close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

2019-01-29 Liberation

код для вставкиСкачать
MARDI 29 JANVIER 2019
2,00 € Première édition. No 11714
www.liberation.fr
Alors que la mortalité
sur les routes n’a
jamais été aussi
basse, l’exécutif, sous
la pression des gilets
jaunes, envisagerait
un assouplissement
de la limitation de
vitesse à 80 km/h
sur le réseau
secondaire.
PAGES 2-4
MONTAGE LIBÉRATION
RALENTIR OU MOURIR,
IL FAUT CHOISIR
Chaque mardi, retrouvez un supplément spécial de 4 pages avec
les meilleurs articles et éditoriaux du «New York Times», en anglais.
CAMBODGE
Le grand boom
en avant de
Sihanoukville
GILETS JAUNES
Un manifestant
à la main arrachée
raconte son calvaire
MUSÉE RODIN
Corps dénudés
sur dessins
découpés
PAGES 8-11
PAGES 14-15
PAGES 22-23
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 29 Janvier 2019
80KM/H
Attention
à la marche
arrière
Sept mois après l’abaissement
de la vitesse sur les routes secondaires,
le Premier ministre s’est réjoui lundi
que le nombre de morts ait atteint
son plus bas niveau historique. Problème:
la mesure poussée par Matignon reste
très impopulaire et l’exécutif hésite
à l’aménager à l’issue du grand débat.
Par
DOMINIQUE ALBERTINI et ALAIN AUFFRAY
Edouard Philippe, le 18 janvier à Paris. PHOTO ALBERT FACELLY
L
es sondages en font l’une des mesures
les plus impopulaires de l’exécutif depuis le début du quinquennat.
Sept mois après sa mise en œuvre, une écrasante majorité de Français réclame l’abandon
de la limitation à 80km/h de la vitesse sur le
réseau secondaire. A ces mécontents,
Edouard Philippe peut désormais opposer
des «résultats historiques». «Depuis qu’on mesure l’accidentologie routière, il n’y a jamais
eu aussi peu de morts sur les routes françaises», s’est félicité le Premier ministre, qui présentait à Coubert (Seine-et-Marne) les chiffres de la sécurité routière pour 2018.
Le nombre de décès sur la route s’est établi
l’année dernière à 3 259, soit 5,5 % de moins
qu’en 2017. Il retrouve ainsi son niveau
de 2013 (3268 morts cette année-là). Preuve,
pour Edouard Philippe, qu’«il y a des mesures
qui permettent d’obtenir des résultats». Tout
en se disant disposé à négocier quelques aménagements, le Premier ministre a placé devant leurs responsabilités les élus locaux qui
ont durement critiqué une mesure jugée «absurde» et «technocratique». A eux maintenant
de dire sur quelle route il serait, à leur avis,
souhaitable de repasser aux 90 km/h. «Il serait inouï de prendre des décisions qui
auraient pour impact de faire augmenter le
nombre de morts», a fait observer Edouard
Philippe.
«INCOMPRÉHENSION»
Si le nombre de décès sur la route s’est effondré depuis les années 70, un rebond de la
mortalité ces quatre dernières années avait
décidé le Premier ministre à annoncer, début 2018, un train de mesures répressives et
une baisse générale, de 90 à 80km/h, de la vitesse sur les routes à deux voies sans séparateur. La réforme a été très critiquée par de
nombreux élus et automobilistes, notamment parce qu’elle discriminerait les zones
rurales, où la quasi-totalité du réseau est
concernée et où la population dépend le plus
de la voiture pour ses trajets quotidiens.
LES PRÉCÉDENTS
1973
1973-1974
1983
1985
1990
Port de la ceinture obligatoire
à l’avant des voitures et port
du casque sur les motos hors ville
Généralisation des limitations de vitesse :
90 km/h sur les routes, 110 km/h sur les
voies express, 130 km/h sur les autoroutes
Taux d’alcoolémie
délictuel descendu
à 0,8 g/l
Contrôle technique
obligatoire
des véhicules
Port obligatoire de la ceinture
à l’arrière et limitation de la
vitesse à 50 km/h en ville
Libération Mardi 29 Janvier 2019
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
2018, «année la moins
meurtrière de l’histoire»
La Sécurité routière,
qui a dressé lundi
un premier bilan
de l’abaissement
de la vitesse
à 80km/h, estime
à 116 le nombre
de vies épargnées
grâce à la mesure.
D
ans les locaux de l’antenne du ministère
de l’Intérieur, située
dans le XXe arrondissement
de Paris, l’heure est au bilan
de l’année routière 2018.
«Une année extraordinaire,
selon Emmanuel Barbe, délégué interministériel à la Sécurité routière. L’ampleur des
chiffres nous réjouit le cœur.»
A ses côtés, Manuelle Salathé, secrétaire générale de
l’Observatoire national interministériel de sécurité routière (ONISR) se félicite de
ces statistiques qui font
de 2018, «l’année la moins
meurtrière de l’histoire».
50 points. Réalisé par
Beauvau et le Centre d’études
et d’expertise sur les risques,
l’environnement, la mobilité
et l’aménagement (Cerema),
ce bilan de l’abaissement de
la vitesse à 80 km/h mis en
place en juillet sur les routes
à double sens sans séparateur
central a été établi grâce
à 50 points d’observation
«neutres» (des radars qui ne
font que des mesures) instal-
Le débat a vite pris un tour politique, alimentant le procès d’une macronie accusée d’être
«déconnectée» et centrée sur les grandes métropoles. En pleine crise des gilets jaunes,
certains ont vu dans cette décision un prologue au mouvement né mi-novembre. De fait,
sur la plateforme en ligne du grand débat national ouvert par l’exécutif, de nombreuses
contributions d’internautes réclament le retour aux 90 km/h. Rien d’étonnant : depuis
la ceinture de sécurité obligatoire dans les
années 70 jusqu’aux récentes installations de
radars, pratiquement toutes les décisions des
gouvernements successifs en matière de sécurité routière se sont heurtées à de vives
résistances.
Lundi, Edouard Philippe a reconnu que la réforme avait «parfois suscité l’incompréhension
et, d’une certaine façon, la colère». Et n’a pas
écarté de futurs ajustements, en concertation
avec les élus locaux. «Au cours du mois de février, je ferai connaître département par département les chiffres à chaque président de
conseil départemental. [Chacun] pourra réagir
et faire part de ses propositions», a-t-il annoncé. Macron avait dejà évoqué cette possibilité dans le cadre de sa tournée des maires. «Il
faut ensemble que l’on trouve une manière plus
intelligente de le mettre en œuvre. Il n’y a pas
de dogme», avait-il lancé le 15 janvier devant
600 édiles rassemblés à Grand Bourgtheroulde (Eure). Il est vrai que la mesure – en
théorie expérimentale– ne figurait pas au programme du candidat Macron, qui l’avait
même explicitement écartée durant sa campagne. Toute l’année dernière, plusieurs proches du chef de l’Etat, comme le désormais
président de l’Assemblée nationale, Richard
Ferrand, ou l’ex-ministre de l’Intérieur, Gérard
Collomb, l’ont mis en garde contre l’impopularité de cette décision sur le terrain.
«DÉCISIONS CLIVANTES»
Si le Premier ministre n’a jamais cillé, le chef
de l’Etat a, lui, paru hésitant. Le 12 avril, en
marge d’une visite à Berd’huis, petit village
lés sur les tronçons concernés. L’étude s’est intéressée
aux 44 millions de passages
de véhicules recensés entre
juin et novembre 2018. Sachant que l’objectif de cette
limitation de vitesse est
d’épargner entre 300 et
400 vies par an. Et, pour Emmanuel Barbe, la limitation à
80km/h et la baisse du nombre de morts sont intimement liées : «Si on prend la
moyenne des morts au
deuxième semestre 2018 sur le
réseau hors agglomération et
qu’on la compare à l’ensemble
de l’année 2018, on obtient ce
chiffre de 116 vies épargnées.»
Pour éviter tout effet de
saisonnalité, l’ONISR et le Cerema ont aussi comparé leurs
chiffres aux bilans établis ces
cinq dernières années.
Face aux interrogations
quant au lien entre la baisse
de la mortalité et la limitation
de vitesse à 80km/h, Emmanuel Barbe invoque la preuve
scientifique: «C’est une vérité
difficile à percevoir pour les
usagers, mais c’est une vérité
scientifique. Partout dans le
monde occidental, lorsqu’on a
baissé les vitesses, on a eu un
ratio de diminution du nombre de morts. Cette baisse est
donc parfaitement logique.
Les faits sont têtus, ils montrent que la limitation
à 80 km/h fonctionne.»
Seul bémol dans le discours
du délégué interministériel
à la Sécurité routière : la dé-
de l’Orne, on l’a vu défendre énergiquement
la mesure, affirmant qu’elle serait expérimentée pendant deux ans et abandonnée «si ça ne
marche pas». Devant une poignée d’élus sceptiques, il avait expliqué que les automobilistes
français ne roulant quotidiennement en
moyenne que 30 km, une réduction de leur
vitesse de 10km/h ne leur ferait perdre qu’entre deux et trois minutes par jour. Six mois
plus tard, au plus fort de la mobilisation des
gilets jaunes, Macron avait été moins catégorique devant les maires de l’association Génération terrain, reçus à l’Elysée. Citant la baisse
des APL et les 80km/h, il avait reconnu quelques «conneries». Selon le maire de Poissy,
Karl Olive, initiateur de cette réunion, il avait
reconnu qu’il ne fallait peut-être pas «essayer
de faire passer des décisions clivantes mais pas
indispensables au moment où le gouvernement
s’engageait par ailleurs sur des réformes
de fond».
Sous pression, Edouard Philippe a donc dû se
déclarer lundi moins attaché aux «modalités»
gradation du parc des radars.
Depuis novembre et le mouvement des gilets jaunes, les
autorités ont observé une recrudescence des actes de
vandalisme contre les radars
fixes. Selon la Place Beauvau,
près de 60 %des 3 275 radars
fixes ont été dégradés depuis
le début de la mobilisation,
65 % selon le site radarsauto.com (lire page 4).
«Message clair». Une
«crise sans précédent», selon
le délégué interministériel,
qui pointe aussi des problèmes logistiques pour réparer
rapidement les radars détériorés: «J’adresse un message
clair à ceux qui ont ce type de
passion : nous estimons que
ces destructions ont causé
la mort de 60 personnes.
C’est dramatique et il faut
qu’on s’indigne collectivement, indépendamment du
fait que ces réparations coûtent cher en argent public.»
Entre 500 et 800 euros pour
des dégâts simples, et jusqu’à
200000 euros pour certains
types d’installation.
«La réaugmentation des
vitesses, inéluctable après
la destruction de radars,
laisse craindre que les mois
à venir soient moins positifs»,
regrette le délégué interministériel, qui n’a pas souhaité
faire de commentaire sur un
éventuel recul autour de la
limitation à 80 km/h.
CHARLES DELOUCHE
de sa politique routière qu’à ses «résultats».
Et renvoyer ce sujet, comme tant d’autres, aux
conclusions du grand débat national. «C’est
important que nos concitoyens nous disent si,
oui ou non, ils partagent l’objectif de faire
baisser le nombre de morts et d’accidentés,
s’ils sont prêts ou non à changer un certain
nombre de comportements ou de règles», a
expliqué le Premier ministre en Seine-etMarne.
La remise en question, finalement, pourrait
se révéler inconfortable aussi bien pour
les partisans que pour les opposants
aux 80km/h. «C’est une mesure qui marche,
donc on ne devrait pas la changer, mais on
voit bien sur le terrain qu’il y a des limites»,
regrette un parlementaire de la majorité.
«C’est vrai que les 80km/h emmerdent tout le
monde, surtout les élus ruraux qui se traînent
sur la route, râle un autre élu macroniste.
Mais le pire qui pourrait nous arriver, c’est de
faire du Hollande, de reculer sur des décisions
emblématiques.» •
1992
1995
2003
2003
2009
Mise en place
du permis
à points
Taux d’alcoolémie
contraventionnel descendu
à 0,5 g/l
Interdiction du portable en main
(hors kit main libre) et déploiement
des radars automatiques
Déploiement
des radars
automatiques
Introduction
du premier
radar feu rouge
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 29 Janvier 2019
BÁLINT PÖRNECZI. SIGNATURES
4 u
«
«Il est inconcevable de mettre ce
dossier de santé publique dans
les mains de potentats locaux»
V
ent debout contre tout
aménagement de la limitation de vitesse à 80 km/h,
Chantal Perrichon, la présidente de
la Ligue contre la violence routière,
regrette la «grande versatilité» du
chef de l’Etat sur le sujet.
Doit-on, à l’instar du Premier
ministre, qualifier la baisse des
morts sur la route de résultat
«historique». Ou considérer,
comme l’association 40 Millions d’automobilistes, que
l’impact des 80km/h n’est «pas
significatif» ?
Ce résultat est probant. Il faut remonter à l’après-guerre pour avoir
une accidentalité aussi faible. Cette
victoire sur la mort, nous la devons
au Premier ministre qui, depuis le
jour où il a fait ce choix des 80km/h,
n’a jamais reculé. Contrairement à 0,2 gramme d’alcool au volant
à Matignon qui travaille en contact pour les conducteurs ayant moins
étroit avec des experts de la Sécurité de trois ans de permis: l’année préroutière, 40 Millions
cédente, ce cas de fid’automobilistes ne
gure avait concerné
s’appuie sur aucune
7 personnes ! Nous
personnalité reconétions dans l’affichage
nue dans le domaine
et la méconnaissance.
de l’accidentalité ! Il
D’où une remontée de
y a quelques mois,
l’accidentalité sur
son président avait
trois années consécud’ailleurs déclaré que
tives, du jamais-vu
INTERVIEW depuis 1972. Il s’était
s’il y avait moins
de morts en 2018
passé exactement le
qu’en 2013, il donnerait sa démis- contraire sous Chirac, après qu’il
sion. Nous verrons s’il tient parole. avait fait de la sécurité routière une
Comment expliquer que l’acci- de ses trois priorités : nous avons
dentalité soit repartie à la assisté à une baisse spectaculaire
hausse après 2013 ?
de la mortalité grâce à la mise en
En matière de sécurité routière, place massive des radars. Malgré
nous n’obtenons des succès que une forte opposition de l’opinion
lorsque la volonté de s’occuper de et, comme aujourd’hui, de l’exce dossier est assumée au plus haut trême droite.
de sommet de l’Etat. Or, dès le dé- Vu le nombre de radars détruits
but de son quinquennat, François depuis le début du mouvement
Hollande a montré qu’il se désinté- des gilets jaunes, on peut se deressait de la question. Pendant mander si l’impopularité de la
cinq ans, le ministère de l’Intérieur mesure ne la rend pas contres’est satisfait d’un saupoudrage de productive…
mesures –81 au total– sans réelle Je ne crois pas. Les 80km/h sont le
pertinence. Comme la limitation bouc émissaire de toutes les
AFP
Pour la présidente
de la Ligue contre
la violence routière,
l’exécutif ne doit pas
laisser le dernier mot
aux départements sur
un retour aux 90 km/h
sur certaines portions.
rancœurs vis-à-vis du gouvernement. Mais les casseurs n’ont pas
attendu cette mesure pour détruire
les radars. Il est d’ailleurs grand
temps de remplacer les radars fixes
par des voitures banalisées équipées de radars mobiles. Si nous
voulons des résultats, il faut que
ces voitures roulent sur l’ensemble
des routes : c’est la probabilité
d’être contrôlé qui fait que les gens
modifient leur comportement. De
surcroît, il faut plus de pédagogie
que n’en a fait le gouvernement.
Pour faire accepter une contrainte
nouvelle, il faut expliquer pourquoi elle va sauver des vies.
Emmanuel Macron n’exclut pas
des «aménagements» en fonction des territoires, pour que
les 80 km/h soient «mieux acceptés». Qu’en pensez-vous ?
Il est inconcevable de mettre un
dossier de santé publique de cette
importance dans les mains de petits potentats locaux. Les élus des
conseils départementaux s’imaginent connaître les causes de l’accidentalité dans leur département.
La plupart considèrent que les
belles routes droites sont sans danger. C’est faux: ce sont les routes où
il y a le plus de tués. Ce qui fait le
danger, ce n’est pas la qualité de
l’infrastructure, c’est le trafic.
Que préconisez-vous ?
Davantage de constance. Nous regrettons l’isolement du Premier
ministre et l’attitude des ministres
qui n’ont cessé de le harceler pour
qu’il remette en cause sa décision,
tout comme la grande versatilité
du Président qui avait à l’origine
qualifié les 80km/h de «bonne mesure». Nous réclamons que le gouvernement aille au terme de l’expérimentation de deux ans qu’il avait
annoncée. Le chef de l’Etat s’accroche à cette expérimentation quand
il s’agit de l’ISF, en y renonçant sur
les 80 km/h il donnerait le sentiment de privilégier l’argent à la vie.
Recueilli par
NATHALIE RAULIN
65 % DES
RADARS
DÉTRUITS ?
Les radars fixes, victimes
collatérales de la limitation
à 80 km/h ? Le site
radars-auto.com estime
que 65 % des 3 275 radars
installés sur les routes
de France sont désormais
endommagés ou hors
d’état de fonctionner.
Les dégradations ont
commencé début 2018 et
se sont nettement amplifiées
en parallèle du mouvement
des gilets jaunes.
LES PRÉCÉDENTS
2012
2013-2014
2015
1ER JUILLET 2018
Interdiction
des avertisseurs
de radar dans
les véhicules
Introduction des radars
mobiles de nouvelle
génération embarqués dans
les voitures de police
Interdiction
des oreillettes,
kits mains libres,
casques audio
Début de l’expérimentation limitant
la vitesse à 80 km/h sur les routes
secondaires à double sens
sans séparateur central
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Insurrection
démagogique
Parlons franchement. Il est un
domaine où le mouvement des
gilets jaunes, par ailleurs légitime
dans ses revendications sociales,
est de toute évidence régressif,
irrationnel et irresponsable:
celui de la sécurité routière.
Deux résultats brillants sont
en effet à mettre à l’actif de la
révolte: le recul annoncé du gouvernement sur la limitation de la
vitesse à 80km/h et la honteuse
destruction de 60% des radars,
destinés à détecter les infractions. Protestation démocratique? Non: insurrection démagogique. En effet, il ne s’agissait en
rien, avec ces mesures, d’affirmer
«la domination de Paris sur
les territoires», et encore moins
«d’emmerder les Français». Avec
un certain bon sens, les pouvoirs
publics, dont c’est le rôle, ont seulement pour but de protéger automobilistes, passagers et piétons
contre les méfaits de la vitesse sur
la route. Rappelons que plus de
la moitié des accidents mortels
(55% en 2016, soit 1911 morts) ont
lieu sur les routes secondaires visées par la limitation à 80 km/h.
Plus généralement, il est établi
que la vitesse excessive est
l’un des facteurs principaux de la
mortalité routière. Avec d’autres
mesures, sa limitation a produit
des résultats spectaculaires.
En 1972, le nombre des morts
dépassait les 18000; il est tombé
à 3259 en 2018. Constatant que
pour la première fois depuis un
demi-siècle le nombre des
accidents était reparti à la hausse,
le gouvernement a décidé
d’abaisser de 10km/h la vitesse
maximale autorisée sur quelque
400000 kilomètres de routes
secondaires. Il en espère une
nouvelle diminution des morts
par accident: quelque 400 vies
pourraient être sauvées par an.
Selon le premier bilan de la Sécurité routière, la mesure a épargné
la vie de 116 personnes depuis sa
mise en œuvre. Quant à la destruction des radars, toujours selon la même source, elle «coûte»
environ 30 morts par mois. Bien
entendu, le lobby routier contestera ces chiffres à l’aide d’arguties
byzantines dont il a déjà usé pour
s’opposer au fil des ans à toutes
les mesures prises en faveur de la
sécurité routière. Elles ne changeront rien à la conclusion globale
de tous les experts sérieux: la vitesse tue, sa diminution épargne
des vies. Autrement dit, la pression exercée par une partie des
gilets jaunes sur le gouvernement
pour favoriser les excès de vitesse
n’est pas seulement archaïque
et absurde. Elle est criminelle. •
Libération Mardi 29 Janvier 2019
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITOS/
Sanctions contre l’OM:
les fans de foot sont-ils des
citoyens comme les autres?
