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2019-01-30 Liberation

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MERCREDI 30 JANVIER 2019
2,00 € Première édition. No 11715
www.liberation.fr
Cinéma
«Un grand
voyage
vers la nuit»,
hypnotique
Bi Gan
BAC FILMS
DU RUPIN
SUR LA PLANCHE
ET TOUTES LES SORTIES,
PAGES 26-31
Diplomatie
Le chinois Huawei
dans le viseur
de Washington
Si Macron s’accroche
à la suppression de l’ISF,
certains dans la majorité
cherchent de nouvelles
façons de taxer les plus
riches. PAGES 2-5
PAGES 8-9
Justice
Edouard Louis,
de la littérature
au réquisitoire
PAGES 18-19
(PUBLICITÉ)
Après
Le Voyage
au Groenland
et
2 automnes
3 hivers
un buddy movie décalé et poétique
Éric CANTONA
un film de Sébastien BETBEDER
Manal ISSA
ACTUELLEMENT
AU CINEMA
© Dorian JUDE
PHOTO DENIS ALLARD
JUSTICE FISCALE
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Vindicte
On ne peut pas contenter
tout le monde et son riche.
Chacun sait que les allégements fiscaux décidés en
début de quinquennat en
faveur des plus favorisés
sont comme une tunique
de Nessus endossée par
Emmanuel Macron. Choix
tout à fait conscient: le
nouveau président en espérait un «choc de confiance»
qui aurait vu les «premiers
de cordée» soudain rassérénés par son indulgence fiscale doper l’investissement
et donc la croissance. Par
ruissellement interposé, il
tablait sur cette sérénité retrouvée pour favoriser
l’embauche et faire reculer
enfin significativement le
chômage, ce mal français.
Las! Non seulement ce
«choc de confiance» n’a pas
eu lieu –l’activité a plutôt
ralenti depuis son arrivée
au pouvoir– mais les faveurs concédées aux «1%»
ont aussi alimenté la colère
populaire et nourri les revendications formulées sur
les ronds-points. La révolte
anti-impôts des «gilets jaunes» s’est vite changée en
vindicte fiscale envers les
plus riches, confirmée par
des sondages qui démontrent la popularité des mesures de justice redistributive. Arrive donc l’heure
douloureuse du «en même
temps», qui doit maintenant faire passer à la caisse
ceux qui ont été jusqu’ici
épargnés par les lois de finances. Juste retour des
choses, tant il est vrai que
dans toutes les nations développées, les classes dirigeantes ont été les principales bénéficiaires d’une
mondialisation aussi irrésistible qu’inégalitaire.
Parmi les leviers qui s’offrent au gouvernement,
une plus forte taxation des
gros héritages serait le plus
équitable. Mais l’allergie
des Français aux droits de
succession, même ceux
qu’ils ne paient pas, fera
sans doute reculer Bercy.
Reste l’instauration d’une
tranche supplémentaire de
prélèvement sur les hauts
revenus, mesure simple et
juste. Les «premiers de cordée» grimaceront? Certes.
Mais c’est le prix à payer
pour ramener un semblant
de concorde dans le
pays. •
Lors d’une
manifestation
des gilets jaunes
à Paris,
le 8 décembre.
PHOTO CYRIL
ZANNETTACCI. VU
Le «président
des riches» sous
pression fiscale
Pour certains élus macronistes, une sortie de la crise des gilets jaunes
passe par une mesure taxant les plus aisés. Inflexible sur l’ISF, dont
le rétablissement est largement réclamé dans les contributions
du grand débat, l’exécutif cherche des alternatives.
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Impact par ménage des mesures socio-fiscales
par vingtile de niveau de vie, en euros
1 PAR RAPPORT À 2018
-200€
0 +200€
+600€
+400€
+800€
Sources : OFCE (Insee, enquête Revenus fiscaux
et sociaux 2015 actualisée 2017 ; Drees, modèle
Ines 2017, CASD et calculs des auteurs).
2 POUR 2018-2019*
-600 €
-200 € 0 +200 €
+600 €
+1 000 €
+1 400 €
+1 800 € +2 200 €
-400 €
+400 €
+800 €
+1 200 €
+2 000 €
+1 600 €
5%
DES MÉNAGES
LES PLUS
RICHES
1 PAR RAPPORT À 2018
Désindexations (pensions,
allocations familiales…)
Baisse des APL
Augmentation du prix du tabac
Baisse de la CSG
Baisse de la taxe d'habitation
Défiscalisation des heures sup
Hausse de la prime d'activité
Bascule CSG/cotisations
Augmentation du minimum
vieillesse
Autres (RAC, chèque énergie…)
Hausse de l'allocation
adulte handicapé
Prélèvement forfaitaire unique
Total 2019
2 POUR 2018-2019
Impact 2018
Impact 2019
Somme économisée ou perdue
avec les mesures en 2018-2019
LIRE
* COMMENT
CETTE INFOGRAPHIE ?
5%
DES MÉNAGES
LES PLUS PAUVRES
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
et LILIAN ALEMAGNA
P
our beaucoup de Français, il
reste le «président des riches». Vingt mois après son
arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron se débat encore avec l’embarrassante étiquette que lui ont valu,
dès le début du quinquennat, ses réformes favorables aux plus hauts revenus. Suppression de l’ISF, mise en
place d’un taux unique (30 %) sur
les revenus du capital, assouplissement de l’«exit tax», exonérations
fiscales pour attirer les traders de
Londres après le Brexit… Ces choix
controversés ont contribué à éclipser d’autres mesures destinées, elles, à des publics plus modestes
avant d’alimenter le sentiment d’injustice fiscale à l’origine du mouvement des gilets jaunes.
Au point que certains, dans le camp
présidentiel, plaident aujourd’hui
pour un tour de vis fiscal sur les
plus aisés. «Au bout du bout de cette
crise, il faudra que les riches paient,
estime un important élu macroniste. C’est la condition sine qua non
pour qu’on renverse ce procès qui, sinon, va nous poursuivre tout le
quinquennat.» La question passionne, semble-t-il, les Français
participant au grand débat national. En fin de semaine dernière, un
gros tiers des contributions dépo-
sées en ligne concernait la thématique «fiscalité et dépenses publiques». Si la plupart demandent
d’abord une baisse des prélèvements sur les ménages moyens et
modestes, beaucoup réclament
aussi le retour de l’ISF, «une tranche
supplémentaire pour les plus hauts
revenus», un «impôt sur le patrimoine beaucoup plus conséquent»,
ou encore la réduction «du nombre
de niches fiscales, en particulier celles qui ne profitent qu’aux classes les
plus aisées».
Diffusion
Autant de pistes inconfortables
pour l’exécutif, qui s’est à plusieurs
reprises engagé à ne pas créer de
nouveaux impôts, et à ne pas augmenter les prélèvements existants,
sur toute la durée du quinquennat.
La majorité en est certaine: ses mesures inciteront les plus riches à investir dans l’économie réelle –selon
la fameuse théorie du ruissellement– même si elle n’est pas encore
en mesure d’en faire la preuve. C’est
en septembre, au mieux, que le comité d’évaluation récemment installé par Edouard Philippe remettra
ses conclusions sur la fin de l’ISF.
Pas sûr qu’il lui soit alors possible
d’affirmer si, oui ou non, la diffusion dans l’économie réelle française aura eu lieu. «Des gens aisés
viennent nous dire : “On n’investit
plus dans les PME car on ne peut
Les 5% des ménages
français les plus riches ont
économisé en moyenne
1 740 euros en 2018 et
440 euros supplémentaires en 2019, soit une
somme globale de 2 180
euros pour 2018-2019.
plus défiscaliser” [à cause de la disparition du dispositif ISF-PME,
ndlr]. Je leur réponds : “Investissez
vite, sinon je peux vous dire que l’ISF
reviendra”», témoigne un député
LREM.
Le gouvernement semble surtout
convaincu de mener une politique
«équilibrée», entre mesures pro-capital et gestes vers le milieu et le bas
de l’échelle des revenus. Ces deux
catégories sont ainsi les principales
bénéficiaires du plan d’«urgence
économique et sociale» annoncé le
10 décembre par Emmanuel Macron, sous la pression des gilets jaunes, et qui prévoit notamment une
hausse de la prime d’activité et la
défiscalisation des heures supplé-
«Des gens
aisés viennent
nous dire:
“On n’investit plus
dans les PME.”
Je leur réponds:
“Investissez vite,
sinon je peux vous
dire que l’ISF
reviendra.”»
Un député LREM
mentaires. Dans un rapport sur les
effets du budget 2019, publié mardi,
l’Observatoire français des conjonctures économiques de Sciences-Po
Paris confirme «un rééquilibrage rapide et massif en faveur des ménages
moins aisés». Mais «les 5 % des ménages les plus aisés enregistreront
encore en moyenne un gain de pouvoir d’achat supérieur à celui du milieu de la distribution des revenus»,
soit plus de 2 000 euros par an,
ajoute le laboratoire économique,
classé à gauche.
Un constat partagé par l’Institut
des politiques publiques, qui rassemble des chercheurs rattachés à
plusieurs grandes écoles. Selon celui-ci, les effets cumulés des budgets 2018 et 2019 entraîneront
une augmentation moyenne de
2,4 % du revenu disponible (pouvoir d’achat) des actifs. Mais la
hausse atteindra 6,4 % chez les
1% des ménages les plus élevés, qui
bénéficient à fond de la baisse des
prélèvements sur le capital.
Dans le camp présidentiel, pris de
court par la crise des gilets jaunes et
longtemps sidéré face au mouvement, on mesure désormais la sensibilité du sujet. De plus ou moins
bon gré, une partie des macronistes
envisage une contribution accrue
de la part des riches particuliers.
D’autant plus que l’exécutif ne semble pas du tout disposé à conserver
la taxe d’habitation pour les
20 % des ménages les plus aisés.
Cette mesure «coûtera plus de
7 milliards d’euros: c’est beaucoup,
a signalé sur Twitter le député
LREM Matthieu Orphelin, un représentant de l’aile gauche du parti.
Au-delà des économies budgétaires
possibles, l’exigence forte de justice
fiscale imposera que soit conjointement renforcée la contribution des
(vraiment) plus riches. Beaucoup
d’options possibles.»
«Putains de 3,2 milliards»
Si c’est officiellement du grand débat national que devront émerger
ces «options», la foire aux idées est
déjà ouverte dans la majorité (lire
pages 4 et 5). Nouvelle tranche
d’impôt sur le revenu, réforme de la
fiscalité des héritages, chasse aux
niches fiscales : autant d’idées qui
circulent sans qu’aucune n’ait reçu
l’aval du gouvernement. Très proche du président de la République,
le sénateur François Patriat a par
exemple imaginé un prélèvement
à la source sur les dividendes. Proposition soumise à Emmanuel Macron et Edouard Philippe, dixit l’intéressé. «On instaurerait une taxe
de 5% sur les 100 milliards de dividendes distribués, on résoudrait un
paquet de nos problèmes de fin de
mois à Bercy et ce serait totalement
indolore pour les grosses boîtes», explique l’ancien socialiste. Refus catégorique du Premier ministre,
pour qui il est impossible de créer
un «nouvel impôt» sur le capital.
Toute la difficulté du gouvernement
réside dans le fait que le chef de
l’Etat a d’emblée exclu le rétablissement de l’ISF, pourtant souhaité par
77 % des Français selon un récent
sondage Ifop. «Ce n’est pas parce
qu’un puissant mouvement d’opinion réclame une connerie qu’il faut
u 3
la faire», tranche un député LREM.
«L’ISF et ses putains de 3,2 milliards
d’euros, ce n’est vraiment pas le sujet», s’agace un ministre, jugeant
l’enjeu financier marginal.
Dans ses vœux aux acteurs économiques, lundi, le patron de Bercy,
Bruno Le Maire, a dessiné d’autres
priorités. «Les mandataires sociaux
des grandes entreprises qui ont
leur siège en France doivent payer
leurs impôts en France», a déclaré le
ministre, annonçant une loi «dans
les semaines à venir» – mais la
mesure ne concernerait qu’un petit
nombre de personnes. Dans le cadre
de la présidence française du G7,
Le Maire promet aussi d’avancer sur
une «juste taxation des géants
du numérique» et la fixation d’un
«seuil minimal» pour l’impôt sur
les sociétés.
Plus que d’engager un grand big
bang fiscal qui ferait des perdants
chez les particuliers –donc des électeurs– le ministre de l’Economie et
des Finances dit vouloir aller «chercher l’argent là où il ne devrait pas
être», soit dans les «bénéfices» de
grandes entreprises dans les paradis fiscaux. Manière aussi de déplacer un débat français sur le terrain
international. •
AU PS, LE PARI
DU RIP POUR
RÉTABLIR L’ISF
Sans attendre l’hypothétique
mise en place du référendum
d’initiative citoyenne (RIC),
le PS s’est saisi d’un outil
existant depuis la réforme
constitutionnelle de 2008 et
entré en vigueur en 2015
pour tenter de rétablir
l’impôt sur la fortune (ISF). Il
s’agit du référendum
d’initiative partagée (RIP),
qui nécessite la signature de
185 parlementaires – il en
manquerait 26 –
pour pouvoir déposer une
proposition de loi visant à
contraindre
le gouvernement à organiser
une telle consultation. Une
fois le nombre suffisant de
parlementaires acquis,
resterait ensuite à faire
valider la question par
le Conseil constitutionnel et
à récolter la signature de
4,7 millions d’électeurs.
«C’est un combat, car il n’y a
pas de majorité naturelle [au
Parlement] en faveur
de notre référendum. Il va
falloir convaincre au centre
et à droite», a reconnu
Corinne Narassiguin,
numéro 2 du PS, soulignant
que l’enjeu est de redonner
la parole au peuple alors que
plus de trois Français sur
quatre sont favorables
au rétablissement de l’ISF.
Une plateforme mise en
ligne mi-décembre permet
à chaque citoyen
d’interpeller son député et
son sénateur grâce à un
courrier électronique
automatisé.
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Un ISF
de perdu,
cinq pistes
à creuser
Impôt sur le revenu,
«ISF-succession», taxe
d’habitation… Les
députés de la majorité
cherchent comment
accroître la contribution
des plus aisés et faire
taire les accusations
d’injustice fiscale.
Passage en revue
des options principales.
L
e concours Lépine est ouvert.
Sous pression des gilets jaunes et d’une opinion publique
demandeuse de «justice fiscale»,
voilà les députés LREM en quête du
meilleur moyen de faire davantage
contribuer les plus riches – sans
toucher au totem de l’ISF. Mesure
symbolique ou alourdissement
significatif de leur fiscalité? Chasse
aux niches fiscales ou tranche supplémentaire d’impôt sur le revenu?
Si la réponse est officiellement suspendue aux résultats du grand débat national, les élus de la majorité
planchent déjà sur la question.
Une tranche
supplémentaire
d’impôt sur le revenu
La mesure serait très symbolique.
Sans aller jusqu’aux 75 % mis en
place par François Hollande en 2012
– retoqués par le Conseil constitutionnel dans la foulée –, certains
responsables de la majorité veulent
faire passer la pilule ISF avec une
tranche supplémentaire d’impôt
sur le revenu (IR). Aujourd’hui, le
plafond est de 45% pour les revenus
dépassant 156 245 euros par an
(voire 48 % à 49 %, si on y ajoute la
contribution exceptionnelle sur les
hauts revenus, ceux au-delà de
250 000 euros). «Au-delà, on entre
dans les limbes: pourquoi ne pas réfléchir à une tranche supérieure ?»
s’interroge par exemple la députée
de l’Isère, Cendra Motin, par
ailleurs favorable à la création d’une
tranche intermédiaire pour adoucir
le palier entre les deux premières
tranches. La députée imagine
même d’étendre l’IR aux ménages
aujourd’hui non-imposables, avec
un prélèvement symbolique dès le
premier euro. Débat risqué: «Allons
d’abord chercher des impôts sur le
dernier euro plutôt que sur le premier !», s’agace l’une de ses collè-
1
gues du groupe. Quant à une éventuelle nouvelle tranche supérieure,
aucun responsable macroniste ne
se risque à en fixer le seuil.
Et pour cause: depuis deux ans, les
ambitieux amendements communistes et insoumis défendus à l’Assemblée ont été systématiquement
repoussés par les marcheurs. Les
députés PCF proposaient par exemple trois nouvelles tranches, à 50%,
60 % et même 70 % au-delà d’un
million d’euros. Les troupes de
Jean-Luc Mélenchon étaient encore
plus exigeantes, proposant un taux
de 90 % à partir de 400 000 euros.
«C’est sûr qu’instaurer une tranche
supérieure, c’est clair, c’est propre et
tout le monde comprend, admet le
député LREM du Val-de-Marne et
vice-président de la commission
des finances, Laurent Saint-Martin.
Mais veut-on faire dans le symbolique ou l’efficace? Cela aura un effet
politique certain mais, d’un point de
vue économique, je suis prêt à parier
que cela sera dissuasif.»
Un «Grenelle
des niches fiscales»
«Remise à plat et examen de l’utilité
de toutes les niches fiscales» : c’est
l’une des sept propositions retenues
la semaine passée par les téléspectateurs de Balance ton post! dans un
«spécial grand débat» animé par Cyril Hanouna et la secrétaire d’Etat
Marlène Schiappa. «Six conneries et
une bonne idée», sourit un élu macroniste acquis, comme d’autres, à
l’idée d’une exigeante revue des niches fiscales.
En 2018, on comptait ainsi 457 de
ces dispositifs, dont le coût total
pour les finances publiques s’est
monté à 100 milliards d’euros.
Quelques-unes d’entre elles ont
déjà été supprimées ou rabotées
dans le budget 2019. Pas question,
certes, de remettre toutes les autres
en question. «Mais il y en a un certain nombre qui concernent très peu
de monde, parfois à peine une dizaine de personnes, souligne le député LREM Aurélien Taché. Si on
récupère de l’argent là, on peut financer une baisse de la TVA sur les
produits de première nécessité. On
n’a sans doute pas besoin de créer
une nouvelle tranche d’impôt sur le
revenu.»
Avis partagé par son collègue Laurent Saint-Martin : «Il faut un Grenelle des niches fiscales, pour les
2
Bruno Le Maire à Paris, le 31 octobre. Le ministre de l’Economie et des Finances devra trouver le moyen de
prendre une par une et raboter là où
c’est nécessaire. Je voudrais qu’on les
remette toutes à plat, par exemple
dans l’immobilier ou les œuvres
d’art. Evidemment, il faut faire
dans la dentelle car ces niches financent souvent des filières qu’il ne
faut pas mettre en difficulté.» S’il se
confirme, le chantier devrait voir
tous les lobbys se mobiliser pour la
défense de «leurs» niches fiscales.
Un «ISF-succession»
A première vue, la porte est fermée
à double tour: Emmanuel Macron
n’a pas du tout l’intention d’ouvrir
le sujet explosif des droits de succession. «On n’y touchera pas tant
que je suis là», avait fait savoir le
chef de l’Etat en septembre, après
que Christophe Castaner, alors patron du parti présidentiel, souhaitait «une réflexion sans tabou».
Les gilets jaunes remettront-ils le
3
dossier sur la table? D’autant que le
think tank social-démocrate Terra
Nova a proposé, au début du mois,
de durcir cette fiscalité de l’héritage
en réduisant les abattements sur
une partie des sommes transmises
et en réduisant l’avantage accordé
aux assurances-vie. Pour l’instant,
le gouvernement ne bouge pas sur
un sujet pourtant porté par des économistes proches du chef de l’Etat.
«Je suis très sceptique, fait savoir un
ministre. Le jour où on ouvre ce débat, on sème la panique chez des
millions de Français.»
Pourtant, certains députés de la majorité ne désarment pas: «Cela peut
être une solution. On a dit qu’on ne
le ferait pas. Mais si les gens le demandent dans les débats, on fait
quoi ?» questionne un député Modem. «Ce qui nous mine, c’est le
risque de reproduction sociale et
d’ascenseur bloqué», rappelle la dé-
putée LREM de la Meuse, Emilie
Cariou. Son collègue du Doubs, Eric
Alauzet, a fait connaître sa proposition aux conseillers de l’exécutif :
l’ancien d’EE-LV milite ainsi pour
un «ISF-succession» où l’Etat taxerait, au moment de la transmission
à leurs héritiers, le patrimoine mobilier de ceux qui ont profité de la
fin de l’ISF.
Un «impôt national»
à l’américaine
Venant de lui, la proposition avait
surpris. En mars 2012, derrière
François Hollande dans les sondages, Nicolas Sarkozy abat une carte
pour séduire des électeurs de Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, alors en pleine progression.
Le président sortant met sur la table
l’idée d’un «impôt lié à la nationalité», destiné à cibler les exilés fiscaux. «L’exilé fiscal, c’est celui qui
4
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 5
Aux Etats-Unis,
le débat revient
en force
Plusieurs élus
démocrates
s’emparent de
la taxation des riches
et veulent imposer le
sujet aux primaires.
D
concilier les demandes de justice fiscale et l’équilibre des finances publiques. PHOTO CORENTIN FOHLEN
veut rester français pour la nationalité mais qui ne veut pas rester en
France pour la fiscalité. Tous les
avantages mais aucun inconvénient!» lance alors Sarkozy sur TF1.
Une idée pour les parlementaires
marcheurs en quête de symbole fiscal ? Même le grand patronat s’y
montrerait ouvert à l’heure où l’exécutif souhaite que tous les patrons
d’entreprises françaises paient leurs
impôts en France.
Aujourd’hui, cet impôt n’existe
qu’aux Etats-Unis. Chargé d’une
mission d’information sur les
«Américains accidentels», ces Français nés aux Etats-Unis et qui se retrouvent rattrapés des années après
par l’administration fiscale américaine, Laurent Saint-Martin doute
de la pertinence de cette mesure :
«Ce n’est pas forcément une bonne
idée de lier l’impôt à la nationalité
plutôt qu’en fonction du lieu où la ri-
chesse est produite et où une personne reçoit un service.»
Maintenir une partie
de la taxe d’habitation ?
«Nous exonérerons de la taxe
d’habitation tous les Français des
classes moyennes et populaires, soit
80 % des ménages» : l’engagement
du candidat Macron n’allait pas plus
loin. Ce que certains députés LREM
ne se privent pas de souligner, au
moment où la majorité veut renforcer la contribution fiscale des plus
riches. «Je trouverais juste que [la
taxe d’habitation] soit maintenue
pour les 20 % les plus riches, ou
transformée, pour eux, en un impôt
d’un montant équivalent, soit
10 milliards d’euros», a écrit début
janvier le député LREM Matthieu
Orphelin sur Twitter. Mais l’idée ne
fait pas l’unanimité parmi les macronistes. «On ne peut pas mainte-
5
nir la taxe pour seulement 20% des
ménages, c’est une question de constitutionnalité, de cohérence et de justice, estime Cendra Motin. À Vaulxen-Velin [métropole de Lyon, ndlr],
vous n’aurez presque que des ménages exemptés ; à Neuilly-sur-Seine
[Hauts-de-Seine], vous n’en aurez
presque aucun. Comment expliquer
que la taxe d’habitation n’existera
plus dans la première, alors que rien
ne changera pour la seconde ?»
D’autres soulignent que les 20% «les
plus aisés» incluent d’authentiques
millionnaires comme un couple
sans enfant dont chaque conjoint
gagnerait environ 2 000 euros par
mois. Le chef de l’Etat a de toute
façon fermé le débat: la taxe d’habitation, «plus personne ne la paiera»
d’ici 2021, a-t-il réaffirmé il y a une
semaine devant une assemblée
citoyenne dans la Drôme.
D.Al. et L.A.
e tous les vieux pays riches et industrialisés, les
Etats-Unis sont sans
doute celui où les inégalités de
revenus ont le plus vertigineusement augmenté depuis une
vingtaine d’années. Une situation qui ne s’est pas arrangée,
c’est le moins que l’on puisse
dire, avec les baisses d’impôts
mises en œuvre par Donald
Trump : en doublant à 10 millions de dollars le seuil jusqu’auquel les héritages sont exonérés de droits de succession et
en ramenant la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu
de 39,6 % à 37 % au-delà de
500000 dollars (45% en France),
les 1 % les plus riches vont économiser 60 milliards de dollars
d’impôts en 2019. Soit la même
baisse d’impôt que vont se partager la grosse moitié des Américains (54 %) qui gagnent entre
20 000 et 100 000 dollars, selon les calculs du bureau du
Congrès…
Une situation qui contribue à relancer le débat sur la taxation
des ultrariches dans un pays où
le taux marginal de l’impôt sur
le revenu a atteint jusqu’à 94 %
(en 1944 sous Roosevelt) et était
encore de 70% jusqu’à la révolution conservatrice reaganienne
des années 80. «Le débat revient
en force aux Etats-Unis sous l’effet de l’augmentation continue
des inégalités et de la réforme fiscale de Trump, qui a renforcé
l’injustice du système fiscal,
confirme le Français Gabriel
Zucman, professeur assistant
d’économie à l’université de Berkeley, en Californie. La grande
nouveauté, c’est que l’on commence très sérieusement à parler
d’impôt sur les grandes fortunes
depuis la proposition de la candidate démocrate aux primaires
Elizabeth Warren, qui souhaite
introduire un ISF américain avec
des taux allant jusqu’à 3% pour
les milliardaires.»
