dire que l’orientation est une réussite, surtout pour les élèves les plus fragiles. L’objectif,
avec cette réforme, est de progresser dans ce
domaine avec les 54 heures par an prévues à
cet effet. Cela devra être géré au niveau des
lycées, et les professeurs ont évidemment un
rôle à jouer. On ne peut pas encore dire, alors
que la mécanique n’est pas lancée, que ce sera
un échec… Pour moi, c’est presque l’enjeu majeur de la réforme. J’espère que l’ensemble des
acteurs s’en empareront.»
LA PLACE DES MATHS
CHRISTOPHE FRÉDIANI,
PROF DE MATHS DEPUIS
VINGT ANS, À GAILLAC
(TARN)
«Les maths disparaissent du tronc commun.
La com ministérielle essaie de faire croire que
non avec les deux heures pour tous d’enseignement scientifique. Mais il suffit de regarder les programmes pour voir qu’en réalité,
c’est 95 % de physique et de SVT. Et 5 % de
maths… Alors que les ES et les L avaient jusqu’à cinq heures trente de maths par semaine!
Ils faisaient beaucoup de statistiques, de probas… Des maths utiles dans notre société,
pour savoir décrypter les sondages ou les algorithmes… Cet enseignement disparaît. A la
place, la réforme propose une spécialité avec
des exigences très élevées (encore plus que
dans la série S actuelle). Cela va bien coller
pour 20% des élèves. Mais les autres? Plus que
jamais, les maths vont être discriminantes.
Beaucoup de gamins vont, malgré tout, choisir cette spécialité pour leur orientation future
car Parcoursup va trier avec les maths, c’est
évident. De nombreuses filières demandent
des notions en maths, telles Staps (sport), psycho, informatique, la plupart des BTS et des
IUT… Du coup, des élèves vont subir la matière
jusqu’à s’en dégoûter et abandonner en fin de
première car c’est trop dur pour eux. Quelle
est la logique ? Est-ce une façon de résoudre
la pénurie des profs de maths ? Peut-être. Un
an après le rapport Villani, qui faisait des
maths une priorité nationale, c’est tout l’inverse qui se passe. On m’explique ?»
Réponse de Pierre Mathiot : «Il ne faut surtout pas croire que les maths seront centrales
dans les décisions d’orientation, en dehors
bien sûr des filières clairement scientifiques.
Ensuite, il ne faut pas confondre enseignement des maths et enseignement scientifique.
Au-delà de la place des maths, l’enjeu est de
renforcer la culture scientifique des élèves, et
j’espère que l’enseignement de tronc commun
le permettra. Par ailleurs, c’est vrai, la question
du vivier des enseignants de maths, désormais mobilisés aussi pour l’enseignement de
sciences du numérique, est un vrai enjeu. Il
ne faut pas se le cacher.»
Lors du blocage du lycée
Racine, le 7 décembre, dans
le VIIIe arrondissement de Paris.
PHOTO CYRIL ZANNETTACCI. VU
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14 u
FRANCE
Libération Mardi 5 Février 2019
SRI4 000LANKA-RÉUNI
O
N
kilomètres
pour zéro illusion
ARABIE SAOUDITE
OMAN
Q
INDE
YÉMEN
ÉTHIOPIE
SOMALIE
SRI LANKA
KENYA
Océan indien
TANZANIE
MOZAMBIQUE
COMORES
LA RÉUNION
MADAGASCAR
MAURICE
1 000 km
Depuis le printemps,
plusieurs dizaines de Tamouls,
une minorité sri-lankaise,
rejoignent l’île, fuyant les
persécutions. Les autorités
françaises surveillent la possible
formation d’une filière
d’immigration clandestine.
Par
LAURENT BOUVIER
Correspondance à la Réunion
Photos ROMAIN PHILIPPON
RÉCIT
uand la vedette de la gendarmerie maritime a intercepté, fin mars 2018, un radeau bricolé avec des planches et
des bouées de filets de pêche au
large de la Réunion, tout le monde
sur l’île a cru à une histoire de pêcheurs naufragés. Après tout, comment pouvait-on imaginer six SriLankais organiser de leur plein gré
une fuite de 4 000 kilomètres à
travers l’océan Indien en période
cyclonique ?
Six mois plus tard, mi-septembre, la
marine sri-lankaise arrête à son tour
un chalutier au large de l’ancienne
Ceylan. A son bord, 90 personnes
qui voyageaient illégalement avec
pour projet de se rendre à la Réunion. L’hypothèse d’une migration
organisée vers ce confetti français
à l’autre bout de l’océan allait alors
prendre forme. En octobre, c’est un
bateau de pêche transportant huit
ressortissants sri-lankais qui arrive
jusqu’à l’île. Début décembre,
le Wasana 1 est raccompagné
par la gendarmerie maritime avec
62 passagers sri-lankais, dont sept
femmes et une dizaine d’enfants
de 4 à 12 ans (lire ci-contre), et le lendemain de Noël, c’est un bateau de
pêche, le Roshan, qui débarque sept
autres ressortissants. Le doute n’est
plus permis: une nouvelle route migratoire, improbable, s’est donc
ouverte entre les deux îles en moins
d’un an.
A la Réunion, ces arrivées divisent
la population. Il faut dire que cela
fait belle lurette qu’elle n’est plus
une terre d’asile : en 2017, elle n’a
reçu qu’une dizaine de demandes,
selon l’Office français de protection
des réfugiés et apatrides (Ofpra).
Dans un contexte économique et
social difficile, une partie des habi-
A la Réunion, le 8 janvier. Une quarantaine de migrants sri-lankais
tants voit d’un mauvais œil ces
nouveaux venus. Avant les fêtes de
fin d’année, un torrent désapprobateur, voire nauséabond, s’est déversé sur les réseaux sociaux et
dans les émissions radio de libre
parole.
IRRÉGULARITÉS
Mais dans le même temps, le milieu
associatif se mobilise et un élan de
solidarité se met en place, notamment par le biais des associations
culturelles tamoules. Solidarité 974,
collectif d’aide aux plus démunis,
va être autorisée à porter secours
aux migrants cantonnés en zone
d’attente. Côté autorités, on est
bien décidé à ne pas laisser la
porte s’entrouvrir plus loin que la
zone de rétention administrative.
D’ailleurs, les huit migrants arrivés
en octobre seront rapidement reconduits au Sri Lanka, dans des
conditions rocambolesques: après
avoir embarqué pour Maurice, ils
doivent revenir à la Réunion pour
être redirigés via Paris vers leur île
natale.
La précipitation avec laquelle la police aux frontières et la préfecture
ont mis en œuvre les expulsions inquiète fortement la Cimade, qui
s’émeut d’une éventuelle violation
du principe de non-refoulement des
demandeurs d’asile. «Enfermer plutôt que protéger semble être la devise
des autorités», dénonce l’antenne
locale de l’association d’aide aux
migrants, qui s’interroge: «Les personnes ont-elles été informées de
leurs droits? Ont-elles été en mesure
de déposer une demande?» De fait,
un collectif d’avocats qui défend
les 62 passagers du Wasana 1 pointe
les irrégularités de procédure devant le tribunal correctionnel de
Saint-Denis. Le 19 décembre, le juge
des libertés et de la détention leur
a donné raison: exit le confinement
en zone d’attente, les migrants sont
désormais libres de leurs mouvements en attendant l’instruction de
leur demande d’asile.
En toute hâte, la Croix-Rouge est
missionnée pour ouvrir ce qui va
devenir le premier centre d’hébergement d’urgence Suite page 16
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Libération Mardi 5 Février 2019
u 15
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Retrouvez
sur Libération.fr
l’intégralité
du reportage du photographe Romain
Philippon dans le centre d’hébergement
d’urgence qui accueille la quarantaine
de Sri-Lankais débarqués du Wasana 1.
LIBÉ.FR
miques. C’est la situation politique qui les a
jetés sur l’océan. La guerre civile qui opposait
l’Etat central aux Tamouls dans le sud-est de
l’île est terminée depuis 2009, mais cela n’a
rien réglé, assurent Niranga et Kana, qui évoquent, à mots couverts, la politique de «cingalisation» du gouvernement.
Militaires dans les rues, intimidations des
organisations nationalistes extrémistes et
mainmise du bouddhisme cingalais sur les
autres minorités ethniques et religieuses. Depuis 2012, une organisation nationaliste et
extrémiste, Bodu Bala Sena (BBS), littéralement «force du pouvoir bouddhiste», mène
des actions violentes, notamment contre
les minorités musulmanes et chrétiennes du
pays. «Comment garantir dans ces conditions
un avenir serein à nos enfants?» s’interroge
Eelachelvi. A fortiori quand vous êtes militant
d’opposition, comme le revendique Niranga,
qui montre la longue cicatrice lui barrant le
crâne. La blessure date de la campagne législative de 2015: «Un coup de machette.» La crise
politique en cours au Sri Lanka n’arrange rien.
En octobre, le Président, Maithripala Sirisena,
a décidé de limoger son Premier ministre pour
le remplacer par l’homme ayant écrasé la rébellion tamoule. «Un très mauvais signal pour
les Tamouls», glisse Kana. Celui du départ
pour beaucoup.
Temples. La destination importait peu,
vivent depuis quelques jours dans le centre d’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile de Saint-Denis.
A Saint-Denis, «nous ne sommes
pas venus pour l’argent»
Les Sri-Lankais arrivés
à la Réunion racontent
à «Libération» leur périple
dans la tempête, entamé fin
novembre à Hambantota,
dans le sud de leur pays.
L
e patio est traversé par des ombres. Des
bras ballants, des têtes lourdes et des
mains qui alternent entre le paquet de
cigarettes et la cafetière posée au milieu de la
pièce. Pour la quarantaine de migrants
sri-lankais accueillis dans le premier centre
d’hébergement d’urgence à Saint-Denis de
la Réunion, le silence est celui de l’attente
d’une réponse leur demande d’asile. Un silence à peine interrompu par le bruit des pions
qui roulent sur le carrom, sorte de billard indien apporté par une association. Parmi les
arrivants, «nous avons des migraines, des pro-
blèmes de peau, tout un panel de pathologies
qui relèvent effectivement du stress», note Delphine Chauvière, coordinatrice de la région
pour Médecins du monde.
S’ils sont libres de leurs mouvements depuis
que le juge des libertés a pointé les erreurs
de procédure de la préfecture à leur arrivée,
ils ne sortent guère du petit immeuble qui
leur a été affecté dans le centre-ville. Tout à
l’heure, ils iront tout de même au temple
hindou ou à l’église, seuls repères familiers
dans ce bout de France au milieu de l’océan
Indien. La visite des associations tamoules
de l’île leur permettra d’échanger dans leur
langue.
Guerre. A défaut, Olivier et ses collègues qui
animent le lieu pour la Croix-Rouge s’expriment avec des gestes et en anglais, pour les
quelques-uns qui le parlent, comme Arivu, qui
a appris en regardant les films américains.
Jeune, longiligne, il est à l’image de ses compagnons d’aventure: des hommes, surtout,
entre 25 et 35 ans. Les quelques familles avec
enfants arrivées au fil de l’automne ont été
placées ailleurs. Tous se revendiquent de la
minorité tamoule et sont majoritairement hindouistes, même si l’on compte aussi quelques
chrétiens. A l’instar d’Eelachelvi, une des rares
femmes qui a fait le voyage avec son compagnon, Thîran. «Nous sommes originaires pour
la plupart de Chillaw et de ses environs. C’est
une ville de la province du Nord-Ouest qui est
située à 80km de la capitale, Colombo, en territoire tamoul», raconte Eelachelvi. Thîran était
chauffeur là-bas: «C’est important de le dire,
nous ne sommes pas venus pour l’argent.» Niranga et Kana, les joueurs de carrom, viennent
se mêler à la conversation: le premier était lui
aussi chauffeur, le second travaillait dans
un hôtel. Même s’ils ne sont pas riches, ils travaillaient: ils ne sont pas des migrants écono-
selon eux. Cela fait plus de trente ans que les
Tamouls quittent le Sri Lanka. «Ma mère est
en Arabie Saoudite et mon frère à Dubaï»,
raconte Niranga. Thîran, lui, a déjà passé
cinq ans au Koweït et il a des parents proches
en Inde, dans l’Etat du Tamil Nadu : «Notre
seul espoir d’une meilleure vie, c’est de partir
et de faire venir nos familles.» Alors ils ont
économisé. Certains se sont endettés auprès
de leurs proches –Arivu évoque l’équivalent
de trois mois de salaire moyen –, mais tous
étaient loin de gagner ce montant et ont mis
de l’argent de côté pendant bien plus longtemps pour pouvoir partir. Ils disent avoir
embarqué à Hambantota, un port dans le sud
du Sri Lanka, aux alentours du 20 novembre.
Pieds nus, avec un petit sac, ils sont montés
à la faveur de la nuit à bord du Wasana 1, un
bateau de pêche en bois à la coque bleu délavé. Avec sa petite cabine et sa quinzaine de
mètres de long, il semblait davantage armé
pour la pêche côtière que le grand large. Mais
les passeurs sont des pêcheurs aguerris. Niranga pense qu’il y avait un GPS à bord, mais
il n’en est pas sûr. Selon leurs dires, les passagers n’ont appris leur destination qu’une fois
à bord, «et de toute façon, l’île de la Réunion
ne nous disait rien».
Pendant la traversée, ils se sont entassés sur
le pont, avec un seul repas quotidien. La période cyclonique a débuté, la mer était agitée
et les trains de houle forts. «Eelachelvi a vomi
tous les jours», se souvient Thîran. Quand le
Wasana 1 a abordé l’île française, une vingtaine de jours plus tard, deux cyclones étaient
en formation dans la zone. Le navire a finalement été escorté vers le seul port en eau profonde de l’île et ses passagers ont découvert
la Réunion en pleine nuit. On leur a dit que
c’était la France, où ils n’ont pas tardé à découvrir des visages qui leur ressemblent, et
des temples, églises et mosquées qui voisinent en paix. Sans attendre, Eelachelvi a
commencé à apprendre le français.
L.Bo. (à Saint-Denis de la Réunion)
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16 u
FRANCE
Libération Mardi 5 Février 2019
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pour demandeurs d’asile à la Réunion. «Il a fallu
s’organiser très vite avant Noël
pour les accueillir dignement et les
accompagner», se souvient la déléguée territoriale de la Croix-rouge
française, Sandrine Noah.
Reste la question que tout le monde
se pose sur l’île: pourquoi soudain
décider de mettre le cap sur la Réunion? Avançant des raisons politiques, ethniques et religieuses pour
expliquer leur départ, les migrants
eux-mêmes semblent ne pas bien
savoir pourquoi ils ont pris cette
route maritime. Il n’y a pas sur l’ancienne île Bourbon de diaspora
sri-lankaise installée, même si
une partie de la population y est
de culte hindouiste. «Nous sommes
les premiers surpris», souligne ainsi
le président de la Fédération tamoule de la Réunion, Jean-Luc
Amaravady.