Par
DAMIEN DOLE
Journaliste au service Edition
@DamienDole
Imaginons un instant une manifestation sociale. Un militant syndical
dégoupille, brise une vitrine. Il est
arrêté, placé en garde à vue. En attente de son jugement, la police décide d’interdire purement et simplement toute manifestation avant
même d’avoir jugé le fautif. L’affaire
paraît surréaliste: la France est un
Etat de droit, et le droit d’aller et ve-
nir, qui engendre un «droit de manifester» est, juridiquement, une
liberté fondamentale. Surtout,
sanctionner des dizaines de milliers
de femmes et d’hommes pour le
méfait d’un seul, est-ce moral ?
C’est pourtant cette même logique
qui vient de frapper l’Olympique de
Marseille et ses supporteurs, ultras
ou non, fans agités ou enfants heureux de voir leurs idoles s’ébrouer
devant eux. Vendredi soir, lors du
match OM-Lille, au Stade-Vélodrome, un pétard explose aux pieds
de l’arbitre de touche et de deux
joueurs de l’OM, Jordan Amavi et
Kevin Strootman. Grand bruit mais
aucun blessé. Sauf que, si un joueur
avait ramassé l’objet, sa main partait
en lambeaux. Le geste est donc
grave. Qui l’a lancé? On ne sait toujours pas. Ce qui est sûr, c’est que le
pétard venait d’une tribune latérale,
loin des espaces dévolus aux ultras
brocardés, souvent à tort, parfois
à raison. Le match est arrêté une
quarantaine de minutes, les joueurs
sont entre-temps rentrés dans les
vestiaires, l’agitation a régné dans le
local des arbitres. Le match reprend,
Marseille perd 2-1, chacun rentre
chez soi. Lundi, la première sanction
Par MARIE OTTAVI
Cheffe de service Société
@marie_ottavi
élevé à la dure comme vous l’étiez, les envies
sexuelles les avez-vous suivies librement ou
réprimées ?»), des personnalités diverses
qui acceptaient là de se faire hacher menu,
allongées comme chez le psy sur un divan
Il avait cette voix grave un peu traînante,
jaune. Le style Chapier se situait à la froncomme sous pilule, reconnaissable entre
tière de plusieurs mondes télévisuels,
mille. Henry Chapier, intervieweur scrudans la lignée de Radioscopie de Jacques
puleux, de ceux qui aiment marcher sur
Chancel pour le temps laissé aux invités
des œufs, critique de cinéma et journalis(parfois bien trop) et la teneur des queste-psychanalyste, ce qui lui permit de vitions. Un style précurseur d’une kyrielle
vre des moments aussi
d’émissions de témoignagênants qu’anthologiques,
ges où on se livre jusqu’à
animateur sur Radio Nova
plus soif, ouvrant inconset un temps président de
ciemment la porte à des
la Maison européenne
programmes plus qu’emde la photo, est mort dibarrassants (Tout est posmanche à 85 ans. On se
sible de Morandini, pour
souvient d’un homme
n’en citer qu’une), avec
toujours tiré à quatre épinune capacité d’empathie
gles, muni d’une épaisse
à la Drucker. Il faut revoir
couche capillaire, blanche
son interview de Gainsdepuis des lustres (qui se
bourg, rond comme une
souvient que Chapier
queue de pelle, sur le plaétait roux ?), qui lui donteau du journal de FR3,
nait un air de vieux alors
pour comprendre ce que
qu’il avait conservé une
c’est de gérer un direct
âme de jeune.
chaotique. Le divan com«Je ne sais faire que du
mençait toujours par la
A Paris, en 2010. J.-M. SICOT
Chapier», disait-il soumême question : «Quel(le)
vent. Chapier, c’est pour
genre d’enfant étiez-vous
un nombre incalculable de téléspectaà 7 ans ?» Il a ainsi disséqué Juliette Gréco,
teurs, le Divan, diffusé sur FR3 entre 1987
Jean-Claude Brialy, Helmut Newton ou
et 1994. Emission qui lui collait à la peau
Spike Lee, heureux dans la plupart des cas
comme le grand rôle de sa vie. Installé
de se livrer à cet exercice hautement autodans un fauteuil en cuir rouge, il interrocentré, ouvrant la porte des souvenirs et
geait sur tous les sujets, désormais globades failles au cours d’une seule et unique
lement interdits («Jean-Marie Le Pen,
séance, culte. •
© MatJacob-TendanceFloue
Henry Chapier, la télé «Divan»
©DenisBourges-TendanceFloue
BILLET
est tombée: «En raison de la nature
et de la gravité des faits, la commission [de discipline] décide de mettre
le dossier en instruction et pendant
la durée de celle-ci, à titre conservatoire, de prononcer un huis-clos total
du Vélodrome», a déclaré la Ligue de
foot professionnelle. On est interloqué. Non seulement l’œuvre d’une
personne sanctionne le club et par
ricochet l’ensemble des fans de l’OM
qui sont abonnés ou qui voulaient se
rendre au Stade-Vélodrome, mais en
plus, avant même de connaître le
fautif, on juge a priori et décide de la
culpabilité collective de personnes
qui, pour beaucoup, n’étaient pas au
stade, ou assises à 100 mètres du pétard incriminé. Si un fan du PSG
passe dans les Bouches-du-Rhône
ces prochains mois et qu’il veut
nuire à son club rival, il sait ce qui lui
reste à faire: acheter une place, balancer un pétard, et la Ligue s’empressera de châtier l’OM.
Entendons-nous bien: ce pétard n’a
rien à faire sur une pelouse, cela
aurait pu blesser gravement joueurs
ou stadiers, et on est loin des revendications et actions légitimes des
groupes de supporteurs voulant
faire passer leurs desiderata (banderoles, chants, grèves…) à la direction pour les mauvais résultats et le
manque de respect du maillot.
Du coup, quelle est la sanction appropriée ? On va être audacieux et
exiger ceci: que la personne soit retrouvée, jugée par des tribunaux en
fonction des lois françaises, et
condamnée le cas échéant. Bref,
considérer qu’un supporteur est un
homme ou une femme comme les
autres dans ce pays. Et que le
groupe social auquel il appartient
–«les fans marseillais»– ne paie pas
pour l’acte d’un seul. A trop accepter l’inacceptable qui frappe les aficionados de foot chaque week-end,
les pouvoirs publics seraient tentés
de transposer ces idées répressives
au reste de la population. Avec sa loi
anticasseurs annoncée début janvier (lire pages 14-15), en partie inspirée de celle contre les supporteurs, on y est déjà. •
6 u
MONDE
Libération Mardi 29 Janvier 2019
ZOOM
Rupture
de barrage :
le Brésil
effondré
Par
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
L
e bilan de la catastrophe
de Brumadinho, dans le
sud-est du Brésil, est
passé dimanche à 58 morts
et 305 disparus, et les recherches ont repris après une suspension due à la crainte de la
rupture d’un deuxième barrage minier. Appelée par le
président d’extrême droite Jair
Bolsonaro, qui a survolé la
zone samedi, une équipe
de l’armée israélienne,
avec 130 hommes et 16 tonnes
de matériel, s’est jointe lundi
au dispositif de secours. Selon
le porte-parole de la défense
civile de l’Etat de Minas Gerais,
le bilan humain «va certainement augmenter», un autobus
avec un nombre de corps indéterminé à l’intérieur ayant été
découvert.
Depuis la rupture vendredi du
barrage de résidus de la compagnie minière Vale, la région
est partiellement ensevelie
sous une coulée de 12,7 millions de mètres cubes de déchets industriels. Et dimanche,
les populations traumatisées se
sont réveillées dans la panique,
au son de sirènes avertissant
du risque de chute d’un autre
barrage. Après l’évacuation de
milliers de personnes, l’alerte
a finalement été levée.
La justice a pour sa part décidé
de bloquer 11 milliards de réais
(près de 2,6 milliards d’euros)
sur les comptes du géant minier brésilien, à titre de réparations des dégâts humains et
environnementaux pour la
rupture d’un des trois barrages
de la mine Corrego do Feijão à
Brumadinho. De son côté, Vale
a annoncé lundi la suspension
du paiement de dividendes à
ses actionnaires et de primes
à ses cadres. Vendredi, les
actions du groupe avaient
chuté de 8 % à la Bourse de
New York.
Le barrage minier a lâché vendredi pour une raison
toujours inconnue. «Quand il
s’est rompu, on a couru vers les
hauteurs et on a vu notre maison engloutie par la boue. C’est
allé très vite», a raconté Lauriane Oliveira da Souza, qui a
tout perdu dans la tragédie.
«Si on n’était pas partis vite,
on serait morts. Après coup, je
me suis agenouillée, j’ai pleuré
et j’ai remercié Dieu parce que
ma famille était en vie», a-telle ajouté.
L’Etat de Minas Gerais avait été
endeuillé en 2015 par la rupture d’un autre barrage minier
près de Mariana, à 120 km de
Brumadinho, qui avait
fait 19 morts et causé un désastre environnemental sans
précédent au Brésil. Ce barrage
appartenait aussi à Vale, en copropriété avec l’anglo-américain BHP. «Vale a été inconséquente et incompétente. On
pensait qu’ils auraient tiré des
leçons de Mariana, mais
trois ans après, c’est notre ville
qui est meurtrie», s’est insurgé
le maire de Brumadinho. •
Des sauveteurs à la recherche de corps, deux jours après la rupture du barrage de la mine Corrego do Feijão à
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 7
Brumadinho (dans l’Etat de Minas Gerais), détenue par la compagnie Vale. Une équipe de renforts israélienne a également été dépêchée sur place. PHOTO DOUGLAS MAGNO. AFP
8 u
MONDE
Libération Mardi 29 Janvier 2019
Par
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Sihanoukville (Cambodge)
L
e long ruban de bitume n’en finit plus
de s’échapper vers le sud et le Pacifique. L’effervescence maîtrisée de
Phnom Penh a laissé place au tohu-bohu des
klaxons, aux pétarades des tuk-tuks et des
motos qui dévalent la nationale 4, frôlés par
des 4×4 et une noria de camions pressés. Ils
croulent sous leurs cargaisons de graviers,
briques, poutres, citernes et conteneurs aux
inscriptions en chinois et khmer. Tout ce petit
monde se faufile, se double, se dépêche.
La RN4 est un aspirateur pour Sihanoukville
l’insatiable.
Jadis bourgade balnéaire mythique pour les
Cambodgiens qui venaient en villégiature pour
la fête de l’eau et le nouvel an, elle était perçue
comme une belle endormie, dans un «angle
mort» du royaume. Mais la ville de 150000 habitants est en train d’exploser, de muter dans
les grandes largeurs. Sihanoukville est devenu
un puissant aimant à capitaux et à travaux.
Une folle excroissance investie par des dizaines de milliers de Chinois qui travaillent nuit
et jour dans cette cité enfiévrée par l’appât
du gain, la frénésie immobilière et l’illusion
de l’argent facile miroitée. Sihanoukville est
une machine à cash: sur 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros) investi dans la ville
entre début 2016 et mars 2018, 1,1 milliard était
d’origine chinoise, selon l’agence Bloomberg.
Nouvel aéroport, grande autoroute vers
Phnom Penh, la capitale, à 225 kilomètres au
nord-est, mini-Chinatown… des compagnies
d’Etat et des sociétés privées chinoises sont engagées dans des projets d’infrastructures à
hauteur de 4,2 milliards de dollars sur toute la
côte sud du Cambodge.
Sihanoukville est un «dragon». Mieux, la «tête
du dragon de tout le pays», assure Y Sokleng,
placide gouverneur de la ville qui, tout sourire, convoque l’animal emblématique de la
civilisation chinoise. Dans son grand bureau
surclimatisé aux murs blancs immaculés, le
haut fonctionnaire, nommé par le gouvernement, se frotte les mains : «Les investisseurs
chinois vont pousser l’économie du Cambodge
et ça va profiter à tout le monde : le corps du
dragon, c’est-à-dire Phnom Penh, comme la
queue de la créature, à savoir le nord du pays,
avec Siem Reap et les temples d’Angkor, ainsi
que les collines de Mondolkiri [dans le nordest, ndlr].» La ville évolue à 8% de croissance,
plus d’un point supérieur à la moyenne
nationale.
Au
Cambodge,
macadam
et nouveau
Macao
Vitrine de la nouvelle route de la soie,
l’ancienne cité balnéaire Sihanoukville
est devenue une enclave chinoise: Pékin
y a injecté plus de 1 milliard de dollars en
deux ans et dopé la croissance annuelle.
Vue aérienne du dépôt de matériaux de
BLACKJACK ET MINI-JUPES
G
Le dragon se porte déjà très bien. A Sihanoukville, dans cet improbable far-west asia- chapiteau bleu souhaite la bienvenue en
tique qui dévore la campagne et ravage des khmer, en mandarin et en anglais. La ZESS,
plages, des hôtels de quarante étages jail- plus grand parc industriel du Cambodge,
lissent de terre en un an. Quatre établisse- a largement contribué à la grande métaments cinq étoiles ont ouvert (Prince Times, morphose de Sihanoukville. Une centaine
Xihu) et affichent souvent complet. Des res- d’usines produisent du textile, des chaustaurants avec menu en mandarin ont fleuri sures, de la quincaillerie, des machines, des
par dizaines pour accueillir ouvriers,
produits en bois. A terme, sur
M
ék
touristes, hommes d’affaires.
plus de 11 kilomètres carrés,
LAOS
on
g
Idem pour les échoppes clin300 entreprises seront héTHAÏLANDE
quantes, les supérettes garbergées aux portes de la
nies et les bouis-bouis de rue
ville et donneront du travail
Angkor
qui crachent de la vapeur
à 100000 personnes. «Bien
CAMBODGE
huileuse. Sans oublier les
que ces usines, censées apcentaines de tables de bacpartenir à des sociétés chiPhnom Penh
VIETNAM
cara, de blackjack et de ponoises, emploient des Camker qui pullulent avec les hôbodgiens, elles ont fait venir
Sihanoukville
M
ék
tesses en mini-jupes noires et
également des milliers de reson
g
boléros rouges dans les salons des
sortissants chinois en tant que
75 km
casinos, comme au Jin Bei.
superviseurs, gestionnaires, comptaAu nord de Sihanoukville, la zone écono- bles, ingénieurs et spécialistes de la logistimique spéciale (ZESS), avec ses usines textile que», explique Andrew Klebanow, associé
et ses dizaines de milliers d’ouvriers, ne cesse principal au sein du cabinet de conseil Global
d’avaler des terrains sauvages depuis 2012. A Market Advisors de Las Vegas, notamment
l’une de ses entrées sur la RN4, un portail- spécialisé dans l’économie du jeu et du toufe
ol
de
aï
Th
e
nd
la
risme. «Ces expatriés vivent et travaillent à
Sihanoukville, alimentant le développement
de copropriétés. Et ils jouent probablement au
casino. Par ailleurs, ces usines génèrent des
voyages d’affaires. Les cadres, les consultants
et les vendeurs visitent ces usines et exigent un
hébergement de qualité. Cela augmente la demande de logement, analyse-t-il. Et ces visiteurs auront besoin de restaurants et de divertissements de qualité, notamment de jeux de
casino. Je n’ai jamais rien vu de tel. L’ampleur
de ces projets est énorme.»
Plus à l’ouest, le port en eaux profondes
construit par les Français au lendemain de
l’indépendance (1953) allonge ses docks pour
accueillir des conteneurs. Et parfois des bateaux militaires: début janvier, trois vaisseaux
de guerre de la trentième flotte d’escorte navale chinoise ont jeté l’ancre pendant quatre
jours pour une visite «amicale» (lire page 11).
Sihanoukville est appelé à devenir l’une
des cités maîtresses de la nouvelle route de la
soie, ce colossal projet de mondialisation à la
chinoise pensé par le président Xi Jinping et
lancé officiellement depuis 2017. Car Siha-
noukville est une vitrine stratégique pour
l’Initiative ceinture et route –l’autre nom de
la nouvelle route de la soie –, idéalement située près du détroit de Malacca, ce corridor
commercial et énergétique vital pour Pékin.
POUSSIÈRE OCRE
La machine s’est emballée. Pour mesurer la
fièvre dans la fourmilière, il suffit de monter
sur le toit-terrasse de l’hôtel-casino la Vogue,
bâti en bordure de mer. Du bar chic et blanc,
on perçoit la métamorphose: prairies arasées,
collines déboisées et toute la ville hérissée
d’échafaudages, coiffée par des grues, sillonnée par des bétonneuses et goudronneuses.
Et, souvent en suspension, une tenace poussière ocre qui semble filtrer la lumière du soleil de janvier quand elle ne s’infiltre pas partout. Le centre se parcourt par des rues
défoncées, entre les tranchées, les tuyaux, les
pylônes et les câbles. Les touristes occidentaux, les routards qui jadis fainéantaient sur
les plages du centre-ville ont fui, se réfugiant
sur les îles voisines. «Aucun quartier n’est
épargné, constate, médusé, l’architecte fran-
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 9
construction, en face de l’hôtel-casino Xihu, le 10 octobre, à Sihanoukville (Cambodge). PHOTO THOMAS CRISTFOFOLETTI. RUOM
çais Yvon Chalm, qui partage ses activités entre Phonm Penh et Sihanoukville depuis une
dizaine d’années. Le chantier est généralisé,
la ville est un chantier.»
La route devant le gouvernorat n’échappe
pas à la règle. Deux pelleteuses et cinq camions encombrent la cour du bâtiment ancien qui fait presque figure d’antiquité dans
cette ville qui pousse, s’élève et se met à
briller. Dans son large fauteuil en cuir, le gouverneur Y Sokleng parcourt un épais dossier
de candidature pour un immeuble de vingt
étages qui attend sa signature. Le projet ne
dépasse pas une superficie de 500 mètres
carrés, c’est de sa compétence. Au-delà et
jusqu’à 3 000 mètres carrés, la province
décide. Après, c’est le gouvernement, à
Phnom Penh, qui valide. Ce millefeuille administratif explique probablement pourquoi
Y Sokleng peine à comptabiliser les flux de
population, les hôtels construits, les projets
en cours, et à définir les contours d’une ville
qui déborde et se dérobe. Il assure que «Sihanoukville va considérablement changer de visage dans les deux ans qui viennent, quand
«Les Chinois occupent
tous les métiers:
du blanchisseur
au restaurateur, de
l’ouvrier à l’ingénieur.»
Vann Sok Heng directeur d’école
les gros travaux seront finis». Sans aucun
doute. Derrière ses lunettes sans monture,
il se félicite que les «relations soient excellentes entre la Chine et le Cambodge».
Fin janvier, le Premier ministre cambodgien,
Hun Sen, a été reçu durant trois jours par un
Xi Jinping soucieux de choyer un allié très arrangeant en Asie du Sud-Est. Avant de repartir avec des aides sonnantes et trébuchantes
pour «développer son économie, ses infrastructures routières et énergétiques», selon les
termes du communiqué. Une visite bénéfique
et gagnant-gagnant pour accélérer l’essor des
nouvelles routes de la soie. Au gouvernorat,
Y Sokleng s’amuse à raconter que les «Chinois
travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour construire un grand hôtel en un an
quand il faut deux années aux Cambodgiens».
Le gouverneur est un homme convaincu et
pressé: «On dit toujours que le Cambodge est
en développement. Maintenant, il faut que l’on
voie ce développement.»
Sihanoukville, avec ses 88 casinos (où les
Cambodgiens n’ont pas le droit de jouer), ses
40000 Chinois officiellement répertoriés (ils
seraient deux fois plus dans la région), ses
quartiers où l’on ne parle que mandarin, a été
rebaptisé «Macao II». Une «colonie», une «enclave» chinoise en territoire khmer, comme
on l’entend souvent dans la bouche de Cambodgiens inquiets dans tout le royaume.
