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Libération - 07.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUDI 7 FÉVRIER 2019
2,00 € Première édition. No 11722
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
FAKE NEWS
Y a-t-il des bons et des
mauvais mensonges ?
ANDRÉ GARDAS. LE PICTORIUM
PAGES 22-25
www.liberation.fr
EXCLUSIF
Affaire Benalla :
les révélations
qui embarrassent
Matignon
ALSTOMSIEMENS
Mariage
avorté,
Paris fâché
PAGE 14
PAGES 10-11
VENEZUELA
DANS LE BASTION
DES ANTI-MADURO
A l’Assemblée nationale de Caracas, présidée
par Juan Guaidó qui s’est autoproclamé chef
de l’Etat, on organise la fronde. Plongée dans
les coulisses d’un affrontement.
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 7 Février 2019
VENEZUELA
Guaidó-Maduro,
chacun sa Chambre
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
Photos ANDRÉ GARDAS.
LE PICTORIUM
D
Mer des
Caraïbes
Caracas
VENEZUELA
n
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Oc ntiq
la
At
L’Assemblée nationale, tenue
par l’opposition depuis 2015, et la Constituante,
créée en réaction en 2017 par les soutiens du
président élu, cohabitent au sein du Palais fédéral
législatif de Caracas dans un climat
de plus en plus électrique. REPORTAGE
Par
GUYANA
COLOMBIE
BRÉSIL
200 km
ès les premières lueurs du
soleil, le centre de Caracas
s’agite. Autour de la place
Bolívar, centre historique de la capitale vénézuélienne, des fonctionnaires pressent le pas pour aller
travailler. Le chant lancinant des
vendeurs ambulants ne les atteint
même plus. Une odeur de friture
commence à se faire sentir à travers
des émanations de gazole. Dans les
kiosques, il n’y a plus qu’un seul
journal : le très chaviste Correo del
Orinoco. Au milieu de cette fourmilière qui s’active, un grand bâtiment
blanc se dresse avec sa belle coupole dorée, surmontée d’un drapeau du Venezuela. C’est le Palais
fédéral législatif.
Les rues qui le bordent sont vides,
gardées par des militaires qui ne
laissent entrer que les personnes
autorisées. On distingue le sommet
des palmiers du jardin au-dessus
des grands murs, dont la blancheur
tranche avec les façades alentour
noircies par la pollution. Un palais qui fait office de forteresse au
milieu d’un quartier dominé par
les institutions chavistes. Les yeux
de l’ancien président, mort en 2013,
l’observent, tagués sur les immeubles autour. Bienveillants pour ceux
qui l’adorent, menaçants pour les
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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u 3
Mardi, à Caracas.
Juan Guaidó, président
par intérim autoproclamé
du Venezuela et patron
de l’Assemblée nationale,
arrive au Palais fédéral
législatif, où siègent
les deux Assemblées.
tion Trump, et une fin de non-recevoir aux ambitions du groupe.
Avant de tenter d’asseoir à
la même table les deux camps,
le groupe va d’abord devoir accorder ses violons. Sept pays de
l’UE sont pro-Guaidó : France,
Espagne, Portugal, Pays-Bas,
Allemagne, Royaume-Uni et
Suède. Soit un consensus entre
gouvernements de droite et
de gauche, euro-enthousiastes
comme eurosceptiques. Mais
l’Italie n’a pas reconnu l’élu de
Voluntad Popular en raison d’un
désaccord entre les partis qui
gouvernent en coalition: les Cinq
Etoiles, populistes, semblent
favorables au président antichaviste, tandis que La Ligue, extrême droite, en appelle (non sans
culot) au respect du principe
sacré de la non-ingérence. Pour
tenter de faire pencher la balance
de leur côté, les députés de l’opposition vénézuélienne vont dépêcher un émissaire à Rome.
Gestation. Dans la délégation
autres qui défient son héritage.
Quelques députés sont déjà là.
Ils flânent dans la cour. Deux
sessions sont prévues mardi: celle
de l’Assemblée nationale, acquise à
l’opposition, qui doit commencer
sous peu, et une autre de l’Assemblée nationale constituante (ANC),
entièrement chaviste, plus tard.
Depuis 2017 et l’élection contestée de la seconde, les Chambres
cohabitent tant bien que mal.
«On va commencer en retard,
comme d’habitude», glisse Renzo
Prieto, avec un sourire en coin. Ce
jeune député appartient à Voluntad
Popular, le parti de Juan Guaidó,
autoproclamé président par intérim
depuis le 23 janvier. Le député a
les yeux verts, sa longue chevelure
brune lui tombe jusqu’au bas du
dos : «Au Venezuela, il ne faut jamais se fier aux horaires, d’autant
qu’avec l’agenda de Juan, tout commence encore plus tard.»
«ENTRAVES»
A l’ordre du jour : un débat sur
l’entrée de l’aide humanitaire internationale, le nouveau grand bras
de fer engagé par l’opposition (lire
page 5). Ce débat le touche particulièrement : Renzo Prieto est élu
de l’Etat de Táchira, où se trouve le
pont Simón-Bolívar, enjambant la
frontière avec la Colombie vers la
ville de Cúcuta. C’est l’un des points
où l’aide est attendue. Nicolás
Maduro juge qu’il s’agit d’un «prétexte» pour une intervention mili-
taire pilotée par Washington, mais
Renzo Prieto reste confiant : «Je
pense que les militaires vont laisser
passer l’aide, personne n’a envie
d’une confrontation armée.»
A son air guilleret, difficile de
deviner que l’homme est resté
quatre ans dans les geôles de l’Hélicoïde, la pire prison du Venezuela.
Il a été élu député en décembre 2015
alors qu’il était détenu depuis plus
d’un an. Arrêté sans motif, il n’a été
libéré qu’en juin 2018. Ce n’est pas le
seul parlementaire à avoir passé une
partie de son mandat emprisonné,
mais c’est celui qui est resté le plus
longtemps derrière les barreaux. «Ce
palais, c’est le symbole de ma liberté,
explique-t-il. Ici, je me sens libre de
faire ce pourquoi j’ai été élu, malgré
toutes les entraves…»
Lors des législatives de 2015, l’opposition a remporté la majorité absolue. Victoire historique face à
un mouvement chaviste qui n’avait
jamais perdu une élection de
ce genre depuis l’arrivée au pouvoir
du commandant Hugo Chávez,
en 1999. Mais l’euphorie a été de
courte durée. Rapidement, le Tribunal suprême de justice (TSJ)
–proche de Nicolás Maduro– juge
frauduleuse l’élection de trois députés de l’Etat Amazonas et demande
un autre scrutin. Cela prive l’opposition de sa majorité absolue. Celle-ci
demande des preuves qu’elle dit
n’avoir jamais reçues et décide de
laisser les parlementaires siéger. Le
TSJ déclare alors le Suite page 4
latino-américaine, seule la Bolivie a pris la défense de Maduro,
ce qui peut être un atout précieux. L’Equateur, qui accueille
de nombreux réfugiés du Venezuela, a reconnu Juan Guaidó,
comme le Costa Rica, tandis que
l’Uruguay se tient à égale distance
des deux dirigeants et prône la
négociation. Une position que
partage le Mexique, qui pourrait
prochainement intégrer le groupe
de contact.
Se démarquer de la politique des
Etats-Unis semble une préoccupation majeure de l’UE. La mise en
place de ce groupe (en gestation
depuis plusieurs mois) est un élément clé pour éviter le reproche
d’un alignement sur Washington.
parties en conflit, le pouvoir Et à en croire le ministre espagnol
socialiste de Nicolás Maduro et des Affaires étrangères, Josep Borl’opposition emmenée par Juan rell, Washington aurait tenté de
Guaidó, ne souhaitent pas y par- torpiller l’initiative.
ticiper en l’état actuel. Autre obs- De son côté, Guaidó continue
tacle : sept des huit
de nommer dirigeants
pays de l’UE au sein du
ANALYSE nationaux et ambassagroupe ont déjà choisi
deurs. Une quinzaine
leur camp en reconnaissant de diplomates ont été envoyés
comme légitime le président aux Etats-Unis, au Canada, au
autoproclamé le 23 janvier.
Brésil… Le premier «ambassadeur bis» pour l’Europe devrait
Ambitions. Lundi, le chef arriver en Espagne. La France
de l’opposition remerciait cha- semble favorable à la nomination
leureusement les dix-neuf Etats d’un interlocuteur à Paris, mais
européens qui l’avaient reconnu. se garde bien de parler d’ambasMais le lendemain, la majorité des sadeur, les relations diplomadéputés de l’Assemblée nationale tiques n’étant pas rompues.
que dirige Juan Guaidó portaient Adouber Guaidó sans couper les
un coup rude à l’UE en excluant liens avec Maduro: la position est
«toute négociation qui prolon- acrobatique et restreint la marge
gerait la souffrance» des Véné- de manœuvre pour le groupe de
zuéliens. Une position proche de contact.
l’intransigeance de l’administraFRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
Une polarisation
qui s’étend
à l’échelle
internationale
Pour trouver une
solution au conflit
politique vénézuélien,
un groupe de contact a
été créé à l’initiative de
l’UE. Mais les soutiens
déjà affichés par les
Etats pour Maduro ou
Guaidó compliquent
les négociations.
C
réé par l’Union européenne pour parvenir
«sous quatre-vingt-dix
jours» à un accord sur une élection présidentielle anticipée
au Venezuela, le groupe de
contact international tiendra sa
première réunion à Montevideo,
en Uruguay, ce jeudi. Formé de
ministres de douze pays – huit
européens et quatre latino-américains –, il part de zéro. Les deux
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 7 Février 2019
Dans le quartier José-Félix-Ribas, le 30 janvier à Caracas. PHOTO CARLOS BARRIA. REUTERS
Parlement en
«desacato» (en «outrage»): depuis,
toutes les décisions et les votes des
députés sont jugés nuls et sans effet.
C’est le début d’une crise politique,
d’un divorce, qui atteint aujourd’hui
son paroxysme.
Suite de la page 3
COIFFE INDIGÈNE
Dans la cour rectangulaire du
palais, Yolanda arrose les plantes
qui entourent la fontaine centrale.
Elle porte un survêtement noir,
fume une cigarette, le téléphone
collé à l’oreille pour donner des
ordres au bout du fil. «Je suis la
coordinatrice du palais. Je m’occupe
de toute la gestion du Parlement, et
aujourd’hui je me retrouve à faire de
l’arrosage parce que j’ai perdu près
de la moitié de mon personnel.» Que
ce soit les jardiniers, la sécurité, les
personnes chargées du ménage, la
plupart ont quitté le pays à cause de
la crise économique. «Le gouvernement nous a coupé les vivres, dit Yolanda. Depuis le supposé “desacato”,
ni les députés ni le personnel ne
gagnent d’argent, on ne survit que
grâce aux dons.»
A côté d’elle, avec son tee-shirt
orange, Juan regarde la fontaine
d’un air inquiet. Il est le plombier
des lieux. «Trois pompes sur quatre
ne fonctionnent plus, affirme-t-il. Si
la dernière me lâche, c’est fini, on
n’a plus d’eau.» Cet homme à tout
faire se sent impuissant, mais il
s’accroche à son palais. «Je travaille
ici depuis vingt-neuf ans, je ne peux
pas partir comme ça…» Il regrette
l’époque où lui et ses collègues
se baladaient dans leurs costumes
élégants. «Vivement que les choses
changent», peste Yolanda en jetant
son mégot d’un geste brusque.
Autour d’eux, de plus en plus d’élus,
d’invités, de journalistes venus
du monde entier affluent. Au milieu
du brouhaha des interviews et des
discussions s’invite le clapotis de la
fontaine. Un député sort du lot. Ro-
mel Guzamana porte une coiffe
indigène qui tranche avec son costume de parlementaire : «C’est la
couronne des peuples d’Amazonas»,
explique-t-il. Guzamana est l’un des
trois députés dont l’élection a été
jugée frauduleuse par le TSJ. «Je
garde tout le temps cette couronne
car c’est la preuve que le peuple
de mon Etat m’a choisi.» Et d’en profiter pour attaquer Nicolás Maduro:
«Il n’y a qu’un seul usurpateur au
Venezuela, tout le monde sait de qui
il s’agit.»
En attendant l’arrivée du président
de l’Assemblée nationale, Juan
Guaidó, le débat sur l’aide humanitaire commence dans la cour. Une
journaliste interpelle Romel Guzamana et lui demande si l’opposition
ne joue pas un jeu dangereux: «Pour
l’instant, au Venezuela, les gens
meurent de faim ou par manque de
médicaments, répond le député.
C’est à eux que l’on pense.»
Armando Armas, un jeune parlementaire, estime que le gouvernement maintient une position ferme
parce qu’il a besoin de la crise pour
asseoir son contrôle social. «Si les
gens ne dépendent plus de leurs
aides sociales, ils ne les tiennent plus
par l’estomac, analyse-t-il. A ce
moment-là, il ne leur reste que la
violence.» Une violence qui a contaminé la classe politique. Armas en
a été victime le 5 juillet 2017, ici
même. Une centaine de militants
chavistes ont fait irruption dans le
palais avec des cagoules et des
barres de fer. Armando Armas a
voulu s’interposer. Il s’est fait lyncher. «J’ai cru que j’allais y passer»,
se souvient-il ému. Bilan : douze
points de suture au crâne et l’image
de son sang sur les murs de l’Assemblée qui fait le tour du monde.
Soudain, un attroupement de journalistes se forme devant les bureaux
de la présidence. Les flashs des
photographes crépitent, plusieurs
reporters se tordent le bras pour
tenter de voler quelques mots
à Juan Guaidó. La cour se fige
pour observer cette scène ordinaire
d’une crise qui ne l’est pas. La
meute de journalistes avance doucement malgré l’agitation, longe
péniblement l’aile ouest sous les arcades, avant de s’engouffrer dans le
couloir qui mène à l’hémicycle.
SERRURE CHANGÉE
A l’intérieur, on ne distingue
presque plus la moquette pourpre,
autrefois éclatante, désormais
déteinte et usée. Seule l’extrême
gauche de l’Assemblée est vide, plus
aucun chaviste n’y siège depuis plus
de deux ans. Un grand portrait de
Juan Requesens domine l’hémicycle: c’est le dernier député arrêté,
en août, et toujours détenu. Juan
Guaidó demande le silence. Avec
trois heures de retard, la séance
peut commencer.
Dehors, Yolanda s’affaire sur la
terrasse à l’étage. En trente-deux
ans de service, elle a vu se succéder
plusieurs gouvernements, deux
républiques, des milliers de députés. «Je suis toujours restée neutre,
Au rez-de-chaussée, les deux
hémicycles séparés par un couloir
se font face. Celui des sessions,
où siège actuellement l’Assemblée
nationale, et l’hémicycle protocolaire
que s’est attribué l’ANC.
Une habitante de San Agustín à Caracas, dimanche, en
assure-t-elle. Mon rôle, c’est la
gestion du palais, pas la politique.
Mais aujourd’hui, je n’ai pas peur de
le dire: je roule pour l’opposition.»
Les autorités ne lui ont pas vraiment
laissé le choix, dit-elle. Non seulement il n’y a plus d’argent, mais
depuis l’élection contestée de l’Assemblée constituante, entièrement
chaviste, en juillet 2017, elle et ses
équipes doivent partager les locaux
avec un autre personnel, au service
des députés pro-Maduro. «Ils ne
viennent que lorsque les “constituants” siègent. Cet après-midi,
par exemple, raconte-t-elle. Ils ont
de plus en plus de prérogatives, ils
nous prennent le palais.» Souvent,
Yolanda n’arrive plus à faire tourner
sa clé dans une serrure, changée
pendant la nuit. Elle n’a par exemple
plus accès au «salon elliptique», une
grande salle du palais située sous
la coupole, où est gardé l’acte de
proclamation d’indépendance. Plus
récemment, c’est la bibliothèque
dont les portes lui ont été fermées.
«Ce lieu doit représenter l’unité de la
nation, soupire-t-elle. C’est devenu
le symbole de la division…»
Au rez-de-chaussée, les deux hémicycles séparés par un simple couloir
se font face. A l’ouest, celui des
sessions où siège actuellement l’Assemblée nationale. A l’est, l’hémicycle protocolaire que s’est attribué
l’ANC. Vêtues d’un tee-shirt «Ensemble avec Maduro», deux personnes passent le balai. Elles ne laissent personne entrer, ne lâchent pas
un mot. A part lorsqu’un troisième
arrive avec un immense portrait de
Chávez, sous le regard méfiant des
députés sortis pour fumer.
A la mi-journée, quelques nuages
assombrissent le ciel. L’ambiance
dans la cour devient plus tendue,
l’atmosphère plus électrique. Les
députés de l’Assemblée nationale
constituante commencent à arriver
avec leur propre service d’ordre.
Ceux de l’opposition vont et vien-
nent. Le député de Voluntad Popular Renzo Prieto se moque gentiment de ses rivaux : «Ils arrivent
avec des grosses voitures blindées,
alors que moi, l’ancien prisonnier
politique, je suis venu en métro.»
Ici, on se toise sans se parler, on
cohabite sans l’accepter.
DÉBATTRE ENSEMBLE ?
«Les deux sessions le même jour, c’est
nouveau, souffle un journaliste
vénézuélien habitué des lieux. Je ne
sais pas si c’est de la provocation ou
de l’intimidation.» Miguel Barroeta
est l’un des rares constituants à s’approcher du fameux couloir, les
autres restent en retrait. Il veut réagir au débat que tiennent les députés. «La seule aide humanitaire qui
pourrait être efficace au Venezuela,
c’est la levée du blocus économique, s’emporte-t-il. Que l’opposition
arrête d’obéir à Washington, qu’elle
arrête son agression criminelle et
perverse contre notre gouvernement
révolutionnaire et notre république.»
Pourquoi ne pas en débattre ensemble ? «La seule assemblée légitime
c’est la nôtre», répond sèchement
l’élu. Même réponse du côté de l’opposition. «Leurs fauteuils les attendent», se contente de préciser un
jeune député.
Entre journalistes aussi, la rupture
semble consommée: d’un côté les
chaînes nationales qui ignorent
l’opposition, de l’autre la presse
pro-Guaidó et internationale qui n’a
d’yeux que pour le président autoproclamé. Un journaliste étranger
tente quand même de décrocher
l’interview d’un député de l’Assemblée constituante alors que celui-ci
patiente sous les arcades. Il refuse de
participer «à la propagande médiatique internationale». Le reporter
argue que c’est justement ce qu’il fait
en refusant. Le député hésite une
seconde, fait non de la tête et rejoint
ses collègues en lâchant un discret:
«Bienvenue au Venezuela.» •
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Libération Jeudi 7 Février 2019
train de nourrir son enfant de 2 ans. PHOTO RODRIGO ABD. AP
Un policier colombien a arrêté mardi des contrebandiers vénézuéliens près de Cúcuta, ville frontalière. PHOTO F. VERGARA. AP
L’aide humanitaire
comme nerf de la guerre
Face à la grave crise
économique qui touche les
Vénézuéliens, les ONG et la
communauté internationale
craignent que leur aide
ne soit instrumentalisée
par Guaidó ou Maduro.
L
es chiffres ne viennent pas des
mêmes sources ni ne couvrent la
même période. Mais tous brossent un
tableau sinistre de la situation économique
et, par ricochet, humanitaire du Venezuela.
Le PIB? Amputé de moitié depuis 2013 et
de 18% pour la seule année dernière, selon
le FMI. L’inflation? Hors de contrôle, supérieure à 1000000% fin 2018, elle pourrait
atteindre 10000000% d’ici la fin de l’année. «Quel que soit l’indicateur socio-économique retenu, le Venezuela est dans une position similaire ou pire que celle des pays qui
ont connu des conflits violents», résumait la
Brookings, think tank basé à Washington,
dans un rapport rendu public en octobre.
Palette. Face à l’aggravation de la situation, le régime de Caracas ne publie plus,
ou presque, de statistiques officielles.
En 2014, un consortium d’universités vénézuéliennes lance un projet visant à documenter annuellement la situation sociale
dans le pays. Baptisé Encovi, pour «Enquête sur les conditions de vie», cette étude
porte sur une vaste palette d’indicateurs:
revenus, nutrition, éducation, sécurité, logement. Selon la version la plus récente, qui
a un an, 87% des foyers vivaient en dessous
du seuil de pauvreté en 2017, contre 48%
en 2014. 89,4% des familles déclarent manquer d’argent pour acheter à manger. Les
Vénézuéliens ont ainsi perdu 11 kilos en
moyenne en 2017. Le secteur de la santé est
l’un des plus touchés même si, là encore, les
u 5
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chiffres se font rares. En mai 2017, le président Nicolás Maduro limoge la ministre de
la Santé, dont les services viennent de
publier des statistiques (les premières en
deux ans) montrant une forte hausse,
en 2016, des cas de mortalités maternelle (+66%) et infantile (+30%). D’après
la Fédération pharmaceutique du Venezuela, plus de 80% des médicaments
sont introuvables dans le pays. Et au printemps, une enquête commandée par l’Assemblée nationale a conclu que 79% des
hôpitaux étaient privés d’eau potable.
Selon Juan Guaidó, «entre 250 000 et
300000 Vénézuéliens risquent de mourir»
de malnutrition et faute de médicaments.
Ce sont eux (les moins de 5 ans, personnes
âgées, femmes enceintes, malades chroniques) qui doivent bénéficier en priorité de
l’aide humanitaire d’urgence que le chef de
l’Etat par intérim autoproclamé tente de
mettre en place, notamment avec l’appui
des Etats-Unis. Mardi, le Parlement présidé
par Guaidó a approuvé un plan pour la distribution de vivres et de médicaments depuis la Colombie et le Brésil. Des premiers
colis de l’Agence américaine pour le développement international, sont arrivés en
Colombie, où ils sont stockés dans la ville
frontalière de Cúcuta. Mercredi, Guaidó a
assuré qu’une première cargaison d’aide
entrerait au Venezuela cette semaine,
pour y être distribuée à 20000 personnes
et cinq hôpitaux. Mais rien, pour l’heure, ne
garantit que les convois puissent franchir
la frontière. Mercredi, le pont de Tienditas,
qui relie Cúcuta à la localité vénézuélienne
d’Ureña, a été fermé par l’armée, fidèle à
Maduro, qui martèle que son pays n’a «pas
besoin de demander l’aumône». Dans la soirée, le secrétaire d’Etat américain, Mike
Pompeo, a accusé Maduro de «bloquer»
l’aide: «Le régime de Maduro doit permettre
à l’aide de parvenir au peuple affamé», a-t-il
tweeté. Dans le camp de Guaidó, on estime
que ce bras de fer peut s’avérer payant. Un
point de vue partagé par Diego Area, chercheur à l’Atlantic Council: «Si Maduro accepte de laisser entrer l’aide, il reconnaît
l’échec de sa politique. S’il refuse, il risque un
rejet généralisé de la communauté internationale et aggraverait la crise dans laquelle
est plongé son peuple.»