«Cupidité». Avec le Français
Emmanuel Saez, qui travaille
depuis des années avec Thomas
Piketty sur les inégalités de revenus, Gabriel Zucman a chiffré la
proposition de la sénatrice démocrate à sa demande. Leur
conclusion est impressionnante : bien que limitée à
75 000 ménages représentant
moins de 0,1% des foyers améri-
cains, cette taxe rapporterait
2,75 trillions de dollars sur les dix
prochaines années, soit l’équivalent astronomique d’un point de
PIB par an de la première puissance économique mondiale.
Longtemps professeure à Harvard, spécialisée en droit des
faillites et de la consommation,
Elisabeth Warren qui se présente
comme une représentante de la
classe moyenne en lutte contre
«la cupidité des milliardaires et
des grandes entreprises» n’est
pas la seule à faire d’une
meilleure répartition des richesses le cœur de son discours.
Dans un parti démocrate qui
s’est déporté sur sa gauche depuis la défaite d’Hillary Clinton
et l’arrivée au pouvoir du «président des riches» Trump, une
autre femme, nouvellement élue
au Congrès, s’est elle aussi récemment taillé un franc succès.
«Populaire». Issue de l’aile
gauche du parti, la démocrate
Alexandria Ocasio-Cortez,
29 ans, a proposé il y a quelques
jours de taxer à 70% les revenus
des 16000 Américains (0,05% de
la population) gagnant plus de
10 millions de dollars par an.
Une proposition qu’«AOC»
comme l’ont rebaptisée les médias, défend au nom de l’urgence à financer un nouveau
green deal, en affirmant que
«seuls les radicaux, dans l’histoire, ont changé ce pays». Prenant pour exemple l’abolitionniste Abraham Lincoln et le père
du New Deal Franklin D. Roosevelt, cette ancienne serveuse de
bar d’origine portoricaine, qui a
grandi dans le Bronx, à New
York, a déclaré fièrement «si c’est
ce que radical signifie, appelezmoi radicale».
Raillée par les caciques républicains et les milieux d’affaires qui
dénoncent son inculture économique, cette nouvelle coqueluche de la gauche, qui a fait campagne pour Bernie Sanders
en 2016, a reçu le soutien du prix
Nobel d’économie Paul Krugman. Dans sa chronique au New
York Times, ce dernier affirme
que «loin d’être dingue, AOC est
en ligne avec les études économiques les plus sérieuses», citant le
chiffre de 73 % comme taux
marginal «idéal» d’impôt sur
le revenu.
Si l’idée de revenir à de tels taux
de taxation des revenus n’a
aucune chance dans l’immédiat
d’aboutir sur le plan législatif, ce
thème pourrait s’imposer dans
la future campagne des primaires. «Il semble être populaire,
conclut Gabriel Zucman. Cela va
sans doute avoir de l’influence
sur la suite du débat politique.»
CHRISTOPHE ALIX
6 u
MONDE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
VENEZUELA
Le chantage
au raffinage
de Washington
Pour asphyxier Maduro et hâter le transfert du pouvoir
à Guaidó, les Américains ont mis sous séquestre
les bénéfices de la compagnie pétrolière d’Etat, qui
raffine une grande partie de son brut aux Etats-Unis.
Par
FRANÇOIS-XAVIER
GOMEZ
L
es Etats-Unis ont frappé un
grand coup lundi en annonçant des sanctions inédites
contre la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, PDVSA, afin
d’empêcher «le détournement de
ressources» par le président Nicolás
Maduro. Priver le régime socialiste
des revenus du pétrole, qui représente 95% des exportations du pays
(et autant des recettes budgétaires),
c’est asphyxier économiquement
le Venezuela et prendre le risque
d’affamer encore un peu plus ses
32 millions d’habitants. Cinq jours
après avoir reconnu le chef du Parlement, Juan Guaidó, comme président par intérim, la Maison Blanche
s’est attaquée à PDVSA, accusée
d’être «un véhicule de corruption».
Ce que Caracas reconnaît, puisque
des poursuites pour détournements
ont été lancées contre d’ex-dirigeants de la compagnie, nommés
par Chávez et aujourd’hui en fuite.
Rupture des relations
La compagnie pétrolière d’Etat ne
peut désormais plus faire de commerce avec des entités américaines,
et ses avoirs aux Etats-Unis (autour
de 7 milliards de dollars, soit 6 milliards d’euros) sont gelés. Les raffineries de Citgo, filiale de PDVSA
aux Etats-Unis, pourront continuer
à fonctionner mais les transactions
financières passeront par un
compte placé sous surveillance et
les bénéfices seront bloqués tant
que Maduro restera au pouvoir, a
précisé le secrétaire américain au
Trésor, Steven Mnuchin.
Nicolás Maduro a déclaré lundi
avoir «donné des instructions au
président de PDVSA pour engager
des actions politiques, légales,
devant les tribunaux américains et
du monde». «Ils veulent nous voler
Citgo, à nous les Vénézuéliens !»,
s’est emporté le chef de l’Etat, alors
qu’il accueillait les diplomates de
retour au pays après la rupture des
relations diplomatiques entre Caracas et Washington.
Les Etats-Unis sont le partenaire
pétrolier historique du Venezuela.
Pour des raisons de proximité
d’abord: le pétrole de l’Orénoque, le
principal fleuve du pays, parvient
aisément, via la mer des Caraïbes et
le golfe du Mexique, jusqu’aux raffineries du Texas ou de Louisiane.
Et ce pétrole lourd, une sorte de
goudron devant être transformé en
essence ou en dérivés, doit être
mélangé à un pétrole plus léger, que
le Venezuela ne produit pas. Au fil
du XX e siècle, le pays n’a pas
cherché à développer ses propres
capacités de raffinage, pour des
raisons techniques donc, mais aussi
parce que le secteur était aux mains
de compagnies étrangères qui reversaient une partie de leurs bénéfices à l’Etat.
En 1976, le président Carlos Andrés
Perez (social-démocrate) nationalise
le secteur énergétique mais crée des
entreprises mixtes où, là encore, les
partenaires étrangers se chargent
des investissements en échange
d’un pourcentage des bénéfices. Ce
modèle rentier, qui ne fait que
prolonger la vieille exploitation par
les pays colonisateurs, n’a été que
tardivement remis en cause par
Hugo Chávez, en 2007, après
huit ans au pouvoir. Cette année-là,
le militaire et chef de l’Etat expulse
les multinationales (dont le français
Total) en les dédommageant.
Etau
Mais les compagnies américaines
restent les clients privilégiés du Venezuela, avec un président socialiste peu désireux de mettre ses décisions économiques en accord avec
ses diatribes anti-impérialistes. De
leur côté, les Etats-Unis auraient pu
utiliser bien avant l’arme du pétrole
pour sanctionner Caracas. Le pays
n’assure que les deux tiers de ses
besoins en pétrole et dérivés, et les
puits de l’Orénoque fournissaient
près de 9 % des importations de
Washington. Aujourd’hui, la part
serait tombée à 3%, le besoin d’une
source alternative est donc moins
pressant. Une autre explication du
revirement des Etats-Unis est le bras
de fer de Trump avec l’organisation
des pays producteurs à laquelle appartient le Venezuela.
L’étau qui se resserre autour du président socialiste, à la veille de nouvelles manifestations à l’appel de
l’opposition, inquiète vivement les
principaux partenaires de Maduro,
la Chine et la Russie, qui craignent
de ne jamais revoir les milliards de
dollars prêtés au Venezuela. •
A Caracas, des habitants font la queue pour pouvoir acheter des pâtes
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
u 7
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«Les jeunes sont partis,
et nous les vieux, on attend là,
en espérant que ça passe»
A La Vega, un quartier
populaire de Caracas,
les habitants qui n’ont
pas émigré vivotent
comme ils peuvent.
Un tiers d’entre eux ne
s’en sortent que grâce à
l’argent envoyé par la
diaspora.
L
«Pension de misère»
et du beurre. PHOTO MERIDITH KOHUT. THE NEW YORK TIMES. REDUX. REA
Dans son salon, tous les matins, le
prêtre accueille des riverains pour
discuter. Les sujets sont toujours les
mêmes: pénuries de nourriture et de
médicaments, salaire minimum trop
bas, l’inflation qui pourrait atteindre
10 000 000 % en 2019 à en croire
le FMI (Libé de vendredi). Tous ont
plus de 60 ans. «Les jeunes sont partis travailler à l’étranger, souffle Maria, une voisine. Et nous les vieux, on
attend là, à rien faire, en espérant
que ça passe.» La plupart sont retraités, les autres ne travaillent plus. «Le
salaire minimum, aujourd’hui ça te
permet d’acheter une boîte d’œufs et
un demi-kilo de fromage, comment tu
veux survivre un mois avec ça ?» demande Carlito, excédé. «Toutes ces
personnes vivent grâce aux envois
d’argent de leurs proches à l’étranger», explique Alfredo Infante.
En 2015, ce quartier traditionnellement chaviste a voté majoritairement
pour l’opposition lors des élections
législatives qui ont vu l’arrivée de dé-
n
éa ue
Oc ntiq
la
At
e quartier populaire de La
Vega, dans le sud de Caracas,
est perché sur une colline,
isolé de la ville, et reliée par deux
routes vertigineuses sur chacun des
versants. Ce matin-là, il n’y a ni électricité ni réseau téléphonique. «Il a
plu hier soir, généralement ça fait
tout sauter», glisse un jeune homme
assis sur sa moto, recrachant la fumée de sa cigarette. Un plafond de
câbles électriques désordonnés recouvre la rue. Les maisons sont précaires, les rares fenêtres ressemblent
à de simples trous dans le mur comblés par une grille rouillée.
«Ça n’est pas Paris!» plaisante Angel,
un vieil homme qui travaille bénévolement pour la paroisse. Depuis que
ses deux filles et ses petits-enfants
ont quitté le pays pour rejoindre
le Pérou, il est seul. Heureusement,
il peut compter sur la compagnie
d’Alfredo Infante, le prêtre du quartier. «L’émigration a été très forte ici»,
raconte le religieux. Depuis 2015,
à chaque messe, il demande à ses
fidèles s’ils ont un proche à l’étranger. «La première année, disons
qu’environ un tiers d’entre eux levaient la main», se souvient Alfredo
Infante. Depuis 2018, il n’y a plus une
personne dans sa communauté qui
n’a pas vu quelqu’un partir. «Ma
question maintenant c’est: “Combien
de vos proches sont partis ?”»
putés comme Juan Guaidó, qui s’est et la dollarisation progressive de
autoproclamé président mercredi l’économie. «Plus il y aura de l’infladernier. «Depuis, certaines zones du tion, plus le PIB va décroître, et plus
quartier ont été étiquetées “opposi- les Vénézuéliens vont envoyer de l’artion”, explique Angel. On doit faire gent depuis l’étranger, détaille l’écodes pieds et des mains pour obtenir la nomiste. D’abord parce que la crise
“caja Clap”.» Ce carton d’alimenta- économique stimule l’émigration, et
tion, promis à la grande majorité de ensuite parce l’inflation fait perdre
la population qui touche le salaire du pouvoir d’achat à ceux qui restent,
minimum, contient quelques pro- et les rendent d’autant plus dépenduits de bases: farine, sucre, pâtes, dants aux aides de l’Etat ou à l’argent
parfois du lait et du riz en fonction de la diaspora.»
des pénuries.
Carlito vit dans une grande résidence Rançons
de 15 étages en contrebas. Elle tran- Comme la fille de Carlito, les Vénéche avec les habitations de fortune du zuéliens à l’étranger qui ont perdu
quartier. Ces trois immeubles collés leur compte en banque ont été
sont considérés comme le foyer de la contraints de trouver d’autres mécontestation contre le régime dans le thodes pour faire entrer l’argent.
quartier. «L’Etat ne nous envoie plus «Elle passe par un intermédiaire, exrien à part notre pension de misère», plique le vieil homme. Quelqu’un qui
peste sa femme, Ana,
a deux comptes, un aux
dans le salon de leur
Etats-Unis, et un au VeMer des
Caraïbes
appartement. Pour
nezuela.» La fille enles deux retraités,
voie des dollars sur
Caracas
amaigris par les prile compte amérivations, impossible
cain, puis l’interméde survivre avec
diaire paye la faVENEZUELA
leurs deux pensions,
mille en bolivars, en
GUYANA
dont la somme équichoisissant luiCOLOMBIE
vaut à 12 euros.
même un taux de
BRÉSIL
«Comme à peu près tout
change qui lui offrira
l’immeuble, voire tout le
une jolie commission.
200 km
quartier, on survit grâce aux
Le père Alfredo Infante est
virements que nous fait notre fille, ex- assis sur le canapé usé du salon, l’air
plique Carlito. Elle vit aux Etats-Unis grave. «Tout cela pose beaucoup de
depuis trois ans.»
problèmes ici», tranche-t-il. A comSelon une enquête de la Banque mencer par le fait que des intermémondiale, 10% des Vénézuéliens vi- diaires se font beaucoup d’argent sur
vaient grâce à l’argent de la diaspora des transactions de ce type. «Cela alien 2015. Ils seraient plus d’un tiers mente l’économie informelle, et ce sont
aujourd’hui. Sauf qu’envoyer de l’ar- souvent des personnes peu fréquentagent de l’étranger vers le Venezuela bles qui en profitent», assure le prêtre.
n’est pas une mince affaire. Au prin- D’autre part, il observe que de plus en
temps, l’Etat a décidé d’intervenir plus d’habitants de son quartier ne
dans la principale banque du pays, travaillent plus, errent toute la jourBanesco. Beaucoup de Vénézuéliens née dans la rue. «Pourquoi aller travivant à l’étranger ont vu leur vailler quand votre salaire ne vaut
compte fermer, comme la fille de plus rien? interroge-t-il. Si un proche
Carlito. Pour justifier cette opération, leur envoie de l’argent, les gens préfèle gouvernement disait vouloir lutter rent rester chez eux…»
contre l’inflation. Mais selon l’écono- Mais le pire problème à l’entendre,
miste Pilar Navarro, du cabinet Ecoa- c’est la hausse de l’insécurité. Dans
nalítica, on ne ralentit par l’inflation ces quartiers infestés par des gangs
en limitant l’argent qui rentre dans qui vivent du vol, du rapt et du narcole pays. La relation est inverse, no- trafic, cet afflux d’argent qui vient de
tamment en raison de la perte de l’étranger est presque un cadeau
confiance dans la monnaie nationale tombé du ciel pour les malfrats. Depuis plusieurs mois, les enlèvements
se multiplient dans les quartiers les
plus pauvres et les Vénézuéliens émigrés doivent payer de lourdes rançons. «Et alors quoi? s’agace Carlito.
On doit crever de faim parce que c’est
dangereux?» Le prêtre soupire. Sur le
pas de la porte d’à côté, une vieille
femme sort les poubelles avec ses
deux petits-enfants. On devine sous
sa robe usée un corps squelettique.
Tout son visage est creusé par la faim.
Carlito lui fait un signe de la main.
«Elle, à part ses deux mômes et son salaire minimum, elle n’a personne.»
BENJAMIN DELILLE
Carlito habitant du quartier
Correspondant à Caracas
de La Vega, à Caracas
«Le salaire
minimum te
permet d’acheter
une boîte d’œufs
et un demi-kilo de
fromage, comment
tu veux survivre
un mois avec ça?»
8 u
MONDE
Par
AMAELLE GUITON
N
ouvel avis de tempête sur
Huawei. Depuis plusieurs
mois dans le viseur des
Etats-Unis et de leurs proches alliés,
qui l’accusent d’être une menace
à leur sécurité nationale, le géant
chinois, premier équipementier
mondial de télécommunications et
numéro 2 du smartphone (derrière
Samsung et devant Apple), est désormais officiellement sous le coup
d’inculpations par la justice américaine. Lundi, un aréopage de ministres –le procureur général par intérim Matthew Whitaker, la secrétaire
à la Sécurité intérieure Kirstjen
Nielsen et le secrétaire au Commerce Wilbur Ross–, accompagné
des procureurs des Etats de New
York et de Washington, a rendu
publiques les poursuites dont fait
l’objet le groupe. Et ce, alors que des
pourparlers avec une délégation
chinoise emmenée par le vice-Premier ministre Liu He doivent justement se tenir ce mercredi et jeudi
dans la capitale américaine pour
tenter de trouver une issue à la
guerre commerciale que se livrent
les deux superpuissances.
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Aux Etats-Unis,
Huawei entre
en zone rouge
De quoi Huawei
est-il accusé ?
Huawei fait l’objet de deux actes
d’accusation distincts. Dans l’Etat
de New York, l’entreprise, sa directrice financière Meng Whanzou
ainsi qu’une filiale aux Etats-Unis,
sont principalement accusées
d’avoir contourné l’embargo des
Etats-Unis sur l’Iran depuis 2007,
via une société écran basée à Hongkong, Skycom. L’affaire était déjà en
grande partie publique : le 1er décembre, Meng Whanzou – qui est
aussi la fille du fondateur et PDG de
Huawei, Ren Zhengfei– a été arrêtée à Vancouver, au Canada. Elle y
est actuellement en liberté conditionnelle et doit être entendue par
un juge le 6 février dans le cadre de
la demande d’extradition déposée
par les Etats-Unis. Il est aussi reproché à Huawei d’avoir fait obstruction à la justice en détruisant des
preuves et en faisant sortir certains
employés du territoire américain
afin qu’ils ne soient pas entendus
comme témoins.
Dans l’Etat de Washington, Huawei
et sa filiale sont accusés de vol de
secrets industriels –en l’espèce, un
robot nommé «Tappy», développé
par l’opérateur de télécommunications T-Mobile USA pour simuler
un doigt humain et tester ses terminaux. L’affaire avait déjà fait l’objet
d’un procès au civil en 2014,
T-Mobile accusant Huawei d’avoir
photographié et tenté de voler des
parties de son robot.
De l’avis du directeur du FBI, Christopher Wray, ces actes d’accusation,
qui alignent au total vingt-trois
chefs d’inculpation, «mettent au
jour les actions éhontées et persistantes de Huawei pour exploiter les sociétés et les institutions financières
américaines, et pour menacer la concurrence mondiale libre et équitable». De son côté, Pékin, par la voix
d’un porte-parole de son ministère
des Affaires étrangères, a rapide-
RÉCIT
L’équipementier téléphonique chinois a subi
lundi un assaut en règle de la justice américaine.
Accusée entre autres d’espionnage dans
un contexte de guerre économique, la firme,
qui assure filer droit, est mise au ban
dans de plus en plus de pays.
ment dénoncé des «manipulations
politiques» pour «discréditer et attaquer certaines entreprises chinoises»,
et appelé les Etats-Unis à abandonner leur demande d’extradition.
Quant au groupe chinois lui-même,
dans un communiqué transmis à la
presse, il s’est dit «déçu», regrettant
que sa demande de discussion avec
le département américain de la Justice ait été «rejetée sans explication». L’entreprise «dément qu’elle,
ou une de ses filiales ou sociétés affiliées, ait commis aucune des violations supposées de la loi américaine
exposées dans l’acte d’accusation, n’a
connaissance d’aucun acte répréhensible de la part de Mme Meng, et
est convaincue que les tribunaux
américains finiront par aboutir aux
mêmes conclusions».
Quel est le contexte ?
Les problèmes de Huawei aux EtatsUnis ne sont certes pas nouveaux.
En 2003, déjà, l’entreprise avait été
accusée par son concurrent américain Cisco d’avoir copié du code
source. Et «quand Obama a pris ses
fonctions en 2008, il y a eu très rapidement des suspicions d’espionnage
évoquées contre l’équipementier»,
rappelle Julien Nocetti, chercheur
à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Reste que le ton,
ces derniers temps, s’est très nettement durci. Avec, en double toile de
fond, la guerre douanière que se livrent les Etats-Unis et la Chine, et le
futur déploiement des réseaux de
téléphonie mobile dits de cinquième génération, la 5G, qui promet des débit bien supérieurs et des
applications nouvelles tant pour les
industries que pour le grand public.
Un marché dans lequel l’entreprise
chinoise est, de l’avis général, très
bien placée. «On est d’abord dans
une guerre technologique bilatérale
pour la maîtrise de technologies clés,
comme la 5G, poursuit Nocetti. L’enjeu, c’est aussi le leadership sur cette
technologie de rupture. Et pour
Trump, ou du moins son entourage
qui traite de ces questions, il y a peutêtre un intérêt, à terme, à aboutir à
un découplage économique entre
l’Occident et la Chine.»
Depuis plusieurs mois, Washington
fait valoir auprès de ses alliés le risque structurel que ferait peser la
présence de Huawei dans les réseaux 5G occidentaux, notamment
en matière d’espionnage, et met en
avant les liens supposés entre l’entreprise –dont le fondateur est un
ancien ingénieur de l’armée chinoise– et Pékin. Durant l’été, le gouvernement américain a interdit
l’usage des produits de Huawei et de
ZTE, une autre entreprise chinoise,
dans l’essentiel des systèmes des
administrations publiques. Et
d’après le New York Times, la Maison
Blanche, qui entend étendre ce bannissement au secteur privé, planche
sur un décret qui «interdirait aux
entreprises américaines d’utiliser
des équipements d’origine chinoise
dans les réseaux critiques de télécommunications». «Des responsables
américains, actuels et passés, murmurent que des rapports classifiés
impliquent l’entreprise dans de possibles opérations chinoises d’espionnage, mais n’en ont rendu aucun public, écrivait samedi le quotidien
américain. D’autres, au fait du dossier contre l’entreprise, disent qu’il
n’y a pas de preuve tangible, mais
une préoccupation accrue quant à
l’affirmation de la domination technologique de la firme et aux nouvelles lois chinoises qui imposent à
Huawei de se soumettre aux demandes de Pékin.» Ce que dément Ren
Zhengfei. D’ordinaire très discret, le
patron de l’équipementier s’est
fendu à la mi-janvier d’une conférence de presse, rapportée par le Financial Times, dans laquelle il affirme que «Huawei est une
entreprise indépendante, déterminée à être du côté de ses clients en
matière de cybersécurité et de protection de la vie privée».
Où en est-on ?
L’arrestation de Meng Whanzou début décembre a entraîné une crise
diplomatique inédite entre Pékin et
Ottawa. Dans la foulée, la Chine a en
effet arrêté deux ressortissants canadiens, accusés d’avoir «mis en
danger la sécurité nationale», et
condamné à mort, en appel, un troisième (qui avait, en première instance, écopé d’une peine de
quinze ans de prison pour trafic de
drogue), un mouvement largement
interprété comme des représailles.
Le 26 janvier, le Premier ministre
canadien Justin Trudeau a limogé
son ambassadeur en Chine, John
McCallum, qui avait évoqué publiquement «l’implication politique de
Donald Trump» dans l’affaire.
Mais en tout état de cause, l’offensif
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
u 9
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Ryan Ding, président «Produits
et solutions» à Huawei lors d’une
conférence de presse à Pékin,
jeudi. PHOTO FRED DUFOUR. AFP
lobbying américain contre l’entreprise chinoise a en partie porté ses
fruits, notamment auprès de ses
plus proches alliés. En août dernier,
l’Australie a écarté Huawei et ZTE
du futur marché de la 5G. En novembre, le principal opérateur de
télécommunications néo-zélandais,
Spark, a indiqué qu’il s’était vu interdire l’utilisation des équipements Huawei pour les réseaux 5G
par le Bureau gouvernemental pour
la sécurité des communications, au
nom de «risques significatifs pour la
sécurité nationale».
Début décembre au Royaume-Uni,
suite à un article du Financial Times, BT (ex-British Telecom) a confirmé vouloir expurger les parties
sensibles de ses réseaux 3G et 4G
des produits de l’équipementier
chinois, mais aussi exclure Huawei
d’une grande partie des appels d’offres pour la 5G. En Pologne, écrivait
encore le New York Times samedi,
«les responsables politiques sont
également sous pression des EtatsUnis pour empêcher Huawei de
construire son réseau de cinquième
génération». Le 12 janvier, un employé de l’entreprise y a été arrêté et
accusé d’espionnage, et le ministre
«On est d’abord
dans une guerre
bilatérale pour
la maîtrise de
technologies clés,
comme la 5G.»
Julien Nocetti chercheur
à l’Institut français des
relations internationales
polonais de l’Intérieur a appelé
l’Union européenne à adopter une
position commune pour barrer la
route à Huawei.
Dans ce concert très offensif, Berlin, notamment, joue une partition
un peu différente. «En Allemagne,
il y a des débats politiques très nourris autour de Huawei», relève
Julien Nocetti. Reste qu’il y a
dix jours, le quotidien économique
allemand Handelsblatt expliquait
que le pays pourrait décider d’imposer des conditions de sécurité
drastiques auxquelles l’équipementier chinois ne serait pas en mesure
de se conformer, une manière de
l’exclure des réseaux 5G sans l’afficher publiquement.