Y Sokleng sourit : «La province est l’une des
plus riches du pays, rappelle-t-il. Et il n’y
a pas que des casinos, ici. N’oubliez pas le
port en eaux profondes, les industries, l’agriculture, le tourisme.» L’architecte Yvon
Chalm souscrit à l’analyse. Et atteste de l’emballement à son propre niveau, allant jusqu’à
évoquer des difficultés «à suivre toutes les demandes» malgré de nouvelles embauches
dans l’agence ACYC qu’il dirige : «Il y a dixhuit mois, nous construisions des maisons.
Maintenant, ce sont des immeubles de 70
à 100 appartements.» Il prédit que la cité va
atteindre les 2 millions d’habitants dans les
deux prochaines années et devenir une vraie
métropole. «Cette ville est forte, puissante,
avec un potentiel énorme, comme Shenzhen
en Chine, voire New York.»
«PETITE COLONISATION»
Cet après-midi, Vann Sok Heng est fier de
faire visiter son école, qu’il a créée en 2014. A
peu près au même moment où la ville commençait à s’éveiller. Dans un bâtiment un peu
décati du centre-ville, il accueille 300 enfants,
dont une partie de Chinois. Ça tombe bien, il
a lancé des enseignements en mandarin, dès
l’âge de 3 ans. «Il faut préparer les élèves à travailler avec les Chinois», assure son adjoint en
corrigeant des copies. Mais ce n’est pas le
directeur d’école qu’on est venu voir, plutôt
le dirigeant de la Fasmec, une Suite page 10
10 u
MONDE
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Libération Mardi 29 Janvier 2019
fédération d’entrepreneurs cambodgiens. Il s’affiche en «optimiste». Mais sans l’emphase, entre nuances
et interrogations sur l’avenir. «Oui, à première
vue ça ressemble à une petite colonisation, en
effet. Mais des Chinatowns, il y en a partout
dans le monde, c’est la globalisation, c’est
normal. Surtout, si on réfléchit bien, sans les
Chinois, comment irait l’économie de Sihanoukville? Les habitants de cette ville gagnent
plus, vivent mieux aujourd’hui.» Régulièrement, il sillonne la «tête du dragon», reçoit les
adhérents de la Fasmec, parle aux parents
d’élèves, aux enseignants. Et, il constate que
les «Chinois occupent tous les métiers : du
blanchisseur au restaurateur, de l’ouvrier
dans la construction à l’ingénieur, de l’homme
d’affaires au touriste, du manager au vendeur
de terrain». Il poursuit calmement : «Il faut
trouver une solution pour partager le travail
entre les Khmers et les Chinois. Il faut que
les Cambodgiens se bougent et se mobilisent.
Si la loi est là, on peut résister.»
En juillet, You Veasna a bien tenté de résister.
Il a offert de quadrupler son loyer et de payer
jusqu’à 2000 dollars par mois au propriétaire
khmer qui voulait vendre le terrain où était
bâti son restaurant de dix-huit tables. Le restaurateur de 39 ans tenait à rester au très passant rond-point des deux lions dorés, au
cœur de Sihanoukville. Le propriétaire n’a
rien voulu savoir. Les 43 commerçants qui
faisaient tourner le marché vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sur ce même rond-point,
ont été priés de faire leurs valises. You Veasna
croit savoir que les «2 hectares très cotés ont
été vendus 80 millions de dollars à un riche
Chinois». C’est peu probable car la loi cambodgienne interdit à un étranger de posséder
plus de 49% d’un terrain. Mais il peut acquérir la citoyenneté… En décembre, le marché
de nuit a été rasé. Une dalle de béton a
été coulée. Un manager français raconte
la suite : «Je suis parti en vacances pendant
quinze jours. Quand je suis rentré, quatre
étages d’un vaste immeuble étaient déjà sortis
de terre. C’est dingue. On dirait un rouleau
compresseur, ça n’arrête jamais.» You Veasna
a tenté de rebondir en centre-ville, mais «il
n’y avait rien en dessous de 2500 dollars pour
un petit local».
Suite de la page 9
FORFAITS COMPLETS
C’est bien au-delà du port qu’il s’est échoué:
longue et mal éclairée, la rue Tomnub Rolork
est un couloir poussiéreux fréquenté par
des camionneurs, des petits pêcheurs et des
ouvriers. Comment vont les affaires? Dans
sa chemise à carreaux rouge, le restaurateur
éclate de rire et écarte les bras en pivotant
sur lui-même dans le grand hangar qui héberge ses fourneaux. «Regardez mes clients!»
Autour de lui, les tables sont désertes. Il est
20 heures. Ce soir, trois personnes se sont
arrêtées en coup de vent pour acheter du riz,
un peu de légumes cuits et du poulet à emporter. Les calculs sont vite faits pour You Veasna:
il gagne péniblement 750 dollars par mois auxquels il faut soustraire 500 dollars pour le
loyer, puis déduire encore un peu pour l’électricité, l’eau et le salaire des deux employés à
mi-temps… Difficile de survivre pour ce père
de quatre enfants. «Si je n’avais pas d’économies, j’aurai mis la clé sous la porte. Je dois vite
retrouver quelque chose ou changer de métier.
Qu’est-ce qu’on peut faire, de toute façon?»
Quand on regagne le centre-ville, vers la
plage Otres, on double une longue file de
camions-bétonnières à l’arrêt. Moteurs et
phares allumés, ils font la queue pour aller
déverser leur cargaison dans les entrailles
d’un vaste immeuble à nu inondé de lumière
par les halogènes. Derrière une palissade
écrite en chinois, le peuple des petites mains
du «dragon». Les uns avalent des bouillons,
des grillades, sirotent des bières Angkor sur
Des croupiers devant l’Oriental Pearl Casino, le 10 octobre à Sihanoukville, au Cambodge. PHOTO THOMAS CRISTOFOLETTI. RUOM
des tabourets de plastique à la lueur des
néons. D’autres, dans l’ombre de l’hôtel-appartement Nanhai Pearl en chantier, se débarbouillent. Certains ont tendu des hamacs
entre deux pylônes pour la nuit. Ils dormiront dans le bruit. Les grands travaux n’attendent pas. «Au moins une demi-douzaine d’hôtels-casinos vont encore ouvrir dans les deux
prochaines années, reprend le consultant Andrew Klebanow. L’expansion actuelle de l’aéroport de Sihanoukville et l’essor des compagnies aériennes desservant les villes chinoises
entraînent une demande touristique accrue.
Et comme certaines de ces compagnies ont
des intérêts dans ces nouveaux hôtels, elles
proposent des packages et des forfaits complets
avec vol, hébergement, restauration et jeux
aux casinos.»
Certes, les touristes affluent : ils étaient
120 000 en 2017, quatre fois plus nombreux
que l’année précédente. Mais «Sihanoukville
attire toutes les catégories de Chinois», reprend le gouverneur Y Sokleng: «Et ces gens
s’installent, ont besoin d’infrastructures et
d’équipements. Alors les prix de l’immobilier
s’envolent. Il y a encore deux-trois ans, des terrains se vendaient à 50-60 dollars le mètre
carré. Il faut compter plus de 1 500 dollars
aujourd’hui.»
«Je suis parti en
vacances quinze jours.
Quand je suis rentré,
quatre étages d’un vaste
immeuble étaient déjà
sortis de terre.
C’est dingue. On dirait
un rouleau compresseur,
ça n’arrête jamais.»
Un manager français
Ce matin, on frappe à la porte de Laimi International, une agence immobilière qui fait
également du conseil en investissement non
loin de la plage d’Otres, en prétextant vouloir
louer un local pour un petit restaurant. Sieng
Neng, un Khmer qui parle mandarin, et sa
manager, Yang Yu Fei, une Chinoise fine aux
ongles pailletés, ne sont pas très optimistes.
«Si vous faites un restaurant pour les Blancs,
ce sera compliqué de faire des affaires, prévient Sieng Neng, pressé et affairé dans son
polo bleu aux couleurs de Laimi. Car ici, c’est
pour les Chinois. Ils vivent là et consomment
chinois, ils sont nombreux. Regardez autour
de vous, tous les restaurants sont chinois.» Un
peu au doigt mouillé, Sieng Neng calcule qu’il
faut au minimum compter 1 600 euros par
mois pour un petit local de 20 mètres carrés.
Yang Yu Fei acquiesce.
Jupe stricte, escarpins et chemisier bleu, la
jeune femme nous met sous les yeux une
belle brochure couleur et papier glacé pour
un immense parc immobilier qui n’existe
que sur le papier pour l’instant: le Pearl City
Xinh Sha Bay. Soit une poignée de hautes
tours hébergeant de grands appartements
lumineux avec vue sur la mer, des jardins et
de l’espace. «Il y a plein de projets de coopérations entre constructeurs et agences immobilières, assure-t-elle. Des milliers d’unités
sont prévues pour des clients chinois. Il faut
bien faire attention aux contrats, mais si
vous achetez maintenant, vous allez gagner
de l’argent. Par exemple, si vous mettez
40 000 dollars maintenant, dans troiscinq ans, vous pouvez revendre et récupérer
facilement 100000. Mais il faut faire vite car
les prix montent.» Elle propose de visiter
un appartement-témoin dès cet après-midi.
Vite, car le dragon ne dort jamais. •
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 11
Une vue aérienne de la piscine et la plage de l’hôtel-casino Xihu.
Une cliente chinoise au casino White Sand Palace.
Chine-Cambodge:
une alliance
en eaux troubles
Tandis que Xi Jinping
et Hun Sen renforcent
leurs relations
politiques, Washington
suspecte Pékin de
construire une base
militaire navale au large
de Sihanoukville.
E
n Asie du Sud-Est, c’est le
grand ami des Chinois. Et durant trois jours, il a été choyé.
Du 20 au 23 janvier, le Premier ministre du Cambodge, Hun Sen, a été
l’invité d’honneur du président Xi
Jinping. Venu demander des nouveaux investissements pour son
pays, l’homme fort du Cambodge
est reparti avec 588 millions de dollars (515 millions d’euros) que Pékin
a promis de verser à Phnom Penh
jusqu’en 2021. Les deux amis ont
convenu «d’augmenter le volume
de leur commerce bilatéral pour
atteindre 10 milliards de dollars
en 2023», selon les termes du communiqué. Cela fait les affaires de
Hun Sen, devenu le mouton noir de
l’Occident après avoir annihilé l’op-
position, organisé une farce électorale en juillet et fait main basse
sur les ressources du pays depuis
trente-trois ans qu’il est au pouvoir.
«Comptoir». La Chine s’est, elle,
trouvé un petit allié précieux, sinon
servile: à la demande de Pékin, Hun
Sen a rejeté toute idée d’indépendance de Taiwan, comme le stipule
la déclaration conjointe. La Chine
n’est pas mécontente de cette entente commerciale. Avec son projet
planétaire des nouvelles routes de la
soie, Xi sait qu’il peut compter sur
Hun Sen pour «renforcer la coopération pragmatique» de l’Initiative
ceinture et route, l’autre nom du
grand dessein chinois. Et disposer
d’un nouveau «comptoir», via le port
de Sihanoukville (lire ci-contre),
pour contrôler les voies commerciales du détroit de Malacca et assurer
son hégémonie sur la mer de Chine.
Certes, cette «relation très spéciale»,
selon Hun Sen, «forgée en acier»,
d’après l’ambassadeur chinois au
Cambodge, Wang Wentian, n’est pas
nouvelle. La Chine a toujours été très
présente dans la région. Ses investissements sont colossaux: entre 1994
et 2017, elle a déversé plus de
12,5 milliards de dollars pour les infrastructures et l’industrie. Depuis
l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping,
fin 2012, les liens se sont encore renforcés. Avec 200 investisseurs chinois, le Président est venu en visite
officielle au royaume cambodgien
en 2016, l’année où les deux pays entamaient leur premier entraînement
militaire commun. En juin dernier,
les Chinois débloquaient une aide
de 100 millions de dollars pour mo-
derniser l’armée. Ces rapprochements militaires nourrissent des inquiétudes sur le rôle joué par Pékin
dans le golfe de Thaïlande.
Polémique. En novembre, le site
Asia Times assurait qu’une base chinoise navale de 45 000 hectares,
avec un port en eaux profondes, était
en cours de construction sur l’île de
Koh Kong, au large de Sihanoukville.
La révélation avait été jugée assez sérieuse par le vice-président américain, Mike Pence, pour qu’il se fende
d’une lettre à Hun Sen. «La Constitution du Cambodge interdit la présence de troupes étrangères ou de
bases militaires sur son territoire»,
avait répondu le Premier ministre
pour éteindre la polémique et rassurer le gendarme américain. Toujours
est-il que des travaux, évalués à
3,8 milliards de dollars et menés par
Tianjin Union Development Group,
sont bien en cours. La compagnie
chinoise a commencé le chantier
en 2008 et dispose d’une concession
de quatre-vingt-dix-neuf ans.
A.Va.
12 u
MONDE
Libération Mardi 29 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Al-Sissi et les armes
Retrouvez la tribune de Dimitris
Christopoulos, président de la Fédération internationale des droitsde l’homme, et Malik Salemkur, président de la Ligue des droits de
l’homme. Ils expliquent notamment comment les ventes d’armes ont des conséquences directes sur la détérioration de la situation des droits de l’homme en
Egypte. PHOTO AFP
Critiqué pour
son mutisme
sur le sujet en 2017,
le Président
a souligné, au Caire
lundi, l’importance
du «respect
des libertés» devant
un maréchal agacé.
Par
HALA KODMANI
Envoyée spéciale au Caire
P
as la moindre arme
vendue, ni autre
contrat commercial
substantiel signé. Et la question des droits humains
ouverte publiquement. Emmanuel Macron a cassé la
routine des relations habituelles et controversées entre
la France et l’Egypte, lundi,
au cours de sa visite officielle
au Caire auprès du maréchal
Abdel Fatah al-Sissi. Il avait
laissé entendre la veille, lors
d’une rencontre avec la
presse, qu’il s’apprêtait à engager «un dialogue de vérité»
avec le président égyptien au
sujet des droits de l’homme.
Au-delà de toute attente, le
sujet a occupé presque entièrement la conférence de
presse commune tenue par
les deux chefs d’Etat à l’issue
de leur entretien dans la matinée de lundi, au palais
présidentiel.
Expression. C’est donc un
dialogue de sourds, voire une
passe d’armes, qui a eu lieu
entre Macron et Al-Sissi,
quand ils ont répondu aux
questions des journalistes.
Les micros ont grésillé
soudain après le propos
liminaire du président français, qui a énuméré les différentes composantes –économique, politique, sécuritaire
ou culturelle – du «partenariat stratégique» entre la
France et l’Egypte, au moment où il entamait une
phrase sur la stabilité nécessaire mais «dans le respect des
libertés».
Reprenant la parole, Macron
a évoqué la nouvelle loi
controversée qui étrangle
l’activité des ONG en Egypte,
ainsi que les arrestations
d’activistes, expliquant que
«l’expression d’une société dynamique était le meilleur
rempart face à l’extrémisme».
A l’étonnement général, celui
Emmanuel Macron et son homologue égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, au palais présidentiel du Caire, lundi. PHOTO LUDOVIC MARIN. AFP
Droits de l’homme: face à Al-Sissi,
Macron retrouve sa langue
qui s’était refusé à donner des pent du sort de «quelques bloleçons en octobre 2017 au gueurs», alors que lui doit
président Al-Sissi qu’il rece- faire face aux «immenses dévait à Paris, ne s’en privait fis» qui touchent 100 millions
plus. Interrogé par un journa- d’Egyptiens.
liste égyptien sur cette «nouvelle politique française Riposte. Evoquant pêleen matière de droits de mêle la lutte contre le terrol’homme», Macron en a remis risme, la natalité galopante
une couche sur «la France qui augmente la pauvreté, la
qui a des principes et doit les bataille contre l’hépatite C, le
affirmer».
risque de chaos qu’il a éparFace à lui, Abdel Fatah al- gné à l’Egypte alors que
Sissi, le visage fermé, regar- d’autres pays de la région
dait en l’air, se
sombrent dans
L'HISTOIRE la guerre civile,
concentrant sur
la traduction
Al-Sissi, hausDU JOUR
dans ses écousant le ton, a fini
teurs et préparant sa réponse. par exiger «qu’on ne regarde
Après une nouvelle question pas l’Egypte avec des yeux
sur d’éventuelles mesures d’Européens !» Et d’ajouter :
concrètes pour la libération «Nous ne sommes pas comme
de certains détenus d’opi- l’Europe ou comme l’Amérinion, le président égyptien que […], on ne peut pas impos’est lancé dans une diatribe ser à toutes les sociétés un
contre ceux qui se préoccu- seul chemin.»
Dans ce qui ressemblait fort
à une riposte préparée
d’avance, un journaliste
égyptien a interrogé Emmanuel Macron sur les gilets
jaunes, en exprimant «la
peine qu’avait causé en
Egypte la mort d’une dizaine
de personnes en France»,
en marge des manifestations. Le chef de l’Etat français a répliqué du tac au tac
sur «la force de notre
démocratie et nos libertés
garanties par la Constitution, dont celle de manifester
pacifiquement». Il a «déploré» que onze personnes
aient perdu la vie depuis le
début de la crise sociale,
tout en précisant qu’aucune
n’avait «été victime des forces
de l’ordre».
«Je recommence à respecter
Macron», a réagi une jeune
journaliste égyptienne qui
venait de suivre en direct à la
télévision la conférence de
presse animée entre les deux
présidents. «C’est important
que les Egyptiens puissent
entendre ces arguments
«L’expression
d’une société dynamique
est le meilleur rempart face
à l’extrémisme.»
Emmanuel Macron
contradictoires», ajoute la
jeune femme qui préfère ne
pas être nommée, de peur
«d’avoir des problèmes». Les
démocrates égyptiens qui
avaient été profondément
déçus par la sortie de Macron
en 2017 sur la non-ingérence
dans les droits de l’homme
devraient être réconfortés
par sa nouvelle attitude. Pour
se rapprocher de la société
civile égyptienne, le président français doit rencontrer
successivement ce mardi matin Tawadros II, pape copte
d’Egypte, pour une visite de
la cathédrale et d’une église,
puis le grand imam d’AlAzhar, la haute autorité religieuse du pays. Une toute
dernière rencontre, non
mentionnée sur l’agenda officiel, concerne plusieurs défenseurs des droits de
l’homme au Caire. •
Libération Mardi 29 Janvier 2019
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Fin de l’aide américaine aux forces
de sécurité palestiniennes : pourquoi
Israël s’inquiète ? Une loi «antiterroriste»
LIBÉ.FR
américaine pourrait entraîner les fins de l’aide américaine aux forces
de sécurité palestinienne (FSP), bras armé de l’Autorité palestinienne
en Cisjordanie. C’était le tout dernier fil reliant Washington à Ramallah.
Un développement qui inquiète… Israël. La coordination sécuritaire
avec les FSP est chère aux Israéliens, perçue comme vitale pour maintenir le fragile statu quo en Cisjordanie occupée. PHOTO AFP
Shutdown: acculé, Trump
a bel et bien reculé
Arc-bouté pendant trentecinq jours, Donald Trump a
fini par céder. Vendredi, il
signait un texte tout juste
voté par le Congrès, mettant
fin temporairement au shutdown, cette paralysie partielle du gouvernement fédéral, le plus long de
l’histoire américaine.
En cause, le bras de fer entre
le président Trump et le
Congrès pour le financement du mur à la frontière
avec le Mexique, le second
refusant d’accorder les
5,7 milliards de dollars nécessaires à sa construction.
L’orage menaçait également
au sein du camp républicain, alors que la cote de po-
11%
C’est l’augmentation
du salaire minimum
en Grèce, qui va passer
à partir du mois de février de 586 euros brut
à 650 euros, a annoncé
lundi le Premier ministre, Aléxis Tsípras. Depuis le début de la crise
de la dette en 2010, les salaires en Grèce n’ont
cessé d’être rabotés dans
le cadre des mesures
d’austérité drastiques
imposées au pays par
l’Union européenne et le
Fonds monétaire international, en échange de
prêts internationaux. Le
salaire minimum, d’un
montant de 751 euros
avant la crise, avait été
réduit de 22% entre 2010
et 2018. Le pays a réussi à
sortir en août de la tutelle
de ses créanciers.
pularité du Président n’a
cessé de dégringoler ces
cinq dernières semaines.