Œufs. Faire de l’aide un motif de confrontation n’est toutefois pas sans risque. «La
situation humanitaire a pris ces derniers
jours une tournure très politique, et c’est
tout ce que nous voulons éviter», confie ainsi
une diplomate onusienne. Pour l’ONU, le
gouvernement de Maduro demeure l’interlocuteur légitime, celui qui leur permet
d’opérer dans le pays. En coulisse, le bras
humanitaire des Nations unies cherche à
convaincre Caracas d’autoriser une présence renforcée sur son territoire. Une
source diplomatique à New York parle de
«léger progrès», dans un contexte «très polarisé». «Face à une situation très critique
et qui se dégrade de jour en jour, le principal
défi des Nations unies est de renforcer leur
réponse humanitaire sur place, tout en évitant le risque d’instrumentalisation par
l’une ou l’autre partie. C’est la ligne de crête
étroite que doit emprunter l’ONU», résume
l’ambassadeur de France à l’ONU, François
Delattre. Confrontées à un défi identique,
les ONG étrangères marchent elles aussi
sur des œufs. «Les visas et la sécurité de nos
équipes dépendent des autorités de Caracas», explique un cadre d’une organisation
européenne. Pas question, dans ce contexte, de prendre parti. En attendant que
le blocage politique se dénoue, l’aide risque
donc de se concentrer à l’extérieur du Venezuela, d’où fuient toujours, estime l’ONU,
plus de 5000 personnes par jour.
FRÉDÉRIC AUTRAN
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Cataclysme
On a du mal à imaginer, à cause de la sécheresse des chiffres, l’étendue du désastre économique et social traversé par le Venezuela.
Un seul d’entre eux résume beaucoup de
choses: les Vénézuéliens ont perdu en
moyenne 11 kilos depuis le début de la crise.
Tout est à l’avenant, effondrement du PIB,
inflation dantesque, mortalité infantile en
hausse, pénurie de médicaments, gonflement
subit du nombre d’habitants en dessous
du seuil de pauvreté. Il faut se reporter aux
situations de guerre ou bien de conflit civil
pour retrouver des statistiques comparables.
Certes, la chute des cours du pétrole explique
en partie le cataclysme. Mais n’était-ce pas le
devoir de tout Etat de se prémunir contre une
baisse des recettes pétrolières qui n’avait rien
d’invraisemblable? Et de s’assurer, au moins,
que la compagnie nationale n’allait pas,
en plus, réduire sa production faute d’investissements ou de simple entretien du matériel?
Dans n’importe quelle démocratie, le gouvernement qui aurait provoqué, ou même vu,
la dégradation de l’économie à ce point aurait
cédé la place depuis longtemps, à juste raison.
D’où le geste mi-légal mi-expéditif du Parlement régulièrement élu, qui a prononcé la déchéance du Président, dont on estime qu’il a
été élu dans des conditions illégitimes. D’où le
bras de fer déclenché à propos de l’aide
humanitaire acheminée au Venezuela par des
gouvernements étrangers hostiles à Maduro.
Juan Guaidó, président par intérim autoproclamé, veut accueillir l’aide, l’autre président
la refuse, prétextant de la menace d’une intervention étrangère. On l’a déjà écrit: il n’est
d’autre moyen de sortir de cette confrontation
–qui risque de déboucher sur une guerre
civile– que de convoquer une élection présidentielle sincère et contrôlée. Tout le reste
est palinodie et atermoiement tactique. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Jeudi 7 Février 2019
TUNISIE
Des rêves entre
deux rives
Huit ans après la révolution, les jeunes sont de
plus en plus nombreux à rejoindre l’Europe pour
étudier ou travailler. Même si, pour ceux qui y
parviennent, l’idée d’un retour subsiste en dépit
des incertitudes et du manque de débouchés.
Par MATHIEU GALTIER
Correspondant à Tunis
Photos NICOLAS FAUQUÉ.
IMAGES DE TUNISIE
D
concentrent dans le sud et l’ouest du pays, pudiquement nommés «régions de l’intérieur», relève l’Institut
arabe des chefs d’entreprise (IACE), un think tank entrepreneurial. Huit ans après la révolution, la «dignité»
scandée dans les rues reste lettre morte.
ans les livres d’histoire, Hannibal est un militaire intrépide et Ibn Khaldoun, un penseur «Question d’épaule». Les plus diplômés parqui fait le pont entre les deux rives de la Médi- tent, eux, légalement mais pour une raison comparaterranée. Aujourd’hui, des milliers d’Hannibal prêts ble: être considérés. «Le système universitaire tunisien
à conquérir l’Italie sont arrêtés pour être renvoyés égalitaire a permis aux enfants de classes moyennes
en Tunisie, où les autorités sont peu enclines à les d’être bien formés. Mais ils n’ont pas les réseaux – on
fêter en héros. Les Ibn Khaldoun modernes, médecins appelle ça la “question d’épaule” en Tunisie– pour alou ingénieurs, installés en Europe sont perçus ler plus haut. A l’étranger, ils pensent qu’ils progressecomme des «lâcheurs» par certains Tunisiens, et ront plus vite», poursuit Farida Souiah. Le nombre
comme des «profiteurs» par une frange de la d’étudiants tunisiens installés dans les pays de l’OCDE
population hôte. Malgré les changements de percep- a augmenté de 20% entre 2013 et 2016 et 68% de ceux
tions, les Tunisiens (1,4 million vivent hors
venus en France sont restés après leurs
des frontières selon l’Observatoire natiocursus, selon le rapport de l’OCDE
Tunis
nal de la migration) et l’exil demeurent
«Talents à l’étranger: une revue des
une histoire immémoriale.
émigrés tunisiens», publié fin 2018.
Kasserine
Le cas des médecins est symptomaMer
Injustice. L’année dernière,
tique: 4000 docteurs tunisiens exerMéditerranée
5181 Tunisiens ont débarqué illégaçaient dans l’OCDE en 2016, ce qui
TUNISIE
lement sur les côtes italiennes, soit
représente un taux d’émigration
ALGÉRIE
le contingent le plus important
de 22 % pour cette profession. Parade migrants, avec 22 % des
doxalement, cette fuite des cerveaux
LIBYE
enregistrements selon le ministère de
est perçue comme une opportunité par
l’Intérieur de la Botte. «L’une des raisons
les autorités. La diaspora a transféré
100 km
des départs de ces Tunisiens issus des classes
en 2017 vers la Tunisie l’équivalent de 5% du
populaires est le sentiment d’une injustice sociale pro- PIB. Ce pourcentage pourrait encore augmenter avec
fonde. Une situation d’autant plus frustrante qu’ils la dégringolade du dinar, qui ne «vaut plus rien», a
voient des jeunes vivre la belle vie dans des quartiers admis à la télévision le président de la République,
et des villes huppés de leur pays qui leur paraissent Béji Caïd Essebsi, le 14 janvier, jour anniversaire de
inaccessibles, analyse Farida Souiah, chercheuse au la révolution… Des émigrés reviennent pourlaboratoire méditerranéen de sociologie à Aix-Mar- tant : 20 000 adultes ont rejoint la mère patrie deseille Université. Dans la migration, ils ne choisissent puis 2009. Ils profitent de possibilités économiques
de voir que ceux qui ont réussi, le mythe du self-made- qui s’offrent à eux «en raison de l’expérience ou des
man apparaît possible là-bas.» Jamais l’existence de compétences qu’ils ont acquises à l’étranger», décrit
deux Tunisie n’a été aussi forte: 75% des chômeurs se le rapport. Partir pour mieux revenir. •
AHMED AMINE AZOUZI, 34 ANS,
DIRECTEUR DU MULTIPLEXE PATHÉ, TUNIS
«ICI, TOUT EST À CONSTRUIRE
ET RECONSTRUIRE»
«Revenir au pays, 95 % des Tunisiens de la diaspora se posent la
question, même si tous ne sautent pas le pas. Les premières années d’euphorie post-révolution,
il y a eu beaucoup de retours,
puis pas mal de désillusions.
Maintenant, les raisons sont plus
“normales”: revoir la famille, faire
découvrir aux enfants ce qu’on a
vécu. C’est pour ça que ma
femme, qui est tuniso-américaine, et moi sommes rentrés en
juin 2017. Aussi parce qu’elle a eu
une opportunité de travail dans
une ONG internationale.
«J’ai commencé comme consultant indépendant dans le domaine culturel avant de diriger le
premier multiplexe de cinéma du
pays. Il aurait été difficilement
possible sans la révolution.
Sous Ben Ali, investir dans la culture, c’était compliqué. Même
pour faire venir un film américain, il y avait une suspicion: tout
ce qui pouvait donner l’opportunité au grand nombre de développer son esprit critique faisait
peur au régime.
«Les Tunisiens restés en France
me demandent comment se
passe mon retour : les blocages,
les avantages, etc. Ceux qui
étaient restés en Tunisie, dont
mon père, ne comprenaient pas
ce choix, à cause des difficultés
économiques. En France, j’ai
travaillé pour des sociétés de
conseil avec un salaire deux fois
plus élevé.
«Au début, Paris, ses expos, ses
concerts, me manquaient. Je revenais un week-end par mois.
Mais le stress insidieux de la capitale et les fruits et légumes sans
goût ne me manquent pas ! Bon,
le matin, je continue à écouter la
radio française. La France, c’est
là que je suis devenu adulte, où
j’ai fait mes études, où j’ai payé
mes premiers impôts… En Tunisie, où tout est à construire ou reconstruire, je n’avais pas les codes. Tu ne peux toujours pas faire
un virement en ligne rapidement ; pour souscrire une assurance, tu dois te déplacer dans
une agence !
«Ma femme et moi sommes privilégiés. Si la situation empire,
nous avons la possibilité de repartir. Les élections [présidentielle et législatives prévues à la
fin de l’année, ndlr] seront des indicateurs importants mais pas
décisifs. La révolution n’a que
huit ans, ce n’est rien.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 7 Février 2019
u 7
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SLIM MECHANI, 30 ANS,
EN ONZIÈME ANNÉE
DE MÉDECINE, TUNIS
«ON NE PEUT PAS NOUS
BLÂMER PARCE QU’ON
ESSAYE DE RÉUSSIR»
«Je veux passer ma dernière année de
médecine en France dans le cadre du
diplôme de formation médicale spécialisée.
Ensuite, l’objectif c’est de passer le PAE [Procédure d’autorisation à exercer, ndlr] pour
travailler là-bas. Sur ma promotion de
30 personnes en radiologie, on est environ
25 à vouloir faire la même chose. D’ailleurs,
si on a choisi cette spécialité, c’est aussi
parce qu’elle est recherchée à l’étranger.
S’installer en Allemagne, c’est encore
plus facile. Tu peux postuler au bout de
sept ans d’étude, sans concours de
spécialisation. Tu as 26 ans et tu es
payé 2 000-2 500 euros net par mois.
«J’aime mon pays, j’y ai ma famille, mes amis,
mes habitudes. Mais après douze ans d’études très dures, il n’y a aucun attrait à rester
ici. Ce qui me fascine, c’est la radiologie
interventionnelle vasculaire [qui permet de
traiter sans opérer, ndlr], or il n’y a aucun référent sur le grand Tunis. Personne ne peut
m’apprendre cette technique.
«Quand j’étais en première année, j’ai passé
mes quatre mois de stage dans un établissement dont le scanner était en panne ! Je
comprends que la situation économique du
pays soit difficile, mais il y a surtout un problème de volonté politique: par exemple, les
grandes sociétés arrivent à ne pas payer
d’impôts ! Et puis, il n’y a plus de considération. Durant une garde, pendant le ramadan,
on m’a apporté le repas de rupture du jeûne:
de la salade pas fraîche et un morceau de
viande sec. Je n’aurais pas donné ça à mon
chien. Un collègue s’est fait casser le nez par
une famille parce qu’il a annoncé la mort du
patient. La direction ne l’a pas soutenu. En
France, il y a des poursuites si le personnel
médical est agressé.
«On nous reproche de partir alors que le bateau coule mais on ne peut pas nous blâmer
parce qu’on essaye de réussir. Un chef de
service à l’hôpital gagne 1 000 euros par
mois en Tunisie. L’argent n’est pas l’essentiel,
mais, soyons honnêtes, c’est important. Je
reviendrai en Tunisie, c’est certain, mais je
ne sais pas quand.»
WAEL ABESSI 32 ANS, CHÔMEUR, KASSERINE
«UN VRAI TRAVAIL? IMPOSSIBLE
À KASSERINE. IL N’Y A RIEN OU ALORS
C’EST TRUQUÉ.»
«Quand je ferme les yeux pour
penser à mon avenir, je vois une
tache noire. Je cherche un vrai
travail depuis 2013 mais c’est impossible à Kasserine. Il n’y a rien
ou alors c’est truqué. Quand l’administration embauche, il y a officiellement un concours, mais les
places sont déjà réservées. Avant
l’un d’entre eux, je suis allé chez
le coiffeur pour raser ma barbe. Il
connaissait déjà les noms de ceux
qui allaient être embauchés ! J’ai
tenté ma chance à Sousse [la
grande ville la plus proche, à
166 kilomètres au nord-est, ndlr]:
vendeur, serveur… ça a raté.
«Un jour, j’arrive dans un café
pour postuler. Le propriétaire me
demande d’où je viens. Quand j’ai
répondu Kasserine, il a regardé,
effrayé, mon sac à dos comme s’il
y avait une bombe dedans! Vivre
à Tunis, c’est impossible si tu n’as
pas une famille pour t’héberger et
des réseaux pour trouver un bon
travail : j’ai calculé, il me faudrait
au moins 900 dinars (265 euros)
par mois. Si je bosse dans un centre d’appel où ça embauche, c’est
600 dinars (176 euros). Des amis
le font, ils s’entassent à sept dans
un studio pour manger et dormir.
C’est de l’esclavage. Pour moi, la
vie, c’est voir des amis, fumer,
boire des cafés.
«L’année dernière, j’avais une
copine, la plus belle femme du
monde. Je l’ai quittée pour son
bien, car dans dix ans je serai
peut-être au même point. Je vis
encore chez mes parents. Là,
j’élève des poissons que je revends. Ça me rapporte 50 dinars
par mois (14 euros). Le reste de
mon argent, c’est-à-dire 80 %,
vient de mes parents. J’achète
des cigarettes venant de Libye à
2 dinars (60 centimes d’euro)
pour pouvoir fumer mes deux
paquets par jour.
«J’ai fait une demande pour immigrer au Canada en faisant une
formation de plombier. Ils ont besoin de plombiers au Canada,
non ? En 2013, des amis ont pris
le bateau pour l’Europe. Certains
vivent bien en Allemagne maintenant. Je n’ai pas osé. Parfois j’y
pense, mais il faut l’argent et j’ai
peur de la traversée. D’autres
s’immolent par le feu comme
Mohamed Bouazizi [dont le geste,
le 17 décembre 2010, a déclenché
la révolution, ndlr]. Je ne le ferai
jamais, par contre, je rêve de
brûler les responsables, ceux qui
font que j’en suis là.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Jeudi 7 Février 2019
LIBÉ.FR
Excision : «En Guinée, c’est avec
nos sœurs qu’on peut changer les
choses» En Guinée, deuxième pays le
plus touché dans le monde (après la Somalie), près de 97 %
des 15-49 ans ont connu l’excision. Dans une interview à l’occasion de la journée internationale de tolérance zéro à l’égard
de ces pratiques, Kadiatou Konate, secrétaire générale du
Club des jeunes filles leaders de Guinée, mise sur la pédagogie
et l’entraide pour faire évoluer les mentalités.
portée par l’omniprésent
président du parti, Geert
Wilders, qui n’a pas hésité à
mettre sur le même plan le
Coran et le pamphlet antisémite d’Adolf Hitler, Mein
Kampf.
En apprenant la conversion
à l’islam de son ancien bras
droit, le leader de l’extrême
droite a tenté une nouvelle
comparaison : «C’est à peu
près comme si un végétarien
allait travailler dans un abattoir.» Jan Roos, avec qui Joram van Klaveren a fondé le
parti VoorNederland, a estimé, quant à lui, qu’il s’agissait «d’un coup publicitaire»,
uniquement destiné à faire
vendre son livre, dont la sortie est prévue prochainement. Quant au principal intéressé, il estime que sa
conversion est tout simplement «un retour religieux»,
après une éducation dans
une famille protestante orthodoxe.
Barbecues. Pour autant, le
Joram van Klaveren à Rotterdam, le 24 février 2017. PHOTO BAS CZERWINSKI. AFP
Pays-Bas: Joram van Klaveren
et l’islam, conversion ou promotion?
Après avoir travaillé
sur un livre contre
les musulmans, l’exdéputé néerlandais
d’extrême droite
a annoncé s’être
converti à l’islam
et milite
désormais pour
la protection
des mosquées.
Par
NELLY DIDELOT
S
i les déclarations fracassantes de l’extrême
droite à l’encontre de
l’islam défraient régulièrement la chronique aux PaysBas, Joram van Klaveren a
lancé lundi soir un nouveau
type de pavé dans la mare.
Cet ancien proche de Geert
Wilders, le président du Parti
de la liberté (PVV), situé tout tives, où il concourait sous
à droite de l’échiquier politi- l’étiquette de son propre
que néerlandais, a annoncé parti, VoorNederland («Pour
s’être converti à
les Pays-Bas»).
L’HISTOIRE Sans abandonner
l’islam. Une décision pour le
ses leitmotivs faDU JOUR
moins surprevoris, tels que
nante de la part d’un homme «l’islam est un mensonge»,
qui a passé les dernières an- «Mahomet est un escroc» ou
nées à réclamer une interdic- «le Coran est un poison».
tion du voile intégral comme Puis, du jour au lendemain,
des minarets, et surtout tout a changé. Joram van
la «désislamisation» des Klaveren affirme avoir connu
Pays-Bas.
une révélation en travaillant
sur un livre pourtant destiné
Révélation. Après qua- à décrire toutes les menaces
tre ans à siéger au Parlement que l’islam ferait courir aux
comme député et président sociétés européennes. Son
du groupe PVV (aujourd’hui, ouvrage, intitulé Apostat: du
20 élus sur 150), il avait cla- christianisme à l’islam à
qué la porte du parti en 2014, l’heure de la terreur séculaire,
en désaccord avec une ligne a été transformé en «une réjugée pas assez libérale sur futation des objections que les
les questions sociales. Il n’a non-musulmans ont vis-à-vis
quitté la scène politique de l’islam», a expliqué cet
qu’en 2017, après sa cuisante homme de 40 ans, marié et
défaite aux élections législa- père de deux enfants, au
journal NRC Handelsblad.
Son parcours de conversion
est étonnamment proche de
celui d’Arnoud van Doorn.
Ancien élu du PVV comme
Joram Van Klaveren, ce
conseiller municipal d’Amsterdam s’est converti à l’islam en 2013, après un mouvement de réflexion sur la
rhétorique islamophobe de
son propre parti. «Il y avait
tellement d’histoires négatives sur l’islam que j’ai ressenti
le besoin de faire mes propres
recherches et de déterminer
ce qui était vrai et ce qui ne
l’était pas», expliquait-il à
l’époque. Toujours investi en
politique, il milite désormais
pour que les mosquées néerlandaises soient protégées
par la police, comme le sont
déjà les synagogues.
«Le PVV défend la vision
d’une Europe blanche et chrétienne dont l’identité serait
mise en danger par le multiculturalisme prôné par les
élites nationales et européennes, explique la doctorante à
l’Institut français de géopolitique Anaïs Voy-Gillis. Son
discours est construit contre
un ennemi qui serait à la fois
extérieur, l’islam, et intérieur, les migrants et les
minorités.» Une idéologie
Joram van Klaveren affirme avoir
connu une révélation en travaillant
sur un livre pourtant destiné à décrire
toutes les menaces que l’islam ferait
courir aux sociétés européennes.
discours islamophobe professé jusque récemment par
Joram van Klaveren n’est pas
resté sans conséquence. Le
nombre d’incidents violents
en provenance de l’extrême
droite a triplé en trois ans,
d’après deux rapports publiés
à la fin de l’année 2018 et relayés par le quotidien De
Volkskrant. Et les cibles ont
changé : le néonazisme qui
s’attaquait en premier lieu
aux Juifs a laissé place à un
combat contre l’islam. Les
militants de Pegida, un mouvement islamophobe né en
Allemagne et qui a essaimé
depuis aux Pays-Bas, organisent régulièrement des manifestations contre les musulmans aux abords des
mosquées. Pendant le ramadan de l’été dernier, des barbecues à base de porc avaient
même eu lieu à la sortie des
prières, à Rotterdam.
La rhétorique du PVV continue dans ce contexte à avoir
le vent en poupe. «Bien qu’il
constitue la deuxième force
politique du pays au Parlement, le PVV est aujourd’hui
assez isolé sur la scène nationale, estime Anaïs Voy-Gillis.
En revanche, il devrait faire
un bon score aux élections
européennes de mai, en surfant sur la crise de la
représentativité, le rejet
de l’immigration et des politiques de Bruxelles en la
matière.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 7 Février 2019
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LIBÉ.FR
Le pape reconnaît des viols
de religieuses dans l’Eglise
Mardi soir dans l’avion du retour de
son voyage aux Emirats arabes unis, François a reconnu
dans «quelques congrégations nouvelles et dans quelques régions» l’existence d’agressions sexuelles perpétrées par des prêtres et évêques à l’encontre de religieuses. Et annoncé que plusieurs membres de l’Eglise «ont
été renvoyés en raison de cela». PHOTO AFP
DONALD TRUMP
président des EtatsUnis, mercredi dans
son discours sur
l’état de l’Union
Ses équipes avaient annoncé un discours d’unité. Et Donald
Trump a presque mis les formes, se pliant à la solennité de
l’exercice pour son deuxième discours sur l’état de l’Union,
mardi soir face au Congrès réuni à Washington. L’annonce
principale a été l’officialisation de la tenue d’un nouveau sommet avec le leader nord-coréen, Kim Jong-un, les 27 et 28 février au Vietnam, huit mois après leur première rencontre à
Singapour. Malgré ses accents rassembleurs, ce discours a surtout donné une nouvelle occasion à Trump d’égrener ses thèmes favoris, clivants pour les plus de 500 élus du Congrès,
même au sein de son propre camp. Caravanes de Centraméricains arrivant aux portes des Etats-Unis, volonté affichée de
faire reculer le droit à l’avortement, lutte contre le socialisme,
retrait des troupes américaines de Syrie et d’Afghanistan…
«Le monde envie notre économie», a-t-il asséné, insistant sur
le faible chômage et la croissance robuste. Avant d’enchaîner:
«Nous assistons à un miracle économique aux Etats-Unis, que
seules les guerres absurdes, la politique, ou de ridicules enquêtes partisanes peuvent stopper», a-t-il ajouté dans une allusion
acrobatique et inattendue aux enquêtes sur les liens entre
Moscou et son équipe de campagne en 2016. Enfin, Trump
a affirmé que le mur à la frontière avec le Mexique serait «construit», promettant de féroces batailles avec la Chambre à majorité démocrate pour les mois à venir. I.H. (à Washington)
Kevin Hjortshøj O’Rourke deux principaux partis de
est professeur d’histoire dicter l’agenda et de paraéconomique à l’université lyser la situation.
d’Oxford. De mère danoise Une sortie de l’UE sans
et de père irlandais, il accord est-elle possible ?
est aussi conseiller munici- Elle est moins improbable
pal du village français de qu’il y a quelque temps.
