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2019-01-26 Liberation

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3,00 € Première édition. No 11712
SAMEDI 26 ET DIMANCHE 27 JANVIER 2019
www.liberation.fr
30
PAGES
14-17
«L’EUROPE EST
EN PÉRIL…»
Vassilis Alexakis
Svetlana Alexievitch
Anne Applebaum
David Grossman
Agnès Heller
Elfriede Jelinek
Ismaïl Kadaré
Jens Christian Grøndahl
György Konrád
Milan Kundera
Bernard-Henri Lévy
António Lobo Antunes
Claudio Magris
Ian McEwan
Adam Michnik
Herta Müller
Ludmila Oulitskaïa
Orhan Pamuk
Rob Riemen
Salman Rushdie
Fernando Savater
Roberto Saviano
Eugenio Scalfari
Simon Schama
Peter Schneider
Abdulah Sidran
Leïla Slimani
Colm Tóibín
Mario Vargas Llosa
Adam Zagajewski
ÉCRIVAINS
ALERTENT
WEEK-END
Graffiti de l’artiste Banksy évoquant le Brexit, à Douvres, au Royaume-Uni. PHOTO GETTY IMAGES
GRENADE GLI-F4 RÉVÉLATIONS SUR UNE ARME CONTROVERSÉE
Nos pages Idées,
Images, Musique,
Livres, Voyages, Food
PAGES 22-55
(PUBLICITÉ)
PAUL
DELBREIL
UN FILM DE
MICHAËL DACHEUX
30
JANV.
ADÈLE
CSECH
PASCAL
CERVO
FRANÇOISE
LEBRUN
UNE BELLE LIBÉRATION DES DÉSIRS
LA SEPTIÈME OBSESSION
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,70 €, Andorre 3,70 €, Autriche 4,20 €, Belgique 3,00 €, Canada 6,70 $, Danemark 42 Kr, DOM 3,80 €, Espagne 3,70 €, Etats-Unis 7,50 $, Finlande 4,00 €, Grande-Bretagne 3,00 £,
Grèce 4,00 €, Irlande 3,80 €, Israël 35 ILS, Italie 3,70 €, Luxembourg 3,00 €, Maroc 33 Dh, Norvège 45 Kr, Pays-Bas 3,70 €, Portugal (cont.) 4,00 €, Slovénie 4,10 €, Suède 40 Kr, Suisse 4,70 FS, TOM 600 CFP, Tunisie 8,00 DT, Zone CFA 3 200 CFA.
ÉVÉNEMENT
LUCA BRUNO . AP
n Né en 1942
n Portugais
n Prix Camões 2007
GONZALO FUENTES . REUTERS
LAERKE POSSELT . VU
JENS CHRISTIAN
GRØNDAHL
DAVID GROSSMAN
n Né en 1954
n Israélien
n Prix Médicis étranger 2011,
Prix Man Booker 2017
JENS MEYER . AP
n Né en 1959
n Danois
n Prix Søren-Gyldendal 2007
CLAUDIO MAGRIS
IAN MCEWAN
ADAM MICHNIK
n Né en 1939
n Italien
n Prix Erasme 2001,
Prix Franz-Kafka 2016
n Né en 1948
n Britannique
n Prix Femina étranger 1993,
Booker Prize 1998
n Né en 1946
n Polonais
n Prix Erasme 2001,
Médaille Goethe 2011
B. CANNARSA. OPALE. LEEMAGE
ANTÓNIO
LOBO ANTUNES
n Né en 1948
n Français
n Prix Médicis 1984
JAVIER SORIANO . AFP
GUSTAVO CUEVAS . EFE . AP
PHILIPPE WOJAZER . REUTERS
BERNARD-HENRI LÉVY
n Née en 1964
n Américano-Polonaise
n Prix Pulitzer essai 2004
DOMENICO STINELLIS . AP
n Née en 1948
n Biélorusse
n Prix Médicis essai 2013,
Prix Nobel de littérature 2015
ANNE APPLEBAUM
ILYA S. SAVENOK . GETTY IMAGES . AFP
SVETLANA
ALEXIEVITCH
LEONARDO CENDAMO . LEEMAGE
n Né en 1943
n Franco-grec
n Prix Médicis 1995,
Grand Prix du roman de
l’Académie française 2007
CLAUDIO VITALE
VASSILIS ALEXAKIS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
JERRY BAUER . OPALE . LEEMAGE
SERGEI GAPON . AFP
BERTRAND GUAY . AFP
2 u
FERNANDO SAVATER
ROBERTO SAVIANO
EUGENIO SCALFARI
SIMON SCHAMA
PETER SCHNEIDER
n Né en 1947
n Espagnol
n Prix Octavio-Paz 2012
n Né en 1979
n Italien
n Prix Olof-Palme 2011
n Né en 1924
n Italien
n Fondateur de La Repubblica
n Né en 1945
n Britannique
n Prix Wolfson 1977
n Né en 1940
n Allemand
IL Y A LE FEU À LA
MAISON EUROPE
MANIFESTE
Trente écrivains
internationaux,
dont plusieurs
Nobel, ont répondu
à l’appel de BernardHenri Lévy pour
tirer la sonnette
d’alarme,
en exclusivité
dans «Libération»,
sur les dangers
qui guettent l’UE
à quatre mois
des européennes.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
DUCLOS. SIPA
ULF ANDERSEN . AURIMAGES
ELOY ALONSO . REUTERS
LEONHARD FOEGER . REUTERS
THILO SCHMUELGEN . DPA
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ISMAÏL KADARÉ
GYÖRGY KONRÁD
MILAN KUNDERA
n Née en 1946
n Autrichienne
n Prix Nobel de littérature 2004
n Né en 1936
n Albanais
n Prix Man Booker 2005,
Prix Prince des Asturies 2009
n Né en 1933
n Hongrois
n Médaille Goethe 2000,
Prix Charlemagne 2001
n Né en 1929
n Tchèque naturalisé Français
Prix Médicis étranger 1973,
Grand Prix de l’Académie
française 2001
DR
JOËL SAGET . AFP
AFP
GRANT POLLARD . INDIVISION . AP
ELFRIEDE JELINEK
n Née en 1929
n Hongroise
n Prix Hannah-Arendt 1995,
Médaille Goethe 2010
JACQUES BRINON . AP
ÁGNES HELLER
LUDMILA OULITSKAÏA
ORHAN PAMUK
ROB RIEMEN
SALMAN RUSHDIE
n Née en 1953
n Allemande
n Prix Nobel de littérature 2009
n Née en 1943
n Russe
n Prix Médicis étranger 1996,
Prix Simone-de-Beauvoir 2011
n Né en 1952
n Turc
n Prix Médicis étranger 2005,
Prix Nobel de littérature 2006
n Né en 1962
n Néerlandais
n Directeur de l’Institut Nexus
n Né en 1947
n Britannique
n Booker Prize 1981
LEÏLA SLIMANI
COLM TÓIBÍN
n Né en 1944
n Bosnien
n Prix Sarajevo 1996
n Née en 1981
n Franco-Marocaine
n Prix Goncourt 2016
n Né en 1955
n Irlandais
n Prix Costa 2009
L’
Europe est en péril. De partout
montent les critiques, les outrages, les désertions. En finir
avec la construction européenne, retrouver l’«âme des nations»,
renouer avec une «identité perdue» qui
n’existe, bien souvent, que dans l’imagination des démagogues, tel est le programme
commun aux forces populistes
qui déferlent sur le continent.
Attaquée de l’intérieur par des mauvais prophètes ivres de ressentiment et qui croient
leur heure revenue; lâchée, à l’extérieur,
outre-Manche et outre-Atlantique, par les
deux grands alliés qui l’ont, au XXe siècle,
deux fois sauvée du suicide; en proie aux
manœuvres de moins en moins dissimulées du maître du Kremlin, l’Europe comme
idée, volonté et représentation est en train
de se défaire sous nos yeux.
Et c’est dans ce climat délétère que se
dérouleront, en mai, des élections européennes qui, si rien ne change, si rien ne
vient endiguer la vague qui enfle et qui
pousse et qui monte, et si ne se manifeste
pas très vite sur tout le continent un nouvel
esprit de résistance, risquent d’être les plus
calamiteuses que nous ayons connues: victoire des naufrageurs; disgrâce de ceux qui
croient encore à l’héritage d’Erasme, de
Dante, de Goethe et de Comenius; mépris
de l’intelligence et de la culture; explosions
de xénophobie et d’antisémitisme; un désastre.
Les signataires sont de ceux qui ne se résolvent pas à cette catastrophe annoncée.
Ils sont de ces patriotes européens,
plus nombreux qu’on ne le croit, mais trop
souvent résignés et silencieux, qui savent
que se joue là, trois quarts de siècle après
la défaite des fascismes et trente ans après
la chute du mur de Berlin, une nouvelle
bataille pour la civilisation.
Et leur mémoire d’Européens, la foi en cette
grande Idée dont ils ont hérité et dont ils ont
la garde, la conviction qu’elle seule, cette
Idée, a eu la force, hier, de hisser nos peuples au-dessus d’eux-mêmes et de leur
passé guerrier et qu’elle seule aura la vertu,
demain, de conjurer la venue de totalita-
J. L. CEREIJIDO. EFE. SIPA
PASCAL PERICH
THOMAS SAMSON . AFP
BASSO CANNARSA . OPALE . LEEMAGE
«
ABDULAH SIDRAN
B. CANNARSA. OPALE. LEEMAGE
HERTA MÜLLER
MARIO VARGAS
LLOSA
ADAM ZAGAJEWSKI
n Né en 1936
n Péruvien
n Prix Cervantes 1994,
Prix Nobel de littérature 2010
rismes nouveaux et le retour, dans la foulée,
de la misère propre aux âges sombres –tout
cela leur interdit de baisser les bras.
De là, cette invitation au sursaut.
De là, cet appel à mobilisation à la veille
d’une élection qu’ils se refusent
à abandonner aux fossoyeurs.
Et de là, cette exhortation à reprendre
le flambeau d’une Europe qui, malgré ses
manquements, ses errements et, parfois,
ses lâchetés reste une deuxième patrie
pour tous les hommes libres du monde.
Notre génération a commis une erreur.
Semblables à ces Garibaldiens
du XIXe siècle répétant, tel un mantra,
leur «Italia farà da sé», nous avons cru que
l’unité du continent se ferait d’elle-même,
sans volonté ni effort.
Nous avons vécu dans l’illusion d’une
Europe nécessaire, inscrite dans la nature
des choses, et qui se ferait sans nous,
même si nous ne faisions rien, car elle était
dans le «sens de l’Histoire».
C’est avec ce providentialisme
qu’il faut rompre.
n Né en 1945
n Polonais
n Prix Princesse des Asturies
2017
C’est à cette Europe paresseuse, privée
de ressort et de pensée, qu’il faut
donner congé.
Nous n’avons plus le choix.
Il faut, quand grondent les populismes,
vouloir l’Europe ou sombrer.
Il faut, tandis que menace, partout, le repli
souverainiste, renouer avec le volontarisme politique ou consentir à ce que
s’imposent, partout, le ressentiment, la
haine et leur cortège de passions tristes.
Et il faut, dès aujourd’hui, dans l’urgence,
sonner l’alarme contre les incendiaires des
âmes qui, de Paris à Rome en passant par
Dresde, Barcelone, Budapest, Vienne ou
Varsovie jouent avec le feu de nos libertés.
Car tel est bien l’enjeu: derrière cette
étrange défaite de l’Europe qui se profile,
derrière cette nouvelle crise de la
conscience européenne acharnée
à déconstruire tout ce qui fit la grandeur,
l’honneur et la prospérité de nos sociétés,
la remise en cause –sans précédent depuis
les années 30– de la démocratie libérale
et de ses valeurs. •
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
BERNARD-HENRI LÉVY
«LE PROJET EUROPÉEN
PEUT SE FRACASSER»
JENS CHRISTIAN GRØNDAHL
«LA MONDIALISATION A ENTRAÎNÉ UNE INQUIÉTUDE QUI S’EST MUÉE
EN COLÈRE»
«J’ai ressenti la nécessité d’écrire ce
manifeste car les prochaines élections européennes, en mai, s’annoncent historiques. L’Europe, projet
politique, peut définitivement se fracasser. Les populistes – mot doux
pour qualifier des néofascistes– peuvent constituer un bloc important au
Parlement européen. J’ai jugé qu’il
fallait un geste fort de ces Européens
par excellence que sont les écrivains.
J’ai appelé des vieux amis avec lesquels j’ai mené, jadis, la bataille antitotalitaire. Et d’autres, que je connaissais moins, mais que j’admirais
infiniment. Et tous, absolument tous,
ont dit oui tout de suite et signé. Anxiété partagée. Volonté commune,
chacun à sa façon, de dire cette inquiétude et de résister. C’est un début. Un bon début.
«Parallèlement, je vais jouer, dans les
principales capitales européennes (1), une pièce que j’ai écrite et
que j’actualiserai au gré de l’actualité
et des étapes. Ce sera ma manière
d’essayer de donner un corps, une
chair, au patriotisme européen que
ce manifeste propose. L’histoire est
née en juin, à Londres, sur la scène
du Cadogan Hall, avec un texte qui
s’appelait, à l’époque, Last Exit Before
Brexit. Mon idée, maintenant, est de
sillonner l’Europe. D’aller partout. De
faire véritablement campagne dans
toutes les villes d’Europe en proie à
cette fièvre brune ou rouge-brune.
Ce sera un monologue que je jouerai
seul en scène et qui sera réécrit en
fonction des grands enjeux propres
à chacun des lieux où je me rendrai.
Ça démarre le 5 mars à Milan, chez
Salvini et Di Maio. J’irai à Gdansk, la
ville de Pawel Adamowicz, le maire
assassiné, et j’essaierai de faire de ce
moment de théâtre un moment de
deuil, de recueillement et de célébration du grand homme d’Europe qu’il
était. Et ça se terminera, vingt villes
plus tard, au Théâtre Antoine, à Paris,
où l’enjeu sera de plaider contre notre souverainisme national, entre
autres celui du gang Le Pen. Sartre
disait que le théâtre est le genre politique par excellence. Je le crois aussi.
Et je m’en vais prendre mon bâton de
pèlerin car, là, il y a le feu.»
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
«On voit bien que la démocratie est menacée partout. Aux Etats-Unis avec
Trump, en Grande-Bretagne avec le
Brexit, en Pologne et en Hongrie, mais
aussi en France où le conflit des gilets
jaunes semble refléter l’angoisse des
classes ouvrières partout en Europe.
Même au Danemark, beaucoup sont
désenchantés par rapport au projet
européen. C’est la première fois que je
vois une partie de la population perdre
espoir. On était une société construite
sur l’idée du progrès social, mais la
mondialisation a entraîné une inquiétude qui s’est muée en colère. Les problèmes d’intégration menacent notre
esprit de communauté. On se demande
(1) Bruxelles, Kiev, Amsterdam, Genève,
Vienne, Barcelone, Madrid, Lisbonne, Sarajevo, Tirana, Budapest, Berlin, Gdansk,
Rome, Prague, Copenhague, Stockholm, Dublin, Vilnius, Bucarest, Lampedusa, Missolonghi, Athènes et Paris.
si l’on peut intégrer des citoyens avec
des cultures aussi différentes en matière de mode de vie ou d’égalité des
femmes. Chez nous, on a du mal à faire
la distinction entre l’identité culturelle
et les principes partagés de la démocratie. Depuis un an, le gouvernement
essaie d’intéresser le plus possible la
population aux enjeux européens car
il sait qu’il n’y a pas de solution nationale, ni pour l’économie, ni pour l’immigration. Mais on a toujours peur de
l’euroscepticisme.
«Il va y avoir des élections au Danemark cette année et il est à craindre
que la droite europhobe prenne le pouvoir. L’ignorance et les fake news sont
en train de détruire le rêve européen.
L’Europe a laissé de côté la question sociale, par conséquent les peuples s’en
sont détournés et se concentrent désormais sur les thèmes nationaux. L’Europe s’est focalisée sur les sujets purement économiques et financiers, elle
n’a pas su mettre en valeur la nécessité
historique. Ce qui me fait le plus peur,
c’est la montée du racisme et de l’antisémitisme. Au Danemark, on a été fiers
de sauver des Juifs pendant la Seconde
Guerre mondiale, mais aujourd’hui des
amis juifs ont peur de sortir dans les
rues de Copenhague avec leur étoile de
David ou leur kippa. J’ai honte !»
Recueilli par A.S.
IAN MCEWAN
«LE PIRE MENSONGE QUE L’ON ENTEND CHAQUE JOUR,
C’EST QUE “LE PEUPLE A PARLÉ”»
«Au Royaume-Uni, on se recroqueville
à l’approche de l’effroyable tempête annoncée. Le drame, c’est que le système
météo tout entier s’est déréglé et qu’en
Europe et aux Etats-Unis, le ciel s’obscurcit aussi. Les raisons de la tragédie
britannique sont à chercher bien plus
dans son histoire que du côté de l’Europe. Un mouvement autoproclamé
“anti-élitiste” a fini par retourner 37% de
la population. Ce mouvement comprend des milliardaires, des actionnaires de hedge funds, des propriétaires
de journaux et des diplômés du collège
d’Eton. A les entendre, il faudrait déréguler tout ce qui protège l’environnement, l’ouvrier et le consommateur.
Mais ce qui les anime surtout, c’est une
conception romantique du nationalisme, avec une pointe de xénophobie
et de nostalgie pour le vieil Empire. A
notre référendum, on ne pouvait répondre que oui ou non alors qu’il y avait un
millier de réponses possibles, et le
drame c’est que l’on n’y comprend plus
rien. Le pire mensonge que l’on entend
chaque jour, c’est que “le peuple a
parlé”. Mais près de deux tiers des élec-
teurs n’ont pas voté pour quitter l’Europe! Comme dans une tempête, nous
nous retrouvons coincés entre une
cheffe inflexible, secrète, partisane et
insupportablement pieuse, Theresa
May, et un leader de l’opposition tout
autant inflexible et secret qui incarne
la vieille opposition de l’ultra-gauche
à une Europe présentée comme une cabale néolibérale corrompue. Voilà la
cage que nous nous sommes construite. Personne, aujourd’hui, ne sait
comment en sortir.»
Recueilli par A.S.
ANNE APPLEBAUM
«L’INTERNATIONALE NATIONALISTE EST DEVENUE UNE RÉALITÉ»
«Alors que leurs trolls et militants conspirent ensemble depuis longtemps
dans le cyberespace, les nationalistes
européens coopèrent désormais dans
la vraie vie. Salvini, Kaczynski, Strache,
Orbán et Le Pen planifient ensemble
leurs campagnes électorales pour les
élections européennes. L’Internationale nationaliste est finalement devenue une réalité. Mais nous savons déjà
où mènent leurs actions destructives.
Le précurseur de ce mouvement, le
nihiliste anti-européen Nigel Farage, a
conduit le Royaume-Uni vers le Brexit.
Il n’avait pas non plus de projet positif.
Il a aussi utilisé son salaire de parlementaire européen pour torpiller l’institution. Avec, pour résultat, la pire
crise politique et constitutionnelle que
le Royaume-Uni ait connu depuis des
décennies. La même destinée attend
le reste de l’Europe si les discordants
échouent à s’unir et à convaincre
la nouvelle génération des bénéfices
de l’Union. La majorité des Européens
veulent rester, travailler et défendre
ensemble les valeurs démocratiques
dans un monde toujours plus dominé
par les dictateurs. Mais si nous n’agissons pas de concert, nous courons à la
défaite face à une minorité motivée et
en colère.
«Nous, la majorité, devons reprendre
la main dans le débat, en décider les
thèmes et les termes. Sans cela, cette
élection européenne risque bien d’être
l’une des dernières.»
Recueilli par
VERONIKA DORMAN
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
MARIO VARGAS LLOSA, PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE
«UNE EUROPE UNIE PROFITERA AUTANT AUX EUROPÉENS
QU’AU RESTE DE L’HUMANITÉ»
«J’ai signé cet appel car je crois que la construction
de l’Europe est aujourd’hui le projet le plus ambitieux de la culture de la liberté. Il est fondamental
que l’Europe, où sont nés la liberté politique, la démocratie, les droits de l’homme et la coexistence
dans la diversité, continue à être l’un des grands pôles de développement du monde. Les pays européens, s’ils sont séparés, n’y parviendront jamais,
et je crains beaucoup que si, demain, ne subsistent
que de grandes entités comme la Chine ou les EtatsUnis, la culture de la liberté ne cesse plus d’être en
danger.
«Le “rêve européen” ne sera jamais réservé aux Européens. Au contraire, le meilleur de la tradition occi-
dentale est l’universalisme, c’est d’avoir défendu des
droits et des libertés bénéfiques à tous les êtres humains sans exception. C’est pourquoi une Europe
unie profitera autant aux Européens qu’au reste de
l’humanité.
«Les populismes, à commencer par le pire de tous,
le nationalisme, sont une réponse tribale à la mondialisation qui produit de l’incertitude et de la peur,
avant tout parmi les “tribus” ethniques, religieuses
et politiques les plus primitives. Elles mettent en
cause la culture de la liberté. Il est indispensable de
les affronter et de les vaincre avec les armes pacifiques de la raison et du vote.»
Recueilli par PHILIPPE LANÇON
SALMAN RUSHDIE
«C’EST LE MOMENT
DE SE LEVER
ET DE COMPTER
NOS FORCES»
«Les dangers qui menacent l’Europe sont évidents partout : au
Royaume-Uni, où la folie du Brexit
est en train d’atteindre un sommet
d’incompétence ; en France, où
une alliance macabre est en train
de se nouer entre l’extrême droite
et l’extrême gauche ; en Hongrie,
en Pologne, en Italie… partout et,
ce qui rend la situation pire encore,
même aux Etats-Unis où résonne
la voix méprisable de Trump. C’est
le moment de se lever et de compter nos forces. C’est le moment
d’affirmer que l’Europe est importante, que la civilisation européenne est importante et que, si
l’Europe se délite, l’obscurité va
tomber sur le continent.»
Recueilli par A.S.
LEÏLA SLIMANI
«ON A ÉCHOUÉ
À CONSTRUIRE
UNE EUROPE DES ÂMES»
«Je suis inquiète quand je vois ce qui se
passe en Italie, en Autriche, en Pologne. Ce
qui m’atterre surtout c’est que, il y a quatorze ans, quand j’étais à Sciences-Po, on rêvait tous de l’Europe! On rêvait tous d’être
fonctionnaires européens ! On rêvait tous
d’Erasmus qui permettait de mesurer nos
ressemblances et non nos dissemblances !
Aujourd’hui, c’est presque à la mode d’être
contre l’Europe, j’ai l’impression que nous
sommes passés définitivement dans une ère
post-nationaliste. Depuis l’époque où je faisais mes études, rien ne s’est passé comme
prévu. Le projet européen, c’est vrai, n’est
pas parfait, il y a un déficit démocratique
évident. On a échoué à construire une Europe des âmes. On a tant voulu maîtriser le
projet qu’il est devenu trop technocratique,
trop froid. Et il faut entendre le fait qu’on ne
bénéficie pas tous de l’Europe de la même
façon, il faut entendre ceux qui considèrent
le projet incompréhensible. Mais, face aux
dangers qui nous guettent et aux risques de
guerre, on doit essayer de se comporter de
façon plus intelligente.»
Recueilli par A.S.
u 5
ROBERTO SAVIANO
«LA PAIX, LE PLUS GRAND
PATRIMOINE DE CETTE
EUROPE»
«Aujourd’hui, le paradoxe est que le souverainisme et le populisme ne laissent pas d’espace aux raisonnements. Les souverainistes
veulent conquérir l’Europe en disant non à
cette Europe, non à l’Europe des banques, oui
à l’Europe des nations. Le jeu des populistes
est simple : nous ne voulons pas de cette
Europe, nous en voulons une autre. Comme
c’est facile.
«Ces dernières années, nous, nous n’avons
pas eu la force de démontrer, de réaffirmer
que l’Europe nous a apporté soixante-dix ans
de paix et un modèle de vie très différent de
celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine
ou de l’Inde. Soixante-dix ans de paix, c’est le
plus grand patrimoine de cette Europe. Nous,
nous devons dire qu’il y a des choses à changer mais qu’il y a aussi des résultats à garder.
Ce seul argument nous place dans une position défensive. Il est difficile de dire “sauvons
l’Europe qui ne fonctionne pas et que nous
devons changer”. Nous savons qu’il faut la
réformer. Nous savons que les principes sur
lesquels elle est fondée sont les seuls piliers
pour construire les Etats-Unis d’Europe. Cela
signifie la transformer pour qu’elle soit en cohérence avec ses principes.
«L’Europe des populistes revient à construire
une forteresse pour le nationalisme, l’autoritarisme. Quand Matteo Salvini [le ministre italien de l’Intérieur, ndlr] endosse l’uniforme de
la police, il faut dire qu’il s’agit du premier
geste autoritaire d’un ministre en Europe.
Même Viktor Orbán en Hongrie n’a pas osé.
Salvini n’arrête pas de porter l’uniforme. Il ne
le fait pas pour une mission exceptionnelle,
quand il est en mission à l’étranger ou pour
une fête de la police. Il fait passer le message
que les forces de l’ordre lui obéissent directement. Et ainsi commence une lente et progressive transformation des institutions en
une équipe politique. C’est un risque. Cela n’a
pas provoqué une attention particulière.
«L’Europe est née avec un grand rêve, la possibilité de s’ouvrir au Maghreb, au MoyenOrient. Il faudrait pouvoir élargir l’Europe audelà du concept géographique et, même, audelà de ses origines. L’idée d’Europe a débuté
avec le concept du droit. L’Europe forteresse
est son contraire. L’Europe qui devient un
territoire où il est aisé d’occulter l’argent sale,
comme au Liechtenstein, au Luxembourg,
à Malte, en Andorre, est terrible.
«Malheureusement, je redoute de nouvelles
effusions de sang, de nouveaux gestes autoritaires, de nouvelles arrestations, de nouvelles
campagnes racistes, d’infamie dans les prochaines années. Ils feront ouvrir les yeux aux
nouvelles générations pour comprendre
ce qu’a signifié la paix. Il y a ce dicton : c’est
seulement quand tu vois le sang que tu comprends ce que c’est. Et, malheureusement, les
nouvelles générations, en se détachant et en
s’éloignant du passé, ne savent pas ce qui
vient à leur rencontre.»
Recueilli par ARNAUD VAULERIN
6 u
ÉVÉNEMENT
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
La paix
ne suffit plus
Y a-t-il une identité européenne ? Sur
ce sujet académique, on peut disserter
des heures. Il y a en revanche – base
plus solide – une culture européenne.
Celle de la Renaissance avec Erasme ou
Galilée, celle des Lumières avec Locke
ou Voltaire, du romantisme avec Byron
ou Hugo, de la démocratie et de la paix
avec Zweig ou Camus, qui croit aux valeurs communes, au génie de la liberté,
à la puissance de la raison, à la richesse
des différences, aux forces de la création, aux écrivains, aux artistes, aux
philosophes. Aujourd’hui, cette Europe-là se mobilise. C’est le sens de l’appel
que nous publions, rédigé par BernardHenri Lévy et signé par les plus grands
écrivains du continent (et d’ailleurs),
qui sont des monuments dans leur pays
et dans le monde.
Car l’incendie gagne. Sur le terreau de
la crise sociale, au cœur d’une mondialisation sans projet qui obscurcit l’avenir, les peuples –pour être plus précis,
une partie du peuple, notamment dans
les classes populaires– cherchent
refuge dans l’exaltation des identités
nationales, dans le discours mensonger
des démagogues, derrière des frontières
qu’on veut refermer pour s’en faire de
fallacieux parapets. Dans cette bataille,
l’argument de la paix ne suffit plus.
Il est certes décisif à l’échelle de l’Histoire: au moment où l’on parle tant du
principe de précaution, du legs de notre
génération aux générations futures, ne
serait-ce pas la moindre des choses que
de transmettre à ceux qui nous suivront
l’assurance d’un continent sans guerre?
Mais, comme le temps passe, l’oubli et
l’ignorance progressent. La paix européenne est comme l’air qu’on respire:
on mesurera son prix quand elle
manquera. Pour l’instant, l’inquiétude
sociale et l’impuissance économique
occupent les esprits. Si l’appel des écrivains a un sens, c’est bien de rappeler
que l’Histoire doit appartenir aux hommes et aux femmes, qu’elle dépend de
l’esprit des peuples, de leur imaginaire
et de leur âme, non des forces impersonnelles du marché ou des fantasmes
nés de la peur. Ce texte est un cri de ralliement: le temps de la défensive est
passé. Pour ceux qui croient à une civilisation future, aux vertus de la liberté,
aux bénéfices de la coopération et de
l’échange, il est temps de montrer leur
audace et leur volonté. Et d’abord sur le
sujet le plus crucial: la question sociale,
point faible du libéralisme économique
qui domine depuis longtemps la politique de l’Union et qui creuse sans cesse
le fossé entre les classes dirigeantes et
la population. L’Europe est plus solide
qu’on ne le croit, surtout quand on
observe le marécage dans lequel les
brexiters ont jeté le Royaume-Uni.
Mais elle est souvent terre à terre,
décevante, et oublie qu’elle a été présentée aux peuples comme une union
protectrice. Elle peut, elle doit, redevenir un idéal. •
Nigel Farage, leader de Ukip, au Parlement de Strasbourg en 2012. La disparition du contingent d’outre-Manche, Brexit oblige, va
Après les élections, quelle
place pour les europhobes?
Si les partis d’extrême droite
gagnent des voix dans
plusieurs pays de l’Union,
leur proportion au sein
du Parlement devrait rester
stable. Avec un nombre
de députés réduit et le départ
des Britanniques, les forces
pourraient être redistribuées
en fonction des alliances.
«O
n arrive!» Le slogan de campagne du Rassemblement national pour les élections européennes du 26 mai laisse penser que, pour
la première fois, des eurosceptiques et des
europhobes vont faire leur entrée au Parlement européen, voire emporter la majorité.
En réalité, il s’agit surtout de faire oublier
qu’ils sont déjà largement représentés mais
qu’ils ne pèsent rien, faute d’avoir été capables de s’unir, et que, en conséquence, leur
bilan est nul. Comme le résume crûment un
haut fonctionnaire du Parlement, «les députés européens populistes sont des députés de
session plénière, là où les télés peuvent filmer
leurs coups de gueule, pas de commission
parlementaire, là où le vrai travail se fait».
En ira-t-il différemment cette fois ? Tout
laisse penser que les partis démagogiques,
souvent d’extrême droite mais pas seulement, pourraient renverser la table. L’arrivée au pouvoir de la Ligue et du Mouvement Cinq Etoiles (M5S) en Italie, du FPÖ
en Autriche, la percée de l’extrême droite
des Démocrates en Suède, d’Alternative für
Deutschland (AfD) en Allemagne, de Vox en
Andalousie, de même que le mouvement
des gilets jaunes en France, dont une partie
est infiltrée par les souverainistes d’extrême
droite comme le montrent les demandes
d’un «Frexit» (la marque de fabrique
de l’UPR, le minuscule parti de François Asselineau), sont autant d’indicateurs inquiétants.
S’unir. Pourtant, le nombre de députés
europhobes ou populistes ne devrait pas
beaucoup varier par rapport à ce qu’il est
dans l’assemblée élue en 2014. En effet, ces
partis sont en recul ou affaiblis dans plusieurs pays (Pays-Bas, Danemark, Pologne),
ou alors ils sont déjà largement présents :
ainsi, le Front national est arrivé en tête
en 2014 avec 24 eurodéputés (même s’il n’en
reste que 16 dans le groupe aujourd’hui), un
score qu’il n’a guère de chance d’améliorer.
Surtout, le départ programmé du RoyaumeUni va priver les antieuropéens des contingents des eurosceptiques du Parti conservateur (19 sièges) et des europhobes de l’Ukip
(7 députés)…
Enfin, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une
élection organisée dans un cadre national
à la proportionnelle intégrale, ce qui limite
les effets de balancier d’un scrutin majoritaire. Une compilation des sondages déjà
effectués dans les vingt-sept Etats membres
montre que les démagogues de droite pourraient passer de 151, dans un Parlement
à 751 sièges, à une fourchette comprise entre 153 et 168 députés, dans une assemblée
qui sera réduite à 705 membres après le
Brexit. Même si on ajoute le goupe de la
Gauche radicale (GUE) et la cinquantaine
de sièges qu’elle devrait conserver, l’euroscepticisme progresserait au mieux de 20
à 24% des sièges, ce qui ne bouleversera pas
l’échiquier politique européen.
Le vrai enjeu est ailleurs et se jouera au lendemain des européennes: les démagogues
de tous les pays européens seront-ils capables de s’unir, ce qu’ils n’ont jamais réussi
FORUM
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 7
FORUM
LE POUVOIR
A-T-IL
UN SEXE ?
UNE JOURNÉE DE DÉBATS
À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
amputer l’assemblée européenne des europhobes britanniques. PASCAL BASTIEN . DIVERGENCE
à faire jusque-là, leur seul point commun
étant la plupart du temps leur détestation
de l’Union et, pour une grande partie d’entre eux, leur rejet de l’immigration, mais
pas forcément de la religion musulmane ?
Ce n’est pas un hasard, par exemple, si
l’Ukip de Nigel Farage a toujours refusé de
siéger sur les mêmes bancs que le Front national et que ce dernier n’a jamais voulu
s’allier avec les néonazis grecs d’Aube dorée…
Radioactifs. Une alliance entre gauche et
droite radicales étant exclue par nature, la
question se pose uniquement pour les partis de droite radicale tels que Droit et Justice (PiS) en Pologne et Fidesz en Hongrie,
pour les démagogues purs tels que le M5S
et pour les partis d’extrême droite comme
le RN, le Vlaams Belang belge, le VVD néerlandais, etc. Pour l’instant, ils sont éclatés
entre trois groupes (les conservateurs
eurosceptiques de l’ECR, l’EFDD formé
autour de l’Ukip et du M5S, et l’ENL dont la
colonne vertébrale est formée du RN et de
la Ligue), sans compter quelques non-inscrits trop radioactifs comme le Jobbik hongrois ou Aube dorée. Matteo Salvini, le ministre italien de l’Intérieur et patron de la
Ligue, a entamé des travaux d’approche
avec le Fidesz, le PiS et le FPÖ, en vain pour
l’instant. De même, le M5S acceptera-t-il de
siéger avec la Ligue, RN et Vox, au risque de
perdre définitivement son identité ?
Nul ne peut dire s’il y aura un, deux ou trois
groupes à la droite du PPE, le groupe conservateur. «Un groupe, je n’y crois pas du
tout, affirme un observateur de la vie parlementaire. Quand on est au gouvernement,
on est souvent plus modéré que dans l’opposition, et on a trop à perdre à s’afficher avec
des gens qui pratiquent encore la surenchère propre à l’opposition.»
Est-il imaginable, comme le rêve l’idéologue de la droite radicale américaine Steve
Bannon qui conseille les extrêmes droites
européennes, que le PPE, qui devrait rester le premier groupe même affaibli (entre 180 et 188 députés contre 216), s’allie
avec ces partis eurosceptiques et europhobes? Cela paraît improbable, car son unité
n’y résisterait pas. Mais il est d’ores et déjà
certain que le bipartisme qui a vu les conservateurs et les socialistes européens dominer l’assemblée depuis 1979 est bel et
bien mort, ces derniers ne pouvant pas espérer mieux que 130 à 135 sièges,
contre 187, avec l’affaiblissement du SPD
allemand, la quasi-disparition du PS français et le départ des travaillistes britanniques. Pour atteindre la majorité
de 353 sièges, ils devront s’allier, dans ce
Parlement fragmenté, avec les libéraux
(qui pourraient atteindre les 100 membres
si La République en marche les rejoint),
voire les Verts (50 à 52 sièges). «Sur certains sujets, tant économiques que sociétaux, on pourrait aussi voir naître des majorités de circonstance entre les libéraux,
une partie des conservateurs et les populistes», estime l’observateur déjà cité. Autant
dire que les votes du Parlement européen
vont devenir largement imprévisibles et
que les conservateurs du PPE, contrôlés
par la CDU-CSU allemande, ne feront plus
la pluie et le beau temps.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
VENDREDI
8 FÉVRIER
AVEC CLÉMENTINE AUTAIN,
ANNE HIDALGO, RICHARD
FERRAND, AURÉLIE
FILIPPETTI, BENOÎT
HAMON, ELSA FAUCILLON,
DAVID CORMAND,
DOMINIQUE MÉDA,
RÉJANE SÉNAC, CAMILLE
FROIDEVAUX-METTERIE,
MATHILDE LARRÈRE...
Inscriptions dans la rubrique
Evénements du site liberation.fr
8 u
MONDE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Le Caire
à l’ère
austère
Si l’Egypte, où se rend Emmanuel Macron
dimanche, affiche de bons indicateurs
économiques, la dureté des réformes
ne cesse d’abaisser le niveau de vie
d’une population sous haute surveillance.
Par
cinq enfants. «Il y a encore deux ans, avec
20 livres, je pouvais acheter la moitié d’un
Envoyée spéciale au Caire
poulet. Aujourd’hui, pour la même somme,
voilà tout ce que je peux payer à ma famille»,
ucune voix ne peut être entendue indique-t-elle, sans se lamenter pour autant.
au Caire, avant l’arrivée dimanche La capacité de résilience et d’adaptation des
d’Emmanuel Macron en visite offi- Egyptiens à la pauvreté, qui augmente autant
cielle de deux jours, pour relayer la dénoncia- que les prix, ne semble pas avoir de limite.
tion par plusieurs ONG de ventes d’armes Certains se rassurent même en constatant un
françaises qui participeraient à la répression ralentissement de l’inflation, qui serait tomdes Egyptiens. Car il y a longtemps que toute bée à 13% en 2018, selon les estimations de la
expression ou protestation a été réduite au si- Banque centrale égyptienne. Un taux certes
lence dans ce pays qui compte 60000 prison- élevé, mais bien moindre que le record de 33%
niers politiques, selon plusieurs organisations enregistré en juillet 2017. L’économie sortait
internationales des droits de
alors à peine de la zone rouge,
Mer
l’homme. Les Egyptiens, que Maaprès l’accord conclu avec le
Méditerranée
cron ne verra sans doute pas,
FMI pour l’obtention d’un
perçoivent comme une cyniprêt de 12 milliards de dolque fatalité la signature de
lars à l’été 2016 en échange
nouveaux contrats militaires
d’un plan musclé de réforLe Caire
juteux prévue au cours de la
mes. Du point de vue
visite du président français.
macroéconomique, celui-ci
ÉGYPTE
Insensibles à la propagande
semble produire des résulofficielle sur «la grandeur et la
tats. Aujourd’hui, les bons instabilité» de leur pays qui lui vadicateurs valent à l’Egypte féliSOUDAN
lent le soutien des plus grandes
citations et encouragements de la
200 km
puissances mondiales, ils se sentent
part des organismes financiers interminuscules avec leurs problèmes de survie au nationaux. La croissance du PIB a atteint 5,3%
quotidien. Ignorant les sommes astronomi- pour l’année fiscale 2017-2018. Et les préviques dépensées pour l’armée, ils scrutent le sions sont à la hausse pour les prochaines anfond de leur porte-monnaie, qui se vide.
nées, tournant autour de 6% selon la Banque
mondiale. Le chômage est en baisse, à un peu
Chantiers pharaoniques
moins de 10% de la population active, alors
C’est chez le volailler que l’on peut bien mesu- qu’il avait atteint les 14% en 2014. Mais c’est
rer le niveau de vie des Egyptiens. Les clien- sans compter les travailleurs du secteur infortes qui s’y pressent dans le quartier central mel dont le poids est estimé à près d’un quart
d’Agouza, populaire mais loin d’être l’un des du PIB.
plus pauvres, viennent passer commande sur Les chantiers pharaoniques lancés par le
la base des prix affichés. Ceux-là vont de président Al-Sissi, comme l’ouverture d’un
100 livres égyptiennes (5 euros) pour un kilo deuxième canal de Suez ou la construction
de filet de poulet désossé, à 2 livres pour un d’une capitale administrative à 60 km du
kilo de pattes. «Avec un kilo de carcasse et une Caire, ont créé des emplois. Le tourisme redizaine de pattes, je prépare un bouillon très prend doucement mais bien en dessous du
nourrissant dans lequel j’ajoute des vermicel- potentiel que représentent les plages et sites
les ou des légumes, ou les deux, et ça nous fait archéologiques d’Egypte. «Le nombre de visiau moins deux repas», explique une mère de teurs est en augmentation, reconnaît un agent
HALA KODMANI
A
LIBYE
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AR UD
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SA
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e
ug
Ro
Nil
de voyages cairote. Mais il s’agit essentiellement de groupes chinois ou russes qui achètent
des packages low-cost et ne dépensent pas
grand-chose dans les restaurants ou les magasins des bazars. Ils arrivent avec leurs bouteilles de vodka et de gin dans leurs bagages
pour ne payer aucun extra pendant leur séjour.» La Russie n’a toujours pas autorisé les
vols directs pour ses ressortissants vers leur
destination touristique préférée, Charm elCheikh, depuis octobre 2015 et l’attentat
contre un Airbus qui avait fait 224 morts, en
majorité russes, et avait été revendiqué par
l’Etat islamique. Les responsables égyptiens
s’en désolent publiquement et s’en étonnent
au vu «des bonnes relations entre Al-Sissi et
Poutine, qui l’a reçu en visite officielle il y a
quelques mois».
Menace du chaos
Mais tandis que l’Egypte se redresse, les Egyptiens continuent de plonger. S’ils entendent
parler des bons résultats économiques largement relayés par les médias, tous contrôlés
par le pouvoir, ils ressentent surtout les effets
de l’austérité sur leur niveau de vie, qui se dégrade. Les classes moyennes sont de plus en
plus touchées. «On en est arrivés à réduire nos
dépenses comme je n’aurais jamais imaginé,
dit un cadre chez un opérateur de téléphonie
mobile, qui reconnaît toutefois ses privilèges,
lui qui gagne bien plus que le salaire moyen,
l’équivalent de 200 euros. On achète moins de
vêtements et de produits non indispensables.»