Les élus du GOP avaient exprimé leur frustration lors
d’un déjeuner tendu au Sénat, jeudi, avec le vice-président Mike Pence. Le président américain s’est donc
retrouvé contraint de signer
un texte de compromis,
vendredi, identique à celui
qu’il avait rejeté le 21 décembre. Une victoire pour
les démocrates, qui exigeaient depuis le début la
réouverture du gouvernement comme préalable à
toute négociation.
Mais rien n’est réglé. Les élus
du Congrès ont moins de
trois semaines pour trouver
un délicat compromis, mais
cette fois avec un président
en position de faiblesse.
Un groupe de parlementaires des deux partis est
désormais en charge des
discussions. Les tentatives
bipartisanes ont, jusqu’ici,
toutes été rejetées par le Président, poussé par l’aile
droite de son parti, ou par le
Sénat à majorité républicaine. Les démocrates ont
déjà proposé un texte accordant une grosse enveloppe
budgétaire pour renforcer la
sécurité à la frontière, notamment pour mieux détecter armes et drogue. En parallèle, ils tentent d’obtenir
RDC: «La transhumance
politique a commencé»
Martin Mulumba, cher- donne la possibilité au précheur à l’université Paris-I, sident de nommer un «inrevient sur la reconfigura- formateur» pour composer
tion attendue du paysage une majorité. La transhupolitique congolais après le mance politique est une
triple scrutin qui a débou- caractéristique de la RDC.
ché sur la victoire histo- Le Front commun pour le
rique de l’opposant Félix Congo [qui a remporté 337
Tshisekedi, investi jeudi.
des 500 sièges] n’avait rien
Martin Fayulu affirme d’idéologique, c’était une
qu’il a remporté la prési- machine politique créée
dentielle. Peut-il encore dans le seul but de faire
obtenir gain de cause?
élire le dauphin de Kabila.
La situation devient de plus Elle a échoué et n’a plus de
en plus compliraison d’être.
quée pour lui. INTERVIEW De quelle maL’Eglise, qui
nière Kabila
avait dans un premier peut-il continuer à peser
temps contesté les résultats, sur la scène congolaise?
évolue vers une reconnais- Il hérite d’un poste de sénasance implicite du nouveau teur à vie et reste un chef,
président. La communauté donc un leader politique
internationale a également influent. Mais je ne pense
validé la victoire de Tshise- pas qu’il ait quelque chose
kedi. Reste la mobilisation à gagner à mettre des bâpopulaire. Mais Fayulu ne tons dans les roues de Tshiparvient pas à lever un sekedi. Personnellement, je
mouvement d’ampleur. Ses ne crois pas à son retour
alliés Jean-Pierre Bemba et en 2023. Même s’il en a l’inMoïse Katumbi restent si- tention, beaucoup de cholencieux. Malgré son score, ses vont changer en
Fayulu seul est impuissant. cinq ans. Pour les Congolais
Comment Tshisekedi va- qui veulent s’inscrire dans
t-il gouverner alors que une nouvelle perspective
sa coalition est très mi- démocratique, Kabila apnoritaire à l’Assemblée? partient à un monde passé.
La Constitution a prévu
Recueilli par C.Mc.
ce cas de figure. L’article 78 A lire en intégralité sur Libé.fr.
la régularisation de sans-papiers arrivés enfants aux
Etats-Unis, les dreamers,
aujourd’hui menacés d’expulsion.
Quelle que soit l’issue de ces
nouvelles discussions, ces
cinq semaines de shutdown,
et la décision de Trump de
battre en retraite ne laissent
pas le Président indemne,
notamment auprès de sa
base. Le shutdown et l’ombre de l’enquête russe relancent même certaines velléités au sein du Parti
républicain de trouver une
alternative à Trump pour la
présidentielle de 2020.
ISABELLE HANNE
(à New York)
A Caracas, le 21 janvier. CARLOS GARCIA RAWLINS. REUTERS
Venezuela 35 morts et 850 arrestations
dans les manifestations selon des ONG
Alors que le chef de l’Etat vénézuélien, Nicolás Maduro,
affronte une nouvelle semaine de pression de son opposant
Juan Guaido, qui s’est autoproclamé président et appelle à
manifester pour accompagner l’ultimatum européen en
faveur d’élections, des ONG ont dressé lundi à Caracas un nouveau bilan de la première semaine de manifestations : au
moins 35 morts, selon Provea, et 850 personnes arrêtées
d’après Foro Penal. «Nous avons le chiffre vérifié, avec le prénom, le nom, l’endroit et les responsables présumés» des 35 victimes, a déclaré le directeur de Provea, Rafael Uzcategui.
ABONNEZ
Offre
intégrale
33€
XIZUWQ[[WQ\XT][LMLMZuL]K\QWV
XIZZIXXWZ\I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
VOUS
7ЄZMoL]ZuMTQJZM[IV[MVOIOMUMV\
^ITIJTMR][Y]¼I]
ABONNEZ-VOUS À LIBÉRATION
²LuKW]XMZM\ZMV^WaMZ[W][MV^MTWXXMIЄZIVKPQMo4QJuZI\QWV [MZ^QKMIJWVVMUMV\
2 rue du Général Alain de Boissieu 75015 PARIS7ЄZMZu[MZ^uMI]`XIZ\QK]TQMZ[
Oui,
AUTLIB1
je m’abonne à l’offre intégrale Libération. Mon abonnement intégral comprend la
livraison chaque jour de Libération et chaque samedi de Libération week-end par portage(1) + l’accès aux services
numériques payants de liberation.fr et au journal complet sur iPhone et iPad.
Nom
N°
Prénom
Rue
Code postal
Ville
E-mail
@
N° de téléphone
(obligatoire pour accéder aux services numériques de liberation.fr et à votre espace personnel sur liberation.fr)
Règlement par carte bancaire. Je serai prélevé de 33€ par mois (au lieu de 50,80 €, prix au
numéro). Je ne m’engage sur aucune durée, je peux stopper mon service à tout moment.
Carte bancaire N°
Expire le
mois
année
Signature obligatoire :
Règlement par chèque. Je paie en une seule fois par chèque de
391€ pour un an d’abonnement (au lieu de 659,70€, prix au
numéro).
Vous pouvez aussi vous abonner très simplement sur : www.liberation.fr/abonnement/
(1)
Cette offre est valable jusqu’au en France métropolitaine. La livraison est assurée par porteur avant 7)30 dans plus de 500 villes, les autres communes
sont livrées par voie postale. Les informations requises sont nécessaires à Liberation pour la mise en place et la gestion de l’abonnement. Elles pourront Ðtre cédées à
des Partenaires commerciaux pour une finalité de prospection commerciale sauf si vous cochez la case ci-contre .
Conformément à la loi jinformatique et libertésx du janvier 17 vous disposez d’un droit d’accÒs, de rectification, de limitation, d’opposition et de suppression des
données que vous avez transmises en adressant un courrier à Libération o rue de .ouchy o 03 N0"*LLES cedex. Pour en savoir plus sur les données
personnelles, rendez-vous sur http:bit.lyLibeC(V
14 u
FRANCE
Libération Mardi 29 Janvier 2019
GILETS JAUNES
«Je m’aperçois
que je n’ai
plus de main»
Malgré les alertes, les grenades GLI-F4
sont toujours utilisées et ont grièvement
blessé plusieurs dizaines de personnes.
Ayhan P., ouvrier de 52 ans, raconte
comment il a été mutilé par l’une d’entre
elles, lancée au milieu d’une foule calme
à Tours. «Libération» publie les images
de la scène.
ENQUÊTE
Par
ISMAËL HALISSAT
L
a liste des gilets jaunes mutilés n’en finit pas de s’allonger. Une vidéo révélée
par Libération soulève de nouvelles
questions sur les circonstances d’utilisation
de la grenade GLI-F4. Cette arme composée
d’explosif et potentiellement létale a valu à
Ayhan P., 52 ans, technicien chez Sanofi et représentant syndical, d’avoir la main arrachée,
alors qu’il manifestait dans le calme. Une
plainte a été déposée et une enquête a été
ouverte par le parquet de Tours, confiée à
l’IGPN, la police des polices.
Le 1er décembre à Tours, Ayhan P. participe à
la troisième journée de mobilisation des gilets
jaunes. La scène se déroule en plein centreville, à proximité de la mairie et du palais de
justice. La séquence débute dix-huit secondes
avant la détonation. Une foule éparse de gilets
jaunes est rassemblée au milieu de la place
Jean-Jaurès, au niveau des rails du tramway.
Aucun gaz lacrymogène ni aucun affrontement ne sont visibles à ce moment de la journée, en milieu d’après-midi. Les manifestants
sont presque tous statiques. Quand, d’un coup,
plusieurs personnes s’écartent. Une grenade
glisse sur le sol au beau milieu de la foule.
Ayhan P. est venu ce jour-là avec quelques-uns
de ses collègues de l’usine. On le voit sur la vi-
déo, un drapeau français à la main. Il raconte
la scène à Libération: «L’ambiance n’avait rien
à voir avec les manifestations violentes de
Paris. J’avais croisé des familles avec de jeunes
enfants. C’était calme à cet endroit-là. J’étais
à 50 mètres au moins de la ligne des forces de
l’ordre, quand je vois arriver un projectile, ça
me frôle au niveau des jambes et ça s’arrête
tout près de moi.» Cet ouvrier se souvient
«d’un tube gris dont sortait de la fumée» :
«J’étais persuadé que c’était du gaz lacrymogène, sinon je n’y aurais jamais touché. Je l’ai
ramassée de la main droite et elle a explosé.»
«Nécrosé»
Le blast, une boule de feu suivie d’une épaisse
fumée noire, est parfaitement visible.
Ayhan P. est très gravement blessé. «Je suis
assourdi, je comprends pas, je regarde ma
main, j’avais des gants noirs, je voyais plus le
gant, poursuit-il. Je m’aperçois qu’en fait je n’ai
plus de main. Je voyais des lambeaux de chair,
un os qui dépassait et le sang qui giclait. A ce
moment-là, j’ai compris que ma vie avait basculé. La douleur était là, l’incompréhension
était là, je regardais les gens en criant “je n’ai
plus de main”.»
Hospitalisé en urgence, Ayhan P. est tout de
suite amputé. «Au bout d’une semaine, ils ont
vu que ça avait nécrosé, je suis repassé au bloc
le 2 janvier, ils ont dû recouper un bon mor-
Images filmées à Tours, le 1er décembre. Ayhan P. : «J’étais persuadé que c’était du gaz
ceau», ajoute l’ouvrier. Sa jambe est aussi brûlée sur toute la longueur: «Il y avait plusieurs
impacts, dont deux trous très importants au
niveau du mollet. Ça a fait une grosse crevasse
qui doit toujours être soignée.»
Dans quelles circonstances les forces de l’ordre peuvent-elles tirer une grenade GLI-F4
chargée de 26 grammes de TNT lors d’une manifestation? Depuis le début du mouvement
des gilets jaunes, cette arme a grièvement
blessé de nombreuses personnes. Quatre manifestants ont notamment eu la main arrachée
et d’importantes plaies sur tout le corps.
Comme l’a révélé Libération, la dangerosité
de cette munition a été analysée récemment
par le laboratoire scientifique de la gendarmerie. En mai dernier, un manifestant de 21 ans
a subi des blessures équivalentes à Notre-Dame-des-Landes. Un rapport de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), daté du 11 juillet et réalisé dans
le cadre cette enquête, indique que l’«onde de
choc générée fragmente les tissus, les os, et pro-
LIBÉ.FR
Retrouvez sur Libération.fr
l’intégralité de notre
document vidéo.
voque des blessures très importantes dont la létalité dépend de la zone impactée». L’IRCGN
précise que «l’explosion d’une grenade tenue
en main est susceptible de provoquer son arrachement». Mais, test après test, les experts relèvent aussi que la puissance de l’arme est
bien plus importante que ce qu’annoncent les
données théoriques: «La grenade est normalement conçue pour ne pas générer d’éclats […].
Cependant, des projections d’éclats transfixiants et de débris divers partiellement calcinés ont été constatées lors de tous les essais.»
Cette expertise alarmante, réalisée avant le
mouvement des gilets jaunes, n’a pourtant
pas conduit le ministère de l’Intérieur à suspendre son utilisation. Ces «éclats transfixiants», autrement dit qui traversent les
chairs, ont gravement blessé plusieurs dizaines de manifestants ces dernières semaines.
«Solidarité»
Abed Bendjador fils, l’avocat d’Ayhan P.,
pointe particulièrement l’ordre de tir: «Il y a
eu des instructions données par la préfecture
pour l’évacuation de la place. Est-ce que les
moyens employés étaient proportionnés? Je ne
le crois pas.» L’ouvrier de 52 ans s’apprête à
commencer bientôt la rééducation et s’accroche au soutien de ses collègues: «Ils sont venus
me voir par dizaines. Leur solidarité et leur
soutien m’ont fait énormément de bien.» •
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
lacrymogène, sinon je n’y aurais jamais touché. Je l’ai ramassée de la main droite et elle a explosé.» DOCUMENT LIBÉRATION
A l’Assemblée, les armes du maintien
de l’ordre s’invitent dans les débats
L
Sévère à l’égard
des manifestants, le
texte de loi anticasseurs
est examiné à partir de
ce mardi par les députés.
Au grand dam d’élus de
gauche, il n’évoque pas
les violences policières.
e gouvernement ne s’en est
pas caché. Face aux débordements en marge des manifestations de gilets jaunes, il a «besoin
de porter un message fort» de retour
à l’ordre et de fermeté. Pour renforcer l’arsenal contre les manifestants
violents, c’est une proposition de loi
issue des sénateurs LR, recyclée et
en partie réécrite, qui doit être examinée dans l’hémicycle de l’Assemblée à partir de ce mardi. Le texte reprend les annonces faites début
janvier par Edouard Philippe, couronnant une série d’appels à l’«ultra-sévérité» au surlendemain d’un
acte VIII particulièrement dur. Seulement, en trois semaines, le vent a
tourné, laissant monter un autre sujet : l’usage par la police et la gendarmerie de «force intermédiaire»
–grenades GLI-F4, lanceurs de balles de défense LBD 40– dont l’opinion a pris conscience en découvrant le recensement des blessures
infligées et les images de manifestants mutilés ou éborgnés.
u 15
Si la proposition de loi n’en touche
pas mot, la question fera irruption
dans la discussion parlementaire.
«Le texte ne tombe pas du tout à
point nommé pour le gouvernement.
N’y sont visées que les violences de
certains manifestants mais jamais
les violences policières», déplore la
députée (LFI) Clémentine Autain,
tandis que son collègue Ugo Bernalicis entend «marteler sur la répression et ouvrir le débat».
Devant la commission des lois la semaine dernière, Christophe Castaner a pour la première fois parlé «des
manifestants blessés par l’utilisation
des armes de défense de la police ou
de la gendarmerie», évoquant un
chiffre largement sous-estimé de
«quatre personnes frappées violemment à la vision (sic)». Autre petit
gage: le ministre de l’Intérieur avait
annoncé l’équipement de caméraspiétons potentiellement actionnées
lors de l’usage de ces LBD. La blessure à l’œil d’un leader des gilets
jaunes, Jérôme Rodrigues, touché
samedi par un projectile des forces
de l’ordre, ne manquera pas de convoquer à nouveau le sujet ce mardi.
Le groupe LFI a déposé des amendements visant à interdire le recours à
des armes d’une dangerosité «supérieure ou égale à celle» des LBD ou
des grenades GLI-F4. Une piste écartée par le secrétaire d’Etat auprès du
ministre de l’Intérieur, Laurent
Nuñez: «Nous allons continuer à utiliser ces armes intermédiaires de défense qui ne sont utilisées que quand
nous sommes confrontés à des individus violents.»
Il n’est pas non plus question de
s’engouffrer dans ce débat pour le
groupe LREM, d’abord enclin à
adresser un message de soutien aux
forces de l’ordre «qui triment sur le
terrain chaque samedi». D’autant
que certains ont déjà à cœur de corriger des articles clés du texte, engageant en particulier un bras de fer
avec le gouvernement sur la création
de «périmètres de sécurité» aux
abords de manifestations. Si le ministre propose d’encadrer le dispositif, une partie des députés LREM,
perplexe sur son efficacité, veut le
supprimer pour s’en tenir à la possibilité de procéder à des fouilles en
cas de risque de troubles graves. Les
interdictions administratives de manifester et la mention des casseurs
dans un fichier général font aussi
l’objet d’âpres discussions, la majorité souhaitant les encadrer au maximum. Le tout dans des délais très
courts. Un député LREM résume:
«Le gouvernement sent bien que la
population demande de l’ordre. Mais
le souci du législatif est de corriger les
approximations à cette réponse immédiate que l’exécutif impose.»
LAURE EQUY
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mercredi à 8h50 la chronique C’est mioche de Guillaume Tion de
francemusique.fr
16 u
FRANCE
Recueilli par
VIRGINIE BALLET
et CATHERINE MALLAVAL
Photo MARIE ROUGE
A
dolescente, elle sillonnait les
routes de la campagne bretonne avec son père. C’était
dans les années 60. Chef d’établissement, celui-ci expliquait la maîtrise
de la maternité aux foyers du coin,
préservatifs à l’appui, et prônait
l’égalité dans l’éducation, quel que
soit le genre. En grandissant,
Danielle Bousquet a perpétué ce travail de militantisme féministe. En
s’engageant au sein du Mouvement
français pour le planning familial des Côtes-d’Armor d’abord,
avec l’association l’Assemblée des
femmes fondée par l’ex-ministre des
Droits de la femme, Yvette Roudy, ou
encore dans un centre d’information
pour les droits des femmes. Députée PS pendant une quinzaine d’années, Danielle Bousquet a poursuivi
cet engagement pour les droits des
femmes en politique, en présidant
notamment les missions d’information sur la prévention des violences
faites aux femmes ou sur la prostitution. En 2013, elle a pris la tête d’une
toute nouvelle instance consultative,
le Haut Conseil à l’égalité entre les
femmes et les hommes (HCE), rattachée au Premier ministre et créée
sous l’impulsion de Najat VallaudBelkacem, la ministre des Droits des
femmes de l’époque. Six ans plus
tard, après plus d’une cinquantaine
de publications, près de 600 recommandations et une quarantaine
d’auditions parlementaires, Danielle
Bousquet arrive à la fin de ses
deux mandats successifs. Elle a
quitté lundi cette instance qu’elle a
en quelque sorte façonnée avec un
sentiment de satisfaction. «On a fait
du HCE une institution visible, légitime et surtout utile à l’Etat et
aux femmes», juge-t-elle. Avancées
conquises, mais aussi rendez-vous
manqués et grands combats à venir:
à 73 ans, Danielle Bousquet dresse le
bilan de cette présidence dont elle a
refusé d’envisager la fin. «J’ai un peu
occulté la réalité de cette échéance»,
sourit-elle.
De quelle avancée êtes-vous la
plus fière ?
Il s’agit de l’IVG. En 2013, la ministre
des Droits des femmes de l’époque,
Najat Vallaud-Belkacem, qui avait
conscience des difficultés d’accès à
l’avortement, nous a demandé une
étude sur l’état de l’IVG en France.
Un acte relativement courant dans
la vie des femmes, puisque 40 %
d’entre elles y ont recours une fois.
Nos travaux ont permis de lutter
contre les sites des anti-IVG qui
étaient les plus visibles sur le Web,
avec des faux témoignages de femmes, en créant un vrai site internet
officiel d’information sur l’avortement. Ont aussi suivi des campagnes
d’information. Et enfin un élargissement du nombre de lieux et personnes pouvant pratiquer une IVG. Les
Libération Mardi 29 Janvier 2019
sages-femmes et les centres médicaux ont ainsi obtenu le droit de procéder à des avortements médicamenteux. Puis, il y a eu en 2016 la
suppression du délai de sept jours de
réflexion qui alourdissait encore l’accès à l’IVG pour celles qui découvraient in extremis qu’elles étaient
enceintes.