Saint-Pierre-d’Entremont Et, si elle se produit, elle
(Isère). Il est l’auteur d’Une risque de précipiter le débrève histoire
mantèlement
du Brexit,
du Royaumeouvrage d’une
Uni. Depuis le
clarté limpide
référendum, la
pour comPremière miprendre les
nistre écosracines de ce
saise, Nicola
qu’il qualifie
Sturgeon, a joué
de «vaudeville
très finement.
dont l’issue risINTERVIEW Elle a suggéré
que d’être dral’idée d’un sematique».
cond référenAssiste-t-on à un effon- dum sur l’indépendance de
drement du système par- l’Ecosse. Jusqu’à présent,
lementaire britannique? elle a joué le rôle de celle qui
Le système parlementaire souhaite la meilleure solubritannique est problémati- tion pour l’ensemble du
que, notamment le système Royaume-Uni.
de vote [le scrutin uninomi- Mais s’il y a une sortie sans
nal à un tour, ndlr] qui privi- accord, elle pourrait alors
légie le bipartisme et laisse proposer un second référenen marge les autres partis. dum et elle aurait des
Si un des deux grands partis chances de l’emporter. C’est
(conservateur ou travailliste) quand même ironique de
implose, cela poserait penser que lors du référend’énormes problèmes. Le dum sur l’indépendance
système bipartite permet écossaise en 2014, l’arguaux franges extrémistes des ment massue contre l’indéDR
AFP
«L’Amérique ne
sera jamais un
pays socialiste.»
Brexit: «Une sortie sans accord risque
de précipiter le démantèlement du pays»
35%
Ski Le Français Johan Clarey
vice-champion du monde de super-G
A 38 ans, le «papy» des pistes obtient le plus beau résultat de
sa carrière. Mercredi à Aare (Suède), le Français Johan Clarey
a décroché la médaille d’argent du super-G aux Mondiaux de
ski alpin. En tête jusqu’au dernier pointage intermédiaire, il
échoue finalement à 9 centièmes de l’Italien Dominik Paris
et termine à égalité de temps avec l’Autrichien Vincent Kriechmayr. Il devient le skieur le plus âgé jamais médaillé aux
championnats du monde. PHOTO AP
Telle est la proportion d’enfants dans le
monde qui bénéficient d’une couverture
sociale. Selon un rapport conjoint de l’Unicef
et de l’Organisation internationale du travail
(OIT), publié mercredi, une majorité ne bénéficie pas d’une telle protection, pourtant indispensable pour les aider à sortir de la pauvreté.
Selon ce rapport, le nombre d’enfants bénéficiant de ces aides varie fortement selon les
continents: 87% des enfants sont couverts en
Europe contre 66 % aux Amériques, 28 % en
Asie et 16% en Afrique. Le rapport indique également que 20 % vivent dans une pauvreté
extrême, soit avec moins de 1,90 dollar par jour.
pendance était qu’elle
entraînerait la sortie de
l’Ecosse de l’UE ! En cas de
second référendum sur
l’indépendance en Ecosse,
il y aura forcément des
répercussions en Irlande,
notamment en Irlande
du Nord.
Les relations entre l’Irlande et le Royaume-Uni
ont-elles souffert depuis
deux ans et demi ?
Je vis à Dublin et travaille à
l’université d’Oxford. Mes
collègues anglais plus âgés
se souviennent très bien des
bombes, des attentats pendant les Troubles (de 1969
à 1998). Les plus jeunes, en
Angleterre, n’en ont plus
conscience. Mais en Irlande
du Nord ou en Irlande, la
mémoire de cette période
est toujours vive.
Cette différence mène aux
déclarations intempestives
de certains, qui, en gros, expliquent que l’Irlande
devrait savoir où se trouve sa
place: un célèbre journaliste
de la BBC suggérait il y a
quelques jours que, pour
l’Irlande, la meilleure solution serait «de quitter l’UE et
de rejoindre le giron britannique». Quand on connaît le
passé, c’est extraordinaire !
Au moment du référendum
de 2016 sur le Brexit, l’Irlande se trouvait plutôt dans
une bonne position, sortie
de la crise financière, les relations avec le Royaume-Uni
semblaient enfin normalisées, avoir atteint un niveau
de parfaite égalité. Le vote
pour le Brexit et ce qui a
suivi ont représenté un
réveil brutal pour beaucoup
d’Irlandais. Paradoxalement, le Brexit permet à l’Irlande de prendre sa pleine
place au cœur de l’Europe.
Ça a mis fin à toute ambiguïté, nous avons vu où sont
nos vrais amis. Et le sentiment européen a augmenté.
Quels sont les risques
en cas de sortie brutale ?
S’il y a un no deal, la question de gérer une frontière
entre l’Irlande et l’Irlande
du Nord sera ouverte. Et le
choc économique sera violent pour l’Irlande. La question est de savoir comment
elle s’ajustera. Et à quelle
vitesse le Royaume-Uni
reviendra à la table des
négociations européennes.
Recueilli par
SONIA DELESALLESTOLPER
Droit de réponse de Vincent Miclet
Vous avez publié, le 6 janvier 2019 à 20h56 sur le site liberation.fr, et dans l’édition du 7 janvier 2019 du journal Libération
(page 4), un article de Renaud Lecadre intitulé «Vincent Miclet:
bling-bling et bakchichs». Cet article met gravement en cause
ma probité, énonçant fort imprudemment que je suis poursuivi
depuis 2012 par la justice angolaise, le général Kopelipa me
«soupçonnant d’avoir détourné des commissions». Ceci n’est
pas exact. D’une part, j’affirme, avec la plus grande fermeté,
ne m’être livré à aucune opération litigieuse –j’ai au contraire
été fortement lésé dans cette affaire, ce qui m’a conduit à intenter une action civile, actuellement pendante devant les juridictions angolaises. Je précise que la société en cause, dont je suis
l’ayant-droit économique, a été auditée par un cabinet de renommée internationale, lequel l’a considérée en règle. D’autre
part, et en tout état de cause, je n’ai jamais été inquiété –ni
convoqué, ni interrogé, ni perquisitionné– par la justice angolaise, en dépit d’un contexte de lutte contre la corruption menée par le nouveau chef de l’Etat, Joao Lourenço. N’ayant rien
à me reprocher, je me rendrai très prochainement à Luanda.
Enfin, vous reprenez le passage d’un article publié dans le journal Le Monde le 17 novembre 2018, dans lequel les propos suivants me sont attribués: «En Afrique, on ne fait pas d’affaires
sans donner de commissions», mentionnant plus loin le chiffre
«d’au moins 30%». Cela, une fois encore, n’est pas exact: je n’ai
jamais évoqué le terme de «commissions», mais celui de
«marge», ce qui m’apparaît être radicalement différent.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Jeudi 7 Février 2019
Alstom
et Siemens
pas mariés,
Paris et Berlin
fort marris
La commissaire européenne à la Concurrence,
Margrethe Vestager, s’est opposée mercredi à la fusion
entre le français et l’allemand. Edouard Philippe
dénonce une «mauvaise décision».
Par
CHRISTOPHE ALIX
T
rès attendue, la décision ne manquera
pas d’alimenter le débat sur la stratégie
économique du Vieux Continent à la
veille du renouvellement du Parlement européen. Comme prévu et comme le règlement
l’y autorise depuis 1989, la Commission européenne a mis son veto mercredi au projet de
fusion entre le français Alstom et l’allemand
Siemens dans les transports. Les deux entités,
qui avaient annoncé leur mariage en septembre 2017, travaillaient depuis à la création d’un
«Airbus du rail» européen aux 15,3 milliards
de chiffre d’affaires et 62 000 salariés.
«La Commission européenne a interdit la
concentration parce que les entreprises
n’étaient pas disposées à remédier aux importants problèmes de concurrence que nous
avons relevés», a expliqué la commissaire en
charge de la Concurrence, Margrethe Vestager, afin de justifier cette décision prise au
terme de l’étude de plus de 800 000 documents. «En l’absence de mesures compensatoires suffisantes, a ajouté la Danoise, cette concentration aurait entraîné une hausse des
prix pour les systèmes de signalisation qui assurent la sécurité des passagers et pour les fu-
tures générations de trains à très grande vitesse.» Les concessions faites par les deux
groupes, avec des promesses de cessions
équivalant à 4 % de leur chiffre d’affaires,
n’auront donc pas suffi à infléchir la décision
de Bruxelles (lire ci-contre).
Autant d’arguments que contestent vigoureusement les deux parties qui, comme les gouvernements français et allemands, jugent «incompréhensible» et «injustifié» le veto
bruxellois –le huitième seulement en dix ans
contre 3000 fusions approuvées. «Notre stratégie était double, a rappelé le PDG d’Alstom,
Henri Poupart-Lafarge. Il s’agissait d’une part
d’atteindre plus rapidement une taille critique
par rapport à la Chine, de l’autre d’accélérer
la digitalisation de nos réseaux, indispensable
pour développer le transport “multimodal”.
Nous n’avons pas surestimé la menace chinoise, mais cette fusion n’a pas été pensée pour
les deux prochaines années, on a vu plus loin.
La Commission a eu un raisonnement beaucoup plus court-termiste.»
«TRISTE NOUVELLE»
«C’est une triste nouvelle que l’on ne puisse pas
construire un champion européen de taille
mondiale dans une industrie qui se mondialise
pour de vrai», a déploré le président de
la SNCF, Guillaume Pepy, qui avait apporté
son soutien «comme client» à ce qui était selon
lui «vraiment un projet industriel».
Pour l’exécutif, qui soutenait à fond ce projet
venant clôturer le démantèlement de l’ancien
Alstom – la branche énergie a été rachetée
en 2015 par l’américain General Electric, qui
n’a pas tenu depuis ses promesses de créations d’emplois –, le coup est rude. «Erreur
politique» qui va «servir les intérêts de la
Chine» avait déploré avant même que le veto
soit rendu public le patron de Bercy, Bruno
Le Maire, tandis qu’Edouard Philippe évoque
une «mauvaise décision» prise sur de «mauvais fondements». Du côté allemand aussi, la
déception est grande. «Protéger les intérêts
des clients localement ne signifie pas se priver
d’être sur un pied d’égalité avec des pays leaders comme la Chine et les Etats-Unis», a estimé Joe Kaeser, le patron de Siemens.
A Belfort, les syndicats d’Alstom se sont à l’inverse dits «satisfaits». Ils combattent depuis
le début cette opération qu’ils estiment avant
tout financière et dangereuse à terme pour
l’emploi, en raison notamment des 470 millions d’euros de synergies et d’économies de
coûts mises en avant par la direction. «La
stratégie d’Alstom va évidemment se poursuivre, et bien que la situation économique se soit
fortement améliorée depuis l’annonce du mariage, il va falloir rester vigilant», estime Patrick de Cara, délégué syndical CFDT.
«PAS DE PLAN B»
S’il estime que seuls «les nationalistes et les
concurrents» comme le canadien Bombardier
peuvent se satisfaire de ce veto, le patron
d’Alstom a largement relativisé son impact
à court terme: «Il n’y a pas de plan B car Alstom est bien armé pour la suite avec un carnet
de commandes de plus de 40 milliards d’euros
à délivrer. On a les moyens de se donner un
peu de temps pour voir même s’il faut savoir
anticiper, c’était tout le sens de ce rapprochement.» Dans l’immédiat et après avoir prévenu de l’abandon «définitif» du projet, Alstom va pouvoir économiser 1,8 milliard
d’euros de dividendes exceptionnels qui devaient être distribués à ses actionnaires, Bouygues en tête, pour les récompenser de cette
fusion. Un pactole qui, cumulé avec le chèque
de 2,6 milliards d’euros reçu récemment de
General Electric en échange de la cession de
filiales détenues conjointement par les
deux groupes, devrait lui donner quelques
possibilités dans le cadre du nouveau plan
stratégique 2020-2025, auquel Alstom va désormais s’atteler. •
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Libération Jeudi 7 Février 2019
u 11
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Emmanuel Macron, alors
ministre de l’Economie, à
l’usine Alstom de Belfort,
en mai 2015. PHOTO
HAMILTON. REA
concurrence : en 2000, elle a ainsi
posé son veto à la fusion des constructeurs scandinaves Volvo et Scania, car elle aurait créé un quasimonopole sur la production des camions en Scandinavie. Une décision
contestée, car le marché était à l’évidence européen et non local. En revanche, elle a accepté la création
d’Airbus, un monopole européen, le
marché des avions étant mondial.
Si elle s’est contentée d’apprécier les
effets de la fusion Siemens-Alstom
sur le seul marché européen, c’est
parce que le ferroviaire reste segmenté. Pour l’instant.
Mastodontes. Et c’est le second
Une Commission court-termiste
et européocentrée
Le veto à la fusion
Alstom-Siemens
illustre une politique
de concurrence exercée
dans un cadre
uniquement européen,
qui n’a pas évolué
depuis les années 90.
L
a Commission est-elle schizophrène ? Alors qu’elle ne
cesse de vanter les mérites de
la mondialisation, elle persiste à juger la concurrence dans un cadre
strictement européen, voire national, comme si le reste du monde
n’existait pas. Le veto posé hier par
la commissaire à la Concurrence,
Margrethe Vestager, à la fusion Siemens-Alstom va en effet empêcher
la constitution d’un «Airbus» ferroviaire capable de résister à des
géants tel le chinois CRRC, numéro 1 mondial du secteur et qui
pèse deux fois plus que les deux entreprises réunies. «Une erreur économique» qui «va servir les intérêts»
de la Chine, selon Bruno Le Maire,
ministre des Finances, qui ne décolère pas (lire ci-contre), à l’image de
ses partenaires allemands.
Monopolistique. Pour la Commission, qui a une compétence exclusive en matière de concurrence,
cette fusion aurait donné une position dominante, voire monopolistique, à Siemens-Alstom sur le mar-
ché européen de la très grande droit de la concurrence européen,
vitesse et de la signalisation ferro- professeur à l’université de Liège et
viaire. Pour elle, la concurrence chi- «professeur invité» à l’université de
noise n’est pas un argument puis- Stanford aux Etats-Unis : «Il s’agit
que «CRRC réalise 90 % de son d’un problème de méthode interne à
chiffre d’affaires en Chine», comme la Commission, pas d’une question
l’a dit Margrethe Vestager,
idéologique qui verrait les
lors d’une conférence de ANALYSE néolibéraux s’opposer aux
presse. «Aucun fournistenants d’une politique inseur chinois n’a jusqu’ici participé à dustrielle européenne, comme le
une offre publique en Europe pour croient les autorités françaises. Il n’y
vendre sa signalisation, ni fourni un a rien dans le règlement de 1989, réTGV hors de Chine. Il n’y a aucune visé en 2004, instaurant le contrôle
perspective d’entrée des Chinois sur des fusions-acquisitions sur la façon
le marché européen», a-t-elle pour- dont s’apprécie le “marché pertisuivi. Autrement dit, la Commission nent”.» C’est la Commission qui, au
a pris sa décision en se fondant sur coup par coup, décide de l’étendue
le seul marché européen et en le du marché qu’elle prend en consiconsidérant tel qu’il est à l’instant T. dération pour déterminer si une fuPour Nicolas Petit, spécialiste du sion aura des effets négatifs sur la
problème de la méthode employée
par la Commission: elle refuse de se
projeter dans l’avenir alors qu’elle
«devrait prendre en compte l’évolution du contexte à long terme», estime Nicolas Petit. Il est, en effet,
difficile d’improviser un champion
européen lorsque des mastodontes
chinois ou autres auront pénétré le
marché européen. «Le problème
chinois n’est pas nouveau, souligne
Nicolas Petit. Leurs entreprises sont
dopées par les subventions, la
manipulation monétaire, la protection de leur marché national, ce qui
impose de se préparer à les affronter
très en amont.» Autrement dit, l’arrivée de CRRC n’est qu’une question
de temps.
Bref, la politique de concurrence de
la Commission n’a pas vraiment
évolué depuis presque trente ans,
alors que le contexte a radicalement
changé. Elle semble avoir oublié
que si le contrôle des fusions-acquisitions n’a été instauré qu’au début
des années 90, c’était pour permettre aux entreprises nationales de se
consolider librement afin d’atteindre la taille nécessaire pour affronter le marché intérieur de 1993. Ce
n’est qu’ensuite qu’il a été jugé nécessaire de veiller à ce que les fusions n’aboutissent pas à des monopoles ou des oligopoles privés
nuisant aux consommateurs et à
l’innovation. Mais avec la mondialisation, les paradigmes ont changé:
les entreprises européennes doivent désormais avoir une taille
mondiale. L’Europe peut-elle se
permettre de compter environ
130 opérateurs de téléphonie,
soit 3 à 5 par pays, alors qu’il n’y en
a que 4 en Chine et 4 aux EtatsUnis? Sur le plan de la concurrence,
l’Europe est certes un modèle, mais
qui n’a aucune chance de survivre
à terme. Le veto à la fusion Siemens-Alstom aura au moins le mérite de mettre le sujet sur la table: la
France et l’Allemagne veulent désormais renégocier le règlement
de 1989, révisé en 2004, afin de
contraindre la Commission à changer de méthodes.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
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FRANCE
12 u
Libération Jeudi 7 Février 2019
Régis, opposant au nucléaire originaire de Mulhouse, est venu soutenir les jeunes militants jugés mardi.
BURE
BELGIQUE
LUX.
MOSELLE
ARDENNES
MEUSE
Bar-le-Duc
Bure
HAUTEMARNE
20 km
MEURTHEET-MOSELLE
MARNE
A Bar-le-Duc,
une justice
d’usure
REPORTAGE
Tous les trois à quatre mois, des militants opposés
au projet d’enfouissement de déchets nucléaires
dans la Meuse sont jugés par vagues successives
pour des délits mineurs, dans une ambiance
qui se détériore. Ils dénoncent un acharnement.
Par MARGAUX LACROUX
Envoyée spéciale
à Bar-le-Duc (Meuse)
Photos MATHIEU CUGNOT
L
e ronron des moteurs, le bruit
des talkies-walkies. Tôt mardi
matin, huit fourgons de
police et de gendarmerie mobile
déversent des dizaines d’hommes
en uniforme sur la place du tribunal
correctionnel de Bar-le-Duc
(Meuse). Un retraité qui habite à
une vingtaine de kilomètres observe le dispositif, un peu éberlué,
menton fourré dans son écharpe. Il
a eu vent d’une «spéciale Bure» et il
est venu en curieux, comme on irait
voir un spectacle. Tous les trois à
quatre mois, des lots de procès
concernant l’opposition à l’enfouissement de déchets nucléaires à
Bure sont regroupés sur une même
journée. Seuls des délits mineurs
sont jugés.
Sur le banc des prévenus, de jeunes
militants qui poursuivent les vingtcinq ans de lutte contre le projet du
Centre industriel de stockage géologique (Cigéo), destiné à enterrer les
déchets les plus radioactifs du parc
nucléaire français. Ouvertes au public, ces journées, que plus personne ne compte, sont ironiquement appelées «fournées» ou encore
«charrettes». Les militants y voient
un parfait exemple de la criminalisation de leur combat politique.
L’ambiance est souvent électrique.
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Libération Jeudi 7 Février 2019
Ce jour-là, cinq avocats défendent
huit personnes pour refus de se soumettre à un relevé d’empreintes,
outrage à agent, rébellion ou encore
violences sur les forces de l’ordre.
En attendant le délibéré, des interdictions de territoire allant d’une
ville au département entier restreignent les déplacements. Un des accusés manque à l’appel. Il s’est suicidé fin janvier. Vers 9 heures, alors
que l’audience à la chaîne va commencer, une poignée de militants
patientent à distance, sur les marches de l’église. Dans la ville
de 16 000 habitants, le soleil commence à lécher la pierre ocre clair.
Il n’y a pas eu d’appel au rassemblement en soutien. «On sait que tout
ce qu’on fait est surveillé. Il ne faut
pas donner du grain à moudre,
avance Juliette Geoffroy, du Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs (Cedra). On en est
à 60 procès, et 27 interdictions de
territoire ont déjà été prononcées.
Imaginez le casse-tête que c’est pour
continuer la lutte contre le projet
d’enfouissement. L’objectif est qu’il
n’y ait plus personne à Bure. C’est
une stratégie de la division, mais ça
n’est pas pour cela qu’ils vont y parvenir.» Les militants craignent aussi
de rameuter les médias et l’effet «bêtes de foire».
CRÊPES SANS GLUTEN
Au pied des escaliers du tribunal,
quelques personnes s’enlacent
avant de gravir les marches. Les forces de l’ordre les font entrer au
goutte-à-goutte et forment une haie
d’honneur de regards jusqu’à la
salle d’audience, elle aussi hautement sécurisée. Une quarantaine de
chaises en acier sont occupées par
les soutiens spontanés, prévenus et
journalistes. Aux premières loges,
un observateur de la Fédération internationale des ligues des droits de
l’homme (FIDH), envoyé pour assister aux débats. «Je ne tolérerai
aucune manifestation d’humeur
dans la salle, aucun commentaire»,
prévient d’emblée la présidente Cécile Schmitt. La veille, lors d’une
comparution immédiate concernant un militant de Bure, elle a fait
évacuer la salle dès le début. Certaines personnes refusaient de se lever
à l’entrée des juges, comme le veut
l’usage. La session «charrette» précédente, le 16 octobre, s’était aussi
terminée sur un huis clos.
La salle a des allures de cocotte-minute. Le rassemblement des procès
concentre les tensions. La forte présence policière attise la défiance. A
l’extérieur, Régis a déplié une petite
table de camping, avec une banderole «Bure Stop» couleur magenta,
pour soutenir les jeunes militants.
