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Libération - 06.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11721
MERCREDI 6 FÉVRIER 2019
www.liberation.fr
INCENDIE
10 morts au cœur
de Paris
PAGES 18-19
HARD BREXIT
COMMENT
LA FRANCE
SE PRÉPARE
Cisjordanie
Les colons,
armes
au poing
Cinéma
«Tout ce qu’il
me reste…» : la
lutte décoiffe
REPORTAGE, PAGES 8-11
CRITIQUES, PAGES 26-31
BRIGADE DES SAPEURS-POMPIERS DE PARIS. AFP
Douanes, transports, pêche… L’incrédulité passée,
l’économie française se met en ordre de marche
pour affronter une sortie sèche du Royaume-Uni.
Et découvre l’ampleur du chaos à venir. PAGES 2-6
(PUBLICITÉ)
“UN PREMIER
LONG MÉTRAGE
ÉTONNANT DE
MATURITÉ”
CINEUROPA
“UNE CHRONIQUE
FAMILIALE
PUISSANTE”
PREMIÈRE
NOÉMIE MERLANT
GUILLAUME GOUIX
LES DRAPEAUX DE PAPIER
FESTIVAL
PREMIERS PLANS D’ANGERS
Prix du public
UN FILM DE NATHAN
AMBROSIONI
AU CINÉMA LE 13 FÉV.
FESTIVAL INTERNATIONAL
DU FILM DE LA ROCHE-SUR-YON
Prix du public
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Il faut peut-être se résoudre à l’inévitable. L’Union
européenne, fatiguée des
palinodies britanniques,
n’a aucune intention de
modifier le projet d’accord
auquel elle est parvenue
avec Londres, après
deux ans de négociation
au couteau. Le gouvernement de Theresa May
avait topé avec Bruxelles :
la Première ministre s’est
elle-même reniée pour
garder une fragile majorité au Parlement.
Comment se fier à l’inconstante Albion ? Ainsi,
contre la volonté des
peuples et des gouvernements, qui redoutent ses
conséquences, le Brexit
dur pourrait bien s’imposer de lui-même, comme
une créature folle qui
échappe à ses créateurs.
Faute de s’accorder sur la
moins mauvaise des solutions, on a choisi la pire.
Bel exemple de souverai-
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Chambard
nisme en actes. Beaucoup
de commentateurs, d’acteurs ou de responsables,
de part et d’autre de la
Manche, annoncent en
chœur une catastrophe.
C’est pousser un peu loin
le bouchon. Après tout, le
peuple britannique a
vaillamment résisté aux
offensives de la Luftwaffe.
Il survivra à l’épreuve du
Brexit. On peut prévoir
mille complications aux
frontières, d’innombrables tracasseries administratives, le chambard
Libération Mercredi 6 Février 2019
dans certains secteurs
comme la pêche, un renchérissement des produits à la consommation
lié à l’instauration
de nouveaux droits de
douane, un ralentissement économique né de
l’incertitude entretenue
depuis des mois.
Tout cela est absurde,
mais à long terme, le
Royaume-Uni se retrouvera, vis-à-vis de l’UE,
comme bien d’autres pays
extérieurs qui commercent avec elle. Avec cette
ironique conséquence en
prime : pour échapper aux
contraintes européennes,
elle devra se soumettre,
en moindre position de
force, à celles de la mondialisation libérale. Censé
protéger les classes populaires, le Brexit les soumettra à une concurrence
plus rude et les privera des
protections sociales en
vigueur. Bien joué. •
BREXIT
La France
entre dans
le dur
Alors que le blocage des négociations
semble total depuis le rejet du Parlement
britannique, l’UE, la France et les entreprises
se préparent à une sortie «sans accord»
le 29 mars.
Par DOMINIQUE ALBERTINI et CHRISTOPHE ALIX
Photo AIMÉE THIRION
Retour de la pêche, sur le quai Bassin Loubet, vendredi à Boulogne-sur-Mer.
S
i tout se passe comme prévu, l’Eurostar 9158, attendu peu avant 23 heures
en gare de Lille-Europe, sera le dernier
à relier Londres au continent avant le Brexit,
ce vendredi 29 mars 2019. Une soixantaine de
minutes plus tard, le tunnel sous la Manche
cessera d’être une ligne intérieure à l’Union
européenne. La suite, à la grande inquiétude
de tout le continent, baigne encore dans une
alarmante incertitude. Moins de deux mois
avant l’échéance, l’idée d’un Brexit dur, c’està-dire sans accord entre le Royaume-Uni et
l’UE, est «de moins en moins improbable», estime une source diplomatique française. La
Première ministre britannique, Theresa May,
et le président de la Commission européenne,
Jean-Claude Juncker, doivent s’entretenir
jeudi matin à Bruxelles. Mais le blocage semble total depuis que le Parlement britannique
a rejeté, le 15 janvier, le projet d’accord permettant une sortie «à l’amiable». De Tallinn
à Lisbonne en passant par Paris, les gouvernements se préparent sérieusement au
no deal, un saut dans l’inconnu aux conséquences encore incalculables.
DEPUIS BRUXELLES
«L’UE a bien fait de commencer à préparer un
“no deal” en décembre 2017.» Le message a été
posté lundi sur Twitter par le secrétaire général de la Commission européenne, Martin
Selmayr, après une rencontre jugée «non
concluante» avec des parlementaires britanniques. Il témoigne de l’agacement croissant de
Bruxelles face aux atermoiements britanniques et aux nouvelles exigences de Theresa
May (lire également page 12). Pressée par ses
parlementaires, celle-ci souhaite désormais
renégocier le «filet de sécurité» irlandais. Celui-ci prévoit, pour éviter le retour d’une frontière sur l’île, de maintenir l’Irlande du Nord
dans le marché unique. Un point non négociable pour l’UE et ses Etats.
Tout au long de 2018, la Commission avait
publié un total de 88 fiches thématiques
détaillant les conséquences d’un no deal dans
de nombreux domaines. Le 19 décembre, surtout, à la suite du vote du Parlement britannique, elle a adopté un «plan d’action d’urgence» visant à assurer un niveau minimum
de continuité dans certains secteurs, comme
la finance et les transports aériens. Mais ces
mesures provisoires ne pourraient, précise
la Commission, «qu’atténuer les conséquences
les plus graves d’un retrait sans accord». En
matière d’aviation, le plan ne garantit par
exemple qu’un service couvrant «les besoins
de base pour les économies des Etats mem-
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Libération Mercredi 6 Février 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Pour les pêcheurs
de Boulogne,
«ce serait diviser la
Manche par deux»
Côté français, un Brexit
sans accord signifierait
moins d’espace
maritime à exploiter,
mais aussi plus
de taxes et de temps
de contrôle.
c’est peanuts. Pour nous, c’est vital»,
glisse Bruno Margollé, vice-président du Comité national des pêches
maritimes et des élevages marins
(CNPMEM) et président de la Coopérative maritime étaploise (CME).
A deux mois de la date officielle du
Brexit et en l’absence, pour l’instant, d’un accord solide entre Lonl est 4 heures du matin sur le dres et ses partenaires européens,
port de Boulogne-sur-Mer (Pas- tout le port se demande à quelle
de-Calais). De l’autre côté du sauce il va être mangé. La perspecbassin Loubet, la ville enneigée tive d’une frontière en mer vienroupille encore. En cette
drait bouleverser
Mer du Nord
aube de vendredi, le
des habitudes
chalutier Glorieuse
vieilles de pluBEL.
Immaculée débarsieurs généraque 30 tonnes de
tions de marinsharengs frais sur
pêcheurs. Car ici,
Boulogne-sur-Mer
lesquels louchent
la moitié de la pêune nuée de
che locale proPAS-DE-CALAIS NORD
mouettes. Comme
vient des zones
Arras
chaque fin de sebritanniques. «Si,
SOMME
maine, plusieurs de
du jour au lendeces bateaux en entonmain, on nous dit qu’on
20 km
noir rentrent de mer après
ne peut plus pêcher là-bas,
quatre jours et cinq nuits de pêche. on n’a plus qu’à mettre la clé sous la
C’est le coup de feu à Capécure, le porte», résume Olivier Guerville,
quartier portuaire dédié aux pro- 42 ans, dont 26 en mer.
duits de la mer. Plus de 5 000 personnes transforment, condition- Bataille navale. En parallèle
nent et distribuent 350000 tonnes des négociations officielles, cerde marchandises chaque année. La tains – institutions, élus et chefs
plateforme, la première de trans- d’entreprise– militent pour l’ouverformation aquatique en Europe, ture d’une antenne boulonnaise de
concentre tout un écosystème qui l’Agence européenne des pêches,
alimente la France et l’Europe du qui éviterait que la Manche et la
Sud. «Pour les Anglais, la pêche, mer du Nord ne se Suite page 4
Manche
I
bres», et pas la continuité de toutes les lignes
existantes dans leur volume actuel. Un certain nombre d’autres mesures sont renvoyées
aux Etats, notamment incités à maintenir
temporairement les droits des résidents
britanniques dans l’UE. En cas de Brexit dur,
ces derniers n’en devront pas moins demander un titre de séjour.
DEPUIS PARIS
En France, c’est le 17 janvier qu’Edouard Philippe a pressé le bouton rouge. Quarante-huit
heures après le rejet de l’accord de retrait par
le Parlement britannique, l’exécutif a activé
son propre plan Brexit dur. Au total, 200 mesures prioritaires avaient été répertoriées dès
le printemps 2018. Le 19 janvier, une loi a
autorisé le gouvernement à légiférer par ordonnances : deux de ces textes ont déjà été
adoptés, trois autres le seront ce mercredi en
Conseil des ministres. Ils concernent l’adaptation des points de contrôle à la frontière, les
droits des résidents britanniques en France,
le transport routier, les activités financières
et la poursuite des transferts de matériels de
défense entre les deux pays. Objectif: garantir
dans chacun de ces domaines un niveau minimum de continuité en dépit du Brexit.
A la frontière, le recrutement de 580 doua-
niers est déjà acquis, et les postes douaniers,
dans les ports et aéroports, sont déjà en cours
d’adaptation: «Il s’agit essentiellement d’installer des préfabriqués pour contrôler les marchandises et les passagers», précise le Quai
d’Orsay. Budget des travaux : 50 millions
d’euros. En cas de no deal, des contrôles supplémentaires viseront les passagers arrivant
de Grande-Bretagne dans les ports et aéroports français. Quant aux marchandises, si
une partie des formalités s’effectuera avant
l’arrivée sur le continent, elles feront l’objet
de contrôles aléatoires dans les nouvelles installations françaises. Problème : aucune de
ces mesures n’a, officiellement, fait l’objet
d’une concertation avec le Royaume-Uni.
«En parler avec eux, c’est le signe qu’on admet
la possibilité d’une sortie sans accord, alors
que ce n’est pas notre souhait, explique-t-on
au gouvernement. Et cela donne des arguments aux partisans d’un Brexit dur, qui pensent qu’on pourra tout régler par des accords
bilatéraux.»
Une bonne partie de la réaction à un no deal
se décidera en fait à Bruxelles. Ce qui n’empêche pas Paris d’y peser en faveur de ses intérêts. La France a notamment jugé inacceptable les premiers projets de la Commission
s’agissant des routes maritimes entre l’Ir-
lande et le continent, qui laissaient de côté les
ports français. L’exécutif a, depuis, reçu des
«assurances sur les grands ports normands et
les petits ports bretons».
POUR LES ENTREPRISES FRANÇAISES
Pour leur part, les entreprises sont d’autant
moins préparées au «gigantesque chaos» qui
se profile, comme le dit le président du Medef,
Geoffroy Roux de Bezieux, en déplacement
cette semaine à Londres, que l’hypothèse
d’un Brexit sans accord leur a longtemps semblé improbable. «Les conséquences sont si vertigineuses qu’il est difficile de les imaginer, explique un responsable patronal. Il faudra
attendre d’y être pour mesurer la nature du
choc.» Pour l’économie française, les répercussions peuvent être colossales: le RoyaumeUni est le premier excédent commercial de la
France et son cinquième client à l’étranger
(7% des exportations). Une étude de l’assureur-crédit Euler Hermes chiffre à 3 milliards
d’euros la perte en valeur pour les entreprises
françaises en cas de no deal. D’où le danger,
met-on en garde dans les instances patronales, à se contenter d’un «wait and see».
Si les plus grands groupes et les secteurs très
critiques comme les laboratoires pharmaceutiques ou les compagnies aériennes ont
échafaudé des plans B, «beaucoup de PME
qui n’ont jamais travaillé avec un pays nonmembre de l’UE ne connaissent pas les possibles implications sur les tarifs douaniers,
leurs démarches…» comme s’en est inquiétée
la semaine dernière dans Libération la ministre aux Affaires européennes, Nathalie Loiseau. Au Medef, une «hotline» a été mise en
place et un «guide du Brexit» a vu le jour.
Mais il n’est pas toujours facile d’apporter des
réponses au cas par cas, tant les situations
peuvent être ubuesques, à l’image de celle du
fabricant de cordes Béal (lire page 4) qui
tourne en boucle au Medef.
«Evidemment, tout ne va pas s’arrêter du jour
au lendemain, relativise-t-on au bureau Europe de l’organisation patronale. Mais cela génère une énorme insécurité juridique, et les
entreprises détestent l’incertitude. On est face
à quelque chose d’inédit qui consiste à défaire
ce qui était intégré depuis des lustres. Certains
de l’autre côté de la Manche, où sont implantées 3300 entreprises françaises représentant
plus de 370000 emplois, vont vite comprendre
les inconvénients qu’il y a à ne plus en être.»
Selon un sondage récent, près d’un tiers des
patrons britanniques songent à délocaliser
tout ou partie de leur activité à l’étranger, et
certains ont déjà commencé à le faire. •
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 6 Février 2019
Suite de la page 3 transforment en
terrain de bataille navale. Comme
l’été dernier, quand les navires coquilliers français et britanniques se
sont affrontés pour accéder aux zones de pêche de la baie de Seine, au
large des côtes normandes. Pour
Olivier Guerville, «si les Anglais ferment leurs eaux, ça reviendra à diviser la Manche par deux». Et la
zone réduite serait à partager avec
les Hollandais et les Belges, très
présents dans le détroit.
Une fois les cargaisons de poisson
débarquées, les ventes commencent dans la première criée française (32 000 tonnes par an). Dans
la salle ultramoderne, des grossistes font leur marché. Dorénavant,
les affaires se concluent en murmurant dans des micros. «C’est fini le
temps où l’on s’empoignait», sourit
Bruno Margollé. Bar, rougets, encornets : la pêche du jour défile en
rouge sur trois cadrans noirs. Pendant ce temps, le Châtillon, brasserie incontournable du port, accueille ses premiers clients. Café et
croissant pour les uns, bière et demi-baguette jambon-fromage pour
les autres.
Gérard Maubert, directeur du site
boulonnais C2MC, a opté pour un
sandwich. Sa maison d’écorage sert
d’intermédiaire entre des pêcheurs
et des marchés comme ceux de la
grande distribution. Lui aussi se
prépare à un Brexit dur. Transporter un lot lui coûte aujourd’hui
39,5 euros. En l’absence d’accord, il
faudrait y ajouter des taxes douanières. Les enjeux sont cruciaux :
«70 % de notre marchandise vient
des bateaux anglais», fait valoir
Gérard Maubert.
Brouillard.
Jusqu’à présent,
toutes les cargaisons transitaient
librement à Capécure. Un tiers des
produits aquatiques frais sont importés du Royaume-Uni via le
tunnel sous la Manche et le port de
Calais. En cas de no deal, ils devront être systématiquement
contrôlés, et ce dès le 29 mars. Pour
cela, l’aménagement d’un poste
d’inspection frontalier est prévu
A Boulogne-sur-Mer, vendredi. A gauche, Oliver Guerville, marin-pêcheur. PHOTO AIMÉE THIRION
dans le port boulonnais. Pour le
poisson, denrée fragile, chaque minute compte entre la pêche et l’assiette. Or les professionnels de la
filière halieutique craignent des retards à la réception des produits en
France en cas de nouveaux contrôles. Plus largement, on redoute des
ralentissements des flux transmanche, qui inciteraient les transporteurs et voyageurs à contourner
les deux ports de Boulogne-Calais
au profit de celui de Rotterdam,
notamment. Alors, les deux sites
nordistes essaient d’anticiper
autant que possible les futurs
contrôles frontaliers, douaniers et
vétérinaires. «Il n’y aura ni chaos ni
Un Brexit sans
accord, «ce serait la
mort d’un métier»,
déplore Morgan
Delplanque, 30 ans
et la moitié d’une
vie passée en mer.
bouchons. Nous sommes prêts», veut
rassurer Jean-Marc Puissesseau,
PDG de la Société des ports du
détroit, qui pilote les deux sites. Depuis la vue panoramique du restaurant du port de Calais, on observe
le ballet des camions de marchandises prêts à embarquer. L’an dernier, 45,6 millions de tonnes de
marchandises, import et export
confondus, sont passées par là. Pas
loin des 51,6 millions de tonnes du
port autonome voisin de Dunkerque. Et un peu plus de la moitié de
Marseille, premier port français
pour le fret maritime. Au total,
6 millions d’euros sont investis par
la Société des ports du détroit afin
de créer un service d’inspection vétérinaire et phytosanitaire aux frontières (Sivep) déployé sur les deux
sites portuaires. Il y a aussi l’aménagement de différentes zones d’attente pour garantir une circulation
fluide des voyageurs et véhicules en
règle. Pour le secteur de la pêche
pourtant, le brouillard est très menaçant. Un Brexit sans accord, «ce
serait la mort d’un métier», déplore
Morgan Delplanque, 30 ans et la
moitié d’une vie passée en mer.
«Qu’est-ce que je vais faire ? Je ne
vais pas retourner à l’école, je ne sais
faire que ça ! Franchement, si
c’est un Brexit dur, revenez
dans deux ans, il n’y aura plus
de bateaux ici.»
SHEERAZAD
CHEKAIK-CHAILA
Envoyée spéciale
à Boulogne-sur-Mer
Photos AIMÉE THIRION
Le fabricant de cordes Béal a le vertige
L’entreprise familiale iséroire,
leader mondial des cordes
pour l’escalade et les travaux
en hauteur, dépend de
Londres pour sa certification
«CE». En cas de Brexit dur,
c’est le grand saut.
C’
est un destin qui tient en deux lettres et quatre chiffres. Entreprise familiale française devenue numéro 1
mondial des cordes pour l’escalade et les travaux en hauteur, Béal se démène depuis quelques semaines dans l’espoir de contrer les effets qu’un hard Brexit aurait sur son activité.
Fabricant de lacets et de cordons pour anoraks
dans les années 50, Béal, installée à Vienne
(Isère), exporte 70 % de sa production dans
plus de 70 pays, notamment des cordes flottantes pour les plateformes pétrolières. Le
tout doit être testé et certifié avant d’être mis
sur le marché. Le hic, c’est que l’organisme
chargé de cette certification, une filiale du
géant suisse SGS, se situe à Londres. C’est
cette entreprise qui appose le logotype C et le
E (pour «Conformité européenne») sur tous
les produits de Béal, condition sine qua non
pour pouvoir qu’ils soient vendus. SGS UK a
surtout un numéro de notification unique
composé de quatre chiffres –«0120»– qui doivent eux aussi figurer sur les cordes. Or, la réglementation européenne stipule que les produits fabriqués en Europe doivent être
certifiés par un organisme situé sur le territoire de l’Union européenne. Ce qui ne sera
plus le cas fin mars!
Ubuesque. Pour sa production future, Béal
a donc besoin que SGS UK transfère sa compétence vers une filiale dans un autre pays de
l’Union. A priori, ce sera la Finlande, mais
tout se fait à pas de fourmis. «C’est une question en suspens, ils ne nous répondent pas
alors qu’on est à un mois et demi du couperet»,
s’inquiète Frédéric Béal, fils du fondateur et
actuel directeur général de l’entreprise, qui
emploie 220 personnes dans le monde. Dans
l’attente d’une hypothétique sortie de crise
négociée par Theresa May, les usines Béal ne
se sont évidemment pas mises à l’arrêt: chaque année, elles produisent plus de 15 millions de mètres de cordes. La petite entreprise
qui a inventé les cordes d’escalade en couleur
en 1976 avant de prendre pour ambassadeur
l’un des plus grands grimpeurs français –Patrick Edlinger– continue à fabriquer ses produits estampillés CE 0120. Au soir du 29 mars,
si la Grande-Bretagne sort de l’UE, les stocks
de Béal deviendront… immédiatement invendables. Une situation ubuesque mais surtout
douloureuse: ces dégâts collatéraux sont estimés à 4 millions d’euros par Béal, soit un gros
quart de son chiffre d’affaires.
L’entreprise évolue dans un marché de niche
très technique, mais globalement «les patrons
français n’ont pas pris conscience des consé-
quences d’un hard brexit. Il faut que tout le
monde réalise qu’une absence d’accord ne se
limitera pas à des embouteillages monstres à
Calais et des droits de douane en plus», met en
garde le directeur général, qui note cependant
que «les choses commencent enfin à bouger».
Souplesse. Le maire LR de Vienne, Thierry
Kovacs, la députée LREM Caroline Abadie et
le président LR de la région Auvergne-RhôneAlpes, Laurent Wauquiez, le Medef local et national se sont emparés du sujet. «La solution
n’est pas économique mais entièrement politique», souligne Frédéric Béal. A l’approche de
la date fatidique, il espère à tout le moins une
souplesse européenne. Les certifications sont
valables trois ans et celle de Béal date de novembre 2018. Dans l’idéal, Bruxelles autoriserait la vente de produits CE 0120 jusqu’en novembre 2021. Ce qui laisse amplement assez
de temps pour trouver un nouvel organisme
de certification, 100% européen cette fois.
LAURE BRETTON
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 6 Février 2019
Trois secteurs sur leurs gardes
Une voiture immatriculée en Grande-Bretagne, sur l’A7, en avril 2016. PHOTO STÉPHANE AUDRAS. REA
AVIATION
AIRBUS ASSURE SES ARRIÈRES
TOURISME
LA MANNE ANGLAISE SCRUTÉE DE PRÈS
C’est ce qu’on appelle ne pas mâcher ses mots.
Le 24 janvier, le PDG d’Airbus, Tom Enders, a
pour la première fois clairement évoqué l’hypothèse d’un désengagement du Royaume-Uni,
le troisième pays le plus important pour l’avionneur européen après la France et l’Allemagne.
«N’écoutez pas la folie des partisans du Brexit
qui croient que, parce que nous avons d’importants sites industriels au Royaume-Uni, nous ne
bougerons pas et nous serons toujours là. Ils se
trompent», a-t-il averti.