Suite de la page 14
«LE MOINS MAUVAIS CHOIX»
Le géographe de l’université de Bordeaux en détachement à Pondichéry
Anthony Goreau-Ponceaud semble
moins circonspect. Jusqu’alors, la
migration des Tamouls sri-lankais
était dirigée vers l’est, c’est-à-dire
vers l’Indonésie, la Malaisie, l’Australie et l’Inde, rappelle le spécialiste
de la diaspora sri-lankaise, «or
l’Inde, qui n’était déjà pas la destination favorite car le pays est considéré
comme trop pauvre, n’enregistre plus
aucune nouvelle arrivée de migrants
sri-lankais depuis 2017». Le chercheur rappelle aussi que l’Australie
et la Malaisie ont durci leurs politiques migratoires. «Quant à l’Indonésie, il est périlleux de s’y rendre
en raison de la piraterie maritime.»
Cette conjonction de facteurs
provoque un déplacement des
routes migratoires vers l’ouest :
«Dans cette zone, il semble évident
que le moins mauvais des choix
reste la Réunion», conclut Anthony
Goreau-Ponceaud.
La distance n’est pas un problème
pour cette population de marins.
D’autant que les temps de trajet en
partant du Sri Lanka ou de la Réunion pour se rendre en Australie
sont assez similaires. L’embarcation
de fortune sur laquelle les six premiers Sri-Lankais ont été repêchés
au printemps –qui n’aurait jamais
pu tenir 4000 kilomètres– confirme
l’existence d’une filière organisée
par des passeurs, larguant les migrants au large de l’île.
Même si les candidats au départ ne la connaissent pas avant
d’embarquer, la Réunion n’est pas
choisie par hasard. La présence rassurante d’une communauté aux origines tamoules a pu jouer un rôle
dans un territoire connu pour son
melting-pot culturel. Mais, surtout,
l’île est un département français en
Loin de leur seul repas quotidien
plein océan Indien. «C’est une porte
d’entrée pour la France métropolitaine, qui est un point de polarité
pour la diaspora tamoule sri-lankaise, sachant que si l’île ne fait pas
partie de l’espace Schengen, le droit
d’asile s’y applique comme en métropole», souligne Anthony GoreauPonceaud.
SURVEILLANCE DES CÔTES
Face à cette nouvelle route migratoire, les autorités françaises
s’organisent. Le 17 janvier, le sénateur (Les Indépendants, droite)
de la Réunion Jean-Louis Lagourgue a interpellé l’exécutif sur ces
cinq arrivées de navires lors d’une
séance de questions d’actualité au
gouvernement. Réponse du secrétaire d’Etat auprès du ministre
de l’Intérieur, Laurent Nuñez: tout
est fait pour renforcer la surveillance des côtes et Paris a pris
contact avec Colombo, la capitale
du Sri Lanka, afin d’inciter à détecter les départs de navires : «Notre
ambition est à la fois d’être protecteur du droit auquel ont droit légitimement un certain nombre de personnes, a expliqué Laurent Nuñez,
mais aussi d’être très ferme pour
éviter que se reconstitue une filière
d’immigration clandestine du
Sri Lanka vers la Réunion et, au final, une nouvelle filière de traite des
êtres humains.» •
Une importante diaspora
Dans le centre d’hébergement d’urgence qui les accueille en attendant que leur demande d’asile
soit traitée, les Sri-Lankais jouent notamment au carrom, sorte de billard indien. S’ils sont libres de
leurs mouvements, ils ne sortent guère du petit immeuble. PHOTOS ROMAIN PHLIPPON
Le Sri Lanka, qui compte 21 millions d’habitants, a été le théâtre
d’un conflit séparatiste sanglant entre 1983 et 2009. Les flux de
réfugiés et de demandeurs d’asile en direction des pays du Nord,
d’Asie et du Moyen-Orient ont explosé après les pogroms antitamouls de juillet 1983, correspondant également à la montée
en puissance du mouvement des Tigres de libération de l’Eelam
tamoul. La fin du conflit, en 2009, n’a pas endigué le flot. On estime
qu’environ 1 million de Sri-Lankais vivent hors de leur île natale.
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u 17
A quoi ressemble la salle
des fêtes de l’Elysée
rénovée?
«
Les antifas allemands ontils publié des instructions
pour exécuter des
dirigeants de l’AfD?
pendant la traversée, les migrants sri-lankais mangent à leur faim à Saint-Denis.
«Ces arrivées sont
un effet des politiques
de discrimination»
DR
Pour le géographe
Anthony GoreauPonceaud, cette
émigration est due
à l’incapacité du
Sri Lanka à apaiser
les tensions après
la guerre civile
de 2009.
INTERVIEW
A
nthony Goreau-Ponceaud est géographe
à l’université de Bordeaux, actuellement en détachement pour le CNRS à
l’Institut français de Pondichéry. Spécialiste du
Sri Lanka, le chercheur évoque la situation politique
toujours plus tendue pour
les Tamouls de l’île.
On parle de déplacements
forcés, de dépossessions,
une insécurité permanente et entretenue par le
pouvoir en place…
Le pouvoir en place, en lien
avec l’armée, s’est approprié
pendant la guerre de multiples terres dans les parties
est et nord de l’île, à majorité tamoule. Il y a eu la
mise en place de véritables
politiques de cingalisation
de ces parties de l’île dans
le but de bousculer les équilibres démographiques et
faire en sorte que les Tamouls ne soient plus majoritaires.
Il faut aussi mentionner
qu’aux séquelles de la
guerre s’ajoute également
l’incapacité du gouvernement sri-lankais à prendre en compte les nombreux aspects sociaux
et culturels dans la reconstruction d’une société
post-conflit. Plus particulièrement, la faillite du sécularisme s’est traduite par
la montée en puissance
d’un renouveau bouddhiste. Ainsi, à l’ennemi
d’autrefois, le Tamoul, se
substitue celui appartenant
à toute religion non bouddhiste.
Le flux migratoire restet-il important ?
Oui, le flux persiste. Bien entendu, l’ampleur de ces migrations est bien moindre
par rapport à ce qu’elle a pu
être lors des trois dernières
décennies. Cette émigration
s’explique par la congruence
de deux facteurs: la stabilisation de la migration dans
les pays de demandes d’asile,
qui s’accompagne d’une
demande de regroupement
familiale, et la fuite des minorités, essentiellement tamoules, victimes d’avanies
multiples et de persécutions
de la part de certains groupuscules fondamentalistes.
Il faut voir dans ces arrivées
à la Réunion un effet des politiques de discrimination
qui continuent, de la grande
difficulté, pour les membres
issus des minorités, de se
projeter un avenir sur l’île.
Que se passe-t-il pour les
migrants qui sont reconduits chez eux ?
Ils courent le grand risque
de faire un séjour en prison
à leur retour au Sri Lanka.
Recueilli par
LAURENT BOUVIER
(à Saint-Denis)
En quoi consiste le «stage
anti-sexisme», cette
nouvelle peine créée
par la loi Schiappa?
La loi alimentation va-t-elle
provoquer une hausse
des prix?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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18 u
LIBÉ.FR
FRANCE
Libération Mardi 5 Février 2019
En quoi consiste le «stage
anti-sexisme», nouvelle peine
créée par la loi Schiappa ?
Marc Petit, le maire de la commune de Firminy (Loire),
était jugé le 24 janvier pour agression sexuelle sur
une employée du département du Puy-de-Dôme.
Le procureur a requis douze mois d’emprisonnement
avec sursis, une amende de 2 000 euros et… un stage
contre le sexisme.
Gilets jaunes, gauche et syndicats:
«On a intérêt que ça prenne»
Plusieurs
représentants
du monde politique,
syndical et militant
ont appelé à faire
de ce mardi
une journée
de convergence
reconductible entre
les luttes sociales
et les revendications
portées sur
les ronds-points.
ouvrière, de la FSU et des lycéens de la Fidl et de l’UNL)
doit prendre la forme, selon
la CGT, d’un «grand débat sur
le bitume». Au menu des revendications de la centrale :
«Une augmentation du smic,
du point d’indice, de tous les
salaires et pensions ainsi que
des minima sociaux.» Mais
aussi, pêle-mêle, une réforme
de la fiscalité, le développement des services publics
«partout sur le territoire», le
respect des libertés publiques telles que le droit de maPar
nifester, mais aussi la supTRISTAN
pression des aides publiques
BERTELOOT et
AMANDINE CAILHOL aux entreprises.
Autant de demandes proches
ls veulent en faire «un de celles des gilets jaunes,
rendez-vous de conver- dont une partie aurait régence», espèrent «une clamé cette journée d’action
alliance», «une jonction» aux syndicats. «Dans pluentre ceux qui occupent les sieurs villes, notamment
ronds-points et ceux qui à Nantes, Poitiers ou Touluttent dans les
louse, il y a eu
L’HISTOIRE une véritable deentreprises. Réunis lundi matin
mande de la part
DU JOUR
en conférence de
des gilets jaupresse, plusieurs représen- nes», explique Murielle
tants du monde politique, Guilbert, secrétaire nationale
syndical et militant, à gauche de Solidaires. «Plusieurs
toute, ont appelé à faire de la secteurs significatifs des gilets
journée de mobilisation de ce jaunes ont dit banco» pour ce
mardi une date clé d’un mardi, abonde Olivier Besan«mouvement d’ensemble du- cenot, qui veut être «très
rable et reconductible». Après pragmatique», pour «aponze semaines de «révolte ci- puyer cette convergence, dont
toyenne et sociale sans précé- on a tous besoin».
dent depuis Mai 68», écrivent-ils, «pour la première «S’abîmer». Un pas que les
fois depuis le début de la mo- autres syndicats ont bien du
bilisation, les gilets jaunes ont mal à faire. Même du côté de
décidé de se joindre à une la CGT, depuis le début du
grève annoncée par les syndi- mouvement, le discours sur
cats». De quoi rendre possi- les gilets jaunes est ambigu.
ble «une victoire sociale ma- Si Philippe Martinez, le sejeure», espèrent-ils.
crétaire général de la cenParmi les signataires: Attac et trale, souligne les convergenla fondation Copernic, le col- ces à l’œuvre dans certains
lectif La Vérité pour Adama, territoires, il reste très pruGénération·s, le groupe parle- dent dès qu’il s’agit d’engager
mentaire de La France insou- la CGT dans un rapprochemise, mais aussi le NPA et le ment à l’échelle nationale,
Parti de gauche, Solidaires ou pointant notamment la préencore la CGT Paris. Mais pas sence de l’extrême droite
la direction confédérale de la dans les manifs. «Ce mouveCGT, pourtant à l’initiative de ment, qui permet de retrouver
cette journée de grève et de de l’action collective, a évolué
manifestation.
dans le bon sens», expliAnnoncée mi-janvier, la mo- quait-il toutefois récemment.
bilisation de ce mardi (à la- Sans pour autant se joindre à
quelle se sont aussi associés l’appel collectif présenté
quelques bataillons de Force lundi. «Il y a un peu de réti-
Sans mentionner la CGT, Eric
Drouet a de fait appelé à
manifester ce mardi. Sera-t-il
suivi? Damien, coordinateur
des gilets jaunes en Seine-etMarne, pense que non. «Les
gens manifestent le soir et le
week-end mais n’ont pas les
moyens pour la grève, explique-t-il. La menace, c’est la
perte de salaire, et tout le
monde ne peut pas se le permettre.» L’homme est pourtant pour «la convergence des
luttes», «parce que manifester
tous les samedis comme ça,
à force, ça va nous marginaliser. Mais c’est nous qui avons
créé les conditions de la
convergence, pas les syndicats». Il ajoute : «S’ils réfléchissaient un peu en dehors
de leur nombril, ils verraient
que les gilets jaunes créent la
mobilisation qu’ils n’arrivent
plus à provoquer. Et ils pourraient se dire: “On va vous les
soutenir financièrement.”
Pour tenir la grève, il nous
faudrait une caisse de grève.»
I
«Amplifier». Benoît Martin
Lors d’une manif des gilets jaunes à Toulouse, le 12 janvier. ULRICH LEBEUF. MYOP
cence à la CGT, certains ont
peur d’être dépossédés,
débordés par ce mouvement
qui est né en dehors de la
centrale», explique Benoît
Martin, secrétaire général de
la CGT Paris, qui a, lui, choisi
de signer le texte.
Force ouvrière a de son côté
décidé de ne pas participer
à la journée de mobilisation,
craignant, explique Yves
Veyrier, son nouveau nu-
méro 1, une «instrumentalisation». Peu cliente des grandes mobilisations nationales,
la CFDT n’appelle pas non
plus à la grève. En décembre,
Laurent Berger, son secrétaire général, s’était pourtant
montré «plutôt ouvert» à
l’idée d’une journée de mobilisation intersyndicale, mais
le ton a un peu changé. Pas à
l’aise avec le mot d’ordre de
cette journée d’action, dit-il,
le cédétiste dénonce aussi
«sa récupération politique»
par «l’extrême gauche». Ainsi
que la probable présence
dans la manifestation ce
mardi d’Eric Drouet, figure
des gilets jaunes qu’il juge
«pas fréquentable». «Je ne
crois pas que le syndicalisme
a besoin de s’abîmer dans
les relations avec ce style de
personnes», a-t-il dit sur
France Info.
de la CGT veut quand même
y croire. «Il y a un réel mécontentement qui peut conduire
beaucoup de monde dans la
rue, explique-t-il. Des deux
côtés, les gilets jaunes comme
le mouvement social habituel,
on a intérêt que ça prenne.»
Même discours de Murielle
Guilbert, secrétaire nationale
de Solidaires: «La grève pourrait être une manière d’amplifier ce mouvement.»
Mais à une condition: réussir
à connecter les revendications, proches, mais pas toujours exprimées sur le même
mode, des uns et des autres.
Et opérer une «reconnexion»
entre notamment les questions de répartition des richesses, adressées par les gilets jaunes au président de la
République, et d’autres revendications syndicales, plus
classiques, sur les salaires, à
l’endroit, elles, du patronat.
«Il n’y a pas toute une liste de
mots d’ordre, note Aurélie
Trouvé, porte-parole d’Attac,
mais ce qui nous unit, c’est la
volonté d’une tout autre répartition des richesses.» •
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LIBÉ.FR
u 19
«Les femmes aux cheveux courts
sont plus sincères»
Qu’on les chérisse ou qu’on les haïsse,
qu’ils soient moqués ou admirés, les cheveux, c’est une sacrée
affaire. Parce qu’ils contribuent à faire de nous ce que nous
sommes, Libération leur consacre une chronique. Cette
semaine, Jean-Emmanuel, 61 ans, auteur du blog «Les femmes
aux cheveux courts», où il parle depuis dix ans de sa fascination pour les nuques dégagées. ILLUSTRATION CLARA DEALBERTO
Une atmosphère déroutante
flottait ce lundi au tribunal
correctionnel de Paris, où
s’est ouvert le procès en diffamation intenté par Denis
Baupin contre Mediapart et
France Inter. En mai 2016, ils
avaient publié les récits de
plusieurs femmes dénonçant
des faits d’agressions et de
harcèlement sexuels de la
part du député écologiste.
