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Libération - 08.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 8 FÉVRIER 2019
2,00 € Première édition. No 11723
FRANCEITALIE
L’escalade
diplomatique
THÉÂTRE
Formule
entracteplat-dessert
PAGES 24-25
VÉRONIQUE DE VIGUERIE
PAGE 10
www.liberation.fr
SYRIE
n Une jihadiste
française
témoigne
n Notre
reportage
sur le front
PAGES 6-9
Alexandre Benalla le 16 juillet à Roissy. PHOTO THOMAS SAMSON . AFP
FORUM LE POUVOIR A-T-IL UN SEXE ?
CAHIER CENTRAL
MATIGNON
LA BENALLA
CONNECTION
Après l’Elysée, fragilisé depuis des
mois, c’est désormais l’entourage du
chef du gouvernement qui est atteint:
nos révélations sur les liaisons de plus
en plus dangereuses de l’ancien garde
du corps de Macron.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
L’affaire
Benalla
déteint sur
Matignon
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Demi-monde
Comme dirait Edouard
Philippe, on nage en plein
bololo. Après avoir empoisonné l’Olympe présidentielle, plaçant Jupiter dans
une inconfortable défensive, voilà que le mauvais
petit diable Benalla s’introduit dans l’enfer de Matignon. Si l’on a bien compris, la cheffe de sécurité
du Premier ministre a reçu
chez elle ce M. Alexandre
qu’elle n’aurait pas dû recevoir, alors que celui-ci a
rencontré, là ou ailleurs,
un complice qu’il n’aurait
pas dû rencontrer, et qu’ils
ont parlé d’un contrat
russe qu’ils n’auraient pas
dû contracter. Du coup,
l’imprudente hôtesse a démissionné de son poste et
le Premier ministre, dont
elle devait assurer la sécurité, se retrouve dans l’insécurité d’un scandale tentaculaire. Il apparaît de
surcroît que l’encombrant
garde du corps, encore en
fonction auprès du Président, a fricoté avec un oligarque russe à la douteuse
réputation, acoquiné dans
cette entreprise avec un
homme d’affaires maniaque du selfie plusieurs fois
condamné en justice. Où le
«nouveau monde» se
change brusquement en
demi-monde, avec arrangements subreptices,
entrevues louches, dialogues compromettants,
excès de pouvoir dérangeants et dénégations aussitôt démenties. On va finir
par penser que le fondateur d’En marche aurait
mieux fait de se fouler la
cheville le jour où il s’est
entiché de ce maître Jacques de la protection rapprochée aux connexions
très éloignées de ce qui
sied à un personnage placé
au cœur d’un dispositif
d’Etat. Emmanuel Macron
et Edouard Philippe peuvent exhaler la plainte de
ceux dont la confiance a
été surprise : gardez-moi
de mes gardes du corps,
mes ennemis je m’en
charge. Il est temps
d’éclaircir rapidement,
par une mise au point
complète, sincère et transparente, cet imbroglio qui
jette un doute sur le sérieux avec lequel le personnel de sécurité des deux
premiers personnages de
l’exécutif a été recruté. •
Libération Vendredi 8 Février 2019
A la suite des révélations de «Libération» sur
les liens de son compagnon avec Benalla et un
sulfureux contrat russe, la cheffe de la sécurité
du Premier ministre, Marie-Elodie Poitout,
a démissionné jeudi. Une enquête a par ailleurs
été ouverte par le Parquet national financier.
ENQUÊTE
Par
EMMANUEL FANSTEN
et ISMAËL HALISSAT
A
près l’Elysée, c’est au tour
de Matignon d’être pris
dans l’affaire Benalla et ses
ramifications troubles avec la Russie. Dans la galaxie de personnages
qui composent cet interminable
feuilleton, un couple est désormais
au cœur des interrogations: Chokri
Wakrim, militaire de 34 ans, et
Marie-Elodie Poitout, commissaire
divisionnaire en poste à Matignon.
Comme l’a révélé mercredi Libération, Chokri Wakrim, très proche
d’Alexandre Benalla, est impliqué
dans un contrat avec un oligarque russe, Iskander Makhmudov,
soupçonné de liens avec la criminalité organisée. Et ce, alors que sa
compagne, Marie-Elodie Poitout,
dirigeait depuis mai 2017 le GSPM,
le groupe de sécurité du Premier
ministre. Un mélange d’intérêts
pour le moins embarrassant.
Entendue jeudi par le directeur
de cabinet du chef du gouvernement sur ses liens avec les deux
autres protagonistes, la policière a finalement présenté sa
démission. «Consciente de la
sensibilité de sa fonction et soucieuse d’écarter toute polémique, la
cheffe du GSPM a demandé au
Premier ministre d’être affectée sur
une autre mission au sein du ministère de l’Intérieur», a simplement
indiqué Matignon dans un communiqué.
RENCONTRE
Par ailleurs, le parquet national
financier (PNF) vient d’ouvrir une
enquête pour «corruption» afin de
faire toute la lumière sur ce mystérieux contrat russe. Les juges vont
désormais chercher à comprendre
comment un tel contrat privé avec
une puissance économique proche
du Kremlin a pu se nouer au cœur
même de l’Etat ?
Fin juillet, alors que Benalla vient
d’être mis en examen à la suite des
incidents du 1er Mai, notamment
pour «violences volontaires», MarieElodie Poitout et Chokri Wakrim le
reçoivent à leur domicile parisien,
à quelques pas du Trocadéro, dans
le XVIe arrondissement. Une rencontre que l’ancienne cheffe de la
sécurité de Matignon a reconnue
auprès de sa hiérarchie. Ces trois-là
se connaissent bien. Depuis que
Benalla a sollicité son ami Wakrim
pour travailler sur le contrat russe,
en lien avec la société de sécurité
privée Velours, les deux hommes ne
se quittent plus. Quant à Poitout,
elle a affirmé connaître Benalla
depuis 2017, sans plus de précision.
Elle a en revanche démenti avoir
vu ce dernier en compagnie de son
partenaire Vincent Crase, un gendarme réserviste qui a travaillé pour
la sécurité du parti présidentiel et
au commandement militaire de
l’Elysée.
Les deux hommes apparaissent
aujourd’hui acculés par des enregistrements audio révélés par
Mediapart. La séquence, authentifiée par le site d’information, est
datée du 26 juillet. Benalla et Crase,
qui se rencontrent ce jour-là en
violation flagrante de leur contrôle
judiciaire, discutent notamment
de la meilleure façon de détruire
des preuves. «T’as effacé tout ce
qu’il y avait dans ton téléphone ?»
s’inquiète Benalla. «Bah, tout ce qui
concerne Velours… bien sûr, bien
sûr», rétorque Crase.
MONTAGE
Un mois plus tôt, ce dernier a reçu
la première tranche du contrat
russe sur le compte de sa société,
dénommée Mars : un virement
de 294000 euros qui fait immédiatement l’objet d’un signalement de
Tracfin, le service antiblanchiment
de Bercy. En réalité, cela fait plusieurs mois qu’un homme d’affaires
français, Jean-Louis Haguenauer, négocie ce contrat pour le
compte d’Alexan- Suite page 4
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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u 3
Le 19 septembre,
lors de l’audition de
Benalla devant la
commission des lois
du Sénat.
PHOTO ALBERT
FACELLY
Mohamad Izzat Khatab,
l’encombrant flambeur
L’homme d’affaires syrien,
dont «Libé» avait déjà révélé
les liens avec Benalla, a reçu
chez lui Chokri Wakrim,
compagnon de l’ex-cheffe
de la sécurité de Matignon.
C’
est une autre pièce cruciale du
puzzle Benalla. Mohamad Izzat
Khatab, le sulfureux homme d’affaires syrien qui a gracieusement hébergé l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron après
son licenciement de l’Elysée, a également
reçu la visite de son ami Chokri Wakrim.
Selon nos informations, ce militaire lié au
contrat russe (lire ci-contre) s’est rendu à plusieurs reprises dans l’appartement du Syrien,
place de l’Alma, à Paris. Après nos premières
révélations sur ses liens troubles avec Alexandre Benalla, début janvier, Mohamad Izzat
Khatab jurait n’avoir «jamais été condamné»,
ni en France ni en Suisse. Libération a pourtant recueilli de nouveaux éléments accablants, démontrant non seulement qu’il a
bien été condamné dans ces deux pays, mais
aussi qu’il est impliqué dans de nombreuses
escroqueries. Plus grave encore, le bienfaiteur
de Benalla est aussi soupçonné d’avoir fait
preuve de largesses suspectes, par le passé,
à l’égard de policiers du Service de la protec-
tion (SDLP), chargé de la sécurité des personnes menacées et des hautes personnalités.
Avant qu’il ne les retire précipitamment de
son compte Instagram, l’homme affichait une
incroyable collection de selfies avec des personnalités politiques, dont Macron et Philippe. Ces derniers mois, le Syrien a aussi été
vu dans de nombreux événements officiels.
En septembre, il parade avec Benalla à la fête
nationale saoudienne, au Petit-Palais. Le
13 novembre, lors des commémorations des
attentats devant le Bataclan, il prend un selfie
avec le nouveau patron de la DGSI, Nicolas
Lerner, alors que l’événement est très sécurisé. Izzat Khatab n’apparaît jamais sur les listings invités, mais parvient toujours à se faufiler sur la photo. Pour arriver jusqu’au tapis
rouge, il peut compter sur un ami fidèle,
l’imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, dont
il s’est servi comme d’un passeport vers le
pouvoir. Il a hébergé l’homme de foi en 2015,
quand ce dernier était visé par des menaces
de mort.
«Vivre-ensemble». Mais contrairement à
ce qu’il fait croire, Izzat Khatab n’a aucune
chance de devenir président de la Syrie. Son
pedigree n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir
avec celui du personnage qu’il s’est créé.
Comme l’a révélé la Tribune de Genève, il a été
condamné en 2009 à quinze mois de prison
avec sursis pour «abus de confiance et escroquerie». Selon nos informations, il a aussi été
condamné deux fois en France l’an dernier
pour des faits s’étalant sur plusieurs années.
Dans le premier dossier, le tribunal a estimé
qu’il devait payer 155 000 euros pour avoir
squatté un appartement avenue d’Iéna entre 2011 et 2018, après avoir versé… six mois de
loyer. Dans le second, il a été sommé de rembourser près de 400000 euros à un créancier.
Des sommes qui n’ont jamais été versées par
l’intéressé, les huissiers cherchant désormais
à saisir ses comptes. A chaque fois, l’embrouille est la même: Khatab paie une partie
en cash, puis cesse tout versement et transmet
des chèques refusés par les banques. En dernier recours, il présente à ses créanciers des
ordres de virement depuis des comptes à
l’étranger, qui sont aussitôt annulés. L’an dernier, une enquête de Tracfin, la cellule
antiblanchiment de Bercy, a été ouverte sur
Izzat Khatab. Que savait l’imam de Drancy de
son logeur? «M. Chalghoumi est amené à être
en contact avec de nombreuses personnes qui
partagent sa conception du vivre-ensemble, il
ne lui appartient pas d’enquêter sur celles-ci»,
nous a fait savoir son avocat.
Mais la relation entre les deux hommes recèle
une part plus sombre, qui résonne de manière
troublante avec l’irruption de Benalla et
Wakrim dans l’environnement proche d’Izzat
Khatab quelques mois plus tard. Une note du
SDLP du 1er juin 2016, que Libé a pu consulter,
évoque aussi plusieurs «incidents» impliquant
Izzat Khatab, présenté comme un «banquier
aux fonds visiblement quasi illimités».
«Hypnotisé». Ce document a été rédigé sur
la base des témoignages de plusieurs officiers
de sécurité de Hassem Chalghoumi. «L’imam
étant hypnotisé par la nouvelle manne financière de son bienfaiteur, d’où une relation ambiguë, voire problématique avec l’argent», écrit
le responsable du SDLP. Qui insiste sur le potentiel corrupteur de l’homme d’affaires :
«Izzat Khatab porte une grande attention à
notre équipe en essayant de prendre en charge
nos frais de restauration. Systématiquement,
il nous demande avec beaucoup d’obstination
de manger ce que l’on désire et quand l’un d’entre nous ne souhaite pas s’attabler, celui-ci insiste fortement.» Au restaurant, le Syrien a en
effet l’habitude d’exhiber de très gros billets,
n’hésitant pas à lâcher des milliers d’euros
pour satisfaire ses convives. «Nous opposons
régulièrement des refus polis et fermes, mais
devons régulièrement accéder à ses requêtes
pour éviter de froisser gravement des susceptibilités qui pourraient nuire directement à la
mission», poursuit la note, qui évoque aussi
la présence, dans l’appartement prêté par Izzat Khatab à Chalghoumi, d’une personne originaire d’Aulnay-sous-Bois, «connue pour des
faits de prostitution, agression, vols, escroqueries, etc.». Pourquoi Benalla et Wakrim se sont
rendus aussi souvent au domicile d’Izzat Khatab au cours des derniers mois ? Contactés,
aucun d’eux n’a répondu à nos sollicitations.
EMMANUEL FANSTEN
et WILLY LE DEVIN
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4 u
ÉVÉNEMENT
dre Benalla,
alors que ce dernier travaille encore
à l’Elysée. Une négociation entamée dès l’hiver 2017, selon Mediapart. Pour ne pas apparaître en première ligne, Benalla passe alors par
la société de son ami Vincent Crase.
Lors de sa deuxième audition devant la commission d’enquête sénatoriale, en janvier, ce dernier a expliqué que le contrat avait été en
partie sous-traité à la société Velours, car lui-même n’était pas titulaire d’un agrément de dirigeant
d’entreprise de sécurité.
Lorsque l’affaire des violences
du 1er mai éclate, mi-juillet, les deux
Suite de la page 2
hommes réalisent le risque qu’ils
courent si ce montage venait à être
ébruité et le contrat gelé. «Là, il y a
le feu», panique Crase dans l’enregistrement de Mediapart. «Il faut
couper la branche […]. Faut changer de portage pour faire ce qu’on
avait prévu de faire et transférer
[…]. Faut que tu disparaisses de la
boîte», lui indique alors Alexandre
Benalla.
PARTS
Deux mois plus tard, une nouvelle
société voit le jour. Baptisée France
Close Protection, elle est domiciliée
à la même adresse que la société
Libération Vendredi 8 Février 2019
Mars, à quelques rues de l’Elysée.
Lancée avec un simple capital social
de 100 euros et dirigée par un ancien militaire de 44 ans, Yoann
Petit, également proche de Benalla,
France Close Protection a étrangement comme unique actionnaire
un homme d’à peine 18 ans. Selon
le Canard enchaîné, cette nouvelle
structure va pourtant verser plus
de 22000 euros à Alexandre Benalla
entre novembre et décembre, scellant ainsi son lien avec le contrat
russe. Devant la commission d’enquête sénatoriale, le même Benalla
avait pourtant affirmé sous serment
n’avoir «jamais» contribué à la
Alexandre Benalla lors de la manifestation du 1er mai 2018 à Paris. PHOTO JEAN-PIERRE N’GUYEN. MAXPPP
Lorsque l’affaire
des violences
du 1er mai éclate,
mi-juillet, les deux
hommes réalisent
le risque qu’ils
courent
si ce montage
venait à être
ébruité et le contrat
russe gelé.
négociation ni à la conclusion de ce
contrat.
D’autres liens sont depuis apparus
entre les différents acteurs de cette
histoire. Comme l’a révélé Libération, Chokri Wakrim a également
fondé cet été une discrète société
avec l’un des responsables de
Velours, avant de racheter ses parts
quelques semaines plus tard. S’agissait-il d’un simple véhicule financier destiné à rémunérer secrètement Wakrim sur le contrat russe?
Contacté à plusieurs reprises, ce
dernier n’a pas répondu à nos sollicitations. Il semble en tout cas avoir
eu conscience d’agir en dehors des
clous. Selon Valeurs actuelles, le militaire a été entendu le 1er février à la
Direction du renseignement et de la
sécurité de la défense (DRSD), le service de contre-ingérence des
armées, reconnaissant devant ses
pairs avoir «travaillé de manière déclarée mais non autorisée».
Tout s’est brusquement accéléré
le 31 janvier avec la révélation
des enregistrements d’Alexandre
Benalla et Vincent Crase par Mediapart. Le jour même, un journaliste
de Valeurs actuelles contacte les
services du Premier ministre pour
savoir si la conversation entre les
deux hommes a été enregistrée au
domicile de Marie-Elodie Poitout,
et si d’éventuelles écoutes administratives ont été diligentées. Branlebas de combat à Matignon.
FICHIER
Dès le lendemain, le directeur
de cabinet du Premier ministre écrit
au procureur de la République de
Paris, faisant état de la sollicitation
de plusieurs médias: «Depuis vingtquatre heures, des journalistes contactent le cabinet du Premier ministre en cherchant à évaluer une allégation selon laquelle la rencontre
relatée par la presse entre messieurs
Benalla et Crase, en infraction des
obligations de leur contrôle judiciaire, se serait déroulée au domicile
de Marie-Elodie Poitout». Le directeur de cabinet dit avoir «convoqué»
l’intéressée «sans attendre», précisant qu’aucune autorisation d’interception des services de renseignement n’avait été validée par
Matignon, autorité compétente en
la matière.
C’est sur la base de ce simple courrier, rapportant les questions des
journalistes et les démentis de Poitout, que le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, a décidé
d’ouvrir une enquête préliminaire
pour «atteinte à la vie privée» et «détention illicite d’appareils ou de dispositifs permettant la réalisation
d’interception de télécommunications ou de conversations». Dans le
cadre de ces investigations, le parquet de Paris s’est précipité au siège
de la rédaction de Mediapart, lundi,
pour perquisitionner ses locaux, espérant ainsi mettre la main sur fichier original de l’enregistrement.
Au risque de s’asseoir sur le secret
des sources des journalistes.
Un acte d’enquête que le site d’information a pu refuser, les magistrats n’ayant pas obtenu l’aval d’un
juge des libertés et de la détention,
comme le prévoit le code de procédure pénale. •
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Libération Vendredi 8 Février 2019
u 5
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ÉDITOS/
Affaire Carlos Ghosn: intrigues à la cour
Directeur de la rédaction
@Laurent_Joffrin
Ainsi Carlos Ghosn, non content
de la fortune qu’il gagnait chaque
année, aurait fait financer indirectement son mariage à Versailles par Renault, à travers un
subtil montage de mécénat.
Rien n’est avéré, mais la nouvelle
direction de l’entreprise a tout de
même décidé de transmettre le
dossier à la justice. Le lieu se
prête aux comparaisons historiques : Carlos Ghosn serait-il une
sorte de Fouquet, ce ministre
corrompu et ambitieux du Grand
Siècle ? Un Fouquet qui n’organiserait pas ses fêtes à Vaux-le-Vicomte mais louerait directement
le palais de Versailles pour rivaliser avec la munificence de
Louis XIV, le tout aux frais de la
princesse, en l’occurrence la
grande firme automobile mondiale ? Tout cela demande vérification et sanction judiciaire, pour
le condamner ou l’innocenter.
Mais quelle que soit l’issue de
cette bataille, elle sera désastreuse, en tout état de cause,
pour l’image de l’establishment
industriel mondial.
Deux thèses sont en présence, et
les tribunaux diront laquelle est la
bonne. Mais les deux mettent en
lumière des mœurs extravagantes
en vigueur au sommet des multinationales de la mondialisation
heureuse. Si Carlos Ghosn est
coupable – thèse des procureurs
japonais –, il apparaîtra que l’avidité hors du commun d’un baron
de la grande industrie l’a conduit
non seulement à toucher des
émoluments gigantesques, mais
encore à abuser des facilités que
lui procurait son poste pour se livrer à toutes sortes d’irrégularités
destinées à financer un mode de
vie de sybarite. Ce qui conduira
le public à penser que la cupidité
des capitalistes modernes,
comme celle des satrapes du
Bas-Empire, n’a décidément
aucune limite. Et si Carlos Ghosn
a raison – jusqu’à preuve du
contraire, il est présumé innocent –, c’est sa thèse qui l’emportera. Laquelle consiste à accuser
ses anciens collègues (et nouveaux ennemis) d’avoir couvert en
connaissance de cause ses
dépenses somptuaires et monté
ensuite un ténébreux complot
pour l’écarter, en l’accusant faus-
Glucksmann, le flouze
et Canada Goose
Par
SABRINA CHAMPENOIS
Rédactrice en chef, service Société
@sabbchamp
Le binz est parti mardi, de la dernière
couverture des Inrocks. Plus précisément
de la photo qui occupe la une de l’hebdomadaire. On y voit Raphaël Glucksmann,
héraut du mouvement Place publique,
rameuter les troupes, porte-voix en main,
lors de son premier meeting, le 29 janvier
à Paris. Jusque-là, RAS. Sauf qu’une journaliste de l’AFP a aussi immortalisé le
moment, et que sa photo fait apparaître un
détail absent de celle des Inrocks: un logo
sur la parka noire portée ce soir-là par
l’essayiste. De fait, dans les pages intérieures de l’hebdomadaire, l’emblème (qui
figure l’Arctique) est bien présent sur le
vêtement…
La polémique naît du fait que ce logo est
celui de la marque Canada Goose, dont la
gamme de prix est notoirement clivante,
vu qu’il faut compter entre 900 et
1250 euros pour une parka. Et la suspicion
de cavaler: le logo aurait été escamoté non
dans le but louable d’éviter de faire de la
pub à la marque, mais pour préserver
l’image d’un homme qui se propose de
rassembler la gauche tout en ayant des
pratiques de nanti. D’autant plus embarrassant en pleine fronde des gilets jaunes
née d’une fracture sociale identifiée depuis longtemps, mais laissée à l’état de
constat. Sans compter que ces parkas sont
étrillées par les associations de protection
des animaux pour les souffrances infligées
aux coyotes (dont la fourrure est utilisée
pour les cols), canards et oies (plumés
pour le duvet).
Alors, sans doute que parler de «doudoune-gate» est ridicule, et que «peut-on porter un vêtement ultracher et être de gauche ?» est une équation si caricaturale
qu’elle mérite un «l’habit ne fait pas le
moine sinon ça se saurait». Et peut-être
Raphaël Glucksmann répondra-t-il un jour
que son achat est en réalité celui d’un décroissant, vu qu’il est abonné à sa parka
depuis plus de dix ans, quand la marque
canadienne a déboulé en France. Toujours
est-il que le succès avéré de Canada Goose
en France peut faire tiquer. D’abord, ces
vêtements sont conçus pour le grand froid,
la marque s’est lancée en 1957, pour équiper les scientifiques confrontés à des températures polaires. Ce contexte pour le
moins étranger à nos contrées exclut la nécessité et renvoie donc au seul luxe. Partant, oui, on peut dire qu’on est en présence d’un marqueur de classe sociale. Et
il pourrait aussi être idéologique. Car
même en ayant les moyens de s’offrir
pareille dépense, il n’est pas interdit de
s’interroger sur l’éventuelle indécence
qu’il y a à l’effectuer pour le confort ou le
seul plaisir d’être dans l’air du temps,
quand une telle somme est pour d’autres
tout simplement vitale. On pourrait même
pousser le bouchon : Canada Goose,
comme tous les symboles du luxe, est victime de massives contrefaçons. La rançon
du succès, en somme. Et n’est-elle pas méritée, à force d’être si enviable mais hors de
portée du plus grand nombre? Indécence
pour indécence… •
Images
sement de délits qui lui valent
de croupir en prison depuis des
semaines, méthodes qui sont
en général réservées aux
dictatures corrompues.
Comportement de sybarite
d’un côté, procès stalinien de
l’autre : dans les deux cas, nous
sommes plongés au cœur d’un
univers de corruption hédoniste
ou d’intrigues machiavéliques,
dignes de la cour de Florence au
XVIe siècle. Voilà qui ne risque
pas de redorer le blason moral de
«l’oligarchie» dénoncée par la
gauche radicale aussi bien que
par les national-populistes.
On s’étonne ensuite que les démocraties libérales soient mises
en cause sur fond d’indignation
populaire. •
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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u 27
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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u 37
Page 30-31 : Plein cadre / Jamie Diamond, poupées US
Page 32 : Festival / F.A.M.E., exclus exquis
Page 34 : Ciné / Redford en gâchette
Joe Hisaishi,
le chœur de Ghibli
FANZINES
Même pas
morts !
