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2019-01-31 Liberation

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Le président chinois du groupe HNA, Wang Jian, est mort en juillet à Bonnieux (photo en bas à droite). PHOTOS XAVIER POPY. REA ; PATRICK GHERDOUSSI
2,00 € Première édition. No 11716
JEUDI
IDÉES
ET
ESSAIS
JEUDI 31 JANVIER 2019
www.liberation.fr
FOUGUE
SENTIMENTALE
La vie d’«Emma
la rouge»
ESPAGNE
Vox, la percée
de l’extrême
droite catho
NATHALIE
LOISEAU
«Le Brexit, un
échec pour l’UE»
PAGES 28-29
PAGES 8-9
PAGES 12-13
DANS LE LUBERON
L’ÉTRANGE MORT
D’UN MILLIARDAIRE
CHINOIS. ENQUÊTE
De Pékin à Bonnieux,
en passant par New York,
«Libération» est parti
sur les traces de Wang Jian,
le patron d’une multinationale
mort en juillet dans le Sud.
De nombreux éléments
viennent contredire la thèse
officielle de l’accident.
PAGES 2-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,80 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,20 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 22 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,90 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 5,00 DT, Zone CFA 2 500 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
ENQUÊTE
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
ENQUÊTE
WANG ET LA CHUTE
DU MUR DE BONNIEUX
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le 3 juillet 2018, le Chinois Wang
Jian, PDG de la multinationale
HNA, mourait après une chute
de 8 mètres, dans le sud-est
de la France. Plusieurs
témoignages exclusifs recueillis
par «Libération» infirment
l’hypothèse d’un accident,
comme l’avait conclu l’enquête
de gendarmerie.
I
A Bonnieux, sur les
lieux de la chute
de Wang Jian.
l est à peine conscient. Le corps
a percuté de plein fouet le sol,
après une chute d’environ
huit mètres. Quelques secondes
plus tôt, Wang Jian était perché sur
le petit muret entourant la vieille
église. Il n’a pas beaucoup saigné
mais respire péniblement, les yeux
révulsés. Autour de lui, ses deux assistants ont tenté de le maintenir
éveillé jusqu’à l’arrivée des secours.
Mais Wang Jian ne se relèvera plus:
ce mardi 3 juillet 2018 à Bonnieux,
petit village du Luberon, le puissant
patron du conglomérat chinois
HNA meurt à 56 ans, sur les marches d’un vieil escalier de pierres.
«Un accident bête», conclura la justice française début septembre :
Wang voulait se faire prendre en
photo devant le paysage. Il a grimpé
sur le muret et a perdu l’équilibre.
Affaire classée.
Mais pas pour le reste du monde.
Pendant plusieurs semaines, la
mort de Wang Jian va enflammer
les réseaux sociaux chinois et faire
phosphorer tout ce que la presse internationale compte d’experts en
espionnage et en «morts à la chinoise». Tous les scénarios sont éla-
R
PATRICK GHERDOUSSI
VA
Photo
Photo, opéra,
théâtre
borés, discutés, même les plus fous,
comme celui de la substitution des
corps. Pour une raison simple: dans
la Chine de Xi Jinping, le patron
d’une multinationale aussi tentacu- Bonnieux en ce mois de décemlaire et endettée que HNA (lire bre 2018. L’hiver a gelé les toits du
page 5) ne tombe pas bêtement d’un petit village perché, mais le soleil
mur pour une photo de paysage tape encore sur le mur de pierre
provençal. Trop gros.
haut de 1,20 mètre, bâti cinq
Quatre mois plus tard, le 20 novem- cents ans après l’église du XIIe siècle
bre, de l’autre côté de l’Atlantique, qu’il encercle. Au loin, depuis le
c’est un attelage improbable qui muret, on peut contempler le vert
s’avance vers la tribune, installée des pins et des cèdres du Petit Lubedans un grand hôtel new-yorkais. ron. Ce n’est pas la plus belle vue du
Face aux caméras, Steve
coin, assurent les
Bannon, l’ex-conseiller
habitués. De l’autre
DRÔME
sulfureux de Donald
côté de l’église, le
Trump, serre vigoupanorama depuis
reusement la main
un belvédère couALPESde Guo Wengui, un
vre les champs de
DEVAUCLUSE
HAUTEGARD
dissident chinois
lavande, le crâne
PROVENCE
Avignon
milliardaire réfugié
dégarni du Venaux Etats-Unis. Les
toux et les bancs de
Bonnieux
deux hommes viencoquelicots verBOUCHES-DU-RHÔNE
nent d’annoncer la créamillon qui habillent la
10 km
tion d’un fonds doté de
vallée aux beaux jours. Un
100 millions de dollars, destiné à paysage particulièrement prisé par
enquêter sur les exactions commi- les touristes asiatiques, qui y afses par le gouvernement chinois. fluent l’été. C’est pourtant la vue de
Emprisonnements arbitraires, tor- l’autre côté de l’église, depuis le muture, assassinats maquillés en suici- ret, qu’aurait préféré immortaliser
des ou morts accidentelles… Des Wang Jian, ce mardi 3 juillet.
crimes perpétrés dans l’indiffé- Quand son Boeing 787 personnel,
rence générale, dénonce Steve Ban- l’un des avions les plus luxueux du
non, «sidéré» qu’il n’y ait «pas d’in- monde, atterrit la veille à l’aéroport
dignation». Car, pour l’ex-stratège de Marignane, le puissant patron
de Donald Trump, il ne fait guère de chinois de HNA est censé venir en
doute que derrière la mort de Wang vacances. Un séjour d’une semaine,
Jian se cache un assassinat politi- monté dans la précipitation. Quelque perpétré par Pékin, allant jus- ques jours auparavant, Wang Jian
qu’à comparer sa disparition à celle a fait appeler son ami Daniel Vial,
du journaliste Jamal Khashoggi, dé- propriétaire d’une maison à Boncoupé en morceaux à Istanbul par nieux, pour lui faire part de son inun commando saoudien.
tention de revenir dans ce charLes enquêteurs privés de ce drôle de mant village du Luberon que son
duo, envoyés plusieurs fois à Bon- ami français lui avait fait découvrir
nieux, auraient d’ailleurs découvert un an auparavant. Vial connaît la
Chine depuis trente ans et Wang depuis quatre ans. A la fin des années 80, après avoir accompagné
Pierre Cardin lors de son premier
voyage à Pékin, il est devenu président du comité de sauvegarde de la
grande muraille de Chine. Depuis,
D.
STÉPHANIE HAROUNYAN
(à Bonnieux) avec GRÉGOIRE
BISEAU, LAURENCE
DEFRANOUX et ISABELLE
HANNE (à New York)
AR
Par
de multiples anomalies qui mettraient à mal la version de la justice
française. Le mobile de cette élimination ? Selon Guo Wengui, Wang
Jian «en savait trop» sur les liens
entre le conglomérat HNA et les
autorités chinoises. Notamment sur
le rôle joué par Wang Qishan, viceprésident chinois et proche de Xi
Jinping, qui serait l’actionnaire caché du groupe. Alors, assassinat politique ou simple chute? Après trois
mois d’enquête et selon plusieurs
témoignages exclusifs, Libération
peut répondre que si la première
thèse doit être écartée, celle de la
chute accidentelle est très improbable, et même exclue par plusieurs
protagonistes de l’histoire.
u 3
l’homme a fait carrière dans l’industrie pharmaceutique comme
lobbyiste, avant d’intégrer la direction générale de Sanofi en 2007.
Sept ans plus tard, lorsqu’il se fait
débarquer avec le patron de l’époque, il met son carnet d’adresses au
service de HNA et devient l’un des
conseillers de Wang pour ses opérations financières en Europe.
A l’époque, la multinationale chinoise, présente dans le secteur de
l’aérien, du tourisme et de la finance, rachète tout sur son passage
avec une ambition gloutonne. Mais
en ce début d’été 2018, il ne sera pas
question d’affaires. C’est un programme touristique et culturel que
Vial doit concocter pour son puissant ami: photo à Arles, opéra à Aix,
théâtre à Avignon… La consigne est
claire : Wang veut se reposer et se
changer les idées.
Le Domaine de Capelongue, palace
niché aux abords de Bonnieux, est
taillé sur mesure pour ce programme. Lorsque Wang débarque
à l’hôtel avec sa suite, en début de
soirée, toutes ses exigences ont été
appliquées à la lettre : quantité de
serviettes dans les chambres, des
fruits frais, des bouquets de lavande
et, selon la tradition chinoise, ni miroir ni fleurs blanches. En plus de la
suite de Wang, il a fallu trouver de
la place pour loger ses deux jeunes
assistants, mais aussi son ami Gérard Houa, un Franco-Chinois, président de la Fondation FranceChine, structure œuvrant pour les
relations commerciales entre les
deux pays et dont HNA est membre.
Il est 20h30 et c’est déjà l’heure du
dîner, servi sur la terrasse de la Bergerie, le restaurant deux étoiles du
domaine. Autour de la table, Wang
et Houa sont rejoints par Daniel
Vial, qui a invité une amie de passage dans la région, Sylvie Ouziel,
patronne du groupe d’assurances
Allianz. Une traductrice franco-chinoise a aussi fait le déplacement depuis Avignon.
«Polo rouge
et bermuda
beige»
Geoffrey, le responsable de salle du
restaurant gastronomique, est
chargé du service durant le repas.
«M. Wang semblait extrêmement fatigué, se rappelle le jeune homme. Il
parlait très peu.» La discussion
tourne autour du business. Des difficultés du conglomérat, aussi. La
veille encore, Wang était à SaintQuentin-en-Yvelines, où il était venu
assister au premier tour de l’Open de
France de golf, sponsorisé par son
groupe depuis un an. L’occasion
pour l’homme d’affaires de soigner
ses partenaires financiers et la nomenklatura chinoise. Car, à force
d’acquisitions, la situation financière
de HNA est alar- Suite page 4
4 u
ÉVÉNEMENT
mante. Voire intenable: faute de garanties financières suffisantes, Airbus bloque depuis
plusieurs semaines sur le tarmac de
l’aéroport de Toulouse la livraison
d’un stock de six A330 (d’une valeur
de 1,4 milliard d’euros) destiné au
conglomérat chinois. «Il était soucieux, oui, mais comme un patron
peut l’être après plusieurs jours de
voyage d’affaires, relativise Daniel
Vial. Alors on a préféré annuler le
programme du lendemain. Je les ai
juste invités à déjeuner chez moi,
autour d’une salade niçoise et d’un
rosé.»
Vers 22 heures, Wang, fatigué,
quitte le repas sans prendre de dessert et rejoint sa chambre. Le patron
chinois réapparaît le lendemain
matin, vers 9h30, pour prendre son
petit-déjeuner en compagnie de Gérard Houa. Et il a l’air «plus tranquille», remarque Geoffrey. A la demande des deux assistants de
Wang, le responsable de salle a bouleversé les usages de Capelongue :
plutôt que la terrasse, ces messieurs
Suite de la page 3
Le muret
fatal à
Wang Jian.
PHOTOS
PATRICK
GHERDOUSSI
«Il s’est
redressé,
a laissé
passer
peut-être
trois, quatre
secondes, et
puis il a sauté.»
Jacky cantonnier
de Bonnieux
souhaitent prendre leur petit-déjeuner de l’autre côté, dans le périmètre réservé aux apéritifs. Il faut dire
que le décor est somptueux, avec la
vue plongeante sur Bonnieux. Ainsi
installé, Wang peut déguster ses
œufs brouillés et son thé en admirant, pile dans l’axe, la fameuse
église du XIIe siècle, sertie de son
vieux mur d’enceinte. «M. Wang m’a
posé des questions sur le nombre
d’hectares du domaine. Il m’a aussi
demandé la profondeur de la piscine», raconte encore Geoffrey. La
piscine, Wang ira même la contempler de près à l’issue du petit-déjeuner. Quelques mètres seulement séparent leur table de l’eau, mais le
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
duo met quelques minutes pour
l’atteindre. «Car M. Wang marchait
très doucement, explique Geoffrey.
Une marche difficile, pas à pas, un
peu comme un petit vieux…»
D’ailleurs, lorsque Wang décide finalement de partir au village pour
voir l’église, c’est dans les vans Mercedes aux vitres fumées fournis par
l’agence de tourisme. Ses deux assistants et la traductrice l’accompagnent, Gérard Houa ayant décliné
la proposition. Sur les caméras de
vidéosurveillance de l’hôtel, on voit
le quatuor embarquer dans les véhicules à 10h29. Wang porte un polo
rouge et un bermuda beige. C’est la
dernière image qu’on a de lui.
«Détectives
new-yorkais»
La suite de l’histoire, ce sont les témoins directs de cette matinée qui
nous la racontent. Cinq minutes
après le départ de Capelongue, les
deux vans se garent dans les hauteurs du village. Le reste du trajet ne
se fait qu’à pied. C’est donc un
groupe lambda de touristes chinois
que croise en chemin le serveur du
bar-restaurant le Saint-André. La petite troupe passe ensuite sous une arche de pierre pour grimper jusqu’à
l’église. Là-haut, dans le petit jardin
qui jouxte l’édifice, Jacky les voit débarquer une dizaine de minutes plus
tard. Jacky, 55 ans, est le cantonnier
du village. Ce matin-là, il s’active à
l’entretien de la pelouse du jardin.
En voyant arriver les visiteurs, il
stoppe la tondeuse, pour ne pas les
déranger. Ce qu’il a vu ensuite, il n’en
a pas dormi «pendant des nuits»,
confesse-t-il aujourd’hui. Jacky,
gueule burinée et voix rocailleuse,
veut choisir ses mots avec précision,
mime parfois des bouts de scène
pour bien se faire comprendre. Lui
était positionné juste à côté du mur
d’enceinte, en face de l’entrée d’où
sont arrivés les quatre Chinois. «Ils
ont traversé le jardin en marchant
jusqu’à cet arbre, raconte-t-il en
montrant un pin à environ sept mètres du muret. Et puis, d’un coup, l’un
d’entre eux s’est mis à courir.»
Celui que Jacky voit s’emballer, c’est
Wang. Ses assistants raconteront
plus tard aux enquêteurs que leur
patron a voulu prendre de l’élan
pour grimper sur le mur et se faire
prendre en photo. «Arrivé devant le
mur, il a pris appui dessus, puis il
s’est redressé, poursuit Jacky. Il a
laissé passer peut-être trois, quatre
secondes, et puis il a sauté.» De
l’autre côté, c’est le vide sur huit mètres, jusqu’à un escalier de pierres.
Jacky insiste: ce jour-là, il n’a pas vu
un homme perdant l’équilibre et
chutant accidentellement, comme
l’ont raconté les deux assistants aux
enquêteurs. «Ce qu’il a fait, c’est un
suicide ! martèle-t-il. D’ailleurs,
quand j’ai appelé mon chef de suite
après pour lui raconter ce qui venait
de se passer, je lui ai dit: “Il est barjot, ce Chinetoque, il s’est jeté!”» Le
cantonnier a déjà raconté sa version
des faits aux gendarmes, lors de son
interrogatoire le lendemain matin
du drame et encore le soir, lors de la
reconstitution. Depuis, il n’a plus
voulu parler. Surtout pas aux journalistes du monde entier qui l’ont
harcelé, ni aux «détectives new-yorkais» envoyés sur place par Guo
Wengui peu de temps après: «Je les
ai vus dans le village, ils m’ont fait signe avec une bouteille de whisky
pour que je vienne leur parler. J’ai
dit non, je ne bois pas.»
S’il brise le silence aujourd’hui, c’est
qu’il ne comprend pas pourquoi les
gendarmes ont finalement conclu à
un accident, là où lui a clairement
décrit un homme décidant de sauter. D’autant qu’il n’est pas seul à le
dire: après la chute, les assistants de
Wang se précipitent auprès de lui
alors que la traductrice part prévenir
les secours. C’est sur la terrasse du
bar le Saint-André, en bas de l’église,
qu’elle déboule affolée, interpellant
le serveur. «Elle a dit en anglais “y a
un homme qui a sauté”. Là-dessus, je
suis formel, affirme ce dernier.
D’ailleurs, dans ma tête, j’ai compris
que le mec avait sauté volontairement. C’est pour ça que j’oriente les
pompiers vers le belvédère, parce que
pour moi, si on veut se tuer, c’est plutôt de l’autre côté de l’église.» Il est
vrai que d’autres spots alentour semblent offrir une plongée plus vertigineuse, plus évidente pour en finir,
que le mur gravi par Wang. Même si,
de l’avis d’un médecin légiste, «une
telle chute est forcément fatale, vos
organes à l’intérieur sont tellement
“impactés” que vous êtes condamné
avant même d’arriver en bas».
Acupuncture
Lorsque les deux assistants rejoignent Wang, ce dernier respire difficilement. «Il avait aussi une drôle de
couleur», précise Jacky, qui reste
alors en retrait sur l’escalier. Un peu
plus bas, sous le choc, la traductrice
pleure. Le serveur du Saint-André,
qui a prévenu les secours, rejoint la
scène. «Les deux types étaient assis
près de lui et essayaient de lui parler,
raconte-t-il. A un moment, ils ont
voulu lui donner de l’eau. J’ai quelques notions de secourisme, je leur ai
expliqué qu’il ne fallait surtout pas
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
HNA, le petit protégé du PCC
aux milliards de dettes
Derrière l’obscure organisation
de charité qui détenait près
d’un tiers du conglomérat au
moment de la mort de Wang
Jian en France se cacherait
le vice-président du Parti
communiste chinois.
H
faire ça !» Pour aider le blessé à
mieux respirer, le serveur lui desserre la ceinture. Un des assistants
sort alors un kit d’acupuncture et
pose des aiguilles sur le visage et les
bras de Wang. «Y en avait partout,
sur le front, les lèvres, se rappelle le
serveur. Je respecte leur culture,
mais de l’acupuncture après une telle
chute… Le type avait les yeux qui
tournaient, il était en train de partir.» Lorsque les pompiers arrivent,
une vingtaine de minutes après la
chute, ils trouvent Wang constellé
d’aiguilles, les jambes allongées et
le buste légèrement redressé, encadré par ses collaborateurs un peu
perdus. «La victime était déjà en arrêt cardio-respiratoire. J’ai entrepris
un massage cardiaque, mais c’était
tout mou à l’intérieur…» Le médecin arrive dans la foulée et déclare
la mort de Wang, à 11 h 40 selon le
rapport d’autopsie.
Alors que le corps est pris en charge
par les secours, la traductrice et les
assistants reprennent le chemin de
Capelongue. Il est midi, Daniel Vial,
prévenu, est déjà sur place, effondré. Les deux assistants sont pressés de questions. «Ils parlaient
beaucoup et vite, on sentait qu’ils
étaient paniqués», remarque un
membre du personnel de l’hôtel. Le
chef Edouard Loubet, propriétaire
du domaine, vient Suite page 6
NA n’aura pas mis longtemps à faire le
deuil de son cofondateur. Deux jours
après la mort brutale de Wang Jian en
France, ses parts étaient transférées à une obscure organisation de charité, mettant fin en un
clin d’œil à une success story d’un quart de siècle. Hainan Airlines a vu le jour en 1993, à la requête du Parti. Chen Feng, un ancien de la Force
aérienne chinoise, est alors chargé de créer une
compagnie régionale pour acheminer amateurs
de plage et randonneurs sur l’île de Hainan, à
l’extrême sud du pays. Il se lance dans l’entreprise avec Wang Jian, né en juillet 1961 à Tianjin
et spécialisé dans l’aviation civile. Le paradis
tropical vient d’être classé «zone économique
spéciale» et ouvert aux investissements étrangers. Surdoué en affaires, Wang Jian entrevoit
les opportunités de développement.
Aidé dans l’ombre par son frère, un jeune businessman local qui fournit secrètement services
et matériel à la petite compagnie aérienne, il
commence à se diversifier, et crée en 2000 le
groupe Hainan Airlines (HNA). Celui-ci investit
d’abord dans des compagnies chinoises, puis
met le pied en Europe avec la portugaise TAP ou
la française Aigle Azur. Il entre au capital de centaines d’entreprises autour du globe, spécialisées dans la manutention aéroportuaire ou la location d’avions. Mais HNA ne se limite pas au
secteur aérien. Hôtellerie, finance, immobilier,
haute technologie, rien ne semble l’arrêter. En
quelques années, le holding dépense plus
de 50 milliards d’euros, grâce à une stratégie basée sur le surendettement et financée par les
banques chinoises. Selon un de ses partenaires
en affaires, «Wang Jian avait une très grande intelligence pour le commerce. Mais HNA n’aurait
pas réussi si l’Etat chinois ne l’avait pas protégé».
Boulimie. Fin 2016, le vent tourne. Face au ralentissement de l’économie nationale, Pékin demande aux conglomérats de rapatrier leurs capitaux pour soutenir la croissance domestique.
HNA est endetté à hauteur de près de 80 milliards de dollars et doit dégraisser. Le groupe
s’exécute, et cède pour 17 milliards de dollars
d’actifs sur la seule année 2017. «L’Etat chinois
a demandé aux entreprises de se recentrer sur
leur corps de métier», précise Edward Tsé, fondateur de la boîte de conseil chinoise Gao Feng.
Le gouvernement rappelle à HNA qu’il s’est développé dans l’aviation et que son but doit être
désormais de devenir une compagnie compétitive au rayonnement international. Après des
années de boulimie d’acquisitions partout dans
le monde, la société est devenue un conglomérat géant à la structure floue et complexe, qui
suscite la méfiance des milieux d’affaires internationaux. «Les prises de décision ne se font pas
toujours dans la transparence, ce qui peut générer une méfiance de la part des autres entreprises», résume Edward Tsé.
En 2017, sous la pression de ses partenaires commerciaux, HNA est forcé de publier son organigramme. L’actionnaire principal est alors Guan
Ju, un mystérieux homme d’affaires chinois
dont les adresses renvoient à des immeubles insalubres ou inhabités à Pékin. Etonnant de la
part d’un «investisseur privé» qui détient près
de 29 % des parts. Ces dernières sont ensuite
transférées à la tout aussi mystérieuse fondation
caritative Hainan Cihang, qui a grandi dans
l’ombre du groupe. Ce «charity fund», divisé en
deux filiales à New York et Hainan, devient alors
l’actionnaire majoritaire de HNA avec près
de 52% des actions. La deuxième moitié est entre les mains d’une dizaine de cadres du holding. Chen Feng et Wang Jian, les deux cofondateurs, détiennent chacun 15 % du total.
Fin juin, HNA ramène sa participation dans la
Deutsche Bank de 8,9% à 7,6%, et annonce qu’il
ne sponsorisera plus l’Open de France de golf.
Quelques jours après, Wang Jian meurt et son
portefeuille d’actions est immédiatement transféré à Hainan Cihang –conformément aux souhaits du défunt, assure l’entreprise. Dans les semaines qui suivent, HNA met en vente des
dizaines de filiales. Il se retire du groupe français Pierre & Vacances, dans lequel il avait investi à hauteur de 10% en 2015. Et renonce à une
de ses plus belles prises, les hôtels Hilton, dont
il possédait 25 %. Fin 2018, en croisade contre
Xi Jinping, Guo Wengui, milliardaire en exil à
New York, se lie avec Steve Bannon, l’ancien
stratège de Donald Trump, pour affirmer que
l’investisseur mystérieux Guan Ju serait en réalité un homme de paille et un parent de Wang
Qishan, le vice-président chinois. Le holding
dément ces accusations, sans pour autant donner d’éclaircissements.
Poche. Ancien tsar de la lutte anticorruption
et fidèle de Xi Jinping, dont il a l’oreille attentive, Wang Qishan est un rouage essentiel de
l’appareil politique chinois. Le Financial Times
rappelle aussi que le vice-président chinois et
Chen Feng s’étaient croisés à la China Agricultural Development Trust and Investment Co, un
fonds dirigé par Wang Qishan, censé gérer les
prêts accordés à la Chine par la Banque mondiale au mitan des années 80.
Six mois après la mort de Wang Jian, Hainan Cihang détient désormais près des deux tiers de
HNA. En décembre, la Banque chinoise de développement, premier créancier du groupe, a
mis la main à la poche pour acheter les huit Airbus qui étaient en attente de livraison après les
retards de paiement de Hainan Airlines. Et
Chen Feng est désormais seul aux commandes.
ZHIFAN LIU (à Pékin)
6 u
ÉVÉNEMENT
aux nouvelles. Il
se souvient que l’attitude de la traductrice lui a semblé étrange. «Elle
pleurait beaucoup, ça semblait plus
être du stress», tente-t-il d’expliquer. Aux enquêteurs américains
qui l’interrogent quelques jours
plus tard, il dira même : «Mon feeling animal, c’est qu’on lui avait dit:
“Tu te tais, tu ne dis rien”…»
Dès le mercredi, lendemain du
drame, les médias du monde entier
commencent à relayer l’histoire et
les questions qu’elle soulève. La
femme de Wang et son fils débarquent à Capelongue depuis les EtatsUnis, où ils résident. Dans la perspective d’une cérémonie œcuménique, un moine bouddhiste fait également le déplacement depuis Lyon,
invité par la famille. «Mais au dernier moment, il n’a pas été autorisé à
monter à l’église», raconte le père
Audibert, curé de la paroisse. Ordre
de Pékin. C’est que les policiers chinois sont venus en force. Une délégation a immédiatement débarqué
de Chine, où l’affaire de la mort de
Wang est prise très au sérieux. Un
haut fonctionnaire de la police nationale française raconte: «Ils craignaient avant tout le scénario d’une
substitution… Ils avaient peur que
Wang Jian ait organisé sa propre disparition et c’est pour cela qu’ils voulaient avoir immédiatement accès à
l’enquête. On leur a expliqué que cela
ne se passe pas comme ca en France,
qu’il faut une procédure d’entraide
judiciaire. Ça a mis quatre jours
avant que cela soit effectif.»