Dans la foulée, celui qui était
alors vice-président de l’Assemblée nationale avait porté
plainte contre X pour «dénonciation calomnieuse». Ces
révélations avaient suscité
l’ouverture d’une enquête
préliminaire du parquet de
Paris, mais elle avait été clas-
sée sans suite, les faits étant «transforme les victimes en
prescrits. Sur le banc des pré- prévenues». L’avocat de
venus comparaissaient donc France Inter, Me Basile Ader,
ce lundi, et jusqu’à vendredi, juge «inhabituel» de saisir le
les deux auteurs des articles, tribunal pour «laver son honleurs directeurs de publica- neur» et avoir «peur de se prétion respectifs, six femmes senter devant lui».
ayant porté
Le conseil de
ces accusaDROIT DE SUITE Denis Bautions et deux
pin, Me Emhommes ayant témoigné des manuel Pierrat réplique qu’il
agissements de l’ex-député faut «s’en tenir au droit», qui
de Paris.
prévoit que la partie civile
Dans une ambiance électri- puisse être représentée par
que, l’audience se crispe rapi- son avocat. Il qualifie la jourdement autour d’une chaise naliste de Mediapart de
vide: celle de Denis Baupin. «mormone en chef de cette
Une absence «manifeste, cho- tribu» et attaque l’auteur de
quante», fustige Me Antoine l’enquête de France Inter, à
Comte, avocat de la défense, qui il prête une «imagination
dénonçant un procès qui qui fait des bulles».
Edwy Plenel, patron de Mediapart, est le premier à être
entendu: «Ce qui est devant
vous, c’est justement l’histoire
de comment il y a eu des pressions, jusqu’à cette plainte,
pour empêcher que la parole
ne se libère», explique-t-il,
défendant une enquête
«exemplaire» dont «l’enjeu
d’intérêt public» était de
«briser l’omerta». «C’est la
première affaire #MeToo
avant que le mouvement
n’existe», a expliqué Edwy
Plenel. Avant de dénoncer
des pressions de Denis Baupin, qui a cherché «à en empêcher la parution».
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
Disparition Spatsz, clavier du
groupe KaS Product, rend la mèche
Tournant des eighties, ère post-punk:
la jeunesse britannique so young but
so cold a les Banshees, Cabaret Voltaire ou Human League, entre autres,
pour prêter chair à ses passions
glaciaires et synthétiques. Celle de
Meurthe-et-Moselle (et bientôt de
France, dans le sillage d’une tournée
avec Marquis de Sade) peut s’enorgueillir d’avoir KaS Product. Un duo
à la fois bien de son temps (trois albums assez décisifs et une
flopée de singles incisifs entre 1980-1988, suivis d’une reformation plutôt digne sur scène depuis 2005) et néanmoins pionnier
de plein de choses qui commencent par «electro» (punk, pop,
clash), avec pour arguments la voix urgente de Mona Soyoc,
ex-chanteuse de jazz et cousine nancéo-argento-américaine
de Siouxsie, et les claviers de Spatsz, ancien infirmier psychiatrique à la frange plus radicalement proéminente encore que
celles de Phil Oakey et Jerry Only réunies. Y avait-il, circa 1982,
groupe de France au son plus cinglant et insidieux que celui
de KaS Product, dont les clairs-obscurs au couteau ont été abondamment compilés et réédités ces dernières années? Né Daniel
Favre il y a soixante-deux ans, Spatsz, le méchu aux machines,
est mort samedi. Never Come Back, qu’ils chantaient. J.G.
F. ALIX. DALLE
Au premier jour d’audience, Denis
Baupin remarqué par son absence
Le suicide se
porte (trop) bien
Serait-ce une fatalité fran- œuvre des moyens pour lutter
çaise ? Les chiffres sur le contre cette contagion.»
suicide ne sont pas bons : Pour ce nouvel état des lieux,
l’Hexagone présente toujours le baromètre de Santé
un des taux les plus élevés publique France a interrogé
d’Europe, avec près de en 2017 plus de 25 000 per9 000 suicides par an. Et ce sonnes, autour des pensées
chiffre ne s’améliore pas suicidaires ainsi que des tenvraiment.
tatives de suicide. En 2017, ce
«Chaque suicide est une ca- sont 4,7 % des 18-75 ans
tastrophe, à l’origine de beau- qui «ont déclaré avoir pensé
coup de douleur et de trau- à se suicider au cours des
matismes chez les proches, et douze derniers mois»,
il peut être l’un des événe- 7,2% ont tenté de se suicider
ments les plus
au cours de leur
pénibles aux- AU RAPPORT vie. Et 0,39% au
quels sont concours de l’anfrontés les professionnels de née. C’est beaucoup, cela fait
santé», écrit Pierre Thomas, plus d’un million de personprofesseur de psychiatrie nes qui ont pensé à se suicià Lille, dans un éditorial du der l’année écoulée.
Bulletin épidémiologique On retrouve des facteurs de
hebdomadaire (1) qui paraît risque bien connus : le fait
ce mardi, à l’occasion de la d’être une femme, de vivre
23e journée nationale pour la une situation financière déliprévention du suicide.
cate, mais aussi le fait d’être
«On considère qu’un suicide célibataire, divorcé ou veuf.
endeuille en moyenne sept L’inactivité professionnelle
proches et impacte plus de joue également ainsi que des
vingt personnes. Il est démon- événements traumatisants.
tré que le risque de suicide Reste que «le facteur le plus
augmente significativement associé aux pensées suicidaidans l’entourage d’une per- res reste d’avoir vécu un épisonne suicidée. Et cette obser- sode dépressif caractérisé au
vation a conduit à développer cours de l’année».
l’idée de la contagion suiciÉRIC FAVEREAU
daire et à tenter de mettre en A lire en intégralité sur Libé.fr.
Grand débat: Macron par la case banlieue
Le grand débat, moment
banlieue. Lundi, Emmanuel
Macron s’est invité à EvryCourcouronnes, dans l’Essonne, pour échanger avec
élus et associations du coin.
Dans la salle Claude-Nougaro, avant son arrivée, c’est
la grande ambiance. Les élus
échangent, se tapent dans le
dos. Parmi eux, des députés
LREM, des têtes de gauche
et Georges Tron. Toutes les
couleurs politiques pointent
une date : le 22 mai 2018,
lorsqu’Emmanuel Macron a
planqué sous le paillasson
le «plan banlieues» de Jean-
Louis Borloo. Hélène Geoffroy, maire de Vaulx-en-Velin : «Je n’ai pas compris sa
décision, depuis il y a une
certaine amertume chez les
maires.» Lorsqu’il a pris la
parole, Macron a éteint la lumière à grande vitesse: «Ce
n’est pas tout ou rien, depuis
le 22 mai nous avons mis des
milliards.» Il a défendu un
«changement de pratiques»
et «d’état d’esprit». Gilets
jaunes ou pas, Borloo est
toujours sur la touche. R.La.
PHOTO ALBERT FACELLY
Un reportage à lire en intégralité
sur Libération.fr.
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20 u
FRANCE
Libération Mardi 5 Février 2019
LIBÉ.FR
Les écologistes ont enfin
leur «histoire» politique
A coup sûr, c’est un signe de «maturité». Quarantecinq ans après leur première candidature à une élection présidentielle, les
écologistes français ont droit à leur «histoire politique». Une somme unique
et captivante de plus de 300 pages qui retrace le parcours chaotique (le
mot est faible) de la grande famille verte, de René Dumont à Nicolas Hulot,
sobrement intitulée Une histoire de l’écologie politique. A lire sur Libé.fr,
dans le Fil vert, notre rendez-vous environnement quotidien. PHOTO REUTERS
Affaire Benalla: une troublante tentative
de perquisition à «Mediapart»
c’est qu’il y a des flics devant…» s’épanche-t-il, avant
d’évoquer une affaire hautement embarrassante : un
contrat de sécurité conclu en
juin avec un oligarque russe
proche de Poutine, Iskander
Makhmudov, et négocié
alors que Benalla travaillait
encore à l’Elysée et que Crase
gérait la sécurité d’En marche. «Là, il y a le feu», s’inquiète ce dernier sur les
enregistrements.
Alexandre Benalla, qui a
pourtant affirmé sous serment n’avoir aucun lien avec
le contrat russe, envisage
alors de changer le circuit
financier afin d’écarter tout
soupçon. «Là, il faut couper
la branche […]. Faut que tu
disparaisses de la boîte […].
Faut qu’on mette la boîte au
nom d’un autre mec…»
«Lenteur». La tentative de
L’équipe de Mediapart, lors de la conférence de presse organisée après la tentative de perquisition, lundi à Paris.
Après la diffusion
d’enregistrements
par le site
d’investigation,
le parquet a ouvert
une enquête pour
«atteinte à l’intimité
de la vie privée».
Les journalistes
se sont opposés à la
perquisition.
Par
EMMANUEL
FANSTEN
et JÉRÔME
LEFILLIÂTRE
Photo DENIS ALLARD
A
u fond de la salle, une
bonne partie de la
rédaction de Mediapart s’est installée pour
écouter le patron tempêter
contre la dernière intimidation judiciaire visant le site
d’investigation.
«Nous ment clandestin d’Alexandre
n’avons commis aucun délit, Benalla et Vincent Crase en
martèle Edwy Plenel lors pleine conversation. Selon
d’une conférence de presse une source judiciaire, aucun
montée à la va-vite au siège d’entre eux n’a déposé
du journal, lundi après-midi. plainte, mais le parquet a
Mediapart n’a jamais porté ouvert une enquête d’initiaatteinte à la vie privée de mes- tive après la réception d’«élésieurs Benalla et
ments» dont la
Crase. MediaL'HISTOIRE nature n’a pas
part publie des
été précisée.
DU JOUR
informations
Un des délits vid’intérêt public.»
sés étant passible de cinq ans
En fin de matinée, deux pro- d’emprisonnement, une telle
cureurs assistés de trois poli- perquisition est possible au
ciers avaient frappé à la porte stade de l’enquête prélimidu média pour y mener une naire, mais elle devient
perquisition dans le cadre «coercitive» uniquement si le
d’une enquête ouverte pour parquet a obtenu l’aval d’un
«atteinte l’intimité de la vie juge des libertés et de la
privée» et «détention illicite détention (JLD), ce qui n’était
d’appareils visant à intercep- pas le cas lundi matin. Les
ter des télécommunications journalistes ont donc pu
ou des conversations». Des in- éconduire ces visiteurs imvestigations qui font suite promptus au nom de la
à la publication, la semaine protection des sources. Un
dernière, d’un enregistre- incident auquel Edwy Plenel
n’a pas assisté : il était au
même moment cité à comparaître au tribunal de Paris
dans le procès en diffamation
intenté contre le site par l’exdéputé écologiste Denis
Baupin (lire page 19).
«Danger». «Cette coïncidence est très bavarde»,
relève le directeur de la
publication, qui, en vieux
routier des affaires politicojudiciaires, ne semble plus
croire au hasard. Et de charger le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz,
«récemment nommé et choisi
par M. Macron lui-même»,
qualifié de «serviteur du
président de la République et
de M. Benalla».
Venu apporter son soutien
aux journalistes, le secrétaire
général de Reporters sans
frontières (RSF), Christophe
Deloire, a dénoncé «une af-
faire stupéfiante et inquiétante». «On est dans une tentative d’atteinte au secret des
sources, s’est-il ému. Le parquet met en danger le journalisme d’investigation.»
L’enregistrement d’Alexandre
Benalla et Vincent Crase remonte au 26 juillet, date à laquelle leur contrôle judiciaire
leur interdisait formellement
de se voir. Au cours de ce rendez-vous secret, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron
se targue avec une incroyable
légèreté d’avoir toujours le
soutien de celui qu’il appelle
le «patron». Mais cette
confiance affichée ne suffit
pas à rassurer Vincent Crase,
qui craint une perquisition
dans les locaux d’En marche
et réfléchit au meilleur
moyen d’escamoter d’éventuelles preuves gênantes.
«J’essaierais bien d’y aller
cette nuit, mais le problème,
perquisition du parquet,
quatre jours seulement après
ces révélations, est d’autant
plus troublante que les juges
d’instruction en charge de la
«première» affaire Benalla
(ouverte après les violences
commises le 1er Mai) avaient
demandé au site de leur
fournir les enregistrements
dès vendredi. Chose qu’ils
s’étaient engagés à faire,
lundi, dès 9 heures.
«La célérité du parquet à enquêter sur une éventuelle atteinte à la vie privée de
Benalla et Crase tranche singulièrement avec sa lenteur
quand il a mis quarantehuit heures à perquisitionner
le domicile d’Alexandre
Benalla au mois de juillet»,
constate Fabrice Arfi, coresponsable des enquêtes à Mediapart. Il dénonce: «Ce sont
des manœuvres, un habillage
qui n’a qu’une seule fin: trouver les sources de Mediapart
pour que cette affaire qui fait
paniquer l’Elysée prenne fin.»
Une «diversion», selon lui,
dont l’objectif serait d’«étouffer le fond de l’affaire et tenter
de faire passer Mediapart
pour la courroie de transmission de barbouzes ou de
services étrangers voulant
déstabiliser la présidence de
la République». •
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Libération Mardi 5 Février 2019
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argent II. Navet # Pronom
très personnel III. 5 pour
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la rue VII. Sa cité est bien
barrée # On ne voit rien
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s’habille mal # Elle sent la
résine # Tour de terrain
IX. Beaucoup d’élus sont
sous sa coupole X. Elle est
quelque part au centre # Des
Allemands y pêchant, on me
dit qu’il y a des vifs dans la ….
XI. Valide # Frères d’O’Brother
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VII
VIII
IX
X
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Grille n°1134
VERTICALEMENT
1. Vite passés sous les yeux 2. Quand elle coule, c’est pas cool # A la rose
Aragon propose son union 3. Chef d’entreprise # Pour y aller, il faut être
sorti du sien (et avoir fait des bêtises) # Le chiffre le plus à droite sur la
montre 4. Plat créole bien épicé # Levée 5. Comme la voie à suivre # Boîte
noire disparue 6. On en voit le bout 7. Derrière un F, elle perd son sens #
Chemin chinois 8. Qui prend de la place 9. Ville où fuirent vils de Vichy
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Libération Mardi 5 Février 2019
Les hommes politiques
sont-ils des femmes
comme les autres?
Si l’entre-soi masculin entretient la sousféminisation de la vie politique, il faut aussi
repérer comment les femmes participent
elles-mêmes de leur minoration.
P
ar-delà les avancées de la
parité sur un plan comptable, la vie politique demeure un monde surmasculinisé
dont la féminisation ne se
conçoit qu’en dégradé : si les
échelons inférieurs sont quasi
paritaires, les femmes disparaissent à mesure que l’on s’élève
dans les statuts et que l’on se
rapproche du sommet de l’Etat.
Deux types d’explications sont
généralement mobilisés pour
rendre compte de ce phénomène.
D’un côté, on dénonce la prégnance de représentations héritées du passé qui font du métier
politique un métier d’hommes
par excellence saisi au double
prisme de la vocation et de la division sexuée des tâches. De
l’autre, on déplore que l’entre-soi
masculin entretienne des mécanismes d’exclusion et d’invisibili-
L'ŒIL DE WILLEM
sation des femmes (instrumentalisation voire contournement des
dispositifs paritaires, captation
des postes exécutifs, assignation
à des rôles de figuration et disqualifications sexistes).