Page 40 : Cinq sur cinq / De la console au jeu
Page 41 : On y croit / LCD Soundsystem
Page 42 : Casques t’écoutes ? / Jacky
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 43
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Page 46 : Paul Lynch / Rencontre avec le romancier irlandais
Page 47 : Stéphane Larue / A Montréal, «la gang» de la plonge
Page 50 : Denis Michelis / «Comment ça s’écrit»
Par
PHILIPPE LANÇON
C’
Emil Szittya. PHOTO DR
LAURENT JOFFRIN
Mon voisin Totoro ( 1988) de Hayao Miyazaki. COLLECTION CHRISTOPHE L. TOKUMA JAPAN COMMUNICATIONS
Par
est la guerre, l’Occupation,
la Libération. De Paris aux
Pyrénées en passant par le
centre de la France, le
Rhône, la Drôme et Toulouse, un peintre et
écrivain hongrois nommé Emil Szittya, la cinquantaine survivante, croise pendant six ans
des tas de gens, Français moyens, exilés allemands juifs ou communistes, résistants, collaborateurs, internés, cordonniers, peintres,
collectionneurs, actrices, intellectuels, paysans, gendarmes, maquereaux, ouvriers, instituteurs, romanichels, enfants, soldats allemands, petits vieux solitaires et mourants. Il
leur demande de raconter un rêve. Le paquebot France a coulé. Tous flottent en tous sens
dans la ratière inondée, comme des morceaux
d’épave. Ils vont sur les eaux noires et agitées
de la débâcle, de la fuite, de la séparation,
des camps d’internement, de Drancy,
d’Auschwitz. On ne sait pas quand ni comment Szittya a écrit son texte, directement en
français, lui qui avait écrit la plupart des
autres en allemand. Il est publié en 1963, un
an avant sa mort à Paris. Peut-être a-t-il tout
noté sur des vieux carnets dégueulasses, des
feuilles volantes, comme du temps où il parcourait l’Europe à pied, en dandy vagabond
et misérable, avant la Première Guerre mondiale. A cette époque, il voulait écrire un livre
sur les images du Christ en Europe.
On ne sait pas non plus ce qu’il a exactement
vécu pendant ces années de guerre, même si
certaines histoires semblent indiquer qu’il a
côtoyé la Résistance dans le Sud-Ouest. Les
vies en miettes qu’il croise permettent d’établir un itinéraire, mais il est possible que sa
mémoire ait déplacé ou mélangé certains
faits. Ainsi évoque-t-il un historien de l’art juif
allemand, grand spécialiste du Greco et de
Vélasquez, qui est coincé dans les Pyrénées,
où il écrit en vain des lettres à l’archevêque de
Tolède pour que celui-ci l’aide à obtenir un
visa. L’homme n’est pas nommé, aucun des
rêveurs ne l’est. Szittya conclut en écrivant
que sa famille fut raflée et Suite page 44
L’Occupation des rêves
Sur les traces d’Emil
Szittya
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Vendredi 8 Février 2019
Après s’être rendue aux Forces démocratiques syriennes, Ousma est emmenée en bus vers le camp d’Al-Hoz, dans le nord-est du pays.
SYRIE Oumsa, 35 ans,
française, veuve jihadiste
Dans le désert près de la frontière irakienne, une femme de
combattant de l’Etat islamique tué en 2016 a fui Al-Baghouz,
dernier bastion de l’organisation terroriste. Arrêtée et dirigée
vers un camp pour être interrogée, elle raconte sa trajectoire
et les raisons de son départ pour le «califat».
Par LUC MATHIEU
Envoyé spécial dans le gouvernorat de Deir el-Zor
Photos VÉRONIQUE DE VIGUERIE. GETTY REPORTAGE
«C’
est quoi la ville, ici?» Il n’y a pas
de ville ici. Pas même de
village. Il n’y a que les cailloux
et les quelques brins d’herbe du morne désert
du Sud-Est syrien. Oumsa, une jihadiste
française de 35 ans, est assise par terre sur un
matelas crasseux. Elle vient de s’échapper
d’Al-Baghouz, une bourgade à une dizaine
de kilomètres, entre l’Euphrate et la frontière
irakienne, dernier retranchement de ce qu’il
reste de l’Etat islamique. «Je suis confuse, je ne
comprends pas ce qui m’arrive», dit-elle.
La jeune femme n’est pas encore arrêtée. Elle
n’est pas libre non plus. Elle vient d’arriver au
point de contrôle mis en place par les Forces
démocratiques syriennes (FDS), coalition de
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Ousma, accompagnée de Saad, son fils, et de Safia, la fillette qu’elle a adoptée après la mort de ses parents.
combattants kurdes et arabes qui lutte contre
l’Etat islamique depuis 2015. D’ici quelques
heures, elle montera dans un bus qui l’amènera au camp d’Al-Hol, à côté de Hassaké,
à quatre heures de route (nord-est du pays).
Là-bas, elle sera interrogée et enfermée. Elle
fera peut-être partie des jihadistes que
la France rapatriera. En ce début d’aprèsmidi, personne, et surtout pas elle, ne le sait.
Les combattants des FDS ont juste vérifié
qu’elle n’avait pas de ceinture d’explosifs
avant de lui demander son nom et sa nationalité. Elle a aussi donné ceux de Saad, son fils
de 3 ans, né en Irak, et de Safia, fillette
orpheline de 5 ans qu’elle a récupérée après
que ses parents français ont été tués dans des
bombardements. Les deux sont avec elles sur
le matelas sale, apeurés et silencieux, ils ne
pleurent pas, ne se plaignent pas. Ils
l’enlacent souvent. Elle s’inquiète dès qu’ils
s’éloignent à plus d’un mètre.
«Ton vrai nom !»
Sa voix est claire, ses réponses souvent
précises. Oumsa dit ne pas vouloir «faire
l’hypocrite». «J’ai choisi de rejoindre l’Etat
islamique. Je n’ai pas combattu, je n’ai pas fait
la guerre, mais je l’approuvais.» Elle dit aussi:
«Il ne faut pas se mentir. On sait comment le
“califat” s’est construit : par les combats. Ce
serait un mensonge de dire “je ne voulais pas
ça” ou “je suis revenue parce que j’ai pensé
à mon enfant”.»
La Française a fui par peur. Elle sait que les
jihadistes retranchés à Al-Baghouz perdront,
forcément (lire notre reportage pages 8 et 9).
Ils ont face à eux des milliers de combattants
et une coalition internationale qui les
bombarde et les surveille. «Dès qu’on sort,
on sait qu’on peut ne plus revenir. Les
bombardements n’arrêtent pas. Il y a quelques
heures, je ne savais pas si j’arriverais jusqu’ici.» Elle se tait un instant. «Ce sont
deux mondes différents.»
Un officier kurde s’approche. Il lui demande
son nom. «Oumsa», répond-elle. «Non, ton
vrai nom!» Elle le lui donne, il le note dans un
cahier. Elle refusera de le répéter à Libération.
Elle dit juste qu’elle vivait dans «le 92»,
les Hauts-de-Seine. Elle a arrêté ses études
après le bac et gardait des enfants, «une petite
vie normale». Qui le sera beaucoup moins
après son mariage avec un Français d’origine
laotienne converti à l’islam. Les deux
décident d’émigrer dans un pays musulman.
«En France, je me mangeais des “Rentre chez
toi” parce que j’étais voilée. On avait pensé
à l’Arabie Saoudite ou aux Emirats, mais c’est
difficile de vivre là-bas.» Ce sera l’Egypte.
Lorsqu’ils partent, à la mi-2013, l’Etat islamique commence à se faire connaître en Irak et
en Syrie. Il commet des atrocités et, loin de
tenter de les dissimuler, s’efforce de les
diffuser. Le «califat» n’a pas été proclamé
mais le groupe attire déjà des centaines de volontaires qui viennent du monde entier. Les
rebelles qui luttent contre le régime de
Bachar al-Assad se braquent face à la volonté
hégémonique de ce qui n’est encore qu’une
organisation parmi d’autres. Ils ne tarderont
pas à se faire la guerre pour le contrôle du
nord de la Syrie.
En Egypte, le mari d’Oumsa en suit l’évolution de près. Certains de ses amis sont partis
«La prison en France,
avec ce que j’ai vécu,
ça devrait aller.
On s’habitue à tout.
Maintenant,
quand il y a un
bombardement et que
j’entends un missile,
je me dis:“Ah non, il est
passé loin celui-là.”»
Oumsa
au «Shâm», le Levant. Au fil des mois, l’EI
s’impose dans l’est de la Syrie et le nord de
l’Irak. Ses hommes en noir déferlent sur
Tikrit, Ramadi, Raqqa et Deir el-Zor. Ils
contrôlent un tiers de la Syrie et une bonne
part de l’Irak. Le «califat» a la taille du Royaume-Uni. Les jihadistes étrangers affluent de
plus de 80 pays.
«Dans le sentier d’Allah»
Oumsa affirme qu’elle ne regardait pas les innombrables vidéos de massacres, de décapitations et de crucifixions qui proliféraient sur
les réseaux sociaux. Elle n’avait pas non plus
entendu parler du génocide perpétré contre
les yézidis en Irak, de ces femmes et fillettes
vendues comme esclaves sexuelles sur des
marchés ou via des groupes WhatsApp.
«Je savais juste qu’il y avait un “califat” parce
que mon mari m’en avait parlé. C’était une
occasion d’émigrer dans le sentier d’Allah.»
Début janvier 2015, le couple s’envole pour
Istanbul, puis Gaziantep, à la frontière turcosyrienne. Le 6 janvier –«la veille de l’attentat
contre Charlie Hebdo», ajoute-t-elle–, ils sont
en Syrie. Ils ne resteront que quelques jours
à Raqqa, puis iront s’installer à Mossoul,
deuxième ville d’Irak.
Son mari appartient à la katiba Tariq-IbnZaed, une brigade composée surtout de
francophones, Français et Belges. Après avoir
combattu, son mari est nommé «responsable
des femmes», chargé de distribuer argent et
nourriture aux épouses de ceux qui sont
morts ou partis sur les lignes de front.
Le 12 novembre, à la veille des attentats de Paris et de Saint-Denis, elle accouche de son fils.
«Je ne savais pas ce qui allait se passer.» Son
mari est surveillé par des services de renseignement. Le 21 janvier 2016, il est tué par un
tir de drone. Oumsa s’installe alors dans une
madafa, une maison pour les femmes veuves,
divorcées ou pas encore mariées. En juillet,
le chef de la katiba de son mari, le Français
Abou Souleiman, probablement un ancien
militaire, les prévient: il faut partir en Syrie.
«Si vous restez à Mossoul, je ne pourrai rien
faire pour vous», leur dit-il. Des forces kurdes,
l’armée irakienne et la coalition se préparent
à une vaste offensive pour chasser les jihadistes de la plaine de Ninive et de Mossoul. Elle
sera lancée en octobre 2016.
A cette époque, Oumsa vit à Mayadin dans le
sud-est de la Syrie. Elle y restera un an, avant
de partir à nouveau, au gré du Suite page 8
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MONDE
reflux des jihadistes
qui accumulent les défaites face aux forces
kurdes et arabes. Dans cette fuite qui vire
à l’errance, une date ressort: le 2 novembre
2017. Plusieurs Françaises vivent alors
à Al-Boukamal, une ville à la frontière avec
l’Irak où Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de
l’EI, a été vu plusieurs fois. Les combats,
menés par l’armée syrienne, se rapprochent. Il faut s’enfuir et traverser
l’Euphrate.
Deux groupes se forment, Oumsa est dans
le deuxième. Dans le premier, il y a, entre
autres, deux de ses amies, les femmes d’Ismaël Omar Mostefaï et de Foued Mohamed-Aggad, deux des jihadistes qui ont
tué 90 personnes au Bataclan. Un avion de
la coalition, probablement un A-10 américain, les repère et les mitraille. Elles meurent. Au sein du groupe, il y a une miraculée, la petite Safia. Sa mère et sa sœur ont
été tuées. Elle est désormais orpheline,
son père est mort deux ans plus tôt. «C’est
là que je l’ai recueillie, sa mère me le demandait dans son testament.»
Suite de la page 7
Libération Vendredi 8 Février 2019
L’Etat islamique agonise,
la coalition prépare l’après-guerre
Alors que les Etats-Unis et
ses alliés ont annoncé jeudi
que l’EI ne contrôle plus
que 1% de son ancien «califat»,
l’avenir des territoires libérés
était au cœur des discussions.
P
roclamer la victoire sur l’Etat islamique
pour justifier le retrait américain de
Syrie, Donald Trump s’y emploie avec
insistance. «La reprise de 100% du califat devrait bientôt être annoncée formellement,
peut-être la semaine prochaine», a affirmé
mercredi le président américain, pour la
deuxième fois en deux mois. «Mais je ne veux
pas l’annoncer trop tôt», a-t-il ajouté, se
voulant plus prudent que lors de sa décision brutale, en décembre, de retirer dans
les trente jours les 2 000 soldats américains présents sur le terrain syrien. Trump
s’est exprimé en clôture d’une réunion à
Washington des ministres des Affaires
étrangères de la coalition antijihadiste, ve-
«Rocher»
A la mi-janvier 2019, Oumsa échoue à AlBaghouz, une bourgade complètement inconnue. Le siège se resserre. Elle aurait pu
choisir de rester jusqu’au bout, jusqu’à sa
mort ou sa capture. «Beaucoup de Français
l’ont fait. Une soixantaine, hommes,
femmes et enfants, sont toujours là-bas. Et
encore, ce ne sont que ceux que je connais,
il y en a peut-être d’autres.» Elle aurait pu
tenter de fuir via l’Irak, un bout de frontière est ouvert. «Je l’ai longée, j’ai même vu
le rocher avec un tag “Irak”. Mais ça voulait
dire que j’aurais été jugée et emprisonnée
à Bagdad. J’ai vu que des Françaises
avaient pris la perpétuité et avaient été
condamnées à mort.» Elle choisit la dernière option: se rendre aux Forces démocratiques syriennes.
La jeune femme ne sait pas vraiment ce
qui l’attend. Elle se demande où elle sera
envoyée, s’il y aura d’autres Françaises et
si elle pourra rester avec elles. Elle n’a pas
entendu que la France avait changé de politique et envisageait de rapatrier les jihadistes que les Kurdes ne veulent pas garder. «J’ai regardé l’application du Figaro
il n’y a pas longtemps, ça ne parlait que des
gilets jaunes.» Elle n’a pas non plus anticipé, ou imaginé, ce qu’il adviendra de son
fils. «Ma mère est morte il y a huit ans et je
ne sais pas où est mon père. Ses grands-parents paternels doivent penser qu’on est encore en Egypte et ils devaient de toute façon
repartir au Laos. Ma sœur peut-être ? Ou
sa tante paternelle ?»
Safia, la petite orpheline, ne bouge toujours pas. Elle s’accroche au niqab de sa
mère adoptive. Qu’adviendra-t-il d’elle ?
Oumsa donne les noms de quelques-uns
de ses proches dont elle se souvient. Elle
n’a pas de numéro de téléphone ou
d’adresse précise. «Sa famille habite dans
le 93, vers Montreuil je crois.»
Un soldat kurde s’approche. Le bus est
arrivé, le moteur tourne. Oumsa sait qu’à
partir de maintenant, la prison l’attend. La
détention en France ne l’inquiète pas.
«Avec ce que j’ai vécu, ça devrait aller.
On s’habitue à tout. Maintenant, quand
il y a un bombardement et que j’entends un
missile, je me dis: “Ah non, il est passé loin
celui-là.”» Le soldat revient. «Terminé
maintenant, on part.» Oumsa se lève,
prend son fils par la main et déclare :
«Je n’ai pas l’impression d’être dans la
réalité, mais comme dans un jeu vidéo.
C’est bizarre.» Safia se dépêche de la
suivre, une boîte de lait en poudre pour
bébé entre les mains. •
Les Forces démocratiques syriennes, sur la ligne de front. PHOTOS VÉRONIQUE DE VIGUERIE. GETTY REPORTAGE
Aux portes d’Al-Baghouz,
reliquat du «califat»
«Libération» s’est rendu à 500 mètres du dernier bastion de l’EI
en Syrie, qui devrait tomber dans quelques jours ou semaines.
Depuis samedi, une sorte de cessez-le-feu s’y est imposé pour protéger
les civils, dont Daech se sert comme bouclier.
Q
TURQUIE
Raqqa
Al-Hol
Mossoul
SYRIE Deir el-Zor
LIBAN
Al-Baghouz
Damas
IE
50 km
AN
RD
JO
IRAK
uelques maisons, une
route, une école, une moto
rouge qui passe. Tout pourrait être normal, un village ordinaire du Sud-Est syrien. Mais rien
ne l’est. Ce que l’on observe à moins
de 500 mètres depuis le toit plat
d’une maison aux murs troués par
les balles est le dernier territoire de
l’Etat islamique, l’ultime reliquat de
son «califat». Il ne s’étend plus que
sur 4 kilomètres carrés, une partie
du village d’Al-Baghouz. A l’intérieur se tassent plusieurs centaines
de jihadistes, dont une majorité
d’étrangers, et probablement quelques milliers de civils. Deux silhouettes voilées de noir marchent
vers l’école. Une voiture s’arrête à
un checkpoint et disparaît dans le
village. Un sifflement, puis un grondement et, quelques secondes plus
tard, une explosion. Un drone vient
de tirer un missile derrière l’école.
De la fumée blanche s’élève. Rien
d’autre ne bouge.
En bas de la maison, devant un potager que les jihadistes ont miné
avant de se retirer il y a une dizaine
de jours, le commandant Adel Judi,
30 ans, lunettes de soleil et casquette à l’envers, sourit. Il dirige un
détachement des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de
combattants arabes locaux et de miliciens kurdes des YPG (Unités de
protection du peuple). Ce sont ses
hommes qui ont demandé la frappe
et envoyé les coordonnées de la cible. «On avait repéré un pick-up
armé d’une douchka [surnom donné
à la mitrailleuse lourde DShK, ndlr]
derrière l’école. Le drone aussi l’a vu.
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nus discuter justement des conséquences du
prochain retrait américain. Celui-ci pose plus
d’un défi pour les différentes forces engagées
dans le combat contre les jihadistes dans le
nord de la Syrie, les pays alliés de la coalition,
dont la France et les combattants locaux kurdes et arabes.
La coalition internationale antijihadiste a certes annoncé jeudi que l’EI ne contrôle plus désormais que moins de 1 % de l’ex-«califat»
autoproclamé, dans la vallée de l’Euphrate,
dans l’Est syrien. Mais d’autres problèmes se
posent pour l’après-reconquête de l’ensemble
du territoire. Eviter la résurgence de l’EI et la
dissémination de ses combattants, trancher
le sort des jihadistes étrangers détenus en Syrie, éviter une confrontation entre Turcs et
Kurdes… Autant de sujets discutés par les ministres des Affaires étrangères, réunis par le
chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo. «Nous restons engagés dans le combat, ce
n’est qu’un changement tactique», a affirmé le
secrétaire d’Etat pour rassurer les alliés des
Etats-Unis, considérant que le monde était
entré dans une «ère du jihad décentralisé».
Pour le général Joseph Votel, à la tête du commandement central de l’armée américaine
qui supervise les opérations militaires en Irak,
en Syrie, en Afghanistan ou encore au Yémen,
«l’EI n’est pas encore battu». Il assure d’ailleurs
ne pas avoir été consulté par la Maison Blanche au sujet des dernières déclarations.
Le ministre turc des Affaires étrangères,
Mevlüt Cavusoglu, a de son côté mis en garde
contre un retrait non planifié. Il a rappelé
comment celui des troupes américaines
d’Irak en 2014, «désordonné et non planifié»,
avait été une «véritable erreur»: Nouri al-Maliki, le Premier ministre irakien sectaire de
l’époque, a eu les mains libres pour marginaliser une grande partie de la population (sunnite), ce qui a contribué à l’émergence de
Daech, qui a conquis jusqu’à 40 % du territoire irakien. «Il ne faut pas que cette erreur
se répète en Syrie, laissant un vide après le re-
trait des soldats américains des zones qu’ils
contrôlent, que les terroristes ou le régime syrien combleraient», a conclu Cavusoglu.
Pour l’heure, un accord aurait été trouvé sur
une force conjointe turco-américaine en vue
de coordonner le retrait des troupes américaines, selon le ministre turc. Il faut toutefois attendre la confirmation de Washington, compte
tenu des tergiversations américaines ces dernières semaines, pour résoudre le casse-tête
entre Kurdes et Turcs dans le Nord syrien. Ce
n’est là qu’un exemple de l’embarras que provoquent les décisions unilatérales et intempestives de Trump pour tous ses partenaires.
HALA KODMANI
installé avec une vingtaine
d’autres dans un petit immeuble
aux murs carbonisés d’Al-Baghouz,
à 700 mètres des premières
positions jihadistes. Ils ont tiré une
banderole à travers la rue :
«Les Chaitat viennent pour l’Etat
islamique et ils l’achèveront.»
On les reconnaît facilement. A la
différence des combattants kurdes,
ils n’ont pas d’uniforme et une
conception plus souple de la chaîne
de commandement. Beaucoup ont
des cheveux mi-longs, bouclés.
Certains ont des jeans moulants et
des blousons en cuir élimé. Ils
peuvent porter des sandales, avec
ou sans chaussettes, parfois avec
une seule. Un combattant s’enveloppe dans un long manteau noir
qui traîne dans la poussière. Un vieil
homme rit en soulevant son chapeau de paille. La plupart sont jeunes, à peine 15 ans. Ils crient et se
bousculent. Deux adolescents chahutent en se lançant des pierres de
la taille de pavés. «Les Chaitat, comment dire…» soupire un commandant kurde sans finir sa phrase. Mais
dans ces vêtements qui n’ont rien de
militaire, ils seront en première
ligne quand l’offensive reprendra.
Décidés, comme la coalition et les
combattants kurdes, à détruire tout
ce qui freinera leur avancée. «Les
habitants reconstruiront leur maison, ce n’est pas un problème», dit
Ahmad al-Kader le charpentier.
Les civils reviennent à Hajine, une des villes détruites par l’offensive lancée en décembre.
Le missile l’a détruite.» Le commandant repart. Une dizaine de combattants restent dans la maison, ligne
de front la plus avancée dans la lutte
contre l’Etat islamique.
TÊTES DE PRISONNIERS
Al-Baghouz tombera dans quelques
jours ou quelques semaines. Le «califat» redeviendra une idée, un projet jihadiste, mais il ne sera plus un
territoire. Ses derniers combattants,
ceux qui n’ont pas déserté, ceux qui
n’ont pas été tués ou capturés, font
face à une puissance de feu démesurée. Des milliers d’hommes
des FDS, des forces spéciales américaines, françaises et britanniques,
les avions, les hélicoptères, les
drones et les canons de la coalition
sont à la manœuvre. Le rapport de
force n’est pas tenable.
Pourtant, depuis samedi, une sorte
de cessez-le-feu non officiel, et officiellement non négocié, s’est imposé. Les drones tirent encore
quelques missiles, mais les bombardements sont rares. «Nous commen-
cions à avoir du mal à avancer, explique le commandant Adnan,
des FDS. Il y a trop de civils et Daech
s’en sert comme bouclier. Ils ont miné
les sorties du village pour les empêcher de sortir. Nous essayons de trouver une alternative, de créer un corridor pour qu’ils puissent s’échapper.
Quand ils seront sortis, les combats,
les bombardements et les tirs de
mortier reprendront.»
Un autre commandant affirme que
Daech veut négocier, qu’ils ont demandé un couloir pour traverser
l’Euphrate et rejoindre le désert qui
s’étend jusqu’à Palmyre, une zone
contrôlée par le régime syrien. Il
ajoute que les FDS ont refusé. L’idée
que des discussions puissent avoir
lieu a été renforcée par la déclaration impromptue du secrétaire
d’Etat britannique à la Sécurité, Ben
Wallace, qui a affirmé mercredi que
John Cantlie, un journaliste anglais
kidnappé en novembre 2012 et
apparu depuis dans plusieurs vidéos de propagande de l’EI, pourrait être toujours en vie. Selon
plusieurs sources kurdes, Daech
détiendrait encore plusieurs otages
occidentaux et voudrait s’en servir
de monnaie d’échange dans un
accord.
L’idée d’une négociation hérisse
Ali Ahmed, 17 ans. «Je ne sais pas
pourquoi il y a un cessez-le-feu. S’ils
se rendent, ça me va. Sinon nous
nous battrons jusqu’au bout et nous
les tuerons jusqu’au dernier.»
Le jeune combattant appartient
aux FDS. Mais il est surtout membre
de la tribu des Chaitat, majoritaire
«Les commandants
peuvent dire
ce qu’ils veulent, on
exterminera Daech,
jusqu’au dernier.»
Ahmad Al-Kader
charpentier Chaitat engagé
dans les Forces démocratiques
syriennes
sur la ligne de front. Il a la plus
puissante des motivations : la
vengeance. «Daech a tué deux de
mes frères aînés», explique-t-il.
C’était à la fin 2014 et sa tribu de la
région de Deir el-Zor s’est fait massacrer par les jihadistes. En quelques semaines, environ 900 Chaitat
ont péri. L’Etat islamique a posté
des vidéos humiliantes où des têtes
de prisonniers décapités étaient
brandies devant d’autres prisonniers. Le conflit avait explosé après
que Daech, en pleine expansion
depuis quelques mois, s’était
emparé des champs pétroliers
d’Al-Omar et d’Al-Tarek, principales
sources de revenus de la tribu.
SANDALES
Depuis, la haine est féroce. Ahmad
al-Kader, un charpentier de 26 ans,
a pris les armes, nombreuses chez
les Chaitat, dès 2014. Il ne les a pas
lâchées depuis. «Les commandants
peuvent dire ce qu’ils veulent, on
exterminera Daech, jusqu’au
dernier.» Le jeune Arabe s’est
FAÇADES PULVÉRISÉES
Comme dans la vieille ville de
Mossoul, en Irak, la guerre pour annihiler le «califat» de l’EI dans le
Sud-Est syrien a tout ravagé sur son
passage. Depuis Hajine jusqu’à AlBaghouz, une dizaine de kilomètres
plus au sud, il ne reste quasiment
rien des villes et villages traversés
par l’offensive lancée en décembre.