Suite de la page 5
Prélèvements
sanguins
Wang aurait-il orchestré un faux
suicide pour se soustraire aux pressions du régime? Les Chinois veulent en tout cas avoir la certitude
que le cadavre est bien celui du patron. «Quand on a su l’identité de la
victime, on a mis sur l’affaire des enquêteurs chevronnés, le tout suivi
par les plus hautes instances de la
gendarmerie, en liaison avec les services diplomatiques. On a tout de
suite pris ça très au sérieux», insiste
le lieutenant-colonel Mériaux, commandant en second du groupement
de gendarmerie du Vaucluse. Pour
éliminer la piste de la substitution
de corps, les enquêteurs concentrent leurs interrogatoires sur les
questions de timing. Les images de
vidéosurveillance récupérées à Capelongue, mais aussi au Saint-André, sont passées au crible. Pour les
Chinois, cela ne suffit pas : le mercredi, alors que l’autopsie vient
d’être pratiquée dans la matinée et
que le corps est déjà parti à la morgue, il est ramené dans le service du
docteur Ben Slima, à l’institut
médico-légal du CHU de Nîmes. Pékin veut des prélèvements sanguins
et d’ADN. «On a remis aux autorités
chinoises tous les éléments, confirme
«Mon feeling
animal,
c’est qu’on
avait dit à la
traductrice:
“Tu te tais, tu
ne dis rien”…»
Edouard Loubet
propriétaire du Domaine
de Capelongue
le gendarme. Maintenant, c’est à
eux de faire des comparaisons s’ils le
souhaitent. Pour nous, c’est lui : la
victime avait son passeport sur elle
et sa femme a reconnu le corps. C’est
notre vérité, déterminée par l’enquête.» Une enquête particulièrement documentée, tient-il à préciser : «On a fait jusqu’à 60 pièces
d’examen et d’enquête, pour une affaire comme ça, c’est exorbitant,
beaucoup plus que ce que l’on fait
pour le commun des mortels !»
Une fois les doutes sur l’identité du
défunt écartés, reste à déterminer
les causes du décès. Les gendarmes
français ont acquis une intime
conviction: la mort de Wang est accidentelle. Ils s’appuient d’abord sur
l’autopsie: le corps ne présente pas
de trace de coups ni de lutte. Les
blessures, nombreuses, sont dues à
la chute: fracture du fémur, bassin
et plusieurs côtes cassées, deux vertèbres brisées au niveau des lombaires et fracture du foie. «Il est tombé
sur les pieds, commente le lieutenant-colonel Mériaux. Tout le bas
du corps est remonté dans l’abdomen, causant une importante hémorragie interne.» Rien, dans les
éléments recueillis par les gendarmes, n’accrédite la thèse d’un meurtre. «On est allés voir sa toxicologie,
s’il avait été pris de malaise… détaille le gendarme. Et on a surtout
un témoignage capital: quelqu’un de
totalement crédible [Jacky, ndlr], totalement extérieur à l’affaire, dit
qu’il est tombé. Volontairement ou
pas, mais en tout cas, on ne l’a pas
poussé.» Car pour la justice française, le meurtre étant exclu, savoir
si c’est un accident ou un suicide n’a
pas beaucoup d’incidence. Début
septembre, le procureur de la République d’Avignon, Philippe Guémas,
classe l’affaire. Sollicité par Libération, il n’a pas souhaité répondre à
nos questions. Les pièces du dossier
ont été transmises aux autorités chinoises et le corps de Wang a été rapatrié aux Etats-Unis, où il a été incinéré. Fin de l’histoire ? Pas
vraiment: pour de nombreux protagonistes de l’affaire, la thèse accidentelle ne tient pas.
Si l’on reprend la version retenue par
les enquêteurs, Wang, voulant se
faire prendre en photo devant le
paysage, aurait pris de l’élan pour
grimper sur le mur. Une fois arrivé
en haut, il aurait perdu l’équilibre et
serait tombé. Un récit qui souffre de
nombreuses faiblesses. Quand bien
même voulait-il se faire photographier devant ce décor, il n’y avait
nul besoin de grimper sur le muret
de 1,20 mètre. Quel intérêt? Alors
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
qu’à quelques mètres seulement, des
pierres font office d’escalier permettant d’accéder sans effort au sommet
du mur ? Tout cela rend la course
d’élan aussi inutile qu’invraisemblable: en effet, plusieurs témoins évoquent la marche poussive de Wang,
ce que confirment les gendarmes
dans le rapport d’autopsie. Le PDG
de HNA, à la tête d’un groupe pesant
plusieurs centaines de milliards de
dollars, était-il fantasque au point de
se comporter comme un adolescent? «C’était quelqu’un de calme et
de réfléchi, répond aujourd’hui Daniel Vial. Je l’imagine mal se mettre
à courir et sauter sur un mur!» Cette
course n’a donc aucun sens. A moins
que Wang n’ait voulu échapper à la
vigilance de ses assistants pour se jeter du muret, animé par l’énergie du
désespoir.
«L’escalier
du Chinois»
Car l’hypothèse d’un suicide permet
de résoudre plusieurs nœuds de
l’histoire. Elle correspond à la scène
décrite par Jacky, mais aussi aux
premiers mots de la traductrice
lorsqu’elle surgit au Saint-André
pour alerter les secours. Cela expliquerait aussi le trouble de la jeune
femme après le drame, relevé par
Edouard Loubet à Capelongue.
L’autopsie renforce encore ces témoignages visuels. Les blessures
constatées sur Wang touchent surtout le côté droit, ce qui les rend
compatibles avec un saut en chandelle. Moins avec une chute accidentelle, où l’on imagine plutôt un
corps déséquilibré partant vers
l’avant, même s’il est impossible, à
l’autopsie, de distinguer l’un de
l’autre. La thèse du suicide apporte
encore un éclairage sur d’autres détails notés à Capelongue, comme
cette question posée à Geoffrey sur
la profondeur de la piscine. «Un élément troublant, confirme un médecin légiste, qui réagit immédiatement à l’anecdote. Lorsqu’on a
décidé d’en finir, on imagine souvent
plusieurs façons. Demander la profondeur de la piscine, c’était peutêtre pour jauger l’hypothèse.» Pourtant, sans exclure la thèse du suicide, le lieutenant-colonel Mériaux
n’y croit pas. «Il n’a pas laissé de
mot, il n’était pas dépressif et son entourage nous a dit qu’il n’était pas
suicidaire, soutient-il. Au vu des
auditions, c’est donc peu probable.»
Sauf que ce ne serait pas la première
fois qu’un patron d’une multinationale chinoise disparaît dans des
conditions troubles (lire ci-contre).
C’est même devenu une marque de
fabrique du pouvoir de Xi Jinping.
Fragilisé, ultra-endetté, HNA était
depuis plusieurs mois au cœur
d’une bataille d’influence pour son
contrôle. Un très bon connaisseur
du groupe décrypte: «Xi Jinping est
prêt à tout pour reprendre le pouvoir
dans beaucoup de grands groupes
chinois qui se sont internationalisés
à marche forcée et donc occidentalisés. C’est ce qui est arrivé chez HNA
comme chez beaucoup d’autres.»
Pour ce financier, fin connaisseur
du capitalisme chinois et qui souhaite rester anonyme, l’hypothèse
du suicide de Wang est, dans ce contexte, parfaitement crédible: «Après
que HNA a réalisé de nombreuses acquisitions mégalomaniaques, le
Parti communiste chinois avait signé la fin de la récréation. Il a fait
comprendre à Wang qu’il fallait s’arrêter là. On peut alors tout imaginer,
car on sait que Pékin peut exercer
une pression extrêmement violente.»
C’est peut-être la raison pour laquelle les deux assistants de Wang
Jian auraient préféré vendre aux
gendarmes la thèse moins compromettante de l’accident «bête» plutôt
que celle du suicide. Toujours est-il
que deux jours après la mort de
Wang Jian, la part de 15% du capital
de HNA qu’il détenait en son nom
propre a été transférée au fonds de
charité Hainan Cihang, structure au
fonctionnement opaque et actionnaire principal de HNA.
A Bonnieux, on essaie désormais de
ne plus trop y penser. La plupart des
médias ont abandonné la partie. La
dernière fois qu’une caméra de télévision s’est présentée, c’était pour
immortaliser la splendide crèche
installée dans la vieille église, dont
la montée a été rebaptisée «l’escalier
du Chinois» par les habitants. Après
un été délirant, Pascal Ragot, le
maire, souffle un peu. «Je me suis
senti un peu seul face à tout cela,
confie-t-il. Les Chinois, les journalistes du monde entier… Mon sentiment, c’est que tout le monde voulait
que cette affaire parte de France le
plus vite possible. Et je pense avec le
recul que c’était la meilleure solution.» Récemment, un expert en assurance de la Lloyds est passé à
Bonnieux pour se renseigner sur la
mort de Wang. «La seule inquiétude
que j’avais, c’est qu’il me demande si
mon mur était aux normes, avoue le
maire. Mais depuis, plus de nouvelles.» De temps en temps, quelques
Chinois passent déposer des fleurs
ou des bougies au pied du mur.
Jacky, le cantonnier, les enlève rapidement. De peur qu’elles ne mettent le feu. •
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 7
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Le PDG de HNA, Wang Jian
(au centre), en février 2017
à New York, PHOTO KRISTA
SCHLUETER. THE NEW YORK
TIMES. REDUX-REA
ment celles installées à Shanghai, la grande
rivale de Pékin. Et surtout, il se heurte à la
puissance des «rhinocéros gris», ces grands
patrons du privé dont la puissance défie désormais le pouvoir politique. «On leur demande alors de donner toutes les infos, prises
de participations, comptes à l’étranger, etc.,
explique Jean-Joseph Boillot. Ce qui revient
à une sanction politique, car ces hommes d’affaires ne survivent que grâce à leurs réseaux.»
Pour les faire céder, tous les moyens semblent
bons. En 2015, Guo Guangchang, surnommé
le «Warren Buffet chinois», patron de Fosun,
immense groupe qui possède entre autres le
Club Med et la margarine St Hubert, disparaît
durant quelques jours. Il aurait «apporté son
aide à à des enquêtes judiciaires».
La même année, on perd durant six mois la
trace de Mike Poon, qui vient d’acquérir la
moitié de l’aéroport de Toulouse-Blagnac via
sa société Casil Europe. Il reviendra plus tard
aux manettes, expliquant dans une interview
à la Tribune «avoir pris du temps pour voir sa
famille». Avec la guerre commerciale lancée
par Donald Trump, la pression monte encore
d’un cran. «La Chine est désormais le pays le
plus endetté du monde si on prend en compte
le total des dettes bancaires, du “shadow banking” et de l’immobilier, calcule Jean-Joseph
Boillot. Cette dette devient extrêmement dangereuse et il est indispensable de la contenir.
Mais on touche là au problème de gouvernance
chinoise, la non-séparation entre la sphère
économique et la sphère politique, et une tendance à ne pas agir de manière rationnelle,
mais de façon politique en fonction des connivences entre entreprises et parti.»
Les tentacules de Pékin derrière les
disparitions des «rhinocéros gris»
Depuis 2015 et le recul de
la croissance, le Parti met
la pression sur les grands
patrons du secteur semi-privé,
pour obtenir des informations.
P
lus haut on est placé dans les cercles de
pouvoir chinois, plus dure peut être la
chute. Et pas seulement au sens figuré.
Quelques semaines après le saut dans le vide
de Wang Jian en Provence (lire pages précédentes), le représentant du gouvernement chinois à Macao s’écrasait au pied de son immeuble à la veille d’inaugurer le pont géant entre
l’île et le continent. Puis l’ex-rédactrice en
chef du Quotidien du Peuple se défenestrait
depuis le 19e étage du siège du journal officiel
du Parti. Ils auraient souffert de «dépression»
et d’«insomnie». «Il n’y a peut-être pas d’explication cachée, commente Stephen Vines, du
site Hong Kong Free Press. Mais dans une so-
ciété où l’Etat de droit est remplacé par le pouvoir du parti unique, où les gens disparaissent,
meurent ou sont kidnappés avec une régularité
alarmante, la suspicion est la règle.»
«TONTINE»
Depuis le ralentissement de la croissance économique, les étoiles du capitalisme «à caractéristiques chinoises» ne sont plus épargnées
par la reprise en main brutale menée par le
pouvoir. Dans les années 80, alors que la
Chine s’ouvrait à l’économie de marché,
s’étaient créés un secteur semi-privé, proche
des réseaux du Parti, et un véritable secteur
privé. «Pour de nouveaux entrepreneurs sans
relations politiques, obtenir un crédit auprès
d’une banque était presque impossible, raconte Jean-Joseph Boillot, expert au Cercle
Cyclope. Ils ont alors eu recours à la tontine,
un réseau parallèle financier informel [«shadow banking», ndlr] qui leur permet d’investir
et d’acheter la “protection” des fonctionnaires
nécessaire à l’obtention des autorisations administratives.» Jamais à court d’ambiguïtés,
le régime communiste encourage ces chefs
d’entreprise, locomotives de la croissance qui
assure au parti unique la stabilité sociale. Il
les protège de la concurrence par des barrières douanières insurmontables, ou interdit
purement et simplement à des entreprises occidentales, comme Google ou Facebook, d’accéder à son immense marché de 1,4 milliard
d’habitants.
En 2008, lors de la crise des subprimes, l’Etat
donne l’ordre aux banques d’accorder des crédits à tour de bras pour atténuer le choc et relancer la demande intérieure. La stratégie
porte ses fruits. Mais en 2015, la croissance
tombe en dessous des 7%, et la dette devient
intenable. Le régime lance alors des opérations de désendettement, qui marchent plutôt
bien avec les entreprises d’Etat. Mais le contrôle financier est moins efficace sur les entreprises semi-publiques de province, notam-
«BAIN DE SANG»
Les condamnations à la prison ferme pour
«corruption» se succèdent, faciles à étayer
puisque tous ces patrons, ou presque, ont eu
recours à des réseaux financiers illégaux. Certains se procurent des passeports américains
ou font leurs bagages pour l’Australie. Dans le
cadre de la lutte anticorruption, le régime
lance les opérations Fox Hunt et Skynet et
convainc des milliers de fugitifs suspects de
crimes économiques de rentrer au bercail,
usant d’intimidation ou de menaces sur la famille restée au pays. De tous côtés, des têtes
tombent. En mars dernier, Ye Jianming, patron de CEFC China Energy, conglomérat spécialisé dans l’énergie et la finance, se volatilise
alors qu’il est en train de signer un énorme
contrat avec le géant pétrolier russe Rosneft.
Il n’a toujours pas réapparu.
En septembre, Jack Ma, à la tête de l’empire
mondial Alibaba, démissionne. Il n’a que
54 ans et est au firmament d’Internet. «Jack
Ma était passé sous contrôle permanent du
Parti, qui avait accès à ses ordinateurs. Il a
préféré abandonner le bras de fer avec le régime et éviter un bain de sang. Car tout est
possible dans les réseaux d’affaires, la violence,
les règlements de comptes, la pression au suicide ou la planification d’assassinat», assure
Jean-Joseph Boillot. HNA, une entité totalement privée, est un symbole majeur de ce système. Sautant d’un continent à l’autre dans
son Boeing, sa famille installée aux EtatsUnis, Wang Jian s’était affranchi de la mainmise du Parti. Avec 80 milliards d’euros d’endettement, soit 250% de son chiffre d’affaires,
et une opacité totale sur sa capacité à rembourser, le milliardaire était dans la ligne de
mire du régime. Son corps à peine refroidi, le
dépeçage de son empire s’est accéléré.
LAURENCE DEFRANOUX
8 u
PLANÈTE
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
En Espagne,
Vox y va Franco
REPORTAGE
Le parti d’extrême droite dirigé par Santiago Abascal
surfe sur sa percée électorale en Andalousie
et entend peser lors des échéances européennes et locales
de mai. «Libé» a assisté à un meeting de la formation,
dont les obsessions national-catholiques rencontrent
un écho croissant dans le pays.
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Envoyé spécial à Navalmoral de la Mata
D
ans le froid sec de la Plaza Jardincillo,
il flotte dans l’air une sourde exaltation conquérante. Cela se sent à la façon dont les quelques centaines de personnes
ayant répondu à l’appel, réparties en petits
groupes, s’interpellent, se saluent, se congratulent. Les sourires et les coups d’œil complices transmettent l’optimisme de ceux qui se
savent appelés à prendre de l’importance. Ce
soir-là, la formation de droite radicale Vox, le
mouvement politique qui accapare l’attention
médiatique ces dernières semaines dans
toute l’Espagne, débarque à Navalmoral de la
Mata. Une bourgade anonyme et sans attrait
d’Estrémadure, à deux heures de route à
l’ouest de Madrid, et dont les 17000 habitants
vivent essentiellement de la centrale nucléaire d’Almaraz, que les autorités menacent
de fermer prochainement. Juan Carlos Prieto,
un des organisateurs, explique avec fierté :
«C’est notre premier grand meeting dans un
bourg de l’Estrémadure. Notre progression est
rapide. Personne ne nous arrêtera.» Autour,
trois jeunes militants, qui tiennent un stand
décoré de drapeaux nationaux sang et or, et
d’étendards verts (la couleur de Vox), acquiescent, les yeux brillants d’optimisme.
Parti de l’ultradroite créé en décembre 2013,
Vox émerge au grand jour. Jusqu’à récemment, c’était une formation confidentielle,
sans aucune représentation parlementaire,
méprisée par les médias et l’ensemble du
spectre politique. A l’image d’un pays qui,
après quarante ans de dictature franquiste, ne
veut plus rien savoir des slogans nationauxcatholiques.
«Ce qui est indéniable, souligne le sociologue
Enrique Gil Calvo, c’est que ce parti d’extrême
droite a déplacé le curseur. Il lève des tabous,
exprime tout haut des peurs et des fantasmes,
revendique des choses que personne n’osait
réclamer, et montre une décomplexion absolue
vis-à-vis des vieilles marottes franquistes, que
Séisme
l’on pensait tombées dans les oubliettes de noMais trois événements ont changé la donne tre histoire.» Dans son paquet de «100 mesuet montré qu’il allait désormais falloir comp- res» pour «revitaliser l’Espagne», Santiago
ter avec une nouvelle force
Abascal et les siens réclament une polipolitique, destinée à durer
tique drastique en matière d’imOcéan
et à bouleverser le jeu des
migration illégale (reconducAtlantique
alliances. Le référendum
tion aux frontières de tous les
FRANCE
d’autodétermination interillégaux, construction d’un
ESPAGNE
dit par Madrid qui s’est
mur en béton armé à Ceuta
PORTUGAL
tenu en Catalogne le 1er ocet à Melilla, les enclaves
Madrid
tobre 2017 et qui a renforcé
espagnoles au Maroc),
Navalmoral
le sentiment patriotique
à l’égard de l’islam (expulde la Mata
dans le reste de l’Espagne.
sion de tous les imams
Le meeting du leader, Santisuspects, fin de l’enseigneago Abascal, dans les arènes
ment de cette religion dans
MAROC
madrilènes de Vistalegre, en ocles écoles), à l’encontre de la
100 km
tobre 2018 (avec près de 13000 persécessionniste Catalogne (exigence
sonnes survoltées). Et enfin les élections
de mise sous tutelle par l’Etat), sur la
de décembre où, contre toute attente, Vox a question nationale (suppression des 17 parleobtenu près de 400000 voix et douze sièges ments régionaux, réattribution à Madrid des
(10,97% des suffrages, alors qu’il n’avait récolté questions de santé et d’enseignement, actuelque 0,46% en mars 2015), un résultat histori- lement aux mains des régions), ou encore
que qui a obligé les deux autres formations de au sujet de la violence faite aux femmes (supdroite, Ciudadanos et le Parti populaire, à scel- pression des fonds consacrés aux victimes
ler une alliance afin de prendre le pouvoir ré- de la violence conjugale). «Autant de proposigional et d’en finir ainsi avec un quart de siècle tions qui montrent leur absence totale de scrude bastion socialiste. Un séisme.
pules et leur envie de secouer le cocotier espa-
gnol comme jamais, analyse le politologue
Fernando Vallespin. Grâce à son score en
Andalousie, Vox s’est offert une fantastique
campagne gratuite de marketing.»
«Féminazies»
Depuis le surprenant score du parti en Andalousie, dirigeants et commentateurs politiques de tous bords ont une seule question
en tête: faut-il craindre l’expansion du «phénomène Vox» dans le reste du pays ? Sur la
base des enquêtes d’opinion, beaucoup pensent que dans des régions clés comme celles
de Madrid ou Valence, le parti ultra ferait un
score semblable. Chez Vox, on estime que,
partout dans le pays, le parti peut faire pencher la balance à droite et détenir la clé de
toute alliance au pouvoir. Pour ses dirigeants,
le temps presse pour en avoir le cœur net: en
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 9
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Le président
de Vox, Santiago
Abascal,
au Parlement
d’Andalousie
à Séville,
le 16 janvier.
PHOTO EUROPA PRESS
VIA GETTY IMAGES
comme le chantre de la lutte contre les «féminazies». Sur l’estrade, elle proclame : «Ces
associations féministes, qui reçoivent des aides
millionnaires de l’Etat, sont devenues un cancer pour la société. Sous couvert de défendre
la femme, elles attaquent l’homme, lui retirent
ses droits, et se comportent comme des nazis
suprémacistes !» Brune décomplexée, elle
reconnaît vouer une grande estime à Marine
Le Pen pour «sa capacité à défendre la souveraineté nationale contre l’élite mondialisée»
et «son combat juste contre l’islamisme
radical».
Dans la salle, le discours fait mouche. A chaque fois que retentissent les mots de «patrie»,
«honneur», «orgueil», les applaudissements
crépitent. Ou lorsqu’un orateur promet que
Vox fera tout pour éviter la fermeture de la
centrale nucléaire d’Almaraz. Carlos, mécanicien, est venu d’un bourg à 12 kilomètres de
là: «Je ne suis pas d’extrême droite, je suis venu
pour m’informer et j’en ressors convaincu. Ils
défendent la famille, s’inquiètent de la perte
des valeurs chrétiennes. Je sens qu’ils sont là
pour le bien du peuple. Enfin un parti qui nous
écoute !» A côté, Jorge, agent de sécurité, la
cinquantaine aussi, en blouson kaki: «Ils nous
défendent contre les immigrés marocains. Je
les vois qui touchent des aides sociales et des
aliments gratuits. Moi, je suis indépendant et
lorsque je ne cotise pas, je ne touche pas un
euro !» Un peu plus loin, dans la rue voisine
surveillée par une dizaine de policiers nationaux, Javi Fernández, ouvrier dans une usine
de viande: «Ce sont des gens qui veulent protéger les taureaux, la chasse, nos traditions.
Tous les autres partis, on a l’impression qu’ils
s’en fichent !»
Bonne figure
mai, ont lieu les décisives élections européennes, régionales et municipales. D’où le fait
que Vox, fort de son nouveau pouvoir de nuisance et de son impact médiatique, cherche
à s’installer et conquérir les territoires
vierges, c’est-à-dire quasiment tout le pays.
En Estrémadure, une des régions les plus
pauvres, les attentes sont particulièrement
élevées car elle serait une sorte de copie de
l’Andalousie: une forte immigration, surtout
marocaine; un chômage bien supérieur à la
moyenne nationale (21,6%); une population
agricole fragile ; et la crainte très répandue
que, du fait de la situation en Catalogne et au
Pays basque, les fonds de l’Etat en faveur
de la région ne diminuent.
Cette soirée-là, à Navalmoral de la Mata, les
sympathisants se sont entassés dans la salle
d’Arcos de Baram, un restaurant typique
«Tu en as assez
de vivre parmi des
traîtres? Alors rejoinsnous: nous sommes
l’honnêteté au temps
de la corruption
généralisée, l’orgueil
d’être espagnol lorsque
tous les autres partis
se vendent
à l’étranger.»
Clip de campagne de Vox
décoré pour l’occasion en ce qui ressemble
à un meeting de campagne. Sous des drapeaux espagnols, une estrade a été montée
pour accueillir les orateurs. Auparavant, le
public a pu entendre un hymne (Victory, du
groupe Two Steps From Hell, «une musique
épique», nous précise-t-on) et voir une vidéo
hagiographique sur le mouvement («Tu en as
assez de vivre parmi des traîtres ? Alors rejoins-nous: nous sommes l’honnêteté au temps
de la corruption généralisée, l’orgueil d’être
espagnol lorsque tous les autres partis se vendent à l’étranger»).