Si l’on veut comprendre comment cet ordre phallocentré des
choses pourrait être ébranlé, il
faut inverser le point de vue et
s’adresser à celles qui ont le courage de s’y immiscer et d’y évoluer. Lorsqu’on les interroge (1),
les femmes politiques témoignent massivement des obstacles
dressés devant elles par les tenants du bastion. Que ce soit au
moment de leur entrée en politi-
CAMILLE
FROIDEVAUXMETTERIE
Par
précision doit être faite: il ne
s’agit pas ici d’introduire un
prisme différentialiste ni de justifier les rôles sexués stéréotypés,
il ne s’agit que de restituer ce qui
nous a été rapporté de la façon
dont les unes et les autres accomplissent leur mandat. Il est ainsi
apparu que le repérage d’approches genrées de la fonction d’élu
n’était pas incompatible avec une
homologie de principe entre les
femmes et les hommes. C’est
même tout le paradoxe de la situation: fermement attachées à
l’idée d’une égalité abstraite entre
les individus, les femmes politiques font le constat de ce que,
dans l’exercice du métier politique, il existe des façons de faire
différenciées.
La liste est longue des comportements présentés comme spécifiquement féminins : rapport au
temps efficace, écoute et respect
d’autrui, souci de formation et de
maîtrise des dossiers, concision
et retenue dans la prise de parole.
Au style politique masculin,
mixte de confiance en soi, de culot et d’agressivité, les femmes
politiques opposent un style alternatif. Ce n’est pas tant que celui-ci leur serait inhérent, c’est
parce qu’elles refusent d’endosser les attributs androcentrés du
pouvoir. C’est aussi, et peut-être
surtout, parce qu’on ne se débarrasse pas d’un coup de siècles
d’injonctions à la mesure, à la
modestie et au silence.
Ce que nous pouvons postuler,
c’est que la féminisation en cours
de la sphère publique modifiera
ce partage des rôles sexués. Non
pas tant par substitution du modèle féminin au modèle masculin
que par homogénéisation des styles et convergence des genres. Il
se trouve que le ressort caché de
cette dynamique est féminin. Les
femmes politiques sont confrontées à un défi que les hommes
n’ont pas à relever, celui de tenir
ensemble les dimensions familiales et sociales de leur existence.
Comme toutes les femmes, elles
doivent résoudre ce dilemme privé-public qui les enjoint à toujours faire des choix et des compromis, quand ce ne sont pas des
sacrifices. L’un des enjeux cruciaux du combat féministe
aujourd’hui réside dans la possibilité effective de déconstruire les
représentations genrées, en instituant par exemple un congé paternité digne de ce nom. Ce mouvement de masculinisation de la
sphère intime n’est encore qu’un
horizon, mais il se dessine de plus
en plus nettement. Ils ne le savent
pas encore, mais les hommes sont
bel et bien en train de devenir des
femmes comme les autres. •
(1) Enquête auprès d’une soixantaine
de femmes politiques en 2012. Les résultats ont été présentés sous la forme
d’un docu-fiction (Danslajungle.com).
DR
IDÉES/
que, durant les campagnes électorales ou pendant leur mandat,
et quel que soit leur niveau de
responsabilité, elles subissent en
continu des atteintes d’intensité
variée : de la blague sexiste au dénigrement, de la malveillance à
l’agression sexuelle, en passant
par des formes plus insidieuses
de violence, quand elles doivent
accepter d’être conseillées, voire
pilotées, par les hommes dont on
prend soin de les entourer.
Mais, et c’est un aspect moins flagrant du problème, il se trouve
aussi que les femmes concourent
d’elles-mêmes à leur propre minoration. D’abord en pratiquant
peu la solidarité qui leur permettrait de contrer la puissance des
réseaux masculins de pouvoir.
C’est ce que nous avons découvert avec effarement: la lutte qu’il
faut mener pour parvenir à être
désignée candidate puis à être
élue, sans parler de la nomination
à une fonction éminente, tous ces
obstacles à franchir et ces inimitiés à dépasser conduisent les
femmes à s’enfermer dans une
posture combative qui peut se
muer en animosité envers celles
qui briguent les mêmes mandats
et positions. De plus en plus nombreuses, les élues commencent
toutefois à saisir qu’elles ont intérêt à demeurer solidaires, à créer
et à entretenir des réseaux de
femmes, par-delà les interprétations qui stigmatisent l’entre-soi
féminin toujours suspect d’entretenir des ressorts essentialistes.
Car, et c’est le second facteur «féminin» de la sous-féminisation,
les élues demeurent écartelées
entre leurs aspirations universalistes et des pratiques assez manifestement genrées. Lorsqu’on
leur demande s’il existe une façon
féminine de faire de la politique,
la réaction est unanime: absolument pas. A les en croire donc, les
hommes seraient des femmes politiques comme les autres. Mais si
l’on s’intéresse au quotidien de
leur mandat, si on les questionne
sur leur travail en réunion, en
commission, en assemblée, la
réalité qui se dessine est tout
autre. Elle révèle une dichotomie
sexuée fermement enracinée.
De l’enquête, il est ressorti que
l’on pouvait distinguer deux styles politiques, l’un «masculin»,
dominant et fortement décrié,
l’autre «féminin», souvent évoqué
comme une alternative bénéfique
aux normes qui régissent la vie
publique. Immédiatement, une
Professeure de science politique
et chargée de mission égalitédiversité à l’université de Reims
Forum Libération «Le pouvoir a-t-il un
sexe ?» : Camille Froidevaux-Metterie
participe à la journée de débats organisée à l’Assemblée nationale, vendredi.
A suivre en live sur Libé.fr et Facebook.
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Libération Mardi 5 Février 2019
ÉCONOMIQUES
Par
BRUNO AMABLE professeur à l’université de Genève
Les gilets jaunes sont avant
tout en mouvement
Certains à gauche ont voulu figer les manifestants en un
soulèvement réactionnaire, voire raciste : ils ont ainsi freiné
une remise en question de la trajectoire néolibérale prise
par la société française et rendu service au gouvernement.
L
e mouvement des gilets jaunes est difficile à cerner en raison de son mode
de coordination, plus que «d’organisation», particulier: pas de leaders reconnus
ou même autoproclamés, décentralisation,
horizontalité etc. Y parvenir est un enjeu de
sciences sociales mais aussi une question
politique: quelles conséquences peut-on attendre d’une contestation sociale de cette
ampleur ?
Quelques études sont disponibles: des enquêtes de terrain, nécessairement limitées
en raison de la présence des gilets jaunes sur
l’ensemble du territoire, des études des
échanges sur les réseaux sociaux ou encore
des sondages sur le soutien aux gilets jaunes.
On voit déjà apparaître des interprétations
contradictoires: mouvement aux revendications de gauche pour les uns, «transition populiste de droite» pour les autres.
La composition sociologique semble relativement simple à établir si on ne cherche pas
une trop grande précision: classes populaires et moyennes, personnes actives, revenus
RÉ/JOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
Quand le gobelet en
plastique sera de la nique
Adieu anticipé au récipient pollueur qui est
devenu un objet majeur de la vie de bureau et qui
sera bientôt banni des cafétérias par le législateur.
L
a disparition du gobelet en
plastique, touillette comprise, est une nécessité programmée. Cela résiste encore un
peu, comme la semaine dernière
au Sénat, où les industries concernées ont demandé quelques mois
de grâce à messieurs les bourreaux
écolos, mais ça devrait intervenir
dès 2020.
Et l’on verra alors une mythologie
du quotidien se faire écrabouiller
par les battoirs manucurés des
géants verts. Chaque nouvel abstinent prendra enfin conscience de
la puissance de cette facilité per-
u 23
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due quand elle sera négligemment
abandonnée à la déchetterie des
symboles périmés pour cause de
nocivité non recyclée.
A la machine à café, la culpabilité
commence lentement à faire trembler l’index des inconscients qui
continuent à exiger la descente impromptue du récipient mis au ban
et l’injection automatisée du liquide brunâtre demandé.
L’animal condamné est pourtant
d’une intelligence rare. Il a la métamorphose placide et la convivialité gondolée. Il chauffe les phalanges sans les brûler, se rétracte et se
plutôt modestes, situations de précarité…
Certaines enquêtes sur le soutien aux gilets
jaunes renseignent aussi sur les attentes en
matière de politique économique. On apprend dans l’une d’elles (1) que 60% des sondés qui soutiennent les gilets jaunes pensent
que le capitalisme devrait être réformé en
profondeur alors que ce n’est le cas que
de 35% des personnes opposées à ce mouvement. Il semblerait donc que les Gaulois réfractaires au changement ne soient pas là où
Macron veut les voir.
Quant au retour de la lutte des classes qui
n’était jamais partie, jugez plutôt: 85% des
personnes soutenant les gilets jaunes estiment que «l’économie actuelle profite aux
patrons aux dépens de ceux qui travaillent»;
50% tout de même des opposants aux gilets
jaunes ont exactement la même opinion.
Mais les deux groupes n’en tirent pas nécessairement les mêmes conclusions. 51% des
personnes soutenant «tout à fait» les gilets
jaunes pensent qu’il faut prendre aux riches
pour donner aux pauvres; seulement 7% de
ceux qui ne les soutiennent «pas du tout» les
suivent dans cette voie.
Ces réponses expriment que les sympathisants des gilets jaunes, comme probablement ces derniers, soutiennent fortement
une orientation pro-justice sociale et égalité,
avec une opposition entre «ceux qui travaillent» et les patrons plutôt qu’entre les
premiers et les «assistés». Mais cela ne fournit pas d’indication sur beaucoup d’aspects
plus concrets du modèle socio-économique:
droit du travail, protection sociale, réglementation financière, etc.
Et 40% de ceux qui soutiennent «tout à fait»
le mouvement approuvent la proposition selon laquelle «pour faire face aux difficultés
économiques, il faudrait que l’Etat fasse confiance aux entreprises et leur donne plus de
liberté», contre 64% de ceux qui ne le soutiennent «pas du tout». La question, présente
déploie au rythme de la nervosité
de celui qui le tient entre ses
mains. Il a l’utilité non clivée, origines familiales, géographiques ou
sexuelles étant solubles dans ce
pot mélangeur.
Elément de sociabilité, il vaut sésame en cas de prise de contact. Il
est toujours facilitateur pour des
badinages sans conséquences
comme pour des tentatives de débauchage, même si la débauche
forte de café est aujourd’hui proscrite. C’est parfois à se demander
si ce plastique fantastique n’a pas
surtout le chic pour se faire oublier
et accepter au mieux. Doudou réconfortant, il est remède contre
l’ennui. Dents limées, on en mordille le rebord en chiot pensif. Regard perdu, on en explore le puits
sans fond pour une métaphysique
caramélisée. Sadique, on en lacère
les flancs et on en fait des lanières
comme si on le destinait à une
séance de martinet.
Le Grand Siècle contemplait la vanité humaine dans un tête à tête
aigu avec des crânes d’obus assez
obtus. Désormais, on siège en Rodin pensif, le nez dans le gobelet,
comme si la vérité de nos vies s’y
dévoilait au gré des marbrés de
l’écume percolée.
Retour à la cafétéria qui, à Libération, se nomme désormais «tisanerie», preuve qu’ici infuse la ré-
dans les enquêtes électorales depuis 1988, est
fruste, opposant la «liberté des entreprises»
au «contrôle de l’Etat». Elle est susceptible
d’être comprise très différemment par un
employé d’Amazon ou un plombier. Vouloir
en conclure que les gilets jaunes ou leurs
soutiens seraient partiellement favorables
au libéralisme relève de l’acte de foi.
Quant au «libéralisme culturel», les résultats
de l’enquête sont conformes à la sociologie
des soutiens des gilets jaunes. L’attitude visà-vis de l’immigration est à peine moins favorable que la moyenne des Français. L’ambiguïté est présente dans les questions là
aussi. Les soutiens des gilets jaunes sont
plus nombreux que leurs détracteurs à penser que les enfants d’immigrés ne sont pas
vraiment des Français comme les autres.
Mais nombre d’enfants d’immigrés diraient
exactement la même chose.
Il y a un aspect autoréalisateur dans les qualifications du mouvement. Ceux qui à gauche ont tenu à y voir un soulèvement réactionnaire voire raciste, justifiant ainsi leur
dénigrement et leur désengagement, ont été
nuisibles à la progression de ce mouvement
vers une remise en cause de la trajectoire
néolibérale prise par la société française. Ils
ont par là même rendu service au pouvoir,
qui ne demande pas mieux que de se présenter comme l’alternative à un «populisme» repeint aux couleurs de l’extrême
droite. Un mouvement est par nature en
évolution constante, et la convergence des
luttes ne consiste pas à attendre dans son
fauteuil que les autres convergent vers sa
propre position. •
(1) Le baromètre de la confiance politique, Cevipof,
vague 10, janvier 2019 et «Les gilets jaunes ou le retour de la lutte des classes», Luc Rouban.
Cette chronique est assurée en alternance par AnneLaure Delatte, Ioana Marinescu, Bruno Amable et
Pierre-Yves Geoffard.
demption biodégradable et le
bien-être bouturé de bienveillance.
Et tant pis pour les ricaneurs à godet réfractaire et polymère qui font
valoir que détox terminologique
ne vaut pas rehab.
Dans ce lieu charmant, les divas
durables sont depuis longtemps
passées au «mug». Le terme est
évidemment anglo-saxon quand la
variante française «moque» est
passée de mode. Et ce d’autant que
la version hexagonale peut laisser
penser qu’on ironise, quand «mug»
évoque plutôt le mugissement qui
sourd des étables antispécistes,
mais sans vacherie aucune. Car
l’affaire est grave et l’urgence
criante.
Ajoutons que «mug» rime avec
«hug» et qu’il fait bon se prendre
dans les bras pour une étreinte désexualisée, entre enfants conscients, et pas qu’un peu, de la menace qui pèse sur leur mère nature
échauffée.
Accrochées à l’anse de leur ancien
pot à crayons qu’il faut ensuite rincer si on ne veut pas que les microbes prospèrent et que l’hygiène dégénère, les stars du recyclable
regardent avec une commisération
affligée les déviants du PVC. Ces
rustauds de la satisfaction immédiate, du gaspillage hédoniste et du
«après moi le déluge» n’ont pas encore réformé leurs mauvaises habi-
tudes. Et il n’est pas certain qu’ils y
parviennent avant la mise au rebut
législative des pailles, couverts, piques à steak, couvercles à opercule,
bâtonnets mélangeurs et de tous
leurs petits frères tricards de la
bakélite, du nylon, de la silicone, du
téflon, du kevlar et autres produits
révolutionnaires du quotidien, désormais remis en question.