Pas une maison, pas un immeuble,
pas une échoppe qui borde la route
n’ont été épargnés. Des dômes de
mosquées gisent à terre. Des façades ont été pulvérisées, découvrant,
comme dans des maisons de poupées, des escaliers qui montent vers
des toits qui n’existent plus.
Des cratères de cinq mètres de profondeur, stigmates de frappes aériennes ou de voitures piégées,
voire de frappes aériennes ayant
visé des voitures piégées, parsèment le chemin, quelquefois à une
dizaine de mètres d’intervalle. Les
couleurs elles-mêmes semblent
avoir disparu. Tout n’est plus
qu’ocre et gris.
LUC MATHIEU
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MONDE
Libération Vendredi 8 Février 2019
LIBÉ.FR
La biomasse, un
substitut au charbon
plébiscité en Europe
Un baromètre européen publié fin décembre
indique que cette source d’énergie issue de
matières organiques continue de séduire les
pays de l’Union européenne, en particulier
ceux du Nord. A retrouver dans notre chronique
«Le Fil vert». PHOTO VINCENT NGUYEN. RIVA PRESS
refoulant parfois très durement les migrants aux
postes-frontières de Vintimille ou Bardonnèche.
«Vassaux». C’est dans ce
Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, à l’émission de télé Porta a porta. A l’écran, on voit Luigi Di Maio. PHOTO ZUCCHI.INSIDEFOTO.ROPI-REA
Rome fricote avec les gilets jaunes?
Paris remballe son ambassadeur
En rappelant jeudi
son diplomate,
la France durcit
le ton face à la
coalition populiste
et d’extrême droite
transalpine,
dont les leaders
mettent en cause le
président Macron.
Par
ERIC JOZSEF
Correspondant à Rome
et ARNAUD VAULERIN
L
a crise diplomatique
est cette fois bien
réelle. Le geste et les
mots sont sans précédent entre partenaires et membres
fondateurs de l’Union européenne. Le gouvernement
français a rappelé, jeudi, son mardi, du vice-Premier miambassadeur en Italie pour nistre italien, Luigi Di Maio
des «consultations». «La (M5S), venu rencontrer des
France fait, depuis plusieurs gilets jaunes candidats aux
mois, l’objet d’accusations élections européennes. «Le
répétées, d’attaques sans fon- vent du changement a franchi
dements, de déclarations les Alpes», a tweeté Di Maio
outrancières», a indiqué le après la rencontre.
ministère français des Affai- «Qu’un responsable gouverneres étrangères
mental italien
L'HISTOIRE rencontre des gidans un communiqué ferme
lets jaunes, dont
DU JOUR
et inédit entre
certains prônent
Paris et Rome. Le texte fus- la guerre civile et un coup
tige les «dernières ingéren- d’Etat militaire [Christophe
ces», qui «constituent une Chalençon, ndlr] dépasse
provocation supplémentaire tout, indique une source diet inacceptable».
plomatique à Paris. Tout cela
Ce nouvel épisode dans une est indigne de notre histoire et
relation transalpine de plus de notre densité de relation.»
en plus exécrable depuis l’ar- Le communiqué et le retour
rivée au pouvoir, en juin, de en France de l’ambassadeur,
la Ligue (extrême droite) et Christian Masset, ont été cadu Mouvement Cinq Etoiles lés directement entre le Quai
(M5S, populiste) est la consé- d’Orsay et l’Elysée. «Le geste
quence de la visite en France, est fort. On a franchi un cap
en dégradant notre représentation en Italie», poursuit le
diplomate, appelant l’Italie à
«prendre ses responsabilités
pour ne pas abîmer plus la relation».
«Lèpre». Depuis juin, les relations entre Paris et Rome
sont à couteaux tirés. Les migrants, les anciens activistes
italiens recherchés pour terrorisme et réfugiés en France,
la Libye ou le projet de ligne
ferroviaire Lyon-Turin, presque tout est sujet à une passe
d’armes. Les déclarations
d’Emmanuel Macron sur la
«lèpre qui monte» et le «nationalisme qui renaît» au-delà
des Alpes ont provoqué la colère de Salvini qui a, en retour, fustigé un «très mauvais
président» français. Di Maio
y est allé aussi de son couplet, accusant la France
«d’appauvrir l’Afrique» à
cause de sa politique de
«colonisation».
D’autant qu’auprès de l’opinion publique transalpine,
les attaques contre la France
portent. Une partie des médias et de la classe politique
exacerbent depuis des années une prétendue rivalité
avec Paris qui aurait, par
exemple, déclenché en 2011
la guerre en Libye uniquement pour «voler» le pétrole
et faire main basse sur la
sphère d’influence italienne,
ou encore qui coloniserait les
grands groupes italiens (de
Telecom Italia à Edison en
passant par Bulgari). Quant à
Emmanuel Macron, dont
l’élection avait été bien accueillie outre-Alpes, il est désormais notamment accusé
d’avoir laissé l’Italie seule
face à la vague migratoire en
contexte que les dirigeants
du Mouvement Cinq Etoiles,
à la recherche de partenaires
en vue des européennes, ont
commencé à tisser des liens
avec les gilets jaunes et à
prendre ostensiblement pour
cible le président français,
considéré comme l’incarnation de l’élite libérale et mondialisée. Allant jusqu’à reprendre parfois les accents
nationalistes de leur partenaire de la Ligue.
Le rappel de l’ambassadeur
n’est qu’une «provocation» de
la part des dirigeants français, a ainsi assuré hier Manilo Di Stefano, secrétaire
d’Etat (M5S) aux Affaires
étrangères: «Ils s’étaient habitués à n’avoir en Italie que
des vassaux et maintenant ils
voient la différence.» Pour sa
part, Luigi Di Maio a revendiqué ses contacts avec les gilets jaunes en mettant en
avant le fait qu’il a agi en tant
que chef politique du M5S.
Sous-entendu, pas dans ses
habits de vice-Premier ministre: «Je revendique le droit
de dialoguer avec d’autres
forces politiques qui représentent le peuple français.
Comme En marche, qui est allié en Europe avec le Parti
démocrate, parti d’opposition
au gouvernement italien, le
Mouvement Cinq Etoiles a
le droit de rencontrer RIC,
une force d’opposition au gouvernement français. Je suis
européiste, ce qui signifie “liberté des rapports politiques”,
et pas seulement “mouvement
des marchandises et des
personnes”.» Au passage, les
Cinq Etoiles ont minimisé
l’importance de Christophe
Chalençon, assurant qu’ils
ne veulent parler qu’avec
«les 95% de gilets jaunes non
violents».
Pour l’opposition italienne,
de droite comme de gauche,
la crise entre Paris et Rome
est en tout cas très préoccupante car elle témoignerait
d’un isolement politique
croissant de la péninsule.
«C’est une démonstration des
conséquences du populisme
qui cherche constamment des
ennemis internes et externes», a fustigé l’ancien président (centre gauche) du Conseil, Paolo Gentiloni. •
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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u 11
Qui se cache derrière les
«Eurolapins» ? Qui se cache
derrière la campagne des «Eurolapins»
pro-Europe ? L’initiative citoyenne Pulse of Europe
est à l’origine d’une campagne enfantine, mettant
en scène des lapins bleus en 3D qui luttent contre
l’abstention et contre des loups populistes, en vue
des élections européennes de mai 2019. PHOTO
PULSE OF EUROPE FRANCE
SUISSE
ROYAUME-UNI
La chancellerie fédérale
promet 150 000 francs
suisses (132 000 euros)
aux hackers qui réussiront à pirater sa nouvelle
génération de système de
vote électronique. Un faux
scrutin sera organisé du
25 février au 24 mars et les
informaticiens désireux de
s’exercer pourront «tenter
de manipuler des suffrages,
de lire des suffrages exprimés, de violer le secret du
vote et de mettre hors-service ou de contourner les
dispositifs de sécurité qui
protègent aussi bien les suffrages que les données inhérentes à la sécurité», a précisé la chancellerie. Le
montant de la récompense
dépendra de la capacité
d’intrusion de chacun. Le
gros lot, de 50 000 francs
suisses, reviendra à celui
qui parviendra à manipuler
des suffrages de façon indétectable. Violer le secret du
vote sera récompensé par
10 000 francs suisses, tandis que celui qui détruira
l’urne électronique remportera 5 000 francs suisses.
Bruxelles et Londres, toujours bloqués sur la question du filet de sécurité
irlandais pour le Brexit,
ont convenu jeudi d’avoir
de nouvelles «discussions» pour voir s’il est possible de trouver une solution qui recueillerait à la
fois une majorité suffisante
au Parlement britannique
et «respecterait» les orientations fixées par les 27 partenaires du Royaume-Uni
au sein de l’Europe. A l’issue d’une série de réunions
avec de hauts responsables
de l’UE, dont le président
de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, Theresa May a qualifié
ses discussions de «musclées mais constructives». Et
assuré qu’elle ferait en sorte
que le Brexit prévu le
29 mars intervienne «dans
les temps». Selon un dirigeant, le président du Conseil européen, Donald
Tusk, lui aurait suggéré que
le plan de Corbyn (chef des
travaillistes), prévoyant le
maintien de lien avec l’UE,
«pourrait être une issue».
Robert Biedron dimanche, à Varsovie. PHOTO REUTERS
Les européennes du printemps et les législatives
de l’automne verront-elles
l’émergence d’une force de
gauche dans une Pologne
divisée depuis plus de
dix ans entre les nationalistes-conservateurs du parti
Droit et Justice (PiS) au pouvoir et les libéraux de la Plateforme civique ? C’est le
pari audacieux lancé par
Robert Biedron, dimanche,
avec la fondation de son
parti Wiosna («Printemps»).
Un premier sondage semble
lui donner raison: il crédite
sa formation de 14 % d’intentions de vote pour les législatives, ce qui en ferait la
troisième force du pays.
Dans le programme du
parti, les mesures plus marquantes visent l’influence
de l’Eglise: Robert Biedron
prône la séparation de
l’Eglise et de l’Etat, la libéralisation de l’IVG, la reconnaissance de l’union entre
personnes de même sexe
et la taxation des quêtes
dominicales. Une quasi-déclaration de guerre dans
un pays où 87% de la population se revendique catholique. Wiosna se veut aussi
résolument social, avec la
promesse d’augmenter le
salaire minimum et de garantir une retraite à tous. Il
fait même une place à l’écologie en promettant, notam-
Brésil: Lula martelé par les juges
«Ils veulent que Lula meure
en prison.» L’ex-sénateur du
Parti des travailleurs (PT)
Lindbergh Farias résumait
ainsi le sentiment général à
gauche, après une nouvelle
sentence, de douze ans et
onze mois de prison, contre
l’ancien président du Brésil
(2003-2010). Mercredi, le
chef historique du PT, incarcéré pour corruption, a été
condamné pour des faits similaires, dans le cadre de la
tentaculaire opération Lava
Jato («lavage express») sur
les détournements de fonds
chez le géant pétrolier semipublic Petrobras.
La juge de première instance
Gabriela Hardt, jeune magistrate qui remplace provisoirement Sérgio Moro, l’ancien juge en charge de Lava
Jato devenu ministre de la
Justice du gouvernement de
Jair Bolsonaro, se montre
ainsi plus sévère encore que
Moro, qui avait condamné
Lula en juillet 2017 à
neuf ans et demi de prison
pour avoir supposément accepté un triplex en bord de
mer. Malgré l’absence de
preuves, la peine avait été
alourdie en appel à
douze ans et un mois de réclusion – une sévérité exceptionnelle selon l’hebdomadaire Epoca, qui a analysé
154 cas similaires.
Lula a commencé à purger
cette peine le 7 avril 2018.
C’est dans sa cellule de Curitiba (à 400 kilomètres au
sud de São Paulo) qu’il a fêté
ses 73 ans, le 27 octobre, jour
du second tour de la prési-
dentielle dont il était le
grand favori.
Il avait été déclaré inéligible
en vertu d’une loi locale
mais contre l’avis du comité
des droits de l’homme de
l’ONU. Son incarcération a
ouvert un boulevard au
vainqueur, le nouveau président Jair Bolsonaro. «On a
vite fait de mettre Lula en
taule, au terme d’un procès
outrageusement accéléré
pour empêcher de nouveaux
recours et le maintenir en détention pendant la campagne», dénonçait récemment
à Paris l’historien Luiz Felipe de Alencastro, pour qui
le fait que Moro soit devenu
ministre de Bolsonaro n’est
pas «anodin».
Une façon de le remercier
d’avoir mis hors-jeu le prin-
cipal leader populaire du
Brésil, accuse la gauche. La
nomination de l’ex-juge fait
plus que jamais planer le
doute sur l’impartialité des
magistrats qui jugeront
Lula, mis en cause dans
six autres affaires.
«Lula peut encore être remis
en liberté», veut croire l’avocat pénaliste et professeur à
la Fondation Getúlio-Vargas
Celso Vilardi, rappelant que
les voies de recours contre
les deux sentences prononcées contre lui ne sont toujours pas épuisées. «Il ne le
sera pas tant que Bolsonaro
est au pouvoir», soupire de
son côté un observateur, qui
craint que Lula «ne finisse
par se donner la mort» en
prison. C.Ra. (à São Paulo)
A lire en intégralité sur Libé.fr.
ment, de sortir du charbon
– qui fournit 80 % de l’électricité du pays– d’ici 2035. Si
Robert Biedron se revendique pro-européen, il donne
peu d’importance à cette
problématique. A titre personnel, il a déjà promis
d’abandonner son potentiel
siège à Strasbourg s’il était
ensuite élu à la Diète, la
chambre basse du Parlement polonais.
Son parti repose largement
sur ses épaules. Et le profil
de Robert Biedron, 42 ans,
détonne : athée, il est aussi
le premier politique à avoir
affiché son homosexualité,
ce qui lui a valu plusieurs
agressions. Elu député
en 2011 pour Palikot, un
parti social-libéral et anticlérical disparu, il est devenu en 2014 maire de
Slupsk, dans le nord du
pays. Là, il a mené une politique axée sur le développement durable. Aujourd’hui,
il affirme marcher sur les
traces de Pawel Adamowicz,
le maire progressiste de
Gdansk dont l’assassinat,
le 14 janvier, est pour lui le
symptôme d’une violence
politique contre laquelle il
se pose en alternative. N.Di.
Ukraine Vers
une adhésion
à l’UE et à l’Otan
Le Parlement ukrainien
a inscrit jeudi dans sa
Constitution l’objectif
d’adhésion à l’Union et à
l’Otan, accentuant la distance avec le Kremlin.
Gouvernement et parlementaires devront donc
travailler en ce sens. Le
président pro-occidental,
Petro Porochenko, a jugé
ce vote «historique». Selon
certains observateurs,
cette disposition, qui intervient à deux mois de la
présidentielle, permettrait
d’éviter un revirement en
cas de victoire d’un candidat prorusse. Les députés
ont par ailleurs voté pour
l’interdiction de la présence d’observateurs russes lors du scrutin.
Venezuela:
«L’aide
internationale,
une manière
de défier
le régime»
DR
Robert Biedron, l’espoir
de la gauche polonaise
Ancien conseiller à la Maison
Blanche et diplomate, Eric
Farnsworth est vice-président du Conseil des Amériques, un think tank libéral.
Juan Guaidó semble décidé à défier Nicolás Maduro
sur l’aide humanitaire.
Qu’en pensez-vous ?
Je crois que sa préoccupation
est de fournir une assistance
humanitaire aux Vénézuéliens, et non pas de défier les
forces de sécurité de Maduro.
Mais comme Guaidó ne contrôle pas les forces de l’ordre,
sa seule option est de faire
entrer de l’aide de l’extérieur,
ce qui implique que l’armée
laisse faire. Cela étant, insister sur le fait que Maduro doit
laisser entrer l’aide internationale est une manière claire
de défier politiquement le régime. Cela démolit la rhétorique chaviste, qui martèle que
le Venezuela va bien, et force
le régime à choisir sous la
pression de Guaidó. Quoi
qu’il décide, le régime Maduro perd la face. La livraison
d’aide étrangère serait une
importante victoire politique
pour Guaidó mais, surtout,
elle offrirait une aide à une
population qui en a besoin.
Quels sont les obstacles
à surmonter pour qu’elle
puisse recevoir l’aide ?
Ils sont nombreux : logistique, distribution, corruption,
sécurité. C’est une tâche monumentale, au vu de la taille
du pays et de l’insécurité fréquente, sans oublier la résistance du régime. Idéalement,
il faudrait que ce dernier soit
écarté du processus, ce qu’il
n’acceptera jamais. En attendant, la population souffre.
Recueilli par F.A.
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 8 Février 2019
LREM
Matthieu
Orphelin
laisse béton
ANALYSE
Après avoir tenté d’insuffler pendant deux ans
un peu de vert dans la macronie, le député
du Maine-et-Loire, proche de Hulot, a repris la clé
des champs mercredi. Parmi ses ex-acolytes
à l’Assemblée, il laisse un sentiment partagé.
Matthieu Orphelin à l’Assemblée nationale, lors de la séance des questions
Par
LAURE EQUY
L
e premier s’était jeté sans filet,
à la fin du mois d’août au
micro de France Inter. Nicolas
Hulot annonçait, l’apprenant par là
même au tandem de l’exécutif, sa
démission surprise du gouvernement, ne voulant «plus se mentir»
encore. Le second a pris soin de prévenir avant de claquer la porte. Par
un message à Emmanuel Macron
puis un long mail à ses collègues,
Matthieu Orphelin, proche de l’ancien ministre de la Transition écologique et solidaire, a quitté mercredi
le groupe La République en marche
à l’Assemblée. Radiophonique ou
épistolaire, les deux adieux tiennent
du réquisitoire. Le député du Maineet-Loire part «après avoir fait tout
[son] possible». Tout en saluant des
avancées arrachées de haute lutte
«aux conservatismes et au lobby de
l’immobilisme», il acte un «échec collectif» : celui de n’avancer «au bon
rythme sur aucun des grands chantiers de la transition» écologique,
agricole, énergétique.
Mais pourquoi larguer les amarres
maintenant, s’interrogent certains
à LREM, alors que l’Angevin a fixé,
jeudi sur RMC, comme «heure de vérité» du quinquennat, la sortie du
grand débat national et l’occasion
d’y prendre des «décisions fortes»
pour la transition énergétique et la
justice fiscale ? D’autres – à commencer par lui-même– se demandent surtout comment l’ancien
porte-parole de la Fondation Nicolas Hulot a pu rester jusque-là. «Depuis le départ de Hulot, on voyait
qu’il n’était pas bien», observe un de
ses collègues. L’histoire se répète,
de «l’électrochoc» tenté par Hulot
à «la sonnette d’alarme» d’Orphelin,
qui dit le décourageant dilemme de
l’écologie politique: tenter de peser
de l’intérieur, les mains liées aux capitulations du pouvoir, ou protester
plus fort et librement, tenu à distance du réacteur? Où est l’utile, le
confortable ? Pas si facile.
VITRINE
C’est début 2017, qu’Orphelin, récemment revenu à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de
l’énergie (Ademe), où il a fait l’essentiel de sa carrière depuis quinze ans,
fait un choix de raison et de petits
matins. «J’ai passé l’âge des grands
soirs», expliquait-il alors à Libé. A
quelques mois de la présidentielle,
il aurait pu soutenir Yannick Jadot (EE-LV) ou Benoît Hamon (PS)
mais refuse la perspective d’un second tour entre droite et l’extrême
droite. «J’assume de faire avancer
Emmanuel Macron», dit-il alors. Son
ami Yannick Jadot se souvient: «Il
m’a expliqué que Macron était probablement le futur président, qu’il
n’était pas écolo et qu’il fallait rentrer dans la boucle et “l’écologiser”.
Ce n’est pas un pari facile.»
Dans la foulée, celui qui contribue
à l’élaboration du programme d’En
marche sur le volet «écologie» dépose son inscription en ligne en vue
des législatives de juin 2017. Le voilà
recruté par Jean-Marie Girier et Stéphane Séjourné, macronistes du
premier cercle, pour figurer parmi
les 14 candidats pionniers dévoilés
à la mi-avril sur France 2 chez Pujadas. Macron en plateau, lui en vitrine dans le public avec les autres
«nouveaux visages» du tout jeune
parti. Il se met à bouillir lorsque le
candidat assure à un Bruno Retailleau (LR) tout sourire qu’il respectera le référendum local en faveur du projet d’aéroport à
Notre-Dame-des-Landes. En rallumant son portable, il croule sous
50 SMS d’amis écolos en colère en
mode «on te l’avait bien dit». «Furax», Orphelin saute sur un vieux de
la vieille de macronie après l’émission, lui rappelant que «ce n’était
pas du tout ce qu’on avait calé», et se
voit tranquillement répondre: «Ne
t’inquiète donc pas, tout ça c’est de
la politique.» Bienvenue.
L’exécutif renoncera finalement
à l’aéroport mais les soirs de fête
sont rares. «Je veux que mes sujets
avancent, ce qui m’intéresse ce sont
les victoires, l’une après l’autre», «je
n’idéalise pas, je sais d’où on part»,
«tant que je suis utile, je reste», justifie-t-il souvent. L’hyperactif de
46 ans a pris l’habitude, pour chaque texte législatif, de dégainer son
communiqué où il détaille le pour
et le contre. L’écolo s’accroche aux
quelques progrès et encaisse les
gros reculs: projet de PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie)
sans ambition, retards et résistances sur le projet de loi sur les mobilités, rabais sur le permis de chasse,
feu vert à la «bioraffinerie» de Total
à La Mède (Bouches-du-Rhône),
projet Montagne d’or à l’étude en
Guyane. Ou encore, récemment, le
détricotage par le Sénat de l’interdiction des couverts et contenants
en plastique dès 2020. Matignon l’a
prévenu peu avant : «Il y a un truc
qui ne va pas te plaire…» La semaine dernière, le gouvernement
consent à reprendre le minimum
syndical d’une proposition socialiste de créer un fonds d’indemnisation pour les victimes de pesticides,
sans accepter ses suggestions pour
aller plus loin. Un coup dur: «Vous
allez être contente, je suis totalement
déprimé», plaisante-t-il alors.
BASKETS
Dans les travées de l’hémicycle, on
voit de temps en temps le député,
en baskets et sac à dos sur l’épaule,
tenter de convaincre, en aparté, des
marcheurs, de voter avec lui pour
infléchir un texte du gouvernement
mais aussi bavarder avec des parlementaires de gauche pour essayer
d’adoucir leur ligne. Entre deux
eaux, jamais content pour les uns,
trop coulant pour les autres.
«Il aurait été à la FNH [Fondation
Nicolas Hulot], là, on l’aurait entendu gueuler», râle un socialiste qui
s’agaçait de le voir parfois s’épuiser
à brasser de l’air. Un autre députe PS, Dominique Potier, connaissance de longue date de Matthieu
Orphelin, décrypte: «Les marcheurs
qui ont quitté leur famille d’origine,
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Libération Vendredi 8 Février 2019
res d’accompagnement à la hausse
de la taxe carbone. Sur la transition
énergétique, il trépigne, inquiet de
ne rien voir venir: «Les arbitrages
n’arrivent pas. Il faudrait multiplier
par 10 le rythme de rénovation des
logements.» Celui qui s’est abstenu
sur la loi «asile et immigration» au
printemps et, cette semaine, sur la
proposition de loi dite «anticasseurs» est presque de tous les cercles
informels et autres boucles Telegram de marcheurs soucieux de rééquilibrer la politique du gouvernement. «C’est un influenceur qui a
toujours été réglo et dans le respect
du cadre. Il pousse mais il ne prend
personne à revers», assure Laurent
Saint-Martin (LREM). L’amendement porté au printemps par Orphelin pour inscrire dans la loi sur l’agriculture l’engagement présidentiel
d’interdire l’usage du glyphosate
d’ici à 2021 a tout de même laissé un
cuisant souvenir à Matignon et au
président du groupe LREM d’alors,
Richard Ferrand. Son initiative, à
l’automne, de regrouper 160 députés
de tous bords au sein du collectif
«Accélérons» la transition écologique, a aussi été regardée avec la plus
grande méfiance en macronie.
«MYSTIFICATION»
au gouvernement, le 31 janvier 2018. PHOTO VINCENT ISORE. IP3
socialo ou écolo, sont dans un dilemme éthique permanent. Ils se raccrochent à des petits pas qui, à notre
sens, empêchent parfois d’en faire
des grands. Pour se rassurer, ils
aimeraient que nous applaudissions.
Nos rapports personnels sont très
forts. Politiquement c’est “je t’aime
moi non plus”.»
Des griefs qui se retournent parfois
au sein de sa nouvelle famille politique. Vert un jour, Vert toujours,
prennent garde certains de ses collègues. «Toujours sympa et jamais
fiable», «utile mais un peu ingérable», «j’ai eu du mal à discuter avec
lui sur ses amendements à la loi de
finances, il était enfermé dans ses
certitudes», lâchent des députés
LREM. L’ex-militant EE-LV jus-
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«Il m’a dit que
Macron était
probablement
le futur président,
qu’il n’était pas
écolo et qu’il fallait
rentrer dans
la boucle et
“l’écologiser”.
Ce n’est pas
un pari facile.»
Yannick Jadot ex-candidat
EE-LV à la présidentielle
qu’en 2012, avec «sa capacité d’entraînement et en même temps très
solo» intrigue, quand un élu LREM
ne le soupçonne pas carrément
d’être «un poisson pilote de Hulot
qui prépare la suite pour son chef».
Un autre pointe, ironique, son goût
pour l’exposition médiatique.
«Il voulait fédérer autour de ses
idées, tout en donnant parfois l’impression de vouloir en garder le monopole», hésite, de son côté, Bruno
Questel, qui lui reconnaît, au sein du
groupe majoritaire, le rôle de «lanceur d’alerte». A l’été, avec quelques
autres, le député avertit Matignon
sur les risques d’une fiscalité verte
difficilement supportable pour les
ménages les plus modestes et les zones rurales, et plaide pour des mesu-
C’est sur ce collectif transpartisan
que le député qui siège dorénavant
parmi les non-inscrits compte s’appuyer pour poursuivre un «travail
collectif à l’Assemblée». A quelques
collègues de LREM, il a promis par
SMS de «continuer à mener des combats ensemble». Pour l’un de ses
amis, son départ devrait interroger
le groupe : «On fait des pieds et des
mains pour garder Agnès Thill [récidiviste du dérapage contre la PMA,
ndlr] et on est incapables de retenir
Orphelin.» «S’ils étaient vingt à partir, j’y verrais un signal politique. Là
c’est un cheminement personnel»,
tranche Bruno Questel.
Un départ qui laisse de nombreux
députés dubitatifs. L’ex-EE-LV Eric
Alauzet comprend «son découragement»: «Il y a peut-être eu une illusion à croire que quand on met les
mains dans le cambouis, ça va changer tout de suite.» «On est toujours
plus utile à l’intérieur qu’à l’extérieur», juge Aurélien Taché, quand
Sacha Houlié y voit «une forme de résignation devant l’obstacle et un
abandon de ses collègues». «Hulot et
Orphelin ont été loyaux. Mais à force
de servir de caution, de voir ce gouvernement traiter l’écologie au mieux
comme un discours, au pire comme
une mystification, leur loyauté est
devenue un sacrifice intolérable»,
défend Yannick Jadot, tête de liste
EE-LV aux européennes. Mercredi,
il a envoyé un SMS à Orphelin :
«Courage ami, ça m’attriste.» •
UNE SÉRIE
DE GALÈRES
n DIMANCHE Aurélien
Taché, figure de l’aile
gauche de la majorité,
annonce dans le JDD
son intention de ne pas
voter le texte intitulé
«Prévention et sanction
des violences lors des
manifestations». Pour lui,
l’article 2 sur l’interdiction
administrative de
manifester «n’est pas dans
la défense des valeurs
démocratiques qui sont
les nôtres».
n MARDI Lors de la
réunion de groupe LREM,
on s’écharpe : «valeurs»
et «libertés individuelles»
versus soutien aux forces
de l’ordre et cohésion de
la majorité.
Les compteurs s’affolent :
y aura-t-il 15, 20, 30
abstentionnistes ? Voire
des votes contre ?
Le verdict tombe
à 17 heures : la loi est
largement adoptée avec
les voix de la droite, mais
50 marcheurs
s’abstiennent.
Une première dans le
quinquennat. La majorité
n’est pas au bout de
ses peines. Dans la soirée,
droite et gauche joignent
leurs voix au Sénat pour
retoquer le projet de
privatisation d’Aéroports
de Paris, une des priorités
de Bercy.
n MERCREDI Remontée
contre la décision
de Bruxelles d’interdire
la fusion Alstom-Siemens
– dossier cher
à Emmanuel Macron –,
la majorité apprend
à 17 heures le départ de
Matthieu Orphelin. Dans
la foulée, 22 députés
LREM réclament dans
un communiqué le retour
d’un ISF new look,
avec obligation
d’investissement dans
l’économie locale. «Il faut
être cohérent avec
la promesse de départ
du candidat Macron»,
se justifie l’un
des signataires, JeanFrançois Cesarini. L’élu
du Vaucluse, qui s’est
abstenu sur la loi «anticasseurs», a bataillé cet
automne – en vain –
contre la hausse de la CSG
pour les retraités. L.Br.
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 8 Février 2019
Le point sur les ponts Chaque semaine,
dans la chronique «Vous êtes ici», une histoire de villes, de villages et d’enjeux urbains.
Aujourd’hui, l’état des ouvrages d’art en France, découvert avec
stupéfaction depuis l’effondrement du viaduc Morandi à Gênes,
en Italie, cet été. Avant cet accident, un rapport commandé par le
ministère français des Transports sur l’état des routes nationales
non concédées recensait déjà 840 ouvrages qui mériteraient
d’être fermés à la circulation. PHOTO THIERRY PASQUET
LIBÉ.FR
ghal et Mohammed Merah.
«Son rêve, c’était de “prendre
une petite juive de 4 ans par
les couettes et de la fumer avec
un calibre”», développe Didier François, qui fut longtemps journaliste à Libération. D’ailleurs, s’il est venu
témoigner ce jour, c’est pour
souligner «la dangerosité» du
Français et prévenir du «risque de récidive».
Au procès du
jihadiste, les
journalistes Didier
François et Nicolas
Hénin, otages en
Syrie entre 2013
et 2014, ont décrit
celui qu’ils ont
identifié jeudi
comme l’un
de leurs geôliers.
«Petites blagues». Le dé-
Par
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
Envoyée spéciale à Bruxelles
Photo
COLIN DELFOSSE
I
ls n’ont «aucun doute».
Celui qui fut leur geôlier
en Syrie se trouve bien là,
à quelques mètres d’eux,
dans le box des accusés de la
cour d’assises de Bruxelles.
Jeudi matin, deux ex-otages
de l’Etat islamique, les Français Didier François et Nicolas Hénin, sont venus témoigner au procès de Mehdi
Nemmouche, soupçonné
d’avoir assassiné en quatrevingt-deux secondes quatre personnes au Musée juif
de Belgique le 24 mai 2014.
Les photographes Edouard
Elias et Pierre Torrès, détenus avec eux, étaient absents.
«Atypique». C’est la première fois depuis les soussols de l’hôpital ophtalmologique d’Alep, où ils furent prisonniers dix mois durant (de
juin-juillet 2013 à avril 2014),
que Didier François et Nicolas Hénin revoyaient leur ancien tortionnaire. Dès leurs
premiers pas dans la salle,
leurs yeux se cherchent, se
croisent. En costume et cravate sombres, le longiligne
Nicolas Hénin est le premier
à s’avancer. La tête et le regard happés par le jihadiste
français de 33 ans. Assis
épaule contre épaule face à la
cour, les anciens compagnons de captivité ont, durant toute une matinée, dépeint leur quotidien d’otages.
Et, surtout, la personnalité
«complexe» de Mehdi Nemmouche, entre extrême violence et perversion, exubérance et mégalomanie.
Pédagogique, la présidente
rappelle qu’il ne s’agit pas de
juger son rôle dans leur captivité – une procédure française est en cours –, mais
Le journaliste Didier François au procès de Mehdi Nemmouche, à Bruxelles, jeudi.
Nemmouche: un «sadique,
ludique et narcissique»
d’éclairer la cour et les 12 jurés populaires sur «le parcours de vie» de celui que les
témoins qualifieront d’«atypique dans le paysage» jihadiste. Première question :
«Connaissez-vous Mehdi
Nemmouche?» «Malheureusement, oui», rit Didier François, journaliste à Europe 1.
Nemmouche est «un des
principaux protagonistes» de
leur captivité, indique Nicolas Hénin. «On a eu affaire à
lui assez souvent», abonde
Didier François. Là-bas, ils
l’appelaient «Abou Omar».
Le journaliste d’Europe 1 a reconnu la «patte» du Roubaisien sur les vidéos et les enregistrements audio: «La voix,
l’attitude, le phrasé…» Repérer les voix, les signes distinctifs, mémoriser les dates pour
ne pas perdre ses repères…
«Lorsqu’on est otage, on a ten-
dance à donner des surnoms
à nos lieux de détention et à
nos geôliers de façon à enregistrer», développe Hénin.
D’un ton clinique, extrêmement précis, l’ex-reporter de
guerre, aujourd’hui chef
d’entreprise, décrit les journées syriennes rythmées par
«Son rêve, c’était de “prendre
une petite juive de 4 ans
par les couettes et de la fumer”.»
Didier François journaliste et ex-otage
les «tournées de toilettes», et
les nuits «meublées du bruit
des tortures et des coups»: «La
tournée que nous redoutions
le plus était celle du soir.» Les
coups pleuvaient sur les prisonniers, les yeux bandés en
file indienne. Selon leur récit,
Abou Omar n’était jamais le
dernier à les porter.
«Ce qu’ils nous ont fait, ce n’est
rien à côté de ce qu’ils ont fait
aux prisonniers syriens»,
complète François. Avant
d’évoquer les «bouffées de violence» de leur geôlier, admiratif des terroristes Djamel Be-
bit rapide, la voix grave, l’exotage décrit aussi un mode
de pression psychologique
constante, s’appuyant sur des
geôliers «cyclothymiques» :
«Le même qui va vous apporter un thé un jour va vous
mettre une raclée le lendemain.» Ainsi, celui que Nicolas Hénin qualifie d’être «sadique, ludique et narcissique»
adorait leur faire de «petites
blagues». Le 11 septembre
2013, Abou Omar est entré
dans leur cellule en lançant à
la cantonade: «Pas de chance
les gars, aujourd’hui c’est
férié, on vous fait rien à bouffer !» Un jour, il plaisantera
face à Didier François, en
combinaison orange d’otage:
«Ça te va bien ton costard en
peau de saumon fumé !» Le
journaliste d’Europe 1 n’a pas
oublié cette fois où Nemmouche, fin connaisseur du
système judiciaire et amateur
de l’émission Faites entrer
l’accusé, s’est mis à imiter un
juge d’instruction en pleine
audition.
Dénué de référence religieuse, faisant montre d’un
«désintérêt le plus complet
pour la Syrie», dixit Hénin, le
geôlier chantonnait Trenet,
Aznavour, ou encore Chantal
Goya. Il s’amusait aussi à
faire des quiz «orientés assez
islamiste» aux otages, ironise
Didier François.
Alors que la présidente invite
l’accusé, en fin d’audition, à
dire s’il reconnaît les témoins, Nemmouche déclare:
«Je n’ai toujours aucune réponse à vous formuler, Madame la présidente, à ce stade
du procès.» Puis se rassoit.
Mais pour la première fois
depuis le début de son procès, le Roubaisien aux cheveux bruns et bouclés a fendu
son masque. Lorsque Didier
François a raconté que Nemmouche le surnommait «mon
petit Didier», l’ex-geôlier n’a
pu retenir un large sourire. Et
Nicolas Hénin de trancher :
«Il sourit, il se souvient !» •
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Libération Vendredi 8 Février 2019
u 15
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LIBÉ.FR
Nuit des lycées A côté des manifs (photo,
mardi à Paris), de nouveaux modes de mobilisation voient le jour, avec des 20/20 pour
tous les élèves, des démissions des fonctions de profs principaux
et des occupations nocturnes de lycées, nommées «nuits des lycées». Depuis plusieurs semaines, la «chaîne des bahuts», qui regroupe plusieurs centaines d’établissements, se mobilise contre
la réforme du lycée et Parcoursup. Libération s’est rendu jeudi
soir à une «nuit des lycées». PHOTO MARIE ROUGE
5
«Les mots “de diviser par quatre
les émissions de gaz à effet
de serre entre 1990 et [2050]”
sont remplacés par les mots :
“d’atteindre la neutralité
carbone à l’horizon [2050]”.»
ARTICLE 1ER DU PROJET DE LOI
ÉNERGIE transmis au Conseil économique,
social et environnemental le 4 février 2019
Le gouvernement s’apprête à supprimer un objectif majeur
de la politique climatique de la France, pourtant inscrit
dans la loi depuis les années 2000: la division par quatre
des émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays d’ici à
2050. L’article 1er du projet de loi énergie, que l’exécutif a
adressé pour avis le 4 février au Conseil économique, social
et environnemental (Cese), et que Libération s’est procuré,
prévoit de modifier le code de l’énergie pour «atteindre la
neutralité carbone à l’horizon 2050». Or, en abandonnant
le «facteur 4», plus besoin de baisser drastiquement les
émissions de GES du pays, donc sa consommation d’énergie. Si le projet de loi était adopté tel quel, la France pourrait
continuer à la gaspiller, à condition d’atteindre la «neutralité carbone» définie dans le texte comme «l’équilibre entre
les émissions de gaz à effet de serre et les absorptions anthropiques […] par les écosystèmes gérés par l’homme tels que
les forêts, les prairies, les sols agricoles et les zones humides,
et par certains procédés industriels, tels que la capture et
le stockage du carbone»: des technologies prisées par l’industrie fossile mais pas au point du tout. Au ministère, on
dit que le texte peut «encore bouger».C.Sc.
Grand débat Macron parle aux jeunes
Emmanuel Macron a rencontré un millier de jeunes (lycéens,
étudiants, apprentis et volontaires du service civique de 15 ans
à 25 ans) jeudi à Etang-sur-Arroux (Saône-et-Loire), afin de
les inciter à se saisir du grand débat. A Autun, à 17kilomètres
de là, où le Président avait auparavant discuté avec des élus,
une centaine de gilets jaunes avaient manifesté sous la pluie,
en compagnie de quelques syndicalistes FO, CGT et Solidaires.
PHOTO ALBERT FACELLY
Presse «L’Humanité» en redressement
judiciaire avec poursuite d’activité
Le quotidien l’Humanité, qui s’était déclaré fin janvier en cessation de paiement, a été placé jeudi en redressement judiciaire avec poursuite d’activité par le tribunal de commerce
de Bobigny (Seine-Saint-Denis), selon un jugement que l’AFP
s’est procuré. La procédure de redressement s’accompagne
d’une période d’observation de six mois et une nouvelle
audience est prévue le 27 mars.
C’est le nombre de policiers qui ont perquisitionné jeudi matin le domicile toulousain du
directeur des campagnes de La France insoumise, et numéro 2 sur la liste aux européennes,
Manuel Bompard. «Cinq heures de perquisition
pour 15 fichiers informatiques sans aucune signification. Après Mediapart cette semaine, c’est donc
un candidat aux élections européennes qui est perquisitionné. Où s’arrêtera la dérive autoritaire du
pouvoir?» a tweeté dans la foulée Bompard, furibard. Les policiers agissaient dans le cadre de l’enquête sur les comptes de la campagne présidentielle 2017 de Jean-Luc Mélenchon. Le 16 octobre,
des perquisitions simultanées sur 15 sites avaient
été menées sous la direction du parquet dans le
cadre de cette enquête et d’une autre sur les conditions d’emploi d’assistants d’eurodéputés de LFI.
Déclenchant l’ire de son leader. Ce dernier a une
nouvelle fois protesté contre «l’utilisation qui est
faite de la justice pour intimider des opposants politiques». Avant d’ironiser en rappelant «que le coffre
de Benalla n’est ni chez Bompard ni chez moi».
Jordan Bardella: première sortie
Bardella au Salon des entrepreneurs. PHOTO D. ALLARD
les deux heures de sa visite.
Alors qu’il était arrêté à un
premier stand, quelques curieux sont quand même venus demander aux journalistes qui pouvait bien être cette
personne ainsi escortée. Bardella avait pensé ce déplacement comme un petit entraînement avant le Salon de
l’agriculture, pour «écouter les
attentes et les projets des entrepreneurs», pas vraiment
habitués à voter RN, a-t-il
confié à Libération. On l’a vu
l’air très pénétré sur le stand
de Fusacq.com, une plateforme de vente et revente
d’entreprises. Le patron de la
boîte, leader français dans
son genre, a expliqué plus
tard que le RN avait beaucoup
insisté pour passer. Ensuite,
Bardella est allé voir le stand
CRA, pour «cédants et repreneurs d’affaires», où un mon-
sieur lui a dit que «statistiquement, ce sont les affaires
familiales qui fonctionnent le
mieux». On a donc demandé
à Bardella ce qu’il pensait de
la transmission familiale au
RN et il a rétorqué «je suis pas
là pour répondre aux questions politiciennes».
Un homme l’a aussi félicité
pour son récent passage dans
l’émission d’«Eric et Eric»
(Zemmour et Naulleau), et il
a dit : «Ils ont été gentils, l’un
des “Eric” est un peu proche
de nous (rire)», mais sans en
dire plus. Un peu plus loin, ce
dialogue entre deux passants:
«C’est qui ? –C’est Bardella.
–Ah, moi je connais Philippot.» Enfin le candidat est
passé non loin du stand de
Franchise Magazine, dont le
dernier numéro a pour titre
de une: «Avez-vous le profil?»
Une femme a dit, en parlant
de Bardella, que «lui, par
exemple, il l’a pas».
TRISTAN BERTELOOT
LES
MATINS
DU SAMEDI
7H
-9H
Caroline
Broue
Avec la
chronique de
Jacky Durand
"Les
mitonnages"
© Radio France/Ch. Abramowitz
La tête de liste du Rassemblement national (ex-FN)
aux élections européennes,
Jordan Bardella, a fait sa première vraie sortie publique
d’homme politique, jeudi
après-midi, au Salon des entrepreneurs, à Paris. Le jeune
homme, 23 ans, est venu tout
seul, sa patronne, Marine
Le Pen, s’étant décommandée
à la dernière minute pour des
«raisons personnelles» (dixit
une chargée de com). Bardella était quand même accompagné d’Aurélien Legrand, un ami frontiste du
conseil régional d’Ile-deFrance, et de François
de Voyer, président du collectif Audace au RN, qui se fait
fort de fédérer les «jeunes actifs patriotes». Quelques
membres du DPS, le service
d’ordre du RN, assuraient la
sécurité, parfois en bâillant,
un peu inutiles dans les allées
d’un salon où Bardella est
passé assez inaperçu durant
Demain
matin,
le monde
aura
changé.
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 8 Février 2019
Justice Les Verts se déchirent
autour de l’affaire Baupin
conscience. Je remercie sincèrement
les journalistes: sans cette enquête,
Denis Baupin aurait continué, car
dans notre parti, sous couvert de
comportement libertaire, de parité
et tout ça, nous étions finalement
très complaisants avec la violence
[sexuelle]. Maintenant que c’est dit,
les filles après nous, non seulement
elles auront des responsabilités [politiques], elles sauront qu’elles n’ont
pas à subir tout ça.»
«Complices». Après celle qui a
L’ex-secrétaire nationale d’EE-LV Cécile Duflot, à l’issue de son témoignage contre Denis Baupin, vendredi.
A EE-LV, «on savait tous
et on savait presque tout»
Entre larmes et colère,
Cécile Duflot et
d’ex-leaders écolos ont
incriminé Denis Baupin
mais aussi leur propre
absence de réaction
au moment des faits.
Q
uinze minutes de récit
fluide avant que la voix de
Cécile Duflot ne défaille.
Elle avait promis de témoigner devant la justice en soutien de Sandrine Rousseau. Promis de raconter
ce qui lui était arrivé à elle. Un soir
de mai 2008 à São Paulo, Denis Baupin aurait tenté de faire irruption
dans sa chambre d’hôtel et lui
aurait caressé la nuque sans son
consentement, en disant «je suis sûr
que tu en as autant envie que moi,
laisse-toi faire». A la barre, l’ancienne secrétaire nationale d’Europe Ecologie-les Verts tremble :
«Lorsque j’ai vu son regard en
ouvrant la porte, j’ai paniqué instantanément. J’étais d’une vulnérabilité totale. Je ne sais même pas
comment j’ai réussi à le repousser et
à refermer la porte de ma chambre.»
Larmes. Ce que Duflot raconte,
c’est qu’elle s’est «menti à ellemême» durant des années. «C’est
une agression sexuelle. Simplement,
moi, j’avais nié. Jamais ça ne m’avait
traversé l’esprit que cet événement
pouvait relever d’une plainte. J’étais
une femme solide, très solide, avec
une grosse capacité à encaisser.
A cette époque, il y avait une différence entre la réalité et la manière
dont j’avais vécu ces faits. J’ai aussi
cruellement manqué de compréhension à l’égard des autres femmes qui
disaient avoir subi des violences»,
analyse l’ancienne ministre du Logement. Sa gorge semble aussi
nouée que rongée par la culpabilité.
En 2013, lorsqu’elle apprend que
Baupin envoie des SMS répétés à
connotation sexuelle aux députées
EE-LV Isabelle Attard et Véronique
Massonneau, Cécile Duflot ne dit
rien: «Je pense à Emmanuelle Cosse,
mon amie intime, qui vient d’accou-
cher de jumeaux et dont Denis Baupin est le père. […] Je lui ai tendu de
grosses perches pour essayer d’évoquer le sujet avec elle, mais elle n’a
jamais saisi l’occasion.» De même
lorsque les journalistes de Mediapart et de France Inter la sollicitent
pour leur enquête sur Baupin
en 2016, elle refuse de parler. «Je me
prépare à être candidate à la présidentielle, c’est bientôt les primaires.
[…] J’ai un grand sens du collectif :
je pensais au parti, je voulais me
taire pour l’intérêt général», explique-t-elle au président de la
17e chambre du TGI de Paris.
Ensuite viennent les regrets et les
larmes : «C’est une abdication en
rase campagne et je n’en avais pas
quitté la politique pour devenir présidente d’Oxfam, un homme est appelé à la barre, l’élu écologiste et assistant parlementaire de Yannick
Jadot, Alexis Braud. Il parle de manière plus concise et moins émue,
mais il exprime ce même sentiment
de regrets coupables: «Je dois faire
sans doute partie de ces gens à qui
Sandrine Rousseau s’était confiée et
qui n’ont rien fait. Sandrine était
psychologiquement très affectée,
mais moi, je n’ai pas pris conscience
que c’était une agression sexuelle. Je
m’en veux.» Stéphane Sitbon-Gomez
lui succède. Aujourd’hui directeur
de cabinet de la présidente de
France Télévisions, Delphine Ernotte, ce trentenaire a été pendant
quinze ans membre du parti, puis
cadre et tête pensante de Duflot. Il
y va franco : «Au sujet des agissements de Denis Baupin, je voudrais
d’abord vous dire, monsieur le président, qu’on savait tous et qu’on savait
presque tout.» Duflot s’était confiée
à lui en 2008. Sandrine Rousseau
avait fait de même en 2011 et le cas
d’Annie Lahmer lui avait été rapporté plusieurs fois, par plusieurs
militants dès 2001. «Sans oublier les
rumeurs qui ont commencé dès mon
arrivée, alors que je n’étais qu’un
adolescent de 13 ans et qui n’ont jamais cessé», précise-t-il. Sitbon-Gomez s’agite à la barre, contrôlant difficilement son anxiété. Il évoque ces
«excuses» derrière lesquelles le parti
s’est retranché durant trop d’années.
Ces «tant qu’elle ne porte pas plainte,
c’est compliqué» ou les «notre parti
est féministe et il y a des choses bien
pires ailleurs». Puis de s’effondrer,
lui aussi: «Nous avons levé les yeux
au ciel. Nous avons dit à ces femmes
“on ne peut rien faire”. Si c’était à refaire, je ne regarderais certainement
pas ailleurs. Je pense que dans cette
histoire, nous avons été au moins
complices de ces agissements. Et
peut-être en partie coupables.»
R.La. et A.Mo.
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Libération Vendredi 8 Février 2019
u 17
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Plusieurs figures écolos
ont défilé jeudi à la barre
pour renforcer ou atténuer
les accusations d’agressions
sexuelles visant l’ex-viceprésident de l’Assemblée,
dans le procès en
diffamation qu’il a intenté
contre «Mediapart»
et France Inter.
Par
RACHID LAÏRECHE
et ANAÏS MORAN
Photos MARC CHAUMEIL
L’
affaire Denis Baupin mélange l’intime et la politique. Jeudi, plusieurs
dirigeants historiques d’Europe
Ecologie-les Verts (EE-LV) ont défilé à la
barre de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris: Cécile Duflot, Dominique
Voynet, Emmanuelle Cosse, Jean-Luc Bennahmias. Des larmes, de la froideur, de la
violence. Les Verts, habitués à se tabasser
sans gêne aux yeux du monde, n’étaient pas
très à l’aise. Le procès met en lumière des
années de tensions et de ruptures.
Deux camps se sont affrontés. Il y a d’abord
eu la matinée des regrets. Avec ces témoins
qui «savaient» mais qui n’ont pas «osé»
dénoncer l’ancien député. L’après-midi, les
proches de Baupin sont venus jouer les
porte-parole: ils décrivent un homme «séducteur» et «droit». Convoqué à la barre,
l’élu parisien David Belliard résume: «C’est
une journée bizarre. Il y a toujours eu des disputes, des grands débats au sein de notre
parti, mais là, c’est différent. C’est une rupture humaine, une scission douloureuse entre ceux qui témoignent le matin et ceux de
l’après-midi. Je ne sais pas si on pourra refaire de la politique ensemble un jour.»
En attendant, avant de se projeter dans le
futur, le procès intenté par l’ex-député éco-
logiste pour diffamation contre Mediapart
et France Inter est en train de se jouer. Ce
vendredi, c’est le dernier jour, celui des
réquisitions, des plaidoiries, et les accusés
auront le droit à un dernier mot. Le porteparole d’EE-LV, Julien Bayou : «Ce procès
c’est le monde à l’envers, alors que douze
femmes l’accusent d’agressions sexuelles,
c’est Baupin qui porte plainte. Et il ne vient
même pas s’exprimer.» •
« Le sexisme sévit
toujours dans
les couloirs de
l’Assemblée» affirment dans une
tribune des membres du collectif
«Chair collaboratrice».