Après la harangue de plusieurs responsables
locaux, la parole est à la personne la plus
attendue, venue spécialement de Madrid. Alicia Rubio, membre du comité exécutif de Vox,
est abondamment applaudie. En quelques
semaines, cette écrivaine s’est imposée
Outre les diatribes contre les «féminazies»,
«Manuel Valls le maçon», «les immigrés marocains» ou «les sécessionnistes catalans qui veulent détruire la grande nation espagnole», le
ton est plutôt modéré. Dans les rangs de ces
«conquérants», on tente de faire bonne figure,
et d’apparaître comme raisonnable et à
l’écoute de tous: «Ce qui me frappe, c’est que
nos votants sont issus de toutes les couches sociales. Tous ont en commun un ras-le-bol profond. Le chômage, la peur de perdre son emploi, le sentiment d’être débordé par une
immigration clandestine non régulée…» explique Yannis Pérez. Né à Aubervilliers d’un
père qui avait émigré en France avant de revenir en Espagne à l’âge de 7 ans, il soigne son
propos.
Pour ce technicien industriel, candidat à la
mairie de Navalmoral, «il faut surtout en finir,
comme le dit Alicia Rubio, avec la dictature
des féministes. C’est un lobby mafieux. En Andalousie, par exemple, 42 millions d’euros ont
été dépensés en pure perte, prétendument pour
défendre les femmes. L’autre grand sujet est
l’immigration marocaine. A Talayuela, pas
loin de là, ils représentent la moitié de la population. Et pendant ce temps, plein de gens sans
boulot partent faire les vendanges en France».
Il oublie de préciser que beaucoup de ces Marocains se consacrent à la cueillette de l’ail ou
du tabac dans des conditions qu’aucun
autochtone n’accepterait. Pour les sympathisants de Vox, qu’importe : le nouveau parti
grandit à toute vitesse, et ils lui prêtent un
avenir radieux. •
10 u
MONDE
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Six morts par jour en
2018 en Méditerranée
Alors que moins de personnes
ont atteint l’Europe par la mer Méditerranée l’année dernière, la traversée reste extrêmement dangereuse, notamment à cause du durcissement des
conditions de sauvetage, selon un rapport publié
mercredi par le Haut Commissariat aux réfugiés
de l’ONU. PHOTO AP
fense de Nétanyahou, Gantz
a explicitement menacé à
tour de rôle le président iranien Hassan Rohani et le chef
de la force Al-Qods Qasem
Soleimani, ainsi que les leaders du Hezbollah et du Hamas, reprenant l’un de ses
slogans : «Dans un MoyenOrient dur et violent, il n’y a
pas de pitié pour les faibles,
seul le fort survit!»
Coup double. Mais, tout à
Des affiches de campagne du général Benny Gantz, à Jérusalem. PHOTO ODED BALILTY. AP
Pour défier le «roi» Nétanyahou,
le général Gantz muscle sa droite
En Israël, il est vu
comme le seul
à pouvoir faire de
l’ombre à «Bibi» aux
législatives
anticipées d’avril.
L’ex-chef d’étatmajor de Tsahal a
ébauché mardi
la ligne conductrice
de son nouveau
parti «centriste».
Par
GUILLAUME
GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
«I
l parle.» Pour annoncer son baptême
du feu médiatique,
l’équipe de Benny Gantz, l’exchef d’état-major de Tsahal
jusqu’à présent mutique,
avait choisi l’ironie sur les affiches mettant en évidence
son profil buriné et bien pei-
gné, l’œil bleu irradiant par la
grâce de Photoshop sur les
bus et les immeubles. A un
peu plus de deux mois des législatives, les médias israéliens décrivent Benny Gantz
comme le seul adversaire
crédible de Benyamin Nétanyahou. Mardi soir, Gantz
dévoilait enfin une ébauche
d’idéologie. Après son discours, les sondages donnaient mercredi son Parti de
la résilience israélienne à
cinq ou six sièges derrière le
Likoud, la formation du Premier ministre.
Le général de 59 ans, fraîchement reconverti dans la politique après un passage par la
«tech», avait pris ses quartiers au parc des expositions
de Tel-Aviv, où passait en
boucle son jingle au style
r’n’b guerrier (le refrain : «Il
n’y a plus de gauche ni de
droite, juste Israël avant
tout»). Petit hall mais gros
moyens: aucune trace d’ama-
teurisme, et une ambiance
«keynote» entre happy few
qui n’est pas sans rappeler les
premiers meetings d’En marche, version tank: la couleur
kaki est partout. Raccord
avec ses vidéos de campagne
à la Call of Duty tout en virilité belliqueuse, se vantant
d’avoir, au moment de la
guerre de Gaza en 2014, renvoyé «certaines parties» de
l’enclave sous blocus «à l’âge
de pierre». Pour faire bonne
mesure, un troisième clip
parlait de paix, mais sans rien
promettre : «Nos petits enfants devront-ils encore se
battre ? Probablement !»
«Mains propres». Derrière
son pupitre, Gantz a cependant joué au rassembleur,
l’homme raisonnable au-dessus des clivages ethno-religieux et de la mêlée des ego,
n’accordant pas une seconde
à l’extrême droite qui le dépeint comme le dernier ava-
tar de la «gauche molle». Le sition concrète, la longue liste
général n’a qu’un homme des maux sociétaux israédans le viseur: Nétanyahou. liens. Des hôpitaux débordés
Sans prononcer son nom, il a aux bouchons sur les routes,
parlé du «régime actuel» qui en passant par les transports
souffle «le vent mauvais» de publics durant shabbat et le
«la haine», aux «maniérismes prix de l’immobilier.
dignes de la royauté Pour muscler sa fibre sociale,
française». Et de filer la com- deux élus de ce que les Israéparaison avec Louis XIV: «Il liens appellent «la périphéy a déjà eu un roi qui disait: rie» (les villes du sud déserti“l’Etat, c’est
que et du centre)
moi.” Mais pas
étaient venus se
L'HOMME
ici. Aucun leader
porter garants de
DU JOUR
d’Israël n’est un
la considération
roi. L’Etat, c’est vous, c’est du haut gradé ashkénaze
nous tous.» Le militaire, ju- pour les petites gens. Sur le
rant avoir «toujours eu les conflit avec les Palestiniens,
mains propres», a ensuite Gantz a sans surprise donné
promis «zéro tolérance pour des gages à la droite, évola corruption». Il est pour lui quant Jérusalem, «capitale
«ridicule» qu’un Premier mi- unifiée pour l’éternité», le
nistre reste en poste tout en «renforcement des blocs de coétant mis en examen. Ce qui lonies» et de la présence israépourrait arriver dès mi-fé- lienne dans le Golan et le long
vrier à Nétanyahou, cerné par du Jourdain, «notre frontière
trois affaires de corruption.
sécuritaire à l’est». Rejoint sur
Le politicien novice a ensuite scène par le faucon Moshe
déroulé, sans faire de propo- Ya’alon, ex-ministre de la Dé-
sa stratégie de l’essuie-glace
droite-gauche, il s’est empressé de saluer les «patriotes» Menahem Begin (la paix
avec l’Egypte) et Yitzhak Rabin (les accords d’Oslo), sans
oublier, pour la première fois
nommément… Nétanyahou.
Celui qui a signé le protocole
d’évacuation d’Hébron avec
le «meurtrier Arafat». Coup
double, à la fois baiser de la
mort et preuve que même à
droite, il fut un temps où l’on
parlait aux Palestiniens.
Après les derniers appels à
«l’unité» et à «l’espoir», on a
croisé dans la petite foule un
banquier franco-israélien retraité le comparant à Macron,
«en moins doué, quand
même», et une ancienne camarade de classe encore
amourachée de «cet homme
droit, pas vantard». Un avocat trentenaire de Tel-Aviv
était venu pour «écouter»: «Il
vient des kibboutzim, il a
grandi dans ce qu’on appelle
une “maison rouge” [socialiste, ndlr]. Mais c’est un malin, ses conseillers lui ont dit
qu’il ne pouvait pas paraître
gauchiste. Ça me va. Moi, je
veux juste la paix, le reste suivra. Il est temps de régler ce
conflit.» Ari, élégant haredi
(«craignant-dieu») de Jérusalem et l’un des rares religieux
dans la salle, voulait entendre ce que le kibboutznik
avait à dire «aux gens simples,
dont tout le monde se fiche».
En bref, il y en avait pour tous
les goûts. «Soyons honnêtes,
sur la sécurité et les Palestiniens, aujourd’hui tous les
partis ou presque sont sur la
ligne Likoud, et lui aussi,
opine Isaac, professeur de lycée de 55 ans. Mais Gantz a
deux choses en plus, l’éthique
et le social.» Le quotidien
Haaretz, référence du camp
de la paix, résume l’équation
ainsi : Gantz, ce n’est pas la
gauche comme le martèle
«Bibi», c’est la vieille droite.
Cela suffira-t-il ? Réponse
le 9 avril. •
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LA LISTE
Trois paris à la
con dans le
monde du poker
VIVRE TRENTE JOURS
DANS UNE SALLE DE BAIN
Dans l’isolement le plus total,
sans lumière ni repère temporel. C’est l’un des défis dont
sont friands les joueurs américains. Rich Alati avait parié
100000 dollars qu’il y resterait
un mois. Il a tenu vingt jours.
GROSSIR OU MAIGRIR
Jaime Staples, 140 kilos, et
son frère Matt, 60 kilos, ont
répondu au défi lancé par le
milliardaire Bill Perkins : arriver au même poids au bout
d’un an. Les deux frères
ont réussi le pari et empoché
150 000 dollars.
SE FAIRE POSER DES
IMPLANTS MAMMAIRES
En 1996, cela avait rapporté
100000 dollars à un joueur
canadien de blackjack. Huck
Seed, 2 mètres sous la toise, a, lui,
appris à faire un salto arrière en
six mois: 10000 dollars pour lui.
A lire sur Libération.fr
Venezuela: l’Union européenne réunie
pour choisir entre Maduro et Guaidó
Météo Les Etats-Unis grelottent
Plusieurs millions d’habitants du nord des Etats-Unis (ci-dessus, une photo de Chicago), confrontés à une vague de froid
historique, ont bravé mercredi des températures glaciales (jusqu’à -50°C en ressenti), provoquant fermetures d’écoles, suspensions de distribution du courrier ou perturbations du trafic
aérien. Le vent descendu du cercle arctique et qui se dirige vers
la côte Est du pays a déjà fait au moins trois morts. Des dizaines de millions de personnes sont concernées par cette alerte
au grand froid lancée dès lundi dans plusieurs Etats du Midwest, du Dakota du Nord à l’Ohio, qui pourraient enregistrer
les températures les plus basses depuis vingt ans. PHOTO AP
Espagne La justice rouvre l’enquête
sur la greffe de foie d’Eric Abidal
La justice espagnole a rouvert une enquête sur la greffe du foie
subie en 2012 par Eric Abidal, actuel directeur sportif du FC
Barcelone, confirmant l’existence de nouveaux indices pointant un possible trafic d’organe. L’enquête avait été classée
en octobre pour manque de preuves. Abidal, à l’époque défenseur du Barça et des Bleus, a subi il y a sept ans une greffe pour
soigner un cancer du foie. Selon lui, son cousin était le donneur. Ce dernier avait assuré n’avoir rien touché. Mais le média
El Confidencial a publié des enregistrements de l’ex-président
du Barça, Sandro Rosell, laissant penser que le club aurait
acheté – illégalement – un foie pour son ancien joueur.
Les ministres des Affaires
étrangères de l’Union européenne se réunissent ce
jeudi à Bucarest pour arrêter
une position commune sur
le Venezuela, a annoncé le
chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian.
Le président Nicolás Maduro, que l’UE avait dimanche mis en demeure d’annoncer sous huitaine la
convocation d’une nouvelle
élection présidentielle, avait
prévenu mardi soir qu’il ne
se soumettrait pas à un ultimatum des «impérialistes».
La conséquence logique serait la reconnaissance par
les Européens de l’opposant
Juan Guaidó comme président légitime, une décision
déjà prise par une soixantaine de pays dont les EtatsUnis, le Brésil, le Canada ou
Israël.
Mercredi, l’opposition antichaviste appelait à soutenir
le président-bis par des rassemblements de proximité,
entre midi et 14 heures locales (cinq heures de plus à Paris). Pas de manifestation
massive donc, celle-ci étant
convoquée pour samedi. Un
des points de réunion mercredi devait être le Palais fé-
Défilé de l’opposition à Caracas, mercredi. PHOTO BY YURI CORTEZ. AFP
déral législatif à Caracas, lieu
emblématique puisqu’y cohabitent l’Assemblée nationale, où l’opposition est majoritaire depuis 2015 (et dont
Guaidó est président depuis
le 5 janvier), et une Assemblée constituante installée
en 2017 et uniquement composée de chavistes –l’opposition avait boycotté le scrutin.
Par décret, le régime avait
transféré les attributions de
la première à la deuxième.
En Birmanie, le retour du chiffon rouge
de la réforme de la Constitution
C’est une promesse de longue date qui refait surface.
Les parlementaires birmans
de la Ligue nationale pour la
démocratie (LND) d’Aung
San Suu Kyi ont voté, mardi,
une motion pour la création
d’un comité pour réformer
la Constitution en vue des
élections générales de 2020.
Le vote a provoqué la colère
des militaires qui, depuis le
coup d’Etat de 1962, s’estiment les seuls garants de
l’ordre et de l’unité du pays.
Tout en étant à l’origine de
l’ouverture du régime
en 2011 avec la nominationreconversion d’un ancien
général en président civil
(Thein Sein), ils restent
sourcilleux sur le strict res-
pect de la Constitution
qu’ils ont pensée, écrite et
appliquée. Trois ans après
son arrivée au pouvoir, la
LND entend amender cette
charte que la junte avait fait
approuver lors d’une parodie de référendum en 2008.
En 2015, Aung San Suu Kyi,
la Prix Nobel de la paix jadis
honnie par la junte, avait
notamment fait campagne
sur une réforme de la Constitution. Le texte de 2008 garantit 25 % des sièges aux
militaires, qui contrôlent
trois ministères clés: la Défense, les Frontières et l’Intérieur. La LND a dans son
viseur le fameux article 436,
qui stipule que toute révision constitutionnelle doit
être approuvée par plus
de 75% des parlementaires.
Autrement dit, l’armée a un
droit de veto. L’autre article
visé édicte que toute personne ayant un conjoint ou
des enfants étrangers ne
peut assumer les responsabilités de président ou de vice-président. Cette disposition cible Aung San Suu Kyi,
dont les enfants sont britanniques. L’armée ne manquera toutefois pas de se
manifester. En août 2015,
elle avait viré le président de
l’Assemblée nationale. Il
avait eu le tort, notamment,
d’évoquer à haute voix une
réforme de la Constitution.
ARNAUD VAULERIN
PHOTO AP
Mardi, Nicolás Maduro a rejeté toute présidentielle anticipée, mais a parlé d’avancer les législatives à 2020. De
quelques mois donc, puisque l’échéance est fixée à
décembre 2020.
Après avoir obtenu un soutien important de la communauté internationale,
l’opposition cherche à
convaincre l’armée, pilier du
pouvoir actuel, de lâcher Nicolás Maduro et de recon-
naître Juan Guaidó président par intérim, le temps
d’organiser une nouvelle
élection présidentielle.
Bien que privée de tout pouvoir, l’Assemblée nationale
a voté le 16 janvier une loi
d’amnistie qui prémunit de
poursuites judiciaires «tout
fonctionnaire, civil ou militaire, prêt à se ranger du côté
de la Constitution et à rétablir l’ordre constitutionnel». F.-X.G.
437
écoles de Bangkok sont fermées jusqu’à vendredi
sur décision des autorités à cause d’un sérieux
épisode de pollution. Une mesure sans précédent.
A ces établissements gérés par la ville se sont ajoutés,
sur ordre du gouvernement, les écoles privées, les lycées professionnels et d’autres structures dépendant
du ministère de l’Education. L’inquiétude monte
parmi les 12 millions d’habitants de la ville, de plus
en plus nombreux à porter des masques dans les rues
ou le métro. Car cette année le pic de pollution se prolonge depuis début janvier. «C’est une véritable crise
sanitaire», a déploré Tara Buakamsri, directeur
Thaïlande de Greenpeace.
12 u
FRANCE
Recueilli par
DOMINIQUE ALBERTINI
ALAIN AUFFRAY
et JONATHAN BOUCHETPETERSEN
Photo MARTIN COLOMBET
M
ardi soir, alors que le Parlement
britannique venait de se prononcer
pour une renégociation du Brexit, la
ministre chargée des Affaires européennes,
Nathalie Loiseau, a sèchement répondu, sur
son compte Twitter, par une fin de non-recevoir : «L’accord qui est sur la table est le
meilleur possible. Ne le rouvrons pas.» Diplomate de formation et ancienne directrice de
l’ENA, cette ministre issue de la société civile
ne rechigne pas au combat politique, mais
prend garde à ne pas sortir du périmètre de
son ministère. Très engagée dans la préparation de la campagne européenne de la majorité, elle reçoit Libération au Quai d’Orsay
mercredi matin, au lendemain d’un séjour
à Varsovie consacré à la prochaine visite
d’Emmanuel Macron en Pologne, mais aussi
au Brexit, sujet qui occupe la moitié de son
temps de travail.
Le Parlement britannique a donné mardi
mandat à Theresa May pour renégocier
l’accord de retrait du Royaume-Uni.
Et notamment le «filet de sécurité»
(backstop) qui, faute d’accord, continuerait de soumettre l’Irlande du Nord
aux normes européennes pour éviter le
retour d’une frontière avec la République
d’Irlande. Quelles peuvent être les conséquences de ce vote ?
Ce vote montre que Theresa May est soutenue par sa majorité de gouvernement. Mais
il ne dit toujours pas quel est le projet britannique pour aller de l’avant. Rouvrir l’accord
de retrait comme le suggèrent les parlementaires n’est pas possible car c’est rouvrir
une négociation qui a déjà duré dix-huit
mois. Sur la question de la frontière irlandaise, c’est sur la position britannique que
l’Union européenne et le Royaume-Uni
s’étaient mis d’accord. Les Irlandais et tous
les Européens ont besoin d’une assurance
minimum sur la frontière irlandaise. C’est
indispensable.
Excluez-vous totalement tout retrait
ou toute révision de ce «filet de sécurité»?
Totalement. Nous pouvons réexpliquer,
comme nous le faisons depuis décembre, qu’il
s’agit d’une solution de dernier recours pour
garantir qu’il n’y ait jamais de frontière au
sein de l’île d’Irlande – n’oublions pas
d’ailleurs que cette frontière a pu être supprimée et la paix ramenée grâce à l’Union européenne. Et si cette solution était utilisée, elle
ne serait que transitoire. Je ne vois malheureusement pas ce que nous pouvons dire de
plus. La balle est dans le camp de Theresa
May, et le temps presse.
Le gouvernement britannique fait-il le
pari que l’UE, craignant les conséquences d’un retrait sans accord, pliera la
première ?
Ce qu’on a vu dans le vote de mardi, c’est aussi
la peur du no deal chez les parlementaires
britanniques. Nous disons, nous, que la
meilleure option est l’accord de retrait tel qu’il
a été négocié et conclu. Un no deal ne serait
pas une bonne nouvelle, mais pas non plus
une catastrophe. La pire des solutions serait
un accord qui porte atteinte aux intérêts des
Européens. Les Britanniques ont choisi de
quitter l’Union, c’est leur droit, nous faisons
tout depuis deux ans pour le respecter. Eux
doivent, aussi, respecter notre choix de ne pas
déconstruire l’UE.
Les Européens sont-ils absolument unis
sur cette ligne ?
Il peut y avoir l’impression de mots ou de styles différents, mais je ne conseille à personne
«
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
NATHALIE LOISEAU
«C’est aux
Britanniques
de dire où ils
veulent aller»
La ministre française des Affaires
européennes met le Royaume-Uni
devant ses responsabilités
et défend l’accord de retrait
qui a été négocié.
INTERVIEW
de parier sur un désaccord: depuis le début,
nous sommes parfaitement unis.
Existe-t-il malgré tout des marges de
négociation avec le Royaume-Uni ?
Il n’y a aucune raison de penser qu’on referait
en quelques semaines quelque chose qui
nous a déjà pris deux ans. Cela dit, l’accord de
retrait s’accompagne d’une déclaration politique. Celle-ci fixe de grands principes sur
notre relation future, notamment un accord
commercial étroit. Si Theresa May souhaite
changer les paramètres de cette relation
future et ses lignes rouges initiales, nous
n’avons pas de raisons de le refuser a priori:
c’est aux Britanniques de dire où ils veulent
aller, s’ils souhaitent par la suite s’éloigner ou
se rapprocher de l’Union européenne. Sur ce
sujet, nous restons ouverts et nous pourrions
même reporter la date du Brexit pour y travailler, dans le respect des intérêts et des valeurs de l’Europe. Je note toutefois qu’à aucun
moment, même hier, Theresa May ne l’a
demandé.
Quel regard portez-vous sur l’action
de Theresa May ?
Elle est à l’évidence résistante. Elle hérite
d’une situation marquée par la confusion et
la désinformation. On ne peut pas dire que la
classe politique britannique et les médias
aient contribué à clarifier les enjeux. Dans la
presse d’outre-Manche, que je lis tous les
matins, je trouve tous les jours de faux
scoops : je m’y fais parfois prendre, en trouvant curieux de ne pas être au courant, lll
La ministre Nathalie Loiseau, mercredi matin
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
au Quai d’Orsay.
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lll mais c’est simplement parce que ça
n’existe pas !
Les entreprises françaises sont-elles assez bien préparées au risque de no deal?
Les grands groupes sont prêts, même si on ne
peut pas l’être à 100 % tant qu’existe une incertitude sur le scénario final. Beaucoup de
PME, en revanche, n’ont jamais travaillé avec
un pays non-membre de l’UE. Elles ne
connaissent pas les possibles implications sur
les tarifs douaniers, les démarches, elles n’ont
toujours pas vérifié l’ensemble de leur chaîne
de production pour voir si leurs sous-traitants
disposent des certifications européennes ou
britanniques… Le gouvernement est en train
de prendre plusieurs ordonnances pour que
les échanges continuent à être aussi fluides
que possible. On se prépare à une absence
d’accord depuis avril 2018. Mais les entreprises doivent faire leurs propres démarches.
Concrètement, qu’est-ce qui changera
le 30 mars à minuit pour un passager ou
un camion qui, arrivant du Royaume-Uni,
se présentera à la frontière à Calais ?
Pour un passager, comme le Royaume-Uni ne
fait pas partie de l’espace Schengen, il y a déjà
des contrôles de police au Royaume-Uni
comme en France. En cas de sortie sans
accord, des contrôles supplémentaires pourraient lui être appliqués, pour savoir par
exemple combien de temps il passera dans
l’UE. C’est parfaitement gérable. Pour un
camion de marchandises, nous sommes en
train de construire des infrastructures provisoires, comme des aires de stationnement
pour permettre des contrôles douaniers, sanitaires, phytosanitaires. Une partie des contrôles se fera en amont sur la base des documents fournis. Mais nous n’allons pas
contrôler tous les camions qui arrivent du
Royaume-Uni : comme toujours, on effectuera des contrôles aléatoires. Il n’y aura pas
de pagaille de notre côté. Nous avons la
chance d’avoir de l’espace disponible à Calais
et à Dunkerque par exemple.
Les pêcheurs français s’inquiètent de ne
pas pouvoir, en cas de no deal, continuer
à accéder aux eaux britanniques…
La meilleure option pour eux, c’est l’accord
de retrait: il prévoit une période de transition
au moins jusqu’à fin 2020, pendant laquelle
le Royaume-Uni continue d’appliquer les
règles actuelles, notamment les droits des
pêcheurs européens. Faute d’accord, la Commission européenne souhaite le maintien des
quotas existants pour 2019 et la signature
rapide d’un nouvel accord de pêche. Dans
tous les cas, nous veillerons, avec la Commission, à accompagner les pêcheurs en cas de
difficultés temporaires.
Peut-on imaginer que l’Union européenne fonctionne mieux sans la GrandeBretagne ?
Ce discours est simpliste. Il ne faut pas se
raconter d’histoires: ce sera moins bien après
qu’avant. Le Brexit, c’est aussi un échec pour
l’UE, qui n’a pas su convaincre. Cela dit, il y
a une réalité : depuis vingt mois, on a plus
avancé sur l’Europe de la défense que depuis
plusieurs décennies. Mais maintenant que
nous avançons, ils se montrent intéressés par
ce que que nous faisons. On a progressé sur
d’autres dossiers, comme la zone euro et le
travail détaché. Parce que nous avons travaillé, proposé. Aussi parce que chacun a pris
conscience de la nécessité de consolider le
projet européen.
Redoutez-vous, comme l’envisagent certains partisans du Brexit, que le Royaume-Uni ne se transforme en vaste paradis
fiscal aux portes de l’Europe ?
Tout est possible, mais tout a une conséquence. Si le Royaume-Uni souhaite diverger
complètement de l’UE, il le peut, mais son
accès au marché européen serait très réduit.
S’il souhaite une relation étroite avec l’Union,
u 13
il lui faudra reprendre toute la réglementation
existante au moment de sa sortie, et par la
suite suivre les grandes évolutions réglementaires de l’UE.
Vous êtes ministre depuis une vingtaine
de mois. Le Brexit occupe-t-il 90 % de
votre agenda ?
Dieu merci non, mais déjà trop. Car c’est
beaucoup d’énergie consacrée à défaire quelque chose et aboutir à une situation moins satisfaisante que le point de départ. En ce moment, cela prend 50 % de mon temps. Mais
l’UE ne s’est pas arrêtée pour autant.
L’ambiance n’est pas toujours au beau
fixe non plus entre membres de l’UE.
Comment réagissez-vous aux attaques du
gouvernement italien contre Emmanuel
Macron ?
Il y a aujourd’hui en Europe des gens qui parlent très fort, mais qui ne sont pas forcément
des hommes forts. Clairement, cela nuit à la
qualité de nos relations. Pour autant, on a vu
mardi soir Emmanuel Macron et le président
du Conseil des ministres italien, Giuseppe
Conte, travailler ensemble au sauvetage des
passagers du navire Sea-Watch 3. Quand les
Italiens ont besoin de nous, ils savent nous
trouver et nous sommes au rendez-vous.
N’est-il pas curieux que l’Europe ne fasse
pas partie des questions posées dans le
grand débat national ?
D’abord, nous avons eu pendant six mois des
consultations citoyennes sur l’Europe, avec
l’organisation de 1 100 débats partout en
France. Ensuite, personne n’interdit à qui
que ce soit de parler d’Europe durant le
grand débat. Quand on parle de fiscalité ou
de transition écologique, d’ailleurs, on en
parle forcément.
Certains évoquent la possibilité de
conclure le grand débat par un référendum qui aurait lieu le même jour que les
élections européennes, le 26 mai. Cela
serait-il une bonne idée ?
En application de la Constitution, c’est une
décision qui relève du président de la République. •
REVIREMENT RAILLÉ
Un tir de barrage. Les 27 dirigeants
de l’UE ont opposé une fin
de non-recevoir à Theresa
May. Forte de l’appui de son
Parlement, la Première ministre
britannique prétend rouvrir les
négociations sur l’accord de divorce,
notamment sur le backstop, ce «filet
de sécurité» qui garantit qu’aucune
frontière physique ne saurait être
rétablie entre le sud et le nord de
l’Irlande. Mardi soir, la majorité des
députés britanniques a approuvé un
amendement demandant à May
d’aller chercher des «arrangements
alternatifs» avec l’UE. Elle devait
rencontrer mercredi soir le Polonais
Donald Tusk, président du Conseil
européen.
Mais à Bruxelles, le revirement
de Londres a été cruellement raillé.
«Dire qu’on est contre le backstop,
c’est comme dire qu’on est contre
le mauvais temps. On peut dire qu’on
est contre mais on ne peut pas
l’empêcher», a noté le Belge Guy
Verhofstadt, qui préside au Parlement
européen le groupe de travail sur le
Brexit. Plus sévère encore, le ministre
irlandais des Affaires étrangères,
Simon Coveney, résume ainsi la
position de Londres : «C’est comme
dire au cours d’une négociation :
eh bien soit vous me donnez ce que je
veux, soit je saute par la fenêtre.» A.A.
14 u
FRANCE
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
LIBÉ.FR
France Bleu Isère, la piste anarcholibertaire ? La locale de Radio France a si-
gnalé mercredi que l’incendie criminel qui a
visé ses locaux dans la nuit de dimanche à lundi à Grenoble
avait été revendiqué sur un site anarcho-libertaire. «Beaucoup
font couler l’encre à propos des médias pour les critiquer, peu
font couler l’essence dans leur locaux pour les incendier. A cela
on remédie», peut-on lire dans le texte publié mardi soir sur le
blog Attaque.
premiers articles – affectation d’un accompagnant
pour les élèves handicapés
au plus tard quarante-cinq
jours avant la rentrée et recrutement des AESH en
CDI–, ont ainsi été rejetés. De
quoi «retirer au texte sa substance et sa raison d’être», regrette son rapporteur le socialiste Christophe Bouillon.
Quant à l’indemnisation des
victimes de pesticides, les
députés ont bien voté la création d’un fonds d’ici
au 1er janvier 2020, mais ils en
ont limité la portée en restreignant le champ des personnes concernées et le régime de réparation. «C’est un
petit pas. A quoi sert de créer
le fonds si c’est une coquille
vide ?» s’agace Dominique
Potier, rapporteur du texte.
La majorité, rappelant qu’un
projet de loi gouvernemental
sur la santé arrive à l’Assemblée mi-mars, avait aussi
taillé dans les dispositions
sur les déserts médicaux présentés par l’ancien ministre
Guillaume Garot. Lequel s’est
désolé de voir son texte «dévitalisé» et réduit à une «peau
de chagrin».
La majorité est sur
le point de voter
des propositions
de loi socialistes.
Mais le PS l’accuse
d’avoir vidé ses
textes de leur
substance.
Par
LAURE EQUY
L
es députés La République en marche seraient-ils touchés par la
grâce du grand débat national? Ils pourraient bien voter,
jeudi dans l’hémicycle,
trois propositions de loi présentées par leurs collègues
socialistes. Un pas vers l’opposition, plutôt exceptionnel
pour cette majorité, qui avait
plutôt pour habitude de rejeter aussi sec toute idée ne venant pas de ses rangs. Ce
gage pourrait pourtant aboutir à une situation paradoxale: des macronistes applaudissant un beau moment
de consensus et d’unité face
à des socialistes finalement
dépités du sort réservé à leurs
textes. Car ces derniers ont
été échaudés par les débats
qui se sont tenus en commission la semaine précédente.
Défi. Si elle a ratiboisé un
Consensuels. Certes, côté
pile, leurs propositions de loi
visant à créer un fonds d’indemnisation pour les victimes de pesticides, à lutter Les députés socialistes Guillaume Garot et Boris Vallaud, en juillet à l’Assemblée. PHOTO DENIS ALLARD
contre les déserts médicaux
ou pour l’inclusion des élèves
handicapés ont été adoptées.
Mais côté face, il n’y a pas de
quoi se réjouir pour Boris Vallaud: «Les amendements de la
majorité ont consisté à travestir nos textes.» A l’arrivée, déplore le député socialiste, «des
lois réduites à pas grand-chose
que la majorité a votées, fière «niche», c’est pour chaque avoir renvoyé directement que le PS se targue d’avoir à les réécrire à sa sauce. «Nos
de sa ruse mais qui n’ont plus groupe politique une fenêtre une proposition de loi sur les choisi des thèmes consen- oppositions nous tendent une
rien à voir» avec les versions de tir – une journée par an – accompagnants des élèves en suels, sans partir bille en tête embuscade avec leurs textes?
initiales. Boris Vallaud, qui a pour inscrire à l’ordre du jour situation de handicap sur des marqueurs impossi- Nous, on renverse le truc.
croisé la semaine
les textes de (AESH), ils avaient eu affaire bles à faire voter, comme le D’accord, on ouvre le dossier
dernière dans les
son choix. Jus- à un François Ruffin furi- retour de l’ISF. Mais si elle mais on désosse tout ce qui ne
L’HISTOIRE qu’alors les dé- bard, les accusant de «pa- daigne débattre des sujets nous va pas», feinte un découloirs le présiDU JOUR
dent du groupe
putés LREM ne resse» et de «sectarisme», et portés par d’autres, la majo- puté LREM.
LREM, Gilles
s ’ e m b a r r a s - espérant que «le pays ne le rité n’hésite pas, au passage, Sur l’école inclusive, les deux
Le Gendre, lui a glissé son saient pas avec leurs oppo- leur pardonnerait pas». A
amertume: «J’ai entendu dire sants. Ils faisaient adopter l’heure où Macron mise sur le
que vous changiez de straté- dès le départ une motion de grand débat pour apaiser la
gie. Si c’est pour vider nos pro- rejet qui coupait court au dé- crise des gilets jaunes, ses
positions de leur substance, ce bat et hop, retour à l’en- troupes veulent donc monn’est pas la peine.»
voyeur. Mais à l’automne, la trer qu’elles sont ouvertes
La majorité a en effet décidé niche réservée au groupe aux idées des autres. Les
d’aborder autrement ces «ni- Les Républicains leur a laissé marcheurs semblent vouloir
Dominique Potier rapporteur de la loi sur
ches» parlementaires. Une un souvenir cuisant. Après y mettre les formes. D’autant
l’indemnisation des victimes de pesticides
LREM: à l’Assemblée,
l’ouverture en détricotant
«C’est un petit pas. A quoi sert
de créer le fonds si c’est
une coquille vide?»
peu court, la majorité pourrait être plus conciliante dans
l’hémicycle jeudi, après avoir
obtenu quelques compromis
auprès du gouvernement.
«Le PS va être surpris de voir
qu’on a vraiment négocié»,
fait miroiter un membre du
bureau du groupe LREM. Et
sur le fonds d’indemnisation
des pathologies liées à l’exposition aux pesticides, le député marcheur Matthieu Orphelin ne désespère pas de
décrocher des avancées. Il a
même redéposé des amendements. Se défendant de piéger l’opposition, la vice-présidente du groupe LREM
Amélie de Montchalin voit
dans ces procédures une
«majorité dans son rôle, qui
étudie des propositions, les
enrichit quand elle peut et ne
vote pas des positions qui seraient antagoniques» à la ligne présidentielle. Valérie
Rabault, présidente du
groupe PS, met, elle, les marcheurs au défi, en ces temps
de consultation nationale :
«Soit ils sont dans une démarche sincère, soit ils pratiquent
une ouverture de façade.
Jeudi, ce sera un moment de
vérité sur ce qu’est réellement
le grand débat.» •
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 15
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LIBÉ.FR
Siemens s’en prend aux «technocrates»
qui veulent bloquer le rachat d’Alstom
«Il va être intéressant de voir si le futur de la mobilité (ferroviaire) va être déterminé par des technocrates rétrogrades
ou des Européens tournés vers l’avenir» : le patron du groupe allemand Siemens, Joe Kaeser, s’est livré à une violente charge contre
la commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager. Il ne décolère pas à l’idée que la fusion Siemens-Alstom
puisse être bloquée à Bruxelles. PHOTO REUTERS
«Les gens ont traduit leadership
fort par dictateur, déformant
la réalité pour se débarrasser
de moi.»
Après le glyphosate, une
nouvelle reculade à l’horizon ? Votée en septembre
par l’Assemblée contre l’avis
du gouvernement, l’interdiction des couverts et des
contenants en plastique
dès 2020 pourrait bien être
atténuée dans le cadre de
l’examen du projet de loi
Pacte. Le sénateur LREM
Frédéric Marchand a déposé
un amendement visant à limiter les dispositions votées
l’an dernier. Pouce en l’air
pour ces produits en plastique à usage unique qui représentent 70% des déchets
marins.
L’article L541-10-5 du code
de l’environnement fixe
l’interdiction au 1er jan-
vier 2020 «des gobelets, verres et assiettes jetables de cuisine pour la table, pailles,
couverts, piques à steak, couvercles à verre jetables, plateaux-repas, pots à glace, saladiers, boîtes et
bâtonnets mélangeurs pour
boissons en matière plastique,
sauf ceux compostables en
compostage domestique et
constitués, pour tout ou partie, de matières biosourcées».
L’amendement de Frédéric
Marchand réduit cette liste.
Ne seraient plus concernés
pour 2020 que «les gobelets
et verres ainsi que les assiettes jetables de cuisine pour
la table entièrement compo-
sées de plastique». L’interdiction des autres produits
serait, elle, repoussée d’un
an, au 1er janvier 2021, soit à
la même date que celle fixée
par la directive européenne
votée en octobre sur ce même
sujet.
L’amendement
revient aussi
sur l’interdiction fixée
au 1er janvier 2025 de l’utilisation «de service en matière
plastique dans les services de
restauration collective des
établissements scolaires». Le
gouvernement est favorable
à cet amendement, qu’il a
sous-amendé pour réintroduire l’interdiction des contenants en plastique pour le
La croissance refroidit,
pas le moral de Bercy
vembre-décembre a de
nouveau ralenti: 0% au quatrième trimestre après un rebond de 0,4%. Malgré cela, le
mouvement a moins touché
la croissance que prévu :
+0,3 % au dernier trimestre 2018.
«Plutôt une
bonne nouvelle
dans un contexte où le mouvement des gilets jaunes a
clairement eu
un impact sur la
consommation
des ménages,
sur la production et probablement sur l’investissement des
entreprises», explique-t-on,
façon méthode Coué, à Bercy.
Le gouvernement prévoit
toujours un taux de croissance de 1,7 % pour 2019 et
veut croire que sa politique
économique et sociale reste
la bonne. «Notre compétitivité, notre commerce extérieur se redressent», se félicite-t-on à Bercy, pointant les
résultats du commerce extérieur français au quatrième
trimestre 2018 (+0,2%), sous
l’impulsion de l’industrie aéronautique et navale. «Les
échanges extérieurs contriAFP
Les plus optimistes diront
qu’il s’agit d’un «retour à la
normale». Les autres que
l’économie française, dans un
contexte international et
européen moribond, ralentit.
En 2018, le PIB français a progressé de 1,5 %
selon les estimations livrées
mercredi par
l’Insee. C’est
loin –très loin–
de l’exceptionnel 2,3% de 2017
et de la prévision de 2 % livrée à Bruxelles
au printemps lors de l’envoi
par Paris de son programme
de stabilité. Un peu moins
loin que le 1,7% anticipé par le
gouvernement lors des débats
budgétaires à l’automne.
Comme prévu, le gouvernement paie le «décalage» dans
sa politique fiscale en direction des ménages: les hausses
de CSG et de taxes en début
d’année, avant les baisses
d’impôts (un tiers de la taxe
d’habitation notamment) et
de cotisations salariales au
cours du deuxième semestre,
ont plombé la consommation. Laquelle, avec la mobilisation des gilets jaunes en no-
buent davantage à l’activité
en 2018 qu’en 2017 (+0,6 point
après + 0,1 point)», souligne
de son côté l’Insee.
En revanche, la consommation reste le point noir de la
politique économique d’Emmanuel Macron. «Les mesures
qui ont été prises au cours de
l’année 2018, […] en particulier la bascule des cotisations
sociales, ne se sont pas encore
répercutées sur la consommation des citoyens, on a encore
des taux d’épargne relativement élevés», constate l’entourage de Le Maire, qui voit
toutefois dans le «redressement du moral des ménages»
un signe de meilleurs résultats en 2019. «Les mesures de
soutien en pouvoir d’achat
[votées fin décembre, ndlr]
commencent à être comprises
et intégrées par les Français et
devraient commencer à avoir
un impact sur la consommation à partir du début d’année», ajoute-t-on à Bercy.
Quand les tenants de la politique de l’offre appuient finalement sur le bouton «demande» pour soutenir une
croissance en train de flancher.
LILIAN ALEMAGNA
PHOTO AFP
service dans les cantines.
«On ne veut pas revenir sur
ça», dit-on à Bercy. Pour le
reste en revanche, on est plutôt d’accord. «Une directive
européenne sur l’interdiction
des produits plastiques à
usage unique doit entrer en
application en 2021, indique-t-on. On est d’accord
pour limiter les produits
plastiques, mais on veut que
ça se fasse en conformité avec
le reste de l’UE.» Soit les arguments du sénateur Marchand. «C’est au gouvernement de montrer qu’il résiste
aux lobbys», constate le député François-Michel Lambert, ex-membre du groupe
LREM à l’Assemblée.
SYLVAIN CHAZOT
AP
Reculade en vue sur l’interdiction
des ustensiles en plastique
CARLOS
GHOSN
dans une
interview à un
journal japonais
Carlos Ghosn, incarcéré à Tokyo pour des malversations
financières présumées, a pris la parole mercredi pour la première fois dans la presse depuis son arrestation, le 19 novembre, accusant les dirigeants de Nissan de «complot et de trahison». L’interview est parue sur le site du quotidien japonais
Nikkei. Ghosn y martèle sa conviction que les dirigeants de
Nissan ont voulu lui faire payer «le projet d’intégrer» Renault,
Nissan et Mitsubishi Motors. Sujet qui, note-t-il, avait été
abordé avec le patron de Nissan, Hiroto Saikawa, en septembre. Nissan a réagi en rappelant que Saikawa avait «déjà catégoriquement réfuté la notion de “coup d’Etat”» et que l’enquête
menée en secret par le groupe depuis cet été a «mis au jour
des preuves significatives et convaincantes de malversations».
16 u
FRANCE
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
Violences sexuelles
La parole
pour réparer
l’intime
Echos d’un des ateliers du Cabinet
de curiosité féminine, dans lesquels
sexologues et psychologues
aident les femmes victimes
à déculpabiliser et à se reconstruire.
REPORTAGE
Par VIRGINIE BALLET
Dessin XAVIER LISSILLOUR
Q
uelques bols vert pâle remplis de
sucreries et des bouteilles de jus de
fruits circulent autour de tables disposées en U, dans un silence gêné. «On ne
culpabilise pas ce soir, le plaisir est autorisé»,
lance Alexia Bacouël pour tenter de détendre
l’atmosphère. En cette soirée de janvier, cette
sexothérapeute anime un atelier intitulé «Violences sexuelles: sortir du tabou… Et après?»
dans une salle austère du XIe arrondissement
de Paris. Six inconnues âgées de 25 à 40 ans
environ ont répondu à l’invitation de la thérapeute, cofondatrice du Cabinet de curiosité
féminine. Depuis six ans, cette association
fournit aux femmes des espaces de parole
autour de thématiques liées à la sexualité, de
la masturbation au libertinage en passant par
les jeux de domination et de soumission ou
encore la littérature érotique. L’idée d’ateliers
autour de vécus plus douloureux a vu le jour
il y a un peu plus d’un an. «Après la déferlante
#MeToo, on a eu le sentiment que les femmes
avaient peut-être besoin de lieux où se livrer en
sécurité», se souvient Alexia Bacouël. «Il était
essentiel que ces événements soient gratuits et
ne s’adressent pas uniquement aux victimes,
mais aussi à toute personne intéressée», ajoute
Alice Chenu, psychologue, sexologue et coanimatrice de la soirée. Ainsi, ce soir-là, Chloé,
quadra blonde moulée dans une robe-pull
noire, est venue pour essayer d’aider une amie
victime de harcèlement dans une association,
et échanger sur la notion de consentement:
«Dans mes loisirs, j’ai une pratique très libre
de la sexualité: je fréquente et organise des soirées libertines. A partir de quand est-on face
à une violence sexuelle? Est-ce qu’un attouchement en est une?»
RÉCONFORT
Pour mettre les participantes à l’aise, les deux
animatrices de l’atelier débutent par une
entrée en matière très théorique: histoire de
la pénalisation des violences sexuelles, ampleur de celles-ci en France (93000 femmes
déclarent chaque année avoir été victimes de
viol ou de tentative de viol, selon le ministère
de l’Intérieur), passage en revue d’idées reçues (dans 90 % des cas, la victime connaît
son agresseur)… Studieuse, l’assistance prend
des notes tandis que se dessinent, en creux,
les fantômes qui hanteront cette soirée :
honte, culpabilité, sentiment d’impuissance,
mais aussi résilience. Ce mot, Alexia Bacouël
le brandit comme un message d’espoir. «Si je
suis avec vous ce soir, c’est aussi en tant qu’ancienne victime», entame-t-elle, refusant justement de conserver cette étiquette de «victime». «Longtemps, mon histoire a été
marquée par le refoulement du viol que j’ai
subi», déroule la brune aux cheveux bouclés,
ex-vendeuse de lingerie à domicile. Dans
cette autre vie, ses clientes se confient, évoquent parfois leur vie intime. «J’ai pris
conscience de la misère sexuelle qui régnait
chez certaines d’entre elles, et surtout du désinvestissement: beaucoup semblaient subir
leur vie sexuelle.» C’est ainsi que naît le Cabinet de curiosité féminine. «Ce n’est que plus
tard que j’ai réalisé que cette association avait
été ma façon à moi de sublimer ce que j’ai
vécu», poursuit-elle. «Chez certaines, le processus prendra longtemps, d’autres peut-être
ne parviendront pas à se reconstruire, c’est
une réalité. Mais il y a mille manières de tenter
d’y parvenir.»
Céline, elle, a d’abord trouvé du réconfort
auprès de la ligne d’écoute anonyme et gratuite tenue par le collectif féministe contre le
viol. «Je sortais d’un déni traumatique
et j’avais besoin de parler, à tel point que parfois, de violentes douleurs m’empêchaient de
bosser.» La frêle brune à lunettes, 26 ans désormais, a été violée à plusieurs reprises par
un ancien professeur, dès ses 17 ans. Son bonnet solidement vissé sur la tête, cette comédienne et humoriste dit aussi, d’une voix hésitante, avoir trouvé le salut dans l’écriture :
«J’ai deux carnets, un pour l’humour et un
“pour que ça sorte”.» Quand elle se plonge
dans ce dernier, la jeune femme «lit le témoignage d’une victime de viol». «Sans réaliser
que c’est moi», précise-t-elle. Safia, infirmière
quadragénaire est, elle, en train de se reconvertir pour devenir sexologue. «Je réalise
que je suis une ancienne victime», dit-elle. De
viol conjugal, qu’elle désigne plutôt comme
«l’événement». Elle se dit aujourd’hui «au bout
du tunnel»: après une phase «d’hypersexualisation», Safia a changé de métier et appris à
«devenir égoïste». «Ce n’est pas l’amour d’un
homme qui va me sauver, mais plutôt ma foi
ou le fait de vivre selon mes envies», insiste-telle en souriant.
«GNAQUE»
Ses envies, Lisa a pour sa part du mal à les
identifier. Cette réalisatrice a pris conscience
il y a trois ans qu’elle avait été victime de viols
commis par des proches, en préparant un
documentaire sur le sujet. Depuis, elle est «en
plein dans les démarches» avec une avocate.
Récemment, son conseil lui a demandé si elle
était sûre de vouloir se lancer dans pareille
procédure, ce que Lisa a du mal à accepter.
«C’est comme si on me renvoyait au visage que
ces garçons vont faire de la taule à cause de
moi… Mais ce n’est pas mon problème!» s’indigne-t-elle. «Elle voulait sans doute te prévenir
qu’il faut avoir la gnaque pour y aller», lui
soumet Antonia. Cette discrète étudiante, victime de violences et de viols conjugaux, a déposé plainte, mais pour violences uniquement. «C’est trop lourd, trop épuisant. Je n’ai
déjà plus d’énergie alors qu’il me reste des mois
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
à tenir», souffle-t-elle. La petite salle semble
se réchauffer, et les animatrices, s’effacer. Les
histoires déroulées ici sont comme autant de
miroirs, marqués des mêmes taches. La plus
indélébile? La crainte de ne pas être crue ou
entendue. Céline: «Au commissariat, on m’a
dit “vous me faites perdre mon temps, j’ai des
enquêtes d’homicides à résoudre”. Ma mère,
elle, a tellement cherché à me dissuader de
porter plainte que j’en suis venue à douter de
ce que j’avais vécu. Et dans mon école, où les
faits ont eu lieu, on m’a tout bonnement demandé de me taire. C’est sans doute à cause de
cette non-écoute atroce que je suis ici.» Comme
Céline, June, accessoiriste, comédienne et
clown, puise dans son histoire une inspiration
pour la scène. Comme elle, la trentenaire,
piercing dans le nez et cheveux ébouriffés
contenus dans un bandeau rose, a le senti-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ment de «toujours se retrouver dans les mêmes
putains de schémas; je ne donne pas mon consentement, et pourtant ça se produit quand
même. Je ne sais pas vraiment si je suis une ancienne victime ou pas…»
HÉRITAGE
La sexologue Alice Chenu les rassure: «Beaucoup de femmes ont l’impression de devoir céder, parce qu’il a payé le restaurant ou ne sait
pas où dormir. Sans compter cette forme de
dissociation qui permet à des processus corporels d’excitation d’avoir lieu, quand bien même
la tête ne veut pas.» En filigrane, le message
est clair : on peut dire non, à tout moment.
«Sauf qu’une fois face aux mecs, ce n’est pas
possible ce discours», intervient Céline, qui
détaille : «Je suis fière quand j’arrive à dire
non, mais très souvent, ça se termine juste en
pénétration, que je n’ai pas souhaitée. Parce
que le mec insiste, ou déboule avec une capote
à la main. Mais de quel droit? Juste parce que
je suis mouillée, et lui, dur?» s’agace-t-elle. La
sexologue l’invite à s’interroger sur ses
réticences à la pénétration: simple question
de goût ou blocage dû au passé? Et d’évoquer
la possibilité de la masturbation pour une
meilleure connaissance de soi, voire celle de
se faire accompagner par une sage-femme
sensibilisée aux violences sexuelles.
Pour Chloé, rompue aux pratiques de soumission et de domination, la solution pourrait
être ailleurs : «Dans le BDSM, on arrive avec
une liste des pratiques pour lesquelles on est
OK ou pas, et on met en place des mots-clés
pour arrêter si cela ne va pas. Peut-être qu’il
y a des choses à piocher là-dedans?» demandet-elle. «C’est différent quand des sentiments
u 17
sont impliqués», tempère Lisa, qui semble
avoir peu de difficulté à refuser certaines pratiques quand il s’agit de «relations purement
sexuelles». «Quand je suis en couple, j’ai souvent peur qu’on m’aime moins. Alors je devance
les désirs de l’autre, de peur d’être seule ou rejetée.» Pour Alexia Bacouël, ce type de réaction
est l’héritage de l’éducation des petites filles:
«On est socialement conditionnées à faire plaisir, à sourire, à être gentilles…» déplore-t-elle.
A l’issue de ces deux heures d’échange, toutes
semblent plus loquaces et plus détendues,
jusqu’à esquisser une véritable entraide.
«En réalité, je crois que longtemps je me suis
tournée vers le sexe parce que j’avais envie
de câlins, réalise Chloé. Or il y a d’autres
moyens d’en obtenir.» Quand la volubile
blonde évoque des ateliers câlins gratuits,
toutes prennent des notes. Avec le sourire. •
ENTRÉE LIBRE
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FRANCE
LIBÉ.FR
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Libération Jeudi 31 Janvier 2019
La FNSEA en rase campagne ?
Le vote pour élire les représentants
dans les chambres d’agricultures
départementales se clôt ce jeudi. Un scrutin dans lequel,
pour la première fois de son histoire, la FNSEA pourrait
passer sous la barre des 50 %, ouvrant ainsi un espace
symbolique pour les voix alternatives. Sur Libération.fr,
on vous explique le rôle de ces instances sur les
stratégies agricoles locales.
Dans un
réquisitoire
implacable, l’avocat
général a exhorté
les jurés à
condamner
les accusés, deux
anciens policiers de
la BRI, à sept ans
d’emprisonnement
pour «viol en
réunion». La
défense a plaidé
l’acquittement.
Par
JULIE BRAFMAN
L
a durée, assez inédite,
de ce procès en préfigurait certainement la
complexité. Deux semaines
et demie pour percer le mystère d’un huis-clos au 36, quai
des Orfèvres. Deux semaines
et demie pour démêler les
versions antagoniques et les
récits truffés d’incohérences,
pour examiner les expertises
et témoignages qui font tantôt pencher la balance d’un
côté, tantôt de l’autre. Mais
deux semaines et demie pour
finalement clore les débats
exactement là où ils avaient
commencé : la plaignante,
Emily S., une touriste canadienne, dit avoir été violée ce
soir du 22 avril 2014. Les accusés, deux anciens policiers
de la BRI, Antoine Q. et Nicolas R., eux, clament leur innocence.
«Contorsionniste». Lors-
Emily S. au palais de justice de Paris, le 14 janvier. PHOTO MARC CHAUMEIL
Viol présumé au «36»: les jurés face
au «créneau de l’incertitude»
que l’avocat général Philippe
Courroye se lève, il sait qu’il avoir des réserves sur leur verva œuvrer en zone de grand sion», dit-il en soulignant, par
flou. Dans un réquisitoire de exemple, que du sperme de
près de trois heures –convo- Nicolas R. a été retrouvé sur
quant tantôt Céline, Proust son caleçon alors qu’il n’a adou Barbara –, il déroule un mis qu’une fellation consen«fil d’Ariane tiré par la rai- tie et abrégée. Ou encore préson» pour aider les jurés à se cisant que le sperme
frayer un chemin dans la né- d’Antoine Q. a été identifié
buleuse. Après avoir «pesé au sur deux de ses slips alors
trébuchet tous les éléments», qu’il n’a reconnu – tardiveil s’applique donc à transfor- ment – qu’une pénétration
mer ce qu’il décrit comme «le digitale, survenue dans la
créneau de l’incertitude», voiture au cours du trajet vers
cette nuit entre 0 h 42 le «36». Un acte sexuel «imet 2h02, dans le bureau 461, possible» selon l’avocat généen scène de
ral. «Emily S.
crime.
portait un colÀ LA BARRE
D’abord, il y a
lant et un short
les «mensontrès serré, il fauges» des accusés «qui n’ont eu drait être contorsionniste. […]
de cesse de s’adapter aux De l’ADN d’Antoine Q. a été repreuves du dossier». «Ils ont le trouvé à une profondeur de 8
droit de mentir, bien évidem- à 10 cm dans le vagin
ment, mais, face à ces men- d’Emily S. C’est donc la preuve
songes successifs, on peut d’une pénétration, vraisem-
blable avec le sexe.» Il insiste
ensuite sur la «dissimulation»
des accusés, sur ces messages
compromettants qui ont été
effacés de leurs téléphones,
ces vidéos qui ont disparu.
La robe rouge de Philippe
Courroye va et vient dans la
salle d’audience, elle se
plante devant les jurés, retourne derrière le pupitre.
Certes la plaignante n’est pas
«une jeune fille rangée» –son
addiction à la cocaïne et à
l’alcool a été maintes fois
évoquée à l’audience–, certes
elle s’est montrée «imprécise»
dans ses déclarations mais
«c’est explicable par son taux
d’alcoolémie très important ce
soir-là, argumente-t-il. Il faut
distinguer les imprécisions
d’Emily S. ou les parts de mystère que conserve toujours un
dossier après l’audience, du
doute». Philippe Courroye,
lui, ne doute pas. Il s’est forgé
une «intime conviction» :
«Cette nuit-là, Emily S. a été
victime de rapports sexuels
imposés.» L’avocat général
demande une peine qui tranche presque avec les mots sévères qu’il déploie à l’encontre des accusés –«ceux qui se
sont crus invincibles», «ceux
qui ont voulu et se sont servi»,
«ceux qui ont souillé l’honneur d’une brigade par leur
comportement», «des usurpateurs indignes de brassards»:
sept ans d’emprisonnement
(ils encourent vingt ans de réclusion criminelle). Il explique cette pondération parce
qu’ils «sont bien insérés» et «le
risque de réitération est très
faible».
«Dans ce dossier vous n’avez
rien, c’est le grand vide, il y a
juste la souffrance de cette
femme!» s’insurge Me Marion
Grégoire, avocate de Nicolas R., rappelant qu’«aucun
élément matériel ne corrobore
les faits» et qu’une ordonnance de non-lieu a été rendue par les juges d’instruction. A son tour, elle reprend
les analyses ADN mais, cette
fois, pour souligner qu’elles
correspondent aux dires de
son client. Même cette trace
de sperme «ne dit rien car elle
n’est mélangée à aucun ADN
d’Emily S.», martèle-t-elle. La
défense veut démontrer que
le dossier ne repose finalement que sur la crédibilité de
la plaignante.
«Cheveux». «C’est la première fois que je prononce une
phrase pareille dans un procès d’assises mais elle a menti
à la barre, lance Me Grégoire.
Dans ce dossier, moi, j’ai relevé cinq versions différentes.
Qu’on ne vienne pas me dire
qu’elle est constante, ce n’est
pas vrai !» «C’est la fabrique
du mensonge en direct !»
s’énerve Me Sébastien Schapira, également avocat de
Nicolas R., rappelant
qu’Emily S., qu’il qualifie de
«victime sanctuarisée», a fait
croire aux accusés qu’elle
était policière, ou plus tard,
qu’elle avait un enfant.
«C’est un dossier noir, quasiment à s’arracher les cheveux.
Il faut trouver une certitude
mais s’il n’y a pas de certitude, ça s’appelle le doute. Et
le doute, il profite à l’accusé.
Pas parce que c’est la BRI, pas
parce qu’ils ont une bonne
tête ou non, parce que c’est la
justice», assène Me AnneLaure Compoint, qui demande ainsi l’acquittement
d’Antoine Q. Le verdict est attendu ce jeudi. •
u 19
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
LIBÉ.FR
Opéra : «les Troyens»,
bon Enée et bonne santé.
A l’Opéra Bastille, le Russe Dmitri Tcherniakov expose la guerre et dépayse les
protagonistes de Berlioz et Virgile dans un centre
thérapeutique. Une gigantesque nouvelle production de quatre heures (moins les entractes),
avec stars aux techniques parfaites. Grandiose et
aussi formidable que mal accueilli.
Altice s’offre la plateforme
de streaming Molotov
A court d’argent depuis plusieurs mois, Molotov a fini
par s’adosser à plus gros que
lui. La plateforme française
de distribution de programmes de télévision gratuits et
payants par Internet a annoncé mercredi qu’elle était
entrée en «discussion exclusive» avec Altice France, qui
détient par ailleurs Libération. Présent dans les médias
et les télécoms avec SFR, le
groupe de Patrick Drahi va
prendre une participation
majoritaire – 60 % du capital– dans la start-up. Molotov
conservera sa marque et son
caractère «œcuménique»
d’application ouverte à tous
les usagers, contenus et acteurs du marché , et va «s’appuyer sur l’ensemble des actifs
télécoms et médias d’Altice
afin de poursuivre son développement en France et à
l’étranger», selon un communiqué.
«Avec 7 millions d’usagers,
Molotov est devenu en très peu
de temps le premier acteur de
l’OTT [over the top, soit un
service audiovisuel en accès
direct par Internet en France,
ndlr]», a commenté Alain
Weill, PDG d’Altice France.
Jean-David Blanc, ancien
fondateur d’Allociné et créateur en 2016 de Molotov avec
l’ancien PDG de Canal+ Pierre
Lescure et l’ex-cadre de TF1
Jean-Marc Denoual, affirme
que cette association entre un
poids lourd des contenus et
de la distribution (toutes offres confondues, SFR cumule
JACQUES
BRUNEL
sélectionneur
du XV de France
REUTERS
«Mathieu
Bastareaud
n’est pas du
tout écarté.»
Mathieu Bastareaud (30 ans, 50 sélections) pourtant vicecapitaine des Bleus, ne sera pas titulaire dans le XV de
France qui affrontera le pays de Galles, vendredi au Stade
de France, en ouverture du Tournoi des six nations. A sa
puissance, le sélectionneur Jacques Brunel a préféré la vélocité de Romain Ntamack (19 ans, 0 sélection) au poste
de trois-quart centre. Un choix fort du sélectionneur qui
témoigne de sa volonté d’apporter de la vitesse au jeu des
Bleus. Autre bizut dans cette équipe, le deuxième ligne
Paul Willemse (26 ans), d’origine sud-africaine, qui vient
tout juste d’obtenir la nationalité française.
Le Toulousain Romain Ntamack, champion du monde des
moins de 20 ans l’an dernier, est le fils d’Emile, ancien arrière international, qui avait débuté sa carrière en équipe
de France il y a tout juste vingt-cinq ans. Associé à Fofana
au centre vendredi, il peut également jouer à l’ouverture.
22 millions d’abonnés en
France) et son application va
«nous donner les moyens dont
on rêvait pour grandir».
Les deux parties ne sont pas
rentrées dans les détails des
modalités financières de
l’opération. L’entrée d’Altice
va prendre la forme d’une
augmentation de capital. Les
fondateurs et actionnaires
originels de Molotov ne vendent pas leurs parts et ont
tous remis au pot, notamment le fonds de capital-risque Idinvest qui avait participé à la levée d’argent
initiale de 10 millions d’euros.
Au total, Molotov a déjà attiré
30 millions d’euros d’investissements depuis ses débuts,
d’après le Monde.
CHRISTOPHE ALIX
10
semaines, c’est la durée maximale de l’absence de Neymar. Blessée au pied droit, la star
brésilienne du PSG devrait pouvoir retrouver
les terrains début avril,
pour les quarts de finale
de la Ligue des champions (si Paris élimine
Manchester United en 8e,
aller le 12 février, retour
le 6 mars). «Un consensus
[entre le joueur, les médecins du PSG et ceux de
la sélection brésilienne,
ndlr] s’est dégagé pour
proposer à Neymar un
traitement conservatif de
sa lésion du cinquième
métatarsien droit», a
communiqué le PSG, qui
évite à son numéro 10 un
deuxième passage sur
la table d’opération en
un an.
FORUM
LE POUVOIR
A-T-IL
UN SEXE ?
UNE JOURNÉE DE DÉBATS
À L'ASSEMBLÉE NATIONALE
VENDREDI
8 FÉVRIER
AVEC CLÉMENTINE AUTAIN,
ANNE HIDALGO,
AURÉLIE FILIPPETTI,
BENOÎT HAMON,
ELSA FAUCILLON,
GEOFFROY DIDIER,
DAVID CORMAND,
DOMINIQUE MÉDA,
RÉJANE SÉNAC,
MANON AUBRY, CAMILLE
FROIDEVAUX-METTERIE,
MATHILDE LARRÈRE...
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Evénements du site liberation.fr
20 u
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
Répertoire
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: 29.duJan
2019 de- la17:25:33
92 (5,50:€)LIB_19_01_31_ED_75_6307278_EP-18-377.pdf;Date
- 93 (5,50 €) - 94 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté
ministère
Culture et la Communication de décembre 2018
MUSIQUE
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Direction de l’Urbanisme
AVIS D'ENQUÊTE PUBLIQUE
Demande de Permis d’Aménager n° PC 075 112 18 V 0004
Projet de mutation d’une emprise ferroviaire en
un nouveau quartier « Gare de Lyon Daumesnil »
à Paris 12ème
Par arrêté municipal en date du 22 janvier 2019
Madame la Maire de Paris ouvre une enquête publique
préalable à la délivrance d’un permis d’aménager
à la Mairie du 12ème arrondissement – 130 avenue
Daumesnil – 75012 PARIS
du mercredi 20 février 2019 à 8h30
au vendredi 29 mars à 17h00
L’enquête
publique
a
pour
objet
la
demande
de
permis d’aménager n° PC 075 112 18 V 0004 déposée le
09 mai 2018, par la Société Nationale d’Espaces Ferroviaires
(SNEF), pour la première phase du projet qui consiste en un projet de
mutation d’une emprise ferroviaire en un nouveau quartier du 12ème
arrondissement de Paris, visant à favoriser la mixité habitat/emploi tout
en désenclavant le site actuel en le raccordant aux rues existantes.
Le projet dans sa globalité (phases 1 à 2) doit permettre la création
d’un espace vert d’environ 1 ha ainsi que la construction d’environ 90
000m² de surface plancher (hors reconstitution ferroviaires) répartis en
logements diversifiés, activités et commerces, équipements et espaces
publics dans un objectif de mixité fonctionnelle.
La 1ère phase du projet d’aménagement propose la réalisation
d’environ 34 000m² de surface de plancher à vocation principale de
logements, ainsi que des équipements publics (école et crèche), et une
première partie de l’espace vert.
Le dossier d’enquête comporte notamment une étude d’impact qui
a fait l’objet d’un avis de l’autorité administrative de l’Etat compétente
en matière d’environnement et des collectivités territoriales intéressées
par le projet. Ces avis sont joints au dossier d’enquête qui sera mis à la
disposition du public en Mairie du 12ème arrondissement, lequel pourra
prendre connaissance et consigner ses observations et propositions sur
le registre d’enquête déposé à cet effet, les lundis, mardis, mercredis
et vendredis de 8h30 à 17h et les jeudis de 8h30 à 19h30 ainsi
qu’exceptionnellement le samedi 16 mars 2019 de 9h à 12h (les
bureaux sont habituellement fermés les samedis, les dimanches et jours
fériés).
La commission d’enquête est composée de Monsieur François
BERTRAND, Ingénieur de l’école centrale, en qualité de Président, et
de Mesdames Françoise SOUYRI, Directrice de Recherche à l’INSERM,
retraitée et Catherine GINER, Urbaniste Sociologue, en qualité de
membres titulaires.
Durant l’enquête, les observations pourront également être adressées
par écrit, à l’attention de la commission d’enquête, Président et membres
titulaires, à la Mairie du 12ème, 130 avenue Daumesnil, 75012 PARIS,
en vue de les annexer au registre.
Le dossier d’enquête publique sera en outre disponible en consultation
sur le site internet de l’enquête publique à l’adresse électronique
suivante : http://garedelyondaumesnil.enquetepublique.net
Pendant la période d’enquête publique, des observations et
propositions pourront être déposées par voie électronique sur le registre
dématérialisé ouvert à cet effet, en consultant le site de l’enquête à
l’adresse électronique susvisée.
Au cours de l’enquête, une borne informatique sera également mise à
la disposition du public en Mairie du 12ème arrondissement, aux heures
d’ouverture mentionnées ci-dessus, afin de permettre un accès au
dossier d’enquête et au registre sous forme numérique.
La commission d’enquête, représentée par un de ses membres,
assurera des permanences à la Mairie du 12ème arrondissement pour
informer le public et recevoir ses observations, de la manière suivante :
- Vendredi 22 février
2019
de
09h
à 12h
- Mercredi 27 février
2019
de
09h
à 12h
- Lundi
04 mars
2019
de
14h
à 17h
- Jeudi
07 mars
2019
de
16h
à 19h
- Mardi
12 mars
2019
de
14h
à 17h
- Samedi
16 mars
2019
de
09h
à 12h
- Mardi
19 mars
2019
de
09h
à 12h
- Jeudi
21 mars
2019
de
16h
à 19h
- Vendredi 29 mars
2019
de
14h
à 17h
À compter de l’ouverture de l’enquête publique, des
informations sur le dossier soumis à enquête peuvent être
demandées auprès de la Ville de Paris - Direction de l’Urbanisme
– Service de l’Aménagement, 121 avenue de France – CS 51388
- 75639 PARIS CEDEX 13 ou à l’adresse électronique suivante :
du-enquetegaredelyon@paris.fr.
Copies du rapport et des conclusions de la commission
d’enquête seront transmises par la Maire de Paris au Président
du Tribunal Administratif de Paris ; déposées en Mairie du 12ème
arrondissement ; à la Préfecture de Paris - Direction Régionale et
Interdépartementale de l’Equipement et de l’Aménagement d’Ilede-France - Unité Territoriale de l’Equipement et de l’Aménagement
de Paris – Service utilité publique
et équilibres territoriaux 5 rue Leblanc – PARIS 15ème ; à la Ville de Paris - Direction de
l’Urbanisme – Pôle Accueil et Service à l’Usager (P.A.S.U.) - Bureau
1.56 RC (1er étage) – 6 promenade Claude Lévi-Strauss CS 51388 –
75639 PARIS CEDEX 13 ; et sur le site de la Ville de Paris (paris.fr), pour
y être tenues à la disposition du public pendant un an.
Par ailleurs, toute personne intéressée pourra en obtenir
communication en s’adressant par écrit à la Ville de Paris - Direction
de l’Urbanisme – Sous-Direction des Ressources – Bureau du Service
Juridique – 121 avenue de France CS 51388 - 75639 PARIS CEDEX 13.
La
personne
responsable
du
projet
est
la
SNEF,
représentée
par
Monsieur
Alexandre
DESTAILLEUR,
10 rue Camille Moke - CS 20012 - 93212 la Plaine Saint-Denis.
L’autorité compétente pour statuer sur la demande de permis
d’aménager et le délivrer par arrêté est la Maire de Paris.
EP18-377
enquete-publique@publilegal.fr
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Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 21
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À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Profilage. Série.
Fuir. Charnel. 23h10.
Profilage. Série. Les adieux
(Parties 1 & 2).
21h00. Castle. Série. La mort
à crédit. Quitte ou double.
L’enfer de la mode. 23h00.
Les enfants de la télé.
FRANCE 2
FRANCE 5
21h00. La folie du tatouage.
Documentaire. Présenté
par Karine Ferri. 22h45.
Tattoo Cover : Sauveurs de
tatouages. Magazine.
21h00. Envoyé spécial.
Magazine. Présenté par Élise
Lucet. 22h50. Complément
d’enquête. Magazine.
Disparitions : comment j’ai
quitté les miens.
20h50. Richard III, la fin
d’une énigme. Documentaire.
21h35. Big Ben et le palais de
Westminster. Documentaire.
22h30. C dans l’air. Magazine.
21h00. La guerre des mondes.
Science-fiction. Avec Tom
Cruise, Dakota Fanning.
23h05. Soir 3. 23h45. Culture,
dans votre région. Magazine.
CANAL+
21h00. Escape at Dannemora.
Série. Épisodes 7 & 8.
Avec Benicio Del Toro, Patricia
Arquette. 22h45. Kidding.
Série. 4 épisodes.
21h00. Salt. Espionnage. Avec
Angelina Jolie, Liev Schreiber.
22h50. La course à la mort 3.
6TER
21h00. Familles extraordinaires. Magazine. Péniche,
ferme, château : elles ont
choisi de vivre dans une
maison pas comme les autres.
23h30. Familles extraordinaires. Magazine.
TMC
21h00. Les trois frères.
Comédie. Avec Didier
Bourdon, Bernard Campan.
23h00. 90’ Enquêtes.
W9
ARTE
21h00. Bones. Série.
Traders. Le seigneur des mots
croisés. 22h35. Bones. Série.
20h55. Secret médical. Série.
1 & 2/4. Avec Jodie Whittaker,
Emun Elliott. 22h50. Berlioz :
Les Troyens. Opéra. Avec
Elina Garanca, Brandon
Jovanich.
21h00. Otage. Thriller.
Avec Bruce Willis, Kevin
Pollak. 23h10. Le dernier
des Templiers. Film.
CHÉRIE 25
21h00. Pas si simple.
Comédie. Avec Meryl Streep.
23h15. Histoire trouble.
NRJ12
RMC STORY
20h55. Non élucidé L’enquête continue. Documentaire. 22h45. Indices.
M6
C8
LCP
21h00. Enquête sous haute
tension. Magazine. Dépassement de soi et discipline : au
cœur du recrutement de nos
soldats. 23h00. Enquête sous
haute tension. Magazine.
20h30. Droit de suite - Le
documentaire. Documentaire.
Guerre fantôme, la vente
d’Alstom à General Electric.
21h30. Droit de suite - Le
débat. 22h00. On va plus loin.
VENDREDI 1ER
Quelques averses seront possibles sur une
large moitié sud de la France, avec de la
neige sur les Pyrénées, le Massif central et
les Alpes. Le vent soufflera fort entre la
Bretagne et les Pays de la Loire.
L’APRÈS-MIDI Maintien d'un temps très agité
avec pluies et averses sur de nombreuses
régions. Le vent se maintiendra également
sur les littoraux de l'ouest.
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Paris
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1,5 m/10º
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Toulouse
Marseille
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-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
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(société), Didier Péron
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21/25°
26/30°
31/35°
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
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3
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-1
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Toulouse
Montpellier
Marseille
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MAX
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VIII
IX
X
XI
Grille n°1130
MONDE
MIN
MAX
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
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-2
7
-2
9
-15
15
2
2
14
4
13
-9
Indicateur
d’eutrophisation :
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journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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GORON
VERTICALEMENT
1. Retours au calme 2. Quand Barre tint celle du gouvernement, Elle fut secrétaire d’Etat # Rouge passé aux Verts 3. Non ouï 4. Jamaïque musique #
Elle est née à Durban en 2002 # Il est sous mi 5. Je vous en donne une
définition aux contours plus précis que les siens # Cuivre 6. Très longue
distance # Mollusque en cœur 7. Désir éteint # Déplacé vers le haut # Salan
et sales types 8. Langage des signes 9. Ils poussent à prendre du liquide
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. BLASPHÉMA. II. PARE-FEU. III. ÉPELER. RT.
IV. NOUES. CIO. V. DIRE. AC/DC. VI. ÎLE. CT. IE. VII. SUNYATSEN.
VIII. TAPIONS. IX. NB. RETENU. X. TONITRUER. XI. SPAS. ERSE.
Verticalement 1. BIEN-DISANTS. 2. POILU. BOP. 3. APEURENT. NA.
4. SALÉE. YARIS. 5. PRÉS. CAPET. 6. HER. ATTITRÉ. 7. EF. CC. SŒUR.
8. MÉRIDIENNES. 9. AUTOCENSURE. libemots@gmail.com
ON S’EN GRILLE UNE AUTRE ?
Mots croisés,
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100 % Papier détenteur de
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N° FI/37/01
Neige
1BS GAËTAN
("²5"/
Par
HORIZONTALEMENT
I. Qui fait de l’effet II. Ils sont
allés sur la face cachée de la
Lune avant les Chinois III. Vieille charrue # Il se peut qu’il
soit dessous quand on met
le pied au plancher IV. Poète
qui se la pète # Père du peuple
sous Henri IV V. Aphorismes
écrits en sanskrit # Doigt bien
coupé VI. Ville des Pays-Bas #
Plie une pâte feuilletée VII. Si
on est branché cuisine asiatique, on nem qu’il les accompagne VIII. Ouvrage majeur du
Moyen Age # Saint de Bigorre
IX. Premier lauréat du Goncourt # Maladie de l’intestin
X. Cœur de volcan # Tournait
ou faisait tourner une voiture
XI. Elles font de grands pieds
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Brest
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Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain
de Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition), Grégoire Biseau
(enquêtes), Christophe
Boulard (technique),
Sabrina Champenois
(société), Guillaume
Launay (web)
21h00. Un homme à la
hauteur. Comédie. Avec
Jean Dujardin, Virginie Efira.
23h00. Plan de table.
Comédie. Avec Elsa
Zylberstein, Franck Dubosc.
JEUDI 31
IP 04 91 27 01 16
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Mémoires de nos
pères. Drame. Avec Ryan
Phillippe. 23h20. Lettres
d’Iwo Jima. Film.
Il pleuvra de la Bretagne au sud-ouest avec
de la neige sur les Pyrénées. Le temps sera
plus calme ailleurs.
L’APRÈS-MIDI La perturbation s'étendra des
Pyrénées aux côtes de la Manche, avec de la
neige vers 800 mètres. Retour des averses
près de l'Atlantique. Dans l'est, le temps sera
provisoirement plus calme.
IP
CSTAR
21h00. The Losers. Thriller.
Avec Jeffrey Dean Morgan.
22h45. La Planète des singes.
PARIS PREMIÈRE
FRANCE 3
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de Boissieu, 75015 Paris
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22 u
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
IDÉES/
Philippe
Descola,
face au
présent
Par
THIBAUT SARDIER
Photo
MARTIN COLOMBET
S
on cours annuel d’anthropologie au Collège de France, qui
a commencé ce 30 janvier, est
le dernier avant la retraite. Pourtant,
on se demande si Philippe Descola
s’arrêtera. On lui fait alors remarquer qu’il dirige encore beaucoup de
thèses. «Trop!» s’amuse-t-il. Si l’on
ajoute sa présence à Citéphilo à la
fin de l’année et son dialogue, ce
jeudi, avec l’artiste américain Theaster Gates en ouverture de la Nuit
des idées 2019 à Paris, on comprend
que le philosophe de formation devenu anthropologue, qui a étudié
durant plus de quarante ans les
Achuar dans le nord-ouest de l’Amazonie, reste très actif et très demandé.
Et pour cause: en ces temps de réflexion sur l’articulation entre problèmes sociaux et urgence climatique, il appelle à changer la façon
de penser les relations entre les humains et le monde, sans se contenter
de «protéger la nature». Le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, coordinateur de la Nuit des idées, explique : «Descola montre que la
protection de l’Amazonie n’est possible que si elle s’accompagne de la
protection des peuples autochtones,
ce qui implique de comprendre la relation qu’ils ont avec leur environnement.» Ce changement de focale implique pour Descola de sortir de la
sacro-sainte distinction entre nature
L’anthropologue ouvre ce jeudi la Nuit
des idées 2019. Face aux urgences écologiques
et sociales, ce spécialiste du peuple
achuar d’Amazonie appelle à bâtir
un nouveau rapport au monde où «humain»
et «nature» ne s’opposent pas.
et culture, fondatrice de notre représentation occidentale du monde,
qu’il qualifie de «naturaliste». Ainsi,
les Achuar, qui sont animistes, ne
conçoivent pas leur organisation à
travers cette distinction.
Continuité scientifique
Cette remise en cause n’est pas
anodine car elle conduit à une
sorte de «pas de côté par rapport
aux travaux de Claude LéviStrauss», explique Potte-Bonneville. Pour autant, Descola ne
tourne pas le dos à son célèbre prédécesseur, qui dirigea sa thèse.
Outre leur attachement commun
à l’Amazonie, leur proximité est
marquée institutionnellement par
la chaire du Collège de France.
Fondée par Lévi-Strauss, elle passe
à Françoise Héritier en 1982, puis
à Descola en 2000. La continuité
est également scientifique, Descola étant aujourd’hui l’un des
rares à poursuivre l’approche
structurale développée par LéviStrauss.
En 2005, Descola publie Par-delà
nature et culture (Gallimard), son
grand œuvre devenu un texte de référence. Il y distingue quatre grands
types de rapports des humains à
leur environnement. Animisme, totémisme et analogisme s’y distinguent du naturalisme par l’absence
de séparation entre humains et nonhumains, entre nature et culture.
Pistes stimulantes
Fondateur des éditions Zones sensibles où l’anthropologie est en bonne
place, l’éditeur Alexandre Laumonier explique que c’est ce livre qui l’a
ramené à l’anthropologie, redevenue
à ses yeux «une voie fructueuse pour
tenter de comprendre humains et
non-humains dans toutes leurs particularités, non pas seulement pour
réduire ces dernières à des modes
d’existence spécifiques, mais surtout
pour dépasser l’opposition entre relativisme et universalisme». Le succès
du livre tient aussi au contexte intel-
lectuel. Le début des années 2000
voit déferler sur la pensée occidentale une vague de remise en question
de l’universalité du naturel et du culturel. Face aux questions qui se posent, il lance des pistes stimulantes.
Plutôt que d’oublier définitivement
le binôme nature-culture de la pensée naturaliste, Descola invite à s’intéresser aux articulations qui connectent
les
différentes
représentations du monde: «On peut
considérer ces quatre ontologies
comme une typologie un peu dogmatique. Il est plus intéressant d’y voir
l’ouverture d’un chantier: qu’est-ce
qui peut se trouver dans leurs chevauchements?» analyse Pierre Char-
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«
«Je suis devenu
un peu animiste,
il m’arrive
de dialoguer
avec les oiseaux»
Recueilli par
THIBAUT SARDIER et
CATHERINE CALVET
Titulaire de la chaire
d’anthropologie de la nature
au Collège de France, Philippe
Descola envisage d’autres
formes d’universalité qui
seraient plus acceptables par
tous, non-humains y compris.
Il voit dans les mobilisations
locales la possibilité
de dépasser un modèle
qui a montré son épuisement.
D
bonnier, philosophe spécialiste des
rapports entre les sciences sociales
et les questions environnementales,
et auteur d’un livre d’entretiens avec
Descola (1). Tout un programme, qui
ancre le travail de Descola dans le
présent. Lui-même s’intéresse à des
expériences locales, comme celle de
Notre-Dame-des-Landes: il voit y
émerger une forme de mobilisation
où les humains ne se contentent pas
d’invoquer la protection de la nature
(lire ci-contre). Descola deviendrait-il politique? Potte-Bonneville
répond en faisant référence à l’un
des compagnons de route intellectuels du chercheur: «Le sociologue
Bruno Latour comparait récemment
u 23
la Révolution française, où la société
pouvait changer sans modifier le
rapport à la nature, et l’action des gilets jaunes aujourd’hui, où ce n’est
plus possible. De ce point de vue, Descola peut nous aider à redéfinir ce
qu’on appelle la politique.» De 1789
à 2019, des Achuar aux zadistes,
comparaison n’est sans doute pas
raison. Mais si on sait quoi comparer, elle offre des pistes de réflexions
pour le présent. Descola nous y invite et compte nous y préparer,
comme en témoignent les derniers
cours de sa carrière, intitulés
«Qu’est-ce que comparer?». •
(1) La Composition des mondes, Flammarion, 2014, 23 €.
Philippe
Descola,
le 28 janvier, au
Vésinet.
e ses années passées auprès des
Achuar, une population jivaro d’Amazonie qu’il étudie depuis 1976, il a
conservé le souvenir de rivières dévalées en
pirogue. Dans la mobilisation des «zadistes»
à Notre-Dame-des-Landes, il trouve la
preuve qu’un changement est possible. Titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature
au Collège de France, Philippe Descola retrace son parcours et tisse des liens entre ses
premières expériences de terrain et les enjeux politiques, sociaux et écologiques
d’aujourd’hui. Avec une constante: la certitude que l’opposition entre «nature» et «culture» n’est pas universelle, et qu’elle doit laisser place à d’autres formes de relations entre
les hommes et leur environnement. Reste à
les inventer…
Comment avez-vous fait le choix de
l’anthropologie ?
J’étais, comme beaucoup de gens de ma génération, plutôt baguenaudeur, nous étions
dans une conjoncture historique particulière : j’ai passé le bac en 1968, je fais donc
partie de ceux qui ont eu un diplôme au rabais… J’avais déjà commencé à voyager. A
l’époque, nous pouvions partir très loin avec
très peu d’argent, et nous étions partout bien
reçus. Nous n’en avions pas conscience mais
nous profitions de la traîne d’une situation
néocoloniale. Il subsistait une sorte de
déférence vis-à-vis du visiteur européen. J’ai
également connu une désaffection progressive pour la philosophie, ma discipline de
formation.
Pourquoi l’Amazonie ?
J’étais porté par l’idée d’une altérité radicale
et par la fascination pour la forêt. Une première expérience de terrain inaboutie au
Mexique m’a fait découvrir la forêt tropicale,
au Chiapas. J’y suis retourné le mois dernier:
quarante-cinq ans après, il ne reste presque
plus de forêt, mais s’est alors durablement imposée à moi l’idée de faire un terrain dans un
milieu forestier.
Quelle image aviez-vous de l’Amazonie
avant d’y aller ?
Depuis le XVIe siècle, on n’a cessé de décrire
les habitants de l’Amazonie comme des sortes
d’appendices de la nature, suradaptés à leur
milieu, vivant dispersés, sans chefs, et en état
de guerre permanent, bref, des êtres non
sociaux. Cette naturalisation persistante des
Amérindiens m’avait intrigué, et mon idée
de départ fut donc d’étudier leur rapport à
l’environnement.
Que disaient alors les anthropologues ?
Deux visions s’opposaient. La première, le matérialisme écologique, était représentée par
des Américains de gauche, révulsés par la
guerre au Vietnam et qui voulaient à toute
force trouver des explications rationnelles au
fait que les populations d’Amazonie ou de
Nouvelle-Guinée se faisaient la guerre. L’hypothèse était qu’elles y étaient contraintes
par leur environnement, la guerre étant une
technique adaptative à des ressources rares.
Selon la seconde vision, celle de Lévi-Strauss,
la nature était une sorte d’encyclopédie, un
lexique de qualités sensibles où la pensée symbolique allait puiser pour combiner ces qualités dans les mythes. Entre ces deux positions,
il m’avait paru intéressant de regarder quels
étaient les rapports effectifs des gens avec les
non-humains, les plantes, les animaux, les esprits. Donc d’étudier ce que je nommais encore
à l’époque «la socialisation de la nature».
Vous étiez déjà sur la piste d’un rapprochement entre humains et non-humains?
Oui, mais avant mon départ, je rangeais encore d’un côté les humains, et de l’autre la nature. Ensuite, sur le terrain, je me suis aperçu
que les Achuar passent leur vie à communiquer avec des non-humains Suite page 24
24 u
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
IDÉES/
vus comme des personnes au travers des rêves ou d’incantations
magiques. Ils étendent le champ des relations
sociales bien au-delà de la sphère humaine.
Un animal peut être traité comme un beaufrère, une plante comme un enfant.
Vous dites avoir été bien accepté aussi
parce vous arriviez avec votre compagne,
Anne-Christine Taylor.
Cela permettait de se couler dans la division
sexuelle du travail. Ma femme jardinait avec
les femmes, et je partais chasser avec les
hommes, sans grand succès. La chasse ne
consiste pas seulement à tuer l’animal mais
surtout à le trouver, ce qui en forêt tropicale
demande un apprentissage très long. L’autre
raison pour laquelle nous étions bien acceptés, c’est que nous fournissions aux Achuar
un sujet de distraction. Nous étions nous
aussi des objets ethnographiques. L’idée de
l’ethnographe qui, tel un entomologiste,
scrute froidement une population est absurde. Nous partageons avant tout la vie des
gens, et l’on ne commence à comprendre le
monde dans lequel on est que lorsqu’on a enfin réussi à l’interpréter pour soi-même de façon pratique : savoir si et quand on pourra
manger, où on va dormir le soir, etc.
Il y a donc une part d’hédonisme ?
Nous n’étions pas là par compassion, mais
pour partager leur vie avec ses hauts et ses
bas. La guerre jouait un rôle important chez
les Achuar, et ils avaient tous été affectés par
elle d’une façon ou d’une autre. Ils étaient
donc familiers des deuils, de la violence, du
malheur. Mais nous avons appris aussi à
aimer des plaisirs simples et partagés: danser
dans une fête de boisson, dévaler un rapide
en pirogue, trouver un toit pour la nuit après
une marche harassante, admirer une rivière
nappée de brume sous la Lune. Ces moments
de bonheur donnent tout leur sel au terrain.
J’avoue mon admiration pour mes collègues
qui travaillent sur des terrains difficiles,
comme Michel Agier qui passe beaucoup de
temps dans des camps de réfugiés. Il me paraît difficile de s’identifier de façon aussi directe à des gens qui surnagent à peine dans
les tourbillons du malheur absolu tant leur
expérience est différente de la nôtre en temps
ordinaire.
Sur le terrain, jusqu’où peut-on se défaire
de sa propre représentation du monde et
tendre vers la vision animiste des
Achuar ?
Certains automatismes de notre éducation
font qu’on ne bascule jamais complètement.
Suite de la page 23
J’avais lu avant le terrain les textes fondateurs
sur l’animisme, ceux de Durkheim, de Frazer
ou de Tylor, qui parlaient tous de gens communiquant avec les plantes et les animaux.
Mais ce n’était alors pour moi qu’une sorte de
doctrine philosophique. Chez les Achuar, j’ai
compris que ces idées tissaient à tout instant
les interactions avec les non-humains. Ce
n’était pas un «système de représentation»,
mais un mode de vie. De ce fait, je suis devenu
un peu animiste, il m’arrive de dialoguer avec
des oiseaux…
Au retour de votre premier terrain, votre
travail a-t-il eu une traduction politique?
Non, parce que je ne trouvais rien dans le
paysage politique qui correspondait à ce
qu’avait été mon expérience sur le terrain.
Les mouvements politiques étaient assez indifférents à l’écologie, et ceux qui se sont développés par la suite n’avaient rien de révolutionnaire. Ils étaient plutôt réformistes, plus
intéressés par les pistes cyclables et le tri sélectif que par un changement radical de no-
LA NUIT DES IDÉES RÉPOND «PRÉSENT»
La Nuit des idées 2019 se tient ce jeudi dans toute la France, ainsi que
dans 70 pays. L’événement est organisé à l’initiative de l’Institut français et
du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui reçoivent en ouverture
les invités d’honneur Philippe Descola et l’artiste américain Theaster Gates.
Le thème de cette 4e édition est «Face au présent», une façon d’affirmer
la nécessité de débattre autour de problèmes politiques, économiques,
écologiques ou sociaux qu’il ne faut plus remettre à demain.
Les rencontres réunissent intellectuels et artistes de toutes disciplines.
L’ENS-Ulm (Paris, Ve) organise de 19 heures à 22 heures un «Parlement européen»
où le public pourra débattre avec des étudiants de propositions
concrètes pour l’Europe.
Programme complet sur : www.lanuitdesidees.com
tre système de production. J’ai donc préféré
me lancer à fond dans la science.
Et aujourd’hui, qu’en est-il ?
Quand j’étais jeune, j’imaginais qu’un vrai
parti bolchevique, une avant-garde épurée
des dérives du stalinisme ou du maoïsme,
permettrait de faire advenir un monde plus
juste. Par contraste, ce que je trouve passionnant aujourd’hui, c’est la démultiplication
de mouvements spontanés qui permettent
de concevoir enfin des futurs différents.
Adepte jadis d’une idéologie centralisatrice
et léniniste, je suis devenu sensible à des initiatives très locales, comme le mouvement
zapatiste au Chiapas, les ZAD ou l’expérience kurde dans la Rojava (Kurdistan occidental). Elles sont toutes caractérisées par
la relation avec un territoire, considéré
comme source de vie, sans notion d’appropriation. Ce sont ces laboratoires-là qui
m’intéressent. Ils montrent que les changements auxquels on aspire sont possibles,
non pas sous la forme de partis politiques
guidant les masses, mais sous celle d’une
multitude d’expériences de créations d’espaces autonomes offrant une alternative à la
poursuite d’un modèle qui a montré son
épuisement.
Comment ces initiatives locales débouchent-elles sur une transformation
globale ?
C’est la question centrale, celle à laquelle
notre siècle devra répondre. Ces efflorescences de mouvements locaux sont autant
de formes singulières d’attachement au territoire et de relations avec des non-humains.
J’ai l’espoir de voir se réunir des expériences
parties de prémisses ontologiques très différentes mais où domine un attachement local.
Comment puiser dans ces expériences pour
faire face au réchauffement climatique? Ne
faut-il pas imaginer un nouveau fédéralisme? Avec quelles composantes? Quel devenir pour l’Etat? Je n’ai pas de réponses, ce
doit être l’objet d’un énorme effort d’imagination collectif.
Parmi les réponses possibles, vous expliquez qu’il serait intéressant de donner
une personnalité juridique à des territoires entiers plutôt qu’à des animaux.
Pourquoi ?
Donner une personnalité juridique à un milieu de vie a ceci de remarquable que les humains dérivent alors leurs droits du milieu où
ils vivent, non l’inverse. Et c’est un changement central, qui «désanthropocentrise» le
rapport au monde. Là aussi, les cas se multiplient. Après sa décision judicieuse de renoncer à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes,
le gouvernement ferait ainsi preuve d’une
clairvoyance digne d’éloge en proposant de
donner à la ZAD une personnalité juridique,
ainsi qu’on l’a fait en Nouvelle-Zélande avec
une rivière.
Vous employez à ce sujet le terme d’«universel relatif». De quoi s’agit-il ?
Par rapport à la philosophie des Lumières, qui
définit les droits de la personne humaine à
partir de qualités qui lui sont réputées propres, cette notion propose de conférer ces
droits plutôt à des relations que les humains
entretiennent entre eux ou avec des non-humains. Cela permettrait de dépasser un humanisme anthropocentré et eurocentré qui
a montré ses limites et de promouvoir des formes d’universalité plus acceptables par tous
les habitants de la maison commune, non-humains compris.
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 25
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Mars 2017, une zone déforestée
dans l’Etat de Maranhão
(Brésil) survolée par Ibama,
l’agence gouvernementale de
protection de l’environnement.
PHOTO LALO DE ALMEIDA.
NYT. REDUX. REA
Descola, des
Jivaros et des BD
L’auteur italien de romans
graphiques Alessandro
Pignocchi, inspiré
par la lecture des livres
de l’anthropologue, est
parti dessiner les Jivaros
en Amazonie. C’est encore
Philippe Descola qui
l’a orienté vers la ZAD de
Notre-Dame-des-Landes.
L
orsqu’on est naturaliste amateur
et que l’on avait toujours envisagé la protection de la «nature»,
via le parc naturel, comme l’objectif à
atteindre, la lecture des travaux de
Philippe Descola ouvre des perspectives intellectuelles vertigineuses. On y
découvre que le concept de nature et la
distinction nature-culture sont des
constructions occidentales récentes, et
que les autres peuples composent
le monde en faisant l’économie de ces
notions. Cette découverte m’a mené
chez les Jivaros: je voulais voir à quoi
ressemble le quotidien de gens qui
n’entretiennent pas un rapport d’utilisation avec les plantes, les animaux et
le territoire, mais une relation de sujet
à sujet, fondée sur la prise en compte
empathique de l’autre. Ce sont donc
aussi, indirectement, les travaux de
Descola qui ont motivé ma conversion
de la recherche académique vers la
bande dessinée, puisque cette dernière
m’est apparue comme le médium idéal
pour retranscrire mon expérience chez
les Jivaros. La BD permet en effet aisément de se mettre en scène, de jouer
sur le décalage entre ce que l’on fantasmait avant de partir et ce que l’on découvre sur place et, ainsi, de se moquer
de soi. De ce point de vue, elle offre
La BD m’a permis
de «mettre au travail»
les concepts
de Descola de
façon originale,
en imaginant
de petites fictions
où l’animisme
amazonien est
devenu la pensée
dominante
dans le monde.
sans doute un complément intéressant au texte ethnographique, pour décrire ce que l’on vit sur le terrain. La BD
m’a ensuite permis de «mettre au travail» les concepts de Descola de façon
originale, en imaginant de petites fictions où l’animisme amazonien est devenu la pensée dominante dans le
monde: nos hommes politiques, par
ailleurs dépouillés de tout pouvoir
coercitif, considèrent désormais spontanément les plantes et les animaux
comme des personnes, intégrées à la
vie sociale. Dans ce monde inversé, le
naturalisme occidental est devenu la
pensée menacée de disparition, qu’un
anthropologue jivaro tente tant bien
que mal de sauver de l’oubli. Il étudie
avec passion les derniers bars PMU et
les dernières fermes d’élevage intensif
en commettant, par trop-plein d’enthousiasme, les mêmes erreurs d’interprétation que celles commises par
les anthropologues occidentaux en
Amazonie. Ça a été très satisfaisant
pour moi de faire de l’humour absurde
avec des concepts à la base relativement complexes. Plus récemment, ce
sont aussi les travaux de Descola qui
m’ont incité à passer de longs séjours
sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes
et à lui consacrer une BD. La ZAD où
Descola est d’ailleurs une source d’inspiration, par exemple lorsque nous inventons des rituels visant à densifier le
tissu de relations qui nous lient au territoire, sans verser dans aucune forme
de mysticisme. Au prisme des écrits de
Descola, les ZAD apparaissent comme
les lieux, en France, où l’on apprend
réellement à penser et à agir Par-delà
nature et culture, et où sont en train
de s’inventer ce que seront, on l’espère,
les cosmologies du futur. •
Auteur de : Anent. Nouvelles des Indiens
jivaros (Steinkis, 2016) ; Petit Traité d’écologie sauvage (Steinkis, 2017) ; la Cosmologie
du futur (Steinkis, 2018) ; la Recomposition
des mondes (à paraître au Seuil le 25 avril).
Par
ALESSANDRO
PIGNOCCHI
DR
Ce qui s’accompagne de la nécessité de relativiser le récit naturaliste.
Bien sûr. J’ai souvent des discussions avec des
collègues des sciences expérimentales qui me
voient comme un doux rêveur ou comme un
dangereux relativiste. Je leur dis que le fondement du naturalisme moderne, la séparation
entre nature et culture, a permis le développement des sciences positives, mais c’est un
présupposé ontologique qui n’est pas scientifique en soi. Un travail reste à faire, surtout
dans l’enseignement, pour sortir de cette vision téléologique qui débouche toujours sur
un néo-évolutionnisme implicite, à savoir :
c’est quand même nous, les Occidentaux, qui
avons réussi le mieux dans cette affaire puisque nous avons su montrer que la nature
existe et qu’il faut dévoiler ses mystères et
mieux exploiter ses ressources.
Pour cela, il faut donc apprendre à penser
entre les systèmes ?
Absolument. Animisme, totémisme, analogisme et naturalisme sont des façons d’objectiver les phénomènes, des modes d’identification distribués à la surface de la Terre, mais
ce ne sont pas des tiroirs dans lesquels on
peut classer toute réalité empirique. Ce sont
des modèles qui permettent notamment de
comprendre les variations dans les systèmes
de composition des mondes, et c’est là que
sont les possibilités inventives pour penser
un futur différent. C’est pour cela que je m’intéresse à l’hybridation.
Le naturalisme a-t-il produit beaucoup
d’hybridations ?
Du fait de l’expansion coloniale, les hybridations les plus communes sont liées au naturalisme: comme moteur ou comme effet, le capitalisme s’est répandu à la surface de la
planète, se combinant à d’autres formes de
présence au monde. Mais on observe
aujourd’hui un phénomène inverse. Prenez
Notre-Dame-des-Landes: au cœur même du
naturalisme, dans un Etat centralisé, on voit
fleurir quelque chose de tout à fait inattendu.
Plus largement, il faut se défaire de la tentation d’interpréter certains mouvements sociaux avec nos catégories, issues du naturalisme. Prenons l’exemple des manifestations
dans les Andes contre l’exploitation minière,
qui se fait par décapage, en détruisant complètement des montagnes. Pour les populations
amérindiennes, il s’agit d’une atteinte portée
au groupe car on se trouve dans des systèmes
analogistes où une montagne, une rivière, est
un élément du collectif. Cela a été interprété
par les ONG comme des mouvements écologistes. Des léninistes ont pu y voir des camarades paysans qui luttent contre les multinationales. Ce ne sont que des visions partielles de
la situation. Ces alternatives portent les germes d’une transformation plus profonde que
le seul réformisme social-démocrate.
Le thème de la Nuit des idées 2019 est
«Face au présent». Comment définiriezvous le présent, à l’aune des nombreux
enjeux que nous avons évoqués ?
Le présent pour qui? Les situations dont on
parle sont très différentes; de ce point de vue,
le présent est feuilleté, diffracté. Ces divers
présents dont la simultanéité est l’effet illusoire des moyens de communication, qui ont
des attendus différents, des désirs de futurs
différents, sont tous coagulés maintenant par
un présent général, celui du réchauffement
climatique. Et cela implique des médiations
à l’échelle planétaire, qui transcendent les
présents locaux. Elles ont eu peu d’effets jusqu’à maintenant, mais elles sont impératives,
vitales. L’adaptation, qui me paraissait une
notion peu pertinente pour décrire l’anthropisation continue de la planète depuis
200000 ans (les sociétés ne s’adaptent pas à
un environnement, elles le construisent au
fil des millénaires), devient maintenant
urgente avec l’Anthropocène. C’est un paradoxe de la situation présente.
Pourrait-on dire que le présent «passe
plus vite» à l’échelle locale? Car les dégâts
écologiques les plus forts ou les solutions
d’adaptation les plus prometteuses semblent concerner de petites communautés.
Ce qui me frappe dans ce que j’ai vu et lu sur
les zones où le réchauffement climatique est
le plus notable, notamment en altitude et
dans les hautes latitudes septentrionales,
c’est que les gens sont très désemparés, et
prennent sur eux les conséquences d’un phénomène dont ils ne perçoivent pas la nature.
Dans les Andes, une communauté de pasteurs attribue la fonte des glaciers au nonrespect des rites religieux. Inversement, les
Gwich’in du nord de l’Alaska paraissent
mieux s’adapter aux bouleversements induits
par le réchauffement global, comme le
changement des routes de migration des
caribous, parce qu’ils savent mieux gérer
l’aléa que des populations sédentaires dans
des environnements trop stabilisés comme
les nôtres.
Recueilli par CATHERINE CALVET
et THIBAUT SARDIER
Auteur de BD, ancien chercheur
en sciences cognitives et philosophie
26 u
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Qui détient le
monopole du peuple?
Les prétendants à l’incarnation véritable
du peuple sont nombreux et possèdent
chacun leur argument. Mais personne
ne détient ce monopole, sauf ceux qui
ont été élus au suffrage universel.
D
epuis toujours, des
partis, des mouvements, des factions,
des personnages charismatiques ou des foules en
colère prétendent incarner
«le peuple», le représenter,
voire l’accaparer. Sur la
scène nationale, ils sont paradoxalement souvent plusieurs à revendiquer le monopole du peuple. Sous
l’Ancien Régime, le peuple,
c’était l’ensemble des sujets
du roi. Depuis l’établissement de la République,
comme d’ailleurs sous l’Empire, le peuple, c’est la communauté des citoyens français, dans un cas sous
l’autorité impériale, dans
l’autre sous leur propre souveraineté collective, du
moins en théorie. Cela n’em-
L'ŒIL DE WILLEM
pêche pas certains de considérer que le peuple c’est eux,
d’abord eux et parfois seulement eux.
Durant des décennies, au
moins de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre
mondiale, les socialistes
français se vivaient, se définissaient sentimentalement comme l’expression
naturelle du peuple. De 1920
à la fin des années 80, le
Parti communiste se présentait impérieusement comme
le parti du peuple. A droite
ou à l’extrême droite, les
partis populistes ou les partis de masse en faisaient
autant : le Parti social français du colonel de La Rocque, le Rassemblement du
peuple français du général
de Gaulle avait la même pré-
tention. Aujourd’hui, les
insoumis de Jean-Luc Mélenchon entendent bien représenter à leur tour le
peuple plus que les autres.
Le Rassemblement national
de Marine Le Pen en fait
autant, et à ses meetings, le
slogan «Nous sommes le
peuple» retentit souvent.
Représenter, incarner le
peuple, c’est aussi désormais l’ambition des gilets
jaunes, d’où d’ailleurs les
nombreux drapeaux tricolores qui émaillent leurs
cortèges et fleurissent
parfois aux bords des rondspoints.
Dans la réalité, toutes ces
prétentions, toutes ces revendications, sont naturellement vaines. Personne ne
détient le monopole du peuple, sinon la communauté
des citoyens français au moment du vote au suffrage
universel. Personne n’incarne officiellement le
peuple, sinon les élus du
suffrage universel, à commencer par le chef de l’Etat
et par les parlementaires.
Bien entendu, tous les Français ne se reconnaissent pas
comme le peuple de ces
élus-là, mais président et
parlementaires sont en
droit de se vivre comme les
élus du peuple. Ce qui n’empêche en rien partis, mouvements, personnages de
prétendre représenter le
peuple. C’est abusif,
inexact, illégitime mais
néanmoins récurrent,
efficace et même parfois
sincère.
Jean-Luc Mélenchon a besoin de se vivre comme l’héritier des champions historiques du peuple. Marine
Le Pen ne cesse d’identifier
ses partisans, ses électeurs,
comme le vrai peuple de
France, par opposition avec
toutes les minorités. Quant
aux gilets jaunes, face à Emmanuel Macron, à son gouvernement, à sa majorité
parlementaire mais aussi
face aux médias, à la presse,
à tous ceux qui à leurs yeux
détiennent le pouvoir ou
s’en font les complices, ils
veulent être regardés et
traités comme les vrais représentants du peuple, ils
veulent être présentés
comme le peuple authentique en colère. Ils sont les
prétendants à l’incarnation
véritable du peuple.
Il existe quelques arguments qui peuvent nourrir
leur prétention. Une majorité déclinante mais jusqu’ici une majorité de Français soutient ou marque de
la sympathie pour leur entreprise. Cela entretient
l’idée qu’ils sont le peuple
en colère.
Par ailleurs, toutes les enquêtes et toutes les études
de terrain, désormais nombreuses, attestent qu’ils
sont massivement issus des
milieux populaires, France
pauvre, France en péril,
France en souffrance,
France anxieuse qui se sent
délaissée ou ignorée (quelle
que soit l’ampleur de la protection sociale), France
combative aussi, mobilisée
derrière des revendications
d’abord sociales (pouvoir
d’achat, fiscalité) mais aussi
politiques (dissolution, démission d’Emmanuel Macron, référendum d’initiative citoyenne, tentation
éternelle de la démocratie
directe).
Et puis, bien sûr, ils se présentent aussi comme la
France d’en bas, face aux
élites, à ce que la minorité la
plus politisée d’entre eux
appelle «la caste» ou «l’oligarchie». A leurs propres
yeux, ils deviennent le peuple puisqu’ils sont la masse
contre les élites. Naturellement, ces sentiments, ces
autoportraits collectifs n’ont
aucune valeur juridique,
a fortiori constitutionnelle.
Cent mille manifestants
en France ne font pas le
peuple, et un million
d’internautes en furie ne représentent pas la communauté des citoyens. Une
foule en courroux, cela
s’appelle «une manifestation», pas le peuple. Cela ne
signifie pas qu’il faille être
sourd à leurs revendications, qu’il faille ignorer
leurs motivations. Quand
une colère populaire dure et
reçoit un assez large assentiment, elle a droit à
l’écoute, au dialogue et à
des réponses. C’est le sens
du tardif «grand débat».
Les gilets jaunes sont donc
plus qu’une foule mais
moins qu’un peuple. Ils incarnent une France en colère mais pas la France. Ils
sont une fraction du peuple
français mais pas le peuple
de France. •
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
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HISTORIQUES
TROIS REVUES
Le jeu vidéo est-il un jeu, un art,
une industrie, une addiction ?
Pour son 8e numéro, le semestriel Nectart, consacré aux mutations culturelles et numériques, s’intéresse aux nouveaux
usages ludiques et créatifs portés par l’industrie florissante du
jeu vidéo. «Comme toute pratique culturelle, le jeu vidéo est
une affaire de rapport de classe,
de perception et de légitimité culturelle», écrit Vincent Berry dans le premier article du dossier. Pour
aborder la question de la portée artistique du média, Thomas Morisset développe l’idée du jeu en
tant qu’art du geste (on conseille, comme lui, le très
bon Wandersong). Michaël Stora, comme à son habitude, s’attarde, lui, sur l’addiction et aimerait que
cette industrie se soucie aussi du bien-être des
joueurs problématiques.
Nectart, numéro 8, éditions De l’attribut, 162 pp.,19 €.
«Regards» sur les gilets jaunes
La revue Regards consacre son
numéro de la nouvelle année
au mouvement des gilets jaunes, en se demandant s’il incarne une «nouvelle figure du
peuple». Sur plus de cinquante pages, le phénomène
est analysé autour de questions centrales : un mouvement populiste ? Un
mouvement de gauche? Quel sens à cette révolte?
De nombreux intellectuels sont convoqués ainsi
que des militants, des gilets jaunes, des écrivains.
Laurent Binet écrit par exemple : «Un mouvement
social n’est pas une boîte de nuit, on ne filtre pas à
l’entrée; ce n’est pas une entreprise, on ne vérifie pas
les CV. Ni un dîner de gala : on risque de casser un
peu de vaisselle.» Conclusion de l’écrivain: ceux qui
pensent qu’on change de paradigme socio-économique dans le calme sont bien naïfs.
Regards, hiver 2019, numéro 49, 12 €.
Ecologie : de l’éthique
à la politique
Les sociétés doivent changer de
mode de développement pour que
le monde ne devienne pas inhabitable. Mais cette reconnaissance
est encore loin de se traduire par
une convergence des principes
éthiques et de l’action. Quels sont
d’ailleurs les principes pratiques
d’une éthique environnementale?
Comment surmonter le décalage entre pensée et décision politique, tant au niveau individuel que collectif? Dans le dernier numéro de la revue trimestrielle des Presses universitaires de France (PUF),
les philosophes Serge Audier, Dominique Bourg et
Yves-Charles Zarka se penchent sur la question, aux
côtés de la juriste Valérie Cabanes ou de l’économiste Gaël Giraud.
Cités 2018/4, numéro 76, éditions PUF, 192 pp., 18 €.
Par
SOPHIE WAHNICH Directrice de recherche CNRS,
histoire et science politique, directrice du IIAC
Un peuple constamment
délibérant: la belle issue
Avec le mouvement des gilets jaunes, comme lors de
la Révolution, seul l’usage de la parole peut constituer
une alternative à la violence. Mais comment organiser
la confrontation des idées ?
«L
orsque les autorités publiques seront impuissantes
contre l’attroupement et la
violence du peuple, un drapeau déployé
au milieu de la place publique imposera
la paix et sera le signal que le peuple va
délibérer. Le peuple s’assemblera paisiblement, et fera parvenir sa délibération
aux autorités. Elle sera transmise au
pouvoir législatif. Si quelqu’un trouble
la paix de la délibération du peuple, le
peuple le fera arrêter et le livrera aux
autorités.»
Cette régulation de l’irruption de la colère populaire par la délibération est
imaginée par Saint-Just en 1794, dans
ses Fragments sur les institutions
républicaines. Il propose cette modalité de gestion de la colère en lieu et
place de la loi martiale réprimante.
Dans les deux cas, c’est le déploiement
d’un drapeau qui donne le signal, d’un
côté, de réfléchir ensemble et de produire cette intelligence collective nécessaire à une refondation de lois justes
et de ce fait apaisantes, de l’autre, à la
possibilité pour la garde nationale de
tirer sur le peuple après trois sommations de dispersion.
Cette conscience que seule la délibération comme confrontation d’idées par
l’usage de la parole est une alternative
à la violence de la résistance à l’oppression traverse l’ensemble du moment
révolutionnaire français.
Au printemps 1791, Nicoleau avait mis
en garde face à la volonté des constituants de vouloir déposséder les plus
humbles des Français du droit de pétition. Il espérait «que les Français ne se
trouvent pas dans la fâcheuse nécessité
de suivre l’exemple des Romains, et
d’user contre les mandataires, non du
droit humble et modeste de pétition,
qu’on a cherché à leur ravir, mais du
droit imposant et terrible de résistance
à l’oppression, conformément à l’article 2
de la Déclaration des droits».
Pour ces révolutionnaires, le peuple est
le «véritable souverain et législateur
suprême» qu’aucune autorité ne doit
pouvoir «priver du droit d’opiner, de délibérer, de voter et, par conséquent, de
faire connaître par des pétitions le résultat de leurs délibérations, les objets et
motifs de leurs vœux». Le désir très affirmé en ce moment et sous différentes
formes du référendum d’initiative citoyenne (RIC) n’est pas sans rappeler ce
droit de pétition.
Le dit «grand débat», en refusant de
donner une vraie parole libre aux citoyens et en refusant de donner au pays
le temps de la délibération, empêche
l’apaisement de pouvoir s’installer.
Cette délibération pacifique aurait, certes, disposé du pouvoir suprême de faire
la loi à venir, peut-être une nouvelle
constitution, elle en aurait eu la légitimité, et c’est justement ce qui a été fermement refusé par le pouvoir en place.
A contrario, la violence répressive est
d’une intensité inouïe, dénoncée aussi
bien par les manifestants que,
désormais, par des policiers et des CRS.
Très clairement le pouvoir choisit de ne
pas apaiser. Mais cela ne fait pas disparaître le désir d’un véritable grand débat,
qui s’auto-organise selon deux modalités.
Le dit «grand débat»,
en refusant de
donner la parole
aux citoyens
et en refusant
de donner au pays
le temps de
la délibération,
empêche
l’apaisement de
pouvoir s’installer.
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Celle, classique, des assemblées de délégations à l’appel de ceux de Commercy,
dans la Meuse (1). Ces délégations ont
vocation à se parler, et ce sera long
avant d’être productif, car il faudra
d’abord réapprendre à fabriquer du débat politique efficace, c’est-à-dire
ouvert et capable d’élaborer de l’imprévu, de rassembler les inventions et
les arguments. Bref, c’est bien connu, ce
modèle démocratique, s’il vise à la production réelle de conditions neuves
d’existence décidées en commun, dévore le temps. La non-domination
politique est sans doute à ce prix, mais
les biais sont nombreux, car qui peut
passer autant de temps sinon des
quasi-professionnels ?
Celle, moins classique, des plateformes
qui font l’économie de cet apprentissage
et vont solliciter des propositions et
compter des positions. La plateforme
proposée en Provence-Alpes-Côte
d’Azur va collecter l’ensemble des revendications dans une «boîte à idées»,
puis chaque personne inscrite pourra
voter «pour» une proposition (2). Si les
promoteurs du processus disent que la
parole est libre, en fait de parole,
il n’y aura que ces idées individuelles et
non de débat sur chacune d’elles, seulement un vote qui permettra de les classer. Ce sont des «volontaires» qui produiront la synthèse commentée et
classée des revendications pour aboutir
à quinze propositions. Or, ces volontaires, nul ne sait comment ils vont se
proposer. Ensuite, les quinze propositions-revendications seront soumises
à nouveau à des votes, à des amendements, à des renvois à des sources argumentatives déjà existantes, à des arguments pour ou contre simples.
L’effort d’organisation est vertigineux,
mais il abandonne de fait la place prépondérante donnée à la prise de parole
au profit du face-à-face avec la machine.
Pendant ce temps, le désir d’affrontement se durcit ailleurs avec un appel à
la «nuit jaune».
Or, si les révolutionnaires tenaient
autant au pouvoir de délibérer, c’est
qu’ils craignaient la guerre civile qui,
loin de fonder la liberté, produirait le
renforcement du pouvoir tyrannique.
Une véritable révolution devait donc
s’opposer aussi bien à la tyrannie qu’à
la guerre civile.
Le mouvement des gilets jaunes en est
là, pris entre un désir d’être force souveraine délibérante, et piège tendu par
l’Etat de produire un simple instantané
de l’existant idéologique sans délibération réelle, les deux faisant face à la
tentation d’une guerre civile à peine
voilée. •
(1) Samedi, 75 délégations de gilets jaunes se sont
retrouvées dans la ville pour une «AG des AG».
(2) https://paca.plateforme-gilets-jaunes.fr/
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann
Chapoutot et Laure Murat.
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Libération Jeudi 31 Janvier 2019
LIVRES/
Emma
Goldman,
rouge
passion
Originaire de Russie et arrivée à New York
en 1889, l’anarchiste charismatique
lutta sans relâche en faveur des ouvriers
tout en vivant à fond ses relations
amoureuses. Sa captivante autobiographie
vient d’être intégralement traduite.
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
U
ne photo en noir et blanc la montre en
pied, sévère, visage fermé, lunettes de
cérébrale, chemisier blanc à manches
gigot fermé au col, jupe longue. On la prendrait pour un bonnet de nuit, une bigote de
la Révolution. Le cliché ne rend pas totalement justice à Emma Goldman, la trentaine
alors, qui était blonde aux yeux bleus, anarchiste propagandiste mais aussi esprit sensible et tourmenté.
Son autobiographie traduite intégralement
en français pour la première fois passionne
à plusieurs titres. Outre qu’elle conte en détail
une existence dédiée à militer pour «la
cause», elle dresse un portrait de femme plusieurs fois amoureuse, profondément humaine et exaltée. Emma Goldman aimait la
musique, le théâtre, la danse, les fleurs…
«Est-ce que je devais renoncer à tout cela pour
être une bonne révolutionnaire, me demandai-je. En aurais-je la force?» Elle composera.
Lucide jusqu’au bout des ongles sur ellemême, elle écrit aussi: «Jusqu’à la fin de mes
jours, je serais tiraillée entre l’aspiration à une
vie privée et le besoin de tout consacrer à mon
idéal.» C’est cette voix-là, puissante et honnête, qui se raconte à plus de 60 ans en 1928,
dans son havre provisoire de Saint-Tropez.
Une image d’elle-même, celle d’une aube prometteuse, ouvre le récit. Une femme de 20 ans
débarque à New York dans la forte chaleur de
l’été, le 14 août 1889. Originaire de Kowno, qui
appartenait alors à l’Empire russe (et désormais port de Lituanie), Emma Goldman a
quitté son pays fin décembre 1885 pour émigrer avec sa sœur aînée, Helena, aux EtatsUnis, puis a vécu quelque temps à Rochester
(Etat de New York). On la voit avec son bagage, transpirante, tenter ses trois potentiels
points de chute new-yorkais. Sa propre famille lui réservant un accueil glacial, elle se
tourne vers Hillel Solotaroff, un anarchiste
juif croisé un an plus tôt à New Haven. Tout
s’enchaîne avec un incroyable déterminisme.
Solotaroff lui présente le jour même Alexan-
dre Berkman, dit Sasha. Ce dernier, promis à
devenir le compagnon de lutte de toute une
vie, l’emmène le soir à une conférence de Johann Most, anarchiste allemand qui tient la
revue Freiheit, présenté par la presse comme
le «diable personnifié, un criminel, un démon
sanguinaire». Elle tombe sous le charme de
cet orateur au visage disgracieux. «Son discours fut une dénonciation virulente des conditions de vie et de travail en Amérique, une
satire mordante contre l’injustice et la brutalité des pouvoirs dominants, une tirade passionnée contre les responsables de la tragédie
de Haymarket et de l’exécution des anarchistes
de Chicago en novembre 1887.»
LA TREMPE D’UN TRIBUN
Depuis Rochester, Emma Goldman avait suivi
avec passion le procès des anarchistes de
Haymarket (massacre survenu à Chicago le
4 mai 1886) qui virent cinq hommes condamnés à la pendaison et trois à la prison dans un
contexte où les anarchistes étaient associés
à l’opposition violente des patrons contre la
journée de huit heures. C’est ainsi qu’elle découvrit l’anarchisme. La tragédie de Haymarket et ses suites en 1887 poussèrent bien
d’autres à rejoindre le mouvement.
«Le chemin de l’anarchisme est escarpé et
ardu», lui dit Johann Most, dont le charisme
l’impressionne. Le révolutionnaire a tout de
suite entraperçu dans la femme encore innocente une trempe de tribun. Most, «l’oiseau
tempête de mon imaginaire», la pousse dans
une première tournée de réunions à Rochester, Buffalo et Cleveland. Elle ne cessera sa vie
durant de sillonner le pays, pour des rassemblements d’ouvriers, des conférences, bravant
les menaces d’arrestations, le durcissement
de la persécution et les lois antiarnarchistes.
«Pas une fois au cours de mes vingt années
d’interventions publiques, je ne sus avant la
dernière minute si l’on m’autorisait ou non à
parler et si j’allais dormir dans mon lit ou sur
une simple planche au poste de police.» Il fallait aussi supporter les ragots, selon lesquels
Emma Goldman mettrait en danger la vie des
enfants des riches et couvrirait de sang les
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
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Emma Goldman le 10 septembre
1901, soit quatre jours après
l’assassinat par Leon Czolgosz du
président des Etats-Unis, William
McKinley, à Buffalo. PHOTO PUBLIC
DOMAIN LIBRARY OF CONGRESS
prison avait mis ma foi à dure épreuve. Elle
m’a aidée à découvrir cette force qui dormait
en moi, la force de me tenir debout, seule, la
force de vivre ma vie et de combattre pour mes
idéaux, contre le monde entier si nécessaire.
L’Etat de New York n’aurait pas pu me rendre
meilleur service que de m’envoyer au pénitencier de Blackwell’s Island!» Elle sera souvent
interpellée, malmenée, insultée, jusqu’à être
expulsée avec Sasha vers la Russie en 1919,
page passionnante et désillusionnée des péripéties de cette existence intense.
«FORCES INTIMES»
rues de New York. En 1914, à San Diego avec
son compagnon Ben Reitman, ils faillirent
être lynchés par une foule en délire.
Rapidement, elle prend de la distance avec la
position de Most. «Elle ébranla ma confiance
infantile dans l’infaillibilité de mon mentor et
me fit comprendre l’importance d’une réflexion indépendante.» Il suscitera chez elle
une telle rage qu’elle viendra à une de ses réunions avec une cravache, se précipitant sur la
scène pour le cingler. Emma Goldman avait
le sang vif, ne supportait pas les mensonges
et les trahisons, tout en étant parfois rattrapée
par ses sentiments.
ADEPTE DE L’UNION LIBRE
Sa fougue d’oratrice lui vaut très vite son surnom d’«Emma la rouge». Lors d’un rassemblement sur Union Square en 1891 motivé par
la revendication de faire du 1er mai une Fête
du travail universelle, elle décide avec ses
amis de haranguer les foules alors que les socialistes ont refusé une tribune aux anarchistes. Les journaux du lendemain parlent d’une
«merveilleuse jeune femme, debout sur un chariot, qui agitait un drapeau rouge et prêchait
la révolution».
Au soir d’un meeting, elle est devenue la maîtresse de Sasha, qui lui annonce très vite que
pour la cause, il renoncerait à leur amour et
à sa propre vie. Avec d’autres «camarades», ils
décident de réagir aux incidents qui ont éclaté
à Pittsburgh entre la Carnegie Steel, qui possède de grandes aciéries dans la région, et ses
salariés. «Il nous semblait que le réveil de
l’ouvrier américain avait sonné, que le jour
tant attendu de sa résurrection était arrivé.
L’ouvrier se soulevait enfin, prenait conscience
de sa formidable force et était bien décidé, pensions-nous, à briser les chaînes qui l’avaient si
longtemps tenu en esclavage.» Le samedi
23 juillet 1892, Sasha tire sur l’industriel
Henry Clay Frick. A 21 ans, il écope de vingtdeux ans de prison dans un pénitencier de
l’ouest de la Pennsylvanie. «Tout à coup, on
venait d’abattre un jeune arbre au tronc vigoureux, on venait de le priver de lumière et de soleil.» Tout au long de l’incarcération de Sasha,
elle ne cessera de lui écrire et de le soutenir.
Fin décembre 1892, elle tombe amoureuse
d’Edward Brady, anarchiste érudit et amant
expérimenté. «Dans les bras d’Ed, je compris
pour la première fois la signification de cette
force vitale extraordinaire. Je saisis toute sa
beauté et je bus fougueusement sa joie, sa volupté enivrante.» Athée, adepte de l’union libre, du contrôle des naissances, et plus que
tout de l’égalité hommes-femmes, Emma
Goldman comprend alors que l’expression de
la sexualité constitue un élément essentiel à
la vie.
Dans un contexte de crise industrielle,
en 1893, des milliers de personnes sont privées d’emploi et se retrouvent sans logis.
Emma Goldman se consacre à la collecte de
denrées, à la coordination des distributions
de repas aux sans-abri et aux réunions publiques, où elle dénonce le système. Elle est arrêtée à Philadelphie, inculpée d’incitation à
l’émeute et condamnée à un an d’emprisonnement à Blackwell’s Island, une expérience
dure et formatrice dont elle fait le récit. «La
Des tournées vont l’amener en Europe.
En 1895, à Londres, elle constate que «le droit
de se réunir à l’extérieur à n’importe quel moment est une institution, une tradition britannique à l’instar du bacon au petit-déjeuner».
Déterminée à rencontrer les ténors de l’anarchisme, elle fait la connaissance de Louise Michel, qu’elle juge mal fagotée pour une
femme. Mais : «Tout son être brillait d’une
lumière intérieure.» A Vienne, elle suit les
conférences de Sigmund Freud et découvre
Nietzsche. Elle passe dans la ville autrichienne ses diplômes de sage-femme et d’infirmière, activités qu’elle exercera pour soutenir financièrement son militantisme. La
bagarre permanente afin de trouver des finances pour la défense de la cause fait corps avec
son quotidien. En particulier pour sa revue
Mother Earth, lancée en 1906, qui frôlera souvent la faillite avant d’être interdite en 1917.
Son autobiographie se dévore. Attentive à ne
pas noyer le lecteur dans la théorie, Emma
Goldman écrit dans une vibration permanente, assumant sentiments et opinions personnelles. Sans qu’elle le sache, un jeune admirateur anarchiste, Leon Czolgosz, tire sur
le président des Etats-Unis, William McKinley,
le 6 septembre 1901 à Buffalo. Arrêté, torturé,
il sera exécuté sur la chaise électrique le 29 octobre. Son geste renforcera la traque policière
sur Emma et sur le mouvement, durcissant la
législation antianarchiste. «En effet, j’avais
cessé depuis lors de considérer les actes politiques uniquement du point de vue utilitaire ou
en fonction de leur valeur de propagande,
comme le faisaient d’autres révolutionnaires.
M’importaient beaucoup plus dorénavant les
forces intimes qui poussent un idéaliste à des
actes de violence et exigent souvent l’anéantissement de sa propre vie. J’en étais arrivée à la
certitude que derrière chaque acte politique de
ce genre se trouvait une personnalité impressionnable, excessivement sensible et de nature
douce.» Emma Goldman, morte au Canada le
14 mai 1940, a été enterrée, selon ses vœux, au
cimetière Waldheim, au côté des condamnés
de Haymarket à Chicago. Le drame qui a
donné le la à l’histoire de sa vie. •
EMMA GOLDMAN
VIVRE MA VIE. UNE ANARCHISTE
AU TEMPS DES RÉVOLUTIONS Traduit
de l’anglais par Laure Batier et Jacqueline
Reuss, L’Echappée, 1 096 pp., 29,90 €.
A signaler : Jacqueline Reuss, une des traductrices, présente Vivre ma vie ce jeudi à partir
de 19 h 30 à la librairie Libralire
(116, rue Saint-Maur, 75011).