Dans les couloirs qui mènent aux
bureaux paysagers, les mugs illuminés par la révélation décroissante coudoient les gobelets obscurcis de technologie maudite. Les
adeptes des «mugs» défilent pensivement. Ils songent aux tortues
qui boulottent des sacs-poubelles
bleus en guise de méduses et souffrent avec les albatros du Grand
Sud, à l’estomac brûlé par les granulés industriels qu’on nomme
aussi larmes de sirènes. La tribu
«gobelet», elle, a des préoccupations plus terre à terre. Elle se demande si, à chaque incursion sur
les terrasses, les bistrotiers de demain consigneront les chopes incassables comme on fait déjà dans
les festivals de musique. Ou, pire,
s’ils feront comme les supermarchés qui se goinfrent en faisant
mine de reverdir. Et qui, au lieu de
fournir du contenant en papier,
monnayent du sac… plastique à ne
surtout pas oublier. Et que chacun
s’empresse de perdre. •
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Libération Mardi 5 Février 2019
Zèbres-A, 1938, encre de Chine et huile sur papier. PHOTO FABRICE LEPELTIER. ADAGP 2018
Vasarely, facettes cachées
Par
JUDICAËL LAVRADOR
A
mi-parcours, la rétrospective Vasarely sort du cadre
strict de la toile pour glisser
vers l’exposition de produits dérivés. La plupart nous viennent de la
fin des années 60 et du début des
années 70, période où le pionnier
de l’Op art est au pic de sa notoriété
et peut-être (peut-être pas) au sommet de son art. Les montres, les
Omniprésentes dans les années 70,
les œuvres géométriques et flashy du père
de l’art optique ont envahi l’espace social
jusqu’à saturation. Du Bauhaus à la publicité,
le centre Pompidou revient sur le parcours
pourtant passionnant de cet artiste
éclectique et technophile.
racks de posters bon marché, la
vaisselle en porcelaine peinte de
vaguelettes dorées; les décors pour
des shows de variété à la télé plaçant Drucker et Polnareff dans des
environnements aux lignes fluides,
du genre à filer le tournis puis la
nausée ; les façades de grands ensembles, les habillages pour les
panneaux publicitaires, le losange
strié de la régie Renault; les formes
géométriques se repliant sur ellesmêmes en couverture de livres de
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Libération Mardi 5 Février 2019
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Meh (2), 1967-1968,
huile sur toile marouflée
sur contreplaqué.
PHOTO CENTRE POMPIDOU,
MNAM-CCI. B. PRÉVOST. DIST.
RMN-GP. ADAGP PARIS 2018
poche… Vasarely n’a jamais trop eu
besoin du musée pour exister.
Ce n’est pas un hasard si l’expo que
lui consacre le centre Pompidou est
la première en France depuis 1963.
En effet, l’artiste est allé chercher
son public partout ailleurs, avec
comme leitmotiv : «C’est dans les
foules qu’il faut diffuser l’art. […]
Voilà l’espace illimité.» Il a ainsi
œuvré dans les gares (à Montparnasse, où il réalise en 1971 ses deux
fresques dépliant une farandole de
carrés), dans les aéroports, dans les
cantines d’entreprises (celle de Renault, encore), les collèges, les préfectures et les centrales nucléaires
– un projet d’ornement pour des
tours de refroidissement, publié
en 1980, qui ne trouvera cependant
pas preneur. On en était resté là de
Vasarely. On l’avait planté à ces images de cubes et de ronds qui, à force
de se démultiplier, ont fini par devenir caricaturaux et par se confondre dans la mémoire collective avec
une France sûre d’elle et de ses
grands projets technologiques.
LOGIQUE
DE LA SCIENCE
«En chantant le sublime des stades
et des aéroports, et la grandeur de
la science, comment, in fine, rationaliser le futur? écrit l’historienne
de l’art Jill Gasparina dans le catalogue. Vasarely, qui voulait un art
social, s’est rangé du côté d’une
technocratie ivre d’aménagements
territoriaux et de télématique : il a
parfaitement collé aux impératifs
de la société techno-industrielle de
son temps.» L’expo ne célèbre pas
naïvement ces épousailles. Elle ne
les boude pas non plus. Elle les resitue, chronologiquement et thématiquement, en proposant un
avant et un après ce moment
d’«ubiquité» médiatique, architecturale et territoriale. Car, ajoute Jill
Gasparina, «si Vasarely est parvenu
à conquérir cette ubiquité, ce que
peu d’artistes ont réussi à faire, le
risque contenu dans son projet
même, celui de la saturation, a du
même coup sapé la réception de son
œuvre». L’expo travaille donc soigneusement à retendre ces lignes
et ces formes que l’artiste n’a cessé
de faire divaguer au point qu’on
avait perdu le fil.
Tout commence à la fin des années 20, dans la droite lignée des
avant-gardes assignant à l’art la
mission de changer la vie au jour le
jour. Vasarely, né en 1906, passe par
le Mühely, le Bauhaus hongrois, où
sont enseignés le graphisme et la
publicité. C’est d’abord dans ce secteur, chez Havas, alors qu’il vient
d’emménager en France, qu’il se fait
un nom. L’expo montre ses premières affichettes, pour une marque de
médicaments contre les rhumatismes, lesquelles reposent déjà sur
une manière de troubler la sérénité
du motif représenté. Silhouette recroquevillée, le malade refile ses
tremblements au «R» qui, désarticulé, devient le parfait logo de la
marque. En face, dans cette première salle, celle des prémices, des
peintures de zèbres enlacés, fusionnant leurs rayures et se camouflant
dans le rideau abstrait de leur pelage. Enfin, il y a cette peinture,
l’Homme (1943), représentation un
brin angoissante d’une foule de
corps athlétiques, taillés dans des
formes cylindriques, s’agitant mécaniquement. Le langage visuel,
certes encore balbutiant, du Vasarely «op», est posé: les lignes tourbillonnent, les formes géométriques sont mises en mouvement,
l’œil et le corps soumis à l’onde de
choc d’un pinceau qui fait des vagues sur la toile, puis la peinture (et
la vie) se plie à la logique toutepuissante de la science.
Après un séjour au grand air, à Belle-Ile, durant lequel il peint des toiles dans la veine informelle des années 50 et où l’abstraction prend les
rondeurs douces des galets et des
nuages, le ton se durcit et se fait
plus carré. La palette est chaude
mais le paysage disparaît sous des
empilements de formes anguleuses, ronds, triangles, losanges et
carrés. Vasarely abat ses cartes. Selon lui, la nature, c’est la nature fil-
trée par la représentation scientifique de ses éléments et constituants
(le cristal, notamment, fait l’objet
d’une série de peintures). En 1954,
l’heure est venue des grandes déclarations: «L’art plastique, affirme
Vasarely, visionnaire et impératif,
sera cinétique, multidimensionnel
et communautaire. Abstrait à coup
sûr et rapproché des sciences. Dénonçons les nostalgies du passé :
aimons notre époque. Finissons-en
avec la « “Nature” romantique; notre Nature à nous, c’est la Biochimie, l’Astrophysique et la mécanique ondulatoire. Affirmons que
toute création de l’Homme est formelle et géométrique comme la
structure secrète de l’univers.»
MÉTHODE
EN LIBRE ACCÈS
Vasarely s’emporte mais se donne
bel et bien les moyens de ses ambitions: rationnaliser la pratique de la
peinture pour que chaque tableau
ne soit plus que le résultat de calculs
et de combinaisons –surtout pas secrètes. Il met au point un «alphabet
plastique» à base de petits carrés incrustés d’une forme géométrique
u 25
CULTURE/
d’une autre couleur. Il n’y a plus
qu’à assembler ces modules de taille
variable dans un certain ordre, et le
tour est joué : le tableau est prêt,
compréhensible par tout le monde
puisque son alphabet est universellement identifiable. Mieux, la méthode est en libre accès. Jamais Vasarely ne se formalisera d’être copié
par la pub, la mode ou les décorateurs de cinéma. Au contraire: «Je
ne suis pas pour la propriété privée
des créations, se défend-il. Que mon
œuvre soit reproduite sur des kilomètres de torchon m’est égal! Il faut
créer un art multipliable.» C’est un
aspect du «partage des formes» que
veut évoquer le titre donné par les
deux commissaires, Michel Gauthier et Arnauld Pierre, à cette exposition: l’œuvre de Vasarely se débarrasse de son copyright. L’autre
aspect, plastique, renvoie aux
échanges languides auxquels se livrent formes et couleurs entre elles
et avec le spectateur. Tout coule à la
surface et depuis la surface vers celui qui lui fait face.
Par la magie de son flux et de son reflux chromatique, la toile obtient la
texture des sables mouvants, ou plu-
tôt, puisque l’artiste regardait vers
les espaces intersidéraux, celle du
cosmos. «Porté par les ondes, je fuis
en avant tantôt vers l’atome, tantôt
vers les galaxies en franchissant les
champs attractifs ou repoussants»,
écrit-il dans une langue plus imagée
et plus incarnée. La scénographie le
suit là-bas. Blanches au début, les cimaises ont lentement viré au gris,
puis au noir dans la dernière salle.
Dans cette obscurité cosmique, les
toiles, vivement éclairées, laissent
des sphères (qui ne sont pas sans
évoquer des émoticônes) bomber
leur surface. Mettent en branle des
maelströms fascinants. Ouvrent des
sas à des rayons verts aveuglants
dont le surgissement s’opère petite
touche après petite touche, dans des
dégradés vaporeux qui, à eux seuls,
suffisent à adoucir ce que le programme de Vasarely a pu avoir de
brusque et de technocratique. Et à
dissiper le malentendu. •
VICTOR VASARELY,
LE PARTAGE DES FORMES
Centre Pompidou, Galerie 2,
75004. Du 6 février au 6 mai.
Rens.: centrepompidou.fr
Portrait de Victor Vasarely par Willy Maywald, en 1960. ASSOCIATION WILLY MAYWALD. ADAGP PARIS 2019
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26 u
Libération Mardi 5 Février 2019
CULTURE/
ARTS
(«allô?») vraiment plus la main sur
l’œuvre et le nombre de ses reproductions.
Le téléphone sonne encore dans
l’expo avec cette pièce de Ceal
Floyer qui se réduit à une capture
d’écran imprimée de l’agaçante
question de Siri : «What can I help
you with ?». Intitulée Helpline, la
pièce, platement ironique, profondément triste, dit comme la technologie fait écran entre l’artiste et le
spectateur. Siri est le seul interlocuteur, le seul à dire «je» et à proposer
son aide – l’artiste devenant, au
mieux, un ventriloque. En 1971, Vito
Acconci, performeur passif-agressif, appuie sur la même touche :
dans sa vidéo Centers, il se filme le
doigt tendu vers le spectateur derrière l’écran. Sauf que celui-là, il ne
le calcule même pas: c’est le centre
du moniteur placé face à lui, audessus de la caméra, qu’il pointe,
dans un face-à-face entre lui et la
machine, entre lui et lui.
Revanche. Toute l’expo suit cette
What Shall We Do Next? (Ultimate Pinch-to-Zoom), 2018, de Julien Prévieux. PHOTO J. PRÉVIEUX
«Geste», erreurs système
L’exposition du centre d’art de Pantin propose un
état des lieux du vieux combat homme-machine,
avec des œuvres qui confrontent non sans ironie
création artistique et assistance technologique.
L
e type à l’écran s’évertue à
sautiller frénétiquement,
sans pourtant que ses mouvements ne dégagent la moindre puissance. Bizarrement, on dirait qu’il
n’a pas de coffre, pas de muscles,
tandis que la fille à côté de lui brasse
de l’air avec ses deux poings plus vigoureusement, mais s’avoue vite
vaincue. Et le mollasson de lever
victorieusement les bras à l’issue de
ce combat sans le moindre coup
porté, et dont l’organisation revient
à une bande de chercheurs en intelligence artificielle, qui veulent ap-
prendre aux machines à se battre.
Mise en scène avec des acteurs de
chair et d’os par Julien Prévieux, la
scène oscille dans son film entre «le
burlesque à la Buster Keaton et une
ambiance glaçante». Et en effet,
l’humanité ici semble avoir régressé
tant ces individus paraissent avoir
été réduits à l’état de pantins dévertébrés et décervelés.
Miroir. C’est précisément à ce
genre de gestes –pas maîtrisés, hésitants, froids et ambigus – que le
Centre national édition art image
(CNEAI) s’intéresse. Des gestes qui
n’ont rien de très humain, donc,
des gestes pas relâchés, ni spontanés, parce qu’ils sont filtrés, dictés,
reproduits par les machines. Le titre de l’exposition prête exprès à
confusion et prend le contre-pied
du geste ample et expressif, virtuose ou fougueux, de l’artiste démiurge. Là, à Pantin, dans le vaste
espace du centre d’art, rien de tel :
les œuvres résultent de gestes
balbutiants effectués par des
machines à qui le créateur a confié
les opérations et passé la main.
C’est donc de l’art sous assistance
technologique qu’on découvre.
Dit autrement, les artistes font ici
œuvre sans y toucher, en regardant
les machines faire et, au passage,
nous tendent un miroir. Ainsi que
le constatent les curatrices,
Audrey Illouz et Sylvie Boulanger:
«A l’ère de la “smartification” du
monde, la technologie fait partie
intégrante de nos vies, de nos
gestes.»
L’art réalisé sans la main de l’artiste
n’est pas neuf et a une histoire. Elle
commence par un coup de fil du
photographe hongrois László Moholy-Nagy (1895-1946) à un artisan.
Ce dernier fut chargé d’inscrire sur
une feuille de papier millimétrée les
formes que lui dictait l’artiste, lequel commentera l’expérience
ainsi : «C’était comme jouer aux
échecs par correspondance.» Une
partie qui dure encore : les Telephone Paintings, présentées à Pantin, sont ainsi datées «1923-2012».
L’artiste a la parole, soit, mais
pente-là, celle d’une communication défaillante et de gestes lancés
dans le vide à partir de nulle part ni
de quiconque. Du coup, «Geste» se
trouve comme pris au piège de son
sujet et de sa démonstration. L’espace a l’air vide, les œuvres, pas
grandes, pas colorées, pas bavardes, restent sur leurs gardes et leur
quant-à-soi. Elles ne s’affichent
pas. Ça manque de corps et de
nuances, d’esprit de challenge et de
revanche. Ce dont les artistes savent pourtant faire preuve face aux
outils technologiques –auxquels ils
reprennent souvent ce qu’ils font
mine de leur laisser. Wade Guyton
livre ainsi des tableaux exécutés
avec une imprimante jet d’encre incapable de digérer le grain trop
épais de la toile dont il la bourre. La
tâche est pourtant simple: l’artiste
lance l’impression d’un «X» depuis
son ordinateur. Mais ça ne passe
pas comme une lettre à la poste.
L’imprimante bave et s’étrangle, régurgitant un motif tout tremblotant, auréolé de giclures. De la
même façon, Julien Prévieux, dans
son film, montre le moment où la
conversation test, visant à mesurer
la capacité des robots à négocier
avec des humains, achoppe. Ce
moment du malentendu, c’est toujours celui de la blague, celui du
bon mot grippant la machine qui
ne fait plus la maline, ni l’interface,
ni aucun geste.
JUDICAËL LAVRADOR
GESTE
Centre national édition
art image (CNEAI), Pantin (93).
Jusqu’au 31 mars.
Rens. : www.cneai.com
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Libération Mardi 5 Février 2019
u 27
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Tirage issu de la série
«Promzona», 2011.
PHOTO B. MIKHAÏLOV.
COURTESY GAL. S.