«On leur met une pression terrible»,
regrette-t-il, bonnet sur la tête, réchaud et casserole de jus de pomme
par terre à côté de lui. Par grappes,
on vient y grignoter des gressins bio,
des crêpes sans gluten à la cannelle.
Le simple fait d’immortaliser la
scène avec un téléphone portable irrite. Les photos, c’est niet. Les militants estiment qu’ils sont déjà assez
«épiés», «harcelés». Pas d’exposition
supplémentaire, merci. Le sujet fait
vite monter dans les tours. Rien à
faire des médias, de se défendre
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face à la justice, qu’on parle de ce
qui se passe à Bure, balaient certains, en relevant que d’autres copains ne sont pas du même avis.
«ON TIRE DANS LE TAS»
La question de la surveillance
émerge dès le premier dossier jugé.
Une trentenaire est notamment accusée d’avoir insulté les agents de
l’Agence nationale pour la gestion
des déchets radioactifs (Andra) qui
réalisaient le fauchage d’un champ
en lien avec le projet Cigéo. Ils portaient sur eux des caméras GoPro.
Elle vivait à côté de la parcelle, dans
une ancienne gare, désormais propriété d’opposants, à Gondrecourtle-Château. «J’ai été filmée en train
d’aller aux toilettes ! […] Il y en a
marre d’être constamment filmé,
c’est intrusif, ça viole l’intimité des
gens, il faut que ça cesse, c’est pour
ça que je suis allée les voir», explique-t-elle devant la juge. Son avocat, Me Matteo Bonaglia, dénonce
plus largement une «judiciarisation
du territoire» de la Meuse. Il relève
«la multiplication des contrôles
d’identité, des fouilles de véhicules,
des écoutes téléphoniques, des
perquisitions, des filatures et la vidéosurveillance permanente». Et
aussi le recours aux «Imsi-catchers»,
des «valises espionnes» qui permettent de récolter les numéros de téléphone des personnes présentes à
certaines manifestations, «le tout
sur fond de fichage généralisé».
Libération a révélé en novembre
l’utilisation des ressources les plus
pointues de la lutte antiterroriste
dans le cadre d’une enquête
judiciaire. Une instruction toujours
en cours, dans laquelle sept
militants ont été mis en examen,
notamment, pour «association de
malfaiteurs».
Dans plusieurs dossiers jugés ce
mardi, le procureur de la République Olivier Glady demande
deux ans de mise à l’épreuve, période durant laquelle les accusés
auraient obligation de travailler. Il
OÙ EN EST LE
PROJET CIGÉO ?
L’enfouissement des
déchets radioactifs (dont
la durée de vie peut aller
jusqu’à un million d’années)
est encore à l’état de projet.
Il pourrait voir le jour
en 2030, sur la commune
de Bure (Meuse). Le bois
Lejuc, auparavant occupé
par les militants, a été
évacué il y a un an.
Retenu pour des forages
exploratoires, il reste sous
haute surveillance
policière.
sous-entend que ça ne leur ferait
pas de mal. «Le rapport à la société
est un peu curieux» pour certaines
personnes jugées, estime-t-il. Quelqu’un quitte la salle. «C’est le seul
type d’audience où on a peur de dire
Des militants sont traînés à l’extérieur de la salle d’audience par les forces de l’ordre.
Le procureur de la République Olivier Glady au tribunal de grande instance de Bar-le-Duc, mardi.
u 13
aux gens qu’il faut bosser ! C’est
comme ça que ça se passe dans
l’autre vie, parce qu’il n’y a pas que
Bure», s’insurge le longiligne procureur, lunettes transparentes sur le
nez. Avant de pointer l’accusé: «S’il
travaillait huit heures par jour,
peut-être qu’il n’irait pas mettre des
coups de pied aux gendarmes.» Plusieurs avocats relèvent un ton «méprisant», «provocateur», «stigmatisant». C’est le jeu, dans une certaine
mesure. Rires nerveux et soupirs
d’exaspération bruissent dans la
salle en début de journée.
Après six heures de procès, les joutes avec le procureur de la République se sont intensifiées. Me Antoine
Chaudey, avocat venu de Roubaix,
souligne le manque d’éléments à
charge: «Il y a un certain flou artistique, on tire dans le tas sans faire de
détail.» Olivier Glady regrette d’être
«ramené au rang de vassal du gouvernement». Au moment où celui-ci
passait aux réquisitions dans
l’avant-dernier dossier jugé, une militante explose: «Tu jubiles de nous
mettre dans le droit chemin, hein ?
T’as pas honte ?» Un autre se lève :
«On s’est fait insulter pendant tout
le procès, c’est notre mode de vie que
vous attaquez!» Au fond de la salle:
«Tu dors bien? T’en as pas marre de
mettre des gens en prison?» Les forces de l’ordre interviennent pour
évacuer la salle manu militari. Des
militants tentent de résister en restant sur leur chaise. D’autres se font
traîner à l’extérieur ou partent
d’eux-mêmes. «C’est de la punition
collective», déplore un homme à la
queue-de-cheval poivre et sel qui a
demandé à rester, sans succès. Sur
la place devant le tribunal, tandis
qu’un filet de policiers leur fait face,
les refoulés ressassent. Certains ont
finalement l’impression de s’être
laissé embarquer dans une pièce de
théâtre destinée à tester leurs limites. A l’intérieur, la juge relève un
début de journée assez serein.
«Mais il suffit d’une étincelle et ça
part. On fait avec…»
«ANIMOSITÉ»
La dernière heure de procès se déroule dans une salle où seuls les
journalistes ont été conviés à rester.
«En deux ans, j’ai vu la situation se
dégrader. Lors des premières
audiences, les propos étaient vifs de
part et d’autre, mais jamais ça n’a
atteint un niveau tel qu’aujourd’hui.
Il y a une cristallisation de l’animosité, analyse Me Matteo Bonaglia.
Lors de ces audiences, se succèdent
des faits qui ne sont pas graves. Ils
nécessitent une réaction pénale, c’est
certain, mais probablement pas
des poursuites aussi systématiques,
et encore moins des réquisitions
aussi fermes et dures que celles du
procureur.» En tout, des peines de
prison avec sursis ont été réclamées
contre six opposants. «Ce sont des
réquisitions absolument normales,
ce ne sont pas des réquisitions spéciales Bure», s’est défendu le procureur, insistant pour que ceux rendant compte de l’audience lui
fassent grâce de mentionner cette
«nuance». Les jugements seront
rendus le 26 février. La date du
prochain procès groupé est déjà
fixée. •
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 7 Février 2019
LIBÉ.FR
Hollande disserte à Sciences-Po
Depuis son forfait à la présidentielle – la faute
à une popularité très faible – l’ancien président de
la République, en promo pour son best-seller les Leçons du pouvoir,
multiplie les sorties. Mercredi soir, l’ancien chef de l’Etat était à
Sciences-Po, à Paris, son ancienne école. L’occasion de faire la leçon
à ses camarades du PS qui peinent à trouver des partenaires pour
les européennes : «Le rassemblement, il ne faut pas y aller à genoux.
Il faut y aller avec des propositions.» PHOTO MARC CHAUMEIL
Le nouveau
partenaire
de Benalla
qui inquiète
Matignon
Compagnon de la
cheffe de la sécurité
du Premier
ministre, Chokri
Wakrim est
impliqué dans un
sulfureux contrat
russe avec l’excollaborateur
d’Emmanuel
Macron.
Par EMMANUEL
FANSTEN et ISMAËL
HALISSAT
C’
est un personnage
central de l’affaire
Benalla, dont le
nom n’est encore jamais
apparu jusqu’ici. Chokri
Wakrim, 34 ans, a pourtant
tissé de nombreux liens avec
l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron. Libération
enquête depuis plusieurs
semaines sur ce militaire au
parcours opaque. Selon nos
informations, il est impliqué
dans un contrat de sécurité
avec l’oligarque russe Iskander Makhmudov. L’homme
est aussi le compagnon de
Marie-Elodie Poitout, cheffe
du groupe de sécurité du
Premier ministre, Edouard
Philippe.
Le couple a vu Alexandre
Benalla fin juillet, comme en
atteste un courrier adressé
par le directeur de cabinet
d’Edouard Philippe au parquet de Paris le 1er février. La
rencontre s’est déroulée au
domicile de Marie-Elodie
Poitout. C’est ce courrier,
consulté par Libération, qui a
servi de base à l’ouverture
d’une enquête préliminaire
pour «atteinte à la vie privée»
et «détention illicite d’appareils ou de dispositifs
permettant la réalisation
d’interception de télécommunications ou de conversations». Dans ce cadre, le
parquet a cherché à perquisitionner lundi les locaux de
Mediapart, qui s’y est opposé.
Attelage suspect. Quelques jours plus tôt, le site
avait révélé un enregistrement accablant d’Alexandre
Benalla et de Vincent Crase
daté du 26 juillet, alors que
leur contrôle judiciaire leur
interdisait pourtant formellement de se voir. On y entend
les deux hommes réfléchir au
meilleur moyen de détruire
d’éventuelles preuves compromettantes. Ils s’inquiètent
en particulier des liens qui
pourraient apparaître avec
un contrat de sécurité signé
en juin avec un sulfureux oligarque russe, Iskander Makhmudov, proche de Vladimir
Poutine, alors que Benalla
travaillait encore à l’Elysée.
Dans quel cadre Benalla et
Crase ont-ils été enregistrés,
s’interrogent les services du
Premier ministre? Le courrier
envoyé par Matignon au parquet de Paris ne répond pas à
cette question. Entendue par
sa hiérarchie, Marie-Elodie
Poitout, promue commissaire
divisionnaire en janvier 2018,
a simplement indiqué avoir
reçu Benalla à son domicile
en compagnie de Chokri
Wakrim, présenté sobrement
comme «un ami commun».
Un attelage d’autant plus sus-
Captures d’écran de la vidéo où Chokri Wakrim (à droite) apparaît avec Alexandre Benalla. PHOTOS DR
pect que Wakrim a été sollicité quelques mois plus tôt
par Alexandre Benalla pour
travailler sur le fameux
contrat russe. Il était notamment chargé, à Monaco, de la
sécurité de la famille d’Iskander Makhmudov.
A l’époque, une partie de ce
contrat avait été confiée à la
société de sécurité privée Velours, qu’Alexandre Benalla
connaît bien pour y avoir travaillé entre 2014 et 2015. Or il
existe un autre lien entre
cette entreprise et Chokri
Wakrim. Selon nos informations, ce dernier a créé une
autre société avec un des
fondateurs de Velours, dont
les statuts datent du 9 juillet,
à peine dix jours avant les
premières révélations du
Monde à l’origine de l’affaire
Benalla.
Carabine. Pourquoi avoir
créé cette structure à l’objet
social incongru («entretien
corporel»), sans lien apparent
avec le milieu de la sécurité?
Toujours est-il que le patron
de Velours a revendu toutes
ses parts à Chokri Wakrim
quelques semaines plus tard.
Plusieurs documents consultés par Libération attestent
par ailleurs de la proximité
entre Chokri Wakrim et
Alexandre Benalla. Le militaire l’a notamment accompagné cet été dans le château
de l’homme d’affaires Vincent Miclet, en Dordogne.
Entendue par sa hiérarchie,
Marie-Elodie Poitout
a simplement indiqué avoir
reçu Benalla à son domicile
en compagnie de Chokri
Wakrim, «un ami commun».
Dans une vidéo, il apparaît
par exemple en pleine séance
de tir à la carabine avec l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron, dans les jardins
de la demeure. Une autre
séquence le montre cette fois
au domicile parisien de Mohamad Izzat Khatab, sulfureux homme d’affaires syrien
soupçonné de nombreuses
escroqueries, qui a hébergé
Alexandre Benalla pendant
plusieurs semaines après
son départ de l’Elysée,
comme l’avait révélé Libération. Une proximité qui soulève de très nombreuses
questions. Contacté à plusieurs reprises, Chokri
Wakrim n’a pas répondu à
nos sollicitations. •
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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LIBÉ.FR
Incendie dans le XVIe à Paris :
les recherches continuent
Après l’incendie de la rue Erlanger qui a
fait 10 morts et 37 blessés, les pompiers continuaient mardi
de fouiller les décombres tandis que les habitants sinistrés
attendent des solutions de relogement. La principale suspecte dans le cadre de l’enquête, une habitante de 40 ans,
a été admise à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture
de police. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI. VU
Groupes fantômes Christian Jacob
a une idée pour l’Assemblée
Petit caprice de chaque président de l’Assemblée: réformer
son règlement. Discrètement, Richard Ferrand prépare sa
réforme en réunissant chaque mois les présidents de
groupe. Vieux routard du Palais-Bourbon, Christian Jacob
propose de relever le seuil (aujourd’hui fixé à 15 députés)
pour créer un groupe parlementaire à 10% du nombre total
de députés (soit 58 députés). «Il le propose afin que cela soit
réellement représentatif. Le seuil de 15 n’a aucun sens», explique-t-on dans l’entourage du président du groupe LR,
en poste depuis 2010. Avec la création de «Libertés et Territoires» en octobre, il y a aujourd’hui huit groupes, un record. Ce qui pose des problèmes logistiques et augmente
les coûts de fonctionnement. «Huit groupes et autant de
temps de parole divisé, de questions au gouvernement divisées, sans compter les avantages financiers comme la dotation versée par l’Assemblée à chaque groupe», poursuit-on
dans l’entourage de Jacob. Si la réforme était appliquée à
l’actuelle législature, il n’en resterait plus que deux: LREM
et LR. Et 166 non inscrits. Mais, sourit-on dans l’entourage
de Jacob, «il ne veut pas forcément une mise en place pour
cette législature. Car il a peu de chances d’être suivi». S.T.
Parti fantôme Le PS prépare une
campagne européenne low-cost
Quelque peu dans la dèche depuis 2017 et la perte
de 260 députés (et des subventions afférentes), le PS se prépare à une campagne européenne un peu low-cost. L’Etat
remboursera jusqu’à 4,37 millions d’euros (sur un plafond
de dépenses autorisées de 9,2 millions), ce qui est au-dessus des moyens du PS. «Nous sommes en capacité de mettre
dans la bataille un peu moins que ce qui peut être remboursé», soit «autour de 3 millions», a annoncé la secrétaire
nationale du PS chargée de la coordination et des moyens,
Corinne Narassiguin, dans le Figaro mercredi. Une campagne légèrement au rabais, donc.
Président fantôme Xavier Bertrand
prépare sa réforme des retraites
Depuis sa région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand
poursuit son petit bonhomme de chemin vers la présidentielle 2022. Non seulement l’ancien LR structure son mouvement La Manufacture, mais il bosse sur le fond, rapporte
mercredi l’Express. Car l’ex-ministre du Travail prépare
une contre-réforme des retraites, qu’il présentera en même
temps que celle du gouvernement. Convaincu que le
prochain Président devra débarquer à l’Elysée avec trois
à cinq grosses réformes, Xavier Bertrand veut se poser
en alternative de centre droit à Emmanuel Macron.
PHOTO PASCAL BASTIEN
Le député Matthieu Orphelin, proche
de Nicolas Hulot, quitte le groupe LREM
Voilà cinq mois, Nicolas Hulot annonçait sa démission
du gouvernement, refusant
de «se résigner tous les jours à
s’accommoder de petits pas»
sur le terrain écologique et lâchant : «Je ne veux plus me
mentir.» Mercredi, c’est l’un
des plus proches de l’ancien
ministre de la Transition écologique, le député Matthieu
Orphelin, qui annonce son
départ du groupe LREM à
l’Assemblée. Dans un mail à
ses collègues, l’écologiste qui
avait rejoint Emmanuel Macron en janvier 2017 et contribué à son programme sur les
dossiers écolos, explique sa
«décision lourde de sens». «Je
pars après avoir fait tout mon
possible», assure l’élu du Mai-
20
C’est en minutes le
temps que prendra la
navette CDG Express
pour relier la gare de l’Est
à Paris au terminal 2 de
l’aéroport de Roissy, a indiqué mardi la ministre
des Transports, Elisabeth Borne, en confirmant la construction de
cette nouvelle liaison. Et
l’intéressé d’affirmer que
ce ne serait pas «au détriment des transports du
quotidien». Sans convaincre Valérie Pécresse,
la présidente LR de la région Ile-de-France qui
s’est dite «pas convaincue
de la capacité de SNCF
Réseau de réaliser le projet CDG Express d’ici
à 2024 sans dégrader les
conditions de circulation
des 1,6 million de voyageurs de l’axe nord».
ne-et-Loire, sans «mésestimer
les avancées obtenues depuis
vingt mois». «Mais il est impossible pour moi de ne pas
mesurer l’écart qu’il nous
reste à combler pour être à la
hauteur des enjeux climatiques, écologiques et sociaux.
Nous ne sommes malheureusement au bon rythme sur
aucun des grands chantiers
de la transition», déplore Orphelin, citant la lutte contre
la précarité énergétique, le
développement des renouvelables, l’accompagnement
des agriculteurs dans la sortie
des pesticides ou la taxe sur
les transactions financières.
«Plus grave, enfonce-t-il,
nous ne nous donnons plus les
moyens […] de tenir nos enga-
gements, prisonniers de logiques budgétaires et d’arbitrages politiques de court terme.»
L’Angevin, qui a milité jusqu’en 2012 chez EE-LV, a souvent tiré l’alarme dans son
groupe sur le sort réservé aux
sujets liés à la transition, plaidant pour «accélérer la lutte
pour le climat, la lutte pour la
biodiversité, pour le basculement des mobilités propres».
Il avait ainsi tenté de pousser,
avant le débat budgétaire de
l’automne, des propositions
pour accompagner les ménages les plus modestes et des
zones rurales et rendre acceptable l’augmentation de la
taxe carbone, appelant à «entendre les inquiétudes» de ces
derniers. «Certaines ont été
entendues, d’autres, pourtant
essentielles, non», rappellet-il ce mercredi, assénant que
«la transition écologique doit
être juste, et ne pas être invoquée uniquement quand elle
permet des rentrées fiscales».
Au-delà de cet «échec collectif» sur l’écologie, il évoque
d’autres combats, comme
l’égalité, la lutte contre les
discriminations et «le respect
des libertés fondamentales»,
pour la défense desquelles
des députés LREM ont
«alerté, travaillé et proposé».
Sur ces «valeurs communes»,
«toute hésitation est coupable», avertit celui qui s’est
abstenu mardi lors du vote
sur la loi «anticasseurs».
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 7 Février 2019
GÉRIATRIE
«Ici, c’est le lieu
qui s’adapte
au patient»
REPORTAGE
A Issy-les-Moulineaux, une unité spécialisée de
l’hôpital Corentin-Celton accueille avec succès pour
quelques semaines des personnes âgées perturbées,
parfois violentes. La règle d’or du personnel:
accorder le plus de liberté possible aux résidents.
Dans l’unité cognitive comportementale de l’hôpital gériatrique Corentin-
Par
ÉRIC FAVEREAU
Photos
CYRIL ZANNETTACCI
L
e lieu est anodin, pas très
grand, en forme de carré.
Passé l’heure du dîner, c’est
une drôle de ronde qui débute là.
Une balade à la Fellini, incertaine,
pour une nuit bien fragile. Quelques-uns des onze patients de
l’unité vont se mettre à déambuler,
à tourner sans fin, sans autre but
que de ne pas s’arrêter ; certains, à
l’inverse, se retranchent dans
leur chambre. Une sorte de bateau
ivre qui tangue mais laisse passer
les vagues.
Nous nous trouvons, début janvier,
au troisième étage de l’hôpital gériatrique Corentin-Celton de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris,
à Issy-les-Moulineaux (Hauts-deSeine), dans la très particulière
«unité cognitive comportementale» (UCC), créée il y a dix ans à la
suite du plan Alzheimer. Y sont accueillis pour quelques semaines
(quarante jours en moyenne) des
vieux très agités mais tous autonomes physiquement. Des personnes
âgées que les maisons de retraite ou
les proches n’arrivent plus à «gérer». Aujourd’hui, il y a plusieurs
dizaines d’unités de ce type en
France. Le lieu est fermé, avec dans
le cahier des charges un peu plus de
personnel que dans celles dites de
long séjour.
Quand ils arrivent là, les vieux débarquent sans trop comprendre,
perdus. Et sans leur consentement
la plupart du temps. Soyons honnêtes, avant de se rendre dans cette
unité, on redoutait le pire : se retrouver dans un sinistre service de
vieux dépendants attendant
tristement la fin. Et là, à l’hôpital
Corentin-Celton, on a l’impression
d’une oasis, comme un petit miracle. Et cela est d’autant plus frappant à l’heure où la règle est de
dénoncer la façon dont la société
prend en charge les personnes les
plus âgées. C’est une humanité
fragilisée qui vit là. La nuit surtout,
quand il faut tenir encore un peu,
jusqu’au jour prochain.
LE PERSONNEL DE L’EHPAD
N’EN POUVAIT PLUS
«On ne sait jamais comment sera la
nuit», nous a dit dans un grand
sourire une infirmière. 19 h 30, le
moment charnière. La nuit sera-telle calme ? Il y a quelque temps,
une veille femme a mis à cran toute
l’unité par ses cris incessants. «On
a beaucoup de mal avec la très
grande anxiété, lâche la docteure
Véronique Mangin d’Ouince, qui
dirige cette unité dans le service du
professeur Olivier Saint-Jean. Les
médicaments ne marchent pas tous
et certains des patients restent avec
des anxiétés terribles que l’on a bien
du mal à soulager.»
Ce soir-là, tout semble fragile. Juste
après le dîner, on avait le sentiment
que chacun restait sur ses gardes.
«C’est imprévisible, nous dit l’infirmière. Mais on s’adapte. Ici, c’est la
règle, c’est le lieu qui s’adapte aux
patients et non l’inverse.» Et c’est
exact : la personne âgée veut-elle
aller se coucher? Se lever, marcher,
rester au lit ? Se laver ou encore
manger? «Jamais on ne force, sauf
bien sûr, cas extrême, si le malade
est trop incontinent…»
Que va faire M. X., 79 ans, arrivé il y
a douze jours? L’homme est grand.
Et déroutant : un grand sourire
permanent, un rien figé, il marche
comme un automate, puis s’arrête.
Que cherche-t-il ? Soudain, il
retourne dans sa chambre. Il tire
alors le drap pour recouvrir tout
son corps. Et surveille le couloir
du regard.
