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Libération - 09.02.2019

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 9 ET DIMANCHE 10 FÉVRIER 2019
3,00 € Première édition. No 11724
www.liberation.fr
Sur la place Azadi de Téhéran, le 10 décembre 1978 (à gauche) et en octobre 2017 (à droite). PHOTOS MICHEL LIPCHITZ. AP ; NICOLAS BOYER. HANS LUCAS
WEEK-END Nos pages Idées, Images, Musique, Livres, Voyage, Food
PAGES 22-55
40 ANS APRÈS
LA RÉVOLUTION
VOYAGE AU CŒUR
DE L’IRAN
Loin des clichés,
«Libération»
s’est immergé
dans une société
bouillonnante
malgré la dictature
islamiste
et les sanctions
économiques
américaines.
PAGES 2-7
PUBLICITÉ
Un thriller haletant.
LE JDD
Captivant de bout en bout.
0HOTO3ÏVERINE"RIGEOTs$ESIGN,AURENT0ONSTROÏKA
PREMIÈRE
Une pépite.
ELLE
Passionnant.
LE PARISIEN
Un grand film de procès.
ACTUELLEMENT
L’OBS
D’APRÈS DES FAITS RÉELS
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
AZERBAÏDJAN
TURQUIE
ARMÉNIE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
FRANCE
TURKMENISTAN
Mer
Caspienne
41 466 $
Sari
PIB par habitant 2017
en dollars courants
en parité de pouvoir d’achat
Téhéran
Qom
IRAN
19 988 $
FRANCE
IRAK
AFGHANISTAN
IRAN
Kerman
IRAN
81,2
Population en 2017
en millions d’habitants
BAHREÏN
200 km
QATAR
I
lfe e
Go siqu
r
Pe
ARABIE
SAOUDITE
64RAN
8
F
KOWEÏT
PAKISTAN
Qeshm
EMIRATS
ARABES
UNIS
OMAN
Mer d’Oman
Superficie
en milliers de km2
Source : Banque mondiale
54 RA
9 NC
E
Ahvaz
67,1
«Inch’allah, un jour
les mollahs
quitteront le pays !»
Quarante ans après la chute du chah, «Libération»
a traversé l’Iran, de Téhéran aux bords de la
Caspienne. Quadras désabusés, jeunes révoltés
et religieux désireux de poursuivre la révolution
de Khomeiny racontent un pays tourmenté.
Par
NAHAL BANDARI
Envoyé spécial en Iran
D
e la mer Caspienne au golfe
Persique en passant par le
centre religieux du pays ou
les quartiers chics de Téhéran, Libération a passé trois semaines à
sillonner l’Iran. L’occasion de mettre à mal certains clichés et de mesurer les contradictions d’une société iranienne en plein
bouillonnement. Quarante ans
après la fin de la monarchie, c’est
une République islamique plus
que jamais éprouvée par les sanctions américaines qui tente de
contenir les aspirations de sa
jeunesse.
SARI
BETTERAVES BOUILLIES
ET PROJETS D’EXIL
Blotti contre des collines verdoyantes au milieu des champs d’agrumes, Sari n’a pas de secret pour Mahshid (1). Cette femme d’affaires
de 40 ans aime sa ville, son ambiance décontractée et son climat
doux, loin de la frénésie et de l’air irrespirable de Téhéran. C’est jeudi
soir et elle improvise une petite soirée dans l’appartement familial,
dont les murs couleur cuivre célèbrent les princesses persanes. En
quelques instants, ses amies d’enfance installent le bar et trinquent
avec le vin rouge d’un cousin. Un refrain de Shohreh, la «Madonna iranienne», emporte la mère de Ma-
hshid. Depuis 1979, les Iraniennes
ne peuvent plus chanter seules sur
scène. «Voilà quarante ans que c’est
interdit, souffle-t-elle tristement, et
je ne comprends toujours pas comment ça a pu arriver.» Dans la foulée de la révolution islamique, des
centaines d’artistes se sont exilés en
Californie. Surnommée «Téhérangeles», la Cité des anges américaine
abrite la plus importante diaspora
iranienne, estimée à plus
de 500 000 personnes.
«En Occident, les gens ont tendance
à voir l’Iran tout noir ou tout blanc,
mais l’Iran, c’est le contraire de ça,
se moque Mahshid, qui place ses
économies dans le bitcoin. Ici, tout
est gris et les gens jouent constamment avec cette zone grise.» Après
avoir profité du soleil d’hiver sur les
plages désertes de la mer Caspienne, elle reprend le volant de
sa 206. Barbe et teint sombres, un
membre de la police religieuse la fusille du regard. «Quand ils me disent
que mon hijab [le voile, ndlr] est
tombé, je réponds naïvement: “Pardon, je n’avais pas vu”, explique-telle en fonçant à travers les rues
propres et ordonnées de Sari. Je n’ai
plus la force de lutter contre tous les
obstacles qu’ils mettent dans nos
vies, c’est à la nouvelle génération de
le faire.» Plus jeune, sur sa moto ou
dans les administrations, Mahshid
n’hésitait pas à bousculer les
conservatismes patriarcaux.
Des familles flânent le long des boutiques de vêtements. Les odeurs de
betteraves bouillies, que l’on mange
sur le pouce, se mêlent au parfum
des narcisses. Un peu plus au nord
de la ville, au dernier étage d’un restaurant des quartiers chics, chirurgiens et hommes d’affaires festoient
entre éclats de rires et vodka turkmène, dissimulée dans des petites
bouteilles d’eau. «Il y a encore quelques années, on pouvait peut-être
avoir des problèmes pour ça, mais
plus aujourd’hui», sourit Iraj (1), un
médecin à l’allure sportive.
Les quarante ans de la Révolution?
«Bien sûr, la télévision officielle va
montrer des gens qui célèbrent,cet
anniversaire, admet-il, l’air désabusé. Mais pour nous, c’est plutôt un
triste événement.»Les couples de
quinquagénaires assis autour de la
table font partie de cette élite iranienne au mode de vie occidental,
qui s’offre régulièrement de chers
voyages en Europe. Pourtant, depuis deux ans, Iraj et sa femme ont
entamé de fastidieuses démarches
pour émigrer. «Nous avons une vie
très confortable ici, reconnaît-il,
mais c’est pour notre fille que nous
devons partir. Nos dirigeants ne savent pas ce qu’ils font avec l’économie du pays, la situation est trop
instable.»
KERMAN
KEBAB ET ROUTE
DE L’OPIUM
Moustache et pantalon militaire,
Mohammad (1) n’aime pas les jugements trop faciles. «Beaucoup de
mes amis, qui n’ont même pas 20 ans,
se plaignent tout le temps et ne pensent qu’à émigrer, raconte-t-il en longeant le périphérique en construc-
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 3
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LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE
EN CINQ DATES
AP
Lundi s’achève la «dizaine de l’Aurore», ces dix
jours de célébration de la révolution iranienne.
Après avoir renversé la monarchie despotique
de Mohammad Reza Pahlavi, une coalition de
nationalistes, d’anti-impérialistes et d’islamistes
prend le pouvoir le 11 février 1979.
1953. Un coup d’Etat orchestré par les EtatsUnis et la Grande-Bretagne balaie le Premier ministre Mohammad Mossadegh, très populaire
pour avoir nationalisé le pétrole. L’épisode marque la société iranienne, qui nourrit une
rancœur durable contre les ingérences occidentales. Dix ans plus tard, la «révolution blanche» du chah fait face à de vives oppositions,
notamment des religieux. Le clerc chiite Rouhollah Khomeiny est arrêté après les émeutes
de juin 1963. Il part en exil l’année suivante,
d’abord en Irak puis en France.
16 janvier 1979. Après un an de révoltes populaires, ponctuées par les cycles de deuil chiite
(tous les quarante jours), Mohammad Reza
Pahlavi fuit l’Iran. «Le chah est parti», titre le
grand quotidien Ettela’at. Il confie le soin à son
Premier ministre, Chapour Bakhtiar, de barrer
la route à Khomeiny.
tion. Mais c’est trop facile de
critiquer depuis l’étranger sans jamais avoir essayé de changer les choses ici.» A 28 ans, ce fils de soldat,
doué en informatique, a lancé son
propre commerce en ligne. Même
s’il se dit apolitique, Mohammad
garde toujours un œil sur son smartphone, à suivre les «vrais médias».
Le discours officiel du régime, il ne
l’écoute plus. Grâce à Instagram, il
sait tout des tensions sociales actuelles. «Mon père me dit souvent:
“Notre génération a fait la révolution
pour abattre la dictature et avoir une
vie meilleure, et la vôtre?”»
9h30. Seuls quelques chats affamés
se font entendre dans le bazar en
briques. C’est vendredi, jour de repos. Près des arcades médiévales du
centre, Saman (1) enfile son blouson, ferme son salon de thé et
monte dans la 405 d’un ami, direction le village familial, niché à près
de 2000 mètres d’altitude. Dans ce
pays, citadin à 75%, on apprécie les
week-ends au grand air. «Avec le gaz,
le pétrole et tous les minerais qu’il y
a dans nos montagnes, notre pays est
l’un des plus riches du monde, explique-t-il alors que la voiture traverse
des massifs aux teintes roses. Mais
l’argent ne va pas aux Iraniens, tout
part en Syrie, en Palestine ou au Yémen.» Le sentiment de fierté nationale de voir l’Iran redevenu une
puissance régionale ne contrebalance pas le désespoir social. Avec
sa femme et sa fille, Saman survit
avec moins de 120 euros par mois. Il
y a un an, la répression des manifestations contre la vie chère a marqué
une cassure dans l’assise populaire
du régime.
Des familles ont installé leurs tentes
près de la rivière : c’est bientôt
l’heure de déjeuner sur les tapis. Un
peu plus haut, Saman est monté sur
les sommets arides qui encerclent
Kerman. Il montre les pistes qui
égratignent le désert de Lut. «Ce
sont les vieilles routes de l’opium
afghan. D’ailleurs, elles existent toujours et font la fortune de beaucoup
de gens.» A 44 ans, Saman a le visage
marqué par quatorze ans d’addiction à la morphine, une pratique encore passible de la peine de mort.
Selon le Centre pour la lutte contre
la drogue iranien, le nombre de toxicomanes a doublé entre 2011 et 2017,
et s’élève à 2,8 millions de personnes. Les détenus pour trafic de drogue constituaient 45% des 517 per-
sonnes exécutées en 2017. «Seuls les
mollahs sont pour la peine de mort,
la majorité de la population est
contre, affirme Saman en tirant sur
sa cigarette. C’est une question de
temps mais ça va changer.» Chacun
leur tour, après s’être régalés de kebabs de poulet, deux de ses amis
tournent le petit tapis de prière,
mais pas Saman. «C’est surtout culturel, nous ne sommes pas un peuple
religieux. Les religieux, c’est peutêtre 4 % de la population ?»
ÎLES DE QESHM
INFLATION ET
CONTENEURS AU LARGE
Tee-shirt tendance et lunettes de soleil constamment sur la tête, Meysam (1) a quitté l’Azerbaïdjan iranien
pour venir faire fortune sur les eaux
turquoise du golfe Persique. Voilà
douze ans qu’il gère une petite boutique de vêtements made in China
sur l’île de Qeshm et ses paysages
spectaculaires, et où vivent les Arabes d’Iran, aux mœurs particulièrement conservatrices. «Il y a encore
un an, je me faisais pas mal d’argent,
explique-t-il. C’était un bon boulot
qui me permettait de voyager en
Asie. J’avais la belle Suite page 4
Dans le parc
Ab-o-Atash,
dans le nord
de Téhéran,
en octobre
2017.
PHOTO NICOLAS
BOYER.
HANS LUCAS
MICHEL SETBOUN.GAMMA-RAPHO
.GETTY IMAGES)
1er février 1979. Khomeiny, 76 ans, s’appuie sur
un pilote d’Air France pour descendre de l’avion
(ci-dessus). Il est de retour à Téhéran. Une foule
immense l’acclame jusqu’au grand cimetière
Behesht-e Zahra, au sud de la ville, où il prononce son premier grand discours (ci-dessous).
11 février 1979. Le dernier chef du gouvernement du chah, Chapour Bakhtiar, abandonne
après dix jours d’insurrection dans la capitale
iranienne. Une partie de l’armée a rejoint les
insurgés. «La révolution [est] gagnée», proclame
un communiqué dans la nuit. Le 31 mars, un référendum fait de l’Iran impérial une «République islamique» et de Khomeiny son Guide suprême.
4 novembre 1979. L’assaut de l’ambassade des
Etats-Unis et la prise d’otages de 56 ressortissants américains consacrent la rupture avec
Washington, ancien protecteur du chah.
1988. Après huit années de guerre meurtrière,
le conflit contre l’Irak prend fin le 20 août 1988.
L’Iran a perdu environ 450000 hommes, l’Irak
150 000. Louée comme «un don de dieu» par
Khomeiny, la guerre a permis de «consolider la
révolution autour du régime et de marginaliser
les mouvances laïques et de gauche», selon le
directeur de recherche à l’Irsem Pierre Razoux.
Le régime iranien procède alors à des purges,
exécutant des milliers d’opposants politiques
emprisonnés. Khomeiny meurt l’année suivante.
La République islamique lui survit.
P.A.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
vie ici !» Hautement stratégique, le golfe voit défiler les conteneurs chinois en direction de Dubaï ou du Qatar. Les
Iraniens apprécient ses îles, notamment leurs ports francs et certaines
libertés: pour quelques dizaines de
dollars, on peut frimer au volant de
grosses américaines, interdites sur
le continent depuis 2016 suite aux
critiques du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.
Pour Meysam, tout a basculé depuis
la décision de Donald Trump l’an
dernier de retirer les Etats-Unis du
«pire accord jamais négocié», selon
les mots du président américain.
Malgré les messages rassurants du
gouvernement Rohani, l’inflation
galopante et la chute du rial ont durement touché l’économie. Un peu
partout sur l’île, les lotissements
sortis de terre prennent la poussière
et, sur les boulevards, des dizaines
d’ouvriers, essentiellement pakistanais, désespèrent d’obtenir du travail. «Tout est devenu cher et les
clients n’achètent pas autant
qu’avant, déplore Meysam. Mon
avenir n’est plus ici, et il n’est pas en
Iran non plus.» A 33 ans, il s’est résolu à reprendre des études et place
ses espoirs sous d’autres tropiques.
«J’ai un ami qui est parti en Australie il y a huit mois, raconte-t-il dans
un anglais hésitant. Il me dit que
c’est facile d’y gagner de l’argent.
Peut-être que j’arriverai à ouvrir une
nouvelle boutique là-bas ?»
Le long de l’avenue principale de
Qeshm, les portraits des deux guides suprêmes et les regards vides
des martyrs de la «Défense sacrée»
(la guerre Iran-Irak entre 1980
et 1988, qui a fait des centaines de
milliers de morts) sont omniprésents. Meysam concède ne plus les
remarquer: «Pour moi, ils ne représentent rien. En tout cas, ce n’est pas
mon histoire.» Au milieu du petit
marché coloré, un jeune vendeur de
poisson insiste: «Il ne faut pas aller
à Qom, il n’y a que des mollahs làbas! Ils s’en mettent plein les poches
et nous, on en peut plus! Inch’allah,
un jour ils quitteront le pays !»
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Suite de la page 3
QOM
PÈLERINS
ET TASSE DE THÉ
Devant le dôme en or du mausolée
de Fatima, la sœur de l’imam Reza,
l’agitation est carnavalesque.
D’Irak, du Yémen ou du Pakistan,
des centaines de chiites se frappent
le cœur au rythme des lamentations. Ils pleurent l’empoisonnement de cette dernière par les Abbassides, sunnites, en 816. Cahiers
sous le bras, des pèlerins malgaches
sont ravis de leur séjour dans la ville
sainte : «Le chiisme est le vrai message de l’islam, un message de paix.»
Centre théologique du monde chiite
et ses 140 millions de fidèles, c’est
à Qom que les ayatollahs donnent
leurs leçons et assoient leur influence. Dans la foule enturbannée,
de jeunes clercs sont fiers de représenter «la partie la plus conservatrice de la société» et s’énervent des
«mensonges des médias occidentaux». «C’est réducteur de dire qu’il
n’y a pas de liberté en Iran, assure
un futur mollah. Vous pensez vraiment que le régime verrouille l’accès
Dans l’île de Qeshm, le site de la Vallée des étoiles, en 2017. PHOTO NEWSHA TAVAKOLIAN. MAGNUM PHOTOS
à l’information alors qu’il laisse le
pays entier utiliser des VPN [réseau
privé virtuel, ndlr]?» Officiellement
interdits en Iran, Telegram, YouTube ou Twitter sont largement
utilisés par une population très connectée. Dans ce bastion conservateur, on incrimine plutôt les erreurs
et l’incompétence des modérés au
pouvoir. Hassan Rohani, un religieux ? «Il y a des mollahs qui n’ont
de religieux que le turban et la
barbe, poursuit le jeune clerc, sarcastique. Vous savez, l’islam interdit
le mensonge, donc le président a
peut-être été un religieux dans le
passé, il ne l’est certainement plus
aujourd’hui.»
Foyer de l’opposition au régime du
chah et résidence de Khomeiny durant de longues années, Qom a bénéficié des largesses financières de
la théocratie révolutionnaire et s’est
considérablement développé. Sous
les deux mandats présidentiels de
l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), la mosquée
de Jamkarân, en périphérie de
Qom, a perçu plus de 100 millions
d’euros. C’est là que le Mahdi, le
douzième imam, se cacherait au
fond d’un puits avant de revenir un
jour instaurer la paix et la justice
dans le monde.
Dans «la ville des mollahs», certains
croient toujours au processus révolutionnaire. «Notre idéal est encore
devant nous, mais nous progressons», assure celui-ci en reposant sa
tasse de thé. Jeunes eux aussi, les
mollahs en devenir se disent conscients des contradictions qui agitent la société iranienne mais ils
sont déçus par leur génération.
«La jeunesse d’aujourd’hui est corrompue par les valeurs d’un Occident qu’elle idéalise. Ils oublient leur
histoire et leur culture.» Et ce jeune
clerc au regard sévère de se moquer
des habitants des quartiers nord de
Téhéran, au style de vie «pire que les
Américains».
TÉHÉRAN
JEUNESSE ÉDUQUÉE
ET CAFÉS BRANCHÉS
Dans leur échoppe de jus de fruits
des faubourgs de la capitale, Ali (1)
et ses deux collègues encore adolescents ont le sourire facile. «Les gens
en Europe, ils pensent que nous, les
Iraniens, on est comme Daech, c’est
vrai ou non ?»rigole-t-il en réajustant sa coupe en brosse. A 27 ans, Ali
gagne moins de 200 dollars
(176 euros) par mois et travaille tous
les jours de la semaine. Les
trois jeunes hommes dorment sous
les combles de la petite boutique. Si
Ali rêve de partir en Europe avec sa
petite amie, c’est pour «fuir les interdits des mollahs» mais aussi la
corruption et le clientélisme. En dévoilant fin 2017 les montants alloués aux fondations religieuses et
autres institutions proches du régime, le président Rohani n’a pas
seulement attaqué ses adversaires
conservateurs. Il a aiguisé les frustrations d’une population iranienne
dont la moitié a aujourd’hui moins
de 30 ans. Cette jeunesse éduquée
supporte de moins en moins les inégalités trop criantes. «Même s’ils risquent leur vie ou celles de leurs proches, beaucoup continueront de
protester car ils n’ont plus rien à per-
dre», assure Ali d’un haussement
d’épaules.
Salma (1), elle, a choisi de faire le
chemin du retour, onze ans après
son dernier passage à Téhéran. Ses
parents, membres de la communauté bahaïe (une minorité religieuse toujours non reconnue par la
République islamique) se sont installés au Canada à la fin des années 80. «Mon frère est rentré il y a
quelques années et ne regrette pas
son choix, raconte cette jeune
femme au regard rieur. Ici, le travail
n’est pas la seule chose qui compte
dans la vie des gens.» Bénévole
auprès d’une association environnementale, Salma s’étonne des transformations récentes de la société
iranienne. «Mes amis m’avaient dit
que les choses avaient beaucoup
changé. C’est vrai: depuis dix jours,
je ne porte que ce simple bonnet et
personne ne me dit rien, comme à
Vancouver !»Elle prendra tout de
même ses précautions avant de s’engouffrer dans le grand bazar, réputé
pour son traditionalisme, et réajustera son hijab jaune, couvert de
«
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 5
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«Comment faire tourner l’économie
avec des banques en quarantaine?»
T
hierry Coville est chercheur à l’Institut de relations internationales et
stratégiques (Iris).
Quel est l’effet de l’embargo sur
l’économie ?
Le retrait de Washington de l’accord de juillet 2015 limitant le programme nucléaire de Téhéran et
l’embargo qui s’est ensuivi ont entraîné un choc économique d’une
violence extrême. La récession devrait être de – 4 % cette année.
En 2016, après la levée des sanctions sous Obama, la croissance de
l’Iran atteignait 13,4%, la plus élevée de toute la région, et frôlait
encore 4 % en 2017. En rétablissant, le 5 novembre 2018, les sanctions contre les secteurs pétrolier
et financier iraniens, Trump a asphyxié l’économie. Sous embargo,
l’Iran ne peut exporter que
1,3 million de barils par jour, contre 2,3 millions début 2018. Or,
le pétrole représente 80 % des
recettes d’exportations et plus
de 40 % des rentrées fiscales. Le
pays voit ainsi disparaître du jour
au lendemain près de 20% de ses
recettes budgétaires.
était amputé de 15% ou 20%? L’efQuels sont les autres canaux de fet serait terrible, il déséquilibrediffusion de ces sanctions ?
rait l’économique, le social, et le
Les entreprises asiatiques ou champ politique.
européennes se voient interdites Faut-il crainte un emballement
de marché américain si elles im- de l’inflation, dont le rythme
portent du pétrole iranien, ou ne cesse de s’accélérer ?
échangent avec des banques ira- Au pouvoir depuis 2013, le présiniennes ciblées par
dent Hassan Rohani
Washington. L’Iran
avait réussi à rameest dans l’impossibiner l’inflation à
lité d’importer. Or,
moins de 10%. Avant
rares sont les entrelui, son prédécesprises du pays qui
seur, Mahmoud Ahpeuvent produire
madinejad, faisait
sans importer des
tourner la planche à
matières premières
billets et l’inflation
ou encore des biens
atteignait 50 %.
INTERVIEW En 2019, comme
intermédiaires nécessaires à la plupart
en 2018, elle devrait
des industries. Le secteur automo- atteindre les 35 %.
bile, deuxième pourvoyeur d’em- Avec en prime une perte de conploi après celui du pétrole, en fiance vis-à-vis du rial iranien…
souffre énormément. Enfin, com- D’un côté, l’offre de produits loment faire tourner l’économie caux ou importés diminue forted’un pays quand les banques sont ment. De l’autre, la demande des
mises en quarantaine? Et quand Iraniens en biens de première néles banques étrangères ne peuvent cessité reste forte. Il n’en faut pas
pas faire le moindre business sur plus pour que les prix s’emballent
le territoire iranien, sauf à prendre et que le pouvoir d’achat des Irale risque d’être sanctionnées par niens s’effondre. Ceux qui en ont
les Etats-Unis en raison de l’extra- les moyens achètent des dollars
territorialité des lois américaines? pour se protéger. Comme par le
Au-delà de ces sanctions, l’éco- passé, les billets verts de l’ennemi
nomie iranienne ne souffre-t- américain deviennent une valeur
elle pas de maux endémiques? refuge. Sur le marché parallèle des
Sans doute. Mais peut-on imagi- changes, un dollar s’échange
ner ce que serait la situation éco- aujourd’hui contre 140000 rials.
nomique et sociale de la France si Il n’en fallait que 40000 mi-2017.
d’un seul coup le budget de l’Etat Pénurie de nourriture ou encore
IRIS
Le regain économique
né de la levée des
sanctions s’est évanoui
avec leur retour,
souligne le chercheur
Thierry Coville.
Et les plus pauvres
sont les plus touchés.
de médicaments: les populations
les plus vulnérables sont les plus
touchées.
Mais une partie importante
des dépenses budgétaires reste
consacrée à l’armement…
C’est vrai. Le gouvernement ne
cesse d’expliquer aux Iraniens
qu’ils sont en guerre, contre les
Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, Israël… C’est ainsi qu’il justifie les
hausses relatives des dépenses
d’armement, qui se font indéniablement au détriment des dépenses d’infrastructures, de santé ou
d’éducation. Le pays pourrait s’endetter : sa dette publique ne dépasse pas 40 % du PIB. Mais qui
oserait prêter à l’Iran sans redouter les représailles des Etats-Unis?
L’Iran a connu début 2018 de
fortes tensions sociales. Alors
que la situation économique et
sociale n’a cessé de se dégrader,
pourquoi n’y a-t-il pas un regain de tension ?
En dépit d’un taux de chômage
de 12 ou 13 %, et qui touche 27 %
des jeunes, les Iraniens ne veulent
pas se retrouver dans un chaos
semblable à celui de la Syrie ou de
l’Irak. Près de 800000 personnes
arrivent sur le marché du travail
chaque année, dont plus de la moitié sont diplômées (master ou doctorat). Pour assurer l’emploi des
jeunes, il faudrait un rythme de
croissance d’au moins 6% par an.
Recueilli par
VITTORIO DE FILIPPIS
Dans les universités de Téhéran,
on rêve encore de révolution
fleurs. «Tout est prêt, il ne manque
que les bières!» plaisante Niusha (1)
en flânant devant les cafés branchés
des «Twin Towers» de Téhéran.
Cette professeure d’anglais, qui rêve
de voyages, reprend toutefois rapidement un ton mélancolique: «Les
gens vivent au présent car l’avenir est
trop incertain. L’alcool, le sexe, la
musique occidentale, etc. Sur le papier tout est interdit en Iran, mais en
réalité tout se fait!»
Un peu plus loin, Niusha montre un
immense slogan antiaméricain
peint sur un mur du centre de la capitale. «Les personnes qui décident
de ces slogans, ce sont les mêmes qui
envoient leurs enfants dans les universités américaines, se moque-telle. Cette hypocrisie ne changera pas
tant qu’il sera au pouvoir et décidera
de tout.» «Il»: l’ayatollah Khamenei,
dont on croise partout, sur les murs,
dans les commerces ou les transports, le regard dur et perçant mais
dont on ne prononce pas si facilement le nom. •
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Historiquement liés aux
sursauts sociétaux du pays,
les campus sont étroitement
surveillés par le pouvoir.
Encore prestigieux, ils voient
toutefois leurs étudiants
imaginer leur vie à l’étranger.
«E
tranger ?» Le gardien lève son regard, l’air soupçonneux. Installé
dans une cahute préfabriquée, il
surveille le passage. Quand se presse un visage
qui n’a pas l’air du coin, l’uniforme apostrophe,
contrôle et écarte si besoin. On n’entre pas
comme ça dans l’Université de Téhéran. Jadis
ouvertes à l’inconnu, ses vastes portes en béton sont désormais verrouillées par des grilles
vertes. Imprimé sur les billets de 50000 rials,
le portail stylisé, devenu logo de l’établissement, a vu défiler les manifestants de 1979 et
presque tous ceux qui, depuis quarante ans,
estiment que la révolution n’est pas terminée
ou a fait fausse route.
«L’origine de la révolution est une demande de
liberté, de nationalisme et d’islam. Ces idées
sont nées dans les universités.» L’homme qui
énonce ces considérations historiques est le
président de l’Université de Téhéran. Mahmoud Nili reçoit dans son bureau grand
comme un hall de gare, au cinquième étage
d’un immeuble anonyme grisâtre, contigu au
campus. Il n’appartient pas aux factions les
plus dures du régime et aurait même dû rejoindre le gouvernement si le Parlement n’avait pas
bloqué sa nomination. Les élus lui reprochaient son soutien au mouvement de contestation contre la réélection présidentielle jugée
frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad
en 2009. Trop réformateur pour un ministre,
fût-ce du modéré Hassan Rohani. Ses joues lisses ont atterri à l’Université de Téhéran, «la
meilleure du pays», se félicite-t-il. Et c’est vrai.
Comme les deux grandes écoles d’ingénieurs
téhéranaises, Sharif et Amir-Kabir, l’établissement public a longtemps réussi à maintenir un
excellent niveau d’enseignement. Il fait la
fierté de ses 46000 étudiants, presque tous reçus sur concours, et provoque la jalousie des
éconduits.
Le constat est de moins en moins vrai. Sous
couvert d’anonymat, un enseignant nous en
dépeint un portrait moins flatteur. «L’université est gagnée par la corruption, les postes à
responsabilité ne dépendent plus des compétences mais des relations», se désole-t-il. Le niveau
global s’en ressent. «Médiocre», souffle le prof
penché vers nous. «Les élèves ingénieurs savent
qu’aucun boulot ne les attend une fois qu’ils seront diplômés», poursuit l’enseignant, épouvanté par la situation économique (lire ci-dessus). Un autre a pris l’habitude de raconter une
«histoire drôle». Quand ses étudiants résolvent
des équations, il peut presque les entendre se
dire : «On se rapproche de notre départ aux
Etats-Unis ou au Canada!» Histoire triste. Le
pays se vide de ses forces vives, formées dans
des établissements publics, où la scolarité est
gratuite jusqu’à la quatrième année.
«GÉNÉRATION POURQUOI»
Organes d’un grand corps malade, les universités, singulièrement à Téhéran, sont un morceau de chair à vif, sensible à la moindre stimulation. En 1979, elles ont contribué à la
chute de la dictature du chah Mohammad
Reza Pahlavi. En 1999, elles prennent la défense des journaux réformateurs brutalement
fermés. L’époque était explosive. Alors qu’une
campagne d’assassinats politiques décimait
intellectuels, écrivains et réformateurs, la
presse s’empare courageusement de l’affaire.
Des dizaines de titres sont censurés sans préavis par le pouvoir judiciaire, phagocyté depuis
la révolution par les ultra-conservateurs. Les
étudiants manifestent. La ré- Suite page 6
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6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Un portrait de l’ayatollah Khomeiny dans une foule qui attend l’ouverture de l’université en 1979. PHOTO A. ABBAS. MAGNUM PHOTOS
Suite de la page 5 pression s’abat, particulièrement sur les dortoirs de l’Université de
Téhéran, victimes d’une descente de la milice, les bassidji.
Mêmes images dix ans plus tard. Les étudiants participent au soulèvement contre la
réélection d’Ahmadinejad, au début de
l’été 2009. A nouveau, les grilles vertes sont
ensanglantées. Le régime tangue mais tient
bon. Sans parvenir toutefois à incruster dans
la tête des plus jeunes que leurs aînés étaient
des ennemis de l’islam cherchant uniquement les désordres – la fitna, dans la propagande officielle.
Mehdi ne savait pas encore lire en 1999.
A 23 ans, il est aujourd’hui inscrit en licence
de génie métallurgique à Amir-Kabir, à un
bloc à l’est de l’Université de Téhéran. Son
parcours incarne un idéal de plus en plus
inatteignable: enfant de Kermanc, au Kurdistan iranien, le jeune homme a débarqué dans
la capitale grâce au concours, brillamment
réussi. Il parle spontanément de 1999: «Il y a
vingt ans, les étudiants ont été réprimés dans
les dortoirs. Beaucoup ont été blessés. Depuis,
le gouvernement a changé ses règles pour en
restreindre l’accès. Les jeunes doivent plus souvent rester dans leur ville d’origine.» Une façon d’éviter le bouillonnement estudiantin
dans le huis-clos des chambres densément
peuplées.
Son camarade Saeed, installé un peu plus loin
dans la cafétéria vitrée du campus, peut témoigner de la réussite très partielle du procédé. Lui aussi vient de loin: Ahvaz, près de
la frontière avec l’Irak, dans le golfe Persique.
Aujourd’hui en thèse, il est arrivé en 2008 à
Téhéran, et il a vu: «En 2009, beaucoup de jeunes ont été arrêtés, torturés, chassés de l’université.» Amir-Kabir avait pris la tête de la
fronde. «C’est l’université la plus politisée
d’Iran», lance, fier, le doctorant derrière ses
lunettes à grosses montures. L’épisode a
néanmoins laissé des traces. Depuis, Saeed
dit avoir abandonné toute activité politique.
Sa ferveur a laissé place à une sombre résignation. «Depuis ma naissance, j’ai vu les condi-
«Il y a vingt ans, les
étudiants ont été
réprimés dans les
dortoirs. Beaucoup
ont été blessés.
Depuis, le
gouvernement
a changé ses règles
pour en restreindre
l’accès. Les jeunes
doivent plus souvent
rester dans leur ville
d’origine.»
Mehdi, 23 ans étudiant originaire
de Kermanshah, au Kurdistan
iranien
tions de vie régresser d’une année sur l’autre:
l’économie, le travail… Je n’ai plus d’espoir en
l’avenir. Si la situation économique était un
peu meilleure, je partirais.» Pour l’heure, l’exil
est inabordable.
BOÎTES COLORÉES
Saydeh aussi rêve du lointain. «Après mes études, je quitterai l’Iran pour le Canada. Je commencerai une autre vie, une vie meilleure.»
Dans l’un de ces cafés qui prolifère autour de
l’université, la jeune fille de 22 ans boit une
bière sans alcool avec une amie, sur fond de
pop occidentale. Ses yeux, légèrement maquillés, se froncent quand on évoque l’état actuel du pays. Le président Hassan Rohani ?
«J’ai voté pour lui, mais il est très faible. Je regrette, plus jamais je ne lui donnerai ma voix.»
En 2015, elle a célébré la signature de l’accord
sur le nucléaire, dont elle attend toujours les
dividendes. Celles-ci tardent d’autant plus à
arriver que Donald Trump a réimposé des
sanctions contre l’Iran, en mai 2018, asphyxiant un peu plus le pays. Les révoltes étudiantes? «Notre génération est plus craintive.
A cause de la répression, des arrestations et
des emprisonnements, on n’arrive plus à s’exprimer. Les familles empêchent leurs enfants
de se mêler de politique, parce qu’elles ont
peur», reprend Saydeh. Elle évoque avec admiration les «gens courageux» de 2009, et
parle avec espoir de la «génération pourquoi»,
celle qui vient et s’interroge sur tout. «Le hijab
[voile islamique obligatoire pour les femmes
en Iran, ndlr] par exemple, nous sommes obligées de le porter. La nouvelle génération ne
l’accepte plus, elle demande pourquoi elle de-
Portrait du «guid
vrait.» Sur la révolution, Saydeh pose le
même regard critique. «Un grand événement,
juge-t-elle, avant d’ajouter : Beaucoup y ont
participé, et beaucoup ont été supprimés
après.»
Mehdi, le futur ingénieur en métallurgie, revendique l’insurrection de 1979 contre le chah
soutenu par les Etats-Unis. Il reprend presque
les mots du président de l’université. «Les premiers objectifs de la révolution étaient la liberté et l’indépendance.» Il manque l’islam.
«Le peuple veut l’indépendance et la liberté»,
insiste-t-il.
Sur le campus, on croise aussi Mostafa. Barbe
noire finement entretenue, iPhone récent entre les mains, le post-adolescent de 21 ans
rêve de devenir ingénieur nucléaire. Il déteste
Rohani, un «menteur». Maudit l’accord
de 2015 encore plus que Trump : «Les EtatsUnis ne nous ont pas respectés en rétablissant
les sanctions. Le Guide avait dit qu’on ne pouvait pas avoir confiance en l’Amérique.» Habitant des beaux quartiers, Mostafa est un garçon pieux. L’un de ceux qui assistent à la
grande prière du vendredi, marchant ostensiblement sur les drapeaux des Etats-Unis, d’Israël ou du Royaume-Uni, après avoir glissé
son aumône dans l’une des boîtes colorées
portant les inscriptions Yémen, Syrie, Palestine, Birmanie. Elles sont nombreuses à l’entrée de la grande mosquée Mossalla, où se déroule la cérémonie en été et en hiver. Le reste
du temps, la grande prière a lieu à l’Université
de Téhéran. Tout le monde peut alors franchir les portes.
PIERRE ALONSO
Envoyé spécial à Téhéran
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Sous cloche
de suprême», Ali Khamenei. PHOTO NICOLAS BOYER. HANS LUCAS
Un bouleversement aux origines
de l’antagonisme chiites-sunnites
En activant une rivalité
avec Riyad, la révolution
islamique a entraîné
un clivage lourd de
conséquences funestes.
A
u lendemain de la victoire
de la révolution islamique
en 1979, résistants palestiniens, gauchistes libanais, nationalistes arabes des différents pays de
la région et même Frères musulmans pourchassés par les régimes
autoritaires laïcs se pressent à Téhéran. Fascinés par la révolution populaire qui affiche très vite son hostilité aux Américains et veut
embrasser le combat contre Israël,
les peuples arabes sont sensibles
aux appels de Téhéran à renverser
à leur tour leurs «dirigeants corrompus et impies», selon le nouveau
mantra iranien. La panique d’une
déstabilisation s’empare de la plupart des régimes arabes et tout particulièrement de l’Arabie Saoudite
voisine et rivale. Une lutte d’in-
fluence acharnée s’engage entre les
deux puissances régionales, qui
donne lieu à une surenchère islamiste et une course au prosélytisme
à travers le monde arabo-musulman et au-delà. La confrontation
entre le chiisme révolutionnaire et
le conservatisme sunnite wahhabite
devient alors une constante de la
géopolitique régionale.
Influence. «Le conflit idéologique
entre révolutionnaires iraniens antiaméricains et anti-israéliens et conservateurs pro-occidentaux, menés
par l’Arabie Saoudite, évolue donc
vers une confrontation sunnitechiite, résume Stéphane Lacroix,
spécialiste des mouvements islamistes à Sciences-po. Une lutte d’influence s’engage entre les deux puissances régionales qui se lancent dans
une surenchère islamiste. L’Iran
cherche à exporter sa révolution à
travers tout le monde musulman. En
face, l’Arabie Saoudite veut résister
en reprenant le contrôle de l’espace
sunnite.» Téhéran et Riyad se met-
tent à dépêcher leurs prédicateurs
respectifs à travers la région. Et audelà, en Asie, en Afrique, etc. Des
centres chiites sont ouverts à l’initiative des pasdaran (Gardiens de la
révolution) et des conversions ont
lieu parmi les musulmans, notamment au Nigéria. Mais c’est dans les
pays où se trouvent d’importantes
communautés chiites que l’influence iranienne s’exerce le mieux.
Au Liban en premier lieu, où le Hezbollah émerge comme une force politique de plus en plus dominante
dans le pays, ou à Bahreïn, au cœur
du Golfe, où la majorité chiite est
écrasée par la famille royale sunnite
soutenue par l’Arabie Saoudite.
Riyad réagit en «mettant en œuvre
trois priorités», rappelle Stéphane
Lacroix. En imposant un conservatisme plus strict dans les apparences au sein du Royaume, en particulier pour l’habillement des femmes
ou le respect des heures de prière.
En tordant le bras aux Frères musulmans, accueillis à Riyad, pour qu’ils
se distancient de l’Iran. Enfin, en
activant l’anti-chiisme en exportant
le sunnisme wahhabite dans la région, à commencer par le Pakistan
et l’Afghanistan. Riyad envoie foule
de prédicateurs wahhabites auprès
des communautés musulmanes à
travers le monde pour diffuser les
préceptes d’un islam rigoriste, finance la construction de mosquées
salafistes, établit des écoles coraniques et des œuvres sociales en s’appuyant notamment sur la Ligue islamique mondiale, créée en 1962.
Berceau. Dans le même temps,
l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique à la fin de l’année 1979 ouvre la voie à une guérilla
islamiste des moudjahidin, puis des
talibans, largement financée par
Riyad. C’est notamment là que se
distingue alors Oussama ben Laden, futur fondateur d’Al-Qaeda,
qui fait de l’Afghanistan le berceau
du jihadisme international, qui a
continué de muter jusqu’à donner
naissance à l’Etat islamique…
HALA KODMANI
Parfois les dictatures sont
moins dictatoriales qu’on
ne croit. Quand un régime
tyrannique est solidement
installé, quand il contrôle
d’une main ferme les leviers du pouvoir, il juge
habile de laisser se développer des zones grises,
où la liberté perdure et offre aux citoyens une soupape d’autonomie. Aussi
bien, la classe dirigeante
est souvent traversée de
courants contradictoires,
les uns souhaitant faire
évoluer la société, les autres
communiant dans le culte
de la pureté idéologique ou
religieuse originelle. Il en
allait ainsi de certains régimes communistes qui toléraient un minimum de
liberté d’expression ou laissaient se développer une
économie parallèle de type
marchand, à condition,
bien sûr, que ces marges
de libre action ne menacent pas le pouvoir en
place. Il en va ainsi, nos
reportages le montrent, de
la société iranienne, au moment où elle célèbre, avec
un enthousiasme pour le
moins mesuré, la révolution islamique de 1979. Officiellement, la dictature
tatillonne et bigote des
mollahs régente dans le détail tous les aspects de la vie
sociale iranienne. En fait,
une grande partie de la
population, derrière les
portes des maisons, dans
les interstices de la vie quotidienne, s’affranchit des
prescriptions obscurantistes du chiisme pur et dur
pour sacrifier au mode de
vie qui a pignon sur rue
dans les démocraties. Mais
cette ambiguïté assumée
–ou cette hypocrisie– ne
change pas le diagnostic
général. Affranchis de l’influence occidentale, libérés
de la dictature «moderniste» du chah, les Iraniens,
tombés de Charybde en
Scylla, vivent néanmoins
sous une férule islamique
totalitaire qui a mis la
liberté sous cloche et dont
ils souhaitent, de toute évidence, se libérer. Dans ce
royaume du mensonge, la
liberté est en veilleuse.
Si d’aventure le régime
se hasarde à organiser des
élections vraiment libres,
on verra que sa flamme
grandira soudain. •
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8 u
MONDE
«
Emmanuel Macron, le 21 juin à Quimper. PHOTO ALBERT FACELLY
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Luigi Di Maio, le 2 juin à Rome. PHOTO MISTRULLI. FOTOGRAMMA. ROPI-REA
«Face aux populismes, il faut
parfois réagir frontalement»
Le rappel de l’ambassadeur français en Italie,
jeudi, est une bonne réplique aux provocations de
Rome, estime l’ex-ministre des Affaires étrangères
Hubert Védrine. Selon lui, les tensions s’apaiseront
après le scrutin européen et avec des mesures
concrètes, notamment sur la question migratoire.
Recueilli par
NELLY DIDELOT
et CHRISTIAN LOSSON
L’
ex-ministre des Affaires
étrangères Hubert Védrine
analyse le rappel, jeudi, de
l’ambassadeur de France en Italie,
après la rencontre entre le leader du
Mouvement Cinq Etoiles, Luigi Di
Maio, et un représentant des gilets
jaunes. Il replace cet événement
dans un contexte européen dégradé,
à l’approche des élections de mai.
Quelles séquelles cette crise
peut-elle laisser dans les relations franco-italiennes ?
Le problème est réel et sérieux,
mais il faut le replacer dans la durée. Les relations franco-italiennes
n’ont pas toujours été exemptes
de tensions, qu’il s’agisse de crises passagères ou de reproches de
fond. Nous traversons actuellement
une crise aiguë. Il était indispensable que le gouvernement français
donne un coup d’arrêt, au vu de la
nature des propos tenus récem-
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
France-Italie: premier round
de la bataille des européennes
La passe d’armes transalpine
illustre le rapport de
force en cours entre
«populistes» et «libéraux»
dans la perspective des
élections de mai.