TARASIEVE, PARIS
Boris Mikhaïlov,
un violent mal d’Ukraine
A Douchy-les-Mines,
deux séries
du photographe
subliment le piteux
état des villes
industrielles de
son pays pendant et
après l’ère soviétique.
T
uyaux rouillés, cheminées
sales, fumées épaisses, poutres noires… Bienvenue à
Donetsk, cité industrielle à l’est de
l’Ukraine, dans le bassin houiller du
Donbass, aujourd’hui république
autoproclamée contrôlée par les
Russes. Au Centre régional de la
photographie de Douchy-les-Mines,
qui montre deux de ses séries, «Salt
Lake» (1986) et «Promzona» (2011),
Boris Mikhaïlov nous plonge dans
les carcasses encore en activité d’un
site métallurgique gigantesque,
comme un miroir tendu au passé
minier du nord de la France.
Dans de grands tirages sombres, le
photographe ukrainien bascule les
perspectives, pousse les lignes vers
l’abstraction, éclate le grain du numérique en poussière grisâtre. Rares sont les silhouettes humaines
dans les paysages de «Promzona»
(du nom de la zone d’hostilité entre
Russes et Ukrainiens) et, quand on
en distingue une, elle est totalement perdue, minuscule, aspirée
par le monstre industriel. Des ossatures métalliques, Boris Mikhaïlov
en fait des tondo cubistes, jeu
graphique entre le cercle des oculus
et les entrelacs constructivistes de
la ferraille.
un couple d’ingénieurs, très en vue
à l’ère soviétique. Sa mère le voit
écrivain, mais Boris Mikhaïlov devient lui-même ingénieur dans la
production de missiles. Non sans
couver des ambitions artistiques,
lesquelles l’amèneront à photographier sa femme nue. Développées
dans le labo de l’usine, ses images
sont découvertes par le KGB et
Mikhaïlov est renvoyé. Autodidacte,
il ne quittera un nouveau poste
d’ingénieur que dans les années 70
pour se consacrer pleinement à sa
passion.
Ingénieur. Etonnant, finalement,
Eaux usées. Dans la série «Salt
pour ce photographe des corps laissés pour compte de la fin de l’Union
soviétique, dont la célèbre série
«Case History» (1997-1998) révéla
nombre de chairs contusionnées et
alcoolisées au plus haut degré. L’industrie fait partie de l’histoire de
Boris Andreievitch Mikhaïlov. Né
en 1938 à Kharkov –deuxième ville
d’Ukraine et également gigantesque
atelier de chars, locomotives, machines-outils et pièces pour armement–, le photographe est élevé par
Lake», Mikhaïlov, désormais photographe à plein temps, retourne à
Sloviansk, sur les rives d’un lac salé
aux vertus thérapeutiques, près duquel son père a vécu. En 1986, le lieu
de cure a l’air d’une poubelle industrielle à ciel ouvert où l’on pique-nique sur les rails et l’on se baigne
dans les eaux usées. Les corps relâchés des femmes vieillies avant
l’âge annoncent déjà ceux de «Case
History». En attendant son expo à
la galerie Suzanne Tarasieve à Paris
(ouverture le 9 février), c’est ce
passé soviétique détraqué qui remonte à Douchy-les-Mines: sous le
sépia des tirages de «Salt Lake» et
entre les petites touches rouges à
moitié effacées de «Promzona».
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale
à Douchy-les-Mines
BORIS MIKHAÏLOV
L’ÂME, UN SUBTIL
MOTEUR À EXPLOSION
CRP, Centre régional
de la photographie
Hauts-de-France,
Douchy-les-Mines (59).
Jusqu’au 24 février.
Rens. : www.crp.photo
Céramique danoise: joindre l’argile à l’agréable
En 300 pièces
de collection,
la Maison du
Danemark retrace,
sur un siècle, la
vitalité et la poésie
de cet artisanat.
V
oyons, l’île de Bornholm, au Danemark… Des falaises
abruptes, des villages battus par les vents, des forêts
de conifères ? Et sans doute
aussi quelque chose, dans
l’air ou dans l’eau, qui explique la concentration de
génies qui y exercèrent ? A
défaut de s’être rendu en
mer Baltique, c’est ce que
laisse à songer la belle et
très dense exposition à la
Maison du Danemark, à
Paris (VIIIe) : «100 Ans de
céramique danoise» présente quelque 300 pièces
issues de collections privées, petits bijoux humbles
et fonctionnels mais char-
Deux pièces de l’artiste contemporaine Bodil Manz. PHOTO ERIK BALLE POVISEN
gés de poésie, qui irradient
de tons grèges et argileux,
ceux-là même qu’on trouverait dans les peintures de
Vilhelm Hammershoi. Les
pots, assiettes et vases sont
réunis à touche-touche sur
un immense plateau, et
parmi eux figurent en majesté ceux créés, souvent
par des femmes, dans l’île
de Bornholm, unique gise-
ment d’argile à grès du
pays.
Quelque chose dans l’air
et dans l’eau, donc, et dans
la terre certes, mais aussi
dans la manière dont la cé-
ramique danoise s’est
organisée, au long
du XXe siècle, en nœuds
de création – les grandes
manufactures – qui ont eu
la bonne idée d’embaucher
des artistes pour grossir les
rangs de leurs potiers.
Nous sommes peu après
l’Arts & Crafts anglais, qui
revendiquait, en réaction à
l’industrialisation naissante et la froideur des objets fabriqués en masse,
qu’on puisse déceler dans
ces produits la main humaine : on en voit ici une
filiation. Si l’île de Bornholm et la manufacture
Hjorth ont concentré un
maximum de splendeurs
(les plus belles signées de
Gertrud Vasegaard, aux
glaçures transparentes,
aux motifs répétitifs abstraits, tels ces petits triangles bruns sur une boîte,
rappelant des plumes
d’oiseaux), l’intention
d’humaniser est manifeste
dans d’autres lieux et
d’autres «écoles». D’où, par
exemple, la profusion ici de
coulures et autres dégradés
accidentels, ou l’absence
d’arêtes trop vives, et la
préférence donnée aux formes organiques, qui offrent un lointain écho de la
nature. Une splendeur fait
place à une autre, jusqu’aux contemporaines radicales Alev Siesbye et Bodil Manz, et le tout mérite
qu’on ne se laisse pas intimider par la vision initiale
d’une profusion étourdissante et d’un manque de
cartels. Se saisir plutôt du
feuillet explicatif, et plonger dans l’argile.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
100 ANS DE
CÉRAMIQUE DANOISE
Maison du Danemark,
142, avenue des ChampsElysées, 75008.
Jusqu’au 3 mars.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mardi 5 Février 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le grand début
Emmanuelle Wargon Enarque passée par Danone,
la secrétaire d’Etat à la Transition écologique entre
vraiment en politique en coanimant le «grand débat».
H
uile de palme. Danone. LinkedIn. Salaire. Mari. Fille
de… Les suggestions que Google accole spontanément
au nom de notre rendez-vous du jour sont… appétissantes. D’autant qu’il n’y a aucun lien apparent avec les deux
nouvelles casquettes récemment attribuées à Emmanuelle
Wargon. Appelée au gouvernement en octobre par Edouard
Philippe, son camarade de promo à l’ENA, la secrétaire d’Etat
à l’Ecologie vient d’hériter du titre de coanimatrice du «grand
débat national», au côté du ministre
chargé des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu. C’est en toute hâte que le
comité de pilotage, incluant cinq «garants», a été mis en place, Chantal Jouanno ayant renoncé à
diriger l’opération après que sa rétribution a été pointée du
doigt. En partant, l’ex-ministre de Sarkozy en a profité pour
dénoncer une opération de com, désormais pilotée par
deux membres du gouvernement.
Wargon fait le dos rond face au coup de griffe, arguant que les
thèmes imposés sont suffisamment larges et que, dans ce cadre, une seule ligne rouge ne saurait être franchie: le rétablissement de l’ISF. Pour le reste, celle qui est chargée du dialogue
avec les associations voit émerger plusieurs sujets comme «la
justice fiscale, l’expression des retraités, l’exemplarité et les privilèges» des dirigeants publics.
En parlant de ça, on se souvient des dossiers qui sont remontés à la surface dès l’annonce de son arrivée aux affaires. Les
réseaux sociaux se sont émus du rétro-pantouflage de l’énarque devenue «lobbyiste en chef» pour Danone, géant de la pollution plastique, trois mois après le départ fracassant de Hulot, et des déclarations plus que timorées de Wargon sur l’huile
de palme ou les OGM. L’image publique
de la nouvelle venue à l’hôtel de Roquelaure a été immédiatement écornée. Elle
dénonce «un procès d’intention», «une polémique inexacte parce que tronquée» sur l’huile de palme.
«J’ai dit que cela posait un problème de déforestation majeur
mais que dans certains cas, c’était un ingrédient utile. Je n’ai
pas changé d’avis. Pour moi, la question est de savoir s’il est
possible de faire émerger une huile de palme durable», reprendelle. Autre controverse, celle qui gagne aujourd’hui autour
de 7500 euros net en tant que secrétaire d’Etat –«la moitié de
Chantal Jouanno, by the way» – a dû dévoiler ses revenus
de 2018 auprès de la Haute Autorité pour la transparence de
la vie publique. 475899 euros net précisément. Ce chiffre mi-
LE PORTRAIT
robolant est, tient-elle à préciser, un salaire annuel majoré des
parts variables de 2017 et 2018. Certes. M’enfin bon, comme
elle le dit elle-même «pour les Français, 380000 ou 475000,
ça ne change pas grand-chose. Ce sont des rémunérations élevées». Effectivement. Elle assure ne pas être sortie du service
public pour augmenter son salaire, mais afin de «concourir
à l’intérêt général depuis une entreprise». Mais à l’heure où
les gilets jaunes s’échinent à décrocher des miettes de pouvoir
d’achat, celle qui a œuvré à la mise en place du revenu de solidarité active réalise que la situation «pose un certain nombre
de questions». Du coup, elle se dit ouverte à «une réflexion sur
les rémunérations du privé», voire envisage l’option d’«un multiple de plafonnement des salaires».
Avant de décrocher le jackpot à Danone, Wargon a suivi un cursus confortable. Fille unique d’une énarque, Francine Wolf,
et de Lionel Stoléru, membre des gouvernements de Giscard
et de Mitterrand, elle a usé les bancs de toutes les grandes écoles: Sciences-Po, HEC, l’ENA. Puis elle a fait ses armes dans
la haute administration et au sein de plusieurs ministères. Elle
s’est liée par exemple avec Martin Hirsch, dont elle deviendra
la directrice de cabinet, dans le «petit club Kouchner», selon
le mot de ce dernier. Au Haut Commissariat aux solidarités créé
par Sarkozy, elle se montrait
«structurée mais pas pétrie de
certitudes», «concernée par les
1971 Naissance
sujets de pauvreté qu’on avait
à Neuilly (Hauts-deà traiter», loue Hirsch resté
Seine). 2015 Directrice
son ami. Jusque-là, Wargon
générale de la
était «plutôt dans l’ombre»,
communication
«au sein du process de décià Danone.
sion», dit-elle. Elle trouve sa
Octobre 2018 Entrée
nouvelle exposition «à la fois
au gouvernement.
assez difficile et assez sympa,
Janvier 2019
c’est assez stimulant». On
Coanimatrice du grand
nous avait glissé qu’elle était
débat national.
«bosseuse», «exigeante» voire
«opportuniste». Elle se décrit
«tenace» voire «têtue». Politiquement, elle se dit «plutôt à gauche» et a (pourtant) voté Macron aux deux tours de 2017.
En dehors du boulot? Cette mère de famille de presque 48 ans
lâche qu’elle habite «en banlieue Est», dans le Val-de-Marne,
mais refuse de parler de ses trois enfants, qui ont entre 15
et 21 ans. Son mari est chef de service des urgences à l’hôpital
de Saint-Denis. Ce qu’elle analyse comme une opportunité
«de ne pas être complètement déconnectée de la vraie vie».
Côté hobbys, c’est un peu morne plaine. Fille d’un ministre
qui était aussi chef d’orchestre, elle écoute plutôt de la variété,
de Goldman à Imany, qu’elle chantonne dans sa salle de bains.
Même simplicité dans ses goûts littéraires: elle préfère les romans, tendance polars, aux essais. Côté séries, elle apprécie
The Wire, le Bureau des légendes, True Detective, Dirk Gently…
et se rend à la piscine municipale tous les dimanches, «pour
nager un kilomètre». Tailleur gris, chaussures à talons de daim
beige, Emmanuelle Wargon ne portait pas de maquillage
quand on l’a rencontrée. A peine a-t-elle mis un trait de rouge
à lèvres au milieu de la séance photo qui s’est déroulée dans
un des longs couloirs blancs qui mènent à son bureau.
On s’interroge sur son engagement écologique. Elle ne nie pas
l’évidence : «Ce n’est pas ma culture depuis toujours, ce sont
des sujets que j’ai découverts progressivement.» L’ancienne
scout, adepte de randos en montagne, tente d’expliquer malgré tout que son rapport à la nature est «un truc personnel»,
«pas théorisé dans un engagement écologique». On tente d’y
voir plus clair auprès du président de France Nature Environnement, Michel Dubromel, qui, comme les autres acteurs du
Landerneau écolo, ne connaissait pas Emmanuelle Wargon
il y a quelques semaines. Son verdict? Wargon serait «une personne qui ne tourne pas autour du pot et qui avait une maîtrise
impressionnante de dossiers techniques après quinze jours au
ministère». L’associatif se félicite de la qualité de leur dialogue,
ininterrompu depuis. «Le téléphone chauffe et elle attend qu’on
lui réponde dans la demi-journée», se réjouit-il, sans oublier
les désaccords de fond. Wargon utilise les expressions «urgence à agir», «défi colossal» ou «double peine pour les personnes en situation de pauvreté». Mais rêve d’«un modèle de développement économique mondial dans lequel on soit capable
de produire de la richesse et qui soit compatible avec la lutte
contre le réchauffement climatique et l’épuisement des ressources». Quand il y a loin de la coupe aux lèvres. •
Par AURÉLIE DELMAS
Photo STÉPHANE REMAEL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
In collaboration with
INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, FEBRUARY 5, 2019
Copyright © 2019 The New York Times
Afghan
Women
Fear Cost
Of Peace
This article is by Rod Nordland,
Fatima Faizi and Fahim Abed.
KABUL, Afghanistan — When
Rahima Jami heard that the
Americans and the Taliban were
close to a peace deal, she thought
about her feet. Ms. Jami is in the
Afghan Parliament, but in 1996,
when Taliban insurgents took
power, she was forced out of her
job as a headmistress and told she
could leave her home only in an
ankle-length burqa. One hot day at
the market, her feet were showing,
so the religious police beat them
with a horse whip until she could
barely stand.
Horror stories about the Taliban’s Committee for the Promotion of Virtue and the Prevention
of Vice are a staple for almost any
educated Afghan woman over
25. Now those women have a new
fear: that American troops will
leave Afghanistan as part of a
peace deal with the Taliban.