Outre les 4 à 4,5% de droits de douane qui s’appliqueraient sur les pièces et composants et les
problèmes de certification, Airbus s’inquiète du
ralentissement de ses chaînes d’assemblage que
risque de provoquer un «no deal». Des répercussions du Brexit, donc, sur sa très huilée «chaîne
de valeur» qui, comme dans l’industrie automobile, voit les mêmes biens traverser plusieurs
fois la Manche à différents stades de fabrication.
Pour alimenter ses deux usines au RoyaumeUni, PSA mobilise chaque jour 700 camions et
un délai supplémentaire à la douane, ne serait-ce que de quelques minutes, peut désorganiser et renchérir tout le système d’approvisionnement. Un casse-tête anticipé par Airbus, qui
a commencé à stocker outre-Manche de quoi
faire face à un mois de pénurie de pièces. Cette
simple précaution se chiffrerait déjà en dizaines
de millions d’euros. Et pourrait, demain, concerner l’ensemble des grandes entreprises, en
attendant un hypothétique accord ou le déménagement de leurs usines.
CHRISTOPHE ALIX
Brexit ou pas, le succès de la
destination France auprès des
ressortissants britanniques ne
se dément pas. Depuis le vote
sur le Brexit en juin 2016, ces
derniers ont même renforcé
leur position de première clientèle étrangère dans l’Hexagone. En 2017, 14,7 % des arrivées de touristes en France
provenaient du Royaume-Uni,
(12,7 millions d’entrées). L’été
2018 n’a pas démenti cette tendance : selon la Banque de
France, les Britanniques ont été
les plus dépensiers des visiteurs étrangers en juillet-août
avec un total de 1,9 milliard
d’euros, 13,6% de plus que l’année précédente.
Un no deal mettra-t-il un coup
de frein à cet afflux? C’est peu
probable à court terme, répondent les professionnels du
tourisme, qui soulignent les
dispositions prises par le gouvernement afin de permettre
aux Britanniques de continuer
à venir en France sans visa.
Mais l’inquiétude est bien là, à
commencer par la baisse du
pouvoir d’achat des Anglais
lorsqu’ils se rendent en zone
euro. «On les voit encore nombreux cette année dans les stations de ski, où ils représentent
environ un tiers de la fréquentation étrangère, mais cela vat-il durer ?» s’interroge un professionnel. A partir du 1er avril,
les diplômes des moniteurs britanniques ne seront théorique-
ment plus valables en France.
La situation va aussi se compliquer pour de nombreux saisonniers, indispensables à la
bonne marche des stations. Les
opérateurs de domaines
skiables s’en inquiètent. Les aéroports secondaires comme
Clermont-Ferrand ou Bergerac,
qui vivent quasi-exclusivement
des vols de compagnies lowcost britanniques, craignent
également un tassement.
C.Al.
AGROALIMENTAIRE
LES EXPORTATEURS CRAIGNENT DE RÉCOLTER LA TEMPÊTE
De tous les secteurs, c’est l’un de ceux qui
ont le plus à perdre dans la perspective
d’un hard Brexit. La France est, après les
Pays-Bas, le deuxième plus gros fournisseur de produits agricoles et agro-alimentaires au Royaume-Uni, pour un montant
annuel de 5,9 milliards d’euros. Déjà affaiblis par la dégringolade de la livre sterling
depuis le référendum sur la sortie de l’UE
qui a mécaniquement renchéri les prix, les
exportateurs français de viande, produits
laitiers ou encore vins et spiritueux ont
tout à redouter de l’instauration de droits
de douane. Selon le Centre d’études prospectives et d’informations internationales
(Cepii), les échanges agroalimentaires
des Vingt-Sept vers le marché britannique
pourraient chuter jusqu’à 60 % avec la
mise en place de barrières commerciales
appliquant les règles de l’Organisation
mondiale du commerce (OMC). Pour les
produits laitiers – la France fournit 20 %
des importations britanniques dans ce domaine, dont plus de la moitié sont des fromages –, les droits de douane pourraient
par exemple passer à 41%, estime le Cepii.
Un cataclysme, qui frapperait également
très durement les exportateurs de viande
blanche vers le Royaume Uni.
Les producteurs de vins et spiritueux
hexagonaux, dont le Royaume-Uni est
le deuxième client étranger (derrière les
Etats-Unis mais devant la Chine), y écoulent eux pour 1,32 milliard d’euros de marchandise chaque année. En 2017, 27,8 millions de bouteilles de champagne ont été
consommées outre-Manche, rapportant
415 millions d’euros. Les entreprises françaises sont dans une «situation d’incertitude totale», souligne Antoine Leccia, président de la Fédération des exportateurs
de vins et spiritueux, qui redoute des «effets lourds de conséquences pour l’économie et les citoyens des deux parties».
C.Al.
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milliondollarvegan.com
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Al-Mughayyir (Cisjordanie)
Photos JONAS
OPPERSKALSKI. LAIF
E
n route vers Al-Mughayyir, à une demiheure de Ramallah, les vergers d’oliviers et les somptueuses villas de la
diaspora partie faire fortune en Amérique
redessinent le paysage. D’ici, le mur de séparation israélien est invisible, tout comme les
toits rouges des imposantes colonies. Incarnation d’une Palestine idyllique. Mais derrière
ces fausses impressions, c’est une Cisjordanie
occupée à nouveau sous tension qu’on
sillonne. Il y a dix jours, à Al-Mughayyir,
Hamdi Taleb Naasan, maçon de 38 ans, était
tué d’une balle dans le dos par des colons, trois
mois après le meurtre d’une mère de famille
palestinienne par de jeunes extrémistes juifs.
Deux actes considérés comme les plus graves
commis par des colons depuis 2015, alors que
l’OCHA, l’organe onusien chargé de la coordination humanitaire dans les Territoires,
parle d’une «résurgence» des affrontements
entre Israéliens et Palestiniens. Ainsi, le
nombre d’«incidents violents» impliquant
des colons aurait augmenté de 57% en un an
(69% en comptant les atteintes aux propriétés palestiniennes). Fin septembre, le président palestinien, Mahmoud Abbas, interpellait l’assemblée générale de l’ONU en
dénonçant ceux «qui entrent dans nos villes
et villages avec des armes, et je ne parle pas
ici de l’armée israélienne».
Ce vendredi après-midi, à l’approche du village, les ambulances foncent vers les hôpitaux de Ramallah. «Ne savez-vous pas qu’AlMughayyir est en feu ?» lance un habitant
d’une commune voisine. Puis il désigne les
petits points blancs dans les collines. Ce sont
des caravanes, des mobile homes et même
quelques casernes militaires abandonnées,
reconverties en «avant-postes». Des colonies
illégales même aux yeux du droit israélien, tolérées voire encouragées par le gouvernement
Nétanyahou. Elles ne sont évacuées par l’armée qu’après d’interminables procédures et
de mirobolantes compensations financières,
une fois devenues foyers d’extrémisme ingérable. Ou, plus rarement, pour donner de vagues gages à la communauté internationale.
Mais cela n’intervient jamais en période électorale, la droite n’osant pas froisser le puissant
électorat de «Judée et Samarie», nom biblique
de la Cisjordanie utilisé par les partisans
de sa colonisation.
Libération Mercredi 6 Février 2019
Dans les
Territoires
occupés,
l’arme chevillée
au corps
Les meurtres d’une femme
et d’un homme palestiniens
illustrent l’augmentation, récemment
pointée par l’ONU, du nombre
d’«incidents violents» impliquant
des colons depuis 2015.
REPORTAGE
Sharon Gat, le fondateur et PDG de Caliber 3.
BOMBE À RETARDEMENT
Depuis six semaines, l’heure suivant la prière
à Al-Mughayyir s’est muée en temps de protestation contre la violence des colons des
deux avant-postes voisins, accusés d’avoir
tronçonné des dizaines d’oliviers et tagué
«Mort aux Arabes» sur les murs du village. Se
terminant systématiquement sous les balles
en caoutchouc et dans le gaz lacrymogène de
l’armée israélienne, c’est une lutte locale,
semblable à de nombreuses autres en Cisjordanie, souvent oubliées par les médias aux
yeux rivés sur la bombe à retardement qu’est
Gaza. Il faut une télégénique Ahed Tamimi,
militante palestinienne emprisonnée pour
une gifle, ou bien des cadavres, pour rameuter
les reporters là où la violence sourde stagne
comme une eau mauvaise. Jusqu’à ce qu’elle
déborde dans le sang, comme le 25 janvier. Ce
jour-là, une quinzaine d’hommes armés, certains masqués, sont «descendus pour tuer», de
l’avant-poste d’Adei Ad, jure Bachar Kariouti,
secouriste du Croissant-Rouge palestinien.
Les circonstances du drame, qui a coûté la vie
à Hamdi Taleb Naasan et fait trois autres blessés par balles, restent floues. Les colons disent
qu’un de leurs ados a été agressé. Les Palesti-
niens assurent qu’un maraîcher a été menacé,
son tracteur vandalisé. L’implication, ou plutôt l’absence des soldats de Tsahal stationnés
près du village, reste floue également. Ils ne
seraient intervenus que deux heures plus tard
pour «disperser» les Palestiniens, selon un
rapport de l’ONU. Les autorités israéliennes
ont annoncé l’ouverture d’une enquête.
Ce nouveau «martyr» fait écho à la mort tragique d’Aisha Rabi, mi-octobre: une mère de
huit enfants, tuée sur le coup par une grosse
pierre lancée à travers le pare-brise de sa voiture alors que son mari conduisait. Un ado
de 16 ans a été inculpé pour «homicide». Ce
meurtre a remis au premier plan le spectre du
«terrorisme juif» et de «la jeunesse des collines». Un mouvement défini par le Shabak
(sécurité intérieure israélienne) comme «de
jeunes criminels hors système, adhérant à une
idéologie messianique visant à l’établissement
d’une théocratie, refusant l’autorité des rabbins et des parents, qui rôdent dans les collines
pour commettre des violences à proximité ou
dans les villages palestiniens, mettant en danger la sécurité de toute la région».
En 2015, lors de l’incendie de la maison d’un
couple de Palestiniens brûlés vifs avec leur
bébé, politiques et religieux avaient quasi
unanimement condamné l’atrocité d’un de
ces fanatiques. Cette fois, la droite au pouvoir
et les leaders colons sont restés silencieux.
Les rabbins de la yeshiva (école religieuse) des
jeunes incriminés sont même accusés d’avoir
entravé la justice en repoussant les enquêteurs du Shabak, prétextant la «sainteté» du
shabbat pour préparer leurs interrogatoires.
«NOUS, ON A QUE DES PIERRES»
Plus édifiant: Ayelet Shaked, ministre de la
Justice et icône de l’extrême droite, a tenu à
rendre visite aux familles des mis en cause
pour signifier son soutien. «Je n’appellerais
pas ça du terrorisme juif, a déclaré Yuval Steinitz, ministre de l’Energie réputé proche de
Nétanyahou, après la mort de Hamdi Nassan.
N’oublions pas la vue d’ensemble: chaque jour,
il y a des incidents de ce type du côté palestinien.» Ces derniers mois ont vu une recrudescence d’actes isolés couplés à des attaques de
cellules palestiniennes. Une semaine avant la
mort d’Aisha Rabi, un ouvrier palestinien assassinait deux collègues dans une usine des
Territoires occupées. En décembre, un commando lié au Hamas mitraillait deux soldats
israéliens et une femme enceinte, dont le
bébé, accouché par césarienne, n’a pas survécu. «Les colons veulent établir une symétrie,
face à une vague de terreur silencieuse dont ils
seraient victimes», estime Brian Reeves, du
mouvement la Paix maintenant. Classiques
représailles ? Pas si simple. «La plupart des
violences des colons sont tactiques: le vandalisme vise à pousser les Palestiniens à abandonner leurs terres par une forme de harcèlement,
ajoute Reeves. Elles découlent aussi d’un fort
sentiment d’impunité, notamment en période
électorale.»
A Al-Mughayyir, c’est ainsi que les choses ont
commencé, raconte Abou Ashdi, le père du
«martyr» : «De nouveaux colons ont lâché
400 moutons sur nos terrains. Une technique
pour se les approprier. Alors, on a tenté de les
repousser, mais nous, voyez, on n’a que des
pierres. Et en face, ces colons avec fusils d’assaut qui veulent relier tous les points…» •
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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Al-Mughayyir
Tel-Aviv
CISJORDANIE
Mer
Méditerranée
Jérusalem
JORDANIE
GAZA
Gush Etzion
ISRAËL
25 km
Tel-Aviv». C’est dans ce centre commercial, fréquenté par les deux
populations antagonistes, qu’Ari
Fuld, activiste colon israélo-américain et habitué des plateaux télé,
a été poignardé à mort en septembre par un jeune Palestinien. Malgré
l’arme à feu lui ayant permis de
blesser l’assaillant dans sa fuite. Les
armes en Israël sont une réalité et
une vision quotidienne, liées aux
conscrits des unités combattantes,
qui se séparent rarement de leur fusil. Même en permission, même le
week-end en maillot de bain sur la
plage. Mais ces pistolets arborés par
des civils sont d’une autre nature,
relevant autant de la revendication
sécuritaire que de l’idéologie pure.
Et pas si raccords que ça avec la
doxa israélienne traditionnelle.
SELF-DÉFENSE
Etan, instructeur du centre de formation militaire au physique de Terminator.
En Cisjordanie,
un far west à l’israélienne
Symbole d’une culture
des armes à feu de plus
en plus décomplexée,
des Israéliens
se mobilisent
et participent à des
stages d’autodéfense.
O
n l’a souvent entendu: s’il y
a une chose que les colons
détestent, c’est qu’on les caricature en cow-boys venus déloger
les «Indiens de Palestine», selon la
formule de Gilles Deleuze. Les Indiens, ce sont eux, s’énervent-ils.
Pourtant, sur le parking du centre
commercial du Gush Etzion –groupement de colonies, des villas grand
luxe aux mobile homes perchés
dans les monts boisés de Judée– il
faut se pincer pour ne pas se croire
au Texas, version casher. A la sta-
tion-essence, un pick-up orné d’un
crâne de buffle jouxte un camion
maousse avec étoile de David métallique géante vissée à la calandre.
Kippas en laine et chemises de bûcheron : comme un imaginaire far
west judéo-américain, en Cisjordanie occupée.
«GAUCHISTES»
Ce qui détonne, ce sont les flingues
à la ceinture, à peine cachés sous les
tee-shirts et qui se dévoilent quand
les clients vident leur chariot. Têtes
nues, les deux soldats en patrouille
chargés de sécuriser la zone affectent un air blasé: «Tout le monde est
religieux ici… Et tout le monde a un
calibre, sur lui ou dans le coffre.»
Autour d’eux, tournent deux ados
aux longues papillotes. Ceux qu’on
appelle «les jeunes des collines» pour
désigner les éléments juvéniles les
plus radicaux de la mouvance messianique. «C’est pour qu’ils ne nous
tuent pas», lance le duo. Ils ? «Les
Arabes», précisent-ils en insultant
la naïveté des médias «gauchistes de
Longtemps, les Israéliens se sont
vantés d’un rapport aux calibres
dépassionné, mature et sans fétichisme. L’ethos originel de la «pureté des armes» de Tsahal… Ainsi,
les officiels se félicitent de la rareté
des fusillades de masse malgré le
grand nombre de fusils et revolvers
en circulation (plus de 500000 selon une étude comptabilisant armes légales et de contrebande,
soit 6,7 pour 100 habitants). Une
fausse corrélation reprise en boucle
par la National Rifle Association
(NRA), principal lobby proarmes
américain, pour contester le besoin
de régulation, se gardant bien de
mentionner les conditions strictes
d’obtention de permis en Israël. Ici,
un civil n’a le droit de détenir
qu’une seule arme de poing (ni fusil
ni arme automatique) et doit présenter des certificats d’aptitudes
mentaux et physiques, un casier
vierge et une justification pour son
usage. Soit par sa profession (agents
de sécurité par exemple), soit par
son lieu d’habitation, considéré
comme «dangereux». Euphémisme
désignant la Cisjordanie occupée,
théâtre récurrent d’affrontements
avec les Palestiniens (lire ci-contre).
Voilà pourquoi, aux abords des colonies israéliennes, et en particulier
dans le Gush Etzion, où de nombreux Américains se sont établis, les
flingues sont partout, transformant
le Holy Land en Gun Land, avec ses
stands de tir et ses tee-shirts Guns
N’ Moses («des flingues et Moïse»)
vendus dans toutes les boutiques à
touristes. Plus qu’un moyen de selfdéfense, l’arme est devenu artefact
identitaire. Fin août, le Likoud du
Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a fait voter un texte visant
à assouplir l’acquisition d’armes
à feu. Le prétexte ? Suite page 10
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
L’émergence,
selon le rapporteur Amir Ohana –un
avocat, député du Likoud–, d’attaques palestiniennes suivant le mode
opératoire des «loups solitaires»
depuis 2015, et le besoin pour les civils de se défendre eux-mêmes dans
ces situations. La réforme, combattue par la gauche israélienne, entend faciliter l’accès aux armes à
tous les vétérans initiés aux maniements des armes. Ce qui pourrait
théoriquement faire passer le nombre de civils détenteurs d’armes
à feu de 145 000 actuellement
à 600000, selon les associations luttant contre leur prolifération.
Dans ses prévisions, le ministère de
la Sécurité intérieure avançait un
chiffre plus modeste, autour
de 200 000. Contacté par Libération, il n’a pas souhaité communiquer sur les statistiques postréforme. Une coalition de dix ONG
a déposé un recours devant la Cour
suprême en décembre pour faire annuler ces nouvelles dispositions, qui
ne peuvent qu’exacerber, selon elles,
«l’atmosphère de violence dans l’espace privé et public déjà existante».
Libération Mercredi 6 Février 2019
Suite de la page 9
Clou de la formation : tirer des balles en caoutchouc. PHOTOS JONAS OPPERSKALSKI. LAIF
COLONIES DE VACANCES
Pour Steve, 42 ans et un pistolet
glissé dans le jean, ces avancées
sont au contraire trop timides. En
rangeant ses courses dans le coffre
de sa voiture, ce New-Yorkais d’origine fustige les contrôles et les limitations du système: «Tout le monde
devrait avoir une arme, plusieurs
même! Tout pays qui se respecte avec
un peu de jugeote devrait avoir un
second amendement [de la Constitution américaine, sur lequel repose
le port d’armes, ndlr]. Les Israéliens
sont trop à gauche là-dessus. Et puis,
c’est hypocrite, car tout le monde
peut avoir un flingue ici s’il le veut.
Les “bad guys” ne se gênent pas. Regardez, les Arabes, ils ont le marché
noir. Je vous y trouve une arme en
deux heures.» Pour l’année 2018,
l’armée israélienne dit avoir
saisi 330 armes clandestines, principalement des mitraillettes Carlo,
lors de raids visant des groupuscules palestiniens. Et Steve d’enchaîner avec des considérations mêlant
les insurgés du ghetto de Varsovie
au far west américain. Cette glorification des armes apparaît comme
importée des Etats-Unis, notamment dans ce coin de Cisjordanie,
où réside une grande partie
des 60000 détenteurs de la double
nationalité israélo-américaine dans
les territoires occupés (soit 15% des
colons, hors Jérusalem-Est).
«Ce sont des gens qui ont de réelles
inquiétudes sécuritaires, mais qui
adhèrent aussi, dans une certaine
mesure, à une mythologie de la
“frontière” : un endroit où ils rejouent l’idéal américain du pionnier
qui débarque avec sa carriole et son
fusil, estime la chercheuse Sara Yael
Hirschhorn, basée à Chicago et qui
a consacré un livre à ces colons binationaux (1). Mais d’un autre côté,
hormis les plus radicaux dans les
avant-postes [colonies “sauvages”
illégales, même aux yeux du droit
israélien, souvent constituées de caravanes, ndlr], ils ont un mode de vie
bourgeois, avec des manoirs à un
million de dollars à Efrat et
Démo de «neutralisation» par un chien d’attaque sur un employé couvert de protections.
des 4×4 qui roulent sur des routes de
contournement des agglomérations
palestiniennes. Ce côté far west tient
plus du fantasme que de la réalité,
à l’heure où les colonies sont totalement institutionnalisées, sous la
protection de l’armée.»
Symbole de cette banalisation embourgeoisée, la députée Sharren
Haskel, étoile montante du Likoud
souvent présentée comme une
figure «modérée», postait en novembre sur les réseaux sociaux une
vidéo d’elle s’entraînant au tir en
tailleur et talons aiguilles argentés,
joignant une photo de sa cible criblée d’impacts de balles. Nourri de
l’admiration de nombreux Juifs
américains pour la toute-puissance
de Tsahal et de la fascination de la
pop culture pour les commandos
israéliens (la série Fauda, carton sur
Netflix), ce fétichisme made in USA
a donné naissance à une industrie
très particulière au cœur du Gush
Etzion. «L’antiterrorisme» y est
vendu comme une expérience divertissante, à cocher entre le mur
des Lamentations et la dégustation
de houmous. Son épicentre est Caliber 3, un centre de formation militaire fondé en 2003: un gigantesque
stand de tir bordé de préfabriqués,
d’un dojo pour pratiquer la méthode
d’autodéfense krav-maga et d’un
magasin d’armes. Outre les programmes dédiés aux soldats d’élite
israéliens (arts martiaux, dressage
de chiens), Caliber 3 propose des colonies de vacances en guise d’avantgoût à la conscription obligatoire et
des «formations» express à l’antiterrorisme en trois heures chrono
pour 100 euros par adulte, 75 par enfant. «L’attraction la plus tendance
d’Israël», plastronne la communication de l’entreprise, qui assure «former» 20 000 touristes par an.
Pèlerins asiatiques, quidams à casquette de base-ball et célébrités hollywoodiennes s’y bousculent, à
l’instar du comique Jerry Seinfeld
en janvier 2018.
Un mardi matin hivernal, on se
joint à l’un de ces groupes, ce jour-là
exclusivement américain, comme
souvent. Dans cette cohorte d’une
dizaine de personnes, un flic re-
Dans ce centre de formation militaire : un
traité de Philadelphie et trois générations d’une famille du New-Jersey venue célébrer la bar-mitsva de
deux cousins. Ce «stage» chez Caliber 3 est leur récompense pour
s’être acquitté du rite religieux marquant le passage à l’âge adulte dans
le judaïsme. Avant de passer à la
pratique, Etan, instructeur au physique de Terminator, récite l’introduction du programme dans une
salle de classe, entrecoupée de vidéos d’opérations spéciales sur fond
de heavy metal. La Shoah est citée
comme genèse de Caliber 3. «Notre
but: qu’aucun Juif, où qu’il soit dans
le monde, ne soit pas préparé,
comme ce fut le cas pendant deux
mille ans, et notamment il y a
soixante-dix ans.»