P
our Paris, qui a sorti la grosse Bertha, il
s’agissait de «marquer le coup». C’est
ainsi que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a justifié vendredi
matin la décision de la France de rappeler
«pour des consultations» son ambassadeur
en Italie. Une première entre les deux pays
depuis 1940 et la déclaration de guerre de
Mussolini. Dans un contexte qui n’a bien sûr
rien d’équivalent, le Quai d’Orsay avait
dénoncé jeudi les «déclarations outrancières»
et les «attaques» sans «précédent» de la part de
responsables italiens. Visant les deux hommes
forts du pouvoir transalpin, victorieux dans les
urnes en juin: le leader de la Ligue (extrême
droite), Matteo Salvini, et celui du Mouvement
Cinq Etoiles (M5S), Luigi Di Maio.
La rencontre de ce dernier, mercredi dans
le Loiret, avec des gilets jaunes liés à la toute
jeune liste RIC, en vue des européennes, a été
considérée comme la «provocation» de trop.
Un vice-chef de gouvernement franchissant
les Alpes hors de tout cadre diplomatique pour
rencontrer notamment Christophe Chalençon
–qui appelait en décembre à une prise de pouvoir par l’armée et donc à un renversement du
président de la République–, l’affaire n’est pas
courante. «Quand un ministre d’un gouvernement étranger se rend en France, la bienséance
[…], la diplomatie la plus élémentaire veut que
l’on prévienne le gouvernement et que l’on dise
que l’on s’y rend», a estimé Griveaux. Vendredi
dans une lettre au Monde, Di Maio a semblé
faire profil bas tout en réaffirmant sa convergence avec les gilets jaunes.
Qu’il puisse y avoir une proximité entre la mobilisation des gilets jaunes et l’émergence il
y a quelques années du M5S en Italie, ce n’est
pas Macron qui va le nier. Le chef de l’Etat
souligne à l’envi combien le mouvement qui
l’ébranle est la manifestation française d’une
dynamique mondiale, qui a conduit les
populistes au pouvoir en Italie aussi bien que
Trump à la Maison Blanche ou le RoyaumeUni hors de l’UE. Mais l’incursion de Di Maio
dépasse la simple visite de courtoisie d’un
chef de parti à un mouvement politique avec
lequel il cherche à créer des liens.
Pyromane. Si Salvini et Di Maio ne manquent pas de différences (programmes économiques, géographie et sociologie de leurs
électorats), les deux alliés développent une
même rhétorique populiste du bouc émissaire. Ciblant tantôt l’immigré, tantôt Bruxelles et tantôt Macron, lequel s’est fait fort depuis son arrivée à l’Elysée de se poser en
héraut des «progressistes» face à la «lèpre nationaliste», selon le mot rapporté par le porteparole du gouvernement. En ciblant d’abord
le Hongrois Viktor Orbán, et désormais Matteo Salvini. Des leaders qui développent des
rhétoriques nationalistes, mais dont le projet
se dessine à l’échelle du continent. Sous la
double bienveillance de Moscou et d’un Steve
Bannon en train d’installer une sorte de QG
souverainiste au cœur de l’Europe dans un
ancien monastère à une centaine de kilomètres au sud-est de Rome, avec l’objectif affiché
par son directeur de «former les Matteo Salvini et Viktor Orbán de demain».
Si elle a des agendas nationaux différents,
toute cette faune dans laquelle s’inscrit
pleinement Marine Le Pen, alliée de la
AFP
ment sur les gilets jaunes, comme La question de l’extradition
sur le rôle de la France en Afrique. des «terroristes» des années de
Cette réplique un peu vive, un peu plomb qui vivent actuellement
spectaculaire, est excellente. Rap- en France pourrait-elle créer
peler l’ambassadeur, c’est astu- d’autres tensions ?
cieux, cela attire l’attention sur la si- Je ne le pense pas, puisque ce qu’on
tuation tout en faisant réfléchir. Il dit généralement sur la «doctrine
ne faut pas imaginer pour autant Mitterrand» est inexact : il n’y a jaque cela ruine l’ensemble des rela- mais eu de politique visant à protétions entre les deux pays.
ger des gens suspectés, ou a fortiori
Quel rôle ont joué les élections condamnés pour assassinat. Pour la
européennes qui approchent plupart des cas dont on parle, il
dans cette montée
n’y a même jamais eu
des tensions ?
de demandes d’extraC’est un facteur clé. On
dition posées par l’Itase situe dans une logilie à l’époque.
que de campagne élecEn faisant du ministorale des deux côtés,
tre de l’Intérieur itabien que de malien, Matteo Salvini,
nière plus marquée en
l’adversaire princiItalie, avec une conpal du «camp procurrence interne au
gressiste» européen,
INTERVIEW Emmanuel Macron
gouvernement entre la
Ligue et le M5S. Après
ne rentre-t-il pas
les élections européennes, il faudra dans son jeu ?
bien sûr rétablir une relation Les tensions avec la Pologne et la
plus apaisée, notamment autour Hongrie sont retombées ces derd’une meilleure gestion concertée niers mois, à l’inverse de celles avec
des flux migratoires. Les partis au l’Italie. Mais il ne faut pas surestipouvoir en Italie seraient tout mer le poids de Salvini. Il a une cerautres si, pendant des années, l’Eu- taine influence sur les pays qui
rope n’avait pas laissé le pays seul critiquent la politique migratoire
en première ligne sur cette ques- européenne, mais ça ne va plus loin.
tion.
Il n’a aucune influence en Allema-
u 9
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première heure de Salvini, partage un objectif: contribuer à déstabiliser le cadre existant,
et donc l’UE, par une stratégie de la tension
permanente. Après plusieurs avertissements,
Paris a donc choisi de hausser le ton et d’assumer un rapport de force avec Salvini, qui est
devenu ces derniers mois la figure de proue
de cette extrême droite européenne. Lequel,
en bon pompier pyromane, a affirmé ne pas
chercher «les polémiques» et invité Macron
à s’asseoir autour d’une table. Proposition rejetée par Griveaux, qui a affirmé que le dialogue n’était pas rompu à l’échelle intergouvernementale. Il a ensuite ramené Salvini et
Di Maio à leur rang de ministres en rappelant
que l’interlocuteur de Macron restait Giuseppe Conte, le chef de l’exécutif italien.
Sur la scène française, l’épisode a en tout cas
illustré la (vieille) habitude des «patriotes» du
Rassemblement national (ex-FN) à jouer les
partis de l’étranger. L’Italie de Salvini, la Russie de Poutine, la Hongrie d’Orbán, etc. Pour
Jordan Bardella, tête de liste du RN aux européennes, le coupable de cette situation
inédite entre la France et l’Italie se trouve
à l’Elysée, et pas ailleurs. Il accuse Macron
– qui avait, il est vrai, eu des mots durs
à l’égard de l’Italie sur la question migratoire
alors que la France est loin de montrer l’exemple– d’entretenir «un climat de tension», lui
l’«insulteur numéro 1» de l’Italie. Quant à
l’épisode Di Maio, Bardella le considère
comme un non-événement.
Rupture. Vendredi, l’ancien chef du gouvernement italien, le social-démocrate Matteo
Renzi, balayé par les populistes chez lui, a
considéré que «la décision de la France […] est
absolument correcte». Au-delà des troupes
LREM, les pro-européens fédéralistes sont
montés au créneau. Tel Yannick Jadot, tête
gne, par exemple. De son côté, Emmanuel Macron est un vrai idéaliste
sur le sujet de l’Europe. C’est une
part de son discours qui n’est ni
technique ni électoraliste, mais
qui renvoie à des convictions profondes. Il n’a jamais abandonné
l’idée d’une Europe qui protège
mieux. C’est bien sûr une vision à
long terme, qu’il faut articuler avec
des mesures précises et un programme à l’approche des élections
européennes. Par exemple, les projets de taxation des Gafa [Google,
Apple, Facebook et Amazon, ndlr],
dont la France est l’un des principaux acteurs, ou les mécanismes
pour continuer à commercer avec
l’Iran malgré la sortie des EtatsUnis de l’accord sur le nucléaire.
L’idéal européen a-t-il déjà
connu une phase aussi critique
qu’aujourd’hui ?
Il faut manier ce terme d’idéal européen avec des pincettes, et ce dès
les origines de l’Union. Les premières ébauches de construction européenne sont un mode d’organisation des crédits du plan Marshall,
lancé par des atlantistes, bien plus
qu’un idéal. On n’a jamais vu de
manifestation populaire demandant plus d’Europe. Des petits
groupes ont pu porter la vision
de liste d’EE-LV, qui a jugé qu’«Emmanuel
Macron a bien fait de taper du poing sur la table». Même son de cloche chez le patron de
l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, qui conduira
la liste de son parti en mai: «La France a bien
fait de se faire respecter. […] Entre amis, on
peut se critiquer mais on ne va pas insulter et
provoquer sur le territoire de l’autre.»
Vendredi, des médias italiens ont évoqué dans
ce contexte un retrait d’Air France du plan de
sauvetage de la compagnie Alitalia, les autorités italiennes refusant d’y voir un lien avec les
tensions diplomatiques actuelles et soulignant
qu’Air France n’était déjà pas partant.
Au sein de la liste RIC, l’épisode Di Maio pourrait sceller la rupture entre Ingrid Levavasseur, la tête de liste, et Christophe Chalençon,
en charge des assemblées citoyennes. Non
pas pour une question de fond mais parce que
l’initiative s’est faite sans discussion collective, la tête de liste affirmant n’avoir été
prévenue que mardi soir. Levavasseur n’a
toutefois pas exclu de rencontrer ultérieurement Di Maio, qui l’avait contactée en janvier,
mais dans un contexte moins improvisé.
Quant à Salvini, il tiendra, lui, un meeting
commun avec Le Pen durant la campagne officielle des européennes.
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
DEUX PRÉCÉDENTS
DANS L’UE
Il n’y a eu que deux autres cas
de rappel d’ambassadeur entre Etats
membres de l’UE, d’après une source
institutionnelle. En 2017, la Hongrie
a rappelé le sien aux Pays-Bas en
réaction à une interview dans laquelle
son homologue néerlandais
comparait les méthodes d’Orbán
à celles des extrémistes musulmans.
Un an auparavant, la Grèce a rappelé
son ambassadeur en Autriche
au lendemain d’un sommet sur
la question migratoire à Vienne où
elle n’était pas conviée.
NOÉMIE LECLERCQ
d’une Europe vraiment fédérale
mais les peuples ne sont pas sur
cette ligne. Même Jacques Delors,
qui était très pro-européen tout en
étant très pragmatique, parlait uniquement d’une «fédération d’Etatsnations». Il n’a jamais alimenté la
machine fédéraliste. Il ne faut pas
voir la crise de l’idéal européen
comme une chose soudaine, c’est
un processus de très long terme et
un problème de fond depuis longtemps. Le traité de Maastricht a
été adopté avec un point d’avance
seulement en France. Le traité
de 2005 a été rejeté bien plus largement par les Néerlandais que par
les Français, alors que c’est l’un des
peuples les plus pro-européens. On
ne peut pas résumer la crise que
traverse l’Europe à une opposition
de deux visions, populisme contre
progressisme.
Comment endiguer les populismes en Europe ?
En commençant par en traiter les
causes. Le principal vecteur du populisme est un sentiment de dépossession et de déclassement, à la fois
économique et culturel. Si on arrive
à démontrer aux Européens que les
flux migratoires vont être gérés
sérieusement, y compris avec les
pays de départ et de transit, et que
le droit d’asile doit être protégé,
sans être utilisé pour des migrations
déguisées, le populisme baisserait probablement de quatre ou
cinq points partout. C’est l’une des
façons de le traiter. Dans certains
cas, il faut écouter ce que disent
les populismes, reconnaître certains problèmes pour les résoudre
d’une manière appropriée. Dans
d’autres, il faut réagir frontalement,
les combattre sur un plan conceptuel et pratique. C’est la raison
pour laquelle la France a eu raison
de rappeler son ambassadeur
en Italie.
Le sentiment de déconstruction de l’Europe prévaut-il
aujourd’hui sur celui de construction ?
Il n’y a pas de déconstruction pour
la simple raison que les institutions
fonctionnent. Mais la vieille théorie
du vélo, pour laquelle il faut continuer à avancer pour ne pas tomber,
ne tient plus. L’Europe changera
peu dans les années qui viennent.
Des avancées pourront avoir lieu,
comme sur la fiscalité des Gafa,
mais ce ne sera pas un saut en
avant. Je ne crois pas non plus à un
recul: même les eurosceptiques les
plus énervés ne veulent pas renoncer aux acquis de l’Europe. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
LIBÉ.FR
La gauche américaine
présente son
«Green New Deal»
Porté par la New-Yorkaise Alexandria OcasioCortez, nouvelle égérie progressiste de la
Chambre des représentants, le plan présenté
jeudi par les démocrates exhorte le gouvernement fédéral à financer une révolution écologique et sociale. PHOTO AFP
Chantage à la dick pic:
Jeff Bezos refuse de
baisser son pantalon
Le patron
d’Amazon accuse
un tabloïd
pro-Trump de
l’avoir menacé de
révélations sur son
anatomie pour qu’il
fasse pression sur le
«Washington Post»,
qu’il possède. Il a
choisi de rendre
l’affaire publique
jeudi soir.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
U
veut également, dit-il, comprendre les motivations réelles d’American Media Inc.
(AMI), propriétaire du National Enquirer, dont le patron,
David J. Pecker, est un ami
de longue date de Donald
Trump. Car avec son statut de
propriétaire d’un journal de
référence, écrit Bezos, «il est
inévitable que certaines personnes puissantes qui sont sujettes à la couverture du
Washington Post concluent à
tort que je suis leur ennemi. Le
président Trump est l’un d’entre eux, si l’on en croit ses
nombreux tweets.» Le patron
du géant de la distribution est
souvent la cible du chef d’Etat
sur Twitter, qui l’a surnommé
«Jeff Bozo» et surnomme le
journal qu’il a acheté en 2013
«The Amazon Post».
ne relation extraconjugale, des dick pics,
Donald Trump et
l’Arabie Saoudite: selon Jeff Braguette. L’enquêteur
Bezos, le patron d’Amazon et chargé par Jeff Bezos d’idenpropriétaire du Washington tifier les sources du National
Post, tout est lié. Jeudi soir, Enquirer, Gavin de Becker,
dans une opération de démi- affirme ensuite dans une innage savamment conçue, terview que «de sérieuses pisBezos a publié
tes désignent des
sur le site MeL’HISTOIRE mobiles politidium un long
ques». De Becker
DU JOUR
texte dans les’est notamment
quel il accuse le puissant ta- intéressé au frère de la maîbloïd américain The Natio- tresse de Bezos, Michael Sánnal Enquirer de tentatives chez, fervent soutien de Dod’«extorsion et de chantage», nald Trump et proche de
s’appuyant sur la menace de plusieurs de ses conseillers.
la publication de photos La direction d’AMI riposte. Et
compromettantes.
menace le patron d’Amazon,
Fin janvier, le tabloïd publie raconte-t-il, de publier des
onze pages sur la liaison de photos explicites de sa
Bezos avec une ancienne ani- liaison s’il ne met pas fin à
matrice de la Fox, Lauren cette enquête et s’il ne déSánchez, illustrées de photos ment pas publiquement les
de paparazzi et de copies de motivations politiques. Sur
SMS fougueux. «La plus Medium, Bezos publie l’intégrosse enquête de l’histoire de gralité d’un mail d’AMI: «En
l’Enquirer!» se vante alors le plus du selfie en dessous de la
journal. Les messages datent ceinture –communément apdu printemps 2018, soit plus pelé “dick pic” [photo de péde six mois avant l’annonce nis, ndlr] –, The Enquirer a
du divorce de l’homme le plus obtenu neuf images supplériche du monde avec son mentaires», dont «une photo
épouse, MacKenzie Bezos. Le de M. Bezos torse nu tenant
patron d’Amazon engage son téléphone de la main gaualors des détectives privés che, sur laquelle on voit son
pour tenter de découvrir l’ori- alliance», en «short mougine de la fuite de ces SMS. Il lant», une «demi-érection à
travers la braguette». Sauf
que Jeff Bezos, qui fuit habituellement l’exposition médiatique, a choisi de ne pas se
laisser intimider par le chantage du tabloïd. «Bien sûr, je
n’ai pas envie que des photos
personnelles soient publiées,
mais je ne vais pas participer
à leurs pratiques bien connues de chantage, de renvois
d’ascenseur ou d’attaques politiques, et de corruption»,
écrit-il. «Si dans ma position
je ne peux pas résister à ce
type d’extorsion, qui le
pourra?» demande celui qui
pèse aujourd’hui 136 milliards de dollars (119 milliards d’euros).
Cet intérêt inédit du tabloïd
pour un patron de la tech
– The National Enquirer est
plutôt porté sur la vie privée
des stars de cinéma ou de la
musique, voire de certains
politiques démocrates– avait
laissé penser aux observateurs qu’il était lié à la proximité entre David Pecker et la
Maison Blanche. Celle-ci a
été mise au jour l’an dernier:
l’ancien avocat personnel du
Président, Michael Cohen,
avait reconnu avoir acheté le
silence d’une actrice pornographique, et demandé à
American Media Inc. de faire
de même pour une ancienne
playmate, toutes deux affirmant avoir eu une liaison
avec Trump. Pecker avait
alors accepté de collaborer
avec la justice dans l’enquête
du procureur spécial Robert
Mueller sur la campagne 2016, et confirmé à la justice avoir acquis les droits des
témoignages de ces femmes
avec l’intention de ne jamais
les publier. C’est la pratique
dite du catch and kill : le tabloïd achète des scoops, et
Jeff Bezos à Washington, le 13 septembre. PHOTO JOSHUA ROBERTS. REUTERS
les étouffe pour protéger ses
amis, et éventuellement obtenir des faveurs.
Péril. Grâce à sa coopération
avec la justice, AMI n’avait
pas été condamné. Sous réserve, indique un accord signé en septembre, de ne pas
violer la loi dans les trois années à venir. Or, les menaces
évoquées par Jeff Bezos
pourraient mettre en péril cet
accord. «Vous pouvez parfois
«Si dans ma position je ne
peux pas résister à ce type
d’extorsion, qui le pourra?»
Jeff Bezos patron d’Amazon
obtenir un passe-droit des
procureurs fédéraux, écrit
Bezos dans son texte sur Medium. Il est beaucoup plus
difficile d’en avoir un
deuxième.»
Mais Bezos va plus loin. Il
laisse entendre que toute
cette affaire aurait pour but
de faire pression indirectement sur le Washington Post
et ses investigations sur l’Arabie Saoudite: «La couverture
essentielle et implacable par
le Washington Post du meurtre de son collaborateur Jamal Khashoggi n’a pas été très
populaire dans certains cercles, c’est indéniable.» Les enquêtes du Post, étayées par
des sources des renseignements, font du prince Mo-
hammed ben Salmane le
commanditaire de ce meurtre. Le patron d’Amazon évoque notamment la publication l’an dernier par AMI d’un
magazine hagiographique
sur le royaume et son prince,
diffusé aux Etats-Unis. Selon
Associated Press, AMI aurait
transmis à l’ambassade saoudienne de Washington une
copie du magazine plusieurs
semaines avant parution, signe de l’existence d’une relation entre l’éditeur et le
royaume, ce que les deux intéressés ont toujours nié. Et
Bezos d’enfoncer le clou :
«Pour des raisons qu’il reste à
mieux saisir, l’angle saoudien
semble avoir touché une corde
sensible.» •
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 11
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Centrafrique : le contenu
de l’accord de paix divulgué
LIBÉ.FR
Signé mardi, l’accord de paix entre
le gouvernement centrafricain et quatorze groupes armés
permettra-t-il de mettre un terme aux violences qui déstabilisent le pays depuis six ans ? Accueilli avec méfiance par
les Centrafricains, il évite de justesse la mention d’une amnistie pour les responsables d’exactions. Reste à savoir si
et comment ils seront jugés. PHOTO AFP
Haftar fait des ricochets au Sahara
L’ANL semble être entrée sans
difficulté à Sebha, la «capitale»
du Sud libyen, des affrontements ont été signalés près
d’Oubari, et ses troupes encercleraient la ville de Mourzouq.
Les trois principales localités
du Fezzan sont donc susceptibles de passer, au moins
momentanément, sous son
contrôle. Des combats font
également rage autour du
champ pétrolier d’El Sahara,
dont la production est à l’arrêt
depuis deux mois.
Paris, en dépit de son soutien
officiel au gouvernement
d’union nationale de Fayez
el-Sarraj (installé à Tripoli), a
décerné un satisfecit à l’indocile maréchal Haftar. «Les opérations récentes de l’ANL ont
permis d’éliminer des cibles terroristes importantes [l’ANL a
Venezuela Nicolás Maduro défie
le groupe de contact et bloque l’aide
indiqué avoir tué un cadre d’AlQaeda au Maghreb islamique,
ndlr] et pourraient entraver
durablement l’activité des
trafiquants d’êtres humains», a
déclaré mardi le porte-parole
du Quai d’Orsay.
L’un des groupes rebelles tchadiens présents sur le sol libyen,
l’Union des forces de la résistance (UFR), a préféré faire
route vers le sud et franchir la
frontière il y a plusieurs semaines. Son leader, Timan Erdimi,
exilé au Qatar depuis 2010, est
un parent du Président, Idriss
Déby, appartenant à l’ethnie
zaghawa comme la plupart des
cadres de l’armée tchadienne.
Ses hommes ont pu s’enfoncer
de 400 kilomètres dans le pays
avant d’être attaqués… par
l’aviation française. Dimanche,
puis à nouveau mardi et mer-
credi, des Mirage 2000 de la
force «Barkhane» partis de
N’Djamena ont bombardé une
colonne «d’une cinquantaine
de pick-up», mettant «hors de
combat» une vingtaine de véhicules, selon l’état-major des
armées.
«La France est intervenue à la
demande des autorités tchadiennes», a commenté le
ministère français des Affaires
étrangères. Le mandat de
l’opération Barkhane, dont le
QG est installé à N’Djamena,
est pourtant circonscrit à la
lutte antiterroriste. La décision
de voler à la rescousse du
régime tchadien, principal
partenaire militaire de Paris au
Sahel, est donc un choix politique –que l’Elysée n’a pas souhaité commenter. C.Mc.
A lire en intégralité sur Libération.fr.
Côte-d’Ivoire L’ex-rebelle Guillaume
Soro rend son tablier
Italie Le démantèlement du pont
de Gênes a commencé
Un premier segment du viaduc de Gênes, dont l’écroulement en août avait fait 43 morts, a été démonté
vendredi. L’opération devait permettre de retirer une
première portion longue de 36 mètres, large de 18 mètres et pesant 900 tonnes. Le démantèlement complet
du pont Morandi – du nom de son architecte –, qui
s’étend sur un kilomètre, devrait durer au moins
six mois. Il sera remplacé par un ouvrage en acier et béton conçu gratuitement par Renzo Piano, l’architecte
du centre Pompidou, natif de Gênes.
Installé à Barcelone où il briguera le fauteuil de
maire aux élections du 26 mai, l’ancien Premier
ministre français Manuel Valls a annoncé vendredi
sa participation à la manifestation, dimanche à
Madrid, contre le chef du gouvernement, Pedro Sánchez. Le responsable socialiste est accusé d’avoir fait
trop de concessions aux indépendantistes catalans,
à la veille du procès des dirigeants accusés de la
tentative de sécession d’octobre 2017. Le Parti populaire (PP, droite), les libéraux de Ciudadanos, qui
soutiennent Valls à Barcelone, et Vox (extrême
droite) défileront en compagnie de groupes ouvertement fascistes ou néonazis tels que Hogar Social.
Albert Finney, c’est fini
Le président contesté du Venezuela, Nicolas Maduro,
a assuré vendredi qu’il empêcherait le «show» de l’aide
humanitaire, en référence à la nourriture et aux médicaments qui ont commencé à arriver en Colombie, à la
frontière du pays pétrolier: «Le Venezuela ne va pas tolérer le show de la prétendue aide humanitaire, car nous
ne sommes les mendiants de personne.» Il a par ailleurs
dénoncé le «parti pris» des pays du groupe de contact
international, qui avaient appelé la veille à une «élection
présidentielle libre».
L’ancien chef de la rébellion ivoirienne, Guillaume Soro,
à qui on prête des ambitions présidentielles pour 2020,
a démissionné vendredi de son poste de président de
l’Assemblée nationale lors d’une session extraordinaire
qu’il avait convoquée. «A cet instant précis, je rends ma
démission», a annoncé Soro, en froid avec le chef de
l’Etat, Alassane Ouattara. «Refuser de démissionner
conduirait à une crise institutionnelle. On ne peut
risquer de mettre en péril la paix fragile […] pour conserver un poste», a-t-il ajouté.
MANUEL
VALLS
Candidat
à la mairie
de Barcelone
AFP
Les échos du désert libyen, ces
temps-ci, résonnent jusqu’à
Paris. Le 16 janvier, le maréchal
Khalifa Haftar, maître de la
Cyrénaïque (la région orientale), a lancé son autoproclamée armée nationale libyenne
(ANL) en direction du sud. Le
but de l’offensive, selon son
porte-parole, est de «purger la
zone des groupes terroristes et
criminels» –le leitmotiv de Haftar dans ses opérations de conquête. Mais en bouleversant les
fragiles équilibres militaires,
politiques et économiques du
Fezzan, l’homme fort de l’Est
libyen rallume des conflits
locaux, irrite ses adversaires de
l’Ouest, et bouscule des groupes armés qui s’étaient implantés localement à la faveur du
chaos ayant suivi l’effondrement du régime de Kadhafi.
«Je manifesterai à Madrid
pour défendre
la Constitution et l’unité
de l’Espagne.»
Dans l’Usure du temps, d’Alan Parker (1982). REX. SIPA
Avec sa gueule de pilier de
pub, son charisme aristocratico-popu, son regard tour à
tour malicieux ou cruel, son
allure de gentleman exaspéré
ou de gros matou emmitouflé
de lassitude, Albert Finney est
de ces belles figures adorées
qui sautent de rôle en rôle en
dessinant une trajectoire de
bon vivant et de libre penseur.
Il est mort à 82 ans, après
cinq années à lutter contre un
cancer des reins.
Né en mai 1936 à Salford, non
loin de Manchester, il grandit
dans une famille de bookmakers qui n’a pas la moindre accointance avec le théâtre ou le
cinéma. Pourtant, Finney
montre des dispositions précoces pour le jeu et finit par
entrer à la prestigieuse Royal
Academy of Dramatic Art de
Londres, dans la même classe
que Peter O’Toole. Après plusieurs prestations shakespeariennes, il décroche ses premiers rôles au cinéma,
notamment dans Samedi soir,
dimanche matin de Karel
Reisz en 1960, où il prête son
charisme, sa désinvolture et
son charme sexy au personnage de l’ouvrier d’usine dans
la ville industrielle de Nottingham. Il devient instantanément l’un des visages du «free
cinéma» ouvrant la voie d’un
renouveau de la production
britannique qu’il confirme
deux ans plus tard en interprétant le personnage éponyme du bâtard érotomane
Tom Jones pour Tony Richardson, d’après le fameux
roman picaresque de Fielding. Ce film connaît un succès international et vaut à
Finney une première nomination aux oscars, mais aussi
de quoi prendre du bon temps
puisque son contrat prévoyait
un intéressement aux bénéfices de l’exploitation du film.
Il voyage alors sans trop se
soucier de sa carrière.
Cette insouciance de tête de
mule lui permet de se tenir
soigneusement à l’écart du
star-system hollywoodien
tout en y tenant une place de
choix à travers des productions prestigieuses telles que
le Crime de l’Orient-Express
en 1974, où il est un Hercule
Poirot pommadé, ou Au-dessous du volcan de John Huston, translation de l’indescriptible roman de la cuite
métaphysique de Malcolm
Lowry. Finney fera merveille
face à Julia Roberts dans Erin
Brockovich ou Philip Seymour Hoffman dans 7h58 ce
samedi-là. Il fut également un
second rôle magnétique dans
des films aussi différents que
Miller’s Crossing des frères
Coen, Big Fish de Tim Burton
ou dans le James Bond Skyfall, donnant de l’épaisseur et
une gravité sarcastique aux
séquences les plus usées.
DIDIER PÉRON
68 mil ions
C’est, en dollars (soit
60 millions d’euros), la
somme que réclame
Woody Allen à Amazon
devant la justice américaine. Selon le cinéaste,
le groupe de Seattle
aurait abusivement mis
fin à son contrat, qui prévoyait la production de
quatre films. Il affirme
que ses interlocuteurs lui
ont expliqué que la décision avait été prise du fait
«d’accusations répétées»,
de ses «déclarations controversées» et «du refus de
plus en plus répandu chez
les acteurs et actrices majeurs de travailler ou
d’être associés à son nom
de quelque façon que ce
soit». En 1992, le réalisateur avait été accusé
d’abus sexuelssur sa fille
adoptive de 7 ans, Dylan
Farrow. Les poursuites
avaient à l’époque été
abandonnées.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
A l’appel de leurs organisations
représentatives, des chefs d’entreprise se sont
réunis mercredi à la Chambre de commerce
et d’industrie du chef-lieu bourguignon.
L’occasion de pourfendre les taxes et le
nombre de fonctionnaires tout en alertant sur
le danger que la transition écologique ferait
courir… à l’économie française.
Dans la Chambre de commerce et d’industrie de Dijon, mercredi.
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
A Dijon, le
grand débat
des petits
patrons
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Par
AMANDINE CAILHOL
Photos CLAIRE JACHYMIAK
L’
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Les syndicats divisés sur
la consultation de Macron
affaire était mal engagée.
Sur le site du grand débat
national, les organisations
patronales, à l’initiative de la soirée,
avaient indiqué une adresse mail
et le non-respect des négociations collectives», expliquait
Exception faite de la CFDT,
d’inscription erronée. La veille, elles
Catherine Perret, en charge de l’activité revendicative
les syndicats refusent de se mêler
avaient appris que deux députés
de la centrale, peu avant la manifestation de mardi.
au grand débat national, assimilé
LREM avaient aussi choisi la date
par l’Union Solidaires et la CGT
du 6 février pour une séance simiAventure. En revanche, la CFDT et son secrétaire géà une manœuvre de communication. néral, Laurent Berger, qui depuis le début du mouvelaire. Et ce à quelques mètres de la
Chambre de commerce et d’indusment des gilets jaunes appellent à un «Grenelle du poutries (CCI) de Côte-d’Or, à Dijon,
our eux, le grand débat n’est qu’une «opération voir de vivre», sont au rendez-vous. Le syndicat «a fait
où elles avaient, elles, convié les
de communication». «Et on ne veut pas y partici- le choix de se saisir de l’espace de discussion ouvert par
patrons. Dans la salle, mercredi
per», tranche Eric Beynel, porte-parole de l’Union le grand débat national en invitant ses adhérents à y parvers 18 heures, une cinquantaine de
syndicale Solidaires. Après avoir émis un premier refus ticiper et en organisant elle-même des débats sur tout le
sièges orangés avaient trouvé prede se rendre à Matignon pour discuter du dispositif mis territoire», explique-t-il, dans un communiqué publié
neur. Un peu «décevant», reconnaît
en place par le gouvernement, la CGT et Solidaires ont jeudi. Pour l’occasion, le syndicat a même créé des
au micro Xavier Mirepoix, le préside nouveau décliné le rendez-vous proposé par Edouard «outils» dédiés: un «kit d’animation de débats» ou encore
dent de la CCI. Mi-janvier, le Medef,
Philippe mercredi. «Débattre, c’est notre activité princi- des «fiches thématiques» résumant les propositions de
au niveau national, avait invité «les
pale, on ne fait pas qu’organiser des manifestations et la CFDT. Le tout disponible en ligne. Depuis le début de
entrepreneurs à participer largement
des grèves, le débat est continu. Là on ne voit pas l’intérêt, l’année, les cédétistes ont déjà organisé plusieurs séanà ce dialogue indispensable». Même
car le cadrage qui a été fait n’a que pour seul objectif de ces «réunissant des citoyens adhérents ou non à la CFDT»
son de cloche à l’U2P et la CPME. Sur
valider ce qui a été fait depuis deux ans», regrette le syn- à Laval, Grenoble, Lourdes ou encore Clermont-Ferrand.
les murs, huit écrans affichent les lodicaliste, assurant que l’union a tout de même transmis Une quarantaine de rendez-vous sont encore à l’agenda
gos des organisateurs: les trois orgaau Premier ministre leur «cahier revendicatif».
du syndicat et d’autres sont en préparation, Laurent Bernisations patronales, la CCI et la
ger promettant près de «150 dates» au total.
Chambre des métiers et de l’artisa«Sur le bitume». Du côté de la CGT, on prévient de- Présent aussi à Matignon, Michel Beaugas, de Force
nat. «On est là pour parler d’une
puis quelque temps : «Le véritable débat, on va se le ouvrière, a rappelé que son syndicat «ne participe pas»
voix», note l’hôte, avant de céder la
faire.» Jugeant les 32 questions proposées par l’exécutif au grand débat. Hors de question pour le syndicat, qui
parole à l’animateur, un journaliste
«insipides» et déconnectées des «légitimes revendica- fait de l’indépendance vis-à-vis du politique son fer de
du cru. C’est «un grand débat version
tions qui font s’exprimer la colère depuis des mois», le lance, de se mouiller dans une telle aventure. «Nous ne
chef d’entreprise», explique ce dersyndicat a préféré battre le pavé mardi. «Un grand débat sommes donc ni organisateurs ni co-organisateurs ou
nier, rappelant les quatre thèmes,
sur le bitume», se targue la centrale.
associés du grand débat», avait martelé en janvier Yves
«base de travail» sur lesquels le gou«La CGT a déjà dit qu’elle ne souhaitait pas participer à Veyrier, le numéro 1 de FO. Pour autant, face au Premier
vernement invite les citoyens
un débat dont les décisions sont déjà prises avant d’inter- ministre, Beaugas a prévenu que FO ne souhaite pas
à phosphorer jusqu’au 15 mars.
roger les Français, et en particulier ceux qui sont mobili- «que le grand débat puisse cautionner des projets de loi
Première thématique annoncée
sés depuis plusieurs semaines. Le gouvernement demande avec lesquels nous sommes en désaccord, comme les suppar ce Monsieur Loyal : «Impôts,
à rencontrer les syndicats, leur dit “Je vous ai entendu” pressions de postes dans la fonction publique».
dépenses et action publique.» Au
et au bout du compte, ça se solde par des lois régressives
GURVAN KRISTANADJAJA
premier rang, un patron en pull
camionneur, propriétaire d’un
magasin de motos, lève la main. «Les d’impôts». Un autre propose de bais- la rue pour trouver du boulot: «Il dit là où moi je reste.» Présent deux rangs
taxes j’en ai ras-le-bol, je suis gilet ser les subventions aux entreprises, vrai, partout on cherche. Pour prépa- derrière, le directeur départemental
jaune parce que j’en ai marre de mais à condition de réduire les taxes: rer des colis dans les supermarchés, de la Poste répond «mutualisation»
payer, payer, de travailler, «Aidez-nous moins, mais prélevez- il ne faut pas avoir fait Polytechni- et «maison de services au public».
travailler.» Dans son viseur: la taxe nous moins.» Un «ancien industriel» que, et pourtant on ne trouve pas.» Quand vient le sujet de la transition
foncière, mais surtout celle sur les a une autre idée: «Il faut une conver- «Forcément quand on leur propose écologique, la fougue redescend. Le
enseignes et publicités extérieures. gence entre les pays européens», c’est- des contrats de 20 heures…» s’agace temps presse, il faut encore parler
Il raconte avoir enlevé des pancartes à-dire un alignement sur les Etats les un autre. «Oh, un patron de gauche», démocratie et honorer le cocktail qui
de sa façade. A tel point
«mieux lotis» sur les ricane un participant. Ledit patron, attend dans le hall. Chacun y va de
que «des clients m’ont de- REPORTAGE
plans fiscal et social. conseiller en gestion du patrimoine, son mot pour la planète: «Y a quand
mandé si j’allais fermer»,
Une seconde, on se croit se voit plutôt comme un «huma- même ce qu’on va laisser à nos enassure-t-il. Pour autant, la facture en plein congrès de la CGT, qui dé- niste». «C’est bien ce débat, mais c’est fants», dit un employeur. Tous s’acreste trop salée à son goût. «Ça s’ap- fend une «harmonisation vers le haut le même clan qui parle», confie-t-il cordent sur un même objectif: avanpelle du racket.»
des garanties sociales». Mais, ici, le plus tard en quittant les lieux.
cer vers un modèle plus vert, mais
Quelques rangs plus loin, l’ex-nu- logiciel est renversé : C’est tout le
piano piano. «Cette transition, ça
méro 1 du Medef local rebondit: «La contraire qui est visé.
«CROUPIÈRES»
nous affaiblit économiquement», dit
plaie, c’est l’impôt sur la production: L’animateur relance: «Quelles sont les A l’heure de plancher sur les services l’un d’eux. La fin annoncée du diesel
quels que soient vos résultats, vous économies prioritaires à faire pour publics, «vrai poumon pour l’activité inquiète. «On était leader et on a acêtes taxés pareil.» Un autre joue la l’Etat ?» Emulation dans la salle. économique», selon un participant, cepté de se faire tailler des croupières.
provocation : «Il n’y a qu’une façon «Suppression de fonctionnaires, de l’assemblée a quelques mots pour les Les moteurs électriques viendront
de supprimer le déficit de l’Etat: c’est ministères», s’empresse de répondre salariés, les loyers hors de prix, les tous de Chine», pointe un autre.
de multiplier l’impôt sur le revenu le patron d’une boîte de peinture, en difficultés de transport, le manque «L’écologie c’est bien, mais on en fait
par deux.» Petit malaise dans doudoune. Il veut diviser par deux le de places en crèche et de services en trop. Ce n’est pas la France qui va
l’assemblée, vite dissipé.
nombre de parlementaires. Pêle- zone rurale. Un banquier s’agace : tout révolutionner», abonde un garamêle, il parle de «remettre les gens au «J’ai choisi de garder des agences par- giste qui «aime les belles bagnoles».
DOUDOUNE
travail», de «retour aux 40 heures», tout, même là où ce n’est pas rentable. «Faut dire que sur le parking, il y a
«Les équilibres sont complexes à trou- du système éducatif qui «a dévalo- Je ne vois pas pourquoi la Poste ferme quelques Porsche», s’amuse une voix
ver», souffle cet homme en chemise risé le travail manuel». Un ébéniste
dans la salle.
blanche qui râle aussitôt contre les dit en avoir «marre de devoir payer
Une cheffe d’entreprise spécialisée
taxes «absurdes inventées au fur et à 750 euros par mois un apprenti qui
dans «l’aide à la créativité» évoque
mesure par les pouvoirs publics pour sait tout juste tenir un balai». «Moi,
Manfred Max-Neef, économiste chifinancer leurs projets». A la tribune je suis pour payer mes apprentis»,
lien apôtre d’un mode de développeoù sont installées les têtes de files des tempère un représentant patronal,
ment basé sur l’identification des
organisations patronales locales, défendant l’idée de «transmission»
besoins fondamentaux. «Est-ce qu’on
l’une d’elles réagit: «La redistribu- des savoir-faire.
ne devrait pas se poser cette question
tion doit être faite par les entreprises. S’ensuivent quelques coups contre
des besoins auxquels on répond ?»
Ce n’est pas en augmentant l’impôt «le millefeuille administratif» et les
propose-t-elle. Sans obtenir de réqu’on va mieux redistribuer, c’est en aides sociales, «les plus élevées au
ponses. Derrière son ordinateur, la
allégeant les entreprises.» La solution monde», croit savoir un patron. Il cite
personne chargée de retranscrire les
L’ex-numéro 1
passe donc par une «réduction de la Emmanuel Macron qui, en septemdébats est perdue : «Manfred comdu Medef local
voilure de l’Etat pour avoir moins bre, invitait les chômeurs à traverser
ment ?» •
P
«La plaie,
c’est l’impôt sur la
production: quels
que soient vos
résultats, vous
êtes taxés pareil.»
Carnet
NAISSANCE
«Il neigeait dans les rues
des Lilas quand
Marin Emeriau
est venu au monde
le 22 janvier.
Ses parents,
Mathilde et Sylvain,
le regardent grandir
avec bonheur.»
DÉCÈS
Jean-Do
Alexandre et Charlotte, ses enfants
sa famille et ses amis
proches ont le regret de vous
faire part du décès de
Jean-Dominique
de Rouilhan (1948-2019)
le 1er février à
Vic-en-Bigorre.
Jean-Louis, Diego,
sa famille
et ses amis
si chers et si fidèles
ont la tristesse de vous faire
part de la disparition de
François FAURE
à l’âge de 60 ans.
La cérémonie civile sera
célébrée le mardi 12 février
2019, à 15H30, en salle de la
Coupole, cimetière du Père
Lachaise, 71 rue des
Rondeaux, 75020 PARIS.
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un séminaire,
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FRANCE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
JEAN-CLAUDE
ROMAND
L’ombre du double je
RÉCIT
Condamné à une peine de perpétuité, le faux docteur
qui avait assassiné sa famille en 1993 après plus
de quinze ans d’imposture a présenté une demande
de libération conditionnelle en septembre. Après plusieurs
reports, la justice l’a finalement rejetée vendredi.
Jean-Claude Romand lors de son procès à Bourg-en-
Par
JULIE BRAFMAN
D
epuis 2015, il pouvait prétendre à un horizon sans
grillage ni miradors. Pourtant, il n’en avait jamais fait la
demande. Jusqu’à ce jour de septembre 2018, où les magistrats du
tribunal d’application des peines
(TAP) de Châteauroux, dans l’Indre,
ont vu arriver sur leur bureau
un fragment d’histoire criminelle,
un dossier estampillé «Jean-Claude
Romand». Condamné à une peine
de perpétuité assortie de vingtdeux ans de sûreté, celui que
la presse surnomme «le docteur
Romand» s’est décidé à demander
une libération conditionnelle.
Après plusieurs reports, celle-ci a finalement été examinée le 31 janvier
par le TAP. «C’est un détenu qui
ne pose aucun problème, sans
passé disciplinaire, analyse-t-on à
l’administration pénitentiaire. Mais
la vraie question qui se pose, c’est :
est-ce qu’il a compris le sens de sa
peine? Est-ce qu’il a réfléchi à ce qu’il
a fait?» Vendredi, les juges ont suivi
la position du parquet et décidé que
les portes de la prison de Saint-Maur
resteraient closes. «En dépit de son
parcours d’exécution de peine satisfaisant, les éléments du projet
présenté et de sa personnalité ne permettent pas, en l’état, d’assurer un
juste équilibre entre le respect
des intérêts de la société, des droits
des victimes et de la réinsertion du
condamné», a indiqué Stéphanie
Aouine, la procureure de la République de Châteauroux, dans un
communiqué de presse. Un quart de
siècle après les faits, la personnalité
de Jean-Claude Romand semble
donc toujours semer le trouble aux
yeux des magistrats.