Et la France ?
En France, où les tests ont commencé et où les premiers déploiements commerciaux de la 5G sont
attendus en 2020, le ton est resté
feutré. Non que le géant chinois n’y
fasse pas l’objet d’une vigilance particulière: en juin, Challenges révélait
la mise en place, dès 2015, d’un «dispositif national de veille et d’action
contre l’ingérence de Huawei en
France», piloté par le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (Sisse), rattaché à
Bercy. Lequel, selon le magazine,
«enjoint notamment aux personnels
des ministères et de certaines entités
publiques de limiter au maximum
leurs échanges avec les salariés du
groupe chinois». Il y a par ailleurs un
précédent: en 2013, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes
d’information (Anssi) avait interdit
à Orange d’utiliser, à La Réunion et
Mayotte, les routeurs dits «de cœur
de réseau» construits par Huawei et
ZTE. Le risque sécuritaire posé par
le déploiement de la 5G est évidemment surveillé de très près, et on
craint d’ailleurs moins le risque d’espionnage que la menace sur la disponibilité des réseaux: «On ne peut
pas tolérer demain, par une sorte de
laisser faire, d’être dépendants du
fonctionnement ou pas de nos réseaux de télécommunications, simplement parce qu’on ne sait pas trop
ce qu’il y a dedans et par qui c’est
contrôlé», expliquait en octobre
Guillaume Poupard, patron de
l’Anssi, lors du grand raout des entreprises de cybersécurité à Monaco.
Pour autant, Paris s’est bien gardé de
clouer Huawei au pilori.
Le gouvernement n’en a pas moins
décidé de resserrer les boulons de
son dispositif de contrôle. Vendredi, il a déposé un amendement
à la loi Pacte (Plan d’action pour la
croissance et la transformation des
entreprises), en cours d’examen au
Sénat. Selon ce texte, à compter du
1er février, le déploiement des «équipements qui sont plus en périphérie
du réseau, notamment les stations
de base, au pied des antennes», sera
soumis à l’autorisation de Matignon, explique Bercy. Le dispositif
sera géré par l’Anssi.
Le ministère de l’Economie assure
que l’amendement «ne cible pas un
équipementier en particulier».
Mardi, devant les sénateurs, Bruno
Le Maire a insisté sur la nécessité
d’«assurer la sécurité de technologies
critiques», sans citer Huawei. Quelques jours plus tôt, devant la commission de la Défense du Sénat, son
collègue des Affaires étrangères,
Jean-Yves Le Drian, s’était fait plus
explicite, évoquant des «risques […]
en termes de place dans les réseaux
centraux et la 5G» posés par l’équipementier chinois. La semaine dernière, lors du Forum international
de la cybersécurité (FIC) à Lille,
Guillaume Poupard plaidait pour
«prendre la question de la sécurité
des opérateurs sous un angle dépassionné», en évitant «les messages
simples au risque d’être simplistes».
A Paris, on n’oublie sans doute pas
que le cas le plus documenté –publiquement du moins – d’espionnage via des équipements matériels
est venu… des documents secrets de
la NSA dévoilés par Edward
Snowden. Lesquels montraient que
l’agence de renseignement avait
pour fâcheuse habitude d’intercepter des routeurs de fabrication américaine afin d’y implanter des «portes dérobées». •
10 u
MONDE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Brexit : Theresa May veut renégocier l’accord avec l’UE
La Première ministre britannique a
annoncé mardi son intention de demander la réouverture des négociations sur l’accord de retrait de
l’Union européenne achevées en décembre. Une option pour laquelle, a-t-elle reconnu, «nos alliés européens ont un appétit limité». Voire inexistant.
PHOTO AFP
Fatma, son ancienne voisine,
compte parmi les deux seules
qui l’ont formellement accusée
de
b l a s p h è m e.
Aujourd’hui, plus aucun
membre de la famille d’Asia
Bibi n’habite Ittan Wali.
Cible. Dans la région, les
Des militants islamistes à Karachi le 21 novembre, quelques semaines après l’acquittement d’Asia Bibi. PHOTO ASIF HASSAN. AFP
Après la libération d’Asia Bibi,
les fondamentalistes enragés
La Cour suprême
pakistanaise
a confirmé
l’acquittement
de la chrétienne
condamnée à mort
pour blasphème
en 2010. Au grand
dam des islamistes,
qui sèment
la terreur.
Par
SOLÈNE CHALVONFIORITI
Envoyée spéciale à Ittan Wali
(Pakistan)
faits», raconte-t-il. De son quittement d’Asia Bibi, «le
côté, Asia Bibi maintiendra mauvais sort nous poursuit»,
qu’on l’a traînée et battue peste Fatma, une femme dradans la rue, non loin de la pée dans un châle mauve, qui
porte bleue délavée de sa demande qu’on ne cite pas
maison, vide aujourd’hui car son vrai prénom. Fous de
«maudite». Un qualificatif rage, des habitants d’Itdont tous les villageois ren- tan Wali ont participé à des
contrés affublent la chré- marches violentes et ont
tienne.
brûlé une voiture de po«Il y avait des gens qui vou- lice: 86 d’entre eux sont pourlaient la tuer et ne pas la re- suivis par la justice pour troumettre à la justice, mais nous bles à l’ordre public et
avons préféré suivre la loi. propagation de la terreur.
Aujourd’hui,
«Quand j’ai su qu’elle serait
nous regretlibérée, mon cœur a
TADJIKISTAN CH
tons de ne
eu un choc»,
IN
E
pas avoir
ajoute encore
Cachemire
rendu jusFatma.
tice de nos
Plus d’une
Islamabad
AFGHANISTAN
propres
vingtaine
mains»,
de femmes
Ittan Wali
soupire
travaillaient
PAKISTAN
INDE
Mohamaux champs
med Idriss.
avec Asia Bibi
Golfe
Car depuis
le jour où tout a
d’Oman
250 km
l’annonce de l’acbasculé.
Mais
N
IRA
E
lle a appris la nouvelle
depuis sa résidence
surveillée, l’une des
cachettes les mieux gardées
du Pakistan. Trois mois après
l’acquittement d’Asia Bibi, la
Cour suprême a confirmé ser près d’une décennie dans
mardi sa décision : trop de le couloir de la mort. Mais la
«vices de procédure» et vie de ce lieu autrefois paisid’inexactitudes dans les té- ble semble articulée autour
moignages. Plus rien n’em- d’une querelle aux «effets terpêche désormais la chré- ribles», qui «causera beautienne de quitter ce pays coup de morts», se lamente
musulman très conserva- Mohammed Idriss, l’ancien
teur, où elle est la cible des employeur d’Asia Bibi.
extrémistes religieux. Qari
Saalam, l’imam du village It- Maudite. Ce propriétaire
tan Wali, où la mère de fa- terrien volubile affirme avoir
mille habitait, a été le dernier vu toute la scène, qui s’est déà se résigner. La plus haute roulée autour d’un puits de
instance judiciaire pakista- ferraille, près d’un talus de
naise a déclaré
ronces. Sa verirrecevable le resion n’a pas
REPORTAGE changé : ce jour
cours qu’il avait
intenté contre sa
de juin 2009,
décision. Dans les ruelles Asia Bibi, une ouvrière agricouleur brique, où Libéra- cole chrétienne fâchée contre
tion s’est rendu après l’ac- des paysannes musulmanes
quittement, la rancœur est qui refusaient de partager
plus féroce que jamais. avec elle leur verre d’eau, a
Neuf ans ont pourtant passé blasphémé. «Nous l’avons
depuis l’incident dérisoire confondue devant les villaqui a valu à Asia Bibi de pas- geois et elle a reconnu les
chrétiens sont principalement regroupés dans le
bourg de Youngsenabad, qui
compte environ 8000 membres de la communauté. Le
pasteur Massoud est l’un des
rares hommes d’Eglise à accepter de rencontrer Libération, car d’après lui, «la peur
d’être pris pour cible s’est
abattue sur le village». Lui estime toutefois que «l’Etat pakistanais fait des progrès
pour [les] protéger», ce que
les quelques voitures de police postées en amont du village d’Asia Bibi semblent
confirmer. Mais il dit craindre pour les autres condamnés pour blasphème, évalués
à une quarantaine par une
commission américaine.
«Notre problème n’est pas la
loi antiblasphème, nous la
respectons. Mais les magistrats des petites cours de justice se fichent de notre bonne
foi, car ils subissent la pression de leur environnement»,
souligne-t-il.
Plusieurs procès en cours
l’inquiètent. L’un d’entre eux
se tient en ce moment à Lahore: un adolescent chrétien
accusé il y a un an d’avoir
blasphémé sur les réseaux
sociaux. Son cousin, également arrêté, s’est défenestré
pour fuir un interrogatoire
trop violent. Dans le petit tribunal où il est jugé, des
membres du Tehreek-e-Labaik (TLP), un parti politique
issu d’une secte soufie ultraviolente, qui avait bloqué le
Pakistan après l’annonce de
l’acquittement d’Asia Bibi,
récitent le Coran à pleins
poumons pour intimider les
juges, affirme son avocate.
L’un des leaders du TLP, Shafeek Amini, a publié une vidéo sur Internet mardi : en
cas de libération de la «damnée Asia Bibi», avertit-il, ses
soutiens «se tiennent prêts».
Dans un tel contexte, l’un
des avocats d’Asia Bibi, Saif
Ul Malook, se dit «heureux
comme jamais» de la décision de la Cour suprême. La
chrétienne devrait quitter au
plus vite le Pakistan. Le Canada est évoqué comme sa
prochaine terre d’accueil. •
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
u 11
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LIBÉ.FR
Maroc : l’association culturelle
Racines sur la sellette Menacée
de dissolution parce qu’elle a accueilli
dans ses locaux de Casablanca le tournage d’une émission sur YouTube où des invités auraient porté, selon la
justice, «de graves atteintes envers les institutions étatiques et la religion islamique», l’association Racines – soutenue notamment par Leïla Slimani, Ken Loach et Noam
Chomsky – a fait appel mardi. PHOTO DR
Au Cameroun, l’opposant Kamto
arrêté, Paris interpellé
UKRAINE
PALESTINE
Le président ukrainien,
Petro Porochenko, a annoncé mardi son intention
de briguer un second mandat lors de la présidentielle
du 31 mars, promettant de
lancer le processus de l’intégration de son pays à l’Union
européenne (UE) et à l’Otan.
«Le sentiment d’une profonde
responsabilité devant mon
pays, mes compatriotes […],
m’a motivé à présenter une
nouvelle fois ma candidature», a déclaré, à Kiev, Porochenko, élu en 2014 dans la
foulée du mouvement prooccidental de Maïdan. «Je demande aux électeurs un nouveau mandat pour garantir
l’irréversibilité de notre intégration européenne et euroatlantique», a-t-il poursuivi.
Il a promis de déposer
en 2024, soit au terme d’un
nouveau mandat, une demande d’entrée dans l’Union
européenne et d’obtenir de
l’Otan un plan en vue de l’adhésion. Dans les sondages, il
est devancé par l’ex-Première
ministre Ioulia Timochenko
et est talonné par le comédien Volodymyr Zelensky.
Le gouvernement palestinien a remis sa démission
au président Abbas sur fond
de dissensions persistantes
et délétères entre organisations palestiniennes. Le cabinet continuera à «assumer
toutes ses responsabilités jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement soit formé», a rapporté l’agence Wafa, selon le
conseil des ministres réuni à
Ramallah, en Cisjordanie occupée. Cette durée est indéterminée. La démission était
attendue. Le Premier ministre, Rami Hamdallah, avait
déclaré lundi mettre son
gouvernement «à la disposition du président» de l’Autorité palestinienne, Mahmoud
Abbas. Interlocuteur privilégié de la communauté internationale et sans véritable
contre-pouvoir au sein de
l’Autorité palestinienne, le
Président s’emploie à former
une nouvelle coalition. Cet
effort est largement considéré par les analystes comme
un moyen supplémentaire
d’isoler ses rivaux islamistes
du Hamas, au pouvoir dans
la bande de Gaza.
Quelle est la différence entre
le Venezuela et le Cameroun? La question peut sembler saugrenue. Mais depuis
que la France a donné une
semaine au pouvoir de Caracas pour céder la place à une
alternance, jugée plus légitime et plus démocratique,
cette interrogation se décline à l’infini sur les réseaux sociaux. Elle est posée
par des internautes africains
qui soulignent ainsi le «deux
poids deux mesures», dont
Paris ferait preuve, selon
eux, en s’impliquant ouvertement dans une crise lointaine. Alors qu’eux déplorent le silence de la France
vis-à-vis de régimes dictatoriaux en Afrique. Mardi, la
même question a ressurgi
avec force, au lendemain de
l’arrestation de Maurice
Kamto, principal opposant
au président Paul Biya, au
pouvoir au Cameroun depuis trente-six ans. «Emmanuel Macron, ton Venezuela
c’est le Cameroun, clarifie ta
position!», s’insurge ainsi le
cinéaste Jean-Pierre Bekolo
sur sa page Facebook, juste
après avoir appris que
Kamto avait été appréhendé
par des militaires lundi soir
Maurice Kamto, en octobre. PHOTO Z. BENSEMRA. REUTERS
à Douala, la capitale économique de ce pays tourmenté
d’Afrique centrale.
Contacté par Libération, le
cinéaste s’en explique :
«Kamto est le véritable vainqueur de la dernière présidentielle en octobre et tout le
monde le sait. Mais la France
a préféré faire profil bas et
reconnaître la réélection truquée de Paul Biya [avec officiellement plus de 70% des
voix contre 14 % à Kamto,
ndlr]. Comme ailleurs en
Afrique, on cautionne de
fausses élections qui reconduisent au pouvoir des dirigeants qui ont ruiné leur
pays. Ce que Paris ne comprend visiblement pas, c’est
que son silence est interprété
comme une complicité avec
les dictatures.»
En octobre, au lendemain du
scrutin présidentiel, alors
qu’il venait de s’en déclarer
le vainqueur, Maurice Kamto
allait d’ailleurs dans le même
sens: «Pourquoi l’Europe ne
s’implique pas davantage,
alors qu’elle affirme être saturée par l’immigration ?
Quant à la France, c’est pareil. Elle ne se montre pas
plus impliquée dans le changement, malgré ses intérêts
économiques dans ce pays»,
se désolait-il dans une interview à Libération. Agé de
65 ans, cet ancien ministre
en rupture de ban de-
Un accord conclu entre 127 Etats
et l’OCDE pour taxer les Gafa
Australie Des centaines de millions de
poissons morts dans le fleuve Darling
Un tapis blanc de poissons flotte le ventre à l’air sur le fleuve
Darling, qui forme avec le Murray le bassin hydrographique
le plus important d’Australie. Quelques semaines après la mort
de près d’un million de poissons dans cette région du sud-est
de l’île-continent, des centaines de milliers d’autres ont péri.
La faute à la sécheresse, selon le gouvernement. Mais les spécialistes et les riverains mettent aussi en cause des prélèvements systématiques des eaux et la pollution. PHOTO AFP
Durant plusieurs années,
Etats et organisations
internationales se sont
contentés de fustiger l’optimisation fiscale pratiquée à haute dose par les
Google, Apple, Facebook et
autres Amazon (Gafa). Ce
n’est plus le cas. L’OCDE
vient de marquer un point
en annonçant un accord
de principe conclu
avec 127 Etats, dans lequel
les signataires devraient
pouvoir établir de nouvelles règles d’imposition visant ces spécialistes de
l’évasion fiscale.
L’objectif est d’éviter que
ces groupes mondiaux ne
fassent circuler leurs profits à travers la planète
pour se soustraire aux systèmes fiscaux les plus contraignants. Le processus
devrait débuter en 2020 et
pourrait aussi toucher
les entreprises issues de
secteurs plus traditionnels
et qui jouent également
de ces mécanismes,
comme McDonald’s ou
Starbucks.
Cette initiative n’est toutefois pas sans conséquence
sur les travaux entrepris
aussi bien à Bruxelles qu’à
Paris pour contrecarrer
l’optimisation fiscale des
Gafa. Mais la résistance de
plusieurs pays qui ne
jouent pas collectif – dont
le Danemark, la Suède,
l’Irlande récemment re-
joints par l’Allemagne – a
imposé aux autres Etats de
l’UE de revoir leurs ambitions à la baisse. Seuls les
revenus publicitaires des
entreprises du secteur numérique devraient être
taxés. Résultat : d’autres
membres de l’UE ont décidé de faire cavalier seul.
En France, un texte de loi
devrait être présenté d’ici
à fin février pour taxer
à 3 % le chiffre d’affaires
réalisé en France. Selon
Bercy, cela devrait rapporter 500 millions d’euros
par an. Des initiatives censées s’effacer, dès que le
système mis en place par
l’OCDE sera opérationnel.
FRANCK BOUAZIZ
puis 2011, a créé la surprise
en drainant des foules considérables à ses meetings. Il se
trouve donc désormais sous
les verrous, transféré mardi
matin de Douala à Yaoundé,
la capitale. Son arrestation
intervient à l’issue d’un
week-end particulièrement
tendu: des marches organisées samedi dans les principales villes du pays se sont
soldées par une violente répression des forces de l’ordre
et une centaine d’arrestations. «La répression de ces
manifestations prouve que le
régime se sent conforté par le
silence des chancelleries occidentales après la dernière
élection, même si Washington s’est montré plus critique
que Paris. Reste que l’arrestation de Kamto est inédite.
Même aux pires moments de
la répression en 1992
ou 2008, jamais le leader de
l’opposition n’avait été arrêté», constate un activiste
de la diaspora camerounaise
en France. Une diaspora qui,
en réaction aux violences de
samedi, a envahi le soir
même les ambassades du
Cameroun à Paris, Bruxelles
et Berlin.
MARIA MALAGARDIS
Corée Une «femme
de réconfort»
disparaît
La Coréenne Kim Bok-dong
était l’une des dernières «femmes de réconfort», ces esclaves sexuelles enrôlées de
force dans les bordels de l’armée impériale nippone lors
de la guerre de Quinze Ans
(1931-1945). Elle est morte
lundi à Séoul à l’âge de 93 ans.
«Je suis en colère et trop humiliée à cause du gouvernement japonais qui affirme que
nous étions volontaires, que
nous voulions gagner de l’argent. C’est un mensonge!» disait-elle à Libération qui
l’avait rencontrée en avril. Le
president sud-coréen, Moon
Jae-in, venu lui rendre hommage mardi, a jugé «déchirant» que les victimes meurent sans avoir obtenu
réparation du Japon.
12 u
FRANCE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Par
STÉPHANIE MAURICE
Envoyée spéciale à Calais
Photos MATHIEU FARCY.
SIGNATURES
I
ls ont trouvé la faille, à Calais : la mer.
Depuis fin octobre, les exilés, Iraniens
dans leur très grande majorité, tentent le
passage du détroit entre la France et l’Angleterre à bord de bateaux pneumatiques. Et
dans la moitié des cas, ils y arrivent. La préfecture maritime tient soigneusement les
comptes. En 2018, 78 opérations (dont 60 entre fin octobre et fin décembre), contre 12 en 2017 et 23 en 2016, quand la «jungle»
de Calais rassemblait encore quelque
8000 personnes. Sur les 583 migrants qui ont
tenté ce nouveau mode opératoire, 271 sont
parvenus sur les côtes britanniques, selon la
police aux frontières. Les autres ont été arrêtés sur les plages françaises, entre Boulognesur-Mer et Dunkerque, ou ont été secourus en
mer. Dans les premières semaines de l’année,
le gros temps a calmé les risque-tout mais ils
étaient encore une soixantaine à essayer de
franchir les 33 kilomètres de mer qui séparent
les deux pays.
Ce jeudi matin de janvier, au cap Gris-Nez, là
où est installé le Centre régional opérationnel
de surveillance et de secours (Cross), les falaises de craie de Douvres semblent à portée de
main. Les hommes de la marine nationale
surveillent le trafic maritime par radar, prêts
à déclencher les secours. Le directeur du
Cross, Marc Bonnafous, s’attriste : «Les migrants ne sont pas inconscients du danger,
mais ils sont prêts à risquer leur vie coûte que
coûte.» Les raisons de ce pic soudain? Le chef
de la brigade mobile de recherche (BMR) à la
police aux frontières de Calais, Vincent
Kasprzyk, a une explication toute simple :
«Tout le monde disait que la traversée était
trop dangereuse. Mais quelques aventuriers
ont franchi le Rubicon et ont prouvé que c’était
possible. Ils ont réussi à traverser avec un bateau pneumatique et un moteur de 2,5 CV, sans
avoir besoin d’un réseau de passeurs.» A la stupéfaction générale. Michel, un pêcheur rencontré sur le port de Calais, n’en revient pas:
«Mon Dieu, mon Dieu, c’est dangereux. Les
derniers, on les a retrouvés à 22 kilomètres
de Dunkerque alors qu’ils étaient partis de
Sangatte.» Une sacrée dérive.
LOW-COST
Chez les exilés, toujours à l’affût d’une nouvelle manière de pénétrer les forteresses que
sont devenus le port de Calais et le tunnel
sous la Manche, ce nouveau mode opératoire
intéresse. «Vous pouvez trouver un bateau
pneumatique dans les 850 euros, le moteur
s’achète entre 600 et 1 500 euros», calcule
Vincent Kasprzyk. En ajoutant l’essence, les
gilets de sauvetage, le budget tourne autour
de 2500 euros: abordable pour un groupe de
migrants qui se cotisent, surtout s’ils prospectent sur le Bon Coin. Ce qu’ils font. Plus que
le vol de bateau, qui reste rare : deux chalutiers en ont été victimes à Boulogne-sur-Mer,
et quatre bateaux de plaisance.
Encore faut-il ensuite amener l’embarcation
jusqu’à la plage de départ. Tous les expédients
sont bons. «On a même eu un chauffeur de taxi
qui a pris en charge un migrant avec son bateau gonflable encore emballé dans son carton», raconte le patron de la BMR. Depuis, les
réseaux se sont mis sur le coup, mais c’est pour
eux une niche low-cost, à 1000 ou 2000 livres
(1153 à 2270 euros) le passage par personne.
TRAVERSÉE
DELAMANCHE
Les canots de la
dernière chance
REPORTAGE
Des exilés iraniens, de plus en plus nombreux
à Calais, tentent de gagner l’Angleterre à bord
de bateaux pneumatiques. Moins chère pour
les migrants, cette méthode de passage est aussi
bien plus dangereuse.
Une soixantaine de réfugiés ont essayé depuis début janvier de franchir les
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Ils se contentent d’amener les gens sur le bord
de mer, les laissent gonfler le pneumatique,
et leur montrent la route : au-dessus de
Douvres, deux antennes clignotent rouge et
se voient de loin, même par temps de brume.
«Ils suivent aussi les lumières des ferrys dans
la nuit», indique-t-on au Cross.
DISCRÉTION
Cependant, tous ne s’y risquent pas: les Africains, par exemple. Osman, un jeune Tchadien rencontré à une distribution de nourriture à Calais, secoue doucement une bouille
toute ronde: «Pas la mer, non. Je préfère les camions.» Vincent Kasprzyk livre son impression: «Je pense qu’ils sont marqués par leur
première traversée», celle de la Méditerranée.
Maya Konforti, de l’Auberge des migrants, une
des associations d’aide aux exilés, pense
autrement: «Le bateau, c’est le créneau des Ira-
u 13
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niens», s’exclame-t-elle. Kasprzyk confirme:
«C’est la première communauté à avoir utilisé
ce mode opératoire.» Car c’est comme ça, sur
le littoral: les réseaux de passeurs sont organisés par nationalité, parce qu’il est plus prudent
de s’adresser à quelqu’un qui parle sa langue
pour franchir illégalement la frontière. Et ils
se sont partagé le territoire.
Maya Konforti explique: «Chaque nationalité
a son truc: son parking pour les passages par
camion, ou, si elles sont plusieurs sur la même
aire, ses créneaux horaires. Les exilés s’autorégulent, et c’est intelligent, car cela évite les
bagarres.» Les conflits surgissent d’ailleurs
quand ces règles implicites ne sont pas
respectées. «Les Iraniens ont toujours été très
peu, poursuit la bénévole, ils n’avaient donc
pas forcément leur propre réseau, ils allaient
souvent avec un passeur kurde, en payant
4000 dollars au lieu de 3000.» Alors, certains
tentaient, de manière individuelle, des traversées maritimes parfois rocambolesques. Avec
des radeaux artisanaux, des barques, des
kayaks… Cela restait un phénomène marginal, et surtout estival. Quelques bandes organisées, albanaises ou vietnamiennes d’après
Vincent Kasprzyk, pouvaient aussi proposer
un passage en bateau de plaisance, avec des
complicités anglaises, discrétion de mise.
Deux ont été démantelées courant 2017.