Le droit à l’avortement est-il désormais «sécurisé» en France ?
Le 20 janvier, il y a encore eu à Paris
une manifestation des anti-avortement. Et il y a toujours cette
fameuse clause de conscience spécifique sur l’IVG que peuvent invoquer les médecins… Aujourd’hui,
l’avortement est un droit à part entière et il n’y a aucune raison qu’il y
ait des conditions particulières.
Mais honnêtement, je pense qu’en
France, tant sur la question de l’IVG
que de la contraception, on est bien.
Il y a un accès gratuit, les examens
sont remboursés. Bien sûr, il y a en-
core certains jeunes qui ne sont pas
touchés parce qu’il y a toujours des
familles pour lesquelles ces sujets
sont inabordables. Et que l’école ne
fait pas son travail d’éducation à la
sexualité.
En novembre, le ministère de
l’Education nationale et le secrétariat d’Etat à l’Egalité entre les
femmes et les hommes ont rappelé dans une circulaire que les
cours d’éducation à la sexualité
étaient obligatoires…
C’est bien beau une circulaire, mais
où est l’argent? Où est la formation
des profs pour dispenser ces cours?
Nous avons pourtant montré dans
l’un de nos rapports que cette éducation ne se fait encore que de façon
très partielle. Et essentiellement sur
la connaissance du corps et la prévention de la grossesse, de manière
très «SVT». Alors qu’il serait important de sensibiliser les jeunes au respect, à la notion de consentement.
«
Là, on rate leur formation. Nombre
d’entre eux découvrent la sexualité
via la pornographie. Je regrette que
notre rapport n’ait pas servi à faire
avancer les choses. Cela me renvoie
à mes années de proviseure de collège. On faisait le samedi des soirées
poulet-frites pour financer l’intervention du Planning familial. Vous imaginez ? C’est à pleurer.
Y a-t-il d’autres droits à disposer
de son corps à conquérir pour les
femmes ?
La PMA pour toutes car c’est une
question d’égalité entre les femmes,
quelle que soit leur situation, leur
sexualité. On a rendu un avis sur ce
sujet. Il faut bien entendu que cela se
fasse dans les mêmes conditions pour
toutes, c’est-à-dire remboursé. Je suis
également favorable à ce que l’on permette aux femmes de congeler leurs
ovocytes. C’est à elles de décider.
Vous avez soulevé la question des
violences gynécologiques lll
DANIELLE BOUSQUET
«Les droits des
femmes? La grande
cause mais le plus
petit budget…»
INTERVIEW
L’ancienne députée PS vient de quitter ses fonctions
après six ans à la tête du Haut Conseil à l’égalité entre
les femmes et les hommes. Elle revient sur le bilan
de son action, ses avancées et les angles morts restants.
Danielle Bousquet, le 22 janvier
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
et obstétricales dans un
rapport qui a fait grand bruit en
juin. Quel a été son impact ?
La secrétaire d’Etat à l’Egalité entre
les femmes et les hommes, Marlène
Schiappa, avait annoncé la création
de groupes de travail pour l’été
dernier. Aucune nouvelle depuis.
Mais je crois que grâce à ce rapport,
beaucoup de professionnels ont pris
conscience qu’ils pouvaient être
violents sans s’en rendre compte.
Par exemple, le fait de mettre le
doigt dans le vagin d’une femme est
un viol. Beaucoup de gynécologues
le faisaient sans demander, comme
si ça allait de soi… Nous avons
été très sollicitées par les sages-femmes et l’ordre des médecins pour
venir présenter ce rapport. On nous
a demandé de faire des présentations dans des congrès de gynécos.
Et nous avons envoyé des lots
de rapports à des médecins qui
veulent former leurs étudiants et
étudiantes.
Quel est votre plus grand regret?
Je déplore que dans la loi sur les violences sexuelles et sexistes de 2018 ne
figure pas l’âge de non-consentement
à un rapport sexuel, finalement retoqué par le Conseil d’Etat. Nous avions
beaucoup travaillé sur ce sujet et suggéré de fixer ce seuil à 13 ans. La ministre de la Justice, Nicole Belloubet,
et la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre
les femmes et les hommes, Marlène
Schiappa, étaient, elles, parties
sur 15 ans… 15 ans, c’est parce que
tout le monde se trompe sur ce fameux âge dont on dit qu’il est celui de
la majorité sexuelle, qui en fait
n’existe pas. A l’arrivée, il n’y a rien.
Et des adultes vont pouvoir continuer
à abuser d’enfants en toute impunité.
Au cours de vos six années de
mandat, quels ont été les principaux freins à votre action ?
On a la chance de travailler dans
une instance dont l’indépendance
est reconnue par la loi [relative
à l’égalité et à la citoyenneté de
janvier 2017, ndlr]. Ce texte dispose
clairement que notre «parole est
libre» et que l’on peut «l’exprimer librement». Nous ne nous en sommes
pas privés ! Il n’y a donc aucun
tabou et notre capacité d’autosaisine est totale. C’est ce qui nous a
permis de nous emparer de la question des violences gynécologiques
et obstétricales, du harcèlement
sexiste et sexuel dans les transports
en commun, du viol et des violences
sexuelles, des inégalités territoriales
en matière de parité… Cela peut
sembler très terre à terre, mais
le vrai souci est l’absence de budget
propre au HCE : il nous arrive
d’avoir besoin d’une étude, que
l’on ne peut commander faute de
pouvoir la payer. Il faut donc sans
cesse bricoler pour trouver les informations dont on a besoin ou
nous greffer à des travaux déjà
initiés par d’autres organismes.
Vous imaginez l’énergie que cela
demande ?
On ne met pas assez d’argent
lll
à Paris. La militante féministe aura été la première présidente du HCE, créé en 2013.
u 17
sur la table pour les droits des
femmes ?
Indiscutablement ! Nous avons
calculé qu’il faudrait au minimum
503 millions d’euros chaque année
pour pouvoir aider sérieusement les
femmes qui se déclarent victimes de
violences conjugales. Pour les écouter, les suivre, les orienter, les loger
si besoin, leur apporter une aide psychologique… Or on en est loin: le financement actuel s’élève environ
à 80 millions d’euros…
Comment expliquez-vous ce
manque d’investissement ?
C’est la grande cause du quinquennat, mais le plus petit budget :
0,0066 % du budget de l’Etat.
Avez-vous identifié des secteurs
qui restent des angles morts en
matière d’égalité ?
Cela incombe plutôt au prochain
Haut Conseil. Mais je vois des sujets
émerger : la situation dans le sport
mériterait d’être passée au crible,
par exemple. Par ailleurs, beaucoup
de choses ont déjà été écrites sur la
répartition des tâches ménagères,
mais je crois que l’on pourrait creuser davantage, parce que c’est l’une
des conséquences du sexisme, et
aussi l’une des premières sources
d’inégalité professionnelle. Ce que
je trouve très préoccupant, c’est
de constater que la situation n’évolue pas, malgré le nombre d’articles,
d’études et de chiffres sur le sujet.
Au cours de ces deux mandats,
avez-vous été victime de sexisme?
Dans le cadre de mes fonctions, non.
Au quotidien et dans ma vie politique, en revanche… Il y a peu de
temps, alors que je traversais la rue à
Paris, je suis passée devant un type
qui conduisait un scooter et il m’a
traitée de «vieille morue». Comme
cela, gratuitement. Je suis restée
sidérée par tant de violence, dont
les femmes sont la cible quotidiennement. J’ai été députée pendant
quinze ans. Chaque jour j’étais à côté
d’un homme charmant, qui est devenu ministre ensuite. A chaque fois
que je m’asseyais, il me parlait de ma
robe ou de ma coiffure…
La question de l’égalité femmeshommes ne fait pas partie du
grand débat. Ça vous agace ?
C’est quand même étonnant alors
que le Président l’affiche comme une
priorité. En outre, sa lettre aux Français m’a surprise. Et les Françaises?
Dès le début, sur les ronds-points, on
a vu des femmes gilets jaunes. Et
elles n’étaient pas là pour casser, mais
pour dire à quel point elles crevaient
dans la vie. En étant seule avec un enfant. Avec un petit boulot. Ou avec
une retraite minable. C’était l’occasion de parler de tout ça. Pourquoi ça
n’a pas été le cas? Marlène Schiappa,
qui est très proche de Macron, aurait
dû poser la question. Et je répète que
la formulation «lettre aux Français»
est inadmissible. La langue décrit
la représentation mentale que nous
avons des uns et des autres. Et quand
on gomme les femmes, cela veut dire
qu’elles n’existent pas. •
18 u
FRANCE
Libération Mardi 29 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Incendie criminel
à France Bleu Grenoble
Un feu a ravagé une partie
des locaux de France Bleu Isère à Grenoble dans
la nuit de dimanche à lundi, sans faire de blessés.
Les journalistes de la rédaction sont sous le choc
mais ont pu reprendre le travail dans les locaux
de France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, qui les
a accueillis. PHOTO NICOLAS TUCAT. AFP
Alors que le géant
des cosmétiques
fait grand cas de sa
politique en faveur
des femmes,
le groupe est
poursuivi pour
discrimination
envers une mère
licenciée.
rarchique : «C’est un grand
plaisir de travailler avec Julie, qui communique de l’énergie, de l’enthousiasme, avec
un esprit très team player et
entrepreneurial.» Un autre :
«Elle est un leader d’équipe
affirmé, capable d’indulgence, de suivi et de proximité.» Une subordonnée,
tout aussi emballée : «Elle a
su développer son équipe avec
beaucoup de leadership.»
Par
«Conneries». Tout à son
RENAUD LECADRE
souci de lui chercher des
poux sur la tête, le management de L’Oréal exhumera
ceci: «Vous avez simplement
proposé plusieurs options de
couleur au top management,
qui a dû faire un choix.» Les
sous-chefs devaient donc décider à la place des grands
chefs… Entre autres anglicismes managériaux, L’Oréal
reprochera aussi à Julie de
«n’avoir donné aucun input
sur le business model»… Les
juges prud’homaux français
apprécieront cet étrange motif de licenciement.
Interrogée par Libé avant
l’audience prud’homale, la
direction admet quelques
«conneries managériales»
dans le traitement de Julie,
mais nie la moindre discrimination. Le sujet du jour n’est
pas tant l’égalité femmeshommes en général que la
carrière des mères. L’Oréal
vante ses quinze crèches maison, le fait que 62% de ses salariées soient aussi des mères. Me Bitton n’est guère
convaincu: «Si ça se produit
une fois, on peut plaider l’erreur de gestion; quand ça se
reproduit, c’est une politique
de gestion.» Jean-Claude
Le Grand, qui a titre de Senior
VP Talent Development chez
L’Oréal, mais aussi celui de
Chief Diversity Officer: «J’ai
énormément de respect pour
Julie, son énergie, sa force, sa
volonté. Elle était très ambitieuse, nous un peu moins
pour elle. On l’a encouragée,
augmentée, promue, sans savoir lui dire jusqu’où ne pas
aller. Car le courage managérial n’est pas forcément la
chose la mieux partagée.»
Mea culpa sur la forme, donc,
mais pas sur le fond : «Nous
déplorons qu’un problème de
management glisse sur le terrain de la discrimination.» •
L
auréat en 2017 du prix
Equileap (1) pour sa
politique interne en
faveur de «l’égalité hommesfemmes», L’Oréal était de
nouveau poursuivi aux
prud’hommes, lundi aprèsmidi, pour discrimination.
Le paradoxe n’est qu’apparent : si le géant des cosmétiques affiche fièrement une
proportion de 66 % de femmes dans l’encadrement, ce
taux tombe à 33% parmi son
comité exécutif. Au sein duquel les femmes n’ont pas
toujours des enfants…
Julie (2), 41 ans, mère de famille, réclame ainsi quelque
500 000 euros à son ancien
employeur. Elle avait été
embauchée en 2001 en tant
que responsable marketing
dans diverses branches du
groupe, gravissant les échelons jusqu’à être rémunérée
8 600 euros brut par mois.
A l’entendre, son congé maternité en 2011 aurait interrompu une progression jusqu’ici rectiligne. De fait, à son
retour de grossesse, elle ne
retrouvera ni le même poste
ni le même grade.
«Echiquier». Le code du
Une audience s’est tenue au conseil des prud’hommes lundi après-midi. DESSIN GARY WATERS. IKON IMAGES. GETTY
L’Oréal: «Ils ont tout fait pour
que je parte après ma grossesse»
travail est pourtant formel :
«A l’issue du congé de maternité, la salariée retrouve son
précédent emploi ou un emploi similaire assorti d’une Tranches de vies, avec ces
rémunération au moins équi- témoignages d’anciennes
valente.» Toutefois, selon collègues de Julie pour les
son avocat, Avi
besoins de sa
Bitton, «il est
L’HISTOIRE cause. «Mon recourant au sein
tour n’avait pas
DU JOUR
de L’Oréal de ne
été anticipé,
pas retrouver son emploi au aucun poste disponible. On
retour», avec nouvelle affec- m’a baladée de division en ditation plus ou moins accep- vision, passant des entretiens
tée. En réponse, l’avocat de à droite, à gauche… Sensal’employeur, Romain Chiss, tion de devoir, du jour au lensouligne qu’il «peut être de demain, refaire ses preuves de
l’intérêt de l’entreprise» de zéro, d’être rayée de l’échimaintenir en place le rem- quier, de quémander un poste
plaçant temporaire de la par- après dix ans de bonnes évaturiente.
luations.» Une autre: «Les sa-
lariées doivent passer pendant leurs congés maternité
de stressants quasi-entretiens
d’embauche, qui ne débouchent pas toujours sur des
postes satisfaisants.»
Dans son propre cas, Julie occupera ensuite une fonction
de directrice marketing, mais
sans en avoir le titre et le salaire –et pour cause: sa titulaire, elle-même enceinte,
n’avait pas été remplacée.
Elle restitue: «J’étais experte
capillaire», plutôt pour une
clientèle féminine, donc, «on
m’a transférée dans le hors-vi-
sage, corps, déo, hommes».
Deux métiers aux antipodes.
Désormais placée sous la
tutelle d’un mâle, elle voit
sa cote baisser (salaires en
hausse, mais moins d’actions
gratuites) sans la moindre
justification. Julie était initialement qualifiée «HP»
(pour «haut potentiel maison»), elle ne l’est plus. Les
reproches seraient d’abord
sournois : quitter les réunions à rallonge, pour être
chez elle à 19 heures, quitte à
retravailler ensuite à domicile. «A notre étage, j’étais la
seule femme avec enfants.
J’adore cette boîte, je ne crache pas dans la soupe, elle est
pleine de femmes. Mais pas
avec enfants. Une fois devenue maman, on vous balade
d’un endroit à l’autre. Ils ont
tout fait pour que je parte.»
Jusqu’au licenciement, au
printemps 2015, sous ce sublime prétexte: «Manque de
leadersphip.» En cette matière qui ne relève pas d’une
science exacte, les précédentes évaluations de Julie
étaient d’un avis strictement
contraire. Un supérieur hié-
(1) Décerné après avoir audité
3 000 entreprises dans 23 pays.
(2) Son prénom a été changé.
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 19
Place publique, acte 2 à Paris
Ce mardi soir, le mouvement Place publique,
qui croit encore pouvoir recoller les morceaux
d’une gauche éclatée aux européennes, montre les muscles lors
d’un meeting à l’Elysée-Montmartre, à Paris. Plusieurs visages
écolos et de gauche seront dans les parages (Anne Hidalgo, José
Bové…) pour dire que la division, c’est mal, histoire de mettre la
pression sur les têtes de listes Benoît Hamon (Génération·s), Ian
Brossat (PCF) et Yannick Jadot (EE-LV). PHOTO ALBERT FACELLY
Rapatriement fiscal forcé des PDG :
voulu par Le Maire, difficile à faire
Celles du CAC 40 ? Un peu économiques ou familiaux,
court. Les 120 plus grandes est de fait résident fiscal
entreprises cotées à Paris ? français. Ceux qui échapPlus intéressant. Celles dont pent à ce statut passent donc
l’Etat est actionnaire comme plus de six mois hors des
EDF, Orange ou Engie frontières et trouvent le
seraient également ciblées. moyen de se faire rémunérer
Mais quid des entreprises par des filiales étrangères
de taille significative mais tout en ayant leur siège sonon cotées comme Chanel cial en France. Les faire renou Auchan?
trer dans le rang
Reste qu’impone s’avérera
ANALYSE
ser unilatéralepas chose aisée.
ment la notion de résidence «Je suis assez dubitatif parce
fiscale française n’est pas que les dirigeants d’entrepriune mince affaire. Pour le ses français se feront alors
moment, le code général des rémunérer par une société
impôts considère que celui holding située hors de
qui passe plus de cent qua- France», estime l’avocat spétre-vingt-trois jours par an cialisé Eric Planchat. Qui
dans l’Hexagone, ou y pos- relève en outre une sérieuse
sède le centre de ses intérêts faille juridique: «Au nom de
Enfance: l’Etat
précise son plan
«Rétablir l’égalité des chances
des enfants en offrant à tous
l’accès aux droits fondamentaux.» C’est ainsi que le nouveau secrétaire d’Etat chargé
de la Protection de l’enfance,
Adrien Taquet, a présenté
les grands axes de sa future «stratégie nationale».
Nommé au gouvernement en
fin de semaine dernière, il a
ébauché dès lundi une dizaine de mesures qui devraient être mises en œuvre
avant l’été 2019, en présence
d’Agnès Buzyn, la ministre
des Solidarités. La plupart
concernent l’effectivité des
droits des «enfants les plus
vulnérables». Et en premier
lieu, le droit à une protection
réelle: le gouvernement envisage de lancer un état des
lieux national au sujet des
«difficultés rencontrées et des
retards pris» par les travailleurs sociaux et les services départementaux dans
l’application des décisions
émises par les juges des enfants. Au sujet du «droit à
une sécurité affective qui n’est
pas toujours assurée», les ministres ont évoqué l’idée
d’une facilitation des démarches pour une adoption simple et d’une formation appro-
fondie des professionnels.
«Aujourd’hui, le minimum de
formation nécessaire n’est pas
forcément respecté et peut
déboucher sur des situations
de maltraitance», a reconnu
Taquet.
L’accessibilité au logement
pour les enfants à la sortie
de l’aide sociale à l’enfance
(ASE), quand ils deviennent
majeurs, sera aussi abordée.
Concernant le droit à la santé,
la ministre a réitéré sa volonté que «chaque enfant
placé ait accès à une prise en
charge à 100% d’un parcours
de soins coordonnés». De
même, pour prévenir la «déscolarisation et le décrochage
scolaire», la future stratégie
nationale pourrait nommer
des «référents de protection de
l’enfance» au sein des rectorats et mobiliser des places
d’internat au bénéfice des enfants placés. Au menu également, durant la concertation
de six mois prévue avec les
acteurs du secteur : la question de la souffrance des travailleurs sociaux (et de leur
recrutement toujours plus
ardu), celles de la prévention
et du partage des rôles entre
l’Etat et les départements.
ANAÏS MORAN
quoi interdirait-on à un dirigeant de choisir son lieu de
résidence fiscale? Surtout au
sein de l’UE. Ce serait contraire à la liberté d’aller et
venir. Si une telle contrainte
est adoptée, je solliciterai le
Conseil constitutionnel.»
Même scepticisme du côté
de Vincent Drezet, du syndicat Solidaires-finance: «On
pourrait imaginer que les
dirigeants de grandes entreprises françaises imposés
au taux maximal de 45 %
contournent ce niveau de
pression fiscale en ne se faisant plus payer en salaire,
mais en stock-options ou
en dividendes»… Taxés, eux,
qu’à 30 %.
FRANCK BOUAZIZ
«Laisser mourir
“l’Humanité” reviendrait
à affaiblir la presse
de qualité.»