CHIEN D’ATTAQUE
Fusil Sig-Sauer en bandoulière, une
grosse cartouche arborée sur le
torse et pistolet à la ceinture, Etan
lance à l’auditoire : «C’est quoi ce
look ?» Silence. «C’est le look d’un
tueur, d’une machine.» Avant
d’ajouter : «Mais qui passe à l’acte
uniquement si on la provoque.» Entre deux tirades antimédias («ce que
je vous dis, CNN ne le dira jamais»),
le reste de la formation inclut une
démonstration de «neutralisation»
par un chien d’attaque sur un employé couvert de protections, des
cris de guerre, des pompes à faire
manu militari et un faux attentat
dans le décor d’un marché aux légumes. On y joue «notre survie» face à
deux employés-instructeurs en «terroristes» armés de couteaux mous
en plastique. «Même Spielberg peut
pas offrir cette qualité d’entraînement», s’enthousiasme Etan après
avoir mis à terre les faux assaillants
et signifié à deux participants qu’ils
étaient techniquement morts.
Clou de la formation : tirer des
balles en caoutchouc, identiques
à celles utilisées par Tsahal contre
les manifestants en Cisjordanie, sur
des cibles, dont un homme en keffieh pointant son arme sur un enfant, avant de s’essayer au fusil
à pompe au son de la BO de Rocky
Balboa. Fin de la session, les participants sont euphoriques. L’ins-
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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Carnet
SOUVENIRS
Il y a 13 ans LAURENCE
PESSELIER-GANVERT était
arrachée à mon Amour.
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un colloque,
un séminaire,
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gigantesque stand de tir bordé de préfabriqués, d’un dojo pour pratiquer la méthode d’autodéfense krav-maga et d’un magasin d’armes.
tructeur s’efforce de calmer les esprits : «Aujourd’hui, vous vous êtes
amusés, mais une arme n’est pas un
jouet. Si c’est un jouet pour vous,
alors ce sera votre pire ennemi.» Et
de rappeler que Tsahal est l’«armée
la plus morale du monde», qui «gagne chaque guerre parce que Dieu
est de notre côté».
FANTASME
Dans son bureau, en treillis et coupe
en brosse cendrée, Sharon Gat, le
fondateur et PDG de Caliber 3, tient
le même discours, niant toute fascination pour les armes et insistant
sur son désir de «sauver des vies»
par le «savoir» qu’il diffuse. «Les Israéliens savent ce que ce que ça veut
dire d’avoir une arme, ce n’est pas
juste pour être cool, assène ce colonel de réserve, en contradiction
avec son programme à succès.
L’éducation ici est importante : on
apprend à faire attention à son
arme, à ne pas la laisser entre de
mauvaises mains ou s’en servir pour
de mauvaises choses. C’est la différence avec le reste du monde. Ça
Au Gush Etzion,
«l’antiterrorisme»
y est vendu comme
une expérience
divertissante,
à cocher entre
le mur des
Lamentations
et la dégustation
de houmous.
nous rend très sûr contre le terrorisme, mais aussi contre les fusillades.» Alors, oui, concède-t-il, certains Américains qui ont décidé de
s’installer en Israël sont «frustrés»:
«Imaginez, en Israël, il n’y a qu’une
quinzaine de magasins d’armes,
dont nous… Et tu ne peux pas en
avoir plus d’une, et même pas
d’automatique. Au max, semi-automatique.» S’il trouvait la législation
antérieure «adéquate», il ne critique
pas l’élargissement de l’accès aux
armes décidé par le gouvernement
Nétanyahou. Ni la mentalité américaine, «celle d’une grande nation qui
combat le mal partout dans le
monde. Faut les comprendre, c’est
dans leur sang. Ici, le mur des Lamentations, c’est sacré. Eh bien, en
Amérique, le truc le plus sacré, c’est
le second amendement». En 2018,
Sharon Gat a ouvert une succursale
de Caliber 3 en Californie.
Pour la chercheuse Sara Yael Hirschhorn, l’impact de ce nouveau
culte des armes à feu sur la société
israélienne est encore limité: «Cela
reste un produit destiné aux étrangers et aux nouveaux arrivants. Les
Israéliens qui ont fait l’armée sont
difficilement dupés par ces outrances. Et, pour le moment, on n’a vu
personne passer du stand de tir au
massacre dans un village palestinien.» La question du fantasme et
de l’insensibilisation que produisent ces représentations se pose
néanmoins, selon elle. «D’autant
plus que la plupart de ces Juifs amé-
ricains n’avaient sans doute jamais
tenu un revolver avant de mettre un
pied en Israël et se considéraient
probablement comme relativement
libéraux, estime l’universitaire. Ils
n’ont rien à voir avec les militants du
Jewish Underground [groupe terroriste démantelé dans les années 80]
ou Baruch Goldstein (2), ce sont
même pour la plupart des gens qui
auraient été mal à l’aise dans un
stand de tir de l’Amérique profonde.
Mais, on le voit, les attitudes changent.» Et pendant ce temps, à Umm
Salamuna, petit village bordant la
zone industrielle du Gush Etzion,
on peut entendre, lorsque le vent
porte, les détonations des chargeurs
se vidant dans les stands de tirs.
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Gush Etzion
(Cisjordanie)
(1) City on a Hilltop : American Jews and
the Israeli Settler Movement (2017, non
traduit, Harvard University Press).
(2) Un Juif natif de Brooklyn, auteur du
massacre d’Hébron, en 1994, qui tua
29 Palestiniens.
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
Forfait 10 lignes :
153 e TTC pour une parution
15,30 e TTC la ligne suppl.
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12 u
MONDE
Libération Mercredi 6 Février 2019
Les talibans réclament une «constitution
islamique» pour l’Afghanistan C’est ce qu’a déclaré Sher
Mohammad Abbas Stanikzai, le chef de leur bureau politique au
Qatar. Cette demande a été annoncée lors d’une réunion à
Moscou entre des représentants des rebelles et des membres de
l’opposition au gouvernement de Kaboul. Les talibans, qui ont
mené des pourparlers avec les Etats-Unis à Doha fin janvier, ont
toujours refusé de discuter avec les autorités afghanes, de facto
exclues jusqu’ici des pourparlers. PHOTO AP
compte que l’unité affichée
par les Vingt-Sept depuis la
décision de quitter l’UE n’est
pas une posture, mais une
réalité. D’où un changement
de stratégie et cette main tendue à l’Irlande. «Aujourd’hui,
les liens familiaux et d’amitié
entre nos deux pays sont plus
importants que jamais», a-telle déclaré. Avant d’affirmer
vouloir «travailler étroitement avec le Taoiseach [Premier ministre, ndlr], Leo
Varadkar».
Concession. Pourtant,
La Première ministre britannique, Theresa May, s’est rendue mardi à Belfast. PHOTO LIAM MCBURNEY. REUTERS
En Irlande, Theresa May conciliante
à défaut d’être convaincante
A Belfast,
la Première ministre
a voulu rassurer
les Irlandais sur
les conséquences
du Brexit, alors
que la question
du «backstop» n’est
toujours pas réglée.
Par
SONIA
DELESALLE-STOLPER
Correspondante à Londres
U
n court instant, son
visage s’est crispé. La
franchise de la question d’une journaliste nord-irlandaise du Belfast Telegraph
a visiblement ébranlé Theresa May. «Dans la mesure où
beaucoup d’entrepreneurs
présents dans cette salle peuvent avoir le sentiment que
vous les avez trahis et bernés
avec votre récente volte-face
sur le backstop [le «filet de sécurité», ndlr], pourquoi devraient-ils croire la moindre
des promesses que vous leur
faites aujourd’hui?»
Après un sourire gêné, la Première ministre britannique
a repris son habituelle expression lisse et figée qui lui
a valu le surnom de «Maybot»
(contraction de May et robot). Et répondu mécaniquement qu’elle respecterait son
engagement de ne pas «rétablir de frontière physique»
entre le nord et le sud de
l’Irlande.
Theresa May s’était déplacée
mardi à Belfast pour rassurer
les Nord-Irlandais – notamment les entrepreneurs– face
à la perspective de plus en
plus tangible d’un Brexit sans
accord (lire aussi pages 2 à 6).
Son discours extrêmement
vague n’aura sans doute pas
suffi. Le rejet massif par
le Parlement britannique de
l’accord de retrait, conclu en
novembre avec Bruxelles, a
multiplié les craintes d’une
sortie brutale de l’UE. L’Irlande du Nord, en première
ligne, puisque c’est sur
son sol que se trouvera la
seule frontière terrestre entre le Royaume-Uni et l’UE,
s’inquiète d’un tel scénario.
«Ajustements». La région
a voté à 56 % pour rester au
sein de l’Union et le monde
agricole, comme celui des
affaires, s’étaient prononcés en faveur de l’accord de
retrait. Seul le Democratic
Unionist Party (DUP), dont
les dix députés au Parlement
de Westminster assurent à
Theresa May une majorité,
s’y est opposé. Le deuxième
parti d’Irlande du Nord, le
Sinn Féin, dispose bien de
sept sièges au Parlement
et, en principe, il pourrait
contrebalancer l’influence
du DUP. Mais ce parti républicain, dont l’objectif ultime
est la réunification de l’île,
refuse depuis toujours de
siéger à Londres. Il estime
ne pas avoir à voter sur des
affaires britanniques.
May s’est voulue conciliante,
répétant ad nauseam des
promesses énoncées depuis
deux ans et demi : «Je m’engage à respecter les termes de
l’accord de paix de 1998 […],
à empêcher le retour d’une
frontière physique.» Mais
sans présenter de solution
concrète. Tout juste a-t-elle
évoqué la recherche de «solutions alternatives», sans les
préciser. Elle a affirmé ne pas
souhaiter la disparition du
backstop, mais plutôt y apporter des «modifications».
Au moment où elle évoquait
des «ajustements technologiques» pour des contrôles
frontaliers –solution déjà explorée pendant dix-sept mois
de négociations et jugée non
crédible pour le moment –,
la liaison vidéo de sa conférence de presse sautait sur
les chaînes de télévision.
Digne d’un sketch des Monty
Python.
Seul intérêt de ce discours, la
tentative de la Première ministre de rassurer les Irlandais. Les relations entre
Dublin et Londres ont subi
un coup de froid ces derniers
mois. La condescendance,
voire l’arrogance, avec laquelle certains conservateurs
brexiters ont évoqué l’Irlande
a heurté les esprits à Dublin. Après avoir essayé de
contourner la Commission
européenne en rencontrant
les dirigeants européens,
May semble enfin se rendre
aucune rencontre entre les
deux chefs de gouvernement
n’est prévue. Pire, ils vont en
fait se croiser. Ce mercredi,
Leo Varadkar sera à Bruxelles
pour voir le président de
la Commission européenne,
Jean-Claude Juncker. Theresa May lui emboîtera le pas
jeudi, pendant que le Taoiseach se rendra en… Irlande
du Nord. Outre Jean-Claude
Juncker, la Première ministre
s’entretiendra aussi avec le
président du Conseil européen, Donald Tusk.
Que leur demandera-t-elle ?
Quelles solutions apportera-t-elle à l’impasse ? Les
Vingt-Sept ont multiplié ces
derniers jours les déclarations limpides : l’accord de
retrait et le backstop ne
sont pas négociables. En revanche, des aménagements
pourraient être apportés à
la déclaration politique qui
accompagne l’accord et définit la relation future. Le problème est que rien ne dit que
la moindre concession, petite ou grande, suffise à emporter l’adhésion des députés
britanniques récalcitrants.
Certains ont laissé entendre
que la question du backstop
n’était pas le seul détail qui
les chiffonnait.
Il n’est pas non plus exclu que
les brexiters extrémistes, mais
aussi May, jouent la montre.
Pour les premiers, une sortie
de l’UE sans accord permettrait de réaliser leur rêve
d’un Royaume-Uni totalement dérégulé, d’un «Singapour-sur-Tamise». La Première ministre britannique
parie pour sa part sur la panique qui monte face à une sortie sans accord pour convaincre une majorité de députés,
y compris au sein de l’opposition travailliste, de voter
in extremis l’accord. Pour
les deux, le pari s’avère très
dangereux. •
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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LIBÉ.FR
Chronique «T’as le look
photobook»
Chaque semaine, focus sur un livre
photo. Aujourd’hui, Vida de Jesús León. Rails de cocaïne,
voitures criblées de balles, taches de vinasse sur chemises
blanches, costumes en plumes de paon, drag-queens
en furie : il a écumé pendant vingt ans les nuits de Mexico
après avoir été élevé par des tantes bigotes dans
un quartier populaire de la capitale. PHOTO JESÚS LÉON
Cameroun: sortie antisémite d’un
ministre sur fond de rivalités ethniques
En quelques phrases, le ministre délégué à la Justice du
Cameroun, Jean de Dieu
Momo, jusqu’alors homme
politique de second plan, s’est
taillé dimanche une réputation planétaire, dont le régime
en place à Yaoundé se serait
bien passé. Surtout dans cette
période tumultueuse pour
le Cameroun: des manifestations ont été violemment réprimées le 26 janvier, suivies
par l’arrestation de personnalités de l’opposition, dont son
leader, Maurice Kamto, toujours détenu sans notification
des charges contre lui. Il a entamé une grève de la faim
cette semaine.
C’est pour commenter cette
situation que le ministre intervenait dimanche sur la
télévision publique. Mais au
bout d’une vingtaine de
minutes d’interview, tout
dérape. «L’histoire bégaie…
commence le ministre avec
un grand sourire. En Allemagne, il y avait un peuple
qui était très riche et qui avait
tous les leviers économiques,
c’était les Juifs. Ils étaient
d’une arrogance telle que
les peuples allemands se sentaient un peu frustrés. Puis
un jour est venu au pouvoir
Le ministre Jean de Dieu Momo. PHOTO AFRICA PRESSE
un certain Hitler, qui a mis
ces populations-là dans des
chambres à gaz. Il faut que
les gens instruits, comme
M. Kamto, puissent savoir où
ils amènent leur peuple.»
Tollé immédiat sur les réseaux sociaux. Dans la foulée,
l’ambassade israélienne au
Cameroun publie un communiqué dans lequel elle se
dit «outragée par cette sortie».
Quelques heures plus tard, le
gouvernement répond, précisant que Momo «s’exprimait
à titre personnel».
On imagine bien l’embarras
du régime de Paul Biya: Israël
est un allié proche, chargé notamment de la formation des
unités d’élite de l’armée ca-
55 MILLIONS
de pèlerins hindous ont effectué leurs ablutions dans les eaux de fleuves sacrés du nord
de l’Inde à l’occasion du Kumbh Mela, plus
grand rassemblement de la planète, ont annoncé mardi les organisateurs du pèlerinage. Une
foule immense s’est immergée dimanche et lundi
à la confluence du Gange et de la Yamuna à Allahabad (Etat d’Uttar Pradesh, nord) pour un «bain
royal» à l’occasion de la nouvelle lune, date considérée comme le jour de meilleur augure du festival. Avant de s’achever le 4 mars, ce Kumbh Mela
connaîtra un autre jour de «bain royal» le 10 février. Le Kumbh Mela a été classé au patrimoine
immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2017.
merounaise. Or celles-ci sont
très sollicitées ces dernières
années: alors que le nord du
pays est gangrené par les incursions de la secte islamiste
Boko Haram venu du Nigeria
voisin, l’ouest anglophone
est, depuis fin 2017, le théâtre
d’une guerre sanglante à huis
clos entre séparatistes et
forces régulières. La rapidité
de la réaction de Yaoundé
permettra certainement
d’éteindre la polémique.
Mais les propos de Momo révèlent autre chose: la tentation du pouvoir de jouer avec
les démons ethniques pour
désamorcer une crise politique. Kamto, le leader emprisonné, est de l’ethnie
bamiléké, la plus importante
du Cameroun, estimée à près
de 25% de la population. Les
Bamiléké sont la cible d’attaques récurrentes depuis l’indépendance. Stigmatisés et
soupçonnés de vouloir prendre le pouvoir, ils se sont souvent tenus à l’écart de la politique pour investir, avec un
certain succès, l’économie.
Ce qui n’a pas empêché Maurice Kamto de se lancer dans
la course présidentielle en
octobre. L’issue du scrutin a
officiellement permis à Paul
Biya de se maintenir en place
après trente-six ans de pouvoir. Mais Kamto et ses sympathisants n’ont jamais reconnu les résultats officiels.
Et c’est dans ce climat délétère que la stigmatisation
des Bamiléké a refait surface
dans les médias proches du
régime. Momo est d’ailleurs
lui aussi bamiléké. Sa tirade
antisémite se voulait un
avertissement adressé à
ses frères : «Soyons moins
gourmands», conseille-t-il,
quelques secondes avant de
prononcer les propos infamants. Aux dernières nouvelles, il n’a pas l’intention de
démissionner.
MARIA MALAGARDIS
«Les autorités
qataries doivent
mettre en place
un régime mettant
fin aux abus
et aux souffrances
infligés chaque jour
à de très nombreux
travailleurs migrants.»
AMNESTY INTERNATIONAL
dans un rapport publié mardi
Le Qatar risque de ne pas tenir ses promesses d’amélioration des conditions de travail de centaines de milliers
de migrants avant le début du Mondial de foot, qu’il accueillera en 2022, a mis en garde mardi Amnesty International. Dans un rapport, l’organisation de défense des
droits de l’homme relève que malgré des «réformes naissantes», les conditions de vie et de travail pour «de nombreux travailleurs migrants au Qatar restent difficiles».
L’ONG a appelé l’émirat à renforcer et faire respecter les
lois sociales, à augmenter le salaire minimum afin d’éviter
que les travailleurs immigrés ne soient étranglés par des
dettes, à faire cesser la pratique de certains employeurs
qui retiennent les passeports de leurs salariés. Amnesty
plaide pour qu’un terme soit véritablement mis à ce système de kafala, ou «parrainage», qui met les travailleurs
étrangers à la merci de leurs employeurs.
En Allemagne, la vieille série télé
«Tatort» se met enfin à la diversité
L’Allemagne, sa bière, ses
bretzels… Et ses fins de weekend devant Tatort. Depuis 1970, cette série criminelle occupe le créneau
du dimanche soir avec
une belle assiduité: en 2018,
8,64 millions d’Allemands en
moyenne ont regardé cette
série chaque semaine.
Mais Tatort est méconnue
au-delà de l’Allemagne. Les
Français la confondent avec
d’autres séries jugées ringardo-teutonnes, comme le Renard ou Derrick. Ils ont
tort. Tatort est d’une grande
richesse culturelle.
Et si le nombre de spectateurs a tendance à fléchir
avec les années, le feuilleton
L’actrice Florence
Kasumba. PHOTO AFP
reste populaire. Tatort étant
anthologique, souvent commissaire varie, et l’action
peut se dérouler dans tout le
pays, de Hambourg à Münster. La série, produite par la
chaîne publique ARD et ses
antennes régionales, est le
parfait reflet du fédéralisme la Deutsche Welle, des rôles
allemand, et brasse de nom- de «suspecte, de criminelle, et
breux sujets de société.
bien souvent de migrante».
Pour la preFlorence KaMIROIR
mière fois, disumba se dit
manche, une
D’OUTRE-RHIN heureuse de
femme noire
voir l’Alley incarnait une commissaire. magne «avancer dans une
L’actrice, Florence Kasumba, autre direction». «J’espère
est loin d’être une inconnue: que les gens vont oser donner
elle a joué, entre autres, dans un rôle à une personne porle blockbuster Marvel Black tant un voile, ou quelqu’un
Panther.
qui est noir ou quelqu’un qui
En Allemagne, on l’a déjà a un handicap sans qu’il soit
vue dans des séries comme nécessaire d’expliquer quoi
Deutschland 86. Et elle a déjà que ce soit.» Cet épisode a
tenu plusieurs rôles dans engrangé 9,77 millions de
Tatort. Mais jamais celui spectateurs – la fourchette
d’une enquêtrice. Elle a plu- haute de Tatort.
tôt joué, comme elle le rapJOHANNA LUYSSEN
pelle une interview donnée à
(à Berlin)
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FRANCE
Libération Mercredi 6 Février 2019
ANALYSE
Le chef de l’Etat
multiplie les sorties
télévisées lors de
réunions publiques.
Quitte à souligner
la dépendance de son
camp vis-à-vis
de la parole
présidentielle.
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
et LAURE EQUY
Grand débat
Le risque du
one Macron show
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À ÉVRY, TOUT À COUP LE SILENCE
Lundi fin d’après-midi, à Evry-Courcouronnes (Essonne).
Un énorme brouhaha ambiance la salle Claude-Nougaro:
élus et associatifs échangent en attendant Emmanuel
Macron. Soudain, vers 17h30, le Président tombe du ciel.
Le vrai coup d’envoi du débat. Tous les regards se
tournent vers lui. Pas un bruit. Pas même un souffle. Une
atmosphère étrange. Un passage s’ouvre. Macron serre
des mains, chuchote un mot aux familiers. La scène dure
entre deux et trois minutes. Les respirations reprennent
dépendance du macronisme aux performances de son champion. «Le grand débat, je le regrette, repose trop sur Emmanuel Macron : on ne peut pas, en 2019,
tout attendre d’un homme, estime ainsi
le député LREM Laurent Saint-Martin.
A nous, parlementaires, de faire vivre ce
débat sur le terrain.» L’élu juge
«d’ailleurs que les gilets jaunes sont
coresponsables de cette situation, car ils
ne se sont adressés qu’au Président».
Paroles de Cassandre? Dans la majorité,
c’est d’abord une vague d’enthousiasme
qu’a soulevée le retour en scène du chef
de l’Etat. Celui-ci s’en tenait depuis des
semaines à de rares et discrètes sorties,
sous les lazzis des gilets jaunes. Le voilà
désormais applaudi par des élus et des
citoyens sinon convaincus, du moins reconnaissants de cette occasion d’interpeller directement le premier personnage de l’Etat. Elysée et majorité voient
bien des vertus à ces échanges qui, en
mettant Emmanuel Macron «à portée
d’engueulade», doivent contredire
l’image d’un président «hautain» ou
«déconnecté». Son intervention dans
l’Eure, «ça a été moteur pour nous, assure l’ex-ministre de l’Agriculture Stéphane Travert. Quel chef de l’Etat peut
en faire autant ?»
«ILS ONT SORTI LA CHAISE
À PORTEURS»
E
t Emmanuel Macron tomba la
veste. «J’ai chaud», s’est justifié
le chef de l’Etat dans l’Eure
ce 15 janvier, devant plusieurs centaines
de maires normands, entre la cinquième et la sixième heure d’un
échange qui en compta sept. «Quand je
l’ai vu faire ça, je me suis dit: allez, c’est
reparti pour un tour», rapporte un proche du chef de l’Etat. Sept heures dans
l’Eure. Six heures quarante dans le Lot,
quelques jours plus tard. Plus de trois
heures, le 24 janvier, devant une assemblée citoyenne de Bourg-de-Péage, dans
la Drôme. Et ce n’est pas fini: après avoir
répondu lundi soir aux élus de l’Essonne, Emmanuel Macron interviendra
jeudi en Saône-et-Loire face à un millier
de jeunes.