«ANÉANTISSEMENT»
C’était au temps des procès-verbaux à l’écriture typographique, au
temps où il existait encore un crime
de «parricide» et où on évoquait le
«corps du délit». L’histoire tiendrait
presque en une seule phrase, celle
qui sert d’incipit à l’ordonnance de
renvoi devant la cour d’assises: «Le
samedi 9 janvier 1993, Jean-Claude
Romand assassinait sa femme et
ses deux enfants, ses père et mère,
avant d’essayer, en vain, de tuer celle
qui aurait été son ancienne maîtresse.» Voilà. Un homme a méthodiquement tué tous ceux qu’il
aimait. Il a fracassé le crâne de son
épouse avec un rouleau à pâtisserie,
il a regardé les Trois Petits Cochons
avec ses enfants avant de tirer une
balle dans la tête de sa fille, 7 ans, et
d’en réserver une autre à son fils
de 5 ans. Le lendemain, il s’est rendu
dans la maison familiale de Clairvaux-les-Lacs (Jura), il a déjeuné
avec ses parents et, après avoir avalé
ses haricots, les a tués d’un coup de
carabine. Jean-Claude Romand a
aussi éliminé le labrador de son
enfance. Puis il a tenté d’en finir avec
sa maîtresse. Elle s’est débattue. Il a
renoncé. Finalement, il a voulu se
suicider en mettant le feu à la maison. Mais cette fois, il a raté.
L’ordonnance de mise en accusation parle d’«anéantissement», un
mot qui, mieux que tous les autres,
décrit ces crimes. D’un même geste,
Jean-Claude Romand a gommé
sa vie et tous ceux qui en faisaient
partie. Lors du procès devant la
cour d’assises de Bourg-en-Bresse,
en 1996, chacun cherchera à comprendre ce qui est arrivé à ce fils
unique de forestiers élevé par des
parents aimants. Les jurés remontent méticuleusement la chronologie: l’inscription en médecine
à Lyon, l’élève moyen, le redoublement de la deuxième année.
«C’est le début de mon imposture, indique Jean-Claude Romand. Je ne
pouvais pas imaginer jusqu’où elle
m’entraînerait…»
De 1974 à 1986, il se réinscrit, rentrée
après rentrée, en deuxième année.
Personne n’en saura rien, pas même
Florence, une cousine par alliance
qu’il épouse en 1980. Les études
«terminées», ils emménagent dans
un coquet pavillon en bordure de la
Suisse, à Prévessin-Moëns, route de
Bellevue. Jean-Claude Romand s’invente une vie toute lisse, conforme
aux impératifs sociaux: un travail
à l’Organisation mondiale de la
santé (OMS), des relations haut placées, des colloques à l’étranger.
Le décor est planté. Une tragédie
bourgeoise dans une ambiance ouatée: les parents qui travaillent, les
enfants qui vont au catéchisme, les
repas dominicaux entre amis. Dans
ce monde où il fait «comme si», sa
femme, Florence, le regarde partir
chaque matin sacoche sous le
bras. Jean-Claude Romand passe
ses journées seul dans sa voiturebureau. Pour couvrir la supercherie,
il emprunte, pique, vole, escroque.
Il pille les siens avec parcimonie
mais entrain, se faisant remettre
378000 francs par son beau-père,
50000 par un oncle, 10000 par des
proches. Quelques chèques par-ci,
quelques autres par-là. Au total,
l’abus de confiance sera estimé à
2,5 millions de francs. Qui irait se
méfier du docteur à l’assurance
tranquille et à la douce modestie?
Ce n’est qu’en 1992 que le vernis
commence à se craqueler. Florence
exprime des doutes. Chantal, sa
maîtresse, voudrait bien récupérer
les 900000 francs qu’elle a prêtés.
Puis les banques se font menaçantes. Sans compter cet ami qui
se pose des questions parce que le
nom de Romand ne figure pas sur
le listing de l’OMS. Au juge d’instruction, pour expliquer son geste
meurtrier, Jean-Claude Romand
murmure: «C’est peut-être pour supprimer leur regard.» «Mythomane
atteint d’une pathologie narcissique», tranchent les experts.
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tume. Peut-être, après tout, n’était-il
pas un grand imposteur, juste un
petit truqueur qui a mieux prospéré? Néanmoins, il a vécu le simulacre plus profondément que les
autres. Pas simplement dans les
dîners en ville mais dans l’intimité,
dans la chambre à coucher. Jusqu’à
ce que l’on découvre cinq cadavres
et un faussaire de l’âme.
Finalement, ce n’est pas tant une
double vie qu’un double vide. «Un
mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de
honteux, peut-être, mais de réel. Le
sien ne recouvrait rien. Sous le faux
docteur Romand, il n’y avait pas
de vrai Jean-Claude Romand», écrit
Emmanuel Carrère. Comme si la
liberté était paradoxalement advenue derrière les barreaux. «D’une
certaine façon, c’est le meilleur
endroit où il pouvait être. Tout le
monde sait ce qu’il a fait, il n’a pas à
dissimuler», poursuit l’écrivain.
«IL RECOMMENCE»
Bresse (Ain), le 5 juin 1996. PHOTO FAYOLLE PASCAL. SIPA
Comment peut-on traverser la vie
avec une telle absence de soi? JeanClaude Romand ne donnera pas
vraiment d’explications lors de son
procès. «Peur de décevoir», bredouillera-t-il. Ou encore : «Je n’ai
pas de réponse […]. Un premier
mensonge en appelle un autre et c’est
pour la vie.» David Dufresne, le
chroniqueur de Libération, évoquait en 2000 la frustration sur les
bancs de la presse. «On avait envie
de secouer tout ce beau monde :
après vingt ans de mensonges,
vingt ans de vie double, après le
quintuple meurtre… Personne ne
pouvait se satisfaire de ces mots: “Je
sais, ça paraît invraisemblable.”»
Après le verdict le condamnant à la
perpétuité, Jean-Claude Romand
retourne en prison, laissant derrière
lui la béance de l’incompréhension.
S’y engouffreront des romanciers
(Emmanuel Carrère) et cinéastes
(Laurent Cantet, Nicole Garcia),
s’emparant de cette existence déjà
fictive pour tenter d’y chercher une
vérité universelle, de percer le mystère d’un homme désespérément
ordinaire.
ART DE VIVRE
Jean-Claude Romand est devenu
une sorte de référence dans les annales criminelles. A chaque affaire
impliquant un petit ou grand falsifi-
cateur de l’existence, on lit invariablement la comparaison avec le
faux médecin. Comme si, plus encore que l’empreinte de son crime,
il avait laissé dans l’histoire celle de
son imposture, celle de ce «je» de
dupes.
L’affaire est célèbre parce qu’elle est
celle de toutes les vies. Jean-Claude
Romand –avec cette prédisposition
patronymique – a poussé à l’extrême ce qui existe en chacun. Il a
fait de la banale tricherie un art de
vivre, des arrangements avec la réalité une routine, de la petite imposture personnelle une grande mystification. Ce n’est pas un hasard s’il
a une tête de voisin de palier, avec
ses lunettes dorées et son front
dégarni. Il est monsieur Tout-leMonde: il triche, il gomme, il ment,
il raye. Dans une interview, Emmanuel Carrère, auteur de l’Adversaire,
le dira très justement: il incarne ce
«décalage entre le moi social et l’espèce de pauvre petit bonhomme tout
nu tapi au fond de nous». Ou encore les mots de son avocat: «JeanClaude Romand, il nous ressemble.
Il pourrait être votre fils, votre cousin. C’est quelqu’un qui fait partie de
notre univers. Il n’est pas né comme
ça. C’est la vie qui l’a amené à ça.» Il
est tous ceux qui s’inventent un peu
mieux, qui rectifient le vernis social, rajustent discrètement le cos-
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
Détenu modèle, solitaire et entouré
d’images pieuses, Jean-Claude Romand a mené une vie carcérale sans
heurts. Les psychiatres qui l’avaient
rencontré à la maison d’arrêt de
Bourg-en-Bresse avant son procès
notaient : «Jean-Claude Romand
paraît avoir trouvé une certaine
rédemption mystique qui l’aide à assumer sa culpabilité et la réalité de
son procès.» Après avoir suivi une formation d’ingénieur du son, il a travaillé aux ateliers de restauration de
documents sonores pour l’Institut
national de l’audiovisuel (INA).
Jean-Claude Romand a-t-il réussi,
en vingt-cinq ans, à répondre à tous
les «pourquoi»? Ceux qui l’avaient
terrassé devant la cour d’assises ?
«Est-ce qu’il s’est réinventé à nouveau une personnalité ou est-ce
qu’il a changé ?» se demande chacun, signe de l’éternelle suspicion
de duplicité qui plane au-dessus de
lui. Le frère de son épouse assassinée, Emmanuel Crolet, vivement
opposé à sa libération, s’indignait
le 11 janvier au micro de France Bleu
Pays de Savoie à cette évocation: «Il
aura encore une fois manipulé le système pour arriver à ses fins. Il l’a fait
il y a vingt-cinq ans, il recommence.»
Jean-Claude Romand a désormais
dix jours pour faire appel de la décision de rejet du TAP.
Au début de sa peine, il envoyait des
passages de Camus à sa visiteuse de
prison, dont cet extrait de la Chute:
«Le mensonge est un beau crépuscule qui met chaque objet en valeur.
On voit parfois plus clair dans celui
qui ment que dans celui qui dit la vérité.» Désormais, il évolue dans
un monde de la transparence, un
monde où l’on exige la vérité «les
yeux dans les yeux». •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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FRANCE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
LIBÉ.FR
«Je m’appelle Marc, je suis
dehors depuis vingt ans»
Dans la nuit de jeudi à vendredi,
de 22 heures à 1 heure du matin, Paris a été subdivisé
en 360 secteurs, parcourus par autant d’équipes chargées de recenser les SDF qui dorment dehors. Parmi
les lieux passés au peigne fin lors de cette deuxième
Nuit de la solidarité, le service des urgences de l’hôpital Saint-Louis. Reportage. PHOTO CORENTIN FOHLEN
à petit, tout dégommer… Et
créer des baccalauréats
locaux, qui n’auront pas la
même valeur partout.» «L’objectif, c’est aussi de nous mettre en concurrence entre enseignants, ajoute Solène, prof
d’histoire-géo. Qui donnera le
cours de géopolitique par
exemple? Les profs d’histoiregéo ou de SES [sciences économiques et sociales ndlr] ?»
Autre question : «Va-t-on
vraiment laisser les élèves
choisir comme le dit la
réforme, ou est-ce qu’en fait ils
n’auront pas le choix ?»
Anerie. Dans la nouvelle
Dans la salle des professeurs du lycée Honoré-de-Balzac à Mitry-Mory (Seine-et-Marne), jeudi soir.
Nuit des lycées: «Les élèves
savent qu’on les carotte»
«Libé» s’est glissé
jeudi soir dans une
salle des profs
de Seine-et-Marne,
occupée
par 25 enseignants.
Des centaines
d’établissements
se révoltent ainsi
contre la réforme
Blanquer.
Par
MARIE PIQUEMAL
Photo
FRÉDÉRIC STUCIN
L
es sacs étaient planqués dans le coffre des
voitures pendant la
journée de cours. Chaussettes de laine, OK. Couverture
chauffante, OK. Jeu de Uno
et appareil à raclette, c’est de se passer. «On voit bien
bon aussi. Jeudi soir, au lycée que la grève et la manif classide Mitry-Mory, en Seine-et- que comme celle de mardi ne
Marne, c’était ambiance soi- suffisent pas, alors on tente
rée pyj. Dans ce gros bahut d’autres moyens d’action. La
de 1 500 élèves, situé tout “nuit des lycées” en est une.»
près de l’aéroport Charles-de- Tout en parlant, Renaud,
Gaulle, 25 enseiprof de sciences
L'HISTOIRE économiques et
gnants ont décidé de dormir
sociales (syndiDU JOUR
là, par terre,
qué au Snesdans leur salle des profs. Une FSU), étale son stock de
façon de protester contre tracts et banderoles sur la
cette réforme du lycée qui se grande table. Il vient de pasmet en œuvre, et le ministre ser une heure devant le lycée
de l’Education, Jean-Michel à discuter avec des parents
Blanquer, que «seuls les mé- d’élèves venus assister à la
dias adorent».
réunion d’information orgaUne petite dizaine de lycées, nisée par la direction.
notamment à Toulouse et «On aurait été plus, je pense,
Dijon, ont aussi tenté le coup, sans l’épidémie de grippe.
selon eux, cette nuit-là: occu- Mais bon, c’est bien quand
per les bâtiments avec l’es- même. Un tiers de la salle des
poir qu’enfin, on parle un profs est là, toutes les disciplipeu plus de ce qui est en train nes sont représentées. Pas vrai
les collègues?» Les profs sont
assis en grand cercle, chacun
y allant de son mélange de
colère-découragement, et
aussi d’espoir. «Evidemment
qu’il en reste un peu, sinon on
ne serait pas là», dixit Camille, le prof de philo.
Puzzle. A vrai dire, ils sont
tous un peu flippés de la façon dont leur proviseur va
réagir quand il va les savoir
là. «Je le vois mal appeler la
police quand même…» veut
rassurer Renaud. RenéLouis, trente ans de professorat dans les pattes et la cravate, n’a jamais fait un truc
pareil de sa carrière. «C’est
pour dire l’ampleur de ma colère!» Parmi les points qui le
hérissent : ce calendrier à
l’envers. «On met en place
une réforme sans aucune visi-
bilité. En marchant, comme
ils disent. On ne sait toujours
pas à quoi vont ressembler les
épreuves du nouveau bac.
C’est quand même de la folie!»
Une collègue: «Nos élèves de
seconde nous demandent
notre avis sur leurs chances
de réussite dans telle ou telle
matière. Comment répondre
quand on ne sait même pas à
quoi ressemblera l’épreuve?»
Pour eux, cette réforme n’est
qu’une pièce de puzzle supplémentaire. Elle s’emboîte
parfaitement dans la réforme
Chatel de 2010 et même celle
du collège de 2015 de Vallaud-Belkacem. «Ce n’est
même pas une question de
bord politique, tranche Camille. Ils sont tous dans la
même logique. Donner toujours plus d’autonomie aux
chefs d’établissement et, petit
architecture du lycée, les filières S, ES et L disparaissent.
A la place, les élèves doivent
choisir trois spécialités parmi
un éventail de douze. «Sauf
que pour nos élèves, ce ne sera
pas douze, mais juste sept», ce
qui veut dire tout juste un peu
plus de la moitié des combinaisons possibles. La spécialité «informatique-numérique» par exemple ne sera pas
proposée ici. «Pour les élèves
qui voudraient la suivre, ils
pourraient aller dans un lycée
situé à une heure de bus…
Vous croyez vraiment que des
gamins de 15 ans vont se taper
une heure de bus le temps du
midi pour aller suivre la matière dans un autre lycée ?
C’est mort», rit Laure.
Renaud : «Les élèves, ils savent qu’on les carotte, ils ne
sont pas débiles. Même si
devant eux, on essaie d’être
rassurant. En fait, exactement comme notre proviseur
devant nous, qui ne dit rien
parce qu’il n’a pas le choix.»
Dans la salle du rez-dechaussée, justement, la réunion d’infos avec les parents
d’élèves s’achève. «Pas besoin
d’y être, on sait exactement ce
que [le proviseur] leur dit : le
discours de confiance, blabla.» Les profs l’attendent devant la porte pour lui annoncer leur soirée pyjama, la
boule au ventre, comme des
enfants qui préparent une
ânerie. Les grands sont envoyés devant. C’est plutôt
drôle. Le proviseur se montre
compréhensif (moins avec la
journaliste et le photographe). Ils peuvent passer la
nuit là. Quelques consignes
tout de même : interdiction
de mettre un orteil dans la
cantine, sous peine de
déclencher l’alarme. «Ah, et
le chauffage s’arrête automatiquement à 21 heures…» •
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LIBÉ.FR
Les leaders des gilets jaunes,
objet de mépris social
Dans sa chronique l’Age des réseaux, Vincent
Glad publie un pot-pourri du courrier des lecteurs qui réagissent
aux contenus sur les gilets jaunes qu’il glane sur «Facebook des
ronds-points» et publie sur son compte «Twitter des centres-villes». Des messages emplis de haine et de mépris social, fustigeant notamment les fautes d’orthographe d’Eric Drouet ou de
Maxime Nicolle, figures du mouvement. PHOTO DENIS ALLARD
150
C’est le nombre de
Français détenus en
Syrie, dont 90 mineurs, qui pourraient
être rapatriés via des
avions des forces spéciales américaines, selon
une source de l’AFP, qui
n’avance aucune date. Le
ministre de l’Intérieur a
pour sa part tenu à rappeler vendredi que chaque jihadiste serait présenté à la justice à son
retour en France.
PMA: Griveaux craint un
réveil de la manif pour tous
Promesse de campagne de
Macron, l’ouverture de la
PMA à toutes les femmes ne
sera examinée qu’après les
élections européennes. Mais
Benjamin Griveaux craint
déjà que ce débat ne
ravive les plaies mal
cicatrisées du mariage pour tous. «Je ne veux
pas qu’on revive dans la rue ce
qu’on a vécu en 2013. Malheureusement, on n’y coupera
pas…» s’inquiète le porteparole du gouvernement,
qui a vécu cette période côté
socialiste, au cabinet de la
ministre de la Santé Marisol
Touraine. «Il y a beaucoup
d’anti. C’est un mouvement
qui est là, qui a fait l’élection
de Fillon à la primaire. Et
Macron, c’est pas franchement leur tasse de thé.»
Griveaux anticipe aussi une
flambée d’infox parasitant ce
débat et les autres thèmes de
la révision de la loi
bioéthique : «Déjà
que les européennes
vont être sympas, mais là, ça
va être de la fake news en
ébène massif sur les cellules
souches, la recherche sur les
embryons, ou encore les accusations sur l’eugénisme généralisé. Wauquiez était
d’ailleurs assez en avance làdessus. Quant à LR, ils vous
mettent François-Xavier Bellamy en tête de liste, vous avez
compris.» Dans un texte paru
dans le Figaro en 2017, le candidat, proche des Veilleurs,
qui a bataillé contre le mariage et l’adoption pour tous,
compare en effet la PMA «à
un geste technique qui renie
notre condition de vivants.
[…] Nous choisissons la toutepuissance du désir contre
l’équilibre naturel».
On pourrait ajouter que cette
fois, l’opposition à la PMA
vient aussi de la majorité
même, notamment du fait de
la très controversée députée
LREM Agnès Thill. Mais pas
que : selon les calculs d’un
ministre, il y aurait «une
quinzaine de députés de la
majorité opposés à la PMA».
ETIENNE BALDIT
«Il a cru que
c’était gratuit.»
JEAN-YVES
LE BORGNE
Avocat de l’ex-patron
de Renault
Carlos Ghosn
Incarcéré au Japon, l’ex-patron de Renault Carlos
Ghosn est «prêt à payer» les 50 000 euros dont il a
bénéficié pour l’organisation de son mariage au château
de Versailles en 2016, a indiqué vendredi son avocat.
Et pour une raison: «Il n’a jamais été conscient qu’il les
devait puisqu’il n’a jamais été facturé.» Selon l’établissement public, la mise à disposition du château a été
enregistrée comme une contrepartie de la convention
de mécénat signée entre les deux partenaires en 2016.
Un «avantage en nature» signalé jeudi à la justice par
la nouvelle direction de Renault.
Liste commune aux européennes:
la gauche répond texto à Hamon
Jeudi soir, très tard, on a reçu
un message : «Tu es au
courant que Hamon veut organiser une primaire pour les
Européennes ?» Le lendemain, au réveil, Benoît
Hamon était sur RTL et dans
le Monde. Le fondateur de
Génération·s a proposé une
astuce pour rassembler la
gauche, de La France insoumise au Parti socialiste: une
«votation citoyenne pour
l’union». «Elle s’adresse à
l’ensemble des citoyens, de
gauche et écologistes, et sera
électronique et physique. Le
cœur de notre initiative, c’est
le pouvoir citoyen : on a besoin de donner la parole au
peuple de gauche pour arrêter une liste et le programme qui va avec», dit-il
dans le Monde.
Avant de donner les règles
du jeu : «On propose un vote
préférentiel aux électeurs. Ils
devront choisir trois listes selon leur ordre de préférence.
[…] Ils donneront trois points
à la première, deux à la seconde et un à la troisième,
et tout le monde sera inclus
dans le résultat.» L’ex-candidat à la présidentielle propose même deux dates. «On
pourra voter soit dans un lieu
physique le 14 avril, soit
électroniquement du 7
au 14 avril.» Une sorte de
primaire 2.0. De notre côté,
on a questionné les concernés par SMS afin de prendre
la température. Et l’union de
la gauche, ce n’est pas tout à
fait pour demain.
David Cormand, secrétaire
national d’EE-LV : «La réponse au temps politique
trouble que nous traversons,
cela ne peut pas être le repli
dans la citadelle assiégée de
la social-démocratie par la
magie d’un rassemblement
ambigu sur le fond. Elle n’est
pas dans la concoction d’une
liste à l’arrache. La contribution des écologistes dans le débat politique européen, c’est
la clarté, la constance et la
cohérence. Je pense que ce
sont ces valeurs qui peuvent
renverser la fatalité actuelle
du duel entre libéraux et
nationalistes.»
Raphaël Glucksmann, représentant de Place publique :
«Salut ! Ça fait des semaines
qu’on milite pour un rassemblement, donc on est ravis
quand ceux qui envisageaient
de faire cavalier seul rejoignent notre logique. Sur les
modalités, on doit encore les
décider ensemble. Et vite.
Bien avant le 23 février. Ce
sera dur, on va encore se prendre des portes dans la figure,
mais on va y arriver !»
Manuel Bompard, candidat
de LFI aux européennes :
«C’est la primaire de ceux qui
sont d’accord avec les traités
européens. Donc nous ne
sommes pas concernés.»
Rachid Temal, sénateur PS :
«Je salue le fait qu’Hamon
change de pied et s’inscrive
dorénavant dans la stratégie
d’union de la gauche et des
écologistes, portée notamment par ma famille politique. Nous sommes prêts à
regarder. Mais il ne peut pas
dire ce sont mes conditions ou
rien. Sur le périmètre: le refus
de Jadot et le silence du PCF
fragilisent la démarche collective. Nous devons, au regard
des propositions des uns et des
autres, arrêter notre stratégie
et rentrer en campagne. Car
si tous parlent d’unité, ils sont
tous en campagne, sauf le
Parti socialiste.»
Un communiste, en off :
«Quel sens y aurait-il à retrouver sur une même liste
des gens qui pensent tout et
son contraire ?»
RACHID LAÏRECHE
CETTE SEMAINE
LE SUCCÈS DU RAP
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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FRANCE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
CheckNews.fr
Depuis un an, Libération met à disposition
de ses lecteurs un site, CheckNews, où les internautes
sont invités à poser leurs questions à une équipe
de journalistes. Notre promesse : «Vous demandez,
nous vérifions.» A ce jour, notre équipe
a déjà répondu à plus de 2 700 questions.
Des gilets jaunes sont-ils venus
en manif «pour tuer avec des fusils» ?
«Enlever le LBD aux forces de l’ordre alors que
certains viennent pour tuer avec des fusils…
Drôle de responsabilité.» Cette confidence
d’Emmanuel Macron faite le 31 janvier à des
journalistes a de quoi surprendre. Des armes
à feu chez les gilets jaunes? Contactés, l’Elysée
et l’Intérieur se renvoient la balle. Sans prétendre à l’exhaustivité, CheckNews a réalisé une
revue de presse pour recenser les cas de présence d’armes à feu parmi les gilets jaunes. A
chaque fois, c’est un homme qui s’est présenté
armé sur des routes du Sud-Est, à un péage ou
à un rond-point. Jamais, à notre connaissance,
dans une manifestation. Le 18 novembre, à Livron-sur-Drôme (Drôme), un homme écarté
d’un barrage car en état d’ébriété est revenu
sur place armé d’un fusil, a rapporté France
Bleu. Il a tiré plusieurs coups de feu en l’air. Le
lendemain, au péage de Villefranche-surSaône (Rhône), un gilet jaune, arrêté par les
forces de l’ordre, portait un pistolet à grenaille,
selon France 3. Le 4 janvier, au rond-point du
péage de Bandol (Var), un homme en possession d’un fusil de chasse et de cartouches dans
son véhicule est interpellé, selon Nice Matin.
Quatrième et dernier cas, le 23 janvier sur un
rond-point à La Ciotat (Bouches-du-Rhône),
où un manifestant frappe un policier, selon Var
Matin. Il porte à la ceinture un pistolet automatique chargé. Lors de différentes manifs, des
confrères évoquent des interpellations pour
«port d’armes prohibé». La nature de l’arme
n’est pas toujours connue mais aucun n’a fait
état d’armes à feu dans les cortèges.
ADELINE MULLET
De Juan Guaidó
aux Pinçon-Charlot,
vos questions
nos réponses
Le plus mal payé des salariés plus
imposé que les actionnaires ?
Sociologues à la retraite, Michel Pinçon et
Monique Pinçon-Charlot, en promo de leur
dernier ouvrage (1), répètent à l’envi une formule choc censée illustrer l’injustice fiscale
de Macron. Dans Libé du 29 janvier, ils affirment ainsi : «Macron a aussi procédé à la
création d’un prélèvement forfaitaire unique
(PFU ou flat tax) sur les revenus du capital
[de 30%]. Le gouvernement a oublié de préciser que ce chiffre comprend aussi [les prélèvements sociaux]. Au final, l’impôt forfaitaire en tant que tel n’est que de 12,8 %. Cela
signifie que le plus mal payé des contribuables paie plus en impôts sur le revenu que le
plus riche des actionnaires sur chaque euro
de dividendes perçus.» Sur le Média, Monique Pinçon-Charlot précise: «[Avec 12,8%],
l’impôt sur le capital est en dessous de la
première tranche d’impôt à 14 %».
Le plus mal payé des contribuables salariés
payerait donc 14% d’impôt sur le revenu (IR),
contre 12,8 % pour les revenus financiers ?
Première chose: plus de la moitié des contribuables (parmi lesquels les salariés les
moins payés) ne sont pas assujettis à l’impôt
sur le revenu. Et parmi les salariés imposables à l’IR, tous, loin de là, ne sont pas imposés à un taux global d’au moins 14 %, même
si leurs revenus atteignent le taux marginal
de 14%. L’IR est en effet un impôt progressif,
qui impose les revenus par paliers. Si un salarié gagne par exemple 25 000 euros net
par an, soit 2 083 euros par mois, on va
d’abord lui appliquer un abattement général
de 10%, soit 2500 euros. Son revenu annuel
soumis au barème sera donc de
22 500 euros. Sur ses 9 964 premiers euros,
il sera imposé à 0% (1re tranche), soit 0 euro.
Ce n’est que sur la partie comprise entre
9964 euros et 22500 euros qu’il sera prélevé
à hauteur de 14 %. C’est-à-dire sur une
somme de 12 536 euros. Ce qui donne
1 755 euros d’impôts, soit un taux d’imposition de 7% [1755 euros/25000 euros x 100],
et non pas 14 %. Bref, un taux près de deux
fois inférieur à celui des revenus mobiliers,
imposés dès le premier euro à 12,8%. En réalité, pour atteindre un taux global d’imposition à 12,8%, et être ainsi imposé davantage
que les revenus mobiliers, il faut gagner plus
de 40 500 euros net par an, soit plus de
3 375 euros par mois. Cela correspond en
effet à 5 137 euros d’impôts, soit un taux
global d’imposition de 12,7 %. Or à plus de
3375 euros par mois, on fait partie des 20%
des salariés les mieux rémunérés.
LUC PEILLON
(1) Le Président des ultra-riches, La Découverte, Zones
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 19
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Juan Guaidó
est-il de droite,
voire d’extrême
droite ?
Le parti du président autoproclamé
du Venezuela, Voluntad Popular (VP), a
connu une classification mouvante
sur l’échiquier politique. Il est ainsi régulièrement classé à droite par les médias
français, dont le Figaro ou le Monde qui,
en 2015, l’avait pourtant placé au «centre
gauche», tout comme le Huffington Post
en 2017. Aujourd’hui, le service Monde de
Libération le qualifie de «libéral» de
«centre droit», alors qu’en 2015 notre correspondant de l’époque parlait d’un parti
d’extrême droite.
En fait, ces étiquettes sont avant tout utilisées par le gouvernement vénézuélien
en place pour critiquer l’opposition. Si
le parti est membre de l’Internationale
socialiste, c’est pour «se donner une
image sociale-démocrate», selon Olivier
Compagnon, directeur de l’Institut des
hautes études de l’Amérique latine. Le
socialisme n’est d’ailleurs pas revendiqué sur le site du Voluntad Popular, qui
défend «le progrès», «la démocratie» et
«l’action sociale». «Nous sommes de centre gauche et progressistes», estime Rosmit Mantilla, député VP et militant pour
les droits LGBT exilé en France. Au plan
économique, le parti a présenté une
feuille de route assez vague qui prévoit
de conserver la compagnie pétrolière
étatique tout en autorisant la création
d’entreprises mixtes pour favoriser la
concurrence.
EMMA DONADA
L’enregistrement
des négociations de
l’armistice de 1940
diffusé sur France 5
était-il inédit ?
n Manif des gilets jaunes
à Valence samedi dernier.
PHOTO SUSIE WAROUDE.
n Juan Guaidó, président
autoproclamé du
Venezuela. PHOTO AFP.
n Les sociologues
Michel Pinçon et Monique
Pinçon-Charlot
PHOTO SAMUEL KIRSZENBAUM
n Lors des négociations
de l’armistice de 1940.
PHOTO AKG-IMAGES
n De la bouillie bordelaise
sur les feuilles d’un plant
de pommes de terre.
PHOTO GARO. PHANIE.
Quels sont
les pesticides
autorisés dans
l’agriculture
biologique ?
Oui, l’agriculture biologique utilise des pesticides. Car si son but est bien de «restreindre
l’utilisation d’intrants extérieurs», il existe une
liste de produits phytosanitaires autorisés.
L’ajout d’une substance à cette liste est le fruit
d’un débat. Les critères regardés sont, selon
la Fédération internationale des mouvements
d’agriculture biologique (Ifoam), le caractère
naturel ou non d’une substance mais aussi
le procédé de fabrication, l’existence d’alternative et le besoin exprimé par les agriculteurs. La non-utilisation de produits hors de
Evénement. Révélations.
Moment d’histoire. Enregistrement inédit. A la
radio, à la télé et dans
la presse écrite (y compris
Libération), les louanges
ont plu avant la diffusion,
le 3 février sur France 5,
du documentaire 1940, les
secrets de l’armistice.
«Secrets», parce que le
film est réalisé à partir
d’une archive présentée
comme inédite, un enregistrement sonore des négociations de l’armistice
de 1940 qu’Adolf Hitler a
fait réaliser à l’insu de la
délégation française, et
qui était révélé pour la
première fois, à en croire
les producteurs du documentaire.
La petite histoire de ce
grand moment d’histoire
est belle. C’est Bruno
Ledoux, un promoteur
immobilier passionné
d’histoire et collectionneur (accessoirement ancien actionnaire de Libé),
qui est tombé dans une
vente aux enchères à Munich, en 2015, sur des disques de l’enregistrement,
que Hitler avait fait copier
pour Pétain. Une malle de
45 disques 78 tours…
jamais retrouvée depuis la
fin de la guerre. Mais
s’il s’agit indéniablement
d’une trouvaille, l’enregistrement, lui, n’est en réalité pas si inédit.
Il y a quarante ans, le documentaliste d’un journaliste d’Europe 1, Philippe
Alfonsi, avait mis la main
en Allemagne sur des
bandes magnétiques du
cette liste fait partie des contrôles des organismes certificateurs. On trouve parmi les
substances d’origine naturelle autorisées la
laminarine (extraite d’algues) et la pyréthrine
(extraite de chrysanthèmes). La réglementation européenne liste aussi des substances
autorisées mais définies comme d’origine ni
animale, ni végétale, ni issues de micro-organismes (la réglementation américaine prend
moins de gants et parle de «substances synthétiques»). On trouve notamment l’hydroxyde de calcium (ou chaux éteinte), l’huile
même enregistrement des
négociations. A la fin des
années 70, les auditeurs
de la station ont ainsi pu,
quarante ans avant les téléspectateurs de France 5,
en écouter des extraits.
Alfonsi récidivera en 1990,
cette fois sur France Inter,
pour les 50 ans de l’armistice.
Un lecteur de CheckNews
nous a même fait savoir
qu’en 1995, il avait acheté
dans un kiosque le CD
Echos de Guerre 1939-41,
réalisé avec la BBC et
l’INA, et qui proposait
aussi, parmi plusieurs documents sur la période,
des extraits des fameux
enregistrements de 1940.
Qui sont donc de moins en
moins inédits à mesure
qu’on cherche… Interrogé
par CheckNews, Emmanuel Amara, le réalisateur
du documentaire, assure
qu’il ignorait tout de ces
émissions et que les spécialistes qu’il a contactés
n’en savaient guère plus.
Comme quoi, même les
historiens peuvent parfois
manquer de mémoire.
CÉDRIC MATHIOT
de paraffine (issue du pétrole) et les fameux
«composés de cuivre» (bouillie bordelaise et
autres). Ces derniers ont vu leur autorisation
prolongée pour sept ans en Europe mais
avec des conditions d’utilisations plus drastiques depuis novembre. Les quantités à ne
pas dépasser par hectare : de 6 kg en
moyenne sur cinq ans à 4 kg en moyenne sur
sept ans. L’Efsa et l’Inra ont pointé du doigt
les dangers du cuivre, et notamment son accumulation dans le sol.
OLIVIER MONOD
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20 u
FRANCE
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Plus aucun joueur du FC Nantes
ne portera un maillot floqué du 9
Le club de foot a décidé de retirer ce numéro en hommage
à son avant-centre argentin Emiliano Sala, décédé lors d’un
accident d’avion au-dessus de la Manche le 21 janvier. La police anglaise a confirmé que le corps récupéré jeudi dans
l’épave de l’avion était celui du joueur. Ce week-end, une minute d’applaudissement sera observée sur tous les terrains
de L1 avant le coup d’envoi pour saluer sa mémoire. PHOTO AFP
Six Nations: une équipe de France
«fragile», qui doit se «transcender»
Les Bleus
affrontent
l’Angleterre
dimanche, après
une défaite
en match
d’ouverture contre
le pays de Galles.
Brunel a rappelé
Bastareaud
pour muscler le jeu
du XV tricolore.
Par
OLIVIER BRAS
«U
n an de paix.»
Voilà ce que peut
gagner dimanche
Serge Betsen si les Bleus
battent l’Angleterre à Twickenham. Installé à Londres
depuis plusieurs années,
l’ancien international français sait que dans le cas
inverse, les moqueries ne
manqueront pas. Lui et ses
coéquipiers s’étaient chargés
de faire taire les supporteurs
anglais en 2005 en gagnant
d’un petit point à Twickenham (17-18). Menés 17-6 à la
mi-temps, ils avaient réussi à
revenir dans le match et à
battre des Anglais sacrés
champions du monde
quinze mois auparavant. Et
ils avaient alors signé le dernier triomphe des Bleus sur
cette mythique pelouse dans
le cadre du tournoi.
Serge Betsen aimerait bien
sûr que les rugbymen français connaissent la même
joie quatorze ans plus tard. Il
sait à quel point la tâche
s’annonce difficile pour les
Bleus, défaits par les Gallois
(19-24) en match d’ouverture
du Tournoi des six nations
alors que les Anglais allaient
signer un brillant succès en
Irlande (32-20). «C’est clair
que les Anglais sont dans une
autre dimension et qu’ils travaillent en vue de la Coupe du
monde [qui débute en septembre, ndlr] alors que les
Français sont en train de
reconstruire et tentent de
trouver de la continuité,
analyse Serge Betsen. C’est
une chance unique dans une
Le deuxième ligne Félix Lambey face aux Gallois, le 1er février. PHOTO FRANCK FIFE. AFP
carrière et les joueurs vont
tout donner, sans penser aux
statistiques ou aux résultats.
Sur un match, les chances
sont à 50-50. Qui aurait
d’ailleurs parié que l’Angleterre allait gagner à Dublin?»
ner face aux Gallois sur
deux grosses erreurs qui ont
chacune offert un essai à
leurs adversaires. «J’aime
l’équilibre entre les anciens et
les jeunes qui arrivent. Je vois
des joueurs talentueux. Et il
faut vraiment que cette équipe
Erreurs. Cet optimisme est parvienne à gagner de noupartagé par une autre an- veau. On sent qu’elle est fragile
cienne gloire des Bleus qui a mentalement, elle doit réussir
également connu la joie, à se transcender.»
dans le cadre d’un tournoi La composition des Bleus
qui ne comptait encore que risque de frustrer cet adepte
cinq équipes,
du jeu de moude participer à
L'HISTOIRE vement. Le sédeux victoires
lectionneur JacDU JOUR
des Bleus et un
ques Brunel
match nul sur la pelouse de –adjoint de Bernard Laporte
Twickenham. Didier Codor- lors de la victoire de 2004– a
niou, ancien trois-quarts choisi de placer le volumicentre, maire de la commune neux Mathieu Bastareaud au
de Gruissan (Aude) depuis centre de l’attaque française.
près de dix-huit ans, reste un Ses quelque 120 kilos lui perspectateur avisé et un fervent mettront de défier le puissupporteur des Bleus. Et il a sant Manu Tuilagi et il aura
souffert en les voyant s’incli- un rôle précieux à jouer pour
tenter de faire craquer la défense anglaise. «Il apporte
beaucoup de densité et les
Bleus pourront construire
autour de lui», estime l’exmanager du SU Agen et consultant pour Canal +, Mathieu Blin. L’ancien talonneur du Stade français
aimerait assister ensuite à un
match des Bleus aussi séduisant que lors de la première
mi-temps face au pays de
Galles: «J’espère que les Français vont avoir la même volonté de se déplacer.»
Les choix de Brunel, qui a effectué six changements dans
le XV de départ, vont dans ce
sens puisqu’il a notamment
titularisé Félix Lambey, qu’il
décrit comme le «deuxième
ligne le plus léger au niveau
mondial», et le pilier droit
très mobile Demba Bamba,
âgé de 20 ans seulement, qui
défiera le redoutable Mako
Vunipola. Sur le banc prendront place huit joueurs peu
expérimentés, qui ne totalisent que vingt-cinq sélections à eux tous, et seront
chargés d’apporter leur
enthousiasme. Mathieu Blin
a trouvé les Bleus «particulièrement en forme» face aux
Gallois et il attend de voir
s’ils pourront renouveler la
même prestation sur le plan
physique face à des Anglais
très impressionnants.
Souvenirs. A en juger par
les récentes déclarations de
l’ailier anglais Chris Ashton,
la préparation des Bleus n’est
pourtant pas optimale. Celui
qui a marqué le Top 14 en devenant sous le maillot toulonnais le meilleur marqueur
d’essais sur une saison
–vingt-quatre–, n’a pas gardé
de très bons souvenirs du
championnat français qu’il a
quitté précipitamment, après
seulement une année de contrat. «La vitesse du jeu est
vraiment loin du niveau international. Le Top 14 est
lent, le jeu s’arrête, redémarre. Je parle en connaissance de cause, c’est très éloigné du rythme d’un match
international», a estimé cette
semaine l’ancien Toulonnais,
en ajoutant que les Français
avaient donc besoin d’un certain temps d’adaptation.
Revenu à l’automne en
équipe nationale après plus
de quatre ans d’absence,
Chris Ashton va disputer le
troisième «crunch» de sa
carrière à Twickenham. Et il
s’attend à affronter des Français revanchards qui veulent
enfin réussir à oublier la frustration accumulée depuis de
longs mois. Et qui a encore
gonflé il y a une semaine
contre les Gallois. •
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 21
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LIBÉ.FR
Le sexisme sévit toujours
dans les couloirs
de l’Assemblée nationale
Depuis l’affaire Baupin, les faits de harcèlement
sexiste et de violences sexuelles visant les collaboratrices parlementaires n’ont pas baissé, loin de là,
selon le collectif Chair collaboratrice, créé en 2016
pour les recenser et soutenir les victimes, qui publie une tribune sur Libération.fr.
Affaire Baupin La procureure
requiert la relaxe pour les prévenus
«Je ne vais pas garder beaucoup plus longtemps le suspense
sur mes réquisitions. Pour moi, le travail qui a été fait par
les journalistes est un travail qui a été fait consciencieusement, et qui ne mérite pas de condamnation.» Vendredi,
la procureure Florence Gilbert a requis la relaxe des douze
prévenus dans le procès en diffamation intenté par l’ex-député EE-LV Denis Baupin contre Mediapart et France Inter,
qui avaient publié en mai 2016 les récits de plusieurs femmes dénonçant des faits pouvant relever du délit de harcèlement sexuel ou de celui d’agression sexuelle.
Incendie meurtrier La suspecte
présentée à un juge d’instruction
La femme soupçonnée d’avoir déclenché l’incendie d’un
immeuble parisien qui a fait dix morts dans la nuit de lundi
à mardi devait être présentée dans la soirée de vendredi
à un juge d’instruction en vue de sa mise en examen, a annoncé le parquet. Cette quadragénaire, qui a effectué treize
séjours dans un établissement psychiatrique entre 2009
et 2019, avait été interpellée en état d’ébriété peu après le
départ de l’incendie qui a ravagé un immeuble du XVIe arrondissement de Paris, le plus meurtrier en près de quatorze ans dans la capitale.
Forte fécondité et quotidien dégradé:
Mayotte croquée par l’Insee
Ce sont des statistiques
comme l’Insee n’en recueille
pas souvent. Mayotte est une
île de 256 500 habitants où
aucun chiffre ne ressemble à
ceux de la métropole. La
croissance de la population,
qui était déjà de +2,7 % entre 2007 et 2012, a atteint 3,8% entre 2012 et 2017.
La moyenne des départements français est de 0,5 %.
Cette forte croissance est due
pour l’essentiel au solde naturel. «Avec 38 naissances
pour 1000 habitants, le taux
de natalité est trois fois supérieur à celui de la métropole»,
écrit l’institut. La natalité «a
fortement progressé ces cinq
dernières années», les fem-
mes ont en moyenne 5 enfants (contre 1,9 en métropole). A Mayotte, «les trois
quarts des bébés […] ont une
mère de nationalité étrangère, principalement comorienne». Ajoutons qu’il ne
suffit pas d’être né en France
pour devenir automatiquement français.
Dans l’ensemble des départements d’outre-mer, Mayotte
présente une fécondité à
part. Elle y est plus élevée
qu’en Guyane (3,6 %). Cette
fécondité élevée est surtout
due à des femmes jeunes: les
taux de fécondité des moins
de 20 ans sont dix fois supérieurs à ce qu’on relève en
métropole. Dans cette popu-
devant la 28e chambre du tribunal correctionnel de Paris
pour des violences contre les
forces de l’ordre, lors de
ce 1er Mai.
Vendeur chez un traiteur
grec, le garçon natif de Thessalonique a reconnu avoir
lancé une carafe d’eau. Sa
petite amie, graphiste née à
Jersey, un cendrier en
aluminium et une bouteille
d’eau en plastique. Ils n’ont
jamais manifesté de leur vie,
n’ont aucun antécédent
judiciaire.
Ce jour-là, ils étaient sortis
fêter leurs six ans de vie commune. Le couple flâne sur les
quais de Seine puis décide de
se rendre rue Mouffetard,
manger une crêpe. Ils connaissent bien le quartier.