D’ordinaire, M. X. vit dans un Ehpad (établissement d’hébergement
pour personnes âgées dépendantes) mais depuis la mort, il y a quel-
ques mois, d’une résidente dont il
était proche, il a perdu le sens de la
vie. Remonté, agité, parfois agressif, il s’est fracturé le poignet à force
de taper sur les murs. Le personnel
de l’Ehpad n’en pouvait plus. Alors,
quand il y a eu une place dans
l’UCC, il est venu pour quelques
semaines. «Passé la première
semaine, il n’était plus du tout
agressif, mais il faut bien le suivre.
Récemment, il a fait tomber un
[autre patient], brutalement.» Cette
nuit, comme d’habitude, M. X. va
sortir de sa chambre puis s’asseoir.
Avant d’y retourner et d’en refermer la porte.
QUEL EST CE DRÔLE
DE BALLET ?
«On doit être vigilant, surtout
avec Mme R.», nous dit une aide soignante qui ne la quitte pas des
yeux, car elle est toute frêle. Et
agace parfois les autres patients.
Elle aussi a l’habitude de marcher
sans arrêt. Puis de se coller à vous
et de vous parler sans fin. On a du
mal à la comprendre ; on aimerait
faire un pas de côté et l’oublier,
mais brutalement, avec son petit
pas saccadé, elle se colle de nouveau, pleure des larmes qui ont du
mal à couler : «Je suis triste, si
triste.» L’aide soignante a été in-
croyable cet après-midi-là. Pendant
des heures, déjà, elle lui a tenu la
main. Et ce soir, elle lui caresse le
bras. Cela peut durer des heures et
des heures.
20 heures. Quel est ce drôle de
ballet qui échappe à toute règle? Le
comprendre n’a pas de sens, il faut
juste éviter que tout s’emballe.
«Cela peut vite s’envenimer si un patient se met à crier», nous dit cette
femme qui a préparé les repas. Rien
n’est sûr.
Cette nuit, Mme C., 91 ans, va peutêtre aller se coucher tranquillement. Dans l’après-midi, la médecin a passé un long moment avec
elle pour lui dire une énième fois
qu’elle ne devait pas s’inquiéter,
qu’elle pourra rester ici encore
quelques semaines : «C’est vrai,
vous me le promettez?» a encore demandé la patiente. Et cette fois, allez savoir, Mme C. semble l’avoir entendue : la voilà toute rassurée,
alors qu’il fait sombre dehors.
Mme C., menue, vous regarde avec
force. Elle vous explique que la
porte de sa chambre reste ouverte.
Mais voilà, quand elle s’y trouve,
elle vide tout. «Son mari est mort il
y a deux ans, elle s’est mise à tout jeter par la fenêtre», nous raconte
une aide soignante. Sa fille n’en
pouvait plus.
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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u 17
Celton, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), en janvier.
Ce soir, Mme C. a dîné avec Mme D.,
qui est venue avec son dossier. On
lui demande ce qu’il y a dedans. Elle
semble se méfier. «J’ai une petitecousine qui veut mon appartement.
Vous trouvez cela normal ?» Puis :
«Je veux partir.» D’un coup, elle se
lève. Agée de 92 ans, elle a passé
presque toute sa vie dans une sorte
de secte. «Elle vient d’un Ehpad
pour refus de soins, anxiété, cris.
Elle est hyperanxieuse», explique la
psychologue. La nuit, Mme D. marche sur un fil : elle tourne, hésite,
s’emporte vite.
M. D., lui, était, brocanteur. A
89 ans, il est venu directement de
son domicile après un AVC qui l’a
laissé bien tourmenté. Toutes les
nuits, il se lève à 4 heures et frappe
aux portes. Au début de son séjour
à l’UCC, il voulait partir, essayant
même de se glisser par l’ouverture
des fenêtres qui s’entrebâillent à
peine. «C’est un homme libre, raconte la médecin. Et il n’aime pas
être là.» Et Mme V, 79 ans, élégante
avec son sac, que va-t-elle faire cette
nuit ? Elle cherche de la présence.
Bien coiffée, bien habillée, elle baragouine, regarde avec un brin de
mépris tous ces gens qui l’entourent. Mais elle est contente car elle
a obtenu un bracelet jaune qui lui
permet d’ouvrir sa chambre sans
«[Les patients] sont
déments, certes,
mais leurs troubles
du comportement
se développent
aussi quand
le soignant
est à bout.»
Véronique Mangin d’Ouince
directrice de l’unité cognitive
comportementale à l’hôpital
Corentin-Celton
passer par le personnel soignant.
Mme V. répète, nous dit-on, le même
parcours entre sa chambre et la table du déjeuner. Elle parle bien,
mais parfois tout se noie. «C’est depuis un cambriolage chez elle qu’elle
a perdu pied, nous a raconté la psychologue. Elle s’est mise à tout cacher. Et pour [la faire] venir ici, on
lui a fait croire que c’était juste pour
un bilan de santé.» Au début de son
séjour, elle restait longtemps près
de la porte qui conduit… à l’extérieur de l’unité.
La nuit – et c’est un luxe –, il y a
deux aides soignantes, et une infir-
mière pour tout l’étage. «Ce n’est pas
toujours gagné, raconte un membre
de l’équipe soignante. Car quand il
manque une aide soignante ou une
infirmière dans les autres services,
il faut que la médecin résiste pour
qu’on ne nous l’enlève pas. Et c’est essentiel. Ici, cela marche parce qu’on
est en nombre.» Une aide soignante,
Fanny, nous a dit combien elle est
heureuse de travailler dans cette
unité : «On se sent utile. Quand on
voit nos vieux partir après quelques
semaines, on est content. Ils vont
mieux, ils ne sont plus agressifs, ils
ne sont plus abrutis par des médicaments. Et en tant qu’aide soignante,
je vous le dis, c’est épanouissant», raconte celle qui travaille à l’UCC depuis le début, en 2012. Fanny est
impressionnante. Elle n’a rien d’une
Bisounours : «Ici, on fait notre métier, voilà, on s’adapte à eux. Et je
peux vous dire que d’un coup,
l’agressivité baisse.» Mais la violence
des vieux patients ? «D’abord, on
exagère beaucoup leur violence :
parfois, on reçoit un crachat. Ensuite on est formé. Mais on le sait, ce
n’est pas de leur faute. Et puis on
n’est jamais tout seul, je n’ai jamais
eu peur. Mais c’est vrai, je peux avoir
peur pour un autre patient.» Etonnant micromonde où l’on fait confiance, où le personnel soignant ne
se plaint pas, où tout est centré sur
le patient même si celui-ci
vous épuise.
Et certains ont beau avoir perdu
leur tête, ils peuvent surprendre.
Une patiente, à qui on demandait ce
qui lui manquait, nous a répondu,
comme une évidence : «L’amitié.»
Puis a ajouté: «Ici, ce qui est pénible,
ce sont les états d’âme, surtout
quand on n’est pas bien.» Un vieux
monsieur, qui écoutait distraitement : «Vous avez passé une bonne
journée?» Réponse de l’intéressée:
«Je ne sais pas, j’essaie de ne pas y
penser.» Puis : «Aujourd’hui, vous
aurez beaucoup dormi ?» «Oh, oui,
oui, c’est cela qui me tient !»
«JAMAIS DE CONTENTION
PHYSIQUE»
Des mots qui résistent à la démence. «On est présent, c’est surtout
ça, mais il nous manque un jardin,
un endroit extérieur», analyse Véronique Mangin d’Ouince. Et d’expliquer leur prise en charge :
«Quand ils arrivent, le premier objectif est de diminuer le traitement
qui les endort. Au début, on prenait
des patients pas trop vieux. Ce n’est
plus le cas, nous sommes dans un
hôpital gériatrique ; nous ne prenons que des patients de plus
de 75 ans, et pas de patients psy-
chiatriques, car ce ne sont pas les
mêmes. Un dément et un vieux psychotique, ce n’est pas la même prise
en charge. […] Tous les jours, il y a
un atelier le matin, et un autre le
soir. Ils viennent ou ne viennent
pas.» Toutes les semaines, elle retrouve le chef de service, le Pr Olivier Saint-Jean, et la psychologue
pour décortiquer l’histoire du malade, afin de mieux comprendre.
«Ce qui m’a impressionné, c’est que
l’on voit combien leurs troubles du
comportement sont expliqués par
l’histoire de [leur] vie, dit Véronique
Mangin d’Ouince. Ils sont déments,
certes, mais leurs troubles du comportement se développent aussi
quand le soignant est à bout.»
«La première semaine, on fait de
l’observationnel, et en même temps
on diminue tous les traitements.» Et
la contention ? «Jamais de contention physique», a tranché Olivier
Saint-Jean. «On laisse faire, on
s’adapte. Mais bien sûr la déambulation, et en particulier la nuit, ce
n’est pas toujours simple», insiste
Véronique Mangin d’Ouince.
Cette nuit-là, tout s’est plutôt bien
passé. Peu de cris, pas de bousculades. «Des patients déments, qui vous
reconnaissent le matin ? C’est top,
non ?» lâche Fanny, qui reprend
son service. •
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 7 Février 2019
LIBÉ.FR
«C’était une caresse très
douce, mais il y a des
douceurs très violentes»
Poursuivies en diffamation par l’ancien élu écologiste Denis Baupin, plusieurs femmes se sont succédé mardi au tribunal correctionnel de Paris pour
dénoncer une nouvelle fois le harcèlement et les
agressions sexuelles dont elles disent avoir été
victimes de sa part. PHOTO MARC CHAUMEIL
Sans-abri: faute de données, les villes
comptent sur leurs propres décomptes
Alors que Paris
va procéder
à un décompte
de ses SDF pour la
deuxième année de
suite, la démarche
essaime dans
d’autres villes.
Et permet ainsi de
mieux penser l’aide
et l’hébergement.
Par
TONINO SERAFINI
P
our la deuxième année
consécutive, Paris va
compter ses sans-abri.
Dans la nuit de ce jeudi à vendredi, plus de 2 000 personnes (des travailleurs sociaux
aidés de bénévoles) réparties
en 360 équipes, vont parcourir la capitale, rue par rue, recoin par recoin, à la recherche de personnes dormant
dehors. L’an dernier, lors de
la première édition de «la
nuit de la solidarité», ce travail de terrain avait abouti au
chiffre de 3035 personnes vivant à la rue, étant entendu
que 21500 autres SDF étaient
hébergés dans des structures
d’accueil créées dans le cadre
du «plan hiver», du «plan
grand froid», ainsi que dans
les centres ouverts à l’année,
ou dans des hôtels par le biais
des services sociaux. Les personnes dormant dans la rue
ne sont donc que la partie
émergée de l’iceberg de la
grande précarité.
«Angle mort». La semaine
dernière, une opération similaire a été menée à Grenoble:
600 bénévoles ont sillonné
dans la nuit du 30 au 31 janvier les artères de la préfecture de l’Isère et d’une dizaine de communes alentour
à la recherche des sans-abri.
Fin février (dans la nuit du 27
au 28), c’est la ville de Rennes
qui comptera aussi ses personnes vivant dehors. Metz
l’a fait en mars 2018.
Lors de ces recensements,
chaque personne rencontrée
Au centre d’hébergement d’urgence de la rue Saint-Paul, à Paris, en février 2018. PHOTO LIVIA SAAVEDRA
donne lieu au remplissage nière enquête de l’Insee red’un formulaire anonyme sur monte à 2012. Elle fait état
la base du volontariat. de 143000 personnes sans doConfrontées au développe- micile fixe en France, en
ment de la précarité, les gran- hausse de 50% en dix ans. Dedes villes tentent de com- puis, plus rien. Or chacun obprendre les processus qui serve que le nombre de permènent les gens à la rue, en sonnes à la rue n’a cessé
analysant leurs parcours et d’augmenter, ne serait-ce
leurs profils. «Nous considé- qu’en raison de la crise des mirons que l’expérience pari- grants de 2015», ajoute Flosienne doit essairent Guéguen.
mer dans toutes
L'HISTOIRE Fin 2018, la FAS
les grandes vilet la Fondation
DU JOUR
les, car aucune
Abbé-Pierre ont
n’est épargnée par la question demandé au ministère du
des sans-abri», pointe Florent Logement un nouveau recenGuéguen, directeur général sement des SDF par l’Insee.
de la Fédération des associa- Refus «pour des raisons budtions de solidarité (FAS) qui gétaires» leur a-t-on répondu.
regroupe les acteurs engagés Faute d’une statistique publidans la lutte contre les exclu- que régulièrement mise à
sions (Secours catholique, jour au plan national, les asEmmaüs, Armée du salut, Or- sociations d’aide aux démudre de Malte, Aurore…). «Les nis ainsi que des maires de
SDF, c’est l’angle mort de la grandes villes jugent nécesstatistique publique. La der- saire de procéder à des recen-
sements locaux. «Ce qui est
important, c’est de compter
pour agir. J’ai découvert cela
en allant voir en 2017 comment faisait la ville de New
York. Le recensement permet
de connaître qui sont les personnes à la rue et de mettre
en place des politiques publiques adéquates», indique à
Libération Dominique Versini, ancienne ministre,
aujourd’hui adjointe à la
maire de Paris, en charge de
la solidarité, de la lutte contre
l’exclusion et des réfugiés.
Dans ce sens, les recensements effectués lors des
«nuits de la solidarité» à Rennes, Grenoble, Metz ou la capitale contribuent à éclairer
les pouvoirs publics. «En ce
début du mois de février,
23000 personnes sans domicile personnel [1 500 de plus
que l’an dernier, ndlr], sont
hébergées dans diverses structures à Paris [centres d’hébergement d’urgence, gymnases, hôtels…] pointe
Dominique Versini. Aux personnes que l’on va trouver dehors lors de cette nuit de la solidarité, il va être demandé :
“Avez-vous appelé le 115 ?
Vous a-t-on proposé une place
«Les SDF, c’est l’angle mort
de la statistique publique.
La dernière enquête de l’Insee
remonte à 2012.»
Florent Guéguen directeur général de la Fédération
des associations de solidarité
d’hébergement ? Etes-vous
suivi par un travailleur social” ? Etc.»
Craintes. Le recensement
de l’an dernier avait permis
d’établir que parmi
les 3035 personnes dormant
dehors, 12% étaient des femmes. Elles déclaraient ne pas
aller dans les centres d’hébergement par peur d’être
agressées par les hommes.
Bien sûr, ces centres ne sont
pas mixtes, comptent des espaces dédiés aux hommes et
d’autres pour les femmes.
Mais ce voisinage inspire des
craintes. Depuis ce recensement, trois centres spécifiquement dédiés aux femmes
ont été créés dans la capitale:
un au sein même de l’Hôtel
de Ville, un autre dans la
mairie du Ve arrondissement
et un dernier dans un bâtiment de l’Armée du salut. •
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Libération Jeudi 7 Février 2019
u 19
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LIBÉ.FR
«L’Express» revendu par Drahi à son
bras droit ? L’Express pourrait changer
de propriétaire. D’après Challenges, Patrick
Drahi (qui détient aussi Libération) serait sur le point de revendre
l’hebdo à Alain Weill (photo), président d’Altice Europe et PDG de
sa filiale française, l’opérateur télécoms SFR. Ce mouvement permettrait de réduire les effectifs de l’hebdo grâce à la «clause de
cession» qui donne aux journalistes la possibilité de partir avec
des indemnités lorsque le propriétaire change. PHOTO AP
5 mil ions
La bibliothèque numérique Gallica a numérisé 5 millions de documents, a-t-elle annoncé, pas peu fière (on la comprend), sur son
blog. Ce site d’exploration des collections de la
BNF, dans lequel on pourrait se perdre des heures
et des heures, a ouvert en octobre 1997. Il avait atteint son premier million de documents en 2010.
A l’occasion du cinq millionième, Gallica a créé un
jeu qui permet d’explorer quelques-unes de ses innombrables ressources : il s’agit de trouver quel
mot-clé rentrer dans la barre de recherche. L’occasion de découvrir quel document est exactement
le cinq millionième.
L’instance Le CSA désormais au
complet avec Hervé Godechot
Le Sénat a validé mercredi la nomination du journaliste
de France Télévisions Hervé Godechot au sein du Conseil
supérieur de l’audiovisuel (CSA), parachevant le renouvellement du régulateur, désormais dirigé par Roch-Olivier
Maistre. Le choix de Godechot avait fait grincer quelques
dents: en 1997, alors reporter à France3, il avait écopé d’une
mise à pied pour avoir pris part à un système de faux JT
tournés pour vanter les mérites de l’industrie pharmaceutique. Puis en 2014, il était rédacteur en chef du 19/20
quand un scoop sur l’affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy
avait été supprimé du journal.
OVIDIE
Réalisatrice
AFP
«J’ai l’immense joie de vous
annoncer la concrétisation
d’un grand projet […]: le 13 juillet
prochain aura lieu la première
édition du Festival international
de films de chiens […]
à Cellefrouin, en Charente.»
La réalisatrice Ovidie a annoncé mardi la création prochaine d’un Festival international de films de chiens. Il aura
lieu dans son département d’adoption, la Charente, plus
précisément du côté de Cellefrouin, le 13 juillet. Et c’est un
autre Charentais d’adoption qui présidera cette première
édition: le grolandais Benoît Delépine. Selon Sud Ouest,
la programmation sera dévoilée prochainement.
La Cour des comptes rend un rapport
sévère sur l’Afpa et Radio France
Aie. Dans son rapport public
annuel, présenté mercredi, la
Cour des comptes met à nouveau en garde le gouvernement, jugeant «préoccupante» la situation des
finances publiques, «fragiles»
les prévisions économiques
de l’exécutif et trop nébuleux
ses projets d’économie. L’institution préconise, comme
chaque année ou presque, un
vigoureux effort de «redressement» des comptes de l’Etat.
Libération a sélectionné
deux organismes épinglés
par les magistrats.
Radio France
Formation
professionnelle
Lourdes pertes. En 2013,
la Cour avait pointé les «perspectives financières défavorables» de l’Agence nationale
pour la formation professionnelle des adultes (Afpa). Six
ans plus tard, «les difficultés
financières se sont aggravées», écrit la Cour. Soit une
perte d’exploitation cumulée
de près de 508 millions entre 2013 et 2017. Pire, l’Afpa
n’a survécu que grâce aux
«aides exceptionnelles, dans
des conditions juridiques discutables» de l’Etat.
Bonnes audiences. Cer-
Réforme délicate. Et il
tes, ces derniers mois, la Maison ronde semble marcher
sur l’eau, portée par ses bons
résultats d’audience.«Depuis
2015, les contenus proposés
par Radio France ont connu
un net regain d’intérêt»,notent bien les magistrats. Pour
autant, ils s’inquiètent de la
situation économique de la
société face au risque d’une
«crise financière toujours menaçante».«Malgré les efforts
accomplis pour maîtriser les
dépenses, l’effet de ciseau déjà
constaté (augmentation des
charges plus importante que
la progression des ressources)
affecte toujours les comptes
de l’entreprise», note la Cour
des comptes.
n’existe «aucune perspective
de croissance suffisante» dans
un secteur secoué par la réforme de la formation du
gouvernement. La Cour dénonce les «coûts de structure
trop élevés» de l’Afpa. Et
notamment le «poids» des dépenses de personnel, représentant 62 % des charges
d’exploitation en moyenne,
sur la période 2013-2017. Un
sujet électrique au sein de
l’agence depuis l’annonce en
octobre d’un projet de suppression de 1500 postes dans
le cadre d’un «plan de transformation». Mais aussi de la
fermeture de 38 centres sur
l’ensemble du territoire. Dans
une pétition commune, la
CGT, la CFDT, FO et SUD expliquent au contraire que ces
nouvelles orientations ris-
quent de «détruire» l’Afpa en
remettant en cause son
«maillage territorial inégalé».
Plus d’efforts. Pas de quoi
émouvoir la Cour des comptes, qui demande au contraire encore plus d’efforts à
l’organisme: «une restructuration de grande ampleur»
avec une grosse réduction de
dépenses à la clé. Ce qui, admettent les auteurs, serait
toutefois un réel gâchis puisque l’outil s’avère performant
en matière d’insertion professionnelle. Ainsi, en 2017,
les deux tiers des chômeurs
sortant d’un stage à l’Afpa
ont décroché un emploi dans
les six mois.
D.Al., A.Ca. et J.Le.
Coûts élevés. La faute en
revient principalement à la
croissance, de 5,8 % depuis
2013, des charges de personnel, qui comptent pour
57 % des charges d’exploitation de Radio France.
Fin 2017, elles pesaient
406 millions d’euros (pour
4 595 équivalents temps
plein), alors que le contrat signé avec l’Etat prévoyait
395 millions d’euros. Cela
tient beaucoup aux recrutements et aux dépenses engendrés par la mue de
France Info en chaîne d’information en continu. Pour y
remédier, la Cour estime «nécessaire» de renégocier le
temps de travail dans l’entreprise, «particulièrement faible» selon elle: les différentes
catégories de personnel y disposent de 13 à 14 semaines de
congés, d’après ses calculs.
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Libération Jeudi 7 Février 2019
u 21
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À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Profilage. Série.
Coup de foudre. La vie rêvée.
23h10. Profilage. Série.
En eaux troubles. Halloween.
21h00. Castle. Série. L’escroc
au cœur tendre. L’auteur
qui m’aimait. Pour l’amour
du sang. 23h05.
Les enfants de la télé.
21h00. Télé-réalité : que sont
devenues les stars des émissions cultes ?. Documentaire.
22h45. Télé réalité : Que sontils devenus ?. Documentaire.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. Le cosmos dans tous
ses états. Documentaire.
Jupiter. Étoiles extrêmes.
22h30. C dans l’air. Magazine.
21h00. Ninja Turtles. Action.
Avec Megan Fox, Will Arnett.
22h50. The Losers. Film.
FRANCE 2
21h00. Envoyé spécial.
Magazine. 3 reportages.
Présenté par Élise Lucet.
22h50. Complément
d’enquête. Magazine. Riches :
impôts, gloire et jalousie.
Présenté par Jacques Cardoze.
FRANCE 3
CANAL+
ARTE
20h55. Secret médical. Série.
3 & 4/4. Avec Jodie Whittaker,
Emun Elliott. 22h50.
Fukushima, mon amour.
Drame. Avec Rosalie Thomass,
Kaori Momoi.
M6
21h00. La rage au ventre.
Drame. Avec Jake Gyllenhaal,
Rachel McAdams. 23h25.
Hors contrôle. Comédie. Avec
Zac Efron, Anna Kendrick.
21h00. Le prix du silence.
Drame. Avec Kate Beckinsale,
Matt Dillon. 23h05. Le
baby-sitter. Téléfilm.
NRJ12
RMC STORY
21h00. Lock Out. Action.
Avec Guy Pearce, Maggie
Grace. 22h50. Otage. Film.
20h55. Non élucidé.
Documentaire. L’affaire
Edwige Alessandri. 22h35.
Non élucidé. Documentaire.