En effet, selon le quotidien Al-Shorouk, «les
magasins d’habillement n’ont pas vendu 80%
de leur collection cet hiver». «Oui, le programme de réformes économiques est très dur,
a reconnu Al-Sissi dans son discours pour la
«fête de la police» célébrée le 25 janvier, date
du déclenchement de la révolution de 2011.
Mais il était inévitable, et l’alternative aurait
été la déroute.» Revenant sur les «défis immenses» que doit relever l’Egypte, le chef de
l’Etat a de nouveau souligné que le plus grave
d’entre eux se trouvait chez les «groupes de
l’obscurantisme et du mal». L’expression générique désigne autant les jihadistes, contre lesquels l’armée lutte dans le Sinaï, que les Frères
musulmans, qui continuent de servir d’épouvantail en toute occasion.
Plus de cinq ans après le renversement par
les militaires de Mohamed Morsi, le président
islamiste élu, le discours officiel ne cesse
d’évoquer la tentative de «hold-up de l’Etat
qui a été déjouée pour sauver les institutions
et le pays». Agiter la menace du chaos «comme
en Syrie ou en Irak» et glorifier la «stabilité»
de l’Egypte semble opérer auprès de la population. Soumise par ailleurs à une surveillance
et une répression féroce, elle est prête à tous
les sacrifices. «La peur est finalement plus
forte que la faim», confie une universitaire
du Caire, qui demande à taire son identité. •
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Dans le quartier
populaire de
Boulaq, au Caire,
en octobre 2016.
PHOTO DAVID DEGNER.
NYT-REDUX-REA
Carnet
AVIS DE MESSE
Il y a un an,
Stéphanie Carrus
«
«Le régime s’appuie sur
la déception et la fatigue
de la révolution avortée»
S
téphane Lacroix est professeur associé à Sciences-Po et
chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri),
spécialiste du monde arabe.
L’Egypte a-t-elle gagné en stabilité avec un pouvoir autoritaire?
Le régime égyptien s’efforce de renvoyer une image de stabilité à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Il vend à sa population l’ordre et la échec depuis des années par les
sécurité, qui valent «mieux que le groupes jihadistes. Ces groupes
chaos en Syrie ou en Irak». Et à continuent de contrôler des poches
l’égard des Occidentaux, il présente entières de ce territoire avec le soul ’a u t o r i t a r i s m e
tien de la population
comme un rempart
locale tribale. Les pucontre le terrorisme.
nitions collectives imMais ce discours ne
posées par l’armée
correspond pas à la
pour soupçon de terroréalité. Le pays est
risme suscitent un réconfronté à des défis
flexe de solidarité
majeurs qui montrent
parmi les clans qui
les limites de l’approperdent des hommes
che sécuritaire.
dans les raids de l’arINTERVIEW mée. On constate une
A quels défis pensez-vous ?
résilience de la déD’abord à la situation au Sinaï, où fiance à l’égard de l’Etat central,
l’armée égyptienne est mise en d’autant qu’il n’y a aucune politique
DR
Stéphane Lacroix,
chercheur, explique
comment le pouvoir
mise sur l’apathie de
la population malgré un
contexte social explosif.
de développement en parallèle dans
la région. Le Sinaï est devenu une
véritable fabrique de jihadistes. Le
désert occidental près de la Libye
connaît une situation similaire.
Cela montre une première limite de
l’Etat sécuritaire.
Outre le terrorisme, y a-t-il
d’autres défis à la stabilité ?
Le contexte politique et social reste
propice à une explosion. Les conditions objectives qui ont fait éclater
la révolution de 2011 sont toujours
présentes et ont même empiré. Le
pays a certes retrouvé une croissance économique, mais celle-ci se
révèle encore plus inégalitaire
qu’auparavant. Les hommes d’affaires de l’ère Moubarak sont toujours
là et ils sont aussi gourmands.
Quant à l’armée, elle est devenue
plus rapace économiquement,
étendant toujours plus son empire.
Une revendication de justice sociale peut ressurgir à tout moment.
Mais la répression semble pourtant décourager toute velléité de
protestation…
Il faut se méfier de l’eau qui dort. Le
régime s’appuie en effet sur la déception et la fatigue de la révolution
avortée de 2011 pour marteler sa
rhétorique de l’ordre et la stabilité.
Il use de la répression avec une violence bien supérieure à celle de la
période Moubarak. Mais la répression marche jusqu’à ce qu’elle ne
marche plus. Elle peut nourrir ellemême la révolte. Une étincelle peut
suffire à mettre en branle des gens
désespérés et le basculement révolutionnaire peut alors se reproduire.
La mémoire de 2011 reste vive et on
ne peut enlever aux Egyptiens la
fierté d’avoir renversé deux présidents [Moubarak en 2011 et Morsi
en 2013, ndlr]. Le régime connaît
d’ailleurs suffisamment sa population pour en avoir peur. On a vu
comment il a interdit la vente de gilets jaunes de crainte que le mouvement français ne donne des idées
aux Egyptiens. Malgré les apparences, l’Etat est beaucoup plus fragile
qu’il n’en a l’air.
La France et les pays occidentaux semblent pourtant croire à
la stabilité du pouvoir ?
Il y a une conscience de la fragilité
du régime, mais l’attitude globale
est qu’il n’y a pas d’alternative. Les
Occidentaux s’en accommodent
donc et ils en profitent pour faire
des affaires et vendre des armes.
L’alliance des pays du Golfe avec
l’Egypte sert les intérêts occidentaux. L’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis font du lobbying
auprès des Américains et des Européens pour vanter l’Egypte comme
le rempart face au terrorisme et à
l’islamisme.
Recueilli par H.K.
nous quittait.
Félix Dieu et sa grand-mère
demandent à tous ceux qui
l’ont connue et aimée d’avoir
une pensée pour elle.
Une messe sera célébrée à
son intention en l’église
Saint Séverin, à PARIS,
le 1er février 2019 à 12H15.
«Ils ne vieilliront pas comme
nous qui leur avons survécu.
Quand viendra l’heure du
crépuscule et celle de
l’aurore,
Nous nous souviendrons
d’eux.»
Laurence Binyon.
For the Fallen.
SOUVENIRS
Emmanuel
DARLEY
Les pleureusesQu’est-ce-qui reste ?
Restera ?
De quel moment, de quel
souvenir parlera-t-on encore ?
T’en souviens-tu ?
Quelqu’un manque. E Darley
Benoît
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10 u
MONDE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Le Nigeria ravagé
par le fièvre
Un nouvel épisode de la
fièvre de Lassa menace ce pays de l’Afrique
de l’Ouest, où l’état d’épidémie vient d’être
déclaré après la découverte de soixante cas.
Seize personnes sont mortes depuis
début janvier. Chaque année, environ mille
personnes succombent. PHOTO AFP
pour Rocío San Miguel, les
troupes déployées étaient des
troupes d’élite qui dépendent
directement des hauts gradés. Cette armée, dont les
soldats sont tout aussi touchés par la crise économique
que les citoyens, serait donc
traversée d’un doute sur la
position à adopter. «Les militaires ne sont pas des idéalistes, ce sont des pragmatiques», juge la spécialiste.
Blocus. Dans cette crise, la
Le ministre de la Défense a déclaré jeudi que Maduro restait «le président légitime». PHOTO LUIS ROBAYO. AFP
Au Venezuela, les militaires
monnayent leur soutien à Maduro
L’armée, qui a
dénoncé jeudi
«un coup d’Etat»
du député Guaidó,
reste fidèle
au président élu,
qui lui assure un
contrôle d’une
partie des richesses
du pays. Mais
un blocus pourrait
changer la donne.
Par
BENJAMIN DELILLE
Correspondant à Caracas
J
eudi, au lendemain de la
tentative de prise de
pouvoir du député et
président de l’Assemblée,
Juan Guaidó, des doutes pesaient sur le soutien indéfectible de l’armée au président
Nicolás Maduro. Même si le
ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino, avait
réitéré mercredi son soutien
au chef de l’Etat, et
condamné – par un simple
tweet – l’autoproclamation
de Guaidó. Aucune image,
aucun son.
Jeudi, le militaire a coupé
court aux rumeurs. Il est apparu à la télévision publique,
arborant son plus bel uniforme, entouré de tout le
haut commandement de l’armée vénézuélienne, pour dénoncer «un coup d’Etat».
«Nous serions indignes de
porter l’uniforme si nous ne
défendions pas la Constitution, notre indépendance et
notre souveraineté. Nous
avons promis de mourir pour
la patrie et nous allons le
faire», a-t-il déclaré. Pour Padrino, le «président légitime»,
c’est toujours Maduro, n’en
déplaise à Juan Guaidó, dont
le général dénonce la tentative «d’instaurer un gouvern e m e n t d e fa c t o a u
Venezuela».
Loyauté. Dans la crise que
traverse le pays, l’armée est
considérée à même de faire
basculer le pouvoir d’un côté
ou de l’autre. Avec ses
315 000 soldats, elle a non
seulement le pouvoir de la
force, mais aussi celui de l’argent. Ce sont des militaires
qui dirigent les principales
entreprises publiques du
pays. Ce sont eux qui contrôlent les principales sources de
revenus, notamment celles
du pétrole, des minerais ou
encore de l’importation de
nourriture. «Ils ont aussi la
mainmise sur l’économie informelle parce qu’ils contrô-
lent les frontières», explique Pour elle, mercredi, l’armée
Rocío San Miguel, spécialiste n’a certes pas soutenu Juan
des questions de défense au Guaidó, mais elle n’a pas non
Venezuela. Le business du plus soutenu Nicolás Maduro
narcotrafic et de la contre- avec la loyauté de ces dernièbande, ce sont encore les mi- res années.
litaires qui en profitent. «Je La première raison, c’est la
ne vous dis pas que Vladimir pression de la base. Selon SePadrino est un
bastiana Barráez,
narcotrafiquant,
ANALYSE journaliste vénémais il a une reszuélienne spéciaponsabilité par omission de ce liste des questions militaires,
qui se fait dans ces zones fron- beaucoup de soldats ont
talières.» Pour cette spécia- refusé de réprimer les maniliste, dire que le soutien de festations d’opposition merl’armée est indéfectible, credi. «Cela signifie que le micomme on peut l’entendre ici nistère de la Défense n’arrive
ou là, est un peu rapide. «Réa- plus à faire pression sur eux,
gir à l’autoproclamation de explique-t-elle. Il y a une
Guaidó par un simple tweet, fracture interne dans l’instiattendre le lendemain pour tution, qui grandit, entre le
s’exprimer face caméra, cela haut commandement d’un
montre que les forces armées côté et les troupes de l’autre.»
sont tiraillées, qu’elles restent Il y a certes eu une répresdans une position attentiste», sion, notamment dans les
estime Rocío San Miguel. quartiers populaires, mais
plus forte que vit le chavisme
depuis son arrivée au pouvoir en 1999, les militaires
prennent le temps de calculer ce qui est le plus rentable
pour eux. «Avant, les militaires occupaient la moitié
des postes gouvernementaux,
aujourd’hui seulement un
quart, explique Rocío San
Miguel. Pourquoi? Parce que
l’administration n’a plus d’argent et que les militaires vont
là où l’argent se trouve.»
Jusqu’ici, le contrôle des
principales richesses du
pays, permis par Nicolas
Maduro, leur était hyperprofitable, mais si les sanctions
internationales se transforment en véritable blocus économique, ce ne sera plus forcément le cas.
Pour l’instant, les sanctions
se concentrent sur certaines
personnalités du régime,
dont des militaires, mais les
Etats-Unis ont été très clairs:
il peut y avoir un blocus.
«Tout dépend en fait des corps
intermédiaires de l’armée, ce
sont eux qui contrôlent les
troupes et donc les ressources», conclut Rocío San Miguel. Les deux camps, celui
de Juan Guaidó et celui de
Nicolás Maduro, vont donc
peser de tout leur poids avec
leurs moyens de pression.
L’opposition utilisant la loi
d’amnistie décrétée par l’Assemblée nationale pour les
militaires qui la rejoindraient, mais aussi le soutien
populaire et international.
De l’autre, les autorités disposent de deux outils.
D’abord l’appareil d’Etat et
les services de renseignement menaçant les traîtres
d’arrestation, «avec un contrôle effectif qui vient de
Cuba», estime Rocío San Miguel. Ensuite, et c’est peutêtre le plus important, la promesse de leur céder toutes les
ressources économiques du
pays tant qu’ils les maintiennent au pouvoir. •
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
La jeune Suédoise pro-climat
fait un tabac à Davos La vraie vedette de l’édi-
tion 2019 du forum de Davos a été Greta Thunberg,
16 ans, qui mène depuis août une «grève» du climat, séchant les cours
tous les vendredis pour protester devant le Parlement suédois.
Devenue une icône pour de nombreux jeunes depuis son discours
en Pologne à la COP 24 le mois dernier, «elle a réduit tout le monde
au silence. Cette jeune fille était extrêmement émouvante», a déclaré à
l’AFP le patron du site de voyages Expedia, Mark Okerstrom. PHOTO AFP
REUTERS
«Je suis très fier d’annoncer
aujourd’hui que nous sommes
parvenus à un accord [provisoire]
pour mettre fin au shutdown.»
DONALD
TRUMP
vendredi
Après plus d’un mois de paralysie d’une partie de l’administration américaine, le Président a annoncé vendredi, depuis la Maison Blanche, un accord pour mettre fin temporairement au shutdown. Celui-ci prévoit une réouverture des services publics
fédéraux jusqu’au 15 février. Trois semaines pendant lesquelles
les négociations vont continuer avec la majorité démocrate à
la Chambre des représentants pour débloquer les 5,7 milliards
de dollars nécessaires au financement du mur que Trump veut
construire à la frontière avec le Mexique. Cet accord temporaire
représente un succès pour Nancy Pelosi, la cheffe de file des
démocrates, qui avait posé la réouverture des services publics
comme condition préalable à toute reprise des négociations.
A Davos, le milliardaire Soros fustige
le système de «crédit social» chinois
«La Chine n’est pas le seul régime autoritaire au monde.
Mais c’est sans aucun doute
le plus riche, le plus fort et le
plus développé en matière d’intelligence artificielle.» Cette délicatesse a
été prononcée en marge du
Forum économique de Davos par le milliardaire hongro-américain George Soros,
qui n’a pas hésité à enfoncer
le clou en déclarant un peu
plus tard : «Cela fait de Xi
Jinping le plus dangereux
ennemi de ceux qui croient
en des sociétés libres.»
Dans le collimateur de Soros : les gouvernements
autoritaires qui développent
des instruments de contrôle
George Soros, jeudi à Davos. PHOTO F. COFFRINI. AFP
liés à l’IA et aux technologies dites de cinquième génération (5G). Soros accuse
Pékin de vouloir mettre en
place dès 2020 un système
de «crédit social» qui devrait
servir à noter les citoyens et
TOUS LES MARDIS
Où commence
la cyberguerre?
Macédoine
du Nord Victoire
pour la paix
et pour Tsípras
Le Parlement grec a validé
vendredi le nouveau nom de
la Macédoine, un vote crucial
qui ouvre la voie à l’adhésion
à l’UE et à l’Otan de la petite
République désormais nommée Macédoine du Nord. Le
texte a été adopté après quarante heures de débats par
une majorité de 153 députés
sur 300, qui ont mis un terme
à trente ans de dispute entre
les deux voisins. Voté le
11 janvier par le Parlement
macédonien, l’accord nécessitait l’approbation grecque.
Une victoire pour le Premier
ministre, Aléxis Tsípras,
qui a fait passer son texte
grâce aux 145 voix de son
parti, Syriza, de dissidents
souverainistes et des centristes. Face à l’ire des socialistes, des communistes et de
l’extrême droite, accrochés à
la «grécité» du terme Macédoine. PHOTO REUTERS
C’est un dossier tombé
en octobre dans l’escarcelle
d’un tribunal de l’Illinois et
révélé par le Financial
Times: en juin 2017, le géant
de l’agroalimentaire Mondelēz a été touché par NotPetya, le logiciel malveillant
qui a frappé l’Ukraine puis
des entreprises dans plusieurs pays. En vertu d’un
contrat couvrant «la perte
ou les dommages matériels»
causés par «l’introduction
malveillante de code machine ou d’instructions», la
multinationale réclame
100 millions de dollars. Ce
que la filiale américaine de
l’assureur suisse Zurich refuse, en invoquant une
clause d’exclusion en cas
d’«acte hostile ou guerrier»
par un «gouvernement ou
pouvoir souverain».
Si le risque de guerre est un
cas classique d’exclusion
dans ce domaine, l’argument de l’assureur est une
première dans le domaine
«cyber». Le dossier fait
phosphorer le secteur. En
février 2018, Les Etats-Unis,
le Royaume-Uni et l’Australie ont accusé Moscou d’être
à l’origine de NotPetya.
Avec des conséquences pas
seulement diplomatiques:
désormais, «une compagnie
d’assurance refuse d’indemniser un dommage sur la foi
d’une attribution prononcée
par un Etat», relevait mercredi Gérald Vernez, du département fédéral suisse de
la Défense.
Reste aussi à savoir ce que
recouvre la notion d’«acte
de guerre» dans le cyberespace. La charte de l’ONU reconnaît un «droit naturel de
légitime défense» aux Etats
objets «d’une agression armée». En France, dès 2013,
le «Livre blanc sur la défense» jugeait qu’une «attaque de grande envergure
susceptible […] de déclencher des catastrophes technologiques ou écologiques, et
de faire de nombreuses victimes», pourrait être considérée comme «acte de guerre».
En mars 2018, la Revue stratégique de cyberdéfense a
préconisé de définir une
classification, mais souligne qu’un schéma de classement «ne permettra cependant jamais, à lui seul,
de régler les questions d’évaluation et de caractérisation
d’une attaque cyber».
AMAELLE GUITON
Retrouvez chaque semaine la
chronique Wargames sur Libé.fr.
permettre au régime d’identifier ceux qui pourraient
être «une menace pour le régime du parti unique». Selon
le milliardaire, le développement de ces technologies
«représenterait un risque
inacceptable pour la sécurité
du monde».
Or, pour contrer cette «adversaire stratégique», Soros,
également critique de
Trump, estime que l’administration américaine devrait avoir un plan bien plus
«sophistiqué, détaillé et pragmatique». Pékin a répliqué
par la porte-parole des Affaires étrangères chinoises, qui
a qualifié Soros d’«individu
qui confond le bien et le mal».
Et d’ajouter: «Dans le monde
d’aujourd’hui, on voit clairement qui ouvre les portes et
construit les routes et qui
ferme les portes et construit
des murs.»
JULES VINCENT
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
12 u
FRANCE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Retour à la source
pour Darmanin
Par
LILIAN ALEMAGNA
Le ministre de l’Action
et des Comptes publics
mène à son terme
une réforme qu’Emmanuel
Macron a failli enterrer.
«E
coutez, je pense qu’il y a des
chances qu’on se revoie.»
Avant de quitter son pupitre,
jeudi 3 janvier, Gérald Darmanin taquine
les journalistes venus pour sa première
conférence de presse lançant le prélèvement à la source qui va concerner, ces
prochains jours, plusieurs millions de salariés français: cette réforme ne signera
pas la fin de son passage à Bercy… à
moins que le décès jeudi du maire de
Tourcoing, Didier Droart, que Darmanin
considérait comme un «père», ne le
pousse à reprendre le fauteuil qu’il a déjà
occupé de 2014 à 2017. Le timing politique pourrait plaider pour cette option :
le ministre de l’Action et des Comptes
publics a déjà bouclé deux budgets et
deux lois («droit à l’erreur» et «lutte contre la fraude fiscale»). Une mise en orbite
du prélèvement à la source sans secousses pourrait lui permettre de quitter
Bercy sur une bonne note.
Depuis des mois, le ministre a ainsi endossé très volontiers le costume de premier VRP d’un changement lancé par ses
prédécesseurs socialistes et dont il n’a jamais été un promoteur avant de débarquer à Bercy : déplacements réguliers
dans des centres d’appels et mise en
scène, avec casque-micro sur la tête,
pour répondre aux questions des contribuables, multiples conférences de
presse, interviews, sans oublier une demi-douzaine de tweets quotidiens. «Il en
est d’autant plus le responsable», rappelle
le député Les Républicains Marc Le Fur,
un de ses anciens collègues à droite, «que
le président de la République avait publiquement émis des doutes»… avant d’accepter en septembre d’offrir cette victoire
politique à Darmanin.
«EFFETS PSYCHOLOGIQUES»
Comme l’ensemble de son ex-famille politique, l’ancien maire de Tourcoing faisait pourtant partie des opposants à
cette réforme lorsqu’elle était portée par
François Hollande et Michel Sapin. Installé derrière son bureau empire avec
vue sur la Seine, il a d’abord suivi les
consignes de Matignon et l’Elysée. A
peine nommé, il déclarait qu’il «serai[t]
notamment le ministre de […] la suspension de l’impôt à la source». Puis, «Dar-
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Le ministre de l’Action et des
Comptes publics, à Chelles
(Seine-et-Marne) le 4 janvier.
PHOTO CORENTIN FOHLEN
manin s’est laissé convaincre par son administration, croit savoir un connaisseur
de la maison Bercy. Il y a vu l’intérêt de
porter une réforme qui pouvait renforcer
la jambe gauche du gouvernement.» Et
conforter au passage son étiquette de
«gaulliste social» dans une équipe accusée d’en faire trop pour les plus riches.
«Ce genre de comportement, c’est ce dont
les Français ne veulent plus», critique la
socialiste Christine Pirès-Beaune, qui
loue certes le «courage» du ministre,
mais y voit surtout une bonne dose d’opportunisme.
Darmanin a pourtant pris de gros risques
dans l’affaire. Fin août 2018 : Matignon
et l’Elysée laissent filtrer dans la presse
leurs doutes, sur les détails techniques
de cette réforme mais aussi les potentiels
«effets psychologiques» sur des Français
en délicatesse –déjà– avec leur pouvoir
d’achat. Le couple exécutif craint que les
feuilles de paie rabotées ne viennent
plomber davantage des courbes de popularité bien entamées à quelques mois des
élections européennes. Macron et Philippe envisagent bien un nouveau report
du prélèvement à la source, voire un retrait. Dans son interview de rentrée, le
Premier ministre entretient le flou. Quelques jours plus tard, en visite à Helsinki,
le président de la République réclame à
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Bercy des «réponses très précises». Darmanin va au bras de fer.
Au même moment, en déplacement à Pau
dans un centre d’appel du Trésor public,
il répond au chef de l’Etat: «Aujourd’hui,
je suis certain que les choses fonctionneront très bien et j’aurai l’occasion de le dire
au président de la République et au Premier ministre.» Le sous-texte: si le couple
exécutif choisit de reculer, c’est pour des
raisons politiques que Macron et Philippe
devront assumer et non parce que son administration n’est pas prête. Dans la foulée, Darmanin publie sur son compte
Twitter une photo de lui, oreille accrochée au téléphone, répondant personnellement aux contribuables.
«LES MERDES SUR LES APL»
Moins d’une semaine plus tard, le prélèvement à la source, une réforme plébiscitée par les Français, est maintenu,
moyennant quelques «améliorations»
dont le versement aux ménages d’une
part plus importante de crédits d’impôt
dès le 15 janvier. A l’époque, il affirme à
Libération qu’en cas d’arbitrage défavorable, il «n’aurai[t] pas démissionné» et se
dit conscient qu’une partie de l’entourage du Président –notamment des marcheurs historiques issus du PS comme
Christophe Castaner, Richard Ferrand ou
Benjamin Griveaux– ont pu vouloir utiliser cet épisode pour l’affaiblir, lui l’ancien sarkozyste, jeune, à qui on prête
alors l’ambition de briguer, comme l’ancien président UMP, l’Intérieur après
avoir touché au Budget. «Plein de gens
autour du Président lui ont dit que Darmanin n’était pas prêt, que l’administration leur mentait», rapporte-t-on à Bercy.
Après un mois de prélèvements (lire cicontre), Darmanin peut souffler : tout
semble fonctionner. «Il faut rester vigilant, mais il a réussi pour l’instant à porter une réforme majeure, qui fonctionne
et change le quotidien des Français», fait
valoir son entourage.
Une bonne occasion de quitter le gouvernement? Puisqu’après le départ de Gérard Collomb de la Place Beauvau, Macron lui a préféré Christophe Castaner et
que le quinquennat se complique, pourquoi ne pas en profiter pour retourner
dans les Hauts-de-France retrouver son
président de région, Xavier Bertrand, en
réserve pour 2022, avec lequel il n’a jamais coupé le contact? «On ne joue pas
quand on est ministre», assurait l’un de
ses proches il y a quelques jours.
Aujourd’hui, la ligne officielle à Bercy est:
«Il est très affecté par le décès de [Droart].
Il faut respecter ce deuil.» Certains de ses
camarades ne le regretteront pas s’il décide de prendre le large: «Si Darmanin a
envie de partir, qu’il parte! s’agace un ministre. S’il s’en va simplement parce qu’il
n’a pas eu l’Intérieur, personne ne le regrettera. Ce n’est pas comme s’il avait fait
un sans-faute : il a bien géré le prélèvement à la source mais les merdes sur les
APL, c’est lui!» Ce même membre du gouvernement assure que, «depuis deux
mois, les divergences de fond s’accumulent
avec Macron»: «Il a toujours été contre le
grand débat. Il l’a dit en Conseil des ministres. Pour lui, le problème des gilets jaunes, ce n’était pas le pouvoir d’achat mais
l’immigration et l’identité.» Il y a deux semaines, dans une interview au JDD, Darmanin jurait: «Personne n’est propriétaire
de ses fonctions. Avec ou sans cette réforme, mon poste est à la disposition du
président de la République et du Premier
ministre.» C’était avant que Tourcoing redevienne une option. •
Jean-Paul Mérot,
retraité, Oise, 69 ans
«POUR MOI, ÇA NE CHANGE
PRESQUE RIEN»
«Pour une fois, je ne suis pas un retraité râleur. Je n’ai pas eu de mauvaise surprise sur
mon relevé de pension de janvier. J’avais
déjà fait mes calculs, ça colle plutôt bien.
Jusqu’à présent, j’étais mensualisé sur dix
mois. Pour moi, le prélèvement à la source
ne change presque rien. La seule différence,
c’est que, maintenant, mes impôts sont étalés sur douze mois. Je n’ai donc plus la petite
respiration des mois de novembre et décembre, où je n’avais généralement rien à payer.
Ça donnait un peu plus de marge financière,
surtout autour de Noël, pour faire quelques
cadeaux aux petits-enfants. Mais là, je pinaille… La réforme a aussi un peu modifié le
calendrier de mon budget mensuel. Avant,
le prélèvement des impôts tombait le 15 du
mois. Là, avec le prélèvement à la source, je
paye lorsque je perçois mes retraites. Mais
celle de base est versée le 10 du mois et la
complémentaire le 1er. Donc ce n’est pas un
grand bouleversement. Mais cela vaut pour
ma situation. J’ai travaillé dans la banque et
j’ai gardé l’habitude de bien planifier mes dépenses. Surtout, j’ai une pension très correcte. Pour des ménages plus modestes, ces
quelques jours de décalage peuvent être difficiles à gérer pour payer certaines factures.
Ça reste toutefois une bonne réforme, ça
simplifie. Mais ça n’a pas fait remonter mon
estime pour le chef de l’Etat. Il y a quelques
mois, j’ai manifesté avec les retraités et
aujourd’hui, je râle toujours sur les pensions
qui n’ont pas été réévaluées et sur la CSG que
je continue de payer.»
Recueilli par AMANDINE CAILHOL
Sarah Korsias-Martin,
DRH de Warner Music France,
37 ans, Paris
«ÇA DONNE PLUS
DE VISIBILITÉ»
«Cela a été un vrai changement pour nos
collaborateurs de comprendre ce qui les attendait. On a d’abord voulu s’en charger
mais, assez vite, on s’est rendu compte que
le formateur que l’on avait pris pour le service RH s’en chargerait bien mieux que
nous. Il est intervenu en août, a fait des sessions de questions-réponses et des réunions.
Tout cela a été filmé, ce qui a permis aux salariés absents de s’informer. Nous avons
aussi simulé sur la paie de décembre ce
qu’ils auraient eu si on avait appliqué le prélèvement à la source.
«Nous ne sommes que trois à la DRH pour un
effectif de 200 collaborateurs, et chez nous
la paie est externalisée. Je sais qu’il a fallu récupérer les taux d’imposition et les rentrer
pour chaque salarié. Personne ici ne s’est
plaint du supplément de travail que cela a
pu représenter et du stress éventuel pour les
salariés, on a pris ça positivement, comme
une énième évolution législative à laquelle
il a fallu s’adapter.
«En tant que salariée et professionnelle des
ressources humaines, je trouve le prélèvement mensuel plutôt intéressant, ça donne
plus de visibilité et c’est mieux que la mensualisation qui se faisait sur dix mois, au lieu
de douze à partir de maintenant. Les gens
doivent s’informer, cela les met dans une démarche active, c’est ce que l’on fait chez
nous et ça s’est très bien passé. Maintenant,
on le sait, quand ils vont découvrir leur paie
de janvier, beaucoup de salariés vont venir
nous voir, il faudra à nouveau les informer.»
Recueilli par CHRISTOPHE ALIX
u 13
Géraldine Ferteux, gérante
d’un salon de coiffure,
Indre-et-Loire, 57 ans
«UN COÛT NOUVEAU
ET DES FORMALITÉS
EN PLUS»
«Le passage au prélèvement à la source,
c’est mon comptable qui s’en est occupé.
On va voir ce que ça donne à la fin du mois,
mais c’est déjà un coût supplémentaire de
53 euros par salariée et par fiche de paie, ce
qui représente, à la fin de l’année, un surcoût
d’environ 6000 euros. Je n’aurais pas de problème pour absorber la somme, mais c’est
toujours ça de moins que j’aurais pu mettre
dans de la publicité, l’achat de produits, ou
dans une prime pour mes salariées… Je note
aussi que c’est moi qui ai dû les informer de
ce changement lors d’une réunion organisée
en décembre. Elles en avaient un peu entendu parler à la télévision mais il va falloir
leur expliquer pourquoi leur salaire sera plus
faible. C’est bien que des réformes soient faites pour améliorer le quotidien de nos employés. Mais pourquoi cela a-t-il toujours
comme conséquence pour les entreprises
de créer un coût nouveau et des formalités
en plus à remplir ?
«Par ailleurs, ça me gêne de devoir garder
cet argent avant de le reverser au Trésor public. Cela crée une distorsion de trésorerie,
un stress supplémentaire, et des petites
structures peuvent être tentées de dépenser
cet argent avant les versements. J’aurais préféré que ce prélèvement se fasse directement sur le compte de mes salariées. Et je
comprendrais que, pour elles, ce soit gênant
que les employeurs puissent connaître leur
vrai niveau de revenus [même s’il existe une
disposition, le taux neutre, pour préserver la
confidentialité, ndlr].»
Recueilli par L.A.
Anthony R.,
sans emploi, commercial,
33 ans, Paris
«ÇA RISQUE DE NOURRIR
LES GILETS JAUNES»
«Je suis inscrit à Pôle Emploi depuis la miseptembre. C’est vrai qu’ils ont vraiment
bien prévenu leurs inscrits. J’ai reçu beaucoup de mails pour nous informer de la manière dont allait se mettre en place le prélèvement à la source. Mais je ne comprends
pas pourquoi on m’a appliqué un prélèvement en janvier 2019 sur mes indemnités
– donc mon revenu – de décembre 2018. Je
croyais que les revenus de l’année dernière
ne seraient pas imposés… J’ai appelé Pôle
Emploi mais personne n’a su m’expliquer la
raison. Je pourrais demander aux impôts
mais je n’ai pas envie de les embêter pour ça.
Je verrai bien ce qu’il en est en fin d’année.
«Ce mois-ci, on m’a prélevé 500 euros. Mon
taux est de 10,7%. J’ai des indemnités importantes, donc ça ne me touche pas plus que
ça. Mais je pense qu’à la fin du mois, cette
réforme risque de nourrir les gilets jaunes.
Les gens ne se rendent pas encore compte
qu’être prélevé entre 3 % et 10 % directement sur le salaire, ça fait mal pour ceux qui
n’étaient pas mensualisés jusqu’ici. Je suis
commercial, je change d’employeur tous les
deux ans environ et j’ai des revenus très différents d’un mois et d’une année sur l’autre.
J’aurais préféré pouvoir continuer à payer
mes impôts tous les trimestres ou à la fin de
l’année en une seule fois.»
Recueilli par L.A.
14 u
FRANCE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Grenades GLI-F4
Armes de
mutilations
massives
ENQUÊTE
Mains arrachées, plaies… La GLI-F4,
essentiellement composée de TNT,
a fait beaucoup de dégâts lors des
manifestations des gilets jaunes. Un
rapport de la gendarmerie auquel «Libé»
a eu accès révèle que sa dangerosité a été
sous-estimée, ce qui n’empêche pas
les forces de l’ordre de l’utiliser.
Par
ISMAËL
HALISSAT
C’
est la première fois, en deux
mois, que Gabriel Pontonnier
a mis des mots sur l’instant
où sa main a en partie été arrachée par
une grenade tirée par les forces de l’ordre. Jeudi, cet apprenti chaudronnier
de 21 ans a été auditionné par la police
des polices sur les circonstances de sa
grave blessure. L’unique parole pour ce
jeune homme dont la vie est suspendue
depuis le 24 novembre. Ce jour-là, il
participait avec sa mère, son frère et sa
sœur à la première journée parisienne
de mobilisation des gilets jaunes.
Vers 18 heures, accompagné de son
frère Florent, 30 ans, il observe la progression des policiers. Ce dernier raconte la scène: «On s’est mis à distance
pour éviter qu’ils nous prennent pour
des casseurs ou des personnes mal intentionnées, juste derrière un petit camion qui vendait de la nourriture, nous
étions en sécurité. Je me suis mis à filmer.» La séquence démarre, quelques
instants avant l’explosion…
La ligne des forces de sécurité, visible
en arrière-plan, est distante d’environ
une trentaine de mètres. Proche des
deux frères, un vieux monsieur avec un
bonnet rebrousse doucement chemin,
un manifestant a les mains en l’air, un
autre est au téléphone, tandis que deux
personnes marchent tranquillement.
Soudain, un homme crie plusieurs fois
«attention». Un blast lumineux survient, ainsi qu’une effroyable détonation. «Je me suis retourné, un nuage de
fumée nous recouvrait, poursuit Florent Pontonnier. Mon frère a traversé
ce nuage en ma direction, le bras en
avant, en criant “putain ma main, bordel j’ai plus de main, j’ai plus de main”.
C’est l’image qui restera à vie dans mes
pensées et que je vois à chaque fois que
je ferme les yeux. Une main éclatée avec
les os à l’air libre, un doigt qui pendait
sur le côté et plus rien sur le reste.»
Gabriel est hospitalisé en urgence, il
subit douze opérations pour tenter de
sauver ce qu’il reste de sa main et retirer les nombreux éclats qui l’ont blessé
aux jambes et à la tête. L’amputation
totale est toujours envisagée par les
médecins.
Le même jour, Antonio B., 40 ans, est
aussi gravement touché au pied et
Maxime W., 30 ans, perd l’audition. Le
week-end suivant, deux mains sont ar-
rachées. Celle de Frédéric Roy, 35 ans,
à Bordeaux, et celle d’Ayhan P., 52 ans,
à Tours, qui est aussi gravement blessé
à la jambe. Le 8 décembre, c’est la main
d’Antoine Boudinet, 26 ans, qui est mutilée. Plusieurs autres personnes ont
été grièvement blessées, criblées de
plaies de plusieurs centimètres.
«DÉSTABILISER»
L’arme mise en cause dans toutes ces
blessures de guerre est la grenade lacrymogène instantanée, dite GLI-F4.
Son nom est trompeur car cette arme
est surtout composée de tolite, un explosif mieux connu sous le nom de
TNT. Elle est utilisée à la fois par la
gendarmerie et la police. Cette grenade
avait déjà arraché la main de Maxime
Peugeot, un manifestant de 21 ans, à
Notre-Dame-des-Landes.
Le 22 mai 2018, il ramasse la munition,
sa main est entièrement arrachée et
son corps est touché par plusieurs impacts. Libération a eu accès au rapport
du laboratoire scientifique de la gendarmerie réalisé sur cette blessure (et
versé à l’enquête), avant le mouvement
des gilets jaunes. Il conclut que la dan-
gerosité de la grenade a été sous-estimée par les autorités françaises et le fabricant. Le ministère de l’Intérieur fait
pourtant le choix d’en tirer «jusqu’à
épuisement des stocks», sans préciser le
nombre de grenades encore disponibles. Daté du 11 juillet 2018, ce rapport
est effectué par l’Institut de recherche
criminelle de la gendarmerie nationale
(IRCGN). Les deux experts, spécialisés
en explosifs, effectuent une batterie de
tests sur la GLI-F4, pour vérifier qu’elle
est bien responsable de la mutilation
de Maxime Peugeot.
«Selon le fabricant, notent les deux experts en explosifs, elle est destinée au
rétablissement de l’ordre, par son triple
effet lacrymogène, assourdissant et de
souffle. Elle permet de déstabiliser les
manifestants dans des situations particulièrement difficiles (violences, émeutes).» La dangerosité de la grenade «au
contact» est rappelée par les gendarmes. Leur rapport précise que l’«onde
de choc générée fragmente les tissus, les
os, et provoque des blessures très importantes dont la létalité dépend de la zone
impactée». L’IRCGN précise enfin que
«l’explosion d’une grenade tenue en
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
«
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www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«En Allemagne,
la police revendique
la médiation»
Inscrite dans le droit,
la doctrine dite de
«désescalade» marginalise
le recours à la force
lors des manifestations
outre-Rhin.
lade est inscrite dans le droit allemand
depuis la décision «Bockdorf» de
la Cour constitutionnelle en 1985, qui
impose à la police une obligation de
coopération et de communication avec
les manifestants. Cette forme de
gestion des conflits, qui trouve son
inspiration dans le travail social, reérémie Gauthier est maître de pose sur l’échange d’informations, la
conférences en sociologie à l’uni- recherche d’interlocuteurs, la médiaversité de Strasbourg et chercheur tion et la communication. C’est quelassocié au centre Marc-Bloch de Berlin. que chose que la police berlinoise, par
Il analyse les usages du maintien de exemple, revendique particulièrement.
l’ordre en Allemagne, nettement moins Est-ce efficace ?
brutaux qu’en France.
En matière de psychologie des foules,
Où l’Allemagne se situe-t-elle en les recherches ont montré que face à
matière de violences policières ?
une foule hostile, si des policiers recouDans l’ensemble, la frérent à la force de maquence et la gravité des
nière indifférenciée enblessures infligées par la
vers l’ensemble des
police en Allemagne est
manifestants, ces dersans commune mesure
niers vont avoir tendance
avec la situation en
à oublier leurs différences
France. Le problème des
pour se solidariser contre
violences policières est
la police – comme en témoins prégnant là-bas,
moignent les manifestamême si la police alletions de ces derniers mois
INTERVIEW en France. La stratégie de
mande génère parfois son
lot de scandales: les collula désescalade va à l’ensions entre services de renseignement contre de cette manière de procéder.
et groupes néonazis, la gestion poli- Quelles autres différences voyezcière des réveillons de 2016 et 2017 à vous entre les deux pays ?
Cologne, ou celle du G20 à Hambourg Les différences sont nombreuses. Par
à l’été 2017…
exemple, en Allemagne, la gestion poliComment l’explique-t-on ?
cière des manifestations repose sur des
Les raisons sont multiples. Du côté de policiers spécifiquement formés pour
la police de sécurité publique, les di- le maintien de l’ordre, contrairement
mensions sociales et préventives ont à la France où on voit très fréquemété privilégiées par les décideurs politi- ment se déployer des brigades
ques à partir de la fin des années 90. anticriminalité. Un autre élément noConcernant le maintien de l’ordre, la table renvoie au rôle des services de
doctrine dite de la «désescalade» a for- renseignement. En Allemagne, l’Office
tement modifié l’approche policière fédéral de protection de la Constitution
des manifestations. Ces choix expli- mène un travail de renseignement conquent par exemple que, contrairement séquent sur les groupes radicaux, de
à leurs homologues français, les poli- droite comme de gauche. L’informaciers allemands n’utilisent pas de gre- tion récoltée par les policiers en amont
nades de désencerclement. La question des manifestations leur donne donc un
des armes de type Flash-Ball est plus avantage face aux protestataires.
nuancée, car des balles en caoutchouc En matière de recrutement ou de
ont été utilisées lors du G20 à Ham- formation des policiers, consbourg. Mais c’était un cas exceptionnel tate-t-on des différences ?
car, contrairement à l’usage dans les Oui, même si, là encore, les modalités
autres Länder, la doctrine appliquée varient parfois en fonction des Länder.
lors du G20 favorisait justement une in- La formation des policiers est plus lontervention dure, répressive.
gue en Allemagne qu’en France: à BerQu’est-ce que la «désescalade» ?
lin, un gardien de la paix est formé
Il s’agit d’un ensemble de techniques pendant deux ans et demi, contre un
policières destinées à privilégier les in- an pour son homologue français.
terventions non violentes et à marginaRecueilli par JOHANNA LUYSSEN
liser le recours à la force. La désescaCorrespondante à Berlin
EHESS
J
main est susceptible de provoquer son
arrachement». En effet, l’arme est composée d’une capsule de gaz lacrymogène, mais surtout de 26 grammes de
TNT et de 4 grammes d’hexocire, un
autre explosif utilisé pour l’amorçage.