LIBÉ.FR
«Un portrait extrêmement caricatural»
Emmanuelle Cosse,
sa compagne,
et l’ancienne ministre
Dominique Voynet
ont insisté sur leur
ignorance des faits
et présenté un autre
Denis Baupin.
J
eudi, 14 h 20 : Emmanuelle
Cosse sort de l’ascenseur. Les
caméras s’allument. L’épouse
de Denis Baupin slalome, esquive.
Elle réserve ses mots à la justice.
Dans les couloirs, l’ex-secrétaire nationale d’EE-LV croise des anciens
copains. Il n’y a pas si longtemps,
c’était «Emma». Aujourd’hui, ils regardent tous ailleurs. Dans la salle
d’audience, elle s’installe près des
témoins qui défendent sa cause, notamment Dominique Voynet et
Jean-Luc Bennahmias, qui n’a «jamais» rien vu ni entendu au sujet de
Denis Baupin lors de son passage à
la tête du parti écolo, à la fin des années 90.
Depuis les révélations de Mediapart
et de France Inter, Emmanuelle
Cosse est restée silencieuse. Beaucoup parlent à sa place. Certains décrivent une femme «forte», d’autres
le contraire. Jeudi, à la barre, elle n’a
pas montré le moindre signe de faiblesse. Face au juge, les mains derrière le dos, elle trace à grande vitesse son parcours de militante,
puis de journaliste, avant de s’engager en politique. L’ancienne ministre du Logement aborde également
sa relation avec Cécile Duflot: «J’ai
longtemps été à son service, j’ai porté
ses combats.» Elle s’attarde sur leur
amitié passée afin de mettre à mal
les accusations. «Ce qui m’étonne, si
vraiment mon époux lui a fait du
mal à elle et à d’autres femmes, c’est
la durée de notre histoire, une amie
m’aurait dit que mon homme est
dangereux», lâche-t-elle.
«Cran». Emmanuelle Cosse interroge à voix haute: «Pourquoi elle est
venue à la maternité lors de la naissance de mes enfants? Pourquoi elle
est venue à notre mariage? Pourquoi
elle venait chez nous ?» Dans un silence pesant, elle dresse le portrait
de son époux. «Un séducteur? Je le
savais, mais pas un harceleur», ditelle, avant de décrire un homme
«droit», très «angoissé, pas très à
l’aise dans les relations sociales» et
qui a toujours rejeté «la violence».
Tout au long de son témoignage,
elle ne tremble pas. Même lorsqu’elle évoque les conséquences
après la médiatisation de l’affaire,
la «grande déflagration». Elle argumente: «L’épreuve est dure pour tous
ceux qui portent le nom Baupin. On
a perdu des amis qui ont vomi sur ce
que nous sommes. J’ai eu droit à des
injures dans la rue, on m’a appelée
“la femme du violeur”. Nous serons
marqués à vie.»
Emmanuelle Cosse a profité de son
passage pour régler quelques
comptes, sans épargner son ancien
parti, Europe Ecologie-les Verts.
Les mots sont durs : «clanique»,
«violent», «insultant» à chaque désaccord politique. Une référence au
printemps 2016, lorsqu’elle quitte
la tête du parti – sans prévenir –
pour rejoindre le gouvernement
Valls. Elle a reçu de nombreux messages. Et ce n’était pas pour lui souhaiter bonne chance. «Ce jour-là,
[…] je me suis demandé comment on
peut avoir l’ambition de gouverner
un pays et dégager une telle violence», souffle-t-elle. Jeudi matin,
lors de son passage, Cécile Duflot a
confié que, lors de la nomination de
Cosse au gouvernement, elle a
pleuré durant trois jours. La déception. «Cécile est une grande femme
politique, qui s’est un peu perdue,
mais elle a toujours eu du cran et des
convictions. Ce n’est pas une femme
fragile», répond froidement Cosse,
avant de prévenir les âmes sensibles : «Je ne suis pas venue ici,
comme d’autres, avec des larmes et
de la fragilité.»
A la fin de son témoignage, l’excheffe des Verts a enfilé son manteau et a slalomé une nouvelle fois
entre les caméras. Pas un mot de
plus. Sa prestation a surpris ses anciens amis écolos. «Elle s’est bien
préparée, mais c’est triste», disent-ils
en chœur.
«Nuancer». En début de soirée,
Emmanuelle Cosse, à la tête d’EE-LV entre 2013 et 2016, a témoigné vendredi en faveur du père de ses enfants.
c’est Dominique Voynet qui s’est
présentée devant la 17e chambre
correctionnelle afin «de nuancer le
portrait extrêmement caricatural»
de Denis Baupin. Elle jure n’avoir
jamais rien entendu à propos
d’agissements délictueux à la fin
des années 90, alors qu’elle était
ministre et lui son conseiller politique. Ni plus tard d’ailleurs. Elle
réaffirme sans cesse: «Je suis féministe et je n’ai aucune inclinaison à
mettre en doute la parole des femmes. Mais c’est faux de dire que tout
le monde était au courant de son
comportement. […] Je n’ai jamais eu
vent de contraintes ou de comportements par lesquels Denis Baupin
aurait exercé de la force ou de la ruse
à l’encontre de qui que ce soit.» Le
matin des regrets et l’après-midi
des affirmations. Parfois sans frein,
comme lorsque l’ancienne maire de
Montreuil lâche : «Peut-être que
Baupin a commis des gestes déplacés, mais est-ce que ça valait cette
mort sociale ? Il aurait violé des
handicapés, ça n’aurait pas été pire
dans les médias.»
R.La. et A.Mo.
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18 u
FRANCE
Libération Vendredi 8 Février 2019
ZEP ET «LIBÉRATION»
En publiant ces témoignages, Libération poursuit l’aventure
éditoriale entamée depuis quatre ans avec la Zone d’expression
prioritaire. Ce média participatif donne à entendre la parole des jeunes
dans toute leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent.
Ces récits, à découvrir aussi sur La-zep.fr, dressent un panorama inédit
et bien vivant des jeunesses de France. Retrouvez nos précédentes
publications sur Libération.fr.
Moi JEune
«J’ai été élevée
par ma mère…
et par Twitter»
Filtres Instagram, hashtags pour s’éduquer,
harcèlement sur Facebook… Cinq étudiants
racontent à «Libération» leur relation, leur addiction
ou leurs mésaventures avec les réseaux sociaux.
Par L’ÉQUIPE DE LA ZEP Dessin JAMES ALBON
CHARLOTTE, 21 ANS, ÉTUDIANTE, PARIS
«MES HARCELEURS AVAIENT LES PLEINS POUVOIRS»
NORAH, 20 ANS, ÉTUDIANTE, ANGERS
«MON PROFIL INSTAGRAM, C’EST MOI EN MIEUX»
«En seconde, je suis sortie avec un des
garçons les plus “populaires” du lycée. Moi
qui n’étais d’habitude pas une fille que l’on
remarque, j’étais sous les projecteurs.
A 16 ans, c’était la folie. Je me sentais enfin
intéressante, enfin exister. Sauf que tout ne
s’est pas passé comme prévu. Au bout de
deux ou trois mois, le grand gaillard a voulu
aller plus loin. Je n’étais pas du tout prête et
je le lui faisais savoir. Et il a commencé à
s’éloigner de moi à cause de ça.
«Alors qu’est-ce que la gamine un peu perdue que je suis a décidé de faire pour prouver à son “bien-aimé” qu’elle valait quand
même le coup ? Eh bien elle a envoyé une
photo d’elle dénudée. Et bingo, le garçon
était super content ! Tellement fier d’avoir
une copine qui ose faire ce genre de choses
«J’utilise les réseaux sociaux tous les jours.
Quand je me lève, c’est le premier truc que
je regarde. Et c’est la dernière chose que je
fais quand je me couche. J’y poste des
selfies, je suis un peu égocentrique mais je
ne suis pas vraiment excessive. Quand je
pense à cette tendance qu’on a de s’afficher,
je me trouve un peu ridicule. On en vient
à se juger uniquement sur le physique, moi
la première, sur des photos, au nombre de
“like” qu’on a.
«Instagram, c’est le nouveau Tinder, tu te
vends. Ça m’est déjà arrivé de me faire belle
juste pour faire la photo Insta. Je ne le fais
pas tout le temps, parce que ce serait vraiment pathétique. Mais le selfie, c’est prenant… Tu en prends un, puis dix, puis cinquante, et puis aucun ne te va et tu te trouves
qu’il a envoyé la photo à tous ses supers copains. Là, le cauchemar a débuté. J’ai reçu
sur Facebook plusieurs demandes d’ajout de
garçons que j’ai acceptées sans savoir ce
que ça engendrerait par la suite.
«Quelques jours plus tard, j’étais devenue
la risée de tout l’établissement. Mon harcèlement quotidien prenait la forme de moqueries sur Facebook ou Twitter : “Envoie
tes seins pour voir!” “Bah quoi, tu veux plus
montrer ta chatte ?” Au lycée, c’était juste
des regards insistants, ils n’osaient pas vraiment m’approcher. Mais sur les réseaux,
c’est comme s’ils avaient les pleins pouvoirs. De vrais dictateurs qui exerçaient leur
emprise sur moi, sans aucune pitié. Oui,
c’est bien Internet qui m’a rendu complètement folle, honteuse, paranoïaque.»
moche sur toutes les photos! C’est ridicule
d’en arriver là. Tout doit être modifié pour se
trouver potable, “postable”. Cet afflux de
photos peut provoquer des complexes.
«C’est rassurant de pouvoir maîtriser la situation dans laquelle tu es prise en photo.
Même sans faire de mise en scène, juste
avec des filtres. Je les utilise tout le temps !
C’est trop addictif. Je me verrai mal ne plus
en utiliser. Mais subtilement. On voit la différence entre le moi d’avant et le moi d’après,
mais on dirait toujours moi… en mieux. C’est
juste ce qu’on voudrait être. Quand on parle
du culte de l’image, on y voit beaucoup de
négatif, et je sais qu’il y en a. Mais pour moi,
quand tout va bien dans ma vie, je prends
tout l’aspect cool, on échange, on partage,
et, oui, ça peut booster la confiance en soi.»
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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u 19
GUSTAVE, 21 ANS, ÉTUDIANT, PARIS
«J’AI EU LA MALADIE D’INSTAGRAM»
«Facebook depuis sept ans,
Instagram et Snapchat depuis
quatre ans… J’utilise beaucoup les réseaux sociaux. Mon
préféré est de loin Instagram.
J’y poste surtout des photos
de moi, de ce que je fais, mes
activités, mes visites, mes
voyages. C’est important pour
moi de partager mon train de
vie. Il y a un an, j’étais atteint
d’une maladie d’Instagram.
Tous les jours, à 19 heures, je
publiais une photo. Puis j’ai
tout supprimé. Cela ne correspondait plus à mon image et à
ma définition des réseaux sociaux. Sur les réseaux sociaux,
on cherche tous à fixer une
image un peu plus polie de
soi-même. On embellit et on
arrondit les angles. C’est la vérité, mais elle est montrée
comme on veut la montrer au
monde. Je ne pense pas que
cette mise en scène de moi
travestisse la réalité, parce que
finalement cette réalité existe.
Il faut faire une différence entre le personnage Instagram et
le personnage de la vraie vie.
Cela n’a rien à voir.
«J’adore faire des petites mises
en scènes qui sont pour moi la
perfection de l’instant: aligner
des objets, des fruits, des légumes, des plats, pour que ce soit
parfait à l’image. Mais ça correspond aussi à ce que j’aime.
Depuis mon plus jeune âge, de
toutes mes photos, je me suis
exercé à garder uniquement la
meilleure. Inconsciemment
maintenant, je sélectionne la
photo qui pour moi est la
meilleure, niveau lumière, position des objets, etc. Ce sont
plein de facteurs qui doivent
être combinés pour créer la
photo que je veux poster à un
moment donné.
«Sur Instagram, le regard est
devenu un quotidien, on s’est
habitué à ce que sa vie soit regardée. Mes photos préférées
sont celles que j’ai faites avec
les “instagrameuses” qui, elles,
sont vraiment enfermées dans
un profil Instagram. Elles sont
soumises à une pression d’homogénéité par rapport à leur
contenu. C’est-à-dire qu’en
voulant rester fidèles à l’image
qu’elles représentent d’ellesmêmes, elles ne peuvent pas
être libres. J’ai compris que ce
réseau de liberté d’expression
et d’image devient un carcan.»
FATOUMATA, 18 ANS,
ÉTUDIANTE, SARCELLES (VAL-D’OISE)
«J’ABUSE QUAND JE RESTE DANS MA
CHAMBRE SCOTCHÉE À MON ÉCRAN»
YASMINE, 21 ANS, ÉTUDIANTE, CHANTELOUP-LES-VIGNES (YVELINES)
«TWITTER M’AIDE VRAIMENT À GRANDIR»
«Sans Twitter, je ne serais pas aussi
ouverte d’esprit. Adolescente, j’étais
introvertie, avec un esprit rempli
d’idées et de choses à dire, mais j’étais
trop timide pour l’ouvrir. Dans ma famille et dans mon cercle d’amis, je me
suis toujours sentie comme un poisson qui nageait à contre-courant, une
“misfit”. Twitter était un peu mon petit monde parallèle où je pouvais dire
ce que je voulais sur qui je voulais
sans avoir à me justifier car personne
de la “vraie vie” ne me suivait.
«En grandissant, j’ai commencé
à comprendre les étiquettes que je
représentais pour la société : une
femme, noire, musulmane, élevée
par une mère célibataire et vivant
dans une “zone sensible”. Au moment
où je voulais simplement être moi,
Yasmine, j’ai réalisé qu’un combat
devait être mené. L’une des nombreuses choses qui me l’ont fait réaliser a été le mouvement #BlackLivesMatter aux Etats-Unis, qui a fleuri sur
Twitter en 2013. Je ressentais leur
colère et leur soif de combat. Ce
hashtag m’a révélé une nouvelle ère
de conscience sociale.
«D’autres hashtags tels que #BlackGirlsMagic ou #BlackExcellence
m’ont aidée à prendre confiance en
moi et à aimer encore plus ma couleur de peau, mes cheveux crépus et
mes traits. Twitter a aussi impulsé
mon éducation sur le féminisme et la
nécessité d’égalité des droits pour les
LGBTQ+. J’ai également réalisé grâce
aux hashtags #MeToo ou #Balancetonporc que nous vivons dans une
société où la culture du viol est banalisée, et que cela doit impérativement
changer. La liste des hashtags qui ont
ouvert les portes de mon esprit pourrait s’allonger encore et encore. Alors
oui, de simples hashtags peuvent
conduire à de réelles révolutions,
qu’elles soient personnelles, sociales
ou politiques. Lire les expériences
réelles des gens sur Twitter m’a
vraiment donné un troisième œil,
m’aide vraiment à grandir. C’est une
fenêtre sur le monde et j’en suis très
reconnaissante. #StayWoke.»
«J’utilise mon téléphone en
moyenne sept heures par jour.
Quand je me réveille, la première chose à laquelle je
pense, c’est d’aller sur mon
téléphone pour regarder si j’ai
des messages et y répondre.
Le soir, c’est la dernière chose
que je fais : j’envoie des
messages, et si je n’arrive pas
à dormir, je vais sur Instagram
pour regarder des vidéos. Je
ne sais pas réellement où passent ces sept heures. En fait,
à chaque fois que j’ai du
temps, je suis dessus…
«Je suis aussi sur mon téléphone quand j’ai quelque
chose d’important à faire, en
mode zapping. Quand je fais
mes devoirs, la vaisselle, à
manger, quand je range ma
chambre, je m’arrête toutes les
cinq-dix minutes pour le
consulter. Quand je n’ai pas
prévu de sortir, je fais des
allers-retours entre les applis.
Sur mon écran, je regarde des
vidéos sur YouTube, des séries
sur Netflix. Surtout les séries
de superhéros. Je vais sur les
réseaux sociaux, j’envoie des
messages à mes amies sur
Snapchat et Instagram. Même
à mes sœurs qui sont dans le
même appart que moi !
«Je passe aussi énormément
de temps à suivre l’actualité et
les influenceuses et youtubeuses du moment: Miss_ser-
biaa, Jazztvshow, YanissaXoxo, Sananas… Mes
rappeurs préférés aussi :
Ninho, MHD. Je suis leurs vies
et je regarde ce qu’ils font,
juste parce que j’aime bien
leurs personnalités.
«Ça soûle ma mère. Elle est
persuadée que ce n’est pas
une bonne chose pour moi.
Elle dit que sur Internet on
peut tomber sur tout et
n’importe quoi, que ce n’est
pas sécurisé, et ça l’inquiète.
Elle dit aussi que ça m’empêche d’être attentive dans la vie
en général. Mais j’ai besoin
qu’elle comprenne que je suis
une adulte responsable et que
je sais faire la part des choses:
je sais ce que j’ai envie de
regarder, ce que j’y fais et je
suis assez mature pour pas me
faire influencer par des
contenus choquants.
«Ma mère n’a pas complètement tort non plus! Quand elle
me parle, je ne réponds pas
parce que je suis sur mon téléphone. J’abuse quand je reste
toute la journée enfermée
dans ma chambre scotchée à
mon écran. Je préférerais sortir ou faire du sport, mais j’ai la
flemme et peu de motivation.
Après avoir passé une journée
comme ça, j’ai parfois
l’impression d’être partie dans
un autre monde, sans avoir eu
à bouger de chez moi.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Vendredi 8 Février 2019
Annonces légales
ENQUÊTE PUBLIQUE
legales-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 00
Libération est officiellement habilité pour l’année 2019 pour la publication des annonces légales
et judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) - 94 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la
Culture et la Communication de décembre 2018
Préfecture de la Seine-Saint-Denis
75 PARIS
Document : LIB_19_02_08_ED_75_6308354_19-039.pdf;Date
: 06. Feb 2019 - 15:11:14
AVIS DIVERS
AVIS D’ENQUETE PUBLIQUE
sur les territoires des communes de La Courneuve, Dugny et Le Bourget
- AVIS CONCERTATION
ouverte par arrêté en date du 16 janvier 2019, conformément aux
dispositions des articles L.300-1, L.103-2 et R.103-1
du Code de l’Urbanisme
Dans le cadre de Paris Nord Est Élargi
AMENAGEMENT DES ESPACES PUBLICS
AUX ABORDS DE LA GARE DU NORD
Espaces verts, mobilier urbain, circulation...
Paris
10ème
Par Arrêté préfectoral n°2019-0330 du 4 février 2019, il sera procédé du
mercredi 27 février au vendredi 12 avril 2019 inclus, soit une durée de 45
jours consécutifs, sur les territoires des communes de La Courneuve, de
Dugny et du Bourget, à une enquête publique unique régie par le code de
l’environnement regroupant :
• la consultation du public au titre de la création, par l’Etat et sur l’initiative de la Société de Livraison des Ouvrages Olympiques (SOLIDEO), de
la zone d’aménagement concerté (ZAC) du Cluster des Médias;
• l’enquête préalable à la déclaration d’utilité publique (DUP) du projet
d’aménagement de la ZAC du Cluster des Médias, emportant mise en
compatibilité du plan local d’urbanisme (PLU) de la commune de Dugny
et du Schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF) ;
• l’enquête parcellaire en vue de déterminer, d’après l’état et le plan parcellaires figurant au dossier d’enquête, la liste des propriétaires et ayants
droit des immeubles concernés par le projet et de procéder, à l’amiable
ou par voie d’expropriation, aux acquisitions foncières nécessaires à la
réalisation du projet du Cluster des Médias.
L’enquête se déroule à la préfecture de la Seine-Saint-Denis, siège de l’enquête, ainsi que dans les mairies suivantes :
Préfecture de la Seine-Saint-Denis
Direction de la coordination des politiques publiques et de l’appui
territorial, bureau de l’utilité publique et des affaires foncières
1, Esplanade Jean Moulin - 93007 BOBIGNY Cedex
Mairie de La Courneuve
Pôle administratif Mécano – UT foncier droit des sols
3 mail de l’Egalité/58, avenue Gabriel Péri
93120 la Courneuve
Mairie de Dugny Hôtel de ville Service urbanisme
1, rue de la Résistance - 93440 Dugny
Mairie du Bourget Service urbanisme
22-24, rue Anizan Cavillon - 93350 Le Bourget
VOTRE AVIS COMPTE !
RENDEZ-VOUS SAMEDI 16 FÉVRIER 2019 DE 10H À 12H
Ecole Belzunce - 3 rue de Belzunce - 75010 Paris
• RESTITUTION DU DIAGNOSTIC
• PRÉSENTATION DES PREMIÈRES PISTES D’AMÉNAGEMENT
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EP19-039
enquete-publique@publilegal.fr
Répertoire
Entre-nous
repertoire-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
entrenous-libe@teamedia.fr
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MUSIQUE
MESSAGES
PERSONNELS
DISQUAIRE SÉRIEUX
(20 ANS D’EXPÉRIENCE)
ACHÈTE DISQUES
VINYLES 33 TOURS ET
45 TOURS TOUS STYLES
MUSICAUX : POP ROCK,
JAZZ, CLASSIQUE,
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MONDE,... AU MEILLEUR
TARIF + MATÉRIEL HI FI
HAUT DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
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POSSIBLE.
TEL : 06 89 68 71 43
Je vous ai vu le 31 janvier
au théâtre des Loges
Pantin à la dernière
représentation de la
Tempête de Shakespeare.
Vous étiez devant moi
vous vous êtes levé nous
avons échangé regard et
sourire. Depuis cet
instant, des lumières
d’étoiles illuminent le
souhait de vous revoir.
06 87 42 57 86
Cette enquête est conduite par une commission d’enquête composée des
membres suivants :
https://www.registre-numerique.fr/cluster-des-medias.
• M. Marcel LINET, ingénieur général des Ponts et Chaussées retraité,
Président ;
• consignées sur le registre d’enquête tenu à sa disposition aux jours et
heures habituels de l’ouverture au public des lieux d’enquête précités.
• Mme Brigitte BELLACICCO, attachée territoriale retraitée ;
• Mme Mariama LESCURE, ergonome.
Pendant toute la durée de l’enquête, est mis à disposition du public qui
pourra en prendre connaissance en version papier et en version numérique
sur poste informatique dans les lieux d’enquête précités, le dossier soumis
à l’enquête unique, comprenant l’ensemble des pièces requises par la réglementation, dont notamment le dossier de création de la ZAC du Cluster
des Médias, le dossier de déclaration d’utilité publique de l’aménagement
de la ZAC, et les dossiers des mises en compatibilité rendues nécessaires
par le projet du Cluster des Médias, du plan local d’urbanisme de Dugny
et du Schéma directeur de la région Île-de-France (SDRIF), l’étude d’impact
au titre de l’évaluation environnementale commune du projet , l’avis de
l’Autorité environnementale (Ae) du Conseil général de l’environnement
et du développement durable du 16 /01/2019 (Avis délibéré n° Ae 2018-100),
également consultable sur le site Internet du CGEDD
(http://www.cgedd.developpementdurable.gouv.fr/IMG/pdf/190116_
jop_2024_cluster_medias__93__delibere_cle28d5b7.pdf), les avis des collectivités rendus au titre de l’évaluation environnementale du projet, le
mémoire en réponse à l’avis de l’Ae et le dossier d’enquête parcellaire.
Le dossier d’enquête en version numérique est également consultable sur
internet pendant toute la durée de l’enquête à l’adresse suivante :
sur les départements
75 92 93 94
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail
legales-libe@teamedia.fr
• adressées par courrier électronique adressé à M. le président de la
commission d’enquête à l’adresse suivante :
cluster-des-medias@mail.registre-numerique.fr
Les observations et propositions transmises par voie électronique (registre
ou courriel) seront consultables par le public sur le site internet mentionné ci-dessus. Une version imprimée sera également mise à disposition du
public au siège de l’enquête, la préfecture de la Seine-Saint-Denis.
Un membre de la commission d’enquête se tiendra à la disposition du
public pour recevoir ses observations aux lieux de permanence, dates et
horaires suivants :
DATES ET HORAIRES
Mairie de La Courneuve
Pôle administratif Mécano
Le lundi 11 mars 2019 de 14h00 à 17h00
3 mail de l’Egalité / 58, avenue Gabriel Péri
Le samedi 23 mars 2019 de 08h30 à 11h30
93120 La Courneuve
Mairie de Dugny
Le vendredi 12 avril 2019 de 14h00 à 17h00
Le vendredi 1er mars 2019 de 14h00 à 17h00
Hôtel de ville
Le mardi 19 mars 2019 de 16h00 à 19h00
Service urbanisme -1, rue de la Résistance
Le samedi 30 mars 2019 de 09h00 à 12h00
93440 Dugny
Le mercredi 10 avril 2019 de 14h00 à 17h00
22-24, rue Anizan Cavillon
vos annonces légales
• formulées sur le registre électronique accessible à l’adresse
https://www.registre-numerique.fr/cluster-des-medias
Le mercredi 27 février 2019 de 14h00 à 17h00
Service urbanisme
habilité pour toutes
• adressées par courrier au président de la commission d’enquête à l’adresse
du siège de l’enquête (Préfecture de la Seine-Saint-Denis - Direction de la
coordination des politiques publiques et de l’appui territorial - Bureau de
l’utilité publique et des affaires foncières- 1, esplanade Jean Moulin, 93007
Bobigny Cedex) ; les courriers reçus seront annexés sans délai au registre
du siège de l’enquête et consultables sur place pendant toute la durée de
l’enquête.