PATRICK
LE HYARIC
directeur
de «l’Humanité»
AFP
Après les remous provoqués
par le départ de Carlos
Ghosn de la présidence de
Renault pour des soupçons
de malversations fiscales,
l’heure est à la contre-offensive côté exécutif. Le ministre de l’Economie, Bruno
Le Maire, a annoncé dimanche son intention de
contraindre les dirigeants de
grandes entreprises françaises d’établir leur résidence
fiscale en France. Mais comment mettre en musique
cette obligation ? Un texte
pourrait être préparé dans le
cadre du projet de loi de
finances rectificative qui
sera examiné au printemps.
Reste à préciser le périmètre
des entreprises concernées.
L’Humanité a sonné la «mobilisation générale» lundi.
Confronté, selon son directeur Patrick Le Hyaric, à de
«lourdes difficultés financières», le quotidien communiste fondé par Jaurès a été contraint de se placer sous
la protection du tribunal de commerce de Bobigny (Seine-Saint-Denis) la semaine dernière. Une audience,
prévue mercredi, déterminera le sort du journal et de
ses 200 salariés. La direction y plaidera «la continuité
de l’exploitation», assure son patron. Ce qui pourrait
passer par un placement en redressement judiciaire
avec poursuite de l’activité.«Il existe un chemin, veut
croire Le Hyaric. Durant l’année 2018, le nombre d’abonnés à l’Humanité et à l’Humanité Dimanche a progressé
et les ventes en kiosques en novembre et décembre sont
bonnes. Le nombre d’utilisateurs de la plateforme numérique progresse.» Malgré ce message d’optimisme, «la
situation financière est très, très difficile, témoigne un
cadre du journal. On craint d’arriver un peu au bout de
l’histoire». Et d’expliquer que l’entreprise est «plombée»
par une dette très élevée, «7 millions d’euros», que les
banques ont refusé de financer ces derniers mois.
L’Huma n’a plus la trésorerie pour faire face à ses
échéances et ses charges courantes. Dans un courrier
daté du 24 décembre, envoyé à plusieurs confrères,
Le Hyaric écrivait avoir besoin de 3 millions d’euros
avant la mi-février. La collecte de dons, juste relancée,
a déjà permis de réunir «plus de 1 million d’euros». J.Le.
Sonia Krimi à l’Assemblée, en 2017. J. DEMARTHON. AFP
LREM La députée Sonia Krimi ne sera
pas exclue malgré son port furtif de gilet
Le 23 novembre, à la veille de «l’acte II», Sonia Krimi avait
enfilé un gilet jaune alors qu’elle recevait dans sa permanence
une délégation de manifestants. Le bureau du groupe LREM
a reçu jeudi l’élue normande afin qu’elle s’en explique. Devant
les huiles du groupe majoritaire, elle a reconnu «avoir peutêtre commis une erreur». A l’époque, Gilles Le Gendre, président du groupe LREM, l’avait reçue. «Il m’incite à quitter le
groupe parce qu’il ne peut pas [m’exclure lui-même], pour ne
pas risquer d’abîmer l’image d’En marche», nous avait-elle dit
alors. Changement de ton en 2019. Son cas est «réglé», souffle
un membre du bureau. Comprendre: la députée ne se fera pas
exclure.
SYLVAIN CHAZOT
PS Le spectre de Hollande plane
sur la direction du parti
Alors que le PS va tenter de livrer, pour la première fois ce
mardi, son inventaire du quinquennat Hollande, le fantôme
politique de l’ancien président continue de peser sur un parti
au plancher dans les sondages. Au sein de la direction du PS,
on veut croire aux vertus de ses prises de parole. «Quand il a
parlé de Macron comme du “président des très riches”, il a installé de façon claire et nette le PS dans l’opposition, alors qu’on
essayait de le faire en vain depuis des mois», est persuadé un
cadre du parti, proche d’Olivier Faure. Mais attention à ne pas
tomber dans le piège de la figure tutélaire du parrain, qui dicte
le tempo, prévient-il. «Il ne faut pas faire la même erreur que
la droite avec Sarkozy. Ce n’est pas à lui de fixer la ligne, mais
il faut l’utiliser quand il peut être utile», poursuit-il, invitant
par exemple Hollande à faire un appel en faveur de la tentative
socialiste de référendum d’initiative partagée sur l’ISF.
SÉBASTIEN TRONCHE
Boule de cristal Après MAM, Mélenchon
affirme avoir prédit les gilets jaunes
On ne compte plus les politiques qui disent avoir prédit ou
pressenti avant tout le monde les gilets jaunes (la palme
revient à Michèle Alliot-Marie, qui date son antériorité sur la
question à… 1996). Jean-Luc Mélenchon fait désormais partie
de ce petit club. L’insoumis affirme avoir annoncé en 2016 cet
«événement fortuit», catalyseur d’une insurrection citoyenne,
dans son livre l’Ere du peuple. Pourtant, il ne donnait pas cher
de la peau du mouvement, a-t-il reconnu dimanche sur
France 3: «Je ne m’attendais pas à un mouvement capable de
passer les fêtes de Noël.» Quand la réalité dépasse la (politique)
fiction.
20 u
Libération Mardi 29 Janvier 2019
IDÉES/
plus on donne aux entreprises, plus
elles investissent dans l’appareil
productif. Enfin, il se sert de son
poste de ministre l’Economie pour
concourir à la mandature suprême.
Derrière Emmanuel Macron,
diriez-vous qu’il existe en pratique une solidarité de riches ?
C’est pire que cela. Macron est pieds
et poings liés aux ultra-riches qui
ont financé sa campagne. Il est leur
obligé. Prenons une fois de plus
l’exemple de la suppression de l’ISF.
Cette mesure devait intervenir au
1er janvier 2018. Or sa suppression
est une des premières décisions prises par Macron en octobre 2017.
Cette façon de précipiter l’agenda
politique néolibéral est symptomatique de la pression exercée par les
puissants, les nantis, les actionnaires et les créanciers qui utilisent
l’argent comme arme d’asservissement et de division des individus.
Pour autant, les gilets jaunes font
preuve d’une unité remarquable. En
tant que sociologues, nous n’avions
jamais imaginé qu’un jour un tel
mouvement social surgirait. On
s’est beaucoup fait à l’idée que les
gens modestes, rivés aux urgences
d’une vie quotidienne difficile,
trouveraient leur bonheur dans
l’achat d’un pavillon individuel installé à proximité d’un centre commercial. Comme si le bonheur était
dans le magasin où l’on achète le
dernier iPhone. C’était un leurre.
Nous nous réjouissons de la colère
qu’expriment les gilets jaunes. Elle
ne s’arrêtera pas. Le processus est irréversible. Pour la première fois, ils
ont permis d’interconnecter toutes
les inégalités à partir d’une question
à la fois de pouvoir d’achat et d’écologie. Ils ont mis en lumière l’imposture écologique du gouvernement. Nous savons désormais que
seuls 19% des recettes de la taxe intérieure de consommation sur les
produits énergétiques (TICPE) seront directement dédiés à l’écologie.
Les gilets jaunes s’en sont pris
aux beaux quartiers sur lesquels
vous enquêtez depuis trente ans.
Avez-vous été surpris ?
Pas tant que ça. En refusant d’être
parqués sur le Champ-de-Mars
le 24 novembre, ils ont attaqué les
hauts lieux du pouvoir. Ils ont dénoncé l’agrégation spatiale des élites
sociales dans les quartiers huppés.
Cela s’est fait grâce au court-circuitage des corps intermédiaires, ne se
laissant pas prendre au piège institutionnel. En se rassemblant aux
abords des Champs-Elysées, les gilets jaunes ont fait le choix de ne pas
s’attaquer à leurs patrons, puisqu’ils
ne sont pas en grève, mais de
s’adresser directement à Macron en
tant que chef d’entreprise de la
France. C’est Macron le capitaliste
en chef qui mène la guerre de classes en France. «Le chef, c’est moi!»
avait-il dit le 14 juillet 2017. C’est
donc lui que les gilets jaunes interpellent. Logique. Maintenant, il faut
espérer une convergence des luttes
avec les syndicats, les cheminots et
autres militants de gauche. Il faut
être attentif à ne pas s’opposer les
uns aux autres. Les gilets jaunes
nous rendent le service du siècle.
Recueilli par SIMON BLIN
P
DR
DR
Les Pinçon-Charlot «Macron
est l’obligé des ultra-riches»
as sûr que le dernier livre du
couple de sociologues raccommode le Président avec
les gilets jaunes. Huit ans après
le Président des riches (2010), une
enquête sur l’oligarchie dans la
France de Sarkozy, Monique PinçonCharlot et Michel Pinçon, ex-directeurs de recherche au CNRS engagés
à gauche, poursuivent leur travail
d’investigation sur les accointances
du pouvoir avec le monde de l’argent
Le storytelling médiatico-politique a voulu en faire
un ovni politique, sans passif. Les deux sociologues
affirment, au contraire, que la manière d’être et de
gouverner du Président est très liée au milieu dans
lequel il évolue: celui du pouvoir et de l’argent.
dans le Président des ultra-riches (La
Découverte). Résultat, le portrait
d’un gouvernant toujours plus proche des plus fortunés et encore plus
éloigné du reste de la société.
Que doit-on attendre du «grand
débat national», lancé le 15 janvier par Emmanuel Macron,
étant donné que les principales
revendications des gilets jaunes
en termes de justice fiscale, dont
le rétablissement de l’ISF, ne se-
L'ŒIL DE WILLEM
ront pas discutées ?
Peu de choses. La suppression de
l’ISF symbolise à elle seule la fin de
la solidarité des plus riches avec le
reste de la société. Macron a aussi
procédé à la création d’un prélèvement forfaitaire unique (PFU ou
flat-tax) sur les revenus du capital,
mesure moins connue du grand
public mais tout aussi importante.
Non seulement, les riches ne sont
plus concernés par la solidarité na-
tionale mais en plus on les dispense
de la progressivité de l’impôt sur les
revenus du capital, c’est-à-dire de
payer leurs impôts à hauteur de leur
fortune. Que vous ayez seulement
quelques actions, pour peu que
vous en ayez, ou que vous soyez
Bernard Arnault, vous paierez tous
le même impôt forfaitaire. Avec
Macron, les impostures se font en
cascade. Car en répétant à l’envi que
cet impôt forfaitaire était de 30%, le
gouvernement a oublié de préciser
que ce chiffre comprend aussi le
prélèvement social, la contribution
additionnelle de solidarité pour
l’autonomie et le prélèvement de solidarité. Au final, l’impôt forfaitaire
en tant que tel n’est que de 12,8 %.
Cela signifie que le plus mal payé
des contribuables paie plus en impôts sur le revenu que le plus riche
des actionnaires sur chaque euro de
dividendes perçus.
A vous lire, ce tour de passepasse fiscal semble faire partie
du code génétique du Président.
Plus encore que chez ses prédécesseurs, le profil d’Emmanuel Macron
se prête à la sociologie bourdieusienne, son habitus étant en adéquation parfaite avec les conditions
de la pratique de sa position sociale.
Autrement dit, sa manière d’être et
de gouverner est très liée au milieu
dans lequel il évolue: celui du pouvoir et de l’argent. Le storytelling
médiatico-politique qui a entouré
son élection a voulu nous faire
croire à un ovni politique, sans passif. Mais notre enquête, qui croise le
contenu de sa politique sociale et
économique avec sa trajectoire
sociobiographique et les réseaux
oligarchiques, démontre qu’il est
bien un enfant du sérail, adoubé par
les puissants et soutenu par de généreux donateurs.
A sa sortie de l’ENA, il intègre l’inspection des finances sous la direction de Jean-Pierre Jouyet, une des
figures centrales du maillage oligarchique français. Très vite, Macron
participe à la fameuse «commission
Attali» («pour la libéralisation de
croissance») sous Sarkozy, où il rencontre les plus grands patrons. Il occupe ensuite un poste de directeur
à la banque Rothschild et devient
en même temps le meneur du volet
économique de la campagne de
François Hollande pour la présidentielle. Entre la création du CICE et
le pacte de responsabilité, il imprègne ensuite le mandat socialiste de
la politique de l’offre selon laquelle
Libération Mardi 29 Janvier 2019
ÉCONOMIQUES
Par
ANNE-LAURE DELATTE CNRS
L’impôt, trop souvent dans
le rôle du suspect idéal
Alors que l’Allemagne cumule les excédents, la France
est dans le rouge, parce que les multinationales françaises
ont beaucoup plus délocalisé que les allemandes.
La faute à l’impôt de production ? Pas si simple…
G
rand Dieu, faites que la chronique
éco de cette semaine ne parle pas
d’impôts ! Quel service public les
Français sont-ils prêts à réduire pour payer
moins d’impôts… Où sont les marges de
manœuvre? Vous en avez assez… Très bien,
je vais vous parler d’exportations… mais je
dois vous prévenir tout de suite: je ne pourrai pas échapper à la question fiscale. L’impôt est partout ma bonne dame! La compétitivité des exportations françaises n’échappe
pas à ce principe : elle dépend en partie de
la fiscalité sur les entreprises. La question
est de combien? Il est important d’avoir les
idées claires sur le sujet, au cas où on nous
explique qu’il faut toucher à l’impôt de production pour rétablir le commerce extérieur
français et créer des emplois… Voici quelques chiffres. La France est dans le rouge,
alors que l’Allemagne cumule des excédents
depuis 2001. Face à la Chine et autres pays
émergents, la France a perdu 40% de parts
RÉ/JOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
Pour qu’Internet tombe
le masque
Lettre aux haineux dissimulés qui veulent
continuer à se planquer derrière l’anonymat
du Web au lieu d’en faire un forum à visage
découvert.
C
her anonyme,
Je vais abattre mon jeu sans
tortiller. Parlant en mon
nom et signant de mon patronyme, je déclare que je suis pour la
levée du «pseudonymat» sur Internet. J’ajoute que c’est parce que je
défends la liberté d’expression la
plus large que j’insiste pour que
celle-ci s’exerce à voix nue et à visage découvert.
Macron a lancé l’affaire en voulant
mettre fin aux «torrents de haine
déversés en ligne». Mahjoubi, son
ministre, a formulé une proposi-
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
tion à double face. Le citoyen participatif devra montrer patte blanche quand l’individu privé pourra
continuer à déguiser ses désirs et
ses plaisirs. Pourquoi pas? Je suis
pour le secret de la correspondance entre adultes consentants,
tant que ce retrait ne se transforme
pas en tour de guet dissimulée
pour flécher n’importe qui en
toute impunité.
Avant d’en arriver là, je voudrais te
dire, cher anonyme, combien je
n’ai pour toi aucune estime. Je me
fiche qu’on te coupe la chique
de marché dans les exportations mondiales
de biens et services, l’Allemagne en a perdu
quatre fois moins sur la même période.
Pourquoi ? C’est une question qui occupe
beaucoup les économistes et politiques. Les
Allemands ont baissé les coûts du travail :
sur place en réformant leur marché du travail sous le chancelier Schröder mais aussi
les coûts importés en profitant des bas salaires de leurs voisins d’Europe de l’Est. Mais
il n’y a pas que les sous dans la vie ! Ils ont
aussi été forts sur la compétitivité «hors
prix» : la fameuse qualité allemande leur a
permis de se maintenir dans la concurrence
internationale, mieux que nous. Or tout cela
aurait dû changer à partir de 2011. En effet,
à partir de cette date, le coût du travail allemand augmente plus vite qu’en France qui
est en pleine modération. Toute chose égale
par ailleurs, on aurait donc dû le voir: les exportations allemandes auraient dû être
moins dynamiques que les exportations
françaises. C’est le contraire que l’on observe
avec des exportations allemandes qui augmentent toujours plus vite que les françaises. La mauvaise récolte céréalière de l’été
2016 et les attentats, en 2015 et 2016, ne permettent pas de l’expliquer. Alors quoi ?
Est-ce un problème de demande sur les marchés étrangers servis par les entreprises
françaises ? Non. Tous les marchés ont ralenti, ceux de l’Allemagne et les français au
même niveau. Alors quoi? Cela se passe en
grande partie dans un secteur: l’automobile
à elle seule explique plus du tiers de l’écart
entre les balances commerciales allemandes
et françaises ! Vend-on moins de voitures
françaises ? Pas si simple… En fait, on les
vend de l’étranger. Les grands producteurs
français ont largement délocalisé leurs activités d’assemblage à l’étranger, dans des
pays voisins leur permettant de bénéficier
de coûts du travail plus faibles que sur le territoire national. Beaucoup plus que les pro-
quand je me battrais pour que
puissent continuer à s’exprimer
des gens dont je déteste les idées
mais qui ont le front de les énoncer
clairement et en toute lumière.
Souvent rétif à l’américanisation du
monde, je suis pourtant un tenant
du «free speech». La libre parole est
nécessaire à la vie en société avancée. Il faut arrêter de judiciariser les
avis déviants, les biais malpensants et les dérapages déperlants tant qu’ils sont revendiqués.
Je trouve que la loi Gayssot et
autres textes mémoriels sont
nocifs et qu’il faut se dispenser de
statufier des vérités révélées et des
histoires officielles. Mieux vaut accepter d’argumenter encore et encore face à la bêtise crasse, quitte
à avoir l’impression d’ânonner des
évidences. Car visser le couvercle
des cocottes-minute complotistes
promet des déflagrations autrement dévastatrices.
J’admets que la controverse puisse
être violente, l’assaut sévère et la
baffe sonore si l’agresseur accepte
de se prendre un retour de revers
dans les gencives et si le petit malin consent à ce qui lui revienne
derrière la nuque le boomerang de
la moquerie.
Et c’est pourquoi, cher anonyme,
je veux la peau de ta pleutrerie et
de ta défausse. Je n’aime pas la cagoule que tu mets à ta hargne tweeteuse, la burqa qui voile ton but
ducteurs allemands. La part de la production des marques françaises dans des pays
à plus bas revenus, destinée à servir le marché domestique, est ainsi passée de moins
de 10 % au début des années 2000 à près
de 50 % en 2016. Or, ce qu’on observe dans
le secteur automobile est valable dans
d’autres secteurs exportateurs français. Le
nombre d’employés et le chiffre d’affaires à
l’étranger des multinationales françaises a
augmenté de près de 60 % entre 2007
et 2014, soit à un rythme deux fois supérieur
à celui des multinationales allemandes.
Pourquoi donc les multinationales françaises ont-elles modifié leur chaîne de valeur relativement aux allemandes? C’est une
question importante qui n’a pas encore de
réponse claire à ma connaissance. Coûts du
travail? Pas si clair vu la baisse relative des
coûts unitaires du travail en France depuis
quelques années. La faute à l’impôt? On entend que les impôts de production sont trop
élevés en France, pesant sur les exportateurs
et leurs prestataires. Mais si ça n’était pas ça
ou pas tout? Une autre possibilité est que les
exportateurs français ont davantage délocalisé car leur financement dépend davantage des marchés financiers. Comprimer les
coûts pour augmenter leurs marges et le prix
des actions dont dépend leur financement.
Chaque réponse amène une mesure différente de politique économique. Chacune
affecte le pacte social de façon différente.
C’est pourquoi on a besoin d’examiner les
données avec attention et ne pas se tromper
sur le diagnostic. Parce que les conséquences politiques en termes de redistribution
sont lourdes… (1) •
(1) Les chiffres sont issus de travaux menés en grande
partie au Centre (public français) d’études prospectives
et d’informations internationales (Cepii).
Cette chronique est assurée en alternance par AnneLaure Delatte, Ioana Marinescu, Bruno Amable et
Pierre-Yves Geoffard.
ultime, ni ta blanche face à moustache d’Anonymous qui se la raconte coursé par Big Brother. Et
moins encore le postiche humoristique qui déguise un suivisme bêlant, un histrionisme du «qu’est-ce
qu’on se marre» et un ricanement
de chasse d’eau détraquée.
Tu as le droit de m’insulter, de me
vomir et même de me conchier.