Pour réaliser son expertise, l’IRCGN
déclenche successivement dix grenades et note à chaque fois les effets produits. Test après test, le laboratoire
consigne que la puissance de l’arme est
bien plus importante que ce qu’annoncent les données théoriques. «La grenade est normalement conçue pour ne
pas générer d’éclats, indique-t-il. Cependant, des projections d’éclats trans-
fixiants et de débris divers partiellement calcinés ont été constatées lors de
tous les essais.» Ce sont justement ces
«éclats transfixiants», autrement dit
qui traversent les chairs, qui ont gravement blessé de nombreux manifestants sur tout le corps ces dernières semaines. Le 24 novembre, Florent
Pontonnier, le frère de Gabriel, dont la
main est mutilée, est également touché
par ces éclats transfixiants. Il a dû lui
aussi subir une opération. De même
pour leur cousin, Marvin, touché par la
même grenade et qui doit être opéré
prochainement.
Alexandre S., 27 ans, a Suite page 16
Des policiers
avec
des grenades
GLI-F4, le
1er décembre
à Paris. PHOTO
MAXIME REYNIÉ.
HANS LUCAS
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
16 u
FRANCE
été
blessé
aux cuisses le 1er décembre, place de
l’Etoile, à Paris. Vers 15 h 30, il décrit
une situation qui «stagnait» avec «les
forces de l’ordre d’un côté, les gilets jaunes de l’autre», quand une «grenade assourdissante» est envoyée à ses pieds,
«à environ un mètre cinquante». «La
détonation et l’impact des morceaux de
la grenade m’ont presque fait tomber au
sol. J’ai tout de suite regardé mes jambes, un morceau de la grenade était
planté dans ma cuisse droite», poursuit
Alexandre S. Aidé par d’autres manifestants, il est évacué par les secours.
Hospitalisé pendant deux jours, il est
opéré en urgence pour nettoyer et refermer les plaies. «Au réveil, c’était très
choquant de découvrir ma jambe si mutilée», raconte-t-il. Des photos prises à
l’hôpital permettent de constater que
de larges cicatrices lardent ses cuisses.
Des semaines d’arrêt de travail et de
marche avec des béquilles ont suivi
pour lui. Des photos de blessures équivalentes, provoquées par ces éclats, ont
accompagné plusieurs week-ends de
mobilisation des gilets jaunes.
Au-delà de la dangerosité de l’arme elle-même, le cadre légal et les instructions relatives à son utilisation ne sont
pas rendus publics par les autorités.
Comme pour de nombreux sujets
concernant l’usage de la force, le ministère de l’Intérieur se cantonne le plus
souvent à des réponses approximatives, voire fait preuve d’une totale opacité. C’est une instruction datée
du 27 juillet 2017, consacrée aux armes
dites de «force intermédiaire» et commune à la police et la gendarmerie, qui
prévoit notamment le cadre légal de tir
des GLI-F4. Libération a consulté un
compte rendu de ce document réalisé
par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) intitulé «Réglementation, utilisation et manipulation
des grenades GLI-F4», daté du
19 juin 2018. Pour faire simple, en dehors de la légitime défense, cette grenade peut être utilisée en maintien de
Suite de la page 15
UN WEEK-END
JAUNE ET VERT
Pour l’acte XI, les gilets jaunes
innovent. Un groupe Facebook
appelle formellement à la tenue
d’une «nuit jaune» samedi
à partir de 17 heures, sur la
place de la République à Paris.
Inspirée par le mouvement
Nuit debout, l’initiative, relayée
par l’une des figures du
mouvement, Eric Drouet, «ne
sera pas violente et menaçante
mais citoyenne». Elle servira
à «débattre, échanger et
revendiquer nos véritables
doléances». Plus tôt dans la
journée, un cortège est invité
à défiler entre le cours de
Vincennes et la place de la
Bastille. Dimanche, ce sont les
«foulards rouges» (créés en
réaction au «chaos» provoqué
par les gilets jaunes) qui
défileront lors d’une «marche
républicaine des libertés»
à partir de 14 heures place
de la Nation. Enfin, 90 actions
en faveur du climat sont
organisées en France
dimanche, dont une place
de la République à Paris.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
l’ordre en présence d’un superviseur.
Comme pour les autres armes, son utilisation doit être «proportionnée» et
«n’est possible que si les circonstances la
rendent absolument nécessaire». Si l’ordre de tir a été donné par l’autorité civile, c’est-à-dire le préfet ou son représentant, les policiers et gendarmes
doivent avant tout procéder à deux
sommations. Sur le terrain, le commandement peut prendre l’initiative
de tirer sans sommation si «des violences ou voies de fait sont exercées contre
eux ou s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent».
«RESPONSABILITÉ»
Le même compte rendu de l’IGGN,
synthétise aussi une instruction datée
du 19 janvier 2018, là encore non publique. Ce document détaille les modes de
lancer de cette grenade explosive. Elle
peut être utilisée à la main, «en faisant
rouler la grenade au sol afin d’éviter des
explosions à hauteur de visage», mais
aussi «par balancé du corps [en courbe],
par-dessus un obstacle», ou encore par
«détente du bras fléchi [en direct] plus
précis pour atteindre une fenêtre ou un
passage étroit». Autrement dit, tous les
lancers sont possibles. L’arme peut
aussi être tirée en courbe, avec un lanceur de grenade.
Dès 2014 et la mort de Rémi Fraisse à
Sivens (Tarn), la GLI-F4 était sur la sellette car composée –en quantité moindre– du même explosif que la grenade
qui a tué le jeune homme (de type
OF-F1). Mais à l’époque, l’IGGN note
dans le cadre de l’instruction que «la
cartouche explosive et lacrymogène [de
la GLI-F4] ne produit aucun éclat dangereux». «A la suite de la mort de Rémi
Fraisse, la décision a seulement été d’interdire une seule de ces deux grenades.
Il y a donc une vraie responsabilité politique à ce propos», souligne l’avocat de
la famille de Rémi Fraisse, Arié Alimi,
qui défend aussi des manifestants blessés récemment.
Qu’en est-il désormais ? Pourquoi les
récents résultats d’expertise de
l’IRCGN n’ont-ils pas conduit à une remise en cause de l’usage de l’arme en
vue du mouvement des gilets jaunes?
Contactée, la procureure de la République de Saint-Nazaire, qui a reçu ce rapport dans le cadre de l’enquête sur la
blessure de Maxime Peugeot en mai
dernier, répond qu’il ne lui appartient
pas «de se positionner sur l’aspect dangereux de l’arme». Les directions générales de la police et de la gendarmerie
n’ont pas répondu à nos questions à ce
propos. De son côté, le constructeur,
l’entreprise Alsetex, déclare simplement que «la grenade en question n’est
plus fabriquée depuis cinq ans».
Alors pourquoi les forces de l’ordre
continuent-elles à utiliser cette arme
qui n’est plus commandée? Et quel est
l’état des stocks ? Selon nos informations, la grenade qui a mutilé Maxime
Peugeot a été fabriquée en 2004. Même
silence des autorités sur cette question.
«Il semble évident que la décision qui a
été prise, d’arrêt de commande de cette
grenade, aurait dû s’accompagner immédiatement d’une suspension de son
utilisation. On est inquiets sur les
stocks», réagit son avocat, Hervé Gerbi.
Une position partagée par Aïnoha Pascual, avocate de la famille Pontonnier:
«Le ministère de l’Intérieur est dans une
logique économique alors que des vies
sont en jeu.» •
«Ta vie change, t’es pas
préparé, les douleurs,
l’administratif…»
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Le 26 octobre 2013, Mikaël Cueff, 33 ans, manifeste avec les
bonnets rouges quand une grenade GLI-F4 lui arrache la main.
Le Breton raconte l’après, de la dépression à la débrouille.
I
l y a quelques jours, Mikaël Cueff a
contacté Antoine Boudinet, ce Bordelais
de 26 ans dont la main a été arrachée par
une grenade GLI-F4, le 8 décembre, alors qu’il
défilait au côté des gilets jaunes. Juste histoire
de pouvoir l’aider, de lui filer quelques astuces
pour tenir. «D’un coup, ta vie change. T’es pas
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
STE
CÔ MOR
R
D’A
nelle». Cinq ans plus tard, il n’en revient toujours pas que la cagnotte initiée par ses
proches ait récolté 50000 euros. «Je me sens
un peu redevable», répète-t-il. Débute alors
l’histoire d’un apprivoisement: «Du jour au
préparé. Les douleurs, l’administratif… Moi, lendemain, tu te retrouves avec une main que
ça fait cinq ans. J’ai du recul par rapport à ça», tu connais pas. Il faut apprendre à l’accepter,
murmure-t-il. Lui aussi a perdu sa main lors à la faire fonctionner.» Au départ, il s’entraîne
d’une manifestation. Avec une grenade du six à sept heures par jour, notamment à casser
même type. En furie contre
des œufs: «Le premier, je l’ai complètel’écotaxe, Mikaël Cueff et
ment explosé. Après, j’ai appris à
Manche
ses camarades bonnets
gérer la pression avec les palMorlaix
rouges tentaient de faire
peurs.» Ses doigts bioniques
tomber le portique de
disposent de seize modes
Pont-de-Buis (Finistère). Il
de fonctionnement qu’il
avait 33 ans. C’était le
faut gérer –pression, puisFINISTÈRE
26 octobre 2013.
sance, ouverture. Et
On rencontre le Breton un
d’énumérer ces gestes qui
MORBIHAN
Quimper
jeudi de janvier arrosé par
nous paraissent si simples:
le crachin. Billes vertes
«Faire ses lacets de chaussuplantées au milieu d’un vires, fermer une veste, tourner
Océan Atlantique
sage émacié, Mikaël Cueff veut
une clé, attacher la laisse de son
20 km
bien raconter son histoire, mais
chien, prendre un couteau, ouvrir
pas question de rogner sur sa journée
une lettre…»
de chantier. Encore en tenue de travail, le
chaudronnier-soudeur a prévenu: une heure «Je tire presque mieux qu’avant»
et demie d’entretien, pas plus. Le temps d’un In fine, Mikaël Cueff utilise peu sa prothèse,
déjeuner sur la banquette en skaï d’une bou- et jamais au boulot –«zéro poussière, zéro hulangerie de la zone industrielle de Morlaix. Là midité». Le jour où nous le rencontrons, il a
où il vient casser la croûte avec ses collègues d’ailleurs laissé sa main à la maison. Car
de boulot, depuis qu’il en a retrouvé un.
l’homme s’est mué en as de la débrouille: l’hiL’homme qui fêtera ses 39 ans dans quelques ver, il glisse des chaufferettes contre son moijours a un peu l’habitude des médias. Alors gnon pour calmer la douleur attisée par le
il déroule, presque automatiquement, entre froid. Il coupe sa viande avec des couteaux
deux bouchées d’éclair au café : «Il était un ronds à pizza; a fait équiper sa voiture d’une
peu plus de 16 heures. Je n’étais pas trop sur sorte de «joystick» pour tourner le volant: «On
l’avant, parce que ça chauffait beaucoup. Le m’avait dit: “Vous ne conduirez plus jamais
vent poussait les gaz lacrymogènes vers nous, monsieur.” Je leur ai répondu: “Vous m’avez
ça pleuvait dans tous les sens. J’ai vu tomber bien regardé?”» Têtu, il insiste: «Sans voiture
la grenade, elle m’est passée par-dessus la à la campagne, on ne fait rien.»
tête.» L’engin a atterri, assure-t-il, non loin
d’une famille présente: «Dans ma tête, ça n’a
fait qu’un tour. Je l’ai ramassée pour les protéger.» Avec la force du blast, Mikaël Cueff dit
n’avoir rien ressenti. Le blessé grave est hospitalisé plusieurs jours, amputé au niveau du
poignet. «Nous, on lançait des choux, des tomates et des œufs. La GLI-F4, faut arrêter de
déconner, ça fait trop de dégâts.» Mikaël Cueff
a conservé des éclats dans l’oreille et l’épaule
droites. Un matin en se rasant, un petit bout
de grenade est sorti de sa joue.
«Quand tout s’est tassé,
que je ne trouvais
toujours pas de boulot,
je me suis senti un peu
oublié. Je me disais:
“A quoi je vais servir?”»
Mickaël Cueff
Le Breton est un coriace, de ceux qui ne lâchent rien. Il a d’ailleurs tenu à conserver son
métier manuel: «Je ne peux pas imaginer de
rester statique derrière un ordinateur.» Ce ne
fut pas une mince affaire. Un, deux, trois refus… «J’avais beau balancer des CV, personne
ne répondait», regrette-t-il. Jusqu’au jour où
il ôte la mention «travailleur handicapé». Son
patron actuel lui a «laissé sa chance», qu’il a
brillamment saisie. Il y a un an, Mikaël Cueff
a signé un CDI. Le chaudronnier-soudeur n’a
pas non plus abandonné ses passions : la
chasse et la plongée. «Je tire presque mieux
qu’avant», s’amuse ce sportif qui a fini
sixième aux championnats de France de balltrap. Il y a un combat que ce costaud n’a cependant pas encore gagné: la bataille juridique. Elle n’en est qu’à ses balbutiements. Aidé
de son avocate, il a porté plainte. «Nous n’en
sommes encore qu’au stade de l’instruction.
C’est très compliqué et très long pour les victimes», précise Me Heurtel. En attendant, Mikaël Cueff s’accroche à une bonne nouvelle:
dans quelques semaines, il sera père pour la
deuxième fois.
CHLOÉ PILORGET-REZZOUK
Envoyée spéciale à Morlaix (Finistère)
Photo THIERRY PASQUET
«J’ai été au fond du trou»
Mikaël Cueff, jeudi sur
son lieu de travail,
à Sainte-Sève (Finistère).
Pour ce natif de Lampaul-Guimiliau (Finistère), commence alors une autre vie. Les débuts sont durs. Il y a l’épreuve du miroir, et
cette silhouette avec «un bout en moins». Puis
la douleur, «atroce». «J’engueulais tout le
monde, je devenais à moitié fou», dit-il. Seule
la morphine le soulage. Tramadol, Lyrica…
Pendant un an et demi, il teste «toute la panoplie de médocs sur le marché». Mais l’estomac
«part en vrac» avec le moral, et les doses sont
toujours trop fortes ou trop faibles. «Manger
des cachets toute la vie, ce n’est pas une solution», affirme celui qui ne prend plus rien malgré la gêne quotidienne. C’est le travail qui le
sauve: «Plus je suis occupé, moins j’y pense.»
Le soir, les neurones en veille devant la télé,
la douleur revient, «comme des fourmis très
fortes dans les jambes». Il se dit chanceux d’arriver à dormir, lui qui n’a pas fermé l’œil les six
premiers mois. Car d’apparence si solide
aujourd’hui, Mikaël Cueff souffle: «J’ai été au
fond du trou. Au départ, les gens vous écrivent,
vous soutiennent. J’avais des centaines de demandes d’amis sur Facebook. Quelques mois
après, quand tout s’est tassé, que je ne trouvais
toujours pas de boulot, je me suis senti un peu
oublié. J’ai fait de la dépression. Je me disais:
“A quoi je vais servir?”»
A l’été 2014, l’ex-bonnet rouge a enfin pu
s’équiper d’une prothèse myoélectrique, plus
sophistiquée que celle remboursée par la Sécurité sociale – «trop lourde, peu fonction-
CETTE SEMAINE
LES RESTAURANTS
ÉTOILÉS
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
18 u
FRANCE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Un livreur Amazon :
«J’ai craqué à cause
de la pression» Quand
Brahim nous appelle, il vient de quitter son
poste de livreur pour un sous-traitant d’Amazon
avec son camion rempli de colis. A bout,
il est rentré chez lui, sans effectuer
les livraisons. Avant de rendre le matériel,
il veut faire entendre sa voix. PHOTO REUTERS
L’hypothèse d’un
acte malveillant
est «sérieusement
envisagée»
dans l’enquête
sur le feu qui
a ravagé dimanche
dernier
un ancien hôtel,
faisant deux morts.
étage pour échapper aux
flammes et s’est grièvement
blessée. La jeune femme
pourrait rester paralysée.
A ses parents, elle déclare
qu’elle n’a «pas eu le choix»
car «les portes étaient fermées», rapporte France Bleu
Savoie. Depuis dimanche,
ceux-ci demandent des
réponses et recueillent les
témoignages de saisonniers
passés par ce bâtiment.
D’anciens employés du propriétaire du bâtiment des années 70, comme Cyrielle,
interviewée par France 3
Auvergne, pointent les
conditions de logement «horribles» des saisonniers dans
l’ancien hôtel: «On ne pouvait
pas passer à deux dans les couloirs, qui étaient très étroits.»
Un autre témoin: «Heureusement que l’on a été réveillés car
il n’y a pas eu d’alarme incendie. Des personnes ont tenté
d’utiliser les extincteurs mais
ils ne fonctionnaient pas. Il
faut savoir aussi qu’il n’y avait
pas de détecteur de fumée
dans les chambres ni dans les
couloirs.»
Par
FRANÇOIS CARREL
Correspondant à Grenoble
et CHARLES
DELOUCHE
L’
incendie de l’Isba,
ancien hôtel de la station huppée de Courchevel (vallée de la Tarentaise, Savoie) utilisé pour le
logement des travailleurs saisonniers, serait volontaire.
Anne Gaches, procureure de
la République d’Albertville, a
déclaré vendredi soir que «la
piste criminelle, à savoir un
départ de feu volontaire»,
était «sérieusement envisagée». Survenu dimanche dernier à 4h20 du matin, le feu
a surpris dans leur sommeil
de nombreux saisonniers :
deux sont morts, et dixsept blessés, dont quatre grièvement, étaient toujours hospitalisés vendredi.
La procureure a précisé que
le feu «a pris au second étage
du bâtiment et s’est propagé
au troisième».
Cagnotte. Face aux interro-
A Courchevel, dimanche dernier. L’Isba hébergait des saisonniers. PHOTO FANNY HARDY. AFP
«Asphyxie». C’est à cet
étage que les corps des deux
victimes ont été retrouvés :
une femme de 32 ans originaire de Mayotte et un
homme de 50 ans de Roubaix. Tous deux travaillaient
dans des hôtels-restaurants
de la station. Les autopsies
ont établi qu’ils étaient
«morts par asphyxie», a précisé Anne Gaches. Les
blessés, parmi lesquels
de nombreux étrangers
(Colombiens, Polonais, Italiens, Belges…) souffrent de
polytraumatismes et de fractures après avoir sauté dans
le vide pour échapper aux
flammes.
Les gendarmes de la section
de recherche de Chambéry et
du groupement de Savoie ont
procédé à quelque 90 auditions de victimes et témoins.
La procureure a confirmé
que ces derniers ont senti
«une odeur d’essence» juste
Courchevel: «une odeur
d’essence» avant l’incendie
avant l’incendie, odeur déjà
décelée «un mois auparavant» dans l’hôtel. Les constatations des experts en incendie de l’Institut de
recherche criminelle de la
gendarmerie nationale (IRCGN) ont permis d’établir
que l’utilisation «d’un produit accélérant la combustion» était «probable». La
piste accidentelle d’une
défaillance technique du
bâtiment semble donc écartée, mais la procureure est
restée très prudente : «Nous
n’avons pas d’éléments tan-
gibles permettant d’identifier
un ou des auteurs éventuels
auteur de l’incendie». Elle a
confirmé que de «nombreuses altercations ont eu lieu
dans l’hôtel les semaines précédentes, mais sans lien for-
mel avec l’incendie». Une
source proche du dossier
avait évoqué une dispute entre deux hommes peu avant
le drame. L’un des deux
aurait menacé de revenir
dans l’ancien hôtel pour
«Il n’y a pas eu d’alarme incendie.
Des personnes ont tenté
d’utiliser les extincteurs mais
ils ne fonctionnaient pas.»
Un témoin
«tout cramer». Anne Gaches
n’a pas confirmé.
L’incendie, spectaculaire selon les témoins, a mobilisé
plus de 130 sapeurs-pompiers. «Le feu s’est propagé de
manière extrêmement rapide,
ce qui a amené un certain
nombre d’occupants à réagir
en urgence et notamment à
sauter par les fenêtres pour
sauver leur vie», a déclaré le
sous-préfet d’Albertville, Frédéric Loiseau.
Ambre, saisonnière de 24 ans
et cavalière semi-professionnelle, a sauté du troisième
gations des habitants, le souspréfet d’Albertville avait
déclaré que le dernier
contrôle de la bâtisse «devait
certainement dater». Propriété du groupe immobilier
Maison Tournier, qui possède
de nombreux bars et restaurants à Courchevel, Chambéry mais aussi à Saint-Tropez, le vieil hôtel devait faire
l’objet de travaux de réhabilitation au printemps. Les
sinistrés ont tous été relogés
et la solidarité s’est vite mise
en place dans la station.
Au restaurant Chez Gaston,
autre propriété du groupe
Maison Tournier, des dizaines de sacs de vêtements et
de nourriture ont été déposés
par les habitants venus des
villes alentour.
Une cagnotte a été lancée
pour les saisonniers victimes
de l’incendie. Le parquet d’Albertville a, lui, ouvert une
information judiciaire, pour
«destruction par incendie
ayant entraîné la mort».
L’instruction devra établir, a
précisé la procureure Anne
Gaches, qui sont «le ou les
auteurs de l’incendie» et «devra déterminer si les conditions de sécurité de l’hôtel répondaient aux normes
réglementaires
en
vigueur». •
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La hausse des frais
d’inscription fait fuir
les doctorants étrangers
LIBÉ.FR
La hausse de 380 à 3 770 euros pour la rentrée
prochaine inquiète les enseignants chercheurs.
De nombreux étudiants non européens risquent
de se décourager alors que les laboratoires
de recherche ne peuvent pas fonctionner
correctement sans eux. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
«Si Macron a empêché
l’inscription de l’interdiction
[du glyphosate] dans la loi, c’est
parce qu’il est contre. On le savait.
Maintenant, on a la preuve.»
3 418 600
au 4 trimestre
e
2018
1au990
300
1 trimestre
er
2008
-1,5%
sur 1 an
-1,1%
sur 3 mois
Les demandeurs
d’emploi
En France
métropolitaine,
catégorie A
2008
2018
Au quatrième trimestre publié fin octobre (+0,5% du
de 2018, le nombre de de- nombre de demandeurs
mandeurs d’emploi en d’emploi catégorie A). Et
France métropolitaine, permet à la ministre du
catégories A, B
Travail, Muriel
et C confondues,
ANALYSE P é n i c a u d ,
a diminué de
de continuer à
0,8%, soit 44600 personnes afficher son optimisme.
en moins. Une légère in- Dans une interview à Chalflexion de 0,2% sur l’année lenges, parue le 17 janvier,
écoulée, due notamment elle liste les «premiers sià la baisse de 1,1% (-38200) gnaux» positifs de la politidu nombre de demandeurs que du gouvernement sur
d’emploi en catégorie A –la l’emploi, preuve que «la tenplus regardée– ce trimestre dance est bonne» : «L’écoet de 1,5% sur un an. Quand nomie française a créé
le nombre de personnes 250 000 emplois sur les
exerçant une activité réduite douze derniers mois. Et les
courte (catégorie B) diminue embauches en contrat à duégalement de 2,8% par rap- rée indéterminée ont augport au trimestre précédent. menté de 14% en un an. Du
Seul point négatif, l’aug- jamais vu depuis une décenmentation de 1,1% du nom- nie.» Avant de brandir la
bre de personnes en activité baisse du taux de chômage,
réduite longue (catégorie C). calculé par l’Insee, passé de
Ce bilan, certes contrasté, 9,7% à 9,1% de la population
tranche avec le précédent, active en un an. Un chiffre
Une nouvelle tête à la
Protection de l’enfance
didat Macron, planchant sur
plusieurs aspects de sa
communication – identité
visuelle, recrutement ou
encore scénographie des
meetings. Elu
député pour la
première fois
en 2017, Taquet
avait dit vouloir
«bosser sur les
angles morts de
la République»,
comme le handicap, l’autisme
ou la condition des détenus.
Il devra piloter la «stratégie
nationale pour la protection
de l’enfance et de l’adolescence», qui doit être présentée lundi après plusieurs
mois de report. Objectif, selon Buzyn: aboutir à «un parcours coordonné et pris en
charge à 100%» des mineurs
(ils étaient 341 000 en 2017)
faisant l’objet d’une mesure
de protection. Le gouvernement compte désormais
36 membres, dont 22 ministres et 14 secrétaires d’Etat.
Loin de l’équipe de 15 ministres promise par le candidat
Macron. D.Al. et L.Eq.
AFP
Trois mois après son dernier
remaniement, le gouvernement accueille un nouveau
membre. Adrien Taquet,
42 ans, a été nommé vendredi secrétaire
d’Etat auprès de
la ministre des
Solidarités et de
la Santé, Agnès
Buzyn. Le député LREM
des Hauts-deSeine
sera
chargé de la
Protection de l’enfance.
L’exécutif s’attache ainsi les
services d’un macroniste pur
jus.
Taquet faisait partie, dès
l’automne 2015, de la petite
équipe chargée de phosphorer à la structuration
d’En marche. Ce communicant, membre des réseaux
strauss-kahniens depuis
2002, avait rejoint Havas
en 2004 grâce à Gilles Finchelstein, proche de DSK.
Puis cofondé en 2013 sa propre agence, «Jésus et Gabriel». Celle-ci fut généreusement mise à contribution
durant la campagne du can-
toutefois bien à la traîne par
rapport aux objectifs de
l’exécutif, qui table sur 7 %
d’ici là fin du quinquennat.
D’autres indicateurs invitent
à moins d’optimisme. Selon
une étude publiée jeudi par
les services du ministère de
la Santé, le nombre d’infirmiers au chômage –métier
pourtant «en tension»– est
en hausse depuis 2010.
Fin 2017, ils étaient plus de
21 000 inscrits à Pôle Emploi. «Je comprends que les
Français soient impatients,
note Pénicaud. Mais on ne
peut pas résoudre trente ans
de chômage de masse d’un
coup de baguette magique.»
Ni peut-être, comme le dénoncent nombre de syndicats, à coups de réformes
pour flexibiliser le marché
du travail.
GURVAN
KRISTANADJAJA
DELPHINE
BATHO
présidente
de Génération
écologie
REUTERS
Très légère baisse du chômage
Fin mai, les députés avaient refusé d’inscrire dans la loi la sortie du glyphosate en 2021. La parole présidentielle suffisait,
arguaient-ils, Macron ayant tweeté fin novembre 2017 avoir
demandé au gouvernement de prendre les dispositions pour
que l’herbicide soit interdit «dès que des alternatives auront
été trouvées, au plus tard dans trois ans». Jeudi soir, le même
a déclaré dans la Drôme que la France ne parviendrait pas
à se passer «à 100%» du glyphosate dans les trois ans, car cela
«tuerait notre agriculture», s’en remettant à un «contrat de
confiance» signé avec les agriculteurs et les industriels. De
quoi enrager les écologistes: «Comment dire aujourd’hui que
cet objectif ne sera pas réalisable dans trois ans alors même que
l’Inra reconnaît que des solutions existent déjà pour au moins
90 % des situations ?» a fustigé l’ONG Générations futures.
4
C’est le nombre de jeux
marqués par Pouille
contre Djokovic en demi-finale de l’Open
d’Australie, vendredi
à Melbourne. Autant dire
que le Français balayé
6-0, 6-2, 6-2 en à peine
une heure et demie n’a
pas existé face au numéro 1 mondial. «J’ai rarement eu le sentiment
d’être impuissant comme
ça pendant tout un
match», a constaté
Pouille après le match.
Dimanche en finale, Djokovic rencontrera Nadal,
numéro 2 mondial. Un
match qui s’annonce
spectaculaire tant les
deux se sont montrés
impressionnants depuis
le début du tournoi.
Handball: les Bleus ont
coulé contre le Danemark
L’équipe de France de
handball ne compilera pas
un troisième titre mondial
d’affilée. Vendredi, elle a
pris la marée (38-30) contre
le Danemark en demi-finale du Championnat du
monde coorganisé par
leurs adversaires du jour et
l’Allemagne.
Menés de 5 buts à la pause
(21-16), les Bleus ont accusé
jusqu’à 10 pions de retard
en seconde période, ne parvenant jamais à revenir à
moins de 5 unités de leurs
adversaires. C’est dire à
quel point ils ont été bouffés sur tous les plans: tactique, physique et technique.
Inconsistants en défense,
inefficaces en attaque (à
l’exception de Mahé et
Richardson, auteurs respectivement de 7 et 6 buts),
les Bleus ont été victimes
de la diabolique maestria
du maître à jouer des
Danois, Mikkel Hansen
(12 buts), et de l’écœurante
efficacité de leurs gardiens,
quand leurs homologues
français sont passés au travers de leur match.
«L’équipe de France n’a pas
été la hauteur de l’événement, c’était un jour sans, a
concédé l’entraîneur Didier Dinart. Ce sont des jeunes garçons, il ne faut pas
les accabler.» Des jeunes
garçons qui se sont endormis les fesses rougies vendredi soir. PHOTO MARTIN
MEISSNER. AP
20 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
MODE/
FASHION WEEK
HAUTE COUTURE
PRINTEMPS-ÉTÉ
2019-2020
Au bal des anciens
et des modernes
De l’aimable variation sur le cirque de Dior
aux trouvailles bluffantes du recycleur Ronald
van der Kemp en passant par la démonstration
de maîtrise de Givenchy, retour sur les défilés
de haute couture qui se sont achevés jeudi à Paris.
Par
SABRINA CHAMPENOIS
C’
est entendu, la haute couture est une bulle stratosphérisée, cosmogonie de
pièces uniques réalisées par des
ateliers au savoir-faire artisanal qui
relève du trésor national –broderie,
plumasserie, plissage… Leur unicité
et le nombre d’heures de travail engagées expliquent les prix pharaoniques et impliquent une clientèle
forcément circonscrite –ces people
abonnés au tapis rouge et ces femmes blindées dont le style de vie
comprend des soirées où l’avalanche de frou-frous n’est pas assimilée
au déguisement. A partir de là, les
défilés parisiens qui sont dédiés à la
haute couture (cette appellation
n’existe qu’en France) font l’effet de
représentations d’un cirque exceptionnel. Il leur reste cette cartouche
pour capter l’attention du plus
grand nombre : être grandioses,
rendre palpable l’extraordinaire de
cette production. Donc en avant la
dentelle, les broderies, les plumes,
le travail d’orfèvre et la mise en
scène.
Ce vocabulaire commun posé, reste
à voir comment les uns et les autres
s’en emparent. Et alors se dessine
une ligne de partage entre les anciens et les modernes. Entre ceux
qui s’inscrivent dans un sillon illustratif et ceux qui ont la fibre exploratoire. Et puis, dans un entre-deux
à la fois intéressant et efficace, se logent les propositions hybrides.
Joliesse et twist
Dans la catégorie «illustratif», Dior
fait les choses en grand, autour du
thème du cirque : un chapiteau
blanc dressé dans le jardin du musée Rodin, 68 passages, un livret où
est détaillée l’affaire. Les acrobates
très athlétiques de la compagnie de
cirque féminine Mimbre ouvrent le
défilé avec des portés tout en force
qu’elles poursuivent pendant le
défilé. Au point de parfois distraire
l’œil des 68 sylphides-ballerines qui
constituent la «parade» aux échos
d’Arlequin, de clown, de dompteur.
Chouette idée, le néo-bonnet de
bain scintillant au charme cinématographique. Sinon, on s’ébaubit du
travail sur des matières aussi délicates que la georgette, le tulle, la
mousseline de soie, mais on attend
toujours que Maria Grazia Chiuri,
aux commandes des lignes femme
depuis 2016, sorte de la joliesse pour
dégager la force qu’elle prête à ses
semblables en féministe revendi-
quée. On la trouve très rarement,
par exemple, dans une robe colonne
de laine frangée noire ou un ensemble chemise ivoire à plastron brodé
sur pantalon noir bouffant.
Chez Chanel, la joliesse est présente mais avec un twist bien dosé.
Au Grand Palais, dans un décor de
villa toscane avec cyprès, jardin et
piscine, les 62 jeunes premières en
robes couleur bonbon pastel brodées à foison sont affûtées par des
échos eighties venus de la coiffure
surélevée-surlaquée, des bottines
découpées à bouts pointus et du
maquillage smoky. L’effet est carrément formidable sur les tenues épurées et monochromes, comme ce
tailleur-jupe de soirée blanc délicatement plissé et brodé de dentelle
ou cette robe bustier noire en tulle
et satin rebrodée de camélias
emblématiques de la maison. Une
collection représentative de l’habilité de Karl Lagerfeld à remixer et
actualiser les codes Chanel. Bien de
saison, fraîche et pimpante, l’affaire
a été douchée par l’absence exceptionnelle de «Karl».
L’allégresse, on la retrouve immanquablement chez Jean Paul Gaultier, cette fois avec des échos asiatiques: on est à la Mer (Trénet) mais
façon «Wasa-Beach». Le casting
abonde en beautés japonaises ou
chinoises, le vestiaire en plis sous
influence origami, les épaules sont
effilées comme des ailerons de requin, les méduses à talons font des
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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u 21
De gauche à
droite et de haut
en bas : Chanel,
Ronald van
der Kemp, Dior,
Givenchy, Iris
van Herpen,
Jean Paul
Gaultier.
Kim Keever, ancien ingénieur de la
Nasa, ou ses robes pétales sont des
stupéfactions visuelles, d’une féminité indéniable en même temps que
troublante : la femme devient une
créature hybride, pleine de mystère… et de technologie.
Limpidité et inventivité
sandales coutures kawaï. L’ensemble, ultragraphique et pétaradant
de couleurs, suppose une show-woman avec de la gueule et de l’allure,
c’est Dita von Teese qui surgit en piquante libellule noire ou Anna
Cleveland qui se joue d’une robeéventail blanche.
Embardées et technologie
Les explorateurs en chef sont John
Galliano et Iris van Herpen. Chez
Maison Margiela, où il œuvre de-
puis 2014 (après quatre ans de mise
au ban pour des propos antisémites
tenus un soir de cuite au bar
la Perle, à Paris), Galliano envoie du
bois, aussi tonitruant qu’il est luimême discret. Sur fond de graffitis
et d’ultrabasses qui font vibrer les
bancs de l’assistance, c’est une garde-robe de provocateurs de la doxa,
de hors-la-loi urbains (hommes ou
femmes) qui est proposée. Entailles,
énormes drapés, basculements,
excroissances, l’embardée bat son
plein. C’est parfois très beau, telles
ces camisoles de force noires d’une
élégance inattendue.
L’approche d’Iris van Herpen est
plus onirique, avec effet hypnotique. Tête constamment chercheuse,
passionnée notamment par la
coupe au laser et en 3D, la créatrice
néerlandaise s’est cette fois inspirée
de l’atlas céleste d’Andreas Cellarius
(cartographe du XVIIe siècle). Ses
robes nuages en organza translucide créées en collaboration avec
L’entre-deux n’est pas forcément synonyme de demi-mesure ou de
compromis. C’est ce que prouve
Clare Waight Keller avec sa troisième collection haute couture chez
Givenchy, en écho à la mise en
scène : envolées de Montserrat
Caballé sur fond de murs immaculés du musée d’Art moderne,
chaud-froid à frissons garantis.
Idem des matières avec ce latex bien
brillant qui apporte des décharges
d’érotisme et d’ambiguïté dans un
vestiaire très architecturé, d’une
limpidité saisissante, tel ce blazer à
revers blanc qui ouvre le bal. Du
coup, rien n’est mièvre, même les
pièces en guipure, ce qui relève de
la performance. Alors bon, on est
moins fan des grands nœuds dans
le dos avec sac à dos intégré, mais
on les oublie vite tandis que restent
bien ancrés dans le cortex les sublimes plissés (le bustier mauve à
grands pans asymétriques flottants)
ou l’évidence de ce tailleur-pantalon noir avec la veste bustier sans
manches, nouée au cou pour se finir
en traîne. Une approche à la fois
ultratechnique et sensuelle qui
épate autant qu’elle séduit.
Plus confidentiel mais assez en vue
pour que Céline Dion elle-même
fasse le déplacement, Ronald van
der Kemp continue pour sa part de
surprendre par sa capacité à transformer les rebuts en haute couture.
Upcycler en chef, le créateur néerlandais réussit, par exemple, une
robe de déesse noire, sculpture d’organza, gazar, mousseline et plissés
à partir de «restes d’un stock couture» (le livret du défilé précise d’où
proviennent les matières de chaque
silhouette). Van der Kemp ne manque pas d’air ni d’humour: un passage s’intitule «la Poubelle recyclée»
–une sorte de survêtement de Pierrot… On préfère tout de même la
robe de soirée «Abracadabra» aux
échos seventies, ou le bomber en
cuir et nylon noir à manches gigots
pour fille ninja. •
22 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
IDÉES/
LAURE ANDRILLON
(à San Francisco)
Dessin
SIMON BAILLY
A
ux Etats-Unis, l’empreinte
des philanthropes est visible
au quotidien : leurs noms
apparaissent inscrits sur le fronton
des bibliothèques, imprimés par
ordre de montant de donation dans
les programmes de spectacles, gravés sur les bancs publics, égrenés sur
les panneaux d’affichage des écoles
et jusque dans les CV des étudiants
boursiers. La philanthropie n’est pas
seulement une affaire de magnats
mais une pratique populaire :
90% des foyers américains font don
d’argent à des œuvres de bienfaisance, et le total des donations
privées s’élève à 2 % du PIB
–contre 0,2% en France. L’élan philanthropique dispose même d’une
journée nationale, le Giving Tuesday
(le 27 novembre), mis en place pour
compenser la folie consumériste du
Black Friday. C’est cette date symbolique que le chercheur américain
Rob Reich a choisie pour publier un
ouvrage provocateur qualifiant la
philanthropie à l’Américaine d’«indéfendable». Dans son nouvel opus
Just Giving (1), ce professeur de
sciences politiques de l’université
Stanford montre que la politique
publique américaine fait du don
philanthropique un mécanisme de
subvention des préférences des riches au détriment de celles des
pauvres, mettant en danger la démocratie elle-même. Il puise dans
l’histoire, la philosophie politique et
l’économie pour proposer une vision
rédemptrice de la philanthropie,
construite sur les principes de
décentralisation du pouvoir et
d’expérimentation.
Comment un professeur de Stanford, une université privée dont
le fonctionnement repose largement sur la récolte de dons, en
vient à écrire une telle critique de
la philanthropie à l’américaine?
Mon intérêt académique pour la
notion de philanthropie a été déclenché par une expérience très personnelle: le fait de vivre à Palo Alto,
en pleine Silicon Valley. Quand j’ai
inscrit l’aîné de mes enfants à l’école
publique, j’ai reçu une lettre de bienvenue qui indiquait aux parents
d’élèves que la «donation volontaire attendue» pour l’année scolaire
était de 2 500 dollars par enfant.
Curieux de savoir combien demandaient les écoles du coin, j’ai découvert des inégalités flagrantes : par
exemple, l’école publique de Woodside près de Stanford récolte, rapporté au nombre d’élèves, davantage
en argent privé que ce que reçoit une
autre école d’un quartier défavorisé
en argent public. J’ai été frappé par
Rob Reich
«La philanthropie
n’est pas toujours
l’amie de l’égalité,
c’est aussi un exercice
de pouvoir»
DR
Recueilli par
Faire un don favoriserait-il les
riches? C’est la thèse polémique du
chercheur américain qui démontre
que le système de dons aux EtatsUnis, mais aussi en France, exacerbe
les inégalités au lieu de les réduire.
Il remet en cause les avantages
fiscaux accordés aux donateurs
et aux fondations privées.
le décalage entre l’intention du don
et son effet. En nous invitant à soutenir financièrement l’école publique,
on lui faisait perdre son essence: le
don philanthropique exacerbait les
inégalités au lieu de les réduire. C’est
le point de départ de ce que je défends aujourd’hui: la philanthropie
ne mérite pas seulement nos encouragements et notre gratitude, elle
mérite aussi notre méfiance.
En quoi la philanthropie est-elle
un sujet de philosophie politique?
Les domaines de l’économie et de la
sociologie étudient surtout la philanthropie pour savoir comment
l’optimiser. Du point de vue philosophique, je me demande si c’est une
bonne chose en soi, et ce que l’on devrait viser en l’optimisant. Ce n’est
pas seulement une question de moralité personnelle (à qui donner ?
combien?), c’est aussi un problème
de moralité collective. Je suis
convaincu que la philanthropie est
une forme et un exercice de pouvoir.
Il est nécessaire et urgent de l’analyser car le nombre de fondations privées a explosé ces vingt dernières
années, aux Etats-Unis et en France,
et elles ont un poids réel sur nos politiques publiques.
On est aussi à l’ère où les grands philanthropes sont sur le devant de la
scène: on voit par exemple Bill Gates
apparaître lors du G20 aux côtés de
chefs d’Etat ! De toute façon, on ne
peut pas séparer la philanthropie du
système politique dans lequel elle
opère : les dons philanthropiques
donnent lieu à des avantages fiscaux
dans nombre de pays, de sorte que
les gouvernements sont complices
ou en tout cas impliqués dans cet
exercice de pouvoir. Il est donc
nécessaire de se demander si la philanthropie agit en faveur ou au détriment de la démocratie.
Que reprochez-vous à la philanthropie ?
On associe naturellement la
philanthropie à la notion d’égalité,
puisqu’à son fondement est l’idée
d’aider les plus défavorisés ou de
s’attaquer aux racines des inégalités.
Mais l’histoire n’est pas si rose qu’elle
le semble. La philanthropie n’est pas
toujours l’amie de l’égalité, elle peut
y être indifférente et elle peut même
être une cause d’inégalité. Le système américain (et dans une moindre mesure le système français) fait
qu’il y a de l’inégalité à l’entrée et à
la sortie du transfert qu’est le don.
Les politiques publiques encadrant
la philanthropie aux Etats-Unis
traitent les donateurs de manière
inégale du fait de la déduction
d’impôts, ce mécanisme qui fait
qu’un don donne lieu à une réduction du revenu imposable.