C8
JEUDI 7
On retrouvera un temps très nuageux à
couvert des plaines du sud-ouest au nordest du pays avec quelques rares averses. Le
ciel est toujours dégagé au sud-est.
L’APRÈS-MIDI La perturbation s'étend des
Pyrénées au Grand-Est avec des pluies
généralement faibles et éparses. À l'arrière,
sur le quart nord-ouest, des averses se
produisent.
20h30. Droit de suite - Le
documentaire. Documentaire.
Bébés à la carte. 21h30. Droit
de suite - Le débat. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
VENDREDI 8
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Orléans
Orléans
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IP 04 91 27 01 16
1,5 m/10º
1,5 m/10º
Bordeaux
Toulouse
2,5 m/12º
Nice
Marseille
Toulouse
Marseille
0,3 m/13º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
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Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
21/25°
26/30°
31/35°
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
X
Grille n°1136
VERTICALEMENT
1. Troubles 2. Qui peut troubler # Philippe le Bel # Etat d’Etat américain
3. Viens là la bêêête, ça va être ta fête # Fin d’une manche 4. Possédé #
Permit le transport 5. Oui 6. Elle rejoint le Rhin près de Strasbourg # Il
peut voler sur place, et même en arrière 7. M’engageais à payer 8. Ce
mot est ailleurs dans la grille # Vêtement long devant, court derrière
9. Plus maigre # Pas mal de temps
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. TCHARCHAF. II. ROUX. NACL. III. UUT. RINCE.
IV. CAUSAL. EX. V. HC. IF. ALI. VI. BEIGNET. VII. MORDORERA.
VIII. ÉLU. TAMAR. IX. NINA. NI-NI. X. TV. NAÏADE. XI. SÉLECTION.
Verticalement 1. TRUCHEMENTS. 2. COUAC. OLIVE. 3. HUTU. BRUN.
4. AX. SIED. ÂNE. 5. RAFIOT. AC. 6. CNIL. GRANIT. 7. HAN. ANÉMIAI.
8. ACCELERANDO. 9. FLEXITARIEN. libemots@gmail.com
ON S’EN GRILLE UNE AUTRE ?
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N° FI/37/01
Neige
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Bruxelles
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Londres
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New York
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journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
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HORIZONTALEMENT
I. Troublée II. Participe du
malheur # Bêta près des bêtes
III. N’a pas été apprécié (a)
IV. Il croise son double #
Ruines aujourd’hui, ville
prospère hier # La fin du
capitalisme V. Lettres d’être
courtois # Philosophe rasoir
VI. Dramaturge anglais,
oscar du meilleur scénario
pour Tom Jones VII. Où
faut-il écrire la réponse ? #
Plutôt alaise qu’à l’aise
VIII. Quand on a pas en
forme IX. Homme ou femme
qui aime les hommes et les
femmes X. On compte sur
lui XI. Esprit endiablé
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Strasbourg
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Caen
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IV
Lille
1,5 m/8º
0,6 m/10º
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Le temps est gris avec de rares averses au
nord de la Seine. On observe un dégradé
nuageux du nord au sud.
L’APRÈS-MIDI Le temps est gris et faiblement
pluvieux au nord de la Seine. On observe un
dégradé nuageux du nord au sud. Les
températures sont très élevées pour la
saison du sud-ouest à la Méditerranée.
Lille
III
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
LCP
21h00. Enquête sous haute
tension. Magazine. Dépassement de soi et discipline
au cœur du recrutement de
nos soldats - 3 & 4. 23h00.
Enquête sous haute tension.
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
CHÉRIE 25
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1
I
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
21h00. Bones. Série.
Manipulation. La femme qui
en savait trop. 22h40. Bones.
ĥ
Ģ
ON S’EN GRILLE UNE?
Principal actionnaire
SFR Presse
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
21h00. Familles extraordinaires. Magazine. Ces
mamans qui se battent pour
le bonheur de leurs enfants.
23h30. Familles extraordinaires. Magazine.
21h00. Qu’est-ce qu’on a fait
au Bon Dieu ?. Comédie.
Avec Christian Clavier. 22h50.
Qu’est-ce qu’ils ont fait au Bon
Dieu ? Le doc évènement.
21h00. Vikings. Série.
Révélation. Le sanctuaire
de la mort. 22h35.
American Horror Story.
Série. 2 épisodes.
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RCS Paris : 382.028.199
II
21h00. The Island.
Science-fiction. Avec Ewan
McGregor. 23h25. Salt. Film.
20h50. La corde raide.
Policier. Avec Clint Eastwood.
23h10. L’album secret de Clint
Eastwood. Documentaire.
21h00. The Ryan Initiative.
Action. Avec Chris Pine,
Keira Knightley. 22h55. Soir 3.
23h35. La face cachée de l’art
américain. Documentaire.
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Libération Jeudi 7 Février 2019
IDÉES/
Post-vérité
oupetits
mensonges?
A force de se multiplier, les fake
news sont désormais vues comme
des ennemies de la démocratie. De
l’interdit libérateur à la manipulation
grossière des populistes, existe-t-il
un bon et un mauvais menteur?
Par
SIMON BLIN
et LÉA MORMIM-CHAUVAC
Illustrations EMMANUEL PIERROT
D
e Marrakech à l’AlsaceLorraine, les fake news
auront refermé 2018 et
ouvert 2019 de la même façon.
La première accusait le traité de
Marrakech de déclencher une
«invasion migratoire», alors
même qu’il rappelait le principe
de souveraineté et l’appel à la
fermeté des Etats en matière
d’immigration. La seconde
soupçonnait le traité d’Aix-laChapelle de vendre l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne. Le jour de la
signature de l’accord, aux contours finalement bien moins engageants, Jordan Bardella,
23 ans et tête de liste pour le Rassemblement national (RN) aux
élections européennes, est
amené à s’expliquer, sur France
Inter, sur la grossière manipulation. A Léa Salamé, qui lui fait
remarquer que la position de son
parti est mensongère, le nouveau champion du RN répond:
«Ça, c’est votre avis! On a le droit
d’avoir un avis divergent.» Ce
coup de force, tenté en direct par
le jeune candidat à la députation, relève d’une mécanique
désormais bien installée dans le
paysage médiatique et politique,
où «les faits tendent à devenir
une simple opinion déconnectée
de la réalité», pour reprendre les
mots de Myriam Revault d’Allonnes dans Libération le 20 octobre. Dans la situation contemporaine, «la politique est
renvoyée au mensonge», insiste
la philosophe.
«UNE STRATÉGIE ET
NON UN IMPÉRATIF»
Le contexte fait ressurgir un
vieux débat : que nous impose
la réalité alternative, ou la
«post-vérité», sinon de redéfinir
notre rapport au mensonge ?
Existe-t-il divers degrés de
mensonge ? Jusqu’à quel point
est-on en droit de mentir ? La
question travaille chercheurs et
essayistes. En témoigne l’abondance d’ouvrages qui paraissent
sur ce sujet. Une nouvelle traduction du Droit de mentir
d’Emmanuel Kant (Cerf) suggère un retour sur la controverse opposant le philosophe
allemand au Français Benjamin
Constant. Existe-t-il, de droit et
non de fait, un mensonge légitime ? La question va opposer les deux penseurs au
XVIIIe siècle. Kant voit la vérité
comme la condition même de
tout échange entre les hommes.
Face à lui, Constant estime
qu’une société n’est pas possible en vertu du seul principe de
vérité (lire ci-contre).
Et si, en politique, le mensonge
offrait davantage de perspectives que les simples faits,
comme la possibilité de repenser
la démocratie autrement qu’en
termes de vérité? «Le mensonge,
conçu comme une stratégie et
non un impératif, peut avoir des
vertus émancipatrices», explique
à Libération le sociologue et philosophe Manuel Cervera-Marzal,
auteur de Post-vérité: pourquoi
il faut s’en réjouir, aux éditions
le Bord de l’eau (lire p. 24). On
cache la vérité à ses électeurs et
à ses partisans, à ses ennemis
aussi, pour préserver la cohésion
de ses relations. Le mensonge
est «un instrument relativement
inoffensif dans l’arsenal de l’action politique», écrit Hannah
Arendt dans la Crise de la
culture.
COUPER COURT
AU DÉBAT
Difficile, en effet, d’imaginer
une société où la politique serait
soumise à un impératif de transparence totale. Il n’est pas dit
d’ailleurs qu’en politique et
ailleurs, la vérité eut compté
plus avant qu’aujourd’hui.
Comme si au siècle dernier,
seuls les faits avaient compté,
comme si les gouvernants
avaient toujours agi en conformité avec la vérité et que les citoyens jugeaient sur la base des
seules réalités objectives. Après
tout, le XXe siècle nous promettait un monde sans guerre, mais
aussi qu’on roulerait au diesel
propre ou qu’on réatteindrait un
jour le plein-emploi. Rien de
tout cela ne s’est réalisé. A trop
se focaliser sur le négationnisme
et le complotisme, on en vient à
oublier que le
Suite page 24
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Libération Jeudi 7 Février 2019
u 23
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Avec Kant, tu ne mentiras point
A une époque où la question
de la post-vérité ne se posait
pas encore, Kant théorisait
l’obligation de dire le vrai.
Un principe toujours
d’actualité ?
L
e clash aurait-il fait le buzz s’il avait eu
lieu au temps des réseaux sociaux? On
sent en tout cas un peu de tension, en
cette fin de XVIIIe siècle marquée par la Révolution française, entre le philosophe français
Constant et son homologue allemand Kant.
Le premier a trouvé bon de s’intéresser à un
cas d’école qu’aurait inventé le second: sur le
pas de votre porte, un assassin vous met le
couteau sous la gorge pour que vous lui disiez
si l’un de vos amis, sur lequel il espère mettre
la main, s’est réfugié chez vous. Que choisissez-vous: sacrifier la vérité pour sauver votre
pote, ou risquer sa vie en avouant que vous lui
avez bel et bien offert refuge ?
Constant voit dans ce débat une belle occasion de piéger Kant : qui pourrait refuser de
sauver son innocent ami d’une mort prochaine? Il conclut donc qu’on ne peut appliquer «de manière absolue» le principe moral
de toujours dire la vérité, parce que «nul
homme qui nuit à autrui n’a droit à la vérité».
Mais son contradicteur ne se laisse pas faire. sont devenues problématiques après la SeIl répond dans un court texte de 1797 intitulé conde Guerre mondiale, où beaucoup ont eu
le Droit de mentir, dont les éditions du Cerf la vie sauve grâce aux mensonges de logeurs
viennent de publier une nouvelle traduction courageux. Or, l’exemple vaut surtout pour ses
par le philosophe Stéphane Robilliard qui conséquences politiques, car le mensonge
s’amuse de la situation: «Constant a planté un met en jeu la possibilité de faire société: «Le
épouvantail dans le jardin de Kant avec une devoir de vérité est pour Kant le père de tous les
situation qui focalise l’attention. Mais Kant ne devoirs, analyse Robilliard. Pour lui, si on tous’en laisse pas conter et creuse le sillon des che à l’exigence d’une parole vraie, on fragilise
principes.» En quelques pages, le
l’ensemble des conditions d’exisphilosophe de Königsberg détence d’une société: si plus rien n’est
montre l’impossibilité d’admettre
fiable, on glisse vers un régime de
un droit de mentir: même si la vie
violence.»
d’un ami est en jeu, la vérité est un
Kant n’y va pas par quatre cheimpératif catégorique, sans quoi
mins, puisqu’il écrit que lorsque je
on devient comptable de son
mens, «je contribue […] à ce que
mensonge, engageant sa responplus personne ne prête foi aux désabilité morale et juridique. Inverclarations en général, et ainsi à ce
sement, dire la vérité nous délie
que tous les droits fondés sur des
de toute responsabilité.
contrats s’écroulent et soient vidés
Cette histoire de petits mensonges
de leur force ; ce qui est un tort à
entre amis, souvent citée dans les
EMMANUEL
l’humanité en général». De quoi
cours de philo, a fait l’objet de
KANT LE DROIT
éclairer un peu mieux le lien entre
quelques malentendus. «Il s’agit
DE MENTIR
la post-vérité et les crises sociale et
d’un texte que très peu de gens liTraduit
politique actuelles.
sent à fond. Le débat se resserre
et commenté
Avec la règle qu’il énonce dans ce
souvent sur la situation catastropar Eric Bories
court texte, Kant fait figure de pur
phique de l’ami menacé», explique
et Stéphane
esprit loin de la réalité du monde
Robilliard en soulignant au pasRobilliard, le Cerf,
où le mensonge est omniprésent.
sage que les conclusions de Kant
288 pp., 18 €.
«En fait, il est assez réaliste pour
savoir que dans les faits, tout le monde ment,
et les politiques encore plus que d’autres», corrige son traducteur. Kant est donc inflexible
quand il raisonne a priori: pour lui, impossible de concevoir en théorie des exceptions à
l’exigence de vérité, car «toute justification a
priori prévenant que l’on se montrera compréhensif deviendrait une autorisation tacite»,
poursuit Robilliard. En revanche, a posteriori
Kant se fait plus pragmatique et conçoit que
les mensonges comme d’autres formes de désobéissance à la loi trouvent des justifications
qui en atténueront la gravité, comme l’affirme
son traducteur : «Dans la Doctrine du droit,
il pense que l’on pourra dispenser de la peine
de mort la mère qui tue son enfant né hors mariage ou l’officier qui se bat en duel.»
Le refus catégorique du mensonge serait donc
le meilleur antidote à la post-vérité. Encore
faut-il que chacun sache différencier le vrai du
faux et se refuse à créer sa propre réalité,
comme le fit Trump en 2017 à sa cérémonie
d’investiture en soutenant que le public y était
plus nombreux que pour celle d’Obama. Pourtant, les photographies prouvaient le contraire. «Kant n’envisage pas cette espèce d’enfermement d’une parole qui construit sa réalité»,
conclut Robilliard. La pensée kantienne a
triomphé de Constant, mais pas de Trump.
THIBAUT SARDIER
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Libération Jeudi 7 Février 2019
IDÉES/
monde n’a
jamais été autant informé, que le
niveau de connaissance n’a jamais été aussi élevé.
Dans Post-vérité et autres énigmes (éditions PUF), petit essai
ironique et enlevé, le philosophe italien Maurizio Ferraris reconnaît qu’il est tentant d’affirmer que le mensonge a toujours
existé en politique. Et, ainsi, de
couper court au débat : si mentir est un acte «inévitable de la
vie et de la politique», le tout est
de le savoir, et donc circulez, y’a
rien à voir. Lourde erreur, selon
Ferraris, convaincu que la postvérité est l’essence même de
notre époque post-moderne.
Prise comme un objet social en
soi, la post-vérité met en évidence des «caractéristiques essentielles de l’opinion publique
contemporaine», telles que
l’individualisme, le désir de
reconnaissance d’internautes
insomniaques et la diffusion à
grande vitesse de leurs convictions à travers le Web grand public. Le XXe consacrait, avec
Nietzsche, les interprétations
au détriment des faits. L’ère de
la post-vérité, elle, considère
comme vrai ce qui est posté. Les
affirmations scientifiques sont
délégitimées, les convictions
privées sacralisées. Du gazouillis «continu et redondant»
des réseaux sociaux, l’internaute tire sa propre vérité. Et de
cette redondance naît la différence entre le mensonge classique, «finalement assez rare», et
la post-vérité, qui, à l’inverse du
mensonge, ne cherche pas à
tromper mais à émanciper celui
qui l’énonce, «le mythomane
soulagé du fardeau de la vérité
unique».
EMMANUEL PIERROT
Suite de la page 22
«En démocratie, avoir la
liberté de mentir, c’est avoir le
pouvoir de transformer le réel»
«BULLSHIT»
L
DR
C’est ainsi que le philosophe
américain Harry Frankfurt opère
une distinction entre le mensonge et le baratinage, le bullshit
(la «connerie», en anglais). Le
menteur se soucie de la vérité.
Dans une certaine mesure, il la
respecte. Car pour bien mentir,
il ne faut jamais la perdre de vue.
Le «bullshiteur», lui, méprise
tout ce qui se rapporte au fait. Ce
qui le rend insensible à toute critique. C’est contre lui qu’il faut
lutter. Comment? Récemment,
lors d’un échange avec les journalistes, Emmanuel Macron,
«inquiet sur le statut de la vérité»
dans notre démocratie, a dévoilé
ses velléités de mise sous tutelle
de la presse via une «structure»
financée par l’Etat. Pas sûr que la
vérité en ressorte gagnante… •
Pour le
philosophe
Manuel
Cervera-Marzal,
«post-vérité»
ne signifie pas
toujours
abrutissement
généralisé.
e mensonge, une chance pour la
démocratie? Sociologue et philosophe, Manuel Cervera-Marzal
vient de faire paraître un court essai
dont le titre, provocateur, laisse peu de
place au doute sur ses intentions, Postvérité: pourquoi il faut s’en réjouir (éd.
Le Bord de l’eau). La tromperie peutelle avoir du bon, s’interroge le doctorant à Aix-Marseille ? Loin de nier les
dangers que représentent les théories
du complot et autres conspirationnismes auxquels le Web offre un terrain de
manœuvre quasi infini, l’essayiste
tente d’éclaircir le caractère profitable,
voire «émancipateur» du mensonge.
Doit-on se réapproprier le mensonge en politique ?
Mon propos n’est pas de faire un éloge
du mensonge. Mais de rappeler que
cette tension entre vérité et politique a
toujours existé. Le mensonge fait partie
de la panoplie des moyens légitimes du
politique. Or, qu’est-ce que la politique,
sinon du conflit où le mensonge s’avère
être une stratégie, non un impératif?
Comme le dit Machiavel, la politique est
un affrontement entre les grands et les
petits, les patriciens et les plébéiens,
ceux qui veulent dominer et ceux qui
veulent mettre fin à la domination.
Comme Gramsci ou Arendt bien avant,
je rappelle que le mensonge peut avoir,
sous certaines conditions, des vertus
émancipatrices. En démocratie, avoir la
liberté de mentir, c’est avoir le pouvoir
de transformer le réel. Les révolutionnaires français posent comme premier
acte l’idée que les hommes et les femmes naissent égaux. C’est faux et les révolutionnaires le savaient pertinemment. Les hommes venaient au monde
nobles ou serfs, hommes ou femmes,
maîtres ou esclaves. On juge une action
politique non pas selon son degré de véracité ou de mensonge, mais selon sa capacité à nous rendre libre ou à maintenir ou renforcer notre état de servitude.
En travestissant les faits, les révolutionnaires participèrent à la transformation
du monde, ils le rendirent plus juste,
ils abolirent les privilèges.
La vérité est une affaire personnelle
et existentielle avant d’être d’ordre
logique et rationnel, écrivez-vous.
Est-ce le principal atout des populistes que d’avoir saisi ce caractère
relatif de la vérité ?
Trump et tous ceux qui se réclament de
ce populisme ont compris que pour gagner une élection, il n’y avait aucune
nécessité de tenir un discours en conformité avec les faits. Il peut mentir sur
tout un tas de chiffres et d’éléments
concrets et historiques. Cela ne le dessert pas, au contraire. Face à lll
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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mais sur des avis personnels ou des
émotions. Ce constat pointe les effets
unilatéraux et supposés délétères des
réseaux sociaux sur la qualité du débat
public. Sans vouloir tordre le bâton
dans l’autre sens, j’essaye de montrer
qu’il cohabite sur Internet du bon
comme du moins bon. J’en veux pour
preuve l’utilisation des blogs en 2005
lors de la campagne sur le traité de
Constitution européenne, qui ont permis à des citoyens français d’avoir accès à des arguments sur le traité qu’on
ne trouvait pas ailleurs dans la presse
nationale. Il y a sur Internet des débats
de haute tenue sur la fiscalité ou la réforme constitutionnelle. Je cite aussi
l’exemple de Wikipédia dont le fonctionne collaboratif s’avère plus fiable
que l’encyclopédie Britannica où chaque article est pourtant rédigé par un
spécialiste! De mon point de vue, cette
nouvelle ère dite de la «post-vérité» ne
désigne pas nécessairement une ère de
l’abrutissement généralisé. Il faut y
voir aussi une prise de parole par celles
et ceux qui en étaient privés, dont le
Net constitue un espace privilégié.
Vous revenez sur la genèse du
terme «post-vérité». En quoi est-ce
nécessaire de faire ce rappel ?
Si l’emploi du terme explose en 2016
avec la campagne de Trump, et qu’il circule déjà depuis les années 2000, l’expression apparaît dès les années 80 aux
Etats-Unis. Elle est inventée par la
frange conservatrice politique et reliTrump, Bolsonaro ou Le Pen, gieuse de la société américaine qui imlll
le fact-checking est nécessaire mais in- pute la post-vérité au relativisme de la
suffisant. D’abord parce que le temps gauche libérale et multiculturelle. Cette
qu’on aille rétablir la vérité sur telle ou gauche empreinte de la French Theory
telle affirmation erronée, Trump a déjà de Foucault et Derrida, proche des
professé trois mensonges supplémen- mouvements sociaux, antiracistes, hotaires. Ensuite et surtout
mosexuels et féministes, est
parce que ses mensonges
rendue coupable de répansont des effets d’annonce
dre dans les facultés l’idée
pour ses suiveurs. Trump
que derrière ce qu’on préne se contente pas de délisente comme l’universavrer des fake news. Il prolisme neutre et objectif se
pose à ses électeurs un récit
cachent des rapports de
bien plus fort, articulé
pouvoir au profit d’une
autour d’une prétendue renorme blanche occidentale
vanche contre les mondiaet masculine. On leur reprolistes. Face à cela, on ne
che de penser que toutes les
peut pas se contenter d’opcultures se valent et que le
poser une vérité factuelle.
récit des dominés est plus
Pour beaucoup, extréMANUEL
respectable que celui des opmisme, complotisme, cli- CERVERA-MARZAL presseurs. Ces avancées promato-scepticisme et
POST-VÉRITÉ.
gressistes déclenchent une
créationnisme seraient
POURQUOI
réaction de la droite amériles symptômes concrets
IL FAUT S’EN
caine qui accuse cette gaud’une érosion de la vérité.