LIEUX DE PERMANENCE
Mairie du Bourget
est
Les observations et propositions du public peuvent être :
93350 Le Bourget
Le jeudi 28 février 2019 de 14h30 à 17h30
Le lundi 18 mars 2019 de 08h45 à 11h45
Le mardi 26 mars 2019 de 14h30 à 17h30
Le vendredi 12 avril 2019 de 14h00 à 17h00
À l’expiration du délai d’enquête, les registres et les documents annexés
sont transmis sans délai au président de la commission d’enquête et clos
par lui. Dès réception des registres et des documents annexés, le président
de la commission d’enquête rencontre, dans la huitaine, le responsable du
projet et lui communique les observations écrites et orales consignées dans
un procès-verbal de synthèse. Le responsable du projet dispose d’un délai
de quinze jours pour produire ses observations éventuelles.
Le rapport et les conclusions motivées de la commission d’enquête seront
tenus à la disposition du public pendant un an à compter de la date de
clôture de l’enquête dans les établissements publics territoriaux Plaine
Commune et Paris Terres d’Envol, les mairies concernées et sur les sites
internet www.seine-saint-denis.gouv.fr (rubrique Politiques publiques /
Aménagement du territoire et constructions / Enquêtes publiques) et
https://www.registre-numerique.fr/cluster-des-medias
Cluster des Médias emportant mise en compatibilité du PLU de la commune
de Dugny et du SDRIF, prononcée par le préfet de la Seine-Saint-Denis, au
bénéfice de la SOLIDEO.
• La cessibilité des parcelles nécessaires à la réalisation du projet du Cluster des Médias, également prononcée par le préfet de la Seine-Saint-Denis.
Après déclaration de cessibilité, l’expropriation et le transfert de propriété ne peuvent être prononcés que par le juge judiciaire, sur la base du
dossier transmis par le préfet de la Seine-Saint-Denis à la juridiction de
l’expropriation près le TGI de Bobigny.
Les décisions susceptibles d’intervenir au terme de l’enquête publique
sont :
• La création de la zone d’aménagement concertée du Cluster des Médias,
arrêtée par le préfet de la Seine-Saint-Denis sur initiative de la SOLIDEO.
• La déclaration d’utilité publique du projet d’aménagement de la ZAC
Toute personne peut, sur sa demande et à ses frais, obtenir communication
du dossier d’enquête publique auprès du préfet de la Seine-Saint-Denis
(direction de la coordination des politiques publiques et de l’appui territorial, bureau de l’utilité publique et des affaires foncières, 1, esplanade Jean
Moulin, 93007 Bobigny Cedex).
Les informations relatives au projet du Cluster des Médias peuvent être
demandées auprès de : Société de livraison des ouvrages olympiques (SOLIDEO) : Mme Aglaé BERNARD 96, boulevard Haussmann, 75008 Paris.
a.bernard@ouvrages-olympiques.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 8 Février 2019
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FRANCE 4
TFX
21h00. Diversion. Divertissement. Présenté par Arthur.
23h10. Diversion : la magie
continue ?. Divertissement.
21h00. Fort Boyard. Jeu.
Franck, un rayon de soleil.
Présenté par Olivier Minne.
23h10. Fort Boyard. Jeu.
Asperger amitié.
21h00. Bébés chats : les
100 premiers jours de leur
vie. Magazine. 23h00.
La vie secrète des chats.
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Musique 2019. Divertissement. Présenté par Daphné
Bürki. 00h35. Taratata 100 %
live au Zénith. Divertissement.
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Magellan. Téléfilm. Grand
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Commissaire Magellan.
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Jeffrey Dean Morgan.
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Karsenti, Frédéric Pierrot.
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témoin X. Un devoir de
mémoire. 22h50. NCIS. Série.
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Les Grosses Têtes.
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par Norbert Tarayre. 22h25.
Norbert commis d’office.
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tatouage. Point de rencontre.
22h40. Mentalist. Série. Les
ailes coupées. Docteur Love.
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de la ville : avec la police
municipale de Woippy. 23h00.
Enquête d’action. Magazine.
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Toquées. Téléfilm. L’art de la
fuite. 22h50. Week-end chez
les Toquées. Téléfilm.
Mon cœur est à papa.
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Cougar. Avec Véronique
Genest, Alexis Desseaux.
22h50. Julie Lescaut. Téléfilm.
Les risques du métier.
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le magnifique. Série. Trahison.
La messe de Pâques. 23h05.
Les Médicis : maîtres de
Florence. Série. 2 épisodes.
C8
LCP
21h00. La magie selon Guény.
Divertissement. Volume 2.
Présenté par Maxime Guény.
22h30. Balance ton post !.
20h30. N’ayons pas peur
des mots. Magazine. Présenté
par Valérie Brochard. 22h00.
Livres & vous.... Magazine.
VENDREDI 8
Le temps est gris avec de rares averses au
nord de la Seine. On observe un dégradé
nuageux du nord au sud.
L’APRÈS-MIDI Le temps est gris et faiblement
pluvieux au nord de la Seine. On observe un
dégradé nuageux du nord au sud.
SAMEDI 9
1
VI
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de la rédaction
Paul Quinio
VIII
Rédacteurs en chef adjoints
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(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
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(société), Didier Péron
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Vincendon (société)
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Orléans
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IP
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1,5 m/10º
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Toulouse
Bordeaux
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Nice
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Toulouse
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Marseille
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Horizontalement I. INAPAISÉE. II. NUI. PLOUC. III. DÉPLU.
IV. II. UR. SME. V. SVP. OCCAM. VI. OSBORNE. VII. ICI. ALITÉ.
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Verticalement 1. INDISTINCTS. 2. NU. IV. CEARA. 3. AÏD. POIGNET.
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1/5°
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FRANCE
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Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MIN
MAX
2
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5
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15
16
12
13
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MONDE
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Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
11
3
5
7
8
7
7
18
7
10
14
10
14
14
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PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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1. Homme de la Préhistoire # Face à eux, annoncer la couleur ne sert à rien
2. Ferait pression 3. Abîmai la mine # Prend le risque de casser sa pipe
4. Queue de comète # D’aucuns jugeant mou Barak l’élirent 5. Rappela le
51 # Je dangereux 6. 26 ans de droite # Trous d’air 7. Homme peintre, femme
verbicruciste # Deux points, une préposition # Il en fait une alternative à
la cuisse 8. Son calice ne se boit pas, il protège le fruit 9. Atouts hasard
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80064. ISSN 0335-1793.
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(030/
HORIZONTALEMENT
I. Quand ce n’est pas à Rio
que l’avion se pose sur la piste
II. De mauvais goût, sauf avec
le c de condiment devant #
Perdit connaissance (se) III. A
mille, souvent, il pleut # Région
connue pour son Poivre IV. Un
peu de selle # Ces formations
ont du génie V. Ne reconnut
pas # Mammifère à Madagascar VI. Avant est à la messe #
Ce mot est ailleurs dans la grille
VII. Avant le premier quatre
vertical, Bacri lui donne du
sens # Du sel il sort saur
VIII. Abraham y serait né #
Avant que son état empire, il
le fut IX. Prénom du Regard #
Petit conducteur X. Départ
anticipé XI. En corps rétrécies
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur artistique
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(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
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de la rédaction
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Temps toujours aussi contrasté avec des
pluies sur les régions du quart nord-ouest et
davantage de soleil au sud de la Loire.
L’APRÈS-MIDI Les pluies se maintiendront
dans le nord du pays tandis que le sud du
pays restera épargné.
S’EN
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Libération Vendredi 8 Février 2019
IDÉES/
Gilets jaunes: retour à la politique
Le mouvement des
gilets jaunes agit
comme un bain de
décantation, révélant
une soif de justice
et de dignité.
Le moment est venu
de construire
une offre politique
neuve, quitte
à susciter un contreprojet qui permettrait
de dégager, après
trente ans de pensée
unique, un choix clair
entre deux modèles
de société que
le suffrage universel
pourrait départager.
Par
DR
JEAN-FRANÇOIS
BAYART
Professeur à l’Institut de hautes
études internationales et du
développement (IHEID), Genève
I
mprévu bien que prévisible,
sinon sous cette forme, du
moins dans son principe, tant
était patente l’exaspération dans
le pays, le mouvement social des
gilets jaunes constitue un point
de basculement après plus de
quarante ans de politique néolibérale. Il revient à l’exigence de
décentralisation qu’avait entérinée François Mitterrand, mais
qu’a progressivement contournée
un processus sournois de recentralisation. Il consomme l’effondrement du système de partis qui
structurait la Ve République
depuis sa fondation. Le Parti socialiste (PS), le Parti communiste
(PC), le centre et le parti néogaulliste sont exsangues sans
qu’aucune relève crédible ne se
présente : La République en marche (LREM) est une coquille vide,
et ni La France insoumise (LFI) ni
le Rassemblement national (RN)
ne se montrent capables de gouverner si tant est que la contestation interne de l’autorité de leur
leader leur permette de rester
unis. Dans sa formulation traditionnelle, le clivage droite-gauche, qui semblait inhérent à la
République, semble lui-même
obsolète dès lors qu’Emmanuel
Macron s’est fait élire à la tête de
l’Etat en affichant sa volonté de le
dépasser et qu’«en même temps»
ses opposants les plus farouches,
les gilets jaunes, ne se reconnaissent pas plus dans ce diptyque,
pour 60 % d’entre eux.
Le moment est donc venu de
construire une offre politique
neuve qui donne un débouché
gouvernemental à la colère sociale, quitte d’ailleurs à susciter
un contre-projet, lequel permettrait de dégager, après trente ans
de pensée unique, une alternative
au sens français du mot, c’est-àdire un choix entre deux modèles
de société que le suffrage universel pourrait départager.
Aussi contradictoire, disparate et
confus soit-il, le mouvement des
gilets jaunes agit comme un bain
de décantation. Il révèle une soif
de justice et de dignité. Il ne récuse pas la pertinence de la question environnementale, mais refuse d’en payer seul le prix et les
aléas. Il met en cause à la fois le retrait de l’Etat et le caractère
intrusif de celui-ci. Il relègue l’obsédante problématique identitaire
au second plan pour remettre au
centre du jeu les problèmes sociaux. En tant qu’événement pour
ainsi dire révolutionnaire, partici-
pant à la fois de l’imaginaire de la
Révolution française et de la prise
de parole de Mai 68, il soulève
quatre enjeux majeurs.
Devraient s’en emparer les orphelins de la gauche qui désespèrent
de la compromission de la socialdémocratie avec le néolibéralisme, sous couvert d’un réformisme devenu fou, ou de l’irréalisme d’une insoumission qui voit
dans le chavisme et le «populisme
de gauche» la voie du salut.
Les deux premières priorités
reposent sur les constats de la gravité de la crise climatique et de
l’échec du néolibéralisme.
Celui-ci a déstabilisé les services
publics, à commencer par les chemins de fer, l’éducation et l’hôpital. Il a transféré sur les ménages
le poids de la dépense publique. Il
a aggravé l’inégalité et généralisé
la précarité, en bref, il a systématisé l’insécurité sociale. Il n’a répondu ni au chômage ni à la désindustrialisation. Ses méthodes
de gestion –du partenariat public-privé à la tarification à l’acte
dans les hôpitaux ou à la dématérialisation des formalités bureaucratiques– se révèlent coûteuses
et improductives quand elles ne
conduisent pas à de véritables
scandales financiers, à l’instar de
la privatisation des autoroutes ou
des fiascos numériques dans différentes administrations. Les gilets jaunes disent clairement, des
profondeurs du pays, que l’ordre
néolibéral n’est pas supportable
socialement parlant, en termes de
pouvoir d’achat et de conditions
concrètes de vie. Pour parler
comme les technocrates, il n’est
pas «soutenable».
Ce à quoi l’on peut ajouter qu’il
est économiquement improductif, et écologiquement destructeur. Un premier axe de propositions concrètes s’impose donc de
lui-même : justice et environnement, deux objectifs indissolubles que l’on peut décliner à
l’envi dans les secteurs de la fiscalité, de la politique économique, des équipements publics, du
logement, de l’éducation, du
marché du travail.
La troisième priorité a trait à la refondation de la démocratie par le
bas, c’est-à-dire par le territoire et
la vie quotidienne. Autant l’idée
du référendum d’initiative citoyenne à l’échelle nationale est
sans doute une fausse bonne idée,
en raison des risques de dramatisation de la vie publique, voire de
dérive démagogique qu’elle com-
porte, autant la nécessité de donner aux institutions locales des
pouvoirs effectifs dans le cadre
d’une législation nationale est la
condition sine qua non de la survie de l’ordre républicain. Il n’est
plus acceptable que les citoyens
ne soient pas associés aux décisions qui les concernent directement. Cela est vrai des communes, des cantons, des
départements, mais aussi des métropoles. Est-il normal que les Parisiens n’aient jamais été consultés sur la tenue des Jeux
olympiques dans leur ville, sinon
de manière indirecte, par le biais
d’élections municipales préemptées par les partis, selon des considérations politiques et personnelles d’envergure nationale? Est-il
démocratiquement légitime que
la plupart des territoires vivent
dans un régime de presse unique
et soient privés de tout débat pluraliste sur les questions d’intérêt
général qui se posent à eux, en
particulier dans le domaine de la
justice sociale et de l’environnement?
Enfin, la répression d’Etat qui
s’est abattue sur les gilets jaunes,
mais aussi, en décembre, sur les
lycéens, nous rappelle le caractère autoritaire d’une Ve République qui ne s’est jamais complètement émancipée des
conditions troubles qui l’ont vue
naître : celles de la guerre d’Algérie, propice à tous les dérapages
policiers. Est-il admissible que
des adolescents puissent faire
l’objet d’interpellations collectives et de gardes à vue sans l’assistance d’avocats, au mépris du
droit ? Qu’ils soient humiliés et
brutalisés pendant de longues
heures dans le froid et la boue ?
Les gilets jaunes
disent que l’ordre
néolibéral n’est pas
supportable,
en termes de
pouvoir d’achat
et de conditions
concrètes de vie.
Pour parler comme
les technocrates,
il n’est pas
«soutenable».
Que les forces de l’ordre restent
fidèles à des doctrines d’intervention qui engendrent la violence
des manifestants, au dire des experts, et disposent d’armes intermédiaires mutilantes dont
aucune police européenne n’est
équipée ? Le bilan humain des
manifestations de l’hiver et le
déni dans lequel s’est enfermé le
gouvernement soulignent l’incroyable dégradation des libertés
publiques que la France connaît
depuis trente ans sous couvert de
lutte contre le terrorisme, l’immigration ou les «casseurs», à grand
renfort de lois de circonstance et
de pratiques coercitives. De leur
restauration immédiate dépend
le maintien d’un Etat démocratique qui soit aussi un Etat de
droit. Notre législateur a-t-il
pensé à l’usage que pourrait faire
de ces textes un parti d’extrême
droite, voire un émule de Viktor
Orbán, qui parviendrait au pouvoir ? Leur abrogation est un impératif absolu qui ne nuirait en
rien au travail légitime de la police pourvu qu’on lui restitue les
moyens matériels dont l’a privé la
politique néolibérale. Dans la
foulée, il est urgent de contrer
l’Etat policier qui se met en place
grâce aux microprocédures
numériques et biométriques de
surveillance de la population, et
que préfigure le système chinois
de notation sociale. Car il serait
étonnant que les entreprises françaises de haute technologie, qui
ont déjà fait leurs preuves en Syrie et en Libye, ne poussent pas à
la roue de son adoption dans
l’Hexagone, sous une forme plus
ou moins édulcorée.
Justice, environnement, démocratie locale, liberté: voilà quatre
orientations sur lesquelles bâtir
un projet de réparation, mais
aussi de gouvernement, qui soit
lisible et concret, et dont pourrait
se saisir un Front républicain,
au-delà des clivages partisans. Il
n’est point besoin de proposer
plus de 30 mesures pour une
législature, sauf à saturer le Parlement et à perdre de vue le cap. En
outre, celui-ci doit être suffisamment clair, cohérent, et
même incisif, pour que se dresse
à l’autre bout de l’échiquier une
offre politique adverse et que le
débat public sorte de l’équivoque.
Les camps doivent se compter par
le retour aux urnes, sur une base
explicite, loin de l’enfumage de
l’«en-même-temps». Qui veut
quoi? •
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Libération Vendredi 8 Février 2019
PHILOSOPHIQUES
Par
MICHAËL FŒSSEL
Professeur de philosophie à l’Ecole
polytechnique
Débattre
ou délibérer?
En démocratie,
le citoyen n’a
pas à présenter
ses doléances
au pouvoir,
comme
dans une
monarchie,
mais à
confronter
ses raisons
avec celles
des autres
avant que
le choix de
la majorité ne
s’impose.
«Q
ui a peur de débattre ?»
Cette question s’impose à
tous ceux qui hésitent de
participer au grand débat national
proposé par le gouvernement. Il plane
sur leurs doutes comme un soupçon
d’intolérance. Quand on a que des
idées avouables, il n’y a aucune raison
de ne pas les partager. D’ailleurs la démocratie n’est-elle pas l’institutionnalisation du débat? Ce que l’on pratique
chez soi, dans un café, sur un plateau
de télévision ou dans les colonnes
d’un journal, pourquoi n’irait-on pas
le faire dans une assemblée de citoyens, avec des élus et des caméras?
Tout cela est incontestable, et pourtant on ne peut s’empêcher de ressentir un malaise vis-à-vis de l’inflation
actuelle du mot «débat». Il en va
comme du «vivre-ensemble» ou des
«valeurs de la République»: on a toutes les raisons d’adhérer à ces formules, mais elles sont utilisées à une telle
fréquence qu’on finit par ne plus pouvoir les entendre sans agacement.
C’est un effet de la spectacularisation
de toutes choses. Quand le grand débat, censé retenir la France de sombrer dans le précipice, est organisé sur
le plateau de Cyril Hanouna, l’écart
entre la fin et le moyen est trop grand
pour que l’on prenne l’entreprise tout
à fait au sérieux.
Mais il y a plus. En démocratie, le
peuple est censé débattre, sans doute,
mais il lui revient surtout de délibérer. Dans le sens que donne Aristote
au terme «délibération», il s’agit d’une
réflexion collective qui précède la décision, étant entendu que le sujet qui
délibère est le même que celui qui décidera. Le citoyen n’a donc pas à présenter ses doléances au pouvoir
(comme dans le régime monarchique), mais à confronter ses raisons
avec celles des autres avant que le
choix de la majorité ne s’impose. Aristote insiste beaucoup sur le fait que
l’on ne délibère que sur les choses
contingentes. Par définition, il ne sert
à rien de se demander quoi faire si la
décision a déjà été prise ou si l’avenir
est écrit d’avance. C’est à ce niveau
que la délibération démocratique se
distingue du débat qu’on nous propose. Elle exclut qu’il y ait des choses
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nécessaires ou des choix contraints,
comme celui de discuter de la fiscalité
plutôt que des salaires ou de la représentativité du Parlement plutôt que
de celle du pouvoir exécutif. Puisqu’il
porte sur des thèmes présélectionnés,
le débat national cadre la discussion.
La délibération, elle, ouvre les possibles. Aucune autorité n’est habilitée
à en fixer par avance les limites.
La dynamique démocratique moderne tend à rapprocher délibération
et décision, au point de les confondre
dans la souveraineté du peuple. Chez
Rousseau, on ne délibère pas avant de
choisir, en pesant le pour et le contre
dans une discussion. L’effort de chaque citoyen doit plutôt consister à rechercher pour lui-même, et «dans le
silence des passions», l’intérêt général. Le lien entre délibération et débat
est rompu puisque «quand le peuple
suffisamment informé délibère», les
citoyens ne doivent avoir aucune
«communication entre eux». Quel est
le risque de cette «communication»?
Pour Rousseau, elle fait nécessaire-
La délibération
démocratique
se distingue
du débat qu’on
nous propose.
Elle exclut qu’il y ait
des choix contraints
comme celui
de discuter de la
fiscalité plutôt
que des salaires. […]
Le débat national
cadre la discussion.
La délibération,
elle, ouvre
les possibles.
ment ressurgir les «associations partielles», les partis ou les lobbys qui misent sur les intérêts particuliers des
individus au détriment de la volonté
générale. Or, il faut éviter que le peuple soit «séduit par des intérêts particuliers, qu’avec du crédit et de l’éloquence, quelques adroits sauront
substituer aux siens». Le risque du débat est que ceux qui parlent le mieux
finissent par emporter l’adhésion
L'ŒIL DE WILLEM
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d’une majorité silencieuse.
Rousseau rêve d’un peuple unanime
où chaque citoyen, n’étant influencé
par personne, communie dans la connaissance de l’intérêt général. Il n’est
pas nécessaire d’avoir une conception
aussi radicale de la démocratie directe
pour rappeler la différence entre un
débat et une délibération. Certes, le
débat a le mérite de rappeler qu’il
existe du conflit dans une société
démocratique: même la définition de
l’intérêt général mérite d’être discutée. Mais elle ne l’est pas de la
même manière dans un débat où l’on
se contente de demander l’opinion
des participants et dans une délibération où chacun sait qu’il devra, finalement, décider. La liberté de choisir
donne à la délibération un goût pour
la vérité, et une expérience de la liberté réelle, qui manquera toujours au
simple débat. •
Cette chronique est assurée en alternance par
Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
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Libération Vendredi 8 Février 2019
Vue de la salle
du restaurant
Youpi au théâtre,
à Gennevilliers.
Par
ÈVE BEAUVALLET
Photos
CHRISTOPHE MAOUT
V
endredi soir, c’est l’heure de
l’apéro. Mais c’est aussi
l’heure de pousser les portes
de cet édifice glacial pour écouter
du Claudel pendant sept heures.
Plus tard, si la pièce de théâtre était
sublime, on pardonnera tout (peutêtre) : ce hall d’accueil chaleureux
comme une salle d’attente d’Ehpad,
cet éclairage de fin de fête sous lequel on a attendu un verre de mauvais vin, et peut-être même ce sandwich au pain desséché, dont la
croûte est venue nous entailler le
palais comme pour bien rappeler le
projet : on n’est pas là pour déconner, on ne peut pas avoir les deux, la
hauteur des œuvres de l’esprit et la
convivialité d’une «bonne soirée».
Sur cette base, pas vraiment envie
de tenter la discussion au bar avec
les artistes. Et de toute façon, «désolés, mais on va fermer».
Pendant des décennies, le Théâtre
de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis) a porté cet insigne hérité de
l’ère Malraux. Celui, inhospitalier,
des équipements de la décentralisation culturelle, ces édifices préemptés par les représentations théâtrales, et dont l’architecture même
rappelle une époque que l’on ne vit
plus, quand la diversification des
publics et l’implantation dans la
ville n’était pas encore l’urgence
numéro 1, quand on se souciait exclusivement de la production des
œuvres et si peu des modalités de
leur rencontre avec des habitants.
Mais aujourd’hui, changement de
cap: le «T2G» entend se réinventer
comme un «lieu de vie». Et le levier
d’action rêvé, c’est le restaurant.
TERRASSES SUR LE TOIT
Installée de plain-pied dans le hall
du théâtre, la «cantine populaire»
lancée par le duo Patrice Gelbard
et Stéphane Camboulive, de
Youpi & Voilà (lire ci-contre), ne désemplit pas, chaque midi de la semaine et les soirs de représentation,
depuis son lancement en septembre. On comprend vite pourquoi :
une cuisine du marché raffinée, bio,
de la «slow food» pas chichiteuse au
rapport qualité/prix plutôt sidérant
(entrée/plat ou un plat/dessert pour
13,50€). De quoi drainer une popu-
lation d’employés d’entreprises et
d’habitants du quartier dont la majorité n’avaient jamais poussé les
portes du T2G. Dès le printemps, ils
auront d’autant plus de raisons de
le faire que le restaurant ouvrira ses
grandes terrasses situées sur les
toits du théâtre, lesquelles se transforment depuis quelques mois, avec
le soutien actif du maire, Patrice Le-
Les théâtres jouent
cartes sur tables
Soucieux de diversifier les publics et de s’ouvrir davantage
sur leurs quartiers, les équipements de la décentralisation
soignent de plus en plus leurs espaces restauration. Jusqu’à se rêver
en lieux hybrides, enfin conscients de l’enjeu majeur de la convivialité.
clerc (PCF), en parcelles de permaculture encerclées de petites tables
avec pergola, d’arbres fruitiers,
d’une cabane de jardinage, bientôt
d’un poulailler.
Ainsi le lieu devient-il peu à peu, selon les souhaits et la fierté du nouveau directeur, Daniel Jeanneteau,
«un lieu ressource pour l’agriculture
urbaine et la biodiversité autant
qu’un théâtre. C’est un projet pensé
de manière élargie avec l’expérimentation que l’architecte Patrick Bouchain [qui a notamment signé la rénovation du T2G en 2007, ndlr] va
mener sur la Halle des Grésillons,
juste derrière, dans le cadre de la
Preuve par 7 (1). On renouera peutêtre alors avec l’identité historique
du lieu, lequel était initialement une
salle des fêtes, construite au-dessus
d’un marché». De quoi faire collapser les fans de Jean Clair et Régis
Debray, peut-être.