Georgios D. y fut serveur
plusieurs années. A la barre,
Chloé P. décrit : «Là, on
tombe sur un premier barrage de CRS qui bloquent
le passage.» Le couple
s’avance pour voir «ce qu’il
se passe». Son compagnon
poursuit : «Un des CRS m’a
gazé en plein visage.» Quoiqu’un peu échaudé, le duo se
rend place de la Contrescarpe
où l’ambiance, affirment-ils,
était «sympathique». Un
«apéro militant» s’y tient.
«D’un coup, ça a dégénéré, raconte la trentenaire. Les CRS
ont chargé, ils ont gazé tout le
monde. On s’en est pris plein
la face. Tout est allé très vite.
Un des CRS a frappé Georgios
de sa matraque. Un autre a
balancé, d’un coup de pied,
une bouteille en verre en notre
direction.» Le couple reconnaît alors «avoir totalement
perdu le contrôle». «J’ai attrapé ce que j’ai trouvé»,
poursuit Chloé P., qui parle,
penaude, d’un «acte irréfléchi». Son petit ami, contrit :
«On respecte les forces de
l’ordre. On regrette.»
L’exploitation des vidéos
montre pourtant que les CRS
«ne sont pas vraiment en
train de vous charger», fait
remarquer la présidente,
sceptique. Le parquet parle
d’une «manière faussement
naïve de raconter les faits»,
qu’il juge «inadmissibles et
graves». Après une courte
délibération, la présidente
les a condamnés à 500 euros
d’amende chacun: «On tient
compte du fait qu’il y a assez
peu de risques que vous recommenciez.»
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
dans ces chiffres, c’est la dégradation intervenue entre
les deux périodes de recensement (2007-2012) et (20122017). Les conditions de logement n’ont pas progressé
dans la seconde alors qu’il y
avait eu un mieux dans la première. Pareil pour l’accès à
l’eau courante: aucun progrès
entre 2012 et 2017. «L’accès à
l’eau potable s’était pourtant
nettement amélioré entre
2007 et 2012», observe l’Insee,
qui souligne: «La stagnation
globale depuis 2012 est liée à la
légère hausse de la part d’habitat précaire, en lien notamment avec l’arrivée de nombreux natifs de l’étranger.»
SIBYLLE VINCENDON
TOUS LES MARDIS
1er Mai: simple amende pour
le «couple de la Contrescarpe»
Au premier rang de la salle
d’audience, un couple patiente sagement. Lui : brun
élégant, pull kaki sur chemise blanche. Elle : longs
cheveux, silhouette fine et
jean sombre. Ils s’appellent
Georgios D. et Chloé P.,
ont 29 et 30 ans. Le «couple
de la Contrescarpe», c’est
eux. C’est ainsi que les médias les surnomment depuis
la diffusion cet été par
le Monde d’une vidéo tournée sur la place du Ve arrondissement de Paris, en
marge d’une manifestation
du 1er Mai. Point de départ
d’un scandale d’Etat qui ne
cesse de rebondir, on y voit le
binôme Alexandre Benalla et
Vincent Crase les molester,
avant de les interpeller. L’affaire vaut à l’ex-collaborateur
d’Emmanuel Macron et à
son comparse d’être mis en
examen pour «violences en
réunion n’ayant pas entraîné
d’incapacité totale de travail» et «immixtion dans
l’exercice d’une fonction publique». Une procédure dans
laquelle le couple s’est porté
partie civile.
Affaire dans l’affaire : vendredi matin, Georgios D. et
Chloé P. comparaissaient
lation où un habitant sur
deux a moins de 18 ans, le
taux de mortalité est logiquement trois fois moins élevé
qu’en métropole. Mais «en
lien avec des conditions de vie
plus difficiles, il est cependant
plus élevé qu’en métropole à
chaque âge». Et l’espérance
de vie à la naissance est inférieure de huit ans.
Mayotte est une île d’immigration, avec une forte majorité de personnes venues des
Comores, «surtout des femmes
de 15 à 34 ans avec leurs enfants». Mais le département
est aussi une terre que «de
nombreux jeunes de 15
à 24 ans quittent». Globalement, ce qui frappe le plus
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
DR
IDÉES/
Dans son dernier
ouvrage, le philosophe
rappelle la fascination
d’une grande partie
de la gauche pour
le productivisme.
Pourtant, depuis
deux siècles, des
figures plus isolées,
dans le camp libertaire
notamment, alertaient
sur les conséquences
de l’industrialisme.
De quoi inspirer
les militants
d’aujourd’hui.
Par
SONYA FAURE
Illustration
ASEYN
P
Serge Audier: «La gauche
porte une part de responsabilité
historique dans la crise
écologique contemporaine»
ourquoi face au désastre écologique
annoncé, n’arrivons-nous pas à réagir
à la mesure du danger ? Avec l’Age
productiviste, le philosophe Serge Audier
poursuit la quête titanesque qu’il avait commencée avec son livre précédent, la Société
écologique et ses ennemis, paru il y a deux ans
(tous deux aux éditions la Découverte). Pourquoi est-il si difficile de changer notre logiciel? Parce que le productivisme, ce culte de
la production à tout prix, est profondément
ancré dans nos institutions et dans notre
culture, répond Audier dans ce livre profus,
érudit et passionnant. Le philosophe, maître
de conférence à Paris-Sorbonne, a entrepris
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
une vaste histoire des idées : celle de la victoire de l’industrialisme et de la consommation de masse, à tous les bouts de l’échiquier
politique. Car la passion du productivisme a
été portée, bien sûr, par les libéraux et les
conservateurs… mais aussi par la gauche qui,
du saint-simonisme au marxisme, a elle aussi
été fascinée par le progrès technique et la production de masse. Selon Audier, la gauche
doit faire son autocritique, seule manière de
construire enfin, aujourd’hui, une alternative
écologique et égalitaire. Elle pourra notamment renouer avec une tradition écologique
«cachée», portée par de multiples figures de
gauche –d’Elisée Reclus à Ivan Illich ou Rosa
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Luxembourg et tant d’autres parfaitement
oubliées depuis– que le philosophe exhume
tout au long de son livre. Autant de voix ensevelies par le culte du productivisme.
Face à la crise écologique, la gauche doit
faire son autocritique, écrivez-vous.
Pourquoi insister sur sa responsabilité?
J’insiste aussi sur la responsabilité des néolibéraux et des néoconservateurs. Et plus que
d’anthropocène, je préfère parler de «capitalocène» [thèse selon laquelle le capitalisme est
le premier responsable de la destruction écologique du globe, ndlr]. Mais cela ne doit pas
empêcher l’autocritique: la gauche, même anticapitaliste, porte sa part de responsabilité
historique dans la crise écologique contemporaine. Je ne le dis pas pour disqualifier ma
famille politique, ni pour prôner une idéologie «ni droite ni gauche», populiste ou réactionnaire, vomissant le progrès, les Lumières
et l’universalisme. Je pense au contraire que
les idéaux de liberté, d’égalité, de solidarité
et l’écologie doivent être associés. Une tradition cachée «pré-écologique» a d’ailleurs
existé à gauche depuis Jean-Jacques Rousseau, mais aussi chez Fourrier, William Morris
ou Michelet, et plus encore chez les anarchistes. Ces libertaires, ces socialistes et même ces
républicains avaient compris, dès le XIXe siècle, qu’il y avait une impasse sociale, naturelle
et esthétique dans l’industrialisme. Chacun
à leur manière, ils ouvraient l’horizon d’une
autre société qui dépasse la domination de
l’homme sur l’homme (et sur la femme), mais
aussi sur la nature. Cette nébuleuse est toutefois restée marginale.
Au contraire du saint-simonisme, qui
aura une influence énorme.
Ce courant exaltant «l’industrialisme» avec
des accents scientistes a été la matrice idéologique du productivisme de gauche, qui célèbre l’hégémonie des «producteurs» et l’accroissement productif exponentiel. Une
culture d’ingénieurs, bien incarnée par
l’Ecole polytechnique, marque ses destinées.
Pour le comte de Saint-Simon (1760-1825) et
ses disciples saint-simoniens, l’âge nouveau
est celui des scientifiques et des industriels:
la direction des sociétés doit revenir à cette
élite, pour l’utilité de tous. Leur impératif est
celui de l’exploitation technologique du
globe, pour la paix et le progrès social.
Pourquoi cet aveuglement face au désastre écologique se poursuit-il, à gauche,
tout au long du XXe siècle ?
L’idéologie marxiste et un certain républicanisme ont suivi les tendances industrialistes
dominantes. Une thèse est pourtant aujourd’hui en vogue dans les milieux anticapitalistes: Marx serait un très grand penseur écologiste. De fait, l’auteur du Capital était informé
des dégâts de l’agriculture industrielle, et la
coupure entre la ville et la campagne matérialisait pour lui la rupture du métabolisme liant
l’homme à la nature. Il a l’intuition du «capitalocène»: le capitalisme immole tout à la logique court-termiste du profit et de la marchandise, même la nature. Mais voir en Marx un
génial écologiste, c’est exagérer son originalité
à cet égard, et surtout occulter sa postérité
marxiste, fort peu écologique. Un des apports
clés du «socialisme scientifique» de Marx et
Engels réside en effet dans l’idée que l’avènement du communisme suppose le plein développement du capitalisme et de ses contradictions. D’où l’apologie paradoxale de la
bourgeoisie comme agent nécessaire de la
«grande industrie» et des «forces productives».
Et la responsabilité originelle du républicanisme ?
Nourries du saint-simonisme et du positivisme d’Auguste Comte, une partie des élites
républicaines –pas toutes, certes!– croit en
une progression de l’humanité par stades
successifs, dont le plus élevé serait l’âge in-
«Ce souci de la nature,
on le retrouve parmi
des anarchistes,
souvent férus de
science, mais aussi,
dès le début
du XXe siècle, dans
les mouvements
de protection de
l’environnement aux
Etats-Unis, en Russie
ou en Suisse.»
u 23
ment mortifère, mais sans grands effets. Là
encore, il est d’ailleurs trop facile de juger rétrospectivement : pour beaucoup, notamment à gauche, seule la «croissance» –devenue mot fétiche– empêchera l’effondrement
économique des années 30 et le retour des
frustrations des masses, foyers de la barbarie
totalitaire et du cataclysme de la guerre.
Un vrai tournant se produit pourtant
dans les années 60 et 70. Pourquoi ?
Avec l’accélération de la croissance, les dégâts écologiques et civilisationnels ressortent
aussi. L’impasse du modèle apparaît même
dans les hautes sphères. En témoignent le
succès du livre l’Ere de l’opulence, de l’Américain John Kenneth Galbraith, éminence grise
des Démocrates, et plus encore l’écho du
«Rapport Meadow» sur «les limites à la croissance» (1972) du Club de Rome. La contestation vient aussi d’en bas : les rébellions étudustriel. Ils lient les progrès politiques (le diantes contre la guerre du Vietnam, depuis
suffrage universel, la démocratie représenta- les campus américains jusqu’à Mai 68, ne
tive…), aux progrès scientifiques et indus- sont pas explicitement écologistes, mais leur
triels. Il y a chez certains savants et idéolo- anti-autoritarisme, leur critique du complexe
gues républicains un culte scientiste de la militaro-industriel et de la «société de conscience et des techniques, vouées à dominer sommation» préparent le terrain. Une critila nature. Une tendance repérable aussi dans que globale du système productiviste et de
le socialisme et le progressisme américains, ses dégâts sur la nature perce alors à gauche,
ou dans le «fabianisme» anglais.
qui ne se résume plus aux enjeux de redistriTout au long de l’histoire de la gauche, il bution des fruits de la croissance.
y a pourtant eu des «brèches écologiques». Pourquoi la greffe n’a pas pris entre l’écoQu’entendez-vous par là?
logie et les grands partis de gauche franDes esprits fidèles aux idéaux émancipateurs çais qui accèdent au pouvoir ?
ont perçu les impasses du productivisme et La trajectoire de la gauche est tributaire du
prôné une réorientation – et pas seulement Programme commun, avec ses nationalisades marginaux. Pourquoi la gauche, par tions et son idéologie productiviste. Le Parti
exemple, a-t-elle oublié Franz Schrader (1844- communiste français a toujours été dans le
1924)? Ce géographe reconnu avertissait que déni de la crise écologique –à l’inverse du PC
l’humanité allait détruire la planète, qu’il fal- italien qui, dès les années 70, a entrevu une
lait absolument préserver les forêts vierges, voie écosocialiste. Il a même voulu discréditer
et que l’âge industriel, faute d’être vraiment le Club de Rome, caricaturé en complot d’une
rationnel, conduirait à la catastrophe climati- élite mondialisée et européiste cherchant à
que. Ce souci de la nature, on le retrouve noyer le peuple français dans l’austérité. Au
parmi des anarchistes, souvent férus de Parti socialiste, François Mitterrand aimait
science, mais aussi, dès le début du XXe siècle, le terroir plus que l’écologie et, à sa gauche,
dans les mouvements de protection de l’envi- Jean-Pierre Chevènement restera le chantre
ronnement aux Etats-Unis, en Russie ou en d’un productivisme national. Enfin, la
Suisse. Certains sont apolitiques, d’autres «deuxième gauche», qui avait parfois articulé
progressistes, mais tous travaillent à un chan- autogestion et projet écologique, s’est essoufgement de trajectoire.
flée : quand elle a conquis une certaine
Vous racontez même un fait méconnu : hégémonie, elle a pris un visage bien plus
la Russie de Lénine aurait pu devenir un technocratique et gestionnaire.
modèle d’écologie !
Quel que soit le pays, les gauSous le tsarisme, il existe déjà un
ches auraient-elles de toute fafort réseau associatif de protection
çon pu contrer le néolibérade la nature. Ses acteurs, parfois lilisme et son combat contre
béraux et progressistes, voient
l’écologie ?
dans la Révolution l’opportunité
Les rapports de forces étaient très
d’imposer des réformes écologidéfavorables. Dans les années 70,
ques. Alors que les bolcheviks veul’essoufflement du modèle forlent nationaliser les terres, des nadiste pouvait laisser espérer une
turalistes russes, conscients des
alternative, mais c’est alors que
fléaux de la propriété privée, sailes néolibéraux ont lancé une
sissent l’occasion: ils persuadent
contre-offensive visant à répriLénine de créer une grande politiL’ÂGE
mer les rébellions démocratiques
que de parcs nationaux, d’appuyer
PRODUCTIVISTE
et ouvrières, à discréditer les asune écologie scientifique dans les
de SERGE AUDIER
sociations de consommateurs ou
universités, etc. Mais la guerre ci976 pp., 29 €.
les militants écologiques. En
vile, l’impératif industriel et l’inté1990, alors que le mur de Berlin
riorisation des dogmes du taylorisme vont vient de tomber, le gratin du néolibéralisme
l’emporter chez Lénine et Trotski. Sans parler réuni dans la Société du Mont-Pèlerin (1) indu totalitarisme sous Staline : l’écologie est fléchit la bataille: le nouveau péril, c’est aussi
alors écrasée par une idéologie démiurgique l’environnementalisme. Et ils avaient les fordélirante de la toute-puissance de l’homme ces économiques pour soutenir leur combat
sur la société et la nature.
anti-écologique et climatosceptique. Reste
Pourquoi même les boucheries des deux un point révélateur : le rejet dévastateur de
guerres mondiales ne décillent pas les l’écologie par les néolibéraux a très longgrands partis de gauche ?
temps échappé aux radars de la gauche. Ce
Dans leur fascination productiviste, les mou- qui en dit long sur son imaginaire, sur sa provements de gauche laissent souvent la criti- pre religion de la croissance et sur son incaque de l’industrialisme aux conservateurs, pacité à construire un possible alternatif. •
voire à l’extrême droite. L’après-guerre
de 1945 est une nouvelle occasion manquée. (1) Groupe de réflexion fondé en Suisse en 1947 noCertes, des congrès et des alertes soulignent tamment par les économistes Friedrich Hayek et Milque l’humanité prend une voie écologique- ton Friedman.
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IDÉES/
ÉCRITURES
Par
THOMAS CLERC
Rue Maudite
D
ix personnes sont mortes
dans l’incendie criminel
d’un immeuble de la rue Erlanger. C’est horrible. Dans le feu,
je vois pourtant une lumière dont
je saisis mal la cause. Je connais
bien la rue Erlanger, perdue
au fond d’Auteuil, dans le trou
riche et noir de Paris. C’est une
jolie rue du XVIe. C’est mon quartier d’enfance. J’ai vécu à Auteuil
entre 1965 et 1980, il y a un siècle.
J’y ai encore des attaches. Mon
CES GENS-LÀ
cousin y vit, je ne l’ai pas vu depuis
vingt ans. J’ai envie de l’appeler :
Revends! Tu habites une rue maudite! Très peu de gens connaissent
Paris sur leurs ongles. Si j’étais
providentialiste (ce qu’à Dieu
ne plaise), je croirais que le monde
va finir et que la rue Erlanger est
l’antichambre de sa fin. Si j’étais
agent immobilier (ce qu’à Satan ne
plaise), je dirais aux propriétaires:
«Croyez-vous aux symboles?» J’ai
toujours pensé qu’il existait des
Par TERREUR GRAPHIQUE
lieux marqués par une fatalité.
Tout le monde sait que l’emplacement d’un commerce est déterminant pour sa réussite: le même
épicier placé au coin d’un bon
carrefour connaîtra la dèche dans
la rue perpendiculaire. Qu’en est-il
de cette folle rue Erlanger ? Il paraît clair qu’elle attire le mauvais
œil. A trois reprises, elle en a été
marquée.
Acte I : le 25 avril 1975, deux jours
avant mes 10 ans, Mike Brant se
suicide 6, rue Erlanger. Le chanteur se jette par la fenêtre dans
un geste sur lequel les biographes
s’interrogent encore. Chanteur
à succès, play-boy affirmé, Mike
Brant avait tout pour plaire. Ses
tubes coruscants décoraient les
années 70, que j’ai traversées sans
une oreille pour la musique de
masse (j’écoutais alors Jean Ferrat,
sous les quolibets de mes camarades giscardiens qui devaient
enterrer Claude François, trois ans
plus tard, à Notre-Dame-d’Auteuil,
où je fis ma première communion
en 1977). Tout ça se passe dans
un périmètre extrêmement homogène, incroyablement névrotique,
terriblement chrétien. Si mes
camarades de collège, à 200 mètres de là, n’écoutaient pas Mike
Brant, je ne saurais même pas que
ce chanteur français est en fait
israélien et dépressif. Je découvre
sa mort sans émotion, j’apprendrai
plus tard qu’il s’est fait rouler par
des producteurs véreux, qu’il était
soumis à un rythme effroyable de
production, qu’il ne parlait pas un
mot de français, mais chantait
en play-back ses paroles ineptes.
Fait curieux : je suis devenu bien
plus tard ami avec l’artiste Vincent
Labaume, qui assista en direct à
la défenestration du chanteur !
Il jouait dans la cour de l’école
Boileau lorsqu’il vit soudain un
corps se précipiter d’un balcon.
Qui aurait pu le croire lorsqu’il raconta la scène qu’il avait vue sub
oculos ? Ses instituteurs le raillèrent et le punirent; le lendemain,
ils lui firent leurs excuses. Le premier fantôme de la rue Erlanger
avait eu un enfant pour témoin,
comme la Vierge avait eu Bernadette Soubirous. Mais le futur artiste avait vu, lui, une pop-star sacrifiée sur l’autel du show-biz.
Acte II: le 11 juin 1981, j’ai 16 ans. Je
vis toujours à Auteuil, le quartier
le plus poétique et le plus interlope
de Paris. Le Japonais Issei Sagawa
défraie la chronique en dépeçant
et en mangeant des étudiantes,
qu’il attire dans sa chambre
du 10, rue Erlanger. L’un des faits
divers les plus effrayants de ce
début des années 80 prend également place dans cette rue dramatique. Mon dégoût pour le trash
s’origine dans la psychopathie
d’un Japonais cannibale qui, au
lieu de faire l’amour aux étudiantes que je convoite, les assassine.
Je suis épouvanté qu’un barbare
puisse ainsi violer la beauté nue.
La rue Erlanger exhale un nouveau
parfum de mort, rediffusé par le
magazine Photo qui publiera les
clichés (sous cellophane) de la
victime au public blasé de cette
époque de voyeurisme qui me débecte. Je me jure de combiner éthique et esthétique dans ce que je
veux écrire ; en attendant, j’erre
dans la rue Erlanger, belle comme
une damnée, avec ses immeubles
années 30, son calme et son inquiétude post-bourgeoise.
Acte III : 5 février 2019, une folle
incendie un immeuble pour se
venger d’une déconvenue. L’hôpital Sainte-Anne ne l’a pas gardée
parce qu’il n’y a plus de place dans
les hôpitaux psychiatriques faute
d’argent et parce qu’on croit encore
à la thèse libérale et foucaldienne du grand enfermement des
fous. Suicide d’une vedette à bout,
dépeçage d’innocence, pyromanie
d’une non-enfermée, les morts,
à un moment, deviennent allégoriques. Mais de quoi? Un jour viendra où la société cessera de réfuter
d’avance tout l’irrationnel qu’elle
prétend nier. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
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INTERZONE
Par
PAUL PRECIADO, philosophe
Cette vache pourrait
être ma mère
Même si nous savons l’horreur des abattoirs, nous
continuons à manger de la viande. Quand seronsnous des nettoyants écologiques tels les condors
ou les vautours ?
I
l y a quelques mois, j’ai lu une
histoire que je n’arrive plus à
faire sortir de mes rêves. Deux
vaches sur cent conduites à l’abattoir sont enceintes et sont abattues
en état de gestation avancée. La
transformation immédiate de la
vache en capital (viande, peau, os,
sang) est plus avantageuse que le
coût que supposerait d’attendre
que la vache donne naissance au
veau et l’alimente. Au moment de
son sacrifice, le veau est vivant
dans son ventre. Souvent, le veau
ne meurt que lorsque la vache est
démembrée. L’article scientifique
indiquait qu’il est impossible
d’empêcher la souffrance du bébé.
Alors que la vache, si elle est sacrifiée par un rituel non halal, reçoit
un choc électrique destiné à
l’étourdir pendant la saignée et
l’abattage (et nous ne disons pas
qu’il s’agit d’une mort sans douleur), le veau, affirme l’enquête,
demeure pleinement conscient de
la mort. Il assiste donc au meurtre
industriel de sa mère. Sa brève
naissance est, pour ainsi dire, déclenchée par la mort de sa génitrice. Le fils veille sur elle, contemple sa mort et n’est assassiné que
par la suite. La vache est transformée en viande et en dérivés. Le
veau est jeté à la poubelle. Dans
mon cerveau de dormeur, le récit
se transforme en cauchemar: dans
un abattoir, dont les locaux rappellent la cour de l’école où j’ai étudié,
une vache est sacrifiée. Et lorsque
sa carcasse est ouverte, les bouchers retrouvent un veau vivant
qui les regarde faire. Je suis témoin
de la scène et je veux courir, ramasser le petit pour qu’il ne tombe pas.
Mais j’en suis incapable. Cette
image me revient plusieurs fois
alors que je suis réveillé. Cette vache, me dis-je quand je me lève, ça
pourrait être ma mère et ce veau
pourrait être moi.
L’humain et le bovin sont, après
tout, des mammifères placentaires
dotés d’un système cognitif complexe : nous entendons, nous
voyons, nous sentons, nous
aimons. J’ai passé de longues périodes de mon enfance dans un village de Cantabrie, entouré de vaches que nous appelions par leur
nom. J’ai vu naître plusieurs veaux.
Tomber du vagin de la vache sur le
sol comme un paquet qui s’effondrait. Ou bien sortir du corps d’une
vache assise, petit à petit, tels des
spéléologues découvrant avec
émerveillement un autre monde au
bout d’un tunnel. J’ai vu le placenta suspendu au corps de la vache comme un imperméable rose
et humide duquel le veau s’extrait
pour naître. Et j’ai vu des veaux
s’emmêler dans les placentas,
comme des drag-queens qui trébuchent sur leurs propres boas roses,
leurs jambes trop longues et fragiles, comme des talons auxquels ils
ne sont pas encore habitués. Cha-
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que soir, lorsque ma tante trayait
une vache, je lui tenais la queue.
Chacune avait son caractère: certaines étaient gentilles, d’autres attendaient de vous avoir à portée de
main pour vous cogner avec leur
cou. Parfois, ma tante tournait l’un
des mamelons pendant la traite et
j’ouvrais la bouche pour recevoir,
de loin, un jet de lait chaud qui coulait sur ma langue. Les gouttes sautaient sur mon visage. L’odeur âcre
du lait, au foin de pâturages et aux
poils de vaches mélangés pendant
des jours à ma propre peau.
J’aimais leur nettoyer les yeux pour
éloigner les mouches. J’étais impressionné par leurs cils bouclés.
Et par leur langue aussi longue
qu’une main qui caresse une autre
main. Chaque nuit, ma grand-mère
et moi descendions l’allée du beffroi avec une carafe pleine de lait
encore chaud. Lorsque nous
arrivions chez nous, ma grandmère ramassait la couche de crème
restée en surface du lait. Elle la
pliait comme si elle roulait un gant
de latex blanc et en faisait un petit
beurre en forme de demi-lune.
Je me demande comment et pourquoi je continue à manger de la
viande. Après avoir été végétarien
pendant des années, j’ai recommencé à manger de la chair de
mammifère en 2014 lorsque je suis
passé à une dose supérieure de testostérone. Avec une précision déroutante, presque mathématique,
dix-huit heures après une injection
de 250 mg de cypionate de testos-
Nous ne pouvons
pas dire que nous
ne savons pas. Nous
savons. Nous
connaissons la
réalité des abattoirs.
Nous connaissons
la réalité des
frontières.
térone, mon corps végétarien devenait un loup pour mes congénères
quadrupèdes. Moi qui avais toujours détesté la texture du muscle
entre mes dents, me réveillais obsédé par l’idée de dévorer un steak.
Le métabolisme de la testostérone
dans le corps produit un litre de
sang supplémentaire, avec les globules rouges correspondants, et
exige un supplément protéique.
Mais il n’y a pas d’excuse. Il y a des
protéines végétales.
Manger de la viande exige de moi
l’ignorance de tout ce que je sais.
L’occlusion de ma propre mémoire. L’oubli de ce que j’ai ressenti et appris. En échange d’un
petit confort de carnivore testostéroné. De la facilité d’un geste commercial. Cette distance, voir cet
antagonisme, entre savoir et agir,
entre mémoire et projection du
futur, entre sentiment et désir est
la condition propre de la
nécropolitique. Nous ne pouvons
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Une pomme pourrie
dans le panier de
crabes
«Cassez-vous sinon vous allez vous faire
casser» : tel est l’esprit de la nouvelle loi anticasseurs.
S
i j’ai bien compris, les belles âmes, auparavant,
étaient pour la prévention
plus que pour la répression.
Avec la loi anti-casseurs, voici
qu’on met tout le monde d’accord contre avec la prévention
répressive. Arrêtons les gens
avant qu’ils aient une bonne
raison de se faire arrêter. C’est
une extension de la notion de
racolage : voici la délinquance
passive. «Oh la la ! il y en a des
délits que vous auriez pu commettre, virtuellement, si on ne
vous avait pas empêché
d’avance.» Ce sont les policiers
qui auront le droit de donner un
bon coup de vaccin derrière les
oreilles pour s’assurer qu’on ne
vire pas sa cuti, avec un petit
rappel de temps en temps si nécessaire. C’est un pacifisme
acharné, mais à la mode latine:
si tu veux la paix, prépare la
guerre ; si tu ne veux pas la
guerre, fiche-nous la paix. Il y a
le manifester-correct, un petit
drapeau, un petit slogan, République-Nation et on rentre chez
soi. Là, d’accord, si on a bien envoyé le faire-part à la bonne
adresse. Et s’il fallait aussi un
uniforme officiel pour manifester ? «Les manifestants sont
priés de n’arborer aucun signe
ostensible de mécontentement.
Avant de vider votre sac,
ouvrez-le et montrez-nous ce
qu’il y a dedans. Pour toute protestation, remplissez le formulaire, faites la queue au bon guichet ou dénichez la bonne
adresse internet et n’oubliez pas
votre numéro de dossier,
206757138ZVB.» Ça fera du
monde envers qui on s’engagera
à traiter sa réponse dans les
meilleurs délais mais qui, au
moins, ne sera pas à errer aigri
dans les rues pendant ce
temps-là. On a déjà des demandeurs d’emploi par millions, vat-il aussi falloir s’occuper des
cohortes de demandeurs de justice? Ça va être l’enfer à tous les
coins de rue avec ces mendiants-là : «Un peu de justice,
s’il vous plaît, un petit coup de
pouce.»
La liberté, c’est comme le permis à points. Un petit point
par-ci, un petit point par-là, et
un beau jour on se rend compte
qu’on n’a plus le droit de circuler. Mais pour la liberté, on n’a
même pas besoin de commettre
une infraction soi-même. Il suffit qu’un petit noyau s’en charge
pour que ça compte pour la tota-
u 25
pas dire que nous ne savons pas.
Nous savons. Nous connaissons la
réalité des abattoirs. Nous connaissons la réalité des frontières.
Nous voyons chaque jour ce qui se
passe en Méditerranée. Nous
voyons devant nous se produire
l’hécatombe écologique et politique. Et nous choisissons de continuer à manger. De continuer à voter. Il n’y a pas d’excuse. Il ne peut
y avoir aucune excuse.
Apprenons du condor et du vautour, ces animaux charognards
auxquels le discours culturel, sans
aucun doute chargé de la culpabilité de notre capacité d’exterminer
et de détruire, a fait si mauvaise
presse. Apprenons à nous positionner au sommet de la chaîne trophique, non plus en tant que grands
prédateurs mais comme nettoyants écologiques. Apprenons de
la plante et de sa capacité à casser
des molécules de chlorophylle avec
les rayons de lumière et à transformer la matière inorganique en organique. Apprenons des colonies
d’arbres qui partagent et distribuent l’eau à travers leurs racines.
Apprenons du ver qui fait une orgie
avec la terre. Tirons les leçons de la
machine et de sa manière d’alimenter ses circuits à l’aide de
l’énergie solaire. Soyons condor,
soyons vautour, soyons plante,
soyons arbre, soyons ver, soyons
machine. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Paul B. Preciado et Marcela Iacub.
lité. C’est le principe inversé du
bouc émissaire. On est présumé
dangereux, forcé d’être solidaire
avec le moindre mécontent.
«Mais qu’est-ce que vous avez à
faire aux Champs-Elysées? Vous
habitez là ? Vous avez toute la
banlieue pour vous, si vous voulez.» Voilà une question qu’elle
est bonne pour un éventuel référendum : «Etes-vous d’accord
pour que les casseurs cassent
tout, oui ou non?» Encore que la
loi anti-casseurs est comme
celle contre la fraude fiscale, il
serait osé de garantir son efficacité à 100 %. Personne ne peut
nier un succès du en même
temps : on est tous en même
temps dans la merde.
Il est curieux que les politiques,
généralement si prompts à défendre la présomption d’innocence en ce qui les concerne,
eux et leurs ennemis (rappelons-nous comme toute la droite
était prudente sur le cas Jérôme
Cahuzac), n’aient rien contre
une petite présomption de
culpabilité de derrière les fagots. «Tous pourris», désormais,
s’adresse aux manifestants. Et
toc, c’est celui qui le dit qui y est.
Comme si les politiques renvoyaient la balle après avoir été
saoulés d’insultes pendant des
siècles. Si j’ai bien compris, on
voudrait nous faire croire que
cette loi, ça veut juste dire :
«Tous pourris toi-même.» •
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s’écrit dans
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temps très nuageux. À l'arrière, sur un grand
quart Nord-Ouest, le ciel est voilé et le vent
souffle toujours fortement sur la Manche.
L’APRÈS-MIDI Le ciel est plus lumineux sur la
moitié Sud mais le ciel se voile de plus en
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Manche. Le vent de Sud-Est également
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L’APRÈS-MIDI Le temps reste très dégradé
sur les 3/4 du pays avec de la pluie parfois
soutenue et beaucoup de vent, surtout au
Nord. Il neige abondamment du Massif
central aux reliefs de l'Est.
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Page 30-31 : Plein cadre / Jamie Diamond, poupées US
Page 32 : Festival / F.A.M.E., exclus exquis
Page 34 : Ciné / Redford en gâchette
Mon voisin Totoro ( 1988) de Hayao Miyazaki. COLLECTION CHRISTOPHE L. TOKUMA JAPAN COMMUNICATIONS
Joe Hisaishi,
le chœur de Ghibli
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
«Dès que l’on
commence à figer
les idées dans
la composition,
quelque chose
s’évapore»
A l’occasion d’une série de concerts à Paris,
rencontre avec le Japonais Joe Hisaishi,
brillant créateur des B.O. de Takeshi Kitano
et Hayao Miyazaki. Il évoque son univers
qui croise musiques moderne, minimaliste,
électronique et classique.
Par OLIVER LAMM Photo PATRICK SWIRC
C’
est un fait que Joe
Hisaishi est sans
doute l’un des
derniers à vouloir
entendre : en quarante ans d’une
carrière éparpillée entre le minimalisme, la musique électronique et la
musique d’ascenseur (spatial), le Japonais n’a jamais fait preuve
d’autant d’audace et de talent que
dans les musiques qu’il a composées pour les films de Takeshi Kitano et Hayao Miyazaki. Certains diraient même qu’il a participé à
égalité, en mettant leurs rêveries en
ritournelles et cadences, à changer
le monde du cinéma avec eux,
comme Ennio Morricone ou Michel
Legrand avant lui ont changé l’histoire aux côtés de Sergio Leone ou
Jacques Demy. D’autres avancent
qu’il n’était rien pour la musique
avant de les rencontrer, en tout cas
pas un musicien suffisamment
doué pour saillir du tout-venant de
la création de la fin des années 70 ou
des bidouilleurs de musique utilitaire pour la télévision japonaise et
les animes. Joe Hisaishi –Mamoru
Fujisawa de son vrai nom–, avant de
rencontrer Miyazaki, était certes
jeune et indécis, mais la suite de sa
carrière donne plutôt raison aux obsessionnels des mélodies et orchestrations étourdissantes qu’il a
ouvragées pour Sonatine ou le
Voyage de Chihiro. Comme celles de
John Williams ou Nino Rota, les
bandes originales de Joe Hisaishi
existent dans un univers parallèle à
ceux de la musique classique et de
la musique populaire, un univers
qui se serait fondé sur ses propres
traditions et sa propre idée de la modernité. Là, n’en déplaise à luimême, Joe Hisaishi est un roi. Rencontré en amont d’une série de concerts à la Philarmonie de Paris, le Japonais évoque pour nous cette
double vie de création, source de
bonheur contraint autant que d’une
douce, très douce frustration.
A quel moment de votre carrière
avez-vous commencé à envisager le travail de composition
pour l’image ?
Dès l’enfance, j’ai pris l’habitude
d’aller au cinéma le plus souvent
possible. A partir de 4 ans, je
voyais 200 films par an. Pendant
mes études de musique, j’ai été intéressé par mettre des images en musique. Mais j’ai rapidement compris
que le chemin serait long avant de
pondre des musiques de film qui valent le coup. J’y suis allé étape par
étape, tout en cherchant ma voie
dans d’autres pistes musicales [notamment la pop électronique, avec
l’album Curved Music en 1986, ndlr].
Ce week-end, vous présentez une
œuvre originale et deux suites
dérivées de vos compositions
pour Kitano et Miyazaki. Quelle
différence entre les deux ?
Dans le cadre de l’East Land Symphony, je suis un compositeur de
musique minimaliste. Mais je suis
conscient qu’on n’attend pas de moi
que je me cantonne à ces œuvres-là.
Sauf dans le cadre de programmes
exceptionnels, comme la série
«Music Future» que j’ai présentée à
New York en novembre, il n’est pas
possible, aujourd’hui, de produire
des concerts de ma musique
minimaliste.
Avez-vous tout de même du plaisir à jouer ces musiques de film?
Je dois avouer que dans un cadre
comme celui de la Philarmonie, je
préfère présenter la musique composée pour mon propre compte. Ici,
j’ai trouvé un compromis : une approche classique de ma musique
pour le cinéma, que j’ai recomposée
sous forme de suite symphonique
pour piano et orchestre. C’est une
recomposition, à mes yeux, similaire aux suites orchestrales que
Tchaïkovski a composées à partir de
ses musiques de ballet.
Auriez-vous aimé avoir une carrière différente, comme Toru
Takemitsu, qui a composé pour
le cinéma avant de s’en détacher
pour se consacrer à sa musique?
Quand j’avais une vingtaine d’années, j’étais exclusivement dévoué
à ma musique. Dix ans plus tard,
j’étais dans une impasse. Je me
suis jeté à fond dans l’écriture pour
les dessins animés et la publicité.
Puis j’ai rencontré Miyazaki. C’est
lui qui m’a mis sur la voie de la musique de films. J’y ai vu l’opportunité d’insérer des éléments minimalistes et modernes. Depuis
quelques années, ça a encore
changé. J’ai appris à reconsidérer
Beethoven ou Brahms. L’élément
classique dans ma musique n’a
jamais été si fort. J’aimerais avoir
le temps d’explorer ces pistes pour
mon propre compte. Malheureusement, jusqu’à la veille de mon départ pour Paris, il y a deux jours, je
travaillais sur une musique de
film. Certaines commandes sont
impossibles à refuser.
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Cinq B.O. qui
laissent béat
E
lectronique, symphonique, minimaliste,
maximal : l’univers en expansion de Joe
Hisaishi est fou et inépuisable. Traversée en
cinq bandes très originales.
«Nausicaä de la vallée du vent» (1984)
Peu importe que l’on choisisse la version orchestrale
ou la démo bricolée avec quelques synthés pour impressionner Hayao Miyazaki (on dit bien joué): tout
commence véritablement au cinéma pour Hisaishi
avec la musique de Nausicaä. La plupart des influences
du jeune compositeur y passent, de Terry Riley à la pop
synthétique rutilante du Yellow Magic Orchestra.
«Mon voisin Totoro» (1988)
De l’enfance considérée comme un des beaux-arts.
Composée par Joe Hisaishi en partie alors qu’il était
malade et alité, la musique de Totoro est un miracle
hybride et juvénile complet, qui emporte comptines,
synth pop et fanfares dans un grand tourbillon sentimental. Cheap et grandiose à la fois, émouvant à tous
les âges de la vie, son chef-d’œuvre.
«A Scene at the Sea» (1991)
Takeshi Kitano avait choisi de détourner la plus fameuse des Gnossiennes dans Violent Cop, sa première
réalisation, Hisaishi emprunte de nouveau à Erik Satie
pour leur première collaboration. A Scene at the Sea
est la plus minimale et lumineuse de ses musiques de
film.
«Sonatine» (1993)
A revers du titre, hommage à la fameuse (fausse) petite
sonate de Ravel, Hisaishi s’éloignait ici de la musique
française, dont il explore pourtant incessament les
teintes et reflets pour Miyazaki. A la fois mellow et électronique, feuilletée d’emprunts aux expressions traditionnelles d’Okinawa, la bande originale de Sonatine
rapproche le compositeur plutôt de John Carpenter
ou de son maître le plus évident, Ryûichi Sakamoto.
«Le Conte de la princesse Kaguya» (2014)
Joe Hisaishi,
à Paris le 6 février.
Pourquoi ?
Parce que j’apprécie que des artistes
aient besoin de moi. Quand je reçois
un scénario d’un cinéaste que
j’aime, il est rare que je ne ressente
pas aussitôt le désir d’y participer.
Y a-t-il des cinéastes à qui vous
ne pouvez rien refuser ?
Miyazaki-san. (rires).
Comment trouvez-vous votre
propre liberté quand vous travaillez sur un film ?
Ecrire de la musique de films est
une affaire de persévérance. Hans
Zimmer dit que c’est un travail
d’imagination qui se dégrade au fur
et à mesure des étapes de création.
Quand on lit le scénario, l’imagination peut s’en donner à cœur joie, il
n’y a aucune limite. Dès que l’on
commence à figer les idées dans la
composition, quelque chose s’évapore. Puis on enregistre, on monte,
on s’adapte aux dialogues, aux effets
sonores… Tout ça fait qu’il ne reste
pas grand-chose des premières
idées. C’est pour ça que je parle de
persévérance. C’est un lieu de création où je ne me sens pas aussi libre
de créer qu’ailleurs. C’est une affaire
de collaboration avant tout. Selon le
réalisateur et son univers, mon imagination est plus ou moins stimulée.
Et j’ai plus ou moins de plaisir à
m’adapter. Avec certains, je me sens
plus libre. Avec d’autres, c’est avant
tout un travail de concession sur
mes propres idées. C’est difficile.
Le travail avec les cinéastes vous
a-t-il permis de développer votre
langage de compositeur ?
Ils suscitent des idées que je
n’aurais pas autrement.
Y a-t-il des bandes originales qui
vous tiennent à cœur, parce
qu’elles seraient plus innovantes
ou plus inspirées ?
Aucune. Je ne les réécoute jamais,
à moins d’y être obligé. Quand je regarde un film dont j’ai composé la
musique, je ne remarque que les
choses qui me frustrent, les choses
Quelle démonstration de force symphonique choisir
entre Chihiro, Mononoké, le Château ambulant ou Ponyo sur la falaise? Optons, pour fuir ce choix impossible, pour la seule B.O. composée par Hisaishi pour Isao
Takahata, l’autre pilier de Ghibli, mort en 2018. Entre
les appels de flûte à la Prokofiev, le Japonais structure
par touches son architecture la plus gracieuse, subtile,
et enlevée.
O.L.
que j’ai composées trop vite ou les
idées que je n’ai pas pu réaliser.
Qu’en est-il des concerts où vous
dirigez et interprétez ces musiques au piano ? Avez-vous du
plaisir à le faire ?
La pression est énorme à chaque
fois. Le double travail au piano et à
la baguette ajoute de la difficulté.
Ma main est durcie par la direction,
alors que le piano nécessite qu’elle
soit le plus souple possible. Je
continue pourtant, parce que c’est
devenu mon style, et que je l’aime
bien. Je joue beaucoup de piano
dans le programme que je présente
ce week-end. Je joue tout au long de
la suite de Kitano, que j’estime très
bien faite, et la partie de piano est
très difficile. Spirited Away, la suite
inspirée par le Voyage de Chihiro,
propose également une partie de
piano importante.
Vous arrive-t-il d’interpréter
d’autres compositeurs au piano,
pour le plaisir ou en concert ?
Je n’ai pas le temps de répéter, si
bien que j’éprouve rarement du
plaisir derrière le clavier. J’ai déjà
interprété des études de Philip
Glass à ses côtés. J’ai vraiment trop
peu de temps libre. Celui-ci est entièrement dédié à la composition.
La disparition récente d’Isao Takahata, avec qui vous avez collaboré pour le Conte de la Princesse Kaguya, et les annonces de
départ à la retraite de Miyazaki
donnent l’impression que les
studios Ghibli vont bel et bien
disparaître prochainement. Cela
vous affecte-t-il ?
Takahata n’était pas seulement
un grand cinéaste, il a produit
Nausicaä et m’a désigné comme
compositeur. C’est à lui que je dois
d’être devenu le collaborateur de
Miyazaki. En ce qui concerne Miyazaki lui-même, il annonce sa retraite à chaque nouveau film depuis
Princesse Mononoké, qui est sorti il
y a vingt-deux ans. Il est au travail
sur le nouveau. Je l’ai vu il y a un
mois, et il était en pleine forme. Je
suis persuadé qu’il a encore plusieurs grandes œuvres devant lui.
MichelLegrand,quiestdécédérécemment, se considérait comme
le cocréateur de certains films de
Jacques Demy. Ne pensez-vous
pas que votre collaboration avec
Miyazaki est comparable?
Je mets les Parapluies de Cherbourg à égalité avec West Side Story
de Leonard Bernstein. Ce sont des
chefs-d’œuvre absolus de la musique de film. Quant à ma collaboration avec Miyazaki, je me sens surtout reconnaissant d’avoir pu
participer à la fabrication d’un univers si puissant. Mais il n’est pas le
mien, il n’est que le sien. •
JOE HISAISHI en concert
à la Philarmonie de Paris
avec le 3D Orchestra,
ces samedi et dimanche.
Rens. : Philharmoniedeparis.fr
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Mother Marilyn (2012) tiré de la série «Forever Mothers» de Jamie Diamond. COURTESY OF THE ARTIST
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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IMAGES / PLEIN CADRE
Pour le meilleur
et pour la cire
Par
CLÉMENTINE MERCIER
C
e qu’il y a de formidable
avec une poupée, c’est qu’on
peut la faire tomber, la laisser dans un coin et oublier
l’heure de son biberon. Voire s’adonner
avec elle à toutes sortes de rites illicites et
scabreux. Sans reproches ni pleurs, elle
gardera son corps inerte et son mystérieux
sourire. Victor Hugo l’avait compris: «La
poupée est un des plus impérieux besoins
et en même temps un des plus charmants
instincts de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller,
enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter,
endormir, se figurer que quelque chose est
quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là»,
écrivait-il dans les Misérables. Si l’on
croyait des propos si essentialistes dépassés, il n’en est rien au regard de cette photographie de Jamie Diamond. Sur le cliché,
une tendre mise en beauté entre une
femme et une petite fille, ce n’est pas tant
qu’il y en ait une vivante et une en toc qui
retient l’attention, mais plutôt le volume
un peu outré des deux protagonistes. Elles
affichent chacune, la grande et la petite,
un même aspect synthétique et démesuré.
Elles se prénomment Marilyn, la mère en
robe rouge à pois, et Portia, la petite fille
rousse.
La photographe américaine, installée à
Brooklyn, les a rencontrées pour sa série
«Mother Love». C’est en recherchant une
poupée réaliste pour son travail «I Promise
to Be a Good Mother» qu’elle a découvert
la communauté Reborn, groupe de créatrices de répliques de bambins hyperréalistes
basé aux Etats-Unis. Après avoir assisté à
une convention de ces passionnées, elle
s’est immiscée, pendant un an, parmi elles, jusqu’à apprendre à fabriquer ses propres poupées dont la ressemblance avec
des nouveau-nés est plus que troublante.
Certaines sont même parfumées. Vendues
généralement autour de 500 dollars
(440 euros), les plus réalistes s’échangent
sur eBay, et peuvent s’arracher au prix
de 15 000 dollars (13 000 euros), faisant
parfois des déçues, à la réception des colis,
lorsqu’elles s’aperçoivent des imperfections de ces succédanés. «Travailler avec
cette communauté m’a permis d’explorer
la zone grise entre la réalité et l’artifice où
les relations sont construites avec des objets
inanimés, entre l’humain et la poupée, l’artiste et son œuvre, l’étrange et la réalité»,
explique Jamie Diamond dans le communiqué de la Fondation Prada, où son travail
est montré dans le cadre d’une exposition
sur l’affection portée par les humains à des
compagnons inanimés. «Je suis fascinée
par les codes et les comportements dans lesquels nous nous inscrivons inconsciemment et par les pantomimes que nous effectuons instinctivement lorsque nous
sommes soumis au regard photographique,
explique la photographe. La famille est une
performance perpétuelle, où les rôles sont
attribués, dans l’attente constante d’un public, tant privé que public. Le genre et les
normes y sont appliqués et l’acte est répété
comme si un scénario existait avant même
que les acteurs ne le lisent.»
Aussi bizarroïde que soit l’attention portée
par Marilyn, blonde décolorée, à Portia, sa
fille de pacotille, cette photographie rappelle combien l’identité découle d’une
construction. «La photographie induit en
erreur notre propre version du passé mais
également celle du présent», affirme l’artiste. La poupée imite à la perfection la petite fille, sa mère singe Minnie Mouse et
Marilyn Monroe. Dans ce cliché, quelque
chose est devenu quelqu’un. Inversement,
quelqu’un est toujours quelque chose.
Tout l’avenir de l’humanité est là. •
SURROGATI, UN AMORE IDEALE
à la Fondazione Prada, à Milan (Italie),
jusqu’au 21 juillet.
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
VIDA de JESÚS LEÓN,
Editions Patrick Frey, 253 photos, 276 pp., 52 €.
Tous les mardis, sur Libération.fr, la chronique «T’as le look Photobook»
s’arrête sur un livre photo. Cette semaine, Vida de Jesús León, qui a
écumé pendant vingt ans les nuits de Mexico après avoir été élevé par des tantes
bigotes. Entre rails de cocaïne, voitures criblées de balles, taches de vinasse sur
chemises blanches, costumes en plumes de paon et drag-queens en furie, tout
un monde en ébullition pulse dans cet ouvrage sous hallucinogène. PHOTO JESÚS LEÓN
LIBÉ.FR
ment par électrochocs dont on ne
saura jamais s’il en est une victime
ou s’il l’a réclamé, Peter Grudzien
l’illuminé désabusé, passé des
émeutes de Stonewall aux karaokés
quotidiens dans le club queer de
son quartier, est loin d’être le plus
inadapté de sa famille. Son propre
père, âgé de 99 ans au moment où
les services sociaux tentent de le
faire interner, se demande comment il a fait pour survivre si longtemps pendant que sa sœur Terry,
au visage délabré par des opérations
chirurgicales à répétition, court
l’amour à la sortie des églises avant
de soudainement s’évanouir. The
Unicorn est un film inattendu sur
les «poor people cuckoo», les miséreux rendus barges par leur condition et l’art saisissant, parfois sublimes, qu’ils offrent au monde à
partir de leurs expériences détraquées par la lose et les châtiments.
Lords of Chaos
de Jonas Akerlund.
PHOTO DR
Shakedown
Leilah Weinraub (2018)
Ciné / F.A.M.E, complètement marge
Au cœur d’une
programmation riche,
la dernière édition
du festival parisien
propose une sélection
de films autour
d’artistes ayant choisi,
consciemment
ou inconsciemment,
de s’exclure de la société.
M
isère sociale,
exclusion, désillusions : même
au pinacle de
leur popularité et intégrées parfaitement à l’économie de marché, les
expressions musicales populaires
ne rompent jamais tout à fait les
liens avec les marges dont elles sont
issues. Au cœur d’une programmation riche et variée, le F.A.M.E,
Paris International Music Film Festival, avance ainsi, par accident ou
par dessein, plusieurs objets
cinématographiques et documentaires qui présentent bien plus que
des destins artistiques, des vies brisées, des âmes en lutte, voire des
genres entiers nés de la nécessité de
s’épanouir à l’abri des yeux et
oreilles de la société pour s’en protéger. C’est l’un des points communs
qui lient par exemple la culture du
voguing, née dans les maisons de
refuge improvisées pour jeunes
noirs et latinos gay, à Karen Dalton,
voix de feu du folk des seventies
morte du sida en 1993 après des années d’errance et de folie. C’est également ce qui réunit les trois films
sélectionnés par Libé dans les différentes catégories du festival, en
compétition et séance spéciale, qui
coupent latéralement les sociétés
dont sont issus les artistes qui sont
leur sujet.
Lords of Chaos
Jonas Åkerlund (2018)
Arlésienne du film metal passée de
main en main – dont celles du Japonais Sono Sion– depuis une dizaine
d’années, Lords of Chaos adapte le
célèbre livre-documentaire du
même nom, écrit en 1998 par
Michael Moynihan et Didrik Søderlind, qui fit passer au statut de mythe la série d’atrocités dont s’est
rendu coupable le petit cénacle de
(très) jeunes musiciens à l’origine
d’un des plus fascinants sous-gen-
res de metal extrême, le «true black
metal» norvégien. Finalement réalisé par Jonas Åkerlund, ancien
membre de Bathory devenu clippeur à succès, ce biopic augmenté
– par l’exceptionnel emballement
des faits– se concentre finalement
sur la figure sacrifiée d’Øystein Aarseth, alias Euronymous, fondateur
du groupe Mayhem et idéologue
d’un underground musical fondamentalement antichrétien et morbide qui fut assassiné, en 1993, par
son comparse Varg Vikernes alors
qu’il n’avait que 25 ans (voir Libération du 3 août 2011). Et aboutit à un
cocktail étonnant, entre chronique
empathique d’une jeunesse
sacrifiée et film d’horreur pure –les
scènes de suicide et de meurtre en
temps réel sont particulièrement
brutales et éprouvantes à regarder.
«Tout ce qui s’est passé a fini par
m’immuniser de la réalité», résume
d’outre-tombe Euronymous (interprété par Rory Culkin) en synthèse
plausible d’un film forcément en
deçà de la réalité et des «vrais
mensonges» dont il s’inspire, qui
demeure, à ce jour, le plus gros coup
de folie furieuse à s’être emparé
d’une bande de gamins en sur-
chauffe créative et macabre d’un
seul et même geste désespéré.
The Unicorn
Isabelle Dupuis
et Tim Geraghty (2018)
En 1974, alors que Dolly Parton caracolait en tête des hit-parades
country avec Jolene, un jeune homosexuel originaire du Queens, fan
de Johnny Cash et amateur de
peyotl, publiait à compte d’auteur
The Unicorn, collection de scies
hillbilly démentes qui semblaient
tout droit échappées de la Quatrième Dimension (dixit Jello Biafra). Redécouvert –ou plutôt découvert tout court– en 2000 à la faveur
d’une mention dans Songs in
the Key of Z, bible de la musique
outsider assemblée par le journaliste Irwin Chusid, l’unique album
de Peter Grudzien a motivé Isabelle
Dupuis et Tim Geraghty à retrouver
la trace du musicien à New York et
à le filmer entre 2005 et 2007 dans
ses quotidiens et environnements
en déréliction. Le résultat est une
plongée en apnée dans l’Amérique
des déclassées de père en fils, et un
portrait de famille ahurissant
d’étrangeté. Car malgré un traite-
Shakedown assemble archives, interviews et scènes captées sur le vif
pour nous immerger dans le cosmos
secret et fiévreux des soirées érotiques lesbiennes afro-américaines
de Los Angeles dans les années 2000. Le business Shakedown,
tenu à l’époque par la mother Mahogany, ouvre son refuge illégal au
club The Horizon, entièrement géré
par des femmes pour les femmes, y
compris son équipe de sécurité.
Après une pluie de flyers conçus depuis les années 80 à renfort de typos
hurlantes, on découvre Egypt
– l’une des figures phares de cette
scène survoltée– qui nous conte ses
premiers pas feutrés et méfiants
jusqu’à son passage de l’autre côté:
sexualité assumée à la clé et nombre
de lap dances noyées sous les billets
jetés. Strings, paillettes et robes zébrées, les scènes de danses lascives
s’enchaînent à tire d’aile. Ronnie
Ron, hôtesse des soirées affirme :
«Believe it or receive it» (quelque
chose comme «T’y crois ou tu le reçois»). Mais les tensions raciales
font que le club se trouve constamment menacé par les policiers en
civils qui surgissent pour arrêter ces
femmes seins nus. Se présente à nos
regards ignorants un monde souterrain, désormais disparu, qui ne demandait qu’à exister en paix. Las: le
jour de la fermeture, Leilah Weinraub pose la question : «Comment
vivez-vous ce dernier jour de fête?»
Une habituée: «Comme un dernier
jour tout court.»
OLIVIER LAMM
et JEREMY PIETTE
F.A.M.E à la Gaîté Lyrique (75003).
Du 13 au 17 février.
Rens. : Gaite-lyrique.net
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
VIDÉO
CLUB
u 33
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BURNING de LEE CHANG-DONG (Arcadès)
THUNDER ROAD de JIM CUMMINGS (Seven7).
Ce sublime et inquiétant récit autour de la rivalité
entre deux garçons, de conditions sociales opposées,
pour conquérir le cœur d’une fille qui finit par
disparaître marque un nouvel apogée dans l’art
suprême de la lente brûlure pour le cinéaste coréen,
déjà auteur de quelques chefs-d’œuvre (Secret
Sunshine, Poetry…).
Réalisateur, producteur, scénariste et acteur
principal, Jim Cummings bouleverse en policier
largué et incapable de gérer sa vie, où quelques
respirations salutaires saillent entre les gamelles
et le déchaînement de péripéties, colorant
d’autres teintes tendres ce film finement
mis en scène.
Photo / Alain Keler, troubles de la vie
De haut en bas : un mariage au Kosovo, en 2000 ; les parents du photographe, à Cannes en 1962 ; des anciens déportés, à Jérusalem en 1981. PHOTOS ALAIN KELER
Une somme mêlant souvenirs de ses
parents vieillissants et épisodes d’actualité
retrace la carrière du photographe
membre du collectif Myop.
L
a mariée se souvient-elle de cet
instant où elle a
dû relever sa robe
et affronter la neige ? Alain
Keler a photographié
en 2000 cette scène ravissante où la jeune femme
avance sous les flocons, dans
son manteau en faux léopard, protégée par un aréopage masculin… C’était au
Kosovo et le cliché, désormais souvenir noir et blanc,
couvre une double page du
Journal d’un photographe
publié aux Editions de juillet.
L’épais ouvrage retrace la carrière d’Alain Keler, entré à
l’agence Sygma en 1975, fondateur d’Odyssey images
en 1989, indépendant, puis
membre du collectif Myop
depuis 2008. Autant dire une
vie dédiée à la photographie,
qu’il définit comme «la
chambre noire de notre mémoire». Pour raconter son
histoire, Alain Keler a puisé
dans ses photos en noir et
blanc, le plus souvent réalisées au Leica («je suis fondamentalement un leicaiste»,
aime-t-il dire). Poursuivant
un travail d’auteur en marge
de ses clichés d’actualité, il a
conservé cette habitude un
peu «schizophrénique», selon
lui, de doubler ses prises de
vue de photojournaliste par
des photos personnelles.
De l’Amérique latine où il a
commencé au mouvement
Solidarnosc en Pologne, de la
guerre civile au Salvador à
l’Irlande du Nord, de l’Afghanistan à la Tchétchénie,
Alain Keler, né en 1945, s’est
jeté dans la vie de photographe sans renier ses doutes
sur ce qu’il fallait, ou ce qu’il
ne fallait pas, conserver. Ce
dédoublement, on le retrouve dans la construction
de l’ouvrage qui entremêle
récit familial et fil de l’actualité, comme une corde tresse
les deux faces d’une même
histoire. Car la force de ce
Journal est de dévoiler la part
intime d’Alain Keler et surtout l’histoire de ses parents,
hantés par la Shoah. Toujours en miroir des désordres
du monde, qu’il enregistre
dans son métier.
Sa mère a perdu un père, une
mère et une petite sœur
de 13 ans en déportation. Elle
en parlait beaucoup et a
même laissé des cassettes
audio à son fils, avant d’être
atteinte d’Alzheimer. Son
père, en revanche, restait silencieux sur la déportation
de sa mère, d’un frère et
d’une sœur. «C’était trop
douloureux.»
Au fil de l’ouvrage, servi par
des textes chronologiques,
on voit peu à peu la photographie d’Alain Keler,
d’abord happée par le goût
du large et de l’aventure,
s’inscrire contre la perte et la
disparition. En tournant les
pages, on s’accroche à ses parents, petits vieux qui, doucement, se ratatinent entre
deux clichés où se bousculent kalachnikovs, foules et
révolutions. Une des photos
les plus renversante est peutêtre celle de leurs vieilles valises jetées dans une benne à
ordure. Alain Keler vient de
s’en débarrasser après avoir
enterré son père et confié sa
mère à une institution. Nous
sommes de passage sur
Terre, rappellent-elles.
Figé dans un classicisme volontaire, en hommage à ses
premiers chocs esthétiques et
à la maestria d’Henri CartierBresson, l’œil d’Alain Keler se
cherche une juste distance du
malheur des autres comme
pour mieux établir des digues
à celui de sa famille. «It is not
very exciting!» lui dit-on avec
froideur lors d’un premier
rendez-vous au New York
Times. La même personne lui
remettra, vingt-six ans ans
“UN PREMIER
LONG MÉTRAGE
ÉTONNANT
DE MATURITÉ”
CINEUROPA
“UNE CHRONIQUE
FAMILIALE PUISSANTE”
PREMIÈRE
“UN FILM SOLAIRE”
OUEST FRANCE
“GUILLAUME GOUIX
ET NOÉMIE MERLANT
PORTENT L’HISTOIRE
AVEC UNE FORCE
INCROYABLE”
LE COURRIER DE L’OUEST
NOÉMIE
plus tard, le prestigieux prix
W. Eugene Smith… Et c’est
sans doute la constance de ce
regard, sa fidélité à une certaine idée de la photographie,
son austérité même, qui font
l’intensité de ce Journal en
forme d’introspection.
CLÉMENTINE MERCIER
JOURNAL D’UN
PHOTOGRAPHE
d’ALAIN KELER
Ed. de juillet 352 pp., 45 €.
GUILLAUME
MERLANT GOUIX
LES
DRAPEAUX
DE PAPIER
FESTIVAL
PREMIERS PLANS D’ANGERS
Prix du public
FESTIVAL INTERNATIONAL
DU FILM DE LA ROCHE-SUR-YON
Prix du public
UN FILM DE
NATHAN AMBROSIONI
AU CINÉMA LE 13 FÉVRIER
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34 u
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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HÉCATOMBE À LA VILLA
du COLLECTIF HÉCATOMBE, 112 pp. 20€
Tous les jeudis, sur Libération.fr, dans la
chronique «la Prime à la casse», une BD
vue par le petit bout de la lorgnette. Cette semaine,
focus sur le collectif suisse Hécatombe, qui a réalisé
«une bande dessinée dans l’espace» en investissant
une vieille bâtisse néoclassique, s’appropriant ses
LIBÉ.FR
boiseries, ses plafonds et ses murs pour raconter
l’histoire imaginaire de ses habitants. Extension de
l’exposition, le livre Hécatombe à la villa permet de
lire les lieux, de s’attarder sur les personnages qui
jaillissent de lettres et dessins punaisés dans ce
mausolée depuis rénové. PHOTO DYLAN PERRENOUD
Ciné/
distiller le temps avec finesse,
bien plus habilement que
lorsqu’il le fait de front avec
son fantôme. Les hold-up
s’enchaînent, courses-poursuites et évasions haletantes,
se dessine une amourette…
mais l’on s’éprend surtout de
la manière dont Lowery utilise la fuite éternelle de Tucker pour s’intéresser aux périphéries de son récit central:
un couple qui se dispute sur
un parking, la clientèle d’un
bar animé, la tentative d’assassinat de Reagan, en 1981,
annoncée en fond sonore à la
télé. Ou quelques enfants que
l’on voit, sous le passage d’un
élégant travelling, repeindre
une palissade en blanc. Pendant ce temps, Tucker
change de voitures pour
échapper aux autorités.
«The Old
Man and
the Gun»,
papy ruse
Avec Redford
dans le rôle d’un
braqueur de 70 ans
accro aux hold-up et
aux évasions, David
Lowery signe un
film sensible où se
distille, avec finesse,
le temps qui passe.
E
n décembre 2017,
David Lowery
surprenait avec
son nouveau film
A Ghost Story, petit Ovni prêt
à porter format 4/3, vernis rétro, pour mieux finir dans le
ventre d’un Sundance Festival (où il fut présenté en
avant-première). De cet objet
multirécompensé à Deauville, avec pour acteurs principaux Rooney Mara en
veuve précoce et un spectral
Casey Affleck – meilleure
performance que l’on ait vue
sous un drap blanc depuis
longtemps–, le cinéaste américain, ainsi épaulé de son
fantôme assigné à résidence,
pouvait s’épancher sur ses
grands questionnements
existentiels, mémoriels et
boucles temporelles. Quitte
à tomber de manière irréversible dans un grand (méli)
mélo pataphysique sur
l’espace-temps condamné à
la réinitialisation infinie…
Tout n’était pas complètement dépourvu d’instants
troublants, fort de ses ellipses, imbrications et épluchures du temps, à même de
nous rappeler l’incroyable
BD Ici, du dessinateur américain Richard McGuire.
Lubie. Ce cher Lowery revient, plus d’un an après, aux
manettes d’un nouveau long
métrage qui n’est, finalement, pas sorti en salles en
France, car acheté par Euro-
Forrest Tucker (Robert Redford). PHOTO TWENTIETH CENTURY FOX
pacorp (la boite de Luc Besson) qui a stoppé son activité
de distribution.
Adaptation cette fois d’une
histoire «vraie dans son ensemble», comme indiqué à
l’orée de The Old Man and the
Gun, le film repose sur la vie
aux 100 braquages de banque
et quelques évasions de prison du «gentleman armé»
Forrest Tucker (1920-2004),
aidé de la version déjà romancée du journaliste David
Grann dans les colonnes du
New Yorker. Dans le rôle principal d’un Tucker septuagénaire n’ayant pas encore
renoncé à sa lubie du vol, l’acteur et cinéaste de 82 ans
Robert Redford (créateur du
Festival Sundance) pour un
On s’éprend surtout de la manière
dont Lowery utilise
la fuite éternelle de Tucker
pour s’intéresser aux périphéries
de son récit central.
dernier tour de piste supposé
devant la caméra. Complet
bleu impec, serviette en cuir,
fausse moustache et oreillette
branchée sur les radios de police (qu’il fait passer pour un
appareil auditif), Tucker vous
plume avec sourire et courtoisie. Film un brin fleur bleue,
croisement entre un Butch
Cassidy… et l’Homme qui
murmurait à l’oreille des chevaux (non seulement parce
que Redford a joué dans ces
films, mais que, dans tous ces
films, il y a des chevaux), The
Old Man and the Gun, avec
son petit grain de pellicule
fringuant, détoure surtout la
capacité de Lowery à savoir
Sensible. L’évasion par la
diversion. Voilà ce qu’il fallait
probablement à Lowery pour
façonner un film plus humble et sensible : regarder un
peu ailleurs pour mieux donner vie et battements de cœur
à son récit. Et dans un même
geste, nous faire (vraiment)
sentir le temps qui passe.
Celui, aujourd’hui expiré, de
Forrest Tucker et, entre les lignes, entre les secondes,
celui de Robert Redford qui
réalise là sa dernière cavale
au cinéma.
JÉRÉMY PIETTE
THE OLD MAN AND THE
GUN de DAVID LOWERY
(1h33). Sur Amazon Prime
Video.
Docu/ Schwarzenegger,
la plastique c’est fantastique
L
es images étaient irréelles : une star
hollywoodienne au corps bigger than life
usant de ses phrases les plus célèbres au
cinéma pour faire campagne IRL et
devenir gouverneur républicain de Californie
en 2003. A la même période, Arnold Schwarzenegger, 56 ans, assurait la promotion de Terminator 3,
dans lequel son corps vieillissant peinait, pour la
première fois, à se confondre avec celui qui le
remplaçait depuis toujours par «le reflet qu’il dessinait dans son miroir».
Mais c’était bien le Terminator qui menait campagne, brouillant plus confusément que jamais les
limites entre réalité et imaginaire de cinéma. C’est
cet exploit inouï de l’Amérique contemporaine qui
sert de ligne de fuite au documentaire de Camille
Juza et Jérôme Momcilovic, que ce dernier avait
déjà raconté dans un livre publié en 2016 (Prodiges
d’Arnold Schwarzenegger, chez Capricci). Tout le
destin du «Chêne autrichien» y est conté à l’aune
du prodige qu’il a été le premier à incarner des deux
côtés de l’écran : l’enfance athlétique dans l’Autriche humiliée, l’ascension culturiste dans l’Amérique
hippie, l’avènement de l’acteur «avec son propre
corps pour costume». Accompagné par une musique
impeccablement rétromaniaque de Krikor, lardé de
documents passionnants, la Fabrique d’Arnold
Schwarzenegger fait mouche jusqu’à l’évocation du
vieillissement de la star, machine sénescente rendue en sus obsolète par le numérique: l’image a enterré l’original avant même qu’il ne s’évanouisse.
OLIVIER LAMM
LA FABRIQUE D’ARNOLD SCHWARZENEGGER
de CAMILLE JUZA et JÉRÔME MOMCILOVIC.
Sur Arte le 10 février à 23 h 10 et en replay.
Arnold Schwarzenegger à Venice Beach, en août 1977. PHOTO GETTY IMAGES
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u 35
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Série/ «When Heroes
Fly», flagrant d’élite
FANNY
ET
ALEXANDRE
Un flash-back et ça repart. PHOTO NETFLIX
D
rôle de machin
que
When Heroes
Fly, première
série couronnée lors du festival inaugural Canneséries,
il y a presque un an, et depuis mi-janvier sur Netflix.
Aux aspérités hyperlocales
et ambitions globales, à la
fois sophistiqué et rudimentaire, malin dans son art de
tirer les ficelles, mais intrinsèquement immature émotionnellement et idéologiquement… on s’accroche,
on regarde et on cogite (un
peu). Première conclusion:
au-delà du titre rebutant, en
plus d’être hors sujet, évoquant une ballade hardos
façon Aerosmith, When Heroes Fly s’impose comme
l’export à la fois le plus représentatif et le plus baroque («ambitieux» diront ses
défenseurs) de la production sérielle israélienne actuelle. Secteur minuscule à
l’échelle du pays, mais en
pleine bourre à l’international, dopé par les rachats
Netflix et les remakes amé-
ricains, dans le sillage du
carton testostéronné Fauda.
A l’instar de ce dernier, les
protagonistes de When
Heroes Fly font partie d’un
commando d’élite de l’armée israélienne. Ou plutôt
faisaient : les dix épisodes,
échafaudés sur d’incessants
flash-back, retracent les
douloureuses retrouvailles
de quatre vétérans du
deuxième conflit israélo-libanais, une dizaine d’années après le sanglant
été 2006. Le prétexte, plutôt
gratiné, de leur réunion : la
petite amie, donnée pour
morte, du plus traumatisé
de la bande –Aviv, retourné
vivre chez sa mère et
souillant son lit chaque
nuit – serait finalement vivante. Elle serait retenue au
cœur de la jungle colombienne par une secte fricotant avec des trafiquants qui
leur extorquent une sorte
d’ayahuasca en baume, et
dont l’apex de la défonce est
«l’ouverture d’un portail vers
l’enfer» (sic).
Très rapidement donc, ce
qui aurait pu être une réactualisation de Valse avec
Bachir tourne à l’Apocalypse Now meets Narco de
pacotille (on a vu des parcours accrobranches plus
flippant que cette jungle-là),
chaque twist s’érigeant en
doigt d’honneur à la plausibilité. Et encore, en disant
cela, on ne dessine que le
squelette. On trouve aussi
ici une vague intrigue policière basée à Tel-Aviv, une
évocation pleine d’impensées du stress post-traumatique et une chronique sociale du melting-pot
israélien où l’armée joue le
rôle de grand égalisateur au
prix d’un ennemi désincarné, qu’il s’agisse du Hezbollah ou des trafiquants,
cibles fantomatiques et falotes. C’est cette étude des
tensions sociohébraïques
qu’on aurait aimé voir creuser car elles sont le véritable
thème du livre éponyme
d’Amir Gutfreund.
Développé pour la chaîne israélienne Keshet par Omni
Givron (à qui l’on doit aussi
les deux versions, israéliennes et américaines, d’Hostages) et déjà l’objet d’une
adaptation outre-Atlantique, When Heroes Fly s’érige
en artefact type de la nouvelle «télé globale» qu’imprime Netflix sur nos
rétines : un flux fictionnel
des quatre coins du monde,
mais à la même mécanique,
au même imaginaire (survivalisme, exotisme toc) et à la
même esthétique «premium
médiocre». Du glocal
–comme les McDo adaptés
aux papilles du cru– offrant
un dépaysement factice qui
n’est finalement qu’un rétrécissement du monde.
GUILLAUME GENDRON
WHEN HEROES FLY
sur Netflix.
Ingmar Bergman
Mise en scène
Avec
Julie
Deliquet
© Brigitte Enguérand, coll. C-F
Primée au festival
Canneséries, cette
nouvelle production
israélienne autour
des retrouvailles
de vétérans
tambouille
clichés et situations
invraisemblables.
9 févr >
16 juin
01 44 58 15 15
comedie-francaise.fr
la troupe de la
Comédie-Française
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36 u
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Benalla, et là, et là et encore là
AU REVOIR
Par
Art/ Vasarely, leitmotiv
JULIEN GESTER et DIDIER PÉRON
Vasarely n’a jamais trop eu besoin du
musée pour exister. Le voici à Pompidou qui revient sur le parcours
passionnant de cet artiste éclectique
et technophile, omniprésent dans
les années 70 et dont les œuvres
géométriques et flashy ont envahi
l’espace social jusqu’à saturation.
«M
VICTOR VASARELY, LE PARTAGE
DES FORMES au centre
Pompidou. Du 6 février au 6 mai.
Ciné/ En luttes libres
Fille de militants dont la vie a été
déterminée par Mai 68 et ses suites,
Angèle cherche à rester fidèle à leur
histoire, et cette quête passe
d’abord par ses relations avec eux:
son père soixante-huitard qui n’a
pas «renoncé à ses idéaux», sa sœur
qui a trahi la lutte pour une vie
tranquille de libéralisme cool, et sa
mère envolée dans la nature. L’actrice Judith Davis signe ici son premier long métrage.
TOUT CE QU’IL ME RESTE DE
LA RÉVOLUTION
de JUDITH DAVIS (1 h 28).
Art/ Le bon «Geste»
JEAN PIERRE N’GUYEN. MAXPPP
arion Cotillard
impliquée dans
l’affaire Benalla,
malgré elle», pouvait-on lire avec stupeur, en milieu de
semaine, à la une de sa publication putaclic
favorite. Non, quand même pas Marion? Eh
ben si. Trempée jusqu’aux extensions. Peutêtre pas dans «l’affaire Benalla», mais dans la
tambouille d’obsessions toxiques, de crapuleries étranges et de confusion mentale du
moment, pour avoir foulé, en 2007, le tapis
rouge du festival du film romantique de
Cabourg. Lequel accueillait, parmi ses agents
de sécurité, un tout jeune homme débutant
dans la vie professionnelle : Alexandre
Benalla, 15 ans. L’intrépide quotidien régional
le Pays d’Auge a retrouvé dans ses archives
quelques images soudain colorées d’une nouvelle dimension croquignolesque, en ce qu’elles immortalisent la collision improbable
d’une superstar au faîte de sa puissance et
d’un ado alors chétif et anonyme, n’ayant encore rien révélé ni deviné sans doute de son
extraordinaire potentiel de réseautage et de
notoriété incendiaires.
On ne cesse d’en prendre la démesure depuis
six mois, autant qu’une ou des affaires, il y a
un phénomène Alexandre Benalla, dont les
modalités d’apparition, de dissémination et
de contagion tiennent à la fois du Stavisky et
du mistigri, qui semble relier à lui seul
hommes d’affaires a priori respectables et escrocs notoires de tous bords, présidence de
la république «ni de gauche ni de droite»
(donc de droite) et candidats à la primaire socialiste, chefs d’Etats africains, oligarque
russe, champions du monde de football et,
désormais, sommités people du cinéma français. Comme par hasard !!!
Par-delà ses métamorphoses les plus sensibles, du maigre au replet, du barbu au glabre,
et de l’irrépressible appétit de castagne à
l’onctuosité de premier de la classe devant
les commissions parlementaires, Benalla,
dont la fonction originelle de bodyguard,
avec ou sans extras, supposait d’imposer une fouille dans nos poubelles
présence d’hyperdiscrétion rapprochée, a pour le retrouver : toutes ces
glissé de l’injonction d’invisibilité à une images qui ne contenaient
ultravisibilité encombrante, voire éclabous- qu’une pauvre info factuelle
sante pour quiconque occupe le même cadre se trouvent provisoirement
que lui. Par un subit réajustement du enrichies.»
punctum, d’homme de l’ombre il est devenu Ce n’est pas le moindre des
attrape-lumière.
paradoxes du phénomène que
Et ainsi, déterrant fin juillet
d’avoir accédé à l’inexorable carun cliché de Martine Aubry, serrousel de la célébrité virale le
rée de près par le jeune Alexanjour même où il s’employait plus
dre B., 19 ans, réalisé lors de la prique jamais à se rendre aussi
maire de la gauche en 2011, le
inidentifiable que possible, sous
photographe Guillaume Binet
l’habit et le casque usurpés du
commentait sur sa page Facegros bras policier, un après-midi
book: «Ça fait sept ans que ce mec
de mai place de la Contrescarpe.
est pris en photo sans qu’on le
Né à la vie publico-médiatique
veuille. C’était le type qui gênait
par un processus d’identification
l’image. Et aujourd’hui on far- Libé du 8 février.
à retardement (les révélations du
Monde), Benalla ne cesse, depuis, de s’essaimer partout où
l’on ne saurait déceler le bienfondé de sa présence, avec
l’aplomb d’un Forrest Gump,
personnage qu’on voyait caracoler dans l’image avec
John Lennon ou Kennedy. Il défraye ainsi
tout logique de rangement par la fonction ou
l’habitus social –en tout cas jusqu’à ce que la
justice ou la presse parvienne à fixer quelque
chose de son identité fuyante. En attendant
d’autres clichés confondants au bras du pape,
de Beyoncé ou de l’un des auteurs de cette
chronique, tout conduit à voir en l’ubiquiste
Benalla le Zelig de notre Ve République finissante, ce roi de l’incruste qui corrode tout ce
qu’il approche de brillant ou d’obscur – à
moins que ce ne soit l’inverse. •
REGARDER VOIR
4 u
ÉVÉNEMENT
dre Benalla,
alors que ce dernier travaille encore
à l’Elysée. Une négociation entamée dès l’hiver 2017, selon Mediapart. Pour ne pas apparaître en première ligne, Benalla passe alors par
la société de son ami Vincent Crase.
Lors de sa deuxième audition devant la commission d’enquête sénatoriale, en janvier, ce dernier a expliqué que le contrat avait été en
partie sous-traité à la société Velours, car lui-même n’était pas titulaire d’un agrément de dirigeant
d’entreprise de sécurité.
Lorsque l’affaire des violences
du 1er mai éclate, mi-juillet, les deux
Suite de la page 2
hommes réalisent le risque qu’ils
courent si ce montage venait à être
ébruité et le contrat gelé. «Là, il y a
le feu», panique Crase dans l’enregistrement de Mediapart. «Il faut
couper la branche […]. Faut changer de portage pour faire ce qu’on
avait prévu de faire et transférer
[…]. Faut que tu disparaisses de la
boîte», lui indique alors Alexandre
Benalla.
PARTS
Deux mois plus tard, une nouvelle
société voit le jour. Baptisée France
Close Protection, elle est domiciliée
à la même adresse que la société
Libération Vendredi 8 Février 2019
Mars, à quelques rues de l’Elysée.
Lancée avec un simple capital social
de 100 euros et dirigée par un ancien militaire de 44 ans, Yoann
Petit, également proche de Benalla,
France Close Protection a étrangement comme unique actionnaire
un homme d’à peine 18 ans. Selon
le Canard enchaîné, cette nouvelle
structure va pourtant verser plus
de 22000 euros à Alexandre Benalla
entre novembre et décembre, scellant ainsi son lien avec le contrat
russe. Devant la commission d’enquête sénatoriale, le même Benalla
avait pourtant affirmé sous serment
n’avoir «jamais» contribué à la
Alexandre Benalla lors de la manifestation du 1er mai 2018 à Paris. PHOTO JEAN-PIERRE N’GUYEN. MAXPPP
Lorsque l’affaire
des violences
du 1er mai éclate,
mi-juillet, les deux
hommes réalisent
le risque qu’ils
courent
si ce montage
venait à être
ébruité et le contrat
russe gelé.
négociation ni à la conclusion de ce
contrat.
D’autres liens sont depuis apparus
entre les différents acteurs de cette
histoire. Comme l’a révélé Libération, Chokri Wakrim a également
fondé cet été une discrète société
avec l’un des responsables de
Velours, avant de racheter ses parts
quelques semaines plus tard. S’agissait-il d’un simple véhicule financier destiné à rémunérer secrètement Wakrim sur le contrat russe?
Contacté à plusieurs reprises, ce
dernier n’a pas répondu à nos sollicitations. Il semble en tout cas avoir
eu conscience d’agir en dehors des
clous. Selon Valeurs actuelles, le militaire a été entendu le 1er février à la
Direction du renseignement et de la
sécurité de la défense (DRSD), le service de contre-ingérence des
armées, reconnaissant devant ses
pairs avoir «travaillé de manière déclarée mais non autorisée».
Tout s’est brusquement accéléré
le 31 janvier avec la révélation
des enregistrements d’Alexandre
Benalla et Vincent Crase par Mediapart. Le jour même, un journaliste
de Valeurs actuelles contacte les
services du Premier ministre pour
savoir si la conversation entre les
deux hommes a été enregistrée au
domicile de Marie-Elodie Poitout,
et si d’éventuelles écoutes administratives ont été diligentées. Branlebas de combat à Matignon.
FICHIER
Dès le lendemain, le directeur
de cabinet du Premier ministre écrit
au procureur de la République de
Paris, faisant état de la sollicitation
de plusieurs médias: «Depuis vingtquatre heures, des journalistes contactent le cabinet du Premier ministre en cherchant à évaluer une allégation selon laquelle la rencontre
relatée par la presse entre messieurs
Benalla et Crase, en infraction des
obligations de leur contrôle judiciaire, se serait déroulée au domicile
de Marie-Elodie Poitout». Le directeur de cabinet dit avoir «convoqué»
l’intéressée «sans attendre», précisant qu’aucune autorisation d’interception des services de renseignement n’avait été validée par
Matignon, autorité compétente en
la matière.
C’est sur la base de ce simple courrier, rapportant les questions des
journalistes et les démentis de Poitout, que le procureur de la République de Paris, Rémy Heitz, a décidé
d’ouvrir une enquête préliminaire
pour «atteinte à la vie privée» et «détention illicite d’appareils ou de dispositifs permettant la réalisation
d’interception de télécommunications ou de conversations». Dans le
cadre de ces investigations, le parquet de Paris s’est précipité au siège
de la rédaction de Mediapart, lundi,
pour perquisitionner ses locaux, espérant ainsi mettre la main sur fichier original de l’enregistrement.
Au risque de s’asseoir sur le secret
des sources des journalistes.
Un acte d’enquête que le site d’information a pu refuser, les magistrats n’ayant pas obtenu l’aval d’un
juge des libertés et de la détention,
comme le prévoit le code de procédure pénale. •
L’exposition du centre d’art de Pantin propose un état des lieux du
vieux combat homme-machine,
avec des œuvres qui confrontent,
non sans ironie, création artistique
et assistance technologique. Avec
Julien Prévieux, Vito Acconci,
László Moholy-Nagy, Ceal Floyer,
Wade Guyton et… Siri.
GESTE au Centre national édition
art image à Pantin (93).
Jusqu’au 31 mars.
Rens. : Cneai.com
Ciné/ «Artic», à froid
Qui ne rêve de contempler Mads
Mikkelsen se battre avec les
éléments pendant une heure et
demie? Quand bien même serait-il
à un stade pré-scorbutique de déficit en vitamine C, et engoncé dans
une parka qui a vu des jours
meilleurs ? Telle est la sobre
promesse d’Arctic, premier film du
Brésilien Joe Penna. Le Danois, mâchoire serrée, y joue un pilote
rescapé de l’accident de son petit
avion au beau milieu du pôle Nord
désertique.
ARCTIC de JOE PENNA (1 h 37).
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
FANZINES
Même pas
morts !
Page 40 : Cinq sur cinq / De la console au jeu
Page 41 : On y croit / LCD Soundsystem
Page 42 : Casques t’écoutes ? / Jacky
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Par
OLIVIER RICHARD
A
ssurément, il s’agit de
la fin d’une époque :
le 15 janvier, la rédaction
de Maximum Rocknroll,
le fanzine punk californien devenu la
référence mondiale du genre, annonçait : «C’est le cœur gros que nous annonçons la fin de Maximum Rocknroll
en tant que fanzine mensuel imprimé.»
Sans surprise, MMR continuera sa croisade cloutée et crêtée sur la Toile, après
un baroud d’honneur de trois numéros.
Après trente-six ans et 429 numéros, la
nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans
le monde des fanzines, ces revues
non professionnelles éditées par des
fans devenus journalistes amateurs.
Elle amène aussi à se poser la question
de l’avenir des fanzines musicaux
imprimés.
Enthousiaste, Marie Bourgoin, la documentaliste de la Fanzinothèque de Poitiers, qui veille sur un fond unique de
près de 50 000 titres, se garde de tout
pessimisme: «La situation des fanzines
papier est plutôt positive en France.
Bien sûr, il se passe moins de choses
qu’avant [comprendre dans les années 70-90, avant le Net, ndlr] mais de
nombreux vieux fanzines résistent alors
que de petits nouveaux se lancent.»
Tandis que la presse professionnelle
mondiale continue péniblement sa
sanglante mutation numérique, le fanzinat semble avoir trouvé un point
d’équilibre entre numérique et print.
Débrouille et huile
de coude
Bien qu’il n’existe aucune étude chiffrée sur le phénomène, il est certain
que le fanzinat musical comporte
beaucoup moins de titres qu’il y a
trente ans, et que ces publications se
vendent nettement moins. De nombreux «fanéditeurs» ont abandonné le
papier pour le Net pour d’évidentes raisons : vidéo, son, faibles coûts, diffusion sans commune mesure… Jacques
Gros, directeur de la fameuse boutique
alternative parisienne Parallèles, libraire-disquaire en activité depuis 1972, confirme: «Nous proposons
des fanzines qui traitent de tous les genres musicaux présents dans nos rayons :
rock, blues, jazz, chanson, punk, soul.
Leurs ventes sont nettement inférieures
à autrefois, surtout sur le rock progressif, mais il y a quand même des titres
qui s’en sortent bien comme Rock Hardi,
Dig It! [rock], Je chante ! [chanson] ou
Chéribibi [culture populaire]. On voit
bien que, comme celles de la presse professionnelle, les ventes des fanzines
baissent, la particularité étant que certains éditeurs ne surveillent pas leurs
ventes et ne viennent pas relever les
compteurs !»
Edités sans but lucratif, les fanzines
sont généralement publiés par des associations loi 1901 (avec ou sans dépôt
légal) ou, par ignorance ou par choix,
hors de tout cadre administratif. Les
ventes se font chez des disquaires ou
des libraires par le biais du dépôt-vente
(un système selon lequel seuls les
exemplaires vendus sont payés par le
détaillant, qui se rémunère en empochant un pourcentage sur le prix de
vente), mais aussi dans des concerts et
festivals ou encore par correspondance, l’essor des réseaux lll
Les fanzines
en résistance
Diffusés chez les disquaires,
dans les concerts ou par
correspondance, les
publications auto-éditées
subsistent tant bien que
mal face au numérique.
Enquête auprès
d’une communauté
de passionnés bien décidés
à ne pas lâcher le papier.
lll
sociaux ayant servi de caisse
de résonance aux fanéditeurs. «Le
principal problème des fanzineux est le
même qu’il y a trente ans: c’est la diffusion, commente Marie Bourgoin de la
Fanzinothèque, un lieu ouvert en 1989.
Les moyens techniques se sont améliorés et, avec l’informatique, il est désormais beaucoup plus facile de faire un
fanzine qu’autrefois. En revanche,
même si les réseaux sociaux aident
énormément les titres à trouver leur lectorat, la vente repose toujours sur la débrouille et l’huile de coude.» La diffusion en kiosques reste en effet hors de
portée des fanzines pour des raisons
structurelles : les «gros diffuseurs»
(Presstalis et MLP) pratiquent des conditions commerciales insupportables
pour cette presse à l’économie plus
qu’artisanale.
«C’est comme
une lettre d’amour»
Pour Madame Gruiikkk, alias la Louve
de la Pampa, une artiste et fanéditrice
basée à Montreuil (le zine Minette), «on
est tellement séché de partout que ça devient un luxe de faire un fanzine. Mais
on passe tellement de temps rivés devant
nos ordis que cela relève de la même démarche que de continuer à lire des livres
ou écouter des disques. En plus, on peut
lire les fanzines aux toilettes! Sérieusement, un fanzine est synonyme de liberté éditoriale. Sans pub, nous n’avons
pas les mêmes contraintes. Nous ne devons faire aucun compromis éditorial.»
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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Dédiés à la chanson, au ska ou au punkrock, les fanzines sont plus faciles à
produire qu’auparavant grâce à
l’informatique mais se heurtent toujours
à un problème de taille : la diffusion, qui
s’opère dans des réseaux parallèles.
1 000 exemplaires et a atteint son
74e numéro après vingt-cinq ans d’existence, Gildas Cosperec confie : «Nous
continuons pour les mêmes raisons que
certains groupes et labels sortent toujours des vinyles. Sans être fétichistes,
on trouve qu’un fanzine avec une belle
couverture, ça a de la gueule ! Finalement, cela relève du même esprit que
d’aller au bar du coin pour voir des
groupes qui transpirent alors que des
verres s’entrechoquent. C’est autre chose
que de mater des vidéos sur YouTube!»
Certes. Mais quid du sang neuf ? Si
nombre de fanzines musicaux sont publiés par des quadras et quinquas qui
ont connu l’âge d’or du fanzinat et les
décennies d’avant le Web, la relève est
pourtant là. Ainsi, le très original et
méticuleux fanzine ska Arvar est édité
par un groupe de lycéens. Arvar a la
particularité d’être rédigé en français
et breton. Un de ses géniteurs, Erwann,
alias Snoopy, 15 ans, explique: «L’année
dernière, j’étais en troisième dans une
école diwan. Comme ce type d’écoles allait fêter ses quarante ans, ma prof de
breton a voulu créer un projet musical,
un clip. Je ne suis pas du tout branché
rap, je n’ai donc pas participé au projet.
Du coup, j’ai fait ce fanzine pour lui
montrer qu’on pouvait aussi faire des
trucs avec le style de musique qui
me plaît !» Arvar est tiré en moyenne
à 250 exemplaires, le numéro 3 est annoncé pour dans quelques semaines.
Erwann conclut : «Nous faisons ce qui
nous plaît même si nous essayons
d’avoir une certaine régularité.»
LA RÉÉDITION
Mark Stewart
«Learning
to Cope With
Cowardice»
N
on, Bristol n’est pas né
musicalement dans les
années 90 avec le triphop de Massive Attack ou
Portishead et la drum’n’bass de Roni
Size. La source des compositions aventureuses issues de cette ville du sudLEARNING
ouest de l’Angleterre remonte certaineTO COPE WITH
ment aux manipulations sonores de
COWARDICE
Mark Stewart, leader de The Pop
(Pias)
Group. Il produit dès 1979 un fulgurant
mix punk-dub-funk avec de fortes
revendications sociales.
La séparation prématurée du groupe, en 1981, le lance dans
une aventure en solo dont est réédité aujourd’hui le premier
album, paru en 1983, où il s’acoquine avec On-U Sound, l’écurie du producteur sorcier pré-electro Adrian Sherwood. Un
manifeste en forme d’éruption permanente dont jaillissent
collages sonores, scratchs, beats fracassés et dub d’outretombe. Cadeau : le disque original est agrémenté d’un
deuxième CD entièrement composé d’inédits et de versions
alternatives, intitulé The Lost Tapes. Avec comme point d’orgue un Cowardice Dub qui distord sur plus de huit minutes
une sombre mélopée aux accents indus. Relativement cauchemardesque ou paradisiaque. Tout dépend du point de vue.
PATRICE BARDOT
Un lieu d’échange
Du sang neuf
Editeur du fanzine rock toulousain Dig
It! qui tire à un peu moins de
SYRIE
S P E C TA C L E
DE DAMAS À ALEP
DERVICHES TOURNEURS DE DAMAS
ORCHESTRE SYRIEN DE PARIS
CONCERT
ORPHEUS XXI,
JORDI SAVALL
S P E C TA C L E
LA DÉCLARATION
NAÏSSAM JALAL
SYLVAIN GROUD
RYTHMS OF RESISTANCE
PHILHARMONIEDEPARIS.FR
01 44 84 44 84
PORTE DE PANTIN
Photo : Cyril Zannettacci / Musée du quai Branly
9 & 10 mars
Licences E.S. n°1-1083294, E.S. n°1-1041550, n°2-1041546, n°3-1041547.
C O N C E R T S - A C T I V I T É S E N FA M I L L E - E X P O S I T I O N S
Réalisation graphique : Neil Gurry
d’une association loi 1901 qui a pour
but la promotion de la culture populaire. «Cela nous permet de faire beaucoup de choses, poursuit Daniel ParisClavel. La revue est tirée à 2000 exemplaires. Pour la sortie du dernier
numéro, nous avons organisé un gala
de catch à Ivry dont les recettes,
5000 balles, ont été versées à une association de défense des chômeurs.» Pour
l’éditeur, un fanzine ne se jette pas.
«C’est comme une lettre d’amour, tu
peux la retrouver dix ans plus tard. Un
fanzine, c’est le contraire de l’obsolescence programmée !»
LES WEEK-ENDS
DE LA PHILHARMONIE
Conception graphique : BETC
Daniel Paris-Clavel, l’homme de Chéribibi, continue: «Un fanzine, c’est un espace de liberté incroyable. Je collabore
à des publications professionnelles. Il y
a toujours des contraintes éditoriales
comme le nombre de signes. Je n’ai pas
ce genre de limites quand j’écris dans un
fanzine.» Paris-Clavel a toujours été
fasciné par la presse. A l’âge de 9 ans,
il faisait déjà un petit journal. Bouleversé par Pif Gadget (le premier périodique à avoir publié Corto Maltese en
France) et Métal hurlant, il décide de
militer pour la culture populaire et
lance Chéribibi en 1991. «A l’époque, il
était tapé à la machine et photocopié.
Il paraît que c’est redevenu à la mode et
qu’on appelle ça cut and paste (rires)!»
Chéribibi est publié sous la houlette
Bien que le rock, et en particulier le
punk, demeure le genre de prédilection
des fanzines, l’amour d’autres styles
musicaux pousse d’intrépides amateurs à se lancer dans l’aventure du fanzinat. Fan de chanson française, Raoul
Bellaïche a fondé la revue Je chante !
en 1990. «Les six premiers numéros ont
été réalisés avec un vieil Amstrad et
photocopiés, raconte-t-il. J’avais envie
de parler de chanteurs que les journaux
ignoraient et aussi, sans doute, l’envie
de parler avec les artistes et d’entrer
dans ce milieu.» Je chante! s’est fait remarquer par ses numéros thématiques
comme ceux consacrés à la chanson en
Mai 68, Boris Vian ou la chanson francarabe. Lucide, Bellaïche fait remarquer, à juste titre, «qu’il est un peu triste
qu’il n’y ait qu’un seul magazine qui
parle de chanson dans notre pays» !
Alors que la Fanzinothèque s’apprête
à fêter ses 30 ans à l’automne prochain,
un Fanzinarium doit ouvrir à Paris en
juin dans le XXe arrondissement. Cette
nouvelle fanzinothèque sera animée
par l’équipe des Bar Zines, une série
d’événements qui rassemblent des fanzines et des groupes live dans, généralement mais pas exclusivement, des
bars. Imaginés par la musicienne et
fanéditrice Coxs (le groupe Maximum
Kouette, le fanzine la Bête) et Stéphane,
du collectif de Dijon Maloka, les Bar Zines préparent leur onzième édition.
Coxs explique: «L’idée est de mélanger
des gens qui font des fanzines punk, BD,
LGBT, graphzines, cinéma, manga, etc.
et leur donner la possibilité d’échanger.
Ensuite, ils feront, peut-être, des choses
ensemble. On tient à cette diversité
parce qu’elle reflète celle des fanzines.»
Une diversité qui est une belle preuve
de la vitalité du fanzinat. •
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PLAYLIST
PANDA BEAR
Cranked
Spécialiste de l’avant-pop et du
méta-folk pour lecteurs de The Wire,
Noah Lennox d’Animal Collective
prouve qu’il en a encore sous la
pédale avec un sixième album solo
entraînant. Quant à cette chanson,
c’est du Burt Bacharach de jeu vidéo.
TOMMY GUERRERO
The Floating Lotus
(Trevor Jackson Version)
Ex-skateur pro, musicien inclassable
entre soul, rock, électronique, funk et
hip-hop, Tommy Guerrero déboule
chez Ed Banger avec un mini-album
de dub anémié, que l’Anglais Trevor
Jackson se fait un plaisir de noircir.
premières rencontres entre rock et
dance music en studio avec New Order et le maxi Confusion en 1983, les
remixs à la chaîne… Il faut pourtant
attendre 1989 pour qu’il signe un
premier album sous son nom, entouré des Backbeat Disciples, son
équipe de requins des consoles. Premier essai, Merge est un véritable
disque de producteur, qui réunit un
casting vocal impeccable (pour
l’époque) mais sonne trop disparate
et démonstratif pour convaincre.
Un deuxième volume, Give in to the
Rhythm, suivra deux ans plus tard,
dans une indifférence polie.
4 Daniel Lanois
De gauche à droite et de haut en bas : Daniel Lanois, Mark Ronson, Frédéric LO, Arthur Baker et Steve Albini.
PHOTOS SERGE PICARD. AGENCE VU ; EVA SAKELLARIDES. PHOTO12 ; NICOLAS DESPIS ; LARRY MARANO. REX. SIPA ; SIPANY. SIPA
Du studio au micro
Ils quittent
parfois leurs
consoles de
producteurs
pour aller
chanter.
D
iscrets sorciers des
consoles d’enregistrement, les producteurs sortent quelquefois de l’ombre des studios pour
chanter leurs propres compositions
à la lumière.
1 Frédéric Lo
Il restera à jamais celui qui a
ressuscité le légendaire Daniel Darc,
en 2004, avec le bouleversant
Crevècœur, lui accordant ainsi presque encore une décennie devant les
projecteurs avant la disparition de
l’ex-Taxi Girl en 2013. Ce mélodiste
hors pair a ensuite prêté son talent
de réalisateur ou de compositeur à
Stephen Eicher, Alain Chamfort ou
Alex Beaupain, avec qui il produit
la bande originale du film de Christophe Honoré les Chansons d’amour
(2007). On
avait fini par
oublier que
le natif de
Rodez avait
démarré comme chanteur. Logique: son premier et seul album était
sorti en 2000. Dix-neuf ans plus
tard, le bien nommé Hallelujah !
voit Frédéric Bonnet revenir derrière un micro avec onze nouvelles
chansons. C’est très élégant, bien
entendu très mélodique, et surtout
partageur puisqu’il chante en duo
avec ses vieux complices Eicher,
Beaupain et ses «nouveaux» amis
Elli Medeiros ou, plus étonnant, Robert Wyatt. Encore une légende.
2 Mark Ronson
Un enfant de la balle. Son
père est agent d’artistes, son beaupère Mick Jones a été le guitariste
du groupe de hard FM Foreigner (et
accessoirement celui de Johnny
Hallyday),
son meilleur
pote d’enfance était
Sean Lennon. C’est derrière les platines qu’il
fait ses premiers pas comme… DJ de
mariage, mais pour jet-set only. On
commence à le prendre au sérieux
en 2006, lorsqu’il coproduit le fameux Back to Black d’Amy Winehouse. Mark Ronson enchaîne alors
avec succès les grosses productions : Robbie Williams, Christina
Aguilera, Adele, Paul McCartney et
CINQ SUR CINQ
récemment Lady Gaga et Queens of
the Stone Age. Ce qui ne l’empêche
pas d’œuvrer également à son
compte avec les albums très pop
funky Version (2007) puis Record
Collection (2010). Son plus gros carton à ce jour, c’est bien entendu le
titre Uptown Funk, avec le chanteur
Bruno Mars. Enfin «son», tout est
relatif, puisqu’il a dû verser une coquette somme au groupe Zapp Roger qui l’accusait d’avoir plagier «sa»
chanson More Bounce to the Ounce.
Copier n’est pas jouer.
3 Arthur Baker
Producteur de disco à la fin
des années 70 à Boston, puis de hiphop à New York, le sorcier des studios Arthur Baker a tout connu : le
succès commercial avec Planet Rock
d’Afrika Bambaataa & the Soulsonic
Force ou Walking on Sunshine de
Rockers Revenge, en 1982, marqués
du son de l’electro new-yorkaise, les
Né en 1951 et flirtant donc
avec les 70 printemps, le Canadien
Daniel Lanois s’est fait remarquer
en 2018 en mettant sa pedal steel
guitare au service d’un musicien
électronique radical, son compatriote Venetian Snares, adepte des
breaks les plus hystériquement
saccadés, pour un album collaboratif et une tournée internationale.
Les productions auxquelles on associe Daniel Lanois d’ordinaire
sont pourtant autrement plus dépouillées. Découvert par Brian
Eno, qui l’invita à coproduire The
Unforgettable Fire de U2 en 1984,
Lanois a ensuite accouché d’innombrables albums de Dylan, Neil
Young, Willie Nelson ou encore
Nick Cave. Et quand il compose et
chante ses propres chansons cela
donne par exemple le tube Jolie
Louise, extrait de son premier album, Acadie, en 1989, notamment
repris par Francis Cabrel. Depuis,
tout en continuant à produire de
nombreux albums pour d’autres, il
a enregistré une dizaine de disques
de ses compositions.
5 Steve Albini
C’est le producteur (anti-)star
des années 90. Celui dont le son
aussi sec qu’intransigeant a marqué
l’époque et les albums de PJ Harvey,
Pixies, Nirvana, Mogwai, The Jesus
Lizard, Godspeed et des dizaines
(centaines?) de groupes énervés que
cet infatigable travailleur enregistre
à la chaîne, sans la moindre différence de traitement entre ceux qui
peuvent payer et les musiciens underground sans moyens. Parfois
considéré comme un gourou, Albini,
c’est en tout cas une éthique autant
qu’un son. L’électricité, que cette légende du punk-rock américain sait
dompter comme personne, Steve Albini l’a aussi mise à son service, en
enregistrant de nombreux albums
depuis les années 80 avec Big Black,
puis Rapeman et enfin Shellac depuis 1992. A chaque fois du rock minimaliste et sans concessions.
ALEXIS BARTIER
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BOB MOULD
Sunny Love Song
Fini, l’époque où ce parrain du hardcore
avait débranché sa guitare et celle de
son flirt avec l’électronique : le nouvel
album de Bob Mould s’intitule Sunshine
Rock et, comme on le constate avec
cette chanson, il traverse une période
«lumineuse».
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MERCURY REV
Big Boss Man (feat. Hope Sandoval)
Nouveau choix surprenant pour les
toujours difficile à suivre Mercury Rev :
un album entier de reprises de la
chanteuse américaine des années 60
Bobbie Gentry avec plein de vocalistes
invitées, comme ici l’ex-chanteuse de
Mazzy Star. Pourquoi ?
LA POCHETTE
SOLAR X
Report Now
L’industrie musicale se recyclant à
l’infini, rien d’étonnant à voir revenir
Solar X et son album X-Rated de 1997.
Onze titres joliment nostalgiques nés
dans le Moscou post-perestroïka, d’où
surnage l’electronica brisée de Report
Now, qui aurait eu sa place chez Warp.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
«Ces enfants
représentent le chaos
dans lequel j’étais»
Sharon Van Etten est devenue mère. Un bouleversement
qui se reflète dans son folk-rock tortueux mais lumineux,
et jusque sur la pochette joliment bordélique de son album.
La photographe «Pendant que je
La photo «Nous étions à la première de
Strange Weather, Katherine allait monter
sur scène d’une minute à l’autre pour présenter son film, quand je lui ai annoncé
que j’étais enceinte. On a ri, on a pleuré. Je
lui ai demandé: “Mais comment est ce que
je vais m’en sortir en étant une musicienne
vivant à New York?” Elle a ri et elle a sorti
son téléphone pour me montrer cette photographie qu’elle avait prise de ses enfants
lorsqu’ils étaient petits (ce sont des adolescents aujourd’hui) et elle m’a répondu :
“Tu t’en sortiras!” Cette photo, ses mots,
ça a été très réconfortant pour moi.»
DR
composais la musique de son film
Strange Weather, sorti en 2016 [l’histoire d’une mère incarnée par Holly
Hunter qui doit faire face à la mort
de son fils, ndlr], je suis devenu très
proche de la réalisatrice Katherine
Dieckmann [également auteure de
clips pour R.E.M., ndlr]. Toutes les
deux, nous avons beaucoup
échangé sur le fait d’être artiste et de
devenir parent, comment cette situation pouvait changer la vie.»
LCD Soundsystem
méta machine music
Le groupe new-yorkais revisite
son répertoire live en studio sous
l’influence de la synth-pop de
Human League et Heaven 17.
James Murphy et sa bande dans les conditions
du live, mais en studio à New York et sans public. Si ça, c’est pas «méta», on n’a rien compris!
En même temps, LCD Soundsystem n’est-il pas
intrinsèquement «méta» ? Le premier single,
l’indépassable Losing My Edge, était tout entier
n beau jour, tout est devenu un commentaire sur la musique qu’aimait Ja«méta». Sorti du champ de la phi- mes Murphy. Par la suite, l’ombre de David
losophie ou du vocabulaire scien- Bowie a toujours plané sur ses albums et
tifique, le terme s’est répandu aujourd’hui Murphy semble n’enregistrer que
plus sûrement que la grippe espagnole dans des commentaires sur ses propres disques (c’est
d’innombrables articles et conversations cou- déjà le troisième live de LCD, comme ses héros
rantes autour de la culture «pop»,
Daft Punk). Pourquoi pas ?
cinéma de genre, jeux vidéo, etc.
Il est amusant de constater que cet
Ceux qui (comme nous) ne sont
Electric Lady Sessions, pétaradant
armés que d’un léger bagage de
sans temps mort, s’ouvre et se
troisième cycle (et venaient à
ferme sur deux reprises, l’une de
peine de digérer le postmoderThe Human League et l’autre de
nisme) ont alors découvert (ou cru
Heaven 17, deux formations jumelcomprendre) que ce préfixe signales de la new wave synthétique des
lait un «au-delà» non pas spirituel
années 80 et du son «industriel»
mais plutôt référentiel. En gros, LCD SOUNDSYSTEM de Sheffield, en Angleterre. Entre
quelque chose est «méta» quand Electric Lady
ces deux titres, James Murphy
il se lit comme un commentaire Sessions (Sony Music) retraite ses propres morceaux
de son propre discours. Vous suicomme s’ils avaient été enregistrés
vez ? Aucune importante, de toute manière par ces deux groupes, au point qu’on ne fait
aujourd’hui tout est devenu «iconique».
plus vraiment la différence entre reprises et oriOn y repense en écoutant cet Electric Lady ginaux de LCD Soundsystem. Vertigineux, mais
Sessions, un album de reprises de ses propres pas désagréable. «Meta», on vous dit.
titres et de quelques classiques enregistrés par
ALEXIS BERNIER
U
Les enfants «Je pensais utiliser
une photo de moi pour la pochette,
mais j’avais l’impression, au fond de
moi-même, d’être dans le chaos.
Ces enfants vivant en paix dans leur
propre univers m’ont semblé exprimer beaucoup mieux ce que je ressentais. Cela représente parfaitement où j’en suis dans ma vie, mais
aussi mon amitié avec Katherine
Dieckmann qui m’a vue traverser
beaucoup de changements pendant
cette période où j’étais un peu en
dehors des clous.»
SHARON VAN ETTEN
Remind Me Tomorrow
(Hot Casa Records)
Vous aimerez aussi
L’influence «Je ne savais pas qui était
THE HUMAN LEAGUE
Reproduction (1979)
HEAVEN 17 Penthouse and
Pavement (1981)
SCRITTI POLITTI
Early (2004)
Martin Parr avant que l’on ne trouve à cette
photo une certaine similitude avec son
œuvre. Donc j’ai regardé ses images sur Internet et j’ai trouvé effectivement que ce
cliché ressemblait un peu à ce qu’il fait.
J’adore. C’est très ludique mais sombre. Ça
correspond tout à fait à mon état d’esprit et
je suis certaine que Katherine le connaît.»
Recueilli par PATRICE BARDOT
Leurs succès synthé-pop
des glamoureuses années 80 ont parfois fait
oublier à quel point The Human League était un groupe
engagé et révolutionnaire à
ses débuts. Probablement,
un des albums les plus réfrigérants jamais enregistrés.
Né d’une scission de The
Human League, farouchement ironique et indépendant lui aussi. C’est sur ce
premier album que Murphy
est allé chercher Fascist
Groove Thang, hymne abrasif anti-Reagan qui lui sert
aujourd’hui à viser Donald T.
Porté par un Gallois à la voix
d’enfant, encore un groupe
anglais né à la fin des
années 70 dont on a oublié
qu’il a été d’avant-garde et
hyperpolitisé. Il faut absolument (re)découvrir cette
compilation de ses premiers
titres.
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
CASQUE T’ÉCOUTES ?
animateur
«Maintenant que j’ai 103 ans,
je ne vais plus en club»
C
royez-le ou non,
avant Platine 45
et le Club Dorothée, Jacky (Jakubowicz) a été l’attaché de presse
de Gainsbourg et Bashung. Puis
il a chopé le virus de la télé en faisant le zouave (muet) avec Antoine de Caunes en présentant
l’inoubliable Chorus, 37 minutes
de musique live le dimanche à
l’heure de la messe. Il a même été
à l’école avec Alain Pacadis !
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre argent ?
Love Me Do des Beatles. Ensuite,
je les ai vus six fois quand ils ont
joué trois semaines à l’Olympia
en 1964 avec Sylvie Vartan. Je
voulais tellement leurs autographes que, chaque soir, je les attendais devant l’entrée des artistes.
Sans succès malheureusement.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Vinyle, c’est plus vintage.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Le dernier Paul McCartney.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Chez moi.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
Pet Sounds des Beach Boys, qui
me rappelle mon voyage en Californie quand j’avais 18 ans.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
En travaillant, j’écoute des radios
musicales comme Nova.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Quelle que soit la chanson que j’ai
décidé d’écouter, je n’ai aucune
honte.
L’ex-attaché de presse des Ramones. VISUAL PRESS AGENCY
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
N’importe quel Supertramp.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Je ne pourrais pas survivre sur
une île déserte.
Quelle pochette avez-vous envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Sticky Fingers des Rolling Stones,
pochette originale avec la braguette qui s’ouvre et se referme.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
The Sound of Silence de Simon
Garfunkel.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
J’aime les deux, ça dépend des
artistes.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
The Ramones, dont j’ai été l’attaché de presse, au Bataclan
en 1977. Ils étaient logés au Royal
Monceau et ces garnements
avaient dévissé toutes les portes
de l’hôtel !
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’allez-vous jamais en
club ?
J’allais en club vers 20 ans pour
draguer, vers 30 ans pour danser,
vers 40 ans pour écouter de la
musique et maintenant, à
103 ans, je n’y vais plus.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
La seule chanson que je connaisse par cœur est celle que j’ai
chantée en duo avec Lio, Tétèoù.
Paroles de Boris Bergman et musique d’Alain Chamfort. «C’était
le début de l’été. Les bons limiers
étaient au soleil et les dealers à
l’ombre. Y avait plus qu’à fumer le
saumon pour faire légal. Ce
jour-là, j’avais descendu 227 marches, 3 maris en fuite et 17 Jack
Daniel’s. On ne devrait jamais
faire de mélanges! Elle a poussé la
porte de mon bureau avec le châssis de Muguette Propane.
“Qu’est-ce que j’peux faire pour
vous poupée ?”»
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Le premier album du Velvet Underground, avec Nico.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
La Bonne du curé d’Annie Cordy.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Depuis sa sortie, Sgt. Pepper’s
Lonely Hearts Club Band des
Beatles.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Les frères Jacques.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Catch the Wind de Donovan.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
SES TITRES FÉTICHES
THE KINGS
Waterloo Sunset (1967)
THE BEATLES
Here Comes the Sun (1969)
ETIENNE DAHO
Tombé pour la France (1985)
Corvée de peluche
Pour fêter le 37e anniversaire du jour
où, en concert à Des Moines, il a décapité une véritable chauve-souris avec
ses dents en pensant qu’il s’agissait
d’un jouet en plastique jeté sur scène
par un fan, le toujours (plus ou moins)
vaillant Ozzy Osbourne a eu une bonne
idée. Il vend sur son site une (très laide)
chauve-souris en peluche ornée de son
logo et dont la tête s’arrache et se remet
aussi souvent qu’on le souhaite.
Sympa, mais un peu chère malheureusement, 40 dollars. Etrangement, il en
reste quelques-unes.
https://store.ozzy.com/products/
plush-bat
L’AGENDA
9–15 février
DR
Jacky
L’OBJET
n Est-ce que la Saint-Valentin doit
être obligatoirement synonyme de
tête-à-tête (voire plus) amoureux ?
Celles et ceux qui ont choisi d’en
faire un événement festif dirigeront
leur pas vers Paramour, le bal organisé à l’initiative de la Mairie de
Paris qui ouvre pour l’occasion son
salon d’honneur aux DJ-sets de
Kiddy Smile et Arnaud Rebotini, aux
live de Corine et Ornette et aux
danseurs de l’Opéra. Tous les bénéfices iront à la prévention contre le
sida. Yeah. (Jeudi à Paris, Hôtel de
Ville.)
n Bizarre. Les Britanniques de
Me and My Friends (photo) et leur
délicate fusion jazz-folk à la subtile
touche caribéenne ne s’étaient jamais déplacés dans notre pays. Malgré trois albums à leur actif, dont
l’excellent Look Up sorti l’an dernier.
Idéal pour avoir l’impression de se
balancer à la brise des alizés, malgré
les -12°C dehors. (Vendredi à Paris, le
Hasard ludique.)
n Ça peut être merveilleux la vie
d’artiste. Enfin quand vous avez
réussi à sortir un petit tube.
A l’image du Nightcall de Kavinsky
dont l’utilisation sur la BO du film
Drive permet à son auteur de tourner sans relâche depuis 2011. Bon
OK, il a sorti un album depuis. Mais
ça intéresse qui ? Hein ? (Vendredi à
Nantes, Warehouse.)
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 46 : Paul Lynch / Rencontre avec le romancier irlandais
Page 47 : Stéphane Larue / A Montréal, «la gang» de la plonge
Page 50 : Denis Michelis / «Comment ça s’écrit»
Par
PHILIPPE LANÇON
Emil Szittya. PHOTO DR
C’
L’Occupation des rêves
Sur les traces
d’Emil Szittya
est la guerre, l’Occupation,
la Libération. De Paris aux
Pyrénées en passant par le
centre de la France, le
Rhône, la Drôme et Toulouse, un peintre et
écrivain hongrois nommé Emil Szittya, la cinquantaine survivante, croise pendant six ans
des tas de gens, Français moyens, exilés allemands juifs ou communistes, résistants, collaborateurs, internés, cordonniers, peintres,
collectionneurs, actrices, intellectuels, paysans, gendarmes, maquereaux, ouvriers, instituteurs, romanichels, enfants, soldats allemands, petits vieux solitaires et mourants. Il
leur demande de raconter un rêve. Le paquebot France a coulé. Tous flottent en tous sens
dans la ratière inondée, comme des morceaux
d’épave. Ils vont sur les eaux noires et agitées
de la débâcle, de la fuite, de la séparation,
des camps d’internement, de Drancy,
d’Auschwitz. On ne sait pas quand ni comment Szittya a écrit son texte, directement en
français, lui qui avait écrit la plupart des
autres en allemand. Il est publié en 1963, un
an avant sa mort à Paris. Peut-être a-t-il tout
noté sur des vieux carnets dégueulasses, des
feuilles volantes, comme du temps où il parcourait l’Europe à pied, en dandy vagabond
et misérable, avant la Première Guerre mondiale. A cette époque, il voulait écrire un livre
sur les images du Christ en Europe.
On ne sait pas non plus ce qu’il a exactement
vécu pendant ces années de guerre, même si
certaines histoires semblent indiquer qu’il a
côtoyé la Résistance dans le Sud-Ouest. Les
vies en miettes qu’il croise permettent d’établir un itinéraire, mais il est possible que sa
mémoire ait déplacé ou mélangé certains
faits. Ainsi évoque-t-il un historien de l’art juif
allemand, grand spécialiste du Greco et de
Vélasquez, qui est coincé dans les Pyrénées,
où il écrit en vain des lettres à l’archevêque de
Tolède pour que celui-ci l’aide à obtenir un
visa. L’homme n’est pas nommé, aucun des
rêveurs ne l’est. Szittya conclut en écrivant
que sa famille fut raflée et Suite page 44
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44 u
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LIVRES/À LA UNE
Sur les traces
d’Emil Szittya
qu’il a disparu, sans
qu’on sache ce qu’il est devenu. Il s’agit sans
doute d’August L. Mayer : dénoncé à Nice
en 1944 par un collectionneur, il meurt à
Auschwitz. A Szittya, il disait: «Je m’intéresse
seulement à Greco, Vélasquez et Goya. Je ne
comprends pas le reste et je ne veux pas le comprendre.»
Dans l’avertissement, Szittya décrit bien son
projet: «J’ai la manie presque maladive de ramasser des documents sur les différents aspects de la vie quotidienne. De 1939 à 1945, j’ai
demandé à toutes sortes de gens, enfants,
vieillards, ouvriers, paysans, intellectuels,
quels rêves ils faisaient. Cette enquête indiscrète, qui n’était pas de psychanalyse, avait
pour but de découvrir ce que pensaient les
hommes de la guerre et de la Résistance pendant qu’ils dormaient. Les images que j’ai recueillies donnent une nouvelle sorte de roman
de guerre. Les hommes furent logés pendant
six ans dans une prison pleine d’odeurs puantes, et j’ai essayé d’ouvrir cette prison.» Quatrevingt-deux rêves, donc, pour des récits allant
de une à quatre pages. Quatre-vingt-deux vignettes de l’humanité, du désastre, qui correspondent à son tempérament de peintre expressionniste. «Pas de psychanalyse» : il y
paraît assez hostile. Il a publié en 1916 à Budapest, en allemand, un livre curieusement intitulé: Les films de haschich du Douanier Rousseau et de Tatiana Joukoff mélangent les
cartes (un roman contre la psychanalyse); et
un texte inédit s’intitule: La Bohème internationale, la psychanalyse, l’anarchisme, la pyromanie, sources du premier gang de la drogue
en Europe. Les comparses dans la littérature
et l’art au début du siècle. Szittya est un excentrique, dont la vie semble jaillir d’un spectacle
de fête foraine.
Suite de la page 43
Perroquet hurleur
Dans 82 Rêves, il y a des rêves avec un chien
nommé Jacques, avec Tino Rossi, avec un
champ de pommes. Il y a le déporté qui rêve
avec ravissement de nouilles sucrées, lui qui
dans la vie ordinaire détestait ça. Il y a celui
qui fait dans sa culotte pendant qu’il rêve. Il
y a la femme qui rêve qu’elle a gagné un championnat de bridge et à qui son perroquet, Félix,
hurle: «Tu es si gentille, petite femme chérie.»
Tous ou presque manifestent l’angoisse,
l’abandon, la peur, la culpabilité. Les rêves les
plus simples sont les plus beaux. Ils n’exigent
aucune interprétation. Szittya se garde
Dans «82 Rêves», il y a
des rêves avec un chien
nommé Jacques, avec
Tino Rossi, avec
un champ de pommes.
Il y a le déporté qui rêve
avec ravissement
de nouilles sucrées,
lui qui dans la vie
ordinaire détestait ça.
Emil Szittya, à l’âge de 20 ans, en 1906. Dans la décennie qui suit il fonde une revue avec Cendrars. PUBLIC DOMAIN. CREATIVE COMMONS
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u 45
EMIL SZITTYA
82 RÊVES PENDANT
LA GUERRE DE 1939-1945
Préface d’Emmanuel
Carrère
Allary, 220 pp., 20,90 €.
d’ailleurs bien d’en donner, aussi bien à ses futurs lecteurs qu’à ceux qu’il a interrogés :
«Dans un petit coin du Rhône où j’ai habité
pendant la guerre, le bruit courait que je possédais la clé des songes, parce que je demandais
les rêves de tous ceux qui m’entouraient. On fut
bien déçu que j’étais absolument incapable de
les déchiffrer. Je les collectionnais tout simplement.» Son livre est différent de celui que publiera en 1966 Charlotte Beradt, Rêver sous
le IIIe Reich, même s’il partage avec elle le refus de l’interprétation analytique. Militante
communiste, elle a rassemblé entre 1933
et 1939 trois cents rêves faits en Allemagne par
des citoyens ordinaires. Son but était d’informer, mais aussi de fournir des armes destinées
à instruire le procès du totalitarisme. Elle analyse politiquement les rêves qu’elle décrit,
éclairée par les théories de Hannah Arendt.
Szittya, qui a été proche des dadaïstes, soumet
ses rêves à son esthétique du flash, du fragment, et il s’en tient là. Lui et Beradt se sont-ils
connus? En 1939, elle quitte l’Angleterre pour
les Etats-Unis sur un paquebot baptisé…
le Scythia. A New York, pour gagner sa vie, elle
ouvre un salon de teinture de cheveux, où
vont pas mal d’intellectuels et d’artistes en
exil; entre autres, l’épouse de Chagall. Szittya
a fréquenté Chagall avant la Première Guerre
mondiale. Il a contribué à le faire connaître.
Bifteck pommes frites
Revenons à l’Occupation. L’absurdité de ces
destins rebattus comme de veilles cartes par
une main sauvage, cruelle, n’est jamais aussi
nette que dans l’histoire intitulée «C’était
aussi un étranger». Comme dans chaque histoire, celui qui rêve est d’abord, en quelques
lignes, présenté sans être identifié; on ignore
dans quelles circonstances l’a rencontré Szittya : «C’était un monsieur très grand et très
mince. Pour quelles raisons ce respectable
monsieur fut envoyé dans le camp de représailles du Vernet, il ne le sut jamais. Il était
étranger, c’est vrai, mais il avait passé la moitié de sa vie en France, d’une façon tout à fait
respectable. Au début de la guerre, on l’interna
par hasard avec des criminels et des détenus
politiques. Il n’entrait dans aucune de ces catégories. Quitter ce camp était presque impossible. Il fallait attendre patiemment la mort.
Après trois ans d’internement, Monsieur…
tomba malade, et on le transporta à l’infirmerie. Il y resta toute la journée dans le coma.»
Au réveil, il dit à l’infirmière : «J’ai rêvé que
j’étais chez moi et que j’observais les domestiques en train de mettre la table pour le repas.
Tout était calme, on ignorait tout de la guerre.
J’ai senti avec délices l’odeur du bifteck pommes frites.» La veille de sa mort, il pleure. L’infirmière lui demande ce qu’il aimerait manger: «Je voudrais avoir un bifteck… comme ça,
montrait-il, les mains largement ouvertes et
écartées l’une de l’autre. A son chevet, le médecin dit à l’infirmière : “Allez vite chercher un
grand morceau de viande.” Il fit une piqûre
pour prolonger la vie de quelques instants.
L’infirmière apporta un morceau de viande
crue. Monsieur… le regarda avec de grands
yeux heureux et mourut.»
Dans une préface au livre aujourd’hui republié, Emmanuel Carrère rappelle à quel point
les rêves qu’on raconte sont presque toujours
«Certains croient que
mon père est de
vieille aristocratie, par
contre ma mère serait
juive. […] Pour de vrai,
je sais qu’un de mes
parents est le célèbre
tueur de femmes Hugo
Schenk.»
ennuyeux. Il cite une célèbre phrase de Henry
James: «Racontez un rêve, perdez un lecteur.»
William Burroughs, dans Mon Education,
donne une explication: «Durant des années,
je me suis souvent demandé pourquoi les rêves
paraissent souvent si plats, quand on les raconte; et ce matin, j’ai trouvé la réponse, tellement simple que tout le monde la connaît,
comme la plupart des réponses : pas de contexte. Comme un animal empaillé posé sur le
sol d’une banque.» Si les rêves racontés par
Szittya sont pour la plupart aussi peu ennuyeux, c’est parce qu’il a suffisamment vécu
pour en tirer le jus, et parce qu’il effectue un
travail d’écrivain, mais aussi de peintre: la façon brève, nette, rapide, sans morale ni soupirs, dont il présente les personnages, sous
forme de croquis, suffit à établir un contexte
où le rêve va fleurir, avant de faner sans commentaires et dans la nuit. Ses présentations
sont presque toutes remarquables. En voici
une: «C’était un journaliste quelconque aigri
par l’insuccès. Il habitait avec sa femme et ses
trois gosses à Cassis, près de Marseille. On le
voyait souvent à Paris autrefois, toujours en
train de courir. Il cherchait des reportages intéressants et ne les trouvait jamais.»
Né en 1886 à Budapest, Szittya a vite quitté sa
famille pour bourlinguer. Il s’appelle en réalité
Adolf Schenk, mais il a utilisé d’autres pseudonymes: Emile Lesitt, Oskar Ray, Karl Stammer, Verista. Monte Veritá est le nom du
groupe théosophique, végétarien et nudiste
d’Ascona, en Suisse, où il atterrit un moment
dans les années 20. D’où vient-il? Dans son livre le plus célèbre et non traduit, le Cabinet de
curiosités, il écrit en 1923: «Certains croient
que mon père est de vieille aristocratie, par
contre ma mère serait juive. Mais certains initiés savent que je viens d’une famille de propriétaires terriens. D’après une autre version,
je serais le dernier descendant d’une famille
finlandaise émigrée en Hongrie. J’ai lu une fois
une lettre dans laquelle était annoncé que je
suis d’origine tzigane. Beaucoup me prennent
pour un Juif (ce que je trouve parfois désagréable). Pour de vrai, je sais qu’un de mes parents
est le célèbre tueur de femmes Hugo Schenk.»
Exécuté à Vienne, celui-ci était accusé du viol
et du meurtre d’une quarantaine de femmes;
rien ne prouve qu’il fut de la famille de Szittya.
Dans sa jeunesse, avant la guerre de 14, il a
marché à travers l’Europe centrale, l’Allemagne, la Belgique, la France. C’est un clochard
de petite taille, cultivé, anarchiste, métaphysique, à vrai dire assez pénible. En 1909, avec
un compagnon de route, l’écrivain hongrois
Lajos Kassak, il fait une bonne partie du chemin. Dans les villes, ils tapent les associations
de toutes sortes, de l’Armée du salut aux socialistes en passant par les juifs et les catholiques. Parfois, ils dorment sur un banc, ou sur
des matelas pleins de punaises. Szittya amène
Kassak dans un cabaret homosexuel, chez des
individus dont il obtient un lit, un repas, des
sous. Il est doué pour les rencontres et ne peut
«résister aux choses bizarres». «Sa figure grotesque, écrit Kassak dans son autobiographie
publiée en 1926, se frayait un chemin parmi
les passants. Il parlait comme un possédé de
Dieu, et il était hirsute et sale comme en
automne les chiens vagabonds. Est-il bon ?
Est-il mauvais? me demandais-je souvent. Et
je ne trouvais pas de réponse nette à cette question. Il pouvait être un de ces Juifs légendaires
qui errent par les routes leur vie durant, et ne
se trouvent jamais de patrie. […] Je marchais
à côté de lui, et je lorgnais d’un œil en coin cet
insecte chimérique, ce bouledogue en pain
d’épice, ce pou du désert au poil crépu, ce perroquet aux sept couleurs chargé d’un sac à dos,
et je faisais comme si je prenais au sérieux
toutes ses extravagances, et comme si elles
m’enthousiasmaient.»
«Nous autres, anarchistes»
Szittya veut tantôt aller tuer le tsar, tantôt
créer une nouvelle religion au Chili, tantôt devenir chercheur d’or en Alaska. Il est capable
de marcher cinquante kilomètres le ventre
vide. Il déteste s’arrêter dans les villages: «Ce
ne sont pas des endroits pour nous. Les mendiants ambitieux, ça me dégoûte. Il est vrai que
nous vivons de mendicité, comme les autres vagabonds, mais nous sommes tout de même plus
intelligents qu’eux, redorons au moins nos enseignes. Quémander humblement un morceau
de pain à un paysan, c’est autre chose que de
se présenter au secrétaire de quelque association. Chez nous, “écrivains tombés dans une
gêne momentanée”, tout dépend du style.»
Comme Kassak a honte de prendre l’argent
des réfugiés juifs victimes de pogroms, l’autre
lui répond: «Dans la société capitaliste, il ne
faut pas avoir de scrupules moraux. Stirner et
Nietzsche ont raison quand ils parlent des
droits absolus de l’individu. Quelle contrainte
m’empêcherait d’accomplir ma vie? Bâtir la
communauté humaine, c’est ce à quoi pense
l’intelligentsia socialiste moutonnière. Nous
autres, anarchistes, nous ne sommes pas rongés par le ver du doute moral. Tolstoï est un
crétin, avec sa philosophie pour savetiers.
L’homme n’a pas à ressembler à Dieu, il doit
s’élever au-dessus de Dieu…moi, par exemple,
je me sens bel et bien né pour dominer.»
A Paris, Kassak décide de rentrer à Budapest.
Szittya reste. Il a peut-être connu Cendrars à
cette époque, ou un peu plus tôt en Suisse.
Toujours est-il qu’ils fondent ensemble une
revue, les Hommes nouveaux, dans laquelle
Cendrars, qui apparaît encore sous le nom de
Freddy Sausey, publie en 1912 les Pâques à
New York. Szittya décrit l’ambiance cinquante ans plus tard: «Malgré une inquiétude
latente, on était dynamique avant 1914. Les
Hommes nouveaux fut fondé par moi et quelques anarchistes. Nous n’avions pas un sou.
Nous vendions nous-mêmes les billets d’entrée
dans les cercles anarchistes et aux petites filles
du boul’Mich. Nous obtenions ainsi assez d’argent pour se saouler et pour éditer le premier
numéro de la revue. Le deuxième numéro fut
imprimé par nous-mêmes, grâce à un idéaliste
qui nous avait acheté une petite imprimerie.
Un jour, dans la mistoufle la plus complète,
nous vendîmes le matériel de l’imprimerie
pour bouffer. Et pour le troisième numéro,
nous nous mîmes à la recherche d’un troisième
idéaliste.» Il se brouillera avec Cendrars et publie, à la mort de celui-ci en 1961, un texte où
on lit:«Je connais Cendrars depuis 1908, mais
jusque maintenant, je n’ai rien écrit sur lui,
pour ne pas le gêner dans la fabrication de ses
propres légendes.» Un spécialiste de Szittya
affirme:«Dans l’art de la mystification personnelle, Cendrars était le partenaire idéal de
Szittya.» Les poèmes de Szittya, publiés en allemand, semblent influencés par son compagnon de revue. Par exemple, «Sur la tombe du
Douanier Rousseau» : «Il suffit de flotter./
Nous sommes le cimetière silencieux en ruines./ Combien tremble ma connaissance de la
foi./ Vous êtes la roue qui coule de mes nuits./
Une fois, j’ai deviné des fleurs, et mes désirs
sont stigmatisés./ Des crevasses noires pendent
au-dessus de moi.»
Trente et quelques années plus tard, le vagabond expressionniste, attiré par les marges
et les désastres, est à son affaire dans la débâcle: bas les masques, et que ça aille vite! Finissons avec la femme tondue: «Vers la fin de la
guerre, on s’amusait à raser les cheveux des
filles et des femmes qui avaient entretenu des
relations avec des soldats allemands. J’ai essayé de questionner plusieurs de ces femmes
pour savoir ce qu’elles avaient rêvé après leur
pénible épreuve. Sur cinquante, une seule m’a
raconté ce rêve, et elle affirmait qu’on l’avait
punie injustement. C’est la veuve d’un marchand de gravures. Elle a des cheveux à la Marie-Antoinette. Elle me raconte :
“Non, je n’aimais pas trop les Allemands. Mais
que voulez-vous, ils étaient très bons clients.
C’étaient les meilleurs acheteurs de gravures
du XVIIIe siècle. Surtout celles dont le sujet
était un peu leste. Une fois, un soldat allemand
est venu chez nous. Il avait le regard d’un marquis. Et il me disait, en me fixant dans les
yeux :
– C’est stupide d’acheter des gravures quand
on a devant soi une femme comme vous, avec
les cheveux de Marie-Antoinette.
Il me demanda s’il pouvait caresser mes cheveux. Que voulez-vous, mon mari est un vieux
commerçant. Moi, j’ai rêvé toute ma vie de choses extraordinaires, que je n’ai jamais eues. Le
soldat allemand connaissait tous les raffinements du XVIIIe siècle. Je n’ai jamais fait de
politique et je n’en fais pas maintenant. Mais
est-ce un crime de prendre le plaisir quand il
se présente à vous ?”»
Dans son rêve, elle est hermaphrodite et se
trouve à côté de Sacha Guitry. Il lui dit qu’elle
ne pourra jamais avaler les plats qu’il prépare.
Depuis ce rêve, elle a mal aux dents. •
Cet article doit beaucoup aux recherches de Magdolna Gucsa et à un texte de Christine Le Quellec
Cottier, Devenir Cendrars. Les années d’apprentissage
(Champion, 2004). Le texte de Lajos Kassak, Vagabondages, a été publié en France en 1972 (Corvina).
Il est extrait d’une autobiographie plus vaste.
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
SUR LIBÉRATION.FR
La semaine littéraire Lisez un peu de
poésie le lundi, par exemple des vers
d’Etienne Faure, tirés de son recueil Tête en
bas (Gallimard) ; vivez science-fiction
le mardi, avec les Derniers Jours du NouveauParis de China Miéville (Au Diable Vauvert);
feuilletez les Pages jeunes le mercredi avec
la bande dessinée la Ligue des super féminis-
tes de Mirion Malle (La Ville Brûle); le jeudi,
c’est polar avec le nouveau roman d’Arnaldur
Indridason, Ce que savait la nuit (traduit par
Eric Boury, éditions Métailié); vendredi lecture, recommandations du cahier Livres et
coups de cœur des libraires d’Onlalu. Enfin,
podcast le samedi: Charif Majdalani lit le début des Vies possibles (Le Seuil).
Le «brevet de
fantôme» d’une
enfant exclue
Failles familiales
selon Michel Layaz
«Nous, les Irlandais, sommes
une nation de survivants»
La famine de 1845
par Paul Lynch, rencontre
Par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
Recueilli par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
L
T
udivine a des superpouvoirs. Elle peut voler
dans les airs. Celle qui veille sur elle, Silke,
19 ans, l’apprend à ses dépens. Un jour, alors
que l’enfant a disparu, elle la voit s’élever à cinq
mètres de hauteur, suspendue à la barrière d’un passage
à niveau redressée juste après le passage d’un train. Ludivine a aussi un talent pour l’invisibilité, un «brevet de fantôme». Parmi ses activités préférées: «devenir capable de
se mouvoir de façon imperceptible et de trouver les astuces
pour ouvrir sans bruit une porte ou un placard, de traverser
une chambre mieux qu’un courant d’air […] ou de se tenir
proche de quelqu’un sans qu’il perçoive notre présence».
Pendant neuf mois, Silke, sa «préceptrice», va s’occuper
de cette fillette «endormie» selon sa mère, mais en réalité
assoiffée de communication avec la nature et de jeux inédits dictés par son imagination. Une expérience qui marquera la jeune fille à vie, et sur les traces de laquelle, devenue photographe, elle reviendra des années plus tard.
Ludivine, elle, se sera depuis longtemps enfuie, loin, dans
un pays étranger.
Ce qui pourrait être un simple roman sur les charmes de
l’enfance, un apprivoisement réciproque, se révèle vite
complètement autre. La femme est une avocate à succès,
et grimace en constatant l’inadéquation de sa fille face à
son idéal de perfection. Le père, couvé par la mère, est un
peintre obsédé par son art, et aigri par le manque de reconnaissance. Le lieu, pourtant magnifique, évoque la claustration : une maison de maître isolée, baptisée «la Favorite», adossée à un bois. L’atmosphère surannée de
cruauté insidieuse s’accroît peu à peu sous l’œil de Silke:
les parents sont repliés sur leur amour conjugal monstrueux, excluent leur fille unique. Parfois, à l’occasion
d’une maladie de Ludivine ou de la construction d’une
cabane, ils surjouent leur rôle de parents beaux, riches,
attentionnés et ces balancements susceptibles de rendre
fou n’importe quel enfant instaurent chez le lecteur du
mal-être.
Silke observe ce qui se trame, les failles de cette construction familiale. Elle comprend vite l’impasse artistique dans
laquelle est le père, et saisit sous son vrai jour la grotesque
adoration de la mère, cette «déesse hautaine». «Pauvre
type», laisse échapper la jeune «préceptrice», à un moment
où l’homme fait une nouvelle fois preuve de méchanceté
enfantine vis-à-vis de sa propre fille. La beauté du livre est
dans le croisement des points de vue de Silke et de Ludivine, pétries de candeur et de lucidité. Sans Silke –le titre
fait référence au jour où la mère donne son congé à la jeune
fille : «Maintenant, la vie à la Favorite se passera sans
Silke»– est le dixième livre paru aux éditions Zoé de Michel
Layaz. Né en 1963, le romancier suisse romand a été très
remarqué en 2016 avec Louis Soutter, probablement,
ouvrage consacré à l’artiste suisse longtemps et à tort rattaché à l’art brut, qui finit ses jours interné de force dans un
asile pour vieillards, après une vie d’errance. •
MICHEL LAYAZ SANS SILKE
Zoé, 160 pp., 16 €.
errible odyssée que celle
de Grace à l’époque de la
grande famine en Irlande
qui dura sept ans, de 1845
à 1852. Chassée de la ferme par sa mère
qui n’a plus rien pour nourrir sa marmaille, l’adolescente de 14 ans part sur
les routes avec son jeune frère Colly qui
se noie dans une rivière mais dont la
voix facétieuse et fantomatique va la
guider tout le long de son périple. Dans
la campagne désolée et terrifiante du
Donegal, le comté où a grandi Paul
Lynch et dont il apprécie le paysage intemporel, Grace va se retrouver confrontée aux pires épreuves dans un
monde où la misère transforme les
êtres en monstres. A 41 ans, et trois romans parus, Paul Lynch est considéré
comme un des grands écrivains irlandais d’aujourd’hui. Un an après avoir
quitté le Donegal pour Dublin, à 19 ans,
il a commencé à travailler au Sunday
Tribune à Dublin. Ce n’est qu’après
30 ans qu’il s’est mis à écrire, s’arrêtant
de travailler juste avant la parution de
son premier roman, Un ciel rouge, le
matin, pour avoir une totale liberté de
penser et d’écrire. Entretien.
N’était-ce pas un défi de s’attaquer
à la famine ?
C’est un traumatisme national et il faut
avoir quelque chose d’unique à dire
pour le traiter. J’ai d’abord reculé mais
ce livre avait besoin d’être écrit. Je ressentais intérieurement la transmission
d’un très ancien sentiment de colère et
de honte. Pour survivre dans de telles
conditions, on doit faire des choses indicibles. Nous sommes une nation de
survivants. Les gens n’en parlent pas,
ne disent pas ce qu’il a fallu faire pour
survivre, il y a un silence. Dans le récit
des descendants, les histoires sont toujours arrivées à d’autres. Il y a toujours
cette dissociation. Je pense qu’on ne
parle pas des choses indicibles. Le livre
devait ouvrir cette question.
N’a-t-il pas eu de livres sur ce sujet?
Peu de fictions: Liam O’Flaherty a écrit
Famine (1937), Joseph O’Connor
l’Etoile des mers (2002)… C’est presque
étrange. Pour les écrivains juifs, la
Shoah est le sujet dont il faut s’emparer.
De nombreux romans extraordinaires
se confrontent avec la réalité absolue
de l’Holocauste. Aucun écrivain ne
Paul Lynch,
en 2014 à Paris.
PHOTO JEAN-LUC
BERTINI. PASCO
s’est vraiment confronté à l’absolu de
ce traumatisme national. Je demande
au lecteur de m’accompagner dans un
lieu très sombre. En étant témoin ou en
expérimentant la souffrance et la mort,
il y a une sagesse à trouver.
Vos sujets ne sont-ils pas toujours
sociaux ?
J’aime les personnages qui se battent
pour leur dignité, leur survie. Mon obsession est de prendre des gens ordinaires, de les pousser dans des mo-
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
MARINA TSVETAEVA
BORIS PASTERNAK
CORRESPONDANCE
1922-1936
Traduit du russe, présenté
et annoté par Eveline
Amoursky et Luba
Jurgenson. Syrtes poche,
828 pp., 16 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Je voudrais te le rappeler à toi au cas
où tu t’oublies toi-même aussi complètement que moi ici – pendant des
années entières. Soudain, dans le
chagrin, on est obligés de redevenir
soi-même, il ne reste rien d’autre, toutes les issues étant fermées.»
(Boris Pasternak à Marina Tsvetaeva,
20 juin 1930.)
JENNI FAGAN
LES BUVEURS
DE LUMIÈRE Traduit de
l’anglais (Ecosse) par
Céline Schwaller. Points,
354 pp., 7,80 €.
u 47
«Il s’apprête à passer l’hiver dans l’un des
endroits les plus froids de la planète.
Parmi tous ceux qu’il aurait pu choisir
pour faire son deuil ! Ses bottes crissent
sur le sol gelé. Ses grandes mains se
plient et se déplient dans ses mitaines,
rester concentré sur la montagne la plus
proche, voilà le truc. Le chagrin ne cesse
de le tirer en arrière, cependant.»
Cuisine et dépendances
A Montréal, un jeune joueur
compulsif essaie d’oublier
ses dettes dans le tourbillon
de la plonge
Par CLAIRE DEVARRIEUX
ments extraordinaires et de les voir se
comporter. Je m’intéresse aux extrêmes de l’être humain. Mon roman
montre comment pour survivre, Grace,
une fille de 14 ans très ordinaire, intelligente et morale doit abandonner certaines parties de son humanité.
Pourquoi une adolescente ?
Je ne l’ai pas choisie. Elle a commencé
par parler à travers moi. Le problème
c’est qu’écrire n’est pas rationnel. Je ne
peux pas décider du moment où je vais
me mettre à écrire. Cela vient du lieu
du rêve. Du subconscient. Et je suis
toujours surpris. J’ai su que c’était une
histoire majeure qui devait être racontée. C’est mon job de créer des personnages convaincants. Les écrivains sont
des observateurs. Dans ce monde d’effondrement, Grace continue de traverser son adolescence. C’est un monde où
les valeurs civilisées ne tiennent pas,
où les instincts animaux reviennent.
C’est avec ça qu’elle a à négocier. Je
voulais aussi que l’innocence de l’adolescence illumine ce monde de grande
noirceur, comme dans Huckleberry
Finn.
Saviez-vous quelle serait la fin ?
Dès la première page, je la connaissais.
J’avais à l’esprit la phrase de T. S. Eliot
qui est en épigraphe: «Ma vie est légère,
en attendant le souffle de la mort/ Posé
sur ma main comme une plume» («My
life is light, waiting for the death wind,
Like a feather on the back of my hand.»)
Je savais que les choses allaient devenir de plus en plus infernales, d’où la
deuxième épigraphe, de Dante. Mais si
tu vas en enfer, tu dois revenir dans la
lumière. Et donc, la dernière ligne du
livre, «Cette vie est lumière.» («My life
is light»), je la connaissais dès le début.
N’était-ce pas trop difficile parfois
cette terrible traversée ?
C’était un challenge. Mais la vérité doit
être respectée dans une histoire. Nous
pouvons apprendre de cette vérité
même si c’est désagréable. Et nous
sommes capables de nous confronter
à la noirceur grâce à la beauté. Nietzsche a cette phrase importante à mes
yeux : «La beauté soulage la blessure
éternelle». La beauté nous permet de
sortir des abysses. Le texte doit donc
être beau et être suffisamment large
pour tenir le lecteur.
Travaillez-vous beaucoup le style?
C’est fondamental. Le style est une
forme de connaissance. Je passe beaucoup de temps à façonner chaque mot.
Je suis un écrivain lent. Ce que je cherche c’est, en anglais, «the principle of
sufficient reason» (le principe de raison
suffisante). Il s’agit d’une idée philosophique qui dit en gros que tout est à la
bonne place pour la bonne raison. Que
si on enlève un mot la phrase s’effondre. En écrivant ainsi, chaque phrase
créée donne un sentiment d’inéluctabilité. Les mots tombent précisément
de la manière dont ils doivent se dérouler. Mais dans ce déroulement, il y a
une inéluctabilité. Je cherche cette
sensation d’inéluctabilité.
Votre prochain roman se déroulet-il aussi en Irlande ?
J’ai besoin de quitter l’Irlande. J’ai dit
dans mes trois premiers romans tout ce
que j’avais à dire pour le moment sur le
pays. Ils sont très domestiques, mon
imagination est plus large. Mon prochain livre, publié à l’automne prochain, se situe en Amérique du Sud
avec deux pêcheurs qui partent en mer
alors qu’une tempête est prévue.
Avez-vous été marqué par les écrivains irlandais ?
Nous avons absorbé Joyce et Yeats enfants et adolescents sans même les
avoir lus. Ils sont dans l’eau qu’on boit!
Lire Yeats enfant à l’école m’a bouleversé par son sens du langage et de la
beauté. J’ai découvert les poètes T. S.
Eliot, Seamus Heaney, Gerard Manley
Hopkins. Longtemps je n’ai pas su que
je voulais écrire. J’ai lu James Joyce
quand j’avais 18 ans. Je m’en souviens
encore. J’étais assis dans le bus, à
l’étage supérieur, et j’ai commencé à
lire Portrait de l’artiste en jeune
homme. Mon esprit s’est éclairé comme
un arbre de Noël, tous mes neurones
sont tout à coup devenus électriques.
Je ne savais pas que je voulais devenir
un écrivain, mais c’est bon signe quand
tu ressens si profondément le
langage. •
PAUL LYNCH
GRACE
Traduit de l’anglais (Irlande) par
Marina Boraso. Albin Michel, 480 pp.,
22,90 €.
Q
u’ont-ils tous à flanquer des prologues en tête de leurs romans? Sautons celui du Plongeur, ou alors
oublions-le vite une fois lu, et entrons directement dans le vif du sujet. Stéphane
est dans la voiture de son cousin qui le dépose en
ville, et l’avertit: «Pis il va falloir que t’enlignes tes
flûtes. Je te backerai pas chaque fois.» Il est 16.11
à la pagette de Stéphane. La nuit tombe, on est à
Montréal avant Noël. Stéphane proteste qu’il est
assez grand pour s’occuper de ses affaires. Le cousin insiste: «Pis arrête de pousser ta luck. Ça va
mal finir.» Mais on sent qu’il aime bien le jeune
Stéphane: «Fais-moi plaisir, fais attention, ostie.»
«Ostie», vu la fréquence à laquelle l’exclamation
revient dans les dialogues, signifie de toute évidence «putain». On ne dit pas «la merde» mais
«la marde», ça vous a une autre allure. Quoiqu’il
en soit, le héros est dedans. Expressions vigoureuses («Crisse de chef à deux piasses»), franglais
imagé («casher mon chèque»), adjectifs français
dont le sens diffère (on est «correct» quand on va
bien): qu’on les comprenne ou qu’on en devine
le sens, ces giclées de langage parlé donnent
beaucoup de goût au premier roman de Stéphane
Larue, Québécois né en 1983. Une pagette sert à
être prévenu qu’on a un message sur son répondeur : dépaysement supplémentaire, on est à
l’orée du XXIe siècle. La bande-son, pour qui
aime lire casque à l’oreille, est pur métal.
Osso-buco. Stéphane, narrateur dont on ne
sait pas encore, au début du roman, que son prénom se confond avec celui de l’auteur, empoche
les quatre billets de vingt dollars que son cousin
a bien voulu lui prêter, c’est vraiment la dernière
fois. Il a rendez-vous pour une job que lui laisse
un ami : «Tu vas voir, c’est de l’ouvrage. Mais la
gang est le fun et la bouffe est payée.» (Job et gang
sont au féminin dans la littérature de la région.)
Stéphane n’avait encore jamais travaillé dans la
restauration, il va être servi.
Comme Orwell dans son effarante plongée dans
la misère des années 20, Dans la dèche à Paris et
Stéphane a rendez-vous
pour une job que lui laisse
un ami: «Tu vas voir,
c’est de l’ouvrage. Mais
la gang est le fun
et la bouffe
est payée.»
à Londres – il est d’ailleurs question de ce livre
à la fin du Plongeur -, Stéphane est préposé au
nettoyage dans un établissement de renom,
La Trattoria. Mais on est loin des cuisines dégueulasses d’antan. Ici, on ne crache pas dans la
bisque, on essuie la sueur de son front avant
qu’elle coule dans les focaccias, et on jette l’ossobuco tombé par terre pour vite fait en sortir un
autre d’un sachet et le passer au micro-ondes. Le
travail qu’abat le narrateur est détaillé par le
menu. Vaisselle sale à rincer au «gun à plonge»,
avant de la charger sur des racks à mettre dans
la machine, ustensiles à frotter jusqu’à en avoir
les mains dévastées, et puis trier les épinards, laver les salades, préparer la pâte à calzone, remonter les seaux de sauce sans se tromper. Le plongeur est aspiré dans le tourbillon, mais il trouve
le rythme: «Les assiettes, les marmites et les poêles crasseuses ne cessaient de s’accumuler, peu importe la vitesse à laquelle je les récurais. Tout ça
m’occupait la tête. Etrangement, j’avais l’impression de reprendre le contrôle de ma vie.»
«Carte clignotante». Normalement, il termine une école de graphisme et a empoché
deux mille dollars afin de réaliser une pochette
de disque pour un copain qui ne la verra jamais.
Il avait «une blonde», à qui il a emprunté de l’argent, il doit deux mois à son coloc qu’il a planté
là du jour au lendemain. Stéphane sèche les
cours, ment à chacun, plus efficace devant une
pile de vaisselle que devant le mur de ses problèmes, «je n’avais qu’à l’ignorer pour que ça disparaisse». Autant le garçon est appliqué et fiable
dans son nouvel emploi, autant il part en vrille
dès qu’il s’éloigne de la cuisine et des collègues.
Il joue. C’est ça, son histoire. Elle tient en une
phrase: «C’était plus fort que moi. J’allais me refaire la prochaine fois.»
Du Stéphane de 20 ans qu’il fut sans doute, fier
et en perdition, Stéphane Larue écrit, quinze ans
plus tard, qu’il avait dans la tête «la carte clignotante» de tous les endroits en ville où aller jouer.
Le roman est très long et hypnotisant. Que ne
donnerait-on pas pour se souvenir de tout, reconstituer une journée d’autrefois? Stéphane Larue l’a fait. Sans en avoir l’air, juste en décrivant
et en accumulant avec simplicité les gestes, les
odeurs les bières avalées, les pointes de pizza, les
dessins sur l’écran de la machine à sous, le numéro des bus. Et la sollicitude de la gang des cuisines. On apporte une assiette au petit plongeur:
«– Des linguinis carbonara. Ça met de la mine
dans le crayon, tu vas voir.» •
STÉPHANE LARUE LE PLONGEUR
Le Quartanier, 570 pp., 22 €.
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48 u
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
POCHES
ROLAND JACCARD
L’ENQUÊTE DE
WITTGENSTEIN
Arléa poche, 144 pp., 9 €.
toire de sexe devient histoire
de cœur, où Tomás a tout à
apprendre –la délicatesse, les
attentions– et Suiza, Marilyn
des prés, tout à recevoir. L’entourage amical est un chœur
haut en couleurs. Un vrai roman d’amour, qui est aussi
un premier roman. Cl.D.
ROMANS
LÉO HENRY
L’AUTRE CÔTÉ
Rivages, 118 pp., 15 €.
«Ça fait quoi d’être de l’autre
côté?» demande le chauffeur
à Rostam, qui vient de traverser le cordon sanitaire avec sa
femme et sa fille de 8 ans. Ils
ont tous trois quitté Kok
Tepa, leur ville natale, «la
plus ancienne ville du monde»
disent certains. Une ville
dense, entrelacs de rues sans
carrefours, mais aussi cité de
castes, rythmée de rituels, dirigée par les Moines, qui
seuls ont la possibilité de recevoir un traitement qui les
rend immortels, comme Timur, l’ami d’enfance de Rostam. Une mystérieuse épidémie oblige les habitants
atteints soit à mourir au lazaret, soit à fuir la capitale en
quarantaine vers l’OutreMer. Ironie du sort, Rostam le
passeur depuis des années se
retrouve lui-même touché
par l’infâme épidémie via sa
petite fille Türaberg. «Je sers
de soupape à la cité. Je suis la
porte de sortie officieuse. Je
suis le passeur», disait-il
quand il facilitait la fuite de
familles infectées. La sienne
tourne au cauchemar, chauffeurs véreux, mercenaires
sans pitié, prison insalubre…
Elle prend la tournure d’une
migration subie qui fait écho
à la condition actuelle de
bien des migrants. Kok Tepa,
sorte de Babylone élitiste et
ostracisante, peut apparaître
comme une métaphore de
l’Occident riche et cultivé…
et sectaire. Mais l’Autre côté
est d’abord une dystopie
émouvante. F.Rl
AUDREY DANA
FA(M)ILLE
Equateurs, 219 pp., 18 €.
La mère américaine un peu
foutraque de la narratrice a
rencontré son père enceinte.
Troisième d’une fratrie de
quatre, plutôt garçon manqué, Audrey est une enfant
«Ce que l’homme a
devant lui, c’est son
passé. Au terme de son
enquête sur l’existence,
Wittgenstein a compris
que l’être humain ne vit
jamais qu’une expérience
unique sous des formes
variées.»
joyeuse si on excepte une tentative de suicide à l’âge
de 2 ans avec des médicaments attrapés sur l’étagère.
Sa seule angoisse est de glisser sur le toboggan «sans jamais pouvoir faire le trajet
dans l’autre sens». Audrey a la
vitalité qui coule dans le sang,
adore son père qui n’est jamais là, moins sa mère qui la
laisse approcher par un ami
photographe qui la met dans
son lit. Et voilà la famille partie habiter dans une demiruine de la Beauce sans eau ni
électricité, où les quatre frères
et sœurs sont livrés à eux-mêmes. Maman passe son temps
couchée, papa au club avenue
de Friedland à jouer. Un premier roman tonique et décapant sur les parents dépassés
et peu affectueux, le couple et
la famille, drôle d’école de la
vie, la vraie enfance de la comédienne et réalisatrice
Audrey Dana. F.Rl
BÉNÉDICTE BELPOIS
SUIZA
Gallimard, 252 pp., 20 €.
Un village de Galice, loin de
tout. La seule Française installée là se nomme Francesa,
et celle qu’on pense suisse, la
nouvelle serveuse que tous
les hommes veulent, Suiza.
N’est-elle pas «la femme
idéale», la belle idiote qui ne
dit mot et consent? Tomás, le
narrateur qui se jette sur
Suiza et l’installe chez lui
n’est pas un propriétaire
comme les autres : il est riche, éduqué, veuf et malade.
Suiza lui est «un concentré de
vie», une perfusion de plaisir
à mesure que le cancer progresse. Ce qui était une his-
JESMYN WARD
LE CHANT
DES REVENANTS
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Charles Recoursé.
Belfond, 270 pp., 21 €.
C’est le racisme d’aujourd’hui
dans le Mississippi qu’évoque
Jesmyn Ward (l’auteure des
Moissons funèbres et de Ligne
de fracture, qui paraissent en
même temps en 10/18). Le
jeune Jojo, 13 ans, regard sévère, et sa petite sœur sont
métis: leur mère est noire (et
junkie), leur père est blanc
(bientôt libéré de prison). Les
enfants habitent chez leurs
grands-parents maternels,
beaux, dignes et aimants
–malheureusement pas éternels. A l’opposé, le grandpère paternel sort son fusil
quand la «pute nègre» de son
fils se gare devant chez lui.
Mais ce sont surtout les martyrs d’hier que la romancière
fait entrer dans le récit, présences fantomatiques qui
viennent hanter les vivants,
fussent-ils innocents comme
Jojo. Le frère de sa mère a été
assassiné par un cousin de
son père. Le grand-père noir
est poursuivi par le souvenir
d’un gamin rencontré du
temps qu’il était au pénitencier. Lequel gamin aimerait
en savoir davantage sur sa
propre mort (atroce). D’où le
titre de ce roman élégant et
puissant. Cl.D.
HOWARD CUNNELL
PÈRES ET FILS
Traduit de l’anglais par
Stéphane Roques. BuchetChastel, 238 pp., 21 €.
Il est né en 1964, un mois
après que son père s’est vola-
tilisé, et il a grandi dans le
Sussex, sans lui, à l’ombre de
son frère. «C’est peut-être à
cause de moi qu’il est parti.
Ça me rend dingue rien que
d’y penser.» Vingt-quatre ans
plus tard, il vit avec une fille
dans une rue de Londres entièrement squattée, et il assiste à une lecture de Raymond Carver où il est
question des gens «qui ont
touché le fond». A l’orée du livre, en 2003, il regarde la petite fille qu’il élève jouer au
foot. Bientôt, elle voudra être
ce qu’elle a toujours su qu’elle
était, un garçon. Par séquences précisément datées, le
narrateur fait défiler le
temps, s’arrête sur quelques
images de sa jeunesse, de sa
famille, et s’efforce de ne pas
se dérober. Cl.D.
rées, croquantes sous la
dent.» Il refuse le jargon des
œnologues, ce qui veut dire
beaucoup: Anselme n’est pas
un faiseur. Selon le journaliste et écrivain Sébastien Lapaque, qui l’admire et lui
consacre un joli livre, Anselme Lafosse serait à l’origine d’une évolution du
champagne en ayant banni
les engrais inutiles. Cependant, Anselme Lafosse n’est
pas dogmatique et ne prétend pas faire un vin bio
mais «expressif et naturel».
Le soufre, antioxydant et
antiseptique, Anselme l’utilise au moment du pressurage mais jamais à la
vendange, un choix qui
donne «un vin libre comme
un poney sauvage»: la métaphore est de Sébastien Lapaque. V. B.-L.
SOCIOLOGIE
JEAN-MARIE BROHM
ORDRE CORPOREL ET
INCORPORATIONS
Qs ? Editions,
280 pp., 18 €.
PHILOSOPHIE
CHARLES ALUNNI
SPECTRES
DE BACHELARD
Hermann, 462 pp., 39 €.
RÉCIT
SÉBASTIEN LAPAQUE
THÉORIE DE LA BULLE
CARRÉE
Actes Sud,
144 pp., 12,50 €.
Vigneron et fils de vigneron,
il porte un prénom désuet,
Anselme. Il est né en 1954
à Avize, dans la Marne. Il
reprit l’affaire familiale
en 1979. Sa banque le surveillait de près, susceptible
de le lâcher du jour au lendemain. C’étaient des temps
difficiles. Lorsqu’il parle de
son travail, Anselme l’expérimentateur emploie des «métaphores inédites», comme
celle-ci : «J’aime quand le
champagne a des bulles car-
au cœur de la «plus brûlante
actualité scientifique», et
combien son «programme
surrationaliste» éclaire l’«intellectualité contemporaine».
Très précieuses sont les lumières que Charles Alunni
apporte sur l’«Ecole surrationaliste» et sur ses divers représentants (Albert Lautman, Hermann Weyl,
Wolfgang Pauli, Federigo Enriques, Ettore Majorana,
Gilles Châtelet…). R.M.
Gaston Bachelard est une figure bien connue, presque
canonique. Mais de la
«mine» que constitue son
œuvre, qui va de la poésie à
la philosophie et à la science,
on n’a guère cessé l’exploitation, tant elle contient encore de ressources. Spectres
de Bachelard. Gaston Bachelard et l’Ecole surrationaliste
est le fruit d’une recherche
de presque vingt ans, qui intègre toutes les lectures et relectures qui ont été pratiquées sur le «texte»
bachelardien –sorte de «palimpseste» dont les couches
se révèlent l’une après
l’autre. Charles Alunni focalise son attention sur «le tissage strict et rigoureux du
concept et de la métaphore,
du texte philosophique et des
concepts scientifiques, mathématiques en particulier»,
afin de montrer à quel point
les «projections anticipatrices» de Bachelard conduisent
«Corps sociaux, corps politiques, corps mystiques»,
comme dit le sous-titre du livre, mais aussi corps militaires et sportifs, corps cyborgs,
corps fétiches, corps augmentés, corps marchandisés
– qui constituent autant
d’«ancrages corporels» du
pouvoir et de ses figures
(«monarque, despote, chef,
guide, leader suprême, grand
timonier…») et autant d’«incorporations de l’ordre social
par les acteurs au sein des
institutions et des groupes
(normes, rites, interdits, injonctions, prescriptions)»– illustrant la thèse selon laquelle «tout corps politique
implique un ordre corporel
intériorisé». Professeur émérite de sociologie à l’université Montpellier-III, JeanMarie Brohm approfondit et
prolonge ici la réflexion –initiée dès 1975 par la publication de Corps et Politique, et
la création de la revue Quel
corps ? – sur «les différents
modes du corps qui se sont
succédé ou se sont télescopés
dans l’espace capitaliste de la
société du spectacle». Une réflexion qui, au-delà du social
et du politique, le conduit à
l’ontologie, à Husserl, Michel
Henry ou Marx. R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
«Le duc de Lauzun était un petit
homme blondasse, bien fait dans sa
taille, de physionomie haute, pleine
d’esprit, qui imposait, mais sans agrément dans le visage, à ce que j’ai ouï
dire aux gens de son temps ; plein
d’ambition, de caprices, de fantaisies,
jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien...»
SAINT-SIMON
LE ROMAN DE LAUZUN
Edition établie
par Nicolas Ghiglion.
L’Herne, 122 pp., 6,50 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Le son parle à notre âme, il connaît
l’accès direct et instantané aux replis
les plus obscurs de notre être, là où
sommeillent les bouffées d’éternité
que sont le plaisir, les craintes, les
espoirs, les tristesses, les désirs. C’est
ce chemin qu’emprunte la musique,
qui, en apprivoisant le son, en l’ordonnant […], tutoie l’inexplicable.»
LAURENT DE WILDE
LES FOUS DU SON.
D’EDISON À NOS JOURS
Folio histoire, Gallimard,
720 pp., 12,10 €.
Maghreb
Orient
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
L’enquête modianesque
d’un fils sur sa mère
Le deuxième MaghrebOrient des livres réunit
150 auteurs à l’Hôtel de
Ville de Paris (3, rue Lobau,
75004) jusqu’à dimanche,
avec des rencontres autour
du cinéma, de l’écriture en
exil, des migrations en Méditerranée, des femmes du
Maghreb, de l’humour au
défi des tabous. Avec notamment Boualem Sansal,
Leïla Bahsaïn, Mohamed
Berrada, Mehdi Charef, Sabrina Kassa, Karima Lazali… Facebook.com/Maghreb-Orientdeslivres.
Par GENEVIÈVE BORDET
Enseignante-chercheuse à l’université Paris-Diderot
L
e Guetteur est une histoire à double sens: qui guette et qui est guetté?
Le fils qui part sur les traces d’une mère disparue? Ou la mère obsédée
par des voisins qu’elle croit hostiles? Françoise L. est une intellectuelle
parisienne, soixante-huitarde et compagnon de lutte du FLN. Mais
après une vie d’engagements, elle s’est laissée envahir par ses démons intérieurs.
Pour faire rempart à la peur, elle a dressé un mur de protection fait de livres, des
volutes de fumée de ses cigarettes et des vapeurs de l’alcool. Seul est toléré le
chien, dans ce havre hermétique qui se réduit peu à peu aux limites d’un matelas
posé à terre, cocon protecteur et destructeur à la fois.
Après des années d’éloignement et la mort de sa mère, le fils journaliste et reporter
remonte les traces de cette vie enlisée en déchiffrant les écrits laissés par Françoise. D’abord, une série d’incipit de nouvelles policières inachevées qui toutes
mettent en scène un «guetteur» obsédé par la vie de ses voisins. Ensuite, de petits
carnets de notes qui dressent l’état comptable d’une lutte contre les dépendances,
heure et nombre des cigarettes fumées et des verres de vin consommés. Mais
aussi de rares notations d’émotions, notamment après la visite de ce fils à qui
elle n’a jamais dit son amour : «Venu dîner – bonne soirée. Il comprend tout.»
Puis le récit devient enquête policière: qui est ce détective engagé pour surveiller
les actes et déplacements d’un certain Talus Taylor, devenu l’ennemi intime de
la mère? L’enquête prend des allures modianesques, de par la précision des lieux
et du mélange de fiction et de réalité. Ainsi, Talus Taylor, objet de l’angoisse de
persécution de Françoise, est vraiment le créateur de Barbapapa, grand consolateur des enfants des années 80. Quelle est la part de conflit réel et celle de la paranoïa qui envahit Françoise? La méticuleuse enquête menée selon les règles de
l’art par un fils rompu au journalisme d’investigation est condamnée à se perdre
dans le brouillard de l’angoisse de la mère. Au fil du livre, transparaît le regard
du fils sur le corps de la mère d’abord rayonnant puis estompé par l’éloignement
jusqu’à ce qu’apparaissent brutalement les signes de la mort qui vient. Lettre
d’amour d’un fils aimant qui s’est éloigné, le Guetteur retrace aussi l’histoire des
illusions perdues d’une génération dont les combats se seront finalement enlisés
quelque part entre Saint-Germain et la Porte d’Italie. •
CHRISTOPHE BOLTANSKI
LE GUETTEUR Stock, 286 pp., 19 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 01 au 07/02/2019)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(3)
3
(2)
4 (69)
5 (21)
6
(9)
7
(7)
8 (24)
9 (25)
10
(6)
Rendezvous
Rencontre avec Nicolas
Mathieu (Leurs enfants
après eux, Actes Sud) au
Théâtre du Rond-Point
lundi à 18 h 30, animée par
Arnaud Viviant (2 bis, avenue Franklin-Roosevelt,
75008). Emmanuelle
Bayamack-Tam lit Arcadie
(P.O.L) avec la comédienne
Nathalie Richard lundi
à 20 heures au centre Pompidou (petite salle). Soirée
Antoine Volodine autour
de Frères sorcières (Seuil)
mercredi à 20 h 30 à la
Maison de la poésie (157,
rue Saint-Martin, 75003).
Paris, Saint-Germain-des-Prés, 1958. PHOTO AGIP.LEEMAGE
TITRE
Sérotonine
La Guerre des pauvres
A nous la liberté !
Le Président des ultra-riches
La Goûteuse d’Hitler
Le Lambeau
Leurs Enfants après eux
Mes Vies secrètes
Un certain Paul Darrigrand
Sagesse
Le roman de Michel Houellebecq s’est déjà écoulé
à 240000 exemplaires, selon l’institut GFK cité par Livres
Hebdo. Serotonin cartonne aussi en Allemagne, et Serotonina connaît le même sort en Espagne et en Italie. La plupart des pays suivants, toujours selon le magazine professionnel, publieront la traduction de Sérotonine
courant 2019: l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Croatie, le Danemark, la Hongrie, le Japon, la Lituanie, la Macédoine du Nord, la Norvège, la Pologne, le Portu-
AUTEUR
Michel Houellebecq
Eric Vuillard
André, Jollien et Ricard
Pinçon-Charlot
Rosella Postorino
Philippe Lançon
Nicolas Mathieu
Dominique Bona
Philippe Besson
Michel Onfray
ÉDITEUR
Flammarion
Actes Sud
Allary
Zones
Albin Michel
Gallimard
Actes Sud
Gallimard
Julliard
Albin Michel
gal, le Brésil, la République tchèque, la Roumanie, la
Russie, la Serbie, la Slovaquie et la Suède. Serotonin paraîtra à l’automne au Royaume-Uni et l’année prochaine aux
Etats-Unis. D’autres négociations sont en cours.
Les Pays-Bas seront également fournis en Sérotonine. L’accueil risque d’être plus contrasté qu’ailleurs dans ce pays
(mais «la Hollande n’est pas un pays, c’est tout au plus une
entreprise»), encore plus mal traité par le romancier que
la ville de Niort. Cl.D.
SORTIE
04/01/2019
04/01/2019
23/01/2019
31/01/2019
02/01/2019
12/04/2018
22/08/2019
03/01/2019
24/01/2019
09/01/2019
VENTES
100
60
51
45
32
28
28
25
24
24
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 260 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
91 190 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100,
à celles du leader. Exemple : les ventes
de la Guerre des pauvres représentent
60 % de celles de Sérotonine.
Une
Précision
A propos d’A nous la liberté ! de Christophe André, Alexandre Jollien et
Matthieu Ricard (Libération du 2 février),
Guillaume Allary, fondateur des éditions du même
nom, nous indique : «Depuis toujours, Matthieu Ricard reverse 100 % de ses
droits d’auteur à des actions humanitaires. Tous
ses contrats d’auteur – y
compris celui pour A nous
la liberté ! –prévoient le
versement de l’intégralité
des droits à l’association
Karuna-Shechen qu’il a
créée il y a vingt ans.»
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50 u
Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Denis Michelis,
une bouteille à la mère
ParMATHIEU LINDON
«Q
uelques minutes
plus tard, enfin
assise, savourant
ma dernière bière
de Noël, j’apprends, grâce au professionnalisme de la nouvelle présentatrice du vingt-heures, qu’au terme
d’un débat houleux au sein de l’Assemblée nationale, l’état d’ivresse est reconduit pour six mois. Je porte un
toast tout en m’écriant vive la République! vive la France! avant de changer
de chaîne.» Chez la locutrice, ça fait
longtemps qu’il règne, cet Etat
d’ivresse qui est un état d’urgence perpétuel et donne son titre au troisième
roman de Denis Michelis, né en 1980.
Et c’est pour ça qu’elle a perdu et perd
le contact avec ce qui l’entoure ou ne
l’entoure plus, son mari, sa voisine, sa
voiture, son fils, la réalité. «Je me réveille, désorientée et seule», dit-elle
dès la deuxième page, mais la solitude
et la désorientation
sont plus réelles
que son réveil. Elle
n’y arrive pas,
quoiqu’elle multiple les efforts stratégiques. Au fil des
pages : «Je rétorque, les yeux baignés d’innocence»,
«L’espace d’un
court instant, j’envisage de me mettre
à genoux ou de
ramper, lorsqu’on
vous accuse d’avoir perdu toute dignité, vous pouvez tout vous permettre», «C’est si simple de s’excuser et la
conviction que j’y mets mérite un prix
d’interprétation», «J’aimerais m’approcher et lui offrir un geste tendre,
après tout, ça fait aussi partie de mon
rôle de mère». Un tel geste, l’ado peut
toujours l’attendre, comme sa mère
qui de toute façon perçoit tout de travers: «Il me tourne le dos et découpe la
quatre-fromages à l’aide d’une roulette à pizza dans un silence absolu, on
dirait qu’il opère à cœur ouvert.» Tant
mieux si une opération la délivre mais
c’est trop triste si elle doit être ellemême la chirurgienne radicale.
Dans l’ivresse, il n’y a guère de noblesse d’état. Mais une violence d’état,
ne serait-ce que celle de ne plus comprendre, jamais être sûre. Le fils de la
locutrice, quel âge a-t-il? «Je réponds
seize avant de rectifier, non, dix-sept.»
Etait-ce lui, l’autre jour, «tu ne m’as
pas précisé si l’adolescent présent ce
soir-là était bien ton fils ou alors un
simple figurant». «J’avoue être moins
catégorique, il lui ressemblait, certes,
mais au même moment, je peinais à le
reconnaître.» Ce brouillard de chaque
instant vient aussi d’une clarté maléfique, comme s’il fallait se préserver
de la lucidité, comme quand sa voisine lui apparaît telle qu’elle est et de-
vrait ne pas être, ni elle ni personne.
«L’effroi la rend vieille, pathétique, car
il n’a que faire de l’argent, du pouvoir,
des classes sociales, l’effroi est universel.» Rien ne peut empêcher que la vie
suive son cours. Son mari sonne à la
porte? «J’ai laissé sonner, à quoi bon
faire semblant: je n’ai plus rien à dire,
ni à lui ni à personne d’ailleurs. Ma réserve de mots s’épuise peu à peu, bientôt le langage me glissera entre les
doigts.» Son fils la trouve «essoufflée»?
«C’est parce que je cours après mon
existence, ai-je envie de répondre.» Où
est le chagrin ? «Il est ici, dans cette
maison.» La vie a perdu tout sens. «Je
ne me souviens de rien, docteur. Encore une incohérence dans le scénario,
comment peut-on ne se souvenir de
rien ?» Mais il n’y a plus de scénario,
les angoisses («je sens une angoisse indicible, armée de ses deux petits
poings, me marteler la poitrine») suivent désormais
leur cours toutes
seules.
Etat d’ivresse est
un portrait de
femme en décomposition. L’alcool la
conserve et la détériore d’un même
mouvement, ainsi
qu’on voit avec ces
«quatre mignonettes de vodka Russian Standard que
j’ai tétées avec la
rapacité d’un nouveau-né», toute
énergie ne lui est pas inaccessible
quand ça vaut la peine. Mais le travail,
la vie familiale, est-ce si intéressant
que ça? La vie extérieure? «Les poings
serrés, je le congédie comme on congédie un témoin de Jéhovah ou une petite fille manouche, je n’ai pas besoin
de votre paradis ni de serpillière, mais
merci d’être passé.» Une serpillière lui
serait pourtant utile pour s’essuyer elle-même, sans cesse à deux doigts de
se répandre, se liquéfier. «Les heures
s’écoulent, interminables, abrutissantes, je ne bouge plus, je sommeille par
intermittence en hochant la tête
comme ces chiens en plastique sur la
plage arrière des voitures.» On lui fait
miroiter l’hôpital, le retour à l’hôpital,
comme un doux avenir, une solution.