RÉJOUIR
che de précipiter l’entrée des
Pourquoi prenez-vous Les Bords de l’eau, Etats-Unis dans l’ère de la
le contre-pied de cette
24 pp., 13,20 €.
réalité alternative. Le conanalyse ?
cept ne viendrait donc pas
Je voulais apporter de la nuance à un de l’anti-intellectualisme des classes
constat qui s’est très répandu, surtout populaires, mais d’une élite pressée de
dans le champ scientifique et média- tout déconstruire. La plupart des gens
tique. Il est communément admis qui parlent de post-vérité n’ont pas la
qu’avec Internet, nous serions entrés moindre idée de l’origine de cette
dans une époque de détachement vis- notion. S’ils la connaissaient, l’emploieà-vis de la vérité. L’opinion publique ne raient-ils aussi souvent?
se fonderait plus sur des faits objectifs,
Recueilli par SIMON BLIN
u 25
Vous n’échapperez
pas à la post-vérité
P
ourquoi se fait-on encore berner? Peut-on y remédier? Si oui,
comment? Un ouvrage collectif,
codirigé par le chercheur en sciences
cognitives Nicolas Gauvrit et le chercheur en psychologie sociale Sylvain
Delouvée, Des têtes bien faites (PUF)
expose les failles mentales du cerveau
humain face à la tromperie. Surprise:
dans sa quête du vrai, la raison a aussi
ses ratés. «Parmi tout ce que nous tenons pour vrai, il y a beaucoup de
faux», écrit la philosophe des sciences
Anouk Barberousse, qui a participé au
livre. Si notre esprit est enclin à adhérer
à des idées farfelues, c’est aussi par
«imprudence épistémique», quand bien
même il a les moyens de les contester.
Dès les années 60, la recherche en psychologie du raisonnement a prouvé
l’existence d’un biais cognitif qui tend
à privilégier les informations confirmant ses idées préconçues tout en négligeant sans remords les hypothèses
contraires. Une mollesse de l’esprit
d’autant plus manifeste qu’elle entrerait en décalage avec l’étendue des domaines couverts par nos croyances.
«On ne peut pas se permettre d’être prudent sur toutes nos croyances», explique
Anouk Barberousse. Autrement dit, il
est impossible de ne croire qu’«à des vérités qu’on a nous-même démontrées».
L’essai décrit comment Internet et les
algorithmes ont renforcé ces biais de
confirmation. Le Web offre un temps
d’incubation réduit à la fable pour se
propager une fois formalisée, explique
le sociologue Gérald Bronner. En autorisant des processus cumulatifs dans
lesquels les arguments se mutualisent,
la Toile favorise ce qu’il nomme les
«millefeuilles argumentatifs», de telle
façon que sans entraîner une adhésion,
il en reste toujours une impression de
trouble.
Pas de solution miracle face à cela. Le
remède le plus efficace reste de développer son esprit critique le plus tôt
possible. Dans cette perspective, plusieurs expériences ont été initiées ces
dernières années. Dans un court chapitre, Rose-Marie Farinella raconte son
cours d’éducation aux médias dans une
école primaire. Objectif : donner des
clés aux élèves pour différencier l’info
de l’intox sur Internet. Depuis 2010, Sophie Mazet, enseignante en lycée,
donne un «cours d’autodéfense intellectuelle». Des rumeurs sur l’existence des
Illuminati aux articles émanant de sites parodiques, la professeure donne
des armes à ses élèves pour déjouer ces
discours fallacieux. De quoi envisager
EN HAUT
DE LA PILE
De la psycho
à l’éco,
deux essais
montrent
combien
il est facile
de se laisser
berner par
le faux.
NICOLAS
GAUVRIT
ET SYLVAIN
DELOUVÉE
DES TÊTES
BIEN FAITES
PUF,
288 pp., 19,50 €
CHRISTIAN
SALMON
L’ÈRE DU CLASH
Fayard,
384 pp., 20,90 €.
dans les années à venir une généralisation de nouveaux outils d’apprentissage ?
Il n’y a pas non plus de solution miracle
dans le nouvel essai de Christian Salmon, l’Ere du clash (Fayard). Mais on
y trouve la même impression de millefeuille. Prolongeant la thèse développée dans Storytelling (la Découverte,
2007), il constate l’inflation du nombre
de récits soumis à nos oreilles et à nos
yeux, jusqu’à l’overdose : la concurrence entre les histoires qui s’enchaînent de publicité en campagne politique les rendrait désormais inaudibles.
«L’inflation d’histoires ruine la confiance dans le récit», conclut-il. Ceux
qui sortent de la mêlée médiatique
sont finalement ceux qui ne se préoccupent guère de structurer leur discours. Ainsi, Donald Trump, contrairement à son prédécesseur qui avait érigé
le storytelling au rang d’art, fait advenir
l’ère du clash en multipliant propos
outranciers et déclarations contradictoires… ce que son ex-spin doctor (conseiller en communication) Steve Bannon a théorisé par l’expression «shock
and awe» (le «choc et l’effroi»).
C’est ce brouillard d’histoires mélangées et de déclarations sans queue ni
tête qui fait perdre de vue la distinction
entre vérité et mensonge, laissant advenir la post-vérité. Si Salmon emploie
peu ou pas l’expression, il désigne le
phénomène en parlant d’«une ère de
chaos et de chocs qui laisse peu de place
à la délibération démocratique, aux récits collectifs et même tout simplement
à la parole». La démocratie serait ainsi
en péril, comme le prouve un chapitre
consacré à la Grèce de 2015: il y montre
comment le Premier ministre Aléxis
Tsípras et son ministre des finances Yánis Varoufákis, dont il se fait l’ardent défenseur, ont échoué à construire un récit assez puissant pour rivaliser avec la
doctrine ordo-libérale de la «Troïka».
L’économie dérégulée vient porter le
coup de grâce à toute tentative de créer
un nouveau récit: l’essayiste passe en
revue plusieurs conteurs malheureux,
tels Matteo Renzi ou Emmanuel Macron. Ce dernier, voulant rétablir le lustre présidentiel en multipliant les symboles (le Louvre, les interventions à
Versailles, les références à la littérature
classique), n’est pas sorti du rôle de
gestionnaire de la start-up nation. Bref,
c’est comme à la Bourse, «la volatilité
des énoncés prime désormais sur leur
validité». En économie comme dans le
récit, c’est la crise.
S.B. et Th.S.
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26 u
Libération Jeudi 7 Février 2019
IDÉES/
F
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
François-Xavier
Bellamy ou
le fillonisme chic
Le jeune philosophe conservateur, choisi
par Laurent Wauquiez comme tête de liste
pour les européennes, marque le repli
de LR sur une droite ultratraditionaliste.
rançois-Xavier Bellamy est un jeune
philosophe séducteur, avenant, cohérent, essayiste prometteur, conférencier
recherché,
résolument antimoderne,
imprégné du traditionalisme
catholique
du XIXe siècle. Dans ses
deux principaux livres les
Déshérités ou l’urgence de
transmettre (Plon) et Demeure. Pour échapper à
l’ère du mouvement perpétuel (Grasset), il bataille
pour préserver l’héritage
culturel de la France du
spectre de la nouveauté et
du changement. Il rompt
des lances contre la volonté
macronienne de transformer la France, soutenant
habilement la thèse que le
L'ŒIL DE WILLEM
changement n’est pas en soi
un progrès. Il voit en la réforme une déconstruction
et en une souveraineté
européenne l’agonie de la
Nation. Il dénonce Descartes, Rousseau, Bourdieu,
Barthes, il célèbre Balzac,
Montherlant, Nietzsche,
Bernanos ou Péguy. Il descend tout droit d’Albert de
Mun et René de La Tour du
Pin, il entretient les thèmes
socioculturels favoris de
Maurice Barrès ou de Paul
Bourget. C’est un conservateur assumé, un catholique
fervent (ce n’est pas un reproche) de la branche la
plus traditionaliste. Il est
maire adjoint de Versailles,
un cadre naturel pour ses
convictions. Il a 33 ans mais
deux siècles. Il est en
somme la quintessence du
fillonisme chic.
C’est donc lui qu’a choisi
Laurent Wauquiez pour
porter les couleurs de Les
Républicains (LR) aux élections européennes de mai
prochain. C’est un choix logique mais aventuré. En
somme, un filloniste choc
sélectionne un filloniste
chic. Car depuis plus d’un
an que Laurent Wauquiez a
conquis la présidence de
LR, sa stratégie est clairement celle du repli sur le
bastion catholique conservateur de la droite, libéral
en économie, ultratraditionaliste sur les problèmes de
société, godillant entre
l’euroscepticisme et le souverainisme. La droite de la
droite. Personnellement
Laurent Wauquiez l’incarne
délibérément sur un registre brutal et simplificateur.
Pour les difficiles élections
européennes, il préfère cependant mettre en avant
une version plus intellectuelle et plus recherchée en
la personne de FrançoisXavier Bellamy.
Il ne le fait pas sans précaution, puisqu’il flanque le
jeune philosophe traditionaliste de deux ailiers,
Agnès Evren et Arnaud
Danjean, présumés plus libéraux et plus compétents.
François-Xavier Bellamy
est en effet un novice en politique, même si le sujet
l’intéresse depuis longtemps, et son expérience
électorale (battu en 2017
dans une des circonscriptions les plus droitières de
France) n’est jusqu’ici pas
concluante. On l’imagine
mal dans des débats face
aux vieux loups cruels de la
politique. Si Laurent Wauquiez passe outre ce handicap, c’est parce que François-Xavier
Bellamy
incarne sa volonté de replier la droite de gouvernement sur son aile la plus
conservatrice sans chercher
à disputer réellement à Emmanuel Macron l’autre
branche de la droite, celle
qui se veut européenne, libérale et sociale, avec les
centristes, les modérés, les
descendants de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chirac, les électeurs
d’Alain Juppé, Jean-Pierre
Raffarin, François Bayrou
ou Jean-Christophe La-
Wauquiez parie
sur l’échec de
Macron et la
peur qu’inspire
Marine Le Pen
mais il sait
qu’il faudra
être patient.
Bellamy
fait donc
un candidat
de substitution
aussi honorable
que décalé.
garde. Laurent Wauquiez
croit être capable de reconquérir le pouvoir avec une
droite hémiplégique. Jusqu’à présent, cela ne lui a
pas réussi, puisque parmi
les électeurs de François
Fillon, une fraction transhume vers l’extrême droite
du Rassemblement national (RN) et une autre vers
l’extrême centre d’Emmanuel Macron. Le président
de LR parie avant tout sur
l’échec d’Emmanuel Macron et la peur qu’inspire
Marine Le Pen mais il sait
bien qu’il faudra être patient. François-Xavier Bellamy fait donc un candidat
de substitution aussi honorable – sincérité, culture,
cohérence – que décalé et
fragile.
Il y a bien entendu un autre
motif à ce candidat par défaut, c’est que Laurent Wauquiez ne veut en aucun cas
entrer lui-même en lice. Il
se sait impopulaire, passant pour aussi insincère
que François-Xavier Bellamy passe pour authentique. Il n’a donc aucune envie d’aller à l’échec. Par
ailleurs, il ne veut surtout
pas renoncer à sa présidence de la puissante région Rhône-Alpes-Auvergne dont il fait sa base
politique. Quant à ses propres convictions européennes, elles ont tellement varié qu’il lui est impossible
de les assumer sérieusement. D’où l’idée ingénieuse et aléatoire de pousser sur le devant de la scène
un jeune philosophe qui ne
saurait devenir un rival. •
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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HISTORIQUES
REVUE
Ce que nous font les attentats
En quoi les attentats de Charlie
Hebdo et du Bataclan ont-ils
changé la France ? Le pays est-il
plus uni que jamais, comme la marche du 11 janvier 2015 semble l’avoir
montré? Ou les attaques ont-elles
dévoilé des failles inédites, comme
le suggèrent les «Je ne suis pas
Charlie»? Qui sont ces «gardiens de
la mémoire» anonymes qui s’activent autour des mémoriaux improvisés ou officiels, place de la République à
Paris, comme à Londres ou Madrid ? La revue Ethnologie française consacre un dossier, coordonné par le
sociologue Gérôme Truc, à «ce que les attentats font aux
sociétés». A travers des études de terrain au long cours,
à l’aide de recherches internationales (après les attentats de Madrid, Tokyo, Buenos Aires, Beslan…) des chercheurs tentent de comprendre comment les collectifs,
mais aussi les individus, réagissent aux attentats
«à l’aveugle».
Revue Ethnologie française, «Attentats», 2019/1 – n°173, PUF.
BLOG
Des bulles au prisme de l’histoire
Dans son dernier post pour le blog Africa4, Jean-Pierre
Bat revisite en historien la biographie de Godefroid Munongo, héros du troisième tome de la BD Katanga.
Même si les auteurs, Sylvain Vallée et Fabien Nury,
n’avaient pas l’ambition de faire une œuvre historique,
le parcours de leur personnage central, Godefroid Munongo, illustre parfaitement la vie politique des trois
premières décennies du Congo indépendant. Munongo
fut l’un des principaux leaders du mouvement sécessionniste katangais. Et c’est l’historien qui conclut: «Attaqué sur les conditions de la mort de Lumumba après
la conférence, Munongo annonce qu’il révélerait la vérité
dans une allocution le 28 mai 1992 à 17 heures. Le 28 mai
1992, à 12h30, il décède brusquement d’une crise cardiaque… emportant avec lui une part de l’histoire du Congo
et de sa province katangaise.»
Extrait du billet de blog de Jean-Pierre Bat, co-auteur de «Africa4»
sur Libération.fr
DÉBAT
Les Jeudis de l’IMA : Quel islam
voulons-nous ?
Avec le philosophe Abdennour Bidar, l’Institut du
monde arabe (IMA) organise ce jeudi un débat sur l’islam. Alors que la religion doit faire face à divers dogmatismes et intégrismes, l’IMA souhaite ouvrir la question
d’une autre approche de l’islam. Est-il possible d’envisager un islam inspiré par la connaissance et l’amour,
retrouvant la dynamique du pluralisme et de l’ouverture à l’universel? Comment mettre en œuvre cette approche, toucher les plus jeunes ? L’islamologue Eric
Geoffroy, spécialiste du soufisme, participera aussi au
débat.
Les Jeudis de l’IMA, jeudi 7 février à 19 heures.
www.imarabe.org
Par SERGE GRUZINSKI
Directeur de recherche émérite CNRS
Pour une histoire
connectée des territoires
Le local s’est toujours inséré dans des espaces plus
vastes : la région, la nation, mais aussi l’Europe
et le monde globalisé. Seule une histoire enseignant
la pluralité des repères peut l’empêcher de se
transformer en bunker face aux peurs de toutes sortes.
«F
ronde des territoires», «tensions entre territoires et
gouvernement», il est beaucoup question ces derniers temps des
rapports dégradés entre le centre et
les périphéries. La fracture territoriale
est devenue un leitmotiv : les uns
dressant des cartographies de la colère, d’autres soutenant que la lutte
des classes a fait place à la lutte des
territoires. Ces espaces dévitalisés ont
tout pour alimenter les discussions au
sein du grand débat que le pouvoir a
lancé.
La France du XXIe siècle n’est plus
celle de la IIIe République. Les territoires du XXIe siècle ne sont plus ceux
du XIXe siècle. Truismes qui impliquent qu’une vision hexagonale braquée dans une opposition entre des
métropoles toutes-puissantes et des
marges en déshérence ne livre qu’un
aperçu partiel de la situation contemporaine. Définir les territoires
aujourd’hui, c’est s’efforcer de les inclure dans plusieurs dimensionnalités, pas seulement la région et la nation, l’Europe et ses projections mais
aussi le monde globalisé. N’en oublier
qu’une nous condamnerait à l’échec
et à une redoutable marche en arrière.
On peut aborder ces dimensions par
le registre politique, économique ou
social. Les géographes se sont beaucoup intéressés aux territoires et à la
manière dont ils s’articulent avec
d’autres espaces. Sans pour autant
toucher à des questions plus existentielles: comment survivre et naviguer
dans une union européenne en difficulté mais dont très peu songent à se
débarrasser? Comment se repérer au
sein d’un monde globalisé et se doter
des outils nécessaires pour l’affronter ? C’est à la fois affaire de prise de
conscience et de construction d’identités, donc de mémoire historique.
Partir d’un rond-point, d’une mairie,
d’une ville, c’est partir du local. Mais
peut-on parler du local comme on le
fait d’ordinaire hors des multiples déclinaisons d’un global qui l’investissent de toutes parts? Depuis des siècles, notre quotidien dépend de forces
multiples qui agissent au niveau de la
région, de la nation, de notre continent et de la mondialisation. Leur
analyse réclame la longue durée. Tout
comme le territoire s’articule avec des
espaces multiples, il est toujours en
tension avec des mémoires plurielles
qui ont varié au cours des temps et
dont l’accumulation conditionne notre présent.
Rattacher le local à ces multiples références, c’est échanger le confort d’une
vision manichéenne contre les défis
d’un monde complexe et forcément
instable. C’est aussi échapper à une
téléologie qui continuerait à faire de
l’Etat national l’aboutissement suprême ou le rempart à défendre jusqu’à la dernière goutte de sang. Car
lorsque les distances ne protègent
plus de rien, le local risque de se fossiliser en un bouclier contre tous les dé-
Rattacher le local
à ces multiples
références globales,
c’est échapper
à une téléologie
qui continuerait
à faire de l’Etat
national
l’aboutissement
suprême ou
le rempart à défendre
jusqu’à la dernière
goutte de sang.
u 27
paysements. Une histoire enseignée
autrement peut empêcher le local de
se transformer en un bunker face aux
peurs de toutes sortes. A condition
d’expliquer dans quelle mesure il s’insère et s’est toujours inséré dans des
espaces plus vastes, à commencer par
les pays européens et extra-européens
avec lesquels à un moment du passé
nous avons fait un bout de chemin.
Assumer la pluralité des repères et
des mémoires dont nous avons un urgent besoin, c’est assumer les passés
que nous partageons avec nos voisins
en nous souvenant que les rois de
l’Italie unifiée ont leur panthéon en
Savoie, que l’Alsace et la Lorraine ont
longtemps navigué entre la France et
l’Allemagne, que la Normandie a été
un temps le cœur d’un Empire anglofrançais, que nos entreprises coloniales nous ont indéfectiblement liés à
des peuples d’Afrique, d’Amérique et
d’Asie. Car ces régions du monde font
aussi partie de nos mémoires, autant
que les pays européens qui de la Pologne au Portugal ont aidé à construire
la France du XXe siècle. Sans oublier
que nous vivons sur une planète où la
Chine se taille la part du lion, où votre
voisin de quartier à Tourcoing s’est
tout à coup retrouvé catapulté dans
un supermarché de la région de Shanghai sans que rien à l’école ne l’y ait
préparé.
A quoi mène l’absence de repères
dans l’espace et dans le temps, autrement dit l’unidimensionnalité des
mémoires? Sinon à rétablir des frontières, à discriminer à tous crins, à nationaliser des droits. A force de déplacer les seuils du tolérable, on joue
l’instinct contre la raison au prix d’interprétations délirantes du genre de
celles que l’on a plaquées sur le traité
d’Aix-la-Chapelle. Ce combat dépasse
largement nos frontières. Nos amis
italiens, pour ne citer qu’eux, affrontent les mêmes défis: «Evidemment à
force de parler d’italianité, on finit
par jeter à la mer une culture italienne
faite d’accueil, de responsabilité, de
mémoire qui était encore vivante dans
toutes les familles il y a quelques années» (1).
Utopique, une histoire connectée des
territoires? Dans l’académie de Montpellier, des professeurs de lycée nous
ont récemment démontré qu’on ne
peut enseigner l’histoire de Nîmes
sans convoquer le Levant où la ville
commerçait, le Mexique où elle achetait ses teintures, le Pérou où elle exportait ses bas, sans discuter sur l’origine du denim lancé par Levi Strauss
aux Etats-Unis, qu’on prétend d’origine nîmoise… •
(1) Ezio Mauro, La Repubblica, 16 novembre
2018.
Cette chronique est assurée en alternance par
Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann
Chapoutot et Laure Murat.
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28 u
Libération Jeudi 7 Février 2019
LIVRES/
EdouardLevé,
tableaux
d’uneamitié
Par
PHILIPPE LANÇON
E
douard Levé s’est pendu le 15 octobre 2007, à 42 ans. Le dispositif était
soigné, la mort aussi peut être une
œuvre, aussi minimaliste et rude soit-elle
pour les vivants. Il laissait quelques lettres
à ses amis et, sous ses pieds, dans l’appartement peint en noir et presque vide qu’il habitait, une boule de discothèque devenue,
faute de lumière, inutile. Après l’enterrement, écrit son ami Bruno Gibert dans les
Forçats, quelqu’un a «brandi une invitation
pour la braderie A.P.C. qui avait lieu l’aprèsmidi même. A.P.C. était la marque de prêt-àporter préférée de celui à qui nous venions de
dire adieu et nous avions vu là comme un
hommage de la marque à celui qui avait contribué, même modestement, à son enrichissement. Alors nous nous étions entassés dans
un taxi direction les entrepôts d’Ivry-surSeine. Equipée triste entre les cintres, pleins
de larmes. Je ne me souviens plus de ce que
j’achetai cet après-midi-là. Sans doute des vêtements de la taille d’autres que moi, des suaires aux teintes absurdes et des guêtres pour
marches funèbres.»
ÉMOTION INATTENDUE
Deux ans plus tôt, Levé avait publié un livre
remarquable, Autoportrait (P.O.L). Cette performance autobiographique prolongeait son
Dans «les Forçats», ouvrage sensible et précis,
Bruno Gibert dresse le portrait du plasticien et
écrivain, suicidé en 2007, avec lequel il partagea
pérégrinations complices et regards acérés
sur la création artistique des années 80 et 90.
travail d’artiste, en particulier photographique. Elle était digne de la sobriété quasi impersonnelle des vêtements d’A.P.C. L’auteur
enchaînait des phrases affirmatives, sans
lien entre elles, qui le définissaient, lui, ses
goûts, ses dégoûts, ses habitudes, ses façons,
ses manies, par une série de constats sans
commentaires donnant à l’ensemble une
couleur unie et mate. Le livre débutait
comme ça: «Adolescent, je croyais que la Vie
mode d’emploi m’aiderait à vivre, et Suicide
mode d’emploi à mourir. J’ai passé trois ans
et trois mois à l’étranger. Je préfère regarder
sur ma gauche. Un de mes amis jouit dans la
trahison.» Et il finissait comme ça: «Je ne demande pas si on m’aime. Je ne pourrai dire
qu’une fois sans mentir : “Je meurs.” Le plus
beau jour de ma vie est peut-être passé.»
C’était une nouveauté formelle, qui s’inspirait de Perec et de Barthes, mais pour aller
ailleurs, vers un espace où fleurissait une
émotion inattendue, discrète, et dont le motif est défini dans les Forçats: «Le goût absolu
pour le neutre.» Ce goût est précisé par une
anecdote. Levé suit volontiers dans la rue
toutes sortes de marginaux excentriques et
surexcités, dont un clochard atteint du syndrome de la Tourette qui crie à la boulangère:
«Branle-toi avec tes éclairs!» «Je compris un
jour pourquoi mon ami portait un tel intérêt
aux freaks. Celui qui ne cherchait jamais le
conflit, n’adoptait pas de position qui pouvait
heurter, présentait aux autres l’apparence la
plus lisse possible, soudain jouissait d’être
submergé par l’antineutre.»