Mais en attendant, l’équipe du
théâtre n’en revient pas de la vitalité que le restaurant Youpi & Voilà
a apporté dans une enceinte auparavant désertée en journée: «Ça paraît bête, mais de voir des jeunes qui
d’un coup on envie de venir faire
leurs devoirs ici dans l’après-midi,
ca change l’humeur de la maison»,
entend-on. Pour autant, personne
ici n’est naïf : «Bien sûr, les clients
du midi ne seront pas immédiatement les spectateurs du soir. Mais là
n’est même pas le sujet, explique Daniel Jeanneteau. Il est urgent de
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Libération Vendredi 8 Février 2019
u 25
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CULTURE/
multiplier les raisons de pousser les
portes de nos théâtres, d’en faire des
lieux aussi attractifs et beaux que le
Théâtre du Soleil, exemplaire sur la
convivialité.»
«LEVIER DE MIXITÉ»
Relooker les institutions en s’inspirant des «tiers-lieux» –ces espaces
hybrides alternatifs très implantés
à l’échelle locale et pour lesquels
l’Etat vient de déployer 110 millions
d’euros de budget – est un credo
qui, il y a vingt ans encore, était accueilli avec quelques lèvres pincées. Modèle en la matière, le projet, lancé en 2000, du Lieu unique
de Nantes – regrouper dans l’ancienne friche industrielle de l’usine
LU un théâtre, une crèche, un hammam, un espace d’exposition et un
restaurant – fut accueilli froidement au ministère, se souvient le
directeur de l’époque, Jean Blaise.
«Nous, on pensait important que le
lieu soit davantage perçu comme un
café que comme un théâtre. A partir
de là, on pouvait communiquer sur
la programmation, détaille-t-il.
C’était peut-être simpliste mais ça
a marché.» Tandis qu’aujourd’hui
mutent les pratiques, que la cuisine
a conquis toute sa légitimité en tant
que «fait culturel» en même temps
qu’une grande popularité, «il n’y a
plus aucune réticence intellectuelle,
certifie Sophie Zeller, déléguée
théâtre à la Direction générale de la
création artistique (DGCA). L’es-
pace restaurant, comme la question
de l’amplitude horaire de l’ouverture des théâtres, est une discussion
partagée par un grand nombre
d’acteurs, conscients qu’il faut
ouvrir davantage ces équipements
sur les villes, en en diversifiant les
usages».
A la Maison de la culture de Bobigny (MC93), navire amiral de la décentralisation, la directrice, Hortense Archambault, a fait du
restaurant le nerf de la guerre lors
du chantier de rénovation (finalisé
en 2017). «L’enjeu, c’était d’avoir une
seule entrée pour le personnel, les
spectateurs et les artistes – ce n’est
pas le cas à la Comédie-Française,
par exemple, ou dans la majorité des
théâtres allemands –, qui mène directement dans un espace bar-restaurant ouvert toute la journée avec
accès wifi, lequel propose parfois des
ateliers cuisine en marge des pièces
–ce sera le cas à partir de la pièce de
Mohamed Rouabhi en avril– ou une
carte de fidélité donnant droit à des
places de spectacle, détaille-t-elle.
On est plusieurs à œuvrer dans ce
sens aujourd’hui et c’est primordial,
a fortiori sur des territoires populaires et/ou ruraux où il n’y a pas beaucoup d’alternatives en termes de
lieux de sociabilité.»
Mais y compris dans un théâtre national situé à Paris intra muros
comme la Colline, la réflexion est en
cours. «Le XXe arrondissement se
gentrifie beaucoup, l’offre est chère,
et l’équipe de Wajdi Mouawad aimerait, je crois, faire de la cuisine un levier de mixité», analyse Elisa Oudinot, à la tête de La Gamelle du chef,
association dédiée à la réinsertion
par la cuisine et qui propose désormais pour le personnel et les spectateurs des plats indiens, pakistanais, marocains ou italiens préparés
par des femmes du quartier. Première pierre d’un projet plus largement pensé autour de la «table»,
puisque la Colline tente également
des ateliers («Théâtre en cocotte»)
où un artiste vient cuisiner avec des
petits groupes de spectateurs tout
en échangeant sur ses projets.
LENTE MÉTAMORPHOSE
Ainsi, sur l’ensemble du réseau,
cette mutation opérerait doucement. Reste que les héritiers du
Lieu unique de Nantes se comptent
encore sur les doigts d’une main: le
Channel à Calais, le CentQuatre à
Paris (la plupart étant conçus par le
même architecte, Patrick Bouchain)… Mais les freins sont aussi
ceux des modèles économiques et
du bâtimentaire. D’une part, «il y a
pu avoir des tâtonnements pour savoir si le restaurant devait être géré
en interne [comme la MC93, ce qui
est plus compliqué en termes de
«Bien sûr,
les clients du midi
ne seront pas
immédiatement
les spectateurs
du soir.
Mais il est urgent
de multiplier
les raisons de
pousser les portes
de nos théâtres.»
Daniel Jeanneteau
directeur du T2G
compétences, ndlr] ou par un concessionnaire privé, tempère Sophie
Zeller à la DGCA. Un resto dans un
théâtre, c’est dur, car le temps de
travail est très concentré, ce qui peut
rebuter les restaurateurs». Le succès de Youpi & Voilà au T2G repose
sur l’entente visiblement idyllique
entre concessionnaire et équipe,
«engagés, presque de manière militante, dans le même projet global»,
précisent-ils en chœur.
D’autre part, la lenteur de la métamorphose vient de ce que les équipements du réseau culturel n’ont
pas été conçus pour ce genre
d’usage. «Il est compliqué de toucher à l’architecture de ces lieux, a
fortiori des lieux patrimoniaux,
précise encore Sophie Zeller. Ceux
construits par les architectes Fabre
et Perrottet [le Théâtre de la Ville à
Paris, Chaillot, la Colline, les Gémeaux à Sceaux, ndlr] n’ont pas
vraiment de hall pour ça. Les autres
ont rarement une cuisine… Mais la
vague de rénovation des théâtres
des années 80 a permis de mettre le
dossier sur la table. Tous les projets
de rénovation ou de construction
intègrent aujourd’hui cette donnée.» A commencer par la Cité du
théâtre, prévue pour 2024 dans le
quartier Berthier à Paris (XVIIe), laquelle s’équipera d’un grand restaurant qui pourrait combler la pénurie en la matière dans un
périmètre où bien des bureaux ont
pourtant emménagé. L’Etat finance également des investissements pour rénover les halls et déplacer les restos du premier étage
au rez-de-chaussée –c’est le cas du
Théâtre de la Colline, du Théâtre
du Nord à Lille, ou du Centre dramatique national d’Orléans entre
autres. Un volontarisme louable,
mais qui doit se doubler d’une
réelle ambition créative de la part
des directeurs de structure. Si l’on
en croit en tout cas Daniel Jeanneteau, à Gennevilliers: «Les équipements culturels publics peinent à se
réinventer et changer leur image
parce que les constructions mentales du milieu du théâtre public, un
milieu qui s’est constitué pendant
des décennies comme ayant une légitimité indiscutable et inébranlable, sont très solides. Si ça ne bouge
pas suffisamment vite – mais ça y
est, ça bouge enfin–, c’est aussi par
manque d’imagination.» •
(1) La Preuve par 7 est une démarche
expérimentale d’urbanisme menée par
Patrick Bouchain sur sept lieux d’intervention de taille différente.
Au restaurant du T2G, les produits bio viennent de petits producteurs de proximité.
YOUPI AU THÉÂTRE,
CANTINE À SUCCÈS À GENNEVILLIERS
Le chef Patrice Gelbard et son associé Stéphane
Camboulive sont complices depuis trente ans,
partagent un goût commun pour le théâtre et
défendent à Gennevilliers (Youpi au théâtre),
comme ils le firent dans le Xe arrondissement
(avec Youpi & Voilà) leur vision de la
gastronomie populaire en travaillant des
produits bio venant de petits producteurs les
moins éloignés possible de la ville. Demi-courge
butternut rôtie au four, feta, poire, haddock et
pousses sauvages, effiloché de cochon fermier
sur un lit de polenta légère… La carte se
transforme les soirs de représentations en
propositions de tapas. Youpi & Voilà est entre
autres engagé dans la campagne «Graines d’un
Paris d’avenir», qui a notamment remis à
l’honneur le poireau de Gennevilliers. È.B.
Youpi au théâtre, 41, avenue des Grésillons,
Gennevilliers (92). Ouvert du lundi au vendredi, de
12 heures à 18 heures et les soirs de représentation.
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26 u
Libération Vendredi 8 Février 2019
CULTURE/
SCÈNES
entend un texte ou la voix d’une
personne, le pot de yaourt posé sur
la table disparaît, c’est bien
qu’amour ou littérature il y a, et les
deux, pour Tiago Rodrigues, semblent se confondre. Sur le fond du
plateau, côté jardin, il y a Pedro
(Pedro Gil) et Isabel (Isabel Abreu),
qui apprend le français avec
l’axiome le plus connu de la littérature. Son accent portugais emplit la
salle: «Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.» Elle répète les
mots qui prennent un autre sens ou,
au contraire, se vident de toute signification. On n’est pas forcé de
comprendre que la jeune Isabel est
la mère du vieux Frank, la cinquantaine, et qu’elle évolue avec Pedro
dans une autre temporalité.
Héritage. Comme dans Bovary,
Dans Sa Façon de mourir, les mots de Tolstoï et de Rodrigues, répétés en trois langues, ont un pouvoir hallucinant. PHOTO FILIPE FERREIRA
Tiago Rodrigues et TG Stan
ravivent Anna Karénine
L’héroïne du roman
de Tolstoï est au cœur
de la pièce entêtante du
dramaturge portugais,
qui retrouve pour
l’occasion les membres
du collectif flamand.
E
st-ce qu’un texte peut transformer un être de l’intérieur,
à la manière d’une substance
qu’on s’inocule, d’un aliment qui
fortifie les os, et se transmettre à la
génération suivante? Est-ce qu’un
poème ou un récit peuvent influer
sur les événements fondamentaux
d’une vie ? Comment agissent en
nous les personnages de fiction que
l’on connaît parfois de manière plus
sensible que nos proches les plus
proches, ou nos voisins de bureau?
Ces questions sur le pouvoir de la
littérature – qu’on pourrait à tort
croire ne concerner que la peuplade
qui lit ou va au théâtre– traversent
toutes les pièces de Tiago Rodrigues, qui sait les rendre on ne peut
plus concrètes.
Sa Façon de mourir –actuellement
en tournée sur les scènes françaises
et créé en mars 2017 à Lisbonne au
Théâtre national Dona Maria II,
qu’il dirige– ne fait pas exception.
C’est ici Anna Karénine qui constitue le cœur de ce spectacle conçu
avec ses interprètes : Jolente
De Keersmaeker et Frank Vercruyssen, membres fondateurs du collectif flamand TG Stan, et Isabel
Abreu et Pedro Gil, deux acteurs
portugais familiers du travail de
Rodrigues. Nulle adaptation ici du
chef-d’œuvre de Tolstoï, et si l’on
croit voir une locomotive, c’est
parce que les mots de Tolstoï et de
Rodrigues, répétés en français, en
portugais et en néerlandais, ont un
pouvoir hallucinant. Si bien que,
sortant de la représentation, on
n’est pas assurée de ce qu’on a vu.
«Ah oui, il n’y avait pas de bruit de
train, même pas en rêve ?» Qu’y at-il donc sur scène, s’il n’y a ni gare,
ni héroïne russe, ni suicide, ni langue russe, et pourtant Anna Karénine, le roman, qui circulent entre
les personnages qui se l’offrent les
uns aux autres.
Monologue. Pourquoi est-ce impossible de distinguer ce qu’on projette de ce qui est montré? Comme
si, ici, l’art des acteurs consistait
aussi à provoquer des mirages? Partons d’éléments certains : un plateau vide, un fond azur, une suspension art déco, et des sièges, ou
du moins un banc en bois clair
–déjà l’incertitude guette. Les personnages portent les prénoms de
leurs interprètes et réciproquement. Un couple est devant nous,
elle lui parle mais nous regarde. Jolente (Jolente De Keersmaeker)
semble ne plus supporter d’être
avec Frank (Frank Vercruyssen). Le
problème n’est pas ce qu’elle res-
sent, dit-elle, mais ce qu’elle ne ressent pas. Il faudrait citer tout son
monologue qui rappelle Perec dans
sa volonté d’épuiser méthodiquement une surface par nature sans limite. «Je vais te dire ce que je ne ressens plus quand je suis avec toi. Je ne
ressens plus le besoin de sourire
automatiquement quand tu souris
ou d’être sérieuse sans raison juste
parce tu es sérieux. […] Je ne ressens
plus la terrible angoisse d’être heureuse au point de craindre à chaque
instant que ce bonheur prenne fin.
[…] Quand je sors dans la rue, je ne
sens plus que le vent m’a attendu
pour souffler et m’amener plus vite
jusqu’à toi.» Elle n’aime plus et dispose des mots pour rendre aimable
l’absence de désir. Pour seule réponse, il lui demande qu’elle le
laisse lire. Le livre de Tolstoï interrompt la litanie.
Plus tard, l’une des preuves de
l’amour sera celle de la littérature
ou de l’art dramatique: si, lorsqu’on
précédent spectacle de Tiago Rodrigues, une envolée de pages parsème
la scène. Ce n’est pas une redite,
mais une obsession. Ce qui est
beau, c’est qu’à chaque fois, on en
revienne à l’objet livre, «490 grammes», note Frank, seul héritage que
lui a laissé sa mère, qui a souligné
certains passages du roman en
rouge. Les extraits cachent et dévoilent un secret. Il lui faut lire pour
saisir ce qu’il se passe ici et maintenant, lire à voix haute ce texte que
Jolente lui vole. Tour à tour, en portugais, en français, en néerlandais
et avec leurs accents, les quatre acteurs diront les mots de Tolstoï, sa
façon de mourir, qui diffère selon la
langue avec laquelle Anna Karénine
choisit de mettre fin à ses jours.
Les acteurs n’avaient pas joué cette
pièce constituée en mille-feuilles et
trois langues depuis deux ans, et
pourtant tout est fluide, les surtitres
surgissent intégrés à sa matière.
Tiago Rodrigues a écrit la pièce en
s’inspirant du lien des acteurs avec
le roman de Tolstoï. Pour Tiago Rodrigues et les TG Stan, ce sont des
retrouvailles : le metteur en scène
star portugais a débuté par des stages dans le collectif belge. Mais
pour les deux membres du TG Stan,
c’est également une première. Ils
n’avaient jamais fait l’expérience de
travailler sans avoir préalablement
un texte constitué.
ANNE DIATKINE
Envoyée spéciale à Arles
SA FAÇON DE MOURIR
de TIAGO RODRIGUES
Du 12 au 15 février au Théâtre
la Vignette, Montpellier (34).
Du 20 au 22 mars au Maillon,
Strasbourg (67). Du 16 au 19 avril
au TNBA, Bordeaux (33).
Du 11 septembre au 6 octobre
au Théâtre de la Bastille (75011).
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Libération Vendredi 8 Février 2019
u 27
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Un des numéros
présentés jusqu’à
mi-février à la Villette.
PHOTO CHRISTOPHE
RAYNAUD DE LAGE
Sophia
Aram
dans le sens
du courant
«F(r)iction»,
cuvée de haut vol
Librement inspirée
de «la Tempête»
de Shakespeare,
la création
de fin d’étude de
la 30e promotion
du Centre national
des arts du cirque
conjugue avec grâce
treize disciplines.
I
l faut se faire un peu violence
pour, à cette époque frisquette de l’année, s’enfoncer
à la nuit tombée dans le parc de
la Villette. Mais l’Espace Chapiteaux sait y tenir son rang de
havre de grâce créative. Tous les
hivers, du moins, c’est là que le
Centre national des arts du cirque (Cnac) de Châlons-en-Champagne (Marne) donne rituellement rendez-vous pour la
création de fin d’études de sa
promo annuelle. La 30e du nom
s’intitule F(r)iction et on en ressort le cœur léger, tant la qualité
du travail fourni fait mieux que
soutenir la comparaison avec la
plupart des précédentes cuvées.
Sachant que la direction artistique change chaque fois de main,
la cabine de pilotage est occupée
cette année par le cofondateur de
la compagnie Les Colporteurs,
Antoine Rigot, et la Canadienne
Alice Ronfard, qui ont canalisé la
bourrasque à partir d’une relecture très libre de la Tempête de
Shakespeare. Plus habituée à
l’univers du théâtre, la seconde
avait planté le décor (dépouillé)
comme suit : «Un spectacle qui
doit se faire dans le bonheur parce
que c’est ce qui donnera envie à
ces futurs artistes de faire le suivant. Mais le processus est essentiel. Comprendre les ressources à
mettre en commun, leur analyse,
la construction de la partition, la
Comme nombre de ses
consœurs, l’humoriste
investit le créneau de la
parole féminine libérée,
sans sortir du lot.
répétition, la déconstruction, puis
recommencer.»
Catéchumènes équitablement
distribués, les 17 interprètes
(français en majorité, mais aussi
danois, marocain, suédois…)
témoignent d’une belle cohésion,
tout en sachant faire preuve d’innovation, au gré des 13 disciplines investies sans temps mort ni
gravité autre que celle qui en
défie les lois. Jamais lestés d’un
surtitrage «conceptuel ou esthéti-
sant», les portique coréen, tissu,
roue Cyr et autre trapèze ballant
chavirent alors, au gré d’un accompagnement musical live
(rock, electro…) qui rehausse
l’allant de bon aloi.
GILLES RENAULT
F(R)ICTION spectacle de
fin d’études du Cnac. Espace
Chapiteaux, parc de la Villette,
75019. Jusqu’au 17 février,
puis en tournée.
Un «Heptaméron» à la petite semaine
Aux Bouffes du Nord, la
mise en scène de Benjamin
Lazar mêlant textes
de Marguerite de Navarre
et récits contemporains
ne convainc qu’à moitié.
E
t si nous racontions l’histoire de Marguerite de Navarre ? La sœur de François Ier, femme de lettres, a écrit un
ouvrage où s’entremêlent différentes histoires, à la manière des Mille et Une Nuits, mais
ici sur sept jours: l’Heptaméron. Cette œuvre,
inachevée, tressée de rapports amoureux souvent tragiques, prend pour cadre la réclusion
dans une abbaye d’une dizaine de voyageurs
déroutés par un orage incessant. Point
d’orage aux Bouffes du Nord, où certaines
bribes de cet Heptaméron sont reprises par
Benjamin Lazar et les Cris de Paris; point d’arcades ou de cloître, mais des trappes, des
bancs et des escabeaux de bois clair.
Le metteur en scène, qui avait présenté en ces
mêmes murs, il y a deux ans, une formidable
Traviata – Vous méritez un avenir meilleur,
plonge comédiens et chanteurs dans un univers indéfini, chamboulé, où la prose du
XVIe siècle se mélange à des histoires contemporaines, où les amours en miroir traversent
les siècles et où la voix côtoie le chant, lequel
chemine avec des musiques de Monteverdi,
Carlo Gesualdo ou encore Luca Marenzio.
Les interprétations vocales des Cris de Paris sont superbes. PHOTO SIMON GOSSELIN
La recette prend jusqu’à un certain point: le
pas de deux parlé-chanté fonctionne, les interprétations vocales des Cris de Paris sont superbes, mais le choc des sources, à l’usage, se
révèle abrupt. Le décalage entre les textes de
Marguerite de Navarre et les récits du jour,
aux rythmes, points de vue et structures différents, déconcertent. Le fil narratif, moins
élastique qu’il n’y paraît, se rompt parfois,
malgré les efforts des trois comédiens, Fanny
Blondeau en tête, pour dynamiser la prose ba-
roque et la hisser dans une énergie contemporaine. C’est ainsi: quand le présent débarque,
il emporte tout sur son passage.
GUILLAUME TION
HEPTAMÉRON - RÉCITS
DE LA CHAMBRE OBSCURE
d’après MARGUERITE DE NAVARRE
m.s. Benjamin Lazar, dir. mus. Geoffroy
Jourdain (les Cris de Paris). Théâtre des
Bouffes du Nord, 75010. Jusqu’au 23 février.
A
raison d’une création en
moyenne tous les quatre ans,
Sophia Aram ne cherche
manifestement pas à occuper le
terrain à tout prix, et c’est à son
honneur. A contrario, l’humoriste
– qu’on entend toujours sur France
Inter et qui peaufine l’écriture
d’un scénario pour UGC – revient
aujourd’hui dans un secteur saturé,
où il apparaît de plus en plus compliqué de se singulariser. Loin de ses
débuts, avec le corrosif Du plomb
dans la tête (qui digressait sur une
prise d’otage dans une maternelle),
A nos amours… court ainsi de bout
en bout le risque du «déjà-entendu».
Y compris au même endroit, puisqu’elle succède au Palais des glaces
(Paris Xe) à Caroline Vigneaux qui,
avec plus de punch et d’esprit, vient
de décliner une thématique strictement similaire, revendiquant haut
et fort un féminisme bon teint (clitoris, règles, violences conjugales…
rien ne manque à l’inventaire) où,
en toute logique, la gent masculine
en prend pour son grade.
Ainsi, celle à propos de qui on titra
naguère «L’Aram du futur» se retrouve-t-elle désormais noyée dans le
peloton des filles qui ont décidé de
l’ouvrir (Alison Wheeler, Nadia Roz,
Noémie de Lattre… la liste n’en finit
plus de s’allonger, dans le sillage du
modèle top, Blanche Gardin).
Cosigné comme les précédents avec
son conjoint, Benoît Cambillard,
le spectacle – qui, une nouvelle fois,
veille à faire un sort aux trois
religions monothéistes – ne décolle
pourtant jamais vraiment
(à l’exemple d’une explication de
texte très convenue de la chanson
paillarde Jeanneton prend sa
faucille). Quand bien même nul
ne songera à contester la vocation
édifiante d’une diatribe dans l’air
analeptique du temps.
G.R.
SOPHIA ARAM
À NOS AMOURS…
Palais des glaces, 75010.
Du mardi au samedi à 20 heures.
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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Défense de plier
Françoise Cotta L’avocate, grande pénaliste et
pourfendeuse humaniste de l’injustice, accueille les
migrants et rejoint les gilets jaunes sur les ronds-points.
L
a robe noire de Françoise Cotta s’est dressée pour défendre des dizaines de «déglingués», ceux qui ont poussé
de travers ou pris le mauvais embranchement de la vie.
Elle a trempé dans la misère des uns et les affres des autres,
s’est retrouvée mouillée de larmes ou de champagne, ballottée
d’une cour d’assises à une autre, trimbalée sur la tête comme
un vulgaire imperméable un jour d’orage ou chiffonnée
comme un coussin. La robe noire de Françoise Cotta est devenue tantôt une armure quand son corps
vacillait sous les assauts de la maladie,
tantôt une cape de combat quand il n’y
avait plus que la parole pour sauver un
homme. «Une putain de robe noire», résume l’avocate de
69 ans dans un récit de plus de trente ans de carrière. La quatrième de couverture voudrait faire croire que le noir de travail
va être remisé au portemanteau. Mais à voir sa propriétaire
siffler prestement son verre de vin et filer vers la DGSI où l’une
de ses clientes a été placée en garde à vue, on en doute sérieusement. «Disons que je suis réserviste», dit-elle en souriant.
Celle qui s’est imposée comme une grande figure du barreau,
l’une des rares femmes pénalistes de sa génération, a récemment troqué la vie (parisienne) de palais pour une vieille bico-
que de la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes) où elle «contemple [s]es poules pendant des heures» et cultive son potager. La
bâtisse se trouve sur la route qu’ont empruntée ses grands-parents italiens lorsqu’ils sont venus du Piémont, cette même
route où ont afflué des milliers de migrants voulant rejoindre
la France. Sans hésiter, en 2015, Françoise Cotta a ouvert sa
porte aux âmes de passage, offrant le gîte à durée indéterminée
et se foutant de l’interdit «quand les lois sont iniques».
Aujourd’hui, l’afflux s’est tari, il ne reste
plus que deux Allemands à dreadlocks qui
campent dans son jardin et cuisinent pour
les migrants de Vintimille. Françoise
Cotta, qui n’a pas d’enfants, vit seule. Ou plutôt «en meute»,
comme elle dit, avec Valentin, Augustin et Pissou, les ânes.
Puis sa troupe de chiens. «J’ai une réelle passion pour eux»,
déclare-t-elle, emmitouflée dans son pull en laine irlandaise,
devant un plateau de zakouski dans ce restaurant russe à quelques encablures de son ancien cabinet du 1, rue du Louvre,
à Paris.