Ce qui a changé la donne, c’est aussi l’afflux
inédit d’exilés iraniens cet automne. «A notre
recensement de novembre, ils étaient 493, un
chiffre énorme par rapport à nos habitudes»,
souligne Maya Konforti. Soit 38% des réfugiés
comptabilisés par l’Auberge des migrants
à Calais. La raison est claire: avec le durcissement de la position américaine et le rétablissement des sanctions à l’égard de Téhéran, une
crise économique touche le pays, augmentant
A Calais, le 10 janvier.
Des grilles empêchent l’accès aux ferrys.
33 km de mer qui séparent la France de l’Angleterre.
Les dunes de Sangatte, à 9 km de Calais.
le nombre de candidats au départ. De plus,
l’entrée dans l’UE a été temporairement facilitée via la Serbie, qui a exempté de visa les ressortissants iraniens entre août 2017 et octobre 2018. Ce n’est pas forcément la voie choisie
par les Iraniens rencontrés à Calais: Mohammed, 16 ans, n’avait pas le passeport nécessaire pour prendre l’avion. Il a choisi la route,
explique-t-il. Aujourd’hui, il est prêt à embarquer dans n’importe quel esquif pour arriver,
enfin, en Angleterre et rejoindre son oncle.
Aux Hemmes de Marck, tout près de la zone
industrielle des Dunes, où les exilés ont leurs
campements de fortune, les chaussures de
randonnée sont déjà mouillées à force de s’enfoncer dans le sable gorgé d’eau. Il faut marcher un bon bout pour atteindre la mer grise.
Elle est à 8°C, «on y tient moins d’une heure»,
prévient le Cross. Le vent glace, il fait dans
les 3 °C. On s’imagine la scène, le bateau
pneumatique surchargé, au ras de l’eau, les
gens qui se prennent les paquets de vagues,
tout de suite trempés. La petite lumière rouge,
au loin, le repère de Douvres. Faire rugir le
moteur pas assez puissant («Yamaha, vroum,
vroum», rigolait un grand escogriffe croisé
dans le camp iranien), espérer avoir assez
d’essence, et foncer. Enfin, louvoyer. Il leur
faut traverser une autoroute de la mer, dans
le deuxième détroit le plus fréquenté au
monde: 73000 navires par an, et ils sont à la
queue leu leu, vraquiers, minéraliers, pétroliers de tous les pays. Des monstres
de 300 à 400 mètres de long: «Ils ne verront
jamais une petite embarcation sans feux de signalisation : le risque de chavirage est au
maximum», alerte Marc Bonnafous du Cross.
Les seules vagues qu’ils soulèvent par leur
étrave y suffisent. Sans compter que le Channel, avec sa forme de goulet, augmente la
force des vents et des courants.
RAS-LE-BOL
Résultat, des migrants fréquemment en détresse, qui appellent de leur téléphone portable le 15. Le Samu transfère alors l’appel au
Cross. «Ils ne savent pas où ils sont, ils ne parlent pas français, très mal anglais, et sont souvent en état d’hypothermie. Les chercher dans
le détroit, c’est comme chercher une aiguille
dans une botte de foin», résume le directeur.
Alors, au début, les hommes de la marine nationale sont passés par leurs homologues
en Iran, pour la traduction farsi-anglais. Avec
la recrudescence des tentatives, ils ont désormais des interprètes. «Je touche du bois, on n’a
pas encore eu de mort, se rassure Marc Bonnafous. Mais tout professionnel de la mer qui se
respecte vous le dira, c’est une folie.»
«Pourquoi la police vient?» demande dans un
mauvais anglais Sarah, 35 ans, iranienne. Devant elle, les tentes sont à terre quand elles
n’ont pas été emportées, les maigres possessions des uns et des autres en vrac. On essaie
de lui expliquer la politique de l’Etat français:
empêcher l’installation de toute nouvelle jungle. Elle a les larmes aux yeux. D’énervement,
un homme lance une grosse pierre sur la
route qui longe le camp en pièces. Pas d’agressivité, mais un ras-le-bol. D’autres l’imitent,
voilà la rue jonchée de détritus, bloquée à la
circulation. Les CRS s’équipent, se rassemblent, prêts à charger. Des exilés prennent
l’affaire en main et, calmes, ramassent tout
ce qui traîne. La tension retombe. Beaucoup
devront dormir sans tente: quand il n’y a personne, elles sont embarquées et la police est
intervenue à l’heure du petit-déjeuner, distribué par une association mandatée par l’Etat,
juste à côté. Une réalité qu’Hisham Aly, du
Secours catholique, connaît par cœur. «Pourquoi ils tentent la traversée? A cause du harcèlement policier, des expulsions où ils perdent
leurs tentes, leurs chaussures. Ils essaient
à cause du mal-accueil.» •
Voir aussi notre diaporama sur Libération.fr.
14 u
FRANCE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
La roue Pelton
de la centrale
de La Coche,
à Aigueblanche
(Savoie), mardi.
L’hydroélectrique sur
les chapeaux de roue
Dans sa centrale de La Coche, en Savoie, EDF installe une puissante
turbine Pelton. Ce type d’ouvrage hydraulique joue un rôle moteur dans
l’essor des énergies renouvelables en permettant de stocker l’électricité.
Mais le groupe hésite à poursuivre ses investissements, si Bruxelles
obtient de Paris l’ouverture à la concurrence des barrages.
REPORTAGE
Par
JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
Envoyé spécial à Aigueblanche
Photo ETIENNE MAURY.
HANS LUCAS
E
lle vient d’arriver à la centrale
hydroélectrique de La Coche,
à Aigueblanche, juste sous la station de ski de Valmorel (Savoie). Et trône
pour l’heure sur la remorque du gros
poids lourd Scania rouge garé sous la
ligne haute tension de 400000 volts qui
relie en crépitant la France à l’Italie. Ce
vendredi 25 janvier, les hydrauliciens
d’EDF, qui s’affairent depuis quatre ans
sur le chantier de modernisation de la
centrale souterraine mise en service
en 1976, réceptionnent la «roue Pelton»
tant attendue: ce lourd anneau d’acier
(16 tonnes) aux reflets titane n’impressionne pas tant par sa taille (3,70 m de
diamètre) que par ses étranges arêtes galbées qui évoquent une machinerie extraterrestre échappée d’un décor d’Alien. Il
s’agit en fait d’une roue à aube au design
très étudié, et c’est la pièce maîtresse de
la grosse turbine électromagnétique qui
est en cours d’installation dans son cof-
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
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Puissance attendue de cette fameuse
roue Pelton, la plus efficace mise en service en France: 240 MW, soit 20% de disponibilité en plus pour la centrale de La
Coche dont la production va ainsi passer
de 550 à 650 GWh par an. De quoi alimenter une ville de 270000 habitants.
«Ici nous transformons la neige en électricité, et mieux encore, nous stockons cette
électricité comme une batterie… mais
sous forme liquide», explique Yves Giraud, le grand patron de l’hydroélectricité chez EDF, qui a fait le déplacement.
Avec son réservoir d’eau situé là-haut à
1 400 mètres d’altitude – 2 millions de
mètres cubes provenant de la fonte des
neiges et des glaces de la Tarentaise– La
Coche fait partie des 433 ouvrages
hydrauliques d’EDF, qui fournissent à
la France plus de 10% de son électricité
avec 20 GW de puissance. «L’hydro» est
ainsi la deuxième source de courant derrière le nucléaire roi, et la première des
énergies renouvelables (ENR), loin devant l’éolien et le solaire.
Mais avec sa roue Pelton qui vient
s’ajouter à quatre turbines réversibles,
La Coche n’est pas un barrage à proprement parler : c’est une «Step», pour
«station de pompage et de transfert
d’énergie». Une centrale hydroélectrique en circuit fermé, positionnée entre
deux grands bassins d’eau situés en
amont et en aval. Le principe de cette
grosse «batterie liquide» est simple :
lorsque la demande en électricité est au
plus haut, le matin et le soir, a fortiori en
hiver, on fait chuter l’eau du bassin supérieur pour «turbiner» de l’électricité;
et en période creuse, on pompe au contraire l’eau du bassin inférieur pour la
remonter au supérieur et constituer une
nouvelle réserve d’énergie liquide
disponible à tout moment… «C’est un
moyen de stockage massif de l’électricité
qui est sans rival, les batteries classiques
ne peuvent pas lutter», assure Yves Giraud. L’électricien a six de ces Step sur
le territoire, principalement dans les
Alpes, qui peuvent mobiliser 5 GW
d’électricité en cinq minutes: l’équivalent de cinq réacteurs nucléaires !
fre de béton, au pied de la montagne enneigée. Elle a été fabriquée par l’autrichien Andritz, qui a gagné l’appel d’offres
au détriment de l’usine GE Hydro (exAlstom) de Grenoble, où l’américain a
annoncé plus de 300 suppressions de
postes l’an dernier.
BATTERIE LIQUIDE
Une fois en place avec son stator et son
rotor, elle tournera à 430 tours par minute sous la force terrible de l’eau qui
descend depuis la retenue située
927 mètres plus haut et qui sera injectée
à 500 km/h sur ses 21 augets, des sortes
d’écopes recouvertes d’une fine couche
de carbure de tungstène très dure pour
résister à l’abrasion de l’eau venue des
montagnes, naturellement très
«quartzée». «Vu la pression, il faudra
remplacer la roue tous les trois à quatre ans pour refaire le revêtement blindé.
Du coup, on a toujours une roue de secours», s’amuse Cédric Rogeaux, le directeur du chantier de La Coche. L’énergie cinétique ainsi créée sera
transformée en électricité par l’alternateur, qui fonctionnera comme une
énorme dynamo de vélo de 500 tonnes.
«FLEXIBILITÉ»
A La Coche, EDF a investi 150 millions
d’euros dans le chantier de la roue Pelton, pour beaucoup en génie civil. Avant
d’assembler la turbine, il a fallu construire les nouveaux bâtiments de béton
recouverts d’un plaquage rouille du plus
bel effet. «Et surtout, creuser à la dynamite dans la montagne les 300 mètres de
dérivation pour amener l’eau depuis la
conduite forcée existante qui tombe de la
montagne, explique Cédric Rogeaux. Les
travaux ont commencé en 2014 et les premiers essais débuteront cet été pour un
raccordement au réseau électrique à
l’automne.»
Avec le besoin croissant de stocker de
l’électricité quand les éoliennes tournent moins, ou que des centrales
nucléaires sont à l’arrêt, les batteries
liquides comme La Coche ont le vent en
poupe : «L’hydroélectricité pourrait
contribuer de manière décisive à répondre au besoin de flexibilité du système
électrique, notamment grâce aux Step»,
constatait le ministère de la Transition
écologique en préparant la PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie).
Mais ce document publié vendredi ne
prévoit que 1 GW de capacités supplémentaires d’ici à 2028. Yves Giraud estime, lui, le potentiel à au moins 2 GW
d’ici 2035. EDF a notamment dans ses
tuyaux deux gros projets de Step
hydrauliques à La Truyère (Aveyron) et
Redenat sur la Dordogne. Investissement prévu : 1 milliard d’euros pour
1 GW de puissance supplémentaire
à chaque fois! De quoi remplacer deux
des quatorze réacteurs nucléaires que
le gouvernement prévoit de fermer
d’ici à 2035. Avec une énergie non seulement décarbonée, mais garantie zéro
déchets radioactifs…
Seulement voilà, l’électricien pose ses
conditions pour se lancer dans ces
grands travaux hydrauliques. Pour construire de nouvelles Step, EDF voudrait
voir reconnu «un service de stockage»
rémunéré par l’opérateur du réseau
RTE, comme c’est le cas dans d’autres
pays. En Israël, le français a notamment
obtenu ce type de contrat pour construire la Step de Gilboa. «Il nous faut un
modèle d’affaires à la hauteur du service
rendu à la collectivité, plaide Yves Giraud, car nous gérons aussi ces réserves
pour tous les usages de l’eau: un barrage
comme celui de Serre-Ponçon, dans les
Hautes-Alpes, dessert par exemple en
eau potable 4 millions de personnes dans
le sud de la France, et il y a aussi l’agriculture, le tourisme, l’industrie.»
REMUANT
Mais c’est surtout la perspective de
l’ouverture à la concurrence de ses
concessions hydrauliques qui hérisse
EDF. Exigée par la Commission européenne depuis 2005, elle a valu à la
France, qui traînait les pieds, une sévère
mise en demeure en 2015. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, les choses
semblent s’accélérer un peu. Et les syndicats, qui craignent le lancement du
processus dès la fin de l’année, comme
la puissante CGT Energie et le petit mais
remuant SUD, veulent «faire barrage à
la privatisation des barrages». Et pour
cause: il s’agirait de remettre en jeu 150
des quelque 400 barrages d’EDF dont
les concessions de soixante-quinze ans
viennent à échéance d’ici 2025 !
Tous les cadors européens de l’hydroélectricité sont sur les rangs, notamment
les Suédois Vattenfall, le Norvégien Statkraft ou l’Italien Enel. On parle aussi du
Canadien Hydro-Québec et même du
géant chinois Trois Gorges. Mais ce sont
surtout les concurrents français d’EDF
qui sont les plus menaçants pour l’électricien: le pétrolier Total, qui s’est lancé
dans la fourniture d’électricité avec
Direct Energie, et Engie, qui possède
déjà les barrages de la Compagnie nationale du Rhône… Ingénieur météo chez
EDF et délégué SUD Energie à Grenoble,
Philippe André ne veut pas entendre
parler de nouveaux acteurs privés aux
commandes de «l’hydro» : «La mise en
concurrence des concessions des grands
barrages sera la source de bien des problèmes, le premier étant la mise en péril
de l’intérêt général», prévient celui qui
vient de coordonner un «rapport d’experts» pour alerter l’opinion. Son patron, Yves Giraud, est «prêt à jouer le jeu
de la concurrence, mais à condition que
cette concurrence soit juste et équitable»:
«Il faut que nous puissions candidater et
gagner sans freins, partout où nous
serons les meilleurs», martèle-t-il.
Un tacle qui vise la volonté affichée par
Bruxelles d’empêcher EDF de candidater à plus de 60 % de ses concessions.
Inacceptable en l’état pour l’électricien,
qui a financé tous ces ouvrages pendant
des décennies et craint aujourd’hui de
voir les barrages les plus gros et les plus
u 15
rentables lui échapper au profit de
nouveaux arrivants venus profiter de ses
investissements. EDF dépense ainsi
400 millions d’euros par an dans
l’entretien de son parc hydraulique.
«C’est toute l’économie et la cohérence de
notre modèle hydroélectrique qui serait
remise en cause par une ouverture
indiscriminée à la concurrence»,
prévient Yves Giraud.
CONCESSIONS
La récente publication de la PPE n’a pas
totalement rassuré EDF. Tout en soulignant le rôle moteur de l’hydroélectricité dans le boom des ENR, le gouvernement semble lier le
développement de nouveaux
HAUTE-SAVOIE
équipements de type Step…
AIN
à l’ouverture à la concurrence. «Durant la période
Albertville
Chambéry
Aigueblanche
de la PPE, la remise en
concurrence de concesCentrale SAVOIE
sions échues et les traISÈRE de La Coche
vaux associés à la prolonModane
gation de la concession du
Grenoble
ITALIE
HAUTESRhône permettront de reALPES
10 km
hausser la puissance installée
en développant de nouvelles
capacités sans nouvelle retenue d’eau.
Par ailleurs, l’optimisation des sites existants sera recherchée et quelques nouveaux projets développés», peut-on lire
dans la note de synthèse publiée vendredi par le ministère de la Transition
écologique.
EDF peut être serein pour sa centrale de
La Coche dans les Alpes: la concession
de l’ouvrage arrivera à échéance
en 2050, et d’ici là, pas mal d’eau aura
fait tourner sa roue Pelton. Mais sur les
vingt barrages de La Truyère en Aveyron, qui représentent 10 % de la puissance hydraulique installée d’EDF, les
concessions sont en fin de vie. Et l’électricien a tout à perdre si elles lui échappent. Son message aux décideurs de Paris et Bruxelles est clair: pas question d’y
investir 1 milliard sans garantie de garder la main. •
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
LIBÉ.FR
La liste des gilets jaunes
dans la tourmente Marc Doyer
et Hayk Shahinyan ont tous les
deux quitté la liste des gilets jaunes pour les
européennes. Ces départs marquent une frontière
nette entre deux courants de la mobilisation : les
réseaux sociaux et les ronds-points d’un côté, les
canaux politiques plus classiques de l’autre. PHOTO
CAPTURE D’ÉCRAN FRANCE 2
Usine Arjo: «C’est les
gendarmes qui nous
ont appris la fermeture»
Alors que
l’entreprise de
papier sécurisé doit
fermer ce mercredi,
les 199 salariés
occupent le site en
Seine-et-Marne et
en appellent à l’Etat
pour obtenir un
plan social décent.
Karine, 50 ans, dont vingt de
boîte, se souvient: «On était
quelques-uns à attendre devant l’usine. Les gendarmes
sont passés et c’est eux qui
nous ont appris la nouvelle.
Quand le directeur est revenu, il n’a pas eu un mot
pour nous.» Depuis, plus de
nouvelle de la direction. «Ils
ont quitté le navire et nous,
souffle un autre employé. Ils
s’en foutent de notre gueule.»
Passé le «coup de massue», les
Par
salariés ont lâché leur besoAMANDINE CAILHOL gne et décidé d’occuper
Photo DENIS ALLARD
l’usine. Sur les tôles, deux
banderoles ont été tendues:
n bordure de départe- «Encore une fermeture», et
mentale, des palettes «La guerre civile approche
en bois font office de sans réponse», comprendre
panneaux de signalisation. sans réponse de l’Etat. Un giLes salariés d’Arjowig- let jaune pendouille au-desgins Security, entreprise ven- sus de l’entrée.
due il y a huit mois par le Nuit et jour, ils se relaient
groupe français Sequana à un sous un barnum ou autour
fonds d’investissement d’un feu de camp. Dans les
suisse, Blue Mobraises, des
L’HISTOIRE planches, des
tion Technologies Holding, y
pneus, et leurs
DU JOUR
ont écrit en letstocks de papier
tres noires: «Arjo 240 morts. spécial carte grise. «C’est noMerci patron.» Jusqu’au tre monnaie d’échange», ex16 janvier, ils étaient 199 à plique Patrice Schaafs, le défaire tourner ce site, situé à légué syndical central CGT.
Jouy-sur-Morin (Seine-et- Toutes les douze heures, ils
Marne), le reste des troupes jettent une bobine de 200 kise trouvant au siège du los aux flammes. De quoi
groupe et dans un bureau sonner l’alarme auprès de
d’études. Niché en contrebas, l’Etat français, leur client.
au milieu des arbres, on y fa- «On a un an de stock et on est
briquait alors du papier sécu- les seuls en France à pouvoir
risé, celui qui sert pour les fabriquer ce type de papier»,
billets, les cartes grises ou les précise le cégétiste.
passeports.
Depuis, les journalistes ont
accouru, prophétisant la
Barnum. Mais en plein pénurie de cette matière precœur de l’hiver, les «formes mière vitale pour l’adminisrondes», petit nom des ma- tration. Dans la foulée, un
chines, se sont
rendez-vous a été organisé
arrêtées. Ce
lundi avec la préfète
OISE
jour-là, le
du département.
verdict est
Le lendemain,
Jouy-sur-Morin
tombé au
un autre a eu
PARIS
tribunal de
lieu avec un
SEINEcommerce
représenET-MARNE
de Nantant du miMelun
ESSONNE
terre : liquinistère du
dation judiTravail. Des
YONNE
ciaire, avec
rencontres qui
LOIRET
fermeture des
n’ont rien donné
20 km
portes ce mercredi.
de concret, râlent
10
YVE
LIN
NE
MAR
ES
E
les «Arjo». Ne croyant guère
à une reprise, ils réclament
avant tout de pouvoir «partir
dignement, explique l’élu
syndical. Pour cela il faut que
l’Etat injecte de l’argent pour
qu’on ait droit à un plan social digne de ce nom». Ce qui,
pour l’heure est loin d’être
garanti, les caisses de l’entreprise étant, précise-t-il, vides. Dans ce cas, l’Association pour la gestion du
régime d’assurance des
créances des salaires (AGS)
est appelée au renfort. Mais
les enveloppes risquent
d’être bien maigres, s’inquiètent les futurs licenciés.
Perfusion. «Les repreneurs
AUBE
ont tout pillé. Ce sont des escrocs. On est livrés à nous-mêmes, on n’a même pas notre
lettre de licenciement. On sait
même pas si on va être
payés», fustige l’un d’eux.
«On n’a même plus de mutuelle. Ils n’ont pas payé l’organisme. Plus le droit d’être
malade», ajoute Yohan, automaticien, 43 ans, en poste
depuis ses 16 ans. Plus que de
la colère, lui parle de
«haine» : «Nous on a gratté
comme des cons pendant des
années et, eux, ils ont bien dû
avoir du fric; ils ont dû faire
de beaux voyages. C’est insupportable. Il est où, le pognon?» D’autant plus difficile
à encaisser pour lui que la
boîte a été sous perfusion de
l’Etat, via la Banque publique
d’investissement.
«Autant d’argent injecté pour
ce résultat. Quel scandale»,
s’insurge Yohan.
Pour Ivan, 61 ans, filigraniste, le plus dur est ailleurs:
la disparition du savoir-faire
de cette usine jadis «familiale» qui existe depuis quatre cents ans: «On faisait des
billets pour 150 pays. Il y a
peu, on a reçu les félicitations
de la banque de Hongkong.»
Il raconte le «filigrane moulé
dans le papier», la «toile», les
«paillettes» fixées sur le papier. «Ici, poursuit-il, on aime
nos métiers. Même les simples
Devant l’entrée de l’usine de Jouy-sur-Morin, mardi.
colleurs y mettent tout leur
cœur.» Des boulots bien
payés, pour la région : de
1 600 à 2 000 euros pour un
ouvrier, 2 500 pour un conducteur. Avec possibilité
d’évoluer. «Un mousse pouvait devenir amiral»,
ajoute Ivan.
Autour du feu, la liste des
griefs s’allonge. Bernard,
53 ans, du service logistique,
n’en revient pas que ce site,
«avec tous les produits chimiques qu’il y a dedans», ait été
abandonné depuis le 16 janvier. «C’est nous, les salariés,
qui sécurisons. Si ça gèle, que
les tuyaux explosent, on refait AZF», assure-t-il. La
CGT, elle, pointe la responsabilité du Comité interminis-
«Les repreneurs ont tout pillé.
Ce sont des escrocs.
On n’a pas notre lettre de
licenciement. On sait même pas
si on va être payés.»
Un salarié
tériel de restructuration
industrielle (Ciri), organisme
interministériel chargé
d’aider les entreprises en
difficultés, «qui a participé
au choix du repreneur».
Mauvaise pioche. «Il y a eu
des engagements, et en fin de
compte, pas un euro pour
nous», résume Karine, une
des rares femmes du site.
Anthony, 23 ans et déjà
quatre licenciements économiques à son actif, n’est pas
trop inquiet. Pour lui, ce sera
l’intérim, quitte à partir
bosser à cent kilomètres de
chez lui comme il l’a déjà
fait. «Mais pour les autres?»,
questionne-il. «Dans le coin,
y a plus rien, dit son voisin.
C’est le désert complet.» •
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
u 17
Chronique «L’âge bête» : l’intelligence animale mise à poil Comment
les abeilles parviennent-elles à ventiler leur
ruche ou à repérer les meilleures fleurs ? Pourquoi l’homosexualité, observée chez plus de 500 espèces, est-elle encore considérée comme contre nature ? Deux des nombreuses questions auxquelles répondront des spécialistes conviés samedi 2 février à la
Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, dans le cadre de la
deuxième journée mondiale de l’intelligence animale. PHOTO AFP
Gabriel
C’est le beau nom de la
tempête qui a commencé à toucher mardi
après-midi l’ouest de
la France. Vents violents
et chutes de neige :
43 départements ont été
placés en vigilance
orange. «Des milliers de
personnes sans-abri, isolées ou en famille, sont en
danger, faute d’hébergement disponible», a alerté
la Fédération des acteurs
de la solidarité (FAS).
Droit de réponse de la
société RT France
«L’article “Thierry Mariani et
le RN: qui se ressemble s’assemble” qualifie à tort RT
France de “chaîne de propagande russe”.
«Le fait que RT France soit
une chaîne d’information
publique russe, à l’instar de
France Info ou France 24
en France, n’a aucune incidence sur l’indépendance de
notre ligne éditoriale, ni sur
celle de nos journalistes, tous
titulaires d’une carte de
presse française. Nos programmes ont pour vocation
à traiter l’actualité de manière objective et pluraliste.
RT France rappelle par
ailleurs qu’elle a conclu une
convention avec le CSA et
que sa chaîne a toutes les
autorisations d’émettre en
France.
«Enfin, notre comité d’éthique, constitué conformément à la loi Bloche du
14 novembre 2016 visant à
renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme
des médias, est composé de
membres indépendants qui
veillent précisément à l’intégrité de nos programmes.