Ces apparitions, pour les premières au
moins, ont étonné les observateurs, rassuré un camp présidentiel tétanisé par
les gilets jaunes. Depuis, la popularité du
chef de l’Etat a retrouvé son niveau du
mois d’octobre. Au sein de la majorité,
pourtant, certains s’interrogent sur la
Pour le député LREM Jean-Baptiste
Djebbari, «c’était une accroche nécessaire
pour le grand débat, car le Président a
cette capacité de sidérer les gens. Cela a
permis de créer une dynamique et de reconnecter avec les maires». Un autre se
réjouit de voir le chef de l’Etat, réputé
«reclus» à l’Elysée au plus fort de la crise,
retrouver le chemin du terrain: «Que ça
lui permette de se sortir de l’Elysée et des
hauts fonctionnaires, qu’il en chie sur le
terrain avec les maires, qu’il écoute le
pays, après tout, c’est une bonne chose.»
L’élu ironise toutefois sur la pompe médiatique et sécuritaire qui entoure ces
déplacements: «Ils ont sorti la chaise à
porteurs et le roi fait le tour de France.»
Il est vrai que la tournée présidentielle
peut sembler contredire l’esprit du
«grand débat national». L’exercice,
censé offrir toute garantie d’indépendance vis-à-vis de l’exécutif, devait en
quelque sorte mettre celui-ci à l’école
des citoyens. Mais les apparitions du
Président changent radicalement, là où
il intervient, la nature des échanges. Entourant l’assemblée d’un intimidant appareil policier et journalistique, substituant au débat entre égaux une litanie
de pétitions au chef de l’Etat, offrant à
ce dernier l’occasion de longues séances
de «pédagogie» gouvernementale. Alimentant, enfin, l’idée d’un président
surperformant, seul recours du public
et de son propre camp. «On est dans une
crise de représentativité et on creuse encore. On ne supporte plus d’avoir un roi,
enfin. Et les mains se lèvent. Chacun souhaite s’adresser
au chef de l’Etat pour lui livrer une inquiétude, une
incompréhension ou une souffrance. R.La.
PHOTO ALBERT FACELLY
Récit à lire en intégralité sur Libération.fr.
A lire aussi, notre reportage à Béziers, où
le couple Ménard a mené une réunion publique sur un
air de campagne.
LIBÉ.FR
et pourtant on fait tout pour, regrette un
élu. Le message, c’est presque: si tu as un
problème de chaudière, appelle Macron.»
Ce chamboulement ne concerne, certes,
qu’une infime partie des réunions publiques: plus de 3300, passées ou à venir,
étaient répertoriées lundi sur le site du
grand débat. Des réunions organisées,
dans leur immense majorité, par des citoyens volontaires et se déroulant loin
des caméras. En parallèle, environ
700000 contributions écrites ont été déposées sur le site du débat. De sorte que
l’expérience est déjà un succès, estime
l’Elysée, qui juge par ailleurs que les interventions du chef de l’Etat devant les
maires ne relèvent pas du grand débat.
En pratique, cependant, le dispositif et
certaines interpellations sont quasi
identiques, que Macron intervienne face
aux maires ou à de simples citoyens.
«C’EST UNE COM POLITIQUE,
C’EST DE LA DÉMAGOGIE»
Diffusées en direct par les chaînes d’info
en continu, les apparitions présidentielles créent un ambitieux précédent pour
les parlementaires de la majorité, nombreux à remplir leur agenda de consultations en circonscription. Un député
LREM raconte avoir désarçonné l’assistance à l’ouverture d’un débat animé par
ses soins: «J’avais prévu de m’en tenir à
la méthode classique du grand débat,
une feuille devant moi, stylo en main, et
de noter leurs propositions question par
question. Mais eux s’attendaient à ce que
je fasse un stand-up, comme Macron avec
les maires.»
Le procédé donne aussi du grain à moudre à ceux qui doutent de l’impartialité
du débat. Comme la présidente de la
Commission nationale du débat public,
Chantal Jouanno, qui dénonce, après
avoir renoncé à l’organiser, une «vaste
opération de communication»: «Il y a les
réunions du président de la République,
totalement légitimes, mais c’est une com
politique, c’est de la démagogie», a-t-elle
jugé fin janvier. Tandis que Les Républicains, qui voient dans ces interventions
une campagne déguisée, ont saisi la semaine passée le Conseil supérieur de
l’audiovisuel (CSA), pour lui demander
d’intégrer les «one man shows successifs»
du chef de l’Etat au temps de parole du
gouvernement. «Le monopole de la parole présidentielle, en tout cas en direct,
sur un grand nombre de médias d’information en continu, nous interroge», a
fait savoir l’un des porte-parole du parti
de droite, Gilles Platret. Ces apparitions
mettent enfin le doigt sur une embarrassante caractéristique du macronisme:
la solitude du chef de l’Etat, unique recours ou presque de son camp dans la
tempête. «En fait, on n’a toujours pas
trouvé mieux que Macron pour expliquer
le macronisme, constatait l’an passé le
député LREM Gabriel Attal, devenu depuis secrétaire d’Etat. Donc tous les six
mois il faut qu’il fasse une grande émission pour expliquer.» Même si le Premier
ministre, Edouard Philippe, s’est, lui, invité dans plusieurs débats locaux ses
derniers jours, l’impact de ces sorties est
sans commune mesure
avec celles du chef de
l’Etat.
Il est vrai que ce dernier
se voit soumis à des exigences contradictoires:
«Comme dans tous les
autres partis, il n’y a pas
beaucoup de remplaçants sur le banc à
LREM, estime le député
Sacha Houlié. Il nous
faut bien un meneur de
jeu. Il se trouve qu’Emmanuel Macron le fait
bien : s’il le faisait mal,
tout le monde se moquerait de lui, et s’il ne le
faisait pas du tout, tout
le monde dirait qu’il se
planque!» Selon son colUn député LREM
lègue Laurent SaintMartin, «le Président
aurait peut-être voulu prendre de la hauteur plutôt que de s’exposer à ce point.
Mais en fin de compte, c’est vers lui que les
gens se tournent». Quitte à ce que le
deuxième temps du quinquennat ressemble fort, de ce point de vue, à son
premier acte. •
«J’avais prévu
de m’en tenir
à la méthode
classique du
grand débat,
[mais
l’assistance]
s’attendait
à ce que je fasse
un stand-up,
comme Macron
avec les maires.»
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presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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FRANCE
Libération Mercredi 6 Février 2019
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On sait qui va gagner
«Top Chef» 2019
Top Chef, c’est reparti : M6 diffuse
ce soir le premier épisode de la dixième saison du
célèbre télécrochet culinaire et, après une analyse au
gramme près du profil des neuf gagnants des saisons
précédentes, nous sommes en mesure de vous révéler
le nom du futur vainqueur. ILLUSTRATION CLARA
DEALBERTO, CHRISTELLE CAUSSE
La loi anticasseurs casse l’ambiance
au sein du groupe LREM à l’Assemblée
Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, après le vote de la loi anticasseurs à l’Assemblée nationale, mardi. PHOTO BERTRAND GUAY. AFP
Cinquante députés
macronistes se sont
abstenus mardi
lors du vote de la loi
issue de la droite
et recyclée par le
gouvernement. Si elle
a été adoptée haut
la main avec l’aide
de LR, elle révèle
une fracture
au sein de la majorité.
Par
LAURE EQUY
L
es abstentionnistes euxmêmes ne s’y attendaient pas. Alors que
certains députés LREM réfractaires à la proposition de
loi dite «anticasseurs» voulue
par le gouvernement s’imaginaient entre 15 et 30, ils sont
finalement 50 du groupe majoritaire à s’être abstenus
mardi. Parmi eux, Aurélien
Taché, Matthieu Orphelin,
Emilie Cariou, la présidente
de la commission du développement durable, Barbara
Pompili, le vice-président de
l’Assemblée nationale, Hugues Renson, la questeure
Laurianne Rossi, ainsi que des
députés qui ont déjà ferraillé
voilà plusieurs mois contre la
loi sur l’asile et l’immigration
(Delphine Bagarry, Stella Dupont, Sonia Krimi, Martine
Wonner). Issue des sénateurs LR, la proposition de loi,
recyclée par le gouvernement
pour afficher sa fermeté face
aux violences en marge des
manifestations de gilets jaunes, et réécrite en catastrophe,
a toutefois été adoptée
haut la main: 387 voix pour
et 92 contre. En votant pour,
les députés LR ont offert, dixit
Eric Ciotti, une «bouée de sauvetage au naufragé» Christo-
phe Castaner, ministre de l’Intérieur, tandis que la gauche
a rejeté une «loi de circonstances» qui porte atteinte aux
«libertés fondamentales».
Rubicon. A la sortie de l’hémicycle, Gilles Le Gendre
se félicitait de cette large approbation et relativisait la
portée des abstentions dans
ses rangs. Un choix qui, aux
yeux du patron du groupe
LREM, traduirait «un certain
nombre d’hésitations mais
respecte le travail fait par
l’ensemble du groupe pour
faire évoluer le texte et rechercher l’équilibre» entre ordre
public et protection du droit
de manifester. Difficile pourtant de nier qu’il y a le feu au
groupe majoritaire. Au printemps, sur la loi asile et
immigration, votée dans la
douleur après des semaines
de discussions animées en
interne, quatorze députés
LREM avaient choisi de s’abstenir et un de voter contre.
Il semble désormais que certains macronistes, sans aller
jusqu’à franchir le Rubicon,
n’hésitent plus à passer le pas
de l’abstention. «Cinquante,
c’est beaucoup, cela prête à réflexion», soupire Jean-François Eliaou, chef de file LREM
sur ce texte. Martine Wonner,
qui s’est abstenue après avoir
hésité à voter contre, refuse
pour autant l’étiquette de
«frondeurs», qui a fracturé le
groupe socialiste sous le précédent quinquennat: «L’histoire ne se répète pas, nous
ne nous mettons pas hors du
groupe.» Mais elle constate
que «des collègues commencent à nous faire confiance
dans cette ligne dépassionnée
et réfléchie».
Avec quinze autres députés
LREM, elle a publié un com-
muniqué pour expliquer «un
choix de responsabilité» et
«de vigilance». Tout en récusant une «défiance à l’égard
de la majorité», ces abstentionnistes, qui se sont réunis
mardi matin à l’Assemblée
pour arrêter leur position,
revendiquent leur «attachement à un Etat de droit» et à
la séparation des pouvoirs.
Ils se disent opposés à l’idée
que les préfets puissent
«prendre des mesures interdisant, sur la suspicion de faits
qui pourraient y être commis,
l’accès à une manifestation à
une personne».
«Contrôle». D’autres mesures sont saluées par l’ensemble de la majorité, comme
le principe du «casseurpayeur», le délit de dissimulation du visage dans les manifestations ou la simplification
des déclarations de manifes-
tations. Mais c’est cette interdiction administrative de
manifester qui a concentré les
réticences. Remanié jusqu’au
dernier moment par le gouvernement, l’article 2 permet
au préfet de priver de cortège
une personne qui «constitue
une menace d’une particulière
gravité pour l’ordre public»
pour avoir commis auparavant des «atteintes graves à
l’intégrité physique des personnes ainsi que des dommages importants aux biens».
Une mesure pouvant s’étendre sur l’ensemble du territoire pour un mois maximum.
Si la rapporteure LREM, Alice
Thourot, a obtenu la possibilité de former un recours en
urgence, la formulation de
l’article a paru «trop floue» à
une frange de ses collègues.
Le vote de mardi leur laisse
espérer une nouvelle rédaction assortie de garanties supplémentaires, quand le texte,
après son passage au Sénat,
reviendra à l’Assemblée. La
députée Modem Laurence
Vichnievsky mise sur cette
évolution. L’ex-magistrate
avait proposé de viser les
seules personnes ayant déjà
fait l’objet d’une condamnation judiciaire (même si elle
n’est pas définitive): «Là est le
curseur entre nécessité d’ordre
public et préservation des libertés.» Matthieu Orphelin y
voit également «un appel clair
à une nécessaire réécriture de
l’article 2».
Une erreur pour les députés
favorables au texte, qui rappellent que le groupe a déjà
pesé et gagné quelques bras
de fer face au gouvernement.
«J’ai du mal à comprendre le
fond de leurs critiques alors
que LREM a fait bouger les
curseurs» sur plusieurs articles, pointe Jean-Baptiste
Djebbari. Selon un autre député LREM, «certains pensent qu’en s’abstenant, on
va mieux coconstruire avec
le gouvernement, mais ils se
trompent. Si le groupe part
dans tous les sens, le gouvernement nous dira que, de
toute façon, on ne contrôle
plus rien. Et nous perdrons
cet outil de négociation». •
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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LIBÉ.FR
Chronique «Le bulletin
des secondes»
Libération donne la parole
à tour de rôle à des élèves de seconde. Une
évaluation en onze questions, toujours les mêmes,
pour mesurer leur perception du système éducatif.
Aujourd’hui, Blandine, 16 ans, en lycée général
au sein de l’établissement privé Blomet à Paris
(XVe arrondissement).
AP-HP Suicide d’un chirurgien
à l’hôpital Avicenne
Dimanche, en fin d’après-midi, il est venu à l’hôpital. Il a
enfilé sa tenue de chirurgien. Et là, de son bureau de l’hôpital Avicenne à Bobigny (Seine-Saint-Denis), le professeur
Christophe Barrat, 57 ans, s’est défenestré. Il est mort sur
le coup. A l’hôpital, le choc est profond, le malaise aussi.
L’homme était reconnu et apprécié. Chef du service de chirurgie bariatrique et métabolique du groupe hospitalier
«Hôpitaux universitaires Paris-Seine-Saint-Denis (Avicenne, Jean-Verdier et René-Muret)», Christophe Barrat
avait dû quitter l’hôpital Jean-Verdier il y a quatre ans, pour
des raisons de restructuration au sein de l’AP-HP, et intégrer Avicenne. La direction de l’hôpital a évoqué «un professionnel respecté et apprécié de ses équipes qui incarnait l’excellence de sa spécialité». Et pointé le fait qu’il luttait contre
un cancer. «Je m’élève en faux sur le fait de mettre en avant
que Christophe était malade, dit Pierre Nahon, hépatologue.
Il y avait une vraie souffrance au travail. Et dans un conflit
comme il pouvait y avoir, là, entre plusieurs médecins, la
direction s’en servait pour le fragiliser. C’est le système qui
est dramatiquement défaillant.» É.F.
FRANCE TV
CSA Hervé Godechot entendu au Sénat
Le prochain membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) issu de
France Télévisions devrait être Hervé
Godechot. Le rédacteur en chef et éditorialiste économique de France Info
est proposé par Gérard Larcher, le président du Sénat. Il sera auditionné ce
mercredi par la commission de la
culture, de l’éducation et de l’information de la Haute Assemblée, qui doit valider sa candidature.
Mais le personnage traîne quelques casseroles. En 1997,
il avait écopé de quelques jours de mise à pied pour avoir
pris part à un système de faux JT tournés pour vanter les
mérites de l’industrie pharmaceutique. Puis, en 2014, il était
le rédacteur en chef du 19-20 quand un scoop sur l’affaire
des écoutes de Sarkozy avait été supprimé du journal. J.Le.
A lire en intégralité sur Libération.fr.
Manifestation à Paris:
rouges et jaunes à petits pas
Du jaune à côté des ballons
rouges. Mardi, à l’appel de la
CGT, mais aussi de Solidaires, de la FSU, de sections locales de FO et de plusieurs
acteurs militants et politiques, dont Attac et la Fondation Copernic, plusieurs milliers de personnes ont battu
le pavé parisien le long de la
rue de Rivoli jusqu’à la place
de la Concorde. Un drôle de
parcours, de mémoire de
syndicalistes, pour une manifestation atypique à laquelle plusieurs figures des
gilets jaunes s’étaient associées, dont Eric Drouet. Au
total, tous participants confondus, ils étaient 14000 selon le cabinet Occurrence
mandaté par un collectif de
médias (18 000 selon la police), soit une mobilisation en
forte hausse par rapport à décembre. «C’est un succès qui
en appelle d’autres», s’est réjoui le secrétaire général de la
CGT, Philippe Martinez.
Dans le cortège, les revendications sont nombreuses:
hausse des salaires, justice
fiscale, opposition à la réforme du lycée ou à l’augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers,
droit de manifester, défense
Lors de la manif de mardi à Paris. PHOTO MARIE ROUGE
du service public. D’abord
éparpillés, les gilets jaunes
ont fini par former des rangs
un peu plus serrés, déboulant les premiers avec les étudiants place de la Concorde
en fin d’après-midi. Derrière
eux, le service d’ordre syndical se tenait à distance, suivi
par le carré de tête et l’enfilade de camions. Sur celui de
Solidaires, la sono grésille au
son de: «Macron nous fait la
guerre et sa police aussi, mais
on reste “déter” pour bloquer
le pays.»
Le long du parcours, contrairement aux mesures de protection qui sont devenues le
rituel des samedis de mobilisation des gilets jaunes, peu
Apple règle près d’un demi-milliard
d’euros d’arriérés d’impôts au fisc
Apple a trouvé récemment
un accord avec l’administration fiscale française afin de
solder dix ans d’arriérés
d’impôts, a indiqué mardi
l’entreprise, confirmant une
information du site de l’Express. La firme à la pomme
aurait réglé près de 500 millions d’euros dans le cadre
de cet accord confidentiel,
signé fin décembre. «L’administration fiscale française a
récemment conclu un audit
pluriannuel sur les comptes
français de la société et
l’ajustement sera communiqué dans nos comptes publics, a assuré Apple, sans
préciser le montant précis
de l’accord. Nous savons le
rôle important que jouent les
impôts dans la société et
nous payons nos impôts dans
tous les pays où nous opérons, en pleine conformité
avec les lois et pratiques en
vigueur au niveau local», a
ajouté l’entreprise, se disant
«fière» de sa «contribution»
à l’économie française.
Interrogés par l’AFP, ni la Direction générale des finances publiques (DGFIP) ni le
ministère des Comptes publics n’ont souhaité confirmer cette information, invoquant le «secret fiscal».
D’après l’Express, les négociations entre Apple et la Direction des vérifications nationales et internationales
de Bercy, chargée du
contrôle fiscal des grandes
entreprises, avaient été engagées voilà plusieurs mois.
L’objet des discussions portait sur le faible montant du
chiffre d’affaires reconnu
depuis dix ans par Apple
France, alors que les ventes
du groupe en Europe ont explosé, notamment grâce à
l’iPhone. «Multiplié par
sept, il est passé de 6,6 milliards d’euros, en 2008, à
47,7 milliards d’euros,
en 2017», rappelle l’Express,
qui précise que ce chiffre
d’affaires a été «en grande
partie encaissé» en Irlande.
L’annonce de cette transaction intervient un an tout
juste après celle d’un accord
entre le fisc français et Amazon, portant là aussi sur le
règlement de lourds arriérés
d’impôts (202 millions
d’euros sur les années 2006
à 2010).
Le gouvernement français,
lancé depuis plusieurs mois
dans un combat pour mieux
imposer les géants du numériques, a annoncé en décembre la mise en place d’une
taxation spéciale des entreprises proposant des services numériques, dite «taxe
Gafa». Elle sera votée dans
un projet de loi présenté fin
février et devrait rapporter
près de 500 millions d’euros
à l’Etat en 2019.
de boutiques étaient fermées. Comme ils le font
depuis la mi-novembre, les
gilets jaunes avaient inscrit
leurs messages sur leurs chasubles. Du très classique
–«RIC, fin des privilèges, pouvoir d’achat» ou «Macron
démission» –, mais plus ou
moins raccord avec les slogans des syndicalistes, plutôt
soucieux de s’en tenir aux
revendications sociales. Parfois, signe de convergence,
les deux couleurs du mouvement se mélangent : ici,
une militante grimée en
Marianne, bonnet phrygien
rouge CGT et foulard jaune.
Là, un manifestant en robe
d’avocat, chasuble jaune et
chapeau rouge. Richard,
cégétiste de Toulouse, veut
croire à la convergence «car
nous avons les mêmes préoccupations sociales». Mais,
dans le cortège, cet idéal ne
convainc pas tout le monde:
«Nous, on est dans une continuité syndicale. On demande
le smic à 1800 euros, la compensation de la CSG, le retour
de l’ISF. Ça fait des années
que les syndicalistes se battent pour le pouvoir d’achat,
et certains Français se sont
réveillés un matin…» grince
un cheminot CGT à la retraite. Comprendre: les gilets
jaunes, en lutte depuis trois
petits mois.
Le rôle des syndicats dans le
mouvement né cet automne
est au cœur des inquiétudes
de Christophe, cégétiste et
insoumis, «mais en ce moment gilet jaune à 99 %».
«Cela fait trois mois qu’on les
attend pour la convergence.
Ils nous ont pris de haut, et
maintenant les voilà», cingle
l’homme, pour qui il y a une
«jalousie» de la CGT à l’égard
du mouvement : «Les gilets
jaunes ont fait reculer Macron. Les syndicats, eux, n’y
sont pas arrivés.»
AMANDINE CAILHOL
50 MILLIONS
c’est, en euros, la somme que devra verser General Electric pour ne pas avoir tenu son engagement de créer un millier d’emplois après le rachat de la branche énergie d’Alstom en 2014. GE
a renoncé en juin à l’objectif de créer un millier d’emplois nets en France fin 2018, mais le nouveau PDG
Larry Culp avait assuré mi-octobre que son groupe
«tiendrait ses engagements». Le ministère de l’Economie évoque la création «de 25 emplois nets à fin 2018».
Les 50 millions vont abonder un fond de réindustrialisation «qui sera piloté par un comité présidé par une
personnalité spécialiste de l’industrie» et associera
des représentants de l’entreprise, des collectivités
concernées et des services de l’Etat.
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18 u
FRANCE
Par
CHARLES DELOUCHE
Photos CYRIL
ZANNETTACCI. VU
M
ardi, 10 heures. La rue Erlanger
se réveille après une nuit de
chaos. L’incendie volontaire qui
s’est déclaré aux alentours de minuit et
demi dans la nuit de lundi à mardi au
numéro 17 est le plus meurtrier à Paris
depuis près de quatorze ans. Plus de cinq
heures ont été nécessaires aux pompiers
pour éteindre le feu. Au matin, après
avoir maîtrisé l’incendie, ils ont inspecté
l’immeuble et fouillé les décombres, à la
recherche d’éventuelles victimes.
Située dans le XVIe arrondissement de la
capitale, non loin de la station de métro
Michel-Ange-Molitor, la rue Erlanger est
essentiellement constituée d’immeubles
d’habitation. Selon la mairie de Paris, la
bâtisse en pierre de taille, haute de huit
étages, compte 80 logements, essentiellement des studios, studettes et deux-pièces.