«Et comment ose-t-on parler de choix?
Et apposer le mot interner à l’adverbe
volontairement?» «Si je le pouvais, à
cet instant même, j’y mettrais le feu»:
aux meubles, aux rideaux, à «l’homme
qui prétend être mon mari», à sa propre vie, à n’importe quoi. Mais elle ne
le peut pas quand «prendre une douche est peut-être trop ambitieux». Elle
n’a plus de vivace que le «désir
d’anéantissement». •
«Il me tourne le dos
et découpe la
quatre-fromages à
l’aide d’une roulette
à pizza dans un
silence absolu, on
dirait qu’il opère à
cœur ouvert.»
DENIS MICHELIS ÉTAT D’IVRESSE
Notabilia, 168 pp., 14 €.
Léonor de Récondo, à Pietrasanta (Italie), en juin 2013. PHOTO LAURENT TROUDE
POURQUOI ÇA MARCHE
Ci-gît un père adoré
Le «Manifesto» de vie
de Léonor de Récondo
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
F
élix va bientôt mourir. Une question de
nuit, celle du 24 au
25 mars 2015, dans
une chambre de la Pitié-Salpêtrière. Léonor de Récondo se
rend au chevet de son père adoré
avec sa mère Cécile. Trois ans
plus tard, l’auteur revisite cette
agonie dans son sixième roman,
autobiographique celui-là. Une
traversée à deux voix : celle de
Léonor qui narre son égarement
lors des dernières heures de son
père, celle de Félix lui-même
dont l’esprit en veillée d’arme
dialogue avec Ernest Hemingway. Deux récits entrelacés, qui
jouent comme un miroir, reflet
du corps expirant et de l’esprit
vagabondant.
1 Pourquoi deux
temps ?
Une fille regarde son père de
plus de 80 ans cheminer vers
son dernier souffle au rythme
des doses de morphine. C’est
l’attente du vivant impuissant
devant la vie qui décline, étranger à la scène intérieure de
l’homme allongé. Sans mots,
sans regards possibles. «Félix, où
es-tu ?» lui demande-t-elle. La
fiction a ce pouvoir d’imaginer
les lieux où erre un esprit à
l’aube de sa mort. Félix parle
avec l’auteur de l’Adieu aux armes, qu’il a vraiment croisé
autrefois et qu’il va rejoindre
quelque part. Assis sur un banc
de marbre côte à côte, ils se racontent des souvenirs, les pay-
sages de l’Espagne d’avant la
guerre civile, les toros, leurs
aimées… Félix le sculpteur parle
à Ernesto de la musique, du violon confectionné dans l’atelier
de son ami luthier pour Léonor,
qui a commencé à en jouer
à 5 ans. Ernesto, lui, c’est Ernest,
l’écrivain, capable de transcender la souffrance par les mots,
un autre type de sculpture : «Je
vais dompter mon esprit et mon
inconscient qui m’échappent la
nuit. Je le peux. C’est pour ça que
j’écris, je bois, je fais l’amour si
voracement.»
2 Pourquoi la mort
parle des morts ?
Le père qui disparaît a vécu une
triple tragédie. «Alors que je caresse avec mon pouce le dos de ta
main, je pense à tes trois enfants
morts, à mes demi-frères et
sœur.» Entre le 27 mai 1990 et le
27 mai 1993, Dominique, Raphaël et Frédéric se sont tus, disparitions brutales, overdose,
sida et suicide, douleurs insensées. Félix a appris la première
mort, celle de sa fille aînée Dominique, quand il se trouvait à
Pietrasanta, près de Carrare, en
Italie. Il est immédiatement
parti à Paris pour reconnaître le
corps, abîmé, quai de la Rapée,
dans ce couloir posthume et
froid ; on a préféré que Léonor,
13 ans, ne le voie pas. Enterrer
ses trois enfants en si peu de
temps, réalité inconcevable,
chagrin insoutenable. «J’ai vécu
pour toi, dit Léonor, pour eux, en
quête d’une lumière qui semblait
sans cesse faillir, que je me devais
de maintenir vivante.» La mort
de Félix clôt d’une certaine manière une spirale funèbre, que
Léonor métamorphose en création. «On meurt, c’est tout, et on
agrandit l’âme de ceux qui nous
aiment.»
3 Pourquoi la mort
parle de la vie ?
Léonor de Récondo a rêvé, relate-t-elle en prologue, que sa
mère l’avait aidée à trouver le
titre de ce livre : Manifesto,
comme un manifeste de vie. De
son inconscient est également
venue cette phrase: «Pour mourir libre, il faut vivre libre.» Manifesto dépasse la sidération du
deuil, célèbre par les mots la vie
qui a été et celle qui se prolonge.
Avec la coutumière sensualité
du phrasé, son émotion perlée,
son cinétisme dans le tandem de
deux monstres sacrés. •
LÉONOR DE RÉCONDO
MANIFESTO Sabine Wespieser
Editeur, 179 pp., 18 €.
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
CARNET D’ÉCHECS
TF1
FRANCE 5
TFX
21h00. The Voice. La plus
belle voix. Divertissement.
Présenté par Nikos Aliagas.
23h25. The Voice, la suite.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Destination Afrique
du Sud. 22h25. Le faussaire
de Vermeer. Documentaire.
FRANCE 2
PARIS PREMIÈRE
21h00. Chroniques criminelles. Magazine. L’affaire
Lysiane Fraigne : qui a tué la
boulangère d’Oléron ?.
22h45. Chroniques
criminelles. Magazine.
21h00. Le plus grand cabaret
du monde. Divertissement.
Présenté par Patrick Sébastien. 23h40. On n’est pas
couché. Divertissement.
Avec Raphaël Enthoven,
André Dussolier…
20h50. Face-à-face.
Théâtre. Avec Martin Lamotte,
Véronique Genest. 22h45.
Grossesses nerveuses.
Théâtre. Au théâtre Barrière,
à Lille.
21h00. Supergirl. Série.
Mariage forcé. Libéré mais pas
délivré. 22h40. Supergirl.
Série. 3 épisodes.
TMC
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Columbo. Téléfilm.
Réaction négative. Avec
Peter Falk, Vito Scotti. 22h45.
90’ Enquêtes. Magazine.
Chasse aux voleurs : quand les
commerçants traquent les rois
de la fauche.
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Trouvezmoi le prince charmant.
22h45. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Une
nouvelle vie.
FRANCE 3
21h00. Cassandre. Téléfilm.
Sans condition. 22h30.
Cassandre. Téléfilm.
Neiges éternelles.
CANAL+
21h00. Traque à Boston.
Drame. Avec Mark Wahlberg,
Kevin Bacon. 23h15.
La collection polar. Série.
ARTE
20h50. Éthiopie, le mystère
des mégalithes. Documentaire. 22h25. Testostérone :
une hormone pas si mâle.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. La colère des dieux.
Marché noir. 22h45. NCIS :
Los Angeles. Série. Effets secondaires. Un éclair de génie.
Règle tacite. Big brother.
W9
20h55. Les Simpson. Dessins
animés. Les Serfson. Le bon,
le triste et la camée. Mon père
avait tort. Une adresse chic.
22h35. Les Simpson.
Dessins animés. 8 épisodes.
NRJ12
21h00. The Big Bang Theory.
Série. Un toit pour Rajesh.
Une collaboration houleuse.
Souviens-toi de la journée
dernière. La reverberation de
la locomotive. 22h40. The
Big Bang Theory. Série.
3 épisodes.
CSTAR
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
2 épisodes. 22h40.
Rénovation impossible.
Documentaire. 4 épisodes.
CHÉRIE 25
21h00. Downton Abbey. Série.
Question de succession.
Le nouvel héritier. 23h30.
Les enquêtes impossibles.
RMC STORY
20h55. L’enfant de personne.
Téléfilm. 1re partie. De Michaël
Perrotta. 22h35. L’enfant de
personne. Téléfilm. 2e partie.
FRANCE 4
C8
LCP
21h00. 38e Festival du Cirque
de Monte-Carlo. Cirque.
23h00. La grande récré des
animaux. Documentaire.
21h00. La teuf des Chevaliers
du Fiel. Spectacle. 23h25.
Les fous rires des Chevaliers
du Fiel. Spectacle.
21h00. God save Russia.
Le patriarche et le tsar.
Documentaire. 22h00. Un
monde en docs. Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Babysitting. Comédie.
Avec Philippe Lacheau, Alice
David. 22h50. Esprits
criminels. Série. Travail
d’équipes. Techniques de
chasse. Les neuf cercles.
21h00. Le plus beau métier
du monde. Comédie. Avec
Gérard Depardieu, Michèle
Laroque. 22h40. Pièce
montée. Film.
21h00. The Voice. La plus
belle voix. Divertissement.
23h20. The Voice, la suite.
Divertissement.
FRANCE 2
21h00. Night and day.
Comédie. Avec Tom Cruise,
Cameron Diaz. 22h55.
Unstoppable. Film.
FRANCE 3
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Le village fantôme.
Avec Neil Dudgeon, Nick
Hendrix. 22h30. Inspecteur
Barnaby. Téléfilm. Règlements
de comptes à la roulette.
CANAL+
21h00. Football : Nice / Lyon.
Sport. 24e journée - Ligue 1
Conforama. 22h55. Canal
football club le débrief.
ARTE
20h55. Terminator 2 :
le jugement dernier.
Science-fiction. Avec Arnold
Schwarzenegger, Edward
Furlong. 23h10. La fabrique
d’Arnold Schwarzenegger.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Vivre et travailler
sur une île au soleil : des
Français réalisent leur rêve !
Épisode 2. Présenté par
Ophélie Meunier. 23h10.
Enquête exclusive. Magazine.
Obésité en Chine : le « gros »
bond en avant.
FRANCE 5
20h50. Le Paris des grandes
brasseries. Documentaire.
21h45. Le Paris des grands
magasins. Documentaire.
22h40. Qu’est-il arrivé à
Rosemary Kennedy ?.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 01h20. The Americans.
CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
Soixante jours. Dos au mur.
Le syndrome du héros.
23h30. Sexy assassins.
Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Le témoin amoureux.
Comédie. Avec Patrick
Dempsey, Michelle Monaghan.
22h50. L’inconnu du bal.
Téléfilm.
TMC
6TER
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. La mort en
prime. Les Rocket Boys.
22h40. Cold Case : Affaires
classées. Série. 2 épisodes.
21h00. Rebelle. Animation.
De Mark Andrews, Brenda
Chapman. 22h50. Twilight
chapitre 5 : Révélation Partie 2. Film.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Sous les jupes des
filles. Comédie. Avec Vanessa
Paradis, Alice Taglioni. 23h15.
La vérité si je mens !. Film.
21h00. Julie Lescaut. Téléfilm.
Soupçons. Avec Véronique
Genest, Alexis Desseaux.
23h00. Crimes en haute
société. Documentaire.
NRJ12
u 51
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
RMC STORY
21h00. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Kimberley et Chrystelle. 22h45. SOS ma famille a
besoin d’aide. Magazine.
20h55. Odette Toulemonde.
Comédie. Avec Catherine Frot,
Albert Dupontel. 22h45.
La taupe. Film.
C8
LCP
21h00. Une semaine sur deux
(et la moitié des vacances
scolaires). Comédie dramatique. Avec Mathilde Seigner.
23h00. Comme un chef. Film.
21h00. Rembob’ina.
Magazine. « Pleins feux »
sur Michel Legrand.
22h20. LCP le mag.
22h50. Journal de La Défense.
www.liberation.fr
2, rue du Général Alain
de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Par PIERRE
GRAVAGNA
Les échecs pourraient faire leur apparition aux JO 2024
de Paris. La Fédération internationale des échecs a en effet décidé de porter la candidature du noble jeu comme
sport additionnel ou de démonstration. Les échecs
doivent être retenus par le Comité international olympique et par le Comité d’organisation des Jeux olympiques
(Cojo). Tony Estanguet, le président du Cojo, explique
que pour être officiellement candidats, les sports doivent
remplir deux conditions. Qu’ils aient une tradition dans
notre pays et qu’ils «parlent» à la jeunesse de France.
«Je pense sincèrement que notre discipline répond parfaitement à ces deux conditions», assure Bachar Kouatly, le
président de la Fédération française des échecs. Le club
d’échecs de Saint-Louis (Missouri) accueille la première
«Cairns Cup», un tournoi toutes rondes, qui réunit
10 grands maîtres féminins, dont la Française Marie
Sebag. A l’issue de la deuxième ronde, Zhansaya Abdumalik, Valentina Gounina,
Irina Krush et Alexandra
Kosteniouk mènent
avec 1,5 point. •
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
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Légende du jour : Paehtz
Kosteniuk, Cairns Cup 2019,
les Noirs jouent et gagnent.
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(édition), Grégoire Biseau
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Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
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Solution de la semaine dernière :
h6, force la prise et lâche le
controle de la case ç1, du coup les
Noirs gagnent la Tour ou font mat.
Directeur artistique
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
II
III
IV
V
VI
VII
IX
X
XI
Grille n°1138
VERTICALEMENT
1. Jeu de piste anglais 2. Place publique # Familièrement sale 3. Esprit
décapant # Rend méprisable 4. Il s’est imposé dans nos vies # Madame
Bovary 5. Habitant de la Corne de l’Afrique # Langue parlée en Guyane
6. Boîte autos # Mieux vaut éviter qu’il soit au-dessus de nous # Près de
Léon en baie de Morlaix 7. Mauvais film # Sur-mer face à l’île de Ré 8. Résine
fétide # Province des Pays-Bas 9. On leur associe bourgeons et bouchons
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ROTTERDAM. II. ÂPRE. PÂMA. III. HPA. ARVOR.
IV. ARÇON. IUT. V. NIA. INDRI. VI. MISSA. EN. VII. FE. HARENG.
VIII. URFA. INCA. IX. LAUREN. AL. X. LIMOGEAGE. XI. STÉNOSÉES.
Verticalement 1. RAHAN. FULLS. 2. OPPRIMERAIT. 3. TRAÇAI. FUME.
4. TE. SHARON. 5. ANISA. EGO. 6. RPR. NARINES. 7. DAVID. EN. AE.
8. AMOUR-EN-CAGE. 9. MARTINGALES. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3894 MOYEN
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Eugène sans-gêne II. Ce
qui nous sépare du départ #
Il tombe des cordes III. Ils ont
fait la célébrité de Ferrari #
Qui vient de sortir IV. Parti
déserté # Chef indien V. Un
peu moins d’un mètre # Elle
est mise en bière VI. Accent
béarnais # Rien de nouveau
VII. Quand l’appelé doit
payer # Col entre France
et Italie VIII. Prénom d’un
homme des solutions #
Rivière entre Chine et
Kazakhstan IX. Canard
X. Elle est capitale en mer du
Nord XI. Comme votre mine
pour démarrer une nouvelle
grille
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Libération Medias
2, rue du Général Alain
de Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
1BS GAËTAN
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Par
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Solutions des
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
La tour Baïterek à Astana, capitale du Kazakhstan depuis 1997, PHOTO DIDIER BIZET. HANS LUCAS
Astana
la glaciale
Il y a vingt ans, le président du Kazakhstan, faisait de cette ville
la capitale du pays. Avec ses constructions ultramodernes
et son urbanisation désincarnée qui provoque l’isolement
des habitants,la deuxième capitale la plus froide du monde
ne l’est pas seulement pour ses températures.
Par
ALICE BABIN
envoyée spéciale à Astana
(Kazakhstan)
C’
est ici, en pleine
steppe semiaride, à 1 261 kilomètres, soit
quatorze heures en train, d’Almaty,
la capitale historique, que le président (récemment devenu «chef de
la nation») du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev, a décidé de
créer sa capitale. C’était il y a tout
juste vingt ans. Son nom a été
trouvé un beau jour de 1998. «Cela
faisait longtemps que nous cherchions. Puis, une nuit, il était 2 heures du matin, ça nous est venu
comme un éclair. “Astana!” Le mot
plaît à l’oreille; c’est laconique, mélodique… Nous l’avons adopté
immédiatement», se vante l’homme
au pouvoir depuis la dislocation de
l’URSS dans un entretien en ligne
sur le site de l’ambassade du
Kazakhstan en France.
Depuis l’aéroport, dans le taxi qui
nous conduit à la ville, des plumes
d’aigle brunes se balancent le long
du rétroviseur. Des plumes d’aigle:
l’image d’Epinal de ce pays en
«stan» que l’on confond aisément
avec ses voisins (Turkménistan,
Tadjikistan, Kirghizistan, Ouzbékistan…). Pourtant, sur l’immense avenue Kabanbay Batyr qui mène au
centre, aucun oiseau des steppes sinon quelques pigeons qui résistent
aux vents venus de Sibérie. La ville
est la deuxième capitale la plus
froide du monde (1): en hiver, il peut
faire jusqu’à –40°C. On arrive au sud
de la rivière Ichim qui sépare la ville
en deux, sur la rive la plus moderne,
érigée en quelques dizaines d’années, là où il est chic de séjourner. Le
paysage est vaste, grand, haut, les
buildings couleur or se reflètent entre eux. On pense à Las Vegas, Dubaï, Shanghai. Aux alentours, à l’exception de quelques balayeurs qui
ramassent des feuilles volantes ou
tondent une pelouse déjà au ras, pas
un homme à l’horizon. Car on ne
marche pas dans les rues d’Astana.
On roule. En 4×4, ou en vieille Ada,
et l’on admire, perplexe, cette cité
étouffée par les symboles.
1 La tour Baïterek
Pour construire sa nouvelle
capitale, le Président a fait appel
aux plus grands architectes du
monde dont l’Anglais Norman Foster, auteur de la rénovation du
Vieux-Port de Marseille, d’une future tour à la Défense à Paris mais
aussi d’une partie du British Museum de Londres et de plusieurs
gratte-ciel à New York. Avec sa coupole en or massif et ses 97 mètres
qui rappellent l’année du transfert
de la capitale, la tour Baïterek
(«peuplier» en kazakh), devenue
l’emblème de la ville, représente le
mythe traditionnel du Samruk,
oiseau magique qui, chaque année,
viendrait déposer un œuf d’or au
sommet d’un arbre de vie. Construite dans le prolongement exact
du palais présidentiel, le lieu surplombe la ville; les visiteurs sont invités à déposer leur main dans l’empreinte (en or) de la paume de
Nazarbaïev et, ainsi, poursuivre
leur séjour en paix et «protégés» par
le grand homme… «Je ne suis pas
bien convaincue… mais essayons
toujours», s’amuse une jeune
femme qui s’apprête à enlever son
gant pour la bénédiction.
Dans ce quartier, centre de la ville
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
et centre des affaires, les grues dansent jour et nuit et le bal des
enseignes internationales (américaines, françaises, russes, chinoises) rythme les promenades. Aux
yeux des investisseurs, Astana représente une aire de jeux précieuse.
2 Le Khan Shatyr
rément un client. Le City Parc s’étale
sur plusieurs kilomètres. On pense
à Twin Peaks, et pas vraiment à
Disneyland. Mais où sont les gens,
à Astana? Au travail? Au Kazakhstan, le salaire moyen équivaut à
250 euros par mois, poussant, ceux
qui le peuvent, à cumuler les métiers, et à tirer un trait sur les loisirs.
u 53
VOYAGES/
Mer
Caspienne
Mêlé à la foule des touristes
asiatiques et des Kazakhes en talons
4 Le Marché d’Asem
aiguilles, on traverse un large parEn s’éloignant du centre, les
terre de chrysanthèmes pour faire symboles vacillent mais la vie
escale dans un deuxième lieu fort en ressurgit. Sur la rive droite, là où se
symboles: le Khan Shatyr (littérale- trouvait avant 1997 le modeste vilment «tente du souverain»), un cen- lage de Tselinograd, les guirlandes
tre commercial en forme de yourte ont disparues mais Astana paraît
translucide. Egaleenfin s’inscrire dans une
ment conçu par
histoire. Dans la rue
RUSSIE
Foster selon les
Ykoulas, une archiAstana
désirs, qui sont
tecture soviétique
des ordres, du
massive, carrée,
Président, ce mogrise, abrite le marnument tente de
ché
couvert
KAZAKHSTAN
rassembler les
d’Asem, qui s’élève
OUZB.
racines nomades
sur trois étages. On
KIRG.
CHINE
TURKM.
du peuple kazakh
nous a prévenus :
TADJ.
et les ambitions
«Ici, on trouve tout.»
IRAN AFGH.
IRAQ
PAK.
modernistes du gouDans l’entrée, face à
500 km
vernement. Avec son toune rangée d’escalators,
boggan géant, sa dizaine de
on se croirait dans un métro
restaurants, ses quelque 200 bouti- géant baigné d’odeurs de beignets
ques et son Starbucks tapissé de ve- frits et de fruits fatigués. Au rez-delours, le complexe est devenu l’en- chaussée, des étals de fraises et de
droit privilégié des habitants pour framboises qui sentent la forêt, des
se retrouver. Un succès peut-être lié venikis (bouquets de branches de
à la température du lieu, figée bouleau, must have pour une virée
à 24°C, été comme hiver. «C’est notre au banya, le sauna traditionnel), de
rendez-vous du samedi, explique la viande, beaucoup de viande, et
Dadira, 20 ans. L’ambiance est des confiseries (gâteaux secs et chosympa, on peut faire du shopping en colats trop sucrés), toutes plus insisirotant un truc, le tout au chaud. Ce pides les unes que les autres mais
n’est pas si fréquent ici.» On passe qu’on achète pour leur emballage
d’une rive à l’autre via des ponts joliment désuet. Kamila, une étuéclairés par des guirlandes diante venue d’Almaty, confirme :
multicolores qui n’ont pas encore «N’achetez jamais de chocolat au
été répertoriés par Google Maps Kazakhstan, surtout si vous êtes
quand, soudainement, apparaît un français ! Même nous, c’est connu,
parc d’attractions sorti de nulle part. lorsqu’on est invité à dîner, nous offrons à nos hôtes une boîte de chocolats qui nous a déjà été offerte à une
3 City Parc d’Astana
Au milieu des pins, des jeux soirée précédente !»
partout et de toutes les couleurs. Une autre Astana se dévoile. Ici, le
Des stands de tirs à la carabine, une brouhaha est continu, les femmes
grande roue, des manèges ensorce- marchent en vieux mocassins, porlés, des balançoires folles, de la mu- tent sur la tête ce fameux foulard
sique de foire, et toujours personne, traditionnel aux fleurs blanches,
ou si peu. Un restaurant de burgers rouges, vertes et bleues. Et Astana
a dressé ses tables restées vides et, la dorée semble loin. •
derrière leur stand, des vendeuses
de maïs chaud attendent désespé- (1) Après Oulan-Bator (Mongolie).
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le siège de la compagnie pétrolière nationale KazMunayGas. PHOTO DAVIDE MONTELEONE. VU
Grande roue et manti
Y aller
En avion, avec Lot Airlines,
compagnie polonaise low-cost
qui fait escale à Varsovie.
Y manger
Ma Famille
Pâtisserie délicieuse tenue
par des francophiles.
30, rue Kenesary.
Tiflis
On y va pour la cuisine
savoureuse, mais aussi
pour la déco extrêmement
kitsch.
10, rue Imanova.
Samovar
Restaurant kazakh qui sert
de fameux manti (raviolis
de viande cuits à la vapeur).
24, rue Kenesary.
A voir
Le bazar d’Asem
31 rue Yqylas Dukenuly.
Le musée du Président
Prendre rendez-vous car
la visite guidée est imposée.
La grande roue
Au City Parc d’Astana,
pour une vue imprenable
sur les lumières de la ville.
L’université Nazarbaïev
La plus prestigieuse du pays.
Si vous passez devant,
jetez un œil au hall d’entrée.
A côté, la Sorbonne est
franchement sobre.
Le Triumph Of Astana, un gratte-ciel résidentiel, en avril 2016. PHOTO DIDIER BIZET. HANS LUCAS
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
Poivre
les belles baies
de Kampot
Dans cette province du sud du Cambodge
se cultive l’une des meilleures épices au monde.
Bénédiction pour les producteurs, mais aussi pour
les Vietnamiens qui copient l’appellation, la graine
est récoltée à la main, suivant une tradition qui remonte
au XIIIe siècle et peut atteindre 200 dollars le kilo.
Par
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Kampot
L
a main a disparu sous
les frondaisons brillantes. Elle en est ressortie
avec une grappillette
verte au bout des doigts. Un chapelet de petites billes serrées comme
des œufs de poisson. D’un coup
d’ongle, Chan Deng l’agriculteur en
a détaché deux : une qu’il a avalée,
l’autre qu’il a offerte en invitant à
l’écraser entre les dents. Le soleil
était haut et chaud, il n’était même
pas 10 heures ce matin. La ronde
amertume du café noir ondoyait encore en bouche. Et il aurait fallu y
balancer une pépite de piquant
pour dynamiter les papilles et faire
pleurer les pupilles ? On a refusé.
Chan Deng s’est marré. On ne devait
pas être le premier loustic à tiquer
à l’heure matutinale. Il a insisté en
invitant du menton et en tendant à
nouveau la main avec la perle verte.
On s’est exécuté, résigné. Adieu
douceur, bonjour aigreur. Dans une
poignée de secondes, la journée serait fichue, la langue fourbue, l’estomac en mode incandescence et repentance. Et puis, non. Rien de tout
cela. Une fois écrasée, c’est à peine
si la petite bille picote la bouche.
Immédiatement, elle libère de la
fraîcheur, de la vivacité, de la douceur même, avec des notes fleuries,
des arômes fruités comme des
éclats concentrés d’agrumes qui
perdurent sans que l’acide ne
vienne planter sa dague dans la
glotte. Le piquant a presque du caressant.
Entre deux phrases, Chan Deng enchaîne les perles comme d’autres
des Smarties. Avec ses deux roquets
au poil ras sur les talons, il arpente
sa petite plantation de poivriers,
des lianes de trois mètres de haut,
originaires des forêts tropicales, qui
s’enroulent sur un tuteur, «avalent cinq litres l’eau tous les troisquatre jours et ne doivent pas être
trop exposées au soleil», explique le
fermier. Il vante la «qualité de la
terre» et célèbre la «proximité de
l’océan». Trapaeng Chrey, son hameau, est perdu entre mer et montagne, à mi-chemin entre Kep et
Kampot, au sud du Cambodge. Là,
près d’une route poussiéreuse tracée au cordeau, il a monté une cabane autour de trois manguiers et
planté 650 pieds de poivre.
Billes. Ce matin, il longe les rangs
Les billes deviendront jaunes puis rouges.
PHOTO GETTY IMAGES
verts qui plongent leur racine dans
la latérite ocre. Examine les feuilles
parfois grignotées par les insectes,
repère des traces de champignon
sur les sols. «Ici, tout est naturel. On
met parfois de la bouse de vache,
mais rien de chimique», assure Chan Deng. Les répulsifs et les
fertilisants sont naturels (potions
de margousiers, de maniocs, guano
de chauve-souris), la culture est cer-
Dans une plantation de poivriers, à Kampot en 2009. PHOTO
tifiée 100 % organique et, depuis 2016, l’indication géographique protégée de Kampot a été
reconnue par l’Union européenne.
«C’est la richesse de ce poivre de terroir, explique Louis Bidart, en
charge des ventes pour Farm Link,
une coopérative créée en 2006 pour
relancer la culture de l’épice. L’Association pour la promotion des poivres de Kampot est constituée de petits fermiers qui contrôlent
eux-mêmes la qualité des récoltes et
l’absence de pesticides. Il s’agit d’une
communauté d’agriculteurs qui travaillent ensemble et touchent le
même prix de vente.»
La récolte se fait à la main entre octobre et mai, souvent juché sur des
échelles. Les baies sont toutes issues du même pied. Les billes sont
d’abord vertes. Elles sont alors cuisinées fraîches ou en saumure, parfois congelées. Quand elles commencent à murir, leur «couleur vire
au jaune sur la liane», reprend
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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u 55
FOOD/
Calamars sautés au poivre de Kampot. PHOTO JACK MALIPAN
ducteurs de la Plantation, l’une des
exploitations de l’IGP de Kampot
qui a planté 22 000 pieds depuis 2013. Le poivre blanc a un
bouquet plus puissant. Issu de la
transformation du rouge, il est débarrassé de sa peau –la péricarpe–
après immersion dans de l’eau. Passée au soleil, l’épice a des accents
d’herbe fraîche et de citron vert.
«Criminels». Reste un nectar. Un
fe
ol
de
aï
Th
e
nd
la
Chan Deng. C’est au tour du noir
avec ses saveurs vertes de thym,
d’eucalyptus et de menthe fraîche
qui se révèlent quand le poivre a été
trié à la pince à épiler, lavé puis séché au soleil pendant deux à trois
jours. A maturité, quand le soleil de
mars gagne en force, le fruit devient
rouge. Nettoyé et séché avec beaucoup de soins et d’attention pour
préserver la teinte et la texture, il
«offre des notes sucrées de fruits rouges et de miel», décrivent les pro-
G
JOHN VINK. MAGNUM PHOTOS
élixir d’épice précieux comme un
calice, rare comme une offrande de
la nature, dont on révèle l’existence
presque à voix basse pour ne pas
trop divulguer le nom, sinon la provenance : le poivre des oiseaux.
Celui-là n’est pas récolté par un fermier. L’artisan est un petit passereau, le bulbul goiavier. Quand les
baies sont arrivées à maturité, il
avale les baies, digère le péricarpe
et expulse le noyau dans ses fientes.
«Les nez et les palais avertis seront
surpris par les arômes sauvages laissant place rapidement à de subtiles
notes florales avec des fragrances
d’écorce d’agrume», assurent les
exégètes du Comptoir des poivres à
Ancenis, en France.
A Kampot, au bout d’un chemin
boueux, Christophe et Sébastien Lesieur, qui dirigent Farm Link, tentent de récolter ce poivre des
oiseaux. Ils ont identifié un arbre où
le bulbul goiavier vient parfois faire
une halte entre deux envolées. Mais
le volatile est sauvage et la production volage. Alors les prix s’envolent, il faut compter environ
200 dollars le kilo contre 24 pour le de Farm Link est venu déjeuner, rapoivre noir, 36 pour le rouge et conte le quadra bavard. On a fait
40 pour le blanc.
connaissance et il m’a emmené avec
«En terme de qualité, c’est ce qu’il y lui dans la plantation, j’ai compris
a de plus magnifique, insiste Olivier combien il était difficile de cultiver
Derenne, directeur du Comptoir des cette baie, de maintenir une qualité
poivres. Ces baies de Kampot ont un et de défendre un poivre éthique.»
taux de pipérine [ce constituant qui
donne le caractère piCookie. Le poiM
quant, ndlr] inférieur
vre de Kampot
ék
LAOS
on
g
aux autres poivres.
revient de loin.
THAÏLANDE
C’est ce qui les
Cette culture est
rend si particuattestée à la fin
lières. Kampot
du XIIIe siècle
Angkor
est un eldorado
dans les MémoiCAMBODGE
pour les producres sur les
teurs, notamcoutumes du
Phnom Penh
VIETNAM
ment pour les
Cambodge de
Kampot
Vietnamiens qui
l’explorateur-diM
copient l’appellaplomate chinois
ék
on
g
tion. Ce sont les preTcheou Ta-Kouan.
75 km
miers producteurs au
Dans sa description-camonde, mais, chez certains,
talogue à la Prévert, il écrit que
on trouve beaucoup de pesticides et le «poivre se trouve aussi parfois. Il
des résidus de carburant relâchés pousse autour des rotins et s’enlace
par les séchoirs mécaniques.»
comme l’herbe verte. Celui qui est
Dans son restaurant Green House, vert-bleu est le plus amer». La proniché dans un coude de la rivière duction s’est intensifiée à partir du
Preaek Tuek Chhu au nord de Kam- dernier quart du XIXe siècle. Quand
pot, Steven Paoli évoque un «milieu la guerre d’Aceh éclate en
de criminels, prêts à tout pour faire Indonésie, le sultan refuse d’abanpasser leurs mauvaises récoltes pour donner ses cultures aux Néerlande la production bio et équitable». Il dais et décide de brûler ses plantaest tombé dans la potion du poivre tions. Une partie de la production se
en 2013, quand il a débarqué à Kam- déplace au Cambodge où elle est dépot en prenant la direction du veloppée et industrialisée par les
Green House, un guest-house res- colons français.
taurant qui a des allures de termiTout s’effondre en 1975. En s’empanus fluvial pour voyageurs égarés et rant du pouvoir en avril de cette ande havre naval pour amoureux soli- née-là, les Khmers rouges déplantaires. «Un midi, Sébastien Lesieur tent à tout va pour repiquer du riz.
«Quand ils sont partis, la production avait presque disparu, raconte
le fermier Chan Deng, descendants
de producteurs de poivre. Les
champs étaient minés, on était terrorisés car certains villageois
avaient perdu des pieds et des jambes. Puis, on s’y est remis. Aujourd’hui, tout le monde fait du poivre,
comme mes deux filles qui ont chacune leur plantation», sourit l’agriculteur. En 2018, Farm Link a produit environ 18 tonnes.
L’IGP de Kampot a gagné en qualité
et en renommée depuis une dizaine
d’années. On le trouve sur les tables
des restaurants cambodgiens,
comme à l’étranger. Chez Steven Paoli, patron du Green House à Kampot, il trône en majesté, en révélateur d’une cuisine de poisson et de
viande savoureuse et audacieuse.
«Le poivre est devenu ma vie», raconte l’ancien maître d’hôtel. Nous,
on part d’un poivre et on compose un
plat.»
Les baies sont présentes dans tous
les plats. Dans ce tartare de barramundi (un poisson du sud de
l’Asie), préparé avec des graines de
fenouil, du concombre, du gingembre et un poivre vert saumuré qui libère un bouquet vif avec des notes
d’une longue fraîcheur. L’amok de
poisson (cuisiné au lait de coco,
feuille de kaffir et citronnelle), le
chef Benjamin Marotine l’a relevé
avec le poivre des oiseaux. Passé
par les fourneaux de chez Sylvestre
(deux étoiles au Michelin) à Paris,
le jeune homme de 22 ans est arrivé
en 2016 à Kampot. Il n’est toujours
pas revenu des surprises que lui réserve la baie cambodgienne. «Les
perles de poivre rouge sont très intéressantes pour tout ce qui est fruité.
Elles exhalent une odeur de dattes
et de figues noires, de marc de raisin, c’est top avec le fromage.» Parfois, à l’heure du café, l’épice rouge
se glisse aussi dans un cookie chocolaté. Depuis ses premières années, Benjamin Marotine a appris
à cuisiner le poivre : «Jamais au
delà de 70°C, sinon on perd tout
l’arôme et on n’a plus que la
chauffe.»
Nul doute que chez Kimly, ce tour
de main est connu. Dans ce restaurant bondé de bord de plage à Kep
(30 kilomètres de Kampot), on prépare le crabe au poivre vert. C’est
une institution dans cette petite station balnéaire oubliée dans un coin
du royaume. Il faut mettre les doigts
pour décortiquer les crustacés et savourer la sauce. Quand on s’enquiert de la recette, le patron de
Kimly botte en touche. C’est l’un
des secrets les mieux gardés de la
ville. Pour se consoler, on se surprend alors à avaler une petite bille
verte. Dernier éclat de fraîcheur
avant l’orage du soir qui menace. •
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Libération Samedi 9 et Dimanche 10 Février 2019
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A pied d’œuvre
Louis Boyard Vivant en banlieue, le président de
l’UNL, blessé par la police lors de l’acte XII des gilets
jaunes, s’épanouit dans le syndicalisme lycéen.
L
ouis Boyard donne rendez-vous à Saint-Michel, à Paris.
Le RER C s’y arrête. Pour lui, qui habite en banlieue, à
Villeneuve-le-Roi, dans le Val-de-Marne, c’est pratique.
De plus, à 14 heures, une manif à l’appel de plusieurs organisations syndicales et de gilets jaunes commence du côté de l’Hôtel de Ville, tout proche. Il s’assoit en terrasse chauffée, péniblement, lâche ses béquilles et commande un chocolat chaud.
On lui demande comment va son pied. Question étrange mais
d’actualité: samedi dernier, le président
du syndicat lycéen UNL a été blessé par les
forces de l’ordre lors de l’acte XII des gilets
jaunes. Un de plus. Par un tir de LBD ou
une grenade de désencerclement, il ne sait pas. Il a porté
plainte. Les images du gamin évacué par les pompiers ont fait
le tour du Web et entraîné les remarques outragées de nombreux leaders politiques de gauche. La tête blonde de 18 ans,
à la bonne bouille passe-partout d’adolescent, était pourtant
là pacifiquement.
«Ça ne dégonfle pas, explique Louis Boyard, montrant la
grosse chaussette grise qui lui sert de protection. Mon pied
fait deux fois la taille d’un pied normal et j’ai une bulle d’eau
qui a commencé à enfler. Mais je m’estime chanceux, je n’ai pas
de fracture. Dans deux semaines, ça sera réglé, ce n’est pas à
vie.» Il continue: «Le problème, c’est que je m’y attendais. C’est
ça qui m’inquiète. Aujourd’hui, on sait qu’il y aura des violences
policières en manifestation. Ce n’est pas normal, mais ça ne
choque plus personne.» Il a du mal à voir, concrètement, comment ça pourrait s’arrêter, la radicalisation d’un côté entraînant celle de l’autre: «Les casseurs ne sont pas des décérébrés
qui ont envie de tout casser. Ce sont des gens qui se disent qu’on
n’arrivera plus à rien par le vote et qui en
viennent à la violence. Ce n’est pas la bonne
solution évidemment, parce qu’il ne faut
céder ni à la violence ni à la peur.»
Lui est mobilisé presque à temps plein, bloquant ici et là des
lycées, pour la lutte contre Parcoursup et la réforme du bac.
Ça prend un peu, pas toujours, ce n’est pas un mouvement de
masse, il le sait. Le soutien aux gilets jaunes est une lutte
concomitante. Il y va en son nom, pas en représentant de son
syndicat. Il dit: «Etre gilet jaune, c’est galérer au travail, subir
des injustices tous les jours, connaître la misère, la frustration,
la colère, ne pas se sentir représenté, on est tous gilets jaunes.»
Louis Boyard parle bien pour un gars de 18 ans. Il est sûr de
lui, sans en faire trop, restant naturel, même s’il a quelques
LE PORTRAIT
petites tournures de phrases toutes faites du militant en herbe
qui lui caressent de temps en temps le coin de la bouche.
Le jeune homme s’est révélé en commençant en bas de chez
lui. En 2017-2018, lors de sa terminale ES, il organise un blocus
de trois mois pour que son lycée Georges-Brassens à Villeneuve-le-Roi, pourri par l’amiante, soit fermé. Les élèves suivent,
les professeurs exercent leur droit de retrait. Après divers soubresauts, la lutte est victorieuse. La rénovation complète de
l’établissement scolaire, prévue de longue date, est avancée.
«Il a été d’une grande maturité, très à l’aise, se souvient Frédérick Genevée, un prof d’histoire-géo. A l’oral, il est très pertinent. Je l’ai vu à plusieurs reprises clouer le bec aux représentants de la région.» «Il est hypervindicatif, toujours dans la
contestation, sur la forme et sur le fond, mais c’est souvent
fondé, renchérit Lisa Strehaiano, sa prof d’improvisation théâtrale. Heureusement qu’il était là.»
Avec le combat, les rencontres et l’engagement syndical viennent petit à petit. Louis Boyard est nommé président de l’UNL
en avril 2018, pour environ un an. Forcément, il ne va pas beaucoup en cours et obtient son bac ES avec 10 de moyenne, «tout
pile». Il n’a jamais été très bon élève. «Je ne suis pas un grand
fan de tout apprendre bêtement et de tout recracher. Sur le bulletin, c’était toujours: “Des capacités mais ne veut pas faire”»,
dit-il. A cause de Parcoursup,
il n’a eu aucune des filières
demandées, facs de socio ou
26 août 2000
de sciences politiques à Paris.
Naissance à FontenayIl se retrouve en BTS commule-Comte (Vendée).
nication par correspondance,
Novembre 2017avec le Cned. A Villeneuve-lejanvier 2018 Combat
Roi, dans un grand logement
contre l’amiante dans
social d’ICF Habitat, il vit touson lycée.
jours chez ses parents. Ils lui
Avril 2018 Elu président
donnent 100 euros d’argent
de l’UNL.
de poche par mois qui partent
2 février 2019 Blessé
essentiellement en kebabs,
à un pied par les forces
voire en tacos. Les cigarettes,
de l’ordre.
il les taxe, et le métro, il le
fraude. Le père, ancien cheminot syndiqué SUD, le trimballait enfant en manif. La mère,
en télétravail à la maison pour Samsung, est anglaise, «avec un
accent français rigolo», et lui a transmis sa passion pour la chanson Come and Get Your Love. Elle s’inquiète pour le Brexit mais
ils ont peu de contact avec la famille d’outre-Manche.
La journée, plutôt que de réviser, Louis Boyard préfère répondre aux lycéens de la France entière qui lui demandent s’ils
sont eux aussi menacés par l’amiante. Obsessionnel, il y passe
des heures, traque les moindres détails. Même plus le temps
de jouer à World of Warcraft, son jeu vidéo préféré. Louis
Boyard le raconte avec les yeux qui brillent. Il adore ça, tout
comme il adore dresser des poubelles devant les portes d’un
lycée – simili-barricade –, monter dessus, prendre le mégaphone pour lancer des slogans et ensuite finir la soirée avec
une bière, entre camarades. «Il est épris de la lutte, ce n’est pas
quelque chose qu’il prend à la légère», juge Hugo Prévost, ancien secrétaire général de l’UNL. «Plus il découvrait le syndicalisme, plus ça devenait évident qu’il était fait pour ça»,
confirme Clara Jaboulay, qui l’a précédé au même poste.
Le téléphone sonne, Louis Boyard répond. «C’est Force
ouvrière, s’excuse-t-il. Oui, allô… Bah! écoute, ça va… J’ai mal
au pied, mais j’irai quand même à la manif… Voilà, on lâche
rien, hein!» Un gamin engagé, à l’aise, un peu médiatique et
ne venant pas d’un milieu bourgeois, les syndicats et partis
de gauche lui font les yeux doux. «Je le trouve remarquablement courageux, confirme Ian Brossat, tête de liste du PCF aux
élections européennes. Ferrailler comme il le fait, encaisser
des coups, il n’a pas froid aux yeux. S’il le veut, nos portes lui
sont ouvertes.»
Ça l’amuse, Louis Boyard. Pour le moment, il préfère s’intéresser aux problématiques des jeunes et refuse de dire pour
qui il voterait (à gauche, évidemment). Il a du mal à imaginer
ce qu’il veut faire plus tard. «J’ai envie d’avoir mon petit taf
qui paye et, derrière, me syndiquer et militer localement.»
Tranquille.
Deux de ses amis de l’UNL, sorte de petite famille où il a rencontré sa copine, arrivent avec des petits cigares et un fauteuil
roulant, pour que la manif lui soit moins éprouvante. Devant
le photographe, il s’amuse à poser assis dedans, cigarillo à la
bouche, «ça fait Che Guevara». Roulez jeunesse ! •
Par QUENTIN GIRARD
Photo CYRIL ZANNETTACCI. VU
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