Puisque cette déduction dépend de
la tranche fiscale dans laquelle on se
situe, un don d’un dollar peut après
déduction coûter un dollar pour les
plus pauvres contre 60 centimes pour
les plus riches. Ce qui n’est pas du
tout anodin: cela signifie que le système fiscal subventionne davantage
les choix et les préférences des riches
que ceux des pauvres. C’est comme
donner un mégaphone à certains et
pas à d’autres. Or des études montrent que les dons soutiennent des
causes différentes selon les revenus
des donateurs: aux Etats-Unis, 10%
des dons des plus pauvres servent à
subvenir aux premières nécessités,
contre moins de 4% chez les plus riches. 66% des dons des plus pauvres
sont alloués à la religion, contre 17%
chez les plus riches. A l’inverse, 50%
des dons des plus riches financent
l’éducation et la santé contre seulement 6% chez les plus pauvres. Le
déséquilibre est aussi frappant si on
regarde les dons alloués aux arts: 15%
des dons chez les plus riches contre
1% des dons chez les plus pauvres.
Un argument classique en faveur de
l’encouragement fiscal de la philanthropie est de dire qu’il vaut
mieux inciter les riches à donner leur
argent plutôt que de le conserver ou
de l’utiliser autrement. Mais on
oublie que le gouvernement renonce
à de l’argent public en déduisant les
dons des impôts: la vraie question
n’est pas de savoir si donner est
mieux que de ne pas donner, mais si
la philanthropie reflète les lll
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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u 23
préférences colComment réformer le
lectives. Il faut se demansystème pour sauver
der si elle redistribue
l’acte philanthropil’argent plus démocratique ?
quement que le gouverLa philanthropie repose
nement s’il avait disposé
sur l’exercice de notre
de cette somme sous
liberté de disposer
forme de taxe.
comme on le souhaite de
Est-on face à un
notre argent. Je ne crois
problème uniquement
pas qu’il y ait besoin
contemporain ?
d’instaurer un avantage
La philanthropie est aussi
fiscal pour nous inciter à
vieille que l’humanité, et
JUST GIVING :
exercer cette liberté. Si on
c’est un objet politique
WHY
conserve l’incitation fisdepuis au moins l’AntiPHILANTHROPY
cale, il faudrait au moins
quité. L’exemple du sysIS FAILING
la réformer pour qu’elle
tème liturgique de la déDEMOCRACY
devienne plus égalitaire:
mocratie athénienne est AND HOW IT CAN par exemple un crédit
passionnant : c’est une
DO BETTER
d’impôt plafonné, indésorte de philanthropie
de ROB REICH,
pendant du revenu du
obligatoire ancrée dans
Princeton
donateur, plutôt qu’une
les valeurs de compétiUniversity Press.
réduction du revenu imtion, d’honneur et de
Non traduit.
posable. La philanthrovertu promues par la cité.
pie serait plus diverse et
Les fortunes personnelles des plus plurielle. Quant aux fondations, je
riches citoyens sont en quelque sorte vois un grand potentiel dans ce que
réquisitionnées pour contribuer aux je pointe aussi comme un défaut: le
dépenses publiques. On peut refuser fait qu’elles aient très peu de compde contribuer, mais il faut alors nom- tes à rendre. Si on les encadre par des
mer quelqu’un de plus riche que soi politiques publiques adéquates, elles
–qui, s’il refuse à son tour, doit accep- peuvent œuvrer en toute indépenter une part de déshonneur et doit dance, sur un temps long, puisqu’eléchanger sa fortune contre celle de la les ont l’avantage de n’avoir à réponpersonne qui l’a défié. C’est un sys- dre ni à la demande d’un marché ni
tème ingénieux qui montre une vo- aux attentes des électeurs. Elles peulonté d’exercer un contrôle démocra- vent s’affranchir de ce que mon contique sur la richesse tout en louant la frère Dennis Thompson appelle le
gloire du bienfaiteur. Il y a aussi «présentisme de la démocratie», qui
l’exemple du Waqf, mis en place dès fait qu’un gouvernement peine à
le IXe siècle dans la civilisation isla- aborder les problèmes dont la solumique: une donation faite à perpé- tion n’est pas à sa portée immédiate.
tuité par un particulier à quelqu’un Plutôt que d’œuvrer à pourvoir aux
ou une œuvre d’utilité publique. Elle premières nécessités, car c’est la resdoit être approuvée par l’Etat et être ponsabilité du gouvernement qui
donnée en usufruit à perpétuité, de peut être tenté de s’en décharger
sorte que les gérants de chaque Waqf lorsque les philanthropes l’endosdoivent, de successeur en successeur, sent à sa place, les fondations pourrespecter le but originel du donateur raient être des sortes de laboratoires
même après sa mort. C’est un précur- d’utilité publique décentralisés, qui
seur de ce qu’est la fondation privée testent des choses ambitieuses,
aux Etats-Unis aujourd’hui… sauf comme le revenu universel ou de
qu’il n’a pas été mis en place par une possibles réponses au problème du
société démocratique!
changement climatique. Si l’idée
Un autre exemple intéressant est fonctionne, la société l’adoptera
celui de la France, quand Anne naturellement en y mettant son caRobert Turgot met en garde ses chet d’approbation démocratique,
contemporains dès le XVIIIe siècle comme quand le philanthrope
dans l’Encyclopédie de Diderot: il af- Carnegie a financé, entre 1911 et 1917,
firme que les fondations échouent à la création de 1500 bibliothèques pupromouvoir le progrès social, en par- bliques aux Etats-Unis.
ticulier parce qu’elles ont tendance à Quand le financement a été intercombler les inégalités sans interroger rompu, les citoyens ont réclamé leur
leurs causes, et parce que leur objectif maintien par la municipalité et c’est
étant fixé pour l’éternité, elles passent maintenant une pratique installée.
à côté des enjeux propres à chaque Il y a d’autres histoires à succès : la
période de l’histoire. Cet héritage est révolution verte ou encore le microun bon antidote à l’amnésie histori- prêt sont nés de tentatives de phique qui nous laisse penser que la phi- lanthropes. La philanthropie devrait
lanthropie est un phénomène politi- être un outil d’innovation et de prise
que nouveau. La donnée vraiment de risque plutôt qu’un exercice de
nouvelle, c’est le système de déduc- pouvoir. La régulation devrait
tion d’impôts qui traite les donateurs l’encourager à viser non pas une
selon un biais que je considère plou- récompense immédiate, mais
tocratique : je n’en ai pas trouvé une forme de justice à l’échelle
d’occurrence avant le XXe siècle.
intergénérationnelle. •
lll
24 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
CAMILLE LAURENS
Des lames et des larmes
U
ne récente publicité pour
les rasoirs Gillette a créé
une polémique aux EtatsUnis. Dans la lignée de MeToo, le
clip montre des garçons et des
hommes pensifs face aux situations
dont ils sont parfois les acteurs,
mais aussi les victimes: intimidation et insultes via Internet, brutalité physique et mentale, harcèlement sexuel. Il les invite à changer
d’attitude, notamment en luttant
contre le sexisme et la violence
dans l’éducation des enfants dès le
plus jeune âge. Il leur suggère d’aller chercher «ce qu’il y a de meilleur
en l’homme», à savoir non le mépris, la vulgarité, l’agressivité, mais
au contraire l’écoute, l’attention, la
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
tendresse, le secours. «Car les garçons d’aujourd’hui sont les hommes
de demain», conclut le slogan.
Dans un pays dirigé par un président qui aime les armes et se vante
d’attraper les femmes par la chatte,
cet appel au respect en a choqué
plus d’un. Et voilà les masculinistes
et autres machistes rancis qui
boycottent la marque et partent en
guerre contre la répression des
hommes –les vrais. Ils tiennent en
effet la pulsion sexuelle irrépressible, la violence et l’agressivité pour
l’expression pure et simple de
l’identité masculine, à l’instar de la
barbe. L’homme viril, loin des
«petits pédés», c’est celui qui brandit sa «bite» et son couteau, pour
reprendre des mots chers à Michel
Houellebecq. Notre écrivain national, à l’instar des Zemmour et
autres Moix, voue en effet un culte
(mou et déçu, mais quand même)
au «phallus triomphant». Si on les
en croit, il y aurait une nature mâle
qui impliquerait essentiellement de
se battre et de conquérir les femelles, comme la nature des femmes
(jeunes) serait de se soumettre au
mâle dominant et de le satisfaire,
tout en se dévouant à «la nécessité
de reproduire l’espèce» (ce qui justifie qu’après 50 ans, on les jette).
L’homme, réduit à son statut de
«mammifère mâle», de «simple primate», n’a que faire d’une culture
qui chercherait à le civiliser, il reste
et doit rester un être de nature soumis à son instinct et à ses hormones. Ce qu’il y a de meilleur dans le
garçon, c’est le cochon, et dans la
garce, c’est la chatte. C’est ainsi que
le narrateur de Houellebecq, fin lecteur de Proust, propose de remplacer «jeunes filles en fleurs» par «jeunes chattes humides». Ça a le mérite
de recentrer le débat. Assez déconné, au sens littéral, c’est la devise des couillus pour qui neurones
ne rime pas avec testostérone car
«un garçon sera toujours un garçon». Que le machisme soit juste-
ment le contraire de la virilité, voilà
qui ne les effleure pas plus qu’une
lame Gillette.
A propos de garçons, je ne cesse de
penser au jeune Malien de 14 ans
mort noyé en Méditerranée, sur
qui le médecin légiste chargé
d’identifier les cadavres a retrouvé,
cousu dans la doublure de son vêtement, non pas de l’argent ni une
pièce d’identité, mais ses bulletins
scolaires. Au XVIIIe siècle, les pauvres qui tentaient de franchir des
fleuves à la nage, faute de pouvoir
payer un passeur, portaient au poignet un bracelet de parchemin(1)
indiquant leur nom ; les errants
des routes gardaient sur eux un petit fragment de papier – lettre,
billet, prière – destiné à faire état
de leur existence. Craignant de
mourir anonymes, ils désiraient
partager, malgré tout, une appartenance au monde, dire qui ils
étaient, être, au moins une fois, reconnus. De même, ce jeune garçon
a dû choisir avec soin le témoin de
son identité. Etait-il parti seul ou
avec sa famille ? Avait-il un point
d’accueil, quelqu’un qui l’attendait? Nous ne connaissons rien de
lui, même pas son nom, effacé par
la mer comme par des larmes.
Mais nous savons que c’était un
garçon qui avait du courage, qu’il
croyait à la reconnaissance de la
valeur humaine, à la puissance du
savoir; il croyait que ceux qui n’ont
rien ne sont pas rien et peuvent devenir quelqu’un, il était prêt à apprendre. Loin des fous, des tueurs,
des beaufs, il croyait que de l’autre
côté de la mer, il y avait un peuple
d’enseignants bienveillants, un
peuple de parents aimants, les bras
ouverts pour tous les enfants qui
travaillent bien à l’école. Sa première et dernière leçon de l’Europe
aura été bien amère. Ce garçon-là
n’a pas eu le temps de devenir un
homme, mais il avait son idée de ce
qu’est un homme. Dans nos pays
où l’on fait plus volontiers passer
aux mineurs étrangers des tests osseux pour les renvoyer chez eux
que des tests scolaires pour les envoyer à l’école, nous sommes tous
en deuil de lui, et de cette idée. •
(1) Arlette Farge, le Bracelet de parchemin :
l’écrit sur soi au XVIIIe siècle (Bayard).
Les autres citations sont extraites de Sérotonine, de Michel Houellebecq (éditions
Flammarion).
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Tania
de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Gilets jaunes: les leaders
d’un mouvement sans leader
Quand les personnages les plus emblématiques
d’une mobilisation ne cessent de répéter qu’ils
ne dirigent rien, la question est : qui décide quoi ?
Q
ui dirige quoi ? Et y a-t-il
seulement quelque chose à
diriger? L’organisation des
gilets jaunes laisse les observateurs
circonspects. Sans structure formelle, ce mouvement gazeux tient
la distance tant bien que mal depuis deux mois. Contrairement aux
apparences d’un mouvement totalement chaotique, on constate en
coulisses un début d’organisation.
Ou plutôt des débuts d’organisation. Diverses structures de coordination nationale des gilets jaunes
se sont montées ces dernières semaines, autour de trois légitimités
différentes: celle des réseaux, celle
des plateaux télé et celle du terrain.
Les gilets jaunes sont, à l’origine,
un mouvement décentralisé, éclaté
entre de très nombreux rondspoints. Autant de micro-espaces
politiques qui ne communiquaient
pas forcément entre eux. Facebook
s’est vite imposé comme le rondpoint des ronds-points, comme une
AG permanente du mouvement.
Les gilets jaunes n’ont pas de «leaders revendiqués», comme l’assure
Benjamin Griveaux, mais plutôt
des leaders revendiquant le fait de
ne pas être des leaders : Eric
Drouet, Maxime Nicolle ou Priscillia Ludosky. C’est un invariant
des mouvements «grassroots» créés
sur Internet, il existe toujours des
leaders informels propulsés par
leur influence sur les réseaux. «Les
dynamiques propres à l’économie de
l’attention en ligne –la course pour
avoir le plus de likes ou de vues –
crée des porte-parole de facto, écrit
la sociologue Zeynep Tufekci dans
son livre Twitter and Tear Gas. Ces
leaders de facto se retrouvent euxmêmes dans une position compliquée: ils attirent beaucoup d’attention sur eux, ce qui est profitable
pour le mouvement, mais il leur
manque la reconnaissance formelle
de leur rôle de porte-parole.»
Le cas d’Eric Drouet est emblématique de cette nouvelle manière de
diriger un mouvement social sans
en avoir l’air. Ce chauffeur routier
de 33 ans exerce une influence considérable, mais de plus en plus critiquée en interne. Créateur de l’événement Facebook du 17 novembre
qui a lancé la mobilisation, il est
aujourd’hui l’administrateur d’un
des principaux groupes Facebook
du mouvement, «la France en colère !!!» (300 000 membres). Il a
construit sa relation de confiance
avec la base, avec ses nombreux Facebook lives enregistrés en direct
de son camion.
Drouet conçoit sa fonction comme
celle d’un «messager» qui relaie,
fort de son audience, les initiatives
qu’on lui transmet. «Vous me donnez beaucoup de choses à partager,
j’essaye de faire le tri», disait-il dans
un live. Les gilets jaunes sont devenus une fourmillante boîte à idées:
grève générale, marche des femmes, chaîne humaine à travers
toute la France, «Nuit jaune», marche des blessés… Pour se concrétiser sur le terrain, les créateurs de
ces événements ont besoin de
l’audience et de l’onction que
représente un partage par Eric
Drouet ou Maxime Nicolle. Leur influence les rend incontournables.
Une manifestation parisienne ne
devient «officielle» pour les gilets
jaunes que si elle est partagée par
Eric Drouet.
«J’essaie de partager le maximum»,
répète sans cesse Eric Drouet dans
ses lives. La vérité est plus contrastée. Il ne partage que les événements que lui et son équipe veulent
bien partager. Le processus de sélection est tout sauf transparent.
Des gilets jaunes le soupçonnent
d’avoir mis en place une direction
officieuse du mouvement, dont
personne ne sait rien. Face à ces accusations, Eric Drouet répond que
les initiatives qu’il promeut ne font
que retranscrire la volonté de la
base.
Le concept d’une «Nuit jaune»
viendrait ainsi directement d’un
sondage mené sur son groupe, où
il demandait aux internautes de lui
soumettre de nouvelles idées. En se
présentant comme un simple
«messager» qui retranscrit la
volonté de la base, il s’exonère de la
responsabilité juridique et morale
des événements. Interrogé sur l’antenne de RT France, Eric Drouet assurait ne pas en être responsable et
ne faire que «relayer les informations». «C’est la remontée des réseaux sociaux», explique-t-il.
A côté des leaders de Facebook, un
rassemblement de gilets jaunes des
plateaux télés s’est constitué autour
d’Hayk Shahinyan. Ce «Collectif du
17 novembre» est à l’origine de la
liste aux européennes menée par
Ingrid Levavasseur, une aide-soignante de 31 ans remarquée pour
ses passages à la télévision. Ne bénéficiant d’aucune assise sur les
ronds-points ou sur les réseaux, ces
porte-parole autoproclamés des gilets jaunes ont reçu de très sévères
critiques à l’annonce de la constitution de la liste. Défendre les gilets
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
«Milliardaire, adopte
un pauvre»
Et si on prenait un peu de milliards à ceux
qui en ont plein ? Et si certains s’en occupaient
personnellement, de l’indispensable
ruissellement ?
S
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
i j’ai bien compris, il y a un
paradoxe pour l’Etat à refuser de rétablir l’ISF – c’està-dire un impôt que tout le
monde réclame et que personne
ne paie. C’est d’ailleurs l’argument d’Emmanuel Macron
lui-même contre ce rétablissement : les très très riches ne le
paient pas, alors à quoi ça sert ?
Les gens pas riches qui paient des
impôts se demandent pourquoi
les riches n’en paieraient pas et
les riches qui en paient s’indignent que les très très riches n’en
paient pas. En fait, la situation
est à fronts renversés. L’opinion
publique est favorable à l’ISF
puisque ce ne sont que les riches
qui paieront, de même que tous
les Français applaudiraient des
deux mains qu’on crée un impôt
international de solidarité avec
la France qui serait abondé par
les Allemands, les Suisses et les
Singapouriens. Que les très très
riches ne paient pas l’ISF, si ça
mécontente jusqu’au Président,
il serait peut-être temps pour le
gouvernement de songer à se
pencher sur l’esquisse de
l’esquisse de la question. Mais
non, touche pas à mon riche. On
ne veut pas augmenter les réfugiés fiscaux, ces migrants si mal
considérés qui en sont réduits à
envahir la Suisse et l’Irlande,
pays qui ne semblent pas s’en
porter plus mal alors qu’ils ne
sont que de vulgaires receleurs
institutionnalisés, puisque c’est
avec nos impôts qu’ils mangent
leur chocolat et boivent leur
whisky. C’est aussi simple que
dans une cour d’école : il n’y a
qu’à dire «perché» et le gros chat
du fisc n’a qu’à aller se rhabiller.
Chez nous, après avoir renfloué
les banques, on devrait renflouer
les contribuables. D’autant qu’en
renflouant les contribuables, on
renflouera les banques. C’est un
mauvais calcul d’avoir commencé par les banques, mon
Dieu quelle erreur.
La solution est là, pour l’ISF. On
sait que, maintenant, quand des
présumés dealers affichent un
train de vie qu’ils ne peuvent
justifier, on saisit leurs belles
voitures, leurs belles villas et
leurs beaux chalets. Pourquoi ne
pas s’en inspirer pour les très riches ? Une seule solution, la réquisition. Même si leurs experts
fiscalistes ont trouvé toutes les
parades légales et que c’est la
chose la plus normale du monde
jaunes sur les plateaux ne suffit pas
pour parler en leur nom, il faut
l’onction des réseaux sociaux ou se
soumettre à un long exercice démocratique sur le terrain.
C’est le sens de la démarche d’une
autre coordination des gilets jaunes,
qui fait nettement moins parler
d’elle. Le 30 novembre, un rassemblement de ronds-points de Commercy, petite ville de la Meuse, lançait un appel à créer dans toute la
France des assemblées populaires,
selon des principes proches du municipalisme libertaire. Deux mois
plus tard, le processus parvient à
son terme et se tiendra ce week-end
une «assemblée des assemblées»
dans la Meuse, où seront représentées une cinquantaine d’assemblées
de toute la France. «On fait les choses par la base, avec des assemblées
locales, explique Claude, un des
membres de Commercy. La différence est fondamentale. Ce ne sont
pas des leaders autoproclamés. Tout
le monde prône la démocratie au
sein des gilets jaunes. Nous, on essaye de la faire vraiment.»
Par
VINCENT GLAD
Auteur du blog l’An 2000
sur Libération.fr
qu’ils n’aient rien à payer en impôts, avec tout ce qu’ils gagnent
pour la France, des familles défavorisées devraient avoir leur journée pour profiter du yacht de Bernard Arnault ou de la collection
personnelle de François Pinault
ou des assurances-vie de la fille
Bettencourt. Chaque pauvre devrait avoir son parrain riche chez
qui il aurait table ouverte, mixité
sociale qui n’aurait que des avantages scolaires: d’un côté, «si tu
travailles à l’école, voilà ce que tu
deviendras», de l’autre, «si tu ne
travailles pas à l’école, voilà ce
que tu deviendras». Mais les enfants ne sont pas si bêtes, quoi
qu’on dise, ce serait surprenant
qu’ils s’y laissent prendre.
Et si, au lieu de manifester dans
des conditions où ils risquent
leur intégrité physique tous les
samedis, les gilets jaunes allaient
plutôt se faire un bon petit barbecue au château du coin ? «C’est
nous!» On imagine les pauvres riches avec leurs chambres d’amis
bondés et les salles de bains jamais libres. Ils seraient alors
d’accord pour le rétablissement
de l’ISF et qu’on flanque au chômage les comptables en tous genres qui vous le diminuent à force
de prouesses optimisantes. Si j’ai
bien compris, ils supplieraient à
genoux qu’on accepte enfin leur
argent. •
26 u
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Pages 32-33 : Plein cadre / Vivian Maier, angles de rue
Page 34 : Art / Strasbourg, place Net
Page 35 : Ciné / Ross McElwee, portraits et autoportraits
Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. PHOTO SHAM ZUOLONG. DAMMAI FILMS
Le «Grand Voyage»
vers Kaili
u 27
28 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Le cinéaste Bi Gan, 29 ans, réalisateur d’Un grand voyage vers la nuit, en sa ville de Kaili dans la province du Guizhou, en Chine, en octobre.
Bi Gan : «Venez, allons voir
si cet endroit existe encore»
Avec les superbes
«Kaili Blues» et «Un
grand voyage vers la
nuit», le jeune virtuose
a inscrit sa ville sur
la carte du cinéma
chinois puis explosé le
box-office. «Libération»
lui a rendu visite
chez lui, à Kaili, dans
la province isolée du
Guizhou. D’apparitions
en disparitions.
Texte et photos
JULIEN GESTER
Envoyé spécial à Kaili (Chine)
«W
elcome to Kaili»
clame, en grosses
lettres rouges, la
colline qui domine
l’entrée en gare du TGV arrivé de Guiyang, la
capitale provinciale. En contrebas, l’exosquelette d’un immeuble moderne en
construction voisine le feuilleté de
tuiles noires d’une pagode. Comme
dans un film, sur le quai, on se voit
offrir une cigarette au parfum de mandarine,
une marotte locale, et l’on se trouve soudain rappelé à la première fois que l’on avait
entrevu l’existence de cette ville, de cette Chine-là, subtropicale, brumeuse, dentelée de
montagnes à la verdure crépue sous une
chape d’épais nuages : c’était à l’été 2015 en
bordure d’un lac suisse, à la faveur de
l’éblouissement du premier film qu’un jeune
homme de 26 ans présentait au festival de
Locarno – Kaili Blues.
Le prodige inconnu s’appelait Bi Gan. Débarqué de nulle part sur nos cartes du cinéma
chinois et épaulé seulement de camarades
d’école, tous novices et nés comme lui dans
les années 90, il filmait les alentours de sa
ville comme un conte mystique où se précipiteraient passé, présent et songes, avec
une virtuosité calme, miraculeuse, au
climat d’épiphanies multiples. Sur
l’écran se révélaient ainsi en même
temps un paysage et un arrière-monde, une
façon de filmer les multiples épaisseurs du
temps dans le pur présent d’un plan-séquence sans fin, et le regard d’un cinéastepoète, peut-être immense, qui aurait reçu des
films de Hou Hsiao-hsien et Wong Kar-wai
quelques leçons déjà mûries et fondues dans
CINÉMA
la géographie particulière de son environnement familier. On était sorti de là ivre comme
rarement du sentiment d’avoir reçu une décharge de quelque chose d’inconnu, et de très
puissant. Et si un jour d’automne trois ans
plus tard on se rend enfin en personne à Kaili,
c’est parce que l’on a rendez-vous avec lui.
Futuriste et forain
Un saut à l’hôtel, une soupe de nouilles aux
tripes d’oie sifflée, le voilà qui nous cueille à
bord de sa belle voiture neuve, la première
européenne que l’on aura croisée depuis l’atterrissage en Chine. Il porte toujours ce sourire doux et les mêmes petites lunettes rondes
qui, au temps de son premier film, lui donnaient un air d’enfant tardif un peu triste. Le
revers de sa main affiche une décalcomanie
à l’effigie d’un cochon, apposée là par son fils.
Mais, les joues rondes de gamin se sont copieusement épaissies et faites celles d’un
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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ments traditionnels des Miao. Aujourd’hui
c’est un monument coincé entre deux centres
commerciaux. Kaili est une combinaison de
choses très neuves et de vieilles beautés raréfiées.»
Plus loin, en bordure d’une quatre-voies, il
pointe une petite chute d’eau cernée de
verdure qu’il a filmée dans Kaili Blues («C’est
rare de trouver une cascade à l’intérieur de la
ville. Elle alimentait une centrale électrique.»).
A quelques minutes se trouve l’imposant
double tunnel de béton où il a tourné l’une de
ces très belles séquences d’Un grand voyage
vers la nuit qui fait tanguer le régime de
réalité du récit pour en exposer l’envers de
hantise, d’hallucinations et de désir fulminants. «J’avais d’abord envisagé de trouver un
O
Pa céa
cifi n
qu
e
homme à l’évidence très bien nourri – en Bi Gan a beau avoir un père chauffeur de méChine, c’est là paraît-il une marque de bonne tier, il n’a obtenu son permis que trois mois
fortune. A ses basques, la caméra d’une avant qu’on le retrouve au volant cet
équipe de télévision qui lui consacre un docu- automne. «Vous êtes le premier étranger à s’asmentaire, et nous suivra jusqu’au soir.
seoir dans ma voiture», s’enthousiasme-t-il,
Car entre-temps, Bi Gan a créé sa boîte de pro- prenant à l’évidence un plaisir de gosse à
duction et réalisé cet autre film qui sort en piloter la balade automobile du jour, qui
France mercredi: Un grand voyage vers la nuit, sillonne quelques-uns des lieux indissociaégalement tourné entre Kaili et les environs, blement liés à sa vie et ses tournages. Sans les
mais à mille lieues des conditions d’artisanat retrouver tous, loin de là. Nombre d’entre eux,
du premier, avec moyens financiers plus logés dans le secret des montagnes, demeuconséquents, coproducteur français et pre- rent presque inaccessibles, tel ce village retiré
mière très scrutée au Festival de Cannes en où se perdait la dérive du héros de Kaili
mai dernier. Une splendeur déroutante, y Blues («Impossible à trouver. L’accès est très
compris pour les admirateurs de la première difficile et il n’est pas répertorié par les GPS.
heure, et une folie, qui se mue à nouveau à mi- La seule personne que je connaisse qui maîcourse en un stupéfiant plantrise la route n’est pas à Kaili ces
séquence, planant au posjours-ci»), ou cet étrange comsible, d’une durée de
plexe à l’abandon qui servit
RUSSIE
59 minutes. En 3D. Film
de théâtre à l’étourdissant
noir en décomposition, où
plan-séquence d’Un grand
MONGOLIE
KAZ.
un homme revient à Kaili
voyage vers la nuit : une
Harbin
en quête des traces et fanex-mine soviétique de
Pékin
tômes d’une mère morte,
«mercure aurifère», diCHINE
d’une amante disparue et
sent les villageois voisins,
Kaili
d’un enfant jamais né, le
devenue une ex-prison
GUIZHOU
film se scinde ainsi en deux
chinoise abandonnée, à
INDE
temps distincts: l’un tout de
plus de deux heures de la
Hongkong
bris d’enluminures au néon,
ville, via une route rendue
500 km
d’éclats dispersés et souvent sidangereuse par les coulées de
byllins de scènes sublimes, mais un
boue. D’après le recensement d’une
sublime qui sentirait un peu la poussière, la ONG américaine qui documente les laogai,
cire et la mort, avant que le deuxième volet du ces équivalents maoïstes du goulag par lesfilm, en relief, d’un seul tenant, à la fois futu- quels seraient passés plus de 50 millions de
riste et forain, vienne y apposer sa réparation Chinois depuis 1949, plusieurs usines et
consolatrice, comme les rêves nous cueillent mines de la région de Kaili ont pu remplir ce
au soir pour raccommoder les insatisfactions terrible usage.
décousues de la vie. Et l’on croirait alors, au
bout du grand voyage, voir un enfant de la Hallucinations
technomodernité illustrer à la lettre le geste Cao Shanshan, jeune collaboratrice du cique Virginia Woolf prêtait à Emily Brontë, néaste, qui assure la traduction des échanges
avec cette façon de délivrer en un plan «sa vi- entre le mandarin et l’anglais, évoque depuis
sion d’un monde ravagé par un immense désor- la banquette arrière, amusée, «ces cinéphiles
dre dont [il] aurait retrouvé l’unité».
chinois obsédés par Kaili Blues qui viennent ici
Lorsque l’on rencontre le cinéaste sur ses sur les traces du film. Ils repartent souvent déterres mi-octobre, le film suscite déjà çus car beaucoup d’endroits ne sont pas en ville
une fervente excitation tant pour les médias et très difficiles d’accès». D’autres, comme le
qu’au sein d’une industrie du cinéma natio- quartier où Bi Gan a grandi, se sont tout simnal en expansion effrénée, mais nul ne sau- plement évanouis, effacés au gré d’une politirait deviner qu’il deviendra en une nuit, celle que de développement urbain enragée, s’ingédu 31 décembre, le film d’auteur de loin le niant à muer la plupart des villes chinoises
plus rentable de l’histoire du pays, avec quel- petites et grandes en d’immenses chantiers et
que 38 millions de dollars de recettes empo- champs de bataille pour pelleteuses et grues
chés le soir de sa sortie (soit 33,5 millions qui s’y livrent à un roulement incessant. Entre
d’euros et plus de 7,3 millions de spectateurs les avenues du centre qui sentent le neuf, souquand Kaili Blues en avait rassemblé moins lignées par la litanie de tours sans qualité, on
de 200 000 en dix jours), très loin devant sa discerne partout des trous, crevasses, dont
concurrence de blockbusters américains. Et sortiront d’autres tours.
les entrées auront beau chuter dès le lende- «Notre société de production est installée à
main – une campagne marketing en forme Pékin, après avoir été basée à Shanghai –je
de malentendu sublime, axée sur le roman- déteste Pékin, ville beaucoup trop virile; alors
tisme du film, avait attiré dans les salles un que Kaili est comme une femme mystérieuse.
très grand public pas préparé au voyage, au Mais tout est là-bas, à part la finance, ancrée
risque de bousculer les habitudes et de chan- à Shanghai, déplore Bi Gan, avec ce mélange
ger quelques vies – , cet invraisemblable de rondeur calme et de douceur un peu voilée
casse assurera à Bi Gan, 29 ans, de rêver à sa qui enrobe ses paroles. A chaque fois que je vais
guise aux films qu’il lui plaira de tourner les à Pékin pour travailler, je reviens une semaine
décennies à venir. Ce qui était initialement plus tard et je constate que quelque chose a
loin d’apparaître acquis à ce jeune homme changé: parfois il y a une rue que je ne reconissu de la minorité Miao, né dans le Guizhou nais pas. Tout bouge constamment dans ces
–soit une région paysanne et minière, histo- villes de quatrième ou cinquième catégoriquement l’une des plus pauvres du pays, rie [l’agglomération de Kaili compte environ
encore peuplée d’une multitude de commu- 500 000 habitants, en tenant compte des
nautés non officiellement reconnues par Pé- villages avoisinants, ndlr]. On ne peut pas nier
kin –, et dans une ville alors dépourvue de que les transformations apportent un gain de
salle de cinéma. Un garçon dont la plus haute confort aux gens, mais le passé disparaît et il est
et intouchable ambition, lorsqu’il entama des impossible de ne pas être nostalgique.» La visite
études à l’école de télévision, consistait à réa- se trouvera scandée souvent de cette annonce
liser des films animaliers, mais dont le CV, un brin fataliste, devançant la possible volatilijusqu’à Kaili Blues, était surtout fleuri de sation de l’étape suivante du parcours: «Venez,
boulots de réalisateur de films de mariage, de allons voir si cet endroit existe encore.»
coups de main au salon de coiffure de sa Tandis que la voiture traverse l’un des prinmère et de missions d’artificier en charge cipaux carrefours du centre-ville, il désigne
de dynamiter la roche dans les montagnes le terre-plein central, coiffé d’imposants
alentour.
tambours de bronze : «C’étaient les instru-
Dans les rues de Kaili et ses alentours.
u 29
lieu pour chaque face de la séquence, réelle
puis irréelle, mais c’est la découverte de celui-ci
qui m’a donné l’idée de mise en scène et
convaincu de tout tourner au même endroit,
en empruntant un tunnel pour la réalité,
l’autre pour l’apparition de la femme à la robe
verte.» La robe, il nous soufflera plus tard
l’avoir directement prélevée dans une autre
histoire d’homme errant éperdument en
quête d’une femme évaporée : Vertigo. Un
film qu’il avait d’abord découvert étudiant, à
l’époque où, quasi étranger au cinéma et à son
histoire, il s’éprouvait aux classiques et, faute
d’avoir déjà aiguisé son regard, les trouvait
souvent «horribles» ou «atrocement ennuyeux». Comme alors le film d’Hitchcock,
qu’il revit des années plus Suite page 30
30 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
A Shiqiao, village de la minorité Miao, en périphérie de Kaili, en octobre.
tard, en préparation
d’Un long voyage vers la nuit, pour s’en trouver cette fois bouleversé. «C’est peu dire que
ça ne m’a pas fait le même effet…» sourit-il. A
l’autre extrémité du passage, le ruisseau issu
de la cascade se déverse dans un petit lac
bordé d’une végétation désordonnée et de
maisons grises, comme posées au hasard du
relief, au creux des collines. Un peu plus
avant, la voiture s’engage sur un pont étroit
et délabré, dont les embouchures ont été partiellement murées pour empêcher le passage
des camions. Il faut rouler au pas sous peine
de rayer les portières de la berline neuve.
«C’est là que s’est tournée la scène après le passage en prison, où le héros rencontre le policier
qui lui remet la première page du livre. Maintenant, essayons de trouver l’endroit où j’ai
installé le décor du restaurant, je ne sais pas
s’il est toujours là.»
Suite de la page 29
Chignon complexe
Il conduit jusqu’en haut d’un talus, où une petite épicerie tenue par un couple surplombe
une voie ferrée. Les propriétaires ne paraissent pas reconnaître Bi Gan, mais tout
contents de la présence de la caméra de télé,
l’invitent à rester pour «dîner» –il est 13 heures. Il secoue la tête en souriant, puis explique: «Ici, nous avions installé le décor du restaurant de la mère du héros. J’ai d’abord
trouvé les rails, sur lesquels passerait le train,
ce qui m’a conduit ici. Je voulais dépeindre une
atmosphère de fin du monde, de tremblement
du réel, c’est pourquoi il y a ce verre d’eau qui
se met à vibrer. Ce n’est pas un hommage
à Tarkovski, mais à cause du train passant sur
la voie en dessous. Je voulais montrer que les
deux amants aspiraient à échapper à leur réalité et c’est pour ça que j’ai inséré ce détail,
pour ne pas le figurer de manière littérale,
avec ce train qui va dans un sens puis dans
l’autre, combinant la réalité et le rêve.»
Dans l’escalier qui conduit aux rails, flanqué
des mandariniers poussant sur les pentes, on
croise le passage d’une vieille porteuse de
palanche, aux paniers lestés de riz et de
poivre. L’éruption d’un souvenir colore le
visage du cinéaste: «Les gens d’ici construisent
de manière très traditionnelle du fait de la
topographie, et ils utilisent parfois des
animaux pour descendre du sable jusqu’à leur
chantier. Quand on a tourné ici, un cheval est
soudain apparu et a commencé à descendre
l’escalier vers la voie, seul. Mais le temps de
penser à l’insérer dans le plan, il avait disparu. Etait-il vraiment là ?»
On reprend la route. Sa playlist joue Goodbye
to Romance d’Ozzy Osbourne dans l’autoradio.
Bi Gan expose quelle place prépondérante l’ancrage de son cinéma dans sa ville et
sa région tient jusque dans l’écriture de ses
films: «J’ai l’habitude d’imaginer et écrire les
scènes à partir des endroits que je trouve. A
l’époque de Kaili Blues, je roulais beaucoup à
moto et je m’arrêtais quand je trouvais un lieu
intéressant pour prendre des notes pour le
scénario. Les décors apportent par leur géographie et leur atmosphère une réponse à l’histoire
que je veux raconter, puis ils dictent la mise en
scène. Mais le fait d’avoir de l’argent cette fois
a permis de ne plus être dépendant des lieux
que pouvaient me prêter mes proches, ou dont
je pouvais disposer gratuitement. On a pu
construire, créer.» D’où, avance-t-on, ce sentiment que quelque chose de la dimension
presque documentaire, organique, qui
s’engouffrait dans Kaili Blues malgré la stylisation, a pu s’estomper sous un vernis d’embourgeoisement, du moins dans la première partie.
Lui rétorque: «Un grand voyage vers la nuit
s’est fait dans des conditions simplement normales, avec des méthodes à peine moins artisanales –je ne sais toujours pas vraiment utiliser
un combo de retour image, par exemple. Malgré
les neuf mois de tournage, on a obtenu énormément avec un budget tout à fait standard. J’y
montre moins la ville telle qu’elle est parce
qu’elle se transforme et se développe à une telle
vitesse depuis trois ans qu’il nous était devenu
Le centre-ville de Kaili en
presque impossible de l’enregistrer. Regardez
par la fenêtre: juste devant vous, il y avait il n’y
a pas si longtemps une colline. Aujourd’hui, un
immeuble a poussé à la place.»
«Je suis peut-être voué à faire des films de plus
en plus étouffants, médite-t-il. Et cela tient aux
transformations et au développement urbains,
avec ces horribles grands et gros édifices modernes, que je n’ai pas très envie de montrer. J’imagine que moins la ville sera présente dans mes
films, plus je serai obligé de filmer en intérieurs.
Au départ, je filmais des gens assis au milieu des
terrains vagues. A présent, ils sont assis dans
une pièce avec une fenêtre. Dans mon prochain
film, il ne restera peut-être que quatre murs
étroits.» S’éloignant du centre, la voiture longe
une décharge. Il roule très lentement. Puis l’on
traverse une zone en bordure de Kaili, marge
urbaine dont l’aménagement se fait très brut,
aux reliefs et contours indécis, comme si campagne et ville y entraient dans une collision
dont toutes deux sortent pantelantes. Une po-
pulation manifestement démunie y vend des
légumes terreux à même le bord de la chaussée,
qui ne fait pas toujours l’effort de ressembler à
un trottoir. Des femmes portent l’habit et ce
chignon complexe piqué d’une grosse fleur qui
les identifient comme de la minorité Miao.
Marmite écarlate
Le tournage, qui ne s’est achevé que trois mois
avant le Festival de Cannes, en a duré neuf,
sur courant alternatif, haché par le cortège
de «difficultés». Parfois les décors prévus
n’existaient plus, ou n’avaient pas été
construits à temps. Avant d’être émietté et rapiécé sur la table de montage en un iridescent collage de souvenirs et fantasmes douloureux, le récit a beaucoup muté au gré de
ces aléas. L’équipe aussi: «Le tout premier jour
du tournage, je me tenais au milieu des voies
et j’ai songé que rien n’allait, qu’il fallait tout
arrêter. Le chef déco est parti avec ses assistants, ce qui nous a mis à l’arrêt. Lui ne venait
Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan. PHOTO. DANGMAI FILMS
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remodelage permanent.
pas de Chine continentale mais de Taiwan, et
il ne comprenait pas comment négocier avec
ce type d’environnement, comment ça se passe
ici. C’est eux qui avaient fait tous les repérages. Quand son remplaçant est arrivé, il lui a
fallu du temps pour s’adapter aux lieux et
comprendre ce que je projetais. Ce qui nous a
aussi ralentis.» Bi Gan a aussi usé quelques
chefs opérateurs, avant de finir le travail avec
le Français David Chizallet (Mustang, le Sens
de la fête) aux manettes du fameux plan-séquence final, prouesse poétique autant que
technique, tourné dans l’environnement reculé de l’ancienne mine-prison.
Il se gare devant un salon de coiffure bardé de
couleurs et de panneaux LED clignotants :
«C’est celui de mon oncle, qui joue le vendeur
de feux de Bengale dans le film.» Un autre
tonton, vigile de son état, tenait le premier
rôle magnétique et banal de Kaili Blues
– Bi Gan lui avait décelé une fibre artistique
en le surprenant un jour en train de regarder
un DVD pirate du Peuple migrateur– et en a
conçu depuis une petite carrière d’acteur. On
gravit un chemin bétonné qui surplombe de
petites baraques de briques et de tôle.
«Attention, même s’il ne pleut pas souvent, il
y a souvent des coulées de boue», prévient
Shanshan, la collaboratrice du cinéaste, tandis que l’on enjambe un amas de haricots
plats noircis qui pourrissent au sol. De câbles
métalliques tendus entre les arbres que l’on
longe pendent des cages rondes où tournicotent de jolis oiselets cendrés – «les gens d’ici
ont l’habitude d’en élever de très beaux»,
commente Bi Gan.
On parvient à un terre-plein, cour où sèche le
linge devant une maison en briques traditionnelle, typique du sud de la Chine et donc
grande ouverte sur le dehors, si bien que l’on
en devine les deux pièces : une cuisine très
sommaire et une chambre-salon où l’électroménager jouxte un imposant autel au bois
gravé d’inscriptions jaunes, décoré d’encensoirs, d’ancestrales photos de famille et de
u 31
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Bi Gan sur le seuil de la maison de sa grand-mère.
bougies électriques. «Ma grand-mère habite
ici, explique Bi Gan, et c’est l’un des seuls endroits en ville qui n’a pas tellement changé depuis mon enfance. Parce qu’il est à flanc de
montagne. J’y ai filmé plusieurs scènes de Kaili
Blues.» «J’ai aussi tourné sur la plateforme,
là-bas, poursuit-il en pointant l’étendue
dallée d’un toit plus bas. Mais je ne le referais
plus aujourd’hui. A l’époque, les deux immeubles modernes que vous voyez à côté n’existaient pas.» Tandis que l’on prépare le repas
qui mijote sur la braise incandescente («Ça va
être très épicé», nous prévient-on, dans un
mélange de gravité inquiète et de malice), on
prolonge notre exploration de l’arbre généalogique du cinéaste : grands-parents, tante,
oncle, cousin qui déboule à scooter et arrose
tout le monde de clopes parfumées. On sert
du thé et des fruits du cru : prunes, jaques,
graines de melons séchées, pomelos et mystérieux branchages dont s’extrait une pulpe
sucrée. On se voit même offrir du vin, que l’on
décline poliment, non sans apprécier l’étiquette dorée du producteur de ce bordeaux,
la «Château Margot Winery Ltd.», manifestement sise à Yantai, dans le Shandong.