Six days of talks ended on January 26 with a promise they would
soon resume, bringing the parties
closer to a deal than at any time in
the 17 years since the Taliban were
ousted from power. The possibility
of progress on peace inspired hope
among many Afghans on all sides
that four decades of nearly continuous war could actually end.
Among many women, though,
the hopes raised by a possible end
to the fighting are mixed with an
undeniable feeling of dread. “We
don’t want a peace that will make
the situation worse for women’s
rights compared to now,” said Robina Hamdard, head of the legal
department for the Afghan Women’s Network, a foreign-funded coalition of women’s organizations.
No one needs to sell Afghan
Con­­tin­­ued on Page II
HOSHANG HASHIMI/
AGENCE FRANCE-PRESSE — GETTY IMAGES
Many Afghan women fear a
return to the time when the
Taliban policed their conduct.
Waiting to vote in October.
The Culture of Overwork
Why are young
people pretending
to love their jobs?
At WeWork sites in New
York City, the throw pillows
implore busy tenants to “Do
what you love,” neon signs
demand they “Hustle harder,” and murals spread
the gospel of
#ThankGodIt’sMonday.
ESSAY
Even the cucumbers in
water coolers have an agenda. “Don’t stop when you’re
tired,” someone recently
carved into the floating vegetables’ flesh. “Stop when
you are done.”
Welcome to hustle culture.
It is obsessed with striving,
relentlessly positive, devoid
of humor, and impossible to
escape. “Rise and Grind” is
both the theme of a Nike ad
campaign and the title of a
book. New media upstarts
like the Hustle, which produces a popular business
newsletter and conference
series, and One37pm, a
content company, glorify
ambition not as a means to
an end, but as a lifestyle.
“The current state of
entrepreneurship is bigger
than career,” reads the
One37pm website. “It’s
ambition, grit and hustle.
It’s a live performance that
lights up your creativity …
a sweat session that sends
your endorphins coursing.”
Not only does one never
stop hustling, one never exits a kind of work rapture, in
which the purpose of exercising or attending a concert
is to get inspiration that
leads back to the desk.
In the new work culture,
enduring or even merely liking one’s job is not enough.
Workers should love what
they do, and then promote
that love on social media,
thus fusing their identities
to that of their employers.
This is toil glamour, and it
is going mainstream. Most
visibly, WeWork — which
provides shared workspaces for tech start-ups and
which investors recently
valued at $47 billion — has
ERIN
GRIFFITH
TAYLOR CALLERY
exported its brand of performative workaholism to
27 countries, with 400,000
tenants, including workers
from 30 percent of the Global Fortune 500.
In January, WeWork’s
founder, Adam Neumann,
announced that his start-up
was rebranding itself as the
We Company, to reflect an
expansion into residential
real estate and education.
The ideal client, one imagines, is someone so enamored of the WeWork office
aesthetic that she sleeps in
a WeLive apartment, works
out at a Rise by We gym, and
sends her children to a WeGrow school.
‘It’s Grim and Exploitative’
There are those who
believe hard work does not
necessarily lead to happy
workers.
David Heinemeier Hansson, the co-founder of Basecamp, a software company,
and author of the book “It
Doesn’t Have to Be Crazy
at Work,” said: “The vast
majority of people beating
the drums of hustle-mania
are not the people doing the
actual work. They’re the
managers, financiers and
owners.”
Mr. Heinemeier Hansson said that despite data
showing long hours improve
neither productivity nor cre-
ativity, myths about overwork persist because they
justify the wealth created
for elite techies. “It’s grim
and exploitative,” he said.
Elon Musk, who stands
to reap stock compensation
upward of $50 billion if his
company, Tesla, meets certain performance levels, is a
prime example of extolling
work by the many that will
primarily benefit him. He
tweeted in November that
there are easier places
to work than Tesla, “but
nobody ever changed the
world on 40 hours a week.”
The correct number of
Con­­tin­­ued on Page II
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
II
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, FEBRUARY 5, 2019
WORLD TRENDS
Afghan Women Wary of Talks
Con­­tin­­ued from Page I
women on the need to bring an end
to the bloodshed. They have buried husbands, sons and brothers.
But they fear that a peace that empowers the Taliban may herald a
new war on women, and they want
negotiators not to forget them.
“Afghan women want peace
too,” Ms. Jami said. “But not at
any cost.” When she thinks of that
time she was beaten, she said, “I
remember it and I actually feel
faint.” She thinks that any deal
that gives the Taliban a share of
power will come at the expense of
freedom for women. “Come that
time, they will complete their incomplete dreams and they will be
crueler than in the past,” she said.
Compounding that concern is
a fear among women that they
have been sidelined in the peace
process, and that when Afghans
sit down at a peace table together, there will be no women. “We
don’t want to be the victims of the
peace process with the Taliban,”
said Laila Haidari, a businesswoman who also works with drug
addicts. Her work would not have
been allowed under the Taliban
regime, when she lived in exile in
Iran. “But the Afghan government
totally ignores Afghan women on
the peace process,” she said.
Shukria Paykan, a woman
in Parliament from Kundiz, recalls spending the Taliban years
“forced to be inside a dark cage
when out of our houses — I mean
the burqa.” Ms. Paykan was
forced from her university professorship and her daughter’s school
was closed, like all girls’ schools
under the Taliban. She opened a
clandestine school at home, pretending to teach girls the Quran
and dressmaking, among the only subjects allowed for them. The
only women allowed to work then
were doctors, and even they had
to have a close male relative as a
chaperone at work.
Ms. Paykan, who is from Kundiz, said: she felt shut out of the
Afghan peace process. “I have
been an M.P. twice and a university professor, but no one has ever
asked me about peace talks with
the Taliban, or even told me that
my rights will be secure,” she
said. “We have had 40 years of war
and everybody is tired of fighting,
but that peace should not be at the
price of losing our rights and freedom as women.”
It is still early days in this stage
of the peace process, and the recent talks in Doha, Qatar, did not
include any Afghan government
officials, men or women. American officials hope to persuade the
Taliban at a later stage to sit down
with Afghan officials, which they
have so far refused to do, and discuss issues like the Constitution,
which guarantees women’s rights.
Some women in government
expressed satisfaction that talks
had at least begun. “Women need
to raise their voices so they are
not forgotten,” said Habiba Sarabi, the deputy of the High Peace
Council in Kabul, one of 15 women
on the 75-member council, which
is appointed by the government.
“Without women it will be a broken peace. But we are optimistic
about the peace talks.”
Everyone involved in negotiations agrees that the war could
end only with a power-sharing
deal. That might mean Taliban officials running for national office
— and possibly winning.
“We want the Taliban to accept women’s rights and publish
a statement where they guarantee women’s rights,” Ms. Paykan
said. So far, though, no one is even
talking about that, she said.
Ryan Crocker, a former American ambassador to Afghanistan,
was a key diplomat in Kabul in
January 2002 and helped establish the first post-Taliban government. He said he was worried
that the withdrawal of American
troops would have consequences
beyond whatever future role the
Taliban have.
“Acute misogyny in Afghani-
ADAM FERGUSON FOR THE NEW YORK TIMES
Misogyny is rife in Afghanistan. Top soccer officials face
accusations of sexual and physical abuse of female players.
stan goes way beyond the Taliban,” Mr. Crocker said. “Without
a strong U.S. hand there, it is not
looking very good for Afghan
women. They can do as they like to
them after we leave.”
Many Afghan women have a
hard enough time without the Taliban around. Top officials of the
national soccer federation are under suspension over accusations
that female players were sexually
and physically abused. Women
are still reeling from the 2015 murder of a female Islamic scholar,
Farkhunda, by a mob of men as police officers stood by. Shelters set
up to protect women from abusive
husbands and families have been
under growing pressure from government and society.
Qadria Azarnoosh is a Hazara
dancer, whose traditional art has
been suppressed by cultural conservatives in recent years — or as
she puts it, by “Taliban mentality
people who are not Taliban members.” Recently, she and a group
of female friends staged a performance of the colorful dance, knowing many of their parents would
disapprove. That same day came
news of the peace talks in Doha.
“When we heard that U.S.
troops will leave Afghanistan in 18
months, we girls were asking each
other, ‘Now what will become of
us?’ ” Ms. Azarnoosh said. “People already think we are bad girls
for dancing. What will happen to
us if the Taliban become part of
the government?”
A Millennial Culture of Worshiping Work
Con­­tin­­ued from Page I
hours “varies per person,” but
is “about 80 sustained, peaking
about 100 at times.”
Arguably, the technology industry started this culture when
the likes of Google started to
feed, massage and play doctor
to its employees. The perks were
meant to help companies attract
the best talent and keep employees at their desks longer.
Participation in organized religion is falling, especially among
American millennials. In San
Francisco, the concept of productivity has taken on an almost
spiritual dimension.
Aidan Harper, who created a
European campaign called 4 Day
Week, argues that this is dehumanizing and toxic. “It creates the
assumption that the only value we
have as human beings is our productivity capability — our ability
to work, rather than our humanity,” he said.
It is cultist, Mr. Harper added,
to convince workers to buy into
their own exploitation with a
change-the-world message. “It’s
creating the idea that Elon Musk
is your high priest,” he said.
Spending time on anything that
is not work related has become
a reason to feel guilty. Jonathan
Crawford, a San Francisco-based
entrepreneur, said that he sacrificed his relationships and gained
about 20 kilograms while working
on Storenvy, his e-commerce
start-up. If he socialized, it was at
a networking event. If he read, it
was a business book.
Mr. Crawford changed his lifestyle after he realized it made him
miserable. Now he tells fellow
INTERNATIONAL WEEKLY
NANCY LEE Executive editor
TOM BRADY Editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
The New York Times International Weekly
620 Eighth Avenue, New York, NY 10018
EDITORIAL INQUIRIES:
nytweekly@nytimes.com
SALES AND ADVERTISING INQUIRIES:
nytsyn-sales@nytimes.com
founders to seek out activities like
reading fiction, watching movies
or playing games.
Overachievement Pitfalls
The logical endpoint of excessively avid work is burnout. That
is the subject of a viral essay by
the BuzzFeed cultural critic Anne
Helen Petersen, which addresses
one of the incongruities of hustle-mania in the young. Namely:
If millennials are supposedly lazy
and entitled, how can they also be
obsessed with their jobs?
Millennials, Ms. Petersen
argues, are just desperately striving to meet their own high expectations. A generation was raised
to expect that good grades and
extracurricular overachievement
would reward them with fulfilling jobs that fed their passions.
Instead, they wound up with precarious, meaningless work and
student loan debt. And so posing
as a rise-and-grinder, lusty for
Monday mornings, starts to make
sense as a defense mechanism.
Most jobs — even most good
jobs — are full of pointless drudgery. Most corporations let us
down in some way. And yet many
companies still promote the virtues of work with high-minded
messaging. Spotify, a company
that lets you listen to music, says
that its mission is “to unlock the
potential of human creativity.”
David Spencer, a professor
at Leeds University Business
School in Britain, says that such
posturing by companies, economists and politicians dates to the
rise of mercantilism in 16th-century Europe. “There has been an
ongoing struggle by employers
to venerate work in ways that
distract from its unappealing features,” he said. But such propaganda can backfire. In 17th-century England, work was lauded as
a cure for vice, Mr. Spencer said,
but the unrewarding truth just
drove workers to drink more.
A Miscalculation?
Internet companies may have
miscalculated in encouraging
employees to equate their work
with their intrinsic value as human beings. After a long era of
basking in positive esteem, the
tech industry is experiencing a
backlash on subjects from monopolistic behavior to spreading
disinformation and inciting racial
violence. And workers are discovering how much power they
wield. In November, some 20,000
Google employees participated in
a walkout protesting the company’s handling of sexual abusers.
Other company employees shut
down an artificial intelligence
contract with the United States
Defense Department that could
have helped military drones become more lethal.
Mr. Heinemeier Hansson
cited the employee protests as
evidence that millennial workers
would eventually revolt against
the culture of overwork. “People
aren’t going to stand for this,” he
said, “or buy the propaganda that
eternal bliss lies at monitoring
your own bathroom breaks.” He
was referring to an interview that
the former chief executive of Yahoo, Marissa Mayer, gave in 2016,
in which she said that working
130 hours a week was possible “if
you’re strategic about when you
sleep, when you shower, and how
often you go to the bathroom.”
Ultimately, workers must decide their own level of devotion.
Ms. Mayer’s comments were
widely panned on social media,
but since then, some have eagerly
shared their own strategies for
mimicking her schedule. Likewise, Mr. Musk’s tweets drew
criticism, but they also brought
accolades and requests for jobs.
The grim reality of 2019 is that
begging a billionaire for employment via Twitter is not considered
embarrassing, but a perfectly
plausible way to get ahead.
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY AND INTERNATIONAL REPORT APPEAR IN THE FOLLOWING PUBLICATIONS: CLARÍN, ARGENTINA n DER STANDARD, AUSTRIA n LA RAZÓN,
BOLIVIA n THE HAMILTON SPECTATOR, TORONTO STAR AND WATERLOO REGION RECORD, CANADA n LA SEGUNDA, CHILE n LISTIN DIARIO, DOMINICAN REPUBLIC n LIBÉRATION, FRANCE
n
PRENSA LIBRE, GUATEMALA n THE ASAHI SHIMBUN, JAPAN n EGEMEN, KAZAKHSTAN n EL NORTE AND REFORMA, MEXICO n ISLAND TIMES, PALAU n EL COMERCIO, PERU n NEDELJNIK, SERBIA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, FEBRUARY 5, 2019
III
WORLD TRENDS
France Seeks a Role
In Teaching of Arabic
By EMMA BUBOLA
ROMAINVILLE, France —
On Sunday mornings, Habiba
Hatem, 9, jumps into her father’s
car to go to Arabic lessons at
a mosque in a suburb north of
Paris.
“Today we are going to do a dialogue about ‘duyuf’ coming for
dinner,” the teacher tells a dozen boys and girls ages 9 to 17, all
born in France. “Duyuf means
guests,” she says, writing the
word on the blackboard.
Habiba’s grandparents came
from Tunisia in the 1960s, and
her father believes it is important that his child stays connected to her roots.
But the public school she attends does not offer Arabic classes, so she makes the weekly trip
to the mosque in Romainville.
About three million people in
France use Arabic on a daily basis, making it the country’s most
spoken foreign language, according to the Culture Ministry.
But it is barely taught in public
schools, so mosques and private
associations have stepped in.
Now, the government is wor-
Fear of extremism
fuels a push to take
over classes.
pass national exams.”
Habiba’s class at the mosque
starts with a prayer. At the
Claude Monet high school in the
13th Arrondissement of Paris, one of the few French public
schools offering Arabic, the
teacher opens the lesson by using LinkedIn to show students
how many jobs are open to them
if they speak Arabic.
But many argue that the government’s rhetoric dangerously
conflates the Arabic language,
Islam and religious fundamentalism.
“While the education minister
underlines that learning Arabic
at school celebrates Arabic culture and civilization, this decision is mainly taken in the name
of the fight against Islamist radicalization,” said Sarah Mazouz
of the state-run
National Center
for Scientific Research.
Ms. Mazouz,
who studies discrimination and
natura lization,
said that such an
approach confirmed an “anchored stereotype that Arabic
is the language of
fanatics and obSARA FARID FOR THE NEW YORK TIMES
Some critics say France’s plan dangerously scurantists.”
A ra bic ha s
conflates the Arabic language with
long been taught
extremism. An Arabic textbook.
at public universities in France,
where the language is viewed
ried about an increasing number
as a valuable asset for careers
of students learning Arabic outin business and diplomacy. At
side the state’s oversight.
Sciences Po, an elite university
As part of France’s fight
in Paris, there are 37 teachers of
against extremism, the EduArabic, compared with 180 such
cation Ministry announced in
teachers across all of France’s
September a plan to take back
public schools.
control of Arabic teaching “in
But at the primary- and secorder to provide a secular curondary-school levels, the Educariculum rather than the one oftion Ministry’s plan has spurred
fered by associations, which can
resistance, Ms. Mazouz said.
drift toward radicalization,” the
“In France there is a strong
ministry’s spokeswoman said.
belief that it is the public school
The ministry’s plan is causing
that forms the French, that proalarm on the political right. Luc
duces French citizens no matter
Ferry, a former education ministheir origin or their parents’ hister, suggested that the measure
tory,” Ms. Mazouz said.
was tantamount to allowing IsWhat does Habiba, who
lamism in public schools.
speaks French, think of her own
But many leaders in the Araefforts to learn Arabic?
bic community support the plan.
When her school homework
Azzedine Benjemaa, the presigets intense, she said, she wishdent of the Muslim association
es she did not have to go to Araat the mosque where Habiba
bic classes. But she needs to be
attends classes, said the public
ready for the summer, she said,
school classes would be of higher
for a visit to her cousins in Tuniquality than religious ones.
sia.
“Our professors have a lot of
“Of course I want to learn Arpassion and good will, but they
abic,” she said. “All my family
are not trained teachers,” Mr.
speaks it.”
Benjemaa said. “They didn’t
MERIDITH KOHUT FOR THE NEW YORK TIMES
Juan Guaidó, Venezuela’s opposition leader, declared himself the country’s interim president.
Cuba Looms Over Crisis in Venezuela
By KIRK SEMPLE
MEXICO CITY — When the opposition leader Juan Guaidó was
briefly detained by Venezuelan intelligence agents last month, some
saw another government at work.
“This agency is controlled & directed by experienced oppressors
sent by #Cuba & these kinds of tactics are textbook methods used by
the Cuban regime,” United States
Senator Marco Rubio of Florida
said on Twitter.
Cuba seems to loom over the political crisis roiling Venezuela as
President Nicolás Maduro faces a
robust challenge from Mr. Guiadó,
who has declared himself interim
leader.
Cuba is a longtime ally of Venezuela and its biggest supporter
in the region. The government of
President Miguel Díaz-Canel has
offered Mr. Maduro its “unwavering solidarity” and called Venezuela’s political turmoil “the attempt
to impose a coup d’état, a puppet
government at the service of the
United States.”
In the view of many of Mr. Maduro’s opponents, however, Cuba is
to blame in large part for the Venezuelan president’s endurance in
office. They point to the presence
of Cuban operatives in the country — spies, intelligence and political advisers, counterintelligence
agents, military trainers — and
contend that they have propped
up Mr. Maduro by helping to suppress dissent.
María Corina Machado, a Venezuelan opposition leader, said
that the presence of Cubans in
the Venezuelan armed forces was
“unacceptable.” The Cuban government, she insisted, “must understand that they have to let go of
Venezuela.”
The two nations started drawing close with the election of Hugo
Chávez in 1998. The relationship
Megan Specia contributed
reporting.
SVEN CREUTZMANN/MAMBO PHOTO,
VIA GETTY IMAGES
Critics say Nicolás Maduro,
with Raúl Castro, left, has
been propped up by Cuba.
was driven by a deep friendship
between Mr. Chávez and his Cuban counterpart at the time, Fidel
Castro.
In addition to sending security
and military specialists, Cuba
sent experts from other professions — including doctors, nurses,
teachers and athletic coaches — to
bolster Venezuela’s professional
ranks.
Still, some analysts say that
while Cuba’s support for the current Venezuelan government is
important, it ultimately will not be
decisive.
The Cubans “are key consultants and advisers, but I don’t
think they’re calling the shots,”
said David Smilde, an expert on
Venezuela at Tulane University in
New Orleans.
While former military officials
who have fled Venezuela have reported the involvement of Cubans
within the security and intelligence forces, experts say the extent of that involvement remains
shrouded in mystery.
In testimony to the United
States Senate in 2017, Luis Almagro, the secretary general of the
Organization of American States
and an outspoken critic of Mr.
Maduro, asserted that there were
about 15,000 Cubans in Venezuela
and likened it to “an occupation
army.”
Whatever the extent of Cuba’s
support, Venezuela for years supplied subsidized crude oil to Cuba,
at a rate of about 100,000 barrels
per day, experts said. Cuba would
refine the surplus and resell it on
the international market.
According to the Brookings Institution, a United States think
tank, by 2012 the trade in goods
and services amounted to 20.8
percent of Cuba’s gross domestic
product.
During the Venezuelan economic crisis of the past several years,
however, crude exports to Cuba
have dropped as oil production
has collapsed.
In addition, the ranks of Cuban
professionals working in Venezuela have thinned, analysts say, and
the relationship between Mr. Maduro and the current Cuban leadership is not as warm as the friendship between their predecessors.
“They are certainly ideological
brothers-in-arms,” said Ted Piccone, a senior fellow at the Brookings Institution. “But it doesn’t
have the same friendliness as it
used to. And the Cubans aren’t
getting as much out of it as they
used to.”
Yet the alliance has been resilient. Political advisers still have
the ear of key officials in the Maduro administration, though Mr.
Smilde said: “Cubans often complain that Maduro doesn’t listen
to them.”
There is plenty of motivation for
Cuba to shore up Maduro. Havana
risks losing an important economic benefactor and a leftist ally in a
region that has lately seen a rightward shift.
Should Mr. Guaidó and the opposition gain control in Caracas, “that
would, of course, be very bad news
for Havana,” Mr. Piccone said.
“They will very quickly change the
relationship with Cuba.”
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV
THE NEW YORK TIMES INTERNATIONAL WEEKLY
TUESDAY, FEBRUARY 5, 2019
O P I N I O N & C O M M E N TA RY
E D I TOR I A LS OF TH E TI M ES
What Keeps the Spies Up at Night
This year’s United States
“Worldwide Threat Assessment”
— compiled by America’s 17 intelligence agencies — is lengthy
and growing: terrorism, climate
change, hostile foreign powers,
rising nationalism, illegal drugs,
cyberattacks and organized crime.
Those threats will “expand and diversify” in 2019, the director of national intelligence, Dan Coats, told
the Senate Intelligence Committee
at a hearing on January 29.
Many critics were quick to note
where the consensus judgments
of the intelligence community differed with the statements and policies of the Trump administration.
No, North Korea is not going to
give up its nuclear weapons program, as the administration has
promised. “Its leaders ultimately
view nuclear weapons as critical to
regime survival,” Mr. Coats said.
No, Iran is not close to building a
nuclear weapon or trying to, as the
White House has asserted. “We
continue to assess that Iran is not
currently undertaking the key nuclear weapons-development activ-
ities we judge necessary to produce
a nuclear device,” the report says.
Yes, the assessment notes, climate change is real and a global
security problem: “Global environmental and ecological degradation, as well as climate change,
are likely to fuel competition for
resources, economic distress and
social discontent through 2019 and
beyond.” In a recent tweet, President Donald J. Trump mocked the
idea that the climate is changing.
The Islamic State, which Mr.
Trump has described as “largely
defeated,” is both large and not defeated. The group “still commands
thousands of fighters in Iraq and
Syria, and it maintains eight
branches, more than a dozen networks and thousands of dispersed
supporters around the world, despite significant leadership and
territorial losses,” the report says.
And while Mr. Trump and his
populist fellow travelers may
cheer chaos in the European
Union, Brexit and the rise of nationalism across Europe, the report notes that those are also all
major objectives of Russia.
“The Kremlin is stepping up its
campaign to divide Western political and security institutions and
undermine the post-Word War II
international order,” Mr. Coats
said. “We expect Russia will continue to wage its information war
against democracies and to use
social media to attempt to divide
our societies.”
But the report also makes a reasoned assessment of some of the
issues that Mr. Trump has focused
on in his public statements. (The
day after the intelligence hearing,
Mr. Trump said in a tweet that
“the Intelligence people seem to
be extremely passive and naive.”)
China is stealing trade secrets,
spying and expanding its reach.
From building islands in the South
China Sea to working more closely
with Russia than at any time since
the mid-1950s, China has a “longterm strategy to achieve global
superiority,” Mr. Coats said.
The Iranian government is not
building a nuclear weapon, but
its destabilizing influence is a
threat to American interests, the
report concludes, saying, “Iran
almost certainly will continue to
develop and maintain terrorist
capabilities as an option to deter
or retaliate against its perceived
adversaries.”
While the report does not explicitly mention the security of the
United States’ southern border
— or the wall whose funding Mr.
Trump closed down the federal
government over — it did say that
instability in South and Central
America is concerning: “Flagging economies, migration flows,
corruption, narcotics trafficking
and anti-U.S. autocrats will present continuing challenges to U.S.
interests, as U.S. adversaries and
strategic competitors seek greater influence in the region.”
The scope and severity of the
parade of horribles in the assessment — even space weapons —
reflect a world order that may be
strained to the point of fracture.
From cyberspace to pandemic diseases, the biggest challenge facing
leaders in Washington is not iden-
tifying threats to the homeland.
“It is increasingly a challenge to
prioritize which threats are of
greatest importance,” Mr. Coats
told lawmakers.
How America responds to
threats to national security is as
important as picking which to focus on. When it comes to foreign
meddling in democratic elections
— a top priority for the intelligence
community — the initial signs are
not encouraging.
“Russia’s social media efforts
will continue to focus on aggravating social and racial tensions,
undermining trust in authorities,”
the report warns.
But, as Mark Warner, the ranking Democrat on the Senate Intelligence Committee, pointed out
during the hearing, foreign nations exploit America’s divisions,
they do not create them. “Let’s not
make their work easier,” he said.
With such a wide range of risk,
what matters most is that America grapples with the problems as
they are, rather than how it imagines them to be.
President Xi
Jinping of China
and President
Frank-Walter
Steinmeier of
Germany with
a military honor
guard in Beijing
in December.
German leaders
have recently
become more
worried about
the risks of
having China
as a business
partner.
INTELLIGENCE/ANNA SAUERBREY
Germany’s China Problem
Berlin
As the trade impasse between
the United States and China
grinds on, the rest of the world is
reduced to being anxious bystanders — especially Germany.
Over the last decade, Germany,
the largest economy in Europe but
still a middle power by global standards, has steadily adapted itself
to the realities of Chinese economic dominance. We have welcomed
Chinese investment, and encouraged our companies to play by Beijing’s rules to get access to its markets. Germany also has remained
a stalwart member of the Western
alliance. The geopolitical tumult
of the last six months has led to
a strategic awakening among
Germany’s leaders of the risks involved in playing both sides.
Until now, trade has defined
Germany’s foreign policy on China, its single most important trading partner. It has sought close
relations with China, setting up
regular bilateral government
consultations. Germans believed
that growth would push China in a
more economically and politically
liberal direction. But these hopes
have been shattered by the increasingly nationalist, expansionist politics of President Xi Jinping.
According to analysts like MikAnna Sauerbrey is deputy editor
in chief at the German daily
newspaper Der Tagesspiegel.
Send comments to
intelligence@nytimes.com.
ko Huotari, the deputy director of
the Berlin-based Mercator Institute for China Studies, Chancellor Angela Merkel has long held a
skeptical view of China’s political
development. But it was not until
about two years ago that the rest
of the government came around to
her way of thinking, signing onto a
new, multifaceted China strategy.
This new approach begins with
the premise that China is not just
expanding its economy, but seeking to impose a global agenda that
not only promotes its interests
but also chips away at the rulesbased, multinational order established after World War II. Germany needs to be more active in
defending its interests. It was not
until the last several months that
the government began to change
its public stance, becoming bolder
in its talk of a “new great power
struggle.” In a speech in November, Foreign Minister Heiko Maas
argued that Europe had “the most
of all to lose” from growing America-China tensions and America-Russia tensions.
In a recent, unusually outspoken paper, the Federation of
German Industries, one of the
country’s most powerful business associations, declared that
there was “system competition”
between China and Germany — in
other words, that trade between
the two countries had become a
zero-sum battle. While German
industry should continue to “take
advantage of the opportunities of-
fered by economic exchange with
China,” the federation said, the
“challenges posed by China cannot be ignored.”
And in December, Germany’s
political leaders agreed to lower
the threshold at which foreign
investment in security-related
industries — including energy
suppliers, railways and digital infrastructure — prompts government intervention, a step aimed
at China. This policy was already
in place in practice; last year, the
German state bank KfW bought
a 20 percent share of 50Hertz, a
power distributing company, to
block a bid by the State Grid Corporation of China. The Ministries
of Finance and Economy cited security as the reason for the move.
But is all this enough? Policymakers and diplomats refrain
from speaking of a paradigm shift
in Germany’s China politics. “We
have carefully adjusted our policy,” said Niels Annen, the minister of state at the Foreign Office.
Unlike Germany’s foreign policy
on Russia, the country’s relations
with China are under less vigorous
and ideological public scrutiny.
Russia is a passionately divisive
topic; most Germans could not
care less about China. And diplomats probably like it that way.
The trans-Atlantic relationship
has been rattled since President
Donald J. Trump took office;
Germany suddenly finds itself
agreeing with China more on certain issues, like climate change,
FRED DUFOUR/AGENCE FRANCE-PRESSE — GETTY IMAGES
than with the United States, its
longtime ally. German diplomats
have to play a tricky game: Partnering with an ideological adversary against its close ally on some
issues, while sticking with that
suddenly difficult ally against its
most important trading partner
on others. And in both cases, it has
to stand by its commitment to the
rules-based international order
when neither of those partners
holds that commitment.
How much longer Germany
can continue to walk this line
while staying committed to the
old trans-Atlantic relationship
remains to be seen. Mr. Huotari
expects Germany to be put on the
spot sooner or later. “China may
be content as long as Germany
doesn’t take sides with the United
States,” he said. “But the United
States is expecting us to clearly
position ourselves. We are in the
middle of the game already — and
the pressure is going to increase.”
Germany’s best option seems
to be finding safety in numbers
by uniting its European allies, not
least because part of China’s geopolitical strategy is to divide Europe. Six years ago, it established
the 16+1 framework to engage 16
Central and Eastern European
countries, 11 of which are members of the European Union, in
closer relations to influence European policies in its favor.
Lately, however, several of
those countries have become
disenchanted. In some, China is
having trouble keeping up with its
investment promises. Others, like
Poland, face increasing pressure
from Washington to loosen ties
with Beijing. This could be Germany’s opening, but it has to play it
right — and uniting Western, Central and Eastern Europe is no easy
task. It is the eternal quandary of
German foreign policy: Germany
cannot go it alone, but Europe is
too divided and too slow to step up.
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