Elle a débuté en 1981 avec «une vision un peu romantique du
métier», s’imaginant pourfendeuse de l’injustice et panse
souffrance. Peut-être parce que celui qu’elle n’a jamais vu plai-
LE PORTRAIT
der est mort quand elle avait 17 ans. Sûrement parce qu’elle
a toujours admiré ce père, Jacques, «immense avocat», socialiste, résistant et maire SFIO de Nice entre 1945 et 1947 qui lui
a donné le goût du «gros pénal». Françoise Cotta s’est créé une
clientèle en arpentant les «flagrants délits» (ancêtre des comparutions immédiates) et s’est imposée peu à peu dans les
coursives des prisons. «Mes premières assises, c’était une affaire de viol. Un confrère m’avait demandé de venir en renfort.
Il a plaidé… l’enlèvement des Sabines. Un désastre!» se marre-telle. Elle défendra des accusés médiatiques, comme le gardien
d’immeuble dans l’affaire Fofana, le frère d’un kamikaze du
Bataclan, le tueur en série Ulrich Muenstermann ou encore
Eric Robic, cet homme qui a renversé une passante en Israël
avant de prendre la fuite. Elle se lèvera aussi pour tous ces
anonymes qui peuplent les cours d’assises: des mères infanticides, des trafiquants de drogue, des pères incestueux, des
meurtriers paumés, d’autres déterminés.
A chaque fois, Cotta s’attache à balayer l’image facile du «monstre», créature qui n’existe pas plus que les sorcières, pour rendre à chacun son humanité, éclairer les failles et parfois, aider
à s’amender. Elle raconte, encore hantée, l’histoire de ce jeune
homme de 25 ans un jour si beau, le lendemain hideux, comme
s’il se métamorphosait derrière les barreaux. «Il venait d’une
famille bourgeoise. Il emmerdait les filles dans la cour de
l’école. Les parents réglaient ça
3 novembre 1949
entre eux, dans les cocktails. A
Naissance à Nice.
la fac, il est tombé amoureux
1981 Prestation
d’une fille. Amoureux au point
de serment.
d’en faire une fixette, de la sui1983 Installation
vre. Jusqu’au jour où il est ardans son cabinet, rue
rivé avec un fusil. Il a tiré à
du Louvre, à Paris.
bout portant, plusieurs fois.»
Janvier 2019 La Robe
L’avocate, en appel, cherche à
noire (Fayard).
percer la carapace de cet accusé se revendiquant luimême «en dehors de ce monde-là». Elle exhorte les jurés à lui
donner «le sentiment qu’il a été un peu compris». La perpétuité
passera à trente ans.
Elle a cette jolie formule: «L’avocat occupe la fonction de metteur en scène des sentiments», il apporte «son éclairage, sa vision
du monde». La sienne est un mélange de verbe brut et de doux
regard qu’elle balade sur ceux qu’elle défend, un côté bordélique et fantasque, grande gueule et cœur tendre. Elle en est convaincue: ce n’est pas avec des pages noircies que l’on transmet
un héritage mais sur les planches des assises. Pourquoi, dans
ce cas, publier ses mémoires? Peut-être parce qu’elle a eu peur
d’être oubliée, peur de disparaître de ce métier qui lui «colle à
la peau» et qu’elle a toujours fait passer avant tout.
Le ciel est tombé trois fois sur la tête de Françoise Cotta, selon
ses mots: un cancer, un AVC, une leucémie. Pourtant, elle a
continué d’endosser sa robe noire. Douze procès d’assises en
trois ans de lutte, parfois en tenant à peine debout. «La première fois que j’ai plaidé après le cancer, je parlais à 300
à l’heure, comme si j’avais peur de ne pas pouvoir finir. De mourir là, juste avant. C’est étonnant, hein ?»
Aujourd’hui, elle se cogne à quelques «désillusions», celles
d’avoir vu ce métier trop «parfait», d’avoir cru pouvoir changer
la société et de constater que, finalement, on attend toujours
de la justice qu’elle «règle tout». Un monde où l’on enferme
faute de soigner. Conservant tout de même «quelques raisons
d’espérer», elle cite souvent ce passage d’Electre de Giraudoux:
«Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme
aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que
l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle,
que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève? –Cela a un très beau
nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.»
Tous les samedis, elle rejoint les silhouettes jaunes qui se regroupent dans son village de Breil-sur-Roya pour «demander
une meilleure justice sociale que ce soit par l’augmentation des
salaires ou la suppression de l’ISF». A 18 ans, elle grimpait sur
les barricades de Mai 68, aujourd’hui, elle ferraille sur les
ronds-points. «J’ai défendu des gens qui ont eu une réponse particulière à leurs malheurs. Aujourd’hui, je suis avec des gens
qui ont les mêmes difficultés mais qui n’ont pas choisi les mêmes
solutions», précise-t-elle en souriant. Robe noire ou gilet jaune,
Françoise Cotta change simplement, de temps à autre, de cotte
de mailles. •
Par JULIE BRAFMAN
Photo CYRIL ZANNETTACCI. VU
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FORUM
VENDREDI 8 FÉVRIER 2019
LE POUVOIR
A-T-IL UN SEXE?
Parité, plafond de verre,
charge mentale, machisme
ordinaire… Une journée
de débats et d’échanges
à l’Assemblée nationale
ce vendredi, organisée
avec Clémentine Autain.
A suivre en live sur
«Libération.fr» et Facebook.
LE CŒUR ET L’ESPRIT
Changer les lois ? Stipuler la parité par les textes,
proscrire la discrimination ? Simple au fond,
malgré les résistances. Mais changer les esprits
et les cœurs : c’est une autre affaire. La République
a pris diverses mesures destinées à mieux assurer
la place des femmes en politique, et ce depuis
longtemps. Qui peut dire que le but est atteint ?
La parité est assurée au gouvernement,
ou sur les listes de certains scrutins. Mais combien
de comportements obliques, de préjugés aussi
discrets qu’enracinés, héritages subreptices
mais toujours vivaces, freinent encore la juste
émergence des femmes en politique ?
Certains disent qu’il faut «féminiser» la politique,
la débarrasser des scories toujours à l’œuvre du
machisme, imposer des mœurs plus civilisées,
moins brutales, moins empreintes des lois
de la jungle originelle qui vont si bien aux «mâles
dominants». Les autres affirment qu’il faut rejeter
les bases mêmes du raisonnement, c’est-à-dire
récuser tout «stéréotype de genre» et rendre
la politique indifférente aux rôles sociaux hérités
d’un autre âge, tout en combattant les archaïsmes
qui réservent aux femmes politiques, comme aux
autres femmes, la «charge mentale» des affaires
privées, principal handicap dans la progression
vers une réelle parité hommes-femmes dans les
affaires publiques.
Afin de bousculer les idées reçues et d’interpeller
les pouvoirs, notre journal est heureux
de s’associer aujourd’hui à Clémentine Autain
pour cette journée de débats.
LAURENT JOFFRIN
Illustrations SARAH BOUILLAUD
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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SARAH BOUILLAUD
II u
LES HOMMES
SONT-ILS
DES FEMMES
POLITIQUES
COMME LES
AUTRES ?
«Libération» a posé
la question aux
invité·e·s de notre
forum. Réponses.
«L’homme politique
sait qu’il est à sa
place»
Par Mathilde Larrère, historienne
«D’aucuns (d’aucunes aussi) tiqueront à la question: il serait plus logique de se demander si les femmes
sont des hommes politiques comme
les autres… En effet, ce type de
question interroge le rapport (du
premier terme) à la norme (le second). Ici donc, la «femme politique» devient la norme, et voilà qui
surprend. Parce que de facto… ce
n’est pas la norme. Ce n’est pas la
norme historiquement (rappelons
que les femmes votent et ne peuvent être élues que depuis 1945). Ce
n’est pas la norme numériquement,
la parité ayant certes corrigé les inégalités, mais elles reviennent implacablement se loger au sommet : si
aujourd’hui 40,3% des conseillers
municipaux sont des conseillères,
seuls 16% des maires sont des femmes… Mais surtout ce n’est pas la
norme dans les pratiques, les ethos,
les décors, les regards portés sur le
politique.
«Combien d’hommes politiques
voient-ils la coupe de leur costume
faire l’objet de commentaires dans
les journaux? Auxquels demandet-on si ce n’est pas trop dur avec les
enfants? Evitent-ils la salle de gym
de l’Assemblée par crainte des gestes déplacés ? Leur fait-on sentir
qu’ils ne sont là que pour le quota?
L’homme politique sait qu’il est à sa
place. Les micros sont calés sur sa
voix, les galeries de portraits accrochés à l’entrée des lieux de pouvoirs
lui rappellent le temps où il n’y avait
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u III
Libération Vendredi 8 Février 2019
«Ce matin-là, je me suis donc retrouvé dans la peau d’une femme
politique comme les autres. Moment rare. Une fois en vingt ans.
Mais cet intermède dans le monde
“sauvage” des femmes en politique
a eu le mérite de m’offrir une expérience inédite. Il m’a permis d’approcher la sensation nauséeuse
d’être exposé à la sexualisation des
postures et des attitudes, de mieux
comprendre la gêne, la lassitude sinon le dégoût ou l’angoisse qui
naissent d’être envisagée (en bien
ou en mal) pour son corps, sa tenue,
sa coiffure, sans rapport avec la
qualité ou la sincérité d’une parole
ou d’un engagement. Le monde politique reste une citadelle machiste
à prendre.»
«Les hommes ne
le savent pas encore»
Par Camille Froidevaux-Metterie,
professeure de science politique
et chargée de mission égalitédiversité à l’université de Reims
que des hommes, c’est lui naturellement qu’on appelle pour le 20 heures… où il dépêchera une collègue
si le sujet abordé lui semble secondaire ou potentiellement dangereux. Les femmes ont mis le pied
dans la porte, mais les hommes restent au centre de la pièce.»
sa marque sur le monde politique.
C’est ainsi que la présence des femmes interroge la façon même dont
le pouvoir se conçoit, se reproduit,
fonctionne. De nos jours, les femmes n’y sont plus marginales mais
elles n’y trouvent toujours pas leur
place à égalité avec les hommes.»
«Qu’est-ce
qui coince ?»
«N’attendons plus
que l’on veuille nous
faire de la place»
Par Clémentine Autain, députée LFI
de Seine-Saint-Denis
«Les femmes et les sphères de pouvoir ne font pas bon ménage. Et
c’est une vieille histoire, qui renvoie
à la répartition ancestrale des rôles
–aux hommes la sphère publique,
aux femmes l’espace domestique.
Le XXe siècle a marqué une rupture
majeure avec la conquête du droit
de vote et la libéralisation de la contraception et de l’avortement. L’ordre des sexes s’en est trouvé profondément bouleversé. Si les femmes
ont investi le monde du travail salarié et fait irruption dans la vie publique et politique, elles restent au second plan. En politique, lieu
symbolique du pouvoir s’il en est,
les femmes se heurtent à un véritable plafond de verre. Même si elles
représentent aujourd’hui 38,8% des
députés, les quatre premiers postes
de l’Etat sont occupés par des hommes. Autre exemple frappant, sur
les chaînes de télévision généralistes, le taux d’invitées politiques est
de… 25%.
«De l’entre-soi masculin si prégnant
à la posture du tribun qui rend les
femmes bien souvent étrangères à
cet univers, le mode viril a imprimé
Par Anne Hidalgo, maire PS de Paris
«Inverser la “norme” politique devrait nous permettre de répondre librement à cette question. Pour
autant, procéder à cette pirouette
linguistique ne suffit pas. Car les
préjugés, eux, sont toujours là. Et en
plus d’avoir à assumer les mêmes
responsabilités que les hommes, les
femmes doivent assumer le poids
des habitudes qui les renvoient sans
cesse à leur condition.
«La réalité, c’est qu’en 2019, les
hommes investissent encore davantage l’espace public que les femmes.
Ils sont mieux rémunérés et moins
prompts à sacrifier leur carrière
pour se consacrer à leur vie familiale. On ne leur fait pas le reproche
d’avoir de l’autorité ni d’être illégitimes. Ils ne s’excusent pas d’être là.
«Nous ne sommes pourtant pas une
minorité. A Paris, 53% des Parisiens
sont des Parisiennes. Elles vivent à
Paris, y travaillent et mon devoir
politique est aussi de faire, pour elles, de cette ville un lieu de réalisations, d’opportunités, sans obstacles. Les femmes doivent s’inscrire
dans la ville, dans l’espace public et
exercer le pouvoir. N’attendons plus
que l’on veuille nous faire de la
place. Nous sommes là, nombreuses et prêtes.
«On a bien trop longtemps prêté des
attributs masculins au pouvoir. Les
qualités attendues pour son exercice n’ont pas de genre, qu’on se le
dise une fois pour toutes. Mais tant
que les hommes se sentiront menacés par nos discours et nos combats,
ils ne seront pas des femmes politiques comme les autres.»
«Une citadelle
machiste à prendre»
Par Benoît Hamon,
fondateur de Génération·s
«Sans crier gare, l’humiliation est
venue d’où je ne l’attendais pas.
Pour justifier avoir préféré la candidature d’Harlem Désir à la mienne
à la tête de la liste socialiste aux
européennes en Ile-de-France, Martine Aubry déclarait en février 2009
devant la presse : “Benoît Hamon
n’a pas besoin d’être tête de liste,
c’est l’idole de toutes les femmes.”
Je reçus la pirouette lancée “en rigolant” par la première secrétaire
du PS comme un coup de poing à
l’estomac.
«J’avais, quelques mois auparavant,
âprement gagné mes galons de porte-parole du PS après un congrès où
le texte que j’avais soumis au vote
des militants socialistes avait créé
la surprise et les idées que j’avais développées avaient séduit au-delà
des rangs traditionnels de la gauche
socialiste. Et me voilà publiquement réduit à une enveloppe, voire
à un objet sexuel. En résumé : pas
pris au sérieux.
«Lorsque l’on demande aux femmes
politiques s’il existe une façon féminine de faire de la politique, la réaction est unanime: absolument pas.
A les en croire donc, les hommes seraient des femmes politiques
comme les autres. Mais si l’on s’intéresse au quotidien de leur mandat, si on les questionne sur leur travail en réunion, en commission, en
assemblée, la réalité qui se dessine
est tout autre. Elle révèle une dichotomie genrée fermement enracinée.
Le constat est massif, dans l’exercice du métier politique, les femmes
ont des comportements que leurs
homologues masculins ne partagent guère : rapport au temps efficace, souci de formation et maîtrise
des dossiers, concision et retenue
dans la prise de parole. Ce n’est pas
qu’elles possèdent ces qualités a
priori, c’est que le style politique
masculin constitue une forme de
repoussoir auquel elles opposent un
style alternatif. C’est aussi qu’on ne
se débarrasse pas d’un coup de siècles d’injonctions à la mesure, à la
modestie et au silence.
«Ce que nous pouvons postuler,
c’est que la féminisation en cours de
la sphère publique modifiera ce
partage des rôles sexués. Non pas
tant par substitution du modèle féminin au modèle masculin que par
homogénéisation des styles et convergence des genres. Ils ne le savent
pas encore mais les hommes sont
bel et bien en train de devenir des
femmes comme les autres.»
«La persistance
d’une asymétrie»
Par Réjane Sénac,
directrice de recherche CNRS
au Centre de recherches
politiques de Sciences-Po-Cevipof
«Laissons-nous déplacer par cette
drôle de question qui dit l’incongruité de faire des femmes l’étalon,
en particulier du politique, et des
hommes l’altérité. Notre malaise,
empreint de lucidité plus que d’un
comique léger, témoigne de la persistance d’une asymétrie analysée
par Simone de Beauvoir il y a déjà
soixante-dix ans comme l’association des femmes à l’altérité absolue:
“La femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non
celui-ci par rapport à elle ; elle est
l’inessentiel en face de l’essentiel. Il
est le Sujet, il est l’Absolu : elle est
l’Autre.”
«Notre héritage est ainsi celui d’une
société française où les hommes
sont perçus comme légitimement
politique, au double sens de raisonnant et de puissant. Historiquement, leur qualité est d’être reconnus comme représentants légitimes
de l’intérêt général, comme ayant la
capacité, la liberté de trancher contre les intérêts particuliers. Les femmes, elles, ont été renvoyées à leurs
prétendues “qualités” de médiation
et de consensus, qualités pour le
moins ambivalentes car contradictoires avec l’autorité nécessaire
pour être numéro 1.
«Père de la Nation, chef du gouvernement, présidents des chambres
parlementaires, majoritaire à la tête
des exécutifs locaux, les hommes
politiques sont encore aux femmes
politiques ce que la fraternité est à
la sororité, le général au particulier,
la norme à l’altérité. La remise en
cause de la légitimité d’une démocratie représentative perçue comme
représentant les intérêts des plus
forts, et non l’intérêt général, est
une occasion de penser une démocratie où tou·te·s les citoyen·ne·s seront des semblables politiquement,
des égaux sans condition.»
«Une longue lutte
qui reste toujours
d’actualité»
Par Danièle Obono,
députée LFI de Paris
«Si l’homme politique était une
femme politique comme les autres,
il ne serait déjà pas un homme politique. Car il n’aurait pas surmonté
le parcours d’obstacles historiques,
sociaux, économiques, politiques et
culturels, auxquels une femme politique doit systématiquement faire
face, afin de seulement exister
comme sujet et actrice légitime de
l’espace politique.
«Il n’aurait jamais imaginé que ce
soit possible, n’ayant pas, ou si peu,
d’exemples d’autres femmes, dans
l’Histoire, dont les accomplissements soient mentionnés et célébrés autrement qu’en relation à un
homme.
«Il n’aurait pas, ou si peu, la confiance, le courage, le sentiment de
légitimité, inculqués et cultivés dès
l’enfance, pour intervenir dans les
débats politiques. Ni eu d’ailleurs,
pendant très longtemps, la liberté
et le droit de le faire.
«Il n’aurait pas, ou si peu, à sa disposition les moyens humains et matériels de consacrer du temps et de
l’énergie à un engagement politique
qui signifie pour beaucoup non plus
une double mais une triple journée
de travail et d’efforts.
«Il n’aurait pas, ou si peu, la place
d’être candidat à Suite page IV
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Libération Vendredi 8 Février 2019
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PROGRAMME
IV u
ASSEMBLÉE NATIONALE
9 h 15 Ouverture
Par Clémentine Autain
et Laurent Joffrin.
10 heures - 11 h 30
Temps politique,
temps personnel
Avec David Cormand
(EE-LV), Danièle Obono (LFI),
Frédérique Matonti et Réjane
Sénac (chercheuses).
11 h 45 - 12 h 30
Rencontre
Anne Hidalgo,
maire de Paris.
14 heures - 15 h 30
Le corps en politique
Avec Esther Benbassa
(EE-LV), Elsa Faucillon (PCF),
Camille Froidevaux-Metterie
(chercheuse), Benoît Hamon
(Génération·s).
15 h 45 - 16 h 30
Face-à-face
Avec Manon Aubry (LFI)
et Guillaume Gouffier-Cha
(LREM).
16 h 45 - 17 h 30
Face-à-face
Aurélie Filippetti
(ancienne ministre)
et Geoffroy Didier (LR).
17 h 30 Conclusion
Par Mathilde Larrère
(historienne).
SARAH BOUILLAUD
A suivre en live sur
Liberation.fr et Facebook.
Débats animés par Clémentine
Autain, Lauren Bastide,
Laure Bretton, Cécile Daumas
et Laurent Joffrin.
Suite de la page III une fonction
élective en position éligible. Ni, une
fois élu, la garantie de pouvoir
l’exercer dans un environnement
public et médiatique bienveillant,
respectueux de sa personne, de son
intégrité morale et physique, de son
intelligence politique.
«En résumé, il n’aurait pas, ou si
peu, les privilèges du genre dominant d’exercer ses droits fondamentaux, sa pleine et entière citoyenneté, concédés en outre au prix
d’une longue lutte qui reste toujours d’actualité.
«L’homme politique n’est pas une
femme politique comme les autres.
Mais aucune femme politique ne
devrait l’être non plus.»
«Plus qu’un pouvoir
féminin, il faut un
pouvoir féministe»
Par Manon Aubry, tête de liste de
La France insoumise aux élections
européennes
«Comme le monde de l’entreprise
ou l’espace urbain, le pouvoir a un
sexe : il a été construit par et pour
des hommes, les femmes y sont dominées ou exclues et cela n’est pas
normal. Nous devons collectivement garantir l’égalité dans les
sphères de pouvoir, pas parce que
ce serait plus performant ou plus efficace mais parce que c’est le principe même de la démocratie. L’égalité est un droit, l’égalité est un dû.
Mais élire des femmes ne suffira pas
à garantir l’égalité. Certaines portent des programmes rétrogrades
pour les droits de femmes ou servent d’alibi à des pouvoirs qui creusent les inégalités, comme le gouvernement actuel. Les femmes
n’exercent pas le pouvoir différemment des hommes. Ce n’est pas tant
qui exerce le pouvoir que le pouvoir
qui est exercé que l’on doit changer.
Pour que les hommes soient des
femmes comme les autres, en politique et ailleurs, plus qu’un pouvoir
féminin, il faut un pouvoir féministe. Un pouvoir émancipateur qui
cesse d’être un outil de domination.
Il faut changer les structures du
pouvoir pour supprimer les déséquilibres qui poussent celles et ceux
qui l’occupent à l’accaparer au service de quelques-uns. Le pouvoir
sera émancipateur quand il sera
collectif, responsable devant toutes
et tous, encadré et contrôlé par la
société. Un pouvoir égalitaire est
possible. A condition de le changer.»
«Tout contribue
à placer les femmes
à la périphérie»
Par David Cormand,
secrétaire national EE-LV
«La représentation majoritairement
admise concernant les attributs du
pouvoir conduit aujourd’hui encore
à faire de la politique une “no go
zone” pour les femmes. Tout contribue à placer les femmes à la péri-
phérie de la prise de décision. Le
rapport à la politique se nourrit
d’un imaginaire viriliste qui exclut
les femmes : la posture tribunicienne, le statut de chef de bande,
la référence à l’Histoire et au “patrimoine” dont les “héros” les plus
identifiés et commémorés sont des
hommes. […]
«La politique comme espace de gestion des enjeux de pouvoir est ce
que notre civilisation a trouvé de
mieux pour éviter la régulation violente des conflits par les guerres.
Mais une persistance rétinienne
conduit à toujours voir le “pouvoir”
comme un espace où les codes de la
violence virile subsistent. Ce n’est
pas un hasard si l’écoféminisme a
été le premier lieu d’interaction entre les questions environnementales, sociales, raciales, de non-violence et de droit des femmes. Elles
constituent les préoccupations
d’une même matrice. Cela n’empêche pas, il faut (se) le rappeler, que
même dans un mouvement écologiste attaché à ces valeurs, l’agression contre des femmes dans un cadre militant est possible…»
«Attention Animâle
politique !»
Par Esther Benbassa,
sénatice EE-LV de Paris
«Une cravate et un costume sombre
leur manquent et leur monde est
dépeuplé ! Ainsi en va-t-il de nos
hommes politiques.
«N’oubliez pas non plus de leur retirer leur micro, instrument indispensable à leur érotisme rhétorique,
nourri de phrases à rallonge, de circonlocutions et de formules convenues. Ni d’ailleurs la langue de bois
qui leur sert souvent de pensée. Ils
la dégainent en toutes circonstances pour vous couper la parole, pour
dire tout et rien d’un air docte et
grave.
«Les mêmes mains qui tiennent les
micros ont parfois tendance, chez
certains, à se faire baladeuses. Pas
bien, pas bien! #Metoo et #BalanceTonPorc sont désormais là pour
sonner l’alarme.
«Pas de grossesse ni de congé maternité, ils sont maîtres de leur
temps. Un peu moins de leurs
corps, qui cèdent aux tentations du
tartare-frites et de Bacchus ou de
Johnny Walker, dont les effets deviennent progressivement visibles
sur les poignées d’amour et autres
embonpoints.
«Quant au courage, il n’augmente
pas avec le temps passé à faire de la
politique, son absence est plutôt
souvent une constante depuis le début de leur carrière, et même la
marque de leur réussite.
«Il est vrai que ces messieurs ont
beaucoup à faire pour devenir des
femmes politiques ordinaires. Encore faudrait-il qu’ils aient la volonté de se soumettre à un régime
poisson-vapeur-haricots-verts et
surtout à un coaching de bien-être
qui leur permettrait de mieux digérer les femmes en politique.
«Allez, au travail !»
«Aux hommes,
désormais,
de prendre
le relais»
Par Geoffroy Didier,
député européen,
secrétaire général délégué
de Les Républicains
«Longtemps, en matière d’égalité
hommes-femmes, les dirigeants de
la droite avaient pour seul bilan…
d’être les champions des amendes
pour entorse à la parité !
«En politique comme ailleurs,
l’égalité des sexes doit pourtant devenir non pas une exigence, mais
une évidence. Une évidence, parce
que ce défi de société est capital,
mais aussi parce que, tant que ce
combat-là ne sera pas réglé, les
autres égalités au sein de la société
ne pourront s’imposer. Egalité ne
veut pas dire uniformité. L’intérêt
de l’égalité est précisément d’admettre et de respecter les différences. […]
«Les femmes ont mené des combats
et conquis leurs droits. C’est aux
hommes, désormais, de prendre le
relais. Non par sentiment de culpabilité mais par esprit de responsabilité. Je crois que c’est à nous, les
hommes, de désexuer le pouvoir, de
lui ôter ses oripeaux machistes
pour n’en faire qu’un seul corps. J’ai
souvent pensé que le véritable progrès interviendrait le jour où le ministre des Droits des femmes serait… un homme!» •
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