A table, des jeunes du coin s’agrègent au
cercle autour du cinéaste, buvant le thé en si-
«Hou Hsiao-hsien
m’a conforté dans l’idée
que j’étais sur la bonne
voie, que ma façon
de faire du cinéma était
bonne. C’était un
vrai soulagement:
je ne faisais pas
n’importe quoi.»
Bi Gan cinéaste
lence. Des pieds de porcs fument dans une
marmite écarlate, accompagnés d’une préparation de «nerfs de bœuf» et de riz, et le réalisateur dont l’équipe suit Bi Gan depuis le matin
expose l’objet de son documentaire pour la
principale chaîne publique nationale, consacré aux transformations du cinéma chinois
depuis l’ouverture du pays: «Bi Gan est le symbole de la nouvelle génération, même s’il est
très spécial. Sa relation à sa ville, qui imprègne tans ses deux films, intrigue beaucoup. Jia
Zhangke, lui, incarne la génération précédente.» De cet aîné, Bi Gan admire le premier
film, Xiao Wu : «Je crois que, comme Kaili
Blues, c’est un film plastiquement assez
grossier, brut, mais doté d’une force de vie, une
énergie telle que vous ne pouvez l’ignorer.»
«Bain public»
Mais s’il est un maître que les voyages –qu’il
n’apprécie guère – et les festivals lui ont
permis d’approcher, c’est Hou Hsiao-hsien.
«Goodbye South Goodbye est son film qui m’a
le plus marqué, par sa liberté, évoque-t-il
d’une voix lente, presque atone. J’étais très
ému de retrouver le décor du film quand je suis
allé à Taiwan pour les Golden Horse Awards
[équivalents chinois des oscars, ndlr], et cela
a beaucoup compté d’avoir pu lui parler. Pour
moi, la pratique du cinéma a à voir avec celle
du kung-fu, on s’exerce sans savoir si l’on fait
les choses bien ou mal, si l’on va dans la bonne
direction. Et quand j’ai pu échanger avec Hou,
c’était comme me confronter à un grand maître kung-fu, qui l’exerce au plus haut niveau
imaginable. Je suis d’ordinaire très calme,
maître de mes émotions, mais cela m’a mis
dans un état d’anxiété pas possible tant je
l’admire. Il m’a conforté dans l’idée que j’étais
sur la bonne voie, que ma façon de faire du cinéma était bonne. C’était un vrai soulagement : je ne faisais pas n’importe quoi.»
Lorsqu’on l’invite à y méditer, l’inspiration de
ses films révèle des canaux plus secrets et intimement ancrés que le lien à Kaili ou le registre
de ses admirations. Après avoir pris congé des
grands-parents, on effectue un crochet par le
salon de coiffure de la mère, toute d’extensions rouges et de jean vêtue – elle pourrait
sans mal se faire passer pour sa grande sœur.
Avachi dans l’un des fauteuils, un autre cousin
s’y fait faire onduler les cheveux. L’échoppe
a été fraîchement redécorée du sol au plafond
à coups de lino gris imitant la brique, une fois
l’assurance prise que le quartier ne serait pas
démoli sous peu. Rivé à son téléphone, où un
personnage replet lui sert d’avatar dans
l’univers du très populaire jeu vidéo Honor of
Kings, Bi Gan évoque ces dessins animés, vus
gosse, qui colorent ses films de visions tout
droit sorties d’«un univers de cartoon». Il se
compare d’ailleurs souvent lui-même à un enfant, s’excusant de sa «naïveté». «Et puis il y
a aussi cette moiteur qui imprègne la plupart
des scènes. On m’en fait souvent la remarque
mais je n’aurais su dire d’où ça me venait, jusqu’à ce que j’en parle à ma mère, qui m’a dit:
“Tu te souviens de là où tu habitais enfant ?
Non? On vivait dans cette maison voisine d’un
bain public, où toutes les pièces étaient très humides.” Et c’est peut-être pourquoi le monde,
les intérieurs, les acteurs se doivent d’être ruisselants, c’est ce qui évoque à mon esprit et à
mon cœur une forme de cocon sécurisant.»
Le tour de Kaili s’achève par un long entretien
–qui accompagnera la critique du film dans
nos pages mercredi – chez lui. Un vaste appartement moderne, avec vue sur les montagnes
hérissées de grues. Dans la chambre se repose
sa femme, enceinte de leur deuxième enfant,
tandis qu’une tante prépare le dîner. Au pied
du canapé gazouille le fils aîné, 2 ans, que
Bi Gan a prénommé Carno. En tribut à
Locarno, cette lointaine bourgade suisse dont
il aurait pu ne jamais deviner l’existence, si le
surgissement d’un film sur un écran n’y avait
à jamais changé sa vie. •
UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT
de BI GAN (2 h 20). En salles mercredi.
32 u
IMAGES / PLEIN CADRE
Bienvenue
aux bords
Par
JÉRÉMY PIETTE
C
inq individus blancs et grisonnants en
tous points stationnent, mains jointes,
dans les poches ou à tenir une clope, aux
bords d’un trottoir, autant comprimés
par le costard-cravate de rigueur que corsetés sous l’affectation solennelle propre aux hommes d’affaires.
Derrière eux, dans l’écrin parfumé au tabac et aux gaz
d’échappement d’un Chicago des années 60, quelques
autres citoyens gravitent, sous les bandes rouges d’un
Star Spangled Banner pendouillant, dominés par les
fûts cannelés des colonnes ioniques en soutien d’un
imposant bâtiment administratif.
Aux abords de ce tout –du paysage citadin comme de
cette photographie élégamment brouillardeuse– deux
visages de femmes pointent. Deux femmes noires en
amorces du cliché, radicalement exemples et allégories sans le vouloir de ce «Noir [qui] languit encore
dans les coins de la société américaine et se trouve exilé
dans son propre pays», dixit Martin Luther King dans
son célèbre discours de 1963. Et c’est avec un certain
sang-froid masqué de flou que les deux femmes se
tournent vers la photographe : Vivian Maier.
Entre New York et Chicago, la fin des années 50 et le
milieu des années 70 (et ce poussant même jusqu’aux
années 90), Vivian Maier, nurse de métier, s’est éprise
d’un fervent passe-temps: surnommée aujourd’hui
la «Mary Poppins de la photographie», son Rolleiflex
autour du cou, elle embrigadait les enfants dans ses
virées afin de capturer, avec esquive et sans éveiller
les soupçons, une faune urbaine fourmillante de
vieilles dames couronnées de coiffes bigarrées, touristes curieux, vendeurs esseulés, jambes et passants
pressés… ou maintes fois aussi son propre reflet dans
les vitrines. Son travail (précieux et colossal) a été
porté au grand jour, en 2007, par John Maloof, ce
jeune agent immobilier qui a découvert dans une salle
de ventes aux enchères, à Chicago, un lot contenant
un grand nombre de négatifs, pellicules non développées et quelques tirages de l’artiste. Maier (elle s’est
éteinte en 2009) est autant évoquée à présent que Robert Frank, Diane Arbus, Joel Meyerowitz…
Beaucoup disent de son métier qu’il lui faisait profiter
d’un don d’invisibilité. Qui se serait méfié de la nounou? Cette photographie laisse affleurer à sa surface
le reflet vif de la ségrégation d’une époque passée, et
semble également en creux détenir un fragment de
Maier, un autoportrait de plus : celui que renvoie le
regard de ces deux femmes, les seules à déceler la présence de l’intéressée, les seules probablement et tristement aptes à comprendre combien les efforts à déployer sont nombreux lorsqu’il s’agit de se faire, le
moins possible, remarquer. •
THE COLOR WORK de VIVIAN MAIER à les Douches
la galerie (75010), jusqu’au 30 mars.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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Chicago, 1959. ESTATE OF VIVIAN MAIER, COURTESY MALOOF COLLECTION AND HOWARD GREENBERG GALLERY. NEW YORK. LES DOUCHES LA GALERIE. PARIS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
TROIS COURTS MÉTRAGES
Il y a deux semaines, nous
nous faisions l’écho, dans
ces pages, d’une étonnante collection de
courts métrages réalisés en Centrafrique,
quasi désert cinématographique, par de
jeunes gens formés, à l’initiative du
cinéaste Boris Lojkine, par les Aterliers
LIBÉ.FR
Varan. A l’occasion de leur projection
exceptionnelle lundi au Louxor, à Paris,
Libération diffuse sur son site, en libre
accès, deux des plus remarquables de
ces films: Toi&Moi de Rafiki Fariala et
Chambre n°1 de Leila N’Deye Thiam
(photo). PHOTO ATELIERS VARAN
Ciné/ Ernst Lubitsch,
larcin d’esprit
Ressortie en salles
d’un des chefsd’œuvre mordants
du cinéaste américain,
où un gentleman
cambrioleur s’en
prend à une jolie
veuve.
O
Point of View d’Aram Bartholl. PHOTO ARAM BARTHOLL
Art / Numérique, l’ère conditionnée
La première Biennale
d’art contemporain
de Strasbourg invite
de jeunes artistes
à s’interroger
sur l’omniprésence
invasive de la technologie
dans nos vies.
C
omme une grande
toile
d’araignée,
42 tablettes en lévitation diffusent des vidéos banales : travelling de ciels
chaotiques, panneaux de signalisation et morceaux de chasse d’eau. On
pourrait passer complètement à côté
de l’installation Menschentracks de
Florian Mehnert si on n’en connaît
pas les secrets de réalisation. En se
faisant aider de deux hackers, l’artiste allemand a pris possession du
smartphone de passants via le wi-fi
en accès libre de l’espace public.
Voici sous nos yeux le résultat de sa
pêche miraculeuse qui nous pousse
à tâter, sur le champ, notre mobile
intelligent : quelqu’un serait-il à
l’instant en train de hacker le fond de
notre poche ?
C’est ce genre de petit frisson que
cherche à procurer Touch Me, la
Biennale d’art contemporain de
Strasbourg. Sous la formule basique
et sans poésie «être citoyen à l’ère du
numérique», la toute jeune manifestation rassemble des artistes
qui s’emparent des technologies
d’aujourd’hui pour en sonder les potentialités plastiques, tout en dénon-
çant leurs intentions invasives. Où
commence et finit notre vie privée,
comme le suggèrent habilement les
monumentaux iPhone en cartonpâte évidé de l’Allemand Aram
Bartholl, malheureusement relégués
dans une petite pièce ?
Répondant à l’appel de Yasmina
Khouaidjia, de la galerie associative
strasbourgeoise Impact, 18 plasticiens explorent les arts façon Ennemi
d’Etat. Si le sujet est d’actualité et les
noms d’artistes alléchants, cette première édition mériterait plus de révélations, d’œuvres et de lieux. Un
peu perdus dans le grand espace glacial de l’ancien Hôtel des postes en
réhabilitation, au cœur du quartier
de la Neustadt datant de l’Alsace-Moselle allemande, photographies, installations, vidéos, peintures et dessins décrivent un monde tantôt
paranoïde, tantôt tentaculaire. A
l’extérieur du bâtiment et à l’entrée,
l’Italien Paolo Cirio a placardé des
silhouettes anonymes extraites de
Google Street View. «Nous serons
bientôt tous des fantômes de data numériques hantant l’Internet», lâchet-il en dénonçant la capacité de
Google à s’emparer de toutes nos
données. Juste à côté, impertinent,
il affiche en grand des photos non
autorisées de hauts responsables
américains du renseignement liés
aux révélations d’Edward Snowden.
Dans Sociality, ce sont des milliers de
brevets déposés par des sociétés qui
décrivent leur propension à contrôler de plus en plus finement nos
comportements qu’il tapisse sur les
murs. Fini l’époque de «sous les pavés, la plage». Aujourd’hui, c’est plutôt «sous les plages, les câbles»,
comme le suggère un beau paysage
de l’Américain Trevor Paglen, vigie
star de la société de surveillance.
Malgré un tableau pessimiste, une
poignée d’artistes savent humour
garder. Tel Adrien Missika, qui transforme des hygromètres en appareils
à sonder l’âme. Certains voient la vie
en rose : c’est le cas d’Evan Roth,
dans Landscape With a Ruin, qui
filme la nature en infrarouge à proximité des câbles internet transatlantiques pour en retrouver la nostalgie
romantique. Ou encore de l’Allemand Philipp Lachenmann, dans
Delphi Rationale, qui enregistre en
vidéo un solo de sarod – un instrument traditionnel indien– devant le
détecteur de particules du Cern à Genève, qu’il innerve d’un arc-en-ciel
de couleurs. La palme de l’absurde
revient à l’Allemande Sarah Ancelle
Schönfeld, avec son Alien Linguistic
Lab: elle nous propose de lancer sur
un mur des linguine à l’encre de
poulpe et d’interpréter les dessins
qu’ils forment avec Google Traduction, et moque ainsi notre propension à prendre les machines pour des
oracles. Une distance comique nécessaire dans cette jeune biennale
faussement didactique.
CLÉMENTINE MERCIER
BIENNALE D’ART
CONTEMPORAIN
DE STRASBOURG A l’ancien Hôtel
des postes, jusqu’au 3 mars.
n a beaucoup écrit
sur les affinités
entre Lubitsch et
la France –nombre de ses films se passent à Paris
ou sur la Côte d’Azur. Mais plus
qu’un décor ou un folklore
French lover, c’est l’étincelance
de ses dialogues et le délicieux
mordant qu’il glisse dans la bouche de ses personnages qui
tissent une parenté avec l’esprit
français. Et puis Lubitsch, ça
sonne un peu comme Labiche,
même si on songe surtout à
Guitry –ainsi, la réplique de la
belle héritière (Kay Francis) au
prétendant qu’elle éconduit dans
Haute Pègre (1932): «Le mariage
est une merveilleuse erreur que
l’on commet à deux. Avec vous, ce
serait une erreur tout court.»
Trouble in Paradise –titre original qui en cible tellement plus
mystérieusement le propos –
tourne aussi autour du Paris rêvé
des élégantes, parfums, bijoux,
champagne, mais avec le regard
étranger de celui qui l’a d’abord
observé de loin pour mieux en
intégrer les codes. Qu’il soit
gentleman-cambrioleur d’origine roumaine (le gracieux Herb
Marshall) ou membre de la
haute société cosmopolite, le héros lubitschien est chez lui partout où il évolue, précisément
parce que sa patrie est ailleurs :
dans une zone de circulation
(le désir, l’amour, l’argent) qui le
porte d’un pays à l’autre, guidé
par le fil ténu liant les amants
par delà leurs milieux, mais les
désunit, in fine, parce que les
rapports de classes demeurent
infranchissables. Et c’est cette
idée de fluidité et de rupture qui
infléchit la mise en scène, tout
en mouvements de caméra aériens et en ellipses.
On dit de Lubitsch qu’il est le
cinéaste des portes fermées
–moins pour le rappel vaudevillien de celles qui claquent que
pour le secret qui se cache derrière, qu’il laisse deviner au
spectateur. Il est aussi le cinéaste
des fenêtres ouvertes –dispositif
où la caméra regarde ce qui se
passe à l’intérieur tout en restant
à l’extérieur pour glisser vers
d’autres fenêtres, d’autres foyers,
et tisser entre ces petits théâtres
des liens souterrains. Ainsi
l’ouverture du film, le fabuleux
mouvement d’appareil, dont
l’Ophuls de la Maison Tellier et
l’Argento de Tenebre se souviendront, qui caresse les parois d’un
palace vénitien, nous menant de
la chambre où vient d’être commis un larcin au balcon où le voleur rêvasse. Deux mondes sociaux, espace-temps disjoints,
réunis par la grâce du cinéma, tel
un sortilège permettant à la
Lune de se refléter dans une
coupe de champagne, et qui fait
de Lubitsch un magicien.
NATHALIE DRAY
HAUTE PÈGRE d’ERNST
LUBITSCH avec Herbert
Marshall, Kay Francis… (1 h 22).
Haute Pègre d’Ernst Lubitsch. PHOTO SPLENDOR FILMS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
VIDÉO
CLUB
u 35
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A SILENT VOICE : THE MOVIE
de NAOKO YAMADA (VIZ Media Europe)
LES FRÈRES SISTERS
de JACQUES AUDIARD (Warner)
Le joli film d’animation de Naoko Yamada dépeint
avec subtilité les états d’âme d’un lycéen qui tente
de se racheter de sa cruauté envers une élève
atteinte de surdité. La cinéaste parvient à adapter
les belles idées de mise en scène du manga
d’origine et à leur donner davantage d’ampleur.
Néo-western libertaire et pacifiste, le premier film
américain du cinéaste français suit les périples
de personnages doutant de l’état des choses où ils
sont plongés depuis toujours : le Far West tel qu’on
le fantasme en général, dominé par la loi du plus
fort et l’appât du gain. Le meilleur film d’Audiard.
re-fond à une quête sentimentale
pleine d’autodérision, comme le résume merveilleusement le sous-titre : «Méditation sur la possibilité
d’un amour romantique dans le Sud
à l’ère de la prolifération des armes
nucléaires.» L’histoire de son pays,
de sa famille et du cinéma s’entremêlent à nouveau dans la Splendeur des McElwee (2003), enquête
sur son arrière-grand-père, riche
propriétaire de plantations de tabac
qui inspira le personnage de Gary
Cooper dans le Roi du tabac (1950)
de Michael Curtiz.
Solitaire. Le cycle autobiogra-
Sherman’s March (1985) de Ross McElwee. PHOTO ROSS MCELWEE
Ciné/ La vie en Ross McElwee
A Paris, une
rétrospective permet
de se plonger dans
l’œuvre singulière
du cinéaste américain
pour qui l’histoire de
son pays, de sa famille et
du cinéma s’entremêlent.
P
uisque les occasions
de voir ses films sont
si rares et qu’il ne faut
surtout pas manquer
celle que propose, à Paris, la
Cinémathèque du documentaire
(conjointement avec des films
d’Alain Cavalier, autre filmeur «à la
première personne»), proclamons-le tout net: Ross McElwee est
un grand cinéaste méconnu. Comment qualifier cette œuvre si singulière? Journal intime? Oui, mais son
introspection est trop tournée vers
l’extérieur pour se limiter à cette
définition réductrice. Autopor-
traits? Peut-être, mais totalement
dénués de narcissisme, la figure du
cinéaste se dessinant ici essentiellement hors champ, à travers sa famille, ses amours, ses rencontres,
avec un mélange très attachant de
désir, d’humour et de mélancolie. Dans un célèbre moment du
magnifique Sherman’s March
(1985), une amie lui ordonne d’arrêter sa caméra en criant: «This is not
art, this is life !» («ce n’est pas de
l’art, c’est la vie!»). Tout se joue dans
cet entrecroisement complexe, au
point qu’il est particulièrement
émouvant de rencontrer McElwee
lorsqu’on est attaché à ses films,
comme si nous entrions dans l’un
d’eux. Avec un modeste détachement, il nous prévient pourtant: «Le
type qui fait mes films n’est pas totalement moi, mais un personnage,
une sorte de frère jumeau.»
Issue d’une riche famille de Caroline du Nord, McElwee étudia le
cinéma au MIT (Massachusetts Ins-
titute of Technology), où certains
de ses professeurs, Richard
Leacock, Ed Pincus, étaient
d’éminents représentants du cinéma direct. «Leacock n’était pas
dogmatique, il encourageait les étudiants à trouver leur propre voie
plutôt qu’à faire carrière. Ça m’a
beaucoup aidé de comprendre que
faire des films et gagner ma vie [à la
télévision, puis en donnant des
cours à Harvard, ndlr] devaient être
deux choses différentes.»
Autodérision. Charleen (1977),
son premier film au MIT, consacré
à une amie que l’on retrouvera tout
au long de sa filmographie, tente de
rester fidèle aux principes du cinéma direct, où le réalisateur «doit
demeurer muet et invisible, en se
contentant d’observer». A partir
de Backyard (1984), premier film du
cycle autobiographique, centré sur
son père chirurgien et son frère, il
commence à faire intervenir sa voix
off. D’abord discrète, elle prendra
bientôt une place essentielle. «Plus
jeune, j’aurais aimé être écrivain, et
ce désir est revenu dans mes films à
travers mes commentaires, très
écrits. C’est une façon de faire se rejoindre le cinéma et la littérature.»
Aux images au présent le texte apporte un recul réflexif, et le temps
intime s’entrecroise avec le temps
historique. Dans Backyard, il s’intéresse aux domestiques noirs de sa
famille, à travers lesquels transparaît l’histoire des rapports raciaux dans le sud des Etats-Unis.
Dans Sherman’s March, pierre angulaire de sa filmographie, il part
sur les traces de la sanglante marche menée en 1864 par le général
Sherman à travers le Sud sécessionniste, tout en tentant de trouver un
nouvel amour au fil de ses rencontres féminines.
La grande histoire, ainsi que les
combats et angoisses politiques
contemporaines, servent ici d’arriè-
phique forme un grand ensemble
dont chaque film poursuit cependant un but différent. Dans Sherman’s March, c’est trouver l’amour;
dans le bouleversant Time Indefinite (1993), c’est répondre à la colère
sans objet que provoque la mort des
proches ; dans Photographic Memory (2011), c’est parvenir à parler
à son fils. Celui qui déclare dans Six
O’Clock News (1996) qu’il est l’un des
rares habitants d’Amérique du Nord
à ne jamais avoir écrit un seul
scénario précise : «Les sujets et les
structures de chaque film s’imposent
au moment de filmer puis s’affinent
au montage. Comme je n’ai pas de
gens à payer ou qui me donnent de
l’argent, je peux me permettre le luxe
de ne rien planifier.»
Lorsqu’on lui parle du rôle capital du
texte dans Photographic Memory,
son dernier film en date, centré sur
ses rapports compliqués avec son
fils Adrian, il répond avec un sourire
mélancolique : «Avec l’âge, j’ai sans
doute plus à dire et moins à filmer.»
On n’ose évoquer la mort d’Adrian,
il y a deux ans, parce que le film qui
sortira ce drame de la sphère intime
pour l’intégrer à l’œuvre n’existe pas
encore. Un autre film en cours semble beaucoup l’amuser: depuis plusieurs années, il est mêlé à la réalisation (par un autre) d’une comédie
hollywoodienne relatant le tournage
de Sherman’s March. «J’ai accepté à
condition de pouvoir faire un documentaire sur la production de cette
fiction. Ce sera comme une méditation sur l’immortalité: je suis de plus
en plus vieux, mais celui que j’étais à
l’époque de Sherman’s March se
maintient dans une perpétuelle jeunesse, validée par Hollywood ! J’espère que ce sera très drôle.»
MARCOS UZAL
ALAIN CAVALIER, ROSS
MCELWEE : AUTOPORTRAITS
à la Cinémathèque
du documentaire, BPI
centre Pompidou (75 004),
jusqu’au 9 mars.
Rens. : Cinemathequedocumentaire.org
36 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Pour une poignée d’hilares
AU REVOIR
Graphisme/ Sous l’eau
Le livre pour enfants Aquarium
révèle sous la palette de Fanette
Mellier les superbes tréfonds d’un
océan abstrait. La graphiste française sait très bien que notre
monde, pour s’animer, y compris
sur papier, ne compte pas que sur le
visible, et son objet-livre organique
prospecte la lumière pour y débusquer matière à nous faire rêver.
AQUARIUM de FANETTE
MELLIER Editions du livre, 50 pp.,
25 €.
GRIPAS YURI/UPI. ABACA
Ciné/ Tête de «Mule»
Par
quelque chose comme
DIDIER PÉRON
4,5 millions de dollars gagnés
par heure. Il faudrait qu’il dée visage est luisant, hydraté et lissé pense environ 28 millions de
comme si la peau avait été plon- dollars par jour pour juguler
gée, quelques minutes plus tôt, la hausse de son pactole.
dans une bassine remplie d’am- Confronté, lui aussi, à une
poules coup d’éclat aux extraits de caviar et de sorte d’angoisse de la fin de mois par excès de
diamants. La posture légèrement contrainte crédits quand d’autres raclent les fonds de tiavec le nœud de cravate trop gros et les bras roirs, il jette des brassées de billets dans des
calés le long du corps, comme sur un fauteuil entreprises philanthropiques pour venir en
de dentiste, évoque un mix entre le décroché aide aux SDF ou financer ses projets de colonide mâchoire de la Verdurin chez Proust et les sation de la Lune. Les observateurs notent que
facéties chauves de Mini-Moi dans la série ce libertarien qui finance abondamment le
Austin Powers. Jeff Bezos, patron d’Amazon, think tank Reason Foundation, influencé par
est hilare, comme à l’accoutumée. Des dizai- les théories de l’économiste néolibéral Milton
nes de vidéos de ses fous rires sont compilées Friedman (favorable à un reflux de l’Etat pour
sur YouTube et l’homme le plus riche de la pla- augmenter les privatisations, les baisses d’imnète ne craint pas d’afficher, dès que l’occasion pôts et la dérégulation), mais qui est aussi prose présente, la face la plus déridée du capita- priétaire du Washington Post, se garde de toute
lisme contemporain. Si la bonne fortune est action politique d’ampleur sur la question des
la garantie d’une humeur joyeuse, Bezos pour- rémunérations des travailleurs eux-mêmes,
rait finir par crever de rire, car l’homme d’af- l’entreprise ayant prospéré précisément dans
faires et industriel nouvelle technologie a dou- une période de restriction, de forte concurblé sa richesse, déjà phénoménale, en un an, rence salariale et de délitement des syndicats.
jusqu’à devenir hecLe vieux modèle de
tomilliardaire avec
l’exploitation forquelque 150 milliards
dienne du travail à la
de dollars d’actifs.
chaîne et les images
«Les inégalités
Les affolés de la calde Charlot emporté
sont un choix
culette se sont amupar les rouages des
politique»
sés à décompter ce
Temps modernes reVingt-six personnes possèdent
autant que la moitié de l’humanité
que ce chiffre vertigiviennent dès lors que
neux pouvait bien
l’arrière-plan bleuté
F
A
vouloir dire si on le
de communication
ramène au travail hocorporate est levé, tel
raire, et on arrive à Libération de lundi.
un rideau sur une
L
arrière-scène autrement
fourmillante et tourmentée.
La photo ci-dessus illustrait
cette semaine dans Libération, nos pages «Evénement»
sur le rapport d’Oxfam International qui dissèque les inégalités devenues quasi incommensurables
pour le cerveau humain, entre une poignée
d’ultra-riches et le reste des habitants de la
planète. «Le nombre de milliardaires a presque doublé depuis la crise financière de 2008»,
explique Winnie Byanyima, directrice de l’Oxfam, pointant un taux d’imposition qui n’a
cessé de fondre, privant les Etats et institutions publiques des moyens de traiter la
course compétitive aux inégalités que ces mêmes mastodontes lucratifs galvanisent. Cette
semaine encore, à l’autre extrême bout de la
chaîne, comme aux confins raréfiés de l’empire, un salarié d’un sous-traitant d’Amazon,
livreur de colis en Ile-de-France, pétant un câble, appelait notre journaliste Gurvan Kristanadjaja pour lui raconter «la pression, la pression, la pression» avec 180 paquets à remettre
en un jour et en mains propres. Il est curieux
de se rappeler aujourd’hui que dans le Capital, au livre 1, Marx, déjà, liait étroitement la
découverte par le patron capitaliste de la possibilité de tirer de la plus-value de l’exploitation du travail des employés d’une fabrique
de coton et le rire libérateur que cette trouvaille provoque en lui: «Le tour est fait. L’argent s’est métamorphosé en capital.» Tout remonte donc bien à un gag pour la plus
gigantesque soupe à la grimace jamais envisagée de mémoire de clown. •
REGARDER VOIR
«
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
CHRISTOPHE ISRAËL
Indécence
Triste monde. A chaque seconde, l’écart se creuse entre
des riches en milliards et une
humanité dont les plus pauvres peinent à survivre avec
quelques dollars par jour.
Cette croissance-là est logarithmique, dans des propor-
tions – exponentielles – si extrêmes que la pensée humaine
peine désormais à se les représenter. Selon le rapport annuel de l’ONG Oxfam, dont
Libération a pu en exclusivité
interroger la directrice mondiale, 26 personnes détiennent aujourd’hui à elles seules
autant de richesses que… la
moitié de l’humanité. Une
donnée qui dépasse l’entendement, et dynamite l’échelle
ouverte à l’infini de l’indécence. Une disproportion des
richesses si immense
qu’aucune comparaison, métaphore ou image ne peut
honnêtement la signifier.
Absolument vertigineuse.
Une démesure si délirante
qu’aucune fable pour enfants
ne l’a jamais inventée. Objectivement insensée. Scolarisation, vaccination, alphabétisation, accès à l’eau et à
l’assainissement… Comment
penser le monde quand une
infime fraction de ce que détiennent quelques-uns suffirait à changer le quotidien de
millions d’autres ? C’est normalement l’essence même de
la politique, art complexe et
inusable du vivre-ensemble,
et l’utilité de la fiscalité de
Libération Lundi 21 Janvier 2019
PHOTO YURI GRIPAS.
UPI. ABACA
mais plus particulièrement aux femmes, à qui incombent les corvées
d’eau. Déchargées de ces heures de
travail non rémunérées, les filles
auront le temps d’aller à l’école, et
leurs mères l’opportunité de se consacrer à d’autres tâches qui pourront
leur fournir un revenu.
de ruissellement» ne fonctionne pas. Il attise
la colère politique en France et dans de plus
en plus d’endroits du monde. Pour Oxfam,
cela illustre un manque d’imagination criant
des leaders politiques actuels, une incapacité
à concevoir un modèle économique alternatif
au néolibéralisme pourtant défaillant. Au
cœur de notre rapport figure l’idée qu’une
autre voie est possible pour bâtir une économie plus humaine, où les plus riches contribuent davantage à la justice fiscale, où les salariés ordinaires gagnent vraiment de quoi
vivre et où le fossé entre riches et pauvres est
radicalement réduit pour qu’un monde plus
équitable se dessine.
profitent du système pour optimiser leur évi- Les inégalités sont un choix politique.
tement fiscal, et les actionnaires s’octroient Les gouvernements ont aidé à créer la crise
des dividendes de plus en plus démesurés. De des inégalités. Ils peuvent y mettre fin.
l’autre, beaucoup de travailleurs
Les mêmes constats ont déjà
ont vu leur salaire stagner ou
été dressés contre une monbaisser et les secteurs de la santé
dialisation qui exacerbe les
ou de l’éducation manquent
inégalités, mène à un écocide
cruellement de financements…
et conduit la planète dans le
Plus de dix ans après la crise
mur…
financière, les politiques de
Le néolibéralisme nous accomdérégulation ont le vent en
pagne depuis près de quapoupe, alimentant la montée
rante ans. Mais ce modèle injuste
des inégalités et le dégaINTERVIEW vit ses derniers jours, comme le
gisme…
montre l’éruption de colères
Le modèle néolibéral aurait dû être discrédité populaires en France et dans le monde. Il est
depuis 2007-2008, mais il tient toujours lieu temps de le consigner dans les livres d’histoire
de référence pour l’élite politique et écono- et de trouver une façon plus juste de conduire
mique. Même le FMI admet désormais qu’il une économie qui profite à une majorité, pas
amplifie les inégalités et que le fameux «effet à une petite minorité.
Suite page 4
igure de proue de la défense des droits
des femmes et de la gouvernance démocratique, l’Ougandaise Winnie Byanyima est la directrice générale d’Oxfam International, qui publie ce lundi son rapport
annuel sur les inégalités (lire ci-contre).
Quels sont les enseignements du rapport
que vous publiez ?
Primo : les inégalités sont hors de contrôle.
Les fortunes de milliardaires ont augmenté
de 2,5 milliards de dollars par jour en 2018
alors que des dizaines de milliers de personnes meurent chaque jour faute d’accès aux
soins. Deuzio : les gouvernements soustaxent les plus fortunés quand, dans le même
temps, les services publics cruciaux, comme
la santé ou l’éducation, s’effondrent faute de
financements, affectant en premier lieu les
femmes et les filles. Tertio : les gouvernements doivent faire en sorte que les plus nantis participent plus activement à la justice fiscale afin de mieux s’attaquer à la réduction
de la pauvreté.
Comment expliquez-vous que les 1 %
les plus riches ont accaparé 45,6% des richesses produites l’an passé ?
L’allocation des richesses n’a jamais été aussi
concentrée au plus haut sommet. Le nombre
de milliardaires a presque doublé depuis la
crise financière de 2008. En France, il a presque triplé, passant de 14 à 40… Nos économies ne fonctionnent plus pour la majorité,
mais seulement pour quelques privilégiés.
D’un côté, les plus nantis et les multinationales, qui ont vu leur taux d’imposition fondre,
REUTERS
Recueilli par
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Jeff Bezos, PDG
et fondateur
d’Amazon,
première fortune
mondiale, en
septembre 2018
à Washington.
Pour Winnie Byanyima, directrice d’Oxfam International,
le néolibéralisme est à la racine des titanesques disparités
de ressources entre une poignée de milliardaires et des milliards
de pauvres. La solution : taxer davantage les ultrariches pour
mieux financer les services publics et ainsi permettre
l’accession de la majorité à une vie décente.
CHRISTIAN LOSSON
Libération Lundi 21 Janvier 2019
mettre en place les mécanismes de régulation et de redistribution de la richesse. Complexe dans un monde de
libre-échange, la mécanique
peine à opérer, même au niveau national. Une étude d’Attac enfonce le clou : entre 2010
et 2017, les multinationales
ont fait augmenter plus vite
les dividendes versés aux actionnaires et les rémunérations de leurs dirigeants que
les salaires. Insuffisant pour
étancher l’intarissable soif de
profits des premiers. Mais un
carburant idéal pour alimenter la colère des peuples. •
Le rapport d’Oxfam
sur les inégalités pointe
l’extrême concentration
des richesses aux mains
d’un club toujours plus
restreint. Et prône
une fiscalité plus juste.
lors que débute une semaine
chargée pour les grandes
fortunes, avec la réception
ce lundi à Versailles de 150 chefs
d’entreprises français et étrangers
par Emmanuel Macron pour la
deuxième édition du «Choose
France Summit», destiné à encourager l’investissement, et l’ouverture
mardi du rendez-vous de l’élite
mondiale qu’est le Forum économique mondial de Davos, les contempteurs du libéralisme à tous crins
contre-attaquent. L’ONG Oxfam publie son rapport annuel sur l’état des
inégalités mondiales, qui détaille
leur emballement croissant. Et renvoie les dirigeants face à leurs responsabilités en pointant une fiscalité injuste, qui manque à son devoir
de redistribution en diminuant les
contributions des entreprises et des
plus fortunés. Le rapport, intitulé
«Services publics ou fortunes privées» et dont Libération a eu la primauté, regorge de chiffres, tous plus
frappants les uns que les autres.
Certains déséquilibres sont si marqués qu’aucune échelle ne semble
plus pouvoir les mesurer. Ainsi, 1%
seulement de la fortune de Jeff
Bezos, patron d’Amazon et homme
le plus riche du monde, avoisine le
budget de la santé de l’Ethiopie et
de ses 105 millions d’habitants.
Aussi abstrait ou vertigineux que
cela puisse paraître, ces inégalités
ne sont pas que des chiffres. Elles
pèsent lourdement sur la vie de millions de personnes. Parfois même,
elles tuent. Au Népal, un enfant
pauvre est trois fois plus susceptible
de mourir avant ses 5 ans qu’un enfant d’une famille riche, faute de véritables services publics sanitaires.
Un problème de pays en développement? «Aux Etats-Unis, un enfant
noir est deux fois plus susceptible de
mourir avant 1 an qu’un enfant
blanc», répond le rapport.
«Pas une fatalité». La concentration des richesses entre quelques
mains, en hausse depuis 2009, a
continué à augmenter l’an passé.
26 personnes possèdent désormais
autant de richesses que la moitié la
plus pauvre de l’humanité, soit
3,8 milliards de personnes. Ils
étaient 43 en 2017. «Ces inégalités ne
sont pas une fatalité mais le résultat
de choix politiques», martèle Oxfam.
Une fiscalité progressive, destinée
à financer des services publics universels et gratuits, serait tout à fait
apte à réduire les écarts de richesses.
«Dans les années 2000, les inégalités
de revenus ont connu un recul phénoménal en Amérique latine grâce à
des Etats qui ont augmenté les impôts pour les plus riches, relevé les salaires minimums et investi dans la
santé et l’éducation», rappelle le rapport. Aujourd’hui, «le Danemark est
le pays qui fait le plus pour réduire
les inégalités, avec des dépenses sociales, une fiscalité progressive et un
droit du travail protecteur, explique
Cécile Duflot, directrice d’Oxfam
France. L’éducation publique est essentielle. C’est une première étape,
elle permet l’émergence d’une société
civile qui va réclamer d’autres droits,
comme celui à la santé.»
Si les domaines de la santé et de
l’éducation sont primordiaux, tous
les services publics, universels et
gratuits, réduisent les inégalités.
Ainsi, un raccordement au réseau
d’eau courante va bénéficier à tous
«Un leurre». L’efficacité des services publics dans la réduction des
inégalités posée, reste la question de
leur financement. «Les taux maximums d’impôt sur le revenu, les successions et les sociétés ont diminué
dans de nombreux pays, rappelle le
rapport. Si la tendance était inversée, la plupart des Etats auraient des
ressources suffisantes pour fournir
des services publics.» Aux Etats-Unis
par exemple, le taux maximum
d’impôt sur le revenu des particuliers était de 70% en 1980, alors qu’il
n’est plus aujourd’hui que de 37%.
Ce sont les plus riches qui ont bénéficié de ces baisses généralisées.
«Pour chaque dollar de recette fiscale, en moyenne seulement 4 cents
proviennent de la fiscalité sur la fortune», interpelle le rapport. «L’argument toujours opposé aux hausses de
la fiscalité sur les plus riches est le
risque d’augmentation de la fraude
fiscale. Mais c’est un leurre, assure
Cécile Duflot. Les recettes de l’impôt
sur la fortune n’ont cessé d’augmenter depuis sa création. Les exilés fiscaux ne représentent que 0,2% des
assujettis à l’ISF.»
Les impôts tels qu’ils sont répartis
aujourd’hui n’épargnent pas seulement les riches. Ils pénalisent aussi
les pauvres. «Depuis la crise
de 2008, le poids de la fiscalité a été
transféré des entreprises vers les ménages. L’augmentation des recettes
fiscales est attribuable aux impôts
sur les salaires et aux taxes sur la
consommation comme la TVA», précise Oxfam. Ces taxes sur la consommation, identiques pour tous,
aggravent les inégalités puisqu’elles
pèsent plus lourdement sur le budget des moins riches. Si on combine
les différents impôts, on en arrive
dans certains pays, comme au
Royaume-Uni, à des déséquilibres
tels que les 10 % les plus pauvres
paient proportionnellement plus
que les 10 % les plus riches. Troisième fortune mondiale, le milliardaire américain Warren Buffet a luimême souligné que son taux d’imposition reste moins élevé que celui
de sa secrétaire. Pour les gouvernements qui seraient décidés à agir
contre les inégalités, la marge de
manœuvre est immense.
NELLY DIDELOT
On peut être un salaud, un père absent et un mari raté, et cependant
cultiver les plus belles fleurs du
comté. Bienvenue dans un film de
Clint Eastwood. Le cinéaste revient
à l’écran, réac et malin, et s’inspire
de l’histoire d’un vieil horticulteur
devenu passeur de drogue. Cette
façon de rebattre les cartes de son
cinéma plutôt que de s’encroûter
fait sa force renouvelée. Mieux vaut
sentir le soufre que la naphtaline.
LA MULE de CLINT EASTWOOD
avec Clint Eastwood, Bradley
Cooper… 1 h 56.
Art/ Petits papiers
The Complete Papers rassemble
vingt-huit ans de travail de l’artiste
allemand Thomas Demand à travers 500 pages qui menacent à tout
instant de s’envoler. L’artiste n’est
pas un photographe comme les
autres, il est le photographe de ses
sculptures et trompe-l’œil de papier. Chacune de ses natures mortes
raconte une histoire, et l’ensemble
de son œuvre, une philosophie.
THE COMPLETE PAPERS de
THOMAS DEMAND. Mack Books.
Ciné/ L’esprit «Palace»
Fantaisiste et obscur, le film
d’Arielle Dombasle est un conte ésotérique mêlant divinités égyptiennes, mythe de l’androgyne, giallo,
imagerie pop et guest-stars en tout
genre. Alien Crystal Palace est très
mondain. Mais d’une mondanité
sans cynisme, où le dandysme s’accompagne du plaisir enfantin de se
déguiser, où l’absolue absence de
peur du ridicule apparaît comme un
comble de générosité.
ALIEN CRYSTAL PALACE
d’ARIELLE DOMBASLE (1 h 37).
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 37
La setlist d’un concert de Trust, 2018. DALLE APRF
Page 39 : La découverte / Pi Ja Ma
Page 40 : On y croit / The Dandy Warhols
Page 42 : Casque t’écoutes ? / Didier Tronchet
Morceaux
de choix
38 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Les artistes ont (encore) la main sur leur setlist, l’ordre dans lequel sont joués les titres dans un concert, mais ils s’appuient de plus en plus sur les statistiques du streaming
Des concerts en
mode participatif
Publiées en ligne, commentées, décortiquées, les setlists passionnent
les amateurs de live. Les artistes ont bien compris l’enjeu, ils sont ainsi
de plus en plus nombreux à demander à leurs fans de choisir des titres
qu’ils joueront sur scène.