30 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Février 2019
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
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LIBÉ WEEK-END
Recueilli par
GUILLAUME LECAPLAIN
Pierre Vinclair, en juin 2018. PHOTO GUILLAUME ORSONNEAU
L
umineux et réflexif, intime et contemporain, le livre de poésie le
plus enthousiasmant de ce début
d’année est donc un recueil de
sonnets. Pierre Vinclair, bientôt 37 ans, publie
Sans adresse – 77 poèmes et quelques pages
de notes – chez Lurlure, un éditeur de Caen
à qui l’on doit aussi des ouvrages de Boris Wolowiec, Ivar Ch’Vavar et la réédition de Jean
Le Houx, un poète normand du XVIe siècle
amateur de vin et de chansons.
Dans Sans adresse, Vinclair dresse le portrait
d’un écrivain connecté à son monde, composant des poèmes à partir d’un dialogue avec
ses proches –ou dialoguant avec ses proches
à partir de ses poèmes. Il écrit à ses filles pour
quand elles auront grandi –projet d’un livre
qui finalement ne se fera pas –, imagine un
sonnet à partir du texte de Sénèque sur lequel
les étudiants qu’il surveille au même moment
sont en train de plancher, annonce à ses amis
son déménagement, fait son discours d’adieu
à ses collègues, s’excuse de ne pas avoir répondu plus vite à un proche… Dans les notes
qu’il ajoute à son livre, il donne à voir sa cuisine: explication des références littéraires ou
des private jokes, extraits de sa correspondance. Sans adresse est aussi un recueil qui
interroge la démarche même de la poésie: il
est traversé en sourdine par Prise de vers, un
essai de théorie littéraire non publié à ce jour
mais que Vinclair écrivait en même temps
que ses sonnets, et où il défend la position
d’un art «antiréaliste». La dernière partie du
livre s’ouvre sur une dispute à deux voix à propos de l’essai: la littérature a-t-elle vraiment
pour mission de désigner les choses, ou bien
est-elle d’abord une torsion de la langue?Pierre Vinclair et Laurent Albarracin argumentent et se répondent, en sonnets encore. Les fleurs, par exemple, seraient
irréductibles à leur nom? «L’orchidée en tout
cas se fiche des idées/ Elle se les fiche en plein
là où vous pensez», répond Albarracin. Vinclair: «Nous sommes des souris s’excitant dans
des roues/ de mots». Mais, dit plus loin Albarracin : «Quelquefois, dans les sons, quelque
chose s’enclenche» et le
Suite page 44
«Le sonnet, un objet artisanal
qu’on peut offrir sans honte»
Entretien avec Pierre Vinclair
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération,
retrouvez huit pages spéciales
consacrées à l’actualité littéraire.
Cette semaine, entretien avec le poète
Pierre Vinclair autour de son recueil
Sans adresse (éditions Lurlure), qui
s’adresse à des proches pour mieux
atteindre le lecteur inconnu.
Au faîte de la philosophie
Ayant choisi de devenir charpentier plutôt que
philosophe, Arthur Lochmann élabore un
nouveau rapport au corps et au monde, un style
de vie, voire une «éthique du faire».
C
ertes, Spinoza était polisseur de lunettes et Matthew
Crawford, aujourd’hui, est
mécanicien. Mais, de philosophesartisans, il n’y en a pas eu beaucoup. Heidegger, dont le père, tonnelier (et sacristain), rabotait les
bûches et ajustait les douelles, écrit
pourtant ceci, dans Qu’appelle-t-on
penser?: un apprenti menuisier «ne
s’exerce pas seulement dans cet apprentissage à manier habilement les
outils» ou à se familiariser avec «les
formes usuelles des choses qu’il a à
construire»; s’il est un «vrai menuisier», il va s’efforcer de «s’accorder
avant tout aux diverses façons du
bois, aux formes y dormant, au bois
lui-même tel qu’il pénètre la demeure des hommes et, dans la plénitude cachée de son être, s’y dresse».
On ne sait pas si Arthur Lochmann,
en poursuivant plus loin ses études
de droit et de philosophie, serait de-
venu un grand penseur. Ce qui est
sûr, et ce que montre son livre, la
Vie solide, c’est qu’en choisissant de
se faire charpentier plutôt que philosophe, ce jeune homme de 32 ans
n’a pas élaboré une «philosophie de
la charpente» mais, de la construction de charpentes, tiré une philosophie, une morale, une «conception du monde», un style de vie.
Connaissance. Un charpentier
est un spécialiste de «la grande cognée», alors que le menuisier est
l’artisan des menus ouvrages, de
«petite cognée». Mais l’un et l’autre
doivent considérer la «diversité des
essences» s’ils veulent «tirer parti
des qualités esthétiques des différents bois, de leurs teintes, leurs veines, leurs grains», et mettre «un ordre humain dans leurs beautés
brutes». C’est qu’«on ne fait pas
charpente de tout bois» ! Il y a des
contraintes dimensionnelles («arbres aux fûts longs, larges et droits»)
et mécaniques (compression, traction, flexion). «L’essence noble du
métier est le chêne», mais pour certains usages, le bardage par exemple, on peut utiliser le red cedar,
«bois imputrescible» à la «teinte rosée qui tourne au gris en vieillissant»
et que les charpentiers «connaissent
surtout pour son odeur réputée chasser les insectes» : une «fragrance
chaude et épicée, si puissante que
certains en attrapent des migraines». L’esthétique ne suffit pas, cependant. La qualité du bois d’œuvre
dépend de «la façon dont l’arbre a
vécu et a été abattu». Selon qu’il
«pousse isolément ou en forêt, dans
des futaies naturelles ou une plantation», un arbre grandit plus ou
moins vite et est d’autant plus résistant qu’il se forme lentement. La
saison d’abattage joue également
sur la longévité : couper l’arbre
«dans la période où il est le plus pauvre en sève» le rend «moins vulnérable aux attaques des parasites». Plus
curieusement (la tradition l’a établi
depuis toujours, la science récem-
ment), il faut aussi tenir compte des
cycles lunaires: «Le bois tiré des arbres abattus aux lunes descendantes
et décroissantes, qu’on appelle “bois
de lune”, offre un séchage plus rapide» et «une meilleure résistance
mécanique».
Mais la connaissance intime de la
nature serait purement contemplative si elle ne déterminait les gestes
par lesquels on la module. S’appuyant sur ce que l’anthropologue
André Leroi-Gourhan dit des essors
concomitants de la main et de l’intelligence, ou sur les théories de Richard Sennett concernant le rôle de
la répétition gestuelle dans le développement de «la conscience des interactions entre le corps et le matériau», Lochmann décrit la façon
dont il a appris à «sentir avec les
mains» (aux articulations et aux
muscles façonnés par le travail à la
scie égoïne ou au marteau, pleines
de petites cicatrices, déchirées par
les échardes) et avec les outils qui
les prolongent. Pour aller au cœur
de la matière, ceux-ci, dit-il, doivent
«s’effacer du champ d’attention»,
être comme fusionnés à l’avant-
Par sa verticalité, sa droiture, l’union du tout et des parties, la charpente symbolise la force d’un raisonnement. PHOTO M. GAILLARD. REA
bras : ainsi, «le serre-joint permet
d’éprouver la souplesse d’une planche; le ciseau à bois fait ressentir la
structure fibreuse du bois ; la ponceuse permet de sentir la différence
entre le bois de fil et le bois de bout
– toutes choses auxquelles la main
nue n’a pas accès».
«Sagesse corporelle». En outre,
construire une charpente – frontière en zigzag entre la terre et le
ciel –, «manier la tronçonneuse en
haut d’un toit, les pieds sur les chevrons», «marcher en équilibre sur
une panne», semblerait relever
d’une forme d’«héroïsme» qui «n’a
pas la gratuité des sports extrêmes»
mais tient à l’exigence de développer quelque chose comme une «logique du geste», strictement inverse
à celle qui «gouverne les corps en action sur les machines des salles de
fitness». Non seulement parce que
le geste productif s’oppose au geste
vide, mais parce que, dans un cas,
la machine est là pour «susciter des
gestes faisant travailler un ou plusieurs muscles identifiés», alors que,
dans l’autre cas, c’est le corps qui, «à
force de répétitions», s’organise tout
entier –gestes, mots, attitudes, pensées, sensations, imagination – en
vue de l’action à réaliser, manifestant ainsi une sorte de «sagesse corporelle».
La charpente a bien d’autres secrets
à dévoiler, elle qui, par sa verticalité, sa droiture, ses encastrements,
l’union du tout et des parties, le renouvellement et la rémanence de
ses techniques, se prête si bien à
symboliser la force d’un raisonnement, la «vie solide», abritée de la
précarité, la rectitude d’une personne qui se conforme à la raison,
au droit et à la loi morale, l’organisation d’une société solidaire capable
de réparer l’«antique charpente vermoulue de la justice humaine»
(Zola), la possibilité de «courber la
ligne du temps» (Bruno Latour) afin
de ne pas mettre irrémédiablement
dos à dos modernité et tradition. Si
la figure de l’artisan peut inspirer la
réflexion philosophique, morale ou
sociale, c’est qu’elle apporte, dit Arthur Lochmann, «quelques règles
d’orientation pour la dérive sur les
eaux très liquides de notre époque»,
et, plus encore, permet de «suspendre la question de l’identité (Qui
suis-je, au fond?) pour la remplacer
par la question de l’agir» – autrement dit, de «reprendre la main sur
sa vie».
ROBERT MAGGIORI
ARTHUR LOCHMANN
LA VIE SOLIDE.
LA CHARPENTE
COMME ÉTHIQUE DU FAIRE
Payot, 208 pp., 15,50 €.
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Dédicace La Librairie Comme un roman propose
une rencontre avec Atiq Rahimi (photo) ce jeudi
à 19 heures autour des Porteurs d’eau (P.O.L).
Le roman suit deux Afghans le 11 mars 2001, qui vit
les talibans détruire les Bouddhas de Bâmiyan.
Tom, exilé en France, quitte sa femme pour une
autre à Amsterdam, et Yûsef, porteur d’eau à Kaboul,
fait tout pour éviter la mosquée. PHOTO GETTY. AFP
Comme un roman, 39, rue de Bretagne, 75003.
Rencontres Maylis de Kerangal (photo), invitée
d’honneur de Jardins d’hiver, le festival littéraire
de Rennes, a choisi à son tour deux invitées,
Marie Cosnay et Chantal Thomas. Du 1er au 3 février,
dix-sept auteurs sont attendus, parmi lesquels
François Bégaudeau, Estelle-Sarah Bulle,
Erwan Desplanques, Mona Ozouf, Michelle Perrot,
Jean Rolin. PHOTO BRUNO CHAROY
Rens. : www.leschampslibres.fr
Un collectif d’auteurs
propose un panorama
en images de quelque
50 bandes d’artistes
célèbres ou méconnues.
Le globe
remis
à plat
C’
Un essai détaille
les enjeux de
l’histoire globale,
qui offre un point
de vue mondial
des événements,
au grand dam des
mythologies
nationales.
est par un biais a priori
peu subversif que les
auteurs des Grands Turbulents abordent un siècle d’avantgardes artistiques : les photos de
groupe. On dirait une équipe de
physiciens en congrès lit-on ici, une
équipe de foot, est-il écrit ailleurs,
ou encore un quatuor de musique
classique ou un «catalogue de
crânes». Au total, une cinquantaine
d’images (dont quelques peintures),
la plupart très sages, ont été sélectionnées avec un principe de base:
il fallait qu’au moins un membre de
chaque bande soit de face. De fait,
le lecteur se sent ainsi sondé, voire
interpellé.
Moscou, Paris, Munich, Leningrad
(l’ancienne Saint-Pétersbourg), Tokyo, La Havane, Mexico, New York…
L’Internationale des «grands turbulents» défile chronologiquement :
chaque cliché est accompagné d’un
texte rédigé par l’un des 54 auteurs:
écrivains, cinéastes, chercheurs,
historiens, musiciens, philosophes,
étudiants. A la fin, et après tout on
peut bien commencer un livre sur
un tel sujet par la fin, l’auteur Philippe de Jonckheere dynamite l’ensemble: pour savoir quelque chose
des Guerrilla Girls, à l’abri derrière
des masques de singe, il n’y a qu’à
consulter leur site internet.
Provocation. Sous-titre de ce catalogue qui sent le soufre : «Portraits de groupes 1880-1980.» Alors
pourquoi la première image – un
montage de peintures – est-elle
celle des romantiques allemands
d’Iéna, rassemblés à la toute fin
du XVIIIe siècle: les frères Schlegel,
Novalis, Schelling, Tieck… et deux
femmes –notons qu’elles sont peu
nombreuses dans le livre–, Caroline
Böhmer et Dorothea Veit ? Parce
qu’ils sont la première apparition
d’une avant-garde, une communauté fermée «où se croisent la vie
et la pensée, la poésie et la philosophie, l’art et la politique».
Le romantisme est une rupture avec
le classicisme, plus tard d’autres
avant-gardes vont le honnir. «Jetz»
(«maintenant»), «Sezession», crieront des Allemands des temps à
venir. Car la plupart des grands turbulents veulent faire table rase de
ce qui les précède. C’est de bonne
guerre. Et c’est d’ailleurs la vraie
guerre qui cristallise la constitution
de certains groupes. Comme Dada,
«une réponse par l’absurde et la provocation au fracas des obus». Ou au
«Q
Le groupe japonais Gutaï, l’Association de l’art concret. OSAKA CITY MUSEUM OF MODERN ART OSAKA
Avis de «Grands Turbulents»
sur les avant-gardes
Japon, les groupes Jikken Kobo
(l’Atelier expérimental) et Gutaï
(l’Association de l’art concret), nés
après Hiroshima. «Là-bas, la guerre
est passée, les conventions ont été
vaporisées par le feu atomique. Partout c’est pareil, dans des circonstances diverses, écrit le critique Laurent Wolf. Des groupes se forment
pour ramasser les ruines et reprendre possession de soi.»
Les passerelles entre certains groupes sont indiquées, les détestations
aussi, à l’intérieur même des formations (on excommunie) ou entre
elles. Chez les futuristes, par exemple. Les Russes, dont Maïakovski,
toujours très photogéniques et en
couverture, ne peuvent sentir les
Italiens, nationalistes. Premier manifeste du groupe moscovite Hylaea, cubo-futuriste russe, la Gifle
au goût public (1912), «s’attaque au
bon sens et au bon goût». A travers
le livre, l’un des principaux mots
d’ordre communs est évidemment
celui de la provocation. Celle-ci
peut prendre la forme d’un simple
geste potache ou d’actions d’envergure, voire carrément politiques :
les Chinois du groupe des Etoiles
(Xingxing), photographiés en 1979,
paieront au prix fort leur audace
–avoir affiché des affiches calligraphiées près de la place Tiananmen–
par des années de prison.
Oubliés. Certains textes sont passionnants, d’autres plus faibles. Les
Grands Turbulents a parfois un côté
catalogue à la va comme je te
pousse. La photo des écrivains de
Minuit du Nouveau Roman est accompagnée d’un texte lisse et drôle.
Que font ces huit personnages au
bord du trottoir? Eh bien, ils attendent l’autobus. Une insolence de
«turbulent» qui fait que cette photo
ultra connue fait un peu figure d’intruse dans l’ensemble.
De toute façon, l’intérêt du livre
n’est pas de rappeler en peu de mots
l’existence des surréalistes, des dadaïstes, des situationnistes et autres
«istes», mais plutôt de faire remonter à la surface des groupes oubliés
du grand public. Le Wiener Gruppe
s’est constitué à Vienne, dans les
années 50, autour de Konrad Bayer.
Leurs happenings annoncent l’actionnisme viennois. L’auteur de la
présentation met en avant leur façon de s’attaquer à la langue «au
scalpel». Mais les membres de cette
avant-garde viennoise restèrent
«des écrivains pour écrivains».
Aujourd’hui, se demande Erik
De Smedt, «une génération de lecteurs rompus à l’hypertexte, au
montage rapide et à la déconstruction philosophique accédera-t-elle
plus aisément à leurs travaux?» •
FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
OUVRAGE COLLECTIF
LES GRANDS TURBULENTS
Présenté par Nicole MarchandZañartu. Médiapop, 288 pp., 18 €.
u’y a-t-il de si
particulier
dans l’histoire
globale pour susciter des
réactions extrêmes aussi
bien parmi les historiens
que parmi les hommes politiques et dans l’opinion publique? » se demande Alessandro Stanziani dans les
Entrelacements du monde,
réflexion approfondie mais
accessible sur cette nouvelle manière d’écrire l’histoire. L’histoire globale
n’est pas une invention récente mais elle occupe une
grande place dans l’historiographie actuelle, en lien
avec l’essor de la mondialisation et des interrogations
qu’elle suscite. Son originalité est moins de rompre
avec l’histoire nationale, ce
que l’école des Annales
avait fait depuis longtemps,
que de privilégier un point
de vue mondial dans
l’étude des phénomènes
historiques. De ce fait, elle
dérange car elle met en
cause les mythologies nationales, aussi bien en Inde
qu’en Chine ou aux EtatsUnis. Elle conteste aussi
l’histoire européocentrique
avec ses catégories d’analyse forgées par et pour les
pays occidentaux, au profit
d’approches s’appuyant sur
des comparaisons entre espaces différents et sur l’histoire des connexions et des
influences réciproques entre civilisations.
JEAN-YVES GRENIER
ALESSANDRO STANZIANI
LES ENTRELACEMENTS
DU MONDE. HISTOIRE
GLOBALE, PENSÉE
GLOBALE CNRS Editions,
280 pp., 25 €.
Libération Jeudi 31 Janvier 2019
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Bonne à tout faire
Yolande Moreau Chantant Prévert ou jouant
les gouvernantes pour Bruni-Tedeschi, l’actrice belge
excelle et transforme ses incarnations en premiers rôles.
C’
est un samedi, il pleut sur le Rond-Point des
Champs-Elysées comme ailleurs en France, les gilets
jaunes sont absents mais pas les CRS qui s’ennuient,
tout en bloquant l’accès au théâtre. Yolande Moreau y est
seule, les lumières sont éteintes, et c’est dans l’obscurité qu’on
finit par se rencontrer dans le bar fermé. Ses yeux bleu pétrole
font comme deux lampes de poche qui trouent l’espace silencieux. A 18h30, elle chante Prévert dans un spectacle musical
qu’elle a conçu avec Christian Olivier. Et
au cinéma, depuis hier, elle est fabuleuse
dans les Estivants, le film choral de Valeria
Bruni-Tedeschi, où elle incarne une gouvernante, qui, en gros plan, réduit à néant un homme de pouvoir très haut placé. L’inversion du rapport de force remplit
d’une jubilation telle qu’on en oublie que ce personnage est
également «raciste et xénophobe».
Yolande Moreau est souvent appelée pour jouer les subalternes. C’est son emploi au cinéma, la famille de rôles qu’on lui
attribue depuis ses débuts, dès sa première apparition à l’écran
en 1984, dans 7 p.,cuis., s de b… à saisir, un court métrage fantaisiste et rêveur d’Agnès Varda, où elle était la bonne qui crache dans l’omelette que le maître «aime baveuse». Qu’est-ce
qui explique qu’une actrice soit sollicitée pour jouer les prolétaires plutôt que les princesses? Pas l’origine sociale, ni l’expérience. Pas uniquement les conventions, qui poussent les cinéastes à la duplication. Elle dit qu’elle aime bien quand on
«brise les profils» mais qu’on ne lui a proposé qu’une seule fois
de jouer «une comtesse», c’était dans le Hussard sur le toit.
Yolande Moreau est issue de la classe moyenne. Son père, wallon et francophone, vendait du bois, sa mère, flamande, élevait
ses quatre filles, qui étudiaient dans une
école publique religieuse non mixte avec
uniforme bleu marine obligatoire.
«Il n’y avait pas un homme qui passait la
porte de la maison. C’était une famille matriarcale. J’étouffais.
J’étais un peu le canard boiteux.» Elle excelle tout de même en
cours de «déclamation», discipline qui n’existe pas en France.
Vers 18 ans, elle envoie tout valser et part, l’été, dans une communauté des Ardennes dont les membres vivent dans des cabanes en plastique installées dans les arbres. Elle y rencontre
le futur père de ses deux enfants –un garçon et une fille. Et
aussi un bûcheron «fantastique qui ne voulait pas entendre
parler de tronçonneuse. Il se levait à 4 heures du matin pour
jouer du piano, avant d’aller couper du bois à la main». A 19 ans,
LE PORTRAIT
pendant deux ans, elle vit dans une petite maison éclairée à
la bougie avec ses deux enfants. Se sépare très vite de leur père.
On lui a coupé l’électricité, et elle écoute le soir la bouilloire
chanter sur le poêle à charbon, quand elle a besoin d’eau
chaude. Elle imite le son de la bouilloire. «C’est beau, le sifflement d’une bouilloire…» Ajoute: «Mais à 20 ans, j’avais besoin
d’autre chose.» Elle s’essaie à l’élevage de lapins, tente de tanner
une peau – «une fois mais pas deux»-, rêve d’ouvrir «une pépinière», ou encore un bar «avec un plat du jour». Elle fait des
ménages: «C’est un boulot que je savais faire, j’aimais bien ça,
entrer dans l’univers des autres.» Définition qui pourrait être
celle du métier d’actrice. Elle pose des étiquettes sur des clous.
De fait, elle s’exerce à faire pour de vrai ce qu’elle fera sur scène
pendant douze ans, dans la troupe de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps, quand elle intégrera les Deschiens.
On est toujours dans l’obscurité, et on scrute son visage en
tentant d’imaginer la jeune fille de 20 ans. Blonde, les traits
fins, le teint lumineux, l’actrice belge diffère de sa représentation sur les écrans. Comme si elle devinait nos pensées, elle
se souvient d’une réflexion cash de Catherine Jacob : «C’est
drôle, d’habitude avec les actrices, c’est l’inverse. T’es plus belle
dans la vie qu’au cinéma.» De fait, toute jeune, sans que cela
procède d’une stratégie, Yolande Moreau s’est rebellée contre
le formatage esthétique, a refusé de jouer la jolie fille de
service et de se conformer à
1953 Naissance.
des critères de féminité quasi
1972 et 1973
obligatoires pour travailler.
Naissances de
Quand on a rêvé d’ouvrir une
ses deux enfants.
boutique de graines et de
2004 Quand la mer
changer le monde, comment
monte, coréalisé avec
devient-on comédienne ?
Gilles Porte.
Sans se l’avouer et par goût de
30 janvier 2019
l’artisanat. Un théâtre pour
Les Estivants (Valeria
enfants ouvre à proximité de
Bruni-Tedeschi).
chez elle. Il faut tout savoir
Jusqu’au 10 février
faire, jouer bien sûr, mais
Prévert, spectacle
aussi coudre et construire des
musical au Théâtre
décors. L’autre déclic, c’est la
du Rond-Point.
vision d’un spectacle de
Zouc, l’artiste suisse qui, du
bébé au vieillard, contient tous les âges de la vie et toutes les
couches de la société dans un même corps.
Yolande Moreau a raconté son premier one-woman show et
ses tournées dans le Nord de la France dans son premier film,
Quand la mer monte. Le spectacle cartonne, elle reçoit plein
de prix, et le film sera récompensé, pour sa plus grande surprise, par le prix Louis-Delluc, le césar du meilleur premier
film, et celui de la meilleure interprète. «Ça gratifie l’ego, mais
ça n’a rien changé à mon sentiment d’usurpation», remarque-telle, sans coquetterie aucune. On lui demande: «Mais quels
gages faut-il alors pour se sentir à sa place ?»
A Paris, elle a loué un Airbnb. Elle vit avec son compagnon
«machin» à une heure et demie des Champs-Elysées, dans
l’Eure, depuis au moins vingt ans. «La campagne, c’est mon
petit luxe. Mon temps s’écoule différemment. Je peux rester une
semaine sans voir personne, mais quand le ramoneur vient une
fois par an, il s’installe prendre un café. Des voisins passent à
l’improviste, on joue au tarot. A Paris, déjà, il faut connaître
le code d’entrée des immeubles pour voir des amis.» Elle dit
qu’elle aimerait «avoir plus d’empathie pour les gilets jaunes»
dont elle trouve «la grogne légitime». Mais aussi sa très grande
crainte que l’extrême droite tire les marrons du feu, et que la
démocratie s’effondre. «Quand j’entends sur les ronds-points
qu’on dit que le RIC permettra de mettre les étrangers dehors,
ça m’inquiète.» Emmanuel Macron lui évoque une phrase
qu’elle répète tous les soirs sur scène: «Il ne sait même pas faire
d’omelette sans casser les œufs.» Songe: «On voudrait qu’il s’attaque aux paradis fiscaux. Or, il se contente de distribuer quelques euros par-ci, par-là. Il avait pourtant un outil magnifique, lorsqu’il a été élu.»
On est toujours dans l’obscurité, mais on a bifurqué sur les vers
de terre, les orvets qui mangent les limaces, les crapauds, et
les abris qu’elle a construits pour les hérissons. Elle s’est mise
à la permaculture, technique qui permet de nourrir la terre
sans la bêcher, car «les cloportes travaillent» à sa place. Elle
rêverait de suivre une formation à la ferme biologique du BecHelloin. On lui dit qu’elles seraient deux actrices, avec Catherine Deneuve, qui elle aussi ferait bien un stage là-bas. •
Par ANNE DIATKINE
Photo CAROLE BELLAICHE
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