RT France déplore par conséquent l’emploi de guillemets
pour le désigner, qui suggèrent une réserve injustifiée
de votre journal quant à son
rôle effectif au sein de notre
chaîne.»
«Nous proposons
un modèle de financement
[des hopitaux] combiné.
La part liée au volume
d’activité reculera au profit
d’autres critères, comme
la qualité et la pertinence
des soins.»
LE RAPPORT DE
LA DREES rendu
public mardi
Ce mardi, Agnès Buzyn a reçu un rapport proposant
plusieurs pistes «pour réformer le financement du système de santé». La ministre de la Santé a annoncé
«l’ouverture d’un débat sur ce sujet jusqu’en mars», après
quoi des orientations seront données «en vue de préparer les mesures qui seront notamment inscrites dans le
budget 2020». Parmi les volets qui risquent d’être
conflictuels, la volonté de diminuer l’importance du
paiement à l’acte dans la médecine de ville.
Voile Van Den Heede
gagne à l’ancienne
Le Cléac’h avait remporté le Vendée Globe 2016-17 en 74 jours et
3 heures. Sur le même parcours,
Jean-Luc Van Den Heede est arrivé mardi aux Sables d’Olonne
en vainqueur de la Golden Globe
Race après avoir passé presque
150 jours de plus en mer. Il faut
dire que «VDH», 73 ans, a navigué
à l’ancienne, sans électronique,
se dirigeant au sextant, sur un bateau des années 80, ne dépassant
pas sept nœuds (13km/h). C’était
le règlement de cette épreuve,
partie le 1er juillet et organisée
pour le cinquantenaire de la première course autour du monde
en solitaire. La Golden Globe
Race est sans pitié. Douze ont
abandonné. Sur les quatre bateaux encore en course, Tapio
Lehtinen n’est pas attendu aux
Sables-d’Olonne avant des semaines.
A lire sur Libération.fr
Terrorisme Cinq
interpellations en
lien avec l’attentat
de Strasbourg
Olivier Faure s’affirme en taclant
les «trahisons» de Hollande
Mardi matin, Olivier Faure
a découvert la tendance sur
Twitter, son nom tournait
en boucle. Certains découvraient son existence,
d’autres se frottaient les
yeux après sa prestation. La
veille, à Ivry-sur-Seine, le
premier secrétaire du PS a
prononcé un discours très
attendu : l’inventaire du
quinquennat de François
Hollande. Le chef des socialistes a énuméré les belles choses: le mariage pour
tous, la COP21 où la gestion
des attentats. Mais ce n’est
pas cette partie du discours
qui a attiré les regards.
Olivier Faure est revenu en
longueur sur les «désillusions». Le «débat manqué»
autour du crédit d’impôt
(CICE), la déchéance de nationalité et la loi travail. Il
argumente : «Nous avons
entamé le quinquennat avec
l’engagement de donner le
droit de vote aux étrangers,
nous l’avons achevé avec un
débat sur la déchéance de
nationalité.» Le premier
secrétaire lâche un mot
fort : «Trahisons.»
Son propos a étonné plusieurs de ses amis. Depuis
son élection à la tête du PS,
en avril, Olivier Faure se
Olivier Faure, le 20 décembre. PHOTO RÉMY ARTIGES
cherche, coincé entre ceux
qui veulent sa peau – plusieurs copains de Hollande –, et ceux qui regardent ailleurs, persuadés que
le député fera long feu dans
le costume de chef. Un parlementaire avoue, presque
soulagé : «Enfin il sort des
effets de style pour contenter
tout le monde, enfin il parle.
Son discours crée le débat et
ça nous fait du bien, car
sans débat, le PS ne s’en sortira pas.»
Officiellement, le principal
concerné, François Hollande ne réagit pas. Il «regarde les choses avec distance», souffle son équipe.
Elle rappelle que l’ancien
chef de l’Etat a publié un li-
vre, les Leçons du pouvoir,
qui lui a permis de faire le
tour de France et de rencontrer les citoyens et militants
socialistes. Comprendre :
son inventaire est fait. Officieusement, François Hollande n’est pas content. Il
n’a pas aimé certains mots,
«trahisons» notamment.
Entre lui et Olivier Faure,
l’ambiance risque de devenir glaciale.
Les copains de Hollande,
eux, ne retiennent pas leurs
coups. Mardi, on a à peu
près tout entendu : «Honteux», «irrespectueux», «démagogique». Une autre critique revient souvent :
plusieurs socialistes soulignent que le premier secré-
taire a complètement «effacé» la première partie du
quinquennat, lorsque
Jean-Marc Ayrault, une
sorte de grand frère pour
Faure, était à Matignon. Un
sénateur explique : «Lorsqu’on joue le jeu de l’inventaire, on ne triche pas en
épargnant les copains. Le
quinquennat a commencé
en 2012, pas en 2014 après
le départ d’Ayrault.»
Il y a quelques mois, on a
croisé la route de Martine
Aubry à Lille. Au sujet
d’Olivier Faure, elle lui conseillait de «dire» et de
«faire» les choses, de ne pas
avoir peur des «conflits».
Selon elle, le meilleur remède pour «grandir et se
faire respecter». Un
éléphant s’interroge: «Olivier aura-t-il le cran de défier ses détracteurs pour
s’affirmer ou bien c’était
juste une sortie à quelques
mois des européennes pour
faire plaisir à une partie de
la gauche et faire l’union?»
Benoît Hamon, Ian Brossat
et les figures du mouvement Place publique ont
d’ailleurs noté le «bougé» de
Faure. «Intéressant pour la
suite», disent-ils en chœur.
RACHID LAÏRECHE
Cinq personnes soupçonnées
d’être impliquées dans la
fourniture de l’arme utilisée
par l’auteur de l’attentat de
Strasbourg ont été arrêtées
mardi matin en Alsace. Placés en garde à vue, ces cinq
suspects appartiennent à la
même famille et sont soupçonnés à des degrés divers
d’avoir participé à la fourniture du pistolet 8 millimètres
à Chérif Chekatt, qui avait
tué cinq personnes dans le
quartier du marché de Noël
le 11 décembre.
Ultradroite Coup
de filet à Lille
Quatre personnes de la mouvance d’ultradroite ont été
placées en garde à vue mardi
à Lille, dans le cadre d’une
enquête préliminaire ouverte
après la diffusion d’un reportage d’Al-Jezira intitulé «Generation Hate», sur le bar
privé La Citadelle, a indiqué
le parquet à l’AFP. Filmés en
caméra cachée, des clients
tiennent des propos racistes,
notamment dans ce bar dont
le président affirme être le
représentant régional du
groupuscule d’ultradroite
Génération identitaire.
18 u
FRANCE
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Edouard
Louis
Du récit
littéraire au
feuilleton
judiciaire
RÉCIT
Dans «Histoire de la violence»,
l’auteur racontait le viol qu’il dit
avoir subi en 2012. Alors que le
suspect, qui nie les faits, est
renvoyé devant le tribunal
correctionnel, l’écrivain refuse
toute confrontation et n’assistera
pas à l’audience.
Par
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
C’
est l’histoire d’un télescopage inédit entre deux
univers, d’un fait divers
pris entre deux vérités. L’une, littéraire ; l’autre judiciaire. L’histoire
d’un suspect et d’une victime dont
les rôles sont figés par l’écriture,
alors même que la justice ne s’est
pas encore prononcée sur l’innocence ou la culpabilité du premier.
Campons l’affaire dans ses grandes
lignes : un soir de l’hiver 2012, un
homme en rencontre un autre. Ils se
plaisent, couchent ensemble. Aux
aurores, tout bascule. L’hôte s’aperçoit que certaines de ses affaires ont
disparu. Vexé d’être traité de voleur,
l’amant se serait alors énervé, tentant de l’étrangler avec une écharpe
avant de le violer. Le soir-même, la
victime présumée dépose plainte
pour «viol sous la menace d’une
arme» et «vol aggravé», une enquête
est ouverte.
Quelques années passent, l’homme
publie un ouvrage dans lequel il raconte dans le menu détail ce viol
qu’il aurait subi de la part de Reda,
jeune Kabyle sans titre de séjour.
Cet homme n’est autre qu’Edouard
Louis. Son opus, Histoire de la violence, un succès d’édition. «La
structure est fictionnelle, mais tout
est vrai. Y compris le prénom du garçon, ses origines. Au début, j’ai songé
à les changer, puis non», dit alors
l’écrivain en pleine promotion, dans
Livres Hebdo. De son côté, le mis en
examen, Reda, conteste avoir commis la moindre violence et parle de
rapports sexuels «fougueux», mais
«consentis». Après onze mois de détention provisoire, il a été libéré
sous contrôle judiciaire.
PRINCE DE L’ÉCRITURE
Plus de six ans après les faits, la juge
d’instruction chargée du dossier a
rendu sa décision : l’épilogue de
cette histoire singulière se dénouera
devant un tribunal, ainsi que l’avait
requis le parquet de Paris en octobre. Comme dans nombre de
dossiers de viols, les faits ont été requalifiés en «agression sexuelle»,
notamment pour «une bonne administration de la justice», a précisé la
magistrate dans son ordonnance de
renvoi, datée du 22 janvier et dont
Libération a eu connaissance. Les
faits seront donc jugés en correctionnelle et non devant une cour
d’assises et son jury populaire.
«Mon client est soulagé que cela
prenne cette direction. Il ne voulait
pas la cour d’assises et une peine
incroyable pour son agresseur», a
réagi auprès de Libération l’avocat
d’Edouard Louis, Emmanuel Pierrat. Fustigeant le système pénal,
l’écrivain de gauche radicale, opposé à l’incarcération, ne sera pas
présent au procès. «C’est moi qui le
représenterai, poursuit Me Pierrat.
Mon client a déjà raconté les choses,
il a déjà porté plainte. Il n’a pas du
tout envie de s’infliger de regarder
son bourreau dans les yeux. Ça suffit.»
Que s’est-il réellement passé cette
nuit-là ? Le Landerneau littéraire
frissonne, la machine médiatique
s’emballe. Ce 25 décembre 2012, il
est plus de 3 heures du matin quand
les destins de ces deux hommes se
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
«Ça suffit
cette histoire,
il faut que ça
s’arrête, un nonlieu c’est le mieux.
[…] Je rêve qu’il
n’y ait pas
de procès.»
Edouard Louis cité dans
l’expertise psychologique
versée au dossier
rend ensuite aux urgences médicolégales, prend une trithérapie préventive.
Dans l’après-midi du 25 décembre,
il retrouve Eribon et Lagasnerie à la
très chic brasserie Le Select, près de
Montparnasse, où le trio a ses habitudes. Malgré sa réticence, ses amis
finissent par le convaincre de porter
plainte. «L’un des moments les plus
intenses, négativement, de notre
amitié», confessera des années plus
tard au Monde Lagasnerie, concédant avoir «énormément de regrets».
Le même jour, le jeune homme se
rend au commissariat du VIe arrondissement de Paris, où il dépose
plainte. L’expertise médico-légale,
réalisée le lendemain, souligne la
présence «d’ecchymoses dans le cou»
et «d’hématomes anaux». A son domicile, les policiers prélèvent de
l’ADN sur le verre utilisé par Reda.
Enregistré dans le fichier des empreintes génétiques (Fnaeg), l’indice
«parlera» un peu plus tard. Interrogé
par les policiers, Reda reconnaît le
vol de l’iPad mais assure ne pas
s’être montré menaçant et encore
moins avoir été armé. Il est en revanche arrivé, par le passé, qu’il profite de ses aventures nocturnes pour
dérober des objets à ses amants.
Edouard Louis,
le 19 janvier
2016 à Paris.
PHOTO FRÉDÉRIC
STUCIN
nouent en plein cœur de Paris. D’un
côté, Reda, Algérien de 27 ans, arrivé en France un an plus tôt. Ce
sans-papiers fait des chantiers, vit
de petits jobs par-ci par-là. De
l’autre, Edouard Louis, figure montante du milieu littéraire. Ou plutôt
Eddy Bellegueule, qui n’en a pas encore fini avec son patronyme et
n’est pas encore cet auteur prodige,
ce prince de l’écriture de soi qu’on
salue aujourd’hui de Harvard jusqu’au Japon. Bref, Edouard s’appelle encore Eddy et le voilà qui
rentre chez lui à bicyclette.
L’homme d’alors 21 ans est encore
guilleret. Il vient de quitter ses deux
fidèles compagnons, Didier Eribon
et Geoffroy De Lagasnerie, avec qui
il a réveillonné. Aux abords de la
place de la République, il croise
Reda, qui le drague : «T’es beau.»
Les deux hommes conversent,
Edouard Louis ose quelques mots
en kabyle, appris de Pierre Bour-
u 19
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
dieu. «Bouleversé par sa beauté»,
comme il l’écrit dans Histoire de la
violence, le grand blond finit par
monter chez lui avec Reda. L’invité
siffle deux verres de vodka, ils font
plusieurs fois l’amour. Des «rapports sexuels consentis et protégés»,
dit Edouard Louis aux policiers,
lorsqu’il dépose plainte le 25 au soir.
Ensuite, deux versions s’opposent
farouchement, irréconciliables.
Après s’être douché, Edouard Louis
affirme s’être rendu compte de l’absence de son iPad et de son portable. Reda s’en serait alors violemment pris à lui : «Il s’est énervé, a
saisi son écharpe et a essayé de
m’étrangler avec», dira la partie civile aux enquêteurs. Reda l’aurait
ensuite menacé en lui disant qu’il
avait un «gun», avant de le retourner sur le lit et de le pénétrer «de
force». Puis l’agresseur présumé
aurait quitté les lieux à la demande
de sa victime. Eddy Bellegueule se
OBJET LITTÉRAIRE
Après le dépôt de sa plainte, l’exélève de Normale sup ne se manifeste plus, pas plus qu’il ne cherche
à connaître l’avancée de la procédure. Dans le cadre d’une expertise
psychologique, il dira : «Mes amis
m’ont forcé à porter plainte et je
regrette de m’être laissé influencer.
Je redoute le procès, la publicité
autour, je redoute l’avenir.»
L’affaire refait surface quatre ans
plus tard, à la faveur du hasard.
Le 9 janvier 2016, Reda est arrêté à
Bagnolet (Seine-Saint-Denis) dans
une affaire de stups. L’Algérien est
alors placé en garde à vue et mis en
examen pour viol. Entre-temps,
Eddy Bellegueule a soldé son patronyme pour épouser le plus chic
«Edouard Louis». Emancipé des
siens, adulé sans réserve ou vertement critiqué, l’écrivain vient tout
juste de publier son deuxième
ouvrage, Histoire de la violence. Le
personnage de Reda est au cœur du
récit. Le suspect est devenu un objet
littéraire. Vient alors cette question,
qui traverse en permanence la création artistique : quelle est la part
d’imagination et celle de réel? «Mon
obsession, c’était d’écrire la vérité.
Dans ce livre, comme dans le suivant, il n’y a pas une ligne de fic-
tion», clame l’écrivain dans un entretien à Livres Hebdo. Le mis en
examen porte plainte contre
Edouard Louis et son éditeur pour
«atteinte à la présomption d’innocence» et «atteinte à la vie privée».
Il est débouté.
«INTELLIGENCE FINE»
Un texte littéraire peut-il constituer
une preuve, une pièce à conviction?
En décembre 2016, ultime rebondissement. Dans une conversation
Facebook, un écrivain, Julien C., raconte à un ami gravitant dans le microcosme littéraire qu’Edouard
Louis aurait tout inventé. Convoqué
dans le cadre de l’instruction, il a invoqué «un jeu d’écriture» et «un récit purement imaginaire». Dans son
rapport, l’expert psychologue qui a
entendu Edouard Louis notera notamment que l’auteur «joue avec
l’imaginaire au point de risquer de
se perdre» et que, «d’intelligence
fine, il sait être stratège et utiliser
tous les grands outils intellectuels».
Malgré les dénégations continues
de Reda, la magistrate estime dans
son ordonnance de renvoi que les
déclarations d’Edouard Louis sont
«corroborées tant par […] les appels
reçus […] les témoignages […] que
par les constatations médicales».
Edouard Louis ne veut plus revenir
sur cette histoire. «Nous avons fait
plusieurs fois l’amour. C’était très
bien, mais c’est quand j’ai vu qu’il
avait ma tablette que ça a dégénéré.
Ça suffit cette histoire, il faut que ça
s’arrête, un non-lieu c’est le mieux»,
a-t-il déclaré à la psychologue, lui
demandant de noter: «Je rêve qu’il
n’y ait pas de procès.»
Depuis le début de l’information judiciaire, l’écrivain ne s’est jamais
rendu aux convocations pour être
confronté à son violeur présumé.
Une confrontation que l’experte
psychologue mandatée par la justice estimait pourtant «nécessaire»
à la manifestation de la vérité.
Pourquoi refuser ce face-à-face ?
Par le biais de son conseil Emmanuel Pierrat, la partie civile a fait
savoir qu’elle n’était «pas en mesure
de participer à un acte d’instruction
susceptible de le fragiliser encore
davantage, d’altérer son état et de le
préjudicier». Entendu par la juge
d’instruction au printemps 2016,
Edouard Louis affirmait ne plus
réussir à écrire ni dormir: «J’ai l’impression d’être réinclus dans une
histoire que j’ai voulu fuir et j’ai
écrit un livre dessus mais… Je ne
sais pas, le médium du roman fait
que quand j’en parle, je ne me sens
pas impliqué.»
Le mis en examen, qui a toujours
nié les faits n’a, lui, cessé de réclamer cette confrontation : «Je veux
qu’il vienne en face de moi, pour
qu’on s’explique. Comment je me
défends s’il ne vient pas ? En confrontation, il va craquer, il va dire la
vérité», déclarait-il à l’Obs en décembre 2016. En vain. Pour l’avocate de Reda, Marie Dosé, cette position est incompréhensible: «Une
victime de viol qui souhaite à son
violeur de ne pas passer devant une
cour d’assises et de ne pas être condamné, parce que politiquement il
exècre un système judiciaire, c’est
tout simplement inaudible.» •
Carnet
DÉCÈS
Chloé son épouse,
Charles son frère,
les familles Duyckaerts,
Mathiez, Bartsch,
ont la douleur de faire part
du décès de
Éric
DUYCKAERTS,
artiste
survenu le vendredi 25
janvier 2019 à BORDEAUX
La cérémonie d’adieu aura
lieu au crématorium du
Père-Lachaise à PARIS
le vendredi 1er février à
13h30.
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Libération Mercredi 30 Janvier 2019
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FRANCE 4
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21h00. Esprits criminels.
Série. Les croyants.
Les croyants de Ben. Morts
sous X. 23h35. Gotham. Série.
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les loups. Drame. Avec
Laetitia Casta, Jean-Paul
Rouve. 22h45. La télé
des années 90.
Divertissement.
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Téléfilm. Mamans en grève !.
22h50. Camping Paradis.
Téléfilm. Dancing Camping.
FRANCE 2
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Épisodes 3 & 4. Avec MarieSophie Ferdane, Lina El Arabi.
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Magazine. Yoni Palmier,
le tueur de l’Essonne.
FRANCE 3
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des ailes. Magazine. Passion
patrimoine : sur les chemins
du Dauphiné. 23h15. Soir 3.
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le mag. Magazine. Ces peuples
qui ont peur....
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Saint-Étienne. Sport. 22e
journée de Ligue 1 Conforama.
23h00. Ami-ami. Film.
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Magazine. Présenté par
François Busnel. 22h25.
C dans l’air. Magazine.
PARIS PREMIÈRE
21h00. Section de
recherches. Série. L’absente.
Sous influence. 22h50.
Section de recherches. Série.
Saut de l’ange. Corbeau blanc.
TMC
6TER
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Dedienne - S’il se passe
quelque chose. Spectacle.
21h00. This is Us. Série. 3 épisodes. 23h35. Mes jumeaux
ont deux pères. Téléfilm.
CHÉRIE 25
W9
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l’inspecteur Wallander.
Téléfilm. Meurtriers sans
visage. 22h55. Jaune iris.
21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. Présenté par Nathalie Renoux. 23h10. Enquêtes
criminelles. Magazine.
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Maison à vendre. Magazine.
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sous haute tension. Magazine.
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Réapparition. Reset. Suspicion.
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20h30. Droit de suite - Le
documentaire. Documentaire.
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Droit de suite - Le débat.
22h00. On va plus loin.
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HORIZONTALEMENT
I. Maudit II. Là où il n’y a
pas d’arbres pour éviter que
d’autres ne brûlent III. Détailler pour éviter les erreurs #
Chaîne russe désormais en
France IV. Attaches # Le seigneur des anneaux V. Donner
de la voix # Avec un slash et
comme The Clash, ils sont au
Rock and Roll Hall of Fame
VI. Belle au Palais # Ville à
cheval sur le suivant # C’està-dire VII. Vieux chef chinois
VIII. Touchions touches
IX. Lettres de rappel # Réservé
X. Faire très fort XI. Parfaits
lieux pour buller # Dialecte
celtique
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Grille n°1129
VERTICALEMENT
1. Comme des orateurs (en 2009 cela s’entend, ça fait…) 2. Le dernier est
mort en 2008 # Style de jazz 3. Menacent # Deux lettres et la moitié d’un
roman 4. Morte en mer # Modèle franco-japonais 5. Carrés défendus #
Fondateur de dynastie 6. Oscar du meilleur scénario original (2014) # En
charge 7. Chef privé de lui-même # M/V # Emmanuelle dévote 8. Elles sont
idéales pour une sieste à midi 9. Quand on se coupe par peur de souffrir
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. REDÉCOUPE. II. ÉDITORIAL. III. VOLAIN. LI.
IV. OM. AJAR. V. NABAB. ÂNE. VI. CIE. LACQ. VII. HL. MACQUE.
VIII. ALGONQUIN. IX. RELUQUENT. X. DÉ. LUIT. XI. ESQUISSES.
Verticalement 1. REVANCHARDE. 2. EDO. AILLÉES. 3. DILOBÉ. GL.
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8. PALANQUIN. 9. ÉLIRE. ENTES.
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Nicolas Valoteau
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Il pleuvra de la Bretagne au Sud-Ouest avec
de la neige sur les Pyrénées. Le temps sera
plus calme ailleurs malgré un risque de
quelques flocons près des frontières de l'Est.
L’APRÈS-MIDI La perturbation s'étendra des
Pyrénées aux côtes de la Manche, avec de la
neige vers 800 m. Retour des averses près
de l'Atlantique. Dans l'Est, le temps sera
provisoirement plus calme.
Lille
S’EN
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UNE?
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GRILLE
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21h00. Piégés. Téléfilm.
Avec Billy Bob Thornton,
James Marsden. 22h45.
Tueur programmé. Téléfilm.
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20h50. Zemmour et Naulleau.
Magazine. Présenté par Éric
Naulleau et Éric Zemmour.
23h05. Chez Moix. Magazine.
Des chutes de neige se produiront jusqu'en
plaine du Nord-Est au Centre-Est. Sur les
régions centrales, on retrouvera quelques
éclaircies. Il neigera beaucoup sur les
Pyrénées.
L’APRÈS-MIDI Dernières chutes de neige sur le
Grand-Est. Le temps sera instable avec pluies
ou averses sur les autres régions avec une
limite pluie/neige vers 800 m en moyenne.
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21h00. Shooter tireur d’élite.
Série. Partie de chasse.
Souviens-toi d’Alamo. 22h40.
Shooter, tireur d’élite. Série.
3 épisodes.
20h55. L’économie du couple.
Comédie dramatique. Avec
Bérénice Béjo. 22h35. Le
grand tour des littératures.
Documentaire. Les États-Unis
de John Steinbeck.
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Libération Mercredi 30 Janvier 2019
IDÉES/
De la salle des
profs à la salle
des machines
Aux Etats-Unis comme en Europe,
des outils intégrant l’intelligence artificielle
prétendent répondre aux difficultés scolaires.
Individualiste et technocratique, l’approche
néglige les finalités éducatives essentielles:
l’esprit critique, la réflexion et l’argumentation.
O
n le sait, les Grecs de l’Antiquité méprisaient le travail. Dans la Politique,
Aristote rêvait que les navettes se
tissent d’elles-mêmes et que les
plectres jouent de la cithare.
Selon lui, «les vrais hommes abandonneraient les tâches viles, si indignes d’eux, pour ne plus se consacrer qu’aux activités de citoyens
et à la recherche du savoir». Depuis, la glorification théorique du
travail est passée par là, et le désir
d’être délivré des peines du labeur s’est transformé en cauchemar: on ne peut rien imaginer de
pire qu’une société de travailleurs
sans travail, alertait Hannah
Arendt dans sa Condition de
l’homme moderne (1958).
Toujours est-il que, sourde aux
inquiétudes, l’intelligence artificielle (IA) insiste pour réaliser le
rêve d’Aristote. Elle ne part plus
simplement à l’assaut des corvées ingrates, mais souhaite réaliser les tâches les plus humaines : juger, soigner, tuer, et
maintenant enseigner. En effet,
les failles de l’école inspirent les
entrepreneurs. Ils jurent que l’IA
a les moyens de renverser les mécanismes de production de
l’échec scolaire. Faut-il les croire ?
Amine Mezzour, Benjamin Abdi
et Laurent Jolie sont tous les trois
Par
DR
RACHID ZERROUKI
Professeur en Segpa à Marseille
et journaliste
diplômés de l’Ecole polytechnique. Ils font partie de ces jeunes
start-uppers qui misent sur l’IA
pour pénétrer le marché de l’éducation. Ensemble, ils ont conçu
Lalilo, une application web qui
intègre l’intelligence artificielle
pour permettre l’apprentissage
de la lecture et de l’écriture. Laurent Jolie nous explique leur démarche : «On a plein de copains
qui bossent à Facebook et qui font
des algorithmes pour que la
bonne publicité s’affiche au bon
moment, c’est dommage de ne pas
utiliser les mêmes algorithmes
pour s’assurer qu’il n’y ait pas
d’élèves qui soient abandonnés
par le système.» Et quand on lui
demande quel rôle est prévu pour
Lalilo, il nous l’assure : «L’idée est
vraiment d’être un outil pour l’enseignant, ce serait absurde de
penser autre chose.»
Manuel intelligent
Une telle application repose sur
ce que les entrepreneurs appellent l’adaptive learning, une méthode éducative qui utilise l’IA
pour adapter l’apprentissage aux
besoins uniques des apprenants.
Cette volonté de correspondre
aux capacités de chaque élève
existe déjà chez les professeurs,
elle est inscrite dans leur référentiel de compétences, et on la connaît sous le terme de «différenciation.» Mais, selon Thierry
Karsenti, titulaire de la chaire de
recherche sur les technologies en
éducation au Canada, l’IA peut
vraiment permettre de franchir
un palier en termes d’adaptation
des contenus d’apprentissage :
«L’idée, c’est d’utiliser ce potentiel
pour permettre aux élèves de
mieux apprécier leur parcours
scolaire», nous confie-t-il.
Des maisons d’édition, comme
McGraw-Hill aux Etats-Unis, se
sont pleinement investies dans
ce secteur en proposant des plateformes d’apprentissage intégrant l’IA. L’une d’entre elles se
nomme Assessment and Learning in Knowledge Spaces
(ALEKS), et nous nous en sommes procuré une version d’essai
en mathématiques. Après quelques demandes d’informations,
ALEKS évalue nos compétences
initiales avec une série de questions. A la suite de quoi le logiciel
construit notre «chemin d’apprentissage» individualisé, avec
un calendrier précis des cours à
suivre, des exercices à faire et des
évaluations à passer pour valider
chaque compétence.
Cindy Rael, une enseignante de
l’Etat du Nouveau-Mexique, a
bien voulu répondre à notre annonce sur le forum officiel
d’ALEKS. Dans sa classe, elle fait
office de professeure itinérante,
passant d’un élève à l’autre au gré
des demandes. Lorsqu’ALEKS lui
envoie une alerte pour l’avertir
que plusieurs élèves rencontrent
une même difficulté, elle les rassemble et leur apporte de l’aide en
petits groupes: «Je ne vois pas
ALEKS comme un substitut du
professeur, mais plutôt comme un
manuel intelligent qui permet à
chacun de tourner les pages à son
rythme», nous répond-elle quand
on lui demande si elle n’a pas l’impression de trop confier son rôle
à la plateforme de McGraw-Hill.
Le géant américain n’est pas la
seule entreprise à investir l’IA
dans l’éducation. Du côté de Londres, le groupe éditorial Pearson
a doublé ses investissements
dans ce domaine, et après avoir
amassé des tonnes de données
provenant d’outils numériques
déjà commercialisés, comme MyLab, l’entreprise travaille actuellement sur un logiciel capable de
corriger les copies de mathématiques des étudiants en leur offrant
des informations détaillées sur
les erreurs commises. Milena Marinova, la directrice de l’IA chez
Pearson confiait récemment
à Forbes que ses équipes élaboraient aussi un tuteur virtuel
auquel les étudiants pourront
avoir accès par abonnement. Son
utopie est troublante : «Dans un
monde idéal, chaque élève aurait
le philosophe Aristote comme tuteur individuel, et chaque enseignant saurait tout ce qu’il y a à
savoir sur chaque sujet», dit-elle.
Dans la Convivialité (1973), le
penseur Ivan Illich expliquait
que l’homme avait besoin d’un
outil avec lequel travailler, non
d’un outillage qui travaille à sa
place. Les faiseurs d’IA ont beau
nous rassurer sur ce point, le degré d’individualisation des apprentissages visé par leur technologie nous mène à penser qu’il y a
bel et bien une redéfinition du
rôle de l’enseignant qui se profile.
Et alors que le chercheur Philippe Meirieu définit la différenciation comme «le souci de la personne sans renoncer à celui de la
collectivité», des outils comme
ALEKS, au nom de l’adaptation,
renoncent allègrement à toute
démarche collective, empiètent
sur le rôle de l’enseignant et
l’obligent à redéfinir son action.
Reste à savoir si les résultats méritent un tel sacrifice.
Management libéral
Le marché de l’IA dans le secteur
de l’éducation devrait atteindre
une valeur marchande approximative de 2 milliards de dollars
d’ici à 2023, soit une croissance
de 38% selon le Market Research
Future. Pourtant, alors que les in-
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
naliste Joseph B. Treaster explique comment les universités
américaines utilisent le big data
pour mesurer les chances de
réussite des étudiants. Il évoque
les dérives d’une telle démarche :
la commercialisation des données d’étudiants, ou encore la
tentation d’éliminer les élèves à
risque pour améliorer le classement d’une école. Or, en traquant
tout ce que les élèves lisent, tous
les problèmes qu’ils résolvent ou
les concepts qu’ils ne maîtrisent
pas, des outils comme ALEKS
pourraient rendre l’analyse prédictive bien plus performante, en
établissant un profil psychométrique précis sur chaque élève.
ANDREW BROOKES. CULTURA. PHOTONONSTOP
La «main affectueuse»
vestissements continuent
d’abonder, les études qui rendent
compte de l’efficacité des outils
déjà commercialisés ne se bousculent pas. L’année dernière, des
chercheurs ont bien montré que
sur un test de mathématiques, les
étudiants préparés avec ALEKS
obtenaient de meilleurs résultats
que les autres, mais cette simple
étude ne peut suffire à confirmer
l’efficacité des outils intégrant
l’IA. Quand bien même la plateforme de McGraw-Hill serait performante pour faire acquérir des
automatismes aux utilisateurs,
tout laisse penser qu’elle en
oublie le sens profond des apprentissages pour aboutir à une
approche technocratique des
compétences, proche du behaviorisme ou du management libéral,
et éloignée des finalités éducatives des mathématiques: l’esprit
critique, la réflexion et l’argumentation.
C’est ce que craint Philippe Watrelot, professeur de sciences
économiques et formateur. Il
nous raconte que, lors du World
Innovation Summit for Education (WISE), le jeu de mots d’un
intervenant, Graham BrownMartin, l’a interpellé : «Il disait
que le numérique donnait l’impression du “taylored” [sur mesure, ndlr] alors qu’en fait il
conduisait au “taylorised” c’est-àdire à la taylorisation, avec des
procédures identifiées pour répondre à des cas répertoriés.» Cet
adaptive learning, aux allures si
avant-gardistes, ne serait donc
qu’un retour aux pédagogies tra-
ditionnelles que dénonçait le pédagogue Adolphe Ferrière en 1921
à travers sa fameuse épigramme :
«L’enfant aime bouger : on l’obligea à se tenir immobile. Il aime
manier les objets : on le mit en
contact avec les idées. Il aime se
servir de ses mains : on ne mit en
jeu que son cerveau. Il aime parler : on le contraignit au silence.
Il voudrait raisonner : on le fit mémoriser.»
Utilisation des données
«Que l’enseignant ne soit pas le
seul apporteur de savoirs ou
même de méthodes ne me choque
pas», nous dit Philippe Watrelot.
En effet, l’apprentissage autonome ou entre pairs est au cœur
des pédagogies centrées sur l’esprit critique, comme celle de Frei-
net. Mais de la même manière
que la méthode Taylor, au début
du XXe siècle, a permis de déposséder de leur expertise les
ouvriers pour les conduire à un
travail prescrit par des ingénieurs, il craint que ces outils
n’aboutissent à la même confiscation de l’expertise des enseignants, qui seraient réduits à appliquer des procédures définies
en dehors de leur compétence.
Ces inquiétudes semblent légitimes quand on s’intéresse aux
projets d’apprentissage développés par l’association Agir pour
l’école (APE). Au-delà du rendement de ces procédés, il y a
d’autres questions liées à l’utilisation des données recueillies
sur lesquelles il faut se pencher.
Dans le New York Times, le jour-
De telles données peuvent contribuer à améliorer l’outil ou à
aider les professeurs, et les chercheurs à savoir ce qui fonctionne
le mieux, mais à l’heure où
s’ouvre la sélection dans les universités, est-il absurde d’imaginer qu’elles puissent servir de
bien moins nobles finalités ?
Oui, nous répond Laurent Jolie :
«Les data, on peut en faire des
choses horribles, mais il y a vraiment moyen d’aider avec ça des
gamins qui, sinon, pourraient se
retrouver dans dix ans en situation précaire», avance-t-il.
Si l’IA reste à sa place d’outil, tout
laisse penser qu’elle peut représenter une aide précieuse à disposition de l’enseignant pour lui
permettre de différencier ses
cours. Mais à une époque où
l’école subit d’importantes coupes budgétaires, rien n’empêche
d’envisager qu’une trop grande
confiance soit accordée aux logiciels d’adaptive learning, au
détriment des enseignants,
transformés alors en coachs ou
en assistants. Et dans de telles
circonstances, qui en souffrirait
le plus sinon les plus fragiles, qui
roulent à l’empathie et avancent
au gré des mains tendues ?
Lorsqu’en 1957 Albert Camus reçoit son prix Nobel de littérature,
après sa mère, c’est à son instituteur, M. Germain, qu’il adresse
ses premières pensées. Il honore
la «main affectueuse» qu’il a tendue à l’enfant pauvre qu’il était et
loue «le cœur généreux» qu’il a
mis dans son travail. Cette main,
capable d’arracher l’enfant
d’analphabètes au déterminisme
social qui le menace, ce cœur,
que la chercheuse Françoise Lorcerie appelle «l’amour comme
compétence sociale appliquée à
l’enseignement scolaire», c’est le
savoir-faire qu’ALEKS et ses semblables n’ont pas et n’auront jamais. C’est aussi le talent que,
peut-être, on ne reconnaît plus
au professeur. •
24 u
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
IDÉES/
LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Rastignac à l’Elysée
Si les journalistes Nicolas Domenach et Maurice
Szafran dressent un plaidoyer informatif
et admiratif du président de la République,
ils révèlent, à leur corps défendant, le malentendu
macronien.
L'ŒIL DE WILLEM
D
errière le poète, il y a un
tueur. Tel est l’idée, le fil
rouge, l’argument qui domine ce portrait brossé par deux
journalistes au long cours –quarante ans de métier, avouent-ils–
de cet inconnu qui gouverne la
France : Emmanuel Macron.
Double métaphore: le Président
n’écrit pas de poèmes et il n’a tué
personne, fort heureusement.
Mais allégorie juste: ce démiurge
du nouveau monde a gardé les
qualités des hommes politiques
de l’ancien, une ambition de fer
enveloppée de culture, à l’image
des personnages qui ont fait l’histoire de France, tous ou presque
nourris de livres, qui usent de leur
familiarité avec les écrivains
comme d’une arme pour s’imposer à leurs adversaires. Ainsi cet
inspecteur des finances intime
d’un philosophe, ce banquier
formé au théâtre, ce moderne ins-
piré par la plus classique des litté- mais de la chocolaterie d’Amiens,
ratures, ce progressiste nourri «A nous deux Paris !» Ainsi de ce
aux aphorismes d’Audiard, qui coureur de haies sur la piste des
aimait tout sauf le progrès, a-t-il études, qui prend le temps d’asbousculé les canons de la vie poli- sister Paul Ricœur, philosophe
tique pour éliminer un à un ses discret et respecté, tout en bûadversaires et parvenir au som- chant des concours où il est plus
met. On comprend comment Ma- question de finance que de métacron inconnu, ou mal connu, physique. Ainsi de cette ambition
dont Szafran et Domenach cher- ductile qui hésite entre l’argent et
chent «l’ultima rala politique, la bantio», le «rosebud» qui
que et le pouvoir
éclairera l’opinion
d’Etat, qui passe de
sur la personnalité
Bercy à la revue Esréelle de ce président
prit, de Rothschild à
sans passé partisan ni
Hollande.
électoral, a raflé la
On suit ainsi l’itinémise à la barbe de
raire d’un enfant gâté
tous les barbons
à la volonté d’acier,
blanchis sous le harc o n t é ave c l e s
nois. Œuvre utile, en
moyens du bon jourl’occurrence, qui afnalisme, nourri de
franchit ces électeurs
faits, d’anecdotes et
qui ont porté au pinade confidences. Avec
cle un jeune homme
NICOLAS
cette réserve toutequ’ils ne connaisDOMENACH
fois. Tout à leur emsaient pas, conseiller
et MAURICE
pathie, à leur plaide l’ombre puis miSZAFRAN
doyer distant mais
nistre fugitif qui a eu
LE TUEUR
admiratif, Domenach
la chance, ou l’intelliET LE POÈTE
et Szafran oublient
gence, de se placer au
Editions
peut-être un point
bon endroit au bon
Albin Michel,
crucial. Macron vient
moment pour empo320 pp., 20 €.
d’une gauche humacher les dividendes
niste et ouverte, c’est
de la faillite des impétrants trop incontestable. Mais par la logique
bien formatés.
des rapports de forces, en raison
Formés au «centrisme révolution- de la configuration de l’échiquier
naire» professé par leur ancien qu’il a transformé, il atterrit au
patron Jean-François Kahn, par sein de la droite républicaine,
la gauche libérale qui est la bous- tant le centrisme, dans la France
sole de leur actuel patron Claude façonnée par deux siècles de conPerdriel, les deux enquêteurs ne flit droite-gauche, est une entité
cachent guère leur considération, rêvée par des funambules qui ne
leur admiration souvent, leur fas- restent pas longtemps sur la
cination toujours, pour cet Elia- corde. Il faut tomber d’un côté ou
cin qui semblait soudain incarner de l’autre. Macron est tombé à
le projet mi-progressiste, mi-con- droite. Pourquoi? Parce qu’il fait
servateur qu’ils appelaient de partie de ces personnages, famileurs vœux depuis longtemps, ce- liers et fréquents à gauche, qui
lui d’un Mendès en culottes cour- sont exaspérés par les travers de
tes, d’un Delors sans hésitation. leur camp et se convainquent, au
Emmanuel Macron rajeunissait fond d’eux-mêmes, que l’immorale centre et pondait un opus inti- lité de la droite correspond mieux
tulé Révolution: centrisme révo- à la réalité des sociétés que les aslutionnaire, donc. Hosannah ! pirations sympathiques de la gauCette fascination produit une em- che. D’où ces formules à l’emporpathie à double tranchant: elle li- te-pièce, toujours dirigées contre
vre nombre de détails utiles à la les humbles, qui semblent briser
compréhension du héros ainsi cé- des tabous de la gauche mais célèlébré, mais elle enjolive aussi la brent surtout les totems du consaga du jeune Macron promu per- servatisme libéral.
sonnage de roman.
C’est le malentendu macronien,
Ainsi de cette rupture initiale que cette biographie informée réavec les conventions, la rencontre vèle à son corps défendant. Il arintime du gamin d’avenir, enfant rive peinturluré de rose. Il est
chéri de la méritocratie scolaire, bleu à l’intérieur. Il vient du proavec une prof charismatique, gressisme à la Jaurès ou à la Keyliaison contraire à tous les usages nes. Il pense au fond de lui-même
qui résistera à tous les préjugés, à que De Gaulle et Hayek ont raitoutes les réprobations. Acte fon- son. Il est démocrate incontesdateur d’un Rastignac précoce table. Mais il pense que la Répuqui séduit avant l’âge Delphine de blique, tel Bonaparte auquel on le
Nucingen pour en faire l’alliée de compare souvent, a besoin d’un
cœur, mentor au féminin d’un monarque. C’est le chapitre qui
brillant sujet qui dira bientôt, non manque à ce portrait à la fois ridu cimetière du Père-Lachaise, che, utile et trompeur. •
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
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u 25
«La catastrophe permet de vivre
une expérience inédite de liberté absolue»
En imaginant le destin
d’un homme après l’explosion
d’une centrale nucléaire,
la romancière Sophie Divry
propose dans «Trois Fois la fin
du monde» une réflexion
sur l’individu et le collectif
qui reflète les enjeux
des mobilisations sociales
actuelles.
U
Extrait de la série «Limbs» (2013), de Kyle Thompson. PHOTO KYLE THOMPSON. AGENCE VU
sez douce qui lui laisse le temps d’organiser que, dans le roman, l’Etat prend la forme
les moyens de sa survie en préparant un pota- d’un système carcéral violent.
ger et en faisant l’inventaire de toutes les den- La prison que je décris concentre le pire, en
rées des maisons proches de lui. Mais ce laps imposant la promiscuité, des formes de
de temps permet surtout de se concentrer sur contrariété et d’humiliation diverses. Il ne
une question importante : pourquoi rester faut pas négliger ce visage de l’Etat, qui existe
seul? Quand il survit à la catastrophe, quand encore dans nos sociétés contemporaines, noil s’échappe de la prison qui l’a
tamment le recours à la violence.
tant meurtri, Joseph vit dans la
Face aux gilets jaunes, le premier
haine : malgré la destruction,
réflexe du pouvoir a été de reveil y a toujours un Etat qui peut le
nir à la violence sur les corps, par
poursuivre, toujours des «flics»,
la répression, la matraque, le
comme il dit. Les choses ne s’eflanceur de balles de défense.
fondrent jamais autant qu’on
Mais le mouvement a produit
pense. Joseph se trouve donc
quelque chose d’assez miracuentre terreur et jubilation, une
leux, qui répond aux interrogapeur de mourir mais aussi une
tions sur l’individuel et le collecINTERVIEW tif : il est parvenu à manifester
séduction de la catastrophe qui
permet de s’extraire de cet ordre
une volonté de parler, de créer
qu’il abomine, et donc de vivre une expé- une agora générale. A mon sens, le mouverience inédite de liberté absolue.
ment tente de créer quelque chose de collectif
Retrouvez-vous ce sentiment dans notre à partir de petites questions individuelles ou
société ?
domestiques. Cette tentative de faire langue
Il y a dans la société la tentation de s’isoler commune est progressiste et très intéressante.
dans sa cabane au fond des bois. De se débar- Un besoin de refaire société qui explique
rasser enfin de tous les autres. Cette tension les liens que Joseph tisse avec un mouton
entre l’individuel et le collectif nous travaille et une chatte.
tous. Peut-on s’en sortir seul en se désintéres- Mais ce ne sont que des animaux! Certes, l’arsant du destin commun, ou appartient-on mal- rivée dans la zone interdite est une renaisgré tout à la collectivité? C’est cela que je tra- sance, un contrepoint par rapport à la prison,
vaille, sans le vouloir, dans tous mes romans. mais c’est peut-être aussi une autre prison. La
Question d’autant plus problématique nature apparaît tout d’abord comme une
DR
ne catastrophe qui détruit une bonne
partie de l’humanité peut-elle avoir
du bon? C’est ce que pense Joseph Kamal, héros d’un livre passionnant de Sophie
Divry, Trois Fois la fin du monde –éd. Noir sur
Blanc, 2018 (lire Libération du 3 novembre).
Lauréate du prix Wepler en 2014 pour la
Condition pavillonnaire (éd. Noir sur Blanc
«Notabilia»), elle décrit le parcours d’un
homme qui s’évade de prison après une explosion nucléaire. Réfugié dans la «zone interdite», il survit en organisant son Domaine.
L’introspection oscille entre l’optimisme d’un
jeune homme délivré d’une société qui
l’écrase et les souffrances d’un survivant qui
tente de retrouver dans une nature de plus en
plus hostile une réponse à sa solitude. Pour
Sophie Divry, le roman est avant tout une réflexion sur les liens entre l’individu et la société. L’écrivaine participe ce mercredi au festival «A l’école de l’anthropocène» à Lyon.
L’idée d’un effondrement de notre civilisation est actuellement très étudiée par
les «collapsologues». Leurs travaux ontils nourri vos réflexions ?
Je n’ai pas travaillé la collapsologie en tant
que telle pour écrire ce roman, même s’il me
semble qu’il existe dans notre société un sentiment diffus de la catastrophe, d’une destruction générale qui mènerait à une fin du
monde. Beaucoup d’artistes s’en emparent,
cette idée me travaille aussi, mais ici la catastrophe est surtout un ressort du récit: elle se
déroule sur à peine trois pages! L’idée d’une
«fissure» dans une centrale nucléaire provoquant un désastre écologique et humain me
paraissait réaliste, et permettait de se placer
dans une forme de sidération nécessaire à la
suite du récit. Pour moi, la destruction permet
surtout de s’interroger sur ce qui se passe
après: comment un homme seul organise sa
survie alors que disparaît l’ordre établi.
La collapsologie explore aussi la façon de
vivre après la catastrophe, ce que vous décrivez avec un certain réalisme.
Je ne sais pas si le récit est réaliste, mais en
tout cas il donne lieu à des situations presque
amusantes où Joseph vide progressivement
un supermarché qui lui sert de réserve de
nourriture. Il trouve ainsi un premier moyen
de survie dans une zone interdite que l’Etat
tente de vider en coupant les réseaux de communication et d’électricité. Ces réserves de
nourriture offrent au héros une transition as-
grande consolatrice, un lieu de paix, mais au
fur et à mesure, elle demande du soin et soumet à ses lois l’humain faible et solitaire. Derrière la séduction du printemps, il y a aussi le
fait que la nature enraye le cycle vertueux que
Joseph essaie d’installer en cultivant ses potagers. Pour le dire autrement, la nature n’a pas
de valeurs morales, elle vit, et c’est tout. C’est
l’homme qui doit trouver du sens à tout cela.
De plus, contrairement au Robinson de Michel Tournier, qui dépeint l’île déserte comme
un eldorado où tout s’arrête, je décris un héros
qui vit dans un climat tempéré où la nature
ne va pas tout donner gratuitement. L’idée
d’une nature idéalisée qui sauve l’humain
hors de toute société, ce n’est plus possible.
On ne peut pas se contenter de dire «cultivons
notre jardin»: certes, il y a un moment du livre
de grande paix pour Joseph, mais jusqu’où?
Ce qu’oublient les survivalistes, c’est qu’il ne
suffit pas d’avoir de quoi manger pour survivre. Il faut aussi que la vie ait du sens.
Recueilli par THIBAUT SARDIER
Ce mercredi, à 19 heures, l’auteure échangera avec
le romancier Thomas Flahaut sur le thème «Ecrire la
fin du monde», au festival «A l’école de l’anthropocène» (Lyon VIIe) dont Libération est partenaire.
Rens. : Ecoleurbainedelyon.universite-lyon.fr
TROIS FOIS LA FIN DU MONDE
de SOPHIE DIVRY, Editions Noir sur Blanc
«Notabilia», 240 pp., 26 €.
26 u
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Un grand voyage
vers la nuit est
une succession de
tableaux à la lumière
finement sculptée.
PHOTO BAC FILMS
UN «VOYAGE»
FLOU D’AMOUR
Par
MARIUS CHAPUIS
I
rrésistible ascension vers un village accroché au bord d’une
montagne verdoyante, le premier film de Bi Gan, Kaili Blues,
baignait dans une langueur et un
mysticisme d’une désarmante simplicité. Son second long métrage,
Un grand voyage vers la nuit, prolonge ce mouvement parabolique
entamé en 2016 pour dessiner la
trajectoire descendante, plongeon
jusque dans les entrailles de la
Terre et de la tête de son personnage principal.
Avant la chute, Un grand voyage
s’ouvre sur une rechute. Ayant fui
Kaili – ville d’origine du cinéaste,
dans le sud du pays – et sa famille
des années plus tôt, le quadra Luo
Hongwu s’y trouve rappelé par les
circonstances, la mort de son père
l’obligeant à revenir parmi les siens.
S’il parvient à expédier la question
de la succession, il se trouve happé
par une vieille photo délogée du dos
Après «Kaili Blues»,
Bi Gan signe un second
film d’esthète, dans les
pas d’un héros obsédé par
le fantôme d’une femme
jadis aimée. Une dérive
déchirante et déchirée,
entre couloirs de la
mémoire et rues de sa
ville natale, conclue par
une folle prouesse en 3D.
d’une horloge. De cette boîte de
Pandore s’échappe un monde de
souvenirs et d’obsessions gravitant
tous autour de la silhouette d’une
femme aimée il y a longtemps et
qu’il était sur le point d’oublier. Une
figure comme arrachée à un rêve filandreux, sans nom ni visage, mais
qui soudain refait vibrer des parties
engourdies de son âme.
Jusqu’à ce que cette familière inconnue ne s’incarne sous les traits
d’une belle en robe de satin vert qui
dit s’appeler Wan Qiwen et à la-
quelle Luo s’accroche comme si sa
vie en dépendait.
FRICHES
INDUSTRIELLES
Il y a pourtant quelque chose de
vain à tenter de résumer le film
de Bi Gan. La beauté de ce «grand
voyage» réside précisément dans le
fait qu’il ne chemine pas le long
d’un continuum linéaire d’un
point A vers un point B, et qu’il
échappe à toute tentative d’encapsulation cohérente. Sa saveur s’af-
firme plutôt dans le détour et au
terme d’un processus de décantation. Le temps nécessaire au spectateur pour distinguer que la succession de scènes étrangement
déconnectées les unes des autres
constitue des séries d’allers-retours
entre le présent et le passé de Luo
Hongwu, où se réfracte en boucle
l’image de cette femme. Le temps
nécessaire pour se familiariser avec
le langage des signes manié par le
cinéaste chinois, afin de relier les
symboles qui unissent une montre
fracassée, un sous-sol décrépit envahi par des trombes d’eau et des
paysages de friches industrielles
– images de la ruine destinées à figurer cette mémoire qui se délite,
file entre les doigts de Luo et ne lui
laisse plus entrevoir que des échos
déformés de la chose qu’il recherche
si ardemment.
Si bien que cette succession de tableaux à la lumière finement sculptée (presque trop, lorsqu’on les met
en regard de Kaili Blues) finit par
constituer non plus une représentation du réel, mais une figuration
de la psyché du paumé Luo. De la
même façon qu’un rêve peut revenir sous la forme d’une odeur ou
d’une matière granuleuse, le film
s’attache à restituer ses lieux de façon très sensorielle, la caméra de
Bi Gan s’attardant sur la matière,
caressant des murs craquelés, des
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
VILLAGE-PURGATOIRE
C’est pourquoi cette histoire de fantôme et d’amour se présente tel un
puzzle noir. Cela explique aussi la
multiplication de filtres disposés
entre l’œil et l’action (pare-brise, devanture poussiéreuse de magasin
ou surface d’un lac qui dévoile à la
fois le monde du dessous et reflète
celui du dessus…), comme un
brouillard fiévreux qui serait impossible à dissiper. L’ultime filtre
intervient après une heure de film
et fracture le récit en deux, oblitérant la distance de sécurité dressée
entre le spectateur et le personnage
principal en leur faisant chausser
des lunettes 3D en même temps.
Une confusion des gestes qui produit le même effet qu’une entrée
par effraction dans le terrier du lapin blanc de Lewis Carroll.
Le temps de cette heure, qui s’affranchit du montage (la deuxième
partie consiste en un seul et virtuose plan-séquence de cinquante-neuf minutes) mais se dote
d’une dimension de plus, le spectateur et Luo s’abîment dans la trame
de la nuit, explorant les domaines
du rêve et du souvenir oublié à travers un vagabondage dans une mine-labyrinthe (avec minotaure à la
clé) et un village-purgatoire piégé
dans l’obscurité. Le nom de la mystérieuse amante, Wan Qiwen, résonne à nos oreilles comme un
symbole s’écrivant tel qu’il est prononcé : «One-She-When.» Absolu
féminin, unique, égaré dans les
limbes du temps. Un éphémère
amour qui a brillé avec l’intensité
d’un feu de Bengale qui refuserait
de s’éteindre. Un amour si fou qu’il
peut faire tournoyer une maison
sur son socle. •
UN GRAND VOYAGE
VERS LA NUIT
de BI GAN avec Tang Wei,
Huang Jue, Sylvia Chang… 2 h 18.
«
CINÉMA/
«Le plan-séquence est comme
une cage pour l’oiseau du temps»
Rencontré à Kaili, sa ville
natale, le Chinois Bi Gan détaille
son ambition de faire ressentir
au spectateur une émotion
aussi intense et immersive
qu’une première fois.
P
rincipale révélation du cinéma chinois
récent, Bi Gan signe avec Un grand
voyage vers la nuit son premier film réalisé dans des conditions ordinaires –après la
production artisanale et quasi autofinancée de
Kaili Blues en 2015. Parce que ce cinéma entretient une relation étroite à sa ville natale, Kaili,
dans la province du Guizhou, on lui a rendu visite en octobre (lire notre reportage dans Libération de samedi). L’occasion de s’entretenir
longuement, à domicile, avec celui qui allait
entrer fin décembre dans l’histoire du box-office chinois, explosant tous les records de recettes pour un film d’auteur – et a fortiori un
film au récit d’abord si nébuleux.
Que vouliez-vous initialement raconter
dans Un grand voyage vers la nuit ?
J’avais l’idée d’un conte pour adultes, entre romance et film noir. J’ai commencé avec le postulat simple d’un homme qui cherche désespérément une femme sans la trouver, avant
d’emprunter un autre médium, un autre chemin, un rêve par exemple, pour parvenir à ses
fins. C’est finalement très proche du film.
D’où vous vient l’inclination à relater des
histoires où le présent, le passé et le rêve
se confondent avec une telle porosité ?
Très naturellement. Je ne crois pas mener une
réflexion profonde sur le temps, j’y ai un rapport naïf. Parfois, mon fils âgé de 2 ans me dit,
par jeu, que je ne suis pas son père mais son
fils. Ma vision du monde est sans doute empreinte de la même innocence, celle d’un bébé.
J’écris mes scénarios de manière très spontanée, sans réfléchir. Au début, je pensais faire
de Kaili Blues un road-movie, mais cette idée
aurait produit quelque chose d’un peu niais,
c’est pourquoi j’ai mêlé plusieurs couches de
temps. Je n’ai jamais appris à raconter une histoire, ni dans les livres ni à l’école, je ne suis pas
à un scénariste professionnel.
A l’époque de notre dernier échange, vous
lisiez la Recherche du temps perdu. Vous
avez fini ?
Non ! C’est vraiment très long (rires). Mais
Proust, puisque vous en parlez, se plaît aussi
à confondre les lieux et les moments, il met
plutôt l’accent sur des détails et des sentiments
qui transcendent les délimitations usuelles.
Proust aussi a l’innocence de l’enfant.
Comment concevez-vous les scènes ?
J’ai l’habitude de les imaginer et les écrire à
partir des repérages et des endroits que je
trouve. Les décors apportent, par leur géographie et leur atmosphère, une réponse à l’histoire que je veux raconter, puis ils dictent la
mise en scène. Mais il arrive que l’inspiration
vienne d’ailleurs. Je n’avais aucune idée de d’en enregistrer le passage. Comment faire
comment concevoir la scène où le héros s’ap- pour saisir cela tout en mettant en scène ce que
prête à retrouver la femme qu’il cherchait, et vivent différents personnages à travers difféalors que j’étais dans ce brouillard, mon déco- rents lieux et différents moments? J’ai voulu
rateur m’a montré une vidéo tournée sur télé- procéder de manière quasi documentaire. Le
phone, trouvée sur Internet, où l’on voyait des temps est comme un oiseau invisible. Nous
prostituées au milieu de décombres, devant un partons d’un texte, le scénario, auquel il s’agit
karaoké bar. Ces images avaient une réelle ensuite de donner des couleurs, et le plan-séforce, une énergie, et l’atmosphère combinait quence est une sorte de cage pour le temps.
tous les éléments du film, ce qui m’a inspiré un Nous avons peint les couleurs puis fait entrer
lieu désolé, où régnerait une grande confusion, l’oiseau du temps dans la cage. Quant à Un
qui servirait de seuil aux retrouvailles du per- grand voyage…, il s’agit de souvenirs et de rêsonnage avec la femme qu’il cherche, et ferait ves, dont le temps estcomme un véhicule: c’est
le lien entre les deux parties du film.
ce qui m’a reconduit au procédé du plan-séDiriez-vous que l’immersion est l’un des quence. Peut-être mon prochain film parleraprincipaux horizons du cinéma que vous t-il de radicalement autre chose et l’idée de filvoulez faire ?
mer ainsi ne m’effleurera pas.
Il y a deux principaux moments pour moi dans On peut avoir le sentiment que vous avez
l’histoire du cinéma. Le premier fut son inven- cherché à pousser plus loin quelque chose
tion, il y a un peu plus de cent ans, par les frè- que vous n’aviez fait qu’esquisser avec les
res Lumière: quand le train apparut sur l’écran, moyens du bord sur Kaili Blues. Mais
les gens dans la salle sautaient de leur siège, n’avez-vous pas eu peur que le geste perde
terrifiés, et pour moi c’est l’idée la plus joyeuse de sa pertinence d’un film à l’autre pour
et belle que je puisse me faire de la relation devenir une sorte d’effet de signature ?
d’un public à un film. Mais par la suite, avec le Je suis d’accord avec vous sur les risques de
développement des techniques cinématogra- s’enfermer dans un systématisme, une caricaphiques, les spectateurs modernes ont été en- ture de soi, mais je ne pensais pas du tout ainsi,
traînés, formés comme des professionnels, et ni même en termes de choix. Que je sois dans
il est très difficile d’obtenir à nouveau d’eux les conditions très contraintes de Kaili Blues
cette intensité de ressenti. Je
ou beaucoup plus outillé par la
veux donc faire des films qui resuite, seul m’importait ce que je
nouent avec ce sentiment, qui
voulais raconter, la thématique
émeuvent le public au point de
des films, qui dictait cette façon de
les remuer physiquement, de
procéder. Je suis étiqueté
concert, de les faire exister
aujourd’hui dans les médias chicomme foule aux réactions et
nois comme le «cinéaste qui fait
mouvements coordonnés. Pour
des plans-séquences très longs», et
moi c’est le plus désirable des obmême certains de mes proches
jectifs. C’est comme toute hism’en parlent comme si les films se
INTERVIEW résumaient à ça. J’ai l’impression
toire de premier amour, de première fois. L’intensité ne sera
que, parce que ce type de plan est
plus la même à l’usage, mais l’on rêve de re- inhabituel, c’est perçu comme une sorte de
nouer avec elle. Pour moi, les souvenirs, les rê- performance olympique, ou une course à l’arves et la 3D ont beaucoup à voir. Quand nous mement. Mais pour moi, ça n’a rien à voir: peu
fermons les yeux pour revenir à nos souvenirs, m’importe la durée du plan. Autre malenles choses nous apparaissent avec un relief que tendu: des gens croient aussi que j’utilise la 3D
n’a pas la réalité. Et quand on les ouvre, on comme une surenchère, par peur de me répés’aperçoit que c’était une illusion.
ter, mais ce qui m’a conduit à la 3D, c’est sa diAu risque de vous décevoir, cette réaction mension immersive, sa texture particulière qui
de panique des spectateurs de l’Arrivée peut donner le sentiment de se plonger dans
d’un train en gare de La Ciotat est un my- la matière du temps, de la mémoire.
the, ou du moins très exagérée.
Je voulais accomplir en direct le trajet avec
Ah bon ? Mais cela n’enlève rien à ce qui s’est mon personnage, de la façon la plus immersive
joué. Il y a une innocence qui s’est perdue, pa- possible et, pour cela, enregistrer le temps et
reille à celle d’un premier baiser, que j’aimerais la géographie de ce trajet, comme dans Elebien retrouver.
phant, de Gus Van Sant, que j’aime beaucoup.
En deux films, vous avez établi une sorte On aurait pu tricher et obtenir le même résulde marque de fabrique avec ces très longs tat en faisant plusieurs plans raccordés par truplans-séquences qui concluent vos films. cage numérique –les acteurs ne voulaient pas
Des prouesses qui dans vos films ne pa- croire au début qu’il était possible de faire
raissent jamais un coup de force. D’où vous sans– mais je voulais que ce soit comme une
sont venues l’idée et l’ambition de vous aventure, comme s’asseoir tous ensemble pour
lancer dans ces entreprises folles ?
regarder le soleil se lever.
Kaili Blues parle du temps. Et le moyen le plus
Recueilli par JULIEN GESTER
efficace de saisir quelque chose du temps est
Envoyé spécial à Kaili (Chine)
J. GESTER
dos nus et moites illuminés par une
lampe fatiguée ou des rues d’après
la pluie à l’éclairage irréel de néons
qui se réfléchissent du ciel au pavé.
S’il semble réconcilier les cinémas
de Hou Hsiao-hsien et de David
Lynch (référence certes un peu tarte
à la crème pour ce type de récit nébuleux), Bi Gan trace sa voie en confiant à Luo et à sa moitié le soin
d’expliciter la structuration chaotique de son film en théorisant sur la
différence entre cinéma et mémoire. Le premier est un espace de
la mise en ordre (la mise en scène)
quand le second est le territoire du
chaos, de l’enchevêtrement absolument indémerdable du vrai et du
faux ; le cinéaste chinois se proposant d’écrire un film avec le langage
de la mémoire.
u 27
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28 u
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
Cassius Green, alias Cash (Lakeith Stanfield) va vite obtenir une promotion grâce à son don magique. PHOTO ANAPURNA PICTURES RELEASE
«Sorry to Bother You», Marx à suivre
Critique radicale du capitalisme et du racisme,
la brillante fable de Boots Riley met en scène
l’ascension d’un télé-vendeur de centre d’appel,
jeune Noir ambitieux doté d’une voix de Blanc.
E
xcusez-moi de vous déranger, mais… Dès son titre,
Sorry to Bother You, de Boots
Riley, s’adresse à nous d’une formule de politesse qui annonce et
cache quelque chose. Celle-ci est
aussi la phrase d’accroche par laquelle son personnage principal,
Cassius Green, dit Cash, débute
toute conversation téléphonique
avec les personnes auxquelles il est
censé vendre quelque chose, dans
le call center d’Oakland (Californie)
où il vient d’être embauché. Mais la
formule du titre et celle du job n’ont
pas exactement le même sens, elles
n’annoncent et ne cachent pas la
même chose : on attendra en vain,
pendant tout le film, que Sorry to
Bother You finisse par nous vendre
enfin quelque chose. Il n’en fait
rien. Si le titre semblait avouer
d’avance quelque affinité publicitaire entre sa forme et son thème, et
c’est là l’humour agit-prop du film,
c’était par honnêteté et par ruse. Par
honnêteté, puisque aucune forme
aujourd’hui n’est innocente du règne de la marchandise. Par ruse,
parce qu’aucune forme non inno-
cente n’est quitte de son retournement en subversion.
Un film non seulement anticapitaliste mais communiste militant,
produit de façon comme on dit «indépendante» mais repris et distribué par Hollywood, est-il possible
aux Etats-Unis aujourd’hui? Peut-il
rencontrer le succès public et critique ? Ce succès, une fois venu,
doit-il être pris comme une reconnaissance artistique, une réussite
financière, ou comme une contribution à la révolution mondiale ?
Ces questions cessent d’être seulement naïves une fois reconnu le fait
que le film lui-même ne cesse de se
les poser, à travers la trajectoire
oblique de Cash, qui ne porte pas
pour rien ce surnom, faulknérien
mais monétaire.
Obsession. Sorry to Bother You,
film de science-fiction dystopique,
est une fable allégorique des plus
directes, dont il faut raconter un
peu l’histoire – peut-être, sorry
d’avance, un peu trop. Or, malgré
ses surprises narratives, le film contient aussi un antidote à la peur du
spoiler (l’angoisse-désir de savoir à
l’avance comment ça finit, mauvaise politique). D’abord par sa fin
ouverte sur un choix radical, faisant
d’elle le vrai début du film, qui commence où il finit (mais non l’inverse); ensuite par le grand spoiler
ironique – blague répétée dans le
film sous forme d’obsession – qui
dit qu’un jour le Soleil explosera et
que tout sombrera dans le néant de
l’oubli. Dystopie finale et dernière,
horizon cosmique comique de l’histoire humaine, mais en attendant:
quoi? La prophétie de la fin de l’univers n’a jamais été un bon argument
pour nier la réalité de la lutte des
classes.
On y vient: dans un futur où le capitalisme néolibéral est en train de
parvenir à ses fins (la réduction en
esclavage de la majeure partie de
l’humanité), et où notre monde
trouve à se reconnaître, Cash, jeune
homme noir, découvre la clef du
succès, dans le centre où il travaille,
sans être payé, en échange de la
promesse d’une promotion juteuse:
un don magique qui lui permet de
parler à ses clients d’une voix blanche, c’est-à-dire d’une voix de
Blanc. Corps noir, voix blanche
–monstre (de séduction) que le film
crée par une idée simple : l’acteur
Lakeith Stanfield est doublé par un
autre qui parle, d’après une bonne
réplique, «comme les Blancs croient
qu’ils sont censés parler». C’est le
doublage comme possession de surface, bonne image de quelque chose
comme l’Esprit, universel exploiteur, mettant au travail le corps noir
(puisque, selon sa logique, les Noirs
sont des corps), l’aliène et, ce faisant, ne le nourrit ni le loge, mais le
blanchit. Pour ne pas trop discourir,
disons qu’une bonne idée de cinéma contient son interprétation
infinie et multiple, en la donnant
comme évidente ou superflue.
Marionnette. Cash obtient sa
promotion, monte les étages par un
ascenseur pas social, devient instantanément très riche, et se retrouve à vendre autre chose que des
choses: de la force de travail réduite
en esclavage. Acceptant de faire
taire en lui tout conflit moral en
même temps que sa propre voix, il
se trouve confronté à son entourage, fait de personnages conceptuels convaincants (la femme qu’il
aime, activiste et artiste radicale
nommée Detroit; l’ami-frère qui est
«resté noir» ; le collègue syndicaliste) au moment où ceux-ci déclenchent un mouvement social, grève
et blocage brutalement réprimés.
En haut des échelons de sa traîtrise,
il rencontre le grand patron du système, joué par l’héritier million-
naire Armie Hammer. Ce qui donne
lieu, pour la fable, à la cristallisation
d’un conflit faustien ultime à propos duquel le film fait montre –en
laissant sa résolution en suspens–
d’une certaine finesse critique et
dialectique dont ce texte ne saurait
rendre assez compte.
Conflit politique et non moral ni intérieur: car Cash reste opaque et antipathique de bout en bout, s’agitant
de tout son charme sexy comme
une marionnette, surdéterminée
par les circonstances à peut-être devenir un héros révolutionnaire –au
long d’un film qui prend la forme
séduisante et divertissante des
œuvres ultrarapides de ce temps,
aggravant ce plaisir en une sorte de
rouerie distanciée, de satire formelle dissonante, machinalement
agréable jusqu’à la surchauffe et
l’explosion. Pour faire plaisir à Boots
Riley, aussi rappeur dans le groupe
marxiste-léniniste The Coup, on décrirait cet acte de politisation des
formes de l’entertainment-type par
une formule de Karl Marx: «Là, l’expression dépassait le contenu, ici le
contenu dépasse l’expression.»
LUC CHESSEL
SORRY TO BOTHER YOU
de BOOTS RILEY
avec Lakeith Stanfield,
Tessa Thompson… 1 h 51.
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
u 29
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CINÉMA/
«L’Amour debout»,
balade mentale
Dans un premier long
métrage touchant,
Michaël Dacheux
dresse le portrait d’un
garçon et d’une fille
qui, après avoir rompu,
apprennent à découvrir
leurs propres désirs.
L’
Amour debout, ou l’amour
qui marche et se cherche, le
sentiment amoureux déplié
le temps d’une longue balade qui
traverse Paris, la découverte de l’homosexualité, Pantin, les coucheries
avec un senior, Nogent-sur-Marne
ou Montfort-l’Amaury. Léa (Adèle
Csech), une guide qui vivote en racontant les quartiers de la capitale,
quitte Martin (Paul Delbreil), un
jeune homme, apprenti cinéaste en
quête de son premier film. Une rupture chagrine mais discrète, dépassionnée. Chacun emprunte alors,
durant une année, une route différente. Le film s’ouvre à l’automne.
Léa et Martin se retrouveront-ils
quand viendra l’été? Peut-être est-il
plus important de savoir s’ils vont
déjà se trouver. Le trajet qu’ils suivent est globalement symétrique :
après la séparation, Léa et Martin se
dotent chacun d’un colocataire et
d’un amant. Il se révèle aussi d’une
surprenante douceur, méandre
après méandre les protagonistes
prenant le temps de comprendre
leur propre évolution. Un ami de
Martin, Jérôme, théorise: «Un film
nous apprend des choses sur nousmêmes. Comme un meilleur ami.»
Martin apprendra qu’il est pédé, ce
dont il aura honte, avant de se raisonner. Léa comprendra, dans les
bras d’un autre, un musicien
contemporain du double de son
âge, qu’elle a peut-être trop aimé
Martin.
Force magnétique. L’Amour debout tient en équilibre sur des jeux
d’attraction et d’hésitation. «Quand
on n’a plus d’attache, vers quoi sommes-nous attirés?» pourrait être son
sous-titre. L’enjeu se situe dans la
différence entre la liberté d’aller
vers telle personne et la soumission
Martin (Paul Delbreil) se découvre grâce à Bastien (Samuel Fasse). PHOTO ÉPICENTRE FILMS
à la force magnétique qui nous
entraîne vers telle autre. Pour tenter
de se repérer dans ce Sturm und
Drang contemporain aux larmes
ravalées, le film multiplie les références et, au hasard des rues ou des
rencontres à la Cinémathèque, cite
des figures musicales (Schumann le
romantique et Ravel le moderne),
littéraires (Fritz Zorn, Verlaine),
philosophique (Deleuze) ou cinématographiques (Boris Barnet et
Jean Eustache, dont la Maman et
la Putain est le parrain désigné du
film). Ce name dropping nourrit et
parasite l’Amour debout : plan du
Belvédère (maison de Ravel), l’actrice Françoise Lebrun joue son propre rôle… Il constitue une constella-
tion culturelle solide à laquelle les
protagonistes s’accrochent pour
donner du sens à leur existence,
voire leur désarroi.
Sphinx. Le film se plaît à lancer
dans ce dédale initiatique un personnage décalé qui n’appartient à
aucun groupe: Tristan. Matheux et
vierge, il surgit de nulle part pour
aider Martin et explique plus tard
les lois de l’attraction magnétique
lors d’un atelier au Palais de la découverte. Somnambule, il se trouve
aussi aveugle que les autres sur la direction à suivre, tout en se montrant
complètement déconnecté de cette
recherche. Ce sphinx moderne fascinant passe et influence les autres
tout en conservant son mystère. On
ne saura pas au final si, via un cours
de madison, Martin revendique son
«homosensualité», ni si Léa a trouvé
un amour ou un soutien. Mais les
spectateurs, eux, auront découvert
en Michaël Dacheux, dont c’est le
premier long métrage, un cinéaste
attachant, sachant frayer une narration claire tout en faisant deviner les
bouillonnements des questionnements intérieurs. Un metteur en
scène qui aime se perdre tout en sachant où il va.
GUILLAUME TION
L’AMOUR DEBOUT de MICHAËL
DACHEUX avec Paul Delbreil,
Adèle Csech, Samuel Fasse… 1 h 23.
«Ulysse et Mona», Cantona que la mort
Jouant du fragile
décalage entre
drame et comédie,
Sébastien Betbeder
filme avec douceur
et humour le
périple d’un artiste
retiré du monde
en quête de
réconciliation.
U
lysse et Mona se
maintient périlleusement en équilibre
entre l’aspect conventionnel de l’histoire racontée et
l’originalité de la plupart
des solutions trouvées par
le cinéaste et ses acteurs
pour la mettre en scène et
l’incarner. Du côté du déjà-vu flirtant avec le cliché,
on pourrait résumer le scénario ainsi : un artiste
ayant fui son art et le
monde est ramené à la vie
et à l’amour par une jeune
admiratrice. Commence
alors un road-movie rédempteur où, sentant la
mort venir, l’ours se réconciliera avec son ex-femme
et le fils qu’il a abandonné.
Heureusement, à partir de
ce canevas rabâché, Sébastien Betbeder parvient souvent à nous surprendre, à
nous amuser ou nous toucher en contournant presque toujours les déroulements ou issues attendus.
Dans un geste subtilement
antinaturaliste, il désamorce tout ce que son scénario pourrait contenir
d’emportements ou de colères. Il filme avec douceur
tout ce qui a priori n’est pas
doux, en y injectant un discret humour quasi permanent. Pour le dire autrement, il filme un drame
comme une comédie, sans
que l’on ne bascule jamais
franchement d’un côté ou
de l’autre. Cette délicatesse
passe aussi par les acteurs,
Manal Issa et Eric Cantona dans les rôles de Mona
et d’Ulysse. PHOTO SOPHIE DULAC DISTRIBUTION
pas seulement les principaux (dont un Cantona à la
présence plus indéniable
que ses qualités de jeu)
mais aussi, et plus encore,
par ceux qui ont en charge
les rôles secondaires (notamment Marie Vialle, Jonathan Capdevielle, Quen-
tin Dolmaire, Nicolas
Avinée) tous étonnants
dans leur façon de sauver
leur personnage des
conventions sans pour
autant tomber dans une
fantaisie ostentatoire.
Ce fragile décalage est l’enjeu permanent du film qui,
non sans maladresses et
sans toujours éviter quelques bizarreries faciles,
parvient à l’emporter à
force d’attachement sincère pour tous ces êtres un
peu maladroits et perdus.
L’une des façons de reconnaître un film qui aime ses
personnages comme on
aime des vivants est qu’il
semble que ce sont eux qui
y dirigent le récit plutôt
que l’inverse. Et c’est ici
d’autant plus important
que ça touche à leur nature
commune et à la façon
dont ils parviennent plus
ou moins à la tordre : justement, une difficulté à se
décider, une forme de fatalisme, mais qui les conduit
finalement à une grande
tolérance, et donc à une réconciliation apaisée plutôt
qu’à une attente désabusée. En ce sens, l’une des
scènes les plus réussies et
emblématiques du film est
un hold-up raté dans une
station-service, au dénouement totalement imprévisible, où chacun constate
son refus du drame et de la
violence. La résignation
morne et l’état dépressif
sont alors étonnamment
retournés en qualités morales : l’impossibilité de juger, le dégoût du conflit,
l’acceptation de l’autre
dans toute sa détresse.
C’est alors qu’advient le
seul salut possible, le seul
événement digne : la rencontre. Soit simplement
la possibilité de se tenir
ensemble dans un même
espace, un même cadre.
Et plus tard, la mort
prendra la forme non
moins digne d’une simple
sortie de champ.
MARCOS UZAL
ULYSSE ET MONA
de SÉBASTIEN BETBEDER
avec Eric Cantona,
Manal Issa, Quentin
Dolmaire… 1 h 22.
30 u
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
José Garcia et
Valérie Decobert
dans le nouveau
film de Pascal
Thomas. PARADIS
FILMS. AD VITAM
«A cause des filles..?»,
cœurs à marée basse
Fidèle à la comédie
chorale dans laquelle
il excelle, Pascal
Thomas offre, autour
d’un mariage qui vire
au fiasco, de belles
saynètes servies par
un casting fringant.
B
onheur de retrouver le
meilleur Pascal Thomas. On
en suivait le talent intermittent depuis sa dernière œuvre majeure, la Dilettante (1999), et la fâcherie fâcheuse avec Jacques
Lourcelles, son scénariste attitré (et
le critique essentiel que l’on sait). Le
revoici, le cinéaste fantasque de la
communauté improbable, du phalanstère éphémère, de la réunion
étoilée. Réunion de groupe qui fort
heureusement n’excédera pas le
temps du film, de ses histoires entremêlées, en une dispersion, après
la chanson finale, évitant à des figures aimables parce que singulières
de se rabougrir en classe moyenne
recroquevillée, corps en bloc cocardier, esprit de clocher. Le temps
d’un voyage, d’un mariage, d’une
saison de jeunesse ou de vacances
entre amis, des personnages sont
regroupés pour une occasion un
peu oiseuse, pour une coexistence
vaille que vaille qu’il faut bien
égayer, et qui ne trouvent rien à
faire d’autre que de raconter des
histoires, que de se (la) raconter un
peu. Et puis s’en vont.
Ragots. A cause des filles..? reprend la trame d’un précédent film
de 1981 de Pascal Thomas, Celles
qu’on n’a pas eues, dans lequel un
petit groupe improvisé d’hommes
(et une femme) coincés dans un
compartiment de train, le temps du
trajet, se remémoraient leurs
meilleurs échecs amoureux à tour
de rôle. Le principe est ici identique : à tire-d’aile et à tour de rôle
– sur fond étale du bassin d’Arcachon, ses cieux changeants et ses
CINÉMA/
puissantes nuances de gris, tout au
long d’un festin gêné et arrosé– se
déploie le récit à tiroirs de déconvenues amoureuses, un film à sketchs
si l’on veut, comme certaines comédies italiennes ou les Buñuel tardifs
(type le Fantôme de la liberté ou le
Charme discret de la bourgeoisie), à
cause de cette construction en historiettes et saynètes s’enfonçant
toujours plus loin dans le fantastique. Et la satire bourgeoise.
L’occasion oiseuse ici: un mariage
est célébré qui tourne au fiasco. Le
marié s’enfuit avec une femme mystérieuse en décapotable et foulard
de soie venue le cueillir à la sortie de
l’église. La mariée et tous les convives se retrouvent attablés en bord
de mer dans une ambiance à marée
basse, au pied d’un phare, à gober
des huîtres et à boire du blanc en
patientant pour un improbable retour du «noceur» échappé. Autour
des tables et des goélands, dans le
faux embarras général et les ragots
divertis, chacun y va de sa petite
histoire indirecte, sa confession
quant aux surprises de l’amour.
Bonnes, mauvaises, les loupés du
cœur, toujours. Les dupés de l’aventure rocambolesque se suivent sans
se ressembler, entre pure farce
(l’épisode hilarant du faux peintre
et de la vraie muse, du Tartuffe dans
une leçon de littérature leste, du
cambriolage par des Musidora encagoulées en cours d’adultère ficelé)
et poésie décalée «éromystique»
– bel épisode de la maîtresse du
veuf pervers, ou du vieil homme et
la mort. Parfois, on se croirait chez
Mocky, ou chez Brisseau.
Punition. On est bien chez Pascal
Thomas. La libre gratuité de ce cinéma en fait le charme insigne, tant
c’est devenu saugrenu. Comme il y
a encore Mocky et Brisseau, donc,
comme il y avait Jacques Rozier,
perdu de vue depuis Fifi Martingale (2001), comme il y a Joseph
Morder et comme il y a Pierre Léon,
subsiste ce cinéma des «quatre
coins» (comme le jeu). Chacun dans
son coin, tous échangent et échappent à leur poste, se relaient au centre, la solitude en punition. Ce mercredi, c’est Pascal Thomas qui s’y
colle, remontant sur les planches de
son théâtre français, avec ses acteurs fendards, cinéma de la classe
moyenne et des ridicules des hommes aspirant à une communauté
inavouable, de filles et de garçons,
telle une troupe qu’on emmènerait
partout avec soi. Pour montrer
quoi? Par exemple: le geste insolite
et drôle, et beau, d’attraper une
mouche dans la chambre d’une
morte.
CAMILLE NEVERS
A CAUSE DES FILLES..?
de PASCAL THOMAS
avec François Morel, José Garcia,
Rossy de Palma, Audrey Fleurot,
Pierre Richard… 1 h 40.
«Les Estivants», ronde d’ennui
Ressassant la matière de ses films
passés, Valeria Bruni-Tedeschi stagne
sans évoluer dans les mêmes névroses.
R
evoilà le carrousel
Bruni-Tedeschi !
Montez, montez, au
moins quatre tours garantis ! Oui : un coup hilarant,
un coup exaspérant, un
coup touchant et… un coup
lassant, il faut bien
l’avouer. Les animaux de
bois sont là, on en reconnaît certains (la matriarche
richissime, la sœur au névrosé vaporeux, l’ex-amant
poseur et tout en moue…),
et puis il y a les nouveaux
(la fille adoptée, le cuisinier sexy, l’homme à tout
faire dépressif…). Ils montent et ils descendent, se
croisent et se toisent,
les Estivants jouant du
«upstairs-downstairs» des
maîtres et valets britanniques, empruntant aussi
aux comédies italiennes,
aux Noces de Figaro, voire
au cinéma français – clins
d’œil à Partie de campagne
de Jean Renoir ou Ma
Loute de Bruno Dumont.
On en conclura, à raison,
que les Estivants est un
film travaillé par les rapports de classes, mais
ceux-ci sont finement analysés plutôt que condamnés. La clairvoyance, voire
la lucidité, n’empêchant
jamais la complaisance.
Et sinon ? Malgré un incipit
autocritique très drôle
– sont reprochées à Valeria
Bruni-Tedeschi (VBT), lors
d’une commission au CNC,
les similitudes entre ses
films –, les ingrédients qui
ont servi à l’élaboration des
précédents volets se retrouvent ici. Soit un regard
laser sur les névroses de
classe, un sens du portrait
servi par des comédiens au
taquet (comme la trop rare
Valeria Golino dans le rôle
de la sœur, ou un Pierre
Arditi plein d’une odieuse
bonhomie de droite dans
celui du beau-frère), un
discours sur ce que peut
l’art face à tout ce tintouin,
et un travers de roman à clé
exhibitionniste aux attraits
voyeuristes. Ce dernier
donnera envie aux plus informés d’y reconnaître
Nicolas Sarkozy ou Louis
Garrel et, naturellement,
jubilation et malaise s’ensuivront.
Jouant ici un nouvel avatar
de son personnage récurrent, cinéaste et héritière
un peu détraquée, VBT se
retrouve l’été dans l’opulente villa familiale de la
Côte d’Azur pour décompenser : elle vient de se
faire plaquer. Mais les Estivants, dans sa narration,
est aussi une sorte de making-of d’Un château en
Italie, le précédent film de
VBT, car il en raconte l’écriture laborieuse, et les résistances familiales qu’elle
suscita. Cela crée peu à peu
un étrange sentiment
de déjà-vu, comme si ce
film-ci était un brouillon
postdaté de l’autre, ou une
lettre d’excuse, et peut-être
ce ressassement rétrospectif est-il le signe de ce qui
ne va pas : le sentiment que
les années passées n’ont
aucunement fait évoluer le
propos, ni le regard posé
sur la foule certes bien croquée qui s’y agite. Ce n’est
pas qu’on voudrait qu’elle
VBT signe ici son quatrième film. PHOTO AD VITAM
soit crucifiée, seulement
envisagée avec une hauteur adulte. A force que
tourne et retourne le même
petit carrousel, l’ennui
pointe, et les spectateurs se
sentiront peut-être naître
une affinité pour ce personnage qui, à l’écran, est
payé pour tenir la main
d’une vieille femme lors de
ses angoisses nocturnes.
ELISABETH
FRANCK-DUMAS
LES ESTIVANTS de
VALERIA BRUNI-TEDESCHI
avec elle-même, Pierre
Arditi, Valeria Golino,
Yolande Moreau… 2 h 08.
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
TICKET
D’ENTRÉE
FILM
SEMAINE ÉCRANS
La Mule
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
1
533
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
541 790
1 016
CUMUL
541 790
Green Book
1
323
230 659
714
230 659
Glass
2
402
265 940
662
805 053
Yao
1
248
156 440
631
156 440
The Hate U Give
1
173
84 038
486
84 038
Creed II
3
515
211 519
411
1 478 499
Les Invisibles
3
471
193 745
411
881 637
Spider-Man: New Generation
7
31
12 077
390
770 468
Tandis que la Mule, qui marque le retour à l’écran de la
présence grommelante de Clint Eastwood, fait carton plein,
Glass réalise un excellent parcours en France dans la lignée
du succès du précédent film de M. Night Shyamalan,
Split (2017), dont il reprend les principaux personnages pour
les confronter à ceux d’Incassable (1999). Aux Etats-Unis,
où il a déjà engrangé 73 millions de dollars, le film est même
toujours premier du box-office après deux week-ends
d’exploitation. (SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU 27 JANVIER)
Après Moonlight, oscar du meilleur film en 2017, Barry Jenkins s’est attaché à retranscrire la musicalité et la puissance du texte de Baldwin. PHOTO MARS FILMS
«Beale Street», outrages et désespoir
Adapté du roman de
James Baldwin, le film
de Barry Jenkins narre
avec force l’histoire
de deux jeunes parents
confrontés à une
accusation de viol dans
le Harlem des années 70.
A
u bout d’une dizaine de minutes d’immersion dans son
nuancier de tons mordorés
et sa musique enveloppante plus
que de raison, on se dit que Barry
Jenkins est inconscient d’avoir introduit Si Beale Street pouvait parler par une citation qui annonce le
contraire de ce qu’il nous montre.
Signée James Baldwin, auteur du
roman du même nom et géant de la
littérature américaine du XXe siècle
dont un cinéaste américain s’empare ici pour la première fois, plus
de trente ans après sa disparition,
elle présente la Beale Street du titre
comme une «rue bruyante» de
La Nouvelle-Orléans (en réalité, on
la trouve à Memphis) et invite le lecteur à «y trouver du sens» comme
dans un «fracas de batterie». Or, du
bruit, Beale Street, film de bois et de
peau, n’en contient pour ainsi dire
aucun – en tout cas qui rudoie le
spectateur sans prévenir ou le précipite dans la confusion. Tout ou
presque s’y exprime en sourdine,
y compris les coups les plus âpres,
la passion la plus ardente et les
échanges les plus malveillants,
quand le montage, intensément soigné et sensuel, chaperonne une
narration qui coule jusqu’à sa
conclusion comme les volutes de
cordes, cuivres et vibraphone filtrées qui l’accompagnent souvent.
Merdier. C’est qu’il faut un peu de
temps pour s’acclimater à la musique subtile de Barry Jenkins, qui ne
contourne aucune des violences de
ses tragédies sociales mais a appris
à y intégrer le déni et l’indifférence
des sociétés qui les font advenir.
Comme Moonlight, oscarisé de
force plus que de gré en 2017, dont
certains ont pu confondre la délicatesse avec de l’afféterie plastique ou
de l’affadissement pour complaire
à tous les publics, Beale Street traite
de la violence, du racisme et des
indécences comme un mal au long
cours, qui étourdit et ronge les âmes
tous les jours de la vie au moins
autant qu’il fait chavirer les destins
soudainement.
L’intrigue elle-même, réputée dans
l’œuvre de Baldwin pour son optimisme latent, érode ses personnages plus qu’elle ne les martyrise. Les
deux protagonistes, Tish et Fonny,
sont deux très jeunes adultes qui
s’aiment fort et tendrement dans le
Harlem désabusé du début des années 70, au moment où la population afro-américaine réalise que la
révolution entamée dans la décennie précédente ne portera aucun
fruit sans radicalisation politique.
Leurs deux familles, les Hunt et les
Rivers, ne s’entendent pas forcément –la mère de Fonny est une bigote qui n’aime pas qu’on puisse
s’aimer si librement– mais les deux
protagonistes sont très entourés par
la famille de Tish. Le drame, que l’on
découvrira progressivement, surgit
d’une accusation de viol impossible
qui envoie Fonny en prison et force
Tish à lui apprendre à travers la vitre
d’un parloir, de la voix très douce et
optimiste qui est la sienne, qu’ils
vont avoir un enfant.
Dès lors, la bluette se mue en merdier – «It’s all shit», se plaint Tish ;
«But we in it now» («Mais mainte-
nant on est dedans»), lui rétorque sa
sœur, Ernestine – mais Jenkins,
avec Baldwin, n’a pas pour projet de
figurer l’enfer. Plutôt de le tenir
hors champ, dans la prison où
Fonny attend et où, s’il faut croire
les ecchymoses qui vont et viennent sur son visage, il se fait fréquemment passer à tabac, comme
la réalité infecte que le couple tente
d’oublier pour un ailleurs dont un
enfant, au fur et à mesure qu’il
grossit dans le ventre de sa mère, va
peu à peu bâtir la tangibilité. A un
moment de terreur qui semble
répondre mot pour mot à une scène
glaçante de Moonlight («You don’t
know»), un ami de passage révèle
l’enfer traumatisant qu’il a vécu incarcéré. A un autre, Jenkins glisse
des images d’archives pour délivrer
les racines historiques de son mélodrame, livrées en voix-off par KiKi
Layne, qui joue Tish : «Il n’y avait
pas assez de magistrats pour juger
tous ces hommes de ce dont on les
accuse.»
Uppercuts. Mais pour ne pas trahir Baldwin, dont la propre colère
suffit amplement à nourrir son film,
le cinéaste s’en tient surtout aux
mots de sa littérature, dont on se
pique, en la voyant si puissante
dans sa transposition à l’écran,
qu’Hollywood ait attendu si longtemps pour se l’approprier. Ainsi
cette comparaison entre les coups
de pied du fœtus dans le ventre et
les uppercuts de Mohammed Ali,
mise en images littéralement, dans
un emballement inoubliable: «Nous
commençons à avoir un dialogue
acerbe, cette chose et moi; elle donne
un coup de pied et je laisse tomber
un œuf sur le parquet; elle bouge et,
soudain, la cafetière se renverse sur
la table; un autre coup de pied et le
parfum que j’ai vaporisé sur ma
main remplit ma bouche de salive
amère.» Jenkins et Baldwin avaient
donc ceci en commun qu’il fallait
que le premier adapte le deuxième
pour qu’on le découvre enfin: dans
leur œuvre, la vie emporte tout, jusqu’au désespoir le plus noir et le
plus profond.
OLIVIER LAMM
SI BEALE STREET
POUVAIT PARLER
de BARRY JENKINS
avec KiKi Layne, Stephan James,
Regina King… 1 h 59.
Libération Mercredi 30 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
1, 2, 3, viva l’Algé-roi
Soolking Star en son pays et en France grâce à ses titres
entre pop, rap et raï, l’Algérien apprend à contrôler son
image après des années galères. De «Guérilla» à «Dalida».
E
n face de nous, il y a ce bonhomme très fin, un peu dans
les choux, qui a choisi Soolking comme pseudonyme
– un squelette guitariste dans le manga japonais One
Piece– et qui fabrique de la musique pas totalement identifiée. Un peu rap, un peu raï, un peu pop, un peu tout: au vrai,
on ne sait pas trop. Dans ses clips, il bouge parfois comme si
son corps était en réglisse, jamais sans un couvre-chef et des
lunettes. Tout se tient finalement: il y a quelques années encore, il fut brièvement acrobate dans
un cirque, en Seine-saint-Denis. «C’était
bien…» Point.
«Dalida». En janvier 2018, il a débarqué,
un soir, dans les studios de Skyrock pour chanter Guérilla.
En dépit de l’artisanat apparent, tout a été scénarisé, filmé,
puis posté sur YouTube. Un gars en dreadlocks simule un air
de trompette comme s’il était né avec, tandis que lui chante
«la, la, la, la…» entre deux rimes sur les damnés et Muammar
al-Kadhafi. 180 millions de vues, record pour la radio, le
compteur continue de tourner. Mais diable, que s’est-il
passé ? Est-ce le refrain entêtant, que Laurent Bouneau, le
patron de Skyrock, compare à «un Chant des partisans, version nord-africaine»? La voix presque naturellement autotu-
née qui peut hanter durablement une caboche? De la féerie
qui s’estompera ? Ou du talent brut et durable ? A partir de
ce soir-là, on jurerait que ce type, qui superpose l’argot des
quartiers populaires à son accent algérois, galoperait même
si on lui sectionnait bras et guiboles. Ses tubes se classent
dans les tops français et internationaux, dont Dalida, reprise
maison du Paroles, paroles de la diva. YouTube et son algorithme font foi: il est partout, parce qu’on se l’arrache, mine
à clics. Soolking : «Ce qui est certain est
que l’on a créé un délire.» Laurent Bouneau : «Certains appellent le créneau de
Soolking la “pop chicha”. Disons que c’est
un peu l’équivalent maghrébin de l’afro trap pour l’Afrique
de l’Ouest.» L’intéressé: «Les sonorités orientales ont une certaine cote. Du raï des bas-fonds parvient à réaliser
100 000 vues sur YouTube. Il se passe quelque chose.»
Et puis il y a le récit autour qui enveloppe de chair fraîche tous
les os. Il a quitté l’Algérie au milieu des années 2000 et a vécu
les galères de l’exil. La rue, les boulots au noir, la paperasse,
la discrimination. En 2008, il tente une première fois sa
chance en France. Jette l’éponge et rentre au bout de quelques mois. En 2013, il retente, cette fois à plusieurs, avec les
LE PORTRAIT
membres d’Africa Jungle, son groupe. Succès, et donc ronds
à la clé. Nos confrères, de toutes nationalités, l’entraînent
souvent sur le même chemin : tu as vécu la gueule sur le bitume et te voilà te trimballant sur des nuages. Ça fait quoi
d’être un ex-pauvre? A nous: «Quand je galérais, ce que je voulais le plus, c’était un appart. Ça doit paraître bizarre.
Aujourd’hui, je suis locataire, mais Inch Allah, quand j’aurai
de l’argent, ça serait le rêve d’acheter.» Sur sa mine de divorcé
du sommeil : «C’est le moment de faire de l’oseille, de mettre
ma famille à l’abri. La musique, même quand elle ne marche
pas, reste magique. Mais je ne veux pas me dire “je n’ai rien
fait” si un jour le succès s’arrête.» K Smaïl, journaliste culture
au quotidien algérien El Watan: «Pour la jeunesse algérienne,
il est l’équivalent, en termes d’image, de Riyad Mahrez [élu
meilleur joueur de foot d’Angleterre en 2015-2016, ndlr]. Depuis un an, sa voix résonne jusque dans les hammams. Il est
écouté en boucle, ce qui étend sa notoriété aux parents. La success-story, au-delà de la musique, plaît à la jeunesse: il est l’Algérien qui a réussi et a réalisé un rêve.»
Bruce. Abderraouf Derradji, 29 ans, est né dans la banlieue
d’Alger. Mère gestionnaire dans un lycée, père ex-boxeur,
ex-cheminot, un peu musicien et salarié un temps d’Air Algérie. L’enfance, pour ce qu’il confesse : les arts martiaux, la
plage, le Club Dorothée et les allers-retours en France, en famille, jusqu’à ses 6 ans. Le contexte au pays fait relativiser le
tout. Il pousse pendant et
après la décennie noire (19912002), qui fit des dizaines de
10 décembre 1989
milliers de morts. «J’ai vécu
Naissance à Alger.
des trucs… J’ai des souvenirs
Janvier 2018 Explose
de ouf. Mais j’avais moins
après un passage
peur, car j’étais jeune. On n’en
à Skyrock (180 millions
parle pas quand on évoque
de vues).
cette décennie, mais le plus
Novembre 2018 Fruit
dur, c’est l’après. Tout est à redu démon, album
faire, tu pars de zéro. Et là, tu
certifié disque d’or.
te dis, on fait quoi ?» Avec sa
main, il simule la trajectoire
d’un avion au décollage. Guérilla l’a fait monter d’un coup,
comme ça. Mais lui revendique un CV (paluche parallèle au
sol) et donc le mérite dépassant le gros coup éphémère: «L’année d’avant Guérilla, j’avais déjà un petit public en France. Je
faisais des clips, des concerts, des showcases à droite, à gauche.
J’avais déjà fait un hit en Allemagne.» En Algérie, il fut batteur,
danseur, puis chanteur – mettons rappeur à cette époque –
au sein d’Africa Jungle. Avec une troupe locale de chorégraphes, il avait même fait un petit tour du monde, lequel l’a
mené jusqu’au Japon : «J’ai fait une photo avec la statue de
Bruce Lee, tu vois laquelle ?»
Pas de femme, pas de copine, pas d’enfant. Son petit frère et
sa petite sœur, étudiants, vivent avec lui pas loin de Villeneuve-la-Garenne, en petite couronne parisienne. Ici et là en interview, il en fait une affaire de principe: soulager ses parents.
Dans son coin, il écrit un manga et admet, si d’aventure on
voulait lui accoler un péché mignon, un faible pour les lunettes à plus de 1000 euros. Sinon, il dit ne jamais consommer
d’alcool : «Je suis musulman.»
Marine. On l’a croisé dans un studio parisien, fief de Sofiane,
rappeur qui touche à tout, avec succès, depuis deux ans. Avec
son équipe, ce dernier, qui a signé Soolking sur son label, a
théorisé une méthode d’interview: quand la pente paraît glissante, on contourne en finesse, sans se retourner. Ce qui
amène Soolking, entre autres, à relativiser la dimension politique du titre Guérilla, où il est question de «voler les riches»
qui ont tout pris aux démunis. Funambule: «Le refrain, ça devait pas être Guérilla mais Maria à la base. Parce que j’ai une
pote qui s’appelle Marine.» Sofiane, sur l’état de forme de son
protégé: «Il vit une période complexe… Il découvre que des gens
autour de lui changent. Sa qualité est qu’il reste productif quoi
qu’il arrive. Parce qu’il a conscience que s’il doit gérer de plus
gros coups durs et qu’il n’a plus la tête à la musique, il aura
besoin de titres en réserve.»
Six ans qu’Abderraouf Derradji n’est pas rentré chez lui à cause
d’un service militaire pas accompli. Son statut aidant –visage
international –, tout est rentré dans l’ordre. Un concert est
prévu. K Smaïl: «Ce sera assurément celui de l’année. Des gens
n’attendent que de le voir en vrai.» Récemment, Soolking, produit de soft power, a posé avec l’ambassadeur d’Algérie à Paris.
Avec son bonnet et ses lunettes. •
Par RAMSÈS KEFI et VINCENT COQUAZ
Photo IORGIS MATYASSY
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