Mais un peu de panache, s’il te
plaît ! Monte sur le ring, enjambe
les cordes, tombe la veste! Tu as le
droit de préférer le MMA où tout
est permis au noble art qu’est la
boxe anglaise à poings de cuir civilisés. Mais le duel exige le face à
face, sinon, on est dans le traquenard, l’embuscade et pourquoi pas
l’attentat.
Il est encore temps pour toi de tirer
l’épée comme d’Artagnan plutôt
que de t’allonger dans un grenier
de Dallas, pour flinguer Kennedy
de haut… et dans le dos. Il est trop
facile de jouer les snipers fantômes, de s’embusquer dans une
technologie pour mieux armer sa
défiance, pour mieux brailler contre les différentes engeances, avant
de se rendormir sur le mol édredon
de sa pusillanimité après avoir fait
bicher les copains retweeteurs.
Cher anonyme, tu me fais doucement marrer quand tu te plains de
la mise à mort de ta liberté chérie.
Ton patron a autre chose à faire que
de perdre son temps à fliquer tes
navigations sans lettres de course
ni pavillon déployé. Car tu n’es
qu’un pirate de comédie,
confortablement planqué dans l’irréalité augmentée, loin des
tempêtes salées et des abordages
sanglants.
Et puis ne te raconte pas d’histoires: dans 99% des cas, les moralisateurs transis, les envieux aigris
ou les militants pourris, qui vivent
sous légende comme toi, n’ont rien
à voir avec les lanceurs d’alerte.
Lesquels, en démocratie, finissent
toujours par trouver un relais via
les contre-pouvoirs existants.
Ensuite, sache que je n’ai aucune
tendresse pour les délateurs et
autres balances, surtout quand ils
se drapent dans un rideau de fumée. Je plumerai volontiers les
corbeaux qui veulent se faire passer pour des alouettes si simplettes, si proprettes, tout en lâchant
leur fiente en douce.
Pour finir, me fatiguent les fétichistes d’un Internet chimiquement pur qui ont la nostalgie d’une
époque pionnière. Ils n’ont pas
compris que, devenus numériques, le débat d’idées et l’élaboration politique exigent des réseauteurs responsables de leurs paroles
et de leurs actes.
Allez, anonyme de mon cœur,
pseudo de mes deux, sors de l’ambiguïté, tu verras que ce ne sera pas
à ton détriment. •
22 u
Libération Mardi 29 Janvier 2019
Vulcain, crayon
graphite, aquarelle et
gouache sur papier
vélin. PHOTOS MUSÉE
RODIN. JEAN DE CALAN
Par
DIANE LISARELLI
F
igures flottantes, alanguies,
arquées, dansantes, acrobatiques ou déséquilibrées
–comme toujours chez Rodin, il est
ici question de gestes. Gestes «jamais vus, toujours négligés», à la
force expressive immense, selon
Rilke, qui fut son ami et secrétaire.
Gestes, aussi, de l’artiste même que
l’on imagine volontiers dans son
atelier, les linges humides recouvrant les terres en cours, en train de
modeler, façonner, découper, assembler et de suspendre son action
–l’inachèvement étant une part essentielle de l’œuvre du sculpteur.
Face à «ces beaux messieurs», Rodin
aimait se réclamer de l’artisanat :
«Je suis un ouvrier qui se plaît aux
occupations les plus viles. Ces rudes
mains que voici travaillent le bloc,
gâchent le plâtre. J’ai gardé de l’époque où j’étais apprenti des habitudes
de maçon», déclarait-il en 1911. Mais
ces rudes mains-là savent aussi dessiner, comme le démontre la masse
de papiers (plus de 7 000 dessins)
longtemps restée dans les réserves
de l’hôtel Biron. Leur inventaire, qui
a pris de longues années, permet
aujourd’hui, au fil des expositions,
d’entrer différemment dans la pratique et l’œuvre de ce monstre sacré
qui, selon ses propres mots, fut dessinateur avant d’être sculpteur.
«JAMBES EN L’AIR»
«Rodin, dessiner, découper» rassemble pour la première fois des
œuvres bien particulières: la quasitotalité (90 sur un corpus estimé à
une centaine d’œuvres) des dessins
découpés et éventuellement assemblés et collés, ainsi que les dessins
et sculptures qui y sont liés. De quoi
regarder différemment l’artiste
–qui avouait une «grande faiblesse»
pour ses petites feuilles de papier–
et tracer des lignes à main levée entre Rodin et les découpages cubistes
de Braque et de Picasso, mais aussi
bien sûr les papiers découpés de
Matisse, qui rapprochait volontiers
sa «découpe à vif dans la couleur» de
la taille directe des sculpteurs. Encore une histoire de gestes.
Après quelques dessins de jeunesse
aux contours soigneusement découpés, ce sont les «dessins noirs»
(selon l’appellation d’Antoine Bourdelle) qui accueillent le visiteur.
Inspirées de Dante dans le cadre de
la recherche pour la Porte de l’enfer
entre 1880 et 1889, âmes errantes et
désespérées prennent forme grâce
au crayon, puis au pinceau ou à la
plume, et enfin à la paire de ciseaux,
à moins qu’il ne s’agisse d’une lame.
Parmi elles, la série des masques, visages sombres aux yeux ab- lll
RODIN
Papiers
d’harmonie
A l’hôtel Biron, une exposition dévoile la quasi-totalité des
dessins découpés du sculpteur. Une pratique novatrice pour son
époque, à laquelle l’artiste s’adonnera durant toute sa carrière,
dans sa quête pour saisir le mouvement des corps dénudés.
Libération Mardi 29 Janvier 2019
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CULTURE/
de fleurs et autres fioritures. Ces
motifs servent alors de cadre aux
dessins de Rodin qui en joue allégrement, collant une figure volante
verticale sur un cadre horizontal,
débordant le motif donné, en dissimulant souvent une bonne partie.
Nous sommes dans la décennie 1880, Rodin est, lui, déjà dans le
siècle suivant.
SÉRIE DES DANSEUSES
lll sents ou affolés et aux traits
presque indiscernables soigneusement découpés et recollés sur des
supports en papier plus grands,
mais aussi la série des démons, silhouettes d’ombres dont la coupe
suit assez précisément la ligne du
corps. Collés au centre de la feuille
et éventuellement retravaillés, ils
flottent dans les airs ou perdent
l’équilibre, selon la manière dont on
choisit de les regarder. Entre la bidimensionnalité du dessin et la tridimensionnalité de la sculpture, Rodin isole visages et silhouettes et
joue avec la gravité. Contrairement
à ce que l’on pourrait penser, il ne
s’agit que rarement de travaux préparatoires à des œuvres sculptées
mais bien d’une pratique autonome, singulière et constante tout
au long de la vie de l’artiste. Rodin
est dans sa quarantaine quand il
réalise une série constituée de petits formats découpés ou déchirés
et recollés sur des feuilles provenant d’un catalogue d’échantillons
de tissus sur lesquels sont imprimés
de riches encadrements, guirlandes
Ce sont d’autres gestes que le second ensemble de dessins découpés, probablement réalisé entre 1900 et 1908, nous laisse
deviner. Les yeux rivés sur le modèle, la main trace des lignes et des
courbes. A la recherche d’une simplification des formes et du rendu
du mouvement, Rodin affirme désormais dessiner sans regarder la
feuille de papier. Il a face à lui la vie
même, loin, très loin des poses conventionnelles. Les figures, qui sont
dans leur écrasante majorité féminines, font en effet bien souvent
«des roulades, agitant les cuisses et
les jambes en l’air, ou allongées par
terre les jambes écartées», toutes positions qui, selon la spécialiste Ruth
Butler, «permettaient à Rodin de se
concentrer sur le sexe féminin». Ici,
tout le monde ou presque est nu.
Les figures dessinées sur un papier
un peu épais (ce qui laisse penser
que le découpage est prévu dès l’origine) sont ensuite aquarellées avec
un jus peu pigmenté, puis découpées. La main se saisit maintenant
de la paire de ciseaux et suit les contours des corps de manière volontairement approximative pour isoler rapidement la figure en
mouvement. Le plus touchant est
là, car on imagine volontiers Rodin
jouant avec ces figurines, les manipulant, les renversant. Grand
bouleversement de(s) sens pour
créer parfois des agencements,
rencontres éphémères, couples
de fortune.
Nous sommes proches de sa pratique de la sculpture faite d’assemblages, d’appariements, de réemplois. Mais Rodin savoure ici la
légèreté et la malléabilité que lui offre le papier : il s’affranchit avec
audace de la gravité, l’attraction des
corps répondant ici à d’autres lois
que celle de la physique newtonienne. Entremêlées, enlacées,
penchées ou à demi allongées, les
(couples de) femmes collées de manière plus ou moins plausible débordent souvent la feuille – et, ce
faisant, celui ou celle qui lui fait
face. D’une grande sensualité et
d’une immense beauté, cette production intime, jamais montrée (à
l’exception d’un Nu de dos en 1907)
témoigne d’une recherche plastique
incessante et passionnante.
Le travail s’est fait en séries : «Un
motif apparaît, se développe, s’affirme, se densifie, se colore pour donner naissance à autre chose lors de
sa séparation d’avec la feuille», écrit
Catherine Chevillot, la directrice du
musée Rodin, dans l’introduction
du catalogue de l’exposition. Les figures isolées dites «volantes» car
non collées sont ici, en l’absence
d’indice, présentées de la manière
la plus neutre possible en réussissant à ne rien figer. L’on tourne alors
autour des figures dansantes, arquées ou flottantes, suivant Rodin
dans sa quête de vérité. La série des
danseuses formées de traits hâtifs
emmêlés témoigne ainsi de la recherche du trait juste, celui à même
non pas de fixer la ligne du corps
mais de représenter le mouvement
en train de se faire – mouvement
que l’on retrouvera dans les petites
sculptures en plâtre six ans plus
tard.
De corps renversés en corps arqués,
un basculement a lieu jusqu’aux
dessins non plus découpés mais détourés par la couleur. Un fond aquarellé d’un rouge vif souligne alors
rapidement un geste, qui devient lignes et couleur. Fond éradiqué,
corps abandonné: reste une forme
presque indistincte, un mouvement
pur. De ceux qu’on «n’avait encore
jamais vus ni discernés», comme
l’écrivait Rilke. Des mouvements
sans nom, dans l’intervalle entre un
geste et un autre, entre ce qui fut et
ce qui sera, dans la suspension et,
ici, le jeu. Qu’il choisisse la pierre, la
feuille ou le ciseau, Rodin gagne à
tous les coups. •
RODIN, DESSINER, DÉCOUPER
Musée Rodin, 77, rue de Varenne,
75007. Jusqu’au 24 février.
Rens. : musee-rodin.fr
Femme nue assise, un vêtement les épaules, crayon graphite et aquarelle sur vélin découpé.
24 u
Libération Mardi 29 Janvier 2019
CULTURE/
Rogue Wave, 2016.
ARTS
PHOTO ANDRÉ MORIN. CONSORTIUM
Emily Mae Smith,
jeux, sexe et manches
A Dijon, l’artiste américaine fait valser
les préjugés sur la peinture et s’empare
notamment de l’image du balai pour
une série de tableaux pleins d’humour.
U
ne exposition qui
commence par la
fin, ce n’est pas banal. On aurait pourtant tort
de tourner les talons, en
entrant dans celle d’Emily
Mae Smith, malgré la présence des mots «The End»
(la fin) écrits en toutes lettres sur le premier tableau.
Or, il faut persévérer dans
l’espace immaculé du
Consortium de Dijon
(Côte-d’Or), le jeu en vaut
la chandelle. D’ailleurs
«The End» est écrit à l’envers, en miroir, ce qui met
automatiquement la puce à
l’oreille : Emily Mae Smith
ne serait-elle pas en train
de se moquer de nous, en
tirant le rideau avec The
Other End (2017), sa toile
inaugurale ? D’un bleu crépusculaire, le tableau,
construit comme une cou-
verture de magazine
(«The End» est typographié
comme un logo), ouvre une
fenêtre en forme de seinpoire dans laquelle s’étend
un océan de pommes, prunes, raisins, citrons, cerises. Le contrat est clair, on
entre dans l’expo comme
on entre dans un livre :
tournez les pages de ce
récit abracadabrant, il y a
de la fantaisie et des énigmes à gogo.
Mais de quelle fin Emily
Mae Smith nous parle-telle ? Certainement pas
celle de la peinture, encore
moins celle des haricots. La
mort de la peinture ? La
bonne blague, semble dire
l’artiste.
Avec une quarantaine
d’œuvres réalisées entre 2014 et 2018, issues de
collections privées, l’exposition du Consortium envoie le bois du pinceau,
qu’elle prend à rebroussepoil. Et des grands haricots
– ainsi que des formes cousines du légume vert : manches à balais, saucisses,
jambes, colonnades, cornichons longs, autant de formes phalliques embryonnaires – peuplent ses toiles
et déclenchent des scènes
fantastiques. Contenus par
un graphisme aux traits de
comics, langues roses,
hauts talons, perruques
blondes, canons de revolver et autres lunettes de soleil gigantesques déversent
des aplats hyper sexy, aux
couleurs acidulées.
Emily Mae Smith est née à
Austin (Texas) en 1979. Passée par New York, «Mecque
de l’art» selon ses mots,
l’artiste sort diplômée de la
Columbia University
en 2006. Mais la crise des
subprimes a plongé la
scène artistique dans la récession et pour une jeune
femme ambitieuse comme
elle («Je voulais participer
à un art d’envergure et devenir une artiste importante», dixit le communiqué), il est encore temps
d’attendre son heure, de
galérer et d’observer les
autres se jeter à l’eau.
Emily Mae Smith enchaîne
les petits boulots et gagne
sa croûte dans les galeries.
«J’ai commencé dans le
monde de l’art comme petite main, ce qui m’a permis
de gagner ma vie et de me
consacrer à mon propre
travail. Un jour, je me suis
dit : “Je me sens exactement
à la place du balai dans
l’Apprenti Sorcier.” Et à
partir de là, les idées ont
commencé à jaillir.»
Boum, déclic : il est là, le
balai de Fantasia, celui du
film de Disney. Au centre
du tableau The Studio
(Smoking Broom), 2014,
l’ustensile de ménage, perruque sur la tête, fume une
clope tranquilou, façon
star de cinéma. La composition de la toile, encadrée
d’une frise décorative Art
nouveau, imite une couverture de The Studio (devenu Studio International
en 1964), un magazine
d’arts britannique fondé
en 1893, qui publia Art
nouveau, Arts and Crafts et
modernisme. Avec cette
idée géniale – faire du
balai la cover-girl des magazines, la vedette de ses
toiles, le totem de sa peinture – Emily Mae Smith a
ouvert les vannes et déchaîné les formes : acrylique, huile et aquarelle ont
alors coulé à flot.
La marée est montée sur
ses tableaux, en vagues de
désir intenses. Munie du
balai, avatar du pinceau,
l’artiste féministe pleine
d’humour chasse l’angoisse de castration. Allez
ouste, Emily Mae Smith
tient sa revanche et rhabille Ingres, Sigmar Polke,
Gerhard Richter et Magritte d’accessoires affriolants. Elle fait de l’esclave
un maître. Que dis-je, une
maîtresse.
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Dijon
EMILY MAE SMITH
Le Consortium Dijon (21).
Jusqu’au 14 avril.
Rens. : www.leconsortium.fr
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 25
Egremont, 1985,
de Valerie Jaudon. PHOTO
ANNIK WETTER. MAMCO
Patchworks et bazar déco
A Genève, le Mamco
réactive les vestiges du
mouvement américain
Pattern & Decoration,
dont le style chargé
et daté fit florès dans
les années 70 et 80.
I
ls y ont cru, et d’autres avec eux,
telles les puissantes galeries
Bruno Bischofberger en Suisse
et Holly Solomon à New York, qui
les vendirent par paquets dans les
années 70-80. Puis, progressivement, leurs peintures à motifs
d’hippocampes, bisons et autres faisans cernés d’arabesques ou d’un
dense réseau de croisillons, surchargés de perles et de colifichets,
de rubans et de fanfreluches, «ont
fait récession». Eux, ce sont les artistes du mouvement nord-américain
Pattern & Decoration et la «récession», celle, sévère, dont ils ont fait
les frais –tel que le déclare sans pincette le Mamco de Genève au seuil
de l’exposition qu’il leur consacre–
et qui les a longtemps effacés des tablettes et des cimaises de l’art.
Fioriture. Parmi la vingtaine d’artistes présentés, seules Lyndia Benglis et Miriam Schapiro ont échappé
à l’abattage de cette branche picturale dont le crime mentionné dans
le titre est à peu près équivalent à
celui qu’on reprocha à l’ornement
au début du XXe siècle : les toiles
sont trop chargées, trop futiles, trop
accessoires et accessoirisées, trop
manuelles aussi. Ces artistes
auraient tourné le dos à la dimension réflexive que la peinture a ac-
quise avec les avant-gardes: ils peignent comme d’autres font du
macramé, en s’absorbant dans des
gestes techniques traditionnels. Ils
structurent leurs tableaux comme
d’autres meublent une maison, sans
sens pratique mais avec un sens du
détail et de la fioriture qui ne cherche pas l’unité –ni la cohérence. Ils
préfèrent la luxuriance. Y compris
dans la palette : les teintes sont vives et parfois criardes au point de
jurer entre elles, ou alors, elles ne
sont pas franches.
Pattern & Decoration s’est en effet
tourné vers des pratiques pauvres
de la couture ou du tricot qui vous
font un tapis ou un coussin avec des
chutes de tissu. Ces peintures
patchwork prennent d’ailleurs leur
support pour ce qu’il est: une toile
de lin ou de coton qui se confond
dans la boîte à couture avec n’im-
porte quel type de tissu et qu’il faut
donc traiter comme tel en s’autorisant à y ajouter des boutons, des
pompons, des perles, des franges,
voire à lui donner du volume avec
des couches molletonnées qui tiennent chaud aux yeux.
«Mosaïques». Tableaux douillets
et confortables, domestiques et
humbles, les œuvres de Valerie
Jaudon, Tina Girouard, Alan
Shields ou Cynthia Carlson élargissent aussi le répertoire visuel occidental en s’inspirant en vrac –et tel
qu’un cartel du Mamco l’énumère–
«des mosaïques byzantines et mexicaines, des broderies turques et de la
gravure japonaise, des tapis indiens
et des miniatures iraniennes». Avec
plus ou moins de bonheur. Car, à
force de charger la mule, suivant un
optimisme postmoderne qui veut
tout mélanger, les uns et les autres
en arrivent à livrer des œuvres qui
perdent le fil : louable dans ses intentions, cette école n’a pas toujours
trouvé la formule pour résister au
temps ou aux modes. Les motifs paraissent vraiment datés. Et on a
souvent l’impression dans l’expo
d’être non pas au musée, mais dans
un restaurant qui n’a rien changé à
sa déco murale, ni à son mobilier, ni
à sa vaisselle, depuis le début des
années 80. C’est charmant, donc, et
souvent désuet.
JUDICAËL LAVRADOR
Envoyé spécial à Genève
PATTERN,
DECORATION & CRIME
Musée d’Art moderne et
contemporain (Mamco), Genève.
Jusqu’au 3 février.
Rens. : www.mamco.ch/fr
26 u
Libération Mardi 29 Janvier 2019
CULTURE/
Emmanuel
Hocquard,
le 23 janvier 1981.
PHOTO SOPHIE
BASSOULS. LEEMAGE
années 70, se souvenait le poète
Claude Royet-Journoud dans Libé
en 2001. Des centaines de poètes ont
été ainsi entendus et souvent découverts. Beaucoup furent traduits pour
la circonstance. Chaque mercredi
soir était une sorte d’événement. Un
brassage fabuleux de langues, de
rencontres, de projets. Des gens se
pressaient autour d’Emmanuel pour
lui remettre des manuscrits ou tout
simplement pour lui parler.»