Entre 80 et 120 personnes vivaient dans
cet immeuble datant des années 70 qui a
été déclaré mardi matin inhabitable. L’in-
Libération Mercredi 6 Février 2019
tervention des pompiers a été freinée par
la configuration des lieux. Dès leur arrivée,
les secours comprennent que leur intervention va être périlleuse: le bâtiment déjà
largement embrasé se trouve à l’arrière
d’un autre immeuble. Il n’est pas accessible depuis la rue. «Il fallait d’abord traverser le couloir du bâtiment donnant sur la
rue Erlanger, avant d’arriver dans une petite cour. On ne pouvait pas utiliser les
grandes échelles des camions», raconte
le capitaine Clément Cognon, porte-parole
de la brigade des sapeurs-pompiers de
Paris (BSPP).
Rescapés
Les soldats du feu décident alors de sortir
des échelles, «à main» et «à crochet», qui
permettent de prendre appui sur les rebords de fenêtres pour se hisser vers les
étages. Avant d’attaquer le feu avec leurs
lances à eau, ils commencent par secourir
les personnes acculées, qui appellent au
secours depuis les fenêtres ou les toits. «Il
fallait aller très vite en prenant des risques
importants, poursuit Clément Cognon. On
a fait l’ascension de l’immeuble avec l’impression de monter à l’assaut, il y avait
énormément de sauvetages à effectuer en
même temps.» Plusieurs étages sont en
feu. «J’ai encore dans les yeux l’image des
collègues qui interviennent en plein milieu
des flammes», dit le capitaine de la BSPP.
Des vidéos tournées par la brigade montrent d’immenses flammes s’échappant
des fenêtres aux vitres explosées par la
chaleur. Dans la cage d’escalier et les
ascenseurs, le feu gagne en volume
comme dans une cheminée. Une cinquantaine de personnes sont évacuées. Deux
immeubles adjacents ont également été
vidés de leurs occupants par précaution.
Au total, quelque 200 pompiers ont participé aux opérations de sauvetage.
Mardi vers 11 heures, deux jeunes habitants sortent d’un immeuble réquisitionné par les secours. Laurent et Nelly,
deux étudiants, sont des rescapés. Ils ont
tout perdu. «J’ai vu mon appartement
fondre devant mes yeux», raconte le jeune
homme, épuisé et sous le choc. Comme
sa voisine, il habitait au dernier étage,
dans une studette. «Dès que j’ai senti
l’odeur du brûlé, je suis allé frapper à la
porte de Nelly et on est allés se réfugier sur
le toit. Les flammes nous entouraient.» Ils
«J’AI VU MON
APPARTEMENT
FONDRE DEVANT
MES YEUX»
SEINESAINT-DENIS
XVIE
17 bis rue Erlanger
XXe
HAUTDE-SEINE
e
in
Se
PARIS
VALDE-MARNE
2 km
Dans la nuit de lundi à mardi,
un feu volontaire a
ravagé un immeuble parisien
du XVIe arrondissement.
Le bilan provisoire est
de 10 morts et de 37 blessés:
l’incendie le plus meurtrier dans
la capitale depuis quatorze ans.
resteront une heure. Jusqu’à ce que les
pompiers arrivent. «En face de nous, un
vieux monsieur était réfugié sur son
balcon. On est descendus du toit par une
échelle puis en rappel avec une corde, raconte la jeune femme qui flotte dans un
blouson trop grand prêté par une famille
d’un immeuble voisin. Des gens hurlaient
et appelaient à l’aide depuis leurs fenêtres.
Il y avait des habitants bien plus en détresse et en urgence que nous.» Une fois
sortis d’affaire, ils seront hébergés par des
voisins pour le reste de la nuit. Sans solution de relogement pour l’instant, Laurent se prépare à retourner chez ses «parents dans le Sud». Sa voisine a quant à
elle prévu de dormir chez une amie.
D’autres habitants disent aussi bénéficier
d’une solidarité amicale ou familiale. Pas
tous: dans la journée, plusieurs personnes se sont rendues à la cellule d’accueil
à la mairie du XVIe pour demander un
hébergement.
Devant le cordon qui délimite le périmètre de sécurité mis en place par la police,
Elizabeth, 50 ans, observe le ballet des
fourgonnettes de pompiers. Habitante du
quartier, elle a été pendant des années
femme de ménage chez un habitant du
premier étage : «C’est un quartier très
calme d’habitude. Tout ce que j’espère,
c’est que mon ancien employeur va bien.»
Le bilan est lourd. Outre les difficultés
d’accès qui ont ralenti l’intervention des
pompiers, le sinistre nocturne «a pris les
victimes dans leur sommeil», explique le
porte-parole des pompiers.
«Pyjama»
Radhouane, 23 ans, remonte doucement
la rue Erlanger. Il a passé la nuit à aider
les victimes et à apporter son soutien aux
sinistrés. La mine fatiguée et les yeux
dans le vague, le jeune homme qui
habite le XVIIIe arrondissement de Paris
raconte une nuit «interminable». «J’étais
chez un ami qui habite au bout de la rue.
J’ai entendu des cris venant de dehors. Je
suis descendu. Les secours n’étaient pas
encore sur place mais d’autres riverains
commençaient à a affluer dehors. Les gardiens des immeubles ont ouvert les halls
pour accueillir les habitants de l’immeuble en flammes qui sortaient au comptegouttes». Certains «sortaient en pyjama».
Ou avec pas grand-chose sur le dos. «Un
des gardiens a ramené des vêtements et un
peignoir pour une femme qui était dehors,
les jambes nues.»
Réveillé par des personnes venues tambouriner à sa porte, un locataire de l’immeuble sinistré qui préfère garder l’anonymat raconte comment il a eu le réflexe
d’aller porter secours aux autres habitants : «Je suis monté directement au
deuxième étage» pour frapper aux portes
et dire aux gens de sortir. Employé dans
le domaine de la sécurité incendie, le
gaillard avait procédé à une remise à
niveau il y a quelques semaines. «La réalité n’a rien à voir avec les stages, dit-il
d’une voix enrouée. Vous voyez le feu. Tout
d’un coup tout devient gris devant vous.
J’ai avalé de la fumée. Je me suis accroupi
pour en respirer le moins possible. Au troisième étage, des personnes hurlaient mais
c’était impossible de les atteindre.»
En début de matinée, la maire de la
capitale, Anne Hidalgo, arrive sur place.
«Paris est en deuil», dit-elle. Depuis
l’Elysée, Emmanuel Macron tweete: «La
France se réveille dans l’émotion après
l’incendie rue Erlanger à Paris cette nuit.
Pensées pour les victimes. Merci aux pompiers dont le courage a permis de sauver
de nombreuses vies.» •
Mardi, aux
Environ quatre
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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u 19
Une
habitante
au cœur
des soupçons
La garde à vue
de la suspecte,
interpellée après
l’incendie, a été
levée mardi aprèsmidi pour motif
psychiatrique. Elle
a été hospitalisée.
C’
abords de l’immeuble incendié, rue Erlanger, dans le XVIe arrondissement de Paris.
est l’incendie le
plus meurtrier à Paris depuis près de
quatorze ans. Dans la nuit de
lundi à mardi, les flammes
ont ravagé une grande partie
d’un immeuble de la rue
Erlanger, dans le XVIe arrondissement. Selon le dernier
bilan, mardi en fin de journée, dix personnes sont mortes et une trentaine d’autres
ont été blessées, dont plusieurs pompiers. Les investigations se sont tout de suite
orientées vers une piste criminelle. Le parquet de Paris
a annoncé qu’une enquête a
été ouverte pour «destruction
volontaire par incendie ayant
entraîné la mort».
Une habitante de l’immeuble,
âgée d’une quarantaine d’années, a été placée en garde à
vue. «Cette femme a été interpellée dans la rue immédiatement après l’incendie», a déclaré, à l’aube sur les lieux du
drame, le procureur de la République de Paris, Rémi
Heitz. Le magistrat a aussi
ajouté que la suspecte a des
«antécédents psychiatriques».
«Je sais qu’il y a eu quelques
histoires avec elle dans l’immeuble», évoque un homme
se présentant comme le compagnon de la gardienne. Selon
lui, «les gens disaient qu’elle
faisait du bruit et qu’elle
s’énervait contre d’autres habitants». En tout cas, sa garde
à vue a dû être levée quelques
heures plus tard, mardi aprèsmidi, après une consultation
médicale. Elle a aussitôt été
admise à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris.
Altercation. Que s’est-il
heures après avoir maîtrisé l’incendie, les pompiers étaient toujours à l’œuvre.
passé dans la nuit ? Selon le
voisinage, une dispute a
débuté entre la suspecte et un
autre occupant de l’immeuble peu de temps avant le
début de l’incendie. Vers
23 heures, Clément V., qui habite au troisième étage, en-
tend des hurlements. «Un
homme criait :“Y en a qui se
lèvent tôt et qui bossent!” Il y
a aussi eu un bris de verre. J’ai
regardé par la fenêtre et j’ai
vu des assiettes et des ustensiles par terre, cassés, dans la
cour», poursuit ce voisin.
Quelques instants plus tard,
Clément V. entend une
femme crier «si tu bouges, t’es
mort».
Cette dispute s’est déroulée
entre la suspecte et Nicolas L., un pompier qui habite
l’immeuble, selon le témoignage de ce dernier publié
par le Parisien. Il livre quelques précisions sur le motif
de l’altercation: «Nous étions
dérangés par ma voisine qui
avait mis la musique très fort
chez elle. J’ignorais qu’elle
avait des problèmes psychiatriques. Je ne l’avais jamais
vue auparavant, mais nous
l’entendions crier régulièrement ou tenir des propos incohérents.» Nicolas L. poursuit
son récit en indiquant que sa
compagne «est allée frapper
à sa porte, et elle s’est fait insulter». C’est alors qu’il appelle la police, un peu avant
minuit, et décide de quitter
l’immeuble.
Brûlé. Quand il revient, pensant qu’elle a été interpellée
entre-temps, Nicolas L. dit
être «tombé nez à nez» avec
cette dernière: «Elle a essayé
de défoncer ma fenêtre et ma
porte pour se venger. Un voisin m’a expliqué qu’il y avait
du papier devant ma porte
avec du bois. Elle a dû mettre
le feu chez moi pour se venger.
Quand je l’ai croisée, elle m’a
souhaité “bon courage” en me
disant que j’aimais bien les
flammes. Là, j’ai senti l’odeur
de brûlé. Et je me suis aperçu
qu’elle avait mis le feu à tout
l’étage. Elle s’est ensuite sauvée en courant.» Nicolas L.
raconte aussi au Parisien
avoir commencé à secourir
ses voisins avant de voir la
suspecte dehors «en train de
mettre le feu à deux poubelles». Alors que les flammes
ravagent déjà plusieurs
appartements, elle est interpellée à proximité de son immeuble. Désormais, l’enquête
va se poursuivre avec l’audition des nombreux témoins.
CHARLES DELOUCHE
et ISMAËL HALISSAT
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20 u
FRANCE
Libération Mercredi 6 Février 2019
LIBÉ.FR
Bizutage : trois pompiers de Paris
condamnés à de la prison ferme
Les trois hommes, jugés coupables d’agression
sexuelle, écopent de six mois ferme pour l’un et de quatre mois pour les deux
autres. Sept autres pompiers ont été condamnés à de la prison avec sursis.
Les dix faisaient parti de l’équipe de gymnastique de la précieuse brigade
des sapeurs-pompiers de Paris. Le 6 mai 2012, lors d’un retour en bus
Colmar-Paris, ils avaient participé à la séance d’humiliations et de violences
subie par deux jeunes recrues de cette section d’élite.
Paul François contre Monsanto:
«Ces douze ans de combat ont bouffé ma vie»
L’agriculteur
intoxiqué
par un herbicide
fait face au géant
des OGM en appel,
ce mercredi. Son
avocat espère que
la justice «mettra
un coup d’arrêt
aux pratiques
des firmes».
Par
CORALIE SCHAUB
«J
e suis déterminé,
mais je suis aussi
fatigué, il faut que
ça se termine», souffle Paul
François. Ce mercredi, le
céréalier charentais qui a osé
attaquer Monsanto en justice
en 2007, trois ans après avoir
été gravement intoxiqué avec
son herbicide Lasso (désormais interdit), montera pour
la deuxième fois les marches
de la cour d’appel de Lyon. Et
il espère bien que ce sera la
dernière. «Ces douze ans de
combat ont bouffé ma vie,
et celle de Sylvie [sa femme
morte en septembre d’une
rupture d’anévrisme, ndlr],
qui m’a soutenu, a subi, et
ne sera pas là pour en voir
l’issue», raconte l’agriculteur,
la gorge serrée.
En 2004, il inhale les vapeurs
du pesticide en vérifiant
une cuve. Depuis, il vit un
calvaire: amnésies, vertiges,
bégaiements, comas à répétition… Et se dit victime
d’un «harcèlement judiciaire»
de la part de Monsanto,
aujourd’hui propriété de
l’allemand Bayer.
Dangereux. En 2012, jugé
responsable du préjudice
de Paul François pour manquement à l’obligation d’information sur les risques liés
au Lasso, le géant des OGM et
des pesticides est condamné
à l’indemniser entièrement,
une première mondiale. Mais
Monsanto fait appel. Quand
le jugement est confirmé
en 2015 par la cour d’appel
de Lyon, la multinationale
se pourvoit en cassation. En
Paul François, dans son exploitation de Bernac (Charente) en 2017. PHOTO CLAUDE PAUQUET. VU
juillet 2017, la Cour de cassation annule la décision
d’appel et lui renvoie la balle,
arguant d’une erreur de
forme : les juges lyonnais
auraient dû vérifier si le Lasso
était défectueux ou non.
Aujourd’hui, l’avocat de Paul
François, Me François Lafforgue, dit avoir «bon espoir» que
son client obtienne gain de
cause. Selon lui, «tous les
éléments sont réunis» pour
engager la responsabilité de
Monsanto sur le fondement
préconisé par la Cour de
cassation. Depuis un arrêt de
la Cour de justice de l’Union
européenne du 9 juin 2017,
«un faisceau d’indices est suffisant», ce qui est a priori
favorable aux victimes. Il
reste, pour l’avocat, un point
délicat: «Le risque de développement, qui permettrait d’arguer que l’état des connaissances scientifiques n’aurait
pas permis à Monsanto de
savoir que le produit pouvait être dangereux.» Mais
Me Lafforgue se dit là aussi
confiant: «La dangerosité du
Lasso était connue et constatée dans toute la littérature
scientifique, insiste-t-il. L’Institut national de la recherche
scientifique avait établi une
fiche toxicologique dès 1993
sur la dangerosité du monochlorobenzène, le solvant
présent dans le Lasso. Et l’alachlore, le principe actif du
Lasso, avait fait l’objet d’un
retrait du marché au Canada
dès 1985, puis en 1990
en Belgique et en 1992 au
Royaume-Uni.»
«Flagrant». Si le délibéré
de la cour d’appel de Lyon,
attendu dans les deux
mois, était favorable à Paul
François, quelles seraient les
conséquences ? «Il n’est pas
certain qu’on puisse étendre
cette jurisprudence à l’infini, car Paul François a été
victime d’une intoxication
aiguë, or la plupart des maladies liées aux pesticides
sont dues à une exposition
chronique à plusieurs produits de nombreux fabricants», concède l’avocat. Il
espère toutefois que «cela
[marque] un coup d’arrêt
aux pratiques des firmes et
[constitue] un préalable intéressant pour les victimes».
Restera l’épineuse question
de l’indemnisation. Les victimes sont aujourd’hui sous-
indemnisées, même lorsque
le caractère professionnel
de leur maladie est reconnu.
C’est l’autre combat du céréalier charentais, qui se bat avec
son association, Phyto-Victimes, pour la création d’un
fonds d’indemnisation des
agriculteurs victimes des produits phytosanitaires, abondé
par les firmes. Pour l’instant
en vain. La semaine dernière,
une proposition de loi de la
sénatrice PS Nicole Bonnefoy
portant sur la création d’un
tel fonds devait être débattue
à l’Assemblée nationale. Las,
la ministre de la Santé a demandé un report de l’examen
de ce fonds au prochain projet de loi de financement de la
Sécurité sociale, en septembre. De quoi faire enrager
Paul François: «C’est honteux
et irrespectueux des victimes,
le gouvernement veut continuer à gagner du temps pour
protéger les industriels»,
s’insurge-t-il. Selon lui, les
fabricants de pesticides «savent qu’un fonds d’indemnisation ouvrirait une boîte de
Pandore par rapport aux milliers d’agriculteurs victimes
des pesticides, mais aussi aux
riverains: si pour la première
fois au monde, on se mettait à
taxer les industriels pour indemniser les victimes, cela reviendrait à dire qu’ils ont leur
part de responsabilité».
L’agriculteur, qui se dit de
centre droit, affirme être
«très déçu» par le gouvernement Macron: «On n’a jamais
autant reculé sur les pesticides
que depuis qu’il est en place,
malgré ses grands discours.»
Dès l’été 2017, il avait été «choqué» par le fait que le risque
chimique a été effacé du
compte pénibilité. «Le ton
était donné: on ne touche pas
à la chimie dans ce pays, donc
on ne touche pas aux pesticides. Le gouvernement roule
pour les industriels, ça n’a
jamais été aussi flagrant.»
Pour protéger la population
des pesticides, il estime que
«la société civile, les citoyens et
la justice iront plus vite que les
politiques». En attendant,
Paul François espère obtenir
justice face à Monsanto. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CE SOIR À 20H50
JUSQU’OÙ IRONT-ILS DANS CETTE 5ÈME SAISON ?
PHILIPPE LELLOUCHE
BRUCE JOUANNY
DeBonneville-Orlandini
LE TONE
DISPONIBLE SUR LE CANAL 24
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22 u
Libération Mercredi 6 Février 2019
IDÉES/
Ebauche de mémorial pour Paul
Teitgen et tous les disparus d’Algérie
Torturé par
la Gestapo puis
déporté à Dachau,
cet ancien résistant
fut nommé secrétaire
général de
la préfecture
d’Alger en 1957.
Il démissionna pour
protester contre
les actes de torture
pratiqués par l’armée
française. Mort
en 1991, il aurait eu
100 ans ce mercredi.
L
Le Mémorial pour les 450 000 pieds-noirs rapatriés d’Algérie à Marseille en 1962, sur la corniche Kennedy. Cette œuvre de César n’a été
commandée qu’en 1970 par Defferre, rétif à leur arrivée. Aucun hommage n’a été rendu aux disparus des deux rives. PHOTO M. DUPERRIN.
entachés de l’éclat suspect de la
gloire. Il n’y a là qu’une exigence
humaine de justice.
Faudrait-il prendre au pied de la
lettre la proposition d’Alexis
Jenni ? Près de soixante ans
après, la mémoire de la guerre
d’Algérie reste douloureuse et
conflictuelle. Les blessures des
groupes concernés (pieds-noirs,
harkis, Algériens immigrés, appelés), souvent silencieuses, n’en
continuent pas moins d’avoir des
effets. Comme, plus largement, la
plaie du colonial a des effets dans
le corps social. Si la figure de Paul
Teitgen paraît inattaquable, ses
actes peuvent-ils fédérer les multiples protagonistes de la guerre
d’Algérie ? On pressent déjà le
reproche : «Ce ne sont pas les
seuls disparus.» Il y a les dizaines
d’Européens tombés sous les balles françaises lors d’une manifestation rue d’Isly à Alger
le 26 mars 1962, les victimes des
attentats de l’OAS comme du
FLN, les dizaines de milliers de
harkis assassinés à l’indépendance, les civils européens disparus durant le conflit et jusqu’après l’indépendance, comme
le 5 juillet 1962 à Oran, mais aussi
bien plus tôt, les «enfumades»,
par l’armée française, en 18441845, de centaines d’hommes,
femmes, vieillards et enfants
retranchés dans des grottes. Et
le 1,5 million de morts indigènes,
les expropriations, exactions, brimades et humiliations permanentes durant cent trentedeux ans d’Algérie coloniale.
Sans doute faudrait-il une statue
dédiée à tous ces disparus. Elle ne
serait pas en bronze, matériau
trop chargé d’héroïsme viril. Sa
forme, sobre, dirait à la fois la justesse de Paul Teitgen, la douleur
de chacun et l’hommage rendu
aux disparus. J’imagine ceci : une
plaque verticale, dans laquelle
serait découpée la silhouette en
creux de Paul Teitgen et, à l’inté-
rieur de celle-ci, une trame grillagée composée de 3 024 cases,
autant que de disparus de la
bataille d’Alger, 3 024 cases qui
vaudraient aussi bien pour tous
les morts de l’Algérie coloniale,
qui diraient à la fois leur absence
et la douleur des vivants. La
sculpture serait en fer, matériau
qui rouille et se décompose,
comme tombent en poussière les
souvenirs lorsqu’un jour ils cessent d’être traumatiques, de hanter les vivants et finissent par
Par
MICHAËL
DUPERRIN
DR
e 6 février 1919 naissait
Paul Teitgen. On l’aurait
oublié si Alexis Jenni
n’avait écrit, dans l’Art français
de la guerre : «Il ne paie pas de
mine, son acte est modeste, mais
je voudrais [lui] élever une statue,
[…] une belle statue en bronze.»
Teitgen était secrétaire général
de la préfecture d’Alger en 1957,
durant la bataille d’Alger. A l’époque, les bombes du FLN tuaient
leur lot quotidien de civils, et il
pleuvait des morts, les «Crevettes
Bigeard», indépendantistes jetés
à la mer d’un hélicoptère, les
pieds pris dans le béton. Teitgen
découvrit que l’armée, dotée des
«pouvoirs spéciaux» par le Parlement, avait systématisé le recours à la torture pour faire parler la population et démanteler le
réseau FLN. Près de 24 000 Arabes d’Alger furent arrêtés et soumis à un «interrogatoire approfondi» ; Teitgen recensa parmi
eux 3 024 disparus. Tenant de la
légalité républicaine, ancien
résistant torturé par la Gestapo et
à Dachau, il jugeait la torture déshonorante pour la France et
dégradante pour tous. Il fit cette
chose simple mais hautement
symbolique : il demanda aux
militaires de signer une assignation à résidence pour chaque personne arrêtée, et ce qu’il était
advenu de chaque disparu. Les
réponses restaient évasives, et
son action ne changeait rien.
Teitgen démissionna. Mais l’important était là : affirmer que ces
vies comptaient, et demander
des comptes pour les disparus.