La première fois que Gibert entre chez Levé,
celui-ci vient de finir un tableau monochrome, peint avec sa propre merde, qui rappelle certaines œuvres de Dubuffet : «Il me
confia avoir été obligé d’entreposer l’œuvre
plusieurs mois sur son balcon tellement
l’odeur avait été tenace. Ed était dans sa période “liant acrylique”. […] Plastiquement,
la merde n’apportait rien mais tout tenait
dans ce mot “merde”, mot d’autant plus puissant qu’il aurait pu figurer sur un cartel. Ed
désigna un inquiétant masque à gaz militaire
qui pendait à un clou. Il l’avait porté tout au
long du processus de fabrication de ce tableau
en merde.» «Ed, écrit plus loin Gibert, était
devenu peu à peu un artiste à programme.
Programme qu’il lui fallait suivre à la lettre,
le résultat ne se jugeant qu’à l’aune de l’idée
initiale.» De ce point de vue, Autoportrait
était une réussite.
SARCASME REFROIDI
Un autre passage des Forçats donne le sens
de cette réussite, et sans doute de tout le travail artistique de Levé. Le père de Gibert, qui
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Libération Jeudi 7 Février 2019
u 29
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Sans titre, 2002, photo issue
de la série «Pornographie»
d’Edouard Levé. COURTESY
SUCCESSION EDOUARD LEVÉ ET
GALERIE LOEVENBRUCK, PARIS
jamais nommées: ce sont les lumières vives
d’une œuvre intime. Tout name dropping serait déplacé. Edouard Levé n’apparaît que
sous son diminutif amical : «Ed».
VIVACITÉ CONCRÈTE
a fini dans un asile (il a évoqué ce père dans
Claude, publié chez Stock en 2000), avait
transformé le mur au-dessus de son lit «en un
immense pêle-mêle fait de photos découpées
dans les journaux. Ce qui intriguait c’est
qu’aucun ordre ni axe clair ne prévalait au
choix des images. […] Ce nivellement par le hasard livrait une vision exhaustive et parfaite
du monde contemporain.» Gibert y pense le
jour où il découvre que son ami a prélevé et
collé aux murs toutes les photos d’un numéro
de Libération: «Ces photos, privées de légende,
dans cet espace indéfini, n’étaient plus les témoins du réel mais de pauvres reliques flottant
loin de leur référent, mystérieuses et autonomes.» Et il ajoute : «La nature morbide de
l’image n’existant que pour elle-même crevait
les yeux.» Le regard de Levé lui a permis de
rapprocher le morbide et la vie, mais aussi
d’éloigner la vie et le sentiment de la vie ; et
le hasard, en nivelant son autobiographie, l’a
vernie.
Des films pornos d’un sexodrome à une guitare électrique bas de gamme, rien de ce qui
environne industriellement et quotidiennement les gens en ces années-là n’échappe aux
deux amis, véritables «forçats de l’œil». Ils ne
cessent d’exercer celui-ci pour fabriquer du
faux avec du vrai, ce vrai étant aussi sinistre
qu’attirant, aussi laid que magique. Gibert et
Levé sont joueurs, mais ils ont des principes:
mise à distance, sarcasme refroidi, pudeur
presque militaire face aux débordements
complaisants du monde. Gibert est ainsi vite
dégoûté par le kitsch bavard, obscène et confortablement dénonciateur de tant d’œuvres
d’art contemporaines: «Il n’existe rien de plus
sinistre qu’une dénonciation ratée, tout
comme il est indécent de recevoir une aussi impure leçon de morale. A ces entreprises tri-
cheuses, je préférais cent fois cet art galeux, jamais nommé, jamais exposé, celui de la croûte,
auquel je décidai de m’intéresser artistiquement comme l’avaient fait bien avant moi René
Magritte et surtout l’immense Picabia. A
contrario de l’écrasant chef-d’œuvre, la médiocrité est d’une grande générosité puisqu’elle
permet à tout le reste d’exister.» Tout le reste,
ce sont par exemple les haïkus si drôles qu’il
compose à partir des célébrités des années 80,
«une forme noble (la poésie) appliquée à un sujet faible (les people)»: «l’électroménager/ vient
bousculer/ Claude Allègre»; «le gel a empêché
/ BHL»; «première neige/ Christine Bravo/ au
téléphone»; «sur le banc/ encore mouillé/ Lionel Jospin» ; «les yeux clos/ Laurent Fabius/
imite le saule»… Les noms ne sont ici que des
signes, des lumières mortes. Dans les Forçats,
les rares personnes connues que l’auteur rencontre sont décrites, mais, à l’inverse, ne sont
Un jour, «Ed» entre à l’église de scientologie
pour faire, par curiosité, le test qu’on impose
aux candidats; puis il fuit en courant, poursuivi dans la rue par le scientologue qui l’insulte lorsqu’il comprend qu’il a été joué. Ce
test, écrit Gibert, «était un mélange de marketing, de psychologisme bas de gamme et de développement personnel à la mode anglosaxonne, le tout mal traduit de l’américain
avec des fulgurances comme “la vie vous semble-t-elle plutôt vague et irréelle?” et des dénominations étranges comme “la musique émotionnelle”. A partir de ce qu’il considérait
comme un ready-made littéraire, Ed me dit
qu’il serait possible de créer quelque chose de
puissant. “Par exemple, juste en répondant
aux questions par la positive.”»
Le résultat donnait «un autoportrait laconique et détaché, si près d’un absolu impersonnel
que mon ami rechercha toute sa vie: le contour
extérieur d’un visage sans yeux ni bouche
gravé à la pointe sèche sur une surface sans aspérité.»Le texte de six pages qu’il reproduit
alors est bel et bien une ébauche de ce qui deviendra Autoportrait. Le programme et la
technique sont en place. On lit par exemple
ceci : «On me considère en général comme
quelqu’un de froid. Mes opinions ne sont pas
suffisamment importantes pour que je les communique à d’autres. Je garde un contrôle étroit
sur des objets m’appartenant et que j’ai prêtés
à des amis.» Et plus loin: «Cela me demanderait un effort certain que d’envisager l’idée du
suicide.» Il a fini par l’envisager. Il ne faut
pourtant pas accorder à cette phrase un sens
prémonitoire que lui retire le hasard du moment où elle fut écrite. La psychologie se dissout dans la neutralité.
Les Forçats n’est pas uniquement un portrait
chaleureux et précis d’Edouard Levé, «insecte
expérimental et réjouissant». Ce portrait sert
de miroir à un autoportrait de Bruno Gibert
qui fut, comme Levé, artiste avant de publier,
et qui raconte à quel point son ami influença
sa réflexion et ses propres choix. Les deux
portraits mêlés organisent une visite dérivante et ironique dans l’art contemporain des
années 80 et 90. Par sa vivacité concrète et ses
anecdotes souvent comiques, cette visite en
dit plus long que bien des pensums théoriques. C’est enfin, et peut-être surtout, le récit
d’une amitié vécue, dans leur jeunesse, par
deux aventuriers, fils de la vieille bourgeoisie
qui n’avaient ni statut, ni revenu, ni même,
dans le cas de Levé, de couverture sociale :
«Nous lisions Raymond Roussel à haute voix
sur les rives du lac de Vassivière. […] Nous dînions sous les étoiles à la lueur d’une lampe de
chevet dont la rallonge était interminable.
Nous nous rêvions princes dans notre domaine. Nous étions jeunes, nous étions cultivés, nous étions pluriels. Nous pensions être ce
que l’époque avait produit de plus parfait et
celle-ci ne le savait pas encore.» •
BRUNO GIBERT LES FORÇATS
Éditions de l’Olivier, 154 pp., 16 €.
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30 u
Libération Jeudi 7 Février 2019
DR
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez huit pages
consacrées à l’actualité littéraire. Cette semaine,
enquête sur Emil Szittya (Budapest, 1886 – Paris, 1964),
qui demanda à toutes sortes de gens pendant la guerre
de raconter un rêve. Paru en 1963, le sidérant 82 Rêves
pendant la guerre 1939-1945 est réédité avec une
préface d’Emmanuel Carrère (Allary éditions).
«Je suis né quelque part», points de chute
De ses souvenirs de jeune
gay en RDA aux exils
de sa grand-mère, Daniel
Schreiber interroge avec
finesse la notion de foyer.
L’
enfance n’est pas un paradis perdu, c’est bien plus
compliqué. Nous le savons,
l’éprouvons, mais il n’est jamais
inutile de s’en souvenir. L’essayiste
et journaliste allemand Daniel
Schreiber le fait dans Je suis né quelque part, un récit sur l’exil, la nostalgie du foyer abandonné et la
construction d’un nouveau port
d’attache. Ces thèmes éminemment actuels le sont moins lorsqu’ils prennent la forme du témoignage d’un homme né en 1977
en RDA. Il a 42 ans, il n’est pas
vieux, mais une jeunesse de ce
côté-ci du monde, peu de temps
avant la chute du mur, demeurait
«une immense expérimentation humaine psychique et physique, qui se
soldait souvent par la violence». Les
enfants représentaient «une forme
pour le moins étrange de propriété
publique» et, à ce titre, étaient livrés
corps et âme par leurs parents aux
éducateurs. Ceux-ci veillaient à ce
qu’ils prouvent chaque matin leur
allégeance à l’idéologie de l’Etat.
A 14 ans, ils «devaient se soumettre
à un “cours de défense” censé les préparer à une guerre imminente».
«Odyssée». Pour Daniel Schreiber, qui a grandi dans un petit village du Mecklembourg, la situation
était doublement compliquée : il
était gay et stigmatisé comme féminin et dangereux pour ses camarades, si bien qu’il subit une «odyssée
médicale» destinée à le rendre normal. Ses parents se pliaient aux
prescriptions de l’école, qui servait
de tour de contrôle au monstre omniscient et répresseur. L’écrivain ne
débute pas son récit par cette partie
de sa biographie, dont il n’expose
du reste jamais les détails. Il faut atteindre la moitié du livre pour la découvrir. Avant cela, nous suivons sa
pensée qui tangue entre différentes
époques de sa vie, à la façon dont
cheminent la mémoire et la parole
lorsqu’elles sont détendues.
Peut-être avait-il besoin de descendre progressivement quelques
paliers avant de regarder ces années-là ? Alors il commence par se
rappeler un chagrin d’amour qui lui
rendait insupportable le fait d’habiter la même ville que l’homme dont
il était séparé, Londres en l’occurrence. Où se sentirait-il chez lui ?
Pour l’instant, nulle part. Au même
moment, l’extrême droite gagne
des voix en Allemagne comme en
Europe. Il évoque une branche de
sa famille originaire de Volhynie,
une région située aujourd’hui dans
l’ouest de l’Ukraine et qui tangua,
elle aussi, entre des propriétaires
successifs: la Pologne, l’Allemagne
nazie et l’Union soviétique. Daniel
Schreiber étudie les archives familiales et suit les trois exils de son
arrière-grand-mère: «On aimerait
pouvoir l’oublier, mais en Allemagne
plus qu’ailleurs, c’est toute la complexité d’une histoire terrible qui résonne jusque dans nos représentations du foyer. Un écho façonné
par les souvenirs collectifs de la
dictature nazie et des meurtres de
masse, de la guerre, de l’expulsion et
de l’exil.»
Tilleuls. Daniel Schreiber continue sa route au gré de textes dans
lesquels il prospecte une définition
du foyer. Son intelligence le conduit
à ne jamais s’arrêter sur une réponse
qui figerait la pensée. Il cite Adorno,
déclarant depuis son exil californien
toute idée de foyer «dogmatique». Il
lit Winnicott, Freud, et le philosophe d’origine tchèque Vilém Flusser, lui-même lecteur de Heidegger.
Lorsque Je suis né quelque part se
termine, le Royaume-Uni vote en faveur de la sortie de l’Union européenne. Daniel Schreiber arpente
Berlin à la tombée de la nuit. Il fait
chaud, il marche sous les tilleuls,
des lumières scintillent. Un renard
lui jette un coup d’œil puis disparaît.
Je suis né quelque part est placé sous
le signe du vacillement éternel.
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
DANIEL SCHREIBER
JE SUIS NÉ QUELQUE PART
Traduit de l’allemand
par Alexandre Pateau.
Autrement, 208 pp., 19,90 €.
Marek Halter, du ghetto au gotha
Titrés «Je rêvais
de changer
le monde»,
les mémoires de
l’écrivain d’origine
polonaise mettent
en lumière un
profond besoin
de reconnaissance.
P
renez n’importe
quelle page sur
les 572 que compte ce
livre et vous êtes assuré de
tomber sur le nom d’une
célébrité, voire de plusieurs. Ce ne sont plus des
mémoires, c’est un véritable who’s who. Marek Halter a croisé toutes les grandes figures intellectuelles
ou politiques du XXe siècle
– de Joseph Staline à David
Ben Gourion en passant
par Gamel Abdel Nasser,
Golda Meir, Hannah
Arendt, Elsa Triolet, Vladimir Poutine, Yasser Arafat
ou François Mitterrand –,
et il n’en est pas peu fier. A
le lire, il aurait joué un rôle
crucial dans bon nombre
de négociations-clés, qu’il
Golda Meir, Premier ministre d’Israël, et Marek Halter à Tel-Aviv, en 1969. PHOTO COLLECTION DE L’AUTEUR
s’agisse du Proche-Orient
ou de l’Afghanistan. C’est
sans doute véridique tant
l’homme a du culot, et il est
vrai que nous l’avons croisé
un jour à Jérusalem alors
qu’il venait de rencontrer
l’Israélien Ariel Sharon et
le Palestinien Yasser Arafat, mais il faut surtout voir
dans ce besoin de mettre
en avant son entregent une
soif de reconnaissance effrénée qu’il admet. «Je me
suis souvent demandé ce
que je recherchais dans les
bras des femmes et j’arrivais toujours à la même
conclusion : la reconnaissance. Quand une femme
me choisit parmi tant
d’autres hommes, et accepte
de coller son corps contre le
mien, elle me sort de l’anonymat. Elle me fait “être”,
au moins le temps de notre
relation», écrit-il. Il en va
donc des grands de ce
monde comme des femmes, ils permettent d’assouvir le besoin de notoriété de celui qui naquit juif
à Varsovie, peu avant la Seconde Guerre mondiale,
dans un milieu simple
mais ouvert sur la culture
puisque le père était imprimeur, comme le grandpère et l’arrière-grand-père
avant lui. Le jeune Marek
– que l’aïeul Abraham appelait «Meirké» en yiddish – échappera au ghetto
et se retrouvera à Almaty,
au Kazakhstan soviétique,
où il deviendra hooligan.
Il lui en faudra, de la ténacité, de la chance, des rencontres et de l’imagination
pour se retrouver artiste
peintre à Paris, puis
homme de réseaux et écrivain. Marek Halter se définit d’abord comme un
conteur et c’est ce qu’il sait
le mieux faire, raconter des
histoires.
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Libération Jeudi 7 Février 2019
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Tout le monde
lui court après
Aya Nakamura Merveilleusement libre et inventive,
la jeune chanteuse malienne réinvente la pop urbaine
et la langue française comme peu avant elle.
E
n aurait-on trop fait? La question s’est posée quelques
jours avant notre rencontre avec Aya Nakamura alors
que les Inrocks, hebdo perçu comme véhicule d’un bon
goût bobo similaire dans ses grandes lignes à celui de Libé, célébrait la chanteuse après une demi-année d’ascension, des cours
d’école primaire aux salons branchés. Et
puis non, trois fois non: on a réécouté une
énième fois les formidables Pookie ou Dans
ma bulle, et le moteur à enthousiasme est
reparti de plus belle. Aya Nakamura mérite qu’on la mette à part
car elle change tout, de cette pop urbaine qui squatte les chaînes de clips en continu à la pop française qui se pense chic et
racée, qui fera se pavaner pour la 34e édition des Victoires de
la musique une large majorité d’artistes blancs et plus ou moins
policés, de Jeanne Added à Vanessa Paradis.
Nommée de son côté dans les catégories «album de musique
urbaine» (Nakamura, sorti le 2 novembre) et «meilleure chanson originale» (l’increvable Djadja, 300 millions de vues sur
YouTube), la Malienne de 23 ans ne bousculera a priori aucun
téléspectateur ni pilier de l’industrie même si elle l’emporte
face à Eddy de Pretto mais ça ne fait rien, puisqu’elle a déjà
pour elle son talent hors normes de mélodiste et punchlineuse. Avec elle, les chansons ne ressemblent à plus rien
de connu.
Installée devant nous dans un hôtel du
nord-est parisien, Aya Danioko n’a pourtant l’air de vouloir revendiquer rien
d’autre qu’elle-même, ou à la limite sa liberté à s’incarner dans sa musique après un premier album,
Journal intime, trop lisse, où son caractère s’évanouissait.
Quand on lui demande si elle est étonnée par l’écho provoqué
par ses nouvelles chansons bien au-delà du contexte habituel
de la pop urbaine, elle dit être «très surprise, parce qu’[elle]
pense que tous ces gens ont aussi aimé cet album pour [sa] personnalité». On lui rappelle qu’elle s’est dite plus d’une fois admiratrice de la technique du «toplining», qui consiste à trouver
des mélodies qui tapent en improvisant devant un micro, et
qu’elle possède une faculté indécente à nous coincer des re-
LE PORTRAIT
frains dans le crâne. Elle fige un sourire qui s’esquissait: «Je
ne suis pas tout à fait une pro mais j’y arrive.» Son secret pour
savoir qu’un mot va bien sonner en se mariant ou s’enchaînant
avec un autre, comme «catin» et «catchana», «coulé» et
«cramé», «belek» et «câblé» ? «Ça dépend de ce que tu kiffes.
C’est au feeling. Je sais jamais à l’avance.»
On lui soumet alors que son rapport au son est très américain.
Elle le prend bien, et précise qu’elle aime beaucoup, beaucoup,
la reine du gimmick, Rihanna. Aussi Cardi B, Migos, Future…
Des rappeuses et des rappeurs donc, ce qui n’est pas sans nous
conforter dans notre fascination pour son invention, toutes
ces expressions où elle percute les langues, les dialectes, raccourcit les mots ou les rallonge. Certains ont consacré des articles entiers à des exégèses de Pompom ou Djadja, d’autres leur
reprochent leur inintelligibilité. Quand elle entend qu’elle
chante dans une langue étrangère, Aya fulmine, même si elle
avoue envier aux «Naijas», les stars de la pop urbaine nigériane
telles Wizkid ou Davido, avec qui elle duette sur la chanson
Gang, leur utilisation de l’anglais «qui permet de jouer avec
les mots plus facilement». Elle, elle ne se sent en rien limitée
par le français et en a un peu marre qu’on lui réclame des traductions. «Je parle pas
comme une gogole pourtant.
Y a des rappeurs, ils inven10 mai 1995
tent bien pire. Ce qui étonne,
Naissance à Bamako
c’est le fait que je sois une
(Mali). Arrivée en
fille.»
France quelques
Comment ne pas abonder
mois plus tard.
dans son sens ? Depuis le
2014 Publie sa
temps que les chanteuses de
première chanson
r’n’b en France répètent les
sur Facebook.
rimes des rappeurs comme
Avril 2018
des perroquets ou feulent les
Sortie de Djadja.
amoureuses consentantes
Novembre 2018
par défaut, une chanteuse
Sortie de Nakamura.
«qui s’en bat les reins», ricane
des poseurs, pose «couronne sur la te-tê», ça bouscule, ça inspire. Il va sans dire que rien de ce que communique Aya Nakamura dans sa musique et sa manière d’y exister n’était calculé.
Parfois, l’élément le plus inspirant d’un artiste coule de son
tempérament. Celui d’Aya lui a permis de se décider chanteuse
quand même sa mère, griotte de chants traditionnels maliens,
lui interdisait de se lancer dans la musique. C’est à Aulnaysous-Bois (Seine-Saint-Denis), où la famille Danioko a emménagé alors qu’elle n’avait que quelques mois, que la spectatrice
rêveuse des télé-crochets («on va pas se mentir, ça donnait
grave envie») a bouclé sa première chanson dans sa chambre.
Contre l’avis de tous, y compris de sa sœur. «Elle me disait:
“Arrête avec ta chanson, elle est trop nulle.” Mais ça m’a piqué,
ça m’a donné la rage. A l’arrivée, tout le monde n’avait pas le
même avis qu’elle.» Sur Facebook, la chanson en question,
Karma fera un tabac viral dont on peut affirmer, cinq ans plus
tard, qu’il fut fondateur. Depuis, sa maison de disques, Parlophone, l’a plutôt encouragée dans son évolution musicale (plus
d’Afrique, de syncopes et de sons durs), mais c’est son aplomb
et pas son étoile qui ont orienté Nakamura vers les astres.
Au moment de choisir un single pour faire monter la sauce,
«tout le monde était ligué contre moi mais j’ai pas lâché. Ils voulaient la Dot, j’ai dit Djadja». Confortée par le succès, Aya Nakamura s’assume désormais, sans rien oublier du long chemin
parcouru. «Ça ne fait pas longtemps que je me dis que je ne suis
pas bizarre.» Pas forcément à l’aise avec son statut de modèle,
elle endosse de plus en plus ses prises de position. Récemment, certains lui ont reproché d’être montée au créneau sur
les réseaux sociaux contre le blackface d’une «fan». Elle ne
regrette rien. On lui demande alors si elle vote. Elle nous répond qu’elle n’est pas française mais qu’elle sait très bien à qui
irait sa voix si elle le faisait (on n’en saura pas plus), parce
qu’elle a une petite fille de 2 ans et demi et qu’elle tient à lui
enseigner l’essentiel pour survivre: «A l’école, on ne t’apprend
pas qui est qui en politique. Je veux apprendre à ma fille qui
est la dame à la télé, pourquoi elle parle, pourquoi y a une
guerre là-bas, pourquoi y a des gilets jaunes ici.» Intrigué par
cette «dame à la télé», on lui demande pourquoi elle pense à
une femme politique plutôt qu’à un homme. Celle qui refusait
de se revendiquer féministe dix minutes plus tôt sourit :
«Quand une femme donne son avis, on ne l’écoute pas. Quand
l’homme parle, on se dit qu’il a raison, même quand son idée
est débile.» En quelle langue faut-il signaler aux néophytes
ce qu’ils gagneraient à écouter Aya Nakamura ? •
Par OLIVIER LAMM
Photo JÉRÔME BONNET
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