Par
SAMI ELFAKIR
D
ans un Olympia plein à
craquer, l’émotion est
palpable ce 15 octobre 2018. La salle mythique accueille ce soir-là la formation
américaine Beach House, figure de
proue de la scène dream pop, absente
de la capitale depuis un passage au Casino de Paris en 2016. Dans une nappe
de brume masquant les visages du
groupe mené par Victoria Legrand et
Alex Scally, la longue attente est finalement récompensée quand les premières notes de Levitation s’élèvent pour
marquer le début d’un concert qui dépassera l’heure et demie. Pour le public
français, le groupe a joué quatre titres
différents par rapport à sa date précédente à Bruxelles et considérablement
modifié l’ordre des morceaux. Beach
House fait partie de ces artistes qui accordent autant d’importance à la qualité de leurs prestations live qu’à la
conception de leurs albums, dans une
volonté de proposer un spectacle inédit
aux fans, comme l’expliquait Victoria
sur une spécificité notable: partager les
setlists non pas seulement prévues,
mais bien jouées en live. Avec un fonctionnement fondé sur la participation,
de nombreux utilisateurs s’activent
pour éditer les setlists des concerts où
ils étaient présents. Le succès est tel
qu’en 2012, Live Nation, multinationale
organisatrice de concerts, fait l’acquisition du «setlist Wiki» pour un montant
gardé secret, dans le but de gonfler son
offre en incorporant cette mine d’or informationnelle à ses services de vente
de billets en ligne sur ses plateformes
web et mobile.
«Je fais pas mal de corrections de setlists
[erronées], j’assigne des chansons à des
albums pour qu’ils s’affichent dans les
statistiques [le site calculant le nombre
de titres joués par album, ndlr], et j’aide
les personnes qui me posent des questions», explique le Français Martin
Ramone, modérateur sur la plateforme. Comme pour beaucoup d’internautes habitués aux concerts à travers
le monde (une moyenne de 8,32 millions de visiteurs sur les six derniers
mois), consulter le site est rapidement
devenu un réflexe. «C’est un moyen de
savoir quelles chansons les groupes seront susceptibles de jouer avant d’aller
au concert. Ensuite, j’ai vite commencé
à devenir utilisateur et à créer des setlists, à les compléter, à noter celles [des
événements] où je suis allé…» Car à la
manière d’un SensCritique, la très populaire plateforme française permettant de noter, classer et critiquer les
biens culturels, Setlist.fm permet aussi
de garder quelque part une trace de
tous ces lives, qui constituent ainsi une
archive numérique.
Le jeu du sondage
en ligne
pour faire leur choix. DALLE APRF
Legrand au Las Vegas Weekly en 2016:
«On ne joue jamais la même setlist chaque soir. Ça voudrait dire que chaque
personne est identique, or chaque
public est unique et spécial.» Comble
de la minutie, la formation pousse le
concept jusqu’au bout en jouant sept
titres de son septième album intitulé 7,
chiffre empreint d’une certaine symbolique en numérologie et dans les religions monothéistes.
Une colossale
archive numérique
A l’annonce d’un concert, ce qui justifie
le plus souvent l’utilisation abusive de
points d’interrogation et d’exclamation
sur les espaces d’échanges en ligne,
c’est la setlist. Depuis la prise de
pouvoir d’Internet, elle est systématiquement documentée par de petites
mains anonymes. Lancé en 2008 par la
Liechtensteinoise Alexa Wildhaber,
Setlist.fm est, depuis quelques années,
devenu l’encyclopédie référence des
concerts du monde entier. Le site
compte plus de quatre millions de setlists enregistrées, de l’artiste de niche
à la pop star internationale. Et s’appuie
u 39
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La setlist joue un rôle prépondérant
dans la réussite d’un concert. «Je préfère quand les artistes modifient leur
setlist durant la tournée, ça apporte de
la fraîcheur. J’ai récemment été à certains concerts où la setlist était la même
pendant toute la tournée, et ça sonne
presque trop répété», analyse de son
côté Lawrence Holmes, jeune designer
et développeur anglais. Il est à l’origine
de Setify, une application transformant
automatiquement des setlists en playlists Spotify, ce qui permet à l’utilisateur de se (re)plonger facilement, avant
un concert, dans les titres précédemment joués par l’artiste.
Une problématique que prend en
compte un groupe comme Beach
House, toujours plus à l’écoute de ses
fans. Sur sa date parisienne, comme
pour les autres concerts de la tournée
mondiale, la formation a lancé une catégorie «Setlist Creator» sur son site
pour permettre aux fans de choisir les
trois titres qu’ils aimeraient le plus entendre parmi un répertoire imposé. Ces
pratiques visant à se rapprocher de ses
fans tendent à se développer, avec de
plus en plus d’artistes qui se prêtent au
jeu du sondage en ligne, comme Big
Sean, The Smashing Pumpkins ou
même Muse, à l’occasion de leur récent
concert à la demande à la Cigale, le
24 février dernier.
De son côté, Metallica a peut-être
trouvé une alternative. Le groupe de
metal américain opérerait quelques
ajustements dans sa setlist selon
Daniel Ek. Le PDG de Spotify a déclaré
il y a quelques mois que Metallica se
renseignait sur les titres les plus
streamés du groupe dans chaque ville
pour pouvoir adapter sa setlist en
conséquence. Une manière astucieuse
de profiter de la profusion de data, à
une époque où il est désormais possible de «prendre des décisions étudiées
et de comprendre son public».
LA DÉCOUVERTE
ALICE KONG
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Data et marketing
Les artistes restent les décisionnaires de
leur setlist et seule la popularité d’un titre peut réellement peser dans la balance. Mais se pourrait-il qu’un business
de la setlist finisse par voir le jour? C’est
ce que pense Nate Tepper, cofondateur
de Set the Set, tout récemment renommé Harmony pour élargir son
champ d’action, une plateforme qui se
rêve en intermédiaire entre artistes et
fans, permettant aux seconds de soumettre aux premiers les titres qu’ils souhaitent entendre sur scène. «Selon nous,
pouvoir entendre son titre préféré à un
concert est une des raisons principales
qui justifient l’achat d’un billet», explique le jeune entrepreneur passionné de
musique. Il a mis au monde le projet
avec des amis après avoir vécu la frustration de ne pas voir arriver ses morceaux préférés à un concert de Dave
Matthews Band. Du côté des fans, Set
the Set semble combler un manque,
puisque 95% des utilisateurs sondés par
le service y voient un outil supplémentaire pour améliorer leur expérience
live. Les artistes, eux, se laissent tenter
par la monnaie d’échange qui compte:
les fameuses big data.
Au-delà du simple fait de permettre
aux acteurs de l’industrie de voir ce qui
marche le mieux, les plateformes de
streaming ont permis l’exploitation de
nouvelles informations, à la fois sur les
pratiques d’écoute et les profils des
consommateurs. Sur Set The Set, de
nombreuses données sont accessibles
(adresse mail, nom, sexe, âge, géolocalisation…) et donnent la possibilité aux
artistes de mieux cerner et cibler les
fans. De nombreux grands noms ont
déjà dit oui à Set the Set, comme Ed
Sheeran, Adele ou encore Jack White.
En revanche, ici aussi ils ont leur mot
à dire concernant le choix final des
morceaux joués. «Les artistes conservent les pleins pouvoirs concernant leur
setlist. Certains, comme Muse, jouent
exactement ce que les fans plébiscitent,
tandis que d’autres en jouent simplement une partie.»
Si ces stratégies marketings de l’engagement visant à faire interagir les fans
peuvent s’avérer être le bon filon, l’effet
de surprise en concert, lui, peut-il en
prendre un coup ? «Sur notre plateforme, nous ne partageons jamais
les titres pour lesquels les fans votent,
donc ça reste toujours une surprise!» se
défend Nate Tepper. Pour le développeur anglais Lawrence Holmes, gros
consommateur de musique live, c’est
plutôt à l’artiste de «concevoir ses propres setlists, les meilleures performances
étant probablement celles où ils jouent
les morceaux qu’ils ont envie de jouer»,
ajoutant que «ça reste le choix du fan de
consulter ce qui est joué en live ou non,
et je pense que c’est bien d’avoir la possibilité de le faire». Un besoin de contrôle
et de repères à une époque où le coût
moyen pour voir un artiste de renom
dans une grande salle ou un stade est
évalué à 93 euros dans une capitale
européenne comme Paris. •
Pi Ja Ma
L’habit ne fait
pas le moine
E
lectro-pop, synthpop, indie-pop, KPop et même
pop-rap: la «pop»
ne s’exprime plus qu’en déclinaisons. Enfin presque toujours. Puisque Pi Ja Ma pratique de la pop qui est juste
«pop». Point barre.
C’est un duo, malgré la mise
en avant de la seule Pauline de Tarragon, 21 ans,
candidate de Nouvelle Star
en 2014. Un souvenir mitigé:
tout juste bachelière, elle se
prend en pleine tronche la
violence de la médiatisation.
Mais cela lui permet de quitter Avignon pour Paris et de
rencontrer son alter ego, Axel
Concato, auteur-compositeur
en recherche d’interprète.
Ainsi est lancé ce délicieux Pi
Ja Ma, où Pauline chante et
s’occupe des visuels. Après
l’EP Radio Girl en 2016, voici
un premier album, Nice To
Meet U, pour lequel la chanteuse a plongé ses mains dans
l’écriture. C’est un peu bricolo, pas forcément rigolo
malgré un pseudonyme
propre à la galéjade. Le duo
s’ébroue dans une pop ludique à la fraîcheur pétillante,
portée par la voix très mise en
avant de la jeune femme.
Derrière leur apparente naïveté, les compositions de Pi
Ja Ma sont peuplées de multiples recoins à la tonalité
plus sombre, comme habités
par cette mélancolie si typique de la post-adolescence,
lorsque l’on rechigne à entrer
dans l’âge adulte. Quoi de
mieux pour définir les effets
de la pop music ?
PATRICE BARDOT
PI JA MA Nice To Meet U
(Cinq 7/Wagram Music)
En concert le 5 février
à Paris (la Maroquinerie).
présente
Réservations sur :
laseinemusicale.com,
fnac.com
09.02.2019 - 20h
Auditorium
40 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
ON Y CROIT
LA POCHETTE
L’esthétique esthète
des Smiths
Sans jamais apparaître sur ses pochettes, le groupe mancunien
s’est forgé une identité visuelle personnelle à l’aide d’images d’archives
méticuleusement choisies par son leader, Morrissey.
L’univers visuel Pour le quatuor
Le photographe Né à Hambourg en 1939,
Jürgen Vollmer est plus connu pour son travail de photographe de plateau pour Alain
Resnais, Francis Ford Coppola, Bertrand Tavernier ou Roman Polanski et ses nombreux
portraits d’acteurs que pour ses photos rocks.
Il fut pourtant l’un des premiers photographes des Beatles, qu’il rencontre en
avril 1961 dans sa ville natale alors qu’il est encore étudiant en art et eux de jeunes musiciens qui se font les dents dans les clubs du
Reeperbahn, quartier mal famé de la ville. Il
est de tous leurs concerts et devient l’un de
leurs photographes attitrés, jusqu’à l’arrivée
en 1962 du manager Brian Epstein, qui prend
la carrière des Liverpuldiens en main. De
cette époque, il garde un impressionnant
stock de photos des Beatles et de leurs fans.
MIKE MORGAN
mancunien The Smiths, figure de la
scène rock indé britannique des années 80, le style des pochettes a toujours eu son importance. Conçues par
le chanteur et parolier Steven Patrick
Morrissey, elles esquissent une iconographie propre au groupe, basée sur
des photos d’archives des années 50
et 60 au grain apparent. Un monde coloré mais monochrome que Morrissey
construit avec un soin maniaque, éduquant son regard des heures durant à
la bibliothèque du British Film Institute. Doté d’un véritable flair artistique
et d’un ego démesuré, le chanteur a
passé sa jeunesse à construire sa propre
légende, s’appuyant en grande partie
sur cette imagerie particulière, entre
homo-érotisme appuyé (les albums
The Smiths et Hatful of Hollow) et
clichés d’acteurs dans leurs jeunes
années (Alain Delon pour de The Queen
Is Dead).
The Dandy Warhols
La folie des branleurs
Regain d’intérêt pour
la bande de Portland
avec un huitième album
joyeusement déjanté.
pour le formidable documentaire Dig! sur
leur rivalité avec Anton Newcombe, le leader de Brian Jonestown Massacre, génialement monté en épingle (c’est-à-dire bidonné, mais pour quel résultat!) par la
réalisatrice Ondi Timoner. Dig! reste prohe Dandy Warhols fait partie bablement l’un des dix meilleurs docude ces groupes qui, à force de mentaires sur le rock. Cela dit, revenons
produire des albums jamais à ce nouveau disque qui part joyeusement
totalement désagréables dans toutes les directions. Comme son
mais trop lisses pour les fans de rock indé titre l’indique, ce huitième album studio
et pas assez pourvoyeurs de tubes pour (quand même) se veut volontiers plus
séduire le public des stades, s’est retrouvé «fou». Si les volutes psychédélisantes
dangereusement coincé
de l’époque où Courtney
dans une inconfortable
Taylor-Taylor chantait
interzone. Résultat, on
qu’il voulait être aussi
caricature sans doute,
cool que l’ex-Pixies Kim
mais aujourd’hui, tout le
Deal tout en proclamant
monde s’en fout un peu
dans la chanson suivante
qu’ils sortent un nouvel
avoir une «érection pour
album. D’autant que le
Jésus» sont oubliées au
précédent, Distorland,
profit d’une sorte d’ameen 2016, était décidéricana déjantée et synment trop atone.
thétique, Why You So
Pour mémoire, formé
Crazy comporte son lot
à Portland au milieu des
THE DANDY WARHOLS
de chansons foutraques
années 90 et porté par le
Why You So Crazy
dont on ne pensait plus
guitariste Courtney Tay(Dine Alone Records)
le groupe capable. Highlor-Taylor, 51 ans (qui relife, qui s’ouvre en pasticonnaissait lui-même dans une des chan- che country western pour se prolonger
sons de Distorland «être trop vieux pour sur la musique de Benny Hill, n’est pas
ces conneries»), The Dandy Warhols entre- la moins surprenante. Mais notre préféront peut-être dans l’histoire pour Bohe- rence va au bizarre tube techno-pop pomian Like You, leur tube d’inspiration tentiel Terraform. Il est peut-être temps
Jagger-Richards (qui date quand même de réévaluer The Dandy Warhols.
de presque vingt ans), mais plus sûrement
ALEXIS BERNIER
DR
T
THE SMITHS
The World Won’t
Listen (Rough
Trade)
La photo Extraites de l’ouvrage Jürgen Vollmer
Rock’N’Roll Times: the Style and Spirit of the Early
Beatles and Their First Fans, consacré pour moitié
au groupe et pour moitié à la scène rock parisienne
et hambourgeoise du début des années 60, les photos utilisées pour la pochette de The World Won’t Listen (une compilation sortie en 1987) symbolisent
pour Morrissey l’époque fantasmée où le rock était
jeune. Pour le guitariste Johnny Marr, qui n’a pas
participé à la conception de la pochette, le recto et
ses sujets masculins sont la parfaite incarnation du
groupe, et les personnages féminins au verso ressemblent trait pour trait aux membres du groupe.
Connaissant Morrissey, il n’y a rien d’étonnant à ce
que ses trois comparses (et les fans) se reconnaissent
dans ces images, le chanteur n’ayant jamais fait mystère de son désir de projeter une part autobiographique à travers les pochettes de ses disques.
BENOÎT CARRETIER
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BLACK REBEL MOTORCYCLE CLUB
Take Them on, on Your Own (2003)
Des Californiens plus sales, plus sombres, mais pas forcément si éloignés.
Très chouette nom par ailleurs.
THE BRIAN JONESTOWN MASSACRE
Take It From the man (1996)
Ils ont débuté ensemble mais leurs
chemins se sont vite séparés.
Deux destins, l’un mainstream,
l’autre underground. Choisis
ton camp, camarade.
NEW YORK DOLLS
New York Dolls (1973)
Au fond, quel groupe The Dandy
Warhols aurait-il rêvé d’être ?
Les Stones ou les Dolls ? La question
se pose (ou pas).
28/30 MARS
28/03
29/03
30/03
kimberose dee dee bridgewater thomas dutronc
nouveaute 2019
scene jeunes talents
EN 1ERE PARTIE DU CONCERT DE KIMBEROSE
CRÉDITS PHOTOS : ISABELLE LEMOINE LINDBERG, JOE MARTINEZ, YANN ORHAN
FESTIVAL INTERNATIONAL
42 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
CASQUE T’ÉCOUTES ?
L’OBJET
«La musique brésilienne vous
dissuade de brûler des voitures»
SES TITRES FÉTICHES
GEORGES BRASSENS
Celui qui a mal tourné (1957)
THE BEATLES
Across the Universe (1970)
ADONIS
Champomy Dance (1998)
CHLOE VOLLMER-LO
P
ilier de l’umour
(longtemps sans h)
Fluide Glacial, chez
qui il a créé JeanClaude Tergal (qu’il a lui-même
adapté au cinéma en 2002), Raoul
Fulgurex, Raymond Calbuth ou
les Ducon et Ducon (son dernier
album), Didier Tronchet, diplômé
de l’école de journalisme de Lille,
dessine aussi régulièrement
des récits de voyage, notamment
pour la revue XXI.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Maxime Le Forestier, Saltimbanque, le disque qui a fait de moi un
rebelle (rires). Pochette dessinée
par Cabu.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
J’ai adoré l’objet vinyle, mais
aujourd’hui comment résister
au streaming? J’espère juste que
les auteurs touchent quelque
chose.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
Christophe, Greatest Hits, en cassette audio, 20 centimes à la brocante de Saint-André-en-Vivarais
(j’espère que l’auteur touche
quelque chose).
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Avec des écouteurs, dans la rue
au milieu de la foule. Je suis dans
une comédie musicale.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
João Gilberto, ça calme d’entrée.
La musique brésilienne vous dissuade de brûler des voitures.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ?
C’est pire: je ne peux pas travailler
sans musique. Ce serait comme
dessiner dans le noir. Souvent des
chanteurs français aux paroles
nébuleuses, genre Bashung.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Quand t’es dans le désert de
Capdevielle. Je dois être le dernier à écouter ce rockeur baroque
et ténébreux des années 80.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Matthieu Chedid. Déjà la coiffure, je peux pas.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
Songs from a Room de Leonard
Cohen. Il faudrait une vie pour
comprendre ce que ce type veut
nous dire. CÇa m’occuperait.
Quelle pochette avez-vous
envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Le White Album des Beatles, sur
un mur blanc. Très conceptuel.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
La Danse des canards, avec les
serviettes tournant au-dessus des
têtes. Parce que la vie continue.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les disques de musique live.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Les Wriggles, cinq fous chantants
en pyjama rouge, énergie pure et
dérision maximum.
Allez-vous en club pour danser, draguer, écouter de la musique sur un bon soundsystem
ou n’y allez-vous jamais ?
J’ai un reste de dignité qui m’empêche d’infliger le spectacle d’un
pantin désarticulé à contretemps
sur le dancefloor.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«La tristitude, c’est quand tu
marches pieds nus sur un tout
p’tit Lego / C’est quand lors d’un
voyage en Inde, tu bois de l’eau /
C’est tenter d’ouvrir un club gay
au Nigeria…» Oldelaf, la Tristitude.
Quel est le disque que vous
partagez avec la personne qui
vous accompagne dans la vie?
Tous les disques de Georges
Moustaki (eh oui, elle est
comme ça !)
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Ne me quitte pas de Brel. Hé,
Jacques, arrête de geindre, elle
est partie. Et entre nous, on peut
pas lui donner tort.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Un homme d’Albin de la Simone.
Garçon élégant et délicat.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Narcollectif, le groupe de rap de
mon fils Antoine (nom de scène:
Seven). Je postule ici officiellement (mais c’est pas gagné.
Pas sûr qu’ils soient tous fans de
Moustaki).
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours pleurer ?
Merci de Jeanne Cherhal.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
DR
Dessinateur
Platine spirit
Une étoile renaît. Pièce centrale de la
culture DJ depuis le milieu des années 70, la platine vinyle SL-1200 de
Technics a longtemps été considérée
comme la seule et unique platine valable pour les DJ, en particulier sa
deuxième version, la MK2, référence
absolue des amateurs. Disparue
en 2010, elle a connu en 2016, pour ses
35 ans, une première révision avec
une version audiophile inabordable. Ce
nouveau modèle, dit MK7, devrait combler les DJ en herbe qui hantent les forums d’occasion à la recherche de bons
plans. Bémol: le prix, qui devrait avoisiner les 1 000 euros à la sortie de la
bête au printemps.
L’AGENDA
26 janvier1er février
MIKA COTELLON
Didier Tronchet
n On prend les paris ? L’année 2019
verra le grand retour de la
drum’n’bass. Mais est-elle déjà
partie ? Certainement pas pour
Elisa do Brasil (photo), qui arpente
depuis une vingtaine d’années
les clubs pour propager la bonne parole. Comme ce soir en compagnie
de l’ouragan Pendulum. Ça va
jumper. (Ce samedi à Ramonville,
le Bikini.)
n «Il portait des culottes, des bottes
de moto/Un blouson de cuir noir avec
un aigle sur le dos…» C’est évidemment le portrait tout craché de Rob
Halford, chanteur-biker originel
de Judas Priest, revenu au micro du
groupe de heavy metal britannique
après une longue parenthèse de 1991
à 2003. Les chaînes seront de sorties.
Un peu rouillées quand même.
(Ce dimanche à Paris, Zénith.)
n En attendant le documentaire
consacré aux mythiques Bérurier
Noir qui devrait voir le jour cette
année, on pogote avec le projet
de l’un des deux bardes alternatifs
encore en activité, Loran, qui,
en compagnie de ses Ramoneurs
de menhirs, ose mixer instruments
traditionnels bretons et gros riffs
punk. Tournée de chouchen pour
tout le monde. (Ce vendredi à Tinqueux, salle des fêtes Guy-Hallet.)
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 43
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Goliarda Sapienza. PHOTO ARCHIVES GOLIARDA SAPIENZA. ANGELO PELLEGRINO
Pages 46-47 : David John / L’espionne de la péninsule
Page 47 : Leonardo Padura / Le retour de Mario Conde
Page 50 : Jacques Tardi / «Comment ça s’écrit»
La joie dans l’âme
Les «Carnets»
de Goliarda Sapienza
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
A
u trop plein peut succéder l’impression de vide total. Peut
alors l’emporter cet «esprit gémissant en proie aux longs ennuis» du spleen baudelairien. Goliarda Sapienza s’est dédiée entièrement pendant
dix ans à Modesta, l’héroïne de l’Art de la joie,
et de manière encore plus prégnante les cinq
dernières années. Avec affres et joie justement. «Travailler à ses aventures m’enfermait
dans un coffre-fort chaud et adoré ; enserrée
dans ces pensées la maudite réalité restait à
distance. Maudite réalité.» L’atterrissage pour
l’ancienne comédienne née à Catane en Sicile
en 1924 dans une famille socialiste anarchiste,
qui a décidé d’arrêter théâtre et cinéma pour
écrire, va être rude. Ce gros roman qui dit «je»
va désormais devoir trouver son éditeur. Ce
sera un véritable chemin de croix, sur lequel
elle revient de temps en temps dans ces Carnets qui viennent d’être traduits au Tripode.
Non seulement elle craint l’exposition au
grand jour que suppose la publication («c’est
quelque chose d’horrible pour moi»), mais en
plus, personne n’en voudra, les grandes maisons d’édition italiennes que sont Rizzoli et
Einaudi en tête. Ce chef-d’œuvre ne sera publié que très tard, deux ans après la mort de
son auteure en 1996, et grâce à l’obstination
de toujours de son mari, Angelo Pellegrino.
Mais en cet été 1976, Goliarda se retrouve pleinement dans sa vie, comme elle dit. Un passage qu’elle sait malaisé après tant d’années
de cohabitation avec son presque alter ego
fictionnel. «Mais je sais également que si Modesta ne prend pas la clef des champs, “a strata
di fora”, et ne s’en va pas vivre sa vie, il ne me
sera pas facile de sortir de cet état de repos,
d’attente et de sérénité que j’ai appelé interrègne.» L’énergie furieuse déployée pour animer cette vita de femme libre, féministe,
bisexuelle, communiste, antifasciste, née
pauvre paysanne sicilienne grimpée dans la
haute société, la laisse sans objet immédiat,
l’ouvrage terminé.
Séjour en prison
Sa sensibilité dépressive pousse son mari à lui
offrir des carnets. Pour qu’elle continue à occuper sa plume et, de fait, son esprit. Elle entame alors cette sorte de gymnastique personnelle qu’elle n’a jamais voulu pratiquer
jusque-là: se confier à une page blanche sans
vocation éditoriale, seulement pour s’épancher soi-même. La confession intime lui avait
paru jusque-là d’une vacuité nombriliste de
bourgeoise individualiste, et de surcroît possiblement dangereuse une fois révélée publiquement. A 52 ans, elle va commencer à noircir des carnets et le fera au fil des années qui
lui restent à vivre. Il y aura une longue interruption entre 1980 et 1988, parenthèse qui
correspond au moment où elle écrit et parvient à faire publier l’Université de Rebibbia (1983), sur son séjour dans la prison de
Rome, que réédite aussi Le Tripode, et les Certitudes du doute (1987) sur sa relation passionnelle avec une ancienne codétenue.
Il est d’abord hors de question que ces écrits
soient un jour dévoilés. «Il faut que je me souvienne, si je devais tomber malade, de détruire
ces carnets, se promet-elle en février 1979,
alors qu’elle s’y adonne depuis presque
trois ans. Dans ce qui est personnel, si personnel, on peut créer involontairement des mythes
(l’amitié, dans mon cas) qui, comme tous les
mythes, peuvent faire plus de mal que de bien
à un lecteur naïf ou trop jeune. Me souvenir de
les détruire ou faire une note dans mon testament.» Cela est déjà devenu une mécanique
formelle; quand un carnet se termine, elle a
besoin d’être réalimentée. Fin 1977: «Quand
le carnet sera fini, je m’en ferai acheter un
autre par Angelo.» En 1979 : «J’accepte cette
nouvelle manie et je demande tout de suite à
Angelo de m’acheter un autre carnet. S’il
n’était offert par lui il n’aurait pas la valeur
qu’il a.» Il y en aura quarante au total.
«Ne laisse pas entrer le matin.»
Plus tard, bien plus tard, elle acceptera de
laisser à Angelo le soin de gérer leur publication éventuelle, signe que sa position vis-à-vis
d’eux a évolué avec le temps. Ils ne sont plus
voués à la destruction et ont acquis une forme
de considération de sa part. «Ces pages ne doivent être rendues publiques qu’après ma mort,
et uniquement avec l’autorisation de mon
mari, Angelo Pellegrino, mon légataire universel, du plus misérable livre ou tableau que je
possède à tous mes écrits édités et inédits.»
Près de quarante ans après la rédaction de
cette formule testamentaire incluse dans les
Carnets, Angelo Pellegrino achève avec maestria en 2019 l’édition posthume de l’œuvre de
Goliarda Sapienza en Italie (lire page suivante). C’est la publication en 2005 de l’Art de
la joie de ce côté-ci des Alpes par Viviane
Hamy, qui a permis de révéler le talent de
l’écrivain. En 2008, l’éditrice a sorti aussi le Fil
d’une vie, qui rassemble Lettre ouverte (1967)
et le Fil de midi (1969), les deux premiers
ouvrages de son cycle Suite page 44
44 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
LIVRES/À LA UNE
Les «Carnets»
de Goliarda Sapienza
«L’autobiographie des
contradictions», avant Moi, Jean Gabin, l’Université de Rebibbia et les Certitudes du doute.
Au vu des premiers paragraphes des Carnets,
on suppose que le premier élan de Goliarda
était de s’adresser à Angelo, son époux de
vingt-deux ans de moins qu’elle. De dire «tu»,
de poétiser aussi, avec une façon qu’elle a de
tourner des phrases toutes en rondeur et en
exubérance. «Si je ne suis pas de retour à
l’aube, ferme la porte et ne laisse pas entrer le
matin.» Rapidement, elle va se livrer directement à ce miroir de ses préoccupations. Mais
ce livre n’est pas véritablement un journal
dans lequel elle égrènerait ses actions du jour,
ses pensées du moment ou ses projets en
cours, même s’il se découpe en mois et en années. On y sent une absence de systématicité.
Suite de la page 43
«Farandole fêtarde»
Des lignes de forces traversent ces années de
notes. Ses voyages et ses déplacements ont
une importance capitale; ils influent sur son
humeur et son travail. Elle ne cesse d’aller et
venir entre Rome et sa toute petite maison de
Gaeta, ville de la côte ouest de l’Italie qu’elle
a inconditionnellement adoptée au milieu
des années 70. Elle retrouve là une certaine
sérénité, fait de longues promenades, avec
son mari ou dans une solitude qui ne l’effraie
pas. «Il n’y a rien à faire, tous les dix ans il faut
se refaire entièrement par une longue période
de solitude, et tous les cinq mois il faut faire la
même chose par trois-quatre jours d’absence.»
A Rome, elle retrouve une vie mondaine qui
parfois la lasse. Elle ne l’épargne pas, même
si Goliarda Sapienza aime les amis. «Ditesmoi, maintenant: comment peut-on écrire si
on entre dans la farandole fêtarde obligée qui
emporte sans cesse les habitants de cette ville?
Et je n’ai rien dit des petits-déjeuners et des cafés au bar, qui pleuvent, implacables, avec la
force des averses de cette ville.» C’est un «tourbillon de mazurkas de dîners et repas» qui
l’empêchent de travailler. Et ne pas écrire,
pour Goliarda Sapienza, c’est comme «avoir
les deux jambes coupées».
Il y a l’ombre portée de la famille. Goliarda
Sapienza a grandi sous la férule de parents
militants socialistes, en résistance contre le
fascisme. Dans la période de ses carnets, à la
fin des années 80, son frère Carlo meurt, un
épicurien comme son père, avocat et figure du
socialisme sicilien, qui s’est éteint en 1949
dans les bras d’une jeune maîtresse dans un
hôtel de Palerme. Comme lui, «Carlo ne faisait
qu’aimer les femmes» mais avait tenu à distance la politique. Sa tristesse de la perte de
son frère inspire cette phrase à cette adepte de
Freud, et si sensitive en toute chose: «Le deuil
a (physiologiquement parlant) un rythme de
vague, comme si dans le sang la perception de
la perte allait et venait, poussée par l’impénétrable courant des souvenirs, dans un mouvement qui ne suit aucune méthode analysable
mais seulement la divagation apparemment
absurde de l’esprit.» L’assassinat de son frère
Goliardo –qu’elle n’a pas connu mais dont elle
porte le prénom féminisé– par trois fascistes
qui le poussent dans l’eau, le 16 mai 1921, la
hante. Il est «mort en un matin de mai limpide
comme un verre d’eau de source bu alors que
la nature fait rage». Carlo lui racontera avoir
poursuivi sans relâche par vengeance les trois
meurtriers de Goliardo.
Elle doit à sa mère, Maria Giudice, «grand
amour et exemple pour moi, à jamais», de
s’être intéressée au communisme. «Et je lui
suis reconnaissante de n’être pas devenue
comme mes amis, qui marchent toujours le nez
en l’air, en rêvant du ciel.» Si elle a milité au PC
jusque dans les années 70, elle est bel et bien
revenue du communisme, et ceci bien avant
son voyage en Chine et en Russie en 1978 qui
n’a fait que confirmer sa position. Le dogmatisme et l’aveuglement de ses anciens camarades lui font souvent lâcher les remarques les
plus acerbes. «C’est sûr que les communistes
ont vraiment de la chance: ils jouissent de la
démocratie, qu’ils détestent tellement.»
Liée très fortement à son premier compagnon, le réalisateur Citto Maselli, qui lui demande de donner des cours de diction à ses
actrices, telle Nastassja Kinski, elle coupe
avec lui pendant dix ans, le jugeant «trop stalinien». C’est enfin en révolte contre ce milieu
qu’elle dira avoir commis un vol de bijoux
en 1980 dans l’appartement d’une amie. Elle
les revend en utilisant le passeport de Modesta Maselli, la sœur de Citto, sans doute
pour provoquer son arrestation et son enfermement dans la prison pour femmes de Rebibbia à Rome. Le carabinier qui tentera de
lui éviter l’incarcération en sera pour ses frais.
Femmes exceptionnelles
Ce séjour en prison, qu’elle a suscité peut-être
aussi en mémoire de sa mère condamnée à
trois ans de prison pour avoir incité les
ouvriers d’une manufacture d’armes à abandonner le travail, représente une rupture fondamentale pour elle. «Ecrire ici est impossible,
dit-elle dans ses Carnets. Tu ne crois plus que
les mots utilisés dehors aient été justes. […]
Tout te paraît lointain, inventé par un metteur en scène fou qui ne sait rien de la réalité.
Parce que notre réalité est dans l’inconscient:
dehors, nous arrivons à le refouler, tandis
qu’ici il explose dans toute sa force.» Là, elle a
la sensation d’apprendre à écouter, de comprendre le parler vrai, de rencontrer des personnalités de femmes exceptionnelles.
Farouchement athée, féministe et libre, Goliarda n’a pas peur de la mort. Elle parle souvent de suicide («Sans Angelo, j’aurais bien
ouvert le gaz.»), elle a fait autrefois des tentatives et connu l’hôpital psychiatrique. Dans
ses Carnets atypiques, comme pouvait l’être
cette femme, se découvre une âme parfois
tourmentée, dépressive, confrontée à la fin
des utopies qui avaient animé ses parents et
à la pauvreté que lui a imposée sa décision
d’écrire, sans repos si tout ça n’a pas de sens.
«Qu’est-ce que la vie, si tu ne t’arrêtes pas un
instant pour la repenser ?» •
En 2006, à Gaeta, ville située sur la côte ouest
«Il y a une grande combustion
dans son écriture» Rencontre
avec Angelo Pellegrino, le dernier
compagon de Goliarda Sapienza
D
epuis la disparition
de Goliarda Sapienza
en 1996, son dernier
compagnon, Angelo
Pellegrino, a travaillé à une publication intégrale de ses écrits dans la
foulée de l’Art de la joie, édité
en 1998. Le comédien et écrivain
lui-même, spécialiste de l’Antiquité, 82 ans, a sauvé l’œuvre de
«Iuzza» de l’oubli par amour pour
elles deux. Entretien (1).
A plus de 50 ans, Goliarda
Sapienza se met à écrire des
pensées personnelles. Pourquoi
pas avant ?
Le refus des éditeurs de publier
l’Art de la joie l’avait beaucoup déprimée. Je lui ai donné des carnets
pour continuer à écrire. C’était
pour moi un rapport d’amour et
de littérature, une façon de lui dire
qu’elle pouvait encore écrire, que je
croyais en elle.
Goliarda n’avait jamais tenu de
journal ?
Par rapport à l’idéologie dans laquelle elle avait vécu, elle ne voulait
pas entendre parler de cette façon
privée d’écrire. Même si certains de
ses textes étaient autobiographiques, elle ne l’avait jamais fait
directement de façon intime.
Est-ce une publication intégrale ?
La totalité représente 40 carnets
et 8000 pages. Je les ai édités à partir de critères précis: choisir les passages particulièrement émouvants
et parlants, longs, apparentés à de
petits récits. J’ai laissé de côté ce qui
était trop quotidien. Pendant un an,
j’ai déchiffré les manuscrits et les ai
numérisés. Mais c’est un bonheur
de travailler sur ses textes, qui sont
emplis de beauté et de vitalité.
Que reste-t-il d’inédit ?
L’édition de son œuvre, principalement chez Einaudi, est terminée en
Italie avec la publication cette année de sa correspondance. Ce sont
de très belles lettres à ses amis, à
des poètes, à Visconti, à Fellini…
Toutes sont comme un programme
de vie. Elle gardait les doubles de
ses lettres, dont certaines qu’elle
n’avait pas envoyées. Elle avait plus
confiance dans l’écrit que dans
l’oral. En France, il reste à publier
les poèmes, les nouvelles, le théâtre
et la correspondance.
Elle relate votre voyage en Chine
en 1978. «On a tout compris avec
Angelo», écrit-elle. Vous en souvenez-vous ?
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 45
GOLIARDA SAPIENZA
CARNETS
Traduit de l’italien
par Nathalie Castagné,
Le Tripode, 480 pp., 25 €.
L’UNIVERSITÉ DE REBIBBIA
Même traductrice,
même éditeur, 200 pp., 11 €.
de l’Italie, que Goliarda Sapienza a inconditionnellement adoptée au milieu des années 70. PHOTO MASSIMO SIRAGUSA. VU
C’était un magnifique périple de
deux mois, de Rome à Moscou, de
Moscou à Pékin, la traversée du désert de Gobi jusqu’à Oulan-Bator.
Nous avons voyagé seuls, sans délégation, et nous avons vu directement ce qu’il y avait à voir. Nous
avons compris, enfin eu la confirmation, que ce qui se racontait sur
le bloc communiste, en particulier
en Russie, ne correspondait pas à la
réalité. Et que le temps de l’Union
soviétique était compté. J’ai écrit
un livre (In Transiberiana, 1979) à
notre retour.
Pourquoi compare-t-elle son vol
volontaire qui l’envoie en prison
à Althusser tuant sa femme ?
Goliarda estimait avoir commis un
acte anarchiste. Elle le situe par
rapport au clan stalinien de son
ex-compagnon, le réalisateur
Citto Maselli. De la même façon,
disait-elle, qu’Althusser étrangle sa
femme, apparemment une pure
stalinienne. Cétait un acte de révolte pour elle contre le dogme stalinien. Elle voulait rejeter tout ce
qu’il y avait d’embourgeoisement
lié à ce milieu intellectuel, intéressant mais dogmatique. Avec la radicalité qu’elle avait, et aussi parce
qu’on lui avait inculqué que les
asiles, la prison étaient des endroits où on découvrait la réalité
d’une société, la réalité de la vie,
elle a accompli ce vol pour être
incarcérée. Cela a représenté une
rupture avec un milieu avec lequel
elle savait qu’il fallait couper, à ses
risques et périls, d’ailleurs.
Elle évoque souvent ses lectures.
Elle lisait beaucoup, en particulier
Henry James à la fin de sa vie.
Tous deux appartiennent à des univers et des modes d’écriture totalement différents, mais ils ont
peut-être en commun cette forme
d’investigation profonde de l’âme
humaine.
Avez-vous gardé sa bibliothèque ?
Totalement. Un chercheur a
d’ailleurs fait une étude sur les
livres annotés par Goliarda. Quand
elle lisait, elle copiait notamment
sur une feuille les adjectifs car ils
lui faisaient comprendre l’esprit de
l’auteur, disait-elle. Il y avait ce problème aussi qui l’obsédait un peu:
si l’auteur était laïc ou s’il y avait du
confessionnel un peu moralisant
chez lui. Dans l’Art de la joie, Modesta étudie aussi. Dans ses carnets,
Goliarda dit qu’il faut qu’elle revoie
son vocabulaire. Le langage ne doit
pas tricher pour elle et il fallait faire
attention aux mots employés.
Quels ont été les types d’études
faites sur elle et son œuvre ?
Il y en a eu surtout de la part d’AngloSaxons sur une lecture idéologique,
féministe de son œuvre.
Qu’a représenté la valorisation
d’une œuvre pendant si long-
temps, et qu’est-ce que cela vous
a apporté dans votre vie ?
La qualité de l’art de Goliarda est
tellement exceptionnelle, qu’elle
enrichit celui qui travaille dessus.
L’homme est ce qu’il touche, il est ce
dont il s’occupe. Touchant l’œuvre
de Goliarda, j’étais vivant. Il y a une
grande combustion, une grande
confusion, une grandeur dans son
écriture. Je n’étais pas non plus naïf
et seulement amoureux, j’avais un
regard détaché et critique. Dès
notre rencontre, elle m’avait confié
la révision de ses textes. Dans
cette écriture surabondante, il
fallait contenir certaines choses. Un
chef-d’œuvre m’avait été confié et
je ne pouvais pas le laisser se perdre.
Or l’Art de la joie risquait de disparaître, et tout le reste aussi, si je ne
m’en étais pas occupé. Rares au début ceux qui comprenaient qu’on
était face à une grande œuvre. Il fallait parvenir à la faire reconnaître.
Ça y est, c’est fait. Elle a pris sa
place dans la littérature italienne
du XXe siècle, et elle est reconnue
internationalement.
Que diriez-vous de son style ?
L’écriture expérimentale n’avait
aucun intérêt pour Goliarda. Elle
reprenait toute une tradition remontant à Dante. Vita Nuova a été
un texte capital pour elle. Dans
ses poèmes, on trouve un noyau qui
rappelle la poétesse Sappho. Dans
ses quelques pièces de théâtre, elle
ne pouvait pas abandonner la règle
des unités de temps, de lieu, etc.,
alors qu’on aurait attendu d’elle
qu’elle fasse tout éclater. Il y avait
des choses en elle qui venaient
du théâtre grec qu’elle avait dans
le sang. Goliarda venait de très
très loin.
Recueilli par F.Rl
(1) Avec le concours de Nathalie Castagné,
la traductrice de l’œuvre en français.
46 u
LIBÉ.FR
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
La semaine littéraire
Lisez un peu de poésie le lundi,
par exemple des vers de Béatrice de Jurquet, tirés de son recueil Si quelqu’un
écoute qui a reçu les prix Max-Jacob et Mallarmé (La
rumeur libre) ; vivez science-fiction le mardi, avec
BonheurTM de Jean Baret (Le Bélial) ; feuilletez les
Pages jeunes le mercredi avec Un arbre, une histoire
de Cécile Benoist, illustré par Charlotte Gastaut (Actes
Sud Junior); le jeudi, c’est polar avec l’Etoile du Nord
de D.B. John, traduit par Antoine Chainas, Equinox (lire
ci-dessous) ; vendredi lecture, recommandations
du cahier Livres et coups de cœur des libraires d’Onlalu. Enfin, podcast le samedi: Elisabeth Filhol lit un
passage de Doggerland (P.O.L).
Esprit de cordes
L’amitié chaotique
au sein d’un quatuor
américain, premier
roman d’Aja Gabel
«En Corée du Nord,
une simple pensée peut
vous faire tuer» Entretien
avec David John
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Recueilli par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
D
L’
u quotidien d’une danseuse étoile, nous savons deux ou trois choses: elle doit se nourrir
avec parcimonie et souffrir pour être belle.
Les Amis, charmant premier roman de l’Américaine Aja Gabel, pénètre dans les coulisses d’une autre
profession artistique. Il raconte vingt ans de la vie d’un quatuor à cordes, deux violons, un alto, un violoncelle, deux
hommes, deux femmes. Ils se connaissent sur le bout des
doigts, traversent les Etats-Unis, dînent, jouent, gagnent
de l’argent ou en manquent au même moment. Le texte va
et vient entre le portrait de groupe et les médaillons. Est-ce
ce rétrécissement de l’angle de vue qui les fait apparaître
si susceptibles et si maniaques, ou sont-ce les risques du
métier? Telles les cordes d’un instrument, à peine sont-ils
effleurés qu’ils vibrent. Aja Gabel, elle-même musicienne
et qui eut, écrit-elle à la fin de son livre, «un violon entre les
mains avant de savoir parler», traduit bien cette hypersensibilité parfois dévastatrice. Lorsqu’elle note à propos d’une
de ses héroïnes que «quand elle ne répétait pas et qu’elle
n’écoutait pas de musique, elle était désœuvrée et ne tenait
pas en place», sans doute écrit-elle d’expérience. Dans le
quatuor, nous avons d’un côté Henry et Jana, qui se sont
rencontrés sur le campus de leur collège, et Brit et Daniel,
occasionnellement amants, les deux seuls à être allés à
l’université. Au début du roman, en 1994, tous ont une
vingtaine d’années, sauf Daniel qui a atteint la trentaine.
Brit est la plus attachante des quatre, la plus discrète, celle
qui voit «de l’amour partout». Elle est orpheline de ses deux
parents qui étaient modestes et musiciens. Elle a grandi
sur une île au large de la côte de l’Etat de Washington :
«Pour s’y rendre, il fallait prendre un ferry dans une réserve
indienne non loin de Bellingham, la dernière véritable ville
avant le Canada […], un endroit aux routes bordées d’arbres
à feuillage persistant et où le bruit de l’océan atteignait toutes les maisons.» De chez elle, elle entendait les «longs cris
des aigles d’Amérique». Au fil des ans, Daniel se détache
d’elle, du moins le croit-il. Henry est le plus doué et le plus
prétentieux; Jana, la plus froide, atteinte d’une nette tendance dominatrice. Ces deux-là s’entendent bien, à chacun
sa chacune.
Si les Amis se lit avec plaisir, c’est aussi pour ce qu’il nous
apprend sur l’intimité entre des musiciens et la musique.
Quel effet peut produire un morceau de jazz sur quelqu’un,
Brit en l’occurrence, qui joue seulement de la musique classique? «Le caractère hasardeux, les tonalités fluctuantes,
le manque de justesse, tout cela la perturbait et la rendait
agressive. Elle essayait toujours de rassembler le puzzle dans
sa tête.» Quant au Quatuor à cordes n° 14 de Beethoven,
op. 131, il se termine sur un motif majeur d’un optimisme
insupportable à interpréter lorsque dehors règne le chaos.
Le quatuor dessine une amitié chaotique. A trop se fréquenter, on ne se supporte plus. A tel point que, une fois n’est
pas coutume, ce roman est dédié «à la famille». •
AJA GABEL LES AMIS
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Cyrielle Ayakatsikas, Rivages, 400 pp., 22,80 €.
édition de livres
pour enfants mène
à tout. Le Britannique David John s’y
adonnait depuis dix-sept ans,
après une carrière d’avocat peu
enthousiasmante à son goût,
quand l’envie lui a pris de suivre
un cours de creative writing à la
City University de Londres. Seule
contrainte, écrire un roman pour
la fin de la session. C’est ainsi
qu’il rédige un roman d’espionnage mettant en scène un reporter britannique et une sportive
américaine découvrant, aux Jeux
olympiques de Berlin en 1936,
l’ampleur de la machine de propagande lancée par Hitler. Satisfait du résultat, l’apprenti écrivain prend un agent qui vend le
livre à l’éditeur HarperCollins.
Flight from Berlin est publié
en 2013 aux Etats-Unis, c’est un
succès immédiat.
Deux ans plus tard, il cosigne
l’autobiographie d’une jeune
transfuge nord-coréenne, Hyeonseo Lee, établie en Corée du Sud
après être parvenue à sortir son
frère et sa mère de Corée du Nord
au terme d’un incroyable périple.
The Girl With Seven Names est un
succès planétaire, il sera publié
en France par Stock sous le titre la
Fille aux sept noms (lire Libération du 26 décembre 2015). Nourri
par ces confessions et un voyage
organisé à Pyongyang, David
John se lance alors dans l’écriture
d’un nouveau roman d’espionnage dont l’épicentre se situe en
Corée du Nord, l’Etoile du Nord,
traduit en 18 langues, dont le
français ce mois-ci chez Equinox.
L’intrigue est haletante et permet
surtout de pénétrer une société
nord-coréenne pourtant cadenassée par le régime. L’héroïne est
une jeune femme, Jenna, Américaine aux racines afro-asiatiques,
dont la jumelle disparaît un jour
sur une plage de Corée du Sud
jouxtant la Corée du Nord. On la
dit noyée mais, au fond d’ellemême, Jenna n’y croit pas. Embauchée par les services secrets
américains pour sa connaissance
de la péninsule coréenne, elle va
tout faire pour découvrir ce qu’il
est advenu de sa sœur. Un superbe personnage de femme,
mais aussi une angoissante plongée au cœur de la Corée du Nord,
de ses camps déshumanisés à ses
villages misérables où la vie est
rythmée par la quête de nourriture et la peur des forces de sécurité, prêtes à vous arrêter à la
moindre parole malheureuse.
Nous avons rencontré à Paris David John, 52 ans, qui signe ce livre
sous le nom de D.B. John pour,
dit-il, se distinguer des très nombreux David John existants et
aussi pour préserver sa sécurité
(prétexte ténu vu qu’il donne son
vrai nom et accepte de se faire
photographier).
Comment avez-vous pu vous
rendre en Corée du Nord et
pourquoi ?
Le déclic s’est produit en 2011,
quand la rumeur a couru que Kim
Jong-il, le père de Kim Jong-un,
était mort dans ce fameux train
vert qu’il utilisait pour voyager
car il avait une peur panique de
l’avion. Trois mois plus tard,
j’étais en Corée du Nord dans le
cadre d’un voyage organisé, totalement contrôlé par le régime
puisque nous avions deux guides nord-coréens. Nous avons
sillonné le pays pendant deux semaines mais nous n’avons vu que
ce qu’ils voulaient nous montrer
et nous avions l’interdiction de
prendre des photos. La Corée du
Nord est un pays magnifique, très
montagneux, mais les Nord-Coréens ne le savent pas. J’en ai vu
beaucoup plus que la plupart
d’entre eux. Georges Orwell a
bien décrit, dans 1984, le côté
uniforme des dictatures, c’est
exactement ce que j’ai vu là-bas.
Le culte de la personnalité y est
poussé à l’extrême. Il n’y a pas
une seule heure de la journée où
vous pouvez oublier le leader
nord-coréen. Aucun espace psychologique où s’échapper. Et personne ne peut s’exprimer libre-
ment. Une simple pensée peut
vous faire tuer.
Comment avez-vous pu récolter tant d’informations sur la
vie quotidienne en Corée du
Nord si votre voyage était si
encadré ?
Je suis allé en Corée du Sud et je
suis passé par une association
chrétienne qui m’a mis en contact
avec des transfuges. Il y a de nombreux chrétiens en Corée du Nord
mais ils sont très durement réprimés, comme je le raconte dans le
roman. Là-bas, si vous êtes attrapé avec une Bible, vous pouvez
être tué ou envoyé au goulag. Et
puis il y a eu les confidences de
cette Nord-Coréenne qui avait
rallié la Corée du Sud, Hyeonsee
Lee. Je ne l’ai rencontrée qu’après
avoir rédigé ses mémoires mais
j’avais à ma disposition des monceaux de notes, ses confessions
traduites en anglais, et on a aussi
beaucoup échangé de mails. Ce
qui fait que tout est basé sur des
faits réels dans mon roman : du
camp extrêmement dur dont on
ne sort quasiment jamais vivant
à ce programme visant à envoyer
de jolies Nord-Coréennes en Occident se faire faire un enfant afin
que celui-ci soit endoctriné en
Corée du Nord et renvoyé ni vu ni
connu en Occident pour exercer
du chantage, espionner ou tuer.
Un programme qui a été révélé
par un très haut responsable
nord-coréen, Jan Jin-sung,
quand il a fait défection et publié
son témoignage en 2014 sous le
titre de Dear Leader. J’aime bien
planter une petite graine de vérité
et voir se développer une fiction.
Qu’avez-vous pensé de la rencontre entre Trump et Kim ?
J’étais effaré. Plus que tout, la Corée du Nord cherche la reconnaissance. En faisant de ce despote un
chef d’Etat comme les autres, Donald Trump a en quelque sorte
absous tous les crimes du régime.
Pourquoi êtes-vous si attiré
par les tyrans ?
J’en ai beaucoup parlé avec mon
psy. Grandir au pays de lll
David John, à Paris,
le 10 janvier.
PHOTO AUDOIN
DESFORGES
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
HWANG SOK-YONG
L’ÉTOILE DU CHIEN
QUI ATTEND SON REPAS
Points, 238 pp., 7 €.
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Nous savions que les uniformes
scolaires étaient un vestige de
l’occupation japonaise. Le nôtre avait
pris pour modèle celui des militaires
du temps de l’impérialisme européen,
au XIXe siècle : casquette, col montant
sur lequel étaient fixés les insignes
du lycée et de la classe, boutons dorés
et badge portant le nom.»
GRAHAM GREENE
LE FACTEUR HUMAIN
Traduit de l’anglais
par Hortense Chabrier
et Georges Belmont.
Laffont «Pavillons
Poche», 380 pp., 10 €.
«Une question le retint très longtemps
éveillé : cette station de taxis, si près
de l’appartement de Davis, avait-elle toujours existé ? Une fois, n’avait-il pas dû
marcher pour trouver une voiture ?
Il en aurait juré. Avant de sombrer dans
le sommeil, il tourna et retourna dans
sa tête une autre question : et si l’on se
servait de Davis pour le surveiller ?»
La madone à la main coupée
Leonardo Padura retrouve
son détective privé Mario
Conde pour enquêter dans
un bidonville de La Havane
Par PHILIPPE LANÇON
L
eonardo Padura a créé Mario Conde
en 1991, au moment où la fin de
l’URSS provoquait à Cuba une crise
économique, sociale et existentielle
dont l’île castriste, puis néocastriste, n’est jamais
sortie. Malgré une relative et intermittente
ouverture, La Havane reste la capitale du passé
d’une illusion, vouée aux déchets du pire capitalisme. Les aventures policières de Conde
confrontent le présent à ce passé, à travers la vie
d’un homme qui fut flic et de ceux qui l’entourent. Dans la Transparence du temps, on est
en 2014 et Mario Conde va avoir 60 ans ; il n’a
qu’un an de moins que Padura. Comme son personnage, l’écrivain est resté lui aussi à Cuba.
Conde habite toujours le même quartier, avec les
mêmes amis. Il boit et mange et fume toujours
autant, plus peut-être. Les repas pantagruéliques
décrits ici n’ont rien à envier aux recettes qui
rythmaient les aventures d’un autre privé, Pepe
Carvalho, le héros de Manuel Vásquez Montalbán. L’important est que
ce soit copieux, odorant,
savoureux, alcoolisé et
gras, comme un démenti
de mets mis en mots à la
pénurie ambiante; que ce
soit baroque comme la vie
multipliant ses discussions et ses plis sur le drap
de la mort qui vient.
Conde vieillit avec son
auteur, avec ses lecteurs,
qu’ils soient cubains ou
non, dans l’île où le temps
est transparent, puisque chacun flotte dedans,
pris dans sa matière même, tel Tantale, entre appétit et désillusion. L’idéal serait que Conde
meurt dans un roman posthume. Le plus tard
sera le mieux.
Flic à la crim de La Havane dans les quatre premiers romans, quand il avait 35 ans, il a ensuite
démissionné et vécu en recherchant et vendant
des livres rares. Pendant quelques années, La Havane a été une épave où l’on pouvait, si l’on était
bon plongeur, récupérer des tas de trésors. Mais
Conde n’a jamais volé ni menti (et ne s’est donc
jamais enrichi). Il n’est pas ce qu’à Cuba on appelle un chacal. Il reste un être moral dans un
monde qui n’a presque plus droit à la morale: les
romans de Padura s’installent dans ce «presque»;
c’est pourquoi Conde, à l’occasion, est un «privé»
pour ses amis, ses anciens camarades de lycée ou
d’université. Etre détective privé à Cuba, c’est
exercer une profession désenchantée qui n’existe
pas; mais qu’est-ce qui existe officiellement làbas, dans ce lieu, où, selon un vers du poète Re-
gino Pedroso, «si tu vas au défilé, n’oublie pas de
mettre ton masque»? Un jeune pote de Conde,
Yoyi le trafiquant, résume assez bien la situation:
«Ecoute, Conde, tu sais bien que dans ce pays, sur
mille affaires que font les gens, neuf cent quatrevingt-dix-neuf sont illégales, parce qu’à Cuba, ce
qui n’est pas interdit est illégal.»
Yoyi le dit à Conde alors qu’ils débarquent à bord
d’une vieille Studbaker dans un prodigieux bidonville, antichambre de l’enfer où atterrissent
les émigrants crève-la-faim venus de l’est de l’île,
ceux qu’on appelle les «Palestiniens». On appelle
ce genre de bidonvilles «llega y pon» («arrive et
pose-toi», pragmatisme inventif du langage cubain). Celui-ci est situé à San Miguel del Padron,
un peu au-delà de la maison où vécut Hemingway. Il est fait de bois, de boue et de carton. Les
gens qui l’occupent n’ont plus d’existence officielle, mais ils vivent malgré tout, dans l’ordure
et la fange où les enfants continuent à jouer. Ses
multiples descriptions rappellent que Padura fut
d’abord un excellent reporter. Comme Conde, il a
conservé toute sa curiosité
pour le meilleur et pour le
pire. Dans ce bidonville,
il y a peut-être la clé
de l’énigme meurtrière
autour de laquelle tourne
le livre: qui a volé sa vierge
noire à Bobby, homosexuel enrichi après avoir
été persécuté par le régime
communiste, vieux camarade de lycée de Conde ?
Pourquoi Bobby ment-il sur la nature de cette
vierge noire, qui vient de Catalogne? Et pourquoi
cette statue à la main coupée sème-t-elle, comme
le Faucon maltais, tant de cadavres sur sa route?
Parallèlement à l’enquête menée par Conde dans
le milieu des receleurs d’objets d’art et de la
santeria, Padura remonte le temps jusqu’au
XIVe siècle et en 1936, pendant la guerre civile
espagnole, dans une vallée perdue des Pyrénées.
La transparence du temps agrandit et précise le
champ du mystère. L’énigme sera résolue ; le
lecteur ayant un peu d’avance sur le détective.
Puis Conde fêtera ses 60 ans avec ses amis et son
chien Basura II (Poubelle II, Poubelle I étant
morts précédemment). L’un de ses plaisirs est de
partager sur sa terrasse, avec l’animal, des hamburgers achetés dans la rue. •
Qu’est-ce qui existe
officiellement là-bas,
dans ce lieu, où, selon
un vers du poète
Regino Pedroso,«si tu
vas au défilé, n’oublie
pas de mettre ton
masque»?
lll Galles en étant homosexuel n’est pas facile. Mon père
était avocat et mon grand-père
une star du rugby. C’est mon père
qui m’a poussé à faire du droit car
il était très inquiet pour moi. Mais
ce n’était pas trop mon truc, cela
m’a juste aidé à m’exprimer clairement. Car j’étais très introverti
quand j’étais jeune, je me réfugiais
dans les livres. Et c’est aussi pour
ça que j’ai fait de mon héroïne une
Afro-Asiatique, elle n’est chez
elle nulle part, elle est dans un entre-deux, un peu comme moi
qui ne me suis jamais senti à
l’aise dans la société qui est la
mienne. •
D.B. JOHN L’ÉTOILE DU NORD
Traduit de l’anglais
(Royaume-Uni) par Antoine
Chainas. Equinox-LesArènes,
624 pp., 22 €.
LEONARDO PADURA
LA TRANSPARENCE DU TEMPS Traduit
de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas. Métailié,
430 pp., 23 €.
48 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
POCHES
CAMILLE LAURENS
LA PETITE DANSEUSE
DE QUATORZE ANS
Folio, 174 pp., 6,80 €.
ROMANS
RICHARD MORGIÈVE
LE CHEROKEE
Joëlle Losfeld, 468 pp., 24 €.
«Raconter des histoires,
raconter des histoires… Par
exemple celle du gars qui
avait six doigts à la main
droite et qui était gaucher.»
Nick Corey, le shérif de Panguitch (Utah) à tête d’Apache,
est «un orphelin extrême» depuis que ses parents adoptifs
ont été assassinés. Il a été accusé du meurtre, puis le tueur
s’est manifesté à nouveau.
Innocenté, Corey est devenu
un enquêteur malin et tourmenté. Une nuit de 1954, il
repère une voiture échouée
sans conducteur, et non loin
de là, un avion qui atterrit
sans pilote. Le tueur d’autrefois va faire le lien entre ces
deux mystères, et le shérif
être confronté à une menace
nucléaire comme à la cinglerie du serial killer. C’est une
époque paranoïaque: «Si les
cocos ou les Martiens débarquaient, ils n’auraient pas forcément de cartes d’identité.»
Pistes olfactives, cirque sanglant, brèves rencontres : si
les Hommes (2017) évoquait le
cinéma français, le Cherokee
est grand comme un film de
Tarantino.
Cl.D.
MEHDI CHAREF
RUE DES PÂQUERETTES
Hors d’atteinte
«Littératures», 252 pp., 17 €.
en France en 1962. Il découvre à l’école les joies de la lecture, au café le feuilleton
Janique Aimée, et dans le bidonville de Nanterre la vie
réservée aux siens, l’unique
robinet collectif, la boue, la
fragilité des baraques, l’ingéniosité des mères de famille,
et la misère des hommes célibataires. Le récit d’apprentissage est sans illusion: «On
sera du bétail comme nos
pères, mais avec un cartable
sur le dos. Nous dépasserons
nos aînés qui étaient des analphabètes, des mulets, nous
saurons lire une feuille de service, déchiffrer un plan de travail: quel gain de temps. C’est
cela, le bon plan de ceux qui
ont fait venir les enfants.» Premier titre d’une maison d’édition qui a aussi une collection
«Faits&Idées».
Cl.D.
SANDRINE YAZBECK
LES IMPARFAITS
Albin Michel, 154 pp., 15 €.
Clara, la femme de Gamal
grand reporter et prix Pulitzer content de lui-même,
s’est volatilisée au bout de
trente ans de vie de couple.
Howard, qui aimait Clara, a
été anéanti par sa disparition
et ne supporte pas l’apparente indifférence de Gamal
qui n’a même pas cherché à
la retrouver. La clé se trouve
à Positano, où Clara la secrète
passait ses vacances. Une
triangulaire, gérée en alternance de voix, moins attendue vers la fin. Premier
roman.
F.Rl
«Aucun des Van Goethem
de l’annuaire que j’ai appelés
n’a entendu parler d’une
ancêtre qui aurait posé
pour Degas. Au contraire
de ses deux sœurs, Marie
a disparu sans laisser
de traces. La petite danseuse
s’est envolée.»
trouve de la tristesse, mais
qui voudrait creuser ?» Ce
dernier titre, comme l’ensemble du recueil, pose la question de la superficialité, non
pas seulement en tant que frivolité, mais au sens de la surface de banquise des choses,
des gens, des corps. «Je suis
une femme superficielle à l’esprit profond», écrit l’Américaine Melissa Broder qui, depuis 2012, convertit ses
angoisses en bons mots sur le
populaire compte Twitter
@sosadtoday. En voici une
version longue, en même
temps qu’une forme de justification: pourquoi, comment
l’écriture peut-elle aider à sortir la tête du trou? Melissa revêt ses habits de clown générationnel et fait le show. La
plupart de ses phrases appellent aux likes («lors de ma
toute première épilation, allongée sur une table, une des
lèvres à moitié épilée et l’autre
encore intacte, j’ai crié Arrêtez! Je suis féministe»), traduisant un gros désir d’être appréciée. Pas des parents bien
sûr, qui seront tout de même
remerciés: «Maman, Papa, je
vous aime (et pardon).» T.St.
ANDREW SEAN GREER
LES TRIBULATIONS
D’ARTHUR MINEUR
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Gilbert
Cohen-Solal. Jacqueline
Chambon, 256 pp., 22 €.
MELISSA BRODER
SO SAD TODAY Traduit
de l’anglais (Etats-Unis)
par Clément Ribes. Editions
de L’Olivier, 208 pp., 19 €.
L’auteur du Thé au harem
d’Archi Ahmed (Mercure de
France, 1983), romancier et
cinéaste, raconte son arrivée
Demandez le programme :
«Je veux me remplir complètement tout en restant
mince», «Si t’es fier d’entendre des voix qui veulent ta
mort, tape dans tes mains»,
«Mon fétichisme du vomi et
moi», «Sous l’anxiété se
Arthur Mineur est un écrivain qui n’a pas écrit de bon
livre depuis la parution de
son premier roman. A 50ans,
il a honte de ne pas être à la
hauteur de la réussite à
laquelle il était promis. Il
a couché avec beaucoup
d’hommes et en a aimé très
peu. Désormais, il est célibataire et revenu de tout, à la
manière de Kin-Fo, le héros
du roman que Jules Verne
publia en 1879, les Tribulations d’un Chinois en Chine.
Les Tribulations d’Arthur Mineur emprunte des éléments
à ce prédécesseur, ainsi qu’au
film d’aventure que Philippe
de Broca en a tiré en 1965. Le
texte se veut loufoque et
raconte, sur un ton excessivement guilleret, les déconvenues de son antihéros : Arthur fait le tour du monde
pour ne pas assister au mariage d’un ancien amoureux.
Le voici à Paris, Mexico, Berlin, New York. L’Europe apparaît comme un continent
en train de couler. L’auteur,
Andrew Sean Greer, qui est
aussi celui de l’Histoire d’un
mariage (L’Olivier, 2009), a
reçu l’an dernier pour ce roman le prix Pulitzer. Le titre
original est Less, qui signifie
«moins».
V.B.-L.
CHRISTOPH HEIN
L’OMBRE D’UN PÈRE
Traduit de l’allemand
par Nicole Bary. Métailié,
416 pp., 23 €.
Un jour, le jeune Konstantin
Boggosch découvre qu’il ne
s’appelle pas Boggosch mais
Müller. Et que toute la petite
ville de la RDA où il vit le sait.
Sa mère finit par l’avouer à
ses deux fils : non, leur père
n’est pas mort sur le front,
comme chez ces si nombreux
«enfants des morts» auxquels
Heinrich Böll consacra un roman dès 1954. Gros entrepreneur, nazi notoire, il a été exécuté pour crimes de guerre.
Et cet héritage pèse lourd :
voilà pourquoi les études leur
sont fermées. L’adolescent
Konstantin rejette totalement
le souvenir de ce père et fuit
un temps à Marseille, avant
de revenir in extremis derrière le Rideau de fer. Son
frère aîné, lui, glorifie l’image
du père, le monde capitaliste.
Deux Allemagnes, deux fils…
il y a un balancement binaire
d’une grande efficacité dans
ce treizième livre traduit en
français de Christoph Hein.
Mais qui fait regretter un peu
les eaux plus troubles de
romans précédents. En exergue, Hein, qui inspira le personnage d’écrivain harcelé du
film la Vie des autres, et qui
était fils de pasteur, note: «Ce
roman rapporte des événements réels. Les personnages
ne sont pas inventés.» F.F.
tote (Daniel Lefebvre) et de
Galien, «le médecin qui voulait se faire philosophe»
(Véronique Boudon-Millot),
pour arriver à la «nouvelle
philosophie de la psychiatrie»
avancée par Jaspers (Elisabetta Basso).
R.M.
SÉBASTIEN BALIBAR
SAVANT CHERCHE
REFUGE Odile Jacob,
248 pp., 23,90 €.
ESSAIS
CLAIRE CRIGNON,
DAVID LEFEBVRE (Sous
la direction de) MÉDECINS
ET PHILOSOPHES. UNE
HISTOIRE, CNRS Editions,
512 pp., 26 €.
Parmi les philosophes médecins de l’époque contemporaine, on connaît surtout
Georges Canguilhem, François Dagognet ou Karl Jaspers. En remontant dans le
temps on trouverait Locke ou
Maïmonide, al-Rāzī, Galien
ou Averroès. C’est Hippocrate qui a «séparé» la médecine de la philosophie –mais
le divorce n’a pas créé l’éloignement ni l’indifférence réciproque : il existe, historiquement, une philosophie de
la médecine, ou une épistémologie, qui réfléchit sur les
méthodes et les conditions
de la théorie et de la pratique
médicale, et aujourd’hui les
pouvoirs que les nouvelles
technologies et l’intelligence
artificielle donnent à la médecine obligent celle-ci à en
appeler à la philosophie pour
éclaircir, notamment, les
questions d’éthique. Cet
ouvrage collectif situe l’étude
des relations «intenses et parfois conflictuelles» entre médecine et philosophie dans le
temps long, et en fixe les
enjeux (scientifiques, moraux, politiques, anthropologiques), en partant du
«modèle platonicien de la médecine» (Thomas Auffret), de
la «continuité» entre les deux
disciplines affirmée par Aris-
Le sous-titre dit clairement
l’objet de cette étude: «Comment les grands noms de la
science ont survécu à la
Seconde Guerre mondiale.»
Physicien, directeur de recherche à l’ENS (Paris), Sébastien Balibar reconstitue ici
une «histoire de l’émigration»
assez particulière : celle de
nombreux physiciens, mathématiciens et chimistes
juifs contraints par l’antisémitisme à quitter leur pays
pour se réfugier en France, au
Canada, au Royaume-Uni,
aux Etats Unis – où ils n’ont
pas toujours «été acceptés facilement», bien que, désireux
de «s’engager aux côtés de
leurs hôtes», ils aient dans
bien des cas «participé activement à l’effort de guerre des
Alliés»– et à la construction
de la bombe atomique. Pour
fil rouge, Balibar choisit les itinéraires mouvementés de
deux physiciens, Fritz London
et Laszlo Tisza : l’un quitte
l’Allemagne pour Oxford,
l’Institut Poincaré à Paris puis
Duke University (Durham,
Caroline du Nord), et sera le
premier à expliquer la liaison
moléculaire de l’hydrogène
par la mécanique quantique,
l’autre fuit la Hongrie, est accueilli à Paris «par des physiciens célèbres comme Jean
Perrin et les Joliot-Curie»,
s’exile aux Etats-Unis en 1939,
deviendra professeur émérite
au MIT, et formulera la «théorie des deux fluides de l’hélium liquide». Un récit passionnant, où l’histoire des
sciences se tisse à l’histoire
politique et à l’histoire tout
court.
R.M.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
«Je profite, mon cher Minet, de l’envoi
des “belles cartes” de tes nièces pour
te dire que j’ai reçu ton envoi de brochures
et d’une bonne jupe qui me sera profitable.
Je crois bien que tu penses à moi quand
tu choisis une étoffe et sa nuance parce
que c’est bien ça que j’aurais choisi. […]
T’embrasse mon toutou chéri. Comment
va Missy ? [24 décembre 1908].»
SIDO
LETTRES À COLETTE
Edition établie
par Gérard Bonal.
Libretto,
576 pp., 12,80 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Samedi après-midi. On est à poil
au lit. Le téléphone sonne. C’est Nico.
Je dis Salut ça va, pas trop content
à l’idée qu’il va me soûler avec ses
problèmes de cœur. Il dit Non ça ne
va pas. Quentin a failli me tuer hier
soir. Il m’a explosé à coups de pompes
dans la gueule, partout, j’ai des bleus
sur tout le corps.»
GUILLAUME
DUSTAN
DANS MA CHAMBRE
P.O.L
«#formatpoche»,
186 pp., 9,50 €.
Prix de
saison
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Les femmes courage
de Gérard Mordillat
Elisa Shua Dusapin a reçu
le prix suisse de littérature
(Les Billes du Pachinko,
Zoé). Maurizio Serra a été
récompensé par le prix
Chateaubriand (D’Annunzio le Magnifique, Grasset).
Alain Finkielkraut est le
lauréat du prix François
Sommer (Des animaux et
des hommes, Stock-France
Culture). Clarence Boulay
a le prix Version Femina
pour Tristan (Sabine
Wespieser), Anne Kerlan
le prix de la biographie du
Point (Lin Zhao, combattante en liberté, Fayard).
Par DANY BRUET
Coordinateur des Rencontres Déconnomiques d’Aix-en-Provence
D
GÉRARD MORDILLAT CES FEMMES-LÀ
Albin Michel, 384 pp., 21,50 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine du 18
au 24/01/2019)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(2)
3
(5)
4
(6)
5
(11)
6
(3)
7
(8)
8
(4)
9
(7)
10 (10)
Côté
festivals
TITRE
Sérotonine
La Guerre des pauvres
Leurs Enfants après eux
Le Lambeau
Félix et la source invisible
Sagesse
Réflexions sur la question antisémite
Vital !
Emmanuel le magnifique
Sorcières
Le petit récit très frappant, très bien envoyé d’Eric Vuillard
sur les révoltes vite massacrées des pauvres gens entre
le XIVe et le XVIe siècles dans toute l’Europe part à l’assaut
de la bastille houellebecquienne. Serait-ce la vertu du
conflit? Se battre, lutter contre la ou les misères, le découragement et autres épuisements dépressifs, est-ce que cela
engendrerait une bonne dose de sérotonine? A moins que
le nouveau roman de Michel Houellebecq ne se vende
moins bien que d’habitude? On n’ose le penser. Toujours
Le festival Littérature,
enjeux contemporains,
organisé par la Maison
des écrivains et de la littérature sur le thème «Sous influences. De l’art dans
la littérature», se termine
au Théâtre du Vieux-Colombier de 10h à 16h45
ce samedi (21, rue du VieuxColombier, 75006). Le festival Seconda de poésie-performance se tient jusqu’à
dimanche à 19h30 au SeptElzévir (7, rue Elzévir,
75004, rens.: www.atelierdebricolage.net)
HAYDEN VERRY. PLAINPICTURE
ans le Talon de fer (1908) Jack London décrivait avec
une incroyable prémonition les événements qui ont
cours actuellement. Gérard Mordillat appartient à
ce cénacle de romanciers qui ont toujours un pas
d’avance sur l’histoire. Ces Femmes-là rappelle étrangement le mouvement des gilets jaunes qui fait irruption dans notre actualité. Dès
le titre, Gérard Mordillat honore le courage des femmes qui refusent
de tenir à bout de bras la charpente vermoulue de l’Etat social –l’expression est de Pierre Rimbert. Quand elles mènent les révoltes elles
en sont le ciment.
Toutes les composantes d’une manifestation figurent dans le roman:
les organisateurs risquant leurs vies, la diversité et le quotidien des
manifestants, l’entrisme des forces réactionnaires et violentes et leurs
stratégies de déstabilisation. Gérard Mordillat donne également chair
aux participants de la contre-manifestation, à ces personnalités politiques qui, dans un confort feutré, fixent le niveau de riposte des
forces de l’ordre ou encore aux représentants de leurs médias.
Le roman imagine une France aux mains d’un Etat fasciste: «La situation était alarmante. Des morts, des blessés, l’armée qui ratissait
les rues, contrôlait le ciel, l’antisémitisme, l’antisyndicalisme, la haine
qui partout s’exprimait contre les musulmans, les forces de police lâchées comme des chiens enragés sur les citoyens, l’extrême droite et
les Conservateurs main dans la main, l’oligarchie aux commandes…»
Mais la force du collectif et particulièrement celle des femmes forme
l’espoir d’un renouveau. Du fond de sa prison, Antonio Gramsci a
écrit que la classe ouvrière doit produire ses propres références. Ses
intellectuels doivent être des «intellectuels organiques» au sein de
la «classe politique» chargée d’accomplir la vraie révolution, c’est-àdire une réforme éthique et morale complète. Ces Femmes-là prolonge la cohérence de l’œuvre de l’un des principaux intellectuels
organiques de la classe ouvrière en France. •
AUTEUR
Michel Houellebecq
Eric Vuillard
Nicolas Mathieu
Philippe Lançon
Eric-Emmanuel Schmitt
Michel Onfray
Delphine Horvilleur
Frédéric Saldmann
Patrick Rambaud
Mona Chollet
ÉDITEUR
Flammarion
Actes Sud
Actes Sud
Gallimard
Albin Michel
Albin Michel
Grasset
Albin Michel
Grasset
Zones
est-il que lorsque cent achats se portent sur Sérotonine,
cinquante et un vont à la Guerre des pauvres. Comment
savoir s’ils partagent les mêmes clients ?
Février va arriver que les romans de janvier n’auront pas encore décollé, à part celui d’Eric-Emmanuel Schmitt. Pas de
quoi se vanter. Mais l’émission de Busnel, la Grande Librairie, fait quand même son effet, le livre d’Elisabeth Quin sur
son glaucome, la Nuit se lève, est numéro 21, le nouveau roman de Léonor de Récondo, Manifesto, est numéro 27. Cl.D.
SORTIE
04/01/2019
04/01/2019
22/08/2018
12/04/2018
02/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
09/01/2019
13/09/2018
VENTES
100
51
22
19
18
17
16
15
15
14
Source : Datalib et l’Adelc, d’après
un panel de 260 librairies
indépendantes de premier niveau.
Classement des nouveautés relevé (hors
poches, scolaires, guides, jeux, etc.) sur
un total de 89 457 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre
la semaine précédente. En gras : les
ventes du livre rapportées, en base 100,
à celles du leader. Exemple : les ventes
de la Guerre des pauvres représentent
51 % de celles de Sérotonine.
Rendezvous
Philippe Apeloig présente
Enfants de Paris 1939-1945
(Gallimard) dimanche
à 11h au MK2 Quai de Loire
(75019). Fabrice Humbert,
Jeroen Olyslaegers et Kader
Abdolah débattent à
la Maison de la poésie lundi
à 19h (157, rue Saint-Martin,
75003). Pierre Bayard dit
la Vérité sur “Dix Petits
Nègres” (Minuit) à Compagnie mardi à 18h30 (58, rue
des Ecoles, 75006). Jérôme
Ferrari signe A son image
(Actes Sud) le 30 à 18h à la
Librairie des Abbesses (30,
rue Yvonne-Le Tac 75018).
50 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Tardi enfant, son père
et le Sapeur Camember
Par MATHIEU LINDON
professeurs tâchent de le détourner
de sa vocation: où qu’on l’emmène, il
dessine dans son coin. «J’emmerde
personne et je suis bien content !»
Si le début de ce dernier volume est fidèle au principe de biographie documentaire de la série, le contexte historique des événements que vit son père
étant systématiquement restitué à
plus ou moins gros trait, l’album ressemble ensuite à de l’autobiographie
pure. La mère de Tardi ne cessa de
souffrir des séquelles de cet accouchement difficile ni de le lui reprocher.
«Maman nous empoisonnait la vie
avec son ventre et ses douleurs dont
j’étais la cause!» devient un gimmick
au même titre que la prononciation
du personnage Boy (comme «du
bois») ou la nécessité de ne confondre
ni pistolet et revolver, ni tank et char.
Tardi évoque ses grands-parents, ce
grand-père qui a fait la guerre de 14 où
il avait peur que ses mains écorchées
finissent par lui flanquer la gangrène
et qu’il lava «dans un trou d’obus plein
d’une eau croupie bien dégueulasse».
Le futur dessinateur alors âgé de 7 ans
n’a jamais osé demander à son aïeul
s’il avait «tué des Boches». «Aurait-il
répondu ? Je ne saurai jamais. Il ne
parlait pas de sa guerre. C’est Lili qui
semblait l’avoir faite, la Guerre des
Tranchées.» C’était la guerre des tranchées est un des albums de Tardi et
Lili sa grand-mère. «Quant à moi,
écrit et dessine aujourd’hui Tardi de
ce gamin de 7 ans, pendant un certain
temps, toutes les nuits, dans mon sommeil, je cherchais de l’eau pour me laver les mains.» •
Raphaëlle Giordano, le 4 janvier. PHOTO CÉLINE NIESZAWER. LEEXTRA VIA LEEMAGE
POURQUOI ÇA MARCHE
Raphaëlle Giordano très
flirt bleu L’«amourability»
d’une fille qui veut «percer»
Par CLAIRE DEVARRIEUX
P
our qui n’aurait
jamais ouvert un
livre de Raphaëlle
Giordano, le nouveau, Cupidon a des ailes en carton, présente un inconvénient: il
est deux fois plus long que le roman qui l’a fait connaître en 2015,
Ta deuxième vie commence
quand tu comprends que tu n’en
as qu’une. Rien qu’en format de
poche, chez Pocket, ce titre s’est
vendu à 1,4 million d’exemplaires
selon Livres Hebdo. Le jour où les
lions mangeront de la salade
verte a succédé à Ta deuxième
vie, et voici, donc, Cupidon.
Meredith, comédienne qui a
d’autant moins de succès qu’elle
joue peu, aime Antoine, qui
l’aime également: «Quel étrange
phénomène, si rare, que l’amour
réciproque!» Problème. Il est socialement arrivé, elle non. Elle
observe une soirée mondaine:
«Mille effusions –qui peinent à
sonner juste– tentent de donner
le change sur un degré d’intimité
feint.» Et se rend compte que, si
elle veut être à la hauteur d’Antoine, il lui faut s’éloigner. Elle
part en tournée avec Rose, qui est
noire.
JACQUES TARDI
MOI RENÉ TARDI, PRISONNIER
DE GUERRE AU STALAG IIB.
APRÈS LA GUERRE
Casterman, 160 pp., 25 €.
1 Quel est le rêve ?
CASTERMAN
L
a naissance de l’artiste, au
sens de révélation de sa
vocation, est un argument
narratif de bien des
œuvres. Dans Après la guerre, le troisième et dernier volume de Moi René
Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB, on voit la naissance de Jacques Tardi au sens propre. Le père raconte encore sa vie au fils, vie qui a
changé puisque la guerre est terminée
même si René va se rengager et que la
famille passera du temps en Allemagne. On voit toujours, dans un anachronisme fondateur, Jacques Tardi
enfant écouter les récits de son père
et le questionner en se mêlant visuellement au récit. Et puis vient le vendredi 30 août 1946 où Tardi enfant assiste à la naissance de Tardi bébé.
Quant à la naissance de la vocation
lorsque le bébé est devenu enfant, elle
est abordée de biais à de multiples reprises. «De retour, mon vieux me montrait comment dessiner une locomotive à vapeur.» Ce phylactère orne un
croquis détaillé qui évoque la précision propre à Jacques Tardi. Ecolier
en Allemagne, l’enfant ne se fait pas
d’amis parmi ses condisciples. Il est
solitaire. Mais quand même: «Quand
je ne dessine pas, je descends jouer
avec les autres.» Plus tard, il joue
beaucoup à divers jeux. Mais quand
il ne joue pas: «Je dessine! Je copie les
chats du calendrier des PTT dans leur
panier d’osier au milieu de pelotes de
laine… ou bien j’essaie de recopier les
images des livres qui ont appartenu à
mon père, comme le Sapeur Camember de Christophe…» Zig et Puce, Bibi
Fricotin, les Pieds nickelés, le capitaine Haddock et «les illustrés» ont
soudain leur place dans ce dernier volume des souvenirs d’un prisonnier de
guerre. Petit, Jacques Tardi est à sa
manière un enfant sage même si ses
Même le perroquet, qui
appartient à Rose, est exceptionnel. Quant à Antoine, il a des
«responsabilités à un poste très
convoité au sein d’une des plus
grosses radios de France». A Londres, Meredith flirte avec un ami
d’Antoine, un «artiste d’art
contemporain à la renommée internationale». Elle-même a «un
objectif ultime: percer». Mieux:
«Mon fantasme ultime est de
faire un jour partie de la grande
famille des comiques, Coluche,
Foresti, Elmaleh, et tant
d’autres…» Elle baptise «Projet
Cupidon» le one-woman show
qu’elle prépare en secret. Elle ne
nous est pourtant pas présentée
comme ayant le moindre humour. Elle est sérieuse et consigne dans un «Love Organizer»
ses pensées, «galvanisée par le
concept qui vient d’éclore :
L’amourability, la capacité à
aimer».
2 Comment aimer ?
«Et si les clefs d’un amour
qui dure étaient une meilleure
compréhension mutuelle et une
meilleure communication ?»
Avant cette découverte, Meredith, fille «paradoxale» bourrée
de contradictions, sait ce qui lui
reste à faire: «Grandir, en découvrant le chemin de mon accomplissement. Grandir, en me libérant des feux mal éteints du
passé.» Le livre oscille entre les
turbulences de la romance, avec
le pauvre Antoine qui a «le
regard intense et cerné des hommes qui ont trop pensé et trop attendu», et le traité de développement personnel et d’altérité sur
lequel cogite Meredith. «J’imagine un autre tableau, avec mes
trois fausses grâces : Madame
Peur. Madame Complexe. Madame Croyance. Trois parties de
moi avec lesquelles je dois régler
mes comptes si je veux progresser
en amourability.»
3 Que lire ?
Raphaëlle Giordano sème
quelques références. Les
50 Nuances de Grey apparaissent de manière subliminale.
Meredith a des références autrement respectables. A propos de
l’attente : «Dans le train, je relisais le merveilleux texte de Roland Barthes, Fragments d’un
discours amoureux.» Ou encore,
sur le narcissisme : «Je me
passionnais, l’autre nuit, pour
un ouvrage de Fabrice Midal,
philosophe, écrivain et enseignant de méditation.» Plus intrigant, au cours d’une de ses
pérégrinations : «Je finis par
tomber, dans une authentique
librairie à l’ancienne, sur une
adorable collection de livres
miniatures.» •
RAPHAËLLE GIORDANO
CUPIDON A DES AILES
EN CARTON Plon-Eyrolles,
408 pp., 16,90 €.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
CARNET D’ÉCHECS
TF1
FRANCE 5
TFX
21h00. Qui veut gagner des
millions ?. Jeu. Présenté par
Camille Combal. 23h35. Les
experts. Série. Des débuts
explosifs. Liaison et conséquences. Affaire de dégoût.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Lyon, la
gourmandise en héritage.
22h25. Un faux air de
Giacometti. Documentaire.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
22h40. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
21h00. Destination
Eurovision. Divertissement.
La grande finale. 23h50.
On n’est pas couché.
Divertissement.
FRANCE 3
21h00. Le pont du Diable.
Téléfilm. Avec Élodie Frenck,
David Kammenos. 22h35.
Frères à demi. Téléfilm.
CANAL+
21h00. The Passenger.
Thriller. Avec Liam Neeson,
Vera Farmiga. 22h45. Calls.
Série. Épisodes 9 & 10.
ARTE
20h50. Jack London,
une aventure américaine.
Documentaire. 22h25.
Fort comme un ours.
Documentaire.
M6
21h00. NCIS : Los Angeles.
Série. On n’a qu’une vie.
Cible prioritaire. 22h50.
NCIS : Los Angeles. Série.
4 épisodes.
FRANCE 4
21h00. Gala du 41e Festival
du Cirque de Monte-Carlo.
Spectacle. 23h05. 37e Festival
du Cirque de Monte-Carlo.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Alors on s’aime !.
Théâtre. Avec Daniel Russo,
Corinne Touzet. 23h05.
Boire, fumer, conduire vite.
Théâtre.
TMC
21h00. Columbo. Téléfilm.
En toute amitié. Avec Peter
Falk, John Finnegan.
22h50. 90’ Enquêtes.
Magazine. Émeutes, casseurs :
quand les forces de l’ordre
risquent leur vie.
W9
21h15. Les Simpson. Dessins
animés. La conquête du test.
Le malheur est dans le prêt.
Maggie s’éclipse. 22h25.
Les Simpson. Dessins animés.
6 épisodes.
NRJ12
21h00. The Big Bang Theory.
Série. Flashbacks. Réajustements amoureux. Le décodeur
d’émotions !. Le jouet
téléguidé. 22h40. The
Big Bang Theory. Série.
8 épisodes.
C8
21h00. Représailles.
Théâtre. Avec Michel
Sardou, Marie-Anne Chazel.
23h10. Michel Sardou :
la dernière danse. Concert.
CSTAR
21h00. Supergirl. Série.
La porte des étoiles. Ennemie
jurée. 22h40. Supergirl.
Série. 3 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. Une
nouvelle vie. 22h40.
Joséphine, ange gardien.
Téléfilm. La part du doute.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Divertissement.
Coup de foudre. Le point
de mire. 22h40. Rénovation
impossible. Documentaire.
CHÉRIE 25
21h00. Mr Selfridge :
l’histoire vraie du pionnier
du shopping. Série.
3 épisodes. 23h45. Les
enquêtes impossibles.
RMC STORY
20h55. Petits meurtres
en famille. Téléfilm. Épisode 1.
22h40. Petits meurtres en
famille. Téléfilm. Épisode 2.
LCP
21h00. La bataille de
Washington - Trump face à la
justice. Documentaire. 22h00.
Un monde en docs. Magazine.
22h30. Soulac-sur-Mer,
ton littoral fout le camp.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. White House Down.
Action. Avec Channing Tatum,
Jamie Foxx. 23h35. Le
chasseur et la reine des
glaces. Aventures. Avec Chris
Hemsworth, Charlize Theron.
21h00. Low Cost. Comédie.
Avec Jean-Paul Rouve, Judith
Godrèche. 22h20. Marche
à l’ombre. Film.
20h55. Adopte un veuf.
Comédie. Avec André
Dussollier, Bérengère Krief.
22h45. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
21h00. The Revenant.
Drame. Avec Leonardo
DiCaprio, Tom Hardy.
23h40. Kill Bill : volume 2.
Action. Avec Uma Thurman,
David Carradine.
FRANCE 3
21h00. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Jusqu’à ce que le
meurtre nous sépare. 22h30.
Inspecteur Barnaby. Téléfilm.
L’aéroclub.
CANAL+
21h00. Football :
PSG / Rennes. Sport.
22e journée - Ligue 1 Conforama. 22h55. Canal football
club le débrief. Magazine.
23h15. J+1. Magazine.
ARTE
20h50. La maison du lac.
Drame psychologique. Avec
Henry Fonda, Jane Fonda.
22h35. Katharine Hepburn.
Documentaire. Une légende
du cinéma.
FRANCE 5
20h50. Les pâtes à tartiner
étalent leurs secrets. Documentaire. 21h40. Thé mania.
Documentaire. 22h40. 1940,
les secrets de l’armistice.
Documentaire. Le piège
d’Hitler.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 22h30. Kaamelott.
TMC
21h00. Cold Case : Affaires
classées. Série. Mauvaise
réputation. À la folie. 22h40.
Cold Case : Affaires classées.
Série. 2 épisodes.
W9
21h00. La vérité si je mens !.
Comédie. Avec Richard
Anconina, Vincent Elbaz.
23h00. Les reines du ring.
Film.
NRJ12
u 51
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CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
Le syndrome du héros.
Le poids des mots. Calomnie.
23h30. Les vierges se
déchaînent. Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. La plage. Aventures.
Avec Leonardo DiCaprio,
Virginie Ledoyen. 23h05.
Instinct de survie : l’océan
de la peur. Téléfilm.
6TER
21h00. Twilight chapitre 4 :
Révélation - Partie 1.
Fantastique. Avec Kristen
Stewart, Taylor Lautner.
23h10. Twilight chapitre 3 :
Hésitation. Film.
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de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
RMC STORY
M6
21h00. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
SOS de Kévin et Malika.
22h40. SOS ma famille
a besoin d’aide. Magazine.
21h00. Capital. Magazine.
Smic, diesel, services publics :
pourquoi les Français sont
en colère. 23h10. Enquête
exclusive. Magazine.
Amour et sexe au Maghreb.
C8
LCP
21h00. P.R.O.F.S.. Comédie.
Avec Patrick Bruel, Fabrice
Luchini. 23h00. Enquête
sous haute tension. Magazine.
21h00. Rembob’ina.
Magazine. Présenté par Patrick
Cohen. 23h00. Les junkies
d’Adolf Hitler. Documentaire.
20h55. La taupe. Espionnage.
Avec Gary Oldman, Colin
Firth. 23h05. Rocky Balboa.
Film.
GRAVAGNA
La semaine dernière, notre champion du monde était
bien mal en point. Magnus Carlsen traînait à la 5e place
du tournoi majeur du festival Tata Steel. Mais le Norvégien a démontré par la suite l’étendue de son talent en
s’offrant les scalps du Hollandais Jorden Van Foreest, de
l’Allemand Richard Rapport, et, cerise sur l’échiquier, du
deuxième Elo du tournoi, classé à plus de 2800 (comme
Carlsen), le Russe Shakhriyar Mamedyarov, 3e mondial.
Enfin, même si la partie fut pleine de rebondissements,
le sacrifice spéculatif d’un cavalier finit par donner la
victoire au Norvégien contre l’ex-champion du monde,
l’Indien Viswanathan Anand. Du coup, Carlsen est seul
en tête avec 7 points sur 10.
Dans le très fort open de Gibraltar, le n°1 français et n°1
du tournoi, Maxime Vachier-Lagrave, attend en embuscade avec 2,5 points sur 3 derrière 5 joueurs qui ont fait
carton plein. A noter, à 2,5 points la présence de trois
grands maîtres français : Sébasten Mazé, Maxime Lagarde et Romain
Edouard.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
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et de la rédaction
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de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Légende du jour : Dans le duel
sino-américain, il y a aussi les
échecs. Avantage au Chinois
Ding Liren qui prend un gros
avantage, avec les noirs,
contre l’Américain Shankland
au Tata Steel 2019.
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
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(société), Guillaume
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Solution de la semaine dernière.
Sans doute la plus grosse gaffe
jamais jouée par Fischer, qui a pris
en f2 et a perdu son fou.
Directeur artistique
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GORON
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VERTICALEMENT
1. Pour elles, il faut lettres aimer 2. Dans le vent # Ex-groupe d’atomes 3. Prise
par la gorge # Préfecture de la province d’Anhui, en Chine 4. Quand Libé a
une remarque à faire # Au coin 5. Chapeau d’argot # Et frais 6. Il défie Barcelone dans trois semaines # On se lasse après l’avoir fait # Avant d’être En
marche, il marcha moins bien que marchait Marchais 7. Laitues de mer #
Serait idoine 8. Entre terre et mer # Moule à fromage 9. Homme des bois
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SURPLOMBS. II. ARROI. MOT. III. VA. SAPEUR.
IV. ANSERA. LI. V. NŒUDS PAP. VI. BR. TANT. VII. ALU. SINGE.
VIII. KAMPUCHEA. IX. HT. ACHARS. X. ÉTAU. ÉRIÉ. XI. TAULARDES.
Verticalement 1. SAVANNAKHET. 2. URANO. LATTA. 3. RR. SÉBUM. AU.
4. POSEUR. PAUL. 5. LIARD. SUC. 6. PASTICHER. 7. MME. PANHARD.
8. BOULANGERIE. 9. STRIP-TEASES. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3882 MOYEN
Origine du papier : France
Par GAËTAN
1BS ("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Château suisse, maison
européenne II. Un peu de
terre sans consonne # Unit
III. Donne rendez-vous avec
un mot de la ligne suivante #
Département où ne coule ce
fleuve IV. Tête d’œuf # Samedi
26 janvier V. Ville étrangère
qui touche la France # Plateforme de dialogue entre Est et
Ouest VI. On le parle en Inde et
au Pakistan # Placés au centre
VII. Petite pile ou belle note #
Comme un café saoulant
VIII. Prises de raquette #
Service qui rend de précieux
services IX. Verts d’eau
X. Comme les promesses de
campagne après la victoire
XI. On en sort soulagé
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Grille n°1126
Petites annonces. Carnet
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CHÉRIE 25
21h00. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Une
journée d’enfer. 22h50.
Crimes en haute société.
Par PIERRE
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Tucson
Cultures
intensives
Amérique profonde, chants mexicains, artisanat
amérindien, agriculture espagnole… la deuxième
ville d’Arizona, située sur les rives de la rivière Santa
Cruz et entourée de multiples chaînes
de montagnes, est une oasis multiculturelle où
les civilisations se mélangent au gré des époques.
Par
CHARLOTTE OBERTI
Envoyée spéciale à Tucson
Photos
VIKESH KAPOOR
D’
1 L’Amérique typique
A l’hôtel Congress, le 14 janvier.
UTAH
NEVADA
O
L’une des balades les plus populaires est celle de Tumamoc Hill,
«le mont du serpent à cornes», baptisé ainsi par les Tohono O’odham,
tribu amérindienne du sud-ouest
des Etats-Unis, d’après une légende
qui veut que le reptile ait jadis été
transformé en colline. Une promenade ici nous rappelle que la nation
des Tohono O’odham, «le peuple du
désert», deuxième plus grande réserve amérindienne du pays,
s’étend sur un large territoire sitôt
franchies les limites sud de Tucson.
Elle rend surtout humble face à la
résistance de cette tribu à vivre
dans un environnement sec et hostile. «Les gens trouvent que je suis
courageux de faire du vélo pendant
l’été, commente Jimmy Bultman,
grand gaillard originaire du Wisconsin qui dirige la Tucson Bike
Tours. Nous sommes en fait assez
fragiles. Les Amérindiens, eux, sont
aussi robustes que le désert.» De retour à Tucson, un voisin de comptoir entonne un chant traditionnel
amérindien, le bourbon aidant. On
se laisse bénir par Wind Raven,
membre de la tribu Pascua Yaqui,
qui chasse les mauvais esprits
moyennant de la sauge brûlée, des
rugissements d’ours (terriblement
ressemblants) et quelques câlins.
D
Le hot-dog Sonoran, avec haricots, tomates et piment jalapeño.
2 En territoire amérindien
RA
LO
On se croirait dans un tableau
d’Edward Hopper. La nuit, au bord
d’une voie rapide, des néons rassurants sur la structure en inox de
Welcome Diner qui ne déroge pas
au style des emblématiques diners
américains. Si ce n’est que celui-ci
est orné de tentures mexicaines et
est plutôt réputé pour ses nopales,
plat à base de cactus frit, que pour
ses burgers. Mais l’Amérique, dans
ce qu’elle a de plus typique, a à Tucson un goût différent. A l’image du
hot-dog Sonoran, variation locale
agrémentée de haricots, d’oignons
et de tomates avec une sauce au piment jalapeño. Un exotisme dans
une ville sortie d’un vieux film américain, avec ses rues vides et ses
pick-up filant à toute allure sur les
routes vallonnées à travers des décors à couper le souffle – de nombreux westerns ont été tournés ici,
comme le prouvent les studios Old
Tucson.
Les «cow-boys» du coin ont l’âme
artistique, votent en majorité démocrate et ne sont plus tout jeunes.
A l’image de Tiger, la vieillesse
fringante à 86 ans, qui fait office de
fantasque barman du Tap Room,
salle de concert nichée dans l’hôtel
Congress. «Tout le monde aime tout
le monde ici», dit-il, commentant
une programmation musicale
éclectique. C’est le cas d’Alex Streeter, artiste de 71 ans qui n’a plus
quitté la lumière de la ville depuis
douze ans. Il a installé un petit musée dans sa maison de village du
quartier Barrio Viejo où il expose
bagues et colliers en argent de sa
création. Sa voisine, Leslie Cho
Newman, artiste et créatrice de bijoux également, ouvre elle aussi facilement les portes de son originale
demeure en adobe. «Les maisons de
ce quartier étaient auparavant habitées par les travailleurs chinois et
mexicains venus construire les chemins de fer au XIXe siècle, raconte-telle. D’ailleurs, je suis moi-même à
moitié chinoise.»
O
C
abord le ciel de
l’Arizona, grand,
bleu, puis rouge et
rose. Ensuite les
montagnes, tout autour, recouvertes de cactus, formant de fabuleux
canyons sur lesquelles les ombres
jouent au gré des heures de la journée. Enfin, la plaine où s’étalent larges avenues, fast-foods et constructions modernes parmi quelques
maisons colorées en adobe (argile
mélangée à de la paille). A première
vue, le décor de western qui entoure
Tucson –littéralement «au pied de
la montagne noire» en o’odham,
langue amérindienne– est la principale attraction des lieux. Mais sous
ses airs de bourgade oubliée dans le
désert, cette ville d’un million d’habitants (avec sa banlieue) est une
oasis multiculturelle. Pauvre, et
donc abordable, Tucson est devenue au fil des ans le repaire d’une
communauté de libres-penseurs excentriques, d’artistes, d’immigrés et
d’étudiants. Accents mexicains, incantations amérindiennes, héritage
espagnol, nationalité américaine…
sa géographie et son histoire la placent dans un nœud de civilisations
qu’il fait bon ne pas démêler. Un
mélange détonnant que l’on
retrouve souvent dans les assiettes
– Tucson a été classée, en 2015,
capitale gastronomique par
l’Unesco.
ARIZONA
C
A
LI
FO
RN
IE
75 km
NOUVEAUMEXIQUE
Phœnix Tucson
MEXIQUE
100 km
Mais pour dépasser le folklore, il
faut sortir de la ville et admirer San
Xavier del Bac, une mission espagnole surnommée «la colombe
blanche du désert» fondée en 1692
et construite avec l’aide des Amérindiens. Dans la petite chapelle,
l’une des statues représente une indienne coiffée de deux tresses. En
face de l’édifice, des boutiques d’art
amérindien. Juste à côté, une école.
Ce territoire est passé, en l’espace
de trois cents ans, sous contrôle espagnol, mexicain puis américain.
D’ailleurs, personne ne semble surpris lorsqu’un hélicoptère de l’armée atterrit dans un nuage de poussières ocre et relâche un père Noël,
comme échappé d’un James Bond.
Entouré de militaires coiffés
d’oreilles de rennes, il s’avance vers
des écoliers amérindiens. En fin
d’année, l’armée conduit ici,
comme dans d’autres territoires des
Etats-Unis, un programme caritatif
pour les enfants défavorisés.
4 Le Mexique voisin
Trois guitares et un violon
chantent au pied des montagnes
Catalina, face à l’entrée de De Grazia Gallery in the Sun, lieu d’exposition pour artistes locaux. Dans le
nord de Tucson, cette bâtisse orangée est dédiée au peintre Ted Grazia, petite main de l’artiste mexicain
Diego Rivera qui fait la fierté de la
ville. Tout près, à la fin d’un petit
sentier, une chapelle est consacrée
à Notre-Dame de Guadalupe, la
sainte patronne des Mexicains, en
l’honneur de qui le concert du jour
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
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Le Saguaro National Park, à trentes minutes de Tucson en voiture.
Tiger Ziegler, 85 ans, barman à l’hôtel Congress.
est organisé. «Les lieux ont brûlé, il
y a deux ans, à cause d’une bougie et
d’un coup de vent, explique une petite dame, yeux plissés sous le soleil,
venue se recueillir en famille derrière les grilles qui ont depuis été
installées à l’entrée. Avant, c’était
ouvert 24 heures sur 24…» Rien
d’étonnant dans cette relation
étroite avec le Mexique: la frontière
n’est qu’à une heure de route et la
zone faisait partie du pays jusqu’en 1854. Outre cette évidente influence mexicaine, la galerie De
Grazia est une preuve du multiculturalisme de Tucson: les murs sont
couverts de scènes de corrida, clin
d’œil au passé hispanique, plus
lointain, de la ville.
La communauté mexicaine de
Tucson se concentre au sud, à South
Tucson, zone modeste où des gargotes enfumées de viande grillée parsèment le bord d’avenues sans trottoir et cohabitent avec un large
magasin de santiags. Ici, on ne parle
pas anglais et on ne prétend pas attendre le chaland. Ce dernier a da-
vantage intérêt à se rendre downtown, quartier infréquentable il y a
quelques années, pour tester tacos
et burritos. On y trouve d’ailleurs la
plus vieille cantine mexicaine de
tout le pays, El Charro.
5 L’Espagne dans
les légumes
Des citrons verts qui s’épluchent et
se mangent comme une mandarine. De petits fruits logés entre les
épines des cactus, aux airs de minuscules ananas mais à la saveur
sans pareille. Des coings, des orangers de Séville. A Mission Garden,
enclos baigné de soleil dans l’ouest
de la ville, l’ancien et le nouveau
monde se retrouvent. Au XVIIIe siècle se tenait là un jardin planté par
les missionnaires espagnols. Ils y
cultivaient plantes et arbres fruitiers apportés dans leurs bagages de
Grenade ou Madrid. Depuis 2012,
les lieux renaissent. «Il y a eu beaucoup de changement de population
dans les environs et aujourd’hui,
peu d’habitants connaissent réelle-
San Xavier del Bac, construite avec l’aide des Amérindiens en 1692.
ment l’histoire de Tucson, regrette
Kendall Kroesen, membre de
Friends of Tucson’s Birthplace qui
entretient le jardin. Apprendre d’où
vient la nourriture est un bon moyen
de se reconnecter à l’histoire.» Avec
toutefois un défi contemporain: la
rivière Santa Cruz, jadis formidable
ressource naturelle, est aujourd’hui
à sec, victime de pompages à répétition. L’eau est désormais acheminée depuis la rivière Colorado, à la
frontière avec la Californie. Agaves,
haricots sauvages et courges amérindiennes… ici, on cultive la terre
depuis plus de quatre mille ans. A
part des fruits et légumes, peu de
vestiges restent de la domination
espagnole : les constructions de
l’époque ont toutes disparu, à l’exception de la Casa Cordova, devenue un musée d’art dans le quartier
historique Presidio. L’argile n’a pas
tenu la distance. Les cultures et la
culture, si. •
Reportage réalisé avec le concours
de l’Office de tourisme de l’Arizona.
VOYAGES/
Tacos et étoiles
Y manger, y boire
Côté nourriture mexicaine,
Seis Kitchen et Boca Tacos
offrent des plats savoureux.
Le second est réputé pour ses
sauces qui accompagnent les
tacos.
Plus modeste, le stand Ruiz
Hot Dogs est l’un des rois du
hot-dog Sonoran.
Pour des whiskys à même
le comptoir, on opte pour
le dive bar The Buffet.
Le soir, on peut danser au Tap
Room, ambiance années 30
du très beau Congress Hotel,
ou regarder les étoiles grâce à
des télescopes dans le patio
du Sky Bar.
Y dormir
L’hôtel Congress est certes un
peu bruyant mais on y va pour
le cachet des lieux.
Plus chic, l’Hacienda Del Sol
Guest Ranch Resort, au pied
des montagnes.
A voir
Le Arizona Desert Museum et
le parc national de Saguaro.
Rens. : Desertmuseum.org
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
Tim Raue
De l’aigre au goût
Le seul chef allemand à posséder deux étoiles,
à la tête de 12 restaurants à 44 ans, évoque son enfance difficile
et son adolescence dans un gang de rue à Berlin. Une violence
qui l’a accompagné longtemps et qu’il parvient aujourd’hui
à transformer en énergie «sensuelle» dans ses créations culinaires.
Son nouveau projet : s’attaquer à la gastronomie de son pays.
Par
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
Photos
NORMAN KONRAD
T
im Raue sait parfaitement que son histoire
est bankable. C’est sans
doute pour cela qu’il
adore la raconter. Sa vie ressemble
à un conte de fées berlinois, un récit
âpre qui se finit bien. Une histoire
de résilience, de réussite à force de
travail, bref une success story
protestante – de celles que les
Anglo-Saxons adorent.
Elle commence dans la violence des
gangs de rue du Kreuzberg de Berlin des années 90 et s’achève dans
l’opulence du Kreuzberg gentrifié
des années 10, une coupe de champagne Krug à la main. L’homme a
réussi, en tout cas si l’on en croit les
chiffres : 44 ans, 12 restaurants,
deux étoiles Michelin et une place
confortable parmi les «50 Best».
Cela se mérite, répète-t-il à longueur d’interviews. Il travaille
«320 jours par an», commence sa
journée à 6 h 30 pour la finir
à 23 h 30. Tim Raue est le seul chef
allemand à posséder deux étoiles et
il a cuisiné pour Obama et Merkel.
Sinon, il n’a «pas le permis et donc
pas de voiture», dit-il en évoquant
une mémorable dégustation d’un
château d’Yquem 1811 : «Mais j’ai
dépensé l’équivalent de deux Porsche dans ma vie en bons vins, et
j’adore l’idée.»
On le rencontre dans ses pénates de
Kreuzberg, un matin d’automne. A
deux minutes d’ici, les touristes ont
envahi Checkpoint Charlie, c’est le
Disneyland du Mur, ils se prennent
en photo avec de faux soldats et
achètent des mugs «You are leaving
the American sector». Tim Raue
n’aime pas tellement cet endroit,
mais cela reste Kreuzberg, alors ça
va. C’est son quartier, son «Kiez».
Rendez-vous est pris dans son restaurant phare, élégant établissement qui porte son nom –il revendique son égocentrisme. Il s’installe
dans ses bureaux à l’étage, fait la
fête à sa chienne, une adorable jack
russell pour qui il cuisine tous les
jours – pour elle, mais jamais pour
lui. Les Allemands et leurs chiens,
c’est tout une histoire, on le sait à
force de vivre ici. Et Tim Raue est
bel et bien allemand, puisqu’on
sonne à la porte: c’est le dog-sitter.
Il emmène l’animal pour une promenade en forêt. Devant notre air
amusé, il commente, sourire complice aux lèvres: «Quand on n’a pas
d’enfants, ma foi… Elle y va tous les
jours. J’appelle ça l’école de la forêt.»
Gouailleur. Très peu de chefs allemands peuvent se vanter d’être aussi
célèbres que Tim Raue. L’homme
a fait l’objet d’un épisode de la
série Chef’s Table, sur Netflix. On le
voit face caméra, il houspille ses employés, les revigore d’un ou deux
compliments, tourbillonne.
A Kreuzberg, il mange un sandwich
au mythique Mustafa’s Gemüse
Kebap, peut-être l’un des restaurants les plus connus de la capitale
allemande avec le sien. Tim Raue
est sans conteste un Berlinois pur
sucre, un peu gouailleur, cash, à la
limite du brutal. On appelle cela des
«Berliner Schnauze»: bourrus, mais
tendres au fond. «Je ne me vois pas
comme un Allemand, je me vois
comme un Berlinois. Il y a tout ce
que j’aime, ici : être contre tout, se
contrefoutre des frontières. A Kreuzberg, tu peux avoir dans un rayon de
50 mètres des chrétiens, des bouddhistes, des musulmans, des personnes transgenres. Tout cela cohabite
car on vit dans une société ouverte.
C’est ça Berlin, et ça n’existe pas
ailleurs en Allemagne.»
Il a grandi à Berlin-Ouest, Kreuzberg, rue Wrangel, à deux pas de la
Spree. Un peu plus à l’est, le Mur.
Son quartier, son Kiez, c’était le
«SO 36», du nom du code postal –sa
simple évocation faisait frissonner
les bourgeois. Cela désignait le
Kreuzberg des manifs de la gauche
radicale, celui des immigrés aussi,
surtout les Turcs : «On disait alors
que Kreuzberg était la quatrième
ville de Turquie.»
Lorsqu’il a 9 ans et demi –il insiste
sur les «demis», comme le font les
gens aux enfances difficiles –, son
père quitte sa mère. Il commence
alors une série d’allers-retours entre
Berlin et la région de Stuttgart,
puis de Francfort. Son père le bat.
«J’étais pas un mauvais gamin, je ne
faisais rien de criminel. Mais si tu
fais mal à un enfant de cette manière, tu mets en lui une sorte de
graine de violence. Cette graine était
comme pointée directement vers
mon estomac. Elle a grossi, jour
après jour. Dès qu’il y avait un problème à l’école, je me comportais
comme mon père. Alors j’ai commencé à taper les autres.»
Un soir, alors qu’il a 14 ans «et
demi»: «Je rentre et mon père m’attend dans le salon. Il avait bu. Il me
dit que je ne suis qu’un bon à rien, un
débile, que je n’arriverai à rien. Il me
bouscule et commence à vouloir me
taper, mais je parviens à l’éviter et je
le jette au sol. Quelque chose dans
mon regard fait qu’il ne s’est pas re-
levé. C’est la dernière fois qu’il a essayé de me frapper. J’ai ce regard en
moi depuis. Cela continue à être une
expression chez moi qui symbolise
ça, la centrale nucléaire diabolique
que ces humiliations enfantines
ont construite en moi. Pendant de
longues années, j’ai utilisé ça comme
une arme, un tic non verbal qui tuerait toute discussion dans l’œuf. C’est
seulement avec le temps que j’ai
réussi à contrôler ce truc, à utiliser
cette énergie pour créer des plats
sensuels.» Il le dit aussi d’une autre
manière : «Je ne serais pas devenu
un chef étoilé si il n’y avait pas eu
cette force destructrice en moi instillée pendant tout ce temps, et
contre laquelle je me bats tous les
jours depuis trente ans.» Et puis il
conclut cette douloureuse histoire
abruptement, d’un ton assez détaché –sans doute parce qu’il l’a beaucoup racontée : «Bref, cela a donc
mis fin à notre cohabitation. Du
coup, je suis revenu chez ma mère.»
Skinhead. Le revoilà à Berlin, enfin Kreuzberg. Tim Raue quitte son
père pour intégrer une bande de
rue, les 36 Boys. «Je cherchais une
famille, en quelque sorte. C’est le
gang qui a tenu ce rôle pendant
toutes ces années.» Dans sa nouvelle
famille, on trouve «99 % de
Turcs», des «travailleurs invités» de
deuxième génération. Il y avait «des
Kurdes, des musulmans, des communistes, un Grec. J’étais le seul
Allemand.» Comme lui, certains de
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Janvier 2019
u 55
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FOOD/
De gauche à droite :
filet de saumon confit
à l’huile, jus de tomates
au beurre braisé
et vinaigre de riz,
compote d’anis
étoilé et anis vert ;
Tim Raue dans le
restaurant qui porte son
nom, fin septembre 2018 ;
carpe koï au chocolat
dulcey valrhona farcie
de mousse, sauce
caramel au beurre salé
et croquant dulcey,
sorbet et gelée de yuzu,
confiture de citron
coréen, feuilles
de cresson lime.
ces «36 Boys» sont devenus célèbres, pour des raisons diverses.
Dans sa génération, on trouve le
rappeur germano-turc Killa Hakan;
le réalisateur Neco Celik, surnommé «le Spike Lee de Kreuzberg»; le rappeur Deso Dogg, dont
la carrière musicale s’arrêta lorsqu’il
décida de se reconvertir dans le
jihadisme –devenu soldat de l’Etat
islamique, il est mort en 2018 en
Syrie.
Politiquement, Tim Raue se définit
ni de gauche ni de droite mais,
écrit-il dans l’un de ses livres : «Je
pouvais parfaitement reprendre à
mon compte cette phrase du groupe
de rock Ton Steine Scherben [des années 70 et 80, ndlr]: “Mach kaputt,
was dich kaputt macht.”» Soit «dé-
truis ce qui te détruit». Et si les 36
Boys cassaient plutôt du skinhead,
l’éthique très self-made-man de Tim
Raue ne le classe pas non plus du
côté des antifascistes.
A la fin de sa scolarité, un conseiller
d’orientation lui dit que trois carrières sont possibles: jardinier, peintre
ou chef. Il choisit chef. Tant bien
que mal, il dégote un poste d’apprenti dans un restaurant chic de
l’ouest de la capitale. Mais à force,
dit-il, de passion, de travail et de
persévérance, il gravit les échelons.
«Prussien». Nous sommes dans
les années 90 et il débarque sur une
scène culinaire allemande amorphe
et «entièrement dominée par les
Français. A l’école, nous apprenions
tout en français, les mots comme
“garde-manger”, “saucier”, “pâtisserie”. Mais aussi les techniques,
comme la “sauce béarnaise”. Tout
cela fait que nous n’avons pas de manière indépendante de cuisiner en
Allemagne. On essayait de cuisiner
français, mais d’une manière allemande». Le chemin de l’émancipation sera long. Pour Tim Raue, cela
passera par la découverte de la cuisine asiatique.
Parenthèse culturelle : les Allemands ne sont pas fiers de leur gastronomie. Les plaisirs culinaires
sont rarement une priorité dans
leurs vies. Alors, dit Tim Raue, il est
curieux d’être chef dans un pays où
«le premier truc qui compte pour les
gens, c’est leur voiture. Puis leur
maison. Ensuite leurs vêtements. Et
les vacances aussi. Et enfin, peutêtre en sixième ou en septième position, ils vont s’intéresser au fait
qu’ils ont parfois faim ou soif». Tout
le contraire de la culture française,
donc. «En voyage en France pour la
première fois, peut-être en 1991,
raconte-t-il en souriant, j’ai vu des
types arriver au volant d’une
Citroën toute pourrie et se garer
pour aller dîner dans un restaurant
étoilé.»
En Allemagne, aujourd’hui encore,
même les gens qui s’intéressent à la
bouffe se tournent vers l’ailleurs, rarement vers les spécialités du pays.
Dans les travées des librairies, peu
de livres de recettes célébrant les
classiques «allemands», mais plutôt
les best-sellers de Jamie Oliver ou
de Yotam Ottolenghi. Voilà quelque
chose que Tim Raue souhaite changer, lui qui revendique le côté «prussien» de sa cuisine. Il ouvre son pro-
chain restaurant à Potsdam, dont la
cuisine sera inspirée des recettes
d’«Oma», la grand-mère allemande.
Il y aura des classiques tels que les
Klopse – des boulettes de viande
dans une sauce aux câpres, spécialité de Prusse-Orientale. Ou bien du
foie de veau à la berlinoise avec des
pommes poêlées, des oignons et de
la purée. Ou encore de la tête de
cochon à l’aigre-douce, une recette
de sa grand-mère.
Tim Raue n’est pas le seul à se
pencher sur le sujet. Le célèbre chef
Tim Mälzer a publié à l’automne un
livre appelé Neue Heimat, («le nouveau chez-soi»). Le livre explore les
classiques d’une cuisine allemande
qui ne serait ni repliée sur ellemême ni bêtement nationaliste: les
recettes passent avec légèreté du
schnitzel au kebab.
Les madeleines de Proust de Tim
Raue ont aussi quelque chose à voir
avec la cuisine turque. Il se souvient
avec émotion de la fraîcheur des légumes, de la puissance des herbes
des sandwichs de sa jeunesse. Il dit,
et cela sonne comme un autoportrait : «La cuisine allemande
reste lourde, elle manque d’acidité et
d’épices. C’est pour cela que j’ai amené
de l’Asie dans ma cuisine, parce que
j’adore les montagnes russes que ça
produit sur le palais; ça pique et c’est
bien, c’est bien, c’est bien.» •
VU DANS LA NEWSLETTER
«TU MITONNES»
MAIS C’EST QUOI CE METS?
LA POCHOUSE, BOUILLABAISSE D’EAU DOUCE
La pochouse est aux rivières ce que la bouillabaisse est à la mer:
une célébration gourmande et sapide des poissons d’étangs et de
rivières. On la déguste du côté de Verdun-sur-le-Doubs (Saône-etLoire), là où «pêcheurs» se dit «pôchoux» en patois local. On y met
du brochet, de la carpe, de la perche, de la tanche, de l’anguille.
Le tout est revenu au beurre, mouillé avec du vin blanc et mijoté
avec de l’ail, du persil, du thym… La pochouse est servie avec
des croûtons frottés à l’ail et dorés à la poêle. «C’est un plat unique
de vrais mangeurs pas peureux d’être importunés par quelques
arêtes. Et quand je dis “quelques”, le mot est faible!» explique
l’excellent cuisinier-paysan bourguignon Frédéric Ménager
dans son livre la Ferme de la Ruchotte, histoire et recettes d’une
ferme-auberge pas comme les autres (éd. Alternatives, 2013).
A retrouver également dans la newsletter «Tu mitonnes»,
envoyée chaque vendredi aux abonnés de Libération:
le menu VIP, la quille de la semaine, le tour de main,
des adresses, la recette du week-end…
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Des barres
Caroline Vigneaux Ex-avocate, l’humoriste décapante
plaide la cause d’un féminisme crâne bien décidé
à appeler une chatte une chatte.
F
ortuitement, le jour de la rencontre, paraissent les
conclusions d’une première étude, sur l’humour et les
injures, menée par le Haut Conseil à l’égalité. Sites internet, vidéos potaches et chroniques des matinales radio épluchés, le rapport affirme que, nourri par une «idéologie fondée
sur la conviction de l’infériorité des femmes par rapport aux
hommes», «au moins un ressort sexiste est utilisé par plus de
la moitié des contenus étudiés». Et que, de
fil en aiguille, il existe «un continuum entre les remarques sexistes et les violences».
Comme toute femme qui mérite d’être respectée mais, à l’occasion qui fait le larron, ne l’est pas systématiquement, Caroline Vigneaux connaît le sujet: «Le regard
furtif jeté dans une vitrine pour voir si le type qui vient de te
mater dans la rue a décidé de te suivre… La musique qu’on
baisse discrètement dans le casque pour guetter derrière soi
d’éventuels bruits de pas… Le patron qui invite lourdement la
stagiaire que tu es à dîner. — OK, et qui prévient votre femme,
vous ou moi? Jusqu’au grand metteur en scène parisien expliquant que tu es trop jolie pour réussir à percer dans la comédie.»
«Grand» metteur en scène, peut-être, mais prophète, moins.
Dans le circuit pourtant saturé des (plus ou moins) fines lames
de la punchline, le «moulin à paroles» n’aura eu besoin que
de trois spectacles pour devenir une tête de (la) gondole. Dernier en date, Caroline Vigneaux croque la pomme casse à juste
titre la baraque. Après trois mois de carton parisien au Palais
des glaces, la workaholic assumée a à peine pris le temps de
se défouler aux Caraïbes (workout, kite surf) qu’elle renfile
sa tenue de scène – rouge de la tête aux
pieds– au Grand Point Virgule. Où le mot
d’ordre épigrammatique reste inchangé
qui, sur un ton ultrachambreur et cash à
la fois, continue de réclamer à corps et à cri l’«égalité hommesfemmes, même dans la médiocrité».
Une oraison aussi poilante qu’éclairée qui, placée sous les auspices des pionnières, Olympe de Gouges (femme de lettres
engagée du XVIIIe siècle), Anne Chopinet (première polytechnicienne, en 1972) et Gisèle Halimi (avocate), rappelle, sur l’air
du mieux vaut en rire –fut-ce nerveusement– qu’une loi interdisant au sexe jadis dit faible de porter des pantalons a été
abrogée en… 2013. Ou qu’avant 1980, le viol n’était pas considéré comme un crime, mais un simple délit. Ça, plus d’autres
LE PORTRAIT
éclaircissements, sur le sextoy Womanizer, l’éjaculation féminine («à propos de laquelle des études scientifiques sérieuses
n’existent que depuis peu de temps») ou la chanson Relax, de
Frankie Goes to Hollywood, hymne turgescent des eighties
sur lequel se trémoussaient les ingénues nubiles des rallyes
select, et Caroline Vigneaux décroche la timbale.
Sur scène, comme en dehors, la voix porte. Y compris le matin,
après seulement quelques heures de sommeil pour cause
d’inspiration nuiteuse, dans l’appartement face à la Seine à
la déco haut de gamme (mobilier blanc, toile de Fabrice Hyber,
grands tirages encadrés de Liu Bolin ou de Samuel Fosso, affiche d’un Olympia 2016 vécu comme un avènement) où vit depuis deux ans la «maman qui s’assume toute seule» de
deux garçons de 5 et 10 ans –le reste du chapitre intime étant
placé sous scellés.
A ce jour, la trajectoire de la tonique quadragénaire pourrait
se résumer à un double élargissement, d’abord familial, puis
professionnel. Poussé avec sa sœur en Seine-et-Marne, le
blond bourgeon de la petite-bourgeoise catholique se sent vite
à l’étroit dans un milieu exempt de fantaisie, indifférent à la
culture, confit dans la notion de culpabilité et «souffrant d’une
incapacité chronique à extérioriser ses sentiments». Pièce à
conviction : «Mon père ne m’a jamais dit qu’il m’aimait, de
toute façon, il s’exprime si peu…» Une première révélation
«scénique» survient, cependant, quand la fillette qu’on encourage à «faire le moins de bruit possible» lit à l’église des textes
aux ouailles. Puis, une seconde, lorsqu’en vacances
chez son grand-père dans les
1975 Naissance
Vosges, l’enfant de chœur,
à Nantes (Loiredésormais aux prises avec
Atlantique).
«quelques relents de
2001 Prestation
croyance», découvre la casde serment.
sette VHS de Croque Mon2007 Abandonne
sieur, classique du théâtre
le métier d’avocate.
populaire avec Jacqueline
2009 Premier
Maillan en plein abattage
spectacle.
boulevardier. La gaudriole
2019 Troisième
n’est toutefois pas la prespectacle, au Grand
mière option retenue par CaPoint Virgule (Paris).
roline Vigneaux. Elève douée
–et amazone frustrée, après
qu’une cheville en compote l’a contrainte, à 19 ans, à renoncer
à l’équitation– elle étudie le droit cinq années à la Sorbonne;
puis, transitant par l’Ecole de formation du barreau de Paris,
devient avocate.
Féministe jusqu’au bout des ongles vernis, l’humoriste se souvient n’avoir refusé qu’un dossier : celui d’un cas de «pédophilie avec actes de barbarie». Pour le reste, arc-boutée sur «le
principe même de l’état de droit», tout lui sied, du «dealer de
crack libéré sur une erreur de procédure» au violeur incestueux
dont elle va reconstituer une enfance elle-même fracassée,
synonyme à ses yeux de circonstances atténuantes. Donc,
Harvey Weinstein, oui, elle prendrait aussi, «sans aucun problème», en s’attachant à démont(r)er le pourquoi du comment
le producteur queutard est devenu un parangon universel de
l’opprobre. Sauf qu’entre-temps, Caroline Vigneaux est passée
à l’arbitrage en droit des affaires dans un grand cabinet international, avant de quitter en 2007 la robe –titre du deuxième
spectacle, qui la fera décoller.
Affirmer que, «mis devant le fait accompli», ses parents
accueillent jovialement la nouvelle sera excessif. Mais le choix
est fait, moins confus que confucianiste: «Choisis un travail
que tu aimes et tu n’auras plus à travailler un seul jour de ta
vie.» Une maxime qui mérite toutefois d’être modulée, tant
la méticuleuse assure remettre inlassablement son ouvrage
sur le métier. Tout en jurant que pour rien au monde elle pourrait revenir un jour en arrière, quand bien même sa mère
persisterait à lui demander si elle a «d’autres projets».
Artiste débutante recrutée à la télé chez Stéphane Bern, alors
qu’elle n’avait pas encore complètement tourné casaque, Caroline Vigneaux avait eu droit au conseil confraternel d’Eric Dupond-Moretti: «Tu ne peux pas faire les deux, il faut choisir.»
En ce début d’année, la star barbue des prétoires se retrouve
également à l’affiche d’un théâtre parisien. Magnanime,
l’élève, qui, sur ce terrain, dépasse le maître, n’y voit pas
malice : «Dans les deux cas, il s’agit d’art oratoire. Même si,
entre rater une vanne et une plaidoirie, les conséquences ne
sont pas les mêmes.» •
Par GILLES RENAULT
Photo FRED KIHN
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