Ces actes de Paul Teitgen ne sont
pas héroïques. Ils n’en sont peutêtre que plus importants, non
Photographe et écrivain
s’effacer de la mémoire transmise
entre les générations. Dans les
creux des 3 024 cases, chacun
pourrait venir déposer sa peine,
ses morts, ses disparus, sa nostalgie, sa honte, son remords,
sa rancune, sa colère…
Ce mémorial pourrait être érigé à
Colombe-lès-Vesoul, où Paul
Teitgen est né. On pourrait rêver
que cette sculpture soit aussi installée sur le port de Marseille, qui
a vu débarquer tous les acteurs
de la guerre d’Algérie. Poussons
le rêve plus loin encore, et imaginons qu’elle ait son double exact
sur l’autre rive, à Alger. Il faudrait
pour cela que les pouvoirs politiques acceptent, au moins un
temps, de cesser d’instrumentaliser l’histoire à des fins partisanes et clientélistes, et de
commémorer les Justes et les victimes, de quelque bord qu’ils
soient. C’est aujourd’hui encore
impossible, et c’est pourquoi il
faut le demander… Et le faire. •
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Libération Mercredi 6 Février 2019
LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
La confession d’un «laïcard»
Amateur de polémiques, Laurent Bouvet défend pourtant
son parti pris laïque et républicain de manière argumentée
et rationnelle dans «la Nouvelle Question laïque».
L
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
e grand méchant loup du «laïcisme»,
du «républicanisme pur et dur», est-il
si méchant? Militant de la laïcité, cofondateur du «Printemps républicain», promoteur du concept d’«insécurité culturelle»
qui défrise tant une partie de la gauche, Laurent Bouvet, professeur de sciences politiques, est un habitué des polémiques. Il
rompt régulièrement des lances avec l’islamo-gauchisme qui sévit dans certains cercles universitaires ou médiatiques, comme
avec les partisans d’une «laïcité ouverte»
trop libérale ou trop irénique à ses yeux. On
pouvait donc s’attendre à un pamphlet au
vitriol contre les «complices de l’islamisme»
ou les «idiots utiles» du multiculturalisme
à l’anglo-saxonne. Erreur: réfléchissant sur
«la nouvelle question laïque», Bouvet donne
un livre posé, informé, résumant honnêtement les thèses de ses adversaires, retraçant
la genèse du débat virulent qui agite la so-
ciété française depuis plus de trente ans, un
livre dont certains critiqueront le «républicanisme à la française» mais qui défend son
parti pris laïque de manière argumentée et
rationnelle.
Tout part pour lui de la fièvre identitaire qui
a saisi le vieux pays républicain au mitan des
années 1980. Montée du Front national xénophobe et antimusulman, inquiétude française face à l’immigration, revendication
identitaire dans les «banlieues de l’islam»
assortie d’une percée de l’intégrisme,
progrès d’une pensée communautariste importée des Etats-Unis dans les milieux universitaires d’extrême gauche, offensive régionaliste, hantise du déclin et angoisse face
à l’individualisme moderne chez les intellectuels «néoréacs» : tout a convergé pour
transformer les questions religieuses et
identitaires en pommes de discorde et faire
de la laïcité un enjeu central du débat public.
Il en est résulté, pour faire court, une double «loi de Dieu» avant celle de la République et
instrumentalisation du combat laïque, réintroduire, par exemple, le voile dans les
tombé en désuétude avec le ralliement du salles de classe ou encore influer sur les procatholicisme à la modernité, puis ressuscité grammes scolaires.
avec la croissance en nombre et en visibilité De manière plus fine, il distingue au fond
de la religion musulmane. Les uns, xéno- deux formes de laïcité. La première, plutôt
phobes, ou à tout le moins défenseurs de multiculturaliste, reprend peu ou prou la
l’héritage de la chrétienté et des identités conception anglo-saxonne. Elle maintient
traditionnelles, se sont emparés de la laïcité la neutralité de l’Etat et conçoit que pour
pour la pointer contre l’islam, telle l’épée de l’essentiel la religion est une affaire privée.
Saint-Michel contre le dragon. Les autres, Mais elle considère que l’expression relisoit par conviction libérale plus ou moins gieuse dans l’espace public doit obéir à la lomolle, soit parce qu’ils ont remplacé la lutte gique des «accommodements raisonnables»
des classes par la lutte des races et trouvé (comme au Canada) et donc donner droit de
dans le musulman opprimé un substitut à cité aux signes religieux ostensibles (la
l’ancienne classe ouvrière, la tiennent en burqa, entre autres), y compris dans l’admiméfiance, pour ne pas dire en détestation, nistration et à l’école, et laisser sans mot dire
et la caricaturent en idéologie
les communautés développer
purement occidentale destinée
un mode de vie particulier
à perpétuer la domination de
fondé sur les dogmes religieux,
l’homme blanc.
seraient-ils fondamentalistes.
Les républicains laïques, dont
La seconde prône une stricte
se réclame Bouvet, se sont ainsi
neutralité de l’Etat, une relégaretrouvés pris entre deux feux,
tion des croyances religieuses
dénoncés d’un côté – ou récudans la sphère privée, et un
pérés abusivement– par le parti
«combat laïque» mené par le
informel de la xénophobie, fusverbe et l’action militante dans
tigés de l’autre par les militants
la société, de manière à contrer
«décoloniaux» ou par les coml’influence de l’islam politique,
munautaristes de l’islam politidont les revendications lui
que, qui assimilent toute déLAURENT BOUVET
semblent contraire à la culture
fense de l’universalisme à une
LA NOUVELLE
démocratique. Deux concepforme de racisme ou d’islamoQUESTION LAÏQUE
tions de la liberté, au fond, s’afphobie. Bouvet retrace ainsi les
Flammarion,
frontent dans cette querelle.
nombreuses et amères polémi336pp., 18 €.
L’une est libérale : l’Etat reste
ques qui ont émaillé le débat
neutre face aux communautés
public, sur le voile à l’école, les interdits ali- qui tendent à gérer leurs affaires entre elles.
mentaires, la crèche Baby-Loup, la lutte con- L’autre est républicaine: elle considère que
tre le fondamentalisme, le burkini sur les la laïcité doit protéger la liberté religieuse,
plages, etc. Au fil des pages, il réfute les xé- mais aussi protéger les individus –les femnophobes qui importent en France la rhéto- mes au premier chef – contre les excès du
rique du «choc des civilisations» entre islam fondamentalisme religieux. Elle met donc
et chrétienté, et qui veulent exiger des mu- au premier rang des priorités la lutte contre
sulmans une assimilation pure et simple à l’islam politique, celui des salafistes ou des
la culture française, proposant par exemple Frères musulmans. A observer l’évolution
d’interdire le voile islamique sur la voie pu- des sociétés anglo-saxonnes, à voir les méblique, ce qui va bien au-delà des prescrip- faits de l’obsession identitaire qui mine le
tions laïques fondées sur la loi de 1905. Il ré- débat public, il n’est pas sûr que la première
fute symétriquement les discours soit plus conforme que la seconde à l’idéal
fondamentalistes qui veulent faire passer la d’émancipation des démocraties. •
La Guyane vaut tout l’or du monde
Dans une lettre ouverte à François de Rugy,
ministre de la Transition écologique et
solidaire, qui doit s’exprimer jeudi devant
le Parlement sur l’utilisation du cyanure pour
l’extraction aurifère, plusieurs personnalités
appellent à renoncer au projet minier
de la «Montagne d’or».
L
e 25 janvier 2019. Brumadinho. Brésil. Rupture d’un
barrage minier : 110 morts.
238 disparus. Une catastrophe.
Une de plus, une de trop. Quatre ans plus tôt. Au Brésil toujours. Un désastre presque
similaire avait coûté la vie
à 19 personnes et avait ravagé des
dizaines de villages krenaks. Des
millions de personnes touchées.
Le 30 janvier 2000. Baia Mare.
Roumanie. Une digue minière
cède laissant s’échapper
100 000 mètres cubes d’eau truffée de cyanure et de métaux
lourds. 100 000 mètres cubes qui
ont pollué fleuves et rivières et
ont entraîné des taux de contamination records.
Des ruptures de digues et de barrages, il y en a eu 26 dans le
monde ces vingt dernières années. Plus d’une par an, donc.
Preuve n’est donc plus à faire que
ces mines à ciel ouvert sont des
catastrophes environnementales
et sanitaires. Dangereuses pour
les hommes comme pour la nature.
Aussi, monsieur le ministre
d’Etat, fort de ce constat accablant, quand allez-vous enfin
renoncer au projet minier de la
«Montagne d’or» en Guyane ?
Quand allez-vous renoncer à
cette folie de creuser une fosse
de 2,5 kilomètres de long,
de 500 mètres de large et de
400 mètres de profondeur, qui
engloutira 2 000 hectares de forêt
tropicale ?
Quand allez-vous renoncer à
cette ineptie qui va entraîner le
massacre d’une partie de la forêt
amazonienne qui abrite la moitié
de la biodiversité française ?
Quand allez-vous renoncer
à cette aberration consistant à
injecter 47 000 tonnes de cyanure et à user de 57 000 tonnes
d’explosifs pour extraire le précieux minerai ?
Quand allez-vous vous poser la
question des conséquences délirantes, des 50 millions de tonnes
de boues cyanurées que cette
extraction aura générées ?
Quand la France va-t-elle, enfin,
reconnaître les droits des peuples
autochtones sur ces terres que
vous allez saccager ?
Quand, monsieur le ministre
d’Etat ?
Le 7 février, vous allez vous exprimer au Parlement sur l’utilisation du cyanure dans l’extraction
aurifère. Vous «exprimer» ? Ou
enfin annoncer que vous vous
insurgez contre l’utilisation de ce
poison ?
Par
AMANDINE
GALIMA
Porte-parole de la Jeunesse
autochtone de Guyane,
YANNICK JADOT
Député européen,
OLIVIER
RABOURDIN
et ANNE SUAREZ
Comédiens, notamment
dans la série Guyane,
ALEXIS TIOUKA
Expert en droit des peuples
autochtones, candidat écologiste
à l’élection européenne
LAMBERT
WILSON Comédien
et
La République tchèque a interdit
le cyanure en 2000. L’Allemagne
en 2002. La Hongrie en 2009. Le
Parlement européen a déjà pris
ses responsabilités, en 2010
et 2017, en votant des résolutions
demandant l’interdiction.
Et nous, monsieur le ministre ?
Nous, la France ? Quand seronsnous à la hauteur de nos engagements ?
Allons-nous, comme trop souvent, brader la santé de nos
concitoyens et une nature exceptionnelle sur l’autel des intérêts de
quelques-uns? De qui d’ailleurs?
Un consortium russo-canadien
partout pointé du doigt par les
ONG pour les désastres écologiques, sanitaires et humanitaires
dont il est coupable!
Monsieur le ministre d’Etat, les
jeunes, qui défilent par milliers
dans les rues du monde entier
pour défendre la planète, ne nous
pardonneront jamais ce nouvel
abandon. Soyons enfin à la hauteur de leurs espérances. •
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24 u
Libération Mercredi 6 Février 2019
IDÉES/
mes et des hommes. Avec la modernité, les femmes accèdent à l’éducation, au travail pour certaines
d’entre elles, et donc à l’indépendance matérielle et au dehors de la
maison. Et cela bouleverse les masculinités, l’ordre social, les mœurs,
le rapport au corps… Le succès des
islamistes repose moins sur la religion à proprement parler que sur un
regain de virilité à la suite de ces
mutations en particulier.
Le passé mythifié, rehaussé de
virilité, serait un refuge pour
certains courants de l’islam
comme le wahhabisme ou le salafisme ?
Dans l’ensemble, les sociétés musulmanes sont pieuses. Face à des
régimes despotiques et à un Occident hégémonique, face aux échecs
et aux défaites qui se sont multiinsensée. Il donne ce qu’il possède pliés ces dernières décennies, les ispour montrer sa puissance. Son lamistes ont beau jeu d’exploiter la
hospitalité se voudra grandiose, son foi, et de rapporter idéologiqueéloquence aussi. Et il lui arrive de ment l’islam à l’identité. Et plus les
combattre à coups de dons. Le peuples se sentent rabaissés et humasculin, au contraire, construit miliés, plus ils s’accrochent à leurs
par l’islam, se définit par la modéra- privilèges virilistes, et plus ils sont
tion, la mesure et la décence.
tentés de se réfugier dans un âge
Comment la posture virile va-t- d’or mythique. C’est classique, on a
elle être pondérée par l’expan- vu ça ailleurs. Le problème vient de
sion de l’islam au VIIe siècle ?
la lecture que les islamistes font de
L’islam, comme religion et comme l’origine et du passé. Elle ramène le
culture, va apporter une éthique désert, le vide. Elle est régressive,
masculine du juste milieu. Il pro- littéraliste, puritaine, d’une grande
duit aussi de la civilité, ce qui impli- pauvreté, et pour tout dire, triste.
que non pas la citoyenneté, mais en Vous poursuivez votre exploraplus de la modération, une esthéti- tion des territoires qui symbolique du savoir-vivre. En raison du sent la virilité avec la rue arabe.
désert et de son lien avec l’Ancien La virilité est toujours associée à un
Testament, l’islam ne châtie pas le territoire –à conquérir, à posséder,
corps. Il va donc autoriser une so- à défendre… Les islamistes veulent
phistication du sensible. Dans la gagner ce monde et l’arrièrecité classique, cette recherche passe monde. La rue arabe est le lieu d’un
par l’érotologie, le culte des beaux homme sans qualités, au sens d’un
corps et par un certain dandysme. sujet qui a perdu ses repères et ses
Mais cette vision modérée perd appuis de toujours. La tradition
du terrain en même temps que n’est plus ce qu’elle était, et il n’acle despotisme de l’Emcède pas aux conquêtes
pire ottoman s’afferde la modernité politimit…
que. On le dit depuis
Le régime despotique
longtemps, il est coincé
peut être défini comme la
entre un passé qui ne
confusion du public et du
passe pas et un futur qui
privé. L’espace public va
n’advient pas. La modermanquer. Et les despotes,
nité déconsidère et dépetits et grands, dans les
truit un ordre qui a mis
foyers et au sommet de
des siècles pour se sédil’Etat, nouent un pacte
menter et construire des
implicite. Aujourd’hui enNADIA TAZI
équilibres et des significore, les hommes sont opLE GENRE
cations communautaires.
primés par leurs diriINTRAITABLE
La modernité, avec son
geants mais on leur laisse
Actes Sud,
sécularisme, ses princile patriarcat. C’est parce
448 pp., 23 €
pes d’interrogation critique les hommes sont des
que, sa valorisation du
petits despotes chez eux et qu’ils sujet individuel, son exigence
ont eux-mêmes souffert de l’auto- d’«égaliberté», comme dit Etienne
rité du père ou du frère aîné qu’ils Balibar, ses préceptes de transpasavent ce qu’il en est d’obéir et de rence à soi et aux autres… met à
soumettre. Ils vous diront aussitôt mal la virilité. D’un côté elle la déque ce sont les femmes qui détien- précie, de l’autre elle fascine car
nent la réalité du pouvoir. Il peut y elle dispose de techniques puissanavoir des inversions dialectiques, tes. De plus, elle est arrivée dans les
mais en termes de droits, les fem- fourgons de l’étranger ou a été immes sont discriminées.
posée d’autorité par le haut,
Au XXe siècle, le monde musul- comme en Turquie, en Iran ou en
man connaît une mutation poli- URSS sous Staline. Les islamistes
tique majeure, la mixité des veulent une modernité à la carte :
sexes.
ils veulent adopter les technologies
L’hétérosocialité modifie le partage et les moyens de contrôle de l’Etat
le plus fondamental de la cité: celui moderne, mais en refusent la diqui distingue le public, qui dans mension d’émancipation politique.
l’ensemble appartient aux hommes,
Recueilli par
et le privé, qui est le lieu des femLÉA MORMIN-CHAUVAC
«Le succès des islamistes
repose moins sur la religion
que sur un regain de virilité»
DR
La philosophe Nadia Tazi identifie
la virilité dans le monde musulman
comme le fondement de la
discrimination des femmes mais
aussi du despotisme politique.
D
ans les prochaines semaines, plus de 130 jihadistes
français vont être rapatriés
en France. Nombre d’entre eux avait
fait le choix de rejoindre les rangs
de l’Etat islamique (EI). Dans le
Genre intraitable (Actes Sud, 2018),
la philosophe Nadia Tazi interroge
la notion de virilité dans le monde
musulman. Une approche histori-
que qui part de la figure antéislamique du Bédouin, contraint à une
lutte à mort avec le désert, et passe
notamment par le mythe ottoman
et le despotisme domesticateur.
Saddam Hussein y est vu comme
l’archétype d’un virilisme politique
autoritaire. «Il est l’incarnation
d’une rencontre entre le modernisme
et un principe plutôt archaïque, ce-
L'ŒIL DE WILLEM
lui de la virilité», estime Nadia Tazi.
Son essai éclaire la mouvance
islamiste à la lumière d’un backlash
viriliste plus que d’un regain de foi.
Avant la naissance de l’islam, la
virilité, dites-vous, est définie
par les conditions de vie extrêmement difficiles auxquelles les
Bédouins font face dans le
désert.
Dans l’Arabie préislamique où la virilité voit le jour, l’homme ne se
contente pas de survivre comme
l’animal. Dans le désert, où l’être et
le non-être sont mis à nu et portés
à l’extrême, ce bédouin défie la rareté et la mort par une prodigalité
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u 25
Libération Mercredi 6 Février 2019
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8
X
XI
Grille n°1135
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ÉLECTRUMS. II. NANAR. TOI. III. TV. RACING.
IV. RETICULUM. V. ÉLIMA. VI. PROTESTER. VII. PEUR. DÉNI.
VIII. AS. IVE. TN. IX. REICHSTAG. X. UDI. SAALE. XI. SAIN. COEN.
Verticalement 1. ENTR’APPARUS. 2. LAVE. RÉSÉDA. 3. EN. TROU. III.
4. CARI. TRIC. 5. TRACÉE. VHS. 6. CULS-DE-SAC. 7. UTILITÉ. TAO.
8. MONUMENTALE. 9. SIGMARINGEN.
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1. Ils jouent les intermédiaires 2. Spécialité d’apprentis gouvernants # On
la presse, elle graisse 3. Africain du centre # Tel ourson pour petits 4. Cité
thermale # Va # Derrière la carotte 5. Dangereux espoir d’une vie meilleure
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ce que nos vies privées le restent # Rose en côte 7. Bruit fort d’effort # Empêchai de croiser le fer 8. Emportement en portées 9. Il n’est pas très viande
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Origine du papier : France
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Par GAËTAN
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Sur tête de Turque II. Farine
et beurre # Cette formule
donne du goût III. 113 avant
de devenir Nh # Transforme
eau propre en eau sale
IV. Comme comme # Ancienne moitié V. Au son,
quand on trouve la solution ! #
Il est fort à Marseille # Baba
or homme VI. Un marchand
ambulant le propose l’été à
celui qui vient de se baigner
VII. Donnera un précieux éclat
au second 3. vertical VIII. Il
nous aurait compris # Elle
a connu les baisers de Juda
IX. En voix pure Simone #
Stratégie politique X. Vaste
programme # Elle a la peau sur
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SUDOKU 3890 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
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Libération Mercredi 6 Février 2019
Judith Davis
Joueuse
de luttes
Passée de la philo au collectif théâtral,
la comédienne et cinéaste engagée a mis
sept ans à monter avec les moyens du bord
«Tout ce qu’il me reste de la révolution»,
manifeste tout en autodérision,
notamment grâce à l’enthousiasme
de son équipe.
Par
GUILLAUME TION
Photo ÉDOUARD CAUPEIL
H
asard des agendas chargés, le temps
nous a manqué. Alors, quand Judith
Davis a débarqué dans cette cave à
vins du XIIe arrondissement de Paris, nous lui
avons proposé illico de se soumettre à un portrait de haute productivité macronienne, une
de ces demi-heures de rencontre qui doivent
avoir la densité de plusieurs heures. Un peu
à l’image de son premier film, Tout ce qu’il me
reste de la révolution, manifeste-farce (lire cicontre) dont la facture soignée fait oublier
le caractère étique de la production. Il pleuvait dehors, et la comédienne-cinéaste venue
du théâtre, pull rouille, cheveux en arrière,
lèvres vermillon et yeux bleu gris, a joint les
deux mains autour de sa tasse de café et, après
une courte réflexion, a lancé : «Je suis prête.
Allons-y!» Judith Davis, 36 ans, née à Paris, a nisme. «Après le bac, j’ai passé trois mois
grandi dans le XXe arrondissement. Son père, dans une école d’archi, mais j’étais incapable
metteur en scène, proche des fondateurs de couper droit, alors j’ai arrêté.» Puis la
d’Agat Films, a officié pour le Théâtre de Gen- philo (Nanterre et Sorbonne), qu’elle abannevilliers. Le genre à emmener sa fille de donne avant l’agreg, pour une excellente rai6 ans voir des Dreyer à l’Action
son: sa rencontre avec le collecEcoles. «Quand on allait au RENCONTRE
tif théâtral flamand des
Mac Mahon, je savais que j’allais
TG Stan. «Leur méthode de tramieux m’en sortir, qu’on irait voir des films vail, sans hiérarchie, faite de questionnecomme Brigadoon», se souvient-elle. Le par- ment, le partage total du processus de créacours de sa mère passe, lui, plutôt par la litté- tion… cela me parlait énormément. Je suis
rature, même si «aujourd’hui, elle vend des bi- allée les voir après un spectacle. J’ai raconté
joux à Privas, dans l’Ardèche».
n’importe quoi, comme une quiche. J’ai fini
par faire un stage avec eux.»
«QU’EST-CE QUI NOUS INSPIRE ?» De fil en aiguille, la comédienne fonde
Ce qui intéresse d’abord Davis, nourrie d’en- en 2006 l’Avantage du doute, collectif artistigagement politique ou théâtral, c’est l’urba- que autogéré à prise lente, dont les principaux
membres (Mélanie Bestel, Claire Dumas, Simon Bakhouche, Nadir Legrand) jouent
aujourd’hui dans son film. «L’idée n’était pas
de monter Molière, mais de s’asseoir autour
d’une table et de se demander : qu’est-ce qui
nous met en colère? Qu’est-ce qui nous inspire?
De cette enquête commune et individuelle naît
une matière première à partir de laquelle chacun écrit un bout de texte.» Titre de leur premier spectacle ? Tout ce qui nous reste de la
révolution, c’est Simon. A la sortie d’une représentation, le producteur Patrick Sobelman, ancien associé de son père, enthousiaste, lui demande de réfléchir à une
adaptation au cinéma.
Le film devient un mélange de deux pièces:
Tout ce qui nous reste… (2010) pour lll
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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CINÉMA/
Judith Davis,
le 4 février à Paris.
«Tout ce qu’il me reste…»,
idéaux en débat
D
ans les limites où il se
trouve enfermé par les circonstances, et qui sont celles de ce qu’on pourrait appeler, de
façon un peu générale, le «cinéma
français de scénario», Tout ce qu’il
me reste de la révolution est une
réussite : par sa manière de lutter
contre ces mêmes limites, avec une
certaine combativité qui passe par
l’humour et finit par emporter le
morceau. Il se trouve que l’urgence
de se confronter aux limites imposées par l’état actuel des choses est
aussi le thème du film, la question
posée par son récit, et le principal
problème de sa protagoniste Angèle (interprétée par la réalisatrice,
Judith Davis), qui a hérité d’une solide éducation révolutionnaire
mais vit dans le Paris désabusé des
années 2010: comment faire pour
transformer les limites en chemins, changer les obstacles en passages ?
Astuce. Ainsi Angèle, urbaniste,
fera-t-elle à un moment le projet de
remplacer le no man’s land de la
porte de Montreuil, délimité par le
boulevard périphérique, par une
simple rue qui relierait les deux villes. Pourquoi pas, mais la question
d’Angèle va toujours plus loin, ou
trop loin, vers cet espoir teinté de
lll
la partie Mai 68 et la Légende de Bornéo (2012) sur le rapport au travail. L’ensemble, y compris l’histoire avec la mère, est lié
par les questionnements politiques. «Comment faire famille quand on a passé son temps
à remettre en question la famille bourgeoise?
Comment sortir de l’isolement que fabrique
l’ultralibéralisme?» Judith Davis est fascinée
quand la politique se heurte à l’intime. Elle
en parle avec les mains, pourrait discourir des
heures. «Prendre la parole est important. C’est
Sisyphe, il faut y revenir, tout le temps. Les
gens ne savent plus ce dont ils sont sûrs. Et
n’osent plus dire ce en quoi ils croient.» Elle
pointe une «impossibilité de faire ensemble»,
qui se décoince néanmoins depuis une saison
au détour des ronds-points.
nostalgie : dans les circonstances
actuelles, celles du néolibéralisme
autoritaire, que nous reste-t-il de la
révolution ?
Dans le film, cette question politique, par une astuce typique du cinéma de scénario, prend la forme
d’une affaire de famille. Fille de
militants dont la vie a été déterminée par Mai 68 et ses suites, Angèle
cherche à rester fidèle à leur histoire, et cette quête passe d’abord
par ses relations avec eux: son père
soixante-huitard qui, comme on
dit de façon toujours paternaliste,
n’a pas «renoncé à ses idéaux», sa
sœur qui a trahi la lutte pour une
vie tranquille en milieu capitaliste,
et sa mère envolée dans la nature,
après avoir abandonné et la révolution et sa famille (deux choses dont
les images se confondent), qu’Angèle refuse de revoir.
Une fois cette situation posée, le cinéma français de scénario exigerait
deux choses : que la recherche
d’Angèle prenne uniquement la
forme de la question «comment
être heureuse?», et que cette question trouve une solution individuelle, qui passe par la réconciliation avec tout le monde
et l’acceptation finale des limites
imposées par les circonstances.
Tout ce qu’il me reste… ne satisfait
pas à ces exigences, heureusement : il préfère encore la révolution à la résolution. Il fait juste assez semblant pour avoir l’air
aimable, contrairement à Angèle
qui ne sait pas faire semblant, n’est
pas aimable mais «coincée», donc
amusante.
En fait, le film abandonne en chemin toutes les questions mal po-
Mais Davis la militante, plongée dans son film
sans échappatoire («Je n’ai le temps de rien,
je devrais même prendre des vacances pour savoir si j’ai des hobbys»), ne s’arrête pas là et
veut aussi chercher «la complexité chez les
N+1 et les beaufs de droite qu’on peut croiser
à Noël».
«QUELLE CHIEUSE,
CETTE ANGÈLE !»
Autant dire que le film n’a pas été facile à
monter : «Cela nous a pris sept années, dont
une entière consacrée au montage financier.
Le film n’est pas identifiable, donc pas finançable. Le formatage commence là, les mots deviennent des marchandises comme le reste.
Est-ce une comédie sociale ou romantique ?»
sées (le côté «ce qu’il me reste de
ma famille»), en prenant le parti de
la maladresse drolatique, de la fatigue et de l’incertitude, y compris
politiques, contre celui de l’accomplissement de soi, qui ne peut mener, comme le montre une bonne
séquence surprenante de violence,
qu’au burn-out et à la folie. Il cherche plutôt ce qu’il reste du cinéma,
dans tout ça et aujourd’hui.
Cartouches. Ça passe par un
groupe de parole et une grande actrice, qui viennent comme des antidotes au cinéma de résolution. Le
groupe de parole, mis en place par
Angèle et son amie pour discuter
maladroitement à plusieurs de la
vie et de la politique, ne résoudra
pas la question de comment être
heureuse, d’ailleurs il ne résout
aucune des pistes qu’il lance: il ne
produit que du groupe et de la parole (et une histoire d’amour), et
fait l’effort de s’avouer que c’est
déjà beaucoup.
L’actrice, réapparue sous les traits
de la mère absente, c’est Mireille
Perrier – celle d’Elle a passé tant
d’heures sous les sunlights et
de Chocolat, de J’entends plus la
guitare, de Boy Meets Girl ou
de l’Homme qui marche, celles-là
ou une autre encore – grande comédienne du cinéma de non-scénario, quitte à le définir négativement pour l’instant : un cinéma
qui ne brûle pas toutes ses cartouches dans la résolution des conflits
par la magie de l’écriture stéréotypée. Si vous allez la voir dans sa
clairière, vous verrez Mireille Perrier jouer une chose difficile à décrire : elle joue tout ce qu’il reste,
c’est-à-dire tout et rien, et ce n’est
pas rien.
LUC CHESSEL
TOUT CE QU’IL ME RESTE
DE LA RÉVOLUTION
de JUDITH DAVIS avec Judith
Davis, Malik Zidi, Claire Dumas,
Mireille Perrier… 1 h 28.
UFO DISTRIBUTION
Affranchi des carcans
du «cinéma de
scénario», le film
de Judith Davis, affaire
de famille et d’héritage
soixante-huitard,
préfère la révolution
à la résolution.
Pas de pitié pour les décroissants. Sobelman
renchérit: «Les décideurs ont pensé: “Elle est
désagréable, cette Angèle [la protagoniste interprétée par Judith Davis, ndlr], quelle donneuse de leçons, quelle chieuse!” L’autodérision
n’est pas passée. Plus le fait que le scénario
était atypique, et que Judith Davis ne venait
pas de la filière cinéma… 0 + 0 + 0.»
Le producteur ne récolte rien, ni de la commission d’avance sur recettes, ni des chaînes,
ni des distributeurs. «Je lui ai expliqué qu’il
fallait remballer le projet. Elle m’a regardé
droit dans les yeux et a sorti: “Je le ferai, coûte
que coûte!” J’ai compris que j’avais tort et que
j’allais l’aider.»
En fait, tout le monde a aidé Judith Davis.
Une coproductrice, Marine Arrighi de Casa-
nova, un mécène, même sa mère, qui s’occupait de la cantine dans le Sud… mais surtout
les techniciens et comédiens, par leur engagement : «Ils ont accepté de travailler dans des
conditions drastiques, explique Sobelman. On
reste dans la légalité, évidemment, mais dans
la série des films qui coûtent le moins cher, celui-ci est un prototype.»
Génie de l’ultralibéralisme qui consiste pour
ses détracteurs à se créer avec les armes qu’ils
dénoncent. «Je leur avais dit qu’il n’y aurait
pas d’heures sup et toujours des bières dans le
frigo, raconte la cinéaste dans un sourire. Et
voilà, à moins de 300000 euros, le film est là,
existe, avec son humour et ses questionnements, tout à la fois. Nous proposons une chimère.» C’est plus joli qu’une utopie. •
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28 u
Libération Mercredi 6 Février 2019
La victoire en doutant
«Une intime
conviction» s’inspire
de la figure d’EricDupond-Moretti
dans l’affaire
Viguier pour
dépeindre la justice
comme théâtre.
M
Mâchoire serrée, Mads Mikkelsen joue un pilote largué en plein pôle Nord. PHOTO LES BOOKMAKERS
«Arctic», pour qui sonne
le glagla
Pour son premier film,
le Brésilien Joe Penna
livre un «survival»
sobre, intégralement
porté par un Mads
Mikkelsen excellent
de résignation.
Q
ui ne rêve de contempler
Mads Mikkelsen se battre
avec les éléments pendant
une heure et demie ? Quand bien
même serait-il à un stade pré-scorbutique de déficit en vitamine C, et
engoncé dans une parka qui a vu des
jours meilleurs ? Telle est la sobre
promesse d’Arctic, premier film
du Brésilien Joe Penna, présenté en
séance de minuit au dernier Festival
de Cannes.
Utopie viriliste. Le Danois, mâchoire serrée, y joue un pilote rescapé de l’accident de son petit avion
au beau milieu du pôle Nord désertique. Il excelle à exprimer la résignation répétée qui est le propre de ces
situations (le col impossible à franchir, l’optimisme volontariste sans
cesse battu en brèche par le relief ou
le climat), aussi bien que la profonde
félicité offerte, par exemple, par une
barquette de nouilles lyophilisées
dégotée en pareil moment.
Reposant ainsi quasi entièrement
sur les épaules de son héros, Arctic
joue efficacement de ce qu’on appellera «l’effet Robinson Crusoé»,
soit cette étrange satisfaction provenant du spectacle de l’humain qui
parvient à recréer dans l’adversité
une petite autarcie digne de Thoreau, rythmée comme un métronome: là je pêche mon poisson, là je
fais un peu de sport en creusant un
gigantesque SOS dans la neige, là je
tente d’entrer en contact avec mon
prochain… Las ! Une bonne femme
viendra mettre le boxon dans cette
utopie viriliste (attention, spoiler), en
venant s’écraser en hélicoptère juste
sous le nez du héros qu’elle était supposée sauver. Ce dernier est obligé
de se lancer dans un second tunnel
d’emmerdes sur la croûte neigeuse,
fournissant au film son épique seconde moitié, moins réussie, et empreinte de quelques miévreries.
N’était l’épouvantable et omniprésente bande-son new age, censée
impulser suspense et émotion à un
exercice quasi dénué de dialogue,
Penna réussit la gageure de composer un survival contemporain singulièrement dénué d’esbroufe, même
s’il suscite les réactions classiquement dévolues au genre –rires nerveux, autocongratulation de ne pas
connaître les mêmes déboires, prise
de note mentale sur les stratégies
à adopter en pareil cas (c’est donc
comme cela qu’on agrafe une plaie
purulente)…
Le cinéaste nous refuse, comme à
son personnage, les gratifications
trop faciles et déblaie ainsi une piste
originale, à défaut d’être révolutionnaire. Le film s’ouvre une fois l’accident d’avion advenu, la chute de
l’hélico est filmée avec économie, et
le finale attendu est dégoupillé avec
une sorte d’ironie grinçante. Arctic
ne mobilise par ailleurs une faune
hostile qu’avec distance et parcimonie –un ours blanc, dont l’existence
ne se résume pas à vouloir lutter
contre l’intrus déposé sur son territoire–, et le tout est baigné dans une
lumière plate oscillant entre le gris et
le bleu, soulignant ce que la situation, tragique, doit aussi avoir de profondément ennuyeux.
ême s’il a donné quelques chefs-d’œuvre,
le film de procès n’est
pas le genre cinématographique le plus excitant et novateur
qui soit. D’autant moins en
France où le système judiciaire
préserve des manipulations et
coups de théâtre qui font le sel
dramaturgique de la justice
américaine –et le bonheur de
Hollywood. Si Une intime conviction est plutôt une bonne
surprise, c’est d’abord parce
que sa mise en scène sobre
évite les deux gros écueils du
genre: la paresse du téléfilm et
son envers, la volonté de «faire
cinéma» en multipliant des effets censés pallier le confinement des cabinets d’avocats et
des tribunaux. Rien de tel ici,
tant Antoine Raimbault, dont
c’est le premier long métrage,
ne dévie jamais des enjeux
éthiques et narratifs de son
sujet, l’affaire Viguier.
Morale. Rappel des faits :
après la disparition de Suzanne
Viguier, son mari (Jacques) est
considéré comme l’unique suspect, sans qu’aucune preuve,
pas même celle de la mort de la
disparue, n’appuie cette hypothèse. Après un premier procès
en 2009, Jacques Viguier est
acquitté. Le réalisateur s’intéresse au second procès, en appel, où entre en scène un nouvel avocat, l’impétueux Eric
Dupont-Moretti. La question
morale soulevée par le film en
fait son originalité: il ne s’agit
plus seulement d’innocenter
un accusé mais de faire triompher le doute, admettre que
l’on ne sait pas plutôt que de se
forger une conviction, et résister à la tentation d’opposer un
possible coupable à un autre
–ressort narratif de la plupart
des films de procès – jusqu’à
envisager qu’il n’y a peut-être
pas de coupable.
Soupçon. Pour accorder ce
questionnement à notre regard, le cinéaste crée un personnage intermédiaire, une
femme obsédée par cette affaire au point de se mettre au
service de l’avocat. Les étapes
par lesquelles elle passe pourraient être celles d’un spectateur de cinéma se laissant porter très loin par sa croyance,
jusqu’à se forger son propre
scénario à partir du moindre
signe. C’est aussi ce que fait
Olivier Durandet, principal
accusateur de Viguier, en fabriquant du soupçon pour corroborer sa certitude, et en agissant dans les coulisses comme
une sorte de metteur en scène.
Raimbault nous met ainsi face
à notre propension à broder, à
interpréter, à combler les trous
du récit là où la justice doit au
contraire éviter de donner du
sens à l’absence et de l’espace
à l’imagination. Cet intelligent
petit film nous dit qu’un tribunal peut être un théâtre où se
joue le procès de la fiction,
sa défaite face au silence et à
l’inconnu.
MARCOS UZAL
UNE INTIME CONVICTION
d’ANTOINE RAIMBAULT
avec Marina Foïs,
Olivier Gourmet,
Laurent Lucas… 1 h 50.
Versant zen. Est-ce l’éthique, ou le
budget serré, qui a dicté ces choix ?
Le risque est que la lassitude pointe
parfois, mais en tirant Arctic vers
le versant zen et existentialiste du
genre, en préférant utiliser, plutôt
que les coups de théâtre à répétitions, l’immuable cirque de montagnes enneigées, le film exprime aussi
bien que ses prédécesseurs la totale
indifférence du monde vis-à-vis des
créatures qui s’y agitent.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
ARCTIC
de JOE PENNA
avec Mads Mikkelsen… 1 h 37.
Nora (Marina Foïs), seul personnage fictif de ce scénario
basé sur des faits réels. PHOTO MÉMENTO FILMS DIST.
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Libération Mercredi 6 Février 2019
CINÉMA/
La reine Anne
(Olivia Colman)
et sa future
ex-favorite
(Rachel Weisz).
TWENTIETH
CENTURY FOX
«La Favorite»:
odieuses, mes concubines
Prétentieux et pesant, le nouveau film de
Yórgos Lánthimos, chronique de perfidies
saphiques à la cour d’Angleterre, exaspère
plus qu’il ne choque.
U
ne empreinte sans
film. Une signature
et pas de mains.
La Favorite est un barbouillis d’images qui s’affaissent sous leur propre
poids, Yórgos Lánthimos
u 29
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(Alps, The Lobster) en fait
des tonnes sans trouver de
style. Il s’agit d’une lointaine histoire de promotion
canapé, d’intrigues infectes à la cour d’Angleterre
de la reine Anne au début
du XVIIIe siècle, entre l’exfavorite et la future, ambitieuses fanatiques et (s’il le
faut) saphiques. Chaque
plan se soumet à la volonté
du génie de l’artiste, et
ploie. C’est plié au bout de
dix minutes, dans un clignotement incessant : il
faut faire allégeance. En
toute honnêteté, le film est
si loin de tout ce que le cinéma à nos yeux vaut,
c’est-à-dire du risque, de la
puissance et de la beauté
dont il est vraiment capable, qu’en célébrer ce type
de charmes factices, de talent esbroufeur, équivaut à
un enterrement de première classe. On aura aussi
vite fait de proclamer le
triomphe du Grand Art
(hélas pour lui), à coup de
feintes et de sombres chichis qui servent d’onguents
à la momie.
Alternative : soit arrêter les
frais tout de suite, soit songer à d’autres films aimés
au lieu de celui-ci – contre
lui, ce film qui rêve à notre
place. On repense à SaintCyr de Patricia Mazuy à
Bright Star de Jane Campion, à Love & Friendship
de Whit Stillman. La
royauté, les intrigues, les
froufrous, un certain formalisme doux au service
des personnages et du récit, une composition qui
participe du dessein général. Oliveira aussi revient à
l’esprit, lui qui comme
Ford aimait cadrer les plafonds. Dans cette Favorite,
les plafonds sont vernis, ornés et systématiques.
Grands angles et grand
genre. Non, mieux vaut
faire de la pub à ce qu’on
admire et ne pas accorder
trop de mots ou chercher
querelle à un objet qui réclame à ce point notre attention, exige notre position tranchée, saura
s’arranger de la critique ou
de l’éloge, indifféremment
interchangeables. Ça fait
parler.
Le film tient donc dans une
posture emperruquée qui
sait qu’elle «choque». Tel
est son divin plaisir et sa
terrible volonté – sous les
auspices de référents contrefaits, quand même :
énièmes clairs-obscurs
avec les bougies de Kubrick, grands orgues baroques, décadence affectée
de la société, perfidie des
femmes. Beaucoup de tris-
«My Beautiful Boy», mauvaise came
Malgré un bon duo
d’acteurs, l’histoire
de ce père qui lutte
pour sauver son fils
héroïnomane
souffre d’un manque
flagrant d’inspiration
derrière la caméra.
LA FAVORITE de YÓRGOS
LÁNTHIMOS avec Olivia
Colman, Rachel Weisz,
Emma Stone… 2 h 00.
dans une bienveillance pâle les
temps impressionnistes (musique,
larmes) et les temps dramatiques
(dialogues, lamento), parce qu’il y
a de l’émotion à faire passer sans
choquer personne. L’avant-bras qui
se pique baigne dans une lumière
dorée. C’est frappant d’ennui, cette
globale bonne conscience.
Enrhumé. En revanche, pour la
U
n film sans empreinte. Un
sujet, aucune patte. Au premier plan, quelque chose
cloche. Plan moyen fixe, Steve Carrell, assis, s’adresse à quelqu’un face
à lui, on sent chez le comédien cette
anxiété due au trac dont il sait jouer,
à la Jack Lemmon. Il mâche ses
mots, hache ses phrases comme il
faut, et ce faisant il se frotte la
cuisse droite, sans doute, ou bien la
cheville gauche repliée sur son genou. Sans doute, car le problème
tient à ce qu’on ne voit ni sa main ni
la cheville (ou cuisse). Le cadre est
d’entrée si inattentif qu’il est impossible de voir convenablement les
mains de Carrell, qui bougent beaucoup. Mauvais choix de format, de
cadre, mauvais départ pour les deux
heures à suivre : d’un côté, des acteurs qui jouent fort bien ce qu’ils
ont à jouer, de l’autre, une réalisation d’une impersonnalité telle
tes mines sur des teints cireux, de jardins à l’anglaise,
de contre-plongées et de
cruauté torve. Le tout taillé
en pointe comme chez un
cinéaste dont on se croyait
débarrassé : trop tard, on se
retrouve dans du Peter
Greenaway nouveau chic.
Torsions optiques, effets
fish-eye à la fête : la Favorite a ce gros œil de poisson
mort. Deux heures de démonstration de génie imbu
et confit du sol au plafond :
cinéma-produit d’entretien, mais pour quel mobilier et quel décorum ? Les
shows critiques en festival
et puis quelques remises de
prix au cours desquelles,
intimidée, une cour indulgente s’incline de crainte
d’avoir loupé l’art sous l’encaustique. Révérence.
CAMILLE NEVERS
Steve Carrell dans un film propret et calibré. PHOTO AMAZON STUDIOS
qu’elle n’est pas foutue d’enregistrer
ce qu’il reste de spontanéité dans ce
numéro à deux, l’impureté de jeu
restante de comédiens en performance automatique.
Chochotte. My Beautiful Boy,
de Felix Van Groeningen (la Merditude des choses), le film comme il
faut. Sans style particulier, mais
bon genre. Et d’après une histoire
vécue. On suit la chronique ambiancée, placide, des hauts et des
bas, des rémissions et des rechutes,
des convalescences et des bobos à
l’âme d’un fils (Timothée Chalamet)
qui se drogue malgré toute l’attention, l’amour inconditionnel de son
père (Carrell). Ça a ce côté planant
«plein cadre» des films indépendants qui se copient les uns les
autres –on en a vu combien, de ces
films proprets calibrés, cadrés au
combo millimétré, et joliment éclairés à l’identique ? Succession de
chromos intimistes, rien ne nous
est épargné, ni la scène de sexe
junkie sous la douche, ni l’alignement de tubes indés en soundtrack
chochotte.
Dans cette psalmodie au mètre, dès
que ça ne dialogue pas, on balance
la musique. De sorte qu’alternent
première fois, on voit la ressemblance physique entre Timothée
Chalamet et Tom Cruise au même
âge. Ce même nez comme enrhumé
constamment, et qui rougit pour un
rien. Quel film les réunira ? On attend maintenant.
Quant à la relation intime père-fils
au cinéma, mieux vaut, et de loin,
revoir le film de Paul Newman, l’Affrontement (1984). La «vérité vécue»
dont on nous bassine voulant que
Newman eut réllement, lui, un fils
toxicomane, Scott, mort de ça, et
qu’il en fit ce film secret – pas de
drogue, juste la relation filiale au
centre–, cette méditation indirecte,
magnifique. Et l’on se contentera de
noter pour finir que le cinéma est
autant fait de mauvais films que de
bons films qui ne se font pas. C’est
au nom des seconds, foncièrement,
qu’il faut en vouloir aux premiers.
C.N.
MY BEAUTIFUL BOY
de FELIX VAN GROENINGEN
avec Steve Carrell,
Timothée Chalamet… 2 h 01.
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30 u
Libération Mercredi 6 Février 2019
Le film du Mexicain
Carlos Reygadas oscille
entre récit tactile
et étude de couple.
LES FILMS DU LOSANGE
«Nuestro Tiempo»,
ranch de vies
Entre réalisme et abstraction
formelle, Carlos Reygadas offre
une étonnante immersion
sensorielle dans un drame
conjugal tourné en numérique.
U
n petit détour, avant d’entrer dans la
grande histoire d’amour : le Mexicain
Carlos Reygadas fait partie, avec par
exemple Abdellatif Kechiche ou Lav Diaz, qui
n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir, des cinéastes du sublime numérique. Tous ces films
post-chimiques –où la matière traduite en chiffres puis retraduite en durée semble gagner une
consistance minérale et fluide qui lui donne l’air
«pure», comme libérée de la pesanteur du temps,
nous assaillent de leur grandiloquence relâchée
et grandiose. Si Nuestro Tiempo («Notre Temps»)
est le premier film que l’auteur mexicain tourne
avec le secours de cette technologie, l’aisance
qu’il y trouve donne leur sens aux films qui ont
fait sa réputation, comme Japón ou Lumière silencieuse.
L’œuvre bizarre de Reygadas n’est peut-être rien
d’autre qu’une mise en contact expérimentale
entre les divines références souvent citées pour
évaluer son travail, Carl Theodor Dreyer et Andreï Tarkovski, le soi-disant «cinéma de la présence», et les conditions nouvelles du cinéma
numérique. Ce qui donne quoi? Dans ses interviews, Reygadas fait l’éloge du cinéma comme
surgissement et captation de l’irrationnel: c’est
bien «un art de la présence», de l’«énergie animale», exprimant la «violence de la vie» à travers
un «récit tactile».
Et en effet Nuestro Tiempo, qui dure trois heures,
commence par une heure ébouriffante d’émotion
physique, qui nous fait découvrir les lieux de l’ac-
CINÉMA/
tion, une grande propriété à la campagne en été,
par les va-et-vient de deux groupes d’enfants,
filles et garçons, sur les flots d’un vaste étang,
puis ceux d’une bande d’adolescents au bord de
l’eau, et ceux des troupeaux de taureaux élevés
dans les champs alentour, et enfin les trajets des
adultes, maîtres, domestiques et invités du
ranch, entre l’arène des courses de taureaux et
la maison familiale qui sera au centre du récit
– celui d’un pur drame sentimental, qui se resserre de plus en plus sur la chambre à coucher et
sur les cruautés de l’amour conjugal.
Ce double mouvement d’expansion et de contraction de l’espace et du temps –qui est aussi celui d’une caméra acrobatique, balançant sans
cesse entre une exploration aventureuse de
toutes les choses alentour et des arrêts sur les
tourments du couple de patrons de ce petit
royaume–, Reygadas semble en maîtriser toutes
les strates, nous en déplier le spectacle total, fait
à la fois d’immersion sensorielle et d’analyse psychologique. A la fois donc la fameuse «présence»,
dans laquelle seul le cinéma saurait nous plonger
comme dans une eau chaude ou froide, et une
forme d’abstraction plus habituelle, une bonne
étude de couple bien romanesque, typique des
formes d’art de la bourgeoisie intellectuelle. L’objet qui représente l’art sublimo-numérique de
Nuestro Tiempo, ce «récit tactile», est bien de notre temps: c’est le smartphone, qui allie un idéal
de réalité virtuelle totale à la petite paranoïa quotidienne des messages amoureux.
LUC CHESSEL
NUESTRO TIEMPO de CARLOS REYGADAS
avec lui-même, Natalia López… 2 h 58.
Catherine Deneuve fait les fonds de terroir
Dans «la Dernière Folie
de Claire Darling»,
Julie Bertucelli met
platement en scène
l’actrice en bourgeoise
déboussolée.
A
vec pas moins de quatre
longs métrages annoncés
pour 2019 (outre celui-ci, on
compte les nouveaux François
Ozon, Cédric Kahn et Hirokazu
Kore-eda), Catherine Deneuve ne
paraît vouloir se reposer sur les
épais lauriers d’une filmographie
hors du commun. Dans la Dernière
Folie de Claire Darling, du moins
joue-t-elle avec le spectre de l’inventaire avant le grand départ. Son
personnage, Claire Darling, décide
un matin de vendre tous les bibelots, meubles, bijoux, automates
qu’elle a accumulés dans les nombreuses pièces de son manoir dans
un village de l’Oise. Elle est convaincue qu’elle va mourir le soir
même. Sa fille, perdue de vue depuis longtemps, revient, alertée par
une voisine. Les deux femmes sont
Claire Darling vit recluse dans un manoir. PHOTO PYRAMIDE DIST.
en froid depuis un double traumatisme familial qui a transformé une
existence aisée en longue pénitence
mortifiante.
Adapté d’un roman américain de
Lynda Rutledge qui se déroule au
Texas, cette transposition française
cosignée par Julie Bertucelli et Sophie Fillières repose sur le même
principe d’un espace-temps unifié
imaginé par cette dernière dans son
film la Belle et la Belle. C’est-à-dire
que les personnages au présent
croisent leur double du passé qui les
sollicite ou les hante, dans un chien
et loup indécidable entre sitcom de
terroir et fantastique champêtre.
Deneuve a beau enchaîner les cigarettes et les tasses de thé, elle n’a en
réalité pas grand-chose à jouer, cédant régulièrement la part la plus
active du récit à son fantôme ra-
jeuni, interprété par Alice Taglioni.
Le film, ou la cinéaste (auteure notamment du documentaire la Cour
de Babel), ne tire aucun parti intéressant de la nature du jeu de Deneuve qui établit depuis longtemps,
à son meilleur, une tension complexe entre une dynamique sans entrave ni recul et une sorte d’absence
intériorisée ou d’indifférence statique. Ici, dans le rôle d’une vieille
bourgeoise qui perd la boule, elle
n’agrippe rien dans la poussière de
marché aux puces du décor et les
petits secrets d’une culpabilité dont
on met bien trop longtemps à nous
révéler la teneur. Seules quelques
scènes où elle tient tête à sa fille ou
au curé du coin lui redonnent l’occasion de ne pas finir au magasin
des accessoires entre une poupée
cassée et une pendule suisse.
DIDIER PÉRON
LA DERNIÈRE FOLIE
DE CLAIRE DARLING
de JULIE BERTUCELLI
avec Catherine Deneuve,
Chiara Mastroianni,
Alice Taglioni… 1 h 35.
VITE VU
UN COUP DE MAÎTRE
de GASTÓN DUPRAT (1 h 41)
Si un bon vieux spoiler
pouvait venir venger le suspense que fait subir Un
coup de maître au spectateur, en lui annonçant au
début un meurtre que ses
longues 101 minutes ne
verront pas venir, on raconterait l’histoire : un
grand peintre argentin
frappé de ruine et de ringardise, de mèche avec son
galeriste, organise la mascarade de sa propre mort
pour faire monter la cote
de ses toiles et manger du
caviar tranquillement.
L’idée (peut-être piquée à
une nouvelle de Dino Buzzatti ?) aurait pu être bonne
si cette allégorie avait servi
à parler des rapports entre
l’art et l’argent, et non des
rapports entre l’argent et
l’art, qui sont moins intéressants. Le film est si occupé à exhiber ses propres
pesos qu’il est incapable de
filmer plus d’une fraction
de seconde les toiles pourtant pas mal du peintre réel
Carlos Gorriarena. L.C.
KABULLYWOOD
de LOUIS MEUNIER (1 h 25)
A Kaboul en 2016, juste
après le départ des troupes
américaines, quatre jeunes
décident de restaurer l’immense et mythique cinéma
Aryub pour en faire un
centre culturel. Ils font
alors face à la menace des
talibans, autrefois responsables de l’anéantissement
de la culture dans le pays.
Tournée dans les ruines de
la capitale afghane avec
des acteurs qui jouent à
peu près leur propre rôle,
cette fiction a le mérite de
nous emmener là où le cinéma est peu allé, et de
s’attacher à une jeunesse
encore enthousiaste malgré la dévastation.
On regrette cependant que
ce film édifiant soit si
démonstratif et finalement
naïf à force d’enfouir la
violence sous l’émotion
et l’optimisme. C’est
d’autant plus dommage
qu’on imagine (sans la ressentir) la part de risque et
de courage que sa réalisation a dû exiger. M.U.
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Libération Mercredi 6 Février 2019
TICKET
D'ENTRÉE
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FILM
SEMAINE ÉCRANS
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
CUMUL
Qu’est-ce qu’on a encore fait…
1
852
1 852 556
2 174
1 852 556
La Mule
2
529
353 639
669
1 013 638
Green Book
2
377
197 017
523
485 794
Si Beale Street pouvait parler
1
86
43 175
502
43 175
Minuscule 2
1
544
240 578
442
240 578
380 1 000 188
Glass
3
402
152 808
Les Estivants
1
144
50 541
351
50 541
Yao
2
263
78 579
299
264 143
u 31
Dans une semaine très riche en propositions d’auteurs
de haut vol, du trip chinois Un grand voyage vers la nuit
de Bi Gan au Beale Street de Barry Jenkins (Moonlight)
d’après James Baldwin en passant par la révélation Sorry
to Bother You, la situation de quasi-monopole sur les écrans
de Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ? lui permet
de surpasser largement le démarrage du désolant premier
volet, avec près de 2 millions d’entrées en cinq jours.
(SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU 3 DIMANCHE FÉVRIER)
Russie: la liberté de créer n’est pas à «la Fête»
Osant montrer des notables qui ripaillent
lors du siège de Leningrad en 1942, la comédie
indépendante d’Alexei Krasovski, ne sortira pas
en Russie. Un énième cas de censure d’un pouvoir
défendant un récit patriotique univoque.
A
lexei Krasovski a tranché
fin janvier: il ne demandera
même pas de visa d’exploitation pour son film la Fête. Au vu
de l’indignation provoquée par
l’œuvre et des imprécations du ministère russe de la Culture, l’issue de
cette demande ne faisait de toute
façon guère de doute. La Fête est
une comédie russe indépendante
dont l’action se déroule en 1942
dans Leningrad assiégé par les Allemands. Alors que la ville meurt de
faim, une famille de la nomenklatura soviétique continue de vivre
dans le luxe. Pendant la nuit du réveillon, face à l’arrivée de deux invités imprévus, ils s’efforcent de dissimuler leur richesse. L’annonce du
film fin 2018 a provoqué un scandale retentissant, la classe politique
russe tout entière réclamant son interdiction, jusqu’à l’épilogue de la
semaine dernière.
Cette censure n’est que la plus récente d’une longue série. L’an
passé, la comédie franco-britannique la Mort de Staline avait elle
aussi été privée de sortie en Russie.
Cela ne signifie pas pour autant
qu’il soit devenu impossible de parler de la «Grande Guerre patriotique» au cinéma russe, bien au contraire. Rien qu’en 2018 sont sortis la
Frontière au mois de février, Tanks
en avril, Sobibor au mois de mai, Ne
nous disons pas adieu en juin, l’Invincible en octobre et T-34 en décembre! Il est donc tout à fait possible de parler d’histoire au cinéma:
encore faut-il le faire sur un ton qui
ne contrevienne à pas la doxa officielle. «Notre pouvoir dispose de
très peu de points d’appui, ils n’ont
pas de véritable idéologie, décrypte
Sergueï Bondarenko, historien au
sein de l’association Memorial.
Mais la Seconde Guerre mondiale,
c’est un sujet consensuel, sur lequel
on peut exprimer une position claire
et dérouler un récit. C’est pour cela
que le pouvoir réagit très brutalement à toutes les questions qui touchent à cette histoire : c’est sur elle
que repose toute la machine de propagande, la Russie comme superpuissance triomphante…»
Chargé du déploiement de cette
image univoque, le ministre russe
de la Culture, Vladimir Medinski.
En poste depuis 2012, l’homme in-
carne une politique culturelle faisant la part belle à la célébration
des mythes nationaux, aux premiers rangs desquels les exploits
guerriers de l’armée russe et soviétique. En 2015, dans une interview
à la presse russe, il déclarait :
«Nous devons considérer les exploits
épiques des héros soviétiques […] de
la même façon que l’Eglise considère
ses icônes.»
Révisionnisme. «Pour Medinski,
il n’existe pas de vérité historique objective, seulement un affrontement
de propagandes, leurs mythes contre
nos mythes, explique Bondarenko.
Dans ces conditions, pourquoi permettre aux mythes occidentaux de
dominer les nôtres?» Une vision qui
mène parfois à une forme de révisionnisme officiel: le film russo-allemand Mon Cher Hans, mon brave
Piotr, sorti en 2016, s’est vu ainsi refuser un financement du ministère
russe de la Culture. Et pour cause:
le scénario de ce drame racontait
l’amitié de deux ingénieurs soviétiques et allemands, en 1939… à l’époque du pacte germano-soviétique.
«Il y a un rapport assez consumériste de l’Etat à la production cinématographique, résume Anton
Doline, journaliste et critique de cinéma. Au ministère de la Culture,
au Parlement russe, on estime que si
l’Etat finance un film, il a le droit de
contrôler son contenu.» Pour Doline,
il n’est cependant pas tant question
de censure que d’autocensure: «Les
producteurs et les scénaristes euxmêmes s’autocensurent pour recevoir des fonds pour leurs projets,
pour bénéficier de conditions de sortie favorables, et le pouvoir profite
de cela. Il n’en est pas l’initiateur,
car il n’a pas de programme patriotique clair, seulement quelques idées
assez vagues : la Russie est grande,
nous avons gagné la guerre, nous
sommes entourés d’ennemis… C’est
bien peu pour constituer un vrai
programme.»
«Je n’avais pas le ministère de la
Culture sur le dos pendant que je
travaillais sur mon film, confirme
Alexandre Khant, jeune cinéaste
russe dont le premier film, Comment Vitka emmena Lekha à l’hospice, a reçu un accueil critique très
favorable en 2017. Mais ça ne veut
Fin décembre, la classe politique russe tout entière a réclamé l’interdiction du film la Fête. DR
Soutenu par les autorités, le film T-34 a écrasé la concurrence au box-office russe à Noël. DR
pas dire que nous avons les mains
complètement libres. Avant Vitka…,
j’ai essayé pendant deux ans de lancer un film avec un scénario qui se
déroulait en prison, mais je ne suis
arrivé à rien. Le sujet effrayait beaucoup de gens : les producteurs savaient qu’ils ne pourraient pas recevoir de financement avec un sujet
pareil.»
Basket-ball. Les films patriotiques sur la Seconde Guerre mondiale, au contraire, sont une source
de revenus quasiment garantie. Cet
hiver, T-34 a écrasé la concurrence
au box-office, en grande partie
grâce au soutien massif des autorités. «Le film a été distribué par tous
les plus grands réseaux, les autres
sorties de films ont été décalées
pour lui faire place, et il a pu profiter seul des fêtes de Noël, détaille
Anton Doline. Mais c’est aussi un
film qui a su toucher son public,
avec un langage visuel simple
emprunté au jeu vidéo, qui ne laisse
aucune place à la peur comme à
la souffrance et fait la part belle
à l’héroïsme… Ce qui en fait plus
une sorte de conte de fées à thème
militaire qu’un film réaliste.»
Car «blockbuster patriotique» ne
rime pas forcément avec «Seconde
Guerre mondiale», d’autres sujets
sont eux aussi abordés et porteurs
d’un même projet d’enthousiasme
national : Gagarine, premier dans
l’espace et le Temps des premiers
sont deux épopées spatiales de
bonne facture, ou encore Trois Secondes, un film consacré à la vic-
toire de l’équipe de basket-ball
soviétique lors des Jeux olympiques
de Munich en 1972, ont conjugué
accueil critique favorable et succès
au box-office.
Le cinéma d’auteur, lui, se tourne
vers d’autres méthodes de distribution et de financement : soit des
producteurs européens, dans le cas
de cinéastes reconnus comme Andreï Zviaguintsev (Leviathan, Faute
d’amour…) soit vers des circuits
alternatifs. La Fête n’a reçu aucun
fonds public et ne sortira jamais
dans les salles russes, mais il affiche
1,4 million de vues sur YouTube, et
son financement par appel aux
dons pourrait servir de modèle
à de futurs cinéastes «dissidents».
LUCIEN JACQUES
Correspondant à Moscou
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Libération Mercredi 6 Février 2019
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A visage humain
Chloé Bertolus Personnage marquant du «Lambeau»
de Philippe Lançon, l’excellente chirurgienne s’interroge
sur le sens de son métier et sa nouvelle notoriété.
«B
eaucoup de gens pensent que Chloé est un pseudonyme», lâche-t-elle dans un grand sourire. Eh bien
non, elle porte bien ce prénom-là. Et depuis
le 1er janvier, Chloé Bertolus occupe même le poste de cheffe
de service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital de la PitiéSalpêtrière, à Paris, où a été opéré notre ami Philippe Lançon,
dramatiquement défiguré lors de l’attentat à Charlie. Cette
histoire est devenue le Lambeau, ouvrage
exceptionnel, avec Chloé comme héroïne
de ce voyage au cœur de l’hôpital. «C’est
un truc un peu bizarre que de se retrouver
dans un récit», concède-t-elle aussitôt. Et depuis? «Comment
dire? Le livre lui-même devient une espèce de manifeste. L’autre
jour, et cela m’a un peu choquée, j’ai fait la visite au 2e étage.
Sur la dizaine de patients, trois avaient le Lambeau à leurs
côtés.» La professeure réfléchit un instant, cherche le mot
juste, avec sa voix claire : «C’est une forme de revendication.
Philippe Lançon a fictionné notre relation. Et les autres, maintenant, revendiquent une relation similaire. Ou la réclament,
je n’en sais rien. En tout cas, c’est un peu étrange.»
Nous ne sommes guère inquiets pour elle. Chloé Bertolus
impressionne. Solide, grande, de la classe. Mais elle sait aussi
mettre de la distance. Elle n’est pas là pour séduire, mais
pour expliquer et faire. Cheveux longs et blonds, tenue impeccable, baskets bleu marine chic, son nouveau bureau est
rempli d’un désordre très contrôlé. Son CV est magnifique:
47 ans, chirurgienne, professeure des universités, cheffe de
service d’une des unités les plus pointues de la médecine
moderne, bref, la crème de la crème hospitalière. Et quand on lui fait valoir que
c’est assez rare dans ce monde
ultramasculin des mandarins, elle répond tranquillement: «Les difficultés que j’ai pu rencontrer,
je les mettrais plutôt sur le compte de mes insuffisances, pas
de mon genre. Mais peut-être suis-je aveugle? En tout cas, j’ai
toujours eu ce que je voulais.» On insiste, pointant la rudesse
de ce monde. «Je suis rude aussi. Et puis les écueils, je les
voyais venir. Je ne me suis jamais dit que quelque chose m’était
interdit parce que j’étais une femme.»
Serions-nous devant une femme tout d’un bloc, forte comme
un roc, archétype de la chirurgienne ? Pas si sûr. La voilà
aussi en équilibriste du destin. «En fait, j’ai l’impression
LE PORTRAIT
d’avoir beaucoup laissé faire dans ma vie. Les choses se sont
faites, je les ai laissé faire.» Qui décide? Faire ou laisser faire
les circonstances ? Chloé Bertolus déroute. Elle peut citer
Jacques Lacan, comme être d’une précision chirurgicale,
quand elle vous explique un geste clinique. En tout cas, elle
a choisi frontalement d’occuper une place particulière. Elle
est celle qui répare les dégâts, ou les drames, de la vie.
Et pourtant, vous dit-elle, «être médecin n’était en rien une
vocation». En plus, il n’y avait aucun atavisme familial. Bon
milieu, bonne élève. «On me l’a assez reproché», s’amuse-telle à noter. Elle ne connaît pas son père, qui a coupé les
ponts familiaux très tôt. Avec sa mère et son beau-père, qui
construit des centres de télécommunications, et avec ses
deux demi-frères, elle va vivre une enfance d’une ville à
l’autre, souvent à l’étranger. Après ? «Je ne savais pas quoi
faire. Je me disais Sciences-Po, puis l’ENA. Mon beau-père
insistait: “Mais pour quoi faire? Pour quel métier?” Et finalement, j’ai sorti la médecine de mon chapeau!» Et elle poursuit
sur la même veine : «La chirurgie ? Je n’y pensais pas
vraiment. Ce sont les rencontres, ce que j’appelle les “affinités
sélectives”. Des gens avec qui vous avez envie de travailler.
Et puis travailler de mes mains me plaisait.» On insiste
encore: mais pourquoi la chirurgie maxillo-faciale, cette discipline phare mais mal
connue? «Des rencontres encore, et dans les différentes
1971 Naissance.
branches de la chirurgie,
1996 Internat.
il y a des réputations. En
Janvier 2015 Attentat
maxillo-faciale, on a la répude Charlie.
tation d’être sympa. Et c’est
Septembre 2015
vrai», dit-elle.
Nommée professeure.
La voilà donc chez le profes2018 Le Lambeau
seur Patrick Goudot. Elle
de Philippe Lançon.
réussit à merveille, gravit tous
Janvier 2019 Cheffe
les échelons, accompagnant
de service de chirurgie
en même temps les progrès
maxillo-faciale.
spectaculaires de cette spécialité. En particulier, elle a
participé à cette révolution que fut «le lambeau», à savoir la
possibilité de prendre sur une partie du corps un os, de la peau
et un système vasculaire, puis de les greffer sur une autre partie
du corps. Sur le visage, en l’occurrence, pour Philippe Lançon.
Une microchirurgie inouïe. «Cela n’a rien à voir avec la chirurgie esthétique, tranche-t-elle, on parle de gens qui ne peuvent
pas sortir dans la rue parce qu’il leur manque la moitié du
visage.» L’objectif ? «Je le dis souvent : “Je voudrais juste que
mes patients passent inaperçus.”» Ou encore: «Je suis incapable de savoir ce que veulent mes patients. Ce que je sais, c’est
ce que l’on est capable de leur proposer.» La voilà pédagogique:
«On peut redonner une fonction. A des gens à qui on a enlevé
la moitié de la langue, on va la reconstruire, et ils vont reparler.
A d’autres, on va leur rebâtir une mâchoire, ils vont pouvoir
manger. Mais aussi redonner un visage. Pour être reconnu
comme un être humain, il faut avoir quelque chose qui ressemble à une bouche, à un nez, à des yeux. Il faut ressembler à quelqu’un. Ou à tout le monde.»
Bref, redonner forme. «Vous savez, la modestie s’impose.
Quand on a commencé dans notre service à opérer des patients
cancéreux, un des chirurgiens nous disait: “Vous avez le sentiment d’avoir sauvé une vie. Souvenez-vous qu’en fait vous ne
l’avez que prolongée.” Finalement, on ne sauve rien du tout.»
Chloé Bertolus est ainsi, dans le faire. «A un curé avec qui je
discutais, j’expliquais que certains soirs, avec certains patients
qui ne vont pas bien du tout, on est là, sur le pas de la porte de
leur chambre, et on se dit: “Pourquoi?” C’est le grand pourquoi,
le pourquoi de la vanité de l’existence. Pourquoi en passer par
là, alors que l’on va tous mourir un jour ?»
Croyante? Chloé Bertolus, mère catholique, père protestant,
répond par la négative, se dit plutôt de droite. Elle joue quand
elle peut du violoncelle, et vit maintenant avec un avocat. Elle
lit beaucoup, n’a pas d’enfant. «C’est maintenant que j’en ressens le regret», avoue-t-elle. Elle ne s’attarde pas sur le sujet.
De son bureau, vient de sortir le DRH de l’hôpital. On leur a
supprimé un des trois blocs opératoires: «L’hôpital, c’est rude.
Mais j’ai toujours entendu que les hôpitaux étaient au bord de
l’implosion. On a créé chez nous un sentiment étrange à force
de nous répéter que l’on coûtait cher.» «Maintenant, comme
cheffe de service, je dois mener d’autres combats.» Et à l’entendre, ce ne sont pas les plus simples. •
Par ÉRIC FAVEREAU
Photo JÉRÔME BONNET
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