Hocquard a été parallèlement l’animateur, avec la plasticienne Raquel,
d’Orange Export LTD, maison d’édition active entre 1973 et 1986,
défricheuse de son temps et dédiée
au «livre court»: des ouvrages peu
épais et édités à pas plus
de 100 exemplaires. Y sont publiés
Jacques Dupin, Dominique Fourcade, Bernard Noël, Paul Louis
Rossi, Anne-Marie Albiach, Pascal
Quignard. Ce dernier, dans Lycophron et Zétès, note : «Claude RoyetJournoud, Alain Veinstein, Raquel
et Emmanuel Hocquard. Ils m’apprirent le cut up. C’était l’excerptio des
Anciens. Je me liai d’une amitié aussitôt absolue avec eux tous.»
Emmanuel Hocquard,
les mots blancs
Auteur, éditeur,
et traducteur,
le poète qui vécut
entre les latitudes de
Paris et Tanger savait
aussi bien écouter
que transmettre. Il
est mort dimanche.
I
l est né à Paris en 1940 (selon le
site de son éditeur, P.O.L), mais
on a parfois lu qu’il était né
en 1937 et qu’il avait vu le jour à
Cannes ou à Tanger, selon d’autres
sources, d’autres histoires. Le poète
Emmanuel Hocquard est mort dimanche, à Mérilheu dans les Hautes-Pyrénées. Auteur, traducteur,
éditeur, enseignant, il aura consacré sa vie intellectuelle à interroger
les possibilités et les tiraillements
de ce qu’il appelait la «fiction de
langue».
En 1978, quand Hachette confie à
Paul Otchakovsky-Laurens sa propre collection, il ouvre son aventure éditoriale par deux livres : Je
me souviens, de Georges Perec, et
Album d’images de la villa Harris
d’Emmanuel Hocquard, qui tient
à la fois du récit et de la poésie. Suivront une quinzaine de titres, tous
publiés chez P.O.L. Citons Un privé
à Tanger (1987), qui mêle hommage à Raymond Chandler, présence de Wittgenstein en attorney
general et souvenirs de sa jeunesse
dans la ville marocaine, les Elégies (1990), et Un test de solitude (58 sonnets, en 1998). Son dernier livre, le Cours de Pise (2018),
un pavé de 624 pages, réunit ses
notes pour les «leçons de grammaire» qu’il a données jus-
qu’en 2005 à l’école des beaux-arts
de Bordeaux. Pise, c’est-à-dire
«procédure, image, son, écriture».
Au fil de ces ouvrages, Hocquard
aura réussi à ne pas tomber d’un
côté ou de l’autre dans l’affrontement entre le lyrisme et l’abstraction qui querelle la poésie contemporaine depuis des décennies. «Tel
fut mon art: de brusques contrastes
entre un prosaïsme trivial et de nostalgiques élans de l’âme; la rapidité
des changements de ton, l’emploi
d’une langue familière qui ne s’interdisait pourtant pas les emprunts
érudits, les réminiscences mythologiques, le recours aux abstractions»,
écrit-il dans le Cap de Bonne-Espérance (1989).
Entendre. Si sa littérature se fait
l’écho d’une émotion, c’est une
«émotion antilyrique comme peu-
«Vibration». Au catalogue
vent en produire Reznikoff et les Objectivistes ou Jack Spicer… Une émotion calculée, avec quatre coups de
billard, fabriquée», racontait le
poète Olivier Cadiot interrogé par
Libé en 2001. Quant à la forme, «en
français le poids de la tradition est
écrasant, pour ne pas dire paralysant», jugeait Hocquard. Et pourtant, il aura puisé dans la tradition
classique en travaillant l’élégie ou le
sonnet – il est cité aujourd’hui par
des auteurs tels Pierre Vinclair
comme l’un des ceux qui ont redynamisé la forme à quatorze vers.
Au-delà de sa propre production,
Hocquard a donné à entendre la littérature de ses contemporains, notamment à travers les lectures publiques –et hebdomadaires– qu’il a
organisées de 1977 à 1991 au Musée
d’art moderne de la ville de Paris.
«C’était nouveau, inhabituel dans les
d’Orange Export LTD figurent aussi
Keith Waldrop, Rosmarie Waldrop,
Robert Duncan. Côté français, côté
américain : des signatures que
«d’aucuns rassemblent sous la mention “d’écriture blanche”; une écriture dont l’économie de mots sur la
page fait écho à la vibration recherchée par la tension établie entre les
blancs et la disposition des vers dans
le déroulement du volume composé»,
observent Yves di Manno et Isabelle
Garron dans leur anthologie Un
nouveau monde (Flammarion, 2017).
Enfin, il faut mentionner l’important travail de traduction d’Emmanuel Hocquard, des œuvres de
Charles Reznikoff, Fernando Pessoa
ou Paul Auster. Dans Conditions de
lumière (2007), il résumait: «En parlant ou en écrivant, en lisant, en traduisant, on cherche la sortie, s’en sortir. Ecrire est cette ouverture.»
GUILLAUME
LECAPLAIN
u 27
Libération Mardi 29 Janvier 2019
Répertoire
Annonces légales
repertoire-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
legales-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 00
Libération est officiellement habilité pour l’année 2019 pour la publication des annonces
légales et judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) 92 (5,50 €) - 93 (5,50 €) - 94 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la
Culture et la Communication de décembre 2018
MUSIQUE
93 SEINE-SAINT-DENIS
Document : LIB_19_01_28_ED_75_6305958_19-031.pdf;Date
AVIS DIVERS : 21. Jan 2019 - 16:10:16
DISQUAIRE SÉRIEUX
ACHÈTE DISQUES
VINYLES
33 TOURS ET 45 TOURS
TOUS STYLES
MUSICAUX :
POP ROCK, JAZZ,
CLASSIQUE,
MUSIQUES DU MONDE,...
AU MEILLEUR TARIF +
MATÉRIEL HI FI HAUT
DE GAMME.
RÉPONSE ASSURÉE ET
DÉPLACEMENT
POSSIBLE.
TEL : 06 08 78 13 60
Direction de l’urbanisme
- AVIS CONCERTATION
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Projet d’aménagement
Gare des Mines Fillettes
Paris 18ème
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
REUNION PUBLIQUE DE CLÔTURE
DE LA CONCERTATION RÉGLEMENTAIRE
Jeudi 14 février 2019 à 18h30
Gymnase des Fillettes
54 boulevard Ney
PARIS 18ème
A l’occasion de la
Saint Valentin
déclarez votre flamme...
sur notre site
http://petites-annonces.liberation.fr
rubrique entre-nous
ou par téléphone
01 87 39 84 80 (Paiement CB uniquement)
Retrouvez toutes les informations sur : paris-nord-est.imaginons.paris
EP19-031
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Principal actionnaire
SFR Presse
Ouverte par la délibération 2018 DU 69 du Conseil de Paris en
date des 20, 21 et 22 mars 2018, conformément aux dispositions
des articles L.103-2 et suivants et R.103-1 et suivants du Code de
l’Urbanisme
L’amour s’écrit dans
www.liberation.fr
2, rue du Général Alain
de Boissieu, 75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
enquete-publique@publilegal.fr
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
La reproduction de nos petites annonces est
interdite
MARDI 29
Une nouvelle perturbation sur la façade
atlantique avec des pluies intermittentes et
du vent. À l'avant, les nuages dominent avec
quelques giboulées de neige dans le NordEst. Beau temps entre côte d'azur et Corse.
L’APRÈS-MIDI Les pluies gagnent toutes les
régions de l'Ouest et se renforcent
progressivement. Le vent devient très fort
sur la façade atlantique.
0,6 m/8º
MERCREDI 30
Des chutes de neige se produiront jusqu'en
plaine du Nord-Est au Centre-Est. Sur les
régions centrales, on retrouvera quelques
éclaircies, avant le retour rapide d'averses.
Il neigera beaucoup sur les Pyrénées.
L’APRÈS-MIDI Dernières chutes de neige sur le
Grand-Est. Le temps sera instable avec pluies
ou averses sur les autres régions avec une
limite pluie/neige vers 800 m en moyenne.
1 m/8º
Lille
0,3 m/10º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
IP
1 m/10º
1,5 m/10º
Lyon
Bordeaux
1,5 m/13º
Toulouse
Bordeaux
2,5 m/13º
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
1/5°
6/10°
11/15°
21/25°
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Marseille
26/30°
31/35°
VERTICALEMENT
1. Battue, pas abattue 2. Ex-capitale du Japon # Antivampires 3. Tel végétal avec deux parties arrondies # Avant un mot horizontal, va aux étals avant
que marchands détalent 4. Protégea de l’oxydation # Café filtre 5. Muet #
Révolutionnaire socialiste 6. Embellit # Appris à trois lettres près 7. Son
ascension est résistible # Jeu et tablette pour y jouer 8. Le pauvre marche
dessous, le riche s’assoit dessus 9. Donner de la voix # Croisements
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VANTARDES. II. IRA. LARVE. III. GAVROCHE.
IV. ISRAEL. NR. V. LÉA. SUITE. VI. ARTS. RIRA. VII. MAÎTRE. EL.
VIII. LAO. RMI. IX. ÉCOMUSÉES. X. NAVIGUANT. XI. TRACHÉITE.
Verticalement 1. VIGILAMMENT. 2. ARASERA. CAR. 3. NAVRATILOVA.
4. RA. STAMIC. 5. ALOES. ROUGH. 6. RACLURE. SUE. 7. DRH. II. RÉAI.
libemots@gmail.com
8. ÉVENTREMENT. 9. SE. RÉALISTE.
ON S’EN GRILLE UNE AUTRE ?
Mots croisés,
sudoku,
échecs…
Retrouvez
tous nos jeux
sur mobile
avec RaJeux,
la nouvelle Déjà
appli de disponible sur
Libération iOS et Androïd
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain
de Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3884 MOYEN
2 9
4
36/40°
3
7
5
Origine du papier : France
Soleil
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen
N° FI/37/01
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
-1
2
6
4
0
0
-2
5
6
7
6
5
4
3
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
MIN
MAX
-1
6
4
0
2
4
3
4
9
8
8
8
11
11
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
9
-1
0
8
0
5
1
15
3
5
14
6
12
5
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
GORON
Grille n°1128
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 384€
tél.: 01 55 56 71 40
1 m/13º
16/20°
V
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
0,3 m/13º
-10/0°
IV
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues),
POP (La Courneuve),
Nancy Print (Jarville),
CILA (Nantes)
Lyon
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Change la carte II. Là où
t’auras du Lolo III. Vieille
serpe # IIIxXVII IV. Il est
loin du niveau de son rival
historique # Emile ou de
l’Education européenne
(enfin c’est Romain mais c’est
pareil) V. D’Indes, homme à
ronds # Son bonnet se porte
toute l’année, mais mieux
vaut éviter VI. Petite
entreprise # Il y a de l’eau
dans ce gisement de gaz
VII. Lettres de Machiavel #
Brise du lin VIII. Il était au
Canada avant les Français
IX. Matent X. Il est nécessaire
pour des jeux de cette grille #
Eclaire XI. Jets d’encre
9
8
7
6
II
Dijon
Nantes
5
III
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, bd de Grenelle CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Strasbourg
Brest
4
3
2
1
I
Lille
0,6 m/10º
Caen
Rédacteurs en chef adjoints
Jonathan Bouchet-Petersen
(France), Lionel Charrier
(photo), Cécile Daumas
(idées), Gilles Dhers (web),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Catherine Mallaval
(société), Didier Péron
(culture), Sibylle
Vincendon (société)
S’EN
ĥ
UNE?
Ģ
GRILLE
ON
5
6 5
7 8
1
8
4
1
3 7
2 9
2
9 1
6 5
3
1
3 8
◗ SUDOKU 3884 DIFFICILE
5 8
9
9
1
7
8
2
4
6
3
5
2
6
8
3
5
1
7
4
9
4
3
1
9
6
5
8
7
2
9
6
8
2
7
1
3
9
5
4
1
9
3
5
4
6
2
8
7
7
2
5
1
9
8
4
6
3
8
4
6
2
3
7
5
9
1
9
7
5
5
7 1
3 6
7
9 1 8
3
SUDOKU 3883 DIFFICILE
Solutions des
grilles d’hier
3
2
8
9
6
1
4
5
7
1
4
7
5
8
2
3
9
6
5
6
9
7
3
4
1
2
8
2
7
1
6
4
9
8
3
5
9
5
3
8
2
7
6
4
1
4
8
6
1
5
3
9
7
2
8 9 2
3 6
1
2
4
2
5
7
9
4
8
2
3
1
6
4
7
SUDOKU 3883 MOYEN
3
5
4
6
7
9
1
2
8
7
6
9
2
3
1
5
7
8
4
7
1
4
2
9
8
5
6
3
8
3
5
4
7
6
2
1
9
1
2
3
1 8
4 5
Libération Mardi 29 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Sa place
au sommeil
Hugo Mercier Fils de catcheur, ce startupper
polytechnicien de 26 ans a conçu un bandeau
connecté qui assomme l’insomnie sans chimie.
H
yperconnecté, stressé, jetlagué ? On parie que vos
nuits ressemblent à ça. Lumière éteinte, votre cerveau
redouble de vitalité et vous balance sur un ring imaginaire. Boosté par une poussée d’adrénaline, votre rythme cardiaque cavale et votre inconscient ricane de ce plexus qui n’a
plus rien de solaire et baratte le beurre de vos angoisses. L’endormissement devient un enjeu aussi frappé qu’un concours
de tequila paf. Pourtant persuadé du chiqué de l’issue, vous
bataillez sec. Avant de craquer et de croquer dans la molécule somnifère qui vous
sert d’infirmière.
Votre salut pourrait avoir le teint bronzé
et la nuque dégagée d’Hugo Mercier, 26 ans, cofondateur de
Dreem. Un tiers de la population mondiale dort mal, avec pour
corollaire diverses réjouissances en matière de santé. Pour enrayer le phénomène, ce startupper au QI stratosphérique a eu
l’idée de développer un bandeau connecté, capable d’analyser
le sommeil et de l’améliorer par des stimulations sonores. Emis
par le serre-tête et véhiculés par conduction osseuse, des
«bruits roses», sorte de «pfut» étouffés, amplifient et prolon-
gent les ondes lentes du sommeil profond. Le procédé aurait
déjà sauvé quelques milliers d’insomniaques et permis de disséquer 700000 nuits.
Le monde des ronfleurs rassérénés siège boulevard Haussmann. Après passage des portillons de sécurité, une tablette
nous indique la lettre de l’ascenseur. Le «A» nous recrache en
douceur dans 1000 m2 d’open space: 80 collaborateurs dont
la moyenne d’âge ne chatouille pas la trentaine usinent devant
les ordis. Une roue de vélo patiente au coin
d’un bureau, des PS4 traînent sur une table. Détournées comme il se doit pour visionner une série ou passer des appels, les
salles de sieste affichent occupé. Bref, un stakhanovisme débonnaire émane des lieux, entre concentration obligée et décontraction placardée. Rivée aux Reebok du boss, on longe
la «war room», aussi appelée «G20», lieu stratégique où l’élan
collectif se heurte aux complexités entrepreneuriales.
Jeans à revers et chemise bleu moyen, l’homme qui en quatre ans est parvenu à lever 55 millions d’euros en France et aux
Etats-Unis a des airs d’étudiant cubant sa prépa. On l’imagine-
LE PORTRAIT
rait volontiers se rasader en afterwork s’il n’avait cette étincelle obsessionnelle dans la prunelle. Bac à 14 ans, Supaéro,
Polytechnique, création d’entreprise, Berkeley. Les médias
raffolent de sa précocité, lui pointe les limites des tests d’intelligence et clame que sa réussite est affaire d’équipe.
Fils unique d’une infirmière en gériatrie et d’un catcheur-cascadeur, le gosse de Wissous, en banlieue parisienne, montre
vite des dispositions assez singulières. Introverti, il passe ses
récrés avec les profs et joue à saute-mouton avec les classes.
Pleure de joie quand, pour ses 9 ans, il reçoit un ordi. «Le plus
beau moment de ma jeunesse», glisse-t-il convaincu. Sa bécane
numérique, il la bidouille comme d’autres astiquent les chromes de leur première mob. Le soir, les interrogations tournoient dans son esprit et l’empêchent de sombrer apaisé. Aux
ânonnements éducatifs, il préfère bientôt la création de clips
vidéo et la logistique des shows paternels. Côté mère, on a le
nez dans les livres, l’œil voie lactée et l’ambition humaniste.
De l’autre, c’est plus rock’n’roll. Catcheurs de père en fils, les
Mercier ont vécu l’apogée de la discipline. Ricard sponsorisait
les combats, Zitrone les commentait. Et le spectacle, aussi populaire que prévisible, remplissait les salles. Les coups pris ont
sans doute précipité le grand-père dans les cordes. Aujourd’hui
Alzheimer, il demeure l’instigateur d’une révolution. C’est pour
lui que le polytechnicien a
sollicité l’aide de son oncle
maternel, neuroscientifique
1992 Naissance
d’envergure, et s’est immergé
à Aurillac (Cantal).
dans les complexités à synap2010-2013 Supaéro.
ses de la matière grise.
2013-2015
Sur la scène du Grand Rex ou
Polytechnique.
dans Quotidien, l’émission de
2014 Fonde Dreem.
Yann Barthès, l’ex-pilote de
Février 2019
kart gère timidité et stress
A la conquête
sans survirage intempestif.
du sommeil (Stock).
Coincé sur le stand de nos futilités pour blablater de la série Black Mirror, il agonise en silence. Dreem est sa réalité augmentée, le seul siphon de ses aspirations, l’unique souffle de
ses inspirations. Journées de treize heures, incursions à la
salle de sport, appartement près de la gare Saint-Lazare, copine qui bosse chez L’Oréal, maîtrise parfaite des pâtes au poulet. Rien de très surprenant. Sauf que l’animal social imaginé
est un échaudé de l’esbroufe qui fuit les cocktails: «Je n’ai jamais su faire et je n’y arriverai jamais. Tout le monde y est faux.
Je ne sais pas à qui parler.» Il avoue quelques colères et une
tendance à l’impatience. Quentin Soulet de Brugière, cofondateur et directeur technique de Dreem, nuance : «Il est très à
l’écoute des problèmes, a un grand sens du collectif. Sanguin
et impulsif, il apporte du dynamisme. On s’engueule souvent,
et c’est tant mieux, sinon on irait dans le mur. Il se remet beaucoup en question et déteste les vérités absolues.»
Adoubé par Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, et
par Xavier Niel, créateur de Free, Mercier fédère les assureurs
de la Maif comme les shampouineurs-pharmaciens de Johnson&Johnson, séduit le MIT ou Vanity Fair. Sans contact direct avec LREM (même si une photo montre Macron, pour qui
il a voté, affublé d’une version datée du bandeau), il s’étonne
des moqueries sur le «en même temps» du numéro 1. Avoir plusieurs éclairages sur un même sujet lui semble assez logique.
Peu coq à cocoricos crétins, il porte néanmoins l’estampille
bleu-blanc-rouge. Et ose dans son bouquin, qui détaille l’aventure de son casque au design parfait, quelques piques aux Silicon boys. Clope à la main, une sale manie à bannir cette année, nez froncé, il se dit révulsé par les conducteurs de Tesla
qui, à SF, snobent les SDF. Parmi les avantages hexagonaux,
il pointe les études abordables ou l’accès aux soins pour tous.
La fièvre jaune hebdomadaire et les images de guérilla urbaine, commerces barricadés, voitures immolées et coléoptères d’acier cisaillant le ciel parisien, le dépriment. Si la consultation publique est intéressante, il trouve essentiel que l’impôt
demeure et que le Président donne un cap au pays. Sur la table
de chevet de ce bon dormeur, il y a un livre de Ben Horowitz,
sur l’entreprise et ses incertitudes. Jamais menteur, même
avec les journalistes, Mercier voit dans Trump, qui plastronne
ronflette minimale piquée au revers, les ravages du manque
de sommeil à long terme. Ce qui n’empêche pas l’opportunisme. Pour le dernier CES, grand raout des nouvelles technologies, Mercier a détourné le slogan républicain en «Make
Sleep Great Again»… •
Par NATHALIE ROUILLER
Photo SMITH
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
1
Размер файла
12 919 Кб
Теги
liberation
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа